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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Albertine disparue Vol 01 (of 2) - À la recherche du temps perdu, Tome 7 - -Author: Marcel Proust - -Release Date: January 31, 2021 [eBook #64427] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously - made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 01 (OF -2) *** - -MARCEL PROUST - - - -À LA RECHERCHE DU -TEMPS PERDU - -TOME VII - - - - -ALBERTINE -DISPARUE - - * - - -VINGT-SEPTIÈME ÉDITION - - - -NRF - - - -PARIS - -Librairie Gallimard - -ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - -3, rue de Grenelle (VIme) - - - - -TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION -RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. -COPYRIGHT B Y LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925. - - - - -ALBERTINE DISPARUE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -_Le chagrin et l'oubli._ - - -«Mademoiselle Albertine est partie!» Comme la souffrance va plus loin -en psychologie que la psychologie! Il y a un instant, en train de -m'analyser, j'avais cru que cette séparation sans s'être revus, était -justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs -que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu'elle me privait -de réaliser, je m'étais trouvé subtil, j'avais conclu que je ne -voulais plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais ces mots: -«Mademoiselle Albertine est partie» venaient de traduire dans mon -cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus -longtemps. Ainsi ce que j'avais cru n'être rien pour moi, c'était tout -simplement toute ma vie. Comme on s'ignore. Il fallait faire cesser -immédiatement ma souffrance. Tendre pour moi-même comme ma mère pour -ma grand'mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté -qu'on a de ne pas laisser souffrir ce qu'on aime: «Aie une seconde de -patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te -laisser souffrir comme cela.» Ce fut dans cet ordre d'idées que mon -instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte -les premiers calmants: «Tout cela n'a aucune importance parce que je -vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais -de toute façon elle sera ici ce soir. Par conséquent inutile de me -tracasser.» «Tout cela n'a aucune importance», je ne m'étais pas -contenté de me le dire, j'avais tâché d'en donner l'impression à -Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance, parce -que, même au moment où je l'éprouvais avec une telle violence, mon -amour n'oubliait pas qu'il lui importait de sembler un amour heureux, un -amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n'aimant pas -Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Oui, tout à -l'heure, avant l'arrivée de Françoise, j'avais cru que je n'aimais -plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de côté; en exact -analyste, j'avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre -intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui -le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l'état volatil -où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les -isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je -m'étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette -connaissance que ne m'avaient pas donnée les plus fines perceptions de -l'esprit, venait de m'être apportée, dure, éclatante, étrange, comme -un sel cristallisé, par la brusque réaction de la douleur. J'avais une -telle habitude d'avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un -nouveau visage de l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considérée surtout -comme un pouvoir annihilateur qui supprime l'originalité et jusqu'à la -conscience des perceptions; maintenant je la voyais comme une divinité -redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans -notre cœur que si elle se détache, si elle se détourne de nous, cette -déité que nous ne distinguions presque pas, nous inflige des -souffrances plus terribles qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle -que la mort. - -Le plus pressé était de lire la lettre d'Albertine puisque je voulais -aviser aux moyens de la faire revenir. Je les sentais en ma possession, -parce que, comme l'avenir est ce qui n'existe que dans notre pensée, il -nous semble encore modifiable par l'intervention _in extremis_ de notre -volonté. Mais en même temps, je me rappelais que j'avais vu agir sur -lui d'autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps -m'eût-il été donné, je n'aurais rien pu. À quoi sert que l'heure -n'ait pas sonné encore si nous ne pouvons rien sur ce qui s'y produira. -Quand Albertine était à la maison j'étais bien décidé à garder -l'initiative de notre séparation. Et puis elle était partie. J'ouvris -la lettre d'Albertine. Elle était ainsi conçue: - - -«Mon ami, - -«Pardonnez-moi de ne pas avoir osé vous dire de vive voix les quelques -mots qui vont suivre, mais je suis si lâche, j'ai toujours eu si peur -devant vous, que même en me forçant, je n'ai pas eu le courage de le -faire. Voici ce que j'aurais dû vous dire. Entre nous, la vie est -devenue impossible, vous avez d'ailleurs vu par votre algarade de -l'autre soir qu'il y avait quelque chose de changé dans nos rapports. -Ce qui a pu s'arranger cette nuit-là deviendrait irréparable dans -quelques jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de -nous réconcilier, nous quitter bons amis. C'est pourquoi, mon chéri, -je vous envoie ce mot, et je vous prie d'être assez bon pour me -pardonner si je vous fais un peu de chagrin, en pensant à l'immense que -j'aurai. Mon cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me -sera déjà assez dur de vous devenir peu à peu, et bien vite, -indifférente; aussi ma décision étant irrévocable, avant de vous -faire remettre cette lettre par Françoise, je lui aurai demandé mes -malles. Adieu, je vous laisse le meilleur de moi-même. - -ALBERTINE.» - - -«Tout cela ne signifie rien, me dis-je, c'est même meilleur que je ne -pensais, car comme elle ne pense rien de tout cela, elle ne l'a -évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin que je prenne -peur, et ne sois plus insupportable avec elle. Il faut aviser au plus -pressé: qu'Albertine soit rentrée ce soir. Il est triste de penser que -les Bontemps sont des gens véreux qui se servent de leur nièce pour -m'extorquer de l'argent. Mais qu'importe? Dussé-je, pour qu'Albertine -soit ici ce soir, donner la moitié de ma fortune à Mme Bontemps, il -nous restera assez, à Albertine et à moi, pour vivre agréablement». -Et en même temps, je calculais si j'avais le temps d'aller ce matin -commander le yacht et la Rolls Royce qu'elle désirait, ne songeant -même plus, toute hésitation ayant disparu, que j'avais pu trouver peu -sage de les lui donner. «Même si l'adhésion de Mme Bontemps ne -suffît pas, si Albertine ne veut pas obéir à sa tante et pose comme -condition de son retour qu'elle aura désormais sa pleine indépendance, -eh bien! quelque chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai; elle -sortira seule, comme elle voudra. Il faut savoir consentir des -sacrifices, si douloureux qu'ils soient, pour la chose à laquelle on -tient le plus et qui, malgré ce que je croyais ce matin d'après mes -raisonnements exacts et absurdes, est qu'Albertine vive ici.» Puis-je -dire du reste que lui laisser cette liberté m'eût été tout à fait -douloureux? Je mentirais. Souvent déjà j'avais senti que la souffrance -de la laisser libre de faire le mal loin de moi était peut-être -moindre encore que ce genre de tristesse qu'il m'arrivait d'éprouver à -la sentir s'ennuyer, avec moi, chez moi. Sans doute au moment même où -elle m'eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec -l'idée qu'il y avait des orgies organisées, m'eût été atroce. Mais -lui dire: prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans -tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous -ferez, cela m'avait souvent plu par l'idée que par comparaison, loin de -moi, elle me préférerait, et serait heureuse au retour. «Ce retour, -elle-même le désire sûrement; elle n'exige nullement cette liberté -à laquelle d'ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs -nouveaux, j'arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque -limitation. Non, ce qu'Albertine a voulu c'est que je ne sois plus -insupportable avec elle, et surtout--comme autrefois Odette avec -Swann--que je me décide à l'épouser. Une fois épousée, son -indépendance, elle n'y tiendra pas; nous resterons tous les deux ici, -si heureux.» Sans doute c'était renoncer à Venise. Mais que les -villes les plus désirées comme Venise (à plus forte raison les -maîtresses de maison les plus agréables, comme la duchesse de -Guermantes, les distractions comme le théâtre) deviennent pâles, -indifférentes, mortes, quand nous sommes liés à un autre cœur par un -lien si douloureux qu'il nous empêche de nous éloigner. «Albertine a -d'ailleurs parfaitement raison dans cette question de mariage. Maman -elle-même trouvait tous ces retards ridicules. L'épouser c'est ce que -j'aurais dû faire depuis longtemps, c'est ce qu'il faudra que je fasse, -c'est cela qui lui a fait écrire sa lettre dont elle ne pense pas un -mot; c'est seulement pour faire réussir cela qu'elle a renoncé pour -quelques heures à ce qu'elle doit désirer autant que je désire -qu'elle le fasse: revenir ici. Oui, c'est cela qu'elle a voulu, c'est -cela l'intention de son acte» me disait ma raison compatissante; mais -je sentais qu'en me le disant ma raison se plaçait toujours dans la -même hypothèse qu'elle avait adoptée depuis le début. Or je sentais -bien que c'était l'autre hypothèse qui n'avait jamais cessé d'être -vérifiée. Sans doute cette deuxième hypothèse n'aurait jamais été -assez hardie pour formuler expressément qu'Albertine eût pu être -liée avec Mlle Vinteuil et son amie. Et pourtant, quand j'avais été -submergé par l'envahissement de cette nouvelle terrible, au moment où -nous entrions en gare d'Incarville, c'était la seconde hypothèse qui -s'était déjà trouvée vérifiée. Celle-ci n'avait ensuite jamais -conçu qu'Albertine pût me quitter d'elle-même, de cette façon, sans -me prévenir et me donner le temps de l'en empêcher. Mais tout de même -si après le nouveau bond immense que la vie venait de me faire faire, -la réalité qui s'imposait à moi m'était aussi nouvelle que celle en -face de quoi nous mettent la découverte d'un physicien, les enquêtes -d'un juge d'instruction ou les trouvailles d'un historien sur les -dessous d'un crime ou d'une révolution, cette réalité en dépassant -les chétives prévisions de ma deuxième hypothèse pourtant les -accomplissait. Cette deuxième hypothèse n'était pas celle de -l'intelligence et la peur panique que j'avais eue le soir où Albertine -ne m'avait pas embrassé, la nuit où j'avais entendu le bruit -de la fenêtre, cette peur n'était pas raisonnée. Mais--et la -suite le montrera davantage, comme bien des épisodes ont pu déjà -l'indiquer--de ce que l'intelligence n'est pas l'instrument le plus -subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai, ce -n'est qu'une raison de plus pour commencer par l'intelligence et non par -un intuitivisme de l'inconscient, par une foi aux pressentiments toute -faite. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de -remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour -notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des -puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui se -rendant compte de leur supériorité, abdique par raisonnement devant -elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et leur servante. C'est -la foi expérimentale. Le malheur imprévu avec lequel je me retrouvais -aux prises, il me semblait l'avoir lui aussi (comme l'amitié -d'Albertine avec deux Lesbiennes) déjà connu, pour l'avoir lu dans -tant de signes où (malgré les affirmations contraires de ma raison, -s'appuyant sur les dires d'Albertine elle-même) j'avais discerné la -lassitude, l'horreur qu'elle avait de vivre ainsi en esclave, signes -tracés comme avec de l'encre invisible à l'envers des prunelles -tristes et soumises d'Albertine, sur ses joues brusquement enflammées -par une inexplicable rougeur, dans le bruit de la fenêtre qui -s'était brusquement ouverte. Sans doute je n'avais pas osé les -interpréter jusqu'au bout et former expressément l'idée de son -départ subit. Je n'avais pensé, d'une âme équilibrée par la présence -d'Albertine, qu'à un départ arrangé par moi à une date indéterminée, -c'est-à-dire situé dans un temps inexistant; par conséquent j'avais -eu seulement l'illusion de penser à un départ, comme les gens se -figurent qu'ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent alors -qu'ils sont bien portants et ne font en réalité qu'introduire une -idée purement négative au sein d'une bonne santé, que l'approche de -la mort précisément altérerait. D'ailleurs l'idée du départ -d'Albertine voulu par elle-même eût pu me venir mille fois à -l'esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que je -n'aurais pas soupçonné davantage ce que serait relativement à moi, -c'est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce, -inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si je l'eusse -prévu, j'aurais pu songer sans trêve pendant des années, sans que, -mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible -rapport, non seulement d'intensité mais de ressemblance, avec -l'inimaginable enfer dont Françoise m'avait levé le voile en me -disant: «Mademoiselle Albertine est partie.» Pour se représenter une -situation inconnue l'imagination emprunte des éléments connus et à -cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la -plus physique, reçoit comme le sillon de la foudre, la signature -originale et longtemps indélébile de l'événement nouveau. Et j'osais -à peine me dire que, si j'avais prévu ce départ, j'aurais peut-être -été incapable de me le représenter dans son horreur, et même, -Albertine me l'annonçant, moi la menaçant, la suppliant, de -l'empêcher! Que le désir de Venise était loin de moi maintenant! -Comme autrefois à Combray celui de connaître Madame de Guermantes, -quand venait l'heure où je ne tenais plus qu'à une seule chose, avoir -maman dans ma chambre. Et c'était bien en effet toutes les inquiétudes -éprouvées depuis mon enfance, qui, à l'appel de l'angoisse nouvelle, -avaient accouru la renforcer, s'amalgamer à elle en une masse homogène -qui m'étouffait. Certes, ce coup physique au cœur que donne une telle -séparation et qui par cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le -corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les -époques de notre vie où nous avons souffert, certes, ce coup au cœur -sur lequel spécule peut-être un peu--tant on se soucie peu de la -douleur des autres--la femme qui désire donner au regret son maximum -d'intensité, soit que, n'esquissant qu'un faux départ, elle veuille -seulement demander des conditions meilleures, soit que, partant pour -toujours--pour toujours!--elle désire frapper, ou pour se venger, ou -pour continuer d'être aimée, ou dans l'intérêt de la qualité du -souvenir qu'elle laissera, briser violemment ce réseau de lassitudes, -d'indifférences, qu'elle avait senti se tisser,--certes, ce coup au -cœur, on s'était promis de l'éviter, on s'était dit qu'on se -quitterait bien. Mais il est vraiment rare qu'on se quitte bien, car, si -on était bien, on ne se quitterait pas! Et puis la femme avec qui on se -montre le plus indifférent sent tout de même obscurément qu'en se -fatiguant d'elle, en vertu d'une même habitude, on s'est attaché de -plus en plus à elle, et elle songe que l'un des éléments les plus -essentiels pour se quitter bien, est de partir en prévenant l'autre. Or -elle a peur en prévenant d'empêcher. Toute femme sent que si son -pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s'en aller, c'est de -fuir. Fugitive parce que reine, c'est ainsi. Certes, il y a un -intervalle inouï entre cette lassitude qu'elle inspirait il y a un -instant et, parce qu'elle est partie, ce furieux besoin de la ravoir. -Mais à cela, en dehors de celles données au cours de cet ouvrage et -d'autres qui le seront plus loin, il y a des raisons. D'abord le départ -a lieu souvent dans le moment où l'indifférence--réelle ou crue--est -la plus grande, au point extrême de l'oscillation du pendule. La femme -se dit: «Non cela ne peut plus durer ainsi», justement parce que -l'homme ne parle que de la quitter, ou y pense; et c'est elle qui -quitte. Alors le pendule revenant à son autre point extrême -l'intervalle est le plus grand. En une seconde il revient à ce point; -encore une fois, en dehors de toutes les raisons données, c'est si -naturel. Le cœur bat; et d'ailleurs la femme qui est partie n'est plus -la même que celle qui était là. Sa vie auprès de nous trop connue, -voit tout d'un coup s'ajouter à elle les vies auxquelles elle va -inévitablement se mêler, et c'est peut-être pour se mêler à elles -qu'elle nous a quitté. De sorte que cette richesse nouvelle de la vie -de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous -et peut-être préméditait son départ. À la série des faits -psychologiques que nous pouvons déduire et qui font partie de sa vie -avec nous, de notre lassitude trop marquée pour elle, de notre jalousie -aussi (et qui fait que les hommes qui ont été quittés par plusieurs -femmes l'ont été presque toujours de la même manière à cause de -leur caractère et de réactions toujours identiques qu'on peut -calculer; chacun a sa manière propre d'être trahi, comme il a sa -manière de s'enrhumer), à cette série pas trop mystérieuse pour -nous, correspondait sans doute une série de faits que nous avons -ignorés. Elle devait depuis quelque temps entretenir des relations -écrites, ou verbales, ou par messagers, avec tel homme, ou telle femme, -attendre tel signe que nous avons peut-être donné nous-même sans le -savoir en disant: «M. X. est venu hier pour me voir», si elle avait -convenu avec M. X. que la veille du jour où elle devrait rejoindre M. -X., celui-ci viendrait me voir. Que d'hypothèses possibles! Possibles -seulement. Je construisais si bien la vérité, mais dans le possible -seulement, qu'ayant un jour ouvert, et par erreur, une lettre adressée -à ma maîtresse, cette lettre écrite en style convenu et qui disait: -«attends toujours signe pour aller chez le Marquis de Saint-Loup, -prévenez demain par coup de téléphone», je reconstituai une sorte de -fuite projetée; le nom du Marquis de Saint-Loup n'était là que pour -signifier autre chose, car ma maîtresse ne connaissait pas suffisamment -Saint-Loup, mais m'avait entendu parler de lui et d'ailleurs la -signature était une espèce de surnom, sans aucune forme de langage. Or -la lettre n'était pas adressée à ma maîtresse, mais à une personne -de la maison qui portait un nom différent et qu'on avait mal lu. La -lettre n'était pas en signes convenus mais en mauvais français parce -qu'elle était d'une Américaine, effectivement amie de Saint-Loup comme -celui-ci me l'apprit. Et la façon étrange dont cette Américaine -formait certaines lettres avait donné l'aspect d'un surnom à un nom -parfaitement réel mais étranger. Je m'étais donc ce jour-là trompé -du tout au tout dans mes soupçons. Mais l'armature intellectuelle qui -chez moi avait relié ces faits, tous faux, était elle-même la forme -si juste, si inflexible de la vérité que quand trois mois plus tard ma -maîtresse, qui alors songeait à passer toute sa vie avec moi, m'avait -quitté, ç'avait été d'une façon absolument identique à celle que -j'avais imaginée la première fois. Une lettre vint ayant les mêmes -particularités que j'avais faussement attribuées à la première -lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d'un signal. - -Ce malheur était le plus grand de toute ma vie. Et malgré tout, la -souffrance qu'il me causait était peut-être dépassée encore par la -curiosité de connaître les causes de ce malheur qu'Albertine avait -désiré, retrouvé. Mais les sources des grands événements sont comme -celles des fleuves, nous avons beau parcourir la surface de la terre, -nous ne les retrouvons pas. Albertine avait-elle ainsi prémédité -depuis longtemps sa fuite; j'ai dit (et alors cela m'avait paru -seulement du maniérisme et de la mauvaise humeur, ce que Françoise -appelait faire la «tête») que, du jour où elle avait cessé de -m'embrasser, elle avait eu un air de porter le diable en terre, toute -droite, figée, avec une voix triste dans les plus simples choses, lente -en ses mouvements, ne souriant plus jamais. Je ne peux pas dire qu'aucun -fait prouvât aucune connivence avec le dehors. Françoise me raconta -bien ensuite qu'étant entrée l'avant-veille du départ dans sa chambre -elle n'y avait trouvé personne, les rideaux fermés, mais sentant à -l'odeur de l'air et au bruit que la fenêtre était ouverte. Et en effet -elle avait trouvé Albertine sur le balcon. Mais on ne voit pas avec qui -elle eût pu, de là, correspondre, et d'ailleurs les rideaux fermés -sur la fenêtre ouverte s'expliquaient sans doute parce qu'elle savait -que je craignais les courants d'air et que, même si les rideaux m'en -protégeaient peu, ils eussent empêché Françoise de voir du couloir -que les volets étaient ouverts aussi tôt. Non, je ne vois rien sinon -un petit fait qui prouve seulement que la veille elle savait qu'elle -allait partir. La veille en effet elle prit dans ma chambre sans que je -m'en aperçusse une grande quantité de papier et de toile d'emballage -qui s'y trouvait, et à l'aide desquels elle emballa ses innombrables -peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin; c'est -le seul fait, ce fut tout. Je ne peux pas attacher d'importance à ce -qu'elle me rendit presque de force ce soir-là mille francs qu'elle me -devait, cela n'a rien de spécial, car elle était d'un scrupule -extrême dans les choses d'argent. Oui, elle prit les papiers -d'emballage la veille, mais ce n'était pas de la veille seulement -qu'elle savait qu'elle partirait! Car ce n'est pas le chagrin qui la fit -partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie -qu'elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Chagrin, presque -solennellement froid avec moi sauf le dernier soir où après être -restée chez moi plus tard qu'elle ne voulait, dit-elle,--remarque qui -m'étonnait venant d'elle qui voulait toujours prolonger--elle me dit de -la porte: «Adieu, petit, adieu, petit.» Mais je n'y pris pas garde au -moment. Françoise m'a dit que le lendemain matin quand elle lui dit -qu'elle partait (mais du reste c'est explicable aussi par la fatigue, -car elle ne s'était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à -emballer, sauf les affaires qu'elle avait à demander à Françoise et -qui n'étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle -était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus -figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui -dit: «Adieu, Françoise» qu'elle allait tomber. Quand on apprend ces -choses-là, on comprend que la femme qui vous plaisait tellement moins -que toutes celles qu'on rencontre si facilement dans les plus simples -promenades, à qui on en voulait de les sacrifier pour elle, soit au -contraire celle qu'on préférerait maintenant mille fois. Car la -question ne se pose plus entre un certain plaisir--devenu par l'usage, -et peut-être par la médiocrité de l'objet, presque nul--et d'autres -plaisirs, ceux-là tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-là et -quelque chose de bien plus fort qu'eux, la pitié pour la douleur. - -En me promettant à moi-même qu'Albertine serait ici ce soir, j'avais -couru au plus pressé et pansé d'une croyance nouvelle l'arrachement de -celle avec laquelle j'avais vécu jusqu'ici. Mais si rapidement qu'eût -agi mon instinct de conservation, j'étais, quand Françoise m'avait -parlé, resté une seconde sans secours, et j'avais beau savoir -maintenant qu'Albertine serait là ce soir, la douleur que j'avais -ressentie pendant l'instant où je ne m'étais pas encore appris à -moi-même ce retour (l'instant qui avait suivi les mots: Mademoiselle -Albertine a demandé ses malles, Mademoiselle Albertine est partie), -cette douleur renaissait d'elle-même en moi pareille à ce qu'elle -avait été, c'est-à-dire comme si j'avais ignoré encore le prochain -retour d'Albertine. D'ailleurs il fallait qu'elle revînt, mais -d'elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l'air de faire -une démarche, de la prier de revenir irait à l'encontre du but. Certes -je n'avais pas la force de renoncer à elle comme je l'avais eue pour -Gilberte. Plus même que revoir Albertine, ce que je voulais c'était -mettre fin à l'angoisse physique que mon cœur plus mal portant que -jadis ne pouvait plus tolérer. Puis à force de m'habituer à ne pas -vouloir, qu'il s'agît de travail ou d'autre chose, j'étais devenu plus -lâche. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte -pour bien des raisons dont la plus importante n'était peut-être pas -que je n'avais jamais goûté de plaisir sensuel avec Mme de Guermantes -et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute -heure, n'en ayant pas la possibilité, et par conséquent pas le besoin, -il y avait en moins, dans mon amour pour elles, la force immense de -l'Habitude. Peut-être, maintenant que mon cœur, incapable de vouloir -et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une -seule solution possible,--le retour à tout prix d'Albertine, peut-être -la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation -progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable -dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là -quand il s'était agi de Gilberte. Je savais donc que cette autre -solution pouvait être acceptée aussi et par un même homme, car -j'étais resté à peu près le même. Seulement le temps avait joué -son rôle, le temps qui m'avait vieilli, le temps aussi qui avait mis -Albertine perpétuellement auprès de moi quand nous menions notre vie -commune. Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui me restait de ce -que j'avais éprouvé pour Gilberte, c'était la fierté de ne pas -vouloir être pour Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant -demander de revenir, je voulais qu'elle revînt sans que j'eusse l'air -d'y tenir. Je me levai pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance -m'arrêta: c'était la première fois que je me levais depuis -qu'Albertine était partie. Pourtant il fallait vite m'habiller afin -d'aller m'informer chez son concierge. - -La souffrance, prolongement d'un choc moral imposé, aspire à changer -de forme; on espère la volatiliser en faisant des projets, en demandant -des renseignements; on veut qu'elle passe par ses innombrables -métamorphoses, cela demande moins de courage que de garder sa -souffrance franche; ce lit paraît si étroit, si dur, si froid où l'on -se couche avec sa douleur. Je me remis sur mes jambes; je n'avançais -dans la chambre qu'avec une prudence infinie, je me plaçais de façon -à ne pas apercevoir la chaise d'Albertine, le pianola sur les pédales -duquel elle appuyait ses mules d'or, un seul des objets dont elle avait -usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avait enseigné -mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version -différente, m'annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ. -Mais, sans les regarder, je les voyais, mes forces m'abandonnèrent, je -tombai assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, une heure plus -tôt, dans le clair obscur de la chambre anesthésiée par un rayon de -jour, le glacis m'avait fait faire des rêves passionnément caressés -alors, si loin de moi maintenant. Hélas! je ne m'y étais jamais assis -avant cette minute, que quand Albertine était encore là. Aussi je ne -pus y rester, je me levai; et ainsi à chaque instant, il y avait -quelqu'un des innombrables et humbles «moi» qui nous composent qui -était ignorant encore du départ d'Albertine et à qui il fallait le -notifier; il fallait,--ce qui était plus cruel que s'ils avaient été -des étrangers et n'avaient pas emprunté ma sensibilité pour -souffrir,--annoncer le malheur qui venait d'arriver à tous ces êtres, -à tous ces «moi» qui ne le savaient pas encore, il fallait que chacun -d'eux à son tour entendît pour la première fois ces mots: «Albertine -a demandé ses malles»--ces malles en forme de cercueil que j'avais vu -charger à Balbec à côté de celles de ma mère--«Albertine est -partie.» À chacun j'avais à apprendre mon chagrin, le chagrin qui -n'est nullement une conclusion pessimiste librement tirée d'un ensemble -de circonstances funestes, mais la reviviscence intermittente et -involontaire d'une impression spécifique, venue du dehors, et que nous -n'avons pas choisie. Il y avait quelques-uns de ces moi que je n'avais -pas revus depuis assez longtemps. Par exemple (je n'avais pas songé que -c'était le jour du coiffeur) le moi que j'étais quand je me faisais -couper les cheveux. J'avais oublié ce moi-là, son arrivée fit -éclater mes sanglots, comme, à un enterrement, celle d'un vieux -serviteur retraité qui a connu celle qui vient de mourir. Puis je me -rappelai tout d'un coup que depuis huit jours j'avais par moments été -pris de peurs paniques que je ne m'étais pas avouées. À ces -moments-là je discutais pourtant en me disant: «Inutile n'est-ce pas -d'envisager l'hypothèse où elle partirait brusquement. C'est absurde. -Si je la confiais à un homme sensé et intelligent (et je l'aurais fait -pour me tranquilliser si la jalousie ne m'eût empêché de faire des -confidences) il me dirait sûrement: «Mais vous êtes fou. C'est -impossible.» Et en effet ces derniers jours nous n'avions pas eu une -seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit -de répondre. On ne part pas comme cela. Non c'est un enfantillage. -C'est la seule hypothèse absurde.» Et pourtant tous les jours, en la -retrouvant là le matin, quand je sonnais, j'avais poussé un immense -soupir de soulagement. Et quand Françoise m'avait remis la lettre -d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la -chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu -plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré. -Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans -mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert, -mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit -en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander. -Tout mon espoir était qu'Albertine fût partie en Touraine, chez sa -tante où en somme elle était assez surveillée et ne pourrait faire -grand chose jusqu'à ce que je l'en ramenasse. Ma pire crainte avait -été qu'elle fût restée à Paris, partie pour Amsterdam ou pour -Montjouvain, c'est-à-dire qu'elle se fût échappée pour se consacrer -à quelque intrigue dont les préliminaires m'avaient échappé. Mais en -réalité en me disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c'est-à-dire -plusieurs lieux, je pensais à des lieux qui n'étaient que possibles. -Aussi, quand le concierge d'Albertine répondit qu'elle était partie en -Touraine cette résidence que je croyais désirer me sembla la plus -affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la -première fois torturé par la certitude du présent et l'incertitude de -l'avenir, je me représentais Albertine commençant une vie qu'elle -avait voulue séparée de moi, peut-être pour longtemps, peut-être -pour toujours, et où elle réaliserait cet inconnu qui autrefois -m'avait si souvent troublé, alors que pourtant j'avais le bonheur de -posséder, de caresser ce qui en était le dehors, ce doux visage -impénétrable et capté. C'était cet inconnu qui faisait le fond de -mon amour. Devant la porte d'Albertine, je trouvai une petite fille -pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l'air si bon -que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j'eusse -fait d'un chien au regard fidèle. Elle en eut l'air content. À la -maison, je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa -présence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut -insupportable. Et je la priai de s'en aller, après lui avoir remis un -billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée -d'avoir quelque autre petite fille près de moi, de ne jamais être -seul, sans le secours d'une présence innocente, fut le seul rêve qui -me permît de supporter l'idée que peut-être Albertine resterait -quelque temps sans revenir. Pour Albertine elle-même, elle n'existait -guère en moi que sous la forme de son nom, qui, sauf quelques rares -répits au réveil, venait s'inscrire dans mon cerveau et ne cessait -plus de le faire. Si j'avais pensé tout haut, je l'aurais répété -sans cesse et mon verbiage eût été aussi monotone, aussi limité que -si j'eusse été changé en oiseau, en un oiseau pareil à celui de la -fable dont le chant redisait sans fin le nom de celle qu'homme, il avait -aimée. On se le dit, et comme on le tait, il semble qu'on l'écrive en -soi, qu'il laisse sa trace dans le cerveau et que celui-ci doive finir -par être, comme un mur où quelqu'un s'est amusé à crayonner, -entièrement recouvert par le nom, mille fois récrit, de celle qu'on -aime. On le redit tout le temps dans sa pensée, tant qu'on est heureux, -plus encore quand on est malheureux. Et de redire ce nom, qui ne nous -donne rien de plus que ce qu'on sait déjà, on éprouve le besoin sans -cesse renaissant, mais à la longue, une fatigue. Au plaisir charnel je -ne pensais même pas en ce moment; je ne voyais même pas devant ma -pensée l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel -bouleversement dans mon être, je n'apercevais pas son corps et si -j'avais voulu isoler l'idée qui était liée--car il y en a bien -toujours quelqu'une--à ma souffrance, ç'aurait été alternativement, -d'une part, le doute sur les dispositions dans lesquelles elle était -partie, avec ou sans esprit de retour, d'autre part les moyens de la -ramener. Peut-être y a-t-il un symbole et une vérité dans la place -infime tenue dans notre anxiété par celle à qui nous la rapportons. -C'est qu'en effet sa personne même y est pour peu de chose; pour -presque tout le processus d'émotions, d'angoisses que tels hasards nous -ont fait jadis éprouver à propos d'elle et que l'habitude a attaché -à elle. Ce qui le prouve bien c'est, plus encore que l'ennui qu'on -éprouve dans le bonheur, combien voir ou ne pas voir cette même -personne, être estimé ou non d'elle, l'avoir ou non à notre -disposition, nous paraîtra quelque chose d'indifférent quand nous -n'aurons plus à nous poser le problème (si oiseux que nous ne nous le -poserons même plus) que relativement à la personne elle-même,--le -processus d'émotions et d'angoisses étant oublié, au moins en tant que -se rattachant à elle, car il a pu se développer à nouveau mais -transféré à une autre. Avant cela, quand il était encore attaché à -elle, nous croyions que notre bonheur dépendait de sa présence: il -dépendait seulement de la terminaison de notre anxiété. Notre -inconscient était donc plus clairvoyant que nous-même à ce moment-là -en faisant si petite la figure de la femme aimée, figure que nous -avions même peut-être oubliée, que nous pouvions connaître mal et -croire médiocre, dans l'effroyable drame où de la retrouver pour ne -plus l'attendre pourrait dépendre jusqu'à notre vie elle-même. -Proportions minuscules de la figure de la femme, effet logique et -nécessaire de la façon dont l'amour se développe, claire allégorie -de la nature subjective de cet amour. - -L'esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute -à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur -armée l'œuvre de leur diplomatie. Elle n'avait dû partir que pour -obtenir de moi de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans -ce cas celui qui l'eût emporté de nous deux, c'eût été moi, si -j'eusse eu la force d'attendre, d'attendre le moment où, voyant qu'elle -n'obtenait rien, elle fût revenue d'elle-même. Mais si aux cartes, à -la guerre, où il importe seulement de gagner, on peut résister au -bluff, les conditions ne sont point les mêmes que font l'amour et la -jalousie, sans parler de la souffrance. Si pour attendre, pour -«durer», je laissais Albertine rester loin de moi plusieurs jours, -plusieurs semaines peut-être, je ruinais ce qui avait été mon but -pendant plus d'une année, ne pas la laisser libre une heure. Toutes mes -précautions se trouvaient devenues inutiles, si je lui laissais le -temps, la facilité de me tromper tant qu'elle voudrait, et si à la fin -elle se rendait, je ne pourrais plus oublier le temps où elle aurait -été seule et, même l'emportant à la fin, tout de même dans le -passé, c'est-à-dire irréparablement, je serais le vaincu. - -Quant aux moyens de ramener Albertine, ils avaient d'autant plus de -chance de réussir que l'hypothèse où elle ne serait partie que dans -l'espoir d'être rappelée avec de meilleures conditions, paraîtrait -plus plausible. Et sans doute pour les gens qui ne croyaient pas à la -sincérité d'Albertine, certainement pour Françoise par exemple, cette -hypothèse l'était. Mais pour ma raison, à qui la seule explication de -certaines mauvaises humeurs, de certaines attitudes avait paru, avant -que je sache rien, le projet formé par elle d'un départ définitif, il -était difficile de croire que, maintenant que ce départ s'était -produit, il n'était qu'une simulation. Je dis pour ma raison, non pour -moi. L'hypothèse de la simulation me devenait d'autant plus nécessaire -qu'elle était plus improbable et gagnait en force ce qu'elle perdait en -vraisemblance. Quand on se voit au bord de l'abîme et qu'il semble que -Dieu vous ait abandonné, on n'hésite plus à attendre de lui un -miracle. - -Je reconnais que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus -douloureux des policiers. Mais la fuite d'Albertine ne m'avait pas rendu -les qualités que l'habitude de la faire surveiller par d'autres m'avait -enlevées. Je ne pensais qu'à une chose: charger un autre de cette -recherche. Cet autre fut Saint-Loup qui consentit. L'anxiété de tant -de jours remise à un autre me donna de la joie et je me trémoussai -sûr du succès, les mains redevenues brusquement sèches comme -autrefois et n'ayant plus cette sueur dont Françoise m'avait mouillé -en me disant: «Mademoiselle Albertine est partie.» - -On se souvient que quand je résolus de vivre avec Albertine et même de -l'épouser, c'était pour la garder, savoir ce qu'elle faisait, -l'empêcher de reprendre ses habitudes avec Mlle Vinteuil. Ç'avait -été dans le déchirement atroce de sa révélation à Balbec quand -elle m'avait dit comme une chose toute naturelle et que je réussis, -bien que ce fût le plus grand chagrin que j'eusse encore éprouvé dans -ma vie à sembler trouver toute naturelle, la chose que dans mes pires -suppositions je n'aurais jamais été assez audacieux pour imaginer. -(C'est étonnant comme la jalousie qui passe son temps à faire des -petites suppositions dans le faux, a peu d'imagination quand il s'agit -de découvrir le vrai). Or cet amour né surtout d'un besoin d'empêcher -Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace -de son origine. Être avec elle m'importait peu pour peu que je pusse -empêcher «l'être de fuite» d'aller ici ou là. Pour l'en empêcher -je m'en étais remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec -elle et pour peu qu'ils me fissent le soir un bon petit rapport bien -rassurant mes inquiétudes s'évanouissaient en bonne humeur. - -M'étant donné à moi-même l'affirmation que, quoi que je dusse faire, -Albertine serait de retour à la maison le soir même, j'avais suspendu -la douleur que Françoise m'avait causée en me disant qu'Albertine -était partie (parce qu'alors mon être pris de court avait cru un -instant que ce départ était définitif). Mais après une interruption, -quand d'un élan de sa vie indépendante la souffrance initiale revenait -spontanément en moi, elle était toujours aussi atroce, parce que -antérieure à la promesse consolatrice que je m'étais faite de ramener -le soir même Albertine. Cette phrase qui l'eût calmée, ma souffrance -l'ignorait. Pour mettre en œuvre les moyens d'amener ce retour, une -fois encore, non pas qu'une telle attitude m'eût jamais très bien -réussi, mais parce que je l'avais toujours prise depuis que j'aimais -Albertine, j'étais condamné à faire comme si je ne l'aimais pas, ne -souffrais pas de son départ, j'étais condamné à continuer de lui -mentir. Je pourrais être d'autant plus énergique dans les moyens de la -faire revenir que personnellement j'aurais l'air d'avoir renoncé à -elle. Je me proposais d'écrire à Albertine une lettre d'adieux où je -considérerais son départ comme définitif, tandis que j'enverrais -Saint-Loup exercer sur Mme Bontemps et, comme à mon insu, la pression -la plus brutale pour qu'Albertine revînt au plus vite. Sans doute -j'avais expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d'une -indifférence qui, feinte d'abord, finit par devenir vraie. Et cette -expérience aurait dû m'empêcher d'écrire à Albertine des lettres du -même caractère que celles que j'avais écrites à Gilberte. Mais ce -qu'on appelle expérience n'est que la révélation à nos propres yeux -d'un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît, et -reparaît d'autant plus fortement que nous l'avons déjà mis en -lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané -qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes -les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus -difficile d'échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui -persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant) c'est le plagiat -de soi-même. - -Saint-Loup que je savais à Paris avait été mandé par moi à -l'instant même; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à -Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Je lui -soumis la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se -faire indiquer la maison de Mme Bontemps, attendre qu'Albertine fût -sortie, car elle aurait pu le reconnaître. «Mais la jeune fille dont -tu parles me connaît donc?», me dit-il. Je lui dis que je ne le -croyais pas. Le projet de cette démarche me remplit d'une joie infinie. -Elle était pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'étais -promis au début: m'arranger à ne pas avoir l'air de faire chercher -Albertine; et cela en aurait l'air inévitablement, mais elle avait sur -«ce qu'il aurait fallu» l'avantage inestimable qu'elle me permettait -de me dire que quelqu'un envoyé par moi allait voir Albertine, sans -doute la ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon cœur au début, -c'est cette solution cachée dans l'ombre et que je trouvais -déplorable, que j'aurais pu prévoir qui prendrait le pas sur les -solutions de patience et que j'étais décidé à vouloir, par manque de -volonté. Comme Saint-Loup avait déjà l'air un peu surpris qu'une -jeune fille eût habité chez moi tout un hiver sans que je lui en eusse -rien dit, comme d'autre part il m'avait souvent reparlé de la jeune -fille de Balbec et que je ne lui avais jamais répondu: «Mais elle -habite ici», il eût pu être froissé de mon manque de confiance. Il -est vrai que peut-être Mme Bontemps lui parlerait de Balbec. Mais -j'étais trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir, -pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage. Quant à -ce qu'il reconnût Albertine (qu'il avait d'ailleurs systématiquement -évité de regarder quand il l'avait rencontrée à Doncières), elle -avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n'était -guère probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait -d'Albertine. Je répondis d'abord que non, pour qu'il n'eût pas, -d'après sa photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le -loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue -dans le wagon. Mais je réfléchis que sur la dernière elle serait -déjà aussi différente de l'Albertine de Balbec que l'était -maintenant l'Albertine vivante, et qu'il ne la reconnaîtrait pas plus -sur la photographie que dans la réalité. Pendant que je la lui -cherchais, il me passait doucement la main sur le front, en manière de -me consoler. J'étais ému de la peine que la douleur qu'il devinait en -moi lui causait. D'abord il avait beau s'être séparé de Rachel, ce -qu'il avait éprouvé alors n'était pas encore si lointain qu'il n'eût -une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances, -comme on se sent plus voisin de quelqu'un qui a la même maladie que -vous. Puis il avait tant d'affection pour moi que la pensée de mes -souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle -qui me les causait un mélange de rancune et d'admiration. Il se -figurait que j'étais un être si supérieur qu'il pensait que pour que -je fusse soumis à une autre créature il fallait que celle-là fût -tout à fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il trouverait la -photographie d'Albertine jolie, mais comme tout de même je ne -m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hélène sur -les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement: «Oh! -tu sais, ne te fais pas d'idées, d'abord la photo est mauvaise, et puis -elle n'est pas étonnante, ce n'est pas une beauté, elle est surtout -bien gentille.» «Oh! si, elle doit être merveilleuse», dit-il avec -une enthousiasme naïf et sincère en cherchant à se représenter -l'être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation -pareils. «Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c'était bien à -supposer qu'un être artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui -aimes en tout la beauté et d'un tel amour, tu étais prédestiné à -souffrir plus qu'un autre quand tu la rencontrerais dans une femme.» -Enfin je venais de trouver la photographie. «Elle est sûrement -merveilleuse», continuait à dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui -tendais la photographie. Soudain il l'aperçut, il la tint un instant -dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait -jusqu'à la stupidité. «C'est ça la jeune fille que tu aimes», -finit-il par me dire d'un ton où l'étonnement était maté par la -crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l'air -raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu'on a devant un -malade--eût-il été jusque là un homme remarquable et votre ami--mais -qui n'est plus rien de tout cela car, frappé de folie furieuse, il vous -parle d'un être céleste qui lui est apparu et continue à le voir à -l'endroit où vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un édredon. Je -compris tout de suite l'étonnement de Robert, et que c'était celui où -m'avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que -j'avais trouvé en elle une femme que je connaissais déjà, tandis que -lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la différence -entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une même personne était -aussi grande. Le temps était loin où j'avais bien petitement commencé -à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais -Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des -sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s'y -étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine -n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre -générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon -cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de -sensations, ne saisissait qu'un résidu qu'elle m'empêchait au -contraire d'apercevoir. Ce qui avait décontenancé Robert quand il -avait aperçu la photographie d'Albertine, était non le saisissement -des vieillards troyens voyant passer Hélène et disant: «Notre mal ne -vaut pas un seul de ses regards», mais celui exactement inverse et qui -fait dire: «Comment, c'est pour ça qu'il a pu se faire tant de bile, -tant de chagrin, faire tant de folies!» Il faut bien avouer que ce -genre de réaction à la vue de la personne qui a causé les -souffrances, bouleversé la vie, quelquefois amené la mort de quelqu'un -que nous aimons, est infiniment plus fréquent que celui des vieillards -troyens, et pour tout dire habituel. Ce n'est pas seulement parce que -l'amour est individuel, ni parce que, quand nous ne le ressentons pas, -le trouver évitable et philosopher sur la folie des autres nous est -naturel. Non, c'est que, quand il est arrivé au degré où il cause de -tels maux, la construction des sensations interposées entre le visage -de la femme et les yeux de l'amant,--l'énorme œuf douloureux qui -l'engaîne et le dissimule autant qu'une couche de neige une -fontaine--est déjà poussée assez loin pour que le point où -s'arrêtent les regards de l'amant, point où il rencontre son plaisir -et ses souffrances, soit aussi loin du point où les autres le voient -qu'est loin le soleil véritable de l'endroit où sa lumière condensée -nous le fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous -la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à -l'amant les pires métamorphoses de l'être aimé, le visage a eu le -temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a -vu la première fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime -et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut -voir maintenant le spectateur indifférent. (Qu'aurait-ce été si, au -lieu de la photographie de celle qui était une jeune fille, Robert -avait vu la photographie d'une vieille maîtresse?). Et même, nous -n'avons pas besoin de voir pour la première fois, celle qui a causé -tant de ravages pour avoir cet étonnement. Souvent nous la connaissions -comme mon grand oncle connaissait Odette. Alors la différence d'optique -s'étend non seulement à l'aspect physique, mais au caractère, à -l'importance individuelle. Il y a beaucoup de chances pour que la femme -qui fait souffrir celui qui l'aime, ait toujours été bonne fille avec -quelqu'un qui ne se souciait pas d'elle, comme Odette si cruelle pour -Swann avait été la prévenante «dame en rose» de mon grand oncle, ou -bien que l'être dont chaque décision est supputée d'avance avec -autant de crainte que celle d'une Divinité par celui qui l'aime, -apparaisse comme une personne sans conséquence, trop heureuse de faire -tout ce qu'on veut, aux yeux de celui qui ne l'aime pas, comme la -maîtresse de Saint-Loup pour moi qui ne voyais en elle que cette -«Rachel Quand du Seigneur» qu'on m'avait tant de fois proposée. Je me -rappelais, la première fois que je l'avais vue avec Saint-Loup, ma -stupéfaction à la pensée qu'on pût être torturé de ne pas savoir -ce qu'une telle femme avait fait, de savoir ce qu'elle avait pu dire -tout bas à quelqu'un, pourquoi elle avait eu un désir de rupture. Or -je sentais que tout ce passé, mais d'Albertine, vers lequel chaque -fibre de mon cœur, de ma vie, se dirigeaient avec une souffrance, -vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à -Saint-Loup, qu'il me le deviendrait peut-être un jour à moi-même. Je -sentais que je passerais peut-être peu à peu touchant l'insignifiance -ou la gravité du passé d'Albertine de l'état d'esprit que j'avais en -ce moment à celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me faisais pas -d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre -que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop. Laissons les -jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais cette -tragique explication de tant de nous qu'est un portrait génial et pas -ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le portrait -d'une amante que du déformant amour. Il n'y manquait--ce que tant de -portraits ont--que d'être à la fois d'un grand peintre et d'un amant -(et encore disait-on qu'Elstir l'avait été d'Odette). Cette -dissemblance, toute la vie d'un amant,--d'un amant dont personne ne -comprend les folies,--toute la vie d'un Swann, la prouve. Mais que -l'amant se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'énigme -est proféré, vous avez enfin sous les yeux ces lèvres que le vulgaire -n'a jamais aperçues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a -connu, cette allure insoupçonnée. Le portrait dit: «Ce que j'ai -aimé, ce qui m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est -ceci.» Par une gymnastique inverse, moi qui avais essayé par la -pensée d'ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de -lui-même, j'essayais d'ôter mon apport cardiaque et mental dans la -composition d'Albertine et de me la représenter telle qu'elle devait -apparaître à Saint-Loup, comme à moi Rachel. Ces différences-là, -quand même nous les verrions nous-mêmes, quelle importance y -ajouterions-nous? Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous -les arcades d'Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle -n'avait pas encore «épaissi», mais à la suite d'excès d'exercice -elle avait trop fondu; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne -laissait dépasser qu'un petit bout de vilain nez et voir de côté que -des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d'elle, -assez cependant pour qu'au saut qu'elle faisait dans ma voiture, je -susse que c'était elle, qu'elle avait été exacte au rendez-vous et -n'était pas allée ailleurs; et cela suffit; ce qu'on aime est trop -dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu'on -ait besoin de toute la femme; on veut seulement être sûr que c'est -elle, ne pas se tromper sur l'identité autrement importante que la -beauté pour ceux qui aiment; les joues peuvent se creuser, le corps -s'amaigrir, même pour ceux qui ont été d'abord le plus orgueilleux, -aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout -de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d'une -femme, cet extrait algébrique, cette constante, cela suffit pour qu'un -homme attendu dans le plus grand monde et qui l'aimait, ne puisse -disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à -peigner et à dépeigner, jusqu'à l'heure de s'endormir, la femme qu'il -aime, ou simplement à rester auprès d'elle, pour être avec elle, ou -pour qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec -d'autres. - -«Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette -femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari. Elle -est malhonnête à ce point-là? Si tu ne te trompes pas, trois mille -francs suffiraient.» «Non, je t'en prie, n'économise pas pour une -chose qui me tient tant à cœur. Tu dois dire ceci où il y a du reste -une part de vérité: Mon ami avait demandé ces trente mille francs à -un parent pour le Comité de l'oncle de sa fiancée. C'est à cause de -cette raison de fiançailles qu'on les lui avait donnés. Et il m'avait -prié de vous les porter pour qu'Albertine n'en sût rien. Et puis voici -qu'Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de -rendre les trente mille francs s'il n'épouse pas Albertine. Et s'il -l'épouse, il faudrait qu'au moins pour la forme elle revînt -immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se -prolongeait. Tu crois que c'est inventé exprès?» «Mais non», me -répondit Saint-Loup par bonté, par discrétion et puis parce qu'il -savait que les circonstances sont souvent plus bizarres qu'on ne croit. -Après tout, il n'y avait aucune impossibilité à ce que dans cette -histoire des trente mille francs il y eût comme je le lui disais une -grande part de vérité. C'était possible, mais ce n'était pas vrai et -cette part de vérité était justement un mensonge. Mais nous nous -mentions, Robert et moi, comme dans tous les entretiens où un ami -désire sincèrement aider son ami en proie à un désespoir d'amour. -L'ami conseil, appui, consolateur, peut plaindre la détresse de -l'autre, non la ressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et -l'autre lui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais, -justement peut-être pour être aidé cache bien des choses. Et -l'heureux est tout de même celui qui prend de la peine, qui fait un -voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance -intérieure. J'étais en ce moment celui qu'avait été Robert à -Doncières quand il s'était cru quitté par Rachel. «Enfin, comme tu -voudras; si j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis -cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peu voilé, je -sais bien que dans notre monde, il y a des duchesses et même des plus -bigotes, qui feraient pour trente mille francs des choses plus -difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester en Touraine. -Enfin je suis doublement content de te rendre service, puisqu'il faut -cela pour que tu consentes à me voir. Si je me marie, ajouta-t-il, -est-ce que nous ne nous verrons pas davantage, est-ce que tu ne feras -pas un peu de ma maison la tienne...» Il s'arrêta, ayant tout à coup -pensé, supposai-je alors, que si moi aussi je me mariais, Albertine ne -pourrait pas être pour sa femme une relation intime. Et je me rappelai -ce que les Cambremer m'avaient dit de son mariage probable avec la fille -du prince de Guermantes. L'indicateur consulté, il vit qu'il ne -pourrait partir que le soir. Françoise me demanda: «Faut-il ôter du -cabinet de travail le lit de Mlle Albertine?» «Au contraire, dis-je, -il faut le faire.» J'espérais qu'elle reviendrait d'un jour à l'autre -et je ne voulais même pas que Françoise pût supposer qu'il y avait -doute. Il fallait que le départ d'Albertine eût l'air d'une chose -convenue entre nous, qui n'impliquait nullement qu'elle m'aimât moins. -Mais Françoise me regarda avec un air, sinon d'incrédulité du moins -de doute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines se -dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuis -longtemps. Et si elle n'en était pas absolument sûre, c'est peut-être -seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croire entièrement -ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le poids de l'affaire -ne reposait plus sur mon esprit surmené mais sur Saint-Loup. Une -allégresse me soulevait parce que j'avais pris une décision, parce que -je me disais: «J'ai répondu du tac au tac, j'ai agi.» Saint-Loup -devait être à peine dans le train que je me croisai dans mon -antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de sorte que -force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait dernièrement -rencontré avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un jour où elle -était de mauvaise humeur. «J'ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, et -comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m'étais -attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu'il -fallait qu'il lui adressât des prières en ce sens.» J'étouffais de -colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l'effet de la -démarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprès -d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur -Françoise restée dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous -les reproches possibles à Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement -chargé d'une telle commission et que du reste le fait était faux. -Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je -crois, de joie que de gêne de m'avoir contrarié. Il s'étonnait en -riant de soulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter -à mes yeux de l'importance à son indiscrète démarche, peut-être -parce qu'il était d'un caractère lâche, et vivant gaiement et -paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d'eau, -peut-être parce que, même eût-il été d'une autre race d'hommes, les -autres ne pouvant se placer au même point de vue que nous, ne -comprennent pas l'importance du mal que les paroles dites au hasard -peuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvant -aucun remède à apporter à ce qu'il avait fait, quand on sonna de -nouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de la -Sûreté. Les parents de la petite fille que j'avais amenée une heure -chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement -de mineure. Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît -de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme -des leitmotiv wagnériens, de la notion aussi, émergeante alors, que -les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints -dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et -qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi -brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit. -Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que -l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est -rarement seul. Les sentiments excités par chacun se contrarient, et -c'est dans une certaine mesure, comme je l'éprouvai en allant chez le -chef de la Sûreté, un révulsif au moins momentané et assez agissant -des tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai à la Sûreté les -parents qui m'insultèrent en me disant: «Nous ne mangeons pas de ce -pain-là», me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas -reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable -exemple la facilité des présidents d'assises à «reparties», -prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à -en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans -le fait il ne fut même pas question, car c'est la seule hypothèse que -personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de -l'inculpation firent que je m'en tirai avec un savon extrêmement -violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu'ils furent -partis, le chef de la Sûreté qui aimait les petites filles changea de -ton et me réprimandant comme un compère: «Une autre fois, il faut -être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement -que ça, ou ça rate. D'ailleurs vous trouverez partout des petites -filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était -follement exagérée.» Je sentais tellement qu'il ne me comprendrait -pas si j'essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans mot -dire de la permission qu'il me donna de me retirer. Tous les passants, -jusqu'à ce que je fusse rentré, me parurent des inspecteurs chargés -d'épier mes faits et gestes. Mais ce leitmotiv-là, de même que celui -de la colère contre Bloch, s'éteignirent pour ne plus laisser place -qu'à celui du départ d'Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un -mode presque joyeux depuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu'il -s'était chargé d'aller voir Mme Bontemps, mes souffrances avaient -été dispersées. Je croyais que c'était pour avoir agi, je le croyais -de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au -fond ce qui me rendait heureux, ce n'était pas de m'être déchargé de -mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne me trompais -pas du reste absolument; le spécifique pour guérir un événement -malheureux (les trois quarts des événements le sont) c'est une -décision; car elle a pour effet par un brusque renversement de nos -pensées, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'événement -passé et prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de -pensées inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces pensées -nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'était le cas pour -celles qui m'assiégeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir, -c'est une espérance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait -si heureux, c'était la certitude secrète que la mission de Saint-Loup -ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le -compris; car n'ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de -Saint-Loup, je recommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui -de mes pleins pouvoirs, n'étaient donc pas la cause de ma joie qui sans -cela eût duré, mais le «la réussite est sûre», que j'avais pensé, -quand je disais: «Advienne que pourra». Et la pensée éveillée par -son retard qu'en effet autre chose que la réussite pouvait advenir -m'était si odieuse que j'avais perdu ma gaîté. C'est en réalité -notre prévision, notre espérance d'événements heureux qui nous -gonfle d'une joie, que nous attribuons à d'autres causes et qui cesse -pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si -assurés que ce que nous désirons se réalisera. C'est toujours cette -invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif et -privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la -valeur ou la nullité des êtres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle -fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble -médiocre, simplement parce que nous sommes persuadés qu'il va y être -mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu'à ce qu'une présence -vaille autant, presque même plus que notre vie. Une chose du reste -acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu'elle avait été la -première minute et qu'il faut bien avouer qu'elle n'était plus. Ce fut -de relire une phrase de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les -êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l'isolement nous ne -sommes plus qu'en face d'elle, à qui notre esprit donne dans une -certaine mesure la forme qu'il veut, cette souffrance est supportable et -différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et -bizarre qu'un accident dans le monde moral et dans la région du -cœur,--qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la -façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine, -je pouvais penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas -plus la voir ce soir qu'hier mais relire: «ma décision est -irrévocable», c'était autre chose, c'était comme prendre un -médicament dangereux qui m'eût donné une crise cardiaque à laquelle -on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans les événements, -dans les lettres de rupture un péril particulier qui amplifie et -dénature la douleur même que les êtres peuvent nous causer. Mais -cette souffrance dura peu. J'étais malgré tout si sûr du succès, de -l'habileté de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait une chose -si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le souhaiter. -Pourtant je m'en réjouissais. Malheureusement pour moi qui croyais -l'affaire de la Sûreté finie, Françoise vint m'annoncer qu'un -inspecteur était venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir -des jeunes filles chez moi, que le concierge croyant qu'on parlait -d'Albertine avait répondu que si et que depuis ce moment la maison -semblait surveillée. Dès lors il me serait à jamais impossible de -faire venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans -risquer d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgît et qu'elle -me prît pour un malfaiteur. Et du même coup, je compris combien on vit -plus pour certains rêves qu'on ne croit, car cette impossibilité de -bercer jamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur, -mais de plus je compris combien il est compréhensible que les gens -aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure -que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car si j'avais -pensé que même une petite fille inconnue pût avoir par l'arrivée -d'un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j'aurais -mieux aimé me tuer. Il n'y avait même pas de comparaison possible -entre les deux souffrances. Or dans la vie les gens ne réfléchissent -jamais que ceux à qui ils offrent de l'argent, qu'ils menacent de mort, -peuvent avoir une maîtresse, ou même simplement un camarade, à -l'estime de qui ils tiennent, même si ce n'est pas à la leur propre. -Mais tout à coup par une confusion dont je ne m'avisai pas (je ne -songeai pas en effet qu'Albertine étant majeure pouvait habiter chez -moi et même être ma maîtresse), il me sembla que le détournement de -mineures pouvait s'appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut -barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n'avais pas vécu -chastement avec elle, je trouvai dans la punition qui m'était infligée -pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l'argent, -cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains -et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur -judiciaire, mais une espèce d'harmonie entre l'idée fausse que se fait -le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignorés. Mais -alors en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi une -condamnation infamante qui me dégraderait à ses yeux et peut-être lui -ferait à elle-même un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai -de souhaiter ce retour, il m'épouvanta. J'aurais voulu lui -télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt, noyant tout le reste, le -désir passionné qu'elle revînt m'envahit. C'est qu'ayant envisagé un -instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans -elle, tout d'un coup je me sentis au contraire prêt à sacrifier tous -les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine -revînt! Ah! combien mon amour pour Albertine dont j'avais cru que je -pourrais prévoir le destin d'après celui que j'avais eu pour Gilberte -s'était développé en parfait contraste avec ce dernier! Combien -rester sans la voir m'était impossible! Et pour chaque acte, même le -plus minime, mais qui baignait auparavant dans l'atmosphère heureuse -qu'était la présence d'Albertine, il me fallait chaque fois, à -nouveaux frais, avec la même douleur, recommencer l'apprentissage de la -séparation. Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans -l'ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là qui furent les -premiers du printemps, j'eus même, en attendant que Saint-Loup pût -voir Mme Bontemps, à imaginer Venise et de belles femmes inconnues, -quelques moments de calme agréable. Dès que je m'en aperçus, je -sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter, -c'était la première apparition de cette grande force intermittente, -qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l'amour, et finirait -par en avoir raison. Ce dont je venais d'avoir l'avant-goût et -d'apprendre le présage, c'était pour un instant seulement ce qui plus -tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus -souffrir pour Albertine, où je ne l'aimerais plus. Et mon amour qui -venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, -l'oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l'a -enfermé a aperçu tout d'un coup le serpent python qui le dévorera. - -Je pensais tout le temps à Albertine et jamais Françoise en entrant -dans ma chambre ne me disait assez vite: «Il n'y a pas de lettres», -pour abréger l'angoisse. Mais de temps en temps, je parvenais, en -faisant passer tel ou tel courant d'idées au travers de mon chagrin, à -renouveler, à aérer un peu l'atmosphère viciée de mon cœur; mais le -soir, si je parvenais à m'endormir, alors c'était comme si le souvenir -d'Albertine avait été le médicament qui m'avait procuré le sommeil, -et dont l'influence en cessant m'éveillerait. Je pensais tout le temps -à Albertine en dormant. C'était un sommeil spécial à elle qu'elle me -donnait et où du reste je n'aurais plus été libre comme pendant la -veille de penser à autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'étaient -les deux substances mêlées qu'on nous fait prendre à la fois pour -dormir. Réveillé, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque -jour au lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplît son œuvre, mais, -là même, il favorisait l'idéalisation de l'image regrettée et par -là l'assimilation de ma souffrance initiale à d'autres souffrances -analogues qui la renforçaient. Encore cette image était-elle -supportable. Mais si tout d'un coup je pensais à sa chambre, à sa -chambre où le lit restait vide, à son piano, à son automobile, je -perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tête sur -l'épaule comme ceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait -presque aussi mal parce que ce n'était pas elle qui les ouvrait. - -Quand il put y avoir un télégramme de Saint-Loup, je n'osai pas -demander: «Est-ce qu'il y a un télégramme?» Il en vint un enfin, -mais qui ne faisait que tout reculer, me disant: «Ces dames sont -parties pour trois jours.» Sans doute, si j'avais supporté les quatre -jours qu'il y avait déjà depuis qu'elle était partie, c'était parce -que je me disais: «Ce n'est qu'une affaire de temps, avant la fin de la -semaine elle sera là.» Mais cette raison n'empêchait pas que pour mon -cœur, pour mon corps, l'acte à accomplir était le même: vivre sans -elle, rentrer chez moi sans la trouver, passer devant la porte de sa -chambre--l'ouvrir, je n'en avais pas encore le courage--en sachant -qu'elle n'y était pas, me coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà -des choses que mon cœur avait dû accomplir dans leur terrible -intégralité et tout de même que si je n'avais pas dû revoir -Albertine. Or qu'il l'eût accompli déjà quatre fois, prouvait qu'il -était maintenant capable de continuer à l'accomplir. Et bientôt -peut-être la raison qui m'aidait à continuer ainsi à vivre--le -prochain retour d'Albertine--je cesserais d'en avoir besoin (je pourrais -me dire: «Elle ne reviendra jamais», et vivre tout de même comme -j'avais déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris -l'habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute -le soir en rentrant je trouvais encore, m'ôtant la respiration, -m'étouffant du vide de la solitude, les souvenirs juxtaposés en une -interminable série, de tous les soirs où Albertine m'attendait; mais -déjà je trouvais ainsi le souvenir de la veille, de l'avant-veille et -des deux soirs précédents, c'est-à-dire le souvenir des quatre soirs -écoulés depuis le départ d'Albertine, pendant lesquels j'étais -resté sans elle, seul, où cependant j'avais vécu, quatre soirs -déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l'autre, -mais que chaque jour qui s'écoulerait allait peut-être étoffer. Je ne -dirai rien de la lettre de déclaration que je reçus à ce moment-là -d'une nièce de Mme de Guermantes, qui passait pour la plus jolie jeune -fille de Paris, ni de la démarche que fit auprès de moi le duc de -Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur -fille à l'inégalité du parti, à une semblable mésalliance. De tels -incidents qui pourraient être sensibles à l'amour-propre sont trop -douloureux quand on aime. On aurait le désir et on n'aurait pas -l'indélicatesse de les faire connaître à celle qui porte sur nous un -jugement moins favorable qui ne serait du reste pas modifié si elle -apprenait qu'on peut être l'objet d'un tout différent. Ce que -m'écrivait la nièce du duc n'eût pu qu'impatienter Albertine. Comme -depuis le moment où j'étais éveillé et où je reprenais mon chagrin -à l'endroit où j'en étais resté avant de m'endormir, comme un livre -un instant fermé et qui ne me quitterait plus jusqu'au soir, ce ne -pouvait jamais être qu'à une pensée concernant Albertine que venait -se raccorder pour moi toute sensation, qu'elle me vînt du dehors ou du -dedans. On sonnait: c'est une lettre d'elle, c'est elle-même -peut-être! Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je -n'étais plus jaloux, je n'avais plus de griefs contre elle, j'aurais -voulu vite la revoir, l'embrasser, passer gaiement toute ma vie avec -elle. Lui télégraphier: «Venez vite» me semblait devenu une chose -toute simple comme si mon humeur nouvelle avait changé non pas -seulement mes dispositions, mais les choses hors de moi, les avait -rendues plus faciles. Si j'étais d'humeur sombre, toutes mes colères -contre elle renaissaient, je n'avais plus envie de l'embrasser, je -sentais l'impossibilité d'être jamais heureux par elle, je ne voulais -plus que lui faire du mal et l'empêcher d'appartenir aux autres. Mais -de ces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallait -qu'elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût me -donner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmes -difficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dans la -satisfaction du désir moral était quelque chose d'aussi naïf que -l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le -désir avance, plus la possession véritable s'éloigne. De sorte que si -le bonheur ou du moins l'absence de souffrances peut être trouvé, ce -n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction -finale du désir qu'il faut chercher. On cherche à voir ce qu'on aime, -on devrait chercher à ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener -l'extinction du désir. Et j'imagine que si un écrivain émettait des -vérités de ce genre, il dédierait le livre qui les contiendrait à -une femme dont il se plairait ainsi à se rapprocher, lui disant: ce -livre est le tien. Et ainsi, disant des vérités dans son livre, il -mentirait dans sa dédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit -à cette femme que comme à cette pierre qui vient d'elle et qui ne lui -sera chère qu'autant qu'il aimera la femme. Les liens entre un être et -nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant -les relâche, et malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes, et -dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par -devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être -qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en -disant le contraire, ment. Et j'aurais eu si peur, si on avait été -capable de le faire, qu'on m'ôtât ce besoin d'elle, cet amour d'elle, -que je me persuadais qu'il était précieux pour ma vie. Pouvoir -entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations -par où le train passait pour aller en Touraine, m'eût semblé une -diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé -qu'Albertine me devenait indifférente); il était bien, me disais-je, -qu'en me demandant sans cesse ce qu'elle pouvait faire, penser, vouloir, -à chaque instant, si elle comptait, si elle allait revenir, je tinsse -ouverte cette porte de communication que l'amour avait pratiquée en -moi, et sentisse la vie d'une autre submerger par des écluses -ouvertes le réservoir qui n'aurait pas voulu redevenir stagnant. -Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété -secondaire--l'attente d'un nouveau télégramme, d'un téléphonage de -Saint-Loup--masqua la première, l'inquiétude du résultat, savoir si -Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l'attente du -télégramme me devenait si intolérable qu'il me semblait que, quel -qu'il fût, l'arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à -laquelle je pensais maintenant, mettrait fin à mes souffrances. Mais -quand j'eus reçu enfin un télégramme de Robert où il me disait qu'il -avait vu Mme Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions, avait -été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, j'éclatai de -fureur et de désespoir, car c'était là ce que j'aurais voulu avant -tout éviter. Connu d'Albertine, le voyage de Saint-Loup me donnait un -air de tenir à elle qui ne pouvait que l'empêcher de revenir et dont -l'horreur d'ailleurs était tout ce que j'avais gardé de la fierté que -mon amour avait au temps de Gilberte et qu'il avait perdue. Je -maudissais Robert. Puis je me dis que si ce moyen avait échoué, j'en -prendrais un autre. Puisque l'homme peut agir sur le monde extérieur, -comment en faisant jouer la ruse, l'intelligence, l'intérêt, -l'affection, n'arriverais-je pas à supprimer cette chose atroce: -l'absence d'Albertine. On croit que selon son désir on changera autour -de soi les choses, on le croit parce que, hors de là, on ne voit aucune -solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produit le plus -souvent et qui est favorable aussi: nous n'arrivons pas à changer les -choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La -situation que nous espérions changer parce qu'elle nous était -insupportable, nous devient indifférente. Nous n'avons pas pu surmonter -l'obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l'a fait -tourner, dépasser, et c'est à peine alors si en nous retournant vers -le lointain du passé nous pouvons l'apercevoir, tant il est devenu -imperceptible. J'entendis à l'étage au-dessus du nôtre des airs -joués par une voisine. J'appliquais leurs paroles que je connaissais à -Albertine et à moi et je fus rempli d'un sentiment à profond que je me -mis à pleurer. C'était: «_Hélas, l'oiseau qui fuit ce qu'il croit -l'esclavage, d'un vol désespéré revient battre au vitrage_» et la -mort de Manon: «_Manon, réponds-moi donc, Seul amour de mon âme, je -n'ai su qu'aujourd'hui la bonté de ton cœur._» Puisque Manon revenait -à Des Grieux, il me semblait que j'étais pour Albertine le seul amour -de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce -moment le même air, ce n'eût pas été moi qu'elle eût chéri sous le -nom de des Grieux, et si elle en avait eu seulement l'idée, mon -souvenir l'eût empêchée de s'attendrir en écoutant cette musique qui -rentrait pourtant bien, quoique mieux écrite et plus fine, dans le -genre de celle qu'elle aimait. Pour moi je n'eus pas le courage de -m'abandonner à tant de douceur, de penser qu'Albertine m'appelait -«seul amour de mon âme» et avait reconnu qu'elle s'était méprise -sur ce qu'elle «avait cru l'esclavage». Je savais qu'on ne peut lire -un roman sans donner à l'héroïne les traits de celle qu'on aime. Mais -le dénouement a beau en être heureux, notre amour n'a pas fait un pas -de plus et quand nous avons fermé le livre, celle que nous aimons et -qui est enfin venue à nous dans le roman, ne nous aime pas davantage -dans la vie. Furieux, je télégraphiai à Saint-Loup de revenir au plus -vite à Paris, pour éviter au moins l'apparence de mettre une -insistance aggravante dans une démarche que j'aurais tant voulu cacher. -Mais avant même qu'il fût revenu selon mes instructions, c'est -d'Albertine elle-même que je reçus cette lettre: - -«Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui -était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne -pas m'avoir écrit directement, j'aurais été trop heureuse de revenir, -ne recommencez plus ces démarches absurdes.» «J'aurais été trop -heureuse de revenir!» Si elle disait cela, c'est donc qu'elle -regrettait d'être partie, qu'elle ne cherchait qu'un prétexte pour -revenir. Donc je n'avais qu'à faire ce qu'elle me disait, à lui -écrire que j'avais besoin d'elle et elle reviendrait. J'allais donc la -revoir, elle, l'Albertine de Balbec (car depuis son départ, elle -l'était redevenue pour moi; comme un coquillage auquel on ne fait plus -attention quand on l'a toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est -séparé, pour le donner, ou l'ayant perdu, et qu'on pense à lui, ce -qu'on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des -montagnes bleues de la mer). Et ce n'est pas seulement elle qui était -devenue un être d'imagination, c'est-à-dire désirable, mais la vie -avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c'est-à-dire -affranchie de toutes difficultés, de sorte que je me disais: «Comme -nous allons être heureux!» Mais du moment que j'avais l'assurance de -ce retour, il ne fallait pas avoir l'air de le hâter, mais au contraire -effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que je pourrais -toujours plus tard désavouer en disant qu'il avait agi de lui-même, -parce qu'il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, je -relisais sa lettre et j'étais tout de même déçu du peu qu'il y a -d'une personne dans une lettre. Sans doute les caractères tracés -expriment notre pensée, ce que font aussi nos traits: c'est toujours en -présence d'une pensée que nous nous trouvons. Mais tout de même, dans -la personne, la pensée ne nous apparaît qu'après s'être diffusée -dans cette corolle du visage épanouie comme un nymphéa. Cela la -modifie tout de même beaucoup. Et c'est peut-être une des causes de -nos perpétuelles déceptions en amour que ces perpétuelles déviations -qui font qu'à l'attente de l'être idéal que nous aimons, chaque -rendez-vous nous apporte, en réponse, une personne de chair qui tient -déjà si peu de notre rêve. Et puis quand nous réclamons quelque -chose de cette personne, nous recevons d'elle une lettre où même de la -personne il reste très peu, comme, dans les lettres de l'algèbre, il -ne reste plus la détermination des chiffres de l'arithmétique, -lesquels déjà ne contiennent plus les qualités des fruits ou des -fleurs additionnés. Et pourtant, l'amour, l'être aimé, ses lettres, -sont peut-être tout de même des traductions (si insatisfaisant qu'il -soit de passer de l'un à l'autre) de la même réalité, puisque la -lettre ne nous semble insuffisante qu'en la lisant, mais que nous suons -mort et passion tant qu'elle n'arrive pas, et qu'elle suffit à calmer -notre angoisse, sinon à remplir, avec ses petits signes noirs, notre -désir qui sait qu'il n'y a là tout de même que l'équivalence d'une -parole, d'un sourire, d'un baiser, non ces choses mêmes. - -J'écrivis à Albertine: - -«Mon amie, j'allais justement vous écrire, et je vous remercie de me -dire que si j'avais eu besoin de vous, vous seriez accourue; c'est bien -de votre part de comprendre d'une façon aussi élevée le dévouement -à un ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu'en être accrue. -Mais non, je ne vous l'avais pas demandé et ne vous le demanderai pas; -nous revoir, au moins d'ici bien longtemps, ne vous serait peut-être -pas pénible, jeune fille insensible. À moi que vous avez cru parfois -si indifférent, cela le serait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous -avez pris une décision que je crois très sage et que vous avez prise -au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes -partie le jour où je venais de recevoir l'assentiment de ma mère à -demander votre main. Je vous l'aurais dit à mon réveil, quand j'ai eu -sa lettre (en même temps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur -de me faire de la peine en partant là-dessus. Et nous aurions -peut-être lié nos vies par ce qui aurait été pour nous, qui sait? le -malheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse. Nous -en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n'est pas que ce ne -serait pas pour moi une tentation. Mais je n'ai pas grand mérite à y -résister. Vous savez l'être inconstant que je suis et comme j'oublie -vite. Vous me l'avez dit souvent, je suis surtout un homme d'habitudes. -Celles que je commence à prendre sans vous ne sont pas encore bien -fortes. Évidemment en ce moment celles que j'avais avec vous et que -votre départ a troublées sont encore les plus fortes. Elles ne le -seront plus bien longtemps. Même à cause de cela, j'avais pensé à -profiter de ces quelques derniers jours où nous voir ne serait pas -encore pour moi ce qu'il sera dans une quinzaine, plus tôt peut-être -(pardonnez-moi ma franchise): un dérangement,--j'avais pensé à en -profiter, avant l'oubli final, pour régler avec vous de petites -questions matérielles où vous auriez pu, bonne et charmante amie, -rendre service à celui qui s'est cru cinq minutes votre fiancé. Comme -je ne doutais pas de l'approbation de ma mère, comme d'autre part je -désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m'aviez -trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre -pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu -aussi odieux à vous qu'à moi maintenant que nous devions passer toute -notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine en vous écrivant -de penser que cela a failli être, qu'il s'en est fallu de quelques -secondes), j'avais pensé à organiser notre existence de la façon la -plus indépendante possible, et pour commencer j'avais voulu que vous -eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant, -je vous eusse attendue au port (j'avais écrit à Elstir pour lui -demander conseil, comme vous aimez son goût) et pour la terre j'avais -voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu'à vous, dans -laquelle vous sortiriez, vous voyageriez, à votre fantaisie. Le yacht -était déjà presque prêt, il s'appelle, selon votre désir exprimé -à Balbec, le _Cygne_. Et me rappelant que vous préfériez à toutes -les autres les voitures Rolls, j'en avais commandé une. Or maintenant -que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espère pas vous faire -accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient -servir à rien), j'avais pensé--comme je les avais commandés à un -intermédiaire, mais en donnant votre nom--que vous pourriez peut-être -en les décommandant, vous, m'éviter le yacht et cette voiture devenus -inutiles. Mais pour cela et pour bien d'autres choses, il aurait fallu -causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer, -ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles -et une Rolls Royce de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie -puisque vous estimez qu'il est de vivre loin de moi. Non, je préfère -garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d'eux -et qu'ils ont chance de rester toujours l'un au port désarmé, l'autre -à l'écurie, je ferai graver sur le yacht (Mon Dieu, je n'ose pas -mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous -choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimiez: - - -_Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui -Magnifique mais qui sans espoir se délivre -Pour n'avoir pas chanté la région où vivre -Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui._ - - -Vous vous rappelez--c'est le poème qui commence par: _Le vierge, le -vivace et le bel aujourd'hui..._ Hélas, aujourd'hui n'est plus ni -vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu'ils en feront bien -vite un «demain» supportable ne sont guère _supportables_. Quant à -la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que -vous disiez ne pas pouvoir comprendre: - - -_Dis si je ne suis pas joyeux -Tonnerre et rubis aux moyeux -De voir en l'air que ce feu troue_ - -_Avec des royaumes épars -Comme mourir pourpre la roue -Du seul vespéral de mes chars._ - - -Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne -promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J'en -garde un bien bon souvenir.» - -P.-S.--Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues -propositions que Saint-Loup (que je ne crois d'ailleurs nullement en -Touraine) aurait faites à votre tante. C'est du Sherlock Holmes. Quelle -idée vous faites-vous de moi?» - - -Sans doute de même que j'avais dit autrefois à Albertine: «Je ne vous -aime pas», pour qu'elle m'aimât; «J'oublie quand je ne vois pas les -gens», pour qu'elle me vît très souvent; «J'ai décidé de vous -quitter», pour prévenir toute idée de séparation, maintenant -c'était parce que je voulais absolument qu'elle revînt dans les huit -jours, que je lui disais: «Adieu pour toujours»; c'est parce que je -voulais la revoir que je lui disais: «Je trouverais dangereux de vous -voir», c'est parce que vivre séparé d'elle me semblait pire que la -mort que je lui écrivais: «Vous avez eu raison, nous serions -malheureux ensemble.» Hélas cette lettre feinte, en l'écrivant pour -avoir l'air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire -certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que moi et non elle, -j'aurais dû d'abord prévoir qu'il était possible qu'elle eût pour -effet une réponse négative, c'est-à-dire consacrant ce que je disais; -qu'il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été -moins intelligente qu'elle n'était, elle n'eût pas douté un instant -que ce que je disais était faux. Sans s'arrêter en effet aux -intentions que j'énonçais dans cette lettre, le seul fait que je -l'écrivisse, n'eût-il même pas succédé à la démarche de -Saint-Loup, suffisait pour lui prouver que je désirais qu'elle revînt -et pour lui conseiller de me laisser m'enferrer dans l'hameçon de plus -en plus. Puis après avoir prévu la possibilité d'une réponse -négative, j'aurais dû toujours prévoir que brusquement cette réponse -me rendrait dans sa plus extrême vivacité mon amour pour Albertine. Et -j'aurais dû, toujours avant d'envoyer ma lettre, me demander si, au cas -où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir, -je serais assez maître de ma douleur pour me forcer à rester -silencieux, à ne pas lui télégraphier: «Revenez» ou à ne pas lui -envoyer quelque autre émissaire, ce qui, après lui avoir écrit que -nous ne nous reverrions pas, était lui montrer avec la dernière -évidence que je ne pouvais me passer d'elle, et aboutirait à ce -qu'elle refusât plus énergiquement encore, à ce que, ne pouvant plus -supporter mon angoisse, je partisse chez elle, qui sait, peut-être à -ce que je n'y fusse pas reçu. Et sans doute, c'eût été, après trois -énormes maladresses la pire de toutes, après laquelle il n'y avait -plus qu'à me tuer devant sa maison. Mais la manière désastreuse dont -est construit l'univers psycho-pathologique veut que l'acte maladroit, -l'acte qu'il faudrait avant tout éviter, soit justement l'acte calmant, -l'acte qui, ouvrant pour nous, jusqu'à ce que nous en sachions le -résultat, de nouvelles perspectives d'espérance, nous débarrasse -momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en -nous. De sorte que quand la douleur est trop forte, nous nous -précipitons dans la maladresse qui consiste à écrire, à faire prier -par quelqu'un, à aller voir, à prouver qu'on ne peut se passer de -celle qu'on aime. Mais je ne prévis rien de tout cela. Le résultat de -cette lettre me paraissait être au contraire de faire revenir Albertine -au plus vite. Aussi en pensant à ce résultat, avais-je eu une grande -douceur à écrire. Mais en même temps je n'avais cessé en écrivant -de pleurer; d'abord un peu de la même manière que le jour où j'avais -joué la fausse séparation, parce que ces mots me représentant l'idée -qu'ils m'exprimaient quoiqu'ils tendissent à un but contraire -(prononcés mensongèrement pour ne pas, par fierté, avouer que -j'aimais), ils portaient en eux leur tristesse. Mais aussi parce que je -sentais que cette idée avait de la vérité. - -Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de -l'avoir envoyée. Car en me représentant le retour en somme si aisé -d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage -une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'espérais -qu'elle refuserait de revenir. J'étais en train de calculer que ma -liberté, tout l'avenir de ma vie étaient suspendus à son refus, que -j'avais fait une folie d'écrire, que j'aurais dû reprendre ma lettre -hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu'elle -venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de -timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitôt je changeai d'avis; je -souhaitais qu'Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette -décision vînt d'elle pour mettre fin à mon anxiété et je résolus -de rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal, il annonçait -une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons -différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une -troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait -que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même et que j'avais -écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais -expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles -nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans -elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur -d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui -m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle. -Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces -choses,--moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons -détachés,--la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance, -nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous -paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre -possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en -déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine. -Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré et nous -ne pouvons plus vivre. Or l'«argument» de Phèdre ne réunissait-il -pas les deux cas? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris -soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt -lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle -arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus. -Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si -souvent récitée: «_On dit qu'un prompt départ vous éloigne de -nous._» Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire, -peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même -quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir -été mal comprise: «_Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire_», on -peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration. -«_Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre -époux._» Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le -bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait -peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint, -qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi -voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de -lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance: «_Ah! cruel, tu m'as -trop entendue._» Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait -racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine, -duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait -de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne fait que -varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène: «_Tu me -haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient -encor de nouveaux charmes._» La preuve que le «soin de sa gloire» -n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait -à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Œnone si elle n'apprenait -à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour -équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de -la réputation. C'est alors qu'elle laisse Œnone (qui n'est que le nom -de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «du -soin de le défendre» et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à -un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement -elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort -d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les -scrupules «jansénistes», comme eût dit Bergotte, que Racine a -donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que -m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux -de ma propre existence. Ces réflexions n'avaient d'ailleurs rien -changé à ma détermination, et je tendis ma lettre à Françoise pour -qu'elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d'Albertine -cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j'avais -appris qu'elle ne s'était pas effectuée. Et sans doute, nous avons -tort de croire que l'accomplissement de notre désir soit peu de chose, -puisque dès que nous croyons qu'il peut ne pas se réaliser nous y -tenons de nouveau, et ne trouvons qu'il ne valait pas la peine de le -poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le manquer pas. Et -pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne -paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose -d'instable d'où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins -seront d'autant plus forts que le désir aura été plus complètement -accompli, plus impossibles à supporter que le bonheur aura été, -contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu'il aura reçu la -consécration de l'habitude. Dans un autre sens aussi, les deux -tendances, dans l'espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre -partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l'une et -l'autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop -compréhensible que nous courrions après notre bonheur--ou notre -malheur--et qu'en même temps nous souhaitions de placer devant nous, -par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses -conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir -absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d'autres -formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles, le mal -dont nous souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante, -car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout -simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous -éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le -regret d'avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent -exclues, cette forme du bonheur. J'avais donné la lettre à Françoise -en lui demandant d'aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre -fut partie, je conçus de nouveau le retour d'Albertine comme imminent. -Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui -neutralisaient bien un peu par leur douceur, les dangers que je voyais -à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l'avoir auprès -de moi m'enivrait. - -Le temps passe, et peu à peu tout ce qu'on disait par mensonge devient -vrai, je l'avais trop expérimenté avec Gilberte; l'indifférence que -j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter, avait fini par se -réaliser; peu à peu la vie, comme je le disais à Gilberte en une -formule mensongère et qui rétrospectivement était devenue vraie, la -vie nous avait séparés. Je me le rappelais, je me disais: «Si -Albertine laisse passer quelque temps mes mensonges deviendront une -vérité. Et maintenant que le plus dur est passé, ne serait-il pas à -souhaiter qu'elle laissât passer ce mois? Si elle revient, je -renoncerai à la vie véritable que certes je ne suis pas en état de -goûter encore, mais qui progressivement pourra commencer à présenter -pour moi des charmes tandis que le souvenir d'Albertine ira en -s'affaiblissant.» - -J'ai dit que l'oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets -de l'oubli était précisément--en faisant que beaucoup des aspects -déplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec -elle, ne se représentaient plus à ma mémoire, cessaient donc d'être -des motifs à désirer qu'elle ne fût plus là comme je le souhaitais -quand elle y était encore,--de me donner d'elle une image sommaire, -embellie de tout ce que j'avais éprouvé d'amour pour d'autres. Sous -cette forme particulière, l'oubli qui pourtant travaillait à -m'habituer à la séparation, me faisait, en me montrant Albertine plus -douce, souhaiter davantage son retour. - -Depuis qu'elle était partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on -ne pouvait pas voir que j'avais pleuré, je sonnais Françoise et je lui -disais: «Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oublié. -Pensez à faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en état quand elle -viendra.» Ou simplement: «Justement l'autre jour Mademoiselle -Albertine me disait, tenez justement la veille de son départ....» Je -voulais diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait -le départ d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je -voulais aussi montrer à Françoise que je ne craignais pas de parler de -ce départ, le montrer--comme font certains généraux qui appellent des -reculs forcés une retraite stratégique et conforme à un plan -préparé--comme voulu, comme constituant un épisode dont je cachais -momentanément la vraie signification, nullement comme la fin de mon -amitié avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire -rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre, -où son départ avait fait le vide et où je ne respirais plus. Puis on -cherche à diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer -dans le langage parlé entre la commande d'un costume et des ordres pour -le dîner. - -En faisant la chambre d'Albertine, Françoise, curieuse, ouvrit le -tiroir d'une petite table en bois de rose où mon amie mettait les -objets intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. «Oh! Monsieur, -Mademoiselle Albertine a oublié de prendre ses bagues, elles sont -restées dans le tiroir.» Mon premier mouvement fut de dire: «Il faut -les lui renvoyer.» Mais cela avait l'air de ne pas être certain -qu'elle reviendrait. «Bien, répondis-je après un instant de silence, -cela ne vaut guère la peine de les lui renvoyer pour le peu de temps -qu'elle doit être absente. Donnez-les-moi, je verrai.» Françoise me -les remit avec une certaine méfiance. Elle détestait Albertine, mais -me jugeant d'après elle-même, elle se figurait qu'on ne pouvait me -remettre une lettre écrite par mon amie sans crainte que je l'ouvrisse. -Je pris les bagues. «Que Monsieur y fasse attention de ne pas les -perdre, dit Françoise, on peut dire qu'elles sont belles! Je ne sais -pas qui les lui a données, si c'est Monsieur ou un autre, mais je vois -bien que c'est quelqu'un de riche et qui a du goût!» «Ce n'est pas -moi, répondis-je à Françoise, et d'ailleurs ce n'est pas de la même -personne que viennent les deux, l'une lui a été donnée par sa tante -et elle a acheté l'autre.» «Pas de la même personne! s'écria -Françoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le rubis -qu'on a ajouté sur l'une, il y a le même aigle sur les deux, les -mêmes initiales à l'intérieur...» Je ne sais pas si Françoise -sentait le mal qu'elle me faisait mais elle commença à ébaucher un -sourire qui ne quitta plus ses lèvres. «Comment, le même aigle? Vous -êtes folle. Sur celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais -sur l'autre c'est une espèce de tête d'homme qui est ciselée.» «Une -tête d'homme, où Monsieur a vu ça? Rien qu'avec mes lorgnons, j'ai -tout de suite vu que c'était une des ailes de l'aigle; que Monsieur -prenne sa loupe, il verra l'autre aile sur l'autre côté, la tête et -le bec au milieu. On voit chaque plume. Ah! c'est un beau! travail.» -L'anxieux besoin de savoir si Albertine m'avait menti me fit oublier que -j'aurais dû garder quelque dignité envers Françoise et lui refuser le -plaisir méchant qu'elle avait sinon à me torturer, du moins à nuire -à mon amie. Je haletais tandis que Françoise allait chercher ma loupe, -je la pris, je demandai à Françoise de me montrer l'aigle sur la bague -au rubis, elle n'eut pas de peine à me faire reconnaître les ailes, -stylisées de la même façon que dans l'autre bague, le relief de -chaque plume, la tête. Elle me fit remarquer aussi des inscriptions -semblables, auxquelles, il est vrai, d'autres étaient jointes dans la -bague au rubis. Et à l'intérieur des deux le chiffre d'Albertine. -«Mais cela m'étonne que Monsieur ait eu besoin de tout cela pour voir -que c'était la même bague, me dit Françoise. Même sans les regarder -de près on sent bien la même façon, la même manière de plisser -l'or, la même forme. Rien qu'à les apercevoir j'aurais juré qu'elles -venaient du même endroit. Ça se reconnaît comme la cuisine d'une -bonne cuisinière.» Et en effet, à sa curiosité de domestique -attisée par la haine et habituée à noter des détails avec une -effrayante précision, s'était joint, pour l'aider dans cette -expertise, ce goût qu'elle avait, ce même goût en effet qu'elle -montrait dans la cuisine et qu'avivait peut-être, comme je m'en étais -aperçu en partant pour Balbec dans sa manière de s'habiller, sa -coquetterie de femme qui a été jolie, qui a regardé les bijoux et les -toilettes des autres. Je me serais trompé de boîte de médicament et, -au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais -que j'avais bu trop de tasses de thé, j'aurais pris autant de cachets -de caféine, que mon cœur n'eût pas pu battre plus violemment. Je -demandai à Françoise de sortir de la chambre. J'aurais voulu voir -Albertine immédiatement. À l'horreur de son mensonge, à la jalousie -pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se fût laissé ainsi -faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme -que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que -nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et pourtant puisque je -n'avais cessé de dépenser pour elle tant d'argent, je l'avais prise -malgré cette bassesse morale; cette bassesse je l'avais maintenue en -elle, je l'avais peut-être accrue, peut-être créée. Puis, comme nous -avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur, comme nous -arrivons, quand nous mourons de faim, à nous persuader qu'un inconnu va -nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai Albertine dans mes -bras, m'expliquant d'un mot que c'était à cause de la ressemblance de -la fabrication qu'elle avait acheté l'autre bague, que c'était elle -qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette explication était -encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps d'enfoncer dans mon -esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite -apaisée. Et je songeais que tant d'hommes qui disent aux autres que -leur maîtresse est bien gentille, souffrent de pareilles tortures. -C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Ils ne mentent -pas tout à fait; ils ont avec cette femme des heures vraiment douces; -mais songez à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont pour eux -devant leurs amis et qui leur permet de se glorifier, et à tout ce que -cette gentillesse qu'elles ont seules avec leurs amants, et qui leur -permet de les bénir, recouvrent d'heures inconnues où l'amant a -souffert, douté, fait partout d'inutiles recherches pour savoir la -vérité! C'est à de telles souffrances qu'est liée la douceur -d'aimer, de s'enchanter des propos les plus insignifiants d'une femme, -qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume de son odeur. En ce moment, -je ne pouvais plus me délecter à respirer par le souvenir celle -d'Albertine. Atterré, les deux bagues à la main, je regardais cet -aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le cœur, dont les ailes aux -plumes en relief avaient emporté la confiance que je gardais dans mon -amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne pouvait pas -échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à -cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom, sans pourtant me -le laisser lire, qu'elle avait aimé sans doute autrefois, et qu'elle -avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps, puisque c'est le jour -si doux, si familial de la promenade ensemble au Bois que j'avais vu, -pour la première fois, la seconde bague, celle où l'aigle avait l'air -de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis. - -Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du départ -d'Albertine, cela ne signifiait pas que je ne pensais qu'à elle. D'une -part son charme ayant depuis longtemps gagné de proche en proche des -objets qui finissaient par en être très éloignés, mais n'étaient -pas moins électrisés par la même émotion qu'elle me donnait, si -quelque chose me faisait penser à Incarville ou aux Verdurin, ou à un -nouveau rôle de Léa, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre -part moi-même, ce que j'appelais penser à Albertine, c'était penser -aux moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle -faisait. De sorte que si pendant ces heures de martyre incessant, un -graphique avait pu représenter les images qui accompagnaient mes -souffrances, on eût aperçu celles de la gare d'Orsay, des billets de -banque offerts à Mme Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre -incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait une formule de -dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De même que dans tout -le cours de notre vie notre égoïsme voit tout le temps devant lui les -buts précieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce _Je_ lui-même -qui ne cesse de les considérer, de même le désir qui dirige nos actes -descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop utilitaire, -il se précipite dans l'action et dédaigne la connaissance, soit que -nous recherchions l'avenir pour corriger les déceptions du présent, -soit que la paresse de l'esprit le pousse à glisser sur la pente aisée -de l'imagination, plutôt qu'à remonter la pente abrupte de -l'introspection. En réalité, dans ces heures de crise où nous -jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l'être dont elle -dépend révèle mieux l'immensité de la place qu'il occupe pour nous, -en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui, -proportionnellement l'image de cet être décroît jusqu'à ne plus -être perceptible. En toutes choses nous trouvons l'effet de sa -présence par l'émotion que nous ressentons; lui-même, la cause, nous -ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-là si incapable de -me représenter Albertine que j'aurais presque pu croire que je ne -l'aimais pas, comme ma mère, dans les moments de désespoir où elle -fut incapable de se représenter jamais ma grand'mère (sauf une fois -dans la rencontre fortuite d'un rêve dont elle sentait tellement le -prix, quoique endormie, qu'elle s'efforçait avec ce qui lui restait de -forces dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et -s'accusait en effet de ne pas regretter sa mère dont la mort la tuait, -mais dont les traits se dérobaient à son souvenir. - -Pourquoi eussé-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes? Parce -qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer: mais -notre vie ne reposait-elle pas sur un perpétuel mensonge? Jamais elle -ne m'avait dit une fois: «Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir -librement, pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais?» Mais -c'était en effet une vie trop singulière pour qu'elle ne me l'eût pas -demandé si elle n'avait pas compris pourquoi. Et à mon silence sur les -causes de sa claustration, n'était-il pas compréhensible que -correspondît de sa part un même et constant silence sur ses -perpétuels désirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables -désirs et espérances? Françoise avait l'air de savoir que je mentais -quand je faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance -semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait -d'habitude notre domestique, que les maîtres n'aiment pas à être -humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de -la réalité que ce qui ne s'écarte pas trop d'une fiction flatteuse, -propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise -avait l'air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même -éveillé, entretenu la méfiance dans l'esprit d'Albertine, surexcité -sa colère, bref l'eût poussée au point où elle aurait pu prédire -comme inévitable son départ. Si c'était vrai, ma version d'un -départ momentané, connu et approuvé par moi, n'avait pu rencontrer -qu'incrédulité chez Françoise. Mais l'idée qu'elle se faisait de la -nature intéressée d'Albertine, l'exaspération avec laquelle, dans sa -haine, elle grossissait le «profit» qu'Albertine était censée tirer -de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire échec à sa certitude. -Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme à une chose toute -naturelle, au retour prochain d'Albertine, Françoise regardait-elle ma -figure, pour voir si je n'inventais pas, de la même façon que, quand -le maître d'hôtel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots, -une nouvelle politique qu'elle hésitait à croire, par exemple la -fermeture des églises et la déportation des curés, même du bout de -la cuisine et sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et -avidement le journal, comme si elle eût pu voir si c'était vraiment -écrit. - -Quand Françoise vit qu'après avoir écrit une longue lettre j'y -mettais l'adresse de Mme Bontemps, cet effroi jusque-là si vague -qu'Albertine revînt, grandit chez elle. Il se doubla d'une véritable -consternation quand un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une -lettre sur l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'écriture -d'Albertine. Elle se demandait si le départ d'Albertine n'avait pas -été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement comme -assurant définitivement pour l'avenir la vie d'Albertine à la maison -et comme constituant pour moi, c'est-à-dire, en tant que j'étais le -maître de Françoise, pour elle-même, l'humiliation d'avoir été -joué par Albertine. Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de -celle-ci, je ne pus m'empêcher de considérer un instant les yeux de -Françoise d'où tous les espoirs s'étaient enfuis, en induisant de ce -présage l'imminence du retour d'Albertine, comme un amateur de sports -d'hiver conclut avec joie que les froids sont proches en voyant le -départ des hirondelles. Enfin Françoise partit, et quand je me fus -assuré qu'elle avait refermé la porte, j'ouvris sans bruit pour -n'avoir pas l'air anxieux, la lettre que voici: - -«Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis -à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse -quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu'à m'écrire le nom de -votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens -qui ne cherchent qu'une chose, c'est à vendre, et que feriez-vous d'une -auto, vous qui ne sortez jamais? Je suis très touchée que vous ayez -gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon -côté je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire -(puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne -s'effacera de mon esprit qu'avec la nuit complète.» - -Je sentis que cette dernière phrase n'était qu'une phrase et -qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu'à sa mort, un si doux -souvenir de cette promenade où elle n'avait certainement eu aucun -plaisir puisqu'elle était impatiente de me quitter. Mais j'admirai -aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu -qu'Esther avant de me connaître, était douée et combien j'avais eu -raison de trouver qu'elle s'était chez moi enrichie de qualités -nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. Et ainsi, la -phrase que je lui avais dite à Balbec: «Je crois que mon amitié vous -serait précieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous -apporter ce qui vous manque»--je lui avais mis comme dédicace sur une -photographie: «avec la certitude d'être providentiel»--cette phrase, -que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver -bénéfice à me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait avoir, -cette phrase se trouvait, elle aussi, avoir été vraie. De même, en -somme, quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de -l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais que dans la -fréquentation constante mon amour s'amortissait et que la séparation -l'exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait -naître un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers -temps de Balbec. - -La lettre d'Albertine n'avançait en rien les choses. Elle ne me parlait -que d'écrire à l'intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation, -brusquer les choses, et j'eus l'idée suivante. Je fis immédiatement -porter à Andrée une lettre où je lui disais qu'Albertine était chez -sa tante, que je me sentais bien seul, qu'elle me ferait un immense -plaisir en venant s'installer chez moi pour quelques jours et que, comme -je ne voulais faire aucune cachotterie, je la priais d'en avertir -Albertine. Et en même temps j'écrivis à Albertine comme si je n'avais -pas encore reçu sa lettre: «Mon amie, pardonnez-moi ce que vous -comprendrez si bien, je déteste tant les cachotteries que j'ai voulu -que vous fussiez avertie par elle et par moi. J'ai, à vous avoir eue si -doucement chez moi, pris la mauvaise habitude de ne pas être seul -Puisque nous avons décidé que vous ne reviendrez pas, j'ai pensé que -la personne qui vous remplacerait le mieux, parce que c'est celle qui me -changerait le moins, qui vous rappellerait le plus, c'était Andrée, et -je lui ai demandé de venir Pour que tout cela n'eût pas l'air trop -brusque, je ne lui ai parlé que de quelques jours, mais entre nous je -pense bien que cette fois-ci c'est une chose de toujours. Ne croyez vous -pas que j'aie raison. Vous savez que votre petit groupe de jeunes filles -de Balbec a toujours été la cellule sociale qui a exercé sur moi le -plus grand prestige, auquel j'ai été le plus heureux d'être un jour -agrégé. Sans doute c'est ce prestige qui se fait encore sentir. -Puisque la fatalité de nos caractères et la malchance de la vie a -voulu que ma petite Albertine ne pût pas être ma femme, je crois que -j'aurai tout de même une femme--moins charmante qu'elle, mais à qui -des conformités plus grandes de nature permettront peut-être d'être -plus heureuse avec moi--dans Andrée.» Mais après avoir fait partir -cette lettre, le soupçon me vint tout à coup que, quand Albertine -m'avait écrit: «J'aurais été trop heureuse de revenir si vous me -l'aviez écrit directement», elle ne me l'avait dit que parce que je ne -lui avais pas écrit directement et que, si je l'avais fait, elle ne -serait pas revenue tout de même, qu'elle serait contente de voir -Andrée chez moi, puis ma femme, pourvu qu'elle, Albertine, fût libre, -parce qu'elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant -les précautions de chaque heure que j'avais prises pendant plus de six -mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute -j'avais empêché. Je me disais que probablement elle usait mal, -là-bas, de sa liberté, et sans doute cette idée que je formais me -semblait triste mais restait générale, ne me montrant rien de -particulier, et par le nombre indéfini des amantes possibles qu'elle me -faisait supposer, ne me laissait m'arrêter à aucune, entraînait mon -esprit dans une sorte de mouvement perpétuel non exempt de douleur, -mais d'une douleur qui par le défaut d'une image concrète était -supportable. Pourtant cette douleur cessa de le demeurer et devint -atroce quand Saint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu'il -me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je -place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla -ensuite tellement qu'il affaiblit, sinon l'impression pénible que me -produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique -de cette conversation. Cet incident consiste en ceci. Brûlant -d'impatience de voir Saint-Loup, je l'attendais sur l'escalier (ce que -je n'aurais pu faire si ma mère avait été là, car c'est ce qu'elle -détestait le plus au monde après «parler par la fenêtre») quand -j'entendis les paroles suivantes: «Comment vous ne savez pas faire -renvoyer quelqu'un qui vous déplaît? Ce n'est pas difficile. Vous -n'avez par exemple qu'à cacher les choses qu'il faut qu'il apporte. -Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l'appellent, il ne -trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui: -«Mais qu'est-ce qu'il fait?» Quand il arrivera en retard tout le monde -sera en fureur et il n'aura pas ce qu'il faut. Au bout de quatre ou cinq -fois vous pouvez être sûr qu'il sera renvoyé, surtout si vous avez -soin de salir en cachette ce qu'il doit apporter de propre, et mille -autres trucs comme cela.» Je restais muet de stupéfaction car ces -paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de -Saint-Loup. Or je l'avais toujours considéré comme un être si bon, si -pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s'il -avait récité un rôle de Satan: ce ne pouvait être en son nom qu'il -parlait. «Mais il faut bien que chacun gagne sa vie», dit son -interlocuteur que j'aperçus alors et qui était un des valets de pied -de la duchesse de Guermantes. «Qu'est-ce que ça vous fiche du moment -que vous serez bien? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en -plus le plaisir d'avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien -renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un -grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu'à ce -qu'il finisse par préférer s'en aller. Du reste, moi je pousserai à -la roue, je dirai à ma tante que j'admire votre patience de servir avec -un lourdaud pareil et aussi mal tenu». Je me montrai, Saint-Loup vint -à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais -de l'entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me -demandai si quelqu'un qui était capable d'agir aussi cruellement envers -un malheureux, n'avait pas joué le rôle d'un traître vis-à-vis de -moi, dans sa mission auprès de Mme Bontemps. Cette réflexion servit -surtout à ne pas me faire considérer son insuccès comme une preuve -que je ne pouvais pas réussir, une fois qu'il m'eut quitté. Mais -pendant qu'il fut auprès de moi, c'était pourtant au Saint-Loup -d'autrefois et surtout à l'ami qui venait de quitter Mme Bontemps que -je pensais. Il me dit d'abord: «Tu trouves que j'aurais dû te -téléphoner davantage mais on disait toujours que tu n'étais pas -libre.» Mais où ma souffrance devint insupportable, ce fut quand il me -dit: «Pour commencer par où ma dernière dépêche t'a laissé, après -avoir passé par une espèce de hangar, j'entrai dans la maison et au -bout d'un long couloir on me fit entrer dans un salon.» À ces mots de -hangar, de couloir, de salon et avant même qu'ils eussent fini d'être -prononcés, mon cœur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un -courant électrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la -terre en une seconde, ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur. -Comme je les répétai, renouvelant le choc à plaisir, ces mots de -hangar, de couloir, de salon, quand Saint-Loup fut parti! Dans un hangar -on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon qui sait ce -qu'Albertine faisait quand sa tante n'était pas là. Et quoi? Je -m'étais donc représenté la maison où elle habitait comme ne pouvant -posséder ni hangar, ni salon. Non, je ne me l'étais pas représentée -du tout, sinon comme un lieu vague. J'avais souffert une première fois -quand s'était individualisé géographiquement le lieu où était -Albertine. Quand j'avais appris qu'au lieu d'être dans deux ou trois -endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge -avaient marqué dans mon cœur comme sur une carte la place où il -fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu'elle -était dans une maison de Touraine, je n'avais pas vu la maison. Jamais -ne m'était venue à l'imagination cette affreuse idée de salon, de -hangar, de couloir, qui me semblaient face à moi sur la rétine de -Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine -allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une -infinité de pièces possibles qui s'étaient détruites l'une l'autre. -Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, ma folie m'apparut -d'avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont -l'existence (et non la simple possibilité) venait de m'être -révélée. Hélas! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon il -avait entendu chanter à tue-tête d'une chambre voisine et que c'était -Albertine qui chantait, je compris avec désespoir que, débarrassée -enfin de moi, elle était heureuse! Elle avait reconquis sa liberté. Et -moi qui pensais qu'elle allait venir prendre la place d'Andrée. Ma -douleur se changea en colère contre Saint-Loup. «C'est tout ce que je -t'avais demandé d'éviter, qu'elle sût que tu venais.» «Si tu crois -que c'était facile! On m'avait assuré qu'elle n'était pas là. Oh! je -sais bien que tu n'es pas content de moi, je l'ai bien senti dans tes -dépêches. Mais tu n'es pas juste, j'ai fait ce que j'ai pu.» Lâchée -de nouveau, ayant quitté la cage d'où chez moi je restais des jours -entiers sans la faire venir dans ma chambre, Albertine avait repris pour -moi toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde -suivait, l'oiseau merveilleux des premiers jours. «Enfin -résumons-nous. Pour la question d'argent, je ne sais que te dire, j'ai -parlé à une femme qui m'a paru si délicate que je craignais de la -froisser. Or elle n'a pas fait ouf quand j'ai parlé de l'argent. Même, -un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle était touchée de voir que nous -nous comprenions si bien. Pourtant tout ce qu'elle a dit ensuite était -si délicat, si élevé, qu'il me semblait impossible qu'elle eût dit -pour l'argent que je lui offrais: «Nous nous comprenons si bien», car -au fond j'agissais en mufle.» «Mais peut-être n'a-t-elle pas compris, -elle n'a peut-être pas entendu, tu aurais dû le lui répéter, car -c'est cela sûrement qui aurait fait tout réussir.» «Mais comment -veux-tu qu'elle n'ait pas entendu, je le lui ai dit comme je te parle -là, elle n'est ni sourde, ni folle.» «Et elle n'a fait aucune -réflexion?» «Aucune.» «Tu aurais dû lui redire une fois.» -«Comment voulais-tu que je le lui redise? Dès qu'en entrant j'ai vu -l'air qu'elle avait, je me suis dit que tu t'étais trompé, que tu me -faisais faire une immense gaffe, et c'était terriblement difficile de -lui offrir cet argent ainsi. Je l'ai fait pourtant pour t'obéir, -persuadé qu'elle allait me faire mettre dehors.» «Mais elle ne l'a -pas fait. Donc ou elle n'avait pas entendu, et il fallait recommencer, -ou vous pouviez continuer sur ce sujet.» «Tu dis: «Elle n'avait pas -entendu», parce que tu es ici, mais je te répète, si tu avais -assisté à notre conversation, il n'y avait aucun bruit, je l'ai dit -brutalement, il n'est pas possible qu'elle n'ait pas compris.» «Mais -enfin elle est bien persuadée que j'ai toujours voulu épouser sa -nièce?» «Non, ça, si tu veux mon avis, elle ne croyait pas que tu -eusses du tout l'intention d'épouser. Elle m'a dit que tu avais dit -toi-même à sa nièce que tu voulais la quitter. Je ne sais même pas -si maintenant elle est bien persuadée que tu veuilles épouser.» Ceci -me rassurait un peu en me montrant que j'étais moins humilié, donc -plus capable d'être encore aimé, plus libre de faire une démarche -décisive. Pourtant j'étais tourmenté. «Je suis ennuyé parce que je -vois que tu n'es pas content.» «Si, je suis touché, reconnaissant de -ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu...» «J'ai fait de -mon mieux. Un autre n'eût pu faire davantage ni même autant. Essaye -d'un autre.» «Mais non, justement, si j'avais su, je ne t'aurais pas -envoyé, mais ta démarche avortée m'empêche d'en faire une autre.» -Je lui faisais des reproches: il avait cherché à me rendre service et -n'avait pas réussi. Saint-Loup en s'en allant avait croisé des jeunes -filles qui entraient. J'avais déjà fait souvent la supposition -qu'Albertine connaissait des jeunes filles dans le pays; mais c'était -la première fois que j'en ressentais la torture. Il faut vraiment -croire que la nature a donné à notre esprit de sécréter un -contre-poison naturel qui annihile les suppositions que nous faisons à -la fois sans trêve et sans danger. Mais rien ne m'immunisait contre ces -jeunes filles que Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails, -n'était-ce pas justement ce que j'avais cherché à obtenir de chacun -sur Albertine, n'était-ce pas moi qui, pour les connaître plus -précisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel, -de passer coûte que coûte chez moi, n'était-ce donc pas moi qui les -avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avide de croître -et de se nourrir d'eux? Enfin Saint-Loup m'avait dit avoir eu la bonne -surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance -et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une -jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et le nom de cette -actrice suffit pour que je me dise: «C'est peut-être avec celle-là»; -cela suffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d'une femme que je -ne connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et au fond -pourquoi cela n'eût-il pas été? M'étais-je fait faute de penser à -des femmes depuis que je connaissais Albertine? Le soir où j'avais -été pour la première fois chez la princesse de Guermantes, quand -j'étais rentré, n'était-ce pas beaucoup moins en pensant à cette -dernière qu'à la jeune fille dont Saint-Loup m'avait parlé et qui -allait dans les maisons de passe et à la femme de chambre de Mme -Putbus? N'est-ce pas pour cette dernière que j'étais retourné à -Balbec, et plus récemment, avais bien eu envie d'aller à Venise? -pourquoi Albertine n'eût-elle pas eu envie d'aller en Touraine? -Seulement au fond, je m'en apercevais maintenant, je ne l'aurais pas -quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même, -tout en me disant: «Je la quitterai bientôt», je savais que je ne la -quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me mettrais -plus à travailler, ni à vivre d'une façon hygiénique, ni à rien -faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain. -Seulement quoi que je crusse au fond, j'avais trouvé plus habile de la -laisser vivre sous la menace d'une perpétuelle séparation. Et sans -doute, grâce à ma détestable habileté, je l'avais trop bien -convaincue. En tout cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je -ne pouvais pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette -actrice, je ne pouvais supporter la pensée de cette vie qui -m'échappait. J'attendrais sa réponse à ma lettre: si elle faisait le -mal, hélas! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-être -je me disais cela parce que, n'ayant plus l'habitude de me faire rendre -compte de chacune de ses minutes, dont une seule où elle eût été -libre m'eût jadis affolé, ma jalousie n'avait plus la même division -du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas, -j'irais la chercher; de gré ou de force je l'arracherais à ses amies. -D'ailleurs ne valait-il pas mieux que j'y allasse moi-même, maintenant -que j'avais découvert la méchanceté jusqu'ici insoupçonnée de moi, -de St-Loup; qui sait s'il n'avait pas organisé tout un complot pour me -séparer d'Albertine. - -Et cependant comme j'aurais menti maintenant si je lui avais écrit, -comme je le lui disais à Paris, que je souhaitais qu'il ne lui arrivât -aucun accident. Ah! s'il lui en était arrivé un, ma vie, au lieu -d'être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante eût -aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la -suppression de la souffrance. - -La suppression de la souffrance? Ai-je pu vraiment le croire, croire que -la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en état, -qu'elle enlève la douleur dans le cœur de celui pour qui l'existence -de l'autre n'est plus qu'une cause de douleurs, qu'elle enlève la -douleur et n'y met rien à la place. La suppression de la douleur! -Parcourant les faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir -le courage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait pu -être victime d'un accident, vivante j'aurais eu un prétexte pour -courir auprès d'elle, morte j'aurais retrouvé, comme disait Swann, la -liberté de vivre. Je le croyais? Il l'avait cru, cet homme si fin et -qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu'on a dans le -cœur. Comme, un peu plus tard, s'il avait été encore vivant, j'aurais -pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde, -que la mort de celle qu'il aimait ne l'eût délivré de rien. - -Je laissai toute fierté vis-à-vis d'Albertine, je lui envoyai un -télégramme désespéré lui demandant de revenir à n'importe quelles -conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, que je demandais -seulement à l'embrasser une minute trois fois par semaine avant qu'elle -se couche. Et elle eût dit une fois seulement, que j'eusse accepté une -fois. Elle ne revint jamais. Mon télégramme venait de partir que j'en -reçus un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n'est pas créé une fois -pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des -choses que nous ne soupçonnions pas. Ah! ce ne fut pas la suppression -de la souffrance que produisirent en moi les deux premières lignes du -télégramme: «Mon pauvre ami, notre petite Albertine n'est plus, -pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l'aimiez tant. -Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une -promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à -sa place?» Non, pas la suppression de la souffrance, mais une -souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais -ne m'étais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-être -pas? Je me l'étais dit en effet, mais je m'apercevais maintenant que -pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa présence, -de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupçons, -j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'être toujours avec elle. Même -quand elle était sortie, quand j'étais seul je l'embrassais encore. -J'avais continué depuis, qu'elle était en Touraine. J'avais moins -besoin de sa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait -impunément le mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait -pas un instant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main -sur mon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuis -qu'elle était partie et qui ne le seraient jamais plus, je passai ma -main sur eux, comme maman m'avait caressé à la mort de ma grand'mère -en me disant: «Mon pauvre petit, ta grand'mère qui t'aimait tant, ne -t'embrassera plus.» Toute ma vie à venir se trouvait arrachée de mon -cœur. Ma vie à venir? Je n'avais donc pas pensé quelquefois à la -vivre sans Albertine? Mais non! Depuis longtemps, je lui avais donc -voué toutes les minutes de ma vie jusqu'à ma mort? Mais bien sûr! Cet -avenir indissoluble d'elle je n'avais pas su l'apercevoir, mais -maintenant qu'il venait d'être descellé, je sentais la place qu'il -tenait dans mon cœur béant. Françoise qui ne savait encore rien, -entra dans ma chambre; d'un air furieux, je lui criai: «Qu'est-ce qu'il -y a?» Alors (il y a quelquefois des mots qui mettent une réalité -différente à la même place que celle qui est près de nous, ils nous -étourdissent tout autant qu'un vertige), elle me dit: «Monsieur n'a -pas besoin d'avoir l'air fâché. Il va être au contraire bien content. -Ce sont deux lettres de Mademoiselle Albertine.» Je sentis, après, que -j'avais dû avoir les yeux de quelqu'un dont l'esprit perd l'équilibre. -Je ne fus même pas heureux, ni incrédule. J'étais comme quelqu'un qui -voit la même place de sa chambre occupée par un canapé et par une -grotte: rien ne lui paraissant plus réel, il tombe par terre. Les deux -lettres d'Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de -distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade -où elle était morte. La première disait: «Mon ami, je vous remercie -de la preuve de confiance que vous me donnez en me disant votre -intention de faire venir Andrée chez vous. Je sais qu'elle acceptera -avec joie et je crois que ce sera très heureux pour elle. Douée comme -elle est, elle saura profiter de la compagnie d'un homme tel que vous et -de l'admirable influence que vous savez prendre sur un être. Je crois -que vous avez eu là une idée d'où peut naître autant de bien pour -elle que pour vous. Aussi, si elle faisait l'ombre d'une difficulté (ce -que je ne crois pas), télégraphiez-moi, je me charge d'agir sur -elle.» La seconde était datée d'un jour plus tard. En réalité elle -avait dû les écrire à peu d'instants l'une de l'autre, peut-être -ensemble, et antidater la première. Car tout le temps j'avais imaginé -dans l'absurde ses intentions qui n'avaient été que de revenir auprès -de moi et que quelqu'un de désintéressé dans la chose, un homme sans -imagination, le négociateur d'un traité de paix, le marchand qui -examine une transaction, eussent mieux jugées que moi. Elle ne -contenait que ces mots: «Serait-il trop tard pour que je revienne chez -vous? Si vous n'avez pas encore écrit à Andrée, consentiriez-vous à -me reprendre? Je m'inclinerai devant votre décision, je vous supplie de -ne pas tarder à me la faire connaître, vous pensez avec quelle -impatience je l'attends. Si c'était que je revienne, je prendrais le -train immédiatement. De tout cœur à vous, Albertine.» - -Pour que la mort d'Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût -fallu que le choc l'eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi. -Jamais elle n'y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être -a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps; ne -nous apparaissant que par minutes successives, il n'a jamais pu nous -livrer de lui qu'un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu'une -seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de -consister en une simple collection de moments; grande force aussi; il -relève de la mémoire, et la mémoire d'un moment n'est pas instruite -de tout ce qui s'est passé depuis; ce moment qu'elle a enregistré dure -encore, vit encore et avec lui l'être qui s'y profilait. Et puis cet -émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour -me consoler ce n'est pas une, ce sont d'innombrables Albertine que -j'aurais dû oublier. Quand j'étais arrivé à supporter le chagrin -d'avoir perdu celle-ci, c'était à recommencer avec une autre, avec -cent autres. - -Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à -cause d'Albertine, parallèlement à elle, quand j'étais seul, la -douceur, c'était justement à l'appel de moments identiques la -perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie -m'était rendue l'odeur des lilas de Combray, par la mobilité du soleil -sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées, par l'assourdissement -des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises, le -désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de -Pâques. L'été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud. -C'était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans -les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres, -pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel -moins enflammé que dans l'ardeur du jour, mais déjà aussi -stérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d'évocation -égal à celui d'autrefois, mais qui ne me donnait plus que de la -souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l'air, le soleil -déclinant mettait sur la verticalité des maisons, des églises, un -fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeait sans le vouloir -les plis des grands rideaux, j'étouffais un cri à la déchirure que -venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui m'avait fait -paraître belle la façade neuve de Bricqueville l'orgueilleuse, quand -Albertine m'avait dit: «Elle est restaurée.» Ne sachant comment -expliquer mon soupir à Françoise, je lui disais: «Ah! j'ai soif.» -Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous la -décharge douloureuse d'un des mille souvenirs invisibles qui à tout -moment éclataient autour de moi dans l'ombre: je venais de voir qu'elle -avait apporté du cidre et des cerises qu'un garçon de ferme nous avait -apportés dans la voiture, à Balbec, espèces sous lesquelles j'aurais -communié le plus parfaitement, jadis, avec l'arc-en-ciel des salles à -manger obscures par les jours brûlants. Alors je pensai pour la -première fois à la ferme des Écorres, et je me dis que certains jours -où Albertine me disait à Balbec ne pas être libre, être obligée de -sortir avec sa tante, elle était peut-être avec telle de ses amies -dans une ferme où elle savait que je n'avais pas mes habitudes, et que -pendant qu'à tout hasard je l'attendais à Marie-Antoinette où on -m'avait dit: «Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui», elle usait avec -son amie des mêmes mots qu'avec moi quand nous sortions tous les deux: -«Il n'aura pas l'idée de nous chercher ici et comme cela nous ne -serons plus dérangées.» Je disais à Françoise de refermer les -rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais il continuait à -filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. «Elle ne me plaît pas, elle -est restaurée, mais nous irons demain à Saint-Martin le Vêtu, -après-demain à...» Demain, après-demain, c'était un avenir de vie -commune, peut-être pour toujours qui commençait, mon cœur s'élança -vers lui, mais il n'était plus là, Albertine était morte. - -Je demandai l'heure à Françoise. Six heures. Enfin Dieu merci allait -disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec -Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais -qu'est-ce que j'y gagnais? La fraîcheur du soir se levait, c'était le -coucher du soleil; dans ma mémoire au bout d'une route que nous -prenions ensemble pour rentrer, j'apercevais, plus loin que le dernier -village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où -nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors, -maintenant il fallait s'arrêter court devant ce même abîme, elle -était morte. Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais -de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir -cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles -oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre de chaque côté de -moi qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. -Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des -feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos -d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez -loin du moment actuel afin qu'eût tout le recul, tout l'élan -nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était -morte. Ah! jamais je n'entrerais plus dans une forêt, je ne me -promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me -seraient-elles moins cruelles? Que de fois j'avais traversé pour aller -chercher Albertine, que de fois j'avais repris au retour avec elle la -grande plaine de Cricqueville, tantôt par des temps brumeux où -l'inondation du brouillard nous donnait l'illusion d'être entourés -d'un lac immense, tantôt par des soirs limpides où le clair de lune, -dématérialisant la terre, la faisant paraître à deux pas céleste, -comme elle n'est, pendant le jour, que dans les lointains, enfermait les -champs, les bois avec le firmament auquel il les avait assimilés, dans -l'agate arborisée d'un seul azur. - -Françoise devait être heureuse de la mort d'Albertine, et il faut lui -rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne -simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique -code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux -chansons de gestes étaient plus anciennes que sa haine d'Albertine et -même d'Eulalie. Aussi une de ces fins d'après-midi-là, comme je ne -cachais pas assez rapidement ma souffrance, elle aperçut mes larmes, -servie par son instinct d'ancienne petite paysanne qui autrefois lui -faisait capturer et faire souffrir les animaux, n'éprouver que de la -gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards -et, quand j'étais malade, à observer, comme les blessures qu'elle eût -infligées à une chouette, ma mauvaise mine, qu'elle annonçait ensuite -sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son -«coutumier» de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement -les larmes, le chagrin, choses qu'elle jugeait aussi funestes que -d'ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. «Oh! non, Monsieur, -il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal.» Et en voulant -arrêter mes larmes elle avait l'air aussi inquiet que si c'eût été -des flots de sang. Malheureusement je pris un air froid qui coupa court -aux effusions qu'elle espérait et qui du reste eussent peut-être été -sincères. Peut-être en était il pour elle d'Albertine comme d'Eulalie -et maintenant que mon amie ne pouvait plus tirer de moi aucun profit, -Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle tint à me montrer -pourtant qu'elle se rendait bien compte que je pleurais et que, suivant -seulement le funeste exemple des miens, je ne voulais pas «faire -voir». «Il ne faut pas pleurer, Monsieur», me dit-elle d'un ton cette -fois plus calme, et plutôt pour me montrer sa clairvoyance que pour me -témoigner sa pitié. Et elle ajouta: «Ça devait arriver, elle était -trop heureuse, la pauvre, elle n'a pas su connaître son bonheur.» - -Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été. Un -pâle fantôme de la maison d'en face continuait indéfiniment à -aquareller sur le ciel sa blancheur persistante. Enfin il faisait nuit -dans l'appartement, je me cognais aux meubles de l'antichambre, mais -dans la porte de l'escalier, au milieu du noir que je croyais total, la -partie vitrée était translucide et bleue, d'un bleu de fleur, d'un -bleu d'aile d'insecte, d'un bleu qui m'eût semblé beau si je n'avais -senti qu'il était un dernier reflet, coupant comme un acier, un coup -suprême que dans sa cruauté infatigable me portait encore le jour. -L'obscurité complète finissait pourtant par venir, mais alors il -suffisait d'une étoile vue à côté de l'arbre de la cour pour me -rappeler nos départs en voiture, après le dîner, pour les bois de -Chantepie, tapissés par le clair de lune. Et même dans les rues, il -m'arrivait d'isoler sur le dos d'un banc, de recueillir la pureté -naturelle d'un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de -Paris,--de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un -instant, pour mon imagination, la ville dans la nature, avec le silence -infini des champs évoqués, le souvenir douloureux des promenades que -j'y avais faites avec Albertine. Ah! quand la nuit finirait-elle? Mais -à la première fraîcheur de l'aube je frissonnais, car celle-ci avait -ramené en moi la douceur de cet été, où, de Balbec à Incarville, -d'Incarville à Balbec, nous nous étions tant de fois reconduits l'un -l'autre jusqu'au petit jour. Je n'avais plus qu'un espoir pour -l'avenir--espoir bien plus déchirant qu'une crainte,--c'était -d'oublier Albertine. Je savais que je l'oublierais un jour, j'avais bien -oublié Gilberte, Mme de Guermantes, j'avais bien oublié ma -grand'mère. Et c'est notre plus juste et plus cruel châtiment de -l'oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous -nous sommes détachés de ceux que nous n'aimons plus, que nous -entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l'égard de ceux que -nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu'il est un état non -douloureux, un état d'indifférence. Mais ne pouvant penser à la fois -à ce que j'étais et à ce que je serais, je pensais avec désespoir à -tout ce tégument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il -faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais. L'élan de ces -souvenirs si tendres venant se briser contre l'idée qu'Albertine était -morte, m'oppressait par l'entrechoc de flux si contrariés que je ne -pouvais rester immobile; je me levais, mais tout d'un coup je -m'arrêtais, terrassé; le même petit jour que je voyais, au moment où -je venais de quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers, -venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la -blancheur froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un -coup de couteau. - -Bientôt les bruits de la rue allaient commencer, permettant de lire à -l'échelle qualitative de leurs sonorités, le degré de la chaleur sans -cesse accrue où ils retentiraient. Mais dans cette chaleur qui quelques -heures plus tard s'imbiberait de l'odeur des cerises, ce que je trouvais -(comme dans un remède que le remplacement d'une des parties composantes -par une autre suffît pour rendre, d'un euphorique et d'un excitatif -qu'il était, un déprimant), ce n'était plus le désir des femmes mais -l'angoisse du départ d'Albertine. D'ailleurs le souvenir de tous mes -désirs était aussi imprégné d'elle, et de souffrance, que le -souvenir des plaisirs. Cette Venise où j'avais cru que sa présence me -serait importune (sans doute parce que je sentais confusément qu'elle -m'y serait nécessaire), maintenant qu'Albertine n'était plus, j'aimais -mieux n'y pas aller. Albertine m'avait semblé un obstacle interposé -entre moi et toutes choses, parce qu'elle était pour moi leur contenant -et que c'est d'elle, comme d'un vase, que je pouvais les recevoir. -Maintenant que ce vase était détruit, je ne me sentais plus le courage -de les saisir; il n'y en avait plus une seule dont je ne me -détournasse, abattu, préférant n'y pas goûter. De sorte que ma -séparation d'avec elle n'ouvrait nullement pour moi le champ des -plaisirs possibles que j'avais cru m'être fermé par sa présence. -D'ailleurs l'obstacle que sa présence avait peut-être été en effet -pour moi à voyager, à jouir de la vie, m'avait seulement, comme il -arrive toujours, masqué les autres obstacles, qui reparaissaient -intacts maintenant que celui-là avait disparu. C'est de cette façon -qu'autrefois, quand quelque visite aimable m'empêchait de travailler, -si le lendemain je restais seul, je ne travaillais pas davantage. Qu'une -maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de -près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, des pays -inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé, -ce que nous retrouverons c'est la même vie morne où rien de tout cela -n'existait pour nous. - -Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L'hiver finirait par -revenir, où je n'aurais plus à craindre le souvenir des promenades -avec elle jusqu'à l'aube trop tôt levée. Mais les premières gelées -ne me rapporteraient-elles pas, conservées dans leur glace, le germe de -mes premiers désirs, quand à minuit je la faisais chercher, que le -temps me semblait si long jusqu'à son coup de sonnette, que je pourrais -maintenant attendre éternellement en vain? Ne me rapporteraient-elles -pas le germe de mes premières inquiétudes, quand deux fois je crus -qu'elle ne viendrait pas? Dans ce temps-là je ne la voyais que -rarement; mais même ces intervalles qu'il y avait alors entre ses -visites qui la faisaient surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein -d'une vie inconnue que je n'essayais pas de posséder, assuraient -mon calme, en empêchant les velléités sans cesse interrompues -de ma jalousie, de se conglomérer, de faire bloc dans mon cœur. -Autant ils eussent pu être apaisants dans ce temps-là, autant, -rétrospectivement, ils étaient empreints de souffrance, depuis que ce -qu'elle avait pu faire d'inconnu pendant leur durée avait cessé de -m'être indifférent, et surtout maintenant qu'aucune visite d'elle ne -viendrait plus jamais; de sorte que ces soirs de janvier où elle venait -et qui par là m'avaient été si doux, me souffleraient maintenant dans -leur bise aigre une inquiétude que je ne connaissais pas alors, et me -rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de mon amour. -Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui, depuis -Gilberte et mes jeux aux Champs-Élysées, m'avait toujours paru si -triste; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir -de neige où j'avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu -Albertine, alors, comme un malade, se plaçant bien au point de vue du -corps, pour sa poitrine, moi, moralement, à ces moments-là, ce que je -redoutais encore le plus, pour mon chagrin, pour mon cœur, c'était le -retour des grands froids, et je me disais que ce qu'il y aurait de plus -dur à passer, ce serait peut-être l'hiver. Lié qu'il était à toutes -les saisons, pour que je perdisse le souvenir d'Albertine, il aurait -fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les -connaître, comme un vieillard frappé d'hémiplégie et qui rapprend à -lire; il aurait fallu que je renonçasse à tout l'univers. Seule, me -disais-je, une véritable mort de moi-même serait capable (mais elle -est impossible) de me consoler de la sienne. Je ne songeais pas que la -mort de soi-même n'est ni impossible, ni extraordinaire; elle se -consomme à notre insu, au besoin contre notre gré, chaque jour, et je -souffrirais de la répétition de toutes sortes de journées que non -seulement la nature, mais des circonstances factices, un ordre plus -conventionnel introduisent dans une saison. Bientôt reviendrait la date -où j'étais allé à Balbec l'autre été et où mon amour, qui -n'était pas encore inséparable de la jalousie et qui ne s'inquiétait -pas de ce qu'Albertine faisait toute la journée, devait subir tant -d'évolutions avant de devenir cet amour des derniers temps, si -particulier, que cette année finale, où avait commencé de changer et -où s'était terminée la destinée d'Albertine, m'apparaissait remplie, -diverse, vaste, comme un siècle. Puis ce serait le souvenir de jours -plus tardifs, mais dans des années antérieures, les dimanches de -mauvais temps, où pourtant tout le monde était sorti, dans le vide de -l'après-midi, où le bruit du vent et de la pluie m'eût invité jadis -à rester à faire le «philosophe sous les toits»; avec quelle -anxiété je verrais approcher l'heure où Albertine, si peu attendue, -était venue me voir, m'avait caressé pour la première fois, -s'interrompant pour Françoise, qui avait apporté la lampe, en ce temps -deux fois mort où c'était Albertine qui était curieuse de moi, où ma -tendresse pour elle pouvait légitimement avoir tant d'espérance. Même -à une saison plus avancée, ces soirs glorieux où les offices, les -pensionnats, entr'ouverts comme des chapelles, baignés d'une poussière -dorée, laissent la rue se couronner de ces demi-déesses qui causant -non loin de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fièvre de -pénétrer dans leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que -la tendresse d'Albertine, qui à côté de moi m'était un empêchement -à m'approcher d'elles. - -D'ailleurs, au souvenir des heures, même purement naturelles, -s'ajouterait forcément le paysage moral qui en fait quelque chose -d'unique. Quand j'entendrais plus tard le cornet à bouquin du chevrier, -par un premier beau temps, presque italien, le même jour mélangerait -tour à tour à sa lumière l'anxiété de savoir Albertine au -Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis la -douceur familiale et domestique, presque commune, d'une épouse qui me -semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener. Ce -message téléphonique de Françoise qui m'avait transmis l'hommage -obéissant d'Albertine revenant avec elle, j'avais cru qu'il -m'enorgueillissait. Je m'étais trompé. S'il m'avait enivré, c'est -parce qu'il m'avait fait sentir que celle que j'aimais était bien à -moi, ne vivait bien que pour moi, et même à distance, sans que j'eusse -besoin de m'occuper d'elle, me considérait comme son époux et son -maître, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce message -téléphonique avait été une parcelle de douceur, venant de loin, -émise de ce quartier du Trocadéro, où il se trouvait y avoir pour moi -des sources de bonheur dirigeant vers moi d'apaisantes molécules, des -baumes calmants me rendant enfin une si douce liberté d'esprit que je -n'avais plus eu, me livrant sans la restriction d'un seul souci à la -musique de Wagner--qu'à attendre l'arrivée certaine d'Albertine, sans -fièvre, avec un manque entier d'impatience où je n'avais pas su -reconnaître le bonheur. Et ce bonheur qu'elle revînt, qu'elle -m'obéît et m'appartînt, la cause en était dans l'amour, non dans -l'orgueil. Il m'eût été bien égal maintenant d'avoir à mes ordres -cinquante femmes revenant sur un signe de moi, non pas du Trocadéro, -mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis que -j'étais seul dans ma chambre à faire de la musique, venait docilement -vers moi, j'avais respiré, disséminée comme un poudroiement dans le -soleil, une de ces substances qui comme d'autres sont salutaires au -corps, font du bien à l'âme. Puis ç'avait été, une demi-heure -après, l'arrivée d'Albertine, puis la promenade avec Albertine -arrivée, promenade que j'avais crue ennuyeuse parce qu'elle était pour -moi accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même, -qui avait, à partir du moment où Françoise m'avait téléphoné -qu'elle la ramenait, coulé un calme d'or dans les heures qui avaient -suivi, en avait fait comme une deuxième journée bien différente de la -première, parce qu'elle avait un tout autre dessous moral, un dessous -moral qui en faisait une journée originale, qui venait s'ajouter à la -variété de celles que j'avais connues jusque-là, journée que je -n'eusse jamais pu imaginer--comme nous ne pourrions imaginer le repos -d'un jour d'été si de tels jours n'existaient pas dans la série de -ceux que nous avons vécus,--journée dont je ne pouvais pas dire -absolument que je me la rappelais, car à ce calme s'ajoutait maintenant -une souffrance que je n'avais pas ressentie alors. Mais bien plus tard, -quand je traversai peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels -j'avais passé avant d'aimer tant Albertine, quand mon cœur cicatrisé -put se séparer sans souffrance d'Albertine morte, alors je pus me -rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire -des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro; je me -rappelai avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale que -je n'avais pas connue jusqu'alors; je me le rappelai enfin exactement -sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle -certains jours d'été qu'on a trouvés trop chauds quand on les a -vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage -d'or fin et d'indestructible azur. - -De sorte que ces quelques années n'imposaient pas seulement au souvenir -d'Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleur successive, les -modalités différentes de leurs saisons ou de leurs heures, des fins -d'après-midi de juin aux soirs d'hiver, des clairs de lune sur la mer -à l'aube en rentrant à la maison, de la neige de Paris aux feuilles -mortes de Saint-Cloud, mais encore de l'idée particulière que je me -faisais successivement d'Albertine, de l'aspect physique sous lequel je -me la représentais à chacun de ces moments, de la fréquence plus ou -moins grande avec laquelle je la voyais cette saison-là, laquelle s'en -trouvait comme plus dispersée ou plus compacte, des anxiétés qu'elle -avait pu m'y causer par l'attente, du désir que j'avais à tel moment -pour elle, d'espoirs formés, puis perdus; tout cela modifiait le -caractère de ma tristesse rétrospective tout autant que les -impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées et -complétait chacune des années solaires que j'avais vécues,--et qui, -rien qu'avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient -déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d'elle--en la -doublant d'une sorte d'année sentimentale où les heures n'étaient pas -définies par la position du soleil, mais par l'attente d'un -rendez-vous, où la longueur des jours, où les progrès de la -température, étaient mesurés par l'essor de mes espérances, le -progrès de notre intimité, la transformation progressive de son -visage, les voyages qu'elle avait faits, la fréquence et le style des -lettres qu'elle m'avait adressées pendant une absence, sa -précipitation plus ou moins grande à me voir au retour. Et enfin, ces -changements de temps, ces jours différents, s'ils me rendaient chacun -une autre Albertine, ce n'était pas seulement par l'évocation des -moments semblables. Mais l'on se rappelle que toujours, avant même que -j'aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayant d'autres -désirs parce qu'il avait d'autres perceptions et qui, de n'avoir rêvé -que tempêtes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps -avait glissé une odeur de roses dans la clôture mal jointe de son -sommeil entrebâillé, s'éveillait en partance pour l'Italie. Même -dans mon amour l'état changeant de mon atmosphère morale, la pression -modifiée de mes croyances n'avaient-ils pas tel jour diminué la -visibilité de mon propre amour, ne l'avaient-ils pas tel jour -indéfiniment étendue, tel jour embellie jusqu'au sourire, tel jour -contractée jusqu'à l'orage? On n'est que par ce qu'on possède, on ne -possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos -souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin -de nous-même, où nous les perdons de vue! Alors nous ne pouvons plus -les faire entrer en ligne de compte de ce total qui est notre être. -Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs -m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine--on ne peut -regretter que ce qu'on se rappelle--au réveil je trouvais toute une -flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus -claire conscience, et que je distinguais à merveille. Alors je pleurais -ce que je voyais si bien et qui, la veille, n'était pour moi que -néant. Puis brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient changé de -sens; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance. - -Comment m'avait-elle paru morte quand maintenant pour penser à elle je -n'avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était -vivante je revoyais l'une ou l'autre: rapide et penchée sur la roue -mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la -tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête -enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les -rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les -bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage -cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la -distinguant mal dans l'obscurité de la voiture, j'approchais du clair -de lune pour la mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me -rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. Petite -statuette dans la promenade vers l'île, calme figure grosse à gros -grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et -rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la -musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel -je me trouvais replacé quand je la revoyais. Et les moments du passé -ne sont pas immobiles; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui -les entraînait vers l'avenir, vers un avenir devenu lui-même le -passé,--nous y entraînant nous-même. Jamais je n'avais caressé -l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander -d'ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l'amour des camps, -la fraternité du voyage. Mais ce n'était plus possible, elle était -morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, je n'avais fait -semblant de comprendre, les soirs où elle semblait m'offrir des -plaisirs que sans cela elle n'eût peut-être pas demandés à d'autres -et qui excitaient maintenant en moi un désir furieux. Je ne les aurais -pas éprouvés semblables auprès d'une autre, mais celle qui me les -aurait donnés, je pouvais courir le monde sans la rencontrer -puisque Albertine était morte. Il semblait que je dusse choisir entre -deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort -d'Albertine,--venu pour moi d'une réalité que je n'avais pas connue: -sa vie en Touraine,--était en contradiction avec toutes mes pensées -relatives à Albertine, mes désirs, mes regrets, mon attendrissement, -ma fureur, ma jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au -répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant, -impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu'Albertine fût -morte.--Une telle profusion de sentiments, car ma mémoire, en -conservant ma tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n'était -pas Albertine seule qui n'était qu'une succession de moments, c'était -aussi moi-même. Mon amour pour elle n'avait pas été simple: à la -curiosité de l'inconnu s'était ajouté un désir sensuel et à un -sentiment d'une douceur presque familiale, tantôt l'indifférence, -tantôt une fureur jalouse. Je n'étais pas un seul homme, mais le -défilé heure par heure d'une armée compacte où il y avait selon le -moment des passionnés, des indifférents, des jaloux,--des jaloux dont -pas un n'était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là -qu'un jour viendrait la guérison que je ne souhaiterais pas. Dans une -foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu'on s'en aperçoive -être remplacés par d'autres, que d'autres encore éliminent ou -renforcent, si bien qu'à la fin un changement s'est accompli qui ne se -pourrait concevoir si l'on était un. La complexité de mon amour, de ma -personne, multipliait, diversifiait mes souffrances. Pourtant elles -pouvaient se ranger toujours sous les deux groupes dont l'alternative -avait fait toute la vie de mon amour pour Albertine, tour à tour livré -à la confiance et au soupçon jaloux. - -Si j'avais peine à penser qu'Albertine si vivante en moi, (portant -comme je faisais le double harnais du présent et du passé), était -morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de -fautes dont Albertine aujourd'hui dépouillée de la chair qui en avait -joui, de l'âme qui avait pu les désirer, n'était plus capable, ni -responsable, excitât en moi une telle souffrance, que j'aurais -seulement bénie, si j'avais pu y voir le gage de la réalité morale -d'une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet destiné -à s'éteindre lui-même d'impressions qu'elle m'avait autrefois -causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec -d'autres n'aurait plus dû exciter ma jalousie, si seulement ma -tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c'est ce qui était -impossible puisqu'elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que -dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Puisque rien qu'en -pensant à elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne pouvaient jamais -être celles d'une morte;--l'instant où elle les avait commises -devenant l'instant, actuel, non pas seulement pour Albertine, mais pour -celui de mes moi subitement évoqué, qui la contemplait. De sorte -qu'aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble, -où, à chaque coupable nouvelle, s'appariait aussitôt un jaloux -lamentable et toujours contemporain. Je l'avais, les derniers mois, -tenue enfermée dans ma maison. Mais dans mon imagination maintenant, -Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se -prostituait aux unes, aux autres. Jadis je songeais sans cesse à -l'avenir incertain qui était déployé devant nous, j'essayais d'y -lire. Et maintenant ce qui était en avant de moi, comme un double de -l'avenir--aussi préoccupant qu'un avenir puisqu'il était aussi -incertain, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux, plus cruel -encore parce que je n'avais pas comme pour l'avenir la possibilité ou -l'illusion d'agir sur lui et aussi parce qu'il se déroulait aussi loin -que ma vie elle-même, sans que ma compagne fût là pour calmer les -souffrances qu'il me causait,--ce n'était plus l'Avenir d'Albertine, -c'était son Passé. Son Passé? C'est mal dire puisque pour la jalousie -il n'est ni passé ni avenir et que ce qu'elle imagine est toujours le -présent. - -Les changements de l'atmosphère en provoquent d'autres dans l'homme -intérieur, réveillent des moi oubliés, contrarient l'assoupissement -de l'habitude, redonnent de la force à tels souvenirs, à telles -souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il -faisait me rappelait celui par lequel Albertine, à Balbec, sous la -pluie menaçante, par exemple, était allée faire, Dieu sait pourquoi, -de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc. Si -elle avait vécu, sans doute aujourd'hui, par ce temps si semblable, -partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu'elle ne -le pouvait plus, je n'aurais pas dû souffrir de cette idée; mais comme -aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs -dans le membre qui n'existait plus. - -Tout d'un coup c'était un souvenir que je n'avais pas revu depuis bien -longtemps--car il était resté dissous dans la fluide et invisible -étendue de ma mémoire--qui se cristallisait. Ainsi il y avait -plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine -avait rougi. À cette époque-là je n'étais pas jaloux d'elle. Mais -depuis, j'avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette -conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m'avait d'autant -plus préoccupé qu'on m'avait dit que les deux jeunes filles amies de -Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l'hôtel et, -disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais par peur de -fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, j'avais toujours -remis de lui en parler, puis je n'y avais plus pensé. Et tout d'un -coup, quelque temps après la mort d'Albertine, j'aperçus ce souvenir, -empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu'ont les -énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui -eût pu les éclaircir. Ne pourrais-je pas du moins tâcher de savoir si -Albertine n'avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de -douches. En envoyant quelqu'un à Balbec j'y arriverais peut-être. Elle -vivante, je n'eusse sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se -délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n'a -plus à craindre la rancune de la coupable. Comme la constitution de -l'imagination, restée rudimentaire, simpliste (n'ayant pas passé par -les innombrables transformations qui remédient aux modèles primitifs -des inventions humaines, à peine reconnaissables, qu'il s'agisse de -baromètre, de ballon, de téléphone, etc. dans leurs perfectionnements -ultérieurs) ne nous permet de voir que fort peu de choses à la fois, -le souvenir de rétablissement de douches occupait tout le champ de ma -vision intérieure. - -Parfois je me heurtais dans les rues obscures du sommeil à un de ces -mauvais rêves, qui ne sont pas bien graves pour une première raison, -c'est que la tristesse qu'ils engendrent ne se prolonge guère qu'une -heure après le réveil, pareille à ces malaises que cause une manière -d'endormir artificielle. Pour une autre raison aussi, c'est qu'on ne les -rencontre que très rarement, à peine tous les deux ou trois ans. -Encore reste-t-il incertain qu'on les ait déjà rencontrés et qu'ils -n'aient pas plutôt cet aspect de ne pas être vus pour la première -fois que projette sur eux une illusion, une subdivision (car -dédoublement ne serait pas assez dire). - -Sans doute puisque j'avais des doutes sur la vie, sur la mort -d'Albertine, j'aurais dû depuis bien longtemps me livrer à des -enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui m'avaient fait -me soumettre à Albertine quand elle était là, m'empêchaient de rien -entreprendre depuis que je ne la voyais plus. Et pourtant de la -faiblesse traînée pendant des années, un éclair d'énergie surgit -parfois. Je me décidai à cette enquête au moins toute naturelle. On -eût dit qu'il n'y eût rien eu d'autre dans toute la vie d'Albertine. -Je me demandais qui je pourrais bien envoyer tenter une enquête sur -place, à Balbec. Aimé me parut bien choisi. Outre qu'il connaissait -admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du -peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent, -indifférents à toute espèce de morale et dont--parce que, si nous les -payons bien, dans leur obéissance à notre volonté, ils suppriment -tout ce qui l'entraverait d'une manière ou de l'autre, se montrant -aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que -dépourvus de scrupules,--nous disons: «Ce sont de braves gens.» En -ceux-là nous pouvons avoir une confiance absolue. Quand Aimé fut -parti, je pensai combien il eût mieux valu que ce qu'il allait essayer -d'apprendre là-bas, je pusse le demander maintenant à Albertine -elle-même. Et aussitôt l'idée de cette question que j'aurais voulu, -qu'il me semblait que j'allais lui poser, ayant amené Albertine à mon -côté,--non grâce à un effort de résurrection mais comme par le -hasard d'une de ces rencontres qui, comme cela se passe dans les -photographies qui ne sont pas «posées», dans les instantanés, -laissent toujours la personne plus vivante,--en même temps que -j'imaginais notre conversation, j'en sentais l'impossibilité; je venais -d'aborder par une nouvelle face cette idée qu'Albertine était morte, -Albertine qui m'inspirait cette tendresse qu'on a pour les absentes dont -la vue ne vient pas rectifier l'image embellie, inspirant aussi la -tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût -privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt par un brusque -déplacement, de la torture de la jalousie je passais au désespoir de -la séparation. - -Ce qui remplissait mon cœur maintenant était, au lieu de haineux -soupçons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante -passées avec la sœur que la mort m'avait réellement fait perdre, -puisque mon chagrin se rapportait, non à ce qu'Albertine avait été -pour moi, mais à ce que mon cœur désireux de participer aux émotions -les plus générales de l'amour m'avait peu à peu persuadé qu'elle -était; alors je me rendais compte que cette vie qui m'avait tant -ennuyé,--du moins je le croyais,--avait été au contraire délicieuse; -aux moindres moments passés à parler avec elle de choses même -insignifiantes, je sentais maintenant qu'était ajoutée, amalgamée une -volupté qui alors n'avait--il est vrai--pas été perçue par moi, mais -qui était déjà cause que ces moments-là je les avais toujours si -persévéramment recherchés à l'exclusion de tout le reste; les -moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle avait fait -en voiture auprès de moi, ou pour s'asseoir en face de moi dans sa -chambre, propageaient dans mon âme un remous de douceur et de tristesse -qui de proche en proche la gagnait tout entière. - -Cette chambre où nous dînions ne m'avait jamais paru jolie, je disais -seulement qu'elle l'était à Albertine pour que mon amie fût contente -d'y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient -cessé de m'être indifférents. L'art n'est pas seul à mettre du -charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes; ce même -pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à -la douleur. Au moment même je n'avais prêté aucune attention à ce -dîner que nous avions fait ensemble au retour du bois, avant que -j'allasse chez les Verdurin, et vers la beauté, la grave douceur duquel -je tournais maintenant des yeux pleins de larmes. Une impression de -l'amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie, -mais ce n'est pas perdue au milieu d'elles qu'on peut s'en rendre -compte. Ce n'est pas d'en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des -maisons avoisinantes, c'est quand on s'est éloigné que des pentes d'un -coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme -plus au ras de terre qu'un amas confus, qu'on peut dans le recueillement -de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la -hauteur d'une cathédrale. Je tâchais d'embrasser l'image d'Albertine -à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et -justes qu'elle avait dites ce soir-là. - -Un matin je crus voir la forme oblongue d'une colline dans le -brouillard, sentir la chaleur d'une tasse de chocolat, pendant que -m'étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l'après-midi où -Albertine était venue me voir et où je l'avais embrassée pour la -première fois: c'est que je venais d'entendre le hoquet du calorifère -à eau qu'on venait de rallumer. Et je jetai avec colère une invitation -que Françoise apporta de Mme Verdurin; combien l'impression que j'avais -eue en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la -mort ne frappe pas tous les êtres au même âge, s'imposait à moi avec -plus de force maintenant qu'Albertine était morte, si jeune, et que -Brichot continuait à dîner chez Mme Verdurin qui recevait toujours et -recevrait peut-être pendant beaucoup d'années encore. Aussitôt ce nom -de Brichot me rappela la fin de cette même soirée où il m'avait -reconduit, où j'avais vu d'en bas la lumière de la lampe d'Albertine. -J'y avais déjà repensé d'autres fois, mais je n'avais pas abordé le -souvenir par le même côté. Alors en pensant au vide que je trouverais -maintenant en rentrant chez moi, que je ne verrais plus d'en bas la -chambre d'Albertine d'où la lumière s'était éteinte à jamais, je -compris combien ce soir où en quittant Brichot, j'avais cru éprouver -de l'ennui, du regret de ne pas pouvoir aller me promener et faire -l'amour ailleurs, je compris combien je m'étais trompé et que c'était -seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d'en haut -jusqu'à moi, je m'en croyais la possession entièrement assurée, que -j'avais négligé d'en calculer la valeur, ce qui faisait qu'il me -paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu'ils -fussent, mais que, cherchant à les imaginer, j'évaluais. Je compris -combien cette lumière qui me semblait venir d'une prison contenait pour -moi de plénitude, de vie et de douceur, et qui n'était que la -réalisation de ce qui m'avait un instant enivré, puis paru à jamais -impossible: je comprenais que cette vie que j'avais menée à Paris dans -un chez moi qui était son chez elle, c'était justement la réalisation -de cette paix profonde que j'avais rêvée le soir où Albertine avait -couché sous le même toit que moi, à Balbec. La conversation que -j'avais eue avec Albertine en rentrant du Bois avant cette dernière -soirée Verdurin, je ne me fusse pas consolé qu'elle n'eût pas eu -lieu, cette conversation qui avait un peu mêlé Albertine à la vie de -mon intelligence et en certaines parcelles nous avait faits identiques -l'un à l'autre. Car sans doute son intelligence, sa gentillesse pour -moi si j'y revenais avec attendrissement ce n'est pas qu'elles eussent -été plus grandes que celles d'autres personnes que j'avais connues. -Madame de Cambremer ne m'avait-elle pas dit à Balbec: «Comment! vous -pourriez passer vos journées avec Elstir qui est un homme de génie et -vous les passez avec votre cousine!» L'intelligence d'Albertine me -plaisait parce que, par association, elle éveillait en moi ce que -j'appelais sa douceur comme nous appelons douceur d'un fruit une -certaine sensation qui n'est que dans notre palais. Et de fait, quand je -pensais à l'intelligence d'Albertine, mes lèvres s'avançaient -instinctivement et goûtaient un souvenir dont j'aimais mieux que la -réalité me fût extérieure et consistât dans la supériorité -objective d'un être. Il reste certain que j'avais connu des personnes -d'intelligence plus grande. Mais l'infini de l'amour, ou son égoïsme, -fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie -intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie, -nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos -craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu'un lieu -immense et vague où s'extériorisent nos tendresses. Nous n'avons pas -de notre propre corps, où affluent perpétuellement tant de malaises et -de plaisirs, une silhouette aussi nette que celle d'un arbre ou d'une -maison, ou d'un passant. Et ç'avait peut-être été mon tort de ne pas -chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu'au -point de vue de son charme, je n'avais longtemps considéré que les -positions différentes qu'elle occupait dans mon souvenir dans le plan -des années, et que j'avais été surpris de voir qu'elle s'était -spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu'à la -différence des perspectives, de même j'aurais dû chercher à -comprendre son caractère comme celui d'une personne quelconque et -peut-être m'expliquant alors pourquoi elle s'obstinait à me cacher son -secret, j'aurais évité de prolonger, entre nous, avec cet acharnement -étrange ce conflit qui avait amené la mort d'Albertine. Et j'avais -alors avec une grande pitié d'elle, la honte de lui survivre. Il me -semblait en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je -bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d'une plus -grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d'un élément de -bonheur, un instrument de chagrin, et il n'y en a pas une seule dont la -possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu'elle nous -découvre en nous faisant souffrir. Dans ces moments-là, rapprochant la -mort de ma grand'mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie -était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde -pouvait me pardonner. J'avais rêvé d'être compris d'Albertine, de ne -pas être méconnu par elle, croyant que c'était pour le grand bonheur -d'être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d'autres -eussent mieux pu le faire. On désire être compris, parce qu'on -désire être aimé, et on désire être aimé parce qu'on aime. La -compréhension des autres est indifférente et leur amour importun. Ma -joie d'avoir possédé un peu de l'intelligence d'Albertine et de son -cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette -possession était un degré de plus dans la possession totale -d'Albertine, possession qui avait été mon but et ma chimère, depuis -le premier jour où je l'avais vue. Quand nous parlons de la -«gentillesse» d'une femme nous ne faisons peut-être que projeter hors -de nous le plaisir que nous éprouvons à la voir, comme les enfants -quand ils disent «Mon cher petit lit, mon cher petit oreiller, mes -chères petites aubépines». Ce qui explique par ailleurs que les -hommes ne disent jamais d'une femme qui ne les trompe pas: «Elle est si -gentille» et le disent si souvent d'une femme par qui ils sont -trompés. Mme de Cambremer trouvait avec raison que le charme spirituel -d'Elstir était plus grand. Mais nous ne pouvons pas juger de la même -façon celui d'une personne qui est, comme toutes les autres, -extérieure à nous, peinte à l'horizon de notre pensée, et celui -d'une personne qui par suite d'une erreur de localisation consécutive -à certains accidents mais tenace, s'est logée dans notre propre corps -au point que de nous demander rétrospectivement si elle n'a pas -regardé une femme un certain jour dans le couloir d'un petit chemin de -fer maritime nous fait éprouver les mêmes souffrances qu'un chirurgien -qui chercherait une balle dans notre cœur. Un simple croissant, mais -que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les -ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV et la -pointe de l'herbe qui à quelques centimètres frémit devant notre -œil, tandis que nous sommes couchés sur la montagne, peut nous cacher -la vertigineuse aiguille d'un sommet, si celui-ci est distant de -plusieurs lieues. - -D'ailleurs notre tort n'est pas de priser l'intelligence, la gentillesse -d'une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort -est de rester indifférent à la gentillesse, à l'intelligence des -autres. Le mensonge ne recommence à nous causer l'indignation, et la -bonté la reconnaissance qu'ils devraient toujours exciter en nous, que -s'ils viennent d'une femme que nous aimons et le désir physique a ce -merveilleux pouvoir de rendre son prix à l'intelligence et des bases -solides à la vie morale. Jamais je ne retrouverais cette chose divine, -un être avec qui je pusse causer de tout, à qui je pusse me confier. -Me confier? Mais d'autres êtres ne me montraient-ils pas plus de -confiance qu'Albertine? Avec d'autres n'avais-je pas des causeries plus -étendues? C'est que la confiance, la conversation, choses médiocres, -qu'importe qu'elles soient plus ou moins imparfaites, si s'y mêle -seulement l'amour, qui seul est divin. Je revoyais Albertine s'asseyant -à son pianola, rose sous ses cheveux noirs, je sentais, sur mes lèvres -qu'elle essayait d'écarter, sa langue, sa langue maternelle, -incomestible, nourricière et sainte dont la flamme et la rosée -secrètes faisaient que même quand Albertine la faisait glisser à la -surface de mon cou, de mon ventre, ces caresses superficielles mais en -quelque sorte faites par l'intérieur de sa chair, extériorisé comme -une étoffe qui montrerait sa doublure, prenaient même dans les -attouchements les plus externes, comme la mystérieuse douceur d'une -pénétration. - -Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux -même pas dire que ce que me faisait éprouver leur perte fût du -désespoir. Pour être désespérée, cette vie qui ne pourra plus être -que malheureuse, il faut encore y tenir. J'étais désespéré à Balbec -quand j'avais vu se lever le jour et que j'avais compris que plus un -seul ne pourrait être heureux pour moi. J'étais resté aussi égoïste -depuis lors, mais le moi auquel j'étais attaché maintenant, le moi qui -constituait ces vives réserves qui mettait en jeu l'instinct de -conservation, ce moi n'était plus dans la vie; quand je pensais à mes -forces, à ma puissance vitale, à ce que j'avais de meilleur, je -pensais à certain trésor que j'avais possédé (que j'avais été seul -à posséder puisque les autres ne pouvaient connaître exactement le -sentiment, caché en moi, qu'il m'avait inspiré) et que personne ne -pouvait plus m'enlever puisque je ne le possédais plus. - -Et à vrai dire, je ne l'avais jamais possédé que parce que j'avais -voulu me figurer que je le possédais. Je n'avais pas commis seulement -l'imprudence en regardant Albertine et en la logeant dans mon cœur de -la faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un -amour familial au plaisir des sens. J'avais voulu aussi me persuader que -nos rapports étaient l'amour, que nous pratiquions mutuellement les -rapports appelés amour, parce qu'elle me rendait docilement les baisers -que je lui donnais, et pour avoir pris l'habitude de le croire, je -n'avais pas perdu seulement une femme que j'aimais mais une femme qui -m'aimait, ma sœur, mon enfant, ma tendre maîtresse. Et en somme, -j'avais eu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus, car -justement tout le temps qu'il avait aimé Odette et en avait été si -jaloux, il l'avait à peine vue, pouvant si difficilement, à certains -jours où elle le décommandait au dernier moment, aller chez elle. Mais -après il l'avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu'à ce qu'il -mourût. Moi au contraire tandis que j'étais si jaloux d'Albertine, -plus heureux que Swann, je l'avais eue chez moi. J'avais réalisé en -vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu'il n'avait réalisé -matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin -Albertine, je ne l'avais pas gardée comme il avait gardé Odette. Elle -s'était enfuie, elle était morte. Car jamais rien ne se répète -exactement et les existences les plus analogues et que, grâce à la -parenté des caractères et à la similitude des circonstances, on peut -choisir pour les présenter comme symétriques l'une à l'autre restent -en bien des points opposées. - -En perdant la vie je n'aurais pas perdu grand chose; je n'aurais plus -perdu qu'une forme vide, le cadre vide d'un chef-d'œuvre. Indifférent -à ce que je pouvais désormais y faire entrer, mais heureux et fier de -penser à ce qu'il avait contenu, je m'appuyais au souvenir de ces -heures si douces et ce soutien moral me communiquait un bien-être que -l'approche même de la mort n'aurait pas rompu. - -Comme elle accourait vite me voir à Balbec quand je la faisais -chercher, se retardant seulement à verser de l'odeur dans ses cheveux -pour me plaire. Ces images de Balbec et de Paris que j'aimais ainsi à -revoir c'étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées, -de sa courte vie. Tout cela qui n'était pour moi que souvenir avait -été pour elle action, action précipitée comme celle d'une tragédie -vers une mort rapide. Les êtres ont un développement en nous, mais un -autre hors de nous (je l'avais bien senti dans ces soirs où je -remarquais en Albertine un enrichissement de qualités qui ne tenait pas -qu'à ma mémoire) et qui ne laissent pas d'avoir des réactions l'un -sur l'autre. J'avais eu beau, en cherchant à connaître Albertine, puis -à la posséder tout entière, n'obéir qu'au besoin de réduire par -l'expérience à des éléments mesquinement semblables à ceux de notre -moi le mystère de tout être, je ne l'avais pu sans influer à mon tour -sur la vie d'Albertine. Peut-être ma fortune, les perspectives d'un -brillant mariage l'avaient attirée, ma jalousie l'avait retenue, sa -bonté ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les -adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et m'avaient amené à -rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le -développement interne de mon travail mental, mais qui n'en avait pas -moins eu sur la vie d'Albertine des contre-coups, destinés eux-mêmes -à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus -douloureux à ma psychologie, puisque de ma prison elle s'était -évadée, pour aller se tuer sur un cheval que sans moi elle n'eût pas -possédé, en me laissant, même morte, des soupçons dont la -vérification, si elle devait venir, me serait peut-être plus cruelle -que la découverte à Balbec qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil, -puisque Albertine ne serait plus là pour m'apaiser. Si bien que cette -longue plainte de l'âme qui croit vivre enfermée en elle-même n'est -un monologue qu'en apparence, puisque les échos de la réalité la font -dévier et que telle vie est comme un essai de psychologie subjective -spontanément poursuivi, mais qui fournit à quelque distance son -«action» au roman purement réaliste d'une autre réalité, d'une -autre existence, dont à leur tour les péripéties viennent infléchir -la courbe et changer la direction de l'essai psychologique. Comme -l'engrenage avait été serré, comme l'évolution de notre amour avait -été rapide et, malgré quelques retardements, interruptions et -hésitations du début, comme dans certaines nouvelles de Balzac ou -quelques ballades de Schumann, le dénouement précipité! C'est dans le -cours de cette dernière année, longue pour moi comme un siècle, tant -Albertine avait changé de positions par rapport à ma pensée depuis -Balbec jusqu'à son départ de Paris, et aussi indépendamment de moi et -souvent à mon insu, changé en elle-même, qu'il fallait placer toute -cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant -m'apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais -impossible et pourtant qui m'était indispensable. Indispensable sans -avoir peut-être été en soi et tout d'abord quelque chose de -nécessaire, puisque je n'aurais pas connu Albertine si je n'avais pas -lu dans un traité d'archéologie la description de l'église de Balbec, -si Swann, en me disant que cette église était presque persane, n'avait -pas orienté mes désirs vers le normand byzantin, si une société de -Palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable, -n'avait pas décidé mes parents à exaucer mon souhait et à m'envoyer -à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, je n'avais -pas trouvé l'église persane que je rêvais ni les brouillards -éternels. Le beau train d'une heure trente-cinq lui-même n'avait pas -répondu à ce que je m'en figurais. Mais en échange de ce que -l'imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant -de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que -nous étions bien loin d'imaginer. Qui m'eût dit à Combray, quand -j'attendais le bonsoir de ma mère avec tant de tristesse, que ces -anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour ma mère, -mais pour une jeune fille qui ne serait d'abord, sur l'horizon de la -mer, qu'une fleur que mes yeux seraient chaque jour sollicités de venir -regarder, mais une fleur pensante et dans l'esprit de qui je -souhaiterais si puérilement de tenir une grande place, que je -souffrirais qu'elle ignorât que je connaissais Mme de Villeparisis. -Oui, c'est le bonsoir, le baiser d'une telle étrangère pour lequel, au -bout de quelques années, je devais souffrir autant qu'enfant quand ma -mère ne devait pas venir me voir. Or cette Albertine si nécessaire, de -l'amour de qui mon âme était maintenant presque uniquement composée, -si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec, je ne l'aurais jamais connue. -Sa vie eût peut-être été plus longue, la mienne aurait été -dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et aussi il me -semblait que, par ma tendresse uniquement égoïste, j'avais laissé -mourir Albertine comme j'avais assassiné ma grand'mère. Même plus -tard, même l'ayant déjà connue à Balbec, j'aurais pu ne pas l'aimer -comme je fis ensuite. Quand je renonçai à Gilberte et savais que je -pourrais aimer un jour une autre femme, j'osais à peine avoir un doute -si en tous cas pour le passé je n'eusse pu aimer que Gilberte. Or pour -Albertine je n'avais même plus de doute, j'étais sûr que ç'aurait pu -ne pas être elle que j'eusse aimée, que c'eût pu être une autre. Il -eût suffi pour cela que Mlle de Stermaria, le soir où je devais dîner -avec elle dans l'île du Bois, ne se fût pas décommandée. Il était -encore temps alors, et c'eût été pour Mlle de Stermaria que se fût -exercée cette activité de l'imagination qui nous fait extraire d'une -femme une telle notion de l'individuel, qu'elle nous paraît unique en -soi et pour nous prédestinée et nécessaire. Tout au plus, en me -plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvais-je dire que -j'aurais pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non -pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait -pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la -même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les -deux un regard dont on saisissait difficilement la signification. -C'étaient de ces femmes que n'auraient pas regardées des hommes qui de -leur côté auraient fait des folies pour d'autres qui «ne me disaient -rien». Je pouvais presque croire que la personnalité sensuelle et -volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d'Albertine, un peu -différent, il est vrai, mais présentant, maintenant que j'y -réfléchissais après coup, des analogies profondes. Un homme a presque -toujours la même manière de s'enrhumer, de tomber malade, -c'est-à-dire qu'il lui faut pour cela un certain concours de -circonstances; il est naturel que quand il devient amoureux ce soit à -propos d'un certain genre de femmes, genre d'ailleurs très étendu. Les -deux premiers regards d'Albertine qui m'avaient fait rêver n'étaient -pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Je pouvais -presque croire que l'obscure personnalité, la sensualité, la nature -volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues me tenter, incarnées -cette fois dans le corps d'Albertine, tout autre et non pourtant sans -analogies. Pour Albertine, grâce à une vie toute différente ensemble -et où n'avait pu se glisser, dans un bloc de pensées où une -douloureuse préoccupation maintenait une cohésion permanente, aucune -fissure de distraction et d'oubli, son corps vivant n'avait point comme -celui de Gilberte cessé un jour d'être celui où je trouvais ce que je -reconnaissais après coup être pour moi (et qui n'eût pas été pour -d'autres) les attraits féminins. Mais elle était morte. Je -l'oublierais. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de -rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en moi, -mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, je ne pouvais le -prévoir. À l'aide de Gilberte j'aurais pu aussi peu me figurer -Albertine et que je l'aimerais, que le souvenir de la sonate de Vinteuil -ne m'eût permis de me figurer son septuor. Bien plus, même les -premières fois où j'avais vu Albertine, j'avais pu croire que c'était -d'autres que j'aimerais. D'ailleurs elle eût même pu me paraître, si -je l'avais connue une année plus tôt, aussi terne qu'un ciel gris où -l'aurore n'est pas levée. Si j'avais changé à son égard, elle-même -avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue sur mon lit le -jour où j'avais écrit à Mlle de Stermaria n'était plus la même que -j'avais connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui -apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances que -je n'ai jamais pu connaître. En tous cas même si celle que j'aimerais -un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c'est-à-dire si -mon choix d'une femme n'était pas entièrement libre, cela faisait tout -de même que, dirigé d'une façon peut-être nécessaire, il l'était -sur quelque chose de plus vaste qu'un individu, sur un genre de femmes, -et cela ôtait toute nécessité à mon amour pour Albertine. La femme -dont nous avons le visage devant nous plus constamment que la lumière -elle-même, puisque, même les yeux fermés, nous ne cessons pas un -instant de chérir ses beaux yeux, son beau nez, d'arranger tous les -moyens pour les revoir, cette femme unique, nous savons bien que c'eût -été une autre qui l'eût été pour nous si nous avions été dans une -autre ville que celle où nous l'avons rencontrée, si nous nous étions -promenés dans d'autres quartiers, si nous avions fréquenté un autre -salon. Unique, croyons-nous, elle est innombrable. Et pourtant elle est -compacte, indestructible devant nos yeux qui l'aiment, irremplaçable -pendant très longtemps par une autre. C'est que cette femme n'a fait -que susciter par des sortes d'appels magiques mille éléments de -tendresse existant en nous à l'état fragmentaire et qu'elle a -assemblés, unis, effaçant toute cassure entre eux, c'est nous-mêmes -qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la matière solide de -la personne aimée. De là vient que même si nous ne sommes qu'un entre -mille pour elle et peut-être le dernier de tous, pour nous, elle est la -seule et celle vers qui tend toute notre vie. Certes même j'avais bien -senti que cet amour n'était pas nécessaire non seulement parce qu'il -eût pu se former avec Mlle de Stermaria, mais même sans cela en le -connaissant lui-même, en le retrouvant trop pareil à ce qu'il avait -été pour d'autres, et aussi en le sentant plus vaste qu'Albertine, -l'enveloppant, ne la connaissant pas, comme une marée autour d'un mince -brisant. Mais peu à peu à force de vivre avec Albertine, les chaînes -que j'avais forgées moi-même, je ne pouvais plus m'en dégager, -l'habitude d'associer la personne d'Albertine au sentiment qu'elle -n'avait pas inspiré me faisait pourtant croire qu'il était spécial à -elle, comme l'habitude donne à la simple association d'idées entre -deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique, -la force, la nécessité illusoires d'une loi de causalité. J'avais cru -que mes relations, ma fortune, me dispenseraient de souffrir, et -peut-être trop efficacement puisque cela me semblait me dispenser de -sentir, d'aimer, d'imaginer; j'enviais une pauvre fille de campagne à -qui l'absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois -de rêves après un chagrin qu'elle ne peut artificiellement endormir. -Or je me rendais compte maintenant que si pour Mme de Guermantes -comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et -moi, j'avais vu cette distance brusquement supprimée par l'opinion que -les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable, -d'une façon semblable quoique inverse, mes relations, ma fortune, tous -les moyens matériels dont tant ma situation que la civilisation de mon -époque me faisait profiter, n'avaient fait que reculer l'échéance de -la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible -d'Albertine sur laquelle aucune pression n'avait agi. Sans doute j'avais -pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec -Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais -leur attente n'avait-elle pas été inutile, leur résultat nul. Et les -filles de la campagne, sans avantages sociaux, sans relations, ou les -humains avant les perfectionnements de la civilisation ne souffrent-ils -pas moins, parce qu'on désire moins, parce qu'on regrette moins ce -qu'on a toujours su inaccessible et qui est resté à cause de cela -comme irréel. On désire plus la personne qui va se donner; -l'espérance anticipe la possession; mais le regret aussi est un -amplificateur du désir. Le refus de Mlle de Stermaria de venir dîner -à l'île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que -j'aimasse. Cela eût pu suffire aussi à me la faire aimer, si ensuite -je l'avais revue à temps. Aussitôt que j'avais su qu'elle ne viendrait -pas, envisageant l'hypothèse invraisemblable--et qui s'était -réalisée--que peut-être quelqu'un était jaloux d'elle et -l'éloignait des autres, que je ne la reverrais jamais, j'avais tant -souffert que j'aurais tout donné pour la voir, et c'est une des plus -grandes angoisses que j'eusse connues que l'arrivée de Saint-Loup avait -apaisée. Or à partir d'un certain âge nos amours, nos maîtresses -sont filles de notre angoisse; notre passé, et les lésions physiques -où il s'est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en -particulier, qu'il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que -j'aimasse, était, même sans ces amours voisines, inscrit dans -l'histoire de mon amour pour elle, c'est-à-dire pour elle et ses -amies. Car ce n'était même pas un amour comme celui pour Gilberte mais -créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause -d'elle et parce qu'elles me paraissaient quelque chose d'analogue à -elle que je me fusse plu avec ses amies, il était possible. Toujours -est-il que pendant bien longtemps l'hésitation entre toutes fut -possible, mon choix se promenait de l'une à l'autre, et quand je -croyais préférer celle-ci, il suffisait que celle-là me laissât -attendre, refusât de me voir pour que j'eusse pour elle un commencement -d'amour. Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir me -voir à Balbec, si un peu avant la visite d'Andrée, Albertine me -manquait de parole, mon cœur ne cessait plus de battre, je croyais ne -jamais la revoir et c'était elle que j'aimais. Et quand Andrée venait -c'était sérieusement que je lui disais (comme je le lui dis à Paris -après que j'eus appris qu'Albertine avait connu Mlle Vinteuil) ce -qu'elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait -été dit en effet et dans les mêmes termes si j'avais été heureux la -veille avec Albertine: «Hélas si vous étiez venue plus tôt, -maintenant j'en aime une autre.» Encore dans ce cas d'Andrée, -remplacée par Albertine quand j'avais su que celle-ci avait connu Mlle -Vinteuil, l'amour avait été alternatif et par conséquent en somme il -n'y en avait eu qu'un à la fois. Mais il s'était produit tel cas -auparavant où je m'étais à demi brouillé avec deux des jeunes -filles. Celle qui ferait les premiers pas me rendrait le calme, c'est -l'autre que j'aimerais, si elle restait brouillée, ce qui ne veut pas -dire que ce n'est pas avec la première que je me lierais -définitivement, car elle me consolerait--bien qu'inefficacement--de la -dureté de la seconde, de la seconde que je finirais par oublier si elle -ne revenait plus. Or il arrivait que persuadé que l'une ou l'autre au -moins allait revenir à moi, aucune des deux pendant quelque temps ne le -faisait. Mon angoisse était donc double, et double mon amour, me -réservant de cesser d'aimer celle qui reviendrait, mais souffrant -jusque-là par toutes les deux. C'est le lot d'un certain âge qui peut -venir très tôt qu'on soit rendu moins amoureux par un être que par un -abandon, où de cet être on finit par ne plus savoir qu'une chose, sa -figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute -récente et inexpliquée, c'est, qu'on aurait besoin pour ne plus -souffrir qu'il vous fît dire: «Me recevriez-vous?» Ma séparation -d'avec Albertine le jour où Françoise m'avait dit: «Mademoiselle -Albertine est partie» était comme une allégorie de tant d'autres -séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous -sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut -qu'arrive le jour de la séparation. Dans ce cas où c'est une attente -vaine, un mot de refus qui fixe un choix, l'imagination fouettée par la -souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si -folle un amour à peine commencé et qui restait informe, destiné à -rester à l'état d'ébauche depuis des mois, que par instants -l'intelligence qui n'a pu rattraper le cœur, s'étonne, s'écrie: -«Mais tu es fou, dans quelles pensées nouvelles vis-tu si -douloureusement? Tout cela n'est pas la vie réelle». Et en effet à ce -moment-là, si on n'était pas relancé par l'infidèle, de bonnes -distractions qui nous calmeraient physiquement le cœur suffiraient pour -faire avorter l'amour. En tous cas si cette vie avec Albertine n'était -pas dans son essence nécessaire, elle m'était devenue indispensable. -J'avais tremblé quand j'avais aimé Mme de Guermantes parce que je me -disais qu'avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de -beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d'être -à trop de gens, que j'aurais trop peu de prise sur elle. Albertine -étant pauvre, obscure, devait être désireuse de m'épouser. Et -pourtant je n'avais pu la posséder pour moi seul. Que ce soient les -conditions sociales, les prévisions de la sagesse, en vérité, on n'a -pas de prises sur la vie d'un autre être. Pourquoi ne m'avait-elle pas -dit: «J'ai ces goûts», j'aurais cédé, je lui aurais permis de les -satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une femme qu'aucune -objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait décider à parler. En le -lisant j'avais trouvé cette situation absurde; j'aurais moi, me -disais-je, forcé la femme à parler d'abord, ensuite nous nous serions -entendus; à quoi bon ces malheurs inutiles? Mais je voyais maintenant -que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et que nous -avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui -obéissent pas. - -Et pourtant ces douloureuses, ces inéluctables vérités qui nous -dominaient et pour lesquelles nous étions aveugles, vérité de nos -sentiments, vérité de notre destin, combien de fois sans le savoir, -sans le vouloir, nous les avions dites en des paroles crues sans doute -mensongères par nous mais auxquelles l'événement avait donné après -coup leur valeur prophétique. Je me rappelais bien des mots que l'un et -l'autre nous avions prononcés sans savoir alors la vérité qu'ils -contenaient, même que nous avions dits en croyant nous jouer la -comédie et dont la fausseté était bien mince, bien peu intéressante, -toute confinée dans notre pitoyable insincérité auprès de ce qu'ils -contenaient à notre insu. Mensonges, erreurs, en deçà de la réalité -profonde que nous n'apercevions pas, Vérité au delà, vérité de nos -caractères dont les lois essentielles nous échappent et demandent le -temps pour se révéler, vérité de nos destins aussi. J'avais cru -mentir quand je lui avais dit à Balbec: «Plus je vous verrai, plus je -vous aimerai» (et pourtant c'était cette intimité de tous les -instants qui, par le moyen de la jalousie, m'avait tant attaché à -elle), «Je sais que je pourrais être utile à votre esprit»; à -Paris: «Tâchez d'être prudente. Pensez s'il vous arrivait un accident -je ne m'en consolerais pas» et elle: «Mais il peut m'arriver un -accident», à Paris le soir où j'avais fait semblant de vouloir la -quitter: «Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous -verrai plus, et que ce sera pour jamais.» Et elle quand ce même soir -elle avait regardé autour d'elle: «Dire que je ne verrai plus cette -chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le -croire et pourtant c'est vrai.» Dans ses dernières lettres enfin, -quand elle avait écrit--probablement en se disant «Je fais du -chiqué»:--«Je vous laisse le meilleur de moi-même» (et n'était-ce -pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas -aussi, de ma mémoire qu'étaient confiées son intelligence, sa bonté, -sa beauté?) et «cet instant deux fois crépusculaire puisque le jour -tombait et que nous allions nous quitter, ne s'effacera de mon esprit -que quand il sera envahi par la nuit complète», cette phrase écrite -la veille du jour où en effet son esprit avait été envahi par la nuit -complète et où peut-être bien dans ces dernières lueurs si rapides -mais que l'anxiété du moment divise jusqu'à l'infini, elle avait -peut-être bien revu notre dernière promenade et dans cet instant où -tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées -deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être -appelé au secours l'ami si souvent maudit mais si respecté par elle, -qui lui-même--car toutes les religions se ressemblent--avait la -cruauté de souhaiter qu'elle eût eu aussi le temps de se reconnaître, -de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de -mourir en lui. Mais à quoi bon, puisque si même, alors, elle avait eu -le temps de se reconnaître, nous n'avions compris l'un et l'autre où -était notre bonheur, ce que nous aurions dû faire, que quand ce -bonheur, que parce que ce bonheur n'était plus possible, que nous ne -pouvions plus le réaliser. Tant que les choses sont possibles on les -diffère, et elles ne peuvent prendre cette puissance d'attraits et -cette apparente aisance de réalisation que quand projetées dans le -vide idéal de l'imagination, elles sont soustraites à la submersion -alourdissante, enlaidissante du milieu vital. L'idée qu'on mourra est -plus cruelle que mourir, mais moins que l'idée qu'un autre est mort, -que, redevenue plane après avoir englouti un être, s'étend, sans -même un remous à cette place-là, une réalité d'où cet être est -exclu, où n'existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de -laquelle il est aussi difficile de remonter à l'idée que cet être a -vécu, qu'il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie, -de penser qu'il est assimilable aux images sans consistance, aux -souvenirs laissés par les personnages d'un roman qu'on a lu. - -Du moins j'étais heureux qu'avant de mourir, elle m'eût écrit cette -lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui me prouvait -qu'elle fût revenue si elle eût vécu. Il me semblait que c'était non -seulement plus doux, mais plus beau ainsi, que l'événement eût été -incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d'art et de destin. -En réalité il l'eût eu tout autant s'il eût été autre; car tout -événement est comme un moule d'une forme particulière, et, quel qu'il -soit, il impose, à la série des faits qu'il est venu interrompre et -semble en conclure, un dessin que nous croyons le seul possible parce -que nous ne connaissons pas celui qui eût pu lui être substitué. Je -me répétais: «Pourquoi ne m'avait-elle pas dit: «J'ai ces goûts», -j'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je -l'embrasserais encore». Quelle tristesse d'avoir à me rappeler qu'elle -m'avait ainsi menti en me jurant trois jours avant de me quitter qu'elle -n'avait jamais eu avec l'amie de Mlle Vinteuil, ces relations qu'au -moment où Albertine me le jurait, sa rougeur avait confessées. Pauvre -petite, elle avait eu du moins l'honnêteté de ne pas vouloir jurer que -le plaisir de revoir Mlle Vinteuil n'entrait pour rien dans son désir -d'aller ce jour-là chez les Verdurin. Pourquoi n'était-elle pas allée -jusqu'au bout de son aveu, et avait-elle inventé alors ce roman -inimaginable? Peut-être du reste était-ce un peu ma faute si elle -n'avait jamais malgré toutes mes prières qui venaient se briser à sa -dénégation, voulu me dire: «j'ai ces goûts.» C'était peut-être un -peu ma faute parce que à Balbec le jour où après la visite de Mme de -Cambremer j'avais eu ma première explication avec Albertine et où -j'étais si loin de croire qu'elle pût avoir en tous cas autre chose -qu'une amitié trop passionnée avec Andrée, j'avais exprimé avec trop -de violence mon dégoût pour ce genre de mœurs, je les avais -condamnées d'une façon trop catégorique. Je ne pouvais me rappeler si -Albertine avait rougi quand j'avais naïvement proclamé mon horreur de -cela, je ne pouvais me le rappeler, car ce n'est souvent que longtemps -après que nous voudrions bien savoir quelle attitude eut une personne -à un moment où nous n'y fîmes nullement attention et qui, plus tard, -quand nous repensons à notre conversation, éclaircirait une -difficulté poignante. Mais dans notre mémoire il y a une lacune, il -n'y a pas trace de cela. Et bien souvent nous n'avons pas fait assez -attention, au moment même, aux choses qui pouvaient déjà nous -paraître importantes, nous n'avons pas bien entendu une phrase, nous -n'avons pas noté un geste, ou bien nous les avons oubliés. Et quand -plus tard, avides de découvrir une vérité, nous remontons de -déduction en déduction, feuilletant notre mémoire comme un recueil de -témoignages, quand nous arrivons à cette phrase, à ce geste, -impossible de nous rappeler, nous recommençons vingt fois le même -trajet mais inutilement: le chemin ne va pas plus loin. Avait-elle -rougi? Je ne savais si elle avait rougi, mais elle n'avait pas pu ne pas -entendre, et le souvenir de ces paroles l'avait plus tard arrêtée -quand peut-être elle avait été sur le point de se confesser à moi. -Et maintenant elle n'était plus nulle part, j'aurais pu parcourir la -terre d'un pôle à l'autre sans rencontrer Albertine. La réalité qui -s'était refermée sur elle était redevenue unie, avait effacé -jusqu'à la trace de l'être qui avait coulé à fond. Elle n'était -plus qu'un nom, comme cette Mme de Charlus dont disaient avec -indifférence: «Elle était délicieuse» ceux qui l'avaient connue. -Mais je ne pouvais pas concevoir plus d'un instant l'existence de cette -réalité dont Albertine n'avait pas conscience, car en moi mon amie -existait trop, en moi où tous les sentiments, toutes les pensées se -rapportaient à sa vie. Peut-être si elle l'avait su, eût-elle été -touchée de voir que son ami ne l'oubliait pas, maintenant que sa vie à -elle était finie et elle eût été sensible à des choses qui -auparavant l'eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait -s'abstenir d'infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint -que celle qu'on aime ne s'en abstienne pas, j'étais effrayé de -penser que si les morts vivent quelque part, ma grand'mère connaissait -aussi bien mon oubli, qu'Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, -même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu'on aurait -d'apprendre qu'elle sait certaines choses balancerait l'effroi de penser -qu'elle les sait toutes; et, si sanglant que soit le sacrifice, ne -renoncerions-nous pas quelquefois à garder après leur mort comme amis -ceux que nous avons aimés de peur de les avoir aussi pour juges. - -Mes curiosités jalouses de ce qu'avait pu faire Albertine étaient -infinies. J'achetai combien de femmes qui ne m'apprirent rien. Si ces -curiosités étaient si vivaces, c'est que l'être ne meurt pas tout de -suite pour nous, il reste baigné d'une espèce d'aura de vie qui n'a -rien d'une immortalité véritable mais qui fait qu'il continue à -occuper nos pensées de la même manière que quand il vivait. Il est -comme en voyage. C'est une survie très païenne. Inversement quand on a -cessé d'aimer, les curiosités que l'être excite meurent avant que -lui-même soit mort. Ainsi je n'eusse plus fait un pas pour savoir avec -qui Gilberte se promenait un certain soir dans les Champs-Élysées. Or -je sentais bien que ces curiosités étaient absolument pareilles, sans -valeur en elles-mêmes, sans possibilité de durer, mais je continuais -à tout sacrifier à la cruelle satisfaction de ces curiosités -passagères, bien que je susse d'avance que ma séparation forcée -d'avec Albertine, du fait de sa mort, me conduirait à la même -indifférence qu'avait fait ma séparation volontaire d'avec Gilberte. - -Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée -auprès de moi. Mais cela revenait à dire qu'une fois qu'elle se fût -vue morte elle eût mieux aimé, auprès de moi, rester en vie. Par la -contradiction même qu'elle impliquait, une telle supposition était -absurde. Mais cela n'était pas inoffensif, car en imaginant combien -Albertine, si elle pouvait savoir, si elle pouvait rétrospectivement -comprendre, serait heureuse de revenir auprès de moi, je l'y voyais, je -voulais l'embrasser; et hélas c'était impossible, elle ne reviendrait -jamais, elle était morte. Mon imagination la cherchait dans le ciel, -par les soirs où nous l'avions regardé encore ensemble; au delà de ce -clair de lune qu'elle aimait, je tâchais de hisser jusqu'à elle ma -tendresse pour qu'elle lui fût une consolation de ne plus vivre, et cet -amour pour un être si lointain était comme une religion, mes pensées -montaient vers elle comme des prières. Le désir est bien fort, il -engendre la croyance, j'avais cru qu'Albertine ne partirait pas parce -que je le désirais. Parce que je le désirais je crus qu'elle n'était -pas morte; je me mis à lire des livres sur les tables tournantes, je -commençai à croire possible l'immortalité de l'âme. Mais elle ne me -suffisait pas. Il fallait qu'après ma mort, je la retrouvasse avec son -corps comme si l'éternité ressemblait à la vie. Que dis-je à la vie! -J'étais plus exigeant encore. J'aurais voulu ne pas être à tout -jamais privé par la mort des plaisirs que pourtant elle n'est pas seule -à nous ôter. Car sans elle ils auraient fini par s'émousser, ils -avaient déjà commencé de l'être par l'action de l'habitude ancienne, -des nouvelles curiosités. Puis, dans la vie, Albertine, même -physiquement eût peu à peu changé, jour par jour je me serais adapté -à ce changement. Mais mon souvenir n'évoquant d'elle que des moments, -demandait de la revoir telle qu'elle n'aurait déjà plus été si elle -avait vécu; ce qu'il voulait c'était un miracle qui satisfît aux -limites naturelles et arbitraires de la mémoire qui ne peut sortir du -passé. Avec la naïveté des théologiens antiques, je l'imaginais -m'accordant les explications non pas même qu'elle eût pu me donner -mais par une contradiction dernière celles qu'elle m'avait toujours -refusées pendant sa vie. Et ainsi sa mort étant une espèce de rêve -mon amour lui semblerait un bonheur inespéré; je ne retenais de la -mort que la commodité et l'optimisme d'un dénouement qui simplifie, -qui arrange tout. Quelquefois ce n'était pas si loin, ce n'était pas -dans un autre monde que j'imaginais notre réunion. De même -qu'autrefois, quand je ne connaissais Gilberte que pour jouer avec elle -aux Champs-Élysées, le soir à la maison je me figurais que j'allais -recevoir une lettre d'elle où elle m'avouerait son amour, qu'elle -allait entrer, une même force de désir ne s'embarrassant pas plus des -lois physiques qui le contrariaient, que la première fois au sujet de -Gilberte, où en somme il n'avait pas eu tort puisqu'il avait eu le -dernier mot, me faisait penser maintenant que j'allais recevoir un mot -d'Albertine, m'apprenant qu'elle avait bien eu un accident de cheval, -mais que pour des raisons romanesques (et comme en somme il est -quelquefois arrivé pour des personnages qu'on a cru longtemps morts) -elle n'avait pas voulu que j'apprisse qu'elle avait guéri et maintenant -repentante demandait à venir vivre pour toujours avec moi. Et, me -faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies -douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, je sentais -Coexister en moi, la certitude qu'elle était morte, et l'espoir -incessant de la voir entrer. - -Je n'avais pas encore reçu de nouvelles d'Aimé qui pourtant devait -être arrivé à Balbec. Sans doute mon enquête portait sur un point -secondaire et bien arbitrairement choisi. Si la vie d'Albertine avait -été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses -autrement importantes, auxquelles le hasard ne m'avait pas permis de -toucher, comme il l'avait fait pour cette conversation sur le peignoir -grâce à la rougeur d'Albertine. C'était tout à fait arbitrairement -que j'avais fait un sort à cette journée-là, que plusieurs années -après je tâchais de reconstituer. Si Albertine avait aimé les femmes, -il y avait des milliers d'autres journées de sa vie dont je ne -connaissais pas l'emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes -pour moi à connaître; j'aurais pu envoyer Aimé dans bien d'autres -endroits de Balbec, dans bien d'autres villes que Balbec. Mais -précisément ces journées-là, parce que je n'en savais pas l'emploi, -elles ne se représentaient pas à mon imagination. Elles n'avaient pas -d'existence. Les choses, les êtres ne commençaient à exister pour moi -que quand ils prenaient dans mon imagination une existence individuelle. -S'il y en avait des milliers d'autres pareils, ils devenaient pour moi -représentatifs du reste. Si j'avais le désir depuis longtemps de -savoir en fait de soupçons à l'égard d'Albertine ce qu'il en était -pour la douche, c'est de la même manière que, en fait de désirs de -femmes, et quoique je susse qu'il y avait un grand nombre de jeunes -filles et de femmes de chambre qui pouvaient les valoir et dont le -hasard aurait tout aussi bien pu me faire entendre parler, je voulais -connaître--puisque c'étaient celles-là dont Saint-Loup m'avait -parlé, celles-là qui existaient individuellement pour moi--la jeune -fille qui allait dans les maisons de passe et la femme de chambre de Mme -Putbus. Les difficultés que ma santé, mon indécision, ma -«procrastination», comme disait Saint-Loup, mettaient à réaliser -n'importe quoi, m'avaient fait remettre de jour en jour, de mois en -mois, d'année en année, l'éclaircissement de certains soupçons comme -l'accomplissement de certains désirs. Mais je les gardais dans ma -mémoire en me promettant de ne pas oublier d'en connaître la -réalité, parce que seuls ils m'obsédaient (puisque les autres -n'avaient pas de forme à mes yeux, n'existaient pas), et aussi parce -que le hasard même qui les avait choisis au milieu de la réalité -m'était un garant que c'était bien en eux avec un peu de réalité, de -la vie véritable et convoitée que j'entrerais en contact. - -Et puis, sur un seul fait, s'il est certain, ne peut-on, comme le savant -qui expérimente, dégager la vérité pour tous les ordres de faits -semblables? Un seul petit fait, s'il est bien choisi, ne suffit-il pas -à l'expérimentateur pour décider d'une loi générale qui fera -connaître la vérité sur des milliers de faits analogues? - -Albertine avait beau n'exister dans ma mémoire qu'à l'état où elle -m'était successivement apparue au cours de la vie, c'est-à-dire -subdivisée suivant une série de fractions de temps, ma pensée, -rétablissant en elle l'unité, en refaisait un être, et c'est sur cet -être que je voulais porter un jugement général, savoir si elle -m'avait menti, si elle aimait les femmes, si c'était pour en -fréquenter librement qu'elle m'avait quitté. Ce que dirait la -doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais mes doutes sur les -mœurs d'Albertine. - -Mes doutes! Hélas j'avais cru qu'il me serait indifférent, même -agréable de ne plus voir Albertine jusqu'à ce que son départ m'eût -révélé mon erreur. De même sa mort m'avait appris combien je me -trompais en croyant souhaiter quelquefois sa mort et supposer qu'elle -serait ma délivrance. Ce fut de même que, quand je reçus la lettre -d'Aimé, je compris que, si je n'avais pas jusque-là souffert trop -cruellement de mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en -réalité ce n'était nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient -besoin qu'Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour -toutes qu'elle l'était. Muni de cette croyance préservatrice, je -pouvais sans danger laisser mon esprit jouer tristement avec des -suppositions auxquelles il donnait une forme mais n'ajoutait pas foi. Je -me disais, «Elle aime peut-être les femmes», comme on dit «Je! peux -mourir ce soir»; on se le dit, mais on ne le croit pas, on fait des -projets pour le lendemain. C'est ce qui explique que, me croyant à tort -incertain si Albertine aimait ou non les femmes, et croyant par -conséquent qu'un fait coupable à l'actif d'Albertine ne m'apporterait -rien que je n'eusse souvent envisagé, j'aie pu éprouver devant les -images, insignifiantes pour d'autres, que m'évoquait la lettre d'Aimé, -une inattendue, la plus cruelle que j'eusse ressentie encore, et qui -formait avec ces images, avec l'image hélas! d'Albertine elle-même, -une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était -indivisible et dont le texte de la lettre d'Aimé que je sépare d'une -façon toute conventionnelle ne peut donner aucunement l'idée, puisque -chacun des mots qui la composent était aussitôt transformé, coloré -à jamais par la souffrance qu'il venait d'exciter. - - -«Monsieur, - -«Monsieur voudra bien me pardonner si je n'ai pas plus tôt écrit à -Monsieur. La personne que Monsieur m'avait chargé de voir s'était -absentée pour deux jours et, désireux de répondre à la confiance que -Monsieur avait mise en moi, je ne voulais pas revenir les mains vides. -Je viens de causer avec cette personne qui se rappelle très bien (Mlle -A.).» Aimé qui avait un certain commencement de culture voulait mettre -Mlle A. en italique et entre guillemets. Mais quand il voulait mettre -des guillemets, il traçait une parenthèse et quand il voulait mettre -quelque chose entre parenthèses, il le mettait entre guillemets. C'est -ainsi que Françoise disait que quelqu'un _restait_ dans ma rue pour -dire qu'il y demeurait, et qu'on pouvait _demeurer_ deux minutes pour -rester, les fautes des gens du peuple consistant seulement très souvent -à interchanger--comme a fait d'ailleurs la langue française--des -termes qui au cours des siècles ont pris réciproquement la place l'un -de l'autre. «D'après elle la chose que supposait Monsieur est -absolument certaine. D'abord c'était elle qui soignait (Mlle A.) chaque -fois que celle-ci venait aux bains. (Mlle A.) venait très souvent -prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu'elle, toujours -habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait -pour l'avoir vu souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne -faisait plus attention aux autres depuis qu'elle connaissait (Mlle A.). -Elle et (Mlle A.) s'enfermaient toujours dans la cabine, restaient très -longtemps, et la dame en gris donnait au moins 10 francs de pourboire à -la personne avec qui j'ai causé. Comme m'a dit cette personne, vous -pensez bien que si elles n'avaient fait qu'enfiler des perles, elles ne -m'auraient pas donné dix francs de pourboire. (Mlle A.) venait aussi -quelquefois avec une femme très noire de peau, qui avait un face à -mains. Mais (Mlle A.) venait le plus souvent avec des jeunes filles plus -jeunes qu'elle surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les -personnes que (Mlle A.) avait l'habitude d'amener n'étaient pas de -Balbec et devaient même souvent venir d'assez loin. Elles n'entraient -jamais ensemble, mais (Mlle A.) entrait, en disant de laisser la porte -de la cabine ouverte--qu'elle attendait une amie, et la personne avec -qui j'ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n'a pu -me donner d'autres détails ne se rappelant pas très bien, «ce qui est -facile à comprendre après si longtemps». Du reste cette personne ne -cherchait pas à savoir, parce qu'elle est très discrète et que -c'était son intérêt car (Mlle A.) lui faisait gagner gros. Elle a -été très sincèrement touchée d'apprendre qu'elle était morte. Il -est vrai que si jeune c'est un grand malheur pour elle et pour les -siens. J'attends les ordres de Monsieur pour savoir si je peux quitter -Balbec où je ne crois pas que j'apprendrai rien davantage. Je remercie -encore Monsieur du petit voyage que Monsieur m'a ainsi procuré et qui -m'a été très agréable d'autant plus que le temps est on ne peut plus -favorable. La saison s'annonce bien pour cette année. On espère que -Monsieur viendra faire cet été une petite apparition. - -Je ne vois plus rien d'intéressant à dire à Monsieur, etc. - -Pour comprendre à quelle profondeur ces mots entraient en moi, il faut -se rappeler que les questions que je me posais à l'égard d'Albertine -n'étaient pas des questions accessoires, indifférentes, des questions -de détail, les seules en réalité que nous nous posions à l'égard de -tous les êtres qui ne sont pas nous, ce qui nous permet de cheminer, -revêtus d'une pensée imperméable, au milieu de la souffrance, du -mensonge, du vice ou de la mort. Non, pour Albertine, c'étaient des -questions d'essence: En son fond qu'était-elle? À quoi pensait-elle? -Qu'aimait-elle? Me mentait-elle? Ma vie avec elle avait-elle été aussi -lamentable que celle de Swann avec Odette? Aussi ce