summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/64428-0.txt5156
-rw-r--r--old/64428-0.zipbin125569 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/64428-h.zipbin942558 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/64428-h/64428-h.htm5495
-rw-r--r--old/64428-h/images/albertine02_cover.jpgbin254215 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 10651 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..eddadd9
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #64428 (https://www.gutenberg.org/ebooks/64428)
diff --git a/old/64428-0.txt b/old/64428-0.txt
deleted file mode 100644
index c691941..0000000
--- a/old/64428-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,5156 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 02 (of 2), by Marcel
-Proust
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Albertine disparue Vol 02 (of 2)
- À la recherche du temps perdu, Tome 7
-
-Author: Marcel Proust
-
-Release Date: January 31, 2021 [eBook #64428]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously
- made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF
-2) ***
-
-MARCEL PROUST
-
-
-
-À LA RECHERCHE DU
-TEMPS PERDU
-
-TOME VII
-
-
-
-
-ALBERTINE
-DISPARUE
-
- * *
-
-
-VINGT-SEPTIÈME ÉDITION
-
-
-
-NRF
-
-
-
-PARIS
-
-Librairie Gallimard
-
-ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-
-3, rue de Grenelle (VIme)
-
-
-
-
-TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
-RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
-COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-CHAPITRE II
-CHAPITRE III
-CHAPITRE IV
-
-
-
-
-ALBERTINE DISPARUE
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-_Mademoiselle de Forcheville_
-
-
-Ce n'était pas que je n'aimasse encore Albertine, mais déjà pas de la
-même façon que les derniers temps. Non, c'était à la façon des
-temps plus anciens où tout ce qui se rattachait à elle, lieux et gens,
-me faisait éprouver une curiosité où il y avait plus de charme que de
-souffrance. Et en effet je sentais bien maintenant qu'avant de l'oublier
-tout à fait, avant d'atteindre à l'indifférence initiale, il me
-faudrait, comme un voyageur qui revient par la même route au point
-d'où il est parti, traverser en sens inverse tous les sentiments par
-lesquels j'avais passé avant d'arriver à mon grand amour. Mais ces
-fragments, ces moments du passé ne sont pas immobiles, ils ont gardé
-la force terrible, l'ignorance heureuse de l'espérance qui s'élançait
-alors vers un temps devenu aujourd'hui le passé, mais qu'une
-hallucination nous fait un instant prendre rétrospectivement pour
-l'avenir. Je lisais une lettre d'Albertine, où elle m'avait annoncé sa
-visite pour le soir et j'avais une seconde la joie de l'attente. Dans
-ces retours par la même ligne d'un pays où l'on ne retournera jamais,
-où l'on reconnaît le nom, l'aspect de toutes les stations par où on a
-déjà passé à l'aller, il arrive que, tandis qu'on est arrêté à
-l'une d'elles en gare, on a un instant l'illusion qu'on repart, mais
-dans la direction du lieu d'où l'on vient, comme l'on avait fait la
-première fois. Tout de suite l'illusion cesse, mais une seconde on
-s'était senti de nouveau emporté: telle est la cruauté du souvenir.
-
-Parfois la lecture d'un roman un peu triste me ramenait brusquement en
-arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés,
-abolissent l'habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la
-vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque
-les forces de l'habitude, l'oubli qu'elles produisent, la gaîté
-qu'elles ramènent par l'impuissance du cerveau à lutter contre elles
-et à recréer le vrai, l'emportent infiniment sur la suggestion presque
-hypnotique d'un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des
-effets très courts.
-
-Et pourtant, si l'on ne peut pas, avant de revenir à l'indifférence
-d'où on était parti, se dispenser de couvrir en sens inverse les
-distances qu'on avait franchies pour arriver à l'amour, le trajet, la
-ligne qu'on suit, ne sont pas forcément les mêmes. Elles ont de commun
-de ne pas être directes parce que l'oubli pas plus que l'amour ne
-progresse régulièrement. Mais elles n'empruntent pas forcément les
-mêmes voies. Et dans celle que je suivis au retour, il y eut au milieu
-d'un voyage confus, trois arrêts dont je me souviens, à cause de la
-lumière qu'il y avait autour de moi, alors que j'étais déjà bien
-près de l'arrivée, étapes que je me rappelle particulièrement, sans
-doute parce que j'y aperçus des choses qui ne faisaient pas partie de
-mon amour d'Albertine, ou du moins qui ne s'y rattachaient que dans la
-mesure où ce qui était déjà dans notre âme avant un grand amour
-s'associe à lui, soit en le nourrissant, soit en le combattant, soit en
-faisant avec lui, pour notre intelligence qui analyse, contraste
-d'image.
-
-La première de ces étapes commença au début de l'hiver, un beau
-dimanche de Toussaint où j'étais sorti. Tout en approchant du Bois, je
-me rappelais avec tristesse le retour d'Albertine venant me chercher du
-Trocadéro, car c'était la même journée, mais sans Albertine. Avec
-tristesse et pourtant non sans plaisir tout de même, car la reprise en
-mineur sur un ton désolé du même motif qui avait empli ma journée
-d'autrefois, l'absence même de ce téléphonage de Françoise, de cette
-arrivée d'Albertine qui n'était pas quelque chose de négatif, mais la
-suppression dans la réalité de ce que je me rappelais et qui donnait
-à la journée quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de
-plus beau qu'une journée unie et simple parce que ce qui n'y était
-plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux.
-
-Au Bois, je fredonnais des phrases de la sonate de Vinteuil. Je ne
-souffrais plus beaucoup de penser qu'Albertine me l'avait jouée, car
-presque tous mes souvenirs d'elle étaient entrés dans ce second état
-chimique où ils ne causent plus d'anxieuse oppression au cœur, mais de
-la douceur. Par moment, dans les passages qu'elle jouait le plus
-souvent, où elle avait l'habitude de faire telle réflexion qui me
-paraissait alors charmante, de suggérer telle réminiscence, je me
-disais: «Pauvre petite», mais sans tristesse, en ajoutant seulement au
-passage musical une valeur de plus, une valeur en quelque sorte
-historique et de curiosité comme celle que le portrait de Charles Ier
-par Van Dyck, déjà si beau par lui-même, acquiert encore du fait
-qu'il est entré dans les collections nationales par la volonté de Mme
-du Barry d'impressionner le Roi. Quand la petite phrase, avant de
-disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments où elle
-flotta encore un instant éparpillée, ce ne fut pas pour moi comme pour
-Swann une messagère d'Albertine qui disparaissait. Ce n'était pas tout
-à fait les mêmes associations d'idées chez moi que chez Swann que la
-petite phrase avait éveillées. J'avais été surtout sensible à
-l'élaboration, aux essais, aux reprises, au «devenir» d'une phrase
-qui se faisait durant la sonate comme cet amour s'était fait durant ma
-vie. Et maintenant sachant combien chaque jour un élément de plus de
-mon amour s'en allait, le côté jalousie, puis tel autre, revenant en
-somme peu à peu dans un vague souvenir à la faible amorce du début,
-c'était mon amour qu'il me semblait, en la petite phrase éparpillée,
-voir se désagréger devant moi.
-
-Comme je suivais les allées séparées d'un sous-bois, tendues d'une
-gaze chaque jour amincie, le souvenir d'une promenade où Albertine
-était à côté de moi dans la voiture, où elle était rentrée avec
-moi, où je sentais qu'elle enveloppait ma vie, flottait maintenant
-autour de moi, dans la brume incertaine des branches assombries au
-milieu desquelles le soleil couchant faisait briller, comme suspendue
-dans le vide, l'horizontalité clairsemée des feuillages d'or.
-D'ailleurs je tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour
-lesquels une idée fixe donne à toute femme arrêtée au coin d'une
-allée, la ressemblance, l'identité possible avec celle à qui on
-pense. «C'est peut-être elle!» On se retourne, la voiture continue à
-avancer et on ne revient pas en arrière. Ces feuillages, je ne me
-contentais pas de les voir avec les yeux de la mémoire, ils
-m'intéressaient, me touchaient comme ces pages purement descriptives,
-au milieu desquelles un artiste pour les rendre plus complètes
-introduit une fiction, tout un roman; et cette nature prenait ainsi le
-seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu'à mon cœur. La
-raison de ce charme me parut être que j'aimais toujours autant
-Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que
-l'oubli continuait à faire en moi de tels progrès que le souvenir
-d'Albertine ne m'était plus cruel, c'est-à-dire avait changé; mais
-nous avons beau voir clair dans nos impressions, comme je crus alors
-voir clair dans la raison de ma mélancolie, nous ne savons pas remonter
-jusqu'à leur signification plus éloignée. Comme ces malaises dont le
-médecin écoute son malade lui raconter l'histoire et à l'aide
-desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de
-même nos impressions, nos idées, n'ont qu'une valeur de symptômes. Ma
-jalousie étant tenue à l'écart par l'impression de charme et de douce
-tristesse que je ressentais, mes sens se réveillaient. Une fois de plus
-comme lorsque j'avais cessé de voir Gilberte, l'amour de la femme
-s'élevait en moi, débarrassé de toute association exclusive avec une
-certaine femme déjà aimée, et flottait comme ces essences qu'ont
-libérées des destructions antérieures et qui errent en suspens dans
-l'air printanier, ne demandant qu'à s'unir à une nouvelle créature.
-Nulle part il ne germe autant de fleurs, s'appelassent-elles «ne
-m'oubliez pas», que dans un cimetière. Je regardais les jeunes filles
-dont était innombrablement fleuri ce beau jour, comme j'eusse fait
-jadis de la voiture de Mme de Villeparisis ou de celle où j'étais par
-un même dimanche venu avec Albertine. Aussitôt, au regard que je
-venais de poser sur telle ou telle d'entre elles, s'appariait
-immédiatement le regard curieux, furtif, entreprenant, reflétant
-d'insaisissables pensées, que leur eût à la dérobée jeté Albertine
-et qui, géminant le mien d'une aile mystérieuse, rapide et bleuâtre,
-faisait passer dans ces allées jusque-là si naturelles, le frisson
-d'un inconnu dont mon propre désir n'eût pas suffi à les renouveler
-s'il fût demeuré seul, car lui, pour moi, n'avait rien d'étranger.
-
-D'ailleurs à Balbec, quand j'avais désiré connaître Albertine la
-première fois, n'était-ce pas parce qu'elle m'avait semblé
-représentative de ces jeunes filles dont la vue m'avait si souvent
-arrêté dans les rues, sur les routes et que pour moi elle pouvait
-résumer leur vie. Et n'était-il pas naturel que maintenant l'étoile
-finissante de mon amour dans lequel elles s'étaient condensées se
-dispersât de nouveau en cette poussière disséminée de nébuleuses?
-Toutes me semblaient des Albertine--l'image que je portais en moi me la
-faisant retrouver partout,--et même, au détour d'une allée, l'une
-d'elles qui remontait dans une automobile me la rappela tellement,
-était si exactement de la même corpulence, que je me demandai un
-instant si ce n'était pas elle que je venais de voir, si on ne m'avait
-pas trompé en me faisant le récit de sa mort. Je la revoyais ainsi
-dans un angle d'allée, peut-être à Balbec, remontant en voiture de la
-même manière, alors qu'elle avait tant confiance dans la vie. Et
-l'acte de cette jeune fille de remonter en automobile, je ne le
-constatais pas seulement avec mes yeux, comme la superficielle apparence
-qui se déroule si souvent au cours d'une promenade: devenu une sorte
-d'acte durable, il me semblait s'étendre aussi dans le passé par ce
-côté qui venait de lui être surajouté et qui s'appuyait si
-voluptueusement, si tristement contre mon cœur. Mais déjà la jeune
-fille avait disparu.
-
-Un peu plus loin je vis un groupe de trois jeunes filles un peu plus
-âgées, peut-être des jeunes femmes, dont l'allure élégante et
-énergique correspondait si bien à ce qui m'avait séduit le premier
-jour où j'avais aperçu Albertine et ses amies, que j'emboîtai le pas
-à ces trois nouvelles jeunes filles et au moment où elles prirent une
-voiture, j'en cherchai désespérément une autre dans tous les sens. Je
-la trouvai, mais trop tard. Je ne les rejoignis pas. Mais quelques jours
-plus tard, comme je rentrais, j'aperçus, sortant de sous la voûte de
-notre maison, les trois jeunes filles que j'avais suivies au Bois.
-C'était tout à fait, les deux brunes surtout, et un peu plus âgées
-seulement, de ces jeunes filles du monde qui souvent, vues de ma
-fenêtre ou croisées dans la rue, m'avaient fait faire mille projets,
-aimer la vie, et que je n'avais pu connaître. La blonde avait un air un
-peu plus délicat, presque souffrant, qui me plaisait moins. Ce fut
-pourtant elle qui fut cause que je ne me contentai pas de les
-considérer un instant, mais qu'ayant pris racine, je les contemplai
-avec ces regards qui, par leur fixité impossible à distraire, leur
-application comme à un problème, semblent avoir conscience qu'il
-s'agit d'aller bien au delà de ce qu'on voit. Je les aurais sans doute
-laissé disparaître comme tant d'autres si, au moment où elles
-passèrent devant moi, la blonde--était-ce parce que je les contemplais
-avec cette attention?--me lança furtivement un premier regard, puis,
-m'ayant dépassé et retournant la tête vers moi, un second qui acheva
-de m'enflammer. Cependant comme elle cessa de s'occuper de moi et se
-remit à causer avec ses amies, mon ardeur eût sans doute fini par
-tomber, si elle n'avait été centuplée par le fait suivant. Ayant
-demandé au concierge qui elles étaient: «Elles ont demandé Mme la
-Duchesse, me dit-il. Je crois qu'il n'y en a qu'une qui la connaisse et
-que les autres l'avaient seulement accompagnée jusqu'à la porte. Voici
-le nom, je ne sais pas si j'ai bien écrit.» Et je lus: Mlle
-Déporcheville, que je rétablis aisément: d'Éporcheville,
-c'est-à-dire le nom ou à peu près, autant que je me souvenais, de la
-jeune fille d'excellente famille et apparentée vaguement aux Guermantes
-dont Robert m'avait parlé pour l'avoir rencontrée dans une maison de
-passe et avec laquelle il avait eu des relations. Je comprenais
-maintenant la signification de son regard, pourquoi elle s'était
-retournée et cachée de ses compagnes. Que de fois j'avais pensé à
-elle, me l'imaginant d'après le nom que m'avait dit Robert. Et voici
-que je venais de la voir, nullement différente de ses amies, sauf par
-ce regard dissimulé qui ménageait entre elle et moi une entrée
-secrète dans des parties de sa vie qui, évidemment, étaient cachées
-à ses amies, et qui me la faisait paraître plus accessible--presque à
-demi-mienne--plus douce que ne sont d'habitude les jeunes filles de
-l'aristocratie. Dans l'esprit de celle-ci, entre elle et moi, il y avait
-d'avance de commun les heures que nous aurions pu passer ensemble, si
-elle avait eu la liberté de me donner un rendez-vous. N'était-ce pas
-ce que son regard avait voulu m'exprimer avec une éloquence qui ne fut
-claire que pour moi. Mon cœur battait de toutes ses forces, je n'aurais
-pas pu dire exactement comment était faite Mlle d'Éporcheville, je
-revoyais vaguement un blond visage aperçu de côté, mais j'étais
-amoureux fou d'elle. Tout d'un coup je m'avisai que je raisonnais comme
-si, entre les trois, Mlle d'Éporcheville était précisément la blonde
-qui s'était retournée et m'avait regardée deux fois. Or le concierge
-ne me l'avait pas dit. Je revins à sa loge, l'interrogeai à nouveau,
-il me dit qu'il ne pouvait me renseigner là-dessus, mais qu'il allait
-le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois. Elle
-était en train de faire l'escalier de service. Qui n'a eu au cours de
-sa vie de ces incertitudes, plus ou moins semblables à celles-là, et
-délicieuses? Un ami charitable à qui on décrit une jeune fille qu'on
-a vue au bal, en conclut qu'elle devait être une de ses amies et vous
-invite avec elle. Mais entre tant d'autres et sur un simple portrait
-parlé n'y aura-t-il pas eu d'erreur commise? La jeune fille que vous
-allez voir tout à l'heure ne sera-t-elle pas une autre que celle que
-vous désirez? Ou au contraire n'allez-vous pas voir vous tendre la main
-en souriant précisément celle que vous souhaitiez qu'elle fût? Ce
-dernier cas assez fréquent, sans être justifié toujours par un
-raisonnement aussi probant que celui qui concernait Mlle
-d'Éporcheville, résulte d'une sorte d'intuition et aussi de ce souffle
-de chance qui parfois nous favorise. Alors, en la voyant, nous nous
-disons: «C'était bien elle.» Je me rappelle que, dans la petite bande
-des jeunes filles se promenant au bord de la mer, j'avais deviné juste
-celle qui s'appelait Albertine Simonet. Ce souvenir me causa une douleur
-aiguë mais brève, et tandis que le concierge cherchait sa femme, je
-songeais surtout--pensant à Mlle d'Éporcheville et comme dans ces
-minutes d'attente où un nom, un renseignement qu'on a on ne sait
-pourquoi adapté à un visage, se trouve un instant libre et flotte,
-prêt s'il adhère à un nouveau visage, à rendre rétrospectivement le
-premier sur lequel il vous avait renseigné inconnu, innocent,
-insaisissable,--que la concierge allait peut-être m'apprendre que Mlle
-d'Éporcheville était au contraire une des deux brunes. Dans ce cas
-s'évanouissait l'être à l'existence duquel je croyais, que j'aimais
-déjà, que je ne songeais plus qu'à posséder, cette blonde et
-sournoise Mlle d'Éporcheville que la fatale réponse allait alors
-dissocier en deux éléments distincts, que j'avais arbitrairement unis
-à la façon d'un romancier qui fond ensemble divers éléments
-empruntés à la réalité pour créer un personnage imaginaire, et qui,
-pris chacun à part,--le nom ne corroborant pas l'intention du
-regard--perdaient toute signification. Dans ce cas mes arguments se
-trouvaient détruits, mais combien ils se trouvèrent au contraire
-fortifiés quand le concierge revint me dire que Mlle d'Éporcheville
-était bien la blonde.
-
-Dès lors je ne pouvais plus croire à une homonymie. Le hasard eût
-été trop grand que sur ces trois jeunes filles l'une s'appelât Mlle
-d'Éporcheville, que ce fût justement (ce qui était la première
-vérification typique de ma supposition) celle qui m'avait regardé de
-cette façon, presque en me souriant, et que ce ne fût pas celle qui
-allait dans les maisons de passe.
-
-Alors commença une journée d'une folle agitation. Avant même de
-partir acheter tout ce que je croyais propre à me parer pour produire
-une meilleure impression quand j'irais voir Mme de Guermantes le
-surlendemain, jour où la jeune fille devait, m'avait dit le concierge
-revenir voir la Duchesse, chez qui je trouverais ainsi une jeune fille
-facile et prendrais rendez-vous avec elle (car je trouverais bien le
-moyen de l'entretenir un instant dans un coin du salon), j'allai pour
-plus de sûreté télégraphier à Robert pour lui demander le nom exact
-et la description de la jeune fille, espérant avoir sa réponse avant
-le surlendemain (je ne pensais pas une seconde à autre chose, même pas
-à Albertine) décidé, quoiqu'il pût m'arriver d'ici là, dussé-je
-m'y faire descendre en chaise à porteur si j'étais malade, à faire
-une visite prolongée à la duchesse. Si je télégraphiais à
-Saint-Loup, ce n'est pas qu'il me restât des doutes sur l'identité de
-la personne, et que la jeune fille vue et celle dont il m'avait parlé
-fussent encore distinctes pour moi. Je ne doutais pas qu'elles n'en
-fissent qu'une seule. Mais dans mon impatience d'attendre le
-surlendemain, il m'était doux, c'était déjà pour moi comme un
-pouvoir secret sur elle, de recevoir une dépêche la concernant, pleine
-de détails. Au télégraphe, tout en rédigeant ma dépêche avec
-l'animation de l'homme qu'échauffe l'espérance, je remarquai combien
-j'étais moins désarmé maintenant que dans mon enfance et vis-à-vis
-de Mlle d'Éporcheville que de Gilberte. À partir du moment où j'avais
-pris seulement la peine d'écrire ma dépêche, l'employé n'avait plus
-qu'à la prendre, les réseaux les plus rapides de communication
-électrique à la transmettre à l'étendue de la France et de la
-Méditerranée, et tout le passé noceur de Robert allait être
-appliqué à identifier la personne que je venais de rencontrer, se
-trouver au service du roman que je venais d'ébaucher et auquel je
-n'avais même plus besoin de penser, car la réponse allait se charger
-de le conclure avant que vingt-quatre heures fussent accomplies. Tandis
-qu'autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant
-seul à la maison d'impuissants désirs, ne pouvant user des moyens
-pratiques de la civilisation, j'aimais comme un sauvage ou même, car je
-n'avais pas la liberté de bouger, comme une fleur. À partir de ce
-moment mon temps se passa dans la fièvre; une absence de quarante-huit
-heures que mon père me demanda de faire avec lui et qui m'eût fait
-manquer la visite chez la duchesse me mit dans une rage et un désespoir
-tels que ma mère s'interposa et obtint de mon père de me laisser à
-Paris. Mais pendant plusieurs heures ma colère ne put s'apaiser, tandis
-que mon désir de Mlle d'Éporcheville avait été centuplé par
-l'obstacle qu'on avait mis entre nous, par la crainte que j'avais eue un
-instant que ces heures, auxquelles je souriais d'avance sans trêve, de
-ma visite chez Mme de Guermantes, comme un bien certain que nul ne
-pourrait m'enlever, n'eussent pas lieu. Certains philosophes disent que
-le monde extérieur n'existe pas et que c'est en nous-même que nous
-développons notre vie. Quoi qu'il en soit, l'amour, même en ses plus
-humbles commencements, est un exemple frappant du peu qu'est la
-réalité pour nous. M'eût-il fallu dessiner de mémoire un portrait de
-Mlle d'Éporcheville, donner sa description, son signalement, et même
-la reconnaître dans la rue cela m'eût été impossible. Je l'avais
-aperçue de profil, bougeante, elle m'avait semblé jolie, simple,
-grande et blonde, je n'aurais pas pu en dire davantage. Mais toutes les
-réactions du désir, de l'anxiété, du coup mortel frappé par la peur
-de ne pas la voir si mon père m'emmenait, tout cela, associé à une
-image qu'en somme je ne connaissais pas et dont il suffisait que je la
-susse agréable, constituait déjà un amour. Enfin le lendemain matin,
-après une nuit d'insomnie heureuse, je reçus la dépêche de
-Saint-Loup: «de l'Orgeville, de particule, orge la graminée, comme du
-seigle, ville comme une ville, petite, brune, boulotte, est en ce moment
-en Suisse.» Ce n'était pas elle!
-
-Un instant avant que Françoise m'apportât la dépêche, ma mère
-était entrée dans ma chambre avec le courrier, l'avait posé sur mon
-lit avec négligence, en ayant l'air de penser à autre chose. Et se
-retirant aussitôt pour me laisser seul, elle avait souri en partant. Et
-moi, connaissant les ruses de ma chère maman et sachant qu'on pouvait
-toujours lire dans son visage, sans crainte de se tromper, si l'on
-prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, je souris et
-pensai: «Il y a quelque chose d'intéressant pour moi dans le courrier,
-et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma
-surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous
-ôtent la moitié de votre plaisir en vous l'annonçant. Et elle n'est
-pas restée là parce qu'elle a craint que par amour-propre je dissimule
-le plaisir que j'aurais et ainsi le ressente moins vivement». Cependant
-en allant vers la porte pour sortir, elle avait rencontré Françoise
-qui entrait chez moi, la dépêche à la main. Dès qu'elle me l'eut
-donnée, ma mère avait forcé Françoise à rebrousser chemin et
-l'avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car
-Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de
-pénétrer à toute heure dans ma chambre et d'y rester s'il lui
-plaisait. Mais déjà, sur son visage, l'étonnement et la colère
-avaient disparu sous le sourire noirâtre et gluant d'une pitié
-transcendante et d'une ironie philosophique, liqueur visqueuse que
-sécrétait, pour guérir sa blessure, son amour-propre lésé. Pour ne
-pas se sentir méprisée, elle nous méprisait. Aussi bien pensait-elle
-que nous étions des maîtres, c'est-à-dire des êtres capricieux, qui
-ne brillent pas par l'intelligence et qui trouvent leur plaisir à
-imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques,
-pour bien montrer qu'ils sont les maîtres, des devoirs absurdes comme
-de faire bouillir l'eau en temps d'épidémie, de balayer ma chambre
-avec un linge mouillé, et d'en sortir au moment où on avait justement
-l'intention d'y rester. Maman avait posé le courrier tout près de moi,
-pour qu'il ne pût pas m'échapper. Mais je sentis que ce n'étaient que
-des journaux. Sans doute y avait-il quelque article d'un écrivain que
-j'aimais et qui, écrivant rarement, serait pour moi une surprise.
-J'allai à la fenêtre, j'écartai les rideaux. Au-dessus du jour blême
-et brumeux, le ciel était tout rose comme à cette heure dans les
-cuisines les fourneaux qu'on allume, et cette vue me remplit
-d'espérance et du désir de passer la nuit et de m'éveiller à la
-petite station campagnarde où j'avais vu la laitière aux joues roses.
-
-Pendant ce temps-là j'entendais Françoise qui, indignée qu'on l'eût
-chassée de ma chambre où elle considérait qu'elle avait ses grandes
-entrées, grommelait: «Si c'est pas malheureux, un enfant qu'on a vu
-naître. Je ne l'ai pas vu quand sa mère le faisait bien sûr. Mais
-quand je l'ai connu, pour bien dire, il n'y avait pas cinq ans qu'il
-était naquis!»
-
-J'ouvris le _Figaro_. Quel ennui! Justement le premier article avait le
-même titre que celui que j'avais envoyé et qui n'avait pas paru, mais
-pas seulement le même titre,... voici quelques mots absolument pareils.
-Cela, c'était trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce
-n'étaient pas que quelques mots, c'était tout, c'était ma signature.
-C'était mon article qui avait enfin paru! Mais ma pensée qui, déjà
-à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu,
-continua un instant encore à raisonner comme si elle n'avait pas
-compris que c'était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés
-de terminer jusqu'au bout un mouvement commencé même s'il est devenu
-inutile, même si un obstacle imprévu, devant lequel il faudrait se
-retirer immédiatement le rend dangereux. Puis je considérai le pain
-spirituel qu'est un journal encore chaud et humide de la presse récente
-dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l'aurore, aux
-bonnes qui l'apportent à leurs maîtres avec le café au lait, pain
-miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste
-le même pour chacun tout en pénétrant innombrable à la fois dans
-toutes les maisons.
-
-Ce que je tenais en main, ce n'est pas un certain exemplaire du journal,
-c'est l'un quelconque des dix mille, ce n'est pas seulement ce qui a
-été écrit pour moi, c'est ce qui a été écrit pour moi et pour
-tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce
-moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en
-auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je
-tenais en main n'était pas seulement ce que j'avais écrit, mais était
-le symbole de l'incarnation dans tant d'esprits. Aussi pour le lire,
-fallait-il que je cessasse un moment d'en être l'auteur, que je fusse
-l'un quelconque des lecteurs du _Figaro_. Mais d'abord une première
-inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article? Je déplie
-distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant
-même sur ma figure l'air d'ignorer ce qu'il y a ce matin dans mon
-journal et d'avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la
-politique. Mais mon article est si long que mon regard qui l'évite
-(pour rester dans la vérité, et ne pas mettre la chance de mon côté
-comme quelqu'un qui attend compte très lentement exprès) en accroche
-un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier
-article et même qui le lisent ne regardent pas la signature; moi-même
-je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la
-veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de
-leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse
-pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention
-future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux
-qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez
-eux. Enfin quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là,
-je commence. J'ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article
-le trouveront détestable, au moment où je lis, ce que je vois dans
-chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que
-chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images
-que je vois, croyant que la pensée de l'auteur est directement perçue
-par le lecteur, tandis que c'est une autre pensée qui se fabrique dans
-son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c'est la
-parole même qu'on a prononcée qui chemine telle quelle le long des
-fils du téléphone; au moment même où je veux être un lecteur, mon
-esprit refait en auteur le tour de ceux qui liront mon article. Si M. de
-Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch aimerait, en
-revanche, il pourrait s'amuser de telle réflexion que Bloch
-dédaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur précédent
-semblait délaisser, un nouvel amateur se présentant, l'ensemble de
-l'article se trouvait élevé aux nues par une foule et s'imposait ainsi
-à ma propre défiance de moi-même qui n'avait plus besoin de le
-détruire. C'est qu'en réalité, il en est de la valeur d'un article,
-si remarquable qu'il puisse être, comme de ces phrases des comptes
-rendus de la Chambre où les mots «Nous verrons bien» prononcés par
-le ministre ne prennent toute leur importance qu'encadrés ainsi: LE
-PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ET DES CULTES: «Nous
-verrons bien» (_Vives exclamations à l'extrême-gauche. Très bien!
-sur quelques bancs à gauche et au centre_)--la plus grande partie de
-leur beauté réside dans l'esprit des lecteurs. Et c'est la tare
-originelle de ce genre de littérature dont ne sont pas exceptés les
-célèbres _Lundis_ que leur valeur réside dans l'impression qu'elle
-produit sur les lecteurs. C'est une Vénus collective, dont on n'a qu'un
-membre mutilé si l'on s'en tient à la pensée de l'auteur, car elle ne
-se réalise complète que dans l'esprit de ses lecteurs. En eux elle
-s'achève. Et comme une foule, fût-elle une élite, n'est pas artiste,
-ce cachet dernier qu'elle lui donne garde toujours quelque chose d'un
-peu commun. Ainsi Sainte-Beuve, le lundi, pouvait se représenter Mme de
-Boigne dans son lit à huit colonnes lisant son article du
-_Constitutionnel_, appréciant telle jolie phrase dans laquelle il
-s'était longtemps complu et qui ne serait peut-être jamais sortie de
-lui s'il n'avait jugé à propos d'en bourrer son feuilleton pour que le
-coup en portât plus loin. Sans doute le chancelier le lisant de son
-côté en parlerait à sa vieille amie dans la visite qu'il lui ferait
-un peu plus tard. Et en l'emmenant ce soir dans sa voiture, le duc de
-Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu'on en avait pensé dans la
-société, si un mot de Mme d'Herbouville ne le lui avait déjà appris.
-
-Je voyais ainsi à cette même heure, pour tant de gens, ma pensée, ou
-même à défaut de ma pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre
-la répétition de mon nom et comme une évocation embellie de ma
-personne, briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de
-force et de joie triomphante que l'aurore innombrable qui en même temps
-se montrait rose à toutes les fenêtres.
-
-Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour
-de chaque phrase les images qu'il y enferme; au moment même où
-j'essaie d'être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en
-auteur seulement. Pour que l'être impossible que j'essaie d'être,
-réunisse tous les contraires qui peuvent m'être le plus favorables, si
-je lis en auteur, je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que
-peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l'idéal qu'il a voulu
-y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis,
-étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques
-auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes
-que je n'étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi
-une souffrance, elles n'avaient fait qu'accentuer en moi le sentiment de
-mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant,
-en m'efforçant d'être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du
-devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table
-rase de ce que j'avais voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je
-lisais l'article en m'efforçant de me persuader qu'il était d'un
-autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes
-épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l'échec
-qu'elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur
-éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une
-défaillance trop grande, me réfugiant dans l'âme du lecteur
-quelconque émerveillé, je me disais: «Bah! comment un lecteur peut-il
-s'apercevoir de cela, il manque quelque chose là, c'est possible. Mais,
-sapristi, s'ils ne sont pas contents! Il y a assez de jolies choses
-comme cela, plus qu'ils n'en ont l'habitude.» Et m'appuyant sur ces dix
-mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de
-ma force et d'espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce
-moment que j'y avais puisé de défiance quand ce que j'avais écrit ne
-s'adressait qu'à moi.
-
-À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi qui n'avais
-pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la
-recommencer immédiatement, car il n'y a rien comme un vieil article de
-soi dont on puisse mieux dire que «quand on l'a lu on peut le relire».
-Je me promis d'en faire acheter d'autres exemplaires par Françoise,
-pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du
-doigt le miracle de la multiplication de ma pensée et lire, comme si
-j'étais un autre Monsieur qui vient d'ouvrir le _Figaro_, dans un autre
-numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je
-n'avais vu les Guermantes, je devais leur faire le lendemain, cette
-visite que j'avais projetée avec tant d'agitation afin de rencontrer
-Mlle d'Éporcheville, lorsque je télégraphiais à St-Loup. Je me
-rendrais compte par eux de l'opinion qu'on avait de mon article. Je
-pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j'eusse tant aimé
-pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu'elle ne
-pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais
-les louanges décernées à ce qu'on n'aime pas n'enchantent pas plus le
-cœur, que les pensées d'un esprit qu'on ne peut pénétrer
-n'atteignent l'esprit. Pour d'autres amis, je me disais que si l'état
-de ma santé continuait à s'aggraver et si je ne pouvais plus les voir,
-il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là
-accès auprès d'eux, pour leur parler entre les lignes, les faire
-penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me
-disais cela parce que les relations mondaines ayant eu jusqu'ici une
-place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus
-m'effrayait et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi
-l'attention de mes amis, peut-être d'exciter leur admiration, jusqu'au
-jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me
-consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n'était pas
-vrai, que si j'aimais à me figurer leur attention comme l'objet de mon
-plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime,
-qu'eux ne pouvaient me donner, et que je pouvais trouver non en causant
-avec eux, mais en écrivant loin d'eux, et que, si je commençais à
-écrire pour les voir indirectement, pour qu'ils eussent une meilleure
-idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde,
-peut-être écrire m'ôterait l'envie de les voir, et que la situation
-que la littérature m'aurait peut-être faite dans le monde, je n'aurais
-plus envie d'en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde,
-mais dans la littérature.
-
-Après le déjeuner, quand j'allai chez Mme de Guermantes, ce fut moins
-pour Mlle d'Éporcheville qui avait perdu, du fait de la dépêche de
-Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité que pour voir en la duchesse
-elle-même une de ces lectrices de mon article qui pourraient me
-permettre d'imaginer ce qu'avait pu penser le public,--abonnés et
-acheteurs,--du _Figaro_. Ce n'est pas du reste sans plaisir que j'allais
-chez Mme de Guermantes. J'avais beau me dire que ce qui différenciait
-pour moi ce salon des autres, c'était le long stage qu'il avait fait
-dans mon imagination, en connaissant les causes de cette différence, je
-ne l'abolissais pas. Il existait d'ailleurs pour moi plusieurs noms de
-Guermantes. Si celui que ma mémoire n'avait inscrit que comme dans un
-livre d'adresses ne s'accompagnait d'aucune poésie, de plus anciens,
-ceux qui remontaient au temps où je ne connaissais pas Mme de
-Guermantes, étaient susceptibles de se reformer en moi, surtout quand
-il y avait longtemps que je ne l'avais vue et que la clarté crue de la
-personne au visage humain n'éteignait pas les rayons mystérieux du
-nom. Alors de nouveau je me remettais à penser à la demeure de Mme de
-Guermantes comme à quelque chose qui eût été au delà du réel, de
-la même façon que je me remettais à penser au Balbec brumeux de mes
-premiers rêves, et comme si depuis je n'avais pas fait ce voyage, au
-train de une heure cinquante comme si je ne l'avais pas pris. J'oubliais
-un instant la connaissance que j'avais que tout cela n'existait pas,
-comme on pense quelquefois à un être aimé en oubliant pendant un
-instant qu'il est mort. Puis l'idée de la réalité revint en entrant
-dans l'antichambre de la duchesse. Mais je me consolai en me disant
-qu'elle était malgré tout pour moi le véritable point d'intersection
-entre la réalité et le rêve.
-
-En entrant dans le salon, je vis la jeune fille blonde que j'avais crue
-pendant vingt-quatre heures être celle dont Saint-Loup m'avait parlé.
-Ce fut elle-même qui demanda à la duchesse de me «représenter» à
-elle. Et en effet, depuis que j'étais entré, j'avais une impression de
-très bien la connaître, mais que dissipa la duchesse en me disant:
-«Ah! vous avez déjà rencontré Mlle de Forcheville.» Or, au
-contraire, j'étais certain de n'avoir jamais été présenté à aucune
-jeune fille de ce nom, lequel m'eût certainement frappé, tant il
-était familier à ma mémoire depuis qu'on m'avait fait un récit
-rétrospectif des amours d'Odette et de la jalousie de Swann. En soi ma
-double erreur de nom, de m'être rappelé de l'Orgeville comme étant
-d'Éporcheville et d'avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était
-en réalité Forcheville n'avait rien d'extraordinaire. Notre tort est
-de croire que les choses se présentent habituellement telles qu'elles
-sont en réalité, les noms tels qu'ils sont écrits, les gens tels que
-la photographie et la psychologie donnent d'eux une notion immobile. En
-fait ce n'est pas du tout cela que nous percevons d'habitude. Nous
-voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers. Nous
-répétons un nom tel que nous l'avons entendu jusqu'à ce que
-l'expérience ait rectifié notre erreur, ce qui n'arrive pas toujours.
-Tout le monde à Combray parla pendant vingt-cinq ans à Françoise de
-Mme Sazerat et Françoise continua à dire Mme Sazerin, non par cette
-volontaire et orgueilleuse persévérance dans ses erreurs qui
-était habituelle chez elle, se renforçait de notre contradiction
-et était tout ce qu'elle avait ajouté chez elle à la France de
-Saint-André-des-Champs (des principes égalitaires de 1789, elle ne
-réclamait qu'un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous
-et de maintenir qu'hôtel, été et air étaient du genre féminin),
-mais parce qu'en réalité elle continua toujours d'entendre Sazerin.
-Cette perpétuelle erreur qui est précisément la «vie», ne donne pas
-ses mille formes seulement à l'univers visible et à l'univers audible,
-mais à l'univers social, à l'univers sentimental, à l'univers
-historique, etc. La Princesse de Luxembourg n'a qu'une situation de
-cocotte pour la femme du Premier Président, ce qui du reste est de peu
-de conséquence; ce qui en a un peu plus, Odette est une femme difficile
-pour Swann, d'où il bâtit tout un roman qui ne devient que plus
-douloureux quand il comprend son erreur; ce qui en a encore davantage,
-les Français ne rêvent que la revanche aux yeux des Allemands. Nous
-n'avons de l'univers que des visions informes, fragmentées et que nous
-complétons par des associations d'idées arbitraires, créatrices de
-dangereuses suggestions. Je n'aurais donc pas eu lieu d'être étonné
-en entendant le nom de Forcheville (et déjà je me demandais si
-c'était une parente du Forcheville dont j'avais tant entendu parler) si
-la jeune fille blonde ne m'avait dit aussitôt, désireuse sans doute de
-prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables:
-«Vous ne vous souvenez pas que vous m'avez beaucoup connue
-autrefois,... vous veniez à la maison,... votre amie Gilberte. J'ai
-bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu
-tout de suite.» (Elle dit cela comme si elle m'avait reconnu tout de
-suite dans le salon, mais la vérité est qu'elle m'avait reconnu dans
-la rue et m'avait dit bonjour, et plus tard Mme de Guermantes me dit
-qu'elle lui avait raconté comme une chose très drôle et
-extraordinaire que je l'avais suivie et frôlée, la prenant pour une
-cocotte). Je ne sus qu'après son départ pourquoi elle s'appelait Mlle
-de Forcheville. Après la mort de Swann, Odette qui étonna tout le
-monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait
-être une veuve très riche. Forcheville l'épousa, après avoir
-entrepris une longue tournée de châteaux et s'être assuré que sa
-famille recevrait sa femme. (Cette famille fit quelques difficultés,
-mais céda devant l'intérêt de ne plus avoir à subvenir aux dépenses
-d'un parent besogneux qui allait passer d'une quasi-misère à
-l'opulence.) Peu après un oncle de Swann, sur la tête duquel la
-disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme
-héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait
-ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c'était le
-moment où des suites de l'affaire Dreyfus était né un mouvement
-antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du
-monde par les Israélites. Les politiciens n'avaient pas eu tort en
-pensant que la découverte de l'erreur judiciaire porterait un coup à
-l'antisémitisme. Mais provisoirement au moins un antisémitisme mondain
-s'en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville qui, comme
-le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la
-certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld,
-considérait qu'en épousant la veuve d'un juif, il avait accompli le
-même acte de charité qu'un millionnaire qui ramasse une prostituée
-dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était prêt à
-étendre sa bonté jusqu'à la personne de Gilberte dont tant de
-millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le
-mariage. Il déclara qu'il l'adoptait. On sait que Mme de Guermantes, à
-l'étonnement--qu'elle avait d'ailleurs le goût et l'habitude de
-provoquer--de sa société s'était, quand Swann s'était marié,
-refusée à recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Ce refus avait
-été en apparence d'autant plus cruel que ce qu'avait pendant longtemps
-représenté à Swann son mariage possible avec Odette, c'était la
-présentation de sa fille à Mme de Guermantes. Et sans doute il eût
-dû savoir, lui qui avait déjà tant vécu, que ces tableaux qu'on se
-fait ne se réalisent jamais pour différentes raisons. Parmi celles-là
-il en est une qui fit qu'il pensa peu à regretter cette présentation.
-Cette raison est que, quelle que soit l'image, depuis la truite à
-manger au coucher du soleil qui décide un homme sédentaire à prendre
-le train, jusqu'au désir de pouvoir étonner un soir une orgueilleuse
-caissière en s'arrêtant devant elle en somptueux équipage qui décide
-un homme sans scrupules à commettre un assassinat, ou à souhaiter la
-mort et l'héritage des siens, selon qu'il est plus brave ou plus
-paresseux, qu'il va plus loin dans la suite de ses idées ou reste à en
-caresser le premier chaînon, l'acte qui est destiné à nous permettre
-d'atteindre l'image, que cet acte soit le voyage, le mariage, le
-crime,... cet acte nous modifie assez profondément pour que nous
-n'attachions plus d'importance à la raison qui nous a fait l'accomplir.
-Il se peut même que ne vienne plus une seule fois à son esprit l'image
-que se formait celui qui n'était pas encore un voyageur, ou un mari, ou
-un criminel, ou un isolé (qui s'est mis au travail pour la gloire et
-s'est du même coup détaché du désir de la gloire). D'ailleurs
-missions-nous de l'obstination à ne pas avoir voulu agir en vain, il
-est probable que l'effet de soleil ne se retrouverait pas, qu'ayant
-froid à ce moment-là, nous souhaiterions un potage au coin du feu et
-non une truite en plein air, que notre équipage laisserait
-indifférente la caissière qui peut-être avait pour des raisons tout
-autres une grande considération pour nous et dont cette brusque
-richesse exciterait la méfiance. Bref nous avons vu Swann marié
-attacher surtout de l'importance aux relations de sa femme et de sa
-fille avec Mme Bontemps.
-
-À toutes les raisons, tirées de la façon Guermantes de comprendre la
-vie mondaine, qui avaient décidé la Duchesse à ne jamais se laisser
-présenter Mme et Mlle Swann, on peut ajouter aussi cette assurance
-heureuse avec laquelle les gens qui n'aiment pas se tiennent à l'écart
-de ce qu'ils blâment chez les amoureux et que l'amour de ceux-ci
-explique. «Oh! je ne me mêle pas à tout ça, si ça amuse le pauvre
-Swann de faire des bêtises et de ruiner son existence, c'est son
-affaire, mais on ne sait pas avec ces choses-là, tout ça peut très
-mal finir, je les laisse se débrouiller.» C'est le _Suave mari magno_
-que Swann lui-même me conseillait à l'égard des Verdurin, quand il
-avait depuis longtemps cessé d'être amoureux d'Odette et ne tenait
-plus au petit clan. C'est tout ce qui rend si sages les jugements des
-tiers sur les passions qu'ils n'éprouvent pas et les complications de
-conduite qu'elles entraînent.
-
-Mme de Guermantes avait même mis à exclure Mme et Mlle Swann une
-persévérance qui avait étonné. Quand Mme Molé, Mme de Marsantes
-avaient commencé de se lier avec Mme Swann et de mener chez elle un
-grand nombre de femmes du monde, non seulement Mme de Guermantes était
-restée intraitable, mais elle s'était arrangée pour couper les ponts
-et que sa cousine la Princesse de Guermantes l'imitât. Un des jours les
-plus graves de la crise où pendant le ministère Rouvier on crut qu'il
-allait y avoir la guerre entre la France et l'Allemagne, comme je
-dînais seul chez Mme de Guermantes avec M. de Bréauté, j'avais
-trouvé à la Duchesse l'air soucieux. J'avais cru, comme elle se
-mêlait volontiers de politique, qu'elle voulait montrer par là sa
-crainte de la guerre, comme un jour où elle était venue à table si
-soucieuse, répondant à peine par monosyllabes, à quelqu'un qui
-l'interrogeait timidement sur l'objet de son souci, elle avait répondu
-d'un air grave: «La Chine m'inquiète». Or au bout d'un moment, Mme de
-Guermantes, expliquant elle-même l'air soucieux que j'avais attribué
-à la crainte d'une déclaration de guerre, avait dit à M. de
-Bréauté: «On dit que Mme Aynard veut faire une position aux Swann. Il
-faut absolument que j'aille demain matin voir Marie-Gilbert pour qu'elle
-m'aide à empêcher ça. Sans cela il n'y a plus de société. C'est
-très joli l'affaire Dreyfus. Mais alors l'épicière du coin n'a qu'à
-se dire nationaliste et à vouloir en échange être reçue chez nous.»
-Et j'avais eu de ce propos, si frivole auprès de celui que j'attendais,
-l'étonnement du lecteur qui, cherchant dans le _Figaro_ à la place
-habituelle les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise, tombe
-au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait des cadeaux de
-noce à Mlle de Mortemart, l'importance d'un mariage aristocratique
-ayant fait reculer à la fin du journal les batailles sur terre et sur
-mer. La Duchesse finissait d'ailleurs par éprouver de sa persévérance
-poursuivie au delà de toute mesure, une satisfaction d'orgueil qu'elle
-ne manquait pas une occasion d'exprimer. «Bébel, disait-elle, prétend
-que nous sommes les deux personnes les plus élégantes de Paris, parce
-qu'il n'y a que moi et lui qui ne nous laissions pas saluer par Mme et
-Mlle Swann. Or il assure que l'élégance est de ne pas connaître Mme
-Swann.» Et la Duchesse riait de tout son cœur.
-
-Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la décision de ne pas
-recevoir sa fille avait fini de donner à Mme de Guermantes toutes les
-satisfactions d'orgueil, d'indépendance, de self-government, de
-persécution qu'elle était susceptible d'en tirer et auxquelles avait
-mis fin la disparition de l'être qui lui donnait la sensation
-délicieuse qu'elle lui résistait, qu'il ne parvenait pas à lui faire
-rapporter ses décrets.
-
-Alors la Duchesse avait passé à la promulgation d'autres décrets qui,
-s'appliquant à des vivants, pussent lui faire sentir qu'elle était
-maîtresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne parlait pas à la
-petite Swann, mais quand on lui parlait d'elle, la Duchesse ressentait
-une curiosité, comme d'un endroit nouveau, que ne venait pas lui
-masquer à elle-même le désir de résister à la prétention de Swann.
-D'ailleurs tant de sentiments différents peuvent contribuer à en
-former un seul qu'on ne saurait pas dire s'il n'y avait pas quelque
-chose d'affectueux pour Swann dans cet intérêt. Sans doute--car à
-tous les étages de la société une vie mondaine et frivole paralyse la
-sensibilité et ôte le pouvoir de ressusciter les morts--la Duchesse
-était de celles qui ont besoin de la présence--de cette présence
-qu'en vraie Guermantes elle excellait à prolonger--pour aimer vraiment,
-mais aussi, chose plus rare, pour détester un peu. De sorte que souvent
-ses bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par
-l'irritation que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient
-après leur mort. Elle avait presque alors un désir de réparation,
-parce qu'elle ne les imaginait plus--très vaguement d'ailleurs--qu'avec
-leurs qualités, et dépourvus des petites satisfactions, des petites
-prétentions qui l'agaçaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait
-parfois, malgré la frivolité de Mme de Guermantes, quelque chose
-d'assez noble--mêlé à beaucoup de bassesse--à sa conduite. Tandis
-que les trois quarts des humains flattent les vivants et ne tiennent
-plus aucun compte des morts, elle faisait souvent après leur mort ce
-qu'auraient désiré ceux qu'elle avait maltraités, vivants.
-
-Quant à Gilberte, toutes les personnes qui l'aimaient et avaient un peu
-d'amour-propre pour elle, n'eussent pu se réjouir du changement de
-dispositions de la Duchesse à son égard qu'en pensant que Gilberte, en
-repoussant dédaigneusement des avances qui venaient après vingt-cinq
-ans d'outrages, dût enfin venger ceux-ci. Malheureusement les réflexes
-moraux ne sont pas toujours identiques à ce que le bon sens imagine.
-Tel qui par une injure mal à propos a cru perdre à tout jamais ses
-ambitions auprès d'une personne à qui il tient les sauve au contraire
-par là. Gilberte assez indifférente aux personnes qui étaient
-aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l'insolente
-Mme de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence; même
-une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui
-lui témoignaient un peu d'amitié, elle avait voulu écrire à la
-Duchesse pour lui demander ce qu'elle avait contre une jeune fille qui
-ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des
-proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner.
-Elle les mettait au-dessus non seulement de toute la noblesse, mais
-même de toutes les familles royales.
-
-D'anciennes amies de Swann s'occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on
-apprit dans l'aristocratie le dernier héritage qu'elle venait de faire,
-on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle
-femme charmante elle ferait. On prétendait qu'une cousine de Mme de
-Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils.
-Mme de Guermantes détestait Mme de Nièvre. Elle dit qu'un tel mariage
-serait un scandale. Mme de Nièvre effrayée assura qu'elle n'y avait
-jamais pensé. Un jour, après déjeuner, comme il faisait beau, et que
-M. de Guermantes devait sortir avec sa femme, Mme de Guermantes
-arrangeait son chapeau dans la glace, ses yeux bleus se regardaient
-eux-mêmes, et regardaient ses cheveux encore blonds, la femme de
-chambre tenait à la main diverses ombrelles entre lesquelles sa
-maîtresse choisirait. Le soleil entrait à flots par la fenêtre et ils
-avaient décidé de profiter de la belle journée pour aller faire une
-visite à Saint-Cloud, et M. de Guermantes tout prêt, en gants gris
-perle et le tube sur la tête se disait: «Oriane est vraiment encore
-étonnante. Je la trouve délicieuse», et voyant que sa femme avait
-l'air bien disposée: «À propos, dit-il, j'avais une commission à
-vous faire de Mme de Virelef. Elle voulait vous demander de venir lundi
-à l'Opéra, mais comme elle a la petite Swann, elle n'osait pas et m'a
-prié de tâter le terrain. Je n'émets aucun avis, je vous transmets
-tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous pourrions...»
-ajouta-t-il évasivement, car leur disposition à l'égard d'une
-personne étant une disposition collective et naissant identique en
-chacun d'eux, il savait par lui-même que l'hostilité de sa femme à
-l'égard de Mlle Swann était tombée et qu'elle était curieuse de la
-connaître. Mme de Guermantes acheva d'arranger son voile et choisit une
-ombrelle. «Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que ça me fasse,
-je ne vois aucun inconvénient à ce que nous connaissions cette petite.
-Vous savez bien que je n'ai jamais rien eu _contre_ elle. Simplement je
-ne voulais pas que nous ayons l'air de recevoir les faux-ménages de nos
-amis. Voilà tout.» «Et vous aviez parfaitement raison, répondit le
-Duc. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes de plus
-ravissante avec ce chapeau.» «Vous êtes fort aimable», dit Mme de
-Guermantes en souriant à son mari et en se dirigeant vers la porte.
-Mais avant de monter en voiture, elle tint à lui donner encore quelques
-explications: «Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère,
-d'ailleurs elle a le bon esprit d'être malade les trois quarts de
-l'année... Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde
-sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel» et
-ils partirent ensemble pour Saint-Cloud.
-
-Un mois après, la petite Swann, qui ne s'appelait pas encore
-Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses;
-à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement: «Je crois que vous
-avez très bien connu mon père.» «Mais je crois bien, dit Mme de
-Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu'elle comprenait le
-chagrin de la fille et avec un excès d'intensité voulu qui lui donnait
-l'air de dissimuler qu'elle n'était pas sûre de se rappeler très
-exactement le père. Nous l'avons très bien connu, je me le rappelle
-_très bien_.» (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu
-la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) «Je sais très
-bien qui c'était, je vais vous dire, ajouta-t-elle, comme si elle avait
-voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à
-cette jeune fille des renseignements sur lui, c'était un grand ami à
-ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère
-Palamède.» «Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M.
-de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d'exactitude. Vous
-vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père. Comme on
-sentait qu'il devait être d'une famille honnête, du reste j'ai aperçu
-autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!»
-
-On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en
-vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander
-pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg
-Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le
-flatter de l'exception faite--le temps qu'on cause--en faveur de
-l'interlocuteur ou de l'interlocutrice, soit plutôt et en même temps
-pour l'humilier. C'est ainsi qu'un antisémite dit à un Juif, dans le
-moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs,
-d'une façon générale qui permette d'être blessant sans être
-grossier.
-
-Mais sachant vraiment vous combler, quand elle vous voyait, ne pouvant
-alors se résoudre à vous laisser partir, Mme de Guermantes était
-aussi l'esclave de ce besoin de la présence. Swann avait pu parfois
-dans l'ivresse de la conversation donner à la Duchesse l'illusion
-qu'elle avait de l'amitié pour lui, il ne le pouvait plus. «Il était
-charmant», dit la Duchesse avec un sourire triste en posant sur
-Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette
-jeune fille serait sensible, lui montrerait qu'elle était comprise et
-que Mme de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si
-les circonstances l'eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la
-profondeur de sa sensibilité. Mais M. de Guermantes, soit qu'il pensât
-précisément que les circonstances s'opposaient à de telles effusions,
-soit qu'il considérât que toute exagération de sentiment était
-l'affaire des femmes et que les hommes n'avaient pas plus à y voir que
-dans leurs autres attributions, sauf la cuisine et les vins qu'il
-s'était réservés y ayant plus de lumières que la Duchesse, crut bien
-faire de ne pas alimenter, en s'y mêlant, cette conversation qu'il
-écoutait avec une visible impatience.
-
-Du reste Mme de Guermantes, cet accès de sensibilité passé, ajouta
-avec une frivolité mondaine en s'adressant à Gilberte: «Tenez,
-c'était non seulement un grand ami à mon beau-frère Charlus mais
-aussi il était très ami avec Voisenon (le château du prince de
-Guermantes)» comme si le fait de connaître M. de Charlus et le Prince
-avait été pour Swann un hasard, comme si le beau-frère et le cousin
-de la Duchesse avaient été deux hommes avec qui Swann se fût trouvé
-lié dans une certaine circonstance, alors que Swann était lié avec
-tous les gens de cette même société, et comme si Mme de Guermantes
-avait voulu faire comprendre à Gilberte qui était à peu près son
-père, le lui «situer» par un de ces traits caractéristiques à
-l'aide desquels, quand on veut expliquer comment on se trouve en
-relations avec quelqu'un qu'on n'aurait pas à connaître, ou pour
-singulariser son récit, on invoque le parrainage particulier d'une
-certaine personne.
-
-Quant à Gilberte, elle fut d'autant plus heureuse de voir tomber la
-conversation qu'elle ne cherchait précisément qu'à en changer, ayant
-hérité de Swann son tact exquis avec un charme d'intelligence que
-reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à
-Gilberte de revenir bientôt. D'ailleurs avec la minutie des gens dont
-la vie est sans but, tour à tour ils s'apercevaient, chez les gens avec
-qui ils se liaient, des qualités les plus simples, s'exclamant devant
-elles avec l'émerveillement naïf d'un citadin qui fait à la campagne
-la découverte d'un brin d'herbe, ou au contraire grossissant comme avec
-un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres
-défauts, et souvent tour à tour chez une même personne. Pour Gilberte
-ce furent d'abord ces agréments sur lesquels s'exerça la perspicacité
-oisive de M. et de Mme de Guermantes: «Avez-vous remarqué la manière
-dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son
-mari, c'était bien du Swann, je croyais l'entendre.» «J'allais faire
-la même remarque que vous, Oriane.» «Elle est spirituelle, c'est tout
-à fait le tour de son père.» «Je trouve qu'elle lui est même très
-supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de
-bains de mer, elle a un brio que Swann n'avait pas.» «Oh! il était
-pourtant bien spirituel.» «Mais je ne dis pas qu'il n'était pas
-spirituel. Je dis qu'il n'avait pas de brio», dit M. de Guermantes d'un
-ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n'avait
-personne d'autre à qui témoigner son agacement, c'est à la duchesse
-qu'il le manifestait. Mais incapable d'en bien comprendre les causes, il
-préférait prendre un air incompris.
-
-Ces bonnes dispositions du duc et de la duchesse firent que dorénavant
-on eût au besoin dit quelquefois à Gilberte un «votre pauvre père»
-qui ne put d'ailleurs servir, Forcheville ayant précisément vers cette
-époque adopté la jeune fille. Elle disait: «mon père» à
-Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa
-distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s'était
-admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et
-savait l'en récompenser. Sans doute parce qu'elle pouvait parfois et
-désirait montrer beaucoup d'aisance, elle s'était fait reconnaître
-par moi et devant moi avait parlé de son véritable père. Mais
-c'était une exception et on n'osait plus devant elle prononcer le nom
-de Swann.
-
-Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d'Elstir qui
-autrefois étaient relégués dans un cabinet d'en haut où je ne les
-avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de
-Guermantes ne se consolait pas d'avoir donné tant de tableaux de lui à
-sa cousine, non parce qu'ils étaient à la mode, mais parce qu'elle les
-goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l'engouement d'un
-ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne
-pouvait songer à acheter d'autres tableaux de lui, car ils étaient
-montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle
-voulait au moins avoir quelque chose d'Elstir dans son salon et y avait
-fait descendre ces deux dessins qu'elle déclarait «préférer à sa
-peinture».
-
-Gilberte reconnut cette facture. «On dirait des Elstir, dit-elle.»
-«Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c'est précisément
-vot... ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C'est
-admirable. À mon avis, c'est supérieur à sa peinture.» Moi qui
-n'avais pas entendu ce dialogue, j'allai regarder les dessins. «Tiens,
-c'est l'Elstir que...» Je vis les signes désespérés de Mme de
-Guermantes. «Ah! oui, l'Elstir que j'admirais en haut. Il est bien
-mieux que dans ce couloir. À propos d'Elstir je l'ai nommé hier dans
-un article du _Figaro_. Est-ce que vous l'avez lu?» «Vous avez écrit
-un article dans le _Figaro_? s'écria M. de Guermantes avec la même
-violence que s'il s'était écrié: «Mais c'est ma cousine.» «Oui,
-hier.» «Dans le _Figaro_, vous êtes sûr? Cela m'étonnerait bien.
-Car nous avons chacun notre _Figaro_ et, s'il avait échappé à l'un de
-nous, l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y avait rien.» Le
-duc fit chercher le _Figaro_ et se rendit à l'évidence, comme si,
-jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j'eusse fait erreur sur le
-journal où j'avais écrit. «Quoi, je ne comprends pas, alors vous avez
-fait un article dans le _Figaro_?» me dit la duchesse, faisant effort
-pour parler d'une chose qui ne l'intéressait pas. «Mais voyons, Basin,
-vous lirez cela plus tard.» Mais non, le duc est très bien comme cela
-avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela
-tout de suite en rentrant.» «Oui, il porte la barbe maintenant que
-tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme
-personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la
-barbe, mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne
-croyaient pas qu'il était Français. Il s'appelait à ce moment le
-prince des Laumes.» «Est-ce qu'il y a encore un prince des Laumes?»
-demanda Gilberte qui était intéressée par tout ce qui touchait des
-gens qui n'avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps.
-«Mais non», répondit avec un regard mélancolique et caressant la
-duchesse.» «Un si joli titre! Un des plus beaux titres français!»
-dit Gilberte, un certain ordre de banalités venant inévitablement,
-comme l'heure sonne, dans la bouche de certaines personnes
-intelligentes. «Hé bien oui, je regrette aussi. Basin voudrait que le
-fils de sa sœur le relevât, mais ce n'est pas la même chose, au fond
-ça pourrait être parce que ce n'est pas forcément le fils aîné,
-cela peut passer de l'aîné au cadet. Je vous disais que Basin était
-alors tout rasé; un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous mon
-petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon
-beau-frère Charlus qui aime assez causer avec les paysans, disait à
-l'un, à l'autre: «D'où es-tu, toi?» et comme il est très
-généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car
-personne n'est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le
-verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu'il ne trouve pas assez
-duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin:
-«Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi.» Mon mari qui n'est pas
-toujours très inventif--«Merci, Oriane», dit le duc sans
-s'interrompre de la lecture de mon article où il était plongé--avisa
-un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère: «Et
-toi, d'où es-tu?» «Je suis des Laumes.» «Tu es des Laumes. Hé bien
-je suis ton prince.» Alors le paysan regarda la figure toute glabre de
-Basin et lui répondit: «Pas vrai. Vous, vous êtes un _english_[1].»
-On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres
-éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie,
-dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains
-livres d'heures, on reconnaît, au milieu de la foule de l'époque, la
-flèche de Bourges.
-
-On apporta des cartes qu'un valet de pied venait de déposer. «Je ne
-sais pas ce qui lui prend, je ne la connais pas. C'est à vous que je
-dois ça, Basin. Ça ne vous a pourtant pas si bien réussi ce genre de
-relations, mon pauvre ami», et se tournant vers Gilberte: «Je ne
-saurais même pas vous expliquer qui c'est, vous ne la connaissez
-certainement pas, elle s'appelle Lady Rufus Israël.»
-
-Gilberte rougit vivement: «Je ne la connais pas, dit-elle (ce qui
-était d'autant plus faux que Lady Israël s'était deux ans avant la
-mort de Swann réconciliée avec lui et qu'elle appelait Gilberte par
-son prénom), mais je sais très bien, par d'autres, qui est la personne
-que vous voulez dire.» C'est que Gilberte était devenue très snob.
-C'est ainsi qu'une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit
-maladroitement, demandé quel était le nom de son père non pas
-adoptif, mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce
-qu'elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann,
-changement qu'elle s'aperçut un peu après être péjoratif, puisque
-cela faisait de ce nom d'origine anglaise, un nom allemand. Et même
-elle avait ajouté, s'avilissant pour se rehausser: «on a raconté
-beaucoup de choses très différentes sur ma naissance, moi, je dois
-tout ignorer.»
-
-Si honteuse que Gilberte dût être à certains instants en pensant à
-ses parents (car même Mme Swann représentait pour elle et était une
-bonne mère) d'une pareille façon d'envisager la vie, il faut
-malheureusement penser que les éléments en étaient sans doute
-empruntés à ses parents, car nous ne nous faisons pas de toutes
-pièces nous-même. Mais à une certaine somme d'égoïsme qui existe
-chez la mère, un égoïsme différent, inhérent à la famille du
-père, vient s'ajouter, ce qui ne veut pas toujours dire s'additionner,
-ni même justement servir de multiple, mais créer un égoïsme nouveau
-infiniment plus puissant et redoutable. Et depuis le temps que le monde
-dure, que des familles où existe tel défaut sous une forme s'allient
-à des familles où le même défaut existe sous une autre, ce qui crée
-une variété particulièrement complexe et détestable chez l'enfant,
-les égoïsmes accumulés (pour ne parler ici que de l'égoïsme)
-prendraient une puissance telle que l'humanité entière serait
-détruite, si du mal même ne naissaient, capables de le ramener à de
-justes proportions, des restrictions naturelles analogues à celles qui
-empêchent la prolifération infinie des infusoires d'anéantir notre
-planète, la fécondation unisexuée des plantes d'amener l'extinction
-du règne végétal, etc. De temps à autre une vertu vient composer
-avec cet égoïsme une puissance nouvelle et désintéressée.
-
-Les combinaisons par lesquelles, au cours des générations, la chimie
-morale fixe ainsi et rend inoffensifs les éléments qui devenaient trop
-redoutables, sont infinies et donneraient une passionnante variété à
-l'histoire des familles. D'ailleurs avec ces égoïsmes accumulés comme
-il devait y en avoir en Gilberte coexiste telle vertu charmante des
-parents; elle vient un moment faire toute seule un intermède, jouer son
-rôle touchant avec une sincérité complète.
-
-Sans doute Gilberte n'allait pas toujours aussi loin que quand elle
-insinuait qu'elle était peut-être la fille naturelle de quelque grand
-personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines.
-Peut-être lui était-il simplement trop désagréable de les confesser,
-et préférait-elle qu'on les apprît par d'autres. Peut-être
-croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine, qui
-n'est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu'on
-souhaite et dont Musset donne un exemple quand il parle de l'Espoir en
-Dieu. «Je ne la connais pas personnellement», reprit Gilberte.
-Avait-elle pourtant en se faisant appeler Mlle de Forcheville l'espoir
-qu'on ignorât qu'elle était la fille de Swann. Peut-être pour
-certaines personnes qu'elle espérait devenir, avec le temps, presque
-tout le monde. Elle ne devait pas se faire de grandes illusions sur leur
-nombre actuel, et elle savait sans doute que bien des gens devaient
-chuchoter: «C'est la fille de Swann?» Mais elle ne le savait que de
-cette même science qui nous parle de gens se tuant par misère pendant
-que nous allons au bal, c'est-à-dire une science lointaine et vague à
-laquelle nous ne tenons pas à substituer une connaissance plus
-précise, due à une impression directe. Gilberte appartenait ou du
-moins appartint pendant ces années-là, à la variété la plus
-répandue des autruches humaines, celles qui cachent leur tête dans
-l'espoir non de ne pas être vues, ce qu'elles croient peu
-vraisemblable, mais de ne pas voir qu'on les voit, ce qui leur paraît
-déjà beaucoup et leur permet de s'en remettre à la chance pour le
-reste. Comme l'éloignement rend les choses plus petites, plus
-incertaines, moins dangereuses, Gilberte préférait ne pas être près
-des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu'elle
-était née Swann.
-
-Et comme on est près des personnes qu'on se représente, comme on peut
-se représenter les gens lisant leur journal, Gilberte préférait que
-les journaux l'appelassent Mlle de Forcheville. Il est vrai que pour les
-écrits dont elle avait elle-même la responsabilité, ses lettres, elle
-ménagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. La
-véritable hypocrisie dans cette signature était manifestée par la
-suppression bien moins des autres lettres du nom de Swann que de celles
-du nom de Gilberte. En effet, en réduisant le prénom innocent à un
-simple G, Mlle de Forcheville semblait insinuer à ses amis que la même
-amputation appliquée au nom de Swann n'était due aussi qu'à des
-motifs d'abréviation. Même elle donnait une importance particulière
-à l'S, et en faisait une sorte de longue queue qui venait barrer le G,
-mais qu'on sentait transitoire et destinée à disparaître comme celle
-qui, encore longue chez le singe, n'existe plus chez l'homme.
-
-Malgré cela, dans son snobisme, il y avait de l'intelligente curiosité
-de Swann. Je me souviens que cet après-midi-là elle demanda à Mme de
-Guermantes si elle ne pouvait pas connaître M. du Lau et la duchesse
-ayant répondu qu'il était souffrant et ne sortait pas, Gilberte
-demanda comment il était, car, ajouta-t-elle en rougissant
-légèrement, elle en avait beaucoup entendu parler. (Le marquis du Lau
-avait été en effet un des amis les plus intimes de Swann avant le
-mariage de celui-ci, et peut-être même Gilberte l'avait-elle entrevu,
-mais à un moment où elle ne s'intéressait pas à cette société.)
-«Est-ce que M. de Bréauté ou le prince d'Agrigente peuvent m'en
-donner une idée? demanda-t-elle.» «Oh! pas du tout,» s'écria Mme de
-Guermantes, qui avait un sentiment vif de ces différences provinciales
-et faisait des portraits sobres, mais colorés par sa voix dorée et
-rauque, sous le doux fleurissement de ses yeux de violette. «Non, pas
-du tout. Du Lau c'était le gentilhomme du Périgord[2], charmant, avec
-toutes les belles manières et le sans-gêne de sa province. À
-Guermantes, quand il y avait le Roi d'Angleterre avec qui du Lau était
-très ami, il y avait après la chasse un goûter... C'était l'heure
-où du Lau avait l'habitude d'aller ôter ses bottines et mettre de gros
-chaussons de laine. Hé bien, la présence du Roi Édouard et de tous
-les grands-ducs ne le gênait en rien, il descendait dans le grand salon
-de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu'il était le
-marquis du Lau d'Ollemans qui n'avait en rien à se contraindre pour le
-Roi d'Angleterre. Lui et ce charmant Quasimodo de Breteuil, c'étaient
-les deux que j'aimais le plus. C'étaient du reste des grands amis à...
-(elle allait dire à votre père et s'arrêta net). Non, ça n'a aucun
-rapport, ni avec Gri-gri ni avec Bréauté. C'est le vrai grand seigneur
-du Périgord. Du reste Mémé cite une page de Saint-Simon sur un
-marquis d'Ollemans, c'est tout à fait ça.» Je citai les premiers mots
-du portrait: «M. d'Ollemans qui était un homme fort distingué parmi
-la noblesse du Périgord, par la sienne et par son mérite et y était
-considéré par tout ce qui y vivait comme un arbitre général à qui
-chacun avait recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de ses
-manières, et comme un coq de province.» «Oui, il y a de cela, dit Mme
-de Guermantes, d'autant que du Lau a toujours été rouge comme un
-coq.» «Oui, je me rappelle avoir entendu citer ce portrait», dit
-Gilberte, sans ajouter que c'était par son père, lequel était en
-effet grand admirateur de Saint-Simon.
-
-Elle aimait aussi parler du prince d'Agrigente et de M. de Bréauté,
-pour une autre raison. Le prince d'Agrigente l'était par héritage de
-la maison d'Aragon, mais sa seigneurie était poitevine. Quant à son
-château, celui du moins où il résidait, ce n'était pas un château
-de sa famille, mais de la famille d'un premier mari de sa mère et il
-était situé à peu près à égale distance de Martinville et de
-Guermantes. Aussi Gilberte parlait-elle de lui et de M. de Bréauté
-comme de voisins de campagne qui lui rappelaient sa vieille province.
