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-The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 01 (of 2), by Marcel
-Proust
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Albertine disparue Vol 01 (of 2)
- À la recherche du temps perdu, Tome 7
-
-Author: Marcel Proust
-
-Release Date: January 31, 2021 [eBook #64427]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously
- made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 01 (OF
-2) ***
-
-MARCEL PROUST
-
-
-
-À LA RECHERCHE DU
-TEMPS PERDU
-
-TOME VII
-
-
-
-
-ALBERTINE
-DISPARUE
-
- *
-
-
-VINGT-SEPTIÈME ÉDITION
-
-
-
-NRF
-
-
-
-PARIS
-
-Librairie Gallimard
-
-ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-
-3, rue de Grenelle (VIme)
-
-
-
-
-TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
-RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
-COPYRIGHT B Y LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.
-
-
-
-
-ALBERTINE DISPARUE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-_Le chagrin et l'oubli._
-
-
-«Mademoiselle Albertine est partie!» Comme la souffrance va plus loin
-en psychologie que la psychologie! Il y a un instant, en train de
-m'analyser, j'avais cru que cette séparation sans s'être revus, était
-justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs
-que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu'elle me privait
-de réaliser, je m'étais trouvé subtil, j'avais conclu que je ne
-voulais plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais ces mots:
-«Mademoiselle Albertine est partie» venaient de traduire dans mon
-cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus
-longtemps. Ainsi ce que j'avais cru n'être rien pour moi, c'était tout
-simplement toute ma vie. Comme on s'ignore. Il fallait faire cesser
-immédiatement ma souffrance. Tendre pour moi-même comme ma mère pour
-ma grand'mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté
-qu'on a de ne pas laisser souffrir ce qu'on aime: «Aie une seconde de
-patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te
-laisser souffrir comme cela.» Ce fut dans cet ordre d'idées que mon
-instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte
-les premiers calmants: «Tout cela n'a aucune importance parce que je
-vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais
-de toute façon elle sera ici ce soir. Par conséquent inutile de me
-tracasser.» «Tout cela n'a aucune importance», je ne m'étais pas
-contenté de me le dire, j'avais tâché d'en donner l'impression à
-Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance, parce
-que, même au moment où je l'éprouvais avec une telle violence, mon
-amour n'oubliait pas qu'il lui importait de sembler un amour heureux, un
-amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n'aimant pas
-Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Oui, tout à
-l'heure, avant l'arrivée de Françoise, j'avais cru que je n'aimais
-plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de côté; en exact
-analyste, j'avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre
-intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui
-le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l'état volatil
-où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les
-isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je
-m'étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette
-connaissance que ne m'avaient pas donnée les plus fines perceptions de
-l'esprit, venait de m'être apportée, dure, éclatante, étrange, comme
-un sel cristallisé, par la brusque réaction de la douleur. J'avais une
-telle habitude d'avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un
-nouveau visage de l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considérée surtout
-comme un pouvoir annihilateur qui supprime l'originalité et jusqu'à la
-conscience des perceptions; maintenant je la voyais comme une divinité
-redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans
-notre cœur que si elle se détache, si elle se détourne de nous, cette
-déité que nous ne distinguions presque pas, nous inflige des
-souffrances plus terribles qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle
-que la mort.
-
-Le plus pressé était de lire la lettre d'Albertine puisque je voulais
-aviser aux moyens de la faire revenir. Je les sentais en ma possession,
-parce que, comme l'avenir est ce qui n'existe que dans notre pensée, il
-nous semble encore modifiable par l'intervention _in extremis_ de notre
-volonté. Mais en même temps, je me rappelais que j'avais vu agir sur
-lui d'autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps
-m'eût-il été donné, je n'aurais rien pu. À quoi sert que l'heure
-n'ait pas sonné encore si nous ne pouvons rien sur ce qui s'y produira.
-Quand Albertine était à la maison j'étais bien décidé à garder
-l'initiative de notre séparation. Et puis elle était partie. J'ouvris
-la lettre d'Albertine. Elle était ainsi conçue:
-
-
-«Mon ami,
-
-«Pardonnez-moi de ne pas avoir osé vous dire de vive voix les quelques
-mots qui vont suivre, mais je suis si lâche, j'ai toujours eu si peur
-devant vous, que même en me forçant, je n'ai pas eu le courage de le
-faire. Voici ce que j'aurais dû vous dire. Entre nous, la vie est
-devenue impossible, vous avez d'ailleurs vu par votre algarade de
-l'autre soir qu'il y avait quelque chose de changé dans nos rapports.
-Ce qui a pu s'arranger cette nuit-là deviendrait irréparable dans
-quelques jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de
-nous réconcilier, nous quitter bons amis. C'est pourquoi, mon chéri,
-je vous envoie ce mot, et je vous prie d'être assez bon pour me
-pardonner si je vous fais un peu de chagrin, en pensant à l'immense que
-j'aurai. Mon cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me
-sera déjà assez dur de vous devenir peu à peu, et bien vite,
-indifférente; aussi ma décision étant irrévocable, avant de vous
-faire remettre cette lettre par Françoise, je lui aurai demandé mes
-malles. Adieu, je vous laisse le meilleur de moi-même.
-
-ALBERTINE.»
-
-
-«Tout cela ne signifie rien, me dis-je, c'est même meilleur que je ne
-pensais, car comme elle ne pense rien de tout cela, elle ne l'a
-évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin que je prenne
-peur, et ne sois plus insupportable avec elle. Il faut aviser au plus
-pressé: qu'Albertine soit rentrée ce soir. Il est triste de penser que
-les Bontemps sont des gens véreux qui se servent de leur nièce pour
-m'extorquer de l'argent. Mais qu'importe? Dussé-je, pour qu'Albertine
-soit ici ce soir, donner la moitié de ma fortune à Mme Bontemps, il
-nous restera assez, à Albertine et à moi, pour vivre agréablement».
-Et en même temps, je calculais si j'avais le temps d'aller ce matin
-commander le yacht et la Rolls Royce qu'elle désirait, ne songeant
-même plus, toute hésitation ayant disparu, que j'avais pu trouver peu
-sage de les lui donner. «Même si l'adhésion de Mme Bontemps ne
-suffît pas, si Albertine ne veut pas obéir à sa tante et pose comme
-condition de son retour qu'elle aura désormais sa pleine indépendance,
-eh bien! quelque chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai; elle
-sortira seule, comme elle voudra. Il faut savoir consentir des
-sacrifices, si douloureux qu'ils soient, pour la chose à laquelle on
-tient le plus et qui, malgré ce que je croyais ce matin d'après mes
-raisonnements exacts et absurdes, est qu'Albertine vive ici.» Puis-je
-dire du reste que lui laisser cette liberté m'eût été tout à fait
-douloureux? Je mentirais. Souvent déjà j'avais senti que la souffrance
-de la laisser libre de faire le mal loin de moi était peut-être
-moindre encore que ce genre de tristesse qu'il m'arrivait d'éprouver à
-la sentir s'ennuyer, avec moi, chez moi. Sans doute au moment même où
-elle m'eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec
-l'idée qu'il y avait des orgies organisées, m'eût été atroce. Mais
-lui dire: prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans
-tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous
-ferez, cela m'avait souvent plu par l'idée que par comparaison, loin de
-moi, elle me préférerait, et serait heureuse au retour. «Ce retour,
-elle-même le désire sûrement; elle n'exige nullement cette liberté
-à laquelle d'ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs
-nouveaux, j'arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque
-limitation. Non, ce qu'Albertine a voulu c'est que je ne sois plus
-insupportable avec elle, et surtout--comme autrefois Odette avec
-Swann--que je me décide à l'épouser. Une fois épousée, son
-indépendance, elle n'y tiendra pas; nous resterons tous les deux ici,
-si heureux.» Sans doute c'était renoncer à Venise. Mais que les
-villes les plus désirées comme Venise (à plus forte raison les
-maîtresses de maison les plus agréables, comme la duchesse de
-Guermantes, les distractions comme le théâtre) deviennent pâles,
-indifférentes, mortes, quand nous sommes liés à un autre cœur par un
-lien si douloureux qu'il nous empêche de nous éloigner. «Albertine a
-d'ailleurs parfaitement raison dans cette question de mariage. Maman
-elle-même trouvait tous ces retards ridicules. L'épouser c'est ce que
-j'aurais dû faire depuis longtemps, c'est ce qu'il faudra que je fasse,
-c'est cela qui lui a fait écrire sa lettre dont elle ne pense pas un
-mot; c'est seulement pour faire réussir cela qu'elle a renoncé pour
-quelques heures à ce qu'elle doit désirer autant que je désire
-qu'elle le fasse: revenir ici. Oui, c'est cela qu'elle a voulu, c'est
-cela l'intention de son acte» me disait ma raison compatissante; mais
-je sentais qu'en me le disant ma raison se plaçait toujours dans la
-même hypothèse qu'elle avait adoptée depuis le début. Or je sentais
-bien que c'était l'autre hypothèse qui n'avait jamais cessé d'être
-vérifiée. Sans doute cette deuxième hypothèse n'aurait jamais été
-assez hardie pour formuler expressément qu'Albertine eût pu être
-liée avec Mlle Vinteuil et son amie. Et pourtant, quand j'avais été
-submergé par l'envahissement de cette nouvelle terrible, au moment où
-nous entrions en gare d'Incarville, c'était la seconde hypothèse qui
-s'était déjà trouvée vérifiée. Celle-ci n'avait ensuite jamais
-conçu qu'Albertine pût me quitter d'elle-même, de cette façon, sans
-me prévenir et me donner le temps de l'en empêcher. Mais tout de même
-si après le nouveau bond immense que la vie venait de me faire faire,
-la réalité qui s'imposait à moi m'était aussi nouvelle que celle en
-face de quoi nous mettent la découverte d'un physicien, les enquêtes
-d'un juge d'instruction ou les trouvailles d'un historien sur les
-dessous d'un crime ou d'une révolution, cette réalité en dépassant
-les chétives prévisions de ma deuxième hypothèse pourtant les
-accomplissait. Cette deuxième hypothèse n'était pas celle de
-l'intelligence et la peur panique que j'avais eue le soir où Albertine
-ne m'avait pas embrassé, la nuit où j'avais entendu le bruit
-de la fenêtre, cette peur n'était pas raisonnée. Mais--et la
-suite le montrera davantage, comme bien des épisodes ont pu déjà
-l'indiquer--de ce que l'intelligence n'est pas l'instrument le plus
-subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai, ce
-n'est qu'une raison de plus pour commencer par l'intelligence et non par
-un intuitivisme de l'inconscient, par une foi aux pressentiments toute
-faite. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de
-remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour
-notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des
-puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui se
-rendant compte de leur supériorité, abdique par raisonnement devant
-elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et leur servante. C'est
-la foi expérimentale. Le malheur imprévu avec lequel je me retrouvais
-aux prises, il me semblait l'avoir lui aussi (comme l'amitié
-d'Albertine avec deux Lesbiennes) déjà connu, pour l'avoir lu dans
-tant de signes où (malgré les affirmations contraires de ma raison,
-s'appuyant sur les dires d'Albertine elle-même) j'avais discerné la
-lassitude, l'horreur qu'elle avait de vivre ainsi en esclave, signes
-tracés comme avec de l'encre invisible à l'envers des prunelles
-tristes et soumises d'Albertine, sur ses joues brusquement enflammées
-par une inexplicable rougeur, dans le bruit de la fenêtre qui
-s'était brusquement ouverte. Sans doute je n'avais pas osé les
-interpréter jusqu'au bout et former expressément l'idée de son
-départ subit. Je n'avais pensé, d'une âme équilibrée par la présence
-d'Albertine, qu'à un départ arrangé par moi à une date indéterminée,
-c'est-à-dire situé dans un temps inexistant; par conséquent j'avais
-eu seulement l'illusion de penser à un départ, comme les gens se
-figurent qu'ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent alors
-qu'ils sont bien portants et ne font en réalité qu'introduire une
-idée purement négative au sein d'une bonne santé, que l'approche de
-la mort précisément altérerait. D'ailleurs l'idée du départ
-d'Albertine voulu par elle-même eût pu me venir mille fois à
-l'esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que je
-n'aurais pas soupçonné davantage ce que serait relativement à moi,
-c'est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce,
-inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si je l'eusse
-prévu, j'aurais pu songer sans trêve pendant des années, sans que,
-mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible
-rapport, non seulement d'intensité mais de ressemblance, avec
-l'inimaginable enfer dont Françoise m'avait levé le voile en me
-disant: «Mademoiselle Albertine est partie.» Pour se représenter une
-situation inconnue l'imagination emprunte des éléments connus et à
-cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la
-plus physique, reçoit comme le sillon de la foudre, la signature
-originale et longtemps indélébile de l'événement nouveau. Et j'osais
-à peine me dire que, si j'avais prévu ce départ, j'aurais peut-être
-été incapable de me le représenter dans son horreur, et même,
-Albertine me l'annonçant, moi la menaçant, la suppliant, de
-l'empêcher! Que le désir de Venise était loin de moi maintenant!
-Comme autrefois à Combray celui de connaître Madame de Guermantes,
-quand venait l'heure où je ne tenais plus qu'à une seule chose, avoir
-maman dans ma chambre. Et c'était bien en effet toutes les inquiétudes
-éprouvées depuis mon enfance, qui, à l'appel de l'angoisse nouvelle,
-avaient accouru la renforcer, s'amalgamer à elle en une masse homogène
-qui m'étouffait. Certes, ce coup physique au cœur que donne une telle
-séparation et qui par cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le
-corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les
-époques de notre vie où nous avons souffert, certes, ce coup au cœur
-sur lequel spécule peut-être un peu--tant on se soucie peu de la
-douleur des autres--la femme qui désire donner au regret son maximum
-d'intensité, soit que, n'esquissant qu'un faux départ, elle veuille
-seulement demander des conditions meilleures, soit que, partant pour
-toujours--pour toujours!--elle désire frapper, ou pour se venger, ou
-pour continuer d'être aimée, ou dans l'intérêt de la qualité du
-souvenir qu'elle laissera, briser violemment ce réseau de lassitudes,
-d'indifférences, qu'elle avait senti se tisser,--certes, ce coup au
-cœur, on s'était promis de l'éviter, on s'était dit qu'on se
-quitterait bien. Mais il est vraiment rare qu'on se quitte bien, car, si
-on était bien, on ne se quitterait pas! Et puis la femme avec qui on se
-montre le plus indifférent sent tout de même obscurément qu'en se
-fatiguant d'elle, en vertu d'une même habitude, on s'est attaché de
-plus en plus à elle, et elle songe que l'un des éléments les plus
-essentiels pour se quitter bien, est de partir en prévenant l'autre. Or
-elle a peur en prévenant d'empêcher. Toute femme sent que si son
-pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s'en aller, c'est de
-fuir. Fugitive parce que reine, c'est ainsi. Certes, il y a un
-intervalle inouï entre cette lassitude qu'elle inspirait il y a un
-instant et, parce qu'elle est partie, ce furieux besoin de la ravoir.
-Mais à cela, en dehors de celles données au cours de cet ouvrage et
-d'autres qui le seront plus loin, il y a des raisons. D'abord le départ
-a lieu souvent dans le moment où l'indifférence--réelle ou crue--est
-la plus grande, au point extrême de l'oscillation du pendule. La femme
-se dit: «Non cela ne peut plus durer ainsi», justement parce que
-l'homme ne parle que de la quitter, ou y pense; et c'est elle qui
-quitte. Alors le pendule revenant à son autre point extrême
-l'intervalle est le plus grand. En une seconde il revient à ce point;
-encore une fois, en dehors de toutes les raisons données, c'est si
-naturel. Le cœur bat; et d'ailleurs la femme qui est partie n'est plus
-la même que celle qui était là. Sa vie auprès de nous trop connue,
-voit tout d'un coup s'ajouter à elle les vies auxquelles elle va
-inévitablement se mêler, et c'est peut-être pour se mêler à elles
-qu'elle nous a quitté. De sorte que cette richesse nouvelle de la vie
-de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous
-et peut-être préméditait son départ. À la série des faits
-psychologiques que nous pouvons déduire et qui font partie de sa vie
-avec nous, de notre lassitude trop marquée pour elle, de notre jalousie
-aussi (et qui fait que les hommes qui ont été quittés par plusieurs
-femmes l'ont été presque toujours de la même manière à cause de
-leur caractère et de réactions toujours identiques qu'on peut
-calculer; chacun a sa manière propre d'être trahi, comme il a sa
-manière de s'enrhumer), à cette série pas trop mystérieuse pour
-nous, correspondait sans doute une série de faits que nous avons
-ignorés. Elle devait depuis quelque temps entretenir des relations
-écrites, ou verbales, ou par messagers, avec tel homme, ou telle femme,
-attendre tel signe que nous avons peut-être donné nous-même sans le
-savoir en disant: «M. X. est venu hier pour me voir», si elle avait
-convenu avec M. X. que la veille du jour où elle devrait rejoindre M.
-X., celui-ci viendrait me voir. Que d'hypothèses possibles! Possibles
-seulement. Je construisais si bien la vérité, mais dans le possible
-seulement, qu'ayant un jour ouvert, et par erreur, une lettre adressée
-à ma maîtresse, cette lettre écrite en style convenu et qui disait:
-«attends toujours signe pour aller chez le Marquis de Saint-Loup,
-prévenez demain par coup de téléphone», je reconstituai une sorte de
-fuite projetée; le nom du Marquis de Saint-Loup n'était là que pour
-signifier autre chose, car ma maîtresse ne connaissait pas suffisamment
-Saint-Loup, mais m'avait entendu parler de lui et d'ailleurs la
-signature était une espèce de surnom, sans aucune forme de langage. Or
-la lettre n'était pas adressée à ma maîtresse, mais à une personne
-de la maison qui portait un nom différent et qu'on avait mal lu. La
-lettre n'était pas en signes convenus mais en mauvais français parce
-qu'elle était d'une Américaine, effectivement amie de Saint-Loup comme
-celui-ci me l'apprit. Et la façon étrange dont cette Américaine
-formait certaines lettres avait donné l'aspect d'un surnom à un nom
-parfaitement réel mais étranger. Je m'étais donc ce jour-là trompé
-du tout au tout dans mes soupçons. Mais l'armature intellectuelle qui
-chez moi avait relié ces faits, tous faux, était elle-même la forme
-si juste, si inflexible de la vérité que quand trois mois plus tard ma
-maîtresse, qui alors songeait à passer toute sa vie avec moi, m'avait
-quitté, ç'avait été d'une façon absolument identique à celle que
-j'avais imaginée la première fois. Une lettre vint ayant les mêmes
-particularités que j'avais faussement attribuées à la première
-lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d'un signal.
-
-Ce malheur était le plus grand de toute ma vie. Et malgré tout, la
-souffrance qu'il me causait était peut-être dépassée encore par la
-curiosité de connaître les causes de ce malheur qu'Albertine avait
-désiré, retrouvé. Mais les sources des grands événements sont comme
-celles des fleuves, nous avons beau parcourir la surface de la terre,
-nous ne les retrouvons pas. Albertine avait-elle ainsi prémédité
-depuis longtemps sa fuite; j'ai dit (et alors cela m'avait paru
-seulement du maniérisme et de la mauvaise humeur, ce que Françoise
-appelait faire la «tête») que, du jour où elle avait cessé de
-m'embrasser, elle avait eu un air de porter le diable en terre, toute
-droite, figée, avec une voix triste dans les plus simples choses, lente
-en ses mouvements, ne souriant plus jamais. Je ne peux pas dire qu'aucun
-fait prouvât aucune connivence avec le dehors. Françoise me raconta
-bien ensuite qu'étant entrée l'avant-veille du départ dans sa chambre
-elle n'y avait trouvé personne, les rideaux fermés, mais sentant à
-l'odeur de l'air et au bruit que la fenêtre était ouverte. Et en effet
-elle avait trouvé Albertine sur le balcon. Mais on ne voit pas avec qui
-elle eût pu, de là, correspondre, et d'ailleurs les rideaux fermés
-sur la fenêtre ouverte s'expliquaient sans doute parce qu'elle savait
-que je craignais les courants d'air et que, même si les rideaux m'en
-protégeaient peu, ils eussent empêché Françoise de voir du couloir
-que les volets étaient ouverts aussi tôt. Non, je ne vois rien sinon
-un petit fait qui prouve seulement que la veille elle savait qu'elle
-allait partir. La veille en effet elle prit dans ma chambre sans que je
-m'en aperçusse une grande quantité de papier et de toile d'emballage
-qui s'y trouvait, et à l'aide desquels elle emballa ses innombrables
-peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin; c'est
-le seul fait, ce fut tout. Je ne peux pas attacher d'importance à ce
-qu'elle me rendit presque de force ce soir-là mille francs qu'elle me
-devait, cela n'a rien de spécial, car elle était d'un scrupule
-extrême dans les choses d'argent. Oui, elle prit les papiers
-d'emballage la veille, mais ce n'était pas de la veille seulement
-qu'elle savait qu'elle partirait! Car ce n'est pas le chagrin qui la fit
-partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie
-qu'elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Chagrin, presque
-solennellement froid avec moi sauf le dernier soir où après être
-restée chez moi plus tard qu'elle ne voulait, dit-elle,--remarque qui
-m'étonnait venant d'elle qui voulait toujours prolonger--elle me dit de
-la porte: «Adieu, petit, adieu, petit.» Mais je n'y pris pas garde au
-moment. Françoise m'a dit que le lendemain matin quand elle lui dit
-qu'elle partait (mais du reste c'est explicable aussi par la fatigue,
-car elle ne s'était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à
-emballer, sauf les affaires qu'elle avait à demander à Françoise et
-qui n'étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle
-était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus
-figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui
-dit: «Adieu, Françoise» qu'elle allait tomber. Quand on apprend ces
-choses-là, on comprend que la femme qui vous plaisait tellement moins
-que toutes celles qu'on rencontre si facilement dans les plus simples
-promenades, à qui on en voulait de les sacrifier pour elle, soit au
-contraire celle qu'on préférerait maintenant mille fois. Car la
-question ne se pose plus entre un certain plaisir--devenu par l'usage,
-et peut-être par la médiocrité de l'objet, presque nul--et d'autres
-plaisirs, ceux-là tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-là et
-quelque chose de bien plus fort qu'eux, la pitié pour la douleur.
-
-En me promettant à moi-même qu'Albertine serait ici ce soir, j'avais
-couru au plus pressé et pansé d'une croyance nouvelle l'arrachement de
-celle avec laquelle j'avais vécu jusqu'ici. Mais si rapidement qu'eût
-agi mon instinct de conservation, j'étais, quand Françoise m'avait
-parlé, resté une seconde sans secours, et j'avais beau savoir
-maintenant qu'Albertine serait là ce soir, la douleur que j'avais
-ressentie pendant l'instant où je ne m'étais pas encore appris à
-moi-même ce retour (l'instant qui avait suivi les mots: Mademoiselle
-Albertine a demandé ses malles, Mademoiselle Albertine est partie),
-cette douleur renaissait d'elle-même en moi pareille à ce qu'elle
-avait été, c'est-à-dire comme si j'avais ignoré encore le prochain
-retour d'Albertine. D'ailleurs il fallait qu'elle revînt, mais
-d'elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l'air de faire
-une démarche, de la prier de revenir irait à l'encontre du but. Certes
-je n'avais pas la force de renoncer à elle comme je l'avais eue pour
-Gilberte. Plus même que revoir Albertine, ce que je voulais c'était
-mettre fin à l'angoisse physique que mon cœur plus mal portant que
-jadis ne pouvait plus tolérer. Puis à force de m'habituer à ne pas
-vouloir, qu'il s'agît de travail ou d'autre chose, j'étais devenu plus
-lâche. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte
-pour bien des raisons dont la plus importante n'était peut-être pas
-que je n'avais jamais goûté de plaisir sensuel avec Mme de Guermantes
-et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute
-heure, n'en ayant pas la possibilité, et par conséquent pas le besoin,
-il y avait en moins, dans mon amour pour elles, la force immense de
-l'Habitude. Peut-être, maintenant que mon cœur, incapable de vouloir
-et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une
-seule solution possible,--le retour à tout prix d'Albertine, peut-être
-la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation
-progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable
-dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là
-quand il s'était agi de Gilberte. Je savais donc que cette autre
-solution pouvait être acceptée aussi et par un même homme, car
-j'étais resté à peu près le même. Seulement le temps avait joué
-son rôle, le temps qui m'avait vieilli, le temps aussi qui avait mis
-Albertine perpétuellement auprès de moi quand nous menions notre vie
-commune. Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui me restait de ce
-que j'avais éprouvé pour Gilberte, c'était la fierté de ne pas
-vouloir être pour Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant
-demander de revenir, je voulais qu'elle revînt sans que j'eusse l'air
-d'y tenir. Je me levai pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance
-m'arrêta: c'était la première fois que je me levais depuis
-qu'Albertine était partie. Pourtant il fallait vite m'habiller afin
-d'aller m'informer chez son concierge.
-
-La souffrance, prolongement d'un choc moral imposé, aspire à changer
-de forme; on espère la volatiliser en faisant des projets, en demandant
-des renseignements; on veut qu'elle passe par ses innombrables
-métamorphoses, cela demande moins de courage que de garder sa
-souffrance franche; ce lit paraît si étroit, si dur, si froid où l'on
-se couche avec sa douleur. Je me remis sur mes jambes; je n'avançais
-dans la chambre qu'avec une prudence infinie, je me plaçais de façon
-à ne pas apercevoir la chaise d'Albertine, le pianola sur les pédales
-duquel elle appuyait ses mules d'or, un seul des objets dont elle avait
-usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avait enseigné
-mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version
-différente, m'annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ.
-Mais, sans les regarder, je les voyais, mes forces m'abandonnèrent, je
-tombai assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, une heure plus
-tôt, dans le clair obscur de la chambre anesthésiée par un rayon de
-jour, le glacis m'avait fait faire des rêves passionnément caressés
-alors, si loin de moi maintenant. Hélas! je ne m'y étais jamais assis
-avant cette minute, que quand Albertine était encore là. Aussi je ne
-pus y rester, je me levai; et ainsi à chaque instant, il y avait
-quelqu'un des innombrables et humbles «moi» qui nous composent qui
-était ignorant encore du départ d'Albertine et à qui il fallait le
-notifier; il fallait,--ce qui était plus cruel que s'ils avaient été
-des étrangers et n'avaient pas emprunté ma sensibilité pour
-souffrir,--annoncer le malheur qui venait d'arriver à tous ces êtres,
-à tous ces «moi» qui ne le savaient pas encore, il fallait que chacun
-d'eux à son tour entendît pour la première fois ces mots: «Albertine
-a demandé ses malles»--ces malles en forme de cercueil que j'avais vu
-charger à Balbec à côté de celles de ma mère--«Albertine est
-partie.» À chacun j'avais à apprendre mon chagrin, le chagrin qui
-n'est nullement une conclusion pessimiste librement tirée d'un ensemble
-de circonstances funestes, mais la reviviscence intermittente et
-involontaire d'une impression spécifique, venue du dehors, et que nous
-n'avons pas choisie. Il y avait quelques-uns de ces moi que je n'avais
-pas revus depuis assez longtemps. Par exemple (je n'avais pas songé que
-c'était le jour du coiffeur) le moi que j'étais quand je me faisais
-couper les cheveux. J'avais oublié ce moi-là, son arrivée fit
-éclater mes sanglots, comme, à un enterrement, celle d'un vieux
-serviteur retraité qui a connu celle qui vient de mourir. Puis je me
-rappelai tout d'un coup que depuis huit jours j'avais par moments été
-pris de peurs paniques que je ne m'étais pas avouées. À ces
-moments-là je discutais pourtant en me disant: «Inutile n'est-ce pas
-d'envisager l'hypothèse où elle partirait brusquement. C'est absurde.
-Si je la confiais à un homme sensé et intelligent (et je l'aurais fait
-pour me tranquilliser si la jalousie ne m'eût empêché de faire des
-confidences) il me dirait sûrement: «Mais vous êtes fou. C'est
-impossible.» Et en effet ces derniers jours nous n'avions pas eu une
-seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit
-de répondre. On ne part pas comme cela. Non c'est un enfantillage.
-C'est la seule hypothèse absurde.» Et pourtant tous les jours, en la
-retrouvant là le matin, quand je sonnais, j'avais poussé un immense
-soupir de soulagement. Et quand Françoise m'avait remis la lettre
-d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la
-chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu
-plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré.
-Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans
-mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert,
-mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit
-en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander.
-Tout mon espoir était qu'Albertine fût partie en Touraine, chez sa
-tante où en somme elle était assez surveillée et ne pourrait faire
-grand chose jusqu'à ce que je l'en ramenasse. Ma pire crainte avait
-été qu'elle fût restée à Paris, partie pour Amsterdam ou pour
-Montjouvain, c'est-à-dire qu'elle se fût échappée pour se consacrer
-à quelque intrigue dont les préliminaires m'avaient échappé. Mais en
-réalité en me disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c'est-à-dire
-plusieurs lieux, je pensais à des lieux qui n'étaient que possibles.
-Aussi, quand le concierge d'Albertine répondit qu'elle était partie en
-Touraine cette résidence que je croyais désirer me sembla la plus
-affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la
-première fois torturé par la certitude du présent et l'incertitude de
-l'avenir, je me représentais Albertine commençant une vie qu'elle
-avait voulue séparée de moi, peut-être pour longtemps, peut-être
-pour toujours, et où elle réaliserait cet inconnu qui autrefois
-m'avait si souvent troublé, alors que pourtant j'avais le bonheur de
-posséder, de caresser ce qui en était le dehors, ce doux visage
-impénétrable et capté. C'était cet inconnu qui faisait le fond de
-mon amour. Devant la porte d'Albertine, je trouvai une petite fille
-pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l'air si bon
-que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j'eusse
-fait d'un chien au regard fidèle. Elle en eut l'air content. À la
-maison, je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa
-présence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut
-insupportable. Et je la priai de s'en aller, après lui avoir remis un
-billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée
-d'avoir quelque autre petite fille près de moi, de ne jamais être
-seul, sans le secours d'une présence innocente, fut le seul rêve qui
-me permît de supporter l'idée que peut-être Albertine resterait
-quelque temps sans revenir. Pour Albertine elle-même, elle n'existait
-guère en moi que sous la forme de son nom, qui, sauf quelques rares
-répits au réveil, venait s'inscrire dans mon cerveau et ne cessait
-plus de le faire. Si j'avais pensé tout haut, je l'aurais répété
-sans cesse et mon verbiage eût été aussi monotone, aussi limité que
-si j'eusse été changé en oiseau, en un oiseau pareil à celui de la
-fable dont le chant redisait sans fin le nom de celle qu'homme, il avait
-aimée. On se le dit, et comme on le tait, il semble qu'on l'écrive en
-soi, qu'il laisse sa trace dans le cerveau et que celui-ci doive finir
-par être, comme un mur où quelqu'un s'est amusé à crayonner,
-entièrement recouvert par le nom, mille fois récrit, de celle qu'on
-aime. On le redit tout le temps dans sa pensée, tant qu'on est heureux,
-plus encore quand on est malheureux. Et de redire ce nom, qui ne nous
-donne rien de plus que ce qu'on sait déjà, on éprouve le besoin sans
-cesse renaissant, mais à la longue, une fatigue. Au plaisir charnel je
-ne pensais même pas en ce moment; je ne voyais même pas devant ma
-pensée l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel
-bouleversement dans mon être, je n'apercevais pas son corps et si
-j'avais voulu isoler l'idée qui était liée--car il y en a bien
-toujours quelqu'une--à ma souffrance, ç'aurait été alternativement,
-d'une part, le doute sur les dispositions dans lesquelles elle était
-partie, avec ou sans esprit de retour, d'autre part les moyens de la
-ramener. Peut-être y a-t-il un symbole et une vérité dans la place
-infime tenue dans notre anxiété par celle à qui nous la rapportons.
-C'est qu'en effet sa personne même y est pour peu de chose; pour
-presque tout le processus d'émotions, d'angoisses que tels hasards nous
-ont fait jadis éprouver à propos d'elle et que l'habitude a attaché
-à elle. Ce qui le prouve bien c'est, plus encore que l'ennui qu'on
-éprouve dans le bonheur, combien voir ou ne pas voir cette même
-personne, être estimé ou non d'elle, l'avoir ou non à notre
-disposition, nous paraîtra quelque chose d'indifférent quand nous
-n'aurons plus à nous poser le problème (si oiseux que nous ne nous le
-poserons même plus) que relativement à la personne elle-même,--le
-processus d'émotions et d'angoisses étant oublié, au moins en tant que
-se rattachant à elle, car il a pu se développer à nouveau mais
-transféré à une autre. Avant cela, quand il était encore attaché à
-elle, nous croyions que notre bonheur dépendait de sa présence: il
-dépendait seulement de la terminaison de notre anxiété. Notre
-inconscient était donc plus clairvoyant que nous-même à ce moment-là
-en faisant si petite la figure de la femme aimée, figure que nous
-avions même peut-être oubliée, que nous pouvions connaître mal et
-croire médiocre, dans l'effroyable drame où de la retrouver pour ne
-plus l'attendre pourrait dépendre jusqu'à notre vie elle-même.
-Proportions minuscules de la figure de la femme, effet logique et
-nécessaire de la façon dont l'amour se développe, claire allégorie
-de la nature subjective de cet amour.
-
-L'esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute
-à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur
-armée l'œuvre de leur diplomatie. Elle n'avait dû partir que pour
-obtenir de moi de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans
-ce cas celui qui l'eût emporté de nous deux, c'eût été moi, si
-j'eusse eu la force d'attendre, d'attendre le moment où, voyant qu'elle
-n'obtenait rien, elle fût revenue d'elle-même. Mais si aux cartes, à
-la guerre, où il importe seulement de gagner, on peut résister au
-bluff, les conditions ne sont point les mêmes que font l'amour et la
-jalousie, sans parler de la souffrance. Si pour attendre, pour
-«durer», je laissais Albertine rester loin de moi plusieurs jours,
-plusieurs semaines peut-être, je ruinais ce qui avait été mon but
-pendant plus d'une année, ne pas la laisser libre une heure. Toutes mes
-précautions se trouvaient devenues inutiles, si je lui laissais le
-temps, la facilité de me tromper tant qu'elle voudrait, et si à la fin
-elle se rendait, je ne pourrais plus oublier le temps où elle aurait
-été seule et, même l'emportant à la fin, tout de même dans le
-passé, c'est-à-dire irréparablement, je serais le vaincu.
-
-Quant aux moyens de ramener Albertine, ils avaient d'autant plus de
-chance de réussir que l'hypothèse où elle ne serait partie que dans
-l'espoir d'être rappelée avec de meilleures conditions, paraîtrait
-plus plausible. Et sans doute pour les gens qui ne croyaient pas à la
-sincérité d'Albertine, certainement pour Françoise par exemple, cette
-hypothèse l'était. Mais pour ma raison, à qui la seule explication de
-certaines mauvaises humeurs, de certaines attitudes avait paru, avant
-que je sache rien, le projet formé par elle d'un départ définitif, il
-était difficile de croire que, maintenant que ce départ s'était
-produit, il n'était qu'une simulation. Je dis pour ma raison, non pour
-moi. L'hypothèse de la simulation me devenait d'autant plus nécessaire
-qu'elle était plus improbable et gagnait en force ce qu'elle perdait en
-vraisemblance. Quand on se voit au bord de l'abîme et qu'il semble que
-Dieu vous ait abandonné, on n'hésite plus à attendre de lui un
-miracle.
-
-Je reconnais que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus
-douloureux des policiers. Mais la fuite d'Albertine ne m'avait pas rendu
-les qualités que l'habitude de la faire surveiller par d'autres m'avait
-enlevées. Je ne pensais qu'à une chose: charger un autre de cette
-recherche. Cet autre fut Saint-Loup qui consentit. L'anxiété de tant
-de jours remise à un autre me donna de la joie et je me trémoussai
-sûr du succès, les mains redevenues brusquement sèches comme
-autrefois et n'ayant plus cette sueur dont Françoise m'avait mouillé
-en me disant: «Mademoiselle Albertine est partie.»
-
-On se souvient que quand je résolus de vivre avec Albertine et même de
-l'épouser, c'était pour la garder, savoir ce qu'elle faisait,
-l'empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. Ç'avait
-été dans le déchirement atroce de sa révélation à Balbec quand
-elle m'avait dit comme une chose toute naturelle et que je réussis,
-bien que ce fût le plus grand chagrin que j'eusse encore éprouvé dans
-ma vie à sembler trouver toute naturelle, la chose que dans mes pires
-suppositions je n'aurais jamais été assez audacieux pour imaginer.
-(C'est étonnant comme la jalousie qui passe son temps à faire des
-petites suppositions dans le faux, a peu d'imagination quand il s'agit
-de découvrir le vrai). Or cet amour né surtout d'un besoin d'empêcher
-Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace
-de son origine. Être avec elle m'importait peu pour peu que je pusse
-empêcher «l'être de fuite» d'aller ici ou là. Pour l'en empêcher
-je m'en étais remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec
-elle et pour peu qu'ils me fissent le soir un bon petit rapport bien
-rassurant mes inquiétudes s'évanouissaient en bonne humeur.
-
-M'étant donné à moi-même l'affirmation que, quoi que je dusse faire,
-Albertine serait de retour à la maison le soir même, j'avais suspendu
-la douleur que Françoise m'avait causée en me disant qu'Albertine
-était partie (parce qu'alors mon être pris de court avait cru un
-instant que ce départ était définitif). Mais après une interruption,
-quand d'un élan de sa vie indépendante la souffrance initiale revenait
-spontanément en moi, elle était toujours aussi atroce, parce que
-antérieure à la promesse consolatrice que je m'étais faite de ramener
-le soir même Albertine. Cette phrase qui l'eût calmée, ma souffrance
-l'ignorait. Pour mettre en œuvre les moyens d'amener ce retour, une
-fois encore, non pas qu'une telle attitude m'eût jamais très bien
-réussi, mais parce que je l'avais toujours prise depuis que j'aimais
-Albertine, j'étais condamné à faire comme si je ne l'aimais pas, ne
-souffrais pas de son départ, j'étais condamné à continuer de lui
-mentir. Je pourrais être d'autant plus énergique dans les moyens de la
-faire revenir que personnellement j'aurais l'air d'avoir renoncé à
-elle. Je me proposais d'écrire à Albertine une lettre d'adieux où je
-considérerais son départ comme définitif, tandis que j'enverrais
-Saint-Loup exercer sur Mme Bontemps et, comme à mon insu, la pression
-la plus brutale pour qu'Albertine revînt au plus vite. Sans doute
-j'avais expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d'une
-indifférence qui, feinte d'abord, finit par devenir vraie. Et cette
-expérience aurait dû m'empêcher d'écrire à Albertine des lettres du
-même caractère que celles que j'avais écrites à Gilberte. Mais ce
-qu'on appelle expérience n'est que la révélation à nos propres yeux
-d'un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît, et
-reparaît d'autant plus fortement que nous l'avons déjà mis en
-lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané
-qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes
-les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus
-difficile d'échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui
-persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant) c'est le plagiat
-de soi-même.
-
-Saint-Loup que je savais à Paris avait été mandé par moi à
-l'instant même; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à
-Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Je lui
-soumis la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se
-faire indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu'Albertine fût
-sortie, car elle aurait pu le reconnaître. «Mais la jeune fille dont
-tu parles me connaît donc?», me dit-il. Je lui dis que je ne le
-croyais pas. Le projet de cette démarche me remplit d'une joie infinie.
-Elle était pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'étais
-promis au début: m'arranger à ne pas avoir l'air de faire chercher
-Albertine; et cela en aurait l'air inévitablement, mais elle avait sur
-«ce qu'il aurait fallu» l'avantage inestimable qu'elle me permettait
-de me dire que quelqu'un envoyé par moi allait voir Albertine, sans
-doute la ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon cœur au début,
-c'est cette solution cachée dans l'ombre et que je trouvais
-déplorable, que j'aurais pu prévoir qui prendrait le pas sur les
-solutions de patience et que j'étais décidé à vouloir, par manque de
-volonté. Comme Saint-Loup avait déjà l'air un peu surpris qu'une
-jeune fille eût habité chez moi tout un hiver sans que je lui en eusse
-rien dit, comme d'autre part il m'avait souvent reparlé de la jeune
-fille de Balbec et que je ne lui avais jamais répondu: «Mais elle
-habite ici», il eût pu être froissé de mon manque de confiance. Il
-est vrai que peut-être Mme Bontemps lui parlerait de Balbec. Mais
-j'étais trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir,
-pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage. Quant à
-ce qu'il reconnût Albertine (qu'il avait d'ailleurs systématiquement
-évité de regarder quand il l'avait rencontrée à Doncières), elle
-avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n'était
-guère probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait
-d'Albertine. Je répondis d'abord que non, pour qu'il n'eût pas,
-d'après sa photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le
-loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue
-dans le wagon. Mais je réfléchis que sur la dernière elle serait
-déjà aussi différente de l'Albertine de Balbec que l'était
-maintenant l'Albertine vivante, et qu'il ne la reconnaîtrait pas plus
-sur la photographie que dans la réalité. Pendant que je la lui
-cherchais, il me passait doucement la main sur le front, en manière de
-me consoler. J'étais ému de la peine que la douleur qu'il devinait en
-moi lui causait. D'abord il avait beau s'être séparé de Rachel, ce
-qu'il avait éprouvé alors n'était pas encore si lointain qu'il n'eût
-une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances,
-comme on se sent plus voisin de quelqu'un qui a la même maladie que
-vous. Puis il avait tant d'affection pour moi que la pensée de mes
-souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle
-qui me les causait un mélange de rancune et d'admiration. Il se
-figurait que j'étais un être si supérieur qu'il pensait que pour que
-je fusse soumis à une autre créature il fallait que celle-là fût
-tout à fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il trouverait la
-photographie d'Albertine jolie, mais comme tout de même je ne
-m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hélène sur
-les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement: «Oh!
-tu sais, ne te fais pas d'idées, d'abord la photo est mauvaise, et puis
-elle n'est pas étonnante, ce n'est pas une beauté, elle est surtout
-bien gentille.» «Oh! si, elle doit être merveilleuse», dit-il avec
-une enthousiasme naïf et sincère en cherchant à se représenter
-l'être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation
-pareils. «Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c'était bien à
-supposer qu'un être artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui
-aimes en tout la beauté et d'un tel amour, tu étais prédestiné à
-souffrir plus qu'un autre quand tu la rencontrerais dans une femme.»
-Enfin je venais de trouver la photographie. «Elle est sûrement
-merveilleuse», continuait à dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui
-tendais la photographie. Soudain il l'aperçut, il la tint un instant
-dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait
-jusqu'à la stupidité. «C'est ça la jeune fille que tu aimes»,
-finit-il par me dire d'un ton où l'étonnement était maté par la
-crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l'air
-raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu'on a devant un
-malade--eût-il été jusque là un homme remarquable et votre ami--mais
-qui n'est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse, il vous
-parle d'un être céleste qui lui est apparu et continue à le voir à
-l'endroit où vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un édredon. Je
-compris tout de suite l'étonnement de Robert, et que c'était celui où
-m'avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que
-j'avais trouvé en elle une femme que je connaissais déjà, tandis que
-lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la différence
-entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une même personne était
-aussi grande. Le temps était loin où j'avais bien petitement commencé
-à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais
-Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des
-sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s'y
-étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine
-n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre
-générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon
-cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de
-sensations, ne saisissait qu'un résidu qu'elle m'empêchait au
-contraire d'apercevoir. Ce qui avait décontenancé Robert quand il
-avait aperçu la photographie d'Albertine, était non le saisissement
-des vieillards troyens voyant passer Hélène et disant: «Notre mal ne
-vaut pas un seul de ses regards», mais celui exactement inverse et qui
-fait dire: «Comment, c'est pour ça qu'il a pu se faire tant de bile,
-tant de chagrin, faire tant de folies!» Il faut bien avouer que ce
-genre de réaction à la vue de la personne qui a causé les
-souffrances, bouleversé la vie, quelquefois amené la mort de quelqu'un
-que nous aimons, est infiniment plus fréquent que celui des vieillards
-troyens, et pour tout dire habituel. Ce n'est pas seulement parce que
-l'amour est individuel, ni parce que, quand nous ne le ressentons pas,
-le trouver évitable et philosopher sur la folie des autres nous est
-naturel. Non, c'est que, quand il est arrivé au degré où il cause de
-tels maux, la construction des sensations interposées entre le visage
-de la femme et les yeux de l'amant,--l'énorme œuf douloureux qui
-l'engaîne et le dissimule autant qu'une couche de neige une
-fontaine--est déjà poussée assez loin pour que le point où
-s'arrêtent les regards de l'amant, point où il rencontre son plaisir
-et ses souffrances, soit aussi loin du point où les autres le voient
-qu'est loin le soleil véritable de l'endroit où sa lumière condensée
-nous le fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous
-la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à
-l'amant les pires métamorphoses de l'être aimé, le visage a eu le
-temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a
-vu la première fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime
-et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut
-voir maintenant le spectateur indifférent. (Qu'aurait-ce été si, au
-lieu de la photographie de celle qui était une jeune fille, Robert
-avait vu la photographie d'une vieille maîtresse?). Et même, nous
-n'avons pas besoin de voir pour la première fois, celle qui a causé
-tant de ravages pour avoir cet étonnement. Souvent nous la connaissions
-comme mon grand oncle connaissait Odette. Alors la différence d'optique
-s'étend non seulement à l'aspect physique, mais au caractère, à
-l'importance individuelle. Il y a beaucoup de chances pour que la femme
-qui fait souffrir celui qui l'aime, ait toujours été bonne fille avec
-quelqu'un qui ne se souciait pas d'elle, comme Odette si cruelle pour
-Swann avait été la prévenante «dame en rose» de mon grand oncle, ou
-bien que l'être dont chaque décision est supputée d'avance avec
-autant de crainte que celle d'une Divinité par celui qui l'aime,
-apparaisse comme une personne sans conséquence, trop heureuse de faire
-tout ce qu'on veut, aux yeux de celui qui ne l'aime pas, comme la
-maîtresse de Saint-Loup pour moi qui ne voyais en elle que cette
-«Rachel Quand du Seigneur» qu'on m'avait tant de fois proposée. Je me
-rappelais, la première fois que je l'avais vue avec Saint-Loup, ma
-stupéfaction à la pensée qu'on pût être torturé de ne pas savoir
-ce qu'une telle femme avait fait, de savoir ce qu'elle avait pu dire
-tout bas à quelqu'un, pourquoi elle avait eu un désir de rupture. Or
-je sentais que tout ce passé, mais d'Albertine, vers lequel chaque
-fibre de mon cœur, de ma vie, se dirigeaient avec une souffrance,
-vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à
-Saint-Loup, qu'il me le deviendrait peut-être un jour à moi-même. Je
-sentais que je passerais peut-être peu à peu touchant l'insignifiance
-ou la gravité du passé d'Albertine de l'état d'esprit que j'avais en
-ce moment à celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me faisais pas
-d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre
-que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop. Laissons les
-jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais cette
-tragique explication de tant de nous qu'est un portrait génial et pas
-ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le portrait
-d'une amante que du déformant amour. Il n'y manquait--ce que tant de
-portraits ont--que d'être à la fois d'un grand peintre et d'un amant
-(et encore disait-on qu'Elstir l'avait été d'Odette). Cette
-dissemblance, toute la vie d'un amant,--d'un amant dont personne ne
-comprend les folies,--toute la vie d'un Swann, la prouve. Mais que
-l'amant se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'énigme
-est proféré, vous avez enfin sous les yeux ces lèvres que le vulgaire
-n'a jamais aperçues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a
-connu, cette allure insoupçonnée. Le portrait dit: «Ce que j'ai
-aimé, ce qui m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est
-ceci.» Par une gymnastique inverse, moi qui avais essayé par la
-pensée d'ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de
-lui-même, j'essayais d'ôter mon apport cardiaque et mental dans la
-composition d'Albertine et de me la représenter telle qu'elle devait
-apparaître à Saint-Loup, comme à moi Rachel. Ces différences-là,
-quand même nous les verrions nous-mêmes, quelle importance y
-ajouterions-nous? Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous
-les arcades d'Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle
-n'avait pas encore «épaissi», mais à la suite d'excès d'exercice
-elle avait trop fondu; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne
-laissait dépasser qu'un petit bout de vilain nez et voir de côté que
-des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d'elle,
-assez cependant pour qu'au saut qu'elle faisait dans ma voiture, je
-susse que c'était elle, qu'elle avait été exacte au rendez-vous et
-n'était pas allée ailleurs; et cela suffit; ce qu'on aime est trop
-dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu'on
-ait besoin de toute la femme; on veut seulement être sûr que c'est
-elle, ne pas se tromper sur l'identité autrement importante que la
-beauté pour ceux qui aiment; les joues peuvent se creuser, le corps
-s'amaigrir, même pour ceux qui ont été d'abord le plus orgueilleux,
-aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout
-de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d'une
-femme, cet extrait algébrique, cette constante, cela suffit pour qu'un
-homme attendu dans le plus grand monde et qui l'aimait, ne puisse
-disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à
-peigner et à dépeigner, jusqu'à l'heure de s'endormir, la femme qu'il
-aime, ou simplement à rester auprès d'elle, pour être avec elle, ou
-pour qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec
-d'autres.
-
-«Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette
-femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari. Elle
-est malhonnête à ce point-là? Si tu ne te trompes pas, trois mille
-francs suffiraient.» «Non, je t'en prie, n'économise pas pour une
-chose qui me tient tant à cœur. Tu dois dire ceci où il y a du reste
-une part de vérité: Mon ami avait demandé ces trente mille francs à
-un parent pour le Comité de l'oncle de sa fiancée. C'est à cause de
-cette raison de fiançailles qu'on les lui avait donnés. Et il m'avait
-prié de vous les porter pour qu'Albertine n'en sût rien. Et puis voici
-qu'Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de
-rendre les trente mille francs s'il n'épouse pas Albertine. Et s'il
-l'épouse, il faudrait qu'au moins pour la forme elle revînt
-immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se
-prolongeait. Tu crois que c'est inventé exprès?» «Mais non», me
-répondit Saint-Loup par bonté, par discrétion et puis parce qu'il
-savait que les circonstances sont souvent plus bizarres qu'on ne croit.
-Après tout, il n'y avait aucune impossibilité à ce que dans cette
-histoire des trente mille francs il y eût comme je le lui disais une
-grande part de vérité. C'était possible, mais ce n'était pas vrai et
-cette part de vérité était justement un mensonge. Mais nous nous
-mentions, Robert et moi, comme dans tous les entretiens où un ami
-désire sincèrement aider son ami en proie à un désespoir d'amour.
-L'ami conseil, appui, consolateur, peut plaindre la détresse de
-l'autre, non la ressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et
-l'autre lui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais,
-justement peut-être pour être aidé cache bien des choses. Et
-l'heureux est tout de même celui qui prend de la peine, qui fait un
-voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance
-intérieure. J'étais en ce moment celui qu'avait été Robert à
-Doncières quand il s'était cru quitté par Rachel. «Enfin, comme tu
-voudras; si j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis
-cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peu voilé, je
-sais bien que dans notre monde, il y a des duchesses et même des plus
-bigotes, qui feraient pour trente mille francs des choses plus
-difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester en Touraine.
-Enfin je suis doublement content de te rendre service, puisqu'il faut
-cela pour que tu consentes à me voir. Si je me marie, ajouta-t-il,
-est-ce que nous ne nous verrons pas davantage, est-ce que tu ne feras
-pas un peu de ma maison la tienne...» Il s'arrêta, ayant tout à coup
-pensé, supposai-je alors, que si moi aussi je me mariais, Albertine ne
-pourrait pas être pour sa femme une relation intime. Et je me rappelai
-ce que les Cambremer m'avaient dit de son mariage probable avec la fille
-du prince de Guermantes. L'indicateur consulté, il vit qu'il ne
-pourrait partir que le soir. Françoise me demanda: «Faut-il ôter du
-cabinet de travail le lit de Mlle Albertine?» «Au contraire, dis-je,
-il faut le faire.» J'espérais qu'elle reviendrait d'un jour à l'autre
-et je ne voulais même pas que Françoise pût supposer qu'il y avait
-doute. Il fallait que le départ d'Albertine eût l'air d'une chose
-convenue entre nous, qui n'impliquait nullement qu'elle m'aimât moins.
-Mais Françoise me regarda avec un air, sinon d'incrédulité du moins
-de doute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines se
-dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuis
-longtemps. Et si elle n'en était pas absolument sûre, c'est peut-être
-seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croire entièrement
-ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le poids de l'affaire
-ne reposait plus sur mon esprit surmené mais sur Saint-Loup. Une
-allégresse me soulevait parce que j'avais pris une décision, parce que
-je me disais: «J'ai répondu du tac au tac, j'ai agi.» Saint-Loup
-devait être à peine dans le train que je me croisai dans mon
-antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de sorte que
-force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait dernièrement
-rencontré avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un jour où elle
-était de mauvaise humeur. «J'ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, et
-comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m'étais
-attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu'il
-fallait qu'il lui adressât des prières en ce sens.» J'étouffais de
-colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l'effet de la
-démarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprès
-d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur
-Françoise restée dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous
-les reproches possibles à Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement
-chargé d'une telle commission et que du reste le fait était faux.
-Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je
-crois, de joie que de gêne de m'avoir contrarié. Il s'étonnait en
-riant de soulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter
-à mes yeux de l'importance à son indiscrète démarche, peut-être
-parce qu'il était d'un caractère lâche, et vivant gaiement et
-paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d'eau,
-peut-être parce que, même eût-il été d'une autre race d'hommes, les
-autres ne pouvant se placer au même point de vue que nous, ne
-comprennent pas l'importance du mal que les paroles dites au hasard
-peuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvant
-aucun remède à apporter à ce qu'il avait fait, quand on sonna de
-nouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de la
-Sûreté. Les parents de la petite fille que j'avais amenée une heure
-chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement
-de mineure. Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît
-de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme
-des leitmotiv wagnériens, de la notion aussi, émergeante alors, que
-les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints
-dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et
-qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi
-brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit.
-Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que
-l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est
-rarement seul. Les sentiments excités par chacun se contrarient, et
-c'est dans une certaine mesure, comme je l'éprouvai en allant chez le
-chef de la Sûreté, un révulsif au moins momentané et assez agissant
-des tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai à la Sûreté les
-parents qui m'insultèrent en me disant: «Nous ne mangeons pas de ce
-pain-là», me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas
-reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable
-exemple la facilité des présidents d'assises à «reparties»,
-prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à
-en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans
-le fait il ne fut même pas question, car c'est la seule hypothèse que
-personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de
-l'inculpation firent que je m'en tirai avec un savon extrêmement
-violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu'ils furent
-partis, le chef de la Sûreté qui aimait les petites filles changea de
-ton et me réprimandant comme un compère: «Une autre fois, il faut
-être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement
-que ça, ou ça rate. D'ailleurs vous trouverez partout des petites
-filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était
-follement exagérée.» Je sentais tellement qu'il ne me comprendrait
-pas si j'essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans mot
-dire de la permission qu'il me donna de me retirer. Tous les passants,
-jusqu'à ce que je fusse rentré, me parurent des inspecteurs chargés
-d'épier mes faits et gestes. Mais ce leitmotiv-là, de même que celui
-de la colère contre Bloch, s'éteignirent pour ne plus laisser place
-qu'à celui du départ d'Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un
-mode presque joyeux depuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu'il
-s'était chargé d'aller voir Mme Bontemps, mes souffrances avaient
-été dispersées. Je croyais que c'était pour avoir agi, je le croyais
-de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au
-fond ce qui me rendait heureux, ce n'était pas de m'être déchargé de
-mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne me trompais
-pas du reste absolument; le spécifique pour guérir un événement
-malheureux (les trois quarts des événements le sont) c'est une
-décision; car elle a pour effet par un brusque renversement de nos
-pensées, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'événement
-passé et prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de
-pensées inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces pensées
-nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'était le cas pour
-celles qui m'assiégeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir,
-c'est une espérance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait
-si heureux, c'était la certitude secrète que la mission de Saint-Loup
-ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le
-compris; car n'ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de
-Saint-Loup, je recommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui
-de mes pleins pouvoirs, n'étaient donc pas la cause de ma joie qui sans
-cela eût duré, mais le «la réussite est sûre», que j'avais pensé,
-quand je disais: «Advienne que pourra». Et la pensée éveillée par
-son retard qu'en effet autre chose que la réussite pouvait advenir
-m'était si odieuse que j'avais perdu ma gaîté. C'est en réalité
-notre prévision, notre espérance d'événements heureux qui nous
-gonfle d'une joie, que nous attribuons à d'autres causes et qui cesse
-pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si
-assurés que ce que nous désirons se réalisera. C'est toujours cette
-invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif et
-privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la
-valeur ou la nullité des êtres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle
-fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble
-médiocre, simplement parce que nous sommes persuadés qu'il va y être
-mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu'à ce qu'une présence
-vaille autant, presque même plus que notre vie. Une chose du reste
-acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu'elle avait été la
-première minute et qu'il faut bien avouer qu'elle n'était plus. Ce fut
-de relire une phrase de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les
-êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l'isolement nous ne
-sommes plus qu'en face d'elle, à qui notre esprit donne dans une
-certaine mesure la forme qu'il veut, cette souffrance est supportable et
-différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et
-bizarre qu'un accident dans le monde moral et dans la région du
-cœur,--qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la
-façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine,
-je pouvais penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas
-plus la voir ce soir qu'hier mais relire: «ma décision est
-irrévocable», c'était autre chose, c'était comme prendre un
-médicament dangereux qui m'eût donné une crise cardiaque à laquelle
-on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans les événements,
-dans les lettres de rupture un péril particulier qui amplifie et
-dénature la douleur même que les êtres peuvent nous causer. Mais
-cette souffrance dura peu. J'étais malgré tout si sûr du succès, de
-l'habileté de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait une chose
-si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le souhaiter.
-Pourtant je m'en réjouissais. Malheureusement pour moi qui croyais
-l'affaire de la Sûreté finie, Françoise vint m'annoncer qu'un
-inspecteur était venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir
-des jeunes filles chez moi, que le concierge croyant qu'on parlait
-d'Albertine avait répondu que si et que depuis ce moment la maison
-semblait surveillée. Dès lors il me serait à jamais impossible de
-faire venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans
-risquer d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgît et qu'elle
-me prît pour un malfaiteur. Et du même coup, je compris combien on vit
-plus pour certains rêves qu'on ne croit, car cette impossibilité de
-bercer jamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur,
-mais de plus je compris combien il est compréhensible que les gens
-aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure
-que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car si j'avais
-pensé que même une petite fille inconnue pût avoir par l'arrivée
-d'un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j'aurais
-mieux aimé me tuer. Il n'y avait même pas de comparaison possible
-entre les deux souffrances. Or dans la vie les gens ne réfléchissent
-jamais que ceux à qui ils offrent de l'argent, qu'ils menacent de mort,
-peuvent avoir une maîtresse, ou même simplement un camarade, à
-l'estime de qui ils tiennent, même si ce n'est pas à la leur propre.
-Mais tout à coup par une confusion dont je ne m'avisai pas (je ne
-songeai pas en effet qu'Albertine étant majeure pouvait habiter chez
-moi et même être ma maîtresse), il me sembla que le détournement de
-mineures pouvait s'appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut
-barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n'avais pas vécu
-chastement avec elle, je trouvai dans la punition qui m'était infligée
-pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l'argent,
-cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains
-et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur
-judiciaire, mais une espèce d'harmonie entre l'idée fausse que se fait
-le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignorés. Mais
-alors en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi une
-condamnation infamante qui me dégraderait à ses yeux et peut-être lui
-ferait à elle-même un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai
-de souhaiter ce retour, il m'épouvanta. J'aurais voulu lui
-télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt, noyant tout le reste, le
-désir passionné qu'elle revînt m'envahit. C'est qu'ayant envisagé un
-instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans
-elle, tout d'un coup je me sentis au contraire prêt à sacrifier tous
-les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine
-revînt! Ah! combien mon amour pour Albertine dont j'avais cru que je
-pourrais prévoir le destin d'après celui que j'avais eu pour Gilberte
-s'était développé en parfait contraste avec ce dernier! Combien
-rester sans la voir m'était impossible! Et pour chaque acte, même le
-plus minime, mais qui baignait auparavant dans l'atmosphère heureuse
-qu'était la présence d'Albertine, il me fallait chaque fois, à
-nouveaux frais, avec la même douleur, recommencer l'apprentissage de la
-séparation. Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans
-l'ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là qui furent les
-premiers du printemps, j'eus même, en attendant que Saint-Loup pût
-voir Mme Bontemps, à imaginer Venise et de belles femmes inconnues,
-quelques moments de calme agréable. Dès que je m'en aperçus, je
-sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter,
-c'était la première apparition de cette grande force intermittente,
-qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l'amour, et finirait
-par en avoir raison. Ce dont je venais d'avoir l'avant-goût et
-d'apprendre le présage, c'était pour un instant seulement ce qui plus
-tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus
-souffrir pour Albertine, où je ne l'aimerais plus. Et mon amour qui
-venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu,
-l'oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l'a
-enfermé a aperçu tout d'un coup le serpent python qui le dévorera.
-
-Je pensais tout le temps à Albertine et jamais Françoise en entrant
-dans ma chambre ne me disait assez vite: «Il n'y a pas de lettres»,
-pour abréger l'angoisse. Mais de temps en temps, je parvenais, en
-faisant passer tel ou tel courant d'idées au travers de mon chagrin, à
-renouveler, à aérer un peu l'atmosphère viciée de mon cœur; mais le
-soir, si je parvenais à m'endormir, alors c'était comme si le souvenir
-d'Albertine avait été le médicament qui m'avait procuré le sommeil,
-et dont l'influence en cessant m'éveillerait. Je pensais tout le temps
-à Albertine en dormant. C'était un sommeil spécial à elle qu'elle me
-donnait et où du reste je n'aurais plus été libre comme pendant la
-veille de penser à autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'étaient
-les deux substances mêlées qu'on nous fait prendre à la fois pour
-dormir. Réveillé, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque
-jour au lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplît son œuvre, mais,
-là même, il favorisait l'idéalisation de l'image regrettée et par
-là l'assimilation de ma souffrance initiale à d'autres souffrances
-analogues qui la renforçaient. Encore cette image était-elle
-supportable. Mais si tout d'un coup je pensais à sa chambre, à sa
-chambre où le lit restait vide, à son piano, à son automobile, je
-perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tête sur
-l'épaule comme ceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait
-presque aussi mal parce que ce n'était pas elle qui les ouvrait.
-
-Quand il put y avoir un télégramme de Saint-Loup, je n'osai pas
-demander: «Est-ce qu'il y a un télégramme?» Il en vint un enfin,
-mais qui ne faisait que tout reculer, me disant: «Ces dames sont
-parties pour trois jours.» Sans doute, si j'avais supporté les quatre
-jours qu'il y avait déjà depuis qu'elle était partie, c'était parce
-que je me disais: «Ce n'est qu'une affaire de temps, avant la fin de la
-semaine elle sera là.» Mais cette raison n'empêchait pas que pour mon
-cœur, pour mon corps, l'acte à accomplir était le même: vivre sans
-elle, rentrer chez moi sans la trouver, passer devant la porte de sa
-chambre--l'ouvrir, je n'en avais pas encore le courage--en sachant
-qu'elle n'y était pas, me coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà
-des choses que mon cœur avait dû accomplir dans leur terrible
-intégralité et tout de même que si je n'avais pas dû revoir
-Albertine. Or qu'il l'eût accompli déjà quatre fois, prouvait qu'il
-était maintenant capable de continuer à l'accomplir. Et bientôt
-peut-être la raison qui m'aidait à continuer ainsi à vivre--le
-prochain retour d'Albertine--je cesserais d'en avoir besoin (je pourrais
-me dire: «Elle ne reviendra jamais», et vivre tout de même comme
-j'avais déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris
-l'habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute
-le soir en rentrant je trouvais encore, m'ôtant la respiration,
-m'étouffant du vide de la solitude, les souvenirs juxtaposés en une
-interminable série, de tous les soirs où Albertine m'attendait; mais
-déjà je trouvais ainsi le souvenir de la veille, de l'avant-veille et
-des deux soirs précédents, c'est-à-dire le souvenir des quatre soirs
-écoulés depuis le départ d'Albertine, pendant lesquels j'étais
-resté sans elle, seul, où cependant j'avais vécu, quatre soirs
-déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l'autre,
-mais que chaque jour qui s'écoulerait allait peut-être étoffer. Je ne
-dirai rien de la lettre de déclaration que je reçus à ce moment-là
-d'une nièce de Mme de Guermantes, qui passait pour la plus jolie jeune
-fille de Paris, ni de la démarche que fit auprès de moi le duc de
-Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur
-fille à l'inégalité du parti, à une semblable mésalliance. De tels
-incidents qui pourraient être sensibles à l'amour-propre sont trop
-douloureux quand on aime. On aurait le désir et on n'aurait pas
-l'indélicatesse de les faire connaître à celle qui porte sur nous un
-jugement moins favorable qui ne serait du reste pas modifié si elle
-apprenait qu'on peut être l'objet d'un tout différent. Ce que
-m'écrivait la nièce du duc n'eût pu qu'impatienter Albertine. Comme
-depuis le moment où j'étais éveillé et où je reprenais mon chagrin
-à l'endroit où j'en étais resté avant de m'endormir, comme un livre
-un instant fermé et qui ne me quitterait plus jusqu'au soir, ce ne
-pouvait jamais être qu'à une pensée concernant Albertine que venait
-se raccorder pour moi toute sensation, qu'elle me vînt du dehors ou du
-dedans. On sonnait: c'est une lettre d'elle, c'est elle-même
-peut-être! Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je
-n'étais plus jaloux, je n'avais plus de griefs contre elle, j'aurais
-voulu vite la revoir, l'embrasser, passer gaiement toute ma vie avec
-elle. Lui télégraphier: «Venez vite» me semblait devenu une chose
-toute simple comme si mon humeur nouvelle avait changé non pas
-seulement mes dispositions, mais les choses hors de moi, les avait
-rendues plus faciles. Si j'étais d'humeur sombre, toutes mes colères
-contre elle renaissaient, je n'avais plus envie de l'embrasser, je
-sentais l'impossibilité d'être jamais heureux par elle, je ne voulais
-plus que lui faire du mal et l'empêcher d'appartenir aux autres. Mais
-de ces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallait
-qu'elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût me
-donner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmes
-difficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dans la
-satisfaction du désir moral était quelque chose d'aussi naïf que
-l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le
-désir avance, plus la possession véritable s'éloigne. De sorte que si
-le bonheur ou du moins l'absence de souffrances peut être trouvé, ce
-n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction
-finale du désir qu'il faut chercher. On cherche à voir ce qu'on aime,
-on devrait chercher à ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener
-l'extinction du désir. Et j'imagine que si un écrivain émettait des
-vérités de ce genre, il dédierait le livre qui les contiendrait à
-une femme dont il se plairait ainsi à se rapprocher, lui disant: ce
-livre est le tien. Et ainsi, disant des vérités dans son livre, il
-mentirait dans sa dédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit
-à cette femme que comme à cette pierre qui vient d'elle et qui ne lui
-sera chère qu'autant qu'il aimera la femme. Les liens entre un être et
-nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant
-les relâche, et malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes, et
-dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par
-devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être
-qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en
-disant le contraire, ment. Et j'aurais eu si peur, si on avait été
-capable de le faire, qu'on m'ôtât ce besoin d'elle, cet amour d'elle,
-que je me persuadais qu'il était précieux pour ma vie. Pouvoir
-entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations
-par où le train passait pour aller en Touraine, m'eût semblé une
-diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé
-qu'Albertine me devenait indifférente); il était bien, me disais-je,
-qu'en me demandant sans cesse ce qu'elle pouvait faire, penser, vouloir,
-à chaque instant, si elle comptait, si elle allait revenir, je tinsse
-ouverte cette porte de communication que l'amour avait pratiquée en
-moi, et sentisse la vie d'une autre submerger par des écluses
-ouvertes le réservoir qui n'aurait pas voulu redevenir stagnant.
-Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété
-secondaire--l'attente d'un nouveau télégramme, d'un téléphonage de
-Saint-Loup--masqua la première, l'inquiétude du résultat, savoir si
-Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l'attente du
-télégramme me devenait si intolérable qu'il me semblait que, quel
-qu'il fût, l'arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à
-laquelle je pensais maintenant, mettrait fin à mes souffrances. Mais
-quand j'eus reçu enfin un télégramme de Robert où il me disait qu'il
-avait vu Mme Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions, avait
-été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, j'éclatai de
-fureur et de désespoir, car c'était là ce que j'aurais voulu avant
-tout éviter. Connu d'Albertine, le voyage de Saint-Loup me donnait un
-air de tenir à elle qui ne pouvait que l'empêcher de revenir et dont
-l'horreur d'ailleurs était tout ce que j'avais gardé de la fierté que
-mon amour avait au temps de Gilberte et qu'il avait perdue. Je
-maudissais Robert. Puis je me dis que si ce moyen avait échoué, j'en
-prendrais un autre. Puisque l'homme peut agir sur le monde extérieur,
-comment en faisant jouer la ruse, l'intelligence, l'intérêt,
-l'affection, n'arriverais-je pas à supprimer cette chose atroce:
-l'absence d'Albertine. On croit que selon son désir on changera autour
-de soi les choses, on le croit parce que, hors de là, on ne voit aucune
-solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produit le plus
-souvent et qui est favorable aussi: nous n'arrivons pas à changer les
-choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La
-situation que nous espérions changer parce qu'elle nous était
-insupportable, nous devient indifférente. Nous n'avons pas pu surmonter
-l'obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l'a fait
-tourner, dépasser, et c'est à peine alors si en nous retournant vers
-le lointain du passé nous pouvons l'apercevoir, tant il est devenu
-imperceptible. J'entendis à l'étage au-dessus du nôtre des airs
-joués par une voisine. J'appliquais leurs paroles que je connaissais à
-Albertine et à moi et je fus rempli d'un sentiment à profond que je me
-mis à pleurer. C'était: «_Hélas, l'oiseau qui fuit ce qu'il croit
-l'esclavage, d'un vol désespéré revient battre au vitrage_» et la
-mort de Manon: «_Manon, réponds-moi donc, Seul amour de mon âme, je
-n'ai su qu'aujourd'hui la bonté de ton cœur._» Puisque Manon revenait
-à Des Grieux, il me semblait que j'étais pour Albertine le seul amour
-de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce
-moment le même air, ce n'eût pas été moi qu'elle eût chéri sous le
-nom de des Grieux, et si elle en avait eu seulement l'idée, mon
-souvenir l'eût empêchée de s'attendrir en écoutant cette musique qui
-rentrait pourtant bien, quoique mieux écrite et plus fine, dans le
-genre de celle qu'elle aimait. Pour moi je n'eus pas le courage de
-m'abandonner à tant de douceur, de penser qu'Albertine m'appelait
-«seul amour de mon âme» et avait reconnu qu'elle s'était méprise
-sur ce qu'elle «avait cru l'esclavage». Je savais qu'on ne peut lire
-un roman sans donner à l'héroïne les traits de celle qu'on aime. Mais
-le dénouement a beau en être heureux, notre amour n'a pas fait un pas
-de plus et quand nous avons fermé le livre, celle que nous aimons et
-qui est enfin venue à nous dans le roman, ne nous aime pas davantage
-dans la vie. Furieux, je télégraphiai à Saint-Loup de revenir au plus
-vite à Paris, pour éviter au moins l'apparence de mettre une
-insistance aggravante dans une démarche que j'aurais tant voulu cacher.