qu'atteignait la -réponse d'Aimé, bien qu'elle ne fût pas une réponse générale, mais -particulière--et justement à cause de cela--c'était bien en -Albertine, en moi, les profondeurs. - -Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d'Albertine à la douche -par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne -me semblait pas moins mystérieux, moins effroyable, que je ne le -redoutais quand je l'imaginais enfermé dans le souvenir, dans le regard -d'Albertine. Sans doute tout autre que moi eût pu trouver insignifiants -ces détails auxquels l'impossibilité où j'étais, maintenant -qu'Albertine était morte, de les faire réfuter par elle, conférait -l'équivalent d'une sorte de probabilité. Il est même probable que -pour Albertine, même s'ils avaient été vrais, ses propres fautes, si -elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes -ou blâmables, que sa sensualité les eût trouvées délicieuses ou -assez fades, eussent été dépourvues de cette inexprimable impression -d'horreur dont je ne les séparais pas. Moi-même, à l'aide de mon -amour des femmes et quoiqu'elles ne dussent pas avoir été pour -Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu'elle -éprouvait. Et certes c'était déjà un commencement de souffrance que -de me la représenter désirant comme j'avais si souvent désiré, me -mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou -telle jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour Mlle de -Stermaria, pour tant d'autres ou pour les paysannes que je rencontrais -dans la campagne. Oui, tous mes désirs m'aidaient à comprendre dans -une certaine mesure les siens; c'était déjà une grande souffrance où -tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en -tourments d'autant plus cruels; comme si dans cette algèbre de la -sensibilité ils reparaissaient avec le même coefficient mais avec le -signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je pouvais -en juger par moi-même, ses fautes, quelque volonté qu'elle eût de me -les cacher--ce qui me faisait supposer qu'elle se jugeait coupable ou -avait peur de me chagriner--ses fautes parce qu'elle les avait -préparées à sa guise dans la claire lumière de l'imagination où se -joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même -nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu'elle n'avait -pas eu le courage de se refuser, des peines pour moi qu'elle avait -cherché à éviter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et -des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines -de la vie. Mais moi, c'est du dehors, sans que je fusse prévenu, sans -que je pusse moi-même les élaborer, c'est de la lettre d'Aimé que -m'étaient venues les images d'Albertine arrivant à la douche et -préparant son pourboire. - -Sans doute c'est parce que dans cette arrivée silencieuse et -délibérée d'Albertine avec la femme en gris, je lisais le rendez-vous -qu'elles avaient pris, cette convention de venir faire l'amour dans un -cabinet de douches qui impliquait une expérience de la corruption, -l'organisation bien dissimulée de toute une double existence, c'est -parce que ces images m'apportaient la terrible nouvelle de la -culpabilité d'Albertine qu'elles m'avaient immédiatement causé une -douleur physique dont elles ne se sépareraient plus. Mais aussitôt la -douleur avait réagi sur elles: un fait objectif, tel qu'une image, est -différent selon l'état intérieur avec lequel on l'aborde. Et la -douleur est un aussi puissant modificateur de la réalité qu'est -l'ivresse. Combinée avec ces images, la souffrance en avait fait -aussitôt quelque chose d'absolument différent de ce que peut être -pour toute autre personne une dame en gris, un pourboire, une douche, la -rue où avait lieu l'arrivée délibérée d'Albertine avec la dame en -gris. Toutes ces images--échappées sur une vie de mensonges et de -fautes telle que je ne l'avais jamais conçue--ma souffrance les avait -immédiatement altérées en leur matière même, je ne les voyais pas -dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c'était le -fragment d'un autre monde, d'une planète inconnue et maudite, une vue -de l'Enfer. L'Enfer c'était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants -d'où, d'après la lettre d'Aimé, elle faisait venir souvent les filles -plus jeunes qu'elle amenait à la douche. Ce mystère que j'avais jadis -imaginé dans le pays de Balbec et qui s'y était dissipé quand j'y -avais vécu, que j'avais ensuite espéré ressaisir en connaissant -Albertine parce que, quand je la voyais passer sur la plage, quand -j'étais assez fou pour désirer qu'elle ne fût pas vertueuse, je -pensais qu'elle devait l'incarner, comme maintenant tout ce qui touchait -à Balbec s'en imprégnait affreusement! Les noms de ces stations, -Toutainville, Évreville, Incarville, devenus si familiers, si -tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les -Verdurin, maintenant que je pensais qu'Albertine avait habité l'une, -s'était promenée jusqu'à l'autre, avait pu souvent aller à -bicyclette à la troisième, ils excitaient en moi une anxiété plus -cruelle que la première fois, où je les voyais avec tant de trouble, -avant d'arriver à Balbec que je ne connaissais pas encore. C'est un de -ces pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des -faits extérieurs et les sentiments de l'âme sont quelque chose -d'inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir -exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la -simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que nous avons -le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c'est un vertigineux -kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien. Albertine m'avait-elle -trompé? avec qui? dans quelle maison? quel jour? celui où elle m'avait -dit telle chose? où je me rappelais que j'avais dans la journée dit -ceci ou cela? je n'en savais rien. Je ne savais pas davantage quels -étaient ses sentiments pour moi, s'ils étaient inspirés par -l'intérêt, par la tendresse. Et tout d'un coup je me rappelais tel -incident insignifiant, par exemple qu'Albertine avait voulu aller à -Saint-Martin le Vêtu, disant que ce nom l'intéressait, et peut-être -simplement parce qu'elle avait fait la connaissance de quelque paysanne -qui était là-bas. Mais ce n'était rien qu'Aimé m'eût appris tout -cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer -qu'il me l'avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été -surpassé, dans mon amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer -que je savais; car cela faisait tomber entre nous la séparation -d'illusions différentes, tout en n'ayant jamais eu pour résultat de me -faire aimer d'elle davantage, au contraire. Or voici que, depuis qu'elle -était morte, le second de ces besoins était amalgamé à l'effet du -premier: je tâchais de me représenter l'entretien où je lui aurais -fait part de ce que j'avais appris, aussi vivement que l'entretien où -je lui aurais demandé ce que je ne savais pas; c'est-à-dire la voir -près de moi, l'entendre me répondant avec bonté, voir ses joues -redevenir grosses, ses yeux perdre leur malice et prendre de la -tristesse, c'est-à-dire l'aimer encore et oublier la fureur de ma -jalousie dans le désespoir de mon isolement. Le douloureux mystère de -cette impossibilité de jamais lui faire savoir ce que j'avais appris et -d'établir nos rapports sur la vérité de ce que je venais seulement de -découvrir (et que je n'avais peut-être pu découvrir que parce qu'elle -était morte) substituait sa tristesse au mystère plus douloureux de sa -conduite. Quoi? Avoir tant désiré qu'Albertine sût que j'avais appris -l'histoire de la salle de douches, Albertine qui n'était plus rien! -C'était là encore une des conséquences de cette impossibilité où -nous sommes, quand nous avons à raisonner sur la mort, de nous -représenter autre chose que la vie. Albertine n'était plus rien. Mais -pour moi c'était la personne qui m'avait caché qu'elle eût des -rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s'imaginait avoir réussi à -me le faire ignorer. Quand nous raisonnons sur ce qui se passe après -notre propre mort, n'est-ce pas encore nous vivant que par erreur nous -projetons à ce moment-là? Et est-il beaucoup plus ridicule en somme de -regretter qu'une femme qui n'est plus rien ignore que nous ayons appris -ce qu'elle faisait il y a six ans, que de désirer que de nous-même, -qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle? -S'il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier, -les regrets de ma jalousie rétrospective n'en procédaient pas moins de -la même erreur d'optique que chez les autres hommes le désir de la -gloire posthume. Pourtant cette impression de ce qu'il y avait de -solennellement définitif dans ma séparation d'avec Albertine, si elle -s'était substituée un moment à l'idée de ses fautes, ne faisait -qu'aggraver celles-ci en leur conférant un caractère irrémédiable. - -Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimitée où -j'étais seul et où, dans quelque sens que j'allasse, je ne la -rencontrerais jamais. Heureusement je trouvai fort à propos dans ma -mémoire,--comme il y a toujours toutes espèces de choses, les unes -dangereuses, les autres salutaires dans ce fouillis où les souvenirs ne -s'éclairent qu'un à un,--je découvris, comme un ouvrier l'objet qui -pourra servir à ce qu'il veut faire, une parole de ma grand'mère. Elle -m'avait dit à propos d'une histoire invraisemblable que la doucheuse -avait racontée à Mme de Villeparisis: «C'est une femme qui doit avoir -la maladie du mensonge». Ce souvenir me fut d'un grand secours. Quelle -portée pouvait avoir ce qu'avait dit la doucheuse à Aimé? D'autant -plus qu'en somme elle n'avait rien vu. On peut venir prendre des douches -avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter -la doucheuse exagérait-elle le pourboire. J'avais bien entendu -Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle -qu'elle avait «un million à manger par mois», ce qui était de la -folie; une autre fois qu'elle avait vu ma tante Léonie donner à -Eulalie quatre billets de mille francs, alors qu'un billet de cinquante -francs plié en quatre me paraissait déjà peu vraisemblable. Et ainsi -je cherchais--et je réussis peu à peu--à me défaire de la -douloureuse certitude que je m'étais donné tant de mal à acquérir, -ballotté que j'étais toujours entre le désir de savoir, et la peur de -souffrir. Alors ma tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette -tendresse, une tristesse d'être séparé d'Albertine, durant laquelle -j'étais peut-être encore plus malheureux qu'aux heures récentes où -c'était par la jalousie que j'étais torturé. Mais cette dernière -renaquit soudain, en pensant à Balbec, à cause de l'image soudain -revue (et qui jusque-là ne m'avait jamais fait souffrir et me -paraissait même une des plus inoffensives de ma mémoire) de la salle -à manger de Balbec le soir, avec de l'autre côté du vitrage, toute -cette population entassée dans l'ombre comme devant le vitrage lumineux -d'un aquarium, en faisant se frôler (je n'y avais jamais pensé) dans -sa conglomération, les pêcheurs et les filles du peuple contre les -petites bourgeoises jalouses de ce luxe nouveau à Balbec, ce luxe que -sinon la fortune, du moins l'avarice et la tradition interdisaient à -leurs parents, petites bourgeoises parmi lesquelles, il y avait -sûrement presque chaque soir Albertine que je ne connaissais pas encore -et qui sans doute levait là quelque fillette qu'elle rejoignait -quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une -cabine abandonnée, au pied de la falaise. Puis c'était ma tristesse -qui renaissait, je venais d'entendre comme une condamnation à l'exil le -bruit de l'ascenseur qui, au lieu de s'arrêter à mon étage, montait -au-dessus. Pourtant la seule personne dont j'eusse pu souhaiter la -visite ne viendrait plus jamais, elle était morte. Et malgré cela, -quand l'ascenseur s'arrêtait à mon étage, mon cœur battait, un -instant je me disais: «Si tout de même cela n'était qu'un rêve! -C'est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va -entrer me dire avec plus d'effroi que de colère--car elle est plus -superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que -ce qu'elle croira peut-être un revenant--: «Monsieur ne devinera -jamais qui est là.» J'essayais de ne penser à rien, de prendre un -journal. Mais la lecture m'était insupportable de ces articles écrits -par des gens qui n'éprouvent pas de réelle douleur. D'une chanson -insignifiante l'un disait: «C'est à pleurer», tandis que moi je -l'aurais écoutée avec tant d'allégresse si Albertine avait vécu. Un -autre, grand écrivain cependant, parce qu'il avait été acclamé à sa -descente d'un train, disait qu'il avait reçu là des témoignages -inoubliables, alors que moi, si maintenant je les avais reçus, je n'y -aurais même pas pensé un instant. Et un troisième assurait que, sans -la fâcheuse politique, la vie de Paris serait «tout à fait -délicieuse» alors que je savais bien que même sans politique cette -vie ne pouvait m'être qu'atroce, et m'eût semblé délicieuse même -avec la politique, si j'eusse retrouvé Albertine. Le chroniqueur -cynégétique disait (on était au mois de mai) «Cette époque est -vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car -il n'y a rien, absolument rien à tirer», et le chroniqueur du -«Salon»: «Devant cette manière d'organiser une exposition on se sent -pris d'un immense découragement, d'une tristesse infinie...» Si la -force de ce que je sentais me faisait paraître mensongères et pâles -les expressions de ceux qui n'avaient pas de vrais bonheurs ou malheurs, -en revanche les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce -fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou -aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la -princesse de Guermantes, ou à l'amour, ou à l'absence, ou à -l'infidélité, remettaient brusquement devant moi, sans que j'eusse eu -le temps de me détourner, l'image d'Albertine, et je me remettais à -pleurer. D'ailleurs, d'habitude, ces journaux je ne pouvais même pas -les lire, car le simple geste d'en ouvrir un me rappelait à la fois que -j'en accomplissais de semblables quand Albertine vivait, et qu'elle ne -vivait plus; je les laissais retomber sans avoir la force de les -déplier jusqu'au bout. Chaque impression évoquait une impression -identique mais blessée parce qu'en avait été retranchée l'existence -d'Albertine, de sorte que je n'avais jamais le courage de vivre jusqu'au -bout ces minutes mutilées. Même, quand peu à peu Albertine cessa -d'être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je -souffrais tout d'un coup s'il me fallait, comme au temps où elle était -là; entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m'asseoir près du -pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la -flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d'une chaise, et -d'autres domaines plus immatériels comme une nuit d'insomnie ou l'émoi -que me donnait la première visite d'une femme qui m'avait plu. Malgré -cela le peu de phrases que mes yeux lisaient dans une journée ou que ma -pensée se rappelait avoir lues, excitaient souvent en moi une jalousie -cruelle. Pour cela elles avaient moins besoin de me fournir un argument -valable en faveur de l'immoralité des femmes que de me rendre une -impression ancienne liée à l'existence d'Albertine. Transporté alors -dans un moment oublié dont l'habitude d'y penser n'avait pas pour moi -émoussé la force, et où Albertine vivait encore, ses fautes prenaient -quelque chose de plus voisin, de plus angoissant, de plus atroce. Alors -je me demandais s'il était certain que les révélations de la -doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité -serait d'envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le -voisinage de la villa de Mme Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs -qu'une femme prend avec les femmes, si c'est pour n'être pas plus -longtemps privée d'eux qu'elle m'avait quitté, elle avait dû, -aussitôt libre, essayer de s'y livrer et y réussir, dans un pays -qu'elle connaissait et où elle n'aurait pas choisi de se retirer si -elle n'avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez moi. Sans -doute, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que la mort d'Albertine -eût si peu changé mes préoccupations. Quand notre maîtresse est -vivante, une grande partie des pensées qui forment ce que nous appelons -notre amour nous viennent pendant les heures où elle n'est pas à -côté de nous. Ainsi l'on prend l'habitude d'avoir pour objet de sa -rêverie un être absent, et qui, même s'il ne le reste que quelques -heures, pendant ces heures-là n'est qu'un souvenir. Aussi la mort ne -change-t-elle pas grand'chose. Quand Aimé revint, je lui demandai de -partir pour Châtellerault, et ainsi non seulement par mes pensées, mes -tristesses, l'émoi que me donnait un nom relié de si loin que ce fût -à un certain être, mais encore par toutes mes actions, par les -enquêtes auxquelles je procédais, par l'emploi que je faisais de mon -argent tout entier destiné à connaître les actions d'Albertine, je -peux dire que toute cette année-là ma vie resta remplie par un amour, -par une véritable liaison. Et celle qui en était l'objet était une -morte. On dit quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un être -après sa mort, si cet être était un artiste et mettait un peu de soin -dans son œuvre. C'est peut-être de la même manière qu'une sorte de -bouture prélevée sur un être et greffée au cœur d'un autre, -continue à y poursuivre sa vie, même quand l'être d'où elle avait -été détachée a péri. Aimé alla loger à côté de la villa de Mme -Bontemps; il fit la connaissance d'une femme de chambre, d'un loueur de -voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la -journée. Les gens n'avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre, -Aimé me disait avoir appris d'une petite blanchisseuse de la ville -qu'Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras -quand celle-ci lui rapportait le linge. «Mais, disait-elle, cette -demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose.» J'envoyai à Aimé -l'argent qui payait son voyage, qui payait le mal qu'il venait de me -faire par sa lettre et cependant je m'efforçais de le guérir en me -disant que c'était là une familiarité qui ne prouvait aucun désir -vicieux quand je reçus un télégramme d'Aimé: «Ai appris les choses -les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver lettre -suit.» Le lendemain vint une lettre dont l'enveloppe suffît à me -faire frémir; j'avais reconnu qu'elle était d'Aimé, car chaque -personne même la plus humble a sous sa dépendance ces petits -êtres familiers à la fois vivants et couchés dans une espèce -d'engourdissement sur le papier, les caractères de son écriture que -lui seul possède. «D'abord la petite blanchisseuse n'a rien voulu me -dire, elle assurait que Mlle Albertine n'avait jamais fait que lui -pincer le bras. Mais pour la faire parler je l'ai emmenée dîner, je -l'ai fait boire. Alors elle m'a raconté que Mlle Albertine la -rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner, -que Mlle Albertine qui avait l'habitude de se lever de grand matin pour -aller se baigner avait l'habitude de la retrouver au bord de l'eau, à -un endroit où les arbres sont si épais que personne ne peut vous voir -et d'ailleurs il n'y a personne qui peut vous voir à cette heure-là. -Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient -et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait -dur même sous les arbres, elles restaient dans l'herbe à se sécher, -à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse m'a avoué qu'elle -aimait beaucoup à s'amuser avec ses petites amies et que voyant Mlle -Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle -le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le -long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que Mlle -Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles -jouaient à se pousser dans l'eau; là elle ne m'a rien dit de plus, -mais tout dévoué à vos ordres et voulant faire n'importe quoi pour -vous faire plaisir, j'ai emmené coucher avec moi la petite -blanchisseuse. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me fît ce -qu'elle faisait à Mlle Albertine quand celle-ci ôtait son costume de -bain. Et elle m'a dit: «Si vous aviez vu comme elle frétillait, cette -demoiselle, elle me disait: (ah! tu me mets aux anges) et elle était si -énervée qu'elle ne pouvait s'empêcher de me mordre.» J'ai vu encore -la trace sur le bras de la petite blanchisseuse. Et je comprends le -plaisir de Mlle Albertine car cette petite-là est vraiment très -habile.» - -J'avais bien souffert à Balbec quand Albertine m'avait dit son amitié -pour Mlle Vinteuil. Mais Albertine était là pour me consoler. Puis -quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d'Albertine, -j'avais réussi à la faire partir de chez moi, quand Françoise m'avait -annoncé qu'elle n'était plus là et que je m'étais trouvé seul, -j'avais souffert davantage. Mais du moins l'Albertine que j'avais aimée -restait dans mon cœur. Maintenant à sa place--pour me punir d'avoir -poussé plus loin une curiosité à laquelle, contrairement à ce que -j'avais supposé, la mort n'avait pas mis fin--ce que je trouvais -c'était une jeune fille différente, multipliant les mensonges et les -tromperies, là où l'autre m'avait si doucement rassuré en me jurant -n'avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l'ivresse de sa liberté -reconquise, elle était partie goûter jusqu'à la pâmoison, jusqu'à -mordre cette petite blanchisseuse qu'elle retrouvait au soleil levant, -sur le bord de la Loire et à qui elle disait: «Tu me mets aux anges». -Une Albertine différente, non pas seulement dans le sens où nous -entendons le mot différent quand il s'agit des autres. Si les autres -sont différents de ce que nous avons cru, cette différence ne nous -atteignant pas profondément, et le pendule de l'intuition ne pouvant -projeter hors de lui qu'une oscillation égale à celle qu'il a -exécutée dans le sens intérieur, ce n'est que dans les régions -superficielles d'eux-mêmes que nous situons ces différences. -Autrefois, quand j'apprenais qu'une femme aimait les femmes, elle ne me -paraissait pas pour cela une femme autre, d'une essence particulière. -Mais s'il s'agit d'une femme qu'on aime, pour se débarrasser de la -douleur qu'on éprouve à l'idée que cela peut être, on cherche à -savoir non seulement ce qu'elle a fait, mais ce qu'elle ressentait en le -faisant, quelle idée elle avait de ce qu'elle faisait; alors descendant -de plus en plus avant, par la profondeur de la douleur, on atteint au -mystère, à l'essence. Je souffrais jusqu'au fond de moi-même, jusque -dans mon corps, dans mon cœur--bien plus que ne m'eût fait souffrir la -peur de perdre la vie--de cette curiosité à laquelle collaboraient -toutes les forces de mon intelligence et de mon inconscient; et ainsi -c'est dans les profondeurs mêmes d'Albertine que je projetais -maintenant tout ce que j'apprenais d'elle. Et la douleur qu'avait ainsi -fait pénétrer en moi à une telle profondeur la réalité du vice -d'Albertine, me rendit bien plus tard un dernier office. Comme le mal -que j'avais fait à ma grand'mère, le mal que m'avait fait Albertine -fut un dernier lien entre elle et moi et qui survécut même au -souvenir, car, avec la conservation d'énergie que possède tout ce qui -est physique, la souffrance n'a même pas besoin des leçons de la -mémoire. Ainsi un homme qui a oublié les belles nuits passées au -clair de lune dans les bois, souffre encore des rhumatismes qu'il y a -pris. Ces goûts niés par elle et qu'elle avait, ces goûts dont la -découverte était venue à moi, non dans un froid raisonnement mais -dans la brûlante souffrance ressentie à la lecture de ces mots: «Tu -me mets aux anges», souffrance qui leur donnait une particularité -qualitative, ces goûts ne s'ajoutaient pas seulement à l'image -d'Albertine comme s'ajoute au bernard-l'ermite la coquille nouvelle -qu'il traîne après lui, mais bien plutôt comme un sel qui entre en -contact avec un autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature. -Quand la petite blanchisseuse avait dû dire à ses petites amies: -«Imaginez-vous, je ne l'aurais pas cru, eh bien, la demoiselle c'en est -une aussi» pour moi ce n'était pas seulement un vice d'abord -insoupçonné d'elles qu'elles ajoutaient à la personne d'Albertine, -mais la découverte qu'elle était une autre personne, une personne -comme elles, parlant la même langue, ce qui en la faisant compatriote -d'autres, me la rendait encore plus étrangère à moi, prouvait que ce -que j'avais eu d'elle, ce que je portais dans mon cœur, ce n'était -qu'un tout petit peu d'elle, et que le reste qui prenait tant -d'extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement -importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec -d'autres, elle me l'avait toujours caché, elle m'en avait tenu à -l'écart, comme une femme qui m'eût caché qu'elle était d'un pays -ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore -qu'une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis -qu'Albertine c'était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu'elle -n'appartenait pas à l'humanité commune, mais à une race étrange qui -s'y mêle, s'y cache et ne s'y fond jamais. J'avais justement vu deux -peintures d'Elstir où dans un paysage touffu il y a des femmes nues. -Dans l'une d'elles, l'une des jeunes filles lève le pied comme -Albertine devait faire quand elle l'offrait à la blanchisseuse. De -l'autre pied elle pousse à l'eau l'autre jeune fille qui gaiement -résiste, la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l'eau bleue. -Je me rappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le même -méandre de cou de cygne avec l'angle du genou, que faisait la chute de -la cuisse d'Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit et -j'avais voulu souvent lui dire qu'elle me rappelait ces peintures. Mais -je ne l'avais pas fait pour ne pas éveiller en elle l'image de corps -nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse et -de ses amies, recomposer le groupe que j'avais tant aimé quand j'étais -assis au milieu des amies d'Albertine à Balbec. Et si j'avais été un -amateur sensible à la seule beauté j'aurais reconnu qu'Albertine le -recomposait mille fois plus beau, maintenant que les éléments en -étaient les statues nues de déesses comme celles que les grands -sculpteurs éparpillaient à Versailles sous les bosquets ou donnaient -dans les bassins à laver et à polir aux caresses du flot. Maintenant -je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de -l'eau, dans leur double nudité de marbres féminins au milieu d'une -touffe de végétations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs -nautiques. Me souvenant de ce qu'Albertine était sur mon lit, je -croyais voir sa cuisse recourbée, je la voyais, c'était un col de -cygne, il cherchait la bouche de l'autre jeune fille. Alors je ne voyais -même plus une cuisse, mais le col hardi d'un cygne, comme celui qui -dans une étude frémissante cherche la bouche d'une Léda qu'on voit -dans toute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu'il -n'y a qu'un cygne et qu'elle semble plus seule, de même qu'on découvre -au téléphone les inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant -qu'elle n'est pas dissociée d'un visage où l'on objective son -expression. Dans cette étude le plaisir au lieu d'aller vers la face -qui l'inspire et qui est absente, remplacée par un cygne inerte, se -concentre dans celle qui le ressent. Par instant la communication était -interrompue entre mon cœur et ma mémoire. Ce qu'Albertine avait fait -avec la blanchisseuse ne m'était plus signifié que par des -abréviations quasi algébriques qui ne me représentaient plus rien; -mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et mon -cœur était brûlé sans pitié par un feu d'enfer, tandis que je -voyais Albertine ressuscitée par ma jalousie, vraiment vivante, se -raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait: -«Tu me mets aux anges». Comme elle était vivante au moment où elle -commettait ses fautes, c'est-à-dire au moment où moi-même je me -trouvais, il ne suffisait pas de connaître cette faute, j'aurais voulu -qu'elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là je -regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait la -marque de ma jalousie, et tout différent du regret déchirant des -moments où je l'aimais, n'était que le regret de ne pas pouvoir lui -dire: «Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après -m'avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la -Loire, tu lui disais: «Tu me mets aux anges», j'ai vu la morsure.» -Sans doute je me disais: «Pourquoi me tourmenter? Celle qui a eu du -plaisir avec la blanchisseuse n'est plus rien, donc n'était pas une -personne dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que -je sais. Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu'elle -ne se dit rien.» Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de -son plaisir qui me ramenait au moment où elle l'avait éprouvé. Ce que -nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé, -dans l'avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de -la mort. Si mon regret qu'elle fût morte subissait dans ces moments-là -l'influence de ma jalousie et prenait cette forme si particulière, -cette influence s'étendait à mes rêves d'occultisme, d'immortalité -qui n'étaient qu'un effort pour tâcher de réaliser ce que je -désirais. Aussi à ces moments-là si j'avais pu réussir à l'évoquer -en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que -c'était possible, ou à la rencontrer dans l'autre vie comme le pensait -l'abbé X. je ne l'aurais souhaité que pour lui répéter: «Je sais -pour la blanchisseuse. Tu lui disais: tu me mets aux anges, j'ai vu la -morsure.» Ce qui vint à mon secours contre cette image de la -blanchisseuse, ce fut--certes quand elle eut un peu duré--cette image -elle-même parce que nous ne connaissons vraiment que ce qui est -nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité un -changement de ton qui nous frappe, ce à quoi l'habitude n'a pas encore -substitué ses pâles fac-similés. Mais ce fut surtout ce -fractionnement d'Albertine en de nombreux fragments, en de nombreuses -Albertines, qui était son seul mode d'existence en moi. Des moments -revinrent où elle n'avait été que bonne, ou intelligente, ou -sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports. Et ce -fractionnement, n'était-il pas au fond juste qu'il me calmât? Car s'il -n'était pas en lui-même quelque chose de réel, s'il tenait à la -forme successive des heures où elle m'était apparue forme qui restait -celle de ma mémoire comme la courbure des projections de ma lanterne -magique tenait à la courbure des verres colorés, ne représentait-il -pas à sa manière une vérité, bien objective celle-là, à savoir que -chacun de nous n'est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui -n'ont pas toutes la même valeur morale et que si Albertine vicieuse -avait existé, cela n'empêchait pas qu'il y en eût eu d'autres, celle -qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre, celle qui -le soir où je lui avais dit qu'il fallait nous séparer avait dit si -tristement: «Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai -jamais tout cela» et, quand elle avait vu l'émotion que mon mensonge -avait fini par me communiquer s'était écriée avec une pitié -sincère: «Oh! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c'est -entendu je ne chercherai pas à vous revoir.» Alors je ne fus plus -seul; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait. Du moment -que cette Albertine bonne était revenue, j'avais retrouvé la seule -personne à qui je pusse demander l'antidote des souffrances -qu'Albertine me causait. Certes je désirais toujours lui parler de -l'histoire de la blanchisseuse, mais ce n'était plus en manière de -cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce que je savais. Comme -je l'aurais fait si Albertine avait été vivante, je lui demandai -tendrement si l'histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle me jura -que non, qu'Aimé n'était pas très véridique et que, voulant -paraître avoir bien gagné l'argent que je lui avais donné, il n'avait -pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu'il avait voulu à -la blanchisseuse. Sans doute Albertine n'avait cessé de me mentir. -Pourtant dans le flux et le reflux de ses contradictions, je sentais -qu'il y avait eu une certaine progression à moi due. Qu'elle ne m'eût -même pas fait, au début, des confidences (peut-être, il est vrai, -involontaires dans une phrase qui échappe) je n'en eusse pas juré. Je -ne me rappelais plus. Et puis elle avait de si bizarres façons -d'appeler certaines choses, que cela pouvait signifier cela ou non, mais -le sentiment qu'elle avait eu de ma jalousie l'avait ensuite portée à -rétracter avec horreur ce qu'elle avait d'abord complaisamment avoué. -D'ailleurs Albertine n'avait même pas besoin de me dire cela. Pour -être persuadé de son innocence il me suffisait de l'embrasser, et je -le pouvais maintenant qu'était tombée la cloison qui nous séparait, -pareille à celle impalpable et résistante qui après une brouille -s'élève entre deux amoureux et contre laquelle se briseraient les -baisers. Non, elle n'avait besoin de rien me dire. Quoi qu'elle eût -fait, quoi qu'elle eût voulu la pauvre petite, il y avait des -sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nous divisait, nous pouvions -nous unir. Si l'histoire était vraie, et si Albertine m'avait caché -ses goûts, c'était pour ne pas me faire du chagrin. J'eus la douceur -de l'entendre dire à cette Albertine-là. D'ailleurs en avais-je jamais -connu une autre? Les deux plus grandes causes d'erreur dans nos rapports -avec un autre être sont, avoir soi-même bon cœur, ou bien, cet autre -être, l'aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule. -Cela suffit; alors dans les longues heures d'espérance ou de tristesse, -on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard -on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque -cruelle réalité qu'on soit placé, ôter ce caractère bon, cette -nature de femme nous aimant, à l'être qui a tel regard, telle épaule, -que nous ne pouvons quand elle vieillit, ôter son premier visage à une -personne que nous connaissons depuis sa jeunesse. J'évoquai le beau -regard bon et pitoyable de cette Albertine-là, ses grosses joues, son -cou aux larges grains. C'était l'image d'une morte, mais, comme cette -morte vivait, il me fut aisé de faire immédiatement ce que j'eusse -fait infailliblement si elle avait été auprès de moi de son vivant -(ce que je ferais si je devais jamais la retrouver dans une autre vie), -je lui pardonnai. - -Les instants que j'avais vécus auprès de cette Albertine-là -m'étaient si précieux que j'eusse voulu n'en avoir laissé échapper -aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d'une fortune dissipée, -j'en retrouvais qui avaient semblé perdus: en nouant un foulard -derrière mon cou au lieu de devant, je me rappelai une promenade à -laquelle je n'avais jamais repensé et où, pour que l'air froid ne pût -pas venir sur ma gorge, Albertine me l'avait arrangé de cette manière -après m'avoir embrassé. Cette promenade si simple, restituée à ma -mémoire par un geste si humble, me fit le plaisir de ces objets intimes -ayant appartenu à une morte chérie que nous rapporte la vieille femme -de chambre et qui ont tant de prix pour nous; mon chagrin s'en trouvait -enrichi, et d'autant plus que ce foulard je n'y avais jamais repensé. - -Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol; des -hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais -compte que ce grand amour prolongé pour Albertine, était comme l'ombre -du sentiment que j'avais eu pour elle, en reproduisait les diverses -parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale -qu'il reflétait au delà de la mort. Car je sentais bien que si je -pouvais entre mes pensées pour Albertine mettre quelque intervalle, -d'autre part, si j'en avais mis trop, je ne l'aurais plus aimée; elle -me fût par cette coupure devenue indifférente, comme me l'était -maintenant ma grand'mère. Trop de temps passé sans penser à elle eût -rompu dans mon souvenir la continuité qui est le principe même de la -vie, qui pourtant peut se ressaisir après un certain intervalle de -temps. N'en avait-il pas été ainsi de mon amour pour Albertine quand -elle vivait, lequel avait pu se renouer après un assez long intervalle -dans lequel j'étais resté sans penser à elle? Or mon souvenir devait -obéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longs -intervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, que refléter -après la mort d'Albertine le sentiment que j'avais eu pour elle, il -était comme l'ombre de mon amour. - -D'autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le -reconnaissais plus; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais -chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le -signe que je n'aimais plus Albertine quand c'était celui que je -l'aimais toujours; car le besoin d'éprouver un grand amour n'était, -tout autant que le désir d'embrasser les grosses joues d'Albertine, -qu'une partie de mon regret. C'est quand je l'aurais oubliée, que je -pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le -regret d'Albertine, parce que c'était lui qui faisait naître en moi le -besoin d'une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure -que mon regret d'Albertine s'affaiblirait, le besoin d'une sœur, lequel -n'était qu'une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins -impérieux. Et pourtant ces deux reliquats de mon amour ne suivirent pas -dans leur décroissance une marche également rapide. Il y avait des -heures où j'étais décidé à me marier, tant le premier subissait une -profonde éclipse, le second au contraire gardant une grande force. Et -en revanche plus tard mes souvenirs jaloux s'étant éteints, tout d'un -coup parfois une tendresse me remontait au cœur pour Albertine, et -alors, pensant à mes amours pour d'autres femmes, je me disais qu'elle -les aurait compris, partagés--et son vice devenait comme une cause -d'amour. Parfois ma jalousie renaissait dans des moments où je ne me -souvenais plus d'Albertine, bien que ce fût d'elle alors que j'étais -jaloux. Je croyais l'être d'Andrée à propos de qui on m'apprit à ce -moment-là une aventure qu'elle avait. Mais Andrée n'était pour moi -qu'un prête-nom, qu'un chemin de raccord, qu'une prise de courant qui -me reliait indirectement à Albertine. C'est ainsi qu'en rêve on donne -un autre visage, un autre nom, à une personne sur l'identité profonde -de laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgré les flux et -les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi -générale, les sentiments que m'avait laissés Albertine eurent plus de -peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement -les sentiments, mais les sensations. Différent en cela de Swann qui, -lorsqu'il avait commencé à ne plus aimer Odette, n'avait même plus pu -recréer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant -un passé qui n'était plus que l'histoire d'un autre; mon moi en -quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était -déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu'une -étincelle y refaisait passer l'ancien courant, même quand depuis -longtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucune -image d'elle n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes -qu'apportaient à mes yeux un vent froid soufflant comme à Balbec sur -les pommiers déjà roses, j'en arrivais à me demander si la -renaissance de ma douleur n'était pas due à des causes toutes -pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d'un souvenir -et la dernière période d'un amour, n'était pas plutôt le début -d'une maladie de cœur. - -Il y a dans certaines affections des accidents secondaires que le malade -est trop porté à confondre avec la maladie elle-même. Quand ils -cessent, il est étonné de se trouver moins éloigné de la guérison -qu'il n'avait cru. Telle avait été la souffrance causée--la -complication amenée--par les lettres d'Aimé relativement à -l'établissement de douches et à la petite blanchisseuse. Mais un -médecin de l'âme qui m'eût visité eût trouvé que, pour le reste, -mon chagrin lui-même allait mieux. Sans doute en moi, comme j'étais un -homme, un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans -le passé et dans la réalité actuelle, il existait toujours une -contradiction entre le souvenir vivant d'Albertine et la connaissance -que j'avais de sa mort. Mais cette contradiction était en quelque sorte -l'inverse de ce qu'elle était autrefois. L'idée qu'Albertine était -morte, cette idée qui les premiers temps venait battre si furieusement -en moi l'idée qu'elle était vivante, que j'étais obligé de me sauver -devant elle comme les enfants à l'arrivée de la vague, cette idée de -sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par -conquérir en moi la place qu'y occupait récemment encore l'idée de sa -vie. Sans que je m'en rendisse compte, c'était maintenant cette idée -de la mort d'Albertine--non plus le souvenir présent de sa vie--qui -faisait pour la plus grande partie le fond de mes inconscientes -songeries, de sorte que si je les interrompais tout à coup pour -réfléchir sur moi-même, ce qui me causait de l'étonnement ce -n'était pas, comme les premiers jours, qu'Albertine si vivante en moi -pût n'exister plus sur la terre, pût être morte, mais qu'Albertine, -qui n'existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si -vivante en moi. Maçonné par la contiguïté des souvenirs qui se -suivent l'un l'autre, le noir tunnel, sous lequel ma pensée rêvassait -depuis trop longtemps pour qu'elle prît même plus garde à lui, -s'interrompait brusquement d'un intervalle de soleil, laissant voir au -loin un univers souriant et bleu où Albertine n'était plus qu'un -souvenir indifférent et plein de charme. Est-ce celle-là, me -disais-je, qui est la vraie, ou bien l'être qui, dans l'obscurité où -je roulais depuis si longtemps, me semblait la seule réalité? Le -personnage que j'avais été il y a si peu de temps encore et qui ne -vivait que dans la perpétuelle attente du moment où Albertine -viendrait lui dire bonsoir et l'embrasser, une sorte de multiplication -de moi-même me faisait paraître ce personnage comme n'étant plus -qu'une faible partie, à demi dépouillée de moi, et comme une fleur -qui s'entr'ouvre j'éprouvais la fraîcheur rajeunissante d'une -exfoliation. Au reste ces brèves illuminations ne me faisaient -peut-être que mieux prendre conscience de mon amour pour Albertine, -comme il arrive pour toutes les idées trop constantes qui ont besoin -d'une opposition pour s'affirmer. Ceux qui ont vécu pendant la guerre -de 1870 par exemple disent que l'idée de la guerre avait fini par leur -sembler naturelle non parce qu'ils ne pensaient pas assez à la guerre, -mais parce qu'ils y pensaient toujours. Et pour comprendre combien c'est -un fait étrange et considérable que la guerre, il fallait, quelque -chose les arrachant à leur obsession permanente, qu'ils oubliassent un -instant que la guerre régnait, se retrouvassent pareils à ce qu'ils -étaient quand on était en paix, jusqu'à ce que tout à coup sur le -blanc momentané se détachât enfin distincte la réalité monstrueuse -que depuis longtemps ils avaient cessé de voir, ne voyant pas autre -chose qu'elle. - -Si encore ce retrait en moi des différents souvenirs d'Albertine -s'était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément, -également, de front, sur toute la ligne de ma mémoire, les souvenirs -de ses trahisons s'éloignant en même temps que ceux de sa douceur, -l'oubli m'eût apporté de l'apaisement. Il n'en était pas ainsi. Comme -sur une plage où la marée descend irrégulièrement, j'étais assailli -par la morsure de tel de mes soupçons, quand déjà l'image de sa douce -présence était retirée trop loin de moi pour pouvoir m'apporter son -remède. Pour les trahisons j'en avais souffert, parce qu'en quelque -année lointaine qu'elles eussent eu lieu, pour moi elles n'étaient pas -anciennes; mais j'en souffris moins quand elles le devinrent, -c'est-à-dire quand je me les représentai moins vivement, car -l'éloignement d'une chose est proportionné plutôt à la puissance -visuelle de la mémoire qui regarde, qu'à la distance réelle des jours -écoulés, comme le souvenir d'un rêve de la dernière nuit qui peut -nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement, -qu'un événement qui date de plusieurs années. Mais bien que l'idée -de la mort d'Albertine fît des progrès en moi, le reflux de la -sensation qu'elle était vivante, s'il ne les arrêtait pas, les -contrecarrait cependant et empêchait qu'ils fussent réguliers. Et je -me rends compte maintenant que pendant cette période là (sans doute à -cause de cet oubli des heures où elle avait été cloîtrée chez moi, -et qui, à force d'effacer chez moi la souffrance de fautes qui me -semblaient presque indifférentes parce que je savais qu'elle ne les -commettait pas, étaient devenues comme autant de preuves d'innocence), -j'eus le martyre de vivre habituellement avec une idée tout aussi -nouvelle que celle qu'Albertine était morte (jusque-là je partais -toujours de l'idée qu'elle était vivante) avec une idée que j'aurais -cru tout aussi impossible à supporter et qui, sans que je m'en -aperçusse, formait peu à peu le fond de ma conscience, s'y substituait -à l'idée qu'Albertine était innocente; c'était l'idée qu'elle -était coupable. Quand je croyais douter d'elle, je croyais au contraire -en elle; de même je pris pour point de départ de mes autres idées, la -certitude--souvent démentie comme l'avait été l'idée contraire--la -certitude de sa culpabilité, tout en m'imaginant que je doutais encore. -Je dus souffrir beaucoup pendant cette période-là, mais je me rends -compte qu'il fallait que ce fût ainsi. On ne guérit d'une souffrance -qu'à condition de l'éprouver pleinement. En protégeant Albertine de -tout contact, en me forgeant l'illusion 'qu'elle était innocente, aussi -bien que plus tard en prenant pour base de mes raisonnements la pensée -qu'elle vivait, je ne faisais que retarder l'heure de la guérison, -parce que je retardais les longues heures qui devaient se dérouler -préalablement à la fin des souffrances nécessaires. Or sur ces idées -de la culpabilité d'Albertine, l'habitude, quand elle s'exercerait, le -ferait suivant les mêmes lois que j'avais déjà éprouvées au cours -de ma vie. De même que le nom de Guermantes avait perdu la -signification et le charme d'une route bordée de fleurs aux grappes -violettes et rougeâtres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la -présence d'Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms -de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d'autres -tout ce qu'ils avaient signifié pour moi, ce charme et cette -signification laissant en moi un simple mot qu'ils trouvaient assez -grand pour vivre tout seul, comme quelqu'un qui vient mettre en train un -serviteur, le mettra au courant, et après quelques semaines se retire, -de même la connaissance douloureuse de la culpabilité d'Albertine -serait renvoyée hors de moi par l'habitude. D'ailleurs d'ici là, comme -au cours d'une attaque faite de deux côtés à la fois, dans cette -action de l'habitude deux alliés se prêteraient réciproquement main -forte. C'est parce que cette idée de culpabilité d'Albertine -deviendrait pour moi une idée plus probable, plus habituelle, qu'elle -deviendrait moins douloureuse. Mais d'autre part, parce qu'elle serait -moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette -culpabilité et qui n'étaient inspirées à mon intelligence que par -mon désir de ne pas trop souffrir tomberaient une à une, et chaque -action précipitant l'autre, je passerais assez rapidement de la -certitude de l'innocence d'Albertine à la certitude de sa culpabilité. -Il fallait que je vécusse avec l'idée de la mort d'Albertine, avec -l'idée de ses fautes, pour que ces idées me devinssent habituelles, -c'est-à-dire pour que je pusse oublier ces idées et enfin oublier -Albertine elle-même. - -Je n'en étais pas encore là. Tantôt c'était ma mémoire rendue plus -claire par une excitation intellectuelle,--telle une lecture,--qui -renouvelait mon chagrin, d'autres fois c'était au contraire mon chagrin -qui était soulevé par exemple par l'angoisse d'un temps orageux qui -portait plus haut, plus près de la lumière, quelque souvenir de notre -amour. - -D'ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se -produire après un intervalle d'indifférence semé d'autres -curiosités, comme après le long intervalle qui avait commencé après -le baiser refusé de Balbec et pendant lequel je m'étais bien plus -soucié de Mme de Guermantes, d'Andrée, de Mlle de Stermaria; il -avait repris quand j'avais recommencé à la voir souvent. Or même -maintenant des préoccupations différentes pouvaient réaliser une -séparation--d'avec une morte, cette fois--où elle me devenait plus -indifférente. Et même plus tard quand je l'aimai moins, cela resta -pourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, mais qui -reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Je poursuivais -une vivante, puis une autre, puis je revenais à ma morte. Souvent -c'était dans les parties les plus obscures de moi-même, quand je ne -pouvais plus me former aucune idée nette d'Albertine, qu'un nom venait -par hasard exciter chez moi des réactions douloureuses que je ne -croyais plus possibles, comme ces mourants chez qui le cerveau ne pense -plus et dont on fait se contracter un membre en y enfonçant une -aiguille. Et, pendant de longues périodes, ces excitations se -trouvaient m'arriver si rarement que j'en venais à rechercher moi-même -les occasions d'un chagrin, d'une crise de jalousie, pour tâcher de me -rattacher au passé, de mieux me souvenir d'elle. Comme le regret d'une -femme n'est qu'un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que -lui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causes qui -du vivant d'Albertine eussent augmenté mon amour pour elle et au -premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la -douleur. Mais le plus souvent ces occasions--car une maladie, une -guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plus -prévoyante avait supputé--naissaient à mon insu et me causaient des -chocs si violents que je songeais bien plus à me protéger contre la -souffrance qu'à leur demander un souvenir. - -D'ailleurs un mot n'avait même pas besoin, comme Chaumont, de se -rapporter à un soupçon (même une syllabe commune à deux noms -différents suffisait à ma mémoire--comme à un électricien qui se -contente du moindre corps bon conducteur--pour rétablir le contact -entre Albertine et mon cœur) pour qu'il réveillât ce soupçon, pour -être le mot de passe, le magnifique sésame entr'ouvrant la porte d'un -passé dont on ne tenait plus compte parce que, ayant assez de le voir, -à la lettre on ne le possédait plus; on avait été diminué de lui, -on avait cru de par cette ablation sa propre personnalité changée en -sa forme, comme une figure qui perdrait avec un angle un côté; -certaines phrases par exemple où il y avait le nom d'une rue, d'une -route, où Albertine avait pu se trouver, suffisaient pour incarner une -jalousie virtuelle, inexistante, à la recherche d'un corps, d'une -demeure, de quelque fixation matérielle, de quelque réalisation -particulière. Souvent c'était tout simplement pendant mon sommeil que -par ces «reprises», ces «da capo» du rêve qui tournent d'un seul -coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier, -me ramenaient, me faisaient rétrograder à une impression douloureuse -mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d'autres et -qui redevenait présente. D'habitude, elle s'accompagnait de toute une -mise, en scène maladroite, mais saisissante qui, me faisant illusion, -mettait sous mes yeux, faisait entendre à mes oreilles ce qui -désormais datait de cette nuit-là. D'ailleurs dans l'histoire d'un -amour et de ses luttes contre l'oubli, le rêve ne tient-il pas une -place plus grande même que la veille, lui qui ne tient pas compte des -divisions infinitésimales du temps, supprime les transitions, oppose -les grands contrastes, défait en un instant le travail de consolation -si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, la nuit, une -rencontre avec celle que nous aurions fini par oublier à condition -toutefois de ne pas la revoir? Car quoi qu'on dise, nous pouvons avoir -parfaitement en rêve l'impression que ce qui se passe est réel. Cela -ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience -qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie -invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d'éclairage -intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs -bien mis en scène me donnant l'illusion de la vie, je croyais vraiment -avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver; mais alors je me -sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je -voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s'était -éteint, impossibilités qui étaient simplement dans mon rêve -l'immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur--comme brusquement on -voit dans la projection manquée d'une lanterne magique une grande -ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages -et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l'opérateur. -D'autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de -nouveau me quitter, sans que sa résolution parvînt à m'émouvoir. -C'est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l'obscurité de mon -sommeil un rayon avertisseur et ce qui logé en Albertine ôtait à ses -actes futurs, au départ qu'elle annonçait, toute importance, c'était -l'idée qu'elle était morte. Souvent ce souvenir qu'Albertine était -morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu'elle était -vivante. Je causais avec elle; pendant que je parlais, ma grand'mère -allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton -était tombée en miettes comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à -cela rien d'extraordinaire. Je disais à Albertine que j'aurais des -questions à lui poser relativement à l'établissement de douches de -Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais je remettais -cela à plus tard puisque nous avions tout le temps et que rien ne -pressait plus. Elle me promettait qu'elle ne faisait rien de mal et -qu'elle avait seulement la veille embrassé sur les lèvres Mlle -Vinteuil. «Comment? elle est ici?--Oui, il est même temps que je vous -quitte, car je dois aller la voir tout à l'heure.» Et comme, depuis -qu'Albertine était morte, je ne la tenais plus prisonnière chez moi -comme dans les derniers temps de sa vie, sa visite à Mlle Vinteuil -m'inquiétait. Je ne voulais pas le laisser voir. Albertine me disait -qu'elle n'avait fait que l'embrasser, mais elle devait recommencer à -mentir comme au temps où elle niait tout. Tout à l'heure elle ne se -contenterait probablement pas d'embrasser Mlle Vinteuil. Sans doute à -un certain point de vue j'avais tort de m'en inquiéter ainsi, puisque, -à ce qu'on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rien faire. On le -dit, mais cela n'empêchait pas que ma grand'mère qui était morte -continuait pourtant à vivre depuis plusieurs années, et en ce moment -allait et venait dans la chambre. Et sans doute, une fois que j'étais -réveillé, cette idée d'une morte qui continue à vivre aurait dû me -devenir aussi impossible à comprendre qu'elle me l'est à expliquer. -Mais je l'avais déjà formée tant de fois au cours de ces périodes -passagères de folie que sont nos rêves, que j'avais fini par me -familiariser avec elle; la mémoire des rêves peut devenir durable, -s'ils se répètent assez souvent. Et longtemps après mon rêve fini, -je restais tourmenté de ce baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donné -en des paroles que je croyais entendre encore. Et en effet, elles -avaient dû passer bien près de mes oreilles puisque c'était moi-même -qui les avais prononcées. - -Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je -l'interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l'oubli des choses que -j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup -j'étais effrayé de penser qu'à l'être invoqué par la mémoire à -qui s'adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondait -plus, qu'étaient détruites les différentes parties du visage -auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd'hui -anéantie, avait seule donné l'unité d'une personne. D'autres fois, -sans que j'eusse rêvé, dès mon réveil, je sentais que le vent avait -tourné en moi; il soufflait froid et continu d'une autre direction -venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d'heures lointaines, -des sifflements de départ que je n'entendais pas d'habitude. Un jour -j'essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte, que j'avais -particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m'y plaisaient -beaucoup, et bien vite, repris par le charme du livre, je me mis à -souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie; -mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré. -«Mais alors, m'écriai-je avec désespoir, de ce que j'attache tant -d'importance à ce qu'a pu faire Albertine, je ne peux pas conclure que -sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que -je la retrouverai un jour pareil au ciel, si j'appelle de tant de -vœux, attends avec tant d'impatience, accueille avec tant de larmes le -succès d'une personne qui n'a jamais existé que dans l'imagination de -Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à -mon gré le visage!» D'ailleurs, dans ce roman, il y avait des jeunes -filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées -désertes où l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer -clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait -encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi -question d'un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu'il a -aimée jeune, ne la reconnaît pas, s'ennuie auprès d'elle. Et cela me -rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si -j'étais destiné à être séparé d'Albertine et à la retrouver avec -indifférence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France -mes yeux effrayés s'arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour -que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la -Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre -lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de -fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de -France, noms qui n'étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours -par exemple semblait composé différemment, non plus d'images -immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon -immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient -douloureux les battements. Et si cette force s'étendait jusqu'à -certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en -restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même, -pouvais-je m'étonner, qu'émanant d'une fille probablement pareille à -toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de -laquelle n'importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le -résultat d'un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de -désirs, d'habitudes, de tendresses, avec l'interférence requise de -souffrances et de plaisirs alternés? Et cela continuait après sa mort, -la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je -me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu'elle avait -envie d'aller à Saint-Martin le Vêtu, et je la revoyais aussi avec son -polo abaissé sur ses joues, je retrouvais des possibilités de bonheur, -vers lesquelles je m'élançais me disant: «Nous aurions pu aller -ensemble jusqu'à Incarville, jusqu'à Doncières.» Il n'y avait pas -une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette -terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et -cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus -effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah! quelle souffrance -s'il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec autour -du cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable, -d'une barre fixe, s'était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant -successivement à lui de gaies conversations avec ma grand' mère, -l'horreur de sa mort, les douces caresses d'Albertine, la découverte de -son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les -bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu'Albertine -n'entrerait jamais plus! N'était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme -cet unique décor de maison des théâtres de province, où l'on joue -depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour -une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une -pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin -dans mon passé. Le fait que cette seule partie restât toujours la -même, avec ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de -nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que dans le total, -c'était le reste, c'était moi-même qui avais changé, et me donnait -ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l'amour, de la -mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas -participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu'on s'aperçoit -avec une douloureuse fierté qu'ils ont fait corps au cours des années -avec notre propre vie. - -J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture m'en était -odieuse, et de plus elle n'était pas inoffensive. En effet, en nous de -chaque idée, comme d'un carrefour dans une forêt, partent tant de -routes différentes, qu'au moment où je m'y attendais le moins je me -trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré -_le Secret_ m'avait mené au «secret du Roi» du duc de Broglie, le nom -de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi Saint -m'avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l'étymologie de ce mot -qui paraît l'équivalent de _Calvus mons_, Chaumont. Mais, par quelque -chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j'étais frappé -d'un choc si cruel que dès lors je ne pensais plus qu'à me garer -contre la douleur. Quelques instants après le choc, l'intelligence qui -comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite, m'en apportait la -raison. Chaumont m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont où Mme -Bontemps m'avait dit qu'Andrée allait souvent avec Albertine, tandis -qu'Albertine m'avait dit n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À -partir d'un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les -uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu'on -lit n'a presque plus d'importance. On a mis de soi-même partout, tout -est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d'aussi précieuses -découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un -savon. - -Sans doute un fait comme celui des Buttes-Chaumont qui à l'époque -m'avait paru futile, était en lui-même, contre Albertine, bien moins -grave, moins décisif que l'histoire de la doucheuse ou de la -blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement à nous -trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est-à-dire dans ce -cas de souffrir, que nous avons usée en partie quand c'est nous au -contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un -souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la -blanchisseuse) toujours présents quoique obscurcis dans ma mémoire, -comme ces meubles placés dans la pénombre d'une galerie et auxquels, -sans les distinguer on évite pourtant de se cogner, je m'étais -habitué à eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pensé -aux Buttes-Chaumont, ou par exemple au regard d'Albertine dans la glace -du casino de Balbec, ou au retard inexpliqué d'Albertine le soir où je -l'avais tant attendue après la soirée Guermantes, à toutes ces -parties de sa vie qui restaient hors de mon cœur et que j'aurais voulu -connaître pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer à lui, y -rejoindre les souvenirs plus doux qu'y formaient une Albertine -intérieure et vraiment possédée. Soulevant un coin du voile lourd de -l'habitude (l'habitude abêtissante qui pendant tout le cours de notre -vie nous cache à peu près tout l'univers, et dans une nuit profonde, -sous leur étiquette inchangée, substitue aux poisons les plus -dangereux ou les plus enivrants de la vie, quelque chose d'anodin qui ne -procure pas de délices), un tel souvenir me revenait comme au premier -jour avec cette fraîche et perçante nouveauté d'une saison -reparaissante, d'un changement dans la routine de nos heures, qui, dans -le domaine des plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier -beau jour de printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous -font remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui -fait prévaloir cette intense minute sur le total des jours antérieurs. -Je me retrouvais au sortir de la soirée chez la princesse de Guermantes -attendant l'arrivée d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu à -peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux -qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous, -comme dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un -exemplaire que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que -ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes, -remonte à la surface et s'étende en nous qu'il couvre tout entier, -alors pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne -signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d'alors, -et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et -qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et -qui nous angoissaient tant alors. Notre moi est fait de la superposition -de nos états successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable -comme la stratification d'une montagne. Perpétuellement des -soulèvements font affleurer à la surface des couches anciennes. Je me -retrouvais après la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant -l'arrivée d'Albertine. Qu'avait-elle fait cette nuit-là? M'avait-elle -trompé? Avec qui? Les révélations d'Aimé, même si je les acceptais, -ne diminuaient en rien pour moi l'intérêt anxieux, désolé, de cette -question inattendue, comme si chaque Albertine différente, chaque -souvenir nouveau, posait un problème de jalousie particulier, auquel -les solutions des autres ne pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais -pas voulu savoir seulement avec quelle femme elle avait passé cette -nuit là, mais quel plaisir particulier cela lui représentait, ce qui -se passait à ce moment-là en elle. Quelquefois à Balbec Françoise -était allée la chercher, m'avait dit l'avoir trouvée penchée à sa -fenêtre, l'air inquiet, chercheur, comme si elle attendait quelqu'un. -Mettons que j'apprisse que la jeune fille attendue était Andrée, quel -était l'état d'esprit dans lequel Albertine l'attendait, cet état -d'esprit caché derrière le regard inquiet et chercheur? Ce goût, -quelle importance avait-il pour Albertine? quelle place tenait-il dans -ses préoccupations? Hélas, en me rappelant mes propres agitations, -chaque fois que j'avais remarqué une jeune fille qui me plaisait, -quelquefois seulement quand j'avais entendu parler d'elle sans l'avoir -vue, mon souci de me faire beau, d'être avantagé, mes sueurs froides, -je n'avais pour me torturer qu'à imaginer ce même voluptueux émoi -chez Albertine. Et déjà c'était assez pour me torturer, pour me dire -qu'à côté de cela des conversations sérieuses avec moi sur Stendhal -et Victor Hugo avaient dû bien peu peser pour elle, pour sentir son -cœur attiré vers d'autres êtres, se détacher du mien, s'incarner -ailleurs. Mais l'importance même que ce désir devait avoir pour elle -et les réserves qui se formaient autour de lui ne pouvaient pas me -révéler ce que, qualitativement, il était, bien plus, comment elle le -qualifiait quand elle s'en parlait à elle-même. Dans la souffrance -physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-mêmes notre douleur. -La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie il nous -faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute -grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît pouvoir -convenir. Et quelle difficulté plus grande, quand il s'agit d'une -souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec -des êtres différents de nous qui lui donnent des sensations que nous -ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins par leur -configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre -chose que nous. Ah! qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup! comme il -me semble que j'eusse moins souffert! Certes nous ignorons la -sensibilité particulière de chaque être, mais d'habitude nous ne -savons même pas que nous l'ignorons, car cette sensibilité des autres -nous est indifférente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou -mon bonheur eût dépendu de ce qu'était cette sensibilité; je savais -bien qu'elle m'était inconnue, et qu'elle me fût inconnue m'était -déjà une douleur. Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait -Albertine, une fois j'eus l'illusion de les voir quand quelque temps -après la mort d'Albertine, Andrée vint chez moi. - -Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces -cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c'était sans -doute ce qu'Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi -de ce qu'elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu'elle voyait -par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si -précipitamment revenir de Balbec. - -Comme une sombre fleur inconnue qui m'était par delà le tombeau -rapportée des profondeurs d'un être où je n'avais pas su la -découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d'une relique -inestimable, voir devant moi le désir incarné d'Albertine qu'Andrée -était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. Andrée -regrettait Albertine, mais je sentis tout de suite qu'elle ne lui -manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait -avoir pris aisément son parti d'une séparation définitive que je -n'eusse pas osé lui demander quand Albertine était vivante, tant -j'aurais craint de ne pas arriver à obtenir le consentement d'Andrée. -Elle semblait au contraire accepter sans difficulté ce renoncement, -mais précisément au moment où il ne pouvait plus me profiter. Andrée -m'abandonnait Albertine, mais morte, et ayant perdu pour moi non -seulement sa vie mais rétrospectivement un peu de sa réalité, puisque -je voyais qu'elle n'était pas indispensable, unique pour Andrée qui -avait pu la remplacer par d'autres. - -Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas osé demander à Andrée des -confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l'amie -de Mlle Vinteuil, n'étant pas certain sur la fin qu'Andrée ne -répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel -interrogatoire, même s'il devait être sans résultat, serait au moins -sans danger. Je parlai à Andrée non sur un ton interrogatif mais comme -si je l'avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût -qu'elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations -avec Mlle Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, en -souriant. De cet aveu, je pouvais tirer de cruelles conséquences; -d'abord parce qu'Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des -jeunes gens à Balbec, n'aurait donné lieu pour personne à la -supposition d'habitudes qu'elle ne niait nullement, de sorte que par -voie d'analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle, je pouvais -penser qu'Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout -autre qu'à moi qu'elle sentait jaloux. Mais d'autre part, Andrée ayant -été la meilleure amie d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci -était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu'Andrée -avait ces goûts, la conclusion qui devait s'imposer à mon esprit -était qu'Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations -ensemble. Certes, comme en présence d'une personne étrangère on n'ose -pas toujours prendre connaissance du présent qu'elle vous remet, et -dont on ne défera l'enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant -qu'Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la -douleur qu'elle m'apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes -serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par -bonne éducation je feignais de ne pas m'apercevoir, parlant au -contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j'avais -pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs. -Il me fut particulièrement pénible d'entendre Andrée me dire en -parlant d'Albertine: «Ah! oui, elle aimait bien qu'on alla se promener -dans la vallée de Chevreuse.» À l'univers vague et inexistant où se -passaient les promenades d'Albertine et d'Andrée, il me semblait que -celle-ci venait par une création postérieure et diabolique d'ajouter -une vallée maudite. Je sentais qu'Andrée allait me dire tout ce -qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par -habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me -montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que j'avais pu -concéder encore à l'innocence d'Albertine se rétrécissait de plus en -plus, il me semblait m'apercevoir que malgré mes efforts, je gardais -l'aspect figé d'un animal autour duquel un cercle progressivement -resserré est lentement décrit par l'oiseau fascinateur qui ne se -presse pas parce qu'il est sûr d'atteindre quand il le voudra la -victime qui ne lui échappera plus. Je la regardais pourtant, et avec ce -qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui -veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les -fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente: «Je ne vous en avais -jamais parlé de peur de vous fâcher, mais maintenant qu'il nous est -doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien -longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine. -D'ailleurs cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà; -Albertine vous adorait.» Je dis à Andrée que c'eût été une grande -curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même -simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop -devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces -goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine, -pour savoir. «Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous -dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu'aucune de -celles que vous dites ait ces goûts.» Me rapprochant malgré moi du -monstre qui m'attirait, je répondis: «Comment! vous n'allez pas me -faire croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine avec qui -vous fissiez cela!--Mais je ne l'ai jamais fait avec Albertine.