-Matériellement, il y avait une part de mensonge dans ces paroles,
-puisque ce n'est qu'à Paris par la comtesse Molé qu'elle avait connu
-M. de Bréauté d'ailleurs vieil ami de son père. Quant au plaisir de
-parler des environs de Tansonville il pouvait être sincère. Le
-snobisme est pour certaines personnes analogue à ces breuvages
-agréables auxquels elles mêlent des substances utiles. Gilberte
-s'intéressait à telle femme élégante parce qu'elle avait de superbes
-livres et des Nattiers que mon ancienne amie n'eût sans doute pas été
-voir à la Bibliothèque Nationale et au Louvre, et je me figure que
-malgré la proximité plus grande encore, l'influence attrayante de
-Tansonville se fût moins exercée pour Gilberte sur Mme Sazerat ou Mme
-Goupil que sur M. d'Agrigente.
-
-«Oh! pauvre Babel et pauvre Gri-Gri, dit Mme de Guermantes, ils sont
-bien plus malades que du Lau, je crains qu'ils n'en aient pas pour
-longtemps, ni l'un ni l'autre.»
-
-Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de mon article, il
-m'adressa des compliments d'ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un
-peu poncive de ce style où il y avait «de l'emphase, des métaphores
-comme dans la prose démodée de Chateaubriand»; par contre il me
-félicita sans réserve de «m'occuper»: «J'aime qu'on fasse quelque
-chose de ses dix doigts. Je n'aime pas les inutiles qui sont toujours
-des importants ou des agités. Sotte engeance!»
-
-Gilberte, qui prenait avec une rapidité extrême les manières du
-monde, déclara combien elle allait être fière de dire qu'elle était
-l'amie d'un auteur. «Vous pensez si je vais dire que j'ai le plaisir,
-l'honneur de vous connaître.»
-
-«Vous ne voulez pas venir avec nous, demain, à l'Opéra-Comique?» me
-dit la duchesse, et je pensai que c'était sans doute dans cette même
-baignoire où je l'avais vue la première fois et qui m'avait semblé
-alors inaccessible comme le royaume sous-marin des Néréides. Mais je
-répondis d'une voix triste: «Non, je ne vais pas au théâtre, j'ai
-perdu une amie que j'aimais beaucoup.» J'avais presque les larmes aux
-yeux en le disant, mais pourtant, pour la première fois, cela me
-faisait un certain plaisir d'en parler. C'est à partir de ce moment-là
-que je commençai à écrire à tout le monde que je venais d'avoir un
-grand chagrin, et à cesser de le ressentir.
-
-Quand Gilberte fut partie, Mme de Guermantes me dit: «Vous n'avez pas
-compris mes signes, c'était pour que vous ne parliez pas de Swann». Et
-comme je m'excusais: «Mais je vous comprends très bien. Moi-même,
-j'ai failli le nommer, je n'ai eu que le temps de me rattraper, c'est
-épouvantable, heureusement que je me suis arrêtée à temps. Vous
-savez que c'est très gênant», dit-elle à son mari pour diminuer un
-peu ma faute en ayant l'air de croire que j'avais obéi à une
-propension commune à tous et à laquelle il était difficile de
-résister.» «Que voulez-vous que j'y fasse, répondit le duc. Vous
-n'avez qu'à dire qu'on remette ces dessins en haut, puisqu'ils vous
-font penser à Swann. Si vous ne pensez pas à Swann, vous ne parlerez
-pas de lui.»
-
-Le lendemain je reçus deux lettres de félicitation qui m'étonnèrent
-beaucoup, l'une de Mme Goupil que je n'avais pas revue depuis tant
-d'années et à qui, même à Combray, je n'avais pas trois fois
-adressé la parole. Un cabinet de lecture lui avait communiqué le
-_Figaro_. Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui
-retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si
-loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces
-personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens
-de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt
-occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans
-compensation d'ailleurs. C'est ainsi que Bloch dont j'eusse tant aimé
-savoir ce qu'il pensait de mon article ne m'écrivit pas. Il est vrai
-qu'il avait lu cet article et devait me l'avouer plus tard, mais par un
-choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années après
-un article dans le _Figaro_ et désira me signaler immédiatement cet
-événement. Comme il cessait d'être jaloux de ce qu'il considérait
-comme un privilège, puisqu'il lui était aussi échu, l'envie qui lui
-avait fait feindre d'ignorer mon article cessait, comme un compresseur
-se soulève; il m'en parla, mais tout autrement qu'il ne désirait
-m'entendre parler du sien: «J'ai su que toi aussi, me dit-il, avais
-fait un article. Mais je n'avais pas cru devoir t'en parler, craignant
-de t'être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des
-choses humiliantes qui leur arrivent. Et c'en est une évidemment que
-d'écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des _five o'clock_,
-sans oublier le bénitier.» Son caractère restait le même, mais son
-style était devenu moins précieux, comme il arrive à certains qui
-quittent le maniérisme, quand ne faisant plus de poèmes symbolistes,
-ils écrivent des romans-feuilletons.
-
-Pour me consoler de son silence, je relus la lettre de Mme Goupil; mais
-elle était sans chaleur, car si l'aristocratie a certaines formules qui
-font palissades entre elles, entre le Monsieur du début et les
-sentiments distingués de la fin, des cris de joie, d'admiration,
-peuvent jaillir comme des fleurs, et des gerbes pencher par-dessus la
-palissade leur parfum odorant. Mais le conventionnalisme bourgeois
-enserre l'intérieur même des lettres dans un réseau de «votre
-succès si légitime», au maximum «votre beau succès». Des
-belles-sœurs fidèles à l'éducation reçue et réservées dans leur
-corsage comme il faut, croient s'être épanchées dans le malheur et
-l'enthousiasme si elles ont écrit «mes meilleures pensées». «Mère
-se joint à moi» est un superlatif dont on est rarement gâté.
-
-Je reçus une autre lettre que celle de Mme Goupil, mais le nom du
-signataire m'était inconnu. C'était une écriture populaire, un
-langage charmant. Je fus navré de ne pouvoir découvrir qui m'avait
-écrit.
-
-Comme je me demandais si Bergotte eût aimé cet article, Mme de
-Forcheville m'avait répondu qu'il l'aurait infiniment admiré et
-n'aurait pu le lire sans envie. Mais elle me l'avait dit pendant que je
-dormais: c'était un rêve.
-
-Presque tous nos rêves répondent ainsi aux questions que nous nous
-posons par des affirmations complexes, des mises en scène à plusieurs
-personnages, mais qui n'ont pas de lendemain.
-
-Quant à Mlle de Forcheville, je ne pouvais m'empêcher de penser à
-elle avec désolation. Quoi? fille de Swann qui eût tant aimé la voir
-chez les Guermantes, que ceux-ci avaient refusé à leur grand ami de
-recevoir, ils l'avaient ensuite spontanément recherchée, le temps
-ayant passé qui renouvelle tout pour nous, insuffle une autre
-personnalité, d'après ce qu'on dit d'eux, aux êtres que nous n'avons
-pas vus depuis longtemps, depuis que nous avons fait nous-même peau
-neuve et pris d'autres goûts. Je pensais qu'à cette fille, Swann
-disait parfois en la serrant contre lui et en l'embrassant: «C'est bon,
-ma chérie, d'avoir une fille comme toi, un jour quand je ne serai plus
-là, si on parle encore de ton pauvre papa, ce sera seulement avec toi
-et à cause de toi.» Swann en mettant ainsi pour après sa mort un
-craintif et anxieux espoir de survivance dans sa fille se trompait
-autant que le vieux banquier qui ayant fait un testament pour une petite
-danseuse qu'il entretient et qui a très bonne tenue, se dit qu'il n'est
-pour elle qu'un grand ami, mais qu'elle restera fidèle à son souvenir.
-Elle avait très bonne tenue tout en faisant du pied sous la table aux
-amis du vieux banquier qui lui plaisaient, mais tout cela très caché,
-avec d'excellents dehors. Elle portera le deuil de l'excellent homme,
-s'en sentira débarrassée, profitera non seulement de l'argent liquide,
-mais des propriétés, des automobiles qu'il lui a laissées, fera
-partout effacer le chiffre de l'ancien propriétaire qui lui cause un
-peu de honte et à la jouissance du don n'associera jamais le regret du
-donateur. Les illusions de l'amour paternel ne sont peut-être pas
-moindres que celles de l'autre; bien des filles ne considèrent leur
-père que comme le vieillard qui leur laissera sa fortune. La présence
-de Gilberte dans un salon au lieu d'être une occasion qu'on parlât
-encore quelquefois de son père était un obstacle à ce qu'on saisît
-celles, de plus en plus rares, qu'on aurait pu avoir encore de le faire.
-Même à propos des mots qu'il avait dits, des objets qu'il avait
-donnés, on prit l'habitude de ne plus le nommer et celle qui aurait dû
-rajeunir, sinon perpétuer sa mémoire, se trouva hâter et consommer
-l'œuvre de la mort et de l'oubli.
-
-Et ce n'est pas seulement à l'égard de Swann que Gilberte consommait
-peu à peu l'œuvre de l'oubli, elle avait hâté en moi cette œuvre de
-l'oubli à l'égard d'Albertine.
-
-Sous l'action du désir, par conséquent du désir de bonheur que
-Gilberte avait excité en moi pendant les quelques heures où je l'avais
-crue une autre, un certain nombre de souffrances, de préoccupations
-douloureuses, lesquelles il y a peu de temps encore obsédaient ma
-pensée, s'étaient échappées de moi, entraînant avec elles tout un
-bloc de souvenirs, probablement effrités depuis longtemps et
-précaires, relatifs à Albertine. Car si bien des souvenirs, qui
-étaient reliés à elle, avaient d'abord contribué à maintenir
-en moi le regret de sa mort, en retour le regret lui-même avait
-fixé les souvenirs. De sorte que la modification de mon état
-sentimental, préparée sans doute obscurément jour par jour par les
-désagrégations continues de l'oubli, mais réalisée brusquement dans
-son ensemble me donna cette impression que je me rappelle avoir
-éprouvée ce jour-là pour la première fois, du vide, de la suppression
-en moi de toute une portion de mes associations d'idées, qu'éprouve un
-homme dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s'est rompue
-et chez lequel toute une partie de la mémoire est abolie ou paralysée.
-
-La disparition de ma souffrance et de tout ce qu'elle emmenait avec
-elle, me laissait diminué comme souvent la guérison d'une maladie qui
-tenait dans notre vie une grande place. Sans doute c'est parce que les
-souvenirs ne restent pas toujours vrais que l'amour n'est pas éternel,
-et parce que la vie est faite du perpétuel renouvellement des cellules.
-Mais ce renouvellement pour les souvenirs est tout de même retardé par
-l'attention qui arrête, et fixe un moment qui doit changer. Et
-puisqu'il en est du chagrin comme du désir des femmes qu'on grandit en
-y pensant, avoir beaucoup à faire rendrait plus facile, aussi bien que
-la chasteté, l'oubli.
-
-Par une autre réaction (bien que ce fût la distraction--le désir de
-Mlle d'Éporcheville--qui m'eût rendu tout d'un coup l'oubli apparent
-et sensible) s'il reste que c'est le temps qui amène progressivement
-l'oubli, l'oubli n'est pas sans altérer profondément la notion du
-temps. Il y a des erreurs optiques dans le temps comme il y en a dans
-l'espace. La persistance en moi d'une velléité ancienne de travailler,
-de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer
-de vivre me donnait l'illusion que j'étais toujours aussi jeune;
-pourtant le souvenir de tous les événements qui s'étaient succédé
-dans ma vie (et aussi de ceux qui s'étaient succédé dans mon cœur,
-car, lorsqu'on a beaucoup changé, on est induit à supposer qu'on a
-plus longtemps vécu) au cours de ces derniers mois de l'existence
-d'Albertine, me les avait fait paraître beaucoup plus longs qu'une
-année, et maintenant cet oubli de tant de choses, me séparant, par des
-espaces vides, d'événements tout récents qu'ils me faisaient
-paraître anciens, puisque j'avais eu ce qu'on appelle «le temps» de
-les oublier, par son interpolation fragmentée, irrégulière, au milieu
-de ma mémoire--comme une brume épaisse sur l'océan qui supprime les
-points de repère des choses--détraquait, disloquait mon sentiment des
-distances dans le temps, là rétrécies, ici distendues, et me faisait
-me croire tantôt beaucoup plus loin, tantôt beaucoup plus près des
-choses que je ne l'étais en réalité. Et comme dans les nouveaux
-espaces, encore non parcourus, qui s'étendaient devant moi, il n'y
-aurait pas plus de traces de mon amour pour Albertine qu'il n'y en avait
-eu, dans les temps perdus que je venais de traverser, de mon amour pour
-ma grand'mère, ma vie m'apparut--offrant une succession de périodes
-dans lesquelles, après un certain intervalle rien de ce qui soutenait
-la précédente ne subsistait plus dans celle qui la suivait,--comme
-quelque chose de si dépourvu du support d'un moi individuel identique
-et permanent, quelque chose de si inutile dans l'avenir et de si long
-dans le passé, que la mort pourrait aussi bien en terminer le cours ici
-ou là, sans nullement le conclure, que ces cours d'histoire de France
-qu'en rhétorique on arrête indifféremment, selon la fantaisie des
-programmes ou des professeurs, à la Révolution de 1830, à celle de
-1848, ou à la fin du second Empire.
-
-Peut-être alors la fatigue et la tristesse que je ressentais
-vinrent-elles moins d'avoir aimé inutilement ce que déjà j'oubliais,
-que de commencer à me plaire avec de nouveaux vivants, de purs gens du
-monde, de simples amis des Guermantes, si peu intéressants par
-eux-mêmes. Je me consolais peut-être plus aisément de constater que
-celle que j'avais aimée n'était plus au bout d'un certain temps qu'un
-pâle souvenir, que de retrouver en moi cette vaine activité qui nous
-fait perdre le temps à tapisser notre vie d'une végétation humaine
-vivace mais parasite, qui deviendra le néant aussi quand elle sera
-morte, qui déjà est étrangère à tout ce que nous avons connu et à
-laquelle pourtant cherche à plaire notre sénilité bavarde,
-mélancolique et coquette. L'être nouveau qui supporterait aisément de
-vivre sans Albertine avait fait son apparition en moi, puisque j'avais
-pu parler d'elle chez Mme de Guermantes en paroles affligées, sans
-souffrance profonde. Ces nouveaux moi qui devraient porter un autre nom
-que le précédent, leur venue possible, à cause de leur indifférence
-à ce que j'aimais, m'avait toujours épouvanté, jadis à propos de
-Gilberte quand son père me disait que si j'allais vivre en Océanie, je
-ne voudrais plus revenir, tout récemment quand j'avais lu avec un tel
-serrement de cœur le passage du roman de Bergotte où il est question de
-ce personnage qui, séparé par la vie d'une femme qu'il avait adorée
-jeune homme, vieillard la rencontre sans plaisir, sans envie de la
-revoir. Or, au contraire, il m'apportait avec l'oubli une suppression
-presque complète de la souffrance, une possibilité de bien-être, cet
-être si redouté, si bienfaisant et qui n'était autre qu'un de ces moi
-de rechange que la destinée tient en réserve pour nous et que, sans
-plus écouter nos prières qu'un médecin clairvoyant et d'autant plus
-autoritaire, elle substitue malgré nous, par une intervention
-opportune, au moi vraiment trop blessé. Ce rechange au reste, elle
-l'accomplit de temps en temps, comme l'usure et la réfection des
-tissus, mais nous n'y prenons garde que si l'ancien moi contenait une
-grande douleur, un corps étranger et blessant, que nous nous étonnons
-de ne plus retrouver, dans notre émerveillement d'être devenu un autre
-pour qui la souffrance de son prédécesseur n'est plus que la
-souffrance d'autrui, celle dont on peut parler avec apitoiement parce
-qu'on ne la ressent pas. Même cela nous est égal d'avoir passé par
-tant de souffrances, car nous ne nous rappelons que confusément les
-avoir souffertes. Il est possible que de même nos cauchemars, la nuit,
-soient effroyables. Mais au réveil nous sommes une autre personne qui
-ne se soucie guère que celle à qui elle succède ait eu à fuir en
-dormant devant des assassins.
-
-Sans doute ce moi avait gardé quelque contact avec l'ancien comme un
-ami, indifférent à un deuil, en parle pourtant aux personnes
-présentes avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps
-dans la chambre où le veuf qui l'a chargé de recevoir pour lui
-continue à faire entendre ses sanglots. J'en poussais encore quand je
-redevenais pour un moment l'ancien ami d'Albertine. Mais c'est dans un
-personnage nouveau que je tendais à passer tout entier. Ce n'est pas
-parce que les autres sont morts que notre affection pour eux
-s'affaiblit, c'est parce que nous mourons nous-mêmes. Albertine n'avait
-rien à reprocher à son ami. Celui qui en usurpait le nom n'en était
-que l'héritier. On ne peut être fidèle qu'à ce dont on se souvient,
-on ne se souvient que de ce qu'on a connu. Mon moi nouveau, tandis qu'il
-grandissait à l'ombre de l'ancien, l'avait souvent entendu parler
-d'Albertine; à travers lui, à travers les récits qu'il en
-recueillait, il croyait la connaître, elle lui était sympathique, il
-l'aimait, mais ce n'était qu'une tendresse de seconde main.
-
-Une autre personne chez qui l'œuvre de l'oubli, en ce qui concernait
-Albertine, se fit probablement plus rapide à cette époque, et me
-permit par contre-coup de me rendre compte un peu plus tard d'un nouveau
-progrès que cette œuvre avait fait chez moi (et c'est là mon souvenir
-d'une seconde étape avant l'oubli définitif), ce fut Andrée. Je ne
-puis guère en effet ne pas donner l'oubli d'Albertine comme cause sinon
-unique, sinon même principale, au moins comme cause conditionnante et
-nécessaire, d'une conversation qu'Andrée eut avec moi à peu près six
-mois après celle que j'ai rapportée et où ses paroles furent si
-différentes de ce qu'elle m'avait dit la première fois. Je me rappelle
-que c'était dans ma chambre parce qu'à ce moment-là j'avais plaisir
-à avoir de demi-relations charnelles avec elle, à cause du côté
-collectif qu'avait eu au début et que reprenait maintenant mon amour
-pour les jeunes filles de la petite bande, longtemps indivis entre
-elles, et un moment uniquement associé à la personne d'Albertine
-pendant les derniers mois qui avaient précédé et suivi sa mort.
-
-Nous étions dans ma chambre pour une autre raison encore qui me permet
-de situer très exactement cette conversation. C'est que j'étais
-expulsé du reste de l'appartement parce que c'était le jour de maman.
-Malgré que ce fût son jour, et après avoir hésité, maman était
-allée déjeuner chez Mme Sazerat pensant que comme Mme Sazerat savait
-toujours vous inviter avec des gens ennuyeux, elle pourrait sans manquer
-aucun plaisir rentrer tôt. Elle était en effet revenue à temps et
-sans regrets, Mme Sazerat n'ayant eu chez elle que des gens assommants
-que glaçait déjà la voix particulière qu'elle prenait quand elle
-avait du monde, ce que maman appelait sa voix du mercredi. Ma mère du
-reste l'aimait bien, la plaignait de son infortune--suite des fredaines
-de son père ruiné par la duchesse de X...--infortune qui la forçait
-à vivre presque toute l'année à Combray, avec quelques semaines chez
-sa cousine à Paris et un grand «voyage d'agrément» tous les dix ans.
-
-Je me rappelle que la veille, sur ma prière répétée depuis des mois,
-et parce que la princesse la réclamait toujours, maman était allée
-voir la princesse de Parme qui, elle, ne faisait pas de visites et chez
-qui on se contentait d'habitude de s'inscrire, mais qui avait insisté
-pour que ma mère vînt la voir, puisque le protocole empêchait qu'elle
-vînt chez nous. Ma mère était revenue très mécontente: «Tu m'as
-fait faire un pas de clerc, me dit-elle, la princesse de Parme m'a à
-peine dit bonjour, elle s'est retournée vers les dames avec qui elle
-causait sans s'occuper de moi, et au bout de dix minutes comme elle ne
-m'avait pas adressé la parole, je suis partie sans qu'elle me tendît
-même la main. J'étais très ennuyée; en revanche devant la porte, en
-m'en allant, j'ai rencontré la duchesse de Guermantes qui a été très
-aimable et qui m'a beaucoup parlé de toi. Quelle singulière idée tu
-as eue de lui parler d'Albertine. Elle m'a raconté que tu lui avais dit
-que sa mort avait été un tel chagrin pour toi. Je ne retournerai
-jamais chez la Princesse de Parme. Tu m'as fait faire une bêtise.»
-
-Or le lendemain, jour de ma mère, comme je l'ai dit, Andrée vint me
-voir. Elle n'avait pas grand temps, car elle devait aller chercher
-Gisèle avec qui elle tenait beaucoup à dîner. «Je connais ses
-défauts, mais c'est tout de même ma meilleure amie et l'être pour qui
-j'ai le plus d'affection» me dit-elle. Et elle parut même avoir
-quelque effroi à l'idée que je pourrais lui demander de dîner avec
-elles. Elle était avide des êtres, et un tiers qui la connaissait trop
-bien, comme moi, en l'empêchant de se livrer, l'empêchait du coup de
-goûter auprès d'eux un plaisir complet.
-
-Le souvenir d'Albertine était devenu chez moi si fragmentaire qu'il ne
-me causait plus de tristesse et n'était plus qu'une transition à de
-nouveaux désirs, comme un accord qui prépare des changements
-d'harmonie. Et même cette idée de caprice sensuel, et passager étant
-écartée en tant que j'étais encore fidèle au souvenir d'Albertine,
-j'étais plus heureux d'avoir auprès de moi Andrée que je ne l'aurais
-été d'avoir Albertine miraculeusement retrouvée. Car Andrée pouvait
-me dire plus de choses sur Albertine que ne m'en avait dit Albertine
-elle-même. Or les problèmes relatifs à Albertine restèrent encore
-dans mon esprit alors que ma tendresse pour elle, tant physique que
-morale, avait déjà disparu. Et mon désir de connaître sa vie, parce
-qu'il avait moins diminué, était maintenant comparativement plus grand
-que le besoin de sa présence. D'autre part l'idée qu'une femme avait
-peut-être eu des relations avec Albertine ne me causait plus que le
-désir d'en avoir moi aussi avec cette femme. Je le dis à Andrée tout
-en la caressant. Alors sans chercher le moins du monde à mettre ses
-paroles d'accord avec celles d'il y avait quelques mois, Andrée me dit
-en souriant à demi: «Ah! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne
-pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais
-avec Albertine.» Et soit qu'elle pensât que cela accroissait mon
-désir (dans l'espoir de confidences, je lui avais dit que j'aimerais
-avoir des relations avec une femme en ayant eues avec Albertine) ou mon
-chagrin, ou peut-être détruisait un sentiment de supériorité sur
-elle qu'elle pouvait croire que j'éprouvais d'avoir été le seul à
-entretenir des relations avec Albertine: «Ah! nous avons passé toutes
-les deux de bonnes heures, elle était si caressante, si passionnée. Du
-reste ce n'était pas seulement avec moi qu'elle aimait prendre du
-plaisir. Elle avait rencontré chez Mme Verdurin un joli garçon, Morel.
-Tout de suite ils s'étaient compris. Il se chargeait, ayant d'elle la
-permission d'y prendre aussi son plaisir, car il aimait les petites
-novices, de lui en procurer. Sitôt qu'il les avait mises sur le mauvais
-chemin, il les laissait. Il se chargeait ainsi de plaire à de petites
-pêcheuses d'une plage éloignée, à de petites blanchisseuses, qui
-s'amourachaient d'un garçon, mais n'eussent pas répondu aux avances
-d'une jeune fille. Aussitôt que la petite était bien sous sa
-domination, il la faisait venir dans un endroit tout à fait sûr, où
-il la livrait à Albertine. Par peur de perdre Morel qui s'y mêlait du
-reste, la petite obéissait toujours, et d'ailleurs elle le perdait tout
-de même, car, par peur des conséquences et aussi parce qu'une ou deux
-fois lui suffisaient, il filait en laissant une fausse adresse. Il eut
-une fois l'audace d'en mener une, ainsi qu'Albertine, dans une maison de
-femmes à Corliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou
-successivement. C'était sa passion, comme c'était aussi celle
-d'Albertine. Mais Albertine avait après d'affreux remords. Je crois que
-chez vous elle avait dompté sa passion et remettait de jour en jour de
-s'y livrer. Puis son amitié pour vous était si grande, qu'elle avait
-des scrupules. Mais il était bien certain que, si jamais elle vous
-quittait, elle recommencerait. Elle espérait que vous la sauveriez, que
-vous l'épouseriez. Au fond elle sentait que c'était une espèce de
-folie criminelle, et je me suis souvent demandé si ce n'était pas
-après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille,
-qu'elle s'était elle-même tuée. Je dois avouer que tout à fait au
-début de son séjour chez vous, elle n'avait pas entièrement renoncé
-à ses jeux avec moi. Il y avait des jours où elle semblait en avoir
-besoin, tellement qu'une fois, alors que c'eût été si facile dehors,
-elle ne se résigna pas à me dire au revoir avant de m'avoir mise
-auprès d'elle, chez vous. Nous n'eûmes pas de chance, nous avons
-failli être prises. Elle avait profité de ce que Françoise était
-descendue faire une course, et que vous n'étiez pas rentré. Alors elle
-avait tout éteint pour que quand vous ouvririez avec votre clef vous
-perdiez un peu de temps avant de trouver le bouton, et elle n'avait pas
-fermé la porte de sa chambre. Nous vous avons entendu monter, je n'eus
-que le temps de m'arranger, de descendre. Précipitation bien inutile,
-car par un hasard incroyable vous aviez oublié votre clef et avez été
-obligé de sonner. Mais nous avons tout de même perdu la tête de sorte
-que pour cacher notre gêne toutes les deux, sans avoir pu nous
-consulter, nous avions eu la même idée: faire semblant de craindre
-l'odeur du seringa que nous adorions au contraire. Vous rapportiez avec
-vous une longue branche de cet arbuste, ce qui me permit de détourner
-la tête et de cacher mon trouble. Cela ne m'empêcha pas de vous dire
-avec une maladresse absurde que peut-être Françoise était remontée
-et pourrait vous ouvrir, alors qu'une seconde avant, je venais de vous
-faire le mensonge que nous venions seulement de rentrer de promenade et
-qu'à notre arrivée Françoise n'était pas encore descendue et allait
-partir faire une course. Mais le malheur fut--croyant que vous aviez
-votre clef--d'éteindre la lumière, car nous eûmes peur qu'en
-remontant vous ne la vissiez se rallumer, ou du moins nous hésitâmes
-trop. Et pendant trois nuits Albertine ne put fermer l'œil parce
-qu'elle avait tout le temps peur que vous n'ayez de la méfiance et ne
-demandiez à Françoise pourquoi elle n'avait pas allumé avant de
-partir. Car Albertine vous craignait beaucoup, et par moments assurait
-que vous étiez fourbe, méchant, la détestant au fond. Au bout de
-trois jours elle comprit à votre calme que vous n'aviez rien demandé
-à Françoise et elle put retrouver le sommeil. Mais elle ne reprit plus
-ses relations avec moi, soit par peur, soit par remords, car elle
-prétendait vous aimer beaucoup, ou bien aimait-elle quelqu'un d'autre.
-En tous cas on n'a plus pu jamais parler de seringa devant elle sans
-qu'elle devînt écarlate et passât la main sur sa figure en pensant
-cacher sa rougeur.»
-
-Comme certains bonheurs, il y a certains malheurs qui viennent trop
-tard, ils ne prennent pas en nous toute la grandeur qu'ils auraient eue
-quelque temps plus tôt. Tel le malheur qu'était pour moi la terrible
-révélation d'Andrée. Sans doute, même quand de mauvaises nouvelles
-doivent nous attrister, il arrive que dans le divertissement, le jeu
-équilibré de la conversation, elles passent devant nous sans
-s'arrêter, et que nous, préoccupés de mille choses à répondre,
-transformés par le désir de plaire aux personnes présentes en
-quelqu'un d'autre protégé pour quelques instants dans ce cycle nouveau
-contre les affections, les souffrances qu'il a quittées pour y entrer
-et qu'il retrouvera quand le court enchantement sera brisé, nous
-n'ayons pas le temps de les accueillir. Pourtant si ces affections, ces
-souffrances sont trop prédominantes, nous n'entrons que distraits dans
-la zone d'un monde nouveau et momentané, où, trop fidèles à la
-souffrance, nous ne pouvons devenir autres, et alors les paroles se
-mettent immédiatement en rapport avec notre cœur qui n'est pas resté
-hors de jeu. Mais depuis quelque temps les paroles concernant Albertine,
-comme un poison évaporé, n'avaient plus leur pouvoir toxique. Elle
-m'était déjà trop lointaine.
-
-Comme un promeneur voyant l'après-midi un croissant nuageux dans le
-ciel, se dit: «C'est cela, l'immense lune», je me disais: «Comment
-cette vérité que j'ai tant cherchée, tant redoutée, c'est seulement
-ces quelques mots dits dans une conversation auxquels on ne peut même
-pas penser complètement parce qu'on n'est pas seul!» Puis elle me
-prenait vraiment au dépourvu, je m'étais beaucoup fatigué avec
-Andrée. Vraiment une pareille vérité, j'aurais voulu avoir plus de
-force à lui consacrer; elle me restait extérieure, mais c'est que je
-ne lui avais pas encore trouvé une place dans mon cœur. On voudrait
-que la vérité nous fût révélée par des signes nouveaux, non par
-une phrase pareille à celles qu'on s'était dit tant de fois.
-L'habitude de penser empêche parfois d'éprouver le réel, immunise
-contre lui, le fait paraître de la pensée encore.
-
-Il n'y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible, un
-mot, le mot contraire. En tout cas, si tout cela était vrai, quelle
-inutile vérité sur la vie d'une maîtresse qui n'est plus, remontant
-des profondeurs et apparaissant, une fois que nous ne pouvons plus rien
-en faire. Alors pensant sans doute à quelque autre que nous aimons
-maintenant et à l'égard de qui la même chose pourrait arriver, (car
-de celle qu'on a oubliée on ne se soucie plus) on se désole. On se
-dit: «Si elle vivait!» On se dit: «si celle qui vit, pouvait
-comprendre tout cela et que quand elle sera morte, je saurai tout ce
-qu'elle me cache.» Mais c'est un cercle vicieux. Si j'avais pu faire
-qu'Albertine vécût, du même coup j'eusse fait qu'Andrée ne m'eût
-rien révélé. C'est la même chose que l'éternel: «Vous verrez quand
-je ne vous aimerai plus» qui est si vrai et si absurde, puisque en
-effet on obtiendrait beaucoup si on n'aimait plus, mais qu'on ne se
-soucierait pas d'obtenir. C'est tout à fait la même chose. Car la
-femme qu'on revoit quand on ne l'aime plus, si elle nous dit tout, c'est
-qu'en effet, ce n'est plus elle, ou que ce n'est plus vous: l'être qui
-aimait n'existe plus. Là aussi il y a la mort qui a passé, a rendu
-tout aisé et tout inutile. Je faisais ces réflexions, me plaçant dans
-l'hypothèse où Andrée était véridique--ce qui était possible--et
-amenée à la sincérité envers moi, précisément parce qu'elle avait
-maintenant des relations avec moi, par ce côté Saint-André-des-Champs
-qu'avait eu, au début, avec moi, Albertine. Elle y était aidée dans
-ce cas par le fait qu'elle ne craignait plus Albertine, car la réalité
-des êtres ne survit pour nous que peu de temps après leur mort, et au
-bout de quelques années ils sont comme ces dieux des religions abolies
-qu'on offense sans crainte parce qu'on a cessé de croire à leur
-existence. Mais qu'Andrée ne crût plus à la réalité d'Albertine
-pouvait avoir pour effet qu'elle ne redoutât plus (aussi bien que de
-trahir une vérité qu'elle avait promis de ne pas révéler),
-d'inventer un mensonge qui calomniait rétrospectivement sa prétendue
-complice. Cette absence de crainte lui permettait-elle de révéler
-enfin, en me disant cela, la vérité, ou bien d'inventer un mensonge,
-si, pour quelque raison, elle me croyait plein de bonheur et d'orgueil
-et voulait me peiner. Peut-être avait-elle de l'irritation contre moi
-(irritation suspendue tant qu'elle m'avait vu malheureux, inconsolé)
-parce que j'avais eu des relations avec Albertine et qu'elle m'enviait
-peut-être--croyant que je me jugeais à cause de cela plus favorisé
-qu'elle--un avantage qu'elle n'avait peut-être pas obtenu, ni même
-souhaité. C'est ainsi que je l'avais souvent vue dire qu'ils avaient
-l'air très malades à des gens dont la bonne mine, et surtout la
-conscience qu'ils avaient de leur bonne mine l'exaspérait, et dire dans
-l'espoir de les fâcher qu'elle-même allait très bien, ce qu'elle ne
-cessa de proclamer quand elle était le plus malade jusqu'au jour où,
-dans le détachement de la mort, il ne lui soucia plus que les heureux
-allassent bien et sussent qu'elle-même se mourait. Mais ce jour-là
-était encore loin. Peut-être était-elle contre moi, je ne savais pour
-quelle raison, dans une de ces rages, comme jadis elle en avait eu
-contre le jeune homme si savant dans les choses de sport, si ignorant du
-reste, que nous avions rencontré à Balbec et qui depuis vivait avec
-Rachel et sur le compte de qui Andrée se répandait en propos
-diffamatoires, souhaitant être poursuivie en dénonciation calomnieuse
-pour pouvoir articuler contre son père des faits déshonorants dont il
-n'aurait pu prouver la fausseté. Or peut-être cette rage contre moi la
-reprenait seulement, ayant sans doute cessé quand elle me voyait si
-triste. En effet, ceux-là mêmes qu'elle avait, les yeux étincelants
-de rage, souhaité déshonorer, tuer, faire condamner, fût-ce sur faux
-témoignages, si seulement elle les savait tristes, humiliés, elle ne
-leur voulait plus aucun mal, elle était prête à les combler de
-bienfaits. Car elle n'était pas foncièrement mauvaise et si sa nature
-non apparente, un peu profonde, n'était pas la gentillesse qu'on
-croyait d'abord d'après ses délicates attentions, mais plutôt l'envie
-et l'orgueil, sa troisième nature plus profonde encore, la vraie, mais
-pas entièrement réalisée, tendait vers la bonté et l'amour du
-prochain. Seulement comme tous les êtres qui, dans un certain état, en
-désirent un meilleur, mais ne le connaissant que par le désir, ne
-comprennent pas que la première condition est de rompre avec le
-premier--comme les neurasthéniques ou les morphinomanes qui voudraient
-bien être guéris, mais pourtant qu'on ne les privât pas de leurs
-manies ou de leur morphine, comme les cœurs religieux ou les esprits
-artistes attachés au monde qui souhaitent la solitude mais veulent se
-la représenter pourtant comme n'impliquant pas un renoncement absolu à
-leur vie antérieure--Andrée était prête à aimer toutes les
-créatures, mais à condition d'avoir réussi d'abord à ne pas se les
-représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées
-préalablement. Elle ne comprenait pas qu'il fallait aimer même les
-orgueilleux et vaincre leur orgueil par l'amour et non par un plus
-puissant orgueil. Mais c'est qu'elle était comme les malades qui
-veulent la guérison par les moyens mêmes, qui entretiennent la
-maladie, qu'ils aiment et qu'ils cesseraient aussitôt d'aimer s'ils les
-renonçaient. Mais on veut apprendre à nager et pourtant garder un pied
-à terre. En ce qui concerne le jeune sportif, neveu des Verdurin, que
-j'avais rencontré dans mes deux séjours à Balbec, il faut dire,
-accessoirement et par anticipation, que quelque temps après la visite
-d'Andrée, visite dont le récit va être repris dans un instant, il
-arriva des faits qui causèrent une assez grande impression. D'abord ce
-jeune homme (peut-être par souvenir d'Albertine que je ne savais pas
-alors qu'il avait aimée) se fiança avec Andrée et l'épousa, malgré
-le désespoir de Rachel dont il ne tint aucun compte. Andrée ne dit
-plus alors (c'est-à-dire quelques mois après la visite dont je parle)
-qu'il était un misérable, et je m'aperçus plus tard qu'elle n'avait
-dit qu'il l'était que parce qu'elle était folle de lui et qu'elle
-croyait qu'il ne voulait pas d'elle. Mais un autre fait me frappa
-davantage. Ce jeune homme fit représenter des petits sketchs, dans des
-décors et avec des costumes de lui, qui ont amené dans l'art
-contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les
-Ballets russes. Bref les juges les plus autorisés considérèrent ses
-œuvres comme quelque chose de capital, presque des œuvres de génie et
-je pense d'ailleurs comme eux, ratifiant ainsi, à mon propre
-étonnement, l'ancienne opinion de Rachel. Les personnes qui l'avaient
-connu à Balbec attentif seulement à savoir si la coupe des vêtements
-des gens qu'il avait à fréquenter était élégante ou non, qui
-l'avaient vu passer tout son temps au baccara, aux courses, au golf ou
-au polo, qui savaient que dans ses classes il avait toujours été un
-cancre et s'était même fait renvoyer du lycée (pour ennuyer ses
-parents, il avait été habiter deux mois la grande maison de femmes où
-M. de Charlus avait cru surprendre Morel), pensèrent que peut-être ses
-œuvres étaient d'Andrée qui, par amour, voulait lui en laisser la
-gloire, ou que plus probablement il payait, avec sa grande fortune
-personnelle que ses folies avaient seulement ébréchée, quelque
-professionnel génial et besogneux pour les faire. Ce genre de société
-riche non décrassée par la fréquentation de l'aristocratie et n'ayant
-aucune idée de ce qu'est un artiste--lequel est seulement figuré pour
-eux soit par un acteur qu'ils font venir débiter des monologues pour
-les fiançailles de leur fille, en lui remettant tout de suite son
-cachet discrètement dans un salon voisin, soit par un peintre chez qui
-ils la font poser une fois qu'elle est mariée, avant les enfants et
-quand elle est encore à son avantage--croient volontiers que tous les
-gens du monde qui écrivent, composent ou peignent, font faire leurs
-œuvres et payent pour avoir une réputation d'auteur comme d'autres
-pour s'assurer un siège de député. Mais tout cela était faux et ce
-jeune homme était bien l'auteur de ces œuvres admirables. Quand je le
-sus, je fus obligé d'hésiter entre diverses suppositions. Ou bien il
-avait été en effet pendant de longues années la «brute épaisse»
-qu'il paraissait, et quelque cataclysme physiologique avait éveillé en
-lui le génie assoupi comme la Belle au bois dormant, ou bien à cette
-époque de sa rhétorique orageuse, de ses recalages au bachot, de ses
-grosses pertes de jeu de Balbec, de sa crainte de monter dans le
-«tram» avec des fidèles de sa tante Verdurin à cause de leur vilain
-habillement, il était déjà un homme de génie, peut-être distrait de
-son génie, l'ayant laissé la clef sous la porte dans l'effervescence
-de passions juvéniles; ou bien même homme de génie déjà conscient,
-et dernier en classe, parce que, pendant que le professeur disait des
-banalités sur Cicéron, lui lisait Rimbaud ou Gœthe. Certes, rien ne
-laissait soupçonner cette hypothèse quand je le rencontrai à Balbec
-où ses préoccupations me parurent s'attacher uniquement à la
-correction des attelages et à la préparation des cocktails. Mais ce
-n'est pas encore une objection irréfutable. Il pouvait être très
-vaniteux, ce qui peut s'allier au génie, et chercher à briller de la
-manière qu'il savait propre à éblouir dans le monde où il vivait et
-qui n'était nullement de prouver une connaissance approfondie des
-affinités électives, mais bien plutôt de conduire à quatre.
-D'ailleurs je ne suis pas sûr que plus tard, quand il fut devenu
-l'auteur de ces belles œuvres si originales, il eût beaucoup aimé,
-hors des théâtres où il était connu, à dire bonjour à quelqu'un
-qui n'aurait pas été en smoking, comme les fidèles dans leur
-première manière, ce qui prouverait chez lui non de la bêtise, mais
-de la vanité, et même un certain sens pratique, une certaine
-clairvoyance à adapter sa vanité à la mentalité des imbéciles, à
-l'estime de qui il tenait et pour lesquels le smoking brille peut-être
-d'un plus vif éclat que le regard d'un penseur. Qui sait si, vu du
-dehors, tel homme de talent, ou même un homme sans talent, mais aimant
-les choses de l'esprit, moi par exemple, n'eût pas fait, à qui l'eût
-rencontré à Rivebelle, à l'Hôtel de Balbec, ou sur la digue de
-Balbec, l'effet du plus parfait et prétentieux imbécile. Sans compter
-que pour Octave les choses de l'art devaient être quelque chose de si
-intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même
-qu'il n'eût sans doute pas eu l'idée d'en parler, comme eût fait
-Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les
-attelages avaient pour Octave. Puis il pouvait avoir la passion du jeu
-et on dit qu'il l'a gardée. Tout de même si la piété qui fit revivre
-l'œuvre inconnue de Vinteuil est sortie du milieu si trouble de
-Montjouvain, je ne fus pas moins frappé de penser que les
-chefs-d'œuvre peut-être les plus extraordinaires de notre époque sont
-sortis non du concours général, d'une éducation modèle, académique,
-à la de Broglie, mais de la fréquentation des «pesages» et des
-grands bars. En tous cas à cette époque à Balbec, les raisons qui
-faisaient désirer à moi de le connaître, à Albertine et ses amies
-que je ne le connusse pas, étaient également étrangères à sa
-valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l'éternel
-malentendu d'un «intellectuel» (représenté en l'espèce par moi) et
-des gens du monde (représentés par la petite bande), au sujet d'une
-personne mondaine (le jeune joueur de golf). Je ne pressentais nullement
-son talent, et son prestige à mes yeux, du même genre qu'autrefois
-celui de Mme Blatin, était d'être--quoi qu'elles prétendissent--l'ami
-de mes amies, et plus de leur bande que moi. D'autre part Albertine et
-Andrée, symbolisant en cela l'incapacité des gens du monde à porter
-un jugement valable sur les choses de l'esprit et leur propension à
-s'attacher dans cet ordre à de faux-semblants, non seulement n'étaient
-pas loin de me trouver stupide parce que j'étais curieux d'un tel
-imbécile, mais s'étonnaient surtout que, joueur de golf pour joueur de
-golf, mon choix se fût justement porté sur le plus insignifiant. Si
-encore j'avais voulu me lier avec le jeune Gilbert de Bellœuvre; en
-dehors du golf c'était un garçon qui avait de la conversation, qui
-avait eu un accessit au concours général et faisait agréablement les
-vers (or il était en réalité plus bête qu'aucun). Ou alors si mon
-but était de «faire une étude pour un livre», Guy Saumoy qui était
-complètement fou, avait enlevé deux jeunes filles, était au moins un
-type curieux qui pouvait «m'intéresser». Ces deux-là, on me les eût
-«permis», mais l'autre, quel agrément pouvais-je lui trouver,
-c'était le type de la «grande brute», de la «brute épaisse». Pour
-revenir à la visite d'Andrée, après la révélation qu'elle venait de
-me faire sur ses relations avec Albertine, elle ajouta que la principale
-raison pour laquelle Albertine m'avait quitté, c'était à cause de ce
-que pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d'autres encore de
-la voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n'était pas
-mariée: «Je sais bien que c'était chez votre mère. Mais cela ne fait
-rien. Vous ne savez pas ce que c'est que tout ce monde de jeunes filles,
-ce qu'elles se cachent les unes des autres, comme elles craignent
-l'opinion des autres. J'en ai vu d'une sévérité terrible avec des
-jeunes gens simplement parce qu'ils connaissaient leurs amies et
-qu'elles craignaient que certaines choses ne fussent répétées, et
-celles-là même, le hasard me les a montrées tout autres, bien contre
-leur gré.» Quelques mois plus tôt, ce savoir que paraissait posséder
-Andrée des mobiles auxquels obéissent les filles de la petite bande
-m'eût paru le plus précieux du monde. Peut-être ce qu'elle disait
-suffisait-il à expliquer qu'Albertine qui s'était donnée à moi
-ensuite à Paris, se fût refusée à Balbec où je voyais constamment
-ses amies, ce que j'avais l'absurdité de croire un tel avantage pour
-être au mieux avec elle. Peut-être même était-ce de voir quelques
-mouvements de confiance de moi avec Andrée ou que j'eusse imprudemment
-dit à celle-ci qu'Albertine allait coucher au Grand Hôtel qui faisait
-qu'Albertine qui peut-être, une heure avant, était prête à me
-laisser prendre certains plaisirs, comme la chose la plus simple, avait
-eu un revirement et avait menacé de sonner. Mais alors, elle avait dû
-être facile avec bien d'autres. Cette idée réveilla ma jalousie et je
-dis à Andrée qu'il y avait une chose que je voulais lui demander.
-«Vous faisiez cela dans l'appartement inhabité de votre grand'mère?»
-«Oh! non jamais, nous aurions été dérangées.» «Tiens, je croyais,
-il me semblait...» «D'ailleurs Albertine aimait surtout faire cela à
-la campagne.» «Où ça?» «Autrefois quand elle n'avait pas le temps
-d'aller très loin, nous allions aux Buttes-Chaumont. Elle connaissait
-là une maison. Ou bien sous les arbres, il n'y a personne; dans la
-grotte du petit Trianon aussi.» «Vous voyez bien, comment vous croire?
-Vous m'aviez juré, il n'y a pas un an n'avoir rien fait aux
-Buttes-Chaumont.» «J'avais peur de vous faire de la peine.» Comme je
-l'ai dit je pensai, beaucoup plus tard seulement, qu'au contraire, cette
-seconde fois, le jour des aveux, Andrée avait cherché à me faire de
-la peine. Et j'en aurais eu tout de suite, pendant qu'elle parlait,
-l'idée, parce que j'en aurais éprouvé le besoin, si j'avais encore
-autant aimé Albertine. Mais les paroles d'Andrée ne me faisaient pas
-assez mal pour qu'il me fût indispensable de les juger immédiatement
-mensongères. En somme si ce que disait Andrée était vrai, et je n'en
-doutai pas d'abord, l'Albertine réelle que je découvrais, après avoir
-connu tant d'apparences diverses d'Albertine, différait fort peu de la
-fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de
-Balbec et qui m'avait successivement offert tant d'aspects, comme
-modifie tour à tour la disposition de ses édifices jusqu'à écraser,
-à effacer le monument capital qu'on voyait seul dans le lointain, une
-ville dont on approche, mais dont finalement quand on la connaît bien
-et qu'on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que
-la perspective du premier coup d'œil avait indiquées, le reste, par
-où on avait passé, n'étant que cette série successive de lignes de
-défense que tout être élève contre notre vision et qu'il faut
-franchir l'une après l'autre, au prix de combien de souffrances, avant
-d'arriver au cœur. D'ailleurs si je n'eus pas besoin de croire
-absolument à l'innocence d'Albertine parce que ma souffrance avait
-diminué, je peux dire que réciproquement si je ne souffris pas trop de
-cette révélation, c'est que depuis quelque temps, à la croyance que
-je m'étais forgée de l'innocence d'Albertine, s'était substituée peu
-à peu et sans que je m'en rendisse compte, la croyance toujours
-présente en moi, en sa culpabilité. Or si je ne croyais plus à
-l'innocence d'Albertine, c'est que je n'avais déjà plus le besoin, le
-désir passionné d'y croire. C'est le désir qui engendre la croyance
-et si nous ne nous en rendons pas compte d'habitude, c'est que la
-plupart des désirs créateurs de croyances, ne finissent--contrairement
-à celui qui m'avait persuadé qu'Albertine était innocente--qu'avec
-nous-mêmes. À tant de preuves qui corroboraient ma version première,
-j'avais stupidement préféré de simples affirmations d'Albertine.
-Pourquoi l'avoir crue? Le mensonge est essentiel à l'humanité. Il y
-joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir et
-d'ailleurs est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son
-plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à
-l'honneur. On ment toute sa vie, même surtout, peut-être seulement, à
-ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls en effet nous font craindre pour
-notre plaisir et désirer leur estime. J'avais d'abord cru Albertine
-coupable, et seul mon désir employant à une œuvre de doute les forces
-de mon intelligence m'avait fait faire fausse route. Peut-être
-vivons-nous entourés d'indications électriques, sismiques, qu'il nous
-faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des
-caractères. S'il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des
-paroles d'Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât
-enfin concorder avec ce que mon instinct avait d'abord pressenti,
-plutôt qu'avec le misérable optimisme auquel j'avais lâchement cédé
-par la suite. J'aimais mieux que la vie fût à la hauteur de mes
-intuitions. Celles-ci du reste que j'avais eues le premier jour sur la
-plage, quand j'avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie
-du plaisir, le vice, et aussi le soir où j'avais vu l'institutrice
-d'Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa,
-comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les
-apparences, ne pourra domestiquer, ne s'accordaient-elles pas à ce que
-m'avait dit Bloch quand il m'avait rendu la terre si belle en m'y
-montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque
-rencontre, l'universalité du désir. Peut-être malgré tout, ces
-intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à
-nouveau vérifiées que maintenant. Tandis que durait tout mon amour
-pour Albertine, elles m'eussent trop fait souffrir et il eût été
-mieux qu'il n'eût subsisté d'elles qu'une trace, mon perpétuel
-soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passaient
-continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore,
-antérieure, plus vaste, qui était _mon amour lui-même_. N'était-ce
-pas en effet malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître
-dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l'aimer; et même dans
-les moments où la méfiance s'assoupit, l'amour n'en est-il pas la
-persistance et une transformation, n'est-il pas une preuve de
-clairvoyance (preuve inintelligible à l'amant lui-même) puisque le
-désir allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé nous force
-d'aimer ce qui nous fera souffrir? Il entre certainement dans le charme
-d'un être, dans l'attrait de ses yeux, de sa bouche, de sa taille, les
-éléments inconnus de nous qui sont susceptibles de nous rendre le plus
-malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à
-l'aimer, c'est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans
-une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes. Et ces
-charmes qui, pour m'attirer, matérialisaient ainsi les parties nocives,
-dangereuses, mortelles, d'un être, peut-être étaient-ils avec ces
-secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le
-sont la luxuriance séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs
-vénéneuses? C'est peut-être, me disais-je, le vice lui-même
-d'Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez
-elle ces manières bonnes et franches donnant l'illusion qu'on avait
-avec elle la même camaraderie loyale et sans restriction qu'avec un
-homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une
-finesse féminine de sensibilité et d'esprit. Au milieu du plus complet
-aveuglement, la perspicacité subsiste sous la forme même de la
-prédilection et de la tendresse. De sorte qu'on a tort de parler en
-amour de mauvais choix, puisque dès qu'il y a choix, il ne peut être
-que mauvais. «Est-ce que ces promenades aux Buttes-Chaumont eurent lieu
-quand vous veniez la chercher à la maison, dis-je à Andrée.» «Oh!
-non, du jour où Albertine fut revenue de Balbec avec vous, sauf ce que
-je vous ai dit, elle ne fit plus jamais rien avec moi. Elle ne me
-permettait même plus de lui parler de ces choses.» «Mais ma petite
-Andrée pourquoi mentir encore? Par le plus grand des hasards, car je ne
-cherche jamais à rien connaître, j'ai appris jusque dans les détails
-les plus précis, des choses de ce genre qu'Albertine faisait, je peux
-vous préciser, au bord de l'eau avec une blanchisseuse quelques jours
-à peine, avant sa mort.» «Ah! peut-être après vous avoir quitté,
-cela je ne sais pas. Elle sentait qu'elle n'avait pu, ne pourrait plus
-jamais regagner votre confiance.» Ces derniers mots m'accablèrent.
-Puis je repensai au soir de la branche de seringa, je me rappelai
-qu'environ quinze jours après, comme ma jalousie changeait
-successivement d'objet, j'avais demandé à Albertine si elle n'avait
-jamais eu de relations avec Andrée, et qu'elle m'avait répondu: «Oh!
-jamais, certes j'adore Andrée; j'ai pour elle une affection profonde,
-mais comme pour une sœur et même si j'avais les goûts que vous
-semblez croire, c'est la dernière personne à qui j'aurais pensé pour
-cela. Je peux vous le jurer sur tout ce que vous voudrez, sur ma tante,
-sur la tombe de ma pauvre mère.» Je l'avais crue. Et pourtant même si
-je n'avais pas été mis en méfiance par la contradiction entre ses
-demi-aveux d'autrefois relativement à certaines choses et la netteté
-avec laquelle elle les avait niées ensuite dès qu'elle avait vu que
-cela ne m'était pas égal, j'aurais dû me rappeler Swann persuadé du
-platonisme des amitiés de M. de Charlus et me l'affirmant le soir même
-du jour où j'avais vu le giletier et le baron dans la cour. J'aurais
-dû penser qu'il y a l'un devant l'autre deux mondes, l'un constitué
-par les choses que les êtres les meilleurs, les plus sincères disent,
-et derrière lui le monde composé par la succession de ce que ces
-mêmes êtres font; si bien que quand une femme mariée vous dit d'un
-jeune homme: «Oh! c'est parfaitement vrai que j'ai une immense amitié
-pour lui, mais c'est quelque chose de très innocent, de très pur, je
-pourrais le jurer sur le souvenir de mes parents», on devrait
-soi-même, au lieu d'avoir une hésitation, se jurer qu'elle sort
-probablement du cabinet de toilette où, après chaque rendez-vous
-qu'elle a eu avec ce jeune homme, elle se précipite, pour n'avoir pas
-d'enfants. La branche de seringa me rendait mortellement triste, et
-aussi qu'Albertine m'eût cru, m'eût dit fourbe et la détestant; plus
-que tout peut-être, des mensonges si inattendus que j'avais peine à
-les assimiler à ma pensée. Un jour Albertine m'avait raconté qu'elle
-avait été à un camp d'aviation, qu'elle était amie de l'aviateur
-(sans doute pour détourner mon soupçon des femmes, pensant que
-j'étais moins jaloux des hommes), que c'était amusant de voir comme
-Andrée était émerveillée devant cet aviateur, devant tous les
-hommages qu'il rendait à Albertine, au point qu'Andrée avait voulu
-faire une promenade en avion avec lui. Or cela était inventé de toutes
-pièces, jamais Andrée n'était allée dans ce camp d'aviation.
-
-Quand Andrée fut partie l'heure du dîner était arrivée. «Tu ne
-devineras jamais qui m'a fait une visite d'au moins trois heures, me dit
-ma mère. Je compte trois heures, c'est peut-être plus, elle était
-arrivée presque en même temps que la première personne qui était Mme
-Cottard, a vu successivement sans bouger entrer et sortir mes
-différentes visites--et j'en ai eu plus de trente--et ne m'a quittée
-qu'il y a un quart d'heure. Si tu n'avais pas eu ton amie Andrée, je
-t'aurais fait appeler.» «Mais enfin qui était-ce?» «Une personne
-qui ne fait jamais de visites.» «La princesse de Parme?»
-«Décidément, j'ai un fils plus intelligent que je ne croyais. Ce
-n'est pas un plaisir de te faire chercher un nom, car tu trouves tout de
-suite.» «Elle ne s'est pas excusée de sa froideur d'hier?» «Non,
-ça aurait été stupide, sa visite était justement cette excuse. Ta
-pauvre grand'mère aurait trouvé cela très bien. Il paraît qu'elle
-avait fait demander vers deux heures par un valet de pied si j'avais un
-jour. On lui a répondu que c'était justement aujourd'hui, et elle est
-montée.» Ma première idée que je n'osai pas dire à maman fut que
-la princesse de Parme, entourée la veille de personnes brillantes avec
-qui elle était très liée et avec qui elle aimait à causer, avait
-ressenti de voir entrer ma mère un dépit qu'elle n'avait pas cherché
-à dissimuler. Et c'était tout à fait dans le genre des grandes dames
-allemandes, qu'avaient du reste beaucoup adopté les Guermantes, cette
-morgue, qu'on croyait réparer par une scrupuleuse amabilité. Mais ma
-mère crut, et j'ai cru ensuite comme elle, que tout simplement la
-princesse de Parme ne l'ayant pas reconnue, n'avait pas cru devoir
-s'occuper d'elle, qu'elle avait appris après le départ de ma mère qui
-elle était, soit par la duchesse de Guermantes que ma mère avait
-rencontrée en bas, soit par la liste des visiteuses auxquelles les
-huissiers avant qu'elles entrassent demandaient leur nom pour l'inscrire
-sur un registre. Elle avait trouvé peu aimable de faire dire ou de dire
-à ma mère: «Je ne vous ai pas reconnue», mais ce qui n'était pas
-moins conforme à la politesse des cours allemandes et aux façons
-Guermantes que ma première version, avait pensé qu'une visite, chose
-exceptionnelle de la part de l'Altesse, et surtout une visite de
-plusieurs heures, fournirait à ma mère, sous une forme indirecte et
-tout aussi persuasive cette explication, ce qui arriva en effet. Mais je
-ne m'attardai pas à demander à ma mère un récit de la visite de la
-princesse, car je venais de me rappeler plusieurs faits relatifs à
-Albertine sur lesquels je voulais et j'avais oublié d'interroger
-Andrée. Combien peu d'ailleurs je savais, je saurais jamais de cette
-histoire d'Albertine, la seule histoire qui m'eût particulièrement
-intéressé, du moins qui recommençait à m'intéresser à certains
-moments. Car l'homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la
-faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d'années plus
-jeune, et qui, entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte,
-mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le
-mettrait à portée tantôt d'une époque, tantôt d'une autre.
-J'écrivis à Andrée de revenir. Elle ne le put qu'une semaine plus
-tard. Presque dès le début de sa visite, je lui dis: «En somme
-puisque vous prétendez qu'Albertine ne faisait plus ce genre de choses
-quand elle vivait ici, d'après vous, c'est pour les faire plus
-librement qu'elle m'a quitté, mais pour quelle amie?» «Sûrement pas,
-ce n'est pas du tout cela.» «Alors parce que j'étais trop
-désagréable?» «Non, je ne crois pas. Je crois qu'elle a été
-forcée de vous quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur
-cette canaille, vous savez, ce jeune homme que vous appeliez «_je suis
-dans les choux_», ce jeune homme qui aimait Albertine et l'avait
-demandée. Voyant que vous ne l'épousiez pas, ils ont eu peur que la
-prolongation choquante de son séjour chez vous n'empêchât ce jeune
-homme de l'épouser. Mme Bontemps sur qui le jeune homme ne cessait de
-faire agir a rappelé Albertine. Albertine au fond avait besoin de son
-oncle et de sa tante et quand elle a su qu'on lui mettait le marché en
-mains, elle vous a quitté.» Je n'avais jamais dans ma jalousie pensé
-à cette explication, mais seulement aux désirs d'Albertine pour les
-femmes et à ma surveillance, j'avais oublié qu'il y avait aussi Mme
-Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait
-choqué ma mère dès le début. Du moins Mme Bontemps craignait que
-cela ne choquât ce fiancé possible qu'elle lui gardait comme une poire
-pour la soif, si je ne l'épousais pas. Ce mariage était-il vraiment la
-raison du départ d'Albertine et par amour-propre, pour ne pas avoir
-l'air de dépendre de sa tante, ou de me forcer à l'épouser
-n'avait-elle pas voulu le dire? Je commençais à me rendre compte que
-le système des causes nombreuses d'une seule action, dont Albertine
-était adepte dans ses rapports avec ses amies quand elle laissait
-croire à chacune que c'était pour elle qu'elle était venue, n'était
-qu'une sorte de symbole artificiel, voulu, des différents aspects que
-prend une action selon le point de vue où on se place. L'étonnement et
-l'espèce de honte que je ressentais de ne pas m'être une seule fois
-dit qu'Albertine était chez moi dans une position fausse, qui pouvait
-ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n'était pas la première fois, ce
-ne fut pas la dernière fois, que je l'éprouvai. Que de fois il m'est
-arrivé, après avoir cherché à comprendre les rapports de deux êtres
-et les crises qu'ils amènent, d'entendre tout d'un coup un troisième
-m'en parler à son point de vue à lui, car il a des rapports plus
-grands encore avec l'un des deux, point de vue qui a peut-être été la
-cause de la crise. Et si les actes restent aussi incertains, comment les
-personnes elles-mêmes ne le seraient-elles pas? À entendre les gens
-qui prétendaient qu'Albertine était une roublarde qui avait cherché
-à se faire épouser par tel ou tel, il n'est pas difficile de supposer
-comment ils eussent défini sa vie chez moi. Et pourtant à mon avis
-elle avait été une victime, une victime peut-être pas tout à fait
-pure, mais dans ce cas coupable pour d'autres raisons, à cause de vices
-dont on ne parlait point. Mais il faut surtout se dire ceci: d'une part,
-le mensonge est souvent un trait de caractère; d'autre part, chez des
-femmes qui ne seraient pas sans cela menteuses, il est une défense
-naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce
-danger subit et qui serait capable de détruire toute vie: l'amour.
-D'autre part, ce n'est pas l'effet du hasard si les êtres intellectuels
-et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et
-inférieures, et tiennent cependant à elles, au point que la preuve
-qu'ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à
-conserver près d'eux une telle femme. Si je dis que de tels hommes ont
-besoin de souffrir, je dis une chose exacte en supprimant les vérités
-préliminaires qui font de ce besoin--involontaire en un sens--de
-souffrir, une conséquence parfaitement compréhensible de ces
-vérités. Sans compter que les natures complètes étant rares, un
-être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de
-volonté, sera le jouet de l'habitude et de cette peur de souffrir dans
-la minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles--et que dans
-ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l'aime pas.
-On s'étonnera qu'il se contente de si peu d'amour, mais il faudra
-plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l'amour qu'il
-ressent. Douleur qu'il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces
-terribles commotions que nous donnent l'amour malheureux, le départ, la
-mort d'une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous
-foudroient d'abord, mais après lesquelles les muscles tendent peu à
-peu à reprendre leur élasticité, leur énergie vitales. De plus cette
-douleur n'est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et
-sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les
-prend d'autant plus au dépourvu que même très intelligents, ils
-vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la
-douleur qu'une femme vient de leur infliger, plutôt que dans la claire
-perception de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle faisait, de celui
-qu'elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et
-qui ont besoin de cela pour parer à l'avenir au lieu de pleurer le
-passé. Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment.
-Par là la femme médiocre qu'on s'étonnait de les voir aimer, leur
-enrichit bien plus l'univers que n'eût fait une femme intelligente.
-Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge, derrière
-chaque maison où elle dit être allée, une autre maison, derrière
-chaque action, chaque être, une autre action, un autre être. Sans
-doute ils ne savent pas lesquels, n'ont pas l'énergie, n'auraient
-peut-être pas la possibilité d'arriver à le savoir. Une femme
-menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer sans se donner
-la peine de le changer des quantités de personnes et qui plus est, la
-même qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de
-l'intellectuel sensible un univers tout en profondeurs que sa jalousie
-voudrait sonder et qui n'est pas sans intéresser son intelligence.
-
-Sans être précisément de ceux-là j'allais peut-être, maintenant
-qu'Albertine était morte, savoir le secret de sa vie. Mais cela, ces
-indiscrétions qui ne se produisent qu'après que la vie terrestre d'une
-personne est finie, ne prouvent-elles pas que personne ne croit, au
-fond, à une vie future. Si ces indiscrétions sont vraies, on devrait
-redouter le ressentiment de celle dont on dévoile les actions autant
-pour le jour où on la rencontrera au ciel, qu'on le redoutait tant
-qu'elle vivait, lorsqu'on se croyait tenu à cacher son secret. Et si
-ces indiscrétions sont fausses, inventées parce qu'elle n'est plus là
-pour démentir, on devrait craindre plus encore la colère de la morte
-si on croyait au ciel. Mais personne n'y croit. De sorte qu'il était
-possible qu'un long drame se fût joué dans le cœur d'Albertine entre
-rester et me quitter, mais que me quitter fût à cause de sa tante, ou
-de ce jeune homme, et pas à cause de femmes auxquelles peut-être elle
-n'avait jamais pensé. Le plus grave pour moi fut qu'Andrée qui n'avait
-pourtant plus rien à me cacher sur les mœurs d'Albertine, me jura
-qu'il n'y avait pourtant rien eu de ce genre entre Albertine d'une part,
-Mlle Vinteuil et son amie d'autre part (Albertine ignorait elle-même
-ses propres goûts quand elle les avait connues, et celles-ci, par cette
-peur de se tromper dans le sens qu'on désire, qui engendre autant
-d'erreurs que le désir lui-même, la considéraient comme très hostile
-à ces choses. Peut-être bien plus tard avaient-elles appris sa
-conformité de goûts avec elles, mais alors elles connaissaient trop
-Albertine et Albertine les connaissait trop pour qu'elles pussent songer
-à faire cela ensemble). En somme je ne comprenais toujours pas
-davantage pourquoi Albertine m'avait quitté. Si la figure d'une femme
-est difficilement saisissable aux yeux qui ne peuvent s'appliquer à
-toute cette surface mouvante, aux lèvres, plus encore à la mémoire,
-si des nuages la modifient selon sa position sociale, selon la hauteur
-où l'on est situé, quel rideau plus épais encore est tiré entre les
-actions de celle que nous voyons et ses mobiles. Les mobiles sont dans
-un plan plus profond, que nous n'apercevons pas, et engendrent
-d'ailleurs d'autres actions que celles que nous connaissons et souvent
-en absolue contradiction avec elles. À quelle époque n'y a-t-il pas eu
-d'homme public, cru un saint par ses amis, et qui soit découvert avoir
-fait des faux, volé l'État, trahi sa patrie? Que de fois un grand
-seigneur est volé par un intendant qu'il a élevé, dont il eût juré
-qu'il était un brave homme et qui l'était peut-être. Or ce rideau
-tiré sur les mobiles d'autrui, combien devient-il plus impénétrable
-si nous avons de l'amour pour cette personne, car il obscurcit notre
-jugement et les actions aussi de celle qui, se sentant aimée, cesse
-tout d'un coup d'attacher du prix à ce qui en aurait eu sans cela pour
-elle, comme la fortune par exemple. Peut-être aussi est-elle poussée
-à feindre en partie ce dédain de la fortune dans l'espoir d'obtenir
-plus en faisant souffrir. Le marchandage peut aussi se mêler au reste.
-De même des faits positifs de sa vie, une intrigue qu'elle n'a confiée
-à personne de peur qu'elle ne nous fût révélée, que beaucoup
-malgré cela auraient peut-être connue s'ils avaient eu de la
-connaître le même désir passionné que nous, en gardant plus de
-liberté d'esprit, en éveillant chez l'intéressée moins de
-suspicions, une intrigue que certains n'ont pas ignorée--mais certains
-que nous ne connaissons pas et que nous ne saurions où trouver. Et
-parmi toutes les raisons d'avoir avec nous une attitude inexplicable, il
-faut faire entrer ces singularités du caractère qui poussent un être,
-soit par négligence de son intérêt, soit par haine, soit par amour de
-la liberté, soit par de brusques impulsions de colère, ou par crainte
-de ce que penseront certaines personnes, à faire le contraire de ce que
-nous pensions. Et puis il y a les différences de milieu, d'éducation,
-auxquelles on ne veut pas croire parce que, quand on cause tous les
-deux, on les efface par les paroles, mais qui se retrouvent quand on est
-seul pour diriger les actes de chacun d'un point de vue si opposé qu'il
-n'y a pas de véritable rencontre possible.--«Mais ma petite Andrée
-vous mentez encore. Rappelez-vous,--vous-même me l'avez avoué,--je
-vous ai téléphoné la veille, vous rappelez-vous qu'Albertine avait
-tant voulu, et en me le cachant comme quelque chose que je ne devais pas
-savoir, aller à la matinée Verdurin où Mlle Vinteuil devait venir.»
-«Oui, mais Albertine ignorait absolument que Mlle Vinteuil dût y
-venir.» «Comment? Vous-même m'avez dit que quelques jours avant elle
-avait rencontré Mme Verdurin. D'ailleurs, Andrée, inutile de nous
-tromper l'un l'autre. J'ai trouvé un papier un matin dans la chambre
-d'Albertine, un mot de Mme Verdurin la pressant de venir à la
-matinée.» Et je lui montrai le mot qu'en effet Françoise s'était
-arrangée pour me faire voir en le plaçant tout au-dessus des affaires
-d'Albertine quelques jours avant son départ, et, je le crains, en le
-laissant là pour faire croire à Albertine que j'avais fouillé dans
-ses affaires, pour lui faire savoir en tous cas que j'avais vu ce
-papier. Et je m'étais souvent demandé si cette ruse de Françoise
-n'avait pas été pour beaucoup dans le départ d'Albertine qui voyait
-qu'elle ne pouvait plus rien me cacher et se sentait découragée,
-vaincue. Je lui montrai le papier: Je n'ai aucun remords, tout excusée
-par ce sentiment si familial... «Vous savez bien Andrée qu'Albertine
-avait toujours dit que l'amie de Mlle Vinteuil était en effet pour elle
-une mère, une sœur.» «Mais vous avez mal compris ce billet. La
-personne que Mme Verdurin voulait ce jour-là faire rencontrer chez elle
-avec Albertine, ce n'était pas du tout l'amie de Mlle Vinteuil,
-c'était le fiancé «_je suis dans les choux_» et le sentiment
-familial est celui que Mme Verdurin portait à cette crapule qui est en
-effet son neveu. Pourtant je crois qu'ensuite Albertine a su que Mlle
-Vinteuil devait venir, Mme Verdurin avait pu le lui faire savoir
-accessoirement. Certainement l'idée qu'elle reverrait son amie lui
-avait fait plaisir, lui rappelait un passé agréable, mais comme vous
-seriez content, si vous deviez aller dans un endroit, de savoir
-qu'Elstir y est, mais pas plus, pas même autant. Non, si Albertine ne
-voulait pas dire pourquoi elle voulait aller chez Mme Verdurin, c'est
-qu'il y avait une répétition où Mme Verdurin avait convoqué très
-peu de personnes, parmi lesquelles ce neveu à elle que vous aviez
-rencontré à Balbec, que Mme Bontemps voulait faire épouser à
-Albertine et avec qui Albertine voulait parler. C'est une jolie
-canaille». Ainsi Albertine, contrairement à ce qu'avait cru autrefois
-la mère d'Andrée, avait eu somme toute un beau parti bourgeois. Et
-quand elle avait voulu voir Mme Verdurin, quand elle lui avait parlé en
-secret, quand elle avait été si fâchée que j'y fusse allé en
-soirée sans la prévenir, l'intrigue qu'il y avait entre elle et Mme
-Verdurin avait pour objet de lui faire rencontrer non Mlle Vinteuil,
-mais le neveu qui aimait Albertine et pour qui Mme Verdurin
-s'entremettait, avec cette satisfaction de travailler à la réalisation
-d'un de ces mariages qui surprennent de la part de certaines familles
-dans la mentalité de qui on n'entre pas complètement, croyant qu'elles
-tiennent à un mariage riche. Or jamais je n'avais repensé à ce neveu
-«qui avait peut-être été le déniaiseur grâce auquel j'avais été
-embrassé la première fois par elle. Et à tout le plan des mobiles
-d'Albertine que j'avais construit, il fallait en substituer un autre, ou
-le lui superposer, car peut-être il ne l'excluait pas, le goût pour
-les femmes n'empêchant pas de se marier. «Et puis il n'y a pas besoin
-de chercher tant d'explications, ajouta Andrée. Dieu sait combien
-j'aimais Albertine et quelle bonne créature c'était, mais surtout
-depuis qu'elle avait eu la fièvre typhoïde (une année avant que vous
-ayez fait notre connaissance à toutes), c'était un vrai cerveau
-brûlé. Tout à coup elle se dégoûtait de ce qu'elle faisait, il
-fallait changer à la minute même, et elle ne savait sans doute pas
-elle-même pourquoi. Vous rappelez-vous la première année où vous
-êtes venu à Balbec, l'année où vous nous avez connues? Un beau jour
-elle s'est fait envoyer une dépêche qui la rappelait à Paris, c'est
-à peine si on a eu le temps de faire ses malles. Or elle n'avait aucune
-raison de partir. Tous les prétextes qu'elle a donnés étaient faux.