-Mais avant même qu'il fût revenu selon mes instructions, c'est
-d'Albertine elle-même que je reçus cette lettre:
-
-«Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui
-était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne
-pas m'avoir écrit directement, j'aurais été trop heureuse de revenir,
-ne recommencez plus ces démarches absurdes.» «J'aurais été trop
-heureuse de revenir!» Si elle disait cela, c'est donc qu'elle
-regrettait d'être partie, qu'elle ne cherchait qu'un prétexte pour
-revenir. Donc je n'avais qu'à faire ce qu'elle me disait, à lui
-écrire que j'avais besoin d'elle et elle reviendrait. J'allais donc la
-revoir, elle, l'Albertine de Balbec (car depuis son départ, elle
-l'était redevenue pour moi; comme un coquillage auquel on ne fait plus
-attention quand on l'a toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est
-séparé, pour le donner, ou l'ayant perdu, et qu'on pense à lui, ce
-qu'on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des
-montagnes bleues de la mer). Et ce n'est pas seulement elle qui était
-devenue un être d'imagination, c'est-à-dire désirable, mais la vie
-avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c'est-à-dire
-affranchie de toutes difficultés, de sorte que je me disais: «Comme
-nous allons être heureux!» Mais du moment que j'avais l'assurance de
-ce retour, il ne fallait pas avoir l'air de le hâter, mais au contraire
-effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que je pourrais
-toujours plus tard désavouer en disant qu'il avait agi de lui-même,
-parce qu'il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, je
-relisais sa lettre et j'étais tout de même déçu du peu qu'il y a
-d'une personne dans une lettre. Sans doute les caractères tracés
-expriment notre pensée, ce que font aussi nos traits: c'est toujours en
-présence d'une pensée que nous nous trouvons. Mais tout de même, dans
-la personne, la pensée ne nous apparaît qu'après s'être diffusée
-dans cette corolle du visage épanouie comme un nymphéa. Cela la
-modifie tout de même beaucoup. Et c'est peut-être une des causes de
-nos perpétuelles déceptions en amour que ces perpétuelles déviations
-qui font qu'à l'attente de l'être idéal que nous aimons, chaque
-rendez-vous nous apporte, en réponse, une personne de chair qui tient
-déjà si peu de notre rêve. Et puis quand nous réclamons quelque
-chose de cette personne, nous recevons d'elle une lettre où même de la
-personne il reste très peu, comme, dans les lettres de l'algèbre, il
-ne reste plus la détermination des chiffres de l'arithmétique,
-lesquels déjà ne contiennent plus les qualités des fruits ou des
-fleurs additionnés. Et pourtant, l'amour, l'être aimé, ses lettres,
-sont peut-être tout de même des traductions (si insatisfaisant qu'il
-soit de passer de l'un à l'autre) de la même réalité, puisque la
-lettre ne nous semble insuffisante qu'en la lisant, mais que nous suons
-mort et passion tant qu'elle n'arrive pas, et qu'elle suffit à calmer
-notre angoisse, sinon à remplir, avec ses petits signes noirs, notre
-désir qui sait qu'il n'y a là tout de même que l'équivalence d'une
-parole, d'un sourire, d'un baiser, non ces choses mêmes.
-
-J'écrivis à Albertine:
-
-«Mon amie, j'allais justement vous écrire, et je vous remercie de me
-dire que si j'avais eu besoin de vous, vous seriez accourue; c'est bien
-de votre part de comprendre d'une façon aussi élevée le dévouement
-à un ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu'en être accrue.
-Mais non, je ne vous l'avais pas demandé et ne vous le demanderai pas;
-nous revoir, au moins d'ici bien longtemps, ne vous serait peut-être
-pas pénible, jeune fille insensible. À moi que vous avez cru parfois
-si indifférent, cela le serait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous
-avez pris une décision que je crois très sage et que vous avez prise
-au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes
-partie le jour où je venais de recevoir l'assentiment de ma mère à
-demander votre main. Je vous l'aurais dit à mon réveil, quand j'ai eu
-sa lettre (en même temps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur
-de me faire de la peine en partant là-dessus. Et nous aurions
-peut-être lié nos vies par ce qui aurait été pour nous, qui sait? le
-malheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse. Nous
-en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n'est pas que ce ne
-serait pas pour moi une tentation. Mais je n'ai pas grand mérite à y
-résister. Vous savez l'être inconstant que je suis et comme j'oublie
-vite. Vous me l'avez dit souvent, je suis surtout un homme d'habitudes.
-Celles que je commence à prendre sans vous ne sont pas encore bien
-fortes. Évidemment en ce moment celles que j'avais avec vous et que
-votre départ a troublées sont encore les plus fortes. Elles ne le
-seront plus bien longtemps. Même à cause de cela, j'avais pensé à
-profiter de ces quelques derniers jours où nous voir ne serait pas
-encore pour moi ce qu'il sera dans une quinzaine, plus tôt peut-être
-(pardonnez-moi ma franchise): un dérangement,--j'avais pensé à en
-profiter, avant l'oubli final, pour régler avec vous de petites
-questions matérielles où vous auriez pu, bonne et charmante amie,
-rendre service à celui qui s'est cru cinq minutes votre fiancé. Comme
-je ne doutais pas de l'approbation de ma mère, comme d'autre part je
-désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m'aviez
-trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre
-pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu
-aussi odieux à vous qu'à moi maintenant que nous devions passer toute
-notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine en vous écrivant
-de penser que cela a failli être, qu'il s'en est fallu de quelques
-secondes), j'avais pensé à organiser notre existence de la façon la
-plus indépendante possible, et pour commencer j'avais voulu que vous
-eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant,
-je vous eusse attendue au port (j'avais écrit à Elstir pour lui
-demander conseil, comme vous aimez son goût) et pour la terre j'avais
-voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu'à vous, dans
-laquelle vous sortiriez, vous voyageriez, à votre fantaisie. Le yacht
-était déjà presque prêt, il s'appelle, selon votre désir exprimé
-à Balbec, le _Cygne_. Et me rappelant que vous préfériez à toutes
-les autres les voitures Rolls, j'en avais commandé une. Or maintenant
-que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espère pas vous faire
-accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient
-servir à rien), j'avais pensé--comme je les avais commandés à un
-intermédiaire, mais en donnant votre nom--que vous pourriez peut-être
-en les décommandant, vous, m'éviter le yacht et cette voiture devenus
-inutiles. Mais pour cela et pour bien d'autres choses, il aurait fallu
-causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer,
-ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles
-et une Rolls Royce de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie
-puisque vous estimez qu'il est de vivre loin de moi. Non, je préfère
-garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d'eux
-et qu'ils ont chance de rester toujours l'un au port désarmé, l'autre
-à l'écurie, je ferai graver sur le yacht (Mon Dieu, je n'ose pas
-mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous
-choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimiez:
-
-
-_Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
-Magnifique mais qui sans espoir se délivre
-Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
-Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui._
-
-
-Vous vous rappelez--c'est le poème qui commence par: _Le vierge, le
-vivace et le bel aujourd'hui..._ Hélas, aujourd'hui n'est plus ni
-vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu'ils en feront bien
-vite un «demain» supportable ne sont guère _supportables_. Quant à
-la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que
-vous disiez ne pas pouvoir comprendre:
-
-
-_Dis si je ne suis pas joyeux
-Tonnerre et rubis aux moyeux
-De voir en l'air que ce feu troue_
-
-_Avec des royaumes épars
-Comme mourir pourpre la roue
-Du seul vespéral de mes chars._
-
-
-Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne
-promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J'en
-garde un bien bon souvenir.»
-
-P.-S.--Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues
-propositions que Saint-Loup (que je ne crois d'ailleurs nullement en
-Touraine) aurait faites à votre tante. C'est du Sherlock Holmes. Quelle
-idée vous faites-vous de moi?»
-
-
-Sans doute de même que j'avais dit autrefois à Albertine: «Je ne vous
-aime pas», pour qu'elle m'aimât; «J'oublie quand je ne vois pas les
-gens», pour qu'elle me vît très souvent; «J'ai décidé de vous
-quitter», pour prévenir toute idée de séparation, maintenant
-c'était parce que je voulais absolument qu'elle revînt dans les huit
-jours, que je lui disais: «Adieu pour toujours»; c'est parce que je
-voulais la revoir que je lui disais: «Je trouverais dangereux de vous
-voir», c'est parce que vivre séparé d'elle me semblait pire que la
-mort que je lui écrivais: «Vous avez eu raison, nous serions
-malheureux ensemble.» Hélas cette lettre feinte, en l'écrivant pour
-avoir l'air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire
-certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que moi et non elle,
-j'aurais dû d'abord prévoir qu'il était possible qu'elle eût pour
-effet une réponse négative, c'est-à-dire consacrant ce que je disais;
-qu'il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été
-moins intelligente qu'elle n'était, elle n'eût pas douté un instant
-que ce que je disais était faux. Sans s'arrêter en effet aux
-intentions que j'énonçais dans cette lettre, le seul fait que je
-l'écrivisse, n'eût-il même pas succédé à la démarche de
-Saint-Loup, suffisait pour lui prouver que je désirais qu'elle revînt
-et pour lui conseiller de me laisser m'enferrer dans l'hameçon de plus
-en plus. Puis après avoir prévu la possibilité d'une réponse
-négative, j'aurais dû toujours prévoir que brusquement cette réponse
-me rendrait dans sa plus extrême vivacité mon amour pour Albertine. Et
-j'aurais dû, toujours avant d'envoyer ma lettre, me demander si, au cas
-où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir,
-je serais assez maître de ma douleur pour me forcer à rester
-silencieux, à ne pas lui télégraphier: «Revenez» ou à ne pas lui
-envoyer quelque autre émissaire, ce qui, après lui avoir écrit que
-nous ne nous reverrions pas, était lui montrer avec la dernière
-évidence que je ne pouvais me passer d'elle, et aboutirait à ce
-qu'elle refusât plus énergiquement encore, à ce que, ne pouvant plus
-supporter mon angoisse, je partisse chez elle, qui sait, peut-être à
-ce que je n'y fusse pas reçu. Et sans doute, c'eût été, après trois
-énormes maladresses la pire de toutes, après laquelle il n'y avait
-plus qu'à me tuer devant sa maison. Mais la manière désastreuse dont
-est construit l'univers psycho-pathologique veut que l'acte maladroit,
-l'acte qu'il faudrait avant tout éviter, soit justement l'acte calmant,
-l'acte qui, ouvrant pour nous, jusqu'à ce que nous en sachions le
-résultat, de nouvelles perspectives d'espérance, nous débarrasse
-momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en
-nous. De sorte que quand la douleur est trop forte, nous nous
-précipitons dans la maladresse qui consiste à écrire, à faire prier
-par quelqu'un, à aller voir, à prouver qu'on ne peut se passer de
-celle qu'on aime. Mais je ne prévis rien de tout cela. Le résultat de
-cette lettre me paraissait être au contraire de faire revenir Albertine
-au plus vite. Aussi en pensant à ce résultat, avais-je eu une grande
-douceur à écrire. Mais en même temps je n'avais cessé en écrivant
-de pleurer; d'abord un peu de la même manière que le jour où j'avais
-joué la fausse séparation, parce que ces mots me représentant l'idée
-qu'ils m'exprimaient quoiqu'ils tendissent à un but contraire
-(prononcés mensongèrement pour ne pas, par fierté, avouer que
-j'aimais), ils portaient en eux leur tristesse. Mais aussi parce que je
-sentais que cette idée avait de la vérité.
-
-Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de
-l'avoir envoyée. Car en me représentant le retour en somme si aisé
-d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage
-une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'espérais
-qu'elle refuserait de revenir. J'étais en train de calculer que ma
-liberté, tout l'avenir de ma vie étaient suspendus à son refus, que
-j'avais fait une folie d'écrire, que j'aurais dû reprendre ma lettre
-hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu'elle
-venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de
-timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitôt je changeai d'avis; je
-souhaitais qu'Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette
-décision vînt d'elle pour mettre fin à mon anxiété et je résolus
-de rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal, il annonçait
-une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons
-différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une
-troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait
-que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même et que j'avais
-écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais
-expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles
-nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans
-elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur
-d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui
-m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle.
-Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces
-choses,--moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons
-détachés,--la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance,
-nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous
-paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre
-possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en
-déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine.
-Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré et nous
-ne pouvons plus vivre. Or l'«argument» de Phèdre ne réunissait-il
-pas les deux cas? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris
-soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt
-lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle
-arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus.
-Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si
-souvent récitée: «_On dit qu'un prompt départ vous éloigne de
-nous._» Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire,
-peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même
-quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir
-été mal comprise: «_Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire_», on
-peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration.
-«_Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre
-époux._» Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le
-bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait
-peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint,
-qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi
-voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de
-lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance: «_Ah! cruel, tu m'as
-trop entendue._» Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait
-racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine,
-duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait
-de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne fait que
-varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène: «_Tu me
-haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient
-encor de nouveaux charmes._» La preuve que le «soin de sa gloire»
-n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait
-à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Œnone si elle n'apprenait
-à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour
-équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de
-la réputation. C'est alors qu'elle laisse Œnone (qui n'est que le nom
-de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «du
-soin de le défendre» et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à
-un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement
-elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort
-d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les
-scrupules «jansénistes», comme eût dit Bergotte, que Racine a
-donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que
-m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux
-de ma propre existence. Ces réflexions n'avaient d'ailleurs rien
-changé à ma détermination, et je tendis ma lettre à Françoise pour
-qu'elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d'Albertine
-cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j'avais
-appris qu'elle ne s'était pas effectuée. Et sans doute, nous avons
-tort de croire que l'accomplissement de notre désir soit peu de chose,
-puisque dès que nous croyons qu'il peut ne pas se réaliser nous y
-tenons de nouveau, et ne trouvons qu'il ne valait pas la peine de le
-poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le manquer pas. Et
-pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne
-paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose
-d'instable d'où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins
-seront d'autant plus forts que le désir aura été plus complètement
-accompli, plus impossibles à supporter que le bonheur aura été,
-contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu'il aura reçu la
-consécration de l'habitude. Dans un autre sens aussi, les deux
-tendances, dans l'espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre
-partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l'une et
-l'autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop
-compréhensible que nous courrions après notre bonheur--ou notre
-malheur--et qu'en même temps nous souhaitions de placer devant nous,
-par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses
-conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir
-absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d'autres
-formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles, le mal
-dont nous souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante,
-car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout
-simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous
-éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le
-regret d'avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent
-exclues, cette forme du bonheur. J'avais donné la lettre à Françoise
-en lui demandant d'aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre
-fut partie, je conçus de nouveau le retour d'Albertine comme imminent.
-Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui
-neutralisaient bien un peu par leur douceur, les dangers que je voyais
-à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l'avoir auprès
-de moi m'enivrait.
-
-Le temps passe, et peu à peu tout ce qu'on disait par mensonge devient
-vrai, je l'avais trop expérimenté avec Gilberte; l'indifférence que
-j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter, avait fini par se
-réaliser; peu à peu la vie, comme je le disais à Gilberte en une
-formule mensongère et qui rétrospectivement était devenue vraie, la
-vie nous avait séparés. Je me le rappelais, je me disais: «Si
-Albertine laisse passer quelque temps mes mensonges deviendront une
-vérité. Et maintenant que le plus dur est passé, ne serait-il pas à
-souhaiter qu'elle laissât passer ce mois? Si elle revient, je
-renoncerai à la vie véritable que certes je ne suis pas en état de
-goûter encore, mais qui progressivement pourra commencer à présenter
-pour moi des charmes tandis que le souvenir d'Albertine ira en
-s'affaiblissant.»
-
-J'ai dit que l'oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets
-de l'oubli était précisément--en faisant que beaucoup des aspects
-déplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec
-elle, ne se représentaient plus à ma mémoire, cessaient donc d'être
-des motifs à désirer qu'elle ne fût plus là comme je le souhaitais
-quand elle y était encore,--de me donner d'elle une image sommaire,
-embellie de tout ce que j'avais éprouvé d'amour pour d'autres. Sous
-cette forme particulière, l'oubli qui pourtant travaillait à
-m'habituer à la séparation, me faisait, en me montrant Albertine plus
-douce, souhaiter davantage son retour.
-
-Depuis qu'elle était partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on
-ne pouvait pas voir que j'avais pleuré, je sonnais Françoise et je lui
-disais: «Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oublié.
-Pensez à faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en état quand elle
-viendra.» Ou simplement: «Justement l'autre jour Mademoiselle
-Albertine me disait, tenez justement la veille de son départ....» Je
-voulais diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait
-le départ d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je
-voulais aussi montrer à Françoise que je ne craignais pas de parler de
-ce départ, le montrer--comme font certains généraux qui appellent des
-reculs forcés une retraite stratégique et conforme à un plan
-préparé--comme voulu, comme constituant un épisode dont je cachais
-momentanément la vraie signification, nullement comme la fin de mon
-amitié avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire
-rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre,
-où son départ avait fait le vide et où je ne respirais plus. Puis on
-cherche à diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer
-dans le langage parlé entre la commande d'un costume et des ordres pour
-le dîner.
-
-En faisant la chambre d'Albertine, Françoise, curieuse, ouvrit le
-tiroir d'une petite table en bois de rose où mon amie mettait les
-objets intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. «Oh! Monsieur,
-Mademoiselle Albertine a oublié de prendre ses bagues, elles sont
-restées dans le tiroir.» Mon premier mouvement fut de dire: «Il faut
-les lui renvoyer.» Mais cela avait l'air de ne pas être certain
-qu'elle reviendrait. «Bien, répondis-je après un instant de silence,
-cela ne vaut guère la peine de les lui renvoyer pour le peu de temps
-qu'elle doit être absente. Donnez-les-moi, je verrai.» Françoise me
-les remit avec une certaine méfiance. Elle détestait Albertine, mais
-me jugeant d'après elle-même, elle se figurait qu'on ne pouvait me
-remettre une lettre écrite par mon amie sans crainte que je l'ouvrisse.
-Je pris les bagues. «Que Monsieur y fasse attention de ne pas les
-perdre, dit Françoise, on peut dire qu'elles sont belles! Je ne sais
-pas qui les lui a données, si c'est Monsieur ou un autre, mais je vois
-bien que c'est quelqu'un de riche et qui a du goût!» «Ce n'est pas
-moi, répondis-je à Françoise, et d'ailleurs ce n'est pas de la même
-personne que viennent les deux, l'une lui a été donnée par sa tante
-et elle a acheté l'autre.» «Pas de la même personne! s'écria
-Françoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le rubis
-qu'on a ajouté sur l'une, il y a le même aigle sur les deux, les
-mêmes initiales à l'intérieur...» Je ne sais pas si Françoise
-sentait le mal qu'elle me faisait mais elle commença à ébaucher un
-sourire qui ne quitta plus ses lèvres. «Comment, le même aigle? Vous
-êtes folle. Sur celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais
-sur l'autre c'est une espèce de tête d'homme qui est ciselée.» «Une
-tête d'homme, où Monsieur a vu ça? Rien qu'avec mes lorgnons, j'ai
-tout de suite vu que c'était une des ailes de l'aigle; que Monsieur
-prenne sa loupe, il verra l'autre aile sur l'autre côté, la tête et
-le bec au milieu. On voit chaque plume. Ah! c'est un beau! travail.»
-L'anxieux besoin de savoir si Albertine m'avait menti me fit oublier que
-j'aurais dû garder quelque dignité envers Françoise et lui refuser le
-plaisir méchant qu'elle avait sinon à me torturer, du moins à nuire
-à mon amie. Je haletais tandis que Françoise allait chercher ma loupe,
-je la pris, je demandai à Françoise de me montrer l'aigle sur la bague
-au rubis, elle n'eut pas de peine à me faire reconnaître les ailes,
-stylisées de la même façon que dans l'autre bague, le relief de
-chaque plume, la tête. Elle me fit remarquer aussi des inscriptions
-semblables, auxquelles, il est vrai, d'autres étaient jointes dans la
-bague au rubis. Et à l'intérieur des deux le chiffre d'Albertine.
-«Mais cela m'étonne que Monsieur ait eu besoin de tout cela pour voir
-que c'était la même bague, me dit Françoise. Même sans les regarder
-de près on sent bien la même façon, la même manière de plisser
-l'or, la même forme. Rien qu'à les apercevoir j'aurais juré qu'elles
-venaient du même endroit. Ça se reconnaît comme la cuisine d'une
-bonne cuisinière.» Et en effet, à sa curiosité de domestique
-attisée par la haine et habituée à noter des détails avec une
-effrayante précision, s'était joint, pour l'aider dans cette
-expertise, ce goût qu'elle avait, ce même goût en effet qu'elle
-montrait dans la cuisine et qu'avivait peut-être, comme je m'en étais
-aperçu en partant pour Balbec dans sa manière de s'habiller, sa
-coquetterie de femme qui a été jolie, qui a regardé les bijoux et les
-toilettes des autres. Je me serais trompé de boîte de médicament et,
-au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais
-que j'avais bu trop de tasses de thé, j'aurais pris autant de cachets
-de caféine, que mon cœur n'eût pas pu battre plus violemment. Je
-demandai à Françoise de sortir de la chambre. J'aurais voulu voir
-Albertine immédiatement. À l'horreur de son mensonge, à la jalousie
-pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se fût laissé ainsi
-faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme
-que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que
-nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et pourtant puisque je
-n'avais cessé de dépenser pour elle tant d'argent, je l'avais prise
-malgré cette bassesse morale; cette bassesse je l'avais maintenue en
-elle, je l'avais peut-être accrue, peut-être créée. Puis, comme nous
-avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur, comme nous
-arrivons, quand nous mourons de faim, à nous persuader qu'un inconnu va
-nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai Albertine dans mes
-bras, m'expliquant d'un mot que c'était à cause de la ressemblance de
-la fabrication qu'elle avait acheté l'autre bague, que c'était elle
-qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette explication était
-encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps d'enfoncer dans mon
-esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite
-apaisée. Et je songeais que tant d'hommes qui disent aux autres que
-leur maîtresse est bien gentille, souffrent de pareilles tortures.
-C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Ils ne mentent
-pas tout à fait; ils ont avec cette femme des heures vraiment douces;
-mais songez à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont pour eux
-devant leurs amis et qui leur permet de se glorifier, et à tout ce que
-cette gentillesse qu'elles ont seules avec leurs amants, et qui leur
-permet de les bénir, recouvrent d'heures inconnues où l'amant a
-souffert, douté, fait partout d'inutiles recherches pour savoir la
-vérité! C'est à de telles souffrances qu'est liée la douceur
-d'aimer, de s'enchanter des propos les plus insignifiants d'une femme,
-qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume de son odeur. En ce moment,
-je ne pouvais plus me délecter à respirer par le souvenir celle
-d'Albertine. Atterré, les deux bagues à la main, je regardais cet
-aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le cœur, dont les ailes aux
-plumes en relief avaient emporté la confiance que je gardais dans mon
-amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne pouvait pas
-échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à
-cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom, sans pourtant me
-le laisser lire, qu'elle avait aimé sans doute autrefois, et qu'elle
-avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps, puisque c'est le jour
-si doux, si familial de la promenade ensemble au Bois que j'avais vu,
-pour la première fois, la seconde bague, celle où l'aigle avait l'air
-de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.
-
-Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du départ
-d'Albertine, cela ne signifiait pas que je ne pensais qu'à elle. D'une
-part son charme ayant depuis longtemps gagné de proche en proche des
-objets qui finissaient par en être très éloignés, mais n'étaient
-pas moins électrisés par la même émotion qu'elle me donnait, si
-quelque chose me faisait penser à Incarville ou aux Verdurin, ou à un
-nouveau rôle de Léa, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre
-part moi-même, ce que j'appelais penser à Albertine, c'était penser
-aux moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle
-faisait. De sorte que si pendant ces heures de martyre incessant, un
-graphique avait pu représenter les images qui accompagnaient mes
-souffrances, on eût aperçu celles de la gare d'Orsay, des billets de
-banque offerts à Mme Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre
-incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait une formule de
-dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De même que dans tout
-le cours de notre vie notre égoïsme voit tout le temps devant lui les
-buts précieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce _Je_ lui-même
-qui ne cesse de les considérer, de même le désir qui dirige nos actes
-descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop utilitaire,
-il se précipite dans l'action et dédaigne la connaissance, soit que
-nous recherchions l'avenir pour corriger les déceptions du présent,
-soit que la paresse de l'esprit le pousse à glisser sur la pente aisée
-de l'imagination, plutôt qu'à remonter la pente abrupte de
-l'introspection. En réalité, dans ces heures de crise où nous
-jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l'être dont elle
-dépend révèle mieux l'immensité de la place qu'il occupe pour nous,
-en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui,
-proportionnellement l'image de cet être décroît jusqu'à ne plus
-être perceptible. En toutes choses nous trouvons l'effet de sa
-présence par l'émotion que nous ressentons; lui-même, la cause, nous
-ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-là si incapable de
-me représenter Albertine que j'aurais presque pu croire que je ne
-l'aimais pas, comme ma mère, dans les moments de désespoir où elle
-fut incapable de se représenter jamais ma grand'mère (sauf une fois
-dans la rencontre fortuite d'un rêve dont elle sentait tellement le
-prix, quoique endormie, qu'elle s'efforçait avec ce qui lui restait de
-forces dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et
-s'accusait en effet de ne pas regretter sa mère dont la mort la tuait,
-mais dont les traits se dérobaient à son souvenir.
-
-Pourquoi eussé-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes? Parce
-qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer: mais
-notre vie ne reposait-elle pas sur un perpétuel mensonge? Jamais elle
-ne m'avait dit une fois: «Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir
-librement, pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais?» Mais
-c'était en effet une vie trop singulière pour qu'elle ne me l'eût pas
-demandé si elle n'avait pas compris pourquoi. Et à mon silence sur les
-causes de sa claustration, n'était-il pas compréhensible que
-correspondît de sa part un même et constant silence sur ses
-perpétuels désirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables
-désirs et espérances? Françoise avait l'air de savoir que je mentais
-quand je faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance
-semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait
-d'habitude notre domestique, que les maîtres n'aiment pas à être
-humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de
-la réalité que ce qui ne s'écarte pas trop d'une fiction flatteuse,
-propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise
-avait l'air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même
-éveillé, entretenu la méfiance dans l'esprit d'Albertine, surexcité
-sa colère, bref l'eût poussée au point où elle aurait pu prédire
-comme inévitable son départ. Si c'était vrai, ma version d'un
-départ momentané, connu et approuvé par moi, n'avait pu rencontrer
-qu'incrédulité chez Françoise. Mais l'idée qu'elle se faisait de la
-nature intéressée d'Albertine, l'exaspération avec laquelle, dans sa
-haine, elle grossissait le «profit» qu'Albertine était censée tirer
-de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire échec à sa certitude.
-Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme à une chose toute
-naturelle, au retour prochain d'Albertine, Françoise regardait-elle ma
-figure, pour voir si je n'inventais pas, de la même façon que, quand
-le maître d'hôtel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots,
-une nouvelle politique qu'elle hésitait à croire, par exemple la
-fermeture des églises et la déportation des curés, même du bout de
-la cuisine et sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et
-avidement le journal, comme si elle eût pu voir si c'était vraiment
-écrit.
-
-Quand Françoise vit qu'après avoir écrit une longue lettre j'y
-mettais l'adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-là si vague
-qu'Albertine revînt, grandit chez elle. Il se doubla d'une véritable
-consternation quand un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une
-lettre sur l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'écriture
-d'Albertine. Elle se demandait si le départ d'Albertine n'avait pas
-été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement comme
-assurant définitivement pour l'avenir la vie d'Albertine à la maison
-et comme constituant pour moi, c'est-à-dire, en tant que j'étais le
-maître de Françoise, pour elle-même, l'humiliation d'avoir été
-joué par Albertine. Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de
-celle-ci, je ne pus m'empêcher de considérer un instant les yeux de
-Françoise d'où tous les espoirs s'étaient enfuis, en induisant de ce
-présage l'imminence du retour d'Albertine, comme un amateur de sports
-d'hiver conclut avec joie que les froids sont proches en voyant le
-départ des hirondelles. Enfin Françoise partit, et quand je me fus
-assuré qu'elle avait refermé la porte, j'ouvris sans bruit pour
-n'avoir pas l'air anxieux, la lettre que voici:
-
-«Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis
-à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse
-quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu'à m'écrire le nom de
-votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens
-qui ne cherchent qu'une chose, c'est à vendre, et que feriez-vous d'une
-auto, vous qui ne sortez jamais? Je suis très touchée que vous ayez
-gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon
-côté je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire
-(puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne
-s'effacera de mon esprit qu'avec la nuit complète.»
-
-Je sentis que cette dernière phrase n'était qu'une phrase et
-qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu'à sa mort, un si doux
-souvenir de cette promenade où elle n'avait certainement eu aucun
-plaisir puisqu'elle était impatiente de me quitter. Mais j'admirai
-aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu
-qu'Esther avant de me connaître, était douée et combien j'avais eu
-raison de trouver qu'elle s'était chez moi enrichie de qualités
-nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. Et ainsi, la
-phrase que je lui avais dite à Balbec: «Je crois que mon amitié vous
-serait précieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous
-apporter ce qui vous manque»--je lui avais mis comme dédicace sur une
-photographie: «avec la certitude d'être providentiel»--cette phrase,
-que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver
-bénéfice à me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait avoir,
-cette phrase se trouvait, elle aussi, avoir été vraie. De même, en
-somme, quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de
-l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais que dans la
-fréquentation constante mon amour s'amortissait et que la séparation
-l'exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait
-naître un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers
-temps de Balbec.
-
-La lettre d'Albertine n'avançait en rien les choses. Elle ne me parlait
-que d'écrire à l'intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation,
-brusquer les choses, et j'eus l'idée suivante. Je fis immédiatement
-porter à Andrée une lettre où je lui disais qu'Albertine était chez
-sa tante, que je me sentais bien seul, qu'elle me ferait un immense
-plaisir en venant s'installer chez moi pour quelques jours et que, comme
-je ne voulais faire aucune cachotterie, je la priais d'en avertir
-Albertine. Et en même temps j'écrivis à Albertine comme si je n'avais
-pas encore reçu sa lettre: «Mon amie, pardonnez-moi ce que vous
-comprendrez si bien, je déteste tant les cachotteries que j'ai voulu
-que vous fussiez avertie par elle et par moi. J'ai, à vous avoir eue si
-doucement chez moi, pris la mauvaise habitude de ne pas être seul
-Puisque nous avons décidé que vous ne reviendrez pas, j'ai pensé que
-la personne qui vous remplacerait le mieux, parce que c'est celle qui me
-changerait le moins, qui vous rappellerait le plus, c'était Andrée, et
-je lui ai demandé de venir Pour que tout cela n'eût pas l'air trop
-brusque, je ne lui ai parlé que de quelques jours, mais entre nous je
-pense bien que cette fois-ci c'est une chose de toujours. Ne croyez vous
-pas que j'aie raison. Vous savez que votre petit groupe de jeunes filles
-de Balbec a toujours été la cellule sociale qui a exercé sur moi le
-plus grand prestige, auquel j'ai été le plus heureux d'être un jour
-agrégé. Sans doute c'est ce prestige qui se fait encore sentir.
-Puisque la fatalité de nos caractères et la malchance de la vie a
-voulu que ma petite Albertine ne pût pas être ma femme, je crois que
-j'aurai tout de même une femme--moins charmante qu'elle, mais à qui
-des conformités plus grandes de nature permettront peut-être d'être
-plus heureuse avec moi--dans Andrée.» Mais après avoir fait partir
-cette lettre, le soupçon me vint tout à coup que, quand Albertine
-m'avait écrit: «J'aurais été trop heureuse de revenir si vous me
-l'aviez écrit directement», elle ne me l'avait dit que parce que je ne
-lui avais pas écrit directement et que, si je l'avais fait, elle ne
-serait pas revenue tout de même, qu'elle serait contente de voir
-Andrée chez moi, puis ma femme, pourvu qu'elle, Albertine, fût libre,
-parce qu'elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant
-les précautions de chaque heure que j'avais prises pendant plus de six
-mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute
-j'avais empêché. Je me disais que probablement elle usait mal,
-là-bas, de sa liberté, et sans doute cette idée que je formais me
-semblait triste mais restait générale, ne me montrant rien de
-particulier, et par le nombre indéfini des amantes possibles qu'elle me
-faisait supposer, ne me laissait m'arrêter à aucune, entraînait mon
-esprit dans une sorte de mouvement perpétuel non exempt de douleur,
-mais d'une douleur qui par le défaut d'une image concrète était
-supportable. Pourtant cette douleur cessa de le demeurer et devint
-atroce quand Saint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu'il
-me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je
-place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla
-ensuite tellement qu'il affaiblit, sinon l'impression pénible que me
-produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique
-de cette conversation. Cet incident consiste en ceci. Brûlant
-d'impatience de voir Saint-Loup, je l'attendais sur l'escalier (ce que
-je n'aurais pu faire si ma mère avait été là, car c'est ce qu'elle
-détestait le plus au monde après «parler par la fenêtre») quand
-j'entendis les paroles suivantes: «Comment vous ne savez pas faire
-renvoyer quelqu'un qui vous déplaît? Ce n'est pas difficile. Vous
-n'avez par exemple qu'à cacher les choses qu'il faut qu'il apporte.
-Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l'appellent, il ne
-trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui:
-«Mais qu'est-ce qu'il fait?» Quand il arrivera en retard tout le monde
-sera en fureur et il n'aura pas ce qu'il faut. Au bout de quatre ou cinq
-fois vous pouvez être sûr qu'il sera renvoyé, surtout si vous avez
-soin de salir en cachette ce qu'il doit apporter de propre, et mille
-autres trucs comme cela.» Je restais muet de stupéfaction car ces
-paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de
-Saint-Loup. Or je l'avais toujours considéré comme un être si bon, si
-pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s'il
-avait récité un rôle de Satan: ce ne pouvait être en son nom qu'il
-parlait. «Mais il faut bien que chacun gagne sa vie», dit son
-interlocuteur que j'aperçus alors et qui était un des valets de pied
-de la duchesse de Guermantes. «Qu'est-ce que ça vous fiche du moment
-que vous serez bien? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en
-plus le plaisir d'avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien
-renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un
-grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu'à ce
-qu'il finisse par préférer s'en aller. Du reste, moi je pousserai à
-la roue, je dirai à ma tante que j'admire votre patience de servir avec
-un lourdaud pareil et aussi mal tenu». Je me montrai, Saint-Loup vint
-à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais
-de l'entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me
-demandai si quelqu'un qui était capable d'agir aussi cruellement envers
-un malheureux, n'avait pas joué le rôle d'un traître vis-à-vis de
-moi, dans sa mission auprès de Mme Bontemps. Cette réflexion servit
-surtout à ne pas me faire considérer son insuccès comme une preuve
-que je ne pouvais pas réussir, une fois qu'il m'eut quitté. Mais
-pendant qu'il fut auprès de moi, c'était pourtant au Saint-Loup
-d'autrefois et surtout à l'ami qui venait de quitter Mme Bontemps que
-je pensais. Il me dit d'abord: «Tu trouves que j'aurais dû te
-téléphoner davantage mais on disait toujours que tu n'étais pas
-libre.» Mais où ma souffrance devint insupportable, ce fut quand il me
-dit: «Pour commencer par où ma dernière dépêche t'a laissé, après
-avoir passé par une espèce de hangar, j'entrai dans la maison et au
-bout d'un long couloir on me fit entrer dans un salon.» À ces mots de
-hangar, de couloir, de salon et avant même qu'ils eussent fini d'être
-prononcés, mon cœur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un
-courant électrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la
-terre en une seconde, ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur.
-Comme je les répétai, renouvelant le choc à plaisir, ces mots de
-hangar, de couloir, de salon, quand Saint-Loup fut parti! Dans un hangar
-on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon qui sait ce
-qu'Albertine faisait quand sa tante n'était pas là. Et quoi? Je
-m'étais donc représenté la maison où elle habitait comme ne pouvant
-posséder ni hangar, ni salon. Non, je ne me l'étais pas représentée
-du tout, sinon comme un lieu vague. J'avais souffert une première fois
-quand s'était individualisé géographiquement le lieu où était
-Albertine. Quand j'avais appris qu'au lieu d'être dans deux ou trois
-endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge
-avaient marqué dans mon cœur comme sur une carte la place où il
-fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu'elle
-était dans une maison de Touraine, je n'avais pas vu la maison. Jamais
-ne m'était venue à l'imagination cette affreuse idée de salon, de
-hangar, de couloir, qui me semblaient face à moi sur la rétine de
-Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine
-allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une
-infinité de pièces possibles qui s'étaient détruites l'une l'autre.
-Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, ma folie m'apparut
-d'avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont
-l'existence (et non la simple possibilité) venait de m'être
-révélée. Hélas! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon il
-avait entendu chanter à tue-tête d'une chambre voisine et que c'était
-Albertine qui chantait, je compris avec désespoir que, débarrassée
-enfin de moi, elle était heureuse! Elle avait reconquis sa liberté. Et
-moi qui pensais qu'elle allait venir prendre la place d'Andrée. Ma
-douleur se changea en colère contre Saint-Loup. «C'est tout ce que je
-t'avais demandé d'éviter, qu'elle sût que tu venais.» «Si tu crois
-que c'était facile! On m'avait assuré qu'elle n'était pas là. Oh! je
-sais bien que tu n'es pas content de moi, je l'ai bien senti dans tes
-dépêches. Mais tu n'es pas juste, j'ai fait ce que j'ai pu.» Lâchée
-de nouveau, ayant quitté la cage d'où chez moi je restais des jours
-entiers sans la faire venir dans ma chambre, Albertine avait repris pour
-moi toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde
-suivait, l'oiseau merveilleux des premiers jours. «Enfin
-résumons-nous. Pour la question d'argent, je ne sais que te dire, j'ai
-parlé à une femme qui m'a paru si délicate que je craignais de la
-froisser. Or elle n'a pas fait ouf quand j'ai parlé de l'argent. Même,
-un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle était touchée de voir que nous
-nous comprenions si bien. Pourtant tout ce qu'elle a dit ensuite était
-si délicat, si élevé, qu'il me semblait impossible qu'elle eût dit
-pour l'argent que je lui offrais: «Nous nous comprenons si bien», car
-au fond j'agissais en mufle.» «Mais peut-être n'a-t-elle pas compris,
-elle n'a peut-être pas entendu, tu aurais dû le lui répéter, car
-c'est cela sûrement qui aurait fait tout réussir.» «Mais comment
-veux-tu qu'elle n'ait pas entendu, je le lui ai dit comme je te parle
-là, elle n'est ni sourde, ni folle.» «Et elle n'a fait aucune
-réflexion?» «Aucune.» «Tu aurais dû lui redire une fois.»
-«Comment voulais-tu que je le lui redise? Dès qu'en entrant j'ai vu
-l'air qu'elle avait, je me suis dit que tu t'étais trompé, que tu me
-faisais faire une immense gaffe, et c'était terriblement difficile de
-lui offrir cet argent ainsi. Je l'ai fait pourtant pour t'obéir,
-persuadé qu'elle allait me faire mettre dehors.» «Mais elle ne l'a
-pas fait. Donc ou elle n'avait pas entendu, et il fallait recommencer,
-ou vous pouviez continuer sur ce sujet.» «Tu dis: «Elle n'avait pas
-entendu», parce que tu es ici, mais je te répète, si tu avais
-assisté à notre conversation, il n'y avait aucun bruit, je l'ai dit
-brutalement, il n'est pas possible qu'elle n'ait pas compris.» «Mais
-enfin elle est bien persuadée que j'ai toujours voulu épouser sa
-nièce?» «Non, ça, si tu veux mon avis, elle ne croyait pas que tu
-eusses du tout l'intention d'épouser. Elle m'a dit que tu avais dit
-toi-même à sa nièce que tu voulais la quitter. Je ne sais même pas
-si maintenant elle est bien persuadée que tu veuilles épouser.» Ceci
-me rassurait un peu en me montrant que j'étais moins humilié, donc
-plus capable d'être encore aimé, plus libre de faire une démarche
-décisive. Pourtant j'étais tourmenté. «Je suis ennuyé parce que je
-vois que tu n'es pas content.» «Si, je suis touché, reconnaissant de
-ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu...» «J'ai fait de
-mon mieux. Un autre n'eût pu faire davantage ni même autant. Essaye
-d'un autre.» «Mais non, justement, si j'avais su, je ne t'aurais pas
-envoyé, mais ta démarche avortée m'empêche d'en faire une autre.»
-Je lui faisais des reproches: il avait cherché à me rendre service et
-n'avait pas réussi. Saint-Loup en s'en allant avait croisé des jeunes
-filles qui entraient. J'avais déjà fait souvent la supposition
-qu'Albertine connaissait des jeunes filles dans le pays; mais c'était
-la première fois que j'en ressentais la torture. Il faut vraiment
-croire que la nature a donné à notre esprit de sécréter un
-contre-poison naturel qui annihile les suppositions que nous faisons à
-la fois sans trêve et sans danger. Mais rien ne m'immunisait contre ces
-jeunes filles que Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails,
-n'était-ce pas justement ce que j'avais cherché à obtenir de chacun
-sur Albertine, n'était-ce pas moi qui, pour les connaître plus
-précisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel,
-de passer coûte que coûte chez moi, n'était-ce donc pas moi qui les
-avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avide de croître
-et de se nourrir d'eux? Enfin Saint-Loup m'avait dit avoir eu la bonne
-surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance
-et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une
-jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et le nom de cette
-actrice suffit pour que je me dise: «C'est peut-être avec celle-là»;
-cela suffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d'une femme que je
-ne connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et au fond
-pourquoi cela n'eût-il pas été? M'étais-je fait faute de penser à
-des femmes depuis que je connaissais Albertine? Le soir où j'avais
-été pour la première fois chez la princesse de Guermantes, quand
-j'étais rentré, n'était-ce pas beaucoup moins en pensant à cette
-dernière qu'à la jeune fille dont Saint-Loup m'avait parlé et qui
-allait dans les maisons de passe et à la femme de chambre de Mme
-Putbus? N'est-ce pas pour cette dernière que j'étais retourné à
-Balbec, et plus récemment, avais bien eu envie d'aller à Venise?
-pourquoi Albertine n'eût-elle pas eu envie d'aller en Touraine?
-Seulement au fond, je m'en apercevais maintenant, je ne l'aurais pas
-quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même,
-tout en me disant: «Je la quitterai bientôt», je savais que je ne la
-quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me mettrais
-plus à travailler, ni à vivre d'une façon hygiénique, ni à rien
-faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain.
-Seulement quoi que je crusse au fond, j'avais trouvé plus habile de la
-laisser vivre sous la menace d'une perpétuelle séparation. Et sans
-doute, grâce à ma détestable habileté, je l'avais trop bien
-convaincue. En tout cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je
-ne pouvais pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette
-actrice, je ne pouvais supporter la pensée de cette vie qui
-m'échappait. J'attendrais sa réponse à ma lettre: si elle faisait le
-mal, hélas! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-être
-je me disais cela parce que, n'ayant plus l'habitude de me faire rendre
-compte de chacune de ses minutes, dont une seule où elle eût été
-libre m'eût jadis affolé, ma jalousie n'avait plus la même division
-du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas,
-j'irais la chercher; de gré ou de force je l'arracherais à ses amies.
-D'ailleurs ne valait-il pas mieux que j'y allasse moi-même, maintenant
-que j'avais découvert la méchanceté jusqu'ici insoupçonnée de moi,
-de St-Loup; qui sait s'il n'avait pas organisé tout un complot pour me
-séparer d'Albertine.
-
-Et cependant comme j'aurais menti maintenant si je lui avais écrit,
-comme je le lui disais à Paris, que je souhaitais qu'il ne lui arrivât
-aucun accident. Ah! s'il lui en était arrivé un, ma vie, au lieu
-d'être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante eût
-aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la
-suppression de la souffrance.
-
-La suppression de la souffrance? Ai-je pu vraiment le croire, croire que
-la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en état,
-qu'elle enlève la douleur dans le cœur de celui pour qui l'existence
-de l'autre n'est plus qu'une cause de douleurs, qu'elle enlève la
-douleur et n'y met rien à la place. La suppression de la douleur!
-Parcourant les faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir
-le courage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait pu
-être victime d'un accident, vivante j'aurais eu un prétexte pour
-courir auprès d'elle, morte j'aurais retrouvé, comme disait Swann, la
-liberté de vivre. Je le croyais? Il l'avait cru, cet homme si fin et
-qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu'on a dans le
-cœur. Comme, un peu plus tard, s'il avait été encore vivant, j'aurais
-pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde,
-que la mort de celle qu'il aimait ne l'eût délivré de rien.
-
-Je laissai toute fierté vis-à-vis d'Albertine, je lui envoyai un
-télégramme désespéré lui demandant de revenir à n'importe quelles
-conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, que je demandais
-seulement à l'embrasser une minute trois fois par semaine avant qu'elle
-se couche. Et elle eût dit une fois seulement, que j'eusse accepté une
-fois. Elle ne revint jamais. Mon télégramme venait de partir que j'en
-reçus un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n'est pas créé une fois
-pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des
-choses que nous ne soupçonnions pas. Ah! ce ne fut pas la suppression
-de la souffrance que produisirent en moi les deux premières lignes du
-télégramme: «Mon pauvre ami, notre petite Albertine n'est plus,
-pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l'aimiez tant.
-Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une
-promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à
-sa place?» Non, pas la suppression de la souffrance, mais une
-souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais
-ne m'étais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-être
-pas? Je me l'étais dit en effet, mais je m'apercevais maintenant que
-pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa présence,
-de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupçons,
-j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'être toujours avec elle. Même
-quand elle était sortie, quand j'étais seul je l'embrassais encore.
-J'avais continué depuis, qu'elle était en Touraine. J'avais moins
-besoin de sa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait
-impunément le mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait
-pas un instant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main
-sur mon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuis
-qu'elle était partie et qui ne le seraient jamais plus, je passai ma
-main sur eux, comme maman m'avait caressé à la mort de ma grand'mère
-en me disant: «Mon pauvre petit, ta grand'mère qui t'aimait tant, ne
-t'embrassera plus.» Toute ma vie à venir se trouvait arrachée de mon
-cœur. Ma vie à venir? Je n'avais donc pas pensé quelquefois à la
-vivre sans Albertine? Mais non! Depuis longtemps, je lui avais donc
-voué toutes les minutes de ma vie jusqu'à ma mort? Mais bien sûr! Cet
-avenir indissoluble d'elle je n'avais pas su l'apercevoir, mais
-maintenant qu'il venait d'être descellé, je sentais la place qu'il
-tenait dans mon cœur béant. Françoise qui ne savait encore rien,
-entra dans ma chambre; d'un air furieux, je lui criai: «Qu'est-ce qu'il
-y a?» Alors (il y a quelquefois des mots qui mettent une réalité
-différente à la même place que celle qui est près de nous, ils nous
-étourdissent tout autant qu'un vertige), elle me dit: «Monsieur n'a
-pas besoin d'avoir l'air fâché. Il va être au contraire bien content.
-Ce sont deux lettres de Mademoiselle Albertine.» Je sentis, après, que
-j'avais dû avoir les yeux de quelqu'un dont l'esprit perd l'équilibre.
-Je ne fus même pas heureux, ni incrédule. J'étais comme quelqu'un qui
-voit la même place de sa chambre occupée par un canapé et par une
-grotte: rien ne lui paraissant plus réel, il tombe par terre. Les deux
-lettres d'Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de
-distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade
-où elle était morte. La première disait: «Mon ami, je vous remercie
-de la preuve de confiance que vous me donnez en me disant votre
-intention de faire venir Andrée chez vous. Je sais qu'elle acceptera
-avec joie et je crois que ce sera très heureux pour elle. Douée comme
-elle est, elle saura profiter de la compagnie d'un homme tel que vous et
-de l'admirable influence que vous savez prendre sur un être. Je crois
-que vous avez eu là une idée d'où peut naître autant de bien pour
-elle que pour vous. Aussi, si elle faisait l'ombre d'une difficulté (ce
-que je ne crois pas), télégraphiez-moi, je me charge d'agir sur
-elle.» La seconde était datée d'un jour plus tard. En réalité elle
-avait dû les écrire à peu d'instants l'une de l'autre, peut-être
-ensemble, et antidater la première. Car tout le temps j'avais imaginé
-dans l'absurde ses intentions qui n'avaient été que de revenir auprès
-de moi et que quelqu'un de désintéressé dans la chose, un homme sans
-imagination, le négociateur d'un traité de paix, le marchand qui
-examine une transaction, eussent mieux jugées que moi. Elle ne
-contenait que ces mots: «Serait-il trop tard pour que je revienne chez
-vous? Si vous n'avez pas encore écrit à Andrée, consentiriez-vous à
-me reprendre? Je m'inclinerai devant votre décision, je vous supplie de
-ne pas tarder à me la faire connaître, vous pensez avec quelle
-impatience je l'attends. Si c'était que je revienne, je prendrais le
-train immédiatement. De tout cœur à vous, Albertine.»
-
-Pour que la mort d'Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût
-fallu que le choc l'eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi.
-Jamais elle n'y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être
-a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps; ne
-nous apparaissant que par minutes successives, il n'a jamais pu nous
-livrer de lui qu'un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu'une
-seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de
-consister en une simple collection de moments; grande force aussi; il
-relève de la mémoire, et la mémoire d'un moment n'est pas instruite
-de tout ce qui s'est passé depuis; ce moment qu'elle a enregistré dure
-encore, vit encore et avec lui l'être qui s'y profilait. Et puis cet
-émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour
-me consoler ce n'est pas une, ce sont d'innombrables Albertine que
-j'aurais dû oublier. Quand j'étais arrivé à supporter le chagrin
-d'avoir perdu celle-ci, c'était à recommencer avec une autre, avec
-cent autres.
-
-Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à
-cause d'Albertine, parallèlement à elle, quand j'étais seul, la
-douceur, c'était justement à l'appel de moments identiques la
-perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie
-m'était rendue l'odeur des lilas de Combray, par la mobilité du soleil
-sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées, par l'assourdissement
-des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises, le
-désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de
-Pâques. L'été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud.
-C'était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans
-les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres,
-pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel
-moins enflammé que dans l'ardeur du jour, mais déjà aussi
-stérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d'évocation
-égal à celui d'autrefois, mais qui ne me donnait plus que de la
-souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l'air, le soleil
-déclinant mettait sur la verticalité des maisons, des églises, un
-fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeait sans le vouloir
-les plis des grands rideaux, j'étouffais un cri à la déchirure que
-venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui m'avait fait
-paraître belle la façade neuve de Bricqueville l'orgueilleuse, quand
-Albertine m'avait dit: «Elle est restaurée.» Ne sachant comment
-expliquer mon soupir à Françoise, je lui disais: «Ah! j'ai soif.»
-Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous la
-décharge douloureuse d'un des mille souvenirs invisibles qui à tout
-moment éclataient autour de moi dans l'ombre: je venais de voir qu'elle
-avait apporté du cidre et des cerises qu'un garçon de ferme nous avait
-apportés dans la voiture, à Balbec, espèces sous lesquelles j'aurais
-communié le plus parfaitement, jadis, avec l'arc-en-ciel des salles à
-manger obscures par les jours brûlants. Alors je pensai pour la
-première fois à la ferme des Écorres, et je me dis que certains jours
-où Albertine me disait à Balbec ne pas être libre, être obligée de
-sortir avec sa tante, elle était peut-être avec telle de ses amies
-dans une ferme où elle savait que je n'avais pas mes habitudes, et que
-pendant qu'à tout hasard je l'attendais à Marie-Antoinette où on
-m'avait dit: «Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui», elle usait avec
-son amie des mêmes mots qu'avec moi quand nous sortions tous les deux:
-«Il n'aura pas l'idée de nous chercher ici et comme cela nous ne
-serons plus dérangées.» Je disais à Françoise de refermer les
-rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais il continuait à
-filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. «Elle ne me plaît pas, elle
-est restaurée, mais nous irons demain à Saint-Martin le Vêtu,
-après-demain à...» Demain, après-demain, c'était un avenir de vie
-commune, peut-être pour toujours qui commençait, mon cœur s'élança
-vers lui, mais il n'était plus là, Albertine était morte.
-
-Je demandai l'heure à Françoise. Six heures. Enfin Dieu merci allait
-disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec
-Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais
-qu'est-ce que j'y gagnais? La fraîcheur du soir se levait, c'était le
-coucher du soleil; dans ma mémoire au bout d'une route que nous
-prenions ensemble pour rentrer, j'apercevais, plus loin que le dernier
-village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où
-nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors,
-maintenant il fallait s'arrêter court devant ce même abîme, elle
-était morte. Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais
-de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir
-cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles
-oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre de chaque côté de
-moi qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte.
-Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des
-feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos
-d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez
-loin du moment actuel afin qu'eût tout le recul, tout l'élan
-nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était
-morte. Ah! jamais je n'entrerais plus dans une forêt, je ne me
-promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me
-seraient-elles moins cruelles? Que de fois j'avais traversé pour aller
-chercher Albertine, que de fois j'avais repris au retour avec elle la
-grande plaine de Cricqueville, tantôt par des temps brumeux où
-l'inondation du brouillard nous donnait l'illusion d'être entourés
-d'un lac immense, tantôt par des soirs limpides où le clair de lune,
-dématérialisant la terre, la faisant paraître à deux pas céleste,
-comme elle n'est, pendant le jour, que dans les lointains, enfermait les
-champs, les bois avec le firmament auquel il les avait assimilés, dans
-l'agate arborisée d'un seul azur.
-
-Françoise devait être heureuse de la mort d'Albertine, et il faut lui
-rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne
-simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique
-code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux
-chansons de gestes étaient plus anciennes que sa haine d'Albertine et
-même d'Eulalie. Aussi une de ces fins d'après-midi-là, comme je ne
-cachais pas assez rapidement ma souffrance, elle aperçut mes larmes,
-servie par son instinct d'ancienne petite paysanne qui autrefois lui
-faisait capturer et faire souffrir les animaux, n'éprouver que de la
-gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards
-et, quand j'étais malade, à observer, comme les blessures qu'elle eût
-infligées à une chouette, ma mauvaise mine, qu'elle annonçait ensuite
-sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son
-«coutumier» de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement
-les larmes, le chagrin, choses qu'elle jugeait aussi funestes que
-d'ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. «Oh! non, Monsieur,
-il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal.» Et en voulant
-arrêter mes larmes elle avait l'air aussi inquiet que si c'eût été
-des flots de sang. Malheureusement je pris un air froid qui coupa court
-aux effusions qu'elle espérait et qui du reste eussent peut-être été
-sincères. Peut-être en était il pour elle d'Albertine comme d'Eulalie
-et maintenant que mon amie ne pouvait plus tirer de moi aucun profit,
-Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle tint à me montrer
-pourtant qu'elle se rendait bien compte que je pleurais et que, suivant
-seulement le funeste exemple des miens, je ne voulais pas «faire
-voir». «Il ne faut pas pleurer, Monsieur», me dit-elle d'un ton cette
-fois plus calme, et plutôt pour me montrer sa clairvoyance que pour me
-témoigner sa pitié. Et elle ajouta: «Ça devait arriver, elle était
-trop heureuse, la pauvre, elle n'a pas su connaître son bonheur.»
-
-Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été. Un
-pâle fantôme de la maison d'en face continuait indéfiniment à
-aquareller sur le ciel sa blancheur persistante. Enfin il faisait nuit
-dans l'appartement, je me cognais aux meubles de l'antichambre, mais
-dans la porte de l'escalier, au milieu du noir que je croyais total, la
-partie vitrée était translucide et bleue, d'un bleu de fleur, d'un
-bleu d'aile d'insecte, d'un bleu qui m'eût semblé beau si je n'avais
-senti qu'il était un dernier reflet, coupant comme un acier, un coup
-suprême que dans sa cruauté infatigable me portait encore le jour.
-L'obscurité complète finissait pourtant par venir, mais alors il
-suffisait d'une étoile vue à côté de l'arbre de la cour pour me
-rappeler nos départs en voiture, après le dîner, pour les bois de
-Chantepie, tapissés par le clair de lune. Et même dans les rues, il
-m'arrivait d'isoler sur le dos d'un banc, de recueillir la pureté
-naturelle d'un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de
-Paris,--de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un
-instant, pour mon imagination, la ville dans la nature, avec le silence
-infini des champs évoqués, le souvenir douloureux des promenades que
-j'y avais faites avec Albertine. Ah! quand la nuit finirait-elle? Mais
-à la première fraîcheur de l'aube je frissonnais, car celle-ci avait
-ramené en moi la douceur de cet été, où, de Balbec à Incarville,
-d'Incarville à Balbec, nous nous étions tant de fois reconduits l'un
-l'autre jusqu'au petit jour. Je n'avais plus qu'un espoir pour
-l'avenir--espoir bien plus déchirant qu'une crainte,--c'était
-d'oublier Albertine. Je savais que je l'oublierais un jour, j'avais bien
-oublié Gilberte, Mme de Guermantes, j'avais bien oublié ma
-grand'mère. Et c'est notre plus juste et plus cruel châtiment de
-l'oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous
-nous sommes détachés de ceux que nous n'aimons plus, que nous
-entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l'égard de ceux que
-nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu'il est un état non
-douloureux, un état d'indifférence. Mais ne pouvant penser à la fois
-à ce que j'étais et à ce que je serais, je pensais avec désespoir à
-tout ce tégument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il
-faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais. L'élan de ces
-souvenirs si tendres venant se briser contre l'idée qu'Albertine était
-morte, m'oppressait par l'entrechoc de flux si contrariés que je ne
-pouvais rester immobile; je me levais, mais tout d'un coup je
-m'arrêtais, terrassé; le même petit jour que je voyais, au moment où
-je venais de quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers,
-venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la
-blancheur froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un
-coup de couteau.
-
-Bientôt les bruits de la rue allaient commencer, permettant de lire à
-l'échelle qualitative de leurs sonorités, le degré de la chaleur sans
-cesse accrue où ils retentiraient. Mais dans cette chaleur qui quelques
-heures plus tard s'imbiberait de l'odeur des cerises, ce que je trouvais
-(comme dans un remède que le remplacement d'une des parties composantes
-par une autre suffît pour rendre, d'un euphorique et d'un excitatif
-qu'il était, un déprimant), ce n'était plus le désir des femmes mais
-l'angoisse du départ d'Albertine. D'ailleurs le souvenir de tous mes
-désirs était aussi imprégné d'elle, et de souffrance, que le
-souvenir des plaisirs. Cette Venise où j'avais cru que sa présence me
-serait importune (sans doute parce que je sentais confusément qu'elle
-m'y serait nécessaire), maintenant qu'Albertine n'était plus, j'aimais
-mieux n'y pas aller. Albertine m'avait semblé un obstacle interposé
-entre moi et toutes choses, parce qu'elle était pour moi leur contenant
-et que c'est d'elle, comme d'un vase, que je pouvais les recevoir.
-Maintenant que ce vase était détruit, je ne me sentais plus le courage
-de les saisir; il n'y en avait plus une seule dont je ne me
-détournasse, abattu, préférant n'y pas goûter. De sorte que ma
-séparation d'avec elle n'ouvrait nullement pour moi le champ des
-plaisirs possibles que j'avais cru m'être fermé par sa présence.
-D'ailleurs l'obstacle que sa présence avait peut-être été en effet
-pour moi à voyager, à jouir de la vie, m'avait seulement, comme il
-arrive toujours, masqué les autres obstacles, qui reparaissaient
-intacts maintenant que celui-là avait disparu. C'est de cette façon
-qu'autrefois, quand quelque visite aimable m'empêchait de travailler,
-si le lendemain je restais seul, je ne travaillais pas davantage. Qu'une
-maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de
-près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, des pays
-inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé,
-ce que nous retrouverons c'est la même vie morne où rien de tout cela
-n'existait pour nous.
-
-Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L'hiver finirait par
-revenir, où je n'aurais plus à craindre le souvenir des promenades
-avec elle jusqu'à l'aube trop tôt levée. Mais les premières gelées
-ne me rapporteraient-elles pas, conservées dans leur glace, le germe de
-mes premiers désirs, quand à minuit je la faisais chercher, que le
-temps me semblait si long jusqu'à son coup de sonnette, que je pourrais
-maintenant attendre éternellement en vain? Ne me rapporteraient-elles
-pas le germe de mes premières inquiétudes, quand deux fois je crus
-qu'elle ne viendrait pas? Dans ce temps-là je ne la voyais que
-rarement; mais même ces intervalles qu'il y avait alors entre ses
-visites qui la faisaient surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein
-d'une vie inconnue que je n'essayais pas de posséder, assuraient
-mon calme, en empêchant les velléités sans cesse interrompues
-de ma jalousie, de se conglomérer, de faire bloc dans mon cœur.
-Autant ils eussent pu être apaisants dans ce temps-là, autant,
-rétrospectivement, ils étaient empreints de souffrance, depuis que ce
-qu'elle avait pu faire d'inconnu pendant leur durée avait cessé de
-m'être indifférent, et surtout maintenant qu'aucune visite d'elle ne
-viendrait plus jamais; de sorte que ces soirs de janvier où elle venait
-et qui par là m'avaient été si doux, me souffleraient maintenant dans
-leur bise aigre une inquiétude que je ne connaissais pas alors, et me
-rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de mon amour.
-Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui, depuis
-Gilberte et mes jeux aux Champs-Élysées, m'avait toujours paru si
-triste; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir
-de neige où j'avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu
-Albertine, alors, comme un malade, se plaçant bien au point de vue du
-corps, pour sa poitrine, moi, moralement, à ces moments-là, ce que je
-redoutais encore le plus, pour mon chagrin, pour mon cœur, c'était le
-retour des grands froids, et je me disais que ce qu'il y aurait de plus
-dur à passer, ce serait peut-être l'hiver. Lié qu'il était à toutes
-les saisons, pour que je perdisse le souvenir d'Albertine, il aurait
-fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les
-connaître, comme un vieillard frappé d'hémiplégie et qui rapprend à
-lire; il aurait fallu que je renonçasse à tout l'univers. Seule, me
-disais-je, une véritable mort de moi-même serait capable (mais elle
-est impossible) de me consoler de la sienne. Je ne songeais pas que la
-mort de soi-même n'est ni impossible, ni extraordinaire; elle se
-consomme à notre insu, au besoin contre notre gré, chaque jour, et je
-souffrirais de la répétition de toutes sortes de journées que non
-seulement la nature, mais des circonstances factices, un ordre plus
-conventionnel introduisent dans une saison. Bientôt reviendrait la date
-où j'étais allé à Balbec l'autre été et où mon amour, qui
-n'était pas encore inséparable de la jalousie et qui ne s'inquiétait
-pas de ce qu'Albertine faisait toute la journée, devait subir tant
-d'évolutions avant de devenir cet amour des derniers temps, si
-particulier, que cette année finale, où avait commencé de changer et
-où s'était terminée la destinée d'Albertine, m'apparaissait remplie,
-diverse, vaste, comme un siècle. Puis ce serait le souvenir de jours
-plus tardifs, mais dans des années antérieures, les dimanches de
-mauvais temps, où pourtant tout le monde était sorti, dans le vide de
-l'après-midi, où le bruit du vent et de la pluie m'eût invité jadis
-à rester à faire le «philosophe sous les toits»; avec quelle
-anxiété je verrais approcher l'heure où Albertine, si peu attendue,
-était venue me voir, m'avait caressé pour la première fois,
-s'interrompant pour Françoise, qui avait apporté la lampe, en ce temps
-deux fois mort où c'était Albertine qui était curieuse de moi, où ma
-tendresse pour elle pouvait légitimement avoir tant d'espérance. Même
-à une saison plus avancée, ces soirs glorieux où les offices, les
-pensionnats, entr'ouverts comme des chapelles, baignés d'une poussière
-dorée, laissent la rue se couronner de ces demi-déesses qui causant
-non loin de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fièvre de
-pénétrer dans leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que
-la tendresse d'Albertine, qui à côté de moi m'était un empêchement
-à m'approcher d'elles.
-
-D'ailleurs, au souvenir des heures, même purement naturelles,
-s'ajouterait forcément le paysage moral qui en fait quelque chose
-d'unique. Quand j'entendrais plus tard le cornet à bouquin du chevrier,
-par un premier beau temps, presque italien, le même jour mélangerait
-tour à tour à sa lumière l'anxiété de savoir Albertine au
-Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis la
-douceur familiale et domestique, presque commune, d'une épouse qui me
-semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener. Ce
-message téléphonique de Françoise qui m'avait transmis l'hommage
-obéissant d'Albertine revenant avec elle, j'avais cru qu'il
-m'enorgueillissait. Je m'étais trompé. S'il m'avait enivré, c'est
-parce qu'il m'avait fait sentir que celle que j'aimais était bien à
-moi, ne vivait bien que pour moi, et même à distance, sans que j'eusse
-besoin de m'occuper d'elle, me considérait comme son époux et son
-maître, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce message
-téléphonique avait été une parcelle de douceur, venant de loin,
-émise de ce quartier du Trocadéro, où il se trouvait y avoir pour moi
-des sources de bonheur dirigeant vers moi d'apaisantes molécules, des
-baumes calmants me rendant enfin une si douce liberté d'esprit que je
-n'avais plus eu, me livrant sans la restriction d'un seul souci à la
-musique de Wagner--qu'à attendre l'arrivée certaine d'Albertine, sans
-fièvre, avec un manque entier d'impatience où je n'avais pas su
-reconnaître le bonheur. Et ce bonheur qu'elle revînt, qu'elle
-m'obéît et m'appartînt, la cause en était dans l'amour, non dans
-l'orgueil. Il m'eût été bien égal maintenant d'avoir à mes ordres
-cinquante femmes revenant sur un signe de moi, non pas du Trocadéro,
-mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis que
-j'étais seul dans ma chambre à faire de la musique, venait docilement
-vers moi, j'avais respiré, disséminée comme un poudroiement dans le
-soleil, une de ces substances qui comme d'autres sont salutaires au
-corps, font du bien à l'âme. Puis ç'avait été, une demi-heure
-après, l'arrivée d'Albertine, puis la promenade avec Albertine
-arrivée, promenade que j'avais crue ennuyeuse parce qu'elle était pour
-moi accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même,
-qui avait, à partir du moment où Françoise m'avait téléphoné
-qu'elle la ramenait, coulé un calme d'or dans les heures qui avaient
-suivi, en avait fait comme une deuxième journée bien différente de la
-première, parce qu'elle avait un tout autre dessous moral, un dessous
-moral qui en faisait une journée originale, qui venait s'ajouter à la
-variété de celles que j'avais connues jusque-là, journée que je
-n'eusse jamais pu imaginer--comme nous ne pourrions imaginer le repos
-d'un jour d'été si de tels jours n'existaient pas dans la série de
-ceux que nous avons vécus,--journée dont je ne pouvais pas dire
-absolument que je me la rappelais, car à ce calme s'ajoutait maintenant
-une souffrance que je n'avais pas ressentie alors. Mais bien plus tard,
-quand je traversai peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels
-j'avais passé avant d'aimer tant Albertine, quand mon cœur cicatrisé
-put se séparer sans souffrance d'Albertine morte, alors je pus me
-rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire
-des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro; je me
-rappelai avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale que
-je n'avais pas connue jusqu'alors; je me le rappelai enfin exactement
-sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle
-certains jours d'été qu'on a trouvés trop chauds quand on les a
-vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage
-d'or fin et d'indestructible azur.
-
-De sorte que ces quelques années n'imposaient pas seulement au souvenir
-d'Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleur successive, les
-modalités différentes de leurs saisons ou de leurs heures, des fins
-d'après-midi de juin aux soirs d'hiver, des clairs de lune sur la mer
-à l'aube en rentrant à la maison, de la neige de Paris aux feuilles
-mortes de Saint-Cloud, mais encore de l'idée particulière que je me
-faisais successivement d'Albertine, de l'aspect physique sous lequel je
-me la représentais à chacun de ces moments, de la fréquence plus ou
-moins grande avec laquelle je la voyais cette saison-là, laquelle s'en
-trouvait comme plus dispersée ou plus compacte, des anxiétés qu'elle
-avait pu m'y causer par l'attente, du désir que j'avais à tel moment
-pour elle, d'espoirs formés, puis perdus; tout cela modifiait le
-caractère de ma tristesse rétrospective tout autant que les
-impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées et
-complétait chacune des années solaires que j'avais vécues,--et qui,
-rien qu'avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient
-déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d'elle--en la
-doublant d'une sorte d'année sentimentale où les heures n'étaient pas
-définies par la position du soleil, mais par l'attente d'un
-rendez-vous, où la longueur des jours, où les progrès de la
-température, étaient mesurés par l'essor de mes espérances, le
-progrès de notre intimité, la transformation progressive de son
-visage, les voyages qu'elle avait faits, la fréquence et le style des
-lettres qu'elle m'avait adressées pendant une absence, sa
-précipitation plus ou moins grande à me voir au retour. Et enfin, ces
-changements de temps, ces jours différents, s'ils me rendaient chacun
-une autre Albertine, ce n'était pas seulement par l'évocation des
-moments semblables. Mais l'on se rappelle que toujours, avant même que
-j'aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayant d'autres
-désirs parce qu'il avait d'autres perceptions et qui, de n'avoir rêvé
-que tempêtes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps
-avait glissé une odeur de roses dans la clôture mal jointe de son
-sommeil entrebâillé, s'éveillait en partance pour l'Italie. Même
-dans mon amour l'état changeant de mon atmosphère morale, la pression
-modifiée de mes croyances n'avaient-ils pas tel jour diminué la
-visibilité de mon propre amour, ne l'avaient-ils pas tel jour
-indéfiniment étendue, tel jour embellie jusqu'au sourire, tel jour
-contractée jusqu'à l'orage? On n'est que par ce qu'on possède, on ne
-possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos
-souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin
-de nous-même, où nous les perdons de vue! Alors nous ne pouvons plus
-les faire entrer en ligne de compte de ce total qui est notre être.
-Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs
-m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine--on ne peut
-regretter que ce qu'on se rappelle--au réveil je trouvais toute une
-flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus
-claire conscience, et que je distinguais à merveille. Alors je pleurais
-ce que je voyais si bien et qui, la veille, n'était pour moi que
-néant. Puis brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient changé de
-sens; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.
-
-Comment m'avait-elle paru morte quand maintenant pour penser à elle je
-n'avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était
-vivante je revoyais l'une ou l'autre: rapide et penchée sur la roue
-mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la
-tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête
-enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les
-rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les
-bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage
-cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la
-distinguant mal dans l'obscurité de la voiture, j'approchais du clair
-de lune pour la mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me
-rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. Petite
-statuette dans la promenade vers l'île, calme figure grosse à gros
-grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et
-rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la
-musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel
-je me trouvais replacé quand je la revoyais. Et les moments du passé
-ne sont pas immobiles; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui
-les entraînait vers l'avenir, vers un avenir devenu lui-même le
-passé,--nous y entraînant nous-même. Jamais je n'avais caressé
-l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander
-d'ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l'amour des camps,
-la fraternité du voyage. Mais ce n'était plus possible, elle était
-morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, je n'avais fait
-semblant de comprendre, les soirs où elle semblait m'offrir des
-plaisirs que sans cela elle n'eût peut-être pas demandés à d'autres
-et qui excitaient maintenant en moi un désir furieux. Je ne les aurais
-pas éprouvés semblables auprès d'une autre, mais celle qui me les
-aurait donnés, je pouvais courir le monde sans la rencontrer
-puisque Albertine était morte. Il semblait que je dusse choisir entre
-deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort
-d'Albertine,--venu pour moi d'une réalité que je n'avais pas connue:
-sa vie en Touraine,--était en contradiction avec toutes mes pensées
-relatives à Albertine, mes désirs, mes regrets, mon attendrissement,
-ma fureur, ma jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au
-répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant,
-impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu'Albertine fût
-morte.--Une telle profusion de sentiments, car ma mémoire, en
-conservant ma tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n'était
-pas Albertine seule qui n'était qu'une succession de moments, c'était
-aussi moi-même. Mon amour pour elle n'avait pas été simple: à la
-curiosité de l'inconnu s'était ajouté un désir sensuel et à un
-sentiment d'une douceur presque familiale, tantôt l'indifférence,
-tantôt une fureur jalouse. Je n'étais pas un seul homme, mais le
-défilé heure par heure d'une armée compacte où il y avait selon le
-moment des passionnés, des indifférents, des jaloux,--des jaloux dont
-pas un n'était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là
-qu'un jour viendrait la guérison que je ne souhaiterais pas. Dans une
-foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu'on s'en aperçoive
-être remplacés par d'autres, que d'autres encore éliminent ou
-renforcent, si bien qu'à la fin un changement s'est accompli qui ne se
-pourrait concevoir si l'on était un. La complexité de mon amour, de ma
-personne, multipliait, diversifiait mes souffrances. Pourtant elles
-pouvaient se ranger toujours sous les deux groupes dont l'alternative
-avait fait toute la vie de mon amour pour Albertine, tour à tour livré
-à la confiance et au soupçon jaloux.
