diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/64428-0.txt | 5156 | ||||
| -rw-r--r-- | old/64428-0.zip | bin | 125569 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/64428-h.zip | bin | 942558 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/64428-h/64428-h.htm | 5495 | ||||
| -rw-r--r-- | old/64428-h/images/albertine02_cover.jpg | bin | 254215 -> 0 bytes |
8 files changed, 17 insertions, 10651 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..eddadd9 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #64428 (https://www.gutenberg.org/ebooks/64428) diff --git a/old/64428-0.txt b/old/64428-0.txt deleted file mode 100644 index c691941..0000000 --- a/old/64428-0.txt +++ /dev/null @@ -1,5156 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 02 (of 2), by Marcel -Proust - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Albertine disparue Vol 02 (of 2) - À la recherche du temps perdu, Tome 7 - -Author: Marcel Proust - -Release Date: January 31, 2021 [eBook #64428] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously - made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF -2) *** - -MARCEL PROUST - - - -À LA RECHERCHE DU -TEMPS PERDU - -TOME VII - - - - -ALBERTINE -DISPARUE - - * * - - -VINGT-SEPTIÈME ÉDITION - - - -NRF - - - -PARIS - -Librairie Gallimard - -ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - -3, rue de Grenelle (VIme) - - - - -TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION -RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. -COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925. - - -TABLE DES MATIÈRES -CHAPITRE II -CHAPITRE III -CHAPITRE IV - - - - -ALBERTINE DISPARUE - - - - -CHAPITRE II - -_Mademoiselle de Forcheville_ - - -Ce n'était pas que je n'aimasse encore Albertine, mais déjà pas de la -même façon que les derniers temps. Non, c'était à la façon des -temps plus anciens où tout ce qui se rattachait à elle, lieux et gens, -me faisait éprouver une curiosité où il y avait plus de charme que de -souffrance. Et en effet je sentais bien maintenant qu'avant de l'oublier -tout à fait, avant d'atteindre à l'indifférence initiale, il me -faudrait, comme un voyageur qui revient par la même route au point -d'où il est parti, traverser en sens inverse tous les sentiments par -lesquels j'avais passé avant d'arriver à mon grand amour. Mais ces -fragments, ces moments du passé ne sont pas immobiles, ils ont gardé -la force terrible, l'ignorance heureuse de l'espérance qui s'élançait -alors vers un temps devenu aujourd'hui le passé, mais qu'une -hallucination nous fait un instant prendre rétrospectivement pour -l'avenir. Je lisais une lettre d'Albertine, où elle m'avait annoncé sa -visite pour le soir et j'avais une seconde la joie de l'attente. Dans -ces retours par la même ligne d'un pays où l'on ne retournera jamais, -où l'on reconnaît le nom, l'aspect de toutes les stations par où on a -déjà passé à l'aller, il arrive que, tandis qu'on est arrêté à -l'une d'elles en gare, on a un instant l'illusion qu'on repart, mais -dans la direction du lieu d'où l'on vient, comme l'on avait fait la -première fois. Tout de suite l'illusion cesse, mais une seconde on -s'était senti de nouveau emporté: telle est la cruauté du souvenir. - -Parfois la lecture d'un roman un peu triste me ramenait brusquement en -arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés, -abolissent l'habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la -vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque -les forces de l'habitude, l'oubli qu'elles produisent, la gaîté -qu'elles ramènent par l'impuissance du cerveau à lutter contre elles -et à recréer le vrai, l'emportent infiniment sur la suggestion presque -hypnotique d'un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des -effets très courts. - -Et pourtant, si l'on ne peut pas, avant de revenir à l'indifférence -d'où on était parti, se dispenser de couvrir en sens inverse les -distances qu'on avait franchies pour arriver à l'amour, le trajet, la -ligne qu'on suit, ne sont pas forcément les mêmes. Elles ont de commun -de ne pas être directes parce que l'oubli pas plus que l'amour ne -progresse régulièrement. Mais elles n'empruntent pas forcément les -mêmes voies. Et dans celle que je suivis au retour, il y eut au milieu -d'un voyage confus, trois arrêts dont je me souviens, à cause de la -lumière qu'il y avait autour de moi, alors que j'étais déjà bien -près de l'arrivée, étapes que je me rappelle particulièrement, sans -doute parce que j'y aperçus des choses qui ne faisaient pas partie de -mon amour d'Albertine, ou du moins qui ne s'y rattachaient que dans la -mesure où ce qui était déjà dans notre âme avant un grand amour -s'associe à lui, soit en le nourrissant, soit en le combattant, soit en -faisant avec lui, pour notre intelligence qui analyse, contraste -d'image. - -La première de ces étapes commença au début de l'hiver, un beau -dimanche de Toussaint où j'étais sorti. Tout en approchant du Bois, je -me rappelais avec tristesse le retour d'Albertine venant me chercher du -Trocadéro, car c'était la même journée, mais sans Albertine. Avec -tristesse et pourtant non sans plaisir tout de même, car la reprise en -mineur sur un ton désolé du même motif qui avait empli ma journée -d'autrefois, l'absence même de ce téléphonage de Françoise, de cette -arrivée d'Albertine qui n'était pas quelque chose de négatif, mais la -suppression dans la réalité de ce que je me rappelais et qui donnait -à la journée quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de -plus beau qu'une journée unie et simple parce que ce qui n'y était -plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux. - -Au Bois, je fredonnais des phrases de la sonate de Vinteuil. Je ne -souffrais plus beaucoup de penser qu'Albertine me l'avait jouée, car -presque tous mes souvenirs d'elle étaient entrés dans ce second état -chimique où ils ne causent plus d'anxieuse oppression au cœur, mais de -la douceur. Par moment, dans les passages qu'elle jouait le plus -souvent, où elle avait l'habitude de faire telle réflexion qui me -paraissait alors charmante, de suggérer telle réminiscence, je me -disais: «Pauvre petite», mais sans tristesse, en ajoutant seulement au -passage musical une valeur de plus, une valeur en quelque sorte -historique et de curiosité comme celle que le portrait de Charles Ier -par Van Dyck, déjà si beau par lui-même, acquiert encore du fait -qu'il est entré dans les collections nationales par la volonté de Mme -du Barry d'impressionner le Roi. Quand la petite phrase, avant de -disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments où elle -flotta encore un instant éparpillée, ce ne fut pas pour moi comme pour -Swann une messagère d'Albertine qui disparaissait. Ce n'était pas tout -à fait les mêmes associations d'idées chez moi que chez Swann que la -petite phrase avait éveillées. J'avais été surtout sensible à -l'élaboration, aux essais, aux reprises, au «devenir» d'une phrase -qui se faisait durant la sonate comme cet amour s'était fait durant ma -vie. Et maintenant sachant combien chaque jour un élément de plus de -mon amour s'en allait, le côté jalousie, puis tel autre, revenant en -somme peu à peu dans un vague souvenir à la faible amorce du début, -c'était mon amour qu'il me semblait, en la petite phrase éparpillée, -voir se désagréger devant moi. - -Comme je suivais les allées séparées d'un sous-bois, tendues d'une -gaze chaque jour amincie, le souvenir d'une promenade où Albertine -était à côté de moi dans la voiture, où elle était rentrée avec -moi, où je sentais qu'elle enveloppait ma vie, flottait maintenant -autour de moi, dans la brume incertaine des branches assombries au -milieu desquelles le soleil couchant faisait briller, comme suspendue -dans le vide, l'horizontalité clairsemée des feuillages d'or. -D'ailleurs je tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour -lesquels une idée fixe donne à toute femme arrêtée au coin d'une -allée, la ressemblance, l'identité possible avec celle à qui on -pense. «C'est peut-être elle!» On se retourne, la voiture continue à -avancer et on ne revient pas en arrière. Ces feuillages, je ne me -contentais pas de les voir avec les yeux de la mémoire, ils -m'intéressaient, me touchaient comme ces pages purement descriptives, -au milieu desquelles un artiste pour les rendre plus complètes -introduit une fiction, tout un roman; et cette nature prenait ainsi le -seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu'à mon cœur. La -raison de ce charme me parut être que j'aimais toujours autant -Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que -l'oubli continuait à faire en moi de tels progrès que le souvenir -d'Albertine ne m'était plus cruel, c'est-à-dire avait changé; mais -nous avons beau voir clair dans nos impressions, comme je crus alors -voir clair dans la raison de ma mélancolie, nous ne savons pas remonter -jusqu'à leur signification plus éloignée. Comme ces malaises dont le -médecin écoute son malade lui raconter l'histoire et à l'aide -desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de -même nos impressions, nos idées, n'ont qu'une valeur de symptômes. Ma -jalousie étant tenue à l'écart par l'impression de charme et de douce -tristesse que je ressentais, mes sens se réveillaient. Une fois de plus -comme lorsque j'avais cessé de voir Gilberte, l'amour de la femme -s'élevait en moi, débarrassé de toute association exclusive avec une -certaine femme déjà aimée, et flottait comme ces essences qu'ont -libérées des destructions antérieures et qui errent en suspens dans -l'air printanier, ne demandant qu'à s'unir à une nouvelle créature. -Nulle part il ne germe autant de fleurs, s'appelassent-elles «ne -m'oubliez pas», que dans un cimetière. Je regardais les jeunes filles -dont était innombrablement fleuri ce beau jour, comme j'eusse fait -jadis de la voiture de Mme de Villeparisis ou de celle où j'étais par -un même dimanche venu avec Albertine. Aussitôt, au regard que je -venais de poser sur telle ou telle d'entre elles, s'appariait -immédiatement le regard curieux, furtif, entreprenant, reflétant -d'insaisissables pensées, que leur eût à la dérobée jeté Albertine -et qui, géminant le mien d'une aile mystérieuse, rapide et bleuâtre, -faisait passer dans ces allées jusque-là si naturelles, le frisson -d'un inconnu dont mon propre désir n'eût pas suffi à les renouveler -s'il fût demeuré seul, car lui, pour moi, n'avait rien d'étranger. - -D'ailleurs à Balbec, quand j'avais désiré connaître Albertine la -première fois, n'était-ce pas parce qu'elle m'avait semblé -représentative de ces jeunes filles dont la vue m'avait si souvent -arrêté dans les rues, sur les routes et que pour moi elle pouvait -résumer leur vie. Et n'était-il pas naturel que maintenant l'étoile -finissante de mon amour dans lequel elles s'étaient condensées se -dispersât de nouveau en cette poussière disséminée de nébuleuses? -Toutes me semblaient des Albertine--l'image que je portais en moi me la -faisant retrouver partout,--et même, au détour d'une allée, l'une -d'elles qui remontait dans une automobile me la rappela tellement, -était si exactement de la même corpulence, que je me demandai un -instant si ce n'était pas elle que je venais de voir, si on ne m'avait -pas trompé en me faisant le récit de sa mort. Je la revoyais ainsi -dans un angle d'allée, peut-être à Balbec, remontant en voiture de la -même manière, alors qu'elle avait tant confiance dans la vie. Et -l'acte de cette jeune fille de remonter en automobile, je ne le -constatais pas seulement avec mes yeux, comme la superficielle apparence -qui se déroule si souvent au cours d'une promenade: devenu une sorte -d'acte durable, il me semblait s'étendre aussi dans le passé par ce -côté qui venait de lui être surajouté et qui s'appuyait si -voluptueusement, si tristement contre mon cœur. Mais déjà la jeune -fille avait disparu. - -Un peu plus loin je vis un groupe de trois jeunes filles un peu plus -âgées, peut-être des jeunes femmes, dont l'allure élégante et -énergique correspondait si bien à ce qui m'avait séduit le premier -jour où j'avais aperçu Albertine et ses amies, que j'emboîtai le pas -à ces trois nouvelles jeunes filles et au moment où elles prirent une -voiture, j'en cherchai désespérément une autre dans tous les sens. Je -la trouvai, mais trop tard. Je ne les rejoignis pas. Mais quelques jours -plus tard, comme je rentrais, j'aperçus, sortant de sous la voûte de -notre maison, les trois jeunes filles que j'avais suivies au Bois. -C'était tout à fait, les deux brunes surtout, et un peu plus âgées -seulement, de ces jeunes filles du monde qui souvent, vues de ma -fenêtre ou croisées dans la rue, m'avaient fait faire mille projets, -aimer la vie, et que je n'avais pu connaître. La blonde avait un air un -peu plus délicat, presque souffrant, qui me plaisait moins. Ce fut -pourtant elle qui fut cause que je ne me contentai pas de les -considérer un instant, mais qu'ayant pris racine, je les contemplai -avec ces regards qui, par leur fixité impossible à distraire, leur -application comme à un problème, semblent avoir conscience qu'il -s'agit d'aller bien au delà de ce qu'on voit. Je les aurais sans doute -laissé disparaître comme tant d'autres si, au moment où elles -passèrent devant moi, la blonde--était-ce parce que je les contemplais -avec cette attention?--me lança furtivement un premier regard, puis, -m'ayant dépassé et retournant la tête vers moi, un second qui acheva -de m'enflammer. Cependant comme elle cessa de s'occuper de moi et se -remit à causer avec ses amies, mon ardeur eût sans doute fini par -tomber, si elle n'avait été centuplée par le fait suivant. Ayant -demandé au concierge qui elles étaient: «Elles ont demandé Mme la -Duchesse, me dit-il. Je crois qu'il n'y en a qu'une qui la connaisse et -que les autres l'avaient seulement accompagnée jusqu'à la porte. Voici -le nom, je ne sais pas si j'ai bien écrit.» Et je lus: Mlle -Déporcheville, que je rétablis aisément: d'Éporcheville, -c'est-à-dire le nom ou à peu près, autant que je me souvenais, de la -jeune fille d'excellente famille et apparentée vaguement aux Guermantes -dont Robert m'avait parlé pour l'avoir rencontrée dans une maison de -passe et avec laquelle il avait eu des relations. Je comprenais -maintenant la signification de son regard, pourquoi elle s'était -retournée et cachée de ses compagnes. Que de fois j'avais pensé à -elle, me l'imaginant d'après le nom que m'avait dit Robert. Et voici -que je venais de la voir, nullement différente de ses amies, sauf par -ce regard dissimulé qui ménageait entre elle et moi une entrée -secrète dans des parties de sa vie qui, évidemment, étaient cachées -à ses amies, et qui me la faisait paraître plus accessible--presque à -demi-mienne--plus douce que ne sont d'habitude les jeunes filles de -l'aristocratie. Dans l'esprit de celle-ci, entre elle et moi, il y avait -d'avance de commun les heures que nous aurions pu passer ensemble, si -elle avait eu la liberté de me donner un rendez-vous. N'était-ce pas -ce que son regard avait voulu m'exprimer avec une éloquence qui ne fut -claire que pour moi. Mon cœur battait de toutes ses forces, je n'aurais -pas pu dire exactement comment était faite Mlle d'Éporcheville, je -revoyais vaguement un blond visage aperçu de côté, mais j'étais -amoureux fou d'elle. Tout d'un coup je m'avisai que je raisonnais comme -si, entre les trois, Mlle d'Éporcheville était précisément la blonde -qui s'était retournée et m'avait regardée deux fois. Or le concierge -ne me l'avait pas dit. Je revins à sa loge, l'interrogeai à nouveau, -il me dit qu'il ne pouvait me renseigner là-dessus, mais qu'il allait -le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois. Elle -était en train de faire l'escalier de service. Qui n'a eu au cours de -sa vie de ces incertitudes, plus ou moins semblables à celles-là, et -délicieuses? Un ami charitable à qui on décrit une jeune fille qu'on -a vue au bal, en conclut qu'elle devait être une de ses amies et vous -invite avec elle. Mais entre tant d'autres et sur un simple portrait -parlé n'y aura-t-il pas eu d'erreur commise? La jeune fille que vous -allez voir tout à l'heure ne sera-t-elle pas une autre que celle que -vous désirez? Ou au contraire n'allez-vous pas voir vous tendre la main -en souriant précisément celle que vous souhaitiez qu'elle fût? Ce -dernier cas assez fréquent, sans être justifié toujours par un -raisonnement aussi probant que celui qui concernait Mlle -d'Éporcheville, résulte d'une sorte d'intuition et aussi de ce souffle -de chance qui parfois nous favorise. Alors, en la voyant, nous nous -disons: «C'était bien elle.» Je me rappelle que, dans la petite bande -des jeunes filles se promenant au bord de la mer, j'avais deviné juste -celle qui s'appelait Albertine Simonet. Ce souvenir me causa une douleur -aiguë mais brève, et tandis que le concierge cherchait sa femme, je -songeais surtout--pensant à Mlle d'Éporcheville et comme dans ces -minutes d'attente où un nom, un renseignement qu'on a on ne sait -pourquoi adapté à un visage, se trouve un instant libre et flotte, -prêt s'il adhère à un nouveau visage, à rendre rétrospectivement le -premier sur lequel il vous avait renseigné inconnu, innocent, -insaisissable,--que la concierge allait peut-être m'apprendre que Mlle -d'Éporcheville était au contraire une des deux brunes. Dans ce cas -s'évanouissait l'être à l'existence duquel je croyais, que j'aimais -déjà, que je ne songeais plus qu'à posséder, cette blonde et -sournoise Mlle d'Éporcheville que la fatale réponse allait alors -dissocier en deux éléments distincts, que j'avais arbitrairement unis -à la façon d'un romancier qui fond ensemble divers éléments -empruntés à la réalité pour créer un personnage imaginaire, et qui, -pris chacun à part,--le nom ne corroborant pas l'intention du -regard--perdaient toute signification. Dans ce cas mes arguments se -trouvaient détruits, mais combien ils se trouvèrent au contraire -fortifiés quand le concierge revint me dire que Mlle d'Éporcheville -était bien la blonde. - -Dès lors je ne pouvais plus croire à une homonymie. Le hasard eût -été trop grand que sur ces trois jeunes filles l'une s'appelât Mlle -d'Éporcheville, que ce fût justement (ce qui était la première -vérification typique de ma supposition) celle qui m'avait regardé de -cette façon, presque en me souriant, et que ce ne fût pas celle qui -allait dans les maisons de passe. - -Alors commença une journée d'une folle agitation. Avant même de -partir acheter tout ce que je croyais propre à me parer pour produire -une meilleure impression quand j'irais voir Mme de Guermantes le -surlendemain, jour où la jeune fille devait, m'avait dit le concierge -revenir voir la Duchesse, chez qui je trouverais ainsi une jeune fille -facile et prendrais rendez-vous avec elle (car je trouverais bien le -moyen de l'entretenir un instant dans un coin du salon), j'allai pour -plus de sûreté télégraphier à Robert pour lui demander le nom exact -et la description de la jeune fille, espérant avoir sa réponse avant -le surlendemain (je ne pensais pas une seconde à autre chose, même pas -à Albertine) décidé, quoiqu'il pût m'arriver d'ici là, dussé-je -m'y faire descendre en chaise à porteur si j'étais malade, à faire -une visite prolongée à la duchesse. Si je télégraphiais à -Saint-Loup, ce n'est pas qu'il me restât des doutes sur l'identité de -la personne, et que la jeune fille vue et celle dont il m'avait parlé -fussent encore distinctes pour moi. Je ne doutais pas qu'elles n'en -fissent qu'une seule. Mais dans mon impatience d'attendre le -surlendemain, il m'était doux, c'était déjà pour moi comme un -pouvoir secret sur elle, de recevoir une dépêche la concernant, pleine -de détails. Au télégraphe, tout en rédigeant ma dépêche avec -l'animation de l'homme qu'échauffe l'espérance, je remarquai combien -j'étais moins désarmé maintenant que dans mon enfance et vis-à-vis -de Mlle d'Éporcheville que de Gilberte. À partir du moment où j'avais -pris seulement la peine d'écrire ma dépêche, l'employé n'avait plus -qu'à la prendre, les réseaux les plus rapides de communication -électrique à la transmettre à l'étendue de la France et de la -Méditerranée, et tout le passé noceur de Robert allait être -appliqué à identifier la personne que je venais de rencontrer, se -trouver au service du roman que je venais d'ébaucher et auquel je -n'avais même plus besoin de penser, car la réponse allait se charger -de le conclure avant que vingt-quatre heures fussent accomplies. Tandis -qu'autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant -seul à la maison d'impuissants désirs, ne pouvant user des moyens -pratiques de la civilisation, j'aimais comme un sauvage ou même, car je -n'avais pas la liberté de bouger, comme une fleur. À partir de ce -moment mon temps se passa dans la fièvre; une absence de quarante-huit -heures que mon père me demanda de faire avec lui et qui m'eût fait -manquer la visite chez la duchesse me mit dans une rage et un désespoir -tels que ma mère s'interposa et obtint de mon père de me laisser à -Paris. Mais pendant plusieurs heures ma colère ne put s'apaiser, tandis -que mon désir de Mlle d'Éporcheville avait été centuplé par -l'obstacle qu'on avait mis entre nous, par la crainte que j'avais eue un -instant que ces heures, auxquelles je souriais d'avance sans trêve, de -ma visite chez Mme de Guermantes, comme un bien certain que nul ne -pourrait m'enlever, n'eussent pas lieu. Certains philosophes disent que -le monde extérieur n'existe pas et que c'est en nous-même que nous -développons notre vie. Quoi qu'il en soit, l'amour, même en ses plus -humbles commencements, est un exemple frappant du peu qu'est la -réalité pour nous. M'eût-il fallu dessiner de mémoire un portrait de -Mlle d'Éporcheville, donner sa description, son signalement, et même -la reconnaître dans la rue cela m'eût été impossible. Je l'avais -aperçue de profil, bougeante, elle m'avait semblé jolie, simple, -grande et blonde, je n'aurais pas pu en dire davantage. Mais toutes les -réactions du désir, de l'anxiété, du coup mortel frappé par la peur -de ne pas la voir si mon père m'emmenait, tout cela, associé à une -image qu'en somme je ne connaissais pas et dont il suffisait que je la -susse agréable, constituait déjà un amour. Enfin le lendemain matin, -après une nuit d'insomnie heureuse, je reçus la dépêche de -Saint-Loup: «de l'Orgeville, de particule, orge la graminée, comme du -seigle, ville comme une ville, petite, brune, boulotte, est en ce moment -en Suisse.» Ce n'était pas elle! - -Un instant avant que Françoise m'apportât la dépêche, ma mère -était entrée dans ma chambre avec le courrier, l'avait posé sur mon -lit avec négligence, en ayant l'air de penser à autre chose. Et se -retirant aussitôt pour me laisser seul, elle avait souri en partant. Et -moi, connaissant les ruses de ma chère maman et sachant qu'on pouvait -toujours lire dans son visage, sans crainte de se tromper, si l'on -prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, je souris et -pensai: «Il y a quelque chose d'intéressant pour moi dans le courrier, -et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma -surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous -ôtent la moitié de votre plaisir en vous l'annonçant. Et elle n'est -pas restée là parce qu'elle a craint que par amour-propre je dissimule -le plaisir que j'aurais et ainsi le ressente moins vivement». Cependant -en allant vers la porte pour sortir, elle avait rencontré Françoise -qui entrait chez moi, la dépêche à la main. Dès qu'elle me l'eut -donnée, ma mère avait forcé Françoise à rebrousser chemin et -l'avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car -Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de -pénétrer à toute heure dans ma chambre et d'y rester s'il lui -plaisait. Mais déjà, sur son visage, l'étonnement et la colère -avaient disparu sous le sourire noirâtre et gluant d'une pitié -transcendante et d'une ironie philosophique, liqueur visqueuse que -sécrétait, pour guérir sa blessure, son amour-propre lésé. Pour ne -pas se sentir méprisée, elle nous méprisait. Aussi bien pensait-elle -que nous étions des maîtres, c'est-à-dire des êtres capricieux, qui -ne brillent pas par l'intelligence et qui trouvent leur plaisir à -imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques, -pour bien montrer qu'ils sont les maîtres, des devoirs absurdes comme -de faire bouillir l'eau en temps d'épidémie, de balayer ma chambre -avec un linge mouillé, et d'en sortir au moment où on avait justement -l'intention d'y rester. Maman avait posé le courrier tout près de moi, -pour qu'il ne pût pas m'échapper. Mais je sentis que ce n'étaient que -des journaux. Sans doute y avait-il quelque article d'un écrivain que -j'aimais et qui, écrivant rarement, serait pour moi une surprise. -J'allai à la fenêtre, j'écartai les rideaux. Au-dessus du jour blême -et brumeux, le ciel était tout rose comme à cette heure dans les -cuisines les fourneaux qu'on allume, et cette vue me remplit -d'espérance et du désir de passer la nuit et de m'éveiller à la -petite station campagnarde où j'avais vu la laitière aux joues roses. - -Pendant ce temps-là j'entendais Françoise qui, indignée qu'on l'eût -chassée de ma chambre où elle considérait qu'elle avait ses grandes -entrées, grommelait: «Si c'est pas malheureux, un enfant qu'on a vu -naître. Je ne l'ai pas vu quand sa mère le faisait bien sûr. Mais -quand je l'ai connu, pour bien dire, il n'y avait pas cinq ans qu'il -était naquis!» - -J'ouvris le _Figaro_. Quel ennui! Justement le premier article avait le -même titre que celui que j'avais envoyé et qui n'avait pas paru, mais -pas seulement le même titre,... voici quelques mots absolument pareils. -Cela, c'était trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce -n'étaient pas que quelques mots, c'était tout, c'était ma signature. -C'était mon article qui avait enfin paru! Mais ma pensée qui, déjà -à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu, -continua un instant encore à raisonner comme si elle n'avait pas -compris que c'était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés -de terminer jusqu'au bout un mouvement commencé même s'il est devenu -inutile, même si un obstacle imprévu, devant lequel il faudrait se -retirer immédiatement le rend dangereux. Puis je considérai le pain -spirituel qu'est un journal encore chaud et humide de la presse récente -dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l'aurore, aux -bonnes qui l'apportent à leurs maîtres avec le café au lait, pain -miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste -le même pour chacun tout en pénétrant innombrable à la fois dans -toutes les maisons. - -Ce que je tenais en main, ce n'est pas un certain exemplaire du journal, -c'est l'un quelconque des dix mille, ce n'est pas seulement ce qui a -été écrit pour moi, c'est ce qui a été écrit pour moi et pour -tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce -moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en -auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je -tenais en main n'était pas seulement ce que j'avais écrit, mais était -le symbole de l'incarnation dans tant d'esprits. Aussi pour le lire, -fallait-il que je cessasse un moment d'en être l'auteur, que je fusse -l'un quelconque des lecteurs du _Figaro_. Mais d'abord une première -inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article? Je déplie -distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant -même sur ma figure l'air d'ignorer ce qu'il y a ce matin dans mon -journal et d'avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la -politique. Mais mon article est si long que mon regard qui l'évite -(pour rester dans la vérité, et ne pas mettre la chance de mon côté -comme quelqu'un qui attend compte très lentement exprès) en accroche -un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier -article et même qui le lisent ne regardent pas la signature; moi-même -je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la -veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de -leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse -pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention -future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux -qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez -eux. Enfin quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là, -je commence. J'ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article -le trouveront détestable, au moment où je lis, ce que je vois dans -chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que -chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images -que je vois, croyant que la pensée de l'auteur est directement perçue -par le lecteur, tandis que c'est une autre pensée qui se fabrique dans -son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c'est la -parole même qu'on a prononcée qui chemine telle quelle le long des -fils du téléphone; au moment même où je veux être un lecteur, mon -esprit refait en auteur le tour de ceux qui liront mon article. Si M. de -Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch aimerait, en -revanche, il pourrait s'amuser de telle réflexion que Bloch -dédaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur précédent -semblait délaisser, un nouvel amateur se présentant, l'ensemble de -l'article se trouvait élevé aux nues par une foule et s'imposait ainsi -à ma propre défiance de moi-même qui n'avait plus besoin de le -détruire. C'est qu'en réalité, il en est de la valeur d'un article, -si remarquable qu'il puisse être, comme de ces phrases des comptes -rendus de la Chambre où les mots «Nous verrons bien» prononcés par -le ministre ne prennent toute leur importance qu'encadrés ainsi: LE -PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ET DES CULTES: «Nous -verrons bien» (_Vives exclamations à l'extrême-gauche. Très bien! -sur quelques bancs à gauche et au centre_)--la plus grande partie de -leur beauté réside dans l'esprit des lecteurs. Et c'est la tare -originelle de ce genre de littérature dont ne sont pas exceptés les -célèbres _Lundis_ que leur valeur réside dans l'impression qu'elle -produit sur les lecteurs. C'est une Vénus collective, dont on n'a qu'un -membre mutilé si l'on s'en tient à la pensée de l'auteur, car elle ne -se réalise complète que dans l'esprit de ses lecteurs. En eux elle -s'achève. Et comme une foule, fût-elle une élite, n'est pas artiste, -ce cachet dernier qu'elle lui donne garde toujours quelque chose d'un -peu commun. Ainsi Sainte-Beuve, le lundi, pouvait se représenter Mme de -Boigne dans son lit à huit colonnes lisant son article du -_Constitutionnel_, appréciant telle jolie phrase dans laquelle il -s'était longtemps complu et qui ne serait peut-être jamais sortie de -lui s'il n'avait jugé à propos d'en bourrer son feuilleton pour que le -coup en portât plus loin. Sans doute le chancelier le lisant de son -côté en parlerait à sa vieille amie dans la visite qu'il lui ferait -un peu plus tard. Et en l'emmenant ce soir dans sa voiture, le duc de -Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu'on en avait pensé dans la -société, si un mot de Mme d'Herbouville ne le lui avait déjà appris. - -Je voyais ainsi à cette même heure, pour tant de gens, ma pensée, ou -même à défaut de ma pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre -la répétition de mon nom et comme une évocation embellie de ma -personne, briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de -force et de joie triomphante que l'aurore innombrable qui en même temps -se montrait rose à toutes les fenêtres. - -Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour -de chaque phrase les images qu'il y enferme; au moment même où -j'essaie d'être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en -auteur seulement. Pour que l'être impossible que j'essaie d'être, -réunisse tous les contraires qui peuvent m'être le plus favorables, si -je lis en auteur, je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que -peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l'idéal qu'il a voulu -y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis, -étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques -auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes -que je n'étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi -une souffrance, elles n'avaient fait qu'accentuer en moi le sentiment de -mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant, -en m'efforçant d'être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du -devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table -rase de ce que j'avais voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je -lisais l'article en m'efforçant de me persuader qu'il était d'un -autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes -épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l'échec -qu'elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur -éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une -défaillance trop grande, me réfugiant dans l'âme du lecteur -quelconque émerveillé, je me disais: «Bah! comment un lecteur peut-il -s'apercevoir de cela, il manque quelque chose là, c'est possible. Mais, -sapristi, s'ils ne sont pas contents! Il y a assez de jolies choses -comme cela, plus qu'ils n'en ont l'habitude.» Et m'appuyant sur ces dix -mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de -ma force et d'espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce -moment que j'y avais puisé de défiance quand ce que j'avais écrit ne -s'adressait qu'à moi. - -À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi qui n'avais -pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la -recommencer immédiatement, car il n'y a rien comme un vieil article de -soi dont on puisse mieux dire que «quand on l'a lu on peut le relire». -Je me promis d'en faire acheter d'autres exemplaires par Françoise, -pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du -doigt le miracle de la multiplication de ma pensée et lire, comme si -j'étais un autre Monsieur qui vient d'ouvrir le _Figaro_, dans un autre -numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je -n'avais vu les Guermantes, je devais leur faire le lendemain, cette -visite que j'avais projetée avec tant d'agitation afin de rencontrer -Mlle d'Éporcheville, lorsque je télégraphiais à St-Loup. Je me -rendrais compte par eux de l'opinion qu'on avait de mon article. Je -pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j'eusse tant aimé -pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu'elle ne -pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais -les louanges décernées à ce qu'on n'aime pas n'enchantent pas plus le -cœur, que les pensées d'un esprit qu'on ne peut pénétrer -n'atteignent l'esprit. Pour d'autres amis, je me disais que si l'état -de ma santé continuait à s'aggraver et si je ne pouvais plus les voir, -il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là -accès auprès d'eux, pour leur parler entre les lignes, les faire -penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me -disais cela parce que les relations mondaines ayant eu jusqu'ici une -place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus -m'effrayait et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi -l'attention de mes amis, peut-être d'exciter leur admiration, jusqu'au -jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me -consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n'était pas -vrai, que si j'aimais à me figurer leur attention comme l'objet de mon -plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime, -qu'eux ne pouvaient me donner, et que je pouvais trouver non en causant -avec eux, mais en écrivant loin d'eux, et que, si je commençais à -écrire pour les voir indirectement, pour qu'ils eussent une meilleure -idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde, -peut-être écrire m'ôterait l'envie de les voir, et que la situation -que la littérature m'aurait peut-être faite dans le monde, je n'aurais -plus envie d'en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde, -mais dans la littérature. - -Après le déjeuner, quand j'allai chez Mme de Guermantes, ce fut moins -pour Mlle d'Éporcheville qui avait perdu, du fait de la dépêche de -Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité que pour voir en la duchesse -elle-même une de ces lectrices de mon article qui pourraient me -permettre d'imaginer ce qu'avait pu penser le public,--abonnés et -acheteurs,--du _Figaro_. Ce n'est pas du reste sans plaisir que j'allais -chez Mme de Guermantes. J'avais beau me dire que ce qui différenciait -pour moi ce salon des autres, c'était le long stage qu'il avait fait -dans mon imagination, en connaissant les causes de cette différence, je -ne l'abolissais pas. Il existait d'ailleurs pour moi plusieurs noms de -Guermantes. Si celui que ma mémoire n'avait inscrit que comme dans un -livre d'adresses ne s'accompagnait d'aucune poésie, de plus anciens, -ceux qui remontaient au temps où je ne connaissais pas Mme de -Guermantes, étaient susceptibles de se reformer en moi, surtout quand -il y avait longtemps que je ne l'avais vue et que la clarté crue de la -personne au visage humain n'éteignait pas les rayons mystérieux du -nom. Alors de nouveau je me remettais à penser à la demeure de Mme de -Guermantes comme à quelque chose qui eût été au delà du réel, de -la même façon que je me remettais à penser au Balbec brumeux de mes -premiers rêves, et comme si depuis je n'avais pas fait ce voyage, au -train de une heure cinquante comme si je ne l'avais pas pris. J'oubliais -un instant la connaissance que j'avais que tout cela n'existait pas, -comme on pense quelquefois à un être aimé en oubliant pendant un -instant qu'il est mort. Puis l'idée de la réalité revint en entrant -dans l'antichambre de la duchesse. Mais je me consolai en me disant -qu'elle était malgré tout pour moi le véritable point d'intersection -entre la réalité et le rêve. - -En entrant dans le salon, je vis la jeune fille blonde que j'avais crue -pendant vingt-quatre heures être celle dont Saint-Loup m'avait parlé. -Ce fut elle-même qui demanda à la duchesse de me «représenter» à -elle. Et en effet, depuis que j'étais entré, j'avais une impression de -très bien la connaître, mais que dissipa la duchesse en me disant: -«Ah! vous avez déjà rencontré Mlle de Forcheville.» Or, au -contraire, j'étais certain de n'avoir jamais été présenté à aucune -jeune fille de ce nom, lequel m'eût certainement frappé, tant il -était familier à ma mémoire depuis qu'on m'avait fait un récit -rétrospectif des amours d'Odette et de la jalousie de Swann. En soi ma -double erreur de nom, de m'être rappelé de l'Orgeville comme étant -d'Éporcheville et d'avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était -en réalité Forcheville n'avait rien d'extraordinaire. Notre tort est -de croire que les choses se présentent habituellement telles qu'elles -sont en réalité, les noms tels qu'ils sont écrits, les gens tels que -la photographie et la psychologie donnent d'eux une notion immobile. En -fait ce n'est pas du tout cela que nous percevons d'habitude. Nous -voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers. Nous -répétons un nom tel que nous l'avons entendu jusqu'à ce que -l'expérience ait rectifié notre erreur, ce qui n'arrive pas toujours. -Tout le monde à Combray parla pendant vingt-cinq ans à Françoise de -Mme Sazerat et Françoise continua à dire Mme Sazerin, non par cette -volontaire et orgueilleuse persévérance dans ses erreurs qui -était habituelle chez elle, se renforçait de notre contradiction -et était tout ce qu'elle avait ajouté chez elle à la France de -Saint-André-des-Champs (des principes égalitaires de 1789, elle ne -réclamait qu'un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous -et de maintenir qu'hôtel, été et air étaient du genre féminin), -mais parce qu'en réalité elle continua toujours d'entendre Sazerin. -Cette perpétuelle erreur qui est précisément la «vie», ne donne pas -ses mille formes seulement à l'univers visible et à l'univers audible, -mais à l'univers social, à l'univers sentimental, à l'univers -historique, etc. La Princesse de Luxembourg n'a qu'une situation de -cocotte pour la femme du Premier Président, ce qui du reste est de peu -de conséquence; ce qui en a un peu plus, Odette est une femme difficile -pour Swann, d'où il bâtit tout un roman qui ne devient que plus -douloureux quand il comprend son erreur; ce qui en a encore davantage, -les Français ne rêvent que la revanche aux yeux des Allemands. Nous -n'avons de l'univers que des visions informes, fragmentées et que nous -complétons par des associations d'idées arbitraires, créatrices de -dangereuses suggestions. Je n'aurais donc pas eu lieu d'être étonné -en entendant le nom de Forcheville (et déjà je me demandais si -c'était une parente du Forcheville dont j'avais tant entendu parler) si -la jeune fille blonde ne m'avait dit aussitôt, désireuse sans doute de -prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables: -«Vous ne vous souvenez pas que vous m'avez beaucoup connue -autrefois,... vous veniez à la maison,... votre amie Gilberte. J'ai -bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu -tout de suite.» (Elle dit cela comme si elle m'avait reconnu tout de -suite dans le salon, mais la vérité est qu'elle m'avait reconnu dans -la rue et m'avait dit bonjour, et plus tard Mme de Guermantes me dit -qu'elle lui avait raconté comme une chose très drôle et -extraordinaire que je l'avais suivie et frôlée, la prenant pour une -cocotte). Je ne sus qu'après son départ pourquoi elle s'appelait Mlle -de Forcheville. Après la mort de Swann, Odette qui étonna tout le -monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait -être une veuve très riche. Forcheville l'épousa, après avoir -entrepris une longue tournée de châteaux et s'être assuré que sa -famille recevrait sa femme. (Cette famille fit quelques difficultés, -mais céda devant l'intérêt de ne plus avoir à subvenir aux dépenses -d'un parent besogneux qui allait passer d'une quasi-misère à -l'opulence.) Peu après un oncle de Swann, sur la tête duquel la -disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme -héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait -ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c'était le -moment où des suites de l'affaire Dreyfus était né un mouvement -antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du -monde par les Israélites. Les politiciens n'avaient pas eu tort en -pensant que la découverte de l'erreur judiciaire porterait un coup à -l'antisémitisme. Mais provisoirement au moins un antisémitisme mondain -s'en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville qui, comme -le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la -certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, -considérait qu'en épousant la veuve d'un juif, il avait accompli le -même acte de charité qu'un millionnaire qui ramasse une prostituée -dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était prêt à -étendre sa bonté jusqu'à la personne de Gilberte dont tant de -millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le -mariage. Il déclara qu'il l'adoptait. On sait que Mme de Guermantes, à -l'étonnement--qu'elle avait d'ailleurs le goût et l'habitude de -provoquer--de sa société s'était, quand Swann s'était marié, -refusée à recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Ce refus avait -été en apparence d'autant plus cruel que ce qu'avait pendant longtemps -représenté à Swann son mariage possible avec Odette, c'était la -présentation de sa fille à Mme de Guermantes. Et sans doute il eût -dû savoir, lui qui avait déjà tant vécu, que ces tableaux qu'on se -fait ne se réalisent jamais pour différentes raisons. Parmi celles-là -il en est une qui fit qu'il pensa peu à regretter cette présentation. -Cette raison est que, quelle que soit l'image, depuis la truite à -manger au coucher du soleil qui décide un homme sédentaire à prendre -le train, jusqu'au désir de pouvoir étonner un soir une orgueilleuse -caissière en s'arrêtant devant elle en somptueux équipage qui décide -un homme sans scrupules à commettre un assassinat, ou à souhaiter la -mort et l'héritage des siens, selon qu'il est plus brave ou plus -paresseux, qu'il va plus loin dans la suite de ses idées ou reste à en -caresser le premier chaînon, l'acte qui est destiné à nous permettre -d'atteindre l'image, que cet acte soit le voyage, le mariage, le -crime,... cet acte nous modifie assez profondément pour que nous -n'attachions plus d'importance à la raison qui nous a fait l'accomplir. -Il se peut même que ne vienne plus une seule fois à son esprit l'image -que se formait celui qui n'était pas encore un voyageur, ou un mari, ou -un criminel, ou un isolé (qui s'est mis au travail pour la gloire et -s'est du même coup détaché du désir de la gloire). D'ailleurs -missions-nous de l'obstination à ne pas avoir voulu agir en vain, il -est probable que l'effet de soleil ne se retrouverait pas, qu'ayant -froid à ce moment-là, nous souhaiterions un potage au coin du feu et -non une truite en plein air, que notre équipage laisserait -indifférente la caissière qui peut-être avait pour des raisons tout -autres une grande considération pour nous et dont cette brusque -richesse exciterait la méfiance. Bref nous avons vu Swann marié -attacher surtout de l'importance aux relations de sa femme et de sa -fille avec Mme Bontemps. - -À toutes les raisons, tirées de la façon Guermantes de comprendre la -vie mondaine, qui avaient décidé la Duchesse à ne jamais se laisser -présenter Mme et Mlle Swann, on peut ajouter aussi cette assurance -heureuse avec laquelle les gens qui n'aiment pas se tiennent à l'écart -de ce qu'ils blâment chez les amoureux et que l'amour de ceux-ci -explique. «Oh! je ne me mêle pas à tout ça, si ça amuse le pauvre -Swann de faire des bêtises et de ruiner son existence, c'est son -affaire, mais on ne sait pas avec ces choses-là, tout ça peut très -mal finir, je les laisse se débrouiller.» C'est le _Suave mari magno_ -que Swann lui-même me conseillait à l'égard des Verdurin, quand il -avait depuis longtemps cessé d'être amoureux d'Odette et ne tenait -plus au petit clan. C'est tout ce qui rend si sages les jugements des -tiers sur les passions qu'ils n'éprouvent pas et les complications de -conduite qu'elles entraînent. - -Mme de Guermantes avait même mis à exclure Mme et Mlle Swann une -persévérance qui avait étonné. Quand Mme Molé, Mme de Marsantes -avaient commencé de se lier avec Mme Swann et de mener chez elle un -grand nombre de femmes du monde, non seulement Mme de Guermantes était -restée intraitable, mais elle s'était arrangée pour couper les ponts -et que sa cousine la Princesse de Guermantes l'imitât. Un des jours les -plus graves de la crise où pendant le ministère Rouvier on crut qu'il -allait y avoir la guerre entre la France et l'Allemagne, comme je -dînais seul chez Mme de Guermantes avec M. de Bréauté, j'avais -trouvé à la Duchesse l'air soucieux. J'avais cru, comme elle se -mêlait volontiers de politique, qu'elle voulait montrer par là sa -crainte de la guerre, comme un jour où elle était venue à table si -soucieuse, répondant à peine par monosyllabes, à quelqu'un qui -l'interrogeait timidement sur l'objet de son souci, elle avait répondu -d'un air grave: «La Chine m'inquiète». Or au bout d'un moment, Mme de -Guermantes, expliquant elle-même l'air soucieux que j'avais attribué -à la crainte d'une déclaration de guerre, avait dit à M. de -Bréauté: «On dit que Mme Aynard veut faire une position aux Swann. Il -faut absolument que j'aille demain matin voir Marie-Gilbert pour qu'elle -m'aide à empêcher ça. Sans cela il n'y a plus de société. C'est -très joli l'affaire Dreyfus. Mais alors l'épicière du coin n'a qu'à -se dire nationaliste et à vouloir en échange être reçue chez nous.» -Et j'avais eu de ce propos, si frivole auprès de celui que j'attendais, -l'étonnement du lecteur qui, cherchant dans le _Figaro_ à la place -habituelle les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise, tombe -au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait des cadeaux de -noce à Mlle de Mortemart, l'importance d'un mariage aristocratique -ayant fait reculer à la fin du journal les batailles sur terre et sur -mer. La Duchesse finissait d'ailleurs par éprouver de sa persévérance -poursuivie au delà de toute mesure, une satisfaction d'orgueil qu'elle -ne manquait pas une occasion d'exprimer. «Bébel, disait-elle, prétend -que nous sommes les deux personnes les plus élégantes de Paris, parce -qu'il n'y a que moi et lui qui ne nous laissions pas saluer par Mme et -Mlle Swann. Or il assure que l'élégance est de ne pas connaître Mme -Swann.» Et la Duchesse riait de tout son cœur. - -Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la décision de ne pas -recevoir sa fille avait fini de donner à Mme de Guermantes toutes les -satisfactions d'orgueil, d'indépendance, de self-government, de -persécution qu'elle était susceptible d'en tirer et auxquelles avait -mis fin la disparition de l'être qui lui donnait la sensation -délicieuse qu'elle lui résistait, qu'il ne parvenait pas à lui faire -rapporter ses décrets. - -Alors la Duchesse avait passé à la promulgation d'autres décrets qui, -s'appliquant à des vivants, pussent lui faire sentir qu'elle était -maîtresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne parlait pas à la -petite Swann, mais quand on lui parlait d'elle, la Duchesse ressentait -une curiosité, comme d'un endroit nouveau, que ne venait pas lui -masquer à elle-même le désir de résister à la prétention de Swann. -D'ailleurs tant de sentiments différents peuvent contribuer à en -former un seul qu'on ne saurait pas dire s'il n'y avait pas quelque -chose d'affectueux pour Swann dans cet intérêt. Sans doute--car à -tous les étages de la société une vie mondaine et frivole paralyse la -sensibilité et ôte le pouvoir de ressusciter les morts--la Duchesse -était de celles qui ont besoin de la présence--de cette présence -qu'en vraie Guermantes elle excellait à prolonger--pour aimer vraiment, -mais aussi, chose plus rare, pour détester un peu. De sorte que souvent -ses bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par -l'irritation que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient -après leur mort. Elle avait presque alors un désir de réparation, -parce qu'elle ne les imaginait plus--très vaguement d'ailleurs--qu'avec -leurs qualités, et dépourvus des petites satisfactions, des petites -prétentions qui l'agaçaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait -parfois, malgré la frivolité de Mme de Guermantes, quelque chose -d'assez noble--mêlé à beaucoup de bassesse--à sa conduite. Tandis -que les trois quarts des humains flattent les vivants et ne tiennent -plus aucun compte des morts, elle faisait souvent après leur mort ce -qu'auraient désiré ceux qu'elle avait maltraités, vivants. - -Quant à Gilberte, toutes les personnes qui l'aimaient et avaient un peu -d'amour-propre pour elle, n'eussent pu se réjouir du changement de -dispositions de la Duchesse à son égard qu'en pensant que Gilberte, en -repoussant dédaigneusement des avances qui venaient après vingt-cinq -ans d'outrages, dût enfin venger ceux-ci. Malheureusement les réflexes -moraux ne sont pas toujours identiques à ce que le bon sens imagine. -Tel qui par une injure mal à propos a cru perdre à tout jamais ses -ambitions auprès d'une personne à qui il tient les sauve au contraire -par là. Gilberte assez indifférente aux personnes qui étaient -aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l'insolente -Mme de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence; même -une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui -lui témoignaient un peu d'amitié, elle avait voulu écrire à la -Duchesse pour lui demander ce qu'elle avait contre une jeune fille qui -ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des -proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner. -Elle les mettait au-dessus non seulement de toute la noblesse, mais -même de toutes les familles royales. - -D'anciennes amies de Swann s'occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on -apprit dans l'aristocratie le dernier héritage qu'elle venait de faire, -on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle -femme charmante elle ferait. On prétendait qu'une cousine de Mme de -Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils. -Mme de Guermantes détestait Mme de Nièvre. Elle dit qu'un tel mariage -serait un scandale. Mme de Nièvre effrayée assura qu'elle n'y avait -jamais pensé. Un jour, après déjeuner, comme il faisait beau, et que -M. de Guermantes devait sortir avec sa femme, Mme de Guermantes -arrangeait son chapeau dans la glace, ses yeux bleus se regardaient -eux-mêmes, et regardaient ses cheveux encore blonds, la femme de -chambre tenait à la main diverses ombrelles entre lesquelles sa -maîtresse choisirait. Le soleil entrait à flots par la fenêtre et ils -avaient décidé de profiter de la belle journée pour aller faire une -visite à Saint-Cloud, et M. de Guermantes tout prêt, en gants gris -perle et le tube sur la tête se disait: «Oriane est vraiment encore -étonnante. Je la trouve délicieuse», et voyant que sa femme avait -l'air bien disposée: «À propos, dit-il, j'avais une commission à -vous faire de Mme de Virelef. Elle voulait vous demander de venir lundi -à l'Opéra, mais comme elle a la petite Swann, elle n'osait pas et m'a -prié de tâter le terrain. Je n'émets aucun avis, je vous transmets -tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous pourrions...» -ajouta-t-il évasivement, car leur disposition à l'égard d'une -personne étant une disposition collective et naissant identique en -chacun d'eux, il savait par lui-même que l'hostilité de sa femme à -l'égard de Mlle Swann était tombée et qu'elle était curieuse de la -connaître. Mme de Guermantes acheva d'arranger son voile et choisit une -ombrelle. «Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que ça me fasse, -je ne vois aucun inconvénient à ce que nous connaissions cette petite. -Vous savez bien que je n'ai jamais rien eu _contre_ elle. Simplement je -ne voulais pas que nous ayons l'air de recevoir les faux-ménages de nos -amis. Voilà tout.» «Et vous aviez parfaitement raison, répondit le -Duc. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes de plus -ravissante avec ce chapeau.» «Vous êtes fort aimable», dit Mme de -Guermantes en souriant à son mari et en se dirigeant vers la porte. -Mais avant de monter en voiture, elle tint à lui donner encore quelques -explications: «Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère, -d'ailleurs elle a le bon esprit d'être malade les trois quarts de -l'année... Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde -sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel» et -ils partirent ensemble pour Saint-Cloud. - -Un mois après, la petite Swann, qui ne s'appelait pas encore -Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses; -à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement: «Je crois que vous -avez très bien connu mon père.» «Mais je crois bien, dit Mme de -Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu'elle comprenait le -chagrin de la fille et avec un excès d'intensité voulu qui lui donnait -l'air de dissimuler qu'elle n'était pas sûre de se rappeler très -exactement le père. Nous l'avons très bien connu, je me le rappelle -_très bien_.» (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu -la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) «Je sais très -bien qui c'était, je vais vous dire, ajouta-t-elle, comme si elle avait -voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à -cette jeune fille des renseignements sur lui, c'était un grand ami à -ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère -Palamède.» «Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M. -de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d'exactitude. Vous -vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père. Comme on -sentait qu'il devait être d'une famille honnête, du reste j'ai aperçu -autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!» - -On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en -vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander -pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg -Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le -flatter de l'exception faite--le temps qu'on cause--en faveur de -l'interlocuteur ou de l'interlocutrice, soit plutôt et en même temps -pour l'humilier. C'est ainsi qu'un antisémite dit à un Juif, dans le -moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, -d'une façon générale qui permette d'être blessant sans être -grossier. - -Mais sachant vraiment vous combler, quand elle vous voyait, ne pouvant -alors se résoudre à vous laisser partir, Mme de Guermantes était -aussi l'esclave de ce besoin de la présence. Swann avait pu parfois -dans l'ivresse de la conversation donner à la Duchesse l'illusion -qu'elle avait de l'amitié pour lui, il ne le pouvait plus. «Il était -charmant», dit la Duchesse avec un sourire triste en posant sur -Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette -jeune fille serait sensible, lui montrerait qu'elle était comprise et -que Mme de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si -les circonstances l'eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la -profondeur de sa sensibilité. Mais M. de Guermantes, soit qu'il pensât -précisément que les circonstances s'opposaient à de telles effusions, -soit qu'il considérât que toute exagération de sentiment était -l'affaire des femmes et que les hommes n'avaient pas plus à y voir que -dans leurs autres attributions, sauf la cuisine et les vins qu'il -s'était réservés y ayant plus de lumières que la Duchesse, crut bien -faire de ne pas alimenter, en s'y mêlant, cette conversation qu'il -écoutait avec une visible impatience. - -Du reste Mme de Guermantes, cet accès de sensibilité passé, ajouta -avec une frivolité mondaine en s'adressant à Gilberte: «Tenez, -c'était non seulement un grand ami à mon beau-frère Charlus mais -aussi il était très ami avec Voisenon (le château du prince de -Guermantes)» comme si le fait de connaître M. de Charlus et le Prince -avait été pour Swann un hasard, comme si le beau-frère et le cousin -de la Duchesse avaient été deux hommes avec qui Swann se fût trouvé -lié dans une certaine circonstance, alors que Swann était lié avec -tous les gens de cette même société, et comme si Mme de Guermantes -avait voulu faire comprendre à Gilberte qui était à peu près son -père, le lui «situer» par un de ces traits caractéristiques à -l'aide desquels, quand on veut expliquer comment on se trouve en -relations avec quelqu'un qu'on n'aurait pas à connaître, ou pour -singulariser son récit, on invoque le parrainage particulier d'une -certaine personne. - -Quant à Gilberte, elle fut d'autant plus heureuse de voir tomber la -conversation qu'elle ne cherchait précisément qu'à en changer, ayant -hérité de Swann son tact exquis avec un charme d'intelligence que -reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à -Gilberte de revenir bientôt. D'ailleurs avec la minutie des gens dont -la vie est sans but, tour à tour ils s'apercevaient, chez les gens avec -qui ils se liaient, des qualités les plus simples, s'exclamant devant -elles avec l'émerveillement naïf d'un citadin qui fait à la campagne -la découverte d'un brin d'herbe, ou au contraire grossissant comme avec -un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres -défauts, et souvent tour à tour chez une même personne. Pour Gilberte -ce furent d'abord ces agréments sur lesquels s'exerça la perspicacité -oisive de M. et de Mme de Guermantes: «Avez-vous remarqué la manière -dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son -mari, c'était bien du Swann, je croyais l'entendre.» «J'allais faire -la même remarque que vous, Oriane.» «Elle est spirituelle, c'est tout -à fait le tour de son père.» «Je trouve qu'elle lui est même très -supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de -bains de mer, elle a un brio que Swann n'avait pas.» «Oh! il était -pourtant bien spirituel.» «Mais je ne dis pas qu'il n'était pas -spirituel. Je dis qu'il n'avait pas de brio», dit M. de Guermantes d'un -ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n'avait -personne d'autre à qui témoigner son agacement, c'est à la duchesse -qu'il le manifestait. Mais incapable d'en bien comprendre les causes, il -préférait prendre un air incompris. - -Ces bonnes dispositions du duc et de la duchesse firent que dorénavant -on eût au besoin dit quelquefois à Gilberte un «votre pauvre père» -qui ne put d'ailleurs servir, Forcheville ayant précisément vers cette -époque adopté la jeune fille. Elle disait: «mon père» à -Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa -distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s'était -admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et -savait l'en récompenser. Sans doute parce qu'elle pouvait parfois et -désirait montrer beaucoup d'aisance, elle s'était fait reconnaître -par moi et devant moi avait parlé de son véritable père. Mais -c'était une exception et on n'osait plus devant elle prononcer le nom -de Swann. - -Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d'Elstir qui -autrefois étaient relégués dans un cabinet d'en haut où je ne les -avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. Mme de -Guermantes ne se consolait pas d'avoir donné tant de tableaux de lui à -sa cousine, non parce qu'ils étaient à la mode, mais parce qu'elle les -goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l'engouement d'un -ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne -pouvait songer à acheter d'autres tableaux de lui, car ils étaient -montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle -voulait au moins avoir quelque chose d'Elstir dans son salon et y avait -fait descendre ces deux dessins qu'elle déclarait «préférer à sa -peinture». - -Gilberte reconnut cette facture. «On dirait des Elstir, dit-elle.» -«Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c'est précisément -vot... ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C'est -admirable. À mon avis, c'est supérieur à sa peinture.» Moi qui -n'avais pas entendu ce dialogue, j'allai regarder les dessins. «Tiens, -c'est l'Elstir que...» Je vis les signes désespérés de Mme de -Guermantes. «Ah! oui, l'Elstir que j'admirais en haut. Il est bien -mieux que dans ce couloir. À propos d'Elstir je l'ai nommé hier dans -un article du _Figaro_. Est-ce que vous l'avez lu?» «Vous avez écrit -un article dans le _Figaro_? s'écria M. de Guermantes avec la même -violence que s'il s'était écrié: «Mais c'est ma cousine.» «Oui, -hier.» «Dans le _Figaro_, vous êtes sûr? Cela m'étonnerait bien. -Car nous avons chacun notre _Figaro_ et, s'il avait échappé à l'un de -nous, l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y avait rien.» Le -duc fit chercher le _Figaro_ et se rendit à l'évidence, comme si, -jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j'eusse fait erreur sur le -journal où j'avais écrit. «Quoi, je ne comprends pas, alors vous avez -fait un article dans le _Figaro_?» me dit la duchesse, faisant effort -pour parler d'une chose qui ne l'intéressait pas. «Mais voyons, Basin, -vous lirez cela plus tard.» Mais non, le duc est très bien comme cela -avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela -tout de suite en rentrant.» «Oui, il porte la barbe maintenant que -tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme -personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la -barbe, mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne -croyaient pas qu'il était Français. Il s'appelait à ce moment le -prince des Laumes.» «Est-ce qu'il y a encore un prince des Laumes?» -demanda Gilberte qui était intéressée par tout ce qui touchait des -gens qui n'avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps. -«Mais non», répondit avec un regard mélancolique et caressant la -duchesse.» «Un si joli titre! Un des plus beaux titres français!» -dit Gilberte, un certain ordre de banalités venant inévitablement, -comme l'heure sonne, dans la bouche de certaines personnes -intelligentes. «Hé bien oui, je regrette aussi. Basin voudrait que le -fils de sa sœur le relevât, mais ce n'est pas la même chose, au fond -ça pourrait être parce que ce n'est pas forcément le fils aîné, -cela peut passer de l'aîné au cadet. Je vous disais que Basin était -alors tout rasé; un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous mon -petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon -beau-frère Charlus qui aime assez causer avec les paysans, disait à -l'un, à l'autre: «D'où es-tu, toi?» et comme il est très -généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car -personne n'est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le -verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu'il ne trouve pas assez -duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin: -«Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi.» Mon mari qui n'est pas -toujours très inventif--«Merci, Oriane», dit le duc sans -s'interrompre de la lecture de mon article où il était plongé--avisa -un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère: «Et -toi, d'où es-tu?» «Je suis des Laumes.» «Tu es des Laumes. Hé bien -je suis ton prince.» Alors le paysan regarda la figure toute glabre de -Basin et lui répondit: «Pas vrai. Vous, vous êtes un _english_[1].» -On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres -éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie, -dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains -livres d'heures, on reconnaît, au milieu de la foule de l'époque, la -flèche de Bourges. - -On apporta des cartes qu'un valet de pied venait de déposer. «Je ne -sais pas ce qui lui prend, je ne la connais pas. C'est à vous que je -dois ça, Basin. Ça ne vous a pourtant pas si bien réussi ce genre de -relations, mon pauvre ami», et se tournant vers Gilberte: «Je ne -saurais même pas vous expliquer qui c'est, vous ne la connaissez -certainement pas, elle s'appelle Lady Rufus Israël.» - -Gilberte rougit vivement: «Je ne la connais pas, dit-elle (ce qui -était d'autant plus faux que Lady Israël s'était deux ans avant la -mort de Swann réconciliée avec lui et qu'elle appelait Gilberte par -son prénom), mais je sais très bien, par d'autres, qui est la personne -que vous voulez dire.» C'est que Gilberte était devenue très snob. -C'est ainsi qu'une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit -maladroitement, demandé quel était le nom de son père non pas -adoptif, mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce -qu'elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann, -changement qu'elle s'aperçut un peu après être péjoratif, puisque -cela faisait de ce nom d'origine anglaise, un nom allemand. Et même -elle avait ajouté, s'avilissant pour se rehausser: «on a raconté -beaucoup de choses très différentes sur ma naissance, moi, je dois -tout ignorer.» - -Si honteuse que Gilberte dût être à certains instants en pensant à -ses parents (car même Mme Swann représentait pour elle et était une -bonne mère) d'une pareille façon d'envisager la vie, il faut -malheureusement penser que les éléments en étaient sans doute -empruntés à ses parents, car nous ne nous faisons pas de toutes -pièces nous-même. Mais à une certaine somme d'égoïsme qui existe -chez la mère, un égoïsme différent, inhérent à la famille du -père, vient s'ajouter, ce qui ne veut pas toujours dire s'additionner, -ni même justement servir de multiple, mais créer un égoïsme nouveau -infiniment plus puissant et redoutable. Et depuis le temps que le monde -dure, que des familles où existe tel défaut sous une forme s'allient -à des familles où le même défaut existe sous une autre, ce qui crée -une variété particulièrement complexe et détestable chez l'enfant, -les égoïsmes accumulés (pour ne parler ici que de l'égoïsme) -prendraient une puissance telle que l'humanité entière serait -détruite, si du mal même ne naissaient, capables de le ramener à de -justes proportions, des restrictions naturelles analogues à celles qui -empêchent la prolifération infinie des infusoires d'anéantir notre -planète, la fécondation unisexuée des plantes d'amener l'extinction -du règne végétal, etc. De temps à autre une vertu vient composer -avec cet égoïsme une puissance nouvelle et désintéressée. - -Les combinaisons par lesquelles, au cours des générations, la chimie -morale fixe ainsi et rend inoffensifs les éléments qui devenaient trop -redoutables, sont infinies et donneraient une passionnante variété à -l'histoire des familles. D'ailleurs avec ces égoïsmes accumulés comme -il devait y en avoir en Gilberte coexiste telle vertu charmante des -parents; elle vient un moment faire toute seule un intermède, jouer son -rôle touchant avec une sincérité complète. - -Sans doute Gilberte n'allait pas toujours aussi loin que quand elle -insinuait qu'elle était peut-être la fille naturelle de quelque grand -personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines. -Peut-être lui était-il simplement trop désagréable de les confesser, -et préférait-elle qu'on les apprît par d'autres. Peut-être -croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine, qui -n'est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu'on -souhaite et dont Musset donne un exemple quand il parle de l'Espoir en -Dieu. «Je ne la connais pas personnellement», reprit Gilberte. -Avait-elle pourtant en se faisant appeler Mlle de Forcheville l'espoir -qu'on ignorât qu'elle était la fille de Swann. Peut-être pour -certaines personnes qu'elle espérait devenir, avec le temps, presque -tout le monde. Elle ne devait pas se faire de grandes illusions sur leur -nombre actuel, et elle savait sans doute que bien des gens devaient -chuchoter: «C'est la fille de Swann?» Mais elle ne le savait que de -cette même science qui nous parle de gens se tuant par misère pendant -que nous allons au bal, c'est-à-dire une science lointaine et vague à -laquelle nous ne tenons pas à substituer une connaissance plus -précise, due à une impression directe. Gilberte appartenait ou du -moins appartint pendant ces années-là, à la variété la plus -répandue des autruches humaines, celles qui cachent leur tête dans -l'espoir non de ne pas être vues, ce qu'elles croient peu -vraisemblable, mais de ne pas voir qu'on les voit, ce qui leur paraît -déjà beaucoup et leur permet de s'en remettre à la chance pour le -reste. Comme l'éloignement rend les choses plus petites, plus -incertaines, moins dangereuses, Gilberte préférait ne pas être près -des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu'elle -était née Swann. - -Et comme on est près des personnes qu'on se représente, comme on peut -se représenter les gens lisant leur journal, Gilberte préférait que -les journaux l'appelassent Mlle de Forcheville. Il est vrai que pour les -écrits dont elle avait elle-même la responsabilité, ses lettres, elle -ménagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. La -véritable hypocrisie dans cette signature était manifestée par la -suppression bien moins des autres lettres du nom de Swann que de celles -du nom de Gilberte. En effet, en réduisant le prénom innocent à un -simple G, Mlle de Forcheville semblait insinuer à ses amis que la même -amputation appliquée au nom de Swann n'était due aussi qu'à des -motifs d'abréviation. Même elle donnait une importance particulière -à l'S, et en faisait une sorte de longue queue qui venait barrer le G, -mais qu'on sentait transitoire et destinée à disparaître comme celle -qui, encore longue chez le singe, n'existe plus chez l'homme. - -Malgré cela, dans son snobisme, il y avait de l'intelligente curiosité -de Swann. Je me souviens que cet après-midi-là elle demanda à Mme de -Guermantes si elle ne pouvait pas connaître M. du Lau et la duchesse -ayant répondu qu'il était souffrant et ne sortait pas, Gilberte -demanda comment il était, car, ajouta-t-elle en rougissant -légèrement, elle en avait beaucoup entendu parler. (Le marquis du Lau -avait été en effet un des amis les plus intimes de Swann avant le -mariage de celui-ci, et peut-être même Gilberte l'avait-elle entrevu, -mais à un moment où elle ne s'intéressait pas à cette société.) -«Est-ce que M. de Bréauté ou le prince d'Agrigente peuvent m'en -donner une idée? demanda-t-elle.» «Oh! pas du tout,» s'écria Mme de -Guermantes, qui avait un sentiment vif de ces différences provinciales -et faisait des portraits sobres, mais colorés par sa voix dorée et -rauque, sous le doux fleurissement de ses yeux de violette. «Non, pas -du tout. Du Lau c'était le gentilhomme du Périgord[2], charmant, avec -toutes les belles manières et le sans-gêne de sa province. À -Guermantes, quand il y avait le Roi d'Angleterre avec qui du Lau était -très ami, il y avait après la chasse un goûter... C'était l'heure -où du Lau avait l'habitude d'aller ôter ses bottines et mettre de gros -chaussons de laine. Hé bien, la présence du Roi Édouard et de tous -les grands-ducs ne le gênait en rien, il descendait dans le grand salon -de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu'il était le -marquis du Lau d'Ollemans qui n'avait en rien à se contraindre pour le -Roi d'Angleterre. Lui et ce charmant Quasimodo de Breteuil, c'étaient -les deux que j'aimais le plus. C'étaient du reste des grands amis à... -(elle allait dire à votre père et s'arrêta net). Non, ça n'a aucun -rapport, ni avec Gri-gri ni avec Bréauté. C'est le vrai grand seigneur -du Périgord. Du reste Mémé cite une page de Saint-Simon sur un -marquis d'Ollemans, c'est tout à fait ça.» Je citai les premiers mots -du portrait: «M. d'Ollemans qui était un homme fort distingué parmi -la noblesse du Périgord, par la sienne et par son mérite et y était -considéré par tout ce qui y vivait comme un arbitre général à qui -chacun avait recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de ses -manières, et comme un coq de province.» «Oui, il y a de cela, dit Mme -de Guermantes, d'autant que du Lau a toujours été rouge comme un -coq.» «Oui, je me rappelle avoir entendu citer ce portrait», dit -Gilberte, sans ajouter que c'était par son père, lequel était en -effet grand admirateur de Saint-Simon. - -Elle aimait aussi parler du prince d'Agrigente et de M. de Bréauté, -pour une autre raison. Le prince d'Agrigente l'était par héritage de -la maison d'Aragon, mais sa seigneurie était poitevine. Quant à son -château, celui du moins où il résidait, ce n'était pas un château -de sa famille, mais de la famille d'un premier mari de sa mère et il -était situé à peu près à égale distance de Martinville et de -Guermantes. Aussi Gilberte parlait-elle de lui et de M. de Bréauté -comme de voisins de campagne qui lui rappelaient sa vieille province. -Matériellement, il y avait une part de mensonge dans ces paroles, -puisque ce n'est qu'à Paris par la comtesse Molé qu'elle avait connu -M. de Bréauté d'ailleurs vieil ami de son père. Quant au plaisir de -parler des environs de Tansonville il pouvait être sincère. Le -snobisme est pour certaines personnes analogue à ces breuvages -agréables auxquels elles mêlent des substances utiles. Gilberte -s'intéressait à telle femme élégante parce qu'elle avait de superbes -livres et des Nattiers que mon ancienne amie n'eût sans doute pas été -voir à la Bibliothèque Nationale et au Louvre, et je me figure que -malgré la proximité plus grande encore, l'influence attrayante de -Tansonville se fût moins exercée pour Gilberte sur Mme Sazerat ou Mme -Goupil que sur M. d'Agrigente. - -«Oh! pauvre Babel et pauvre Gri-Gri, dit Mme de Guermantes, ils sont -bien plus malades que du Lau, je crains qu'ils n'en aient pas pour -longtemps, ni l'un ni l'autre.» - -Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de mon article, il -m'adressa des compliments d'ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un -peu poncive de ce style où il y avait «de l'emphase, des métaphores -comme dans la prose démodée de Chateaubriand»; par contre il me -félicita sans réserve de «m'occuper»: «J'aime qu'on fasse quelque -chose de ses dix doigts. Je n'aime pas les inutiles qui sont toujours -des importants ou des agités. Sotte engeance!» - -Gilberte, qui prenait avec une rapidité extrême les manières du -monde, déclara combien elle allait être fière de dire qu'elle était -l'amie d'un auteur. «Vous pensez si je vais dire que j'ai le plaisir, -l'honneur de vous connaître.» - -«Vous ne voulez pas venir avec nous, demain, à l'Opéra-Comique?» me -dit la duchesse, et je pensai que c'était sans doute dans cette même -baignoire où je l'avais vue la première fois et qui m'avait semblé -alors inaccessible comme le royaume sous-marin des Néréides. Mais je -répondis d'une voix triste: «Non, je ne vais pas au théâtre, j'ai -perdu une amie que j'aimais beaucoup.» J'avais presque les larmes aux -yeux en le disant, mais pourtant, pour la première fois, cela me -faisait un certain plaisir d'en parler. C'est à partir de ce moment-là -que je commençai à écrire à tout le monde que je venais d'avoir un -grand chagrin, et à cesser de le ressentir. - -Quand Gilberte fut partie, Mme de Guermantes me dit: «Vous n'avez pas -compris mes signes, c'était pour que vous ne parliez pas de Swann». Et -comme je m'excusais: «Mais je vous comprends très bien. Moi-même, -j'ai failli le nommer, je n'ai eu que le temps de me rattraper, c'est -épouvantable, heureusement que je me suis arrêtée à temps. Vous -savez que c'est très gênant», dit-elle à son mari pour diminuer un -peu ma faute en ayant l'air de croire que j'avais obéi à une -propension commune à tous et à laquelle il était difficile de -résister.» «Que voulez-vous que j'y fasse, répondit le duc. Vous -n'avez qu'à dire qu'on remette ces dessins en haut, puisqu'ils vous -font penser à Swann. Si vous ne pensez pas à Swann, vous ne parlerez -pas de lui.» - -Le lendemain je reçus deux lettres de félicitation qui m'étonnèrent -beaucoup, l'une de Mme Goupil que je n'avais pas revue depuis tant -d'années et à qui, même à Combray, je n'avais pas trois fois -adressé la parole. Un cabinet de lecture lui avait communiqué le -_Figaro_. Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui -retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si -loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces -personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens -de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt -occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans -compensation d'ailleurs. C'est ainsi que Bloch dont j'eusse tant aimé -savoir ce qu'il pensait de mon article ne m'écrivit pas. Il est vrai -qu'il avait lu cet article et devait me l'avouer plus tard, mais par un -choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années après -un article dans le _Figaro_ et désira me signaler immédiatement cet -événement. Comme il cessait d'être jaloux de ce qu'il considérait -comme un privilège, puisqu'il lui était aussi échu, l'envie qui lui -avait fait feindre d'ignorer mon article cessait, comme un compresseur -se soulève; il m'en parla, mais tout autrement qu'il ne désirait -m'entendre parler du sien: «J'ai su que toi aussi, me dit-il, avais -fait un article. Mais je n'avais pas cru devoir t'en parler, craignant -de t'être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des -choses humiliantes qui leur arrivent. Et c'en est une évidemment que -d'écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des _five o'clock_, -sans oublier le bénitier.» Son caractère restait le même, mais son -style était devenu moins précieux, comme il arrive à certains qui -quittent le maniérisme, quand ne faisant plus de poèmes symbolistes, -ils écrivent des romans-feuilletons. - -Pour me consoler de son silence, je relus la lettre de Mme Goupil; mais -elle était sans chaleur, car si l'aristocratie a certaines formules qui -font palissades entre elles, entre le Monsieur du début et les -sentiments distingués de la fin, des cris de joie, d'admiration, -peuvent jaillir comme des fleurs, et des gerbes pencher par-dessus la -palissade leur parfum odorant. Mais le conventionnalisme bourgeois -enserre l'intérieur même des lettres dans un réseau de «votre -succès si légitime», au maximum «votre beau succès». Des -belles-sœurs fidèles à l'éducation reçue et réservées dans leur -corsage comme il faut, croient s'être épanchées dans le malheur et -l'enthousiasme si elles ont écrit «mes meilleures pensées». «Mère -se joint à moi» est un superlatif dont on est rarement gâté. - -Je reçus une autre lettre que celle de Mme Goupil, mais le nom du -signataire m'était inconnu. C'était une écriture populaire, un -langage charmant. Je fus navré de ne pouvoir découvrir qui m'avait -écrit. - -Comme je me demandais si Bergotte eût aimé cet article, Mme de -Forcheville m'avait répondu qu'il l'aurait infiniment admiré et -n'aurait pu le lire sans envie. Mais elle me l'avait dit pendant que je -dormais: c'était un rêve. - -Presque tous nos rêves répondent ainsi aux questions que nous nous -posons par des affirmations complexes, des mises en scène à plusieurs -personnages, mais qui n'ont pas de lendemain. - -Quant à Mlle de Forcheville, je ne pouvais m'empêcher de penser à -elle avec désolation. Quoi? fille de Swann qui eût tant aimé la voir -chez les Guermantes, que ceux-ci avaient refusé à leur grand ami de -recevoir, ils l'avaient ensuite spontanément recherchée, le temps -ayant passé qui renouvelle tout pour nous, insuffle une autre -personnalité, d'après ce qu'on dit d'eux, aux êtres que nous n'avons -pas vus depuis longtemps, depuis que nous avons fait nous-même peau -neuve et pris d'autres goûts. Je pensais qu'à cette fille, Swann -disait parfois en la serrant contre lui et en l'embrassant: «C'est bon, -ma chérie, d'avoir une fille comme toi, un jour quand je ne serai plus -là, si on parle encore de ton pauvre papa, ce sera seulement avec toi -et à cause de toi.» Swann en mettant ainsi pour après sa mort un -craintif et anxieux espoir de survivance dans sa fille se trompait -autant que le vieux banquier qui ayant fait un testament pour une petite -danseuse qu'il entretient et qui a très bonne tenue, se dit qu'il n'est -pour elle qu'un grand ami, mais qu'elle restera fidèle à son souvenir. -Elle avait très bonne tenue tout en faisant du pied sous la table aux -amis du vieux banquier qui lui plaisaient, mais tout cela très caché, -avec d'excellents dehors. Elle portera le deuil de l'excellent homme, -s'en sentira débarrassée, profitera non seulement de l'argent liquide, -mais des propriétés, des automobiles qu'il lui a laissées, fera -partout effacer le chiffre de l'ancien propriétaire qui lui cause un -peu de honte et à la jouissance du don n'associera jamais le regret du -donateur. Les illusions de l'amour paternel ne sont peut-être pas -moindres que celles de l'autre; bien des filles ne considèrent leur -père que comme le vieillard qui leur laissera sa fortune. La présence -de Gilberte dans un salon au lieu d'être une occasion qu'on parlât -encore quelquefois de son père était un obstacle à ce qu'on saisît -celles, de plus en plus rares, qu'on aurait pu avoir encore de le faire. -Même à propos des mots qu'il avait dits, des objets qu'il avait -donnés, on prit l'habitude de ne plus le nommer et celle qui aurait dû -rajeunir, sinon perpétuer sa mémoire, se trouva hâter et consommer -l'œuvre de la mort et de l'oubli. - -Et ce n'est pas seulement à l'égard de Swann que Gilberte consommait -peu à peu l'œuvre de l'oubli, elle avait hâté en moi cette œuvre de -l'oubli à l'égard d'Albertine. - -Sous l'action du désir, par conséquent du désir de bonheur que -Gilberte avait excité en moi pendant les quelques heures où je l'avais -crue une autre, un certain nombre de souffrances, de préoccupations -douloureuses, lesquelles il y a peu de temps encore obsédaient ma -pensée, s'étaient échappées de moi, entraînant avec elles tout un -bloc de souvenirs, probablement effrités depuis longtemps et -précaires, relatifs à Albertine. Car si bien des souvenirs, qui -étaient reliés à elle, avaient d'abord contribué à maintenir -en moi le regret de sa mort, en retour le regret lui-même avait -fixé les souvenirs. De sorte que la modification de mon état -sentimental, préparée sans doute obscurément jour par jour par les -désagrégations continues de l'oubli, mais réalisée brusquement dans -son ensemble me donna cette impression que je me rappelle avoir -éprouvée ce jour-là pour la première fois, du vide, de la suppression -en moi de toute une portion de mes associations d'idées, qu'éprouve un -homme dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s'est rompue -et chez lequel toute une partie de la mémoire est abolie ou paralysée. - -La disparition de ma souffrance et de tout ce qu'elle emmenait avec -elle, me laissait diminué comme souvent la guérison d'une maladie qui -tenait dans notre vie une grande place. Sans doute c'est parce que les -souvenirs ne restent pas toujours vrais que l'amour n'est pas éternel, -et parce que la vie est faite du perpétuel renouvellement des cellules. -Mais ce renouvellement pour les souvenirs est tout de même retardé par -l'attention qui arrête, et fixe un moment qui doit changer. Et -puisqu'il en est du chagrin comme du désir des femmes qu'on grandit en -y pensant, avoir beaucoup à faire rendrait plus facile, aussi bien que -la chasteté, l'oubli. - -Par une autre réaction (bien que ce fût la distraction--le désir de -Mlle d'Éporcheville--qui m'eût rendu tout d'un coup l'oubli apparent -et sensible) s'il reste que c'est le temps qui amène progressivement -l'oubli, l'oubli n'est pas sans altérer profondément la notion du -temps. Il y a des erreurs optiques dans le temps comme il y en a dans -l'espace. La persistance en moi d'une velléité ancienne de travailler, -de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer -de vivre me donnait l'illusion que j'étais toujours aussi jeune; -pourtant le souvenir de tous les événements qui s'étaient succédé -dans ma vie (et aussi de ceux qui s'étaient succédé dans mon cœur, -car, lorsqu'on a beaucoup changé, on est induit à supposer qu'on a -plus longtemps vécu) au cours de ces derniers mois de l'existence -d'Albertine, me les avait fait paraître beaucoup plus longs qu'une -année, et maintenant cet oubli de tant de choses, me séparant, par des -espaces vides, d'événements tout récents qu'ils me faisaient -paraître anciens, puisque j'avais eu ce qu'on appelle «le temps» de -les oublier, par son interpolation fragmentée, irrégulière, au milieu -de ma mémoire--comme une brume épaisse sur l'océan qui supprime les -points de repère des choses--détraquait, disloquait mon sentiment des -distances dans le temps, là rétrécies, ici distendues, et me faisait -me croire tantôt beaucoup plus loin, tantôt beaucoup plus près des -choses que je ne l'étais en réalité. Et comme dans les nouveaux -espaces, encore non parcourus, qui s'étendaient devant moi, il n'y -aurait pas plus de traces de mon amour pour Albertine qu'il n'y en avait -eu, dans les temps perdus que je venais de traverser, de mon amour pour -ma grand'mère, ma vie m'apparut--offrant une succession de périodes -dans lesquelles, après un certain intervalle rien de ce qui soutenait -la précédente ne subsistait plus dans celle qui la suivait,--comme -quelque chose de si dépourvu du support d'un moi individuel identique -et permanent, quelque chose de si inutile dans l'avenir et de si long -dans le passé, que la mort pourrait aussi bien en terminer le cours ici -ou là, sans nullement le conclure, que ces cours d'histoire de France -qu'en rhétorique on arrête indifféremment, selon la fantaisie des -programmes ou des professeurs, à la Révolution de 1830, à celle de -1848, ou à la fin du second Empire. - -Peut-être alors la fatigue et la tristesse que je ressentais -vinrent-elles moins d'avoir aimé inutilement ce que déjà j'oubliais, -que de commencer à me plaire avec de nouveaux vivants, de purs gens du -monde, de simples amis des Guermantes, si peu intéressants par -eux-mêmes. Je me consolais peut-être plus aisément de constater que -celle que j'avais aimée n'était plus au bout d'un certain temps qu'un -pâle souvenir, que de retrouver en moi cette vaine activité qui nous -fait perdre le temps à tapisser notre vie d'une végétation humaine -vivace mais parasite, qui deviendra le néant aussi quand elle sera -morte, qui déjà est étrangère à tout ce que nous avons connu et à -laquelle pourtant cherche à plaire notre sénilité bavarde, -mélancolique et coquette. L'être nouveau qui supporterait aisément de -vivre sans Albertine avait fait son apparition en moi, puisque j'avais -pu parler d'elle chez Mme de Guermantes en paroles affligées, sans -souffrance profonde. Ces nouveaux moi qui devraient porter un autre nom -que le précédent, leur venue possible, à cause de leur indifférence -à ce que j'aimais, m'avait toujours épouvanté, jadis à propos de -Gilberte quand son père me disait que si j'allais vivre en Océanie, je -ne voudrais plus revenir, tout récemment quand j'avais lu avec un tel -serrement de cœur le passage du roman de Bergotte où il est question de -ce personnage qui, séparé par la vie d'une femme qu'il avait adorée -jeune homme, vieillard la rencontre sans plaisir, sans envie de la -revoir. Or, au contraire, il m'apportait avec l'oubli une suppression -presque complète de la souffrance, une possibilité de bien-être, cet -être si redouté, si bienfaisant et qui n'était autre qu'un de ces moi -de rechange que la destinée tient en réserve pour nous et que, sans -plus écouter nos prières qu'un médecin clairvoyant et d'autant plus -autoritaire, elle substitue malgré nous, par une intervention -opportune, au moi vraiment trop blessé. Ce rechange au reste, elle -l'accomplit de temps en temps, comme l'usure et la réfection des -tissus, mais nous n'y prenons garde que si l'ancien moi contenait une -grande douleur, un corps étranger et blessant, que nous nous étonnons -de ne plus retrouver, dans notre émerveillement d'être devenu un autre -pour qui la souffrance de son prédécesseur n'est plus que la -souffrance d'autrui, celle dont on peut parler avec apitoiement parce -qu'on ne la ressent pas. Même cela nous est égal d'avoir passé par -tant de souffrances, car nous ne nous rappelons que confusément les -avoir souffertes. Il est possible que de même nos cauchemars, la nuit, -soient effroyables. Mais au réveil nous sommes une autre personne qui -ne se soucie guère que celle à qui elle succède ait eu à fuir en -dormant devant des assassins. - -Sans doute ce moi avait gardé quelque contact avec l'ancien comme un -ami, indifférent à un deuil, en parle pourtant aux personnes -présentes avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps -dans la chambre où le veuf qui l'a chargé de recevoir pour lui -continue à faire entendre ses sanglots. J'en poussais encore quand je -redevenais pour un moment l'ancien ami d'Albertine. Mais c'est dans un -personnage nouveau que je tendais à passer tout entier. Ce n'est pas -parce que les autres sont morts que notre affection pour eux -s'affaiblit, c'est parce que nous mourons nous-mêmes. Albertine n'avait -rien à reprocher à son ami. Celui qui en usurpait le nom n'en était -que l'héritier. On ne peut être fidèle qu'à ce dont on se souvient, -on ne se souvient que de ce qu'on a connu. Mon moi nouveau, tandis qu'il -grandissait à l'ombre de l'ancien, l'avait souvent entendu parler -d'Albertine; à travers lui, à travers les récits qu'il en -recueillait, il croyait la connaître, elle lui était sympathique, il -l'aimait, mais ce n'était qu'une tendresse de seconde main. - -Une autre personne chez qui l'œuvre de l'oubli, en ce qui concernait -Albertine, se fit probablement plus rapide à cette époque, et me -permit par contre-coup de me rendre compte un peu plus tard d'un nouveau -progrès que cette œuvre avait fait chez moi (et c'est là mon souvenir -d'une seconde étape avant l'oubli définitif), ce fut Andrée. Je ne -puis guère en effet ne pas donner l'oubli d'Albertine comme cause sinon -unique, sinon même principale, au moins comme cause conditionnante et -nécessaire, d'une conversation qu'Andrée eut avec moi à peu près six -mois après celle que j'ai rapportée et où ses paroles furent si -différentes de ce qu'elle m'avait dit la première fois. Je me rappelle -que c'était dans ma chambre parce qu'à ce moment-là j'avais plaisir -à avoir de demi-relations charnelles avec elle, à cause du côté -collectif qu'avait eu au début et que reprenait maintenant mon amour -pour les jeunes filles de la petite bande, longtemps indivis entre -elles, et un moment uniquement associé à la personne d'Albertine -pendant les derniers mois qui avaient précédé et suivi sa mort. - -Nous étions dans ma chambre pour une autre raison encore qui me permet -de situer très exactement cette conversation. C'est que j'étais -expulsé du reste de l'appartement parce que c'était le jour de maman. -Malgré que ce fût son jour, et après avoir hésité, maman était -allée déjeuner chez Mme Sazerat pensant que comme Mme Sazerat savait -toujours vous inviter avec des gens ennuyeux, elle pourrait sans manquer -aucun plaisir rentrer tôt. Elle était en effet revenue à temps et -sans regrets, Mme Sazerat n'ayant eu chez elle que des gens assommants -que glaçait déjà la voix particulière qu'elle prenait quand elle -avait du monde, ce que maman appelait sa voix du mercredi. Ma mère du -reste l'aimait bien, la plaignait de son infortune--suite des fredaines -de son père ruiné par la duchesse de X...--infortune qui la forçait -à vivre presque toute l'année à Combray, avec quelques semaines chez -sa cousine à Paris et un grand «voyage d'agrément» tous les dix ans. - -Je me rappelle que la veille, sur ma prière répétée depuis des mois, -et parce que la princesse la réclamait toujours, maman était allée -voir la princesse de Parme qui, elle, ne faisait pas de visites et chez -qui on se contentait d'habitude de s'inscrire, mais qui avait insisté -pour que ma mère vînt la voir, puisque le protocole empêchait qu'elle -vînt chez nous. Ma mère était revenue très mécontente: «Tu m'as -fait faire un pas de clerc, me dit-elle, la princesse de Parme m'a à -peine dit bonjour, elle s'est retournée vers les dames avec qui elle -causait sans s'occuper de moi, et au bout de dix minutes comme elle ne -m'avait pas adressé la parole, je suis partie sans qu'elle me tendît -même la main. J'étais très ennuyée; en revanche devant la porte, en -m'en allant, j'ai rencontré la duchesse de Guermantes qui a été très -aimable et qui m'a beaucoup parlé de toi. Quelle singulière idée tu -as eue de lui parler d'Albertine. Elle m'a raconté que tu lui avais dit -que sa mort avait été un tel chagrin pour toi. Je ne retournerai -jamais chez la Princesse de Parme. Tu m'as fait faire une bêtise.» - -Or le lendemain, jour de ma mère, comme je l'ai dit, Andrée vint me -voir. Elle n'avait pas grand temps, car elle devait aller chercher -Gisèle avec qui elle tenait beaucoup à dîner. «Je connais ses -défauts, mais c'est tout de même ma meilleure amie et l'être pour qui -j'ai le plus d'affection» me dit-elle. Et elle parut même avoir -quelque effroi à l'idée que je pourrais lui demander de dîner avec -elles. Elle était avide des êtres, et un tiers qui la connaissait trop -bien, comme moi, en l'empêchant de se livrer, l'empêchait du coup de -goûter auprès d'eux un plaisir complet. - -Le souvenir d'Albertine était devenu chez moi si fragmentaire qu'il ne -me causait plus de tristesse et n'était plus qu'une transition à de -nouveaux désirs, comme un accord qui prépare des changements -d'harmonie. Et même cette idée de caprice sensuel, et passager étant -écartée en tant que j'étais encore fidèle au souvenir d'Albertine, -j'étais plus heureux d'avoir auprès de moi Andrée que je ne l'aurais -été d'avoir Albertine miraculeusement retrouvée. Car Andrée pouvait -me dire plus de choses sur Albertine que ne m'en avait dit Albertine -elle-même. Or les problèmes relatifs à Albertine restèrent encore -dans mon esprit alors que ma tendresse pour elle, tant physique que -morale, avait déjà disparu. Et mon désir de connaître sa vie, parce -qu'il avait moins diminué, était maintenant comparativement plus grand -que le besoin de sa présence. D'autre part l'idée qu'une femme avait -peut-être eu des relations avec Albertine ne me causait plus que le -désir d'en avoir moi aussi avec cette femme. Je le dis à Andrée tout -en la caressant. Alors sans chercher le moins du monde à mettre ses -paroles d'accord avec celles d'il y avait quelques mois, Andrée me dit -en souriant à demi: «Ah! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne -pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais -avec Albertine.» Et soit qu'elle pensât que cela accroissait mon -désir (dans l'espoir de confidences, je lui avais dit que j'aimerais -avoir des relations avec une femme en ayant eues avec Albertine) ou mon -chagrin, ou peut-être détruisait un sentiment de supériorité sur -elle qu'elle pouvait croire que j'éprouvais d'avoir été le seul à -entretenir des relations avec Albertine: «Ah! nous avons passé toutes -les deux de bonnes heures, elle était si caressante, si passionnée. Du -reste ce n'était pas seulement avec moi qu'elle aimait prendre du -plaisir. Elle avait rencontré chez Mme Verdurin un joli garçon, Morel. -Tout de suite ils s'étaient compris. Il se chargeait, ayant d'elle la -permission d'y prendre aussi son plaisir, car il aimait les petites -novices, de lui en procurer. Sitôt qu'il les avait mises sur le mauvais -chemin, il les laissait. Il se chargeait ainsi de plaire à de petites -pêcheuses d'une plage éloignée, à de petites blanchisseuses, qui -s'amourachaient d'un garçon, mais n'eussent pas répondu aux avances -d'une jeune fille. Aussitôt que la petite était bien sous sa -domination, il la faisait venir dans un endroit tout à fait sûr, où -il la livrait à Albertine. Par peur de perdre Morel qui s'y mêlait du -reste, la petite obéissait toujours, et d'ailleurs elle le perdait tout -de même, car, par peur des conséquences et aussi parce qu'une ou deux -fois lui suffisaient, il filait en laissant une fausse adresse. Il eut -une fois l'audace d'en mener une, ainsi qu'Albertine, dans une maison de -femmes à Corliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou -successivement. C'était sa passion, comme c'était aussi celle -d'Albertine. Mais Albertine avait après d'affreux remords. Je crois que -chez vous elle avait dompté sa passion et remettait de jour en jour de -s'y livrer. Puis son amitié pour vous était si grande, qu'elle avait -des scrupules. Mais il était bien certain que, si jamais elle vous -quittait, elle recommencerait. Elle espérait que vous la sauveriez, que -vous l'épouseriez. Au fond elle sentait que c'était une espèce de -folie criminelle, et je me suis souvent demandé si ce n'était pas -après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille, -qu'elle s'était elle-même tuée. Je dois avouer que tout à fait au -début de son séjour chez vous, elle n'avait pas entièrement renoncé -à ses jeux avec moi. Il y avait des jours où elle semblait en avoir -besoin, tellement qu'une fois, alors que c'eût été si facile dehors, -elle ne se résigna pas à me dire au revoir avant de m'avoir mise -auprès d'elle, chez vous. Nous n'eûmes pas de chance, nous avons -failli être prises. Elle avait profité de ce que Françoise était -descendue faire une course, et que vous n'étiez pas rentré. Alors elle -avait tout éteint pour que quand vous ouvririez avec votre clef vous -perdiez un peu de temps avant de trouver le bouton, et elle n'avait pas -fermé la porte de sa chambre. Nous vous avons entendu monter, je n'eus -que le temps de m'arranger, de descendre. Précipitation bien inutile, -car par un hasard incroyable vous aviez oublié votre clef et avez été -obligé de sonner. Mais nous avons tout de même perdu la tête de sorte -que pour cacher notre gêne toutes les deux, sans avoir pu nous -consulter, nous avions eu la même idée: faire semblant de craindre -l'odeur du seringa que nous adorions au contraire. Vous rapportiez avec -vous une longue branche de cet arbuste, ce qui me permit de détourner -la tête et de cacher mon trouble. Cela ne m'empêcha pas de vous dire -avec une maladresse absurde que peut-être Françoise était remontée -et pourrait vous ouvrir, alors qu'une seconde avant, je venais de vous -faire le mensonge que nous venions seulement de rentrer de promenade et -qu'à notre arrivée Françoise n'était pas encore descendue et allait -partir faire une course. Mais le malheur fut--croyant que vous aviez -votre clef--d'éteindre la lumière, car nous eûmes peur qu'en -remontant vous ne la vissiez se rallumer, ou du moins nous hésitâmes -trop. Et pendant trois nuits Albertine ne put fermer l'œil parce -qu'elle avait tout le temps peur que vous n'ayez de la méfiance et ne -demandiez à Françoise pourquoi elle n'avait pas allumé avant de -partir. Car Albertine vous craignait beaucoup, et par moments assurait -que vous étiez fourbe, méchant, la détestant au fond. Au bout de -trois jours elle comprit à votre calme que vous n'aviez rien demandé -à Françoise et elle put retrouver le sommeil. Mais elle ne reprit plus -ses relations avec moi, soit par peur, soit par remords, car elle -prétendait vous aimer beaucoup, ou bien aimait-elle quelqu'un d'autre. -En tous cas on n'a plus pu jamais parler de seringa devant elle sans -qu'elle devînt écarlate et passât la main sur sa figure en pensant -cacher sa rougeur.» - -Comme certains bonheurs, il y a certains malheurs qui viennent trop -tard, ils ne prennent pas en nous toute la grandeur qu'ils auraient eue -quelque temps plus tôt. Tel le malheur qu'était pour moi la terrible -révélation d'Andrée. Sans doute, même quand de mauvaises nouvelles -doivent nous attrister, il arrive que dans le divertissement, le jeu -équilibré de la conversation, elles passent devant nous sans -s'arrêter, et que nous, préoccupés de mille choses à répondre, -transformés par le désir de plaire aux personnes présentes en -quelqu'un d'autre protégé pour quelques instants dans ce cycle nouveau -contre les affections, les souffrances qu'il a quittées pour y entrer -et qu'il retrouvera quand le court enchantement sera brisé, nous -n'ayons pas le temps de les accueillir. Pourtant si ces affections, ces -souffrances sont trop prédominantes, nous n'entrons que distraits dans -la zone d'un monde nouveau et momentané, où, trop fidèles à la -souffrance, nous ne pouvons devenir autres, et alors les paroles se -mettent immédiatement en rapport avec notre cœur qui n'est pas resté -hors de jeu. Mais depuis quelque temps les paroles concernant Albertine, -comme un poison évaporé, n'avaient plus leur pouvoir toxique. Elle -m'était déjà trop lointaine. - -Comme un promeneur voyant l'après-midi un croissant nuageux dans le -ciel, se dit: «C'est cela, l'immense lune», je me disais: «Comment -cette vérité que j'ai tant cherchée, tant redoutée, c'est seulement -ces quelques mots dits dans une conversation auxquels on ne peut même -pas penser complètement parce qu'on n'est pas seul!» Puis elle me -prenait vraiment au dépourvu, je m'étais beaucoup fatigué avec -Andrée. Vraiment une pareille vérité, j'aurais voulu avoir plus de -force à lui consacrer; elle me restait extérieure, mais c'est que je -ne lui avais pas encore trouvé une place dans mon cœur. On voudrait -que la vérité nous fût révélée par des signes nouveaux, non par -une phrase pareille à celles qu'on s'était dit tant de fois. -L'habitude de penser empêche parfois d'éprouver le réel, immunise -contre lui, le fait paraître de la pensée encore. - -Il n'y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible, un -mot, le mot contraire. En tout cas, si tout cela était vrai, quelle -inutile vérité sur la vie d'une maîtresse qui n'est plus, remontant -des profondeurs et apparaissant, une fois que nous ne pouvons plus rien -en faire. Alors pensant sans doute à quelque autre que nous aimons -maintenant et à l'égard de qui la même chose pourrait arriver, (car -de celle qu'on a oubliée on ne se soucie plus) on se désole. On se -dit: «Si elle vivait!» On se dit: «si celle qui vit, pouvait -comprendre tout cela et que quand elle sera morte, je saurai tout ce -qu'elle me cache.» Mais c'est un cercle vicieux. Si j'avais pu faire -qu'Albertine vécût, du même coup j'eusse fait qu'Andrée ne m'eût -rien révélé. C'est la même chose que l'éternel: «Vous verrez quand -je ne vous aimerai plus» qui est si vrai et si absurde, puisque en -effet on obtiendrait beaucoup si on n'aimait plus, mais qu'on ne se -soucierait pas d'obtenir. C'est tout à fait la même chose. Car la -femme qu'on revoit quand on ne l'aime plus, si elle nous dit tout, c'est -qu'en effet, ce n'est plus elle, ou que ce n'est plus vous: l'être qui -aimait n'existe plus. Là aussi il y a la mort qui a passé, a rendu -tout aisé et tout inutile. Je faisais ces réflexions, me plaçant dans -l'hypothèse où Andrée était véridique--ce qui était possible--et -amenée à la sincérité envers moi, précisément parce qu'elle avait -maintenant des relations avec moi, par ce côté Saint-André-des-Champs -qu'avait eu, au début, avec moi, Albertine. Elle y était aidée dans -ce cas par le fait qu'elle ne craignait plus Albertine, car la réalité -des êtres ne survit pour nous que peu de temps après leur mort, et au -bout de quelques années ils sont comme ces dieux des religions abolies -qu'on offense sans crainte parce qu'on a cessé de croire à leur -existence. Mais qu'Andrée ne crût plus à la réalité d'Albertine -pouvait avoir pour effet qu'elle ne redoutât plus (aussi bien que de -trahir une vérité qu'elle avait promis de ne pas révéler), -d'inventer un mensonge qui calomniait rétrospectivement sa prétendue -complice. Cette absence de crainte lui permettait-elle de révéler -enfin, en me disant cela, la vérité, ou bien d'inventer un mensonge, -si, pour quelque raison, elle me croyait plein de bonheur et d'orgueil -et voulait me peiner. Peut-être avait-elle de l'irritation contre moi -(irritation suspendue tant qu'elle m'avait vu malheureux, inconsolé) -parce que j'avais eu des relations avec Albertine et qu'elle m'enviait -peut-être--croyant que je me jugeais à cause de cela plus favorisé -qu'elle--un avantage qu'elle n'avait peut-être pas obtenu, ni même -souhaité. C'est ainsi que je l'avais souvent vue dire qu'ils avaient -l'air très malades à des gens dont la bonne mine, et surtout la -conscience qu'ils avaient de leur bonne mine l'exaspérait, et dire dans -l'espoir de les fâcher qu'elle-même allait très bien, ce qu'elle ne -cessa de proclamer quand elle était le plus malade jusqu'au jour où, -dans le détachement de la mort, il ne lui soucia plus que les heureux -allassent bien et sussent qu'elle-même se mourait. Mais ce jour-là -était encore loin. Peut-être était-elle contre moi, je ne savais pour -quelle raison, dans une de ces rages, comme jadis elle en avait eu -contre le jeune homme si savant dans les choses de sport, si ignorant du -reste, que nous avions rencontré à Balbec et qui depuis vivait avec -Rachel et sur le compte de qui Andrée se répandait en propos -diffamatoires, souhaitant être poursuivie en dénonciation calomnieuse -pour pouvoir articuler contre son père des faits déshonorants dont il -n'aurait pu prouver la fausseté. Or peut-être cette rage contre moi la -reprenait seulement, ayant sans doute cessé quand elle me voyait si -triste. En effet, ceux-là mêmes qu'elle avait, les yeux étincelants -de rage, souhaité déshonorer, tuer, faire condamner, fût-ce sur faux -témoignages, si seulement elle les savait tristes, humiliés, elle ne -leur voulait plus aucun mal, elle était prête à les combler de -bienfaits. Car elle n'était pas foncièrement mauvaise et si sa nature -non apparente, un peu profonde, n'était pas la gentillesse qu'on -croyait d'abord d'après ses délicates attentions, mais plutôt l'envie -et l'orgueil, sa troisième nature plus profonde encore, la vraie, mais -pas entièrement réalisée, tendait vers la bonté et l'amour du -prochain. Seulement comme tous les êtres qui, dans un certain état, en -désirent un meilleur, mais ne le connaissant que par le désir, ne -comprennent pas que la première condition est de rompre avec le -premier--comme les neurasthéniques ou les morphinomanes qui voudraient -bien être guéris, mais pourtant qu'on ne les privât pas de leurs -manies ou de leur morphine, comme les cœurs religieux ou les esprits -artistes attachés au monde qui souhaitent la solitude mais veulent se -la représenter pourtant comme n'impliquant pas un renoncement absolu à -leur vie antérieure--Andrée était prête à aimer toutes les -créatures, mais à condition d'avoir réussi d'abord à ne pas se les -représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées -préalablement. Elle ne comprenait pas qu'il fallait aimer même les -orgueilleux et vaincre leur orgueil par l'amour et non par un plus -puissant orgueil. Mais c'est qu'elle était comme les malades qui -veulent la guérison par les moyens mêmes, qui entretiennent la -maladie, qu'ils aiment et qu'ils cesseraient aussitôt d'aimer s'ils les -renonçaient. Mais on veut apprendre à nager et pourtant garder un pied -à terre. En ce qui concerne le jeune sportif, neveu des Verdurin, que -j'avais rencontré dans mes deux séjours à Balbec, il faut dire, -accessoirement et par anticipation, que quelque temps après la visite -d'Andrée, visite dont le récit va être repris dans un instant, il -arriva des faits qui causèrent une assez grande impression. D'abord ce -jeune homme (peut-être par souvenir d'Albertine que je ne savais pas -alors qu'il avait aimée) se fiança avec Andrée et l'épousa, malgré -le désespoir de Rachel dont il ne tint aucun compte. Andrée ne dit -plus alors (c'est-à-dire quelques mois après la visite dont je parle) -qu'il était un misérable, et je m'aperçus plus tard qu'elle n'avait -dit qu'il l'était que parce qu'elle était folle de lui et qu'elle -croyait qu'il ne voulait pas d'elle. Mais un autre fait me frappa -davantage. Ce jeune homme fit représenter des petits sketchs, dans des -décors et avec des costumes de lui, qui ont amené dans l'art -contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les -Ballets russes. Bref les juges les plus autorisés considérèrent ses -œuvres comme quelque chose de capital, presque des œuvres de génie et -je pense d'ailleurs comme eux, ratifiant ainsi, à mon propre -étonnement, l'ancienne opinion de Rachel. Les personnes qui l'avaient -connu à Balbec attentif seulement à savoir si la coupe des vêtements -des gens qu'il avait à fréquenter était élégante ou non, qui -l'avaient vu passer tout son temps au baccara, aux courses, au golf ou -au polo, qui savaient que dans ses classes il avait toujours été un -cancre et s'était même fait renvoyer du lycée (pour ennuyer ses -parents, il avait été habiter deux mois la grande maison de femmes où -M. de Charlus avait cru surprendre Morel), pensèrent que peut-être ses -œuvres étaient d'Andrée qui, par amour, voulait lui en laisser la -gloire, ou que plus probablement il payait, avec sa grande fortune -personnelle que ses folies avaient seulement ébréchée, quelque -professionnel génial et besogneux pour les faire. Ce genre de société -riche non décrassée par la fréquentation de l'aristocratie et n'ayant -aucune idée de ce qu'est un artiste--lequel est seulement figuré pour -eux soit par un acteur qu'ils font venir débiter des monologues pour -les fiançailles de leur fille, en lui remettant tout de suite son -cachet discrètement dans un salon voisin, soit par un peintre chez qui -ils la font poser une fois qu'elle est mariée, avant les enfants et -quand elle est encore à son avantage--croient volontiers que tous les -gens du monde qui écrivent, composent ou peignent, font faire leurs -œuvres et payent pour avoir une réputation d'auteur comme d'autres -pour s'assurer un siège de député. Mais tout cela était faux et ce -jeune homme était bien l'auteur de ces œuvres admirables. Quand je le -sus, je fus obligé d'hésiter entre diverses suppositions. Ou bien il -avait été en effet pendant de longues années la «brute épaisse» -qu'il paraissait, et quelque cataclysme physiologique avait éveillé en -lui le génie assoupi comme la Belle au bois dormant, ou bien à cette -époque de sa rhétorique orageuse, de ses recalages au bachot, de ses -grosses pertes de jeu de Balbec, de sa crainte de monter dans le -«tram» avec des fidèles de sa tante Verdurin à cause de leur vilain -habillement, il était déjà un homme de génie, peut-être distrait de -son génie, l'ayant laissé la clef sous la porte dans l'effervescence -de passions juvéniles; ou bien même homme de génie déjà conscient, -et dernier en classe, parce que, pendant que le professeur disait des -banalités sur Cicéron, lui lisait Rimbaud ou Gœthe. Certes, rien ne -laissait soupçonner cette hypothèse quand je le rencontrai à Balbec -où ses préoccupations me parurent s'attacher uniquement à la -correction des attelages et à la préparation des cocktails. Mais ce -n'est pas encore une objection irréfutable. Il pouvait être très -vaniteux, ce qui peut s'allier au génie, et chercher à briller de la -manière qu'il savait propre à éblouir dans le monde où il vivait et -qui n'était nullement de prouver une connaissance approfondie des -affinités électives, mais bien plutôt de conduire à quatre. -D'ailleurs je ne suis pas sûr que plus tard, quand il fut devenu -l'auteur de ces belles œuvres si originales, il eût beaucoup aimé, -hors des théâtres où il était connu, à dire bonjour à quelqu'un -qui n'aurait pas été en smoking, comme les fidèles dans leur -première manière, ce qui prouverait chez lui non de la bêtise, mais -de la vanité, et même un certain sens pratique, une certaine -clairvoyance à adapter sa vanité à la mentalité des imbéciles, à -l'estime de qui il tenait et pour lesquels le smoking brille peut-être -d'un plus vif éclat que le regard d'un penseur. Qui sait si, vu du -dehors, tel homme de talent, ou même un homme sans talent, mais aimant -les choses de l'esprit, moi par exemple, n'eût pas fait, à qui l'eût -rencontré à Rivebelle, à l'Hôtel de Balbec, ou sur la digue de -Balbec, l'effet du plus parfait et prétentieux imbécile. Sans compter -que pour Octave les choses de l'art devaient être quelque chose de si -intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même -qu'il n'eût sans doute pas eu l'idée d'en parler, comme eût fait -Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les -attelages avaient pour Octave. Puis il pouvait avoir la passion du jeu -et on dit qu'il l'a gardée. Tout de même si la piété qui fit revivre -l'œuvre inconnue de Vinteuil est sortie du milieu si trouble de -Montjouvain, je ne fus pas moins frappé de penser que les -chefs-d'œuvre peut-être les plus extraordinaires de notre époque sont -sortis non du concours général, d'une éducation modèle, académique, -à la de Broglie, mais de la fréquentation des «pesages» et des -grands bars. En tous cas à cette époque à Balbec, les raisons qui -faisaient désirer à moi de le connaître, à Albertine et ses amies -que je ne le connusse pas, étaient également étrangères à sa -valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l'éternel -malentendu d'un «intellectuel» (représenté en l'espèce par moi) et -des gens du monde (représentés par la petite bande), au sujet d'une -personne mondaine (le jeune joueur de golf). Je ne pressentais nullement -son talent, et son prestige à mes yeux, du même genre qu'autrefois -celui de Mme Blatin, était d'être--quoi qu'elles prétendissent--l'ami -de mes amies, et plus de leur bande que moi. D'autre part Albertine et -Andrée, symbolisant en cela l'incapacité des gens du monde à porter -un jugement valable sur les choses de l'esprit et leur propension à -s'attacher dans cet ordre à de faux-semblants, non seulement n'étaient -pas loin de me trouver stupide parce que j'étais curieux d'un tel -imbécile, mais s'étonnaient surtout que, joueur de golf pour joueur de -golf, mon choix se fût justement porté sur le plus insignifiant. Si -encore j'avais voulu me lier avec le jeune Gilbert de Bellœuvre; en -dehors du golf c'était un garçon qui avait de la conversation, qui -avait eu un accessit au concours général et faisait agréablement les -vers (or il était en réalité plus bête qu'aucun). Ou alors si mon -but était de «faire une étude pour un livre», Guy Saumoy qui était -complètement fou, avait enlevé deux jeunes filles, était au moins un -type curieux qui pouvait «m'intéresser». Ces deux-là, on me les eût -«permis», mais l'autre, quel agrément pouvais-je lui trouver, -c'était le type de la «grande brute», de la «brute épaisse». Pour -revenir à la visite d'Andrée, après la révélation qu'elle venait de -me faire sur ses relations avec Albertine, elle ajouta que la principale -raison pour laquelle Albertine m'avait quitté, c'était à cause de ce -que pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d'autres encore de -la voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n'était pas -mariée: «Je sais bien que c'était chez votre mère. Mais cela ne fait -rien. Vous ne savez pas ce que c'est que tout ce monde de jeunes filles, -ce qu'elles se cachent les unes des autres, comme elles craignent -l'opinion des autres. J'en ai vu d'une sévérité terrible avec des -jeunes gens simplement parce qu'ils connaissaient leurs amies et -qu'elles craignaient que certaines choses ne fussent répétées, et -celles-là même, le hasard me les a montrées tout autres, bien contre -leur gré.» Quelques mois plus tôt, ce savoir que paraissait posséder -Andrée des mobiles auxquels obéissent les filles de la petite bande -m'eût paru le plus précieux du monde. Peut-être ce qu'elle disait -suffisait-il à expliquer qu'Albertine qui s'était donnée à moi -ensuite à Paris, se fût refusée à Balbec où je voyais constamment -ses amies, ce que j'avais l'absurdité de croire un tel avantage pour -être au mieux avec elle. Peut-être même était-ce de voir quelques -mouvements de confiance de moi avec Andrée ou que j'eusse imprudemment -dit à celle-ci qu'Albertine allait coucher au Grand Hôtel qui faisait -qu'Albertine qui peut-être, une heure avant, était prête à me -laisser prendre certains plaisirs, comme la chose la plus simple, avait -eu un revirement et avait menacé de sonner. Mais alors, elle avait dû -être facile avec bien d'autres. Cette idée réveilla ma jalousie et je -dis à Andrée qu'il y avait une chose que je voulais lui demander. -«Vous faisiez cela dans l'appartement inhabité de votre grand'mère?» -«Oh! non jamais, nous aurions été dérangées.» «Tiens, je croyais, -il me semblait...» «D'ailleurs Albertine aimait surtout faire cela à -la campagne.» «Où ça?» «Autrefois quand elle n'avait pas le temps -d'aller très loin, nous allions aux Buttes-Chaumont. Elle connaissait -là une maison. Ou bien sous les arbres, il n'y a personne; dans la -grotte du petit Trianon aussi.» «Vous voyez bien, comment vous croire? -Vous m'aviez juré, il n'y a pas un an n'avoir rien fait aux -Buttes-Chaumont.» «J'avais peur de vous faire de la peine.» Comme je -l'ai dit je pensai, beaucoup plus tard seulement, qu'au contraire, cette -seconde fois, le jour des aveux, Andrée avait cherché à me faire de -la peine. Et j'en aurais eu tout de suite, pendant qu'elle parlait, -l'idée, parce que j'en aurais éprouvé le besoin, si j'avais encore -autant aimé Albertine. Mais les paroles d'Andrée ne me faisaient pas -assez mal pour qu'il me fût indispensable de les juger immédiatement -mensongères. En somme si ce que disait Andrée était vrai, et je n'en -doutai pas d'abord, l'Albertine réelle que je découvrais, après avoir -connu tant d'apparences diverses d'Albertine, différait fort peu de la -fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de -Balbec et qui m'avait successivement offert tant d'aspects, comme -modifie tour à tour la disposition de ses édifices jusqu'à écraser, -à effacer le monument capital qu'on voyait seul dans le lointain, une -ville dont on approche, mais dont finalement quand on la connaît bien -et qu'on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que -la perspective du premier coup d'œil avait indiquées, le reste, par -où on avait passé, n'étant que cette série successive de lignes de -défense que tout être élève contre notre vision et qu'il faut -franchir l'une après l'autre, au prix de combien de souffrances, avant -d'arriver au cœur. D'ailleurs si je n'eus pas besoin de croire -absolument à l'innocence d'Albertine parce que ma souffrance avait -diminué, je peux dire que réciproquement si je ne souffris pas trop de -cette révélation, c'est que depuis quelque temps, à la croyance que -je m'étais forgée de l'innocence d'Albertine, s'était substituée peu -à peu et sans que je m'en rendisse compte, la croyance toujours -présente en moi, en sa culpabilité. Or si je ne croyais plus à -l'innocence d'Albertine, c'est que je n'avais déjà plus le besoin, le -désir passionné d'y croire. C'est le désir qui engendre la croyance -et si nous ne nous en rendons pas compte d'habitude, c'est que la -plupart des désirs créateurs de croyances, ne finissent--contrairement -à celui qui m'avait persuadé qu'Albertine était innocente--qu'avec -nous-mêmes. À tant de preuves qui corroboraient ma version première, -j'avais stupidement préféré de simples affirmations d'Albertine. -Pourquoi l'avoir crue? Le mensonge est essentiel à l'humanité. Il y -joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir et -d'ailleurs est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son -plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à -l'honneur. On ment toute sa vie, même surtout, peut-être seulement, à -ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls en effet nous font craindre pour -notre plaisir et désirer leur estime. J'avais d'abord cru Albertine -coupable, et seul mon désir employant à une œuvre de doute les forces -de mon intelligence m'avait fait faire fausse route. Peut-être -vivons-nous entourés d'indications électriques, sismiques, qu'il nous -faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des -caractères. S'il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des -paroles d'Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât -enfin concorder avec ce que mon instinct avait d'abord pressenti, -plutôt qu'avec le misérable optimisme auquel j'avais lâchement cédé -par la suite. J'aimais mieux que la vie fût à la hauteur de mes -intuitions. Celles-ci du reste que j'avais eues le premier jour sur la -plage, quand j'avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie -du plaisir, le vice, et aussi le soir où j'avais vu l'institutrice -d'Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa, -comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les -apparences, ne pourra domestiquer, ne s'accordaient-elles pas à ce que -m'avait dit Bloch quand il m'avait rendu la terre si belle en m'y -montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque -rencontre, l'universalité du désir. Peut-être malgré tout, ces -intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à -nouveau vérifiées que maintenant. Tandis que durait tout mon amour -pour Albertine, elles m'eussent trop fait souffrir et il eût été -mieux qu'il n'eût subsisté d'elles qu'une trace, mon perpétuel -soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passaient -continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore, -antérieure, plus vaste, qui était _mon amour lui-même_. N'était-ce -pas en effet malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître -dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l'aimer; et même dans -les moments où la méfiance s'assoupit, l'amour n'en est-il pas la -persistance et une transformation, n'est-il pas une preuve de -clairvoyance (preuve inintelligible à l'amant lui-même) puisque le -désir allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé nous force -d'aimer ce qui nous fera souffrir? Il entre certainement dans le charme -d'un être, dans l'attrait de ses yeux, de sa bouche, de sa taille, les -éléments inconnus de nous qui sont susceptibles de nous rendre le plus -malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à -l'aimer, c'est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans -une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes. Et ces -charmes qui, pour m'attirer, matérialisaient ainsi les parties nocives, -dangereuses, mortelles, d'un être, peut-être étaient-ils avec ces -secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le -sont la luxuriance séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs -vénéneuses? C'est peut-être, me disais-je, le vice lui-même -d'Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez -elle ces manières bonnes et franches donnant l'illusion qu'on avait -avec elle la même camaraderie loyale et sans restriction qu'avec un -homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une -finesse féminine de sensibilité et d'esprit. Au milieu du plus complet -aveuglement, la perspicacité subsiste sous la forme même de la -prédilection et de la tendresse. De sorte qu'on a tort de parler en -amour de mauvais choix, puisque dès qu'il y a choix, il ne peut être -que mauvais. «Est-ce que ces promenades aux Buttes-Chaumont eurent lieu -quand vous veniez la chercher à la maison, dis-je à Andrée.» «Oh! -non, du jour où Albertine fut revenue de Balbec avec vous, sauf ce que -je vous ai dit, elle ne fit plus jamais rien avec moi. Elle ne me -permettait même plus de lui parler de ces choses.» «Mais ma petite -Andrée pourquoi mentir encore? Par le plus grand des hasards, car je ne -cherche jamais à rien connaître, j'ai appris jusque dans les détails -les plus précis, des choses de ce genre qu'Albertine faisait, je peux -vous préciser, au bord de l'eau avec une blanchisseuse quelques jours -à peine, avant sa mort.» «Ah! peut-être après vous avoir quitté, -cela je ne sais pas. Elle sentait qu'elle n'avait pu, ne pourrait plus -jamais regagner votre confiance.» Ces derniers mots m'accablèrent. -Puis je repensai au soir de la branche de seringa, je me rappelai -qu'environ quinze jours après, comme ma jalousie changeait -successivement d'objet, j'avais demandé à Albertine si elle n'avait -jamais eu de relations avec Andrée, et qu'elle m'avait répondu: «Oh! -jamais, certes j'adore Andrée; j'ai pour elle une affection profonde, -mais comme pour une sœur et même si j'avais les goûts que vous -semblez croire, c'est la dernière personne à qui j'aurais pensé pour -cela. Je peux vous le jurer sur tout ce que vous voudrez, sur ma tante, -sur la tombe de ma pauvre mère.» Je l'avais crue. Et pourtant même si -je n'avais pas été mis en méfiance par la contradiction entre ses -demi-aveux d'autrefois relativement à certaines choses et la netteté -avec laquelle elle les avait niées ensuite dès qu'elle avait vu que -cela ne m'était pas égal, j'aurais dû me rappeler Swann persuadé du -platonisme des amitiés de M. de Charlus et me l'affirmant le soir même -du jour où j'avais vu le giletier et le baron dans la cour. J'aurais -dû penser qu'il y a l'un devant l'autre deux mondes, l'un constitué -par les choses que les êtres les meilleurs, les plus sincères disent, -et derrière lui le monde composé par la succession de ce que ces -mêmes êtres font; si bien que quand une femme mariée vous dit d'un -jeune homme: «Oh! c'est parfaitement vrai que j'ai une immense amitié -pour lui, mais c'est quelque chose de très innocent, de très pur, je -pourrais le jurer sur le souvenir de mes parents», on devrait -soi-même, au lieu d'avoir une hésitation, se jurer qu'elle sort -probablement du cabinet de toilette où, après chaque rendez-vous -qu'elle a eu avec ce jeune homme, elle se précipite, pour n'avoir pas -d'enfants. La branche de seringa me rendait mortellement triste, et -aussi qu'Albertine m'eût cru, m'eût dit fourbe et la détestant; plus -que tout peut-être, des mensonges si inattendus que j'avais peine à -les assimiler à ma pensée. Un jour Albertine m'avait raconté qu'elle -avait été à un camp d'aviation, qu'elle était amie de l'aviateur -(sans doute pour détourner mon soupçon des femmes, pensant que -j'étais moins jaloux des hommes), que c'était amusant de voir comme -Andrée était émerveillée devant cet aviateur, devant tous les -hommages qu'il rendait à Albertine, au point qu'Andrée avait voulu -faire une promenade en avion avec lui. Or cela était inventé de toutes -pièces, jamais Andrée n'était allée dans ce camp d'aviation. - -Quand Andrée fut partie l'heure du dîner était arrivée. «Tu ne -devineras jamais qui m'a fait une visite d'au moins trois heures, me dit -ma mère. Je compte trois heures, c'est peut-être plus, elle était -arrivée presque en même temps que la première personne qui était Mme -Cottard, a vu successivement sans bouger entrer et sortir mes -différentes visites--et j'en ai eu plus de trente--et ne m'a quittée -qu'il y a un quart d'heure. Si tu n'avais pas eu ton amie Andrée, je -t'aurais fait appeler.» «Mais enfin qui était-ce?» «Une personne -qui ne fait jamais de visites.» «La princesse de Parme?» -«Décidément, j'ai un fils plus intelligent que je ne croyais. Ce -n'est pas un plaisir de te faire chercher un nom, car tu trouves tout de -suite.» «Elle ne s'est pas excusée de sa froideur d'hier?» «Non, -ça aurait été stupide, sa visite était justement cette excuse. Ta -pauvre grand'mère aurait trouvé cela très bien. Il paraît qu'elle -avait fait demander vers deux heures par un valet de pied si j'avais un -jour. On lui a répondu que c'était justement aujourd'hui, et elle est -montée.» Ma première idée que je n'osai pas dire à maman fut que -la princesse de Parme, entourée la veille de personnes brillantes avec -qui elle était très liée et avec qui elle aimait à causer, avait -ressenti de voir entrer ma mère un dépit qu'elle n'avait pas cherché -à dissimuler. Et c'était tout à fait dans le genre des grandes dames -allemandes, qu'avaient du reste beaucoup adopté les Guermantes, cette -morgue, qu'on croyait réparer par une scrupuleuse amabilité. Mais ma -mère crut, et j'ai cru ensuite comme elle, que tout simplement la -princesse de Parme ne l'ayant pas reconnue, n'avait pas cru devoir -s'occuper d'elle, qu'elle avait appris après le départ de ma mère qui -elle était, soit par la duchesse de Guermantes que ma mère avait -rencontrée en bas, soit par la liste des visiteuses auxquelles les -huissiers avant qu'elles entrassent demandaient leur nom pour l'inscrire -sur un registre. Elle avait trouvé peu aimable de faire dire ou de dire -à ma mère: «Je ne vous ai pas reconnue», mais ce qui n'était pas -moins conforme à la politesse des cours allemandes et aux façons -Guermantes que ma première version, avait pensé qu'une visite, chose -exceptionnelle de la part de l'Altesse, et surtout une visite de -plusieurs heures, fournirait à ma mère, sous une forme indirecte et -tout aussi persuasive cette explication, ce qui arriva en effet. Mais je -ne m'attardai pas à demander à ma mère un récit de la visite de la -princesse, car je venais de me rappeler plusieurs faits relatifs à -Albertine sur lesquels je voulais et j'avais oublié d'interroger -Andrée. Combien peu d'ailleurs je savais, je saurais jamais de cette -histoire d'Albertine, la seule histoire qui m'eût particulièrement -intéressé, du moins qui recommençait à m'intéresser à certains -moments. Car l'homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la -faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d'années plus -jeune, et qui, entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte, -mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le -mettrait à portée tantôt d'une époque, tantôt d'une autre. -J'écrivis à Andrée de revenir. Elle ne le put qu'une semaine plus -tard. Presque dès le début de sa visite, je lui dis: «En somme -puisque vous prétendez qu'Albertine ne faisait plus ce genre de choses -quand elle vivait ici, d'après vous, c'est pour les faire plus -librement qu'elle m'a quitté, mais pour quelle amie?» «Sûrement pas, -ce n'est pas du tout cela.» «Alors parce que j'étais trop -désagréable?» «Non, je ne crois pas. Je crois qu'elle a été -forcée de vous quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur -cette canaille, vous savez, ce jeune homme que vous appeliez «_je suis -dans les choux_», ce jeune homme qui aimait Albertine et l'avait -demandée. Voyant que vous ne l'épousiez pas, ils ont eu peur que la -prolongation choquante de son séjour chez vous n'empêchât ce jeune -homme de l'épouser. Mme Bontemps sur qui le jeune homme ne cessait de -faire agir a rappelé Albertine. Albertine au fond avait besoin de son -oncle et de sa tante et quand elle a su qu'on lui mettait le marché en -mains, elle vous a quitté.» Je n'avais jamais dans ma jalousie pensé -à cette explication, mais seulement aux désirs d'Albertine pour les -femmes et à ma surveillance, j'avais oublié qu'il y avait aussi Mme -Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait -choqué ma mère dès le début. Du moins Mme Bontemps craignait que -cela ne choquât ce fiancé possible qu'elle lui gardait comme une poire -pour la soif, si je ne l'épousais pas. Ce mariage était-il vraiment la -raison du départ d'Albertine et par amour-propre, pour ne pas avoir -l'air de dépendre de sa tante, ou de me forcer à l'épouser -n'avait-elle pas voulu le dire? Je commençais à me rendre compte que -le système des causes nombreuses d'une seule action, dont Albertine -était adepte dans ses rapports avec ses amies quand elle laissait -croire à chacune que c'était pour elle qu'elle était venue, n'était -qu'une sorte de symbole artificiel, voulu, des différents aspects que -prend une action selon le point de vue où on se place. L'étonnement et -l'espèce de honte que je ressentais de ne pas m'être une seule fois -dit qu'Albertine était chez moi dans une position fausse, qui pouvait -ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n'était pas la première fois, ce -ne fut pas la dernière fois, que je l'éprouvai. Que de fois il m'est -arrivé, après avoir cherché à comprendre les rapports de deux êtres -et les crises qu'ils amènent, d'entendre tout d'un coup un troisième -m'en parler à son point de vue à lui, car il a des rapports plus -grands encore avec l'un des deux, point de vue qui a peut-être été la -cause de la crise. Et si les actes restent aussi incertains, comment les -personnes elles-mêmes ne le seraient-elles pas? À entendre les gens -qui prétendaient qu'Albertine était une roublarde qui avait cherché -à se faire épouser par tel ou tel, il n'est pas difficile de supposer -comment ils eussent défini sa vie chez moi. Et pourtant à mon avis -elle avait été une victime, une victime peut-être pas tout à fait -pure, mais dans ce cas coupable pour d'autres raisons, à cause de vices -dont on ne parlait point. Mais il faut surtout se dire ceci: d'une part, -le mensonge est souvent un trait de caractère; d'autre part, chez des -femmes qui ne seraient pas sans cela menteuses, il est une défense -naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce -danger subit et qui serait capable de détruire toute vie: l'amour. -D'autre part, ce n'est pas l'effet du hasard si les êtres intellectuels -et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et -inférieures, et tiennent cependant à elles, au point que la preuve -qu'ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à -conserver près d'eux une telle femme. Si je dis que de tels hommes ont -besoin de souffrir, je dis une chose exacte en supprimant les vérités -préliminaires qui font de ce besoin--involontaire en un sens--de -souffrir, une conséquence parfaitement compréhensible de ces -vérités. Sans compter que les natures complètes étant rares, un -être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de -volonté, sera le jouet de l'habitude et de cette peur de souffrir dans -la minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles--et que dans -ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l'aime pas. -On s'étonnera qu'il se contente de si peu d'amour, mais il faudra -plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l'amour qu'il -ressent. Douleur qu'il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces -terribles commotions que nous donnent l'amour malheureux, le départ, la -mort d'une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous -foudroient d'abord, mais après lesquelles les muscles tendent peu à -peu à reprendre leur élasticité, leur énergie vitales. De plus cette -douleur n'est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et -sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les -prend d'autant plus au dépourvu que même très intelligents, ils -vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la -douleur qu'une femme vient de leur infliger, plutôt que dans la claire -perception de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle faisait, de celui -qu'elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et -qui ont besoin de cela pour parer à l'avenir au lieu de pleurer le -passé. Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment. -Par là la femme médiocre qu'on s'étonnait de les voir aimer, leur -enrichit bien plus l'univers que n'eût fait une femme intelligente. -Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge, derrière -chaque maison où elle dit être allée, une autre maison, derrière -chaque action, chaque être, une autre action, un autre être. Sans -doute ils ne savent pas lesquels, n'ont pas l'énergie, n'auraient -peut-être pas la possibilité d'arriver à le savoir. Une femme -menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer sans se donner -la peine de le changer des quantités de personnes et qui plus est, la -même qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de -l'intellectuel sensible un univers tout en profondeurs que sa jalousie -voudrait sonder et qui n'est pas sans intéresser son intelligence. - -Sans être précisément de ceux-là j'allais peut-être, maintenant -qu'Albertine était morte, savoir le secret de sa vie. Mais cela, ces -indiscrétions qui ne se produisent qu'après que la vie terrestre d'une -personne est finie, ne prouvent-elles pas que personne ne croit, au -fond, à une vie future. Si ces indiscrétions sont vraies, on devrait -redouter le ressentiment de celle dont on dévoile les actions autant -pour le jour où on la rencontrera au ciel, qu'on le redoutait tant -qu'elle vivait, lorsqu'on se croyait tenu à cacher son secret. Et si -ces indiscrétions sont fausses, inventées parce qu'elle n'est plus là -pour démentir, on devrait craindre plus encore la colère de la morte -si on croyait au ciel. Mais personne n'y croit. De sorte qu'il était -possible qu'un long drame se fût joué dans le cœur d'Albertine entre -rester et me quitter, mais que me quitter fût à cause de sa tante, ou -de ce jeune homme, et pas à cause de femmes auxquelles peut-être elle -n'avait jamais pensé. Le plus grave pour moi fut qu'Andrée qui n'avait -pourtant plus rien à me cacher sur les mœurs d'Albertine, me jura -qu'il n'y avait pourtant rien eu de ce genre entre Albertine d'une part, -Mlle Vinteuil et son amie d'autre part (Albertine ignorait elle-même -ses propres goûts quand elle les avait connues, et celles-ci, par cette -peur de se tromper dans le sens qu'on désire, qui engendre autant -d'erreurs que le désir lui-même, la considéraient comme très hostile -à ces choses. Peut-être bien plus tard avaient-elles appris sa -conformité de goûts avec elles, mais alors elles connaissaient trop -Albertine et Albertine les connaissait trop pour qu'elles pussent songer -à faire cela ensemble). En somme je ne comprenais toujours pas -davantage pourquoi Albertine m'avait quitté. Si la figure d'une femme -est difficilement saisissable aux yeux qui ne peuvent s'appliquer à -toute cette surface mouvante, aux lèvres, plus encore à la mémoire, -si des nuages la modifient selon sa position sociale, selon la hauteur -où l'on est situé, quel rideau plus épais encore est tiré entre les -actions de celle que nous voyons et ses mobiles. Les mobiles sont dans -un plan plus profond, que nous n'apercevons pas, et engendrent -d'ailleurs d'autres actions que celles que nous connaissons et souvent -en absolue contradiction avec elles. À quelle époque n'y a-t-il pas eu -d'homme public, cru un saint par ses amis, et qui soit découvert avoir -fait des faux, volé l'État, trahi sa patrie? Que de fois un grand -seigneur est volé par un intendant qu'il a élevé, dont il eût juré -qu'il était un brave homme et qui l'était peut-être. Or ce rideau -tiré sur les mobiles d'autrui, combien devient-il plus impénétrable -si nous avons de l'amour pour cette personne, car il obscurcit notre -jugement et les actions aussi de celle qui, se sentant aimée, cesse -tout d'un coup d'attacher du prix à ce qui en aurait eu sans cela pour -elle, comme la fortune par exemple. Peut-être aussi est-elle poussée -à feindre en partie ce dédain de la fortune dans l'espoir d'obtenir -plus en faisant souffrir. Le marchandage peut aussi se mêler au reste. -De même des faits positifs de sa vie, une intrigue qu'elle n'a confiée -à personne de peur qu'elle ne nous fût révélée, que beaucoup -malgré cela auraient peut-être connue s'ils avaient eu de la -connaître le même désir passionné que nous, en gardant plus de -liberté d'esprit, en éveillant chez l'intéressée moins de -suspicions, une intrigue que certains n'ont pas ignorée--mais certains -que nous ne connaissons pas et que nous ne saurions où trouver. Et -parmi toutes les raisons d'avoir avec nous une attitude inexplicable, il -faut faire entrer ces singularités du caractère qui poussent un être, -soit par négligence de son intérêt, soit par haine, soit par amour de -la liberté, soit par de brusques impulsions de colère, ou par crainte -de ce que penseront certaines personnes, à faire le contraire de ce que -nous pensions. Et puis il y a les différences de milieu, d'éducation, -auxquelles on ne veut pas croire parce que, quand on cause tous les -deux, on les efface par les paroles, mais qui se retrouvent quand on est -seul pour diriger les actes de chacun d'un point de vue si opposé qu'il -n'y a pas de véritable rencontre possible.--«Mais ma petite Andrée -vous mentez encore. Rappelez-vous,--vous-même me l'avez avoué,--je -vous ai téléphoné la veille, vous rappelez-vous qu'Albertine avait -tant voulu, et en me le cachant comme quelque chose que je ne devais pas -savoir, aller à la matinée Verdurin où Mlle Vinteuil devait venir.» -«Oui, mais Albertine ignorait absolument que Mlle Vinteuil dût y -venir.» «Comment? Vous-même m'avez dit que quelques jours avant elle -avait rencontré Mme Verdurin. D'ailleurs, Andrée, inutile de nous -tromper l'un l'autre. J'ai trouvé un papier un matin dans la chambre -d'Albertine, un mot de Mme Verdurin la pressant de venir à la -matinée.» Et je lui montrai le mot qu'en effet Françoise s'était -arrangée pour me faire voir en le plaçant tout au-dessus des affaires -d'Albertine quelques jours avant son départ, et, je le crains, en le -laissant là pour faire croire à Albertine que j'avais fouillé dans -ses affaires, pour lui faire savoir en tous cas que j'avais vu ce -papier. Et je m'étais souvent demandé si cette ruse de Françoise -n'avait pas été pour beaucoup dans le départ d'Albertine qui voyait -qu'elle ne pouvait plus rien me cacher et se sentait découragée, -vaincue. Je lui montrai le papier: Je n'ai aucun remords, tout excusée -par ce sentiment si familial... «Vous savez bien Andrée qu'Albertine -avait toujours dit que l'amie de Mlle Vinteuil était en effet pour elle -une mère, une sœur.» «Mais vous avez mal compris ce billet. La -personne que Mme Verdurin voulait ce jour-là faire rencontrer chez elle -avec Albertine, ce n'était pas du tout l'amie de Mlle Vinteuil, -c'était le fiancé «_je suis dans les choux_» et le sentiment -familial est celui que Mme Verdurin portait à cette crapule qui est en -effet son neveu. Pourtant je crois qu'ensuite Albertine a su que Mlle -Vinteuil devait venir, Mme Verdurin avait pu le lui faire savoir -accessoirement. Certainement l'idée qu'elle reverrait son amie lui -avait fait plaisir, lui rappelait un passé agréable, mais comme vous -seriez content, si vous deviez aller dans un endroit, de savoir -qu'Elstir y est, mais pas plus, pas même autant. Non, si Albertine ne -voulait pas dire pourquoi elle voulait aller chez Mme Verdurin, c'est -qu'il y avait une répétition où Mme Verdurin avait convoqué très -peu de personnes, parmi lesquelles ce neveu à elle que vous aviez -rencontré à Balbec, que Mme Bontemps voulait faire épouser à -Albertine et avec qui Albertine voulait parler. C'est une jolie -canaille». Ainsi Albertine, contrairement à ce qu'avait cru autrefois -la mère d'Andrée, avait eu somme toute un beau parti bourgeois. Et -quand elle avait voulu voir Mme Verdurin, quand elle lui avait parlé en -secret, quand elle avait été si fâchée que j'y fusse allé en -soirée sans la prévenir, l'intrigue qu'il y avait entre elle et Mme -Verdurin avait pour objet de lui faire rencontrer non Mlle Vinteuil, -mais le neveu qui aimait Albertine et pour qui Mme Verdurin -s'entremettait, avec cette satisfaction de travailler à la réalisation -d'un de ces mariages qui surprennent de la part de certaines familles -dans la mentalité de qui on n'entre pas complètement, croyant qu'elles -tiennent à un mariage riche. Or jamais je n'avais repensé à ce neveu -«qui avait peut-être été le déniaiseur grâce auquel j'avais été -embrassé la première fois par elle. Et à tout le plan des mobiles -d'Albertine que j'avais construit, il fallait en substituer un autre, ou -le lui superposer, car peut-être il ne l'excluait pas, le goût pour -les femmes n'empêchant pas de se marier. «Et puis il n'y a pas besoin -de chercher tant d'explications, ajouta Andrée. Dieu sait combien -j'aimais Albertine et quelle bonne créature c'était, mais surtout -depuis qu'elle avait eu la fièvre typhoïde (une année avant que vous -ayez fait notre connaissance à toutes), c'était un vrai cerveau -brûlé. Tout à coup elle se dégoûtait de ce qu'elle faisait, il -fallait changer à la minute même, et elle ne savait sans doute pas -elle-même pourquoi. Vous rappelez-vous la première année où vous -êtes venu à Balbec, l'année où vous nous avez connues? Un beau jour -elle s'est fait envoyer une dépêche qui la rappelait à Paris, c'est -à peine si on a eu le temps de faire ses malles. Or elle n'avait aucune -raison de partir. Tous les prétextes qu'elle a donnés étaient faux. -Paris était assommant pour elle à ce moment-là. Nous étions toutes -encore à Balbec. Le golf n'était pas fermé et même les épreuves -pour la grande coupe qu'elle avait tant désirée n'étaient pas finies. -Sûrement c'est elle qui l'aurait eue. Il n'y avait que huit jours à -attendre. Eh bien, elle est partie au galop! Souvent je lui en avais -reparlé depuis. Elle disait elle-même qu'elle ne savait pas pourquoi -elle était partie, que c'était le mal du pays (le pays, c'est Paris, -vous pensez si c'est probable), qu'elle se déplaisait à Balbec, -qu'elle croyait qu'il y avait des gens qui se moquaient d'elle.» Et je -me disais qu'il y avait cela de vrai dans ce que disait Andrée que, si -des différences entre les esprits expliquent les impressions -différentes produites sur telle ou telle personne par une même œuvre, -les différences de sentiments, l'impossibilité de persuader une -personne qui ne vous aime pas, il y a aussi les différences entre les -caractères, les particularités d'un caractère qui sont aussi une -cause d'action. Puis je cessais de songer à cette explication et je me -disais combien il est difficile de savoir la vérité dans la vie. -J'avais bien remarqué le désir et la dissimulation d'Albertine pour -aller chez Mme Verdurin et je ne m'étais pas trompé. Mais alors même -qu'on tient ainsi un fait, des autres on ne perçoit que l'apparence; -car l'envers de la tapisserie, l'envers réel de l'action, de -l'intrigue,--aussi bien que celui de l'intelligence, du cœur--se -dérobe et nous ne voyons passer que des silhouettes plates dont nous -nous disons: c'est ceci, c'est cela; c'est à cause d'elle, ou de telle -autre. La révélation que Mlle Vinteuil devait venir m'avait paru -l'explication d'autant plus logique qu'Albertine allant au-devant m'en -avait parlé. Et plus tard n'avait-elle pas refusé de me jurer que la -présence de Mlle Vinteuil ne lui faisait aucun plaisir. Et ici à -propos de ce jeune homme, je me rappelai ceci que j'avais oublié: peu -de temps auparavant, pendant qu'Albertine habitait chez moi je l'avais -rencontré, et il avait été contrairement à son attitude à Balbec -excessivement aimable, même affectueux avec moi, m'avait supplié de le -laisser venir me voir, ce que j'avais refusé pour beaucoup de raisons. -Or maintenant, je comprenais que tout bonnement, sachant qu'Albertine -habitait la maison, il avait voulu se mettre bien avec moi pour avoir -toutes facilités de la voir et de me l'enlever et je conclus que -c'était un misérable. Quelque temps après, lorsque furent jouées -devant moi les premières œuvres de ce jeune homme, sans doute je -continuai à penser que s'il avait tant voulu venir chez moi, c'était -à cause d'Albertine, et tout en trouvant cela coupable, je me rappelai -que jadis si j'étais parti pour Doncières, voir Saint-Loup, c'était -en réalité parce que j'aimais Mme de Guermantes. Il est vrai que le -cas n'était pas le même, Saint-Loup n'aimant pas Mme de Guermantes, si -bien qu'il y avait dans ma tendresse peut-être un peu de duplicité, -mais nulle trahison. Mais je songeai ensuite que cette tendresse qu'on -éprouve pour celui qui détient le bien que vous désirez, on -l'éprouve aussi si ce bien, celui-là le détient même en l'aimant -pour lui-même. Sans doute, il faut alors lutter contre une amitié qui -conduira tout droit à la trahison. Et je crois que c'est ce que j'ai -toujours fait. Mais pour ceux qui n'en ont pas la force, on ne peut pas -dire que chez eux l'amitié qu'ils affectent pour le détenteur soit une -pure ruse; ils l'éprouvent sincèrement et à cause de cela la -manifestent avec une ardeur qui, une fois la trahison accomplie, fait -que le mari ou l'amant trompé peut dire avec une indignation -stupéfiée: «Si vous aviez entendu les protestations d'affection que -me prodiguait ce misérable! Qu'on vienne voler un homme de son trésor, -je le comprends encore. Mais qu'on éprouve le besoin diabolique de -l'assurer d'abord de son amitié, c'est un degré d'ignominie et de -perversité qu'on ne peut imaginer.» Or, il n'y a pas là une telle -perversité, ni même mensonge tout à fait lucide. L'affection de ce -genre que m'avait manifestée ce jour-là le pseudo-fiancé d'Albertine -avait encore une autre excuse, étant plus complexe qu'un simple -dérivé de l'amour pour Albertine. Ce n'est que depuis peu qu'il se -savait, qu'il s'avouait, qu'il voulait être proclamé un intellectuel. -Pour la première fois les valeurs autres que sportives ou noceuses -existaient pour lui. Le fait que j'eusse été estimé d'Elstir, de -Bergotte, qu'Albertine lui eût peut-être parlé de la façon dont je -jugeais les écrivains et dont elle se figurait que j'aurais pu écrire -moi-même, faisait que tout d'un coup j'étais devenu pour lui (pour -l'homme nouveau qu'il s'apercevait enfin être) quelqu'un d'intéressant -avec qui il eût eu plaisir à être lié, à qui il eût voulu confier -ses projets, peut-être demander de le présenter à Elstir. De sorte -qu'il était sincère en demandant à venir chez moi, en m'exprimant une -sympathie où des raisons intellectuelles en même temps qu'un reflet -d'Albertine mettaient de la sincérité. Sans doute ce n'était pas pour -cela qu'il tenait tant à venir chez moi et il eût tout lâché pour -cela. Mais cette raison dernière qui ne faisait guère qu'élever à -une sorte de paroxysme passionné les deux premières, il l'ignorait -peut-être lui-même, et les deux autres existaient réellement, comme -avait pu réellement exister chez Albertine quand elle avait voulu -aller, l'après-midi de la répétition, chez Mme Verdurin, le plaisir -parfaitement honnête qu'elle aurait eu à revoir des amies d'enfance, -qui pour elle n'étaient pas plus vicieuses qu'elle n'était pour -celles-ci, à causer avec elles, à leur montrer, par sa seule présence -chez les Verdurin, que la pauvre petite fille qu'elles avaient connue -était maintenant invitée dans un salon marquant, le plaisir aussi -qu'elle aurait peut-être eu à entendre de la musique de Vinteuil. Si -tout cela était vrai, la rougeur qui était venue au visage d'Albertine -quand j'avais parlé de Mlle Vinteuil, venait de ce que je l'avais fait -à propos de cette matinée qu'elle avait voulu me cacher, à cause de -ce projet de mariage que je ne devais pas savoir. Le refus d'Albertine -de me jurer qu'elle n'aurait eu aucun plaisir à revoir à cette -matinée Mlle Vinteuil, avait à ce moment-là augmenté mon tourment, -fortifié mes soupçons, mais me prouvait rétrospectivement qu'elle -avait tenu à être sincère, et même pour une chose innocente, -peut-être justement parce que c'était une chose innocente. Il restait -ce qu'Andrée m'avait dit sur ses relations avec Albertine. Peut-être -pourtant, même sans aller jusqu'à croire qu'Andrée les inventait -entièrement pour que je ne fusse pas heureux et ne pusse pas me croire -supérieur à elle, pouvais-je encore supposer qu'elle avait un peu -exagéré ce qu'elle faisait avec Albertine, et qu'Albertine, par -restriction mentale, diminuait aussi un peu ce qu'elle avait fait avec -Andrée, se servant systématiquement de certaines définitions que -stupidement j'avais formulées sur ce sujet, trouvant que ses relations -avec Andrée ne rentraient pas dans ce qu'elle devait m'avouer et -qu'elle pouvait les nier sans mentir. Mais pourquoi croire que c'était -plutôt elle qu'Andrée qui mentait? La vérité et la vie sont bien -ardues et il me restait d'elles, sans qu'en somme je les connusse, une -impression où la tristesse était peut-être encore dominée par la -fatigue. - -Quant à la troisième fois où je me souviens d'avoir eu conscience que -j'approchais de l'indifférence absolue à l'égard d'Albertine (et -cette dernière fois jusqu'à sentir que j'y étais tout à fait -arrivé), ce fut un jour, à Venise, assez longtemps après la dernière -visite d'Andrée. - - -[Note 1: Anecdote racontée avec une variante par Mme de Guermantes -au sujet du prince de Léon, Cf, _La Prisonnière_, t. I, p. 47. (Note -du Dr Robert Proust.)] - -[Note 2: Cf. _la Prisonnnière_, t. I, p. 48. (Note du Dr Proust.)] - - - - -CHAPITRE III - -_Séjour à Venise_ - - -Ma mère m'avait emmené passer quelques semaines à Venise et--comme il -peut y avoir de la beauté aussi bien que dans les choses les plus -humbles, dans les plus précieuses--j'y goûtais des impressions -analogues à celles que j'avais si souvent ressenties autrefois à -Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus -riche. Quand à dix heures du matin on venait ouvrir mes volets, je -voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en -resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l'Ange d'Or du campanile -de Saint-Marc. Rutilant d'un soleil qui le rendait presque impossible à -fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais -une demi-heure plus tard sur la piazzetta, une promesse de joie plus -certaine que celle qu'il put être jadis chargé d'annoncer aux hommes -de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui, tant