-Paris était assommant pour elle à ce moment-là. Nous étions toutes
-encore à Balbec. Le golf n'était pas fermé et même les épreuves
-pour la grande coupe qu'elle avait tant désirée n'étaient pas finies.
-Sûrement c'est elle qui l'aurait eue. Il n'y avait que huit jours à
-attendre. Eh bien, elle est partie au galop! Souvent je lui en avais
-reparlé depuis. Elle disait elle-même qu'elle ne savait pas pourquoi
-elle était partie, que c'était le mal du pays (le pays, c'est Paris,
-vous pensez si c'est probable), qu'elle se déplaisait à Balbec,
-qu'elle croyait qu'il y avait des gens qui se moquaient d'elle.» Et je
-me disais qu'il y avait cela de vrai dans ce que disait Andrée que, si
-des différences entre les esprits expliquent les impressions
-différentes produites sur telle ou telle personne par une même œuvre,
-les différences de sentiments, l'impossibilité de persuader une
-personne qui ne vous aime pas, il y a aussi les différences entre les
-caractères, les particularités d'un caractère qui sont aussi une
-cause d'action. Puis je cessais de songer à cette explication et je me
-disais combien il est difficile de savoir la vérité dans la vie.
-J'avais bien remarqué le désir et la dissimulation d'Albertine pour
-aller chez Mme Verdurin et je ne m'étais pas trompé. Mais alors même
-qu'on tient ainsi un fait, des autres on ne perçoit que l'apparence;
-car l'envers de la tapisserie, l'envers réel de l'action, de
-l'intrigue,--aussi bien que celui de l'intelligence, du cœur--se
-dérobe et nous ne voyons passer que des silhouettes plates dont nous
-nous disons: c'est ceci, c'est cela; c'est à cause d'elle, ou de telle
-autre. La révélation que Mlle Vinteuil devait venir m'avait paru
-l'explication d'autant plus logique qu'Albertine allant au-devant m'en
-avait parlé. Et plus tard n'avait-elle pas refusé de me jurer que la
-présence de Mlle Vinteuil ne lui faisait aucun plaisir. Et ici à
-propos de ce jeune homme, je me rappelai ceci que j'avais oublié: peu
-de temps auparavant, pendant qu'Albertine habitait chez moi je l'avais
-rencontré, et il avait été contrairement à son attitude à Balbec
-excessivement aimable, même affectueux avec moi, m'avait supplié de le
-laisser venir me voir, ce que j'avais refusé pour beaucoup de raisons.
-Or maintenant, je comprenais que tout bonnement, sachant qu'Albertine
-habitait la maison, il avait voulu se mettre bien avec moi pour avoir
-toutes facilités de la voir et de me l'enlever et je conclus que
-c'était un misérable. Quelque temps après, lorsque furent jouées
-devant moi les premières œuvres de ce jeune homme, sans doute je
-continuai à penser que s'il avait tant voulu venir chez moi, c'était
-à cause d'Albertine, et tout en trouvant cela coupable, je me rappelai
-que jadis si j'étais parti pour Doncières, voir Saint-Loup, c'était
-en réalité parce que j'aimais Mme de Guermantes. Il est vrai que le
-cas n'était pas le même, Saint-Loup n'aimant pas Mme de Guermantes, si
-bien qu'il y avait dans ma tendresse peut-être un peu de duplicité,
-mais nulle trahison. Mais je songeai ensuite que cette tendresse qu'on
-éprouve pour celui qui détient le bien que vous désirez, on
-l'éprouve aussi si ce bien, celui-là le détient même en l'aimant
-pour lui-même. Sans doute, il faut alors lutter contre une amitié qui
-conduira tout droit à la trahison. Et je crois que c'est ce que j'ai
-toujours fait. Mais pour ceux qui n'en ont pas la force, on ne peut pas
-dire que chez eux l'amitié qu'ils affectent pour le détenteur soit une
-pure ruse; ils l'éprouvent sincèrement et à cause de cela la
-manifestent avec une ardeur qui, une fois la trahison accomplie, fait
-que le mari ou l'amant trompé peut dire avec une indignation
-stupéfiée: «Si vous aviez entendu les protestations d'affection que
-me prodiguait ce misérable! Qu'on vienne voler un homme de son trésor,
-je le comprends encore. Mais qu'on éprouve le besoin diabolique de
-l'assurer d'abord de son amitié, c'est un degré d'ignominie et de
-perversité qu'on ne peut imaginer.» Or, il n'y a pas là une telle
-perversité, ni même mensonge tout à fait lucide. L'affection de ce
-genre que m'avait manifestée ce jour-là le pseudo-fiancé d'Albertine
-avait encore une autre excuse, étant plus complexe qu'un simple
-dérivé de l'amour pour Albertine. Ce n'est que depuis peu qu'il se
-savait, qu'il s'avouait, qu'il voulait être proclamé un intellectuel.
-Pour la première fois les valeurs autres que sportives ou noceuses
-existaient pour lui. Le fait que j'eusse été estimé d'Elstir, de
-Bergotte, qu'Albertine lui eût peut-être parlé de la façon dont je
-jugeais les écrivains et dont elle se figurait que j'aurais pu écrire
-moi-même, faisait que tout d'un coup j'étais devenu pour lui (pour
-l'homme nouveau qu'il s'apercevait enfin être) quelqu'un d'intéressant
-avec qui il eût eu plaisir à être lié, à qui il eût voulu confier
-ses projets, peut-être demander de le présenter à Elstir. De sorte
-qu'il était sincère en demandant à venir chez moi, en m'exprimant une
-sympathie où des raisons intellectuelles en même temps qu'un reflet
-d'Albertine mettaient de la sincérité. Sans doute ce n'était pas pour
-cela qu'il tenait tant à venir chez moi et il eût tout lâché pour
-cela. Mais cette raison dernière qui ne faisait guère qu'élever à
-une sorte de paroxysme passionné les deux premières, il l'ignorait
-peut-être lui-même, et les deux autres existaient réellement, comme
-avait pu réellement exister chez Albertine quand elle avait voulu
-aller, l'après-midi de la répétition, chez Mme Verdurin, le plaisir
-parfaitement honnête qu'elle aurait eu à revoir des amies d'enfance,
-qui pour elle n'étaient pas plus vicieuses qu'elle n'était pour
-celles-ci, à causer avec elles, à leur montrer, par sa seule présence
-chez les Verdurin, que la pauvre petite fille qu'elles avaient connue
-était maintenant invitée dans un salon marquant, le plaisir aussi
-qu'elle aurait peut-être eu à entendre de la musique de Vinteuil. Si
-tout cela était vrai, la rougeur qui était venue au visage d'Albertine
-quand j'avais parlé de Mlle Vinteuil, venait de ce que je l'avais fait
-à propos de cette matinée qu'elle avait voulu me cacher, à cause de
-ce projet de mariage que je ne devais pas savoir. Le refus d'Albertine
-de me jurer qu'elle n'aurait eu aucun plaisir à revoir à cette
-matinée Mlle Vinteuil, avait à ce moment-là augmenté mon tourment,
-fortifié mes soupçons, mais me prouvait rétrospectivement qu'elle
-avait tenu à être sincère, et même pour une chose innocente,
-peut-être justement parce que c'était une chose innocente. Il restait
-ce qu'Andrée m'avait dit sur ses relations avec Albertine. Peut-être
-pourtant, même sans aller jusqu'à croire qu'Andrée les inventait
-entièrement pour que je ne fusse pas heureux et ne pusse pas me croire
-supérieur à elle, pouvais-je encore supposer qu'elle avait un peu
-exagéré ce qu'elle faisait avec Albertine, et qu'Albertine, par
-restriction mentale, diminuait aussi un peu ce qu'elle avait fait avec
-Andrée, se servant systématiquement de certaines définitions que
-stupidement j'avais formulées sur ce sujet, trouvant que ses relations
-avec Andrée ne rentraient pas dans ce qu'elle devait m'avouer et
-qu'elle pouvait les nier sans mentir. Mais pourquoi croire que c'était
-plutôt elle qu'Andrée qui mentait? La vérité et la vie sont bien
-ardues et il me restait d'elles, sans qu'en somme je les connusse, une
-impression où la tristesse était peut-être encore dominée par la
-fatigue.
-
-Quant à la troisième fois où je me souviens d'avoir eu conscience que
-j'approchais de l'indifférence absolue à l'égard d'Albertine (et
-cette dernière fois jusqu'à sentir que j'y étais tout à fait
-arrivé), ce fut un jour, à Venise, assez longtemps après la dernière
-visite d'Andrée.
-
-
-[Note 1: Anecdote racontée avec une variante par Mme de Guermantes
-au sujet du prince de Léon, Cf, _La Prisonnière_, t. I, p. 47. (Note
-du Dr Robert Proust.)]
-
-[Note 2: Cf. _la Prisonnnière_, t. I, p. 48. (Note du Dr Proust.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-_Séjour à Venise_
-
-
-Ma mère m'avait emmené passer quelques semaines à Venise et--comme il
-peut y avoir de la beauté aussi bien que dans les choses les plus
-humbles, dans les plus précieuses--j'y goûtais des impressions
-analogues à celles que j'avais si souvent ressenties autrefois à
-Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus
-riche. Quand à dix heures du matin on venait ouvrir mes volets, je
-voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en
-resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l'Ange d'Or du campanile
-de Saint-Marc. Rutilant d'un soleil qui le rendait presque impossible à
-fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais
-une demi-heure plus tard sur la piazzetta, une promesse de joie plus
-certaine que celle qu'il put être jadis chargé d'annoncer aux hommes
-de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui, tant que j'étais
-couché, mais comme le monde n'est qu'un vaste cadran solaire où un
-seul segment ensoleillé nous permet de voir l'heure qu'il est, dès le
-premier matin je pensai aux boutiques de Combray sur la place de
-l'Église qui le dimanche étaient sur le point de fermer quand
-j'arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort
-sous le soleil déjà chaud. Mais dès le second jour, ce que je vis, en
-m'éveillant, ce pourquoi je me levai (parce que cela s'était
-substitué dans ma mémoire et dans mon désir aux souvenirs de
-Combray), ce furent les impressions de ma première sortie du matin à
-Venise, à Venise où la vie quotidienne n'était pas moins réelle
-qu'à Combray, où comme à Combray le dimanche matin on avait bien le
-plaisir de descendre dans une rue en fête, mais où cette rue était
-toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d'une
-couleur si résistante, que mes yeux fatigués pouvaient pour se
-détendre et sans craindre qu'elle fléchît y appuyer leurs regards.
-Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l'Oiseau, dans cette
-nouvelle ville aussi, les habitants sortaient bien des maisons alignées
-l'une à côté de l'autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons
-projetant un peu d'ombre à leurs pieds était à Venise confié à des
-palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels
-la tête d'un Dieu barbu (en dépassant l'alignement, comme le marteau
-d'une porte à Combray) avait pour résultat de rendre plus foncé par
-son reflet, non le brun du sol, mais le bleu splendide de l'eau. Sur la
-piazza l'ombre qu'eussent développée à Combray la toile du magasin de
-nouveautés et l'enseigne du coiffeur, c'étaient les petites fleurs
-bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le
-relief d'une façade Renaissance, non pas que quand le soleil tapait
-fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser au bord
-du canal, des stores, mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et
-les rinceaux de fenêtres gothiques. J'en dirai autant de celle de notre
-hôtel devant les balustres de laquelle ma mère m'attendait en
-regardant le canal avec une patience qu'elle n'eût pas montrée
-autrefois à Combray, en ce temps où, mettant en moi des espérances
-qui depuis n'avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me
-laisser voir combien elle m'aimait. Maintenant, elle sentait bien que sa
-froideur apparente n'eût plus rien changé, et la tendresse qu'elle me
-prodiguait était comme ces aliments défendus qu'on ne refuse plus aux
-malades, quand il est assuré qu'ils ne peuvent guérir. Certes les
-humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la
-chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l'Oiseau, son asymétrie à
-cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la
-hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait
-à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu'une
-embrasse divisait et retenait écartés, l'équivalent de tout cela
-existait à cet Hôtel de Venise où j'entendais aussi ces mots si
-particuliers, si éloquents qui nous font reconnaître de loin la
-demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre
-souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure
-fut la nôtre; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu non
-comme il l'était à Combray, et comme il l'est un peu partout, aux
-choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l'ogive encore
-à demi-arabe d'une façade qui est reproduite dans tous les musées de
-moulages et tous les livres d'art illustrés, comme un des
-chefs-d'œuvre de l'architecture domestique au Moyen Âge; de bien loin
-et quand j'avais à peine dépassé Saint-Georges Majeur, j'apercevais
-cette ogive qui m'avait vu, et l'élan de ses arcs brisés ajoutait à
-son sourire de bienvenue la distinction d'un regard plus élevé,
-presque incompris. Et parce que derrière ces balustres de marbre de
-diverses couleurs, maman lisait en m'attendant, le visage contenu dans
-une voilette de tulle d'un blanc aussi déchirant que celui de ses
-cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l'avait en cachant ses
-larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l'air
-«habillée» devant les gens de l'hôtel, mais surtout pour me
-paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de
-ma grand'mère, parce que, ne m'ayant pas reconnu tout de suite, dès
-que de la gondole je l'appelais, elle envoyait vers moi, du fond de son
-cœur, son amour qui ne s'arrêtait que là où il n'y avait plus de
-matière pour le soutenir à la surface de son regard passionné qu'elle
-faisait aussi proche de moi que possible, qu'elle cherchait à
-exhausser, à l'avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait
-m'embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de
-l'ogive illuminée par le soleil de midi, à cause de cela, cette
-fenêtre a pris dans ma mémoire la douceur des choses qui eurent en
-même temps que nous, à côté de nous, leur part dans une certaine
-heure qui sonnait, la même pour nous et pour elles; et si pleins de
-formes admirables que soient ses meneaux, cette fenêtre illustre garde
-pour moi l'aspect intime d'un homme de génie avec qui nous aurions
-passé un mois dans une même villégiature, qui y aurait contracté
-pour nous quelque amitié, et si depuis, chaque fois que je vois le
-moulage de cette fenêtre dans un musée, je suis obligé de retenir mes
-larmes, c'est tout simplement parce qu'elle me dit la chose qui peut le
-plus me toucher: «Je me rappelle très bien votre mère.»
-
-Et pour aller chercher maman qui avait quitté la fenêtre, j'avais bien
-en laissant la chaleur du plein air cette sensation de fraîcheur, jadis
-éprouvée à Combray quand je montais dans ma chambre, mais à Venise
-c'était un courant d'air marin qui l'entretenait non plus dans un petit
-escalier de bois aux marches rapprochées, mais sur les nobles surfaces
-de degrés de marbre, éclaboussées à tout moment d'un éclair de
-soleil glauque, et qui à l'utile leçon de Chardin, reçue autrefois,
-ajoutaient celle de Véronèse. Et puisque à Venise ce sont des œuvres
-d'art, des choses magnifiques, qui sont chargées de nous donner les
-impressions familières de la vie, c'est esquiver le caractère de cette
-ville, sous prétexte que la Venise de certains peintres est froidement
-esthétique dans sa partie la plus célèbre, qu'en représenter
-seulement (exceptons les superbes études de Maxime Dethomas) les
-aspects misérables, là où ce qui fait sa splendeur s'efface, et pour
-rendre Venise plus intime et plus vraie lui donner de la ressemblance
-avec Aubervilliers. Ce fut le tort de très grands artistes, par une
-réaction bien naturelle contre la Venise factice des mauvais peintres,
-de s'être attachés uniquement à la Venise, qu'ils trouvèrent plus
-réaliste, des humbles campi, des petits rii abandonnés. C'était elle
-que j'explorais souvent l'après-midi, si je ne sortais pas avec ma
-mère. J'y trouvais plus facilement en effet de ces femmes du peuple,
-les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre
-ou de la dentelle, les petites ouvrières aux grands châles noirs à
-franges. Ma gondole suivait les petits canaux; comme la main
-mystérieuse d'un génie qui m'aurait conduit dans les détours de cette
-ville d'Orient, ils semblaient au fur et à mesure que j'avançais, me
-pratiquer un chemin creusé en plein cœur d'un quartier qu'ils
-divisaient en écartant à peine d'un mince sillon arbitrairement tracé
-les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques; et, comme si le
-guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m'eût éclairé
-au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui
-ils frayaient sa route.
-
-On sentait qu'entre les pauvres demeures que le petit canal venait de
-séparer et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place
-n'avait été réservée. De sorte que le Campanile de l'église ou les
-treilles des jardins surplombaient à pic le rio comme dans une ville
-inondée. Mais pour les églises comme pour les jardins, grâce à la
-même transposition que dans le Grand Canal, la mer se prêtait si bien
-à faire la fonction de voie de communication, de rue grande ou petite,
-que de chaque côté du canaletto les églises montaient de l'eau en ce
-vieux quartier populeux, devenues des paroisses humbles et
-fréquentées, portant sur elles le cachet de leur nécessité, de la
-fréquentation de nombreuses petites gens, que les jardins traversés
-par la percée du canal laissaient traîner dans l'eau leurs feuilles ou
-leurs fruits étonnés et que sur le rebord de la maison dont le grès
-grossièrement fendu était encore rugueux comme s'il venait d'être
-brusquement scié, des gamins surpris et gardant leur équilibre
-laissaient pendre leurs jambes bien d'aplomb, à la façon de matelots
-assis sur un pont mobile dont les deux moitiés viennent de s'écarter
-et ont permis à la mer de passer entre elles.
-
-Parfois, apparaissait un monument plus beau qui se trouvait là, comme
-une surprise dans une boîte que nous viendrions d'ouvrir, un petit
-temple d'ivoire avec ses ordres corinthiens et sa statue allégorique au
-fronton un peu dépaysé parmi les choses usuelles au milieu desquelles
-il traînait, et le péristyle que lui réservait le canal gardait l'air
-d'un quai de débarquement pour maraîchers.
-
-Le soleil était encore haut dans le ciel quand j'allais retrouver ma
-mère sur la Piazzetta. Nous remontions le Grand Canal en gondole, nous
-regardions la file des palais, entre lesquels nous passions, refléter
-la lumière et l'heure sur leurs flancs rosés et changer avec elles,
-moins à la façon d'habitations privées et de monuments célèbres que
-comme une chaîne de falaises de marbre au pied de laquelle on va se
-promener le soir en barque pour voir se coucher le soleil. Telles, les
-demeures disposées des deux côtés du chenal faisaient penser à des
-sites de la nature, mais d'une nature qui aurait créé ses œuvres avec
-une imagination humaine. Mais en même temps (à cause du caractère des
-impressions toujours urbaines que Venise donne presque en pleine mer,
-sur ces flots où le flux et le reflux se font sentir deux fois par
-jour, et qui tour à tour recouvrent à marée haute et découvrent à
-marée basse les magnifiques escaliers extérieurs des palais), comme
-nous l'eussions fait à Paris sur les boulevards, dans les
-Champs-Élysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, parmi la
-lumière poudroyante du soir, nous croisions les femmes les plus
-élégantes, presque toutes étrangères, et qui, mollement appuyées
-sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file,
-s'arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir,
-faisaient demander si elle était là; et, tandis qu'en attendant la
-réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser,
-comme elles eussent fait à la porte de l'hôtel de Guermantes, elles
-cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le
-palais, non sans être secouées comme au sommet d'une vague bleue par
-le remous de l'eau étincelante et cabrée, qui s'effarait d'être
-resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant. Et ainsi
-les promenades, même rien que pour aller faire des visites ou des
-courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples
-allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le
-charme d'une visite à un musée et d'une bordée en mer.
-
-Plusieurs des palais du Grand Canal étaient transformés en hôtels,
-et, par goût du changement ou par amabilité pour Mme Sazerat que nous
-avions retrouvée--la connaissance imprévue et inopportune qu'on
-rencontre chaque fois qu'on voyage--et que maman avait invitée, nous
-voulûmes un soir essayer de dîner dans un hôtel qui n'était pas le
-nôtre et où l'on prétendait que la cuisine était meilleure. Tandis
-que ma mère payait le gondolier et entrait avec Mme Sazerat dans le
-salon qu'elle avait retenu, je voulus jeter un coup d'œil sur la grande
-salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout
-entière de fresques, depuis mal restaurées. Deux garçons causaient en
-un italien que je traduis:
-
-«Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre? Ils ne préviennent
-jamais. C'est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table
-(«non so se bisogna conservar loro la tavola»). Et puis, tant pis s'ils
-descendent et qu'ils la trouvent prise! Je ne comprends pas qu'on
-reçoive des forestieri comme ça dans un hôtel aussi chic. C'est pas
-le monde d'ici.»
-
-Malgré son dédain, le garçon aurait voulu savoir ce qu'il devait
-décider relativement à la table, et il allait faire demander au
-liftier de monter s'informer à l'étage, quand, avant qu'il en eût le
-temps, la réponse lui fut donnée: il venait d'apercevoir la vieille
-dame qui entrait. Je n'eus pas de peine, malgré l'air de tristesse et
-de fatigue que donne l'appesantissement des années et malgré une sorte
-d'eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous
-son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W..., mais, pour les
-profanes, pareille à celle d'une vieille concierge, la marquise de
-Villeparisis. Le hasard fit que l'endroit où j'étais, debout, en train
-d'examiner les vestiges d'une fresque, se trouvait, le long des belles
-parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s'asseoir
-Mme de Villeparisis.
-
-«Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder à descendre. Depuis un mois
-qu'ils sont ici ils n'ont mangé qu'une fois l'un sans l'autre, dit le
-garçon.»
-
-Je me demandais quel était celui de ses parents avec lequel elle
-voyageait, et qu'on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout
-de quelques instants, s'avancer vers la table et s'asseoir à côté
-d'elle, son vieil amant, M. de Norpois.
-
-Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en
-revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable
-intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des
-ambitions qu'il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui
-le remplissaient d'autant plus de véhémence et de fougue, peut-être
-dans le fait que, laissé à l'écart d'une politique où il brûlait de
-rentrer, il croyait, dans la naïveté de son désir, faire mettre à la
-retraite par les sanglantes critiques qu'il dirigeait contre eux, ceux
-qu'il se faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens
-assurés que le cabinet dont ils ne font pas partie n'en a pas pour
-trois jours. Il serait d'ailleurs exagéré de croire que M. de Norpois
-avait perdu entièrement les traditions du langage diplomatique. Dès
-qu'il était question de «grandes affaires» il se retrouvait, on va le
-voir, l'homme que nous avons connu, mais le reste du temps il
-s'épanchait sur l'un et sur l'autre avec cette violence sénile de
-certains octogénaires qui les jette sur des femmes à qui ils ne
-peuvent plus faire grand mal.
-
-Mme de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le silence d'une
-vieille femme à qui la fatigue de la vieillesse a rendu difficile de
-remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, dans ces questions
-toutes pratiques où s'empreint le prolongement d'un mutuel amour:
-
-«Êtes-vous passé chez Salviati?
-
---Oui.
-
---Enverront-ils demain?
-
---J'ai rapporté moi-même la coupe. Je vous la montrerai après le
-dîner. Voyons le menu.
-
---Avez-vous donné l'ordre de bourse pour mes Suez?
-
---Non, l'attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs
-de pétrole. Mais il n'y a pas lieu de se presser étant donné les
-excellentes dispositions du marché. Voilà le menu. Il y a comme
-entrée des rougets. Voulez-vous que nous en prenions?
-
---Moi, oui, mais vous cela vous est défendu. Demandez à la place du
-risotto. Mais ils ne savent pas le faire.
-
---Cela ne fait rien. Garçon, apportez-nous d'abord des rougets pour
-Madame et un risotto pour moi.»
-
-Un nouveau et long silence.
-
-«Tenez, je vous apporte des journaux, le _Corriere della Sera_, la
-_Gazzetta del Popolo_, etc. Est-ce que vous savez qu'il est fortement
-question d'un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire
-serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie. Il serait
-peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de
-Constantinople. Mais, s'empressa d'ajouter avec âcreté M. de Norpois,
-pour une ambassade d'une telle envergure et où il est de toute
-évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu'il arrive,
-avoir la première place à la table des délibérations, il serait
-prudent de s'adresser à des hommes d'expérience mieux outillés pour
-résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des
-diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le
-panneau.» La volubilité irritée avec laquelle M. de Norpois prononça
-ces dernières paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de
-prononcer son nom comme il leur avait recommandé de le faire, donnaient
-comme «grand favori» un jeune ministre des Affaires étrangères.
-«Dieu sait si les hommes d'âge sont éloignés de se mettre, à la
-suite de je ne sais quelles manœuvres tortueuses, aux lieu et place de
-plus ou moins incapables recrues. J'en ai beaucoup connu de tous ces
-prétendus diplomates de la méthode empirique qui mettaient tout leur
-espoir dans un ballon d'essai que je ne tardais pas à dégonfler. Il
-est hors de doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre
-les rênes de l'État en des mains turbulentes, qu'à l'appel du devoir,
-un conscrit répondra toujours présent. Mais qui sait (et M. de Norpois
-avait l'air de très bien savoir de qui il parlait) s'il n'en serait pas
-de même le jour où l'on irait chercher quelque vétéran plein de
-savoir et d'adresse. À mon sens, chacun peut avoir sa manière de voir,
-le poste de Constantinople ne devrait être accepté qu'après un
-règlement de nos difficultés pendantes avec l'Allemagne. Nous ne
-devons rien à personne, et il est inadmissible que tous les six mois on
-vienne nous réclamer par des manœuvres dolosives et à notre corps
-défendant, je ne sais quel quitus, toujours mis en avant par une presse
-de sportulaires. Il faut que cela finisse, et naturellement un homme de
-haute valeur et qui a fait ses preuves, un homme qui aurait si je puis
-dire l'oreille de l'empereur, jouirait de plus d'autorité que quiconque
-pour mettre le point final au conflit.»
-
-Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois.
-
-«Ah! mais c'est le prince Foggi, dit le marquis.
-
---Ah! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira Mme de
-Villeparisis.
-
---Mais parfaitement si. C'est le prince Odon. C'est le propre
-beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que
-j'ai chassé avec lui à Bonnétable?
-
---Ah! Odon, c'est celui qui faisait de la peinture?
-
---Mais pas du tout, c'est celui qui a épousé la sœur du grand-duc
-N...»
-
-M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d'un
-professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait
-fixement Mme de Villeparisis.
-
-Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se
-leva, marcha avec empressement vers lui et d'un geste majestueux, il
-s'écarta, et, s'effaçant lui-même, le présenta à Mme de
-Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura
-debout auprès d'eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller
-Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité
-de vieil amant, et surtout dans la crainte qu'elle ne se livrât à un
-des écarts de langage qu'il avait goûtés, mais qu'il redoutait. Dès
-qu'elle disait au prince quelque chose d'inexact il rectifiait le propos
-et fixait les yeux de la marquise accablée et docile, avec l'intensité
-continue d'un magnétiseur.
-
-Un garçon vint me dire que ma mère m'attendait, je la rejoignis et
-m'excusai auprès de Mme Sazerat en disant que cela m'avait amusé de
-voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près
-de s'évanouir. Cherchant à se dominer:
-
-«Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon? me dit-elle.
-
---Oui.
-
---Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde? C'est le rêve
-de ma vie.
-
---Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera pas à
-avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser?
-
---Mais Mme de Villeparisis, c'était en premières noces, la duchesse
-d'Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a rendu
-fou mon père, l'a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien! elle
-a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été
-cause que j'ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray,
-maintenant que mon père est mort, ma consolation c'est qu'il ait aimé
-la plus belle femme de son époque, et comme je ne l'ai jamais vue,
-malgré tout, ce sera une douceur...»
-
-Je menai Mme Sazerat, tremblante d'émotion, jusqu'au restaurant et je
-lui montrai Mme de Villeparisis.
-
-Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu'où il faut,
-Mme Sazerat n'arrêta pas ses regards à la table où dînait Mme de
-Villeparisis, et, cherchant un autre point de la salle:
-
---Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me dites.
-
-Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée,
-qui habitait son imagination depuis si longtemps.
-
---Mais si, à la seconde table.
-
---C'est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme je
-compte, la seconde table, c'est une table où il y a seulement, à
-côté d'un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.
-
---C'est elle!»
-
-Cependant, Mme de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois de faire
-asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux
-trois, on parla politique, le prince déclara qu'il était indifférent
-au sort du cabinet, et qu'il resterait encore une bonne semaine à
-Venise. Il espérait que d'ici là toute crise ministérielle serait
-évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de
-politique n'intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui
-jusque-là s'était exprimé avec tant de véhémence, s'était mis
-soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir
-s'épanouir, si la voix revenait, qu'en un chant innocent et mélodieux
-de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce
-silence était dû à la réserve d'un Français qui devant un Italien
-ne veut pas parler des affaires de l'Italie. Or l'erreur du prince
-était complète. Le silence, l'air d'indifférence étaient restés
-chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude
-coutumier d'une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis
-n'ambitionnait rien moins, comme nous l'avons vu, que Constantinople,
-avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il
-comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet
-que de sa part un acte d'une portée internationale pouvait être le
-digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de
-nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas
-renoncé. Car la vieillesse nous rend d'abord incapables d'entreprendre
-mais non de désirer. Ce n'est que dans une troisième période que ceux
-qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû
-abandonner l'action. Ils ne se présentent même plus à des élections
-futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de
-président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de
-lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes.
-
-Le prince, pour mettre le marquis à l'aise et lui montrer qu'il le
-considérait comme un compatriote, se mit à parler des successeurs
-possibles du président du Conseil actuel. Successeurs dont la tâche
-serait difficile. Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms
-d'hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l'ancien
-ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus
-et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour
-prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la
-conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les eut oubliées,
-être exhumés par quelque personnalité signant «un Renseigné» ou
-«Testis» ou «Machiavel» dans un journal où l'oubli même où ils
-étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation.
-Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le
-diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois
-leva légèrement la tête, et, dans la forme où avaient été
-rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de
-conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une
-brièveté moindre demanda finement: «Et est-ce que personne n'a
-prononcé le nom de M. Giolitti?» À ces mots les écailles du prince
-Foggi tombèrent; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de
-Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire
-quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'un sublime aria de
-Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller
-chercher ses vêtements au vestiaire. Il rendit même la cassure plus
-nette en priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs
-Majestés le Roi et la Reine quand il aurait l'occasion de les voir,
-phrase de départ qui correspondait à ce qu'est à la fin d'un concert:
-ces mots hurlés «Le cocher Auguste de la rue de Belloy.» Nous
-ignorons quelles furent exactement les impressions du prince Foggi. Il
-était assurément ravi d'avoir entendu ce chef-d'œuvre: «Et M.
-Giolitti est-ce que personne n'a prononcé son nom?» Car M. de Norpois,
-chez qui l'âge avait éteint ou désordonné les qualités les plus
-belles, en revanche avait perfectionné en vieillissant les «airs de
-bravoure», comme certains musiciens âgés, en déclin pour tout le
-reste, acquièrent jusqu'au dernier jour, pour la musique de chambre,
-une virtuosité parfaite qu'ils ne possédaient pas jusque-là.
-
-Toujours est-il que le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à
-Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après
-en audience par le Roi au sujet de propriétés que, nous croyons
-l'avoir déjà dit, le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta
-plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute, le roi consulta divers
-hommes d'état sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet.
-Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un
-journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La
-conversation était rapportée comme nous l'avons fait, avec la
-différence qu'au lieu de dire: «M. de Norpois demanda finement», on
-lisait «dit avec ce fin et charmant sourire qu'on lui connaît». M. de
-Norpois jugea que «finement» avait déjà une force explosive
-suffisante pour un diplomate et que cette adjonction était pour le
-moins intempestive. Il avait bien demandé que le quai d'Orsay
-démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de
-la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M.
-Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se
-plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour
-rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe
-entière. Ce mécontentement n'existait pas, mais les divers
-ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur
-assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère
-n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une
-adhésion. Aussitôt il télégraphiait à Paris: «Je me suis entretenu
-une heure durant avec le marquis Visconti-Venosta, etc.» Ses
-secrétaires étaient sur les dents.
-
-Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal
-français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans
-un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était
-(surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il
-intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit
-premier-Paris dans ces temps lointains et appelé aujourd'hui on ne sait
-pourquoi «éditorial») était au contraire mal tourné, avec des
-répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que
-l'article avait été «inspiré». Peut-être par M. de Norpois,
-peut-être par tel autre grand maître de l'heure. Pour donner une idée
-anticipée des événements d'Italie, montrons comment M. de Norpois se
-servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la
-guerre eut lieu tout de même, très efficacement, pensait M. de
-Norpois, dont l'axiome était qu'il faut avant tout préparer l'opinion.
-Ses articles où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes
-optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la
-veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation
-était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l'ombre
-naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux,
-l'éditorial suivant: «L'opinion semble prévaloir dans les cercles
-autorisés, que depuis hier, dans le milieu de l'après-midi, la
-situation, sans avoir bien entendu un caractère alarmant, pourrait
-être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme
-susceptible d'être considérée comme critique. M. le marquis de
-Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse, afin
-d'examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d'une
-façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction
-existants, si l'on peut parler ainsi. La nouvelle n'a malheureusement
-pas été reçue par nous à l'heure où nous mettons sous presse que
-Leurs Excellences aient pu se mettre d'accord sur une formule pouvant
-servir de base à un instrument diplomatique.»
-
-_Dernière heure_: «On a appris avec satisfaction dans les cercles bien
-informés, qu'une légère détente semble s'être produite dans les
-rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute
-particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré «unter den
-Linden» le ministre d'Angleterre avec qui il s'est entretenu une
-vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme
-satisfaisante.» (On avait ajouté entre parenthèses après
-satisfaisante le mot allemand équivalent: _befriedigend_). Et le
-lendemain on lisait dans l'éditorial: «Il semblerait, malgré toute la
-souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre
-hommage pour l'habile énergie avec laquelle il a su défendre les
-droits imprescriptibles de la France, qu'une rupture n'a plus pour ainsi
-dire presque aucune chance d'être évitée.»
-
-Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil
-éditorial de quelques commentaires, envoyés bien entendu par M. de
-Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le
-«conditionnel» était une des formes grammaticales préférées de
-l'ambassadeur, dans la littérature diplomatique. («On attacherait une
-importance particulière», pour «il paraît qu'on attache une
-importance particulière».) Mais le présent de l'indicatif pris non
-pas dans son sens habituel mais dans celui de l'ancien optatif, n'était
-pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient
-l'éditorial étaient ceux-ci:
-
-«Jamais le public n'a fait preuve d'un calme aussi admirable» (M. de
-Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le
-contraire). «Il est las des agitations stériles et a appris avec
-satisfaction, que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses
-responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le
-public n'en demande «(optatif)» pas davantage. À son beau sang-froid
-qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle
-bien faite pour rassurer l'opinion publique, s'il en était besoin. On
-assure en effet que M. de Norpois qui pour raison de santé devait
-depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté
-Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. _Dernière heure_: Sa
-Majesté l'Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de
-conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la guerre et le
-maréchal Bazaine en qui l'opinion publique a une confiance
-particulière. S. M. l'Empereur a décommandé le dîner qu'il devait
-offrir à sa belle-sœur la duchesse d'Albe. Cette mesure a produit
-partout, dès qu'elle a été connue, une impression particulièrement
-favorable. L'empereur a passé en revue les troupes dont l'enthousiasme
-est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé
-dès l'arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité,
-prêts à partir dans la direction du Rhin.»
-
- *
-* *
-
-Parfois au crépuscule en rentrant à l'hôtel je sentais que
-l'Albertine d'autrefois invisible à moi-même était pourtant enfermée
-au fond de moi comme aux plombs d'une Venise intérieure, dont parfois
-un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu'à me donner une
-ouverture sur ce passé.
-
-Ainsi par exemple un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un
-instant pour moi les portes de la prison où Albertine était en moi
-vivante, mais si loin, si profondément qu'elle me restait inaccessible.
-Depuis sa mort je ne m'étais plus occupé des spéculations que j'avais
-faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait passé;
-de grandes sagesses de l'époque précédente étaient démenties par
-celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les
-chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de
-Norpois nous avait dit: «Leur revenu n'est pas très élevé sans
-doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié», étaient
-le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. Il me fallait payer
-des différences considérables et d'un coup de tête je me décidai à
-tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine
-de ce que j'avais du vivant d'Albertine. On le sut à Combray dans ce
-qui restait de notre famille et de nos relations, et, comme on savait
-que je fréquentais le marquis de Saint-Loup et les Guermantes on se
-dit: «Voilà où mènent les idées de grandeur.» On y eût été bien
-étonné d'apprendre que c'était pour une jeune fille de condition
-aussi modeste qu'Albertine que j'avais fait ces spéculations.
-D'ailleurs dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé
-suivant les revenus qu'on lui connaît, comme dans une caste indienne,
-on n'eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait
-dans le monde des Guermantes où on n'attachait aucune importance à la
-fortune, et où la pauvreté était considérée comme aussi
-désagréable, mais nullement plus diminuante et n'affectant pas plus la
-situation sociale qu'une maladie d'estomac. Sans doute se figurait-on au
-contraire à Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes devaient être
-des nobles ruinés, aux châteaux hypothéqués, à qui je prêtais de
-l'argent, tandis que si j'avais été ruiné ils eussent été les
-premiers à m'offrir vraiment de me venir en aide. Quant à ma ruine
-relative, j'en étais d'autant plus ennuyé que mes curiosités
-vénitiennes s'étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande
-de verrerie à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis
-toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la
-revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma
-mère et moi, j'étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une
-situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d'elle. La
-beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c'était
-un vrai Titien à acquérir avant de s'en aller. Et le peu qui me
-restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu'elle quittât
-son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul? Mais comme je finissais
-la lettre du coulissier, une phrase où il disait: «Je soignerai vos
-reports» me rappela une expression presque aussi hypocritement
-professionnelle que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à
-Aimé d'Albertine: «C'est moi qui la soignais» avait-elle dit, et ces
-mots qui ne m'étaient jamais revenus à l'esprit firent jouer comme un
-Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d'un instant ils se
-refermèrent sur l'emmurée--que je n'étais pas coupable de ne pas
-vouloir rejoindre, puisque je ne parvenais plus à la voir, à me la
-rappeler, et que les êtres n'existent pour nous que par l'idée que
-nous avons d'eux--que m'avait un instant rendue si touchante le
-délaissement que pourtant elle ignorait, que j'avais l'espace d'un
-éclair envié le temps déjà lointain où je souffrais nuit et jour du
-compagnonnage de son souvenir. Une autre fois à San Giorgio dei
-Schiavoni un aigle auprès d'un des apôtres et stylisé de la même
-façon réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par les
-deux bagues dont Françoise m'avait découvert la similitude et dont je
-n'avais jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir enfin une
-circonstance telle se produisit qu'il sembla que mon amour aurait dû
-renaître. Au moment où notre gondole s'arrêta aux marches de
-l'hôtel, le portier me remit une dépêche que l'employé du
-télégraphe était déjà venu trois fois pour m'apporter, car à cause
-de l'inexactitude du nom du destinataire (que je compris pourtant à
-travers les déformations des employés italiens être le mien), on
-demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était
-bien pour moi. Je l'ouvris dès que je fus dans ma chambre, et, jetant
-un coup d'œil sur ce libellé rempli de mots mal transmis, je pus lire
-néanmoins: «Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis
-très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand
-revenez-vous? Tendrement. Albertine.» Alors il se passa d'une façon
-inverse la même chose que pour ma grand'mère: quand j'avais appris en
-fait que ma grand'mère était morte, je n'avais d'abord eu aucun
-chagrin. Et je n'avais souffert effectivement de sa mort que quand des
-souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour moi. Maintenant
-qu'Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle
-qu'elle était vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru.
-Albertine n'avait été pour moi qu'un faisceau de pensées, elle avait
-survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi;
-en revanche maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne
-ressuscitait nullement pour moi, avec son corps. Et en m'apercevant que
-je n'avais pas de joie qu'elle fût vivante, que je ne l'aimais plus,
-j'aurais dû être plus bouleversé que quelqu'un qui se regardant dans
-une glace, après des mois de voyage, ou de maladie, s'aperçoit qu'il a
-les cheveux blancs et une figure nouvelle d'homme mûr ou de vieillard.
-Cela bouleverse parce que cela veut dire: l'homme que j'étais, le jeune
-homme blond n'existe plus, je suis un autre. Or l'impression que
-j'éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort
-aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d'un moi
-nouveau à ce moi ancien, que la vue d'un visage ridé surmonté d'une
-perruque blanche remplaçant le visage de jadis? Mais on ne s'afflige
-pas plus d'être devenu un autre, les années ayant passé et dans
-l'ordre de la succession des temps, qu'on ne s'afflige à une même
-époque d'être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le
-sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l'ambitieux qu'on
-est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s'en
-afflige pas est la même, c'est que le moi éclipsé--momentanément
-dans le dernier cas et quand il s'agit du caractère, pour toujours dans
-le premier cas et quand il s'agit des passions--n'est pas là pour
-déplorer l'autre, l'autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout
-vous; le mufle sourit de sa muflerie, car il est le mufle et l'oublieux
-ne s'attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu'il a
-oublié.
-
-J'aurais été incapable de ressusciter Albertine parce que je l'étais
-de me ressusciter moi-même, de ressusciter mon moi d'alors. La vie
-selon son habitude qui est, par des travaux incessants d'infiniment
-petits, de changer la face du monde ne m'avait pas dit au lendemain de
-la mort d'Albertine: «Sois un autre», mais, par des changements trop
-imperceptibles pour me permettre de me rendre compte du fait même du
-changement, avait presque tout renouvelé en moi, de sorte que ma
-pensée était déjà habituée à son nouveau maître--mon nouveau
-moi--quand elle s'aperçut qu'il était changé; c'était à celui-ci
-qu'elle tenait. Ma tendresse pour Albertine, ma jalousie tenaient, on
-l'a vu, à l'irradiation par association d'idées de certaines
-impressions douces ou douloureuses, au souvenir de Mlle Vinteuil à
-Montjouvain, aux doux baisers du soir qu'Albertine me donnait dans le
-cou. Mais au fur et à mesure que ces impressions s'étaient affaiblies,
-l'immense champ d'impressions qu'elles coloraient d'une teinte
-angoissante ou douce avait repris des tons neutres. Une fois que l'oubli
-se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir,
-la résistance de mon amour était vaincue, je n'aimais plus Albertine.
-J'essayais de me la rappeler. J'avais eu un juste pressentiment, quand,
-deux jours après le départ d'Albertine j'avais été épouvanté
-d'avoir pu vivre quarante-huit heures sans elle. Il en avait été de
-même lorsque j'avais écrit autrefois à Gilberte en me disant: si cela
-continue deux ans, je ne l'aimerai plus. Et si, quand Swann m'avait
-demandé de revoir Gilberte, cela m'avait paru l'incommodité
-d'accueillir une morte, pour Albertine la mort--ou ce que j'avais cru la
-mort--avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture
-prolongée. La mort n'agit que comme l'absence. Le monstre à
-l'apparition duquel mon amour avait frissonné, l'oubli, avait bien,
-comme je l'avais cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle
-qu'elle était vivante ne réveilla pas mon amour, non seulement elle me
-permit de constater combien était déjà avancé mon retour vers
-l'indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une
-accélération si brusque que je me demandai rétrospectivement si jadis
-la nouvelle contraire, celle de la mort d'Albertine, n'avait pas
-inversement, en parachevant l'œuvre de son départ, exalté mon amour
-et retardé son déclin. Et maintenant que la savoir vivante et pouvoir
-être réuni à elle me la rendait tout d'un coup si peu précieuse, je
-me demandais si les insinuations de Françoise, la rupture elle-même,
-et jusqu'à la mort (imaginaire, mais crue réelle) n'avaient pas
-prolongé mon amour, tant les efforts des tiers et même du destin, nous
-séparant d'une femme, ne font que nous attacher à elle. Maintenant
-c'était le contraire qui se produisait. D'ailleurs j'essayai de me la
-rappeler et peut-être parce que je n'avais plus qu'un signe à faire
-pour l'avoir à moi, le souvenir qui me vint fut celui d'une fille fort
-grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà,
-comme une graine, le profil de Mme Bontemps. Ce qu'elle avait pu faire
-avec Andrée ou d'autres ne m'intéressait plus. Je ne souffrais plus du
-mal que j'avais cru si longtemps inguérissable et au fond j'aurais pu
-le prévoir. Certes le regret d'une maîtresse, la jalousie survivante
-sont des maladies physiques au même titre que la tuberculose ou la
-leucémie. Pourtant entre les maux physiques il y a lieu de distinguer
-ceux qui sont causés par un agent purement physique, et ceux qui
-n'agissent sur le corps que par l'intermédiaire de l'intelligence. Si
-la partie de l'intelligence qui sert de lien de transmission est la
-mémoire,--c'est-à-dire si la cause est anéantie ou éloignée--, si
-cruelle que soit la souffrance, si profond que paraisse le trouble
-apporté dans l'organisme, il est bien rare, la pensée ayant un pouvoir
-de renouvellement ou plutôt une impuissance de conservation que n'ont
-pas les tissus, que le pronostic ne soit pas favorable. Au bout du même
-temps où un malade atteint du cancer sera mort, il est bien rare qu'un
-veuf, un père inconsolables ne soient pas guéris. Je l'étais. Est-ce
-pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait
-certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu'elle avait
-aimées, est-ce pour elle qu'il fallait renoncer à l'éclatante fille
-qui était mon souvenir d'hier, mon espoir de demain (à qui je ne
-pourrais rien donner non plus qu'à aucune autre, si j'épousais
-Albertine), renoncer à cette Albertine nouvelle non point «telle que
-l'ont vue les enfers» mais fidèle, et «même un peu farouche»?
-C'était elle qui était maintenant ce qu'Albertine avait été
-autrefois: mon amour pour Albertine n'avait été qu'une forme
-passagère de ma dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune
-fille, et nous n'aimons hélas! en elle que cette aurore dont son visage
-reflète momentanément la rougeur. La nuit passa. Au matin je rendis la
-dépêche au portier de l'hôtel en disant qu'on me l'avait remise par
-erreur et qu'elle n'était pas pour moi. Il me dit que maintenant
-qu'elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu'il valait
-mieux que je la gardasse; je la remis dans ma poche, mais je me promis
-de faire comme si je ne l'avais jamais reçue. J'avais définitivement
-cessé d'aimer Albertine. De sorte que cet amour après s'être
-tellement écarté de ce que j'avais prévu, d'après mon amour pour
-Gilberte, après m'avoir fait faire un détour si long et si douloureux,
-finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer tout
-comme mon amour pour Gilberte, dans la loi générale de l'oubli.
-
-Mais alors je songeai: je tenais à Albertine plus qu'à moi-même; je
-ne tiens plus à elle maintenant parce que pendant un certain temps j'ai
-cessé de la voir. Mais mon désir de ne pas être séparé de moi-même
-par la mort, de ressusciter après la mort, ce désir-là n'était pas
-comme le désir de ne jamais être séparé d'Albertine, il durait
-toujours. Cela tenait-il à ce que je me croyais plus précieux qu'elle,
-à ce que quand je l'aimais je m'aimais davantage? Non, cela tenait à
-ce que cessant de la voir j'avais cessé de l'aimer, et que je n'avais
-pas cessé de m'aimer parce que mes liens quotidiens avec moi-même
-n'avaient pas été rompus comme l'avaient été ceux avec Albertine.
-Mais si ceux avec mon corps, avec moi-même l'étaient aussi...? Certes
-il en serait de même. Notre amour de la vie n'est qu'une vieille
-liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa
-permanence. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir de
-l'immortalité.
-
-Après le déjeuner, quand je n'allais pas errer seul dans Venise, je
-montais me préparer dans ma chambre pour sortir avec ma mère. Aux
-brusques à-coups des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses
-angles, je sentais les restrictions édictées par la mer, la parcimonie
-du sol. Et en descendant pour rejoindre maman qui m'attendait, à cette
-heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche,
-dans l'obscurité conservée par les volets clos, ici du haut en bas de
-l'escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de
-la Renaissance, s'il était dressé dans un palais ou sur une galère,
-la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors
-étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres
-perpétuellement ouvertes et par lesquelles, dans un incessant courant
-d'air, l'ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme sur une
-surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l'illumination, la
-miroitante instabilité du flot.
-
-Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me
-trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille
-et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard
-de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide,
-aucun voyageur ne m'avait parlé.
-
-Je m'étais engagé dans un réseau de petites ruelles, de calli
-divisant en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise découpé
-entre un canal et la lagune, comme s'il avait cristallisé suivant ces
-formes innombrables, ténues et minutieuses. Tout à coup, au bout d'une
-de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se
-fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je
-n'eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner
-cette importance, ni même trouver une place, s'étendait devant moi
-entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C'était un de ces
-ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues
-se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès
-caché dans un entre-croisement de ruelles, comme ces palais des contes
-orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant
-le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit
-par croire qu'il n'est allé qu'en rêve.
-
-Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je
-suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me
-donner le moindre renseignement, sauf pour m'égarer mieux. Parfois un
-vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que
-j'allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son
-silence, la belle place exilée. À ce moment, quelque mauvais génie
-qui avait pris l'apparence d'une nouvelle calli me faisait rebrousser
-chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand
-Canal. Et comme il n'y a pas, entre le souvenir d'un rêve et le
-souvenir d'une réalité de grandes différences, je finissais par me
-demander si ce n'était pas pendant mon sommeil que s'était produit
-dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne cet étrange
-flottement qui offrait une vaste place, entourée de palais romantiques,
-à la méditation du clair de lune.
-
-La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu'à Padoue où
-se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m'avait donné les
-reproductions; après avoir traversé en plein soleil le jardin de
-l'Arena, j'entrai dans la chapelle des Giotto où la voûte entière et
-les fonds des fresques sont si bleus qu'il semble que la radieuse
-journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue
-un instant mettre à l'ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu
-plus foncé d'être débarrassé des dorures de la lumière, comme en
-ces courts répits dont s'interrompent les plus beaux jours, quand, sans
-qu'on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs
-pour un moment, l'azur, plus doux encore, s'assombrit. Dans ce ciel, sur
-la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou
-au moins enfantine, qu'ils semblaient des volatiles d'une espèce
-particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans
-l'histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques et qui ne
-manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent; il
-y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d'eux, et, comme ce
-sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit
-s'élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à
-exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand
-renfort d'ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions
-contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser
-à une variété d'oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros
-s'exerçant au vol plané qu'aux anges de l'art de la Renaissance et des
-époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et
-dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages
-célestes qui ne seraient pas ailés.
-
- *
-* *
-
-Quand j'appris, le jour même où nous allions rentrer à Paris, que Mme
-Putbus et par conséquent sa femme de chambre, venaient d'arriver à
-Venise, je demandai à ma mère de remettre notre départ de quelques
-jours; l'air qu'elle eut de ne pas prendre ma prière en considération
-ni même au sérieux, réveilla dans mes nerfs excités par le printemps
-vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé
-contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien forcé
-à obéir), cette Volonté de lutte, ce désir qui me poussait jadis à
-imposer brusquement ma volonté à ceux que j'aimais le plus, quitte à
-me conformer à la leur, après que j'avais réussi à les faire céder.
-Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus
-habile de ne pas avoir l'air de penser que je disais cela sérieusement
-ne me répondit même pas. Je repris qu'elle verrait bien si c'était
-sérieux ou non. Et quand fut venue l'heure où, suivie de toutes mes
-affaires, elle partit pour la gare, je me fis apporter une consommation
-sur la terrasse, devant le canal et m'y installai, regardant se coucher
-le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l'hôtel un
-musicien chantait «sole mio».
-
-Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de
-la gare. Bientôt, elle serait partie, je resterais seul à Venise, seul
-avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence
-pour me consoler. L'heure du train approchait. Ma solitude irrévocable
-était si prochaine qu'elle me semblait déjà commencée et totale. Car
-je me sentais seul. Les choses m'étaient devenues étrangères. Je
-n'avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et
-introduire en elles quelque stabilité. La ville que j'avais devant moi
-avait cessé d'être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient
-comme des fictions menteuses que je n'avais plus le courage d'inculquer
-aux pierres. Les palais m'apparaissaient réduits à leurs simples
-parties, quantités de marbres pareilles à toutes les autres, et l'eau
-comme une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, éternelle, aveugle,
-antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner.
-Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on
-vient d'arriver, qui ne vous connaît pas encore--comme un lieu d'où
-l'on est parti et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui
-dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me
-laissait contracté, je n'étais plus qu'un cœur qui battait, et qu'une
-attention suivant anxieusement le développement de «sole mio».
-J'avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée
-caractéristique du Rialto, il m'apparaissait avec la médiocrité de
-l'évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger
-à l'idée que j'avais de lui, qu'un acteur dont, malgré sa perruque
-blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu'en son essence il
-n'est pas Hamlet. Tels les palais, le canal, le Rialto, se trouvaient
-dévêtus de l'idée qui faisait leur individualité et dissous en leurs
-vulgaires éléments matériels. Mais en même temps ce lieu médiocre
-me semblait lointain. Dans le bassin de l'arsenal, à cause d'un
-élément scientifique lui aussi, la latitude, il y avait cette
-singularité des choses, qui, même semblables en apparence à celles de
-notre pays, se révèlent étrangères, en exil sous d'autres cieux; je
-sentais que cet horizon si voisin que j'aurais pu atteindre en une
-heure, c'était une courbure de la terre tout autre que celle des mers
-de France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l'artifice du
-voyage, amarrée près de moi; si bien que ce bassin de l'arsenal à la
-fois insignifiant et lointain me remplissait de ce mélange de dégoût
-et d'effroi que j'avais éprouvé tout enfant la première fois que
-j'accompagnai ma mère aux bains Deligny; en effet dans le site
-fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel, ni
-le soleil et que cependant borné par des cabines on sentait communiquer
-avec d'invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je
-m'étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des
-baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n'étaient
-pas l'entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles
-n'y étaient pas compris et si cet étroit espace n'était pas
-précisément la mer libre du pôle. Cette Venise sans sympathie pour
-moi où j'allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins
-irréelle, et c'était ma détresse que le chant de «sole mio»,
-s'élevant comme une déploration de la Venise que j'avais connue,
-semblait prendre à témoin. Sans doute il aurait fallu cesser de
-l'écouter si j'avais voulu pouvoir rejoindre encore ma mère et prendre
-le train avec elle, il aurait fallu décider sans perdre une seconde que
-je partais, mais c'est justement ce que je ne pouvais pas; je restais
-immobile, sans être capable non seulement de me lever, mais même de
-décider que je me lèverais.
-
-Ma pensée, sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre,
-s'occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases
-successives de «sole mio» en chantant mentalement avec le chanteur, à
-prévoir pour chacune d'elles l'élan qui allait l'emporter, à m'y
-laisser aller avec elle, avec elle aussi à retomber ensuite.
-
-Sans doute ce chant insignifiant entendu cent fois ne m'intéressait
-nullement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en
-l'écoutant aussi religieusement jusqu'au bout. Enfin aucun des motifs,
-connus d'avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir
-la résolution dont j'avais besoin; bien plus, chacune de ces phrases,
-quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre
-efficacement cette résolution, ou plutôt elle m'obligeait à la
-résolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer
-l'heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d'écouter
-«sole mio» se chargeait d'une tristesse profonde, presque
-désespérée. Je sentais bien qu'en réalité, c'était la résolution
-de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger;
-mais me dire «Je ne pars pas», qui ne m'était pas possible sous cette
-forme directe, me le devenait sous cette autre: «Je vais entendre
-encore une phrase de «sole mio»; mais la signification pratique de ce
-langage figuré ne m'échappait pas et, tout en me disant: «Je ne fais
-en somme qu'écouter une phrase de plus», je savais que cela voulait
-dire: «Je resterai seul à Venise.» Et c'est peut-être cette
-tristesse comme une sorte de froid engourdissant qui faisait le charme
-désespéré mais fascinateur de ce chant. Chaque note que lançait la
-voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires
-venait me frapper en plein cœur; quand la phrase était consommée et
-que le morceau semblait fini, le chanteur n'en avait pas assez et
-reprenait plus haut comme s'il avait besoin de proclamer une fois de
-plus ma solitude et mon désespoir.
-
-Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie.
-J'étais étreint par l'angoisse que me causait, avec la vue du canal
-devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de
-ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, ce chant de désespoir que
-devenait «sole mio» et qui, ainsi clamé devant les palais
-inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine
-de Venise; j'assistais à la lente réalisation de mon malheur construit
-artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait
-avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur,
-si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma
-mémoire avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du
-chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant.
-
-Ainsi restais-je immobile avec une volonté dissoute, sans décision
-apparente; sans doute à ces moments-là elle est déjà prise: nos amis
-eux-mêmes peuvent souvent la prévoir. Mais nous, nous ne le pouvons
-pas, sans quoi tant de souffrances nous seraient épargnées.
-
-Mais enfin, d'antres plus obscurs que ceux d'où s'élance la comète
-qu'on peut prédire,--grâce à l'insoupçonnable puissance défensive
-de l'habitude invétérée, grâce aux réserves cachées que par une
-impulsion subite elle jette au dernier moment dans la mêlée,--mon
-action surgit enfin: je pris mes jambes à mon cou et j'arrivai, les
-portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver ma mère rouge
-d'émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait que je ne
-viendrais plus. Puis le train partit et nous vîmes Padoue et Vérone
-venir au-devant de nous, nous dire adieu presque jusqu'à la gare et,
-quand nous nous fûmes éloignés, regagner,--elles qui ne partaient pas
-et allaient reprendre leur vie,--l'une sa plaine, l'autre sa colline.
-
-Les heures passaient. Ma mère ne se pressait pas de lire deux lettres
-qu'elle tenait à la main et avait seulement ouvertes et tâchait que
-moi-même je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y
-prendre celle que le concierge de l'hôtel m'avait remise. Ma mère
-craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop
-fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m'occuper pendant les
-dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles
-distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux,
-déferait le paquet de livres qu'elle avait achetés sans me le dire.
-Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu'elle se décida à
-lire la première des deux lettres. Je regardai d'abord ma mère qui la
-lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se
-poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et
-qu'elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant j'avais reconnu
-l'écriture de Gilberte sur l'enveloppe que je venais de prendre dans
-mon portefeuille. Je l'ouvris. Gilberte m'annonçait son mariage avec
-Robert de Saint-Loup. Elle me disait qu'elle m'avait télégraphié à
-ce sujet à Venise et n'avait pas eu de réponse. Je me rappelai comme
-on m'avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Je
-n'avais jamais eu sa dépêche. Peut-être, ne voudrait-elle pas le
-croire. Tout d'un coup, je sentis dans mon cerveau un fait qui y était
-installé à l'état de souvenir, quitter sa place et la céder à un
-autre. La dépêche que j'avais reçue dernièrement et que j'avais cru
-d'Albertine était de Gilberte. Comme l'originalité assez factice de
-l'écriture de Gilberte consistait principalement, quand elle écrivait
-une ligne, à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de T
-qui avaient l'air de souligner les mots, ou les points sur les I qui
-avaient l'air d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en
-revanche à intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et
-arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout
-naturel que l'employé du télégraphe eût lu les boucles d'_s_ ou de
-_z_ de la ligne supérieure comme un «ine» finissant le mot de
-Gilberte. Le point sur l'_i_ de Gilberte était monté au-dessus faire
-point de suspension. Quant à son _G_, il avait l'air d'un _A_ gothique.
-Qu'en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris les
-uns dans les autres (certains d'ailleurs m'avaient paru
-incompréhensibles) cela était suffisant pour expliquer les détails de
-mon erreur et n'était même pas nécessaire. Combien de lettres lit
-dans un mot une personne distraite et surtout prévenue, qui part de
-l'idée que la lettre est d'une certaine personne, combien de mots dans
-la phrase? On devine en lisant, on crée; tout part d'une erreur
-initiale; celles qui suivent (et ce n'est pas seulement dans la lecture
-des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture) si
-extraordinaires qu'elles puissent paraître à celui qui n'a pas le
-même point de départ, sont toutes naturelles. Une bonne partie de ce
-que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernières c'est ainsi)
-avec un entêtement et une bonne foi égales, vient d'une première
-méprise sur les prémisses.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-_Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup_
-
-
-«Oh! c'est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s'étonne plus de
-rien à mon âge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu
-que la nouvelle que m'annonce cette lettre.» «Écoute bien,
-répondis-je, je ne sais pas ce que c'est, mais, si étonnant que cela
-puisse être, cela ne peut pas l'être autant que ce que m'apprend
-celle-ci. C'est un mariage. C'est Robert de Saint-Loup qui épouse
-Gilberte Swann.» «Ah! me dit ma mère, alors c'est sans doute ce que
-m'annonce l'autre lettre, celle que je n'ai pas encore ouverte, car j'ai
-reconnu l'écriture de ton ami.» Et ma mère me sourit avec cette
-légère émotion dont, depuis qu'elle avait perdu sa mère, se
-revêtait pour elle tout événement, si mince qu'il fût, qui
-intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir,
-et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla
-d'une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce
-mariage, de méconnaître ce qu'il pouvait éveiller d'impressions
-mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de
-Robert prête à se séparer de son fils et auxquelles ma mère par
-bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa
-propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. «Avais-je raison
-de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant?» lui dis-je.
-«Hé bien si! répondit-elle d'une voix douce, c'est moi qui détiens
-la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande,
-la plus petite, car cette citation de Sévigné faite par tous les gens
-qui ne savent que cela d'elle écœurait ta grand'mère autant que «la
-jolie chose que c'est de fumer.» Nous ne daignons pas ramasser ce
-Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m'annonce le mariage du
-petit Cambremer.» «Tiens!» dis-je avec indifférence «avec qui? Mais
-en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout
-caractère sensationnel.» «À moins que celle de la fiancée ne le lui
-donne.» «Et qui est cette fiancée?» «Ah! si je te le dis tout de
-suite il n'y a pas de mérite, voyons cherche un peu», me dit ma mère,
-qui, voyant qu'on n'était pas encore à Turin, voulait me laisser un
-peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. «Mais comment
-veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et
-sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c'est un mariage
-brillant.» «Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce
-le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu
-appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un
-mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la
-bergère est-elle moins qu'une bergère, mais d'ailleurs charmante. Cela
-eût stupéfié ta grand'mère et ne lui eût pas déplu.» «Mais enfin
-qui est-ce cette fiancée?» «C'est Mlle d'Oloron.» «Cela m'a l'air
-immense et pas bergère du tout mais je ne vois pas qui cela peut être.
-C'est un titre qui était dans la famille des Guermantes.» «Justement,
-et M. de Charlus l'a donné en l'adoptant à la nièce de Jupien. C'est
-elle qui épouse le petit Cambremer.» «La nièce de Jupien! Ce n'est
-pas possible!» «C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à
-la fin d'un roman de Mme Sand, dit ma mère.» «C'est le prix du vice,
-c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac», pensai-je. «Après
-tout», dis-je à ma mère, «en y réfléchissant, c'est assez naturel.
-Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils
-n'espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus la petite,
-adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui était
-indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et en somme
-elle est la fille adoptive, et selon les Cambremer, probablement la
-fille véritable--la fille naturelle--de quelqu'un qu'ils considèrent
-comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a
-toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse
-française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de
-nous, pas plus tard qu'il y a six mois, tu te rappelles, le mariage de
-l'ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison sociale
-était qu'on la supposait à tort ou à raison fille naturelle d'un
-prince souverain.» Ma mère, tout en maintenant le côté castes de
-Combray qui eût fait que ma grand'mère eût dû être scandalisée de
-ce mariage, voulant avant tout montrer le jugement de sa mère, ajouta:
-«D'ailleurs la petite est parfaite, et ta chère grand'mère n'aurait
-pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne
-pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien
-elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un
-jour qu'elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n'était
-qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et
-vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais
-ta grand'mère d'un coup d'œil avait discerné tout cela. Elle avait
-trouvé la petite nièce d'un giletier plus «noble» que le duc de
-Guermantes.» Mais plus encore que louer grand'mère, il fallait à ma
-mère trouver «mieux» pour elle qu'elle ne fût plus là. C'était la
-suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un
-dernier chagrin. «Et pourtant crois-tu tout de même, me dit ma mère,
-si le père Swann--que tu n'as pas connu il est vrai--avait pu penser
-qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille
-où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait:
-«Ponchour Mezieurs» et le sang du duc de Guise!» «Mais remarque,
-maman, que c'est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann
-étaient des gens très bien, et avec la situation qu'avait leur fils,
-sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très
-bien. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait
-épousé une cocotte.» «Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être
-méchant, je n'ai jamais tout cru.» «Si, une cocotte, je te ferai
-même des révélations sensationnelles un autre jour.» Perdue dans sa
-rêverie, ma mère me disait: «La fille d'une femme que ton père
-n'aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de
-Villeparisis, que ton père ne me permettait pas au commencement d'aller
-voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop brillant pour moi!» Puis:
-«Le fils de Mme de Cambremer pour qui Legrandin craignait tant d'avoir
-à nous donner une recommandation parce qu'il ne nous trouvait pas assez
-chic, épousant la nièce d'un homme qui n'aurait jamais osé monter
-chez nous que par l'escalier de service!... Tout de même ta pauvre
-grand'mère avait raison--tu te rappelles--quand elle disait que la
-grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits
-bourgeois et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les
-avances qu'elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour
-qu'elle le fît tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te souviens, elle
-était choquée aussi que depuis des siècles des filles de la maison de
-Gramont qui furent de véritables saintes aient porté le nom de
-Corisande en mémoire de la liaison d'une aïeule avec Henri IV. Ce sont
-des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les
-cache davantage. Crois-tu que cela l'eût amusée, ta pauvre
-grand'mère!» disait maman avec tristesse, car les joies dont nous
-souffrions que ma grand'mère fût écartée, c'étaient les joies les
-plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une
-«imitation», qui l'eussent amusée, «crois-tu qu'elle eût été
-étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand'mère
-ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu'il vaut
-mieux qu'elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, car en présence de
-tout événement, elle aimait à penser que ma grand'mère en eût reçu
-une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse
-singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire.
-Devant tout événement triste qu'on n'eût pu prévoir autrefois, la
-disgrâce ou la ruine d'un de nos vieux amis, quelque calamité
-publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se
-disait que peut-être valait-il mieux que grand'mère n'eût rien vu de
-tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle
-n'eût pu le supporter. Et quand il s'agissait d'une chose choquante
-comme celle-ci, ma mère, qui, par le mouvement du cœur inverse de
-celui des méchants qui se plaisent à supposer que ceux qu'ils n'aiment
-pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse
-pour ma grand'mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu
-lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mère comme au-dessus
-des atteintes même de tout mal qui n'eût pas dû se produire, et se
-disait que la mort de ma grand'mère avait peut-être été en somme un
-bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette
-nature si noble qui n'aurait pas su s'y résigner. Car l'optimisme est
-la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre
-tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le
-mal qu'ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu'ils
-n'ont pas pu ne pas amener avec eux, c'est à eux que nous en faisons
-honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit.
-Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma
-grand'mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en
-même temps que c'était impossible à deviner pour nos esprits moins
-élevés que le sien. «Crois-tu! me dit d'abord ma mère, combien ta
-pauvre grand'mère eût été étonnée!» Et je sentais que ma mère
-souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma
-grand'mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d'injuste à ce
-que la vie amenât au jour des faits que ma grand'mère n'aurait pu
-croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci
-avait emportée des êtres et de la société fausse, et incomplète, le
-mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de
-nature à modifier les notions générales de ma grand'mère, autant que
-la nouvelle--si ma mère avait pu la lui faire parvenir--qu'on était
-arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand'mère insoluble, de
-la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.