-
-Si j'avais peine à penser qu'Albertine si vivante en moi, (portant
-comme je faisais le double harnais du présent et du passé), était
-morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de
-fautes dont Albertine aujourd'hui dépouillée de la chair qui en avait
-joui, de l'âme qui avait pu les désirer, n'était plus capable, ni
-responsable, excitât en moi une telle souffrance, que j'aurais
-seulement bénie, si j'avais pu y voir le gage de la réalité morale
-d'une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet destiné
-à s'éteindre lui-même d'impressions qu'elle m'avait autrefois
-causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec
-d'autres n'aurait plus dû exciter ma jalousie, si seulement ma
-tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c'est ce qui était
-impossible puisqu'elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que
-dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Puisque rien qu'en
-pensant à elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne pouvaient jamais
-être celles d'une morte;--l'instant où elle les avait commises
-devenant l'instant, actuel, non pas seulement pour Albertine, mais pour
-celui de mes moi subitement évoqué, qui la contemplait. De sorte
-qu'aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble,
-où, à chaque coupable nouvelle, s'appariait aussitôt un jaloux
-lamentable et toujours contemporain. Je l'avais, les derniers mois,
-tenue enfermée dans ma maison. Mais dans mon imagination maintenant,
-Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se
-prostituait aux unes, aux autres. Jadis je songeais sans cesse à
-l'avenir incertain qui était déployé devant nous, j'essayais d'y
-lire. Et maintenant ce qui était en avant de moi, comme un double de
-l'avenir--aussi préoccupant qu'un avenir puisqu'il était aussi
-incertain, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux, plus cruel
-encore parce que je n'avais pas comme pour l'avenir la possibilité ou
-l'illusion d'agir sur lui et aussi parce qu'il se déroulait aussi loin
-que ma vie elle-même, sans que ma compagne fût là pour calmer les
-souffrances qu'il me causait,--ce n'était plus l'Avenir d'Albertine,
-c'était son Passé. Son Passé? C'est mal dire puisque pour la jalousie
-il n'est ni passé ni avenir et que ce qu'elle imagine est toujours le
-présent.
-
-Les changements de l'atmosphère en provoquent d'autres dans l'homme
-intérieur, réveillent des moi oubliés, contrarient l'assoupissement
-de l'habitude, redonnent de la force à tels souvenirs, à telles
-souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il
-faisait me rappelait celui par lequel Albertine, à Balbec, sous la
-pluie menaçante, par exemple, était allée faire, Dieu sait pourquoi,
-de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc. Si
-elle avait vécu, sans doute aujourd'hui, par ce temps si semblable,
-partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu'elle ne
-le pouvait plus, je n'aurais pas dû souffrir de cette idée; mais comme
-aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs
-dans le membre qui n'existait plus.
-
-Tout d'un coup c'était un souvenir que je n'avais pas revu depuis bien
-longtemps--car il était resté dissous dans la fluide et invisible
-étendue de ma mémoire--qui se cristallisait. Ainsi il y avait
-plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine
-avait rougi. À cette époque-là je n'étais pas jaloux d'elle. Mais
-depuis, j'avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette
-conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m'avait d'autant
-plus préoccupé qu'on m'avait dit que les deux jeunes filles amies de
-Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l'hôtel et,
-disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais par peur de
-fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, j'avais toujours
-remis de lui en parler, puis je n'y avais plus pensé. Et tout d'un
-coup, quelque temps après la mort d'Albertine, j'aperçus ce souvenir,
-empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu'ont les
-énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui
-eût pu les éclaircir. Ne pourrais-je pas du moins tâcher de savoir si
-Albertine n'avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de
-douches. En envoyant quelqu'un à Balbec j'y arriverais peut-être. Elle
-vivante, je n'eusse sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se
-délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n'a
-plus à craindre la rancune de la coupable. Comme la constitution de
-l'imagination, restée rudimentaire, simpliste (n'ayant pas passé par
-les innombrables transformations qui remédient aux modèles primitifs
-des inventions humaines, à peine reconnaissables, qu'il s'agisse de
-baromètre, de ballon, de téléphone, etc. dans leurs perfectionnements
-ultérieurs) ne nous permet de voir que fort peu de choses à la fois,
-le souvenir de rétablissement de douches occupait tout le champ de ma
-vision intérieure.
-
-Parfois je me heurtais dans les rues obscures du sommeil à un de ces
-mauvais rêves, qui ne sont pas bien graves pour une première raison,
-c'est que la tristesse qu'ils engendrent ne se prolonge guère qu'une
-heure après le réveil, pareille à ces malaises que cause une manière
-d'endormir artificielle. Pour une autre raison aussi, c'est qu'on ne les
-rencontre que très rarement, à peine tous les deux ou trois ans.
-Encore reste-t-il incertain qu'on les ait déjà rencontrés et qu'ils
-n'aient pas plutôt cet aspect de ne pas être vus pour la première
-fois que projette sur eux une illusion, une subdivision (car
-dédoublement ne serait pas assez dire).
-
-Sans doute puisque j'avais des doutes sur la vie, sur la mort
-d'Albertine, j'aurais dû depuis bien longtemps me livrer à des
-enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui m'avaient fait
-me soumettre à Albertine quand elle était là, m'empêchaient de rien
-entreprendre depuis que je ne la voyais plus. Et pourtant de la
-faiblesse traînée pendant des années, un éclair d'énergie surgit
-parfois. Je me décidai à cette enquête au moins toute naturelle. On
-eût dit qu'il n'y eût rien eu d'autre dans toute la vie d'Albertine.
-Je me demandais qui je pourrais bien envoyer tenter une enquête sur
-place, à Balbec. Aimé me parut bien choisi. Outre qu'il connaissait
-admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du
-peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent,
-indifférents à toute espèce de morale et dont--parce que, si nous les
-payons bien, dans leur obéissance à notre volonté, ils suppriment
-tout ce qui l'entraverait d'une manière ou de l'autre, se montrant
-aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que
-dépourvus de scrupules,--nous disons: «Ce sont de braves gens.» En
-ceux-là nous pouvons avoir une confiance absolue. Quand Aimé fut
-parti, je pensai combien il eût mieux valu que ce qu'il allait essayer
-d'apprendre là-bas, je pusse le demander maintenant à Albertine
-elle-même. Et aussitôt l'idée de cette question que j'aurais voulu,
-qu'il me semblait que j'allais lui poser, ayant amené Albertine à mon
-côté,--non grâce à un effort de résurrection mais comme par le
-hasard d'une de ces rencontres qui, comme cela se passe dans les
-photographies qui ne sont pas «posées», dans les instantanés,
-laissent toujours la personne plus vivante,--en même temps que
-j'imaginais notre conversation, j'en sentais l'impossibilité; je venais
-d'aborder par une nouvelle face cette idée qu'Albertine était morte,
-Albertine qui m'inspirait cette tendresse qu'on a pour les absentes dont
-la vue ne vient pas rectifier l'image embellie, inspirant aussi la
-tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût
-privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt par un brusque
-déplacement, de la torture de la jalousie je passais au désespoir de
-la séparation.
-
-Ce qui remplissait mon cœur maintenant était, au lieu de haineux
-soupçons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante
-passées avec la sœur que la mort m'avait réellement fait perdre,
-puisque mon chagrin se rapportait, non à ce qu'Albertine avait été
-pour moi, mais à ce que mon cœur désireux de participer aux émotions
-les plus générales de l'amour m'avait peu à peu persuadé qu'elle
-était; alors je me rendais compte que cette vie qui m'avait tant
-ennuyé,--du moins je le croyais,--avait été au contraire délicieuse;
-aux moindres moments passés à parler avec elle de choses même
-insignifiantes, je sentais maintenant qu'était ajoutée, amalgamée une
-volupté qui alors n'avait--il est vrai--pas été perçue par moi, mais
-qui était déjà cause que ces moments-là je les avais toujours si
-persévéramment recherchés à l'exclusion de tout le reste; les
-moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle avait fait
-en voiture auprès de moi, ou pour s'asseoir en face de moi dans sa
-chambre, propageaient dans mon âme un remous de douceur et de tristesse
-qui de proche en proche la gagnait tout entière.
-
-Cette chambre où nous dînions ne m'avait jamais paru jolie, je disais
-seulement qu'elle l'était à Albertine pour que mon amie fût contente
-d'y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient
-cessé de m'être indifférents. L'art n'est pas seul à mettre du
-charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes; ce même
-pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à
-la douleur. Au moment même je n'avais prêté aucune attention à ce
-dîner que nous avions fait ensemble au retour du bois, avant que
-j'allasse chez les Verdurin, et vers la beauté, la grave douceur duquel
-je tournais maintenant des yeux pleins de larmes. Une impression de
-l'amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie,
-mais ce n'est pas perdue au milieu d'elles qu'on peut s'en rendre
-compte. Ce n'est pas d'en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des
-maisons avoisinantes, c'est quand on s'est éloigné que des pentes d'un
-coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme
-plus au ras de terre qu'un amas confus, qu'on peut dans le recueillement
-de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la
-hauteur d'une cathédrale. Je tâchais d'embrasser l'image d'Albertine
-à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et
-justes qu'elle avait dites ce soir-là.
-
-Un matin je crus voir la forme oblongue d'une colline dans le
-brouillard, sentir la chaleur d'une tasse de chocolat, pendant que
-m'étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l'après-midi où
-Albertine était venue me voir et où je l'avais embrassée pour la
-première fois: c'est que je venais d'entendre le hoquet du calorifère
-à eau qu'on venait de rallumer. Et je jetai avec colère une invitation
-que Françoise apporta de Mme Verdurin; combien l'impression que j'avais
-eue en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la
-mort ne frappe pas tous les êtres au même âge, s'imposait à moi avec
-plus de force maintenant qu'Albertine était morte, si jeune, et que
-Brichot continuait à dîner chez Mme Verdurin qui recevait toujours et
-recevrait peut-être pendant beaucoup d'années encore. Aussitôt ce nom
-de Brichot me rappela la fin de cette même soirée où il m'avait
-reconduit, où j'avais vu d'en bas la lumière de la lampe d'Albertine.
-J'y avais déjà repensé d'autres fois, mais je n'avais pas abordé le
-souvenir par le même côté. Alors en pensant au vide que je trouverais
-maintenant en rentrant chez moi, que je ne verrais plus d'en bas la
-chambre d'Albertine d'où la lumière s'était éteinte à jamais, je
-compris combien ce soir où en quittant Brichot, j'avais cru éprouver
-de l'ennui, du regret de ne pas pouvoir aller me promener et faire
-l'amour ailleurs, je compris combien je m'étais trompé et que c'était
-seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d'en haut
-jusqu'à moi, je m'en croyais la possession entièrement assurée, que
-j'avais négligé d'en calculer la valeur, ce qui faisait qu'il me
-paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu'ils
-fussent, mais que, cherchant à les imaginer, j'évaluais. Je compris
-combien cette lumière qui me semblait venir d'une prison contenait pour
-moi de plénitude, de vie et de douceur, et qui n'était que la
-réalisation de ce qui m'avait un instant enivré, puis paru à jamais
-impossible: je comprenais que cette vie que j'avais menée à Paris dans
-un chez moi qui était son chez elle, c'était justement la réalisation
-de cette paix profonde que j'avais rêvée le soir où Albertine avait
-couché sous le même toit que moi, à Balbec. La conversation que
-j'avais eue avec Albertine en rentrant du Bois avant cette dernière
-soirée Verdurin, je ne me fusse pas consolé qu'elle n'eût pas eu
-lieu, cette conversation qui avait un peu mêlé Albertine à la vie de
-mon intelligence et en certaines parcelles nous avait faits identiques
-l'un à l'autre. Car sans doute son intelligence, sa gentillesse pour
-moi si j'y revenais avec attendrissement ce n'est pas qu'elles eussent
-été plus grandes que celles d'autres personnes que j'avais connues.
-Madame de Cambremer ne m'avait-elle pas dit à Balbec: «Comment! vous
-pourriez passer vos journées avec Elstir qui est un homme de génie et
-vous les passez avec votre cousine!» L'intelligence d'Albertine me
-plaisait parce que, par association, elle éveillait en moi ce que
-j'appelais sa douceur comme nous appelons douceur d'un fruit une
-certaine sensation qui n'est que dans notre palais. Et de fait, quand je
-pensais à l'intelligence d'Albertine, mes lèvres s'avançaient
-instinctivement et goûtaient un souvenir dont j'aimais mieux que la
-réalité me fût extérieure et consistât dans la supériorité
-objective d'un être. Il reste certain que j'avais connu des personnes
-d'intelligence plus grande. Mais l'infini de l'amour, ou son égoïsme,
-fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie
-intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie,
-nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos
-craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu'un lieu
-immense et vague où s'extériorisent nos tendresses. Nous n'avons pas
-de notre propre corps, où affluent perpétuellement tant de malaises et
-de plaisirs, une silhouette aussi nette que celle d'un arbre ou d'une
-maison, ou d'un passant. Et ç'avait peut-être été mon tort de ne pas
-chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu'au
-point de vue de son charme, je n'avais longtemps considéré que les
-positions différentes qu'elle occupait dans mon souvenir dans le plan
-des années, et que j'avais été surpris de voir qu'elle s'était
-spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu'à la
-différence des perspectives, de même j'aurais dû chercher à
-comprendre son caractère comme celui d'une personne quelconque et
-peut-être m'expliquant alors pourquoi elle s'obstinait à me cacher son
-secret, j'aurais évité de prolonger, entre nous, avec cet acharnement
-étrange ce conflit qui avait amené la mort d'Albertine. Et j'avais
-alors avec une grande pitié d'elle, la honte de lui survivre. Il me
-semblait en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je
-bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d'une plus
-grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d'un élément de
-bonheur, un instrument de chagrin, et il n'y en a pas une seule dont la
-possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu'elle nous
-découvre en nous faisant souffrir. Dans ces moments-là, rapprochant la
-mort de ma grand'mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie
-était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde
-pouvait me pardonner. J'avais rêvé d'être compris d'Albertine, de ne
-pas être méconnu par elle, croyant que c'était pour le grand bonheur
-d'être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d'autres
-eussent mieux pu le faire. On désire être compris, parce qu'on
-désire être aimé, et on désire être aimé parce qu'on aime. La
-compréhension des autres est indifférente et leur amour importun. Ma
-joie d'avoir possédé un peu de l'intelligence d'Albertine et de son
-cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette
-possession était un degré de plus dans la possession totale
-d'Albertine, possession qui avait été mon but et ma chimère, depuis
-le premier jour où je l'avais vue. Quand nous parlons de la
-«gentillesse» d'une femme nous ne faisons peut-être que projeter hors
-de nous le plaisir que nous éprouvons à la voir, comme les enfants
-quand ils disent «Mon cher petit lit, mon cher petit oreiller, mes
-chères petites aubépines». Ce qui explique par ailleurs que les
-hommes ne disent jamais d'une femme qui ne les trompe pas: «Elle est si
-gentille» et le disent si souvent d'une femme par qui ils sont
-trompés. Mme de Cambremer trouvait avec raison que le charme spirituel
-d'Elstir était plus grand. Mais nous ne pouvons pas juger de la même
-façon celui d'une personne qui est, comme toutes les autres,
-extérieure à nous, peinte à l'horizon de notre pensée, et celui
-d'une personne qui par suite d'une erreur de localisation consécutive
-à certains accidents mais tenace, s'est logée dans notre propre corps
-au point que de nous demander rétrospectivement si elle n'a pas
-regardé une femme un certain jour dans le couloir d'un petit chemin de
-fer maritime nous fait éprouver les mêmes souffrances qu'un chirurgien
-qui chercherait une balle dans notre cœur. Un simple croissant, mais
-que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les
-ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV et la
-pointe de l'herbe qui à quelques centimètres frémit devant notre
-œil, tandis que nous sommes couchés sur la montagne, peut nous cacher
-la vertigineuse aiguille d'un sommet, si celui-ci est distant de
-plusieurs lieues.
-
-D'ailleurs notre tort n'est pas de priser l'intelligence, la gentillesse
-d'une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort
-est de rester indifférent à la gentillesse, à l'intelligence des
-autres. Le mensonge ne recommence à nous causer l'indignation, et la
-bonté la reconnaissance qu'ils devraient toujours exciter en nous, que
-s'ils viennent d'une femme que nous aimons et le désir physique a ce
-merveilleux pouvoir de rendre son prix à l'intelligence et des bases
-solides à la vie morale. Jamais je ne retrouverais cette chose divine,
-un être avec qui je pusse causer de tout, à qui je pusse me confier.
-Me confier? Mais d'autres êtres ne me montraient-ils pas plus de
-confiance qu'Albertine? Avec d'autres n'avais-je pas des causeries plus
-étendues? C'est que la confiance, la conversation, choses médiocres,
-qu'importe qu'elles soient plus ou moins imparfaites, si s'y mêle
-seulement l'amour, qui seul est divin. Je revoyais Albertine s'asseyant
-à son pianola, rose sous ses cheveux noirs, je sentais, sur mes lèvres
-qu'elle essayait d'écarter, sa langue, sa langue maternelle,
-incomestible, nourricière et sainte dont la flamme et la rosée
-secrètes faisaient que même quand Albertine la faisait glisser à la
-surface de mon cou, de mon ventre, ces caresses superficielles mais en
-quelque sorte faites par l'intérieur de sa chair, extériorisé comme
-une étoffe qui montrerait sa doublure, prenaient même dans les
-attouchements les plus externes, comme la mystérieuse douceur d'une
-pénétration.
-
-Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux
-même pas dire que ce que me faisait éprouver leur perte fût du
-désespoir. Pour être désespérée, cette vie qui ne pourra plus être
-que malheureuse, il faut encore y tenir. J'étais désespéré à Balbec
-quand j'avais vu se lever le jour et que j'avais compris que plus un
-seul ne pourrait être heureux pour moi. J'étais resté aussi égoïste
-depuis lors, mais le moi auquel j'étais attaché maintenant, le moi qui
-constituait ces vives réserves qui mettait en jeu l'instinct de
-conservation, ce moi n'était plus dans la vie; quand je pensais à mes
-forces, à ma puissance vitale, à ce que j'avais de meilleur, je
-pensais à certain trésor que j'avais possédé (que j'avais été seul
-à posséder puisque les autres ne pouvaient connaître exactement le
-sentiment, caché en moi, qu'il m'avait inspiré) et que personne ne
-pouvait plus m'enlever puisque je ne le possédais plus.
-
-Et à vrai dire, je ne l'avais jamais possédé que parce que j'avais
-voulu me figurer que je le possédais. Je n'avais pas commis seulement
-l'imprudence en regardant Albertine et en la logeant dans mon cœur de
-la faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un
-amour familial au plaisir des sens. J'avais voulu aussi me persuader que
-nos rapports étaient l'amour, que nous pratiquions mutuellement les
-rapports appelés amour, parce qu'elle me rendait docilement les baisers
-que je lui donnais, et pour avoir pris l'habitude de le croire, je
-n'avais pas perdu seulement une femme que j'aimais mais une femme qui
-m'aimait, ma sœur, mon enfant, ma tendre maîtresse. Et en somme,
-j'avais eu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus, car
-justement tout le temps qu'il avait aimé Odette et en avait été si
-jaloux, il l'avait à peine vue, pouvant si difficilement, à certains
-jours où elle le décommandait au dernier moment, aller chez elle. Mais
-après il l'avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu'à ce qu'il
-mourût. Moi au contraire tandis que j'étais si jaloux d'Albertine,
-plus heureux que Swann, je l'avais eue chez moi. J'avais réalisé en
-vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu'il n'avait réalisé
-matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin
-Albertine, je ne l'avais pas gardée comme il avait gardé Odette. Elle
-s'était enfuie, elle était morte. Car jamais rien ne se répète
-exactement et les existences les plus analogues et que, grâce à la
-parenté des caractères et à la similitude des circonstances, on peut
-choisir pour les présenter comme symétriques l'une à l'autre restent
-en bien des points opposées.
-
-En perdant la vie je n'aurais pas perdu grand chose; je n'aurais plus
-perdu qu'une forme vide, le cadre vide d'un chef-d'œuvre. Indifférent
-à ce que je pouvais désormais y faire entrer, mais heureux et fier de
-penser à ce qu'il avait contenu, je m'appuyais au souvenir de ces
-heures si douces et ce soutien moral me communiquait un bien-être que
-l'approche même de la mort n'aurait pas rompu.
-
-Comme elle accourait vite me voir à Balbec quand je la faisais
-chercher, se retardant seulement à verser de l'odeur dans ses cheveux
-pour me plaire. Ces images de Balbec et de Paris que j'aimais ainsi à
-revoir c'étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées,
-de sa courte vie. Tout cela qui n'était pour moi que souvenir avait
-été pour elle action, action précipitée comme celle d'une tragédie
-vers une mort rapide. Les êtres ont un développement en nous, mais un
-autre hors de nous (je l'avais bien senti dans ces soirs où je
-remarquais en Albertine un enrichissement de qualités qui ne tenait pas
-qu'à ma mémoire) et qui ne laissent pas d'avoir des réactions l'un
-sur l'autre. J'avais eu beau, en cherchant à connaître Albertine, puis
-à la posséder tout entière, n'obéir qu'au besoin de réduire par
-l'expérience à des éléments mesquinement semblables à ceux de notre
-moi le mystère de tout être, je ne l'avais pu sans influer à mon tour
-sur la vie d'Albertine. Peut-être ma fortune, les perspectives d'un
-brillant mariage l'avaient attirée, ma jalousie l'avait retenue, sa
-bonté ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les
-adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et m'avaient amené à
-rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le
-développement interne de mon travail mental, mais qui n'en avait pas
-moins eu sur la vie d'Albertine des contre-coups, destinés eux-mêmes
-à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus
-douloureux à ma psychologie, puisque de ma prison elle s'était
-évadée, pour aller se tuer sur un cheval que sans moi elle n'eût pas
-possédé, en me laissant, même morte, des soupçons dont la
-vérification, si elle devait venir, me serait peut-être plus cruelle
-que la découverte à Balbec qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil,
-puisque Albertine ne serait plus là pour m'apaiser. Si bien que cette
-longue plainte de l'âme qui croit vivre enfermée en elle-même n'est
-un monologue qu'en apparence, puisque les échos de la réalité la font
-dévier et que telle vie est comme un essai de psychologie subjective
-spontanément poursuivi, mais qui fournit à quelque distance son
-«action» au roman purement réaliste d'une autre réalité, d'une
-autre existence, dont à leur tour les péripéties viennent infléchir
-la courbe et changer la direction de l'essai psychologique. Comme
-l'engrenage avait été serré, comme l'évolution de notre amour avait
-été rapide et, malgré quelques retardements, interruptions et
-hésitations du début, comme dans certaines nouvelles de Balzac ou
-quelques ballades de Schumann, le dénouement précipité! C'est dans le
-cours de cette dernière année, longue pour moi comme un siècle, tant
-Albertine avait changé de positions par rapport à ma pensée depuis
-Balbec jusqu'à son départ de Paris, et aussi indépendamment de moi et
-souvent à mon insu, changé en elle-même, qu'il fallait placer toute
-cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant
-m'apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais
-impossible et pourtant qui m'était indispensable. Indispensable sans
-avoir peut-être été en soi et tout d'abord quelque chose de
-nécessaire, puisque je n'aurais pas connu Albertine si je n'avais pas
-lu dans un traité d'archéologie la description de l'église de Balbec,
-si Swann, en me disant que cette église était presque persane, n'avait
-pas orienté mes désirs vers le normand byzantin, si une société de
-Palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable,
-n'avait pas décidé mes parents à exaucer mon souhait et à m'envoyer
-à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, je n'avais
-pas trouvé l'église persane que je rêvais ni les brouillards
-éternels. Le beau train d'une heure trente-cinq lui-même n'avait pas
-répondu à ce que je m'en figurais. Mais en échange de ce que
-l'imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant
-de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que
-nous étions bien loin d'imaginer. Qui m'eût dit à Combray, quand
-j'attendais le bonsoir de ma mère avec tant de tristesse, que ces
-anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour ma mère,
-mais pour une jeune fille qui ne serait d'abord, sur l'horizon de la
-mer, qu'une fleur que mes yeux seraient chaque jour sollicités de venir
-regarder, mais une fleur pensante et dans l'esprit de qui je
-souhaiterais si puérilement de tenir une grande place, que je
-souffrirais qu'elle ignorât que je connaissais Mme de Villeparisis.
-Oui, c'est le bonsoir, le baiser d'une telle étrangère pour lequel, au
-bout de quelques années, je devais souffrir autant qu'enfant quand ma
-mère ne devait pas venir me voir. Or cette Albertine si nécessaire, de
-l'amour de qui mon âme était maintenant presque uniquement composée,
-si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec, je ne l'aurais jamais connue.
-Sa vie eût peut-être été plus longue, la mienne aurait été
-dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et aussi il me
-semblait que, par ma tendresse uniquement égoïste, j'avais laissé
-mourir Albertine comme j'avais assassiné ma grand'mère. Même plus
-tard, même l'ayant déjà connue à Balbec, j'aurais pu ne pas l'aimer
-comme je fis ensuite. Quand je renonçai à Gilberte et savais que je
-pourrais aimer un jour une autre femme, j'osais à peine avoir un doute
-si en tous cas pour le passé je n'eusse pu aimer que Gilberte. Or pour
-Albertine je n'avais même plus de doute, j'étais sûr que ç'aurait pu
-ne pas être elle que j'eusse aimée, que c'eût pu être une autre. Il
-eût suffi pour cela que Mlle de Stermaria, le soir où je devais dîner
-avec elle dans l'île du Bois, ne se fût pas décommandée. Il était
-encore temps alors, et c'eût été pour Mlle de Stermaria que se fût
-exercée cette activité de l'imagination qui nous fait extraire d'une
-femme une telle notion de l'individuel, qu'elle nous paraît unique en
-soi et pour nous prédestinée et nécessaire. Tout au plus, en me
-plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvais-je dire que
-j'aurais pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non
-pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait
-pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la
-même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les
-deux un regard dont on saisissait difficilement la signification.
-C'étaient de ces femmes que n'auraient pas regardées des hommes qui de
-leur côté auraient fait des folies pour d'autres qui «ne me disaient
-rien». Je pouvais presque croire que la personnalité sensuelle et
-volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d'Albertine, un peu
-différent, il est vrai, mais présentant, maintenant que j'y
-réfléchissais après coup, des analogies profondes. Un homme a presque
-toujours la même manière de s'enrhumer, de tomber malade,
-c'est-à-dire qu'il lui faut pour cela un certain concours de
-circonstances; il est naturel que quand il devient amoureux ce soit à
-propos d'un certain genre de femmes, genre d'ailleurs très étendu. Les
-deux premiers regards d'Albertine qui m'avaient fait rêver n'étaient
-pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Je pouvais
-presque croire que l'obscure personnalité, la sensualité, la nature
-volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues me tenter, incarnées
-cette fois dans le corps d'Albertine, tout autre et non pourtant sans
-analogies. Pour Albertine, grâce à une vie toute différente ensemble
-et où n'avait pu se glisser, dans un bloc de pensées où une
-douloureuse préoccupation maintenait une cohésion permanente, aucune
-fissure de distraction et d'oubli, son corps vivant n'avait point comme
-celui de Gilberte cessé un jour d'être celui où je trouvais ce que je
-reconnaissais après coup être pour moi (et qui n'eût pas été pour
-d'autres) les attraits féminins. Mais elle était morte. Je
-l'oublierais. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de
-rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en moi,
-mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, je ne pouvais le
-prévoir. À l'aide de Gilberte j'aurais pu aussi peu me figurer
-Albertine et que je l'aimerais, que le souvenir de la sonate de Vinteuil
-ne m'eût permis de me figurer son septuor. Bien plus, même les
-premières fois où j'avais vu Albertine, j'avais pu croire que c'était
-d'autres que j'aimerais. D'ailleurs elle eût même pu me paraître, si
-je l'avais connue une année plus tôt, aussi terne qu'un ciel gris où
-l'aurore n'est pas levée. Si j'avais changé à son égard, elle-même
-avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue sur mon lit le
-jour où j'avais écrit à Mlle de Stermaria n'était plus la même que
-j'avais connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui
-apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances que
-je n'ai jamais pu connaître. En tous cas même si celle que j'aimerais
-un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c'est-à-dire si
-mon choix d'une femme n'était pas entièrement libre, cela faisait tout
-de même que, dirigé d'une façon peut-être nécessaire, il l'était
-sur quelque chose de plus vaste qu'un individu, sur un genre de femmes,
-et cela ôtait toute nécessité à mon amour pour Albertine. La femme
-dont nous avons le visage devant nous plus constamment que la lumière
-elle-même, puisque, même les yeux fermés, nous ne cessons pas un
-instant de chérir ses beaux yeux, son beau nez, d'arranger tous les
-moyens pour les revoir, cette femme unique, nous savons bien que c'eût
-été une autre qui l'eût été pour nous si nous avions été dans une
-autre ville que celle où nous l'avons rencontrée, si nous nous étions
-promenés dans d'autres quartiers, si nous avions fréquenté un autre
-salon. Unique, croyons-nous, elle est innombrable. Et pourtant elle est
-compacte, indestructible devant nos yeux qui l'aiment, irremplaçable
-pendant très longtemps par une autre. C'est que cette femme n'a fait
-que susciter par des sortes d'appels magiques mille éléments de
-tendresse existant en nous à l'état fragmentaire et qu'elle a
-assemblés, unis, effaçant toute cassure entre eux, c'est nous-mêmes
-qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la matière solide de
-la personne aimée. De là vient que même si nous ne sommes qu'un entre
-mille pour elle et peut-être le dernier de tous, pour nous, elle est la
-seule et celle vers qui tend toute notre vie. Certes même j'avais bien
-senti que cet amour n'était pas nécessaire non seulement parce qu'il
-eût pu se former avec Mlle de Stermaria, mais même sans cela en le
-connaissant lui-même, en le retrouvant trop pareil à ce qu'il avait
-été pour d'autres, et aussi en le sentant plus vaste qu'Albertine,
-l'enveloppant, ne la connaissant pas, comme une marée autour d'un mince
-brisant. Mais peu à peu à force de vivre avec Albertine, les chaînes
-que j'avais forgées moi-même, je ne pouvais plus m'en dégager,
-l'habitude d'associer la personne d'Albertine au sentiment qu'elle
-n'avait pas inspiré me faisait pourtant croire qu'il était spécial à
-elle, comme l'habitude donne à la simple association d'idées entre
-deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique,
-la force, la nécessité illusoires d'une loi de causalité. J'avais cru
-que mes relations, ma fortune, me dispenseraient de souffrir, et
-peut-être trop efficacement puisque cela me semblait me dispenser de
-sentir, d'aimer, d'imaginer; j'enviais une pauvre fille de campagne à
-qui l'absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois
-de rêves après un chagrin qu'elle ne peut artificiellement endormir.
-Or je me rendais compte maintenant que si pour Mme de Guermantes
-comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et
-moi, j'avais vu cette distance brusquement supprimée par l'opinion que
-les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable,
-d'une façon semblable quoique inverse, mes relations, ma fortune, tous
-les moyens matériels dont tant ma situation que la civilisation de mon
-époque me faisait profiter, n'avaient fait que reculer l'échéance de
-la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible
-d'Albertine sur laquelle aucune pression n'avait agi. Sans doute j'avais
-pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec
-Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais
-leur attente n'avait-elle pas été inutile, leur résultat nul. Et les
-filles de la campagne, sans avantages sociaux, sans relations, ou les
-humains avant les perfectionnements de la civilisation ne souffrent-ils
-pas moins, parce qu'on désire moins, parce qu'on regrette moins ce
-qu'on a toujours su inaccessible et qui est resté à cause de cela
-comme irréel. On désire plus la personne qui va se donner;
-l'espérance anticipe la possession; mais le regret aussi est un
-amplificateur du désir. Le refus de Mlle de Stermaria de venir dîner
-à l'île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que
-j'aimasse. Cela eût pu suffire aussi à me la faire aimer, si ensuite
-je l'avais revue à temps. Aussitôt que j'avais su qu'elle ne viendrait
-pas, envisageant l'hypothèse invraisemblable--et qui s'était
-réalisée--que peut-être quelqu'un était jaloux d'elle et
-l'éloignait des autres, que je ne la reverrais jamais, j'avais tant
-souffert que j'aurais tout donné pour la voir, et c'est une des plus
-grandes angoisses que j'eusse connues que l'arrivée de Saint-Loup avait
-apaisée. Or à partir d'un certain âge nos amours, nos maîtresses
-sont filles de notre angoisse; notre passé, et les lésions physiques
-où il s'est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en
-particulier, qu'il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que
-j'aimasse, était, même sans ces amours voisines, inscrit dans
-l'histoire de mon amour pour elle, c'est-à-dire pour elle et ses
-amies. Car ce n'était même pas un amour comme celui pour Gilberte mais
-créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause
-d'elle et parce qu'elles me paraissaient quelque chose d'analogue à
-elle que je me fusse plu avec ses amies, il était possible. Toujours
-est-il que pendant bien longtemps l'hésitation entre toutes fut
-possible, mon choix se promenait de l'une à l'autre, et quand je
-croyais préférer celle-ci, il suffisait que celle-là me laissât
-attendre, refusât de me voir pour que j'eusse pour elle un commencement
-d'amour. Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir me
-voir à Balbec, si un peu avant la visite d'Andrée, Albertine me
-manquait de parole, mon cœur ne cessait plus de battre, je croyais ne
-jamais la revoir et c'était elle que j'aimais. Et quand Andrée venait
-c'était sérieusement que je lui disais (comme je le lui dis à Paris
-après que j'eus appris qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil) ce
-qu'elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait
-été dit en effet et dans les mêmes termes si j'avais été heureux la
-veille avec Albertine: «Hélas si vous étiez venue plus tôt,
-maintenant j'en aime une autre.» Encore dans ce cas d'Andrée,
-remplacée par Albertine quand j'avais su que celle-ci avait connu Mlle
-Vinteuil, l'amour avait été alternatif et par conséquent en somme il
-n'y en avait eu qu'un à la fois. Mais il s'était produit tel cas
-auparavant où je m'étais à demi brouillé avec deux des jeunes
-filles. Celle qui ferait les premiers pas me rendrait le calme, c'est
-l'autre que j'aimerais, si elle restait brouillée, ce qui ne veut pas
-dire que ce n'est pas avec la première que je me lierais
-définitivement, car elle me consolerait--bien qu'inefficacement--de la
-dureté de la seconde, de la seconde que je finirais par oublier si elle
-ne revenait plus. Or il arrivait que persuadé que l'une ou l'autre au
-moins allait revenir à moi, aucune des deux pendant quelque temps ne le
-faisait. Mon angoisse était donc double, et double mon amour, me
-réservant de cesser d'aimer celle qui reviendrait, mais souffrant
-jusque-là par toutes les deux. C'est le lot d'un certain âge qui peut
-venir très tôt qu'on soit rendu moins amoureux par un être que par un
-abandon, où de cet être on finit par ne plus savoir qu'une chose, sa
-figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute
-récente et inexpliquée, c'est, qu'on aurait besoin pour ne plus
-souffrir qu'il vous fît dire: «Me recevriez-vous?» Ma séparation
-d'avec Albertine le jour où Françoise m'avait dit: «Mademoiselle
-Albertine est partie» était comme une allégorie de tant d'autres
-séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous
-sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut
-qu'arrive le jour de la séparation. Dans ce cas où c'est une attente
-vaine, un mot de refus qui fixe un choix, l'imagination fouettée par la
-souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si
-folle un amour à peine commencé et qui restait informe, destiné à
-rester à l'état d'ébauche depuis des mois, que par instants
-l'intelligence qui n'a pu rattraper le cœur, s'étonne, s'écrie:
-«Mais tu es fou, dans quelles pensées nouvelles vis-tu si
-douloureusement? Tout cela n'est pas la vie réelle». Et en effet à ce
-moment-là, si on n'était pas relancé par l'infidèle, de bonnes
-distractions qui nous calmeraient physiquement le cœur suffiraient pour
-faire avorter l'amour. En tous cas si cette vie avec Albertine n'était
-pas dans son essence nécessaire, elle m'était devenue indispensable.
-J'avais tremblé quand j'avais aimé Mme de Guermantes parce que je me
-disais qu'avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de
-beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d'être
-à trop de gens, que j'aurais trop peu de prise sur elle. Albertine
-étant pauvre, obscure, devait être désireuse de m'épouser. Et
-pourtant je n'avais pu la posséder pour moi seul. Que ce soient les
-conditions sociales, les prévisions de la sagesse, en vérité, on n'a
-pas de prises sur la vie d'un autre être. Pourquoi ne m'avait-elle pas
-dit: «J'ai ces goûts», j'aurais cédé, je lui aurais permis de les
-satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une femme qu'aucune
-objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait décider à parler. En le
-lisant j'avais trouvé cette situation absurde; j'aurais moi, me
-disais-je, forcé la femme à parler d'abord, ensuite nous nous serions
-entendus; à quoi bon ces malheurs inutiles? Mais je voyais maintenant
-que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et que nous
-avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui
-obéissent pas.
-
-Et pourtant ces douloureuses, ces inéluctables vérités qui nous
-dominaient et pour lesquelles nous étions aveugles, vérité de nos
-sentiments, vérité de notre destin, combien de fois sans le savoir,
-sans le vouloir, nous les avions dites en des paroles crues sans doute
-mensongères par nous mais auxquelles l'événement avait donné après
-coup leur valeur prophétique. Je me rappelais bien des mots que l'un et
-l'autre nous avions prononcés sans savoir alors la vérité qu'ils
-contenaient, même que nous avions dits en croyant nous jouer la
-comédie et dont la fausseté était bien mince, bien peu intéressante,
-toute confinée dans notre pitoyable insincérité auprès de ce qu'ils
-contenaient à notre insu. Mensonges, erreurs, en deçà de la réalité
-profonde que nous n'apercevions pas, Vérité au delà, vérité de nos
-caractères dont les lois essentielles nous échappent et demandent le
-temps pour se révéler, vérité de nos destins aussi. J'avais cru
-mentir quand je lui avais dit à Balbec: «Plus je vous verrai, plus je
-vous aimerai» (et pourtant c'était cette intimité de tous les
-instants qui, par le moyen de la jalousie, m'avait tant attaché à
-elle), «Je sais que je pourrais être utile à votre esprit»; à
-Paris: «Tâchez d'être prudente. Pensez s'il vous arrivait un accident
-je ne m'en consolerais pas» et elle: «Mais il peut m'arriver un
-accident», à Paris le soir où j'avais fait semblant de vouloir la
-quitter: «Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous
-verrai plus, et que ce sera pour jamais.» Et elle quand ce même soir
-elle avait regardé autour d'elle: «Dire que je ne verrai plus cette
-chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le
-croire et pourtant c'est vrai.» Dans ses dernières lettres enfin,
-quand elle avait écrit--probablement en se disant «Je fais du
-chiqué»:--«Je vous laisse le meilleur de moi-même» (et n'était-ce
-pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas
-aussi, de ma mémoire qu'étaient confiées son intelligence, sa bonté,
-sa beauté?) et «cet instant deux fois crépusculaire puisque le jour
-tombait et que nous allions nous quitter, ne s'effacera de mon esprit
-que quand il sera envahi par la nuit complète», cette phrase écrite
-la veille du jour où en effet son esprit avait été envahi par la nuit
-complète et où peut-être bien dans ces dernières lueurs si rapides
-mais que l'anxiété du moment divise jusqu'à l'infini, elle avait
-peut-être bien revu notre dernière promenade et dans cet instant où
-tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées
-deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être
-appelé au secours l'ami si souvent maudit mais si respecté par elle,
-qui lui-même--car toutes les religions se ressemblent--avait la
-cruauté de souhaiter qu'elle eût eu aussi le temps de se reconnaître,
-de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de
-mourir en lui. Mais à quoi bon, puisque si même, alors, elle avait eu
-le temps de se reconnaître, nous n'avions compris l'un et l'autre où
-était notre bonheur, ce que nous aurions dû faire, que quand ce
-bonheur, que parce que ce bonheur n'était plus possible, que nous ne
-pouvions plus le réaliser. Tant que les choses sont possibles on les
-diffère, et elles ne peuvent prendre cette puissance d'attraits et
-cette apparente aisance de réalisation que quand projetées dans le
-vide idéal de l'imagination, elles sont soustraites à la submersion
-alourdissante, enlaidissante du milieu vital. L'idée qu'on mourra est
-plus cruelle que mourir, mais moins que l'idée qu'un autre est mort,
-que, redevenue plane après avoir englouti un être, s'étend, sans
-même un remous à cette place-là, une réalité d'où cet être est
-exclu, où n'existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de
-laquelle il est aussi difficile de remonter à l'idée que cet être a
-vécu, qu'il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie,
-de penser qu'il est assimilable aux images sans consistance, aux
-souvenirs laissés par les personnages d'un roman qu'on a lu.
-
-Du moins j'étais heureux qu'avant de mourir, elle m'eût écrit cette
-lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui me prouvait
-qu'elle fût revenue si elle eût vécu. Il me semblait que c'était non
-seulement plus doux, mais plus beau ainsi, que l'événement eût été
-incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d'art et de destin.
-En réalité il l'eût eu tout autant s'il eût été autre; car tout
-événement est comme un moule d'une forme particulière, et, quel qu'il
-soit, il impose, à la série des faits qu'il est venu interrompre et
-semble en conclure, un dessin que nous croyons le seul possible parce
-que nous ne connaissons pas celui qui eût pu lui être substitué. Je
-me répétais: «Pourquoi ne m'avait-elle pas dit: «J'ai ces goûts»,
-j'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je
-l'embrasserais encore». Quelle tristesse d'avoir à me rappeler qu'elle
-m'avait ainsi menti en me jurant trois jours avant de me quitter qu'elle
-n'avait jamais eu avec l'amie de Mlle Vinteuil, ces relations qu'au
-moment où Albertine me le jurait, sa rougeur avait confessées. Pauvre
-petite, elle avait eu du moins l'honnêteté de ne pas vouloir jurer que
-le plaisir de revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans son désir
-d'aller ce jour-là chez les Verdurin. Pourquoi n'était-elle pas allée
-jusqu'au bout de son aveu, et avait-elle inventé alors ce roman
-inimaginable? Peut-être du reste était-ce un peu ma faute si elle
-n'avait jamais malgré toutes mes prières qui venaient se briser à sa
-dénégation, voulu me dire: «j'ai ces goûts.» C'était peut-être un
-peu ma faute parce que à Balbec le jour où après la visite de Mme de
-Cambremer j'avais eu ma première explication avec Albertine et où
-j'étais si loin de croire qu'elle pût avoir en tous cas autre chose
-qu'une amitié trop passionnée avec Andrée, j'avais exprimé avec trop
-de violence mon dégoût pour ce genre de mœurs, je les avais
-condamnées d'une façon trop catégorique. Je ne pouvais me rappeler si
-Albertine avait rougi quand j'avais naïvement proclamé mon horreur de
-cela, je ne pouvais me le rappeler, car ce n'est souvent que longtemps
-après que nous voudrions bien savoir quelle attitude eut une personne
-à un moment où nous n'y fîmes nullement attention et qui, plus tard,
-quand nous repensons à notre conversation, éclaircirait une
-difficulté poignante. Mais dans notre mémoire il y a une lacune, il
-n'y a pas trace de cela. Et bien souvent nous n'avons pas fait assez
-attention, au moment même, aux choses qui pouvaient déjà nous
-paraître importantes, nous n'avons pas bien entendu une phrase, nous
-n'avons pas noté un geste, ou bien nous les avons oubliés. Et quand
-plus tard, avides de découvrir une vérité, nous remontons de
-déduction en déduction, feuilletant notre mémoire comme un recueil de
-témoignages, quand nous arrivons à cette phrase, à ce geste,
-impossible de nous rappeler, nous recommençons vingt fois le même
-trajet mais inutilement: le chemin ne va pas plus loin. Avait-elle
-rougi? Je ne savais si elle avait rougi, mais elle n'avait pas pu ne pas
-entendre, et le souvenir de ces paroles l'avait plus tard arrêtée
-quand peut-être elle avait été sur le point de se confesser à moi.
-Et maintenant elle n'était plus nulle part, j'aurais pu parcourir la
-terre d'un pôle à l'autre sans rencontrer Albertine. La réalité qui
-s'était refermée sur elle était redevenue unie, avait effacé
-jusqu'à la trace de l'être qui avait coulé à fond. Elle n'était
-plus qu'un nom, comme cette Mme de Charlus dont disaient avec
-indifférence: «Elle était délicieuse» ceux qui l'avaient connue.
-Mais je ne pouvais pas concevoir plus d'un instant l'existence de cette
-réalité dont Albertine n'avait pas conscience, car en moi mon amie
-existait trop, en moi où tous les sentiments, toutes les pensées se
-rapportaient à sa vie. Peut-être si elle l'avait su, eût-elle été
-touchée de voir que son ami ne l'oubliait pas, maintenant que sa vie à
-elle était finie et elle eût été sensible à des choses qui
-auparavant l'eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait
-s'abstenir d'infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint
-que celle qu'on aime ne s'en abstienne pas, j'étais effrayé de
-penser que si les morts vivent quelque part, ma grand'mère connaissait
-aussi bien mon oubli, qu'Albertine mon souvenir. Et tout compte fait,
-même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu'on aurait
-d'apprendre qu'elle sait certaines choses balancerait l'effroi de penser
-qu'elle les sait toutes; et, si sanglant que soit le sacrifice, ne
-renoncerions-nous pas quelquefois à garder après leur mort comme amis
-ceux que nous avons aimés de peur de les avoir aussi pour juges.
-
-Mes curiosités jalouses de ce qu'avait pu faire Albertine étaient
-infinies. J'achetai combien de femmes qui ne m'apprirent rien. Si ces
-curiosités étaient si vivaces, c'est que l'être ne meurt pas tout de
-suite pour nous, il reste baigné d'une espèce d'aura de vie qui n'a
-rien d'une immortalité véritable mais qui fait qu'il continue à
-occuper nos pensées de la même manière que quand il vivait. Il est
-comme en voyage. C'est une survie très païenne. Inversement quand on a
-cessé d'aimer, les curiosités que l'être excite meurent avant que
-lui-même soit mort. Ainsi je n'eusse plus fait un pas pour savoir avec
-qui Gilberte se promenait un certain soir dans les Champs-Élysées. Or
-je sentais bien que ces curiosités étaient absolument pareilles, sans
-valeur en elles-mêmes, sans possibilité de durer, mais je continuais
-à tout sacrifier à la cruelle satisfaction de ces curiosités
-passagères, bien que je susse d'avance que ma séparation forcée
-d'avec Albertine, du fait de sa mort, me conduirait à la même
-indifférence qu'avait fait ma séparation volontaire d'avec Gilberte.
-
-Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée
-auprès de moi. Mais cela revenait à dire qu'une fois qu'elle se fût
-vue morte elle eût mieux aimé, auprès de moi, rester en vie. Par la
-contradiction même qu'elle impliquait, une telle supposition était
-absurde. Mais cela n'était pas inoffensif, car en imaginant combien
-Albertine, si elle pouvait savoir, si elle pouvait rétrospectivement
-comprendre, serait heureuse de revenir auprès de moi, je l'y voyais, je
-voulais l'embrasser; et hélas c'était impossible, elle ne reviendrait
-jamais, elle était morte. Mon imagination la cherchait dans le ciel,
-par les soirs où nous l'avions regardé encore ensemble; au delà de ce
-clair de lune qu'elle aimait, je tâchais de hisser jusqu'à elle ma
-tendresse pour qu'elle lui fût une consolation de ne plus vivre, et cet
-amour pour un être si lointain était comme une religion, mes pensées
-montaient vers elle comme des prières. Le désir est bien fort, il
-engendre la croyance, j'avais cru qu'Albertine ne partirait pas parce
-que je le désirais. Parce que je le désirais je crus qu'elle n'était
-pas morte; je me mis à lire des livres sur les tables tournantes, je
-commençai à croire possible l'immortalité de l'âme. Mais elle ne me
-suffisait pas. Il fallait qu'après ma mort, je la retrouvasse avec son
-corps comme si l'éternité ressemblait à la vie. Que dis-je à la vie!
-J'étais plus exigeant encore. J'aurais voulu ne pas être à tout
-jamais privé par la mort des plaisirs que pourtant elle n'est pas seule
-à nous ôter. Car sans elle ils auraient fini par s'émousser, ils
-avaient déjà commencé de l'être par l'action de l'habitude ancienne,
-des nouvelles curiosités. Puis, dans la vie, Albertine, même
-physiquement eût peu à peu changé, jour par jour je me serais adapté
-à ce changement. Mais mon souvenir n'évoquant d'elle que des moments,
-demandait de la revoir telle qu'elle n'aurait déjà plus été si elle
-avait vécu; ce qu'il voulait c'était un miracle qui satisfît aux
-limites naturelles et arbitraires de la mémoire qui ne peut sortir du
-passé. Avec la naïveté des théologiens antiques, je l'imaginais
-m'accordant les explications non pas même qu'elle eût pu me donner
-mais par une contradiction dernière celles qu'elle m'avait toujours
-refusées pendant sa vie. Et ainsi sa mort étant une espèce de rêve
-mon amour lui semblerait un bonheur inespéré; je ne retenais de la
-mort que la commodité et l'optimisme d'un dénouement qui simplifie,
-qui arrange tout. Quelquefois ce n'était pas si loin, ce n'était pas
-dans un autre monde que j'imaginais notre réunion. De même
-qu'autrefois, quand je ne connaissais Gilberte que pour jouer avec elle
-aux Champs-Élysées, le soir à la maison je me figurais que j'allais
-recevoir une lettre d'elle où elle m'avouerait son amour, qu'elle
-allait entrer, une même force de désir ne s'embarrassant pas plus des
-lois physiques qui le contrariaient, que la première fois au sujet de
-Gilberte, où en somme il n'avait pas eu tort puisqu'il avait eu le
-dernier mot, me faisait penser maintenant que j'allais recevoir un mot
-d'Albertine, m'apprenant qu'elle avait bien eu un accident de cheval,
-mais que pour des raisons romanesques (et comme en somme il est
-quelquefois arrivé pour des personnages qu'on a cru longtemps morts)
-elle n'avait pas voulu que j'apprisse qu'elle avait guéri et maintenant
-repentante demandait à venir vivre pour toujours avec moi. Et, me
-faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies
-douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, je sentais
-Coexister en moi, la certitude qu'elle était morte, et l'espoir
-incessant de la voir entrer.
-
-Je n'avais pas encore reçu de nouvelles d'Aimé qui pourtant devait
-être arrivé à Balbec. Sans doute mon enquête portait sur un point
-secondaire et bien arbitrairement choisi. Si la vie d'Albertine avait
-été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses
-autrement importantes, auxquelles le hasard ne m'avait pas permis de
-toucher, comme il l'avait fait pour cette conversation sur le peignoir
-grâce à la rougeur d'Albertine. C'était tout à fait arbitrairement
-que j'avais fait un sort à cette journée-là, que plusieurs années
-après je tâchais de reconstituer. Si Albertine avait aimé les femmes,
-il y avait des milliers d'autres journées de sa vie dont je ne
-connaissais pas l'emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes
-pour moi à connaître; j'aurais pu envoyer Aimé dans bien d'autres
-endroits de Balbec, dans bien d'autres villes que Balbec. Mais
-précisément ces journées-là, parce que je n'en savais pas l'emploi,
-elles ne se représentaient pas à mon imagination. Elles n'avaient pas
-d'existence. Les choses, les êtres ne commençaient à exister pour moi
-que quand ils prenaient dans mon imagination une existence individuelle.
-S'il y en avait des milliers d'autres pareils, ils devenaient pour moi
-représentatifs du reste. Si j'avais le désir depuis longtemps de
-savoir en fait de soupçons à l'égard d'Albertine ce qu'il en était
-pour la douche, c'est de la même manière que, en fait de désirs de
-femmes, et quoique je susse qu'il y avait un grand nombre de jeunes
-filles et de femmes de chambre qui pouvaient les valoir et dont le
-hasard aurait tout aussi bien pu me faire entendre parler, je voulais
-connaître--puisque c'étaient celles-là dont Saint-Loup m'avait
-parlé, celles-là qui existaient individuellement pour moi--la jeune
-fille qui allait dans les maisons de passe et la femme de chambre de Mme
-Putbus. Les difficultés que ma santé, mon indécision, ma
-«procrastination», comme disait Saint-Loup, mettaient à réaliser
-n'importe quoi, m'avaient fait remettre de jour en jour, de mois en
-mois, d'année en année, l'éclaircissement de certains soupçons comme
-l'accomplissement de certains désirs. Mais je les gardais dans ma
-mémoire en me promettant de ne pas oublier d'en connaître la
-réalité, parce que seuls ils m'obsédaient (puisque les autres
-n'avaient pas de forme à mes yeux, n'existaient pas), et aussi parce
-que le hasard même qui les avait choisis au milieu de la réalité
-m'était un garant que c'était bien en eux avec un peu de réalité, de
-la vie véritable et convoitée que j'entrerais en contact.
-
-Et puis, sur un seul fait, s'il est certain, ne peut-on, comme le savant
-qui expérimente, dégager la vérité pour tous les ordres de faits
-semblables? Un seul petit fait, s'il est bien choisi, ne suffit-il pas
-à l'expérimentateur pour décider d'une loi générale qui fera
-connaître la vérité sur des milliers de faits analogues?
-
-Albertine avait beau n'exister dans ma mémoire qu'à l'état où elle
-m'était successivement apparue au cours de la vie, c'est-à-dire
-subdivisée suivant une série de fractions de temps, ma pensée,
-rétablissant en elle l'unité, en refaisait un être, et c'est sur cet
-être que je voulais porter un jugement général, savoir si elle
-m'avait menti, si elle aimait les femmes, si c'était pour en
-fréquenter librement qu'elle m'avait quitté. Ce que dirait la
-doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais mes doutes sur les
-mœurs d'Albertine.
-
-Mes doutes! Hélas j'avais cru qu'il me serait indifférent, même
-agréable de ne plus voir Albertine jusqu'à ce que son départ m'eût
-révélé mon erreur. De même sa mort m'avait appris combien je me
-trompais en croyant souhaiter quelquefois sa mort et supposer qu'elle
-serait ma délivrance. Ce fut de même que, quand je reçus la lettre
-d'Aimé, je compris que, si je n'avais pas jusque-là souffert trop
-cruellement de mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en
-réalité ce n'était nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient
-besoin qu'Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour
-toutes qu'elle l'était. Muni de cette croyance préservatrice, je
-pouvais sans danger laisser mon esprit jouer tristement avec des
-suppositions auxquelles il donnait une forme mais n'ajoutait pas foi. Je
-me disais, «Elle aime peut-être les femmes», comme on dit «Je! peux
-mourir ce soir»; on se le dit, mais on ne le croit pas, on fait des
-projets pour le lendemain. C'est ce qui explique que, me croyant à tort
-incertain si Albertine aimait ou non les femmes, et croyant par
-conséquent qu'un fait coupable à l'actif d'Albertine ne m'apporterait
-rien que je n'eusse souvent envisagé, j'aie pu éprouver devant les
-images, insignifiantes pour d'autres, que m'évoquait la lettre d'Aimé,
-une inattendue, la plus cruelle que j'eusse ressentie encore, et qui
-formait avec ces images, avec l'image hélas! d'Albertine elle-même,
-une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était
-indivisible et dont le texte de la lettre d'Aimé que je sépare d'une
-façon toute conventionnelle ne peut donner aucunement l'idée, puisque
-chacun des mots qui la composent était aussitôt transformé, coloré
-à jamais par la souffrance qu'il venait d'exciter.
-
-
-«Monsieur,
-
-«Monsieur voudra bien me pardonner si je n'ai pas plus tôt écrit à
-Monsieur. La personne que Monsieur m'avait chargé de voir s'était
-absentée pour deux jours et, désireux de répondre à la confiance que
-Monsieur avait mise en moi, je ne voulais pas revenir les mains vides.
-Je viens de causer avec cette personne qui se rappelle très bien (Mlle
-A.).» Aimé qui avait un certain commencement de culture voulait mettre
-Mlle A. en italique et entre guillemets. Mais quand il voulait mettre
-des guillemets, il traçait une parenthèse et quand il voulait mettre
-quelque chose entre parenthèses, il le mettait entre guillemets. C'est
-ainsi que Françoise disait que quelqu'un _restait_ dans ma rue pour
-dire qu'il y demeurait, et qu'on pouvait _demeurer_ deux minutes pour
-rester, les fautes des gens du peuple consistant seulement très souvent
-à interchanger--comme a fait d'ailleurs la langue française--des
-termes qui au cours des siècles ont pris réciproquement la place l'un
-de l'autre. «D'après elle la chose que supposait Monsieur est
-absolument certaine. D'abord c'était elle qui soignait (Mlle A.) chaque
-fois que celle-ci venait aux bains. (Mlle A.) venait très souvent
-prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu'elle, toujours
-habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait
-pour l'avoir vu souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne
-faisait plus attention aux autres depuis qu'elle connaissait (Mlle A.).
-Elle et (Mlle A.) s'enfermaient toujours dans la cabine, restaient très
-longtemps, et la dame en gris donnait au moins 10 francs de pourboire à
-la personne avec qui j'ai causé. Comme m'a dit cette personne, vous
-pensez bien que si elles n'avaient fait qu'enfiler des perles, elles ne
-m'auraient pas donné dix francs de pourboire. (Mlle A.) venait aussi
-quelquefois avec une femme très noire de peau, qui avait un face à
-mains. Mais (Mlle A.) venait le plus souvent avec des jeunes filles plus
-jeunes qu'elle surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les
-personnes que (Mlle A.) avait l'habitude d'amener n'étaient pas de
-Balbec et devaient même souvent venir d'assez loin. Elles n'entraient
-jamais ensemble, mais (Mlle A.) entrait, en disant de laisser la porte
-de la cabine ouverte--qu'elle attendait une amie, et la personne avec
-qui j'ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n'a pu
-me donner d'autres détails ne se rappelant pas très bien, «ce qui est
-facile à comprendre après si longtemps». Du reste cette personne ne
-cherchait pas à savoir, parce qu'elle est très discrète et que
-c'était son intérêt car (Mlle A.) lui faisait gagner gros. Elle a
-été très sincèrement touchée d'apprendre qu'elle était morte. Il
-est vrai que si jeune c'est un grand malheur pour elle et pour les
-siens. J'attends les ordres de Monsieur pour savoir si je peux quitter
-Balbec où je ne crois pas que j'apprendrai rien davantage. Je remercie
-encore Monsieur du petit voyage que Monsieur m'a ainsi procuré et qui
-m'a été très agréable d'autant plus que le temps est on ne peut plus
-favorable. La saison s'annonce bien pour cette année. On espère que
-Monsieur viendra faire cet été une petite apparition.
-
-Je ne vois plus rien d'intéressant à dire à Monsieur, etc.
-
-Pour comprendre à quelle profondeur ces mots entraient en moi, il faut
-se rappeler que les questions que je me posais à l'égard d'Albertine
-n'étaient pas des questions accessoires, indifférentes, des questions
-de détail, les seules en réalité que nous nous posions à l'égard de
-tous les êtres qui ne sont pas nous, ce qui nous permet de cheminer,
-revêtus d'une pensée imperméable, au milieu de la souffrance, du
-mensonge, du vice ou de la mort. Non, pour Albertine, c'étaient des
-questions d'essence: En son fond qu'était-elle? À quoi pensait-elle?
-Qu'aimait-elle? Me mentait-elle? Ma vie avec elle avait-elle été aussi
-lamentable que celle de Swann avec Odette? Aussi ce qu'atteignait la
-réponse d'Aimé, bien qu'elle ne fût pas une réponse générale, mais
-particulière--et justement à cause de cela--c'était bien en
-Albertine, en moi, les profondeurs.
-
-Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d'Albertine à la douche
-par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne
-me semblait pas moins mystérieux, moins effroyable, que je ne le
-redoutais quand je l'imaginais enfermé dans le souvenir, dans le regard
-d'Albertine. Sans doute tout autre que moi eût pu trouver insignifiants
-ces détails auxquels l'impossibilité où j'étais, maintenant
-qu'Albertine était morte, de les faire réfuter par elle, conférait
-l'équivalent d'une sorte de probabilité. Il est même probable que
-pour Albertine, même s'ils avaient été vrais, ses propres fautes, si
-elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes
-ou blâmables, que sa sensualité les eût trouvées délicieuses ou
-assez fades, eussent été dépourvues de cette inexprimable impression
-d'horreur dont je ne les séparais pas. Moi-même, à l'aide de mon
-amour des femmes et quoiqu'elles ne dussent pas avoir été pour
-Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu'elle
-éprouvait. Et certes c'était déjà un commencement de souffrance que
-de me la représenter désirant comme j'avais si souvent désiré, me
-mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou
-telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle de
-Stermaria, pour tant d'autres ou pour les paysannes que je rencontrais
-dans la campagne. Oui, tous mes désirs m'aidaient à comprendre dans
-une certaine mesure les siens; c'était déjà une grande souffrance où
-tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en
-tourments d'autant plus cruels; comme si dans cette algèbre de la
-sensibilité ils reparaissaient avec le même coefficient mais avec le
-signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je pouvais
-en juger par moi-même, ses fautes, quelque volonté qu'elle eût de me
-les cacher--ce qui me faisait supposer qu'elle se jugeait coupable ou
-avait peur de me chagriner--ses fautes parce qu'elle les avait
-préparées à sa guise dans la claire lumière de l'imagination où se
-joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même
-nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu'elle n'avait
-pas eu le courage de se refuser, des peines pour moi qu'elle avait
-cherché à éviter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et
-des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines
-de la vie. Mais moi, c'est du dehors, sans que je fusse prévenu, sans
-que je pusse moi-même les élaborer, c'est de la lettre d'Aimé que
-m'étaient venues les images d'Albertine arrivant à la douche et
-préparant son pourboire.
-
-Sans doute c'est parce que dans cette arrivée silencieuse et
-délibérée d'Albertine avec la femme en gris, je lisais le rendez-vous
-qu'elles avaient pris, cette convention de venir faire l'amour dans un
-cabinet de douches qui impliquait une expérience de la corruption,
-l'organisation bien dissimulée de toute une double existence, c'est
-parce que ces images m'apportaient la terrible nouvelle de la
-culpabilité d'Albertine qu'elles m'avaient immédiatement causé une
-douleur physique dont elles ne se sépareraient plus. Mais aussitôt la
-douleur avait réagi sur elles: un fait objectif, tel qu'une image, est
-différent selon l'état intérieur avec lequel on l'aborde. Et la
-douleur est un aussi puissant modificateur de la réalité qu'est
-l'ivresse. Combinée avec ces images, la souffrance en avait fait
-aussitôt quelque chose d'absolument différent de ce que peut être
-pour toute autre personne une dame en gris, un pourboire, une douche, la
-rue où avait lieu l'arrivée délibérée d'Albertine avec la dame en
-gris. Toutes ces images--échappées sur une vie de mensonges et de
-fautes telle que je ne l'avais jamais conçue--ma souffrance les avait
-immédiatement altérées en leur matière même, je ne les voyais pas
-dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c'était le
-fragment d'un autre monde, d'une planète inconnue et maudite, une vue
-de l'Enfer. L'Enfer c'était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants
-d'où, d'après la lettre d'Aimé, elle faisait venir souvent les filles
-plus jeunes qu'elle amenait à la douche. Ce mystère que j'avais jadis
-imaginé dans le pays de Balbec et qui s'y était dissipé quand j'y
-avais vécu, que j'avais ensuite espéré ressaisir en connaissant
-Albertine parce que, quand je la voyais passer sur la plage, quand
-j'étais assez fou pour désirer qu'elle ne fût pas vertueuse, je
-pensais qu'elle devait l'incarner, comme maintenant tout ce qui touchait
-à Balbec s'en imprégnait affreusement! Les noms de ces stations,
-Toutainville, Évreville, Incarville, devenus si familiers, si
-tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les
-Verdurin, maintenant que je pensais qu'Albertine avait habité l'une,
-s'était promenée jusqu'à l'autre, avait pu souvent aller à
-bicyclette à la troisième, ils excitaient en moi une anxiété plus
-cruelle que la première fois, où je les voyais avec tant de trouble,
-avant d'arriver à Balbec que je ne connaissais pas encore. C'est un de
-ces pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des
-faits extérieurs et les sentiments de l'âme sont quelque chose
-d'inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir
-exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la
-simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que nous avons
-le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c'est un vertigineux
-kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien. Albertine m'avait-elle
-trompé? avec qui? dans quelle maison? quel jour? celui où elle m'avait
-dit telle chose? où je me rappelais que j'avais dans la journée dit
-ceci ou cela? je n'en savais rien. Je ne savais pas davantage quels
-étaient ses sentiments pour moi, s'ils étaient inspirés par
-l'intérêt, par la tendresse. Et tout d'un coup je me rappelais tel
-incident insignifiant, par exemple qu'Albertine avait voulu aller à
-Saint-Martin le Vêtu, disant que ce nom l'intéressait, et peut-être
-simplement parce qu'elle avait fait la connaissance de quelque paysanne
-qui était là-bas. Mais ce n'était rien qu'Aimé m'eût appris tout
-cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer
-qu'il me l'avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été
-surpassé, dans mon amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer
-que je savais; car cela faisait tomber entre nous la séparation
-d'illusions différentes, tout en n'ayant jamais eu pour résultat de me
-faire aimer d'elle davantage, au contraire. Or voici que, depuis qu'elle
-était morte, le second de ces besoins était amalgamé à l'effet du
-premier: je tâchais de me représenter l'entretien où je lui aurais
-fait part de ce que j'avais appris, aussi vivement que l'entretien où
-je lui aurais demandé ce que je ne savais pas; c'est-à-dire la voir
-près de moi, l'entendre me répondant avec bonté, voir ses joues
-redevenir grosses, ses yeux perdre leur malice et prendre de la
-tristesse, c'est-à-dire l'aimer encore et oublier la fureur de ma
-jalousie dans le désespoir de mon isolement. Le douloureux mystère de
-cette impossibilité de jamais lui faire savoir ce que j'avais appris et
-d'établir nos rapports sur la vérité de ce que je venais seulement de
-découvrir (et que je n'avais peut-être pu découvrir que parce qu'elle
-était morte) substituait sa tristesse au mystère plus douloureux de sa
-conduite. Quoi? Avoir tant désiré qu'Albertine sût que j'avais appris
-l'histoire de la salle de douches, Albertine qui n'était plus rien!
-C'était là encore une des conséquences de cette impossibilité où
-nous sommes, quand nous avons à raisonner sur la mort, de nous
-représenter autre chose que la vie. Albertine n'était plus rien. Mais
-pour moi c'était la personne qui m'avait caché qu'elle eût des
-rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s'imaginait avoir réussi à
-me le faire ignorer. Quand nous raisonnons sur ce qui se passe après
-notre propre mort, n'est-ce pas encore nous vivant que par erreur nous
-projetons à ce moment-là? Et est-il beaucoup plus ridicule en somme de
-regretter qu'une femme qui n'est plus rien ignore que nous ayons appris
-ce qu'elle faisait il y a six ans, que de désirer que de nous-même,
-qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle?
-S'il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier,
-les regrets de ma jalousie rétrospective n'en procédaient pas moins de
-la même erreur d'optique que chez les autres hommes le désir de la
-gloire posthume. Pourtant cette impression de ce qu'il y avait de
-solennellement définitif dans ma séparation d'avec Albertine, si elle
-s'était substituée un moment à l'idée de ses fautes, ne faisait
-qu'aggraver celles-ci en leur conférant un caractère irrémédiable.
-
-Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimitée où
-j'étais seul et où, dans quelque sens que j'allasse, je ne la
-rencontrerais jamais. Heureusement je trouvai fort à propos dans ma
-mémoire,--comme il y a toujours toutes espèces de choses, les unes
-dangereuses, les autres salutaires dans ce fouillis où les souvenirs ne
-s'éclairent qu'un à un,--je découvris, comme un ouvrier l'objet qui
-pourra servir à ce qu'il veut faire, une parole de ma grand'mère. Elle
-m'avait dit à propos d'une histoire invraisemblable que la doucheuse
-avait racontée à Mme de Villeparisis: «C'est une femme qui doit avoir
-la maladie du mensonge». Ce souvenir me fut d'un grand secours. Quelle
-portée pouvait avoir ce qu'avait dit la doucheuse à Aimé? D'autant
-plus qu'en somme elle n'avait rien vu. On peut venir prendre des douches
-avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter
-la doucheuse exagérait-elle le pourboire. J'avais bien entendu
-Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle
-qu'elle avait «un million à manger par mois», ce qui était de la
-folie; une autre fois qu'elle avait vu ma tante Léonie donner à
-Eulalie quatre billets de mille francs, alors qu'un billet de cinquante
-francs plié en quatre me paraissait déjà peu vraisemblable. Et ainsi
-je cherchais--et je réussis peu à peu--à me défaire de la
-douloureuse certitude que je m'étais donné tant de mal à acquérir,
-ballotté que j'étais toujours entre le désir de savoir, et la peur de
-souffrir. Alors ma tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette
-tendresse, une tristesse d'être séparé d'Albertine, durant laquelle
-j'étais peut-être encore plus malheureux qu'aux heures récentes où
-c'était par la jalousie que j'étais torturé. Mais cette dernière
-renaquit soudain, en pensant à Balbec, à cause de l'image soudain
-revue (et qui jusque-là ne m'avait jamais fait souffrir et me
-paraissait même une des plus inoffensives de ma mémoire) de la salle
-à manger de Balbec le soir, avec de l'autre côté du vitrage, toute
-cette population entassée dans l'ombre comme devant le vitrage lumineux
-d'un aquarium, en faisant se frôler (je n'y avais jamais pensé) dans
-sa conglomération, les pêcheurs et les filles du peuple contre les
-petites bourgeoises jalouses de ce luxe nouveau à Balbec, ce luxe que
-sinon la fortune, du moins l'avarice et la tradition interdisaient à
-leurs parents, petites bourgeoises parmi lesquelles, il y avait
-sûrement presque chaque soir Albertine que je ne connaissais pas encore
-et qui sans doute levait là quelque fillette qu'elle rejoignait
-quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une
-cabine abandonnée, au pied de la falaise. Puis c'était ma tristesse
-qui renaissait, je venais d'entendre comme une condamnation à l'exil le
-bruit de l'ascenseur qui, au lieu de s'arrêter à mon étage, montait
-au-dessus. Pourtant la seule personne dont j'eusse pu souhaiter la
-visite ne viendrait plus jamais, elle était morte. Et malgré cela,
-quand l'ascenseur s'arrêtait à mon étage, mon cœur battait, un
-instant je me disais: «Si tout de même cela n'était qu'un rêve!