--Voyons, -ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je sais depuis au moins -trois ans, je n'y trouve rien de mal, au contraire. Justement à propos -du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec vous chez Mme -Verdurin, vous vous souvenez peut-être...» Avant que j'eusse terminé -ma phrase, je vis dans les yeux d'Andrée, qu'il faisait pointus comme -ces pierres qu'à cause de cela les joailliers ont de la peine à -employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de -privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu'une pièce soit -commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce -regard inquiet disparut, tout était rentré dans l'ordre, mais je -sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu'arrangé -facticement pour moi. À ce moment je m'aperçus dans la glace; je fus -frappé d'une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n'avais -pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n'eusse eu qu'une -ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète. -C'était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait -à peine, qu'Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux -de revenir à Paris. «Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n'est -pas vrai, pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je -vous jure que je n'ai jamais rien fait avec Albertine, et j'ai la -conviction qu'elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit -cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé», me dit-elle -d'un air interrogateur et méfiant. «Enfin soit, puisque vous ne voulez -pas me le dire», répondis-je. Je préférais avoir l'air de ne pas -vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je -prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont. -«J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un -endroit qui a quelque chose de particulièrement mal?» Je lui demandai -si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui à une certaine époque -avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara qu'après une -infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un -service était la seule chose qu'elle refuserait toujours de faire pour -moi. «Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous -ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait ce que je -pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aimé éviter avec elle les -brouilles violentes qui n'amènent que des raccommodements. Et puis elle -est dangereuse. Mais vous comprenez que quand on a lu la lettre que j'ai -eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle -perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peut effacer -le souvenir de cela.» En somme si Andrée ayant ces goûts au point de -ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande -affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée -n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait -toujours ignoré qu'Albertine eût de tels goûts, c'est qu'Albertine ne -les avait pas, et n'avait eu avec personne, les relations que plus -qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée -fut partie, je m'aperçus que son affirmation si nette m'avait apporté -du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel -Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait -encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans -doute, pendant sa vie, demandé de nier. - -Les romanciers prétendent souvent dans une introduction qu'en voyageant -dans un pays ils ont rencontré quelqu'un qui leur a raconté la vie -d'une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et -le récit qu'il leur fait, c'est précisément leur roman. Ainsi la vie -de Fabrice del Dongo fut racontée à Stendhal par un chanoine de -Padoue. Combien nous voudrions quand, nous aimons, c'est-à-dire quand -l'existence d'une autre personne nous semble mystérieuse, trouver un -tel narrateur informé! Et certes il existe. Nous-même, ne -racontons-nous pas souvent, sans aucune passion, la vie de telle ou -telle femme, à un de nos amis, ou à un étranger, qui ne connaissait -rien de ses amours et nous écoute avec curiosité? L'homme que j'étais -quand je parlais à Bloch de la princesse de Guermantes, de Mme Swann, -cet être-là existait qui eût pu me parler d'Albertine, cet être-là -existe toujours... mais nous ne le rencontrons jamais. Il me semblait -que, si j'avais pu trouver des femmes qui l'eussent connue, j'eusse -appris tout ce que j'ignorais. Pourtant à des étrangers, il eût dû -sembler que personne autant que moi ne pouvait connaître sa vie. Même -ne connaissais-je pas sa meilleure amie, Andrée? C'est ainsi que l'on -croit que l'ami d'un ministre doit savoir la vérité sur certaines -affaires ou ne pourra pas être impliqué dans un procès. Seul à -l'user, l'ami a appris que chaque fois qu'il parlait politique au -ministre, celui-ci restait dans des généralités et lui disait tout au -plus ce qu'il y avait dans les journaux, ou que s'il a eu quelque ennui, -ses démarches multipliées auprès du ministre ont abouti chaque fois -à un «ce n'est pas en mon pouvoir» sur lequel l'ami est lui-même -sans pouvoir. Je me disais: «Si j'avais pu connaître tels témoins!» -desquels, si je les avais connus, je n'aurais probablement pas pu -obtenir plus que d'Andrée, dépositaire elle-même d'un secret qu'elle -ne voulait pas livrer. Différant en cela encore de Swann qui, quand il -ne fut plus jaloux, cessa d'être curieux de ce qu'Odette avait pu faire -avec Forcheville, même après ma jalousie passée connaître la -blanchisseuse d'Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer -sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour moi. Et comme le -désir vient toujours d'un prestige préalable, comme il était advenu -pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent dans ces -quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu -que je recherchai et dont seules j'eusse pu désirer la présence. Même -sans rien pouvoir en apprendre, c'étaient les seules femmes vers -lesquelles je me sentais attiré, étant celles qu'Albertine avait -connues ou qu'elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des -milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour moi le -prestige de lui ressembler ou d'être de celles qui lui eussent plu. Me -rappelant ainsi soit Albertine elle-même, soit le type pour lequel elle -avait sans doute une préférence, ces femmes éveillaient en moi un -sentiment cruel de jalousie ou de regret, qui plus tard quand mon -chagrin s'apaisa se mua en une curiosité non exempte de charme. Et -parmi ces dernières surtout les filles du peuple, à cause de cette -vie, si différente de celle que je connaissais, et qui est la leur. -Sans doute c'est seulement par la pensée qu'on possède des choses, et -on ne possède pas un tableau parce qu'on l'a dans sa salle à manger si -on ne sait pas le comprendre, ni un pays parce qu'on y réside sans -même le regarder. Mais enfin j'avais autrefois l'illusion de ressaisir -Balbec, quand à Paris Albertine venait me voir et que je la tenais dans -mes bras. De même je prenais un contact, bien étroit et furtif -d'ailleurs, avec la vie d'Albertine, l'atmosphère des ateliers, une -conversation de comptoir, l'âme des taudis, quand j'embrassais une -ouvrière. Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à -Albertine--comme Albertine avait été elle-même par rapport à -Balbec--étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l'un -l'autre, en dégradation successive, qui nous permettent de nous passer -de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec, ou amour -d'Albertine (comme le fait d'aller au Louvre voir un Titien qui y fut -jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui -séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de -notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës, -harmoniques et dégradées, autour d'un désir premier qui a donné le -ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte -maîtresse (comme cela m'était arrivé aussi par exemple pour la -duchesse de Guermantes et pour Gilberte). Andrée, ces femmes, étaient -pour le désir, que je savais ne plus pouvoir exaucer, d'avoir auprès -de moi Albertine, ce qu'un soir, avant que je connusse Albertine -autrement que de vue, avait été l'ensoleillement tortueux et frais -d'une grappe de raisin. - -Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités -physiques et sociales d'Albertine, malgré lesquelles je l'avais aimée, -orientaient au contraire mon désir vers ce qu'il eût autrefois le -moins naturellement choisi: des brunes de la petite bourgeoisie. Certes -ce qui commençait partiellement à renaître en moi, c'était cet -immense désir que mon amour pour Albertine n'avait pu assouvir, cet -immense désir de connaître la vie que j'éprouvais autrefois sur les -routes de Balbec, dans les rues de Paris, ce désir qui m'avait fait -tant souffrir quand, supposant qu'il existait aussi au cœur -d'Albertine, j'avais voulu la priver des moyens de le contenter avec -d'autres que moi. Maintenant que je pouvais supporter l'idée de son -désir, comme cette idée était aussitôt éveillée par le mien, ces -deux immenses appétits coïncidaient, j'aurais voulu que nous pussions -nous y livrer ensemble, je me disais: cette fille lui aurait plu, et par -ce brusque détour pensant à elle et à sa mort, je me sentais trop -triste pour pouvoir poursuivre plus loin mon désir. Comme autrefois le -côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises -de mon goût pour la campagne et m'eussent empêché de trouver un -charme profond dans un pays où il n'y aurait pas eu de vieille église, -de bleuets, de boutons d'or, c'est de même en les rattachant en moi à -un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait -exclusivement rechercher un certain genre de femmes; je recommençais, -comme avant de l'aimer, à avoir besoin d'harmoniques d'elle qui fussent -interchangeables avec mon souvenir devenu peu à peu moins exclusif. Je -n'aurais pu me plaire maintenant auprès d'une blonde et fière -duchesse, parce qu'elle n'eût éveillé en moi aucune des émotions qui -partaient d'Albertine, de mon désir d'elle, de la jalousie que j'avais -eue de ses amours, de mes souffrances, de sa mort. Car nos sensations -pour être fortes ont besoin de déclencher en nous quelque chose de -différent d'elles, un sentiment, qui ne pourra pas trouver dans le -plaisir de satisfaction mais qui s'ajoute au désir, l'enfle, le fait -s'accrocher désespérément au plaisir. Au fur et à mesure que l'amour -qu'avait éprouvé Albertine pour certaines femmes ne me faisait plus -souffrir, il rattachait ces femmes à mon passé, leur donnait quelque -chose de plus réel, comme aux boutons d'or, aux aubépines le souvenir -de Combray donnait plus de réalité qu'aux fleurs nouvelles. Même -d'Andrée, je ne me disais plus avec rage: «Albertine l'aimait», mais -au contraire pour m'expliquer à moi-même mon désir, d'un air -attendri: «Albertine l'aimait bien.» Je comprenais maintenant les -veufs qu'on croit consolés et qui prouvent au contraire qu'ils sont -inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi -mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles -amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour -elles-mêmes qui plus tard sentant le goût de leur amant s'affaiblir -conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d'entremetteuses, -parait pour moi, comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles -fillettes. Même autrefois, mon temps était divisé par périodes où -je désirais telle femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents -donnés par l'une étaient apaisés, je souhaitais celle qui donnait une -tendresse presque pure jusqu'à ce que le besoin de caresses plus -savantes ramenât le désir de la première. Maintenant ces alternances -avaient pris fin, ou du moins l'une des périodes se prolongeait -indéfiniment. Ce que j'aurais voulu, c'est que la nouvelle venue vînt -habiter chez moi, et me donnât le soir avant de me quitter un baiser -familial de sœur. De sorte que j'aurais pu croire--si je n'avais fait -l'expérience de la présence insupportable d'une autre--que je -regrettais plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu'un amour, -une habitude qu'une personne. J'aurais voulu aussi que les nouvelles -venues pussent me jouer du Vinteuil comme Albertine, parler comme elle -avec moi d'Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait -pas le sien, pensais-je, soit qu'un amour auquel s'annexaient tous ces -épisodes, des visites aux musées, des soirées au concert, toute une -vie compliquée qui permet des correspondances, des conversations, un -flirt préliminaire aux relations elles-mêmes, une amitié grave -après, possède plus de ressources qu'un amour pour une femme qui ne -sait que se donner, comme un orchestre plus qu'un piano, soit que plus -profondément, mon besoin du même genre de tendresse que me donnait -Albertine, la tendresse d'une fille assez cultivée et qui fût en même -temps une sœur, ne fût--comme le besoin de femmes du même milieu -qu'Albertine--qu'une reviviscence du souvenir d'Albertine, du souvenir -de mon amour pour elle. Et une fois de plus j'éprouvais d'abord que le -souvenir n'est pas inventif, qu'il est impuissant à désirer rien -d'autre, même rien de mieux que ce que nous avons possédé, ensuite -qu'il est spirituel de sorte que la réalité ne peut lui fournir -l'état qu'il cherche, enfin que, s'appliquant à une personne morte, la -renaissance qu'il incarne est moins celle du besoin d'aimer auquel il -fait croire que celle du besoin de l'absente. De sorte que la -ressemblance avec Albertine, de la femme que j'avais choisie la -ressemblance même, si j'arrivais à l'obtenir, de sa tendresse avec -celle d'Albertine, ne me faisaient que mieux sentir l'absence de ce que -j'avais sans le savoir cherché de ce qui était indispensable pour que -renaquît mon bonheur, c'est-à-dire Albertine elle-même, le temps que -nous avions vécu ensemble, le passé à la recherche duquel j'étais -sans le savoir. Certes, par les jours clairs, Paris m'apparaissait -innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non que je désirais, -mais qui plongeaient leurs racines dans l'obscurité du désir et des -soirées inconnues d'Albertine. C'était telle de celles dont elle -m'avait dit tout au début quand elle ne se méfiait pas de moi: «Elle -est ravissante cette petite, comme elle a de jolis cheveux.» Toutes les -curiosités que j'avais eues autrefois de sa vie quand je ne la -connaissais encore que de vue, et d'autre part tous mes désirs de la -vie se confondaient en cette seule curiosité, voir Albertine avec -d'autres femmes, peut-être parce qu'ainsi, elles parties, je serais -resté seul avec elle, le dernier et le maître. Et en voyant ses -hésitations, son incertitude en se demandant s'il valait la peine de -passer la soirée avec telle ou telle, sa satiété quand l'autre était -partie, peut-être sa déception, j'eusse éclairé, j'eusse ramené à -de justes proportions la jalousie que m'inspirait Albertine, parce que -la voyant ainsi les éprouver, j'aurais pris la mesure et découvert la -limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle -nous a privés, me disais-je, par cette farouche obstination à nier son -goût! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu être la -raison de cette obstination, tout d'un coup le souvenir me revint d'une -phrase que je lui avais dite à Balbec le jour où elle m'avait donné -un crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m'avoir laissé -l'embrasser, je lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je -trouvais ignoble qu'une femme eût des relations avec une autre femme. -Hélas, peut-être Albertine s'était-elle toujours rappelé cette -phrase imprudente. - -Je ramenais avec moi les filles qui m'eussent le moins plu, je lissais -des bandeaux à la vierge, j'admirais un petit nez bien modelé, une -pâleur espagnole. Certes autrefois, même pour une femme que je ne -faisais qu'apercevoir sur une route de Balbec, dans une rue de Paris, -j'avais senti ce que mon désir avait d'individuel et que c'était le -fausser que de chercher à l'assouvir avec un autre objet. Mais la vie, -en me découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, m'avait -appris que, faute d'un être, il faut se contenter d'un autre--et je -sentais que ce que j'avais demandé à Albertine, une autre, Mlle de -Stermaria, eût pu me le donner. Mais ç'avait été Albertine; et entre -la satisfaction de mes besoins de tendresse et les particularités de -son corps un entrelacement de souvenirs s'était fait tellement -inextricable que je ne pouvais plus arracher à un désir de tendresse -toute cette broderie des souvenirs du corps d'Albertine. Elle seule -pouvait me donner ce bonheur. L'idée de son unicité n'était plus un -_a priori_ métaphysique puisé dans ce qu'Albertine avait d'individuel, -comme jadis pour les passantes, mais un _a posteriori_ constitué par -l'imbrication contingente et indissoluble de mes souvenirs. Je ne -pouvais plus désirer une tendresse sans avoir besoin d'elle, sans -souffrir de son absence. Aussi la ressemblance même de la femme -choisie, de la tendresse demandée avec le bonheur que j'avais connu ne -me faisait que mieux sentir tout ce qui leur manquait pour qu'il pût -renaître. Ce même vide que je sentais dans ma chambre depuis -qu'Albertine était partie, et que j'avais cru combler en serrant des -femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne m'avaient jamais -parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des mémoires de Saint-Simon, -elles n'avaient pas mis un parfum trop fort pour venir me voir, elles -n'avaient pas joué à mêler leurs cils aux miens, toutes choses -importantes parce qu'elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de -l'acte sexuel lui-même et de se donner l'illusion de l'amour, mais en -réalité parce qu'elles faisaient partie du souvenir d'Albertine et que -c'était elle que j'aurais voulu trouver. Ce que ces femmes avaient -d'Albertine me faisait mieux ressentir ce que d'elle il leur manquait et -qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était -morte. Et ainsi mon amour pour Albertine qui m'avait attiré vers ces -femmes me les rendait indifférentes, et peut-être mon regret -d'Albertine et la persistance de ma jalousie qui avaient déjà -dépassé par leur durée mes prévisions les plus pessimistes -n'auraient sans doute jamais changé beaucoup, si leur existence, -isolée du reste de ma vie, avait seulement été soumise au jeu de mes -souvenirs, aux actions et réactions d'une psychologie applicable à des -états immobiles, et n'avait pas été entraînée vers un système plus -vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans -l'espace. Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une -psychologie dans le temps, où les calculs d'une psychologie plane ne -seraient plus exacts parce qu'on n'y tiendrait pas compte du temps et -d'une des formes qu'il revêt, l'oubli; l'oubli dont je commençais à -sentir la force et qui est un si puissant instrument d'adaptation à la -réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant -qui est en constante contradiction avec elle. Et j'aurais vraiment bien -pu deviner plus tôt qu'un jour je n'aimerais plus Albertine. Quand -j'avais compris, par la différence qu'il y avait entre ce que -l'importance de sa personne et de ses actions était pour moi et pour -les autres, que mon amour était moins un amour pour elle, qu'un amour -en moi, j'aurais pu déduire diverses conséquences de ce caractère -subjectif de mon amour et qu'étant un état mental, il pouvait -notamment survivre assez longtemps à la personne, mais aussi que -n'ayant avec cette personne aucun lien véritable, n'ayant aucun soutien -en dehors de soi, il devrait comme tout état mental, même les plus -durables, se trouver un jour hors d'usage, être «remplacé» et que ce -jour-là tout ce qui semblait m'attacher si doucement, indissolublement, -au souvenir d'Albertine n'existerait plus pour moi. C'est le malheur des -êtres de n'être pour nous que des planches de collections fort usables -dans notre pensée. Justement à cause de cela on fonde sur eux des -projets qui ont l'ardeur de la pensée; mais la pensée se fatigue, le -souvenir se détruit, le jour viendrait où je donnerais volontiers à -la première venue la chambre d'Albertine, comme j'avais sans aucun -chagrin donné à Albertine la bille d'agate ou d'autres présents de -Gilberte. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 01 (OF 2) *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Il y a un instant, en train de -m'analyser, j'avais cru que cette séparation sans s'être revus, était -justement ce que je désirais, et comparant la médiocrité des plaisirs -que me donnait Albertine à la richesse des désirs qu'elle me privait -de réaliser, je m'étais trouvé subtil, j'avais conclu que je ne -voulais plus la voir, que je ne l'aimais plus. Mais ces mots: -«Mademoiselle Albertine est partie» venaient de traduire dans mon -cœur une souffrance telle que je ne pourrais pas y résister plus -longtemps. Ainsi ce que j'avais cru n'être rien pour moi, c'était tout -simplement toute ma vie. Comme on s'ignore. Il fallait faire cesser -immédiatement ma souffrance. Tendre pour moi-même comme ma mère pour -ma grand'mère mourante, je me disais, avec cette même bonne volonté -qu'on a de ne pas laisser souffrir ce qu'on aime: «Aie une seconde de -patience, on va te trouver un remède, sois tranquille, on ne va pas te -laisser souffrir comme cela.» Ce fut dans cet ordre d'idées que mon -instinct de conservation chercha pour les mettre sur ma blessure ouverte -les premiers calmants: «Tout cela n'a aucune importance parce que je -vais la faire revenir tout de suite. Je vais examiner les moyens, mais -de toute façon elle sera ici ce soir. Par conséquent inutile de me -tracasser.» «Tout cela n'a aucune importance», je ne m'étais pas -contenté de me le dire, j'avais tâché d'en donner l'impression à -Françoise en ne laissant pas paraître devant elle ma souffrance, parce -que, même au moment où je l'éprouvais avec une telle violence, mon -amour n'oubliait pas qu'il lui importait de sembler un amour heureux, un -amour partagé, surtout aux yeux de Françoise qui, n'aimant pas -Albertine, avait toujours douté de sa sincérité. Oui, tout à -l'heure, avant l'arrivée de Françoise, j'avais cru que je n'aimais -plus Albertine, j'avais cru ne rien laisser de côté; en exact -analyste, j'avais cru bien connaître le fond de mon cœur. Mais notre -intelligence, si grande soit-elle, ne peut apercevoir les éléments qui -le composent et qui restent insoupçonnés tant que, de l'état volatil -où ils subsistent la plupart du temps, un phénomène capable de les -isoler ne leur a pas fait subir un commencement de solidification. Je -m'étais trompé en croyant voir clair dans mon cœur. Mais cette -connaissance que ne m'avaient pas donnée les plus fines perceptions de -l'esprit, venait de m'être apportée, dure, éclatante, étrange, comme -un sel cristallisé, par la brusque réaction de la douleur. J'avais une -telle habitude d'avoir Albertine auprès de moi, et je voyais soudain un -nouveau visage de l'Habitude. Jusqu'ici je l'avais considérée surtout -comme un pouvoir annihilateur qui supprime l'originalité et jusqu'à la -conscience des perceptions; maintenant je la voyais comme une divinité -redoutable, si rivée à nous, son visage insignifiant si incrusté dans -notre cœur que si elle se détache, si elle se détourne de nous, cette -déité que nous ne distinguions presque pas, nous inflige des -souffrances plus terribles qu'aucune et qu'alors elle est aussi cruelle -que la mort.</p> - -<p>Le plus pressé était de lire la lettre d'Albertine puisque je voulais -aviser aux moyens de la faire revenir. Je les sentais en ma possession, -parce que, comme l'avenir est ce qui n'existe que dans notre pensée, il -nous semble encore modifiable par l'intervention <i>in extremis</i> de -notre volonté. Mais en même temps, je me rappelais que j'avais vu agir sur -lui d'autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps -m'eût-il été donné, je n'aurais rien pu. À quoi sert que l'heure -n'ait pas sonné encore si nous ne pouvons rien sur ce qui s'y produira. -Quand Albertine était à la maison j'étais bien décidé à garder -l'initiative de notre séparation. Et puis elle était partie. J'ouvris -la lettre d'Albertine. Elle était ainsi conçue:</p> - -<p><br /></p> - -<p style="margin-left: 10%;">«Mon ami,</p> - -<p>«Pardonnez-moi de ne pas avoir osé vous dire de vive voix les quelques -mots qui vont suivre, mais je suis si lâche, j'ai toujours eu si peur -devant vous, que même en me forçant, je n'ai pas eu le courage de le -faire. Voici ce que j'aurais dû vous dire. Entre nous, la vie est -devenue impossible, vous avez d'ailleurs vu par votre algarade de -l'autre soir qu'il y avait quelque chose de changé dans nos rapports. -Ce qui a pu s'arranger cette nuit-là deviendrait irréparable dans -quelques jours. Il vaut donc mieux, puisque nous avons eu la chance de -nous réconcilier, nous quitter bons amis. C'est pourquoi, mon chéri, -je vous envoie ce mot, et je vous prie d'être assez bon pour me -pardonner si je vous fais un peu de chagrin, en pensant à l'immense que -j'aurai. Mon cher grand, je ne veux pas devenir votre ennemie, il me -sera déjà assez dur de vous devenir peu à peu, et bien vite, -indifférente; aussi ma décision étant irrévocable, avant de vous -faire remettre cette lettre par Françoise, je lui aurai demandé mes -malles. Adieu, je vous laisse le meilleur de moi-même.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">ALBERTINE.»</p> - -<p><br /></p> - -<p>«Tout cela ne signifie rien, me dis-je, c'est même meilleur que je ne -pensais, car comme elle ne pense rien de tout cela, elle ne l'a -évidemment écrit que pour frapper un grand coup, afin que je prenne -peur, et ne sois plus insupportable avec elle. Il faut aviser au plus -pressé: qu'Albertine soit rentrée ce soir. Il est triste de penser que -les Bontemps sont des gens véreux qui se servent de leur nièce pour -m'extorquer de l'argent. Mais qu'importe? Dussé-je, pour qu'Albertine -soit ici ce soir, donner la moitié de ma fortune à M<sup>me</sup> Bontemps, -il nous restera assez, à Albertine et à moi, pour vivre agréablement». -Et en même temps, je calculais si j'avais le temps d'aller ce matin -commander le yacht et la Rolls Royce qu'elle désirait, ne songeant -même plus, toute hésitation ayant disparu, que j'avais pu trouver peu -sage de les lui donner. «Même si l'adhésion de M<sup>me</sup> Bontemps ne -suffît pas, si Albertine ne veut pas obéir à sa tante et pose comme -condition de son retour qu'elle aura désormais sa pleine indépendance, -eh bien! quelque chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai; elle -sortira seule, comme elle voudra. Il faut savoir consentir des -sacrifices, si douloureux qu'ils soient, pour la chose à laquelle on -tient le plus et qui, malgré ce que je croyais ce matin d'après mes -raisonnements exacts et absurdes, est qu'Albertine vive ici.» Puis-je -dire du reste que lui laisser cette liberté m'eût été tout à fait -douloureux? Je mentirais. Souvent déjà j'avais senti que la souffrance -de la laisser libre de faire le mal loin de moi était peut-être -moindre encore que ce genre de tristesse qu'il m'arrivait d'éprouver à -la sentir s'ennuyer, avec moi, chez moi. Sans doute au moment même où -elle m'eût demandé à partir quelque part, la laisser faire, avec -l'idée qu'il y avait des orgies organisées, m'eût été atroce. Mais -lui dire: prenez notre bateau, ou le train, partez pour un mois, dans -tel pays que je ne connais pas, où je ne saurai rien de ce que vous -ferez, cela m'avait souvent plu par l'idée que par comparaison, loin de -moi, elle me préférerait, et serait heureuse au retour. «Ce retour, -elle-même le désire sûrement; elle n'exige nullement cette liberté -à laquelle d'ailleurs, en lui offrant chaque jour des plaisirs -nouveaux, j'arriverais aisément à obtenir, jour par jour, quelque -limitation. Non, ce qu'Albertine a voulu c'est que je ne sois plus -insupportable avec elle, et surtout—comme autrefois Odette avec -Swann—que je me décide à l'épouser. Une fois épousée, son -indépendance, elle n'y tiendra pas; nous resterons tous les deux ici, -si heureux.» Sans doute c'était renoncer à Venise. Mais que les -villes les plus désirées comme Venise (à plus forte raison les -maîtresses de maison les plus agréables, comme la duchesse de -Guermantes, les distractions comme le théâtre) deviennent pâles, -indifférentes, mortes, quand nous sommes liés à un autre cœur par un -lien si douloureux qu'il nous empêche de nous éloigner. «Albertine a -d'ailleurs parfaitement raison dans cette question de mariage. Maman -elle-même trouvait tous ces retards ridicules. L'épouser c'est ce que -j'aurais dû faire depuis longtemps, c'est ce qu'il faudra que je fasse, -c'est cela qui lui a fait écrire sa lettre dont elle ne pense pas un -mot; c'est seulement pour faire réussir cela qu'elle a renoncé pour -quelques heures à ce qu'elle doit désirer autant que je désire -qu'elle le fasse: revenir ici. Oui, c'est cela qu'elle a voulu, c'est -cela l'intention de son acte» me disait ma raison compatissante; mais -je sentais qu'en me le disant ma raison se plaçait toujours dans la -même hypothèse qu'elle avait adoptée depuis le début. Or je sentais -bien que c'était l'autre hypothèse qui n'avait jamais cessé d'être -vérifiée. Sans doute cette deuxième hypothèse n'aurait jamais été -assez hardie pour formuler expressément qu'Albertine eût pu être liée -avec M<sup>lle</sup> Vinteuil et son amie. Et pourtant, quand j'avais été -submergé par l'envahissement de cette nouvelle terrible, au moment où -nous entrions en gare d'Incarville, c'était la seconde hypothèse qui -s'était déjà trouvée vérifiée. Celle-ci n'avait ensuite jamais -conçu qu'Albertine pût me quitter d'elle-même, de cette façon, sans -me prévenir et me donner le temps de l'en empêcher. Mais tout de même -si après le nouveau bond immense que la vie venait de me faire faire, -la réalité qui s'imposait à moi m'était aussi nouvelle que celle en -face de quoi nous mettent la découverte d'un physicien, les enquêtes -d'un juge d'instruction ou les trouvailles d'un historien sur les -dessous d'un crime ou d'une révolution, cette réalité en dépassant -les chétives prévisions de ma deuxième hypothèse pourtant les -accomplissait. Cette deuxième hypothèse n'était pas celle de -l'intelligence et la peur panique que j'avais eue le soir où Albertine -ne m'avait pas embrassé, la nuit où j'avais entendu le bruit -de la fenêtre, cette peur n'était pas raisonnée. Mais—et la -suite le montrera davantage, comme bien des épisodes ont pu déjà -l'indiquer—de ce que l'intelligence n'est pas l'instrument le plus -subtil, le plus puissant, le plus approprié pour saisir le vrai, ce -n'est qu'une raison de plus pour commencer par l'intelligence et non par -un intuitivisme de l'inconscient, par une foi aux pressentiments toute -faite. C'est la vie qui peu à peu, cas par cas, nous permet de -remarquer que ce qui est le plus important pour notre cœur, ou pour -notre esprit, ne nous est pas appris par le raisonnement mais par des -puissances autres. Et alors, c'est l'intelligence elle-même qui se -rendant compte de leur supériorité, abdique par raisonnement devant -elles, et accepte de devenir leur collaboratrice et leur servante. C'est -la foi expérimentale. Le malheur imprévu avec lequel je me retrouvais -aux prises, il me semblait l'avoir lui aussi (comme l'amitié -d'Albertine avec deux Lesbiennes) déjà connu, pour l'avoir lu dans -tant de signes où (malgré les affirmations contraires de ma raison, -s'appuyant sur les dires d'Albertine elle-même) j'avais discerné la -lassitude, l'horreur qu'elle avait de vivre ainsi en esclave, signes -tracés comme avec de l'encre invisible à l'envers des prunelles -tristes et soumises d'Albertine, sur ses joues brusquement enflammées -par une inexplicable rougeur, dans le bruit de la fenêtre qui -s'était brusquement ouverte. Sans doute je n'avais pas osé les -interpréter jusqu'au bout et former expressément l'idée de son -départ subit. Je n'avais pensé, d'une âme équilibrée par la présence -d'Albertine, qu'à un départ arrangé par moi à une date indéterminée, -c'est-à-dire situé dans un temps inexistant; par conséquent j'avais -eu seulement l'illusion de penser à un départ, comme les gens se -figurent qu'ils ne craignent pas la mort quand ils y pensent alors -qu'ils sont bien portants et ne font en réalité qu'introduire une -idée purement négative au sein d'une bonne santé, que l'approche de -la mort précisément altérerait. D'ailleurs l'idée du départ -d'Albertine voulu par elle-même eût pu me venir mille fois à -l'esprit, le plus clairement, le plus nettement du monde, que je -n'aurais pas soupçonné davantage ce que serait relativement à moi, -c'est-à-dire en réalité, ce départ, quelle chose originale, atroce, -inconnue, quel mal entièrement nouveau. À ce départ, si je l'eusse -prévu, j'aurais pu songer sans trêve pendant des années, sans que, -mises bout à bout, toutes ces pensées eussent eu le plus faible -rapport, non seulement d'intensité mais de ressemblance, avec -l'inimaginable enfer dont Françoise m'avait levé le voile en me -disant: «Mademoiselle Albertine est partie.» Pour se représenter une -situation inconnue l'imagination emprunte des éléments connus et à -cause de cela ne se la représente pas. Mais la sensibilité, même la -plus physique, reçoit comme le sillon de la foudre, la signature -originale et longtemps indélébile de l'événement nouveau. Et j'osais -à peine me dire que, si j'avais prévu ce départ, j'aurais peut-être -été incapable de me le représenter dans son horreur, et même, -Albertine me l'annonçant, moi la menaçant, la suppliant, de -l'empêcher! Que le désir de Venise était loin de moi maintenant! -Comme autrefois à Combray celui de connaître Madame de Guermantes, -quand venait l'heure où je ne tenais plus qu'à une seule chose, avoir -maman dans ma chambre. Et c'était bien en effet toutes les inquiétudes -éprouvées depuis mon enfance, qui, à l'appel de l'angoisse nouvelle, -avaient accouru la renforcer, s'amalgamer à elle en une masse homogène -qui m'étouffait. Certes, ce coup physique au cœur que donne une telle -séparation et qui par cette terrible puissance d'enregistrement qu'a le -corps, fait de la douleur quelque chose de contemporain à toutes les -époques de notre vie où nous avons souffert, certes, ce coup au cœur -sur lequel spécule peut-être un peu—tant on se soucie peu de la -douleur des autres—la femme qui désire donner au regret son maximum -d'intensité, soit que, n'esquissant qu'un faux départ, elle veuille -seulement demander des conditions meilleures, soit que, partant pour -toujours—pour toujours!—elle désire frapper, ou pour se venger, -ou pour continuer d'être aimée, ou dans l'intérêt de la qualité du -souvenir qu'elle laissera, briser violemment ce réseau de lassitudes, -d'indifférences, qu'elle avait senti se tisser,—certes, ce coup au -cœur, on s'était promis de l'éviter, on s'était dit qu'on se -quitterait bien. Mais il est vraiment rare qu'on se quitte bien, car, si -on était bien, on ne se quitterait pas! Et puis la femme avec qui on se -montre le plus indifférent sent tout de même obscurément qu'en se -fatiguant d'elle, en vertu d'une même habitude, on s'est attaché de -plus en plus à elle, et elle songe que l'un des éléments les plus -essentiels pour se quitter bien, est de partir en prévenant l'autre. Or -elle a peur en prévenant d'empêcher. Toute femme sent que si son -pouvoir sur un homme est grand, le seul moyen de s'en aller, c'est de -fuir. Fugitive parce que reine, c'est ainsi. Certes, il y a un -intervalle inouï entre cette lassitude qu'elle inspirait il y a un -instant et, parce qu'elle est partie, ce furieux besoin de la ravoir. -Mais à cela, en dehors de celles données au cours de cet ouvrage et -d'autres qui le seront plus loin, il y a des raisons. D'abord le -départ a lieu souvent dans le moment où l'indifférence—réelle ou -crue—est la plus grande, au point extrême de l'oscillation du -pendule. La femme se dit: «Non cela ne peut plus durer ainsi», justement -parce que l'homme ne parle que de la quitter, ou y pense; et c'est elle qui -quitte. Alors le pendule revenant à son autre point extrême -l'intervalle est le plus grand. En une seconde il revient à ce point; -encore une fois, en dehors de toutes les raisons données, c'est si -naturel. Le cœur bat; et d'ailleurs la femme qui est partie n'est plus -la même que celle qui était là. Sa vie auprès de nous trop connue, -voit tout d'un coup s'ajouter à elle les vies auxquelles elle va -inévitablement se mêler, et c'est peut-être pour se mêler à elles -qu'elle nous a quitté. De sorte que cette richesse nouvelle de la vie -de la femme en allée rétroagit sur la femme qui était auprès de nous -et peut-être préméditait son départ. À la série des faits -psychologiques que nous pouvons déduire et qui font partie de sa vie -avec nous, de notre lassitude trop marquée pour elle, de notre jalousie -aussi (et qui fait que les hommes qui ont été quittés par plusieurs -femmes l'ont été presque toujours de la même manière à cause de -leur caractère et de réactions toujours identiques qu'on peut -calculer; chacun a sa manière propre d'être trahi, comme il a sa -manière de s'enrhumer), à cette série pas trop mystérieuse pour -nous, correspondait sans doute une série de faits que nous avons -ignorés. Elle devait depuis quelque temps entretenir des relations -écrites, ou verbales, ou par messagers, avec tel homme, ou telle femme, -attendre tel signe que nous avons peut-être donné nous-même sans le -savoir en disant: «M. X. est venu hier pour me voir», si elle avait -convenu avec M. X. que la veille du jour où elle devrait rejoindre M. -X., celui-ci viendrait me voir. Que d'hypothèses possibles! Possibles -seulement. Je construisais si bien la vérité, mais dans le possible -seulement, qu'ayant un jour ouvert, et par erreur, une lettre adressée -à ma maîtresse, cette lettre écrite en style convenu et qui disait: -«attends toujours signe pour aller chez le Marquis de Saint-Loup, -prévenez demain par coup de téléphone», je reconstituai une sorte de -fuite projetée; le nom du Marquis de Saint-Loup n'était là que pour -signifier autre chose, car ma maîtresse ne connaissait pas suffisamment -Saint-Loup, mais m'avait entendu parler de lui et d'ailleurs la -signature était une espèce de surnom, sans aucune forme de langage. Or -la lettre n'était pas adressée à ma maîtresse, mais à une personne -de la maison qui portait un nom différent et qu'on avait mal lu. La -lettre n'était pas en signes convenus mais en mauvais français parce -qu'elle était d'une Américaine, effectivement amie de Saint-Loup comme -celui-ci me l'apprit. Et la façon étrange dont cette Américaine -formait certaines lettres avait donné l'aspect d'un surnom à un nom -parfaitement réel mais étranger. Je m'étais donc ce jour-là trompé -du tout au tout dans mes soupçons. Mais l'armature intellectuelle qui -chez moi avait relié ces faits, tous faux, était elle-même la forme -si juste, si inflexible de la vérité que quand trois mois plus tard ma -maîtresse, qui alors songeait à passer toute sa vie avec moi, m'avait -quitté, ç'avait été d'une façon absolument identique à celle que -j'avais imaginée la première fois. Une lettre vint ayant les mêmes -particularités que j'avais faussement attribuées à la première -lettre, mais cette fois-ci ayant bien le sens d'un signal.</p> - -<p>Ce malheur était le plus grand de toute ma vie. Et malgré tout, la -souffrance qu'il me causait était peut-être dépassée encore par la -curiosité de connaître les causes de ce malheur qu'Albertine avait -désiré, retrouvé. Mais les sources des grands événements sont comme -celles des fleuves, nous avons beau parcourir la surface de la terre, -nous ne les retrouvons pas. Albertine avait-elle ainsi prémédité -depuis longtemps sa fuite; j'ai dit (et alors cela m'avait paru -seulement du maniérisme et de la mauvaise humeur, ce que Françoise -appelait faire la «tête») que, du jour où elle avait cessé de -m'embrasser, elle avait eu un air de porter le diable en terre, toute -droite, figée, avec une voix triste dans les plus simples choses, lente -en ses mouvements, ne souriant plus jamais. Je ne peux pas dire qu'aucun -fait prouvât aucune connivence avec le dehors. Françoise me raconta -bien ensuite qu'étant entrée l'avant-veille du départ dans sa chambre -elle n'y avait trouvé personne, les rideaux fermés, mais sentant à -l'odeur de l'air et au bruit que la fenêtre était ouverte. Et en effet -elle avait trouvé Albertine sur le balcon. Mais on ne voit pas avec qui -elle eût pu, de là, correspondre, et d'ailleurs les rideaux fermés -sur la fenêtre ouverte s'expliquaient sans doute parce qu'elle savait -que je craignais les courants d'air et que, même si les rideaux m'en -protégeaient peu, ils eussent empêché Françoise de voir du couloir -que les volets étaient ouverts aussi tôt. Non, je ne vois rien sinon -un petit fait qui prouve seulement que la veille elle savait qu'elle -allait partir. La veille en effet elle prit dans ma chambre sans que je -m'en aperçusse une grande quantité de papier et de toile d'emballage -qui s'y trouvait, et à l'aide desquels elle emballa ses innombrables -peignoirs et sauts de lit toute la nuit afin de partir le matin; c'est -le seul fait, ce fut tout. Je ne peux pas attacher d'importance à ce -qu'elle me rendit presque de force ce soir-là mille francs qu'elle me -devait, cela n'a rien de spécial, car elle était d'un scrupule -extrême dans les choses d'argent. Oui, elle prit les papiers -d'emballage la veille, mais ce n'était pas de la veille seulement -qu'elle savait qu'elle partirait! Car ce n'est pas le chagrin qui la fit -partir, mais la résolution prise de partir, de renoncer à la vie -qu'elle avait rêvée qui lui donna cet air chagrin. Chagrin, presque -solennellement froid avec moi sauf le dernier soir où après être -restée chez moi plus tard qu'elle ne voulait, dit-elle,—remarque qui -m'étonnait venant d'elle qui voulait toujours prolonger—elle me dit -de la porte: «Adieu, petit, adieu, petit.» Mais je n'y pris pas garde au -moment. Françoise m'a dit que le lendemain matin quand elle lui dit -qu'elle partait (mais du reste c'est explicable aussi par la fatigue, -car elle ne s'était pas déshabillée et avait passé toute la nuit à -emballer, sauf les affaires qu'elle avait à demander à Françoise et -qui n'étaient pas dans sa chambre et son cabinet de toilette), elle -était encore tellement triste, tellement plus droite, tellement plus -figée que les jours précédents que Françoise crut quand elle lui -dit: «Adieu, Françoise» qu'elle allait tomber. Quand on apprend ces -choses-là, on comprend que la femme qui vous plaisait tellement moins -que toutes celles qu'on rencontre si facilement dans les plus simples -promenades, à qui on en voulait de les sacrifier pour elle, soit au -contraire celle qu'on préférerait maintenant mille fois. Car la -question ne se pose plus entre un certain plaisir—devenu par l'usage, -et peut-être par la médiocrité de l'objet, presque nul—et d'autres -plaisirs, ceux-là tentants, ravissants, mais entre ces plaisirs-là et -quelque chose de bien plus fort qu'eux, la pitié pour la douleur.</p> - -<p>En me promettant à moi-même qu'Albertine serait ici ce soir, j'avais -couru au plus pressé et pansé d'une croyance nouvelle l'arrachement de -celle avec laquelle j'avais vécu jusqu'ici. Mais si rapidement qu'eût -agi mon instinct de conservation, j'étais, quand Françoise m'avait -parlé, resté une seconde sans secours, et j'avais beau savoir -maintenant qu'Albertine serait là ce soir, la douleur que j'avais -ressentie pendant l'instant où je ne m'étais pas encore appris à -moi-même ce retour (l'instant qui avait suivi les mots: Mademoiselle -Albertine a demandé ses malles, Mademoiselle Albertine est partie), -cette douleur renaissait d'elle-même en moi pareille à ce qu'elle -avait été, c'est-à-dire comme si j'avais ignoré encore le prochain -retour d'Albertine. D'ailleurs il fallait qu'elle revînt, mais -d'elle-même. Dans toutes les hypothèses, avoir l'air de faire -une démarche, de la prier de revenir irait à l'encontre du but. Certes -je n'avais pas la force de renoncer à elle comme je l'avais eue pour -Gilberte. Plus même que revoir Albertine, ce que je voulais c'était -mettre fin à l'angoisse physique que mon cœur plus mal portant que -jadis ne pouvait plus tolérer. Puis à force de m'habituer à ne pas -vouloir, qu'il s'agît de travail ou d'autre chose, j'étais devenu plus -lâche. Mais surtout cette angoisse était incomparablement plus forte pour -bien des raisons dont la plus importante n'était peut-être pas que je -n'avais jamais goûté de plaisir sensuel avec M<sup>me</sup> de Guermantes -et avec Gilberte, mais que, ne les voyant pas chaque jour, à toute -heure, n'en ayant pas la possibilité, et par conséquent pas le besoin, -il y avait en moins, dans mon amour pour elles, la force immense de -l'Habitude. Peut-être, maintenant que mon cœur, incapable de vouloir -et de supporter de son plein gré la souffrance, ne trouvait qu'une -seule solution possible,—le retour à tout prix d'Albertine, peut-être -la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation -progressive) m'eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable -dans la vie, si je n'avais moi-même autrefois opté pour celle-là -quand il s'était agi de Gilberte. Je savais donc que cette autre -solution pouvait être acceptée aussi et par un même homme, car -j'étais resté à peu près le même. Seulement le temps avait joué -son rôle, le temps qui m'avait vieilli, le temps aussi qui avait mis -Albertine perpétuellement auprès de moi quand nous menions notre vie -commune. Mais du moins, sans renoncer à elle, ce qui me restait de ce -que j'avais éprouvé pour Gilberte, c'était la fierté de ne pas -vouloir être pour Albertine un jouet dégoûtant en lui faisant -demander de revenir, je voulais qu'elle revînt sans que j'eusse l'air -d'y tenir. Je me levai pour ne pas perdre de temps, mais la souffrance -m'arrêta: c'était la première fois que je me levais depuis -qu'Albertine était partie. Pourtant il fallait vite m'habiller afin -d'aller m'informer chez son concierge.</p> - -<p>La souffrance, prolongement d'un choc moral imposé, aspire à changer -de forme; on espère la volatiliser en faisant des projets, en demandant -des renseignements; on veut qu'elle passe par ses innombrables -métamorphoses, cela demande moins de courage que de garder sa -souffrance franche; ce lit paraît si étroit, si dur, si froid où l'on -se couche avec sa douleur. Je me remis sur mes jambes; je n'avançais -dans la chambre qu'avec une prudence infinie, je me plaçais de façon -à ne pas apercevoir la chaise d'Albertine, le pianola sur les pédales -duquel elle appuyait ses mules d'or, un seul des objets dont elle avait -usé et qui tous, dans le langage particulier que leur avait enseigné -mes souvenirs, semblaient vouloir me donner une traduction, une version -différente, m'annoncer une seconde fois la nouvelle de son départ. -Mais, sans les regarder, je les voyais, mes forces m'abandonnèrent, je -tombai assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, une heure plus -tôt, dans le clair obscur de la chambre anesthésiée par un rayon de -jour, le glacis m'avait fait faire des rêves passionnément caressés -alors, si loin de moi maintenant. Hélas! je ne m'y étais jamais assis -avant cette minute, que quand Albertine était encore là. Aussi je ne -pus y rester, je me levai; et ainsi à chaque instant, il y avait -quelqu'un des innombrables et humbles «moi» qui nous composent qui -était ignorant encore du départ d'Albertine et à qui il fallait le -notifier; il fallait,—ce qui était plus cruel que s'ils avaient été -des étrangers et n'avaient pas emprunté ma sensibilité pour -souffrir,—annoncer le malheur qui venait d'arriver à tous ces êtres, -à tous ces «moi» qui ne le savaient pas encore, il fallait que chacun -d'eux à son tour entendît pour la première fois ces mots: «Albertine -a demandé ses malles»—ces malles en forme de cercueil que j'avais vu -charger à Balbec à côté de celles de ma mère—«Albertine est -partie.» À chacun j'avais à apprendre mon chagrin, le chagrin qui -n'est nullement une conclusion pessimiste librement tirée d'un ensemble -de circonstances funestes, mais la reviviscence intermittente et -involontaire d'une impression spécifique, venue du dehors, et que nous -n'avons pas choisie. Il y avait quelques-uns de ces moi que je n'avais -pas revus depuis assez longtemps. Par exemple (je n'avais pas songé que -c'était le jour du coiffeur) le moi que j'étais quand je me faisais -couper les cheveux. J'avais oublié ce moi-là, son arrivée fit -éclater mes sanglots, comme, à un enterrement, celle d'un vieux -serviteur retraité qui a connu celle qui vient de mourir. Puis je me -rappelai tout d'un coup que depuis huit jours j'avais par moments été -pris de peurs paniques que je ne m'étais pas avouées. À ces -moments-là je discutais pourtant en me disant: «Inutile n'est-ce pas -d'envisager l'hypothèse où elle partirait brusquement. C'est absurde. -Si je la confiais à un homme sensé et intelligent (et je l'aurais fait -pour me tranquilliser si la jalousie ne m'eût empêché de faire des -confidences) il me dirait sûrement: «Mais vous êtes fou. C'est -impossible.» Et en effet ces derniers jours nous n'avions pas eu une -seule querelle. On part pour un motif. On le dit. On vous donne le droit -de répondre. On ne part pas comme cela. Non c'est un enfantillage. -C'est la seule hypothèse absurde.» Et pourtant tous les jours, en la -retrouvant là le matin, quand je sonnais, j'avais poussé un immense -soupir de soulagement. Et quand Françoise m'avait remis la lettre -d'Albertine, j'avais tout de suite été sûr qu'il s'agissait de la -chose qui ne pouvait pas être, de ce départ en quelque sorte perçu -plusieurs jours d'avance, malgré les raisons logiques d'être rassuré. -Je me l'étais dit presque avec une satisfaction de perspicacité dans -mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert, -mais qui a peur et qui tout d'un coup voit le nom de sa victime écrit -en tête d'un dossier chez le juge d'instruction qui l'a fait mander. -Tout mon espoir était qu'Albertine fût partie en Touraine, chez sa -tante où en somme elle était assez surveillée et ne pourrait faire -grand chose jusqu'à ce que je l'en ramenasse. Ma pire crainte avait -été qu'elle fût restée à Paris, partie pour Amsterdam ou pour -Montjouvain, c'est-à-dire qu'elle se fût échappée pour se consacrer -à quelque intrigue dont les préliminaires m'avaient échappé. Mais en -réalité en me disant Paris, Amsterdam, Montjouvain, c'est-à-dire -plusieurs lieux, je pensais à des lieux qui n'étaient que possibles. -Aussi, quand le concierge d'Albertine répondit qu'elle était partie en -Touraine cette résidence que je croyais désirer me sembla la plus -affreuse de toutes, parce que celle-là était réelle et que pour la -première fois torturé par la certitude du présent et l'incertitude de -l'avenir, je me représentais Albertine commençant une vie qu'elle -avait voulue séparée de moi, peut-être pour longtemps, peut-être -pour toujours, et où elle réaliserait cet inconnu qui autrefois -m'avait si souvent troublé, alors que pourtant j'avais le bonheur de -posséder, de caresser ce qui en était le dehors, ce doux visage -impénétrable et capté. C'était cet inconnu qui faisait le fond de -mon amour. Devant la porte d'Albertine, je trouvai une petite fille -pauvre qui me regardait avec de grands yeux et qui avait l'air si bon -que je lui demandai si elle ne voulait pas venir chez moi, comme j'eusse -fait d'un chien au regard fidèle. Elle en eut l'air content. À la -maison, je la berçai quelque temps sur mes genoux, mais bientôt sa -présence, en me faisant trop sentir l'absence d'Albertine, me fut -insupportable. Et je la priai de s'en aller, après lui avoir remis un -billet de cinq cents francs. Et pourtant, bientôt après, la pensée -d'avoir quelque autre petite fille près de moi, de ne jamais être -seul, sans le secours d'une présence innocente, fut le seul rêve qui -me permît de supporter l'idée que peut-être Albertine resterait -quelque temps sans revenir. Pour Albertine elle-même, elle n'existait -guère en moi que sous la forme de son nom, qui, sauf quelques rares -répits au réveil, venait s'inscrire dans mon cerveau et ne cessait -plus de le faire. Si j'avais pensé tout haut, je l'aurais répété -sans cesse et mon verbiage eût été aussi monotone, aussi limité que -si j'eusse été changé en oiseau, en un oiseau pareil à celui de la -fable dont le chant redisait sans fin le nom de celle qu'homme, il avait -aimée. On se le dit, et comme on le tait, il semble qu'on l'écrive en -soi, qu'il laisse sa trace dans le cerveau et que celui-ci doive finir -par être, comme un mur où quelqu'un s'est amusé à crayonner, -entièrement recouvert par le nom, mille fois récrit, de celle qu'on -aime. On le redit tout le temps dans sa pensée, tant qu'on est heureux, -plus encore quand on est malheureux. Et de redire ce nom, qui ne nous -donne rien de plus que ce qu'on sait déjà, on éprouve le besoin sans -cesse renaissant, mais à la longue, une fatigue. Au plaisir charnel je -ne pensais même pas en ce moment; je ne voyais même pas devant ma -pensée l'image de cette Albertine, cause pourtant d'un tel -bouleversement dans mon être, je n'apercevais pas son corps et si -j'avais voulu isoler l'idée qui était liée—car il y en a bien -toujours quelqu'une—à ma souffrance, ç'aurait été alternativement, -d'une part, le doute sur les dispositions dans lesquelles elle était -partie, avec ou sans esprit de retour, d'autre part les moyens de la -ramener. Peut-être y a-t-il un symbole et une vérité dans la place -infime tenue dans notre anxiété par celle à qui nous la rapportons. -C'est qu'en effet sa personne même y est pour peu de chose; pour -presque tout le processus d'émotions, d'angoisses que tels hasards nous -ont fait jadis éprouver à propos d'elle et que l'habitude a attaché -à elle. Ce qui le prouve bien c'est, plus encore que l'ennui qu'on -éprouve dans le bonheur, combien voir ou ne pas voir cette même -personne, être estimé ou non d'elle, l'avoir ou non à notre -disposition, nous paraîtra quelque chose d'indifférent quand nous -n'aurons plus à nous poser le problème (si oiseux que nous ne nous le -poserons même plus) que relativement à la personne elle-même,—le -processus d'émotions et d'angoisses étant oublié, au moins en tant que -se rattachant à elle, car il a pu se développer à nouveau mais -transféré à une autre. Avant cela, quand il était encore attaché à -elle, nous croyions que notre bonheur dépendait de sa présence: il -dépendait seulement de la terminaison de notre anxiété. Notre -inconscient était donc plus clairvoyant que nous-même à ce moment-là -en faisant si petite la figure de la femme aimée, figure que nous -avions même peut-être oubliée, que nous pouvions connaître mal et -croire médiocre, dans l'effroyable drame où de la retrouver pour ne -plus l'attendre pourrait dépendre jusqu'à notre vie elle-même. -Proportions minuscules de la figure de la femme, effet logique et -nécessaire de la façon dont l'amour se développe, claire allégorie -de la nature subjective de cet amour.</p> - -<p>L'esprit dans lequel Albertine était partie était semblable sans doute -à celui des peuples qui font préparer par une démonstration de leur -armée l'œuvre de leur diplomatie. Elle n'avait dû partir que pour -obtenir de moi de meilleures conditions, plus de liberté, de luxe. Dans -ce cas celui qui l'eût emporté de nous deux, c'eût été moi, si -j'eusse eu la force d'attendre, d'attendre le moment où, voyant qu'elle -n'obtenait rien, elle fût revenue d'elle-même. Mais si aux cartes, à -la guerre, où il importe seulement de gagner, on peut résister au -bluff, les conditions ne sont point les mêmes que font l'amour et la -jalousie, sans parler de la souffrance. Si pour attendre, pour -«durer», je laissais Albertine rester loin de moi plusieurs jours, -plusieurs semaines peut-être, je ruinais ce qui avait été mon but -pendant plus d'une année, ne pas la laisser libre une heure. Toutes mes -précautions se trouvaient devenues inutiles, si je lui laissais le -temps, la facilité de me tromper tant qu'elle voudrait, et si à la fin -elle se rendait, je ne pourrais plus oublier le temps où elle aurait -été seule et, même l'emportant à la fin, tout de même dans le -passé, c'est-à-dire irréparablement, je serais le vaincu.</p> - -<p>Quant aux moyens de ramener Albertine, ils avaient d'autant plus de -chance de réussir que l'hypothèse où elle ne serait partie que dans -l'espoir d'être rappelée avec de meilleures conditions, paraîtrait -plus plausible. Et sans doute pour les gens qui ne croyaient pas à la -sincérité d'Albertine, certainement pour Françoise par exemple, cette -hypothèse l'était. Mais pour ma raison, à qui la seule explication de -certaines mauvaises humeurs, de certaines attitudes avait paru, avant -que je sache rien, le projet formé par elle d'un départ définitif, il -était difficile de croire que, maintenant que ce départ s'était -produit, il n'était qu'une simulation. Je dis pour ma raison, non pour -moi. L'hypothèse de la simulation me devenait d'autant plus nécessaire -qu'elle était plus improbable et gagnait en force ce qu'elle perdait en -vraisemblance. Quand on se voit au bord de l'abîme et qu'il semble que -Dieu vous ait abandonné, on n'hésite plus à attendre de lui un -miracle.</p> - -<p>Je reconnais que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus -douloureux des policiers. Mais la fuite d'Albertine ne m'avait pas rendu -les qualités que l'habitude de la faire surveiller par d'autres m'avait -enlevées. Je ne pensais qu'à une chose: charger un autre de cette -recherche. Cet autre fut Saint-Loup qui consentit. L'anxiété de tant -de jours remise à un autre me donna de la joie et je me trémoussai -sûr du succès, les mains redevenues brusquement sèches comme -autrefois et n'ayant plus cette sueur dont Françoise m'avait mouillé -en me disant: «Mademoiselle Albertine est partie.»</p> - -<p>On se souvient que quand je résolus de vivre avec Albertine et même de -l'épouser, c'était pour la garder, savoir ce qu'elle faisait, -l'empêcher de reprendre ses habitudes avec M<sup>lle</sup> Vinteuil. -Ç'avait été dans le déchirement atroce de sa révélation à Balbec quand -elle m'avait dit comme une chose toute naturelle et que je réussis, -bien que ce fût le plus grand chagrin que j'eusse encore éprouvé dans -ma vie à sembler trouver toute naturelle, la chose que dans mes pires -suppositions je n'aurais jamais été assez audacieux pour imaginer. -(C'est étonnant comme la jalousie qui passe son temps à faire des -petites suppositions dans le faux, a peu d'imagination quand il s'agit -de découvrir le vrai). Or cet amour né surtout d'un besoin d'empêcher -Albertine de faire le mal, cet amour avait gardé dans la suite la trace -de son origine. Être avec elle m'importait peu pour peu que je pusse -empêcher «l'être de fuite» d'aller ici ou là. Pour l'en empêcher -je m'en étais remis aux yeux, à la compagnie de ceux qui allaient avec -elle et pour peu qu'ils me fissent le soir un bon petit rapport bien -rassurant mes inquiétudes s'évanouissaient en bonne humeur.</p> - -<p>M'étant donné à moi-même l'affirmation que, quoi que je dusse faire, -Albertine serait de retour à la maison le soir même, j'avais suspendu -la douleur que Françoise m'avait causée en me disant qu'Albertine -était partie (parce qu'alors mon être pris de court avait cru un -instant que ce départ était définitif). Mais après une interruption, -quand d'un élan de sa vie indépendante la souffrance initiale revenait -spontanément en moi, elle était toujours aussi atroce, parce que -antérieure à la promesse consolatrice que je m'étais faite de ramener -le soir même Albertine. Cette phrase qui l'eût calmée, ma souffrance -l'ignorait. Pour mettre en œuvre les moyens d'amener ce retour, une -fois encore, non pas qu'une telle attitude m'eût jamais très bien -réussi, mais parce que je l'avais toujours prise depuis que j'aimais -Albertine, j'étais condamné à faire comme si je ne l'aimais pas, ne -souffrais pas de son départ, j'étais condamné à continuer de lui -mentir. Je pourrais être d'autant plus énergique dans les moyens de la -faire revenir que personnellement j'aurais l'air d'avoir renoncé à -elle. Je me proposais d'écrire à Albertine une lettre d'adieux où je -considérerais son départ comme définitif, tandis que j'enverrais Saint-Loup -exercer sur M<sup>me</sup> Bontemps et, comme à mon insu, la pression -la plus brutale pour qu'Albertine revînt au plus vite. Sans doute -j'avais expérimenté avec Gilberte le danger des lettres d'une -indifférence qui, feinte d'abord, finit par devenir vraie. Et cette -expérience aurait dû m'empêcher d'écrire à Albertine des lettres du -même caractère que celles que j'avais écrites à Gilberte. Mais ce -qu'on appelle expérience n'est que la révélation à nos propres yeux -d'un trait de notre caractère, qui naturellement reparaît, et -reparaît d'autant plus fortement que nous l'avons déjà mis en -lumière pour nous-même une fois, de sorte que le mouvement spontané -qui nous avait guidé la première fois se trouve renforcé par toutes -les suggestions du souvenir. Le plagiat humain auquel il est le plus -difficile d'échapper, pour les individus (et même pour les peuples qui -persévèrent dans leurs fautes et vont les aggravant) c'est le plagiat -de soi-même.</p> - -<p>Saint-Loup que je savais à Paris avait été mandé par moi à -l'instant même; il accourut rapide et efficace comme il était jadis à -Doncières et consentit à partir aussitôt pour la Touraine. Je lui -soumis la combinaison suivante. Il devait descendre à Châtellerault, se -faire indiquer la maison de M<sup>me</sup> Bontemps, attendre qu'Albertine -fût sortie, car elle aurait pu le reconnaître. «Mais la jeune fille dont -tu parles me connaît donc?», me dit-il. Je lui dis que je ne le -croyais pas. Le projet de cette démarche me remplit d'une joie infinie. -Elle était pourtant en contradiction absolue avec ce que je m'étais -promis au début: m'arranger à ne pas avoir l'air de faire chercher -Albertine; et cela en aurait l'air inévitablement, mais elle avait sur -«ce qu'il aurait fallu» l'avantage inestimable qu'elle me permettait -de me dire que quelqu'un envoyé par moi allait voir Albertine, sans -doute la ramener. Et si j'avais su voir clair dans mon cœur au début, -c'est cette solution cachée dans l'ombre et que je trouvais -déplorable, que j'aurais pu prévoir qui prendrait le pas sur les -solutions de patience et que j'étais décidé à vouloir, par manque de -volonté. Comme Saint-Loup avait déjà l'air un peu surpris qu'une -jeune fille eût habité chez moi tout un hiver sans que je lui en eusse -rien dit, comme d'autre part il m'avait souvent reparlé de la jeune -fille de Balbec et que je ne lui avais jamais répondu: «Mais elle -habite ici», il eût pu être froissé de mon manque de confiance. Il est -vrai que peut-être M<sup>me</sup> Bontemps lui parlerait de Balbec. Mais -j'étais trop impatient de son départ, de son arrivée, pour vouloir, -pour pouvoir penser aux conséquences possibles de ce voyage. Quant à -ce qu'il reconnût Albertine (qu'il avait d'ailleurs systématiquement -évité de regarder quand il l'avait rencontrée à Doncières), elle -avait, au dire de tous, tellement changé et grossi que ce n'était -guère probable. Il me demanda si je n'avais pas un portrait -d'Albertine. Je répondis d'abord que non, pour qu'il n'eût pas, -d'après sa photographie, faite à peu près du temps de Balbec, le -loisir de reconnaître Albertine, que pourtant il n'avait qu'entrevue -dans le wagon. Mais je réfléchis que sur la dernière elle serait -déjà aussi différente de l'Albertine de Balbec que l'était -maintenant l'Albertine vivante, et qu'il ne la reconnaîtrait pas plus -sur la photographie que dans la réalité. Pendant que je la lui -cherchais, il me passait doucement la main sur le front, en manière de -me consoler. J'étais ému de la peine que la douleur qu'il devinait en -moi lui causait. D'abord il avait beau s'être séparé de Rachel, ce -qu'il avait éprouvé alors n'était pas encore si lointain qu'il n'eût -une sympathie, une pitié particulière pour ce genre de souffrances, -comme on se sent plus voisin de quelqu'un qui a la même maladie que -vous. Puis il avait tant d'affection pour moi que la pensée de mes -souffrances lui était insupportable. Aussi en concevait-il pour celle -qui me les causait un mélange de rancune et d'admiration. Il se -figurait que j'étais un être si supérieur qu'il pensait que pour que -je fusse soumis à une autre créature il fallait que celle-là fût -tout à fait extraordinaire. Je pensais bien qu'il trouverait la -photographie d'Albertine jolie, mais comme tout de même je ne -m'imaginais pas qu'elle produirait sur lui l'impression d'Hélène sur -les vieillards troyens, tout en cherchant je disais modestement: «Oh! -tu sais, ne te fais pas d'idées, d'abord la photo est mauvaise, et puis -elle n'est pas étonnante, ce n'est pas une beauté, elle est surtout -bien gentille.» «Oh! si, elle doit être merveilleuse», dit-il avec -une enthousiasme naïf et sincère en cherchant à se représenter -l'être qui pouvait me jeter dans un désespoir et une agitation -pareils. «Je lui en veux de te faire mal, mais aussi c'était bien à -supposer qu'un être artiste jusqu'au bout des ongles comme toi, toi qui -aimes en tout la beauté et d'un tel amour, tu étais prédestiné à -souffrir plus qu'un autre quand tu la rencontrerais dans une femme.» -Enfin je venais de trouver la photographie. «Elle est sûrement -merveilleuse», continuait à dire Robert, qui n'avait pas vu que je lui -tendais la photographie. Soudain il l'aperçut, il la tint un instant -dans ses mains. Sa figure exprimait une stupéfaction qui allait -jusqu'à la stupidité. «C'est ça la jeune fille que tu aimes», -finit-il par me dire d'un ton où l'étonnement était maté par la -crainte de me fâcher. Il ne fit aucune observation, il avait pris l'air -raisonnable, prudent, forcément un peu dédaigneux qu'on a devant un -malade—eût-il été jusque là un homme remarquable et votre -ami—mais qui n'est plus rien de tout cela car, frappé de folie -furieuse, il vous parle d'un être céleste qui lui est apparu et continue à -le voir à l'endroit où vous, homme sain, vous n'apercevez qu'un édredon. Je -compris tout de suite l'étonnement de Robert, et que c'était celui où -m'avait jeté la vue de sa maîtresse, avec la seule différence que -j'avais trouvé en elle une femme que je connaissais déjà, tandis que -lui croyait n'avoir jamais vu Albertine. Mais sans doute la différence -entre ce que nous voyions l'un et l'autre d'une même personne était -aussi grande. Le temps était loin où j'avais bien petitement commencé -à Balbec par ajouter aux sensations visuelles quand je regardais -Albertine, des sensations de saveur, d'odeur, de toucher. Depuis, des -sensations plus profondes, plus douces, plus indéfinissables s'y -étaient ajoutées, puis des sensations douloureuses. Bref Albertine -n'était, comme une pierre autour de laquelle il a neigé, que le centre -générateur d'une immense construction qui passait par le plan de mon -cœur. Robert, pour qui était invisible toute cette stratification de -sensations, ne saisissait qu'un résidu qu'elle m'empêchait au -contraire d'apercevoir. Ce qui avait décontenancé Robert quand il -avait aperçu la photographie d'Albertine, était non le saisissement -des vieillards troyens voyant passer Hélène et disant: «Notre mal ne -vaut pas un seul de ses regards», mais celui exactement inverse et qui -fait dire: «Comment, c'est pour ça qu'il a pu se faire tant de bile, -tant de chagrin, faire tant de folies!» Il faut bien avouer que ce -genre de réaction à la vue de la personne qui a causé les -souffrances, bouleversé la vie, quelquefois amené la mort de quelqu'un -que nous aimons, est infiniment plus fréquent que celui des vieillards -troyens, et pour tout dire habituel. Ce n'est pas seulement parce que -l'amour est individuel, ni parce que, quand nous ne le ressentons pas, -le trouver évitable et philosopher sur la folie des autres nous est -naturel. Non, c'est que, quand il est arrivé au degré où il cause de -tels maux, la construction des sensations interposées entre le visage -de la femme et les yeux de l'amant,—l'énorme œuf douloureux qui -l'engaîne et le dissimule autant qu'une couche de neige une -fontaine—est déjà poussée assez loin pour que le point où -s'arrêtent les regards de l'amant, point où il rencontre son plaisir -et ses souffrances, soit aussi loin du point où les autres le voient -qu'est loin le soleil véritable de l'endroit où sa lumière condensée -nous le fait apercevoir dans le ciel. Et de plus, pendant ce temps, sous -la chrysalide de douleurs et de tendresses qui rend invisibles à -l'amant les pires métamorphoses de l'être aimé, le visage a eu le -temps de vieillir et de changer. De sorte que si le visage que l'amant a -vu la première fois est fort loin de celui qu'il voit depuis qu'il aime -et souffre, il est, en sens inverse, tout aussi loin de celui que peut -voir maintenant le spectateur indifférent. (Qu'aurait-ce été si, au -lieu de la photographie de celle qui était une jeune fille, Robert -avait vu la photographie d'une vieille maîtresse?). Et même, nous -n'avons pas besoin de voir pour la première fois, celle qui a causé -tant de ravages pour avoir cet étonnement. Souvent nous la connaissions -comme mon grand oncle connaissait Odette. Alors la différence d'optique -s'étend non seulement à l'aspect physique, mais au caractère, à -l'importance individuelle. Il y a beaucoup de chances pour que la femme -qui fait souffrir celui qui l'aime, ait toujours été bonne fille avec -quelqu'un qui ne se souciait pas d'elle, comme Odette si cruelle pour -Swann avait été la prévenante «dame en rose» de mon grand oncle, ou -bien que l'être dont chaque décision est supputée d'avance avec -autant de crainte que celle d'une Divinité par celui qui l'aime, -apparaisse comme une personne sans conséquence, trop heureuse de faire -tout ce qu'on veut, aux yeux de celui qui ne l'aime pas, comme la -maîtresse de Saint-Loup pour moi qui ne voyais en elle que cette -«Rachel Quand du Seigneur» qu'on m'avait tant de fois proposée. Je me -rappelais, la première fois que je l'avais vue avec Saint-Loup, ma -stupéfaction à la pensée qu'on pût être torturé de ne pas savoir -ce qu'une telle femme avait fait, de savoir ce qu'elle avait pu dire -tout bas à quelqu'un, pourquoi elle avait eu un désir de rupture. Or -je sentais que tout ce passé, mais d'Albertine, vers lequel chaque -fibre de mon cœur, de ma vie, se dirigeaient avec une souffrance, -vibratile et maladroite, devait paraître tout aussi insignifiant à -Saint-Loup, qu'il me le deviendrait peut-être un jour à moi-même. Je -sentais que je passerais peut-être peu à peu touchant l'insignifiance -ou la gravité du passé d'Albertine de l'état d'esprit que j'avais en -ce moment à celui qu'avait Saint-Loup, car je ne me faisais pas -d'illusions sur ce que Saint-Loup pouvait penser, sur ce que tout autre -que l'amant peut penser. Et je n'en souffrais pas trop. Laissons les -jolies femmes aux hommes sans imagination. Je me rappelais cette -tragique explication de tant de nous qu'est un portrait génial et pas -ressemblant comme celui d'Odette par Elstir et qui est moins le portrait -d'une amante que du déformant amour. Il n'y manquait—ce que tant de -portraits ont—que d'être à la fois d'un grand peintre et d'un amant -(et encore disait-on qu'Elstir l'avait été d'Odette). Cette -dissemblance, toute la vie d'un amant,—d'un amant dont personne ne -comprend les folies,—toute la vie d'un Swann, la prouve. Mais que -l'amant se double d'un peintre comme Elstir et alors le mot de l'énigme -est proféré, vous avez enfin sous les yeux ces lèvres que le vulgaire -n'a jamais aperçues dans cette femme, ce nez que personne ne lui a -connu, cette allure insoupçonnée. Le portrait dit: «Ce que j'ai -aimé, ce qui m'a fait souffrir, ce que j'ai sans cesse vu, c'est -ceci.» Par une gymnastique inverse, moi qui avais essayé par la -pensée d'ajouter à Rachel tout ce que Saint-Loup lui avait ajouté de -lui-même, j'essayais d'ôter mon apport cardiaque et mental dans la -composition d'Albertine et de me la représenter telle qu'elle devait -apparaître à Saint-Loup, comme à moi Rachel. Ces différences-là, -quand même nous les verrions nous-mêmes, quelle importance y -ajouterions-nous? Quand autrefois à Balbec Albertine m'attendait sous -les arcades d'Incarville et sautait dans ma voiture, non seulement elle -n'avait pas encore «épaissi», mais à la suite d'excès d'exercice -elle avait trop fondu; maigre, enlaidie par un vilain chapeau qui ne -laissait dépasser qu'un petit bout de vilain nez et voir de côté que -des joues blanches comme des vers blancs, je retrouvais bien peu d'elle, -assez cependant pour qu'au saut qu'elle faisait dans ma voiture, je -susse que c'était elle, qu'elle avait été exacte au rendez-vous et -n'était pas allée ailleurs; et cela suffit; ce qu'on aime est trop -dans le passé, consiste trop dans le temps perdu ensemble pour qu'on -ait besoin de toute la femme; on veut seulement être sûr que c'est -elle, ne pas se tromper sur l'identité autrement importante que la -beauté pour ceux qui aiment; les joues peuvent se creuser, le corps -s'amaigrir, même pour ceux qui ont été d'abord le plus orgueilleux, -aux yeux des autres, de leur domination sur une beauté, ce petit bout -de museau, ce signe où se résume la personnalité permanente d'une -femme, cet extrait algébrique, cette constante, cela suffit pour qu'un -homme attendu dans le plus grand monde et qui l'aimait, ne puisse -disposer d'une seule de ses soirées parce qu'il passe son temps à -peigner et à dépeigner, jusqu'à l'heure de s'endormir, la femme qu'il -aime, ou simplement à rester auprès d'elle, pour être avec elle, ou -pour qu'elle soit avec lui, ou seulement pour qu'elle ne soit pas avec -d'autres.