-
-Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère
-de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop
-longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne
-m'avait laissé apprendre qu'après Milan. Et ma mère continuait quand
-nous fûmes rentrés à la maison: «Crois-tu, ce pauvre Swann qui
-désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes,
-serait-il assez heureux s'il pouvait voir sa fille devenir une
-Guermantes!» «Sous un autre nom que le sien, conduite à l'autel comme
-Mlle de Forcheville, crois-tu qu'il en serait si heureux?» «Ah! c'est
-vrai, je n'y pensais pas. C'est ce qui fait que je ne peux pas me
-réjouir pour cette petite «rosse», cette pensée qu'elle a eu le
-cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle.--Oui,
-tu as raison, tout compte fait, il est peut-être mieux qu'il ne l'ait
-pas su.» Tant pour les morts que pour les vivants, on ne peut savoir si
-une chose leur ferait plus de joie ou plus de peine. «Il paraît que
-les Saint-Loup vivront à Tansonville. Le père Swann qui désirait tant
-montrer son étang à ton pauvre grand-père aurait-il jamais pu
-supposer que le duc de Guermantes le verrait souvent, surtout s'il avait
-su le mariage de son fils? Enfin toi qui as tant parlé à Saint-Loup
-des épines roses, des lilas et des iris de Tansonville, il te
-comprendra mieux. C'est lui qui les possédera.» Ainsi se déroulait
-dans notre salle à manger, sous la lumière de la lampe dont elles sont
-amies, une de ces causeries où la sagesse non des nations mais des
-familles, s'emparant de quelque événement, mort, fiançailles,
-héritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la
-mémoire, lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et
-situe en perspective à différents points de l'espace et du temps ce
-qui, pour ceux qui n'ont pas vécu cette époque, semble amalgamé sur
-une même surface, les noms des décédés, les adresses successives,
-les origines de la fortune et ses changements, les mutations de
-propriété. Cette sagesse-là n'est-elle pas inspirée par la Muse
-qu'il convient de méconnaître le plus longtemps possible, si l'on veut
-garder quelque fraîcheur d'impressions et quelque vertu créatrice,
-mais que ceux-là même qui l'ont ignorée rencontrent au soir de leur
-vie dans la nef de la vieille église provinciale, à l'heure où tout
-à coup ils se sentent moins sensibles à la beauté éternelle
-exprimée par les sculptures de l'autel qu'à la conception des fortunes
-diverses qu'elles subirent, passant dans une illustre collection
-particulière, dans une chapelle, de là dans un musée, puis ayant fait
-retour à l'église, ou qu'à sentir, quand ils y foulent un pavé
-presque pensant, qu'il recouvre la dernière poussière d'Arnauld ou de
-Pascal, ou tout simplement qu'à déchiffrer, imaginant peut-être
-l'image d'une fraîche paroissienne, sur la plaque de cuivre du
-prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du notable. La
-Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la philosophie
-et de l'art ont rejeté, tout ce qui n'est pas fondé en vérité, tout
-ce qui n'est que contingent, mais révèle aussi d'autres lois, c'est
-l'Histoire.
-
-Ce que je devais apprendre par la suite--car je n'avais pu assister à
-tout cela de Venise--c'est que Mlle de Forcheville avait été demandée
-d'abord par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait
-à épouser Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui
-s'était passé. Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de
-Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils.
-Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle
-ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait
-pas le savoir mais que même sans dot ce serait une chance pour le jeune
-homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup
-d'audace pour une femme, tentée seulement par les cent millions qui lui
-fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait
-pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se
-répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup
-épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de faubourg
-Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sûre d'elle-même qu'elle fût,
-n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la
-princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande pour son
-propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver Gilberte.
-Cependant Mme de Marsantes ne voulant pas rester sur un échec s'était
-aussitôt tournée vers Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg.
-N'ayant que vingt millions, celle-ci lui convenait moins, mais elle dit
-à tout le monde qu'un Saint-Loup ne pouvait épouser une Mlle Swann (il
-n'était même plus question de Forcheville). Quelque temps après,
-quelqu'un disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à
-épouser Mlle d'Entragues, Mme de Marsantes qui était pointilleuse plus
-que personne le prit de haut, changea ses batteries, revint à Gilberte,
-fit faire la demande pour Saint-Loup, et les fiançailles eurent lieu
-immédiatement. Ces fiançailles excitèrent de vifs commentaires dans
-les mondes les plus différents. D'anciennes amies de ma mère, plus ou
-moins de Combray, vinrent la voir pour lui parler du mariage de
-Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement. «Vous savez ce que
-c'est que Mlle de Forcheville, c'est tout simplement Mlle Swann. Et le
-témoin de son mariage, le «Baron» de Charlus, comme il se fait
-appeler, c'est ce vieux qui entretenait déjà la mère autrefois au vu
-et au su de Swann qui y trouvait son intérêt.» «Mais qu'est-ce que
-vous dites?» protestait ma mère, «Swann d'abord était extrêmement
-riche.» «Il faut croire qu'il ne l'était pas tant que ça pour avoir
-besoin de l'argent des autres. Mais qu'est-ce qu'elle a donc, cette
-femme-là, pour tenir ainsi ses anciens amants? Elle a trouvé le moyen
-de se faire épouser par le troisième et elle retire à moitié de la
-tombe le deuxième pour qu'il serve de témoin à la fille qu'elle a eue
-du premier ou d'un autre, car comment se reconnaître dans la quantité?
-elle n'en sait plus rien elle-même! Je dis le troisième, c'est le
-trois centième qu'il faudrait dire. Du reste vous savez que si elle
-n'est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari
-qui naturellement n'est pas noble. Vous pensez bien qu'il n'y a qu'un
-aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c'est un
-Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S'il n'y avait pas maintenant un
-maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j'aurais su
-le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié
-les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C'est très joli pour les
-journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de faire-part de se
-faire appeler le marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et
-si ça peut leur faire plaisir à ces bonnes gens, ce n'est pas moi qui
-y trouverai à redire! en quoi ça peut-il me gêner? Comme je ne
-fréquenterai jamais la fille d'une femme qui a fait parler d'elle, elle
-peut bien être marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais
-dans les actes de l'état civil ce n'est pas la même chose. Ah! si mon
-cousin Sazerat était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à
-moi il m'aurait dit sous quel nom il avait fait faire les
-publications.»
-
-D'autres amies de ma mère qui avaient vu Saint-Loup à la maison
-vinrent à son «jour» et s'informèrent si le fiancé était bien
-celui qui était mon ami. Certaines personnes allaient jusqu'à
-prétendre, en ce qui concernait l'autre mariage, qu'il ne s'agissait
-pas des Cambremer Legrandin. On le tenait de bonne source, car la
-marquise, née Legrandin, l'avait démenti la veille même du jour où
-les fiançailles furent publiées. Je me demandais de mon côté
-pourquoi M. de Charlus d'une part, Saint-Loup de l'autre, lesquels
-avaient eu l'occasion de m'écrire peu auparavant, m'avaient parlé de
-projets amicaux et de voyages, dont la réalisation eût dû exclure la
-possibilité de ces cérémonies, et ne m'avaient rien dit. J'en
-concluais, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces
-sortes de choses, que j'étais moins leur ami que je n'avais cru, ce
-qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi,
-ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, «pair à
-compagnon» de l'aristocratie était une comédie, m'étonnais-je d'en
-être excepté? Dans la maison de femmes--où on procurait de plus en
-plus des hommes--où M. de Charlus avait surpris Morel, et où la
-«sous-maîtresse», grande lectrice du _Gaulois_, commentait les
-nouvelles mondaines, cette patronne parlant d'un gros Monsieur qui
-venait chez elle, sans arrêter, boire du champagne avec des jeunes
-gens, parce que déjà très gros il voulait devenir assez obèse pour
-être certain de ne pas être «pris» si jamais il y avait une guerre,
-déclara: «Il paraît que le petit Saint-Loup est «comme ça» et le
-petit Cambremer aussi. Pauvres épouses!--En tout cas si vous connaissez
-ces fiancés, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici tout ce
-qu'ils voudront, et il y a beaucoup d'argent à gagner avec eux.» Sur
-quoi le gros Monsieur, bien qu'il fût lui-même comme «ça» se
-récria, répliqua, étant un peu snob, qu'il rencontrait souvent
-Cambremer et Saint-Loup chez ses cousins d'Ardouvillers, et qu'ils
-étaient grands amateurs de femmes et tout le contraire de «ça».
-«Ah!» conclut la sous-maîtresse d'un ton sceptique, mais ne
-possédant aucune preuve, et persuadée qu'en notre siècle la
-perversité des mœurs le disputait à l'absurdité calomniatrice des
-cancans. Certaines personnes que je ne vis pas m'écrivirent et me
-demandèrent «ce que je pensais» de ces deux mariages, absolument
-comme si elles eussent ouvert une enquête sur la hauteur des chapeaux
-des femmes au théâtre ou sur le roman psychologique. Je n'eus pas le
-courage de répondre à ces lettres. De ces deux mariages, je ne pensais
-rien, mais j'éprouvais une immense tristesse, comme quand deux parties
-de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles
-on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir
-inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de
-flammes, pour des destinations étrangères comme deux vaisseaux. Pour
-les intéressés eux-mêmes, ils eurent à l'égard de leur propre
-mariage une opinion bien naturelle, puisqu'il s'agissait non des autres
-mais d'eux. Ils n'avaient jamais eu assez de railleries pour ces
-«grands mariages» fondés sur une tare secrète. Et même les
-Cambremer, de maison si ancienne et de prétentions si modestes, eussent
-été les premiers à oublier Jupien et à se souvenir seulement des
-grandeurs inouïes de la maison d'Oloron, si une exception ne s'était
-produite en la personne qui eût dû être le plus flattée de ce
-mariage, la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, méchante de nature,
-elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se
-glorifier elle-même. Aussi, n'aimant pas son fils, et ayant tôt fait
-de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était
-malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne
-savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant au
-jeune Cambremer qui avait déjà une certaine propension à fréquenter
-des gens de lettres, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut
-pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le
-successeur des ducs d'Oloron--«princes souverains» comme disaient les
-journaux--il était suffisamment persuadé de sa grandeur, pour pouvoir
-frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse
-pour la bourgeoisie intelligente les jours où il ne se consacrait
-pas aux altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui
-concernait Saint-Loup, donnèrent à mon ami, dont les ancêtres
-royaux étaient énumérés, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que
-m'attrister--comme s'il était devenu quelqu'un d'autre, le descendant
-de Robert le Fort, plutôt que l'ami qui s'était mis si peu de temps
-auparavant sur le strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au
-fond; le fait de n'avoir pas soupçonné d'avance son mariage avec
-Gilberte dont la réalité m'était apparue soudain dans une lettre, si
-différente de ce que je pouvais penser de chacun d'eux la veille, et
-qu'il ne m'eût pas averti me faisait souffrir, alors que j'eusse
-dû penser qu'il avait eu beaucoup à faire et que d'ailleurs
-dans le monde les mariages se font souvent ainsi tout d'un coup,
-fréquemment pour se substituer à une combinaison différente qui a
-échoué--inopinément--comme un précipité chimique. Et la tristesse,
-morne comme un déménagement, amère comme une jalousie, que me
-causèrent par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux
-mariages, fut si profonde, que plus tard on me la rappela, en m'en
-faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce
-qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple
-pressentiment.
-
-Les gens du monde qui n'avaient fait aucune attention à Gilberte me
-dirent d'un air gravement intéressé: «Ah! c'est elle qui épouse le
-marquis de Saint-Loup» et jetaient sur elle le regard attentif des gens
-non seulement friands des événements de la vie parisienne, mais aussi
-qui cherchent à s'instruire et croient à la profondeur de leur regard.
-Ceux qui n'avaient au contraire connu que Gilberte regardèrent
-Saint-Loup avec une extrême attention, me demandèrent (souvent des
-gens qui me connaissaient à peine) de les présenter et revenaient de
-la présentation au fiancé parés des joies de la fatuité en me
-disant: «Il est très bien de sa personne». Gilberte était convaincue
-que le nom de marquis de Saint-Loup était plus grand mille fois que
-celui de duc d'Orléans.
-
-«Il paraît que c'est la princesse de Parme qui a fait le mariage du
-petit Cambremer», me dit maman. Et c'était vrai. La princesse de Parme
-connaissait depuis longtemps par les œuvres d'une part Legrandin
-qu'elle trouvait un homme distingué, de l'autre Mme de Cambremer qui
-changeait la conversation quand la princesse lui demandait si elle
-était bien la sœur de Legrandin. La princesse savait le regret
-qu'avait Mme de Cambremer d'être restée à la porte de la haute
-société aristocratique où personne ne la recevait. Quand la princesse
-de Parme, qui s'était chargée de trouver un parti pour Mlle d'Oloron,
-demanda à M. de Charlus s'il savait qui était un homme aimable et
-instruit qui s'appelait Legrandin de Méséglise (c'était ainsi que se
-faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d'abord que
-non, puis tout d'un coup un souvenir lui revint d'un voyageur avec qui
-il avait fait connaissance en wagon, une nuit, et qui lui avait laissé
-sa carte. Il eut un vague sourire. «C'est peut-être le même», se
-dit-il. Quand il apprit qu'il s'agissait du fils de la sœur de
-Legrandin, il dit: «Tiens, ce serait vraiment extraordinaire! S'il
-tenait de son oncle, après tout, ce ne serait pas pour m'effrayer, j'ai
-toujours dit qu'ils faisaient les meilleurs maris.» «Qui ils?»
-demanda la princesse. «Oh! Madame, je vous expliquerais bien si nous
-nous voyions plus souvent. Avec vous on peut causer. Votre Altesse est
-si intelligente», dit Charlus pris d'un besoin de confidence qui
-pourtant n'alla pas plus loin. Le nom de Cambremer lui plut, bien qu'il
-n'aimât pas les parents, mais il savait que c'était une des quatre
-baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait espérer de mieux pour sa
-fille adoptive; c'était un nom vieux, respecté, avec de solides
-alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et
-d'ailleurs peu désirable. C'était ce qu'il fallait. La princesse fit
-ensuite venir Legrandin. Il avait physiquement passablement changé, et
-assez à son avantage depuis quelque temps. Comme les femmes qui
-sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne
-quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l'aspect désinvolte d'un
-officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s'était
-alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide,
-effet contraire d'une même cause. Cette vélocité avait d'ailleurs des
-raisons psychologiques. Il avait l'habitude d'aller dans certains
-mauvais lieux où il aimait qu'on ne le vît ni entrer, ni sortir: il
-s'y engouffrait. Legrandin s'était mis au tennis à cinquante-cinq ans.
-Quand la princesse de Parme lui parla des Guermantes, de Saint-Loup, il
-déclara qu'il les avait toujours connus, faisant une espèce de
-mélange entre le fait d'avoir toujours connu de nom les châtelains de
-Guermantes et d'avoir rencontré, chez ma tante, Swann, le père de la
-future Mme de Saint-Loup, Swann dont Legrandin d'ailleurs ne voulait à
-Combray fréquenter ni la femme ni la fille. «J'ai même voyagé
-dernièrement avec le frère du duc de Guermantes, M. de Charlus. Il a
-spontanément engagé la conversation, ce qui est toujours bon signe,
-car cela prouve que ce n'est ni un sot gourmé, ni un prétentieux. Oh!
-je sais tout ce qu'on dit de lui. Mais je ne crois jamais ces
-choses-là. D'ailleurs la vie privée des autres ne me regarde pas. Il
-m'a fait l'effet d'un cœur sensible, d'un homme bien cultivé.» Alors
-la princesse de Parme parla de Mlle d'Oloron. Dans le milieu des
-Guermantes on s'attendrissait sur la noblesse de cœur de M. de Charlus
-qui, bon comme il avait toujours été, faisait le bonheur d'une jeune
-fille pauvre et charmante. Et le duc de Guermantes souffrant de la
-réputation de son frère laissait entendre que si beau que cela fût,
-c'était fort naturel. «Je ne sais si je me fais bien entendre, tout
-est naturel dans l'affaire», disait-il maladroitement à force
-d'habileté. Mais son but était d'indiquer que la jeune fille était
-une enfant de son frère qu'il reconnaissait. Du même coup cela
-expliquait Jupien. La princesse de Parme insinua cette version pour
-montrer à Legrandin qu'en somme le jeune Cambremer épouserait quelque
-chose comme Mlle de Nantes, une de ces bâtardes de Louis XIV qui ne
-furent dédaignées ni par le duc d'Orléans, ni par le prince de Conti.
-
-Ces deux mariages dont nous parlions déjà avec ma mère dans le train
-qui nous ramenait à Paris eurent sur certains des personnages qui ont
-figuré jusqu'ici dans ce récit des effets assez remarquables. D'abord
-sur Legrandin; inutile de dire qu'il entra en ouragan dans l'hôtel de
-M. de Charlus absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut
-pas être vu, et aussi tout à la fois pour montrer sa bravoure et
-cacher son âge,--car nos habitudes nous suivent même là où elles ne
-nous servent plus à rien--et presque personne ne remarqua qu'en lui
-disant bonjour M. de Charlus lui adressa un sourire difficile à
-percevoir, plus encore à interpréter; ce sourire était pareil en
-apparence, et au fond était exactement l'inverse, de celui que deux
-hommes, qui ont l'habitude de se voir dans la bonne société,
-échangent si par hasard ils se rencontrent dans ce qu'ils trouvent un
-mauvais lieu (par exemple l'Élysée où le général de Froberville
-quand il y rencontrait jadis Swann, avait en l'apercevant le regard
-d'ironique et mystérieuse complicité de deux habitués de la princesse
-des Laumes qui se commettaient chez M. Grévy). Legrandin cultivait
-obscurément depuis bien longtemps--et dès le temps où j'allais tout
-enfant passer à Combray mes vacances--des relations aristocratiques,
-productives tout au plus d'une invitation isolée à une villégiature
-inféconde. Tout à coup le mariage de son neveu étant venu rejoindre
-entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine
-à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui
-ne l'avaient fréquenté que dans le particulier, mais intimement,
-donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le
-présenter racontaient que depuis vingt ans il passait quinze jours à
-la campagne chez elles, et que c'était lui qui leur avait donné le
-beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris
-dans des «groupes» où figuraient des ducs qui lui étaient
-apparentés. Or dès qu'il eut cette situation mondaine, il cessa d'en
-profiter. Ce n'est pas seulement parce que, maintenant qu'on le savait
-reçu, il n'éprouvait plus de plaisir à être invité, c'est que des
-deux vices qui se l'étaient longtemps disputé, le moins naturel, le
-snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu'il
-marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature.
-Sans doute ils ne sont pas incompatibles, et l'exploration d'un faubourg
-peut se pratiquer en quittant le raout d'une duchesse. Mais le
-refroidissement de l'âge détournait Legrandin de cumuler tant de
-plaisirs, de sortir autrement qu'à bon escient, et aussi rendait pour
-lui ceux de la nature assez platoniques, consistant surtout en amitiés,
-en causeries qui prennent du temps, et lui faisaient passer presque tout
-le sien dans le peuple, lui en laissant peu pour la vie de société.
-Mme de Cambremer elle-même devint assez indifférente à l'amabilité
-de la duchesse de Guermantes. Celle-ci obligée de fréquenter la
-marquise s'était aperçue, comme il arrive chaque fois qu'on vit
-davantage avec des êtres humains, c'est-à-dire mêlés de qualités
-qu'on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par
-s'habituer, que Mme de Cambremer était une femme douée d'une
-intelligence et pourvue d'une culture que pour ma part j'appréciais
-peu, mais qui parurent remarquables à la duchesse. Elle vint donc
-souvent, à la tombée du jour, voir Mme de Cambremer et lui faire de
-longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait
-exister chez la duchesse de Guermantes s'évanouit dès qu'elle s'en vit
-recherchée, et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir.
-Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois
-symétrique et différent de celui qui s'était produit chez Swann
-marié. Certes, les premiers mois Gilberte avait été heureuse de
-recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n'est sans doute
-qu'à cause de l'héritage qu'on invitait les amies intimes auxquelles
-tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n'y avait
-qu'elles, enfermées à part, loin des gens chics, et comme si le
-contact de Mme Bontemps ou de Mme Cottard avec la princesse de
-Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres
-instables, produire des catastrophes irréparables. Néanmoins les
-Bontemps, les Cottard et autres, quoique déçus de dîner entre eux,
-étaient fiers de pouvoir dire: «Nous avons dîné chez la marquise de
-Saint-Loup», d'autant plus qu'on poussait quelquefois l'audace jusqu'à
-inviter avec eux Mme de Marsantes qui se montrait véritable grande
-dame, avec un éventail d'écaille et de plumes, toujours dans
-l'intérêt de l'héritage. Elle avait seulement soin de faire de temps
-en temps l'éloge des gens discrets qu'on ne voit jamais que quand on
-leur fait signe, avertissement moyennant lequel elle adressait aux bons
-entendeurs du genre Cottard, Bontemps, etc. son plus gracieux et hautain
-salut. Peut-être j'eusse préféré être de ces séries-là. Mais
-Gilberte, pour qui j'étais maintenant surtout un ami de son mari et des
-Guermantes (et qui--peut-être bien dès Combray, où mes parents ne
-fréquentaient pas sa mère--m'avait, à l'âge où nous n'ajoutons pas
-seulement tel ou tel avantage aux choses mais où nous les classons par
-espèces, doué de ce prestige qu'on ne perd plus ensuite) considérait
-ces soirées-là comme indignes de moi et quand je partais me disait:
-«J'ai été très contente de vous voir, mais venez plutôt
-après-demain, vous verrez ma tante Guermantes, Mme de Poix; aujourd'hui
-c'était des amies de maman, pour faire plaisir à maman.» Mais ceci ne
-dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en
-comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter
-les mêmes contrastes que celle de Swann? En tout cas, Gilberte n'était
-que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après,
-comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y
-avait de plus éclatant et de plus difficile, elle pensait que le nom de
-Saint-Loup s'était maintenant incorporé à elle comme un émail
-mordoré et que, qui qu'elle fréquentât, désormais elle resterait
-pour tout le monde marquise de Saint-Loup, ce qui était une erreur car
-la valeur d'un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand
-on le demande et baisse quand on l'offre. Tout ce qui nous semble
-impérissable tend à la destruction; une situation mondaine, tout comme
-autre chose, n'est pas créée une fois pour toutes, mais, aussi bien
-que la puissance d'un empire, se reconstruit à chaque instant par une
-sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les
-anomalies apparentes de l'histoire mondaine ou politique au cours d'un
-demi-siècle. La création du monde n'a pas eu lieu au début, elle a
-lieu tous les jours. La marquise de Saint-Loup se disait, «je suis la
-marquise de Saint-Loup», elle savait qu'elle avait refusé la veille
-trois dîners chez des duchesses. Mais si, dans une certaine mesure, son
-nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu'elle
-recevait, par un mouvement inverse, le milieu que recevait la marquise
-dépréciait le nom qu'elle portait. Rien ne résiste à de tels
-mouvements, les plus grands noms finissent par succomber. Swann
-n'avait-il pas connu une duchesse de la maison de France dont le salon,
-parce que n'importe qui y était reçu, était tombé au dernier rang?
-Un jour que la princesse des Laumes était allée par devoir passer un
-instant chez cette Altesse, où elle n'avait trouvé que des gens de
-rien, en entrant ensuite chez Mme Leroi, elle avait dit à Swann et au
-marquis de Modène: «Enfin je me retrouve en pays ami. Je viens de chez
-Mme la duchesse de X..., il n'y avait pas trois figures de
-connaissance». Partageant en un mot l'opinion de ce personnage
-d'opérette qui déclare: «Mon nom me dispense, je pense, d'en dire
-plus long», Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu'elle
-avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg
-Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la
-parole à l'action, cessa de les fréquenter. Des gens qui n'ont fait sa
-connaissance qu'après cette époque, et pour leurs débuts auprès
-d'elle, l'ont entendue, devenue duchesse de Guermantes, se moquer
-drôlement du monde qu'elle eût pu si aisément voir, la voyant ne pas
-recevoir une seule personne de cette société, et si l'une, voire la
-plus brillante, s'aventurait chez elle, lui bâiller ouvertement au nez,
-rougissent rétrospectivement d'avoir pu, eux, trouver quelque prestige
-au grand monde, et n'oseraient jamais confier ce secret humiliant de
-leurs faiblesses passées, à une femme qu'ils croient, par une
-élévation essentielle de sa nature, avoir été de tout temps
-incapable de comprendre celles-ci. Ils l'entendent railler avec tant de
-verve les ducs, et la voient, chose plus significative, mettre si
-complètement sa conduite en accord avec ses railleries! Sans doute ne
-songent-ils pas à rechercher les causes de l'accident qui fit de Mlle
-Swann, Mlle de Forcheville, et de Mlle de Forcheville, la marquise de
-Saint-Loup, puis la duchesse de Guermantes. Peut-être ne songent-ils
-pas non plus que cet accident ne servirait pas moins par ses effets que
-par ses causes à expliquer l'attitude ultérieure de Gilberte, la
-fréquentation des roturiers n'étant pas tout à fait conçue de la
-même façon qu'elle l'eût été par Mlle Swann, par une dame à qui
-tout le monde dit «Madame la Duchesse» et ces duchesses qui l'ennuient
-«ma cousine». On dédaigne volontiers un but qu'on n'a pas réussi à
-atteindre, ou qu'on a atteint définitivement. Et ce dédain nous
-paraît faire partie des gens que nous ne connaissions pas encore.
-Peut-être si nous pouvions remonter le cours des années, les
-trouverions-nous déchirés, plus frénétiquement que personne, par ces
-mêmes défauts qu'ils ont réussi si complètement à masquer ou à
-vaincre que nous les estimons incapables non seulement d'en avoir jamais
-été atteints eux-mêmes, mais même de les excuser jamais chez les
-autres, faute d'être capables de les concevoir. D'ailleurs, bientôt le
-salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif,
-au moins au point de vue mondain, car on verra quels troubles devaient y
-sévir par ailleurs; or cet aspect était surprenant en ceci: on se
-rappelait encore que les plus pompeuses, les plus raffinées des
-réceptions de Paris, aussi brillantes que celles de la princesse de
-Guermantes, étaient celles de Mme de Marsantes, la mère de Saint-Loup.
-D'autre part, dans les derniers temps, le salon d'Odette, infiniment
-moins bien classé, n'en avait pas moins été éblouissant de luxe et
-d'élégance. Or Saint-Loup, heureux d'avoir, grâce à la grande
-fortune de sa femme, tout ce qu'il pouvait désirer de bien-être, ne
-songeait qu'à être tranquille après un bon dîner où des artistes
-venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru
-à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des
-camarades que sa mère n'aurait pas reçus. Gilberte de son côté
-mettait en pratique la parole de Swann: «La qualité m'importe peu,
-mais je crains la quantité». Et Saint-Loup fort à genoux devant sa
-femme, et parce qu'il l'aimait, et parce qu'il lui devait précisément
-ce luxe extrême, n'avait garde de contrarier ces goûts si pareils aux
-siens. De sorte que les grandes réceptions de Mme de Marsantes et de
-Mme de Forcheville, données pendant des années surtout en vue de
-l'établissement éclatant de leurs enfants, ne donnèrent lieu à
-aucune réception de M. et de Mme de Saint-Loup. Ils avaient les plus
-beaux chevaux pour monter ensemble à cheval, le plus beau yacht pour
-faire des croisières--mais où on n'emmenait que deux invités. À
-Paris on avait tous les soirs trois ou quatre amis à dîner, jamais
-plus; de sorte que par une régression imprévue mais pourtant
-naturelle, chacune des deux immenses volières maternelles avait été
-remplacée par un nid silencieux.
-
-La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune
-Mademoiselle d'Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le
-jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l'église et
-mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part qui fut
-envoyée quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui
-de Jupien, presque tous les plus grands de l'Europe, comme ceux du
-vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de
-Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d'Edumea,
-de lady Essex, etc. etc. Sans doute, même pour qui savait que la
-défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes
-alliances ne pouvait surprendre. Le tout en effet est d'avoir une grande
-alliance. Alors le «casus fœderis» venant à jouer, la mort de la
-petite roturière met en deuil toutes les familles princières de
-l'Europe. Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui
-ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu'ils pouvaient
-prendre Marie-Antoinette d'Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame
-de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d'autres erreurs,
-en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs
-randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le
-pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans
-les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu
-n'éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de
-Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région peut-être
-alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. «Qui sait?
-c'est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes
-de Méséglise.» Or le comte de Méséglise n'avait rien à voir avec
-les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais
-du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui par un
-avancement rapide n'était resté que deux ans Legrandin de Méséglise,
-c'était notre vieil ami Legrandin. Sans doute faux titre pour faux
-titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux
-Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les
-vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu'une femme,
-fille de gens obscurs et dégradés, mariée elle-même à un gros
-fermier enrichi de ma tante nommé Ménager, qui lui avait acheté
-Mirougrain et se faisait appeler maintenant Ménager de Mirougrain, de
-sorte que quand on disait que sa femme était née de Méséglise, on
-pensait qu'elle devait être plutôt née à Méséglise et qu'elle
-était de Méséglise comme son mari de Mirougrain.
-
-Tout autre titre faux eût donné moins d'ennuis aux Guermantes. Mais
-l'aristocratie sait les assumer, et bien d'autres encore, du moment
-qu'un mariage jugé utile, à quelque point de vue que ce soit, est en
-jeu. Couvert par le duc de Guermantes, Legrandin fut pour une partie de
-cette génération-là, et sera pour la totalité de celle qui la
-suivra, le véritable comte de Méséglise.
-
-Une autre erreur encore que tout jeune lecteur peu au courant eût été
-porté à faire eût été de croire que le baron et la baronne de
-Forcheville faisaient part en tant que parents et beaux-parents du
-marquis de Saint-Loup, c'est-à-dire du côté Guermantes. Or de ce
-côté, ils n'avaient pas à figurer puisque c'était Robert qui était
-parent des Guermantes et non Gilberte. Non, le baron et la baronne de
-Forcheville, malgré cette fausse apparence, figuraient du côté de la
-mariée, il est vrai, et non du côté Cambremer, à cause non pas des
-Guermantes, mais de Jupien dont notre lecteur doit savoir qu'Odette
-était la cousine.
-
-Toute la faveur de M. de Charlus s'était portée dès le mariage de sa
-fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer; les goûts de celui-ci
-qui étaient pareils à ceux du baron, du moment qu'ils n'avaient pas
-empêché qu'il le choisît pour mari de Mlle d'Oloron, ne firent
-naturellement que le lui faire apprécier davantage, quand il fut veuf.
-Ce n'est pas que le marquis n'eût d'autres qualités qui en faisaient
-un charmant compagnon pour M. de Charlus. Mais même quand il
-s'agit d'un homme de haute valeur, c'est une qualité que ne
-dédaigne pas celui qui l'admet dans son intimité et qui le lui rend
-particulièrement commode s'il sait jouer aussi le whist. L'intelligence
-du jeune marquis était remarquable et comme on disait déjà à
-Féterne où il n'était encore qu'enfant, il était tout à fait «du
-côté de sa grand'mère» aussi enthousiaste, aussi musicien. Il en
-reproduisait aussi certaines particularités, mais celles-là plus par
-imitation, comme toute la famille, que par atavisme. C'est ainsi que
-quelque temps après la mort de sa femme, ayant reçu une lettre signée
-Léonor, prénom que je ne me rappelais pas être le sien, je compris
-seulement qui m'écrivait quand j'eus lu la formule finale: «Croyez à
-ma sympathie vraie», le «vraie», mis à sa place ajoutait, au prénom
-Léonor le nom de Cambremer.
-
-Je vis pas mal à cette époque Gilberte avec laquelle je m'étais de
-nouveau lié: car notre vie, dans sa longueur, n'est pas calculée sur
-la vie de nos amitiés. Qu'une certaine période de temps s'écoule et
-l'on voit reparaître (de même qu'en politique d'anciens ministères,
-au théâtre des pièces oubliées qu'on reprend) des relations
-d'amitié renouées entre les mêmes personnes qu'autrefois après de
-longues années d'interruption, et renouées avec plaisir. Au bout de
-dix ans les raisons que l'un avait de trop aimer, l'autre de ne pouvoir
-supporter un trop exigeant despotisme, ces raisons n'existent plus. La
-convenance seule subsiste, et tout ce que Gilberte m'eût refusé
-autrefois, ce qui lui avait semblé intolérable, impossible, elle me
-l'accordait aisément--sans doute parce que je ne le désirais plus.
-Sans que nous nous fussions jamais dit la raison du changement, si elle
-était toujours prête à venir à moi, jamais pressée de me quitter,
-c'est que l'obstacle avait disparu: mon amour.
-
-J'allai d'ailleurs passer un peu plus tard quelques jours à
-Tansonville. Le déplacement me gênait assez, car j'avais à Paris une
-jeune fille qui couchait dans le pied-à-terre que j'avais loué. Comme
-d'autres de l'arôme des forêts ou du murmure d'un lac, j'avais besoin
-de son sommeil près de moi la nuit, et le jour de l'avoir toujours à
-mon côté dans la voiture. Car un amour a beau s'oublier, il peut
-déterminer la forme de l'amour qui le suivra. Déjà au sein même de
-l'amour précédent des habitudes quotidiennes existaient, et dont nous
-ne nous rappelions pas nous-même l'origine. C'est une angoisse d'un
-premier jour qui nous avait fait souhaiter passionnément, puis adopter
-d'une manière fixe, comme les coutumes dont on a oublié le sens, ces
-retours en voiture jusqu'à la demeure même de l'aimée, ou sa
-résidence dans notre demeure, notre présence ou celle de quelqu'un en
-qui nous avons confiance dans toutes ses sorties, toutes ces habitudes,
-sorte de grandes voies uniformes par où passe chaque jour notre amour
-et qui furent fondues jadis dans le feu volcanique d'une émotion
-ardente. Mais ces habitudes survivent à la femme, même au souvenir de
-la femme. Elles deviennent la forme sinon de tous nos amours, du moins
-de certains de nos amours qui alternent entre eux. Et ainsi ma demeure
-avait exigé, en souvenir d'Albertine oubliée, la présence de ma
-maîtresse actuelle que je cachais aux visiteurs et qui remplissait ma
-vie comme jadis Albertine. Et pour aller à Tansonville, je dus obtenir
-d'elle qu'elle se laissât garder par un de mes amis qui n'aimait pas
-les femmes, pendant quelques jours.
-
-J'avais appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert,
-mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être
-elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Opinion que
-justifiait l'amour-propre, le désir de tromper les autres, de se
-tromper soi-même, la connaissance d'ailleurs imparfaite des trahisons
-qui est celle de tous les êtres trompés, d'autant plus que Robert, en
-vrai neveu de M. de Charlus, s'affichait avec des femmes qu'il
-compromettait, que le monde croyait et qu'en somme Gilberte supposait
-être ses maîtresses. On trouvait même dans le monde qu'il ne se
-gênait pas assez, ne lâchant pas d'une semelle, dans les soirées,
-telle femme qu'il ramenait ensuite, laissant Mme de Saint-Loup rentrer
-comme elle pouvait. Qui eût dit que l'autre femme qu'il compromettait
-ainsi, n'était pas en réalité sa maîtresse eût passé pour un
-naïf, aveugle devant l'évidence, mais j'avais été malheureusement
-aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui me fit une peine
-infinie, par quelques mots échappés à Jupien. Quelle n'avait pas
-été ma stupéfaction quand, étant allé quelques mois avant mon
-départ pour Tansonville prendre des nouvelles de M. de Charlus, chez
-lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans
-causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que j'avais trouvé
-seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée
-Bobette que Mme de Saint-Loup avait surprise, j'avais appris par
-l'ancien factotum du baron, que la personne qui signait Bobette n'était
-autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de
-M. de Charlus. Jupien n'en parlait pas sans indignation: «Ce garçon
-pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s'il y a un
-côté où il n'aurait pas dû regarder, c'est le côté du neveu du
-baron. D'autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a
-cherché à désunir le ménage, c'est honteux. Et il a fallu qu'il y
-mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de
-nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez
-de folies pour ses maîtresses! Non, que ce misérable musicien ait
-quitté le baron comme il l'a quitté, salement, on peut bien le dire,
-c'était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses
-qui ne se font pas.» Jupien était sincère dans son indignation; chez
-les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi
-fortes que chez les autres et changent seulement un peu d'objet. De plus
-les gens dont le cœur n'est pas directement en cause, jugeant toujours
-les liaisons à éviter, les mauvais mariages, comme si on était libre
-de choisir ce qu'on aime, ne tiennent pas compte du mirage délicieux
-que l'amour projette et qui enveloppe si entièrement et si uniquement
-la personne dont on est amoureux que la «sottise» que fait un homme en
-épousant une cuisinière ou la maîtresse de son meilleur ami est en
-général le seul acte poétique qu'il accomplisse au cours de son
-existence.
-
-Je compris qu'une séparation avait failli se produire entre Robert et
-sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il
-s'agissait) et que c'était Mme de Marsantes, mère aimante, ambitieuse
-et philosophe qui avait arrangé, imposé la réconciliation. Elle
-faisait partie de ces milieux où le mélange des sangs qui vont se
-recroisant sans cesse et l'appauvrissement des patrimoines font
-refleurir à tout moment dans le domaine des passions, comme dans celui
-des intérêts, les vices et les compromissions héréditaires. Avec la
-même énergie qu'elle avait autrefois protégé Mme Swann, elle avait
-aidé le mariage de la fille de Jupien, et fait celui de son propre fils
-avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation
-douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter
-tout le faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment
-bâclé le mariage de Robert avec Gilberte--ce qui lui avait
-certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le
-faire rompre avec Rachel--que dans la peur qu'il ne commençât avec une
-autre cocotte--ou peut-être avec la même, car Robert fut long à
-oublier Rachel--un nouveau collage qui eût peut-être été son salut.
-Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la
-princesse de Guermantes: «C'est malheureux que ta petite amie de Balbec
-n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous
-serions bien entendus tous les deux.» Il avait voulu dire qu'elle
-était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était
-pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une
-certaine manière et avec d'autres femmes. Gilberte aussi eût pu me
-renseigner sur Albertine. Si donc sauf de rares retours en arrière, je
-n'avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j'aurais pu
-interroger sur elle non seulement Gilberte, mais son mari. Et en somme
-c'était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le
-désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais
-les causes de notre désir, comme ses buts aussi étaient opposés. Moi,
-c'était par le désespoir où j'avais été de l'apprendre, Robert par
-la satisfaction; moi pour l'empêcher, grâce à une surveillance
-perpétuelle, de s'adonner à son goût; Robert pour le cultiver, et pour
-la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies. Si
-Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle
-orientation, si divergente de la primitive, qu'avaient prise les goûts
-charnels de Robert, une conversation que j'eus avec Aimé et qui me
-rendit fort malheureux me montra que l'ancien maître d'hôtel de
-Balbec, faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup
-plus haut. L'occasion de cette conversation avait été quelques jours
-que j'avais été passer à Balbec, où Saint-Loup lui-même était venu
-avec sa femme, que dans cette première phase il ne quittait d'un seul
-pas. J'avais admiré comme l'influence de Rachel se faisait encore
-sentir sur Robert. Un jeune marié qui a eu longtemps une maîtresse
-sait seul ôter aussi bien le manteau de sa femme avant d'entrer dans un
-restaurant, avoir avec elle les égards qu'il convient. Il a reçu
-pendant sa liaison l'instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de
-lui, à une table voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prétentieux
-jeunes universitaires, prenait des airs faussement à l'aise, et criait
-très fort à un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte
-avec un geste qui renversa deux carafes d'eau: «Non, non, mon cher,
-commandez! De ma vie je n'ai jamais su faire un menu. Je n'ai jamais su
-commander!» répétait il avec un orgueil peu sincère et, mêlant la
-littérature à la gourmandise, il opina tout de suite pour une
-bouteille de champagne qu'il aimait à voir «d'une façon tout à fait
-symbolique» orner une causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il
-était assis à côté de Gilberte--déjà grosse--(il ne devait pas
-cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à
-côté d'elle dans leur lit commun à l'hôtel. Il ne parlait qu'à sa
-femme, le reste de l'hôtel n'avait pas l'air d'exister pour lui, mais
-au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il
-levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne
-durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance
-semblait témoigner d'un ordre de curiosités et de recherches
-entièrement différent de celui qui aurait pu animer n'importe quel
-client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur
-lui des remarques humoristiques ou autres qu'il communiquerait à ses
-amis. Ce petit regard court, en apparence désintéressé, montrant que
-le garçon l'intéressait en lui-même, révélait à ceux qui l'eussent
-observé que cet excellent mari, cet amant jadis passionné de Rachel,
-avait dans sa vie un autre plan et qui lui paraissait infiniment plus
-intéressant que celui sur lequel il se mouvait par devoir. Mais on ne
-le voyait que dans celui-là. Déjà ses yeux étaient revenus sur
-Gilberte qui n'avait rien vu, il lui présentait un ami au passage et
-partait se promener avec elle. Or Aimé me parla à ce moment d'un temps
-bien plus ancien, celui où j'avais fait la connaissance de Saint-Loup
-par Mme de Villeparisis en ce même Balbec. «Mais oui, Monsieur, me
-dit-il, c'est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La
-première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s'enferma
-avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de
-Madame la grand'mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous
-avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez
-Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu
-déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa
-maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se
-rappelle sans doute que M. le marquis s'en alla en prétextant une crise
-de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle
-lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m'ôtera pas de
-l'idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu'il avait
-besoin d'éloigner Monsieur et Madame.» Pour ce jour-là du moins, je
-sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout
-au tout. Je me rappelais trop l'état dans lequel était Robert, la
-gifle qu'il avait donnée au journaliste. Et d'ailleurs, pour Balbec,
-c'était de même: ou le liftier avait menti, ou c'était Aimé qui
-mentait. Du moins je le crus; une certitude, je ne pouvais l'avoir, car
-on ne voit jamais qu'un côté des choses. Si cela ne m'eût pas fait de
-peine, j'eusse trouvé une certaine ironie à ce que, tandis que pour
-moi la course du lift chez Saint-Loup avait été le moyen commode de
-lui faire porter une lettre et d'avoir sa réponse, pour lui cela avait
-été faire la connaissance de quelqu'un qui lui avait plu. Les choses,
-en effet, sont pour le moins doubles. Sur l'acte le plus insignifiant
-que nous accomplissons, un autre homme embranche une série d'actes
-entièrement différents; il est certain que l'aventure de Saint-Loup et
-du liftier, si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le
-banal envoi de ma lettre que quelqu'un qui ne connaîtrait de Wagner que
-le duo de Lohengrin ne pourrait prévoir le prélude de Tristan. Certes,
-pour les hommes, les choses n'offrent qu'un nombre restreint de leurs
-innombrables attributs, à cause de la pauvreté de leurs sens. Elles
-sont colorées parce que nous avons des yeux, combien d'autres
-épithètes ne mériteraient-elles pas si nous avions des centaines de
-sens? Mais cet aspect différent qu'elles pourraient avoir nous est
-rendu plus facile à comprendre par ce qu'est dans la vie un événement
-même minime dont nous connaissons une partie que nous croyons le tout,
-et qu'un autre regarde comme par une fenêtre percée de l'autre côté
-de la maison et qui donne sur une autre vue. Dans le cas où Aimé ne se
-fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé
-du lift, ne venait peut-être pas de ce que celui-ci prononçait laïft.
-Mais j'étais persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup
-n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore
-uniquement les femmes. Plus qu'à un autre signe, je pus le discerner
-rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup m'avait témoignée à
-Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment
-capable d'amitié. Après cela, au moins pendant quelque temps, les
-hommes qui ne l'intéressaient pas directement, il leur manifestait une
-indifférence, sincère, je le crois, en partie--car il était devenu
-très sec,--et qu'il exagérait aussi pour faire croire qu'il ne faisait
-attention qu'aux femmes. Mais je me rappelle tout de même qu'un jour à
-Doncières, comme j'allais dîner chez les Verdurin et comme il venait
-de regarder d'une façon un peu prolongée Morel, il m'avait dit:
-«C'est curieux ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe
-pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne
-peut pas m'intéresser.» Et tout de même ses yeux étaient ensuite
-restés longtemps perdus à l'horizon, comme quand on pense, avant de se
-remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de
-ces lointains voyages qu'on ne fera jamais, mais dont on éprouve un
-instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à
-Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel,
-afin de plaire à son mari, mettait comme elle des nœuds de soie
-ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car
-elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse. Que
-l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent
-l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme,
-c'était possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus à
-cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il
-eût pu en jouer d'autres. Un jour Robert était allé lui demander de
-s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux,
-et pourtant il s'était contenté de la regarder insatisfait. Il ne lui
-restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans
-plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise et qui ne l'empêcha
-pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette
-générosité envers Rachel, Gilberte n'eût pas souffert si elle avait
-su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse
-à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au
-contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels
-seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie
-d'aimer les femmes. Gilberte ne se plaignait d'ailleurs pas. C'est
-d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui
-avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus
-beaux; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en
-l'épousant. Et de fait, les premiers temps, des comparaisons entre les
-deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) ne
-furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit
-ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue
-d'œil. Une autre personne se démentit: ce fut Mme Swann. Si pour
-Gilberte, Robert avant le mariage était déjà entouré de la double
-auréole que lui créait d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement
-dénoncée par les lamentations de Mme de Marsantes, d'autre part le
-prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et
-qu'elle avait hérité de lui, Mme de Forcheville en revanche eût
-préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier (il y avait
-des familles royales pauvres et qui eussent accepté l'argent,--qui se
-trouva d'ailleurs être fort inférieur aux millions promis,--décrassé
-qu'il était par le nom de Forcheville) et un gendre moins démonétisé
-par une vie passée loin du monde. Elle n'avait pu triompher de la
-volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde,
-flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le
-gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la
-dérobée. C'est que l'âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de
-Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue,
-mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les
-moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle
-robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle
-avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et--quel
-ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte?--elle avait une fille
-adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari et
-naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle
-l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la
-première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui
-n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère,
-c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte,
-d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette
-s'y était-elle employée, qu'aussitôt un magnifique rubis l'en
-récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse
-envers son mari. Odette le lui prêchait avec d'autant plus de chaleur
-que c'était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi,
-grâce à Robert, pouvait-elle au seuil de la cinquantaine (d'aucuns
-disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait
-dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir
-besoin d'avoir comme autrefois un «ami» qui maintenant n'eût plus
-casqué--voire marché. Aussi était-elle entrée pour toujours,
-semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait
-jamais été aussi élégante.
-
-Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre
-contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs (c'était dans le
-caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait
-sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie
-vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C'était
-peut-être aussi l'intérêt. J'eus l'impression que Robert devait lui
-donner beaucoup d'argent. Dans une soirée où j'avais rencontré Robert
-avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il
-s'exhibait à côté d'une femme élégante qui passait pour être sa
-maîtresse, où il s'attachait à elle, ne faisant qu'un avec elle,
-enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser avec quelque chose
-de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition
-involontaire d'un geste ancestral que j'avais pu observer chez M. de
-Charlus, comme enrobé dans les atours de Mme Molé, ou d'une autre,
-bannière d'une cause gynophile qui n'était pas la sienne, mais qu'il
-aimait, bien que sans droit à l'arborer ainsi, soit qu'il la trouvât
-protectrice, ou esthétique, j'avais été frappé au retour de voir
-combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche,
-était devenu économe. Qu'on ne tienne qu'à ce qu'on possède, et que
-tel qui semait l'or qu'il avait si rarement jadis, thésaurise
-maintenant celui dont il est pourvu, c'est sans doute un phénomène
-assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus
-particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu'il
-avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci
-Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il
-avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a
-longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le
-puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Pareillement ayant
-eu à s'occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel,
-d'une part parce que celle-ci n'y entendait rien, ensuite parce qu'à
-cause de sa jalousie, il voulait garder la haute main sur la
-domesticité, il put dans l'administration des biens de sa femme et
-l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que
-peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait
-volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire
-bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle,
-l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en
-souffrît. Je pleurais en pensant que j'avais eu autrefois pour un
-Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à
-ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne me rendait plus,
-les hommes dès qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des
-désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié. Comment cela avait-il
-pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je
-l'avais vu désespéré jusqu'à craindre qu'il se tuât parce que
-«Rachel quand du Seigneur» avait voulu le quitter? La ressemblance
-entre Charlie et Rachel--invisible pour moi--avait-elle été la planche
-qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de
-son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce
-dernier s'était produite assez tard? Parfois pourtant les paroles
-d'Aimé revenaient m'inquiéter; je me rappelais Robert cette année-là
-à Balbec; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire
-attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il
-adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien
-tenir cela de M. de Charlus, d'une certaine hauteur et d'une certaine
-attitude physique des Guermantes et nullement des goûts spéciaux au
-baron. C'est ainsi que le duc de Guermantes qui n'avait aucunement ces
-goûts avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son
-poignet, comme s'il crispait autour de celui-ci une manchette de
-dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées,
-toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de
-donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre
-lui-même, l'individu exprimant ses particularités à l'aide de traits
-impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être d'ailleurs que des
-particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans
-cette dernière hypothèse, qui confine à l'histoire naturelle, ce ne
-serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté
-d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des
-Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille
-pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien
-épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y
-perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j'avais
-aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et
-si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je
-lui avais trouvé l'air efféminé qui n'était certes pas un effet de
-ce que j'apprenais de lui maintenant, mais de la grâce particulière
-aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la
-duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi,
-sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et je me disais que cela
-non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre
-chose, même tout le contraire de ce que j'apprenais aujourd'hui. Mais
-de quand cela datait-il? Si c'était de l'année où j'étais retourné
-à Balbec, comment n'était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne
-m'avait-il jamais parlé de lui? Et quant à la première année,
-comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de
-Rachel comme il était alors? Cette première année-là, j'avais
-trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or
-il était encore plus spécial que je ne l'avais cru. Mais ce dont nous
-n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement
-par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le
-faire savoir à notre âme; ses communications avec le réel sont
-fermées; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop
-tard. Du reste de toutes façons, pour que j'en pusse jouir
-spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute depuis
-ce que m'avait dit M. de Charlus chez Mme Verdurin à Paris, je ne
-doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d'une foule d'honnêtes
-gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs.
-L'apprendre de n'importe qui m'eût été indifférent, de n'importe qui
-excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d'Aimé
-ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que
-je ne crusse pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement
-éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du
-restaurant où j'avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel, j'étais
-obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.
-
-Je n'aurais d'ailleurs pas à m'arrêter sur ce séjour que je fis à
-côté de Combray, et qui fut peut-être le moment de ma vie où je
-pensai le moins à Combray, si, justement par là, il n'avait apporté
-une vérification au moins provisoire à certaines idées que j'avais
-eues d'abord du côté de Guermantes, et une vérification aussi à
-d'autres idées que j'avais eues du côté de Méséglise. Je
-recommençais chaque soir, dans un autre sens, les promenades que nous
-faisions à Combray, l'après-midi, quand nous allions du côté de
-Méséglise. On dînait maintenant à Tansonville à une heure où jadis
-on dormait depuis longtemps à Combray. Et cela à cause de la saison
-chaude. Et puis, parce que, l'après-midi Gilberte peignait dans la
-chapelle du château, on n'allait se promener qu'environ deux heures
-avant le dîner. Au plaisir de jadis qui était de voir en rentrant le
-ciel pourpre encadrer le calvaire ou se baigner dans la Vivonne,
-succédait celui de partir à la nuit venue, quand on ne rencontrait
-plus dans le village que le triangle bleuâtre irrégulier et mouvant
-des moutons qui rentraient. Sur une moitié des champs le coucher
-s'éteignait; au-dessus de l'astre était déjà allumée la lune qui
-bientôt les baignerait tout entiers. Il arrivait que Gilberte me
-laissât aller sans elle et je m'avançais, laissant mon ombre derrière
-moi, comme une barque qui poursuit sa navigation à travers des
-étendues enchantées. Mais le plus souvent Gilberte m'accompagnait. Les
-promenades que nous faisions ainsi, c'était bien souvent celles que je
-faisais jadis enfant: or comment n'eussé-je pas éprouvé bien plus
-vivement encore que jadis du côté de Guermantes le sentiment que
-jamais je ne serais capable d'écrire, auquel s'ajoutait celui que mon
-imagination et ma sensibilité s'étaient affaiblies, quand je vis
-combien peu j'étais curieux de Combray? Et j'étais désolé de voir
-combien peu je revivais mes années d'autrefois. Je trouvais la Vivonne
-mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas que je relevasse des
-inexactitudes matérielles bien grandes dans ce que je me rappelais.
-Mais, séparé des lieux qu'il m'arrivait de retraverser par toute une
-vie différente, il n'y avait pas entre eux et moi cette contiguïté
-d'où naît avant même qu'on s'en soit aperçu, l'immédiate,
-délicieuse et totale déflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien
-sans doute quelle était sa nature, je m'attristais de penser que ma
-faculté de sentir et d'imaginer avait dû diminuer pour que je
-n'éprouvasse pas plus de plaisir dans ces promenades. Gilberte
-elle-même, qui me comprenait encore moins bien que je ne faisais
-moi-même, augmentait ma tristesse en partageant mon étonnement.
-«Comment, cela ne vous fait rien éprouver, me disait-elle, de prendre
-ce petit raidillon que vous montiez autrefois?» Et elle-même avait
-tant changé que je ne la trouvais plus belle, qu'elle ne l'était plus
-du tout. Tandis que nous marchions, je voyais le pays changer, il
-fallait gravir des coteaux, puis des pentes s'abaissaient. Nous
-causions, très agréablement pour moi,--non sans difficulté pourtant.
-En tant d'êtres il y a différentes couches qui ne sont pas pareilles;
-(c'étaient chez elle le caractère de son père, le caractère de sa
-mère) on traverse l'une, puis l'autre. Mais le lendemain l'ordre de
-superposition est renversé. Et finalement on ne sait pas qui
-départagera les parties, à qui on peut se fier pour la sentence.
-Gilberte était comme ces pays avec qui on n'ose pas faire d'alliance
-parce qu'ils changent trop souvent de gouvernement. Mais au fond c'est
-un tort. La mémoire de l'être le plus successif établit chez lui une
-sorte d'identité et fait qu'il ne voudrait pas manquer à des promesses
-qu'il se rappelle même s'il ne les eût pas contresignées. Quant à
-l'intelligence elle était chez Gilberte, avec quelques absurdités de
-sa mère, très vive. Je me rappelle que dans ces conversations que nous
-avions en nous promenant, elle me dit des choses qui plusieurs fois
-m'étonnèrent beaucoup. La première fut: «Si vous n'aviez pas trop
-faim et s'il n'était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en
-tournant ensuite à droite en moins d'un quart d'heure nous serions à
-Guermantes». C'est comme si elle m'avait dit: «Tournez à gauche,
-prenez ensuite à votre main droite et vous toucherez l'intangible, vous
-atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connaît jamais sur
-terre que la direction, que (ce que j'avais cru jadis que je pourrais
-connaître seulement de Guermantes et peut-être en un sens je ne me
-trompais pas) le «côté». Un de mes autres étonnements fut de voir
-les «Sources de la Vivonne» que je me représentais comme quelque
-chose d'aussi extra-terrestre que l'Entrée des Enfers, et qui
-n'étaient qu'une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et
-la troisième fois fut quand Gilberte me dit: «Si vous voulez, nous
-pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors
-aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c'est la plus jolie
-façon»,--phrase qui en bouleversant toutes les idées de mon enfance
-m'apprit que les deux côtés n'étaient pas aussi inconciliables que
-j'avais cru. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut combien peu, pendant
-ce séjour, je revécus mes années d'autrefois, désirai peu revoir
-Combray, trouvai mince et laide la Vivonne. Mais où Gilberte vérifia
-pour moi des imaginations que j'avais eues du côté de Méséglise, ce
-fut pendant une de ces promenades en somme nocturnes bien qu'elles
-eussent lieu avant le dîner--mais elle dînait si tard! Au moment de
-descendre dans le mystère d'une vallée parfaite et profonde que
-tapissait le clair de lune, nous nous arrêtâmes un instant, comme deux
-insectes qui vont s'enfoncer au cœur d'un calice bleuâtre. Gilberte
-eut alors, peut-être simplement par bonne grâce de maîtresse de
-maison qui regrette que vous partiez bientôt et qui aurait voulu mieux
-vous faire les honneurs de ce pays que vous semblez apprécier, de ces
-paroles où son habileté de femme du monde sachant tirer parti du
-silence, de la simplicité, de la sobriété dans l'expression des
-sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que
-personne ne pourrait occuper. Épanchant brusquement sur elle la
-tendresse dont j'étais rempli par l'air délicieux, la brise qu'on
-respirait, je lui dis: «Vous parliez l'autre jour du raidillon, comme
-je vous aimais alors!» Elle me répondit: «Pourquoi ne me le
-disiez-vous pas? je ne m'en étais pas doutée. Moi je vous aimais. Et
-même deux fois je me suis jetée à votre tête.» «Quand donc?» «La
-première fois à Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille,
-je rentrais, je n'avais jamais vu un aussi joli petit garçon. J'avais
-l'habitude, ajouta-t-elle d'un air vague et pudique, d'aller jouer avec
-de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me
-direz que j'étais bien mal élevée, car il y avait là-dedans des
-filles et des garçons de tout genre qui profitaient de l'obscurité.
-L'enfant de chœur de l'église de Combray, Théodore qui, il faut
-l'avouer, était bien gentil (Dieu qu'il était bien!) et qui est devenu
-très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s'y amusait
-avec toutes les petites paysannes du voisinage. Comme on me laissait
-sortir seule, dès que je pouvais m'échapper, j'y courais. Je ne peux
-pas vous dire comme j'aurais voulu vous y voir venir; je me rappelle
-très bien que, n'ayant qu'une minute pour vous faire comprendre ce que
-je désirais, au risque d'être vue par vos parents et les miens, je
-vous l'ai indiqué d'une façon tellement crue que j'en ai honte
-maintenant. Mais vous m'avez regardé d'une façon si méchante que j'ai
-compris que vous ne vouliez pas.» Et tout d'un coup, je me dis que la
-vraie Gilberte--la vraie Albertine--, c'étaient peut-être celles qui
-s'étaient au premier instant livrées dans leur regard, l'une devant la
-haie d'épines roses, l'autre sur la plage. Et c'était moi qui, n'ayant
-pas su le comprendre, ne l'ayant repris que plus tard dans ma mémoire
-après un intervalle où par mes conversations tout un entre-deux de
-sentiment leur avait fait craindre d'être aussi franches que dans les
-premières minutes--avais tout gâté par ma maladresse. Je les avais
-«ratées» plus complètement,--bien qu'à vrai dire l'échec relatif
-avec elles fût moins absurde--pour les mêmes raisons que Saint-Loup
-Rachel.
-
-
-«Et la seconde fois, reprit Gilberte, c'est bien des années après
-quand je vous ai rencontré sous votre porte, l'avant-veille du jour où
-je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane, je ne vous ai pas reconnu
-tout de suite ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque
-j'avais la même envie qu'à Tansonville.» «Dans l'intervalle il y
-avait eu pourtant les Champs-Élysées.» «Oui, mais là vous m'aimiez
-trop, je sentais une inquisition sur tout ce que je faisais.» Je ne lui
-demandai pas alors quel était ce jeune homme avec lequel elle
-descendait l'avenue des Champs-Élysées, le jour où j'étais parti
-pour la revoir, où je me fusse réconcilié avec elle pendant qu'il en
-était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute ma vie,
-si je n'avais rencontré les deux ombres s'avançant côte à côte dans
-le crépuscule. Si je le lui avais demandé, me dis-je, elle m'eût
-peut-être avoué la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité.
-Et en effet, les femmes qu'on n'aime plus et qu'on rencontre après des
-années, n'y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que
-si elles n'étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour
-n'existe plus fait de celles qu'elles étaient alors, ou de celui que
-nous étions des morts? Je pensai que peut-être aussi elle ne se fût
-pas rappelé, ou eût menti. En tout cas cela n'offrait plus d'intérêt
-pour moi de le savoir, parce que mon cœur avait encore plus changé que
-le visage de Gilberte. Celui-ci ne me plaisait plus guère, mais surtout
-je n'étais plus malheureux, je n'aurais pas pu concevoir, si j'y eusse
-repensé, que j'eusse pu l'être autant de rencontrer Gilberte marchant
-à petits pas à côté d'un jeune homme, et de me dire: «C'est fini, je
-renonce à jamais la voir.» De l'état d'âme qui, cette lointaine
-année-là, n'avait été pour moi qu'une longue torture, rien ne
-subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt,
-une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus
-complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté:
-c'est le Chagrin.
-
-Je ne suis donc pas surpris de ne pas lui avoir demandé alors avec qui
-elle descendait les Champs-Élysées, car j'ai déjà vu trop d'exemples
-de cette incuriosité amenée par le temps, mais je le suis un peu de ne
-pas avoir raconté à Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-là,
-j'avais vendu une potiche de vieux Chine pour lui acheter des fleurs.
-Ç'avait été en effet, pendant les temps si tristes qui avaient suivi,
-ma seule consolation de penser qu'un jour, je pourrais sans danger lui
-conter cette intention si tendre. Plus d'une année après, si je voyais
-qu'une voiture allait heurter la mienne, ma seule envie de ne pas mourir
-était pour pouvoir raconter cela à Gilberte. Je me consolais en me
-disant: «Ne nous pressons pas, j'ai toute la vie devant moi pour
-cela.» Et à cause de cela je désirais ne pas perdre la vie.
-Maintenant cela m'aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule,
-et «entraînant». «D'ailleurs, continua Gilberte, même le jour où
-je vous ai rencontré sous votre porte, vous étiez resté tellement le
-même qu'à Combray, si vous saviez comme vous aviez peu changé!» Je
-revis Gilberte dans ma mémoire. J'aurais pu dessiner le quadrilatère
-de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la
-petite fille tenait à la main, le long regard qui s'attacha à moi.
-Seulement j'avais cru à cause du geste grossier dont il était
-accompagné que c'était un regard de mépris parce que ce que je
-souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne
-connaissaient pas et ne faisaient que dans mon imagination, pendant mes
-heures de désir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si aisément,
-si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-père, l'une d'entre
-elles eût eu l'audace de le figurer.
-
-Bien longtemps après cette conversation, je demandai à Gilberte avec
-qui elle se promenait avenue des Champs-Élysées le soir où j'avais
-vendu les potiches: c'était Léa habillée en homme. Gilberte savait
-qu'elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi
-certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer
-nos plaisirs ou nos douleurs.
-
-Ce qu'il y avait eu de réel sous l'apparence d'alors m'était devenu
-tout à fait égal. Et pourtant combien de jours et de nuits n'avais-je
-pas souffert à me demander qui c'était, n'avais-je pas dû en y
-pensant réprimer les battements de mon cœur plus encore peut-être que
-pour ne pas retourner dire bonsoir jadis à maman dans ce même Combray.
-On dit et c'est ce qui explique l'affaiblissement progressif de
-certaines affections nerveuses, que notre système nerveux vieillit.
-Cela n'est pas vrai seulement pour notre moi permanent qui se prolonge
-pendant toute la durée de notre vie mais pour tous nos moi successifs
-qui en somme le composent en partie.
-
-Aussi me fallait-il, à tant d'années de distance, faire subir une
-retouche à une image que je me rappelais si bien, opération qui me
-rendit assez heureux en me montrant que l'abîme infranchissable que
-j'avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites
-filles aux cheveux dorés était aussi imaginaire que l'abîme de
-Pascal, et que je trouvai poétique à cause de la longue série
-d'années au fond de laquelle il me fallut l'accomplir. J'eus un sursaut
-de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville.
-Pourtant j'étais heureux de me dire que ce bonheur vers lequel se
-tendaient toutes mes forces alors, et que rien ne pouvait plus me rendre
-eût existé ailleurs que dans ma pensée, en réalité si près de moi,
-dans ce Roussainville dont je parlais si souvent, que j'apercevais du
-cabinet sentant l'iris. Et je n'avais rien su! En somme Gilberte
-résumait tout ce que j'avais désiré dans mes promenades, jusqu'à ne
-pas pouvoir me décider à rentrer, croyant voir s'entr'ouvrir, s'animer
-les arbres. Ce que je souhaitais si fiévreusement alors, elle avait
-failli, si j'eusse seulement su le comprendre et la retrouver, me le
-faire goûter dès mon adolescence. Plus complètement encore que je
-n'avais cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de
-Méséglise.
-
-Et même ce jour où je l'avais rencontrée sous une porte, bien qu'elle
-ne fût pas Mlle de l'Orgeville, celle que Robert avait connue dans les
-maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément à
-son futur mari que j'en eusse demandé l'éclaircissement!) je ne
-m'étais pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni
-sur l'espèce de femme qu'elle était et m'avouait maintenant avoir
-été. «Tout cela est bien loin, me dit-elle, je n'ai jamais plus
-songé qu'à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et,
-voyez-vous, ce n'est même pas ce caprice d'enfant que je me reproche le
-plus.»
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF 2) ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/64428-0.zip b/old/64428-0.zip
deleted file mode 100644
index 52a634d..0000000
--- a/old/64428-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64428-h.zip b/old/64428-h.zip
deleted file mode 100644
index 0e46de0..0000000
--- a/old/64428-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/64428-h/64428-h.htm b/old/64428-h/64428-h.htm
deleted file mode 100644
index eb030b2..0000000
--- a/old/64428-h/64428-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,5495 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
- <head>
- <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8" />
- <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
- <title>
- The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 02 (of 02), by Marcel Proust.