-C'est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va
-entrer me dire avec plus d'effroi que de colère--car elle est plus
-superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que
-ce qu'elle croira peut-être un revenant--: «Monsieur ne devinera
-jamais qui est là.» J'essayais de ne penser à rien, de prendre un
-journal. Mais la lecture m'était insupportable de ces articles écrits
-par des gens qui n'éprouvent pas de réelle douleur. D'une chanson
-insignifiante l'un disait: «C'est à pleurer», tandis que moi je
-l'aurais écoutée avec tant d'allégresse si Albertine avait vécu. Un
-autre, grand écrivain cependant, parce qu'il avait été acclamé à sa
-descente d'un train, disait qu'il avait reçu là des témoignages
-inoubliables, alors que moi, si maintenant je les avais reçus, je n'y
-aurais même pas pensé un instant. Et un troisième assurait que, sans
-la fâcheuse politique, la vie de Paris serait «tout à fait
-délicieuse» alors que je savais bien que même sans politique cette
-vie ne pouvait m'être qu'atroce, et m'eût semblé délicieuse même
-avec la politique, si j'eusse retrouvé Albertine. Le chroniqueur
-cynégétique disait (on était au mois de mai) «Cette époque est
-vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car
-il n'y a rien, absolument rien à tirer», et le chroniqueur du
-«Salon»: «Devant cette manière d'organiser une exposition on se sent
-pris d'un immense découragement, d'une tristesse infinie...» Si la
-force de ce que je sentais me faisait paraître mensongères et pâles
-les expressions de ceux qui n'avaient pas de vrais bonheurs ou malheurs,
-en revanche les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce
-fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou
-aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la
-princesse de Guermantes, ou à l'amour, ou à l'absence, ou à
-l'infidélité, remettaient brusquement devant moi, sans que j'eusse eu
-le temps de me détourner, l'image d'Albertine, et je me remettais à
-pleurer. D'ailleurs, d'habitude, ces journaux je ne pouvais même pas
-les lire, car le simple geste d'en ouvrir un me rappelait à la fois que
-j'en accomplissais de semblables quand Albertine vivait, et qu'elle ne
-vivait plus; je les laissais retomber sans avoir la force de les
-déplier jusqu'au bout. Chaque impression évoquait une impression
-identique mais blessée parce qu'en avait été retranchée l'existence
-d'Albertine, de sorte que je n'avais jamais le courage de vivre jusqu'au
-bout ces minutes mutilées. Même, quand peu à peu Albertine cessa
-d'être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je
-souffrais tout d'un coup s'il me fallait, comme au temps où elle était
-là; entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m'asseoir près du
-pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la
-flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d'une chaise, et
-d'autres domaines plus immatériels comme une nuit d'insomnie ou l'émoi
-que me donnait la première visite d'une femme qui m'avait plu. Malgré
-cela le peu de phrases que mes yeux lisaient dans une journée ou que ma
-pensée se rappelait avoir lues, excitaient souvent en moi une jalousie
-cruelle. Pour cela elles avaient moins besoin de me fournir un argument
-valable en faveur de l'immoralité des femmes que de me rendre une
-impression ancienne liée à l'existence d'Albertine. Transporté alors
-dans un moment oublié dont l'habitude d'y penser n'avait pas pour moi
-émoussé la force, et où Albertine vivait encore, ses fautes prenaient
-quelque chose de plus voisin, de plus angoissant, de plus atroce. Alors
-je me demandais s'il était certain que les révélations de la
-doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité
-serait d'envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le
-voisinage de la villa de Mme Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs
-qu'une femme prend avec les femmes, si c'est pour n'être pas plus
-longtemps privée d'eux qu'elle m'avait quitté, elle avait dû,
-aussitôt libre, essayer de s'y livrer et y réussir, dans un pays
-qu'elle connaissait et où elle n'aurait pas choisi de se retirer si
-elle n'avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez moi. Sans
-doute, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que la mort d'Albertine
-eût si peu changé mes préoccupations. Quand notre maîtresse est
-vivante, une grande partie des pensées qui forment ce que nous appelons
-notre amour nous viennent pendant les heures où elle n'est pas à
-côté de nous. Ainsi l'on prend l'habitude d'avoir pour objet de sa
-rêverie un être absent, et qui, même s'il ne le reste que quelques
-heures, pendant ces heures-là n'est qu'un souvenir. Aussi la mort ne
-change-t-elle pas grand'chose. Quand Aimé revint, je lui demandai de
-partir pour Châtellerault, et ainsi non seulement par mes pensées, mes
-tristesses, l'émoi que me donnait un nom relié de si loin que ce fût
-à un certain être, mais encore par toutes mes actions, par les
-enquêtes auxquelles je procédais, par l'emploi que je faisais de mon
-argent tout entier destiné à connaître les actions d'Albertine, je
-peux dire que toute cette année-là ma vie resta remplie par un amour,
-par une véritable liaison. Et celle qui en était l'objet était une
-morte. On dit quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un être
-après sa mort, si cet être était un artiste et mettait un peu de soin
-dans son œuvre. C'est peut-être de la même manière qu'une sorte de
-bouture prélevée sur un être et greffée au cœur d'un autre,
-continue à y poursuivre sa vie, même quand l'être d'où elle avait
-été détachée a péri. Aimé alla loger à côté de la villa de Mme
-Bontemps; il fit la connaissance d'une femme de chambre, d'un loueur de
-voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la
-journée. Les gens n'avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre,
-Aimé me disait avoir appris d'une petite blanchisseuse de la ville
-qu'Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras
-quand celle-ci lui rapportait le linge. «Mais, disait-elle, cette
-demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose.» J'envoyai à Aimé
-l'argent qui payait son voyage, qui payait le mal qu'il venait de me
-faire par sa lettre et cependant je m'efforçais de le guérir en me
-disant que c'était là une familiarité qui ne prouvait aucun désir
-vicieux quand je reçus un télégramme d'Aimé: «Ai appris les choses
-les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver lettre
-suit.» Le lendemain vint une lettre dont l'enveloppe suffît à me
-faire frémir; j'avais reconnu qu'elle était d'Aimé, car chaque
-personne même la plus humble a sous sa dépendance ces petits
-êtres familiers à la fois vivants et couchés dans une espèce
-d'engourdissement sur le papier, les caractères de son écriture que
-lui seul possède. «D'abord la petite blanchisseuse n'a rien voulu me
-dire, elle assurait que Mlle Albertine n'avait jamais fait que lui
-pincer le bras. Mais pour la faire parler je l'ai emmenée dîner, je
-l'ai fait boire. Alors elle m'a raconté que Mlle Albertine la
-rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner,
-que Mlle Albertine qui avait l'habitude de se lever de grand matin pour
-aller se baigner avait l'habitude de la retrouver au bord de l'eau, à
-un endroit où les arbres sont si épais que personne ne peut vous voir
-et d'ailleurs il n'y a personne qui peut vous voir à cette heure-là.
-Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient
-et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait
-dur même sous les arbres, elles restaient dans l'herbe à se sécher,
-à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse m'a avoué qu'elle
-aimait beaucoup à s'amuser avec ses petites amies et que voyant Mlle
-Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle
-le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le
-long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que Mlle
-Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles
-jouaient à se pousser dans l'eau; là elle ne m'a rien dit de plus,
-mais tout dévoué à vos ordres et voulant faire n'importe quoi pour
-vous faire plaisir, j'ai emmené coucher avec moi la petite
-blanchisseuse. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me fît ce
-qu'elle faisait à Mlle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de
-bain. Et elle m'a dit: «Si vous aviez vu comme elle frétillait, cette
-demoiselle, elle me disait: (ah! tu me mets aux anges) et elle était si
-énervée qu'elle ne pouvait s'empêcher de me mordre.» J'ai vu encore
-la trace sur le bras de la petite blanchisseuse. Et je comprends le
-plaisir de Mlle Albertine car cette petite-là est vraiment très
-habile.»
-
-J'avais bien souffert à Balbec quand Albertine m'avait dit son amitié
-pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pour me consoler. Puis
-quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d'Albertine,
-j'avais réussi à la faire partir de chez moi, quand Françoise m'avait
-annoncé qu'elle n'était plus là et que je m'étais trouvé seul,
-j'avais souffert davantage. Mais du moins l'Albertine que j'avais aimée
-restait dans mon cœur. Maintenant à sa place--pour me punir d'avoir
-poussé plus loin une curiosité à laquelle, contrairement à ce que
-j'avais supposé, la mort n'avait pas mis fin--ce que je trouvais
-c'était une jeune fille différente, multipliant les mensonges et les
-tromperies, là où l'autre m'avait si doucement rassuré en me jurant
-n'avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l'ivresse de sa liberté
-reconquise, elle était partie goûter jusqu'à la pâmoison, jusqu'à
-mordre cette petite blanchisseuse qu'elle retrouvait au soleil levant,
-sur le bord de la Loire et à qui elle disait: «Tu me mets aux anges».
-Une Albertine différente, non pas seulement dans le sens où nous
-entendons le mot différent quand il s'agit des autres. Si les autres
-sont différents de ce que nous avons cru, cette différence ne nous
-atteignant pas profondément, et le pendule de l'intuition ne pouvant
-projeter hors de lui qu'une oscillation égale à celle qu'il a
-exécutée dans le sens intérieur, ce n'est que dans les régions
-superficielles d'eux-mêmes que nous situons ces différences.
-Autrefois, quand j'apprenais qu'une femme aimait les femmes, elle ne me
-paraissait pas pour cela une femme autre, d'une essence particulière.
-Mais s'il s'agit d'une femme qu'on aime, pour se débarrasser de la
-douleur qu'on éprouve à l'idée que cela peut être, on cherche à
-savoir non seulement ce qu'elle a fait, mais ce qu'elle ressentait en le
-faisant, quelle idée elle avait de ce qu'elle faisait; alors descendant
-de plus en plus avant, par la profondeur de la douleur, on atteint au
-mystère, à l'essence. Je souffrais jusqu'au fond de moi-même, jusque
-dans mon corps, dans mon cœur--bien plus que ne m'eût fait souffrir la
-peur de perdre la vie--de cette curiosité à laquelle collaboraient
-toutes les forces de mon intelligence et de mon inconscient; et ainsi
-c'est dans les profondeurs mêmes d'Albertine que je projetais
-maintenant tout ce que j'apprenais d'elle. Et la douleur qu'avait ainsi
-fait pénétrer en moi à une telle profondeur la réalité du vice
-d'Albertine, me rendit bien plus tard un dernier office. Comme le mal
-que j'avais fait à ma grand'mère, le mal que m'avait fait Albertine
-fut un dernier lien entre elle et moi et qui survécut même au
-souvenir, car, avec la conservation d'énergie que possède tout ce qui
-est physique, la souffrance n'a même pas besoin des leçons de la
-mémoire. Ainsi un homme qui a oublié les belles nuits passées au
-clair de lune dans les bois, souffre encore des rhumatismes qu'il y a
-pris. Ces goûts niés par elle et qu'elle avait, ces goûts dont la
-découverte était venue à moi, non dans un froid raisonnement mais
-dans la brûlante souffrance ressentie à la lecture de ces mots: «Tu
-me mets aux anges», souffrance qui leur donnait une particularité
-qualitative, ces goûts ne s'ajoutaient pas seulement à l'image
-d'Albertine comme s'ajoute au bernard-l'ermite la coquille nouvelle
-qu'il traîne après lui, mais bien plutôt comme un sel qui entre en
-contact avec un autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature.
-Quand la petite blanchisseuse avait dû dire à ses petites amies:
-«Imaginez-vous, je ne l'aurais pas cru, eh bien, la demoiselle c'en est
-une aussi» pour moi ce n'était pas seulement un vice d'abord
-insoupçonné d'elles qu'elles ajoutaient à la personne d'Albertine,
-mais la découverte qu'elle était une autre personne, une personne
-comme elles, parlant la même langue, ce qui en la faisant compatriote
-d'autres, me la rendait encore plus étrangère à moi, prouvait que ce
-que j'avais eu d'elle, ce que je portais dans mon cœur, ce n'était
-qu'un tout petit peu d'elle, et que le reste qui prenait tant
-d'extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement
-importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec
-d'autres, elle me l'avait toujours caché, elle m'en avait tenu à
-l'écart, comme une femme qui m'eût caché qu'elle était d'un pays
-ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore
-qu'une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis
-qu'Albertine c'était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu'elle
-n'appartenait pas à l'humanité commune, mais à une race étrange qui
-s'y mêle, s'y cache et ne s'y fond jamais. J'avais justement vu deux
-peintures d'Elstir où dans un paysage touffu il y a des femmes nues.
-Dans l'une d'elles, l'une des jeunes filles lève le pied comme
-Albertine devait faire quand elle l'offrait à la blanchisseuse. De
-l'autre pied elle pousse à l'eau l'autre jeune fille qui gaiement
-résiste, la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l'eau bleue.
-Je me rappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le même
-méandre de cou de cygne avec l'angle du genou, que faisait la chute de
-la cuisse d'Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit et
-j'avais voulu souvent lui dire qu'elle me rappelait ces peintures. Mais
-je ne l'avais pas fait pour ne pas éveiller en elle l'image de corps
-nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse et
-de ses amies, recomposer le groupe que j'avais tant aimé quand j'étais
-assis au milieu des amies d'Albertine à Balbec. Et si j'avais été un
-amateur sensible à la seule beauté j'aurais reconnu qu'Albertine le
-recomposait mille fois plus beau, maintenant que les éléments en
-étaient les statues nues de déesses comme celles que les grands
-sculpteurs éparpillaient à Versailles sous les bosquets ou donnaient
-dans les bassins à laver et à polir aux caresses du flot. Maintenant
-je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de
-l'eau, dans leur double nudité de marbres féminins au milieu d'une
-touffe de végétations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs
-nautiques. Me souvenant de ce qu'Albertine était sur mon lit, je
-croyais voir sa cuisse recourbée, je la voyais, c'était un col de
-cygne, il cherchait la bouche de l'autre jeune fille. Alors je ne voyais
-même plus une cuisse, mais le col hardi d'un cygne, comme celui qui
-dans une étude frémissante cherche la bouche d'une Léda qu'on voit
-dans toute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu'il
-n'y a qu'un cygne et qu'elle semble plus seule, de même qu'on découvre
-au téléphone les inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant
-qu'elle n'est pas dissociée d'un visage où l'on objective son
-expression. Dans cette étude le plaisir au lieu d'aller vers la face
-qui l'inspire et qui est absente, remplacée par un cygne inerte, se
-concentre dans celle qui le ressent. Par instant la communication était
-interrompue entre mon cœur et ma mémoire. Ce qu'Albertine avait fait
-avec la blanchisseuse ne m'était plus signifié que par des
-abréviations quasi algébriques qui ne me représentaient plus rien;
-mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et mon
-cœur était brûlé sans pitié par un feu d'enfer, tandis que je
-voyais Albertine ressuscitée par ma jalousie, vraiment vivante, se
-raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait:
-«Tu me mets aux anges». Comme elle était vivante au moment où elle
-commettait ses fautes, c'est-à-dire au moment où moi-même je me
-trouvais, il ne suffisait pas de connaître cette faute, j'aurais voulu
-qu'elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là je
-regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait la
-marque de ma jalousie, et tout différent du regret déchirant des
-moments où je l'aimais, n'était que le regret de ne pas pouvoir lui
-dire: «Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après
-m'avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la
-Loire, tu lui disais: «Tu me mets aux anges», j'ai vu la morsure.»
-Sans doute je me disais: «Pourquoi me tourmenter? Celle qui a eu du
-plaisir avec la blanchisseuse n'est plus rien, donc n'était pas une
-personne dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que
-je sais. Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu'elle
-ne se dit rien.» Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de
-son plaisir qui me ramenait au moment où elle l'avait éprouvé. Ce que
-nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé,
-dans l'avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de
-la mort. Si mon regret qu'elle fût morte subissait dans ces moments-là
-l'influence de ma jalousie et prenait cette forme si particulière,
-cette influence s'étendait à mes rêves d'occultisme, d'immortalité
-qui n'étaient qu'un effort pour tâcher de réaliser ce que je
-désirais. Aussi à ces moments-là si j'avais pu réussir à l'évoquer
-en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que
-c'était possible, ou à la rencontrer dans l'autre vie comme le pensait
-l'abbé X. je ne l'aurais souhaité que pour lui répéter: «Je sais
-pour la blanchisseuse. Tu lui disais: tu me mets aux anges, j'ai vu la
-morsure.» Ce qui vint à mon secours contre cette image de la
-blanchisseuse, ce fut--certes quand elle eut un peu duré--cette image
-elle-même parce que nous ne connaissons vraiment que ce qui est
-nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité un
-changement de ton qui nous frappe, ce à quoi l'habitude n'a pas encore
-substitué ses pâles fac-similés. Mais ce fut surtout ce
-fractionnement d'Albertine en de nombreux fragments, en de nombreuses
-Albertines, qui était son seul mode d'existence en moi. Des moments
-revinrent où elle n'avait été que bonne, ou intelligente, ou
-sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports. Et ce
-fractionnement, n'était-il pas au fond juste qu'il me calmât? Car s'il
-n'était pas en lui-même quelque chose de réel, s'il tenait à la
-forme successive des heures où elle m'était apparue forme qui restait
-celle de ma mémoire comme la courbure des projections de ma lanterne
-magique tenait à la courbure des verres colorés, ne représentait-il
-pas à sa manière une vérité, bien objective celle-là, à savoir que
-chacun de nous n'est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui
-n'ont pas toutes la même valeur morale et que si Albertine vicieuse
-avait existé, cela n'empêchait pas qu'il y en eût eu d'autres, celle
-qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre, celle qui
-le soir où je lui avais dit qu'il fallait nous séparer avait dit si
-tristement: «Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai
-jamais tout cela» et, quand elle avait vu l'émotion que mon mensonge
-avait fini par me communiquer s'était écriée avec une pitié
-sincère: «Oh! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c'est
-entendu je ne chercherai pas à vous revoir.» Alors je ne fus plus
-seul; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait. Du moment
-que cette Albertine bonne était revenue, j'avais retrouvé la seule
-personne à qui je pusse demander l'antidote des souffrances
-qu'Albertine me causait. Certes je désirais toujours lui parler de
-l'histoire de la blanchisseuse, mais ce n'était plus en manière de
-cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce que je savais. Comme
-je l'aurais fait si Albertine avait été vivante, je lui demandai
-tendrement si l'histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle me jura
-que non, qu'Aimé n'était pas très véridique et que, voulant
-paraître avoir bien gagné l'argent que je lui avais donné, il n'avait
-pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu'il avait voulu à
-la blanchisseuse. Sans doute Albertine n'avait cessé de me mentir.
-Pourtant dans le flux et le reflux de ses contradictions, je sentais
-qu'il y avait eu une certaine progression à moi due. Qu'elle ne m'eût
-même pas fait, au début, des confidences (peut-être, il est vrai,
-involontaires dans une phrase qui échappe) je n'en eusse pas juré. Je
-ne me rappelais plus. Et puis elle avait de si bizarres façons
-d'appeler certaines choses, que cela pouvait signifier cela ou non, mais
-le sentiment qu'elle avait eu de ma jalousie l'avait ensuite portée à
-rétracter avec horreur ce qu'elle avait d'abord complaisamment avoué.
-D'ailleurs Albertine n'avait même pas besoin de me dire cela. Pour
-être persuadé de son innocence il me suffisait de l'embrasser, et je
-le pouvais maintenant qu'était tombée la cloison qui nous séparait,
-pareille à celle impalpable et résistante qui après une brouille
-s'élève entre deux amoureux et contre laquelle se briseraient les
-baisers. Non, elle n'avait besoin de rien me dire. Quoi qu'elle eût
-fait, quoi qu'elle eût voulu la pauvre petite, il y avait des
-sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nous divisait, nous pouvions
-nous unir. Si l'histoire était vraie, et si Albertine m'avait caché
-ses goûts, c'était pour ne pas me faire du chagrin. J'eus la douceur
-de l'entendre dire à cette Albertine-là. D'ailleurs en avais-je jamais
-connu une autre? Les deux plus grandes causes d'erreur dans nos rapports
-avec un autre être sont, avoir soi-même bon cœur, ou bien, cet autre
-être, l'aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule.
-Cela suffit; alors dans les longues heures d'espérance ou de tristesse,
-on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard
-on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque
-cruelle réalité qu'on soit placé, ôter ce caractère bon, cette
-nature de femme nous aimant, à l'être qui a tel regard, telle épaule,
-que nous ne pouvons quand elle vieillit, ôter son premier visage à une
-personne que nous connaissons depuis sa jeunesse. J'évoquai le beau
-regard bon et pitoyable de cette Albertine-là, ses grosses joues, son
-cou aux larges grains. C'était l'image d'une morte, mais, comme cette
-morte vivait, il me fut aisé de faire immédiatement ce que j'eusse
-fait infailliblement si elle avait été auprès de moi de son vivant
-(ce que je ferais si je devais jamais la retrouver dans une autre vie),
-je lui pardonnai.
-
-Les instants que j'avais vécus auprès de cette Albertine-là
-m'étaient si précieux que j'eusse voulu n'en avoir laissé échapper
-aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d'une fortune dissipée,
-j'en retrouvais qui avaient semblé perdus: en nouant un foulard
-derrière mon cou au lieu de devant, je me rappelai une promenade à
-laquelle je n'avais jamais repensé et où, pour que l'air froid ne pût
-pas venir sur ma gorge, Albertine me l'avait arrangé de cette manière
-après m'avoir embrassé. Cette promenade si simple, restituée à ma
-mémoire par un geste si humble, me fit le plaisir de ces objets intimes
-ayant appartenu à une morte chérie que nous rapporte la vieille femme
-de chambre et qui ont tant de prix pour nous; mon chagrin s'en trouvait
-enrichi, et d'autant plus que ce foulard je n'y avais jamais repensé.
-
-Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol; des
-hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais
-compte que ce grand amour prolongé pour Albertine, était comme l'ombre
-du sentiment que j'avais eu pour elle, en reproduisait les diverses
-parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale
-qu'il reflétait au delà de la mort. Car je sentais bien que si je
-pouvais entre mes pensées pour Albertine mettre quelque intervalle,
-d'autre part, si j'en avais mis trop, je ne l'aurais plus aimée; elle
-me fût par cette coupure devenue indifférente, comme me l'était
-maintenant ma grand'mère. Trop de temps passé sans penser à elle eût
-rompu dans mon souvenir la continuité qui est le principe même de la
-vie, qui pourtant peut se ressaisir après un certain intervalle de
-temps. N'en avait-il pas été ainsi de mon amour pour Albertine quand
-elle vivait, lequel avait pu se renouer après un assez long intervalle
-dans lequel j'étais resté sans penser à elle? Or mon souvenir devait
-obéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longs
-intervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, que refléter
-après la mort d'Albertine le sentiment que j'avais eu pour elle, il
-était comme l'ombre de mon amour.
-
-D'autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le
-reconnaissais plus; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais
-chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le
-signe que je n'aimais plus Albertine quand c'était celui que je
-l'aimais toujours; car le besoin d'éprouver un grand amour n'était,
-tout autant que le désir d'embrasser les grosses joues d'Albertine,
-qu'une partie de mon regret. C'est quand je l'aurais oubliée, que je
-pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le
-regret d'Albertine, parce que c'était lui qui faisait naître en moi le
-besoin d'une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure
-que mon regret d'Albertine s'affaiblirait, le besoin d'une sœur, lequel
-n'était qu'une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins
-impérieux. Et pourtant ces deux reliquats de mon amour ne suivirent pas
-dans leur décroissance une marche également rapide. Il y avait des
-heures où j'étais décidé à me marier, tant le premier subissait une
-profonde éclipse, le second au contraire gardant une grande force. Et
-en revanche plus tard mes souvenirs jaloux s'étant éteints, tout d'un
-coup parfois une tendresse me remontait au cœur pour Albertine, et
-alors, pensant à mes amours pour d'autres femmes, je me disais qu'elle
-les aurait compris, partagés--et son vice devenait comme une cause
-d'amour. Parfois ma jalousie renaissait dans des moments où je ne me
-souvenais plus d'Albertine, bien que ce fût d'elle alors que j'étais
-jaloux. Je croyais l'être d'Andrée à propos de qui on m'apprit à ce
-moment-là une aventure qu'elle avait. Mais Andrée n'était pour moi
-qu'un prête-nom, qu'un chemin de raccord, qu'une prise de courant qui
-me reliait indirectement à Albertine. C'est ainsi qu'en rêve on donne
-un autre visage, un autre nom, à une personne sur l'identité profonde
-de laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgré les flux et
-les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi
-générale, les sentiments que m'avait laissés Albertine eurent plus de
-peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement
-les sentiments, mais les sensations. Différent en cela de Swann qui,
-lorsqu'il avait commencé à ne plus aimer Odette, n'avait même plus pu
-recréer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant
-un passé qui n'était plus que l'histoire d'un autre; mon moi en
-quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était
-déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu'une
-étincelle y refaisait passer l'ancien courant, même quand depuis
-longtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucune
-image d'elle n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes
-qu'apportaient à mes yeux un vent froid soufflant comme à Balbec sur
-les pommiers déjà roses, j'en arrivais à me demander si la
-renaissance de ma douleur n'était pas due à des causes toutes
-pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d'un souvenir
-et la dernière période d'un amour, n'était pas plutôt le début
-d'une maladie de cœur.
-
-Il y a dans certaines affections des accidents secondaires que le malade
-est trop porté à confondre avec la maladie elle-même. Quand ils
-cessent, il est étonné de se trouver moins éloigné de la guérison
-qu'il n'avait cru. Telle avait été la souffrance causée--la
-complication amenée--par les lettres d'Aimé relativement à
-l'établissement de douches et à la petite blanchisseuse. Mais un
-médecin de l'âme qui m'eût visité eût trouvé que, pour le reste,
-mon chagrin lui-même allait mieux. Sans doute en moi, comme j'étais un
-homme, un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans
-le passé et dans la réalité actuelle, il existait toujours une
-contradiction entre le souvenir vivant d'Albertine et la connaissance
-que j'avais de sa mort. Mais cette contradiction était en quelque sorte
-l'inverse de ce qu'elle était autrefois. L'idée qu'Albertine était
-morte, cette idée qui les premiers temps venait battre si furieusement
-en moi l'idée qu'elle était vivante, que j'étais obligé de me sauver
-devant elle comme les enfants à l'arrivée de la vague, cette idée de
-sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par
-conquérir en moi la place qu'y occupait récemment encore l'idée de sa
-vie. Sans que je m'en rendisse compte, c'était maintenant cette idée
-de la mort d'Albertine--non plus le souvenir présent de sa vie--qui
-faisait pour la plus grande partie le fond de mes inconscientes
-songeries, de sorte que si je les interrompais tout à coup pour
-réfléchir sur moi-même, ce qui me causait de l'étonnement ce
-n'était pas, comme les premiers jours, qu'Albertine si vivante en moi
-pût n'exister plus sur la terre, pût être morte, mais qu'Albertine,
-qui n'existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si
-vivante en moi. Maçonné par la contiguïté des souvenirs qui se
-suivent l'un l'autre, le noir tunnel, sous lequel ma pensée rêvassait
-depuis trop longtemps pour qu'elle prît même plus garde à lui,
-s'interrompait brusquement d'un intervalle de soleil, laissant voir au
-loin un univers souriant et bleu où Albertine n'était plus qu'un
-souvenir indifférent et plein de charme. Est-ce celle-là, me
-disais-je, qui est la vraie, ou bien l'être qui, dans l'obscurité où
-je roulais depuis si longtemps, me semblait la seule réalité? Le
-personnage que j'avais été il y a si peu de temps encore et qui ne
-vivait que dans la perpétuelle attente du moment où Albertine
-viendrait lui dire bonsoir et l'embrasser, une sorte de multiplication
-de moi-même me faisait paraître ce personnage comme n'étant plus
-qu'une faible partie, à demi dépouillée de moi, et comme une fleur
-qui s'entr'ouvre j'éprouvais la fraîcheur rajeunissante d'une
-exfoliation. Au reste ces brèves illuminations ne me faisaient
-peut-être que mieux prendre conscience de mon amour pour Albertine,
-comme il arrive pour toutes les idées trop constantes qui ont besoin
-d'une opposition pour s'affirmer. Ceux qui ont vécu pendant la guerre
-de 1870 par exemple disent que l'idée de la guerre avait fini par leur
-sembler naturelle non parce qu'ils ne pensaient pas assez à la guerre,
-mais parce qu'ils y pensaient toujours. Et pour comprendre combien c'est
-un fait étrange et considérable que la guerre, il fallait, quelque
-chose les arrachant à leur obsession permanente, qu'ils oubliassent un
-instant que la guerre régnait, se retrouvassent pareils à ce qu'ils
-étaient quand on était en paix, jusqu'à ce que tout à coup sur le
-blanc momentané se détachât enfin distincte la réalité monstrueuse
-que depuis longtemps ils avaient cessé de voir, ne voyant pas autre
-chose qu'elle.
-
-Si encore ce retrait en moi des différents souvenirs d'Albertine
-s'était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément,
-également, de front, sur toute la ligne de ma mémoire, les souvenirs
-de ses trahisons s'éloignant en même temps que ceux de sa douceur,
-l'oubli m'eût apporté de l'apaisement. Il n'en était pas ainsi. Comme
-sur une plage où la marée descend irrégulièrement, j'étais assailli
-par la morsure de tel de mes soupçons, quand déjà l'image de sa douce
-présence était retirée trop loin de moi pour pouvoir m'apporter son
-remède. Pour les trahisons j'en avais souffert, parce qu'en quelque
-année lointaine qu'elles eussent eu lieu, pour moi elles n'étaient pas
-anciennes; mais j'en souffris moins quand elles le devinrent,
-c'est-à-dire quand je me les représentai moins vivement, car
-l'éloignement d'une chose est proportionné plutôt à la puissance
-visuelle de la mémoire qui regarde, qu'à la distance réelle des jours
-écoulés, comme le souvenir d'un rêve de la dernière nuit qui peut
-nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement,
-qu'un événement qui date de plusieurs années. Mais bien que l'idée
-de la mort d'Albertine fît des progrès en moi, le reflux de la
-sensation qu'elle était vivante, s'il ne les arrêtait pas, les
-contrecarrait cependant et empêchait qu'ils fussent réguliers. Et je
-me rends compte maintenant que pendant cette période là (sans doute à
-cause de cet oubli des heures où elle avait été cloîtrée chez moi,
-et qui, à force d'effacer chez moi la souffrance de fautes qui me
-semblaient presque indifférentes parce que je savais qu'elle ne les
-commettait pas, étaient devenues comme autant de preuves d'innocence),
-j'eus le martyre de vivre habituellement avec une idée tout aussi
-nouvelle que celle qu'Albertine était morte (jusque-là je partais
-toujours de l'idée qu'elle était vivante) avec une idée que j'aurais
-cru tout aussi impossible à supporter et qui, sans que je m'en
-aperçusse, formait peu à peu le fond de ma conscience, s'y substituait
-à l'idée qu'Albertine était innocente; c'était l'idée qu'elle
-était coupable. Quand je croyais douter d'elle, je croyais au contraire
-en elle; de même je pris pour point de départ de mes autres idées, la
-certitude--souvent démentie comme l'avait été l'idée contraire--la
-certitude de sa culpabilité, tout en m'imaginant que je doutais encore.
-Je dus souffrir beaucoup pendant cette période-là, mais je me rends
-compte qu'il fallait que ce fût ainsi. On ne guérit d'une souffrance
-qu'à condition de l'éprouver pleinement. En protégeant Albertine de
-tout contact, en me forgeant l'illusion 'qu'elle était innocente, aussi
-bien que plus tard en prenant pour base de mes raisonnements la pensée
-qu'elle vivait, je ne faisais que retarder l'heure de la guérison,
-parce que je retardais les longues heures qui devaient se dérouler
-préalablement à la fin des souffrances nécessaires. Or sur ces idées
-de la culpabilité d'Albertine, l'habitude, quand elle s'exercerait, le
-ferait suivant les mêmes lois que j'avais déjà éprouvées au cours
-de ma vie. De même que le nom de Guermantes avait perdu la
-signification et le charme d'une route bordée de fleurs aux grappes
-violettes et rougeâtres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la
-présence d'Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms
-de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d'autres
-tout ce qu'ils avaient signifié pour moi, ce charme et cette
-signification laissant en moi un simple mot qu'ils trouvaient assez
-grand pour vivre tout seul, comme quelqu'un qui vient mettre en train un
-serviteur, le mettra au courant, et après quelques semaines se retire,
-de même la connaissance douloureuse de la culpabilité d'Albertine
-serait renvoyée hors de moi par l'habitude. D'ailleurs d'ici là, comme
-au cours d'une attaque faite de deux côtés à la fois, dans cette
-action de l'habitude deux alliés se prêteraient réciproquement main
-forte. C'est parce que cette idée de culpabilité d'Albertine
-deviendrait pour moi une idée plus probable, plus habituelle, qu'elle
-deviendrait moins douloureuse. Mais d'autre part, parce qu'elle serait
-moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette
-culpabilité et qui n'étaient inspirées à mon intelligence que par
-mon désir de ne pas trop souffrir tomberaient une à une, et chaque
-action précipitant l'autre, je passerais assez rapidement de la
-certitude de l'innocence d'Albertine à la certitude de sa culpabilité.
-Il fallait que je vécusse avec l'idée de la mort d'Albertine, avec
-l'idée de ses fautes, pour que ces idées me devinssent habituelles,
-c'est-à-dire pour que je pusse oublier ces idées et enfin oublier
-Albertine elle-même.
-
-Je n'en étais pas encore là. Tantôt c'était ma mémoire rendue plus
-claire par une excitation intellectuelle,--telle une lecture,--qui
-renouvelait mon chagrin, d'autres fois c'était au contraire mon chagrin
-qui était soulevé par exemple par l'angoisse d'un temps orageux qui
-portait plus haut, plus près de la lumière, quelque souvenir de notre
-amour.
-
-D'ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se
-produire après un intervalle d'indifférence semé d'autres
-curiosités, comme après le long intervalle qui avait commencé après
-le baiser refusé de Balbec et pendant lequel je m'étais bien plus
-soucié de Mme de Guermantes, d'Andrée, de Mlle de Stermaria; il
-avait repris quand j'avais recommencé à la voir souvent. Or même
-maintenant des préoccupations différentes pouvaient réaliser une
-séparation--d'avec une morte, cette fois--où elle me devenait plus
-indifférente. Et même plus tard quand je l'aimai moins, cela resta
-pourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, mais qui
-reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Je poursuivais
-une vivante, puis une autre, puis je revenais à ma morte. Souvent
-c'était dans les parties les plus obscures de moi-même, quand je ne
-pouvais plus me former aucune idée nette d'Albertine, qu'un nom venait
-par hasard exciter chez moi des réactions douloureuses que je ne
-croyais plus possibles, comme ces mourants chez qui le cerveau ne pense
-plus et dont on fait se contracter un membre en y enfonçant une
-aiguille. Et, pendant de longues périodes, ces excitations se
-trouvaient m'arriver si rarement que j'en venais à rechercher moi-même
-les occasions d'un chagrin, d'une crise de jalousie, pour tâcher de me
-rattacher au passé, de mieux me souvenir d'elle. Comme le regret d'une
-femme n'est qu'un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que
-lui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causes qui
-du vivant d'Albertine eussent augmenté mon amour pour elle et au
-premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la
-douleur. Mais le plus souvent ces occasions--car une maladie, une
-guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plus
-prévoyante avait supputé--naissaient à mon insu et me causaient des
-chocs si violents que je songeais bien plus à me protéger contre la
-souffrance qu'à leur demander un souvenir.
-
-D'ailleurs un mot n'avait même pas besoin, comme Chaumont, de se
-rapporter à un soupçon (même une syllabe commune à deux noms
-différents suffisait à ma mémoire--comme à un électricien qui se
-contente du moindre corps bon conducteur--pour rétablir le contact
-entre Albertine et mon cœur) pour qu'il réveillât ce soupçon, pour
-être le mot de passe, le magnifique sésame entr'ouvrant la porte d'un
-passé dont on ne tenait plus compte parce que, ayant assez de le voir,
-à la lettre on ne le possédait plus; on avait été diminué de lui,
-on avait cru de par cette ablation sa propre personnalité changée en
-sa forme, comme une figure qui perdrait avec un angle un côté;
-certaines phrases par exemple où il y avait le nom d'une rue, d'une
-route, où Albertine avait pu se trouver, suffisaient pour incarner une
-jalousie virtuelle, inexistante, à la recherche d'un corps, d'une
-demeure, de quelque fixation matérielle, de quelque réalisation
-particulière. Souvent c'était tout simplement pendant mon sommeil que
-par ces «reprises», ces «da capo» du rêve qui tournent d'un seul
-coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier,
-me ramenaient, me faisaient rétrograder à une impression douloureuse
-mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d'autres et
-qui redevenait présente. D'habitude, elle s'accompagnait de toute une
-mise, en scène maladroite, mais saisissante qui, me faisant illusion,
-mettait sous mes yeux, faisait entendre à mes oreilles ce qui
-désormais datait de cette nuit-là. D'ailleurs dans l'histoire d'un
-amour et de ses luttes contre l'oubli, le rêve ne tient-il pas une
-place plus grande même que la veille, lui qui ne tient pas compte des
-divisions infinitésimales du temps, supprime les transitions, oppose
-les grands contrastes, défait en un instant le travail de consolation
-si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, la nuit, une
-rencontre avec celle que nous aurions fini par oublier à condition
-toutefois de ne pas la revoir? Car quoi qu'on dise, nous pouvons avoir
-parfaitement en rêve l'impression que ce qui se passe est réel. Cela
-ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience
-qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie
-invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d'éclairage
-intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs
-bien mis en scène me donnant l'illusion de la vie, je croyais vraiment
-avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver; mais alors je me
-sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je
-voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s'était
-éteint, impossibilités qui étaient simplement dans mon rêve
-l'immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur--comme brusquement on
-voit dans la projection manquée d'une lanterne magique une grande
-ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages
-et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l'opérateur.
-D'autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de
-nouveau me quitter, sans que sa résolution parvînt à m'émouvoir.
-C'est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l'obscurité de mon
-sommeil un rayon avertisseur et ce qui logé en Albertine ôtait à ses
-actes futurs, au départ qu'elle annonçait, toute importance, c'était
-l'idée qu'elle était morte. Souvent ce souvenir qu'Albertine était
-morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu'elle était
-vivante. Je causais avec elle; pendant que je parlais, ma grand'mère
-allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton
-était tombée en miettes comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à
-cela rien d'extraordinaire. Je disais à Albertine que j'aurais des
-questions à lui poser relativement à l'établissement de douches de
-Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais je remettais
-cela à plus tard puisque nous avions tout le temps et que rien ne
-pressait plus. Elle me promettait qu'elle ne faisait rien de mal et
-qu'elle avait seulement la veille embrassé sur les lèvres Mlle
-Vinteuil. «Comment? elle est ici?--Oui, il est même temps que je vous
-quitte, car je dois aller la voir tout à l'heure.» Et comme, depuis
-qu'Albertine était morte, je ne la tenais plus prisonnière chez moi
-comme dans les derniers temps de sa vie, sa visite à Mlle Vinteuil
-m'inquiétait. Je ne voulais pas le laisser voir. Albertine me disait
-qu'elle n'avait fait que l'embrasser, mais elle devait recommencer à
-mentir comme au temps où elle niait tout. Tout à l'heure elle ne se
-contenterait probablement pas d'embrasser Mlle Vinteuil. Sans doute à
-un certain point de vue j'avais tort de m'en inquiéter ainsi, puisque,
-à ce qu'on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rien faire. On le
-dit, mais cela n'empêchait pas que ma grand'mère qui était morte
-continuait pourtant à vivre depuis plusieurs années, et en ce moment
-allait et venait dans la chambre. Et sans doute, une fois que j'étais
-réveillé, cette idée d'une morte qui continue à vivre aurait dû me
-devenir aussi impossible à comprendre qu'elle me l'est à expliquer.
-Mais je l'avais déjà formée tant de fois au cours de ces périodes
-passagères de folie que sont nos rêves, que j'avais fini par me
-familiariser avec elle; la mémoire des rêves peut devenir durable,
-s'ils se répètent assez souvent. Et longtemps après mon rêve fini,
-je restais tourmenté de ce baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donné
-en des paroles que je croyais entendre encore. Et en effet, elles
-avaient dû passer bien près de mes oreilles puisque c'était moi-même
-qui les avais prononcées.
-
-Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je
-l'interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l'oubli des choses que
-j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup
-j'étais effrayé de penser qu'à l'être invoqué par la mémoire à
-qui s'adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondait
-plus, qu'étaient détruites les différentes parties du visage
-auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd'hui
-anéantie, avait seule donné l'unité d'une personne. D'autres fois,
-sans que j'eusse rêvé, dès mon réveil, je sentais que le vent avait
-tourné en moi; il soufflait froid et continu d'une autre direction
-venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d'heures lointaines,
-des sifflements de départ que je n'entendais pas d'habitude. Un jour
-j'essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte, que j'avais
-particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m'y plaisaient
-beaucoup, et bien vite, repris par le charme du livre, je me mis à
-souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie;
-mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré.
-«Mais alors, m'écriai-je avec désespoir, de ce que j'attache tant
-d'importance à ce qu'a pu faire Albertine, je ne peux pas conclure que
-sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que
-je la retrouverai un jour pareil au ciel, si j'appelle de tant de
-vœux, attends avec tant d'impatience, accueille avec tant de larmes le
-succès d'une personne qui n'a jamais existé que dans l'imagination de
-Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à
-mon gré le visage!» D'ailleurs, dans ce roman, il y avait des jeunes
-filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées
-désertes où l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer
-clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait
-encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi
-question d'un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu'il a
-aimée jeune, ne la reconnaît pas, s'ennuie auprès d'elle. Et cela me
-rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si
-j'étais destiné à être séparé d'Albertine et à la retrouver avec
-indifférence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France
-mes yeux effrayés s'arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour
-que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la
-Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre
-lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de
-fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de
-France, noms qui n'étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours
-par exemple semblait composé différemment, non plus d'images
-immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon
-immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient
-douloureux les battements. Et si cette force s'étendait jusqu'à
-certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en
-restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même,
-pouvais-je m'étonner, qu'émanant d'une fille probablement pareille à
-toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de
-laquelle n'importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le
-résultat d'un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de
-désirs, d'habitudes, de tendresses, avec l'interférence requise de
-souffrances et de plaisirs alternés? Et cela continuait après sa mort,
-la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je
-me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu'elle avait
-envie d'aller à Saint-Martin le Vêtu, et je la revoyais aussi avec son
-polo abaissé sur ses joues, je retrouvais des possibilités de bonheur,
-vers lesquelles je m'élançais me disant: «Nous aurions pu aller
-ensemble jusqu'à Incarville, jusqu'à Doncières.» Il n'y avait pas
-une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette
-terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et
-cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus
-effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah! quelle souffrance
-s'il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec autour
-du cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable,
-d'une barre fixe, s'était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant
-successivement à lui de gaies conversations avec ma grand' mère,
-l'horreur de sa mort, les douces caresses d'Albertine, la découverte de
-son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les
-bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu'Albertine
-n'entrerait jamais plus! N'était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme
-cet unique décor de maison des théâtres de province, où l'on joue
-depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour
-une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une
-pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin
-dans mon passé. Le fait que cette seule partie restât toujours la
-même, avec ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de
-nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que dans le total,
-c'était le reste, c'était moi-même qui avais changé, et me donnait
-ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l'amour, de la
-mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas
-participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu'on s'aperçoit
-avec une douloureuse fierté qu'ils ont fait corps au cours des années
-avec notre propre vie.
-
-J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture m'en était
-odieuse, et de plus elle n'était pas inoffensive. En effet, en nous de
-chaque idée, comme d'un carrefour dans une forêt, partent tant de
-routes différentes, qu'au moment où je m'y attendais le moins je me
-trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré
-_le Secret_ m'avait mené au «secret du Roi» du duc de Broglie, le nom
-de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi Saint
-m'avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l'étymologie de ce mot
-qui paraît l'équivalent de _Calvus mons_, Chaumont. Mais, par quelque
-chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j'étais frappé
-d'un choc si cruel que dès lors je ne pensais plus qu'à me garer
-contre la douleur. Quelques instants après le choc, l'intelligence qui
-comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite, m'en apportait la
-raison. Chaumont m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont où Mme
-Bontemps m'avait dit qu'Andrée allait souvent avec Albertine, tandis
-qu'Albertine m'avait dit n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À
-partir d'un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les
-uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu'on
-lit n'a presque plus d'importance. On a mis de soi-même partout, tout
-est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d'aussi précieuses
-découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un
-savon.
-
-Sans doute un fait comme celui des Buttes-Chaumont qui à l'époque
-m'avait paru futile, était en lui-même, contre Albertine, bien moins
-grave, moins décisif que l'histoire de la doucheuse ou de la
-blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement à nous
-trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est-à-dire dans ce
-cas de souffrir, que nous avons usée en partie quand c'est nous au
-contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un
-souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la
-blanchisseuse) toujours présents quoique obscurcis dans ma mémoire,
-comme ces meubles placés dans la pénombre d'une galerie et auxquels,
-sans les distinguer on évite pourtant de se cogner, je m'étais
-habitué à eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pensé
-aux Buttes-Chaumont, ou par exemple au regard d'Albertine dans la glace
-du casino de Balbec, ou au retard inexpliqué d'Albertine le soir où je
-l'avais tant attendue après la soirée Guermantes, à toutes ces
-parties de sa vie qui restaient hors de mon cœur et que j'aurais voulu
-connaître pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer à lui, y
-rejoindre les souvenirs plus doux qu'y formaient une Albertine
-intérieure et vraiment possédée. Soulevant un coin du voile lourd de
-l'habitude (l'habitude abêtissante qui pendant tout le cours de notre
-vie nous cache à peu près tout l'univers, et dans une nuit profonde,
-sous leur étiquette inchangée, substitue aux poisons les plus
-dangereux ou les plus enivrants de la vie, quelque chose d'anodin qui ne
-procure pas de délices), un tel souvenir me revenait comme au premier
-jour avec cette fraîche et perçante nouveauté d'une saison
-reparaissante, d'un changement dans la routine de nos heures, qui, dans
-le domaine des plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier
-beau jour de printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous
-font remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui
-fait prévaloir cette intense minute sur le total des jours antérieurs.
-Je me retrouvais au sortir de la soirée chez la princesse de Guermantes
-attendant l'arrivée d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu à
-peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux
-qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous,
-comme dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un
-exemplaire que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que
-ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes,
-remonte à la surface et s'étende en nous qu'il couvre tout entier,
-alors pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne
-signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d'alors,
-et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et
-qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et
-qui nous angoissaient tant alors. Notre moi est fait de la superposition
-de nos états successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable
-comme la stratification d'une montagne. Perpétuellement des
-soulèvements font affleurer à la surface des couches anciennes. Je me
-retrouvais après la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant
-l'arrivée d'Albertine. Qu'avait-elle fait cette nuit-là? M'avait-elle
-trompé? Avec qui? Les révélations d'Aimé, même si je les acceptais,
-ne diminuaient en rien pour moi l'intérêt anxieux, désolé, de cette
-question inattendue, comme si chaque Albertine différente, chaque
-souvenir nouveau, posait un problème de jalousie particulier, auquel
-les solutions des autres ne pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais
-pas voulu savoir seulement avec quelle femme elle avait passé cette
-nuit là, mais quel plaisir particulier cela lui représentait, ce qui
-se passait à ce moment-là en elle. Quelquefois à Balbec Françoise
-était allée la chercher, m'avait dit l'avoir trouvée penchée à sa
-fenêtre, l'air inquiet, chercheur, comme si elle attendait quelqu'un.
-Mettons que j'apprisse que la jeune fille attendue était Andrée, quel
-était l'état d'esprit dans lequel Albertine l'attendait, cet état
-d'esprit caché derrière le regard inquiet et chercheur? Ce goût,
-quelle importance avait-il pour Albertine? quelle place tenait-il dans
-ses préoccupations? Hélas, en me rappelant mes propres agitations,
-chaque fois que j'avais remarqué une jeune fille qui me plaisait,
-quelquefois seulement quand j'avais entendu parler d'elle sans l'avoir
-vue, mon souci de me faire beau, d'être avantagé, mes sueurs froides,
-je n'avais pour me torturer qu'à imaginer ce même voluptueux émoi
-chez Albertine. Et déjà c'était assez pour me torturer, pour me dire
-qu'à côté de cela des conversations sérieuses avec moi sur Stendhal
-et Victor Hugo avaient dû bien peu peser pour elle, pour sentir son
-cœur attiré vers d'autres êtres, se détacher du mien, s'incarner
-ailleurs. Mais l'importance même que ce désir devait avoir pour elle
-et les réserves qui se formaient autour de lui ne pouvaient pas me
-révéler ce que, qualitativement, il était, bien plus, comment elle le
-qualifiait quand elle s'en parlait à elle-même. Dans la souffrance
-physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-mêmes notre douleur.
-La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie il nous
-faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute
-grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît pouvoir
-convenir. Et quelle difficulté plus grande, quand il s'agit d'une
-souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec
-des êtres différents de nous qui lui donnent des sensations que nous
-ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins par leur
-configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre
-chose que nous. Ah! qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup! comme il
-me semble que j'eusse moins souffert! Certes nous ignorons la
-sensibilité particulière de chaque être, mais d'habitude nous ne
-savons même pas que nous l'ignorons, car cette sensibilité des autres
-nous est indifférente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou
-mon bonheur eût dépendu de ce qu'était cette sensibilité; je savais
-bien qu'elle m'était inconnue, et qu'elle me fût inconnue m'était
-déjà une douleur. Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait
-Albertine, une fois j'eus l'illusion de les voir quand quelque temps
-après la mort d'Albertine, Andrée vint chez moi.
-
-Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces
-cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c'était sans
-doute ce qu'Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi
-de ce qu'elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu'elle voyait
-par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si
-précipitamment revenir de Balbec.
-
-Comme une sombre fleur inconnue qui m'était par delà le tombeau
-rapportée des profondeurs d'un être où je n'avais pas su la
-découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d'une relique
-inestimable, voir devant moi le désir incarné d'Albertine qu'Andrée
-était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. Andrée
-regrettait Albertine, mais je sentis tout de suite qu'elle ne lui
-manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait
-avoir pris aisément son parti d'une séparation définitive que je
-n'eusse pas osé lui demander quand Albertine était vivante, tant
-j'aurais craint de ne pas arriver à obtenir le consentement d'Andrée.
-Elle semblait au contraire accepter sans difficulté ce renoncement,
-mais précisément au moment où il ne pouvait plus me profiter. Andrée
-m'abandonnait Albertine, mais morte, et ayant perdu pour moi non
-seulement sa vie mais rétrospectivement un peu de sa réalité, puisque
-je voyais qu'elle n'était pas indispensable, unique pour Andrée qui
-avait pu la remplacer par d'autres.
-
-Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas osé demander à Andrée des
-confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l'amie
-de Mlle Vinteuil, n'étant pas certain sur la fin qu'Andrée ne
-répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel
-interrogatoire, même s'il devait être sans résultat, serait au moins
-sans danger. Je parlai à Andrée non sur un ton interrogatif mais comme
-si je l'avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût
-qu'elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations
-avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en
-souriant. De cet aveu, je pouvais tirer de cruelles conséquences;
-d'abord parce qu'Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des
-jeunes gens à Balbec, n'aurait donné lieu pour personne à la
-supposition d'habitudes qu'elle ne niait nullement, de sorte que par
-voie d'analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle, je pouvais
-penser qu'Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout
-autre qu'à moi qu'elle sentait jaloux. Mais d'autre part, Andrée ayant
-été la meilleure amie d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci
-était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu'Andrée
-avait ces goûts, la conclusion qui devait s'imposer à mon esprit
-était qu'Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations
-ensemble. Certes, comme en présence d'une personne étrangère on n'ose
-pas toujours prendre connaissance du présent qu'elle vous remet, et
-dont on ne défera l'enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant
-qu'Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la
-douleur qu'elle m'apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes
-serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par
-bonne éducation je feignais de ne pas m'apercevoir, parlant au
-contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j'avais
-pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs.
-Il me fut particulièrement pénible d'entendre Andrée me dire en
-parlant d'Albertine: «Ah! oui, elle aimait bien qu'on alla se promener
-dans la vallée de Chevreuse.» À l'univers vague et inexistant où se
-passaient les promenades d'Albertine et d'Andrée, il me semblait que
-celle-ci venait par une création postérieure et diabolique d'ajouter
-une vallée maudite. Je sentais qu'Andrée allait me dire tout ce
-qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par
-habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me
-montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que j'avais pu
-concéder encore à l'innocence d'Albertine se rétrécissait de plus en
-plus, il me semblait m'apercevoir que malgré mes efforts, je gardais
-l'aspect figé d'un animal autour duquel un cercle progressivement
-resserré est lentement décrit par l'oiseau fascinateur qui ne se
-presse pas parce qu'il est sûr d'atteindre quand il le voudra la
-victime qui ne lui échappera plus. Je la regardais pourtant, et avec ce
-qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui
-veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les
-fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente: «Je ne vous en avais
-jamais parlé de peur de vous fâcher, mais maintenant qu'il nous est
-doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien
-longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine.
-D'ailleurs cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà;
-Albertine vous adorait.» Je dis à Andrée que c'eût été une grande
-curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même
-simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop
-devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces
-goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine,
-pour savoir. «Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous
-dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu'aucune de
-celles que vous dites ait ces goûts.» Me rapprochant malgré moi du
-monstre qui m'attirait, je répondis: «Comment! vous n'allez pas me
-faire croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine avec qui
-vous fissiez cela!--Mais je ne l'ai jamais fait avec Albertine.--Voyons,
-ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins
-trois ans, je n'y trouve rien de mal, au contraire. Justement à propos
-du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme
-Verdurin, vous vous souvenez peut-être...» Avant que j'eusse terminé
-ma phrase, je vis dans les yeux d'Andrée, qu'il faisait pointus comme
-ces pierres qu'à cause de cela les joailliers ont de la peine à
-employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de
-privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu'une pièce soit
-commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce
-regard inquiet disparut, tout était rentré dans l'ordre, mais je
-sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu'arrangé
-facticement pour moi. À ce moment je m'aperçus dans la glace; je fus
-frappé d'une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n'avais
-pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n'eusse eu qu'une
-ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète.
-C'était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait
-à peine, qu'Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux
-de revenir à Paris. «Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n'est
-pas vrai, pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je
-vous jure que je n'ai jamais rien fait avec Albertine, et j'ai la
-conviction qu'elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit
-cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé», me dit-elle
-d'un air interrogateur et méfiant. «Enfin soit, puisque vous ne voulez
-pas me le dire», répondis-je. Je préférais avoir l'air de ne pas
-vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je
-prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont.
-«J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un
-endroit qui a quelque chose de particulièrement mal?» Je lui demandai
-si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui à une certaine époque
-avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara qu'après une
-infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un
-service était la seule chose qu'elle refuserait toujours de faire pour
-moi. «Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous
-ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait ce que je
-pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aimé éviter avec elle les
-brouilles violentes qui n'amènent que des raccommodements. Et puis elle
-est dangereuse. Mais vous comprenez que quand on a lu la lettre que j'ai
-eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle
-perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peut effacer
-le souvenir de cela.» En somme si Andrée ayant ces goûts au point de
-ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande
-affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée
-n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait
-toujours ignoré qu'Albertine eût de tels goûts, c'est qu'Albertine ne
-les avait pas, et n'avait eu avec personne, les relations que plus
-qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée
-fut partie, je m'aperçus que son affirmation si nette m'avait apporté
-du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel
-Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait
-encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans
-doute, pendant sa vie, demandé de nier.
-
-Les romanciers prétendent souvent dans une introduction qu'en voyageant
-dans un pays ils ont rencontré quelqu'un qui leur a raconté la vie
-d'une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et
-le récit qu'il leur fait, c'est précisément leur roman. Ainsi la vie
-de Fabrice del Dongo fut racontée à Stendhal par un chanoine de
-Padoue. Combien nous voudrions quand, nous aimons, c'est-à-dire quand
-l'existence d'une autre personne nous semble mystérieuse, trouver un
-tel narrateur informé! Et certes il existe. Nous-même, ne
-racontons-nous pas souvent, sans aucune passion, la vie de telle ou
-telle femme, à un de nos amis, ou à un étranger, qui ne connaissait
-rien de ses amours et nous écoute avec curiosité? L'homme que j'étais
-quand je parlais à Bloch de la princesse de Guermantes, de Mme Swann,
-cet être-là existait qui eût pu me parler d'Albertine, cet être-là
-existe toujours... mais nous ne le rencontrons jamais. Il me semblait
-que, si j'avais pu trouver des femmes qui l'eussent connue, j'eusse
-appris tout ce que j'ignorais. Pourtant à des étrangers, il eût dû
-sembler que personne autant que moi ne pouvait connaître sa vie. Même
-ne connaissais-je pas sa meilleure amie, Andrée? C'est ainsi que l'on
-croit que l'ami d'un ministre doit savoir la vérité sur certaines
-affaires ou ne pourra pas être impliqué dans un procès. Seul à
-l'user, l'ami a appris que chaque fois qu'il parlait politique au
-ministre, celui-ci restait dans des généralités et lui disait tout au
-plus ce qu'il y avait dans les journaux, ou que s'il a eu quelque ennui,
-ses démarches multipliées auprès du ministre ont abouti chaque fois
-à un «ce n'est pas en mon pouvoir» sur lequel l'ami est lui-même
-sans pouvoir. Je me disais: «Si j'avais pu connaître tels témoins!»
-desquels, si je les avais connus, je n'aurais probablement pas pu
-obtenir plus que d'Andrée, dépositaire elle-même d'un secret qu'elle
-ne voulait pas livrer. Différant en cela encore de Swann qui, quand il
-ne fut plus jaloux, cessa d'être curieux de ce qu'Odette avait pu faire
-avec Forcheville, même après ma jalousie passée connaître la
-blanchisseuse d'Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer
-sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour moi. Et comme le
-désir vient toujours d'un prestige préalable, comme il était advenu
-pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent dans ces
-quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu
-que je recherchai et dont seules j'eusse pu désirer la présence. Même
-sans rien pouvoir en apprendre, c'étaient les seules femmes vers
-lesquelles je me sentais attiré, étant celles qu'Albertine avait
-connues ou qu'elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des
-milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour moi le
-prestige de lui ressembler ou d'être de celles qui lui eussent plu. Me
-rappelant ainsi soit Albertine elle-même, soit le type pour lequel elle
-avait sans doute une préférence, ces femmes éveillaient en moi un
-sentiment cruel de jalousie ou de regret, qui plus tard quand mon
-chagrin s'apaisa se mua en une curiosité non exempte de charme. Et
-parmi ces dernières surtout les filles du peuple, à cause de cette
-vie, si différente de celle que je connaissais, et qui est la leur.
-Sans doute c'est seulement par la pensée qu'on possède des choses, et
-on ne possède pas un tableau parce qu'on l'a dans sa salle à manger si
-on ne sait pas le comprendre, ni un pays parce qu'on y réside sans
-même le regarder. Mais enfin j'avais autrefois l'illusion de ressaisir
-Balbec, quand à Paris Albertine venait me voir et que je la tenais dans
-mes bras. De même je prenais un contact, bien étroit et furtif
-d'ailleurs, avec la vie d'Albertine, l'atmosphère des ateliers, une
-conversation de comptoir, l'âme des taudis, quand j'embrassais une
-ouvrière. Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à
-Albertine--comme Albertine avait été elle-même par rapport à
-Balbec--étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l'un
-l'autre, en dégradation successive, qui nous permettent de nous passer
-de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec, ou amour
-d'Albertine (comme le fait d'aller au Louvre voir un Titien qui y fut
-jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui
-séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de
-notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës,
-harmoniques et dégradées, autour d'un désir premier qui a donné le
-ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte
-maîtresse (comme cela m'était arrivé aussi par exemple pour la
-duchesse de Guermantes et pour Gilberte). Andrée, ces femmes, étaient
-pour le désir, que je savais ne plus pouvoir exaucer, d'avoir auprès
-de moi Albertine, ce qu'un soir, avant que je connusse Albertine
-autrement que de vue, avait été l'ensoleillement tortueux et frais
-d'une grappe de raisin.
-
-Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités
-physiques et sociales d'Albertine, malgré lesquelles je l'avais aimée,
-orientaient au contraire mon désir vers ce qu'il eût autrefois le
-moins naturellement choisi: des brunes de la petite bourgeoisie. Certes
-ce qui commençait partiellement à renaître en moi, c'était cet
-immense désir que mon amour pour Albertine n'avait pu assouvir, cet
-immense désir de connaître la vie que j'éprouvais autrefois sur les
-routes de Balbec, dans les rues de Paris, ce désir qui m'avait fait
-tant souffrir quand, supposant qu'il existait aussi au cœur
-d'Albertine, j'avais voulu la priver des moyens de le contenter avec
-d'autres que moi. Maintenant que je pouvais supporter l'idée de son
-désir, comme cette idée était aussitôt éveillée par le mien, ces
-deux immenses appétits coïncidaient, j'aurais voulu que nous pussions
-nous y livrer ensemble, je me disais: cette fille lui aurait plu, et par
-ce brusque détour pensant à elle et à sa mort, je me sentais trop
-triste pour pouvoir poursuivre plus loin mon désir. Comme autrefois le
-côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises
-de mon goût pour la campagne et m'eussent empêché de trouver un
-charme profond dans un pays où il n'y aurait pas eu de vieille église,
-de bleuets, de boutons d'or, c'est de même en les rattachant en moi à
-un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait
-exclusivement rechercher un certain genre de femmes; je recommençais,
-comme avant de l'aimer, à avoir besoin d'harmoniques d'elle qui fussent
-interchangeables avec mon souvenir devenu peu à peu moins exclusif. Je
-n'aurais pu me plaire maintenant auprès d'une blonde et fière
-duchesse, parce qu'elle n'eût éveillé en moi aucune des émotions qui
-partaient d'Albertine, de mon désir d'elle, de la jalousie que j'avais
-eue de ses amours, de mes souffrances, de sa mort. Car nos sensations
-pour être fortes ont besoin de déclencher en nous quelque chose de
-différent d'elles, un sentiment, qui ne pourra pas trouver dans le
-plaisir de satisfaction mais qui s'ajoute au désir, l'enfle, le fait
-s'accrocher désespérément au plaisir. Au fur et à mesure que l'amour
-qu'avait éprouvé Albertine pour certaines femmes ne me faisait plus
-souffrir, il rattachait ces femmes à mon passé, leur donnait quelque
-chose de plus réel, comme aux boutons d'or, aux aubépines le souvenir
-de Combray donnait plus de réalité qu'aux fleurs nouvelles. Même
-d'Andrée, je ne me disais plus avec rage: «Albertine l'aimait», mais
-au contraire pour m'expliquer à moi-même mon désir, d'un air
-attendri: «Albertine l'aimait bien.» Je comprenais maintenant les
-veufs qu'on croit consolés et qui prouvent au contraire qu'ils sont
-inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi
-mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles
-amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour
-elles-mêmes qui plus tard sentant le goût de leur amant s'affaiblir
-conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d'entremetteuses,
-parait pour moi, comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles
-fillettes. Même autrefois, mon temps était divisé par périodes où
-je désirais telle femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents
-donnés par l'une étaient apaisés, je souhaitais celle qui donnait une
-tendresse presque pure jusqu'à ce que le besoin de caresses plus
-savantes ramenât le désir de la première. Maintenant ces alternances
-avaient pris fin, ou du moins l'une des périodes se prolongeait
-indéfiniment. Ce que j'aurais voulu, c'est que la nouvelle venue vînt
-habiter chez moi, et me donnât le soir avant de me quitter un baiser
-familial de sœur. De sorte que j'aurais pu croire--si je n'avais fait
-l'expérience de la présence insupportable d'une autre--que je
-regrettais plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu'un amour,
-une habitude qu'une personne. J'aurais voulu aussi que les nouvelles
-venues pussent me jouer du Vinteuil comme Albertine, parler comme elle
-avec moi d'Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait
-pas le sien, pensais-je, soit qu'un amour auquel s'annexaient tous ces
-épisodes, des visites aux musées, des soirées au concert, toute une
-vie compliquée qui permet des correspondances, des conversations, un
-flirt préliminaire aux relations elles-mêmes, une amitié grave
-après, possède plus de ressources qu'un amour pour une femme qui ne
-sait que se donner, comme un orchestre plus qu'un piano, soit que plus
-profondément, mon besoin du même genre de tendresse que me donnait
-Albertine, la tendresse d'une fille assez cultivée et qui fût en même
-temps une sœur, ne fût--comme le besoin de femmes du même milieu
-qu'Albertine--qu'une reviviscence du souvenir d'Albertine, du souvenir
-de mon amour pour elle. Et une fois de plus j'éprouvais d'abord que le
-souvenir n'est pas inventif, qu'il est impuissant à désirer rien
-d'autre, même rien de mieux que ce que nous avons possédé, ensuite
-qu'il est spirituel de sorte que la réalité ne peut lui fournir
-l'état qu'il cherche, enfin que, s'appliquant à une personne morte, la
-renaissance qu'il incarne est moins celle du besoin d'aimer auquel il
-fait croire que celle du besoin de l'absente. De sorte que la
-ressemblance avec Albertine, de la femme que j'avais choisie la
-ressemblance même, si j'arrivais à l'obtenir, de sa tendresse avec
-celle d'Albertine, ne me faisaient que mieux sentir l'absence de ce que
-j'avais sans le savoir cherché de ce qui était indispensable pour que
-renaquît mon bonheur, c'est-à-dire Albertine elle-même, le temps que
-nous avions vécu ensemble, le passé à la recherche duquel j'étais
-sans le savoir. Certes, par les jours clairs, Paris m'apparaissait
-innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non que je désirais,
-mais qui plongeaient leurs racines dans l'obscurité du désir et des
-soirées inconnues d'Albertine. C'était telle de celles dont elle
-m'avait dit tout au début quand elle ne se méfiait pas de moi: «Elle
-est ravissante cette petite, comme elle a de jolis cheveux.» Toutes les
-curiosités que j'avais eues autrefois de sa vie quand je ne la
-connaissais encore que de vue, et d'autre part tous mes désirs de la
-vie se confondaient en cette seule curiosité, voir Albertine avec
-d'autres femmes, peut-être parce qu'ainsi, elles parties, je serais
-resté seul avec elle, le dernier et le maître. Et en voyant ses
-hésitations, son incertitude en se demandant s'il valait la peine de
-passer la soirée avec telle ou telle, sa satiété quand l'autre était
-partie, peut-être sa déception, j'eusse éclairé, j'eusse ramené à
-de justes proportions la jalousie que m'inspirait Albertine, parce que
-la voyant ainsi les éprouver, j'aurais pris la mesure et découvert la
-limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle
-nous a privés, me disais-je, par cette farouche obstination à nier son
-goût! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu être la
-raison de cette obstination, tout d'un coup le souvenir me revint d'une
-phrase que je lui avais dite à Balbec le jour où elle m'avait donné
-un crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m'avoir laissé
-l'embrasser, je lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je
-trouvais ignoble qu'une femme eût des relations avec une autre femme.
-Hélas, peut-être Albertine s'était-elle toujours rappelé cette
-phrase imprudente.
-
-Je ramenais avec moi les filles qui m'eussent le moins plu, je lissais
-des bandeaux à la vierge, j'admirais un petit nez bien modelé, une
-pâleur espagnole. Certes autrefois, même pour une femme que je ne
-faisais qu'apercevoir sur une route de Balbec, dans une rue de Paris,
-j'avais senti ce que mon désir avait d'individuel et que c'était le
-fausser que de chercher à l'assouvir avec un autre objet. Mais la vie,
-en me découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, m'avait
-appris que, faute d'un être, il faut se contenter d'un autre--et je
-sentais que ce que j'avais demandé à Albertine, une autre, Mlle de
-Stermaria, eût pu me le donner. Mais ç'avait été Albertine; et entre
-la satisfaction de mes besoins de tendresse et les particularités de
-son corps un entrelacement de souvenirs s'était fait tellement
-inextricable que je ne pouvais plus arracher à un désir de tendresse
-toute cette broderie des souvenirs du corps d'Albertine. Elle seule
-pouvait me donner ce bonheur. L'idée de son unicité n'était plus un
-_a priori_ métaphysique puisé dans ce qu'Albertine avait d'individuel,
-comme jadis pour les passantes, mais un _a posteriori_ constitué par
-l'imbrication contingente et indissoluble de mes souvenirs. Je ne
-pouvais plus désirer une tendresse sans avoir besoin d'elle, sans
-souffrir de son absence. Aussi la ressemblance même de la femme
-choisie, de la tendresse demandée avec le bonheur que j'avais connu ne
-me faisait que mieux sentir tout ce qui leur manquait pour qu'il pût
-renaître. Ce même vide que je sentais dans ma chambre depuis
-qu'Albertine était partie, et que j'avais cru combler en serrant des
-femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne m'avaient jamais
-parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des mémoires de Saint-Simon,
-elles n'avaient pas mis un parfum trop fort pour venir me voir, elles
-n'avaient pas joué à mêler leurs cils aux miens, toutes choses
-importantes parce qu'elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de
-l'acte sexuel lui-même et de se donner l'illusion de l'amour, mais en
-réalité parce qu'elles faisaient partie du souvenir d'Albertine et que
-c'était elle que j'aurais voulu trouver. Ce que ces femmes avaient
-d'Albertine me faisait mieux ressentir ce que d'elle il leur manquait et
-qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était
-morte. Et ainsi mon amour pour Albertine qui m'avait attiré vers ces
-femmes me les rendait indifférentes, et peut-être mon regret
-d'Albertine et la persistance de ma jalousie qui avaient déjà
-dépassé par leur durée mes prévisions les plus pessimistes
-n'auraient sans doute jamais changé beaucoup, si leur existence,
-isolée du reste de ma vie, avait seulement été soumise au jeu de mes
-souvenirs, aux actions et réactions d'une psychologie applicable à des
-états immobiles, et n'avait pas été entraînée vers un système plus
-vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans
-l'espace. Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une
-psychologie dans le temps, où les calculs d'une psychologie plane ne
-seraient plus exacts parce qu'on n'y tiendrait pas compte du temps et
-d'une des formes qu'il revêt, l'oubli; l'oubli dont je commençais à
-sentir la force et qui est un si puissant instrument d'adaptation à la
-réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant
-qui est en constante contradiction avec elle. Et j'aurais vraiment bien
-pu deviner plus tôt qu'un jour je n'aimerais plus Albertine. Quand
-j'avais compris, par la différence qu'il y avait entre ce que
-l'importance de sa personne et de ses actions était pour moi et pour
-les autres, que mon amour était moins un amour pour elle, qu'un amour
-en moi, j'aurais pu déduire diverses conséquences de ce caractère
-subjectif de mon amour et qu'étant un état mental, il pouvait
-notamment survivre assez longtemps à la personne, mais aussi que
-n'ayant avec cette personne aucun lien véritable, n'ayant aucun soutien
-en dehors de soi, il devrait comme tout état mental, même les plus
-durables, se trouver un jour hors d'usage, être «remplacé» et que ce
-jour-là tout ce qui semblait m'attacher si doucement, indissolublement,
-au souvenir d'Albertine n'existerait plus pour moi. C'est le malheur des
-êtres de n'être pour nous que des planches de collections fort usables
-dans notre pensée. Justement à cause de cela on fonde sur eux des
-projets qui ont l'ardeur de la pensée; mais la pensée se fatigue, le
-souvenir se détruit, le jour viendrait où je donnerais volontiers à
-la première venue la chambre d'Albertine, comme j'avais sans aucun
-chagrin donné à Albertine la bille d'agate ou d'autres présents de
-Gilberte.
-
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 01 (OF 2) ***
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-/* Notes */
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-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Albertine disparue Vol 01 (of 2), by Marcel Proust</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<table style='padding:0; margin-left:0; border-collapse:collapse'>
- <tr><td>Title:</td><td>Albertine disparue Vol 01 (of 2)</td></tr>
- <tr><td></td><td>À la recherche du temps perdu, Tome 7</td></tr>
-</table>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcel Proust</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 31, 2021 [eBook #64427]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 01 (OF 2) ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/albertine01_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h2>MARCEL PROUST</h2>
-
-
-
-<h4>À LA RECHERCHE DU<br />
-TEMPS PERDU</h4>
-
-<h4>TOME VII</h4>
-
-
-
-
-<h3>ALBERTINE<br />
-DISPARUE</h3>
-
-
-<h5>*</h5>
-
-
-<h5>VINGT-SEPTIÈME ÉDITION</h5>
-
-
-
-<h4>NRF</h4>
-
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h5>Librairie Gallimard</h5>
-
-<h5>ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</h5>
-
-<h5>3, rue de Grenelle (VI<sup>me</sup>)</h5>
-
-<p><br /></p>
-
-<h5>TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION<br />
-RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.<br />
-COPYRIGHT B Y LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.</h5>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>ALBERTINE DISPARUE</h4>
-
-
-
-
-<h4><a id="CHAPITRE_PREMIER"></a></h4>
-
-<h4><i>Le chagrin et l'oubli.</i></h4>
-
-
-<p>«Mademoiselle Albertine est partie!» Comme la souffrance va plus loin
-en psychologie que la psychologie! Il y a un instant, en train de
-m'analyser, j'avais cru que cette séparation sans s'être revus, était
-justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs
-que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu'elle me privait
-de réaliser, je m'étais trouvé subtil, j'avais conclu que je ne
-voulais plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais ces mots:
-«Mademoiselle Albertine est partie» venaient de traduire dans mon
-cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus
-longtemps. Ainsi ce que j'avais cru n'être rien pour moi, c'était tout
-simplement toute ma vie. Comme on s'ignore. Il fallait faire cesser
-immédiatement ma souffrance. Tendre pour moi-même comme ma mère pour
-ma grand'mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté
-qu'on a de ne pas laisser souffrir ce qu'on aime: «Aie une seconde de
-patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te
-laisser souffrir comme cela.» Ce fut dans cet ordre d'idées que mon
-instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte
-les premiers calmants: «Tout cela n'a aucune importance parce que je
-vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais
-de toute façon elle sera ici ce soir. Par conséquent inutile de me
-tracasser.» «Tout cela n'a aucune importance», je ne m'étais pas
-contenté de me le dire, j'avais tâché d'en donner l'impression à
-Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance, parce
-que, même au moment où je l'éprouvais avec une telle violence, mon
-amour n'oubliait pas qu'il lui importait de sembler un amour heureux, un
-amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n'aimant pas
-Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Oui, tout à
-l'heure, avant l'arrivée de Françoise, j'avais cru que je n'aimais
-plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de côté; en exact
-analyste, j'avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre
-intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui
-le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l'état volatil
-où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les
-isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je
-m'étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette
-connaissance que ne m'avaient pas donnée les plus fines perceptions de
-l'esprit, venait de m'être apportée, dure, éclatante, étrange, comme
-un sel cristallisé, par la brusque réaction de la douleur. J'avais une
-telle habitude d'avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un
-nouveau visage de l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considérée surtout
-comme un pouvoir annihilateur qui supprime l'originalité et jusqu'à la
-conscience des perceptions; maintenant je la voyais comme une divinité
-redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans
-notre cœur que si elle se détache, si elle se détourne de nous, cette
-déité que nous ne distinguions presque pas, nous inflige des
-souffrances plus terribles qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle
-que la mort.</p>
-
-<p>Le plus pressé était de lire la lettre d'Albertine puisque je voulais
-aviser aux moyens de la faire revenir. Je les sentais en ma possession,
-parce que, comme l'avenir est ce qui n'existe que dans notre pensée, il
-nous semble encore modifiable par l'intervention <i>in extremis</i> de
-notre volonté. Mais en même temps, je me rappelais que j'avais vu agir sur
-lui d'autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps
-m'eût-il été donné, je n'aurais rien pu. À quoi sert que l'heure
-n'ait pas sonné encore si nous ne pouvons rien sur ce qui s'y produira.