que j'étais -couché, mais comme le monde n'est qu'un vaste cadran solaire où un -seul segment ensoleillé nous permet de voir l'heure qu'il est, dès le -premier matin je pensai aux boutiques de Combray sur la place de -l'Église qui le dimanche étaient sur le point de fermer quand -j'arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort -sous le soleil déjà chaud. Mais dès le second jour, ce que je vis, en -m'éveillant, ce pourquoi je me levai (parce que cela s'était -substitué dans ma mémoire et dans mon désir aux souvenirs de -Combray), ce furent les impressions de ma première sortie du matin à -Venise, à Venise où la vie quotidienne n'était pas moins réelle -qu'à Combray, où comme à Combray le dimanche matin on avait bien le -plaisir de descendre dans une rue en fête, mais où cette rue était -toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d'une -couleur si résistante, que mes yeux fatigués pouvaient pour se -détendre et sans craindre qu'elle fléchît y appuyer leurs regards. -Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l'Oiseau, dans cette -nouvelle ville aussi, les habitants sortaient bien des maisons alignées -l'une à côté de l'autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons -projetant un peu d'ombre à leurs pieds était à Venise confié à des -palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels -la tête d'un Dieu barbu (en dépassant l'alignement, comme le marteau -d'une porte à Combray) avait pour résultat de rendre plus foncé par -son reflet, non le brun du sol, mais le bleu splendide de l'eau. Sur la -piazza l'ombre qu'eussent développée à Combray la toile du magasin de -nouveautés et l'enseigne du coiffeur, c'étaient les petites fleurs -bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le -relief d'une façade Renaissance, non pas que quand le soleil tapait -fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser au bord -du canal, des stores, mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et -les rinceaux de fenêtres gothiques. J'en dirai autant de celle de notre -hôtel devant les balustres de laquelle ma mère m'attendait en -regardant le canal avec une patience qu'elle n'eût pas montrée -autrefois à Combray, en ce temps où, mettant en moi des espérances -qui depuis n'avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me -laisser voir combien elle m'aimait. Maintenant, elle sentait bien que sa -froideur apparente n'eût plus rien changé, et la tendresse qu'elle me -prodiguait était comme ces aliments défendus qu'on ne refuse plus aux -malades, quand il est assuré qu'ils ne peuvent guérir. Certes les -humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la -chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l'Oiseau, son asymétrie à -cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la -hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait -à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu'une -embrasse divisait et retenait écartés, l'équivalent de tout cela -existait à cet Hôtel de Venise où j'entendais aussi ces mots si -particuliers, si éloquents qui nous font reconnaître de loin la -demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre -souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure -fut la nôtre; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu non -comme il l'était à Combray, et comme il l'est un peu partout, aux -choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l'ogive encore -à demi-arabe d'une façade qui est reproduite dans tous les musées de -moulages et tous les livres d'art illustrés, comme un des -chefs-d'œuvre de l'architecture domestique au Moyen Âge; de bien loin -et quand j'avais à peine dépassé Saint-Georges Majeur, j'apercevais -cette ogive qui m'avait vu, et l'élan de ses arcs brisés ajoutait à -son sourire de bienvenue la distinction d'un regard plus élevé, -presque incompris. Et parce que derrière ces balustres de marbre de -diverses couleurs, maman lisait en m'attendant, le visage contenu dans -une voilette de tulle d'un blanc aussi déchirant que celui de ses -cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l'avait en cachant ses -larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l'air -«habillée» devant les gens de l'hôtel, mais surtout pour me -paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de -ma grand'mère, parce que, ne m'ayant pas reconnu tout de suite, dès -que de la gondole je l'appelais, elle envoyait vers moi, du fond de son -cœur, son amour qui ne s'arrêtait que là où il n'y avait plus de -matière pour le soutenir à la surface de son regard passionné qu'elle -faisait aussi proche de moi que possible, qu'elle cherchait à -exhausser, à l'avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait -m'embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de -l'ogive illuminée par le soleil de midi, à cause de cela, cette -fenêtre a pris dans ma mémoire la douceur des choses qui eurent en -même temps que nous, à côté de nous, leur part dans une certaine -heure qui sonnait, la même pour nous et pour elles; et si pleins de -formes admirables que soient ses meneaux, cette fenêtre illustre garde -pour moi l'aspect intime d'un homme de génie avec qui nous aurions -passé un mois dans une même villégiature, qui y aurait contracté -pour nous quelque amitié, et si depuis, chaque fois que je vois le -moulage de cette fenêtre dans un musée, je suis obligé de retenir mes -larmes, c'est tout simplement parce qu'elle me dit la chose qui peut le -plus me toucher: «Je me rappelle très bien votre mère.» - -Et pour aller chercher maman qui avait quitté la fenêtre, j'avais bien -en laissant la chaleur du plein air cette sensation de fraîcheur, jadis -éprouvée à Combray quand je montais dans ma chambre, mais à Venise -c'était un courant d'air marin qui l'entretenait non plus dans un petit -escalier de bois aux marches rapprochées, mais sur les nobles surfaces -de degrés de marbre, éclaboussées à tout moment d'un éclair de -soleil glauque, et qui à l'utile leçon de Chardin, reçue autrefois, -ajoutaient celle de Véronèse. Et puisque à Venise ce sont des œuvres -d'art, des choses magnifiques, qui sont chargées de nous donner les -impressions familières de la vie, c'est esquiver le caractère de cette -ville, sous prétexte que la Venise de certains peintres est froidement -esthétique dans sa partie la plus célèbre, qu'en représenter -seulement (exceptons les superbes études de Maxime Dethomas) les -aspects misérables, là où ce qui fait sa splendeur s'efface, et pour -rendre Venise plus intime et plus vraie lui donner de la ressemblance -avec Aubervilliers. Ce fut le tort de très grands artistes, par une -réaction bien naturelle contre la Venise factice des mauvais peintres, -de s'être attachés uniquement à la Venise, qu'ils trouvèrent plus -réaliste, des humbles campi, des petits rii abandonnés. C'était elle -que j'explorais souvent l'après-midi, si je ne sortais pas avec ma -mère. J'y trouvais plus facilement en effet de ces femmes du peuple, -les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre -ou de la dentelle, les petites ouvrières aux grands châles noirs à -franges. Ma gondole suivait les petits canaux; comme la main -mystérieuse d'un génie qui m'aurait conduit dans les détours de cette -ville d'Orient, ils semblaient au fur et à mesure que j'avançais, me -pratiquer un chemin creusé en plein cœur d'un quartier qu'ils -divisaient en écartant à peine d'un mince sillon arbitrairement tracé -les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques; et, comme si le -guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m'eût éclairé -au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui -ils frayaient sa route. - -On sentait qu'entre les pauvres demeures que le petit canal venait de -séparer et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place -n'avait été réservée. De sorte que le Campanile de l'église ou les -treilles des jardins surplombaient à pic le rio comme dans une ville -inondée. Mais pour les églises comme pour les jardins, grâce à la -même transposition que dans le Grand Canal, la mer se prêtait si bien -à faire la fonction de voie de communication, de rue grande ou petite, -que de chaque côté du canaletto les églises montaient de l'eau en ce -vieux quartier populeux, devenues des paroisses humbles et -fréquentées, portant sur elles le cachet de leur nécessité, de la -fréquentation de nombreuses petites gens, que les jardins traversés -par la percée du canal laissaient traîner dans l'eau leurs feuilles ou -leurs fruits étonnés et que sur le rebord de la maison dont le grès -grossièrement fendu était encore rugueux comme s'il venait d'être -brusquement scié, des gamins surpris et gardant leur équilibre -laissaient pendre leurs jambes bien d'aplomb, à la façon de matelots -assis sur un pont mobile dont les deux moitiés viennent de s'écarter -et ont permis à la mer de passer entre elles. - -Parfois, apparaissait un monument plus beau qui se trouvait là, comme -une surprise dans une boîte que nous viendrions d'ouvrir, un petit -temple d'ivoire avec ses ordres corinthiens et sa statue allégorique au -fronton un peu dépaysé parmi les choses usuelles au milieu desquelles -il traînait, et le péristyle que lui réservait le canal gardait l'air -d'un quai de débarquement pour maraîchers. - -Le soleil était encore haut dans le ciel quand j'allais retrouver ma -mère sur la Piazzetta. Nous remontions le Grand Canal en gondole, nous -regardions la file des palais, entre lesquels nous passions, refléter -la lumière et l'heure sur leurs flancs rosés et changer avec elles, -moins à la façon d'habitations privées et de monuments célèbres que -comme une chaîne de falaises de marbre au pied de laquelle on va se -promener le soir en barque pour voir se coucher le soleil. Telles, les -demeures disposées des deux côtés du chenal faisaient penser à des -sites de la nature, mais d'une nature qui aurait créé ses œuvres avec -une imagination humaine. Mais en même temps (à cause du caractère des -impressions toujours urbaines que Venise donne presque en pleine mer, -sur ces flots où le flux et le reflux se font sentir deux fois par -jour, et qui tour à tour recouvrent à marée haute et découvrent à -marée basse les magnifiques escaliers extérieurs des palais), comme -nous l'eussions fait à Paris sur les boulevards, dans les -Champs-Élysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, parmi la -lumière poudroyante du soir, nous croisions les femmes les plus -élégantes, presque toutes étrangères, et qui, mollement appuyées -sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, -s'arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, -faisaient demander si elle était là; et, tandis qu'en attendant la -réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser, -comme elles eussent fait à la porte de l'hôtel de Guermantes, elles -cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le -palais, non sans être secouées comme au sommet d'une vague bleue par -le remous de l'eau étincelante et cabrée, qui s'effarait d'être -resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant. Et ainsi -les promenades, même rien que pour aller faire des visites ou des -courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples -allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le -charme d'une visite à un musée et d'une bordée en mer. - -Plusieurs des palais du Grand Canal étaient transformés en hôtels, -et, par goût du changement ou par amabilité pour Mme Sazerat que nous -avions retrouvée--la connaissance imprévue et inopportune qu'on -rencontre chaque fois qu'on voyage--et que maman avait invitée, nous -voulûmes un soir essayer de dîner dans un hôtel qui n'était pas le -nôtre et où l'on prétendait que la cuisine était meilleure. Tandis -que ma mère payait le gondolier et entrait avec Mme Sazerat dans le -salon qu'elle avait retenu, je voulus jeter un coup d'œil sur la grande -salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout -entière de fresques, depuis mal restaurées. Deux garçons causaient en -un italien que je traduis: - -«Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre? Ils ne préviennent -jamais. C'est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table -(«non so se bisogna conservar loro la tavola»). Et puis, tant pis s'ils -descendent et qu'ils la trouvent prise! Je ne comprends pas qu'on -reçoive des forestieri comme ça dans un hôtel aussi chic. C'est pas -le monde d'ici.» - -Malgré son dédain, le garçon aurait voulu savoir ce qu'il devait -décider relativement à la table, et il allait faire demander au -liftier de monter s'informer à l'étage, quand, avant qu'il en eût le -temps, la réponse lui fut donnée: il venait d'apercevoir la vieille -dame qui entrait. Je n'eus pas de peine, malgré l'air de tristesse et -de fatigue que donne l'appesantissement des années et malgré une sorte -d'eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous -son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W..., mais, pour les -profanes, pareille à celle d'une vieille concierge, la marquise de -Villeparisis. Le hasard fit que l'endroit où j'étais, debout, en train -d'examiner les vestiges d'une fresque, se trouvait, le long des belles -parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s'asseoir -Mme de Villeparisis. - -«Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder à descendre. Depuis un mois -qu'ils sont ici ils n'ont mangé qu'une fois l'un sans l'autre, dit le -garçon.» - -Je me demandais quel était celui de ses parents avec lequel elle -voyageait, et qu'on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout -de quelques instants, s'avancer vers la table et s'asseoir à côté -d'elle, son vieil amant, M. de Norpois. - -Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en -revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable -intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des -ambitions qu'il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui -le remplissaient d'autant plus de véhémence et de fougue, peut-être -dans le fait que, laissé à l'écart d'une politique où il brûlait de -rentrer, il croyait, dans la naïveté de son désir, faire mettre à la -retraite par les sanglantes critiques qu'il dirigeait contre eux, ceux -qu'il se faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens -assurés que le cabinet dont ils ne font pas partie n'en a pas pour -trois jours. Il serait d'ailleurs exagéré de croire que M. de Norpois -avait perdu entièrement les traditions du langage diplomatique. Dès -qu'il était question de «grandes affaires» il se retrouvait, on va le -voir, l'homme que nous avons connu, mais le reste du temps il -s'épanchait sur l'un et sur l'autre avec cette violence sénile de -certains octogénaires qui les jette sur des femmes à qui ils ne -peuvent plus faire grand mal. - -Mme de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le silence d'une -vieille femme à qui la fatigue de la vieillesse a rendu difficile de -remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, dans ces questions -toutes pratiques où s'empreint le prolongement d'un mutuel amour: - -«Êtes-vous passé chez Salviati? - ---Oui. - ---Enverront-ils demain? - ---J'ai rapporté moi-même la coupe. Je vous la montrerai après le -dîner. Voyons le menu. - ---Avez-vous donné l'ordre de bourse pour mes Suez? - ---Non, l'attention de la Bourse est retenue en ce moment par les valeurs -de pétrole. Mais il n'y a pas lieu de se presser étant donné les -excellentes dispositions du marché. Voilà le menu. Il y a comme -entrée des rougets. Voulez-vous que nous en prenions? - ---Moi, oui, mais vous cela vous est défendu. Demandez à la place du -risotto. Mais ils ne savent pas le faire. - ---Cela ne fait rien. Garçon, apportez-nous d'abord des rougets pour -Madame et un risotto pour moi.» - -Un nouveau et long silence. - -«Tenez, je vous apporte des journaux, le _Corriere della Sera_, la -_Gazzetta del Popolo_, etc. Est-ce que vous savez qu'il est fortement -question d'un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire -serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie. Il serait -peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de -Constantinople. Mais, s'empressa d'ajouter avec âcreté M. de Norpois, -pour une ambassade d'une telle envergure et où il est de toute -évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu'il arrive, -avoir la première place à la table des délibérations, il serait -prudent de s'adresser à des hommes d'expérience mieux outillés pour -résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des -diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le -panneau.» La volubilité irritée avec laquelle M. de Norpois prononça -ces dernières paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de -prononcer son nom comme il leur avait recommandé de le faire, donnaient -comme «grand favori» un jeune ministre des Affaires étrangères. -«Dieu sait si les hommes d'âge sont éloignés de se mettre, à la -suite de je ne sais quelles manœuvres tortueuses, aux lieu et place de -plus ou moins incapables recrues. J'en ai beaucoup connu de tous ces -prétendus diplomates de la méthode empirique qui mettaient tout leur -espoir dans un ballon d'essai que je ne tardais pas à dégonfler. Il -est hors de doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre -les rênes de l'État en des mains turbulentes, qu'à l'appel du devoir, -un conscrit répondra toujours présent. Mais qui sait (et M. de Norpois -avait l'air de très bien savoir de qui il parlait) s'il n'en serait pas -de même le jour où l'on irait chercher quelque vétéran plein de -savoir et d'adresse. À mon sens, chacun peut avoir sa manière de voir, -le poste de Constantinople ne devrait être accepté qu'après un -règlement de nos difficultés pendantes avec l'Allemagne. Nous ne -devons rien à personne, et il est inadmissible que tous les six mois on -vienne nous réclamer par des manœuvres dolosives et à notre corps -défendant, je ne sais quel quitus, toujours mis en avant par une presse -de sportulaires. Il faut que cela finisse, et naturellement un homme de -haute valeur et qui a fait ses preuves, un homme qui aurait si je puis -dire l'oreille de l'empereur, jouirait de plus d'autorité que quiconque -pour mettre le point final au conflit.» - -Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois. - -«Ah! mais c'est le prince Foggi, dit le marquis. - ---Ah! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira Mme de -Villeparisis. - ---Mais parfaitement si. C'est le prince Odon. C'est le propre -beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que -j'ai chassé avec lui à Bonnétable? - ---Ah! Odon, c'est celui qui faisait de la peinture? - ---Mais pas du tout, c'est celui qui a épousé la sœur du grand-duc -N...» - -M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d'un -professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait -fixement Mme de Villeparisis. - -Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se -leva, marcha avec empressement vers lui et d'un geste majestueux, il -s'écarta, et, s'effaçant lui-même, le présenta à Mme de -Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura -debout auprès d'eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller -Mme de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou sévérité -de vieil amant, et surtout dans la crainte qu'elle ne se livrât à un -des écarts de langage qu'il avait goûtés, mais qu'il redoutait. Dès -qu'elle disait au prince quelque chose d'inexact il rectifiait le propos -et fixait les yeux de la marquise accablée et docile, avec l'intensité -continue d'un magnétiseur. - -Un garçon vint me dire que ma mère m'attendait, je la rejoignis et -m'excusai auprès de Mme Sazerat en disant que cela m'avait amusé de -voir Mme de Villeparisis. À ce nom, Mme Sazerat pâlit et sembla près -de s'évanouir. Cherchant à se dominer: - -«Mme de Villeparisis, Mlle de Bouillon? me dit-elle. - ---Oui. - ---Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde? C'est le rêve -de ma vie. - ---Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera pas à -avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser? - ---Mais Mme de Villeparisis, c'était en premières noces, la duchesse -d'Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a rendu -fou mon père, l'a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien! elle -a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été -cause que j'ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray, -maintenant que mon père est mort, ma consolation c'est qu'il ait aimé -la plus belle femme de son époque, et comme je ne l'ai jamais vue, -malgré tout, ce sera une douceur...» - -Je menai Mme Sazerat, tremblante d'émotion, jusqu'au restaurant et je -lui montrai Mme de Villeparisis. - -Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu'où il faut, -Mme Sazerat n'arrêta pas ses regards à la table où dînait Mme de -Villeparisis, et, cherchant un autre point de la salle: - ---Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me dites. - -Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée, -qui habitait son imagination depuis si longtemps. - ---Mais si, à la seconde table. - ---C'est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme je -compte, la seconde table, c'est une table où il y a seulement, à -côté d'un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse. - ---C'est elle!» - -Cependant, Mme de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois de faire -asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux -trois, on parla politique, le prince déclara qu'il était indifférent -au sort du cabinet, et qu'il resterait encore une bonne semaine à -Venise. Il espérait que d'ici là toute crise ministérielle serait -évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de -politique n'intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui -jusque-là s'était exprimé avec tant de véhémence, s'était mis -soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir -s'épanouir, si la voix revenait, qu'en un chant innocent et mélodieux -de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce -silence était dû à la réserve d'un Français qui devant un Italien -ne veut pas parler des affaires de l'Italie. Or l'erreur du prince -était complète. Le silence, l'air d'indifférence étaient restés -chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude -coutumier d'une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis -n'ambitionnait rien moins, comme nous l'avons vu, que Constantinople, -avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il -comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet -que de sa part un acte d'une portée internationale pouvait être le -digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de -nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas -renoncé. Car la vieillesse nous rend d'abord incapables d'entreprendre -mais non de désirer. Ce n'est que dans une troisième période que ceux -qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû -abandonner l'action. Ils ne se présentent même plus à des élections -futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de -président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de -lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes. - -Le prince, pour mettre le marquis à l'aise et lui montrer qu'il le -considérait comme un compatriote, se mit à parler des successeurs -possibles du président du Conseil actuel. Successeurs dont la tâche -serait difficile. Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms -d'hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l'ancien -ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus -et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour -prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la -conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les eut oubliées, -être exhumés par quelque personnalité signant «un Renseigné» ou -«Testis» ou «Machiavel» dans un journal où l'oubli même où ils -étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation. -Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le -diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois -leva légèrement la tête, et, dans la forme où avaient été -rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de -conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une -brièveté moindre demanda finement: «Et est-ce que personne n'a -prononcé le nom de M. Giolitti?» À ces mots les écailles du prince -Foggi tombèrent; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de -Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire -quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'un sublime aria de -Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller -chercher ses vêtements au vestiaire. Il rendit même la cassure plus -nette en priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs -Majestés le Roi et la Reine quand il aurait l'occasion de les voir, -phrase de départ qui correspondait à ce qu'est à la fin d'un concert: -ces mots hurlés «Le cocher Auguste de la rue de Belloy.» Nous -ignorons quelles furent exactement les impressions du prince Foggi. Il -était assurément ravi d'avoir entendu ce chef-d'œuvre: «Et M. -Giolitti est-ce que personne n'a prononcé son nom?» Car M. de Norpois, -chez qui l'âge avait éteint ou désordonné les qualités les plus -belles, en revanche avait perfectionné en vieillissant les «airs de -bravoure», comme certains musiciens âgés, en déclin pour tout le -reste, acquièrent jusqu'au dernier jour, pour la musique de chambre, -une virtuosité parfaite qu'ils ne possédaient pas jusque-là. - -Toujours est-il que le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à -Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après -en audience par le Roi au sujet de propriétés que, nous croyons -l'avoir déjà dit, le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta -plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute, le roi consulta divers -hommes d'état sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet. -Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un -journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La -conversation était rapportée comme nous l'avons fait, avec la -différence qu'au lieu de dire: «M. de Norpois demanda finement», on -lisait «dit avec ce fin et charmant sourire qu'on lui connaît». M. de -Norpois jugea que «finement» avait déjà une force explosive -suffisante pour un diplomate et que cette adjonction était pour le -moins intempestive. Il avait bien demandé que le quai d'Orsay -démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de -la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M. -Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se -plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour -rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe -entière. Ce mécontentement n'existait pas, mais les divers -ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur -assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère -n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une -adhésion. Aussitôt il télégraphiait à Paris: «Je me suis entretenu -une heure durant avec le marquis Visconti-Venosta, etc.» Ses -secrétaires étaient sur les dents. - -Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal -français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans -un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était -(surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il -intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit -premier-Paris dans ces temps lointains et appelé aujourd'hui on ne sait -pourquoi «éditorial») était au contraire mal tourné, avec des -répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que -l'article avait été «inspiré». Peut-être par M. de Norpois, -peut-être par tel autre grand maître de l'heure. Pour donner une idée -anticipée des événements d'Italie, montrons comment M. de Norpois se -servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la -guerre eut lieu tout de même, très efficacement, pensait M. de -Norpois, dont l'axiome était qu'il faut avant tout préparer l'opinion. -Ses articles où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes -optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la -veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation -était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l'ombre -naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux, -l'éditorial suivant: «L'opinion semble prévaloir dans les cercles -autorisés, que depuis hier, dans le milieu de l'après-midi, la -situation, sans avoir bien entendu un caractère alarmant, pourrait -être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme -susceptible d'être considérée comme critique. M. le marquis de -Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse, afin -d'examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d'une -façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction -existants, si l'on peut parler ainsi. La nouvelle n'a malheureusement -pas été reçue par nous à l'heure où nous mettons sous presse que -Leurs Excellences aient pu se mettre d'accord sur une formule pouvant -servir de base à un instrument diplomatique.» - -_Dernière heure_: «On a appris avec satisfaction dans les cercles bien -informés, qu'une légère détente semble s'être produite dans les -rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute -particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré «unter den -Linden» le ministre d'Angleterre avec qui il s'est entretenu une -vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme -satisfaisante.» (On avait ajouté entre parenthèses après -satisfaisante le mot allemand équivalent: _befriedigend_). Et le -lendemain on lisait dans l'éditorial: «Il semblerait, malgré toute la -souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre -hommage pour l'habile énergie avec laquelle il a su défendre les -droits imprescriptibles de la France, qu'une rupture n'a plus pour ainsi -dire presque aucune chance d'être évitée.» - -Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil -éditorial de quelques commentaires, envoyés bien entendu par M. de -Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le -«conditionnel» était une des formes grammaticales préférées de -l'ambassadeur, dans la littérature diplomatique. («On attacherait une -importance particulière», pour «il paraît qu'on attache une -importance particulière».) Mais le présent de l'indicatif pris non -pas dans son sens habituel mais dans celui de l'ancien optatif, n'était -pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient -l'éditorial étaient ceux-ci: - -«Jamais le public n'a fait preuve d'un calme aussi admirable» (M. de -Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le -contraire). «Il est las des agitations stériles et a appris avec -satisfaction, que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses -responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le -public n'en demande «(optatif)» pas davantage. À son beau sang-froid -qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle -bien faite pour rassurer l'opinion publique, s'il en était besoin. On -assure en effet que M. de Norpois qui pour raison de santé devait -depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté -Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. _Dernière heure_: Sa -Majesté l'Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de -conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la guerre et le -maréchal Bazaine en qui l'opinion publique a une confiance -particulière. S. M. l'Empereur a décommandé le dîner qu'il devait -offrir à sa belle-sœur la duchesse d'Albe. Cette mesure a produit -partout, dès qu'elle a été connue, une impression particulièrement -favorable. L'empereur a passé en revue les troupes dont l'enthousiasme -est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé -dès l'arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité, -prêts à partir dans la direction du Rhin.» - - * -* * - -Parfois au crépuscule en rentrant à l'hôtel je sentais que -l'Albertine d'autrefois invisible à moi-même était pourtant enfermée -au fond de moi comme aux plombs d'une Venise intérieure, dont parfois -un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu'à me donner une -ouverture sur ce passé. - -Ainsi par exemple un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un -instant pour moi les portes de la prison où Albertine était en moi -vivante, mais si loin, si profondément qu'elle me restait inaccessible. -Depuis sa mort je ne m'étais plus occupé des spéculations que j'avais -faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait passé; -de grandes sagesses de l'époque précédente étaient démenties par -celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les -chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de -Norpois nous avait dit: «Leur revenu n'est pas très élevé sans -doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié», étaient -le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. Il me fallait payer -des différences considérables et d'un coup de tête je me décidai à -tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine -de ce que j'avais du vivant d'Albertine. On le sut à Combray dans ce -qui restait de notre famille et de nos relations, et, comme on savait -que je fréquentais le marquis de Saint-Loup et les Guermantes on se -dit: «Voilà où mènent les idées de grandeur.» On y eût été bien -étonné d'apprendre que c'était pour une jeune fille de condition -aussi modeste qu'Albertine que j'avais fait ces spéculations. -D'ailleurs dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé -suivant les revenus qu'on lui connaît, comme dans une caste indienne, -on n'eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait -dans le monde des Guermantes où on n'attachait aucune importance à la -fortune, et où la pauvreté était considérée comme aussi -désagréable, mais nullement plus diminuante et n'affectant pas plus la -situation sociale qu'une maladie d'estomac. Sans doute se figurait-on au -contraire à Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes devaient être -des nobles ruinés, aux châteaux hypothéqués, à qui je prêtais de -l'argent, tandis que si j'avais été ruiné ils eussent été les -premiers à m'offrir vraiment de me venir en aide. Quant à ma ruine -relative, j'en étais d'autant plus ennuyé que mes curiosités -vénitiennes s'étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande -de verrerie à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis -toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la -revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma -mère et moi, j'étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une -situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d'elle. La -beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c'était -un vrai Titien à acquérir avant de s'en aller. Et le peu qui me -restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu'elle quittât -son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul? Mais comme je finissais -la lettre du coulissier, une phrase où il disait: «Je soignerai vos -reports» me rappela une expression presque aussi hypocritement -professionnelle que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à -Aimé d'Albertine: «C'est moi qui la soignais» avait-elle dit, et ces -mots qui ne m'étaient jamais revenus à l'esprit firent jouer comme un -Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d'un instant ils se -refermèrent sur l'emmurée--que je n'étais pas coupable de ne pas -vouloir rejoindre, puisque je ne parvenais plus à la voir, à me la -rappeler, et que les êtres n'existent pour nous que par l'idée que -nous avons d'eux--que m'avait un instant rendue si touchante le -délaissement que pourtant elle ignorait, que j'avais l'espace d'un -éclair envié le temps déjà lointain où je souffrais nuit et jour du -compagnonnage de son souvenir. Une autre fois à San Giorgio dei -Schiavoni un aigle auprès d'un des apôtres et stylisé de la même -façon réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par les -deux bagues dont Françoise m'avait découvert la similitude et dont je -n'avais jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir enfin une -circonstance telle se produisit qu'il sembla que mon amour aurait dû -renaître. Au moment où notre gondole s'arrêta aux marches de -l'hôtel, le portier me remit une dépêche que l'employé du -télégraphe était déjà venu trois fois pour m'apporter, car à cause -de l'inexactitude du nom du destinataire (que je compris pourtant à -travers les déformations des employés italiens être le mien), on -demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était -bien pour moi. Je l'ouvris dès que je fus dans ma chambre, et, jetant -un coup d'œil sur ce libellé rempli de mots mal transmis, je pus lire -néanmoins: «Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis -très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand -revenez-vous? Tendrement. Albertine.» Alors il se passa d'une façon -inverse la même chose que pour ma grand'mère: quand j'avais appris en -fait que ma grand'mère était morte, je n'avais d'abord eu aucun -chagrin. Et je n'avais souffert effectivement de sa mort que quand des -souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour moi. Maintenant -qu'Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle -qu'elle était vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru. -Albertine n'avait été pour moi qu'un faisceau de pensées, elle avait -survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi; -en revanche maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne -ressuscitait nullement pour moi, avec son corps. Et en m'apercevant que -je n'avais pas de joie qu'elle fût vivante, que je ne l'aimais plus, -j'aurais dû être plus bouleversé que quelqu'un qui se regardant dans -une glace, après des mois de voyage, ou de maladie, s'aperçoit qu'il a -les cheveux blancs et une figure nouvelle d'homme mûr ou de vieillard. -Cela bouleverse parce que cela veut dire: l'homme que j'étais, le jeune -homme blond n'existe plus, je suis un autre. Or l'impression que -j'éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort -aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d'un moi -nouveau à ce moi ancien, que la vue d'un visage ridé surmonté d'une -perruque blanche remplaçant le visage de jadis? Mais on ne s'afflige -pas plus d'être devenu un autre, les années ayant passé et dans -l'ordre de la succession des temps, qu'on ne s'afflige à une même -époque d'être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le -sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l'ambitieux qu'on -est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s'en -afflige pas est la même, c'est que le moi éclipsé--momentanément -dans le dernier cas et quand il s'agit du caractère, pour toujours dans -le premier cas et quand il s'agit des passions--n'est pas là pour -déplorer l'autre, l'autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout -vous; le mufle sourit de sa muflerie, car il est le mufle et l'oublieux -ne s'attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu'il a -oublié. - -J'aurais été incapable de ressusciter Albertine parce que je l'étais -de me ressusciter moi-même, de ressusciter mon moi d'alors. La vie -selon son habitude qui est, par des travaux incessants d'infiniment -petits, de changer la face du monde ne m'avait pas dit au lendemain de -la mort d'Albertine: «Sois un autre», mais, par des changements trop -imperceptibles pour me permettre de me rendre compte du fait même du -changement, avait presque tout renouvelé en moi, de sorte que ma -pensée était déjà habituée à son nouveau maître--mon nouveau -moi--quand elle s'aperçut qu'il était changé; c'était à celui-ci -qu'elle tenait. Ma tendresse pour Albertine, ma jalousie tenaient, on -l'a vu, à l'irradiation par association d'idées de certaines -impressions douces ou douloureuses, au souvenir de Mlle Vinteuil à -Montjouvain, aux doux baisers du soir qu'Albertine me donnait dans le -cou. Mais au fur et à mesure que ces impressions s'étaient affaiblies, -l'immense champ d'impressions qu'elles coloraient d'une teinte -angoissante ou douce avait repris des tons neutres. Une fois que l'oubli -se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir, -la résistance de mon amour était vaincue, je n'aimais plus Albertine. -J'essayais de me la rappeler. J'avais eu un juste pressentiment, quand, -deux jours après le départ d'Albertine j'avais été épouvanté -d'avoir pu vivre quarante-huit heures sans elle. Il en avait été de -même lorsque j'avais écrit autrefois à Gilberte en me disant: si cela -continue deux ans, je ne l'aimerai plus. Et si, quand Swann m'avait -demandé de revoir Gilberte, cela m'avait paru l'incommodité -d'accueillir une morte, pour Albertine la mort--ou ce que j'avais cru la -mort--avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture -prolongée. La mort n'agit que comme l'absence. Le monstre à -l'apparition duquel mon amour avait frissonné, l'oubli, avait bien, -comme je l'avais cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle -qu'elle était vivante ne réveilla pas mon amour, non seulement elle me -permit de constater combien était déjà avancé mon retour vers -l'indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une -accélération si brusque que je me demandai rétrospectivement si jadis -la nouvelle contraire, celle de la mort d'Albertine, n'avait pas -inversement, en parachevant l'œuvre de son départ, exalté mon amour -et retardé son déclin. Et maintenant que la savoir vivante et pouvoir -être réuni à elle me la rendait tout d'un coup si peu précieuse, je -me demandais si les insinuations de Françoise, la rupture elle-même, -et jusqu'à la mort (imaginaire, mais crue réelle) n'avaient pas -prolongé mon amour, tant les efforts des tiers et même du destin, nous -séparant d'une femme, ne font que nous attacher à elle. Maintenant -c'était le contraire qui se produisait. D'ailleurs j'essayai de me la -rappeler et peut-être parce que je n'avais plus qu'un signe à faire -pour l'avoir à moi, le souvenir qui me vint fut celui d'une fille fort -grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà, -comme une graine, le profil de Mme Bontemps. Ce qu'elle avait pu faire -avec Andrée ou d'autres ne m'intéressait plus. Je ne souffrais plus du -mal que j'avais cru si longtemps inguérissable et au fond j'aurais pu -le prévoir. Certes le regret d'une maîtresse, la jalousie survivante -sont des maladies physiques au même titre que la tuberculose ou la -leucémie. Pourtant entre les maux physiques il y a lieu de distinguer -ceux qui sont causés par un agent purement physique, et ceux qui -n'agissent sur le corps que par l'intermédiaire de l'intelligence. Si -la partie de l'intelligence qui sert de lien de transmission est la -mémoire,--c'est-à-dire si la cause est anéantie ou éloignée--, si -cruelle que soit la souffrance, si profond que paraisse le trouble -apporté dans l'organisme, il est bien rare, la pensée ayant un pouvoir -de renouvellement ou plutôt une impuissance de conservation que n'ont -pas les tissus, que le pronostic ne soit pas favorable. Au bout du même -temps où un malade atteint du cancer sera mort, il est bien rare qu'un -veuf, un père inconsolables ne soient pas guéris. Je l'étais. Est-ce -pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait -certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu'elle avait -aimées, est-ce pour elle qu'il fallait renoncer à l'éclatante fille -qui était mon souvenir d'hier, mon espoir de demain (à qui je ne -pourrais rien donner non plus qu'à aucune autre, si j'épousais -Albertine), renoncer à cette Albertine nouvelle non point «telle que -l'ont vue les enfers» mais fidèle, et «même un peu farouche»? -C'était elle qui était maintenant ce qu'Albertine avait été -autrefois: mon amour pour Albertine n'avait été qu'une forme -passagère de ma dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune -fille, et nous n'aimons hélas! en elle que cette aurore dont son visage -reflète momentanément la rougeur. La nuit passa. Au matin je rendis la -dépêche au portier de l'hôtel en disant qu'on me l'avait remise par -erreur et qu'elle n'était pas pour moi. Il me dit que maintenant -qu'elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu'il valait -mieux que je la gardasse; je la remis dans ma poche, mais je me promis -de faire comme si je ne l'avais jamais reçue. J'avais définitivement -cessé d'aimer Albertine. De sorte que cet amour après s'être -tellement écarté de ce que j'avais prévu, d'après mon amour pour -Gilberte, après m'avoir fait faire un détour si long et si douloureux, -finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer tout -comme mon amour pour Gilberte, dans la loi générale de l'oubli. - -Mais alors je songeai: je tenais à Albertine plus qu'à moi-même; je -ne tiens plus à elle maintenant parce que pendant un certain temps j'ai -cessé de la voir. Mais mon désir de ne pas être séparé de moi-même -par la mort, de ressusciter après la mort, ce désir-là n'était pas -comme le désir de ne jamais être séparé d'Albertine, il durait -toujours. Cela tenait-il à ce que je me croyais plus précieux qu'elle, -à ce que quand je l'aimais je m'aimais davantage? Non, cela tenait à -ce que cessant de la voir j'avais cessé de l'aimer, et que je n'avais -pas cessé de m'aimer parce que mes liens quotidiens avec moi-même -n'avaient pas été rompus comme l'avaient été ceux avec Albertine. -Mais si ceux avec mon corps, avec moi-même l'étaient aussi...? Certes -il en serait de même. Notre amour de la vie n'est qu'une vieille -liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa -permanence. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir de -l'immortalité. - -Après le déjeuner, quand je n'allais pas errer seul dans Venise, je -montais me préparer dans ma chambre pour sortir avec ma mère. Aux -brusques à-coups des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses -angles, je sentais les restrictions édictées par la mer, la parcimonie -du sol. Et en descendant pour rejoindre maman qui m'attendait, à cette -heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche, -dans l'obscurité conservée par les volets clos, ici du haut en bas de -l'escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de -la Renaissance, s'il était dressé dans un palais ou sur une galère, -la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors -étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres -perpétuellement ouvertes et par lesquelles, dans un incessant courant -d'air, l'ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme sur une -surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l'illumination, la -miroitante instabilité du flot. - -Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me -trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille -et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard -de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, -aucun voyageur ne m'avait parlé. - -Je m'étais engagé dans un réseau de petites ruelles, de calli -divisant en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise découpé -entre un canal et la lagune, comme s'il avait cristallisé suivant ces -formes innombrables, ténues et minutieuses. Tout à coup, au bout d'une -de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se -fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je -n'eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner -cette importance, ni même trouver une place, s'étendait devant moi -entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C'était un de ces -ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues -se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès -caché dans un entre-croisement de ruelles, comme ces palais des contes -orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant -le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit -par croire qu'il n'est allé qu'en rêve. - -Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je -suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me -donner le moindre renseignement, sauf pour m'égarer mieux. Parfois un -vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que -j'allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son -silence, la belle place exilée. À ce moment, quelque mauvais génie -qui avait pris l'apparence d'une nouvelle calli me faisait rebrousser -chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand -Canal. Et comme il n'y a pas, entre le souvenir d'un rêve et le -souvenir d'une réalité de grandes différences, je finissais par me -demander si ce n'était pas pendant mon sommeil que s'était produit -dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne cet étrange -flottement qui offrait une vaste place, entourée de palais romantiques, -à la méditation du clair de lune. - -La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu'à Padoue où -se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m'avait donné les -reproductions; après avoir traversé en plein soleil le jardin de -l'Arena, j'entrai dans la chapelle des Giotto où la voûte entière et -les fonds des fresques sont si bleus qu'il semble que la radieuse -journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue -un instant mettre à l'ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu -plus foncé d'être débarrassé des dorures de la lumière, comme en -ces courts répits dont s'interrompent les plus beaux jours, quand, sans -qu'on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs -pour un moment, l'azur, plus doux encore, s'assombrit. Dans ce ciel, sur -la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou -au moins enfantine, qu'ils semblaient des volatiles d'une espèce -particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans -l'histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques et qui ne -manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent; il -y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d'eux, et, comme ce -sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit -s'élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à -exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand -renfort d'ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions -contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser -à une variété d'oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros -s'exerçant au vol plané qu'aux anges de l'art de la Renaissance et des -époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et -dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages -célestes qui ne seraient pas ailés. - - * -* * - -Quand j'appris, le jour même où nous allions rentrer à Paris, que Mme -Putbus et par conséquent sa femme de chambre, venaient d'arriver à -Venise, je demandai à ma mère de remettre notre départ de quelques -jours; l'air qu'elle eut de ne pas prendre ma prière en considération -ni même au sérieux, réveilla dans mes nerfs excités par le printemps -vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire tramé -contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien forcé -à obéir), cette Volonté de lutte, ce désir qui me poussait jadis à -imposer brusquement ma volonté à ceux que j'aimais le plus, quitte à -me conformer à la leur, après que j'avais réussi à les faire céder. -Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus -habile de ne pas avoir l'air de penser que je disais cela sérieusement -ne me répondit même pas. Je repris qu'elle verrait bien si c'était -sérieux ou non. Et quand fut venue l'heure où, suivie de toutes mes -affaires, elle partit pour la gare, je me fis apporter une consommation -sur la terrasse, devant le canal et m'y installai, regardant se coucher -le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l'hôtel un -musicien chantait «sole mio». - -Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de -la gare. Bientôt, elle serait partie, je resterais seul à Venise, seul -avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence -pour me consoler. L'heure du train approchait. Ma solitude irrévocable -était si prochaine qu'elle me semblait déjà commencée et totale. Car -je me sentais seul. Les choses m'étaient devenues étrangères. Je -n'avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et -introduire en elles quelque stabilité. La ville que j'avais devant moi -avait cessé d'être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient -comme des fictions menteuses que je n'avais plus le courage d'inculquer -aux pierres. Les palais m'apparaissaient réduits à leurs simples -parties, quantités de marbres pareilles à toutes les autres, et l'eau -comme une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, éternelle, aveugle, -antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. -Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on -vient d'arriver, qui ne vous connaît pas encore--comme un lieu d'où -l'on est parti et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui -dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me -laissait contracté, je n'étais plus qu'un cœur qui battait, et qu'une -attention suivant anxieusement le développement de «sole mio». -J'avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée -caractéristique du Rialto, il m'apparaissait avec la médiocrité de -l'évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger -à l'idée que j'avais de lui, qu'un acteur dont, malgré sa perruque -blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu'en son essence il -n'est pas Hamlet. Tels les palais, le canal, le Rialto, se trouvaient -dévêtus de l'idée qui faisait leur individualité et dissous en leurs -vulgaires éléments matériels. Mais en même temps ce lieu médiocre -me semblait lointain. Dans le bassin de l'arsenal, à cause d'un -élément scientifique lui aussi, la latitude, il y avait cette -singularité des choses, qui, même semblables en apparence à celles de -notre pays, se révèlent étrangères, en exil sous d'autres cieux; je -sentais que cet horizon si voisin que j'aurais pu atteindre en une -heure, c'était une courbure de la terre tout autre que celle des mers -de France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l'artifice du -voyage, amarrée près de moi; si bien que ce bassin de l'arsenal à la -fois insignifiant et lointain me remplissait de ce mélange de dégoût -et d'effroi que j'avais éprouvé tout enfant la première fois que -j'accompagnai ma mère aux bains Deligny; en effet dans le site -fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel, ni -le soleil et que cependant borné par des cabines on sentait communiquer -avec d'invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je -m'étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des -baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n'étaient -pas l'entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles -n'y étaient pas compris et si cet étroit espace n'était pas -précisément la mer libre du pôle. Cette Venise sans sympathie pour -moi où j'allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins -irréelle, et c'était ma détresse que le chant de «sole mio», -s'élevant comme une déploration de la Venise que j'avais connue, -semblait prendre à témoin. Sans doute il aurait fallu cesser de -l'écouter si j'avais voulu pouvoir rejoindre encore ma mère et prendre -le train avec elle, il aurait fallu décider sans perdre une seconde que -je partais, mais c'est justement ce que je ne pouvais pas; je restais -immobile, sans être capable non seulement de me lever, mais même de -décider que je me lèverais. - -Ma pensée, sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre, -s'occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases -successives de «sole mio» en chantant mentalement avec le chanteur, à -prévoir pour chacune d'elles l'élan qui allait l'emporter, à m'y -laisser aller avec elle, avec elle aussi à retomber ensuite. - -Sans doute ce chant insignifiant entendu cent fois ne m'intéressait -nullement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en -l'écoutant aussi religieusement jusqu'au bout. Enfin aucun des motifs, -connus d'avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir -la résolution dont j'avais besoin; bien plus, chacune de ces phrases, -quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre -efficacement cette résolution, ou plutôt elle m'obligeait à la -résolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer -l'heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d'écouter -«sole mio» se chargeait d'une tristesse profonde, presque -désespérée. Je sentais bien qu'en réalité, c'était la résolution -de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger; -mais me dire «Je ne pars pas», qui ne m'était pas possible sous cette -forme directe, me le devenait sous cette autre: «Je vais entendre -encore une phrase de «sole mio»; mais la signification pratique de ce -langage figuré ne m'échappait pas et, tout en me disant: «Je ne fais -en somme qu'écouter une phrase de plus», je savais que cela voulait -dire: «Je resterai seul à Venise.» Et c'est peut-être cette -tristesse comme une sorte de froid engourdissant qui faisait le charme -désespéré mais fascinateur de ce chant. Chaque note que lançait la -voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires -venait me frapper en plein cœur; quand la phrase était consommée et -que le morceau semblait fini, le chanteur n'en avait pas assez et -reprenait plus haut comme s'il avait besoin de proclamer une fois de -plus ma solitude et mon désespoir. - -Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie. -J'étais étreint par l'angoisse que me causait, avec la vue du canal -devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de -ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, ce chant de désespoir que -devenait «sole mio» et qui, ainsi clamé devant les palais -inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine -de Venise; j'assistais à la lente réalisation de mon malheur construit -artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait -avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur, -si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma -mémoire avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du -chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant. - -Ainsi restais-je immobile avec une volonté dissoute, sans décision -apparente; sans doute à ces moments-là elle est déjà prise: nos amis -eux-mêmes peuvent souvent la prévoir. Mais nous, nous ne le pouvons -pas, sans quoi tant de souffrances nous seraient épargnées. - -Mais enfin, d'antres plus obscurs que ceux d'où s'élance la comète -qu'on peut prédire,--grâce à l'insoupçonnable puissance défensive -de l'habitude invétérée, grâce aux réserves cachées que par une -impulsion subite elle jette au dernier moment dans la mêlée,--mon -action surgit enfin: je pris mes jambes à mon cou et j'arrivai, les -portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver ma mère rouge -d'émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait que je ne -viendrais plus. Puis le train partit et nous vîmes Padoue et Vérone -venir au-devant de nous, nous dire adieu presque jusqu'à la gare et, -quand nous nous fûmes éloignés, regagner,--elles qui ne partaient pas -et allaient reprendre leur vie,--l'une sa plaine, l'autre sa colline. - -Les heures passaient. Ma mère ne se pressait pas de lire deux lettres -qu'elle tenait à la main et avait seulement ouvertes et tâchait que -moi-même je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y -prendre celle que le concierge de l'hôtel m'avait remise. Ma mère -craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop -fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m'occuper pendant les -dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles -distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux, -déferait le paquet de livres qu'elle avait achetés sans me le dire. -Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu'elle se décida à -lire la première des deux lettres. Je regardai d'abord ma mère qui la -lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se -poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et -qu'elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant j'avais reconnu -l'écriture de Gilberte sur l'enveloppe que je venais de prendre dans -mon portefeuille. Je l'ouvris. Gilberte m'annonçait son mariage avec -Robert de Saint-Loup. Elle me disait qu'elle m'avait télégraphié à -ce sujet à Venise et n'avait pas eu de réponse. Je me rappelai comme -on m'avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Je -n'avais jamais eu sa dépêche. Peut-être, ne voudrait-elle pas le -croire. Tout d'un coup, je sentis dans mon cerveau un fait qui y était -installé à l'état de souvenir, quitter sa place et la céder à un -autre. La dépêche que j'avais reçue dernièrement et que j'avais cru -d'Albertine était de Gilberte. Comme l'originalité assez factice de -l'écriture de Gilberte consistait principalement, quand elle écrivait -une ligne, à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de T -qui avaient l'air de souligner les mots, ou les points sur les I qui -avaient l'air d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en -revanche à intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et -arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout -naturel que l'employé du télégraphe eût lu les boucles d'_s_ ou de -_z_ de la ligne supérieure comme un «ine» finissant le mot de -Gilberte. Le point sur l'_i_ de Gilberte était monté au-dessus faire -point de suspension. Quant à son _G_, il avait l'air d'un _A_ gothique. -Qu'en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris les -uns dans les autres (certains d'ailleurs m'avaient paru -incompréhensibles) cela était suffisant pour expliquer les détails de -mon erreur et n'était même pas nécessaire. Combien de lettres lit -dans un mot une personne distraite et surtout prévenue, qui part de -l'idée que la lettre est d'une certaine personne, combien de mots dans -la phrase? On devine en lisant, on crée; tout part d'une erreur -initiale; celles qui suivent (et ce n'est pas seulement dans la lecture -des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture) si -extraordinaires qu'elles puissent paraître à celui qui n'a pas le -même point de départ, sont toutes naturelles. Une bonne partie de ce -que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernières c'est ainsi) -avec un entêtement et une bonne foi égales, vient d'une première -méprise sur les prémisses. - - - - -CHAPITRE IV - -_Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup_ - - -«Oh! c'est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s'étonne plus de -rien à mon âge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu -que la nouvelle que m'annonce cette lettre.» «Écoute bien, -répondis-je, je ne sais pas ce que c'est, mais, si étonnant que cela -puisse être, cela ne peut pas l'être autant que ce que m'apprend -celle-ci. C'est un mariage. C'est Robert de Saint-Loup qui épouse -Gilberte Swann.» «Ah! me dit ma mère, alors c'est sans doute ce que -m'annonce l'autre lettre, celle que je n'ai pas encore ouverte, car j'ai -reconnu l'écriture de ton ami.» Et ma mère me sourit avec cette -légère émotion dont, depuis qu'elle avait perdu sa mère, se -revêtait pour elle tout événement, si mince qu'il fût, qui -intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir, -et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla -d'une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce -mariage, de méconnaître ce qu'il pouvait éveiller d'impressions -mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de -Robert prête à se séparer de son fils et auxquelles ma mère par -bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa -propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. «Avais-je raison -de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant?» lui dis-je. -«Hé bien si! répondit-elle d'une voix douce, c'est moi qui détiens -la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, -la plus petite, car cette citation de Sévigné faite par tous les gens -qui ne savent que cela d'elle écœurait ta grand'mère autant que «la -jolie chose que c'est de fumer.» Nous ne daignons pas ramasser ce -Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m'annonce le mariage du -petit Cambremer.» «Tiens!» dis-je avec indifférence «avec qui? Mais -en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout -caractère sensationnel.» «À moins que celle de la fiancée ne le lui -donne.» «Et qui est cette fiancée?» «Ah! si je te le dis tout de -suite il n'y a pas de mérite, voyons cherche un peu», me dit ma mère, -qui, voyant qu'on n'était pas encore à Turin, voulait me laisser un -peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. «Mais comment -veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et -sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c'est un mariage -brillant.» «Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce -le mariage dit que Mme de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si tu -appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un -mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la -bergère est-elle moins qu'une bergère, mais d'ailleurs charmante. Cela -eût stupéfié ta grand'mère et ne lui eût pas déplu.» «Mais enfin -qui est-ce cette fiancée?» «C'est Mlle d'Oloron.» «Cela m'a l'air -immense et pas bergère du tout mais je ne vois pas qui cela peut être. -C'est un titre qui était dans la famille des Guermantes.» «Justement, -et M. de Charlus l'a donné en l'adoptant à la nièce de Jupien. C'est -elle qui épouse le petit Cambremer.» «La nièce de Jupien! Ce n'est -pas possible!» «C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à -la fin d'un roman de Mme Sand, dit ma mère.» «C'est le prix du vice, -c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac», pensai-je. «Après -tout», dis-je à ma mère, «en y réfléchissant, c'est assez naturel. -Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils -n'espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus la petite, -adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui était -indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et en somme -elle est la fille adoptive, et selon les Cambremer, probablement la -fille véritable--la fille naturelle--de quelqu'un qu'ils considèrent -comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a -toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse -française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de -nous, pas plus tard qu'il y a six mois, tu te rappelles, le mariage de -l'ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison sociale -était qu'on la supposait à tort ou à raison fille naturelle d'un -prince souverain.» Ma mère, tout en maintenant le côté castes de -Combray qui eût fait que ma grand'mère eût dû être scandalisée de -ce mariage, voulant avant tout montrer le jugement de sa mère, ajouta: -«D'ailleurs la petite est parfaite, et ta chère grand'mère n'aurait -pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne -pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien -elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un -jour qu'elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n'était -qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et -vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais -ta grand'mère d'un coup d'œil avait discerné tout cela. Elle avait -trouvé la petite nièce d'un giletier plus «noble» que le duc de -Guermantes.» Mais plus encore que louer grand'mère, il fallait à ma -mère trouver «mieux» pour elle qu'elle ne fût plus là. C'était la -suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un -dernier chagrin. «Et pourtant crois-tu tout de même, me dit ma mère, -si le père Swann--que tu n'as pas connu il est vrai--avait pu penser -qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille -où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait: -«Ponchour Mezieurs» et le sang du duc de Guise!» «Mais remarque, -maman, que c'est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann -étaient des gens très bien, et avec la situation qu'avait leur fils, -sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très -bien. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait -épousé une cocotte.» «Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être -méchant, je n'ai jamais tout cru.» «Si, une cocotte, je te ferai -même des révélations sensationnelles un autre jour.» Perdue dans sa -rêverie, ma mère me disait: «La fille d'une femme que ton père -n'aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de -Villeparisis, que ton père ne me permettait pas au commencement d'aller -voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop brillant pour moi!» Puis: -«Le fils de Mme de Cambremer pour qui Legrandin craignait tant d'avoir -à nous donner une recommandation parce qu'il ne nous trouvait pas assez -chic, épousant la nièce d'un homme qui n'aurait jamais osé monter -chez nous que par l'escalier de service!... Tout de même ta pauvre -grand'mère avait raison--tu te rappelles--quand elle disait que la -grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits -bourgeois et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les -avances qu'elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour -qu'elle le fît tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te souviens, elle -était choquée aussi que depuis des siècles des filles de la maison de -Gramont qui furent de véritables saintes aient porté le nom de -Corisande en mémoire de la liaison d'une aïeule avec Henri IV. Ce sont -des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les -cache davantage. Crois-tu que cela l'eût amusée, ta pauvre -grand'mère!» disait maman avec tristesse, car les joies dont nous -souffrions que ma grand'mère fût écartée, c'étaient les joies les -plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une -«imitation», qui l'eussent amusée, «crois-tu qu'elle eût été -étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand'mère -ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu'il vaut -mieux qu'elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, car en présence de -tout événement, elle aimait à penser que ma grand'mère en eût reçu -une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse -singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire. -Devant tout événement triste qu'on n'eût pu prévoir autrefois, la -disgrâce ou la ruine d'un de nos vieux amis, quelque calamité -publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se -disait que peut-être valait-il mieux que grand'mère n'eût rien vu de -tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle -n'eût pu le supporter. Et quand il s'agissait d'une chose choquante -comme celle-ci, ma mère, qui, par le mouvement du cœur inverse de -celui des méchants qui se plaisent à supposer que ceux qu'ils n'aiment -pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse -pour ma grand'mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu -lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mère comme au-dessus -des atteintes même de tout mal qui n'eût pas dû se produire, et se -disait que la mort de ma grand'mère avait peut-être été en somme un -bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette -nature si noble qui n'aurait pas su s'y résigner. Car l'optimisme est -la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre -tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le -mal qu'ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu'ils -n'ont pas pu ne pas amener avec eux, c'est à eux que nous en faisons -honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. -Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma -grand'mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en -même temps que c'était impossible à deviner pour nos esprits moins -élevés que le sien. «Crois-tu! me dit d'abord ma mère, combien ta -pauvre grand'mère eût été étonnée!» Et je sentais que ma mère -souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma -grand'mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d'injuste à ce -que la vie amenât au jour des faits que ma grand'mère n'aurait pu -croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci -avait emportée des êtres et de la société fausse, et incomplète, le -mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de -nature à modifier les notions générales de ma grand'mère, autant que -la nouvelle--si ma mère avait pu la lui faire parvenir--qu'on était -arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand'mère insoluble, de -la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil. - -Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère -de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop -longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne -m'avait laissé apprendre qu'après Milan. Et ma mère continuait quand -nous fûmes rentrés à la maison: «Crois-tu, ce pauvre Swann qui -désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes, -serait-il assez heureux s'il pouvait voir sa fille devenir une -Guermantes!» «Sous un autre nom que le sien, conduite à l'autel comme -Mlle de Forcheville, crois-tu qu'il en serait si heureux?» «Ah! c'est -vrai, je n'y pensais pas. C'est ce qui fait que je ne peux pas me -réjouir pour cette petite «rosse», cette pensée qu'elle a eu le -cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle.--Oui, -tu as raison, tout compte fait, il est peut-être mieux qu'il ne l'ait -pas su.» Tant pour les morts que pour les vivants, on ne peut savoir si -une chose leur ferait plus de joie ou plus de peine. «Il paraît que -les Saint-Loup vivront à Tansonville. Le père Swann qui désirait tant -montrer son étang à ton pauvre grand-père aurait-il jamais pu -supposer que le duc de Guermantes le verrait souvent, surtout s'il avait -su le mariage de son fils? Enfin toi qui as tant parlé à Saint-Loup -des épines roses, des lilas et des iris de Tansonville, il te -comprendra mieux. C'est lui qui les possédera.» Ainsi se déroulait -dans notre salle à manger, sous la lumière de la lampe dont elles sont -amies, une de ces causeries où la sagesse non des nations mais des -familles, s'emparant de quelque événement, mort, fiançailles, -héritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la -mémoire, lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et -situe en perspective à différents points de l'espace et du temps ce -qui, pour ceux qui n'ont pas vécu cette époque, semble amalgamé sur -une même surface, les noms des décédés, les adresses successives, -les origines de la fortune et ses changements, les mutations de -propriété. Cette sagesse-là n'est-elle pas inspirée par la Muse -qu'il convient de méconnaître le plus longtemps possible, si l'on veut -garder quelque fraîcheur d'impressions et quelque vertu créatrice, -mais que ceux-là même qui l'ont ignorée rencontrent au soir de leur -vie dans la nef de la vieille église provinciale, à l'heure où tout -à coup ils se sentent moins sensibles à la beauté éternelle -exprimée par les sculptures de l'autel qu'à la conception des fortunes -diverses qu'elles subirent, passant dans une illustre collection -particulière, dans une chapelle, de là dans un musée, puis ayant fait -retour à l'église, ou qu'à sentir, quand ils y foulent un pavé -presque pensant, qu'il recouvre la dernière poussière d'Arnauld ou de -Pascal, ou tout simplement qu'à déchiffrer, imaginant peut-être -l'image d'une fraîche paroissienne, sur la plaque de cuivre du -prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du notable. La -Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la philosophie -et de l'art ont rejeté, tout ce qui n'est pas fondé en vérité, tout -ce qui n'est que contingent, mais révèle aussi d'autres lois, c'est -l'Histoire. - -Ce que je devais apprendre par la suite--car je n'avais pu assister à -tout cela de Venise--c'est que Mlle de Forcheville avait été demandée -d'abord par le prince de Silistrie, cependant que Saint-Loup cherchait -à épouser Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui -s'était passé. Mlle de Forcheville ayant cent millions, Mme de -Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils. -Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle -ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait -pas le savoir mais que même sans dot ce serait une chance pour le jeune -homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup -d'audace pour une femme, tentée seulement par les cent millions qui lui -fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait -pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se -répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup -épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de faubourg -Saint-Germain. Mme de Marsantes, si sûre d'elle-même qu'elle fût, -n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les cris de la -princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande pour son -propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver Gilberte. -Cependant Mme de Marsantes ne voulant pas rester sur un échec s'était -aussitôt tournée vers Mlle d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. -N'ayant que vingt millions, celle-ci lui convenait moins, mais elle dit -à tout le monde qu'un Saint-Loup ne pouvait épouser une Mlle Swann (il -n'était même plus question de Forcheville). Quelque temps après, -quelqu'un disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à -épouser Mlle d'Entragues, Mme de Marsantes qui était pointilleuse plus -que personne le prit de haut, changea ses batteries, revint à Gilberte, -fit faire la demande pour Saint-Loup, et les fiançailles eurent lieu -immédiatement. Ces fiançailles excitèrent de vifs commentaires dans -les mondes les plus différents. D'anciennes amies de ma mère, plus ou -moins de Combray, vinrent la voir pour lui parler du mariage de -Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement. «Vous savez ce que -c'est que Mlle de Forcheville, c'est tout simplement Mlle Swann. Et le -témoin de son mariage, le «Baron» de Charlus, comme il se fait -appeler, c'est ce vieux qui entretenait déjà la mère autrefois au vu -et au su de Swann qui y trouvait son intérêt.» «Mais qu'est-ce que -vous dites?» protestait ma mère, «Swann d'abord était extrêmement -riche.» «Il faut croire qu'il ne l'était pas tant que ça pour avoir -besoin de l'argent des autres. Mais qu'est-ce qu'elle a donc, cette -femme-là, pour tenir ainsi ses anciens amants? Elle a trouvé le moyen -de se faire épouser par le troisième et elle retire à moitié de la -tombe le deuxième pour qu'il serve de témoin à la fille qu'elle a eue -du premier ou d'un autre, car comment se reconnaître dans la quantité? -elle n'en sait plus rien elle-même! Je dis le troisième, c'est le -trois centième qu'il faudrait dire. Du reste vous savez que si elle -n'est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari -qui naturellement n'est pas noble. Vous pensez bien qu'il n'y a qu'un -aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c'est un -Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S'il n'y avait pas maintenant un -maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j'aurais su -le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié -les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C'est très joli pour les -journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de faire-part de se -faire appeler le marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et -si ça peut leur faire plaisir à ces bonnes gens, ce n'est pas moi qui -y trouverai à redire! en quoi ça peut-il me gêner? Comme je ne -fréquenterai jamais la fille d'une femme qui a fait parler d'elle, elle -peut bien être marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais -dans les actes de l'état civil ce n'est pas la même chose. Ah! si mon -cousin Sazerat était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à -moi il m'aurait dit sous quel nom il avait fait faire les -publications.» - -D'autres amies de ma mère qui avaient vu Saint-Loup à la maison -vinrent à son «jour» et s'informèrent si le fiancé était bien -celui qui était mon ami. Certaines personnes allaient jusqu'à -prétendre, en ce qui concernait l'autre mariage, qu'il ne s'agissait -pas des Cambremer Legrandin. On le tenait de bonne source, car la -marquise, née Legrandin, l'avait démenti la veille même du jour où -les fiançailles furent publiées. Je me demandais de mon côté -pourquoi M. de Charlus d'une part, Saint-Loup de l'autre, lesquels -avaient eu l'occasion de m'écrire peu auparavant, m'avaient parlé de -projets amicaux et de voyages, dont la réalisation eût dû exclure la -possibilité de ces cérémonies, et ne m'avaient rien dit. J'en -concluais, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces -sortes de choses, que j'étais moins leur ami que je n'avais cru, ce -qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi, -ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, «pair à -compagnon» de l'aristocratie était une comédie, m'étonnais-je d'en -être excepté? Dans la maison de femmes--où on procurait de plus en -plus des hommes--où M. de Charlus avait surpris Morel, et où la -«sous-maîtresse», grande lectrice du _Gaulois_, commentait les -nouvelles mondaines, cette patronne parlant d'un gros Monsieur qui -venait chez elle, sans arrêter, boire du champagne avec des jeunes -gens, parce que déjà très gros il voulait devenir assez obèse pour -être certain de ne pas être «pris» si jamais il y avait une guerre, -déclara: «Il paraît que le petit Saint-Loup est «comme ça» et le -petit Cambremer aussi. Pauvres épouses!--En tout cas si vous connaissez -ces fiancés, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici tout ce -qu'ils voudront, et il y a beaucoup d'argent à gagner avec eux.» Sur -quoi le gros Monsieur, bien qu'il fût lui-même comme «ça» se -récria, répliqua, étant un peu snob, qu'il rencontrait souvent -Cambremer et Saint-Loup chez ses cousins d'Ardouvillers, et qu'ils -étaient grands amateurs de femmes et tout le contraire de «ça». -«Ah!» conclut la sous-maîtresse d'un ton sceptique, mais ne -possédant aucune preuve, et persuadée qu'en notre siècle la -perversité des mœurs le disputait à l'absurdité calomniatrice des -cancans. Certaines personnes que je ne vis pas m'écrivirent et me -demandèrent «ce que je pensais» de ces deux mariages, absolument -comme si elles eussent ouvert une enquête sur la hauteur des chapeaux -des femmes au théâtre ou sur le roman psychologique. Je n'eus pas le -courage de répondre à ces lettres. De ces deux mariages, je ne pensais -rien, mais j'éprouvais une immense tristesse, comme quand deux parties -de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles -on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir -inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de -flammes, pour des destinations étrangères comme deux vaisseaux. Pour -les intéressés eux-mêmes, ils eurent à l'égard de leur propre -mariage une opinion bien naturelle, puisqu'il s'agissait non des autres -mais d'eux. Ils n'avaient jamais eu assez de railleries pour ces -«grands mariages» fondés sur une tare secrète. Et même les -Cambremer, de maison si ancienne et de prétentions si modestes, eussent -été les premiers à oublier Jupien et à se souvenir seulement des -grandeurs inouïes de la maison d'Oloron, si une exception ne s'était -produite en la personne qui eût dû être le plus flattée de ce -mariage, la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, méchante de nature, -elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se -glorifier elle-même. Aussi, n'aimant pas son fils, et ayant tôt fait -de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était -malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne -savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant au -jeune Cambremer qui avait déjà une certaine propension à fréquenter -des gens de lettres, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut -pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le -successeur des ducs d'Oloron--«princes souverains» comme disaient les -journaux--il était suffisamment persuadé de sa grandeur, pour pouvoir -frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse -pour la bourgeoisie intelligente les jours où il ne se consacrait -pas aux altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui -concernait Saint-Loup, donnèrent à mon ami, dont les ancêtres -royaux étaient énumérés, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que -m'attrister--comme s'il était devenu quelqu'un d'autre, le descendant -de Robert le Fort, plutôt que l'ami qui s'était mis si peu de temps -auparavant sur le strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au -fond; le fait de n'avoir pas soupçonné d'avance son mariage avec -Gilberte dont la réalité m'était apparue soudain dans une lettre, si -différente de ce que je pouvais penser de chacun d'eux la veille, et -qu'il ne m'eût pas averti me faisait souffrir, alors que j'eusse -dû penser qu'il avait eu beaucoup à faire et que d'ailleurs -dans le monde les mariages se font souvent ainsi tout d'un coup, -fréquemment pour se substituer à une combinaison différente qui a -échoué--inopinément--comme un précipité chimique. Et la tristesse, -morne comme un déménagement, amère comme une jalousie, que me -causèrent par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux -mariages, fut si profonde, que plus tard on me la rappela, en m'en -faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce -qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple -pressentiment. - -Les gens du monde qui n'avaient fait aucune attention à Gilberte me -dirent d'un air gravement intéressé: «Ah! c'est elle qui épouse le -marquis de Saint-Loup» et jetaient sur elle le regard attentif des gens -non seulement friands des événements de la vie parisienne, mais aussi -qui cherchent à s'instruire et croient à la profondeur de leur regard. -Ceux qui n'avaient au contraire connu que Gilberte regardèrent -Saint-Loup avec une extrême attention, me demandèrent (souvent des -gens qui me connaissaient à peine) de les présenter et revenaient de -la présentation au fiancé parés des joies de la fatuité en me -disant: «Il est très bien de sa personne». Gilberte était convaincue -que le nom de marquis de Saint-Loup était plus grand mille fois que -celui de duc d'Orléans. - -«Il paraît que c'est la princesse de Parme qui a fait le mariage du -petit Cambremer», me dit maman. Et c'était vrai. La princesse de Parme -connaissait depuis longtemps par les œuvres d'une part Legrandin -qu'elle trouvait un homme distingué, de l'autre Mme de Cambremer qui -changeait la conversation quand la princesse lui demandait si elle -était bien la sœur de Legrandin. La princesse savait le regret -qu'avait Mme de Cambremer d'être restée à la porte de la haute -société aristocratique où personne ne la recevait. Quand la princesse -de Parme, qui s'était chargée de trouver un parti pour Mlle d'Oloron, -demanda à M. de Charlus s'il savait qui était un homme aimable et -instruit qui s'appelait Legrandin de Méséglise (c'était ainsi que se -faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d'abord que -non, puis tout d'un coup un souvenir lui revint d'un voyageur avec qui -il avait fait connaissance en wagon, une nuit, et qui lui avait laissé -sa carte. Il eut un vague sourire. «C'est peut-être le même», se -dit-il. Quand il apprit qu'il s'agissait du fils de la sœur de -Legrandin, il dit: «Tiens, ce serait vraiment extraordinaire! S'il -tenait de son oncle, après tout, ce ne serait pas pour m'effrayer, j'ai -toujours dit qu'ils faisaient les meilleurs maris.» «Qui ils?» -demanda la princesse. «Oh! Madame, je vous expliquerais bien si nous -nous voyions plus souvent. Avec vous on peut causer. Votre Altesse est -si intelligente», dit Charlus pris d'un besoin de confidence qui -pourtant n'alla pas plus loin. Le nom de Cambremer lui plut, bien qu'il -n'aimât pas les parents, mais il savait que c'était une des quatre -baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait espérer de mieux pour sa -fille adoptive; c'était un nom vieux, respecté, avec de solides -alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et -d'ailleurs peu désirable. C'était ce qu'il fallait. La princesse fit -ensuite venir Legrandin. Il avait physiquement passablement changé, et -assez à son avantage depuis quelque temps. Comme les femmes qui -sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne -quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l'aspect désinvolte d'un -officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s'était -alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide, -effet contraire d'une même cause. Cette vélocité avait d'ailleurs des -raisons psychologiques. Il avait l'habitude d'aller dans certains -mauvais lieux où il aimait qu'on ne le vît ni entrer, ni sortir: il -s'y engouffrait. Legrandin s'était mis au tennis à cinquante-cinq ans. -Quand la princesse de Parme lui parla des Guermantes, de Saint-Loup, il -déclara qu'il les avait toujours connus, faisant une espèce de -mélange entre le fait d'avoir toujours connu de nom les châtelains de -Guermantes et d'avoir rencontré, chez ma tante, Swann, le père de la -future Mme de Saint-Loup, Swann dont Legrandin d'ailleurs ne voulait à -Combray fréquenter ni la femme ni la fille. «J'ai même voyagé -dernièrement avec le frère du duc de Guermantes, M. de Charlus. Il a -spontanément engagé la conversation, ce qui est toujours bon signe, -car cela prouve que ce n'est ni un sot gourmé, ni un prétentieux. Oh! -je sais tout ce qu'on dit de lui. Mais je ne crois jamais ces -choses-là. D'ailleurs la vie privée des autres ne me regarde pas. Il -m'a fait l'effet d'un cœur sensible, d'un homme bien cultivé.» Alors -la princesse de Parme parla de Mlle d'Oloron. Dans le milieu des -Guermantes on s'attendrissait sur la noblesse de cœur de M. de Charlus -qui, bon comme il avait toujours été, faisait le bonheur d'une jeune -fille pauvre et charmante. Et le duc de Guermantes souffrant de la -réputation de son frère laissait entendre que si beau que cela fût, -c'était fort naturel. «Je ne sais si je me fais bien entendre, tout -est naturel dans l'affaire», disait-il maladroitement à force -d'habileté. Mais son but était d'indiquer que la jeune fille était -une enfant de son frère qu'il reconnaissait. Du même coup cela -expliquait Jupien. La princesse de Parme insinua cette version pour -montrer à Legrandin qu'en somme le jeune Cambremer épouserait quelque -chose comme Mlle de Nantes, une de ces bâtardes de Louis XIV qui ne -furent dédaignées ni par le duc d'Orléans, ni par le prince de Conti. - -Ces deux mariages dont nous parlions déjà avec ma mère dans le train -qui nous ramenait à Paris eurent sur certains des personnages qui ont -figuré jusqu'ici dans ce récit des effets assez remarquables. D'abord -sur Legrandin; inutile de dire qu'il entra en ouragan dans l'hôtel de -M. de Charlus absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut -pas être vu, et aussi tout à la fois pour montrer sa bravoure et -cacher son âge,--car nos habitudes nous suivent même là où elles ne -nous servent plus à rien--et presque personne ne remarqua qu'en lui -disant bonjour M. de Charlus lui adressa un sourire difficile à -percevoir, plus encore à interpréter; ce sourire était pareil en -apparence, et au fond était exactement l'inverse, de celui que deux -hommes, qui ont l'habitude de se voir dans la bonne société, -échangent si par hasard ils se rencontrent dans ce qu'ils trouvent un -mauvais lieu (par exemple l'Élysée où le général de Froberville -quand il y rencontrait jadis Swann, avait en l'apercevant le regard -d'ironique et mystérieuse complicité de deux habitués de la princesse -des Laumes qui se commettaient chez M. Grévy). Legrandin cultivait -obscurément depuis bien longtemps--et dès le temps où j'allais tout -enfant passer à Combray mes vacances--des relations aristocratiques, -productives tout au plus d'une invitation isolée à une villégiature -inféconde. Tout à coup le mariage de son neveu étant venu rejoindre -entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine -à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui -ne l'avaient fréquenté que dans le particulier, mais intimement, -donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le -présenter racontaient que depuis vingt ans il passait quinze jours à -la campagne chez elles, et que c'était lui qui leur avait donné le -beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris -dans des «groupes» où figuraient des ducs qui lui étaient -apparentés. Or dès qu'il eut cette situation mondaine, il cessa d'en -profiter. Ce n'est pas seulement parce que, maintenant qu'on le savait -reçu, il n'éprouvait plus de plaisir à être invité, c'est que des -deux vices qui se l'étaient longtemps disputé, le moins naturel, le -snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu'il -marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature. -Sans doute ils ne sont pas incompatibles, et l'exploration d'un faubourg -peut se pratiquer en quittant le raout d'une duchesse. Mais le -refroidissement de l'âge détournait Legrandin de cumuler tant de -plaisirs, de sortir autrement qu'à bon escient, et aussi rendait pour -lui ceux de la nature assez platoniques, consistant surtout en amitiés, -en causeries qui prennent du temps, et lui faisaient passer presque tout -le sien dans le peuple, lui en laissant peu pour la vie de société. -Mme de Cambremer elle-même devint assez indifférente à l'amabilité -de la duchesse de Guermantes. Celle-ci obligée de fréquenter la -marquise s'était aperçue, comme il arrive chaque fois qu'on vit -davantage avec des êtres humains, c'est-à-dire mêlés de qualités -qu'on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par -s'habituer, que Mme de Cambremer était une femme douée d'une -intelligence et pourvue d'une culture que pour ma part j'appréciais -peu, mais qui parurent remarquables à la duchesse. Elle vint donc -souvent, à la tombée du jour, voir Mme de Cambremer et lui faire de -longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait -exister chez la duchesse de Guermantes s'évanouit dès qu'elle s'en vit -recherchée, et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir. -Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois -symétrique et différent de celui qui s'était produit chez Swann -marié. Certes, les premiers mois Gilberte avait été heureuse de -recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n'est sans doute -qu'à cause de l'héritage qu'on invitait les amies intimes auxquelles -tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n'y avait -qu'elles, enfermées à part, loin des gens chics, et comme si le -contact de Mme Bontemps ou de Mme Cottard avec la princesse de -Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres -instables, produire des catastrophes irréparables. Néanmoins les -Bontemps, les Cottard et autres, quoique déçus de dîner entre eux, -étaient fiers de pouvoir dire: «Nous avons dîné chez la marquise de -Saint-Loup», d'autant plus qu'on poussait quelquefois l'audace jusqu'à -inviter avec eux Mme de Marsantes qui se montrait véritable grande -dame, avec un éventail d'écaille et de plumes, toujours dans -l'intérêt de l'héritage. Elle avait seulement soin de faire de temps -en temps l'éloge des gens discrets qu'on ne voit jamais que quand on -leur fait signe, avertissement moyennant lequel elle adressait aux bons -entendeurs du genre Cottard, Bontemps, etc. son plus gracieux et hautain -salut. Peut-être j'eusse préféré être de ces séries-là. Mais -Gilberte, pour qui j'étais maintenant surtout un ami de son mari et des -Guermantes (et qui--peut-être bien dès Combray, où mes parents ne -fréquentaient pas sa mère--m'avait, à l'âge où nous n'ajoutons pas -seulement tel ou tel avantage aux choses mais où nous les classons par -espèces, doué de ce prestige qu'on ne perd plus ensuite) considérait -ces soirées-là comme indignes de moi et quand je partais me disait: -«J'ai été très contente de vous voir, mais venez plutôt -après-demain, vous verrez ma tante Guermantes, Mme de Poix; aujourd'hui -c'était des amies de maman, pour faire plaisir à maman.» Mais ceci ne -dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en -comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter -les mêmes contrastes que celle de Swann? En tout cas, Gilberte n'était -que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après, -comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y -avait de plus éclatant et de plus difficile, elle pensait que le nom de -Saint-Loup s'était maintenant incorporé à elle comme un émail -mordoré et que, qui qu'elle fréquentât, désormais elle resterait -pour tout le monde marquise de Saint-Loup, ce qui était une erreur car -la valeur d'un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand -on le demande et baisse quand on l'offre. Tout ce qui nous semble -impérissable tend à la destruction; une situation mondaine, tout comme -autre chose, n'est pas créée une fois pour toutes, mais, aussi bien -que la puissance d'un empire, se reconstruit à chaque instant par une -sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les -anomalies apparentes de l'histoire mondaine ou politique au cours d'un -demi-siècle. La création du monde n'a pas eu lieu au début, elle a -lieu tous les jours. La marquise de Saint-Loup se disait, «je suis la -marquise de Saint-Loup», elle savait qu'elle avait refusé la veille -trois dîners chez des duchesses. Mais si, dans une certaine mesure, son -nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu'elle -recevait, par un mouvement inverse, le milieu que recevait la marquise -dépréciait le nom qu'elle portait. Rien ne résiste à de tels -mouvements, les plus grands noms finissent par succomber. Swann -n'avait-il pas connu une duchesse de la maison de France dont le salon, -parce que n'importe qui y était reçu, était tombé au dernier rang? -Un jour que la princesse des Laumes était allée par devoir passer un -instant chez cette Altesse, où elle n'avait trouvé que des gens de -rien, en entrant ensuite chez Mme Leroi, elle avait dit à Swann et au -marquis de Modène: «Enfin je me retrouve en pays ami. Je viens de chez -Mme la duchesse de X..., il n'y avait pas trois figures de -connaissance». Partageant en un mot l'opinion de ce personnage -d'opérette qui déclare: «Mon nom me dispense, je pense, d'en dire -plus long», Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu'elle -avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg -Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la -parole à l'action, cessa de les fréquenter. Des gens qui n'ont fait sa -connaissance qu'après cette époque, et pour leurs débuts auprès -d'elle, l'ont entendue, devenue duchesse de Guermantes, se moquer -drôlement du monde qu'elle eût pu si aisément voir, la voyant ne pas -recevoir une seule personne de cette société, et si l'une, voire la -plus brillante, s'aventurait chez elle, lui bâiller ouvertement au nez, -rougissent rétrospectivement d'avoir pu, eux, trouver quelque prestige -au grand monde, et n'oseraient jamais confier ce secret humiliant de -leurs faiblesses passées, à une femme qu'ils croient, par une -élévation essentielle de sa nature, avoir été de tout temps -incapable de comprendre celles-ci. Ils l'entendent railler avec tant de -verve les ducs, et la voient, chose plus significative, mettre si -complètement sa conduite en accord avec ses railleries! Sans doute ne -songent-ils pas à rechercher les causes de l'accident qui fit de Mlle -Swann, Mlle de Forcheville, et de Mlle de Forcheville, la marquise de -Saint-Loup, puis la duchesse de Guermantes. Peut-être ne songent-ils -pas non plus que cet accident ne servirait pas moins par ses effets que -par ses causes à expliquer l'attitude ultérieure de Gilberte, la -fréquentation des roturiers n'étant pas tout à fait conçue de la -même façon qu'elle l'eût été par Mlle Swann, par une dame à qui -tout le monde dit «Madame la Duchesse» et ces duchesses qui l'ennuient -«ma cousine». On dédaigne volontiers un but qu'on n'a pas réussi à -atteindre, ou qu'on a atteint définitivement. Et ce dédain nous -paraît faire partie des gens que nous ne connaissions pas encore. -Peut-être si nous pouvions remonter le cours des années, les -trouverions-nous déchirés, plus frénétiquement que personne, par ces -mêmes défauts qu'ils ont réussi si complètement à masquer ou à -vaincre que nous les estimons incapables non seulement d'en avoir jamais -été atteints eux-mêmes, mais même de les excuser jamais chez les -autres, faute d'être capables de les concevoir. D'ailleurs, bientôt le -salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif, -au moins au point de vue mondain, car on verra quels troubles devaient y -sévir par ailleurs; or cet aspect était surprenant en ceci: on se -rappelait encore que les plus pompeuses, les plus raffinées des -réceptions de Paris, aussi brillantes que celles de la princesse de -Guermantes, étaient celles de Mme de Marsantes, la mère de Saint-Loup. -D'autre part, dans les derniers temps, le salon d'Odette, infiniment -moins bien classé, n'en avait pas moins été éblouissant de luxe et -d'élégance. Or Saint-Loup, heureux d'avoir, grâce à la grande -fortune de sa femme, tout ce qu'il pouvait désirer de bien-être, ne -songeait qu'à être tranquille après un bon dîner où des artistes -venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru -à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des -camarades que sa mère n'aurait pas reçus. Gilberte de son côté -mettait en pratique la parole de Swann: «La qualité m'importe peu, -mais je crains la quantité». Et Saint-Loup fort à genoux devant sa -femme, et parce qu'il l'aimait, et parce qu'il lui devait précisément -ce luxe extrême, n'avait garde de contrarier ces goûts si pareils aux -siens. De sorte que les grandes réceptions de Mme de Marsantes et de -Mme de Forcheville, données pendant des années surtout en vue de -l'établissement éclatant de leurs enfants, ne donnèrent lieu à -aucune réception de M. et de Mme de Saint-Loup. Ils avaient les plus -beaux chevaux pour monter ensemble à cheval, le plus beau yacht pour -faire des croisières--mais où on n'emmenait que deux invités. À -Paris on avait tous les soirs trois ou quatre amis à dîner, jamais -plus; de sorte que par une régression imprévue mais pourtant -naturelle, chacune des deux immenses volières maternelles avait été -remplacée par un nid silencieux. - -La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune -Mademoiselle d'Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le -jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l'église et -mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part qui fut -envoyée quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui -de Jupien, presque tous les plus grands de l'Europe, comme ceux du -vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de -Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d'Edumea, -de lady Essex, etc. etc. Sans doute, même pour qui savait que la -défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes -alliances ne pouvait surprendre. Le tout en effet est d'avoir une grande -alliance. Alors le «casus fœderis» venant à jouer, la mort de la -petite roturière met en deuil toutes les familles princières de -l'Europe. Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui -ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu'ils pouvaient -prendre Marie-Antoinette d'Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame -de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d'autres erreurs, -en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs -randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le -pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans -les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu -n'éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de -Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région peut-être -alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. «Qui sait? -c'est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes -de Méséglise.» Or le comte de Méséglise n'avait rien à voir avec -les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais -du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui par un -avancement rapide n'était resté que deux ans Legrandin de Méséglise, -c'était notre vieil ami Legrandin. Sans doute faux titre pour faux -titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux -Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les -vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu'une femme, -fille de gens obscurs et dégradés, mariée elle-même à un gros -fermier enrichi de ma tante nommé Ménager, qui lui avait acheté -Mirougrain et se faisait appeler maintenant Ménager de Mirougrain, de -sorte que quand on disait que sa femme était née de Méséglise, on -pensait qu'elle devait être plutôt née à Méséglise et qu'elle -était de Méséglise comme son mari de Mirougrain. - -Tout autre titre faux eût donné moins d'ennuis aux Guermantes. Mais -l'aristocratie sait les assumer, et bien d'autres encore, du moment -qu'un mariage jugé utile, à quelque point de vue que ce soit, est en -jeu. Couvert par le duc de Guermantes, Legrandin fut pour une partie de -cette génération-là, et sera pour la totalité de celle qui la -suivra, le véritable comte de Méséglise. - -Une autre erreur encore que tout jeune lecteur peu au courant eût été -porté à faire eût été de croire que le baron et la baronne de -Forcheville faisaient part en tant que parents et beaux-parents du -marquis de Saint-Loup, c'est-à-dire du côté Guermantes. Or de ce -côté, ils n'avaient pas à figurer puisque c'était Robert qui était -parent des Guermantes et non Gilberte. Non, le baron et la baronne de -Forcheville, malgré cette fausse apparence, figuraient du côté de la -mariée, il est vrai, et non du côté Cambremer, à cause non pas des -Guermantes, mais de Jupien dont notre lecteur doit savoir qu'Odette -était la cousine. - -Toute la faveur de M. de Charlus s'était portée dès le mariage de sa -fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer; les goûts de celui-ci -qui étaient pareils à ceux du baron, du moment qu'ils n'avaient pas -empêché qu'il le choisît pour mari de Mlle d'Oloron, ne firent -naturellement que le lui faire apprécier davantage, quand il fut veuf. -Ce n'est pas que le marquis n'eût d'autres qualités qui en faisaient -un charmant compagnon pour M. de Charlus. Mais même quand il -s'agit d'un homme de haute valeur, c'est une qualité que ne -dédaigne pas celui qui l'admet dans son intimité et qui le lui rend -particulièrement commode s'il sait jouer aussi le whist. L'intelligence -du jeune marquis était remarquable et comme on disait déjà à -Féterne où il n'était encore qu'enfant, il était tout à fait «du -côté de sa grand'mère» aussi enthousiaste, aussi musicien. Il en -reproduisait aussi certaines particularités, mais celles-là plus par -imitation, comme toute la famille, que par atavisme. C'est ainsi que -quelque temps après la mort de sa femme, ayant reçu une lettre signée -Léonor, prénom que je ne me rappelais pas être le sien, je compris -seulement qui m'écrivait quand j'eus lu la formule finale: «Croyez à -ma sympathie vraie», le «vraie», mis à sa place ajoutait, au prénom -Léonor le nom de Cambremer. - -Je vis pas mal à cette époque Gilberte avec laquelle je m'étais de -nouveau lié: car notre vie, dans sa longueur, n'est pas calculée sur -la vie de nos amitiés. Qu'une certaine période de temps s'écoule et -l'on voit reparaître (de même qu'en politique d'anciens ministères, -au théâtre des pièces oubliées qu'on reprend) des relations -d'amitié renouées entre les mêmes personnes qu'autrefois après de -longues années d'interruption, et renouées avec plaisir. Au bout de -dix ans les raisons que l'un avait de trop aimer, l'autre de ne pouvoir -supporter un trop exigeant despotisme, ces raisons n'existent plus. La -convenance seule subsiste, et tout ce que Gilberte m'eût refusé -autrefois, ce qui lui avait semblé intolérable, impossible, elle me -l'accordait aisément--sans doute parce que je ne le désirais plus. -Sans que nous nous fussions jamais dit la raison du changement, si elle -était toujours prête à venir à moi, jamais pressée de me quitter, -c'est que l'obstacle avait disparu: mon amour. - -J'allai d'ailleurs passer un peu plus tard quelques jours à -Tansonville. Le déplacement me gênait assez, car j'avais à Paris une -jeune fille qui couchait dans le pied-à-terre que j'avais loué. Comme -d'autres de l'arôme des forêts ou du murmure d'un lac, j'avais besoin -de son sommeil près de moi la nuit, et le jour de l'avoir toujours à -mon côté dans la voiture. Car un amour a beau s'oublier, il peut -déterminer la forme de l'amour qui le suivra. Déjà au sein même de -l'amour précédent des habitudes quotidiennes existaient, et dont nous -ne nous rappelions pas nous-même l'origine. C'est une angoisse d'un -premier jour qui nous avait fait souhaiter passionnément, puis adopter -d'une manière fixe, comme les coutumes dont on a oublié le sens, ces -retours en voiture jusqu'à la demeure même de l'aimée, ou sa -résidence dans notre demeure, notre présence ou celle de quelqu'un en -qui nous avons confiance dans toutes ses sorties, toutes ces habitudes, -sorte de grandes voies uniformes par où passe chaque jour notre amour -et qui furent fondues jadis dans le feu volcanique d'une émotion -ardente. Mais ces habitudes survivent à la femme, même au souvenir de -la femme. Elles deviennent la forme sinon de tous nos amours, du moins -de certains de nos amours qui alternent entre eux. Et ainsi ma demeure -avait exigé, en souvenir d'Albertine oubliée, la présence de ma -maîtresse actuelle que je cachais aux visiteurs et qui remplissait ma -vie comme jadis Albertine. Et pour aller à Tansonville, je dus obtenir -d'elle qu'elle se laissât garder par un de mes amis qui n'aimait pas -les femmes, pendant quelques jours. - -J'avais appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert, -mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être -elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Opinion que -justifiait l'amour-propre, le désir de tromper les autres, de se -tromper soi-même, la connaissance d'ailleurs imparfaite des trahisons -qui est celle de tous les êtres trompés, d'autant plus que Robert, en -vrai neveu de M. de Charlus, s'affichait avec des femmes qu'il -compromettait, que le monde croyait et qu'en somme Gilberte supposait -être ses maîtresses. On trouvait même dans le monde qu'il ne se -gênait pas assez, ne lâchant pas d'une semelle, dans les soirées, -telle femme qu'il ramenait ensuite, laissant Mme de Saint-Loup rentrer -comme elle pouvait. Qui eût dit que l'autre femme qu'il compromettait -ainsi, n'était pas en réalité sa maîtresse eût passé pour un -naïf, aveugle devant l'évidence, mais j'avais été malheureusement -aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui me fit une peine -infinie, par quelques mots échappés à Jupien. Quelle n'avait pas -été ma stupéfaction quand, étant allé quelques mois avant mon -départ pour Tansonville prendre des nouvelles de M. de Charlus, chez -lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans -causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que j'avais trouvé -seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée -Bobette que Mme de Saint-Loup avait surprise, j'avais appris par -l'ancien factotum du baron, que la personne qui signait Bobette n'était -autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de -M. de Charlus. Jupien n'en parlait pas sans indignation: «Ce garçon -pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s'il y a un -côté où il n'aurait pas dû regarder, c'est le côté du neveu du -baron. D'autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a -cherché à désunir le ménage, c'est honteux. Et il a fallu qu'il y -mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de -nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez -de folies pour ses maîtresses! Non, que ce misérable musicien ait -quitté le baron comme il l'a quitté, salement, on peut bien le dire, -c'était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses -qui ne se font pas.» Jupien était sincère dans son indignation; chez -les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi -fortes que chez les autres et changent seulement un peu d'objet. De plus -les gens dont le cœur n'est pas directement en cause, jugeant toujours -les liaisons à éviter, les mauvais mariages, comme si on était libre -de choisir ce qu'on aime, ne tiennent pas compte du mirage délicieux -que l'amour projette et qui enveloppe si entièrement et si uniquement -la personne dont on est amoureux que la «sottise» que fait un homme en -épousant une cuisinière ou la maîtresse de son meilleur ami est en -général le seul acte poétique qu'il accomplisse au cours de son -existence. - -Je compris qu'une séparation avait failli se produire entre Robert et -sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il -s'agissait) et que c'était Mme de Marsantes, mère aimante, ambitieuse -et philosophe qui avait arrangé, imposé la réconciliation. Elle -faisait partie de ces milieux où le mélange des sangs qui vont se -recroisant sans cesse et l'appauvrissement des patrimoines font -refleurir à tout moment dans le domaine des passions, comme dans celui -des intérêts, les vices et les compromissions héréditaires. Avec la -même énergie qu'elle avait autrefois protégé Mme Swann, elle avait -aidé le mariage de la fille de Jupien, et fait celui de son propre fils -avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation -douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter -tout le faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment -bâclé le mariage de Robert avec Gilberte--ce qui lui avait -certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le -faire rompre avec Rachel--que dans la peur qu'il ne commençât avec une -autre cocotte--ou peut-être avec la même, car Robert fut long à -oublier Rachel--un nouveau collage qui eût peut-être été son salut. -Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la -princesse de Guermantes: «C'est malheureux que ta petite amie de Balbec -n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous -serions bien entendus tous les deux.» Il avait voulu dire qu'elle -était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était -pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une -certaine manière et avec d'autres femmes. Gilberte aussi eût pu me -renseigner sur Albertine. Si donc sauf de rares retours en arrière, je -n'avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j'aurais pu -interroger sur elle non seulement Gilberte, mais son mari. Et en somme -c'était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le -désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais -les causes de notre désir, comme ses buts aussi étaient opposés. Moi, -c'était par le désespoir où j'avais été de l'apprendre, Robert par -la satisfaction; moi pour l'empêcher, grâce à une surveillance -perpétuelle, de s'adonner à son goût; Robert pour le cultiver, et pour -la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies. Si -Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle -orientation, si divergente de la primitive, qu'avaient prise les goûts -charnels de Robert, une conversation que j'eus avec Aimé et qui me -rendit fort malheureux me montra que l'ancien maître d'hôtel de -Balbec, faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup -plus haut. L'occasion de cette conversation avait été quelques jours -que j'avais été passer à Balbec, où Saint-Loup lui-même était venu -avec sa femme, que dans cette première phase il ne quittait d'un seul -pas. J'avais admiré comme l'influence de Rachel se faisait encore -sentir sur Robert. Un jeune marié qui a eu longtemps une maîtresse -sait seul ôter aussi bien le manteau de sa femme avant d'entrer dans un -restaurant, avoir avec elle les égards qu'il convient. Il a reçu -pendant sa liaison l'instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de -lui, à une table voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prétentieux -jeunes universitaires, prenait des airs faussement à l'aise, et criait -très fort à un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte -avec un geste qui renversa deux carafes d'eau: «Non, non, mon cher, -commandez! De ma vie je n'ai jamais su faire un menu. Je n'ai jamais su -commander!» répétait il avec un orgueil peu sincère et, mêlant la -littérature à la gourmandise, il opina tout de suite pour une -bouteille de champagne qu'il aimait à voir «d'une façon tout à fait -symbolique» orner une causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il -était assis à côté de Gilberte--déjà grosse--(il ne devait pas -cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à -côté d'elle dans leur lit commun à l'hôtel. Il ne parlait qu'à sa -femme, le reste de l'hôtel n'avait pas l'air d'exister pour lui, mais -au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il -levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne -durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance -semblait témoigner d'un ordre de curiosités et de recherches -entièrement différent de celui qui aurait pu animer n'importe quel -client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur -lui des remarques humoristiques ou autres qu'il communiquerait à ses -amis. Ce petit regard court, en apparence désintéressé, montrant que -le garçon l'intéressait en lui-même, révélait à ceux qui l'eussent -observé que cet excellent mari, cet amant jadis passionné de Rachel, -avait dans sa vie un autre plan et qui lui paraissait infiniment plus -intéressant que celui sur lequel il se mouvait par devoir. Mais on ne -le voyait que dans celui-là. Déjà ses yeux étaient revenus sur -Gilberte qui n'avait rien vu, il lui présentait un ami au passage et -partait se promener avec elle. Or Aimé me parla à ce moment d'un temps -bien plus ancien, celui où j'avais fait la connaissance de Saint-Loup -par Mme de Villeparisis en ce même Balbec. «Mais oui, Monsieur, me -dit-il, c'est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La -première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s'enferma -avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de -Madame la grand'mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous -avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez -Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu -déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa -maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se -rappelle sans doute que M. le marquis s'en alla en prétextant une crise -de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle -lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m'ôtera pas de -l'idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu'il avait -besoin d'éloigner Monsieur et Madame.» Pour ce jour-là du moins, je -sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout -au tout. Je me rappelais trop l'état dans lequel était Robert, la -gifle qu'il avait donnée au journaliste. Et d'ailleurs, pour Balbec, -c'était de même: ou le liftier avait menti, ou c'était Aimé qui -mentait. Du moins je le crus; une certitude, je ne pouvais l'avoir, car -on ne voit jamais qu'un côté des choses. Si cela ne m'eût pas fait de -peine, j'eusse trouvé une certaine ironie à ce que, tandis que pour -moi la course du lift chez Saint-Loup avait été le moyen commode de -lui faire porter une lettre et d'avoir sa réponse, pour lui cela avait -été faire la connaissance de quelqu'un qui lui avait plu. Les choses, -en effet, sont pour le moins doubles. Sur l'acte le plus insignifiant -que nous accomplissons, un autre homme embranche une série d'actes -entièrement différents; il est certain que l'aventure de Saint-Loup et -du liftier, si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le -banal envoi de ma lettre que quelqu'un qui ne connaîtrait de Wagner que -le duo de Lohengrin ne pourrait prévoir le prélude de Tristan. Certes, -pour les hommes, les choses n'offrent qu'un nombre restreint de leurs -innombrables attributs, à cause de la pauvreté de leurs sens. Elles -sont colorées parce que nous avons des yeux, combien d'autres -épithètes ne mériteraient-elles pas si nous avions des centaines de -sens? Mais cet aspect différent qu'elles pourraient avoir nous est -rendu plus facile à comprendre par ce qu'est dans la vie un événement -même minime dont nous connaissons une partie que nous croyons le tout, -et qu'un autre regarde comme par une fenêtre percée de l'autre côté -de la maison et qui donne sur une autre vue. Dans le cas où Aimé ne se -fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé -du lift, ne venait peut-être pas de ce que celui-ci prononçait laïft. -Mais j'étais persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup -n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore -uniquement les femmes. Plus qu'à un autre signe, je pus le discerner -rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup m'avait témoignée à -Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment -capable d'amitié. Après cela, au moins pendant quelque temps, les -hommes qui ne l'intéressaient pas directement, il leur manifestait une -indifférence, sincère, je le crois, en partie--car il était devenu -très sec,--et qu'il exagérait aussi pour faire croire qu'il ne faisait -attention qu'aux femmes. Mais je me rappelle tout de même qu'un jour à -Doncières, comme j'allais dîner chez les Verdurin et comme il venait -de regarder d'une façon un peu prolongée Morel, il m'avait dit: -«C'est curieux ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe -pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne -peut pas m'intéresser.» Et tout de même ses yeux étaient ensuite -restés longtemps perdus à l'horizon, comme quand on pense, avant de se -remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de -ces lointains voyages qu'on ne fera jamais, mais dont on éprouve un -instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à -Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel, -afin de plaire à son mari, mettait comme elle des nœuds de soie -ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car -elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse. Que -l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent -l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme, -c'était possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus à -cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il -eût pu en jouer d'autres. Un jour Robert était allé lui demander de -s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux, -et pourtant il s'était contenté de la regarder insatisfait. Il ne lui -restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans -plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise et qui ne l'empêcha -pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette -générosité envers Rachel, Gilberte n'eût pas souffert si elle avait -su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse -à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au -contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels -seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie -d'aimer les femmes. Gilberte ne se plaignait d'ailleurs pas. C'est -d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui -avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus -beaux; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en -l'épousant. Et de fait, les premiers temps, des comparaisons entre les -deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) ne -furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit -ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue -d'œil. Une autre personne se démentit: ce fut Mme Swann. Si pour -Gilberte, Robert avant le mariage était déjà entouré de la double -auréole que lui créait d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement -dénoncée par les lamentations de Mme de Marsantes, d'autre part le -prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et -qu'elle avait hérité de lui, Mme de Forcheville en revanche eût -préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier (il y avait -des familles royales pauvres et qui eussent accepté l'argent,--qui se -trouva d'ailleurs être fort inférieur aux millions promis,--décrassé -qu'il était par le nom de Forcheville) et un gendre moins démonétisé -par une vie passée loin du monde. Elle n'avait pu triompher de la -volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde, -flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le -gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la -dérobée. C'est que l'âge avait laissé à Mme Swann (devenue Mme de -Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue, -mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les -moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle -robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle -avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et--quel -ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte?--elle avait une fille -adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari et -naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle -l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la -première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui -n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère, -c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte, -d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette -s'y était-elle employée, qu'aussitôt un magnifique rubis l'en -récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse -envers son mari. Odette le lui prêchait avec d'autant plus de chaleur -que c'était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi, -grâce à Robert, pouvait-elle au seuil de la cinquantaine (d'aucuns -disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait -dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir -besoin d'avoir comme autrefois un «ami» qui maintenant n'eût plus -casqué--voire marché. Aussi était-elle entrée pour toujours, -semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait -jamais été aussi élégante. - -Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre -contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs (c'était dans le -caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait -sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie -vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C'était -peut-être aussi l'intérêt. J'eus l'impression que Robert devait lui -donner beaucoup d'argent. Dans une soirée où j'avais rencontré Robert -avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il -s'exhibait à côté d'une femme élégante qui passait pour être sa -maîtresse, où il s'attachait à elle, ne faisant qu'un avec elle, -enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser avec quelque chose -de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition -involontaire d'un geste ancestral que j'avais pu observer chez M. de -Charlus, comme enrobé dans les atours de Mme Molé, ou d'une autre, -bannière d'une cause gynophile qui n'était pas la sienne, mais qu'il -aimait, bien que sans droit à l'arborer ainsi, soit qu'il la trouvât -protectrice, ou esthétique, j'avais été frappé au retour de voir -combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche, -était devenu économe. Qu'on ne tienne qu'à ce qu'on possède, et que -tel qui semait l'or qu'il avait si rarement jadis, thésaurise -maintenant celui dont il est pourvu, c'est sans doute un phénomène -assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus -particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu'il -avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci -Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il -avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a -longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le -puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Pareillement ayant -eu à s'occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel, -d'une part parce que celle-ci n'y entendait rien, ensuite parce qu'à -cause de sa jalousie, il voulait garder la haute main sur la -domesticité, il put dans l'administration des biens de sa femme et -l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que -peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait -volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire -bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle, -l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en -souffrît. Je pleurais en pensant que j'avais eu autrefois pour un -Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à -ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne me rendait plus, -les hommes dès qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des -désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié. Comment cela avait-il -pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je -l'avais vu désespéré jusqu'à craindre qu'il se tuât parce que -«Rachel quand du Seigneur» avait voulu le quitter? La ressemblance -entre Charlie et Rachel--invisible pour moi--avait-elle été la planche -qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de -son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce -dernier s'était produite assez tard? Parfois pourtant les paroles -d'Aimé revenaient m'inquiéter; je me rappelais Robert cette année-là -à Balbec; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire -attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il -adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien -tenir cela de M. de Charlus, d'une certaine hauteur et d'une certaine -attitude physique des Guermantes et nullement des goûts spéciaux au -baron. C'est ainsi que le duc de Guermantes qui n'avait aucunement ces -goûts avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son -poignet, comme s'il crispait autour de celui-ci une manchette de -dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées, -toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de -donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre -lui-même, l'individu exprimant ses particularités à l'aide de traits -impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être d'ailleurs que des -particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans -cette dernière hypothèse, qui confine à l'histoire naturelle, ce ne -serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté -d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des -Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille -pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien -épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y -perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j'avais -aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et -si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je -lui avais trouvé l'air efféminé qui n'était certes pas un effet de -ce que j'apprenais de lui maintenant, mais de la grâce particulière -aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la -duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi, -sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et je me disais que cela -non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre -chose, même tout le contraire de ce que j'apprenais aujourd'hui. Mais -de quand cela datait-il? Si c'était de l'année où j'étais retourné -à Balbec, comment n'était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne -m'avait-il jamais parlé de lui? Et quant à la première année, -comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de -Rachel comme il était alors? Cette première année-là, j'avais -trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or -il était encore plus spécial que je ne l'avais cru. Mais ce dont nous -n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement -par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le -faire savoir à notre âme; ses communications avec le réel sont -fermées; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop -tard. Du reste de toutes façons, pour que j'en pusse jouir -spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute depuis -ce que m'avait dit M. de Charlus chez Mme Verdurin à Paris, je ne -doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d'une foule d'honnêtes -gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs. -L'apprendre de n'importe qui m'eût été indifférent, de n'importe qui -excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d'Aimé -ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que -je ne crusse pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement -éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du -restaurant où j'avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel, j'étais -obligé de faire un effort pour ne pas pleurer. - -Je n'aurais d'ailleurs pas à m'arrêter sur ce séjour que je fis à -côté de Combray, et qui fut peut-être le moment de ma vie où je -pensai le moins à Combray, si, justement par là, il n'avait apporté -une vérification au moins provisoire à certaines idées que j'avais -eues d'abord du côté de Guermantes, et une vérification aussi à -d'autres idées que j'avais eues du côté de Méséglise. Je -recommençais chaque soir, dans un autre sens, les promenades que nous -faisions à Combray, l'après-midi, quand nous allions du côté de -Méséglise. On dînait maintenant à Tansonville à une heure où jadis -on dormait depuis longtemps à Combray. Et cela à cause de la saison -chaude. Et puis, parce que, l'après-midi Gilberte peignait dans la -chapelle du château, on n'allait se promener qu'environ deux heures -avant le dîner. Au plaisir de jadis qui était de voir en rentrant le -ciel pourpre encadrer le calvaire ou se baigner dans la Vivonne, -succédait celui de partir à la nuit venue, quand on ne rencontrait -plus dans le village que le triangle bleuâtre irrégulier et mouvant -des moutons qui rentraient. Sur une moitié des champs le coucher -s'éteignait; au-dessus de l'astre était déjà allumée la lune qui -bientôt les baignerait tout entiers. Il arrivait que Gilberte me -laissât aller sans elle et je m'avançais, laissant mon ombre derrière -moi, comme une barque qui poursuit sa navigation à travers des -étendues enchantées. Mais le plus souvent Gilberte m'accompagnait. Les -promenades que nous faisions ainsi, c'était bien souvent celles que je -faisais jadis enfant: or comment n'eussé-je pas éprouvé bien plus -vivement encore que jadis du côté de Guermantes le sentiment que -jamais je ne serais capable d'écrire, auquel s'ajoutait celui que mon -imagination et ma sensibilité s'étaient affaiblies, quand je vis -combien peu j'étais curieux de Combray? Et j'étais désolé de voir -combien peu je revivais mes années d'autrefois. Je trouvais la Vivonne -mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas que je relevasse des -inexactitudes matérielles bien grandes dans ce que je me rappelais. -Mais, séparé des lieux qu'il m'arrivait de retraverser par toute une -vie différente, il n'y avait pas entre eux et moi cette contiguïté -d'où naît avant même qu'on s'en soit aperçu, l'immédiate, -délicieuse et totale déflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien -sans doute quelle était sa nature, je m'attristais de penser que ma -faculté de sentir et d'imaginer avait dû diminuer pour que je -n'éprouvasse pas plus de plaisir dans ces promenades. Gilberte -elle-même, qui me comprenait encore moins bien que je ne faisais -moi-même, augmentait ma tristesse en partageant mon étonnement. -«Comment, cela ne vous fait rien éprouver, me disait-elle, de prendre -ce petit raidillon que vous montiez autrefois?» Et elle-même avait -tant changé que je ne la trouvais plus belle, qu'elle ne l'était plus -du tout. Tandis que nous marchions, je voyais le pays changer, il -fallait gravir des coteaux, puis des pentes s'abaissaient. Nous -causions, très agréablement pour moi,--non sans difficulté pourtant. -En tant d'êtres il y a différentes couches qui ne sont pas pareilles; -(c'étaient chez elle le caractère de son père, le caractère de sa -mère) on traverse l'une, puis l'autre. Mais le lendemain l'ordre de -superposition est renversé. Et finalement on ne sait pas qui -départagera les parties, à qui on peut se fier pour la sentence. -Gilberte était comme ces pays avec qui on n'ose pas faire d'alliance -parce qu'ils changent trop souvent de gouvernement. Mais au fond c'est -un tort. La mémoire de l'être le plus successif établit chez lui une -sorte d'identité et fait qu'il ne voudrait pas manquer à des promesses -qu'il se rappelle même s'il ne les eût pas contresignées. Quant à -l'intelligence elle était chez Gilberte, avec quelques absurdités de -sa mère, très vive. Je me rappelle que dans ces conversations que nous -avions en nous promenant, elle me dit des choses qui plusieurs fois -m'étonnèrent beaucoup. La première fut: «Si vous n'aviez pas trop -faim et s'il n'était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en -tournant ensuite à droite en moins d'un quart d'heure nous serions à -Guermantes». C'est comme si elle m'avait dit: «Tournez à gauche, -prenez ensuite à votre main droite et vous toucherez l'intangible, vous -atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connaît jamais sur -terre que la direction, que (ce que j'avais cru jadis que je pourrais -connaître seulement de Guermantes et peut-être en un sens je ne me -trompais pas) le «côté». Un de mes autres étonnements fut de voir -les «Sources de la Vivonne» que je me représentais comme quelque -chose d'aussi extra-terrestre que l'Entrée des Enfers, et qui -n'étaient qu'une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et -la troisième fois fut quand Gilberte me dit: «Si vous voulez, nous -pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors -aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c'est la plus jolie -façon»,--phrase qui en bouleversant toutes les idées de mon enfance -m'apprit que les deux côtés n'étaient pas aussi inconciliables que -j'avais cru. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut combien peu, pendant -ce séjour, je revécus mes années d'autrefois, désirai peu revoir -Combray, trouvai mince et laide la Vivonne. Mais où Gilberte vérifia -pour moi des imaginations que j'avais eues du côté de Méséglise, ce -fut pendant une de ces promenades en somme nocturnes bien qu'elles -eussent lieu avant le dîner--mais elle dînait si tard! Au moment de -descendre dans le mystère d'une vallée parfaite et profonde que -tapissait le clair de lune, nous nous arrêtâmes un instant, comme deux -insectes qui vont s'enfoncer au cœur d'un calice bleuâtre. Gilberte -eut alors, peut-être simplement par bonne grâce de maîtresse de -maison qui regrette que vous partiez bientôt et qui aurait voulu mieux -vous faire les honneurs de ce pays que vous semblez apprécier, de ces -paroles où son habileté de femme du monde sachant tirer parti du -silence, de la simplicité, de la sobriété dans l'expression des -sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que -personne ne pourrait occuper. Épanchant brusquement sur elle la -tendresse dont j'étais rempli par l'air délicieux, la brise qu'on -respirait, je lui dis: «Vous parliez l'autre jour du raidillon, comme -je vous aimais alors!» Elle me répondit: «Pourquoi ne me le -disiez-vous pas? je ne m'en étais pas doutée. Moi je vous aimais. Et -même deux fois je me suis jetée à votre tête.» «Quand donc?» «La -première fois à Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille, -je rentrais, je n'avais jamais vu un aussi joli petit garçon. J'avais -l'habitude, ajouta-t-elle d'un air vague et pudique, d'aller jouer avec -de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me -direz que j'étais bien mal élevée, car il y avait là-dedans des -filles et des garçons de tout genre qui profitaient de l'obscurité. -L'enfant de chœur de l'église de Combray, Théodore qui, il faut -l'avouer, était bien gentil (Dieu qu'il était bien!) et qui est devenu -très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s'y amusait -avec toutes les petites paysannes du voisinage. Comme on me laissait -sortir seule, dès que je pouvais m'échapper, j'y courais. Je ne peux -pas vous dire comme j'aurais voulu vous y voir venir; je me rappelle -très bien que, n'ayant qu'une minute pour vous faire comprendre ce que -je désirais, au risque d'être vue par vos parents et les miens, je -vous l'ai indiqué d'une façon tellement crue que j'en ai honte -maintenant. Mais vous m'avez regardé d'une façon si méchante que j'ai -compris que vous ne vouliez pas.» Et tout d'un coup, je me dis que la -vraie Gilberte--la vraie Albertine--, c'étaient peut-être celles qui -s'étaient au premier instant livrées dans leur regard, l'une devant la -haie d'épines roses, l'autre sur la plage. Et c'était moi qui, n'ayant -pas su le comprendre, ne l'ayant repris que plus tard dans ma mémoire -après un intervalle où par mes conversations tout un entre-deux de -sentiment leur avait fait craindre d'être aussi franches que dans les -premières minutes--avais tout gâté par ma maladresse. Je les avais -«ratées» plus complètement,--bien qu'à vrai dire l'échec relatif -avec elles fût moins absurde--pour les mêmes raisons que Saint-Loup -Rachel. - - -«Et la seconde fois, reprit Gilberte, c'est bien des années après -quand je vous ai rencontré sous votre porte, l'avant-veille du jour où -je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane, je ne vous ai pas reconnu -tout de suite ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque -j'avais la même envie qu'à Tansonville.» «Dans l'intervalle il y -avait eu pourtant les Champs-Élysées.» «Oui, mais là vous m'aimiez -trop, je sentais une inquisition sur tout ce que je faisais.» Je ne lui -demandai pas alors quel était ce jeune homme avec lequel elle -descendait l'avenue des Champs-Élysées, le jour où j'étais parti -pour la revoir, où je me fusse réconcilié avec elle pendant qu'il en -était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute ma vie, -si je n'avais rencontré les deux ombres s'avançant côte à côte dans -le crépuscule. Si je le lui avais demandé, me dis-je, elle m'eût -peut-être avoué la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité. -Et en effet, les femmes qu'on n'aime plus et qu'on rencontre après des -années, n'y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que -si elles n'étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour -n'existe plus fait de celles qu'elles étaient alors, ou de celui que -nous étions des morts? Je pensai que peut-être aussi elle ne se fût -pas rappelé, ou eût menti. En tout cas cela n'offrait plus d'intérêt -pour moi de le savoir, parce que mon cœur avait encore plus changé que -le visage de Gilberte. Celui-ci ne me plaisait plus guère, mais surtout -je n'étais plus malheureux, je n'aurais pas pu concevoir, si j'y eusse -repensé, que j'eusse pu l'être autant de rencontrer Gilberte marchant -à petits pas à côté d'un jeune homme, et de me dire: «C'est fini, je -renonce à jamais la voir.» De l'état d'âme qui, cette lointaine -année-là, n'avait été pour moi qu'une longue torture, rien ne -subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, -une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus -complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté: -c'est le Chagrin. - -Je ne suis donc pas surpris de ne pas lui avoir demandé alors avec qui -elle descendait les Champs-Élysées, car j'ai déjà vu trop d'exemples -de cette incuriosité amenée par le temps, mais je le suis un peu de ne -pas avoir raconté à Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-là, -j'avais vendu une potiche de vieux Chine pour lui acheter des fleurs. -Ç'avait été en effet, pendant les temps si tristes qui avaient suivi, -ma seule consolation de penser qu'un jour, je pourrais sans danger lui -conter cette intention si tendre. Plus d'une année après, si je voyais -qu'une voiture allait heurter la mienne, ma seule envie de ne pas mourir -était pour pouvoir raconter cela à Gilberte. Je me consolais en me -disant: «Ne nous pressons pas, j'ai toute la vie devant moi pour -cela.» Et à cause de cela je désirais ne pas perdre la vie. -Maintenant cela m'aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule, -et «entraînant». «D'ailleurs, continua Gilberte, même le jour où -je vous ai rencontré sous votre porte, vous étiez resté tellement le -même qu'à Combray, si vous saviez comme vous aviez peu changé!» Je -revis Gilberte dans ma mémoire. J'aurais pu dessiner le quadrilatère -de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la -petite fille tenait à la main, le long regard qui s'attacha à moi. -Seulement j'avais cru à cause du geste grossier dont il était -accompagné que c'était un regard de mépris parce que ce que je -souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne -connaissaient pas et ne faisaient que dans mon imagination, pendant mes -heures de désir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si aisément, -si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-père, l'une d'entre -elles eût eu l'audace de le figurer. - -Bien longtemps après cette conversation, je demandai à Gilberte avec -qui elle se promenait avenue des Champs-Élysées le soir où j'avais -vendu les potiches: c'était Léa habillée en homme. Gilberte savait -qu'elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi -certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer -nos plaisirs ou nos douleurs. - -Ce qu'il y avait eu de réel sous l'apparence d'alors m'était devenu -tout à fait égal. Et pourtant combien de jours et de nuits n'avais-je -pas souffert à me demander qui c'était, n'avais-je pas dû en y -pensant réprimer les battements de mon cœur plus encore peut-être que -pour ne pas retourner dire bonsoir jadis à maman dans ce même Combray. -On dit et c'est ce qui explique l'affaiblissement progressif de -certaines affections nerveuses, que notre système nerveux vieillit. -Cela n'est pas vrai seulement pour notre moi permanent qui se prolonge -pendant toute la durée de notre vie mais pour tous nos moi successifs -qui en somme le composent en partie. - -Aussi me fallait-il, à tant d'années de distance, faire subir une -retouche à une image que je me rappelais si bien, opération qui me -rendit assez heureux en me montrant que l'abîme infranchissable que -j'avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites -filles aux cheveux dorés était aussi imaginaire que l'abîme de -Pascal, et que je trouvai poétique à cause de la longue série -d'années au fond de laquelle il me fallut l'accomplir. J'eus un sursaut -de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville. -Pourtant j'étais heureux de me dire que ce bonheur vers lequel se -tendaient toutes mes forces alors, et que rien ne pouvait plus me rendre -eût existé ailleurs que dans ma pensée, en réalité si près de moi, -dans ce Roussainville dont je parlais si souvent, que j'apercevais du -cabinet sentant l'iris. Et je n'avais rien su! En somme Gilberte -résumait tout ce que j'avais désiré dans mes promenades, jusqu'à ne -pas pouvoir me décider à rentrer, croyant voir s'entr'ouvrir, s'animer -les arbres. Ce que je souhaitais si fiévreusement alors, elle avait -failli, si j'eusse seulement su le comprendre et la retrouver, me le -faire goûter dès mon adolescence. Plus complètement encore que je -n'avais cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de -Méséglise. - -Et même ce jour où je l'avais rencontrée sous une porte, bien qu'elle -ne fût pas Mlle de l'Orgeville, celle que Robert avait connue dans les -maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément à -son futur mari que j'en eusse demandé l'éclaircissement!) je ne -m'étais pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni -sur l'espèce de femme qu'elle était et m'avouait maintenant avoir -été. «Tout cela est bien loin, me dit-elle, je n'ai jamais plus -songé qu'à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et, -voyez-vous, ce n'est même pas ce caprice d'enfant que je me reproche le -plus.» - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF 2) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/64428-0.zip b/old/64428-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 52a634d..0000000 --- a/old/64428-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64428-h.zip b/old/64428-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 0e46de0..0000000 --- a/old/64428-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/64428-h/64428-h.htm b/old/64428-h/64428-h.htm deleted file mode 100644 index eb030b2..0000000 --- a/old/64428-h/64428-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5495 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 02 (of 02), by Marcel Proust. - </title> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4,h5,h6 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.p2 {margin-top: 2em;} -.p4 {margin-top: 4em;} -.p6 {margin-top: 6em;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} -hr.full {width: 95%;} - -hr.r5 {width: 5%; margin-top: 1em; margin-bottom: 1em;} -hr.r65 {width: 65%; margin-top: 3em; margin-bottom: 3em;} - -ul.index { list-style-type: none; } -li.ifrst { margin-top: 1em; } -li.indx { margin-top: .5em; } -li.isub1 {text-indent: 1em;} -li.isub2 {text-indent: 2em;} -li.isub3 {text-indent: 3em;} - -table { - margin-left: auto; - margin-right: auto; -} - - .tdl {text-align: left;} - .tdr {text-align: right;} - .tdc {text-align: center;} - table.poem { margin-left: 3em;} -td.original { font-style: italic; text-align: left } -td.translated { text-align: left } - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - -.linenum { - position: absolute; - top: auto; - right: 10%; -} /* poetry number */ - -.blockquot { - margin-left: 5%; - margin-right: 10%; -} - -.blockquot-half { - padding-top: 2em; - padding-bottom: 2em; - margin-left: 50%; -} - -.sidenote { - width: 10%; - padding-bottom: .5em; - padding-top: .5em; - padding-left: .5em; - padding-right: .5em; - margin-left: .5em; - float: left; - clear: left; - margin-top: .5em; - font-size: smaller; - color: black; - background: #eeeeee; - border: dashed 1px; -} - -.bb {border-bottom: solid 2px;} - -.bl {border-left: solid 2px;} - -.bt {border-top: solid 2px;} - -.br {border-right: solid 2px;} - -.bbox {border: solid 2px;} - -.center {text-align: center;} - -.right {text-align: right;} - -.smcap {font-variant: small-caps;} - -.u {text-decoration: underline;} - -.gesperrt -{ - letter-spacing: 0.2em; - margin-right: -0.2em; -} - -em.gesperrt -{ - font-style: normal; -} - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -.figleft { - float: left; - clear: left; - margin-left: 0; - margin-bottom: 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 1em; - padding: 0; - text-align: center; -} - -.figright { - float: right; - clear: right; - margin-left: 1em; - margin-bottom: - 1em; - margin-top: 1em; - margin-right: 0; - padding: 0; - text-align: center; -} - -/* Notes */ -.footnotes {margin-top:2em; border: dashed 1px;} - -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -.actor {font-size: 0.8em; - text-align: center;} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i1 {display: block; margin-left: .45em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i2 {display: block; margin-left: 1em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i3 {display: block; margin-left: 2em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i4 {display: block; margin-left: 3em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i6 {display: block; margin-left: 4em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} -.poem span.i8 {display: block; margin-left: 7em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -/* Transcriber's notes */ -.transnote {background-color: #E6E6FA; - color: black; - font-size:smaller; - padding:0.5em; - margin-bottom:5em; - margin-top:2em; - font-family:sans-serif, serif; } - - </style> - </head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 02 (of 2), by Marcel Proust</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<table style='padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'> - <tr><td>Title:</td><td>Albertine disparue Vol 02 (of 2)</td></tr> - <tr><td></td><td>À la recherche du temps perdu, Tome 7</td></tr> -</table> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcel Proust</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 31, 2021 [eBook #64428]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF 2) ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/albertine02_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h2>MARCEL PROUST</h2> - - - -<h4>À LA RECHERCHE DU<br /> -TEMPS PERDU</h4> - -<h4>TOME VII</h4> - - - - -<h3>ALBERTINE<br /> -DISPARUE</h3> - - -<h5>* *</h5> - - -<h5>VINGT-SEPTIÈME ÉDITION</h5> - - - -<h4>NRF</h4> - - - -<h4>PARIS</h4> - -<h5>Librairie Gallimard</h5> - -<h5>ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</h5> - -<h5>3, rue de Grenelle (VI<sup>me</sup>)</h5> - -<p><br /></p> - -<h5>TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION<br /> -RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.<br /> -COPYRIGHT B Y LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.</h5> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> -<p><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a><br /> -<a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>ALBERTINE DISPARUE</h4> - - - - -<h4><a id="CHAPITRE_II">CHAPITRE II</a></h4> - -<h4><i>Mademoiselle de Forcheville</i></h4> - - -<p>Ce n'était pas que je n'aimasse encore Albertine, mais déjà pas de la -même façon que les derniers temps. Non, c'était à la façon des -temps plus anciens où tout ce qui se rattachait à elle, lieux et gens, -me faisait éprouver une curiosité où il y avait plus de charme que de -souffrance. Et en effet je sentais bien maintenant qu'avant de l'oublier -tout à fait, avant d'atteindre à l'indifférence initiale, il me -faudrait, comme un voyageur qui revient par la même route au point -d'où il est parti, traverser en sens inverse tous les sentiments par -lesquels j'avais passé avant d'arriver à mon grand amour. Mais ces -fragments, ces moments du passé ne sont pas immobiles, ils ont gardé -la force terrible, l'ignorance heureuse de l'espérance qui s'élançait -alors vers un temps devenu aujourd'hui le passé, mais qu'une -hallucination nous fait un instant prendre rétrospectivement pour -l'avenir. Je lisais une lettre d'Albertine, où elle m'avait annoncé sa -visite pour le soir et j'avais une seconde la joie de l'attente. Dans -ces retours par la même ligne d'un pays où l'on ne retournera jamais, -où l'on reconnaît le nom, l'aspect de toutes les stations par où on a -déjà passé à l'aller, il arrive que, tandis qu'on est arrêté à -l'une d'elles en gare, on a un instant l'illusion qu'on repart, mais -dans la direction du lieu d'où l'on vient, comme l'on avait fait la -première fois. Tout de suite l'illusion cesse, mais une seconde on -s'était senti de nouveau emporté: telle est la cruauté du souvenir.