- </title>
- <style type="text/css">
-
-body {
- margin-left: 10%;
- margin-right: 10%;
-}
-
- h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
- text-align: center; /* all headings centered */
- clear: both;
-}
-
-p {
- margin-top: .51em;
- text-align: justify;
- margin-bottom: .49em;
-}
-
-.p2 {margin-top: 2em;}
-.p4 {margin-top: 4em;}
-.p6 {margin-top: 6em;}
-
-hr {
- width: 33%;
- margin-top: 2em;
- margin-bottom: 2em;
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
- clear: both;
-}
-
-hr.tb {width: 45%;}
-hr.chap {width: 65%}
-hr.full {width: 95%;}
-
-hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;}
-hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;}
-
-ul.index { list-style-type: none; }
-li.ifrst { margin-top: 1em; }
-li.indx { margin-top: .5em; }
-li.isub1 {text-indent: 1em;}
-li.isub2 {text-indent: 2em;}
-li.isub3 {text-indent: 3em;}
-
-table {
- margin-left: auto;
- margin-right: auto;
-}
-
- .tdl {text-align: left;}
- .tdr {text-align: right;}
- .tdc {text-align: center;}
- table.poem { margin-left: 3em;}
-td.original { font-style: italic; text-align: left }
-td.translated { text-align: left }
-
-.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */
- /* visibility: hidden; */
- position: absolute;
- left: 92%;
- font-size: smaller;
- text-align: right;
-} /* page numbers */
-
-.linenum {
- position: absolute;
- top: auto;
- right: 10%;
-} /* poetry number */
-
-.blockquot {
- margin-left: 5%;
- margin-right: 10%;
-}
-
-.blockquot-half {
- padding-top: 2em;
- padding-bottom: 2em;
- margin-left: 50%;
-}
-
-.sidenote {
- width: 10%;
- padding-bottom: .5em;
- padding-top: .5em;
- padding-left: .5em;
- padding-right: .5em;
- margin-left: .5em;
- float: left;
- clear: left;
- margin-top: .5em;
- font-size: smaller;
- color: black;
- background: #eeeeee;
- border: dashed 1px;
-}
-
-.bb {border-bottom: solid 2px;}
-
-.bl {border-left: solid 2px;}
-
-.bt {border-top: solid 2px;}
-
-.br {border-right: solid 2px;}
-
-.bbox {border: solid 2px;}
-
-.center {text-align: center;}
-
-.right {text-align: right;}
-
-.smcap {font-variant: small-caps;}
-
-.u {text-decoration: underline;}
-
-.gesperrt
-{
- letter-spacing: 0.2em;
- margin-right: -0.2em;
-}
-
-em.gesperrt
-{
- font-style: normal;
-}
-
-.caption {font-weight: bold;}
-
-/* Images */
-.figcenter {
- margin: auto;
- text-align: center;
-}
-
-.figleft {
- float: left;
- clear: left;
- margin-left: 0;
- margin-bottom: 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 1em;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-.figright {
- float: right;
- clear: right;
- margin-left: 1em;
- margin-bottom:
- 1em;
- margin-top: 1em;
- margin-right: 0;
- padding: 0;
- text-align: center;
-}
-
-/* Notes */
-.footnotes {margin-top:2em; border: dashed 1px;}
-
-.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;}
-
-.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;}
-
-.fnanchor {
- vertical-align: super;
- font-size: .8em;
- text-decoration:
- none;
-}
-
-.actor {font-size: 0.8em;
- text-align: center;}
-
-/* Poetry */
-.poem {
- margin-left:10%;
- margin-right:10%;
- text-align: left;
-}
-
-.poem br {display: none;}
-
-.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
-.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
-.poem span.i1 {display: block; margin-left: .45em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
-.poem span.i2 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
-.poem span.i3 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
-.poem span.i4 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
-.poem span.i6 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
-.poem span.i8 {display: block; margin-left: 7em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
-
-/* Transcriber's notes */
-.transnote {background-color: #E6E6FA;
- color: black;
- font-size:smaller;
- padding:0.5em;
- margin-bottom:5em;
- margin-top:2em;
- font-family:sans-serif, serif; }
-
- </style>
- </head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 02 (of 2), by Marcel Proust</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<table style='padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'>
- <tr><td>Title:</td><td>Albertine disparue Vol 02 (of 2)</td></tr>
- <tr><td></td><td>À la recherche du temps perdu, Tome 7</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcel Proust</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 31, 2021 [eBook #64428]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF 2) ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/albertine02_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h2>MARCEL PROUST</h2>
-
-
-
-<h4>À LA RECHERCHE DU<br />
-TEMPS PERDU</h4>
-
-<h4>TOME VII</h4>
-
-
-
-
-<h3>ALBERTINE<br />
-DISPARUE</h3>
-
-
-<h5>* *</h5>
-
-
-<h5>VINGT-SEPTIÈME ÉDITION</h5>
-
-
-
-<h4>NRF</h4>
-
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h5>Librairie Gallimard</h5>
-
-<h5>ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</h5>
-
-<h5>3, rue de Grenelle (VI<sup>me</sup>)</h5>
-
-<p><br /></p>
-
-<h5>TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION<br />
-RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.<br />
-COPYRIGHT B Y LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.</h5>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-<p><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a><br />
-<a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>ALBERTINE DISPARUE</h4>
-
-
-
-
-<h4><a id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></h4>
-
-<h4><i>Mademoiselle de Forcheville</i></h4>
-
-
-<p>Ce n'était pas que je n'aimasse encore Albertine, mais déjà pas de la
-même façon que les derniers temps. Non, c'était à la façon des
-temps plus anciens où tout ce qui se rattachait à elle, lieux et gens,
-me faisait éprouver une curiosité où il y avait plus de charme que de
-souffrance. Et en effet je sentais bien maintenant qu'avant de l'oublier
-tout à fait, avant d'atteindre à l'indifférence initiale, il me
-faudrait, comme un voyageur qui revient par la même route au point
-d'où il est parti, traverser en sens inverse tous les sentiments par
-lesquels j'avais passé avant d'arriver à mon grand amour. Mais ces
-fragments, ces moments du passé ne sont pas immobiles, ils ont gardé
-la force terrible, l'ignorance heureuse de l'espérance qui s'élançait
-alors vers un temps devenu aujourd'hui le passé, mais qu'une
-hallucination nous fait un instant prendre rétrospectivement pour
-l'avenir. Je lisais une lettre d'Albertine, où elle m'avait annoncé sa
-visite pour le soir et j'avais une seconde la joie de l'attente. Dans
-ces retours par la même ligne d'un pays où l'on ne retournera jamais,
-où l'on reconnaît le nom, l'aspect de toutes les stations par où on a
-déjà passé à l'aller, il arrive que, tandis qu'on est arrêté à
-l'une d'elles en gare, on a un instant l'illusion qu'on repart, mais
-dans la direction du lieu d'où l'on vient, comme l'on avait fait la
-première fois. Tout de suite l'illusion cesse, mais une seconde on
-s'était senti de nouveau emporté: telle est la cruauté du souvenir.</p>
-
-<p>Parfois la lecture d'un roman un peu triste me ramenait brusquement en
-arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés,
-abolissent l'habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la
-vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque
-les forces de l'habitude, l'oubli qu'elles produisent, la gaîté
-qu'elles ramènent par l'impuissance du cerveau à lutter contre elles
-et à recréer le vrai, l'emportent infiniment sur la suggestion presque
-hypnotique d'un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des
-effets très courts.</p>
-
-<p>Et pourtant, si l'on ne peut pas, avant de revenir à l'indifférence
-d'où on était parti, se dispenser de couvrir en sens inverse les
-distances qu'on avait franchies pour arriver à l'amour, le trajet, la
-ligne qu'on suit, ne sont pas forcément les mêmes. Elles ont de commun
-de ne pas être directes parce que l'oubli pas plus que l'amour ne
-progresse régulièrement. Mais elles n'empruntent pas forcément les
-mêmes voies. Et dans celle que je suivis au retour, il y eut au milieu
-d'un voyage confus, trois arrêts dont je me souviens, à cause de la
-lumière qu'il y avait autour de moi, alors que j'étais déjà bien
-près de l'arrivée, étapes que je me rappelle particulièrement, sans
-doute parce que j'y aperçus des choses qui ne faisaient pas partie de
-mon amour d'Albertine, ou du moins qui ne s'y rattachaient que dans la
-mesure où ce qui était déjà dans notre âme avant un grand amour
-s'associe à lui, soit en le nourrissant, soit en le combattant, soit en
-faisant avec lui, pour notre intelligence qui analyse, contraste
-d'image.</p>
-
-<p>La première de ces étapes commença au début de l'hiver, un beau
-dimanche de Toussaint où j'étais sorti. Tout en approchant du Bois, je
-me rappelais avec tristesse le retour d'Albertine venant me chercher du
-Trocadéro, car c'était la même journée, mais sans Albertine. Avec
-tristesse et pourtant non sans plaisir tout de même, car la reprise en
-mineur sur un ton désolé du même motif qui avait empli ma journée
-d'autrefois, l'absence même de ce téléphonage de Françoise, de cette
-arrivée d'Albertine qui n'était pas quelque chose de négatif, mais la
-suppression dans la réalité de ce que je me rappelais et qui donnait
-à la journée quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de
-plus beau qu'une journée unie et simple parce que ce qui n'y était
-plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux.</p>
-
-<p>Au Bois, je fredonnais des phrases de la sonate de Vinteuil. Je ne
-souffrais plus beaucoup de penser qu'Albertine me l'avait jouée, car
-presque tous mes souvenirs d'elle étaient entrés dans ce second état
-chimique où ils ne causent plus d'anxieuse oppression au cœur, mais de
-la douceur. Par moment, dans les passages qu'elle jouait le plus
-souvent, où elle avait l'habitude de faire telle réflexion qui me
-paraissait alors charmante, de suggérer telle réminiscence, je me
-disais: «Pauvre petite», mais sans tristesse, en ajoutant seulement au
-passage musical une valeur de plus, une valeur en quelque sorte historique
-et de curiosité comme celle que le portrait de Charles I<sup>er</sup>
-par Van Dyck, déjà si beau par lui-même, acquiert encore du fait qu'il
-est entré dans les collections nationales par la volonté de M<sup>me</sup>
-du Barry d'impressionner le Roi. Quand la petite phrase, avant de
-disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments où elle
-flotta encore un instant éparpillée, ce ne fut pas pour moi comme pour
-Swann une messagère d'Albertine qui disparaissait. Ce n'était pas tout
-à fait les mêmes associations d'idées chez moi que chez Swann que la
-petite phrase avait éveillées. J'avais été surtout sensible à
-l'élaboration, aux essais, aux reprises, au «devenir» d'une phrase
-qui se faisait durant la sonate comme cet amour s'était fait durant ma
-vie. Et maintenant sachant combien chaque jour un élément de plus de
-mon amour s'en allait, le côté jalousie, puis tel autre, revenant en
-somme peu à peu dans un vague souvenir à la faible amorce du début,
-c'était mon amour qu'il me semblait, en la petite phrase éparpillée,
-voir se désagréger devant moi.</p>
-
-<p>Comme je suivais les allées séparées d'un sous-bois, tendues d'une
-gaze chaque jour amincie, le souvenir d'une promenade où Albertine
-était à côté de moi dans la voiture, où elle était rentrée avec
-moi, où je sentais qu'elle enveloppait ma vie, flottait maintenant
-autour de moi, dans la brume incertaine des branches assombries au
-milieu desquelles le soleil couchant faisait briller, comme suspendue
-dans le vide, l'horizontalité clairsemée des feuillages d'or.
-D'ailleurs je tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour
-lesquels une idée fixe donne à toute femme arrêtée au coin d'une
-allée, la ressemblance, l'identité possible avec celle à qui on
-pense. «C'est peut-être elle!» On se retourne, la voiture continue à
-avancer et on ne revient pas en arrière. Ces feuillages, je ne me
-contentais pas de les voir avec les yeux de la mémoire, ils
-m'intéressaient, me touchaient comme ces pages purement descriptives,
-au milieu desquelles un artiste pour les rendre plus complètes
-introduit une fiction, tout un roman; et cette nature prenait ainsi le
-seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu'à mon cœur. La
-raison de ce charme me parut être que j'aimais toujours autant
-Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que
-l'oubli continuait à faire en moi de tels progrès que le souvenir
-d'Albertine ne m'était plus cruel, c'est-à-dire avait changé; mais
-nous avons beau voir clair dans nos impressions, comme je crus alors
-voir clair dans la raison de ma mélancolie, nous ne savons pas remonter
-jusqu'à leur signification plus éloignée. Comme ces malaises dont le
-médecin écoute son malade lui raconter l'histoire et à l'aide
-desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de
-même nos impressions, nos idées, n'ont qu'une valeur de symptômes. Ma
-jalousie étant tenue à l'écart par l'impression de charme et de douce
-tristesse que je ressentais, mes sens se réveillaient. Une fois de plus
-comme lorsque j'avais cessé de voir Gilberte, l'amour de la femme
-s'élevait en moi, débarrassé de toute association exclusive avec une
-certaine femme déjà aimée, et flottait comme ces essences qu'ont
-libérées des destructions antérieures et qui errent en suspens dans
-l'air printanier, ne demandant qu'à s'unir à une nouvelle créature.
-Nulle part il ne germe autant de fleurs, s'appelassent-elles «ne
-m'oubliez pas», que dans un cimetière. Je regardais les jeunes filles
-dont était innombrablement fleuri ce beau jour, comme j'eusse fait
-jadis de la voiture de M<sup>me</sup> de Villeparisis ou de celle où
-j'étais par un même dimanche venu avec Albertine. Aussitôt, au regard que
-je venais de poser sur telle ou telle d'entre elles, s'appariait
-immédiatement le regard curieux, furtif, entreprenant, reflétant
-d'insaisissables pensées, que leur eût à la dérobée jeté Albertine
-et qui, géminant le mien d'une aile mystérieuse, rapide et bleuâtre,
-faisait passer dans ces allées jusque-là si naturelles, le frisson
-d'un inconnu dont mon propre désir n'eût pas suffi à les renouveler
-s'il fût demeuré seul, car lui, pour moi, n'avait rien d'étranger.</p>
-
-<p>D'ailleurs à Balbec, quand j'avais désiré connaître Albertine la
-première fois, n'était-ce pas parce qu'elle m'avait semblé
-représentative de ces jeunes filles dont la vue m'avait si souvent
-arrêté dans les rues, sur les routes et que pour moi elle pouvait
-résumer leur vie. Et n'était-il pas naturel que maintenant l'étoile
-finissante de mon amour dans lequel elles s'étaient condensées se
-dispersât de nouveau en cette poussière disséminée de nébuleuses?
-Toutes me semblaient des Albertine&mdash;l'image que je portais en moi me
-la faisant retrouver partout,&mdash;et même, au détour d'une allée, l'une
-d'elles qui remontait dans une automobile me la rappela tellement,
-était si exactement de la même corpulence, que je me demandai un
-instant si ce n'était pas elle que je venais de voir, si on ne m'avait
-pas trompé en me faisant le récit de sa mort. Je la revoyais ainsi
-dans un angle d'allée, peut-être à Balbec, remontant en voiture de la
-même manière, alors qu'elle avait tant confiance dans la vie. Et
-l'acte de cette jeune fille de remonter en automobile, je ne le
-constatais pas seulement avec mes yeux, comme la superficielle apparence
-qui se déroule si souvent au cours d'une promenade: devenu une sorte
-d'acte durable, il me semblait s'étendre aussi dans le passé par ce
-côté qui venait de lui être surajouté et qui s'appuyait si
-voluptueusement, si tristement contre mon cœur. Mais déjà la jeune
-fille avait disparu.</p>
-
-<p>Un peu plus loin je vis un groupe de trois jeunes filles un peu plus
-âgées, peut-être des jeunes femmes, dont l'allure élégante et
-énergique correspondait si bien à ce qui m'avait séduit le premier
-jour où j'avais aperçu Albertine et ses amies, que j'emboîtai le pas
-à ces trois nouvelles jeunes filles et au moment où elles prirent une
-voiture, j'en cherchai désespérément une autre dans tous les sens. Je
-la trouvai, mais trop tard. Je ne les rejoignis pas. Mais quelques jours
-plus tard, comme je rentrais, j'aperçus, sortant de sous la voûte de
-notre maison, les trois jeunes filles que j'avais suivies au Bois.
-C'était tout à fait, les deux brunes surtout, et un peu plus âgées
-seulement, de ces jeunes filles du monde qui souvent, vues de ma
-fenêtre ou croisées dans la rue, m'avaient fait faire mille projets,
-aimer la vie, et que je n'avais pu connaître. La blonde avait un air un
-peu plus délicat, presque souffrant, qui me plaisait moins. Ce fut
-pourtant elle qui fut cause que je ne me contentai pas de les
-considérer un instant, mais qu'ayant pris racine, je les contemplai
-avec ces regards qui, par leur fixité impossible à distraire, leur
-application comme à un problème, semblent avoir conscience qu'il
-s'agit d'aller bien au delà de ce qu'on voit. Je les aurais sans doute
-laissé disparaître comme tant d'autres si, au moment où elles
-passèrent devant moi, la blonde&mdash;était-ce parce que je les contemplais
-avec cette attention?&mdash;me lança furtivement un premier regard, puis,
-m'ayant dépassé et retournant la tête vers moi, un second qui acheva
-de m'enflammer. Cependant comme elle cessa de s'occuper de moi et se
-remit à causer avec ses amies, mon ardeur eût sans doute fini par
-tomber, si elle n'avait été centuplée par le fait suivant. Ayant
-demandé au concierge qui elles étaient: «Elles ont demandé M<sup>me</sup>
-la Duchesse, me dit-il. Je crois qu'il n'y en a qu'une qui la connaisse et
-que les autres l'avaient seulement accompagnée jusqu'à la porte. Voici
-le nom, je ne sais pas si j'ai bien écrit.» Et je lus: M<sup>lle</sup>
-Déporcheville, que je rétablis aisément: d'Éporcheville,
-c'est-à-dire le nom ou à peu près, autant que je me souvenais, de la
-jeune fille d'excellente famille et apparentée vaguement aux Guermantes
-dont Robert m'avait parlé pour l'avoir rencontrée dans une maison de
-passe et avec laquelle il avait eu des relations. Je comprenais
-maintenant la signification de son regard, pourquoi elle s'était
-retournée et cachée de ses compagnes. Que de fois j'avais pensé à
-elle, me l'imaginant d'après le nom que m'avait dit Robert. Et voici
-que je venais de la voir, nullement différente de ses amies, sauf par
-ce regard dissimulé qui ménageait entre elle et moi une entrée
-secrète dans des parties de sa vie qui, évidemment, étaient cachées
-à ses amies, et qui me la faisait paraître plus accessible&mdash;presque à
-demi-mienne&mdash;plus douce que ne sont d'habitude les jeunes filles de
-l'aristocratie. Dans l'esprit de celle-ci, entre elle et moi, il y avait
-d'avance de commun les heures que nous aurions pu passer ensemble, si
-elle avait eu la liberté de me donner un rendez-vous. N'était-ce pas
-ce que son regard avait voulu m'exprimer avec une éloquence qui ne fut
-claire que pour moi. Mon cœur battait de toutes ses forces, je n'aurais
-pas pu dire exactement comment était faite M<sup>lle</sup> d'Éporcheville,
-je revoyais vaguement un blond visage aperçu de côté, mais j'étais
-amoureux fou d'elle. Tout d'un coup je m'avisai que je raisonnais comme si,
-entre les trois, M<sup>lle</sup> d'Éporcheville était précisément la blonde
-qui s'était retournée et m'avait regardée deux fois. Or le concierge
-ne me l'avait pas dit. Je revins à sa loge, l'interrogeai à nouveau,
-il me dit qu'il ne pouvait me renseigner là-dessus, mais qu'il allait
-le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois. Elle
-était en train de faire l'escalier de service. Qui n'a eu au cours de
-sa vie de ces incertitudes, plus ou moins semblables à celles-là, et
-délicieuses? Un ami charitable à qui on décrit une jeune fille qu'on
-a vue au bal, en conclut qu'elle devait être une de ses amies et vous
-invite avec elle. Mais entre tant d'autres et sur un simple portrait
-parlé n'y aura-t-il pas eu d'erreur commise? La jeune fille que vous
-allez voir tout à l'heure ne sera-t-elle pas une autre que celle que
-vous désirez? Ou au contraire n'allez-vous pas voir vous tendre la main
-en souriant précisément celle que vous souhaitiez qu'elle fût? Ce
-dernier cas assez fréquent, sans être justifié toujours par un
-raisonnement aussi probant que celui qui concernait M<sup>lle</sup>
-d'Éporcheville, résulte d'une sorte d'intuition et aussi de ce souffle
-de chance qui parfois nous favorise. Alors, en la voyant, nous nous
-disons: «C'était bien elle.» Je me rappelle que, dans la petite bande
-des jeunes filles se promenant au bord de la mer, j'avais deviné juste
-celle qui s'appelait Albertine Simonet. Ce souvenir me causa une douleur
-aiguë mais brève, et tandis que le concierge cherchait sa femme,
-je songeais surtout&mdash;pensant à M<sup>lle</sup> d'Éporcheville et comme
-dans ces minutes d'attente où un nom, un renseignement qu'on a on ne sait
-pourquoi adapté à un visage, se trouve un instant libre et flotte,
-prêt s'il adhère à un nouveau visage, à rendre rétrospectivement le
-premier sur lequel il vous avait renseigné inconnu, innocent,
-insaisissable,&mdash;que la concierge allait peut-être m'apprendre que
-M<sup>lle</sup> d'Éporcheville était au contraire une des deux brunes. Dans
-ce cas s'évanouissait l'être à l'existence duquel je croyais, que j'aimais
-déjà, que je ne songeais plus qu'à posséder, cette blonde et
-sournoise M<sup>lle</sup> d'Éporcheville que la fatale réponse allait alors
-dissocier en deux éléments distincts, que j'avais arbitrairement unis
-à la façon d'un romancier qui fond ensemble divers éléments
-empruntés à la réalité pour créer un personnage imaginaire, et qui,
-pris chacun à part,&mdash;le nom ne corroborant pas l'intention du
-regard&mdash;perdaient toute signification. Dans ce cas mes
-arguments se trouvaient détruits, mais combien ils se trouvèrent au
-contraire fortifiés quand le concierge revint me dire que M<sup>lle</sup>
-d'Éporcheville était bien la blonde.</p>
-
-<p>Dès lors je ne pouvais plus croire à une homonymie. Le hasard eût
-été trop grand que sur ces trois jeunes filles l'une s'appelât
-M<sup>lle</sup> d'Éporcheville, que ce fût justement (ce qui était la
-première vérification typique de ma supposition) celle qui m'avait regardé
-de cette façon, presque en me souriant, et que ce ne fût pas celle qui
-allait dans les maisons de passe.</p>
-
-<p>Alors commença une journée d'une folle agitation. Avant même de
-partir acheter tout ce que je croyais propre à me parer pour produire
-une meilleure impression quand j'irais voir M<sup>me</sup> de Guermantes le
-surlendemain, jour où la jeune fille devait, m'avait dit le concierge
-revenir voir la Duchesse, chez qui je trouverais ainsi une jeune fille
-facile et prendrais rendez-vous avec elle (car je trouverais bien le
-moyen de l'entretenir un instant dans un coin du salon), j'allai pour
-plus de sûreté télégraphier à Robert pour lui demander le nom exact
-et la description de la jeune fille, espérant avoir sa réponse avant
-le surlendemain (je ne pensais pas une seconde à autre chose, même pas
-à Albertine) décidé, quoiqu'il pût m'arriver d'ici là, dussé-je
-m'y faire descendre en chaise à porteur si j'étais malade, à faire
-une visite prolongée à la duchesse. Si je télégraphiais à
-Saint-Loup, ce n'est pas qu'il me restât des doutes sur l'identité de
-la personne, et que la jeune fille vue et celle dont il m'avait parlé
-fussent encore distinctes pour moi. Je ne doutais pas qu'elles n'en
-fissent qu'une seule. Mais dans mon impatience d'attendre le
-surlendemain, il m'était doux, c'était déjà pour moi comme un
-pouvoir secret sur elle, de recevoir une dépêche la concernant, pleine
-de détails. Au télégraphe, tout en rédigeant ma dépêche avec
-l'animation de l'homme qu'échauffe l'espérance, je remarquai combien
-j'étais moins désarmé maintenant que dans mon enfance et vis-à-vis
-de M<sup>lle</sup> d'Éporcheville que de Gilberte. À partir du moment où
-j'avais pris seulement la peine d'écrire ma dépêche, l'employé n'avait plus
-qu'à la prendre, les réseaux les plus rapides de communication
-électrique à la transmettre à l'étendue de la France et de la
-Méditerranée, et tout le passé noceur de Robert allait être
-appliqué à identifier la personne que je venais de rencontrer, se
-trouver au service du roman que je venais d'ébaucher et auquel je
-n'avais même plus besoin de penser, car la réponse allait se charger
-de le conclure avant que vingt-quatre heures fussent accomplies. Tandis
-qu'autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant
-seul à la maison d'impuissants désirs, ne pouvant user des moyens
-pratiques de la civilisation, j'aimais comme un sauvage ou même, car je
-n'avais pas la liberté de bouger, comme une fleur. À partir de ce
-moment mon temps se passa dans la fièvre; une absence de quarante-huit
-heures que mon père me demanda de faire avec lui et qui m'eût fait
-manquer la visite chez la duchesse me mit dans une rage et un désespoir
-tels que ma mère s'interposa et obtint de mon père de me laisser à
-Paris. Mais pendant plusieurs heures ma colère ne put s'apaiser, tandis
-que mon désir de M<sup>lle</sup> d'Éporcheville avait été centuplé par
-l'obstacle qu'on avait mis entre nous, par la crainte que j'avais eue un
-instant que ces heures, auxquelles je souriais d'avance sans trêve, de
-ma visite chez M<sup>me</sup> de Guermantes, comme un bien certain que nul
-ne pourrait m'enlever, n'eussent pas lieu. Certains philosophes disent que
-le monde extérieur n'existe pas et que c'est en nous-même que nous
-développons notre vie. Quoi qu'il en soit, l'amour, même en ses plus
-humbles commencements, est un exemple frappant du peu qu'est la
-réalité pour nous. M'eût-il fallu dessiner de mémoire un portrait de
-M<sup>lle</sup> d'Éporcheville, donner sa description, son signalement, et
-même la reconnaître dans la rue cela m'eût été impossible. Je l'avais
-aperçue de profil, bougeante, elle m'avait semblé jolie, simple,
-grande et blonde, je n'aurais pas pu en dire davantage. Mais toutes les
-réactions du désir, de l'anxiété, du coup mortel frappé par la peur
-de ne pas la voir si mon père m'emmenait, tout cela, associé à une
-image qu'en somme je ne connaissais pas et dont il suffisait que je la
-susse agréable, constituait déjà un amour. Enfin le lendemain matin,
-après une nuit d'insomnie heureuse, je reçus la dépêche de
-Saint-Loup: «de l'Orgeville, de particule, orge la graminée, comme du
-seigle, ville comme une ville, petite, brune, boulotte, est en ce moment
-en Suisse.» Ce n'était pas elle!</p>
-
-<p>Un instant avant que Françoise m'apportât la dépêche, ma mère
-était entrée dans ma chambre avec le courrier, l'avait posé sur mon
-lit avec négligence, en ayant l'air de penser à autre chose. Et se
-retirant aussitôt pour me laisser seul, elle avait souri en partant. Et
-moi, connaissant les ruses de ma chère maman et sachant qu'on pouvait
-toujours lire dans son visage, sans crainte de se tromper, si l'on
-prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, je souris et
-pensai: «Il y a quelque chose d'intéressant pour moi dans le courrier,
-et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma
-surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous
-ôtent la moitié de votre plaisir en vous l'annonçant. Et elle n'est
-pas restée là parce qu'elle a craint que par amour-propre je dissimule
-le plaisir que j'aurais et ainsi le ressente moins vivement». Cependant
-en allant vers la porte pour sortir, elle avait rencontré Françoise
-qui entrait chez moi, la dépêche à la main. Dès qu'elle me l'eut
-donnée, ma mère avait forcé Françoise à rebrousser chemin et
-l'avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car
-Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de
-pénétrer à toute heure dans ma chambre et d'y rester s'il lui
-plaisait. Mais déjà, sur son visage, l'étonnement et la colère
-avaient disparu sous le sourire noirâtre et gluant d'une pitié
-transcendante et d'une ironie philosophique, liqueur visqueuse que
-sécrétait, pour guérir sa blessure, son amour-propre lésé. Pour ne
-pas se sentir méprisée, elle nous méprisait. Aussi bien pensait-elle
-que nous étions des maîtres, c'est-à-dire des êtres capricieux, qui
-ne brillent pas par l'intelligence et qui trouvent leur plaisir à
-imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques,
-pour bien montrer qu'ils sont les maîtres, des devoirs absurdes comme
-de faire bouillir l'eau en temps d'épidémie, de balayer ma chambre
-avec un linge mouillé, et d'en sortir au moment où on avait justement
-l'intention d'y rester. Maman avait posé le courrier tout près de moi,
-pour qu'il ne pût pas m'échapper. Mais je sentis que ce n'étaient que
-des journaux. Sans doute y avait-il quelque article d'un écrivain que
-j'aimais et qui, écrivant rarement, serait pour moi une surprise.
-J'allai à la fenêtre, j'écartai les rideaux. Au-dessus du jour blême
-et brumeux, le ciel était tout rose comme à cette heure dans les
-cuisines les fourneaux qu'on allume, et cette vue me remplit
-d'espérance et du désir de passer la nuit et de m'éveiller à la
-petite station campagnarde où j'avais vu la laitière aux joues roses.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là j'entendais Françoise qui, indignée qu'on l'eût
-chassée de ma chambre où elle considérait qu'elle avait ses grandes
-entrées, grommelait: «Si c'est pas malheureux, un enfant qu'on a vu
-naître. Je ne l'ai pas vu quand sa mère le faisait bien sûr. Mais
-quand je l'ai connu, pour bien dire, il n'y avait pas cinq ans qu'il
-était naquis!»</p>
-
-<p>J'ouvris le <i>Figaro</i>. Quel ennui! Justement le premier article
-avait le même titre que celui que j'avais envoyé et qui n'avait pas paru,
-mais pas seulement le même titre,... voici quelques mots absolument
-pareils. Cela, c'était trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce
-n'étaient pas que quelques mots, c'était tout, c'était ma signature.
-C'était mon article qui avait enfin paru! Mais ma pensée qui, déjà
-à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu,
-continua un instant encore à raisonner comme si elle n'avait pas
-compris que c'était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés
-de terminer jusqu'au bout un mouvement commencé même s'il est devenu
-inutile, même si un obstacle imprévu, devant lequel il faudrait se
-retirer immédiatement le rend dangereux. Puis je considérai le pain
-spirituel qu'est un journal encore chaud et humide de la presse récente
-dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l'aurore, aux
-bonnes qui l'apportent à leurs maîtres avec le café au lait, pain
-miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste
-le même pour chacun tout en pénétrant innombrable à la fois dans
-toutes les maisons.</p>
-
-<p>Ce que je tenais en main, ce n'est pas un certain exemplaire du journal,
-c'est l'un quelconque des dix mille, ce n'est pas seulement ce qui a
-été écrit pour moi, c'est ce qui a été écrit pour moi et pour
-tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce
-moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en
-auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je
-tenais en main n'était pas seulement ce que j'avais écrit, mais était
-le symbole de l'incarnation dans tant d'esprits. Aussi pour le lire,
-fallait-il que je cessasse un moment d'en être l'auteur, que je fusse
-l'un quelconque des lecteurs du <i>Figaro</i>. Mais d'abord une première
-inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article? Je déplie
-distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant
-même sur ma figure l'air d'ignorer ce qu'il y a ce matin dans mon
-journal et d'avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la
-politique. Mais mon article est si long que mon regard qui l'évite
-(pour rester dans la vérité, et ne pas mettre la chance de mon côté
-comme quelqu'un qui attend compte très lentement exprès) en accroche
-un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier
-article et même qui le lisent ne regardent pas la signature; moi-même
-je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la
-veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de
-leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse
-pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention
-future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux
-qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez
-eux. Enfin quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là,
-je commence. J'ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article
-le trouveront détestable, au moment où je lis, ce que je vois dans
-chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que
-chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images
-que je vois, croyant que la pensée de l'auteur est directement perçue
-par le lecteur, tandis que c'est une autre pensée qui se fabrique dans
-son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c'est la
-parole même qu'on a prononcée qui chemine telle quelle le long des
-fils du téléphone; au moment même où je veux être un lecteur, mon
-esprit refait en auteur le tour de ceux qui liront mon article. Si M. de
-Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch aimerait, en
-revanche, il pourrait s'amuser de telle réflexion que Bloch
-dédaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur précédent
-semblait délaisser, un nouvel amateur se présentant, l'ensemble de
-l'article se trouvait élevé aux nues par une foule et s'imposait ainsi
-à ma propre défiance de moi-même qui n'avait plus besoin de le
-détruire. C'est qu'en réalité, il en est de la valeur d'un article,
-si remarquable qu'il puisse être, comme de ces phrases des comptes
-rendus de la Chambre où les mots «Nous verrons bien» prononcés par
-le ministre ne prennent toute leur importance qu'encadrés ainsi: LE
-PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ET DES CULTES: «Nous
-verrons bien» (<i>Vives exclamations à l'extrême-gauche. Très bien!
-sur quelques bancs à gauche et au centre</i>)&mdash;la plus grande partie
-de leur beauté réside dans l'esprit des lecteurs. Et c'est la tare
-originelle de ce genre de littérature dont ne sont pas exceptés les
-célèbres <i>Lundis</i> que leur valeur réside dans l'impression qu'elle
-produit sur les lecteurs. C'est une Vénus collective, dont on n'a qu'un
-membre mutilé si l'on s'en tient à la pensée de l'auteur, car elle ne
-se réalise complète que dans l'esprit de ses lecteurs. En eux elle
-s'achève. Et comme une foule, fût-elle une élite, n'est pas artiste,
-ce cachet dernier qu'elle lui donne garde toujours quelque chose d'un
-peu commun. Ainsi Sainte-Beuve, le lundi, pouvait se représenter
-M<sup>me</sup> de Boigne dans son lit à huit colonnes lisant son article du
-<i>Constitutionnel</i>, appréciant telle jolie phrase dans laquelle il
-s'était longtemps complu et qui ne serait peut-être jamais sortie de
-lui s'il n'avait jugé à propos d'en bourrer son feuilleton pour que le
-coup en portât plus loin. Sans doute le chancelier le lisant de son
-côté en parlerait à sa vieille amie dans la visite qu'il lui ferait
-un peu plus tard. Et en l'emmenant ce soir dans sa voiture, le duc de
-Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu'on en avait pensé dans la
-société, si un mot de M<sup>me</sup> d'Herbouville ne le lui avait déjà
-appris.</p>
-
-<p>Je voyais ainsi à cette même heure, pour tant de gens, ma pensée, ou
-même à défaut de ma pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre
-la répétition de mon nom et comme une évocation embellie de ma
-personne, briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de
-force et de joie triomphante que l'aurore innombrable qui en même temps
-se montrait rose à toutes les fenêtres.</p>
-
-<p>Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour
-de chaque phrase les images qu'il y enferme; au moment même où
-j'essaie d'être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en
-auteur seulement. Pour que l'être impossible que j'essaie d'être,
-réunisse tous les contraires qui peuvent m'être le plus favorables, si
-je lis en auteur, je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que
-peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l'idéal qu'il a voulu
-y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis,
-étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques
-auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes
-que je n'étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi
-une souffrance, elles n'avaient fait qu'accentuer en moi le sentiment de
-mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant,
-en m'efforçant d'être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du
-devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table
-rase de ce que j'avais voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je
-lisais l'article en m'efforçant de me persuader qu'il était d'un
-autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes
-épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l'échec
-qu'elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur
-éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une
-défaillance trop grande, me réfugiant dans l'âme du lecteur
-quelconque émerveillé, je me disais: «Bah! comment un lecteur peut-il
-s'apercevoir de cela, il manque quelque chose là, c'est possible. Mais,
-sapristi, s'ils ne sont pas contents! Il y a assez de jolies choses
-comme cela, plus qu'ils n'en ont l'habitude.» Et m'appuyant sur ces dix
-mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de
-ma force et d'espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce
-moment que j'y avais puisé de défiance quand ce que j'avais écrit ne
-s'adressait qu'à moi.</p>
-
-<p>À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi qui n'avais
-pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la
-recommencer immédiatement, car il n'y a rien comme un vieil article de
-soi dont on puisse mieux dire que «quand on l'a lu on peut le relire».
-Je me promis d'en faire acheter d'autres exemplaires par Françoise,
-pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du
-doigt le miracle de la multiplication de ma pensée et lire, comme si
-j'étais un autre Monsieur qui vient d'ouvrir le <i>Figaro</i>, dans un
-autre numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je
-n'avais vu les Guermantes, je devais leur faire le lendemain,
-cette visite que j'avais projetée avec tant d'agitation afin de
-rencontrer M<sup>lle</sup> d'Éporcheville, lorsque je télégraphiais à
-S<sup>t</sup>-Loup. Je me rendrais compte par eux de l'opinion qu'on avait
-de mon article. Je pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j'eusse
-tant aimé pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu'elle
-ne pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais
-les louanges décernées à ce qu'on n'aime pas n'enchantent pas plus le
-cœur, que les pensées d'un esprit qu'on ne peut pénétrer
-n'atteignent l'esprit. Pour d'autres amis, je me disais que si l'état
-de ma santé continuait à s'aggraver et si je ne pouvais plus les voir,
-il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là
-accès auprès d'eux, pour leur parler entre les lignes, les faire
-penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me
-disais cela parce que les relations mondaines ayant eu jusqu'ici une
-place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus
-m'effrayait et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi
-l'attention de mes amis, peut-être d'exciter leur admiration, jusqu'au
-jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me
-consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n'était pas
-vrai, que si j'aimais à me figurer leur attention comme l'objet de mon
-plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime,
-qu'eux ne pouvaient me donner, et que je pouvais trouver non en causant
-avec eux, mais en écrivant loin d'eux, et que, si je commençais à
-écrire pour les voir indirectement, pour qu'ils eussent une meilleure
-idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde,
-peut-être écrire m'ôterait l'envie de les voir, et que la situation
-que la littérature m'aurait peut-être faite dans le monde, je n'aurais
-plus envie d'en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde,
-mais dans la littérature.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, quand j'allai chez M<sup>me</sup> de Guermantes, ce
-fut moins pour M<sup>lle</sup> d'Éporcheville qui avait perdu, du fait de
-la dépêche de Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité que pour voir en
-la duchesse elle-même une de ces lectrices de mon article qui pourraient me
-permettre d'imaginer ce qu'avait pu penser le public,&mdash;abonnés et
-acheteurs,&mdash;du <i>Figaro</i>. Ce n'est pas du reste sans plaisir que
-j'allais chez M<sup>me</sup> de Guermantes. J'avais beau me dire que ce qui
-différenciait pour moi ce salon des autres, c'était le long stage qu'il
-avait fait dans mon imagination, en connaissant les causes de cette
-différence, je ne l'abolissais pas. Il existait d'ailleurs pour moi
-plusieurs noms de Guermantes. Si celui que ma mémoire n'avait inscrit que
-comme dans un livre d'adresses ne s'accompagnait d'aucune poésie, de plus
-anciens, ceux qui remontaient au temps où je ne connaissais pas
-M<sup>me</sup> de Guermantes, étaient susceptibles de se reformer en moi,
-surtout quand il y avait longtemps que je ne l'avais vue et que la clarté
-crue de la personne au visage humain n'éteignait pas les rayons mystérieux
-du nom. Alors de nouveau je me remettais à penser à la demeure de
-M<sup>me</sup> de Guermantes comme à quelque chose qui eût été au delà du
-réel, de la même façon que je me remettais à penser au Balbec brumeux de
-mes premiers rêves, et comme si depuis je n'avais pas fait ce voyage, au
-train de une heure cinquante comme si je ne l'avais pas pris. J'oubliais
-un instant la connaissance que j'avais que tout cela n'existait pas,
-comme on pense quelquefois à un être aimé en oubliant pendant un
-instant qu'il est mort. Puis l'idée de la réalité revint en entrant
-dans l'antichambre de la duchesse. Mais je me consolai en me disant
-qu'elle était malgré tout pour moi le véritable point d'intersection
-entre la réalité et le rêve.</p>
-
-<p>En entrant dans le salon, je vis la jeune fille blonde que j'avais crue
-pendant vingt-quatre heures être celle dont Saint-Loup m'avait parlé.
-Ce fut elle-même qui demanda à la duchesse de me «représenter» à
-elle. Et en effet, depuis que j'étais entré, j'avais une impression de
-très bien la connaître, mais que dissipa la duchesse en me disant:
-«Ah! vous avez déjà rencontré M<sup>lle</sup> de Forcheville.» Or, au
-contraire, j'étais certain de n'avoir jamais été présenté à aucune
-jeune fille de ce nom, lequel m'eût certainement frappé, tant il
-était familier à ma mémoire depuis qu'on m'avait fait un récit
-rétrospectif des amours d'Odette et de la jalousie de Swann. En soi ma
-double erreur de nom, de m'être rappelé de l'Orgeville comme étant
-d'Éporcheville et d'avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était
-en réalité Forcheville n'avait rien d'extraordinaire. Notre tort est
-de croire que les choses se présentent habituellement telles qu'elles
-sont en réalité, les noms tels qu'ils sont écrits, les gens tels que
-la photographie et la psychologie donnent d'eux une notion immobile. En
-fait ce n'est pas du tout cela que nous percevons d'habitude. Nous
-voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers. Nous
-répétons un nom tel que nous l'avons entendu jusqu'à ce que
-l'expérience ait rectifié notre erreur, ce qui n'arrive pas toujours.
-Tout le monde à Combray parla pendant vingt-cinq ans à Françoise de
-M<sup>me</sup> Sazerat et Françoise continua à dire M<sup>me</sup> Sazerin,
-non par cette volontaire et orgueilleuse persévérance dans ses erreurs qui
-était habituelle chez elle, se renforçait de notre contradiction
-et était tout ce qu'elle avait ajouté chez elle à la France de
-Saint-André-des-Champs (des principes égalitaires de 1789, elle ne
-réclamait qu'un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous
-et de maintenir qu'hôtel, été et air étaient du genre féminin),
-mais parce qu'en réalité elle continua toujours d'entendre Sazerin.
-Cette perpétuelle erreur qui est précisément la «vie», ne donne pas
-ses mille formes seulement à l'univers visible et à l'univers audible,
-mais à l'univers social, à l'univers sentimental, à l'univers
-historique, etc. La Princesse de Luxembourg n'a qu'une situation de
-cocotte pour la femme du Premier Président, ce qui du reste est de peu
-de conséquence; ce qui en a un peu plus, Odette est une femme difficile
-pour Swann, d'où il bâtit tout un roman qui ne devient que plus
-douloureux quand il comprend son erreur; ce qui en a encore davantage,
-les Français ne rêvent que la revanche aux yeux des Allemands. Nous
-n'avons de l'univers que des visions informes, fragmentées et que nous
-complétons par des associations d'idées arbitraires, créatrices de
-dangereuses suggestions. Je n'aurais donc pas eu lieu d'être étonné
-en entendant le nom de Forcheville (et déjà je me demandais si
-c'était une parente du Forcheville dont j'avais tant entendu parler) si
-la jeune fille blonde ne m'avait dit aussitôt, désireuse sans doute de
-prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables:
-«Vous ne vous souvenez pas que vous m'avez beaucoup connue
-autrefois,... vous veniez à la maison,... votre amie Gilberte. J'ai
-bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu
-tout de suite.» (Elle dit cela comme si elle m'avait reconnu tout de
-suite dans le salon, mais la vérité est qu'elle m'avait reconnu dans
-la rue et m'avait dit bonjour, et plus tard M<sup>me</sup> de Guermantes me
-dit qu'elle lui avait raconté comme une chose très drôle et extraordinaire
-que je l'avais suivie et frôlée, la prenant pour une cocotte).
-Je ne sus qu'après son départ pourquoi elle s'appelait M<sup>lle</sup>
-de Forcheville. Après la mort de Swann, Odette qui étonna tout le
-monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait
-être une veuve très riche. Forcheville l'épousa, après avoir
-entrepris une longue tournée de châteaux et s'être assuré que sa
-famille recevrait sa femme. (Cette famille fit quelques difficultés,
-mais céda devant l'intérêt de ne plus avoir à subvenir aux dépenses
-d'un parent besogneux qui allait passer d'une quasi-misère à
-l'opulence.) Peu après un oncle de Swann, sur la tête duquel la
-disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme
-héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait
-ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c'était le
-moment où des suites de l'affaire Dreyfus était né un mouvement
-antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du
-monde par les Israélites. Les politiciens n'avaient pas eu tort en
-pensant que la découverte de l'erreur judiciaire porterait un coup à
-l'antisémitisme. Mais provisoirement au moins un antisémitisme mondain
-s'en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville qui, comme
-le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la
-certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld,
-considérait qu'en épousant la veuve d'un juif, il avait accompli le
-même acte de charité qu'un millionnaire qui ramasse une prostituée
-dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était prêt à
-étendre sa bonté jusqu'à la personne de Gilberte dont tant de
-millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le
-mariage. Il déclara qu'il l'adoptait. On sait que M<sup>me</sup> de
-Guermantes, à l'étonnement&mdash;qu'elle avait d'ailleurs le goût et
-l'habitude de provoquer&mdash;de sa société s'était, quand Swann s'était
-marié, refusée à recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Ce refus avait
-été en apparence d'autant plus cruel que ce qu'avait pendant longtemps
-représenté à Swann son mariage possible avec Odette, c'était la
-présentation de sa fille à M<sup>me</sup> de Guermantes. Et sans doute il
-eût dû savoir, lui qui avait déjà tant vécu, que ces tableaux qu'on se
-fait ne se réalisent jamais pour différentes raisons. Parmi celles-là
-il en est une qui fit qu'il pensa peu à regretter cette présentation.
-Cette raison est que, quelle que soit l'image, depuis la truite à
-manger au coucher du soleil qui décide un homme sédentaire à prendre
-le train, jusqu'au désir de pouvoir étonner un soir une orgueilleuse
-caissière en s'arrêtant devant elle en somptueux équipage qui décide
-un homme sans scrupules à commettre un assassinat, ou à souhaiter la
-mort et l'héritage des siens, selon qu'il est plus brave ou plus
-paresseux, qu'il va plus loin dans la suite de ses idées ou reste à en
-caresser le premier chaînon, l'acte qui est destiné à nous permettre
-d'atteindre l'image, que cet acte soit le voyage, le mariage, le
-crime,... cet acte nous modifie assez profondément pour que nous
-n'attachions plus d'importance à la raison qui nous a fait l'accomplir.
-Il se peut même que ne vienne plus une seule fois à son esprit l'image
-que se formait celui qui n'était pas encore un voyageur, ou un mari, ou
-un criminel, ou un isolé (qui s'est mis au travail pour la gloire et
-s'est du même coup détaché du désir de la gloire). D'ailleurs
-missions-nous de l'obstination à ne pas avoir voulu agir en vain, il
-est probable que l'effet de soleil ne se retrouverait pas, qu'ayant
-froid à ce moment-là, nous souhaiterions un potage au coin du feu et
-non une truite en plein air, que notre équipage laisserait
-indifférente la caissière qui peut-être avait pour des raisons tout
-autres une grande considération pour nous et dont cette brusque
-richesse exciterait la méfiance. Bref nous avons vu Swann marié
-attacher surtout de l'importance aux relations de sa femme et de sa
-fille avec M<sup>me</sup> Bontemps.</p>
-
-<p>À toutes les raisons, tirées de la façon Guermantes de comprendre
-la vie mondaine, qui avaient décidé la Duchesse à ne jamais se laisser
-présenter M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Swann, on peut ajouter aussi
-cette assurance heureuse avec laquelle les gens qui n'aiment pas se
-tiennent à l'écart de ce qu'ils blâment chez les amoureux et que l'amour de
-ceux-ci explique. «Oh! je ne me mêle pas à tout ça, si ça amuse le pauvre
-Swann de faire des bêtises et de ruiner son existence, c'est son
-affaire, mais on ne sait pas avec ces choses-là, tout ça peut très
-mal finir, je les laisse se débrouiller.» C'est le <i>Suave mari magno</i>
-que Swann lui-même me conseillait à l'égard des Verdurin, quand il
-avait depuis longtemps cessé d'être amoureux d'Odette et ne tenait
-plus au petit clan. C'est tout ce qui rend si sages les jugements des
-tiers sur les passions qu'ils n'éprouvent pas et les complications de
-conduite qu'elles entraînent.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Guermantes avait même mis à exclure
-M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Swann une persévérance qui avait
-étonné. Quand M<sup>me</sup> Molé, M<sup>me</sup> de Marsantes
-avaient commencé de se lier avec M<sup>me</sup> Swann et de mener chez
-elle un grand nombre de femmes du monde, non seulement M<sup>me</sup> de
-Guermantes était restée intraitable, mais elle s'était arrangée pour
-couper les ponts et que sa cousine la Princesse de Guermantes l'imitât.
-Un des jours les plus graves de la crise où pendant le ministère
-Rouvier on crut qu'il allait y avoir la guerre entre la France et
-l'Allemagne, comme je dînais seul chez M<sup>me</sup> de Guermantes
-avec M. de Bréauté, j'avais trouvé à la Duchesse l'air soucieux.
-J'avais cru, comme elle se mêlait volontiers de politique, qu'elle
-voulait montrer par là sa crainte de la guerre, comme un jour
-où elle était venue à table si soucieuse, répondant à peine par
-monosyllabes, à quelqu'un qui l'interrogeait timidement sur l'objet de
-son souci, elle avait répondu d'un air grave: «La Chine m'inquiète».
-Or au bout d'un moment, M<sup>me</sup> de Guermantes, expliquant
-elle-même l'air soucieux que j'avais attribué à la crainte d'une
-déclaration de guerre, avait dit à M. de Bréauté: «On dit que
-M<sup>me</sup> Aynard veut faire une position aux Swann. Il faut
-absolument que j'aille demain matin voir Marie-Gilbert pour qu'elle
-m'aide à empêcher ça. Sans cela il n'y a plus de société. C'est
-très joli l'affaire Dreyfus. Mais alors l'épicière du coin n'a qu'à
-se dire nationaliste et à vouloir en échange être reçue chez nous.»
-Et j'avais eu de ce propos, si frivole auprès de celui que j'attendais,
-l'étonnement du lecteur qui, cherchant dans le <i>Figaro</i> à la
-place habituelle les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise,
-tombe au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait
-des cadeaux de noce à M<sup>lle</sup> de Mortemart, l'importance d'un
-mariage aristocratique ayant fait reculer à la fin du journal les
-batailles sur terre et sur mer. La Duchesse finissait d'ailleurs par
-éprouver de sa persévérance poursuivie au delà de toute mesure, une
-satisfaction d'orgueil qu'elle ne manquait pas une occasion d'exprimer.
-«Bébel, disait-elle, prétend que nous sommes les deux personnes les
-plus élégantes de Paris, parce qu'il n'y a que moi et lui qui ne nous
-laissions pas saluer par M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Swann. Or il
-assure que l'élégance est de ne pas connaître M<sup>me</sup> Swann.»
-Et la Duchesse riait de tout son cœur.</p>
-
-<p>Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la décision de ne pas
-recevoir sa fille avait fini de donner à M<sup>me</sup> de Guermantes
-toutes les satisfactions d'orgueil, d'indépendance, de self-government, de
-persécution qu'elle était susceptible d'en tirer et auxquelles avait
-mis fin la disparition de l'être qui lui donnait la sensation
-délicieuse qu'elle lui résistait, qu'il ne parvenait pas à lui faire
-rapporter ses décrets.</p>
-
-<p>Alors la Duchesse avait passé à la promulgation d'autres décrets qui,
-s'appliquant à des vivants, pussent lui faire sentir qu'elle était
-maîtresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne parlait pas à la
-petite Swann, mais quand on lui parlait d'elle, la Duchesse ressentait
-une curiosité, comme d'un endroit nouveau, que ne venait pas lui
-masquer à elle-même le désir de résister à la prétention de Swann.
-D'ailleurs tant de sentiments différents peuvent contribuer à en
-former un seul qu'on ne saurait pas dire s'il n'y avait pas quelque
-chose d'affectueux pour Swann dans cet intérêt. Sans doute&mdash;car à
-tous les étages de la société une vie mondaine et frivole paralyse la
-sensibilité et ôte le pouvoir de ressusciter les morts&mdash;la Duchesse
-était de celles qui ont besoin de la présence&mdash;de cette présence
-qu'en vraie Guermantes elle excellait à prolonger&mdash;pour aimer vraiment,
-mais aussi, chose plus rare, pour détester un peu. De sorte que souvent
-ses bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par
-l'irritation que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient
-après leur mort. Elle avait presque alors un désir de réparation, parce
-qu'elle ne les imaginait plus&mdash;très vaguement d'ailleurs&mdash;qu'avec
-leurs qualités, et dépourvus des petites satisfactions, des petites
-prétentions qui l'agaçaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait
-parfois, malgré la frivolité de M<sup>me</sup> de Guermantes, quelque chose
-d'assez noble&mdash;mêlé à beaucoup de bassesse&mdash;à sa conduite. Tandis
-que les trois quarts des humains flattent les vivants et ne tiennent
-plus aucun compte des morts, elle faisait souvent après leur mort ce
-qu'auraient désiré ceux qu'elle avait maltraités, vivants.</p>
-
-<p>Quant à Gilberte, toutes les personnes qui l'aimaient et avaient un peu
-d'amour-propre pour elle, n'eussent pu se réjouir du changement de
-dispositions de la Duchesse à son égard qu'en pensant que Gilberte, en
-repoussant dédaigneusement des avances qui venaient après vingt-cinq
-ans d'outrages, dût enfin venger ceux-ci. Malheureusement les réflexes
-moraux ne sont pas toujours identiques à ce que le bon sens imagine.
-Tel qui par une injure mal à propos a cru perdre à tout jamais ses
-ambitions auprès d'une personne à qui il tient les sauve au contraire
-par là. Gilberte assez indifférente aux personnes qui étaient
-aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l'insolente
-M<sup>me</sup> de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence;
-même une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui
-lui témoignaient un peu d'amitié, elle avait voulu écrire à la
-Duchesse pour lui demander ce qu'elle avait contre une jeune fille qui
-ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des
-proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner.
-Elle les mettait au-dessus non seulement de toute la noblesse, mais
-même de toutes les familles royales.</p>
-
-<p>D'anciennes amies de Swann s'occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on
-apprit dans l'aristocratie le dernier héritage qu'elle venait de faire,
-on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle
-femme charmante elle ferait. On prétendait qu'une cousine de M<sup>me</sup>
-de Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils.
-M<sup>me</sup> de Guermantes détestait M<sup>me</sup> de Nièvre. Elle dit
-qu'un tel mariage serait un scandale. M<sup>me</sup> de Nièvre effrayée
-assura qu'elle n'y avait jamais pensé. Un jour, après déjeuner, comme il
-faisait beau, et que M. de Guermantes devait sortir avec sa femme,
-M<sup>me</sup> de Guermantes arrangeait son chapeau dans la glace, ses yeux
-bleus se regardaient eux-mêmes, et regardaient ses cheveux encore blonds,
-la femme de chambre tenait à la main diverses ombrelles entre lesquelles sa
-maîtresse choisirait. Le soleil entrait à flots par la fenêtre et ils
-avaient décidé de profiter de la belle journée pour aller faire une
-visite à Saint-Cloud, et M. de Guermantes tout prêt, en gants gris
-perle et le tube sur la tête se disait: «Oriane est vraiment encore
-étonnante. Je la trouve délicieuse», et voyant que sa femme avait
-l'air bien disposée: «À propos, dit-il, j'avais une commission à vous
-faire de M<sup>me</sup> de Virelef. Elle voulait vous demander de venir
-lundi à l'Opéra, mais comme elle a la petite Swann, elle n'osait pas et m'a
-prié de tâter le terrain. Je n'émets aucun avis, je vous transmets
-tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous pourrions...»
-ajouta-t-il évasivement, car leur disposition à l'égard d'une
-personne étant une disposition collective et naissant identique en
-chacun d'eux, il savait par lui-même que l'hostilité de sa femme à
-l'égard de M<sup>lle</sup> Swann était tombée et qu'elle était curieuse de
-la connaître. M<sup>me</sup> de Guermantes acheva d'arranger son voile et
-choisit une ombrelle. «Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que ça me
-fasse, je ne vois aucun inconvénient à ce que nous connaissions cette
-petite. Vous savez bien que je n'ai jamais rien eu <i>contre</i> elle.
-Simplement je ne voulais pas que nous ayons l'air de recevoir les
-faux-ménages de nos amis. Voilà tout.» «Et vous aviez parfaitement raison,
-répondit le Duc. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes de plus
-ravissante avec ce chapeau.» «Vous êtes fort aimable», dit M<sup>me</sup>
-de Guermantes en souriant à son mari et en se dirigeant vers la porte.
-Mais avant de monter en voiture, elle tint à lui donner encore quelques
-explications: «Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère,
-d'ailleurs elle a le bon esprit d'être malade les trois quarts de
-l'année... Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde
-sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel» et
-ils partirent ensemble pour Saint-Cloud.</p>
-
-<p>Un mois après, la petite Swann, qui ne s'appelait pas encore
-Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses;
-à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement: «Je crois que vous
-avez très bien connu mon père.» «Mais je crois bien, dit M<sup>me</sup> de
-Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu'elle comprenait le
-chagrin de la fille et avec un excès d'intensité voulu qui lui donnait
-l'air de dissimuler qu'elle n'était pas sûre de se rappeler très
-exactement le père. Nous l'avons très bien connu, je me le rappelle
-<i>très bien</i>.» (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu
-la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) «Je sais très
-bien qui c'était, je vais vous dire, ajouta-t-elle, comme si elle avait
-voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à
-cette jeune fille des renseignements sur lui, c'était un grand ami à
-ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère
-Palamède.» «Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M.
-de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d'exactitude. Vous
-vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père. Comme on
-sentait qu'il devait être d'une famille honnête, du reste j'ai aperçu
-autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!»</p>
-
-<p>On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en
-vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander
-pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg
-Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le
-flatter de l'exception faite&mdash;le temps qu'on cause&mdash;en faveur de
-l'interlocuteur ou de l'interlocutrice, soit plutôt et en même temps
-pour l'humilier. C'est ainsi qu'un antisémite dit à un Juif, dans le
-moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs,
-d'une façon générale qui permette d'être blessant sans être
-grossier.</p>
-
-<p>Mais sachant vraiment vous combler, quand elle vous voyait, ne pouvant
-alors se résoudre à vous laisser partir, M<sup>me</sup> de Guermantes était
-aussi l'esclave de ce besoin de la présence. Swann avait pu parfois
-dans l'ivresse de la conversation donner à la Duchesse l'illusion
-qu'elle avait de l'amitié pour lui, il ne le pouvait plus. «Il était
-charmant», dit la Duchesse avec un sourire triste en posant sur
-Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette
-jeune fille serait sensible, lui montrerait qu'elle était comprise et que
-M<sup>me</sup> de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si
-les circonstances l'eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la
-profondeur de sa sensibilité. Mais M. de Guermantes, soit qu'il pensât
-précisément que les circonstances s'opposaient à de telles effusions,
-soit qu'il considérât que toute exagération de sentiment était
-l'affaire des femmes et que les hommes n'avaient pas plus à y voir que
-dans leurs autres attributions, sauf la cuisine et les vins qu'il
-s'était réservés y ayant plus de lumières que la Duchesse, crut bien
-faire de ne pas alimenter, en s'y mêlant, cette conversation qu'il
-écoutait avec une visible impatience.</p>
-
-<p>Du reste M<sup>me</sup> de Guermantes, cet accès de sensibilité passé,
-ajouta avec une frivolité mondaine en s'adressant à Gilberte: «Tenez,
-c'était non seulement un grand ami à mon beau-frère Charlus mais
-aussi il était très ami avec Voisenon (le château du prince de
-Guermantes)» comme si le fait de connaître M. de Charlus et le Prince
-avait été pour Swann un hasard, comme si le beau-frère et le cousin
-de la Duchesse avaient été deux hommes avec qui Swann se fût trouvé
-lié dans une certaine circonstance, alors que Swann était lié avec tous
-les gens de cette même société, et comme si M<sup>me</sup> de Guermantes
-avait voulu faire comprendre à Gilberte qui était à peu près son
-père, le lui «situer» par un de ces traits caractéristiques à
-l'aide desquels, quand on veut expliquer comment on se trouve en
-relations avec quelqu'un qu'on n'aurait pas à connaître, ou pour
-singulariser son récit, on invoque le parrainage particulier d'une
-certaine personne.</p>
-
-<p>Quant à Gilberte, elle fut d'autant plus heureuse de voir tomber la
-conversation qu'elle ne cherchait précisément qu'à en changer, ayant
-hérité de Swann son tact exquis avec un charme d'intelligence que
-reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à
-Gilberte de revenir bientôt. D'ailleurs avec la minutie des gens dont
-la vie est sans but, tour à tour ils s'apercevaient, chez les gens avec
-qui ils se liaient, des qualités les plus simples, s'exclamant devant
-elles avec l'émerveillement naïf d'un citadin qui fait à la campagne
-la découverte d'un brin d'herbe, ou au contraire grossissant comme avec
-un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres
-défauts, et souvent tour à tour chez une même personne. Pour Gilberte
-ce furent d'abord ces agréments sur lesquels s'exerça la perspicacité
-oisive de M. et de M<sup>me</sup> de Guermantes: «Avez-vous remarqué la
-manière dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son
-mari, c'était bien du Swann, je croyais l'entendre.» «J'allais faire
-la même remarque que vous, Oriane.» «Elle est spirituelle, c'est tout
-à fait le tour de son père.» «Je trouve qu'elle lui est même très
-supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de
-bains de mer, elle a un brio que Swann n'avait pas.» «Oh! il était
-pourtant bien spirituel.» «Mais je ne dis pas qu'il n'était pas
-spirituel. Je dis qu'il n'avait pas de brio», dit M. de Guermantes d'un
-ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n'avait
-personne d'autre à qui témoigner son agacement, c'est à la duchesse
-qu'il le manifestait. Mais incapable d'en bien comprendre les causes, il
-préférait prendre un air incompris.</p>
-
-<p>Ces bonnes dispositions du duc et de la duchesse firent que dorénavant
-on eût au besoin dit quelquefois à Gilberte un «votre pauvre père»
-qui ne put d'ailleurs servir, Forcheville ayant précisément vers cette
-époque adopté la jeune fille. Elle disait: «mon père» à
-Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa
-distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s'était
-admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et
-savait l'en récompenser. Sans doute parce qu'elle pouvait parfois et
-désirait montrer beaucoup d'aisance, elle s'était fait reconnaître
-par moi et devant moi avait parlé de son véritable père. Mais
-c'était une exception et on n'osait plus devant elle prononcer le nom
-de Swann.</p>
-
-<p>Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d'Elstir qui
-autrefois étaient relégués dans un cabinet d'en haut où je ne les
-avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. M<sup>me</sup>
-de Guermantes ne se consolait pas d'avoir donné tant de tableaux de lui à
-sa cousine, non parce qu'ils étaient à la mode, mais parce qu'elle les
-goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l'engouement d'un
-ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne
-pouvait songer à acheter d'autres tableaux de lui, car ils étaient
-montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle
-voulait au moins avoir quelque chose d'Elstir dans son salon et y avait
-fait descendre ces deux dessins qu'elle déclarait «préférer à sa
-peinture».</p>
-
-<p>Gilberte reconnut cette facture. «On dirait des Elstir, dit-elle.»
-«Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c'est précisément
-vot... ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C'est
-admirable. À mon avis, c'est supérieur à sa peinture.» Moi qui
-n'avais pas entendu ce dialogue, j'allai regarder les dessins. «Tiens,
-c'est l'Elstir que...» Je vis les signes désespérés de M<sup>me</sup> de
-Guermantes. «Ah! oui, l'Elstir que j'admirais en haut. Il est bien
-mieux que dans ce couloir. À propos d'Elstir je l'ai nommé hier dans
-un article du <i>Figaro</i>. Est-ce que vous l'avez lu?» «Vous avez écrit
-un article dans le <i>Figaro</i>? s'écria M. de Guermantes avec la même
-violence que s'il s'était écrié: «Mais c'est ma cousine.» «Oui,
-hier.» «Dans le <i>Figaro</i>, vous êtes sûr? Cela m'étonnerait bien.
-Car nous avons chacun notre <i>Figaro</i> et, s'il avait échappé à l'un de
-nous, l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y avait rien.» Le
-duc fit chercher le <i>Figaro</i> et se rendit à l'évidence, comme si,
-jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j'eusse fait erreur sur le
-journal où j'avais écrit. «Quoi, je ne comprends pas, alors vous avez
-fait un article dans le <i>Figaro</i>?» me dit la duchesse, faisant effort
-pour parler d'une chose qui ne l'intéressait pas. «Mais voyons, Basin,
-vous lirez cela plus tard.» Mais non, le duc est très bien comme cela
-avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela
-tout de suite en rentrant.» «Oui, il porte la barbe maintenant que
-tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme
-personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la
-barbe, mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne
-croyaient pas qu'il était Français. Il s'appelait à ce moment le
-prince des Laumes.» «Est-ce qu'il y a encore un prince des Laumes?»
-demanda Gilberte qui était intéressée par tout ce qui touchait des
-gens qui n'avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps.
-«Mais non», répondit avec un regard mélancolique et caressant la
-duchesse.» «Un si joli titre! Un des plus beaux titres français!»
-dit Gilberte, un certain ordre de banalités venant inévitablement,
-comme l'heure sonne, dans la bouche de certaines personnes
-intelligentes. «Hé bien oui, je regrette aussi. Basin voudrait que le
-fils de sa sœur le relevât, mais ce n'est pas la même chose, au fond
-ça pourrait être parce que ce n'est pas forcément le fils aîné,
-cela peut passer de l'aîné au cadet. Je vous disais que Basin était
-alors tout rasé; un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous mon
-petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon
-beau-frère Charlus qui aime assez causer avec les paysans, disait à
-l'un, à l'autre: «D'où es-tu, toi?» et comme il est très
-généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car
-personne n'est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le
-verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu'il ne trouve pas assez
-duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin:
-«Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi.» Mon mari qui n'est
-pas toujours très inventif&mdash;«Merci, Oriane», dit le duc sans
-s'interrompre de la lecture de mon article où il était plongé&mdash;avisa
-un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère: «Et
-toi, d'où es-tu?» «Je suis des Laumes.» «Tu es des Laumes. Hé bien
-je suis ton prince.» Alors le paysan regarda la figure toute glabre de
-Basin et lui répondit: «Pas vrai. Vous, vous êtes un <i>english</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.»
-On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres
-éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie,
-dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains
-livres d'heures, on reconnaît, au milieu de la foule de l'époque, la
-flèche de Bourges.</p>
-
-<p>On apporta des cartes qu'un valet de pied venait de déposer. «Je ne
-sais pas ce qui lui prend, je ne la connais pas. C'est à vous que je
-dois ça, Basin. Ça ne vous a pourtant pas si bien réussi ce genre de
-relations, mon pauvre ami», et se tournant vers Gilberte: «Je ne
-saurais même pas vous expliquer qui c'est, vous ne la connaissez
-certainement pas, elle s'appelle Lady Rufus Israël.»</p>
-
-<p>Gilberte rougit vivement: «Je ne la connais pas, dit-elle (ce qui
-était d'autant plus faux que Lady Israël s'était deux ans avant la
-mort de Swann réconciliée avec lui et qu'elle appelait Gilberte par
-son prénom), mais je sais très bien, par d'autres, qui est la personne
-que vous voulez dire.» C'est que Gilberte était devenue très snob.
-C'est ainsi qu'une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit
-maladroitement, demandé quel était le nom de son père non pas
-adoptif, mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce
-qu'elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann,
-changement qu'elle s'aperçut un peu après être péjoratif, puisque
-cela faisait de ce nom d'origine anglaise, un nom allemand. Et même
-elle avait ajouté, s'avilissant pour se rehausser: «on a raconté
-beaucoup de choses très différentes sur ma naissance, moi, je dois
-tout ignorer.»</p>
-
-<p>Si honteuse que Gilberte dût être à certains instants en pensant à
-ses parents (car même M<sup>me</sup> Swann représentait pour elle et était
-une bonne mère) d'une pareille façon d'envisager la vie, il faut
-malheureusement penser que les éléments en étaient sans doute
-empruntés à ses parents, car nous ne nous faisons pas de toutes
-pièces nous-même. Mais à une certaine somme d'égoïsme qui existe
-chez la mère, un égoïsme différent, inhérent à la famille du
-père, vient s'ajouter, ce qui ne veut pas toujours dire s'additionner,
-ni même justement servir de multiple, mais créer un égoïsme nouveau
-infiniment plus puissant et redoutable. Et depuis le temps que le monde
-dure, que des familles où existe tel défaut sous une forme s'allient
-à des familles où le même défaut existe sous une autre, ce qui crée
-une variété particulièrement complexe et détestable chez l'enfant,
-les égoïsmes accumulés (pour ne parler ici que de l'égoïsme)
-prendraient une puissance telle que l'humanité entière serait
-détruite, si du mal même ne naissaient, capables de le ramener à de
-justes proportions, des restrictions naturelles analogues à celles qui
-empêchent la prolifération infinie des infusoires d'anéantir notre
-planète, la fécondation unisexuée des plantes d'amener l'extinction
-du règne végétal, etc. De temps à autre une vertu vient composer
-avec cet égoïsme une puissance nouvelle et désintéressée.</p>
-
-<p>Les combinaisons par lesquelles, au cours des générations, la chimie
-morale fixe ainsi et rend inoffensifs les éléments qui devenaient trop
-redoutables, sont infinies et donneraient une passionnante variété à
-l'histoire des familles. D'ailleurs avec ces égoïsmes accumulés comme
-il devait y en avoir en Gilberte coexiste telle vertu charmante des
-parents; elle vient un moment faire toute seule un intermède, jouer son
-rôle touchant avec une sincérité complète.</p>
-
-<p>Sans doute Gilberte n'allait pas toujours aussi loin que quand elle
-insinuait qu'elle était peut-être la fille naturelle de quelque grand
-personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines.
-Peut-être lui était-il simplement trop désagréable de les confesser,
-et préférait-elle qu'on les apprît par d'autres. Peut-être
-croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine, qui
-n'est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu'on
-souhaite et dont Musset donne un exemple quand il parle de l'Espoir en
-Dieu. «Je ne la connais pas personnellement», reprit Gilberte. Avait-elle
-pourtant en se faisant appeler M<sup>lle</sup> de Forcheville l'espoir
-qu'on ignorât qu'elle était la fille de Swann. Peut-être pour
-certaines personnes qu'elle espérait devenir, avec le temps, presque
-tout le monde. Elle ne devait pas se faire de grandes illusions sur leur
-nombre actuel, et elle savait sans doute que bien des gens devaient
-chuchoter: «C'est la fille de Swann?» Mais elle ne le savait que de
-cette même science qui nous parle de gens se tuant par misère pendant
-que nous allons au bal, c'est-à-dire une science lointaine et vague à
-laquelle nous ne tenons pas à substituer une connaissance plus
-précise, due à une impression directe. Gilberte appartenait ou du
-moins appartint pendant ces années-là, à la variété la plus
-répandue des autruches humaines, celles qui cachent leur tête dans
-l'espoir non de ne pas être vues, ce qu'elles croient peu
-vraisemblable, mais de ne pas voir qu'on les voit, ce qui leur paraît
-déjà beaucoup et leur permet de s'en remettre à la chance pour le
-reste. Comme l'éloignement rend les choses plus petites, plus
-incertaines, moins dangereuses, Gilberte préférait ne pas être près
-des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu'elle
-était née Swann.</p>
-
-<p>Et comme on est près des personnes qu'on se représente, comme on peut
-se représenter les gens lisant leur journal, Gilberte préférait que les
-journaux l'appelassent M<sup>lle</sup> de Forcheville. Il est vrai que pour
-les écrits dont elle avait elle-même la responsabilité, ses lettres, elle
-ménagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. La
-véritable hypocrisie dans cette signature était manifestée par la
-suppression bien moins des autres lettres du nom de Swann que de celles
-du nom de Gilberte. En effet, en réduisant le prénom innocent à un simple
-G, M<sup>lle</sup> de Forcheville semblait insinuer à ses amis que la même
-amputation appliquée au nom de Swann n'était due aussi qu'à des
-motifs d'abréviation. Même elle donnait une importance particulière
-à l'S, et en faisait une sorte de longue queue qui venait barrer le G,
-mais qu'on sentait transitoire et destinée à disparaître comme celle
-qui, encore longue chez le singe, n'existe plus chez l'homme.</p>
-
-<p>Malgré cela, dans son snobisme, il y avait de l'intelligente curiosité
-de Swann. Je me souviens que cet après-midi-là elle demanda à
-M<sup>me</sup> de Guermantes si elle ne pouvait pas connaître M. du Lau et
-la duchesse ayant répondu qu'il était souffrant et ne sortait pas, Gilberte
-demanda comment il était, car, ajouta-t-elle en rougissant
-légèrement, elle en avait beaucoup entendu parler. (Le marquis du Lau
-avait été en effet un des amis les plus intimes de Swann avant le
-mariage de celui-ci, et peut-être même Gilberte l'avait-elle entrevu,
-mais à un moment où elle ne s'intéressait pas à cette société.)
-«Est-ce que M. de Bréauté ou le prince d'Agrigente peuvent m'en donner
-une idée? demanda-t-elle.» «Oh! pas du tout,» s'écria M<sup>me</sup> de
-Guermantes, qui avait un sentiment vif de ces différences provinciales
-et faisait des portraits sobres, mais colorés par sa voix dorée et
-rauque, sous le doux fleurissement de ses yeux de violette. «Non, pas
-du tout. Du Lau c'était le gentilhomme du Périgord<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>, charmant, avec
-toutes les belles manières et le sans-gêne de sa province. À
-Guermantes, quand il y avait le Roi d'Angleterre avec qui du Lau était
-très ami, il y avait après la chasse un goûter... C'était l'heure
-où du Lau avait l'habitude d'aller ôter ses bottines et mettre de gros
-chaussons de laine. Hé bien, la présence du Roi Édouard et de tous
-les grands-ducs ne le gênait en rien, il descendait dans le grand salon
-de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu'il était le
-marquis du Lau d'Ollemans qui n'avait en rien à se contraindre pour le
-Roi d'Angleterre. Lui et ce charmant Quasimodo de Breteuil, c'étaient
-les deux que j'aimais le plus. C'étaient du reste des grands amis à...
-(elle allait dire à votre père et s'arrêta net). Non, ça n'a aucun
-rapport, ni avec Gri-gri ni avec Bréauté. C'est le vrai grand seigneur
-du Périgord. Du reste Mémé cite une page de Saint-Simon sur un
-marquis d'Ollemans, c'est tout à fait ça.» Je citai les premiers mots
-du portrait: «M. d'Ollemans qui était un homme fort distingué parmi
-la noblesse du Périgord, par la sienne et par son mérite et y était
-considéré par tout ce qui y vivait comme un arbitre général à qui
-chacun avait recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de ses
-manières, et comme un coq de province.» «Oui, il y a de cela, dit
-M<sup>me</sup> de Guermantes, d'autant que du Lau a toujours été rouge
-comme un coq.» «Oui, je me rappelle avoir entendu citer ce portrait», dit
-Gilberte, sans ajouter que c'était par son père, lequel était en
-effet grand admirateur de Saint-Simon.</p>
-
-<p>Elle aimait aussi parler du prince d'Agrigente et de M. de Bréauté,
-pour une autre raison. Le prince d'Agrigente l'était par héritage de
-la maison d'Aragon, mais sa seigneurie était poitevine. Quant à son
-château, celui du moins où il résidait, ce n'était pas un château
-de sa famille, mais de la famille d'un premier mari de sa mère et il
-était situé à peu près à égale distance de Martinville et de
-Guermantes. Aussi Gilberte parlait-elle de lui et de M. de Bréauté
-comme de voisins de campagne qui lui rappelaient sa vieille province.