-Quand Albertine était à la maison j'étais bien décidé à garder
-l'initiative de notre séparation. Et puis elle était partie. J'ouvris
-la lettre d'Albertine. Elle était ainsi conçue:</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">«Mon ami,</p>
-
-<p>«Pardonnez-moi de ne pas avoir osé vous dire de vive voix les quelques
-mots qui vont suivre, mais je suis si lâche, j'ai toujours eu si peur
-devant vous, que même en me forçant, je n'ai pas eu le courage de le
-faire. Voici ce que j'aurais dû vous dire. Entre nous, la vie est
-devenue impossible, vous avez d'ailleurs vu par votre algarade de
-l'autre soir qu'il y avait quelque chose de changé dans nos rapports.
-Ce qui a pu s'arranger cette nuit-là deviendrait irréparable dans
-quelques jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de
-nous réconcilier, nous quitter bons amis. C'est pourquoi, mon chéri,
-je vous envoie ce mot, et je vous prie d'être assez bon pour me
-pardonner si je vous fais un peu de chagrin, en pensant à l'immense que
-j'aurai. Mon cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me
-sera déjà assez dur de vous devenir peu à peu, et bien vite,
-indifférente; aussi ma décision étant irrévocable, avant de vous
-faire remettre cette lettre par Françoise, je lui aurai demandé mes
-malles. Adieu, je vous laisse le meilleur de moi-même.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">ALBERTINE.»</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«Tout cela ne signifie rien, me dis-je, c'est même meilleur que je ne
-pensais, car comme elle ne pense rien de tout cela, elle ne l'a
-évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin que je prenne
-peur, et ne sois plus insupportable avec elle. Il faut aviser au plus
-pressé: qu'Albertine soit rentrée ce soir. Il est triste de penser que
-les Bontemps sont des gens véreux qui se servent de leur nièce pour
-m'extorquer de l'argent. Mais qu'importe? Dussé-je, pour qu'Albertine
-soit ici ce soir, donner la moitié de ma fortune à M<sup>me</sup> Bontemps,
-il nous restera assez, à Albertine et à moi, pour vivre agréablement».
-Et en même temps, je calculais si j'avais le temps d'aller ce matin
-commander le yacht et la Rolls Royce qu'elle désirait, ne songeant
-même plus, toute hésitation ayant disparu, que j'avais pu trouver peu
-sage de les lui donner. «Même si l'adhésion de M<sup>me</sup> Bontemps ne
-suffît pas, si Albertine ne veut pas obéir à sa tante et pose comme
-condition de son retour qu'elle aura désormais sa pleine indépendance,
-eh bien! quelque chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai; elle
-sortira seule, comme elle voudra. Il faut savoir consentir des
-sacrifices, si douloureux qu'ils soient, pour la chose à laquelle on
-tient le plus et qui, malgré ce que je croyais ce matin d'après mes
-raisonnements exacts et absurdes, est qu'Albertine vive ici.» Puis-je
-dire du reste que lui laisser cette liberté m'eût été tout à fait
-douloureux? Je mentirais. Souvent déjà j'avais senti que la souffrance
-de la laisser libre de faire le mal loin de moi était peut-être
-moindre encore que ce genre de tristesse qu'il m'arrivait d'éprouver à
-la sentir s'ennuyer, avec moi, chez moi. Sans doute au moment même où
-elle m'eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec
-l'idée qu'il y avait des orgies organisées, m'eût été atroce. Mais
-lui dire: prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans
-tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous
-ferez, cela m'avait souvent plu par l'idée que par comparaison, loin de
-moi, elle me préférerait, et serait heureuse au retour. «Ce retour,
-elle-même le désire sûrement; elle n'exige nullement cette liberté
-à laquelle d'ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs
-nouveaux, j'arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque
-limitation. Non, ce qu'Albertine a voulu c'est que je ne sois plus
-insupportable avec elle, et surtout&mdash;comme autrefois Odette avec
-Swann&mdash;que je me décide à l'épouser. Une fois épousée, son
-indépendance, elle n'y tiendra pas; nous resterons tous les deux ici,
-si heureux.» Sans doute c'était renoncer à Venise. Mais que les
-villes les plus désirées comme Venise (à plus forte raison les
-maîtresses de maison les plus agréables, comme la duchesse de
-Guermantes, les distractions comme le théâtre) deviennent pâles,
-indifférentes, mortes, quand nous sommes liés à un autre cœur par un
-lien si douloureux qu'il nous empêche de nous éloigner. «Albertine a
-d'ailleurs parfaitement raison dans cette question de mariage. Maman
-elle-même trouvait tous ces retards ridicules. L'épouser c'est ce que
-j'aurais dû faire depuis longtemps, c'est ce qu'il faudra que je fasse,
-c'est cela qui lui a fait écrire sa lettre dont elle ne pense pas un
-mot; c'est seulement pour faire réussir cela qu'elle a renoncé pour
-quelques heures à ce qu'elle doit désirer autant que je désire
-qu'elle le fasse: revenir ici. Oui, c'est cela qu'elle a voulu, c'est
-cela l'intention de son acte» me disait ma raison compatissante; mais
-je sentais qu'en me le disant ma raison se plaçait toujours dans la
-même hypothèse qu'elle avait adoptée depuis le début. Or je sentais
-bien que c'était l'autre hypothèse qui n'avait jamais cessé d'être
-vérifiée. Sans doute cette deuxième hypothèse n'aurait jamais été
-assez hardie pour formuler expressément qu'Albertine eût pu être liée
-avec M<sup>lle</sup> Vinteuil et son amie. Et pourtant, quand j'avais été
-submergé par l'envahissement de cette nouvelle terrible, au moment où
-nous entrions en gare d'Incarville, c'était la seconde hypothèse qui
-s'était déjà trouvée vérifiée. Celle-ci n'avait ensuite jamais
-conçu qu'Albertine pût me quitter d'elle-même, de cette façon, sans
-me prévenir et me donner le temps de l'en empêcher. Mais tout de même
-si après le nouveau bond immense que la vie venait de me faire faire,
-la réalité qui s'imposait à moi m'était aussi nouvelle que celle en
-face de quoi nous mettent la découverte d'un physicien, les enquêtes
-d'un juge d'instruction ou les trouvailles d'un historien sur les
-dessous d'un crime ou d'une révolution, cette réalité en dépassant
-les chétives prévisions de ma deuxième hypothèse pourtant les
-accomplissait. Cette deuxième hypothèse n'était pas celle de
-l'intelligence et la peur panique que j'avais eue le soir où Albertine
-ne m'avait pas embrassé, la nuit où j'avais entendu le bruit
-de la fenêtre, cette peur n'était pas raisonnée. Mais&mdash;et la
-suite le montrera davantage, comme bien des épisodes ont pu déjà
-l'indiquer&mdash;de ce que l'intelligence n'est pas l'instrument le plus
-subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai, ce
-n'est qu'une raison de plus pour commencer par l'intelligence et non par
-un intuitivisme de l'inconscient, par une foi aux pressentiments toute
-faite. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de
-remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour
-notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des
-puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui se
-rendant compte de leur supériorité, abdique par raisonnement devant
-elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et leur servante. C'est
-la foi expérimentale. Le malheur imprévu avec lequel je me retrouvais
-aux prises, il me semblait l'avoir lui aussi (comme l'amitié
-d'Albertine avec deux Lesbiennes) déjà connu, pour l'avoir lu dans
-tant de signes où (malgré les affirmations contraires de ma raison,
-s'appuyant sur les dires d'Albertine elle-même) j'avais discerné la
-lassitude, l'horreur qu'elle avait de vivre ainsi en esclave, signes
-tracés comme avec de l'encre invisible à l'envers des prunelles
-tristes et soumises d'Albertine, sur ses joues brusquement enflammées
-par une inexplicable rougeur, dans le bruit de la fenêtre qui
-s'était brusquement ouverte. Sans doute je n'avais pas osé les
-interpréter jusqu'au bout et former expressément l'idée de son
-départ subit. Je n'avais pensé, d'une âme équilibrée par la présence
-d'Albertine, qu'à un départ arrangé par moi à une date indéterminée,
-c'est-à-dire situé dans un temps inexistant; par conséquent j'avais
-eu seulement l'illusion de penser à un départ, comme les gens se
-figurent qu'ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent alors
-qu'ils sont bien portants et ne font en réalité qu'introduire une
-idée purement négative au sein d'une bonne santé, que l'approche de
-la mort précisément altérerait. D'ailleurs l'idée du départ
-d'Albertine voulu par elle-même eût pu me venir mille fois à
-l'esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que je
-n'aurais pas soupçonné davantage ce que serait relativement à moi,
-c'est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce,
-inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si je l'eusse
-prévu, j'aurais pu songer sans trêve pendant des années, sans que,
-mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible
-rapport, non seulement d'intensité mais de ressemblance, avec
-l'inimaginable enfer dont Françoise m'avait levé le voile en me
-disant: «Mademoiselle Albertine est partie.» Pour se représenter une
-situation inconnue l'imagination emprunte des éléments connus et à
-cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la
-plus physique, reçoit comme le sillon de la foudre, la signature
-originale et longtemps indélébile de l'événement nouveau. Et j'osais
-à peine me dire que, si j'avais prévu ce départ, j'aurais peut-être
-été incapable de me le représenter dans son horreur, et même,
-Albertine me l'annonçant, moi la menaçant, la suppliant, de
-l'empêcher! Que le désir de Venise était loin de moi maintenant!
-Comme autrefois à Combray celui de connaître Madame de Guermantes,
-quand venait l'heure où je ne tenais plus qu'à une seule chose, avoir
-maman dans ma chambre. Et c'était bien en effet toutes les inquiétudes
-éprouvées depuis mon enfance, qui, à l'appel de l'angoisse nouvelle,
-avaient accouru la renforcer, s'amalgamer à elle en une masse homogène
-qui m'étouffait. Certes, ce coup physique au cœur que donne une telle
-séparation et qui par cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le
-corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les
-époques de notre vie où nous avons souffert, certes, ce coup au cœur
-sur lequel spécule peut-être un peu&mdash;tant on se soucie peu de la
-douleur des autres&mdash;la femme qui désire donner au regret son maximum
-d'intensité, soit que, n'esquissant qu'un faux départ, elle veuille
-seulement demander des conditions meilleures, soit que, partant pour
-toujours&mdash;pour toujours!&mdash;elle désire frapper, ou pour se venger,
-ou pour continuer d'être aimée, ou dans l'intérêt de la qualité du
-souvenir qu'elle laissera, briser violemment ce réseau de lassitudes,
-d'indifférences, qu'elle avait senti se tisser,&mdash;certes, ce coup au
-cœur, on s'était promis de l'éviter, on s'était dit qu'on se
-quitterait bien. Mais il est vraiment rare qu'on se quitte bien, car, si
-on était bien, on ne se quitterait pas! Et puis la femme avec qui on se
-montre le plus indifférent sent tout de même obscurément qu'en se
-fatiguant d'elle, en vertu d'une même habitude, on s'est attaché de
-plus en plus à elle, et elle songe que l'un des éléments les plus
-essentiels pour se quitter bien, est de partir en prévenant l'autre. Or
-elle a peur en prévenant d'empêcher. Toute femme sent que si son
-pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s'en aller, c'est de
-fuir. Fugitive parce que reine, c'est ainsi. Certes, il y a un
-intervalle inouï entre cette lassitude qu'elle inspirait il y a un
-instant et, parce qu'elle est partie, ce furieux besoin de la ravoir.
-Mais à cela, en dehors de celles données au cours de cet ouvrage et
-d'autres qui le seront plus loin, il y a des raisons. D'abord le
-départ a lieu souvent dans le moment où l'indifférence&mdash;réelle ou
-crue&mdash;est la plus grande, au point extrême de l'oscillation du
-pendule. La femme se dit: «Non cela ne peut plus durer ainsi», justement
-parce que l'homme ne parle que de la quitter, ou y pense; et c'est elle qui
-quitte. Alors le pendule revenant à son autre point extrême
-l'intervalle est le plus grand. En une seconde il revient à ce point;
-encore une fois, en dehors de toutes les raisons données, c'est si
-naturel. Le cœur bat; et d'ailleurs la femme qui est partie n'est plus
-la même que celle qui était là. Sa vie auprès de nous trop connue,
-voit tout d'un coup s'ajouter à elle les vies auxquelles elle va
-inévitablement se mêler, et c'est peut-être pour se mêler à elles
-qu'elle nous a quitté. De sorte que cette richesse nouvelle de la vie
-de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous
-et peut-être préméditait son départ. À la série des faits
-psychologiques que nous pouvons déduire et qui font partie de sa vie
-avec nous, de notre lassitude trop marquée pour elle, de notre jalousie
-aussi (et qui fait que les hommes qui ont été quittés par plusieurs
-femmes l'ont été presque toujours de la même manière à cause de
-leur caractère et de réactions toujours identiques qu'on peut
-calculer; chacun a sa manière propre d'être trahi, comme il a sa
-manière de s'enrhumer), à cette série pas trop mystérieuse pour
-nous, correspondait sans doute une série de faits que nous avons
-ignorés. Elle devait depuis quelque temps entretenir des relations
-écrites, ou verbales, ou par messagers, avec tel homme, ou telle femme,
-attendre tel signe que nous avons peut-être donné nous-même sans le
-savoir en disant: «M. X. est venu hier pour me voir», si elle avait
-convenu avec M. X. que la veille du jour où elle devrait rejoindre M.
-X., celui-ci viendrait me voir. Que d'hypothèses possibles! Possibles
-seulement. Je construisais si bien la vérité, mais dans le possible
-seulement, qu'ayant un jour ouvert, et par erreur, une lettre adressée
-à ma maîtresse, cette lettre écrite en style convenu et qui disait:
-«attends toujours signe pour aller chez le Marquis de Saint-Loup,
-prévenez demain par coup de téléphone», je reconstituai une sorte de
-fuite projetée; le nom du Marquis de Saint-Loup n'était là que pour
-signifier autre chose, car ma maîtresse ne connaissait pas suffisamment
-Saint-Loup, mais m'avait entendu parler de lui et d'ailleurs la
-signature était une espèce de surnom, sans aucune forme de langage. Or
-la lettre n'était pas adressée à ma maîtresse, mais à une personne
-de la maison qui portait un nom différent et qu'on avait mal lu. La
-lettre n'était pas en signes convenus mais en mauvais français parce
-qu'elle était d'une Américaine, effectivement amie de Saint-Loup comme
-celui-ci me l'apprit. Et la façon étrange dont cette Américaine
-formait certaines lettres avait donné l'aspect d'un surnom à un nom
-parfaitement réel mais étranger. Je m'étais donc ce jour-là trompé
-du tout au tout dans mes soupçons. Mais l'armature intellectuelle qui
-chez moi avait relié ces faits, tous faux, était elle-même la forme
-si juste, si inflexible de la vérité que quand trois mois plus tard ma
-maîtresse, qui alors songeait à passer toute sa vie avec moi, m'avait
-quitté, ç'avait été d'une façon absolument identique à celle que
-j'avais imaginée la première fois. Une lettre vint ayant les mêmes
-particularités que j'avais faussement attribuées à la première
-lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d'un signal.</p>
-
-<p>Ce malheur était le plus grand de toute ma vie. Et malgré tout, la
-souffrance qu'il me causait était peut-être dépassée encore par la
-curiosité de connaître les causes de ce malheur qu'Albertine avait
-désiré, retrouvé. Mais les sources des grands événements sont comme
-celles des fleuves, nous avons beau parcourir la surface de la terre,
-nous ne les retrouvons pas. Albertine avait-elle ainsi prémédité
-depuis longtemps sa fuite; j'ai dit (et alors cela m'avait paru
-seulement du maniérisme et de la mauvaise humeur, ce que Françoise
-appelait faire la «tête») que, du jour où elle avait cessé de
-m'embrasser, elle avait eu un air de porter le diable en terre, toute
-droite, figée, avec une voix triste dans les plus simples choses, lente
-en ses mouvements, ne souriant plus jamais. Je ne peux pas dire qu'aucun
-fait prouvât aucune connivence avec le dehors. Françoise me raconta
-bien ensuite qu'étant entrée l'avant-veille du départ dans sa chambre
-elle n'y avait trouvé personne, les rideaux fermés, mais sentant à
-l'odeur de l'air et au bruit que la fenêtre était ouverte. Et en effet
-elle avait trouvé Albertine sur le balcon. Mais on ne voit pas avec qui
-elle eût pu, de là, correspondre, et d'ailleurs les rideaux fermés
-sur la fenêtre ouverte s'expliquaient sans doute parce qu'elle savait
-que je craignais les courants d'air et que, même si les rideaux m'en
-protégeaient peu, ils eussent empêché Françoise de voir du couloir
-que les volets étaient ouverts aussi tôt. Non, je ne vois rien sinon
-un petit fait qui prouve seulement que la veille elle savait qu'elle
-allait partir. La veille en effet elle prit dans ma chambre sans que je
-m'en aperçusse une grande quantité de papier et de toile d'emballage
-qui s'y trouvait, et à l'aide desquels elle emballa ses innombrables
-peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin; c'est
-le seul fait, ce fut tout. Je ne peux pas attacher d'importance à ce
-qu'elle me rendit presque de force ce soir-là mille francs qu'elle me
-devait, cela n'a rien de spécial, car elle était d'un scrupule
-extrême dans les choses d'argent. Oui, elle prit les papiers
-d'emballage la veille, mais ce n'était pas de la veille seulement
-qu'elle savait qu'elle partirait! Car ce n'est pas le chagrin qui la fit
-partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie
-qu'elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Chagrin, presque
-solennellement froid avec moi sauf le dernier soir où après être
-restée chez moi plus tard qu'elle ne voulait, dit-elle,&mdash;remarque qui
-m'étonnait venant d'elle qui voulait toujours prolonger&mdash;elle me dit
-de la porte: «Adieu, petit, adieu, petit.» Mais je n'y pris pas garde au
-moment. Françoise m'a dit que le lendemain matin quand elle lui dit
-qu'elle partait (mais du reste c'est explicable aussi par la fatigue,
-car elle ne s'était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à
-emballer, sauf les affaires qu'elle avait à demander à Françoise et
-qui n'étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle
-était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus
-figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui
-dit: «Adieu, Françoise» qu'elle allait tomber. Quand on apprend ces
-choses-là, on comprend que la femme qui vous plaisait tellement moins
-que toutes celles qu'on rencontre si facilement dans les plus simples
-promenades, à qui on en voulait de les sacrifier pour elle, soit au
-contraire celle qu'on préférerait maintenant mille fois. Car la
-question ne se pose plus entre un certain plaisir&mdash;devenu par l'usage,
-et peut-être par la médiocrité de l'objet, presque nul&mdash;et d'autres
-plaisirs, ceux-là tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-là et
-quelque chose de bien plus fort qu'eux, la pitié pour la douleur.</p>
-
-<p>En me promettant à moi-même qu'Albertine serait ici ce soir, j'avais
-couru au plus pressé et pansé d'une croyance nouvelle l'arrachement de
-celle avec laquelle j'avais vécu jusqu'ici. Mais si rapidement qu'eût
-agi mon instinct de conservation, j'étais, quand Françoise m'avait
-parlé, resté une seconde sans secours, et j'avais beau savoir
-maintenant qu'Albertine serait là ce soir, la douleur que j'avais
-ressentie pendant l'instant où je ne m'étais pas encore appris à
-moi-même ce retour (l'instant qui avait suivi les mots: Mademoiselle
-Albertine a demandé ses malles, Mademoiselle Albertine est partie),
-cette douleur renaissait d'elle-même en moi pareille à ce qu'elle
-avait été, c'est-à-dire comme si j'avais ignoré encore le prochain
-retour d'Albertine. D'ailleurs il fallait qu'elle revînt, mais
-d'elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l'air de faire
-une démarche, de la prier de revenir irait à l'encontre du but. Certes
-je n'avais pas la force de renoncer à elle comme je l'avais eue pour
-Gilberte. Plus même que revoir Albertine, ce que je voulais c'était
-mettre fin à l'angoisse physique que mon cœur plus mal portant que
-jadis ne pouvait plus tolérer. Puis à force de m'habituer à ne pas
-vouloir, qu'il s'agît de travail ou d'autre chose, j'étais devenu plus
-lâche. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte pour
-bien des raisons dont la plus importante n'était peut-être pas que je
-n'avais jamais goûté de plaisir sensuel avec M<sup>me</sup> de Guermantes
-et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute
-heure, n'en ayant pas la possibilité, et par conséquent pas le besoin,
-il y avait en moins, dans mon amour pour elles, la force immense de
-l'Habitude. Peut-être, maintenant que mon cœur, incapable de vouloir
-et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une
-seule solution possible,&mdash;le retour à tout prix d'Albertine, peut-être
-la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation
-progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable
-dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là
-quand il s'était agi de Gilberte. Je savais donc que cette autre
-solution pouvait être acceptée aussi et par un même homme, car
-j'étais resté à peu près le même. Seulement le temps avait joué
-son rôle, le temps qui m'avait vieilli, le temps aussi qui avait mis
-Albertine perpétuellement auprès de moi quand nous menions notre vie
-commune. Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui me restait de ce
-que j'avais éprouvé pour Gilberte, c'était la fierté de ne pas
-vouloir être pour Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant
-demander de revenir, je voulais qu'elle revînt sans que j'eusse l'air
-d'y tenir. Je me levai pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance
-m'arrêta: c'était la première fois que je me levais depuis
-qu'Albertine était partie. Pourtant il fallait vite m'habiller afin
-d'aller m'informer chez son concierge.</p>
-
-<p>La souffrance, prolongement d'un choc moral imposé, aspire à changer
-de forme; on espère la volatiliser en faisant des projets, en demandant
-des renseignements; on veut qu'elle passe par ses innombrables
-métamorphoses, cela demande moins de courage que de garder sa
-souffrance franche; ce lit paraît si étroit, si dur, si froid où l'on
-se couche avec sa douleur. Je me remis sur mes jambes; je n'avançais
-dans la chambre qu'avec une prudence infinie, je me plaçais de façon
-à ne pas apercevoir la chaise d'Albertine, le pianola sur les pédales
-duquel elle appuyait ses mules d'or, un seul des objets dont elle avait
-usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avait enseigné
-mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version
-différente, m'annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ.
-Mais, sans les regarder, je les voyais, mes forces m'abandonnèrent, je
-tombai assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, une heure plus
-tôt, dans le clair obscur de la chambre anesthésiée par un rayon de
-jour, le glacis m'avait fait faire des rêves passionnément caressés
-alors, si loin de moi maintenant. Hélas! je ne m'y étais jamais assis
-avant cette minute, que quand Albertine était encore là. Aussi je ne
-pus y rester, je me levai; et ainsi à chaque instant, il y avait
-quelqu'un des innombrables et humbles «moi» qui nous composent qui
-était ignorant encore du départ d'Albertine et à qui il fallait le
-notifier; il fallait,&mdash;ce qui était plus cruel que s'ils avaient été
-des étrangers et n'avaient pas emprunté ma sensibilité pour
-souffrir,&mdash;annoncer le malheur qui venait d'arriver à tous ces êtres,
-à tous ces «moi» qui ne le savaient pas encore, il fallait que chacun
-d'eux à son tour entendît pour la première fois ces mots: «Albertine
-a demandé ses malles»&mdash;ces malles en forme de cercueil que j'avais vu
-charger à Balbec à côté de celles de ma mère&mdash;«Albertine est
-partie.» À chacun j'avais à apprendre mon chagrin, le chagrin qui
-n'est nullement une conclusion pessimiste librement tirée d'un ensemble
-de circonstances funestes, mais la reviviscence intermittente et
-involontaire d'une impression spécifique, venue du dehors, et que nous
-n'avons pas choisie. Il y avait quelques-uns de ces moi que je n'avais
-pas revus depuis assez longtemps. Par exemple (je n'avais pas songé que
-c'était le jour du coiffeur) le moi que j'étais quand je me faisais
-couper les cheveux. J'avais oublié ce moi-là, son arrivée fit
-éclater mes sanglots, comme, à un enterrement, celle d'un vieux
-serviteur retraité qui a connu celle qui vient de mourir. Puis je me
-rappelai tout d'un coup que depuis huit jours j'avais par moments été
-pris de peurs paniques que je ne m'étais pas avouées. À ces
-moments-là je discutais pourtant en me disant: «Inutile n'est-ce pas
-d'envisager l'hypothèse où elle partirait brusquement. C'est absurde.
-Si je la confiais à un homme sensé et intelligent (et je l'aurais fait
-pour me tranquilliser si la jalousie ne m'eût empêché de faire des
-confidences) il me dirait sûrement: «Mais vous êtes fou. C'est
-impossible.» Et en effet ces derniers jours nous n'avions pas eu une
-seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit
-de répondre. On ne part pas comme cela. Non c'est un enfantillage.
-C'est la seule hypothèse absurde.» Et pourtant tous les jours, en la
-retrouvant là le matin, quand je sonnais, j'avais poussé un immense
-soupir de soulagement. Et quand Françoise m'avait remis la lettre
-d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la
-chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu
-plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré.
-Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans
-mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert,
-mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit
-en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander.
-Tout mon espoir était qu'Albertine fût partie en Touraine, chez sa
-tante où en somme elle était assez surveillée et ne pourrait faire
-grand chose jusqu'à ce que je l'en ramenasse. Ma pire crainte avait
-été qu'elle fût restée à Paris, partie pour Amsterdam ou pour
-Montjouvain, c'est-à-dire qu'elle se fût échappée pour se consacrer
-à quelque intrigue dont les préliminaires m'avaient échappé. Mais en
-réalité en me disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c'est-à-dire
-plusieurs lieux, je pensais à des lieux qui n'étaient que possibles.
-Aussi, quand le concierge d'Albertine répondit qu'elle était partie en
-Touraine cette résidence que je croyais désirer me sembla la plus
-affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la
-première fois torturé par la certitude du présent et l'incertitude de
-l'avenir, je me représentais Albertine commençant une vie qu'elle
-avait voulue séparée de moi, peut-être pour longtemps, peut-être
-pour toujours, et où elle réaliserait cet inconnu qui autrefois
-m'avait si souvent troublé, alors que pourtant j'avais le bonheur de
-posséder, de caresser ce qui en était le dehors, ce doux visage
-impénétrable et capté. C'était cet inconnu qui faisait le fond de
-mon amour. Devant la porte d'Albertine, je trouvai une petite fille
-pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l'air si bon
-que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j'eusse
-fait d'un chien au regard fidèle. Elle en eut l'air content. À la
-maison, je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa
-présence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut
-insupportable. Et je la priai de s'en aller, après lui avoir remis un
-billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée
-d'avoir quelque autre petite fille près de moi, de ne jamais être
-seul, sans le secours d'une présence innocente, fut le seul rêve qui
-me permît de supporter l'idée que peut-être Albertine resterait
-quelque temps sans revenir. Pour Albertine elle-même, elle n'existait
-guère en moi que sous la forme de son nom, qui, sauf quelques rares
-répits au réveil, venait s'inscrire dans mon cerveau et ne cessait
-plus de le faire. Si j'avais pensé tout haut, je l'aurais répété
-sans cesse et mon verbiage eût été aussi monotone, aussi limité que
-si j'eusse été changé en oiseau, en un oiseau pareil à celui de la
-fable dont le chant redisait sans fin le nom de celle qu'homme, il avait
-aimée. On se le dit, et comme on le tait, il semble qu'on l'écrive en
-soi, qu'il laisse sa trace dans le cerveau et que celui-ci doive finir
-par être, comme un mur où quelqu'un s'est amusé à crayonner,
-entièrement recouvert par le nom, mille fois récrit, de celle qu'on
-aime. On le redit tout le temps dans sa pensée, tant qu'on est heureux,
-plus encore quand on est malheureux. Et de redire ce nom, qui ne nous
-donne rien de plus que ce qu'on sait déjà, on éprouve le besoin sans
-cesse renaissant, mais à la longue, une fatigue. Au plaisir charnel je
-ne pensais même pas en ce moment; je ne voyais même pas devant ma
-pensée l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel
-bouleversement dans mon être, je n'apercevais pas son corps et si
-j'avais voulu isoler l'idée qui était liée&mdash;car il y en a bien
-toujours quelqu'une&mdash;à ma souffrance, ç'aurait été alternativement,
-d'une part, le doute sur les dispositions dans lesquelles elle était
-partie, avec ou sans esprit de retour, d'autre part les moyens de la
-ramener. Peut-être y a-t-il un symbole et une vérité dans la place
-infime tenue dans notre anxiété par celle à qui nous la rapportons.
-C'est qu'en effet sa personne même y est pour peu de chose; pour
-presque tout le processus d'émotions, d'angoisses que tels hasards nous
-ont fait jadis éprouver à propos d'elle et que l'habitude a attaché
-à elle. Ce qui le prouve bien c'est, plus encore que l'ennui qu'on
-éprouve dans le bonheur, combien voir ou ne pas voir cette même
-personne, être estimé ou non d'elle, l'avoir ou non à notre
-disposition, nous paraîtra quelque chose d'indifférent quand nous
-n'aurons plus à nous poser le problème (si oiseux que nous ne nous le
-poserons même plus) que relativement à la personne elle-même,&mdash;le
-processus d'émotions et d'angoisses étant oublié, au moins en tant que
-se rattachant à elle, car il a pu se développer à nouveau mais
-transféré à une autre. Avant cela, quand il était encore attaché à
-elle, nous croyions que notre bonheur dépendait de sa présence: il
-dépendait seulement de la terminaison de notre anxiété. Notre
-inconscient était donc plus clairvoyant que nous-même à ce moment-là
-en faisant si petite la figure de la femme aimée, figure que nous
-avions même peut-être oubliée, que nous pouvions connaître mal et
-croire médiocre, dans l'effroyable drame où de la retrouver pour ne
-plus l'attendre pourrait dépendre jusqu'à notre vie elle-même.
-Proportions minuscules de la figure de la femme, effet logique et
-nécessaire de la façon dont l'amour se développe, claire allégorie
-de la nature subjective de cet amour.</p>
-
-<p>L'esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute
-à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur
-armée l'œuvre de leur diplomatie. Elle n'avait dû partir que pour
-obtenir de moi de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans
-ce cas celui qui l'eût emporté de nous deux, c'eût été moi, si
-j'eusse eu la force d'attendre, d'attendre le moment où, voyant qu'elle
-n'obtenait rien, elle fût revenue d'elle-même. Mais si aux cartes, à
-la guerre, où il importe seulement de gagner, on peut résister au
-bluff, les conditions ne sont point les mêmes que font l'amour et la
-jalousie, sans parler de la souffrance. Si pour attendre, pour
-«durer», je laissais Albertine rester loin de moi plusieurs jours,
-plusieurs semaines peut-être, je ruinais ce qui avait été mon but
-pendant plus d'une année, ne pas la laisser libre une heure. Toutes mes
-précautions se trouvaient devenues inutiles, si je lui laissais le
-temps, la facilité de me tromper tant qu'elle voudrait, et si à la fin
-elle se rendait, je ne pourrais plus oublier le temps où elle aurait
-été seule et, même l'emportant à la fin, tout de même dans le
-passé, c'est-à-dire irréparablement, je serais le vaincu.</p>
-
-<p>Quant aux moyens de ramener Albertine, ils avaient d'autant plus de
-chance de réussir que l'hypothèse où elle ne serait partie que dans
-l'espoir d'être rappelée avec de meilleures conditions, paraîtrait
-plus plausible. Et sans doute pour les gens qui ne croyaient pas à la
-sincérité d'Albertine, certainement pour Françoise par exemple, cette
-hypothèse l'était. Mais pour ma raison, à qui la seule explication de
-certaines mauvaises humeurs, de certaines attitudes avait paru, avant
-que je sache rien, le projet formé par elle d'un départ définitif, il
-était difficile de croire que, maintenant que ce départ s'était
-produit, il n'était qu'une simulation. Je dis pour ma raison, non pour
-moi. L'hypothèse de la simulation me devenait d'autant plus nécessaire
-qu'elle était plus improbable et gagnait en force ce qu'elle perdait en
-vraisemblance. Quand on se voit au bord de l'abîme et qu'il semble que
-Dieu vous ait abandonné, on n'hésite plus à attendre de lui un
-miracle.</p>
-
-<p>Je reconnais que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus
-douloureux des policiers. Mais la fuite d'Albertine ne m'avait pas rendu
-les qualités que l'habitude de la faire surveiller par d'autres m'avait
-enlevées. Je ne pensais qu'à une chose: charger un autre de cette
-recherche. Cet autre fut Saint-Loup qui consentit. L'anxiété de tant
-de jours remise à un autre me donna de la joie et je me trémoussai
-sûr du succès, les mains redevenues brusquement sèches comme
-autrefois et n'ayant plus cette sueur dont Françoise m'avait mouillé
-en me disant: «Mademoiselle Albertine est partie.»</p>
-
-<p>On se souvient que quand je résolus de vivre avec Albertine et même de
-l'épouser, c'était pour la garder, savoir ce qu'elle faisait,
-l'empêcher de reprendre ses habitudes avec M<sup>lle</sup> Vinteuil.
-Ç'avait été dans le déchirement atroce de sa révélation à Balbec quand
-elle m'avait dit comme une chose toute naturelle et que je réussis,
-bien que ce fût le plus grand chagrin que j'eusse encore éprouvé dans
-ma vie à sembler trouver toute naturelle, la chose que dans mes pires
-suppositions je n'aurais jamais été assez audacieux pour imaginer.
-(C'est étonnant comme la jalousie qui passe son temps à faire des
-petites suppositions dans le faux, a peu d'imagination quand il s'agit
-de découvrir le vrai). Or cet amour né surtout d'un besoin d'empêcher
-Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace
-de son origine. Être avec elle m'importait peu pour peu que je pusse
-empêcher «l'être de fuite» d'aller ici ou là. Pour l'en empêcher
-je m'en étais remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec
-elle et pour peu qu'ils me fissent le soir un bon petit rapport bien
-rassurant mes inquiétudes s'évanouissaient en bonne humeur.</p>
-
-<p>M'étant donné à moi-même l'affirmation que, quoi que je dusse faire,
-Albertine serait de retour à la maison le soir même, j'avais suspendu
-la douleur que Françoise m'avait causée en me disant qu'Albertine
-était partie (parce qu'alors mon être pris de court avait cru un
-instant que ce départ était définitif). Mais après une interruption,
-quand d'un élan de sa vie indépendante la souffrance initiale revenait
-spontanément en moi, elle était toujours aussi atroce, parce que
-antérieure à la promesse consolatrice que je m'étais faite de ramener
-le soir même Albertine. Cette phrase qui l'eût calmée, ma souffrance
-l'ignorait. Pour mettre en œuvre les moyens d'amener ce retour, une
-fois encore, non pas qu'une telle attitude m'eût jamais très bien
-réussi, mais parce que je l'avais toujours prise depuis que j'aimais
-Albertine, j'étais condamné à faire comme si je ne l'aimais pas, ne
-souffrais pas de son départ, j'étais condamné à continuer de lui
-mentir. Je pourrais être d'autant plus énergique dans les moyens de la
-faire revenir que personnellement j'aurais l'air d'avoir renoncé à
-elle. Je me proposais d'écrire à Albertine une lettre d'adieux où je
-considérerais son départ comme définitif, tandis que j'enverrais Saint-Loup
-exercer sur M<sup>me</sup> Bontemps et, comme à mon insu, la pression
-la plus brutale pour qu'Albertine revînt au plus vite. Sans doute
-j'avais expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d'une
-indifférence qui, feinte d'abord, finit par devenir vraie. Et cette
-expérience aurait dû m'empêcher d'écrire à Albertine des lettres du
-même caractère que celles que j'avais écrites à Gilberte. Mais ce
-qu'on appelle expérience n'est que la révélation à nos propres yeux
-d'un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît, et
-reparaît d'autant plus fortement que nous l'avons déjà mis en
-lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané
-qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes
-les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus
-difficile d'échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui
-persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant) c'est le plagiat
-de soi-même.</p>
-
-<p>Saint-Loup que je savais à Paris avait été mandé par moi à
-l'instant même; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à
-Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Je lui
-soumis la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se
-faire indiquer la maison de M<sup>me</sup> Bontemps, attendre qu'Albertine
-fût sortie, car elle aurait pu le reconnaître. «Mais la jeune fille dont
-tu parles me connaît donc?», me dit-il. Je lui dis que je ne le
-croyais pas. Le projet de cette démarche me remplit d'une joie infinie.
-Elle était pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'étais
-promis au début: m'arranger à ne pas avoir l'air de faire chercher
-Albertine; et cela en aurait l'air inévitablement, mais elle avait sur
-«ce qu'il aurait fallu» l'avantage inestimable qu'elle me permettait
-de me dire que quelqu'un envoyé par moi allait voir Albertine, sans
-doute la ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon cœur au début,
-c'est cette solution cachée dans l'ombre et que je trouvais
-déplorable, que j'aurais pu prévoir qui prendrait le pas sur les
-solutions de patience et que j'étais décidé à vouloir, par manque de
-volonté. Comme Saint-Loup avait déjà l'air un peu surpris qu'une
-jeune fille eût habité chez moi tout un hiver sans que je lui en eusse
-rien dit, comme d'autre part il m'avait souvent reparlé de la jeune
-fille de Balbec et que je ne lui avais jamais répondu: «Mais elle
-habite ici», il eût pu être froissé de mon manque de confiance. Il est
-vrai que peut-être M<sup>me</sup> Bontemps lui parlerait de Balbec. Mais
-j'étais trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir,
-pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage. Quant à
-ce qu'il reconnût Albertine (qu'il avait d'ailleurs systématiquement
-évité de regarder quand il l'avait rencontrée à Doncières), elle
-avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n'était
-guère probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait
-d'Albertine. Je répondis d'abord que non, pour qu'il n'eût pas,
-d'après sa photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le
-loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue
-dans le wagon. Mais je réfléchis que sur la dernière elle serait
-déjà aussi différente de l'Albertine de Balbec que l'était
-maintenant l'Albertine vivante, et qu'il ne la reconnaîtrait pas plus
-sur la photographie que dans la réalité. Pendant que je la lui
-cherchais, il me passait doucement la main sur le front, en manière de
-me consoler. J'étais ému de la peine que la douleur qu'il devinait en
-moi lui causait. D'abord il avait beau s'être séparé de Rachel, ce
-qu'il avait éprouvé alors n'était pas encore si lointain qu'il n'eût
-une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances,
-comme on se sent plus voisin de quelqu'un qui a la même maladie que
-vous. Puis il avait tant d'affection pour moi que la pensée de mes
-souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle
-qui me les causait un mélange de rancune et d'admiration. Il se
-figurait que j'étais un être si supérieur qu'il pensait que pour que
-je fusse soumis à une autre créature il fallait que celle-là fût
-tout à fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il trouverait la
-photographie d'Albertine jolie, mais comme tout de même je ne
-m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hélène sur
-les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement: «Oh!
-tu sais, ne te fais pas d'idées, d'abord la photo est mauvaise, et puis
-elle n'est pas étonnante, ce n'est pas une beauté, elle est surtout
-bien gentille.» «Oh! si, elle doit être merveilleuse», dit-il avec
-une enthousiasme naïf et sincère en cherchant à se représenter
-l'être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation
-pareils. «Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c'était bien à
-supposer qu'un être artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui
-aimes en tout la beauté et d'un tel amour, tu étais prédestiné à
-souffrir plus qu'un autre quand tu la rencontrerais dans une femme.»
-Enfin je venais de trouver la photographie. «Elle est sûrement
-merveilleuse», continuait à dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui
-tendais la photographie. Soudain il l'aperçut, il la tint un instant
-dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait
-jusqu'à la stupidité. «C'est ça la jeune fille que tu aimes»,
-finit-il par me dire d'un ton où l'étonnement était maté par la
-crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l'air
-raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu'on a devant un
-malade&mdash;eût-il été jusque là un homme remarquable et votre
-ami&mdash;mais qui n'est plus rien de tout cela car, frappé de folie
-furieuse, il vous parle d'un être céleste qui lui est apparu et continue à
-le voir à l'endroit où vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un édredon. Je
-compris tout de suite l'étonnement de Robert, et que c'était celui où
-m'avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que
-j'avais trouvé en elle une femme que je connaissais déjà, tandis que
-lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la différence
-entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une même personne était
-aussi grande. Le temps était loin où j'avais bien petitement commencé
-à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais
-Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des
-sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s'y
-étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine
-n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre
-générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon
-cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de
-sensations, ne saisissait qu'un résidu qu'elle m'empêchait au
-contraire d'apercevoir. Ce qui avait décontenancé Robert quand il
-avait aperçu la photographie d'Albertine, était non le saisissement
-des vieillards troyens voyant passer Hélène et disant: «Notre mal ne
-vaut pas un seul de ses regards», mais celui exactement inverse et qui
-fait dire: «Comment, c'est pour ça qu'il a pu se faire tant de bile,
-tant de chagrin, faire tant de folies!» Il faut bien avouer que ce
-genre de réaction à la vue de la personne qui a causé les
-souffrances, bouleversé la vie, quelquefois amené la mort de quelqu'un
-que nous aimons, est infiniment plus fréquent que celui des vieillards
-troyens, et pour tout dire habituel. Ce n'est pas seulement parce que
-l'amour est individuel, ni parce que, quand nous ne le ressentons pas,
-le trouver évitable et philosopher sur la folie des autres nous est
-naturel. Non, c'est que, quand il est arrivé au degré où il cause de
-tels maux, la construction des sensations interposées entre le visage
-de la femme et les yeux de l'amant,&mdash;l'énorme œuf douloureux qui
-l'engaîne et le dissimule autant qu'une couche de neige une
-fontaine&mdash;est déjà poussée assez loin pour que le point où
-s'arrêtent les regards de l'amant, point où il rencontre son plaisir
-et ses souffrances, soit aussi loin du point où les autres le voient
-qu'est loin le soleil véritable de l'endroit où sa lumière condensée
-nous le fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous
-la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à
-l'amant les pires métamorphoses de l'être aimé, le visage a eu le
-temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a
-vu la première fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime
-et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut
-voir maintenant le spectateur indifférent. (Qu'aurait-ce été si, au
-lieu de la photographie de celle qui était une jeune fille, Robert
-avait vu la photographie d'une vieille maîtresse?). Et même, nous
-n'avons pas besoin de voir pour la première fois, celle qui a causé
-tant de ravages pour avoir cet étonnement. Souvent nous la connaissions
-comme mon grand oncle connaissait Odette. Alors la différence d'optique
-s'étend non seulement à l'aspect physique, mais au caractère, à
-l'importance individuelle. Il y a beaucoup de chances pour que la femme
-qui fait souffrir celui qui l'aime, ait toujours été bonne fille avec
-quelqu'un qui ne se souciait pas d'elle, comme Odette si cruelle pour
-Swann avait été la prévenante «dame en rose» de mon grand oncle, ou
-bien que l'être dont chaque décision est supputée d'avance avec
-autant de crainte que celle d'une Divinité par celui qui l'aime,
-apparaisse comme une personne sans conséquence, trop heureuse de faire
-tout ce qu'on veut, aux yeux de celui qui ne l'aime pas, comme la
-maîtresse de Saint-Loup pour moi qui ne voyais en elle que cette
-«Rachel Quand du Seigneur» qu'on m'avait tant de fois proposée. Je me
-rappelais, la première fois que je l'avais vue avec Saint-Loup, ma
-stupéfaction à la pensée qu'on pût être torturé de ne pas savoir
-ce qu'une telle femme avait fait, de savoir ce qu'elle avait pu dire
-tout bas à quelqu'un, pourquoi elle avait eu un désir de rupture. Or
-je sentais que tout ce passé, mais d'Albertine, vers lequel chaque
-fibre de mon cœur, de ma vie, se dirigeaient avec une souffrance,
-vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à
-Saint-Loup, qu'il me le deviendrait peut-être un jour à moi-même. Je
-sentais que je passerais peut-être peu à peu touchant l'insignifiance
-ou la gravité du passé d'Albertine de l'état d'esprit que j'avais en
-ce moment à celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me faisais pas
-d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre
-que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop. Laissons les
-jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais cette
-tragique explication de tant de nous qu'est un portrait génial et pas
-ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le portrait
-d'une amante que du déformant amour. Il n'y manquait&mdash;ce que tant de
-portraits ont&mdash;que d'être à la fois d'un grand peintre et d'un amant
-(et encore disait-on qu'Elstir l'avait été d'Odette). Cette
-dissemblance, toute la vie d'un amant,&mdash;d'un amant dont personne ne
-comprend les folies,&mdash;toute la vie d'un Swann, la prouve. Mais que
-l'amant se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'énigme
-est proféré, vous avez enfin sous les yeux ces lèvres que le vulgaire
-n'a jamais aperçues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a
-connu, cette allure insoupçonnée. Le portrait dit: «Ce que j'ai
-aimé, ce qui m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est
-ceci.» Par une gymnastique inverse, moi qui avais essayé par la
-pensée d'ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de
-lui-même, j'essayais d'ôter mon apport cardiaque et mental dans la
-composition d'Albertine et de me la représenter telle qu'elle devait
-apparaître à Saint-Loup, comme à moi Rachel. Ces différences-là,
-quand même nous les verrions nous-mêmes, quelle importance y
-ajouterions-nous? Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous
-les arcades d'Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle
-n'avait pas encore «épaissi», mais à la suite d'excès d'exercice
-elle avait trop fondu; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne
-laissait dépasser qu'un petit bout de vilain nez et voir de côté que
-des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d'elle,
-assez cependant pour qu'au saut qu'elle faisait dans ma voiture, je
-susse que c'était elle, qu'elle avait été exacte au rendez-vous et
-n'était pas allée ailleurs; et cela suffit; ce qu'on aime est trop
-dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu'on
-ait besoin de toute la femme; on veut seulement être sûr que c'est
-elle, ne pas se tromper sur l'identité autrement importante que la
-beauté pour ceux qui aiment; les joues peuvent se creuser, le corps
-s'amaigrir, même pour ceux qui ont été d'abord le plus orgueilleux,
-aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout
-de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d'une
-femme, cet extrait algébrique, cette constante, cela suffit pour qu'un
-homme attendu dans le plus grand monde et qui l'aimait, ne puisse
-disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à
-peigner et à dépeigner, jusqu'à l'heure de s'endormir, la femme qu'il
-aime, ou simplement à rester auprès d'elle, pour être avec elle, ou
-pour qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec
-d'autres.</p>
-
-<p>«Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette
-femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari. Elle
-est malhonnête à ce point-là? Si tu ne te trompes pas, trois mille
-francs suffiraient.» «Non, je t'en prie, n'économise pas pour une
-chose qui me tient tant à cœur. Tu dois dire ceci où il y a du reste
-une part de vérité: Mon ami avait demandé ces trente mille francs à
-un parent pour le Comité de l'oncle de sa fiancée. C'est à cause de
-cette raison de fiançailles qu'on les lui avait donnés. Et il m'avait
-prié de vous les porter pour qu'Albertine n'en sût rien. Et puis voici
-qu'Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de
-rendre les trente mille francs s'il n'épouse pas Albertine. Et s'il
-l'épouse, il faudrait qu'au moins pour la forme elle revînt
-immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se
-prolongeait. Tu crois que c'est inventé exprès?» «Mais non», me
-répondit Saint-Loup par bonté, par discrétion et puis parce qu'il
-savait que les circonstances sont souvent plus bizarres qu'on ne croit.
-Après tout, il n'y avait aucune impossibilité à ce que dans cette
-histoire des trente mille francs il y eût comme je le lui disais une
-grande part de vérité. C'était possible, mais ce n'était pas vrai et
-cette part de vérité était justement un mensonge. Mais nous nous
-mentions, Robert et moi, comme dans tous les entretiens où un ami
-désire sincèrement aider son ami en proie à un désespoir d'amour.
-L'ami conseil, appui, consolateur, peut plaindre la détresse de
-l'autre, non la ressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et
-l'autre lui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais,
-justement peut-être pour être aidé cache bien des choses. Et
-l'heureux est tout de même celui qui prend de la peine, qui fait un
-voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance
-intérieure. J'étais en ce moment celui qu'avait été Robert à
-Doncières quand il s'était cru quitté par Rachel. «Enfin, comme tu
-voudras; si j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis
-cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peu voilé, je
-sais bien que dans notre monde, il y a des duchesses et même des plus
-bigotes, qui feraient pour trente mille francs des choses plus
-difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester en Touraine.
-Enfin je suis doublement content de te rendre service, puisqu'il faut
-cela pour que tu consentes à me voir. Si je me marie, ajouta-t-il,
-est-ce que nous ne nous verrons pas davantage, est-ce que tu ne feras
-pas un peu de ma maison la tienne...» Il s'arrêta, ayant tout à coup
-pensé, supposai-je alors, que si moi aussi je me mariais, Albertine ne
-pourrait pas être pour sa femme une relation intime. Et je me rappelai
-ce que les Cambremer m'avaient dit de son mariage probable avec la fille
-du prince de Guermantes. L'indicateur consulté, il vit qu'il ne
-pourrait partir que le soir. Françoise me demanda: «Faut-il ôter du
-cabinet de travail le lit de M<sup>lle</sup> Albertine?» «Au contraire,
-dis-je, il faut le faire.» J'espérais qu'elle reviendrait d'un jour à
-l'autre et je ne voulais même pas que Françoise pût supposer qu'il y avait
-doute. Il fallait que le départ d'Albertine eût l'air d'une chose
-convenue entre nous, qui n'impliquait nullement qu'elle m'aimât moins.
-Mais Françoise me regarda avec un air, sinon d'incrédulité du moins
-de doute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines se
-dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuis
-longtemps. Et si elle n'en était pas absolument sûre, c'est peut-être
-seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croire entièrement
-ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le poids de l'affaire
-ne reposait plus sur mon esprit surmené mais sur Saint-Loup. Une
-allégresse me soulevait parce que j'avais pris une décision, parce que
-je me disais: «J'ai répondu du tac au tac, j'ai agi.» Saint-Loup
-devait être à peine dans le train que je me croisai dans mon
-antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de sorte que
-force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait dernièrement
-rencontré avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un jour où elle
-était de mauvaise humeur. «J'ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, et
-comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m'étais
-attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu'il
-fallait qu'il lui adressât des prières en ce sens.» J'étouffais de
-colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l'effet de la
-démarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprès
-d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur
-Françoise restée dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous
-les reproches possibles à Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement
-chargé d'une telle commission et que du reste le fait était faux.
-Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je
-crois, de joie que de gêne de m'avoir contrarié. Il s'étonnait en
-riant de soulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter
-à mes yeux de l'importance à son indiscrète démarche, peut-être
-parce qu'il était d'un caractère lâche, et vivant gaiement et
-paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d'eau,
-peut-être parce que, même eût-il été d'une autre race d'hommes, les
-autres ne pouvant se placer au même point de vue que nous, ne
-comprennent pas l'importance du mal que les paroles dites au hasard
-peuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvant
-aucun remède à apporter à ce qu'il avait fait, quand on sonna de
-nouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de la
-Sûreté. Les parents de la petite fille que j'avais amenée une heure
-chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement
-de mineure. Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît
-de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme
-des leitmotiv wagnériens, de la notion aussi, émergeante alors, que
-les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints
-dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et
-qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi
-brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit.
-Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que
-l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est
-rarement seul. Les sentiments excités par chacun se contrarient, et
-c'est dans une certaine mesure, comme je l'éprouvai en allant chez le
-chef de la Sûreté, un révulsif au moins momentané et assez agissant
-des tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai à la Sûreté les
-parents qui m'insultèrent en me disant: «Nous ne mangeons pas de ce
-pain-là», me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas
-reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable
-exemple la facilité des présidents d'assises à «reparties»,
-prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à
-en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans
-le fait il ne fut même pas question, car c'est la seule hypothèse que
-personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de
-l'inculpation firent que je m'en tirai avec un savon extrêmement
-violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu'ils furent
-partis, le chef de la Sûreté qui aimait les petites filles changea de
-ton et me réprimandant comme un compère: «Une autre fois, il faut
-être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement
-que ça, ou ça rate. D'ailleurs vous trouverez partout des petites
-filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était
-follement exagérée.» Je sentais tellement qu'il ne me comprendrait
-pas si j'essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans mot
-dire de la permission qu'il me donna de me retirer. Tous les passants,
-jusqu'à ce que je fusse rentré, me parurent des inspecteurs chargés
-d'épier mes faits et gestes. Mais ce leitmotiv-là, de même que celui
-de la colère contre Bloch, s'éteignirent pour ne plus laisser place
-qu'à celui du départ d'Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un
-mode presque joyeux depuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu'il s'était
-chargé d'aller voir M<sup>me</sup> Bontemps, mes souffrances avaient
-été dispersées. Je croyais que c'était pour avoir agi, je le croyais
-de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au
-fond ce qui me rendait heureux, ce n'était pas de m'être déchargé de
-mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne me trompais
-pas du reste absolument; le spécifique pour guérir un événement
-malheureux (les trois quarts des événements le sont) c'est une
-décision; car elle a pour effet par un brusque renversement de nos
-pensées, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'événement
-passé et prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de
-pensées inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces pensées
-nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'était le cas pour
-celles qui m'assiégeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir,
-c'est une espérance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait
-si heureux, c'était la certitude secrète que la mission de Saint-Loup
-ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le
-compris; car n'ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de
-Saint-Loup, je recommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui
-de mes pleins pouvoirs, n'étaient donc pas la cause de ma joie qui sans
-cela eût duré, mais le «la réussite est sûre», que j'avais pensé,
-quand je disais: «Advienne que pourra». Et la pensée éveillée par
-son retard qu'en effet autre chose que la réussite pouvait advenir
-m'était si odieuse que j'avais perdu ma gaîté. C'est en réalité
-notre prévision, notre espérance d'événements heureux qui nous
-gonfle d'une joie, que nous attribuons à d'autres causes et qui cesse
-pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si
-assurés que ce que nous désirons se réalisera. C'est toujours cette
-invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif et
-privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la
-valeur ou la nullité des êtres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle
-fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble
-médiocre, simplement parce que nous sommes persuadés qu'il va y être
-mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu'à ce qu'une présence
-vaille autant, presque même plus que notre vie. Une chose du reste
-acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu'elle avait été la
-première minute et qu'il faut bien avouer qu'elle n'était plus. Ce fut
-de relire une phrase de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les
-êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l'isolement nous ne
-sommes plus qu'en face d'elle, à qui notre esprit donne dans une
-certaine mesure la forme qu'il veut, cette souffrance est supportable et
-différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et
-bizarre qu'un accident dans le monde moral et dans la région du
-cœur,&mdash;qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la
-façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine,
-je pouvais penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas
-plus la voir ce soir qu'hier mais relire: «ma décision est
-irrévocable», c'était autre chose, c'était comme prendre un
-médicament dangereux qui m'eût donné une crise cardiaque à laquelle
-on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans les événements,
-dans les lettres de rupture un péril particulier qui amplifie et
-dénature la douleur même que les êtres peuvent nous causer. Mais
-cette souffrance dura peu. J'étais malgré tout si sûr du succès, de
-l'habileté de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait une chose
-si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le souhaiter.
-Pourtant je m'en réjouissais. Malheureusement pour moi qui croyais
-l'affaire de la Sûreté finie, Françoise vint m'annoncer qu'un
-inspecteur était venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir
-des jeunes filles chez moi, que le concierge croyant qu'on parlait
-d'Albertine avait répondu que si et que depuis ce moment la maison
-semblait surveillée. Dès lors il me serait à jamais impossible de
-faire venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans
-risquer d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgît et qu'elle
-me prît pour un malfaiteur. Et du même coup, je compris combien on vit
-plus pour certains rêves qu'on ne croit, car cette impossibilité de
-bercer jamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur,
-mais de plus je compris combien il est compréhensible que les gens
-aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure
-que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car si j'avais
-pensé que même une petite fille inconnue pût avoir par l'arrivée
-d'un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j'aurais
-mieux aimé me tuer. Il n'y avait même pas de comparaison possible
-entre les deux souffrances. Or dans la vie les gens ne réfléchissent
-jamais que ceux à qui ils offrent de l'argent, qu'ils menacent de mort,
-peuvent avoir une maîtresse, ou même simplement un camarade, à
-l'estime de qui ils tiennent, même si ce n'est pas à la leur propre.
-Mais tout à coup par une confusion dont je ne m'avisai pas (je ne
-songeai pas en effet qu'Albertine étant majeure pouvait habiter chez
-moi et même être ma maîtresse), il me sembla que le détournement de
-mineures pouvait s'appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut
-barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n'avais pas vécu
-chastement avec elle, je trouvai dans la punition qui m'était infligée
-pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l'argent,
-cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains
-et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur
-judiciaire, mais une espèce d'harmonie entre l'idée fausse que se fait
-le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignorés. Mais
-alors en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi une
-condamnation infamante qui me dégraderait à ses yeux et peut-être lui
-ferait à elle-même un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai
-de souhaiter ce retour, il m'épouvanta. J'aurais voulu lui
-télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt, noyant tout le reste, le
-désir passionné qu'elle revînt m'envahit. C'est qu'ayant envisagé un
-instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans
-elle, tout d'un coup je me sentis au contraire prêt à sacrifier tous
-les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine
-revînt! Ah! combien mon amour pour Albertine dont j'avais cru que je
-pourrais prévoir le destin d'après celui que j'avais eu pour Gilberte
-s'était développé en parfait contraste avec ce dernier! Combien
-rester sans la voir m'était impossible! Et pour chaque acte, même le
-plus minime, mais qui baignait auparavant dans l'atmosphère heureuse
-qu'était la présence d'Albertine, il me fallait chaque fois, à
-nouveaux frais, avec la même douleur, recommencer l'apprentissage de la
-séparation. Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans
-l'ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là qui furent les
-premiers du printemps, j'eus même, en attendant que Saint-Loup pût
-voir M<sup>me</sup> Bontemps, à imaginer Venise et de belles femmes
-inconnues, quelques moments de calme agréable. Dès que je m'en aperçus, je
-sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter,
-c'était la première apparition de cette grande force intermittente,
-qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l'amour, et finirait
-par en avoir raison. Ce dont je venais d'avoir l'avant-goût et
-d'apprendre le présage, c'était pour un instant seulement ce qui plus
-tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus
-souffrir pour Albertine, où je ne l'aimerais plus. Et mon amour qui
-venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu,
-l'oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l'a
-enfermé a aperçu tout d'un coup le serpent python qui le dévorera.</p>
-
-<p>Je pensais tout le temps à Albertine et jamais Françoise en entrant
-dans ma chambre ne me disait assez vite: «Il n'y a pas de lettres»,
-pour abréger l'angoisse. Mais de temps en temps, je parvenais, en
-faisant passer tel ou tel courant d'idées au travers de mon chagrin, à
-renouveler, à aérer un peu l'atmosphère viciée de mon cœur; mais le
-soir, si je parvenais à m'endormir, alors c'était comme si le souvenir
-d'Albertine avait été le médicament qui m'avait procuré le sommeil,
-et dont l'influence en cessant m'éveillerait. Je pensais tout le temps
-à Albertine en dormant. C'était un sommeil spécial à elle qu'elle me
-donnait et où du reste je n'aurais plus été libre comme pendant la
-veille de penser à autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'étaient
-les deux substances mêlées qu'on nous fait prendre à la fois pour
-dormir. Réveillé, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque
-jour au lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplît son œuvre, mais,
-là même, il favorisait l'idéalisation de l'image regrettée et par
-là l'assimilation de ma souffrance initiale à d'autres souffrances
-analogues qui la renforçaient. Encore cette image était-elle
-supportable. Mais si tout d'un coup je pensais à sa chambre, à sa
-chambre où le lit restait vide, à son piano, à son automobile, je
-perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tête sur
-l'épaule comme ceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait
-presque aussi mal parce que ce n'était pas elle qui les ouvrait.</p>
-
-<p>Quand il put y avoir un télégramme de Saint-Loup, je n'osai pas
-demander: «Est-ce qu'il y a un télégramme?» Il en vint un enfin,
-mais qui ne faisait que tout reculer, me disant: «Ces dames sont
-parties pour trois jours.» Sans doute, si j'avais supporté les quatre
-jours qu'il y avait déjà depuis qu'elle était partie, c'était parce
-que je me disais: «Ce n'est qu'une affaire de temps, avant la fin de la
-semaine elle sera là.» Mais cette raison n'empêchait pas que pour mon
-cœur, pour mon corps, l'acte à accomplir était le même: vivre sans
-elle, rentrer chez moi sans la trouver, passer devant la porte
-de sa chambre&mdash;l'ouvrir, je n'en avais pas encore le courage&mdash;en
-sachant qu'elle n'y était pas, me coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà
-des choses que mon cœur avait dû accomplir dans leur terrible
-intégralité et tout de même que si je n'avais pas dû revoir
-Albertine. Or qu'il l'eût accompli déjà quatre fois, prouvait qu'il
-était maintenant capable de continuer à l'accomplir. Et bientôt
-peut-être la raison qui m'aidait à continuer ainsi à vivre&mdash;le
-prochain retour d'Albertine&mdash;je cesserais d'en avoir besoin (je
-pourrais me dire: «Elle ne reviendra jamais», et vivre tout de même comme
-j'avais déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris
-l'habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute
-le soir en rentrant je trouvais encore, m'ôtant la respiration,
-m'étouffant du vide de la solitude, les souvenirs juxtaposés en une
-interminable série, de tous les soirs où Albertine m'attendait; mais
-déjà je trouvais ainsi le souvenir de la veille, de l'avant-veille et
-des deux soirs précédents, c'est-à-dire le souvenir des quatre soirs
-écoulés depuis le départ d'Albertine, pendant lesquels j'étais
-resté sans elle, seul, où cependant j'avais vécu, quatre soirs
-déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l'autre,
-mais que chaque jour qui s'écoulerait allait peut-être étoffer. Je ne
-dirai rien de la lettre de déclaration que je reçus à ce moment-là
-d'une nièce de M<sup>me</sup> de Guermantes, qui passait pour la plus jolie
-jeune fille de Paris, ni de la démarche que fit auprès de moi le duc de
-Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur
-fille à l'inégalité du parti, à une semblable mésalliance. De tels
-incidents qui pourraient être sensibles à l'amour-propre sont trop
-douloureux quand on aime. On aurait le désir et on n'aurait pas
-l'indélicatesse de les faire connaître à celle qui porte sur nous un
-jugement moins favorable qui ne serait du reste pas modifié si elle
-apprenait qu'on peut être l'objet d'un tout différent. Ce que
-m'écrivait la nièce du duc n'eût pu qu'impatienter Albertine. Comme
-depuis le moment où j'étais éveillé et où je reprenais mon chagrin
-à l'endroit où j'en étais resté avant de m'endormir, comme un livre
-un instant fermé et qui ne me quitterait plus jusqu'au soir, ce ne
-pouvait jamais être qu'à une pensée concernant Albertine que venait
-se raccorder pour moi toute sensation, qu'elle me vînt du dehors ou du
-dedans. On sonnait: c'est une lettre d'elle, c'est elle-même
-peut-être! Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je
-n'étais plus jaloux, je n'avais plus de griefs contre elle, j'aurais
-voulu vite la revoir, l'embrasser, passer gaiement toute ma vie avec
-elle. Lui télégraphier: «Venez vite» me semblait devenu une chose
-toute simple comme si mon humeur nouvelle avait changé non pas
-seulement mes dispositions, mais les choses hors de moi, les avait
-rendues plus faciles. Si j'étais d'humeur sombre, toutes mes colères
-contre elle renaissaient, je n'avais plus envie de l'embrasser, je
-sentais l'impossibilité d'être jamais heureux par elle, je ne voulais
-plus que lui faire du mal et l'empêcher d'appartenir aux autres. Mais
-de ces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallait
-qu'elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût me
-donner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmes
-difficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dans la
-satisfaction du désir moral était quelque chose d'aussi naïf que
-l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le
-désir avance, plus la possession véritable s'éloigne. De sorte que si
-le bonheur ou du moins l'absence de souffrances peut être trouvé, ce
-n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction
-finale du désir qu'il faut chercher. On cherche à voir ce qu'on aime,
-on devrait chercher à ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener
-l'extinction du désir. Et j'imagine que si un écrivain émettait des
-vérités de ce genre, il dédierait le livre qui les contiendrait à
-une femme dont il se plairait ainsi à se rapprocher, lui disant: ce
-livre est le tien. Et ainsi, disant des vérités dans son livre, il
-mentirait dans sa dédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit
-à cette femme que comme à cette pierre qui vient d'elle et qui ne lui
-sera chère qu'autant qu'il aimera la femme. Les liens entre un être et
-nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant
-les relâche, et malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes, et
-dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par
-devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être
-qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en
-disant le contraire, ment. Et j'aurais eu si peur, si on avait été
-capable de le faire, qu'on m'ôtât ce besoin d'elle, cet amour d'elle,
-que je me persuadais qu'il était précieux pour ma vie. Pouvoir
-entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations
-par où le train passait pour aller en Touraine, m'eût semblé une
-diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé
-qu'Albertine me devenait indifférente); il était bien, me disais-je,
-qu'en me demandant sans cesse ce qu'elle pouvait faire, penser, vouloir,
-à chaque instant, si elle comptait, si elle allait revenir, je tinsse
-ouverte cette porte de communication que l'amour avait pratiquée en
-moi, et sentisse la vie d'une autre submerger par des écluses
-ouvertes le réservoir qui n'aurait pas voulu redevenir stagnant.
-Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété
-secondaire&mdash;l'attente d'un nouveau télégramme, d'un téléphonage de
-Saint-Loup&mdash;masqua la première, l'inquiétude du résultat, savoir si
-Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l'attente du
-télégramme me devenait si intolérable qu'il me semblait que, quel
-qu'il fût, l'arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à
-laquelle je pensais maintenant, mettrait fin à mes souffrances. Mais
-quand j'eus reçu enfin un télégramme de Robert où il me disait qu'il
-avait vu M<sup>me</sup> Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions,
-avait été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, j'éclatai de
-fureur et de désespoir, car c'était là ce que j'aurais voulu avant
-tout éviter. Connu d'Albertine, le voyage de Saint-Loup me donnait un
-air de tenir à elle qui ne pouvait que l'empêcher de revenir et dont
-l'horreur d'ailleurs était tout ce que j'avais gardé de la fierté que
-mon amour avait au temps de Gilberte et qu'il avait perdue. Je
-maudissais Robert. Puis je me dis que si ce moyen avait échoué, j'en
-prendrais un autre. Puisque l'homme peut agir sur le monde extérieur,
-comment en faisant jouer la ruse, l'intelligence, l'intérêt,
-l'affection, n'arriverais-je pas à supprimer cette chose atroce:
-l'absence d'Albertine. On croit que selon son désir on changera autour
-de soi les choses, on le croit parce que, hors de là, on ne voit aucune
-solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produit le plus
-souvent et qui est favorable aussi: nous n'arrivons pas à changer les
-choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La
-situation que nous espérions changer parce qu'elle nous était
-insupportable, nous devient indifférente. Nous n'avons pas pu surmonter
-l'obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l'a fait
-tourner, dépasser, et c'est à peine alors si en nous retournant vers
-le lointain du passé nous pouvons l'apercevoir, tant il est devenu
-imperceptible. J'entendis à l'étage au-dessus du nôtre des airs
-joués par une voisine. J'appliquais leurs paroles que je connaissais à
-Albertine et à moi et je fus rempli d'un sentiment à profond que je me
-mis à pleurer. C'était: «<i>Hélas, l'oiseau qui fuit ce qu'il croit
-l'esclavage, d'un vol désespéré revient battre au vitrage</i>» et la
-mort de Manon: «<i>Manon, réponds-moi donc, Seul amour de mon âme, je
-n'ai su qu'aujourd'hui la bonté de ton cœur.</i>» Puisque Manon revenait
-à Des Grieux, il me semblait que j'étais pour Albertine le seul amour
-de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce
-moment le même air, ce n'eût pas été moi qu'elle eût chéri sous le
-nom de des Grieux, et si elle en avait eu seulement l'idée, mon
-souvenir l'eût empêchée de s'attendrir en écoutant cette musique qui
-rentrait pourtant bien, quoique mieux écrite et plus fine, dans le
-genre de celle qu'elle aimait. Pour moi je n'eus pas le courage de
-m'abandonner à tant de douceur, de penser qu'Albertine m'appelait
-«seul amour de mon âme» et avait reconnu qu'elle s'était méprise
-sur ce qu'elle «avait cru l'esclavage». Je savais qu'on ne peut lire
-un roman sans donner à l'héroïne les traits de celle qu'on aime. Mais
-le dénouement a beau en être heureux, notre amour n'a pas fait un pas
-de plus et quand nous avons fermé le livre, celle que nous aimons et
-qui est enfin venue à nous dans le roman, ne nous aime pas davantage
-dans la vie. Furieux, je télégraphiai à Saint-Loup de revenir au plus
-vite à Paris, pour éviter au moins l'apparence de mettre une
-insistance aggravante dans une démarche que j'aurais tant voulu cacher.
-Mais avant même qu'il fût revenu selon mes instructions, c'est
-d'Albertine elle-même que je reçus cette lettre:</p>
-
-<p>«Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui
-était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne
-pas m'avoir écrit directement, j'aurais été trop heureuse de revenir,
-ne recommencez plus ces démarches absurdes.» «J'aurais été trop
-heureuse de revenir!» Si elle disait cela, c'est donc qu'elle
-regrettait d'être partie, qu'elle ne cherchait qu'un prétexte pour
-revenir. Donc je n'avais qu'à faire ce qu'elle me disait, à lui
-écrire que j'avais besoin d'elle et elle reviendrait. J'allais donc la
-revoir, elle, l'Albertine de Balbec (car depuis son départ, elle
-l'était redevenue pour moi; comme un coquillage auquel on ne fait plus
-attention quand on l'a toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est
-séparé, pour le donner, ou l'ayant perdu, et qu'on pense à lui, ce
-qu'on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des
-montagnes bleues de la mer). Et ce n'est pas seulement elle qui était
-devenue un être d'imagination, c'est-à-dire désirable, mais la vie
-avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c'est-à-dire
-affranchie de toutes difficultés, de sorte que je me disais: «Comme
-nous allons être heureux!» Mais du moment que j'avais l'assurance de
-ce retour, il ne fallait pas avoir l'air de le hâter, mais au contraire
-effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que je pourrais
-toujours plus tard désavouer en disant qu'il avait agi de lui-même,
-parce qu'il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, je
-relisais sa lettre et j'étais tout de même déçu du peu qu'il y a
-d'une personne dans une lettre. Sans doute les caractères tracés
-expriment notre pensée, ce que font aussi nos traits: c'est toujours en
-présence d'une pensée que nous nous trouvons. Mais tout de même, dans
-la personne, la pensée ne nous apparaît qu'après s'être diffusée
-dans cette corolle du visage épanouie comme un nymphéa. Cela la
-modifie tout de même beaucoup. Et c'est peut-être une des causes de
-nos perpétuelles déceptions en amour que ces perpétuelles déviations
-qui font qu'à l'attente de l'être idéal que nous aimons, chaque
-rendez-vous nous apporte, en réponse, une personne de chair qui tient
-déjà si peu de notre rêve. Et puis quand nous réclamons quelque
-chose de cette personne, nous recevons d'elle une lettre où même de la
-personne il reste très peu, comme, dans les lettres de l'algèbre, il
-ne reste plus la détermination des chiffres de l'arithmétique,
-lesquels déjà ne contiennent plus les qualités des fruits ou des
-fleurs additionnés. Et pourtant, l'amour, l'être aimé, ses lettres,
-sont peut-être tout de même des traductions (si insatisfaisant qu'il
-soit de passer de l'un à l'autre) de la même réalité, puisque la
-lettre ne nous semble insuffisante qu'en la lisant, mais que nous suons
-mort et passion tant qu'elle n'arrive pas, et qu'elle suffit à calmer
-notre angoisse, sinon à remplir, avec ses petits signes noirs, notre
-désir qui sait qu'il n'y a là tout de même que l'équivalence d'une
-parole, d'un sourire, d'un baiser, non ces choses mêmes.</p>
-
-<p>J'écrivis à Albertine:</p>
-
-<p>«Mon amie, j'allais justement vous écrire, et je vous remercie de me
-dire que si j'avais eu besoin de vous, vous seriez accourue; c'est bien
-de votre part de comprendre d'une façon aussi élevée le dévouement
-à un ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu'en être accrue.