</p> - -<p>«Tu es sûr, me dit Robert, que je peux offrir comme cela à cette -femme trente mille francs pour le comité électoral de son mari. Elle -est malhonnête à ce point-là? Si tu ne te trompes pas, trois mille -francs suffiraient.» «Non, je t'en prie, n'économise pas pour une -chose qui me tient tant à cœur. Tu dois dire ceci où il y a du reste -une part de vérité: Mon ami avait demandé ces trente mille francs à -un parent pour le Comité de l'oncle de sa fiancée. C'est à cause de -cette raison de fiançailles qu'on les lui avait donnés. Et il m'avait -prié de vous les porter pour qu'Albertine n'en sût rien. Et puis voici -qu'Albertine le quitte. Il ne sait plus que faire. Il est obligé de -rendre les trente mille francs s'il n'épouse pas Albertine. Et s'il -l'épouse, il faudrait qu'au moins pour la forme elle revînt -immédiatement, parce que cela ferait trop mauvais effet si la fugue se -prolongeait. Tu crois que c'est inventé exprès?» «Mais non», me -répondit Saint-Loup par bonté, par discrétion et puis parce qu'il -savait que les circonstances sont souvent plus bizarres qu'on ne croit. -Après tout, il n'y avait aucune impossibilité à ce que dans cette -histoire des trente mille francs il y eût comme je le lui disais une -grande part de vérité. C'était possible, mais ce n'était pas vrai et -cette part de vérité était justement un mensonge. Mais nous nous -mentions, Robert et moi, comme dans tous les entretiens où un ami -désire sincèrement aider son ami en proie à un désespoir d'amour. -L'ami conseil, appui, consolateur, peut plaindre la détresse de -l'autre, non la ressentir, et meilleur il est pour lui, plus il ment. Et -l'autre lui avoue ce qui est nécessaire pour être aidé, mais, -justement peut-être pour être aidé cache bien des choses. Et -l'heureux est tout de même celui qui prend de la peine, qui fait un -voyage, qui remplit une mission, mais qui n'a pas de souffrance -intérieure. J'étais en ce moment celui qu'avait été Robert à -Doncières quand il s'était cru quitté par Rachel. «Enfin, comme tu -voudras; si j'ai une avanie, je l'accepte d'avance pour toi. Et puis -cela a beau me paraître un peu drôle, ce marché si peu voilé, je -sais bien que dans notre monde, il y a des duchesses et même des plus -bigotes, qui feraient pour trente mille francs des choses plus -difficiles que de dire à leur nièce de ne pas rester en Touraine. -Enfin je suis doublement content de te rendre service, puisqu'il faut -cela pour que tu consentes à me voir. Si je me marie, ajouta-t-il, -est-ce que nous ne nous verrons pas davantage, est-ce que tu ne feras -pas un peu de ma maison la tienne...» Il s'arrêta, ayant tout à coup -pensé, supposai-je alors, que si moi aussi je me mariais, Albertine ne -pourrait pas être pour sa femme une relation intime. Et je me rappelai -ce que les Cambremer m'avaient dit de son mariage probable avec la fille -du prince de Guermantes. L'indicateur consulté, il vit qu'il ne -pourrait partir que le soir. Françoise me demanda: «Faut-il ôter du -cabinet de travail le lit de M<sup>lle</sup> Albertine?» «Au contraire, -dis-je, il faut le faire.» J'espérais qu'elle reviendrait d'un jour à -l'autre et je ne voulais même pas que Françoise pût supposer qu'il y avait -doute. Il fallait que le départ d'Albertine eût l'air d'une chose -convenue entre nous, qui n'impliquait nullement qu'elle m'aimât moins. -Mais Françoise me regarda avec un air, sinon d'incrédulité du moins -de doute. Elle aussi avait ses deux hypothèses. Ses narines se -dilataient, elle flairait la brouille, elle devait la sentir depuis -longtemps. Et si elle n'en était pas absolument sûre, c'est peut-être -seulement parce que, comme moi, elle se défiait de croire entièrement -ce qui lui aurait fait trop de plaisir. Maintenant le poids de l'affaire -ne reposait plus sur mon esprit surmené mais sur Saint-Loup. Une -allégresse me soulevait parce que j'avais pris une décision, parce que -je me disais: «J'ai répondu du tac au tac, j'ai agi.» Saint-Loup -devait être à peine dans le train que je me croisai dans mon -antichambre avec Bloch que je n'avais pas entendu sonner, de sorte que -force me fut de le recevoir un instant. Il m'avait dernièrement -rencontré avec Albertine (qu'il connaissait de Balbec) un jour où elle -était de mauvaise humeur. «J'ai dîné avec M. Bontemps, me dit-il, et -comme j'ai une certaine influence sur lui, je lui ai dit que je m'étais -attristé que sa nièce ne fût pas plus gentille avec toi, qu'il -fallait qu'il lui adressât des prières en ce sens.» J'étouffais de -colère, ces prières et ces plaintes détruisaient tout l'effet de la -démarche de Saint-Loup et me mettaient directement en cause auprès -d'Albertine que j'avais l'air d'implorer. Pour comble de malheur -Françoise restée dans l'antichambre entendit tout cela. Je fis tous -les reproches possibles à Bloch, lui disant que je ne l'avais nullement -chargé d'une telle commission et que du reste le fait était faux. -Bloch à partir de ce moment-là ne cessa plus de sourire, moins, je -crois, de joie que de gêne de m'avoir contrarié. Il s'étonnait en -riant de soulever une telle colère. Peut-être le disait-il pour ôter -à mes yeux de l'importance à son indiscrète démarche, peut-être -parce qu'il était d'un caractère lâche, et vivant gaiement et -paresseusement dans les mensonges, comme les méduses à fleur d'eau, -peut-être parce que, même eût-il été d'une autre race d'hommes, les -autres ne pouvant se placer au même point de vue que nous, ne -comprennent pas l'importance du mal que les paroles dites au hasard -peuvent nous faire. Je venais de le mettre à la porte, ne trouvant -aucun remède à apporter à ce qu'il avait fait, quand on sonna de -nouveau et Françoise me remit une convocation chez le chef de la -Sûreté. Les parents de la petite fille que j'avais amenée une heure -chez moi avaient voulu déposer contre moi une plainte en détournement -de mineure. Il y a des moments de la vie où une sorte de beauté naît -de la multiplicité des ennuis qui nous assaillent, entrecroisés comme -des leitmotiv wagnériens, de la notion aussi, émergeante alors, que -les événements ne sont pas situés dans l'ensemble des reflets peints -dans le pauvre petit miroir que porte devant elle l'intelligence et -qu'elle appelle l'avenir, qu'ils sont en dehors et surgissent aussi -brusquement que quelqu'un qui vient constater un flagrant délit. -Déjà, laissé à lui-même, un événement se modifie, soit que -l'échec nous l'amplifie ou que la satisfaction le réduise. Mais il est -rarement seul. Les sentiments excités par chacun se contrarient, et -c'est dans une certaine mesure, comme je l'éprouvai en allant chez le -chef de la Sûreté, un révulsif au moins momentané et assez agissant -des tristesses sentimentales que la peur. Je trouvai à la Sûreté les -parents qui m'insultèrent en me disant: «Nous ne mangeons pas de ce -pain-là», me rendirent les cinq cents francs que je ne voulais pas -reprendre, et le chef de la Sûreté qui, se proposant comme inimitable -exemple la facilité des présidents d'assises à «reparties», -prélevait un mot de chaque phrase que je disais, mot qui lui servait à -en faire une spirituelle et accablante réponse. De mon innocence dans -le fait il ne fut même pas question, car c'est la seule hypothèse que -personne ne voulut admettre un instant. Néanmoins les difficultés de -l'inculpation firent que je m'en tirai avec un savon extrêmement -violent, tant que les parents furent là. Mais dès qu'ils furent -partis, le chef de la Sûreté qui aimait les petites filles changea de -ton et me réprimandant comme un compère: «Une autre fois, il faut -être plus adroit. Dame, on ne fait pas des levages aussi brusquement -que ça, ou ça rate. D'ailleurs vous trouverez partout des petites -filles mieux que celle-là et pour bien moins cher. La somme était -follement exagérée.» Je sentais tellement qu'il ne me comprendrait -pas si j'essayais de lui expliquer la vérité que je profitai sans mot -dire de la permission qu'il me donna de me retirer. Tous les passants, -jusqu'à ce que je fusse rentré, me parurent des inspecteurs chargés -d'épier mes faits et gestes. Mais ce leitmotiv-là, de même que celui -de la colère contre Bloch, s'éteignirent pour ne plus laisser place -qu'à celui du départ d'Albertine. Or celui-là reprenait, mais sur un -mode presque joyeux depuis que Saint-Loup était parti. Depuis qu'il s'était -chargé d'aller voir M<sup>me</sup> Bontemps, mes souffrances avaient -été dispersées. Je croyais que c'était pour avoir agi, je le croyais -de bonne foi, car on ne sait jamais ce qui se cache dans notre âme. Au -fond ce qui me rendait heureux, ce n'était pas de m'être déchargé de -mes indécisions sur Saint-Loup, comme je le croyais. Je ne me trompais -pas du reste absolument; le spécifique pour guérir un événement -malheureux (les trois quarts des événements le sont) c'est une -décision; car elle a pour effet par un brusque renversement de nos -pensées, d'interrompre le flux de celles qui viennent de l'événement -passé et prolongent la vibration, de le briser par un flux inverse de -pensées inverses, venu du dehors, de l'avenir. Mais ces pensées -nouvelles nous sont surtout bienfaisantes (et c'était le cas pour -celles qui m'assiégeaient en ce moment) quand du fond de cet avenir, -c'est une espérance qu'elles nous apportent. Ce qui au fond me rendait -si heureux, c'était la certitude secrète que la mission de Saint-Loup -ne pouvant échouer, Albertine ne pouvait manquer de revenir. Je le -compris; car n'ayant pas reçu dès le premier jour de réponse de -Saint-Loup, je recommençai à souffrir. Ma décision, ma remise à lui -de mes pleins pouvoirs, n'étaient donc pas la cause de ma joie qui sans -cela eût duré, mais le «la réussite est sûre», que j'avais pensé, -quand je disais: «Advienne que pourra». Et la pensée éveillée par -son retard qu'en effet autre chose que la réussite pouvait advenir -m'était si odieuse que j'avais perdu ma gaîté. C'est en réalité -notre prévision, notre espérance d'événements heureux qui nous -gonfle d'une joie, que nous attribuons à d'autres causes et qui cesse -pour nous laisser retomber dans le chagrin si nous ne sommes plus si -assurés que ce que nous désirons se réalisera. C'est toujours cette -invisible croyance qui soutient l'édifice de notre monde sensitif et -privé de quoi il chancelle. Nous avons vu qu'elle faisait pour nous la -valeur ou la nullité des êtres, l'ivresse ou l'ennui de les voir. Elle -fait de même la possibilité de supporter un chagrin qui nous semble -médiocre, simplement parce que nous sommes persuadés qu'il va y être -mis fin, ou son brusque agrandissement jusqu'à ce qu'une présence -vaille autant, presque même plus que notre vie. Une chose du reste -acheva de rendre ma douleur au cœur aussi aiguë qu'elle avait été la -première minute et qu'il faut bien avouer qu'elle n'était plus. Ce fut -de relire une phrase de la lettre d'Albertine. Nous avons beau aimer les -êtres, la souffrance de les perdre, quand dans l'isolement nous ne -sommes plus qu'en face d'elle, à qui notre esprit donne dans une -certaine mesure la forme qu'il veut, cette souffrance est supportable et -différente de celle moins humaine, moins nôtre, aussi imprévue et -bizarre qu'un accident dans le monde moral et dans la région du -cœur,—qui a pour cause moins directement les êtres eux-mêmes que la -façon dont nous avons appris que nous ne les verrions plus. Albertine, -je pouvais penser à elle en pleurant doucement, en acceptant de ne pas -plus la voir ce soir qu'hier mais relire: «ma décision est -irrévocable», c'était autre chose, c'était comme prendre un -médicament dangereux qui m'eût donné une crise cardiaque à laquelle -on peut ne pas survivre. Il y a dans les choses, dans les événements, -dans les lettres de rupture un péril particulier qui amplifie et -dénature la douleur même que les êtres peuvent nous causer. Mais -cette souffrance dura peu. J'étais malgré tout si sûr du succès, de -l'habileté de Saint-Loup, le retour d'Albertine me paraissait une chose -si certaine que je me demandais si j'avais eu raison de le souhaiter. -Pourtant je m'en réjouissais. Malheureusement pour moi qui croyais -l'affaire de la Sûreté finie, Françoise vint m'annoncer qu'un -inspecteur était venu s'informer si je n'avais pas l'habitude d'avoir -des jeunes filles chez moi, que le concierge croyant qu'on parlait -d'Albertine avait répondu que si et que depuis ce moment la maison -semblait surveillée. Dès lors il me serait à jamais impossible de -faire venir une petite fille dans mes chagrins pour me consoler, sans -risquer d'avoir la honte devant elle qu'un inspecteur surgît et qu'elle -me prît pour un malfaiteur. Et du même coup, je compris combien on vit -plus pour certains rêves qu'on ne croit, car cette impossibilité de -bercer jamais une petite fille me parut ôter à la vie toute valeur, -mais de plus je compris combien il est compréhensible que les gens -aisément refusent la fortune et risquent la mort, alors qu'on se figure -que l'intérêt et la peur de mourir mènent le monde. Car si j'avais -pensé que même une petite fille inconnue pût avoir par l'arrivée -d'un homme de la police, une idée honteuse de moi, combien j'aurais -mieux aimé me tuer. Il n'y avait même pas de comparaison possible -entre les deux souffrances. Or dans la vie les gens ne réfléchissent -jamais que ceux à qui ils offrent de l'argent, qu'ils menacent de mort, -peuvent avoir une maîtresse, ou même simplement un camarade, à -l'estime de qui ils tiennent, même si ce n'est pas à la leur propre. -Mais tout à coup par une confusion dont je ne m'avisai pas (je ne -songeai pas en effet qu'Albertine étant majeure pouvait habiter chez -moi et même être ma maîtresse), il me sembla que le détournement de -mineures pouvait s'appliquer aussi à Albertine. Alors la vie me parut -barrée de tous les côtés. Et en pensant que je n'avais pas vécu -chastement avec elle, je trouvai dans la punition qui m'était infligée -pour avoir forcé une petite fille inconnue à accepter de l'argent, -cette relation qui existe presque toujours dans les châtiments humains -et qui fait qu'il n'y a presque jamais ni condamnation juste, ni erreur -judiciaire, mais une espèce d'harmonie entre l'idée fausse que se fait -le juge d'un acte innocent et les faits coupables qu'il a ignorés. Mais -alors en pensant que le retour d'Albertine pouvait amener pour moi une -condamnation infamante qui me dégraderait à ses yeux et peut-être lui -ferait à elle-même un tort qu'elle ne me pardonnerait pas, je cessai -de souhaiter ce retour, il m'épouvanta. J'aurais voulu lui -télégraphier de ne pas revenir. Et aussitôt, noyant tout le reste, le -désir passionné qu'elle revînt m'envahit. C'est qu'ayant envisagé un -instant la possibilité de lui dire de ne pas revenir et de vivre sans -elle, tout d'un coup je me sentis au contraire prêt à sacrifier tous -les voyages, tous les plaisirs, tous les travaux, pour qu'Albertine -revînt! Ah! combien mon amour pour Albertine dont j'avais cru que je -pourrais prévoir le destin d'après celui que j'avais eu pour Gilberte -s'était développé en parfait contraste avec ce dernier! Combien -rester sans la voir m'était impossible! Et pour chaque acte, même le -plus minime, mais qui baignait auparavant dans l'atmosphère heureuse -qu'était la présence d'Albertine, il me fallait chaque fois, à -nouveaux frais, avec la même douleur, recommencer l'apprentissage de la -séparation. Puis la concurrence des autres formes de la vie rejeta dans -l'ombre cette nouvelle douleur, et pendant ces jours-là qui furent les -premiers du printemps, j'eus même, en attendant que Saint-Loup pût -voir M<sup>me</sup> Bontemps, à imaginer Venise et de belles femmes -inconnues, quelques moments de calme agréable. Dès que je m'en aperçus, je -sentis en moi une terreur panique. Ce calme que je venais de goûter, -c'était la première apparition de cette grande force intermittente, -qui allait lutter en moi contre la douleur, contre l'amour, et finirait -par en avoir raison. Ce dont je venais d'avoir l'avant-goût et -d'apprendre le présage, c'était pour un instant seulement ce qui plus -tard serait chez moi un état permanent, une vie où je ne pourrais plus -souffrir pour Albertine, où je ne l'aimerais plus. Et mon amour qui -venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, -l'oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l'a -enfermé a aperçu tout d'un coup le serpent python qui le dévorera.</p> - -<p>Je pensais tout le temps à Albertine et jamais Françoise en entrant -dans ma chambre ne me disait assez vite: «Il n'y a pas de lettres», -pour abréger l'angoisse. Mais de temps en temps, je parvenais, en -faisant passer tel ou tel courant d'idées au travers de mon chagrin, à -renouveler, à aérer un peu l'atmosphère viciée de mon cœur; mais le -soir, si je parvenais à m'endormir, alors c'était comme si le souvenir -d'Albertine avait été le médicament qui m'avait procuré le sommeil, -et dont l'influence en cessant m'éveillerait. Je pensais tout le temps -à Albertine en dormant. C'était un sommeil spécial à elle qu'elle me -donnait et où du reste je n'aurais plus été libre comme pendant la -veille de penser à autre chose. Le sommeil, son souvenir, c'étaient -les deux substances mêlées qu'on nous fait prendre à la fois pour -dormir. Réveillé, du reste, ma souffrance allait en augmentant chaque -jour au lieu de diminuer, non que l'oubli n'accomplît son œuvre, mais, -là même, il favorisait l'idéalisation de l'image regrettée et par -là l'assimilation de ma souffrance initiale à d'autres souffrances -analogues qui la renforçaient. Encore cette image était-elle -supportable. Mais si tout d'un coup je pensais à sa chambre, à sa -chambre où le lit restait vide, à son piano, à son automobile, je -perdais toute force, je fermais les yeux, j'inclinais ma tête sur -l'épaule comme ceux qui vont défaillir. Le bruit des portes me faisait -presque aussi mal parce que ce n'était pas elle qui les ouvrait.</p> - -<p>Quand il put y avoir un télégramme de Saint-Loup, je n'osai pas -demander: «Est-ce qu'il y a un télégramme?» Il en vint un enfin, -mais qui ne faisait que tout reculer, me disant: «Ces dames sont -parties pour trois jours.» Sans doute, si j'avais supporté les quatre -jours qu'il y avait déjà depuis qu'elle était partie, c'était parce -que je me disais: «Ce n'est qu'une affaire de temps, avant la fin de la -semaine elle sera là.» Mais cette raison n'empêchait pas que pour mon -cœur, pour mon corps, l'acte à accomplir était le même: vivre sans -elle, rentrer chez moi sans la trouver, passer devant la porte -de sa chambre—l'ouvrir, je n'en avais pas encore le courage—en -sachant qu'elle n'y était pas, me coucher sans lui avoir dit bonsoir, voilà -des choses que mon cœur avait dû accomplir dans leur terrible -intégralité et tout de même que si je n'avais pas dû revoir -Albertine. Or qu'il l'eût accompli déjà quatre fois, prouvait qu'il -était maintenant capable de continuer à l'accomplir. Et bientôt -peut-être la raison qui m'aidait à continuer ainsi à vivre—le -prochain retour d'Albertine—je cesserais d'en avoir besoin (je -pourrais me dire: «Elle ne reviendra jamais», et vivre tout de même comme -j'avais déjà fait pendant quatre jours) comme un blessé qui a repris -l'habitude de la marche et peut se passer de ses béquilles. Sans doute -le soir en rentrant je trouvais encore, m'ôtant la respiration, -m'étouffant du vide de la solitude, les souvenirs juxtaposés en une -interminable série, de tous les soirs où Albertine m'attendait; mais -déjà je trouvais ainsi le souvenir de la veille, de l'avant-veille et -des deux soirs précédents, c'est-à-dire le souvenir des quatre soirs -écoulés depuis le départ d'Albertine, pendant lesquels j'étais -resté sans elle, seul, où cependant j'avais vécu, quatre soirs -déjà, faisant une bande de souvenirs bien mince à côté de l'autre, -mais que chaque jour qui s'écoulerait allait peut-être étoffer. Je ne -dirai rien de la lettre de déclaration que je reçus à ce moment-là -d'une nièce de M<sup>me</sup> de Guermantes, qui passait pour la plus jolie -jeune fille de Paris, ni de la démarche que fit auprès de moi le duc de -Guermantes de la part des parents résignés pour le bonheur de leur -fille à l'inégalité du parti, à une semblable mésalliance. De tels -incidents qui pourraient être sensibles à l'amour-propre sont trop -douloureux quand on aime. On aurait le désir et on n'aurait pas -l'indélicatesse de les faire connaître à celle qui porte sur nous un -jugement moins favorable qui ne serait du reste pas modifié si elle -apprenait qu'on peut être l'objet d'un tout différent. Ce que -m'écrivait la nièce du duc n'eût pu qu'impatienter Albertine. Comme -depuis le moment où j'étais éveillé et où je reprenais mon chagrin -à l'endroit où j'en étais resté avant de m'endormir, comme un livre -un instant fermé et qui ne me quitterait plus jusqu'au soir, ce ne -pouvait jamais être qu'à une pensée concernant Albertine que venait -se raccorder pour moi toute sensation, qu'elle me vînt du dehors ou du -dedans. On sonnait: c'est une lettre d'elle, c'est elle-même -peut-être! Si je me sentais bien portant, pas trop malheureux, je -n'étais plus jaloux, je n'avais plus de griefs contre elle, j'aurais -voulu vite la revoir, l'embrasser, passer gaiement toute ma vie avec -elle. Lui télégraphier: «Venez vite» me semblait devenu une chose -toute simple comme si mon humeur nouvelle avait changé non pas -seulement mes dispositions, mais les choses hors de moi, les avait -rendues plus faciles. Si j'étais d'humeur sombre, toutes mes colères -contre elle renaissaient, je n'avais plus envie de l'embrasser, je -sentais l'impossibilité d'être jamais heureux par elle, je ne voulais -plus que lui faire du mal et l'empêcher d'appartenir aux autres. Mais -de ces deux humeurs opposées le résultat était identique, il fallait -qu'elle revînt au plus tôt. Et pourtant, quelque joie que pût me -donner au moment même ce retour, je sentais que bientôt les mêmes -difficultés se présenteraient et que la recherche du bonheur dans la -satisfaction du désir moral était quelque chose d'aussi naïf que -l'entreprise d'atteindre l'horizon en marchant devant soi. Plus le -désir avance, plus la possession véritable s'éloigne. De sorte que si -le bonheur ou du moins l'absence de souffrances peut être trouvé, ce -n'est pas la satisfaction, mais la réduction progressive, l'extinction -finale du désir qu'il faut chercher. On cherche à voir ce qu'on aime, -on devrait chercher à ne pas le voir, l'oubli seul finit par amener -l'extinction du désir. Et j'imagine que si un écrivain émettait des -vérités de ce genre, il dédierait le livre qui les contiendrait à -une femme dont il se plairait ainsi à se rapprocher, lui disant: ce -livre est le tien. Et ainsi, disant des vérités dans son livre, il -mentirait dans sa dédicace, car il ne tiendra à ce que le livre soit -à cette femme que comme à cette pierre qui vient d'elle et qui ne lui -sera chère qu'autant qu'il aimera la femme. Les liens entre un être et -nous n'existent que dans notre pensée. La mémoire en s'affaiblissant -les relâche, et malgré l'illusion dont nous voudrions être dupes, et -dont par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par -devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L'homme est l'être -qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu'en soi, et, en -disant le contraire, ment. Et j'aurais eu si peur, si on avait été -capable de le faire, qu'on m'ôtât ce besoin d'elle, cet amour d'elle, -que je me persuadais qu'il était précieux pour ma vie. Pouvoir -entendre prononcer sans charme et sans souffrance les noms des stations -par où le train passait pour aller en Touraine, m'eût semblé une -diminution de moi-même (simplement au fond parce que cela eût prouvé -qu'Albertine me devenait indifférente); il était bien, me disais-je, -qu'en me demandant sans cesse ce qu'elle pouvait faire, penser, vouloir, -à chaque instant, si elle comptait, si elle allait revenir, je tinsse -ouverte cette porte de communication que l'amour avait pratiquée en -moi, et sentisse la vie d'une autre submerger par des écluses -ouvertes le réservoir qui n'aurait pas voulu redevenir stagnant. -Bientôt, le silence de Saint-Loup se prolongeant, une anxiété -secondaire—l'attente d'un nouveau télégramme, d'un téléphonage de -Saint-Loup—masqua la première, l'inquiétude du résultat, savoir si -Albertine reviendrait. Épier chaque bruit dans l'attente du -télégramme me devenait si intolérable qu'il me semblait que, quel -qu'il fût, l'arrivée de ce télégramme, qui était la seule chose à -laquelle je pensais maintenant, mettrait fin à mes souffrances. Mais -quand j'eus reçu enfin un télégramme de Robert où il me disait qu'il -avait vu M<sup>me</sup> Bontemps, mais, malgré toutes ses précautions, -avait été vu par Albertine, que cela avait fait tout manquer, j'éclatai de -fureur et de désespoir, car c'était là ce que j'aurais voulu avant -tout éviter. Connu d'Albertine, le voyage de Saint-Loup me donnait un -air de tenir à elle qui ne pouvait que l'empêcher de revenir et dont -l'horreur d'ailleurs était tout ce que j'avais gardé de la fierté que -mon amour avait au temps de Gilberte et qu'il avait perdue. Je -maudissais Robert. Puis je me dis que si ce moyen avait échoué, j'en -prendrais un autre. Puisque l'homme peut agir sur le monde extérieur, -comment en faisant jouer la ruse, l'intelligence, l'intérêt, -l'affection, n'arriverais-je pas à supprimer cette chose atroce: -l'absence d'Albertine. On croit que selon son désir on changera autour -de soi les choses, on le croit parce que, hors de là, on ne voit aucune -solution favorable. On ne pense pas à celle qui se produit le plus -souvent et qui est favorable aussi: nous n'arrivons pas à changer les -choses selon notre désir, mais peu à peu notre désir change. La -situation que nous espérions changer parce qu'elle nous était -insupportable, nous devient indifférente. Nous n'avons pas pu surmonter -l'obstacle, comme nous le voulions absolument, mais la vie nous l'a fait -tourner, dépasser, et c'est à peine alors si en nous retournant vers -le lointain du passé nous pouvons l'apercevoir, tant il est devenu -imperceptible. J'entendis à l'étage au-dessus du nôtre des airs -joués par une voisine. J'appliquais leurs paroles que je connaissais à -Albertine et à moi et je fus rempli d'un sentiment à profond que je me -mis à pleurer. C'était: «<i>Hélas, l'oiseau qui fuit ce qu'il croit -l'esclavage, d'un vol désespéré revient battre au vitrage</i>» et la -mort de Manon: «<i>Manon, réponds-moi donc, Seul amour de mon âme, je -n'ai su qu'aujourd'hui la bonté de ton cœur.</i>» Puisque Manon revenait -à Des Grieux, il me semblait que j'étais pour Albertine le seul amour -de sa vie. Hélas, il est probable que si elle avait entendu en ce -moment le même air, ce n'eût pas été moi qu'elle eût chéri sous le -nom de des Grieux, et si elle en avait eu seulement l'idée, mon -souvenir l'eût empêchée de s'attendrir en écoutant cette musique qui -rentrait pourtant bien, quoique mieux écrite et plus fine, dans le -genre de celle qu'elle aimait. Pour moi je n'eus pas le courage de -m'abandonner à tant de douceur, de penser qu'Albertine m'appelait -«seul amour de mon âme» et avait reconnu qu'elle s'était méprise -sur ce qu'elle «avait cru l'esclavage». Je savais qu'on ne peut lire -un roman sans donner à l'héroïne les traits de celle qu'on aime. Mais -le dénouement a beau en être heureux, notre amour n'a pas fait un pas -de plus et quand nous avons fermé le livre, celle que nous aimons et -qui est enfin venue à nous dans le roman, ne nous aime pas davantage -dans la vie. Furieux, je télégraphiai à Saint-Loup de revenir au plus -vite à Paris, pour éviter au moins l'apparence de mettre une -insistance aggravante dans une démarche que j'aurais tant voulu cacher. -Mais avant même qu'il fût revenu selon mes instructions, c'est -d'Albertine elle-même que je reçus cette lettre:</p> - -<p>«Mon ami, vous avez envoyé votre ami Saint-Loup à ma tante, ce qui -était insensé. Mon cher ami, si vous aviez besoin de moi pourquoi ne -pas m'avoir écrit directement, j'aurais été trop heureuse de revenir, -ne recommencez plus ces démarches absurdes.» «J'aurais été trop -heureuse de revenir!» Si elle disait cela, c'est donc qu'elle -regrettait d'être partie, qu'elle ne cherchait qu'un prétexte pour -revenir. Donc je n'avais qu'à faire ce qu'elle me disait, à lui -écrire que j'avais besoin d'elle et elle reviendrait. J'allais donc la -revoir, elle, l'Albertine de Balbec (car depuis son départ, elle -l'était redevenue pour moi; comme un coquillage auquel on ne fait plus -attention quand on l'a toujours sur sa commode, une fois qu'on s'en est -séparé, pour le donner, ou l'ayant perdu, et qu'on pense à lui, ce -qu'on ne faisait plus, elle me rappelait toute la beauté joyeuse des -montagnes bleues de la mer). Et ce n'est pas seulement elle qui était -devenue un être d'imagination, c'est-à-dire désirable, mais la vie -avec elle qui était devenue une vie imaginaire, c'est-à-dire -affranchie de toutes difficultés, de sorte que je me disais: «Comme -nous allons être heureux!» Mais du moment que j'avais l'assurance de -ce retour, il ne fallait pas avoir l'air de le hâter, mais au contraire -effacer le mauvais effet de la démarche de Saint-Loup que je pourrais -toujours plus tard désavouer en disant qu'il avait agi de lui-même, -parce qu'il avait toujours été partisan de ce mariage. Cependant, je -relisais sa lettre et j'étais tout de même déçu du peu qu'il y a -d'une personne dans une lettre. Sans doute les caractères tracés -expriment notre pensée, ce que font aussi nos traits: c'est toujours en -présence d'une pensée que nous nous trouvons. Mais tout de même, dans -la personne, la pensée ne nous apparaît qu'après s'être diffusée -dans cette corolle du visage épanouie comme un nymphéa. Cela la -modifie tout de même beaucoup. Et c'est peut-être une des causes de -nos perpétuelles déceptions en amour que ces perpétuelles déviations -qui font qu'à l'attente de l'être idéal que nous aimons, chaque -rendez-vous nous apporte, en réponse, une personne de chair qui tient -déjà si peu de notre rêve. Et puis quand nous réclamons quelque -chose de cette personne, nous recevons d'elle une lettre où même de la -personne il reste très peu, comme, dans les lettres de l'algèbre, il -ne reste plus la détermination des chiffres de l'arithmétique, -lesquels déjà ne contiennent plus les qualités des fruits ou des -fleurs additionnés. Et pourtant, l'amour, l'être aimé, ses lettres, -sont peut-être tout de même des traductions (si insatisfaisant qu'il -soit de passer de l'un à l'autre) de la même réalité, puisque la -lettre ne nous semble insuffisante qu'en la lisant, mais que nous suons -mort et passion tant qu'elle n'arrive pas, et qu'elle suffit à calmer -notre angoisse, sinon à remplir, avec ses petits signes noirs, notre -désir qui sait qu'il n'y a là tout de même que l'équivalence d'une -parole, d'un sourire, d'un baiser, non ces choses mêmes.</p> - -<p>J'écrivis à Albertine:</p> - -<p>«Mon amie, j'allais justement vous écrire, et je vous remercie de me -dire que si j'avais eu besoin de vous, vous seriez accourue; c'est bien -de votre part de comprendre d'une façon aussi élevée le dévouement -à un ancien ami, et mon estime pour vous ne peut qu'en être accrue. -Mais non, je ne vous l'avais pas demandé et ne vous le demanderai pas; -nous revoir, au moins d'ici bien longtemps, ne vous serait peut-être -pas pénible, jeune fille insensible. À moi que vous avez cru parfois -si indifférent, cela le serait beaucoup. La vie nous a séparés. Vous -avez pris une décision que je crois très sage et que vous avez prise -au moment voulu, avec un pressentiment merveilleux, car vous êtes -partie le jour où je venais de recevoir l'assentiment de ma mère à -demander votre main. Je vous l'aurais dit à mon réveil, quand j'ai eu -sa lettre (en même temps que la vôtre). Peut-être auriez-vous eu peur -de me faire de la peine en partant là-dessus. Et nous aurions -peut-être lié nos vies par ce qui aurait été pour nous, qui sait? le -malheur. Si cela avait dû être, soyez bénie pour votre sagesse. Nous -en perdrions tout le fruit en nous revoyant. Ce n'est pas que ce ne -serait pas pour moi une tentation. Mais je n'ai pas grand mérite à y -résister. Vous savez l'être inconstant que je suis et comme j'oublie -vite. Vous me l'avez dit souvent, je suis surtout un homme d'habitudes. -Celles que je commence à prendre sans vous ne sont pas encore bien -fortes. Évidemment en ce moment celles que j'avais avec vous et que -votre départ a troublées sont encore les plus fortes. Elles ne le -seront plus bien longtemps. Même à cause de cela, j'avais pensé à -profiter de ces quelques derniers jours où nous voir ne serait pas -encore pour moi ce qu'il sera dans une quinzaine, plus tôt peut-être -(pardonnez-moi ma franchise): un dérangement,—j'avais pensé à en -profiter, avant l'oubli final, pour régler avec vous de petites -questions matérielles où vous auriez pu, bonne et charmante amie, -rendre service à celui qui s'est cru cinq minutes votre fiancé. Comme -je ne doutais pas de l'approbation de ma mère, comme d'autre part je -désirais que nous ayons chacun toute cette liberté dont vous m'aviez -trop gentiment et abondamment fait un sacrifice qui se pouvait admettre -pour une vie en commun de quelques semaines, mais qui serait devenu -aussi odieux à vous qu'à moi maintenant que nous devions passer toute -notre vie ensemble (cela me fait presque de la peine en vous écrivant -de penser que cela a failli être, qu'il s'en est fallu de quelques -secondes), j'avais pensé à organiser notre existence de la façon la -plus indépendante possible, et pour commencer j'avais voulu que vous -eussiez ce yacht où vous auriez pu voyager pendant que, trop souffrant, -je vous eusse attendue au port (j'avais écrit à Elstir pour lui -demander conseil, comme vous aimez son goût) et pour la terre j'avais -voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu'à vous, dans -laquelle vous sortiriez, vous voyageriez, à votre fantaisie. Le yacht -était déjà presque prêt, il s'appelle, selon votre désir exprimé -à Balbec, le <i>Cygne</i>. Et me rappelant que vous préfériez à toutes -les autres les voitures Rolls, j'en avais commandé une. Or maintenant -que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n'espère pas vous faire -accepter le bateau ni la voiture (pour moi ils ne pourraient -servir à rien), j'avais pensé—comme je les avais commandés à un -intermédiaire, mais en donnant votre nom—que vous pourriez peut-être -en les décommandant, vous, m'éviter le yacht et cette voiture devenus -inutiles. Mais pour cela et pour bien d'autres choses, il aurait fallu -causer. Or je trouve que tant que je suis susceptible de vous réaimer, -ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou, pour un bateau à voiles -et une Rolls Royce de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie -puisque vous estimez qu'il est de vivre loin de moi. Non, je préfère -garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d'eux -et qu'ils ont chance de rester toujours l'un au port désarmé, l'autre -à l'écurie, je ferai graver sur le yacht (Mon Dieu, je n'ose pas -mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous -choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimiez:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i1"><i>Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui</i></span><br /> -<span class="i1"><i>Magnifique mais qui sans espoir se délivre</i></span><br /> -<span class="i1"><i>Pour n'avoir pas chanté la région où vivre</i></span><br /> -<span class="i1"><i>Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.</i></span> -</div></div> - - -<p>Vous vous rappelez—c'est le poème qui commence par: <i>Le vierge, -le vivace et le bel aujourd'hui...</i> Hélas, aujourd'hui n'est plus ni -vierge, ni beau. Mais ceux qui comme moi savent qu'ils en feront bien -vite un «demain» supportable ne sont guère <i>supportables</i>. Quant à -la Rolls, elle eût mérité plutôt ces autres vers du même poète que -vous disiez ne pas pouvoir comprendre:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i3"><i>Dis si je ne suis pas joyeux</i></span><br /> -<span class="i3"><i>Tonnerre et rubis aux moyeux</i></span><br /> -<span class="i3"><i>De voir en l'air que ce feu troue</i></span><br /> -<br /> -<span class="i3"><i>Avec des royaumes épars</i></span><br /> -<span class="i3"><i>Comme mourir pourpre la roue</i></span><br /> -<span class="i3"><i>Du seul vespéral de mes chars.</i></span> -</div></div> - - -<p>Adieu pour toujours, ma petite Albertine, et merci encore de la bonne -promenade que nous fîmes ensemble la veille de notre séparation. J'en -garde un bien bon souvenir.»</p> - -<p>P.-S.—Je ne réponds pas à ce que vous me dites de prétendues -propositions que Saint-Loup (que je ne crois d'ailleurs nullement en -Touraine) aurait faites à votre tante. C'est du Sherlock Holmes. Quelle -idée vous faites-vous de moi?»</p> - -<p><br /></p> - -<p>Sans doute de même que j'avais dit autrefois à Albertine: «Je ne vous -aime pas», pour qu'elle m'aimât; «J'oublie quand je ne vois pas les -gens», pour qu'elle me vît très souvent; «J'ai décidé de vous -quitter», pour prévenir toute idée de séparation, maintenant -c'était parce que je voulais absolument qu'elle revînt dans les huit -jours, que je lui disais: «Adieu pour toujours»; c'est parce que je -voulais la revoir que je lui disais: «Je trouverais dangereux de vous -voir», c'est parce que vivre séparé d'elle me semblait pire que la -mort que je lui écrivais: «Vous avez eu raison, nous serions -malheureux ensemble.» Hélas cette lettre feinte, en l'écrivant pour -avoir l'air de ne pas tenir à elle et aussi pour la douceur de dire -certaines choses qui ne pouvaient émouvoir que moi et non elle, -j'aurais dû d'abord prévoir qu'il était possible qu'elle eût pour -effet une réponse négative, c'est-à-dire consacrant ce que je disais; -qu'il était même probable que ce serait, car Albertine eût-elle été -moins intelligente qu'elle n'était, elle n'eût pas douté un instant -que ce que je disais était faux. Sans s'arrêter en effet aux -intentions que j'énonçais dans cette lettre, le seul fait que je -l'écrivisse, n'eût-il même pas succédé à la démarche de -Saint-Loup, suffisait pour lui prouver que je désirais qu'elle revînt -et pour lui conseiller de me laisser m'enferrer dans l'hameçon de plus -en plus. Puis après avoir prévu la possibilité d'une réponse -négative, j'aurais dû toujours prévoir que brusquement cette réponse -me rendrait dans sa plus extrême vivacité mon amour pour Albertine. Et -j'aurais dû, toujours avant d'envoyer ma lettre, me demander si, au cas -où Albertine répondrait sur le même ton et ne voudrait pas revenir, -je serais assez maître de ma douleur pour me forcer à rester -silencieux, à ne pas lui télégraphier: «Revenez» ou à ne pas lui -envoyer quelque autre émissaire, ce qui, après lui avoir écrit que -nous ne nous reverrions pas, était lui montrer avec la dernière -évidence que je ne pouvais me passer d'elle, et aboutirait à ce -qu'elle refusât plus énergiquement encore, à ce que, ne pouvant plus -supporter mon angoisse, je partisse chez elle, qui sait, peut-être à -ce que je n'y fusse pas reçu. Et sans doute, c'eût été, après trois -énormes maladresses la pire de toutes, après laquelle il n'y avait -plus qu'à me tuer devant sa maison. Mais la manière désastreuse dont -est construit l'univers psycho-pathologique veut que l'acte maladroit, -l'acte qu'il faudrait avant tout éviter, soit justement l'acte calmant, -l'acte qui, ouvrant pour nous, jusqu'à ce que nous en sachions le -résultat, de nouvelles perspectives d'espérance, nous débarrasse -momentanément de la douleur intolérable que le refus a fait naître en -nous. De sorte que quand la douleur est trop forte, nous nous -précipitons dans la maladresse qui consiste à écrire, à faire prier -par quelqu'un, à aller voir, à prouver qu'on ne peut se passer de -celle qu'on aime. Mais je ne prévis rien de tout cela. Le résultat de -cette lettre me paraissait être au contraire de faire revenir Albertine -au plus vite. Aussi en pensant à ce résultat, avais-je eu une grande -douceur à écrire. Mais en même temps je n'avais cessé en écrivant -de pleurer; d'abord un peu de la même manière que le jour où j'avais -joué la fausse séparation, parce que ces mots me représentant l'idée -qu'ils m'exprimaient quoiqu'ils tendissent à un but contraire -(prononcés mensongèrement pour ne pas, par fierté, avouer que -j'aimais), ils portaient en eux leur tristesse. Mais aussi parce que je -sentais que cette idée avait de la vérité.</p> - -<p>Le résultat de cette lettre me paraissant certain, je regrettai de -l'avoir envoyée. Car en me représentant le retour en somme si aisé -d'Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage -une chose mauvaise pour moi revinrent avec toute leur force. J'espérais -qu'elle refuserait de revenir. J'étais en train de calculer que ma -liberté, tout l'avenir de ma vie étaient suspendus à son refus, que -j'avais fait une folie d'écrire, que j'aurais dû reprendre ma lettre -hélas partie, quand Françoise en me donnant aussi le journal qu'elle -venait de monter me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de -timbres elle devait l'affranchir. Mais aussitôt je changeai d'avis; je -souhaitais qu'Albertine ne revînt pas, mais je voulais que cette -décision vînt d'elle pour mettre fin à mon anxiété et je résolus -de rendre la lettre à Françoise. J'ouvris le journal, il annonçait -une représentation de la Berma. Alors je me souvins des deux façons -différentes dont j'avais écouté Phèdre, et ce fut maintenant d'une -troisième que je pensai à la scène de la déclaration. Il me semblait -que ce que je m'étais si souvent récité à moi-même et que j'avais -écouté au théâtre, c'était l'énoncé des lois que je devais -expérimenter dans ma vie. Il y a dans notre âme des choses auxquelles -nous ne savons pas combien nous tenons. Ou bien si nous vivons sans -elles, c'est parce que nous remettons de jour en jour, par peur -d'échouer, ou de souffrir, d'entrer en leur possession. C'est ce qui -m'était arrivé pour Gilberte quand j'avais cru renoncer à elle. -Qu'avant le moment où nous sommes tout à fait détachés de ces -choses,—moment bien postérieur à celui où nous nous en croyons -détachés,—la jeune fille que nous aimons, par exemple, se fiance, -nous sommes fous, nous ne pouvons plus supporter la vie qui nous -paraissait si mélancoliquement calme. Ou bien si la chose est en notre -possession, nous croyons qu'elle nous est à charge, que nous nous en -déferions volontiers. C'est ce qui m'était arrivé pour Albertine. -Mais que par un départ l'être indifférent nous soit retiré et nous -ne pouvons plus vivre. Or l'«argument» de Phèdre ne réunissait-il -pas les deux cas? Hippolyte va partir. Phèdre qui jusque-là a pris -soin de s'offrir à son inimitié, par scrupule, dit-elle, ou plutôt -lui fait dire le poète, parce qu'elle ne voit pas à quoi elle -arriverait et qu'elle ne se sent pas aimée, Phèdre n'y tient plus. -Elle vient lui avouer son amour, et c'est la scène que je m'étais si -souvent récitée: «<i>On dit qu'un prompt départ vous éloigne de -nous.</i>» Sans doute cette raison du départ d'Hippolyte est accessoire, -peut-on penser, à côté de celle de la mort de Thésée. Et de même -quand, quelques vers plus loin, Phèdre fait un instant semblant d'avoir -été mal comprise: «<i>Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire</i>», on -peut croire que c'est parce qu'Hippolyte a repoussé sa déclaration. -«<i>Madame, oubliez-vous que Thésée est mon père, et qu'il est votre -époux.</i>» Mais il n'aurait pas eu cette indignation, que, devant le -bonheur atteint, Phèdre aurait pu avoir le même sentiment qu'il valait -peu de chose. Mais dès qu'elle voit qu'il n'est pas atteint, -qu'Hippolyte croit avoir mal compris et s'excuse, alors, comme moi -voulant rendre à Françoise ma lettre, elle veut que le refus vienne de -lui, elle veut pousser jusqu'au bout sa chance: «<i>Ah! cruel, tu m'as -trop entendue.</i>» Et il n'y a pas jusqu'aux duretés qu'on m'avait -racontées de Swann envers Odette, ou de moi à l'égard d'Albertine, -duretés qui substituèrent à l'amour antérieur un nouvel amour, fait -de pitié, d'attendrissement, de besoin d'effusion et qui ne fait que -varier le premier, qui ne se trouvent aussi dans cette scène: «<i>Tu me -haïssais plus, je ne t'aimais pas moins. Tes malheurs te prêtaient -encor de nouveaux charmes.</i>» La preuve que le «soin de sa gloire» -n'est pas ce à quoi tient le plus Phèdre, c'est qu'elle pardonnerait -à Hippolyte et s'arracherait aux conseils d'Œnone si elle n'apprenait -à ce moment qu'Hippolyte aime Aricie. Tant la jalousie, qui en amour -équivaut à la perte de tout bonheur, est plus sensible que la perte de -la réputation. C'est alors qu'elle laisse Œnone (qui n'est que le nom -de la pire partie d'elle-même) calomnier Hippolyte sans se charger «du -soin de le défendre» et envoie ainsi celui qui ne veut pas d'elle à -un destin dont les calamités ne la consolent d'ailleurs nullement -elle-même, puisque sa mort volontaire suit de près la mort -d'Hippolyte. C'est du moins ainsi, en réduisant la part de tous les -scrupules «jansénistes», comme eût dit Bergotte, que Racine a -donnés à Phèdre pour la faire paraître moins coupable, que -m'apparaissait cette scène, sorte de prophétie des épisodes amoureux -de ma propre existence. Ces réflexions n'avaient d'ailleurs rien -changé à ma détermination, et je tendis ma lettre à Françoise pour -qu'elle la mît enfin à la poste, afin de réaliser auprès d'Albertine -cette tentative qui me paraissait indispensable depuis que j'avais -appris qu'elle ne s'était pas effectuée. Et sans doute, nous avons -tort de croire que l'accomplissement de notre désir soit peu de chose, -puisque dès que nous croyons qu'il peut ne pas se réaliser nous y -tenons de nouveau, et ne trouvons qu'il ne valait pas la peine de le -poursuivre que quand nous sommes bien sûrs de ne le manquer pas. Et -pourtant on a raison aussi. Car si cet accomplissement, si le bonheur ne -paraissent petits que par la certitude, cependant ils sont quelque chose -d'instable d'où ne peuvent sortir que des chagrins. Et les chagrins -seront d'autant plus forts que le désir aura été plus complètement -accompli, plus impossibles à supporter que le bonheur aura été, -contre la loi de nature, quelque temps prolongé, qu'il aura reçu la -consécration de l'habitude. Dans un autre sens aussi, les deux -tendances, dans l'espèce celle qui me faisait tenir à ce que ma lettre -partît, et, quand je la croyais partie, à la regretter, ont l'une et -l'autre en elles leur vérité. Pour la première, il est trop -compréhensible que nous courrions après notre bonheur—ou notre -malheur—et qu'en même temps nous souhaitions de placer devant nous, -par cette action nouvelle qui va commencer à dérouler ses -conséquences, une attente qui ne nous laisse pas dans le désespoir -absolu, en un mot que nous cherchions à faire passer par d'autres -formes que nous nous imaginons devoir nous être moins cruelles, le mal -dont nous souffrons. Mais l'autre tendance n'est pas moins importante, -car, née de la croyance au succès de notre entreprise, elle est tout -simplement le commencement anticipé de la désillusion que nous -éprouverions bientôt en présence de la satisfaction du désir, le -regret d'avoir fixé pour nous, aux dépens des autres qui se trouvent -exclues, cette forme du bonheur. J'avais donné la lettre à Françoise -en lui demandant d'aller vite la mettre à la poste. Dès que ma lettre -fut partie, je conçus de nouveau le retour d'Albertine comme imminent. -Il ne laissait pas de mettre dans ma pensée de gracieuses images qui -neutralisaient bien un peu par leur douceur, les dangers que je voyais -à ce retour. La douceur, perdue depuis si longtemps, de l'avoir auprès -de moi m'enivrait.</p> - -<p>Le temps passe, et peu à peu tout ce qu'on disait par mensonge devient -vrai, je l'avais trop expérimenté avec Gilberte; l'indifférence que -j'avais feinte quand je ne cessais de sangloter, avait fini par se -réaliser; peu à peu la vie, comme je le disais à Gilberte en une -formule mensongère et qui rétrospectivement était devenue vraie, la -vie nous avait séparés. Je me le rappelais, je me disais: «Si -Albertine laisse passer quelque temps mes mensonges deviendront une -vérité. Et maintenant que le plus dur est passé, ne serait-il pas à -souhaiter qu'elle laissât passer ce mois? Si elle revient, je -renoncerai à la vie véritable que certes je ne suis pas en état de -goûter encore, mais qui progressivement pourra commencer à présenter -pour moi des charmes tandis que le souvenir d'Albertine ira en -s'affaiblissant.»</p> - -<p>J'ai dit que l'oubli commençait à faire son œuvre. Mais un des effets -de l'oubli était précisément—en faisant que beaucoup des aspects -déplaisants d'Albertine, des heures ennuyeuses que je passais avec -elle, ne se représentaient plus à ma mémoire, cessaient donc d'être -des motifs à désirer qu'elle ne fût plus là comme je le souhaitais -quand elle y était encore,—de me donner d'elle une image sommaire, -embellie de tout ce que j'avais éprouvé d'amour pour d'autres. Sous -cette forme particulière, l'oubli qui pourtant travaillait à -m'habituer à la séparation, me faisait, en me montrant Albertine plus -douce, souhaiter davantage son retour.</p> - -<p>Depuis qu'elle était partie, bien souvent, quand il me semblait qu'on -ne pouvait pas voir que j'avais pleuré, je sonnais Françoise et je lui -disais: «Il faudra voir si Mademoiselle Albertine n'a rien oublié. -Pensez à faire sa chambre, pour qu'elle soit bien en état quand elle -viendra.» Ou simplement: «Justement l'autre jour Mademoiselle -Albertine me disait, tenez justement la veille de son départ....» Je -voulais diminuer chez Françoise le détestable plaisir que lui causait -le départ d'Albertine en lui faisant entrevoir qu'il serait court. Je -voulais aussi montrer à Françoise que je ne craignais pas de parler de -ce départ, le montrer—comme font certains généraux qui appellent des -reculs forcés une retraite stratégique et conforme à un plan -préparé—comme voulu, comme constituant un épisode dont je cachais -momentanément la vraie signification, nullement comme la fin de mon -amitié avec Albertine. En la nommant sans cesse, je voulais enfin faire -rentrer, comme un peu d'air, quelque chose d'elle dans cette chambre, -où son départ avait fait le vide et où je ne respirais plus. Puis on -cherche à diminuer les proportions de sa douleur en la faisant entrer -dans le langage parlé entre la commande d'un costume et des ordres pour -le dîner.</p> - -<p>En faisant la chambre d'Albertine, Françoise, curieuse, ouvrit le -tiroir d'une petite table en bois de rose où mon amie mettait les -objets intimes qu'elle ne gardait pas pour dormir. «Oh! Monsieur, -Mademoiselle Albertine a oublié de prendre ses bagues, elles sont -restées dans le tiroir.» Mon premier mouvement fut de dire: «Il faut -les lui renvoyer.» Mais cela avait l'air de ne pas être certain -qu'elle reviendrait. «Bien, répondis-je après un instant de silence, -cela ne vaut guère la peine de les lui renvoyer pour le peu de temps -qu'elle doit être absente. Donnez-les-moi, je verrai.» Françoise me -les remit avec une certaine méfiance. Elle détestait Albertine, mais -me jugeant d'après elle-même, elle se figurait qu'on ne pouvait me -remettre une lettre écrite par mon amie sans crainte que je l'ouvrisse. -Je pris les bagues. «Que Monsieur y fasse attention de ne pas les -perdre, dit Françoise, on peut dire qu'elles sont belles! Je ne sais -pas qui les lui a données, si c'est Monsieur ou un autre, mais je vois -bien que c'est quelqu'un de riche et qui a du goût!» «Ce n'est pas -moi, répondis-je à Françoise, et d'ailleurs ce n'est pas de la même -personne que viennent les deux, l'une lui a été donnée par sa tante -et elle a acheté l'autre.» «Pas de la même personne! s'écria -Françoise, Monsieur veut rire, elles sont pareilles, sauf le rubis -qu'on a ajouté sur l'une, il y a le même aigle sur les deux, les -mêmes initiales à l'intérieur...» Je ne sais pas si Françoise -sentait le mal qu'elle me faisait mais elle commença à ébaucher un -sourire qui ne quitta plus ses lèvres. «Comment, le même aigle? Vous -êtes folle. Sur celle qui n'a pas de rubis il y a bien un aigle, mais -sur l'autre c'est une espèce de tête d'homme qui est ciselée.» «Une -tête d'homme, où Monsieur a vu ça? Rien qu'avec mes lorgnons, j'ai -tout de suite vu que c'était une des ailes de l'aigle; que Monsieur -prenne sa loupe, il verra l'autre aile sur l'autre côté, la tête et -le bec au milieu. On voit chaque plume. Ah! c'est un beau! travail.» -L'anxieux besoin de savoir si Albertine m'avait menti me fit oublier que -j'aurais dû garder quelque dignité envers Françoise et lui refuser le -plaisir méchant qu'elle avait sinon à me torturer, du moins à nuire -à mon amie. Je haletais tandis que Françoise allait chercher ma loupe, -je la pris, je demandai à Françoise de me montrer l'aigle sur la bague -au rubis, elle n'eut pas de peine à me faire reconnaître les ailes, -stylisées de la même façon que dans l'autre bague, le relief de -chaque plume, la tête. Elle me fit remarquer aussi des inscriptions -semblables, auxquelles, il est vrai, d'autres étaient jointes dans la -bague au rubis. Et à l'intérieur des deux le chiffre d'Albertine. -«Mais cela m'étonne que Monsieur ait eu besoin de tout cela pour voir -que c'était la même bague, me dit Françoise. Même sans les regarder -de près on sent bien la même façon, la même manière de plisser -l'or, la même forme. Rien qu'à les apercevoir j'aurais juré qu'elles -venaient du même endroit. Ça se reconnaît comme la cuisine d'une -bonne cuisinière.» Et en effet, à sa curiosité de domestique -attisée par la haine et habituée à noter des détails avec une -effrayante précision, s'était joint, pour l'aider dans cette -expertise, ce goût qu'elle avait, ce même goût en effet qu'elle -montrait dans la cuisine et qu'avivait peut-être, comme je m'en étais -aperçu en partant pour Balbec dans sa manière de s'habiller, sa -coquetterie de femme qui a été jolie, qui a regardé les bijoux et les -toilettes des autres. Je me serais trompé de boîte de médicament et, -au lieu de prendre quelques cachets de véronal un jour où je sentais -que j'avais bu trop de tasses de thé, j'aurais pris autant de cachets -de caféine, que mon cœur n'eût pas pu battre plus violemment. Je -demandai à Françoise de sortir de la chambre. J'aurais voulu voir -Albertine immédiatement. À l'horreur de son mensonge, à la jalousie -pour l'inconnu, s'ajoutait la douleur qu'elle se fût laissé ainsi -faire des cadeaux. Je lui en faisais plus, il est vrai, mais une femme -que nous entretenons ne nous semble pas une femme entretenue tant que -nous ne savons pas qu'elle l'est par d'autres. Et pourtant puisque je -n'avais cessé de dépenser pour elle tant d'argent, je l'avais prise -malgré cette bassesse morale; cette bassesse je l'avais maintenue en -elle, je l'avais peut-être accrue, peut-être créée. Puis, comme nous -avons le don d'inventer des contes pour bercer notre douleur, comme nous -arrivons, quand nous mourons de faim, à nous persuader qu'un inconnu va -nous laisser une fortune de cent millions, j'imaginai Albertine dans mes -bras, m'expliquant d'un mot que c'était à cause de la ressemblance de -la fabrication qu'elle avait acheté l'autre bague, que c'était elle -qui y avait fait mettre ses initiales. Mais cette explication était -encore fragile, elle n'avait pas encore eu le temps d'enfoncer dans mon -esprit ses racines bienfaisantes, et ma douleur ne pouvait être si vite -apaisée. Et je songeais que tant d'hommes qui disent aux autres que -leur maîtresse est bien gentille, souffrent de pareilles tortures. -C'est ainsi qu'ils mentent aux autres et à eux-mêmes. Ils ne mentent -pas tout à fait; ils ont avec cette femme des heures vraiment douces; -mais songez à tout ce que cette gentillesse qu'elles ont pour eux -devant leurs amis et qui leur permet de se glorifier, et à tout ce que -cette gentillesse qu'elles ont seules avec leurs amants, et qui leur -permet de les bénir, recouvrent d'heures inconnues où l'amant a -souffert, douté, fait partout d'inutiles recherches pour savoir la -vérité! C'est à de telles souffrances qu'est liée la douceur -d'aimer, de s'enchanter des propos les plus insignifiants d'une femme, -qu'on sait insignifiants, mais qu'on parfume de son odeur. En ce moment, -je ne pouvais plus me délecter à respirer par le souvenir celle -d'Albertine. Atterré, les deux bagues à la main, je regardais cet -aigle impitoyable dont le bec me tenaillait le cœur, dont les ailes aux -plumes en relief avaient emporté la confiance que je gardais dans mon -amie, et sous les serres duquel mon esprit meurtri ne pouvait pas -échapper un instant aux questions posées sans cesse relativement à -cet inconnu dont l'aigle symbolisait sans doute le nom, sans pourtant me -le laisser lire, qu'elle avait aimé sans doute autrefois, et qu'elle -avait revu sans doute il n'y avait pas longtemps, puisque c'est le jour -si doux, si familial de la promenade ensemble au Bois que j'avais vu, -pour la première fois, la seconde bague, celle où l'aigle avait l'air -de tremper son bec dans la nappe de sang clair du rubis.</p> - -<p>Du reste si, du matin au soir, je ne cessais de souffrir du départ -d'Albertine, cela ne signifiait pas que je ne pensais qu'à elle. D'une -part son charme ayant depuis longtemps gagné de proche en proche des -objets qui finissaient par en être très éloignés, mais n'étaient -pas moins électrisés par la même émotion qu'elle me donnait, si -quelque chose me faisait penser à Incarville ou aux Verdurin, ou à un -nouveau rôle de Léa, un flux de souffrance venait me frapper. D'autre -part moi-même, ce que j'appelais penser à Albertine, c'était penser -aux moyens de la faire revenir, de la rejoindre, de savoir ce qu'elle -faisait. De sorte que si pendant ces heures de martyre incessant, un -graphique avait pu représenter les images qui accompagnaient mes -souffrances, on eût aperçu celles de la gare d'Orsay, des billets de banque -offerts à M<sup>me</sup> Bontemps, de Saint-Loup penché sur le pupitre -incliné d'un bureau de télégraphe où il remplissait une formule de -dépêche pour moi, jamais l'image d'Albertine. De même que dans tout -le cours de notre vie notre égoïsme voit tout le temps devant lui les -buts précieux pour notre moi, mais ne regarde jamais ce <i>Je</i> lui-même -qui ne cesse de les considérer, de même le désir qui dirige nos actes -descend vers eux, mais ne remonte pas à soi, soit que, trop utilitaire, -il se précipite dans l'action et dédaigne la connaissance, soit que -nous recherchions l'avenir pour corriger les déceptions du présent, -soit que la paresse de l'esprit le pousse à glisser sur la pente aisée -de l'imagination, plutôt qu'à remonter la pente abrupte de -l'introspection. En réalité, dans ces heures de crise où nous -jouerions toute notre vie, au fur et à mesure que l'être dont elle -dépend révèle mieux l'immensité de la place qu'il occupe pour nous, -en ne laissant rien dans le monde qui ne soit bouleversé par lui, -proportionnellement l'image de cet être décroît jusqu'à ne plus -être perceptible. En toutes choses nous trouvons l'effet de sa -présence par l'émotion que nous ressentons; lui-même, la cause, nous -ne le trouvons nulle part. Je fus pendant ces jours-là si incapable de -me représenter Albertine que j'aurais presque pu croire que je ne -l'aimais pas, comme ma mère, dans les moments de désespoir où elle -fut incapable de se représenter jamais ma grand'mère (sauf une fois -dans la rencontre fortuite d'un rêve dont elle sentait tellement le -prix, quoique endormie, qu'elle s'efforçait avec ce qui lui restait de -forces dans le sommeil, de le faire durer), aurait pu s'accuser et -s'accusait en effet de ne pas regretter sa mère dont la mort la tuait, -mais dont les traits se dérobaient à son souvenir.</p> - -<p>Pourquoi eussé-je cru qu'Albertine n'aimait pas les femmes? Parce -qu'elle avait dit, surtout les derniers temps, ne pas les aimer: mais -notre vie ne reposait-elle pas sur un perpétuel mensonge? Jamais elle -ne m'avait dit une fois: «Pourquoi est-ce que je ne peux pas sortir -librement, pourquoi demandez-vous aux autres ce que je fais?» Mais -c'était en effet une vie trop singulière pour qu'elle ne me l'eût pas -demandé si elle n'avait pas compris pourquoi. Et à mon silence sur les -causes de sa claustration, n'était-il pas compréhensible que -correspondît de sa part un même et constant silence sur ses -perpétuels désirs, ses souvenirs innombrables, ses innombrables -désirs et espérances? Françoise avait l'air de savoir que je mentais -quand je faisais allusion au prochain retour d'Albertine. Et sa croyance -semblait fondée sur un peu plus que sur cette vérité qui guidait -d'habitude notre domestique, que les maîtres n'aiment pas à être -humiliés vis-à-vis de leurs serviteurs et ne leur font connaître de -la réalité que ce qui ne s'écarte pas trop d'une fiction flatteuse, -propre à entretenir le respect. Cette fois-ci la croyance de Françoise -avait l'air fondée sur autre chose, comme si elle eût elle-même -éveillé, entretenu la méfiance dans l'esprit d'Albertine, surexcité -sa colère, bref l'eût poussée au point où elle aurait pu prédire -comme inévitable son départ. Si c'était vrai, ma version d'un -départ momentané, connu et approuvé par moi, n'avait pu rencontrer -qu'incrédulité chez Françoise. Mais l'idée qu'elle se faisait de la -nature intéressée d'Albertine, l'exaspération avec laquelle, dans sa -haine, elle grossissait le «profit» qu'Albertine était censée tirer -de moi, pouvaient dans une certaine mesure faire échec à sa certitude. -Aussi quand devant elle je faisais allusion, comme à une chose toute -naturelle, au retour prochain d'Albertine, Françoise regardait-elle ma -figure, pour voir si je n'inventais pas, de la même façon que, quand -le maître d'hôtel pour l'ennuyer lui lisait, en changeant les mots, -une nouvelle politique qu'elle hésitait à croire, par exemple la -fermeture des églises et la déportation des curés, même du bout de -la cuisine et sans pouvoir lire, elle fixait instinctivement et -avidement le journal, comme si elle eût pu voir si c'était vraiment -écrit.</p> - -<p>Quand Françoise vit qu'après avoir écrit une longue lettre j'y -mettais l'adresse de M<sup>me</sup> Bontemps, cet effroi jusque-là si vague -qu'Albertine revînt, grandit chez elle. Il se doubla d'une véritable -consternation quand un matin, elle dut me remettre dans mon courrier une -lettre sur l'enveloppe de laquelle elle avait reconnu l'écriture -d'Albertine. Elle se demandait si le départ d'Albertine n'avait pas -été une simple comédie, supposition qui la désolait doublement comme -assurant définitivement pour l'avenir la vie d'Albertine à la maison -et comme constituant pour moi, c'est-à-dire, en tant que j'étais le -maître de Françoise, pour elle-même, l'humiliation d'avoir été -joué par Albertine. Quelque impatience que j'eusse de lire la lettre de -celle-ci, je ne pus m'empêcher de considérer un instant les yeux de -Françoise d'où tous les espoirs s'étaient enfuis, en induisant de ce -présage l'imminence du retour d'Albertine, comme un amateur de sports -d'hiver conclut avec joie que les froids sont proches en voyant le -départ des hirondelles. Enfin Françoise partit, et quand je me fus -assuré qu'elle avait refermé la porte, j'ouvris sans bruit pour -n'avoir pas l'air anxieux, la lettre que voici:</p> - -<p>«Mon ami, merci de toutes les bonnes choses que vous me dites, je suis -à vos ordres pour décommander la Rolls si vous croyez que j'y puisse -quelque chose, et je le crois. Vous n'avez qu'à m'écrire le nom de -votre intermédiaire. Vous vous laisseriez monter le cou par ces gens -qui ne cherchent qu'une chose, c'est à vendre, et que feriez-vous d'une -auto, vous qui ne sortez jamais? Je suis très touchée que vous ayez -gardé un bon souvenir de notre dernière promenade. Croyez que de mon -côté je n'oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire -(puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu'elle ne -s'effacera de mon esprit qu'avec la nuit complète.»</p> - -<p>Je sentis que cette dernière phrase n'était qu'une phrase et -qu'Albertine n'aurait pas pu garder, pour jusqu'à sa mort, un si doux -souvenir de cette promenade où elle n'avait certainement eu aucun -plaisir puisqu'elle était impatiente de me quitter. Mais j'admirai -aussi comme la cycliste, la golfeuse de Balbec, qui n'avait rien lu -qu'Esther avant de me connaître, était douée et combien j'avais eu -raison de trouver qu'elle s'était chez moi enrichie de qualités -nouvelles qui la faisaient différente et plus complète. Et ainsi, la -phrase que je lui avais dite à Balbec: «Je crois que mon amitié vous -serait précieuse, que je suis justement la personne qui pourrait vous -apporter ce qui vous manque»—je lui avais mis comme dédicace sur une -photographie: «avec la certitude d'être providentiel»—cette phrase, -que je disais sans y croire et uniquement pour lui faire trouver -bénéfice à me voir et passer sur l'ennui qu'elle y pouvait avoir, -cette phrase se trouvait, elle aussi, avoir été vraie. De même, en -somme, quand je lui avais dit que je ne voulais pas la voir par peur de -l'aimer, j'avais dit cela parce qu'au contraire je savais que dans la -fréquentation constante mon amour s'amortissait et que la séparation -l'exaltait, mais en réalité la fréquentation constante avait fait -naître un besoin d'elle infiniment plus fort que l'amour des premiers -temps de Balbec.</p> - -<p>La lettre d'Albertine n'avançait en rien les choses. Elle ne me parlait -que d'écrire à l'intermédiaire. Il fallait sortir de cette situation, -brusquer les choses, et j'eus l'idée suivante. Je fis immédiatement -porter à Andrée une lettre où je lui disais qu'Albertine était chez -sa tante, que je me sentais bien seul, qu'elle me ferait un immense -plaisir en venant s'installer chez moi pour quelques jours et que, comme -je ne voulais faire aucune cachotterie, je la priais d'en avertir -Albertine. Et en même temps j'écrivis à Albertine comme si je n'avais -pas encore reçu sa lettre: «Mon amie, pardonnez-moi ce que vous -comprendrez si bien, je déteste tant les cachotteries que j'ai voulu -que vous fussiez avertie par elle et par moi. J'ai, à vous avoir eue si -doucement chez moi, pris la mauvaise habitude de ne pas être seul -Puisque nous avons décidé que vous ne reviendrez pas, j'ai pensé que -la personne qui vous remplacerait le mieux, parce que c'est celle qui me -changerait le moins, qui vous rappellerait le plus, c'était Andrée, et -je lui ai demandé de venir Pour que tout cela n'eût pas l'air trop -brusque, je ne lui ai parlé que de quelques jours, mais entre nous je -pense bien que cette fois-ci c'est une chose de toujours. Ne croyez vous -pas que j'aie raison. Vous savez que votre petit groupe de jeunes filles -de Balbec a toujours été la cellule sociale qui a exercé sur moi le -plus grand prestige, auquel j'ai été le plus heureux d'être un jour -agrégé. Sans doute c'est ce prestige qui se fait encore sentir. -Puisque la fatalité de nos caractères et la malchance de la vie a -voulu que ma petite Albertine ne pût pas être ma femme, je crois que -j'aurai tout de même une femme—moins charmante qu'elle, mais à qui -des conformités plus grandes de nature permettront peut-être d'être -plus heureuse avec moi—dans Andrée.» Mais après avoir fait partir -cette lettre, le soupçon me vint tout à coup que, quand Albertine -m'avait écrit: «J'aurais été trop heureuse de revenir si vous me -l'aviez écrit directement», elle ne me l'avait dit que parce que je ne -lui avais pas écrit directement et que, si je l'avais fait, elle ne -serait pas revenue tout de même, qu'elle serait contente de voir -Andrée chez moi, puis ma femme, pourvu qu'elle, Albertine, fût libre, -parce qu'elle pouvait maintenant, depuis déjà huit jours, détruisant -les précautions de chaque heure que j'avais prises pendant plus de six -mois à Paris, se livrer à ses vices et faire ce que minute par minute -j'avais empêché. Je me disais que probablement elle usait mal, -là-bas, de sa liberté, et sans doute cette idée que je formais me -semblait triste mais restait générale, ne me montrant rien de -particulier, et par le nombre indéfini des amantes possibles qu'elle me -faisait supposer, ne me laissait m'arrêter à aucune, entraînait mon -esprit dans une sorte de mouvement perpétuel non exempt de douleur, -mais d'une douleur qui par le défaut d'une image concrète était -supportable. Pourtant cette douleur cessa de le demeurer et devint -atroce quand Saint-Loup arriva. Avant de dire pourquoi les paroles qu'il -me dit me rendirent si malheureux, je dois relater un incident que je -place immédiatement avant sa visite et dont le souvenir me troubla -ensuite tellement qu'il affaiblit, sinon l'impression pénible que me -produisit ma conversation avec Saint-Loup, du moins la portée pratique -de cette conversation. Cet incident consiste en ceci. Brûlant -d'impatience de voir Saint-Loup, je l'attendais sur l'escalier (ce que -je n'aurais pu faire si ma mère avait été là, car c'est ce qu'elle -détestait le plus au monde après «parler par la fenêtre») quand -j'entendis les paroles suivantes: «Comment vous ne savez pas faire -renvoyer quelqu'un qui vous déplaît? Ce n'est pas difficile. Vous -n'avez par exemple qu'à cacher les choses qu'il faut qu'il apporte. -Alors, au moment où ses patrons sont pressés, l'appellent, il ne -trouve rien, il perd la tête. Ma tante vous dira, furieuse après lui: -«Mais qu'est-ce qu'il fait?» Quand il arrivera en retard tout le monde -sera en fureur et il n'aura pas ce qu'il faut. Au bout de quatre ou cinq -fois vous pouvez être sûr qu'il sera renvoyé, surtout si vous avez -soin de salir en cachette ce qu'il doit apporter de propre, et mille -autres trucs comme cela.» Je restais muet de stupéfaction car ces -paroles machiavéliques et cruelles étaient prononcées par la voix de -Saint-Loup. Or je l'avais toujours considéré comme un être si bon, si -pitoyable aux malheureux, que cela me faisait le même effet que s'il -avait récité un rôle de Satan: ce ne pouvait être en son nom qu'il -parlait. «Mais il faut bien que chacun gagne sa vie», dit son -interlocuteur que j'aperçus alors et qui était un des valets de pied -de la duchesse de Guermantes. «Qu'est-ce que ça vous fiche du moment -que vous serez bien? répondit méchamment Saint-Loup. Vous aurez en -plus le plaisir d'avoir un souffre-douleur. Vous pouvez très bien -renverser des encriers sur sa livrée au moment où il viendra servir un -grand dîner, enfin ne pas lui laisser une minute de repos jusqu'à ce -qu'il finisse par préférer s'en aller. Du reste, moi je pousserai à -la roue, je dirai à ma tante que j'admire votre patience de servir avec -un lourdaud pareil et aussi mal tenu». Je me montrai, Saint-Loup vint -à moi, mais ma confiance en lui était ébranlée depuis que je venais -de l'entendre tellement différent de ce que je connaissais. Et je me -demandai si quelqu'un qui était capable d'agir aussi cruellement envers -un malheureux, n'avait pas joué le rôle d'un traître vis-à-vis de moi, -dans sa mission auprès de M<sup>me</sup> Bontemps. Cette réflexion servit -surtout à ne pas me faire considérer son insuccès comme une preuve -que je ne pouvais pas réussir, une fois qu'il m'eut quitté. Mais -pendant qu'il fut auprès de moi, c'était pourtant au Saint-Loup -d'autrefois et surtout à l'ami qui venait de quitter M<sup>me</sup> -Bontemps que je pensais. Il me dit d'abord: «Tu trouves que j'aurais dû te -téléphoner davantage mais on disait toujours que tu n'étais pas -libre.» Mais où ma souffrance devint insupportable, ce fut quand il me -dit: «Pour commencer par où ma dernière dépêche t'a laissé, après -avoir passé par une espèce de hangar, j'entrai dans la maison et au -bout d'un long couloir on me fit entrer dans un salon.» À ces mots de -hangar, de couloir, de salon et avant même qu'ils eussent fini d'être -prononcés, mon cœur fut bouleversé avec plus de rapidité que par un -courant électrique, car la force qui fait le plus de fois le tour de la -terre en une seconde, ce n'est pas l'électricité, c'est la douleur. -Comme je les répétai, renouvelant le choc à plaisir, ces mots de -hangar, de couloir, de salon, quand Saint-Loup fut parti! Dans un hangar -on peut se coucher avec une amie. Et dans ce salon qui sait ce -qu'Albertine faisait quand sa tante n'était pas là. Et quoi? Je -m'étais donc représenté la maison où elle habitait comme ne pouvant -posséder ni hangar, ni salon. Non, je ne me l'étais pas représentée -du tout, sinon comme un lieu vague. J'avais souffert une première fois -quand s'était individualisé géographiquement le lieu où était -Albertine. Quand j'avais appris qu'au lieu d'être dans deux ou trois -endroits possibles, elle était en Touraine, ces mots de sa concierge -avaient marqué dans mon cœur comme sur une carte la place où il -fallait enfin souffrir. Mais une fois habitué à cette idée qu'elle -était dans une maison de Touraine, je n'avais pas vu la maison. Jamais -ne m'était venue à l'imagination cette affreuse idée de salon, de -hangar, de couloir, qui me semblaient face à moi sur la rétine de -Saint-Loup qui les avait vues, ces pièces dans lesquelles Albertine -allait, passait, vivait, ces pièces-là en particulier et non une -infinité de pièces possibles qui s'étaient détruites l'une l'autre. -Avec les mots de hangar, de couloir, de salon, ma folie m'apparut -d'avoir laissé Albertine huit jours dans ce lieu maudit dont -l'existence (et non la simple possibilité) venait de m'être -révélée. Hélas! quand Saint-Loup me dit aussi que dans ce salon il -avait entendu chanter à tue-tête d'une chambre voisine et que c'était -Albertine qui chantait, je compris avec désespoir que, débarrassée -enfin de moi, elle était heureuse! Elle avait reconquis sa liberté. Et -moi qui pensais qu'elle allait venir prendre la place d'Andrée. Ma -douleur se changea en colère contre Saint-Loup. «C'est tout ce que je -t'avais demandé d'éviter, qu'elle sût que tu venais.» «Si tu crois -que c'était facile! On m'avait assuré qu'elle n'était pas là. Oh! je -sais bien que tu n'es pas content de moi, je l'ai bien senti dans tes -dépêches. Mais tu n'es pas juste, j'ai fait ce que j'ai pu.» Lâchée -de nouveau, ayant quitté la cage d'où chez moi je restais des jours -entiers sans la faire venir dans ma chambre, Albertine avait repris pour -moi toute sa valeur, elle était redevenue celle que tout le monde -suivait, l'oiseau merveilleux des premiers jours. «Enfin -résumons-nous. Pour la question d'argent, je ne sais que te dire, j'ai -parlé à une femme qui m'a paru si délicate que je craignais de la -froisser. Or elle n'a pas fait ouf quand j'ai parlé de l'argent. Même, -un peu plus tard, elle m'a dit qu'elle était touchée de voir que nous -nous comprenions si bien. Pourtant tout ce qu'elle a dit ensuite était -si délicat, si élevé, qu'il me semblait impossible qu'elle eût dit -pour l'argent que je lui offrais: «Nous nous comprenons si bien», car -au fond j'agissais en mufle.» «Mais peut-être n'a-t-elle pas compris, -elle n'a peut-être pas entendu, tu aurais dû le lui répéter, car -c'est cela sûrement qui aurait fait tout réussir.» «Mais comment -veux-tu qu'elle n'ait pas entendu, je le lui ai dit comme je te parle -là, elle n'est ni sourde, ni folle.» «Et elle n'a fait aucune -réflexion?» «Aucune.» «Tu aurais dû lui redire une fois.» -«Comment voulais-tu que je le lui redise? Dès qu'en entrant j'ai vu -l'air qu'elle avait, je me suis dit que tu t'étais trompé, que tu me -faisais faire une immense gaffe, et c'était terriblement difficile de -lui offrir cet argent ainsi. Je l'ai fait pourtant pour t'obéir, -persuadé qu'elle allait me faire mettre dehors.» «Mais elle ne l'a -pas fait. Donc ou elle n'avait pas entendu, et il fallait recommencer, -ou vous pouviez continuer sur ce sujet.» «Tu dis: «Elle n'avait pas -entendu», parce que tu es ici, mais je te répète, si tu avais -assisté à notre conversation, il n'y avait aucun bruit, je l'ai dit -brutalement, il n'est pas possible qu'elle n'ait pas compris.» «Mais -enfin elle est bien persuadée que j'ai toujours voulu épouser sa -nièce?» «Non, ça, si tu veux mon avis, elle ne croyait pas que tu -eusses du tout l'intention d'épouser. Elle m'a dit que tu avais dit -toi-même à sa nièce que tu voulais la quitter. Je ne sais même pas -si maintenant elle est bien persuadée que tu veuilles épouser.» Ceci -me rassurait un peu en me montrant que j'étais moins humilié, donc -plus capable d'être encore aimé, plus libre de faire une démarche -décisive. Pourtant j'étais tourmenté. «Je suis ennuyé parce que je -vois que tu n'es pas content.» «Si, je suis touché, reconnaissant de -ta gentillesse, mais il me semble que tu aurais pu...» «J'ai fait de -mon mieux. Un autre n'eût pu faire davantage ni même autant. Essaye -d'un autre.» «Mais non, justement, si j'avais su, je ne t'aurais pas -envoyé, mais ta démarche avortée m'empêche d'en faire une autre.» -Je lui faisais des reproches: il avait cherché à me rendre service et -n'avait pas réussi. Saint-Loup en s'en allant avait croisé des jeunes -filles qui entraient. J'avais déjà fait souvent la supposition -qu'Albertine connaissait des jeunes filles dans le pays; mais c'était -la première fois que j'en ressentais la torture. Il faut vraiment -croire que la nature a donné à notre esprit de sécréter un -contre-poison naturel qui annihile les suppositions que nous faisons à -la fois sans trêve et sans danger. Mais rien ne m'immunisait contre ces -jeunes filles que Saint-Loup avait rencontrées. Tous ces détails, -n'était-ce pas justement ce que j'avais cherché à obtenir de chacun -sur Albertine, n'était-ce pas moi qui, pour les connaître plus -précisément, avais demandé à Saint-Loup, rappelé par son colonel, -de passer coûte que coûte chez moi, n'était-ce donc pas moi qui les -avais souhaités, moi, ou plutôt ma douleur affamée, avide de croître -et de se nourrir d'eux? Enfin Saint-Loup m'avait dit avoir eu la bonne -surprise de rencontrer tout près de là, seule figure de connaissance -et qui lui avait rappelé le passé, une ancienne amie de Rachel, une -jolie actrice qui villégiaturait dans le voisinage. Et le nom de cette -actrice suffit pour que je me dise: «C'est peut-être avec celle-là»; -cela suffisait pour que je visse, dans les bras mêmes d'une femme que je -ne connaissais pas, Albertine souriante et rouge de plaisir. Et au fond -pourquoi cela n'eût-il pas été? M'étais-je fait faute de penser à -des femmes depuis que je connaissais Albertine? Le soir où j'avais -été pour la première fois chez la princesse de Guermantes, quand -j'étais rentré, n'était-ce pas beaucoup moins en pensant à cette -dernière qu'à la jeune fille dont Saint-Loup m'avait parlé et qui -allait dans les maisons de passe et à la femme de chambre de M<sup>me</sup> -Putbus? N'est-ce pas pour cette dernière que j'étais retourné à -Balbec, et plus récemment, avais bien eu envie d'aller à Venise? -pourquoi Albertine n'eût-elle pas eu envie d'aller en Touraine? -Seulement au fond, je m'en apercevais maintenant, je ne l'aurais pas -quittée, je ne serais pas allé à Venise. Même au fond de moi-même, -tout en me disant: «Je la quitterai bientôt», je savais que je ne la -quitterais plus, tout aussi bien que je savais que je ne me mettrais -plus à travailler, ni à vivre d'une façon hygiénique, ni à rien -faire de ce que chaque jour je me promettais pour le lendemain. -Seulement quoi que je crusse au fond, j'avais trouvé plus habile de la -laisser vivre sous la menace d'une perpétuelle séparation. Et sans -doute, grâce à ma détestable habileté, je l'avais trop bien -convaincue. En tout cas maintenant cela ne pouvait plus durer ainsi, je -ne pouvais pas la laisser en Touraine avec ces jeunes filles, avec cette -actrice, je ne pouvais supporter la pensée de cette vie qui -m'échappait. J'attendrais sa réponse à ma lettre: si elle faisait le -mal, hélas! un jour de plus ou de moins ne faisait rien (et peut-être -je me disais cela parce que, n'ayant plus l'habitude de me faire rendre -compte de chacune de ses minutes, dont une seule où elle eût été -libre m'eût jadis affolé, ma jalousie n'avait plus la même division -du temps). Mais aussitôt sa réponse reçue, si elle ne revenait pas, -j'irais la chercher; de gré ou de force je l'arracherais à ses amies. -D'ailleurs ne valait-il pas mieux que j'y allasse moi-même, maintenant -que j'avais découvert la méchanceté jusqu'ici insoupçonnée de moi, -de S<sup>t</sup>-Loup; qui sait s'il n'avait pas organisé tout un complot -pour me séparer d'Albertine.</p> - -<p>Et cependant comme j'aurais menti maintenant si je lui avais écrit, -comme je le lui disais à Paris, que je souhaitais qu'il ne lui arrivât -aucun accident. Ah! s'il lui en était arrivé un, ma vie, au lieu -d'être à jamais empoisonnée par cette jalousie incessante eût -aussitôt retrouvé sinon le bonheur, du moins le calme par la -suppression de la souffrance.</p> - -<p>La suppression de la souffrance? Ai-je pu vraiment le croire, croire que -la mort ne fait que biffer ce qui existe et laisser le reste en état, -qu'elle enlève la douleur dans le cœur de celui pour qui l'existence -de l'autre n'est plus qu'une cause de douleurs, qu'elle enlève la -douleur et n'y met rien à la place. La suppression de la douleur! -Parcourant les faits divers des journaux, je regrettais de ne pas avoir -le courage de former le même souhait que Swann. Si Albertine avait pu -être victime d'un accident, vivante j'aurais eu un prétexte pour -courir auprès d'elle, morte j'aurais retrouvé, comme disait Swann, la -liberté de vivre. Je le croyais? Il l'avait cru, cet homme si fin et -qui croyait se bien connaître. Comme on sait peu ce qu'on a dans le -cœur. Comme, un peu plus tard, s'il avait été encore vivant, j'aurais -pu lui apprendre que son souhait, autant que criminel, était absurde, -que la mort de celle qu'il aimait ne l'eût délivré de rien.