-Matériellement, il y avait une part de mensonge dans ces paroles,
-puisque ce n'est qu'à Paris par la comtesse Molé qu'elle avait connu
-M. de Bréauté d'ailleurs vieil ami de son père. Quant au plaisir de
-parler des environs de Tansonville il pouvait être sincère. Le
-snobisme est pour certaines personnes analogue à ces breuvages
-agréables auxquels elles mêlent des substances utiles. Gilberte
-s'intéressait à telle femme élégante parce qu'elle avait de superbes
-livres et des Nattiers que mon ancienne amie n'eût sans doute pas été
-voir à la Bibliothèque Nationale et au Louvre, et je me figure que
-malgré la proximité plus grande encore, l'influence attrayante de
-Tansonville se fût moins exercée pour Gilberte sur M<sup>me</sup> Sazerat
-ou M<sup>me</sup> Goupil que sur M. d'Agrigente.</p>
-
-<p>«Oh! pauvre Babel et pauvre Gri-Gri, dit M<sup>me</sup> de Guermantes,
-ils sont bien plus malades que du Lau, je crains qu'ils n'en aient pas pour
-longtemps, ni l'un ni l'autre.»</p>
-
-<p>Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de mon article, il
-m'adressa des compliments d'ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un
-peu poncive de ce style où il y avait «de l'emphase, des métaphores
-comme dans la prose démodée de Chateaubriand»; par contre il me
-félicita sans réserve de «m'occuper»: «J'aime qu'on fasse quelque
-chose de ses dix doigts. Je n'aime pas les inutiles qui sont toujours
-des importants ou des agités. Sotte engeance!»</p>
-
-<p>Gilberte, qui prenait avec une rapidité extrême les manières du
-monde, déclara combien elle allait être fière de dire qu'elle était
-l'amie d'un auteur. «Vous pensez si je vais dire que j'ai le plaisir,
-l'honneur de vous connaître.»</p>
-
-<p>«Vous ne voulez pas venir avec nous, demain, à l'Opéra-Comique?» me
-dit la duchesse, et je pensai que c'était sans doute dans cette même
-baignoire où je l'avais vue la première fois et qui m'avait semblé
-alors inaccessible comme le royaume sous-marin des Néréides. Mais je
-répondis d'une voix triste: «Non, je ne vais pas au théâtre, j'ai
-perdu une amie que j'aimais beaucoup.» J'avais presque les larmes aux
-yeux en le disant, mais pourtant, pour la première fois, cela me
-faisait un certain plaisir d'en parler. C'est à partir de ce moment-là
-que je commençai à écrire à tout le monde que je venais d'avoir un
-grand chagrin, et à cesser de le ressentir.</p>
-
-<p>Quand Gilberte fut partie, M<sup>me</sup> de Guermantes me dit: «Vous
-n'avez pas compris mes signes, c'était pour que vous ne parliez pas de
-Swann». Et comme je m'excusais: «Mais je vous comprends très bien.
-Moi-même, j'ai failli le nommer, je n'ai eu que le temps de me rattraper,
-c'est épouvantable, heureusement que je me suis arrêtée à temps. Vous
-savez que c'est très gênant», dit-elle à son mari pour diminuer un
-peu ma faute en ayant l'air de croire que j'avais obéi à une
-propension commune à tous et à laquelle il était difficile de
-résister.» «Que voulez-vous que j'y fasse, répondit le duc. Vous
-n'avez qu'à dire qu'on remette ces dessins en haut, puisqu'ils vous
-font penser à Swann. Si vous ne pensez pas à Swann, vous ne parlerez
-pas de lui.»</p>
-
-<p>Le lendemain je reçus deux lettres de félicitation qui m'étonnèrent
-beaucoup, l'une de M<sup>me</sup> Goupil que je n'avais pas revue depuis
-tant d'années et à qui, même à Combray, je n'avais pas trois fois
-adressé la parole. Un cabinet de lecture lui avait communiqué le
-<i>Figaro</i>. Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui
-retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si
-loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces
-personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens
-de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt
-occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans
-compensation d'ailleurs. C'est ainsi que Bloch dont j'eusse tant aimé
-savoir ce qu'il pensait de mon article ne m'écrivit pas. Il est vrai
-qu'il avait lu cet article et devait me l'avouer plus tard, mais par un
-choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années après
-un article dans le <i>Figaro</i> et désira me signaler immédiatement cet
-événement. Comme il cessait d'être jaloux de ce qu'il considérait
-comme un privilège, puisqu'il lui était aussi échu, l'envie qui lui
-avait fait feindre d'ignorer mon article cessait, comme un compresseur
-se soulève; il m'en parla, mais tout autrement qu'il ne désirait
-m'entendre parler du sien: «J'ai su que toi aussi, me dit-il, avais
-fait un article. Mais je n'avais pas cru devoir t'en parler, craignant
-de t'être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des
-choses humiliantes qui leur arrivent. Et c'en est une évidemment que
-d'écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des <i>five o'clock</i>,
-sans oublier le bénitier.» Son caractère restait le même, mais son
-style était devenu moins précieux, comme il arrive à certains qui
-quittent le maniérisme, quand ne faisant plus de poèmes symbolistes,
-ils écrivent des romans-feuilletons.</p>
-
-<p>Pour me consoler de son silence, je relus la lettre de M<sup>me</sup>
-Goupil; mais elle était sans chaleur, car si l'aristocratie a certaines
-formules qui font palissades entre elles, entre le Monsieur du début et les
-sentiments distingués de la fin, des cris de joie, d'admiration,
-peuvent jaillir comme des fleurs, et des gerbes pencher par-dessus la
-palissade leur parfum odorant. Mais le conventionnalisme bourgeois
-enserre l'intérieur même des lettres dans un réseau de «votre
-succès si légitime», au maximum «votre beau succès». Des
-belles-sœurs fidèles à l'éducation reçue et réservées dans leur
-corsage comme il faut, croient s'être épanchées dans le malheur et
-l'enthousiasme si elles ont écrit «mes meilleures pensées». «Mère
-se joint à moi» est un superlatif dont on est rarement gâté.</p>
-
-<p>Je reçus une autre lettre que celle de M<sup>me</sup> Goupil, mais le
-nom du signataire m'était inconnu. C'était une écriture populaire, un
-langage charmant. Je fus navré de ne pouvoir découvrir qui m'avait
-écrit.</p>
-
-<p>Comme je me demandais si Bergotte eût aimé cet article, M<sup>me</sup>
-de Forcheville m'avait répondu qu'il l'aurait infiniment admiré et
-n'aurait pu le lire sans envie. Mais elle me l'avait dit pendant que je
-dormais: c'était un rêve.</p>
-
-<p>Presque tous nos rêves répondent ainsi aux questions que nous nous
-posons par des affirmations complexes, des mises en scène à plusieurs
-personnages, mais qui n'ont pas de lendemain.</p>
-
-<p>Quant à M<sup>lle</sup> de Forcheville, je ne pouvais m'empêcher de
-penser à elle avec désolation. Quoi? fille de Swann qui eût tant aimé la
-voir chez les Guermantes, que ceux-ci avaient refusé à leur grand ami de
-recevoir, ils l'avaient ensuite spontanément recherchée, le temps
-ayant passé qui renouvelle tout pour nous, insuffle une autre
-personnalité, d'après ce qu'on dit d'eux, aux êtres que nous n'avons
-pas vus depuis longtemps, depuis que nous avons fait nous-même peau
-neuve et pris d'autres goûts. Je pensais qu'à cette fille, Swann
-disait parfois en la serrant contre lui et en l'embrassant: «C'est bon,
-ma chérie, d'avoir une fille comme toi, un jour quand je ne serai plus
-là, si on parle encore de ton pauvre papa, ce sera seulement avec toi
-et à cause de toi.» Swann en mettant ainsi pour après sa mort un
-craintif et anxieux espoir de survivance dans sa fille se trompait
-autant que le vieux banquier qui ayant fait un testament pour une petite
-danseuse qu'il entretient et qui a très bonne tenue, se dit qu'il n'est
-pour elle qu'un grand ami, mais qu'elle restera fidèle à son souvenir.
-Elle avait très bonne tenue tout en faisant du pied sous la table aux
-amis du vieux banquier qui lui plaisaient, mais tout cela très caché,
-avec d'excellents dehors. Elle portera le deuil de l'excellent homme,
-s'en sentira débarrassée, profitera non seulement de l'argent liquide,
-mais des propriétés, des automobiles qu'il lui a laissées, fera
-partout effacer le chiffre de l'ancien propriétaire qui lui cause un
-peu de honte et à la jouissance du don n'associera jamais le regret du
-donateur. Les illusions de l'amour paternel ne sont peut-être pas
-moindres que celles de l'autre; bien des filles ne considèrent leur
-père que comme le vieillard qui leur laissera sa fortune. La présence
-de Gilberte dans un salon au lieu d'être une occasion qu'on parlât
-encore quelquefois de son père était un obstacle à ce qu'on saisît
-celles, de plus en plus rares, qu'on aurait pu avoir encore de le faire.
-Même à propos des mots qu'il avait dits, des objets qu'il avait
-donnés, on prit l'habitude de ne plus le nommer et celle qui aurait dû
-rajeunir, sinon perpétuer sa mémoire, se trouva hâter et consommer
-l'œuvre de la mort et de l'oubli.</p>
-
-<p>Et ce n'est pas seulement à l'égard de Swann que Gilberte consommait
-peu à peu l'œuvre de l'oubli, elle avait hâté en moi cette œuvre de
-l'oubli à l'égard d'Albertine.</p>
-
-<p>Sous l'action du désir, par conséquent du désir de bonheur que
-Gilberte avait excité en moi pendant les quelques heures où je l'avais
-crue une autre, un certain nombre de souffrances, de préoccupations
-douloureuses, lesquelles il y a peu de temps encore obsédaient ma
-pensée, s'étaient échappées de moi, entraînant avec elles tout un
-bloc de souvenirs, probablement effrités depuis longtemps et
-précaires, relatifs à Albertine. Car si bien des souvenirs, qui
-étaient reliés à elle, avaient d'abord contribué à maintenir
-en moi le regret de sa mort, en retour le regret lui-même avait
-fixé les souvenirs. De sorte que la modification de mon état
-sentimental, préparée sans doute obscurément jour par jour par les
-désagrégations continues de l'oubli, mais réalisée brusquement dans
-son ensemble me donna cette impression que je me rappelle avoir
-éprouvée ce jour-là pour la première fois, du vide, de la suppression
-en moi de toute une portion de mes associations d'idées, qu'éprouve un
-homme dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s'est rompue
-et chez lequel toute une partie de la mémoire est abolie ou paralysée.</p>
-
-<p>La disparition de ma souffrance et de tout ce qu'elle emmenait avec
-elle, me laissait diminué comme souvent la guérison d'une maladie qui
-tenait dans notre vie une grande place. Sans doute c'est parce que les
-souvenirs ne restent pas toujours vrais que l'amour n'est pas éternel,
-et parce que la vie est faite du perpétuel renouvellement des cellules.
-Mais ce renouvellement pour les souvenirs est tout de même retardé par
-l'attention qui arrête, et fixe un moment qui doit changer. Et
-puisqu'il en est du chagrin comme du désir des femmes qu'on grandit en
-y pensant, avoir beaucoup à faire rendrait plus facile, aussi bien que
-la chasteté, l'oubli.</p>
-
-<p>Par une autre réaction (bien que ce fût la distraction&mdash;le désir de
-M<sup>lle</sup> d'Éporcheville&mdash;qui m'eût rendu tout d'un coup l'oubli
-apparent et sensible) s'il reste que c'est le temps qui amène
-progressivement l'oubli, l'oubli n'est pas sans altérer profondément la
-notion du temps. Il y a des erreurs optiques dans le temps comme il y en a
-dans l'espace. La persistance en moi d'une velléité ancienne de travailler,
-de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer
-de vivre me donnait l'illusion que j'étais toujours aussi jeune;
-pourtant le souvenir de tous les événements qui s'étaient succédé
-dans ma vie (et aussi de ceux qui s'étaient succédé dans mon cœur,
-car, lorsqu'on a beaucoup changé, on est induit à supposer qu'on a
-plus longtemps vécu) au cours de ces derniers mois de l'existence
-d'Albertine, me les avait fait paraître beaucoup plus longs qu'une
-année, et maintenant cet oubli de tant de choses, me séparant, par des
-espaces vides, d'événements tout récents qu'ils me faisaient
-paraître anciens, puisque j'avais eu ce qu'on appelle «le temps» de
-les oublier, par son interpolation fragmentée, irrégulière, au milieu
-de ma mémoire&mdash;comme une brume épaisse sur l'océan qui supprime les
-points de repère des choses&mdash;détraquait, disloquait mon sentiment des
-distances dans le temps, là rétrécies, ici distendues, et me faisait
-me croire tantôt beaucoup plus loin, tantôt beaucoup plus près des
-choses que je ne l'étais en réalité. Et comme dans les nouveaux
-espaces, encore non parcourus, qui s'étendaient devant moi, il n'y
-aurait pas plus de traces de mon amour pour Albertine qu'il n'y en avait
-eu, dans les temps perdus que je venais de traverser, de mon amour pour
-ma grand'mère, ma vie m'apparut&mdash;offrant une succession de périodes
-dans lesquelles, après un certain intervalle rien de ce qui soutenait
-la précédente ne subsistait plus dans celle qui la suivait,&mdash;comme
-quelque chose de si dépourvu du support d'un moi individuel identique
-et permanent, quelque chose de si inutile dans l'avenir et de si long
-dans le passé, que la mort pourrait aussi bien en terminer le cours ici
-ou là, sans nullement le conclure, que ces cours d'histoire de France
-qu'en rhétorique on arrête indifféremment, selon la fantaisie des
-programmes ou des professeurs, à la Révolution de 1830, à celle de
-1848, ou à la fin du second Empire.</p>
-
-<p>Peut-être alors la fatigue et la tristesse que je ressentais
-vinrent-elles moins d'avoir aimé inutilement ce que déjà j'oubliais,
-que de commencer à me plaire avec de nouveaux vivants, de purs gens du
-monde, de simples amis des Guermantes, si peu intéressants par
-eux-mêmes. Je me consolais peut-être plus aisément de constater que
-celle que j'avais aimée n'était plus au bout d'un certain temps qu'un
-pâle souvenir, que de retrouver en moi cette vaine activité qui nous
-fait perdre le temps à tapisser notre vie d'une végétation humaine
-vivace mais parasite, qui deviendra le néant aussi quand elle sera
-morte, qui déjà est étrangère à tout ce que nous avons connu et à
-laquelle pourtant cherche à plaire notre sénilité bavarde,
-mélancolique et coquette. L'être nouveau qui supporterait aisément de
-vivre sans Albertine avait fait son apparition en moi, puisque j'avais
-pu parler d'elle chez M<sup>me</sup> de Guermantes en paroles affligées,
-sans souffrance profonde. Ces nouveaux moi qui devraient porter un autre
-nom que le précédent, leur venue possible, à cause de leur indifférence
-à ce que j'aimais, m'avait toujours épouvanté, jadis à propos de
-Gilberte quand son père me disait que si j'allais vivre en Océanie, je
-ne voudrais plus revenir, tout récemment quand j'avais lu avec un tel
-serrement de cœur le passage du roman de Bergotte où il est question de
-ce personnage qui, séparé par la vie d'une femme qu'il avait adorée
-jeune homme, vieillard la rencontre sans plaisir, sans envie de la
-revoir. Or, au contraire, il m'apportait avec l'oubli une suppression
-presque complète de la souffrance, une possibilité de bien-être, cet
-être si redouté, si bienfaisant et qui n'était autre qu'un de ces moi
-de rechange que la destinée tient en réserve pour nous et que, sans
-plus écouter nos prières qu'un médecin clairvoyant et d'autant plus
-autoritaire, elle substitue malgré nous, par une intervention
-opportune, au moi vraiment trop blessé. Ce rechange au reste, elle
-l'accomplit de temps en temps, comme l'usure et la réfection des
-tissus, mais nous n'y prenons garde que si l'ancien moi contenait une
-grande douleur, un corps étranger et blessant, que nous nous étonnons
-de ne plus retrouver, dans notre émerveillement d'être devenu un autre
-pour qui la souffrance de son prédécesseur n'est plus que la
-souffrance d'autrui, celle dont on peut parler avec apitoiement parce
-qu'on ne la ressent pas. Même cela nous est égal d'avoir passé par
-tant de souffrances, car nous ne nous rappelons que confusément les
-avoir souffertes. Il est possible que de même nos cauchemars, la nuit,
-soient effroyables. Mais au réveil nous sommes une autre personne qui
-ne se soucie guère que celle à qui elle succède ait eu à fuir en
-dormant devant des assassins.</p>
-
-<p>Sans doute ce moi avait gardé quelque contact avec l'ancien comme un
-ami, indifférent à un deuil, en parle pourtant aux personnes
-présentes avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps
-dans la chambre où le veuf qui l'a chargé de recevoir pour lui
-continue à faire entendre ses sanglots. J'en poussais encore quand je
-redevenais pour un moment l'ancien ami d'Albertine. Mais c'est dans un
-personnage nouveau que je tendais à passer tout entier. Ce n'est pas
-parce que les autres sont morts que notre affection pour eux
-s'affaiblit, c'est parce que nous mourons nous-mêmes. Albertine n'avait
-rien à reprocher à son ami. Celui qui en usurpait le nom n'en était
-que l'héritier. On ne peut être fidèle qu'à ce dont on se souvient,
-on ne se souvient que de ce qu'on a connu. Mon moi nouveau, tandis qu'il
-grandissait à l'ombre de l'ancien, l'avait souvent entendu parler
-d'Albertine; à travers lui, à travers les récits qu'il en
-recueillait, il croyait la connaître, elle lui était sympathique, il
-l'aimait, mais ce n'était qu'une tendresse de seconde main.</p>
-
-<p>Une autre personne chez qui l'œuvre de l'oubli, en ce qui concernait
-Albertine, se fit probablement plus rapide à cette époque, et me
-permit par contre-coup de me rendre compte un peu plus tard d'un nouveau
-progrès que cette œuvre avait fait chez moi (et c'est là mon souvenir
-d'une seconde étape avant l'oubli définitif), ce fut Andrée. Je ne
-puis guère en effet ne pas donner l'oubli d'Albertine comme cause sinon
-unique, sinon même principale, au moins comme cause conditionnante et
-nécessaire, d'une conversation qu'Andrée eut avec moi à peu près six
-mois après celle que j'ai rapportée et où ses paroles furent si
-différentes de ce qu'elle m'avait dit la première fois. Je me rappelle
-que c'était dans ma chambre parce qu'à ce moment-là j'avais plaisir
-à avoir de demi-relations charnelles avec elle, à cause du côté
-collectif qu'avait eu au début et que reprenait maintenant mon amour
-pour les jeunes filles de la petite bande, longtemps indivis entre
-elles, et un moment uniquement associé à la personne d'Albertine
-pendant les derniers mois qui avaient précédé et suivi sa mort.</p>
-
-<p>Nous étions dans ma chambre pour une autre raison encore qui me permet
-de situer très exactement cette conversation. C'est que j'étais
-expulsé du reste de l'appartement parce que c'était le jour de maman.
-Malgré que ce fût son jour, et après avoir hésité, maman était
-allée déjeuner chez M<sup>me</sup> Sazerat pensant que comme M<sup>me</sup>
-Sazerat savait toujours vous inviter avec des gens ennuyeux, elle pourrait
-sans manquer aucun plaisir rentrer tôt. Elle était en effet revenue à temps
-et sans regrets, M<sup>me</sup> Sazerat n'ayant eu chez elle que des gens
-assommants que glaçait déjà la voix particulière qu'elle prenait quand elle
-avait du monde, ce que maman appelait sa voix du mercredi. Ma mère du reste
-l'aimait bien, la plaignait de son infortune&mdash;suite des fredaines
-de son père ruiné par la duchesse de X...&mdash;infortune qui la forçait
-à vivre presque toute l'année à Combray, avec quelques semaines chez
-sa cousine à Paris et un grand «voyage d'agrément» tous les dix ans.</p>
-
-<p>Je me rappelle que la veille, sur ma prière répétée depuis des mois,
-et parce que la princesse la réclamait toujours, maman était allée
-voir la princesse de Parme qui, elle, ne faisait pas de visites et chez
-qui on se contentait d'habitude de s'inscrire, mais qui avait insisté
-pour que ma mère vînt la voir, puisque le protocole empêchait qu'elle
-vînt chez nous. Ma mère était revenue très mécontente: «Tu m'as
-fait faire un pas de clerc, me dit-elle, la princesse de Parme m'a à
-peine dit bonjour, elle s'est retournée vers les dames avec qui elle
-causait sans s'occuper de moi, et au bout de dix minutes comme elle ne
-m'avait pas adressé la parole, je suis partie sans qu'elle me tendît
-même la main. J'étais très ennuyée; en revanche devant la porte, en
-m'en allant, j'ai rencontré la duchesse de Guermantes qui a été très
-aimable et qui m'a beaucoup parlé de toi. Quelle singulière idée tu
-as eue de lui parler d'Albertine. Elle m'a raconté que tu lui avais dit
-que sa mort avait été un tel chagrin pour toi. Je ne retournerai
-jamais chez la Princesse de Parme. Tu m'as fait faire une bêtise.»</p>
-
-<p>Or le lendemain, jour de ma mère, comme je l'ai dit, Andrée vint me
-voir. Elle n'avait pas grand temps, car elle devait aller chercher
-Gisèle avec qui elle tenait beaucoup à dîner. «Je connais ses
-défauts, mais c'est tout de même ma meilleure amie et l'être pour qui
-j'ai le plus d'affection» me dit-elle. Et elle parut même avoir
-quelque effroi à l'idée que je pourrais lui demander de dîner avec
-elles. Elle était avide des êtres, et un tiers qui la connaissait trop
-bien, comme moi, en l'empêchant de se livrer, l'empêchait du coup de
-goûter auprès d'eux un plaisir complet.</p>
-
-<p>Le souvenir d'Albertine était devenu chez moi si fragmentaire qu'il ne
-me causait plus de tristesse et n'était plus qu'une transition à de
-nouveaux désirs, comme un accord qui prépare des changements
-d'harmonie. Et même cette idée de caprice sensuel, et passager étant
-écartée en tant que j'étais encore fidèle au souvenir d'Albertine,
-j'étais plus heureux d'avoir auprès de moi Andrée que je ne l'aurais
-été d'avoir Albertine miraculeusement retrouvée. Car Andrée pouvait
-me dire plus de choses sur Albertine que ne m'en avait dit Albertine
-elle-même. Or les problèmes relatifs à Albertine restèrent encore
-dans mon esprit alors que ma tendresse pour elle, tant physique que
-morale, avait déjà disparu. Et mon désir de connaître sa vie, parce
-qu'il avait moins diminué, était maintenant comparativement plus grand
-que le besoin de sa présence. D'autre part l'idée qu'une femme avait
-peut-être eu des relations avec Albertine ne me causait plus que le
-désir d'en avoir moi aussi avec cette femme. Je le dis à Andrée tout
-en la caressant. Alors sans chercher le moins du monde à mettre ses
-paroles d'accord avec celles d'il y avait quelques mois, Andrée me dit
-en souriant à demi: «Ah! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne
-pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais
-avec Albertine.» Et soit qu'elle pensât que cela accroissait mon
-désir (dans l'espoir de confidences, je lui avais dit que j'aimerais
-avoir des relations avec une femme en ayant eues avec Albertine) ou mon
-chagrin, ou peut-être détruisait un sentiment de supériorité sur
-elle qu'elle pouvait croire que j'éprouvais d'avoir été le seul à
-entretenir des relations avec Albertine: «Ah! nous avons passé toutes
-les deux de bonnes heures, elle était si caressante, si passionnée. Du
-reste ce n'était pas seulement avec moi qu'elle aimait prendre du plaisir.
-Elle avait rencontré chez M<sup>me</sup> Verdurin un joli garçon, Morel.
-Tout de suite ils s'étaient compris. Il se chargeait, ayant d'elle la
-permission d'y prendre aussi son plaisir, car il aimait les petites
-novices, de lui en procurer. Sitôt qu'il les avait mises sur le mauvais
-chemin, il les laissait. Il se chargeait ainsi de plaire à de petites
-pêcheuses d'une plage éloignée, à de petites blanchisseuses, qui
-s'amourachaient d'un garçon, mais n'eussent pas répondu aux avances
-d'une jeune fille. Aussitôt que la petite était bien sous sa
-domination, il la faisait venir dans un endroit tout à fait sûr, où
-il la livrait à Albertine. Par peur de perdre Morel qui s'y mêlait du
-reste, la petite obéissait toujours, et d'ailleurs elle le perdait tout
-de même, car, par peur des conséquences et aussi parce qu'une ou deux
-fois lui suffisaient, il filait en laissant une fausse adresse. Il eut
-une fois l'audace d'en mener une, ainsi qu'Albertine, dans une maison de
-femmes à Corliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou
-successivement. C'était sa passion, comme c'était aussi celle
-d'Albertine. Mais Albertine avait après d'affreux remords. Je crois que
-chez vous elle avait dompté sa passion et remettait de jour en jour de
-s'y livrer. Puis son amitié pour vous était si grande, qu'elle avait
-des scrupules. Mais il était bien certain que, si jamais elle vous
-quittait, elle recommencerait. Elle espérait que vous la sauveriez, que
-vous l'épouseriez. Au fond elle sentait que c'était une espèce de
-folie criminelle, et je me suis souvent demandé si ce n'était pas
-après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille,
-qu'elle s'était elle-même tuée. Je dois avouer que tout à fait au
-début de son séjour chez vous, elle n'avait pas entièrement renoncé
-à ses jeux avec moi. Il y avait des jours où elle semblait en avoir
-besoin, tellement qu'une fois, alors que c'eût été si facile dehors,
-elle ne se résigna pas à me dire au revoir avant de m'avoir mise
-auprès d'elle, chez vous. Nous n'eûmes pas de chance, nous avons
-failli être prises. Elle avait profité de ce que Françoise était
-descendue faire une course, et que vous n'étiez pas rentré. Alors elle
-avait tout éteint pour que quand vous ouvririez avec votre clef vous
-perdiez un peu de temps avant de trouver le bouton, et elle n'avait pas
-fermé la porte de sa chambre. Nous vous avons entendu monter, je n'eus
-que le temps de m'arranger, de descendre. Précipitation bien inutile,
-car par un hasard incroyable vous aviez oublié votre clef et avez été
-obligé de sonner. Mais nous avons tout de même perdu la tête de sorte
-que pour cacher notre gêne toutes les deux, sans avoir pu nous
-consulter, nous avions eu la même idée: faire semblant de craindre
-l'odeur du seringa que nous adorions au contraire. Vous rapportiez avec
-vous une longue branche de cet arbuste, ce qui me permit de détourner
-la tête et de cacher mon trouble. Cela ne m'empêcha pas de vous dire
-avec une maladresse absurde que peut-être Françoise était remontée
-et pourrait vous ouvrir, alors qu'une seconde avant, je venais de vous
-faire le mensonge que nous venions seulement de rentrer de promenade et
-qu'à notre arrivée Françoise n'était pas encore descendue et allait
-partir faire une course. Mais le malheur fut&mdash;croyant que vous aviez
-votre clef&mdash;d'éteindre la lumière, car nous eûmes peur qu'en
-remontant vous ne la vissiez se rallumer, ou du moins nous hésitâmes
-trop. Et pendant trois nuits Albertine ne put fermer l'œil parce
-qu'elle avait tout le temps peur que vous n'ayez de la méfiance et ne
-demandiez à Françoise pourquoi elle n'avait pas allumé avant de
-partir. Car Albertine vous craignait beaucoup, et par moments assurait
-que vous étiez fourbe, méchant, la détestant au fond. Au bout de
-trois jours elle comprit à votre calme que vous n'aviez rien demandé
-à Françoise et elle put retrouver le sommeil. Mais elle ne reprit plus
-ses relations avec moi, soit par peur, soit par remords, car elle
-prétendait vous aimer beaucoup, ou bien aimait-elle quelqu'un d'autre.
-En tous cas on n'a plus pu jamais parler de seringa devant elle sans
-qu'elle devînt écarlate et passât la main sur sa figure en pensant
-cacher sa rougeur.»</p>
-
-<p>Comme certains bonheurs, il y a certains malheurs qui viennent trop
-tard, ils ne prennent pas en nous toute la grandeur qu'ils auraient eue
-quelque temps plus tôt. Tel le malheur qu'était pour moi la terrible
-révélation d'Andrée. Sans doute, même quand de mauvaises nouvelles
-doivent nous attrister, il arrive que dans le divertissement, le jeu
-équilibré de la conversation, elles passent devant nous sans
-s'arrêter, et que nous, préoccupés de mille choses à répondre,
-transformés par le désir de plaire aux personnes présentes en
-quelqu'un d'autre protégé pour quelques instants dans ce cycle nouveau
-contre les affections, les souffrances qu'il a quittées pour y entrer
-et qu'il retrouvera quand le court enchantement sera brisé, nous
-n'ayons pas le temps de les accueillir. Pourtant si ces affections, ces
-souffrances sont trop prédominantes, nous n'entrons que distraits dans
-la zone d'un monde nouveau et momentané, où, trop fidèles à la
-souffrance, nous ne pouvons devenir autres, et alors les paroles se
-mettent immédiatement en rapport avec notre cœur qui n'est pas resté
-hors de jeu. Mais depuis quelque temps les paroles concernant Albertine,
-comme un poison évaporé, n'avaient plus leur pouvoir toxique. Elle
-m'était déjà trop lointaine.</p>
-
-<p>Comme un promeneur voyant l'après-midi un croissant nuageux dans le
-ciel, se dit: «C'est cela, l'immense lune», je me disais: «Comment
-cette vérité que j'ai tant cherchée, tant redoutée, c'est seulement
-ces quelques mots dits dans une conversation auxquels on ne peut même
-pas penser complètement parce qu'on n'est pas seul!» Puis elle me
-prenait vraiment au dépourvu, je m'étais beaucoup fatigué avec
-Andrée. Vraiment une pareille vérité, j'aurais voulu avoir plus de
-force à lui consacrer; elle me restait extérieure, mais c'est que je
-ne lui avais pas encore trouvé une place dans mon cœur. On voudrait
-que la vérité nous fût révélée par des signes nouveaux, non par
-une phrase pareille à celles qu'on s'était dit tant de fois.
-L'habitude de penser empêche parfois d'éprouver le réel, immunise
-contre lui, le fait paraître de la pensée encore.</p>
-
-<p>Il n'y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible, un
-mot, le mot contraire. En tout cas, si tout cela était vrai, quelle
-inutile vérité sur la vie d'une maîtresse qui n'est plus, remontant
-des profondeurs et apparaissant, une fois que nous ne pouvons plus rien
-en faire. Alors pensant sans doute à quelque autre que nous aimons
-maintenant et à l'égard de qui la même chose pourrait arriver, (car
-de celle qu'on a oubliée on ne se soucie plus) on se désole. On se
-dit: «Si elle vivait!» On se dit: «si celle qui vit, pouvait
-comprendre tout cela et que quand elle sera morte, je saurai tout ce
-qu'elle me cache.» Mais c'est un cercle vicieux. Si j'avais pu faire
-qu'Albertine vécût, du même coup j'eusse fait qu'Andrée ne m'eût
-rien révélé. C'est la même chose que l'éternel: «Vous verrez quand
-je ne vous aimerai plus» qui est si vrai et si absurde, puisque en
-effet on obtiendrait beaucoup si on n'aimait plus, mais qu'on ne se
-soucierait pas d'obtenir. C'est tout à fait la même chose. Car la
-femme qu'on revoit quand on ne l'aime plus, si elle nous dit tout, c'est
-qu'en effet, ce n'est plus elle, ou que ce n'est plus vous: l'être qui
-aimait n'existe plus. Là aussi il y a la mort qui a passé, a rendu
-tout aisé et tout inutile. Je faisais ces réflexions, me plaçant dans
-l'hypothèse où Andrée était véridique&mdash;ce qui était possible&mdash;et
-amenée à la sincérité envers moi, précisément parce qu'elle avait
-maintenant des relations avec moi, par ce côté Saint-André-des-Champs
-qu'avait eu, au début, avec moi, Albertine. Elle y était aidée dans
-ce cas par le fait qu'elle ne craignait plus Albertine, car la réalité
-des êtres ne survit pour nous que peu de temps après leur mort, et au
-bout de quelques années ils sont comme ces dieux des religions abolies
-qu'on offense sans crainte parce qu'on a cessé de croire à leur
-existence. Mais qu'Andrée ne crût plus à la réalité d'Albertine
-pouvait avoir pour effet qu'elle ne redoutât plus (aussi bien que de
-trahir une vérité qu'elle avait promis de ne pas révéler),
-d'inventer un mensonge qui calomniait rétrospectivement sa prétendue
-complice. Cette absence de crainte lui permettait-elle de révéler
-enfin, en me disant cela, la vérité, ou bien d'inventer un mensonge,
-si, pour quelque raison, elle me croyait plein de bonheur et d'orgueil
-et voulait me peiner. Peut-être avait-elle de l'irritation contre moi
-(irritation suspendue tant qu'elle m'avait vu malheureux, inconsolé)
-parce que j'avais eu des relations avec Albertine et qu'elle m'enviait
-peut-être&mdash;croyant que je me jugeais à cause de cela plus favorisé
-qu'elle&mdash;un avantage qu'elle n'avait peut-être pas obtenu, ni même
-souhaité. C'est ainsi que je l'avais souvent vue dire qu'ils avaient
-l'air très malades à des gens dont la bonne mine, et surtout la
-conscience qu'ils avaient de leur bonne mine l'exaspérait, et dire dans
-l'espoir de les fâcher qu'elle-même allait très bien, ce qu'elle ne
-cessa de proclamer quand elle était le plus malade jusqu'au jour où,
-dans le détachement de la mort, il ne lui soucia plus que les heureux
-allassent bien et sussent qu'elle-même se mourait. Mais ce jour-là
-était encore loin. Peut-être était-elle contre moi, je ne savais pour
-quelle raison, dans une de ces rages, comme jadis elle en avait eu
-contre le jeune homme si savant dans les choses de sport, si ignorant du
-reste, que nous avions rencontré à Balbec et qui depuis vivait avec
-Rachel et sur le compte de qui Andrée se répandait en propos
-diffamatoires, souhaitant être poursuivie en dénonciation calomnieuse
-pour pouvoir articuler contre son père des faits déshonorants dont il
-n'aurait pu prouver la fausseté. Or peut-être cette rage contre moi la
-reprenait seulement, ayant sans doute cessé quand elle me voyait si
-triste. En effet, ceux-là mêmes qu'elle avait, les yeux étincelants
-de rage, souhaité déshonorer, tuer, faire condamner, fût-ce sur faux
-témoignages, si seulement elle les savait tristes, humiliés, elle ne
-leur voulait plus aucun mal, elle était prête à les combler de
-bienfaits. Car elle n'était pas foncièrement mauvaise et si sa nature
-non apparente, un peu profonde, n'était pas la gentillesse qu'on
-croyait d'abord d'après ses délicates attentions, mais plutôt l'envie
-et l'orgueil, sa troisième nature plus profonde encore, la vraie, mais
-pas entièrement réalisée, tendait vers la bonté et l'amour du
-prochain. Seulement comme tous les êtres qui, dans un certain état, en
-désirent un meilleur, mais ne le connaissant que par le désir, ne
-comprennent pas que la première condition est de rompre avec le
-premier&mdash;comme les neurasthéniques ou les morphinomanes qui voudraient
-bien être guéris, mais pourtant qu'on ne les privât pas de leurs
-manies ou de leur morphine, comme les cœurs religieux ou les esprits
-artistes attachés au monde qui souhaitent la solitude mais veulent se
-la représenter pourtant comme n'impliquant pas un renoncement absolu à
-leur vie antérieure&mdash;Andrée était prête à aimer toutes les
-créatures, mais à condition d'avoir réussi d'abord à ne pas se les
-représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées
-préalablement. Elle ne comprenait pas qu'il fallait aimer même les
-orgueilleux et vaincre leur orgueil par l'amour et non par un plus
-puissant orgueil. Mais c'est qu'elle était comme les malades qui
-veulent la guérison par les moyens mêmes, qui entretiennent la
-maladie, qu'ils aiment et qu'ils cesseraient aussitôt d'aimer s'ils les
-renonçaient. Mais on veut apprendre à nager et pourtant garder un pied
-à terre. En ce qui concerne le jeune sportif, neveu des Verdurin, que
-j'avais rencontré dans mes deux séjours à Balbec, il faut dire,
-accessoirement et par anticipation, que quelque temps après la visite
-d'Andrée, visite dont le récit va être repris dans un instant, il
-arriva des faits qui causèrent une assez grande impression. D'abord ce
-jeune homme (peut-être par souvenir d'Albertine que je ne savais pas
-alors qu'il avait aimée) se fiança avec Andrée et l'épousa, malgré
-le désespoir de Rachel dont il ne tint aucun compte. Andrée ne dit
-plus alors (c'est-à-dire quelques mois après la visite dont je parle)
-qu'il était un misérable, et je m'aperçus plus tard qu'elle n'avait
-dit qu'il l'était que parce qu'elle était folle de lui et qu'elle
-croyait qu'il ne voulait pas d'elle. Mais un autre fait me frappa
-davantage. Ce jeune homme fit représenter des petits sketchs, dans des
-décors et avec des costumes de lui, qui ont amené dans l'art
-contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les
-Ballets russes. Bref les juges les plus autorisés considérèrent ses
-œuvres comme quelque chose de capital, presque des œuvres de génie et
-je pense d'ailleurs comme eux, ratifiant ainsi, à mon propre
-étonnement, l'ancienne opinion de Rachel. Les personnes qui l'avaient
-connu à Balbec attentif seulement à savoir si la coupe des vêtements
-des gens qu'il avait à fréquenter était élégante ou non, qui
-l'avaient vu passer tout son temps au baccara, aux courses, au golf ou
-au polo, qui savaient que dans ses classes il avait toujours été un
-cancre et s'était même fait renvoyer du lycée (pour ennuyer ses
-parents, il avait été habiter deux mois la grande maison de femmes où
-M. de Charlus avait cru surprendre Morel), pensèrent que peut-être ses
-œuvres étaient d'Andrée qui, par amour, voulait lui en laisser la
-gloire, ou que plus probablement il payait, avec sa grande fortune
-personnelle que ses folies avaient seulement ébréchée, quelque
-professionnel génial et besogneux pour les faire. Ce genre de société
-riche non décrassée par la fréquentation de l'aristocratie et n'ayant
-aucune idée de ce qu'est un artiste&mdash;lequel est seulement figuré pour
-eux soit par un acteur qu'ils font venir débiter des monologues pour
-les fiançailles de leur fille, en lui remettant tout de suite son
-cachet discrètement dans un salon voisin, soit par un peintre chez qui
-ils la font poser une fois qu'elle est mariée, avant les enfants et
-quand elle est encore à son avantage&mdash;croient volontiers que tous les
-gens du monde qui écrivent, composent ou peignent, font faire leurs
-œuvres et payent pour avoir une réputation d'auteur comme d'autres
-pour s'assurer un siège de député. Mais tout cela était faux et ce
-jeune homme était bien l'auteur de ces œuvres admirables. Quand je le
-sus, je fus obligé d'hésiter entre diverses suppositions. Ou bien il
-avait été en effet pendant de longues années la «brute épaisse»
-qu'il paraissait, et quelque cataclysme physiologique avait éveillé en
-lui le génie assoupi comme la Belle au bois dormant, ou bien à cette
-époque de sa rhétorique orageuse, de ses recalages au bachot, de ses
-grosses pertes de jeu de Balbec, de sa crainte de monter dans le
-«tram» avec des fidèles de sa tante Verdurin à cause de leur vilain
-habillement, il était déjà un homme de génie, peut-être distrait de
-son génie, l'ayant laissé la clef sous la porte dans l'effervescence
-de passions juvéniles; ou bien même homme de génie déjà conscient,
-et dernier en classe, parce que, pendant que le professeur disait des
-banalités sur Cicéron, lui lisait Rimbaud ou Gœthe. Certes, rien ne
-laissait soupçonner cette hypothèse quand je le rencontrai à Balbec
-où ses préoccupations me parurent s'attacher uniquement à la
-correction des attelages et à la préparation des cocktails. Mais ce
-n'est pas encore une objection irréfutable. Il pouvait être très
-vaniteux, ce qui peut s'allier au génie, et chercher à briller de la
-manière qu'il savait propre à éblouir dans le monde où il vivait et
-qui n'était nullement de prouver une connaissance approfondie des
-affinités électives, mais bien plutôt de conduire à quatre.
-D'ailleurs je ne suis pas sûr que plus tard, quand il fut devenu
-l'auteur de ces belles œuvres si originales, il eût beaucoup aimé,
-hors des théâtres où il était connu, à dire bonjour à quelqu'un
-qui n'aurait pas été en smoking, comme les fidèles dans leur
-première manière, ce qui prouverait chez lui non de la bêtise, mais
-de la vanité, et même un certain sens pratique, une certaine
-clairvoyance à adapter sa vanité à la mentalité des imbéciles, à
-l'estime de qui il tenait et pour lesquels le smoking brille peut-être
-d'un plus vif éclat que le regard d'un penseur. Qui sait si, vu du
-dehors, tel homme de talent, ou même un homme sans talent, mais aimant
-les choses de l'esprit, moi par exemple, n'eût pas fait, à qui l'eût
-rencontré à Rivebelle, à l'Hôtel de Balbec, ou sur la digue de
-Balbec, l'effet du plus parfait et prétentieux imbécile. Sans compter
-que pour Octave les choses de l'art devaient être quelque chose de si
-intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même
-qu'il n'eût sans doute pas eu l'idée d'en parler, comme eût fait
-Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les
-attelages avaient pour Octave. Puis il pouvait avoir la passion du jeu
-et on dit qu'il l'a gardée. Tout de même si la piété qui fit revivre
-l'œuvre inconnue de Vinteuil est sortie du milieu si trouble de
-Montjouvain, je ne fus pas moins frappé de penser que les
-chefs-d'œuvre peut-être les plus extraordinaires de notre époque sont
-sortis non du concours général, d'une éducation modèle, académique,
-à la de Broglie, mais de la fréquentation des «pesages» et des
-grands bars. En tous cas à cette époque à Balbec, les raisons qui
-faisaient désirer à moi de le connaître, à Albertine et ses amies
-que je ne le connusse pas, étaient également étrangères à sa
-valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l'éternel malentendu
-d'un «intellectuel» (représenté en l'espèce par moi) et des gens du
-monde (représentés par la petite bande), au sujet d'une personne mondaine
-(le jeune joueur de golf). Je ne pressentais nullement son talent, et son
-prestige à mes yeux, du même genre qu'autrefois celui de M<sup>me</sup>
-Blatin, était d'être&mdash;quoi qu'elles prétendissent&mdash;l'ami de mes
-amies, et plus de leur bande que moi. D'autre part Albertine et
-Andrée, symbolisant en cela l'incapacité des gens du monde à porter
-un jugement valable sur les choses de l'esprit et leur propension à
-s'attacher dans cet ordre à de faux-semblants, non seulement n'étaient
-pas loin de me trouver stupide parce que j'étais curieux d'un tel
-imbécile, mais s'étonnaient surtout que, joueur de golf pour joueur de
-golf, mon choix se fût justement porté sur le plus insignifiant. Si
-encore j'avais voulu me lier avec le jeune Gilbert de Bellœuvre; en
-dehors du golf c'était un garçon qui avait de la conversation, qui
-avait eu un accessit au concours général et faisait agréablement les
-vers (or il était en réalité plus bête qu'aucun). Ou alors si mon
-but était de «faire une étude pour un livre», Guy Saumoy qui était
-complètement fou, avait enlevé deux jeunes filles, était au moins un
-type curieux qui pouvait «m'intéresser». Ces deux-là, on me les eût
-«permis», mais l'autre, quel agrément pouvais-je lui trouver,
-c'était le type de la «grande brute», de la «brute épaisse». Pour
-revenir à la visite d'Andrée, après la révélation qu'elle venait de
-me faire sur ses relations avec Albertine, elle ajouta que la principale
-raison pour laquelle Albertine m'avait quitté, c'était à cause de ce
-que pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d'autres encore de
-la voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n'était pas
-mariée: «Je sais bien que c'était chez votre mère. Mais cela ne fait
-rien. Vous ne savez pas ce que c'est que tout ce monde de jeunes filles,
-ce qu'elles se cachent les unes des autres, comme elles craignent
-l'opinion des autres. J'en ai vu d'une sévérité terrible avec des
-jeunes gens simplement parce qu'ils connaissaient leurs amies et
-qu'elles craignaient que certaines choses ne fussent répétées, et
-celles-là même, le hasard me les a montrées tout autres, bien contre
-leur gré.» Quelques mois plus tôt, ce savoir que paraissait posséder
-Andrée des mobiles auxquels obéissent les filles de la petite bande
-m'eût paru le plus précieux du monde. Peut-être ce qu'elle disait
-suffisait-il à expliquer qu'Albertine qui s'était donnée à moi
-ensuite à Paris, se fût refusée à Balbec où je voyais constamment
-ses amies, ce que j'avais l'absurdité de croire un tel avantage pour
-être au mieux avec elle. Peut-être même était-ce de voir quelques
-mouvements de confiance de moi avec Andrée ou que j'eusse imprudemment
-dit à celle-ci qu'Albertine allait coucher au Grand Hôtel qui faisait
-qu'Albertine qui peut-être, une heure avant, était prête à me
-laisser prendre certains plaisirs, comme la chose la plus simple, avait
-eu un revirement et avait menacé de sonner. Mais alors, elle avait dû
-être facile avec bien d'autres. Cette idée réveilla ma jalousie et je
-dis à Andrée qu'il y avait une chose que je voulais lui demander.
-«Vous faisiez cela dans l'appartement inhabité de votre grand'mère?»
-«Oh! non jamais, nous aurions été dérangées.» «Tiens, je croyais,
-il me semblait...» «D'ailleurs Albertine aimait surtout faire cela à
-la campagne.» «Où ça?» «Autrefois quand elle n'avait pas le temps
-d'aller très loin, nous allions aux Buttes-Chaumont. Elle connaissait
-là une maison. Ou bien sous les arbres, il n'y a personne; dans la
-grotte du petit Trianon aussi.» «Vous voyez bien, comment vous croire?
-Vous m'aviez juré, il n'y a pas un an n'avoir rien fait aux
-Buttes-Chaumont.» «J'avais peur de vous faire de la peine.» Comme je
-l'ai dit je pensai, beaucoup plus tard seulement, qu'au contraire, cette
-seconde fois, le jour des aveux, Andrée avait cherché à me faire de
-la peine. Et j'en aurais eu tout de suite, pendant qu'elle parlait,
-l'idée, parce que j'en aurais éprouvé le besoin, si j'avais encore
-autant aimé Albertine. Mais les paroles d'Andrée ne me faisaient pas
-assez mal pour qu'il me fût indispensable de les juger immédiatement
-mensongères. En somme si ce que disait Andrée était vrai, et je n'en
-doutai pas d'abord, l'Albertine réelle que je découvrais, après avoir
-connu tant d'apparences diverses d'Albertine, différait fort peu de la
-fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de
-Balbec et qui m'avait successivement offert tant d'aspects, comme
-modifie tour à tour la disposition de ses édifices jusqu'à écraser,
-à effacer le monument capital qu'on voyait seul dans le lointain, une
-ville dont on approche, mais dont finalement quand on la connaît bien
-et qu'on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que
-la perspective du premier coup d'œil avait indiquées, le reste, par
-où on avait passé, n'étant que cette série successive de lignes de
-défense que tout être élève contre notre vision et qu'il faut
-franchir l'une après l'autre, au prix de combien de souffrances, avant
-d'arriver au cœur. D'ailleurs si je n'eus pas besoin de croire
-absolument à l'innocence d'Albertine parce que ma souffrance avait
-diminué, je peux dire que réciproquement si je ne souffris pas trop de
-cette révélation, c'est que depuis quelque temps, à la croyance que
-je m'étais forgée de l'innocence d'Albertine, s'était substituée peu
-à peu et sans que je m'en rendisse compte, la croyance toujours
-présente en moi, en sa culpabilité. Or si je ne croyais plus à
-l'innocence d'Albertine, c'est que je n'avais déjà plus le besoin, le
-désir passionné d'y croire. C'est le désir qui engendre la croyance
-et si nous ne nous en rendons pas compte d'habitude, c'est que la
-plupart des désirs créateurs de croyances, ne finissent&mdash;contrairement
-à celui qui m'avait persuadé qu'Albertine était innocente&mdash;qu'avec
-nous-mêmes. À tant de preuves qui corroboraient ma version première,
-j'avais stupidement préféré de simples affirmations d'Albertine.
-Pourquoi l'avoir crue? Le mensonge est essentiel à l'humanité. Il y
-joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir et
-d'ailleurs est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son
-plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à
-l'honneur. On ment toute sa vie, même surtout, peut-être seulement, à
-ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls en effet nous font craindre pour
-notre plaisir et désirer leur estime. J'avais d'abord cru Albertine
-coupable, et seul mon désir employant à une œuvre de doute les forces
-de mon intelligence m'avait fait faire fausse route. Peut-être
-vivons-nous entourés d'indications électriques, sismiques, qu'il nous
-faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des
-caractères. S'il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des
-paroles d'Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât
-enfin concorder avec ce que mon instinct avait d'abord pressenti,
-plutôt qu'avec le misérable optimisme auquel j'avais lâchement cédé
-par la suite. J'aimais mieux que la vie fût à la hauteur de mes
-intuitions. Celles-ci du reste que j'avais eues le premier jour sur la
-plage, quand j'avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie
-du plaisir, le vice, et aussi le soir où j'avais vu l'institutrice
-d'Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa,
-comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les
-apparences, ne pourra domestiquer, ne s'accordaient-elles pas à ce que
-m'avait dit Bloch quand il m'avait rendu la terre si belle en m'y
-montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque
-rencontre, l'universalité du désir. Peut-être malgré tout, ces
-intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à
-nouveau vérifiées que maintenant. Tandis que durait tout mon amour
-pour Albertine, elles m'eussent trop fait souffrir et il eût été
-mieux qu'il n'eût subsisté d'elles qu'une trace, mon perpétuel
-soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passaient
-continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore,
-antérieure, plus vaste, qui était <i>mon amour lui-même</i>. N'était-ce
-pas en effet malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître
-dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l'aimer; et même dans
-les moments où la méfiance s'assoupit, l'amour n'en est-il pas la
-persistance et une transformation, n'est-il pas une preuve de
-clairvoyance (preuve inintelligible à l'amant lui-même) puisque le
-désir allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé nous force
-d'aimer ce qui nous fera souffrir? Il entre certainement dans le charme
-d'un être, dans l'attrait de ses yeux, de sa bouche, de sa taille, les
-éléments inconnus de nous qui sont susceptibles de nous rendre le plus
-malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à
-l'aimer, c'est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans
-une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes. Et ces
-charmes qui, pour m'attirer, matérialisaient ainsi les parties nocives,
-dangereuses, mortelles, d'un être, peut-être étaient-ils avec ces
-secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le
-sont la luxuriance séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs
-vénéneuses? C'est peut-être, me disais-je, le vice lui-même
-d'Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez
-elle ces manières bonnes et franches donnant l'illusion qu'on avait
-avec elle la même camaraderie loyale et sans restriction qu'avec un
-homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une
-finesse féminine de sensibilité et d'esprit. Au milieu du plus complet
-aveuglement, la perspicacité subsiste sous la forme même de la
-prédilection et de la tendresse. De sorte qu'on a tort de parler en
-amour de mauvais choix, puisque dès qu'il y a choix, il ne peut être
-que mauvais. «Est-ce que ces promenades aux Buttes-Chaumont eurent lieu
-quand vous veniez la chercher à la maison, dis-je à Andrée.» «Oh!
-non, du jour où Albertine fut revenue de Balbec avec vous, sauf ce que
-je vous ai dit, elle ne fit plus jamais rien avec moi. Elle ne me
-permettait même plus de lui parler de ces choses.» «Mais ma petite
-Andrée pourquoi mentir encore? Par le plus grand des hasards, car je ne
-cherche jamais à rien connaître, j'ai appris jusque dans les détails
-les plus précis, des choses de ce genre qu'Albertine faisait, je peux
-vous préciser, au bord de l'eau avec une blanchisseuse quelques jours
-à peine, avant sa mort.» «Ah! peut-être après vous avoir quitté,
-cela je ne sais pas. Elle sentait qu'elle n'avait pu, ne pourrait plus
-jamais regagner votre confiance.» Ces derniers mots m'accablèrent.
-Puis je repensai au soir de la branche de seringa, je me rappelai
-qu'environ quinze jours après, comme ma jalousie changeait
-successivement d'objet, j'avais demandé à Albertine si elle n'avait
-jamais eu de relations avec Andrée, et qu'elle m'avait répondu: «Oh!
-jamais, certes j'adore Andrée; j'ai pour elle une affection profonde,
-mais comme pour une sœur et même si j'avais les goûts que vous
-semblez croire, c'est la dernière personne à qui j'aurais pensé pour
-cela. Je peux vous le jurer sur tout ce que vous voudrez, sur ma tante,
-sur la tombe de ma pauvre mère.» Je l'avais crue. Et pourtant même si
-je n'avais pas été mis en méfiance par la contradiction entre ses
-demi-aveux d'autrefois relativement à certaines choses et la netteté
-avec laquelle elle les avait niées ensuite dès qu'elle avait vu que
-cela ne m'était pas égal, j'aurais dû me rappeler Swann persuadé du
-platonisme des amitiés de M. de Charlus et me l'affirmant le soir même
-du jour où j'avais vu le giletier et le baron dans la cour. J'aurais
-dû penser qu'il y a l'un devant l'autre deux mondes, l'un constitué
-par les choses que les êtres les meilleurs, les plus sincères disent,
-et derrière lui le monde composé par la succession de ce que ces
-mêmes êtres font; si bien que quand une femme mariée vous dit d'un
-jeune homme: «Oh! c'est parfaitement vrai que j'ai une immense amitié
-pour lui, mais c'est quelque chose de très innocent, de très pur, je
-pourrais le jurer sur le souvenir de mes parents», on devrait
-soi-même, au lieu d'avoir une hésitation, se jurer qu'elle sort
-probablement du cabinet de toilette où, après chaque rendez-vous
-qu'elle a eu avec ce jeune homme, elle se précipite, pour n'avoir pas
-d'enfants. La branche de seringa me rendait mortellement triste, et
-aussi qu'Albertine m'eût cru, m'eût dit fourbe et la détestant; plus
-que tout peut-être, des mensonges si inattendus que j'avais peine à
-les assimiler à ma pensée. Un jour Albertine m'avait raconté qu'elle
-avait été à un camp d'aviation, qu'elle était amie de l'aviateur
-(sans doute pour détourner mon soupçon des femmes, pensant que
-j'étais moins jaloux des hommes), que c'était amusant de voir comme
-Andrée était émerveillée devant cet aviateur, devant tous les
-hommages qu'il rendait à Albertine, au point qu'Andrée avait voulu
-faire une promenade en avion avec lui. Or cela était inventé de toutes
-pièces, jamais Andrée n'était allée dans ce camp d'aviation.</p>
-
-<p>Quand Andrée fut partie l'heure du dîner était arrivée. «Tu ne
-devineras jamais qui m'a fait une visite d'au moins trois heures, me dit
-ma mère. Je compte trois heures, c'est peut-être plus, elle était arrivée
-presque en même temps que la première personne qui était M<sup>me</sup>
-Cottard, a vu successivement sans bouger entrer et sortir mes
-différentes visites&mdash;et j'en ai eu plus de trente&mdash;et ne m'a
-quittée qu'il y a un quart d'heure. Si tu n'avais pas eu ton amie Andrée,
-je t'aurais fait appeler.» «Mais enfin qui était-ce?» «Une personne
-qui ne fait jamais de visites.» «La princesse de Parme?»
-«Décidément, j'ai un fils plus intelligent que je ne croyais. Ce
-n'est pas un plaisir de te faire chercher un nom, car tu trouves tout de
-suite.» «Elle ne s'est pas excusée de sa froideur d'hier?» «Non,
-ça aurait été stupide, sa visite était justement cette excuse. Ta
-pauvre grand'mère aurait trouvé cela très bien. Il paraît qu'elle
-avait fait demander vers deux heures par un valet de pied si j'avais un
-jour. On lui a répondu que c'était justement aujourd'hui, et elle est
-montée.» Ma première idée que je n'osai pas dire à maman fut que
-la princesse de Parme, entourée la veille de personnes brillantes avec
-qui elle était très liée et avec qui elle aimait à causer, avait
-ressenti de voir entrer ma mère un dépit qu'elle n'avait pas cherché
-à dissimuler. Et c'était tout à fait dans le genre des grandes dames
-allemandes, qu'avaient du reste beaucoup adopté les Guermantes, cette
-morgue, qu'on croyait réparer par une scrupuleuse amabilité. Mais ma
-mère crut, et j'ai cru ensuite comme elle, que tout simplement la
-princesse de Parme ne l'ayant pas reconnue, n'avait pas cru devoir
-s'occuper d'elle, qu'elle avait appris après le départ de ma mère qui
-elle était, soit par la duchesse de Guermantes que ma mère avait
-rencontrée en bas, soit par la liste des visiteuses auxquelles les
-huissiers avant qu'elles entrassent demandaient leur nom pour l'inscrire
-sur un registre. Elle avait trouvé peu aimable de faire dire ou de dire
-à ma mère: «Je ne vous ai pas reconnue», mais ce qui n'était pas
-moins conforme à la politesse des cours allemandes et aux façons
-Guermantes que ma première version, avait pensé qu'une visite, chose
-exceptionnelle de la part de l'Altesse, et surtout une visite de
-plusieurs heures, fournirait à ma mère, sous une forme indirecte et
-tout aussi persuasive cette explication, ce qui arriva en effet. Mais je
-ne m'attardai pas à demander à ma mère un récit de la visite de la
-princesse, car je venais de me rappeler plusieurs faits relatifs à
-Albertine sur lesquels je voulais et j'avais oublié d'interroger
-Andrée. Combien peu d'ailleurs je savais, je saurais jamais de cette
-histoire d'Albertine, la seule histoire qui m'eût particulièrement
-intéressé, du moins qui recommençait à m'intéresser à certains
-moments. Car l'homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la
-faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d'années plus
-jeune, et qui, entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte,
-mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le
-mettrait à portée tantôt d'une époque, tantôt d'une autre.
-J'écrivis à Andrée de revenir. Elle ne le put qu'une semaine plus
-tard. Presque dès le début de sa visite, je lui dis: «En somme
-puisque vous prétendez qu'Albertine ne faisait plus ce genre de choses
-quand elle vivait ici, d'après vous, c'est pour les faire plus
-librement qu'elle m'a quitté, mais pour quelle amie?» «Sûrement pas,
-ce n'est pas du tout cela.» «Alors parce que j'étais trop
-désagréable?» «Non, je ne crois pas. Je crois qu'elle a été
-forcée de vous quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur
-cette canaille, vous savez, ce jeune homme que vous appeliez «<i>je suis
-dans les choux</i>», ce jeune homme qui aimait Albertine et l'avait
-demandée. Voyant que vous ne l'épousiez pas, ils ont eu peur que la
-prolongation choquante de son séjour chez vous n'empêchât ce jeune homme
-de l'épouser. M<sup>me</sup> Bontemps sur qui le jeune homme ne cessait de
-faire agir a rappelé Albertine. Albertine au fond avait besoin de son
-oncle et de sa tante et quand elle a su qu'on lui mettait le marché en
-mains, elle vous a quitté.» Je n'avais jamais dans ma jalousie pensé à
-cette explication, mais seulement aux désirs d'Albertine pour les femmes et
-à ma surveillance, j'avais oublié qu'il y avait aussi M<sup>me</sup>
-Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait
-choqué ma mère dès le début. Du moins M<sup>me</sup> Bontemps craignait que
-cela ne choquât ce fiancé possible qu'elle lui gardait comme une poire
-pour la soif, si je ne l'épousais pas. Ce mariage était-il vraiment la
-raison du départ d'Albertine et par amour-propre, pour ne pas avoir
-l'air de dépendre de sa tante, ou de me forcer à l'épouser
-n'avait-elle pas voulu le dire? Je commençais à me rendre compte que
-le système des causes nombreuses d'une seule action, dont Albertine
-était adepte dans ses rapports avec ses amies quand elle laissait
-croire à chacune que c'était pour elle qu'elle était venue, n'était
-qu'une sorte de symbole artificiel, voulu, des différents aspects que
-prend une action selon le point de vue où on se place. L'étonnement et
-l'espèce de honte que je ressentais de ne pas m'être une seule fois
-dit qu'Albertine était chez moi dans une position fausse, qui pouvait
-ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n'était pas la première fois, ce
-ne fut pas la dernière fois, que je l'éprouvai. Que de fois il m'est
-arrivé, après avoir cherché à comprendre les rapports de deux êtres
-et les crises qu'ils amènent, d'entendre tout d'un coup un troisième
-m'en parler à son point de vue à lui, car il a des rapports plus
-grands encore avec l'un des deux, point de vue qui a peut-être été la
-cause de la crise. Et si les actes restent aussi incertains, comment les
-personnes elles-mêmes ne le seraient-elles pas? À entendre les gens
-qui prétendaient qu'Albertine était une roublarde qui avait cherché
-à se faire épouser par tel ou tel, il n'est pas difficile de supposer
-comment ils eussent défini sa vie chez moi. Et pourtant à mon avis
-elle avait été une victime, une victime peut-être pas tout à fait
-pure, mais dans ce cas coupable pour d'autres raisons, à cause de vices
-dont on ne parlait point. Mais il faut surtout se dire ceci: d'une part,
-le mensonge est souvent un trait de caractère; d'autre part, chez des
-femmes qui ne seraient pas sans cela menteuses, il est une défense
-naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce
-danger subit et qui serait capable de détruire toute vie: l'amour.
-D'autre part, ce n'est pas l'effet du hasard si les êtres intellectuels
-et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et
-inférieures, et tiennent cependant à elles, au point que la preuve
-qu'ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à
-conserver près d'eux une telle femme. Si je dis que de tels hommes ont
-besoin de souffrir, je dis une chose exacte en supprimant les vérités
-préliminaires qui font de ce besoin&mdash;involontaire en un sens&mdash;de
-souffrir, une conséquence parfaitement compréhensible de ces
-vérités. Sans compter que les natures complètes étant rares, un
-être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de
-volonté, sera le jouet de l'habitude et de cette peur de souffrir dans la
-minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles&mdash;et que dans
-ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l'aime pas.
-On s'étonnera qu'il se contente de si peu d'amour, mais il faudra
-plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l'amour qu'il
-ressent. Douleur qu'il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces
-terribles commotions que nous donnent l'amour malheureux, le départ, la
-mort d'une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous
-foudroient d'abord, mais après lesquelles les muscles tendent peu à
-peu à reprendre leur élasticité, leur énergie vitales. De plus cette
-douleur n'est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et
-sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les
-prend d'autant plus au dépourvu que même très intelligents, ils
-vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la
-douleur qu'une femme vient de leur infliger, plutôt que dans la claire
-perception de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle faisait, de celui
-qu'elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et
-qui ont besoin de cela pour parer à l'avenir au lieu de pleurer le
-passé. Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment.
-Par là la femme médiocre qu'on s'étonnait de les voir aimer, leur
-enrichit bien plus l'univers que n'eût fait une femme intelligente.
-Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge, derrière
-chaque maison où elle dit être allée, une autre maison, derrière
-chaque action, chaque être, une autre action, un autre être. Sans
-doute ils ne savent pas lesquels, n'ont pas l'énergie, n'auraient
-peut-être pas la possibilité d'arriver à le savoir. Une femme
-menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer sans se donner
-la peine de le changer des quantités de personnes et qui plus est, la
-même qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de
-l'intellectuel sensible un univers tout en profondeurs que sa jalousie
-voudrait sonder et qui n'est pas sans intéresser son intelligence.</p>
-
-<p>Sans être précisément de ceux-là j'allais peut-être, maintenant
-qu'Albertine était morte, savoir le secret de sa vie. Mais cela, ces
-indiscrétions qui ne se produisent qu'après que la vie terrestre d'une
-personne est finie, ne prouvent-elles pas que personne ne croit, au
-fond, à une vie future. Si ces indiscrétions sont vraies, on devrait
-redouter le ressentiment de celle dont on dévoile les actions autant
-pour le jour où on la rencontrera au ciel, qu'on le redoutait tant
-qu'elle vivait, lorsqu'on se croyait tenu à cacher son secret. Et si
-ces indiscrétions sont fausses, inventées parce qu'elle n'est plus là
-pour démentir, on devrait craindre plus encore la colère de la morte
-si on croyait au ciel. Mais personne n'y croit. De sorte qu'il était
-possible qu'un long drame se fût joué dans le cœur d'Albertine entre
-rester et me quitter, mais que me quitter fût à cause de sa tante, ou
-de ce jeune homme, et pas à cause de femmes auxquelles peut-être elle
-n'avait jamais pensé. Le plus grave pour moi fut qu'Andrée qui n'avait
-pourtant plus rien à me cacher sur les mœurs d'Albertine, me jura
-qu'il n'y avait pourtant rien eu de ce genre entre Albertine d'une part,
-M<sup>lle</sup> Vinteuil et son amie d'autre part (Albertine ignorait
-elle-même ses propres goûts quand elle les avait connues, et
-celles-ci, par cette peur de se tromper dans le sens qu'on désire, qui
-engendre autant d'erreurs que le désir lui-même, la considéraient
-comme très hostile à ces choses. Peut-être bien plus tard
-avaient-elles appris sa conformité de goûts avec elles, mais alors
-elles connaissaient trop Albertine et Albertine les connaissait trop
-pour qu'elles pussent songer à faire cela ensemble). En somme je ne
-comprenais toujours pas davantage pourquoi Albertine m'avait quitté. Si
-la figure d'une femme est difficilement saisissable aux yeux qui ne
-peuvent s'appliquer à toute cette surface mouvante, aux lèvres, plus
-encore à la mémoire, si des nuages la modifient selon sa position
-sociale, selon la hauteur où l'on est situé, quel rideau plus épais
-encore est tiré entre les actions de celle que nous voyons et ses
-mobiles. Les mobiles sont dans un plan plus profond, que nous
-n'apercevons pas, et engendrent d'ailleurs d'autres actions que celles
-que nous connaissons et souvent en absolue contradiction avec elles. À
-quelle époque n'y a-t-il pas eu d'homme public, cru un saint par ses
-amis, et qui soit découvert avoir fait des faux, volé l'État, trahi
-sa patrie? Que de fois un grand seigneur est volé par un intendant
-qu'il a élevé, dont il eût juré qu'il était un brave homme et qui
-l'était peut-être. Or ce rideau tiré sur les mobiles d'autrui,
-combien devient-il plus impénétrable si nous avons de l'amour pour
-cette personne, car il obscurcit notre jugement et les actions aussi de
-celle qui, se sentant aimée, cesse tout d'un coup d'attacher du prix à
-ce qui en aurait eu sans cela pour elle, comme la fortune par exemple.
-Peut-être aussi est-elle poussée à feindre en partie ce dédain de la
-fortune dans l'espoir d'obtenir plus en faisant souffrir. Le marchandage
-peut aussi se mêler au reste. De même des faits positifs de sa vie,
-une intrigue qu'elle n'a confiée à personne de peur qu'elle ne nous
-fût révélée, que beaucoup malgré cela auraient peut-être connue
-s'ils avaient eu de la connaître le même désir passionné que nous,
-en gardant plus de liberté d'esprit, en éveillant chez l'intéressée
-moins de suspicions, une intrigue que certains n'ont pas
-ignorée&mdash;mais certains que nous ne connaissons pas et que nous ne
-saurions où trouver. Et parmi toutes les raisons d'avoir avec nous une
-attitude inexplicable, il faut faire entrer ces singularités du
-caractère qui poussent un être, soit par négligence de son intérêt,
-soit par haine, soit par amour de la liberté, soit par de brusques
-impulsions de colère, ou par crainte de ce que penseront certaines
-personnes, à faire le contraire de ce que nous pensions. Et puis il y a
-les différences de milieu, d'éducation, auxquelles on ne veut pas
-croire parce que, quand on cause tous les deux, on les efface par les
-paroles, mais qui se retrouvent quand on est seul pour diriger
-les actes de chacun d'un point de vue si opposé qu'il n'y a pas de
-véritable rencontre possible.&mdash;«Mais ma petite Andrée vous mentez
-encore. Rappelez-vous,&mdash;vous-même me l'avez avoué,&mdash;je vous ai
-téléphoné la veille, vous rappelez-vous qu'Albertine avait tant
-voulu, et en me le cachant comme quelque chose que je ne devais
-pas savoir, aller à la matinée Verdurin où M<sup>lle</sup> Vinteuil
-devait venir.» «Oui, mais Albertine ignorait absolument que
-M<sup>lle</sup> Vinteuil dût y venir.» «Comment? Vous-même m'avez
-dit que quelques jours avant elle avait rencontré M<sup>me</sup>
-Verdurin. D'ailleurs, Andrée, inutile de nous tromper l'un l'autre.