-Mais non, je ne vous l'avais pas demandé et ne vous le demanderai pas;
-nous revoir, au moins d'ici bien longtemps, ne vous serait peut-être
-pas pénible, jeune fille insensible. À moi que vous avez cru parfois
-si indifférent, cela le serait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous
-avez pris une décision que je crois très sage et que vous avez prise
-au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes
-partie le jour où je venais de recevoir l'assentiment de ma mère à
-demander votre main. Je vous l'aurais dit à mon réveil, quand j'ai eu
-sa lettre (en même temps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur
-de me faire de la peine en partant là-dessus. Et nous aurions
-peut-être lié nos vies par ce qui aurait été pour nous, qui sait? le
-malheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse. Nous
-en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n'est pas que ce ne
-serait pas pour moi une tentation. Mais je n'ai pas grand mérite à y
-résister. Vous savez l'être inconstant que je suis et comme j'oublie
-vite. Vous me l'avez dit souvent, je suis surtout un homme d'habitudes.
-Celles que je commence à prendre sans vous ne sont pas encore bien
-fortes. Évidemment en ce moment celles que j'avais avec vous et que
-votre départ a troublées sont encore les plus fortes. Elles ne le
-seront plus bien longtemps. Même à cause de cela, j'avais pensé à
-profiter de ces quelques derniers jours où nous voir ne serait pas
-encore pour moi ce qu'il sera dans une quinzaine, plus tôt peut-être
-(pardonnez-moi ma franchise): un dérangement,&mdash;j'avais pensé à en
-profiter, avant l'oubli final, pour régler avec vous de petites
-questions matérielles où vous auriez pu, bonne et charmante amie,
-rendre service à celui qui s'est cru cinq minutes votre fiancé. Comme
-je ne doutais pas de l'approbation de ma mère, comme d'autre part je
-désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m'aviez
-trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre
-pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu
-aussi odieux à vous qu'à moi maintenant que nous devions passer toute
-notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine en vous écrivant
-de penser que cela a failli être, qu'il s'en est fallu de quelques
-secondes), j'avais pensé à organiser notre existence de la façon la
-plus indépendante possible, et pour commencer j'avais voulu que vous
-eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant,
-je vous eusse attendue au port (j'avais écrit à Elstir pour lui
-demander conseil, comme vous aimez son goût) et pour la terre j'avais
-voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu'à vous, dans
-laquelle vous sortiriez, vous voyageriez, à votre fantaisie. Le yacht
-était déjà presque prêt, il s'appelle, selon votre désir exprimé
-à Balbec, le <i>Cygne</i>. Et me rappelant que vous préfériez à toutes
-les autres les voitures Rolls, j'en avais commandé une. Or maintenant
-que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espère pas vous faire
-accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient
-servir à rien), j'avais pensé&mdash;comme je les avais commandés à un
-intermédiaire, mais en donnant votre nom&mdash;que vous pourriez peut-être
-en les décommandant, vous, m'éviter le yacht et cette voiture devenus
-inutiles. Mais pour cela et pour bien d'autres choses, il aurait fallu
-causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer,
-ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles
-et une Rolls Royce de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie
-puisque vous estimez qu'il est de vivre loin de moi. Non, je préfère
-garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d'eux
-et qu'ils ont chance de rester toujours l'un au port désarmé, l'autre
-à l'écurie, je ferai graver sur le yacht (Mon Dieu, je n'ose pas
-mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous
-choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimiez:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i1"><i>Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui</i></span><br />
-<span class="i1"><i>Magnifique mais qui sans espoir se délivre</i></span><br />
-<span class="i1"><i>Pour n'avoir pas chanté la région où vivre</i></span><br />
-<span class="i1"><i>Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.</i></span>
-</div></div>
-
-
-<p>Vous vous rappelez&mdash;c'est le poème qui commence par: <i>Le vierge,
-le vivace et le bel aujourd'hui...</i> Hélas, aujourd'hui n'est plus ni
-vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu'ils en feront bien
-vite un «demain» supportable ne sont guère <i>supportables</i>. Quant à
-la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que
-vous disiez ne pas pouvoir comprendre:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i3"><i>Dis si je ne suis pas joyeux</i></span><br />
-<span class="i3"><i>Tonnerre et rubis aux moyeux</i></span><br />
-<span class="i3"><i>De voir en l'air que ce feu troue</i></span><br />
-<br />
-<span class="i3"><i>Avec des royaumes épars</i></span><br />
-<span class="i3"><i>Comme mourir pourpre la roue</i></span><br />
-<span class="i3"><i>Du seul vespéral de mes chars.</i></span>
-</div></div>
-
-
-<p>Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne
-promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J'en
-garde un bien bon souvenir.»</p>
-
-<p>P.-S.&mdash;Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues
-propositions que Saint-Loup (que je ne crois d'ailleurs nullement en
-Touraine) aurait faites à votre tante. C'est du Sherlock Holmes. Quelle
-idée vous faites-vous de moi?»</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Sans doute de même que j'avais dit autrefois à Albertine: «Je ne vous
-aime pas», pour qu'elle m'aimât; «J'oublie quand je ne vois pas les
-gens», pour qu'elle me vît très souvent; «J'ai décidé de vous
-quitter», pour prévenir toute idée de séparation, maintenant
-c'était parce que je voulais absolument qu'elle revînt dans les huit
-jours, que je lui disais: «Adieu pour toujours»; c'est parce que je
-voulais la revoir que je lui disais: «Je trouverais dangereux de vous
-voir», c'est parce que vivre séparé d'elle me semblait pire que la
-mort que je lui écrivais: «Vous avez eu raison, nous serions
-malheureux ensemble.» Hélas cette lettre feinte, en l'écrivant pour
-avoir l'air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire
-certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que moi et non elle,
-j'aurais dû d'abord prévoir qu'il était possible qu'elle eût pour
-effet une réponse négative, c'est-à-dire consacrant ce que je disais;
-qu'il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été
-moins intelligente qu'elle n'était, elle n'eût pas douté un instant
-que ce que je disais était faux. Sans s'arrêter en effet aux
-intentions que j'énonçais dans cette lettre, le seul fait que je
-l'écrivisse, n'eût-il même pas succédé à la démarche de
-Saint-Loup, suffisait pour lui prouver que je désirais qu'elle revînt
-et pour lui conseiller de me laisser m'enferrer dans l'hameçon de plus
-en plus. Puis après avoir prévu la possibilité d'une réponse
-négative, j'aurais dû toujours prévoir que brusquement cette réponse
-me rendrait dans sa plus extrême vivacité mon amour pour Albertine. Et
-j'aurais dû, toujours avant d'envoyer ma lettre, me demander si, au cas
-où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir,
-je serais assez maître de ma douleur pour me forcer à rester
-silencieux, à ne pas lui télégraphier: «Revenez» ou à ne pas lui
-envoyer quelque autre émissaire, ce qui, après lui avoir écrit que
-nous ne nous reverrions pas, était lui montrer avec la dernière
-évidence que je ne pouvais me passer d'elle, et aboutirait à ce
-qu'elle refusât plus énergiquement encore, à ce que, ne pouvant plus
-supporter mon angoisse, je partisse chez elle, qui sait, peut-être à
-ce que je n'y fusse pas reçu. Et sans doute, c'eût été, après trois
-énormes maladresses la pire de toutes, après laquelle il n'y avait
-plus qu'à me tuer devant sa maison. Mais la manière désastreuse dont
-est construit l'univers psycho-pathologique veut que l'acte maladroit,
-l'acte qu'il faudrait avant tout éviter, soit justement l'acte calmant,
-l'acte qui, ouvrant pour nous, jusqu'à ce que nous en sachions le
-résultat, de nouvelles perspectives d'espérance, nous débarrasse
-momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en
-nous. De sorte que quand la douleur est trop forte, nous nous
-précipitons dans la maladresse qui consiste à écrire, à faire prier
-par quelqu'un, à aller voir, à prouver qu'on ne peut se passer de
-celle qu'on aime. Mais je ne prévis rien de tout cela. Le résultat de
-cette lettre me paraissait être au contraire de faire revenir Albertine
-au plus vite. Aussi en pensant à ce résultat, avais-je eu une grande
-douceur à écrire. Mais en même temps je n'avais cessé en écrivant
-de pleurer; d'abord un peu de la même manière que le jour où j'avais
-joué la fausse séparation, parce que ces mots me représentant l'idée
-qu'ils m'exprimaient quoiqu'ils tendissent à un but contraire
-(prononcés mensongèrement pour ne pas, par fierté, avouer que
-j'aimais), ils portaient en eux leur tristesse. Mais aussi parce que je
-sentais que cette idée avait de la vérité.</p>
-
-<p>Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de
-l'avoir envoyée. Car en me représentant le retour en somme si aisé
-d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage
-une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'espérais
-qu'elle refuserait de revenir. J'étais en train de calculer que ma
-liberté, tout l'avenir de ma vie étaient suspendus à son refus, que
-j'avais fait une folie d'écrire, que j'aurais dû reprendre ma lettre
-hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu'elle
-venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de
-timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitôt je changeai d'avis; je
-souhaitais qu'Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette
-décision vînt d'elle pour mettre fin à mon anxiété et je résolus
-de rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal, il annonçait
-une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons
-différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une
-troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait
-que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même et que j'avais
-écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais
-expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles
-nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans
-elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur
-d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui
-m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle.
-Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces
-choses,&mdash;moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons
-détachés,&mdash;la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance,
-nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous
-paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre
-possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en
-déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine.
-Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré et nous
-ne pouvons plus vivre. Or l'«argument» de Phèdre ne réunissait-il
-pas les deux cas? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris
-soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt
-lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle
-arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus.
-Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si
-souvent récitée: «<i>On dit qu'un prompt départ vous éloigne de
-nous.</i>» Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire,
-peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même
-quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir
-été mal comprise: «<i>Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire</i>», on
-peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration.
-«<i>Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre
-époux.</i>» Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le
-bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait
-peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint,
-qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi
-voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de
-lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance: «<i>Ah! cruel, tu m'as
-trop entendue.</i>» Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait
-racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine,
-duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait
-de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne fait que
-varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène: «<i>Tu me
-haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient
-encor de nouveaux charmes.</i>» La preuve que le «soin de sa gloire»
-n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait
-à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Œnone si elle n'apprenait
-à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour
-équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de
-la réputation. C'est alors qu'elle laisse Œnone (qui n'est que le nom
-de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «du
-soin de le défendre» et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à
-un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement
-elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort
-d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les
-scrupules «jansénistes», comme eût dit Bergotte, que Racine a
-donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que
-m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux
-de ma propre existence. Ces réflexions n'avaient d'ailleurs rien
-changé à ma détermination, et je tendis ma lettre à Françoise pour
-qu'elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d'Albertine
-cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j'avais
-appris qu'elle ne s'était pas effectuée. Et sans doute, nous avons
-tort de croire que l'accomplissement de notre désir soit peu de chose,
-puisque dès que nous croyons qu'il peut ne pas se réaliser nous y
-tenons de nouveau, et ne trouvons qu'il ne valait pas la peine de le
-poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le manquer pas. Et
-pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne
-paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose
-d'instable d'où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins
-seront d'autant plus forts que le désir aura été plus complètement
-accompli, plus impossibles à supporter que le bonheur aura été,
-contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu'il aura reçu la
-consécration de l'habitude. Dans un autre sens aussi, les deux
-tendances, dans l'espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre
-partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l'une et
-l'autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop
-compréhensible que nous courrions après notre bonheur&mdash;ou notre
-malheur&mdash;et qu'en même temps nous souhaitions de placer devant nous,
-par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses
-conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir
-absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d'autres
-formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles, le mal
-dont nous souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante,
-car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout
-simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous
-éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le
-regret d'avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent
-exclues, cette forme du bonheur. J'avais donné la lettre à Françoise
-en lui demandant d'aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre
-fut partie, je conçus de nouveau le retour d'Albertine comme imminent.
-Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui
-neutralisaient bien un peu par leur douceur, les dangers que je voyais
-à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l'avoir auprès
-de moi m'enivrait.</p>
-
-<p>Le temps passe, et peu à peu tout ce qu'on disait par mensonge devient
-vrai, je l'avais trop expérimenté avec Gilberte; l'indifférence que
-j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter, avait fini par se
-réaliser; peu à peu la vie, comme je le disais à Gilberte en une
-formule mensongère et qui rétrospectivement était devenue vraie, la
-vie nous avait séparés. Je me le rappelais, je me disais: «Si
-Albertine laisse passer quelque temps mes mensonges deviendront une
-vérité. Et maintenant que le plus dur est passé, ne serait-il pas à
-souhaiter qu'elle laissât passer ce mois? Si elle revient, je
-renoncerai à la vie véritable que certes je ne suis pas en état de
-goûter encore, mais qui progressivement pourra commencer à présenter
-pour moi des charmes tandis que le souvenir d'Albertine ira en
-s'affaiblissant.»</p>
-
-<p>J'ai dit que l'oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets
-de l'oubli était précisément&mdash;en faisant que beaucoup des aspects
-déplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec
-elle, ne se représentaient plus à ma mémoire, cessaient donc d'être
-des motifs à désirer qu'elle ne fût plus là comme je le souhaitais
-quand elle y était encore,&mdash;de me donner d'elle une image sommaire,
-embellie de tout ce que j'avais éprouvé d'amour pour d'autres. Sous
-cette forme particulière, l'oubli qui pourtant travaillait à
-m'habituer à la séparation, me faisait, en me montrant Albertine plus
-douce, souhaiter davantage son retour.</p>
-
-<p>Depuis qu'elle était partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on
-ne pouvait pas voir que j'avais pleuré, je sonnais Françoise et je lui
-disais: «Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oublié.
-Pensez à faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en état quand elle
-viendra.» Ou simplement: «Justement l'autre jour Mademoiselle
-Albertine me disait, tenez justement la veille de son départ....» Je
-voulais diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait
-le départ d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je
-voulais aussi montrer à Françoise que je ne craignais pas de parler de
-ce départ, le montrer&mdash;comme font certains généraux qui appellent des
-reculs forcés une retraite stratégique et conforme à un plan
-préparé&mdash;comme voulu, comme constituant un épisode dont je cachais
-momentanément la vraie signification, nullement comme la fin de mon
-amitié avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire
-rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre,
-où son départ avait fait le vide et où je ne respirais plus. Puis on
-cherche à diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer
-dans le langage parlé entre la commande d'un costume et des ordres pour
-le dîner.</p>
-
-<p>En faisant la chambre d'Albertine, Françoise, curieuse, ouvrit le
-tiroir d'une petite table en bois de rose où mon amie mettait les
-objets intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. «Oh! Monsieur,
-Mademoiselle Albertine a oublié de prendre ses bagues, elles sont
-restées dans le tiroir.» Mon premier mouvement fut de dire: «Il faut
-les lui renvoyer.» Mais cela avait l'air de ne pas être certain
-qu'elle reviendrait. «Bien, répondis-je après un instant de silence,
-cela ne vaut guère la peine de les lui renvoyer pour le peu de temps
-qu'elle doit être absente. Donnez-les-moi, je verrai.» Françoise me
-les remit avec une certaine méfiance. Elle détestait Albertine, mais
-me jugeant d'après elle-même, elle se figurait qu'on ne pouvait me
-remettre une lettre écrite par mon amie sans crainte que je l'ouvrisse.
-Je pris les bagues. «Que Monsieur y fasse attention de ne pas les
-perdre, dit Françoise, on peut dire qu'elles sont belles! Je ne sais
-pas qui les lui a données, si c'est Monsieur ou un autre, mais je vois
-bien que c'est quelqu'un de riche et qui a du goût!» «Ce n'est pas
-moi, répondis-je à Françoise, et d'ailleurs ce n'est pas de la même
-personne que viennent les deux, l'une lui a été donnée par sa tante
-et elle a acheté l'autre.» «Pas de la même personne! s'écria
-Françoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le rubis
-qu'on a ajouté sur l'une, il y a le même aigle sur les deux, les
-mêmes initiales à l'intérieur...» Je ne sais pas si Françoise
-sentait le mal qu'elle me faisait mais elle commença à ébaucher un
-sourire qui ne quitta plus ses lèvres. «Comment, le même aigle? Vous
-êtes folle. Sur celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais
-sur l'autre c'est une espèce de tête d'homme qui est ciselée.» «Une
-tête d'homme, où Monsieur a vu ça? Rien qu'avec mes lorgnons, j'ai
-tout de suite vu que c'était une des ailes de l'aigle; que Monsieur
-prenne sa loupe, il verra l'autre aile sur l'autre côté, la tête et
-le bec au milieu. On voit chaque plume. Ah! c'est un beau! travail.»
-L'anxieux besoin de savoir si Albertine m'avait menti me fit oublier que
-j'aurais dû garder quelque dignité envers Françoise et lui refuser le
-plaisir méchant qu'elle avait sinon à me torturer, du moins à nuire
-à mon amie. Je haletais tandis que Françoise allait chercher ma loupe,
-je la pris, je demandai à Françoise de me montrer l'aigle sur la bague
-au rubis, elle n'eut pas de peine à me faire reconnaître les ailes,
-stylisées de la même façon que dans l'autre bague, le relief de
-chaque plume, la tête. Elle me fit remarquer aussi des inscriptions
-semblables, auxquelles, il est vrai, d'autres étaient jointes dans la
-bague au rubis. Et à l'intérieur des deux le chiffre d'Albertine.
-«Mais cela m'étonne que Monsieur ait eu besoin de tout cela pour voir
-que c'était la même bague, me dit Françoise. Même sans les regarder
-de près on sent bien la même façon, la même manière de plisser
-l'or, la même forme. Rien qu'à les apercevoir j'aurais juré qu'elles
-venaient du même endroit. Ça se reconnaît comme la cuisine d'une
-bonne cuisinière.» Et en effet, à sa curiosité de domestique
-attisée par la haine et habituée à noter des détails avec une
-effrayante précision, s'était joint, pour l'aider dans cette
-expertise, ce goût qu'elle avait, ce même goût en effet qu'elle
-montrait dans la cuisine et qu'avivait peut-être, comme je m'en étais
-aperçu en partant pour Balbec dans sa manière de s'habiller, sa
-coquetterie de femme qui a été jolie, qui a regardé les bijoux et les
-toilettes des autres. Je me serais trompé de boîte de médicament et,
-au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais
-que j'avais bu trop de tasses de thé, j'aurais pris autant de cachets
-de caféine, que mon cœur n'eût pas pu battre plus violemment. Je
-demandai à Françoise de sortir de la chambre. J'aurais voulu voir
-Albertine immédiatement. À l'horreur de son mensonge, à la jalousie
-pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se fût laissé ainsi
-faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme
-que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que
-nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et pourtant puisque je
-n'avais cessé de dépenser pour elle tant d'argent, je l'avais prise
-malgré cette bassesse morale; cette bassesse je l'avais maintenue en
-elle, je l'avais peut-être accrue, peut-être créée. Puis, comme nous
-avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur, comme nous
-arrivons, quand nous mourons de faim, à nous persuader qu'un inconnu va
-nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai Albertine dans mes
-bras, m'expliquant d'un mot que c'était à cause de la ressemblance de
-la fabrication qu'elle avait acheté l'autre bague, que c'était elle
-qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette explication était
-encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps d'enfoncer dans mon
-esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite
-apaisée. Et je songeais que tant d'hommes qui disent aux autres que
-leur maîtresse est bien gentille, souffrent de pareilles tortures.
-C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Ils ne mentent
-pas tout à fait; ils ont avec cette femme des heures vraiment douces;
-mais songez à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont pour eux
-devant leurs amis et qui leur permet de se glorifier, et à tout ce que
-cette gentillesse qu'elles ont seules avec leurs amants, et qui leur
-permet de les bénir, recouvrent d'heures inconnues où l'amant a
-souffert, douté, fait partout d'inutiles recherches pour savoir la
-vérité! C'est à de telles souffrances qu'est liée la douceur
-d'aimer, de s'enchanter des propos les plus insignifiants d'une femme,
-qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume de son odeur. En ce moment,
-je ne pouvais plus me délecter à respirer par le souvenir celle
-d'Albertine. Atterré, les deux bagues à la main, je regardais cet
-aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le cœur, dont les ailes aux
-plumes en relief avaient emporté la confiance que je gardais dans mon
-amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne pouvait pas
-échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à
-cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom, sans pourtant me
-le laisser lire, qu'elle avait aimé sans doute autrefois, et qu'elle
-avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps, puisque c'est le jour
-si doux, si familial de la promenade ensemble au Bois que j'avais vu,
-pour la première fois, la seconde bague, celle où l'aigle avait l'air
-de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.</p>
-
-<p>Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du départ
-d'Albertine, cela ne signifiait pas que je ne pensais qu'à elle. D'une
-part son charme ayant depuis longtemps gagné de proche en proche des
-objets qui finissaient par en être très éloignés, mais n'étaient
-pas moins électrisés par la même émotion qu'elle me donnait, si
-quelque chose me faisait penser à Incarville ou aux Verdurin, ou à un
-nouveau rôle de Léa, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre
-part moi-même, ce que j'appelais penser à Albertine, c'était penser
-aux moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle
-faisait. De sorte que si pendant ces heures de martyre incessant, un
-graphique avait pu représenter les images qui accompagnaient mes
-souffrances, on eût aperçu celles de la gare d'Orsay, des billets de banque
-offerts à M<sup>me</sup> Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre
-incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait une formule de
-dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De même que dans tout
-le cours de notre vie notre égoïsme voit tout le temps devant lui les
-buts précieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce <i>Je</i> lui-même
-qui ne cesse de les considérer, de même le désir qui dirige nos actes
-descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop utilitaire,
-il se précipite dans l'action et dédaigne la connaissance, soit que
-nous recherchions l'avenir pour corriger les déceptions du présent,
-soit que la paresse de l'esprit le pousse à glisser sur la pente aisée
-de l'imagination, plutôt qu'à remonter la pente abrupte de
-l'introspection. En réalité, dans ces heures de crise où nous
-jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l'être dont elle
-dépend révèle mieux l'immensité de la place qu'il occupe pour nous,
-en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui,
-proportionnellement l'image de cet être décroît jusqu'à ne plus
-être perceptible. En toutes choses nous trouvons l'effet de sa
-présence par l'émotion que nous ressentons; lui-même, la cause, nous
-ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-là si incapable de
-me représenter Albertine que j'aurais presque pu croire que je ne
-l'aimais pas, comme ma mère, dans les moments de désespoir où elle
-fut incapable de se représenter jamais ma grand'mère (sauf une fois
-dans la rencontre fortuite d'un rêve dont elle sentait tellement le
-prix, quoique endormie, qu'elle s'efforçait avec ce qui lui restait de
-forces dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et
-s'accusait en effet de ne pas regretter sa mère dont la mort la tuait,
-mais dont les traits se dérobaient à son souvenir.</p>
-
-<p>Pourquoi eussé-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes? Parce
-qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer: mais
-notre vie ne reposait-elle pas sur un perpétuel mensonge? Jamais elle
-ne m'avait dit une fois: «Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir
-librement, pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais?» Mais
-c'était en effet une vie trop singulière pour qu'elle ne me l'eût pas
-demandé si elle n'avait pas compris pourquoi. Et à mon silence sur les
-causes de sa claustration, n'était-il pas compréhensible que
-correspondît de sa part un même et constant silence sur ses
-perpétuels désirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables
-désirs et espérances? Françoise avait l'air de savoir que je mentais
-quand je faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance
-semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait
-d'habitude notre domestique, que les maîtres n'aiment pas à être
-humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de
-la réalité que ce qui ne s'écarte pas trop d'une fiction flatteuse,
-propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise
-avait l'air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même
-éveillé, entretenu la méfiance dans l'esprit d'Albertine, surexcité
-sa colère, bref l'eût poussée au point où elle aurait pu prédire
-comme inévitable son départ. Si c'était vrai, ma version d'un
-départ momentané, connu et approuvé par moi, n'avait pu rencontrer
-qu'incrédulité chez Françoise. Mais l'idée qu'elle se faisait de la
-nature intéressée d'Albertine, l'exaspération avec laquelle, dans sa
-haine, elle grossissait le «profit» qu'Albertine était censée tirer
-de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire échec à sa certitude.
-Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme à une chose toute
-naturelle, au retour prochain d'Albertine, Françoise regardait-elle ma
-figure, pour voir si je n'inventais pas, de la même façon que, quand
-le maître d'hôtel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots,
-une nouvelle politique qu'elle hésitait à croire, par exemple la
-fermeture des églises et la déportation des curés, même du bout de
-la cuisine et sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et
-avidement le journal, comme si elle eût pu voir si c'était vraiment
-écrit.</p>
-
-<p>Quand Françoise vit qu'après avoir écrit une longue lettre j'y
-mettais l'adresse de M<sup>me</sup> Bontemps, cet effroi jusque-là si vague
-qu'Albertine revînt, grandit chez elle. Il se doubla d'une véritable
-consternation quand un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une
-lettre sur l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'écriture
-d'Albertine. Elle se demandait si le départ d'Albertine n'avait pas
-été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement comme
-assurant définitivement pour l'avenir la vie d'Albertine à la maison
-et comme constituant pour moi, c'est-à-dire, en tant que j'étais le
-maître de Françoise, pour elle-même, l'humiliation d'avoir été
-joué par Albertine. Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de
-celle-ci, je ne pus m'empêcher de considérer un instant les yeux de
-Françoise d'où tous les espoirs s'étaient enfuis, en induisant de ce
-présage l'imminence du retour d'Albertine, comme un amateur de sports
-d'hiver conclut avec joie que les froids sont proches en voyant le
-départ des hirondelles. Enfin Françoise partit, et quand je me fus
-assuré qu'elle avait refermé la porte, j'ouvris sans bruit pour
-n'avoir pas l'air anxieux, la lettre que voici:</p>
-
-<p>«Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis
-à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse
-quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu'à m'écrire le nom de
-votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens
-qui ne cherchent qu'une chose, c'est à vendre, et que feriez-vous d'une
-auto, vous qui ne sortez jamais? Je suis très touchée que vous ayez
-gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon
-côté je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire
-(puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne
-s'effacera de mon esprit qu'avec la nuit complète.»</p>
-
-<p>Je sentis que cette dernière phrase n'était qu'une phrase et
-qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu'à sa mort, un si doux
-souvenir de cette promenade où elle n'avait certainement eu aucun
-plaisir puisqu'elle était impatiente de me quitter. Mais j'admirai
-aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu
-qu'Esther avant de me connaître, était douée et combien j'avais eu
-raison de trouver qu'elle s'était chez moi enrichie de qualités
-nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. Et ainsi, la
-phrase que je lui avais dite à Balbec: «Je crois que mon amitié vous
-serait précieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous
-apporter ce qui vous manque»&mdash;je lui avais mis comme dédicace sur une
-photographie: «avec la certitude d'être providentiel»&mdash;cette phrase,
-que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver
-bénéfice à me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait avoir,
-cette phrase se trouvait, elle aussi, avoir été vraie. De même, en
-somme, quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de
-l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais que dans la
-fréquentation constante mon amour s'amortissait et que la séparation
-l'exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait
-naître un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers
-temps de Balbec.</p>
-
-<p>La lettre d'Albertine n'avançait en rien les choses. Elle ne me parlait
-que d'écrire à l'intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation,
-brusquer les choses, et j'eus l'idée suivante. Je fis immédiatement
-porter à Andrée une lettre où je lui disais qu'Albertine était chez
-sa tante, que je me sentais bien seul, qu'elle me ferait un immense
-plaisir en venant s'installer chez moi pour quelques jours et que, comme
-je ne voulais faire aucune cachotterie, je la priais d'en avertir
-Albertine. Et en même temps j'écrivis à Albertine comme si je n'avais
-pas encore reçu sa lettre: «Mon amie, pardonnez-moi ce que vous
-comprendrez si bien, je déteste tant les cachotteries que j'ai voulu
-que vous fussiez avertie par elle et par moi. J'ai, à vous avoir eue si
-doucement chez moi, pris la mauvaise habitude de ne pas être seul
-Puisque nous avons décidé que vous ne reviendrez pas, j'ai pensé que
-la personne qui vous remplacerait le mieux, parce que c'est celle qui me
-changerait le moins, qui vous rappellerait le plus, c'était Andrée, et
-je lui ai demandé de venir Pour que tout cela n'eût pas l'air trop
-brusque, je ne lui ai parlé que de quelques jours, mais entre nous je
-pense bien que cette fois-ci c'est une chose de toujours. Ne croyez vous
-pas que j'aie raison. Vous savez que votre petit groupe de jeunes filles
-de Balbec a toujours été la cellule sociale qui a exercé sur moi le
-plus grand prestige, auquel j'ai été le plus heureux d'être un jour
-agrégé. Sans doute c'est ce prestige qui se fait encore sentir.
-Puisque la fatalité de nos caractères et la malchance de la vie a
-voulu que ma petite Albertine ne pût pas être ma femme, je crois que
-j'aurai tout de même une femme&mdash;moins charmante qu'elle, mais à qui
-des conformités plus grandes de nature permettront peut-être d'être
-plus heureuse avec moi&mdash;dans Andrée.» Mais après avoir fait partir
-cette lettre, le soupçon me vint tout à coup que, quand Albertine
-m'avait écrit: «J'aurais été trop heureuse de revenir si vous me
-l'aviez écrit directement», elle ne me l'avait dit que parce que je ne
-lui avais pas écrit directement et que, si je l'avais fait, elle ne
-serait pas revenue tout de même, qu'elle serait contente de voir
-Andrée chez moi, puis ma femme, pourvu qu'elle, Albertine, fût libre,
-parce qu'elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant
-les précautions de chaque heure que j'avais prises pendant plus de six
-mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute
-j'avais empêché. Je me disais que probablement elle usait mal,
-là-bas, de sa liberté, et sans doute cette idée que je formais me
-semblait triste mais restait générale, ne me montrant rien de
-particulier, et par le nombre indéfini des amantes possibles qu'elle me
-faisait supposer, ne me laissait m'arrêter à aucune, entraînait mon
-esprit dans une sorte de mouvement perpétuel non exempt de douleur,
-mais d'une douleur qui par le défaut d'une image concrète était
-supportable. Pourtant cette douleur cessa de le demeurer et devint
-atroce quand Saint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu'il
-me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je
-place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla
-ensuite tellement qu'il affaiblit, sinon l'impression pénible que me
-produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique
-de cette conversation. Cet incident consiste en ceci. Brûlant
-d'impatience de voir Saint-Loup, je l'attendais sur l'escalier (ce que
-je n'aurais pu faire si ma mère avait été là, car c'est ce qu'elle
-détestait le plus au monde après «parler par la fenêtre») quand
-j'entendis les paroles suivantes: «Comment vous ne savez pas faire
-renvoyer quelqu'un qui vous déplaît? Ce n'est pas difficile. Vous
-n'avez par exemple qu'à cacher les choses qu'il faut qu'il apporte.
-Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l'appellent, il ne
-trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui:
-«Mais qu'est-ce qu'il fait?» Quand il arrivera en retard tout le monde
-sera en fureur et il n'aura pas ce qu'il faut. Au bout de quatre ou cinq
-fois vous pouvez être sûr qu'il sera renvoyé, surtout si vous avez
-soin de salir en cachette ce qu'il doit apporter de propre, et mille
-autres trucs comme cela.» Je restais muet de stupéfaction car ces
-paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de
-Saint-Loup. Or je l'avais toujours considéré comme un être si bon, si
-pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s'il
-avait récité un rôle de Satan: ce ne pouvait être en son nom qu'il
-parlait. «Mais il faut bien que chacun gagne sa vie», dit son
-interlocuteur que j'aperçus alors et qui était un des valets de pied
-de la duchesse de Guermantes. «Qu'est-ce que ça vous fiche du moment
-que vous serez bien? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en
-plus le plaisir d'avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien
-renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un
-grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu'à ce
-qu'il finisse par préférer s'en aller. Du reste, moi je pousserai à
-la roue, je dirai à ma tante que j'admire votre patience de servir avec
-un lourdaud pareil et aussi mal tenu». Je me montrai, Saint-Loup vint
-à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais
-de l'entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me
-demandai si quelqu'un qui était capable d'agir aussi cruellement envers
-un malheureux, n'avait pas joué le rôle d'un traître vis-à-vis de moi,
-dans sa mission auprès de M<sup>me</sup> Bontemps. Cette réflexion servit
-surtout à ne pas me faire considérer son insuccès comme une preuve
-que je ne pouvais pas réussir, une fois qu'il m'eut quitté. Mais
-pendant qu'il fut auprès de moi, c'était pourtant au Saint-Loup
-d'autrefois et surtout à l'ami qui venait de quitter M<sup>me</sup>
-Bontemps que je pensais. Il me dit d'abord: «Tu trouves que j'aurais dû te
-téléphoner davantage mais on disait toujours que tu n'étais pas
-libre.» Mais où ma souffrance devint insupportable, ce fut quand il me
-dit: «Pour commencer par où ma dernière dépêche t'a laissé, après
-avoir passé par une espèce de hangar, j'entrai dans la maison et au
-bout d'un long couloir on me fit entrer dans un salon.» À ces mots de
-hangar, de couloir, de salon et avant même qu'ils eussent fini d'être
-prononcés, mon cœur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un
-courant électrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la
-terre en une seconde, ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur.
-Comme je les répétai, renouvelant le choc à plaisir, ces mots de
-hangar, de couloir, de salon, quand Saint-Loup fut parti! Dans un hangar
-on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon qui sait ce
-qu'Albertine faisait quand sa tante n'était pas là. Et quoi? Je
-m'étais donc représenté la maison où elle habitait comme ne pouvant
-posséder ni hangar, ni salon. Non, je ne me l'étais pas représentée
-du tout, sinon comme un lieu vague. J'avais souffert une première fois
-quand s'était individualisé géographiquement le lieu où était
-Albertine. Quand j'avais appris qu'au lieu d'être dans deux ou trois
-endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge
-avaient marqué dans mon cœur comme sur une carte la place où il
-fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu'elle
-était dans une maison de Touraine, je n'avais pas vu la maison. Jamais
-ne m'était venue à l'imagination cette affreuse idée de salon, de
-hangar, de couloir, qui me semblaient face à moi sur la rétine de
-Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine
-allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une
-infinité de pièces possibles qui s'étaient détruites l'une l'autre.
-Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, ma folie m'apparut
-d'avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont
-l'existence (et non la simple possibilité) venait de m'être
-révélée. Hélas! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon il
-avait entendu chanter à tue-tête d'une chambre voisine et que c'était
-Albertine qui chantait, je compris avec désespoir que, débarrassée
-enfin de moi, elle était heureuse! Elle avait reconquis sa liberté. Et
-moi qui pensais qu'elle allait venir prendre la place d'Andrée. Ma
-douleur se changea en colère contre Saint-Loup. «C'est tout ce que je
-t'avais demandé d'éviter, qu'elle sût que tu venais.» «Si tu crois
-que c'était facile! On m'avait assuré qu'elle n'était pas là. Oh! je
-sais bien que tu n'es pas content de moi, je l'ai bien senti dans tes
-dépêches. Mais tu n'es pas juste, j'ai fait ce que j'ai pu.» Lâchée
-de nouveau, ayant quitté la cage d'où chez moi je restais des jours
-entiers sans la faire venir dans ma chambre, Albertine avait repris pour
-moi toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde
-suivait, l'oiseau merveilleux des premiers jours. «Enfin
-résumons-nous. Pour la question d'argent, je ne sais que te dire, j'ai
-parlé à une femme qui m'a paru si délicate que je craignais de la
-froisser. Or elle n'a pas fait ouf quand j'ai parlé de l'argent. Même,
-un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle était touchée de voir que nous
-nous comprenions si bien. Pourtant tout ce qu'elle a dit ensuite était
-si délicat, si élevé, qu'il me semblait impossible qu'elle eût dit
-pour l'argent que je lui offrais: «Nous nous comprenons si bien», car
-au fond j'agissais en mufle.» «Mais peut-être n'a-t-elle pas compris,
-elle n'a peut-être pas entendu, tu aurais dû le lui répéter, car
-c'est cela sûrement qui aurait fait tout réussir.» «Mais comment
-veux-tu qu'elle n'ait pas entendu, je le lui ai dit comme je te parle
-là, elle n'est ni sourde, ni folle.» «Et elle n'a fait aucune
-réflexion?» «Aucune.» «Tu aurais dû lui redire une fois.»
-«Comment voulais-tu que je le lui redise? Dès qu'en entrant j'ai vu
-l'air qu'elle avait, je me suis dit que tu t'étais trompé, que tu me
-faisais faire une immense gaffe, et c'était terriblement difficile de
-lui offrir cet argent ainsi. Je l'ai fait pourtant pour t'obéir,
-persuadé qu'elle allait me faire mettre dehors.» «Mais elle ne l'a
-pas fait. Donc ou elle n'avait pas entendu, et il fallait recommencer,
-ou vous pouviez continuer sur ce sujet.» «Tu dis: «Elle n'avait pas
-entendu», parce que tu es ici, mais je te répète, si tu avais
-assisté à notre conversation, il n'y avait aucun bruit, je l'ai dit
-brutalement, il n'est pas possible qu'elle n'ait pas compris.» «Mais
-enfin elle est bien persuadée que j'ai toujours voulu épouser sa
-nièce?» «Non, ça, si tu veux mon avis, elle ne croyait pas que tu
-eusses du tout l'intention d'épouser. Elle m'a dit que tu avais dit
-toi-même à sa nièce que tu voulais la quitter. Je ne sais même pas
-si maintenant elle est bien persuadée que tu veuilles épouser.» Ceci
-me rassurait un peu en me montrant que j'étais moins humilié, donc
-plus capable d'être encore aimé, plus libre de faire une démarche
-décisive. Pourtant j'étais tourmenté. «Je suis ennuyé parce que je
-vois que tu n'es pas content.» «Si, je suis touché, reconnaissant de
-ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu...» «J'ai fait de
-mon mieux. Un autre n'eût pu faire davantage ni même autant. Essaye
-d'un autre.» «Mais non, justement, si j'avais su, je ne t'aurais pas
-envoyé, mais ta démarche avortée m'empêche d'en faire une autre.»
-Je lui faisais des reproches: il avait cherché à me rendre service et
-n'avait pas réussi. Saint-Loup en s'en allant avait croisé des jeunes
-filles qui entraient. J'avais déjà fait souvent la supposition
-qu'Albertine connaissait des jeunes filles dans le pays; mais c'était
-la première fois que j'en ressentais la torture. Il faut vraiment
-croire que la nature a donné à notre esprit de sécréter un
-contre-poison naturel qui annihile les suppositions que nous faisons à
-la fois sans trêve et sans danger. Mais rien ne m'immunisait contre ces
-jeunes filles que Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails,
-n'était-ce pas justement ce que j'avais cherché à obtenir de chacun
-sur Albertine, n'était-ce pas moi qui, pour les connaître plus
-précisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel,
-de passer coûte que coûte chez moi, n'était-ce donc pas moi qui les
-avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avide de croître
-et de se nourrir d'eux? Enfin Saint-Loup m'avait dit avoir eu la bonne
-surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance
-et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une
-jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et le nom de cette
-actrice suffit pour que je me dise: «C'est peut-être avec celle-là»;
-cela suffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d'une femme que je
-ne connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et au fond
-pourquoi cela n'eût-il pas été? M'étais-je fait faute de penser à
-des femmes depuis que je connaissais Albertine? Le soir où j'avais
-été pour la première fois chez la princesse de Guermantes, quand
-j'étais rentré, n'était-ce pas beaucoup moins en pensant à cette
-dernière qu'à la jeune fille dont Saint-Loup m'avait parlé et qui
-allait dans les maisons de passe et à la femme de chambre de M<sup>me</sup>
-Putbus? N'est-ce pas pour cette dernière que j'étais retourné à
-Balbec, et plus récemment, avais bien eu envie d'aller à Venise?
-pourquoi Albertine n'eût-elle pas eu envie d'aller en Touraine?
-Seulement au fond, je m'en apercevais maintenant, je ne l'aurais pas
-quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même,
-tout en me disant: «Je la quitterai bientôt», je savais que je ne la
-quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me mettrais
-plus à travailler, ni à vivre d'une façon hygiénique, ni à rien
-faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain.
-Seulement quoi que je crusse au fond, j'avais trouvé plus habile de la
-laisser vivre sous la menace d'une perpétuelle séparation. Et sans
-doute, grâce à ma détestable habileté, je l'avais trop bien
-convaincue. En tout cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je
-ne pouvais pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette
-actrice, je ne pouvais supporter la pensée de cette vie qui
-m'échappait. J'attendrais sa réponse à ma lettre: si elle faisait le
-mal, hélas! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-être
-je me disais cela parce que, n'ayant plus l'habitude de me faire rendre
-compte de chacune de ses minutes, dont une seule où elle eût été
-libre m'eût jadis affolé, ma jalousie n'avait plus la même division
-du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas,
-j'irais la chercher; de gré ou de force je l'arracherais à ses amies.
-D'ailleurs ne valait-il pas mieux que j'y allasse moi-même, maintenant
-que j'avais découvert la méchanceté jusqu'ici insoupçonnée de moi,
-de S<sup>t</sup>-Loup; qui sait s'il n'avait pas organisé tout un complot
-pour me séparer d'Albertine.</p>
-
-<p>Et cependant comme j'aurais menti maintenant si je lui avais écrit,
-comme je le lui disais à Paris, que je souhaitais qu'il ne lui arrivât
-aucun accident. Ah! s'il lui en était arrivé un, ma vie, au lieu
-d'être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante eût
-aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la
-suppression de la souffrance.</p>
-
-<p>La suppression de la souffrance? Ai-je pu vraiment le croire, croire que
-la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en état,
-qu'elle enlève la douleur dans le cœur de celui pour qui l'existence
-de l'autre n'est plus qu'une cause de douleurs, qu'elle enlève la
-douleur et n'y met rien à la place. La suppression de la douleur!
-Parcourant les faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir
-le courage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait pu
-être victime d'un accident, vivante j'aurais eu un prétexte pour
-courir auprès d'elle, morte j'aurais retrouvé, comme disait Swann, la
-liberté de vivre. Je le croyais? Il l'avait cru, cet homme si fin et
-qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu'on a dans le
-cœur. Comme, un peu plus tard, s'il avait été encore vivant, j'aurais
-pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde,
-que la mort de celle qu'il aimait ne l'eût délivré de rien.</p>
-
-<p>Je laissai toute fierté vis-à-vis d'Albertine, je lui envoyai un
-télégramme désespéré lui demandant de revenir à n'importe quelles
-conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, que je demandais
-seulement à l'embrasser une minute trois fois par semaine avant qu'elle
-se couche. Et elle eût dit une fois seulement, que j'eusse accepté une
-fois. Elle ne revint jamais. Mon télégramme venait de partir que j'en
-reçus un. Il était de M<sup>me</sup> Bontemps. Le monde n'est pas créé une
-fois pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des
-choses que nous ne soupçonnions pas. Ah! ce ne fut pas la suppression
-de la souffrance que produisirent en moi les deux premières lignes du
-télégramme: «Mon pauvre ami, notre petite Albertine n'est plus,
-pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l'aimiez tant.
-Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une
-promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à
-sa place?» Non, pas la suppression de la souffrance, mais une
-souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais
-ne m'étais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-être
-pas? Je me l'étais dit en effet, mais je m'apercevais maintenant que
-pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa présence,
-de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupçons,
-j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'être toujours avec elle. Même
-quand elle était sortie, quand j'étais seul je l'embrassais encore.
-J'avais continué depuis, qu'elle était en Touraine. J'avais moins
-besoin de sa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait
-impunément le mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait
-pas un instant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main
-sur mon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuis
-qu'elle était partie et qui ne le seraient jamais plus, je passai ma
-main sur eux, comme maman m'avait caressé à la mort de ma grand'mère
-en me disant: «Mon pauvre petit, ta grand'mère qui t'aimait tant, ne
-t'embrassera plus.» Toute ma vie à venir se trouvait arrachée de mon
-cœur. Ma vie à venir? Je n'avais donc pas pensé quelquefois à la
-vivre sans Albertine? Mais non! Depuis longtemps, je lui avais donc
-voué toutes les minutes de ma vie jusqu'à ma mort? Mais bien sûr! Cet
-avenir indissoluble d'elle je n'avais pas su l'apercevoir, mais
-maintenant qu'il venait d'être descellé, je sentais la place qu'il
-tenait dans mon cœur béant. Françoise qui ne savait encore rien,
-entra dans ma chambre; d'un air furieux, je lui criai: «Qu'est-ce qu'il
-y a?» Alors (il y a quelquefois des mots qui mettent une réalité
-différente à la même place que celle qui est près de nous, ils nous
-étourdissent tout autant qu'un vertige), elle me dit: «Monsieur n'a
-pas besoin d'avoir l'air fâché. Il va être au contraire bien content.
-Ce sont deux lettres de Mademoiselle Albertine.» Je sentis, après, que
-j'avais dû avoir les yeux de quelqu'un dont l'esprit perd l'équilibre.
-Je ne fus même pas heureux, ni incrédule. J'étais comme quelqu'un qui
-voit la même place de sa chambre occupée par un canapé et par une
-grotte: rien ne lui paraissant plus réel, il tombe par terre. Les deux
-lettres d'Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de
-distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade
-où elle était morte. La première disait: «Mon ami, je vous remercie
-de la preuve de confiance que vous me donnez en me disant votre
-intention de faire venir Andrée chez vous. Je sais qu'elle acceptera
-avec joie et je crois que ce sera très heureux pour elle. Douée comme
-elle est, elle saura profiter de la compagnie d'un homme tel que vous et
-de l'admirable influence que vous savez prendre sur un être. Je crois
-que vous avez eu là une idée d'où peut naître autant de bien pour
-elle que pour vous. Aussi, si elle faisait l'ombre d'une difficulté (ce
-que je ne crois pas), télégraphiez-moi, je me charge d'agir sur
-elle.» La seconde était datée d'un jour plus tard. En réalité elle
-avait dû les écrire à peu d'instants l'une de l'autre, peut-être
-ensemble, et antidater la première. Car tout le temps j'avais imaginé
-dans l'absurde ses intentions qui n'avaient été que de revenir auprès
-de moi et que quelqu'un de désintéressé dans la chose, un homme sans
-imagination, le négociateur d'un traité de paix, le marchand qui
-examine une transaction, eussent mieux jugées que moi. Elle ne
-contenait que ces mots: «Serait-il trop tard pour que je revienne chez
-vous? Si vous n'avez pas encore écrit à Andrée, consentiriez-vous à
-me reprendre? Je m'inclinerai devant votre décision, je vous supplie de
-ne pas tarder à me la faire connaître, vous pensez avec quelle
-impatience je l'attends. Si c'était que je revienne, je prendrais le
-train immédiatement. De tout cœur à vous, Albertine.»</p>
-
-<p>Pour que la mort d'Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût
-fallu que le choc l'eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi.
-Jamais elle n'y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être
-a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps; ne
-nous apparaissant que par minutes successives, il n'a jamais pu nous
-livrer de lui qu'un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu'une
-seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de
-consister en une simple collection de moments; grande force aussi; il
-relève de la mémoire, et la mémoire d'un moment n'est pas instruite
-de tout ce qui s'est passé depuis; ce moment qu'elle a enregistré dure
-encore, vit encore et avec lui l'être qui s'y profilait. Et puis cet
-émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour
-me consoler ce n'est pas une, ce sont d'innombrables Albertine que
-j'aurais dû oublier. Quand j'étais arrivé à supporter le chagrin
-d'avoir perdu celle-ci, c'était à recommencer avec une autre, avec
-cent autres.</p>
-
-<p>Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à
-cause d'Albertine, parallèlement à elle, quand j'étais seul, la
-douceur, c'était justement à l'appel de moments identiques la
-perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie
-m'était rendue l'odeur des lilas de Combray, par la mobilité du soleil
-sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées, par l'assourdissement
-des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises, le
-désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de
-Pâques. L'été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud.
-C'était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans
-les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres,
-pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel
-moins enflammé que dans l'ardeur du jour, mais déjà aussi
-stérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d'évocation
-égal à celui d'autrefois, mais qui ne me donnait plus que de la
-souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l'air, le soleil
-déclinant mettait sur la verticalité des maisons, des églises, un
-fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeait sans le vouloir
-les plis des grands rideaux, j'étouffais un cri à la déchirure que
-venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui m'avait fait
-paraître belle la façade neuve de Bricqueville l'orgueilleuse, quand
-Albertine m'avait dit: «Elle est restaurée.» Ne sachant comment
-expliquer mon soupir à Françoise, je lui disais: «Ah! j'ai soif.»
-Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous la
-décharge douloureuse d'un des mille souvenirs invisibles qui à tout
-moment éclataient autour de moi dans l'ombre: je venais de voir qu'elle
-avait apporté du cidre et des cerises qu'un garçon de ferme nous avait
-apportés dans la voiture, à Balbec, espèces sous lesquelles j'aurais
-communié le plus parfaitement, jadis, avec l'arc-en-ciel des salles à
-manger obscures par les jours brûlants. Alors je pensai pour la
-première fois à la ferme des Écorres, et je me dis que certains jours
-où Albertine me disait à Balbec ne pas être libre, être obligée de
-sortir avec sa tante, elle était peut-être avec telle de ses amies
-dans une ferme où elle savait que je n'avais pas mes habitudes, et que
-pendant qu'à tout hasard je l'attendais à Marie-Antoinette où on
-m'avait dit: «Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui», elle usait avec
-son amie des mêmes mots qu'avec moi quand nous sortions tous les deux:
-«Il n'aura pas l'idée de nous chercher ici et comme cela nous ne
-serons plus dérangées.» Je disais à Françoise de refermer les
-rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais il continuait à
-filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. «Elle ne me plaît pas, elle
-est restaurée, mais nous irons demain à Saint-Martin le Vêtu,
-après-demain à...» Demain, après-demain, c'était un avenir de vie
-commune, peut-être pour toujours qui commençait, mon cœur s'élança
-vers lui, mais il n'était plus là, Albertine était morte.</p>
-
-<p>Je demandai l'heure à Françoise. Six heures. Enfin Dieu merci allait
-disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec
-Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais
-qu'est-ce que j'y gagnais? La fraîcheur du soir se levait, c'était le
-coucher du soleil; dans ma mémoire au bout d'une route que nous
-prenions ensemble pour rentrer, j'apercevais, plus loin que le dernier
-village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où
-nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors,
-maintenant il fallait s'arrêter court devant ce même abîme, elle
-était morte. Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais
-de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir
-cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles
-oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre de chaque côté de
-moi qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte.
-Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des
-feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos
-d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez
-loin du moment actuel afin qu'eût tout le recul, tout l'élan
-nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était
-morte. Ah! jamais je n'entrerais plus dans une forêt, je ne me
-promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me
-seraient-elles moins cruelles? Que de fois j'avais traversé pour aller
-chercher Albertine, que de fois j'avais repris au retour avec elle la
-grande plaine de Cricqueville, tantôt par des temps brumeux où
-l'inondation du brouillard nous donnait l'illusion d'être entourés
-d'un lac immense, tantôt par des soirs limpides où le clair de lune,
-dématérialisant la terre, la faisant paraître à deux pas céleste,
-comme elle n'est, pendant le jour, que dans les lointains, enfermait les
-champs, les bois avec le firmament auquel il les avait assimilés, dans
-l'agate arborisée d'un seul azur.</p>
-
-<p>Françoise devait être heureuse de la mort d'Albertine, et il faut lui
-rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne
-simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique
-code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux
-chansons de gestes étaient plus anciennes que sa haine d'Albertine et
-même d'Eulalie. Aussi une de ces fins d'après-midi-là, comme je ne
-cachais pas assez rapidement ma souffrance, elle aperçut mes larmes,
-servie par son instinct d'ancienne petite paysanne qui autrefois lui
-faisait capturer et faire souffrir les animaux, n'éprouver que de la
-gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards
-et, quand j'étais malade, à observer, comme les blessures qu'elle eût
-infligées à une chouette, ma mauvaise mine, qu'elle annonçait ensuite
-sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son
-«coutumier» de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement
-les larmes, le chagrin, choses qu'elle jugeait aussi funestes que
-d'ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. «Oh! non, Monsieur,
-il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal.» Et en voulant
-arrêter mes larmes elle avait l'air aussi inquiet que si c'eût été
-des flots de sang. Malheureusement je pris un air froid qui coupa court
-aux effusions qu'elle espérait et qui du reste eussent peut-être été
-sincères. Peut-être en était il pour elle d'Albertine comme d'Eulalie
-et maintenant que mon amie ne pouvait plus tirer de moi aucun profit,
-Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle tint à me montrer
-pourtant qu'elle se rendait bien compte que je pleurais et que, suivant
-seulement le funeste exemple des miens, je ne voulais pas «faire
-voir». «Il ne faut pas pleurer, Monsieur», me dit-elle d'un ton cette
-fois plus calme, et plutôt pour me montrer sa clairvoyance que pour me
-témoigner sa pitié. Et elle ajouta: «Ça devait arriver, elle était
-trop heureuse, la pauvre, elle n'a pas su connaître son bonheur.»</p>
-
-<p>Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été. Un
-pâle fantôme de la maison d'en face continuait indéfiniment à
-aquareller sur le ciel sa blancheur persistante. Enfin il faisait nuit
-dans l'appartement, je me cognais aux meubles de l'antichambre, mais
-dans la porte de l'escalier, au milieu du noir que je croyais total, la
-partie vitrée était translucide et bleue, d'un bleu de fleur, d'un
-bleu d'aile d'insecte, d'un bleu qui m'eût semblé beau si je n'avais
-senti qu'il était un dernier reflet, coupant comme un acier, un coup
-suprême que dans sa cruauté infatigable me portait encore le jour.
-L'obscurité complète finissait pourtant par venir, mais alors il
-suffisait d'une étoile vue à côté de l'arbre de la cour pour me
-rappeler nos départs en voiture, après le dîner, pour les bois de
-Chantepie, tapissés par le clair de lune. Et même dans les rues, il
-m'arrivait d'isoler sur le dos d'un banc, de recueillir la pureté
-naturelle d'un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de
-Paris,&mdash;de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un
-instant, pour mon imagination, la ville dans la nature, avec le silence
-infini des champs évoqués, le souvenir douloureux des promenades que
-j'y avais faites avec Albertine. Ah! quand la nuit finirait-elle? Mais
-à la première fraîcheur de l'aube je frissonnais, car celle-ci avait
-ramené en moi la douceur de cet été, où, de Balbec à Incarville,
-d'Incarville à Balbec, nous nous étions tant de fois reconduits l'un
-l'autre jusqu'au petit jour. Je n'avais plus qu'un espoir pour
-l'avenir&mdash;espoir bien plus déchirant qu'une crainte,&mdash;c'était
-d'oublier Albertine. Je savais que je l'oublierais un jour, j'avais bien
-oublié Gilberte, M<sup>me</sup> de Guermantes, j'avais bien oublié ma
-grand'mère. Et c'est notre plus juste et plus cruel châtiment de
-l'oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous
-nous sommes détachés de ceux que nous n'aimons plus, que nous
-entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l'égard de ceux que
-nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu'il est un état non
-douloureux, un état d'indifférence. Mais ne pouvant penser à la fois
-à ce que j'étais et à ce que je serais, je pensais avec désespoir à
-tout ce tégument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il
-faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais. L'élan de ces
-souvenirs si tendres venant se briser contre l'idée qu'Albertine était
-morte, m'oppressait par l'entrechoc de flux si contrariés que je ne
-pouvais rester immobile; je me levais, mais tout d'un coup je
-m'arrêtais, terrassé; le même petit jour que je voyais, au moment où
-je venais de quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers,
-venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la
-blancheur froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un
-coup de couteau.</p>
-
-<p>Bientôt les bruits de la rue allaient commencer, permettant de lire à
-l'échelle qualitative de leurs sonorités, le degré de la chaleur sans
-cesse accrue où ils retentiraient. Mais dans cette chaleur qui quelques
-heures plus tard s'imbiberait de l'odeur des cerises, ce que je trouvais
-(comme dans un remède que le remplacement d'une des parties composantes
-par une autre suffît pour rendre, d'un euphorique et d'un excitatif
-qu'il était, un déprimant), ce n'était plus le désir des femmes mais
-l'angoisse du départ d'Albertine. D'ailleurs le souvenir de tous mes
-désirs était aussi imprégné d'elle, et de souffrance, que le
-souvenir des plaisirs. Cette Venise où j'avais cru que sa présence me
-serait importune (sans doute parce que je sentais confusément qu'elle
-m'y serait nécessaire), maintenant qu'Albertine n'était plus, j'aimais
-mieux n'y pas aller. Albertine m'avait semblé un obstacle interposé
-entre moi et toutes choses, parce qu'elle était pour moi leur contenant
-et que c'est d'elle, comme d'un vase, que je pouvais les recevoir.
-Maintenant que ce vase était détruit, je ne me sentais plus le courage
-de les saisir; il n'y en avait plus une seule dont je ne me
-détournasse, abattu, préférant n'y pas goûter. De sorte que ma
-séparation d'avec elle n'ouvrait nullement pour moi le champ des
-plaisirs possibles que j'avais cru m'être fermé par sa présence.
-D'ailleurs l'obstacle que sa présence avait peut-être été en effet
-pour moi à voyager, à jouir de la vie, m'avait seulement, comme il
-arrive toujours, masqué les autres obstacles, qui reparaissaient
-intacts maintenant que celui-là avait disparu. C'est de cette façon
-qu'autrefois, quand quelque visite aimable m'empêchait de travailler,
-si le lendemain je restais seul, je ne travaillais pas davantage. Qu'une
-maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de
-près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, des pays
-inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé,
-ce que nous retrouverons c'est la même vie morne où rien de tout cela
-n'existait pour nous.</p>
-
-<p>Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L'hiver finirait par
-revenir, où je n'aurais plus à craindre le souvenir des promenades
-avec elle jusqu'à l'aube trop tôt levée. Mais les premières gelées
-ne me rapporteraient-elles pas, conservées dans leur glace, le germe de
-mes premiers désirs, quand à minuit je la faisais chercher, que le
-temps me semblait si long jusqu'à son coup de sonnette, que je pourrais
-maintenant attendre éternellement en vain? Ne me rapporteraient-elles
-pas le germe de mes premières inquiétudes, quand deux fois je crus
-qu'elle ne viendrait pas? Dans ce temps-là je ne la voyais que
-rarement; mais même ces intervalles qu'il y avait alors entre ses
-visites qui la faisaient surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein
-d'une vie inconnue que je n'essayais pas de posséder, assuraient
-mon calme, en empêchant les velléités sans cesse interrompues
-de ma jalousie, de se conglomérer, de faire bloc dans mon cœur.
-Autant ils eussent pu être apaisants dans ce temps-là, autant,
-rétrospectivement, ils étaient empreints de souffrance, depuis que ce
-qu'elle avait pu faire d'inconnu pendant leur durée avait cessé de
-m'être indifférent, et surtout maintenant qu'aucune visite d'elle ne
-viendrait plus jamais; de sorte que ces soirs de janvier où elle venait
-et qui par là m'avaient été si doux, me souffleraient maintenant dans
-leur bise aigre une inquiétude que je ne connaissais pas alors, et me
-rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de mon amour.
-Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui, depuis
-Gilberte et mes jeux aux Champs-Élysées, m'avait toujours paru si
-triste; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir
-de neige où j'avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu
-Albertine, alors, comme un malade, se plaçant bien au point de vue du
-corps, pour sa poitrine, moi, moralement, à ces moments-là, ce que je
-redoutais encore le plus, pour mon chagrin, pour mon cœur, c'était le
-retour des grands froids, et je me disais que ce qu'il y aurait de plus
-dur à passer, ce serait peut-être l'hiver. Lié qu'il était à toutes
-les saisons, pour que je perdisse le souvenir d'Albertine, il aurait
-fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les
-connaître, comme un vieillard frappé d'hémiplégie et qui rapprend à
-lire; il aurait fallu que je renonçasse à tout l'univers. Seule, me
-disais-je, une véritable mort de moi-même serait capable (mais elle
-est impossible) de me consoler de la sienne. Je ne songeais pas que la
-mort de soi-même n'est ni impossible, ni extraordinaire; elle se
-consomme à notre insu, au besoin contre notre gré, chaque jour, et je
-souffrirais de la répétition de toutes sortes de journées que non
-seulement la nature, mais des circonstances factices, un ordre plus
-conventionnel introduisent dans une saison. Bientôt reviendrait la date
-où j'étais allé à Balbec l'autre été et où mon amour, qui
-n'était pas encore inséparable de la jalousie et qui ne s'inquiétait
-pas de ce qu'Albertine faisait toute la journée, devait subir tant
-d'évolutions avant de devenir cet amour des derniers temps, si
-particulier, que cette année finale, où avait commencé de changer et
-où s'était terminée la destinée d'Albertine, m'apparaissait remplie,
-diverse, vaste, comme un siècle. Puis ce serait le souvenir de jours
-plus tardifs, mais dans des années antérieures, les dimanches de
-mauvais temps, où pourtant tout le monde était sorti, dans le vide de
-l'après-midi, où le bruit du vent et de la pluie m'eût invité jadis
-à rester à faire le «philosophe sous les toits»; avec quelle
-anxiété je verrais approcher l'heure où Albertine, si peu attendue,
-était venue me voir, m'avait caressé pour la première fois,
-s'interrompant pour Françoise, qui avait apporté la lampe, en ce temps
-deux fois mort où c'était Albertine qui était curieuse de moi, où ma
-tendresse pour elle pouvait légitimement avoir tant d'espérance. Même
-à une saison plus avancée, ces soirs glorieux où les offices, les
-pensionnats, entr'ouverts comme des chapelles, baignés d'une poussière
-dorée, laissent la rue se couronner de ces demi-déesses qui causant
-non loin de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fièvre de
-pénétrer dans leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que
-la tendresse d'Albertine, qui à côté de moi m'était un empêchement
-à m'approcher d'elles.</p>
-
-<p>D'ailleurs, au souvenir des heures, même purement naturelles,
-s'ajouterait forcément le paysage moral qui en fait quelque chose
-d'unique. Quand j'entendrais plus tard le cornet à bouquin du chevrier,
-par un premier beau temps, presque italien, le même jour mélangerait
-tour à tour à sa lumière l'anxiété de savoir Albertine au
-Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis la
-douceur familiale et domestique, presque commune, d'une épouse qui me
-semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener. Ce
-message téléphonique de Françoise qui m'avait transmis l'hommage
-obéissant d'Albertine revenant avec elle, j'avais cru qu'il
-m'enorgueillissait. Je m'étais trompé. S'il m'avait enivré, c'est
-parce qu'il m'avait fait sentir que celle que j'aimais était bien à
-moi, ne vivait bien que pour moi, et même à distance, sans que j'eusse
-besoin de m'occuper d'elle, me considérait comme son époux et son
-maître, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce message
-téléphonique avait été une parcelle de douceur, venant de loin,
-émise de ce quartier du Trocadéro, où il se trouvait y avoir pour moi
-des sources de bonheur dirigeant vers moi d'apaisantes molécules, des
-baumes calmants me rendant enfin une si douce liberté d'esprit que je
-n'avais plus eu, me livrant sans la restriction d'un seul souci à la
-musique de Wagner&mdash;qu'à attendre l'arrivée certaine d'Albertine, sans
-fièvre, avec un manque entier d'impatience où je n'avais pas su
-reconnaître le bonheur. Et ce bonheur qu'elle revînt, qu'elle
-m'obéît et m'appartînt, la cause en était dans l'amour, non dans
-l'orgueil. Il m'eût été bien égal maintenant d'avoir à mes ordres
-cinquante femmes revenant sur un signe de moi, non pas du Trocadéro,
-mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis que
-j'étais seul dans ma chambre à faire de la musique, venait docilement
-vers moi, j'avais respiré, disséminée comme un poudroiement dans le
-soleil, une de ces substances qui comme d'autres sont salutaires au
-corps, font du bien à l'âme. Puis ç'avait été, une demi-heure
-après, l'arrivée d'Albertine, puis la promenade avec Albertine
-arrivée, promenade que j'avais crue ennuyeuse parce qu'elle était pour
-moi accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même,
-qui avait, à partir du moment où Françoise m'avait téléphoné
-qu'elle la ramenait, coulé un calme d'or dans les heures qui avaient
-suivi, en avait fait comme une deuxième journée bien différente de la
-première, parce qu'elle avait un tout autre dessous moral, un dessous
-moral qui en faisait une journée originale, qui venait s'ajouter à la
-variété de celles que j'avais connues jusque-là, journée que je
-n'eusse jamais pu imaginer&mdash;comme nous ne pourrions imaginer le repos
-d'un jour d'été si de tels jours n'existaient pas dans la série de
-ceux que nous avons vécus,&mdash;journée dont je ne pouvais pas dire
-absolument que je me la rappelais, car à ce calme s'ajoutait maintenant
-une souffrance que je n'avais pas ressentie alors. Mais bien plus tard,
-quand je traversai peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels
-j'avais passé avant d'aimer tant Albertine, quand mon cœur cicatrisé
-put se séparer sans souffrance d'Albertine morte, alors je pus me
-rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire
-des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro; je me
-rappelai avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale que
-je n'avais pas connue jusqu'alors; je me le rappelai enfin exactement
-sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle
-certains jours d'été qu'on a trouvés trop chauds quand on les a
-vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage
-d'or fin et d'indestructible azur.</p>
-
-<p>De sorte que ces quelques années n'imposaient pas seulement au souvenir
-d'Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleur successive, les
-modalités différentes de leurs saisons ou de leurs heures, des fins
-d'après-midi de juin aux soirs d'hiver, des clairs de lune sur la mer
-à l'aube en rentrant à la maison, de la neige de Paris aux feuilles
-mortes de Saint-Cloud, mais encore de l'idée particulière que je me
-faisais successivement d'Albertine, de l'aspect physique sous lequel je
-me la représentais à chacun de ces moments, de la fréquence plus ou
-moins grande avec laquelle je la voyais cette saison-là, laquelle s'en
-trouvait comme plus dispersée ou plus compacte, des anxiétés qu'elle
-avait pu m'y causer par l'attente, du désir que j'avais à tel moment
-pour elle, d'espoirs formés, puis perdus; tout cela modifiait le
-caractère de ma tristesse rétrospective tout autant que les
-impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées et
-complétait chacune des années solaires que j'avais vécues,&mdash;et qui,
-rien qu'avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient
-déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d'elle&mdash;en la
-doublant d'une sorte d'année sentimentale où les heures n'étaient pas
-définies par la position du soleil, mais par l'attente d'un
-rendez-vous, où la longueur des jours, où les progrès de la
-température, étaient mesurés par l'essor de mes espérances, le
-progrès de notre intimité, la transformation progressive de son
-visage, les voyages qu'elle avait faits, la fréquence et le style des
-lettres qu'elle m'avait adressées pendant une absence, sa
-précipitation plus ou moins grande à me voir au retour. Et enfin, ces
-changements de temps, ces jours différents, s'ils me rendaient chacun
-une autre Albertine, ce n'était pas seulement par l'évocation des
-moments semblables. Mais l'on se rappelle que toujours, avant même que
-j'aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayant d'autres
-désirs parce qu'il avait d'autres perceptions et qui, de n'avoir rêvé
-que tempêtes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps
-avait glissé une odeur de roses dans la clôture mal jointe de son
-sommeil entrebâillé, s'éveillait en partance pour l'Italie. Même
-dans mon amour l'état changeant de mon atmosphère morale, la pression
-modifiée de mes croyances n'avaient-ils pas tel jour diminué la
-visibilité de mon propre amour, ne l'avaient-ils pas tel jour
-indéfiniment étendue, tel jour embellie jusqu'au sourire, tel jour
-contractée jusqu'à l'orage? On n'est que par ce qu'on possède, on ne
-possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos
-souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin
-de nous-même, où nous les perdons de vue! Alors nous ne pouvons plus
-les faire entrer en ligne de compte de ce total qui est notre être.
-Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs
-m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine&mdash;on ne peut
-regretter que ce qu'on se rappelle&mdash;au réveil je trouvais toute une
-flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus
-claire conscience, et que je distinguais à merveille. Alors je pleurais
-ce que je voyais si bien et qui, la veille, n'était pour moi que
-néant. Puis brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient changé de
-sens; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.</p>
-
-<p>Comment m'avait-elle paru morte quand maintenant pour penser à elle je
-n'avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était
-vivante je revoyais l'une ou l'autre: rapide et penchée sur la roue
-mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la
-tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête
-enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les
-rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les
-bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage
-cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la
-distinguant mal dans l'obscurité de la voiture, j'approchais du clair
-de lune pour la mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me
-rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. Petite
-statuette dans la promenade vers l'île, calme figure grosse à gros
-grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et
-rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la
-musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel
-je me trouvais replacé quand je la revoyais. Et les moments du passé
-ne sont pas immobiles; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui
-les entraînait vers l'avenir, vers un avenir devenu lui-même le
-passé,&mdash;nous y entraînant nous-même. Jamais je n'avais caressé
-l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander
-d'ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l'amour des camps,
-la fraternité du voyage. Mais ce n'était plus possible, elle était
-morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, je n'avais fait
-semblant de comprendre, les soirs où elle semblait m'offrir des
-plaisirs que sans cela elle n'eût peut-être pas demandés à d'autres
-et qui excitaient maintenant en moi un désir furieux. Je ne les aurais
-pas éprouvés semblables auprès d'une autre, mais celle qui me les
-aurait donnés, je pouvais courir le monde sans la rencontrer
-puisque Albertine était morte. Il semblait que je dusse choisir entre
-deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort
-d'Albertine,&mdash;venu pour moi d'une réalité que je n'avais pas connue:
-sa vie en Touraine,&mdash;était en contradiction avec toutes mes pensées
-relatives à Albertine, mes désirs, mes regrets, mon attendrissement,
-ma fureur, ma jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au
-répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant,
-impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu'Albertine fût
-morte.&mdash;Une telle profusion de sentiments, car ma mémoire, en
-conservant ma tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n'était
-pas Albertine seule qui n'était qu'une succession de moments, c'était
-aussi moi-même. Mon amour pour elle n'avait pas été simple: à la
-curiosité de l'inconnu s'était ajouté un désir sensuel et à un
-sentiment d'une douceur presque familiale, tantôt l'indifférence,
-tantôt une fureur jalouse. Je n'étais pas un seul homme, mais le
-défilé heure par heure d'une armée compacte où il y avait selon le
-moment des passionnés, des indifférents, des jaloux,&mdash;des jaloux dont
-pas un n'était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là
-qu'un jour viendrait la guérison que je ne souhaiterais pas. Dans une
-foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu'on s'en aperçoive
-être remplacés par d'autres, que d'autres encore éliminent ou
-renforcent, si bien qu'à la fin un changement s'est accompli qui ne se
-pourrait concevoir si l'on était un. La complexité de mon amour, de ma
-personne, multipliait, diversifiait mes souffrances. Pourtant elles
-pouvaient se ranger toujours sous les deux groupes dont l'alternative
-avait fait toute la vie de mon amour pour Albertine, tour à tour livré
-à la confiance et au soupçon jaloux.</p>
-
-<p>Si j'avais peine à penser qu'Albertine si vivante en moi, (portant
-comme je faisais le double harnais du présent et du passé), était
-morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de
-fautes dont Albertine aujourd'hui dépouillée de la chair qui en avait
-joui, de l'âme qui avait pu les désirer, n'était plus capable, ni
-responsable, excitât en moi une telle souffrance, que j'aurais
-seulement bénie, si j'avais pu y voir le gage de la réalité morale
-d'une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet destiné
-à s'éteindre lui-même d'impressions qu'elle m'avait autrefois
-causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec
-d'autres n'aurait plus dû exciter ma jalousie, si seulement ma
-tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c'est ce qui était
-impossible puisqu'elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que
-dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Puisque rien qu'en
-pensant à elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne pouvaient jamais
-être celles d'une morte;&mdash;l'instant où elle les avait commises
-devenant l'instant, actuel, non pas seulement pour Albertine, mais pour
-celui de mes moi subitement évoqué, qui la contemplait. De sorte
-qu'aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble,
-où, à chaque coupable nouvelle, s'appariait aussitôt un jaloux
-lamentable et toujours contemporain. Je l'avais, les derniers mois,
-tenue enfermée dans ma maison. Mais dans mon imagination maintenant,
-Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se
-prostituait aux unes, aux autres. Jadis je songeais sans cesse à
-l'avenir incertain qui était déployé devant nous, j'essayais d'y
-lire. Et maintenant ce qui était en avant de moi, comme un double de
-l'avenir&mdash;aussi préoccupant qu'un avenir puisqu'il était aussi
-incertain, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux, plus cruel
-encore parce que je n'avais pas comme pour l'avenir la possibilité ou
-l'illusion d'agir sur lui et aussi parce qu'il se déroulait aussi loin
-que ma vie elle-même, sans que ma compagne fût là pour calmer les
-souffrances qu'il me causait,&mdash;ce n'était plus l'Avenir d'Albertine,
-c'était son Passé. Son Passé? C'est mal dire puisque pour la jalousie
-il n'est ni passé ni avenir et que ce qu'elle imagine est toujours le
-présent.</p>
-
-<p>Les changements de l'atmosphère en provoquent d'autres dans l'homme
-intérieur, réveillent des moi oubliés, contrarient l'assoupissement
-de l'habitude, redonnent de la force à tels souvenirs, à telles
-souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il
-faisait me rappelait celui par lequel Albertine, à Balbec, sous la
-pluie menaçante, par exemple, était allée faire, Dieu sait pourquoi,
-de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc. Si
-elle avait vécu, sans doute aujourd'hui, par ce temps si semblable,
-partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu'elle ne
-le pouvait plus, je n'aurais pas dû souffrir de cette idée; mais comme
-aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs
-dans le membre qui n'existait plus.</p>
-
-<p>Tout d'un coup c'était un souvenir que je n'avais pas revu depuis bien
-longtemps&mdash;car il était resté dissous dans la fluide et invisible
-étendue de ma mémoire&mdash;qui se cristallisait. Ainsi il y avait
-plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine
-avait rougi. À cette époque-là je n'étais pas jaloux d'elle. Mais
-depuis, j'avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette
-conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m'avait d'autant
-plus préoccupé qu'on m'avait dit que les deux jeunes filles amies de
-Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l'hôtel et,
-disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais par peur de
-fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, j'avais toujours
-remis de lui en parler, puis je n'y avais plus pensé. Et tout d'un
-coup, quelque temps après la mort d'Albertine, j'aperçus ce souvenir,
-empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu'ont les
-énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui
-eût pu les éclaircir. Ne pourrais-je pas du moins tâcher de savoir si
-Albertine n'avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de
-douches. En envoyant quelqu'un à Balbec j'y arriverais peut-être. Elle
-vivante, je n'eusse sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se
-délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n'a
-plus à craindre la rancune de la coupable. Comme la constitution de
-l'imagination, restée rudimentaire, simpliste (n'ayant pas passé par
-les innombrables transformations qui remédient aux modèles primitifs
-des inventions humaines, à peine reconnaissables, qu'il s'agisse de
-baromètre, de ballon, de téléphone, etc. dans leurs perfectionnements
-ultérieurs) ne nous permet de voir que fort peu de choses à la fois,
-le souvenir de rétablissement de douches occupait tout le champ de ma
-vision intérieure.</p>
-
-<p>Parfois je me heurtais dans les rues obscures du sommeil à un de ces
-mauvais rêves, qui ne sont pas bien graves pour une première raison,
-c'est que la tristesse qu'ils engendrent ne se prolonge guère qu'une
-heure après le réveil, pareille à ces malaises que cause une manière
-d'endormir artificielle. Pour une autre raison aussi, c'est qu'on ne les
-rencontre que très rarement, à peine tous les deux ou trois ans.
-Encore reste-t-il incertain qu'on les ait déjà rencontrés et qu'ils
-n'aient pas plutôt cet aspect de ne pas être vus pour la première
-fois que projette sur eux une illusion, une subdivision (car
-dédoublement ne serait pas assez dire).</p>
-
-<p>Sans doute puisque j'avais des doutes sur la vie, sur la mort
-d'Albertine, j'aurais dû depuis bien longtemps me livrer à des
-enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui m'avaient fait
-me soumettre à Albertine quand elle était là, m'empêchaient de rien
-entreprendre depuis que je ne la voyais plus. Et pourtant de la
-faiblesse traînée pendant des années, un éclair d'énergie surgit
-parfois. Je me décidai à cette enquête au moins toute naturelle. On
-eût dit qu'il n'y eût rien eu d'autre dans toute la vie d'Albertine.
-Je me demandais qui je pourrais bien envoyer tenter une enquête sur
-place, à Balbec. Aimé me parut bien choisi. Outre qu'il connaissait
-admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du
-peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent,
-indifférents à toute espèce de morale et dont&mdash;parce que, si nous les
-payons bien, dans leur obéissance à notre volonté, ils suppriment
-tout ce qui l'entraverait d'une manière ou de l'autre, se montrant
-aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que
-dépourvus de scrupules,&mdash;nous disons: «Ce sont de braves gens.» En
-ceux-là nous pouvons avoir une confiance absolue. Quand Aimé fut
-parti, je pensai combien il eût mieux valu que ce qu'il allait essayer
-d'apprendre là-bas, je pusse le demander maintenant à Albertine
-elle-même. Et aussitôt l'idée de cette question que j'aurais voulu,
-qu'il me semblait que j'allais lui poser, ayant amené Albertine à mon
-côté,&mdash;non grâce à un effort de résurrection mais comme par le
-hasard d'une de ces rencontres qui, comme cela se passe dans les
-photographies qui ne sont pas «posées», dans les instantanés,
-laissent toujours la personne plus vivante,&mdash;en même temps que
-j'imaginais notre conversation, j'en sentais l'impossibilité; je venais
-d'aborder par une nouvelle face cette idée qu'Albertine était morte,
-Albertine qui m'inspirait cette tendresse qu'on a pour les absentes dont
-la vue ne vient pas rectifier l'image embellie, inspirant aussi la
-tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût
-privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt par un brusque
-déplacement, de la torture de la jalousie je passais au désespoir de
-la séparation.</p>
-
-<p>Ce qui remplissait mon cœur maintenant était, au lieu de haineux
-soupçons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante
-passées avec la sœur que la mort m'avait réellement fait perdre,
-puisque mon chagrin se rapportait, non à ce qu'Albertine avait été
-pour moi, mais à ce que mon cœur désireux de participer aux
-émotions les plus générales de l'amour m'avait peu à peu persuadé
-qu'elle était; alors je me rendais compte que cette vie qui m'avait
-tant ennuyé,&mdash;du moins je le croyais,&mdash;avait été au contraire
-délicieuse; aux moindres moments passés à parler avec elle de choses même
-insignifiantes, je sentais maintenant qu'était ajoutée, amalgamée une
-volupté qui alors n'avait&mdash;il est vrai&mdash;pas été perçue par moi,
-mais qui était déjà cause que ces moments-là je les avais toujours si
-persévéramment recherchés à l'exclusion de tout le reste; les
-moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle avait fait
-en voiture auprès de moi, ou pour s'asseoir en face de moi dans sa
-chambre, propageaient dans mon âme un remous de douceur et de tristesse
-qui de proche en proche la gagnait tout entière.</p>
-
-<p>Cette chambre où nous dînions ne m'avait jamais paru jolie, je disais
-seulement qu'elle l'était à Albertine pour que mon amie fût contente
-d'y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient
-cessé de m'être indifférents. L'art n'est pas seul à mettre du
-charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes; ce même
-pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à
-la douleur. Au moment même je n'avais prêté aucune attention à ce
-dîner que nous avions fait ensemble au retour du bois, avant que
-j'allasse chez les Verdurin, et vers la beauté, la grave douceur duquel
-je tournais maintenant des yeux pleins de larmes. Une impression de
-l'amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie,
-mais ce n'est pas perdue au milieu d'elles qu'on peut s'en rendre
-compte. Ce n'est pas d'en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des
-maisons avoisinantes, c'est quand on s'est éloigné que des pentes d'un
-coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme
-plus au ras de terre qu'un amas confus, qu'on peut dans le recueillement
-de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la
-hauteur d'une cathédrale. Je tâchais d'embrasser l'image d'Albertine
-à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et
-justes qu'elle avait dites ce soir-là.</p>
-
-<p>Un matin je crus voir la forme oblongue d'une colline dans le
-brouillard, sentir la chaleur d'une tasse de chocolat, pendant que
-m'étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l'après-midi où
-Albertine était venue me voir et où je l'avais embrassée pour la
-première fois: c'est que je venais d'entendre le hoquet du calorifère
-à eau qu'on venait de rallumer. Et je jetai avec colère une invitation
-que Françoise apporta de M<sup>me</sup> Verdurin; combien l'impression que
-j'avais eue en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la
-mort ne frappe pas tous les êtres au même âge, s'imposait à moi avec
-plus de force maintenant qu'Albertine était morte, si jeune, et que
-Brichot continuait à dîner chez Mv<sup>me</sup> Verdurin qui recevait
-toujours et ecevrait peut-être pendant beaucoup d'années encore. Aussitôt
-ce nom de Brichot me rappela la fin de cette même soirée où il m'avait
-reconduit, où j'avais vu d'en bas la lumière de la lampe d'Albertine.
-J'y avais déjà repensé d'autres fois, mais je n'avais pas abordé le
-souvenir par le même côté. Alors en pensant au vide que je trouverais
-maintenant en rentrant chez moi, que je ne verrais plus d'en bas la
-chambre d'Albertine d'où la lumière s'était éteinte à jamais, je
-compris combien ce soir où en quittant Brichot, j'avais cru éprouver
-de l'ennui, du regret de ne pas pouvoir aller me promener et faire
-l'amour ailleurs, je compris combien je m'étais trompé et que c'était
-seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d'en haut
-jusqu'à moi, je m'en croyais la possession entièrement assurée, que
-j'avais négligé d'en calculer la valeur, ce qui faisait qu'il me
-paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu'ils
-fussent, mais que, cherchant à les imaginer, j'évaluais. Je compris
-combien cette lumière qui me semblait venir d'une prison contenait pour
-moi de plénitude, de vie et de douceur, et qui n'était que la
-réalisation de ce qui m'avait un instant enivré, puis paru à jamais
-impossible: je comprenais que cette vie que j'avais menée à Paris dans
-un chez moi qui était son chez elle, c'était justement la réalisation
-de cette paix profonde que j'avais rêvée le soir où Albertine avait
-couché sous le même toit que moi, à Balbec. La conversation que
-j'avais eue avec Albertine en rentrant du Bois avant cette dernière
-soirée Verdurin, je ne me fusse pas consolé qu'elle n'eût pas eu
-lieu, cette conversation qui avait un peu mêlé Albertine à la vie de
-mon intelligence et en certaines parcelles nous avait faits identiques
-l'un à l'autre. Car sans doute son intelligence, sa gentillesse pour
-moi si j'y revenais avec attendrissement ce n'est pas qu'elles eussent
-été plus grandes que celles d'autres personnes que j'avais connues.
-Madame de Cambremer ne m'avait-elle pas dit à Balbec: «Comment! vous
-pourriez passer vos journées avec Elstir qui est un homme de génie et
-vous les passez avec votre cousine!» L'intelligence d'Albertine me
-plaisait parce que, par association, elle éveillait en moi ce que
-j'appelais sa douceur comme nous appelons douceur d'un fruit une
-certaine sensation qui n'est que dans notre palais. Et de fait, quand je
-pensais à l'intelligence d'Albertine, mes lèvres s'avançaient
-instinctivement et goûtaient un souvenir dont j'aimais mieux que la
-réalité me fût extérieure et consistât dans la supériorité
-objective d'un être. Il reste certain que j'avais connu des personnes
-d'intelligence plus grande. Mais l'infini de l'amour, ou son égoïsme,
-fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie
-intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie,
-nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos
-craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu'un lieu
-immense et vague où s'extériorisent nos tendresses. Nous n'avons pas
-de notre propre corps, où affluent perpétuellement tant de malaises et
-de plaisirs, une silhouette aussi nette que celle d'un arbre ou d'une
-maison, ou d'un passant. Et ç'avait peut-être été mon tort de ne pas
-chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu'au
-point de vue de son charme, je n'avais longtemps considéré que les
-positions différentes qu'elle occupait dans mon souvenir dans le plan
-des années, et que j'avais été surpris de voir qu'elle s'était
-spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu'à la
-différence des perspectives, de même j'aurais dû chercher à
-comprendre son caractère comme celui d'une personne quelconque et
-peut-être m'expliquant alors pourquoi elle s'obstinait à me cacher son
-secret, j'aurais évité de prolonger, entre nous, avec cet acharnement
-étrange ce conflit qui avait amené la mort d'Albertine. Et j'avais
-alors avec une grande pitié d'elle, la honte de lui survivre. Il me
-semblait en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je
-bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d'une plus
-grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d'un élément de
-bonheur, un instrument de chagrin, et il n'y en a pas une seule dont la
-possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu'elle nous
-découvre en nous faisant souffrir. Dans ces moments-là, rapprochant la
-mort de ma grand'mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie
-était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde
-pouvait me pardonner. J'avais rêvé d'être compris d'Albertine, de ne
-pas être méconnu par elle, croyant que c'était pour le grand bonheur
-d'être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d'autres
-eussent mieux pu le faire. On désire être compris, parce qu'on
-désire être aimé, et on désire être aimé parce qu'on aime. La
-compréhension des autres est indifférente et leur amour importun. Ma
-joie d'avoir possédé un peu de l'intelligence d'Albertine et de son
-cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette
-possession était un degré de plus dans la possession totale
-d'Albertine, possession qui avait été mon but et ma chimère, depuis
-le premier jour où je l'avais vue. Quand nous parlons de la
-«gentillesse» d'une femme nous ne faisons peut-être que projeter hors
-de nous le plaisir que nous éprouvons à la voir, comme les enfants
-quand ils disent «Mon cher petit lit, mon cher petit oreiller, mes
-chères petites aubépines». Ce qui explique par ailleurs que les
-hommes ne disent jamais d'une femme qui ne les trompe pas: «Elle est si
-gentille» et le disent si souvent d'une femme par qui ils sont
-trompés. M<sup>me</sup> de Cambremer trouvait avec raison que le charme
-spirituel d'Elstir était plus grand. Mais nous ne pouvons pas juger de la
-même façon celui d'une personne qui est, comme toutes les autres,
-extérieure à nous, peinte à l'horizon de notre pensée, et celui
-d'une personne qui par suite d'une erreur de localisation consécutive
-à certains accidents mais tenace, s'est logée dans notre propre corps
-au point que de nous demander rétrospectivement si elle n'a pas
-regardé une femme un certain jour dans le couloir d'un petit chemin de
-fer maritime nous fait éprouver les mêmes souffrances qu'un chirurgien
-qui chercherait une balle dans notre cœur. Un simple croissant, mais
-que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les
-ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV et la
-pointe de l'herbe qui à quelques centimètres frémit devant notre
-œil, tandis que nous sommes couchés sur la montagne, peut nous cacher
-la vertigineuse aiguille d'un sommet, si celui-ci est distant de
-plusieurs lieues.</p>
-
-<p>D'ailleurs notre tort n'est pas de priser l'intelligence, la gentillesse
-d'une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort
-est de rester indifférent à la gentillesse, à l'intelligence des
-autres. Le mensonge ne recommence à nous causer l'indignation, et la
-bonté la reconnaissance qu'ils devraient toujours exciter en nous, que
-s'ils viennent d'une femme que nous aimons et le désir physique a ce
-merveilleux pouvoir de rendre son prix à l'intelligence et des bases
-solides à la vie morale. Jamais je ne retrouverais cette chose divine,
-un être avec qui je pusse causer de tout, à qui je pusse me confier.
-Me confier? Mais d'autres êtres ne me montraient-ils pas plus de
-confiance qu'Albertine? Avec d'autres n'avais-je pas des causeries plus
-étendues? C'est que la confiance, la conversation, choses médiocres,
-qu'importe qu'elles soient plus ou moins imparfaites, si s'y mêle
-seulement l'amour, qui seul est divin. Je revoyais Albertine s'asseyant
-à son pianola, rose sous ses cheveux noirs, je sentais, sur mes lèvres
-qu'elle essayait d'écarter, sa langue, sa langue maternelle,
-incomestible, nourricière et sainte dont la flamme et la rosée
-secrètes faisaient que même quand Albertine la faisait glisser à la
-surface de mon cou, de mon ventre, ces caresses superficielles mais en
-quelque sorte faites par l'intérieur de sa chair, extériorisé comme
-une étoffe qui montrerait sa doublure, prenaient même dans les
-attouchements les plus externes, comme la mystérieuse douceur d'une
-pénétration.</p>
-
-<p>Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux
-même pas dire que ce que me faisait éprouver leur perte fût du
-désespoir. Pour être désespérée, cette vie qui ne pourra plus être
-que malheureuse, il faut encore y tenir. J'étais désespéré à Balbec
-quand j'avais vu se lever le jour et que j'avais compris que plus un
-seul ne pourrait être heureux pour moi. J'étais resté aussi égoïste
-depuis lors, mais le moi auquel j'étais attaché maintenant, le moi qui
-constituait ces vives réserves qui mettait en jeu l'instinct de
-conservation, ce moi n'était plus dans la vie; quand je pensais à mes
-forces, à ma puissance vitale, à ce que j'avais de meilleur, je
-pensais à certain trésor que j'avais possédé (que j'avais été seul
-à posséder puisque les autres ne pouvaient connaître exactement le
-sentiment, caché en moi, qu'il m'avait inspiré) et que personne ne
-pouvait plus m'enlever puisque je ne le possédais plus.</p>
-
-<p>Et à vrai dire, je ne l'avais jamais possédé que parce que j'avais
-voulu me figurer que je le possédais. Je n'avais pas commis seulement
-l'imprudence en regardant Albertine et en la logeant dans mon cœur de
-la faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un
-amour familial au plaisir des sens. J'avais voulu aussi me persuader que
-nos rapports étaient l'amour, que nous pratiquions mutuellement les
-rapports appelés amour, parce qu'elle me rendait docilement les baisers
-que je lui donnais, et pour avoir pris l'habitude de le croire, je
-n'avais pas perdu seulement une femme que j'aimais mais une femme qui
-m'aimait, ma sœur, mon enfant, ma tendre maîtresse. Et en somme,
-j'avais eu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus, car
-justement tout le temps qu'il avait aimé Odette et en avait été si
-jaloux, il l'avait à peine vue, pouvant si difficilement, à certains
-jours où elle le décommandait au dernier moment, aller chez elle. Mais
-après il l'avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu'à ce qu'il
-mourût. Moi au contraire tandis que j'étais si jaloux d'Albertine,
-plus heureux que Swann, je l'avais eue chez moi. J'avais réalisé en
-vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu'il n'avait réalisé
-matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin
-Albertine, je ne l'avais pas gardée comme il avait gardé Odette. Elle
-s'était enfuie, elle était morte. Car jamais rien ne se répète
-exactement et les existences les plus analogues et que, grâce à la
-parenté des caractères et à la similitude des circonstances, on peut
-choisir pour les présenter comme symétriques l'une à l'autre restent
-en bien des points opposées.</p>
-
-<p>En perdant la vie je n'aurais pas perdu grand chose; je n'aurais plus
-perdu qu'une forme vide, le cadre vide d'un chef-d'œuvre. Indifférent
-à ce que je pouvais désormais y faire entrer, mais heureux et fier de
-penser à ce qu'il avait contenu, je m'appuyais au souvenir de ces
-heures si douces et ce soutien moral me communiquait un bien-être que
-l'approche même de la mort n'aurait pas rompu.</p>
-
-<p>Comme elle accourait vite me voir à Balbec quand je la faisais
-chercher, se retardant seulement à verser de l'odeur dans ses cheveux
-pour me plaire. Ces images de Balbec et de Paris que j'aimais ainsi à
-revoir c'étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées,
-de sa courte vie. Tout cela qui n'était pour moi que souvenir avait
-été pour elle action, action précipitée comme celle d'une tragédie
-vers une mort rapide. Les êtres ont un développement en nous, mais un
-autre hors de nous (je l'avais bien senti dans ces soirs où je
-remarquais en Albertine un enrichissement de qualités qui ne tenait pas
-qu'à ma mémoire) et qui ne laissent pas d'avoir des réactions l'un
-sur l'autre. J'avais eu beau, en cherchant à connaître Albertine, puis
-à la posséder tout entière, n'obéir qu'au besoin de réduire par
-l'expérience à des éléments mesquinement semblables à ceux de notre
-moi le mystère de tout être, je ne l'avais pu sans influer à mon tour
-sur la vie d'Albertine. Peut-être ma fortune, les perspectives d'un
-brillant mariage l'avaient attirée, ma jalousie l'avait retenue, sa
-bonté ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les
-adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et m'avaient amené à
-rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le
-développement interne de mon travail mental, mais qui n'en avait pas
-moins eu sur la vie d'Albertine des contre-coups, destinés eux-mêmes
-à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus
-douloureux à ma psychologie, puisque de ma prison elle s'était
-évadée, pour aller se tuer sur un cheval que sans moi elle n'eût pas
-possédé, en me laissant, même morte, des soupçons dont la
-vérification, si elle devait venir, me serait peut-être plus cruelle
-que la découverte à Balbec qu'Albertine avait connu M<sup>lle</sup>
-Vinteuil, puisque Albertine ne serait plus là pour m'apaiser. Si bien que
-cette longue plainte de l'âme qui croit vivre enfermée en elle-même n'est
-un monologue qu'en apparence, puisque les échos de la réalité la font
-dévier et que telle vie est comme un essai de psychologie subjective
-spontanément poursuivi, mais qui fournit à quelque distance son
-«action» au roman purement réaliste d'une autre réalité, d'une
-autre existence, dont à leur tour les péripéties viennent infléchir
-la courbe et changer la direction de l'essai psychologique. Comme
-l'engrenage avait été serré, comme l'évolution de notre amour avait
-été rapide et, malgré quelques retardements, interruptions et
-hésitations du début, comme dans certaines nouvelles de Balzac ou
-quelques ballades de Schumann, le dénouement précipité! C'est dans le
-cours de cette dernière année, longue pour moi comme un siècle, tant
-Albertine avait changé de positions par rapport à ma pensée depuis
-Balbec jusqu'à son départ de Paris, et aussi indépendamment de moi et
-souvent à mon insu, changé en elle-même, qu'il fallait placer toute
-cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant
-m'apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais
-impossible et pourtant qui m'était indispensable. Indispensable sans
-avoir peut-être été en soi et tout d'abord quelque chose de
-nécessaire, puisque je n'aurais pas connu Albertine si je n'avais pas
-lu dans un traité d'archéologie la description de l'église de Balbec,
-si Swann, en me disant que cette église était presque persane, n'avait
-pas orienté mes désirs vers le normand byzantin, si une société de
-Palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable,
-n'avait pas décidé mes parents à exaucer mon souhait et à m'envoyer
-à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, je n'avais
-pas trouvé l'église persane que je rêvais ni les brouillards
-éternels. Le beau train d'une heure trente-cinq lui-même n'avait pas
-répondu à ce que je m'en figurais. Mais en échange de ce que
-l'imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant
-de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que
-nous étions bien loin d'imaginer. Qui m'eût dit à Combray, quand
-j'attendais le bonsoir de ma mère avec tant de tristesse, que ces
-anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour ma mère,
-mais pour une jeune fille qui ne serait d'abord, sur l'horizon de la
-mer, qu'une fleur que mes yeux seraient chaque jour sollicités de venir
-regarder, mais une fleur pensante et dans l'esprit de qui je
-souhaiterais si puérilement de tenir une grande place, que je souffrirais
-qu'elle ignorât que je connaissais M<sup>me</sup> de Villeparisis.
-Oui, c'est le bonsoir, le baiser d'une telle étrangère pour lequel, au
-bout de quelques années, je devais souffrir autant qu'enfant quand ma
-mère ne devait pas venir me voir. Or cette Albertine si nécessaire, de
-l'amour de qui mon âme était maintenant presque uniquement composée,
-si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec, je ne l'aurais jamais connue.
-Sa vie eût peut-être été plus longue, la mienne aurait été
-dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et aussi il me
-semblait que, par ma tendresse uniquement égoïste, j'avais laissé
-mourir Albertine comme j'avais assassiné ma grand'mère. Même plus
-tard, même l'ayant déjà connue à Balbec, j'aurais pu ne pas l'aimer
-comme je fis ensuite. Quand je renonçai à Gilberte et savais que je
-pourrais aimer un jour une autre femme, j'osais à peine avoir un doute
-si en tous cas pour le passé je n'eusse pu aimer que Gilberte. Or pour
-Albertine je n'avais même plus de doute, j'étais sûr que ç'aurait pu
-ne pas être elle que j'eusse aimée, que c'eût pu être une autre. Il eût
-suffi pour cela que M<sup>lle</sup> de Stermaria, le soir où je devais
-dîner avec elle dans l'île du Bois, ne se fût pas décommandée. Il était
-encore temps alors, et c'eût été pour M<sup>lle</sup> de Stermaria que se
-fût exercée cette activité de l'imagination qui nous fait extraire d'une
-femme une telle notion de l'individuel, qu'elle nous paraît unique en
-soi et pour nous prédestinée et nécessaire. Tout au plus, en me
-plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvais-je dire que
-j'aurais pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non
-pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait
-pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la
-même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les
-deux un regard dont on saisissait difficilement la signification.
-C'étaient de ces femmes que n'auraient pas regardées des hommes qui de
-leur côté auraient fait des folies pour d'autres qui «ne me disaient
-rien». Je pouvais presque croire que la personnalité sensuelle et
-volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d'Albertine, un peu
-différent, il est vrai, mais présentant, maintenant que j'y
-réfléchissais après coup, des analogies profondes. Un homme a presque
-toujours la même manière de s'enrhumer, de tomber malade,
-c'est-à-dire qu'il lui faut pour cela un certain concours de
-circonstances; il est naturel que quand il devient amoureux ce soit à
-propos d'un certain genre de femmes, genre d'ailleurs très étendu. Les
-deux premiers regards d'Albertine qui m'avaient fait rêver n'étaient
-pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Je pouvais
-presque croire que l'obscure personnalité, la sensualité, la nature
-volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues me tenter, incarnées
-cette fois dans le corps d'Albertine, tout autre et non pourtant sans
-analogies. Pour Albertine, grâce à une vie toute différente ensemble
-et où n'avait pu se glisser, dans un bloc de pensées où une
-douloureuse préoccupation maintenait une cohésion permanente, aucune
-fissure de distraction et d'oubli, son corps vivant n'avait point comme
-celui de Gilberte cessé un jour d'être celui où je trouvais ce que je
-reconnaissais après coup être pour moi (et qui n'eût pas été pour
-d'autres) les attraits féminins. Mais elle était morte. Je
-l'oublierais. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de
-rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en moi,
-mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, je ne pouvais le
-prévoir. À l'aide de Gilberte j'aurais pu aussi peu me figurer
-Albertine et que je l'aimerais, que le souvenir de la sonate de Vinteuil
-ne m'eût permis de me figurer son septuor. Bien plus, même les
-premières fois où j'avais vu Albertine, j'avais pu croire que c'était
-d'autres que j'aimerais. D'ailleurs elle eût même pu me paraître, si
-je l'avais connue une année plus tôt, aussi terne qu'un ciel gris où
-l'aurore n'est pas levée. Si j'avais changé à son égard, elle-même
-avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue sur mon lit le
-jour où j'avais écrit à M<sup>lle</sup> de Stermaria n'était plus la même
-que j'avais connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui
-apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances que
-je n'ai jamais pu connaître. En tous cas même si celle que j'aimerais
-un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c'est-à-dire si
-mon choix d'une femme n'était pas entièrement libre, cela faisait tout
-de même que, dirigé d'une façon peut-être nécessaire, il l'était
-sur quelque chose de plus vaste qu'un individu, sur un genre de femmes,
-et cela ôtait toute nécessité à mon amour pour Albertine. La femme
-dont nous avons le visage devant nous plus constamment que la lumière
-elle-même, puisque, même les yeux fermés, nous ne cessons pas un
-instant de chérir ses beaux yeux, son beau nez, d'arranger tous les
-moyens pour les revoir, cette femme unique, nous savons bien que c'eût
-été une autre qui l'eût été pour nous si nous avions été dans une
-autre ville que celle où nous l'avons rencontrée, si nous nous étions
-promenés dans d'autres quartiers, si nous avions fréquenté un autre
-salon. Unique, croyons-nous, elle est innombrable. Et pourtant elle est
-compacte, indestructible devant nos yeux qui l'aiment, irremplaçable
-pendant très longtemps par une autre. C'est que cette femme n'a fait
-que susciter par des sortes d'appels magiques mille éléments de
-tendresse existant en nous à l'état fragmentaire et qu'elle a
-assemblés, unis, effaçant toute cassure entre eux, c'est nous-mêmes
-qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la matière solide de
-la personne aimée. De là vient que même si nous ne sommes qu'un entre
-mille pour elle et peut-être le dernier de tous, pour nous, elle est la
-seule et celle vers qui tend toute notre vie. Certes même j'avais bien
-senti que cet amour n'était pas nécessaire non seulement parce qu'il
-eût pu se former avec M<sup>lle</sup> de Stermaria, mais même sans cela en
-le connaissant lui-même, en le retrouvant trop pareil à ce qu'il avait
-été pour d'autres, et aussi en le sentant plus vaste qu'Albertine,
-l'enveloppant, ne la connaissant pas, comme une marée autour d'un mince
-brisant. Mais peu à peu à force de vivre avec Albertine, les chaînes
-que j'avais forgées moi-même, je ne pouvais plus m'en dégager,
-l'habitude d'associer la personne d'Albertine au sentiment qu'elle
-n'avait pas inspiré me faisait pourtant croire qu'il était spécial à
-elle, comme l'habitude donne à la simple association d'idées entre
-deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique,
-la force, la nécessité illusoires d'une loi de causalité. J'avais cru
-que mes relations, ma fortune, me dispenseraient de souffrir, et
-peut-être trop efficacement puisque cela me semblait me dispenser de
-sentir, d'aimer, d'imaginer; j'enviais une pauvre fille de campagne à
-qui l'absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois
-de rêves après un chagrin qu'elle ne peut artificiellement endormir.
-Or je me rendais compte maintenant que si pour M<sup>me</sup> de Guermantes
-comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et
-moi, j'avais vu cette distance brusquement supprimée par l'opinion que
-les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable,
-d'une façon semblable quoique inverse, mes relations, ma fortune, tous
-les moyens matériels dont tant ma situation que la civilisation de mon
-époque me faisait profiter, n'avaient fait que reculer l'échéance de
-la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible
-d'Albertine sur laquelle aucune pression n'avait agi. Sans doute j'avais
-pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec
-Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais
-leur attente n'avait-elle pas été inutile, leur résultat nul. Et les
-filles de la campagne, sans avantages sociaux, sans relations, ou les
-humains avant les perfectionnements de la civilisation ne souffrent-ils
-pas moins, parce qu'on désire moins, parce qu'on regrette moins ce
-qu'on a toujours su inaccessible et qui est resté à cause de cela
-comme irréel. On désire plus la personne qui va se donner;
-l'espérance anticipe la possession; mais le regret aussi est un
-amplificateur du désir. Le refus de M<sup>lle</sup> de Stermaria de venir
-dîner à l'île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que
-j'aimasse. Cela eût pu suffire aussi à me la faire aimer, si ensuite
-je l'avais revue à temps. Aussitôt que j'avais su qu'elle ne
-viendrait pas, envisageant l'hypothèse invraisemblable&mdash;et qui
-s'était réalisée&mdash;que peut-être quelqu'un était jaloux d'elle et
-l'éloignait des autres, que je ne la reverrais jamais, j'avais tant
-souffert que j'aurais tout donné pour la voir, et c'est une des plus
-grandes angoisses que j'eusse connues que l'arrivée de Saint-Loup avait
-apaisée. Or à partir d'un certain âge nos amours, nos maîtresses
-sont filles de notre angoisse; notre passé, et les lésions physiques
-où il s'est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en
-particulier, qu'il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que
-j'aimasse, était, même sans ces amours voisines, inscrit dans
-l'histoire de mon amour pour elle, c'est-à-dire pour elle et ses
-amies. Car ce n'était même pas un amour comme celui pour Gilberte mais
-créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause
-d'elle et parce qu'elles me paraissaient quelque chose d'analogue à
-elle que je me fusse plu avec ses amies, il était possible. Toujours
-est-il que pendant bien longtemps l'hésitation entre toutes fut
-possible, mon choix se promenait de l'une à l'autre, et quand je
-croyais préférer celle-ci, il suffisait que celle-là me laissât
-attendre, refusât de me voir pour que j'eusse pour elle un commencement
-d'amour. Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir me
-voir à Balbec, si un peu avant la visite d'Andrée, Albertine me
-manquait de parole, mon cœur ne cessait plus de battre, je croyais ne
-jamais la revoir et c'était elle que j'aimais. Et quand Andrée venait
-c'était sérieusement que je lui disais (comme je le lui dis à Paris
-après que j'eus appris qu'Albertine avait connu M<sup>lle</sup> Vinteuil)
-ce qu'elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait
-été dit en effet et dans les mêmes termes si j'avais été heureux la
-veille avec Albertine: «Hélas si vous étiez venue plus tôt,
-maintenant j'en aime une autre.» Encore dans ce cas d'Andrée, remplacée
-par Albertine quand j'avais su que celle-ci avait connu M<sup>lle</sup>
-Vinteuil, l'amour avait été alternatif et par conséquent en somme il
-n'y en avait eu qu'un à la fois. Mais il s'était produit tel cas
-auparavant où je m'étais à demi brouillé avec deux des jeunes
-filles. Celle qui ferait les premiers pas me rendrait le calme, c'est
-l'autre que j'aimerais, si elle restait brouillée, ce qui ne veut pas
-dire que ce n'est pas avec la première que je me lierais définitivement,
-car elle me consolerait&mdash;bien qu'inefficacement&mdash;de la dureté
-de la seconde, de la seconde que je finirais par oublier si elle
-ne revenait plus. Or il arrivait que persuadé que l'une ou l'autre au
-moins allait revenir à moi, aucune des deux pendant quelque temps ne le
-faisait. Mon angoisse était donc double, et double mon amour, me
-réservant de cesser d'aimer celle qui reviendrait, mais souffrant
-jusque-là par toutes les deux. C'est le lot d'un certain âge qui peut
-venir très tôt qu'on soit rendu moins amoureux par un être que par un
-abandon, où de cet être on finit par ne plus savoir qu'une chose, sa
-figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute
-récente et inexpliquée, c'est, qu'on aurait besoin pour ne plus
-souffrir qu'il vous fît dire: «Me recevriez-vous?» Ma séparation
-d'avec Albertine le jour où Françoise m'avait dit: «Mademoiselle
-Albertine est partie» était comme une allégorie de tant d'autres
-séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous
-sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut
-qu'arrive le jour de la séparation. Dans ce cas où c'est une attente
-vaine, un mot de refus qui fixe un choix, l'imagination fouettée par la
-souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si
-folle un amour à peine commencé et qui restait informe, destiné à
-rester à l'état d'ébauche depuis des mois, que par instants
-l'intelligence qui n'a pu rattraper le cœur, s'étonne, s'écrie:
-«Mais tu es fou, dans quelles pensées nouvelles vis-tu si
-douloureusement? Tout cela n'est pas la vie réelle». Et en effet à ce
-moment-là, si on n'était pas relancé par l'infidèle, de bonnes
-distractions qui nous calmeraient physiquement le cœur suffiraient pour
-faire avorter l'amour. En tous cas si cette vie avec Albertine n'était
-pas dans son essence nécessaire, elle m'était devenue indispensable.
-J'avais tremblé quand j'avais aimé M<sup>me</sup> de Guermantes parce que
-je me disais qu'avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de
-beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d'être
-à trop de gens, que j'aurais trop peu de prise sur elle. Albertine
-étant pauvre, obscure, devait être désireuse de m'épouser. Et
-pourtant je n'avais pu la posséder pour moi seul. Que ce soient les
-conditions sociales, les prévisions de la sagesse, en vérité, on n'a
-pas de prises sur la vie d'un autre être. Pourquoi ne m'avait-elle pas
-dit: «J'ai ces goûts», j'aurais cédé, je lui aurais permis de les
-satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une femme qu'aucune
-objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait décider à parler. En le
-lisant j'avais trouvé cette situation absurde; j'aurais moi, me
-disais-je, forcé la femme à parler d'abord, ensuite nous nous serions
-entendus; à quoi bon ces malheurs inutiles? Mais je voyais maintenant
-que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et que nous
-avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui
-obéissent pas.</p>
-
-<p>Et pourtant ces douloureuses, ces inéluctables vérités qui nous
-dominaient et pour lesquelles nous étions aveugles, vérité de nos
-sentiments, vérité de notre destin, combien de fois sans le savoir,
-sans le vouloir, nous les avions dites en des paroles crues sans doute
-mensongères par nous mais auxquelles l'événement avait donné après
-coup leur valeur prophétique. Je me rappelais bien des mots que l'un et
-l'autre nous avions prononcés sans savoir alors la vérité qu'ils
-contenaient, même que nous avions dits en croyant nous jouer la
-comédie et dont la fausseté était bien mince, bien peu intéressante,
-toute confinée dans notre pitoyable insincérité auprès de ce qu'ils
-contenaient à notre insu. Mensonges, erreurs, en deçà de la réalité
-profonde que nous n'apercevions pas, Vérité au delà, vérité de nos
-caractères dont les lois essentielles nous échappent et demandent le
-temps pour se révéler, vérité de nos destins aussi. J'avais cru
-mentir quand je lui avais dit à Balbec: «Plus je vous verrai, plus je
-vous aimerai» (et pourtant c'était cette intimité de tous les
-instants qui, par le moyen de la jalousie, m'avait tant attaché à
-elle), «Je sais que je pourrais être utile à votre esprit»; à
-Paris: «Tâchez d'être prudente. Pensez s'il vous arrivait un accident
-je ne m'en consolerais pas» et elle: «Mais il peut m'arriver un
-accident», à Paris le soir où j'avais fait semblant de vouloir la
-quitter: «Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous
-verrai plus, et que ce sera pour jamais.» Et elle quand ce même soir
-elle avait regardé autour d'elle: «Dire que je ne verrai plus cette
-chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le
-croire et pourtant c'est vrai.» Dans ses dernières lettres enfin,
-quand elle avait écrit&mdash;probablement en se disant «Je fais du
-chiqué»:&mdash;«Je vous laisse le meilleur de moi-même» (et n'était-ce
-pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas
-aussi, de ma mémoire qu'étaient confiées son intelligence, sa bonté,
-sa beauté?) et «cet instant deux fois crépusculaire puisque le jour
-tombait et que nous allions nous quitter, ne s'effacera de mon esprit
-que quand il sera envahi par la nuit complète», cette phrase écrite
-la veille du jour où en effet son esprit avait été envahi par la nuit
-complète et où peut-être bien dans ces dernières lueurs si rapides
-mais que l'anxiété du moment divise jusqu'à l'infini, elle avait
-peut-être bien revu notre dernière promenade et dans cet instant où
-tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées
-deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être
-appelé au secours l'ami si souvent maudit mais si respecté par elle,
-qui lui-même&mdash;car toutes les religions se ressemblent&mdash;avait la
-cruauté de souhaiter qu'elle eût eu aussi le temps de se reconnaître,
-de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de
-mourir en lui. Mais à quoi bon, puisque si même, alors, elle avait eu
-le temps de se reconnaître, nous n'avions compris l'un et l'autre où
-était notre bonheur, ce que nous aurions dû faire, que quand ce
-bonheur, que parce que ce bonheur n'était plus possible, que nous ne
-pouvions plus le réaliser. Tant que les choses sont possibles on les
-diffère, et elles ne peuvent prendre cette puissance d'attraits et
-cette apparente aisance de réalisation que quand projetées dans le
-vide idéal de l'imagination, elles sont soustraites à la submersion
-alourdissante, enlaidissante du milieu vital. L'idée qu'on mourra est
-plus cruelle que mourir, mais moins que l'idée qu'un autre est mort,
-que, redevenue plane après avoir englouti un être, s'étend, sans
-même un remous à cette place-là, une réalité d'où cet être est
-exclu, où n'existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de
-laquelle il est aussi difficile de remonter à l'idée que cet être a
-vécu, qu'il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie,
-de penser qu'il est assimilable aux images sans consistance, aux
-souvenirs laissés par les personnages d'un roman qu'on a lu.</p>
-
-<p>Du moins j'étais heureux qu'avant de mourir, elle m'eût écrit cette
-lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui me prouvait
-qu'elle fût revenue si elle eût vécu. Il me semblait que c'était non
-seulement plus doux, mais plus beau ainsi, que l'événement eût été
-incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d'art et de destin.
-En réalité il l'eût eu tout autant s'il eût été autre; car tout
-événement est comme un moule d'une forme particulière, et, quel qu'il
-soit, il impose, à la série des faits qu'il est venu interrompre et
-semble en conclure, un dessin que nous croyons le seul possible parce
-que nous ne connaissons pas celui qui eût pu lui être substitué. Je
-me répétais: «Pourquoi ne m'avait-elle pas dit: «J'ai ces goûts»,
-j'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je
-l'embrasserais encore». Quelle tristesse d'avoir à me rappeler qu'elle
-m'avait ainsi menti en me jurant trois jours avant de me quitter qu'elle
-n'avait jamais eu avec l'amie de M<sup>lle</sup> Vinteuil, ces relations
-qu'au moment où Albertine me le jurait, sa rougeur avait confessées. Pauvre
-petite, elle avait eu du moins l'honnêteté de ne pas vouloir jurer que
-le plaisir de revoir M<sup>lle</sup> Vinteuil n'entrait pour rien dans son
-désir d'aller ce jour-là chez les Verdurin. Pourquoi n'était-elle pas allée
-jusqu'au bout de son aveu, et avait-elle inventé alors ce roman
-inimaginable? Peut-être du reste était-ce un peu ma faute si elle
-n'avait jamais malgré toutes mes prières qui venaient se briser à sa
-dénégation, voulu me dire: «j'ai ces goûts.» C'était peut-être un peu ma
-faute parce que à Balbec le jour où après la visite de M<sup>me</sup> de
-Cambremer j'avais eu ma première explication avec Albertine et où
-j'étais si loin de croire qu'elle pût avoir en tous cas autre chose
-qu'une amitié trop passionnée avec Andrée, j'avais exprimé avec trop
-de violence mon dégoût pour ce genre de mœurs, je les avais
-condamnées d'une façon trop catégorique. Je ne pouvais me rappeler si
-Albertine avait rougi quand j'avais naïvement proclamé mon horreur de
-cela, je ne pouvais me le rappeler, car ce n'est souvent que longtemps
-après que nous voudrions bien savoir quelle attitude eut une personne
-à un moment où nous n'y fîmes nullement attention et qui, plus tard,
-quand nous repensons à notre conversation, éclaircirait une
-difficulté poignante. Mais dans notre mémoire il y a une lacune, il
-n'y a pas trace de cela. Et bien souvent nous n'avons pas fait assez
-attention, au moment même, aux choses qui pouvaient déjà nous
-paraître importantes, nous n'avons pas bien entendu une phrase, nous
-n'avons pas noté un geste, ou bien nous les avons oubliés. Et quand
-plus tard, avides de découvrir une vérité, nous remontons de
-déduction en déduction, feuilletant notre mémoire comme un recueil de
-témoignages, quand nous arrivons à cette phrase, à ce geste,
-impossible de nous rappeler, nous recommençons vingt fois le même
-trajet mais inutilement: le chemin ne va pas plus loin. Avait-elle
-rougi? Je ne savais si elle avait rougi, mais elle n'avait pas pu ne pas
-entendre, et le souvenir de ces paroles l'avait plus tard arrêtée
-quand peut-être elle avait été sur le point de se confesser à moi.
-Et maintenant elle n'était plus nulle part, j'aurais pu parcourir la
-terre d'un pôle à l'autre sans rencontrer Albertine. La réalité qui
-s'était refermée sur elle était redevenue unie, avait effacé
-jusqu'à la trace de l'être qui avait coulé à fond. Elle n'était
-plus qu'un nom, comme cette M<sup>me</sup> de Charlus dont disaient avec
-indifférence: «Elle était délicieuse» ceux qui l'avaient connue.
-Mais je ne pouvais pas concevoir plus d'un instant l'existence de cette
-réalité dont Albertine n'avait pas conscience, car en moi mon amie
-existait trop, en moi où tous les sentiments, toutes les pensées se
-rapportaient à sa vie. Peut-être si elle l'avait su, eût-elle été
-touchée de voir que son ami ne l'oubliait pas, maintenant que sa vie à
-elle était finie et elle eût été sensible à des choses qui
-auparavant l'eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait
-s'abstenir d'infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint
-que celle qu'on aime ne s'en abstienne pas, j'étais effrayé de
-penser que si les morts vivent quelque part, ma grand'mère connaissait
-aussi bien mon oubli, qu'Albertine mon souvenir. Et tout compte fait,
-même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu'on aurait
-d'apprendre qu'elle sait certaines choses balancerait l'effroi de penser
-qu'elle les sait toutes; et, si sanglant que soit le sacrifice, ne
-renoncerions-nous pas quelquefois à garder après leur mort comme amis
-ceux que nous avons aimés de peur de les avoir aussi pour juges.</p>
-
-<p>Mes curiosités jalouses de ce qu'avait pu faire Albertine étaient
-infinies. J'achetai combien de femmes qui ne m'apprirent rien. Si ces
-curiosités étaient si vivaces, c'est que l'être ne meurt pas tout de
-suite pour nous, il reste baigné d'une espèce d'aura de vie qui n'a
-rien d'une immortalité véritable mais qui fait qu'il continue à
-occuper nos pensées de la même manière que quand il vivait. Il est
-comme en voyage. C'est une survie très païenne. Inversement quand on a
-cessé d'aimer, les curiosités que l'être excite meurent avant que
-lui-même soit mort. Ainsi je n'eusse plus fait un pas pour savoir avec
-qui Gilberte se promenait un certain soir dans les Champs-Élysées. Or
-je sentais bien que ces curiosités étaient absolument pareilles, sans
-valeur en elles-mêmes, sans possibilité de durer, mais je continuais
-à tout sacrifier à la cruelle satisfaction de ces curiosités
-passagères, bien que je susse d'avance que ma séparation forcée
-d'avec Albertine, du fait de sa mort, me conduirait à la même
-indifférence qu'avait fait ma séparation volontaire d'avec Gilberte.</p>
-
-<p>Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée
-auprès de moi. Mais cela revenait à dire qu'une fois qu'elle se fût
-vue morte elle eût mieux aimé, auprès de moi, rester en vie. Par la
-contradiction même qu'elle impliquait, une telle supposition était
-absurde. Mais cela n'était pas inoffensif, car en imaginant combien
-Albertine, si elle pouvait savoir, si elle pouvait rétrospectivement
-comprendre, serait heureuse de revenir auprès de moi, je l'y voyais, je
-voulais l'embrasser; et hélas c'était impossible, elle ne reviendrait
-jamais, elle était morte. Mon imagination la cherchait dans le ciel,
-par les soirs où nous l'avions regardé encore ensemble; au delà de ce
-clair de lune qu'elle aimait, je tâchais de hisser jusqu'à elle ma
-tendresse pour qu'elle lui fût une consolation de ne plus vivre, et cet
-amour pour un être si lointain était comme une religion, mes pensées
-montaient vers elle comme des prières. Le désir est bien fort, il
-engendre la croyance, j'avais cru qu'Albertine ne partirait pas parce
-que je le désirais. Parce que je le désirais je crus qu'elle n'était
-pas morte; je me mis à lire des livres sur les tables tournantes, je
-commençai à croire possible l'immortalité de l'âme. Mais elle ne me
-suffisait pas. Il fallait qu'après ma mort, je la retrouvasse avec son
-corps comme si l'éternité ressemblait à la vie. Que dis-je à la vie!
-J'étais plus exigeant encore. J'aurais voulu ne pas être à tout
-jamais privé par la mort des plaisirs que pourtant elle n'est pas seule
-à nous ôter. Car sans elle ils auraient fini par s'émousser, ils
-avaient déjà commencé de l'être par l'action de l'habitude ancienne,
-des nouvelles curiosités. Puis, dans la vie, Albertine, même
-physiquement eût peu à peu changé, jour par jour je me serais adapté
-à ce changement. Mais mon souvenir n'évoquant d'elle que des moments,
-demandait de la revoir telle qu'elle n'aurait déjà plus été si elle
-avait vécu; ce qu'il voulait c'était un miracle qui satisfît aux
-limites naturelles et arbitraires de la mémoire qui ne peut sortir du
-passé. Avec la naïveté des théologiens antiques, je l'imaginais
-m'accordant les explications non pas même qu'elle eût pu me donner
-mais par une contradiction dernière celles qu'elle m'avait toujours
-refusées pendant sa vie. Et ainsi sa mort étant une espèce de rêve
-mon amour lui semblerait un bonheur inespéré; je ne retenais de la
-mort que la commodité et l'optimisme d'un dénouement qui simplifie,
-qui arrange tout. Quelquefois ce n'était pas si loin, ce n'était pas
-dans un autre monde que j'imaginais notre réunion. De même
-qu'autrefois, quand je ne connaissais Gilberte que pour jouer avec elle
-aux Champs-Élysées, le soir à la maison je me figurais que j'allais
-recevoir une lettre d'elle où elle m'avouerait son amour, qu'elle
-allait entrer, une même force de désir ne s'embarrassant pas plus des
-lois physiques qui le contrariaient, que la première fois au sujet de
-Gilberte, où en somme il n'avait pas eu tort puisqu'il avait eu le
-dernier mot, me faisait penser maintenant que j'allais recevoir un mot
-d'Albertine, m'apprenant qu'elle avait bien eu un accident de cheval,
-mais que pour des raisons romanesques (et comme en somme il est
-quelquefois arrivé pour des personnages qu'on a cru longtemps morts)
-elle n'avait pas voulu que j'apprisse qu'elle avait guéri et maintenant
-repentante demandait à venir vivre pour toujours avec moi. Et, me
-faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies
-douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, je sentais
-Coexister en moi, la certitude qu'elle était morte, et l'espoir
-incessant de la voir entrer.</p>
-
-<p>Je n'avais pas encore reçu de nouvelles d'Aimé qui pourtant devait
-être arrivé à Balbec. Sans doute mon enquête portait sur un point
-secondaire et bien arbitrairement choisi. Si la vie d'Albertine avait
-été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses
-autrement importantes, auxquelles le hasard ne m'avait pas permis de
-toucher, comme il l'avait fait pour cette conversation sur le peignoir
-grâce à la rougeur d'Albertine. C'était tout à fait arbitrairement
-que j'avais fait un sort à cette journée-là, que plusieurs années
-après je tâchais de reconstituer. Si Albertine avait aimé les femmes,
-il y avait des milliers d'autres journées de sa vie dont je ne
-connaissais pas l'emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes
-pour moi à connaître; j'aurais pu envoyer Aimé dans bien d'autres
-endroits de Balbec, dans bien d'autres villes que Balbec. Mais
-précisément ces journées-là, parce que je n'en savais pas l'emploi,
-elles ne se représentaient pas à mon imagination. Elles n'avaient pas
-d'existence. Les choses, les êtres ne commençaient à exister pour moi
-que quand ils prenaient dans mon imagination une existence individuelle.
-S'il y en avait des milliers d'autres pareils, ils devenaient pour moi
-représentatifs du reste. Si j'avais le désir depuis longtemps de
-savoir en fait de soupçons à l'égard d'Albertine ce qu'il en était
-pour la douche, c'est de la même manière que, en fait de désirs de
-femmes, et quoique je susse qu'il y avait un grand nombre de jeunes
-filles et de femmes de chambre qui pouvaient les valoir et dont le
-hasard aurait tout aussi bien pu me faire entendre parler, je voulais
-connaître&mdash;puisque c'étaient celles-là dont Saint-Loup m'avait
-parlé, celles-là qui existaient individuellement pour moi&mdash;la jeune
-fille qui allait dans les maisons de passe et la femme de chambre de
-M<sup>me</sup> Putbus. Les difficultés que ma santé, mon indécision, ma
-«procrastination», comme disait Saint-Loup, mettaient à réaliser
-n'importe quoi, m'avaient fait remettre de jour en jour, de mois en
-mois, d'année en année, l'éclaircissement de certains soupçons comme
-l'accomplissement de certains désirs. Mais je les gardais dans ma
-mémoire en me promettant de ne pas oublier d'en connaître la
-réalité, parce que seuls ils m'obsédaient (puisque les autres
-n'avaient pas de forme à mes yeux, n'existaient pas), et aussi parce
-que le hasard même qui les avait choisis au milieu de la réalité
-m'était un garant que c'était bien en eux avec un peu de réalité, de
-la vie véritable et convoitée que j'entrerais en contact.</p>
-
-<p>Et puis, sur un seul fait, s'il est certain, ne peut-on, comme le savant
-qui expérimente, dégager la vérité pour tous les ordres de faits
-semblables? Un seul petit fait, s'il est bien choisi, ne suffit-il pas
-à l'expérimentateur pour décider d'une loi générale qui fera
-connaître la vérité sur des milliers de faits analogues?</p>
-
-<p>Albertine avait beau n'exister dans ma mémoire qu'à l'état où elle
-m'était successivement apparue au cours de la vie, c'est-à-dire
-subdivisée suivant une série de fractions de temps, ma pensée,
-rétablissant en elle l'unité, en refaisait un être, et c'est sur cet
-être que je voulais porter un jugement général, savoir si elle
-m'avait menti, si elle aimait les femmes, si c'était pour en
-fréquenter librement qu'elle m'avait quitté. Ce que dirait la
-doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais mes doutes sur les
-mœurs d'Albertine.</p>
-
-<p>Mes doutes! Hélas j'avais cru qu'il me serait indifférent, même
-agréable de ne plus voir Albertine jusqu'à ce que son départ m'eût
-révélé mon erreur. De même sa mort m'avait appris combien je me
-trompais en croyant souhaiter quelquefois sa mort et supposer qu'elle
-serait ma délivrance. Ce fut de même que, quand je reçus la lettre
-d'Aimé, je compris que, si je n'avais pas jusque-là souffert trop
-cruellement de mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en
-réalité ce n'était nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient
-besoin qu'Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour
-toutes qu'elle l'était. Muni de cette croyance préservatrice, je
-pouvais sans danger laisser mon esprit jouer tristement avec des
-suppositions auxquelles il donnait une forme mais n'ajoutait pas foi. Je
-me disais, «Elle aime peut-être les femmes», comme on dit «Je! peux
-mourir ce soir»; on se le dit, mais on ne le croit pas, on fait des
-projets pour le lendemain. C'est ce qui explique que, me croyant à tort
-incertain si Albertine aimait ou non les femmes, et croyant par
-conséquent qu'un fait coupable à l'actif d'Albertine ne m'apporterait
-rien que je n'eusse souvent envisagé, j'aie pu éprouver devant les
-images, insignifiantes pour d'autres, que m'évoquait la lettre d'Aimé,
-une inattendue, la plus cruelle que j'eusse ressentie encore, et qui
-formait avec ces images, avec l'image hélas! d'Albertine elle-même,
-une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était
-indivisible et dont le texte de la lettre d'Aimé que je sépare d'une
-façon toute conventionnelle ne peut donner aucunement l'idée, puisque
-chacun des mots qui la composent était aussitôt transformé, coloré
-à jamais par la souffrance qu'il venait d'exciter.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">«Monsieur,</p>
-
-<p>«Monsieur voudra bien me pardonner si je n'ai pas plus tôt écrit à
-Monsieur. La personne que Monsieur m'avait chargé de voir s'était
-absentée pour deux jours et, désireux de répondre à la confiance que
-Monsieur avait mise en moi, je ne voulais pas revenir les mains vides. Je
-viens de causer avec cette personne qui se rappelle très bien
-(M<sup>lle</sup> A.).» Aimé qui avait un certain commencement de culture
-voulait mettre M<sup>lle</sup> A. en italique et entre guillemets. Mais
-quand il voulait mettre des guillemets, il traçait une parenthèse et quand
-il voulait mettre quelque chose entre parenthèses, il le mettait entre
-guillemets. C'est ainsi que Françoise disait que quelqu'un <i>restait</i>
-dans ma rue pour dire qu'il y demeurait, et qu'on pouvait <i>demeurer</i>
-deux minutes pour rester, les fautes des gens du peuple consistant
-seulement très souvent à interchanger&mdash;comme a fait d'ailleurs la
-langue française&mdash;des termes qui au cours des siècles ont pris
-réciproquement la place l'un de l'autre. «D'après elle la chose que
-supposait Monsieur est absolument certaine. D'abord c'était elle qui
-soignait (M<sup>lle</sup> A.) chaque fois que celle-ci venait aux bains.
-(M<sup>lle</sup> A.) venait très souvent prendre sa douche avec une grande
-femme plus âgée qu'elle, toujours habillée en gris, et que la doucheuse
-sans savoir son nom connaissait pour l'avoir vu souvent rechercher des
-jeunes filles. Mais elle ne faisait plus attention aux autres depuis
-qu'elle connaissait (M<sup>lle</sup> A.). Elle et (M<sup>lle</sup> A.)
-s'enfermaient toujours dans la cabine, restaient très longtemps, et la dame
-en gris donnait au moins 10 francs de pourboire à la personne avec qui j'ai
-causé. Comme m'a dit cette personne, vous pensez bien que si elles
-n'avaient fait qu'enfiler des perles, elles ne m'auraient pas donné dix
-francs de pourboire. (M<sup>lle</sup> A.) venait aussi quelquefois avec une
-femme très noire de peau, qui avait un face à mains. Mais (M<sup>lle</sup>
-A.) venait le plus souvent avec des jeunes filles plus jeunes qu'elle
-surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les personnes que
-(M<sup>lle</sup> A.) avait l'habitude d'amener n'étaient pas de Balbec et
-devaient même souvent venir d'assez loin. Elles n'entraient jamais
-ensemble, mais (M<sup>lle</sup> A.) entrait, en disant de laisser la porte
-de la cabine ouverte&mdash;qu'elle attendait une amie, et la personne avec
-qui j'ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n'a pu
-me donner d'autres détails ne se rappelant pas très bien, «ce qui est
-facile à comprendre après si longtemps». Du reste cette personne ne
-cherchait pas à savoir, parce qu'elle est très discrète et que
-c'était son intérêt car (M<sup>lle</sup> A.) lui faisait gagner gros. Elle
-a été très sincèrement touchée d'apprendre qu'elle était morte. Il
-est vrai que si jeune c'est un grand malheur pour elle et pour les
-siens. J'attends les ordres de Monsieur pour savoir si je peux quitter
-Balbec où je ne crois pas que j'apprendrai rien davantage. Je remercie
-encore Monsieur du petit voyage que Monsieur m'a ainsi procuré et qui
-m'a été très agréable d'autant plus que le temps est on ne peut plus
-favorable. La saison s'annonce bien pour cette année. On espère que
-Monsieur viendra faire cet été une petite apparition.</p>
-
-<p>Je ne vois plus rien d'intéressant à dire à Monsieur, etc.</p>
-
-<p>Pour comprendre à quelle profondeur ces mots entraient en moi, il faut
-se rappeler que les questions que je me posais à l'égard d'Albertine
-n'étaient pas des questions accessoires, indifférentes, des questions
-de détail, les seules en réalité que nous nous posions à l'égard de
-tous les êtres qui ne sont pas nous, ce qui nous permet de cheminer,
-revêtus d'une pensée imperméable, au milieu de la souffrance, du
-mensonge, du vice ou de la mort. Non, pour Albertine, c'étaient des
-questions d'essence: En son fond qu'était-elle? À quoi pensait-elle?
-Qu'aimait-elle? Me mentait-elle? Ma vie avec elle avait-elle été aussi
-lamentable que celle de Swann avec Odette? Aussi ce qu'atteignait la
-réponse d'Aimé, bien qu'elle ne fût pas une réponse générale, mais
-particulière&mdash;et justement à cause de cela&mdash;c'était bien en
-Albertine, en moi, les profondeurs.</p>
-
-<p>Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d'Albertine à la douche
-par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne
-me semblait pas moins mystérieux, moins effroyable, que je ne le
-redoutais quand je l'imaginais enfermé dans le souvenir, dans le regard
-d'Albertine. Sans doute tout autre que moi eût pu trouver insignifiants
-ces détails auxquels l'impossibilité où j'étais, maintenant
-qu'Albertine était morte, de les faire réfuter par elle, conférait
-l'équivalent d'une sorte de probabilité. Il est même probable que
-pour Albertine, même s'ils avaient été vrais, ses propres fautes, si
-elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes
-ou blâmables, que sa sensualité les eût trouvées délicieuses ou
-assez fades, eussent été dépourvues de cette inexprimable impression
-d'horreur dont je ne les séparais pas. Moi-même, à l'aide de mon
-amour des femmes et quoiqu'elles ne dussent pas avoir été pour
-Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu'elle
-éprouvait. Et certes c'était déjà un commencement de souffrance que
-de me la représenter désirant comme j'avais si souvent désiré, me
-mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou telle
-jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour M<sup>lle</sup> de
-Stermaria, pour tant d'autres ou pour les paysannes que je rencontrais
-dans la campagne. Oui, tous mes désirs m'aidaient à comprendre dans
-une certaine mesure les siens; c'était déjà une grande souffrance où
-tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en
-tourments d'autant plus cruels; comme si dans cette algèbre de la
-sensibilité ils reparaissaient avec le même coefficient mais avec le
-signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je pouvais
-en juger par moi-même, ses fautes, quelque volonté qu'elle eût de me
-les cacher&mdash;ce qui me faisait supposer qu'elle se jugeait coupable ou
-avait peur de me chagriner&mdash;ses fautes parce qu'elle les avait
-préparées à sa guise dans la claire lumière de l'imagination où se
-joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même
-nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu'elle n'avait
-pas eu le courage de se refuser, des peines pour moi qu'elle avait
-cherché à éviter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et
-des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines
-de la vie. Mais moi, c'est du dehors, sans que je fusse prévenu, sans
-que je pusse moi-même les élaborer, c'est de la lettre d'Aimé que
-m'étaient venues les images d'Albertine arrivant à la douche et
-préparant son pourboire.</p>
-
-<p>Sans doute c'est parce que dans cette arrivée silencieuse et
-délibérée d'Albertine avec la femme en gris, je lisais le rendez-vous
-qu'elles avaient pris, cette convention de venir faire l'amour dans un
-cabinet de douches qui impliquait une expérience de la corruption,
-l'organisation bien dissimulée de toute une double existence, c'est
-parce que ces images m'apportaient la terrible nouvelle de la
-culpabilité d'Albertine qu'elles m'avaient immédiatement causé une
-douleur physique dont elles ne se sépareraient plus. Mais aussitôt la
-douleur avait réagi sur elles: un fait objectif, tel qu'une image, est
-différent selon l'état intérieur avec lequel on l'aborde. Et la
-douleur est un aussi puissant modificateur de la réalité qu'est
-l'ivresse. Combinée avec ces images, la souffrance en avait fait
-aussitôt quelque chose d'absolument différent de ce que peut être
-pour toute autre personne une dame en gris, un pourboire, une douche, la
-rue où avait lieu l'arrivée délibérée d'Albertine avec la dame en
-gris. Toutes ces images&mdash;échappées sur une vie de mensonges et de
-fautes telle que je ne l'avais jamais conçue&mdash;ma souffrance les avait
-immédiatement altérées en leur matière même, je ne les voyais pas
-dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c'était le
-fragment d'un autre monde, d'une planète inconnue et maudite, une vue
-de l'Enfer. L'Enfer c'était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants
-d'où, d'après la lettre d'Aimé, elle faisait venir souvent les filles
-plus jeunes qu'elle amenait à la douche. Ce mystère que j'avais jadis
-imaginé dans le pays de Balbec et qui s'y était dissipé quand j'y
-avais vécu, que j'avais ensuite espéré ressaisir en connaissant
-Albertine parce que, quand je la voyais passer sur la plage, quand
-j'étais assez fou pour désirer qu'elle ne fût pas vertueuse, je
-pensais qu'elle devait l'incarner, comme maintenant tout ce qui touchait
-à Balbec s'en imprégnait affreusement! Les noms de ces stations,
-Toutainville, Évreville, Incarville, devenus si familiers, si
-tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les
-Verdurin, maintenant que je pensais qu'Albertine avait habité l'une,
-s'était promenée jusqu'à l'autre, avait pu souvent aller à
-bicyclette à la troisième, ils excitaient en moi une anxiété plus
-cruelle que la première fois, où je les voyais avec tant de trouble,
-avant d'arriver à Balbec que je ne connaissais pas encore. C'est un de
-ces pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des
-faits extérieurs et les sentiments de l'âme sont quelque chose
-d'inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir
-exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la
-simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que nous avons
-le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c'est un vertigineux
-kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien. Albertine m'avait-elle
-trompé? avec qui? dans quelle maison? quel jour? celui où elle m'avait
-dit telle chose? où je me rappelais que j'avais dans la journée dit
-ceci ou cela? je n'en savais rien. Je ne savais pas davantage quels
-étaient ses sentiments pour moi, s'ils étaient inspirés par
-l'intérêt, par la tendresse. Et tout d'un coup je me rappelais tel
-incident insignifiant, par exemple qu'Albertine avait voulu aller à
-Saint-Martin le Vêtu, disant que ce nom l'intéressait, et peut-être
-simplement parce qu'elle avait fait la connaissance de quelque paysanne
-qui était là-bas. Mais ce n'était rien qu'Aimé m'eût appris tout
-cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer
-qu'il me l'avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été
-surpassé, dans mon amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer
-que je savais; car cela faisait tomber entre nous la séparation
-d'illusions différentes, tout en n'ayant jamais eu pour résultat de me
-faire aimer d'elle davantage, au contraire. Or voici que, depuis qu'elle
-était morte, le second de ces besoins était amalgamé à l'effet du
-premier: je tâchais de me représenter l'entretien où je lui aurais
-fait part de ce que j'avais appris, aussi vivement que l'entretien où
-je lui aurais demandé ce que je ne savais pas; c'est-à-dire la voir
-près de moi, l'entendre me répondant avec bonté, voir ses joues
-redevenir grosses, ses yeux perdre leur malice et prendre de la
-tristesse, c'est-à-dire l'aimer encore et oublier la fureur de ma
-jalousie dans le désespoir de mon isolement. Le douloureux mystère de
-cette impossibilité de jamais lui faire savoir ce que j'avais appris et
-d'établir nos rapports sur la vérité de ce que je venais seulement de
-découvrir (et que je n'avais peut-être pu découvrir que parce qu'elle
-était morte) substituait sa tristesse au mystère plus douloureux de sa
-conduite. Quoi? Avoir tant désiré qu'Albertine sût que j'avais appris
-l'histoire de la salle de douches, Albertine qui n'était plus rien!
-C'était là encore une des conséquences de cette impossibilité où
-nous sommes, quand nous avons à raisonner sur la mort, de nous
-représenter autre chose que la vie. Albertine n'était plus rien. Mais
-pour moi c'était la personne qui m'avait caché qu'elle eût des
-rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s'imaginait avoir réussi à
-me le faire ignorer. Quand nous raisonnons sur ce qui se passe après
-notre propre mort, n'est-ce pas encore nous vivant que par erreur nous
-projetons à ce moment-là? Et est-il beaucoup plus ridicule en somme de
-regretter qu'une femme qui n'est plus rien ignore que nous ayons appris
-ce qu'elle faisait il y a six ans, que de désirer que de nous-même,
-qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle?
-S'il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier,
-les regrets de ma jalousie rétrospective n'en procédaient pas moins de
-la même erreur d'optique que chez les autres hommes le désir de la
-gloire posthume. Pourtant cette impression de ce qu'il y avait de
-solennellement définitif dans ma séparation d'avec Albertine, si elle
-s'était substituée un moment à l'idée de ses fautes, ne faisait
-qu'aggraver celles-ci en leur conférant un caractère irrémédiable.</p>
-
-<p>Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimitée où
-j'étais seul et où, dans quelque sens que j'allasse, je ne la
-rencontrerais jamais. Heureusement je trouvai fort à propos dans ma
-mémoire,&mdash;comme il y a toujours toutes espèces de choses, les unes
-dangereuses, les autres salutaires dans ce fouillis où les souvenirs ne
-s'éclairent qu'un à un,&mdash;je découvris, comme un ouvrier l'objet qui
-pourra servir à ce qu'il veut faire, une parole de ma grand'mère. Elle
-m'avait dit à propos d'une histoire invraisemblable que la doucheuse
-avait racontée à M<sup>me</sup> de Villeparisis: «C'est une femme qui doit
-avoir la maladie du mensonge». Ce souvenir me fut d'un grand secours.
-Quelle portée pouvait avoir ce qu'avait dit la doucheuse à Aimé? D'autant
-plus qu'en somme elle n'avait rien vu. On peut venir prendre des douches
-avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter
-la doucheuse exagérait-elle le pourboire. J'avais bien entendu
-Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle
-qu'elle avait «un million à manger par mois», ce qui était de la
-folie; une autre fois qu'elle avait vu ma tante Léonie donner à
-Eulalie quatre billets de mille francs, alors qu'un billet de cinquante
-francs plié en quatre me paraissait déjà peu vraisemblable. Et
-ainsi je cherchais&mdash;et je réussis peu à peu&mdash;à me défaire de la
-douloureuse certitude que je m'étais donné tant de mal à acquérir,
-ballotté que j'étais toujours entre le désir de savoir, et la peur de
-souffrir. Alors ma tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette
-tendresse, une tristesse d'être séparé d'Albertine, durant laquelle
-j'étais peut-être encore plus malheureux qu'aux heures récentes où
-c'était par la jalousie que j'étais torturé. Mais cette dernière
-renaquit soudain, en pensant à Balbec, à cause de l'image soudain
-revue (et qui jusque-là ne m'avait jamais fait souffrir et me
-paraissait même une des plus inoffensives de ma mémoire) de la salle
-à manger de Balbec le soir, avec de l'autre côté du vitrage, toute
-cette population entassée dans l'ombre comme devant le vitrage lumineux
-d'un aquarium, en faisant se frôler (je n'y avais jamais pensé) dans
-sa conglomération, les pêcheurs et les filles du peuple contre les
-petites bourgeoises jalouses de ce luxe nouveau à Balbec, ce luxe que
-sinon la fortune, du moins l'avarice et la tradition interdisaient à
-leurs parents, petites bourgeoises parmi lesquelles, il y avait
-sûrement presque chaque soir Albertine que je ne connaissais pas encore
-et qui sans doute levait là quelque fillette qu'elle rejoignait
-quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une
-cabine abandonnée, au pied de la falaise. Puis c'était ma tristesse
-qui renaissait, je venais d'entendre comme une condamnation à l'exil le
-bruit de l'ascenseur qui, au lieu de s'arrêter à mon étage, montait
-au-dessus. Pourtant la seule personne dont j'eusse pu souhaiter la
-visite ne viendrait plus jamais, elle était morte. Et malgré cela,
-quand l'ascenseur s'arrêtait à mon étage, mon cœur battait, un
-instant je me disais: «Si tout de même cela n'était qu'un rêve!