</p> - -<p>Parfois la lecture d'un roman un peu triste me ramenait brusquement en -arrière, car certains romans sont comme de grands deuils momentanés, -abolissent l'habitude, nous remettent en contact avec la réalité de la -vie, mais pour quelques heures seulement, comme un cauchemar, puisque -les forces de l'habitude, l'oubli qu'elles produisent, la gaîté -qu'elles ramènent par l'impuissance du cerveau à lutter contre elles -et à recréer le vrai, l'emportent infiniment sur la suggestion presque -hypnotique d'un beau livre qui, comme toutes les suggestions, a des -effets très courts.</p> - -<p>Et pourtant, si l'on ne peut pas, avant de revenir à l'indifférence -d'où on était parti, se dispenser de couvrir en sens inverse les -distances qu'on avait franchies pour arriver à l'amour, le trajet, la -ligne qu'on suit, ne sont pas forcément les mêmes. Elles ont de commun -de ne pas être directes parce que l'oubli pas plus que l'amour ne -progresse régulièrement. Mais elles n'empruntent pas forcément les -mêmes voies. Et dans celle que je suivis au retour, il y eut au milieu -d'un voyage confus, trois arrêts dont je me souviens, à cause de la -lumière qu'il y avait autour de moi, alors que j'étais déjà bien -près de l'arrivée, étapes que je me rappelle particulièrement, sans -doute parce que j'y aperçus des choses qui ne faisaient pas partie de -mon amour d'Albertine, ou du moins qui ne s'y rattachaient que dans la -mesure où ce qui était déjà dans notre âme avant un grand amour -s'associe à lui, soit en le nourrissant, soit en le combattant, soit en -faisant avec lui, pour notre intelligence qui analyse, contraste -d'image.</p> - -<p>La première de ces étapes commença au début de l'hiver, un beau -dimanche de Toussaint où j'étais sorti. Tout en approchant du Bois, je -me rappelais avec tristesse le retour d'Albertine venant me chercher du -Trocadéro, car c'était la même journée, mais sans Albertine. Avec -tristesse et pourtant non sans plaisir tout de même, car la reprise en -mineur sur un ton désolé du même motif qui avait empli ma journée -d'autrefois, l'absence même de ce téléphonage de Françoise, de cette -arrivée d'Albertine qui n'était pas quelque chose de négatif, mais la -suppression dans la réalité de ce que je me rappelais et qui donnait -à la journée quelque chose de douloureux, en faisait quelque chose de -plus beau qu'une journée unie et simple parce que ce qui n'y était -plus, ce qui en avait été arraché, y restait imprimé comme en creux.</p> - -<p>Au Bois, je fredonnais des phrases de la sonate de Vinteuil. Je ne -souffrais plus beaucoup de penser qu'Albertine me l'avait jouée, car -presque tous mes souvenirs d'elle étaient entrés dans ce second état -chimique où ils ne causent plus d'anxieuse oppression au cœur, mais de -la douceur. Par moment, dans les passages qu'elle jouait le plus -souvent, où elle avait l'habitude de faire telle réflexion qui me -paraissait alors charmante, de suggérer telle réminiscence, je me -disais: «Pauvre petite», mais sans tristesse, en ajoutant seulement au -passage musical une valeur de plus, une valeur en quelque sorte historique -et de curiosité comme celle que le portrait de Charles I<sup>er</sup> -par Van Dyck, déjà si beau par lui-même, acquiert encore du fait qu'il -est entré dans les collections nationales par la volonté de M<sup>me</sup> -du Barry d'impressionner le Roi. Quand la petite phrase, avant de -disparaître tout à fait, se défit en ses divers éléments où elle -flotta encore un instant éparpillée, ce ne fut pas pour moi comme pour -Swann une messagère d'Albertine qui disparaissait. Ce n'était pas tout -à fait les mêmes associations d'idées chez moi que chez Swann que la -petite phrase avait éveillées. J'avais été surtout sensible à -l'élaboration, aux essais, aux reprises, au «devenir» d'une phrase -qui se faisait durant la sonate comme cet amour s'était fait durant ma -vie. Et maintenant sachant combien chaque jour un élément de plus de -mon amour s'en allait, le côté jalousie, puis tel autre, revenant en -somme peu à peu dans un vague souvenir à la faible amorce du début, -c'était mon amour qu'il me semblait, en la petite phrase éparpillée, -voir se désagréger devant moi.</p> - -<p>Comme je suivais les allées séparées d'un sous-bois, tendues d'une -gaze chaque jour amincie, le souvenir d'une promenade où Albertine -était à côté de moi dans la voiture, où elle était rentrée avec -moi, où je sentais qu'elle enveloppait ma vie, flottait maintenant -autour de moi, dans la brume incertaine des branches assombries au -milieu desquelles le soleil couchant faisait briller, comme suspendue -dans le vide, l'horizontalité clairsemée des feuillages d'or. -D'ailleurs je tressaillais de moment en moment, comme tous ceux pour -lesquels une idée fixe donne à toute femme arrêtée au coin d'une -allée, la ressemblance, l'identité possible avec celle à qui on -pense. «C'est peut-être elle!» On se retourne, la voiture continue à -avancer et on ne revient pas en arrière. Ces feuillages, je ne me -contentais pas de les voir avec les yeux de la mémoire, ils -m'intéressaient, me touchaient comme ces pages purement descriptives, -au milieu desquelles un artiste pour les rendre plus complètes -introduit une fiction, tout un roman; et cette nature prenait ainsi le -seul charme de mélancolie qui pouvait aller jusqu'à mon cœur. La -raison de ce charme me parut être que j'aimais toujours autant -Albertine, tandis que la raison véritable était au contraire que -l'oubli continuait à faire en moi de tels progrès que le souvenir -d'Albertine ne m'était plus cruel, c'est-à-dire avait changé; mais -nous avons beau voir clair dans nos impressions, comme je crus alors -voir clair dans la raison de ma mélancolie, nous ne savons pas remonter -jusqu'à leur signification plus éloignée. Comme ces malaises dont le -médecin écoute son malade lui raconter l'histoire et à l'aide -desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de -même nos impressions, nos idées, n'ont qu'une valeur de symptômes. Ma -jalousie étant tenue à l'écart par l'impression de charme et de douce -tristesse que je ressentais, mes sens se réveillaient. Une fois de plus -comme lorsque j'avais cessé de voir Gilberte, l'amour de la femme -s'élevait en moi, débarrassé de toute association exclusive avec une -certaine femme déjà aimée, et flottait comme ces essences qu'ont -libérées des destructions antérieures et qui errent en suspens dans -l'air printanier, ne demandant qu'à s'unir à une nouvelle créature. -Nulle part il ne germe autant de fleurs, s'appelassent-elles «ne -m'oubliez pas», que dans un cimetière. Je regardais les jeunes filles -dont était innombrablement fleuri ce beau jour, comme j'eusse fait -jadis de la voiture de M<sup>me</sup> de Villeparisis ou de celle où -j'étais par un même dimanche venu avec Albertine. Aussitôt, au regard que -je venais de poser sur telle ou telle d'entre elles, s'appariait -immédiatement le regard curieux, furtif, entreprenant, reflétant -d'insaisissables pensées, que leur eût à la dérobée jeté Albertine -et qui, géminant le mien d'une aile mystérieuse, rapide et bleuâtre, -faisait passer dans ces allées jusque-là si naturelles, le frisson -d'un inconnu dont mon propre désir n'eût pas suffi à les renouveler -s'il fût demeuré seul, car lui, pour moi, n'avait rien d'étranger.</p> - -<p>D'ailleurs à Balbec, quand j'avais désiré connaître Albertine la -première fois, n'était-ce pas parce qu'elle m'avait semblé -représentative de ces jeunes filles dont la vue m'avait si souvent -arrêté dans les rues, sur les routes et que pour moi elle pouvait -résumer leur vie. Et n'était-il pas naturel que maintenant l'étoile -finissante de mon amour dans lequel elles s'étaient condensées se -dispersât de nouveau en cette poussière disséminée de nébuleuses? -Toutes me semblaient des Albertine—l'image que je portais en moi me -la faisant retrouver partout,—et même, au détour d'une allée, l'une -d'elles qui remontait dans une automobile me la rappela tellement, -était si exactement de la même corpulence, que je me demandai un -instant si ce n'était pas elle que je venais de voir, si on ne m'avait -pas trompé en me faisant le récit de sa mort. Je la revoyais ainsi -dans un angle d'allée, peut-être à Balbec, remontant en voiture de la -même manière, alors qu'elle avait tant confiance dans la vie. Et -l'acte de cette jeune fille de remonter en automobile, je ne le -constatais pas seulement avec mes yeux, comme la superficielle apparence -qui se déroule si souvent au cours d'une promenade: devenu une sorte -d'acte durable, il me semblait s'étendre aussi dans le passé par ce -côté qui venait de lui être surajouté et qui s'appuyait si -voluptueusement, si tristement contre mon cœur. Mais déjà la jeune -fille avait disparu.</p> - -<p>Un peu plus loin je vis un groupe de trois jeunes filles un peu plus -âgées, peut-être des jeunes femmes, dont l'allure élégante et -énergique correspondait si bien à ce qui m'avait séduit le premier -jour où j'avais aperçu Albertine et ses amies, que j'emboîtai le pas -à ces trois nouvelles jeunes filles et au moment où elles prirent une -voiture, j'en cherchai désespérément une autre dans tous les sens. Je -la trouvai, mais trop tard. Je ne les rejoignis pas. Mais quelques jours -plus tard, comme je rentrais, j'aperçus, sortant de sous la voûte de -notre maison, les trois jeunes filles que j'avais suivies au Bois. -C'était tout à fait, les deux brunes surtout, et un peu plus âgées -seulement, de ces jeunes filles du monde qui souvent, vues de ma -fenêtre ou croisées dans la rue, m'avaient fait faire mille projets, -aimer la vie, et que je n'avais pu connaître. La blonde avait un air un -peu plus délicat, presque souffrant, qui me plaisait moins. Ce fut -pourtant elle qui fut cause que je ne me contentai pas de les -considérer un instant, mais qu'ayant pris racine, je les contemplai -avec ces regards qui, par leur fixité impossible à distraire, leur -application comme à un problème, semblent avoir conscience qu'il -s'agit d'aller bien au delà de ce qu'on voit. Je les aurais sans doute -laissé disparaître comme tant d'autres si, au moment où elles -passèrent devant moi, la blonde—était-ce parce que je les contemplais -avec cette attention?—me lança furtivement un premier regard, puis, -m'ayant dépassé et retournant la tête vers moi, un second qui acheva -de m'enflammer. Cependant comme elle cessa de s'occuper de moi et se -remit à causer avec ses amies, mon ardeur eût sans doute fini par -tomber, si elle n'avait été centuplée par le fait suivant. Ayant -demandé au concierge qui elles étaient: «Elles ont demandé M<sup>me</sup> -la Duchesse, me dit-il. Je crois qu'il n'y en a qu'une qui la connaisse et -que les autres l'avaient seulement accompagnée jusqu'à la porte. Voici -le nom, je ne sais pas si j'ai bien écrit.» Et je lus: M<sup>lle</sup> -Déporcheville, que je rétablis aisément: d'Éporcheville, -c'est-à-dire le nom ou à peu près, autant que je me souvenais, de la -jeune fille d'excellente famille et apparentée vaguement aux Guermantes -dont Robert m'avait parlé pour l'avoir rencontrée dans une maison de -passe et avec laquelle il avait eu des relations. Je comprenais -maintenant la signification de son regard, pourquoi elle s'était -retournée et cachée de ses compagnes. Que de fois j'avais pensé à -elle, me l'imaginant d'après le nom que m'avait dit Robert. Et voici -que je venais de la voir, nullement différente de ses amies, sauf par -ce regard dissimulé qui ménageait entre elle et moi une entrée -secrète dans des parties de sa vie qui, évidemment, étaient cachées -à ses amies, et qui me la faisait paraître plus accessible—presque à -demi-mienne—plus douce que ne sont d'habitude les jeunes filles de -l'aristocratie. Dans l'esprit de celle-ci, entre elle et moi, il y avait -d'avance de commun les heures que nous aurions pu passer ensemble, si -elle avait eu la liberté de me donner un rendez-vous. N'était-ce pas -ce que son regard avait voulu m'exprimer avec une éloquence qui ne fut -claire que pour moi. Mon cœur battait de toutes ses forces, je n'aurais -pas pu dire exactement comment était faite M<sup>lle</sup> d'Éporcheville, -je revoyais vaguement un blond visage aperçu de côté, mais j'étais -amoureux fou d'elle. Tout d'un coup je m'avisai que je raisonnais comme si, -entre les trois, M<sup>lle</sup> d'Éporcheville était précisément la blonde -qui s'était retournée et m'avait regardée deux fois. Or le concierge -ne me l'avait pas dit. Je revins à sa loge, l'interrogeai à nouveau, -il me dit qu'il ne pouvait me renseigner là-dessus, mais qu'il allait -le demander à sa femme qui les avait déjà vues une autre fois. Elle -était en train de faire l'escalier de service. Qui n'a eu au cours de -sa vie de ces incertitudes, plus ou moins semblables à celles-là, et -délicieuses? Un ami charitable à qui on décrit une jeune fille qu'on -a vue au bal, en conclut qu'elle devait être une de ses amies et vous -invite avec elle. Mais entre tant d'autres et sur un simple portrait -parlé n'y aura-t-il pas eu d'erreur commise? La jeune fille que vous -allez voir tout à l'heure ne sera-t-elle pas une autre que celle que -vous désirez? Ou au contraire n'allez-vous pas voir vous tendre la main -en souriant précisément celle que vous souhaitiez qu'elle fût? Ce -dernier cas assez fréquent, sans être justifié toujours par un -raisonnement aussi probant que celui qui concernait M<sup>lle</sup> -d'Éporcheville, résulte d'une sorte d'intuition et aussi de ce souffle -de chance qui parfois nous favorise. Alors, en la voyant, nous nous -disons: «C'était bien elle.» Je me rappelle que, dans la petite bande -des jeunes filles se promenant au bord de la mer, j'avais deviné juste -celle qui s'appelait Albertine Simonet. Ce souvenir me causa une douleur -aiguë mais brève, et tandis que le concierge cherchait sa femme, -je songeais surtout—pensant à M<sup>lle</sup> d'Éporcheville et comme -dans ces minutes d'attente où un nom, un renseignement qu'on a on ne sait -pourquoi adapté à un visage, se trouve un instant libre et flotte, -prêt s'il adhère à un nouveau visage, à rendre rétrospectivement le -premier sur lequel il vous avait renseigné inconnu, innocent, -insaisissable,—que la concierge allait peut-être m'apprendre que -M<sup>lle</sup> d'Éporcheville était au contraire une des deux brunes. Dans -ce cas s'évanouissait l'être à l'existence duquel je croyais, que j'aimais -déjà, que je ne songeais plus qu'à posséder, cette blonde et -sournoise M<sup>lle</sup> d'Éporcheville que la fatale réponse allait alors -dissocier en deux éléments distincts, que j'avais arbitrairement unis -à la façon d'un romancier qui fond ensemble divers éléments -empruntés à la réalité pour créer un personnage imaginaire, et qui, -pris chacun à part,—le nom ne corroborant pas l'intention du -regard—perdaient toute signification. Dans ce cas mes -arguments se trouvaient détruits, mais combien ils se trouvèrent au -contraire fortifiés quand le concierge revint me dire que M<sup>lle</sup> -d'Éporcheville était bien la blonde.</p> - -<p>Dès lors je ne pouvais plus croire à une homonymie. Le hasard eût -été trop grand que sur ces trois jeunes filles l'une s'appelât -M<sup>lle</sup> d'Éporcheville, que ce fût justement (ce qui était la -première vérification typique de ma supposition) celle qui m'avait regardé -de cette façon, presque en me souriant, et que ce ne fût pas celle qui -allait dans les maisons de passe.</p> - -<p>Alors commença une journée d'une folle agitation. Avant même de -partir acheter tout ce que je croyais propre à me parer pour produire -une meilleure impression quand j'irais voir M<sup>me</sup> de Guermantes le -surlendemain, jour où la jeune fille devait, m'avait dit le concierge -revenir voir la Duchesse, chez qui je trouverais ainsi une jeune fille -facile et prendrais rendez-vous avec elle (car je trouverais bien le -moyen de l'entretenir un instant dans un coin du salon), j'allai pour -plus de sûreté télégraphier à Robert pour lui demander le nom exact -et la description de la jeune fille, espérant avoir sa réponse avant -le surlendemain (je ne pensais pas une seconde à autre chose, même pas -à Albertine) décidé, quoiqu'il pût m'arriver d'ici là, dussé-je -m'y faire descendre en chaise à porteur si j'étais malade, à faire -une visite prolongée à la duchesse. Si je télégraphiais à -Saint-Loup, ce n'est pas qu'il me restât des doutes sur l'identité de -la personne, et que la jeune fille vue et celle dont il m'avait parlé -fussent encore distinctes pour moi. Je ne doutais pas qu'elles n'en -fissent qu'une seule. Mais dans mon impatience d'attendre le -surlendemain, il m'était doux, c'était déjà pour moi comme un -pouvoir secret sur elle, de recevoir une dépêche la concernant, pleine -de détails. Au télégraphe, tout en rédigeant ma dépêche avec -l'animation de l'homme qu'échauffe l'espérance, je remarquai combien -j'étais moins désarmé maintenant que dans mon enfance et vis-à-vis -de M<sup>lle</sup> d'Éporcheville que de Gilberte. À partir du moment où -j'avais pris seulement la peine d'écrire ma dépêche, l'employé n'avait plus -qu'à la prendre, les réseaux les plus rapides de communication -électrique à la transmettre à l'étendue de la France et de la -Méditerranée, et tout le passé noceur de Robert allait être -appliqué à identifier la personne que je venais de rencontrer, se -trouver au service du roman que je venais d'ébaucher et auquel je -n'avais même plus besoin de penser, car la réponse allait se charger -de le conclure avant que vingt-quatre heures fussent accomplies. Tandis -qu'autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant -seul à la maison d'impuissants désirs, ne pouvant user des moyens -pratiques de la civilisation, j'aimais comme un sauvage ou même, car je -n'avais pas la liberté de bouger, comme une fleur. À partir de ce -moment mon temps se passa dans la fièvre; une absence de quarante-huit -heures que mon père me demanda de faire avec lui et qui m'eût fait -manquer la visite chez la duchesse me mit dans une rage et un désespoir -tels que ma mère s'interposa et obtint de mon père de me laisser à -Paris. Mais pendant plusieurs heures ma colère ne put s'apaiser, tandis -que mon désir de M<sup>lle</sup> d'Éporcheville avait été centuplé par -l'obstacle qu'on avait mis entre nous, par la crainte que j'avais eue un -instant que ces heures, auxquelles je souriais d'avance sans trêve, de -ma visite chez M<sup>me</sup> de Guermantes, comme un bien certain que nul -ne pourrait m'enlever, n'eussent pas lieu. Certains philosophes disent que -le monde extérieur n'existe pas et que c'est en nous-même que nous -développons notre vie. Quoi qu'il en soit, l'amour, même en ses plus -humbles commencements, est un exemple frappant du peu qu'est la -réalité pour nous. M'eût-il fallu dessiner de mémoire un portrait de -M<sup>lle</sup> d'Éporcheville, donner sa description, son signalement, et -même la reconnaître dans la rue cela m'eût été impossible. Je l'avais -aperçue de profil, bougeante, elle m'avait semblé jolie, simple, -grande et blonde, je n'aurais pas pu en dire davantage. Mais toutes les -réactions du désir, de l'anxiété, du coup mortel frappé par la peur -de ne pas la voir si mon père m'emmenait, tout cela, associé à une -image qu'en somme je ne connaissais pas et dont il suffisait que je la -susse agréable, constituait déjà un amour. Enfin le lendemain matin, -après une nuit d'insomnie heureuse, je reçus la dépêche de -Saint-Loup: «de l'Orgeville, de particule, orge la graminée, comme du -seigle, ville comme une ville, petite, brune, boulotte, est en ce moment -en Suisse.» Ce n'était pas elle!</p> - -<p>Un instant avant que Françoise m'apportât la dépêche, ma mère -était entrée dans ma chambre avec le courrier, l'avait posé sur mon -lit avec négligence, en ayant l'air de penser à autre chose. Et se -retirant aussitôt pour me laisser seul, elle avait souri en partant. Et -moi, connaissant les ruses de ma chère maman et sachant qu'on pouvait -toujours lire dans son visage, sans crainte de se tromper, si l'on -prenait comme clef le désir de faire plaisir aux autres, je souris et -pensai: «Il y a quelque chose d'intéressant pour moi dans le courrier, -et maman a affecté cet air indifférent et distrait pour que ma -surprise soit complète et pour ne pas faire comme les gens qui vous -ôtent la moitié de votre plaisir en vous l'annonçant. Et elle n'est -pas restée là parce qu'elle a craint que par amour-propre je dissimule -le plaisir que j'aurais et ainsi le ressente moins vivement». Cependant -en allant vers la porte pour sortir, elle avait rencontré Françoise -qui entrait chez moi, la dépêche à la main. Dès qu'elle me l'eut -donnée, ma mère avait forcé Françoise à rebrousser chemin et -l'avait entraînée dehors, effarouchée, offensée et surprise. Car -Françoise considérait que sa charge comportait le privilège de -pénétrer à toute heure dans ma chambre et d'y rester s'il lui -plaisait. Mais déjà, sur son visage, l'étonnement et la colère -avaient disparu sous le sourire noirâtre et gluant d'une pitié -transcendante et d'une ironie philosophique, liqueur visqueuse que -sécrétait, pour guérir sa blessure, son amour-propre lésé. Pour ne -pas se sentir méprisée, elle nous méprisait. Aussi bien pensait-elle -que nous étions des maîtres, c'est-à-dire des êtres capricieux, qui -ne brillent pas par l'intelligence et qui trouvent leur plaisir à -imposer par la peur à des personnes spirituelles, à des domestiques, -pour bien montrer qu'ils sont les maîtres, des devoirs absurdes comme -de faire bouillir l'eau en temps d'épidémie, de balayer ma chambre -avec un linge mouillé, et d'en sortir au moment où on avait justement -l'intention d'y rester. Maman avait posé le courrier tout près de moi, -pour qu'il ne pût pas m'échapper. Mais je sentis que ce n'étaient que -des journaux. Sans doute y avait-il quelque article d'un écrivain que -j'aimais et qui, écrivant rarement, serait pour moi une surprise. -J'allai à la fenêtre, j'écartai les rideaux. Au-dessus du jour blême -et brumeux, le ciel était tout rose comme à cette heure dans les -cuisines les fourneaux qu'on allume, et cette vue me remplit -d'espérance et du désir de passer la nuit et de m'éveiller à la -petite station campagnarde où j'avais vu la laitière aux joues roses.</p> - -<p>Pendant ce temps-là j'entendais Françoise qui, indignée qu'on l'eût -chassée de ma chambre où elle considérait qu'elle avait ses grandes -entrées, grommelait: «Si c'est pas malheureux, un enfant qu'on a vu -naître. Je ne l'ai pas vu quand sa mère le faisait bien sûr. Mais -quand je l'ai connu, pour bien dire, il n'y avait pas cinq ans qu'il -était naquis!»</p> - -<p>J'ouvris le <i>Figaro</i>. Quel ennui! Justement le premier article -avait le même titre que celui que j'avais envoyé et qui n'avait pas paru, -mais pas seulement le même titre,... voici quelques mots absolument -pareils. Cela, c'était trop fort. J'enverrais une protestation. Mais ce -n'étaient pas que quelques mots, c'était tout, c'était ma signature. -C'était mon article qui avait enfin paru! Mais ma pensée qui, déjà -à cette époque, avait commencé à vieillir et à se fatiguer un peu, -continua un instant encore à raisonner comme si elle n'avait pas -compris que c'était mon article, comme ces vieillards qui sont obligés -de terminer jusqu'au bout un mouvement commencé même s'il est devenu -inutile, même si un obstacle imprévu, devant lequel il faudrait se -retirer immédiatement le rend dangereux. Puis je considérai le pain -spirituel qu'est un journal encore chaud et humide de la presse récente -dans le brouillard du matin où on le distribue, dès l'aurore, aux -bonnes qui l'apportent à leurs maîtres avec le café au lait, pain -miraculeux, multipliable, qui est à la fois un et dix mille, qui reste -le même pour chacun tout en pénétrant innombrable à la fois dans -toutes les maisons.</p> - -<p>Ce que je tenais en main, ce n'est pas un certain exemplaire du journal, -c'est l'un quelconque des dix mille, ce n'est pas seulement ce qui a -été écrit pour moi, c'est ce qui a été écrit pour moi et pour -tous. Pour apprécier exactement le phénomène qui se produit en ce -moment dans les autres maisons, il faut que je lise cet article non en -auteur, mais comme un des autres lecteurs du journal. Car ce que je -tenais en main n'était pas seulement ce que j'avais écrit, mais était -le symbole de l'incarnation dans tant d'esprits. Aussi pour le lire, -fallait-il que je cessasse un moment d'en être l'auteur, que je fusse -l'un quelconque des lecteurs du <i>Figaro</i>. Mais d'abord une première -inquiétude. Le lecteur non prévenu verrait-il cet article? Je déplie -distraitement le journal comme ferait ce lecteur non prévenu, ayant -même sur ma figure l'air d'ignorer ce qu'il y a ce matin dans mon -journal et d'avoir hâte de regarder les nouvelles mondaines et la -politique. Mais mon article est si long que mon regard qui l'évite -(pour rester dans la vérité, et ne pas mettre la chance de mon côté -comme quelqu'un qui attend compte très lentement exprès) en accroche -un morceau au passage. Mais beaucoup de ceux qui aperçoivent le premier -article et même qui le lisent ne regardent pas la signature; moi-même -je serais bien incapable de dire de qui était le premier article de la -veille. Et je me promets maintenant de les lire toujours et le nom de -leur auteur, mais comme un amant jaloux qui ne trompe pas sa maîtresse -pour croire à sa fidélité, je songe tristement que mon attention -future ne forcera pas en retour celle des autres. Et puis il y a ceux -qui vont partir pour la chasse, ceux qui sont sortis brusquement de chez -eux. Enfin quelques-uns tout de même le liront. Je fais comme ceux-là, -je commence. J'ai beau savoir que bien des gens qui liront cet article -le trouveront détestable, au moment où je lis, ce que je vois dans -chaque mot me semble être sur le papier, je ne peux pas croire que -chaque personne en ouvrant les yeux ne verra pas directement les images -que je vois, croyant que la pensée de l'auteur est directement perçue -par le lecteur, tandis que c'est une autre pensée qui se fabrique dans -son esprit, avec la même naïveté que ceux qui croient que c'est la -parole même qu'on a prononcée qui chemine telle quelle le long des -fils du téléphone; au moment même où je veux être un lecteur, mon -esprit refait en auteur le tour de ceux qui liront mon article. Si M. de -Guermantes ne comprenait pas telle phrase que Bloch aimerait, en -revanche, il pourrait s'amuser de telle réflexion que Bloch -dédaignerait. Ainsi pour chaque partie que le lecteur précédent -semblait délaisser, un nouvel amateur se présentant, l'ensemble de -l'article se trouvait élevé aux nues par une foule et s'imposait ainsi -à ma propre défiance de moi-même qui n'avait plus besoin de le -détruire. C'est qu'en réalité, il en est de la valeur d'un article, -si remarquable qu'il puisse être, comme de ces phrases des comptes -rendus de la Chambre où les mots «Nous verrons bien» prononcés par -le ministre ne prennent toute leur importance qu'encadrés ainsi: LE -PRÉSIDENT DU CONSEIL, MINISTRE DE L'INTÉRIEUR ET DES CULTES: «Nous -verrons bien» (<i>Vives exclamations à l'extrême-gauche. Très bien! -sur quelques bancs à gauche et au centre</i>)—la plus grande partie -de leur beauté réside dans l'esprit des lecteurs. Et c'est la tare -originelle de ce genre de littérature dont ne sont pas exceptés les -célèbres <i>Lundis</i> que leur valeur réside dans l'impression qu'elle -produit sur les lecteurs. C'est une Vénus collective, dont on n'a qu'un -membre mutilé si l'on s'en tient à la pensée de l'auteur, car elle ne -se réalise complète que dans l'esprit de ses lecteurs. En eux elle -s'achève. Et comme une foule, fût-elle une élite, n'est pas artiste, -ce cachet dernier qu'elle lui donne garde toujours quelque chose d'un -peu commun. Ainsi Sainte-Beuve, le lundi, pouvait se représenter -M<sup>me</sup> de Boigne dans son lit à huit colonnes lisant son article du -<i>Constitutionnel</i>, appréciant telle jolie phrase dans laquelle il -s'était longtemps complu et qui ne serait peut-être jamais sortie de -lui s'il n'avait jugé à propos d'en bourrer son feuilleton pour que le -coup en portât plus loin. Sans doute le chancelier le lisant de son -côté en parlerait à sa vieille amie dans la visite qu'il lui ferait -un peu plus tard. Et en l'emmenant ce soir dans sa voiture, le duc de -Noailles en pantalon gris lui dirait ce qu'on en avait pensé dans la -société, si un mot de M<sup>me</sup> d'Herbouville ne le lui avait déjà -appris.</p> - -<p>Je voyais ainsi à cette même heure, pour tant de gens, ma pensée, ou -même à défaut de ma pensée pour ceux qui ne pouvaient la comprendre -la répétition de mon nom et comme une évocation embellie de ma -personne, briller sur eux, en une aurore qui me remplissait de plus de -force et de joie triomphante que l'aurore innombrable qui en même temps -se montrait rose à toutes les fenêtres.</p> - -<p>Je voyais Bloch, M. de Guermantes, Legrandin, tirer chacun à son tour -de chaque phrase les images qu'il y enferme; au moment même où -j'essaie d'être un lecteur quelconque, je lis en auteur, mais pas en -auteur seulement. Pour que l'être impossible que j'essaie d'être, -réunisse tous les contraires qui peuvent m'être le plus favorables, si -je lis en auteur, je me juge en lecteur, sans aucune des exigences que -peut avoir pour un écrit celui qui y confronte l'idéal qu'il a voulu -y exprimer. Ces phrases de mon article, lorsque je les écrivis, -étaient si pâles auprès de ma pensée, si compliquées et opaques -auprès de ma vision harmonieuse et transparente, si pleines de lacunes -que je n'étais pas arrivé à remplir, que leur lecture était pour moi -une souffrance, elles n'avaient fait qu'accentuer en moi le sentiment de -mon impuissance et de mon manque incurable de talent. Mais maintenant, -en m'efforçant d'être lecteur, si je me déchargeais sur les autres du -devoir douloureux de me juger, je réussissais du moins à faire table -rase de ce que j'avais voulu faire en lisant ce que j'avais fait. Je -lisais l'article en m'efforçant de me persuader qu'il était d'un -autre. Alors toutes mes images, toutes mes réflexions, toutes mes -épithètes prises en elles-mêmes et sans le souvenir de l'échec -qu'elles représentaient pour mes visées, me charmaient par leur -éclat, leur ampleur, leur profondeur. Et quand je sentais une -défaillance trop grande, me réfugiant dans l'âme du lecteur -quelconque émerveillé, je me disais: «Bah! comment un lecteur peut-il -s'apercevoir de cela, il manque quelque chose là, c'est possible. Mais, -sapristi, s'ils ne sont pas contents! Il y a assez de jolies choses -comme cela, plus qu'ils n'en ont l'habitude.» Et m'appuyant sur ces dix -mille approbations qui me soutenaient, je puisais autant de sentiment de -ma force et d'espoir de talent dans la lecture que je faisais à ce -moment que j'y avais puisé de défiance quand ce que j'avais écrit ne -s'adressait qu'à moi.</p> - -<p>À peine eus-je fini cette lecture réconfortante, que moi qui n'avais -pas eu le courage de relire mon manuscrit, je souhaitai de la -recommencer immédiatement, car il n'y a rien comme un vieil article de -soi dont on puisse mieux dire que «quand on l'a lu on peut le relire». -Je me promis d'en faire acheter d'autres exemplaires par Françoise, -pour donner à des amis, lui dirais-je, en réalité pour toucher du -doigt le miracle de la multiplication de ma pensée et lire, comme si -j'étais un autre Monsieur qui vient d'ouvrir le <i>Figaro</i>, dans un -autre numéro les mêmes phrases. Il y avait justement un temps infini que je -n'avais vu les Guermantes, je devais leur faire le lendemain, -cette visite que j'avais projetée avec tant d'agitation afin de -rencontrer M<sup>lle</sup> d'Éporcheville, lorsque je télégraphiais à -S<sup>t</sup>-Loup. Je me rendrais compte par eux de l'opinion qu'on avait -de mon article. Je pensais à telle lectrice dans la chambre de qui j'eusse -tant aimé pénétrer et à qui le journal apporterait sinon ma pensée, qu'elle -ne pourrait comprendre, du moins mon nom, comme une louange de moi. Mais -les louanges décernées à ce qu'on n'aime pas n'enchantent pas plus le -cœur, que les pensées d'un esprit qu'on ne peut pénétrer -n'atteignent l'esprit. Pour d'autres amis, je me disais que si l'état -de ma santé continuait à s'aggraver et si je ne pouvais plus les voir, -il serait agréable de continuer à écrire pour avoir encore par là -accès auprès d'eux, pour leur parler entre les lignes, les faire -penser à mon gré, leur plaire, être reçu dans leur cœur. Je me -disais cela parce que les relations mondaines ayant eu jusqu'ici une -place dans ma vie quotidienne, un avenir où elles ne figureraient plus -m'effrayait et que cet expédient qui me permettrait de retenir sur moi -l'attention de mes amis, peut-être d'exciter leur admiration, jusqu'au -jour où je serais assez bien pour recommencer à les voir, me -consolait. Je me disais cela, mais je sentais bien que ce n'était pas -vrai, que si j'aimais à me figurer leur attention comme l'objet de mon -plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, ultime, -qu'eux ne pouvaient me donner, et que je pouvais trouver non en causant -avec eux, mais en écrivant loin d'eux, et que, si je commençais à -écrire pour les voir indirectement, pour qu'ils eussent une meilleure -idée de moi, pour me préparer une meilleure situation dans le monde, -peut-être écrire m'ôterait l'envie de les voir, et que la situation -que la littérature m'aurait peut-être faite dans le monde, je n'aurais -plus envie d'en jouir, car mon plaisir ne serait plus dans le monde, -mais dans la littérature.</p> - -<p>Après le déjeuner, quand j'allai chez M<sup>me</sup> de Guermantes, ce -fut moins pour M<sup>lle</sup> d'Éporcheville qui avait perdu, du fait de -la dépêche de Saint-Loup, le meilleur de sa personnalité que pour voir en -la duchesse elle-même une de ces lectrices de mon article qui pourraient me -permettre d'imaginer ce qu'avait pu penser le public,—abonnés et -acheteurs,—du <i>Figaro</i>. Ce n'est pas du reste sans plaisir que -j'allais chez M<sup>me</sup> de Guermantes. J'avais beau me dire que ce qui -différenciait pour moi ce salon des autres, c'était le long stage qu'il -avait fait dans mon imagination, en connaissant les causes de cette -différence, je ne l'abolissais pas. Il existait d'ailleurs pour moi -plusieurs noms de Guermantes. Si celui que ma mémoire n'avait inscrit que -comme dans un livre d'adresses ne s'accompagnait d'aucune poésie, de plus -anciens, ceux qui remontaient au temps où je ne connaissais pas -M<sup>me</sup> de Guermantes, étaient susceptibles de se reformer en moi, -surtout quand il y avait longtemps que je ne l'avais vue et que la clarté -crue de la personne au visage humain n'éteignait pas les rayons mystérieux -du nom. Alors de nouveau je me remettais à penser à la demeure de -M<sup>me</sup> de Guermantes comme à quelque chose qui eût été au delà du -réel, de la même façon que je me remettais à penser au Balbec brumeux de -mes premiers rêves, et comme si depuis je n'avais pas fait ce voyage, au -train de une heure cinquante comme si je ne l'avais pas pris. J'oubliais -un instant la connaissance que j'avais que tout cela n'existait pas, -comme on pense quelquefois à un être aimé en oubliant pendant un -instant qu'il est mort. Puis l'idée de la réalité revint en entrant -dans l'antichambre de la duchesse. Mais je me consolai en me disant -qu'elle était malgré tout pour moi le véritable point d'intersection -entre la réalité et le rêve.</p> - -<p>En entrant dans le salon, je vis la jeune fille blonde que j'avais crue -pendant vingt-quatre heures être celle dont Saint-Loup m'avait parlé. -Ce fut elle-même qui demanda à la duchesse de me «représenter» à -elle. Et en effet, depuis que j'étais entré, j'avais une impression de -très bien la connaître, mais que dissipa la duchesse en me disant: -«Ah! vous avez déjà rencontré M<sup>lle</sup> de Forcheville.» Or, au -contraire, j'étais certain de n'avoir jamais été présenté à aucune -jeune fille de ce nom, lequel m'eût certainement frappé, tant il -était familier à ma mémoire depuis qu'on m'avait fait un récit -rétrospectif des amours d'Odette et de la jalousie de Swann. En soi ma -double erreur de nom, de m'être rappelé de l'Orgeville comme étant -d'Éporcheville et d'avoir reconstitué en Éporcheville ce qui était -en réalité Forcheville n'avait rien d'extraordinaire. Notre tort est -de croire que les choses se présentent habituellement telles qu'elles -sont en réalité, les noms tels qu'ils sont écrits, les gens tels que -la photographie et la psychologie donnent d'eux une notion immobile. En -fait ce n'est pas du tout cela que nous percevons d'habitude. Nous -voyons, nous entendons, nous concevons le monde tout de travers. Nous -répétons un nom tel que nous l'avons entendu jusqu'à ce que -l'expérience ait rectifié notre erreur, ce qui n'arrive pas toujours. -Tout le monde à Combray parla pendant vingt-cinq ans à Françoise de -M<sup>me</sup> Sazerat et Françoise continua à dire M<sup>me</sup> Sazerin, -non par cette volontaire et orgueilleuse persévérance dans ses erreurs qui -était habituelle chez elle, se renforçait de notre contradiction -et était tout ce qu'elle avait ajouté chez elle à la France de -Saint-André-des-Champs (des principes égalitaires de 1789, elle ne -réclamait qu'un droit du citoyen, celui de ne pas prononcer comme nous -et de maintenir qu'hôtel, été et air étaient du genre féminin), -mais parce qu'en réalité elle continua toujours d'entendre Sazerin. -Cette perpétuelle erreur qui est précisément la «vie», ne donne pas -ses mille formes seulement à l'univers visible et à l'univers audible, -mais à l'univers social, à l'univers sentimental, à l'univers -historique, etc. La Princesse de Luxembourg n'a qu'une situation de -cocotte pour la femme du Premier Président, ce qui du reste est de peu -de conséquence; ce qui en a un peu plus, Odette est une femme difficile -pour Swann, d'où il bâtit tout un roman qui ne devient que plus -douloureux quand il comprend son erreur; ce qui en a encore davantage, -les Français ne rêvent que la revanche aux yeux des Allemands. Nous -n'avons de l'univers que des visions informes, fragmentées et que nous -complétons par des associations d'idées arbitraires, créatrices de -dangereuses suggestions. Je n'aurais donc pas eu lieu d'être étonné -en entendant le nom de Forcheville (et déjà je me demandais si -c'était une parente du Forcheville dont j'avais tant entendu parler) si -la jeune fille blonde ne m'avait dit aussitôt, désireuse sans doute de -prévenir avec tact des questions qui lui eussent été désagréables: -«Vous ne vous souvenez pas que vous m'avez beaucoup connue -autrefois,... vous veniez à la maison,... votre amie Gilberte. J'ai -bien vu que vous ne me reconnaissiez pas. Moi je vous ai bien reconnu -tout de suite.» (Elle dit cela comme si elle m'avait reconnu tout de -suite dans le salon, mais la vérité est qu'elle m'avait reconnu dans -la rue et m'avait dit bonjour, et plus tard M<sup>me</sup> de Guermantes me -dit qu'elle lui avait raconté comme une chose très drôle et extraordinaire -que je l'avais suivie et frôlée, la prenant pour une cocotte). -Je ne sus qu'après son départ pourquoi elle s'appelait M<sup>lle</sup> -de Forcheville. Après la mort de Swann, Odette qui étonna tout le -monde par une douleur profonde, prolongée et sincère, se trouvait -être une veuve très riche. Forcheville l'épousa, après avoir -entrepris une longue tournée de châteaux et s'être assuré que sa -famille recevrait sa femme. (Cette famille fit quelques difficultés, -mais céda devant l'intérêt de ne plus avoir à subvenir aux dépenses -d'un parent besogneux qui allait passer d'une quasi-misère à -l'opulence.) Peu après un oncle de Swann, sur la tête duquel la -disparition successive de nombreux parents avait accumulé un énorme -héritage, mourut, laissant toute cette fortune à Gilberte qui devenait -ainsi une des plus riches héritières de France. Mais c'était le -moment où des suites de l'affaire Dreyfus était né un mouvement -antisémite parallèle à un mouvement plus abondant de pénétration du -monde par les Israélites. Les politiciens n'avaient pas eu tort en -pensant que la découverte de l'erreur judiciaire porterait un coup à -l'antisémitisme. Mais provisoirement au moins un antisémitisme mondain -s'en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville qui, comme -le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la -certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, -considérait qu'en épousant la veuve d'un juif, il avait accompli le -même acte de charité qu'un millionnaire qui ramasse une prostituée -dans la rue et la tire de la misère et de la fange; il était prêt à -étendre sa bonté jusqu'à la personne de Gilberte dont tant de -millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le -mariage. Il déclara qu'il l'adoptait. On sait que M<sup>me</sup> de -Guermantes, à l'étonnement—qu'elle avait d'ailleurs le goût et -l'habitude de provoquer—de sa société s'était, quand Swann s'était -marié, refusée à recevoir sa fille aussi bien que sa femme. Ce refus avait -été en apparence d'autant plus cruel que ce qu'avait pendant longtemps -représenté à Swann son mariage possible avec Odette, c'était la -présentation de sa fille à M<sup>me</sup> de Guermantes. Et sans doute il -eût dû savoir, lui qui avait déjà tant vécu, que ces tableaux qu'on se -fait ne se réalisent jamais pour différentes raisons. Parmi celles-là -il en est une qui fit qu'il pensa peu à regretter cette présentation. -Cette raison est que, quelle que soit l'image, depuis la truite à -manger au coucher du soleil qui décide un homme sédentaire à prendre -le train, jusqu'au désir de pouvoir étonner un soir une orgueilleuse -caissière en s'arrêtant devant elle en somptueux équipage qui décide -un homme sans scrupules à commettre un assassinat, ou à souhaiter la -mort et l'héritage des siens, selon qu'il est plus brave ou plus -paresseux, qu'il va plus loin dans la suite de ses idées ou reste à en -caresser le premier chaînon, l'acte qui est destiné à nous permettre -d'atteindre l'image, que cet acte soit le voyage, le mariage, le -crime,... cet acte nous modifie assez profondément pour que nous -n'attachions plus d'importance à la raison qui nous a fait l'accomplir. -Il se peut même que ne vienne plus une seule fois à son esprit l'image -que se formait celui qui n'était pas encore un voyageur, ou un mari, ou -un criminel, ou un isolé (qui s'est mis au travail pour la gloire et -s'est du même coup détaché du désir de la gloire). D'ailleurs -missions-nous de l'obstination à ne pas avoir voulu agir en vain, il -est probable que l'effet de soleil ne se retrouverait pas, qu'ayant -froid à ce moment-là, nous souhaiterions un potage au coin du feu et -non une truite en plein air, que notre équipage laisserait -indifférente la caissière qui peut-être avait pour des raisons tout -autres une grande considération pour nous et dont cette brusque -richesse exciterait la méfiance. Bref nous avons vu Swann marié -attacher surtout de l'importance aux relations de sa femme et de sa -fille avec M<sup>me</sup> Bontemps.</p> - -<p>À toutes les raisons, tirées de la façon Guermantes de comprendre -la vie mondaine, qui avaient décidé la Duchesse à ne jamais se laisser -présenter M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Swann, on peut ajouter aussi -cette assurance heureuse avec laquelle les gens qui n'aiment pas se -tiennent à l'écart de ce qu'ils blâment chez les amoureux et que l'amour de -ceux-ci explique. «Oh! je ne me mêle pas à tout ça, si ça amuse le pauvre -Swann de faire des bêtises et de ruiner son existence, c'est son -affaire, mais on ne sait pas avec ces choses-là, tout ça peut très -mal finir, je les laisse se débrouiller.» C'est le <i>Suave mari magno</i> -que Swann lui-même me conseillait à l'égard des Verdurin, quand il -avait depuis longtemps cessé d'être amoureux d'Odette et ne tenait -plus au petit clan. C'est tout ce qui rend si sages les jugements des -tiers sur les passions qu'ils n'éprouvent pas et les complications de -conduite qu'elles entraînent.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Guermantes avait même mis à exclure -M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Swann une persévérance qui avait -étonné. Quand M<sup>me</sup> Molé, M<sup>me</sup> de Marsantes -avaient commencé de se lier avec M<sup>me</sup> Swann et de mener chez -elle un grand nombre de femmes du monde, non seulement M<sup>me</sup> de -Guermantes était restée intraitable, mais elle s'était arrangée pour -couper les ponts et que sa cousine la Princesse de Guermantes l'imitât. -Un des jours les plus graves de la crise où pendant le ministère -Rouvier on crut qu'il allait y avoir la guerre entre la France et -l'Allemagne, comme je dînais seul chez M<sup>me</sup> de Guermantes -avec M. de Bréauté, j'avais trouvé à la Duchesse l'air soucieux. -J'avais cru, comme elle se mêlait volontiers de politique, qu'elle -voulait montrer par là sa crainte de la guerre, comme un jour -où elle était venue à table si soucieuse, répondant à peine par -monosyllabes, à quelqu'un qui l'interrogeait timidement sur l'objet de -son souci, elle avait répondu d'un air grave: «La Chine m'inquiète». -Or au bout d'un moment, M<sup>me</sup> de Guermantes, expliquant -elle-même l'air soucieux que j'avais attribué à la crainte d'une -déclaration de guerre, avait dit à M. de Bréauté: «On dit que -M<sup>me</sup> Aynard veut faire une position aux Swann. Il faut -absolument que j'aille demain matin voir Marie-Gilbert pour qu'elle -m'aide à empêcher ça. Sans cela il n'y a plus de société. C'est -très joli l'affaire Dreyfus. Mais alors l'épicière du coin n'a qu'à -se dire nationaliste et à vouloir en échange être reçue chez nous.» -Et j'avais eu de ce propos, si frivole auprès de celui que j'attendais, -l'étonnement du lecteur qui, cherchant dans le <i>Figaro</i> à la -place habituelle les dernières nouvelles de la guerre russo-japonaise, -tombe au lieu de cela sur la liste des personnes qui ont fait -des cadeaux de noce à M<sup>lle</sup> de Mortemart, l'importance d'un -mariage aristocratique ayant fait reculer à la fin du journal les -batailles sur terre et sur mer. La Duchesse finissait d'ailleurs par -éprouver de sa persévérance poursuivie au delà de toute mesure, une -satisfaction d'orgueil qu'elle ne manquait pas une occasion d'exprimer. -«Bébel, disait-elle, prétend que nous sommes les deux personnes les -plus élégantes de Paris, parce qu'il n'y a que moi et lui qui ne nous -laissions pas saluer par M<sup>me</sup> et M<sup>lle</sup> Swann. Or il -assure que l'élégance est de ne pas connaître M<sup>me</sup> Swann.» -Et la Duchesse riait de tout son cœur.</p> - -<p>Cependant, quand Swann fut mort, il arriva que la décision de ne pas -recevoir sa fille avait fini de donner à M<sup>me</sup> de Guermantes -toutes les satisfactions d'orgueil, d'indépendance, de self-government, de -persécution qu'elle était susceptible d'en tirer et auxquelles avait -mis fin la disparition de l'être qui lui donnait la sensation -délicieuse qu'elle lui résistait, qu'il ne parvenait pas à lui faire -rapporter ses décrets.</p> - -<p>Alors la Duchesse avait passé à la promulgation d'autres décrets qui, -s'appliquant à des vivants, pussent lui faire sentir qu'elle était -maîtresse de faire ce qui bon lui semblait. Elle ne parlait pas à la -petite Swann, mais quand on lui parlait d'elle, la Duchesse ressentait -une curiosité, comme d'un endroit nouveau, que ne venait pas lui -masquer à elle-même le désir de résister à la prétention de Swann. -D'ailleurs tant de sentiments différents peuvent contribuer à en -former un seul qu'on ne saurait pas dire s'il n'y avait pas quelque -chose d'affectueux pour Swann dans cet intérêt. Sans doute—car à -tous les étages de la société une vie mondaine et frivole paralyse la -sensibilité et ôte le pouvoir de ressusciter les morts—la Duchesse -était de celles qui ont besoin de la présence—de cette présence -qu'en vraie Guermantes elle excellait à prolonger—pour aimer vraiment, -mais aussi, chose plus rare, pour détester un peu. De sorte que souvent -ses bons sentiments pour les gens, suspendus de leur vivant par -l'irritation que tels ou tels de leurs actes lui causaient, renaissaient -après leur mort. Elle avait presque alors un désir de réparation, parce -qu'elle ne les imaginait plus—très vaguement d'ailleurs—qu'avec -leurs qualités, et dépourvus des petites satisfactions, des petites -prétentions qui l'agaçaient en eux quand ils vivaient. Cela donnait -parfois, malgré la frivolité de M<sup>me</sup> de Guermantes, quelque chose -d'assez noble—mêlé à beaucoup de bassesse—à sa conduite. Tandis -que les trois quarts des humains flattent les vivants et ne tiennent -plus aucun compte des morts, elle faisait souvent après leur mort ce -qu'auraient désiré ceux qu'elle avait maltraités, vivants.</p> - -<p>Quant à Gilberte, toutes les personnes qui l'aimaient et avaient un peu -d'amour-propre pour elle, n'eussent pu se réjouir du changement de -dispositions de la Duchesse à son égard qu'en pensant que Gilberte, en -repoussant dédaigneusement des avances qui venaient après vingt-cinq -ans d'outrages, dût enfin venger ceux-ci. Malheureusement les réflexes -moraux ne sont pas toujours identiques à ce que le bon sens imagine. -Tel qui par une injure mal à propos a cru perdre à tout jamais ses -ambitions auprès d'une personne à qui il tient les sauve au contraire -par là. Gilberte assez indifférente aux personnes qui étaient -aimables pour elle, ne cessait de penser avec admiration à l'insolente -M<sup>me</sup> de Guermantes, à se demander les raisons de cette insolence; -même une fois, ce qui eût fait mourir de honte pour elle tous les gens qui -lui témoignaient un peu d'amitié, elle avait voulu écrire à la -Duchesse pour lui demander ce qu'elle avait contre une jeune fille qui -ne lui avait rien fait. Les Guermantes avaient pris à ses yeux des -proportions que leur noblesse eût été impuissante à leur donner. -Elle les mettait au-dessus non seulement de toute la noblesse, mais -même de toutes les familles royales.</p> - -<p>D'anciennes amies de Swann s'occupaient beaucoup de Gilberte. Quand on -apprit dans l'aristocratie le dernier héritage qu'elle venait de faire, -on commença à remarquer combien elle était bien élevée et quelle -femme charmante elle ferait. On prétendait qu'une cousine de M<sup>me</sup> -de Guermantes, la princesse de Nièvre, pensait à Gilberte pour son fils. -M<sup>me</sup> de Guermantes détestait M<sup>me</sup> de Nièvre. Elle dit -qu'un tel mariage serait un scandale. M<sup>me</sup> de Nièvre effrayée -assura qu'elle n'y avait jamais pensé. Un jour, après déjeuner, comme il -faisait beau, et que M. de Guermantes devait sortir avec sa femme, -M<sup>me</sup> de Guermantes arrangeait son chapeau dans la glace, ses yeux -bleus se regardaient eux-mêmes, et regardaient ses cheveux encore blonds, -la femme de chambre tenait à la main diverses ombrelles entre lesquelles sa -maîtresse choisirait. Le soleil entrait à flots par la fenêtre et ils -avaient décidé de profiter de la belle journée pour aller faire une -visite à Saint-Cloud, et M. de Guermantes tout prêt, en gants gris -perle et le tube sur la tête se disait: «Oriane est vraiment encore -étonnante. Je la trouve délicieuse», et voyant que sa femme avait -l'air bien disposée: «À propos, dit-il, j'avais une commission à vous -faire de M<sup>me</sup> de Virelef. Elle voulait vous demander de venir -lundi à l'Opéra, mais comme elle a la petite Swann, elle n'osait pas et m'a -prié de tâter le terrain. Je n'émets aucun avis, je vous transmets -tout simplement. Mon Dieu, il me semble que nous pourrions...» -ajouta-t-il évasivement, car leur disposition à l'égard d'une -personne étant une disposition collective et naissant identique en -chacun d'eux, il savait par lui-même que l'hostilité de sa femme à -l'égard de M<sup>lle</sup> Swann était tombée et qu'elle était curieuse de -la connaître. M<sup>me</sup> de Guermantes acheva d'arranger son voile et -choisit une ombrelle. «Mais comme vous voudrez, que voulez-vous que ça me -fasse, je ne vois aucun inconvénient à ce que nous connaissions cette -petite. Vous savez bien que je n'ai jamais rien eu <i>contre</i> elle. -Simplement je ne voulais pas que nous ayons l'air de recevoir les -faux-ménages de nos amis. Voilà tout.» «Et vous aviez parfaitement raison, -répondit le Duc. Vous êtes la sagesse même, Madame, et vous êtes de plus -ravissante avec ce chapeau.» «Vous êtes fort aimable», dit M<sup>me</sup> -de Guermantes en souriant à son mari et en se dirigeant vers la porte. -Mais avant de monter en voiture, elle tint à lui donner encore quelques -explications: «Maintenant il y a beaucoup de gens qui voient la mère, -d'ailleurs elle a le bon esprit d'être malade les trois quarts de -l'année... Il paraît que la petite est très gentille. Tout le monde -sait que nous aimions beaucoup Swann. On trouvera cela tout naturel» et -ils partirent ensemble pour Saint-Cloud.</p> - -<p>Un mois après, la petite Swann, qui ne s'appelait pas encore -Forcheville, déjeunait chez les Guermantes. On parla de mille choses; -à la fin du déjeuner, Gilberte dit timidement: «Je crois que vous -avez très bien connu mon père.» «Mais je crois bien, dit M<sup>me</sup> de -Guermantes sur un ton mélancolique qui prouvait qu'elle comprenait le -chagrin de la fille et avec un excès d'intensité voulu qui lui donnait -l'air de dissimuler qu'elle n'était pas sûre de se rappeler très -exactement le père. Nous l'avons très bien connu, je me le rappelle -<i>très bien</i>.» (Et elle pouvait se le rappeler en effet, il était venu -la voir presque tous les jours pendant vingt-cinq ans.) «Je sais très -bien qui c'était, je vais vous dire, ajouta-t-elle, comme si elle avait -voulu expliquer à la fille qui elle avait eu pour père et donner à -cette jeune fille des renseignements sur lui, c'était un grand ami à -ma belle-mère et aussi il était très lié avec mon beau-frère -Palamède.» «Il venait aussi ici, il déjeunait même ici, ajouta M. -de Guermantes par ostentation de modestie et scrupule d'exactitude. Vous -vous rappelez, Oriane. Quel brave homme que votre père. Comme on -sentait qu'il devait être d'une famille honnête, du reste j'ai aperçu -autrefois son père et sa mère. Eux et lui, quelles bonnes gens!»</p> - -<p>On sentait que s'ils avaient été, les parents et le fils, encore en -vie, le duc de Guermantes n'eût pas eu d'hésitation à les recommander -pour une place de jardiniers! Et voilà comment le faubourg -Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le -flatter de l'exception faite—le temps qu'on cause—en faveur de -l'interlocuteur ou de l'interlocutrice, soit plutôt et en même temps -pour l'humilier. C'est ainsi qu'un antisémite dit à un Juif, dans le -moment même où il le couvre de son affabilité, du mal des Juifs, -d'une façon générale qui permette d'être blessant sans être -grossier.</p> - -<p>Mais sachant vraiment vous combler, quand elle vous voyait, ne pouvant -alors se résoudre à vous laisser partir, M<sup>me</sup> de Guermantes était -aussi l'esclave de ce besoin de la présence. Swann avait pu parfois -dans l'ivresse de la conversation donner à la Duchesse l'illusion -qu'elle avait de l'amitié pour lui, il ne le pouvait plus. «Il était -charmant», dit la Duchesse avec un sourire triste en posant sur -Gilberte un regard très doux qui, à tout hasard, pour le cas où cette -jeune fille serait sensible, lui montrerait qu'elle était comprise et que -M<sup>me</sup> de Guermantes, si elle se fût trouvée seule avec elle et si -les circonstances l'eussent permis, eût aimé lui dévoiler toute la -profondeur de sa sensibilité. Mais M. de Guermantes, soit qu'il pensât -précisément que les circonstances s'opposaient à de telles effusions, -soit qu'il considérât que toute exagération de sentiment était -l'affaire des femmes et que les hommes n'avaient pas plus à y voir que -dans leurs autres attributions, sauf la cuisine et les vins qu'il -s'était réservés y ayant plus de lumières que la Duchesse, crut bien -faire de ne pas alimenter, en s'y mêlant, cette conversation qu'il -écoutait avec une visible impatience.</p> - -<p>Du reste M<sup>me</sup> de Guermantes, cet accès de sensibilité passé, -ajouta avec une frivolité mondaine en s'adressant à Gilberte: «Tenez, -c'était non seulement un grand ami à mon beau-frère Charlus mais -aussi il était très ami avec Voisenon (le château du prince de -Guermantes)» comme si le fait de connaître M. de Charlus et le Prince -avait été pour Swann un hasard, comme si le beau-frère et le cousin -de la Duchesse avaient été deux hommes avec qui Swann se fût trouvé -lié dans une certaine circonstance, alors que Swann était lié avec tous -les gens de cette même société, et comme si M<sup>me</sup> de Guermantes -avait voulu faire comprendre à Gilberte qui était à peu près son -père, le lui «situer» par un de ces traits caractéristiques à -l'aide desquels, quand on veut expliquer comment on se trouve en -relations avec quelqu'un qu'on n'aurait pas à connaître, ou pour -singulariser son récit, on invoque le parrainage particulier d'une -certaine personne.</p> - -<p>Quant à Gilberte, elle fut d'autant plus heureuse de voir tomber la -conversation qu'elle ne cherchait précisément qu'à en changer, ayant -hérité de Swann son tact exquis avec un charme d'intelligence que -reconnurent et goûtèrent le duc et la duchesse qui demandèrent à -Gilberte de revenir bientôt. D'ailleurs avec la minutie des gens dont -la vie est sans but, tour à tour ils s'apercevaient, chez les gens avec -qui ils se liaient, des qualités les plus simples, s'exclamant devant -elles avec l'émerveillement naïf d'un citadin qui fait à la campagne -la découverte d'un brin d'herbe, ou au contraire grossissant comme avec -un microscope, commentant sans fin, prenant en grippe les moindres -défauts, et souvent tour à tour chez une même personne. Pour Gilberte -ce furent d'abord ces agréments sur lesquels s'exerça la perspicacité -oisive de M. et de M<sup>me</sup> de Guermantes: «Avez-vous remarqué la -manière dont elle dit certains mots, dit après son départ la duchesse à son -mari, c'était bien du Swann, je croyais l'entendre.» «J'allais faire -la même remarque que vous, Oriane.» «Elle est spirituelle, c'est tout -à fait le tour de son père.» «Je trouve qu'elle lui est même très -supérieure. Rappelez-vous comme elle a bien raconté cette histoire de -bains de mer, elle a un brio que Swann n'avait pas.» «Oh! il était -pourtant bien spirituel.» «Mais je ne dis pas qu'il n'était pas -spirituel. Je dis qu'il n'avait pas de brio», dit M. de Guermantes d'un -ton gémissant, car sa goutte le rendait nerveux et, quand il n'avait -personne d'autre à qui témoigner son agacement, c'est à la duchesse -qu'il le manifestait. Mais incapable d'en bien comprendre les causes, il -préférait prendre un air incompris.</p> - -<p>Ces bonnes dispositions du duc et de la duchesse firent que dorénavant -on eût au besoin dit quelquefois à Gilberte un «votre pauvre père» -qui ne put d'ailleurs servir, Forcheville ayant précisément vers cette -époque adopté la jeune fille. Elle disait: «mon père» à -Forcheville, charmait les douairières par sa politesse et sa -distinction, et on reconnaissait que, si Forcheville s'était -admirablement conduit avec elle, la petite avait beaucoup de cœur et -savait l'en récompenser. Sans doute parce qu'elle pouvait parfois et -désirait montrer beaucoup d'aisance, elle s'était fait reconnaître -par moi et devant moi avait parlé de son véritable père. Mais -c'était une exception et on n'osait plus devant elle prononcer le nom -de Swann.</p> - -<p>Justement je venais de remarquer dans le salon deux dessins d'Elstir qui -autrefois étaient relégués dans un cabinet d'en haut où je ne les -avais vus que par hasard. Elstir était maintenant à la mode. M<sup>me</sup> -de Guermantes ne se consolait pas d'avoir donné tant de tableaux de lui à -sa cousine, non parce qu'ils étaient à la mode, mais parce qu'elle les -goûtait maintenant. La mode est faite en effet de l'engouement d'un -ensemble de gens dont les Guermantes sont représentatifs. Mais elle ne -pouvait songer à acheter d'autres tableaux de lui, car ils étaient -montés depuis quelque temps à des prix follement élevés. Elle -voulait au moins avoir quelque chose d'Elstir dans son salon et y avait -fait descendre ces deux dessins qu'elle déclarait «préférer à sa -peinture».</p> - -<p>Gilberte reconnut cette facture. «On dirait des Elstir, dit-elle.» -«Mais oui, répondit étourdiment la duchesse, c'est précisément -vot... ce sont de nos amis qui nous les ont fait acheter. C'est -admirable. À mon avis, c'est supérieur à sa peinture.» Moi qui -n'avais pas entendu ce dialogue, j'allai regarder les dessins. «Tiens, -c'est l'Elstir que...» Je vis les signes désespérés de M<sup>me</sup> de -Guermantes. «Ah! oui, l'Elstir que j'admirais en haut. Il est bien -mieux que dans ce couloir. À propos d'Elstir je l'ai nommé hier dans -un article du <i>Figaro</i>. Est-ce que vous l'avez lu?» «Vous avez écrit -un article dans le <i>Figaro</i>? s'écria M. de Guermantes avec la même -violence que s'il s'était écrié: «Mais c'est ma cousine.» «Oui, -hier.» «Dans le <i>Figaro</i>, vous êtes sûr? Cela m'étonnerait bien. -Car nous avons chacun notre <i>Figaro</i> et, s'il avait échappé à l'un de -nous, l'autre l'aurait vu. N'est-ce pas, Oriane, il n'y avait rien.» Le -duc fit chercher le <i>Figaro</i> et se rendit à l'évidence, comme si, -jusque-là, il y eût eu plutôt chance que j'eusse fait erreur sur le -journal où j'avais écrit. «Quoi, je ne comprends pas, alors vous avez -fait un article dans le <i>Figaro</i>?» me dit la duchesse, faisant effort -pour parler d'une chose qui ne l'intéressait pas. «Mais voyons, Basin, -vous lirez cela plus tard.» Mais non, le duc est très bien comme cela -avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela -tout de suite en rentrant.» «Oui, il porte la barbe maintenant que -tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme -personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la -barbe, mais la moustache. Les paysans qui ne le connaissaient pas ne -croyaient pas qu'il était Français. Il s'appelait à ce moment le -prince des Laumes.» «Est-ce qu'il y a encore un prince des Laumes?» -demanda Gilberte qui était intéressée par tout ce qui touchait des -gens qui n'avaient pas voulu lui dire bonjour pendant si longtemps. -«Mais non», répondit avec un regard mélancolique et caressant la -duchesse.» «Un si joli titre! Un des plus beaux titres français!» -dit Gilberte, un certain ordre de banalités venant inévitablement, -comme l'heure sonne, dans la bouche de certaines personnes -intelligentes. «Hé bien oui, je regrette aussi. Basin voudrait que le -fils de sa sœur le relevât, mais ce n'est pas la même chose, au fond -ça pourrait être parce que ce n'est pas forcément le fils aîné, -cela peut passer de l'aîné au cadet. Je vous disais que Basin était -alors tout rasé; un jour à un pèlerinage, vous rappelez-vous mon -petit, dit-elle à son mari, à ce pèlerinage à Paray-le-Monial, mon -beau-frère Charlus qui aime assez causer avec les paysans, disait à -l'un, à l'autre: «D'où es-tu, toi?» et comme il est très -généreux, il leur donnait quelque chose, les emmenait boire. Car -personne n'est à la fois plus simple et plus haut que Mémé. Vous le -verrez ne pas vouloir saluer une duchesse qu'il ne trouve pas assez -duchesse et combler un valet de chiens. Alors, je dis à Basin: -«Voyons, Basin, parlez-leur un peu aussi.» Mon mari qui n'est -pas toujours très inventif—«Merci, Oriane», dit le duc sans -s'interrompre de la lecture de mon article où il était plongé—avisa -un paysan et lui répéta textuellement la question de son frère: «Et -toi, d'où es-tu?» «Je suis des Laumes.» «Tu es des Laumes. Hé bien -je suis ton prince.» Alors le paysan regarda la figure toute glabre de -Basin et lui répondit: «Pas vrai. Vous, vous êtes un <i>english</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.» -On voyait ainsi dans ces petits récits de la duchesse ces grands titres -éminents, comme celui de prince des Laumes, surgir à leur place vraie, -dans leur état ancien et leur couleur locale, comme dans certains -livres d'heures, on reconnaît, au milieu de la foule de l'époque, la -flèche de Bourges.</p> - -<p>On apporta des cartes qu'un valet de pied venait de déposer. «Je ne -sais pas ce qui lui prend, je ne la connais pas. C'est à vous que je -dois ça, Basin. Ça ne vous a pourtant pas si bien réussi ce genre de -relations, mon pauvre ami», et se tournant vers Gilberte: «Je ne -saurais même pas vous expliquer qui c'est, vous ne la connaissez -certainement pas, elle s'appelle Lady Rufus Israël.»</p> - -<p>Gilberte rougit vivement: «Je ne la connais pas, dit-elle (ce qui -était d'autant plus faux que Lady Israël s'était deux ans avant la -mort de Swann réconciliée avec lui et qu'elle appelait Gilberte par -son prénom), mais je sais très bien, par d'autres, qui est la personne -que vous voulez dire.» C'est que Gilberte était devenue très snob. -C'est ainsi qu'une jeune fille ayant un jour, soit méchamment, soit -maladroitement, demandé quel était le nom de son père non pas -adoptif, mais véritable, dans son trouble et pour dénaturer un peu ce -qu'elle avait à dire, elle avait prononcé au lieu de Souann, Svann, -changement qu'elle s'aperçut un peu après être péjoratif, puisque -cela faisait de ce nom d'origine anglaise, un nom allemand. Et même -elle avait ajouté, s'avilissant pour se rehausser: «on a raconté -beaucoup de choses très différentes sur ma naissance, moi, je dois -tout ignorer.»</p> - -<p>Si honteuse que Gilberte dût être à certains instants en pensant à -ses parents (car même M<sup>me</sup> Swann représentait pour elle et était -une bonne mère) d'une pareille façon d'envisager la vie, il faut -malheureusement penser que les éléments en étaient sans doute -empruntés à ses parents, car nous ne nous faisons pas de toutes -pièces nous-même. Mais à une certaine somme d'égoïsme qui existe -chez la mère, un égoïsme différent, inhérent à la famille du -père, vient s'ajouter, ce qui ne veut pas toujours dire s'additionner, -ni même justement servir de multiple, mais créer un égoïsme nouveau -infiniment plus puissant et redoutable. Et depuis le temps que le monde -dure, que des familles où existe tel défaut sous une forme s'allient -à des familles où le même défaut existe sous une autre, ce qui crée -une variété particulièrement complexe et détestable chez l'enfant, -les égoïsmes accumulés (pour ne parler ici que de l'égoïsme) -prendraient une puissance telle que l'humanité entière serait -détruite, si du mal même ne naissaient, capables de le ramener à de -justes proportions, des restrictions naturelles analogues à celles qui -empêchent la prolifération infinie des infusoires d'anéantir notre -planète, la fécondation unisexuée des plantes d'amener l'extinction -du règne végétal, etc. De temps à autre une vertu vient composer -avec cet égoïsme une puissance nouvelle et désintéressée.</p> - -<p>Les combinaisons par lesquelles, au cours des générations, la chimie -morale fixe ainsi et rend inoffensifs les éléments qui devenaient trop -redoutables, sont infinies et donneraient une passionnante variété à -l'histoire des familles. D'ailleurs avec ces égoïsmes accumulés comme -il devait y en avoir en Gilberte coexiste telle vertu charmante des -parents; elle vient un moment faire toute seule un intermède, jouer son -rôle touchant avec une sincérité complète.</p> - -<p>Sans doute Gilberte n'allait pas toujours aussi loin que quand elle -insinuait qu'elle était peut-être la fille naturelle de quelque grand -personnage, mais elle dissimulait le plus souvent ses origines. -Peut-être lui était-il simplement trop désagréable de les confesser, -et préférait-elle qu'on les apprît par d'autres. Peut-être -croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine, qui -n'est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu'on -souhaite et dont Musset donne un exemple quand il parle de l'Espoir en -Dieu. «Je ne la connais pas personnellement», reprit Gilberte. Avait-elle -pourtant en se faisant appeler M<sup>lle</sup> de Forcheville l'espoir -qu'on ignorât qu'elle était la fille de Swann. Peut-être pour -certaines personnes qu'elle espérait devenir, avec le temps, presque -tout le monde. Elle ne devait pas se faire de grandes illusions sur leur -nombre actuel, et elle savait sans doute que bien des gens devaient -chuchoter: «C'est la fille de Swann?» Mais elle ne le savait que de -cette même science qui nous parle de gens se tuant par misère pendant -que nous allons au bal, c'est-à-dire une science lointaine et vague à -laquelle nous ne tenons pas à substituer une connaissance plus -précise, due à une impression directe. Gilberte appartenait ou du -moins appartint pendant ces années-là, à la variété la plus -répandue des autruches humaines, celles qui cachent leur tête dans -l'espoir non de ne pas être vues, ce qu'elles croient peu -vraisemblable, mais de ne pas voir qu'on les voit, ce qui leur paraît -déjà beaucoup et leur permet de s'en remettre à la chance pour le -reste. Comme l'éloignement rend les choses plus petites, plus -incertaines, moins dangereuses, Gilberte préférait ne pas être près -des personnes au moment où celles-ci faisaient la découverte qu'elle -était née Swann.</p> - -<p>Et comme on est près des personnes qu'on se représente, comme on peut -se représenter les gens lisant leur journal, Gilberte préférait que les -journaux l'appelassent M<sup>lle</sup> de Forcheville. Il est vrai que pour -les écrits dont elle avait elle-même la responsabilité, ses lettres, elle -ménagea quelque temps la transition en signant G. S. Forcheville. La -véritable hypocrisie dans cette signature était manifestée par la -suppression bien moins des autres lettres du nom de Swann que de celles -du nom de Gilberte. En effet, en réduisant le prénom innocent à un simple -G, M<sup>lle</sup> de Forcheville semblait insinuer à ses amis que la même -amputation appliquée au nom de Swann n'était due aussi qu'à des -motifs d'abréviation. Même elle donnait une importance particulière -à l'S, et en faisait une sorte de longue queue qui venait barrer le G, -mais qu'on sentait transitoire et destinée à disparaître comme celle -qui, encore longue chez le singe, n'existe plus chez l'homme.</p> - -<p>Malgré cela, dans son snobisme, il y avait de l'intelligente curiosité -de Swann. Je me souviens que cet après-midi-là elle demanda à -M<sup>me</sup> de Guermantes si elle ne pouvait pas connaître M. du Lau et -la duchesse ayant répondu qu'il était souffrant et ne sortait pas, Gilberte -demanda comment il était, car, ajouta-t-elle en rougissant -légèrement, elle en avait beaucoup entendu parler. (Le marquis du Lau -avait été en effet un des amis les plus intimes de Swann avant le -mariage de celui-ci, et peut-être même Gilberte l'avait-elle entrevu, -mais à un moment où elle ne s'intéressait pas à cette société.) -«Est-ce que M. de Bréauté ou le prince d'Agrigente peuvent m'en donner -une idée? demanda-t-elle.» «Oh! pas du tout,» s'écria M<sup>me</sup> de -Guermantes, qui avait un sentiment vif de ces différences provinciales -et faisait des portraits sobres, mais colorés par sa voix dorée et -rauque, sous le doux fleurissement de ses yeux de violette. «Non, pas -du tout. Du Lau c'était le gentilhomme du Périgord<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>, charmant, avec -toutes les belles manières et le sans-gêne de sa province. À -Guermantes, quand il y avait le Roi d'Angleterre avec qui du Lau était -très ami, il y avait après la chasse un goûter... C'était l'heure -où du Lau avait l'habitude d'aller ôter ses bottines et mettre de gros -chaussons de laine. Hé bien, la présence du Roi Édouard et de tous -les grands-ducs ne le gênait en rien, il descendait dans le grand salon -de Guermantes avec ses chaussons de laine, il trouvait qu'il était le -marquis du Lau d'Ollemans qui n'avait en rien à se contraindre pour le -Roi d'Angleterre. Lui et ce charmant Quasimodo de Breteuil, c'étaient -les deux que j'aimais le plus. C'étaient du reste des grands amis à... -(elle allait dire à votre père et s'arrêta net). Non, ça n'a aucun -rapport, ni avec Gri-gri ni avec Bréauté. C'est le vrai grand seigneur -du Périgord. Du reste Mémé cite une page de Saint-Simon sur un -marquis d'Ollemans, c'est tout à fait ça.» Je citai les premiers mots -du portrait: «M. d'Ollemans qui était un homme fort distingué parmi -la noblesse du Périgord, par la sienne et par son mérite et y était -considéré par tout ce qui y vivait comme un arbitre général à qui -chacun avait recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de ses -manières, et comme un coq de province.» «Oui, il y a de cela, dit -M<sup>me</sup> de Guermantes, d'autant que du Lau a toujours été rouge -comme un coq.» «Oui, je me rappelle avoir entendu citer ce portrait», dit -Gilberte, sans ajouter que c'était par son père, lequel était en -effet grand admirateur de Saint-Simon.</p> - -<p>Elle aimait aussi parler du prince d'Agrigente et de M. de Bréauté, -pour une autre raison. Le prince d'Agrigente l'était par héritage de -la maison d'Aragon, mais sa seigneurie était poitevine. Quant à son -château, celui du moins où il résidait, ce n'était pas un château -de sa famille, mais de la famille d'un premier mari de sa mère et il -était situé à peu près à égale distance de Martinville et de -Guermantes. Aussi Gilberte parlait-elle de lui et de M. de Bréauté -comme de voisins de campagne qui lui rappelaient sa vieille province. -Matériellement, il y avait une part de mensonge dans ces paroles, -puisque ce n'est qu'à Paris par la comtesse Molé qu'elle avait connu -M. de Bréauté d'ailleurs vieil ami de son père. Quant au plaisir de -parler des environs de Tansonville il pouvait être sincère. Le -snobisme est pour certaines personnes analogue à ces breuvages -agréables auxquels elles mêlent des substances utiles. Gilberte -s'intéressait à telle femme élégante parce qu'elle avait de superbes -livres et des Nattiers que mon ancienne amie n'eût sans doute pas été -voir à la Bibliothèque Nationale et au Louvre, et je me figure que -malgré la proximité plus grande encore, l'influence attrayante de -Tansonville se fût moins exercée pour Gilberte sur M<sup>me</sup> Sazerat -ou M<sup>me</sup> Goupil que sur M. d'Agrigente.</p> - -<p>«Oh! pauvre Babel et pauvre Gri-Gri, dit M<sup>me</sup> de Guermantes, -ils sont bien plus malades que du Lau, je crains qu'ils n'en aient pas pour -longtemps, ni l'un ni l'autre.»</p> - -<p>Quand M. de Guermantes eut terminé la lecture de mon article, il -m'adressa des compliments d'ailleurs mitigés. Il regrettait la forme un -peu poncive de ce style où il y avait «de l'emphase, des métaphores -comme dans la prose démodée de Chateaubriand»; par contre il me -félicita sans réserve de «m'occuper»: «J'aime qu'on fasse quelque -chose de ses dix doigts. Je n'aime pas les inutiles qui sont toujours -des importants ou des agités. Sotte engeance!»</p> - -<p>Gilberte, qui prenait avec une rapidité extrême les manières du -monde, déclara combien elle allait être fière de dire qu'elle était -l'amie d'un auteur. «Vous pensez si je vais dire que j'ai le plaisir, -l'honneur de vous connaître.»</p> - -<p>«Vous ne voulez pas venir avec nous, demain, à l'Opéra-Comique?» me -dit la duchesse, et je pensai que c'était sans doute dans cette même -baignoire où je l'avais vue la première fois et qui m'avait semblé -alors inaccessible comme le royaume sous-marin des Néréides. Mais je -répondis d'une voix triste: «Non, je ne vais pas au théâtre, j'ai -perdu une amie que j'aimais beaucoup.» J'avais presque les larmes aux -yeux en le disant, mais pourtant, pour la première fois, cela me -faisait un certain plaisir d'en parler. C'est à partir de ce moment-là -que je commençai à écrire à tout le monde que je venais d'avoir un -grand chagrin, et à cesser de le ressentir.</p> - -<p>Quand Gilberte fut partie, M<sup>me</sup> de Guermantes me dit: «Vous -n'avez pas compris mes signes, c'était pour que vous ne parliez pas de -Swann». Et comme je m'excusais: «Mais je vous comprends très bien. -Moi-même, j'ai failli le nommer, je n'ai eu que le temps de me rattraper, -c'est épouvantable, heureusement que je me suis arrêtée à temps. Vous -savez que c'est très gênant», dit-elle à son mari pour diminuer un -peu ma faute en ayant l'air de croire que j'avais obéi à une -propension commune à tous et à laquelle il était difficile de -résister.» «Que voulez-vous que j'y fasse, répondit le duc. Vous -n'avez qu'à dire qu'on remette ces dessins en haut, puisqu'ils vous -font penser à Swann. Si vous ne pensez pas à Swann, vous ne parlerez -pas de lui.»</p> - -<p>Le lendemain je reçus deux lettres de félicitation qui m'étonnèrent -beaucoup, l'une de M<sup>me</sup> Goupil que je n'avais pas revue depuis -tant d'années et à qui, même à Combray, je n'avais pas trois fois -adressé la parole. Un cabinet de lecture lui avait communiqué le -<i>Figaro</i>. Ainsi, quand quelque chose vous arrive dans la vie qui -retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si -loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces -personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens -de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt -occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans -compensation d'ailleurs. C'est ainsi que Bloch dont j'eusse tant aimé -savoir ce qu'il pensait de mon article ne m'écrivit pas. Il est vrai -qu'il avait lu cet article et devait me l'avouer plus tard, mais par un -choc en retour. En effet, il écrivit lui-même quelques années après -un article dans le <i>Figaro</i> et désira me signaler immédiatement cet -événement. Comme il cessait d'être jaloux de ce qu'il considérait -comme un privilège, puisqu'il lui était aussi échu, l'envie qui lui -avait fait feindre d'ignorer mon article cessait, comme un compresseur -se soulève; il m'en parla, mais tout autrement qu'il ne désirait -m'entendre parler du sien: «J'ai su que toi aussi, me dit-il, avais -fait un article. Mais je n'avais pas cru devoir t'en parler, craignant -de t'être désagréable, car on ne doit pas parler à ses amis des -choses humiliantes qui leur arrivent. Et c'en est une évidemment que -d'écrire dans le journal du sabre et du goupillon, des <i>five o'clock</i>, -sans oublier le bénitier.» Son caractère restait le même, mais son -style était devenu moins précieux, comme il arrive à certains qui -quittent le maniérisme, quand ne faisant plus de poèmes symbolistes, -ils écrivent des romans-feuilletons.