-J'ai trouvé un papier un matin dans la chambre d'Albertine, un mot de
-M<sup>me</sup> Verdurin la pressant de venir à la matinée.» Et je lui
-montrai le mot qu'en effet Françoise s'était arrangée pour me faire
-voir en le plaçant tout au-dessus des affaires d'Albertine quelques
-jours avant son départ, et, je le crains, en le laissant là pour faire
-croire à Albertine que j'avais fouillé dans ses affaires, pour lui
-faire savoir en tous cas que j'avais vu ce papier. Et je m'étais
-souvent demandé si cette ruse de Françoise n'avait pas été pour
-beaucoup dans le départ d'Albertine qui voyait qu'elle ne pouvait plus
-rien me cacher et se sentait découragée, vaincue. Je lui montrai le
-papier: Je n'ai aucun remords, tout excusée par ce sentiment si
-familial... «Vous savez bien Andrée qu'Albertine avait toujours dit
-que l'amie de M<sup>lle</sup> Vinteuil était en effet pour elle une
-mère, une sœur.» «Mais vous avez mal compris ce billet. La personne
-que M<sup>me</sup> Verdurin voulait ce jour-là faire rencontrer chez
-elle avec Albertine, ce n'était pas du tout l'amie de M<sup>lle</sup>
-Vinteuil, c'était le fiancé «<i>je suis dans les choux</i>» et le
-sentiment familial est celui que M<sup>me</sup> Verdurin portait à
-cette crapule qui est en effet son neveu. Pourtant je crois qu'ensuite
-Albertine a su que M<sup>lle</sup> Vinteuil devait venir, M<sup>me</sup>
-Verdurin avait pu le lui faire savoir accessoirement. Certainement
-l'idée qu'elle reverrait son amie lui avait fait plaisir, lui rappelait
-un passé agréable, mais comme vous seriez content, si vous deviez
-aller dans un endroit, de savoir qu'Elstir y est, mais pas plus, pas
-même autant. Non, si Albertine ne voulait pas dire pourquoi elle
-voulait aller chez M<sup>me</sup> Verdurin, c'est qu'il y avait
-une répétition où M<sup>me</sup> Verdurin avait convoqué très peu
-de personnes, parmi lesquelles ce neveu à elle que vous aviez
-rencontré à Balbec, que M<sup>me</sup> Bontemps voulait faire épouser à
-Albertine et avec qui Albertine voulait parler. C'est une jolie
-canaille». Ainsi Albertine, contrairement à ce qu'avait cru autrefois
-la mère d'Andrée, avait eu somme toute un beau parti bourgeois. Et
-quand elle avait voulu voir M<sup>me</sup> Verdurin, quand elle lui
-avait parlé en secret, quand elle avait été si fâchée que j'y fusse
-allé en soirée sans la prévenir, l'intrigue qu'il y avait entre elle
-et M<sup>me</sup> Verdurin avait pour objet de lui faire rencontrer non
-M<sup>lle</sup> Vinteuil, mais le neveu qui aimait Albertine et pour qui
-M<sup>me</sup> Verdurin s'entremettait, avec cette satisfaction de
-travailler à la réalisation d'un de ces mariages qui surprennent de la
-part de certaines familles dans la mentalité de qui on n'entre pas
-complètement, croyant qu'elles tiennent à un mariage riche. Or jamais
-je n'avais repensé à ce neveu «qui avait peut-être été le
-déniaiseur grâce auquel j'avais été embrassé la première fois par
-elle. Et à tout le plan des mobiles d'Albertine que j'avais construit,
-il fallait en substituer un autre, ou le lui superposer, car peut-être
-il ne l'excluait pas, le goût pour les femmes n'empêchant pas de se
-marier. «Et puis il n'y a pas besoin de chercher tant d'explications,
-ajouta Andrée. Dieu sait combien j'aimais Albertine et quelle bonne
-créature c'était, mais surtout depuis qu'elle avait eu la fièvre
-typhoïde (une année avant que vous ayez fait notre connaissance à
-toutes), c'était un vrai cerveau brûlé. Tout à coup elle se
-dégoûtait de ce qu'elle faisait, il fallait changer à la minute
-même, et elle ne savait sans doute pas elle-même pourquoi. Vous
-rappelez-vous la première année où vous êtes venu à Balbec,
-l'année où vous nous avez connues? Un beau jour elle s'est fait
-envoyer une dépêche qui la rappelait à Paris, c'est à peine si on a
-eu le temps de faire ses malles. Or elle n'avait aucune raison de
-partir. Tous les prétextes qu'elle a donnés étaient faux. Paris
-était assommant pour elle à ce moment-là. Nous étions toutes encore
-à Balbec. Le golf n'était pas fermé et même les épreuves pour la
-grande coupe qu'elle avait tant désirée n'étaient pas finies.
-Sûrement c'est elle qui l'aurait eue. Il n'y avait que huit jours à
-attendre. Eh bien, elle est partie au galop! Souvent je lui en avais
-reparlé depuis. Elle disait elle-même qu'elle ne savait pas pourquoi
-elle était partie, que c'était le mal du pays (le pays, c'est Paris,
-vous pensez si c'est probable), qu'elle se déplaisait à Balbec,
-qu'elle croyait qu'il y avait des gens qui se moquaient d'elle.» Et je
-me disais qu'il y avait cela de vrai dans ce que disait Andrée que, si
-des différences entre les esprits expliquent les impressions
-différentes produites sur telle ou telle personne par une même œuvre,
-les différences de sentiments, l'impossibilité de persuader une
-personne qui ne vous aime pas, il y a aussi les différences entre les
-caractères, les particularités d'un caractère qui sont aussi une
-cause d'action. Puis je cessais de songer à cette explication et je me
-disais combien il est difficile de savoir la vérité dans la vie.
-J'avais bien remarqué le désir et la dissimulation d'Albertine pour
-aller chez M<sup>me</sup> Verdurin et je ne m'étais pas trompé. Mais
-alors même qu'on tient ainsi un fait, des autres on ne perçoit que
-l'apparence; car l'envers de la tapisserie, l'envers réel de l'action,
-de l'intrigue,&mdash;aussi bien que celui de l'intelligence, du
-cœur&mdash;se dérobe et nous ne voyons passer que des silhouettes
-plates dont nous nous disons: c'est ceci, c'est cela; c'est à cause
-d'elle, ou de telle autre. La révélation que M<sup>lle</sup> Vinteuil
-devait venir m'avait paru l'explication d'autant plus logique
-qu'Albertine allant au-devant m'en avait parlé. Et plus tard
-n'avait-elle pas refusé de me jurer que la présence de M<sup>lle</sup>
-Vinteuil ne lui faisait aucun plaisir. Et ici à propos de ce jeune
-homme, je me rappelai ceci que j'avais oublié: peu de temps auparavant,
-pendant qu'Albertine habitait chez moi je l'avais rencontré, et il
-avait été contrairement à son attitude à Balbec excessivement
-aimable, même affectueux avec moi, m'avait supplié de le laisser venir
-me voir, ce que j'avais refusé pour beaucoup de raisons. Or maintenant,
-je comprenais que tout bonnement, sachant qu'Albertine habitait la
-maison, il avait voulu se mettre bien avec moi pour avoir toutes
-facilités de la voir et de me l'enlever et je conclus que c'était un
-misérable. Quelque temps après, lorsque furent jouées devant moi les
-premières œuvres de ce jeune homme, sans doute je continuai à penser
-que s'il avait tant voulu venir chez moi, c'était à cause d'Albertine,
-et tout en trouvant cela coupable, je me rappelai que jadis si j'étais
-parti pour Doncières, voir Saint-Loup, c'était en réalité parce que
-j'aimais M<sup>me</sup> de Guermantes. Il est vrai que le cas n'était
-pas le même, Saint-Loup n'aimant pas M<sup>me</sup> de Guermantes, si
-bien qu'il y avait dans ma tendresse peut-être un peu de duplicité,
-mais nulle trahison. Mais je songeai ensuite que cette tendresse qu'on
-éprouve pour celui qui détient le bien que vous désirez, on
-l'éprouve aussi si ce bien, celui-là le détient même en l'aimant
-pour lui-même. Sans doute, il faut alors lutter contre une amitié qui
-conduira tout droit à la trahison. Et je crois que c'est ce que j'ai
-toujours fait. Mais pour ceux qui n'en ont pas la force, on ne peut pas
-dire que chez eux l'amitié qu'ils affectent pour le détenteur soit une
-pure ruse; ils l'éprouvent sincèrement et à cause de cela la
-manifestent avec une ardeur qui, une fois la trahison accomplie, fait
-que le mari ou l'amant trompé peut dire avec une indignation
-stupéfiée: «Si vous aviez entendu les protestations d'affection que
-me prodiguait ce misérable! Qu'on vienne voler un homme de son trésor,
-je le comprends encore. Mais qu'on éprouve le besoin diabolique de
-l'assurer d'abord de son amitié, c'est un degré d'ignominie et de
-perversité qu'on ne peut imaginer.» Or, il n'y a pas là une telle
-perversité, ni même mensonge tout à fait lucide. L'affection de ce
-genre que m'avait manifestée ce jour-là le pseudo-fiancé d'Albertine
-avait encore une autre excuse, étant plus complexe qu'un simple
-dérivé de l'amour pour Albertine. Ce n'est que depuis peu qu'il se
-savait, qu'il s'avouait, qu'il voulait être proclamé un intellectuel.
-Pour la première fois les valeurs autres que sportives ou noceuses
-existaient pour lui. Le fait que j'eusse été estimé d'Elstir, de
-Bergotte, qu'Albertine lui eût peut-être parlé de la façon dont je
-jugeais les écrivains et dont elle se figurait que j'aurais pu écrire
-moi-même, faisait que tout d'un coup j'étais devenu pour lui (pour
-l'homme nouveau qu'il s'apercevait enfin être) quelqu'un d'intéressant
-avec qui il eût eu plaisir à être lié, à qui il eût voulu confier
-ses projets, peut-être demander de le présenter à Elstir. De sorte
-qu'il était sincère en demandant à venir chez moi, en m'exprimant une
-sympathie où des raisons intellectuelles en même temps qu'un reflet
-d'Albertine mettaient de la sincérité. Sans doute ce n'était pas pour
-cela qu'il tenait tant à venir chez moi et il eût tout lâché pour
-cela. Mais cette raison dernière qui ne faisait guère qu'élever à
-une sorte de paroxysme passionné les deux premières, il l'ignorait
-peut-être lui-même, et les deux autres existaient réellement, comme
-avait pu réellement exister chez Albertine quand elle avait voulu
-aller, l'après-midi de la répétition, chez M<sup>me</sup> Verdurin,
-le plaisir parfaitement honnête qu'elle aurait eu à revoir des amies
-d'enfance, qui pour elle n'étaient pas plus vicieuses qu'elle n'était
-pour celles-ci, à causer avec elles, à leur montrer, par sa seule
-présence chez les Verdurin, que la pauvre petite fille qu'elles avaient
-connue était maintenant invitée dans un salon marquant, le plaisir
-aussi qu'elle aurait peut-être eu à entendre de la musique de
-Vinteuil. Si tout cela était vrai, la rougeur qui était venue au
-visage d'Albertine quand j'avais parlé de M<sup>lle</sup> Vinteuil,
-venait de ce que je l'avais fait à propos de cette matinée qu'elle
-avait voulu me cacher, à cause de ce projet de mariage que je ne devais
-pas savoir. Le refus d'Albertine de me jurer qu'elle n'aurait eu aucun
-plaisir à revoir à cette matinée M<sup>lle</sup> Vinteuil, avait à
-ce moment-là augmenté mon tourment, fortifié mes soupçons, mais me
-prouvait rétrospectivement qu'elle avait tenu à être sincère, et
-même pour une chose innocente, peut-être justement parce que c'était
-une chose innocente. Il restait ce qu'Andrée m'avait dit sur ses
-relations avec Albertine. Peut-être pourtant, même sans aller jusqu'à
-croire qu'Andrée les inventait entièrement pour que je ne fusse pas
-heureux et ne pusse pas me croire supérieur à elle, pouvais-je encore
-supposer qu'elle avait un peu exagéré ce qu'elle faisait avec
-Albertine, et qu'Albertine, par restriction mentale, diminuait aussi un
-peu ce qu'elle avait fait avec Andrée, se servant systématiquement de
-certaines définitions que stupidement j'avais formulées sur ce sujet,
-trouvant que ses relations avec Andrée ne rentraient pas dans ce
-qu'elle devait m'avouer et qu'elle pouvait les nier sans mentir. Mais
-pourquoi croire que c'était plutôt elle qu'Andrée qui mentait? La
-vérité et la vie sont bien ardues et il me restait d'elles, sans qu'en
-somme je les connusse, une impression où la tristesse était peut-être
-encore dominée par la fatigue.</p>
-
-<p>Quant à la troisième fois où je me souviens d'avoir eu conscience que
-j'approchais de l'indifférence absolue à l'égard d'Albertine (et
-cette dernière fois jusqu'à sentir que j'y étais tout à fait
-arrivé), ce fut un jour, à Venise, assez longtemps après la dernière
-visite d'Andrée.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Anecdote racontée avec une variante par M<sup>me</sup> de Guermantes
-au sujet du prince de Léon, Cf, <i>La Prisonnière</i>, t. I, p. 47. (Note
-du Dr Robert Proust.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Cf. <i>la Prisonnnière</i>, t. I, p. 48. (Note du Dr Proust.)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h4>
-
-<h4><i>Séjour à Venise</i></h4>
-
-
-<p>Ma mère m'avait emmené passer quelques semaines à Venise et&mdash;comme
-il peut y avoir de la beauté aussi bien que dans les choses les plus
-humbles, dans les plus précieuses&mdash;j'y goûtais des impressions
-analogues à celles que j'avais si souvent ressenties autrefois à
-Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus
-riche. Quand à dix heures du matin on venait ouvrir mes volets, je
-voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en
-resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l'Ange d'Or du campanile
-de Saint-Marc. Rutilant d'un soleil qui le rendait presque impossible à
-fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais
-une demi-heure plus tard sur la piazzetta, une promesse de joie plus
-certaine que celle qu'il put être jadis chargé d'annoncer aux hommes
-de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui, tant que j'étais
-couché, mais comme le monde n'est qu'un vaste cadran solaire où un
-seul segment ensoleillé nous permet de voir l'heure qu'il est, dès le
-premier matin je pensai aux boutiques de Combray sur la place de
-l'Église qui le dimanche étaient sur le point de fermer quand
-j'arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort
-sous le soleil déjà chaud. Mais dès le second jour, ce que je vis, en
-m'éveillant, ce pourquoi je me levai (parce que cela s'était
-substitué dans ma mémoire et dans mon désir aux souvenirs de
-Combray), ce furent les impressions de ma première sortie du matin à
-Venise, à Venise où la vie quotidienne n'était pas moins réelle
-qu'à Combray, où comme à Combray le dimanche matin on avait bien le
-plaisir de descendre dans une rue en fête, mais où cette rue était
-toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d'une
-couleur si résistante, que mes yeux fatigués pouvaient pour se
-détendre et sans craindre qu'elle fléchît y appuyer leurs regards.
-Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l'Oiseau, dans cette
-nouvelle ville aussi, les habitants sortaient bien des maisons alignées
-l'une à côté de l'autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons
-projetant un peu d'ombre à leurs pieds était à Venise confié à des
-palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels
-la tête d'un Dieu barbu (en dépassant l'alignement, comme le marteau
-d'une porte à Combray) avait pour résultat de rendre plus foncé par
-son reflet, non le brun du sol, mais le bleu splendide de l'eau. Sur la
-piazza l'ombre qu'eussent développée à Combray la toile du magasin de
-nouveautés et l'enseigne du coiffeur, c'étaient les petites fleurs
-bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le
-relief d'une façade Renaissance, non pas que quand le soleil tapait
-fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser au bord
-du canal, des stores, mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et
-les rinceaux de fenêtres gothiques. J'en dirai autant de celle de notre
-hôtel devant les balustres de laquelle ma mère m'attendait en
-regardant le canal avec une patience qu'elle n'eût pas montrée
-autrefois à Combray, en ce temps où, mettant en moi des espérances
-qui depuis n'avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me
-laisser voir combien elle m'aimait. Maintenant, elle sentait bien que sa
-froideur apparente n'eût plus rien changé, et la tendresse qu'elle me
-prodiguait était comme ces aliments défendus qu'on ne refuse plus aux
-malades, quand il est assuré qu'ils ne peuvent guérir. Certes les
-humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la
-chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l'Oiseau, son asymétrie à
-cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la
-hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait
-à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu'une
-embrasse divisait et retenait écartés, l'équivalent de tout cela
-existait à cet Hôtel de Venise où j'entendais aussi ces mots si
-particuliers, si éloquents qui nous font reconnaître de loin la
-demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre
-souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure
-fut la nôtre; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu non
-comme il l'était à Combray, et comme il l'est un peu partout, aux
-choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l'ogive encore
-à demi-arabe d'une façade qui est reproduite dans tous les musées de
-moulages et tous les livres d'art illustrés, comme un des
-chefs-d'œuvre de l'architecture domestique au Moyen Âge; de bien loin
-et quand j'avais à peine dépassé Saint-Georges Majeur, j'apercevais
-cette ogive qui m'avait vu, et l'élan de ses arcs brisés ajoutait à
-son sourire de bienvenue la distinction d'un regard plus élevé,
-presque incompris. Et parce que derrière ces balustres de marbre de
-diverses couleurs, maman lisait en m'attendant, le visage contenu dans
-une voilette de tulle d'un blanc aussi déchirant que celui de ses
-cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l'avait en cachant ses
-larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l'air
-«habillée» devant les gens de l'hôtel, mais surtout pour me
-paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de
-ma grand'mère, parce que, ne m'ayant pas reconnu tout de suite, dès
-que de la gondole je l'appelais, elle envoyait vers moi, du fond de son
-cœur, son amour qui ne s'arrêtait que là où il n'y avait plus de
-matière pour le soutenir à la surface de son regard passionné qu'elle
-faisait aussi proche de moi que possible, qu'elle cherchait à
-exhausser, à l'avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait
-m'embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de
-l'ogive illuminée par le soleil de midi, à cause de cela, cette
-fenêtre a pris dans ma mémoire la douceur des choses qui eurent en
-même temps que nous, à côté de nous, leur part dans une certaine
-heure qui sonnait, la même pour nous et pour elles; et si pleins de
-formes admirables que soient ses meneaux, cette fenêtre illustre garde
-pour moi l'aspect intime d'un homme de génie avec qui nous aurions
-passé un mois dans une même villégiature, qui y aurait contracté
-pour nous quelque amitié, et si depuis, chaque fois que je vois le
-moulage de cette fenêtre dans un musée, je suis obligé de retenir mes
-larmes, c'est tout simplement parce qu'elle me dit la chose qui peut le
-plus me toucher: «Je me rappelle très bien votre mère.»</p>
-
-<p>Et pour aller chercher maman qui avait quitté la fenêtre, j'avais bien
-en laissant la chaleur du plein air cette sensation de fraîcheur, jadis
-éprouvée à Combray quand je montais dans ma chambre, mais à Venise
-c'était un courant d'air marin qui l'entretenait non plus dans un petit
-escalier de bois aux marches rapprochées, mais sur les nobles surfaces
-de degrés de marbre, éclaboussées à tout moment d'un éclair de
-soleil glauque, et qui à l'utile leçon de Chardin, reçue autrefois,
-ajoutaient celle de Véronèse. Et puisque à Venise ce sont des œuvres
-d'art, des choses magnifiques, qui sont chargées de nous donner les
-impressions familières de la vie, c'est esquiver le caractère de cette
-ville, sous prétexte que la Venise de certains peintres est froidement
-esthétique dans sa partie la plus célèbre, qu'en représenter
-seulement (exceptons les superbes études de Maxime Dethomas) les
-aspects misérables, là où ce qui fait sa splendeur s'efface, et pour
-rendre Venise plus intime et plus vraie lui donner de la ressemblance
-avec Aubervilliers. Ce fut le tort de très grands artistes, par une
-réaction bien naturelle contre la Venise factice des mauvais peintres,
-de s'être attachés uniquement à la Venise, qu'ils trouvèrent plus
-réaliste, des humbles campi, des petits rii abandonnés. C'était elle
-que j'explorais souvent l'après-midi, si je ne sortais pas avec ma
-mère. J'y trouvais plus facilement en effet de ces femmes du peuple,
-les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre
-ou de la dentelle, les petites ouvrières aux grands châles noirs à
-franges. Ma gondole suivait les petits canaux; comme la main
-mystérieuse d'un génie qui m'aurait conduit dans les détours de cette
-ville d'Orient, ils semblaient au fur et à mesure que j'avançais, me
-pratiquer un chemin creusé en plein cœur d'un quartier qu'ils
-divisaient en écartant à peine d'un mince sillon arbitrairement tracé
-les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques; et, comme si le
-guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m'eût éclairé
-au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui
-ils frayaient sa route.</p>
-
-<p>On sentait qu'entre les pauvres demeures que le petit canal venait de
-séparer et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place
-n'avait été réservée. De sorte que le Campanile de l'église ou les
-treilles des jardins surplombaient à pic le rio comme dans une ville
-inondée. Mais pour les églises comme pour les jardins, grâce à la
-même transposition que dans le Grand Canal, la mer se prêtait si bien
-à faire la fonction de voie de communication, de rue grande ou petite,
-que de chaque côté du canaletto les églises montaient de l'eau en ce
-vieux quartier populeux, devenues des paroisses humbles et
-fréquentées, portant sur elles le cachet de leur nécessité, de la
-fréquentation de nombreuses petites gens, que les jardins traversés
-par la percée du canal laissaient traîner dans l'eau leurs feuilles ou
-leurs fruits étonnés et que sur le rebord de la maison dont le grès
-grossièrement fendu était encore rugueux comme s'il venait d'être
-brusquement scié, des gamins surpris et gardant leur équilibre
-laissaient pendre leurs jambes bien d'aplomb, à la façon de matelots
-assis sur un pont mobile dont les deux moitiés viennent de s'écarter
-et ont permis à la mer de passer entre elles.</p>
-
-<p>Parfois, apparaissait un monument plus beau qui se trouvait là, comme
-une surprise dans une boîte que nous viendrions d'ouvrir, un petit
-temple d'ivoire avec ses ordres corinthiens et sa statue allégorique au
-fronton un peu dépaysé parmi les choses usuelles au milieu desquelles
-il traînait, et le péristyle que lui réservait le canal gardait l'air
-d'un quai de débarquement pour maraîchers.</p>
-
-<p>Le soleil était encore haut dans le ciel quand j'allais retrouver ma
-mère sur la Piazzetta. Nous remontions le Grand Canal en gondole, nous
-regardions la file des palais, entre lesquels nous passions, refléter
-la lumière et l'heure sur leurs flancs rosés et changer avec elles,
-moins à la façon d'habitations privées et de monuments célèbres que
-comme une chaîne de falaises de marbre au pied de laquelle on va se
-promener le soir en barque pour voir se coucher le soleil. Telles, les
-demeures disposées des deux côtés du chenal faisaient penser à des
-sites de la nature, mais d'une nature qui aurait créé ses œuvres avec
-une imagination humaine. Mais en même temps (à cause du caractère des
-impressions toujours urbaines que Venise donne presque en pleine mer,
-sur ces flots où le flux et le reflux se font sentir deux fois par
-jour, et qui tour à tour recouvrent à marée haute et découvrent à
-marée basse les magnifiques escaliers extérieurs des palais), comme
-nous l'eussions fait à Paris sur les boulevards, dans les
-Champs-Élysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, parmi la
-lumière poudroyante du soir, nous croisions les femmes les plus
-élégantes, presque toutes étrangères, et qui, mollement appuyées
-sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file,
-s'arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir,
-faisaient demander si elle était là; et, tandis qu'en attendant la
-réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser,
-comme elles eussent fait à la porte de l'hôtel de Guermantes, elles
-cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le
-palais, non sans être secouées comme au sommet d'une vague bleue par
-le remous de l'eau étincelante et cabrée, qui s'effarait d'être
-resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant. Et ainsi
-les promenades, même rien que pour aller faire des visites ou des
-courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples
-allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le
-charme d'une visite à un musée et d'une bordée en mer.</p>
-
-<p>Plusieurs des palais du Grand Canal étaient transformés en hôtels,
-et, par goût du changement ou par amabilité pour M<sup>me</sup> Sazerat que
-nous avions retrouvée&mdash;la connaissance imprévue et inopportune qu'on
-rencontre chaque fois qu'on voyage&mdash;et que maman avait invitée, nous
-voulûmes un soir essayer de dîner dans un hôtel qui n'était pas le
-nôtre et où l'on prétendait que la cuisine était meilleure. Tandis
-que ma mère payait le gondolier et entrait avec M<sup>me</sup> Sazerat dans
-le salon qu'elle avait retenu, je voulus jeter un coup d'œil sur la grande
-salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout
-entière de fresques, depuis mal restaurées. Deux garçons causaient en
-un italien que je traduis:</p>
-
-<p>«Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre? Ils ne préviennent
-jamais. C'est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table
-(«non so se bisogna conservar loro la tavola»). Et puis, tant pis s'ils
-descendent et qu'ils la trouvent prise! Je ne comprends pas qu'on
-reçoive des forestieri comme ça dans un hôtel aussi chic. C'est pas
-le monde d'ici.»</p>
-
-<p>Malgré son dédain, le garçon aurait voulu savoir ce qu'il devait
-décider relativement à la table, et il allait faire demander au
-liftier de monter s'informer à l'étage, quand, avant qu'il en eût le
-temps, la réponse lui fut donnée: il venait d'apercevoir la vieille
-dame qui entrait. Je n'eus pas de peine, malgré l'air de tristesse et
-de fatigue que donne l'appesantissement des années et malgré une sorte
-d'eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous
-son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W..., mais, pour les
-profanes, pareille à celle d'une vieille concierge, la marquise de
-Villeparisis. Le hasard fit que l'endroit où j'étais, debout, en train
-d'examiner les vestiges d'une fresque, se trouvait, le long des belles
-parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s'asseoir
-M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p>
-
-<p>«Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder à descendre. Depuis un mois
-qu'ils sont ici ils n'ont mangé qu'une fois l'un sans l'autre, dit le
-garçon.»</p>
-
-<p>Je me demandais quel était celui de ses parents avec lequel elle
-voyageait, et qu'on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout
-de quelques instants, s'avancer vers la table et s'asseoir à côté
-d'elle, son vieil amant, M. de Norpois.</p>
-
-<p>Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en
-revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable
-intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des
-ambitions qu'il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui
-le remplissaient d'autant plus de véhémence et de fougue, peut-être
-dans le fait que, laissé à l'écart d'une politique où il brûlait de
-rentrer, il croyait, dans la naïveté de son désir, faire mettre à la
-retraite par les sanglantes critiques qu'il dirigeait contre eux, ceux
-qu'il se faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens
-assurés que le cabinet dont ils ne font pas partie n'en a pas pour
-trois jours. Il serait d'ailleurs exagéré de croire que M. de Norpois
-avait perdu entièrement les traditions du langage diplomatique. Dès
-qu'il était question de «grandes affaires» il se retrouvait, on va le
-voir, l'homme que nous avons connu, mais le reste du temps il
-s'épanchait sur l'un et sur l'autre avec cette violence sénile de
-certains octogénaires qui les jette sur des femmes à qui ils ne
-peuvent plus faire grand mal.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le
-silence d'une vieille femme à qui la fatigue de la vieillesse a rendu
-difficile de remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, dans ces
-questions toutes pratiques où s'empreint le prolongement d'un mutuel
-amour:</p>
-
-<p>«Êtes-vous passé chez Salviati?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Enverront-ils demain?</p>
-
-<p>&mdash;J'ai rapporté moi-même la coupe. Je vous la montrerai après le
-dîner. Voyons le menu.</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous donné l'ordre de bourse pour mes Suez?</p>
-
-<p>&mdash;Non, l'attention de la Bourse est retenue en ce moment par les
-valeurs de pétrole. Mais il n'y a pas lieu de se presser étant donné les
-excellentes dispositions du marché. Voilà le menu. Il y a comme
-entrée des rougets. Voulez-vous que nous en prenions?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, oui, mais vous cela vous est défendu. Demandez à la place du
-risotto. Mais ils ne savent pas le faire.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne fait rien. Garçon, apportez-nous d'abord des rougets pour
-Madame et un risotto pour moi.»</p>
-
-<p>Un nouveau et long silence.</p>
-
-<p>«Tenez, je vous apporte des journaux, le <i>Corriere della Sera</i>, la
-<i>Gazzetta del Popolo</i>, etc. Est-ce que vous savez qu'il est fortement
-question d'un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire
-serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie. Il serait
-peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de
-Constantinople. Mais, s'empressa d'ajouter avec âcreté M. de Norpois,
-pour une ambassade d'une telle envergure et où il est de toute
-évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu'il arrive,
-avoir la première place à la table des délibérations, il serait
-prudent de s'adresser à des hommes d'expérience mieux outillés pour
-résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des
-diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le
-panneau.» La volubilité irritée avec laquelle M. de Norpois prononça
-ces dernières paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de
-prononcer son nom comme il leur avait recommandé de le faire, donnaient
-comme «grand favori» un jeune ministre des Affaires étrangères.
-«Dieu sait si les hommes d'âge sont éloignés de se mettre, à la
-suite de je ne sais quelles manœuvres tortueuses, aux lieu et place de
-plus ou moins incapables recrues. J'en ai beaucoup connu de tous ces
-prétendus diplomates de la méthode empirique qui mettaient tout leur
-espoir dans un ballon d'essai que je ne tardais pas à dégonfler. Il
-est hors de doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre
-les rênes de l'État en des mains turbulentes, qu'à l'appel du devoir,
-un conscrit répondra toujours présent. Mais qui sait (et M. de Norpois
-avait l'air de très bien savoir de qui il parlait) s'il n'en serait pas
-de même le jour où l'on irait chercher quelque vétéran plein de
-savoir et d'adresse. À mon sens, chacun peut avoir sa manière de voir,
-le poste de Constantinople ne devrait être accepté qu'après un
-règlement de nos difficultés pendantes avec l'Allemagne. Nous ne
-devons rien à personne, et il est inadmissible que tous les six mois on
-vienne nous réclamer par des manœuvres dolosives et à notre corps
-défendant, je ne sais quel quitus, toujours mis en avant par une presse
-de sportulaires. Il faut que cela finisse, et naturellement un homme de
-haute valeur et qui a fait ses preuves, un homme qui aurait si je puis
-dire l'oreille de l'empereur, jouirait de plus d'autorité que quiconque
-pour mettre le point final au conflit.»</p>
-
-<p>Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois.</p>
-
-<p>«Ah! mais c'est le prince Foggi, dit le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira
-M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p>
-
-<p>&mdash;Mais parfaitement si. C'est le prince Odon. C'est le propre
-beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que
-j'ai chassé avec lui à Bonnétable?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Odon, c'est celui qui faisait de la peinture?</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas du tout, c'est celui qui a épousé la sœur du grand-duc
-N...»</p>
-
-<p>M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d'un
-professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait
-fixement M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p>
-
-<p>Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se
-leva, marcha avec empressement vers lui et d'un geste majestueux, il
-s'écarta, et, s'effaçant lui-même, le présenta à M<sup>me</sup> de
-Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura
-debout auprès d'eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller
-M<sup>me</sup> de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou
-sévérité de vieil amant, et surtout dans la crainte qu'elle ne se livrât à
-un des écarts de langage qu'il avait goûtés, mais qu'il redoutait. Dès
-qu'elle disait au prince quelque chose d'inexact il rectifiait le propos
-et fixait les yeux de la marquise accablée et docile, avec l'intensité
-continue d'un magnétiseur.</p>
-
-<p>Un garçon vint me dire que ma mère m'attendait, je la rejoignis et
-m'excusai auprès de M<sup>me</sup> Sazerat en disant que cela m'avait amusé
-de voir M<sup>me</sup> de Villeparisis. À ce nom, M<sup>me</sup> Sazerat
-pâlit et sembla près de s'évanouir. Cherchant à se dominer:</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Villeparisis, M<sup>lle</sup> de Bouillon? me
-dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde? C'est le
-rêve de ma vie.</p>
-
-<p>&mdash;Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera
-pas à avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser?</p>
-
-<p>&mdash;Mais M<sup>me</sup> de Villeparisis, c'était en premières noces,
-la duchesse d'Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a
-rendu fou mon père, l'a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien! elle
-a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été
-cause que j'ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray,
-maintenant que mon père est mort, ma consolation c'est qu'il ait aimé
-la plus belle femme de son époque, et comme je ne l'ai jamais vue,
-malgré tout, ce sera une douceur...»</p>
-
-<p>Je menai M<sup>me</sup> Sazerat, tremblante d'émotion, jusqu'au
-restaurant et je lui montrai M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p>
-
-<p>Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu'où il faut,
-M<sup>me</sup> Sazerat n'arrêta pas ses regards à la table où dînait
-M<sup>me</sup> de Villeparisis, et, cherchant un autre point de la
-salle:</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me
-dites.</p>
-
-<p>Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée,
-qui habitait son imagination depuis si longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, à la seconde table.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme
-je compte, la seconde table, c'est une table où il y a seulement, à
-côté d'un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.</p>
-
-<p>&mdash;C'est elle!»</p>
-
-<p>Cependant, M<sup>me</sup> de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois
-de faire asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux
-trois, on parla politique, le prince déclara qu'il était indifférent
-au sort du cabinet, et qu'il resterait encore une bonne semaine à
-Venise. Il espérait que d'ici là toute crise ministérielle serait
-évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de
-politique n'intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui
-jusque-là s'était exprimé avec tant de véhémence, s'était mis
-soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir
-s'épanouir, si la voix revenait, qu'en un chant innocent et mélodieux
-de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce
-silence était dû à la réserve d'un Français qui devant un Italien
-ne veut pas parler des affaires de l'Italie. Or l'erreur du prince
-était complète. Le silence, l'air d'indifférence étaient restés
-chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude
-coutumier d'une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis
-n'ambitionnait rien moins, comme nous l'avons vu, que Constantinople,
-avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il
-comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet
-que de sa part un acte d'une portée internationale pouvait être le
-digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de
-nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas
-renoncé. Car la vieillesse nous rend d'abord incapables d'entreprendre
-mais non de désirer. Ce n'est que dans une troisième période que ceux
-qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû
-abandonner l'action. Ils ne se présentent même plus à des élections
-futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de
-président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de
-lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes.</p>
-
-<p>Le prince, pour mettre le marquis à l'aise et lui montrer qu'il le
-considérait comme un compatriote, se mit à parler des successeurs
-possibles du président du Conseil actuel. Successeurs dont la tâche
-serait difficile. Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms
-d'hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l'ancien
-ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus
-et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour
-prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la
-conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les eut oubliées,
-être exhumés par quelque personnalité signant «un Renseigné» ou
-«Testis» ou «Machiavel» dans un journal où l'oubli même où ils
-étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation.
-Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le
-diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois
-leva légèrement la tête, et, dans la forme où avaient été
-rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de
-conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une
-brièveté moindre demanda finement: «Et est-ce que personne n'a
-prononcé le nom de M. Giolitti?» À ces mots les écailles du prince
-Foggi tombèrent; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de
-Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire
-quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'un sublime aria de
-Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller
-chercher ses vêtements au vestiaire. Il rendit même la cassure plus
-nette en priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs
-Majestés le Roi et la Reine quand il aurait l'occasion de les voir,
-phrase de départ qui correspondait à ce qu'est à la fin d'un concert:
-ces mots hurlés «Le cocher Auguste de la rue de Belloy.» Nous
-ignorons quelles furent exactement les impressions du prince Foggi. Il
-était assurément ravi d'avoir entendu ce chef-d'œuvre: «Et M.
-Giolitti est-ce que personne n'a prononcé son nom?» Car M. de Norpois,
-chez qui l'âge avait éteint ou désordonné les qualités les plus
-belles, en revanche avait perfectionné en vieillissant les «airs de
-bravoure», comme certains musiciens âgés, en déclin pour tout le
-reste, acquièrent jusqu'au dernier jour, pour la musique de chambre,
-une virtuosité parfaite qu'ils ne possédaient pas jusque-là.</p>
-
-<p>Toujours est-il que le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à
-Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après
-en audience par le Roi au sujet de propriétés que, nous croyons
-l'avoir déjà dit, le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta
-plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute, le roi consulta divers
-hommes d'état sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet.
-Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un
-journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La
-conversation était rapportée comme nous l'avons fait, avec la
-différence qu'au lieu de dire: «M. de Norpois demanda finement», on
-lisait «dit avec ce fin et charmant sourire qu'on lui connaît». M. de
-Norpois jugea que «finement» avait déjà une force explosive
-suffisante pour un diplomate et que cette adjonction était pour le
-moins intempestive. Il avait bien demandé que le quai d'Orsay
-démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de
-la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M.
-Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se
-plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour
-rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe
-entière. Ce mécontentement n'existait pas, mais les divers
-ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur
-assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère
-n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une
-adhésion. Aussitôt il télégraphiait à Paris: «Je me suis entretenu
-une heure durant avec le marquis Visconti-Venosta, etc.» Ses
-secrétaires étaient sur les dents.</p>
-
-<p>Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal
-français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans
-un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était
-(surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il
-intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit
-premier-Paris dans ces temps lointains et appelé aujourd'hui on ne sait
-pourquoi «éditorial») était au contraire mal tourné, avec des
-répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que
-l'article avait été «inspiré». Peut-être par M. de Norpois,
-peut-être par tel autre grand maître de l'heure. Pour donner une idée
-anticipée des événements d'Italie, montrons comment M. de Norpois se
-servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la
-guerre eut lieu tout de même, très efficacement, pensait M. de
-Norpois, dont l'axiome était qu'il faut avant tout préparer l'opinion.
-Ses articles où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes
-optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la
-veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation
-était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l'ombre
-naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux,
-l'éditorial suivant: «L'opinion semble prévaloir dans les cercles
-autorisés, que depuis hier, dans le milieu de l'après-midi, la
-situation, sans avoir bien entendu un caractère alarmant, pourrait
-être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme
-susceptible d'être considérée comme critique. M. le marquis de
-Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse, afin
-d'examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d'une
-façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction
-existants, si l'on peut parler ainsi. La nouvelle n'a malheureusement
-pas été reçue par nous à l'heure où nous mettons sous presse que
-Leurs Excellences aient pu se mettre d'accord sur une formule pouvant
-servir de base à un instrument diplomatique.»</p>
-
-<p><i>Dernière heure</i>: «On a appris avec satisfaction dans les cercles
-bien informés, qu'une légère détente semble s'être produite dans les
-rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute
-particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré «unter den
-Linden» le ministre d'Angleterre avec qui il s'est entretenu une
-vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme
-satisfaisante.» (On avait ajouté entre parenthèses après
-satisfaisante le mot allemand équivalent: <i>befriedigend</i>). Et le
-lendemain on lisait dans l'éditorial: «Il semblerait, malgré toute la
-souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre
-hommage pour l'habile énergie avec laquelle il a su défendre les
-droits imprescriptibles de la France, qu'une rupture n'a plus pour ainsi
-dire presque aucune chance d'être évitée.»</p>
-
-<p>Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil
-éditorial de quelques commentaires, envoyés bien entendu par M. de
-Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le
-«conditionnel» était une des formes grammaticales préférées de
-l'ambassadeur, dans la littérature diplomatique. («On attacherait une
-importance particulière», pour «il paraît qu'on attache une
-importance particulière».) Mais le présent de l'indicatif pris non
-pas dans son sens habituel mais dans celui de l'ancien optatif, n'était
-pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient
-l'éditorial étaient ceux-ci:</p>
-
-<p>«Jamais le public n'a fait preuve d'un calme aussi admirable» (M. de
-Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le
-contraire). «Il est las des agitations stériles et a appris avec
-satisfaction, que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses
-responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le
-public n'en demande «(optatif)» pas davantage. À son beau sang-froid
-qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle
-bien faite pour rassurer l'opinion publique, s'il en était besoin. On
-assure en effet que M. de Norpois qui pour raison de santé devait
-depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté
-Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. <i>Dernière heure</i>: Sa
-Majesté l'Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de
-conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la guerre et le
-maréchal Bazaine en qui l'opinion publique a une confiance
-particulière. S. M. l'Empereur a décommandé le dîner qu'il devait
-offrir à sa belle-sœur la duchesse d'Albe. Cette mesure a produit
-partout, dès qu'elle a été connue, une impression particulièrement
-favorable. L'empereur a passé en revue les troupes dont l'enthousiasme
-est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé
-dès l'arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité,
-prêts à partir dans la direction du Rhin.»</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Parfois au crépuscule en rentrant à l'hôtel je sentais que
-l'Albertine d'autrefois invisible à moi-même était pourtant enfermée
-au fond de moi comme aux plombs d'une Venise intérieure, dont parfois
-un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu'à me donner une
-ouverture sur ce passé.</p>
-
-<p>Ainsi par exemple un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un
-instant pour moi les portes de la prison où Albertine était en moi
-vivante, mais si loin, si profondément qu'elle me restait inaccessible.
-Depuis sa mort je ne m'étais plus occupé des spéculations que j'avais
-faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait passé;
-de grandes sagesses de l'époque précédente étaient démenties par
-celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les
-chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de
-Norpois nous avait dit: «Leur revenu n'est pas très élevé sans
-doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié», étaient
-le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. Il me fallait payer
-des différences considérables et d'un coup de tête je me décidai à
-tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine
-de ce que j'avais du vivant d'Albertine. On le sut à Combray dans ce
-qui restait de notre famille et de nos relations, et, comme on savait
-que je fréquentais le marquis de Saint-Loup et les Guermantes on se
-dit: «Voilà où mènent les idées de grandeur.» On y eût été bien
-étonné d'apprendre que c'était pour une jeune fille de condition
-aussi modeste qu'Albertine que j'avais fait ces spéculations.
-D'ailleurs dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé
-suivant les revenus qu'on lui connaît, comme dans une caste indienne,
-on n'eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait
-dans le monde des Guermantes où on n'attachait aucune importance à la
-fortune, et où la pauvreté était considérée comme aussi
-désagréable, mais nullement plus diminuante et n'affectant pas plus la
-situation sociale qu'une maladie d'estomac. Sans doute se figurait-on au
-contraire à Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes devaient être
-des nobles ruinés, aux châteaux hypothéqués, à qui je prêtais de
-l'argent, tandis que si j'avais été ruiné ils eussent été les
-premiers à m'offrir vraiment de me venir en aide. Quant à ma ruine
-relative, j'en étais d'autant plus ennuyé que mes curiosités
-vénitiennes s'étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande
-de verrerie à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis
-toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la
-revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma
-mère et moi, j'étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une
-situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d'elle. La
-beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c'était
-un vrai Titien à acquérir avant de s'en aller. Et le peu qui me
-restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu'elle quittât
-son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul? Mais comme je finissais
-la lettre du coulissier, une phrase où il disait: «Je soignerai vos
-reports» me rappela une expression presque aussi hypocritement
-professionnelle que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à
-Aimé d'Albertine: «C'est moi qui la soignais» avait-elle dit, et ces
-mots qui ne m'étaient jamais revenus à l'esprit firent jouer comme un
-Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d'un instant ils se
-refermèrent sur l'emmurée&mdash;que je n'étais pas coupable de ne pas
-vouloir rejoindre, puisque je ne parvenais plus à la voir, à me la
-rappeler, et que les êtres n'existent pour nous que par l'idée que
-nous avons d'eux&mdash;que m'avait un instant rendue si touchante le
-délaissement que pourtant elle ignorait, que j'avais l'espace d'un
-éclair envié le temps déjà lointain où je souffrais nuit et jour du
-compagnonnage de son souvenir. Une autre fois à San Giorgio dei
-Schiavoni un aigle auprès d'un des apôtres et stylisé de la même
-façon réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par les
-deux bagues dont Françoise m'avait découvert la similitude et dont je
-n'avais jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir enfin une
-circonstance telle se produisit qu'il sembla que mon amour aurait dû
-renaître. Au moment où notre gondole s'arrêta aux marches de
-l'hôtel, le portier me remit une dépêche que l'employé du
-télégraphe était déjà venu trois fois pour m'apporter, car à cause
-de l'inexactitude du nom du destinataire (que je compris pourtant à
-travers les déformations des employés italiens être le mien), on
-demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était
-bien pour moi. Je l'ouvris dès que je fus dans ma chambre, et, jetant
-un coup d'œil sur ce libellé rempli de mots mal transmis, je pus lire
-néanmoins: «Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis
-très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand
-revenez-vous? Tendrement. Albertine.» Alors il se passa d'une façon
-inverse la même chose que pour ma grand'mère: quand j'avais appris en
-fait que ma grand'mère était morte, je n'avais d'abord eu aucun
-chagrin. Et je n'avais souffert effectivement de sa mort que quand des
-souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour moi. Maintenant
-qu'Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle
-qu'elle était vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru.
-Albertine n'avait été pour moi qu'un faisceau de pensées, elle avait
-survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi;
-en revanche maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne
-ressuscitait nullement pour moi, avec son corps. Et en m'apercevant que
-je n'avais pas de joie qu'elle fût vivante, que je ne l'aimais plus,
-j'aurais dû être plus bouleversé que quelqu'un qui se regardant dans
-une glace, après des mois de voyage, ou de maladie, s'aperçoit qu'il a
-les cheveux blancs et une figure nouvelle d'homme mûr ou de vieillard.
-Cela bouleverse parce que cela veut dire: l'homme que j'étais, le jeune
-homme blond n'existe plus, je suis un autre. Or l'impression que
-j'éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort
-aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d'un moi
-nouveau à ce moi ancien, que la vue d'un visage ridé surmonté d'une
-perruque blanche remplaçant le visage de jadis? Mais on ne s'afflige
-pas plus d'être devenu un autre, les années ayant passé et dans
-l'ordre de la succession des temps, qu'on ne s'afflige à une même
-époque d'être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le
-sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l'ambitieux qu'on
-est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s'en
-afflige pas est la même, c'est que le moi éclipsé&mdash;momentanément
-dans le dernier cas et quand il s'agit du caractère, pour toujours dans
-le premier cas et quand il s'agit des passions&mdash;n'est pas là pour
-déplorer l'autre, l'autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout
-vous; le mufle sourit de sa muflerie, car il est le mufle et l'oublieux
-ne s'attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu'il a
-oublié.</p>
-
-<p>J'aurais été incapable de ressusciter Albertine parce que je l'étais
-de me ressusciter moi-même, de ressusciter mon moi d'alors. La vie
-selon son habitude qui est, par des travaux incessants d'infiniment
-petits, de changer la face du monde ne m'avait pas dit au lendemain de
-la mort d'Albertine: «Sois un autre», mais, par des changements trop
-imperceptibles pour me permettre de me rendre compte du fait même du
-changement, avait presque tout renouvelé en moi, de sorte que ma
-pensée était déjà habituée à son nouveau maître&mdash;mon nouveau
-moi&mdash;quand elle s'aperçut qu'il était changé; c'était à celui-ci
-qu'elle tenait. Ma tendresse pour Albertine, ma jalousie tenaient, on
-l'a vu, à l'irradiation par association d'idées de certaines
-impressions douces ou douloureuses, au souvenir de M<sup>lle</sup> Vinteuil
-à Montjouvain, aux doux baisers du soir qu'Albertine me donnait dans le
-cou. Mais au fur et à mesure que ces impressions s'étaient affaiblies,
-l'immense champ d'impressions qu'elles coloraient d'une teinte
-angoissante ou douce avait repris des tons neutres. Une fois que l'oubli
-se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir,
-la résistance de mon amour était vaincue, je n'aimais plus Albertine.
-J'essayais de me la rappeler. J'avais eu un juste pressentiment, quand,
-deux jours après le départ d'Albertine j'avais été épouvanté
-d'avoir pu vivre quarante-huit heures sans elle. Il en avait été de
-même lorsque j'avais écrit autrefois à Gilberte en me disant: si cela
-continue deux ans, je ne l'aimerai plus. Et si, quand Swann m'avait
-demandé de revoir Gilberte, cela m'avait paru l'incommodité
-d'accueillir une morte, pour Albertine la mort&mdash;ou ce que j'avais cru
-la mort&mdash;avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture
-prolongée. La mort n'agit que comme l'absence. Le monstre à
-l'apparition duquel mon amour avait frissonné, l'oubli, avait bien,
-comme je l'avais cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle
-qu'elle était vivante ne réveilla pas mon amour, non seulement elle me
-permit de constater combien était déjà avancé mon retour vers
-l'indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une
-accélération si brusque que je me demandai rétrospectivement si jadis
-la nouvelle contraire, celle de la mort d'Albertine, n'avait pas
-inversement, en parachevant l'œuvre de son départ, exalté mon amour
-et retardé son déclin. Et maintenant que la savoir vivante et pouvoir
-être réuni à elle me la rendait tout d'un coup si peu précieuse, je
-me demandais si les insinuations de Françoise, la rupture elle-même,
-et jusqu'à la mort (imaginaire, mais crue réelle) n'avaient pas
-prolongé mon amour, tant les efforts des tiers et même du destin, nous
-séparant d'une femme, ne font que nous attacher à elle. Maintenant
-c'était le contraire qui se produisait. D'ailleurs j'essayai de me la
-rappeler et peut-être parce que je n'avais plus qu'un signe à faire
-pour l'avoir à moi, le souvenir qui me vint fut celui d'une fille fort
-grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà, comme
-une graine, le profil de M<sup>me</sup> Bontemps. Ce qu'elle avait pu faire
-avec Andrée ou d'autres ne m'intéressait plus. Je ne souffrais plus du
-mal que j'avais cru si longtemps inguérissable et au fond j'aurais pu
-le prévoir. Certes le regret d'une maîtresse, la jalousie survivante
-sont des maladies physiques au même titre que la tuberculose ou la
-leucémie. Pourtant entre les maux physiques il y a lieu de distinguer
-ceux qui sont causés par un agent purement physique, et ceux qui
-n'agissent sur le corps que par l'intermédiaire de l'intelligence. Si
-la partie de l'intelligence qui sert de lien de transmission est la
-mémoire,&mdash;c'est-à-dire si la cause est anéantie ou éloignée&mdash;, si
-cruelle que soit la souffrance, si profond que paraisse le trouble
-apporté dans l'organisme, il est bien rare, la pensée ayant un pouvoir
-de renouvellement ou plutôt une impuissance de conservation que n'ont
-pas les tissus, que le pronostic ne soit pas favorable. Au bout du même
-temps où un malade atteint du cancer sera mort, il est bien rare qu'un
-veuf, un père inconsolables ne soient pas guéris. Je l'étais. Est-ce
-pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait
-certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu'elle avait
-aimées, est-ce pour elle qu'il fallait renoncer à l'éclatante fille
-qui était mon souvenir d'hier, mon espoir de demain (à qui je ne
-pourrais rien donner non plus qu'à aucune autre, si j'épousais
-Albertine), renoncer à cette Albertine nouvelle non point «telle que
-l'ont vue les enfers» mais fidèle, et «même un peu farouche»?
-C'était elle qui était maintenant ce qu'Albertine avait été
-autrefois: mon amour pour Albertine n'avait été qu'une forme
-passagère de ma dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune
-fille, et nous n'aimons hélas! en elle que cette aurore dont son visage
-reflète momentanément la rougeur. La nuit passa. Au matin je rendis la
-dépêche au portier de l'hôtel en disant qu'on me l'avait remise par
-erreur et qu'elle n'était pas pour moi. Il me dit que maintenant
-qu'elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu'il valait
-mieux que je la gardasse; je la remis dans ma poche, mais je me promis
-de faire comme si je ne l'avais jamais reçue. J'avais définitivement
-cessé d'aimer Albertine. De sorte que cet amour après s'être
-tellement écarté de ce que j'avais prévu, d'après mon amour pour
-Gilberte, après m'avoir fait faire un détour si long et si douloureux,
-finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer tout
-comme mon amour pour Gilberte, dans la loi générale de l'oubli.</p>
-
-<p>Mais alors je songeai: je tenais à Albertine plus qu'à moi-même; je
-ne tiens plus à elle maintenant parce que pendant un certain temps j'ai
-cessé de la voir. Mais mon désir de ne pas être séparé de moi-même
-par la mort, de ressusciter après la mort, ce désir-là n'était pas
-comme le désir de ne jamais être séparé d'Albertine, il durait
-toujours. Cela tenait-il à ce que je me croyais plus précieux qu'elle,
-à ce que quand je l'aimais je m'aimais davantage? Non, cela tenait à
-ce que cessant de la voir j'avais cessé de l'aimer, et que je n'avais
-pas cessé de m'aimer parce que mes liens quotidiens avec moi-même
-n'avaient pas été rompus comme l'avaient été ceux avec Albertine.
-Mais si ceux avec mon corps, avec moi-même l'étaient aussi...? Certes
-il en serait de même. Notre amour de la vie n'est qu'une vieille
-liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa
-permanence. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir de
-l'immortalité.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, quand je n'allais pas errer seul dans Venise, je
-montais me préparer dans ma chambre pour sortir avec ma mère. Aux
-brusques à-coups des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses
-angles, je sentais les restrictions édictées par la mer, la parcimonie
-du sol. Et en descendant pour rejoindre maman qui m'attendait, à cette
-heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche,
-dans l'obscurité conservée par les volets clos, ici du haut en bas de
-l'escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de
-la Renaissance, s'il était dressé dans un palais ou sur une galère,
-la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors
-étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres
-perpétuellement ouvertes et par lesquelles, dans un incessant courant
-d'air, l'ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme sur une
-surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l'illumination, la
-miroitante instabilité du flot.</p>
-
-<p>Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me
-trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille
-et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard
-de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide,
-aucun voyageur ne m'avait parlé.</p>
-
-<p>Je m'étais engagé dans un réseau de petites ruelles, de calli
-divisant en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise découpé
-entre un canal et la lagune, comme s'il avait cristallisé suivant ces
-formes innombrables, ténues et minutieuses. Tout à coup, au bout d'une
-de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se
-fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je
-n'eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner
-cette importance, ni même trouver une place, s'étendait devant moi
-entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C'était un de ces
-ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues
-se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès
-caché dans un entre-croisement de ruelles, comme ces palais des contes
-orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant
-le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit
-par croire qu'il n'est allé qu'en rêve.</p>
-
-<p>Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je
-suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me
-donner le moindre renseignement, sauf pour m'égarer mieux. Parfois un
-vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que
-j'allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son
-silence, la belle place exilée. À ce moment, quelque mauvais génie
-qui avait pris l'apparence d'une nouvelle calli me faisait rebrousser
-chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand
-Canal. Et comme il n'y a pas, entre le souvenir d'un rêve et le
-souvenir d'une réalité de grandes différences, je finissais par me
-demander si ce n'était pas pendant mon sommeil que s'était produit
-dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne cet étrange
-flottement qui offrait une vaste place, entourée de palais romantiques,
-à la méditation du clair de lune.</p>
-
-<p>La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu'à Padoue où
-se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m'avait donné les
-reproductions; après avoir traversé en plein soleil le jardin de
-l'Arena, j'entrai dans la chapelle des Giotto où la voûte entière et
-les fonds des fresques sont si bleus qu'il semble que la radieuse
-journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue
-un instant mettre à l'ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu
-plus foncé d'être débarrassé des dorures de la lumière, comme en
-ces courts répits dont s'interrompent les plus beaux jours, quand, sans
-qu'on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs
-pour un moment, l'azur, plus doux encore, s'assombrit. Dans ce ciel, sur
-la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou
-au moins enfantine, qu'ils semblaient des volatiles d'une espèce
-particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans
-l'histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques et qui ne
-manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent; il
-y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d'eux, et, comme ce
-sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit
-s'élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à
-exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand
-renfort d'ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions
-contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser
-à une variété d'oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros
-s'exerçant au vol plané qu'aux anges de l'art de la Renaissance et des
-époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et
-dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages
-célestes qui ne seraient pas ailés.</p>
-
-<p class="center">&nbsp;*<br />
-*&nbsp;&nbsp;*</p>
-
-<p>Quand j'appris, le jour même où nous allions rentrer à Paris, que
-M<sup>me</sup> Putbus et par conséquent sa femme de chambre, venaient
-d'arriver à Venise, je demandai à ma mère de remettre notre départ de
-quelques jours; l'air qu'elle eut de ne pas prendre ma prière en
-considération ni même au sérieux, réveilla dans mes nerfs excités par le
-printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire
-tramé contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien
-forcé à obéir), cette Volonté de lutte, ce désir qui me poussait jadis à
-imposer brusquement ma volonté à ceux que j'aimais le plus, quitte à
-me conformer à la leur, après que j'avais réussi à les faire céder.
-Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus
-habile de ne pas avoir l'air de penser que je disais cela sérieusement
-ne me répondit même pas. Je repris qu'elle verrait bien si c'était
-sérieux ou non. Et quand fut venue l'heure où, suivie de toutes mes
-affaires, elle partit pour la gare, je me fis apporter une consommation
-sur la terrasse, devant le canal et m'y installai, regardant se coucher
-le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l'hôtel un
-musicien chantait «sole mio».</p>
-
-<p>Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de
-la gare. Bientôt, elle serait partie, je resterais seul à Venise, seul
-avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence
-pour me consoler. L'heure du train approchait. Ma solitude irrévocable
-était si prochaine qu'elle me semblait déjà commencée et totale. Car
-je me sentais seul. Les choses m'étaient devenues étrangères. Je
-n'avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et
-introduire en elles quelque stabilité. La ville que j'avais devant moi
-avait cessé d'être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient
-comme des fictions menteuses que je n'avais plus le courage d'inculquer
-aux pierres. Les palais m'apparaissaient réduits à leurs simples
-parties, quantités de marbres pareilles à toutes les autres, et l'eau
-comme une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, éternelle, aveugle,
-antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner.
-Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on
-vient d'arriver, qui ne vous connaît pas encore&mdash;comme un lieu d'où
-l'on est parti et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui
-dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me
-laissait contracté, je n'étais plus qu'un cœur qui battait, et qu'une
-attention suivant anxieusement le développement de «sole mio».
-J'avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée
-caractéristique du Rialto, il m'apparaissait avec la médiocrité de
-l'évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger
-à l'idée que j'avais de lui, qu'un acteur dont, malgré sa perruque
-blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu'en son essence il
-n'est pas Hamlet. Tels les palais, le canal, le Rialto, se trouvaient
-dévêtus de l'idée qui faisait leur individualité et dissous en leurs
-vulgaires éléments matériels. Mais en même temps ce lieu médiocre
-me semblait lointain. Dans le bassin de l'arsenal, à cause d'un
-élément scientifique lui aussi, la latitude, il y avait cette
-singularité des choses, qui, même semblables en apparence à celles de
-notre pays, se révèlent étrangères, en exil sous d'autres cieux; je
-sentais que cet horizon si voisin que j'aurais pu atteindre en une
-heure, c'était une courbure de la terre tout autre que celle des mers
-de France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l'artifice du
-voyage, amarrée près de moi; si bien que ce bassin de l'arsenal à la
-fois insignifiant et lointain me remplissait de ce mélange de dégoût
-et d'effroi que j'avais éprouvé tout enfant la première fois que
-j'accompagnai ma mère aux bains Deligny; en effet dans le site
-fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel, ni
-le soleil et que cependant borné par des cabines on sentait communiquer
-avec d'invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je
-m'étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des
-baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n'étaient
-pas l'entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles
-n'y étaient pas compris et si cet étroit espace n'était pas
-précisément la mer libre du pôle. Cette Venise sans sympathie pour
-moi où j'allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins
-irréelle, et c'était ma détresse que le chant de «sole mio»,
-s'élevant comme une déploration de la Venise que j'avais connue,
-semblait prendre à témoin. Sans doute il aurait fallu cesser de
-l'écouter si j'avais voulu pouvoir rejoindre encore ma mère et prendre
-le train avec elle, il aurait fallu décider sans perdre une seconde que
-je partais, mais c'est justement ce que je ne pouvais pas; je restais
-immobile, sans être capable non seulement de me lever, mais même de
-décider que je me lèverais.</p>
-
-<p>Ma pensée, sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre,
-s'occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases
-successives de «sole mio» en chantant mentalement avec le chanteur, à
-prévoir pour chacune d'elles l'élan qui allait l'emporter, à m'y
-laisser aller avec elle, avec elle aussi à retomber ensuite.</p>
-
-<p>Sans doute ce chant insignifiant entendu cent fois ne m'intéressait
-nullement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en
-l'écoutant aussi religieusement jusqu'au bout. Enfin aucun des motifs,
-connus d'avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir
-la résolution dont j'avais besoin; bien plus, chacune de ces phrases,
-quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre
-efficacement cette résolution, ou plutôt elle m'obligeait à la
-résolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer
-l'heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d'écouter
-«sole mio» se chargeait d'une tristesse profonde, presque
-désespérée. Je sentais bien qu'en réalité, c'était la résolution
-de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger;
-mais me dire «Je ne pars pas», qui ne m'était pas possible sous cette
-forme directe, me le devenait sous cette autre: «Je vais entendre
-encore une phrase de «sole mio»; mais la signification pratique de ce
-langage figuré ne m'échappait pas et, tout en me disant: «Je ne fais
-en somme qu'écouter une phrase de plus», je savais que cela voulait
-dire: «Je resterai seul à Venise.» Et c'est peut-être cette
-tristesse comme une sorte de froid engourdissant qui faisait le charme
-désespéré mais fascinateur de ce chant. Chaque note que lançait la
-voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires
-venait me frapper en plein cœur; quand la phrase était consommée et
-que le morceau semblait fini, le chanteur n'en avait pas assez et
-reprenait plus haut comme s'il avait besoin de proclamer une fois de
-plus ma solitude et mon désespoir.</p>
-
-<p>Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie.
-J'étais étreint par l'angoisse que me causait, avec la vue du canal
-devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de
-ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, ce chant de désespoir que
-devenait «sole mio» et qui, ainsi clamé devant les palais
-inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine
-de Venise; j'assistais à la lente réalisation de mon malheur construit
-artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait
-avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur,
-si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma
-mémoire avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du
-chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant.</p>
-
-<p>Ainsi restais-je immobile avec une volonté dissoute, sans décision
-apparente; sans doute à ces moments-là elle est déjà prise: nos amis
-eux-mêmes peuvent souvent la prévoir. Mais nous, nous ne le pouvons
-pas, sans quoi tant de souffrances nous seraient épargnées.</p>
-
-<p>Mais enfin, d'antres plus obscurs que ceux d'où s'élance la comète
-qu'on peut prédire,&mdash;grâce à l'insoupçonnable puissance défensive
-de l'habitude invétérée, grâce aux réserves cachées que par une
-impulsion subite elle jette au dernier moment dans la mêlée,&mdash;mon
-action surgit enfin: je pris mes jambes à mon cou et j'arrivai, les
-portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver ma mère rouge
-d'émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait que je ne
-viendrais plus. Puis le train partit et nous vîmes Padoue et Vérone
-venir au-devant de nous, nous dire adieu presque jusqu'à la gare et,
-quand nous nous fûmes éloignés, regagner,&mdash;elles qui ne partaient pas
-et allaient reprendre leur vie,&mdash;l'une sa plaine, l'autre sa
-colline.</p>
-
-<p>Les heures passaient. Ma mère ne se pressait pas de lire deux lettres
-qu'elle tenait à la main et avait seulement ouvertes et tâchait que
-moi-même je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y
-prendre celle que le concierge de l'hôtel m'avait remise. Ma mère
-craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop
-fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m'occuper pendant les
-dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles
-distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux,
-déferait le paquet de livres qu'elle avait achetés sans me le dire.
-Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu'elle se décida à
-lire la première des deux lettres. Je regardai d'abord ma mère qui la
-lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se
-poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et
-qu'elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant j'avais reconnu
-l'écriture de Gilberte sur l'enveloppe que je venais de prendre dans
-mon portefeuille. Je l'ouvris. Gilberte m'annonçait son mariage avec
-Robert de Saint-Loup. Elle me disait qu'elle m'avait télégraphié à
-ce sujet à Venise et n'avait pas eu de réponse. Je me rappelai comme
-on m'avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Je
-n'avais jamais eu sa dépêche. Peut-être, ne voudrait-elle pas le
-croire. Tout d'un coup, je sentis dans mon cerveau un fait qui y était
-installé à l'état de souvenir, quitter sa place et la céder à un
-autre. La dépêche que j'avais reçue dernièrement et que j'avais cru
-d'Albertine était de Gilberte. Comme l'originalité assez factice de
-l'écriture de Gilberte consistait principalement, quand elle écrivait
-une ligne, à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de T
-qui avaient l'air de souligner les mots, ou les points sur les I qui
-avaient l'air d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en
-revanche à intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et
-arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout
-naturel que l'employé du télégraphe eût lu les boucles d'<i>s</i> ou de
-<i>z</i> de la ligne supérieure comme un «ine» finissant le mot de
-Gilberte. Le point sur l'<i>i</i> de Gilberte était monté au-dessus faire
-point de suspension. Quant à son <i>G</i>, il avait l'air d'un <i>A</i>
-gothique. Qu'en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris
-les uns dans les autres (certains d'ailleurs m'avaient paru
-incompréhensibles) cela était suffisant pour expliquer les détails de
-mon erreur et n'était même pas nécessaire. Combien de lettres lit
-dans un mot une personne distraite et surtout prévenue, qui part de
-l'idée que la lettre est d'une certaine personne, combien de mots dans
-la phrase? On devine en lisant, on crée; tout part d'une erreur
-initiale; celles qui suivent (et ce n'est pas seulement dans la lecture
-des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture) si
-extraordinaires qu'elles puissent paraître à celui qui n'a pas le
-même point de départ, sont toutes naturelles. Une bonne partie de ce
-que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernières c'est ainsi)
-avec un entêtement et une bonne foi égales, vient d'une première
-méprise sur les prémisses.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h4>
-
-<h4><i>Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup</i></h4>
-
-
-<p>«Oh! c'est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s'étonne plus de
-rien à mon âge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu
-que la nouvelle que m'annonce cette lettre.» «Écoute bien,
-répondis-je, je ne sais pas ce que c'est, mais, si étonnant que cela
-puisse être, cela ne peut pas l'être autant que ce que m'apprend
-celle-ci. C'est un mariage. C'est Robert de Saint-Loup qui épouse
-Gilberte Swann.» «Ah! me dit ma mère, alors c'est sans doute ce que
-m'annonce l'autre lettre, celle que je n'ai pas encore ouverte, car j'ai
-reconnu l'écriture de ton ami.» Et ma mère me sourit avec cette
-légère émotion dont, depuis qu'elle avait perdu sa mère, se
-revêtait pour elle tout événement, si mince qu'il fût, qui
-intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir,
-et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla
-d'une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce
-mariage, de méconnaître ce qu'il pouvait éveiller d'impressions
-mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de
-Robert prête à se séparer de son fils et auxquelles ma mère par
-bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa
-propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. «Avais-je raison
-de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant?» lui dis-je.
-«Hé bien si! répondit-elle d'une voix douce, c'est moi qui détiens
-la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande,
-la plus petite, car cette citation de Sévigné faite par tous les gens
-qui ne savent que cela d'elle écœurait ta grand'mère autant que «la
-jolie chose que c'est de fumer.» Nous ne daignons pas ramasser ce
-Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m'annonce le mariage du
-petit Cambremer.» «Tiens!» dis-je avec indifférence «avec qui? Mais
-en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout
-caractère sensationnel.» «À moins que celle de la fiancée ne le lui
-donne.» «Et qui est cette fiancée?» «Ah! si je te le dis tout de
-suite il n'y a pas de mérite, voyons cherche un peu», me dit ma mère,
-qui, voyant qu'on n'était pas encore à Turin, voulait me laisser un
-peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. «Mais comment
-veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et
-sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c'est un mariage
-brillant.» «Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce
-le mariage dit que M<sup>me</sup> de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si
-tu appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un
-mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la
-bergère est-elle moins qu'une bergère, mais d'ailleurs charmante. Cela
-eût stupéfié ta grand'mère et ne lui eût pas déplu.» «Mais enfin qui
-est-ce cette fiancée?» «C'est M<sup>lle</sup> d'Oloron.» «Cela m'a l'air
-immense et pas bergère du tout mais je ne vois pas qui cela peut être.
-C'est un titre qui était dans la famille des Guermantes.» «Justement,
-et M. de Charlus l'a donné en l'adoptant à la nièce de Jupien. C'est
-elle qui épouse le petit Cambremer.» «La nièce de Jupien! Ce n'est
-pas possible!» «C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à la fin
-d'un roman de M<sup>me</sup> Sand, dit ma mère.» «C'est le prix du vice,
-c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac», pensai-je. «Après
-tout», dis-je à ma mère, «en y réfléchissant, c'est assez naturel.
-Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils
-n'espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus la petite,
-adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui était
-indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et en somme
-elle est la fille adoptive, et selon les Cambremer, probablement la fille
-véritable&mdash;la fille naturelle&mdash;de quelqu'un qu'ils considèrent
-comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a
-toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse
-française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de
-nous, pas plus tard qu'il y a six mois, tu te rappelles, le mariage de
-l'ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison sociale
-était qu'on la supposait à tort ou à raison fille naturelle d'un
-prince souverain.» Ma mère, tout en maintenant le côté castes de
-Combray qui eût fait que ma grand'mère eût dû être scandalisée de
-ce mariage, voulant avant tout montrer le jugement de sa mère, ajouta:
-«D'ailleurs la petite est parfaite, et ta chère grand'mère n'aurait
-pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne
-pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien
-elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un
-jour qu'elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n'était
-qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et
-vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais
-ta grand'mère d'un coup d'œil avait discerné tout cela. Elle avait
-trouvé la petite nièce d'un giletier plus «noble» que le duc de
-Guermantes.» Mais plus encore que louer grand'mère, il fallait à ma
-mère trouver «mieux» pour elle qu'elle ne fût plus là. C'était la
-suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un
-dernier chagrin. «Et pourtant crois-tu tout de même, me dit ma mère, si le
-père Swann&mdash;que tu n'as pas connu il est vrai&mdash;avait pu penser
-qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille
-où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait:
-«Ponchour Mezieurs» et le sang du duc de Guise!» «Mais remarque,
-maman, que c'est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann
-étaient des gens très bien, et avec la situation qu'avait leur fils,
-sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très
-bien. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait
-épousé une cocotte.» «Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être
-méchant, je n'ai jamais tout cru.» «Si, une cocotte, je te ferai
-même des révélations sensationnelles un autre jour.» Perdue dans sa
-rêverie, ma mère me disait: «La fille d'une femme que ton père
-n'aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de M<sup>me</sup> de
-Villeparisis, que ton père ne me permettait pas au commencement d'aller
-voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop brillant pour moi!» Puis: «Le
-fils de M<sup>me</sup> de Cambremer pour qui Legrandin craignait tant
-d'avoir à nous donner une recommandation parce qu'il ne nous trouvait pas
-assez chic, épousant la nièce d'un homme qui n'aurait jamais osé monter
-chez nous que par l'escalier de service!... Tout de même ta pauvre
-grand'mère avait raison&mdash;tu te rappelles&mdash;quand elle disait que
-la grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits
-bourgeois et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les
-avances qu'elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour
-qu'elle le fît tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te souviens, elle
-était choquée aussi que depuis des siècles des filles de la maison de
-Gramont qui furent de véritables saintes aient porté le nom de
-Corisande en mémoire de la liaison d'une aïeule avec Henri IV. Ce sont
-des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les
-cache davantage. Crois-tu que cela l'eût amusée, ta pauvre
-grand'mère!» disait maman avec tristesse, car les joies dont nous
-souffrions que ma grand'mère fût écartée, c'étaient les joies les
-plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une
-«imitation», qui l'eussent amusée, «crois-tu qu'elle eût été
-étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand'mère
-ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu'il vaut
-mieux qu'elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, car en présence de
-tout événement, elle aimait à penser que ma grand'mère en eût reçu
-une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse
-singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire.