-C'est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va
-entrer me dire avec plus d'effroi que de colère&mdash;car elle est plus
-superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que
-ce qu'elle croira peut-être un revenant&mdash;: «Monsieur ne devinera
-jamais qui est là.» J'essayais de ne penser à rien, de prendre un
-journal. Mais la lecture m'était insupportable de ces articles écrits
-par des gens qui n'éprouvent pas de réelle douleur. D'une chanson
-insignifiante l'un disait: «C'est à pleurer», tandis que moi je
-l'aurais écoutée avec tant d'allégresse si Albertine avait vécu. Un
-autre, grand écrivain cependant, parce qu'il avait été acclamé à sa
-descente d'un train, disait qu'il avait reçu là des témoignages
-inoubliables, alors que moi, si maintenant je les avais reçus, je n'y
-aurais même pas pensé un instant. Et un troisième assurait que, sans
-la fâcheuse politique, la vie de Paris serait «tout à fait
-délicieuse» alors que je savais bien que même sans politique cette
-vie ne pouvait m'être qu'atroce, et m'eût semblé délicieuse même
-avec la politique, si j'eusse retrouvé Albertine. Le chroniqueur
-cynégétique disait (on était au mois de mai) «Cette époque est
-vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car
-il n'y a rien, absolument rien à tirer», et le chroniqueur du
-«Salon»: «Devant cette manière d'organiser une exposition on se sent
-pris d'un immense découragement, d'une tristesse infinie...» Si la
-force de ce que je sentais me faisait paraître mensongères et pâles
-les expressions de ceux qui n'avaient pas de vrais bonheurs ou malheurs,
-en revanche les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce
-fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou
-aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la
-princesse de Guermantes, ou à l'amour, ou à l'absence, ou à
-l'infidélité, remettaient brusquement devant moi, sans que j'eusse eu
-le temps de me détourner, l'image d'Albertine, et je me remettais à
-pleurer. D'ailleurs, d'habitude, ces journaux je ne pouvais même pas
-les lire, car le simple geste d'en ouvrir un me rappelait à la fois que
-j'en accomplissais de semblables quand Albertine vivait, et qu'elle ne
-vivait plus; je les laissais retomber sans avoir la force de les
-déplier jusqu'au bout. Chaque impression évoquait une impression
-identique mais blessée parce qu'en avait été retranchée l'existence
-d'Albertine, de sorte que je n'avais jamais le courage de vivre jusqu'au
-bout ces minutes mutilées. Même, quand peu à peu Albertine cessa
-d'être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je
-souffrais tout d'un coup s'il me fallait, comme au temps où elle était
-là; entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m'asseoir près du
-pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la
-flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d'une chaise, et
-d'autres domaines plus immatériels comme une nuit d'insomnie ou l'émoi
-que me donnait la première visite d'une femme qui m'avait plu. Malgré
-cela le peu de phrases que mes yeux lisaient dans une journée ou que ma
-pensée se rappelait avoir lues, excitaient souvent en moi une jalousie
-cruelle. Pour cela elles avaient moins besoin de me fournir un argument
-valable en faveur de l'immoralité des femmes que de me rendre une
-impression ancienne liée à l'existence d'Albertine. Transporté alors
-dans un moment oublié dont l'habitude d'y penser n'avait pas pour moi
-émoussé la force, et où Albertine vivait encore, ses fautes prenaient
-quelque chose de plus voisin, de plus angoissant, de plus atroce Alors
-je me demandais s'il était certain que les révélations de la
-doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité
-serait d'envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le voisinage
-de la villa de M<sup>me</sup> Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs
-qu'une femme prend avec les femmes, si c'est pour n'être pas plus
-longtemps privée d'eux qu'elle m'avait quitté, elle avait dû,
-aussitôt libre, essayer de s'y livrer et y réussir, dans un pays
-qu'elle connaissait et où elle n'aurait pas choisi de se retirer si
-elle n'avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez moi. Sans
-doute, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que la mort d'Albertine
-eût si peu changé mes préoccupations. Quand notre maîtresse est
-vivante, une grande partie des pensées qui forment ce que nous appelons
-notre amour nous viennent pendant les heures où elle n'est pas à
-côté de nous. Ainsi l'on prend l'habitude d'avoir pour objet de sa
-rêverie un être absent, et qui, même s'il ne le reste que quelques
-heures, pendant ces heures-là n'est qu'un souvenir. Aussi la mort ne
-change-t-elle pas grand'chose. Quand Aimé revint, je lui demandai de
-partir pour Châtellerault, et ainsi non seulement par mes pensées, mes
-tristesses, l'émoi que me donnait un nom relié de si loin que ce fût
-à un certain être, mais encore par toutes mes actions, par les
-enquêtes auxquelles je procédais, par l'emploi que je faisais de mon
-argent tout entier destiné à connaître les actions d'Albertine, je
-peux dire que toute cette année-là ma vie resta remplie par un amour,
-par une véritable liaison. Et celle qui en était l'objet était une
-morte. On dit quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un être
-après sa mort, si cet être était un artiste et mettait un peu de soin
-dans son œuvre. C'est peut-être de la même manière qu'une sorte de
-bouture prélevée sur un être et greffée au cœur d'un autre,
-continue à y poursuivre sa vie, même quand l'être d'où elle avait
-été détachée a péri. Aimé alla loger à côté de la villa de M<sup>me</sup>
-Bontemps; il fit la connaissance d'une femme de chambre, d'un loueur de
-voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la
-journée. Les gens n'avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre,
-Aimé me disait avoir appris d'une petite blanchisseuse de la ville
-qu'Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras
-quand celle-ci lui rapportait le linge. «Mais, disait-elle, cette
-demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose.» J'envoyai à Aimé
-l'argent qui payait son voyage, qui payait le mal qu'il venait de me
-faire par sa lettre et cependant je m'efforçais de le guérir en me
-disant que c'était là une familiarité qui ne prouvait aucun désir
-vicieux quand je reçus un télégramme d'Aimé: «Ai appris les choses
-les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver lettre
-suit.» Le lendemain vint une lettre dont l'enveloppe suffît à me
-faire frémir; j'avais reconnu qu'elle était d'Aimé, car chaque
-personne même la plus humble a sous sa dépendance ces petits
-êtres familiers à la fois vivants et couchés dans une espèce
-d'engourdissement sur le papier, les caractères de son écriture que
-lui seul possède. «D'abord la petite blanchisseuse n'a rien voulu me
-dire, elle assurait que M<sup>lle</sup> Albertine n'avait jamais fait que
-lui pincer le bras. Mais pour la faire parler je l'ai emmenée dîner, je
-l'ai fait boire. Alors elle m'a raconté que M<sup>lle</sup> Albertine la
-rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner,
-que M<sup>lle</sup> Albertine qui avait l'habitude de se lever de grand
-matin pour aller se baigner avait l'habitude de la retrouver au bord de
-l'eau, à un endroit où les arbres sont si épais que personne ne peut vous
-voir et d'ailleurs il n'y a personne qui peut vous voir à cette heure-là.
-Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient
-et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait
-dur même sous les arbres, elles restaient dans l'herbe à se sécher,
-à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse m'a avoué qu'elle aimait
-beaucoup à s'amuser avec ses petites amies et que voyant M<sup>lle</sup>
-Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle
-le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le
-long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que M<sup>lle</sup>
-Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles
-jouaient à se pousser dans l'eau; là elle ne m'a rien dit de plus,
-mais tout dévoué à vos ordres et voulant faire n'importe quoi
-pour vous faire plaisir, j'ai emmené coucher avec moi la petite
-blanchisseuse. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me fît ce
-qu'elle faisait à M<sup>lle</sup> Albertine quand celle-ci ôtait son
-costume de bain. Et elle m'a dit: «Si vous aviez vu comme elle frétillait,
-cette demoiselle, elle me disait: (ah! tu me mets aux anges) et elle était
-si énervée qu'elle ne pouvait s'empêcher de me mordre.» J'ai vu encore
-la trace sur le bras de la petite blanchisseuse. Et je comprends le
-plaisir de M<sup>lle</sup> Albertine car cette petite-là est vraiment très
-habile.»</p>
-
-<p>J'avais bien souffert à Balbec quand Albertine m'avait dit son amitié
-pour M<sup>lle</sup> Vinteuil. Mais Albertine était là pour me consoler.
-Puis quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d'Albertine,
-j'avais réussi à la faire partir de chez moi, quand Françoise m'avait
-annoncé qu'elle n'était plus là et que je m'étais trouvé seul,
-j'avais souffert davantage. Mais du moins l'Albertine que j'avais aimée
-restait dans mon cœur. Maintenant à sa place&mdash;pour me punir d'avoir
-poussé plus loin une curiosité à laquelle, contrairement à ce que
-j'avais supposé, la mort n'avait pas mis fin&mdash;ce que je trouvais
-c'était une jeune fille différente, multipliant les mensonges et les
-tromperies, là où l'autre m'avait si doucement rassuré en me jurant
-n'avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l'ivresse de sa liberté
-reconquise, elle était partie goûter jusqu'à la pâmoison, jusqu'à
-mordre cette petite blanchisseuse qu'elle retrouvait au soleil levant,
-sur le bord de la Loire et à qui elle disait: «Tu me mets aux anges».
-Une Albertine différente, non pas seulement dans le sens où nous
-entendons le mot différent quand il s'agit des autres. Si les autres
-sont différents de ce que nous avons cru, cette différence ne nous
-atteignant pas profondément, et le pendule de l'intuition ne pouvant
-projeter hors de lui qu'une oscillation égale à celle qu'il a
-exécutée dans le sens intérieur, ce n'est que dans les régions
-superficielles d'eux-mêmes que nous situons ces différences.
-Autrefois, quand j'apprenais qu'une femme aimait les femmes, elle ne me
-paraissait pas pour cela une femme autre, d'une essence particulière.
-Mais s'il s'agit d'une femme qu'on aime, pour se débarrasser de la
-douleur qu'on éprouve à l'idée que cela peut être, on cherche à
-savoir non seulement ce qu'elle a fait, mais ce qu'elle ressentait en le
-faisant, quelle idée elle avait de ce qu'elle faisait; alors descendant
-de plus en plus avant, par la profondeur de la douleur, on atteint au
-mystère, à l'essence. Je souffrais jusqu'au fond de moi-même, jusque
-dans mon corps, dans mon cœur&mdash;bien plus que ne m'eût fait souffrir la
-peur de perdre la vie&mdash;de cette curiosité à laquelle collaboraient
-toutes les forces de mon intelligence et de mon inconscient; et ainsi
-c'est dans les profondeurs mêmes d'Albertine que je projetais
-maintenant tout ce que j'apprenais d'elle. Et la douleur qu'avait ainsi
-fait pénétrer en moi à une telle profondeur la réalité du vice
-d'Albertine, me rendit bien plus tard un dernier office. Comme le mal
-que j'avais fait à ma grand'mère, le mal que m'avait fait Albertine
-fut un dernier lien entre elle et moi et qui survécut même au
-souvenir, car, avec la conservation d'énergie que possède tout ce qui
-est physique, la souffrance n'a même pas besoin des leçons de la
-mémoire. Ainsi un homme qui a oublié les belles nuits passées au
-clair de lune dans les bois, souffre encore des rhumatismes qu'il y a
-pris. Ces goûts niés par elle et qu'elle avait, ces goûts dont la
-découverte était venue à moi, non dans un froid raisonnement mais
-dans la brûlante souffrance ressentie à la lecture de ces mots: «Tu
-me mets aux anges», souffrance qui leur donnait une particularité
-qualitative, ces goûts ne s'ajoutaient pas seulement à l'image
-d'Albertine comme s'ajoute au bernard-l'ermite la coquille nouvelle
-qu'il traîne après lui, mais bien plutôt comme un sel qui entre en
-contact avec un autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature.
-Quand la petite blanchisseuse avait dû dire à ses petites amies:
-«Imaginez-vous, je ne l'aurais pas cru, eh bien, la demoiselle c'en est
-une aussi» pour moi ce n'était pas seulement un vice d'abord
-insoupçonné d'elles qu'elles ajoutaient à la personne d'Albertine,
-mais la découverte qu'elle était une autre personne, une personne
-comme elles, parlant la même langue, ce qui en la faisant compatriote
-d'autres, me la rendait encore plus étrangère à moi, prouvait que ce
-que j'avais eu d'elle, ce que je portais dans mon cœur, ce n'était
-qu'un tout petit peu d'elle, et que le reste qui prenait tant
-d'extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement
-importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec
-d'autres, elle me l'avait toujours caché, elle m'en avait tenu à
-l'écart, comme une femme qui m'eût caché qu'elle était d'un pays
-ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore
-qu'une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis
-qu'Albertine c'était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu'elle
-n'appartenait pas à l'humanité commune, mais à une race étrange qui
-s'y mêle, s'y cache et ne s'y fond jamais. J'avais justement vu deux
-peintures d'Elstir où dans un paysage touffu il y a des femmes nues.
-Dans l'une d'elles, l'une des jeunes filles lève le pied comme
-Albertine devait faire quand elle l'offrait à la blanchisseuse. De
-l'autre pied elle pousse à l'eau l'autre jeune fille qui gaiement
-résiste, la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l'eau bleue.
-Je me rappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le même
-méandre de cou de cygne avec l'angle du genou, que faisait la chute de
-la cuisse d'Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit et
-j'avais voulu souvent lui dire qu'elle me rappelait ces peintures. Mais
-je ne l'avais pas fait pour ne pas éveiller en elle l'image de corps
-nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse et
-de ses amies, recomposer le groupe que j'avais tant aimé quand j'étais
-assis au milieu des amies d'Albertine à Balbec. Et si j'avais été un
-amateur sensible à la seule beauté j'aurais reconnu qu'Albertine le
-recomposait mille fois plus beau, maintenant que les éléments en
-étaient les statues nues de déesses comme celles que les grands
-sculpteurs éparpillaient à Versailles sous les bosquets ou donnaient
-dans les bassins à laver et à polir aux caresses du flot. Maintenant
-je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de
-l'eau, dans leur double nudité de marbres féminins au milieu d'une
-touffe de végétations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs
-nautiques. Me souvenant de ce qu'Albertine était sur mon lit, je
-croyais voir sa cuisse recourbée, je la voyais, c'était un col de
-cygne, il cherchait la bouche de l'autre jeune fille. Alors je ne voyais
-même plus une cuisse, mais le col hardi d'un cygne, comme celui qui
-dans une étude frémissante cherche la bouche d'une Léda qu'on voit
-dans toute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu'il
-n'y a qu'un cygne et qu'elle semble plus seule, de même qu'on découvre
-au téléphone les inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant
-qu'elle n'est pas dissociée d'un visage où l'on objective son
-expression. Dans cette étude le plaisir au lieu d'aller vers la face
-qui l'inspire et qui est absente, remplacée par un cygne inerte, se
-concentre dans celle qui le ressent. Par instant la communication était
-interrompue entre mon cœur et ma mémoire. Ce qu'Albertine avait fait
-avec la blanchisseuse ne m'était plus signifié que par des
-abréviations quasi algébriques qui ne me représentaient plus rien;
-mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et mon
-cœur était brûlé sans pitié par un feu d'enfer, tandis que je
-voyais Albertine ressuscitée par ma jalousie, vraiment vivante, se
-raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait:
-«Tu me mets aux anges». Comme elle était vivante au moment où elle
-commettait ses fautes, c'est-à-dire au moment où moi-même je me
-trouvais, il ne suffisait pas de connaître cette faute, j'aurais voulu
-qu'elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là je
-regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait la
-marque de ma jalousie, et tout différent du regret déchirant des
-moments où je l'aimais, n'était que le regret de ne pas pouvoir lui
-dire: «Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après
-m'avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la
-Loire, tu lui disais: «Tu me mets aux anges», j'ai vu la morsure.»
-Sans doute je me disais: «Pourquoi me tourmenter? Celle qui a eu du
-plaisir avec la blanchisseuse n'est plus rien, donc n'était pas une
-personne dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que
-je sais. Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu'elle
-ne se dit rien.» Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de
-son plaisir qui me ramenait au moment où elle l'avait éprouvé. Ce que
-nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé,
-dans l'avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de
-la mort. Si mon regret qu'elle fût morte subissait dans ces moments-là
-l'influence de ma jalousie et prenait cette forme si particulière,
-cette influence s'étendait à mes rêves d'occultisme, d'immortalité
-qui n'étaient qu'un effort pour tâcher de réaliser ce que je
-désirais. Aussi à ces moments-là si j'avais pu réussir à l'évoquer
-en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que
-c'était possible, ou à la rencontrer dans l'autre vie comme le pensait
-l'abbé X. je ne l'aurais souhaité que pour lui répéter: «Je sais
-pour la blanchisseuse. Tu lui disais: tu me mets aux anges, j'ai vu la
-morsure.» Ce qui vint à mon secours contre cette image de la
-blanchisseuse, ce fut&mdash;certes quand elle eut un peu duré&mdash;cette
-image elle-même parce que nous ne connaissons vraiment que ce qui est
-nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité un
-changement de ton qui nous frappe, ce à quoi l'habitude n'a pas encore
-substitué ses pâles fac-similés. Mais ce fut surtout ce
-fractionnement d'Albertine en de nombreux fragments, en de nombreuses
-Albertines, qui était son seul mode d'existence en moi. Des moments
-revinrent où elle n'avait été que bonne, ou intelligente, ou
-sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports. Et ce
-fractionnement, n'était-il pas au fond juste qu'il me calmât? Car s'il
-n'était pas en lui-même quelque chose de réel, s'il tenait à la
-forme successive des heures où elle m'était apparue forme qui restait
-celle de ma mémoire comme la courbure des projections de ma lanterne
-magique tenait à la courbure des verres colorés, ne représentait-il
-pas à sa manière une vérité, bien objective celle-là, à savoir que
-chacun de nous n'est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui
-n'ont pas toutes la même valeur morale et que si Albertine vicieuse
-avait existé, cela n'empêchait pas qu'il y en eût eu d'autres, celle
-qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre, celle qui
-le soir où je lui avais dit qu'il fallait nous séparer avait dit si
-tristement: «Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai
-jamais tout cela» et, quand elle avait vu l'émotion que mon mensonge
-avait fini par me communiquer s'était écriée avec une pitié
-sincère: «Oh! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c'est
-entendu je ne chercherai pas à vous revoir.» Alors je ne fus plus
-seul; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait. Du moment
-que cette Albertine bonne était revenue, j'avais retrouvé la seule
-personne à qui je pusse demander l'antidote des souffrances
-qu'Albertine me causait. Certes je désirais toujours lui parler de
-l'histoire de la blanchisseuse, mais ce n'était plus en manière de
-cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce que je savais. Comme
-je l'aurais fait si Albertine avait été vivante, je lui demandai
-tendrement si l'histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle me jura
-que non, qu'Aimé n'était pas très véridique et que, voulant
-paraître avoir bien gagné l'argent que je lui avais donné, il n'avait
-pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu'il avait voulu à
-la blanchisseuse. Sans doute Albertine n'avait cessé de me mentir.
-Pourtant dans le flux et le reflux de ses contradictions, je sentais
-qu'il y avait eu une certaine progression à moi due. Qu'elle ne m'eût
-même pas fait, au début, des confidences (peut-être, il est vrai,
-involontaires dans une phrase qui échappe) je n'en eusse pas juré. Je
-ne me rappelais plus. Et puis elle avait de si bizarres façons
-d'appeler certaines choses, que cela pouvait signifier cela ou non, mais
-le sentiment qu'elle avait eu de ma jalousie l'avait ensuite portée à
-rétracter avec horreur ce qu'elle avait d'abord complaisamment avoué.
-D'ailleurs Albertine n'avait même pas besoin de me dire cela. Pour
-être persuadé de son innocence il me suffisait de l'embrasser, et je
-le pouvais maintenant qu'était tombée la cloison qui nous séparait,
-pareille à celle impalpable et résistante qui après une brouille
-s'élève entre deux amoureux et contre laquelle se briseraient les
-baisers. Non, elle n'avait besoin de rien me dire. Quoi qu'elle eût
-fait, quoi qu'elle eût voulu la pauvre petite, il y avait des
-sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nous divisait, nous pouvions
-nous unir. Si l'histoire était vraie, et si Albertine m'avait caché
-ses goûts, c'était pour ne pas me faire du chagrin. J'eus la douceur
-de l'entendre dire à cette Albertine-là. D'ailleurs en avais-je jamais
-connu une autre? Les deux plus grandes causes d'erreur dans nos rapports
-avec un autre être sont, avoir soi-même bon cœur, ou bien, cet autre
-être, l'aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule.
-Cela suffit; alors dans les longues heures d'espérance ou de tristesse,
-on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard
-on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque
-cruelle réalité qu'on soit placé, ôter ce caractère bon, cette
-nature de femme nous aimant, à l'être qui a tel regard, telle épaule,
-que nous ne pouvons quand elle vieillit, ôter son premier visage à une
-personne que nous connaissons depuis sa jeunesse. J'évoquai le beau
-regard bon et pitoyable de cette Albertine-là, ses grosses joues, son
-cou aux larges grains. C'était l'image d'une morte, mais, comme cette
-morte vivait, il me fut aisé de faire immédiatement ce que j'eusse
-fait infailliblement si elle avait été auprès de moi de son vivant
-(ce que je ferais si je devais jamais la retrouver dans une autre vie),
-je lui pardonnai.</p>
-
-<p>Les instants que j'avais vécus auprès de cette Albertine-là
-m'étaient si précieux que j'eusse voulu n'en avoir laissé échapper
-aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d'une fortune dissipée,
-j'en retrouvais qui avaient semblé perdus: en nouant un foulard
-derrière mon cou au lieu de devant, je me rappelai une promenade à
-laquelle je n'avais jamais repensé et où, pour que l'air froid ne pût
-pas venir sur ma gorge, Albertine me l'avait arrangé de cette manière
-après m'avoir embrassé. Cette promenade si simple, restituée à ma
-mémoire par un geste si humble, me fit le plaisir de ces objets intimes
-ayant appartenu à une morte chérie que nous rapporte la vieille femme
-de chambre et qui ont tant de prix pour nous; mon chagrin s'en trouvait
-enrichi, et d'autant plus que ce foulard je n'y avais jamais repensé.</p>
-
-<p>Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol; des
-hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais
-compte que ce grand amour prolongé pour Albertine, était comme l'ombre
-du sentiment que j'avais eu pour elle, en reproduisait les diverses
-parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale
-qu'il reflétait au delà de la mort. Car je sentais bien que si je
-pouvais entre mes pensées pour Albertine mettre quelque intervalle,
-d'autre part, si j'en avais mis trop, je ne l'aurais plus aimée; elle
-me fût par cette coupure devenue indifférente, comme me l'était
-maintenant ma grand'mère. Trop de temps passé sans penser à elle eût
-rompu dans mon souvenir la continuité qui est le principe même de la
-vie, qui pourtant peut se ressaisir après un certain intervalle de
-temps. N'en avait-il pas été ainsi de mon amour pour Albertine quand
-elle vivait, lequel avait pu se renouer après un assez long intervalle
-dans lequel j'étais resté sans penser à elle? Or mon souvenir devait
-obéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longs
-intervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, que refléter
-après la mort d'Albertine le sentiment que j'avais eu pour elle, il
-était comme l'ombre de mon amour.</p>
-
-<p>D'autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le
-reconnaissais plus; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais
-chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le
-signe que je n'aimais plus Albertine quand c'était celui que je
-l'aimais toujours; car le besoin d'éprouver un grand amour n'était,
-tout autant que le désir d'embrasser les grosses joues d'Albertine,
-qu'une partie de mon regret. C'est quand je l'aurais oubliée, que je
-pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le
-regret d'Albertine, parce que c'était lui qui faisait naître en moi le
-besoin d'une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure
-que mon regret d'Albertine s'affaiblirait, le besoin d'une sœur, lequel
-n'était qu'une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins
-impérieux. Et pourtant ces deux reliquats de mon amour ne suivirent pas
-dans leur décroissance une marche également rapide. Il y avait des
-heures où j'étais décidé à me marier, tant le premier subissait une
-profonde éclipse, le second au contraire gardant une grande force. Et
-en revanche plus tard mes souvenirs jaloux s'étant éteints, tout d'un
-coup parfois une tendresse me remontait au cœur pour Albertine, et
-alors, pensant à mes amours pour d'autres femmes, je me disais qu'elle
-les aurait compris, partagés&mdash;et son vice devenait comme une cause
-d'amour. Parfois ma jalousie renaissait dans des moments où je ne me
-souvenais plus d'Albertine, bien que ce fût d'elle alors que j'étais
-jaloux. Je croyais l'être d'Andrée à propos de qui on m'apprit à ce
-moment-là une aventure qu'elle avait. Mais Andrée n'était pour moi
-qu'un prête-nom, qu'un chemin de raccord, qu'une prise de courant qui
-me reliait indirectement à Albertine. C'est ainsi qu'en rêve on donne
-un autre visage, un autre nom, à une personne sur l'identité profonde
-de laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgré les flux et
-les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi
-générale, les sentiments que m'avait laissés Albertine eurent plus de
-peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement
-les sentiments, mais les sensations. Différent en cela de Swann qui,
-lorsqu'il avait commencé à ne plus aimer Odette, n'avait même plus pu
-recréer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant
-un passé qui n'était plus que l'histoire d'un autre; mon moi en
-quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était
-déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu'une
-étincelle y refaisait passer l'ancien courant, même quand depuis
-longtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucune
-image d'elle n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes
-qu'apportaient à mes yeux un vent froid soufflant comme à Balbec sur
-les pommiers déjà roses, j'en arrivais à me demander si la
-renaissance de ma douleur n'était pas due à des causes toutes
-pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d'un souvenir
-et la dernière période d'un amour, n'était pas plutôt le début
-d'une maladie de cœur.</p>
-
-<p>Il y a dans certaines affections des accidents secondaires que le malade
-est trop porté à confondre avec la maladie elle-même. Quand ils
-cessent, il est étonné de se trouver moins éloigné de la guérison
-qu'il n'avait cru. Telle avait été la souffrance causée&mdash;la
-complication amenée&mdash;par les lettres d'Aimé relativement à
-l'établissement de douches et à la petite blanchisseuse. Mais un
-médecin de l'âme qui m'eût visité eût trouvé que, pour le reste,
-mon chagrin lui-même allait mieux. Sans doute en moi, comme j'étais un
-homme, un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans
-le passé et dans la réalité actuelle, il existait toujours une
-contradiction entre le souvenir vivant d'Albertine et la connaissance
-que j'avais de sa mort. Mais cette contradiction était en quelque sorte
-l'inverse de ce qu'elle était autrefois. L'idée qu'Albertine était
-morte, cette idée qui les premiers temps venait battre si furieusement
-en moi l'idée qu'elle était vivante, que j'étais obligé de me sauver
-devant elle comme les enfants à l'arrivée de la vague, cette idée de
-sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par
-conquérir en moi la place qu'y occupait récemment encore l'idée de sa
-vie. Sans que je m'en rendisse compte, c'était maintenant cette idée de la
-mort d'Albertine&mdash;non plus le souvenir présent de sa vie&mdash;qui
-faisait pour la plus grande partie le fond de mes inconscientes
-songeries, de sorte que si je les interrompais tout à coup pour
-réfléchir sur moi-même, ce qui me causait de l'étonnement ce
-n'était pas, comme les premiers jours, qu'Albertine si vivante en moi
-pût n'exister plus sur la terre, pût être morte, mais qu'Albertine,
-qui n'existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si
-vivante en moi. Maçonné par la contiguïté des souvenirs qui se
-suivent l'un l'autre, le noir tunnel, sous lequel ma pensée rêvassait
-depuis trop longtemps pour qu'elle prît même plus garde à lui,
-s'interrompait brusquement d'un intervalle de soleil, laissant voir au
-loin un univers souriant et bleu où Albertine n'était plus qu'un
-souvenir indifférent et plein de charme. Est-ce celle-là, me
-disais-je, qui est la vraie, ou bien l'être qui, dans l'obscurité où
-je roulais depuis si longtemps, me semblait la seule réalité? Le
-personnage que j'avais été il y a si peu de temps encore et qui ne
-vivait que dans la perpétuelle attente du moment où Albertine
-viendrait lui dire bonsoir et l'embrasser, une sorte de multiplication
-de moi-même me faisait paraître ce personnage comme n'étant plus
-qu'une faible partie, à demi dépouillée de moi, et comme une fleur
-qui s'entr'ouvre j'éprouvais la fraîcheur rajeunissante d'une
-exfoliation. Au reste ces brèves illuminations ne me faisaient
-peut-être que mieux prendre conscience de mon amour pour Albertine,
-comme il arrive pour toutes les idées trop constantes qui ont besoin
-d'une opposition pour s'affirmer. Ceux qui ont vécu pendant la guerre
-de 1870 par exemple disent que l'idée de la guerre avait fini par leur
-sembler naturelle non parce qu'ils ne pensaient pas assez à la guerre,
-mais parce qu'ils y pensaient toujours. Et pour comprendre combien c'est
-un fait étrange et considérable que la guerre, il fallait, quelque
-chose les arrachant à leur obsession permanente, qu'ils oubliassent un
-instant que la guerre régnait, se retrouvassent pareils à ce qu'ils
-étaient quand on était en paix, jusqu'à ce que tout à coup sur le
-blanc momentané se détachât enfin distincte la réalité monstrueuse
-que depuis longtemps ils avaient cessé de voir, ne voyant pas autre
-chose qu'elle.</p>
-
-<p>Si encore ce retrait en moi des différents souvenirs d'Albertine
-s'était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément,
-également, de front, sur toute la ligne de ma mémoire, les souvenirs
-de ses trahisons s'éloignant en même temps que ceux de sa douceur,
-l'oubli m'eût apporté de l'apaisement. Il n'en était pas ainsi. Comme
-sur une plage où la marée descend irrégulièrement, j'étais assailli
-par la morsure de tel de mes soupçons, quand déjà l'image de sa douce
-présence était retirée trop loin de moi pour pouvoir m'apporter son
-remède. Pour les trahisons j'en avais souffert, parce qu'en quelque
-année lointaine qu'elles eussent eu lieu, pour moi elles n'étaient pas
-anciennes; mais j'en souffris moins quand elles le devinrent,
-c'est-à-dire quand je me les représentai moins vivement, car
-l'éloignement d'une chose est proportionné plutôt à la puissance
-visuelle de la mémoire qui regarde, qu'à la distance réelle des jours
-écoulés, comme le souvenir d'un rêve de la dernière nuit qui peut
-nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement,
-qu'un événement qui date de plusieurs années. Mais bien que l'idée
-de la mort d'Albertine fît des progrès en moi, le reflux de la
-sensation qu'elle était vivante, s'il ne les arrêtait pas, les
-contrecarrait cependant et empêchait qu'ils fussent réguliers. Et je
-me rends compte maintenant que pendant cette période là (sans doute à
-cause de cet oubli des heures où elle avait été cloîtrée chez moi,
-et qui, à force d'effacer chez moi la souffrance de fautes qui me
-semblaient presque indifférentes parce que je savais qu'elle ne les
-commettait pas, étaient devenues comme autant de preuves d'innocence),
-j'eus le martyre de vivre habituellement avec une idée tout aussi
-nouvelle que celle qu'Albertine était morte (jusque-là je partais
-toujours de l'idée qu'elle était vivante) avec une idée que j'aurais
-cru tout aussi impossible à supporter et qui, sans que je m'en
-aperçusse, formait peu à peu le fond de ma conscience, s'y substituait
-à l'idée qu'Albertine était innocente; c'était l'idée qu'elle était
-coupable. Quand je croyais douter d'elle, je croyais au contraire
-en elle; de même je pris pour point de départ de mes autres
-idées, la certitude&mdash;souvent démentie comme l'avait été l'idée
-contraire&mdash;la certitude de sa culpabilité, tout en m'imaginant que je
-doutais encore. Je dus souffrir beaucoup pendant cette période-là, mais je
-me rends compte qu'il fallait que ce fût ainsi. On ne guérit d'une
-souffrance qu'à condition de l'éprouver pleinement. En protégeant Albertine
-de tout contact, en me forgeant l'illusion 'qu'elle était innocente, aussi
-bien que plus tard en prenant pour base de mes raisonnements la pensée
-qu'elle vivait, je ne faisais que retarder l'heure de la guérison,
-parce que je retardais les longues heures qui devaient se dérouler
-préalablement à la fin des souffrances nécessaires. Or sur ces idées
-de la culpabilité d'Albertine, l'habitude, quand elle s'exercerait, le
-ferait suivant les mêmes lois que j'avais déjà éprouvées au cours
-de ma vie. De même que le nom de Guermantes avait perdu la
-signification et le charme d'une route bordée de fleurs aux grappes
-violettes et rougeâtres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la
-présence d'Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms
-de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d'autres
-tout ce qu'ils avaient signifié pour moi, ce charme et cette
-signification laissant en moi un simple mot qu'ils trouvaient assez
-grand pour vivre tout seul, comme quelqu'un qui vient mettre en train un
-serviteur, le mettra au courant, et après quelques semaines se retire,
-de même la connaissance douloureuse de la culpabilité d'Albertine
-serait renvoyée hors de moi par l'habitude. D'ailleurs d'ici là, comme
-au cours d'une attaque faite de deux côtés à la fois, dans cette
-action de l'habitude deux alliés se prêteraient réciproquement main
-forte. C'est parce que cette idée de culpabilité d'Albertine
-deviendrait pour moi une idée plus probable, plus habituelle, qu'elle
-deviendrait moins douloureuse. Mais d'autre part, parce qu'elle serait
-moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette
-culpabilité et qui n'étaient inspirées à mon intelligence que par
-mon désir de ne pas trop souffrir tomberaient une à une, et chaque
-action précipitant l'autre, je passerais assez rapidement de la
-certitude de l'innocence d'Albertine à la certitude de sa culpabilité.
-Il fallait que je vécusse avec l'idée de la mort d'Albertine, avec
-l'idée de ses fautes, pour que ces idées me devinssent habituelles,
-c'est-à-dire pour que je pusse oublier ces idées et enfin oublier
-Albertine elle-même.</p>
-
-<p>Je n'en étais pas encore là. Tantôt c'était ma mémoire rendue
-plus claire par une excitation intellectuelle,&mdash;telle une
-lecture,&mdash;qui renouvelait mon chagrin, d'autres fois c'était au
-contraire mon chagrin qui était soulevé par exemple par l'angoisse d'un
-temps orageux qui portait plus haut, plus près de la lumière, quelque
-souvenir de notre amour.</p>
-
-<p>D'ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se
-produire après un intervalle d'indifférence semé d'autres
-curiosités, comme après le long intervalle qui avait commencé après
-le baiser refusé de Balbec et pendant lequel je m'étais bien plus soucié
-de M<sup>me</sup> de Guermantes, d'Andrée, de M<sup>lle</sup> de Stermaria;
-il avait repris quand j'avais recommencé à la voir souvent. Or même
-maintenant des préoccupations différentes pouvaient réaliser une
-séparation&mdash;d'avec une morte, cette fois&mdash;où elle me devenait
-plus indifférente. Et même plus tard quand je l'aimai moins, cela resta
-pourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, mais qui
-reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Je poursuivais
-une vivante, puis une autre, puis je revenais à ma morte. Souvent
-c'était dans les parties les plus obscures de moi-même, quand je ne
-pouvais plus me former aucune idée nette d'Albertine, qu'un nom venait
-par hasard exciter chez moi des réactions douloureuses que je ne
-croyais plus possibles, comme ces mourants chez qui le cerveau ne pense
-plus et dont on fait se contracter un membre en y enfonçant une
-aiguille. Et, pendant de longues périodes, ces excitations se
-trouvaient m'arriver si rarement que j'en venais à rechercher moi-même
-les occasions d'un chagrin, d'une crise de jalousie, pour tâcher de me
-rattacher au passé, de mieux me souvenir d'elle. Comme le regret d'une
-femme n'est qu'un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que
-lui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causes qui
-du vivant d'Albertine eussent augmenté mon amour pour elle et au
-premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la
-douleur. Mais le plus souvent ces occasions&mdash;car une maladie, une
-guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plus
-prévoyante avait supputé&mdash;naissaient à mon insu et me causaient des
-chocs si violents que je songeais bien plus à me protéger contre la
-souffrance qu'à leur demander un souvenir.</p>
-
-<p>D'ailleurs un mot n'avait même pas besoin, comme Chaumont, de se
-rapporter à un soupçon (même une syllabe commune à deux noms
-différents suffisait à ma mémoire&mdash;comme à un électricien qui se
-contente du moindre corps bon conducteur&mdash;pour rétablir le contact
-entre Albertine et mon cœur) pour qu'il réveillât ce soupçon, pour
-être le mot de passe, le magnifique sésame entr'ouvrant la porte d'un
-passé dont on ne tenait plus compte parce que, ayant assez de le voir,
-à la lettre on ne le possédait plus; on avait été diminué de lui,
-on avait cru de par cette ablation sa propre personnalité changée en
-sa forme, comme une figure qui perdrait avec un angle un côté;
-certaines phrases par exemple où il y avait le nom d'une rue, d'une
-route, où Albertine avait pu se trouver, suffisaient pour incarner une
-jalousie virtuelle, inexistante, à la recherche d'un corps, d'une
-demeure, de quelque fixation matérielle, de quelque réalisation
-particulière. Souvent c'était tout simplement pendant mon sommeil que
-par ces «reprises», ces «da capo» du rêve qui tournent d'un seul
-coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier,
-me ramenaient, me faisaient rétrograder à une impression douloureuse
-mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d'autres et
-qui redevenait présente. D'habitude, elle s'accompagnait de toute une
-mise, en scène maladroite, mais saisissante qui, me faisant illusion,
-mettait sous mes yeux, faisait entendre à mes oreilles ce qui
-désormais datait de cette nuit-là. D'ailleurs dans l'histoire d'un
-amour et de ses luttes contre l'oubli, le rêve ne tient-il pas une
-place plus grande même que la veille, lui qui ne tient pas compte des
-divisions infinitésimales du temps, supprime les transitions, oppose
-les grands contrastes, défait en un instant le travail de consolation
-si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, la nuit, une
-rencontre avec celle que nous aurions fini par oublier à condition
-toutefois de ne pas la revoir? Car quoi qu'on dise, nous pouvons avoir
-parfaitement en rêve l'impression que ce qui se passe est réel. Cela
-ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience
-qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie
-invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d'éclairage
-intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs
-bien mis en scène me donnant l'illusion de la vie, je croyais vraiment
-avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver; mais alors je me
-sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je
-voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s'était
-éteint, impossibilités qui étaient simplement dans mon rêve
-l'immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur&mdash;comme brusquement on
-voit dans la projection manquée d'une lanterne magique une grande
-ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages
-et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l'opérateur.
-D'autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de
-nouveau me quitter, sans que sa résolution parvînt à m'émouvoir.
-C'est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l'obscurité de mon
-sommeil un rayon avertisseur et ce qui logé en Albertine ôtait à ses
-actes futurs, au départ qu'elle annonçait, toute importance, c'était
-l'idée qu'elle était morte. Souvent ce souvenir qu'Albertine était
-morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu'elle était
-vivante. Je causais avec elle; pendant que je parlais, ma grand'mère
-allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton
-était tombée en miettes comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à
-cela rien d'extraordinaire. Je disais à Albertine que j'aurais des
-questions à lui poser relativement à l'établissement de douches de
-Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais je remettais
-cela à plus tard puisque nous avions tout le temps et que rien ne
-pressait plus. Elle me promettait qu'elle ne faisait rien de mal et
-qu'elle avait seulement la veille embrassé sur les lèvres M<sup>lle</sup>
-Vinteuil. «Comment? elle est ici?&mdash;Oui, il est même temps que je vous
-quitte, car je dois aller la voir tout à l'heure.» Et comme, depuis
-qu'Albertine était morte, je ne la tenais plus prisonnière chez moi comme
-dans les derniers temps de sa vie, sa visite à M<sup>lle</sup> Vinteuil
-m'inquiétait. Je ne voulais pas le laisser voir. Albertine me disait
-qu'elle n'avait fait que l'embrasser, mais elle devait recommencer à
-mentir comme au temps où elle niait tout. Tout à l'heure elle ne se
-contenterait probablement pas d'embrasser M<sup>lle</sup> Vinteuil. Sans
-doute à un certain point de vue j'avais tort de m'en inquiéter ainsi,
-puisque, à ce qu'on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rien faire. On
-le dit, mais cela n'empêchait pas que ma grand'mère qui était morte
-continuait pourtant à vivre depuis plusieurs années, et en ce moment
-allait et venait dans la chambre. Et sans doute, une fois que j'étais
-réveillé, cette idée d'une morte qui continue à vivre aurait dû me
-devenir aussi impossible à comprendre qu'elle me l'est à expliquer.
-Mais je l'avais déjà formée tant de fois au cours de ces périodes
-passagères de folie que sont nos rêves, que j'avais fini par me
-familiariser avec elle; la mémoire des rêves peut devenir durable,
-s'ils se répètent assez souvent. Et longtemps après mon rêve fini,
-je restais tourmenté de ce baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donné
-en des paroles que je croyais entendre encore. Et en effet, elles
-avaient dû passer bien près de mes oreilles puisque c'était moi-même
-qui les avais prononcées.</p>
-
-<p>Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je
-l'interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l'oubli des choses que
-j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup
-j'étais effrayé de penser qu'à l'être invoqué par la mémoire à
-qui s'adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondait
-plus, qu'étaient détruites les différentes parties du visage
-auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd'hui
-anéantie, avait seule donné l'unité d'une personne. D'autres fois,
-sans que j'eusse rêvé, dès mon réveil, je sentais que le vent avait
-tourné en moi; il soufflait froid et continu d'une autre direction
-venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d'heures lointaines,
-des sifflements de départ que je n'entendais pas d'habitude. Un jour
-j'essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte, que j'avais
-particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m'y plaisaient
-beaucoup, et bien vite, repris par le charme du livre, je me mis à
-souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie;
-mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré.
-«Mais alors, m'écriai-je avec désespoir, de ce que j'attache tant
-d'importance à ce qu'a pu faire Albertine, je ne peux pas conclure que
-sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que
-je la retrouverai un jour pareil au ciel, si j'appelle de tant de
-vœux, attends avec tant d'impatience, accueille avec tant de larmes le
-succès d'une personne qui n'a jamais existé que dans l'imagination de
-Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à
-mon gré le visage!» D'ailleurs, dans ce roman, il y avait des jeunes
-filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées
-désertes où l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer
-clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait
-encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi
-question d'un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu'il a
-aimée jeune, ne la reconnaît pas, s'ennuie auprès d'elle. Et cela me
-rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si
-j'étais destiné à être séparé d'Albertine et à la retrouver avec
-indifférence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France
-mes yeux effrayés s'arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour
-que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la
-Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre
-lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de
-fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de
-France, noms qui n'étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours
-par exemple semblait composé différemment, non plus d'images
-immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon
-immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient
-douloureux les battements. Et si cette force s'étendait jusqu'à
-certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en
-restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même,
-pouvais-je m'étonner, qu'émanant d'une fille probablement pareille à
-toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de
-laquelle n'importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le
-résultat d'un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de
-désirs, d'habitudes, de tendresses, avec l'interférence requise de
-souffrances et de plaisirs alternés? Et cela continuait après sa mort,
-la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je
-me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu'elle avait
-envie d'aller à Saint-Martin le Vêtu, et je la revoyais aussi avec son
-polo abaissé sur ses joues, je retrouvais des possibilités de bonheur,
-vers lesquelles je m'élançais me disant: «Nous aurions pu aller
-ensemble jusqu'à Incarville, jusqu'à Doncières.» Il n'y avait pas
-une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette
-terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et
-cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus
-effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah! quelle souffrance
-s'il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec autour
-du cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable,
-d'une barre fixe, s'était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant
-successivement à lui de gaies conversations avec ma grand' mère,
-l'horreur de sa mort, les douces caresses d'Albertine, la découverte de
-son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les
-bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu'Albertine
-n'entrerait jamais plus! N'était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme
-cet unique décor de maison des théâtres de province, où l'on joue
-depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour
-une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une
-pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin
-dans mon passé. Le fait que cette seule partie restât toujours la
-même, avec ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de
-nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que dans le total,
-c'était le reste, c'était moi-même qui avais changé, et me donnait
-ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l'amour, de la
-mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas
-participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu'on s'aperçoit
-avec une douloureuse fierté qu'ils ont fait corps au cours des années
-avec notre propre vie.</p>
-
-<p>J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture m'en était
-odieuse, et de plus elle n'était pas inoffensive. En effet, en nous de
-chaque idée, comme d'un carrefour dans une forêt, partent tant de
-routes différentes, qu'au moment où je m'y attendais le moins je me
-trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré
-<i>le Secret</i> m'avait mené au «secret du Roi» du duc de Broglie, le nom
-de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi Saint
-m'avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l'étymologie de ce mot
-qui paraît l'équivalent de <i>Calvus mons</i>, Chaumont. Mais, par quelque
-chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j'étais frappé
-d'un choc si cruel que dès lors je ne pensais plus qu'à me garer
-contre la douleur. Quelques instants après le choc, l'intelligence qui
-comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite, m'en apportait la
-raison. Chaumont m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont où M<sup>me</sup>
-Bontemps m'avait dit qu'Andrée allait souvent avec Albertine, tandis
-qu'Albertine m'avait dit n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À
-partir d'un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les
-uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu'on
-lit n'a presque plus d'importance. On a mis de soi-même partout, tout
-est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d'aussi précieuses
-découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un
-savon.</p>
-
-<p>Sans doute un fait comme celui des Buttes-Chaumont qui à l'époque
-m'avait paru futile, était en lui-même, contre Albertine, bien moins
-grave, moins décisif que l'histoire de la doucheuse ou de la
-blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement à nous
-trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est-à-dire dans ce
-cas de souffrir, que nous avons usée en partie quand c'est nous au
-contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un
-souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la
-blanchisseuse) toujours présents quoique obscurcis dans ma mémoire,
-comme ces meubles placés dans la pénombre d'une galerie et auxquels,
-sans les distinguer on évite pourtant de se cogner, je m'étais
-habitué à eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pensé
-aux Buttes-Chaumont, ou par exemple au regard d'Albertine dans la glace
-du casino de Balbec, ou au retard inexpliqué d'Albertine le soir où je
-l'avais tant attendue après la soirée Guermantes, à toutes ces
-parties de sa vie qui restaient hors de mon cœur et que j'aurais voulu
-connaître pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer à lui, y
-rejoindre les souvenirs plus doux qu'y formaient une Albertine
-intérieure et vraiment possédée. Soulevant un coin du voile lourd de
-l'habitude (l'habitude abêtissante qui pendant tout le cours de notre
-vie nous cache à peu près tout l'univers, et dans une nuit profonde,
-sous leur étiquette inchangée, substitue aux poisons les plus
-dangereux ou les plus enivrants de la vie, quelque chose d'anodin qui ne
-procure pas de délices), un tel souvenir me revenait comme au premier
-jour avec cette fraîche et perçante nouveauté d'une saison
-reparaissante, d'un changement dans la routine de nos heures, qui, dans
-le domaine des plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier
-beau jour de printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous
-font remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui
-fait prévaloir cette intense minute sur le total des jours antérieurs.
-Je me retrouvais au sortir de la soirée chez la princesse de Guermantes
-attendant l'arrivée d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu à
-peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux
-qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous,
-comme dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un
-exemplaire que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que
-ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes,
-remonte à la surface et s'étende en nous qu'il couvre tout entier,
-alors pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne
-signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d'alors,
-et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et
-qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et
-qui nous angoissaient tant alors. Notre moi est fait de la superposition
-de nos états successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable
-comme la stratification d'une montagne. Perpétuellement des
-soulèvements font affleurer à la surface des couches anciennes. Je me
-retrouvais après la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant
-l'arrivée d'Albertine. Qu'avait-elle fait cette nuit-là? M'avait-elle
-trompé? Avec qui? Les révélations d'Aimé, même si je les acceptais,
-ne diminuaient en rien pour moi l'intérêt anxieux, désolé, de cette
-question inattendue, comme si chaque Albertine différente, chaque
-souvenir nouveau, posait un problème de jalousie particulier, auquel
-les solutions des autres ne pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais
-pas voulu savoir seulement avec quelle femme elle avait passé cette
-nuit là, mais quel plaisir particulier cela lui représentait, ce qui
-se passait à ce moment-là en elle. Quelquefois à Balbec Françoise
-était allée la chercher, m'avait dit l'avoir trouvée penchée à sa
-fenêtre, l'air inquiet, chercheur, comme si elle attendait quelqu'un.
-Mettons que j'apprisse que la jeune fille attendue était Andrée, quel
-était l'état d'esprit dans lequel Albertine l'attendait, cet état
-d'esprit caché derrière le regard inquiet et chercheur? Ce goût,
-quelle importance avait-il pour Albertine? quelle place tenait-il dans
-ses préoccupations? Hélas, en me rappelant mes propres agitations,
-chaque fois que j'avais remarqué une jeune fille qui me plaisait,
-quelquefois seulement quand j'avais entendu parler d'elle sans l'avoir
-vue, mon souci de me faire beau, d'être avantagé, mes sueurs froides,
-je n'avais pour me torturer qu'à imaginer ce même voluptueux émoi
-chez Albertine. Et déjà c'était assez pour me torturer, pour me dire
-qu'à côté de cela des conversations sérieuses avec moi sur Stendhal
-et Victor Hugo avaient dû bien peu peser pour elle, pour sentir son
-cœur attiré vers d'autres êtres, se détacher du mien, s'incarner
-ailleurs. Mais l'importance même que ce désir devait avoir pour elle
-et les réserves qui se formaient autour de lui ne pouvaient pas me
-révéler ce que, qualitativement, il était, bien plus, comment elle le
-qualifiait quand elle s'en parlait à elle-même. Dans la souffrance
-physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-mêmes notre douleur.
-La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie il nous
-faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute
-grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît pouvoir
-convenir. Et quelle difficulté plus grande, quand il s'agit d'une
-souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec
-des êtres différents de nous qui lui donnent des sensations que nous
-ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins par leur
-configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre
-chose que nous. Ah! qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup! comme il
-me semble que j'eusse moins souffert! Certes nous ignorons la
-sensibilité particulière de chaque être, mais d'habitude nous ne
-savons même pas que nous l'ignorons, car cette sensibilité des autres
-nous est indifférente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou
-mon bonheur eût dépendu de ce qu'était cette sensibilité; je savais
-bien qu'elle m'était inconnue, et qu'elle me fût inconnue m'était
-déjà une douleur. Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait
-Albertine, une fois j'eus l'illusion de les voir quand quelque temps
-après la mort d'Albertine, Andrée vint chez moi.</p>
-
-<p>Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces
-cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c'était sans
-doute ce qu'Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi
-de ce qu'elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu'elle voyait
-par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si
-précipitamment revenir de Balbec.</p>
-
-<p>Comme une sombre fleur inconnue qui m'était par delà le tombeau
-rapportée des profondeurs d'un être où je n'avais pas su la
-découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d'une relique
-inestimable, voir devant moi le désir incarné d'Albertine qu'Andrée
-était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. Andrée
-regrettait Albertine, mais je sentis tout de suite qu'elle ne lui
-manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait
-avoir pris aisément son parti d'une séparation définitive que je
-n'eusse pas osé lui demander quand Albertine était vivante, tant
-j'aurais craint de ne pas arriver à obtenir le consentement d'Andrée.
-Elle semblait au contraire accepter sans difficulté ce renoncement,
-mais précisément au moment où il ne pouvait plus me profiter. Andrée
-m'abandonnait Albertine, mais morte, et ayant perdu pour moi non
-seulement sa vie mais rétrospectivement un peu de sa réalité, puisque
-je voyais qu'elle n'était pas indispensable, unique pour Andrée qui
-avait pu la remplacer par d'autres.</p>
-
-<p>Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas osé demander à Andrée des
-confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l'amie
-de M<sup>lle</sup> Vinteuil, n'étant pas certain sur la fin qu'Andrée ne
-répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel
-interrogatoire, même s'il devait être sans résultat, serait au moins
-sans danger. Je parlai à Andrée non sur un ton interrogatif mais comme
-si je l'avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût
-qu'elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations
-avec M<sup>lle</sup> Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté,
-en souriant. De cet aveu, je pouvais tirer de cruelles conséquences;
-d'abord parce qu'Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des
-jeunes gens à Balbec, n'aurait donné lieu pour personne à la
-supposition d'habitudes qu'elle ne niait nullement, de sorte que par
-voie d'analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle, je pouvais
-penser qu'Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout
-autre qu'à moi qu'elle sentait jaloux. Mais d'autre part, Andrée ayant
-été la meilleure amie d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci
-était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu'Andrée
-avait ces goûts, la conclusion qui devait s'imposer à mon esprit
-était qu'Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations
-ensemble. Certes, comme en présence d'une personne étrangère on n'ose
-pas toujours prendre connaissance du présent qu'elle vous remet, et
-dont on ne défera l'enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant
-qu'Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la
-douleur qu'elle m'apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes
-serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par
-bonne éducation je feignais de ne pas m'apercevoir, parlant au
-contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j'avais
-pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs.
-Il me fut particulièrement pénible d'entendre Andrée me dire en
-parlant d'Albertine: «Ah! oui, elle aimait bien qu'on alla se promener
-dans la vallée de Chevreuse.» À l'univers vague et inexistant où se
-passaient les promenades d'Albertine et d'Andrée, il me semblait que
-celle-ci venait par une création postérieure et diabolique d'ajouter
-une vallée maudite. Je sentais qu'Andrée allait me dire tout ce
-qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par
-habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me
-montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que j'avais pu
-concéder encore à l'innocence d'Albertine se rétrécissait de plus en
-plus, il me semblait m'apercevoir que malgré mes efforts, je gardais
-l'aspect figé d'un animal autour duquel un cercle progressivement
-resserré est lentement décrit par l'oiseau fascinateur qui ne se
-presse pas parce qu'il est sûr d'atteindre quand il le voudra la
-victime qui ne lui échappera plus, Je la regardais pourtant, et avec ce
-qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui
-veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les
-fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente: «Je ne vous en avais
-jamais parlé de peur de vous fâcher, mais maintenant qu'il nous est
-doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien
-longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine.
-D'ailleurs cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà;
-Albertine vous adorait.» Je dis à Andrée que c'eût été une grande
-curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même
-simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop
-devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces
-goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine,
-pour savoir. «Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous
-dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu'aucune de
-celles que vous dites ait ces goûts.» Me rapprochant malgré moi du
-monstre qui m'attirait, je répondis: «Comment! vous n'allez pas me
-faire croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine
-avec qui vous fissiez cela!&mdash;Mais je ne l'ai jamais fait avec
-Albertine.&mdash;Voyons, ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je
-sais depuis au moins trois ans, je n'y trouve rien de mal, au contraire.
-Justement à propos du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec
-vous chez M<sup>me</sup> Verdurin, vous vous souvenez peut-être...» Avant
-que j'eusse terminé ma phrase, je vis dans les yeux d'Andrée, qu'il faisait
-pointus comme ces pierres qu'à cause de cela les joailliers ont de la peine
-à employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de
-privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu'une pièce soit
-commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce
-regard inquiet disparut, tout était rentré dans l'ordre, mais je
-sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu'arrangé
-facticement pour moi. À ce moment je m'aperçus dans la glace; je fus
-frappé d'une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n'avais
-pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n'eusse eu qu'une
-ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète.
-C'était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait
-à peine, qu'Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux
-de revenir à Paris. «Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n'est
-pas vrai, pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je
-vous jure que je n'ai jamais rien fait avec Albertine, et j'ai la
-conviction qu'elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit
-cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé», me dit-elle
-d'un air interrogateur et méfiant. «Enfin soit, puisque vous ne voulez
-pas me le dire», répondis-je. Je préférais avoir l'air de ne pas
-vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je
-prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont.
-«J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un
-endroit qui a quelque chose de particulièrement mal?» Je lui demandai
-si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui à une certaine époque
-avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara qu'après une
-infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un
-service était la seule chose qu'elle refuserait toujours de faire pour
-moi. «Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous
-ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait ce que je
-pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aimé éviter avec elle les
-brouilles violentes qui n'amènent que des raccommodements. Et puis elle
-est dangereuse. Mais vous comprenez que quand on a lu la lettre que j'ai
-eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle
-perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peut effacer
-le souvenir de cela.» En somme si Andrée ayant ces goûts au point de
-ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande
-affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée
-n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait
-toujours ignoré qu'Albertine eût de tels goûts, c'est qu'Albertine ne
-les avait pas, et n'avait eu avec personne, les relations que plus
-qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée
-fut partie, je m'aperçus que son affirmation si nette m'avait apporté
-du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel
-Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait
-encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans
-doute, pendant sa vie, demandé de nier.</p>
-
-<p>Les romanciers prétendent souvent dans une introduction qu'en voyageant
-dans un pays ils ont rencontré quelqu'un qui leur a raconté la vie
-d'une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et
-le récit qu'il leur fait, c'est précisément leur roman. Ainsi la vie
-de Fabrice del Dongo fut racontée à Stendhal par un chanoine de
-Padoue. Combien nous voudrions quand, nous aimons, c'est-à-dire quand
-l'existence d'une autre personne nous semble mystérieuse, trouver un
-tel narrateur informé! Et certes il existe. Nous-même, ne
-racontons-nous pas souvent, sans aucune passion, la vie de telle ou
-telle femme, à un de nos amis, ou à un étranger, qui ne connaissait
-rien de ses amours et nous écoute avec curiosité? L'homme que j'étais
-quand je parlais à Bloch de la princesse de Guermantes, de M<sup>me</sup>
-Swann, cet être-là existait qui eût pu me parler d'Albertine, cet être-là
-existe toujours... mais nous ne le rencontrons jamais. Il me semblait
-que, si j'avais pu trouver des femmes qui l'eussent connue, j'eusse
-appris tout ce que j'ignorais. Pourtant à des étrangers, il eût dû
-sembler que personne autant que moi ne pouvait connaître sa vie. Même
-ne connaissais-je pas sa meilleure amie, Andrée? C'est ainsi que l'on
-croit que l'ami d'un ministre doit savoir la vérité sur certaines
-affaires ou ne pourra pas être impliqué dans un procès. Seul à
-l'user, l'ami a appris que chaque fois qu'il parlait politique au
-ministre, celui-ci restait dans des généralités et lui disait tout au
-plus ce qu'il y avait dans les journaux, ou que s'il a eu quelque ennui,
-ses démarches multipliées auprès du ministre ont abouti chaque fois
-à un «ce n'est pas en mon pouvoir» sur lequel l'ami est lui-même
-sans pouvoir. Je me disais: «Si j'avais pu connaître tels témoins!»
-desquels, si je les avais connus, je n'aurais probablement pas pu
-obtenir plus que d'Andrée, dépositaire elle-même d'un secret qu'elle
-ne voulait pas livrer. Différant en cela encore de Swann qui, quand il
-ne fut plus jaloux, cessa d'être curieux de ce qu'Odette avait pu faire
-avec Forcheville, même après ma jalousie passée connaître la
-blanchisseuse d'Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer
-sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour moi. Et comme le
-désir vient toujours d'un prestige préalable, comme il était advenu
-pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent dans ces
-quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu
-que je recherchai et dont seules j'eusse pu désirer la présence. Même
-sans rien pouvoir en apprendre, c'étaient les seules femmes vers
-lesquelles je me sentais attiré, étant celles qu'Albertine avait
-connues ou qu'elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des
-milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour moi le
-prestige de lui ressembler ou d'être de celles qui lui eussent plu. Me
-rappelant ainsi soit Albertine elle-même, soit le type pour lequel elle
-avait sans doute une préférence, ces femmes éveillaient en moi un
-sentiment cruel de jalousie ou de regret, qui plus tard quand mon
-chagrin s'apaisa se mua en une curiosité non exempte de charme. Et
-parmi ces dernières surtout les filles du peuple, à cause de cette
-vie, si différente de celle que je connaissais, et qui est la leur.
-Sans doute c'est seulement par la pensée qu'on possède des choses, et
-on ne possède pas un tableau parce qu'on l'a dans sa salle à manger si
-on ne sait pas le comprendre, ni un pays parce qu'on y réside sans
-même le regarder. Mais enfin j'avais autrefois l'illusion de ressaisir
-Balbec, quand à Paris Albertine venait me voir et que je la tenais dans
-mes bras. De même je prenais un contact, bien étroit et furtif
-d'ailleurs, avec la vie d'Albertine, l'atmosphère des ateliers, une
-conversation de comptoir, l'âme des taudis, quand j'embrassais une
-ouvrière. Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à
-Albertine&mdash;comme Albertine avait été elle-même par rapport à
-Balbec&mdash;étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l'un
-l'autre, en dégradation successive, qui nous permettent de nous passer
-de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec, ou amour
-d'Albertine (comme le fait d'aller au Louvre voir un Titien qui y fut
-jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui
-séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de
-notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës,
-harmoniques et dégradées, autour d'un désir premier qui a donné le
-ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte
-maîtresse (comme cela m'était arrivé aussi par exemple pour la
-duchesse de Guermantes et pour Gilberte). Andrée, ces femmes, étaient
-pour le désir, que je savais ne plus pouvoir exaucer, d'avoir auprès
-de moi Albertine, ce qu'un soir, avant que je connusse Albertine
-autrement que de vue, avait été l'ensoleillement tortueux et frais
-d'une grappe de raisin.</p>
-
-<p>Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités
-physiques et sociales d'Albertine, malgré lesquelles je l'avais aimée,
-orientaient au contraire mon désir vers ce qu'il eût autrefois le
-moins naturellement choisi: des brunes de la petite bourgeoisie. Certes
-ce qui commençait partiellement à renaître en moi, c'était cet
-immense désir que mon amour pour Albertine n'avait pu assouvir, cet
-immense désir de connaître la vie que j'éprouvais autrefois sur les
-routes de Balbec, dans les rues de Paris, ce désir qui m'avait fait
-tant souffrir quand, supposant qu'il existait aussi au cœur
-d'Albertine, j'avais voulu la priver des moyens de le contenter avec
-d'autres que moi. Maintenant que je pouvais supporter l'idée de son
-désir, comme cette idée était aussitôt éveillée par le mien, ces
-deux immenses appétits coïncidaient, j'aurais voulu que nous pussions
-nous y livrer ensemble, je me disais: cette fille lui aurait plu, et par
-ce brusque détour pensant à elle et à sa mort, je me sentais trop
-triste pour pouvoir poursuivre plus loin mon désir. Comme autrefois le
-côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises
-de mon goût pour la campagne et m'eussent empêché de trouver un
-charme profond dans un pays où il n'y aurait pas eu de vieille église,
-de bleuets, de boutons d'or, c'est de même en les rattachant en moi à
-un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait
-exclusivement rechercher un certain genre de femmes; je recommençais,
-comme avant de l'aimer, à avoir besoin d'harmoniques d'elle qui fussent
-interchangeables avec mon souvenir devenu peu à peu moins exclusif. Je
-n'aurais pu me plaire maintenant auprès d'une blonde et fière
-duchesse, parce qu'elle n'eût éveillé en moi aucune des émotions qui
-partaient d'Albertine, de mon désir d'elle, de la jalousie que j'avais
-eue de ses amours, de mes souffrances, de sa mort. Car nos sensations
-pour être fortes ont besoin de déclencher en nous quelque chose de
-différent d'elles, un sentiment, qui ne pourra pas trouver dans le
-plaisir de satisfaction mais qui s'ajoute au désir, l'enfle, le fait
-s'accrocher désespérément au plaisir. Au fur et à mesure que l'amour
-qu'avait éprouvé Albertine pour certaines femmes ne me faisait plus
-souffrir, il rattachait ces femmes à mon passé, leur donnait quelque
-chose de plus réel, comme aux boutons d'or, aux aubépines le souvenir
-de Combray donnait plus de réalité qu'aux fleurs nouvelles. Même
-d'Andrée, je ne me disais plus avec rage: «Albertine l'aimait», mais
-au contraire pour m'expliquer à moi-même mon désir, d'un air
-attendri: «Albertine l'aimait bien.» Je comprenais maintenant les
-veufs qu'on croit consolés et qui prouvent au contraire qu'ils sont
-inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi
-mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles
-amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour
-elles-mêmes qui plus tard sentant le goût de leur amant s'affaiblir
-conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d'entremetteuses,
-parait pour moi, comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles
-fillettes. Même autrefois, mon temps était divisé par périodes où
-je désirais telle femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents
-donnés par l'une étaient apaisés, je souhaitais celle qui donnait une
-tendresse presque pure jusqu'à ce que le besoin de caresses plus
-savantes ramenât le désir de la première. Maintenant ces alternances
-avaient pris fin, ou du moins l'une des périodes se prolongeait
-indéfiniment. Ce que j'aurais voulu, c'est que la nouvelle venue vînt
-habiter chez moi, et me donnât le soir avant de me quitter un baiser
-familial de sœur. De sorte que j'aurais pu croire&mdash;si je n'avais fait
-l'expérience de la présence insupportable d'une autre&mdash;que je
-regrettais plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu'un amour,
-une habitude qu'une personne. J'aurais voulu aussi que les nouvelles
-venues pussent me jouer du Vinteuil comme Albertine, parler comme elle
-avec moi d'Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait
-pas le sien, pensais-je, soit qu'un amour auquel s'annexaient tous ces
-épisodes, des visites aux musées, des soirées au concert, toute une
-vie compliquée qui permet des correspondances, des conversations, un
-flirt préliminaire aux relations elles-mêmes, une amitié grave
-après, possède plus de ressources qu'un amour pour une femme qui ne
-sait que se donner, comme un orchestre plus qu'un piano, soit que plus
-profondément, mon besoin du même genre de tendresse que me donnait
-Albertine, la tendresse d'une fille assez cultivée et qui fût en même
-temps une sœur, ne fût&mdash;comme le besoin de femmes du même milieu
-qu'Albertine&mdash;qu'une reviviscence du souvenir d'Albertine, du souvenir
-de mon amour pour elle. Et une fois de plus j'éprouvais d'abord que le
-souvenir n'est pas inventif, qu'il est impuissant à désirer rien
-d'autre, même rien de mieux que ce que nous avons possédé, ensuite
-qu'il est spirituel de sorte que la réalité ne peut lui fournir
-l'état qu'il cherche, enfin que, s'appliquant à une personne morte, la
-renaissance qu'il incarne est moins celle du besoin d'aimer auquel il
-fait croire que celle du besoin de l'absente. De sorte que la
-ressemblance avec Albertine, de la femme que j'avais choisie la
-ressemblance même, si j'arrivais à l'obtenir, de sa tendresse avec
-celle d'Albertine, ne me faisaient que mieux sentir l'absence de ce que
-j'avais sans le savoir cherché de ce qui était indispensable pour que
-renaquît mon bonheur, c'est-à-dire Albertine elle-même, le temps que
-nous avions vécu ensemble, le passé à la recherche duquel j'étais
-sans le savoir. Certes, par les jours clairs, Paris m'apparaissait
-innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non que je désirais,
-mais qui plongeaient leurs racines dans l'obscurité du désir et des
-soirées inconnues d'Albertine. C'était telle de celles dont elle
-m'avait dit tout au début quand elle ne se méfiait pas de moi: «Elle
-est ravissante cette petite, comme elle a de jolis cheveux.» Toutes les
-curiosités que j'avais eues autrefois de sa vie quand je ne la
-connaissais encore que de vue, et d'autre part tous mes désirs de la
-vie se confondaient en cette seule curiosité, voir Albertine avec
-d'autres femmes, peut-être parce qu'ainsi, elles parties, je serais
-resté seul avec elle, le dernier et le maître. Et en voyant ses
-hésitations, son incertitude en se demandant s'il valait la peine de
-passer la soirée avec telle ou telle, sa satiété quand l'autre était
-partie, peut-être sa déception, j'eusse éclairé, j'eusse ramené à
-de justes proportions la jalousie que m'inspirait Albertine, parce que
-la voyant ainsi les éprouver, j'aurais pris la mesure et découvert la
-limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle
-nous a privés, me disais-je, par cette farouche obstination à nier son
-goût! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu être la
-raison de cette obstination, tout d'un coup le souvenir me revint d'une
-phrase que je lui avais dite à Balbec le jour où elle m'avait donné
-un crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m'avoir laissé
-l'embrasser, je lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je
-trouvais ignoble qu'une femme eût des relations avec une autre femme.
-Hélas, peut-être Albertine s'était-elle toujours rappelé cette
-phrase imprudente.</p>
-
-<p>Je ramenais avec moi les filles qui m'eussent le moins plu, je lissais
-des bandeaux à la vierge, j'admirais un petit nez bien modelé, une
-pâleur espagnole. Certes autrefois, même pour une femme que je ne
-faisais qu'apercevoir sur une route de Balbec, dans une rue de Paris,
-j'avais senti ce que mon désir avait d'individuel et que c'était le
-fausser que de chercher à l'assouvir avec un autre objet. Mais la vie,
-en me découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, m'avait
-appris que, faute d'un être, il faut se contenter d'un autre&mdash;et je
-sentais que ce que j'avais demandé à Albertine, une autre, M<sup>lle</sup>
-de Stermaria, eût pu me le donner. Mais ç'avait été Albertine; et entre
-la satisfaction de mes besoins de tendresse et les particularités de
-son corps un entrelacement de souvenirs s'était fait tellement
-inextricable que je ne pouvais plus arracher à un désir de tendresse
-toute cette broderie des souvenirs du corps d'Albertine. Elle seule
-pouvait me donner ce bonheur. L'idée de son unicité n'était plus un
-<i>a priori</i> métaphysique puisé dans ce qu'Albertine avait d'individuel,
-comme jadis pour les passantes, mais un <i>a posteriori</i> constitué par
-l'imbrication contingente et indissoluble de mes souvenirs. Je ne
-pouvais plus désirer une tendresse sans avoir besoin d'elle, sans
-souffrir de son absence. Aussi la ressemblance même de la femme
-choisie, de la tendresse demandée avec le bonheur que j'avais connu ne
-me faisait que mieux sentir tout ce qui leur manquait pour qu'il pût
-renaître. Ce même vide que je sentais dans ma chambre depuis
-qu'Albertine était partie, et que j'avais cru combler en serrant des
-femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne m'avaient jamais
-parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des mémoires de Saint-Simon,
-elles n'avaient pas mis un parfum trop fort pour venir me voir, elles
-n'avaient pas joué à mêler leurs cils aux miens, toutes choses
-importantes parce qu'elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de
-l'acte sexuel lui-même et de se donner l'illusion de l'amour, mais en
-réalité parce qu'elles faisaient partie du souvenir d'Albertine et que
-c'était elle que j'aurais voulu trouver. Ce que ces femmes avaient
-d'Albertine me faisait mieux ressentir ce que d'elle il leur manquait et
-qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était
-morte. Et ainsi mon amour pour Albertine qui m'avait attiré vers ces
-femmes me les rendait indifférentes, et peut-être mon regret
-d'Albertine et la persistance de ma jalousie qui avaient déjà
-dépassé par leur durée mes prévisions les plus pessimistes
-n'auraient sans doute jamais changé beaucoup, si leur existence,
-isolée du reste de ma vie, avait seulement été soumise au jeu de mes
-souvenirs, aux actions et réactions d'une psychologie applicable à des
-états immobiles, et n'avait pas été entraînée vers un système plus
-vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans
-l'espace. Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une
-psychologie dans le temps, où les calculs d'une psychologie plane ne
-seraient plus exacts parce qu'on n'y tiendrait pas compte du temps et
-d'une des formes qu'il revêt, l'oubli; l'oubli dont je commençais à
-sentir la force et qui est un si puissant instrument d'adaptation à la
-réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant
-qui est en constante contradiction avec elle. Et j'aurais vraiment bien
-pu deviner plus tôt qu'un jour je n'aimerais plus Albertine. Quand
-j'avais compris, par la différence qu'il y avait entre ce que
-l'importance de sa personne et de ses actions était pour moi et pour
-les autres, que mon amour était moins un amour pour elle, qu'un amour
-en moi, j'aurais pu déduire diverses conséquences de ce caractère
-subjectif de mon amour et qu'étant un état mental, il pouvait
-notamment survivre assez longtemps à la personne, mais aussi que
-n'ayant avec cette personne aucun lien véritable, n'ayant aucun soutien
-en dehors de soi, il devrait comme tout état mental, même les plus
-durables, se trouver un jour hors d'usage, être «remplacé» et que ce
-jour-là tout ce qui semblait m'attacher si doucement, indissolublement,
-au souvenir d'Albertine n'existerait plus pour moi. C'est le malheur des
-êtres de n'être pour nous que des planches de collections fort usables
-dans notre pensée. Justement à cause de cela on fonde sur eux des
-projets qui ont l'ardeur de la pensée; mais la pensée se fatigue, le
-souvenir se détruit, le jour viendrait où je donnerais volontiers à
-la première venue la chambre d'Albertine, comme j'avais sans aucun
-chagrin donné à Albertine la bille d'agate ou d'autres présents de
-Gilberte.</p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 01 (OF 2) ***</div>
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-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</body>
-</html>
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Binary files differ