</p> - -<p>Pour me consoler de son silence, je relus la lettre de M<sup>me</sup> -Goupil; mais elle était sans chaleur, car si l'aristocratie a certaines -formules qui font palissades entre elles, entre le Monsieur du début et les -sentiments distingués de la fin, des cris de joie, d'admiration, -peuvent jaillir comme des fleurs, et des gerbes pencher par-dessus la -palissade leur parfum odorant. Mais le conventionnalisme bourgeois -enserre l'intérieur même des lettres dans un réseau de «votre -succès si légitime», au maximum «votre beau succès». Des -belles-sœurs fidèles à l'éducation reçue et réservées dans leur -corsage comme il faut, croient s'être épanchées dans le malheur et -l'enthousiasme si elles ont écrit «mes meilleures pensées». «Mère -se joint à moi» est un superlatif dont on est rarement gâté.</p> - -<p>Je reçus une autre lettre que celle de M<sup>me</sup> Goupil, mais le -nom du signataire m'était inconnu. C'était une écriture populaire, un -langage charmant. Je fus navré de ne pouvoir découvrir qui m'avait -écrit.</p> - -<p>Comme je me demandais si Bergotte eût aimé cet article, M<sup>me</sup> -de Forcheville m'avait répondu qu'il l'aurait infiniment admiré et -n'aurait pu le lire sans envie. Mais elle me l'avait dit pendant que je -dormais: c'était un rêve.</p> - -<p>Presque tous nos rêves répondent ainsi aux questions que nous nous -posons par des affirmations complexes, des mises en scène à plusieurs -personnages, mais qui n'ont pas de lendemain.</p> - -<p>Quant à M<sup>lle</sup> de Forcheville, je ne pouvais m'empêcher de -penser à elle avec désolation. Quoi? fille de Swann qui eût tant aimé la -voir chez les Guermantes, que ceux-ci avaient refusé à leur grand ami de -recevoir, ils l'avaient ensuite spontanément recherchée, le temps -ayant passé qui renouvelle tout pour nous, insuffle une autre -personnalité, d'après ce qu'on dit d'eux, aux êtres que nous n'avons -pas vus depuis longtemps, depuis que nous avons fait nous-même peau -neuve et pris d'autres goûts. Je pensais qu'à cette fille, Swann -disait parfois en la serrant contre lui et en l'embrassant: «C'est bon, -ma chérie, d'avoir une fille comme toi, un jour quand je ne serai plus -là, si on parle encore de ton pauvre papa, ce sera seulement avec toi -et à cause de toi.» Swann en mettant ainsi pour après sa mort un -craintif et anxieux espoir de survivance dans sa fille se trompait -autant que le vieux banquier qui ayant fait un testament pour une petite -danseuse qu'il entretient et qui a très bonne tenue, se dit qu'il n'est -pour elle qu'un grand ami, mais qu'elle restera fidèle à son souvenir. -Elle avait très bonne tenue tout en faisant du pied sous la table aux -amis du vieux banquier qui lui plaisaient, mais tout cela très caché, -avec d'excellents dehors. Elle portera le deuil de l'excellent homme, -s'en sentira débarrassée, profitera non seulement de l'argent liquide, -mais des propriétés, des automobiles qu'il lui a laissées, fera -partout effacer le chiffre de l'ancien propriétaire qui lui cause un -peu de honte et à la jouissance du don n'associera jamais le regret du -donateur. Les illusions de l'amour paternel ne sont peut-être pas -moindres que celles de l'autre; bien des filles ne considèrent leur -père que comme le vieillard qui leur laissera sa fortune. La présence -de Gilberte dans un salon au lieu d'être une occasion qu'on parlât -encore quelquefois de son père était un obstacle à ce qu'on saisît -celles, de plus en plus rares, qu'on aurait pu avoir encore de le faire. -Même à propos des mots qu'il avait dits, des objets qu'il avait -donnés, on prit l'habitude de ne plus le nommer et celle qui aurait dû -rajeunir, sinon perpétuer sa mémoire, se trouva hâter et consommer -l'œuvre de la mort et de l'oubli.</p> - -<p>Et ce n'est pas seulement à l'égard de Swann que Gilberte consommait -peu à peu l'œuvre de l'oubli, elle avait hâté en moi cette œuvre de -l'oubli à l'égard d'Albertine.</p> - -<p>Sous l'action du désir, par conséquent du désir de bonheur que -Gilberte avait excité en moi pendant les quelques heures où je l'avais -crue une autre, un certain nombre de souffrances, de préoccupations -douloureuses, lesquelles il y a peu de temps encore obsédaient ma -pensée, s'étaient échappées de moi, entraînant avec elles tout un -bloc de souvenirs, probablement effrités depuis longtemps et -précaires, relatifs à Albertine. Car si bien des souvenirs, qui -étaient reliés à elle, avaient d'abord contribué à maintenir -en moi le regret de sa mort, en retour le regret lui-même avait -fixé les souvenirs. De sorte que la modification de mon état -sentimental, préparée sans doute obscurément jour par jour par les -désagrégations continues de l'oubli, mais réalisée brusquement dans -son ensemble me donna cette impression que je me rappelle avoir -éprouvée ce jour-là pour la première fois, du vide, de la suppression -en moi de toute une portion de mes associations d'idées, qu'éprouve un -homme dont une artère cérébrale depuis longtemps usée s'est rompue -et chez lequel toute une partie de la mémoire est abolie ou paralysée.</p> - -<p>La disparition de ma souffrance et de tout ce qu'elle emmenait avec -elle, me laissait diminué comme souvent la guérison d'une maladie qui -tenait dans notre vie une grande place. Sans doute c'est parce que les -souvenirs ne restent pas toujours vrais que l'amour n'est pas éternel, -et parce que la vie est faite du perpétuel renouvellement des cellules. -Mais ce renouvellement pour les souvenirs est tout de même retardé par -l'attention qui arrête, et fixe un moment qui doit changer. Et -puisqu'il en est du chagrin comme du désir des femmes qu'on grandit en -y pensant, avoir beaucoup à faire rendrait plus facile, aussi bien que -la chasteté, l'oubli.</p> - -<p>Par une autre réaction (bien que ce fût la distraction—le désir de -M<sup>lle</sup> d'Éporcheville—qui m'eût rendu tout d'un coup l'oubli -apparent et sensible) s'il reste que c'est le temps qui amène -progressivement l'oubli, l'oubli n'est pas sans altérer profondément la -notion du temps. Il y a des erreurs optiques dans le temps comme il y en a -dans l'espace. La persistance en moi d'une velléité ancienne de travailler, -de réparer le temps perdu, de changer de vie, ou plutôt de commencer -de vivre me donnait l'illusion que j'étais toujours aussi jeune; -pourtant le souvenir de tous les événements qui s'étaient succédé -dans ma vie (et aussi de ceux qui s'étaient succédé dans mon cœur, -car, lorsqu'on a beaucoup changé, on est induit à supposer qu'on a -plus longtemps vécu) au cours de ces derniers mois de l'existence -d'Albertine, me les avait fait paraître beaucoup plus longs qu'une -année, et maintenant cet oubli de tant de choses, me séparant, par des -espaces vides, d'événements tout récents qu'ils me faisaient -paraître anciens, puisque j'avais eu ce qu'on appelle «le temps» de -les oublier, par son interpolation fragmentée, irrégulière, au milieu -de ma mémoire—comme une brume épaisse sur l'océan qui supprime les -points de repère des choses—détraquait, disloquait mon sentiment des -distances dans le temps, là rétrécies, ici distendues, et me faisait -me croire tantôt beaucoup plus loin, tantôt beaucoup plus près des -choses que je ne l'étais en réalité. Et comme dans les nouveaux -espaces, encore non parcourus, qui s'étendaient devant moi, il n'y -aurait pas plus de traces de mon amour pour Albertine qu'il n'y en avait -eu, dans les temps perdus que je venais de traverser, de mon amour pour -ma grand'mère, ma vie m'apparut—offrant une succession de périodes -dans lesquelles, après un certain intervalle rien de ce qui soutenait -la précédente ne subsistait plus dans celle qui la suivait,—comme -quelque chose de si dépourvu du support d'un moi individuel identique -et permanent, quelque chose de si inutile dans l'avenir et de si long -dans le passé, que la mort pourrait aussi bien en terminer le cours ici -ou là, sans nullement le conclure, que ces cours d'histoire de France -qu'en rhétorique on arrête indifféremment, selon la fantaisie des -programmes ou des professeurs, à la Révolution de 1830, à celle de -1848, ou à la fin du second Empire.</p> - -<p>Peut-être alors la fatigue et la tristesse que je ressentais -vinrent-elles moins d'avoir aimé inutilement ce que déjà j'oubliais, -que de commencer à me plaire avec de nouveaux vivants, de purs gens du -monde, de simples amis des Guermantes, si peu intéressants par -eux-mêmes. Je me consolais peut-être plus aisément de constater que -celle que j'avais aimée n'était plus au bout d'un certain temps qu'un -pâle souvenir, que de retrouver en moi cette vaine activité qui nous -fait perdre le temps à tapisser notre vie d'une végétation humaine -vivace mais parasite, qui deviendra le néant aussi quand elle sera -morte, qui déjà est étrangère à tout ce que nous avons connu et à -laquelle pourtant cherche à plaire notre sénilité bavarde, -mélancolique et coquette. L'être nouveau qui supporterait aisément de -vivre sans Albertine avait fait son apparition en moi, puisque j'avais -pu parler d'elle chez M<sup>me</sup> de Guermantes en paroles affligées, -sans souffrance profonde. Ces nouveaux moi qui devraient porter un autre -nom que le précédent, leur venue possible, à cause de leur indifférence -à ce que j'aimais, m'avait toujours épouvanté, jadis à propos de -Gilberte quand son père me disait que si j'allais vivre en Océanie, je -ne voudrais plus revenir, tout récemment quand j'avais lu avec un tel -serrement de cœur le passage du roman de Bergotte où il est question de -ce personnage qui, séparé par la vie d'une femme qu'il avait adorée -jeune homme, vieillard la rencontre sans plaisir, sans envie de la -revoir. Or, au contraire, il m'apportait avec l'oubli une suppression -presque complète de la souffrance, une possibilité de bien-être, cet -être si redouté, si bienfaisant et qui n'était autre qu'un de ces moi -de rechange que la destinée tient en réserve pour nous et que, sans -plus écouter nos prières qu'un médecin clairvoyant et d'autant plus -autoritaire, elle substitue malgré nous, par une intervention -opportune, au moi vraiment trop blessé. Ce rechange au reste, elle -l'accomplit de temps en temps, comme l'usure et la réfection des -tissus, mais nous n'y prenons garde que si l'ancien moi contenait une -grande douleur, un corps étranger et blessant, que nous nous étonnons -de ne plus retrouver, dans notre émerveillement d'être devenu un autre -pour qui la souffrance de son prédécesseur n'est plus que la -souffrance d'autrui, celle dont on peut parler avec apitoiement parce -qu'on ne la ressent pas. Même cela nous est égal d'avoir passé par -tant de souffrances, car nous ne nous rappelons que confusément les -avoir souffertes. Il est possible que de même nos cauchemars, la nuit, -soient effroyables. Mais au réveil nous sommes une autre personne qui -ne se soucie guère que celle à qui elle succède ait eu à fuir en -dormant devant des assassins.</p> - -<p>Sans doute ce moi avait gardé quelque contact avec l'ancien comme un -ami, indifférent à un deuil, en parle pourtant aux personnes -présentes avec la tristesse convenable, et retourne de temps en temps -dans la chambre où le veuf qui l'a chargé de recevoir pour lui -continue à faire entendre ses sanglots. J'en poussais encore quand je -redevenais pour un moment l'ancien ami d'Albertine. Mais c'est dans un -personnage nouveau que je tendais à passer tout entier. Ce n'est pas -parce que les autres sont morts que notre affection pour eux -s'affaiblit, c'est parce que nous mourons nous-mêmes. Albertine n'avait -rien à reprocher à son ami. Celui qui en usurpait le nom n'en était -que l'héritier. On ne peut être fidèle qu'à ce dont on se souvient, -on ne se souvient que de ce qu'on a connu. Mon moi nouveau, tandis qu'il -grandissait à l'ombre de l'ancien, l'avait souvent entendu parler -d'Albertine; à travers lui, à travers les récits qu'il en -recueillait, il croyait la connaître, elle lui était sympathique, il -l'aimait, mais ce n'était qu'une tendresse de seconde main.</p> - -<p>Une autre personne chez qui l'œuvre de l'oubli, en ce qui concernait -Albertine, se fit probablement plus rapide à cette époque, et me -permit par contre-coup de me rendre compte un peu plus tard d'un nouveau -progrès que cette œuvre avait fait chez moi (et c'est là mon souvenir -d'une seconde étape avant l'oubli définitif), ce fut Andrée. Je ne -puis guère en effet ne pas donner l'oubli d'Albertine comme cause sinon -unique, sinon même principale, au moins comme cause conditionnante et -nécessaire, d'une conversation qu'Andrée eut avec moi à peu près six -mois après celle que j'ai rapportée et où ses paroles furent si -différentes de ce qu'elle m'avait dit la première fois. Je me rappelle -que c'était dans ma chambre parce qu'à ce moment-là j'avais plaisir -à avoir de demi-relations charnelles avec elle, à cause du côté -collectif qu'avait eu au début et que reprenait maintenant mon amour -pour les jeunes filles de la petite bande, longtemps indivis entre -elles, et un moment uniquement associé à la personne d'Albertine -pendant les derniers mois qui avaient précédé et suivi sa mort.</p> - -<p>Nous étions dans ma chambre pour une autre raison encore qui me permet -de situer très exactement cette conversation. C'est que j'étais -expulsé du reste de l'appartement parce que c'était le jour de maman. -Malgré que ce fût son jour, et après avoir hésité, maman était -allée déjeuner chez M<sup>me</sup> Sazerat pensant que comme M<sup>me</sup> -Sazerat savait toujours vous inviter avec des gens ennuyeux, elle pourrait -sans manquer aucun plaisir rentrer tôt. Elle était en effet revenue à temps -et sans regrets, M<sup>me</sup> Sazerat n'ayant eu chez elle que des gens -assommants que glaçait déjà la voix particulière qu'elle prenait quand elle -avait du monde, ce que maman appelait sa voix du mercredi. Ma mère du reste -l'aimait bien, la plaignait de son infortune—suite des fredaines -de son père ruiné par la duchesse de X...—infortune qui la forçait -à vivre presque toute l'année à Combray, avec quelques semaines chez -sa cousine à Paris et un grand «voyage d'agrément» tous les dix ans.</p> - -<p>Je me rappelle que la veille, sur ma prière répétée depuis des mois, -et parce que la princesse la réclamait toujours, maman était allée -voir la princesse de Parme qui, elle, ne faisait pas de visites et chez -qui on se contentait d'habitude de s'inscrire, mais qui avait insisté -pour que ma mère vînt la voir, puisque le protocole empêchait qu'elle -vînt chez nous. Ma mère était revenue très mécontente: «Tu m'as -fait faire un pas de clerc, me dit-elle, la princesse de Parme m'a à -peine dit bonjour, elle s'est retournée vers les dames avec qui elle -causait sans s'occuper de moi, et au bout de dix minutes comme elle ne -m'avait pas adressé la parole, je suis partie sans qu'elle me tendît -même la main. J'étais très ennuyée; en revanche devant la porte, en -m'en allant, j'ai rencontré la duchesse de Guermantes qui a été très -aimable et qui m'a beaucoup parlé de toi. Quelle singulière idée tu -as eue de lui parler d'Albertine. Elle m'a raconté que tu lui avais dit -que sa mort avait été un tel chagrin pour toi. Je ne retournerai -jamais chez la Princesse de Parme. Tu m'as fait faire une bêtise.»</p> - -<p>Or le lendemain, jour de ma mère, comme je l'ai dit, Andrée vint me -voir. Elle n'avait pas grand temps, car elle devait aller chercher -Gisèle avec qui elle tenait beaucoup à dîner. «Je connais ses -défauts, mais c'est tout de même ma meilleure amie et l'être pour qui -j'ai le plus d'affection» me dit-elle. Et elle parut même avoir -quelque effroi à l'idée que je pourrais lui demander de dîner avec -elles. Elle était avide des êtres, et un tiers qui la connaissait trop -bien, comme moi, en l'empêchant de se livrer, l'empêchait du coup de -goûter auprès d'eux un plaisir complet.</p> - -<p>Le souvenir d'Albertine était devenu chez moi si fragmentaire qu'il ne -me causait plus de tristesse et n'était plus qu'une transition à de -nouveaux désirs, comme un accord qui prépare des changements -d'harmonie. Et même cette idée de caprice sensuel, et passager étant -écartée en tant que j'étais encore fidèle au souvenir d'Albertine, -j'étais plus heureux d'avoir auprès de moi Andrée que je ne l'aurais -été d'avoir Albertine miraculeusement retrouvée. Car Andrée pouvait -me dire plus de choses sur Albertine que ne m'en avait dit Albertine -elle-même. Or les problèmes relatifs à Albertine restèrent encore -dans mon esprit alors que ma tendresse pour elle, tant physique que -morale, avait déjà disparu. Et mon désir de connaître sa vie, parce -qu'il avait moins diminué, était maintenant comparativement plus grand -que le besoin de sa présence. D'autre part l'idée qu'une femme avait -peut-être eu des relations avec Albertine ne me causait plus que le -désir d'en avoir moi aussi avec cette femme. Je le dis à Andrée tout -en la caressant. Alors sans chercher le moins du monde à mettre ses -paroles d'accord avec celles d'il y avait quelques mois, Andrée me dit -en souriant à demi: «Ah! oui, mais vous êtes un homme. Aussi nous ne -pouvons pas faire ensemble tout à fait les mêmes choses que je faisais -avec Albertine.» Et soit qu'elle pensât que cela accroissait mon -désir (dans l'espoir de confidences, je lui avais dit que j'aimerais -avoir des relations avec une femme en ayant eues avec Albertine) ou mon -chagrin, ou peut-être détruisait un sentiment de supériorité sur -elle qu'elle pouvait croire que j'éprouvais d'avoir été le seul à -entretenir des relations avec Albertine: «Ah! nous avons passé toutes -les deux de bonnes heures, elle était si caressante, si passionnée. Du -reste ce n'était pas seulement avec moi qu'elle aimait prendre du plaisir. -Elle avait rencontré chez M<sup>me</sup> Verdurin un joli garçon, Morel. -Tout de suite ils s'étaient compris. Il se chargeait, ayant d'elle la -permission d'y prendre aussi son plaisir, car il aimait les petites -novices, de lui en procurer. Sitôt qu'il les avait mises sur le mauvais -chemin, il les laissait. Il se chargeait ainsi de plaire à de petites -pêcheuses d'une plage éloignée, à de petites blanchisseuses, qui -s'amourachaient d'un garçon, mais n'eussent pas répondu aux avances -d'une jeune fille. Aussitôt que la petite était bien sous sa -domination, il la faisait venir dans un endroit tout à fait sûr, où -il la livrait à Albertine. Par peur de perdre Morel qui s'y mêlait du -reste, la petite obéissait toujours, et d'ailleurs elle le perdait tout -de même, car, par peur des conséquences et aussi parce qu'une ou deux -fois lui suffisaient, il filait en laissant une fausse adresse. Il eut -une fois l'audace d'en mener une, ainsi qu'Albertine, dans une maison de -femmes à Corliville, où quatre ou cinq la prirent ensemble ou -successivement. C'était sa passion, comme c'était aussi celle -d'Albertine. Mais Albertine avait après d'affreux remords. Je crois que -chez vous elle avait dompté sa passion et remettait de jour en jour de -s'y livrer. Puis son amitié pour vous était si grande, qu'elle avait -des scrupules. Mais il était bien certain que, si jamais elle vous -quittait, elle recommencerait. Elle espérait que vous la sauveriez, que -vous l'épouseriez. Au fond elle sentait que c'était une espèce de -folie criminelle, et je me suis souvent demandé si ce n'était pas -après une chose comme cela, ayant amené un suicide dans une famille, -qu'elle s'était elle-même tuée. Je dois avouer que tout à fait au -début de son séjour chez vous, elle n'avait pas entièrement renoncé -à ses jeux avec moi. Il y avait des jours où elle semblait en avoir -besoin, tellement qu'une fois, alors que c'eût été si facile dehors, -elle ne se résigna pas à me dire au revoir avant de m'avoir mise -auprès d'elle, chez vous. Nous n'eûmes pas de chance, nous avons -failli être prises. Elle avait profité de ce que Françoise était -descendue faire une course, et que vous n'étiez pas rentré. Alors elle -avait tout éteint pour que quand vous ouvririez avec votre clef vous -perdiez un peu de temps avant de trouver le bouton, et elle n'avait pas -fermé la porte de sa chambre. Nous vous avons entendu monter, je n'eus -que le temps de m'arranger, de descendre. Précipitation bien inutile, -car par un hasard incroyable vous aviez oublié votre clef et avez été -obligé de sonner. Mais nous avons tout de même perdu la tête de sorte -que pour cacher notre gêne toutes les deux, sans avoir pu nous -consulter, nous avions eu la même idée: faire semblant de craindre -l'odeur du seringa que nous adorions au contraire. Vous rapportiez avec -vous une longue branche de cet arbuste, ce qui me permit de détourner -la tête et de cacher mon trouble. Cela ne m'empêcha pas de vous dire -avec une maladresse absurde que peut-être Françoise était remontée -et pourrait vous ouvrir, alors qu'une seconde avant, je venais de vous -faire le mensonge que nous venions seulement de rentrer de promenade et -qu'à notre arrivée Françoise n'était pas encore descendue et allait -partir faire une course. Mais le malheur fut—croyant que vous aviez -votre clef—d'éteindre la lumière, car nous eûmes peur qu'en -remontant vous ne la vissiez se rallumer, ou du moins nous hésitâmes -trop. Et pendant trois nuits Albertine ne put fermer l'œil parce -qu'elle avait tout le temps peur que vous n'ayez de la méfiance et ne -demandiez à Françoise pourquoi elle n'avait pas allumé avant de -partir. Car Albertine vous craignait beaucoup, et par moments assurait -que vous étiez fourbe, méchant, la détestant au fond. Au bout de -trois jours elle comprit à votre calme que vous n'aviez rien demandé -à Françoise et elle put retrouver le sommeil. Mais elle ne reprit plus -ses relations avec moi, soit par peur, soit par remords, car elle -prétendait vous aimer beaucoup, ou bien aimait-elle quelqu'un d'autre. -En tous cas on n'a plus pu jamais parler de seringa devant elle sans -qu'elle devînt écarlate et passât la main sur sa figure en pensant -cacher sa rougeur.»</p> - -<p>Comme certains bonheurs, il y a certains malheurs qui viennent trop -tard, ils ne prennent pas en nous toute la grandeur qu'ils auraient eue -quelque temps plus tôt. Tel le malheur qu'était pour moi la terrible -révélation d'Andrée. Sans doute, même quand de mauvaises nouvelles -doivent nous attrister, il arrive que dans le divertissement, le jeu -équilibré de la conversation, elles passent devant nous sans -s'arrêter, et que nous, préoccupés de mille choses à répondre, -transformés par le désir de plaire aux personnes présentes en -quelqu'un d'autre protégé pour quelques instants dans ce cycle nouveau -contre les affections, les souffrances qu'il a quittées pour y entrer -et qu'il retrouvera quand le court enchantement sera brisé, nous -n'ayons pas le temps de les accueillir. Pourtant si ces affections, ces -souffrances sont trop prédominantes, nous n'entrons que distraits dans -la zone d'un monde nouveau et momentané, où, trop fidèles à la -souffrance, nous ne pouvons devenir autres, et alors les paroles se -mettent immédiatement en rapport avec notre cœur qui n'est pas resté -hors de jeu. Mais depuis quelque temps les paroles concernant Albertine, -comme un poison évaporé, n'avaient plus leur pouvoir toxique. Elle -m'était déjà trop lointaine.</p> - -<p>Comme un promeneur voyant l'après-midi un croissant nuageux dans le -ciel, se dit: «C'est cela, l'immense lune», je me disais: «Comment -cette vérité que j'ai tant cherchée, tant redoutée, c'est seulement -ces quelques mots dits dans une conversation auxquels on ne peut même -pas penser complètement parce qu'on n'est pas seul!» Puis elle me -prenait vraiment au dépourvu, je m'étais beaucoup fatigué avec -Andrée. Vraiment une pareille vérité, j'aurais voulu avoir plus de -force à lui consacrer; elle me restait extérieure, mais c'est que je -ne lui avais pas encore trouvé une place dans mon cœur. On voudrait -que la vérité nous fût révélée par des signes nouveaux, non par -une phrase pareille à celles qu'on s'était dit tant de fois. -L'habitude de penser empêche parfois d'éprouver le réel, immunise -contre lui, le fait paraître de la pensée encore.</p> - -<p>Il n'y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible, un -mot, le mot contraire. En tout cas, si tout cela était vrai, quelle -inutile vérité sur la vie d'une maîtresse qui n'est plus, remontant -des profondeurs et apparaissant, une fois que nous ne pouvons plus rien -en faire. Alors pensant sans doute à quelque autre que nous aimons -maintenant et à l'égard de qui la même chose pourrait arriver, (car -de celle qu'on a oubliée on ne se soucie plus) on se désole. On se -dit: «Si elle vivait!» On se dit: «si celle qui vit, pouvait -comprendre tout cela et que quand elle sera morte, je saurai tout ce -qu'elle me cache.» Mais c'est un cercle vicieux. Si j'avais pu faire -qu'Albertine vécût, du même coup j'eusse fait qu'Andrée ne m'eût -rien révélé. C'est la même chose que l'éternel: «Vous verrez quand -je ne vous aimerai plus» qui est si vrai et si absurde, puisque en -effet on obtiendrait beaucoup si on n'aimait plus, mais qu'on ne se -soucierait pas d'obtenir. C'est tout à fait la même chose. Car la -femme qu'on revoit quand on ne l'aime plus, si elle nous dit tout, c'est -qu'en effet, ce n'est plus elle, ou que ce n'est plus vous: l'être qui -aimait n'existe plus. Là aussi il y a la mort qui a passé, a rendu -tout aisé et tout inutile. Je faisais ces réflexions, me plaçant dans -l'hypothèse où Andrée était véridique—ce qui était possible—et -amenée à la sincérité envers moi, précisément parce qu'elle avait -maintenant des relations avec moi, par ce côté Saint-André-des-Champs -qu'avait eu, au début, avec moi, Albertine. Elle y était aidée dans -ce cas par le fait qu'elle ne craignait plus Albertine, car la réalité -des êtres ne survit pour nous que peu de temps après leur mort, et au -bout de quelques années ils sont comme ces dieux des religions abolies -qu'on offense sans crainte parce qu'on a cessé de croire à leur -existence. Mais qu'Andrée ne crût plus à la réalité d'Albertine -pouvait avoir pour effet qu'elle ne redoutât plus (aussi bien que de -trahir une vérité qu'elle avait promis de ne pas révéler), -d'inventer un mensonge qui calomniait rétrospectivement sa prétendue -complice. Cette absence de crainte lui permettait-elle de révéler -enfin, en me disant cela, la vérité, ou bien d'inventer un mensonge, -si, pour quelque raison, elle me croyait plein de bonheur et d'orgueil -et voulait me peiner. Peut-être avait-elle de l'irritation contre moi -(irritation suspendue tant qu'elle m'avait vu malheureux, inconsolé) -parce que j'avais eu des relations avec Albertine et qu'elle m'enviait -peut-être—croyant que je me jugeais à cause de cela plus favorisé -qu'elle—un avantage qu'elle n'avait peut-être pas obtenu, ni même -souhaité. C'est ainsi que je l'avais souvent vue dire qu'ils avaient -l'air très malades à des gens dont la bonne mine, et surtout la -conscience qu'ils avaient de leur bonne mine l'exaspérait, et dire dans -l'espoir de les fâcher qu'elle-même allait très bien, ce qu'elle ne -cessa de proclamer quand elle était le plus malade jusqu'au jour où, -dans le détachement de la mort, il ne lui soucia plus que les heureux -allassent bien et sussent qu'elle-même se mourait. Mais ce jour-là -était encore loin. Peut-être était-elle contre moi, je ne savais pour -quelle raison, dans une de ces rages, comme jadis elle en avait eu -contre le jeune homme si savant dans les choses de sport, si ignorant du -reste, que nous avions rencontré à Balbec et qui depuis vivait avec -Rachel et sur le compte de qui Andrée se répandait en propos -diffamatoires, souhaitant être poursuivie en dénonciation calomnieuse -pour pouvoir articuler contre son père des faits déshonorants dont il -n'aurait pu prouver la fausseté. Or peut-être cette rage contre moi la -reprenait seulement, ayant sans doute cessé quand elle me voyait si -triste. En effet, ceux-là mêmes qu'elle avait, les yeux étincelants -de rage, souhaité déshonorer, tuer, faire condamner, fût-ce sur faux -témoignages, si seulement elle les savait tristes, humiliés, elle ne -leur voulait plus aucun mal, elle était prête à les combler de -bienfaits. Car elle n'était pas foncièrement mauvaise et si sa nature -non apparente, un peu profonde, n'était pas la gentillesse qu'on -croyait d'abord d'après ses délicates attentions, mais plutôt l'envie -et l'orgueil, sa troisième nature plus profonde encore, la vraie, mais -pas entièrement réalisée, tendait vers la bonté et l'amour du -prochain. Seulement comme tous les êtres qui, dans un certain état, en -désirent un meilleur, mais ne le connaissant que par le désir, ne -comprennent pas que la première condition est de rompre avec le -premier—comme les neurasthéniques ou les morphinomanes qui voudraient -bien être guéris, mais pourtant qu'on ne les privât pas de leurs -manies ou de leur morphine, comme les cœurs religieux ou les esprits -artistes attachés au monde qui souhaitent la solitude mais veulent se -la représenter pourtant comme n'impliquant pas un renoncement absolu à -leur vie antérieure—Andrée était prête à aimer toutes les -créatures, mais à condition d'avoir réussi d'abord à ne pas se les -représenter comme triomphantes, et pour cela de les avoir humiliées -préalablement. Elle ne comprenait pas qu'il fallait aimer même les -orgueilleux et vaincre leur orgueil par l'amour et non par un plus -puissant orgueil. Mais c'est qu'elle était comme les malades qui -veulent la guérison par les moyens mêmes, qui entretiennent la -maladie, qu'ils aiment et qu'ils cesseraient aussitôt d'aimer s'ils les -renonçaient. Mais on veut apprendre à nager et pourtant garder un pied -à terre. En ce qui concerne le jeune sportif, neveu des Verdurin, que -j'avais rencontré dans mes deux séjours à Balbec, il faut dire, -accessoirement et par anticipation, que quelque temps après la visite -d'Andrée, visite dont le récit va être repris dans un instant, il -arriva des faits qui causèrent une assez grande impression. D'abord ce -jeune homme (peut-être par souvenir d'Albertine que je ne savais pas -alors qu'il avait aimée) se fiança avec Andrée et l'épousa, malgré -le désespoir de Rachel dont il ne tint aucun compte. Andrée ne dit -plus alors (c'est-à-dire quelques mois après la visite dont je parle) -qu'il était un misérable, et je m'aperçus plus tard qu'elle n'avait -dit qu'il l'était que parce qu'elle était folle de lui et qu'elle -croyait qu'il ne voulait pas d'elle. Mais un autre fait me frappa -davantage. Ce jeune homme fit représenter des petits sketchs, dans des -décors et avec des costumes de lui, qui ont amené dans l'art -contemporain une révolution au moins égale à celle accomplie par les -Ballets russes. Bref les juges les plus autorisés considérèrent ses -œuvres comme quelque chose de capital, presque des œuvres de génie et -je pense d'ailleurs comme eux, ratifiant ainsi, à mon propre -étonnement, l'ancienne opinion de Rachel. Les personnes qui l'avaient -connu à Balbec attentif seulement à savoir si la coupe des vêtements -des gens qu'il avait à fréquenter était élégante ou non, qui -l'avaient vu passer tout son temps au baccara, aux courses, au golf ou -au polo, qui savaient que dans ses classes il avait toujours été un -cancre et s'était même fait renvoyer du lycée (pour ennuyer ses -parents, il avait été habiter deux mois la grande maison de femmes où -M. de Charlus avait cru surprendre Morel), pensèrent que peut-être ses -œuvres étaient d'Andrée qui, par amour, voulait lui en laisser la -gloire, ou que plus probablement il payait, avec sa grande fortune -personnelle que ses folies avaient seulement ébréchée, quelque -professionnel génial et besogneux pour les faire. Ce genre de société -riche non décrassée par la fréquentation de l'aristocratie et n'ayant -aucune idée de ce qu'est un artiste—lequel est seulement figuré pour -eux soit par un acteur qu'ils font venir débiter des monologues pour -les fiançailles de leur fille, en lui remettant tout de suite son -cachet discrètement dans un salon voisin, soit par un peintre chez qui -ils la font poser une fois qu'elle est mariée, avant les enfants et -quand elle est encore à son avantage—croient volontiers que tous les -gens du monde qui écrivent, composent ou peignent, font faire leurs -œuvres et payent pour avoir une réputation d'auteur comme d'autres -pour s'assurer un siège de député. Mais tout cela était faux et ce -jeune homme était bien l'auteur de ces œuvres admirables. Quand je le -sus, je fus obligé d'hésiter entre diverses suppositions. Ou bien il -avait été en effet pendant de longues années la «brute épaisse» -qu'il paraissait, et quelque cataclysme physiologique avait éveillé en -lui le génie assoupi comme la Belle au bois dormant, ou bien à cette -époque de sa rhétorique orageuse, de ses recalages au bachot, de ses -grosses pertes de jeu de Balbec, de sa crainte de monter dans le -«tram» avec des fidèles de sa tante Verdurin à cause de leur vilain -habillement, il était déjà un homme de génie, peut-être distrait de -son génie, l'ayant laissé la clef sous la porte dans l'effervescence -de passions juvéniles; ou bien même homme de génie déjà conscient, -et dernier en classe, parce que, pendant que le professeur disait des -banalités sur Cicéron, lui lisait Rimbaud ou Gœthe. Certes, rien ne -laissait soupçonner cette hypothèse quand je le rencontrai à Balbec -où ses préoccupations me parurent s'attacher uniquement à la -correction des attelages et à la préparation des cocktails. Mais ce -n'est pas encore une objection irréfutable. Il pouvait être très -vaniteux, ce qui peut s'allier au génie, et chercher à briller de la -manière qu'il savait propre à éblouir dans le monde où il vivait et -qui n'était nullement de prouver une connaissance approfondie des -affinités électives, mais bien plutôt de conduire à quatre. -D'ailleurs je ne suis pas sûr que plus tard, quand il fut devenu -l'auteur de ces belles œuvres si originales, il eût beaucoup aimé, -hors des théâtres où il était connu, à dire bonjour à quelqu'un -qui n'aurait pas été en smoking, comme les fidèles dans leur -première manière, ce qui prouverait chez lui non de la bêtise, mais -de la vanité, et même un certain sens pratique, une certaine -clairvoyance à adapter sa vanité à la mentalité des imbéciles, à -l'estime de qui il tenait et pour lesquels le smoking brille peut-être -d'un plus vif éclat que le regard d'un penseur. Qui sait si, vu du -dehors, tel homme de talent, ou même un homme sans talent, mais aimant -les choses de l'esprit, moi par exemple, n'eût pas fait, à qui l'eût -rencontré à Rivebelle, à l'Hôtel de Balbec, ou sur la digue de -Balbec, l'effet du plus parfait et prétentieux imbécile. Sans compter -que pour Octave les choses de l'art devaient être quelque chose de si -intime, de vivant tellement dans les plus secrets replis de lui-même -qu'il n'eût sans doute pas eu l'idée d'en parler, comme eût fait -Saint-Loup par exemple, pour qui les arts avaient le prestige que les -attelages avaient pour Octave. Puis il pouvait avoir la passion du jeu -et on dit qu'il l'a gardée. Tout de même si la piété qui fit revivre -l'œuvre inconnue de Vinteuil est sortie du milieu si trouble de -Montjouvain, je ne fus pas moins frappé de penser que les -chefs-d'œuvre peut-être les plus extraordinaires de notre époque sont -sortis non du concours général, d'une éducation modèle, académique, -à la de Broglie, mais de la fréquentation des «pesages» et des -grands bars. En tous cas à cette époque à Balbec, les raisons qui -faisaient désirer à moi de le connaître, à Albertine et ses amies -que je ne le connusse pas, étaient également étrangères à sa -valeur, et auraient pu seulement mettre en lumière l'éternel malentendu -d'un «intellectuel» (représenté en l'espèce par moi) et des gens du -monde (représentés par la petite bande), au sujet d'une personne mondaine -(le jeune joueur de golf). Je ne pressentais nullement son talent, et son -prestige à mes yeux, du même genre qu'autrefois celui de M<sup>me</sup> -Blatin, était d'être—quoi qu'elles prétendissent—l'ami de mes -amies, et plus de leur bande que moi. D'autre part Albertine et -Andrée, symbolisant en cela l'incapacité des gens du monde à porter -un jugement valable sur les choses de l'esprit et leur propension à -s'attacher dans cet ordre à de faux-semblants, non seulement n'étaient -pas loin de me trouver stupide parce que j'étais curieux d'un tel -imbécile, mais s'étonnaient surtout que, joueur de golf pour joueur de -golf, mon choix se fût justement porté sur le plus insignifiant. Si -encore j'avais voulu me lier avec le jeune Gilbert de Bellœuvre; en -dehors du golf c'était un garçon qui avait de la conversation, qui -avait eu un accessit au concours général et faisait agréablement les -vers (or il était en réalité plus bête qu'aucun). Ou alors si mon -but était de «faire une étude pour un livre», Guy Saumoy qui était -complètement fou, avait enlevé deux jeunes filles, était au moins un -type curieux qui pouvait «m'intéresser». Ces deux-là, on me les eût -«permis», mais l'autre, quel agrément pouvais-je lui trouver, -c'était le type de la «grande brute», de la «brute épaisse». Pour -revenir à la visite d'Andrée, après la révélation qu'elle venait de -me faire sur ses relations avec Albertine, elle ajouta que la principale -raison pour laquelle Albertine m'avait quitté, c'était à cause de ce -que pouvaient penser ses amies de la petite bande, et d'autres encore de -la voir ainsi habiter chez un jeune homme avec qui elle n'était pas -mariée: «Je sais bien que c'était chez votre mère. Mais cela ne fait -rien. Vous ne savez pas ce que c'est que tout ce monde de jeunes filles, -ce qu'elles se cachent les unes des autres, comme elles craignent -l'opinion des autres. J'en ai vu d'une sévérité terrible avec des -jeunes gens simplement parce qu'ils connaissaient leurs amies et -qu'elles craignaient que certaines choses ne fussent répétées, et -celles-là même, le hasard me les a montrées tout autres, bien contre -leur gré.» Quelques mois plus tôt, ce savoir que paraissait posséder -Andrée des mobiles auxquels obéissent les filles de la petite bande -m'eût paru le plus précieux du monde. Peut-être ce qu'elle disait -suffisait-il à expliquer qu'Albertine qui s'était donnée à moi -ensuite à Paris, se fût refusée à Balbec où je voyais constamment -ses amies, ce que j'avais l'absurdité de croire un tel avantage pour -être au mieux avec elle. Peut-être même était-ce de voir quelques -mouvements de confiance de moi avec Andrée ou que j'eusse imprudemment -dit à celle-ci qu'Albertine allait coucher au Grand Hôtel qui faisait -qu'Albertine qui peut-être, une heure avant, était prête à me -laisser prendre certains plaisirs, comme la chose la plus simple, avait -eu un revirement et avait menacé de sonner. Mais alors, elle avait dû -être facile avec bien d'autres. Cette idée réveilla ma jalousie et je -dis à Andrée qu'il y avait une chose que je voulais lui demander. -«Vous faisiez cela dans l'appartement inhabité de votre grand'mère?» -«Oh! non jamais, nous aurions été dérangées.» «Tiens, je croyais, -il me semblait...» «D'ailleurs Albertine aimait surtout faire cela à -la campagne.» «Où ça?» «Autrefois quand elle n'avait pas le temps -d'aller très loin, nous allions aux Buttes-Chaumont. Elle connaissait -là une maison. Ou bien sous les arbres, il n'y a personne; dans la -grotte du petit Trianon aussi.» «Vous voyez bien, comment vous croire? -Vous m'aviez juré, il n'y a pas un an n'avoir rien fait aux -Buttes-Chaumont.» «J'avais peur de vous faire de la peine.» Comme je -l'ai dit je pensai, beaucoup plus tard seulement, qu'au contraire, cette -seconde fois, le jour des aveux, Andrée avait cherché à me faire de -la peine. Et j'en aurais eu tout de suite, pendant qu'elle parlait, -l'idée, parce que j'en aurais éprouvé le besoin, si j'avais encore -autant aimé Albertine. Mais les paroles d'Andrée ne me faisaient pas -assez mal pour qu'il me fût indispensable de les juger immédiatement -mensongères. En somme si ce que disait Andrée était vrai, et je n'en -doutai pas d'abord, l'Albertine réelle que je découvrais, après avoir -connu tant d'apparences diverses d'Albertine, différait fort peu de la -fille orgiaque surgie et devinée, le premier jour, sur la digue de -Balbec et qui m'avait successivement offert tant d'aspects, comme -modifie tour à tour la disposition de ses édifices jusqu'à écraser, -à effacer le monument capital qu'on voyait seul dans le lointain, une -ville dont on approche, mais dont finalement quand on la connaît bien -et qu'on la juge exactement, les proportions vraies étaient celles que -la perspective du premier coup d'œil avait indiquées, le reste, par -où on avait passé, n'étant que cette série successive de lignes de -défense que tout être élève contre notre vision et qu'il faut -franchir l'une après l'autre, au prix de combien de souffrances, avant -d'arriver au cœur. D'ailleurs si je n'eus pas besoin de croire -absolument à l'innocence d'Albertine parce que ma souffrance avait -diminué, je peux dire que réciproquement si je ne souffris pas trop de -cette révélation, c'est que depuis quelque temps, à la croyance que -je m'étais forgée de l'innocence d'Albertine, s'était substituée peu -à peu et sans que je m'en rendisse compte, la croyance toujours -présente en moi, en sa culpabilité. Or si je ne croyais plus à -l'innocence d'Albertine, c'est que je n'avais déjà plus le besoin, le -désir passionné d'y croire. C'est le désir qui engendre la croyance -et si nous ne nous en rendons pas compte d'habitude, c'est que la -plupart des désirs créateurs de croyances, ne finissent—contrairement -à celui qui m'avait persuadé qu'Albertine était innocente—qu'avec -nous-mêmes. À tant de preuves qui corroboraient ma version première, -j'avais stupidement préféré de simples affirmations d'Albertine. -Pourquoi l'avoir crue? Le mensonge est essentiel à l'humanité. Il y -joue peut-être un aussi grand rôle que la recherche du plaisir et -d'ailleurs est commandé par cette recherche. On ment pour protéger son -plaisir ou son honneur si la divulgation du plaisir est contraire à -l'honneur. On ment toute sa vie, même surtout, peut-être seulement, à -ceux qui nous aiment. Ceux-là seuls en effet nous font craindre pour -notre plaisir et désirer leur estime. J'avais d'abord cru Albertine -coupable, et seul mon désir employant à une œuvre de doute les forces -de mon intelligence m'avait fait faire fausse route. Peut-être -vivons-nous entourés d'indications électriques, sismiques, qu'il nous -faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité des -caractères. S'il faut le dire, si triste malgré tout que je fusse des -paroles d'Andrée, je trouvais plus beau que la réalité se trouvât -enfin concorder avec ce que mon instinct avait d'abord pressenti, -plutôt qu'avec le misérable optimisme auquel j'avais lâchement cédé -par la suite. J'aimais mieux que la vie fût à la hauteur de mes -intuitions. Celles-ci du reste que j'avais eues le premier jour sur la -plage, quand j'avais cru que ces jeunes filles incarnaient la frénésie -du plaisir, le vice, et aussi le soir où j'avais vu l'institutrice -d'Albertine faire rentrer cette fille passionnée dans la petite villa, -comme on pousse dans sa cage un fauve que rien plus tard, malgré les -apparences, ne pourra domestiquer, ne s'accordaient-elles pas à ce que -m'avait dit Bloch quand il m'avait rendu la terre si belle en m'y -montrant, me faisant frissonner dans toutes mes promenades, à chaque -rencontre, l'universalité du désir. Peut-être malgré tout, ces -intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à -nouveau vérifiées que maintenant. Tandis que durait tout mon amour -pour Albertine, elles m'eussent trop fait souffrir et il eût été -mieux qu'il n'eût subsisté d'elles qu'une trace, mon perpétuel -soupçon de choses que je ne voyais pas et qui pourtant se passaient -continuellement si près de moi, et peut-être une autre trace encore, -antérieure, plus vaste, qui était <i>mon amour lui-même</i>. N'était-ce -pas en effet malgré toutes les dénégations de ma raison, connaître -dans toute sa hideur Albertine, que la choisir, l'aimer; et même dans -les moments où la méfiance s'assoupit, l'amour n'en est-il pas la -persistance et une transformation, n'est-il pas une preuve de -clairvoyance (preuve inintelligible à l'amant lui-même) puisque le -désir allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé nous force -d'aimer ce qui nous fera souffrir? Il entre certainement dans le charme -d'un être, dans l'attrait de ses yeux, de sa bouche, de sa taille, les -éléments inconnus de nous qui sont susceptibles de nous rendre le plus -malheureux, si bien que nous sentir attiré vers cet être, commencer à -l'aimer, c'est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans -une version différente, toutes ses trahisons et ses fautes. Et ces -charmes qui, pour m'attirer, matérialisaient ainsi les parties nocives, -dangereuses, mortelles, d'un être, peut-être étaient-ils avec ces -secrets poisons dans un rapport de cause à effet plus direct que ne le -sont la luxuriance séductrice et le suc empoisonné de certaines fleurs -vénéneuses? C'est peut-être, me disais-je, le vice lui-même -d'Albertine, cause de mes souffrances futures, qui avait produit chez -elle ces manières bonnes et franches donnant l'illusion qu'on avait -avec elle la même camaraderie loyale et sans restriction qu'avec un -homme, comme un vice parallèle avait produit chez M. de Charlus une -finesse féminine de sensibilité et d'esprit. Au milieu du plus complet -aveuglement, la perspicacité subsiste sous la forme même de la -prédilection et de la tendresse. De sorte qu'on a tort de parler en -amour de mauvais choix, puisque dès qu'il y a choix, il ne peut être -que mauvais. «Est-ce que ces promenades aux Buttes-Chaumont eurent lieu -quand vous veniez la chercher à la maison, dis-je à Andrée.» «Oh! -non, du jour où Albertine fut revenue de Balbec avec vous, sauf ce que -je vous ai dit, elle ne fit plus jamais rien avec moi. Elle ne me -permettait même plus de lui parler de ces choses.» «Mais ma petite -Andrée pourquoi mentir encore? Par le plus grand des hasards, car je ne -cherche jamais à rien connaître, j'ai appris jusque dans les détails -les plus précis, des choses de ce genre qu'Albertine faisait, je peux -vous préciser, au bord de l'eau avec une blanchisseuse quelques jours -à peine, avant sa mort.» «Ah! peut-être après vous avoir quitté, -cela je ne sais pas. Elle sentait qu'elle n'avait pu, ne pourrait plus -jamais regagner votre confiance.» Ces derniers mots m'accablèrent. -Puis je repensai au soir de la branche de seringa, je me rappelai -qu'environ quinze jours après, comme ma jalousie changeait -successivement d'objet, j'avais demandé à Albertine si elle n'avait -jamais eu de relations avec Andrée, et qu'elle m'avait répondu: «Oh! -jamais, certes j'adore Andrée; j'ai pour elle une affection profonde, -mais comme pour une sœur et même si j'avais les goûts que vous -semblez croire, c'est la dernière personne à qui j'aurais pensé pour -cela. Je peux vous le jurer sur tout ce que vous voudrez, sur ma tante, -sur la tombe de ma pauvre mère.» Je l'avais crue. Et pourtant même si -je n'avais pas été mis en méfiance par la contradiction entre ses -demi-aveux d'autrefois relativement à certaines choses et la netteté -avec laquelle elle les avait niées ensuite dès qu'elle avait vu que -cela ne m'était pas égal, j'aurais dû me rappeler Swann persuadé du -platonisme des amitiés de M. de Charlus et me l'affirmant le soir même -du jour où j'avais vu le giletier et le baron dans la cour. J'aurais -dû penser qu'il y a l'un devant l'autre deux mondes, l'un constitué -par les choses que les êtres les meilleurs, les plus sincères disent, -et derrière lui le monde composé par la succession de ce que ces -mêmes êtres font; si bien que quand une femme mariée vous dit d'un -jeune homme: «Oh! c'est parfaitement vrai que j'ai une immense amitié -pour lui, mais c'est quelque chose de très innocent, de très pur, je -pourrais le jurer sur le souvenir de mes parents», on devrait -soi-même, au lieu d'avoir une hésitation, se jurer qu'elle sort -probablement du cabinet de toilette où, après chaque rendez-vous -qu'elle a eu avec ce jeune homme, elle se précipite, pour n'avoir pas -d'enfants. La branche de seringa me rendait mortellement triste, et -aussi qu'Albertine m'eût cru, m'eût dit fourbe et la détestant; plus -que tout peut-être, des mensonges si inattendus que j'avais peine à -les assimiler à ma pensée. Un jour Albertine m'avait raconté qu'elle -avait été à un camp d'aviation, qu'elle était amie de l'aviateur -(sans doute pour détourner mon soupçon des femmes, pensant que -j'étais moins jaloux des hommes), que c'était amusant de voir comme -Andrée était émerveillée devant cet aviateur, devant tous les -hommages qu'il rendait à Albertine, au point qu'Andrée avait voulu -faire une promenade en avion avec lui. Or cela était inventé de toutes -pièces, jamais Andrée n'était allée dans ce camp d'aviation.</p> - -<p>Quand Andrée fut partie l'heure du dîner était arrivée. «Tu ne -devineras jamais qui m'a fait une visite d'au moins trois heures, me dit -ma mère. Je compte trois heures, c'est peut-être plus, elle était arrivée -presque en même temps que la première personne qui était M<sup>me</sup> -Cottard, a vu successivement sans bouger entrer et sortir mes -différentes visites—et j'en ai eu plus de trente—et ne m'a -quittée qu'il y a un quart d'heure. Si tu n'avais pas eu ton amie Andrée, -je t'aurais fait appeler.» «Mais enfin qui était-ce?» «Une personne -qui ne fait jamais de visites.» «La princesse de Parme?» -«Décidément, j'ai un fils plus intelligent que je ne croyais. Ce -n'est pas un plaisir de te faire chercher un nom, car tu trouves tout de -suite.» «Elle ne s'est pas excusée de sa froideur d'hier?» «Non, -ça aurait été stupide, sa visite était justement cette excuse. Ta -pauvre grand'mère aurait trouvé cela très bien. Il paraît qu'elle -avait fait demander vers deux heures par un valet de pied si j'avais un -jour. On lui a répondu que c'était justement aujourd'hui, et elle est -montée.» Ma première idée que je n'osai pas dire à maman fut que -la princesse de Parme, entourée la veille de personnes brillantes avec -qui elle était très liée et avec qui elle aimait à causer, avait -ressenti de voir entrer ma mère un dépit qu'elle n'avait pas cherché -à dissimuler. Et c'était tout à fait dans le genre des grandes dames -allemandes, qu'avaient du reste beaucoup adopté les Guermantes, cette -morgue, qu'on croyait réparer par une scrupuleuse amabilité. Mais ma -mère crut, et j'ai cru ensuite comme elle, que tout simplement la -princesse de Parme ne l'ayant pas reconnue, n'avait pas cru devoir -s'occuper d'elle, qu'elle avait appris après le départ de ma mère qui -elle était, soit par la duchesse de Guermantes que ma mère avait -rencontrée en bas, soit par la liste des visiteuses auxquelles les -huissiers avant qu'elles entrassent demandaient leur nom pour l'inscrire -sur un registre. Elle avait trouvé peu aimable de faire dire ou de dire -à ma mère: «Je ne vous ai pas reconnue», mais ce qui n'était pas -moins conforme à la politesse des cours allemandes et aux façons -Guermantes que ma première version, avait pensé qu'une visite, chose -exceptionnelle de la part de l'Altesse, et surtout une visite de -plusieurs heures, fournirait à ma mère, sous une forme indirecte et -tout aussi persuasive cette explication, ce qui arriva en effet. Mais je -ne m'attardai pas à demander à ma mère un récit de la visite de la -princesse, car je venais de me rappeler plusieurs faits relatifs à -Albertine sur lesquels je voulais et j'avais oublié d'interroger -Andrée. Combien peu d'ailleurs je savais, je saurais jamais de cette -histoire d'Albertine, la seule histoire qui m'eût particulièrement -intéressé, du moins qui recommençait à m'intéresser à certains -moments. Car l'homme est cet être sans âge fixe, cet être qui a la -faculté de redevenir en quelques secondes de beaucoup d'années plus -jeune, et qui, entouré des parois du temps où il a vécu, y flotte, -mais comme dans un bassin dont le niveau changerait constamment et le -mettrait à portée tantôt d'une époque, tantôt d'une autre. -J'écrivis à Andrée de revenir. Elle ne le put qu'une semaine plus -tard. Presque dès le début de sa visite, je lui dis: «En somme -puisque vous prétendez qu'Albertine ne faisait plus ce genre de choses -quand elle vivait ici, d'après vous, c'est pour les faire plus -librement qu'elle m'a quitté, mais pour quelle amie?» «Sûrement pas, -ce n'est pas du tout cela.» «Alors parce que j'étais trop -désagréable?» «Non, je ne crois pas. Je crois qu'elle a été -forcée de vous quitter par sa tante qui avait des vues pour elle sur -cette canaille, vous savez, ce jeune homme que vous appeliez «<i>je suis -dans les choux</i>», ce jeune homme qui aimait Albertine et l'avait -demandée. Voyant que vous ne l'épousiez pas, ils ont eu peur que la -prolongation choquante de son séjour chez vous n'empêchât ce jeune homme -de l'épouser. M<sup>me</sup> Bontemps sur qui le jeune homme ne cessait de -faire agir a rappelé Albertine. Albertine au fond avait besoin de son -oncle et de sa tante et quand elle a su qu'on lui mettait le marché en -mains, elle vous a quitté.» Je n'avais jamais dans ma jalousie pensé à -cette explication, mais seulement aux désirs d'Albertine pour les femmes et -à ma surveillance, j'avais oublié qu'il y avait aussi M<sup>me</sup> -Bontemps qui pouvait trouver étrange un peu plus tard ce qui avait -choqué ma mère dès le début. Du moins M<sup>me</sup> Bontemps craignait que -cela ne choquât ce fiancé possible qu'elle lui gardait comme une poire -pour la soif, si je ne l'épousais pas. Ce mariage était-il vraiment la -raison du départ d'Albertine et par amour-propre, pour ne pas avoir -l'air de dépendre de sa tante, ou de me forcer à l'épouser -n'avait-elle pas voulu le dire? Je commençais à me rendre compte que -le système des causes nombreuses d'une seule action, dont Albertine -était adepte dans ses rapports avec ses amies quand elle laissait -croire à chacune que c'était pour elle qu'elle était venue, n'était -qu'une sorte de symbole artificiel, voulu, des différents aspects que -prend une action selon le point de vue où on se place. L'étonnement et -l'espèce de honte que je ressentais de ne pas m'être une seule fois -dit qu'Albertine était chez moi dans une position fausse, qui pouvait -ennuyer sa tante, cet étonnement, ce n'était pas la première fois, ce -ne fut pas la dernière fois, que je l'éprouvai. Que de fois il m'est -arrivé, après avoir cherché à comprendre les rapports de deux êtres -et les crises qu'ils amènent, d'entendre tout d'un coup un troisième -m'en parler à son point de vue à lui, car il a des rapports plus -grands encore avec l'un des deux, point de vue qui a peut-être été la -cause de la crise. Et si les actes restent aussi incertains, comment les -personnes elles-mêmes ne le seraient-elles pas? À entendre les gens -qui prétendaient qu'Albertine était une roublarde qui avait cherché -à se faire épouser par tel ou tel, il n'est pas difficile de supposer -comment ils eussent défini sa vie chez moi. Et pourtant à mon avis -elle avait été une victime, une victime peut-être pas tout à fait -pure, mais dans ce cas coupable pour d'autres raisons, à cause de vices -dont on ne parlait point. Mais il faut surtout se dire ceci: d'une part, -le mensonge est souvent un trait de caractère; d'autre part, chez des -femmes qui ne seraient pas sans cela menteuses, il est une défense -naturelle, improvisée, puis de mieux en mieux organisée, contre ce -danger subit et qui serait capable de détruire toute vie: l'amour. -D'autre part, ce n'est pas l'effet du hasard si les êtres intellectuels -et sensibles se donnent toujours à des femmes insensibles et -inférieures, et tiennent cependant à elles, au point que la preuve -qu'ils ne sont pas aimés ne les guérit nullement de tout sacrifier à -conserver près d'eux une telle femme. Si je dis que de tels hommes ont -besoin de souffrir, je dis une chose exacte en supprimant les vérités -préliminaires qui font de ce besoin—involontaire en un sens—de -souffrir, une conséquence parfaitement compréhensible de ces -vérités. Sans compter que les natures complètes étant rares, un -être très sensible et très intellectuel aura généralement peu de -volonté, sera le jouet de l'habitude et de cette peur de souffrir dans la -minute qui vient, qui voue aux souffrances perpétuelles—et que dans -ces conditions il ne voudra jamais répudier la femme qui ne l'aime pas. -On s'étonnera qu'il se contente de si peu d'amour, mais il faudra -plutôt se représenter la douleur que peut lui causer l'amour qu'il -ressent. Douleur qu'il ne faut pas trop plaindre, car il en est de ces -terribles commotions que nous donnent l'amour malheureux, le départ, la -mort d'une amante, comme de ces attaques de paralysie qui nous -foudroient d'abord, mais après lesquelles les muscles tendent peu à -peu à reprendre leur élasticité, leur énergie vitales. De plus cette -douleur n'est pas sans compensation. Ces êtres intellectuels et -sensibles sont généralement peu enclins au mensonge. Celui-ci les -prend d'autant plus au dépourvu que même très intelligents, ils -vivent dans le monde des possibles, réagissent peu, vivent dans la -douleur qu'une femme vient de leur infliger, plutôt que dans la claire -perception de ce qu'elle voulait, de ce qu'elle faisait, de celui -qu'elle aimait, perception donnée surtout aux natures volontaires et -qui ont besoin de cela pour parer à l'avenir au lieu de pleurer le -passé. Donc ces êtres se sentent trompés sans trop savoir comment. -Par là la femme médiocre qu'on s'étonnait de les voir aimer, leur -enrichit bien plus l'univers que n'eût fait une femme intelligente. -Derrière chacune de ses paroles, ils sentent un mensonge, derrière -chaque maison où elle dit être allée, une autre maison, derrière -chaque action, chaque être, une autre action, un autre être. Sans -doute ils ne savent pas lesquels, n'ont pas l'énergie, n'auraient -peut-être pas la possibilité d'arriver à le savoir. Une femme -menteuse, avec un truc extrêmement simple, peut leurrer sans se donner -la peine de le changer des quantités de personnes et qui plus est, la -même qui aurait dû le découvrir. Tout cela crée, en face de -l'intellectuel sensible un univers tout en profondeurs que sa jalousie -voudrait sonder et qui n'est pas sans intéresser son intelligence.</p> - -<p>Sans être précisément de ceux-là j'allais peut-être, maintenant -qu'Albertine était morte, savoir le secret de sa vie. Mais cela, ces -indiscrétions qui ne se produisent qu'après que la vie terrestre d'une -personne est finie, ne prouvent-elles pas que personne ne croit, au -fond, à une vie future. Si ces indiscrétions sont vraies, on devrait -redouter le ressentiment de celle dont on dévoile les actions autant -pour le jour où on la rencontrera au ciel, qu'on le redoutait tant -qu'elle vivait, lorsqu'on se croyait tenu à cacher son secret. Et si -ces indiscrétions sont fausses, inventées parce qu'elle n'est plus là -pour démentir, on devrait craindre plus encore la colère de la morte -si on croyait au ciel. Mais personne n'y croit. De sorte qu'il était -possible qu'un long drame se fût joué dans le cœur d'Albertine entre -rester et me quitter, mais que me quitter fût à cause de sa tante, ou -de ce jeune homme, et pas à cause de femmes auxquelles peut-être elle -n'avait jamais pensé. Le plus grave pour moi fut qu'Andrée qui n'avait -pourtant plus rien à me cacher sur les mœurs d'Albertine, me jura -qu'il n'y avait pourtant rien eu de ce genre entre Albertine d'une part, -M<sup>lle</sup> Vinteuil et son amie d'autre part (Albertine ignorait -elle-même ses propres goûts quand elle les avait connues, et -celles-ci, par cette peur de se tromper dans le sens qu'on désire, qui -engendre autant d'erreurs que le désir lui-même, la considéraient -comme très hostile à ces choses. Peut-être bien plus tard -avaient-elles appris sa conformité de goûts avec elles, mais alors -elles connaissaient trop Albertine et Albertine les connaissait trop -pour qu'elles pussent songer à faire cela ensemble). En somme je ne -comprenais toujours pas davantage pourquoi Albertine m'avait quitté. Si -la figure d'une femme est difficilement saisissable aux yeux qui ne -peuvent s'appliquer à toute cette surface mouvante, aux lèvres, plus -encore à la mémoire, si des nuages la modifient selon sa position -sociale, selon la hauteur où l'on est situé, quel rideau plus épais -encore est tiré entre les actions de celle que nous voyons et ses -mobiles. Les mobiles sont dans un plan plus profond, que nous -n'apercevons pas, et engendrent d'ailleurs d'autres actions que celles -que nous connaissons et souvent en absolue contradiction avec elles. À -quelle époque n'y a-t-il pas eu d'homme public, cru un saint par ses -amis, et qui soit découvert avoir fait des faux, volé l'État, trahi -sa patrie? Que de fois un grand seigneur est volé par un intendant -qu'il a élevé, dont il eût juré qu'il était un brave homme et qui -l'était peut-être. Or ce rideau tiré sur les mobiles d'autrui, -combien devient-il plus impénétrable si nous avons de l'amour pour -cette personne, car il obscurcit notre jugement et les actions aussi de -celle qui, se sentant aimée, cesse tout d'un coup d'attacher du prix à -ce qui en aurait eu sans cela pour elle, comme la fortune par exemple. -Peut-être aussi est-elle poussée à feindre en partie ce dédain de la -fortune dans l'espoir d'obtenir plus en faisant souffrir. Le marchandage -peut aussi se mêler au reste. De même des faits positifs de sa vie, -une intrigue qu'elle n'a confiée à personne de peur qu'elle ne nous -fût révélée, que beaucoup malgré cela auraient peut-être connue -s'ils avaient eu de la connaître le même désir passionné que nous, -en gardant plus de liberté d'esprit, en éveillant chez l'intéressée -moins de suspicions, une intrigue que certains n'ont pas -ignorée—mais certains que nous ne connaissons pas et que nous ne -saurions où trouver. Et parmi toutes les raisons d'avoir avec nous une -attitude inexplicable, il faut faire entrer ces singularités du -caractère qui poussent un être, soit par négligence de son intérêt, -soit par haine, soit par amour de la liberté, soit par de brusques -impulsions de colère, ou par crainte de ce que penseront certaines -personnes, à faire le contraire de ce que nous pensions. Et puis il y a -les différences de milieu, d'éducation, auxquelles on ne veut pas -croire parce que, quand on cause tous les deux, on les efface par les -paroles, mais qui se retrouvent quand on est seul pour diriger -les actes de chacun d'un point de vue si opposé qu'il n'y a pas de -véritable rencontre possible.—«Mais ma petite Andrée vous mentez -encore. Rappelez-vous,—vous-même me l'avez avoué,—je vous ai -téléphoné la veille, vous rappelez-vous qu'Albertine avait tant -voulu, et en me le cachant comme quelque chose que je ne devais -pas savoir, aller à la matinée Verdurin où M<sup>lle</sup> Vinteuil -devait venir.» «Oui, mais Albertine ignorait absolument que -M<sup>lle</sup> Vinteuil dût y venir.» «Comment? Vous-même m'avez -dit que quelques jours avant elle avait rencontré M<sup>me</sup> -Verdurin. D'ailleurs, Andrée, inutile de nous tromper l'un l'autre. -J'ai trouvé un papier un matin dans la chambre d'Albertine, un mot de -M<sup>me</sup> Verdurin la pressant de venir à la matinée.» Et je lui -montrai le mot qu'en effet Françoise s'était arrangée pour me faire -voir en le plaçant tout au-dessus des affaires d'Albertine quelques -jours avant son départ, et, je le crains, en le laissant là pour faire -croire à Albertine que j'avais fouillé dans ses affaires, pour lui -faire savoir en tous cas que j'avais vu ce papier. Et je m'étais -souvent demandé si cette ruse de Françoise n'avait pas été pour -beaucoup dans le départ d'Albertine qui voyait qu'elle ne pouvait plus -rien me cacher et se sentait découragée, vaincue. Je lui montrai le -papier: Je n'ai aucun remords, tout excusée par ce sentiment si -familial... «Vous savez bien Andrée qu'Albertine avait toujours dit -que l'amie de M<sup>lle</sup> Vinteuil était en effet pour elle une -mère, une sœur.» «Mais vous avez mal compris ce billet. La personne -que M<sup>me</sup> Verdurin voulait ce jour-là faire rencontrer chez -elle avec Albertine, ce n'était pas du tout l'amie de M<sup>lle</sup> -Vinteuil, c'était le fiancé «<i>je suis dans les choux</i>» et le -sentiment familial est celui que M<sup>me</sup> Verdurin portait à -cette crapule qui est en effet son neveu. Pourtant je crois qu'ensuite -Albertine a su que M<sup>lle</sup> Vinteuil devait venir, M<sup>me</sup> -Verdurin avait pu le lui faire savoir accessoirement. Certainement -l'idée qu'elle reverrait son amie lui avait fait plaisir, lui rappelait -un passé agréable, mais comme vous seriez content, si vous deviez -aller dans un endroit, de savoir qu'Elstir y est, mais pas plus, pas -même autant. Non, si Albertine ne voulait pas dire pourquoi elle -voulait aller chez M<sup>me</sup> Verdurin, c'est qu'il y avait -une répétition où M<sup>me</sup> Verdurin avait convoqué très peu -de personnes, parmi lesquelles ce neveu à elle que vous aviez -rencontré à Balbec, que M<sup>me</sup> Bontemps voulait faire épouser à -Albertine et avec qui Albertine voulait parler. C'est une jolie -canaille». Ainsi Albertine, contrairement à ce qu'avait cru autrefois -la mère d'Andrée, avait eu somme toute un beau parti bourgeois. Et -quand elle avait voulu voir M<sup>me</sup> Verdurin, quand elle lui -avait parlé en secret, quand elle avait été si fâchée que j'y fusse -allé en soirée sans la prévenir, l'intrigue qu'il y avait entre elle -et M<sup>me</sup> Verdurin avait pour objet de lui faire rencontrer non -M<sup>lle</sup> Vinteuil, mais le neveu qui aimait Albertine et pour qui -M<sup>me</sup> Verdurin s'entremettait, avec cette satisfaction de -travailler à la réalisation d'un de ces mariages qui surprennent de la -part de certaines familles dans la mentalité de qui on n'entre pas -complètement, croyant qu'elles tiennent à un mariage riche. Or jamais -je n'avais repensé à ce neveu «qui avait peut-être été le -déniaiseur grâce auquel j'avais été embrassé la première fois par -elle. Et à tout le plan des mobiles d'Albertine que j'avais construit, -il fallait en substituer un autre, ou le lui superposer, car peut-être -il ne l'excluait pas, le goût pour les femmes n'empêchant pas de se -marier. «Et puis il n'y a pas besoin de chercher tant d'explications, -ajouta Andrée. Dieu sait combien j'aimais Albertine et quelle bonne -créature c'était, mais surtout depuis qu'elle avait eu la fièvre -typhoïde (une année avant que vous ayez fait notre connaissance à -toutes), c'était un vrai cerveau brûlé. Tout à coup elle se -dégoûtait de ce qu'elle faisait, il fallait changer à la minute -même, et elle ne savait sans doute pas elle-même pourquoi. Vous -rappelez-vous la première année où vous êtes venu à Balbec, -l'année où vous nous avez connues? Un beau jour elle s'est fait -envoyer une dépêche qui la rappelait à Paris, c'est à peine si on a -eu le temps de faire ses malles. Or elle n'avait aucune raison de -partir. Tous les prétextes qu'elle a donnés étaient faux. Paris -était assommant pour elle à ce moment-là. Nous étions toutes encore -à Balbec. Le golf n'était pas fermé et même les épreuves pour la -grande coupe qu'elle avait tant désirée n'étaient pas finies. -Sûrement c'est elle qui l'aurait eue. Il n'y avait que huit jours à -attendre. Eh bien, elle est partie au galop! Souvent je lui en avais -reparlé depuis. Elle disait elle-même qu'elle ne savait pas pourquoi -elle était partie, que c'était le mal du pays (le pays, c'est Paris, -vous pensez si c'est probable), qu'elle se déplaisait à Balbec, -qu'elle croyait qu'il y avait des gens qui se moquaient d'elle.» Et je -me disais qu'il y avait cela de vrai dans ce que disait Andrée que, si -des différences entre les esprits expliquent les impressions -différentes produites sur telle ou telle personne par une même œuvre, -les différences de sentiments, l'impossibilité de persuader une -personne qui ne vous aime pas, il y a aussi les différences entre les -caractères, les particularités d'un caractère qui sont aussi une -cause d'action. Puis je cessais de songer à cette explication et je me -disais combien il est difficile de savoir la vérité dans la vie. -J'avais bien remarqué le désir et la dissimulation d'Albertine pour -aller chez M<sup>me</sup> Verdurin et je ne m'étais pas trompé. Mais -alors même qu'on tient ainsi un fait, des autres on ne perçoit que -l'apparence; car l'envers de la tapisserie, l'envers réel de l'action, -de l'intrigue,—aussi bien que celui de l'intelligence, du -cœur—se dérobe et nous ne voyons passer que des silhouettes -plates dont nous nous disons: c'est ceci, c'est cela; c'est à cause -d'elle, ou de telle autre. La révélation que M<sup>lle</sup> Vinteuil -devait venir m'avait paru l'explication d'autant plus logique -qu'Albertine allant au-devant m'en avait parlé. Et plus tard -n'avait-elle pas refusé de me jurer que la présence de M<sup>lle</sup> -Vinteuil ne lui faisait aucun plaisir. Et ici à propos de ce jeune -homme, je me rappelai ceci que j'avais oublié: peu de temps auparavant, -pendant qu'Albertine habitait chez moi je l'avais rencontré, et il -avait été contrairement à son attitude à Balbec excessivement -aimable, même affectueux avec moi, m'avait supplié de le laisser venir -me voir, ce que j'avais refusé pour beaucoup de raisons. Or maintenant, -je comprenais que tout bonnement, sachant qu'Albertine habitait la -maison, il avait voulu se mettre bien avec moi pour avoir toutes -facilités de la voir et de me l'enlever et je conclus que c'était un -misérable. Quelque temps après, lorsque furent jouées devant moi les -premières œuvres de ce jeune homme, sans doute je continuai à penser -que s'il avait tant voulu venir chez moi, c'était à cause d'Albertine, -et tout en trouvant cela coupable, je me rappelai que jadis si j'étais -parti pour Doncières, voir Saint-Loup, c'était en réalité parce que -j'aimais M<sup>me</sup> de Guermantes. Il est vrai que le cas n'était -pas le même, Saint-Loup n'aimant pas M<sup>me</sup> de Guermantes, si -bien qu'il y avait dans ma tendresse peut-être un peu de duplicité, -mais nulle trahison. Mais je songeai ensuite que cette tendresse qu'on -éprouve pour celui qui détient le bien que vous désirez, on -l'éprouve aussi si ce bien, celui-là le détient même en l'aimant -pour lui-même. Sans doute, il faut alors lutter contre une amitié qui -conduira tout droit à la trahison. Et je crois que c'est ce que j'ai -toujours fait. Mais pour ceux qui n'en ont pas la force, on ne peut pas -dire que chez eux l'amitié qu'ils affectent pour le détenteur soit une -pure ruse; ils l'éprouvent sincèrement et à cause de cela la -manifestent avec une ardeur qui, une fois la trahison accomplie, fait -que le mari ou l'amant trompé peut dire avec une indignation -stupéfiée: «Si vous aviez entendu les protestations d'affection que -me prodiguait ce misérable! Qu'on vienne voler un homme de son trésor, -je le comprends encore. Mais qu'on éprouve le besoin diabolique de -l'assurer d'abord de son amitié, c'est un degré d'ignominie et de -perversité qu'on ne peut imaginer.» Or, il n'y a pas là une telle -perversité, ni même mensonge tout à fait lucide. L'affection de ce -genre que m'avait manifestée ce jour-là le pseudo-fiancé d'Albertine -avait encore une autre excuse, étant plus complexe qu'un simple -dérivé de l'amour pour Albertine. Ce n'est que depuis peu qu'il se -savait, qu'il s'avouait, qu'il voulait être proclamé un intellectuel. -Pour la première fois les valeurs autres que sportives ou noceuses -existaient pour lui. Le fait que j'eusse été estimé d'Elstir, de -Bergotte, qu'Albertine lui eût peut-être parlé de la façon dont je -jugeais les écrivains et dont elle se figurait que j'aurais pu écrire -moi-même, faisait que tout d'un coup j'étais devenu pour lui (pour -l'homme nouveau qu'il s'apercevait enfin être) quelqu'un d'intéressant -avec qui il eût eu plaisir à être lié, à qui il eût voulu confier -ses projets, peut-être demander de le présenter à Elstir. De sorte -qu'il était sincère en demandant à venir chez moi, en m'exprimant une -sympathie où des raisons intellectuelles en même temps qu'un reflet -d'Albertine mettaient de la sincérité. Sans doute ce n'était pas pour -cela qu'il tenait tant à venir chez moi et il eût tout lâché pour -cela. Mais cette raison dernière qui ne faisait guère qu'élever à -une sorte de paroxysme passionné les deux premières, il l'ignorait -peut-être lui-même, et les deux autres existaient réellement, comme -avait pu réellement exister chez Albertine quand elle avait voulu -aller, l'après-midi de la répétition, chez M<sup>me</sup> Verdurin, -le plaisir parfaitement honnête qu'elle aurait eu à revoir des amies -d'enfance, qui pour elle n'étaient pas plus vicieuses qu'elle n'était -pour celles-ci, à causer avec elles, à leur montrer, par sa seule -présence chez les Verdurin, que la pauvre petite fille qu'elles avaient -connue était maintenant invitée dans un salon marquant, le plaisir -aussi qu'elle aurait peut-être eu à entendre de la musique de -Vinteuil. Si tout cela était vrai, la rougeur qui était venue au -visage d'Albertine quand j'avais parlé de M<sup>lle</sup> Vinteuil, -venait de ce que je l'avais fait à propos de cette matinée qu'elle -avait voulu me cacher, à cause de ce projet de mariage que je ne devais -pas savoir. Le refus d'Albertine de me jurer qu'elle n'aurait eu aucun -plaisir à revoir à cette matinée M<sup>lle</sup> Vinteuil, avait à -ce moment-là augmenté mon tourment, fortifié mes soupçons, mais me -prouvait rétrospectivement qu'elle avait tenu à être sincère, et -même pour une chose innocente, peut-être justement parce que c'était -une chose innocente. Il restait ce qu'Andrée m'avait dit sur ses -relations avec Albertine. Peut-être pourtant, même sans aller jusqu'à -croire qu'Andrée les inventait entièrement pour que je ne fusse pas -heureux et ne pusse pas me croire supérieur à elle, pouvais-je encore -supposer qu'elle avait un peu exagéré ce qu'elle faisait avec -Albertine, et qu'Albertine, par restriction mentale, diminuait aussi un -peu ce qu'elle avait fait avec Andrée, se servant systématiquement de -certaines définitions que stupidement j'avais formulées sur ce sujet, -trouvant que ses relations avec Andrée ne rentraient pas dans ce -qu'elle devait m'avouer et qu'elle pouvait les nier sans mentir. Mais -pourquoi croire que c'était plutôt elle qu'Andrée qui mentait? La -vérité et la vie sont bien ardues et il me restait d'elles, sans qu'en -somme je les connusse, une impression où la tristesse était peut-être -encore dominée par la fatigue.</p> - -<p>Quant à la troisième fois où je me souviens d'avoir eu conscience que -j'approchais de l'indifférence absolue à l'égard d'Albertine (et -cette dernière fois jusqu'à sentir que j'y étais tout à fait -arrivé), ce fut un jour, à Venise, assez longtemps après la dernière -visite d'Andrée.</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Anecdote racontée avec une variante par M<sup>me</sup> de Guermantes -au sujet du prince de Léon, Cf, <i>La Prisonnière</i>, t. I, p. 47. (Note -du Dr Robert Proust.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Cf. <i>la Prisonnnière</i>, t. I, p. 48. (Note du Dr Proust.)