-Devant tout événement triste qu'on n'eût pu prévoir autrefois, la
-disgrâce ou la ruine d'un de nos vieux amis, quelque calamité
-publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se
-disait que peut-être valait-il mieux que grand'mère n'eût rien vu de
-tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle
-n'eût pu le supporter. Et quand il s'agissait d'une chose choquante
-comme celle-ci, ma mère, qui, par le mouvement du cœur inverse de
-celui des méchants qui se plaisent à supposer que ceux qu'ils n'aiment
-pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse
-pour ma grand'mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu
-lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mère comme au-dessus
-des atteintes même de tout mal qui n'eût pas dû se produire, et se
-disait que la mort de ma grand'mère avait peut-être été en somme un
-bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette
-nature si noble qui n'aurait pas su s'y résigner. Car l'optimisme est
-la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre
-tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le
-mal qu'ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu'ils
-n'ont pas pu ne pas amener avec eux, c'est à eux que nous en faisons
-honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit.
-Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma
-grand'mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en
-même temps que c'était impossible à deviner pour nos esprits moins
-élevés que le sien. «Crois-tu! me dit d'abord ma mère, combien ta
-pauvre grand'mère eût été étonnée!» Et je sentais que ma mère
-souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma
-grand'mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d'injuste à ce
-que la vie amenât au jour des faits que ma grand'mère n'aurait pu
-croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci
-avait emportée des êtres et de la société fausse, et incomplète, le
-mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de
-nature à modifier les notions générales de ma grand'mère, autant que
-la nouvelle&mdash;si ma mère avait pu la lui faire parvenir&mdash;qu'on
-était arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand'mère insoluble, de
-la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.</p>
-
-<p>Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère
-de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop
-longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne
-m'avait laissé apprendre qu'après Milan. Et ma mère continuait quand
-nous fûmes rentrés à la maison: «Crois-tu, ce pauvre Swann qui
-désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes,
-serait-il assez heureux s'il pouvait voir sa fille devenir une
-Guermantes!» «Sous un autre nom que le sien, conduite à l'autel comme
-M<sup>lle</sup> de Forcheville, crois-tu qu'il en serait si heureux?» «Ah!
-c'est vrai, je n'y pensais pas. C'est ce qui fait que je ne peux pas me
-réjouir pour cette petite «rosse», cette pensée qu'elle a eu le
-cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle.&mdash;Oui,
-tu as raison, tout compte fait, il est peut-être mieux qu'il ne l'ait
-pas su.» Tant pour les morts que pour les vivants, on ne peut savoir si
-une chose leur ferait plus de joie ou plus de peine. «Il paraît que
-les Saint-Loup vivront à Tansonville. Le père Swann qui désirait tant
-montrer son étang à ton pauvre grand-père aurait-il jamais pu
-supposer que le duc de Guermantes le verrait souvent, surtout s'il avait
-su le mariage de son fils? Enfin toi qui as tant parlé à Saint-Loup
-des épines roses, des lilas et des iris de Tansonville, il te
-comprendra mieux. C'est lui qui les possédera.» Ainsi se déroulait
-dans notre salle à manger, sous la lumière de la lampe dont elles sont
-amies, une de ces causeries où la sagesse non des nations mais des
-familles, s'emparant de quelque événement, mort, fiançailles,
-héritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la
-mémoire, lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et
-situe en perspective à différents points de l'espace et du temps ce
-qui, pour ceux qui n'ont pas vécu cette époque, semble amalgamé sur
-une même surface, les noms des décédés, les adresses successives,
-les origines de la fortune et ses changements, les mutations de
-propriété. Cette sagesse-là n'est-elle pas inspirée par la Muse
-qu'il convient de méconnaître le plus longtemps possible, si l'on veut
-garder quelque fraîcheur d'impressions et quelque vertu créatrice,
-mais que ceux-là même qui l'ont ignorée rencontrent au soir de leur
-vie dans la nef de la vieille église provinciale, à l'heure où tout
-à coup ils se sentent moins sensibles à la beauté éternelle
-exprimée par les sculptures de l'autel qu'à la conception des fortunes
-diverses qu'elles subirent, passant dans une illustre collection
-particulière, dans une chapelle, de là dans un musée, puis ayant fait
-retour à l'église, ou qu'à sentir, quand ils y foulent un pavé
-presque pensant, qu'il recouvre la dernière poussière d'Arnauld ou de
-Pascal, ou tout simplement qu'à déchiffrer, imaginant peut-être
-l'image d'une fraîche paroissienne, sur la plaque de cuivre du
-prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du notable. La
-Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la philosophie
-et de l'art ont rejeté, tout ce qui n'est pas fondé en vérité, tout
-ce qui n'est que contingent, mais révèle aussi d'autres lois, c'est
-l'Histoire.</p>
-
-<p>Ce que je devais apprendre par la suite&mdash;car je n'avais
-pu assister à tout cela de Venise&mdash;c'est que M<sup>lle</sup> de
-Forcheville avait été demandée d'abord par le prince de Silistrie,
-cependant que Saint-Loup cherchait à épouser M<sup>lle</sup>
-d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui s'était passé.
-M<sup>lle</sup> de Forcheville ayant cent millions, M<sup>me</sup> de
-Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils.
-Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle
-ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait
-pas le savoir mais que même sans dot ce serait une chance pour le jeune
-homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup
-d'audace pour une femme, tentée seulement par les cent millions qui lui
-fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait
-pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se
-répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup
-épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de
-faubourg Saint-Germain. M<sup>me</sup> de Marsantes, si sûre d'elle-même
-qu'elle fût, n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les
-cris de la princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande
-pour son propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver
-Gilberte. Cependant M<sup>me</sup> de Marsantes ne voulant pas
-rester sur un échec s'était aussitôt tournée vers M<sup>lle</sup>
-d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. N'ayant que vingt millions,
-celle-ci lui convenait moins, mais elle dit à tout le monde qu'un
-Saint-Loup ne pouvait épouser une M<sup>lle</sup> Swann (il n'était
-même plus question de Forcheville). Quelque temps après, quelqu'un
-disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à épouser
-M<sup>lle</sup> d'Entragues, M<sup>me</sup> de Marsantes qui était
-pointilleuse plus que personne le prit de haut, changea ses batteries,
-revint à Gilberte, fit faire la demande pour Saint-Loup, et les
-fiançailles eurent lieu immédiatement. Ces fiançailles excitèrent de
-vifs commentaires dans les mondes les plus différents. D'anciennes
-amies de ma mère, plus ou moins de Combray, vinrent la voir pour lui
-parler du mariage de Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement.
-«Vous savez ce que c'est que M<sup>lle</sup> de Forcheville, c'est tout
-simplement M<sup>lle</sup> Swann. Et le témoin de son mariage, le
-«Baron» de Charlus, comme il se fait appeler, c'est ce vieux qui
-entretenait déjà la mère autrefois au vu et au su de Swann qui y
-trouvait son intérêt.» «Mais qu'est-ce que vous dites?» protestait
-ma mère, «Swann d'abord était extrêmement riche.» «Il faut croire
-qu'il ne l'était pas tant que ça pour avoir besoin de l'argent des
-autres. Mais qu'est-ce qu'elle a donc, cette femme-là, pour tenir ainsi
-ses anciens amants? Elle a trouvé le moyen de se faire épouser par le
-troisième et elle retire à moitié de la tombe le deuxième pour qu'il
-serve de témoin à la fille qu'elle a eue du premier ou d'un autre, car
-comment se reconnaître dans la quantité? elle n'en sait plus rien
-elle-même! Je dis le troisième, c'est le trois centième qu'il
-faudrait dire. Du reste vous savez que si elle n'est pas plus
-Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari qui naturellement
-n'est pas noble. Vous pensez bien qu'il n'y a qu'un aventurier pour
-épouser cette fille-là. Il paraît que c'est un Monsieur Dupont ou
-Durand quelconque. S'il n'y avait pas maintenant un maire radical à
-Combray, qui ne salue même pas le curé, j'aurais su le fin de la
-chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié les bans, il a
-bien fallu dire le vrai nom. C'est très joli pour les journaux ou pour
-le papetier qui envoie les lettres de faire-part de se faire appeler le
-marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et si ça peut leur
-faire plaisir à ces bonnes gens, ce n'est pas moi qui y trouverai à
-redire! en quoi ça peut-il me gêner? Comme je ne fréquenterai jamais
-la fille d'une femme qui a fait parler d'elle, elle peut bien être
-marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais dans les actes de
-l'état civil ce n'est pas la même chose. Ah! si mon cousin Sazerat
-était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à moi il m'aurait
-dit sous quel nom il avait fait faire les publications.»</p>
-
-<p>D'autres amies de ma mère qui avaient vu Saint-Loup à la maison
-vinrent à son «jour» et s'informèrent si le fiancé était bien
-celui qui était mon ami. Certaines personnes allaient jusqu'à
-prétendre, en ce qui concernait l'autre mariage, qu'il ne s'agissait
-pas des Cambremer Legrandin. On le tenait de bonne source, car la
-marquise, née Legrandin, l'avait démenti la veille même du jour où
-les fiançailles furent publiées. Je me demandais de mon côté
-pourquoi M. de Charlus d'une part, Saint-Loup de l'autre, lesquels
-avaient eu l'occasion de m'écrire peu auparavant, m'avaient parlé de
-projets amicaux et de voyages, dont la réalisation eût dû exclure la
-possibilité de ces cérémonies, et ne m'avaient rien dit. J'en
-concluais, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces
-sortes de choses, que j'étais moins leur ami que je n'avais cru, ce
-qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi,
-ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, «pair à
-compagnon» de l'aristocratie était une comédie, m'étonnais-je d'en
-être excepté? Dans la maison de femmes&mdash;où on procurait de plus en
-plus des hommes&mdash;où M. de Charlus avait surpris Morel, et où la
-«sous-maîtresse», grande lectrice du <i>Gaulois</i>, commentait les
-nouvelles mondaines, cette patronne parlant d'un gros Monsieur qui
-venait chez elle, sans arrêter, boire du champagne avec des jeunes
-gens, parce que déjà très gros il voulait devenir assez obèse pour
-être certain de ne pas être «pris» si jamais il y avait une guerre,
-déclara: «Il paraît que le petit Saint-Loup est «comme ça» et le petit
-Cambremer aussi. Pauvres épouses!&mdash;En tout cas si vous connaissez
-ces fiancés, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici tout ce
-qu'ils voudront, et il y a beaucoup d'argent à gagner avec eux.» Sur
-quoi le gros Monsieur, bien qu'il fût lui-même comme «ça» se
-récria, répliqua, étant un peu snob, qu'il rencontrait souvent
-Cambremer et Saint-Loup chez ses cousins d'Ardouvillers, et qu'ils
-étaient grands amateurs de femmes et tout le contraire de «ça».
-«Ah!» conclut la sous-maîtresse d'un ton sceptique, mais ne
-possédant aucune preuve, et persuadée qu'en notre siècle la
-perversité des mœurs le disputait à l'absurdité calomniatrice des
-cancans. Certaines personnes que je ne vis pas m'écrivirent et me
-demandèrent «ce que je pensais» de ces deux mariages, absolument
-comme si elles eussent ouvert une enquête sur la hauteur des chapeaux
-des femmes au théâtre ou sur le roman psychologique. Je n'eus pas le
-courage de répondre à ces lettres. De ces deux mariages, je ne pensais
-rien, mais j'éprouvais une immense tristesse, comme quand deux parties
-de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles
-on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir
-inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de
-flammes, pour des destinations étrangères comme deux vaisseaux. Pour
-les intéressés eux-mêmes, ils eurent à l'égard de leur propre
-mariage une opinion bien naturelle, puisqu'il s'agissait non des autres
-mais d'eux. Ils n'avaient jamais eu assez de railleries pour ces
-«grands mariages» fondés sur une tare secrète. Et même les
-Cambremer, de maison si ancienne et de prétentions si modestes, eussent
-été les premiers à oublier Jupien et à se souvenir seulement des
-grandeurs inouïes de la maison d'Oloron, si une exception ne s'était
-produite en la personne qui eût dû être le plus flattée de ce
-mariage, la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, méchante de nature,
-elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se
-glorifier elle-même. Aussi, n'aimant pas son fils, et ayant tôt fait
-de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était
-malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne
-savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant au
-jeune Cambremer qui avait déjà une certaine propension à fréquenter
-des gens de lettres, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut
-pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le
-successeur des ducs d'Oloron&mdash;«princes souverains» comme disaient les
-journaux&mdash;il était suffisamment persuadé de sa grandeur, pour pouvoir
-frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse
-pour la bourgeoisie intelligente les jours où il ne se consacrait
-pas aux altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui
-concernait Saint-Loup, donnèrent à mon ami, dont les ancêtres
-royaux étaient énumérés, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que
-m'attrister&mdash;comme s'il était devenu quelqu'un d'autre, le descendant
-de Robert le Fort, plutôt que l'ami qui s'était mis si peu de temps
-auparavant sur le strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au
-fond; le fait de n'avoir pas soupçonné d'avance son mariage avec
-Gilberte dont la réalité m'était apparue soudain dans une lettre, si
-différente de ce que je pouvais penser de chacun d'eux la veille, et
-qu'il ne m'eût pas averti me faisait souffrir, alors que j'eusse
-dû penser qu'il avait eu beaucoup à faire et que d'ailleurs
-dans le monde les mariages se font souvent ainsi tout d'un coup,
-fréquemment pour se substituer à une combinaison différente
-qui a échoué&mdash;inopinément&mdash;comme un précipité chimique. Et la
-tristesse, morne comme un déménagement, amère comme une jalousie, que me
-causèrent par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux
-mariages, fut si profonde, que plus tard on me la rappela, en m'en
-faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce
-qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple
-pressentiment.</p>
-
-<p>Les gens du monde qui n'avaient fait aucune attention à Gilberte me
-dirent d'un air gravement intéressé: «Ah! c'est elle qui épouse le
-marquis de Saint-Loup» et jetaient sur elle le regard attentif des gens
-non seulement friands des événements de la vie parisienne, mais aussi
-qui cherchent à s'instruire et croient à la profondeur de leur regard.
-Ceux qui n'avaient au contraire connu que Gilberte regardèrent
-Saint-Loup avec une extrême attention, me demandèrent (souvent des
-gens qui me connaissaient à peine) de les présenter et revenaient de
-la présentation au fiancé parés des joies de la fatuité en me
-disant: «Il est très bien de sa personne». Gilberte était convaincue
-que le nom de marquis de Saint-Loup était plus grand mille fois que
-celui de duc d'Orléans.</p>
-
-<p>«Il paraît que c'est la princesse de Parme qui a fait le mariage du
-petit Cambremer», me dit maman. Et c'était vrai. La princesse de Parme
-connaissait depuis longtemps par les œuvres d'une part Legrandin qu'elle
-trouvait un homme distingué, de l'autre M<sup>me</sup> de Cambremer qui
-changeait la conversation quand la princesse lui demandait si elle
-était bien la sœur de Legrandin. La princesse savait le regret qu'avait
-M<sup>me</sup> de Cambremer d'être restée à la porte de la haute société
-aristocratique où personne ne la recevait. Quand la princesse de Parme, qui
-s'était chargée de trouver un parti pour M<sup>lle</sup> d'Oloron,
-demanda à M. de Charlus s'il savait qui était un homme aimable et
-instruit qui s'appelait Legrandin de Méséglise (c'était ainsi que se
-faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d'abord que
-non, puis tout d'un coup un souvenir lui revint d'un voyageur avec qui
-il avait fait connaissance en wagon, une nuit, et qui lui avait laissé
-sa carte. Il eut un vague sourire. «C'est peut-être le même», se
-dit-il. Quand il apprit qu'il s'agissait du fils de la sœur de
-Legrandin, il dit: «Tiens, ce serait vraiment extraordinaire! S'il
-tenait de son oncle, après tout, ce ne serait pas pour m'effrayer, j'ai
-toujours dit qu'ils faisaient les meilleurs maris.» «Qui ils?»
-demanda la princesse. «Oh! Madame, je vous expliquerais bien si nous
-nous voyions plus souvent. Avec vous on peut causer. Votre Altesse est
-si intelligente», dit Charlus pris d'un besoin de confidence qui
-pourtant n'alla pas plus loin. Le nom de Cambremer lui plut, bien qu'il
-n'aimât pas les parents, mais il savait que c'était une des quatre
-baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait espérer de mieux pour sa
-fille adoptive; c'était un nom vieux, respecté, avec de solides
-alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et
-d'ailleurs peu désirable. C'était ce qu'il fallait. La princesse fit
-ensuite venir Legrandin. Il avait physiquement passablement changé, et
-assez à son avantage depuis quelque temps. Comme les femmes qui
-sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne
-quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l'aspect désinvolte d'un
-officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s'était
-alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide,
-effet contraire d'une même cause. Cette vélocité avait d'ailleurs des
-raisons psychologiques. Il avait l'habitude d'aller dans certains
-mauvais lieux où il aimait qu'on ne le vît ni entrer, ni sortir: il
-s'y engouffrait. Legrandin s'était mis au tennis à cinquante-cinq ans.
-Quand la princesse de Parme lui parla des Guermantes, de Saint-Loup, il
-déclara qu'il les avait toujours connus, faisant une espèce de
-mélange entre le fait d'avoir toujours connu de nom les châtelains de
-Guermantes et d'avoir rencontré, chez ma tante, Swann, le père de la
-future M<sup>me</sup> de Saint-Loup, Swann dont Legrandin d'ailleurs ne
-voulait à Combray fréquenter ni la femme ni la fille. «J'ai même voyagé
-dernièrement avec le frère du duc de Guermantes, M. de Charlus. Il a
-spontanément engagé la conversation, ce qui est toujours bon signe,
-car cela prouve que ce n'est ni un sot gourmé, ni un prétentieux. Oh!
-je sais tout ce qu'on dit de lui. Mais je ne crois jamais ces
-choses-là. D'ailleurs la vie privée des autres ne me regarde pas. Il
-m'a fait l'effet d'un cœur sensible, d'un homme bien cultivé.» Alors
-la princesse de Parme parla de M<sup>lle</sup> d'Oloron. Dans le milieu des
-Guermantes on s'attendrissait sur la noblesse de cœur de M. de Charlus
-qui, bon comme il avait toujours été, faisait le bonheur d'une jeune
-fille pauvre et charmante. Et le duc de Guermantes souffrant de la
-réputation de son frère laissait entendre que si beau que cela fût,
-c'était fort naturel. «Je ne sais si je me fais bien entendre, tout
-est naturel dans l'affaire», disait-il maladroitement à force
-d'habileté. Mais son but était d'indiquer que la jeune fille était
-une enfant de son frère qu'il reconnaissait. Du même coup cela
-expliquait Jupien. La princesse de Parme insinua cette version pour
-montrer à Legrandin qu'en somme le jeune Cambremer épouserait quelque
-chose comme M<sup>lle</sup> de Nantes, une de ces bâtardes de Louis XIV qui
-ne furent dédaignées ni par le duc d'Orléans, ni par le prince de
-Conti.</p>
-
-<p>Ces deux mariages dont nous parlions déjà avec ma mère dans le train
-qui nous ramenait à Paris eurent sur certains des personnages qui ont
-figuré jusqu'ici dans ce récit des effets assez remarquables. D'abord
-sur Legrandin; inutile de dire qu'il entra en ouragan dans l'hôtel de
-M. de Charlus absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut
-pas être vu, et aussi tout à la fois pour montrer sa bravoure et
-cacher son âge,&mdash;car nos habitudes nous suivent même là où elles ne
-nous servent plus à rien&mdash;et presque personne ne remarqua qu'en lui
-disant bonjour M. de Charlus lui adressa un sourire difficile à
-percevoir, plus encore à interpréter; ce sourire était pareil en
-apparence, et au fond était exactement l'inverse, de celui que deux
-hommes, qui ont l'habitude de se voir dans la bonne société,
-échangent si par hasard ils se rencontrent dans ce qu'ils trouvent un
-mauvais lieu (par exemple l'Élysée où le général de Froberville
-quand il y rencontrait jadis Swann, avait en l'apercevant le regard
-d'ironique et mystérieuse complicité de deux habitués de la princesse
-des Laumes qui se commettaient chez M. Grévy). Legrandin cultivait
-obscurément depuis bien longtemps&mdash;et dès le temps où j'allais tout
-enfant passer à Combray mes vacances&mdash;des relations aristocratiques,
-productives tout au plus d'une invitation isolée à une villégiature
-inféconde. Tout à coup le mariage de son neveu étant venu rejoindre
-entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine
-à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui
-ne l'avaient fréquenté que dans le particulier, mais intimement,
-donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le
-présenter racontaient que depuis vingt ans il passait quinze jours à
-la campagne chez elles, et que c'était lui qui leur avait donné le
-beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris
-dans des «groupes» où figuraient des ducs qui lui étaient
-apparentés. Or dès qu'il eut cette situation mondaine, il cessa d'en
-profiter. Ce n'est pas seulement parce que, maintenant qu'on le savait
-reçu, il n'éprouvait plus de plaisir à être invité, c'est que des
-deux vices qui se l'étaient longtemps disputé, le moins naturel, le
-snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu'il
-marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature.
-Sans doute ils ne sont pas incompatibles, et l'exploration d'un faubourg
-peut se pratiquer en quittant le raout d'une duchesse. Mais le
-refroidissement de l'âge détournait Legrandin de cumuler tant de
-plaisirs, de sortir autrement qu'à bon escient, et aussi rendait pour
-lui ceux de la nature assez platoniques, consistant surtout en amitiés,
-en causeries qui prennent du temps, et lui faisaient passer
-presque tout le sien dans le peuple, lui en laissant peu pour la vie de
-société. M<sup>me</sup> de Cambremer elle-même devint assez indifférente à
-l'amabilité de la duchesse de Guermantes. Celle-ci obligée de fréquenter la
-marquise s'était aperçue, comme il arrive chaque fois qu'on vit
-davantage avec des êtres humains, c'est-à-dire mêlés de qualités
-qu'on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par
-s'habituer, que M<sup>me</sup> de Cambremer était une femme douée d'une
-intelligence et pourvue d'une culture que pour ma part j'appréciais
-peu, mais qui parurent remarquables à la duchesse. Elle vint donc
-souvent, à la tombée du jour, voir M<sup>me</sup> de Cambremer et lui faire
-de longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait
-exister chez la duchesse de Guermantes s'évanouit dès qu'elle s'en vit
-recherchée, et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir.
-Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois
-symétrique et différent de celui qui s'était produit chez Swann
-marié. Certes, les premiers mois Gilberte avait été heureuse de
-recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n'est sans doute
-qu'à cause de l'héritage qu'on invitait les amies intimes auxquelles
-tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n'y avait
-qu'elles, enfermées à part, loin des gens chics, et comme si le contact de
-M<sup>me</sup> Bontemps ou de M<sup>me</sup> Cottard avec la princesse de
-Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres
-instables, produire des catastrophes irréparables. Néanmoins les
-Bontemps, les Cottard et autres, quoique déçus de dîner entre eux,
-étaient fiers de pouvoir dire: «Nous avons dîné chez la marquise de
-Saint-Loup», d'autant plus qu'on poussait quelquefois l'audace jusqu'à
-inviter avec eux M<sup>me</sup> de Marsantes qui se montrait véritable
-grande dame, avec un éventail d'écaille et de plumes, toujours dans
-l'intérêt de l'héritage. Elle avait seulement soin de faire de temps
-en temps l'éloge des gens discrets qu'on ne voit jamais que quand on
-leur fait signe, avertissement moyennant lequel elle adressait aux bons
-entendeurs du genre Cottard, Bontemps, etc. son plus gracieux et hautain
-salut. Peut-être j'eusse préféré être de ces séries-là. Mais
-Gilberte, pour qui j'étais maintenant surtout un ami de son mari et des
-Guermantes (et qui&mdash;peut-être bien dès Combray, où mes parents ne
-fréquentaient pas sa mère&mdash;m'avait, à l'âge où nous n'ajoutons pas
-seulement tel ou tel avantage aux choses mais où nous les classons par
-espèces, doué de ce prestige qu'on ne perd plus ensuite) considérait
-ces soirées-là comme indignes de moi et quand je partais me disait:
-«J'ai été très contente de vous voir, mais venez plutôt après-demain,
-vous verrez ma tante Guermantes, M<sup>me</sup> de Poix; aujourd'hui
-c'était des amies de maman, pour faire plaisir à maman.» Mais ceci ne
-dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en
-comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter
-les mêmes contrastes que celle de Swann? En tout cas, Gilberte n'était
-que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après,
-comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y
-avait de plus éclatant et de plus difficile, elle pensait que le nom de
-Saint-Loup s'était maintenant incorporé à elle comme un émail
-mordoré et que, qui qu'elle fréquentât, désormais elle resterait
-pour tout le monde marquise de Saint-Loup, ce qui était une erreur car
-la valeur d'un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand
-on le demande et baisse quand on l'offre. Tout ce qui nous semble
-impérissable tend à la destruction; une situation mondaine, tout comme
-autre chose, n'est pas créée une fois pour toutes, mais, aussi bien
-que la puissance d'un empire, se reconstruit à chaque instant par une
-sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les
-anomalies apparentes de l'histoire mondaine ou politique au cours d'un
-demi-siècle. La création du monde n'a pas eu lieu au début, elle a
-lieu tous les jours. La marquise de Saint-Loup se disait, «je suis la
-marquise de Saint-Loup», elle savait qu'elle avait refusé la veille
-trois dîners chez des duchesses. Mais si, dans une certaine mesure, son
-nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu'elle
-recevait, par un mouvement inverse, le milieu que recevait la marquise
-dépréciait le nom qu'elle portait. Rien ne résiste à de tels
-mouvements, les plus grands noms finissent par succomber. Swann
-n'avait-il pas connu une duchesse de la maison de France dont le salon,
-parce que n'importe qui y était reçu, était tombé au dernier rang?
-Un jour que la princesse des Laumes était allée par devoir passer un
-instant chez cette Altesse, où elle n'avait trouvé que des gens de
-rien, en entrant ensuite chez M<sup>me</sup> Leroi, elle avait dit à Swann
-et au marquis de Modène: «Enfin je me retrouve en pays ami. Je viens de
-chez M<sup>me</sup> la duchesse de X..., il n'y avait pas trois figures de
-connaissance». Partageant en un mot l'opinion de ce personnage
-d'opérette qui déclare: «Mon nom me dispense, je pense, d'en dire
-plus long», Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu'elle
-avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg
-Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la
-parole à l'action, cessa de les fréquenter. Des gens qui n'ont fait sa
-connaissance qu'après cette époque, et pour leurs débuts auprès
-d'elle, l'ont entendue, devenue duchesse de Guermantes, se moquer
-drôlement du monde qu'elle eût pu si aisément voir, la voyant ne pas
-recevoir une seule personne de cette société, et si l'une, voire la
-plus brillante, s'aventurait chez elle, lui bâiller ouvertement au nez,
-rougissent rétrospectivement d'avoir pu, eux, trouver quelque prestige
-au grand monde, et n'oseraient jamais confier ce secret humiliant de
-leurs faiblesses passées, à une femme qu'ils croient, par une
-élévation essentielle de sa nature, avoir été de tout temps
-incapable de comprendre celles-ci. Ils l'entendent railler avec
-tant de verve les ducs, et la voient, chose plus significative,
-mettre si complètement sa conduite en accord avec ses railleries! Sans
-doute ne songent-ils pas à rechercher les causes de l'accident qui
-fit de M<sup>lle</sup> Swann, M<sup>lle</sup> de Forcheville, et de
-M<sup>lle</sup> de Forcheville, la marquise de Saint-Loup, puis la duchesse
-de Guermantes. Peut-être ne songent-ils pas non plus que cet accident ne
-servirait pas moins par ses effets que par ses causes à expliquer
-l'attitude ultérieure de Gilberte, la fréquentation des roturiers n'étant
-pas tout à fait conçue de la même façon qu'elle l'eût été par
-M<sup>lle</sup> Swann, par une dame à qui tout le monde dit «Madame la
-Duchesse» et ces duchesses qui l'ennuient «ma cousine». On dédaigne
-volontiers un but qu'on n'a pas réussi à atteindre, ou qu'on a atteint
-définitivement. Et ce dédain nous paraît faire partie des gens que nous ne
-connaissions pas encore. Peut-être si nous pouvions remonter le cours des
-années, les trouverions-nous déchirés, plus frénétiquement que personne,
-par ces mêmes défauts qu'ils ont réussi si complètement à masquer ou à
-vaincre que nous les estimons incapables non seulement d'en avoir jamais
-été atteints eux-mêmes, mais même de les excuser jamais chez les
-autres, faute d'être capables de les concevoir. D'ailleurs, bientôt le
-salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif,
-au moins au point de vue mondain, car on verra quels troubles devaient y
-sévir par ailleurs; or cet aspect était surprenant en ceci: on se
-rappelait encore que les plus pompeuses, les plus raffinées des
-réceptions de Paris, aussi brillantes que celles de la princesse de
-Guermantes, étaient celles de M<sup>me</sup> de Marsantes, la mère de
-Saint-Loup. D'autre part, dans les derniers temps, le salon d'Odette,
-infiniment moins bien classé, n'en avait pas moins été éblouissant de luxe
-et d'élégance. Or Saint-Loup, heureux d'avoir, grâce à la grande
-fortune de sa femme, tout ce qu'il pouvait désirer de bien-être, ne
-songeait qu'à être tranquille après un bon dîner où des artistes
-venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru
-à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des
-camarades que sa mère n'aurait pas reçus. Gilberte de son côté
-mettait en pratique la parole de Swann: «La qualité m'importe peu,
-mais je crains la quantité». Et Saint-Loup fort à genoux devant sa
-femme, et parce qu'il l'aimait, et parce qu'il lui devait précisément
-ce luxe extrême, n'avait garde de contrarier ces goûts si pareils aux
-siens. De sorte que les grandes réceptions de M<sup>me</sup> de Marsantes
-et de M<sup>me</sup> de Forcheville, données pendant des années surtout en
-vue de l'établissement éclatant de leurs enfants, ne donnèrent lieu à
-aucune réception de M. et de M<sup>me</sup> de Saint-Loup. Ils avaient les
-plus beaux chevaux pour monter ensemble à cheval, le plus beau yacht pour
-faire des croisières&mdash;mais où on n'emmenait que deux invités. À
-Paris on avait tous les soirs trois ou quatre amis à dîner, jamais
-plus; de sorte que par une régression imprévue mais pourtant
-naturelle, chacune des deux immenses volières maternelles avait été
-remplacée par un nid silencieux.</p>
-
-<p>La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune
-Mademoiselle d'Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le
-jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l'église et
-mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part qui fut
-envoyée quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui
-de Jupien, presque tous les plus grands de l'Europe, comme ceux du
-vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de
-Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d'Edumea,
-de lady Essex, etc. etc. Sans doute, même pour qui savait que la
-défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes
-alliances ne pouvait surprendre. Le tout en effet est d'avoir une grande
-alliance. Alors le «casus fœderis» venant à jouer, la mort de la
-petite roturière met en deuil toutes les familles princières de
-l'Europe. Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui
-ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu'ils pouvaient
-prendre Marie-Antoinette d'Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame
-de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d'autres erreurs,
-en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs
-randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le
-pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans
-les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu
-n'éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de
-Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région peut-être
-alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. «Qui sait?
-c'est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes
-de Méséglise.» Or le comte de Méséglise n'avait rien à voir avec
-les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais
-du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui par un
-avancement rapide n'était resté que deux ans Legrandin de Méséglise,
-c'était notre vieil ami Legrandin. Sans doute faux titre pour faux
-titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux
-Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les
-vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu'une femme,
-fille de gens obscurs et dégradés, mariée elle-même à un gros
-fermier enrichi de ma tante nommé Ménager, qui lui avait acheté
-Mirougrain et se faisait appeler maintenant Ménager de Mirougrain, de
-sorte que quand on disait que sa femme était née de Méséglise, on
-pensait qu'elle devait être plutôt née à Méséglise et qu'elle
-était de Méséglise comme son mari de Mirougrain.</p>
-
-<p>Tout autre titre faux eût donné moins d'ennuis aux Guermantes. Mais
-l'aristocratie sait les assumer, et bien d'autres encore, du moment
-qu'un mariage jugé utile, à quelque point de vue que ce soit, est en
-jeu. Couvert par le duc de Guermantes, Legrandin fut pour une partie de
-cette génération-là, et sera pour la totalité de celle qui la
-suivra, le véritable comte de Méséglise.</p>
-
-<p>Une autre erreur encore que tout jeune lecteur peu au courant eût été
-porté à faire eût été de croire que le baron et la baronne de
-Forcheville faisaient part en tant que parents et beaux-parents du
-marquis de Saint-Loup, c'est-à-dire du côté Guermantes. Or de ce
-côté, ils n'avaient pas à figurer puisque c'était Robert qui était
-parent des Guermantes et non Gilberte. Non, le baron et la baronne de
-Forcheville, malgré cette fausse apparence, figuraient du côté de la
-mariée, il est vrai, et non du côté Cambremer, à cause non pas des
-Guermantes, mais de Jupien dont notre lecteur doit savoir qu'Odette
-était la cousine.</p>
-
-<p>Toute la faveur de M. de Charlus s'était portée dès le mariage de sa
-fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer; les goûts de celui-ci
-qui étaient pareils à ceux du baron, du moment qu'ils n'avaient pas
-empêché qu'il le choisît pour mari de M<sup>lle</sup> d'Oloron, ne firent
-naturellement que le lui faire apprécier davantage, quand il fut veuf.
-Ce n'est pas que le marquis n'eût d'autres qualités qui en faisaient
-un charmant compagnon pour M. de Charlus. Mais même quand il
-s'agit d'un homme de haute valeur, c'est une qualité que ne
-dédaigne pas celui qui l'admet dans son intimité et qui le lui rend
-particulièrement commode s'il sait jouer aussi le whist. L'intelligence
-du jeune marquis était remarquable et comme on disait déjà à
-Féterne où il n'était encore qu'enfant, il était tout à fait «du
-côté de sa grand'mère» aussi enthousiaste, aussi musicien. Il en
-reproduisait aussi certaines particularités, mais celles-là plus par
-imitation, comme toute la famille, que par atavisme. C'est ainsi que
-quelque temps après la mort de sa femme, ayant reçu une lettre signée
-Léonor, prénom que je ne me rappelais pas être le sien, je compris
-seulement qui m'écrivait quand j'eus lu la formule finale: «Croyez à
-ma sympathie vraie», le «vraie», mis à sa place ajoutait, au prénom
-Léonor le nom de Cambremer.</p>
-
-<p>Je vis pas mal à cette époque Gilberte avec laquelle je m'étais de
-nouveau lié: car notre vie, dans sa longueur, n'est pas calculée sur
-la vie de nos amitiés. Qu'une certaine période de temps s'écoule et
-l'on voit reparaître (de même qu'en politique d'anciens ministères,
-au théâtre des pièces oubliées qu'on reprend) des relations
-d'amitié renouées entre les mêmes personnes qu'autrefois après de
-longues années d'interruption, et renouées avec plaisir. Au bout de
-dix ans les raisons que l'un avait de trop aimer, l'autre de ne pouvoir
-supporter un trop exigeant despotisme, ces raisons n'existent plus. La
-convenance seule subsiste, et tout ce que Gilberte m'eût refusé
-autrefois, ce qui lui avait semblé intolérable, impossible, elle me
-l'accordait aisément&mdash;sans doute parce que je ne le désirais plus.
-Sans que nous nous fussions jamais dit la raison du changement, si elle
-était toujours prête à venir à moi, jamais pressée de me quitter,
-c'est que l'obstacle avait disparu: mon amour.</p>
-
-<p>J'allai d'ailleurs passer un peu plus tard quelques jours à
-Tansonville. Le déplacement me gênait assez, car j'avais à Paris une
-jeune fille qui couchait dans le pied-à-terre que j'avais loué. Comme
-d'autres de l'arôme des forêts ou du murmure d'un lac, j'avais besoin
-de son sommeil près de moi la nuit, et le jour de l'avoir toujours à
-mon côté dans la voiture. Car un amour a beau s'oublier, il peut
-déterminer la forme de l'amour qui le suivra. Déjà au sein même de
-l'amour précédent des habitudes quotidiennes existaient, et dont nous
-ne nous rappelions pas nous-même l'origine. C'est une angoisse d'un
-premier jour qui nous avait fait souhaiter passionnément, puis adopter
-d'une manière fixe, comme les coutumes dont on a oublié le sens, ces
-retours en voiture jusqu'à la demeure même de l'aimée, ou sa
-résidence dans notre demeure, notre présence ou celle de quelqu'un en
-qui nous avons confiance dans toutes ses sorties, toutes ces habitudes,
-sorte de grandes voies uniformes par où passe chaque jour notre amour
-et qui furent fondues jadis dans le feu volcanique d'une émotion
-ardente. Mais ces habitudes survivent à la femme, même au souvenir de
-la femme. Elles deviennent la forme sinon de tous nos amours, du moins
-de certains de nos amours qui alternent entre eux. Et ainsi ma demeure
-avait exigé, en souvenir d'Albertine oubliée, la présence de ma
-maîtresse actuelle que je cachais aux visiteurs et qui remplissait ma
-vie comme jadis Albertine. Et pour aller à Tansonville, je dus obtenir
-d'elle qu'elle se laissât garder par un de mes amis qui n'aimait pas
-les femmes, pendant quelques jours.</p>
-
-<p>J'avais appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert,
-mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être
-elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Opinion que
-justifiait l'amour-propre, le désir de tromper les autres, de se
-tromper soi-même, la connaissance d'ailleurs imparfaite des trahisons
-qui est celle de tous les êtres trompés, d'autant plus que Robert, en
-vrai neveu de M. de Charlus, s'affichait avec des femmes qu'il
-compromettait, que le monde croyait et qu'en somme Gilberte supposait
-être ses maîtresses. On trouvait même dans le monde qu'il ne se
-gênait pas assez, ne lâchant pas d'une semelle, dans les soirées,
-telle femme qu'il ramenait ensuite, laissant M<sup>me</sup> de Saint-Loup
-rentrer comme elle pouvait. Qui eût dit que l'autre femme qu'il
-compromettait ainsi, n'était pas en réalité sa maîtresse eût passé pour un
-naïf, aveugle devant l'évidence, mais j'avais été malheureusement
-aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui me fit une peine
-infinie, par quelques mots échappés à Jupien. Quelle n'avait pas
-été ma stupéfaction quand, étant allé quelques mois avant mon
-départ pour Tansonville prendre des nouvelles de M. de Charlus, chez
-lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans
-causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que j'avais trouvé
-seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée
-Bobette que M<sup>me</sup> de Saint-Loup avait surprise, j'avais appris par
-l'ancien factotum du baron, que la personne qui signait Bobette n'était
-autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de
-M. de Charlus. Jupien n'en parlait pas sans indignation: «Ce garçon
-pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s'il y a un
-côté où il n'aurait pas dû regarder, c'est le côté du neveu du
-baron. D'autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a
-cherché à désunir le ménage, c'est honteux. Et il a fallu qu'il y
-mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de
-nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez
-de folies pour ses maîtresses! Non, que ce misérable musicien ait
-quitté le baron comme il l'a quitté, salement, on peut bien le dire,
-c'était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses
-qui ne se font pas.» Jupien était sincère dans son indignation; chez
-les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi
-fortes que chez les autres et changent seulement un peu d'objet. De plus
-les gens dont le cœur n'est pas directement en cause, jugeant toujours
-les liaisons à éviter, les mauvais mariages, comme si on était libre
-de choisir ce qu'on aime, ne tiennent pas compte du mirage délicieux
-que l'amour projette et qui enveloppe si entièrement et si uniquement
-la personne dont on est amoureux que la «sottise» que fait un homme en
-épousant une cuisinière ou la maîtresse de son meilleur ami est en
-général le seul acte poétique qu'il accomplisse au cours de son
-existence.</p>
-
-<p>Je compris qu'une séparation avait failli se produire entre Robert et
-sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il
-s'agissait) et que c'était M<sup>me</sup> de Marsantes, mère aimante,
-ambitieuse et philosophe qui avait arrangé, imposé la réconciliation. Elle
-faisait partie de ces milieux où le mélange des sangs qui vont se
-recroisant sans cesse et l'appauvrissement des patrimoines font
-refleurir à tout moment dans le domaine des passions, comme dans celui
-des intérêts, les vices et les compromissions héréditaires. Avec la
-même énergie qu'elle avait autrefois protégé M<sup>me</sup> Swann, elle
-avait aidé le mariage de la fille de Jupien, et fait celui de son propre
-fils avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation
-douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter
-tout le faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment
-bâclé le mariage de Robert avec Gilberte&mdash;ce qui lui avait
-certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le
-faire rompre avec Rachel&mdash;que dans la peur qu'il ne commençât avec une
-autre cocotte&mdash;ou peut-être avec la même, car Robert fut long à
-oublier Rachel&mdash;un nouveau collage qui eût peut-être été son salut.
-Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la
-princesse de Guermantes: «C'est malheureux que ta petite amie de Balbec
-n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous
-serions bien entendus tous les deux.» Il avait voulu dire qu'elle
-était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était
-pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une
-certaine manière et avec d'autres femmes. Gilberte aussi eût pu me
-renseigner sur Albertine. Si donc sauf de rares retours en arrière, je
-n'avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j'aurais pu
-interroger sur elle non seulement Gilberte, mais son mari. Et en somme
-c'était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le
-désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais
-les causes de notre désir, comme ses buts aussi étaient opposés. Moi,
-c'était par le désespoir où j'avais été de l'apprendre, Robert par
-la satisfaction; moi pour l'empêcher, grâce à une surveillance
-perpétuelle, de s'adonner à son goût; Robert pour le cultiver, et pour
-la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies. Si
-Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle
-orientation, si divergente de la primitive, qu'avaient prise les goûts
-charnels de Robert, une conversation que j'eus avec Aimé et qui me
-rendit fort malheureux me montra que l'ancien maître d'hôtel de
-Balbec, faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup
-plus haut. L'occasion de cette conversation avait été quelques jours
-que j'avais été passer à Balbec, où Saint-Loup lui-même était venu
-avec sa femme, que dans cette première phase il ne quittait d'un seul
-pas. J'avais admiré comme l'influence de Rachel se faisait encore
-sentir sur Robert. Un jeune marié qui a eu longtemps une maîtresse
-sait seul ôter aussi bien le manteau de sa femme avant d'entrer dans un
-restaurant, avoir avec elle les égards qu'il convient. Il a reçu
-pendant sa liaison l'instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de
-lui, à une table voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prétentieux
-jeunes universitaires, prenait des airs faussement à l'aise, et criait
-très fort à un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte
-avec un geste qui renversa deux carafes d'eau: «Non, non, mon cher,
-commandez! De ma vie je n'ai jamais su faire un menu. Je n'ai jamais su
-commander!» répétait il avec un orgueil peu sincère et, mêlant la
-littérature à la gourmandise, il opina tout de suite pour une
-bouteille de champagne qu'il aimait à voir «d'une façon tout à fait
-symbolique» orner une causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il
-était assis à côté de Gilberte&mdash;déjà grosse&mdash;(il ne devait pas
-cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à
-côté d'elle dans leur lit commun à l'hôtel. Il ne parlait qu'à sa
-femme, le reste de l'hôtel n'avait pas l'air d'exister pour lui, mais
-au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il
-levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne
-durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance
-semblait témoigner d'un ordre de curiosités et de recherches
-entièrement différent de celui qui aurait pu animer n'importe quel
-client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur
-lui des remarques humoristiques ou autres qu'il communiquerait à ses
-amis. Ce petit regard court, en apparence désintéressé, montrant que
-le garçon l'intéressait en lui-même, révélait à ceux qui l'eussent
-observé que cet excellent mari, cet amant jadis passionné de Rachel,
-avait dans sa vie un autre plan et qui lui paraissait infiniment plus
-intéressant que celui sur lequel il se mouvait par devoir. Mais on ne
-le voyait que dans celui-là. Déjà ses yeux étaient revenus sur
-Gilberte qui n'avait rien vu, il lui présentait un ami au passage et
-partait se promener avec elle. Or Aimé me parla à ce moment d'un temps
-bien plus ancien, celui où j'avais fait la connaissance de Saint-Loup
-par M<sup>me</sup> de Villeparisis en ce même Balbec. «Mais oui, Monsieur,
-me dit-il, c'est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La
-première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s'enferma
-avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de
-Madame la grand'mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous
-avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez
-Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu
-déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa
-maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se
-rappelle sans doute que M. le marquis s'en alla en prétextant une crise
-de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle
-lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m'ôtera pas de
-l'idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu'il avait
-besoin d'éloigner Monsieur et Madame.» Pour ce jour-là du moins, je
-sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout
-au tout. Je me rappelais trop l'état dans lequel était Robert, la
-gifle qu'il avait donnée au journaliste. Et d'ailleurs, pour Balbec,
-c'était de même: ou le liftier avait menti, ou c'était Aimé qui
-mentait. Du moins je le crus; une certitude, je ne pouvais l'avoir, car
-on ne voit jamais qu'un côté des choses. Si cela ne m'eût pas fait de
-peine, j'eusse trouvé une certaine ironie à ce que, tandis que pour
-moi la course du lift chez Saint-Loup avait été le moyen commode de
-lui faire porter une lettre et d'avoir sa réponse, pour lui cela avait
-été faire la connaissance de quelqu'un qui lui avait plu. Les choses,
-en effet, sont pour le moins doubles. Sur l'acte le plus insignifiant
-que nous accomplissons, un autre homme embranche une série d'actes
-entièrement différents; il est certain que l'aventure de Saint-Loup et
-du liftier, si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le
-banal envoi de ma lettre que quelqu'un qui ne connaîtrait de Wagner que
-le duo de Lohengrin ne pourrait prévoir le prélude de Tristan. Certes,
-pour les hommes, les choses n'offrent qu'un nombre restreint de leurs
-innombrables attributs, à cause de la pauvreté de leurs sens. Elles
-sont colorées parce que nous avons des yeux, combien d'autres
-épithètes ne mériteraient-elles pas si nous avions des centaines de
-sens? Mais cet aspect différent qu'elles pourraient avoir nous est
-rendu plus facile à comprendre par ce qu'est dans la vie un événement
-même minime dont nous connaissons une partie que nous croyons le tout,
-et qu'un autre regarde comme par une fenêtre percée de l'autre côté
-de la maison et qui donne sur une autre vue. Dans le cas où Aimé ne se
-fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé
-du lift, ne venait peut-être pas de ce que celui-ci prononçait laïft.
-Mais j'étais persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup
-n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore
-uniquement les femmes. Plus qu'à un autre signe, je pus le discerner
-rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup m'avait témoignée à
-Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment
-capable d'amitié. Après cela, au moins pendant quelque temps, les
-hommes qui ne l'intéressaient pas directement, il leur manifestait une
-indifférence, sincère, je le crois, en partie&mdash;car il était devenu
-très sec,&mdash;et qu'il exagérait aussi pour faire croire qu'il ne faisait
-attention qu'aux femmes. Mais je me rappelle tout de même qu'un jour à
-Doncières, comme j'allais dîner chez les Verdurin et comme il venait
-de regarder d'une façon un peu prolongée Morel, il m'avait dit:
-«C'est curieux ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe
-pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne
-peut pas m'intéresser.» Et tout de même ses yeux étaient ensuite
-restés longtemps perdus à l'horizon, comme quand on pense, avant de se
-remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de
-ces lointains voyages qu'on ne fera jamais, mais dont on éprouve un
-instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à
-Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel,
-afin de plaire à son mari, mettait comme elle des nœuds de soie
-ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car
-elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse. Que
-l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent
-l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme,
-c'était possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus à
-cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il
-eût pu en jouer d'autres. Un jour Robert était allé lui demander de
-s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux,
-et pourtant il s'était contenté de la regarder insatisfait. Il ne lui
-restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans
-plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise et qui ne l'empêcha
-pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette
-générosité envers Rachel, Gilberte n'eût pas souffert si elle avait
-su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse
-à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au
-contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels
-seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie
-d'aimer les femmes. Gilberte ne se plaignait d'ailleurs pas. C'est
-d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui
-avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus
-beaux; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en
-l'épousant. Et de fait, les premiers temps, des comparaisons entre les
-deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) ne
-furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit
-ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue
-d'œil. Une autre personne se démentit: ce fut M<sup>me</sup> Swann. Si pour
-Gilberte, Robert avant le mariage était déjà entouré de la double
-auréole que lui créait d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement
-dénoncée par les lamentations de M<sup>me</sup> de Marsantes, d'autre part
-le prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et
-qu'elle avait hérité de lui, M<sup>me</sup> de Forcheville en revanche eût
-préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier (il y avait
-des familles royales pauvres et qui eussent accepté l'argent,&mdash;qui se
-trouva d'ailleurs être fort inférieur aux millions promis,&mdash;décrassé
-qu'il était par le nom de Forcheville) et un gendre moins démonétisé
-par une vie passée loin du monde. Elle n'avait pu triompher de la
-volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde,
-flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le
-gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la dérobée.
-C'est que l'âge avait laissé à M<sup>me</sup> Swann (devenue M<sup>me</sup>
-de Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue,
-mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les
-moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle
-robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle
-avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et&mdash;quel
-ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte?&mdash;elle avait une fille
-adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari et
-naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle
-l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la
-première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui
-n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère,
-c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte,
-d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette
-s'y était-elle employée, qu'aussitôt un magnifique rubis l'en
-récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse
-envers son mari. Odette le lui prêchait avec d'autant plus de chaleur
-que c'était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi,
-grâce à Robert, pouvait-elle au seuil de la cinquantaine (d'aucuns
-disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait
-dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir
-besoin d'avoir comme autrefois un «ami» qui maintenant n'eût plus
-casqué&mdash;voire marché. Aussi était-elle entrée pour toujours,
-semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait
-jamais été aussi élégante.</p>
-
-<p>Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre
-contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs (c'était dans le
-caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait
-sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie
-vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C'était
-peut-être aussi l'intérêt. J'eus l'impression que Robert devait lui
-donner beaucoup d'argent. Dans une soirée où j'avais rencontré Robert
-avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il
-s'exhibait à côté d'une femme élégante qui passait pour être sa
-maîtresse, où il s'attachait à elle, ne faisant qu'un avec elle,
-enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser avec quelque chose
-de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition
-involontaire d'un geste ancestral que j'avais pu observer chez M. de
-Charlus, comme enrobé dans les atours de M<sup>me</sup> Molé, ou d'une
-autre, bannière d'une cause gynophile qui n'était pas la sienne, mais qu'il
-aimait, bien que sans droit à l'arborer ainsi, soit qu'il la trouvât
-protectrice, ou esthétique, j'avais été frappé au retour de voir
-combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche,
-était devenu économe. Qu'on ne tienne qu'à ce qu'on possède, et que
-tel qui semait l'or qu'il avait si rarement jadis, thésaurise
-maintenant celui dont il est pourvu, c'est sans doute un phénomène
-assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus
-particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu'il
-avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci
-Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il
-avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a
-longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le
-puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Pareillement ayant
-eu à s'occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel,
-d'une part parce que celle-ci n'y entendait rien, ensuite parce qu'à
-cause de sa jalousie, il voulait garder la haute main sur la
-domesticité, il put dans l'administration des biens de sa femme et
-l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que
-peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait
-volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire
-bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle,
-l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en
-souffrît. Je pleurais en pensant que j'avais eu autrefois pour un
-Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à
-ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne me rendait plus,
-les hommes dès qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des
-désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié. Comment cela avait-il
-pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je
-l'avais vu désespéré jusqu'à craindre qu'il se tuât parce que
-«Rachel quand du Seigneur» avait voulu le quitter? La ressemblance
-entre Charlie et Rachel&mdash;invisible pour moi&mdash;avait-elle été la
-planche qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de
-son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce
-dernier s'était produite assez tard? Parfois pourtant les paroles
-d'Aimé revenaient m'inquiéter; je me rappelais Robert cette année-là
-à Balbec; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire
-attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il
-adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien
-tenir cela de M. de Charlus, d'une certaine hauteur et d'une certaine
-attitude physique des Guermantes et nullement des goûts spéciaux au
-baron. C'est ainsi que le duc de Guermantes qui n'avait aucunement ces
-goûts avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son
-poignet, comme s'il crispait autour de celui-ci une manchette de
-dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées,
-toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de
-donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre
-lui-même, l'individu exprimant ses particularités à l'aide de traits
-impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être d'ailleurs que des
-particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans
-cette dernière hypothèse, qui confine à l'histoire naturelle, ce ne
-serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté
-d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des
-Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille
-pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien
-épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y
-perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j'avais
-aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et
-si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je
-lui avais trouvé l'air efféminé qui n'était certes pas un effet de
-ce que j'apprenais de lui maintenant, mais de la grâce particulière
-aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la
-duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi,
-sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et je me disais que cela
-non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre
-chose, même tout le contraire de ce que j'apprenais aujourd'hui. Mais
-de quand cela datait-il? Si c'était de l'année où j'étais retourné
-à Balbec, comment n'était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne
-m'avait-il jamais parlé de lui? Et quant à la première année,
-comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de
-Rachel comme il était alors? Cette première année-là, j'avais
-trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or
-il était encore plus spécial que je ne l'avais cru. Mais ce dont nous
-n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement
-par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le
-faire savoir à notre âme; ses communications avec le réel sont
-fermées; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop
-tard. Du reste de toutes façons, pour que j'en pusse jouir
-spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute depuis
-ce que m'avait dit M. de Charlus chez M<sup>me</sup> Verdurin à Paris, je
-ne doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d'une foule d'honnêtes
-gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs.
-L'apprendre de n'importe qui m'eût été indifférent, de n'importe qui
-excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d'Aimé
-ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que
-je ne crusse pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement
-éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du
-restaurant où j'avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel, j'étais
-obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.</p>
-
-<p>Je n'aurais d'ailleurs pas à m'arrêter sur ce séjour que je fis à
-côté de Combray, et qui fut peut-être le moment de ma vie où je
-pensai le moins à Combray, si, justement par là, il n'avait apporté
-une vérification au moins provisoire à certaines idées que j'avais
-eues d'abord du côté de Guermantes, et une vérification aussi à
-d'autres idées que j'avais eues du côté de Méséglise. Je
-recommençais chaque soir, dans un autre sens, les promenades que nous
-faisions à Combray, l'après-midi, quand nous allions du côté de
-Méséglise. On dînait maintenant à Tansonville à une heure où jadis
-on dormait depuis longtemps à Combray. Et cela à cause de la saison
-chaude. Et puis, parce que, l'après-midi Gilberte peignait dans la
-chapelle du château, on n'allait se promener qu'environ deux heures
-avant le dîner. Au plaisir de jadis qui était de voir en rentrant le
-ciel pourpre encadrer le calvaire ou se baigner dans la Vivonne,
-succédait celui de partir à la nuit venue, quand on ne rencontrait
-plus dans le village que le triangle bleuâtre irrégulier et mouvant
-des moutons qui rentraient. Sur une moitié des champs le coucher
-s'éteignait; au-dessus de l'astre était déjà allumée la lune qui
-bientôt les baignerait tout entiers. Il arrivait que Gilberte me
-laissât aller sans elle et je m'avançais, laissant mon ombre derrière
-moi, comme une barque qui poursuit sa navigation à travers des
-étendues enchantées. Mais le plus souvent Gilberte m'accompagnait. Les
-promenades que nous faisions ainsi, c'était bien souvent celles que je
-faisais jadis enfant: or comment n'eussé-je pas éprouvé bien plus
-vivement encore que jadis du côté de Guermantes le sentiment que
-jamais je ne serais capable d'écrire, auquel s'ajoutait celui que mon
-imagination et ma sensibilité s'étaient affaiblies, quand je vis
-combien peu j'étais curieux de Combray? Et j'étais désolé de voir
-combien peu je revivais mes années d'autrefois. Je trouvais la Vivonne
-mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas que je relevasse des
-inexactitudes matérielles bien grandes dans ce que je me rappelais.
-Mais, séparé des lieux qu'il m'arrivait de retraverser par toute une
-vie différente, il n'y avait pas entre eux et moi cette contiguïté
-d'où naît avant même qu'on s'en soit aperçu, l'immédiate,
-délicieuse et totale déflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien
-sans doute quelle était sa nature, je m'attristais de penser que ma
-faculté de sentir et d'imaginer avait dû diminuer pour que je
-n'éprouvasse pas plus de plaisir dans ces promenades. Gilberte
-elle-même, qui me comprenait encore moins bien que je ne faisais
-moi-même, augmentait ma tristesse en partageant mon étonnement.
-«Comment, cela ne vous fait rien éprouver, me disait-elle, de prendre
-ce petit raidillon que vous montiez autrefois?» Et elle-même avait
-tant changé que je ne la trouvais plus belle, qu'elle ne l'était plus
-du tout. Tandis que nous marchions, je voyais le pays changer, il
-fallait gravir des coteaux, puis des pentes s'abaissaient. Nous
-causions, très agréablement pour moi,&mdash;non sans difficulté pourtant.
-En tant d'êtres il y a différentes couches qui ne sont pas pareilles;
-(c'étaient chez elle le caractère de son père, le caractère de sa
-mère) on traverse l'une, puis l'autre. Mais le lendemain l'ordre de
-superposition est renversé. Et finalement on ne sait pas qui
-départagera les parties, à qui on peut se fier pour la sentence.
-Gilberte était comme ces pays avec qui on n'ose pas faire d'alliance
-parce qu'ils changent trop souvent de gouvernement. Mais au fond c'est
-un tort. La mémoire de l'être le plus successif établit chez lui une
-sorte d'identité et fait qu'il ne voudrait pas manquer à des promesses
-qu'il se rappelle même s'il ne les eût pas contresignées. Quant à
-l'intelligence elle était chez Gilberte, avec quelques absurdités de
-sa mère, très vive. Je me rappelle que dans ces conversations que nous
-avions en nous promenant, elle me dit des choses qui plusieurs fois
-m'étonnèrent beaucoup. La première fut: «Si vous n'aviez pas trop
-faim et s'il n'était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en
-tournant ensuite à droite en moins d'un quart d'heure nous serions à
-Guermantes». C'est comme si elle m'avait dit: «Tournez à gauche,
-prenez ensuite à votre main droite et vous toucherez l'intangible, vous
-atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connaît jamais sur
-terre que la direction, que (ce que j'avais cru jadis que je pourrais
-connaître seulement de Guermantes et peut-être en un sens je ne me
-trompais pas) le «côté». Un de mes autres étonnements fut de voir
-les «Sources de la Vivonne» que je me représentais comme quelque
-chose d'aussi extra-terrestre que l'Entrée des Enfers, et qui
-n'étaient qu'une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et
-la troisième fois fut quand Gilberte me dit: «Si vous voulez, nous
-pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors
-aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c'est la plus jolie
-façon»,&mdash;phrase qui en bouleversant toutes les idées de mon enfance
-m'apprit que les deux côtés n'étaient pas aussi inconciliables que
-j'avais cru. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut combien peu, pendant
-ce séjour, je revécus mes années d'autrefois, désirai peu revoir
-Combray, trouvai mince et laide la Vivonne. Mais où Gilberte vérifia
-pour moi des imaginations que j'avais eues du côté de Méséglise, ce
-fut pendant une de ces promenades en somme nocturnes bien qu'elles
-eussent lieu avant le dîner&mdash;mais elle dînait si tard! Au moment de
-descendre dans le mystère d'une vallée parfaite et profonde que
-tapissait le clair de lune, nous nous arrêtâmes un instant, comme deux
-insectes qui vont s'enfoncer au cœur d'un calice bleuâtre. Gilberte
-eut alors, peut-être simplement par bonne grâce de maîtresse de
-maison qui regrette que vous partiez bientôt et qui aurait voulu mieux
-vous faire les honneurs de ce pays que vous semblez apprécier, de ces
-paroles où son habileté de femme du monde sachant tirer parti du
-silence, de la simplicité, de la sobriété dans l'expression des
-sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que
-personne ne pourrait occuper. Épanchant brusquement sur elle la
-tendresse dont j'étais rempli par l'air délicieux, la brise qu'on
-respirait, je lui dis: «Vous parliez l'autre jour du raidillon, comme
-je vous aimais alors!» Elle me répondit: «Pourquoi ne me le
-disiez-vous pas? je ne m'en étais pas doutée. Moi je vous aimais. Et
-même deux fois je me suis jetée à votre tête.» «Quand donc?» «La
-première fois à Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille,
-je rentrais, je n'avais jamais vu un aussi joli petit garçon. J'avais
-l'habitude, ajouta-t-elle d'un air vague et pudique, d'aller jouer avec
-de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me
-direz que j'étais bien mal élevée, car il y avait là-dedans des
-filles et des garçons de tout genre qui profitaient de l'obscurité.
-L'enfant de chœur de l'église de Combray, Théodore qui, il faut
-l'avouer, était bien gentil (Dieu qu'il était bien!) et qui est devenu
-très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s'y amusait
-avec toutes les petites paysannes du voisinage. Comme on me laissait
-sortir seule, dès que je pouvais m'échapper, j'y courais. Je ne peux
-pas vous dire comme j'aurais voulu vous y voir venir; je me rappelle
-très bien que, n'ayant qu'une minute pour vous faire comprendre ce que
-je désirais, au risque d'être vue par vos parents et les miens, je
-vous l'ai indiqué d'une façon tellement crue que j'en ai honte
-maintenant. Mais vous m'avez regardé d'une façon si méchante que j'ai
-compris que vous ne vouliez pas.» Et tout d'un coup, je me dis que la
-vraie Gilberte&mdash;la vraie Albertine&mdash;, c'étaient peut-être celles
-qui s'étaient au premier instant livrées dans leur regard, l'une devant la
-haie d'épines roses, l'autre sur la plage. Et c'était moi qui, n'ayant
-pas su le comprendre, ne l'ayant repris que plus tard dans ma mémoire
-après un intervalle où par mes conversations tout un entre-deux de
-sentiment leur avait fait craindre d'être aussi franches que dans les
-premières minutes&mdash;avais tout gâté par ma maladresse. Je les avais
-«ratées» plus complètement,&mdash;bien qu'à vrai dire l'échec relatif
-avec elles fût moins absurde&mdash;pour les mêmes raisons que Saint-Loup
-Rachel.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«Et la seconde fois, reprit Gilberte, c'est bien des années après
-quand je vous ai rencontré sous votre porte, l'avant-veille du jour où
-je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane, je ne vous ai pas reconnu
-tout de suite ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque
-j'avais la même envie qu'à Tansonville.» «Dans l'intervalle il y
-avait eu pourtant les Champs-Élysées.» «Oui, mais là vous m'aimiez
-trop, je sentais une inquisition sur tout ce que je faisais.» Je ne lui
-demandai pas alors quel était ce jeune homme avec lequel elle
-descendait l'avenue des Champs-Élysées, le jour où j'étais parti
-pour la revoir, où je me fusse réconcilié avec elle pendant qu'il en
-était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute ma vie,
-si je n'avais rencontré les deux ombres s'avançant côte à côte dans
-le crépuscule. Si je le lui avais demandé, me dis-je, elle m'eût
-peut-être avoué la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité.
-Et en effet, les femmes qu'on n'aime plus et qu'on rencontre après des
-années, n'y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que
-si elles n'étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour
-n'existe plus fait de celles qu'elles étaient alors, ou de celui que
-nous étions des morts? Je pensai que peut-être aussi elle ne se fût
-pas rappelé, ou eût menti. En tout cas cela n'offrait plus d'intérêt
-pour moi de le savoir, parce que mon cœur avait encore plus changé que
-le visage de Gilberte. Celui-ci ne me plaisait plus guère, mais surtout
-je n'étais plus malheureux, je n'aurais pas pu concevoir, si j'y eusse
-repensé, que j'eusse pu l'être autant de rencontrer Gilberte marchant
-à petits pas à côté d'un jeune homme, et de me dire: «C'est fini, je
-renonce à jamais la voir.» De l'état d'âme qui, cette lointaine
-année-là, n'avait été pour moi qu'une longue torture, rien ne
-subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt,
-une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus
-complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté:
-c'est le Chagrin.</p>
-
-<p>Je ne suis donc pas surpris de ne pas lui avoir demandé alors avec qui
-elle descendait les Champs-Élysées, car j'ai déjà vu trop d'exemples
-de cette incuriosité amenée par le temps, mais je le suis un peu de ne
-pas avoir raconté à Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-là,
-j'avais vendu une potiche de vieux Chine pour lui acheter des fleurs.
-Ç'avait été en effet, pendant les temps si tristes qui avaient suivi,
-ma seule consolation de penser qu'un jour, je pourrais sans danger lui
-conter cette intention si tendre. Plus d'une année après, si je voyais
-qu'une voiture allait heurter la mienne, ma seule envie de ne pas mourir
-était pour pouvoir raconter cela à Gilberte. Je me consolais en me
-disant: «Ne nous pressons pas, j'ai toute la vie devant moi pour
-cela.» Et à cause de cela je désirais ne pas perdre la vie.
-Maintenant cela m'aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule,
-et «entraînant». «D'ailleurs, continua Gilberte, même le jour où
-je vous ai rencontré sous votre porte, vous étiez resté tellement le
-même qu'à Combray, si vous saviez comme vous aviez peu changé!» Je
-revis Gilberte dans ma mémoire. J'aurais pu dessiner le quadrilatère
-de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la
-petite fille tenait à la main, le long regard qui s'attacha à moi.
-Seulement j'avais cru à cause du geste grossier dont il était
-accompagné que c'était un regard de mépris parce que ce que je
-souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne
-connaissaient pas et ne faisaient que dans mon imagination, pendant mes
-heures de désir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si aisément,
-si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-père, l'une d'entre
-elles eût eu l'audace de le figurer.</p>
-
-<p>Bien longtemps après cette conversation, je demandai à Gilberte avec
-qui elle se promenait avenue des Champs-Élysées le soir où j'avais
-vendu les potiches: c'était Léa habillée en homme. Gilberte savait
-qu'elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi
-certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer
-nos plaisirs ou nos douleurs.</p>
-
-<p>Ce qu'il y avait eu de réel sous l'apparence d'alors m'était devenu
-tout à fait égal. Et pourtant combien de jours et de nuits n'avais-je
-pas souffert à me demander qui c'était, n'avais-je pas dû en y
-pensant réprimer les battements de mon cœur plus encore peut-être que
-pour ne pas retourner dire bonsoir jadis à maman dans ce même Combray.
-On dit et c'est ce qui explique l'affaiblissement progressif de
-certaines affections nerveuses, que notre système nerveux vieillit.
-Cela n'est pas vrai seulement pour notre moi permanent qui se prolonge
-pendant toute la durée de notre vie mais pour tous nos moi successifs
-qui en somme le composent en partie.</p>
-
-<p>Aussi me fallait-il, à tant d'années de distance, faire subir une
-retouche à une image que je me rappelais si bien, opération qui me
-rendit assez heureux en me montrant que l'abîme infranchissable que
-j'avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites
-filles aux cheveux dorés était aussi imaginaire que l'abîme de
-Pascal, et que je trouvai poétique à cause de la longue série
-d'années au fond de laquelle il me fallut l'accomplir. J'eus un sursaut
-de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville.
-Pourtant j'étais heureux de me dire que ce bonheur vers lequel se
-tendaient toutes mes forces alors, et que rien ne pouvait plus me rendre
-eût existé ailleurs que dans ma pensée, en réalité si près de moi,
-dans ce Roussainville dont je parlais si souvent, que j'apercevais du
-cabinet sentant l'iris. Et je n'avais rien su! En somme Gilberte
-résumait tout ce que j'avais désiré dans mes promenades, jusqu'à ne
-pas pouvoir me décider à rentrer, croyant voir s'entr'ouvrir, s'animer
-les arbres. Ce que je souhaitais si fiévreusement alors, elle avait
-failli, si j'eusse seulement su le comprendre et la retrouver, me le
-faire goûter dès mon adolescence. Plus complètement encore que je
-n'avais cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de
-Méséglise.</p>
-
-<p>Et même ce jour où je l'avais rencontrée sous une porte, bien qu'elle
-ne fût pas M<sup>lle</sup> de l'Orgeville, celle que Robert avait connue
-dans les maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément
-à son futur mari que j'en eusse demandé l'éclaircissement!) je ne
-m'étais pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni
-sur l'espèce de femme qu'elle était et m'avouait maintenant avoir
-été. «Tout cela est bien loin, me dit-elle, je n'ai jamais plus
-songé qu'à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et,
-voyez-vous, ce n'est même pas ce caprice d'enfant que je me reproche le
-plus.»</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF 2) ***</div>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &bull; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</body>
-</html>
diff --git a/old/64428-h/images/albertine02_cover.jpg b/old/64428-h/images/albertine02_cover.jpg
deleted file mode 100644
index 37ad03c..0000000
--- a/old/64428-h/images/albertine02_cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