</p> - -<p>Je laissai toute fierté vis-à-vis d'Albertine, je lui envoyai un -télégramme désespéré lui demandant de revenir à n'importe quelles -conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, que je demandais -seulement à l'embrasser une minute trois fois par semaine avant qu'elle -se couche. Et elle eût dit une fois seulement, que j'eusse accepté une -fois. Elle ne revint jamais. Mon télégramme venait de partir que j'en -reçus un. Il était de M<sup>me</sup> Bontemps. Le monde n'est pas créé une -fois pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des -choses que nous ne soupçonnions pas. Ah! ce ne fut pas la suppression -de la souffrance que produisirent en moi les deux premières lignes du -télégramme: «Mon pauvre ami, notre petite Albertine n'est plus, -pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l'aimiez tant. -Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une -promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à -sa place?» Non, pas la suppression de la souffrance, mais une -souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais -ne m'étais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-être -pas? Je me l'étais dit en effet, mais je m'apercevais maintenant que -pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa présence, -de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupçons, -j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'être toujours avec elle. Même -quand elle était sortie, quand j'étais seul je l'embrassais encore. -J'avais continué depuis, qu'elle était en Touraine. J'avais moins -besoin de sa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait -impunément le mettre quelquefois en doute, mon imagination ne cessait -pas un instant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main -sur mon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuis -qu'elle était partie et qui ne le seraient jamais plus, je passai ma -main sur eux, comme maman m'avait caressé à la mort de ma grand'mère -en me disant: «Mon pauvre petit, ta grand'mère qui t'aimait tant, ne -t'embrassera plus.» Toute ma vie à venir se trouvait arrachée de mon -cœur. Ma vie à venir? Je n'avais donc pas pensé quelquefois à la -vivre sans Albertine? Mais non! Depuis longtemps, je lui avais donc -voué toutes les minutes de ma vie jusqu'à ma mort? Mais bien sûr! Cet -avenir indissoluble d'elle je n'avais pas su l'apercevoir, mais -maintenant qu'il venait d'être descellé, je sentais la place qu'il -tenait dans mon cœur béant. Françoise qui ne savait encore rien, -entra dans ma chambre; d'un air furieux, je lui criai: «Qu'est-ce qu'il -y a?» Alors (il y a quelquefois des mots qui mettent une réalité -différente à la même place que celle qui est près de nous, ils nous -étourdissent tout autant qu'un vertige), elle me dit: «Monsieur n'a -pas besoin d'avoir l'air fâché. Il va être au contraire bien content. -Ce sont deux lettres de Mademoiselle Albertine.» Je sentis, après, que -j'avais dû avoir les yeux de quelqu'un dont l'esprit perd l'équilibre. -Je ne fus même pas heureux, ni incrédule. J'étais comme quelqu'un qui -voit la même place de sa chambre occupée par un canapé et par une -grotte: rien ne lui paraissant plus réel, il tombe par terre. Les deux -lettres d'Albertine avaient dû être écrites à quelques heures de -distance, peut-être en même temps, et peu de temps avant la promenade -où elle était morte. La première disait: «Mon ami, je vous remercie -de la preuve de confiance que vous me donnez en me disant votre -intention de faire venir Andrée chez vous. Je sais qu'elle acceptera -avec joie et je crois que ce sera très heureux pour elle. Douée comme -elle est, elle saura profiter de la compagnie d'un homme tel que vous et -de l'admirable influence que vous savez prendre sur un être. Je crois -que vous avez eu là une idée d'où peut naître autant de bien pour -elle que pour vous. Aussi, si elle faisait l'ombre d'une difficulté (ce -que je ne crois pas), télégraphiez-moi, je me charge d'agir sur -elle.» La seconde était datée d'un jour plus tard. En réalité elle -avait dû les écrire à peu d'instants l'une de l'autre, peut-être -ensemble, et antidater la première. Car tout le temps j'avais imaginé -dans l'absurde ses intentions qui n'avaient été que de revenir auprès -de moi et que quelqu'un de désintéressé dans la chose, un homme sans -imagination, le négociateur d'un traité de paix, le marchand qui -examine une transaction, eussent mieux jugées que moi. Elle ne -contenait que ces mots: «Serait-il trop tard pour que je revienne chez -vous? Si vous n'avez pas encore écrit à Andrée, consentiriez-vous à -me reprendre? Je m'inclinerai devant votre décision, je vous supplie de -ne pas tarder à me la faire connaître, vous pensez avec quelle -impatience je l'attends. Si c'était que je revienne, je prendrais le -train immédiatement. De tout cœur à vous, Albertine.»</p> - -<p>Pour que la mort d'Albertine eût pu supprimer mes souffrances, il eût -fallu que le choc l'eût tuée non seulement en Touraine, mais en moi. -Jamais elle n'y avait été plus vivante. Pour entrer en nous, un être -a été obligé de prendre la forme, de se plier au cadre du temps; ne -nous apparaissant que par minutes successives, il n'a jamais pu nous -livrer de lui qu'un seul aspect à la fois, nous débiter de lui qu'une -seule photographie. Grande faiblesse sans doute pour un être de -consister en une simple collection de moments; grande force aussi; il -relève de la mémoire, et la mémoire d'un moment n'est pas instruite -de tout ce qui s'est passé depuis; ce moment qu'elle a enregistré dure -encore, vit encore et avec lui l'être qui s'y profilait. Et puis cet -émiettement ne fait pas seulement vivre la morte, il la multiplie. Pour -me consoler ce n'est pas une, ce sont d'innombrables Albertine que -j'aurais dû oublier. Quand j'étais arrivé à supporter le chagrin -d'avoir perdu celle-ci, c'était à recommencer avec une autre, avec -cent autres.</p> - -<p>Alors ma vie fut entièrement changée. Ce qui en avait fait, et non à -cause d'Albertine, parallèlement à elle, quand j'étais seul, la -douceur, c'était justement à l'appel de moments identiques la -perpétuelle renaissance de moments anciens. Par le bruit de la pluie -m'était rendue l'odeur des lilas de Combray, par la mobilité du soleil -sur le balcon, les pigeons des Champs-Élysées, par l'assourdissement -des bruits dans la chaleur de la matinée, la fraîcheur des cerises, le -désir de la Bretagne ou de Venise par le bruit du vent et le retour de -Pâques. L'été venait, les jours étaient longs, il faisait chaud. -C'était le temps où de grand matin élèves et professeurs vont dans -les jardins publics préparer les derniers concours sous les arbres, -pour recueillir la seule goutte de fraîcheur que laisse tomber un ciel -moins enflammé que dans l'ardeur du jour, mais déjà aussi -stérilement pur. De ma chambre obscure, avec un pouvoir d'évocation -égal à celui d'autrefois, mais qui ne me donnait plus que de la -souffrance, je sentais que dehors, dans la pesanteur de l'air, le soleil -déclinant mettait sur la verticalité des maisons, des églises, un -fauve badigeon. Et si Françoise en revenant dérangeait sans le vouloir -les plis des grands rideaux, j'étouffais un cri à la déchirure que -venait de faire en moi ce rayon de soleil ancien qui m'avait fait -paraître belle la façade neuve de Bricqueville l'orgueilleuse, quand -Albertine m'avait dit: «Elle est restaurée.» Ne sachant comment -expliquer mon soupir à Françoise, je lui disais: «Ah! j'ai soif.» -Elle sortait, rentrait, mais je me détournais violemment, sous la -décharge douloureuse d'un des mille souvenirs invisibles qui à tout -moment éclataient autour de moi dans l'ombre: je venais de voir qu'elle -avait apporté du cidre et des cerises qu'un garçon de ferme nous avait -apportés dans la voiture, à Balbec, espèces sous lesquelles j'aurais -communié le plus parfaitement, jadis, avec l'arc-en-ciel des salles à -manger obscures par les jours brûlants. Alors je pensai pour la -première fois à la ferme des Écorres, et je me dis que certains jours -où Albertine me disait à Balbec ne pas être libre, être obligée de -sortir avec sa tante, elle était peut-être avec telle de ses amies -dans une ferme où elle savait que je n'avais pas mes habitudes, et que -pendant qu'à tout hasard je l'attendais à Marie-Antoinette où on -m'avait dit: «Nous ne l'avons pas vue aujourd'hui», elle usait avec -son amie des mêmes mots qu'avec moi quand nous sortions tous les deux: -«Il n'aura pas l'idée de nous chercher ici et comme cela nous ne -serons plus dérangées.» Je disais à Françoise de refermer les -rideaux pour ne plus voir ce rayon de soleil. Mais il continuait à -filtrer, aussi corrosif, dans ma mémoire. «Elle ne me plaît pas, elle -est restaurée, mais nous irons demain à Saint-Martin le Vêtu, -après-demain à...» Demain, après-demain, c'était un avenir de vie -commune, peut-être pour toujours qui commençait, mon cœur s'élança -vers lui, mais il n'était plus là, Albertine était morte.</p> - -<p>Je demandai l'heure à Françoise. Six heures. Enfin Dieu merci allait -disparaître cette lourde chaleur dont autrefois je me plaignais avec -Albertine, et que nous aimions tant. La journée prenait fin. Mais -qu'est-ce que j'y gagnais? La fraîcheur du soir se levait, c'était le -coucher du soleil; dans ma mémoire au bout d'une route que nous -prenions ensemble pour rentrer, j'apercevais, plus loin que le dernier -village, comme une station distante, inaccessible pour le soir même où -nous nous arrêterions à Balbec, toujours ensemble. Ensemble alors, -maintenant il fallait s'arrêter court devant ce même abîme, elle -était morte. Ce n'était plus assez de fermer les rideaux, je tâchais -de boucher les yeux et les oreilles de ma mémoire, pour ne pas voir -cette bande orangée du couchant, pour ne pas entendre ces invisibles -oiseaux qui se répondaient d'un arbre à l'autre de chaque côté de -moi qu'embrassait alors si tendrement celle qui maintenant était morte. -Je tâchais d'éviter ces sensations que donnent l'humidité des -feuilles dans le soir, la montée et la descente des routes à dos -d'âne. Mais déjà ces sensations m'avaient ressaisi, ramené assez -loin du moment actuel afin qu'eût tout le recul, tout l'élan -nécessaire pour me frapper de nouveau, l'idée qu'Albertine était -morte. Ah! jamais je n'entrerais plus dans une forêt, je ne me -promènerais plus entre des arbres. Mais les grandes plaines me -seraient-elles moins cruelles? Que de fois j'avais traversé pour aller -chercher Albertine, que de fois j'avais repris au retour avec elle la -grande plaine de Cricqueville, tantôt par des temps brumeux où -l'inondation du brouillard nous donnait l'illusion d'être entourés -d'un lac immense, tantôt par des soirs limpides où le clair de lune, -dématérialisant la terre, la faisant paraître à deux pas céleste, -comme elle n'est, pendant le jour, que dans les lointains, enfermait les -champs, les bois avec le firmament auquel il les avait assimilés, dans -l'agate arborisée d'un seul azur.</p> - -<p>Françoise devait être heureuse de la mort d'Albertine, et il faut lui -rendre la justice que par une sorte de convenance et de tact elle ne -simulait pas la tristesse. Mais les lois non écrites de son antique -code et sa tradition de paysanne médiévale qui pleure comme aux -chansons de gestes étaient plus anciennes que sa haine d'Albertine et -même d'Eulalie. Aussi une de ces fins d'après-midi-là, comme je ne -cachais pas assez rapidement ma souffrance, elle aperçut mes larmes, -servie par son instinct d'ancienne petite paysanne qui autrefois lui -faisait capturer et faire souffrir les animaux, n'éprouver que de la -gaîté à étrangler les poulets et à faire cuire vivants les homards -et, quand j'étais malade, à observer, comme les blessures qu'elle eût -infligées à une chouette, ma mauvaise mine, qu'elle annonçait ensuite -sur un ton funèbre et comme un présage de malheur. Mais son -«coutumier» de Combray ne lui permettait pas de prendre légèrement -les larmes, le chagrin, choses qu'elle jugeait aussi funestes que -d'ôter sa flanelle ou de manger à contre-cœur. «Oh! non, Monsieur, -il ne faut pas pleurer comme cela, cela vous ferait mal.» Et en voulant -arrêter mes larmes elle avait l'air aussi inquiet que si c'eût été -des flots de sang. Malheureusement je pris un air froid qui coupa court -aux effusions qu'elle espérait et qui du reste eussent peut-être été -sincères. Peut-être en était il pour elle d'Albertine comme d'Eulalie -et maintenant que mon amie ne pouvait plus tirer de moi aucun profit, -Françoise avait-elle cessé de la haïr. Elle tint à me montrer -pourtant qu'elle se rendait bien compte que je pleurais et que, suivant -seulement le funeste exemple des miens, je ne voulais pas «faire -voir». «Il ne faut pas pleurer, Monsieur», me dit-elle d'un ton cette -fois plus calme, et plutôt pour me montrer sa clairvoyance que pour me -témoigner sa pitié. Et elle ajouta: «Ça devait arriver, elle était -trop heureuse, la pauvre, elle n'a pas su connaître son bonheur.»</p> - -<p>Que le jour est lent à mourir par ces soirs démesurés de l'été. Un -pâle fantôme de la maison d'en face continuait indéfiniment à -aquareller sur le ciel sa blancheur persistante. Enfin il faisait nuit -dans l'appartement, je me cognais aux meubles de l'antichambre, mais -dans la porte de l'escalier, au milieu du noir que je croyais total, la -partie vitrée était translucide et bleue, d'un bleu de fleur, d'un -bleu d'aile d'insecte, d'un bleu qui m'eût semblé beau si je n'avais -senti qu'il était un dernier reflet, coupant comme un acier, un coup -suprême que dans sa cruauté infatigable me portait encore le jour. -L'obscurité complète finissait pourtant par venir, mais alors il -suffisait d'une étoile vue à côté de l'arbre de la cour pour me -rappeler nos départs en voiture, après le dîner, pour les bois de -Chantepie, tapissés par le clair de lune. Et même dans les rues, il -m'arrivait d'isoler sur le dos d'un banc, de recueillir la pureté -naturelle d'un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de -Paris,—de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un -instant, pour mon imagination, la ville dans la nature, avec le silence -infini des champs évoqués, le souvenir douloureux des promenades que -j'y avais faites avec Albertine. Ah! quand la nuit finirait-elle? Mais -à la première fraîcheur de l'aube je frissonnais, car celle-ci avait -ramené en moi la douceur de cet été, où, de Balbec à Incarville, -d'Incarville à Balbec, nous nous étions tant de fois reconduits l'un -l'autre jusqu'au petit jour. Je n'avais plus qu'un espoir pour -l'avenir—espoir bien plus déchirant qu'une crainte,—c'était -d'oublier Albertine. Je savais que je l'oublierais un jour, j'avais bien -oublié Gilberte, M<sup>me</sup> de Guermantes, j'avais bien oublié ma -grand'mère. Et c'est notre plus juste et plus cruel châtiment de -l'oubli si total, paisible comme ceux des cimetières, par quoi nous -nous sommes détachés de ceux que nous n'aimons plus, que nous -entrevoyions ce même oubli comme inévitable à l'égard de ceux que -nous aimons encore. À vrai dire nous savons qu'il est un état non -douloureux, un état d'indifférence. Mais ne pouvant penser à la fois -à ce que j'étais et à ce que je serais, je pensais avec désespoir à -tout ce tégument de caresses, de baisers, de sommeils amis, dont il -faudrait bientôt me laisser dépouiller pour jamais. L'élan de ces -souvenirs si tendres venant se briser contre l'idée qu'Albertine était -morte, m'oppressait par l'entrechoc de flux si contrariés que je ne -pouvais rester immobile; je me levais, mais tout d'un coup je -m'arrêtais, terrassé; le même petit jour que je voyais, au moment où -je venais de quitter Albertine, encore radieux et chaud de ses baisers, -venait tirer au-dessus des rideaux sa lame maintenant sinistre, dont la -blancheur froide, implacable et compacte entrait, me donnant comme un -coup de couteau.</p> - -<p>Bientôt les bruits de la rue allaient commencer, permettant de lire à -l'échelle qualitative de leurs sonorités, le degré de la chaleur sans -cesse accrue où ils retentiraient. Mais dans cette chaleur qui quelques -heures plus tard s'imbiberait de l'odeur des cerises, ce que je trouvais -(comme dans un remède que le remplacement d'une des parties composantes -par une autre suffît pour rendre, d'un euphorique et d'un excitatif -qu'il était, un déprimant), ce n'était plus le désir des femmes mais -l'angoisse du départ d'Albertine. D'ailleurs le souvenir de tous mes -désirs était aussi imprégné d'elle, et de souffrance, que le -souvenir des plaisirs. Cette Venise où j'avais cru que sa présence me -serait importune (sans doute parce que je sentais confusément qu'elle -m'y serait nécessaire), maintenant qu'Albertine n'était plus, j'aimais -mieux n'y pas aller. Albertine m'avait semblé un obstacle interposé -entre moi et toutes choses, parce qu'elle était pour moi leur contenant -et que c'est d'elle, comme d'un vase, que je pouvais les recevoir. -Maintenant que ce vase était détruit, je ne me sentais plus le courage -de les saisir; il n'y en avait plus une seule dont je ne me -détournasse, abattu, préférant n'y pas goûter. De sorte que ma -séparation d'avec elle n'ouvrait nullement pour moi le champ des -plaisirs possibles que j'avais cru m'être fermé par sa présence. -D'ailleurs l'obstacle que sa présence avait peut-être été en effet -pour moi à voyager, à jouir de la vie, m'avait seulement, comme il -arrive toujours, masqué les autres obstacles, qui reparaissaient -intacts maintenant que celui-là avait disparu. C'est de cette façon -qu'autrefois, quand quelque visite aimable m'empêchait de travailler, -si le lendemain je restais seul, je ne travaillais pas davantage. Qu'une -maladie, un duel, un cheval emporté, nous fassent voir la mort de -près, nous aurions joui richement de la vie, de la volupté, des pays -inconnus dont nous allons être privés. Et une fois le danger passé, -ce que nous retrouverons c'est la même vie morne où rien de tout cela -n'existait pour nous.</p> - -<p>Sans doute ces nuits si courtes durent peu. L'hiver finirait par -revenir, où je n'aurais plus à craindre le souvenir des promenades -avec elle jusqu'à l'aube trop tôt levée. Mais les premières gelées -ne me rapporteraient-elles pas, conservées dans leur glace, le germe de -mes premiers désirs, quand à minuit je la faisais chercher, que le -temps me semblait si long jusqu'à son coup de sonnette, que je pourrais -maintenant attendre éternellement en vain? Ne me rapporteraient-elles -pas le germe de mes premières inquiétudes, quand deux fois je crus -qu'elle ne viendrait pas? Dans ce temps-là je ne la voyais que -rarement; mais même ces intervalles qu'il y avait alors entre ses -visites qui la faisaient surgir, au bout de plusieurs semaines, du sein -d'une vie inconnue que je n'essayais pas de posséder, assuraient -mon calme, en empêchant les velléités sans cesse interrompues -de ma jalousie, de se conglomérer, de faire bloc dans mon cœur. -Autant ils eussent pu être apaisants dans ce temps-là, autant, -rétrospectivement, ils étaient empreints de souffrance, depuis que ce -qu'elle avait pu faire d'inconnu pendant leur durée avait cessé de -m'être indifférent, et surtout maintenant qu'aucune visite d'elle ne -viendrait plus jamais; de sorte que ces soirs de janvier où elle venait -et qui par là m'avaient été si doux, me souffleraient maintenant dans -leur bise aigre une inquiétude que je ne connaissais pas alors, et me -rapporteraient, mais devenu pernicieux, le premier germe de mon amour. -Et en pensant que je verrais recommencer ce temps froid qui, depuis -Gilberte et mes jeux aux Champs-Élysées, m'avait toujours paru si -triste; quand je pensais que reviendraient des soirs pareils à ce soir -de neige où j'avais vainement, toute une partie de la nuit, attendu -Albertine, alors, comme un malade, se plaçant bien au point de vue du -corps, pour sa poitrine, moi, moralement, à ces moments-là, ce que je -redoutais encore le plus, pour mon chagrin, pour mon cœur, c'était le -retour des grands froids, et je me disais que ce qu'il y aurait de plus -dur à passer, ce serait peut-être l'hiver. Lié qu'il était à toutes -les saisons, pour que je perdisse le souvenir d'Albertine, il aurait -fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les -connaître, comme un vieillard frappé d'hémiplégie et qui rapprend à -lire; il aurait fallu que je renonçasse à tout l'univers. Seule, me -disais-je, une véritable mort de moi-même serait capable (mais elle -est impossible) de me consoler de la sienne. Je ne songeais pas que la -mort de soi-même n'est ni impossible, ni extraordinaire; elle se -consomme à notre insu, au besoin contre notre gré, chaque jour, et je -souffrirais de la répétition de toutes sortes de journées que non -seulement la nature, mais des circonstances factices, un ordre plus -conventionnel introduisent dans une saison. Bientôt reviendrait la date -où j'étais allé à Balbec l'autre été et où mon amour, qui -n'était pas encore inséparable de la jalousie et qui ne s'inquiétait -pas de ce qu'Albertine faisait toute la journée, devait subir tant -d'évolutions avant de devenir cet amour des derniers temps, si -particulier, que cette année finale, où avait commencé de changer et -où s'était terminée la destinée d'Albertine, m'apparaissait remplie, -diverse, vaste, comme un siècle. Puis ce serait le souvenir de jours -plus tardifs, mais dans des années antérieures, les dimanches de -mauvais temps, où pourtant tout le monde était sorti, dans le vide de -l'après-midi, où le bruit du vent et de la pluie m'eût invité jadis -à rester à faire le «philosophe sous les toits»; avec quelle -anxiété je verrais approcher l'heure où Albertine, si peu attendue, -était venue me voir, m'avait caressé pour la première fois, -s'interrompant pour Françoise, qui avait apporté la lampe, en ce temps -deux fois mort où c'était Albertine qui était curieuse de moi, où ma -tendresse pour elle pouvait légitimement avoir tant d'espérance. Même -à une saison plus avancée, ces soirs glorieux où les offices, les -pensionnats, entr'ouverts comme des chapelles, baignés d'une poussière -dorée, laissent la rue se couronner de ces demi-déesses qui causant -non loin de nous avec leurs pareilles, nous donnent la fièvre de -pénétrer dans leur existence mythologique, ne me rappelaient plus que -la tendresse d'Albertine, qui à côté de moi m'était un empêchement -à m'approcher d'elles.</p> - -<p>D'ailleurs, au souvenir des heures, même purement naturelles, -s'ajouterait forcément le paysage moral qui en fait quelque chose -d'unique. Quand j'entendrais plus tard le cornet à bouquin du chevrier, -par un premier beau temps, presque italien, le même jour mélangerait -tour à tour à sa lumière l'anxiété de savoir Albertine au -Trocadéro, peut-être avec Léa et les deux jeunes filles, puis la -douceur familiale et domestique, presque commune, d'une épouse qui me -semblait alors embarrassante et que Françoise allait me ramener. Ce -message téléphonique de Françoise qui m'avait transmis l'hommage -obéissant d'Albertine revenant avec elle, j'avais cru qu'il -m'enorgueillissait. Je m'étais trompé. S'il m'avait enivré, c'est -parce qu'il m'avait fait sentir que celle que j'aimais était bien à -moi, ne vivait bien que pour moi, et même à distance, sans que j'eusse -besoin de m'occuper d'elle, me considérait comme son époux et son -maître, revenant sur un signe de moi. Et ainsi ce message -téléphonique avait été une parcelle de douceur, venant de loin, -émise de ce quartier du Trocadéro, où il se trouvait y avoir pour moi -des sources de bonheur dirigeant vers moi d'apaisantes molécules, des -baumes calmants me rendant enfin une si douce liberté d'esprit que je -n'avais plus eu, me livrant sans la restriction d'un seul souci à la -musique de Wagner—qu'à attendre l'arrivée certaine d'Albertine, sans -fièvre, avec un manque entier d'impatience où je n'avais pas su -reconnaître le bonheur. Et ce bonheur qu'elle revînt, qu'elle -m'obéît et m'appartînt, la cause en était dans l'amour, non dans -l'orgueil. Il m'eût été bien égal maintenant d'avoir à mes ordres -cinquante femmes revenant sur un signe de moi, non pas du Trocadéro, -mais des Indes. Mais ce jour-là, en sentant Albertine qui, tandis que -j'étais seul dans ma chambre à faire de la musique, venait docilement -vers moi, j'avais respiré, disséminée comme un poudroiement dans le -soleil, une de ces substances qui comme d'autres sont salutaires au -corps, font du bien à l'âme. Puis ç'avait été, une demi-heure -après, l'arrivée d'Albertine, puis la promenade avec Albertine -arrivée, promenade que j'avais crue ennuyeuse parce qu'elle était pour -moi accompagnée de certitude, mais, à cause de cette certitude même, -qui avait, à partir du moment où Françoise m'avait téléphoné -qu'elle la ramenait, coulé un calme d'or dans les heures qui avaient -suivi, en avait fait comme une deuxième journée bien différente de la -première, parce qu'elle avait un tout autre dessous moral, un dessous -moral qui en faisait une journée originale, qui venait s'ajouter à la -variété de celles que j'avais connues jusque-là, journée que je -n'eusse jamais pu imaginer—comme nous ne pourrions imaginer le repos -d'un jour d'été si de tels jours n'existaient pas dans la série de -ceux que nous avons vécus,—journée dont je ne pouvais pas dire -absolument que je me la rappelais, car à ce calme s'ajoutait maintenant -une souffrance que je n'avais pas ressentie alors. Mais bien plus tard, -quand je traversai peu à peu, en sens inverse, les temps par lesquels -j'avais passé avant d'aimer tant Albertine, quand mon cœur cicatrisé -put se séparer sans souffrance d'Albertine morte, alors je pus me -rappeler enfin sans souffrance ce jour où Albertine avait été faire -des courses avec Françoise au lieu de rester au Trocadéro; je me -rappelai avec plaisir ce jour comme appartenant à une saison morale que -je n'avais pas connue jusqu'alors; je me le rappelai enfin exactement -sans plus y ajouter de souffrance et au contraire comme on se rappelle -certains jours d'été qu'on a trouvés trop chauds quand on les a -vécus, et dont, après coup surtout, on extrait le titre sans alliage -d'or fin et d'indestructible azur.</p> - -<p>De sorte que ces quelques années n'imposaient pas seulement au souvenir -d'Albertine, qui les rendait si douloureuses, la couleur successive, les -modalités différentes de leurs saisons ou de leurs heures, des fins -d'après-midi de juin aux soirs d'hiver, des clairs de lune sur la mer -à l'aube en rentrant à la maison, de la neige de Paris aux feuilles -mortes de Saint-Cloud, mais encore de l'idée particulière que je me -faisais successivement d'Albertine, de l'aspect physique sous lequel je -me la représentais à chacun de ces moments, de la fréquence plus ou -moins grande avec laquelle je la voyais cette saison-là, laquelle s'en -trouvait comme plus dispersée ou plus compacte, des anxiétés qu'elle -avait pu m'y causer par l'attente, du désir que j'avais à tel moment -pour elle, d'espoirs formés, puis perdus; tout cela modifiait le -caractère de ma tristesse rétrospective tout autant que les -impressions de lumière ou de parfums qui lui étaient associées et -complétait chacune des années solaires que j'avais vécues,—et qui, -rien qu'avec leurs printemps, leurs arbres, leurs brises, étaient -déjà si tristes à cause du souvenir inséparable d'elle—en la -doublant d'une sorte d'année sentimentale où les heures n'étaient pas -définies par la position du soleil, mais par l'attente d'un -rendez-vous, où la longueur des jours, où les progrès de la -température, étaient mesurés par l'essor de mes espérances, le -progrès de notre intimité, la transformation progressive de son -visage, les voyages qu'elle avait faits, la fréquence et le style des -lettres qu'elle m'avait adressées pendant une absence, sa -précipitation plus ou moins grande à me voir au retour. Et enfin, ces -changements de temps, ces jours différents, s'ils me rendaient chacun -une autre Albertine, ce n'était pas seulement par l'évocation des -moments semblables. Mais l'on se rappelle que toujours, avant même que -j'aimasse, chacune avait fait de moi un homme différent, ayant d'autres -désirs parce qu'il avait d'autres perceptions et qui, de n'avoir rêvé -que tempêtes et falaises la veille, si le jour indiscret du printemps -avait glissé une odeur de roses dans la clôture mal jointe de son -sommeil entrebâillé, s'éveillait en partance pour l'Italie. Même -dans mon amour l'état changeant de mon atmosphère morale, la pression -modifiée de mes croyances n'avaient-ils pas tel jour diminué la -visibilité de mon propre amour, ne l'avaient-ils pas tel jour -indéfiniment étendue, tel jour embellie jusqu'au sourire, tel jour -contractée jusqu'à l'orage? On n'est que par ce qu'on possède, on ne -possède que ce qui vous est réellement présent, et tant de nos -souvenirs, de nos humeurs, de nos idées partent faire des voyages loin -de nous-même, où nous les perdons de vue! Alors nous ne pouvons plus -les faire entrer en ligne de compte de ce total qui est notre être. -Mais ils ont des chemins secrets pour rentrer en nous. Et certains soirs -m'étant endormi sans presque plus regretter Albertine—on ne peut -regretter que ce qu'on se rappelle—au réveil je trouvais toute une -flotte de souvenirs qui étaient venus croiser en moi dans ma plus -claire conscience, et que je distinguais à merveille. Alors je pleurais -ce que je voyais si bien et qui, la veille, n'était pour moi que -néant. Puis brusquement, le nom d'Albertine, sa mort avaient changé de -sens; ses trahisons avaient soudain repris toute leur importance.</p> - -<p>Comment m'avait-elle paru morte quand maintenant pour penser à elle je -n'avais à ma disposition que les mêmes images dont quand elle était -vivante je revoyais l'une ou l'autre: rapide et penchée sur la roue -mythologique de sa bicyclette, sanglée les jours de pluie sous la -tunique guerrière de caoutchouc qui faisait bomber ses seins, la tête -enturbannée et coiffée de serpents, elle semait la terreur dans les -rues de Balbec; les soirs où nous avions emporté du champagne dans les -bois de Chantepie, la voix provocante et changée, elle avait au visage -cette chaleur blême rougissant seulement aux pommettes que, la -distinguant mal dans l'obscurité de la voiture, j'approchais du clair -de lune pour la mieux voir et que j'essayais maintenant en vain de me -rappeler, de revoir dans une obscurité qui ne finirait plus. Petite -statuette dans la promenade vers l'île, calme figure grosse à gros -grains près du pianola, elle était ainsi tour à tour pluvieuse et -rapide, provocante et diaphane, immobile et souriante, ange de la -musique. Chacune était ainsi attachée à un moment, à la date duquel -je me trouvais replacé quand je la revoyais. Et les moments du passé -ne sont pas immobiles; ils gardent dans notre mémoire le mouvement qui -les entraînait vers l'avenir, vers un avenir devenu lui-même le -passé,—nous y entraînant nous-même. Jamais je n'avais caressé -l'Albertine encaoutchoutée des jours de pluie, je voulais lui demander -d'ôter cette armure, ce serait connaître avec elle l'amour des camps, -la fraternité du voyage. Mais ce n'était plus possible, elle était -morte. Jamais non plus, par peur de la dépraver, je n'avais fait -semblant de comprendre, les soirs où elle semblait m'offrir des -plaisirs que sans cela elle n'eût peut-être pas demandés à d'autres -et qui excitaient maintenant en moi un désir furieux. Je ne les aurais -pas éprouvés semblables auprès d'une autre, mais celle qui me les -aurait donnés, je pouvais courir le monde sans la rencontrer -puisque Albertine était morte. Il semblait que je dusse choisir entre -deux faits, décider quel était le vrai, tant celui de la mort -d'Albertine,—venu pour moi d'une réalité que je n'avais pas connue: -sa vie en Touraine,—était en contradiction avec toutes mes pensées -relatives à Albertine, mes désirs, mes regrets, mon attendrissement, -ma fureur, ma jalousie. Une telle richesse de souvenirs empruntés au -répertoire de sa vie, une telle profusion de sentiments évoquant, -impliquant sa vie, semblaient rendre incroyable qu'Albertine fût -morte.—Une telle profusion de sentiments, car ma mémoire, en -conservant ma tendresse, lui laissait toute sa variété. Ce n'était -pas Albertine seule qui n'était qu'une succession de moments, c'était -aussi moi-même. Mon amour pour elle n'avait pas été simple: à la -curiosité de l'inconnu s'était ajouté un désir sensuel et à un -sentiment d'une douceur presque familiale, tantôt l'indifférence, -tantôt une fureur jalouse. Je n'étais pas un seul homme, mais le -défilé heure par heure d'une armée compacte où il y avait selon le -moment des passionnés, des indifférents, des jaloux,—des jaloux dont -pas un n'était jaloux de la même femme. Et sans doute ce serait de là -qu'un jour viendrait la guérison que je ne souhaiterais pas. Dans une -foule, ces éléments peuvent, un par un, sans qu'on s'en aperçoive -être remplacés par d'autres, que d'autres encore éliminent ou -renforcent, si bien qu'à la fin un changement s'est accompli qui ne se -pourrait concevoir si l'on était un. La complexité de mon amour, de ma -personne, multipliait, diversifiait mes souffrances. Pourtant elles -pouvaient se ranger toujours sous les deux groupes dont l'alternative -avait fait toute la vie de mon amour pour Albertine, tour à tour livré -à la confiance et au soupçon jaloux.</p> - -<p>Si j'avais peine à penser qu'Albertine si vivante en moi, (portant -comme je faisais le double harnais du présent et du passé), était -morte, peut-être était-il aussi contradictoire que ce soupçon de -fautes dont Albertine aujourd'hui dépouillée de la chair qui en avait -joui, de l'âme qui avait pu les désirer, n'était plus capable, ni -responsable, excitât en moi une telle souffrance, que j'aurais -seulement bénie, si j'avais pu y voir le gage de la réalité morale -d'une personne matériellement inexistante, au lieu du reflet destiné -à s'éteindre lui-même d'impressions qu'elle m'avait autrefois -causées. Une femme qui ne pouvait plus éprouver de plaisirs avec -d'autres n'aurait plus dû exciter ma jalousie, si seulement ma -tendresse avait pu se mettre à jour. Mais c'est ce qui était -impossible puisqu'elle ne pouvait trouver son objet, Albertine, que -dans des souvenirs où celle-ci était vivante. Puisque rien qu'en -pensant à elle, je la ressuscitais, ses trahisons ne pouvaient jamais -être celles d'une morte;—l'instant où elle les avait commises -devenant l'instant, actuel, non pas seulement pour Albertine, mais pour -celui de mes moi subitement évoqué, qui la contemplait. De sorte -qu'aucun anachronisme ne pouvait jamais séparer le couple indissoluble, -où, à chaque coupable nouvelle, s'appariait aussitôt un jaloux -lamentable et toujours contemporain. Je l'avais, les derniers mois, -tenue enfermée dans ma maison. Mais dans mon imagination maintenant, -Albertine était libre, elle usait mal de cette liberté, elle se -prostituait aux unes, aux autres. Jadis je songeais sans cesse à -l'avenir incertain qui était déployé devant nous, j'essayais d'y -lire. Et maintenant ce qui était en avant de moi, comme un double de -l'avenir—aussi préoccupant qu'un avenir puisqu'il était aussi -incertain, aussi difficile à déchiffrer, aussi mystérieux, plus cruel -encore parce que je n'avais pas comme pour l'avenir la possibilité ou -l'illusion d'agir sur lui et aussi parce qu'il se déroulait aussi loin -que ma vie elle-même, sans que ma compagne fût là pour calmer les -souffrances qu'il me causait,—ce n'était plus l'Avenir d'Albertine, -c'était son Passé. Son Passé? C'est mal dire puisque pour la jalousie -il n'est ni passé ni avenir et que ce qu'elle imagine est toujours le -présent.</p> - -<p>Les changements de l'atmosphère en provoquent d'autres dans l'homme -intérieur, réveillent des moi oubliés, contrarient l'assoupissement -de l'habitude, redonnent de la force à tels souvenirs, à telles -souffrances. Combien plus encore pour moi si ce temps nouveau qu'il -faisait me rappelait celui par lequel Albertine, à Balbec, sous la -pluie menaçante, par exemple, était allée faire, Dieu sait pourquoi, -de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc. Si -elle avait vécu, sans doute aujourd'hui, par ce temps si semblable, -partirait-elle faire en Touraine une excursion analogue. Puisqu'elle ne -le pouvait plus, je n'aurais pas dû souffrir de cette idée; mais comme -aux amputés, le moindre changement de temps renouvelait mes douleurs -dans le membre qui n'existait plus.</p> - -<p>Tout d'un coup c'était un souvenir que je n'avais pas revu depuis bien -longtemps—car il était resté dissous dans la fluide et invisible -étendue de ma mémoire—qui se cristallisait. Ainsi il y avait -plusieurs années, comme on parlait de son peignoir de douche, Albertine -avait rougi. À cette époque-là je n'étais pas jaloux d'elle. Mais -depuis, j'avais voulu lui demander si elle pouvait se rappeler cette -conversation et me dire pourquoi elle avait rougi. Cela m'avait d'autant -plus préoccupé qu'on m'avait dit que les deux jeunes filles amies de -Léa allaient dans cet établissement balnéaire de l'hôtel et, -disait-on, pas seulement pour prendre des douches. Mais par peur de -fâcher Albertine ou attendant une époque meilleure, j'avais toujours -remis de lui en parler, puis je n'y avais plus pensé. Et tout d'un -coup, quelque temps après la mort d'Albertine, j'aperçus ce souvenir, -empreint de ce caractère à la fois irritant et solennel qu'ont les -énigmes laissées à jamais insolubles par la mort du seul être qui -eût pu les éclaircir. Ne pourrais-je pas du moins tâcher de savoir si -Albertine n'avait jamais rien fait de mal dans cet établissement de -douches. En envoyant quelqu'un à Balbec j'y arriverais peut-être. Elle -vivante, je n'eusse sans doute pu rien apprendre. Mais les langues se -délient étrangement et racontent facilement une faute quand on n'a -plus à craindre la rancune de la coupable. Comme la constitution de -l'imagination, restée rudimentaire, simpliste (n'ayant pas passé par -les innombrables transformations qui remédient aux modèles primitifs -des inventions humaines, à peine reconnaissables, qu'il s'agisse de -baromètre, de ballon, de téléphone, etc. dans leurs perfectionnements -ultérieurs) ne nous permet de voir que fort peu de choses à la fois, -le souvenir de rétablissement de douches occupait tout le champ de ma -vision intérieure.</p> - -<p>Parfois je me heurtais dans les rues obscures du sommeil à un de ces -mauvais rêves, qui ne sont pas bien graves pour une première raison, -c'est que la tristesse qu'ils engendrent ne se prolonge guère qu'une -heure après le réveil, pareille à ces malaises que cause une manière -d'endormir artificielle. Pour une autre raison aussi, c'est qu'on ne les -rencontre que très rarement, à peine tous les deux ou trois ans. -Encore reste-t-il incertain qu'on les ait déjà rencontrés et qu'ils -n'aient pas plutôt cet aspect de ne pas être vus pour la première -fois que projette sur eux une illusion, une subdivision (car -dédoublement ne serait pas assez dire).</p> - -<p>Sans doute puisque j'avais des doutes sur la vie, sur la mort -d'Albertine, j'aurais dû depuis bien longtemps me livrer à des -enquêtes, mais la même fatigue, la même lâcheté qui m'avaient fait -me soumettre à Albertine quand elle était là, m'empêchaient de rien -entreprendre depuis que je ne la voyais plus. Et pourtant de la -faiblesse traînée pendant des années, un éclair d'énergie surgit -parfois. Je me décidai à cette enquête au moins toute naturelle. On -eût dit qu'il n'y eût rien eu d'autre dans toute la vie d'Albertine. -Je me demandais qui je pourrais bien envoyer tenter une enquête sur -place, à Balbec. Aimé me parut bien choisi. Outre qu'il connaissait -admirablement les lieux, il appartenait à cette catégorie de gens du -peuple soucieux de leur intérêt, fidèles à ceux qu'ils servent, -indifférents à toute espèce de morale et dont—parce que, si nous les -payons bien, dans leur obéissance à notre volonté, ils suppriment -tout ce qui l'entraverait d'une manière ou de l'autre, se montrant -aussi incapables d'indiscrétion, de mollesse ou d'improbité que -dépourvus de scrupules,—nous disons: «Ce sont de braves gens.» En -ceux-là nous pouvons avoir une confiance absolue. Quand Aimé fut -parti, je pensai combien il eût mieux valu que ce qu'il allait essayer -d'apprendre là-bas, je pusse le demander maintenant à Albertine -elle-même. Et aussitôt l'idée de cette question que j'aurais voulu, -qu'il me semblait que j'allais lui poser, ayant amené Albertine à mon -côté,—non grâce à un effort de résurrection mais comme par le -hasard d'une de ces rencontres qui, comme cela se passe dans les -photographies qui ne sont pas «posées», dans les instantanés, -laissent toujours la personne plus vivante,—en même temps que -j'imaginais notre conversation, j'en sentais l'impossibilité; je venais -d'aborder par une nouvelle face cette idée qu'Albertine était morte, -Albertine qui m'inspirait cette tendresse qu'on a pour les absentes dont -la vue ne vient pas rectifier l'image embellie, inspirant aussi la -tristesse que cette absence fût éternelle et que la pauvre petite fût -privée à jamais de la douceur de la vie. Et aussitôt par un brusque -déplacement, de la torture de la jalousie je passais au désespoir de -la séparation.</p> - -<p>Ce qui remplissait mon cœur maintenant était, au lieu de haineux -soupçons, le souvenir attendri des heures de tendresse confiante -passées avec la sœur que la mort m'avait réellement fait perdre, -puisque mon chagrin se rapportait, non à ce qu'Albertine avait été -pour moi, mais à ce que mon cœur désireux de participer aux -émotions les plus générales de l'amour m'avait peu à peu persuadé -qu'elle était; alors je me rendais compte que cette vie qui m'avait -tant ennuyé,—du moins je le croyais,—avait été au contraire -délicieuse; aux moindres moments passés à parler avec elle de choses même -insignifiantes, je sentais maintenant qu'était ajoutée, amalgamée une -volupté qui alors n'avait—il est vrai—pas été perçue par moi, -mais qui était déjà cause que ces moments-là je les avais toujours si -persévéramment recherchés à l'exclusion de tout le reste; les -moindres incidents que je me rappelais, un mouvement qu'elle avait fait -en voiture auprès de moi, ou pour s'asseoir en face de moi dans sa -chambre, propageaient dans mon âme un remous de douceur et de tristesse -qui de proche en proche la gagnait tout entière.</p> - -<p>Cette chambre où nous dînions ne m'avait jamais paru jolie, je disais -seulement qu'elle l'était à Albertine pour que mon amie fût contente -d'y vivre. Maintenant les rideaux, les sièges, les livres avaient -cessé de m'être indifférents. L'art n'est pas seul à mettre du -charme et du mystère dans les choses les plus insignifiantes; ce même -pouvoir de les mettre en rapport intime avec nous est dévolu aussi à -la douleur. Au moment même je n'avais prêté aucune attention à ce -dîner que nous avions fait ensemble au retour du bois, avant que -j'allasse chez les Verdurin, et vers la beauté, la grave douceur duquel -je tournais maintenant des yeux pleins de larmes. Une impression de -l'amour est hors de proportion avec les autres impressions de la vie, -mais ce n'est pas perdue au milieu d'elles qu'on peut s'en rendre -compte. Ce n'est pas d'en bas, dans le tumulte de la rue et la cohue des -maisons avoisinantes, c'est quand on s'est éloigné que des pentes d'un -coteau voisin, à une distance où toute la ville a disparu, ou ne forme -plus au ras de terre qu'un amas confus, qu'on peut dans le recueillement -de la solitude et du soir, évaluer, unique, persistante et pure, la -hauteur d'une cathédrale. Je tâchais d'embrasser l'image d'Albertine -à travers mes larmes en pensant à toutes les choses sérieuses et -justes qu'elle avait dites ce soir-là.</p> - -<p>Un matin je crus voir la forme oblongue d'une colline dans le -brouillard, sentir la chaleur d'une tasse de chocolat, pendant que -m'étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l'après-midi où -Albertine était venue me voir et où je l'avais embrassée pour la -première fois: c'est que je venais d'entendre le hoquet du calorifère -à eau qu'on venait de rallumer. Et je jetai avec colère une invitation -que Françoise apporta de M<sup>me</sup> Verdurin; combien l'impression que -j'avais eue en allant dîner pour la première fois à la Raspelière, que la -mort ne frappe pas tous les êtres au même âge, s'imposait à moi avec -plus de force maintenant qu'Albertine était morte, si jeune, et que -Brichot continuait à dîner chez Mv<sup>me</sup> Verdurin qui recevait -toujours et ecevrait peut-être pendant beaucoup d'années encore. Aussitôt -ce nom de Brichot me rappela la fin de cette même soirée où il m'avait -reconduit, où j'avais vu d'en bas la lumière de la lampe d'Albertine. -J'y avais déjà repensé d'autres fois, mais je n'avais pas abordé le -souvenir par le même côté. Alors en pensant au vide que je trouverais -maintenant en rentrant chez moi, que je ne verrais plus d'en bas la -chambre d'Albertine d'où la lumière s'était éteinte à jamais, je -compris combien ce soir où en quittant Brichot, j'avais cru éprouver -de l'ennui, du regret de ne pas pouvoir aller me promener et faire -l'amour ailleurs, je compris combien je m'étais trompé et que c'était -seulement parce que le trésor dont les reflets venaient d'en haut -jusqu'à moi, je m'en croyais la possession entièrement assurée, que -j'avais négligé d'en calculer la valeur, ce qui faisait qu'il me -paraissait forcément inférieur à des plaisirs, si petits qu'ils -fussent, mais que, cherchant à les imaginer, j'évaluais. Je compris -combien cette lumière qui me semblait venir d'une prison contenait pour -moi de plénitude, de vie et de douceur, et qui n'était que la -réalisation de ce qui m'avait un instant enivré, puis paru à jamais -impossible: je comprenais que cette vie que j'avais menée à Paris dans -un chez moi qui était son chez elle, c'était justement la réalisation -de cette paix profonde que j'avais rêvée le soir où Albertine avait -couché sous le même toit que moi, à Balbec. La conversation que -j'avais eue avec Albertine en rentrant du Bois avant cette dernière -soirée Verdurin, je ne me fusse pas consolé qu'elle n'eût pas eu -lieu, cette conversation qui avait un peu mêlé Albertine à la vie de -mon intelligence et en certaines parcelles nous avait faits identiques -l'un à l'autre. Car sans doute son intelligence, sa gentillesse pour -moi si j'y revenais avec attendrissement ce n'est pas qu'elles eussent -été plus grandes que celles d'autres personnes que j'avais connues. -Madame de Cambremer ne m'avait-elle pas dit à Balbec: «Comment! vous -pourriez passer vos journées avec Elstir qui est un homme de génie et -vous les passez avec votre cousine!» L'intelligence d'Albertine me -plaisait parce que, par association, elle éveillait en moi ce que -j'appelais sa douceur comme nous appelons douceur d'un fruit une -certaine sensation qui n'est que dans notre palais. Et de fait, quand je -pensais à l'intelligence d'Albertine, mes lèvres s'avançaient -instinctivement et goûtaient un souvenir dont j'aimais mieux que la -réalité me fût extérieure et consistât dans la supériorité -objective d'un être. Il reste certain que j'avais connu des personnes -d'intelligence plus grande. Mais l'infini de l'amour, ou son égoïsme, -fait que les êtres que nous aimons sont ceux dont la physionomie -intellectuelle et morale est pour nous le moins objectivement définie, -nous les retouchons sans cesse au gré de nos désirs et de nos -craintes, nous ne les séparons pas de nous, ils ne sont qu'un lieu -immense et vague où s'extériorisent nos tendresses. Nous n'avons pas -de notre propre corps, où affluent perpétuellement tant de malaises et -de plaisirs, une silhouette aussi nette que celle d'un arbre ou d'une -maison, ou d'un passant. Et ç'avait peut-être été mon tort de ne pas -chercher davantage à connaître Albertine en elle-même. De même qu'au -point de vue de son charme, je n'avais longtemps considéré que les -positions différentes qu'elle occupait dans mon souvenir dans le plan -des années, et que j'avais été surpris de voir qu'elle s'était -spontanément enrichie de modifications qui ne tenaient pas qu'à la -différence des perspectives, de même j'aurais dû chercher à -comprendre son caractère comme celui d'une personne quelconque et -peut-être m'expliquant alors pourquoi elle s'obstinait à me cacher son -secret, j'aurais évité de prolonger, entre nous, avec cet acharnement -étrange ce conflit qui avait amené la mort d'Albertine. Et j'avais -alors avec une grande pitié d'elle, la honte de lui survivre. Il me -semblait en effet, dans les heures où je souffrais le moins, que je -bénéficiais en quelque sorte de sa mort, car une femme est d'une plus -grande utilité pour notre vie si elle y est, au lieu d'un élément de -bonheur, un instrument de chagrin, et il n'y en a pas une seule dont la -possession soit aussi précieuse que celle des vérités qu'elle nous -découvre en nous faisant souffrir. Dans ces moments-là, rapprochant la -mort de ma grand'mère et celle d'Albertine, il me semblait que ma vie -était souillée d'un double assassinat que seule la lâcheté du monde -pouvait me pardonner. J'avais rêvé d'être compris d'Albertine, de ne -pas être méconnu par elle, croyant que c'était pour le grand bonheur -d'être compris, de ne pas être méconnu, alors que tant d'autres -eussent mieux pu le faire. On désire être compris, parce qu'on -désire être aimé, et on désire être aimé parce qu'on aime. La -compréhension des autres est indifférente et leur amour importun. Ma -joie d'avoir possédé un peu de l'intelligence d'Albertine et de son -cœur ne venait pas de leur valeur intrinsèque, mais de ce que cette -possession était un degré de plus dans la possession totale -d'Albertine, possession qui avait été mon but et ma chimère, depuis -le premier jour où je l'avais vue. Quand nous parlons de la -«gentillesse» d'une femme nous ne faisons peut-être que projeter hors -de nous le plaisir que nous éprouvons à la voir, comme les enfants -quand ils disent «Mon cher petit lit, mon cher petit oreiller, mes -chères petites aubépines». Ce qui explique par ailleurs que les -hommes ne disent jamais d'une femme qui ne les trompe pas: «Elle est si -gentille» et le disent si souvent d'une femme par qui ils sont -trompés. M<sup>me</sup> de Cambremer trouvait avec raison que le charme -spirituel d'Elstir était plus grand. Mais nous ne pouvons pas juger de la -même façon celui d'une personne qui est, comme toutes les autres, -extérieure à nous, peinte à l'horizon de notre pensée, et celui -d'une personne qui par suite d'une erreur de localisation consécutive -à certains accidents mais tenace, s'est logée dans notre propre corps -au point que de nous demander rétrospectivement si elle n'a pas -regardé une femme un certain jour dans le couloir d'un petit chemin de -fer maritime nous fait éprouver les mêmes souffrances qu'un chirurgien -qui chercherait une balle dans notre cœur. Un simple croissant, mais -que nous mangeons, nous fait éprouver plus de plaisir que tous les -ortolans, lapereaux et bartavelles qui furent servis à Louis XV et la -pointe de l'herbe qui à quelques centimètres frémit devant notre -œil, tandis que nous sommes couchés sur la montagne, peut nous cacher -la vertigineuse aiguille d'un sommet, si celui-ci est distant de -plusieurs lieues.</p> - -<p>D'ailleurs notre tort n'est pas de priser l'intelligence, la gentillesse -d'une femme que nous aimons, si petites que soient celles-ci. Notre tort -est de rester indifférent à la gentillesse, à l'intelligence des -autres. Le mensonge ne recommence à nous causer l'indignation, et la -bonté la reconnaissance qu'ils devraient toujours exciter en nous, que -s'ils viennent d'une femme que nous aimons et le désir physique a ce -merveilleux pouvoir de rendre son prix à l'intelligence et des bases -solides à la vie morale. Jamais je ne retrouverais cette chose divine, -un être avec qui je pusse causer de tout, à qui je pusse me confier. -Me confier? Mais d'autres êtres ne me montraient-ils pas plus de -confiance qu'Albertine? Avec d'autres n'avais-je pas des causeries plus -étendues? C'est que la confiance, la conversation, choses médiocres, -qu'importe qu'elles soient plus ou moins imparfaites, si s'y mêle -seulement l'amour, qui seul est divin. Je revoyais Albertine s'asseyant -à son pianola, rose sous ses cheveux noirs, je sentais, sur mes lèvres -qu'elle essayait d'écarter, sa langue, sa langue maternelle, -incomestible, nourricière et sainte dont la flamme et la rosée -secrètes faisaient que même quand Albertine la faisait glisser à la -surface de mon cou, de mon ventre, ces caresses superficielles mais en -quelque sorte faites par l'intérieur de sa chair, extériorisé comme -une étoffe qui montrerait sa doublure, prenaient même dans les -attouchements les plus externes, comme la mystérieuse douceur d'une -pénétration.</p> - -<p>Tous ces instants si doux que rien ne me rendrait jamais, je ne peux -même pas dire que ce que me faisait éprouver leur perte fût du -désespoir. Pour être désespérée, cette vie qui ne pourra plus être -que malheureuse, il faut encore y tenir. J'étais désespéré à Balbec -quand j'avais vu se lever le jour et que j'avais compris que plus un -seul ne pourrait être heureux pour moi. J'étais resté aussi égoïste -depuis lors, mais le moi auquel j'étais attaché maintenant, le moi qui -constituait ces vives réserves qui mettait en jeu l'instinct de -conservation, ce moi n'était plus dans la vie; quand je pensais à mes -forces, à ma puissance vitale, à ce que j'avais de meilleur, je -pensais à certain trésor que j'avais possédé (que j'avais été seul -à posséder puisque les autres ne pouvaient connaître exactement le -sentiment, caché en moi, qu'il m'avait inspiré) et que personne ne -pouvait plus m'enlever puisque je ne le possédais plus.</p> - -<p>Et à vrai dire, je ne l'avais jamais possédé que parce que j'avais -voulu me figurer que je le possédais. Je n'avais pas commis seulement -l'imprudence en regardant Albertine et en la logeant dans mon cœur de -la faire vivre au-dedans de moi, ni cette autre imprudence de mêler un -amour familial au plaisir des sens. J'avais voulu aussi me persuader que -nos rapports étaient l'amour, que nous pratiquions mutuellement les -rapports appelés amour, parce qu'elle me rendait docilement les baisers -que je lui donnais, et pour avoir pris l'habitude de le croire, je -n'avais pas perdu seulement une femme que j'aimais mais une femme qui -m'aimait, ma sœur, mon enfant, ma tendre maîtresse. Et en somme, -j'avais eu un bonheur et un malheur que Swann n'avait pas connus, car -justement tout le temps qu'il avait aimé Odette et en avait été si -jaloux, il l'avait à peine vue, pouvant si difficilement, à certains -jours où elle le décommandait au dernier moment, aller chez elle. Mais -après il l'avait eue à lui, devenue sa femme, et jusqu'à ce qu'il -mourût. Moi au contraire tandis que j'étais si jaloux d'Albertine, -plus heureux que Swann, je l'avais eue chez moi. J'avais réalisé en -vérité ce que Swann avait rêvé si souvent et qu'il n'avait réalisé -matériellement que quand cela lui était indifférent. Mais enfin -Albertine, je ne l'avais pas gardée comme il avait gardé Odette. Elle -s'était enfuie, elle était morte. Car jamais rien ne se répète -exactement et les existences les plus analogues et que, grâce à la -parenté des caractères et à la similitude des circonstances, on peut -choisir pour les présenter comme symétriques l'une à l'autre restent -en bien des points opposées.</p> - -<p>En perdant la vie je n'aurais pas perdu grand chose; je n'aurais plus -perdu qu'une forme vide, le cadre vide d'un chef-d'œuvre. Indifférent -à ce que je pouvais désormais y faire entrer, mais heureux et fier de -penser à ce qu'il avait contenu, je m'appuyais au souvenir de ces -heures si douces et ce soutien moral me communiquait un bien-être que -l'approche même de la mort n'aurait pas rompu.</p> - -<p>Comme elle accourait vite me voir à Balbec quand je la faisais -chercher, se retardant seulement à verser de l'odeur dans ses cheveux -pour me plaire. Ces images de Balbec et de Paris que j'aimais ainsi à -revoir c'étaient les pages encore si récentes, et si vite tournées, -de sa courte vie. Tout cela qui n'était pour moi que souvenir avait -été pour elle action, action précipitée comme celle d'une tragédie -vers une mort rapide. Les êtres ont un développement en nous, mais un -autre hors de nous (je l'avais bien senti dans ces soirs où je -remarquais en Albertine un enrichissement de qualités qui ne tenait pas -qu'à ma mémoire) et qui ne laissent pas d'avoir des réactions l'un -sur l'autre. J'avais eu beau, en cherchant à connaître Albertine, puis -à la posséder tout entière, n'obéir qu'au besoin de réduire par -l'expérience à des éléments mesquinement semblables à ceux de notre -moi le mystère de tout être, je ne l'avais pu sans influer à mon tour -sur la vie d'Albertine. Peut-être ma fortune, les perspectives d'un -brillant mariage l'avaient attirée, ma jalousie l'avait retenue, sa -bonté ou son intelligence, ou le sentiment de sa culpabilité, ou les -adresses de sa ruse, lui avaient fait accepter, et m'avaient amené à -rendre de plus en plus dure une captivité forgée simplement par le -développement interne de mon travail mental, mais qui n'en avait pas -moins eu sur la vie d'Albertine des contre-coups, destinés eux-mêmes -à poser, par choc en retour, des problèmes nouveaux et de plus en plus -douloureux à ma psychologie, puisque de ma prison elle s'était -évadée, pour aller se tuer sur un cheval que sans moi elle n'eût pas -possédé, en me laissant, même morte, des soupçons dont la -vérification, si elle devait venir, me serait peut-être plus cruelle -que la découverte à Balbec qu'Albertine avait connu M<sup>lle</sup> -Vinteuil, puisque Albertine ne serait plus là pour m'apaiser. Si bien que -cette longue plainte de l'âme qui croit vivre enfermée en elle-même n'est -un monologue qu'en apparence, puisque les échos de la réalité la font -dévier et que telle vie est comme un essai de psychologie subjective -spontanément poursuivi, mais qui fournit à quelque distance son -«action» au roman purement réaliste d'une autre réalité, d'une -autre existence, dont à leur tour les péripéties viennent infléchir -la courbe et changer la direction de l'essai psychologique. Comme -l'engrenage avait été serré, comme l'évolution de notre amour avait -été rapide et, malgré quelques retardements, interruptions et -hésitations du début, comme dans certaines nouvelles de Balzac ou -quelques ballades de Schumann, le dénouement précipité! C'est dans le -cours de cette dernière année, longue pour moi comme un siècle, tant -Albertine avait changé de positions par rapport à ma pensée depuis -Balbec jusqu'à son départ de Paris, et aussi indépendamment de moi et -souvent à mon insu, changé en elle-même, qu'il fallait placer toute -cette bonne vie de tendresse qui avait si peu duré et qui pourtant -m'apparaissait avec une plénitude, presque une immensité, à jamais -impossible et pourtant qui m'était indispensable. Indispensable sans -avoir peut-être été en soi et tout d'abord quelque chose de -nécessaire, puisque je n'aurais pas connu Albertine si je n'avais pas -lu dans un traité d'archéologie la description de l'église de Balbec, -si Swann, en me disant que cette église était presque persane, n'avait -pas orienté mes désirs vers le normand byzantin, si une société de -Palaces, en construisant à Balbec un hôtel hygiénique et confortable, -n'avait pas décidé mes parents à exaucer mon souhait et à m'envoyer -à Balbec. Certes, en ce Balbec depuis si longtemps désiré, je n'avais -pas trouvé l'église persane que je rêvais ni les brouillards -éternels. Le beau train d'une heure trente-cinq lui-même n'avait pas -répondu à ce que je m'en figurais. Mais en échange de ce que -l'imagination laisse attendre et que nous nous donnons inutilement tant -de peine pour essayer de découvrir, la vie nous donne quelque chose que -nous étions bien loin d'imaginer. Qui m'eût dit à Combray, quand -j'attendais le bonsoir de ma mère avec tant de tristesse, que ces -anxiétés guériraient, puis renaîtraient un jour, non pour ma mère, -mais pour une jeune fille qui ne serait d'abord, sur l'horizon de la -mer, qu'une fleur que mes yeux seraient chaque jour sollicités de venir -regarder, mais une fleur pensante et dans l'esprit de qui je -souhaiterais si puérilement de tenir une grande place, que je souffrirais -qu'elle ignorât que je connaissais M<sup>me</sup> de Villeparisis. -Oui, c'est le bonsoir, le baiser d'une telle étrangère pour lequel, au -bout de quelques années, je devais souffrir autant qu'enfant quand ma -mère ne devait pas venir me voir. Or cette Albertine si nécessaire, de -l'amour de qui mon âme était maintenant presque uniquement composée, -si Swann ne m'avait pas parlé de Balbec, je ne l'aurais jamais connue. -Sa vie eût peut-être été plus longue, la mienne aurait été -dépourvue de ce qui en faisait maintenant le martyre. Et aussi il me -semblait que, par ma tendresse uniquement égoïste, j'avais laissé -mourir Albertine comme j'avais assassiné ma grand'mère. Même plus -tard, même l'ayant déjà connue à Balbec, j'aurais pu ne pas l'aimer -comme je fis ensuite. Quand je renonçai à Gilberte et savais que je -pourrais aimer un jour une autre femme, j'osais à peine avoir un doute -si en tous cas pour le passé je n'eusse pu aimer que Gilberte. Or pour -Albertine je n'avais même plus de doute, j'étais sûr que ç'aurait pu -ne pas être elle que j'eusse aimée, que c'eût pu être une autre. Il eût -suffi pour cela que M<sup>lle</sup> de Stermaria, le soir où je devais -dîner avec elle dans l'île du Bois, ne se fût pas décommandée. Il était -encore temps alors, et c'eût été pour M<sup>lle</sup> de Stermaria que se -fût exercée cette activité de l'imagination qui nous fait extraire d'une -femme une telle notion de l'individuel, qu'elle nous paraît unique en -soi et pour nous prédestinée et nécessaire. Tout au plus, en me -plaçant à un point de vue presque physiologique, pouvais-je dire que -j'aurais pu avoir ce même amour exclusif pour une autre femme, mais non -pour toute autre femme. Car Albertine, grosse et brune, ne ressemblait -pas à Gilberte, élancée et rousse, mais pourtant elles avaient la -même étoffe de santé, et dans les mêmes joues sensuelles toutes les -deux un regard dont on saisissait difficilement la signification. -C'étaient de ces femmes que n'auraient pas regardées des hommes qui de -leur côté auraient fait des folies pour d'autres qui «ne me disaient -rien». Je pouvais presque croire que la personnalité sensuelle et -volontaire de Gilberte avait émigré dans le corps d'Albertine, un peu -différent, il est vrai, mais présentant, maintenant que j'y -réfléchissais après coup, des analogies profondes. Un homme a presque -toujours la même manière de s'enrhumer, de tomber malade, -c'est-à-dire qu'il lui faut pour cela un certain concours de -circonstances; il est naturel que quand il devient amoureux ce soit à -propos d'un certain genre de femmes, genre d'ailleurs très étendu. Les -deux premiers regards d'Albertine qui m'avaient fait rêver n'étaient -pas absolument différents des premiers regards de Gilberte. Je pouvais -presque croire que l'obscure personnalité, la sensualité, la nature -volontaire et rusée de Gilberte étaient revenues me tenter, incarnées -cette fois dans le corps d'Albertine, tout autre et non pourtant sans -analogies. Pour Albertine, grâce à une vie toute différente ensemble -et où n'avait pu se glisser, dans un bloc de pensées où une -douloureuse préoccupation maintenait une cohésion permanente, aucune -fissure de distraction et d'oubli, son corps vivant n'avait point comme -celui de Gilberte cessé un jour d'être celui où je trouvais ce que je -reconnaissais après coup être pour moi (et qui n'eût pas été pour -d'autres) les attraits féminins. Mais elle était morte. Je -l'oublierais. Qui sait si alors les mêmes qualités de sang riche, de -rêverie inquiète ne reviendraient pas un jour jeter le trouble en moi, -mais incarnées cette fois en quelle forme féminine, je ne pouvais le -prévoir. À l'aide de Gilberte j'aurais pu aussi peu me figurer -Albertine et que je l'aimerais, que le souvenir de la sonate de Vinteuil -ne m'eût permis de me figurer son septuor. Bien plus, même les -premières fois où j'avais vu Albertine, j'avais pu croire que c'était -d'autres que j'aimerais. D'ailleurs elle eût même pu me paraître, si -je l'avais connue une année plus tôt, aussi terne qu'un ciel gris où -l'aurore n'est pas levée. Si j'avais changé à son égard, elle-même -avait changé aussi, et la jeune fille qui était venue sur mon lit le -jour où j'avais écrit à M<sup>lle</sup> de Stermaria n'était plus la même -que j'avais connue à Balbec, soit simple explosion de la femme qui -apparaît au moment de la puberté, soit par suite de circonstances que -je n'ai jamais pu connaître. En tous cas même si celle que j'aimerais -un jour devait dans une certaine mesure lui ressembler, c'est-à-dire si -mon choix d'une femme n'était pas entièrement libre, cela faisait tout -de même que, dirigé d'une façon peut-être nécessaire, il l'était -sur quelque chose de plus vaste qu'un individu, sur un genre de femmes, -et cela ôtait toute nécessité à mon amour pour Albertine. La femme -dont nous avons le visage devant nous plus constamment que la lumière -elle-même, puisque, même les yeux fermés, nous ne cessons pas un -instant de chérir ses beaux yeux, son beau nez, d'arranger tous les -moyens pour les revoir, cette femme unique, nous savons bien que c'eût -été une autre qui l'eût été pour nous si nous avions été dans une -autre ville que celle où nous l'avons rencontrée, si nous nous étions -promenés dans d'autres quartiers, si nous avions fréquenté un autre -salon. Unique, croyons-nous, elle est innombrable. Et pourtant elle est -compacte, indestructible devant nos yeux qui l'aiment, irremplaçable -pendant très longtemps par une autre. C'est que cette femme n'a fait -que susciter par des sortes d'appels magiques mille éléments de -tendresse existant en nous à l'état fragmentaire et qu'elle a -assemblés, unis, effaçant toute cassure entre eux, c'est nous-mêmes -qui en lui donnant ses traits avons fourni toute la matière solide de -la personne aimée. De là vient que même si nous ne sommes qu'un entre -mille pour elle et peut-être le dernier de tous, pour nous, elle est la -seule et celle vers qui tend toute notre vie. Certes même j'avais bien -senti que cet amour n'était pas nécessaire non seulement parce qu'il -eût pu se former avec M<sup>lle</sup> de Stermaria, mais même sans cela en -le connaissant lui-même, en le retrouvant trop pareil à ce qu'il avait -été pour d'autres, et aussi en le sentant plus vaste qu'Albertine, -l'enveloppant, ne la connaissant pas, comme une marée autour d'un mince -brisant. Mais peu à peu à force de vivre avec Albertine, les chaînes -que j'avais forgées moi-même, je ne pouvais plus m'en dégager, -l'habitude d'associer la personne d'Albertine au sentiment qu'elle -n'avait pas inspiré me faisait pourtant croire qu'il était spécial à -elle, comme l'habitude donne à la simple association d'idées entre -deux phénomènes, à ce que prétend une certaine école philosophique, -la force, la nécessité illusoires d'une loi de causalité. J'avais cru -que mes relations, ma fortune, me dispenseraient de souffrir, et -peut-être trop efficacement puisque cela me semblait me dispenser de -sentir, d'aimer, d'imaginer; j'enviais une pauvre fille de campagne à -qui l'absence de relations, même de télégraphe, donne de longs mois -de rêves après un chagrin qu'elle ne peut artificiellement endormir. -Or je me rendais compte maintenant que si pour M<sup>me</sup> de Guermantes -comblée de tout ce qui pouvait rendre infinie la distance entre elle et -moi, j'avais vu cette distance brusquement supprimée par l'opinion que -les avantages sociaux ne sont que matière inerte et transformable, -d'une façon semblable quoique inverse, mes relations, ma fortune, tous -les moyens matériels dont tant ma situation que la civilisation de mon -époque me faisait profiter, n'avaient fait que reculer l'échéance de -la lutte corps à corps avec la volonté contraire, inflexible -d'Albertine sur laquelle aucune pression n'avait agi. Sans doute j'avais -pu échanger des dépêches, des communications téléphoniques avec -Saint-Loup, être en rapports constants avec le bureau de Tours, mais -leur attente n'avait-elle pas été inutile, leur résultat nul. Et les -filles de la campagne, sans avantages sociaux, sans relations, ou les -humains avant les perfectionnements de la civilisation ne souffrent-ils -pas moins, parce qu'on désire moins, parce qu'on regrette moins ce -qu'on a toujours su inaccessible et qui est resté à cause de cela -comme irréel. On désire plus la personne qui va se donner; -l'espérance anticipe la possession; mais le regret aussi est un -amplificateur du désir. Le refus de M<sup>lle</sup> de Stermaria de venir -dîner à l'île du Bois est ce qui avait empêché que ce fût elle que -j'aimasse. Cela eût pu suffire aussi à me la faire aimer, si ensuite -je l'avais revue à temps. Aussitôt que j'avais su qu'elle ne -viendrait pas, envisageant l'hypothèse invraisemblable—et qui -s'était réalisée—que peut-être quelqu'un était jaloux d'elle et -l'éloignait des autres, que je ne la reverrais jamais, j'avais tant -souffert que j'aurais tout donné pour la voir, et c'est une des plus -grandes angoisses que j'eusse connues que l'arrivée de Saint-Loup avait -apaisée. Or à partir d'un certain âge nos amours, nos maîtresses -sont filles de notre angoisse; notre passé, et les lésions physiques -où il s'est inscrit, déterminent notre avenir. Pour Albertine en -particulier, qu'il ne fût pas nécessaire que ce fût elle que -j'aimasse, était, même sans ces amours voisines, inscrit dans -l'histoire de mon amour pour elle, c'est-à-dire pour elle et ses -amies. Car ce n'était même pas un amour comme celui pour Gilberte mais -créé par division entre plusieurs jeunes filles. Que ce fût à cause -d'elle et parce qu'elles me paraissaient quelque chose d'analogue à -elle que je me fusse plu avec ses amies, il était possible. Toujours -est-il que pendant bien longtemps l'hésitation entre toutes fut -possible, mon choix se promenait de l'une à l'autre, et quand je -croyais préférer celle-ci, il suffisait que celle-là me laissât -attendre, refusât de me voir pour que j'eusse pour elle un commencement -d'amour. Bien des fois à cette époque lorsque Andrée devait venir me -voir à Balbec, si un peu avant la visite d'Andrée, Albertine me -manquait de parole, mon cœur ne cessait plus de battre, je croyais ne -jamais la revoir et c'était elle que j'aimais. Et quand Andrée venait -c'était sérieusement que je lui disais (comme je le lui dis à Paris -après que j'eus appris qu'Albertine avait connu M<sup>lle</sup> Vinteuil) -ce qu'elle pouvait croire dit exprès, sans sincérité, ce qui aurait -été dit en effet et dans les mêmes termes si j'avais été heureux la -veille avec Albertine: «Hélas si vous étiez venue plus tôt, -maintenant j'en aime une autre.» Encore dans ce cas d'Andrée, remplacée -par Albertine quand j'avais su que celle-ci avait connu M<sup>lle</sup> -Vinteuil, l'amour avait été alternatif et par conséquent en somme il -n'y en avait eu qu'un à la fois. Mais il s'était produit tel cas -auparavant où je m'étais à demi brouillé avec deux des jeunes -filles. Celle qui ferait les premiers pas me rendrait le calme, c'est -l'autre que j'aimerais, si elle restait brouillée, ce qui ne veut pas -dire que ce n'est pas avec la première que je me lierais définitivement, -car elle me consolerait—bien qu'inefficacement—de la dureté -de la seconde, de la seconde que je finirais par oublier si elle -ne revenait plus. Or il arrivait que persuadé que l'une ou l'autre au -moins allait revenir à moi, aucune des deux pendant quelque temps ne le -faisait. Mon angoisse était donc double, et double mon amour, me -réservant de cesser d'aimer celle qui reviendrait, mais souffrant -jusque-là par toutes les deux. C'est le lot d'un certain âge qui peut -venir très tôt qu'on soit rendu moins amoureux par un être que par un -abandon, où de cet être on finit par ne plus savoir qu'une chose, sa -figure étant obscurcie, son âme inexistante, votre préférence toute -récente et inexpliquée, c'est, qu'on aurait besoin pour ne plus -souffrir qu'il vous fît dire: «Me recevriez-vous?» Ma séparation -d'avec Albertine le jour où Françoise m'avait dit: «Mademoiselle -Albertine est partie» était comme une allégorie de tant d'autres -séparations. Car bien souvent pour que nous découvrions que nous -sommes amoureux, peut-être même pour que nous le devenions, il faut -qu'arrive le jour de la séparation. Dans ce cas où c'est une attente -vaine, un mot de refus qui fixe un choix, l'imagination fouettée par la -souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si -folle un amour à peine commencé et qui restait informe, destiné à -rester à l'état d'ébauche depuis des mois, que par instants -l'intelligence qui n'a pu rattraper le cœur, s'étonne, s'écrie: -«Mais tu es fou, dans quelles pensées nouvelles vis-tu si -douloureusement? Tout cela n'est pas la vie réelle». Et en effet à ce -moment-là, si on n'était pas relancé par l'infidèle, de bonnes -distractions qui nous calmeraient physiquement le cœur suffiraient pour -faire avorter l'amour. En tous cas si cette vie avec Albertine n'était -pas dans son essence nécessaire, elle m'était devenue indispensable. -J'avais tremblé quand j'avais aimé M<sup>me</sup> de Guermantes parce que -je me disais qu'avec ses trop grands moyens de séduction, non seulement de -beauté mais de situation, de richesse, elle serait trop libre d'être -à trop de gens, que j'aurais trop peu de prise sur elle. Albertine -étant pauvre, obscure, devait être désireuse de m'épouser. Et -pourtant je n'avais pu la posséder pour moi seul. Que ce soient les -conditions sociales, les prévisions de la sagesse, en vérité, on n'a -pas de prises sur la vie d'un autre être. Pourquoi ne m'avait-elle pas -dit: «J'ai ces goûts», j'aurais cédé, je lui aurais permis de les -satisfaire. Dans un roman que j'avais lu il y avait une femme qu'aucune -objurgation de l'homme qui l'aimait ne pouvait décider à parler. En le -lisant j'avais trouvé cette situation absurde; j'aurais moi, me -disais-je, forcé la femme à parler d'abord, ensuite nous nous serions -entendus; à quoi bon ces malheurs inutiles? Mais je voyais maintenant -que nous ne sommes pas libres de ne pas nous les forger et que nous -avons beau connaître notre volonté, les autres êtres ne lui -obéissent pas.</p> - -<p>Et pourtant ces douloureuses, ces inéluctables vérités qui nous -dominaient et pour lesquelles nous étions aveugles, vérité de nos -sentiments, vérité de notre destin, combien de fois sans le savoir, -sans le vouloir, nous les avions dites en des paroles crues sans doute -mensongères par nous mais auxquelles l'événement avait donné après -coup leur valeur prophétique. Je me rappelais bien des mots que l'un et -l'autre nous avions prononcés sans savoir alors la vérité qu'ils -contenaient, même que nous avions dits en croyant nous jouer la -comédie et dont la fausseté était bien mince, bien peu intéressante, -toute confinée dans notre pitoyable insincérité auprès de ce qu'ils -contenaient à notre insu. Mensonges, erreurs, en deçà de la réalité -profonde que nous n'apercevions pas, Vérité au delà, vérité de nos -caractères dont les lois essentielles nous échappent et demandent le -temps pour se révéler, vérité de nos destins aussi. J'avais cru -mentir quand je lui avais dit à Balbec: «Plus je vous verrai, plus je -vous aimerai» (et pourtant c'était cette intimité de tous les -instants qui, par le moyen de la jalousie, m'avait tant attaché à -elle), «Je sais que je pourrais être utile à votre esprit»; à -Paris: «Tâchez d'être prudente. Pensez s'il vous arrivait un accident -je ne m'en consolerais pas» et elle: «Mais il peut m'arriver un -accident», à Paris le soir où j'avais fait semblant de vouloir la -quitter: «Laissez-moi vous regarder encore puisque bientôt je ne vous -verrai plus, et que ce sera pour jamais.» Et elle quand ce même soir -elle avait regardé autour d'elle: «Dire que je ne verrai plus cette -chambre, ces livres, ce pianola, toute cette maison, je ne peux pas le -croire et pourtant c'est vrai.» Dans ses dernières lettres enfin, -quand elle avait écrit—probablement en se disant «Je fais du -chiqué»:—«Je vous laisse le meilleur de moi-même» (et n'était-ce -pas en effet maintenant à la fidélité, aux forces, fragiles hélas -aussi, de ma mémoire qu'étaient confiées son intelligence, sa bonté, -sa beauté?) et «cet instant deux fois crépusculaire puisque le jour -tombait et que nous allions nous quitter, ne s'effacera de mon esprit -que quand il sera envahi par la nuit complète», cette phrase écrite -la veille du jour où en effet son esprit avait été envahi par la nuit -complète et où peut-être bien dans ces dernières lueurs si rapides -mais que l'anxiété du moment divise jusqu'à l'infini, elle avait -peut-être bien revu notre dernière promenade et dans cet instant où -tout nous abandonne et où on se crée une foi, comme les athées -deviennent chrétiens sur le champ de bataille, elle avait peut-être -appelé au secours l'ami si souvent maudit mais si respecté par elle, -qui lui-même—car toutes les religions se ressemblent—avait la -cruauté de souhaiter qu'elle eût eu aussi le temps de se reconnaître, -de lui donner sa dernière pensée, de se confesser enfin à lui, de -mourir en lui. Mais à quoi bon, puisque si même, alors, elle avait eu -le temps de se reconnaître, nous n'avions compris l'un et l'autre où -était notre bonheur, ce que nous aurions dû faire, que quand ce -bonheur, que parce que ce bonheur n'était plus possible, que nous ne -pouvions plus le réaliser. Tant que les choses sont possibles on les -diffère, et elles ne peuvent prendre cette puissance d'attraits et -cette apparente aisance de réalisation que quand projetées dans le -vide idéal de l'imagination, elles sont soustraites à la submersion -alourdissante, enlaidissante du milieu vital. L'idée qu'on mourra est -plus cruelle que mourir, mais moins que l'idée qu'un autre est mort, -que, redevenue plane après avoir englouti un être, s'étend, sans -même un remous à cette place-là, une réalité d'où cet être est -exclu, où n'existe plus aucun vouloir, aucune connaissance, et de -laquelle il est aussi difficile de remonter à l'idée que cet être a -vécu, qu'il est difficile, du souvenir encore tout récent de sa vie, -de penser qu'il est assimilable aux images sans consistance, aux -souvenirs laissés par les personnages d'un roman qu'on a lu.