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_III">CHAPITRE III</a></h4> - -<h4><i>Séjour à Venise</i></h4> - - -<p>Ma mère m'avait emmené passer quelques semaines à Venise et—comme -il peut y avoir de la beauté aussi bien que dans les choses les plus -humbles, dans les plus précieuses—j'y goûtais des impressions -analogues à celles que j'avais si souvent ressenties autrefois à -Combray, mais transposées selon un mode entièrement différent et plus -riche. Quand à dix heures du matin on venait ouvrir mes volets, je -voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en -resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l'Ange d'Or du campanile -de Saint-Marc. Rutilant d'un soleil qui le rendait presque impossible à -fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais -une demi-heure plus tard sur la piazzetta, une promesse de joie plus -certaine que celle qu'il put être jadis chargé d'annoncer aux hommes -de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui, tant que j'étais -couché, mais comme le monde n'est qu'un vaste cadran solaire où un -seul segment ensoleillé nous permet de voir l'heure qu'il est, dès le -premier matin je pensai aux boutiques de Combray sur la place de -l'Église qui le dimanche étaient sur le point de fermer quand -j'arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort -sous le soleil déjà chaud. Mais dès le second jour, ce que je vis, en -m'éveillant, ce pourquoi je me levai (parce que cela s'était -substitué dans ma mémoire et dans mon désir aux souvenirs de -Combray), ce furent les impressions de ma première sortie du matin à -Venise, à Venise où la vie quotidienne n'était pas moins réelle -qu'à Combray, où comme à Combray le dimanche matin on avait bien le -plaisir de descendre dans une rue en fête, mais où cette rue était -toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d'une -couleur si résistante, que mes yeux fatigués pouvaient pour se -détendre et sans craindre qu'elle fléchît y appuyer leurs regards. -Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l'Oiseau, dans cette -nouvelle ville aussi, les habitants sortaient bien des maisons alignées -l'une à côté de l'autre dans la grande rue, mais ce rôle de maisons -projetant un peu d'ombre à leurs pieds était à Venise confié à des -palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels -la tête d'un Dieu barbu (en dépassant l'alignement, comme le marteau -d'une porte à Combray) avait pour résultat de rendre plus foncé par -son reflet, non le brun du sol, mais le bleu splendide de l'eau. Sur la -piazza l'ombre qu'eussent développée à Combray la toile du magasin de -nouveautés et l'enseigne du coiffeur, c'étaient les petites fleurs -bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le -relief d'une façade Renaissance, non pas que quand le soleil tapait -fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser au bord -du canal, des stores, mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et -les rinceaux de fenêtres gothiques. J'en dirai autant de celle de notre -hôtel devant les balustres de laquelle ma mère m'attendait en -regardant le canal avec une patience qu'elle n'eût pas montrée -autrefois à Combray, en ce temps où, mettant en moi des espérances -qui depuis n'avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me -laisser voir combien elle m'aimait. Maintenant, elle sentait bien que sa -froideur apparente n'eût plus rien changé, et la tendresse qu'elle me -prodiguait était comme ces aliments défendus qu'on ne refuse plus aux -malades, quand il est assuré qu'ils ne peuvent guérir. Certes les -humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la -chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l'Oiseau, son asymétrie à -cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la -hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait -à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu'une -embrasse divisait et retenait écartés, l'équivalent de tout cela -existait à cet Hôtel de Venise où j'entendais aussi ces mots si -particuliers, si éloquents qui nous font reconnaître de loin la -demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre -souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure -fut la nôtre; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu non -comme il l'était à Combray, et comme il l'est un peu partout, aux -choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l'ogive encore -à demi-arabe d'une façade qui est reproduite dans tous les musées de -moulages et tous les livres d'art illustrés, comme un des -chefs-d'œuvre de l'architecture domestique au Moyen Âge; de bien loin -et quand j'avais à peine dépassé Saint-Georges Majeur, j'apercevais -cette ogive qui m'avait vu, et l'élan de ses arcs brisés ajoutait à -son sourire de bienvenue la distinction d'un regard plus élevé, -presque incompris. Et parce que derrière ces balustres de marbre de -diverses couleurs, maman lisait en m'attendant, le visage contenu dans -une voilette de tulle d'un blanc aussi déchirant que celui de ses -cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l'avait en cachant ses -larmes, ajoutée à son chapeau de paille, un peu pour avoir l'air -«habillée» devant les gens de l'hôtel, mais surtout pour me -paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée de la mort de -ma grand'mère, parce que, ne m'ayant pas reconnu tout de suite, dès -que de la gondole je l'appelais, elle envoyait vers moi, du fond de son -cœur, son amour qui ne s'arrêtait que là où il n'y avait plus de -matière pour le soutenir à la surface de son regard passionné qu'elle -faisait aussi proche de moi que possible, qu'elle cherchait à -exhausser, à l'avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait -m'embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de -l'ogive illuminée par le soleil de midi, à cause de cela, cette -fenêtre a pris dans ma mémoire la douceur des choses qui eurent en -même temps que nous, à côté de nous, leur part dans une certaine -heure qui sonnait, la même pour nous et pour elles; et si pleins de -formes admirables que soient ses meneaux, cette fenêtre illustre garde -pour moi l'aspect intime d'un homme de génie avec qui nous aurions -passé un mois dans une même villégiature, qui y aurait contracté -pour nous quelque amitié, et si depuis, chaque fois que je vois le -moulage de cette fenêtre dans un musée, je suis obligé de retenir mes -larmes, c'est tout simplement parce qu'elle me dit la chose qui peut le -plus me toucher: «Je me rappelle très bien votre mère.»</p> - -<p>Et pour aller chercher maman qui avait quitté la fenêtre, j'avais bien -en laissant la chaleur du plein air cette sensation de fraîcheur, jadis -éprouvée à Combray quand je montais dans ma chambre, mais à Venise -c'était un courant d'air marin qui l'entretenait non plus dans un petit -escalier de bois aux marches rapprochées, mais sur les nobles surfaces -de degrés de marbre, éclaboussées à tout moment d'un éclair de -soleil glauque, et qui à l'utile leçon de Chardin, reçue autrefois, -ajoutaient celle de Véronèse. Et puisque à Venise ce sont des œuvres -d'art, des choses magnifiques, qui sont chargées de nous donner les -impressions familières de la vie, c'est esquiver le caractère de cette -ville, sous prétexte que la Venise de certains peintres est froidement -esthétique dans sa partie la plus célèbre, qu'en représenter -seulement (exceptons les superbes études de Maxime Dethomas) les -aspects misérables, là où ce qui fait sa splendeur s'efface, et pour -rendre Venise plus intime et plus vraie lui donner de la ressemblance -avec Aubervilliers. Ce fut le tort de très grands artistes, par une -réaction bien naturelle contre la Venise factice des mauvais peintres, -de s'être attachés uniquement à la Venise, qu'ils trouvèrent plus -réaliste, des humbles campi, des petits rii abandonnés. C'était elle -que j'explorais souvent l'après-midi, si je ne sortais pas avec ma -mère. J'y trouvais plus facilement en effet de ces femmes du peuple, -les allumettières, les enfileuses de perles, les travailleuses du verre -ou de la dentelle, les petites ouvrières aux grands châles noirs à -franges. Ma gondole suivait les petits canaux; comme la main -mystérieuse d'un génie qui m'aurait conduit dans les détours de cette -ville d'Orient, ils semblaient au fur et à mesure que j'avançais, me -pratiquer un chemin creusé en plein cœur d'un quartier qu'ils -divisaient en écartant à peine d'un mince sillon arbitrairement tracé -les hautes maisons aux petites fenêtres mauresques; et, comme si le -guide magique avait tenu une bougie entre ses doigts et m'eût éclairé -au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui -ils frayaient sa route.</p> - -<p>On sentait qu'entre les pauvres demeures que le petit canal venait de -séparer et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place -n'avait été réservée. De sorte que le Campanile de l'église ou les -treilles des jardins surplombaient à pic le rio comme dans une ville -inondée. Mais pour les églises comme pour les jardins, grâce à la -même transposition que dans le Grand Canal, la mer se prêtait si bien -à faire la fonction de voie de communication, de rue grande ou petite, -que de chaque côté du canaletto les églises montaient de l'eau en ce -vieux quartier populeux, devenues des paroisses humbles et -fréquentées, portant sur elles le cachet de leur nécessité, de la -fréquentation de nombreuses petites gens, que les jardins traversés -par la percée du canal laissaient traîner dans l'eau leurs feuilles ou -leurs fruits étonnés et que sur le rebord de la maison dont le grès -grossièrement fendu était encore rugueux comme s'il venait d'être -brusquement scié, des gamins surpris et gardant leur équilibre -laissaient pendre leurs jambes bien d'aplomb, à la façon de matelots -assis sur un pont mobile dont les deux moitiés viennent de s'écarter -et ont permis à la mer de passer entre elles.</p> - -<p>Parfois, apparaissait un monument plus beau qui se trouvait là, comme -une surprise dans une boîte que nous viendrions d'ouvrir, un petit -temple d'ivoire avec ses ordres corinthiens et sa statue allégorique au -fronton un peu dépaysé parmi les choses usuelles au milieu desquelles -il traînait, et le péristyle que lui réservait le canal gardait l'air -d'un quai de débarquement pour maraîchers.</p> - -<p>Le soleil était encore haut dans le ciel quand j'allais retrouver ma -mère sur la Piazzetta. Nous remontions le Grand Canal en gondole, nous -regardions la file des palais, entre lesquels nous passions, refléter -la lumière et l'heure sur leurs flancs rosés et changer avec elles, -moins à la façon d'habitations privées et de monuments célèbres que -comme une chaîne de falaises de marbre au pied de laquelle on va se -promener le soir en barque pour voir se coucher le soleil. Telles, les -demeures disposées des deux côtés du chenal faisaient penser à des -sites de la nature, mais d'une nature qui aurait créé ses œuvres avec -une imagination humaine. Mais en même temps (à cause du caractère des -impressions toujours urbaines que Venise donne presque en pleine mer, -sur ces flots où le flux et le reflux se font sentir deux fois par -jour, et qui tour à tour recouvrent à marée haute et découvrent à -marée basse les magnifiques escaliers extérieurs des palais), comme -nous l'eussions fait à Paris sur les boulevards, dans les -Champs-Élysées, au Bois, dans toute large avenue à la mode, parmi la -lumière poudroyante du soir, nous croisions les femmes les plus -élégantes, presque toutes étrangères, et qui, mollement appuyées -sur les coussins de leur équipage flottant, prenaient la file, -s'arrêtaient devant un palais où elles avaient une amie à aller voir, -faisaient demander si elle était là; et, tandis qu'en attendant la -réponse elles préparaient à tout hasard leur carte pour la laisser, -comme elles eussent fait à la porte de l'hôtel de Guermantes, elles -cherchaient dans leur guide de quelle époque, de quel style était le -palais, non sans être secouées comme au sommet d'une vague bleue par -le remous de l'eau étincelante et cabrée, qui s'effarait d'être -resserrée entre la gondole dansante et le marbre retentissant. Et ainsi -les promenades, même rien que pour aller faire des visites ou des -courses, étaient triples et uniques dans cette Venise où les simples -allées et venues mondaines prennent en même temps la forme et le -charme d'une visite à un musée et d'une bordée en mer.</p> - -<p>Plusieurs des palais du Grand Canal étaient transformés en hôtels, -et, par goût du changement ou par amabilité pour M<sup>me</sup> Sazerat que -nous avions retrouvée—la connaissance imprévue et inopportune qu'on -rencontre chaque fois qu'on voyage—et que maman avait invitée, nous -voulûmes un soir essayer de dîner dans un hôtel qui n'était pas le -nôtre et où l'on prétendait que la cuisine était meilleure. Tandis -que ma mère payait le gondolier et entrait avec M<sup>me</sup> Sazerat dans -le salon qu'elle avait retenu, je voulus jeter un coup d'œil sur la grande -salle du restaurant aux beaux piliers de marbre et jadis couverte tout -entière de fresques, depuis mal restaurées. Deux garçons causaient en -un italien que je traduis:</p> - -<p>«Est-ce que les vieux mangent dans leur chambre? Ils ne préviennent -jamais. C'est assommant, je ne sais jamais si je dois garder leur table -(«non so se bisogna conservar loro la tavola»). Et puis, tant pis s'ils -descendent et qu'ils la trouvent prise! Je ne comprends pas qu'on -reçoive des forestieri comme ça dans un hôtel aussi chic. C'est pas -le monde d'ici.»</p> - -<p>Malgré son dédain, le garçon aurait voulu savoir ce qu'il devait -décider relativement à la table, et il allait faire demander au -liftier de monter s'informer à l'étage, quand, avant qu'il en eût le -temps, la réponse lui fut donnée: il venait d'apercevoir la vieille -dame qui entrait. Je n'eus pas de peine, malgré l'air de tristesse et -de fatigue que donne l'appesantissement des années et malgré une sorte -d'eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous -son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W..., mais, pour les -profanes, pareille à celle d'une vieille concierge, la marquise de -Villeparisis. Le hasard fit que l'endroit où j'étais, debout, en train -d'examiner les vestiges d'une fresque, se trouvait, le long des belles -parois de marbre, exactement derrière la table où venait de s'asseoir -M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p> - -<p>«Alors M. de Villeparisis ne va pas tarder à descendre. Depuis un mois -qu'ils sont ici ils n'ont mangé qu'une fois l'un sans l'autre, dit le -garçon.»</p> - -<p>Je me demandais quel était celui de ses parents avec lequel elle -voyageait, et qu'on appelait M. de Villeparisis, quand je vis, au bout -de quelques instants, s'avancer vers la table et s'asseoir à côté -d'elle, son vieil amant, M. de Norpois.</p> - -<p>Son grand âge avait affaibli la sonorité de sa voix, mais donné en -revanche à son langage, jadis si plein de réserve, une véritable -intempérance. Peut-être fallait-il en chercher la cause dans des -ambitions qu'il sentait ne plus avoir grand temps pour réaliser et qui -le remplissaient d'autant plus de véhémence et de fougue, peut-être -dans le fait que, laissé à l'écart d'une politique où il brûlait de -rentrer, il croyait, dans la naïveté de son désir, faire mettre à la -retraite par les sanglantes critiques qu'il dirigeait contre eux, ceux -qu'il se faisait fort de remplacer. Ainsi voit-on des politiciens -assurés que le cabinet dont ils ne font pas partie n'en a pas pour -trois jours. Il serait d'ailleurs exagéré de croire que M. de Norpois -avait perdu entièrement les traditions du langage diplomatique. Dès -qu'il était question de «grandes affaires» il se retrouvait, on va le -voir, l'homme que nous avons connu, mais le reste du temps il -s'épanchait sur l'un et sur l'autre avec cette violence sénile de -certains octogénaires qui les jette sur des femmes à qui ils ne -peuvent plus faire grand mal.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Villeparisis garda, pendant quelques minutes, le -silence d'une vieille femme à qui la fatigue de la vieillesse a rendu -difficile de remonter du ressouvenir du passé au présent. Puis, dans ces -questions toutes pratiques où s'empreint le prolongement d'un mutuel -amour:</p> - -<p>«Êtes-vous passé chez Salviati?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Enverront-ils demain?</p> - -<p>—J'ai rapporté moi-même la coupe. Je vous la montrerai après le -dîner. Voyons le menu.</p> - -<p>—Avez-vous donné l'ordre de bourse pour mes Suez?</p> - -<p>—Non, l'attention de la Bourse est retenue en ce moment par les -valeurs de pétrole. Mais il n'y a pas lieu de se presser étant donné les -excellentes dispositions du marché. Voilà le menu. Il y a comme -entrée des rougets. Voulez-vous que nous en prenions?</p> - -<p>—Moi, oui, mais vous cela vous est défendu. Demandez à la place du -risotto. Mais ils ne savent pas le faire.</p> - -<p>—Cela ne fait rien. Garçon, apportez-nous d'abord des rougets pour -Madame et un risotto pour moi.»</p> - -<p>Un nouveau et long silence.</p> - -<p>«Tenez, je vous apporte des journaux, le <i>Corriere della Sera</i>, la -<i>Gazzetta del Popolo</i>, etc. Est-ce que vous savez qu'il est fortement -question d'un mouvement diplomatique dont le premier bouc émissaire -serait Paléologue, notoirement insuffisant en Serbie. Il serait -peut-être remplacé par Lozé et il y aurait à pourvoir au poste de -Constantinople. Mais, s'empressa d'ajouter avec âcreté M. de Norpois, -pour une ambassade d'une telle envergure et où il est de toute -évidence que la Grande-Bretagne devra toujours, quoi qu'il arrive, -avoir la première place à la table des délibérations, il serait -prudent de s'adresser à des hommes d'expérience mieux outillés pour -résister aux embûches des ennemis de notre alliée britannique que des -diplomates de la jeune école qui donneraient tête baissée dans le -panneau.» La volubilité irritée avec laquelle M. de Norpois prononça -ces dernières paroles venait surtout de ce que les journaux, au lieu de -prononcer son nom comme il leur avait recommandé de le faire, donnaient -comme «grand favori» un jeune ministre des Affaires étrangères. -«Dieu sait si les hommes d'âge sont éloignés de se mettre, à la -suite de je ne sais quelles manœuvres tortueuses, aux lieu et place de -plus ou moins incapables recrues. J'en ai beaucoup connu de tous ces -prétendus diplomates de la méthode empirique qui mettaient tout leur -espoir dans un ballon d'essai que je ne tardais pas à dégonfler. Il -est hors de doute, si le gouvernement a le manque de sagesse de remettre -les rênes de l'État en des mains turbulentes, qu'à l'appel du devoir, -un conscrit répondra toujours présent. Mais qui sait (et M. de Norpois -avait l'air de très bien savoir de qui il parlait) s'il n'en serait pas -de même le jour où l'on irait chercher quelque vétéran plein de -savoir et d'adresse. À mon sens, chacun peut avoir sa manière de voir, -le poste de Constantinople ne devrait être accepté qu'après un -règlement de nos difficultés pendantes avec l'Allemagne. Nous ne -devons rien à personne, et il est inadmissible que tous les six mois on -vienne nous réclamer par des manœuvres dolosives et à notre corps -défendant, je ne sais quel quitus, toujours mis en avant par une presse -de sportulaires. Il faut que cela finisse, et naturellement un homme de -haute valeur et qui a fait ses preuves, un homme qui aurait si je puis -dire l'oreille de l'empereur, jouirait de plus d'autorité que quiconque -pour mettre le point final au conflit.»</p> - -<p>Un monsieur qui finissait de dîner salua M. de Norpois.</p> - -<p>«Ah! mais c'est le prince Foggi, dit le marquis.</p> - -<p>—Ah! je ne sais pas au juste qui vous voulez dire, soupira -M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p> - -<p>—Mais parfaitement si. C'est le prince Odon. C'est le propre -beau-frère de votre cousine Doudeauville. Vous vous rappelez bien que -j'ai chassé avec lui à Bonnétable?</p> - -<p>—Ah! Odon, c'est celui qui faisait de la peinture?</p> - -<p>—Mais pas du tout, c'est celui qui a épousé la sœur du grand-duc -N...»</p> - -<p>M. de Norpois disait tout cela sur le ton assez désagréable d'un -professeur mécontent de son élève et, de ses yeux bleus, regardait -fixement M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p> - -<p>Quand le prince eut fini son café et quitta sa table, M. de Norpois se -leva, marcha avec empressement vers lui et d'un geste majestueux, il -s'écarta, et, s'effaçant lui-même, le présenta à M<sup>me</sup> de -Villeparisis. Et pendant les quelques minutes que le prince demeura -debout auprès d'eux, M. de Norpois ne cessa un instant de surveiller -M<sup>me</sup> de Villeparisis de sa pupille bleue, par complaisance ou -sévérité de vieil amant, et surtout dans la crainte qu'elle ne se livrât à -un des écarts de langage qu'il avait goûtés, mais qu'il redoutait. Dès -qu'elle disait au prince quelque chose d'inexact il rectifiait le propos -et fixait les yeux de la marquise accablée et docile, avec l'intensité -continue d'un magnétiseur.</p> - -<p>Un garçon vint me dire que ma mère m'attendait, je la rejoignis et -m'excusai auprès de M<sup>me</sup> Sazerat en disant que cela m'avait amusé -de voir M<sup>me</sup> de Villeparisis. À ce nom, M<sup>me</sup> Sazerat -pâlit et sembla près de s'évanouir. Cherchant à se dominer:</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de Villeparisis, M<sup>lle</sup> de Bouillon? me -dit-elle.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Est-ce que je ne pourrais pas l'apercevoir une seconde? C'est le -rêve de ma vie.</p> - -<p>—Alors ne perdez pas trop de temps, Madame, car elle ne tardera -pas à avoir fini de dîner. Mais comment peut-elle tant vous intéresser?</p> - -<p>—Mais M<sup>me</sup> de Villeparisis, c'était en premières noces, -la duchesse d'Havré, belle comme un ange, méchante comme un démon, qui a -rendu fou mon père, l'a ruiné et abandonné aussitôt après. Eh bien! elle -a beau avoir agi avec lui comme la dernière des filles, avoir été -cause que j'ai dû, moi et les miens, vivre petitement à Combray, -maintenant que mon père est mort, ma consolation c'est qu'il ait aimé -la plus belle femme de son époque, et comme je ne l'ai jamais vue, -malgré tout, ce sera une douceur...»</p> - -<p>Je menai M<sup>me</sup> Sazerat, tremblante d'émotion, jusqu'au -restaurant et je lui montrai M<sup>me</sup> de Villeparisis.</p> - -<p>Mais comme les aveugles qui dirigent leurs yeux ailleurs qu'où il faut, -M<sup>me</sup> Sazerat n'arrêta pas ses regards à la table où dînait -M<sup>me</sup> de Villeparisis, et, cherchant un autre point de la -salle:</p> - -<p>—Mais elle doit être partie, je ne la vois pas où vous me -dites.</p> - -<p>Et elle cherchait toujours, poursuivant la vision détestée, adorée, -qui habitait son imagination depuis si longtemps.</p> - -<p>—Mais si, à la seconde table.</p> - -<p>—C'est que nous ne comptons pas à partir du même point. Moi, comme -je compte, la seconde table, c'est une table où il y a seulement, à -côté d'un vieux monsieur, une petite bossue, rougeaude, affreuse.</p> - -<p>—C'est elle!»</p> - -<p>Cependant, M<sup>me</sup> de Villeparisis ayant demandé à M. de Norpois -de faire asseoir le prince Foggi, une aimable conversation suivit entre eux -trois, on parla politique, le prince déclara qu'il était indifférent -au sort du cabinet, et qu'il resterait encore une bonne semaine à -Venise. Il espérait que d'ici là toute crise ministérielle serait -évitée. Le prince Foggi crut au premier instant que ces questions de -politique n'intéressaient pas M. de Norpois, car celui-ci, qui -jusque-là s'était exprimé avec tant de véhémence, s'était mis -soudain à garder un silence presque angélique qui semblait ne pouvoir -s'épanouir, si la voix revenait, qu'en un chant innocent et mélodieux -de Mendelssohn ou de César Franck. Le prince pensait aussi que ce -silence était dû à la réserve d'un Français qui devant un Italien -ne veut pas parler des affaires de l'Italie. Or l'erreur du prince -était complète. Le silence, l'air d'indifférence étaient restés -chez M. de Norpois non la marque de la réserve mais le prélude -coutumier d'une immixtion dans des affaires importantes. Le marquis -n'ambitionnait rien moins, comme nous l'avons vu, que Constantinople, -avec un règlement préalable des affaires allemandes, pour lequel il -comptait forcer la main au cabinet de Rome. Le marquis jugeait en effet -que de sa part un acte d'une portée internationale pouvait être le -digne couronnement de sa carrière, peut-être même le commencement de -nouveaux honneurs, de fonctions difficiles auxquelles il n'avait pas -renoncé. Car la vieillesse nous rend d'abord incapables d'entreprendre -mais non de désirer. Ce n'est que dans une troisième période que ceux -qui vivent très vieux ont renoncé au désir, comme ils ont dû -abandonner l'action. Ils ne se présentent même plus à des élections -futiles où ils tentèrent si souvent de réussir, comme celle de -président de la République. Ils se contentent de sortir, de manger, de -lire les journaux, ils se survivent à eux-mêmes.</p> - -<p>Le prince, pour mettre le marquis à l'aise et lui montrer qu'il le -considérait comme un compatriote, se mit à parler des successeurs -possibles du président du Conseil actuel. Successeurs dont la tâche -serait difficile. Quand le prince Foggi eut cité plus de vingt noms -d'hommes politiques qui lui semblaient ministrables, noms que l'ancien -ambassadeur écouta les paupières à demi abaissées sur ses yeux bleus -et sans faire un mouvement, M. de Norpois rompit enfin le silence pour -prononcer ces mots qui devaient pendant vingt ans alimenter la -conversation des chancelleries, et ensuite, quand on les eut oubliées, -être exhumés par quelque personnalité signant «un Renseigné» ou -«Testis» ou «Machiavel» dans un journal où l'oubli même où ils -étaient tombés leur vaut le bénéfice de faire à nouveau sensation. -Donc le prince Foggi venait de citer plus de vingt noms devant le -diplomate aussi immobile et muet qu'un homme sourd quand M. de Norpois -leva légèrement la tête, et, dans la forme où avaient été -rédigées ses interventions diplomatiques les plus grosses de -conséquence, quoique cette fois-ci avec une audace accrue et une -brièveté moindre demanda finement: «Et est-ce que personne n'a -prononcé le nom de M. Giolitti?» À ces mots les écailles du prince -Foggi tombèrent; il entendit un murmure céleste. Puis aussitôt M. de -Norpois se mit à parler de choses et autres, ne craignit pas de faire -quelque bruit, comme, lorsque la dernière note d'un sublime aria de -Bach est terminée, on ne craint plus de parler à haute voix, d'aller -chercher ses vêtements au vestiaire. Il rendit même la cassure plus -nette en priant le prince de mettre ses hommages aux pieds de Leurs -Majestés le Roi et la Reine quand il aurait l'occasion de les voir, -phrase de départ qui correspondait à ce qu'est à la fin d'un concert: -ces mots hurlés «Le cocher Auguste de la rue de Belloy.» Nous -ignorons quelles furent exactement les impressions du prince Foggi. Il -était assurément ravi d'avoir entendu ce chef-d'œuvre: «Et M. -Giolitti est-ce que personne n'a prononcé son nom?» Car M. de Norpois, -chez qui l'âge avait éteint ou désordonné les qualités les plus -belles, en revanche avait perfectionné en vieillissant les «airs de -bravoure», comme certains musiciens âgés, en déclin pour tout le -reste, acquièrent jusqu'au dernier jour, pour la musique de chambre, -une virtuosité parfaite qu'ils ne possédaient pas jusque-là.</p> - -<p>Toujours est-il que le prince Foggi qui comptait passer quinze jours à -Venise rentra à Rome le jour même et fut reçu quelques jours après -en audience par le Roi au sujet de propriétés que, nous croyons -l'avoir déjà dit, le prince possédait en Sicile. Le cabinet végéta -plus longtemps qu'on n'aurait cru. À sa chute, le roi consulta divers -hommes d'état sur le chef qu'il convenait de donner au nouveau cabinet. -Puis il fit appeler M. Giolitti qui accepta. Trois mois après un -journal raconta l'entrevue du prince Foggi avec M. de Norpois. La -conversation était rapportée comme nous l'avons fait, avec la -différence qu'au lieu de dire: «M. de Norpois demanda finement», on -lisait «dit avec ce fin et charmant sourire qu'on lui connaît». M. de -Norpois jugea que «finement» avait déjà une force explosive -suffisante pour un diplomate et que cette adjonction était pour le -moins intempestive. Il avait bien demandé que le quai d'Orsay -démentît officiellement, mais le quai d'Orsay ne savait où donner de -la tête. En effet depuis que l'entrevue avait été dévoilée, M. -Barrère télégraphiait plusieurs fois par heure avec Paris pour se -plaindre qu'il y eût un ambassadeur officieux au Quirinal et pour -rapporter le mécontentement que ce fait avait produit dans l'Europe -entière. Ce mécontentement n'existait pas, mais les divers -ambassadeurs étaient trop polis pour démentir M. Barrère leur -assurant que sûrement tout le monde était révolté. M. Barrère -n'écoutant que sa pensée prenait ce silence courtois pour une -adhésion. Aussitôt il télégraphiait à Paris: «Je me suis entretenu -une heure durant avec le marquis Visconti-Venosta, etc.» Ses -secrétaires étaient sur les dents.</p> - -<p>Pourtant M. de Norpois avait à sa dévotion un très ancien journal -français et qui même en 1870, quand il était ministre de France dans -un pays allemand, lui avait rendu grand service. Ce journal était -(surtout le premier article, non signé) admirablement rédigé. Mais il -intéressait mille fois davantage quand ce premier article (dit -premier-Paris dans ces temps lointains et appelé aujourd'hui on ne sait -pourquoi «éditorial») était au contraire mal tourné, avec des -répétitions de mots infinies. Chacun sentait alors avec émotion que -l'article avait été «inspiré». Peut-être par M. de Norpois, -peut-être par tel autre grand maître de l'heure. Pour donner une idée -anticipée des événements d'Italie, montrons comment M. de Norpois se -servit de ce journal en 1870, inutilement trouvera-t-on, puisque la -guerre eut lieu tout de même, très efficacement, pensait M. de -Norpois, dont l'axiome était qu'il faut avant tout préparer l'opinion. -Ses articles où chaque mot était pesé, ressemblaient à ces notes -optimistes que suit immédiatement la mort du malade. Par exemple, à la -veille de la déclaration de guerre, en 1870, quand la mobilisation -était presque achevée, M. de Norpois (restant dans l'ombre -naturellement) avait cru devoir envoyer à ce journal fameux, -l'éditorial suivant: «L'opinion semble prévaloir dans les cercles -autorisés, que depuis hier, dans le milieu de l'après-midi, la -situation, sans avoir bien entendu un caractère alarmant, pourrait -être envisagée comme sérieuse et même, par certains côtés, comme -susceptible d'être considérée comme critique. M. le marquis de -Norpois aurait eu plusieurs entretiens avec le ministre de Prusse, afin -d'examiner dans un esprit de fermeté et de conciliation, et d'une -façon tout à fait concrète, les différents motifs de friction -existants, si l'on peut parler ainsi. La nouvelle n'a malheureusement -pas été reçue par nous à l'heure où nous mettons sous presse que -Leurs Excellences aient pu se mettre d'accord sur une formule pouvant -servir de base à un instrument diplomatique.»</p> - -<p><i>Dernière heure</i>: «On a appris avec satisfaction dans les cercles -bien informés, qu'une légère détente semble s'être produite dans les -rapports franco-prussiens. On attacherait une importance toute -particulière au fait que M. de Norpois aurait rencontré «unter den -Linden» le ministre d'Angleterre avec qui il s'est entretenu une -vingtaine de minutes. Cette nouvelle est considérée comme -satisfaisante.» (On avait ajouté entre parenthèses après -satisfaisante le mot allemand équivalent: <i>befriedigend</i>). Et le -lendemain on lisait dans l'éditorial: «Il semblerait, malgré toute la -souplesse de M. de Norpois, à qui tout le monde se plaît à rendre -hommage pour l'habile énergie avec laquelle il a su défendre les -droits imprescriptibles de la France, qu'une rupture n'a plus pour ainsi -dire presque aucune chance d'être évitée.»</p> - -<p>Le journal ne pouvait pas se dispenser de faire suivre un pareil -éditorial de quelques commentaires, envoyés bien entendu par M. de -Norpois. On a peut-être remarqué dans les pages précédentes que le -«conditionnel» était une des formes grammaticales préférées de -l'ambassadeur, dans la littérature diplomatique. («On attacherait une -importance particulière», pour «il paraît qu'on attache une -importance particulière».) Mais le présent de l'indicatif pris non -pas dans son sens habituel mais dans celui de l'ancien optatif, n'était -pas moins cher à M. de Norpois. Les commentaires qui suivaient -l'éditorial étaient ceux-ci:</p> - -<p>«Jamais le public n'a fait preuve d'un calme aussi admirable» (M. de -Norpois aurait bien voulu que ce fût vrai, mais craignait tout le -contraire). «Il est las des agitations stériles et a appris avec -satisfaction, que le gouvernement de Sa Majesté prendrait ses -responsabilités selon les éventualités qui pourraient se produire. Le -public n'en demande «(optatif)» pas davantage. À son beau sang-froid -qui est déjà un indice de succès, nous ajouterons encore une nouvelle -bien faite pour rassurer l'opinion publique, s'il en était besoin. On -assure en effet que M. de Norpois qui pour raison de santé devait -depuis longtemps venir faire à Paris une petite cure, aurait quitté -Berlin où il ne jugeait plus sa présence utile. <i>Dernière heure</i>: Sa -Majesté l'Empereur a quitté ce matin Compiègne pour Paris afin de -conférer avec le marquis de Norpois, le ministre de la guerre et le -maréchal Bazaine en qui l'opinion publique a une confiance -particulière. S. M. l'Empereur a décommandé le dîner qu'il devait -offrir à sa belle-sœur la duchesse d'Albe. Cette mesure a produit -partout, dès qu'elle a été connue, une impression particulièrement -favorable. L'empereur a passé en revue les troupes dont l'enthousiasme -est indescriptible. Quelques corps, sur un ordre de mobilisation lancé -dès l'arrivée des souverains à Paris, sont, à toute éventualité, -prêts à partir dans la direction du Rhin.»</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Parfois au crépuscule en rentrant à l'hôtel je sentais que -l'Albertine d'autrefois invisible à moi-même était pourtant enfermée -au fond de moi comme aux plombs d'une Venise intérieure, dont parfois -un incident faisait glisser le couvercle durci jusqu'à me donner une -ouverture sur ce passé.</p> - -<p>Ainsi par exemple un soir une lettre de mon coulissier rouvrit un -instant pour moi les portes de la prison où Albertine était en moi -vivante, mais si loin, si profondément qu'elle me restait inaccessible. -Depuis sa mort je ne m'étais plus occupé des spéculations que j'avais -faites afin d'avoir plus d'argent pour elle. Or le temps avait passé; -de grandes sagesses de l'époque précédente étaient démenties par -celle-ci, comme il était arrivé autrefois de M. Thiers disant que les -chemins de fer ne pourraient jamais réussir. Les titres dont M. de -Norpois nous avait dit: «Leur revenu n'est pas très élevé sans -doute, mais du moins le capital ne sera jamais déprécié», étaient -le plus souvent ceux qui avaient le plus baissé. Il me fallait payer -des différences considérables et d'un coup de tête je me décidai à -tout vendre et me trouvai ne plus posséder que le cinquième à peine -de ce que j'avais du vivant d'Albertine. On le sut à Combray dans ce -qui restait de notre famille et de nos relations, et, comme on savait -que je fréquentais le marquis de Saint-Loup et les Guermantes on se -dit: «Voilà où mènent les idées de grandeur.» On y eût été bien -étonné d'apprendre que c'était pour une jeune fille de condition -aussi modeste qu'Albertine que j'avais fait ces spéculations. -D'ailleurs dans cette vie de Combray où chacun est à jamais classé -suivant les revenus qu'on lui connaît, comme dans une caste indienne, -on n'eût pu se faire une idée de cette grande liberté qui régnait -dans le monde des Guermantes où on n'attachait aucune importance à la -fortune, et où la pauvreté était considérée comme aussi -désagréable, mais nullement plus diminuante et n'affectant pas plus la -situation sociale qu'une maladie d'estomac. Sans doute se figurait-on au -contraire à Combray que Saint-Loup et M. de Guermantes devaient être -des nobles ruinés, aux châteaux hypothéqués, à qui je prêtais de -l'argent, tandis que si j'avais été ruiné ils eussent été les -premiers à m'offrir vraiment de me venir en aide. Quant à ma ruine -relative, j'en étais d'autant plus ennuyé que mes curiosités -vénitiennes s'étaient concentrées depuis peu sur une jeune marchande -de verrerie à la carnation de fleur qui fournissait aux yeux ravis -toute une gamme de tons orangés et me donnait un tel désir de la -revoir chaque jour que, sentant que nous quitterions bientôt Venise, ma -mère et moi, j'étais résolu à tâcher de lui faire à Paris une -situation quelconque qui me permît de ne pas me séparer d'elle. La -beauté de ses dix-sept ans était si noble, si radieuse, que c'était -un vrai Titien à acquérir avant de s'en aller. Et le peu qui me -restait de fortune suffirait-il à la tenter assez pour qu'elle quittât -son pays et vînt vivre à Paris pour moi seul? Mais comme je finissais -la lettre du coulissier, une phrase où il disait: «Je soignerai vos -reports» me rappela une expression presque aussi hypocritement -professionnelle que la baigneuse de Balbec avait employée en parlant à -Aimé d'Albertine: «C'est moi qui la soignais» avait-elle dit, et ces -mots qui ne m'étaient jamais revenus à l'esprit firent jouer comme un -Sésame les gonds du cachot. Mais au bout d'un instant ils se -refermèrent sur l'emmurée—que je n'étais pas coupable de ne pas -vouloir rejoindre, puisque je ne parvenais plus à la voir, à me la -rappeler, et que les êtres n'existent pour nous que par l'idée que -nous avons d'eux—que m'avait un instant rendue si touchante le -délaissement que pourtant elle ignorait, que j'avais l'espace d'un -éclair envié le temps déjà lointain où je souffrais nuit et jour du -compagnonnage de son souvenir. Une autre fois à San Giorgio dei -Schiavoni un aigle auprès d'un des apôtres et stylisé de la même -façon réveilla le souvenir et presque la souffrance causée par les -deux bagues dont Françoise m'avait découvert la similitude et dont je -n'avais jamais su qui les avait données à Albertine. Un soir enfin une -circonstance telle se produisit qu'il sembla que mon amour aurait dû -renaître. Au moment où notre gondole s'arrêta aux marches de -l'hôtel, le portier me remit une dépêche que l'employé du -télégraphe était déjà venu trois fois pour m'apporter, car à cause -de l'inexactitude du nom du destinataire (que je compris pourtant à -travers les déformations des employés italiens être le mien), on -demandait un accusé de réception certifiant que le télégramme était -bien pour moi. Je l'ouvris dès que je fus dans ma chambre, et, jetant -un coup d'œil sur ce libellé rempli de mots mal transmis, je pus lire -néanmoins: «Mon ami, vous me croyez morte, pardonnez-moi, je suis -très vivante, je voudrais vous voir, vous parler mariage, quand -revenez-vous? Tendrement. Albertine.» Alors il se passa d'une façon -inverse la même chose que pour ma grand'mère: quand j'avais appris en -fait que ma grand'mère était morte, je n'avais d'abord eu aucun -chagrin. Et je n'avais souffert effectivement de sa mort que quand des -souvenirs involontaires l'avaient rendue vivante pour moi. Maintenant -qu'Albertine dans ma pensée ne vivait plus pour moi, la nouvelle -qu'elle était vivante ne me causa pas la joie que j'aurais cru. -Albertine n'avait été pour moi qu'un faisceau de pensées, elle avait -survécu à sa mort matérielle tant que ces pensées vivaient en moi; -en revanche maintenant que ces pensées étaient mortes, Albertine ne -ressuscitait nullement pour moi, avec son corps. Et en m'apercevant que -je n'avais pas de joie qu'elle fût vivante, que je ne l'aimais plus, -j'aurais dû être plus bouleversé que quelqu'un qui se regardant dans -une glace, après des mois de voyage, ou de maladie, s'aperçoit qu'il a -les cheveux blancs et une figure nouvelle d'homme mûr ou de vieillard. -Cela bouleverse parce que cela veut dire: l'homme que j'étais, le jeune -homme blond n'existe plus, je suis un autre. Or l'impression que -j'éprouvais ne prouvait-elle pas un changement aussi profond, une mort -aussi totale du moi ancien et la substitution aussi complète d'un moi -nouveau à ce moi ancien, que la vue d'un visage ridé surmonté d'une -perruque blanche remplaçant le visage de jadis? Mais on ne s'afflige -pas plus d'être devenu un autre, les années ayant passé et dans -l'ordre de la succession des temps, qu'on ne s'afflige à une même -époque d'être tour à tour les êtres contradictoires, le méchant, le -sensible, le délicat, le mufle, le désintéressé, l'ambitieux qu'on -est tour à tour chaque journée. Et la raison pour laquelle on ne s'en -afflige pas est la même, c'est que le moi éclipsé—momentanément -dans le dernier cas et quand il s'agit du caractère, pour toujours dans -le premier cas et quand il s'agit des passions—n'est pas là pour -déplorer l'autre, l'autre qui est à ce moment-là, ou désormais, tout -vous; le mufle sourit de sa muflerie, car il est le mufle et l'oublieux -ne s'attriste pas de son manque de mémoire, précisément parce qu'il a -oublié.</p> - -<p>J'aurais été incapable de ressusciter Albertine parce que je l'étais -de me ressusciter moi-même, de ressusciter mon moi d'alors. La vie -selon son habitude qui est, par des travaux incessants d'infiniment -petits, de changer la face du monde ne m'avait pas dit au lendemain de -la mort d'Albertine: «Sois un autre», mais, par des changements trop -imperceptibles pour me permettre de me rendre compte du fait même du -changement, avait presque tout renouvelé en moi, de sorte que ma -pensée était déjà habituée à son nouveau maître—mon nouveau -moi—quand elle s'aperçut qu'il était changé; c'était à celui-ci -qu'elle tenait. Ma tendresse pour Albertine, ma jalousie tenaient, on -l'a vu, à l'irradiation par association d'idées de certaines -impressions douces ou douloureuses, au souvenir de M<sup>lle</sup> Vinteuil -à Montjouvain, aux doux baisers du soir qu'Albertine me donnait dans le -cou. Mais au fur et à mesure que ces impressions s'étaient affaiblies, -l'immense champ d'impressions qu'elles coloraient d'une teinte -angoissante ou douce avait repris des tons neutres. Une fois que l'oubli -se fut emparé de quelques points dominants de souffrance et de plaisir, -la résistance de mon amour était vaincue, je n'aimais plus Albertine. -J'essayais de me la rappeler. J'avais eu un juste pressentiment, quand, -deux jours après le départ d'Albertine j'avais été épouvanté -d'avoir pu vivre quarante-huit heures sans elle. Il en avait été de -même lorsque j'avais écrit autrefois à Gilberte en me disant: si cela -continue deux ans, je ne l'aimerai plus. Et si, quand Swann m'avait -demandé de revoir Gilberte, cela m'avait paru l'incommodité -d'accueillir une morte, pour Albertine la mort—ou ce que j'avais cru -la mort—avait fait la même œuvre que pour Gilberte la rupture -prolongée. La mort n'agit que comme l'absence. Le monstre à -l'apparition duquel mon amour avait frissonné, l'oubli, avait bien, -comme je l'avais cru, fini par le dévorer. Non seulement cette nouvelle -qu'elle était vivante ne réveilla pas mon amour, non seulement elle me -permit de constater combien était déjà avancé mon retour vers -l'indifférence, mais elle lui fit instantanément subir une -accélération si brusque que je me demandai rétrospectivement si jadis -la nouvelle contraire, celle de la mort d'Albertine, n'avait pas -inversement, en parachevant l'œuvre de son départ, exalté mon amour -et retardé son déclin. Et maintenant que la savoir vivante et pouvoir -être réuni à elle me la rendait tout d'un coup si peu précieuse, je -me demandais si les insinuations de Françoise, la rupture elle-même, -et jusqu'à la mort (imaginaire, mais crue réelle) n'avaient pas -prolongé mon amour, tant les efforts des tiers et même du destin, nous -séparant d'une femme, ne font que nous attacher à elle. Maintenant -c'était le contraire qui se produisait. D'ailleurs j'essayai de me la -rappeler et peut-être parce que je n'avais plus qu'un signe à faire -pour l'avoir à moi, le souvenir qui me vint fut celui d'une fille fort -grosse, hommasse, dans le visage fané de laquelle saillait déjà, comme -une graine, le profil de M<sup>me</sup> Bontemps. Ce qu'elle avait pu faire -avec Andrée ou d'autres ne m'intéressait plus. Je ne souffrais plus du -mal que j'avais cru si longtemps inguérissable et au fond j'aurais pu -le prévoir. Certes le regret d'une maîtresse, la jalousie survivante -sont des maladies physiques au même titre que la tuberculose ou la -leucémie. Pourtant entre les maux physiques il y a lieu de distinguer -ceux qui sont causés par un agent purement physique, et ceux qui -n'agissent sur le corps que par l'intermédiaire de l'intelligence. Si -la partie de l'intelligence qui sert de lien de transmission est la -mémoire,—c'est-à-dire si la cause est anéantie ou éloignée—, si -cruelle que soit la souffrance, si profond que paraisse le trouble -apporté dans l'organisme, il est bien rare, la pensée ayant un pouvoir -de renouvellement ou plutôt une impuissance de conservation que n'ont -pas les tissus, que le pronostic ne soit pas favorable. Au bout du même -temps où un malade atteint du cancer sera mort, il est bien rare qu'un -veuf, un père inconsolables ne soient pas guéris. Je l'étais. Est-ce -pour cette fille que je revoyais en ce moment si bouffie et qui avait -certainement vieilli comme avaient vieilli les filles qu'elle avait -aimées, est-ce pour elle qu'il fallait renoncer à l'éclatante fille -qui était mon souvenir d'hier, mon espoir de demain (à qui je ne -pourrais rien donner non plus qu'à aucune autre, si j'épousais -Albertine), renoncer à cette Albertine nouvelle non point «telle que -l'ont vue les enfers» mais fidèle, et «même un peu farouche»? -C'était elle qui était maintenant ce qu'Albertine avait été -autrefois: mon amour pour Albertine n'avait été qu'une forme -passagère de ma dévotion à la jeunesse. Nous croyons aimer une jeune -fille, et nous n'aimons hélas! en elle que cette aurore dont son visage -reflète momentanément la rougeur. La nuit passa. Au matin je rendis la -dépêche au portier de l'hôtel en disant qu'on me l'avait remise par -erreur et qu'elle n'était pas pour moi. Il me dit que maintenant -qu'elle avait été ouverte il aurait des difficultés, qu'il valait -mieux que je la gardasse; je la remis dans ma poche, mais je me promis -de faire comme si je ne l'avais jamais reçue. J'avais définitivement -cessé d'aimer Albertine. De sorte que cet amour après s'être -tellement écarté de ce que j'avais prévu, d'après mon amour pour -Gilberte, après m'avoir fait faire un détour si long et si douloureux, -finissait lui aussi, après y avoir fait exception, par rentrer tout -comme mon amour pour Gilberte, dans la loi générale de l'oubli.</p> - -<p>Mais alors je songeai: je tenais à Albertine plus qu'à moi-même; je -ne tiens plus à elle maintenant parce que pendant un certain temps j'ai -cessé de la voir. Mais mon désir de ne pas être séparé de moi-même -par la mort, de ressusciter après la mort, ce désir-là n'était pas -comme le désir de ne jamais être séparé d'Albertine, il durait -toujours. Cela tenait-il à ce que je me croyais plus précieux qu'elle, -à ce que quand je l'aimais je m'aimais davantage? Non, cela tenait à -ce que cessant de la voir j'avais cessé de l'aimer, et que je n'avais -pas cessé de m'aimer parce que mes liens quotidiens avec moi-même -n'avaient pas été rompus comme l'avaient été ceux avec Albertine. -Mais si ceux avec mon corps, avec moi-même l'étaient aussi...? Certes -il en serait de même. Notre amour de la vie n'est qu'une vieille -liaison dont nous ne savons pas nous débarrasser. Sa force est dans sa -permanence. Mais la mort qui la rompt nous guérira du désir de -l'immortalité.</p> - -<p>Après le déjeuner, quand je n'allais pas errer seul dans Venise, je -montais me préparer dans ma chambre pour sortir avec ma mère. Aux -brusques à-coups des coudes du mur qui lui faisaient rentrer ses -angles, je sentais les restrictions édictées par la mer, la parcimonie -du sol. Et en descendant pour rejoindre maman qui m'attendait, à cette -heure où à Combray il faisait si bon goûter le soleil tout proche, -dans l'obscurité conservée par les volets clos, ici du haut en bas de -l'escalier de marbre dont on ne savait pas plus que dans une peinture de -la Renaissance, s'il était dressé dans un palais ou sur une galère, -la même fraîcheur et le même sentiment de la splendeur du dehors -étaient donnés grâce au velum qui se mouvait devant les fenêtres -perpétuellement ouvertes et par lesquelles, dans un incessant courant -d'air, l'ombre tiède et le soleil verdâtre filaient comme sur une -surface flottante et évoquaient le voisinage mobile, l'illumination, la -miroitante instabilité du flot.</p> - -<p>Le soir, je sortais seul, au milieu de la ville enchantée où je me -trouvais au milieu de quartiers nouveaux comme un personnage des Mille -et une Nuits. Il était bien rare que je ne découvrisse pas au hasard -de mes promenades quelque place inconnue et spacieuse dont aucun guide, -aucun voyageur ne m'avait parlé.</p> - -<p>Je m'étais engagé dans un réseau de petites ruelles, de calli -divisant en tous sens, de leurs rainures, le morceau de Venise découpé -entre un canal et la lagune, comme s'il avait cristallisé suivant ces -formes innombrables, ténues et minutieuses. Tout à coup, au bout d'une -de ces petites rues, il semblait que dans la matière cristallisée se -fût produite une distension. Un vaste et somptueux campo à qui je -n'eusse assurément pas, dans ce réseau de petites rues, pu deviner -cette importance, ni même trouver une place, s'étendait devant moi -entouré de charmants palais pâles de clair de lune. C'était un de ces -ensembles architecturaux vers lesquels, dans une autre ville, les rues -se dirigent, vous conduisent et le désignent. Ici, il semblait exprès -caché dans un entre-croisement de ruelles, comme ces palais des contes -orientaux où on mène la nuit un personnage qui, ramené chez lui avant -le jour, ne doit pas pouvoir retrouver la demeure magique où il finit -par croire qu'il n'est allé qu'en rêve.</p> - -<p>Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je -suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me -donner le moindre renseignement, sauf pour m'égarer mieux. Parfois un -vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que -j'allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son -silence, la belle place exilée. À ce moment, quelque mauvais génie -qui avait pris l'apparence d'une nouvelle calli me faisait rebrousser -chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand -Canal. Et comme il n'y a pas, entre le souvenir d'un rêve et le -souvenir d'une réalité de grandes différences, je finissais par me -demander si ce n'était pas pendant mon sommeil que s'était produit -dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne cet étrange -flottement qui offrait une vaste place, entourée de palais romantiques, -à la méditation du clair de lune.</p> - -<p>La veille de notre départ, nous voulûmes pousser jusqu'à Padoue où -se trouvaient ces Vices et ces Vertus dont Swann m'avait donné les -reproductions; après avoir traversé en plein soleil le jardin de -l'Arena, j'entrai dans la chapelle des Giotto où la voûte entière et -les fonds des fresques sont si bleus qu'il semble que la radieuse -journée ait passé le seuil, elle aussi, avec le visiteur et soit venue -un instant mettre à l'ombre et au frais son ciel pur, à peine un peu -plus foncé d'être débarrassé des dorures de la lumière, comme en -ces courts répits dont s'interrompent les plus beaux jours, quand, sans -qu'on ait vu aucun nuage, le soleil ayant tourné son regard ailleurs -pour un moment, l'azur, plus doux encore, s'assombrit. Dans ce ciel, sur -la pierre bleuie, des anges volaient avec une telle ardeur céleste, ou -au moins enfantine, qu'ils semblaient des volatiles d'une espèce -particulière ayant existé réellement, ayant dû figurer dans -l'histoire naturelle des temps bibliques et évangéliques et qui ne -manquent pas de volter devant les saints quand ceux-ci se promènent; il -y en a toujours quelques-uns de lâchés au-dessus d'eux, et, comme ce -sont des créatures réelles et effectivement volantes, on les voit -s'élevant, décrivant des courbes, mettant la plus grande aisance à -exécuter des loopings, fondant vers le sol la tête en bas à grand -renfort d'ailes qui leur permettent de se maintenir dans des conditions -contraires aux lois de la pesanteur, et ils font beaucoup plutôt penser -à une variété d'oiseaux ou à de jeunes élèves de Garros -s'exerçant au vol plané qu'aux anges de l'art de la Renaissance et des -époques suivantes, dont les ailes ne sont plus que des emblèmes et -dont le maintien est habituellement le même que celui de personnages -célestes qui ne seraient pas ailés.</p> - -<p class="center"> *<br /> -* *</p> - -<p>Quand j'appris, le jour même où nous allions rentrer à Paris, que -M<sup>me</sup> Putbus et par conséquent sa femme de chambre, venaient -d'arriver à Venise, je demandai à ma mère de remettre notre départ de -quelques jours; l'air qu'elle eut de ne pas prendre ma prière en -considération ni même au sérieux, réveilla dans mes nerfs excités par le -printemps vénitien ce vieux désir de résistance à un complot imaginaire -tramé contre moi par mes parents (qui se figuraient que je serais bien -forcé à obéir), cette Volonté de lutte, ce désir qui me poussait jadis à -imposer brusquement ma volonté à ceux que j'aimais le plus, quitte à -me conformer à la leur, après que j'avais réussi à les faire céder. -Je dis à ma mère que je ne partirais pas, mais elle, croyant plus -habile de ne pas avoir l'air de penser que je disais cela sérieusement -ne me répondit même pas. Je repris qu'elle verrait bien si c'était -sérieux ou non. Et quand fut venue l'heure où, suivie de toutes mes -affaires, elle partit pour la gare, je me fis apporter une consommation -sur la terrasse, devant le canal et m'y installai, regardant se coucher -le soleil tandis que sur une barque arrêtée en face de l'hôtel un -musicien chantait «sole mio».</p> - -<p>Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être loin de -la gare. Bientôt, elle serait partie, je resterais seul à Venise, seul -avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence -pour me consoler. L'heure du train approchait. Ma solitude irrévocable -était si prochaine qu'elle me semblait déjà commencée et totale. Car -je me sentais seul. Les choses m'étaient devenues étrangères. Je -n'avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et -introduire en elles quelque stabilité. La ville que j'avais devant moi -avait cessé d'être Venise. Sa personnalité, son nom, me semblaient -comme des fictions menteuses que je n'avais plus le courage d'inculquer -aux pierres. Les palais m'apparaissaient réduits à leurs simples -parties, quantités de marbres pareilles à toutes les autres, et l'eau -comme une combinaison d'hydrogène et d'oxygène, éternelle, aveugle, -antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. -Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme un lieu où on -vient d'arriver, qui ne vous connaît pas encore—comme un lieu d'où -l'on est parti et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui -dire de moi, je ne pouvais rien laisser de moi poser sur lui, il me -laissait contracté, je n'étais plus qu'un cœur qui battait, et qu'une -attention suivant anxieusement le développement de «sole mio». -J'avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle coudée -caractéristique du Rialto, il m'apparaissait avec la médiocrité de -l'évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger -à l'idée que j'avais de lui, qu'un acteur dont, malgré sa perruque -blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu'en son essence il -n'est pas Hamlet. Tels les palais, le canal, le Rialto, se trouvaient -dévêtus de l'idée qui faisait leur individualité et dissous en leurs -vulgaires éléments matériels. Mais en même temps ce lieu médiocre -me semblait lointain. Dans le bassin de l'arsenal, à cause d'un -élément scientifique lui aussi, la latitude, il y avait cette -singularité des choses, qui, même semblables en apparence à celles de -notre pays, se révèlent étrangères, en exil sous d'autres cieux; je -sentais que cet horizon si voisin que j'aurais pu atteindre en une -heure, c'était une courbure de la terre tout autre que celle des mers -de France, une courbure lointaine qui se trouvait, par l'artifice du -voyage, amarrée près de moi; si bien que ce bassin de l'arsenal à la -fois insignifiant et lointain me remplissait de ce mélange de dégoût -et d'effroi que j'avais éprouvé tout enfant la première fois que -j'accompagnai ma mère aux bains Deligny; en effet dans le site -fantastique composé par une eau sombre que ne couvraient pas le ciel, ni -le soleil et que cependant borné par des cabines on sentait communiquer -avec d'invisibles profondeurs couvertes de corps humains en caleçon, je -m'étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des -baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n'étaient -pas l'entrée des mers glaciales qui commençaient là, si les pôles -n'y étaient pas compris et si cet étroit espace n'était pas -précisément la mer libre du pôle. Cette Venise sans sympathie pour -moi où j'allais rester seul, ne me semblait pas moins isolée, moins -irréelle, et c'était ma détresse que le chant de «sole mio», -s'élevant comme une déploration de la Venise que j'avais connue, -semblait prendre à témoin. Sans doute il aurait fallu cesser de -l'écouter si j'avais voulu pouvoir rejoindre encore ma mère et prendre -le train avec elle, il aurait fallu décider sans perdre une seconde que -je partais, mais c'est justement ce que je ne pouvais pas; je restais -immobile, sans être capable non seulement de me lever, mais même de -décider que je me lèverais.</p> - -<p>Ma pensée, sans doute pour ne pas envisager une résolution à prendre, -s'occupait tout entière à suivre le déroulement des phrases -successives de «sole mio» en chantant mentalement avec le chanteur, à -prévoir pour chacune d'elles l'élan qui allait l'emporter, à m'y -laisser aller avec elle, avec elle aussi à retomber ensuite.</p> - -<p>Sans doute ce chant insignifiant entendu cent fois ne m'intéressait -nullement. Je ne pouvais faire plaisir à personne ni à moi-même en -l'écoutant aussi religieusement jusqu'au bout. Enfin aucun des motifs, -connus d'avance par moi, de cette vulgaire romance ne pouvait me fournir -la résolution dont j'avais besoin; bien plus, chacune de ces phrases, -quand elle passait à son tour, devenait un obstacle à prendre -efficacement cette résolution, ou plutôt elle m'obligeait à la -résolution contraire de ne pas partir, car elle me faisait passer -l'heure. Par là cette occupation sans plaisir en elle-même d'écouter -«sole mio» se chargeait d'une tristesse profonde, presque -désespérée. Je sentais bien qu'en réalité, c'était la résolution -de ne pas partir que je prenais par le fait de rester là sans bouger; -mais me dire «Je ne pars pas», qui ne m'était pas possible sous cette -forme directe, me le devenait sous cette autre: «Je vais entendre -encore une phrase de «sole mio»; mais la signification pratique de ce -langage figuré ne m'échappait pas et, tout en me disant: «Je ne fais -en somme qu'écouter une phrase de plus», je savais que cela voulait -dire: «Je resterai seul à Venise.» Et c'est peut-être cette -tristesse comme une sorte de froid engourdissant qui faisait le charme -désespéré mais fascinateur de ce chant. Chaque note que lançait la -voix du chanteur avec une force et une ostentation presque musculaires -venait me frapper en plein cœur; quand la phrase était consommée et -que le morceau semblait fini, le chanteur n'en avait pas assez et -reprenait plus haut comme s'il avait besoin de proclamer une fois de -plus ma solitude et mon désespoir.</p> - -<p>Ma mère devait être arrivée à la gare. Bientôt elle serait partie. -J'étais étreint par l'angoisse que me causait, avec la vue du canal -devenu tout petit depuis que l'âme de Venise s'en était échappée, de -ce Rialto banal qui n'était plus le Rialto, ce chant de désespoir que -devenait «sole mio» et qui, ainsi clamé devant les palais -inconsistants, achevait de les mettre en miettes et consommait la ruine -de Venise; j'assistais à la lente réalisation de mon malheur construit -artistement, sans hâte, note par note, par le chanteur que regardait -avec étonnement le soleil arrêté derrière Saint-Georges-le-Majeur, -si bien que cette lumière crépusculaire devait faire à jamais dans ma -mémoire avec le frisson de mon émotion et la voix de bronze du -chanteur, un alliage équivoque, immuable et poignant.</p> - -<p>Ainsi restais-je immobile avec une volonté dissoute, sans décision -apparente; sans doute à ces moments-là elle est déjà prise: nos amis -eux-mêmes peuvent souvent la prévoir. Mais nous, nous ne le pouvons -pas, sans quoi tant de souffrances nous seraient épargnées.</p> - -<p>Mais enfin, d'antres plus obscurs que ceux d'où s'élance la comète -qu'on peut prédire,—grâce à l'insoupçonnable puissance défensive -de l'habitude invétérée, grâce aux réserves cachées que par une -impulsion subite elle jette au dernier moment dans la mêlée,—mon -action surgit enfin: je pris mes jambes à mon cou et j'arrivai, les -portières déjà fermées, mais à temps pour retrouver ma mère rouge -d'émotion, se retenant pour ne pas pleurer, car elle croyait que je ne -viendrais plus. Puis le train partit et nous vîmes Padoue et Vérone -venir au-devant de nous, nous dire adieu presque jusqu'à la gare et, -quand nous nous fûmes éloignés, regagner,—elles qui ne partaient pas -et allaient reprendre leur vie,—l'une sa plaine, l'autre sa -colline.</p> - -<p>Les heures passaient. Ma mère ne se pressait pas de lire deux lettres -qu'elle tenait à la main et avait seulement ouvertes et tâchait que -moi-même je ne tirasse pas tout de suite mon portefeuille pour y -prendre celle que le concierge de l'hôtel m'avait remise. Ma mère -craignait toujours que je ne trouvasse les voyages trop longs, trop -fatigants, et reculait le plus tard possible, pour m'occuper pendant les -dernières heures, le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles -distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux, -déferait le paquet de livres qu'elle avait achetés sans me le dire. -Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu'elle se décida à -lire la première des deux lettres. Je regardai d'abord ma mère qui la -lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se -poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et -qu'elle ne pouvait parvenir à rapprocher. Cependant j'avais reconnu -l'écriture de Gilberte sur l'enveloppe que je venais de prendre dans -mon portefeuille. Je l'ouvris. Gilberte m'annonçait son mariage avec -Robert de Saint-Loup. Elle me disait qu'elle m'avait télégraphié à -ce sujet à Venise et n'avait pas eu de réponse. Je me rappelai comme -on m'avait dit que le service des télégraphes y était mal fait. Je -n'avais jamais eu sa dépêche. Peut-être, ne voudrait-elle pas le -croire. Tout d'un coup, je sentis dans mon cerveau un fait qui y était -installé à l'état de souvenir, quitter sa place et la céder à un -autre. La dépêche que j'avais reçue dernièrement et que j'avais cru -d'Albertine était de Gilberte. Comme l'originalité assez factice de -l'écriture de Gilberte consistait principalement, quand elle écrivait -une ligne, à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de T -qui avaient l'air de souligner les mots, ou les points sur les I qui -avaient l'air d'interrompre les phrases de la ligne d'au-dessus, et en -revanche à intercaler dans la ligne d'au-dessous les queues et -arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout -naturel que l'employé du télégraphe eût lu les boucles d'<i>s</i> ou de -<i>z</i> de la ligne supérieure comme un «ine» finissant le mot de -Gilberte. Le point sur l'<i>i</i> de Gilberte était monté au-dessus faire -point de suspension. Quant à son <i>G</i>, il avait l'air d'un <i>A</i> -gothique. Qu'en dehors de cela deux ou trois mots eussent été mal lus, pris -les uns dans les autres (certains d'ailleurs m'avaient paru -incompréhensibles) cela était suffisant pour expliquer les détails de -mon erreur et n'était même pas nécessaire. Combien de lettres lit -dans un mot une personne distraite et surtout prévenue, qui part de -l'idée que la lettre est d'une certaine personne, combien de mots dans -la phrase? On devine en lisant, on crée; tout part d'une erreur -initiale; celles qui suivent (et ce n'est pas seulement dans la lecture -des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture) si -extraordinaires qu'elles puissent paraître à celui qui n'a pas le -même point de départ, sont toutes naturelles. Une bonne partie de ce -que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernières c'est ainsi) -avec un entêtement et une bonne foi égales, vient d'une première -méprise sur les prémisses.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV</a></h4> - -<h4><i>Nouvel aspect de Robert de Saint-Loup</i></h4> - - -<p>«Oh! c'est inouï, me dit ma mère. Écoute, on ne s'étonne plus de -rien à mon âge, mais je t'assure qu'il n'y a rien de plus inattendu -que la nouvelle que m'annonce cette lettre.» «Écoute bien, -répondis-je, je ne sais pas ce que c'est, mais, si étonnant que cela -puisse être, cela ne peut pas l'être autant que ce que m'apprend -celle-ci. C'est un mariage. C'est Robert de Saint-Loup qui épouse -Gilberte Swann.» «Ah! me dit ma mère, alors c'est sans doute ce que -m'annonce l'autre lettre, celle que je n'ai pas encore ouverte, car j'ai -reconnu l'écriture de ton ami.» Et ma mère me sourit avec cette -légère émotion dont, depuis qu'elle avait perdu sa mère, se -revêtait pour elle tout événement, si mince qu'il fût, qui -intéressait des créatures humaines capables de douleur, de souvenir, -et ayant, elles aussi, leurs morts. Ainsi ma mère me sourit et me parla -d'une voix douce, comme si elle eût craint, en traitant légèrement ce -mariage, de méconnaître ce qu'il pouvait éveiller d'impressions -mélancoliques chez la fille et la veuve de Swann, chez la mère de -Robert prête à se séparer de son fils et auxquelles ma mère par -bonté, par sympathie à cause de leur bonté pour moi, prêtait sa -propre émotivité filiale, conjugale, et maternelle. «Avais-je raison -de te dire que tu ne trouverais rien de plus étonnant?» lui dis-je. -«Hé bien si! répondit-elle d'une voix douce, c'est moi qui détiens -la nouvelle la plus extraordinaire, je ne te dirai pas la plus grande, -la plus petite, car cette citation de Sévigné faite par tous les gens -qui ne savent que cela d'elle écœurait ta grand'mère autant que «la -jolie chose que c'est de fumer.» Nous ne daignons pas ramasser ce -Sévigné de tout le monde. Cette lettre-ci m'annonce le mariage du -petit Cambremer.» «Tiens!» dis-je avec indifférence «avec qui? Mais -en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout -caractère sensationnel.» «À moins que celle de la fiancée ne le lui -donne.» «Et qui est cette fiancée?» «Ah! si je te le dis tout de -suite il n'y a pas de mérite, voyons cherche un peu», me dit ma mère, -qui, voyant qu'on n'était pas encore à Turin, voulait me laisser un -peu de pain sur la planche et une poire pour la soif. «Mais comment -veux-tu que je sache? Est-ce avec quelqu'un de brillant? Si Legrandin et -sa sœur sont contents, nous pouvons être sûrs que c'est un mariage -brillant.» «Legrandin, je ne sais pas, mais la personne qui m'annonce -le mariage dit que M<sup>me</sup> de Cambremer est ravie. Je ne sais pas si -tu appelleras cela un mariage brillant. Moi, cela me fait l'effet d'un -mariage du temps où les rois épousaient les bergères, et encore la -bergère est-elle moins qu'une bergère, mais d'ailleurs charmante. Cela -eût stupéfié ta grand'mère et ne lui eût pas déplu.» «Mais enfin qui -est-ce cette fiancée?» «C'est M<sup>lle</sup> d'Oloron.» «Cela m'a l'air -immense et pas bergère du tout mais je ne vois pas qui cela peut être. -C'est un titre qui était dans la famille des Guermantes.» «Justement, -et M. de Charlus l'a donné en l'adoptant à la nièce de Jupien. C'est -elle qui épouse le petit Cambremer.» «La nièce de Jupien! Ce n'est -pas possible!» «C'est la récompense de la vertu. C'est un mariage à la fin -d'un roman de M<sup>me</sup> Sand, dit ma mère.» «C'est le prix du vice, -c'est un mariage à la fin d'un roman de Balzac», pensai-je. «Après -tout», dis-je à ma mère, «en y réfléchissant, c'est assez naturel. -Voilà les Cambremer ancrés dans ce clan des Guermantes où ils -n'espéraient pas pouvoir jamais planter leur tente; de plus la petite, -adoptée par M. de Charlus, aura beaucoup d'argent, ce qui était -indispensable depuis que les Cambremer ont perdu le leur; et en somme -elle est la fille adoptive, et selon les Cambremer, probablement la fille -véritable—la fille naturelle—de quelqu'un qu'ils considèrent -comme un prince du sang. Un bâtard de maison presque royale, cela a -toujours été considéré comme une alliance flatteuse par la noblesse -française et étrangère. Sans remonter même si loin, tout près de -nous, pas plus tard qu'il y a six mois, tu te rappelles, le mariage de -l'ami de Robert avec cette jeune fille dont la seule raison sociale -était qu'on la supposait à tort ou à raison fille naturelle d'un -prince souverain.» Ma mère, tout en maintenant le côté castes de -Combray qui eût fait que ma grand'mère eût dû être scandalisée de -ce mariage, voulant avant tout montrer le jugement de sa mère, ajouta: -«D'ailleurs la petite est parfaite, et ta chère grand'mère n'aurait -pas eu besoin de son immense bonté, de son indulgence infinie pour ne -pas être sévère au choix du jeune Cambremer. Te souviens-tu combien -elle avait trouvé cette petite distinguée, il y a bien longtemps, un -jour qu'elle était entrée se faire recoudre sa jupe? Ce n'était -qu'une enfant alors. Et maintenant, bien que très montée en graine et -vieille fille, elle est une autre femme, mille fois plus parfaite. Mais -ta grand'mère d'un coup d'œil avait discerné tout cela. Elle avait -trouvé la petite nièce d'un giletier plus «noble» que le duc de -Guermantes.» Mais plus encore que louer grand'mère, il fallait à ma -mère trouver «mieux» pour elle qu'elle ne fût plus là. C'était la -suprême finalité de sa tendresse et comme si cela lui épargnait un -dernier chagrin. «Et pourtant crois-tu tout de même, me dit ma mère, si le -père Swann—que tu n'as pas connu il est vrai—avait pu penser -qu'il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille -où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait: -«Ponchour Mezieurs» et le sang du duc de Guise!» «Mais remarque, -maman, que c'est beaucoup plus étonnant que tu ne dis. Car les Swann -étaient des gens très bien, et avec la situation qu'avait leur fils, -sa fille, s'il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très -bien. Mais tout était retombé à pied d'œuvre puisqu'il avait -épousé une cocotte.» «Oh! une cocotte, tu sais, on était peut-être -méchant, je n'ai jamais tout cru.» «Si, une cocotte, je te ferai -même des révélations sensationnelles un autre jour.» Perdue dans sa -rêverie, ma mère me disait: «La fille d'une femme que ton père -n'aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de M<sup>me</sup> de -Villeparisis, que ton père ne me permettait pas au commencement d'aller -voir parce qu'il la trouvait d'un monde trop brillant pour moi!» Puis: «Le -fils de M<sup>me</sup> de Cambremer pour qui Legrandin craignait tant -d'avoir à nous donner une recommandation parce qu'il ne nous trouvait pas -assez chic, épousant la nièce d'un homme qui n'aurait jamais osé monter -chez nous que par l'escalier de service!... Tout de même ta pauvre -grand'mère avait raison—tu te rappelles—quand elle disait que -la grande aristocratie faisait des choses qui choqueraient de petits -bourgeois et que la reine Marie-Amélie lui était gâtée par les -avances qu'elle avait faites à la maîtresse du prince de Condé pour -qu'elle le fît tester en faveur du duc d'Aumale. Tu te souviens, elle -était choquée aussi que depuis des siècles des filles de la maison de -Gramont qui furent de véritables saintes aient porté le nom de -Corisande en mémoire de la liaison d'une aïeule avec Henri IV. Ce sont -des choses qui se font peut-être aussi dans la bourgeoisie, mais on les -cache davantage. Crois-tu que cela l'eût amusée, ta pauvre -grand'mère!» disait maman avec tristesse, car les joies dont nous -souffrions que ma grand'mère fût écartée, c'étaient les joies les -plus simples de la vie, une nouvelle, une pièce, moins que cela une -«imitation», qui l'eussent amusée, «crois-tu qu'elle eût été -étonnée! Je suis sûre pourtant que cela eût choqué ta grand'mère -ces mariages, que cela lui eût été pénible, je crois qu'il vaut -mieux qu'elle ne les ait pas sus», reprit ma mère, car en présence de -tout événement, elle aimait à penser que ma grand'mère en eût reçu -une impression toute particulière qui eût tenu à la merveilleuse -singularité de sa nature et qui avait une importance extraordinaire. -Devant tout événement triste qu'on n'eût pu prévoir autrefois, la -disgrâce ou la ruine d'un de nos vieux amis, quelque calamité -publique, une épidémie, une guerre, une révolution, ma mère se -disait que peut-être valait-il mieux que grand'mère n'eût rien vu de -tout cela, que cela lui eût fait trop de peine, que peut-être elle -n'eût pu le supporter. Et quand il s'agissait d'une chose choquante -comme celle-ci, ma mère, qui, par le mouvement du cœur inverse de -celui des méchants qui se plaisent à supposer que ceux qu'ils n'aiment -pas ont plus souffert qu'on ne croit, ne voulait pas dans sa tendresse -pour ma grand'mère admettre que rien de triste, de diminuant eût pu -lui arriver. Elle se figurait toujours ma grand'mère comme au-dessus -des atteintes même de tout mal qui n'eût pas dû se produire, et se -disait que la mort de ma grand'mère avait peut-être été en somme un -bien en épargnant le spectacle trop laid du temps présent à cette -nature si noble qui n'aurait pas su s'y résigner. Car l'optimisme est -la philosophie du passé. Les événements qui ont eu lieu étant, entre -tous ceux qui étaient possibles, les seuls que nous connaissions, le -mal qu'ils ont causé nous semble inévitable, et le peu de bien qu'ils -n'ont pas pu ne pas amener avec eux, c'est à eux que nous en faisons -honneur, et nous nous imaginons que sans eux il ne se fût pas produit. -Mais elle cherchait en même temps à mieux deviner ce que ma -grand'mère eût éprouvé en apprenant ces nouvelles et à croire en -même temps que c'était impossible à deviner pour nos esprits moins -élevés que le sien. «Crois-tu! me dit d'abord ma mère, combien ta -pauvre grand'mère eût été étonnée!» Et je sentais que ma mère -souffrait de ne pas pouvoir le lui apprendre, regrettait que ma -grand'mère ne pût le savoir, et trouvait quelque chose d'injuste à ce -que la vie amenât au jour des faits que ma grand'mère n'aurait pu -croire, rendant ainsi rétrospectivement la connaissance, que celle-ci -avait emportée des êtres et de la société fausse, et incomplète, le -mariage de la petite Jupien avec le neveu de Legrandin ayant été de -nature à modifier les notions générales de ma grand'mère, autant que -la nouvelle—si ma mère avait pu la lui faire parvenir—qu'on -était arrivé à résoudre le problème, cru par ma grand'mère insoluble, de -la navigation aérienne et de la télégraphie sans fil.</p> - -<p>Le train entrait en gare de Paris que nous parlions encore avec ma mère -de ces deux nouvelles que, pour que la route ne me parût pas trop -longue, elle eût voulu réserver pour la seconde partie du voyage et ne -m'avait laissé apprendre qu'après Milan. Et ma mère continuait quand -nous fûmes rentrés à la maison: «Crois-tu, ce pauvre Swann qui -désirait tant que sa Gilberte fût reçue chez les Guermantes, -serait-il assez heureux s'il pouvait voir sa fille devenir une -Guermantes!» «Sous un autre nom que le sien, conduite à l'autel comme -M<sup>lle</sup> de Forcheville, crois-tu qu'il en serait si heureux?» «Ah! -c'est vrai, je n'y pensais pas. C'est ce qui fait que je ne peux pas me -réjouir pour cette petite «rosse», cette pensée qu'elle a eu le -cœur de quitter le nom de son père qui était si bon pour elle.—Oui, -tu as raison, tout compte fait, il est peut-être mieux qu'il ne l'ait -pas su.» Tant pour les morts que pour les vivants, on ne peut savoir si -une chose leur ferait plus de joie ou plus de peine. «Il paraît que -les Saint-Loup vivront à Tansonville. Le père Swann qui désirait tant -montrer son étang à ton pauvre grand-père aurait-il jamais pu -supposer que le duc de Guermantes le verrait souvent, surtout s'il avait -su le mariage de son fils? Enfin toi qui as tant parlé à Saint-Loup -des épines roses, des lilas et des iris de Tansonville, il te -comprendra mieux. C'est lui qui les possédera.» Ainsi se déroulait -dans notre salle à manger, sous la lumière de la lampe dont elles sont -amies, une de ces causeries où la sagesse non des nations mais des -familles, s'emparant de quelque événement, mort, fiançailles, -héritage, ruine, et le glissant sous le verre grossissant de la -mémoire, lui donne tout son relief, dissocie, recule une surface, et -situe en perspective à différents points de l'espace et du temps ce -qui, pour ceux qui n'ont pas vécu cette époque, semble amalgamé sur -une même surface, les noms des décédés, les adresses successives, -les origines de la fortune et ses changements, les mutations de -propriété. Cette sagesse-là n'est-elle pas inspirée par la Muse -qu'il convient de méconnaître le plus longtemps possible, si l'on veut -garder quelque fraîcheur d'impressions et quelque vertu créatrice, -mais que ceux-là même qui l'ont ignorée rencontrent au soir de leur -vie dans la nef de la vieille église provinciale, à l'heure où tout -à coup ils se sentent moins sensibles à la beauté éternelle -exprimée par les sculptures de l'autel qu'à la conception des fortunes -diverses qu'elles subirent, passant dans une illustre collection -particulière, dans une chapelle, de là dans un musée, puis ayant fait -retour à l'église, ou qu'à sentir, quand ils y foulent un pavé -presque pensant, qu'il recouvre la dernière poussière d'Arnauld ou de -Pascal, ou tout simplement qu'à déchiffrer, imaginant peut-être -l'image d'une fraîche paroissienne, sur la plaque de cuivre du -prie-Dieu de bois, les noms des filles du hobereau ou du notable. La -Muse qui a recueilli tout ce que les muses plus hautes de la philosophie -et de l'art ont rejeté, tout ce qui n'est pas fondé en vérité, tout -ce qui n'est que contingent, mais révèle aussi d'autres lois, c'est -l'Histoire.</p> - -<p>Ce que je devais apprendre par la suite—car je n'avais -pu assister à tout cela de Venise—c'est que M<sup>lle</sup> de -Forcheville avait été demandée d'abord par le prince de Silistrie, -cependant que Saint-Loup cherchait à épouser M<sup>lle</sup> -d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. Voici ce qui s'était passé. -M<sup>lle</sup> de Forcheville ayant cent millions, M<sup>me</sup> de -Marsantes avait pensé que c'était un excellent mariage pour son fils. -Elle eut le tort de dire que cette jeune fille était charmante, qu'elle -ignorait absolument si elle était riche ou pauvre, qu'elle ne voulait -pas le savoir mais que même sans dot ce serait une chance pour le jeune -homme le plus difficile d'avoir une femme pareille. C'était beaucoup -d'audace pour une femme, tentée seulement par les cent millions qui lui -fermaient les yeux sur le reste. Aussitôt on comprit qu'elle y pensait -pour son fils. La princesse de Silistrie jeta partout les hauts cris, se -répandit sur les grandeurs de Saint-Loup, et clama que si Saint-Loup -épousait la fille d'Odette et d'un juif, il n'y avait plus de -faubourg Saint-Germain. M<sup>me</sup> de Marsantes, si sûre d'elle-même -qu'elle fût, n'osa pas pousser alors plus loin et se retira devant les -cris de la princesse de Silistrie, qui fit aussitôt faire la demande -pour son propre fils. Elle n'avait crié qu'afin de se réserver -Gilberte. Cependant M<sup>me</sup> de Marsantes ne voulant pas -rester sur un échec s'était aussitôt tournée vers M<sup>lle</sup> -d'Entragues, fille du duc de Luxembourg. N'ayant que vingt millions, -celle-ci lui convenait moins, mais elle dit à tout le monde qu'un -Saint-Loup ne pouvait épouser une M<sup>lle</sup> Swann (il n'était -même plus question de Forcheville). Quelque temps après, quelqu'un -disant étourdiment que le duc de Châtellerault pensait à épouser -M<sup>lle</sup> d'Entragues, M<sup>me</sup> de Marsantes qui était -pointilleuse plus que personne le prit de haut, changea ses batteries, -revint à Gilberte, fit faire la demande pour Saint-Loup, et les -fiançailles eurent lieu immédiatement. Ces fiançailles excitèrent de -vifs commentaires dans les mondes les plus différents. D'anciennes -amies de ma mère, plus ou moins de Combray, vinrent la voir pour lui -parler du mariage de Gilberte, lequel ne les éblouissait nullement. -«Vous savez ce que c'est que M<sup>lle</sup> de Forcheville, c'est tout -simplement M<sup>lle</sup> Swann. Et le témoin de son mariage, le -«Baron» de Charlus, comme il se fait appeler, c'est ce vieux qui -entretenait déjà la mère autrefois au vu et au su de Swann qui y -trouvait son intérêt.» «Mais qu'est-ce que vous dites?» protestait -ma mère, «Swann d'abord était extrêmement riche.» «Il faut croire -qu'il ne l'était pas tant que ça pour avoir besoin de l'argent des -autres. Mais qu'est-ce qu'elle a donc, cette femme-là, pour tenir ainsi -ses anciens amants? Elle a trouvé le moyen de se faire épouser par le -troisième et elle retire à moitié de la tombe le deuxième pour qu'il -serve de témoin à la fille qu'elle a eue du premier ou d'un autre, car -comment se reconnaître dans la quantité? elle n'en sait plus rien -elle-même! Je dis le troisième, c'est le trois centième qu'il -faudrait dire. Du reste vous savez que si elle n'est pas plus -Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari qui naturellement -n'est pas noble. Vous pensez bien qu'il n'y a qu'un aventurier pour -épouser cette fille-là. Il paraît que c'est un Monsieur Dupont ou -Durand quelconque. S'il n'y avait pas maintenant un maire radical à -Combray, qui ne salue même pas le curé, j'aurais su le fin de la -chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié les bans, il a -bien fallu dire le vrai nom. C'est très joli pour les journaux ou pour -le papetier qui envoie les lettres de faire-part de se faire appeler le -marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et si ça peut leur -faire plaisir à ces bonnes gens, ce n'est pas moi qui y trouverai à -redire! en quoi ça peut-il me gêner? Comme je ne fréquenterai jamais -la fille d'une femme qui a fait parler d'elle, elle peut bien être -marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais dans les actes de -l'état civil ce n'est pas la même chose. Ah! si mon cousin Sazerat -était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à moi il m'aurait -dit sous quel nom il avait fait faire les publications.»</p> - -<p>D'autres amies de ma mère qui avaient vu Saint-Loup à la maison -vinrent à son «jour» et s'informèrent si le fiancé était bien -celui qui était mon ami. Certaines personnes allaient jusqu'à -prétendre, en ce qui concernait l'autre mariage, qu'il ne s'agissait -pas des Cambremer Legrandin. On le tenait de bonne source, car la -marquise, née Legrandin, l'avait démenti la veille même du jour où -les fiançailles furent publiées. Je me demandais de mon côté -pourquoi M. de Charlus d'une part, Saint-Loup de l'autre, lesquels -avaient eu l'occasion de m'écrire peu auparavant, m'avaient parlé de -projets amicaux et de voyages, dont la réalisation eût dû exclure la -possibilité de ces cérémonies, et ne m'avaient rien dit. J'en -concluais, sans songer au secret que l'on garde jusqu'à la fin sur ces -sortes de choses, que j'étais moins leur ami que je n'avais cru, ce -qui, pour ce qui concernait Saint-Loup, me peinait. Aussi pourquoi, -ayant remarqué que l'amabilité, le côté plain-pied, «pair à -compagnon» de l'aristocratie était une comédie, m'étonnais-je d'en -être excepté? Dans la maison de femmes—où on procurait de plus en -plus des hommes—où M. de Charlus avait surpris Morel, et où la -«sous-maîtresse», grande lectrice du <i>Gaulois</i>, commentait les -nouvelles mondaines, cette patronne parlant d'un gros Monsieur qui -venait chez elle, sans arrêter, boire du champagne avec des jeunes -gens, parce que déjà très gros il voulait devenir assez obèse pour -être certain de ne pas être «pris» si jamais il y avait une guerre, -déclara: «Il paraît que le petit Saint-Loup est «comme ça» et le petit -Cambremer aussi. Pauvres épouses!—En tout cas si vous connaissez -ces fiancés, il faut nous les envoyer, ils trouveront ici tout ce -qu'ils voudront, et il y a beaucoup d'argent à gagner avec eux.» Sur -quoi le gros Monsieur, bien qu'il fût lui-même comme «ça» se -récria, répliqua, étant un peu snob, qu'il rencontrait souvent -Cambremer et Saint-Loup chez ses cousins d'Ardouvillers, et qu'ils -étaient grands amateurs de femmes et tout le contraire de «ça». -«Ah!» conclut la sous-maîtresse d'un ton sceptique, mais ne -possédant aucune preuve, et persuadée qu'en notre siècle la -perversité des mœurs le disputait à l'absurdité calomniatrice des -cancans. Certaines personnes que je ne vis pas m'écrivirent et me -demandèrent «ce que je pensais» de ces deux mariages, absolument -comme si elles eussent ouvert une enquête sur la hauteur des chapeaux -des femmes au théâtre ou sur le roman psychologique. Je n'eus pas le -courage de répondre à ces lettres. De ces deux mariages, je ne pensais -rien, mais j'éprouvais une immense tristesse, comme quand deux parties -de votre existence passée, amarrées auprès de vous, et sur lesquelles -on fonde peut-être paresseusement au jour le jour, quelque espoir -inavoué, s'éloignent définitivement, avec un claquement joyeux de -flammes, pour des destinations étrangères comme deux vaisseaux. Pour -les intéressés eux-mêmes, ils eurent à l'égard de leur propre -mariage une opinion bien naturelle, puisqu'il s'agissait non des autres -mais d'eux. Ils n'avaient jamais eu assez de railleries pour ces -«grands mariages» fondés sur une tare secrète. Et même les -Cambremer, de maison si ancienne et de prétentions si modestes, eussent -été les premiers à oublier Jupien et à se souvenir seulement des -grandeurs inouïes de la maison d'Oloron, si une exception ne s'était -produite en la personne qui eût dû être le plus flattée de ce -mariage, la marquise de Cambremer-Legrandin. Mais, méchante de nature, -elle faisait passer le plaisir d'humilier les siens avant celui de se -glorifier elle-même. Aussi, n'aimant pas son fils, et ayant tôt fait -de prendre en grippe sa future belle-fille, déclara-t-elle qu'il était -malheureux pour un Cambremer d'épouser une personne qui sortait on ne -savait d'où, en somme, et avait des dents si mal rangées. Quant au -jeune Cambremer qui avait déjà une certaine propension à fréquenter -des gens de lettres, on pense bien qu'une si brillante alliance n'eut -pas pour effet de le rendre plus snob, mais que se sentant maintenant le -successeur des ducs d'Oloron—«princes souverains» comme disaient les -journaux—il était suffisamment persuadé de sa grandeur, pour pouvoir -frayer avec n'importe qui. Et il délaissa la petite noblesse -pour la bourgeoisie intelligente les jours où il ne se consacrait -pas aux altesses. Les notes des journaux, surtout en ce qui -concernait Saint-Loup, donnèrent à mon ami, dont les ancêtres -royaux étaient énumérés, une grandeur nouvelle mais qui ne fit que -m'attrister—comme s'il était devenu quelqu'un d'autre, le descendant -de Robert le Fort, plutôt que l'ami qui s'était mis si peu de temps -auparavant sur le strapontin de la voiture afin que je fusse mieux au -fond; le fait de n'avoir pas soupçonné d'avance son mariage avec -Gilberte dont la réalité m'était apparue soudain dans une lettre, si -différente de ce que je pouvais penser de chacun d'eux la veille, et -qu'il ne m'eût pas averti me faisait souffrir, alors que j'eusse -dû penser qu'il avait eu beaucoup à faire et que d'ailleurs -dans le monde les mariages se font souvent ainsi tout d'un coup, -fréquemment pour se substituer à une combinaison différente -qui a échoué—inopinément—comme un précipité chimique. Et la -tristesse, morne comme un déménagement, amère comme une jalousie, que me -causèrent par la brusquerie, par l'accident de leur choc, ces deux -mariages, fut si profonde, que plus tard on me la rappela, en m'en -faisant absurdement gloire, comme ayant été tout le contraire de ce -qu'elle fut au moment même, un double et même triple et quadruple -pressentiment.</p> - -<p>Les gens du monde qui n'avaient fait aucune attention à Gilberte me -dirent d'un air gravement intéressé: «Ah! c'est elle qui épouse le -marquis de Saint-Loup» et jetaient sur elle le regard attentif des gens -non seulement friands des événements de la vie parisienne, mais aussi -qui cherchent à s'instruire et croient à la profondeur de leur regard. -Ceux qui n'avaient au contraire connu que Gilberte regardèrent -Saint-Loup avec une extrême attention, me demandèrent (souvent des -gens qui me connaissaient à peine) de les présenter et revenaient de -la présentation au fiancé parés des joies de la fatuité en me -disant: «Il est très bien de sa personne». Gilberte était convaincue -que le nom de marquis de Saint-Loup était plus grand mille fois que -celui de duc d'Orléans.</p> - -<p>«Il paraît que c'est la princesse de Parme qui a fait le mariage du -petit Cambremer», me dit maman. Et c'était vrai. La princesse de Parme -connaissait depuis longtemps par les œuvres d'une part Legrandin qu'elle -trouvait un homme distingué, de l'autre M<sup>me</sup> de Cambremer qui -changeait la conversation quand la princesse lui demandait si elle -était bien la sœur de Legrandin. La princesse savait le regret qu'avait -M<sup>me</sup> de Cambremer d'être restée à la porte de la haute société -aristocratique où personne ne la recevait. Quand la princesse de Parme, qui -s'était chargée de trouver un parti pour M<sup>lle</sup> d'Oloron, -demanda à M. de Charlus s'il savait qui était un homme aimable et -instruit qui s'appelait Legrandin de Méséglise (c'était ainsi que se -faisait appeler maintenant Legrandin), le baron répondit d'abord que -non, puis tout d'un coup un souvenir lui revint d'un voyageur avec qui -il avait fait connaissance en wagon, une nuit, et qui lui avait laissé -sa carte. Il eut un vague sourire. «C'est peut-être le même», se -dit-il. Quand il apprit qu'il s'agissait du fils de la sœur de -Legrandin, il dit: «Tiens, ce serait vraiment extraordinaire! S'il -tenait de son oncle, après tout, ce ne serait pas pour m'effrayer, j'ai -toujours dit qu'ils faisaient les meilleurs maris.» «Qui ils?» -demanda la princesse. «Oh! Madame, je vous expliquerais bien si nous -nous voyions plus souvent. Avec vous on peut causer. Votre Altesse est -si intelligente», dit Charlus pris d'un besoin de confidence qui -pourtant n'alla pas plus loin. Le nom de Cambremer lui plut, bien qu'il -n'aimât pas les parents, mais il savait que c'était une des quatre -baronnies de Bretagne et tout ce qu'il pouvait espérer de mieux pour sa -fille adoptive; c'était un nom vieux, respecté, avec de solides -alliances dans sa province. Un prince eût été impossible et -d'ailleurs peu désirable. C'était ce qu'il fallait. La princesse fit -ensuite venir Legrandin. Il avait physiquement passablement changé, et -assez à son avantage depuis quelque temps. Comme les femmes qui -sacrifient résolument leur visage à la sveltesse de leur taille et ne -quittent plus Marienbad, Legrandin avait pris l'aspect désinvolte d'un -officier de cavalerie. Au fur et à mesure que M. de Charlus s'était -alourdi et abruti, Legrandin était devenu plus élancé et rapide, -effet contraire d'une même cause. Cette vélocité avait d'ailleurs des -raisons psychologiques. Il avait l'habitude d'aller dans certains -mauvais lieux où il aimait qu'on ne le vît ni entrer, ni sortir: il -s'y engouffrait. Legrandin s'était mis au tennis à cinquante-cinq ans. -Quand la princesse de Parme lui parla des Guermantes, de Saint-Loup, il -déclara qu'il les avait toujours connus, faisant une espèce de -mélange entre le fait d'avoir toujours connu de nom les châtelains de -Guermantes et d'avoir rencontré, chez ma tante, Swann, le père de la -future M<sup>me</sup> de Saint-Loup, Swann dont Legrandin d'ailleurs ne -voulait à Combray fréquenter ni la femme ni la fille. «J'ai même voyagé -dernièrement avec le frère du duc de Guermantes, M. de Charlus. Il a -spontanément engagé la conversation, ce qui est toujours bon signe, -car cela prouve que ce n'est ni un sot gourmé, ni un prétentieux. Oh! -je sais tout ce qu'on dit de lui. Mais je ne crois jamais ces -choses-là. D'ailleurs la vie privée des autres ne me regarde pas. Il -m'a fait l'effet d'un cœur sensible, d'un homme bien cultivé.» Alors -la princesse de Parme parla de M<sup>lle</sup> d'Oloron. Dans le milieu des -Guermantes on s'attendrissait sur la noblesse de cœur de M. de Charlus -qui, bon comme il avait toujours été, faisait le bonheur d'une jeune -fille pauvre et charmante. Et le duc de Guermantes souffrant de la -réputation de son frère laissait entendre que si beau que cela fût, -c'était fort naturel. «Je ne sais si je me fais bien entendre, tout -est naturel dans l'affaire», disait-il maladroitement à force -d'habileté. Mais son but était d'indiquer que la jeune fille était -une enfant de son frère qu'il reconnaissait. Du même coup cela -expliquait Jupien. La princesse de Parme insinua cette version pour -montrer à Legrandin qu'en somme le jeune Cambremer épouserait quelque -chose comme M<sup>lle</sup> de Nantes, une de ces bâtardes de Louis XIV qui -ne furent dédaignées ni par le duc d'Orléans, ni par le prince de -Conti.</p> - -<p>Ces deux mariages dont nous parlions déjà avec ma mère dans le train -qui nous ramenait à Paris eurent sur certains des personnages qui ont -figuré jusqu'ici dans ce récit des effets assez remarquables. D'abord -sur Legrandin; inutile de dire qu'il entra en ouragan dans l'hôtel de -M. de Charlus absolument comme dans une maison mal famée où il ne faut -pas être vu, et aussi tout à la fois pour montrer sa bravoure et -cacher son âge,—car nos habitudes nous suivent même là où elles ne -nous servent plus à rien—et presque personne ne remarqua qu'en lui -disant bonjour M. de Charlus lui adressa un sourire difficile à -percevoir, plus encore à interpréter; ce sourire était pareil en -apparence, et au fond était exactement l'inverse, de celui que deux -hommes, qui ont l'habitude de se voir dans la bonne société, -échangent si par hasard ils se rencontrent dans ce qu'ils trouvent un -mauvais lieu (par exemple l'Élysée où le général de Froberville -quand il y rencontrait jadis Swann, avait en l'apercevant le regard -d'ironique et mystérieuse complicité de deux habitués de la princesse -des Laumes qui se commettaient chez M. Grévy). Legrandin cultivait -obscurément depuis bien longtemps—et dès le temps où j'allais tout -enfant passer à Combray mes vacances—des relations aristocratiques, -productives tout au plus d'une invitation isolée à une villégiature -inféconde. Tout à coup le mariage de son neveu étant venu rejoindre -entre eux ces tronçons lointains, Legrandin eut une situation mondaine -à laquelle rétroactivement ses relations anciennes avec des gens qui -ne l'avaient fréquenté que dans le particulier, mais intimement, -donnèrent une sorte de solidité. Des dames à qui on croyait le -présenter racontaient que depuis vingt ans il passait quinze jours à -la campagne chez elles, et que c'était lui qui leur avait donné le -beau baromètre ancien du petit salon. Il avait par hasard été pris -dans des «groupes» où figuraient des ducs qui lui étaient -apparentés. Or dès qu'il eut cette situation mondaine, il cessa d'en -profiter. Ce n'est pas seulement parce que, maintenant qu'on le savait -reçu, il n'éprouvait plus de plaisir à être invité, c'est que des -deux vices qui se l'étaient longtemps disputé, le moins naturel, le -snobisme, cédait la place à un autre moins factice, puisqu'il -marquait du moins une sorte de retour, même détourné, vers la nature. -Sans doute ils ne sont pas incompatibles, et l'exploration d'un faubourg -peut se pratiquer en quittant le raout d'une duchesse. Mais le -refroidissement de l'âge détournait Legrandin de cumuler tant de -plaisirs, de sortir autrement qu'à bon escient, et aussi rendait pour -lui ceux de la nature assez platoniques, consistant surtout en amitiés, -en causeries qui prennent du temps, et lui faisaient passer -presque tout le sien dans le peuple, lui en laissant peu pour la vie de -société. M<sup>me</sup> de Cambremer elle-même devint assez indifférente à -l'amabilité de la duchesse de Guermantes. Celle-ci obligée de fréquenter la -marquise s'était aperçue, comme il arrive chaque fois qu'on vit -davantage avec des êtres humains, c'est-à-dire mêlés de qualités -qu'on finit par découvrir et de défauts auxquels on finit par -s'habituer, que M<sup>me</sup> de Cambremer était une femme douée d'une -intelligence et pourvue d'une culture que pour ma part j'appréciais -peu, mais qui parurent remarquables à la duchesse. Elle vint donc -souvent, à la tombée du jour, voir M<sup>me</sup> de Cambremer et lui faire -de longues visites. Mais le charme merveilleux que celle-ci se figurait -exister chez la duchesse de Guermantes s'évanouit dès qu'elle s'en vit -recherchée, et elle la recevait plutôt par politesse que par plaisir. -Un changement plus frappant se manifesta chez Gilberte, à la fois -symétrique et différent de celui qui s'était produit chez Swann -marié. Certes, les premiers mois Gilberte avait été heureuse de -recevoir chez elle la société la plus choisie. Ce n'est sans doute -qu'à cause de l'héritage qu'on invitait les amies intimes auxquelles -tenait sa mère, mais à certains jours seulement où il n'y avait -qu'elles, enfermées à part, loin des gens chics, et comme si le contact de -M<sup>me</sup> Bontemps ou de M<sup>me</sup> Cottard avec la princesse de -Guermantes ou la princesse de Parme eût pu, comme celui de deux poudres -instables, produire des catastrophes irréparables. Néanmoins les -Bontemps, les Cottard et autres, quoique déçus de dîner entre eux, -étaient fiers de pouvoir dire: «Nous avons dîné chez la marquise de -Saint-Loup», d'autant plus qu'on poussait quelquefois l'audace jusqu'à -inviter avec eux M<sup>me</sup> de Marsantes qui se montrait véritable -grande dame, avec un éventail d'écaille et de plumes, toujours dans -l'intérêt de l'héritage. Elle avait seulement soin de faire de temps -en temps l'éloge des gens discrets qu'on ne voit jamais que quand on -leur fait signe, avertissement moyennant lequel elle adressait aux bons -entendeurs du genre Cottard, Bontemps, etc. son plus gracieux et hautain -salut. Peut-être j'eusse préféré être de ces séries-là. Mais -Gilberte, pour qui j'étais maintenant surtout un ami de son mari et des -Guermantes (et qui—peut-être bien dès Combray, où mes parents ne -fréquentaient pas sa mère—m'avait, à l'âge où nous n'ajoutons pas -seulement tel ou tel avantage aux choses mais où nous les classons par -espèces, doué de ce prestige qu'on ne perd plus ensuite) considérait -ces soirées-là comme indignes de moi et quand je partais me disait: -«J'ai été très contente de vous voir, mais venez plutôt après-demain, -vous verrez ma tante Guermantes, M<sup>me</sup> de Poix; aujourd'hui -c'était des amies de maman, pour faire plaisir à maman.» Mais ceci ne -dura que quelques mois, et très vite tout fut changé de fond en -comble. Était-ce parce que la vie sociale de Gilberte devait présenter -les mêmes contrastes que celle de Swann? En tout cas, Gilberte n'était -que depuis peu de temps marquise de Saint-Loup (et bientôt après, -comme on le verra, duchesse de Guermantes) que, ayant atteint ce qu'il y -avait de plus éclatant et de plus difficile, elle pensait que le nom de -Saint-Loup s'était maintenant incorporé à elle comme un émail -mordoré et que, qui qu'elle fréquentât, désormais elle resterait -pour tout le monde marquise de Saint-Loup, ce qui était une erreur car -la valeur d'un titre de noblesse, aussi bien que de bourse, monte quand -on le demande et baisse quand on l'offre. Tout ce qui nous semble -impérissable tend à la destruction; une situation mondaine, tout comme -autre chose, n'est pas créée une fois pour toutes, mais, aussi bien -que la puissance d'un empire, se reconstruit à chaque instant par une -sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les -anomalies apparentes de l'histoire mondaine ou politique au cours d'un -demi-siècle. La création du monde n'a pas eu lieu au début, elle a -lieu tous les jours. La marquise de Saint-Loup se disait, «je suis la -marquise de Saint-Loup», elle savait qu'elle avait refusé la veille -trois dîners chez des duchesses. Mais si, dans une certaine mesure, son -nom relevait le milieu aussi peu aristocratique que possible qu'elle -recevait, par un mouvement inverse, le milieu que recevait la marquise -dépréciait le nom qu'elle portait. Rien ne résiste à de tels -mouvements, les plus grands noms finissent par succomber. Swann -n'avait-il pas connu une duchesse de la maison de France dont le salon, -parce que n'importe qui y était reçu, était tombé au dernier rang? -Un jour que la princesse des Laumes était allée par devoir passer un -instant chez cette Altesse, où elle n'avait trouvé que des gens de -rien, en entrant ensuite chez M<sup>me</sup> Leroi, elle avait dit à Swann -et au marquis de Modène: «Enfin je me retrouve en pays ami. Je viens de -chez M<sup>me</sup> la duchesse de X..., il n'y avait pas trois figures de -connaissance». Partageant en un mot l'opinion de ce personnage -d'opérette qui déclare: «Mon nom me dispense, je pense, d'en dire -plus long», Gilberte se mit à afficher son mépris pour ce qu'elle -avait tant désiré, à déclarer que tous les gens du faubourg -Saint-Germain étaient idiots, infréquentables, et, passant de la -parole à l'action, cessa de les fréquenter. Des gens qui n'ont fait sa -connaissance qu'après cette époque, et pour leurs débuts auprès -d'elle, l'ont entendue, devenue duchesse de Guermantes, se moquer -drôlement du monde qu'elle eût pu si aisément voir, la voyant ne pas -recevoir une seule personne de cette société, et si l'une, voire la -plus brillante, s'aventurait chez elle, lui bâiller ouvertement au nez, -rougissent rétrospectivement d'avoir pu, eux, trouver quelque prestige -au grand monde, et n'oseraient jamais confier ce secret humiliant de -leurs faiblesses passées, à une femme qu'ils croient, par une -élévation essentielle de sa nature, avoir été de tout temps -incapable de comprendre celles-ci. Ils l'entendent railler avec -tant de verve les ducs, et la voient, chose plus significative, -mettre si complètement sa conduite en accord avec ses railleries! Sans -doute ne songent-ils pas à rechercher les causes de l'accident qui -fit de M<sup>lle</sup> Swann, M<sup>lle</sup> de Forcheville, et de -M<sup>lle</sup> de Forcheville, la marquise de Saint-Loup, puis la duchesse -de Guermantes. Peut-être ne songent-ils pas non plus que cet accident ne -servirait pas moins par ses effets que par ses causes à expliquer -l'attitude ultérieure de Gilberte, la fréquentation des roturiers n'étant -pas tout à fait conçue de la même façon qu'elle l'eût été par -M<sup>lle</sup> Swann, par une dame à qui tout le monde dit «Madame la -Duchesse» et ces duchesses qui l'ennuient «ma cousine». On dédaigne -volontiers un but qu'on n'a pas réussi à atteindre, ou qu'on a atteint -définitivement. Et ce dédain nous paraît faire partie des gens que nous ne -connaissions pas encore. Peut-être si nous pouvions remonter le cours des -années, les trouverions-nous déchirés, plus frénétiquement que personne, -par ces mêmes défauts qu'ils ont réussi si complètement à masquer ou à -vaincre que nous les estimons incapables non seulement d'en avoir jamais -été atteints eux-mêmes, mais même de les excuser jamais chez les -autres, faute d'être capables de les concevoir. D'ailleurs, bientôt le -salon de la nouvelle marquise de Saint-Loup prit son aspect définitif, -au moins au point de vue mondain, car on verra quels troubles devaient y -sévir par ailleurs; or cet aspect était surprenant en ceci: on se -rappelait encore que les plus pompeuses, les plus raffinées des -réceptions de Paris, aussi brillantes que celles de la princesse de -Guermantes, étaient celles de M<sup>me</sup> de Marsantes, la mère de -Saint-Loup. D'autre part, dans les derniers temps, le salon d'Odette, -infiniment moins bien classé, n'en avait pas moins été éblouissant de luxe -et d'élégance. Or Saint-Loup, heureux d'avoir, grâce à la grande -fortune de sa femme, tout ce qu'il pouvait désirer de bien-être, ne -songeait qu'à être tranquille après un bon dîner où des artistes -venaient lui faire de la bonne musique. Et ce jeune homme qui avait paru -à une époque si fier, si ambitieux, invitait à partager son luxe des -camarades que sa mère n'aurait pas reçus. Gilberte de son côté -mettait en pratique la parole de Swann: «La qualité m'importe peu, -mais je crains la quantité». Et Saint-Loup fort à genoux devant sa -femme, et parce qu'il l'aimait, et parce qu'il lui devait précisément -ce luxe extrême, n'avait garde de contrarier ces goûts si pareils aux -siens. De sorte que les grandes réceptions de M<sup>me</sup> de Marsantes -et de M<sup>me</sup> de Forcheville, données pendant des années surtout en -vue de l'établissement éclatant de leurs enfants, ne donnèrent lieu à -aucune réception de M. et de M<sup>me</sup> de Saint-Loup. Ils avaient les -plus beaux chevaux pour monter ensemble à cheval, le plus beau yacht pour -faire des croisières—mais où on n'emmenait que deux invités. À -Paris on avait tous les soirs trois ou quatre amis à dîner, jamais -plus; de sorte que par une régression imprévue mais pourtant -naturelle, chacune des deux immenses volières maternelles avait été -remplacée par un nid silencieux.</p> - -<p>La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune -Mademoiselle d'Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le -jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l'église et -mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part qui fut -envoyée quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui -de Jupien, presque tous les plus grands de l'Europe, comme ceux du -vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de -Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d'Edumea, -de lady Essex, etc. etc. Sans doute, même pour qui savait que la -défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes -alliances ne pouvait surprendre. Le tout en effet est d'avoir une grande -alliance. Alors le «casus fœderis» venant à jouer, la mort de la -petite roturière met en deuil toutes les familles princières de -l'Europe. Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui -ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu'ils pouvaient -prendre Marie-Antoinette d'Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame -de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d'autres erreurs, -en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs -randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le -pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans -les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu -n'éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de -Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région peut-être -alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. «Qui sait? -c'est peut-être une branche des Guermantes qui porte le nom de comtes -de Méséglise.» Or le comte de Méséglise n'avait rien à voir avec -les Guermantes et ne faisait même pas part du côté Guermantes, mais -du côté Cambremer, puisque le comte de Méséglise, qui par un -avancement rapide n'était resté que deux ans Legrandin de Méséglise, -c'était notre vieil ami Legrandin. Sans doute faux titre pour faux -titre, il en était peu qui eussent pu être aussi désagréables aux -Guermantes que celui-là. Ils avaient été alliés autrefois avec les -vrais comtes de Méséglise desquels il ne restait plus qu'une femme, -fille de gens obscurs et dégradés, mariée elle-même à un gros -fermier enrichi de ma tante nommé Ménager, qui lui avait acheté -Mirougrain et se faisait appeler maintenant Ménager de Mirougrain, de -sorte que quand on disait que sa femme était née de Méséglise, on -pensait qu'elle devait être plutôt née à Méséglise et qu'elle -était de Méséglise comme son mari de Mirougrain.</p> - -<p>Tout autre titre faux eût donné moins d'ennuis aux Guermantes. Mais -l'aristocratie sait les assumer, et bien d'autres encore, du moment -qu'un mariage jugé utile, à quelque point de vue que ce soit, est en -jeu. Couvert par le duc de Guermantes, Legrandin fut pour une partie de -cette génération-là, et sera pour la totalité de celle qui la -suivra, le véritable comte de Méséglise.</p> - -<p>Une autre erreur encore que tout jeune lecteur peu au courant eût été -porté à faire eût été de croire que le baron et la baronne de -Forcheville faisaient part en tant que parents et beaux-parents du -marquis de Saint-Loup, c'est-à-dire du côté Guermantes. Or de ce -côté, ils n'avaient pas à figurer puisque c'était Robert qui était -parent des Guermantes et non Gilberte. Non, le baron et la baronne de -Forcheville, malgré cette fausse apparence, figuraient du côté de la -mariée, il est vrai, et non du côté Cambremer, à cause non pas des -Guermantes, mais de Jupien dont notre lecteur doit savoir qu'Odette -était la cousine.</p> - -<p>Toute la faveur de M. de Charlus s'était portée dès le mariage de sa -fille adoptive sur le jeune marquis de Cambremer; les goûts de celui-ci -qui étaient pareils à ceux du baron, du moment qu'ils n'avaient pas -empêché qu'il le choisît pour mari de M<sup>lle</sup> d'Oloron, ne firent -naturellement que le lui faire apprécier davantage, quand il fut veuf. -Ce n'est pas que le marquis n'eût d'autres qualités qui en faisaient -un charmant compagnon pour M. de Charlus. Mais même quand il -s'agit d'un homme de haute valeur, c'est une qualité que ne -dédaigne pas celui qui l'admet dans son intimité et qui le lui rend -particulièrement commode s'il sait jouer aussi le whist. L'intelligence -du jeune marquis était remarquable et comme on disait déjà à -Féterne où il n'était encore qu'enfant, il était tout à fait «du -côté de sa grand'mère» aussi enthousiaste, aussi musicien. Il en -reproduisait aussi certaines particularités, mais celles-là plus par -imitation, comme toute la famille, que par atavisme. C'est ainsi que -quelque temps après la mort de sa femme, ayant reçu une lettre signée -Léonor, prénom que je ne me rappelais pas être le sien, je compris -seulement qui m'écrivait quand j'eus lu la formule finale: «Croyez à -ma sympathie vraie», le «vraie», mis à sa place ajoutait, au prénom -Léonor le nom de Cambremer.</p> - -<p>Je vis pas mal à cette époque Gilberte avec laquelle je m'étais de -nouveau lié: car notre vie, dans sa longueur, n'est pas calculée sur -la vie de nos amitiés. Qu'une certaine période de temps s'écoule et -l'on voit reparaître (de même qu'en politique d'anciens ministères, -au théâtre des pièces oubliées qu'on reprend) des relations -d'amitié renouées entre les mêmes personnes qu'autrefois après de -longues années d'interruption, et renouées avec plaisir. Au bout de -dix ans les raisons que l'un avait de trop aimer, l'autre de ne pouvoir -supporter un trop exigeant despotisme, ces raisons n'existent plus. La -convenance seule subsiste, et tout ce que Gilberte m'eût refusé -autrefois, ce qui lui avait semblé intolérable, impossible, elle me -l'accordait aisément—sans doute parce que je ne le désirais plus. -Sans que nous nous fussions jamais dit la raison du changement, si elle -était toujours prête à venir à moi, jamais pressée de me quitter, -c'est que l'obstacle avait disparu: mon amour.</p> - -<p>J'allai d'ailleurs passer un peu plus tard quelques jours à -Tansonville. Le déplacement me gênait assez, car j'avais à Paris une -jeune fille qui couchait dans le pied-à-terre que j'avais loué. Comme -d'autres de l'arôme des forêts ou du murmure d'un lac, j'avais besoin -de son sommeil près de moi la nuit, et le jour de l'avoir toujours à -mon côté dans la voiture. Car un amour a beau s'oublier, il peut -déterminer la forme de l'amour qui le suivra. Déjà au sein même de -l'amour précédent des habitudes quotidiennes existaient, et dont nous -ne nous rappelions pas nous-même l'origine. C'est une angoisse d'un -premier jour qui nous avait fait souhaiter passionnément, puis adopter -d'une manière fixe, comme les coutumes dont on a oublié le sens, ces -retours en voiture jusqu'à la demeure même de l'aimée, ou sa -résidence dans notre demeure, notre présence ou celle de quelqu'un en -qui nous avons confiance dans toutes ses sorties, toutes ces habitudes, -sorte de grandes voies uniformes par où passe chaque jour notre amour -et qui furent fondues jadis dans le feu volcanique d'une émotion -ardente. Mais ces habitudes survivent à la femme, même au souvenir de -la femme. Elles deviennent la forme sinon de tous nos amours, du moins -de certains de nos amours qui alternent entre eux. Et ainsi ma demeure -avait exigé, en souvenir d'Albertine oubliée, la présence de ma -maîtresse actuelle que je cachais aux visiteurs et qui remplissait ma -vie comme jadis Albertine. Et pour aller à Tansonville, je dus obtenir -d'elle qu'elle se laissât garder par un de mes amis qui n'aimait pas -les femmes, pendant quelques jours.</p> - -<p>J'avais appris que Gilberte était malheureuse, trompée par Robert, -mais pas de la manière que tout le monde croyait, que peut-être -elle-même croyait encore, qu'en tout cas elle disait. Opinion que -justifiait l'amour-propre, le désir de tromper les autres, de se -tromper soi-même, la connaissance d'ailleurs imparfaite des trahisons -qui est celle de tous les êtres trompés, d'autant plus que Robert, en -vrai neveu de M. de Charlus, s'affichait avec des femmes qu'il -compromettait, que le monde croyait et qu'en somme Gilberte supposait -être ses maîtresses. On trouvait même dans le monde qu'il ne se -gênait pas assez, ne lâchant pas d'une semelle, dans les soirées, -telle femme qu'il ramenait ensuite, laissant M<sup>me</sup> de Saint-Loup -rentrer comme elle pouvait. Qui eût dit que l'autre femme qu'il -compromettait ainsi, n'était pas en réalité sa maîtresse eût passé pour un -naïf, aveugle devant l'évidence, mais j'avais été malheureusement -aiguillé vers la vérité, vers la vérité qui me fit une peine -infinie, par quelques mots échappés à Jupien. Quelle n'avait pas -été ma stupéfaction quand, étant allé quelques mois avant mon -départ pour Tansonville prendre des nouvelles de M. de Charlus, chez -lequel certains troubles cardiaques s'étaient manifestés non sans -causer de grandes inquiétudes, et parlant à Jupien que j'avais trouvé -seul d'une correspondance amoureuse adressée à Robert et signée -Bobette que M<sup>me</sup> de Saint-Loup avait surprise, j'avais appris par -l'ancien factotum du baron, que la personne qui signait Bobette n'était -autre que le violoniste qui avait joué un si grand rôle dans la vie de -M. de Charlus. Jupien n'en parlait pas sans indignation: «Ce garçon -pouvait agir comme bon lui semblait, il était libre. Mais s'il y a un -côté où il n'aurait pas dû regarder, c'est le côté du neveu du -baron. D'autant plus que le baron aimait son neveu comme son fils. Il a -cherché à désunir le ménage, c'est honteux. Et il a fallu qu'il y -mette des ruses diaboliques, car personne n'était plus opposé de -nature à ces choses-là que le marquis de Saint-Loup. A-t-il fait assez -de folies pour ses maîtresses! Non, que ce misérable musicien ait -quitté le baron comme il l'a quitté, salement, on peut bien le dire, -c'était son affaire. Mais se tourner vers le neveu, il y a des choses -qui ne se font pas.» Jupien était sincère dans son indignation; chez -les personnes dites immorales, les indignations morales sont tout aussi -fortes que chez les autres et changent seulement un peu d'objet. De plus -les gens dont le cœur n'est pas directement en cause, jugeant toujours -les liaisons à éviter, les mauvais mariages, comme si on était libre -de choisir ce qu'on aime, ne tiennent pas compte du mirage délicieux -que l'amour projette et qui enveloppe si entièrement et si uniquement -la personne dont on est amoureux que la «sottise» que fait un homme en -épousant une cuisinière ou la maîtresse de son meilleur ami est en -général le seul acte poétique qu'il accomplisse au cours de son -existence.</p> - -<p>Je compris qu'une séparation avait failli se produire entre Robert et -sa femme (sans que Gilberte se rendît bien compte encore de quoi il -s'agissait) et que c'était M<sup>me</sup> de Marsantes, mère aimante, -ambitieuse et philosophe qui avait arrangé, imposé la réconciliation. Elle -faisait partie de ces milieux où le mélange des sangs qui vont se -recroisant sans cesse et l'appauvrissement des patrimoines font -refleurir à tout moment dans le domaine des passions, comme dans celui -des intérêts, les vices et les compromissions héréditaires. Avec la -même énergie qu'elle avait autrefois protégé M<sup>me</sup> Swann, elle -avait aidé le mariage de la fille de Jupien, et fait celui de son propre -fils avec Gilberte, usant ainsi pour elle-même, avec une résignation -douloureuse, de cette même sagesse atavique dont elle faisait profiter -tout le faubourg. Et peut-être n'avait-elle à un certain moment -bâclé le mariage de Robert avec Gilberte—ce qui lui avait -certainement donné moins de mal et coûté moins de pleurs que de le -faire rompre avec Rachel—que dans la peur qu'il ne commençât avec une -autre cocotte—ou peut-être avec la même, car Robert fut long à -oublier Rachel—un nouveau collage qui eût peut-être été son salut. -Maintenant je comprenais ce que Robert avait voulu me dire chez la -princesse de Guermantes: «C'est malheureux que ta petite amie de Balbec -n'ait pas la fortune exigée par ma mère, je crois que nous nous -serions bien entendus tous les deux.» Il avait voulu dire qu'elle -était de Gomorrhe comme lui de Sodome, ou peut-être, s'il n'en était -pas encore, ne goûtait-il plus que les femmes qu'il pouvait aimer d'une -certaine manière et avec d'autres femmes. Gilberte aussi eût pu me -renseigner sur Albertine. Si donc sauf de rares retours en arrière, je -n'avais perdu la curiosité de rien savoir sur mon amie, j'aurais pu -interroger sur elle non seulement Gilberte, mais son mari. Et en somme -c'était le même fait qui nous avait donné à Robert et à moi le -désir d'épouser Albertine (à savoir qu'elle aimait les femmes). Mais -les causes de notre désir, comme ses buts aussi étaient opposés. Moi, -c'était par le désespoir où j'avais été de l'apprendre, Robert par -la satisfaction; moi pour l'empêcher, grâce à une surveillance -perpétuelle, de s'adonner à son goût; Robert pour le cultiver, et pour -la liberté qu'il lui laisserait afin qu'elle lui amenât des amies. Si -Jupien faisait ainsi remonter à très peu de temps la nouvelle -orientation, si divergente de la primitive, qu'avaient prise les goûts -charnels de Robert, une conversation que j'eus avec Aimé et qui me -rendit fort malheureux me montra que l'ancien maître d'hôtel de -Balbec, faisait remonter cette divergence, cette inversion, beaucoup -plus haut. L'occasion de cette conversation avait été quelques jours -que j'avais été passer à Balbec, où Saint-Loup lui-même était venu -avec sa femme, que dans cette première phase il ne quittait d'un seul -pas. J'avais admiré comme l'influence de Rachel se faisait encore -sentir sur Robert. Un jeune marié qui a eu longtemps une maîtresse -sait seul ôter aussi bien le manteau de sa femme avant d'entrer dans un -restaurant, avoir avec elle les égards qu'il convient. Il a reçu -pendant sa liaison l'instruction que doit avoir un bon mari. Non loin de -lui, à une table voisine de la mienne, Bloch, au milieu de prétentieux -jeunes universitaires, prenait des airs faussement à l'aise, et criait -très fort à un de ses amis, en lui passant avec ostentation la carte -avec un geste qui renversa deux carafes d'eau: «Non, non, mon cher, -commandez! De ma vie je n'ai jamais su faire un menu. Je n'ai jamais su -commander!» répétait il avec un orgueil peu sincère et, mêlant la -littérature à la gourmandise, il opina tout de suite pour une -bouteille de champagne qu'il aimait à voir «d'une façon tout à fait -symbolique» orner une causerie. Saint-Loup, lui, savait commander. Il -était assis à côté de Gilberte—déjà grosse—(il ne devait pas -cesser par la suite de lui faire des enfants) comme il couchait à -côté d'elle dans leur lit commun à l'hôtel. Il ne parlait qu'à sa -femme, le reste de l'hôtel n'avait pas l'air d'exister pour lui, mais -au moment où un garçon prenait une commande, était tout près, il -levait rapidement ses yeux clairs et jetait sur lui un regard qui ne -durait pas plus de deux secondes, mais dans sa limpide clairvoyance -semblait témoigner d'un ordre de curiosités et de recherches -entièrement différent de celui qui aurait pu animer n'importe quel -client regardant même longtemps un chasseur ou un commis pour faire sur -lui des remarques humoristiques ou autres qu'il communiquerait à ses -amis. Ce petit regard court, en apparence désintéressé, montrant que -le garçon l'intéressait en lui-même, révélait à ceux qui l'eussent -observé que cet excellent mari, cet amant jadis passionné de Rachel, -avait dans sa vie un autre plan et qui lui paraissait infiniment plus -intéressant que celui sur lequel il se mouvait par devoir. Mais on ne -le voyait que dans celui-là. Déjà ses yeux étaient revenus sur -Gilberte qui n'avait rien vu, il lui présentait un ami au passage et -partait se promener avec elle. Or Aimé me parla à ce moment d'un temps -bien plus ancien, celui où j'avais fait la connaissance de Saint-Loup -par M<sup>me</sup> de Villeparisis en ce même Balbec. «Mais oui, Monsieur, -me dit-il, c'est archiconnu, il y a bien longtemps que je le sais. La -première année que Monsieur était à Balbec, M. le marquis s'enferma -avec mon liftier, sous prétexte de développer des photographies de -Madame la grand'mère de Monsieur. Le petit voulait se plaindre, nous -avons eu toutes les peines du monde à étouffer la chose. Et tenez -Monsieur, Monsieur se rappelle sans doute ce jour où il est venu -déjeuner au restaurant avec M. le marquis de Saint-Loup et sa -maîtresse, dont M. le marquis se faisait un paravent. Monsieur se -rappelle sans doute que M. le marquis s'en alla en prétextant une crise -de colère. Sans doute je ne veux pas dire que Madame avait raison. Elle -lui en faisait voir de cruelles. Mais ce jour-là on ne m'ôtera pas de -l'idée que la colère de M. le marquis était feinte et qu'il avait -besoin d'éloigner Monsieur et Madame.» Pour ce jour-là du moins, je -sais bien que, si Aimé ne mentait pas sciemment, il se trompait du tout -au tout. Je me rappelais trop l'état dans lequel était Robert, la -gifle qu'il avait donnée au journaliste. Et d'ailleurs, pour Balbec, -c'était de même: ou le liftier avait menti, ou c'était Aimé qui -mentait. Du moins je le crus; une certitude, je ne pouvais l'avoir, car -on ne voit jamais qu'un côté des choses. Si cela ne m'eût pas fait de -peine, j'eusse trouvé une certaine ironie à ce que, tandis que pour -moi la course du lift chez Saint-Loup avait été le moyen commode de -lui faire porter une lettre et d'avoir sa réponse, pour lui cela avait -été faire la connaissance de quelqu'un qui lui avait plu. Les choses, -en effet, sont pour le moins doubles. Sur l'acte le plus insignifiant -que nous accomplissons, un autre homme embranche une série d'actes -entièrement différents; il est certain que l'aventure de Saint-Loup et -du liftier, si elle eut lieu, ne me semblait pas plus contenue dans le -banal envoi de ma lettre que quelqu'un qui ne connaîtrait de Wagner que -le duo de Lohengrin ne pourrait prévoir le prélude de Tristan. Certes, -pour les hommes, les choses n'offrent qu'un nombre restreint de leurs -innombrables attributs, à cause de la pauvreté de leurs sens. Elles -sont colorées parce que nous avons des yeux, combien d'autres -épithètes ne mériteraient-elles pas si nous avions des centaines de -sens? Mais cet aspect différent qu'elles pourraient avoir nous est -rendu plus facile à comprendre par ce qu'est dans la vie un événement -même minime dont nous connaissons une partie que nous croyons le tout, -et qu'un autre regarde comme par une fenêtre percée de l'autre côté -de la maison et qui donne sur une autre vue. Dans le cas où Aimé ne se -fût pas trompé, la rougeur de Saint-Loup quand Bloch lui avait parlé -du lift, ne venait peut-être pas de ce que celui-ci prononçait laïft. -Mais j'étais persuadé que l'évolution physiologique de Saint-Loup -n'était pas commencée à cette époque et qu'alors il aimait encore -uniquement les femmes. Plus qu'à un autre signe, je pus le discerner -rétrospectivement à l'amitié que Saint-Loup m'avait témoignée à -Balbec. Ce n'est que tant qu'il aima les femmes qu'il fut vraiment -capable d'amitié. Après cela, au moins pendant quelque temps, les -hommes qui ne l'intéressaient pas directement, il leur manifestait une -indifférence, sincère, je le crois, en partie—car il était devenu -très sec,—et qu'il exagérait aussi pour faire croire qu'il ne faisait -attention qu'aux femmes. Mais je me rappelle tout de même qu'un jour à -Doncières, comme j'allais dîner chez les Verdurin et comme il venait -de regarder d'une façon un peu prolongée Morel, il m'avait dit: -«C'est curieux ce petit, il a des choses de Rachel. Cela ne te frappe -pas? Je trouve qu'ils ont des choses identiques. En tout cas cela ne -peut pas m'intéresser.» Et tout de même ses yeux étaient ensuite -restés longtemps perdus à l'horizon, comme quand on pense, avant de se -remettre à une partie de cartes ou de partir dîner en ville, à un de -ces lointains voyages qu'on ne fera jamais, mais dont on éprouve un -instant la nostalgie. Mais si Robert trouvait quelque chose de Rachel à -Charlie, Gilberte, elle, cherchait à avoir quelque chose de Rachel, -afin de plaire à son mari, mettait comme elle des nœuds de soie -ponceau, ou rose, ou jaune, dans ses cheveux, se coiffait de même, car -elle croyait que son mari l'aimait encore et elle en était jalouse. Que -l'amour de Robert eût été par moments sur les confins qui séparent -l'amour d'un homme pour une femme et l'amour d'un homme pour un homme, -c'était possible. En tout cas, le souvenir de Rachel ne jouait plus à -cet égard qu'un rôle esthétique. Il n'est même pas probable qu'il -eût pu en jouer d'autres. Un jour Robert était allé lui demander de -s'habiller en homme, de laisser pendre une longue mèche de ses cheveux, -et pourtant il s'était contenté de la regarder insatisfait. Il ne lui -restait pas moins attaché et lui faisait scrupuleusement mais sans -plaisir la rente énorme qu'il lui avait promise et qui ne l'empêcha -pas d'avoir pour lui par la suite les plus vilains procédés. De cette -générosité envers Rachel, Gilberte n'eût pas souffert si elle avait -su qu'elle était seulement l'accomplissement résigné d'une promesse -à laquelle ne correspondait plus aucun amour. Mais de l'amour, c'est au -contraire ce qu'il feignait de ressentir pour Rachel. Les homosexuels -seraient les meilleurs maris du monde s'ils ne jouaient pas la comédie -d'aimer les femmes. Gilberte ne se plaignait d'ailleurs pas. C'est -d'avoir cru Robert aimé, si longtemps aimé, par Rachel, qui le lui -avait fait désirer, l'avait fait renoncer pour lui à des partis plus -beaux; il semblait qu'il lui fît une sorte de concession en -l'épousant. Et de fait, les premiers temps, des comparaisons entre les -deux femmes (pourtant si inégales comme charme et comme beauté) ne -furent pas en faveur de la délicieuse Gilberte. Mais celle-ci grandit -ensuite dans l'estime de son mari pendant que Rachel diminuait à vue -d'œil. Une autre personne se démentit: ce fut M<sup>me</sup> Swann. Si pour -Gilberte, Robert avant le mariage était déjà entouré de la double -auréole que lui créait d'une part sa vie avec Rachel perpétuellement -dénoncée par les lamentations de M<sup>me</sup> de Marsantes, d'autre part -le prestige que les Guermantes avaient toujours eu pour son père et -qu'elle avait hérité de lui, M<sup>me</sup> de Forcheville en revanche eût -préféré un mariage plus éclatant, peut-être princier (il y avait -des familles royales pauvres et qui eussent accepté l'argent,—qui se -trouva d'ailleurs être fort inférieur aux millions promis,—décrassé -qu'il était par le nom de Forcheville) et un gendre moins démonétisé -par une vie passée loin du monde. Elle n'avait pu triompher de la -volonté de Gilberte, s'était plainte amèrement à tout le monde, -flétrissant son gendre. Un beau jour tout avait été changé, le -gendre était devenu un ange, on ne se moquait plus de lui qu'à la dérobée. -C'est que l'âge avait laissé à M<sup>me</sup> Swann (devenue M<sup>me</sup> -de Forcheville) le goût qu'elle avait toujours eu d'être entretenue, -mais, par la désertion des admirateurs, lui en avait retiré les -moyens. Elle souhaitait chaque jour un nouveau collier, une nouvelle -robe brochée de brillants, une plus luxueuse automobile, mais elle -avait peu de fortune, Forcheville ayant presque tout mangé, et—quel -ascendant israélite gouvernait en cela Gilberte?—elle avait une fille -adorable, mais affreusement avare, comptant l'argent à son mari et -naturellement bien plus à sa mère. Or tout à coup le protecteur, elle -l'avait flairé, puis trouvé en Robert. Qu'elle ne fût plus de la -première jeunesse était de peu d'importance aux yeux d'un gendre qui -n'aimait pas les femmes. Tout ce qu'il demandait à sa belle-mère, -c'était d'aplanir telle ou telle difficulté entre lui et Gilberte, -d'obtenir d'elle le consentement qu'il fît un voyage avec Morel. Odette -s'y était-elle employée, qu'aussitôt un magnifique rubis l'en -récompensait. Pour cela il fallait que Gilberte fût plus généreuse -envers son mari. Odette le lui prêchait avec d'autant plus de chaleur -que c'était elle qui devait bénéficier de la générosité. Ainsi, -grâce à Robert, pouvait-elle au seuil de la cinquantaine (d'aucuns -disaient de la soixantaine) éblouir chaque table où elle allait -dîner, chaque soirée où elle paraissait, d'un luxe inouï sans avoir -besoin d'avoir comme autrefois un «ami» qui maintenant n'eût plus -casqué—voire marché. Aussi était-elle entrée pour toujours, -semblait-il, dans la période de la chasteté finale, et elle n'avait -jamais été aussi élégante.</p> - -<p>Ce n'était pas seulement la méchanceté, la rancune de l'ancien pauvre -contre le maître qui l'a enrichi et lui a d'ailleurs (c'était dans le -caractère, et plus encore dans le vocabulaire de M. de Charlus) fait -sentir la différence de leurs conditions, qui avait poussé Charlie -vers Saint-Loup afin de faire souffrir davantage le baron. C'était -peut-être aussi l'intérêt. J'eus l'impression que Robert devait lui -donner beaucoup d'argent. Dans une soirée où j'avais rencontré Robert -avant que je ne partisse pour Combray, et où la façon dont il -s'exhibait à côté d'une femme élégante qui passait pour être sa -maîtresse, où il s'attachait à elle, ne faisant qu'un avec elle, -enveloppé en public dans sa jupe, me faisait penser avec quelque chose -de plus nerveux, de plus tressautant, à une sorte de répétition -involontaire d'un geste ancestral que j'avais pu observer chez M. de -Charlus, comme enrobé dans les atours de M<sup>me</sup> Molé, ou d'une -autre, bannière d'une cause gynophile qui n'était pas la sienne, mais qu'il -aimait, bien que sans droit à l'arborer ainsi, soit qu'il la trouvât -protectrice, ou esthétique, j'avais été frappé au retour de voir -combien ce garçon, si généreux quand il était bien moins riche, -était devenu économe. Qu'on ne tienne qu'à ce qu'on possède, et que -tel qui semait l'or qu'il avait si rarement jadis, thésaurise -maintenant celui dont il est pourvu, c'est sans doute un phénomène -assez général, mais qui pourtant me parut prendre là une forme plus -particulière. Saint-Loup refusa de prendre un fiacre, et je vis qu'il -avait gardé une correspondance de tramway. Sans doute en ceci -Saint-Loup déployait-il, pour des fins différentes, des talents qu'il -avait acquis au cours de sa liaison avec Rachel. Un jeune homme qui a -longtemps vécu avec une femme n'est pas aussi inexpérimenté que le -puceau pour qui celle qu'il épouse est la première. Pareillement ayant -eu à s'occuper dans les plus minutieux détails du ménage de Rachel, -d'une part parce que celle-ci n'y entendait rien, ensuite parce qu'à -cause de sa jalousie, il voulait garder la haute main sur la -domesticité, il put dans l'administration des biens de sa femme et -l'entretien du ménage, continuer ce rôle habile et entendu que -peut-être Gilberte n'eût pas su tenir et qu'elle lui abandonnait -volontiers. Mais sans doute le faisait-il surtout pour faire -bénéficier Charlie des moindres économies de bouts de chandelle, -l'entretenant en somme richement sans que Gilberte s'en aperçût ni en -souffrît. Je pleurais en pensant que j'avais eu autrefois pour un -Saint-Loup différent une affection si grande et que je sentais bien, à -ses nouvelles manières froides et évasives, qu'il ne me rendait plus, -les hommes dès qu'ils étaient devenus susceptibles de lui donner des -désirs, ne pouvant plus lui inspirer d'amitié. Comment cela avait-il -pu naître chez un garçon qui avait tellement aimé les femmes que je -l'avais vu désespéré jusqu'à craindre qu'il se tuât parce que -«Rachel quand du Seigneur» avait voulu le quitter? La ressemblance -entre Charlie et Rachel—invisible pour moi—avait-elle été la -planche qui avait permis à Robert de passer des goûts de son père à ceux de -son oncle, afin d'accomplir l'évolution physiologique qui même chez ce -dernier s'était produite assez tard? Parfois pourtant les paroles -d'Aimé revenaient m'inquiéter; je me rappelais Robert cette année-là -à Balbec; il avait en parlant au liftier une façon de ne pas faire -attention à lui qui rappelait beaucoup celle de M. de Charlus quand il -adressait la parole à certains hommes. Mais Robert pouvait très bien -tenir cela de M. de Charlus, d'une certaine hauteur et d'une certaine -attitude physique des Guermantes et nullement des goûts spéciaux au -baron. C'est ainsi que le duc de Guermantes qui n'avait aucunement ces -goûts avait la même manière nerveuse que M. de Charlus de tourner son -poignet, comme s'il crispait autour de celui-ci une manchette de -dentelles, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées, -toutes manières auxquelles chez M. de Charlus on eût été tenté de -donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre -lui-même, l'individu exprimant ses particularités à l'aide de traits -impersonnels et ataviques qui ne sont peut-être d'ailleurs que des -particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. Dans -cette dernière hypothèse, qui confine à l'histoire naturelle, ce ne -serait pas M. de Charlus qu'on pourrait appeler un Guermantes affecté -d'une tare et l'exprimant en partie à l'aide des traits de la race des -Guermantes, mais le duc de Guermantes qui serait dans une famille -pervertie l'être d'exception, que le mal héréditaire a si bien -épargné que les stigmates extérieurs qu'il a laissés sur lui y -perdent tout sens. Je me rappelais que le premier jour où j'avais -aperçu Saint-Loup à Balbec, si blond, d'une matière si précieuse et -si rare, contourner les tables, faisant voler son monocle devant lui, je -lui avais trouvé l'air efféminé qui n'était certes pas un effet de -ce que j'apprenais de lui maintenant, mais de la grâce particulière -aux Guermantes, de la finesse de cette porcelaine de Saxe en laquelle la -duchesse était modelée aussi. Je me rappelais son affection pour moi, -sa manière tendre, sentimentale de l'exprimer et je me disais que cela -non plus, qui eût pu tromper quelque autre, signifiait alors tout autre -chose, même tout le contraire de ce que j'apprenais aujourd'hui. Mais -de quand cela datait-il? Si c'était de l'année où j'étais retourné -à Balbec, comment n'était-il pas venu une seule fois voir le lift, ne -m'avait-il jamais parlé de lui? Et quant à la première année, -comment eût-il pu faire attention à lui, passionnément amoureux de -Rachel comme il était alors? Cette première année-là, j'avais -trouvé Saint-Loup particulier, comme étaient les vrais Guermantes. Or -il était encore plus spécial que je ne l'avais cru. Mais ce dont nous -n'avons pas eu l'intuition directe, ce que nous avons appris seulement -par d'autres, nous n'avons plus aucun moyen, l'heure est passée de le -faire savoir à notre âme; ses communications avec le réel sont -fermées; aussi ne pouvons-nous jouir de la découverte, il est trop -tard. Du reste de toutes façons, pour que j'en pusse jouir -spirituellement, celle-là me faisait trop de peine. Sans doute depuis -ce que m'avait dit M. de Charlus chez M<sup>me</sup> Verdurin à Paris, je -ne doutais plus que le cas de Robert ne fût celui d'une foule d'honnêtes -gens, et même pris parmi les plus intelligents et les meilleurs. -L'apprendre de n'importe qui m'eût été indifférent, de n'importe qui -excepté de Robert. Le doute que me laissaient les paroles d'Aimé -ternissait toute notre amitié de Balbec et de Doncières, et bien que -je ne crusse pas à l'amitié, ni en avoir jamais véritablement -éprouvé pour Robert, en repensant à ces histoires du lift et du -restaurant où j'avais déjeuné avec Saint-Loup et Rachel, j'étais -obligé de faire un effort pour ne pas pleurer.</p> - -<p>Je n'aurais d'ailleurs pas à m'arrêter sur ce séjour que je fis à -côté de Combray, et qui fut peut-être le moment de ma vie où je -pensai le moins à Combray, si, justement par là, il n'avait apporté -une vérification au moins provisoire à certaines idées que j'avais -eues d'abord du côté de Guermantes, et une vérification aussi à -d'autres idées que j'avais eues du côté de Méséglise. Je -recommençais chaque soir, dans un autre sens, les promenades que nous -faisions à Combray, l'après-midi, quand nous allions du côté de -Méséglise. On dînait maintenant à Tansonville à une heure où jadis -on dormait depuis longtemps à Combray. Et cela à cause de la saison -chaude. Et puis, parce que, l'après-midi Gilberte peignait dans la -chapelle du château, on n'allait se promener qu'environ deux heures -avant le dîner. Au plaisir de jadis qui était de voir en rentrant le -ciel pourpre encadrer le calvaire ou se baigner dans la Vivonne, -succédait celui de partir à la nuit venue, quand on ne rencontrait -plus dans le village que le triangle bleuâtre irrégulier et mouvant -des moutons qui rentraient. Sur une moitié des champs le coucher -s'éteignait; au-dessus de l'astre était déjà allumée la lune qui -bientôt les baignerait tout entiers. Il arrivait que Gilberte me -laissât aller sans elle et je m'avançais, laissant mon ombre derrière -moi, comme une barque qui poursuit sa navigation à travers des -étendues enchantées. Mais le plus souvent Gilberte m'accompagnait. Les -promenades que nous faisions ainsi, c'était bien souvent celles que je -faisais jadis enfant: or comment n'eussé-je pas éprouvé bien plus -vivement encore que jadis du côté de Guermantes le sentiment que -jamais je ne serais capable d'écrire, auquel s'ajoutait celui que mon -imagination et ma sensibilité s'étaient affaiblies, quand je vis -combien peu j'étais curieux de Combray? Et j'étais désolé de voir -combien peu je revivais mes années d'autrefois. Je trouvais la Vivonne -mince et laide au bord du chemin de halage. Non pas que je relevasse des -inexactitudes matérielles bien grandes dans ce que je me rappelais. -Mais, séparé des lieux qu'il m'arrivait de retraverser par toute une -vie différente, il n'y avait pas entre eux et moi cette contiguïté -d'où naît avant même qu'on s'en soit aperçu, l'immédiate, -délicieuse et totale déflagration du souvenir. Ne comprenant pas bien -sans doute quelle était sa nature, je m'attristais de penser que ma -faculté de sentir et d'imaginer avait dû diminuer pour que je -n'éprouvasse pas plus de plaisir dans ces promenades. Gilberte -elle-même, qui me comprenait encore moins bien que je ne faisais -moi-même, augmentait ma tristesse en partageant mon étonnement. -«Comment, cela ne vous fait rien éprouver, me disait-elle, de prendre -ce petit raidillon que vous montiez autrefois?» Et elle-même avait -tant changé que je ne la trouvais plus belle, qu'elle ne l'était plus -du tout. Tandis que nous marchions, je voyais le pays changer, il -fallait gravir des coteaux, puis des pentes s'abaissaient. Nous -causions, très agréablement pour moi,—non sans difficulté pourtant. -En tant d'êtres il y a différentes couches qui ne sont pas pareilles; -(c'étaient chez elle le caractère de son père, le caractère de sa -mère) on traverse l'une, puis l'autre. Mais le lendemain l'ordre de -superposition est renversé. Et finalement on ne sait pas qui -départagera les parties, à qui on peut se fier pour la sentence. -Gilberte était comme ces pays avec qui on n'ose pas faire d'alliance -parce qu'ils changent trop souvent de gouvernement. Mais au fond c'est -un tort. La mémoire de l'être le plus successif établit chez lui une -sorte d'identité et fait qu'il ne voudrait pas manquer à des promesses -qu'il se rappelle même s'il ne les eût pas contresignées. Quant à -l'intelligence elle était chez Gilberte, avec quelques absurdités de -sa mère, très vive. Je me rappelle que dans ces conversations que nous -avions en nous promenant, elle me dit des choses qui plusieurs fois -m'étonnèrent beaucoup. La première fut: «Si vous n'aviez pas trop -faim et s'il n'était pas si tard, en prenant ce chemin à gauche et en -tournant ensuite à droite en moins d'un quart d'heure nous serions à -Guermantes». C'est comme si elle m'avait dit: «Tournez à gauche, -prenez ensuite à votre main droite et vous toucherez l'intangible, vous -atteindrez les inaccessibles lointains dont on ne connaît jamais sur -terre que la direction, que (ce que j'avais cru jadis que je pourrais -connaître seulement de Guermantes et peut-être en un sens je ne me -trompais pas) le «côté». Un de mes autres étonnements fut de voir -les «Sources de la Vivonne» que je me représentais comme quelque -chose d'aussi extra-terrestre que l'Entrée des Enfers, et qui -n'étaient qu'une espèce de lavoir carré où montaient des bulles. Et -la troisième fois fut quand Gilberte me dit: «Si vous voulez, nous -pourrons tout de même sortir un après-midi et nous pourrons alors -aller à Guermantes, en prenant par Méséglise, c'est la plus jolie -façon»,—phrase qui en bouleversant toutes les idées de mon enfance -m'apprit que les deux côtés n'étaient pas aussi inconciliables que -j'avais cru. Mais ce qui me frappa le plus, ce fut combien peu, pendant -ce séjour, je revécus mes années d'autrefois, désirai peu revoir -Combray, trouvai mince et laide la Vivonne. Mais où Gilberte vérifia -pour moi des imaginations que j'avais eues du côté de Méséglise, ce -fut pendant une de ces promenades en somme nocturnes bien qu'elles -eussent lieu avant le dîner—mais elle dînait si tard! Au moment de -descendre dans le mystère d'une vallée parfaite et profonde que -tapissait le clair de lune, nous nous arrêtâmes un instant, comme deux -insectes qui vont s'enfoncer au cœur d'un calice bleuâtre. Gilberte -eut alors, peut-être simplement par bonne grâce de maîtresse de -maison qui regrette que vous partiez bientôt et qui aurait voulu mieux -vous faire les honneurs de ce pays que vous semblez apprécier, de ces -paroles où son habileté de femme du monde sachant tirer parti du -silence, de la simplicité, de la sobriété dans l'expression des -sentiments, vous fait croire que vous tenez dans sa vie une place que -personne ne pourrait occuper. Épanchant brusquement sur elle la -tendresse dont j'étais rempli par l'air délicieux, la brise qu'on -respirait, je lui dis: «Vous parliez l'autre jour du raidillon, comme -je vous aimais alors!» Elle me répondit: «Pourquoi ne me le -disiez-vous pas? je ne m'en étais pas doutée. Moi je vous aimais. Et -même deux fois je me suis jetée à votre tête.» «Quand donc?» «La -première fois à Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille, -je rentrais, je n'avais jamais vu un aussi joli petit garçon. J'avais -l'habitude, ajouta-t-elle d'un air vague et pudique, d'aller jouer avec -de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me -direz que j'étais bien mal élevée, car il y avait là-dedans des -filles et des garçons de tout genre qui profitaient de l'obscurité. -L'enfant de chœur de l'église de Combray, Théodore qui, il faut -l'avouer, était bien gentil (Dieu qu'il était bien!) et qui est devenu -très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s'y amusait -avec toutes les petites paysannes du voisinage. Comme on me laissait -sortir seule, dès que je pouvais m'échapper, j'y courais. Je ne peux -pas vous dire comme j'aurais voulu vous y voir venir; je me rappelle -très bien que, n'ayant qu'une minute pour vous faire comprendre ce que -je désirais, au risque d'être vue par vos parents et les miens, je -vous l'ai indiqué d'une façon tellement crue que j'en ai honte -maintenant. Mais vous m'avez regardé d'une façon si méchante que j'ai -compris que vous ne vouliez pas.» Et tout d'un coup, je me dis que la -vraie Gilberte—la vraie Albertine—, c'étaient peut-être celles -qui s'étaient au premier instant livrées dans leur regard, l'une devant la -haie d'épines roses, l'autre sur la plage. Et c'était moi qui, n'ayant -pas su le comprendre, ne l'ayant repris que plus tard dans ma mémoire -après un intervalle où par mes conversations tout un entre-deux de -sentiment leur avait fait craindre d'être aussi franches que dans les -premières minutes—avais tout gâté par ma maladresse. Je les avais -«ratées» plus complètement,—bien qu'à vrai dire l'échec relatif -avec elles fût moins absurde—pour les mêmes raisons que Saint-Loup -Rachel.</p> - -<p><br /></p> - -<p>«Et la seconde fois, reprit Gilberte, c'est bien des années après -quand je vous ai rencontré sous votre porte, l'avant-veille du jour où -je vous ai retrouvé chez ma tante Oriane, je ne vous ai pas reconnu -tout de suite ou plutôt je vous reconnaissais sans le savoir puisque -j'avais la même envie qu'à Tansonville.» «Dans l'intervalle il y -avait eu pourtant les Champs-Élysées.» «Oui, mais là vous m'aimiez -trop, je sentais une inquisition sur tout ce que je faisais.» Je ne lui -demandai pas alors quel était ce jeune homme avec lequel elle -descendait l'avenue des Champs-Élysées, le jour où j'étais parti -pour la revoir, où je me fusse réconcilié avec elle pendant qu'il en -était temps encore, ce jour qui aurait peut-être changé toute ma vie, -si je n'avais rencontré les deux ombres s'avançant côte à côte dans -le crépuscule. Si je le lui avais demandé, me dis-je, elle m'eût -peut-être avoué la vérité, comme Albertine si elle eût ressuscité. -Et en effet, les femmes qu'on n'aime plus et qu'on rencontre après des -années, n'y a-t-il pas entre elles et vous la mort, tout aussi bien que -si elles n'étaient plus de ce monde, puisque le fait que notre amour -n'existe plus fait de celles qu'elles étaient alors, ou de celui que -nous étions des morts? Je pensai que peut-être aussi elle ne se fût -pas rappelé, ou eût menti. En tout cas cela n'offrait plus d'intérêt -pour moi de le savoir, parce que mon cœur avait encore plus changé que -le visage de Gilberte. Celui-ci ne me plaisait plus guère, mais surtout -je n'étais plus malheureux, je n'aurais pas pu concevoir, si j'y eusse -repensé, que j'eusse pu l'être autant de rencontrer Gilberte marchant -à petits pas à côté d'un jeune homme, et de me dire: «C'est fini, je -renonce à jamais la voir.» De l'état d'âme qui, cette lointaine -année-là, n'avait été pour moi qu'une longue torture, rien ne -subsistait. Car il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, -une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus -complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté: -c'est le Chagrin.</p> - -<p>Je ne suis donc pas surpris de ne pas lui avoir demandé alors avec qui -elle descendait les Champs-Élysées, car j'ai déjà vu trop d'exemples -de cette incuriosité amenée par le temps, mais je le suis un peu de ne -pas avoir raconté à Gilberte qu'avant de la rencontrer ce jour-là, -j'avais vendu une potiche de vieux Chine pour lui acheter des fleurs. -Ç'avait été en effet, pendant les temps si tristes qui avaient suivi, -ma seule consolation de penser qu'un jour, je pourrais sans danger lui -conter cette intention si tendre. Plus d'une année après, si je voyais -qu'une voiture allait heurter la mienne, ma seule envie de ne pas mourir -était pour pouvoir raconter cela à Gilberte. Je me consolais en me -disant: «Ne nous pressons pas, j'ai toute la vie devant moi pour -cela.» Et à cause de cela je désirais ne pas perdre la vie. -Maintenant cela m'aurait paru peu agréable à dire, presque ridicule, -et «entraînant». «D'ailleurs, continua Gilberte, même le jour où -je vous ai rencontré sous votre porte, vous étiez resté tellement le -même qu'à Combray, si vous saviez comme vous aviez peu changé!» Je -revis Gilberte dans ma mémoire. J'aurais pu dessiner le quadrilatère -de lumière que le soleil faisait sous les aubépines, la bêche que la -petite fille tenait à la main, le long regard qui s'attacha à moi. -Seulement j'avais cru à cause du geste grossier dont il était -accompagné que c'était un regard de mépris parce que ce que je -souhaitais me paraissait quelque chose que les petites filles ne -connaissaient pas et ne faisaient que dans mon imagination, pendant mes -heures de désir solitaire. Encore moins aurais-je cru que si aisément, -si rapidement, presque sous les yeux de mon grand-père, l'une d'entre -elles eût eu l'audace de le figurer.</p> - -<p>Bien longtemps après cette conversation, je demandai à Gilberte avec -qui elle se promenait avenue des Champs-Élysées le soir où j'avais -vendu les potiches: c'était Léa habillée en homme. Gilberte savait -qu'elle connaissait Albertine, mais ne pouvait dire plus. Ainsi -certaines personnes se retrouvent toujours dans notre vie pour préparer -nos plaisirs ou nos douleurs.</p> - -<p>Ce qu'il y avait eu de réel sous l'apparence d'alors m'était devenu -tout à fait égal. Et pourtant combien de jours et de nuits n'avais-je -pas souffert à me demander qui c'était, n'avais-je pas dû en y -pensant réprimer les battements de mon cœur plus encore peut-être que -pour ne pas retourner dire bonsoir jadis à maman dans ce même Combray. -On dit et c'est ce qui explique l'affaiblissement progressif de -certaines affections nerveuses, que notre système nerveux vieillit. -Cela n'est pas vrai seulement pour notre moi permanent qui se prolonge -pendant toute la durée de notre vie mais pour tous nos moi successifs -qui en somme le composent en partie.</p> - -<p>Aussi me fallait-il, à tant d'années de distance, faire subir une -retouche à une image que je me rappelais si bien, opération qui me -rendit assez heureux en me montrant que l'abîme infranchissable que -j'avais cru alors exister entre moi et un certain genre de petites -filles aux cheveux dorés était aussi imaginaire que l'abîme de -Pascal, et que je trouvai poétique à cause de la longue série -d'années au fond de laquelle il me fallut l'accomplir. J'eus un sursaut -de désir et de regret en pensant aux souterrains de Roussainville. -Pourtant j'étais heureux de me dire que ce bonheur vers lequel se -tendaient toutes mes forces alors, et que rien ne pouvait plus me rendre -eût existé ailleurs que dans ma pensée, en réalité si près de moi, -dans ce Roussainville dont je parlais si souvent, que j'apercevais du -cabinet sentant l'iris. Et je n'avais rien su! En somme Gilberte -résumait tout ce que j'avais désiré dans mes promenades, jusqu'à ne -pas pouvoir me décider à rentrer, croyant voir s'entr'ouvrir, s'animer -les arbres. Ce que je souhaitais si fiévreusement alors, elle avait -failli, si j'eusse seulement su le comprendre et la retrouver, me le -faire goûter dès mon adolescence. Plus complètement encore que je -n'avais cru, Gilberte était à cette époque-là vraiment du côté de -Méséglise.</p> - -<p>Et même ce jour où je l'avais rencontrée sous une porte, bien qu'elle -ne fût pas M<sup>lle</sup> de l'Orgeville, celle que Robert avait connue -dans les maisons de passe (et quelle drôle de chose que ce fût précisément -à son futur mari que j'en eusse demandé l'éclaircissement!) je ne -m'étais pas tout à fait trompé sur la signification de son regard, ni -sur l'espèce de femme qu'elle était et m'avouait maintenant avoir -été. «Tout cela est bien loin, me dit-elle, je n'ai jamais plus -songé qu'à Robert depuis le jour où je lui ai été fiancée. Et, -voyez-vous, ce n'est même pas ce caprice d'enfant que je me reproche le -plus.»</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 02 (OF 2) ***</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg™ mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg™ -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg™ name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg™ License when -you share it without charge with others. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg™ work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg™ License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg™ work (any work -on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the -phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: -</div> - -<blockquote> - <div style='display:block; margin:1em 0'> - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most - other parts of the world at no cost and with almost no restrictions - whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms - of the Project Gutenberg License included with this eBook or online - at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you - are not located in the United States, you will have to check the laws - of the country where you are located before using this eBook. - </div> -</blockquote> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.2. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase “Project -Gutenberg” associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg™ -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.3. If an individual Project Gutenberg™ electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg™ License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg™ -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg™. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg™ License. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg™ work in a format -other than “Plain Vanilla ASCII” or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg™ website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original “Plain -Vanilla ASCII” or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg™ License as specified in paragraph 1.E.1. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg™ works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg™ electronic works -provided that: -</div> - -<div style='margin-left:0.7em;'> - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg™ works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg™ trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, “Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation.” - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg™ - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg™ - works. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - </div> - - <div style='text-indent:-0.7em'> - • You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg™ works. - </div> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg™ electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg™ trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg™ collection. Despite these efforts, Project Gutenberg™ -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain “Defects,” such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the “Right -of Replacement or Refund” described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg™ trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg™ electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64428-h/images/albertine02_cover.jpg b/old/64428-h/images/albertine02_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 37ad03c..0000000 --- a/old/64428-h/images/albertine02_cover.jpg +++ /dev/null |