</p> - -<p>Du moins j'étais heureux qu'avant de mourir, elle m'eût écrit cette -lettre, et surtout envoyé la dernière dépêche qui me prouvait -qu'elle fût revenue si elle eût vécu. Il me semblait que c'était non -seulement plus doux, mais plus beau ainsi, que l'événement eût été -incomplet sans ce télégramme, eût eu moins figure d'art et de destin. -En réalité il l'eût eu tout autant s'il eût été autre; car tout -événement est comme un moule d'une forme particulière, et, quel qu'il -soit, il impose, à la série des faits qu'il est venu interrompre et -semble en conclure, un dessin que nous croyons le seul possible parce -que nous ne connaissons pas celui qui eût pu lui être substitué. Je -me répétais: «Pourquoi ne m'avait-elle pas dit: «J'ai ces goûts», -j'aurais cédé, je lui aurais permis de les satisfaire, en ce moment je -l'embrasserais encore». Quelle tristesse d'avoir à me rappeler qu'elle -m'avait ainsi menti en me jurant trois jours avant de me quitter qu'elle -n'avait jamais eu avec l'amie de M<sup>lle</sup> Vinteuil, ces relations -qu'au moment où Albertine me le jurait, sa rougeur avait confessées. Pauvre -petite, elle avait eu du moins l'honnêteté de ne pas vouloir jurer que -le plaisir de revoir M<sup>lle</sup> Vinteuil n'entrait pour rien dans son -désir d'aller ce jour-là chez les Verdurin. Pourquoi n'était-elle pas allée -jusqu'au bout de son aveu, et avait-elle inventé alors ce roman -inimaginable? Peut-être du reste était-ce un peu ma faute si elle -n'avait jamais malgré toutes mes prières qui venaient se briser à sa -dénégation, voulu me dire: «j'ai ces goûts.» C'était peut-être un peu ma -faute parce que à Balbec le jour où après la visite de M<sup>me</sup> de -Cambremer j'avais eu ma première explication avec Albertine et où -j'étais si loin de croire qu'elle pût avoir en tous cas autre chose -qu'une amitié trop passionnée avec Andrée, j'avais exprimé avec trop -de violence mon dégoût pour ce genre de mœurs, je les avais -condamnées d'une façon trop catégorique. Je ne pouvais me rappeler si -Albertine avait rougi quand j'avais naïvement proclamé mon horreur de -cela, je ne pouvais me le rappeler, car ce n'est souvent que longtemps -après que nous voudrions bien savoir quelle attitude eut une personne -à un moment où nous n'y fîmes nullement attention et qui, plus tard, -quand nous repensons à notre conversation, éclaircirait une -difficulté poignante. Mais dans notre mémoire il y a une lacune, il -n'y a pas trace de cela. Et bien souvent nous n'avons pas fait assez -attention, au moment même, aux choses qui pouvaient déjà nous -paraître importantes, nous n'avons pas bien entendu une phrase, nous -n'avons pas noté un geste, ou bien nous les avons oubliés. Et quand -plus tard, avides de découvrir une vérité, nous remontons de -déduction en déduction, feuilletant notre mémoire comme un recueil de -témoignages, quand nous arrivons à cette phrase, à ce geste, -impossible de nous rappeler, nous recommençons vingt fois le même -trajet mais inutilement: le chemin ne va pas plus loin. Avait-elle -rougi? Je ne savais si elle avait rougi, mais elle n'avait pas pu ne pas -entendre, et le souvenir de ces paroles l'avait plus tard arrêtée -quand peut-être elle avait été sur le point de se confesser à moi. -Et maintenant elle n'était plus nulle part, j'aurais pu parcourir la -terre d'un pôle à l'autre sans rencontrer Albertine. La réalité qui -s'était refermée sur elle était redevenue unie, avait effacé -jusqu'à la trace de l'être qui avait coulé à fond. Elle n'était -plus qu'un nom, comme cette M<sup>me</sup> de Charlus dont disaient avec -indifférence: «Elle était délicieuse» ceux qui l'avaient connue. -Mais je ne pouvais pas concevoir plus d'un instant l'existence de cette -réalité dont Albertine n'avait pas conscience, car en moi mon amie -existait trop, en moi où tous les sentiments, toutes les pensées se -rapportaient à sa vie. Peut-être si elle l'avait su, eût-elle été -touchée de voir que son ami ne l'oubliait pas, maintenant que sa vie à -elle était finie et elle eût été sensible à des choses qui -auparavant l'eussent laissée indifférente. Mais comme on voudrait -s'abstenir d'infidélités, si secrètes fussent-elles, tant on craint -que celle qu'on aime ne s'en abstienne pas, j'étais effrayé de -penser que si les morts vivent quelque part, ma grand'mère connaissait -aussi bien mon oubli, qu'Albertine mon souvenir. Et tout compte fait, -même pour une même morte, est-on sûr que la joie qu'on aurait -d'apprendre qu'elle sait certaines choses balancerait l'effroi de penser -qu'elle les sait toutes; et, si sanglant que soit le sacrifice, ne -renoncerions-nous pas quelquefois à garder après leur mort comme amis -ceux que nous avons aimés de peur de les avoir aussi pour juges.</p> - -<p>Mes curiosités jalouses de ce qu'avait pu faire Albertine étaient -infinies. J'achetai combien de femmes qui ne m'apprirent rien. Si ces -curiosités étaient si vivaces, c'est que l'être ne meurt pas tout de -suite pour nous, il reste baigné d'une espèce d'aura de vie qui n'a -rien d'une immortalité véritable mais qui fait qu'il continue à -occuper nos pensées de la même manière que quand il vivait. Il est -comme en voyage. C'est une survie très païenne. Inversement quand on a -cessé d'aimer, les curiosités que l'être excite meurent avant que -lui-même soit mort. Ainsi je n'eusse plus fait un pas pour savoir avec -qui Gilberte se promenait un certain soir dans les Champs-Élysées. Or -je sentais bien que ces curiosités étaient absolument pareilles, sans -valeur en elles-mêmes, sans possibilité de durer, mais je continuais -à tout sacrifier à la cruelle satisfaction de ces curiosités -passagères, bien que je susse d'avance que ma séparation forcée -d'avec Albertine, du fait de sa mort, me conduirait à la même -indifférence qu'avait fait ma séparation volontaire d'avec Gilberte.</p> - -<p>Si elle avait pu savoir ce qui allait arriver, elle serait restée -auprès de moi. Mais cela revenait à dire qu'une fois qu'elle se fût -vue morte elle eût mieux aimé, auprès de moi, rester en vie. Par la -contradiction même qu'elle impliquait, une telle supposition était -absurde. Mais cela n'était pas inoffensif, car en imaginant combien -Albertine, si elle pouvait savoir, si elle pouvait rétrospectivement -comprendre, serait heureuse de revenir auprès de moi, je l'y voyais, je -voulais l'embrasser; et hélas c'était impossible, elle ne reviendrait -jamais, elle était morte. Mon imagination la cherchait dans le ciel, -par les soirs où nous l'avions regardé encore ensemble; au delà de ce -clair de lune qu'elle aimait, je tâchais de hisser jusqu'à elle ma -tendresse pour qu'elle lui fût une consolation de ne plus vivre, et cet -amour pour un être si lointain était comme une religion, mes pensées -montaient vers elle comme des prières. Le désir est bien fort, il -engendre la croyance, j'avais cru qu'Albertine ne partirait pas parce -que je le désirais. Parce que je le désirais je crus qu'elle n'était -pas morte; je me mis à lire des livres sur les tables tournantes, je -commençai à croire possible l'immortalité de l'âme. Mais elle ne me -suffisait pas. Il fallait qu'après ma mort, je la retrouvasse avec son -corps comme si l'éternité ressemblait à la vie. Que dis-je à la vie! -J'étais plus exigeant encore. J'aurais voulu ne pas être à tout -jamais privé par la mort des plaisirs que pourtant elle n'est pas seule -à nous ôter. Car sans elle ils auraient fini par s'émousser, ils -avaient déjà commencé de l'être par l'action de l'habitude ancienne, -des nouvelles curiosités. Puis, dans la vie, Albertine, même -physiquement eût peu à peu changé, jour par jour je me serais adapté -à ce changement. Mais mon souvenir n'évoquant d'elle que des moments, -demandait de la revoir telle qu'elle n'aurait déjà plus été si elle -avait vécu; ce qu'il voulait c'était un miracle qui satisfît aux -limites naturelles et arbitraires de la mémoire qui ne peut sortir du -passé. Avec la naïveté des théologiens antiques, je l'imaginais -m'accordant les explications non pas même qu'elle eût pu me donner -mais par une contradiction dernière celles qu'elle m'avait toujours -refusées pendant sa vie. Et ainsi sa mort étant une espèce de rêve -mon amour lui semblerait un bonheur inespéré; je ne retenais de la -mort que la commodité et l'optimisme d'un dénouement qui simplifie, -qui arrange tout. Quelquefois ce n'était pas si loin, ce n'était pas -dans un autre monde que j'imaginais notre réunion. De même -qu'autrefois, quand je ne connaissais Gilberte que pour jouer avec elle -aux Champs-Élysées, le soir à la maison je me figurais que j'allais -recevoir une lettre d'elle où elle m'avouerait son amour, qu'elle -allait entrer, une même force de désir ne s'embarrassant pas plus des -lois physiques qui le contrariaient, que la première fois au sujet de -Gilberte, où en somme il n'avait pas eu tort puisqu'il avait eu le -dernier mot, me faisait penser maintenant que j'allais recevoir un mot -d'Albertine, m'apprenant qu'elle avait bien eu un accident de cheval, -mais que pour des raisons romanesques (et comme en somme il est -quelquefois arrivé pour des personnages qu'on a cru longtemps morts) -elle n'avait pas voulu que j'apprisse qu'elle avait guéri et maintenant -repentante demandait à venir vivre pour toujours avec moi. Et, me -faisant très bien comprendre ce que peuvent être certaines folies -douces de personnes qui par ailleurs semblent raisonnables, je sentais -Coexister en moi, la certitude qu'elle était morte, et l'espoir -incessant de la voir entrer.</p> - -<p>Je n'avais pas encore reçu de nouvelles d'Aimé qui pourtant devait -être arrivé à Balbec. Sans doute mon enquête portait sur un point -secondaire et bien arbitrairement choisi. Si la vie d'Albertine avait -été vraiment coupable, elle avait dû contenir bien des choses -autrement importantes, auxquelles le hasard ne m'avait pas permis de -toucher, comme il l'avait fait pour cette conversation sur le peignoir -grâce à la rougeur d'Albertine. C'était tout à fait arbitrairement -que j'avais fait un sort à cette journée-là, que plusieurs années -après je tâchais de reconstituer. Si Albertine avait aimé les femmes, -il y avait des milliers d'autres journées de sa vie dont je ne -connaissais pas l'emploi et qui pouvaient être aussi intéressantes -pour moi à connaître; j'aurais pu envoyer Aimé dans bien d'autres -endroits de Balbec, dans bien d'autres villes que Balbec. Mais -précisément ces journées-là, parce que je n'en savais pas l'emploi, -elles ne se représentaient pas à mon imagination. Elles n'avaient pas -d'existence. Les choses, les êtres ne commençaient à exister pour moi -que quand ils prenaient dans mon imagination une existence individuelle. -S'il y en avait des milliers d'autres pareils, ils devenaient pour moi -représentatifs du reste. Si j'avais le désir depuis longtemps de -savoir en fait de soupçons à l'égard d'Albertine ce qu'il en était -pour la douche, c'est de la même manière que, en fait de désirs de -femmes, et quoique je susse qu'il y avait un grand nombre de jeunes -filles et de femmes de chambre qui pouvaient les valoir et dont le -hasard aurait tout aussi bien pu me faire entendre parler, je voulais -connaître—puisque c'étaient celles-là dont Saint-Loup m'avait -parlé, celles-là qui existaient individuellement pour moi—la jeune -fille qui allait dans les maisons de passe et la femme de chambre de -M<sup>me</sup> Putbus. Les difficultés que ma santé, mon indécision, ma -«procrastination», comme disait Saint-Loup, mettaient à réaliser -n'importe quoi, m'avaient fait remettre de jour en jour, de mois en -mois, d'année en année, l'éclaircissement de certains soupçons comme -l'accomplissement de certains désirs. Mais je les gardais dans ma -mémoire en me promettant de ne pas oublier d'en connaître la -réalité, parce que seuls ils m'obsédaient (puisque les autres -n'avaient pas de forme à mes yeux, n'existaient pas), et aussi parce -que le hasard même qui les avait choisis au milieu de la réalité -m'était un garant que c'était bien en eux avec un peu de réalité, de -la vie véritable et convoitée que j'entrerais en contact.</p> - -<p>Et puis, sur un seul fait, s'il est certain, ne peut-on, comme le savant -qui expérimente, dégager la vérité pour tous les ordres de faits -semblables? Un seul petit fait, s'il est bien choisi, ne suffit-il pas -à l'expérimentateur pour décider d'une loi générale qui fera -connaître la vérité sur des milliers de faits analogues?</p> - -<p>Albertine avait beau n'exister dans ma mémoire qu'à l'état où elle -m'était successivement apparue au cours de la vie, c'est-à-dire -subdivisée suivant une série de fractions de temps, ma pensée, -rétablissant en elle l'unité, en refaisait un être, et c'est sur cet -être que je voulais porter un jugement général, savoir si elle -m'avait menti, si elle aimait les femmes, si c'était pour en -fréquenter librement qu'elle m'avait quitté. Ce que dirait la -doucheuse pourrait peut-être trancher à jamais mes doutes sur les -mœurs d'Albertine.</p> - -<p>Mes doutes! Hélas j'avais cru qu'il me serait indifférent, même -agréable de ne plus voir Albertine jusqu'à ce que son départ m'eût -révélé mon erreur. De même sa mort m'avait appris combien je me -trompais en croyant souhaiter quelquefois sa mort et supposer qu'elle -serait ma délivrance. Ce fut de même que, quand je reçus la lettre -d'Aimé, je compris que, si je n'avais pas jusque-là souffert trop -cruellement de mes doutes sur la vertu d'Albertine, c'est qu'en -réalité ce n'était nullement des doutes. Mon bonheur, ma vie avaient -besoin qu'Albertine fût vertueuse, ils avaient posé une fois pour -toutes qu'elle l'était. Muni de cette croyance préservatrice, je -pouvais sans danger laisser mon esprit jouer tristement avec des -suppositions auxquelles il donnait une forme mais n'ajoutait pas foi. Je -me disais, «Elle aime peut-être les femmes», comme on dit «Je! peux -mourir ce soir»; on se le dit, mais on ne le croit pas, on fait des -projets pour le lendemain. C'est ce qui explique que, me croyant à tort -incertain si Albertine aimait ou non les femmes, et croyant par -conséquent qu'un fait coupable à l'actif d'Albertine ne m'apporterait -rien que je n'eusse souvent envisagé, j'aie pu éprouver devant les -images, insignifiantes pour d'autres, que m'évoquait la lettre d'Aimé, -une inattendue, la plus cruelle que j'eusse ressentie encore, et qui -formait avec ces images, avec l'image hélas! d'Albertine elle-même, -une sorte de précipité comme on dit en chimie, où tout était -indivisible et dont le texte de la lettre d'Aimé que je sépare d'une -façon toute conventionnelle ne peut donner aucunement l'idée, puisque -chacun des mots qui la composent était aussitôt transformé, coloré -à jamais par la souffrance qu'il venait d'exciter.</p> - -<p><br /></p> - -<p style="margin-left: 10%;">«Monsieur,</p> - -<p>«Monsieur voudra bien me pardonner si je n'ai pas plus tôt écrit à -Monsieur. La personne que Monsieur m'avait chargé de voir s'était -absentée pour deux jours et, désireux de répondre à la confiance que -Monsieur avait mise en moi, je ne voulais pas revenir les mains vides. Je -viens de causer avec cette personne qui se rappelle très bien -(M<sup>lle</sup> A.).» Aimé qui avait un certain commencement de culture -voulait mettre M<sup>lle</sup> A. en italique et entre guillemets. Mais -quand il voulait mettre des guillemets, il traçait une parenthèse et quand -il voulait mettre quelque chose entre parenthèses, il le mettait entre -guillemets. C'est ainsi que Françoise disait que quelqu'un <i>restait</i> -dans ma rue pour dire qu'il y demeurait, et qu'on pouvait <i>demeurer</i> -deux minutes pour rester, les fautes des gens du peuple consistant -seulement très souvent à interchanger—comme a fait d'ailleurs la -langue française—des termes qui au cours des siècles ont pris -réciproquement la place l'un de l'autre. «D'après elle la chose que -supposait Monsieur est absolument certaine. D'abord c'était elle qui -soignait (M<sup>lle</sup> A.) chaque fois que celle-ci venait aux bains. -(M<sup>lle</sup> A.) venait très souvent prendre sa douche avec une grande -femme plus âgée qu'elle, toujours habillée en gris, et que la doucheuse -sans savoir son nom connaissait pour l'avoir vu souvent rechercher des -jeunes filles. Mais elle ne faisait plus attention aux autres depuis -qu'elle connaissait (M<sup>lle</sup> A.). Elle et (M<sup>lle</sup> A.) -s'enfermaient toujours dans la cabine, restaient très longtemps, et la dame -en gris donnait au moins 10 francs de pourboire à la personne avec qui j'ai -causé. Comme m'a dit cette personne, vous pensez bien que si elles -n'avaient fait qu'enfiler des perles, elles ne m'auraient pas donné dix -francs de pourboire. (M<sup>lle</sup> A.) venait aussi quelquefois avec une -femme très noire de peau, qui avait un face à mains. Mais (M<sup>lle</sup> -A.) venait le plus souvent avec des jeunes filles plus jeunes qu'elle -surtout une très rousse. Sauf la dame en gris, les personnes que -(M<sup>lle</sup> A.) avait l'habitude d'amener n'étaient pas de Balbec et -devaient même souvent venir d'assez loin. Elles n'entraient jamais -ensemble, mais (M<sup>lle</sup> A.) entrait, en disant de laisser la porte -de la cabine ouverte—qu'elle attendait une amie, et la personne avec -qui j'ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n'a pu -me donner d'autres détails ne se rappelant pas très bien, «ce qui est -facile à comprendre après si longtemps». Du reste cette personne ne -cherchait pas à savoir, parce qu'elle est très discrète et que -c'était son intérêt car (M<sup>lle</sup> A.) lui faisait gagner gros. Elle -a été très sincèrement touchée d'apprendre qu'elle était morte. Il -est vrai que si jeune c'est un grand malheur pour elle et pour les -siens. J'attends les ordres de Monsieur pour savoir si je peux quitter -Balbec où je ne crois pas que j'apprendrai rien davantage. Je remercie -encore Monsieur du petit voyage que Monsieur m'a ainsi procuré et qui -m'a été très agréable d'autant plus que le temps est on ne peut plus -favorable. La saison s'annonce bien pour cette année. On espère que -Monsieur viendra faire cet été une petite apparition.</p> - -<p>Je ne vois plus rien d'intéressant à dire à Monsieur, etc.</p> - -<p>Pour comprendre à quelle profondeur ces mots entraient en moi, il faut -se rappeler que les questions que je me posais à l'égard d'Albertine -n'étaient pas des questions accessoires, indifférentes, des questions -de détail, les seules en réalité que nous nous posions à l'égard de -tous les êtres qui ne sont pas nous, ce qui nous permet de cheminer, -revêtus d'une pensée imperméable, au milieu de la souffrance, du -mensonge, du vice ou de la mort. Non, pour Albertine, c'étaient des -questions d'essence: En son fond qu'était-elle? À quoi pensait-elle? -Qu'aimait-elle? Me mentait-elle? Ma vie avec elle avait-elle été aussi -lamentable que celle de Swann avec Odette? Aussi ce qu'atteignait la -réponse d'Aimé, bien qu'elle ne fût pas une réponse générale, mais -particulière—et justement à cause de cela—c'était bien en -Albertine, en moi, les profondeurs.</p> - -<p>Enfin je voyais devant moi, dans cette arrivée d'Albertine à la douche -par la petite rue avec la dame en gris, un fragment de ce passé qui ne -me semblait pas moins mystérieux, moins effroyable, que je ne le -redoutais quand je l'imaginais enfermé dans le souvenir, dans le regard -d'Albertine. Sans doute tout autre que moi eût pu trouver insignifiants -ces détails auxquels l'impossibilité où j'étais, maintenant -qu'Albertine était morte, de les faire réfuter par elle, conférait -l'équivalent d'une sorte de probabilité. Il est même probable que -pour Albertine, même s'ils avaient été vrais, ses propres fautes, si -elle les avait avouées, que sa conscience les eût trouvées innocentes -ou blâmables, que sa sensualité les eût trouvées délicieuses ou -assez fades, eussent été dépourvues de cette inexprimable impression -d'horreur dont je ne les séparais pas. Moi-même, à l'aide de mon -amour des femmes et quoiqu'elles ne dussent pas avoir été pour -Albertine la même chose, je pouvais un peu imaginer ce qu'elle -éprouvait. Et certes c'était déjà un commencement de souffrance que -de me la représenter désirant comme j'avais si souvent désiré, me -mentant comme je lui avais si souvent menti, préoccupée par telle ou telle -jeune fille, faisant des frais pour elle, comme moi pour M<sup>lle</sup> de -Stermaria, pour tant d'autres ou pour les paysannes que je rencontrais -dans la campagne. Oui, tous mes désirs m'aidaient à comprendre dans -une certaine mesure les siens; c'était déjà une grande souffrance où -tous les désirs, plus ils avaient été vifs, étaient changés en -tourments d'autant plus cruels; comme si dans cette algèbre de la -sensibilité ils reparaissaient avec le même coefficient mais avec le -signe moins au lieu du signe plus. Pour Albertine, autant que je pouvais -en juger par moi-même, ses fautes, quelque volonté qu'elle eût de me -les cacher—ce qui me faisait supposer qu'elle se jugeait coupable ou -avait peur de me chagriner—ses fautes parce qu'elle les avait -préparées à sa guise dans la claire lumière de l'imagination où se -joue le désir, lui paraissaient tout de même des choses de même -nature que le reste de la vie, des plaisirs pour elle qu'elle n'avait -pas eu le courage de se refuser, des peines pour moi qu'elle avait -cherché à éviter de me faire en me les cachant, mais des plaisirs et -des peines qui pouvaient figurer au milieu des autres plaisirs et peines -de la vie. Mais moi, c'est du dehors, sans que je fusse prévenu, sans -que je pusse moi-même les élaborer, c'est de la lettre d'Aimé que -m'étaient venues les images d'Albertine arrivant à la douche et -préparant son pourboire.</p> - -<p>Sans doute c'est parce que dans cette arrivée silencieuse et -délibérée d'Albertine avec la femme en gris, je lisais le rendez-vous -qu'elles avaient pris, cette convention de venir faire l'amour dans un -cabinet de douches qui impliquait une expérience de la corruption, -l'organisation bien dissimulée de toute une double existence, c'est -parce que ces images m'apportaient la terrible nouvelle de la -culpabilité d'Albertine qu'elles m'avaient immédiatement causé une -douleur physique dont elles ne se sépareraient plus. Mais aussitôt la -douleur avait réagi sur elles: un fait objectif, tel qu'une image, est -différent selon l'état intérieur avec lequel on l'aborde. Et la -douleur est un aussi puissant modificateur de la réalité qu'est -l'ivresse. Combinée avec ces images, la souffrance en avait fait -aussitôt quelque chose d'absolument différent de ce que peut être -pour toute autre personne une dame en gris, un pourboire, une douche, la -rue où avait lieu l'arrivée délibérée d'Albertine avec la dame en -gris. Toutes ces images—échappées sur une vie de mensonges et de -fautes telle que je ne l'avais jamais conçue—ma souffrance les avait -immédiatement altérées en leur matière même, je ne les voyais pas -dans la lumière qui éclaire les spectacles de la terre, c'était le -fragment d'un autre monde, d'une planète inconnue et maudite, une vue -de l'Enfer. L'Enfer c'était tout ce Balbec, tous ces pays avoisinants -d'où, d'après la lettre d'Aimé, elle faisait venir souvent les filles -plus jeunes qu'elle amenait à la douche. Ce mystère que j'avais jadis -imaginé dans le pays de Balbec et qui s'y était dissipé quand j'y -avais vécu, que j'avais ensuite espéré ressaisir en connaissant -Albertine parce que, quand je la voyais passer sur la plage, quand -j'étais assez fou pour désirer qu'elle ne fût pas vertueuse, je -pensais qu'elle devait l'incarner, comme maintenant tout ce qui touchait -à Balbec s'en imprégnait affreusement! Les noms de ces stations, -Toutainville, Évreville, Incarville, devenus si familiers, si -tranquillisants, quand je les entendais le soir en revenant de chez les -Verdurin, maintenant que je pensais qu'Albertine avait habité l'une, -s'était promenée jusqu'à l'autre, avait pu souvent aller à -bicyclette à la troisième, ils excitaient en moi une anxiété plus -cruelle que la première fois, où je les voyais avec tant de trouble, -avant d'arriver à Balbec que je ne connaissais pas encore. C'est un de -ces pouvoirs de la jalousie de nous découvrir combien la réalité des -faits extérieurs et les sentiments de l'âme sont quelque chose -d'inconnu qui prête à mille suppositions. Nous croyons savoir -exactement ce que sont les choses et ce que pensent les gens, pour la -simple raison que nous ne nous en soucions pas. Mais dès que nous avons -le désir de savoir, comme a le jaloux, alors c'est un vertigineux -kaléidoscope où nous ne distinguons plus rien. Albertine m'avait-elle -trompé? avec qui? dans quelle maison? quel jour? celui où elle m'avait -dit telle chose? où je me rappelais que j'avais dans la journée dit -ceci ou cela? je n'en savais rien. Je ne savais pas davantage quels -étaient ses sentiments pour moi, s'ils étaient inspirés par -l'intérêt, par la tendresse. Et tout d'un coup je me rappelais tel -incident insignifiant, par exemple qu'Albertine avait voulu aller à -Saint-Martin le Vêtu, disant que ce nom l'intéressait, et peut-être -simplement parce qu'elle avait fait la connaissance de quelque paysanne -qui était là-bas. Mais ce n'était rien qu'Aimé m'eût appris tout -cela par la doucheuse, puisque Albertine devait éternellement ignorer -qu'il me l'avait appris, le besoin de savoir ayant toujours été -surpassé, dans mon amour pour Albertine, par le besoin de lui montrer -que je savais; car cela faisait tomber entre nous la séparation -d'illusions différentes, tout en n'ayant jamais eu pour résultat de me -faire aimer d'elle davantage, au contraire. Or voici que, depuis qu'elle -était morte, le second de ces besoins était amalgamé à l'effet du -premier: je tâchais de me représenter l'entretien où je lui aurais -fait part de ce que j'avais appris, aussi vivement que l'entretien où -je lui aurais demandé ce que je ne savais pas; c'est-à-dire la voir -près de moi, l'entendre me répondant avec bonté, voir ses joues -redevenir grosses, ses yeux perdre leur malice et prendre de la -tristesse, c'est-à-dire l'aimer encore et oublier la fureur de ma -jalousie dans le désespoir de mon isolement. Le douloureux mystère de -cette impossibilité de jamais lui faire savoir ce que j'avais appris et -d'établir nos rapports sur la vérité de ce que je venais seulement de -découvrir (et que je n'avais peut-être pu découvrir que parce qu'elle -était morte) substituait sa tristesse au mystère plus douloureux de sa -conduite. Quoi? Avoir tant désiré qu'Albertine sût que j'avais appris -l'histoire de la salle de douches, Albertine qui n'était plus rien! -C'était là encore une des conséquences de cette impossibilité où -nous sommes, quand nous avons à raisonner sur la mort, de nous -représenter autre chose que la vie. Albertine n'était plus rien. Mais -pour moi c'était la personne qui m'avait caché qu'elle eût des -rendez-vous avec des femmes à Balbec, qui s'imaginait avoir réussi à -me le faire ignorer. Quand nous raisonnons sur ce qui se passe après -notre propre mort, n'est-ce pas encore nous vivant que par erreur nous -projetons à ce moment-là? Et est-il beaucoup plus ridicule en somme de -regretter qu'une femme qui n'est plus rien ignore que nous ayons appris -ce qu'elle faisait il y a six ans, que de désirer que de nous-même, -qui serons mort, le public parle encore avec faveur dans un siècle? -S'il y a plus de fondement réel dans le second cas que dans le premier, -les regrets de ma jalousie rétrospective n'en procédaient pas moins de -la même erreur d'optique que chez les autres hommes le désir de la -gloire posthume. Pourtant cette impression de ce qu'il y avait de -solennellement définitif dans ma séparation d'avec Albertine, si elle -s'était substituée un moment à l'idée de ses fautes, ne faisait -qu'aggraver celles-ci en leur conférant un caractère irrémédiable.</p> - -<p>Je me voyais perdu dans la vie comme sur une plage illimitée où -j'étais seul et où, dans quelque sens que j'allasse, je ne la -rencontrerais jamais. Heureusement je trouvai fort à propos dans ma -mémoire,—comme il y a toujours toutes espèces de choses, les unes -dangereuses, les autres salutaires dans ce fouillis où les souvenirs ne -s'éclairent qu'un à un,—je découvris, comme un ouvrier l'objet qui -pourra servir à ce qu'il veut faire, une parole de ma grand'mère. Elle -m'avait dit à propos d'une histoire invraisemblable que la doucheuse -avait racontée à M<sup>me</sup> de Villeparisis: «C'est une femme qui doit -avoir la maladie du mensonge». Ce souvenir me fut d'un grand secours. -Quelle portée pouvait avoir ce qu'avait dit la doucheuse à Aimé? D'autant -plus qu'en somme elle n'avait rien vu. On peut venir prendre des douches -avec des amies sans penser à mal pour cela. Peut-être pour se vanter -la doucheuse exagérait-elle le pourboire. J'avais bien entendu -Françoise soutenir une fois que ma tante Léonie avait dit devant elle -qu'elle avait «un million à manger par mois», ce qui était de la -folie; une autre fois qu'elle avait vu ma tante Léonie donner à -Eulalie quatre billets de mille francs, alors qu'un billet de cinquante -francs plié en quatre me paraissait déjà peu vraisemblable. Et -ainsi je cherchais—et je réussis peu à peu—à me défaire de la -douloureuse certitude que je m'étais donné tant de mal à acquérir, -ballotté que j'étais toujours entre le désir de savoir, et la peur de -souffrir. Alors ma tendresse put renaître, mais, aussitôt avec cette -tendresse, une tristesse d'être séparé d'Albertine, durant laquelle -j'étais peut-être encore plus malheureux qu'aux heures récentes où -c'était par la jalousie que j'étais torturé. Mais cette dernière -renaquit soudain, en pensant à Balbec, à cause de l'image soudain -revue (et qui jusque-là ne m'avait jamais fait souffrir et me -paraissait même une des plus inoffensives de ma mémoire) de la salle -à manger de Balbec le soir, avec de l'autre côté du vitrage, toute -cette population entassée dans l'ombre comme devant le vitrage lumineux -d'un aquarium, en faisant se frôler (je n'y avais jamais pensé) dans -sa conglomération, les pêcheurs et les filles du peuple contre les -petites bourgeoises jalouses de ce luxe nouveau à Balbec, ce luxe que -sinon la fortune, du moins l'avarice et la tradition interdisaient à -leurs parents, petites bourgeoises parmi lesquelles, il y avait -sûrement presque chaque soir Albertine que je ne connaissais pas encore -et qui sans doute levait là quelque fillette qu'elle rejoignait -quelques minutes plus tard dans la nuit, sur le sable, ou bien dans une -cabine abandonnée, au pied de la falaise. Puis c'était ma tristesse -qui renaissait, je venais d'entendre comme une condamnation à l'exil le -bruit de l'ascenseur qui, au lieu de s'arrêter à mon étage, montait -au-dessus. Pourtant la seule personne dont j'eusse pu souhaiter la -visite ne viendrait plus jamais, elle était morte. Et malgré cela, -quand l'ascenseur s'arrêtait à mon étage, mon cœur battait, un -instant je me disais: «Si tout de même cela n'était qu'un rêve! -C'est peut-être elle, elle va sonner, elle revient, Françoise va -entrer me dire avec plus d'effroi que de colère—car elle est plus -superstitieuse encore que vindicative et craindrait moins la vivante que -ce qu'elle croira peut-être un revenant—: «Monsieur ne devinera -jamais qui est là.» J'essayais de ne penser à rien, de prendre un -journal. Mais la lecture m'était insupportable de ces articles écrits -par des gens qui n'éprouvent pas de réelle douleur. D'une chanson -insignifiante l'un disait: «C'est à pleurer», tandis que moi je -l'aurais écoutée avec tant d'allégresse si Albertine avait vécu. Un -autre, grand écrivain cependant, parce qu'il avait été acclamé à sa -descente d'un train, disait qu'il avait reçu là des témoignages -inoubliables, alors que moi, si maintenant je les avais reçus, je n'y -aurais même pas pensé un instant. Et un troisième assurait que, sans -la fâcheuse politique, la vie de Paris serait «tout à fait -délicieuse» alors que je savais bien que même sans politique cette -vie ne pouvait m'être qu'atroce, et m'eût semblé délicieuse même -avec la politique, si j'eusse retrouvé Albertine. Le chroniqueur -cynégétique disait (on était au mois de mai) «Cette époque est -vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car -il n'y a rien, absolument rien à tirer», et le chroniqueur du -«Salon»: «Devant cette manière d'organiser une exposition on se sent -pris d'un immense découragement, d'une tristesse infinie...» Si la -force de ce que je sentais me faisait paraître mensongères et pâles -les expressions de ceux qui n'avaient pas de vrais bonheurs ou malheurs, -en revanche les lignes les plus insignifiantes qui, de si loin que ce -fût, pouvaient se rattacher ou à la Normandie, ou à la Touraine, ou -aux établissements hydrothérapiques, ou à la Berma, ou à la -princesse de Guermantes, ou à l'amour, ou à l'absence, ou à -l'infidélité, remettaient brusquement devant moi, sans que j'eusse eu -le temps de me détourner, l'image d'Albertine, et je me remettais à -pleurer. D'ailleurs, d'habitude, ces journaux je ne pouvais même pas -les lire, car le simple geste d'en ouvrir un me rappelait à la fois que -j'en accomplissais de semblables quand Albertine vivait, et qu'elle ne -vivait plus; je les laissais retomber sans avoir la force de les -déplier jusqu'au bout. Chaque impression évoquait une impression -identique mais blessée parce qu'en avait été retranchée l'existence -d'Albertine, de sorte que je n'avais jamais le courage de vivre jusqu'au -bout ces minutes mutilées. Même, quand peu à peu Albertine cessa -d'être présente à ma pensée et toute-puissante sur mon cœur, je -souffrais tout d'un coup s'il me fallait, comme au temps où elle était -là; entrer dans sa chambre, chercher de la lumière, m'asseoir près du -pianola. Divisée en petits dieux familiers, elle habita longtemps la -flamme de la bougie, le bouton de la porte, le dossier d'une chaise, et -d'autres domaines plus immatériels comme une nuit d'insomnie ou l'émoi -que me donnait la première visite d'une femme qui m'avait plu. Malgré -cela le peu de phrases que mes yeux lisaient dans une journée ou que ma -pensée se rappelait avoir lues, excitaient souvent en moi une jalousie -cruelle. Pour cela elles avaient moins besoin de me fournir un argument -valable en faveur de l'immoralité des femmes que de me rendre une -impression ancienne liée à l'existence d'Albertine. Transporté alors -dans un moment oublié dont l'habitude d'y penser n'avait pas pour moi -émoussé la force, et où Albertine vivait encore, ses fautes prenaient -quelque chose de plus voisin, de plus angoissant, de plus atroce Alors -je me demandais s'il était certain que les révélations de la -doucheuse fussent fausses. Une bonne manière de savoir la vérité -serait d'envoyer Aimé en Touraine, passer quelques jours dans le voisinage -de la villa de M<sup>me</sup> Bontemps. Si Albertine aimait les plaisirs -qu'une femme prend avec les femmes, si c'est pour n'être pas plus -longtemps privée d'eux qu'elle m'avait quitté, elle avait dû, -aussitôt libre, essayer de s'y livrer et y réussir, dans un pays -qu'elle connaissait et où elle n'aurait pas choisi de se retirer si -elle n'avait pas pensé y trouver plus de facilités que chez moi. Sans -doute, il n'y avait rien d'extraordinaire à ce que la mort d'Albertine -eût si peu changé mes préoccupations. Quand notre maîtresse est -vivante, une grande partie des pensées qui forment ce que nous appelons -notre amour nous viennent pendant les heures où elle n'est pas à -côté de nous. Ainsi l'on prend l'habitude d'avoir pour objet de sa -rêverie un être absent, et qui, même s'il ne le reste que quelques -heures, pendant ces heures-là n'est qu'un souvenir. Aussi la mort ne -change-t-elle pas grand'chose. Quand Aimé revint, je lui demandai de -partir pour Châtellerault, et ainsi non seulement par mes pensées, mes -tristesses, l'émoi que me donnait un nom relié de si loin que ce fût -à un certain être, mais encore par toutes mes actions, par les -enquêtes auxquelles je procédais, par l'emploi que je faisais de mon -argent tout entier destiné à connaître les actions d'Albertine, je -peux dire que toute cette année-là ma vie resta remplie par un amour, -par une véritable liaison. Et celle qui en était l'objet était une -morte. On dit quelquefois qu'il peut subsister quelque chose d'un être -après sa mort, si cet être était un artiste et mettait un peu de soin -dans son œuvre. C'est peut-être de la même manière qu'une sorte de -bouture prélevée sur un être et greffée au cœur d'un autre, -continue à y poursuivre sa vie, même quand l'être d'où elle avait -été détachée a péri. Aimé alla loger à côté de la villa de M<sup>me</sup> -Bontemps; il fit la connaissance d'une femme de chambre, d'un loueur de -voitures chez qui Albertine allait souvent en prendre une pour la -journée. Les gens n'avaient rien remarqué. Dans une seconde lettre, -Aimé me disait avoir appris d'une petite blanchisseuse de la ville -qu'Albertine avait une manière particulière de lui serrer le bras -quand celle-ci lui rapportait le linge. «Mais, disait-elle, cette -demoiselle ne lui avait jamais fait autre chose.» J'envoyai à Aimé -l'argent qui payait son voyage, qui payait le mal qu'il venait de me -faire par sa lettre et cependant je m'efforçais de le guérir en me -disant que c'était là une familiarité qui ne prouvait aucun désir -vicieux quand je reçus un télégramme d'Aimé: «Ai appris les choses -les plus intéressantes. Ai plein de nouvelles pour prouver lettre -suit.» Le lendemain vint une lettre dont l'enveloppe suffît à me -faire frémir; j'avais reconnu qu'elle était d'Aimé, car chaque -personne même la plus humble a sous sa dépendance ces petits -êtres familiers à la fois vivants et couchés dans une espèce -d'engourdissement sur le papier, les caractères de son écriture que -lui seul possède. «D'abord la petite blanchisseuse n'a rien voulu me -dire, elle assurait que M<sup>lle</sup> Albertine n'avait jamais fait que -lui pincer le bras. Mais pour la faire parler je l'ai emmenée dîner, je -l'ai fait boire. Alors elle m'a raconté que M<sup>lle</sup> Albertine la -rencontrait souvent au bord de la Loire, quand elle allait se baigner, -que M<sup>lle</sup> Albertine qui avait l'habitude de se lever de grand -matin pour aller se baigner avait l'habitude de la retrouver au bord de -l'eau, à un endroit où les arbres sont si épais que personne ne peut vous -voir et d'ailleurs il n'y a personne qui peut vous voir à cette heure-là. -Puis la blanchisseuse amenait ses petites amies et elles se baignaient -et après, comme il faisait très chaud déjà là-bas et que ça tapait -dur même sous les arbres, elles restaient dans l'herbe à se sécher, -à jouer, à se caresser. La petite blanchisseuse m'a avoué qu'elle aimait -beaucoup à s'amuser avec ses petites amies et que voyant M<sup>lle</sup> -Albertine qui se frottait toujours contre elle dans son peignoir, elle -le lui avait fait enlever et lui faisait des caresses avec sa langue le -long du cou et des bras, même sur la plante des pieds que M<sup>lle</sup> -Albertine lui tendait. La blanchisseuse se déshabillait aussi, et elles -jouaient à se pousser dans l'eau; là elle ne m'a rien dit de plus, -mais tout dévoué à vos ordres et voulant faire n'importe quoi -pour vous faire plaisir, j'ai emmené coucher avec moi la petite -blanchisseuse. Elle m'a demandé si je voulais qu'elle me fît ce -qu'elle faisait à M<sup>lle</sup> Albertine quand celle-ci ôtait son -costume de bain. Et elle m'a dit: «Si vous aviez vu comme elle frétillait, -cette demoiselle, elle me disait: (ah! tu me mets aux anges) et elle était -si énervée qu'elle ne pouvait s'empêcher de me mordre.» J'ai vu encore -la trace sur le bras de la petite blanchisseuse. Et je comprends le -plaisir de M<sup>lle</sup> Albertine car cette petite-là est vraiment très -habile.»</p> - -<p>J'avais bien souffert à Balbec quand Albertine m'avait dit son amitié -pour M<sup>lle</sup> Vinteuil. Mais Albertine était là pour me consoler. -Puis quand, pour avoir trop cherché à connaître les actions d'Albertine, -j'avais réussi à la faire partir de chez moi, quand Françoise m'avait -annoncé qu'elle n'était plus là et que je m'étais trouvé seul, -j'avais souffert davantage. Mais du moins l'Albertine que j'avais aimée -restait dans mon cœur. Maintenant à sa place—pour me punir d'avoir -poussé plus loin une curiosité à laquelle, contrairement à ce que -j'avais supposé, la mort n'avait pas mis fin—ce que je trouvais -c'était une jeune fille différente, multipliant les mensonges et les -tromperies, là où l'autre m'avait si doucement rassuré en me jurant -n'avoir jamais connu ces plaisirs que, dans l'ivresse de sa liberté -reconquise, elle était partie goûter jusqu'à la pâmoison, jusqu'à -mordre cette petite blanchisseuse qu'elle retrouvait au soleil levant, -sur le bord de la Loire et à qui elle disait: «Tu me mets aux anges». -Une Albertine différente, non pas seulement dans le sens où nous -entendons le mot différent quand il s'agit des autres. Si les autres -sont différents de ce que nous avons cru, cette différence ne nous -atteignant pas profondément, et le pendule de l'intuition ne pouvant -projeter hors de lui qu'une oscillation égale à celle qu'il a -exécutée dans le sens intérieur, ce n'est que dans les régions -superficielles d'eux-mêmes que nous situons ces différences. -Autrefois, quand j'apprenais qu'une femme aimait les femmes, elle ne me -paraissait pas pour cela une femme autre, d'une essence particulière. -Mais s'il s'agit d'une femme qu'on aime, pour se débarrasser de la -douleur qu'on éprouve à l'idée que cela peut être, on cherche à -savoir non seulement ce qu'elle a fait, mais ce qu'elle ressentait en le -faisant, quelle idée elle avait de ce qu'elle faisait; alors descendant -de plus en plus avant, par la profondeur de la douleur, on atteint au -mystère, à l'essence. Je souffrais jusqu'au fond de moi-même, jusque -dans mon corps, dans mon cœur—bien plus que ne m'eût fait souffrir la -peur de perdre la vie—de cette curiosité à laquelle collaboraient -toutes les forces de mon intelligence et de mon inconscient; et ainsi -c'est dans les profondeurs mêmes d'Albertine que je projetais -maintenant tout ce que j'apprenais d'elle. Et la douleur qu'avait ainsi -fait pénétrer en moi à une telle profondeur la réalité du vice -d'Albertine, me rendit bien plus tard un dernier office. Comme le mal -que j'avais fait à ma grand'mère, le mal que m'avait fait Albertine -fut un dernier lien entre elle et moi et qui survécut même au -souvenir, car, avec la conservation d'énergie que possède tout ce qui -est physique, la souffrance n'a même pas besoin des leçons de la -mémoire. Ainsi un homme qui a oublié les belles nuits passées au -clair de lune dans les bois, souffre encore des rhumatismes qu'il y a -pris. Ces goûts niés par elle et qu'elle avait, ces goûts dont la -découverte était venue à moi, non dans un froid raisonnement mais -dans la brûlante souffrance ressentie à la lecture de ces mots: «Tu -me mets aux anges», souffrance qui leur donnait une particularité -qualitative, ces goûts ne s'ajoutaient pas seulement à l'image -d'Albertine comme s'ajoute au bernard-l'ermite la coquille nouvelle -qu'il traîne après lui, mais bien plutôt comme un sel qui entre en -contact avec un autre sel, en change la couleur, bien plus, la nature. -Quand la petite blanchisseuse avait dû dire à ses petites amies: -«Imaginez-vous, je ne l'aurais pas cru, eh bien, la demoiselle c'en est -une aussi» pour moi ce n'était pas seulement un vice d'abord -insoupçonné d'elles qu'elles ajoutaient à la personne d'Albertine, -mais la découverte qu'elle était une autre personne, une personne -comme elles, parlant la même langue, ce qui en la faisant compatriote -d'autres, me la rendait encore plus étrangère à moi, prouvait que ce -que j'avais eu d'elle, ce que je portais dans mon cœur, ce n'était -qu'un tout petit peu d'elle, et que le reste qui prenait tant -d'extension de ne pas être seulement cette chose si mystérieusement -importante, un désir individuel, mais de lui être commune avec -d'autres, elle me l'avait toujours caché, elle m'en avait tenu à -l'écart, comme une femme qui m'eût caché qu'elle était d'un pays -ennemi et espionne, et qui même eût agi plus traîtreusement encore -qu'une espionne, car celle-ci ne trompe que sur sa nationalité, tandis -qu'Albertine c'était sur son humanité la plus profonde, sur ce qu'elle -n'appartenait pas à l'humanité commune, mais à une race étrange qui -s'y mêle, s'y cache et ne s'y fond jamais. J'avais justement vu deux -peintures d'Elstir où dans un paysage touffu il y a des femmes nues. -Dans l'une d'elles, l'une des jeunes filles lève le pied comme -Albertine devait faire quand elle l'offrait à la blanchisseuse. De -l'autre pied elle pousse à l'eau l'autre jeune fille qui gaiement -résiste, la cuisse levée, son pied trempant à peine dans l'eau bleue. -Je me rappelais maintenant que la levée de la cuisse y faisait le même -méandre de cou de cygne avec l'angle du genou, que faisait la chute de -la cuisse d'Albertine quand elle était à côté de moi sur le lit et -j'avais voulu souvent lui dire qu'elle me rappelait ces peintures. Mais -je ne l'avais pas fait pour ne pas éveiller en elle l'image de corps -nus de femmes. Maintenant je la voyais à côté de la blanchisseuse et -de ses amies, recomposer le groupe que j'avais tant aimé quand j'étais -assis au milieu des amies d'Albertine à Balbec. Et si j'avais été un -amateur sensible à la seule beauté j'aurais reconnu qu'Albertine le -recomposait mille fois plus beau, maintenant que les éléments en -étaient les statues nues de déesses comme celles que les grands -sculpteurs éparpillaient à Versailles sous les bosquets ou donnaient -dans les bassins à laver et à polir aux caresses du flot. Maintenant -je la voyais à côté de la blanchisseuse, jeunes filles au bord de -l'eau, dans leur double nudité de marbres féminins au milieu d'une -touffe de végétations et trempant dans l'eau comme des bas-reliefs -nautiques. Me souvenant de ce qu'Albertine était sur mon lit, je -croyais voir sa cuisse recourbée, je la voyais, c'était un col de -cygne, il cherchait la bouche de l'autre jeune fille. Alors je ne voyais -même plus une cuisse, mais le col hardi d'un cygne, comme celui qui -dans une étude frémissante cherche la bouche d'une Léda qu'on voit -dans toute la palpitation spécifique du plaisir féminin, parce qu'il -n'y a qu'un cygne et qu'elle semble plus seule, de même qu'on découvre -au téléphone les inflexions d'une voix qu'on ne distingue pas tant -qu'elle n'est pas dissociée d'un visage où l'on objective son -expression. Dans cette étude le plaisir au lieu d'aller vers la face -qui l'inspire et qui est absente, remplacée par un cygne inerte, se -concentre dans celle qui le ressent. Par instant la communication était -interrompue entre mon cœur et ma mémoire. Ce qu'Albertine avait fait -avec la blanchisseuse ne m'était plus signifié que par des -abréviations quasi algébriques qui ne me représentaient plus rien; -mais cent fois par heure le courant interrompu était rétabli, et mon -cœur était brûlé sans pitié par un feu d'enfer, tandis que je -voyais Albertine ressuscitée par ma jalousie, vraiment vivante, se -raidir sous les caresses de la petite blanchisseuse à qui elle disait: -«Tu me mets aux anges». Comme elle était vivante au moment où elle -commettait ses fautes, c'est-à-dire au moment où moi-même je me -trouvais, il ne suffisait pas de connaître cette faute, j'aurais voulu -qu'elle sût que je la connaissais. Aussi, si dans ces moments-là je -regrettais de penser que je ne la reverrais jamais, ce regret portait la -marque de ma jalousie, et tout différent du regret déchirant des -moments où je l'aimais, n'était que le regret de ne pas pouvoir lui -dire: «Tu croyais que je ne saurais jamais ce que tu as fait après -m'avoir quitté, eh bien je sais tout, la blanchisseuse au bord de la -Loire, tu lui disais: «Tu me mets aux anges», j'ai vu la morsure.» -Sans doute je me disais: «Pourquoi me tourmenter? Celle qui a eu du -plaisir avec la blanchisseuse n'est plus rien, donc n'était pas une -personne dont les actions gardent de la valeur. Elle ne se dit pas que -je sais. Mais elle ne se dit pas non plus que je ne sais pas puisqu'elle -ne se dit rien.» Mais ce raisonnement me persuadait moins que la vue de -son plaisir qui me ramenait au moment où elle l'avait éprouvé. Ce que -nous sentons existe seul pour nous, et nous le projetons dans le passé, -dans l'avenir, sans nous laisser arrêter par les barrières fictives de -la mort. Si mon regret qu'elle fût morte subissait dans ces moments-là -l'influence de ma jalousie et prenait cette forme si particulière, -cette influence s'étendait à mes rêves d'occultisme, d'immortalité -qui n'étaient qu'un effort pour tâcher de réaliser ce que je -désirais. Aussi à ces moments-là si j'avais pu réussir à l'évoquer -en faisant tourner une table comme autrefois Bergotte croyait que -c'était possible, ou à la rencontrer dans l'autre vie comme le pensait -l'abbé X. je ne l'aurais souhaité que pour lui répéter: «Je sais -pour la blanchisseuse. Tu lui disais: tu me mets aux anges, j'ai vu la -morsure.» Ce qui vint à mon secours contre cette image de la -blanchisseuse, ce fut—certes quand elle eut un peu duré—cette -image elle-même parce que nous ne connaissons vraiment que ce qui est -nouveau, ce qui introduit brusquement dans notre sensibilité un -changement de ton qui nous frappe, ce à quoi l'habitude n'a pas encore -substitué ses pâles fac-similés. Mais ce fut surtout ce -fractionnement d'Albertine en de nombreux fragments, en de nombreuses -Albertines, qui était son seul mode d'existence en moi. Des moments -revinrent où elle n'avait été que bonne, ou intelligente, ou -sérieuse, ou même aimant plus que tout les sports. Et ce -fractionnement, n'était-il pas au fond juste qu'il me calmât? Car s'il -n'était pas en lui-même quelque chose de réel, s'il tenait à la -forme successive des heures où elle m'était apparue forme qui restait -celle de ma mémoire comme la courbure des projections de ma lanterne -magique tenait à la courbure des verres colorés, ne représentait-il -pas à sa manière une vérité, bien objective celle-là, à savoir que -chacun de nous n'est pas un, mais contient de nombreuses personnes qui -n'ont pas toutes la même valeur morale et que si Albertine vicieuse -avait existé, cela n'empêchait pas qu'il y en eût eu d'autres, celle -qui aimait à causer avec moi de Saint-Simon dans sa chambre, celle qui -le soir où je lui avais dit qu'il fallait nous séparer avait dit si -tristement: «Ce pianola, cette chambre, penser que je ne reverrai -jamais tout cela» et, quand elle avait vu l'émotion que mon mensonge -avait fini par me communiquer s'était écriée avec une pitié -sincère: «Oh! non, tout plutôt que de vous faire de la peine, c'est -entendu je ne chercherai pas à vous revoir.» Alors je ne fus plus -seul; je sentis disparaître cette cloison qui nous séparait. Du moment -que cette Albertine bonne était revenue, j'avais retrouvé la seule -personne à qui je pusse demander l'antidote des souffrances -qu'Albertine me causait. Certes je désirais toujours lui parler de -l'histoire de la blanchisseuse, mais ce n'était plus en manière de -cruel triomphe et pour lui montrer méchamment ce que je savais. Comme -je l'aurais fait si Albertine avait été vivante, je lui demandai -tendrement si l'histoire de la blanchisseuse était vraie. Elle me jura -que non, qu'Aimé n'était pas très véridique et que, voulant -paraître avoir bien gagné l'argent que je lui avais donné, il n'avait -pas voulu revenir bredouille et avait fait dire ce qu'il avait voulu à -la blanchisseuse. Sans doute Albertine n'avait cessé de me mentir. -Pourtant dans le flux et le reflux de ses contradictions, je sentais -qu'il y avait eu une certaine progression à moi due. Qu'elle ne m'eût -même pas fait, au début, des confidences (peut-être, il est vrai, -involontaires dans une phrase qui échappe) je n'en eusse pas juré. Je -ne me rappelais plus. Et puis elle avait de si bizarres façons -d'appeler certaines choses, que cela pouvait signifier cela ou non, mais -le sentiment qu'elle avait eu de ma jalousie l'avait ensuite portée à -rétracter avec horreur ce qu'elle avait d'abord complaisamment avoué. -D'ailleurs Albertine n'avait même pas besoin de me dire cela. Pour -être persuadé de son innocence il me suffisait de l'embrasser, et je -le pouvais maintenant qu'était tombée la cloison qui nous séparait, -pareille à celle impalpable et résistante qui après une brouille -s'élève entre deux amoureux et contre laquelle se briseraient les -baisers. Non, elle n'avait besoin de rien me dire. Quoi qu'elle eût -fait, quoi qu'elle eût voulu la pauvre petite, il y avait des -sentiments en lesquels, par-dessus ce qui nous divisait, nous pouvions -nous unir. Si l'histoire était vraie, et si Albertine m'avait caché -ses goûts, c'était pour ne pas me faire du chagrin. J'eus la douceur -de l'entendre dire à cette Albertine-là. D'ailleurs en avais-je jamais -connu une autre? Les deux plus grandes causes d'erreur dans nos rapports -avec un autre être sont, avoir soi-même bon cœur, ou bien, cet autre -être, l'aimer. On aime sur un sourire, sur un regard, sur une épaule. -Cela suffit; alors dans les longues heures d'espérance ou de tristesse, -on fabrique une personne, on compose un caractère. Et quand plus tard -on fréquente la personne aimée on ne peut pas plus, devant quelque -cruelle réalité qu'on soit placé, ôter ce caractère bon, cette -nature de femme nous aimant, à l'être qui a tel regard, telle épaule, -que nous ne pouvons quand elle vieillit, ôter son premier visage à une -personne que nous connaissons depuis sa jeunesse. J'évoquai le beau -regard bon et pitoyable de cette Albertine-là, ses grosses joues, son -cou aux larges grains. C'était l'image d'une morte, mais, comme cette -morte vivait, il me fut aisé de faire immédiatement ce que j'eusse -fait infailliblement si elle avait été auprès de moi de son vivant -(ce que je ferais si je devais jamais la retrouver dans une autre vie), -je lui pardonnai.</p> - -<p>Les instants que j'avais vécus auprès de cette Albertine-là -m'étaient si précieux que j'eusse voulu n'en avoir laissé échapper -aucun. Or parfois, comme on rattrape les bribes d'une fortune dissipée, -j'en retrouvais qui avaient semblé perdus: en nouant un foulard -derrière mon cou au lieu de devant, je me rappelai une promenade à -laquelle je n'avais jamais repensé et où, pour que l'air froid ne pût -pas venir sur ma gorge, Albertine me l'avait arrangé de cette manière -après m'avoir embrassé. Cette promenade si simple, restituée à ma -mémoire par un geste si humble, me fit le plaisir de ces objets intimes -ayant appartenu à une morte chérie que nous rapporte la vieille femme -de chambre et qui ont tant de prix pour nous; mon chagrin s'en trouvait -enrichi, et d'autant plus que ce foulard je n'y avais jamais repensé.</p> - -<p>Maintenant Albertine, lâchée de nouveau, avait repris son vol; des -hommes, des femmes la suivaient. Elle vivait en moi. Je me rendais -compte que ce grand amour prolongé pour Albertine, était comme l'ombre -du sentiment que j'avais eu pour elle, en reproduisait les diverses -parties et obéissait aux mêmes lois que la réalité sentimentale -qu'il reflétait au delà de la mort. Car je sentais bien que si je -pouvais entre mes pensées pour Albertine mettre quelque intervalle, -d'autre part, si j'en avais mis trop, je ne l'aurais plus aimée; elle -me fût par cette coupure devenue indifférente, comme me l'était -maintenant ma grand'mère. Trop de temps passé sans penser à elle eût -rompu dans mon souvenir la continuité qui est le principe même de la -vie, qui pourtant peut se ressaisir après un certain intervalle de -temps. N'en avait-il pas été ainsi de mon amour pour Albertine quand -elle vivait, lequel avait pu se renouer après un assez long intervalle -dans lequel j'étais resté sans penser à elle? Or mon souvenir devait -obéir aux mêmes lois, ne pas pouvoir supporter de plus longs -intervalles, car il ne faisait, comme une aurore boréale, que refléter -après la mort d'Albertine le sentiment que j'avais eu pour elle, il -était comme l'ombre de mon amour.</p> - -<p>D'autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le -reconnaissais plus; je souhaitais d'avoir un grand amour, je voulais -chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le -signe que je n'aimais plus Albertine quand c'était celui que je -l'aimais toujours; car le besoin d'éprouver un grand amour n'était, -tout autant que le désir d'embrasser les grosses joues d'Albertine, -qu'une partie de mon regret. C'est quand je l'aurais oubliée, que je -pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le -regret d'Albertine, parce que c'était lui qui faisait naître en moi le -besoin d'une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure -que mon regret d'Albertine s'affaiblirait, le besoin d'une sœur, lequel -n'était qu'une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins -impérieux. Et pourtant ces deux reliquats de mon amour ne suivirent pas -dans leur décroissance une marche également rapide. Il y avait des -heures où j'étais décidé à me marier, tant le premier subissait une -profonde éclipse, le second au contraire gardant une grande force. Et -en revanche plus tard mes souvenirs jaloux s'étant éteints, tout d'un -coup parfois une tendresse me remontait au cœur pour Albertine, et -alors, pensant à mes amours pour d'autres femmes, je me disais qu'elle -les aurait compris, partagés—et son vice devenait comme une cause -d'amour. Parfois ma jalousie renaissait dans des moments où je ne me -souvenais plus d'Albertine, bien que ce fût d'elle alors que j'étais -jaloux. Je croyais l'être d'Andrée à propos de qui on m'apprit à ce -moment-là une aventure qu'elle avait. Mais Andrée n'était pour moi -qu'un prête-nom, qu'un chemin de raccord, qu'une prise de courant qui -me reliait indirectement à Albertine. C'est ainsi qu'en rêve on donne -un autre visage, un autre nom, à une personne sur l'identité profonde -de laquelle on ne se trompe pas pourtant. En somme, malgré les flux et -les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi -générale, les sentiments que m'avait laissés Albertine eurent plus de -peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement -les sentiments, mais les sensations. Différent en cela de Swann qui, -lorsqu'il avait commencé à ne plus aimer Odette, n'avait même plus pu -recréer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant -un passé qui n'était plus que l'histoire d'un autre; mon moi en -quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était -déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu'une -étincelle y refaisait passer l'ancien courant, même quand depuis -longtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucune -image d'elle n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes -qu'apportaient à mes yeux un vent froid soufflant comme à Balbec sur -les pommiers déjà roses, j'en arrivais à me demander si la -renaissance de ma douleur n'était pas due à des causes toutes -pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d'un souvenir -et la dernière période d'un amour, n'était pas plutôt le début -d'une maladie de cœur.</p> - -<p>Il y a dans certaines affections des accidents secondaires que le malade -est trop porté à confondre avec la maladie elle-même. Quand ils -cessent, il est étonné de se trouver moins éloigné de la guérison -qu'il n'avait cru. Telle avait été la souffrance causée—la -complication amenée—par les lettres d'Aimé relativement à -l'établissement de douches et à la petite blanchisseuse. Mais un -médecin de l'âme qui m'eût visité eût trouvé que, pour le reste, -mon chagrin lui-même allait mieux. Sans doute en moi, comme j'étais un -homme, un de ces êtres amphibies qui sont simultanément plongés dans -le passé et dans la réalité actuelle, il existait toujours une -contradiction entre le souvenir vivant d'Albertine et la connaissance -que j'avais de sa mort. Mais cette contradiction était en quelque sorte -l'inverse de ce qu'elle était autrefois. L'idée qu'Albertine était -morte, cette idée qui les premiers temps venait battre si furieusement -en moi l'idée qu'elle était vivante, que j'étais obligé de me sauver -devant elle comme les enfants à l'arrivée de la vague, cette idée de -sa mort, à la faveur même de ces assauts incessants, avait fini par -conquérir en moi la place qu'y occupait récemment encore l'idée de sa -vie. Sans que je m'en rendisse compte, c'était maintenant cette idée de la -mort d'Albertine—non plus le souvenir présent de sa vie—qui -faisait pour la plus grande partie le fond de mes inconscientes -songeries, de sorte que si je les interrompais tout à coup pour -réfléchir sur moi-même, ce qui me causait de l'étonnement ce -n'était pas, comme les premiers jours, qu'Albertine si vivante en moi -pût n'exister plus sur la terre, pût être morte, mais qu'Albertine, -qui n'existait plus sur la terre, qui était morte, fût restée si -vivante en moi. Maçonné par la contiguïté des souvenirs qui se -suivent l'un l'autre, le noir tunnel, sous lequel ma pensée rêvassait -depuis trop longtemps pour qu'elle prît même plus garde à lui, -s'interrompait brusquement d'un intervalle de soleil, laissant voir au -loin un univers souriant et bleu où Albertine n'était plus qu'un -souvenir indifférent et plein de charme. Est-ce celle-là, me -disais-je, qui est la vraie, ou bien l'être qui, dans l'obscurité où -je roulais depuis si longtemps, me semblait la seule réalité? Le -personnage que j'avais été il y a si peu de temps encore et qui ne -vivait que dans la perpétuelle attente du moment où Albertine -viendrait lui dire bonsoir et l'embrasser, une sorte de multiplication -de moi-même me faisait paraître ce personnage comme n'étant plus -qu'une faible partie, à demi dépouillée de moi, et comme une fleur -qui s'entr'ouvre j'éprouvais la fraîcheur rajeunissante d'une -exfoliation. Au reste ces brèves illuminations ne me faisaient -peut-être que mieux prendre conscience de mon amour pour Albertine, -comme il arrive pour toutes les idées trop constantes qui ont besoin -d'une opposition pour s'affirmer. Ceux qui ont vécu pendant la guerre -de 1870 par exemple disent que l'idée de la guerre avait fini par leur -sembler naturelle non parce qu'ils ne pensaient pas assez à la guerre, -mais parce qu'ils y pensaient toujours. Et pour comprendre combien c'est -un fait étrange et considérable que la guerre, il fallait, quelque -chose les arrachant à leur obsession permanente, qu'ils oubliassent un -instant que la guerre régnait, se retrouvassent pareils à ce qu'ils -étaient quand on était en paix, jusqu'à ce que tout à coup sur le -blanc momentané se détachât enfin distincte la réalité monstrueuse -que depuis longtemps ils avaient cessé de voir, ne voyant pas autre -chose qu'elle.</p> - -<p>Si encore ce retrait en moi des différents souvenirs d'Albertine -s'était au moins fait, non pas par échelons, mais simultanément, -également, de front, sur toute la ligne de ma mémoire, les souvenirs -de ses trahisons s'éloignant en même temps que ceux de sa douceur, -l'oubli m'eût apporté de l'apaisement. Il n'en était pas ainsi. Comme -sur une plage où la marée descend irrégulièrement, j'étais assailli -par la morsure de tel de mes soupçons, quand déjà l'image de sa douce -présence était retirée trop loin de moi pour pouvoir m'apporter son -remède. Pour les trahisons j'en avais souffert, parce qu'en quelque -année lointaine qu'elles eussent eu lieu, pour moi elles n'étaient pas -anciennes; mais j'en souffris moins quand elles le devinrent, -c'est-à-dire quand je me les représentai moins vivement, car -l'éloignement d'une chose est proportionné plutôt à la puissance -visuelle de la mémoire qui regarde, qu'à la distance réelle des jours -écoulés, comme le souvenir d'un rêve de la dernière nuit qui peut -nous paraître plus lointain dans son imprécision et son effacement, -qu'un événement qui date de plusieurs années. Mais bien que l'idée -de la mort d'Albertine fît des progrès en moi, le reflux de la -sensation qu'elle était vivante, s'il ne les arrêtait pas, les -contrecarrait cependant et empêchait qu'ils fussent réguliers. Et je -me rends compte maintenant que pendant cette période là (sans doute à -cause de cet oubli des heures où elle avait été cloîtrée chez moi, -et qui, à force d'effacer chez moi la souffrance de fautes qui me -semblaient presque indifférentes parce que je savais qu'elle ne les -commettait pas, étaient devenues comme autant de preuves d'innocence), -j'eus le martyre de vivre habituellement avec une idée tout aussi -nouvelle que celle qu'Albertine était morte (jusque-là je partais -toujours de l'idée qu'elle était vivante) avec une idée que j'aurais -cru tout aussi impossible à supporter et qui, sans que je m'en -aperçusse, formait peu à peu le fond de ma conscience, s'y substituait -à l'idée qu'Albertine était innocente; c'était l'idée qu'elle était -coupable. Quand je croyais douter d'elle, je croyais au contraire -en elle; de même je pris pour point de départ de mes autres -idées, la certitude—souvent démentie comme l'avait été l'idée -contraire—la certitude de sa culpabilité, tout en m'imaginant que je -doutais encore. Je dus souffrir beaucoup pendant cette période-là, mais je -me rends compte qu'il fallait que ce fût ainsi. On ne guérit d'une -souffrance qu'à condition de l'éprouver pleinement. En protégeant Albertine -de tout contact, en me forgeant l'illusion 'qu'elle était innocente, aussi -bien que plus tard en prenant pour base de mes raisonnements la pensée -qu'elle vivait, je ne faisais que retarder l'heure de la guérison, -parce que je retardais les longues heures qui devaient se dérouler -préalablement à la fin des souffrances nécessaires. Or sur ces idées -de la culpabilité d'Albertine, l'habitude, quand elle s'exercerait, le -ferait suivant les mêmes lois que j'avais déjà éprouvées au cours -de ma vie. De même que le nom de Guermantes avait perdu la -signification et le charme d'une route bordée de fleurs aux grappes -violettes et rougeâtres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la -présence d'Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms -de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d'autres -tout ce qu'ils avaient signifié pour moi, ce charme et cette -signification laissant en moi un simple mot qu'ils trouvaient assez -grand pour vivre tout seul, comme quelqu'un qui vient mettre en train un -serviteur, le mettra au courant, et après quelques semaines se retire, -de même la connaissance douloureuse de la culpabilité d'Albertine -serait renvoyée hors de moi par l'habitude. D'ailleurs d'ici là, comme -au cours d'une attaque faite de deux côtés à la fois, dans cette -action de l'habitude deux alliés se prêteraient réciproquement main -forte. C'est parce que cette idée de culpabilité d'Albertine -deviendrait pour moi une idée plus probable, plus habituelle, qu'elle -deviendrait moins douloureuse. Mais d'autre part, parce qu'elle serait -moins douloureuse, les objections faites à la certitude de cette -culpabilité et qui n'étaient inspirées à mon intelligence que par -mon désir de ne pas trop souffrir tomberaient une à une, et chaque -action précipitant l'autre, je passerais assez rapidement de la -certitude de l'innocence d'Albertine à la certitude de sa culpabilité. -Il fallait que je vécusse avec l'idée de la mort d'Albertine, avec -l'idée de ses fautes, pour que ces idées me devinssent habituelles, -c'est-à-dire pour que je pusse oublier ces idées et enfin oublier -Albertine elle-même.</p> - -<p>Je n'en étais pas encore là. Tantôt c'était ma mémoire rendue -plus claire par une excitation intellectuelle,—telle une -lecture,—qui renouvelait mon chagrin, d'autres fois c'était au -contraire mon chagrin qui était soulevé par exemple par l'angoisse d'un -temps orageux qui portait plus haut, plus près de la lumière, quelque -souvenir de notre amour.</p> - -<p>D'ailleurs ces reprises de mon amour pour Albertine morte pouvaient se -produire après un intervalle d'indifférence semé d'autres -curiosités, comme après le long intervalle qui avait commencé après -le baiser refusé de Balbec et pendant lequel je m'étais bien plus soucié -de M<sup>me</sup> de Guermantes, d'Andrée, de M<sup>lle</sup> de Stermaria; -il avait repris quand j'avais recommencé à la voir souvent. Or même -maintenant des préoccupations différentes pouvaient réaliser une -séparation—d'avec une morte, cette fois—où elle me devenait -plus indifférente. Et même plus tard quand je l'aimai moins, cela resta -pourtant pour moi un de ces désirs dont on se fatigue vite, mais qui -reprennent quand on les a laissés reposer quelque temps. Je poursuivais -une vivante, puis une autre, puis je revenais à ma morte. Souvent -c'était dans les parties les plus obscures de moi-même, quand je ne -pouvais plus me former aucune idée nette d'Albertine, qu'un nom venait -par hasard exciter chez moi des réactions douloureuses que je ne -croyais plus possibles, comme ces mourants chez qui le cerveau ne pense -plus et dont on fait se contracter un membre en y enfonçant une -aiguille. Et, pendant de longues périodes, ces excitations se -trouvaient m'arriver si rarement que j'en venais à rechercher moi-même -les occasions d'un chagrin, d'une crise de jalousie, pour tâcher de me -rattacher au passé, de mieux me souvenir d'elle. Comme le regret d'une -femme n'est qu'un amour reviviscent et reste soumis aux mêmes lois que -lui, la puissance de mon regret était accrue par les mêmes causes qui -du vivant d'Albertine eussent augmenté mon amour pour elle et au -premier rang desquelles avaient toujours figuré la jalousie et la -douleur. Mais le plus souvent ces occasions—car une maladie, une -guerre, peuvent durer bien au delà de ce que la sagesse la plus -prévoyante avait supputé—naissaient à mon insu et me causaient des -chocs si violents que je songeais bien plus à me protéger contre la -souffrance qu'à leur demander un souvenir.</p> - -<p>D'ailleurs un mot n'avait même pas besoin, comme Chaumont, de se -rapporter à un soupçon (même une syllabe commune à deux noms -différents suffisait à ma mémoire—comme à un électricien qui se -contente du moindre corps bon conducteur—pour rétablir le contact -entre Albertine et mon cœur) pour qu'il réveillât ce soupçon, pour -être le mot de passe, le magnifique sésame entr'ouvrant la porte d'un -passé dont on ne tenait plus compte parce que, ayant assez de le voir, -à la lettre on ne le possédait plus; on avait été diminué de lui, -on avait cru de par cette ablation sa propre personnalité changée en -sa forme, comme une figure qui perdrait avec un angle un côté; -certaines phrases par exemple où il y avait le nom d'une rue, d'une -route, où Albertine avait pu se trouver, suffisaient pour incarner une -jalousie virtuelle, inexistante, à la recherche d'un corps, d'une -demeure, de quelque fixation matérielle, de quelque réalisation -particulière. Souvent c'était tout simplement pendant mon sommeil que -par ces «reprises», ces «da capo» du rêve qui tournent d'un seul -coup plusieurs pages de la mémoire, plusieurs feuillets du calendrier, -me ramenaient, me faisaient rétrograder à une impression douloureuse -mais ancienne, qui depuis longtemps avait cédé la place à d'autres et -qui redevenait présente. D'habitude, elle s'accompagnait de toute une -mise, en scène maladroite, mais saisissante qui, me faisant illusion, -mettait sous mes yeux, faisait entendre à mes oreilles ce qui -désormais datait de cette nuit-là. D'ailleurs dans l'histoire d'un -amour et de ses luttes contre l'oubli, le rêve ne tient-il pas une -place plus grande même que la veille, lui qui ne tient pas compte des -divisions infinitésimales du temps, supprime les transitions, oppose -les grands contrastes, défait en un instant le travail de consolation -si lentement tissé pendant le jour et nous ménage, la nuit, une -rencontre avec celle que nous aurions fini par oublier à condition -toutefois de ne pas la revoir? Car quoi qu'on dise, nous pouvons avoir -parfaitement en rêve l'impression que ce qui se passe est réel. Cela -ne serait impossible que pour des raisons tirées de notre expérience -qui à ce moment-là nous est cachée. De sorte que cette vie -invraisemblable nous semble vraie. Parfois, par un défaut d'éclairage -intérieur lequel, vicieux, faisait manquer la pièce, mes souvenirs -bien mis en scène me donnant l'illusion de la vie, je croyais vraiment -avoir donné rendez-vous à Albertine, la retrouver; mais alors je me -sentais incapable de marcher vers elle, de proférer les mots que je -voulais lui dire, de rallumer pour la voir le flambeau qui s'était -éteint, impossibilités qui étaient simplement dans mon rêve -l'immobilité, le mutisme, la cécité du dormeur—comme brusquement on -voit dans la projection manquée d'une lanterne magique une grande -ombre, qui devrait être cachée, effacer la silhouette des personnages -et qui est celle de la lanterne elle-même, ou celle de l'opérateur. -D'autres fois Albertine se trouvait dans mon rêve, et voulait de -nouveau me quitter, sans que sa résolution parvînt à m'émouvoir. -C'est que de ma mémoire avait pu filtrer dans l'obscurité de mon -sommeil un rayon avertisseur et ce qui logé en Albertine ôtait à ses -actes futurs, au départ qu'elle annonçait, toute importance, c'était -l'idée qu'elle était morte. Souvent ce souvenir qu'Albertine était -morte se combinait sans la détruire avec la sensation qu'elle était -vivante. Je causais avec elle; pendant que je parlais, ma grand'mère -allait et venait dans le fond de la chambre. Une partie de son menton -était tombée en miettes comme un marbre rongé, mais je ne trouvais à -cela rien d'extraordinaire. Je disais à Albertine que j'aurais des -questions à lui poser relativement à l'établissement de douches de -Balbec et à une certaine blanchisseuse de Touraine, mais je remettais -cela à plus tard puisque nous avions tout le temps et que rien ne -pressait plus. Elle me promettait qu'elle ne faisait rien de mal et -qu'elle avait seulement la veille embrassé sur les lèvres M<sup>lle</sup> -Vinteuil. «Comment? elle est ici?—Oui, il est même temps que je vous -quitte, car je dois aller la voir tout à l'heure.» Et comme, depuis -qu'Albertine était morte, je ne la tenais plus prisonnière chez moi comme -dans les derniers temps de sa vie, sa visite à M<sup>lle</sup> Vinteuil -m'inquiétait. Je ne voulais pas le laisser voir. Albertine me disait -qu'elle n'avait fait que l'embrasser, mais elle devait recommencer à -mentir comme au temps où elle niait tout. Tout à l'heure elle ne se -contenterait probablement pas d'embrasser M<sup>lle</sup> Vinteuil. Sans -doute à un certain point de vue j'avais tort de m'en inquiéter ainsi, -puisque, à ce qu'on dit, les morts ne peuvent rien sentir, rien faire. On -le dit, mais cela n'empêchait pas que ma grand'mère qui était morte -continuait pourtant à vivre depuis plusieurs années, et en ce moment -allait et venait dans la chambre. Et sans doute, une fois que j'étais -réveillé, cette idée d'une morte qui continue à vivre aurait dû me -devenir aussi impossible à comprendre qu'elle me l'est à expliquer. -Mais je l'avais déjà formée tant de fois au cours de ces périodes -passagères de folie que sont nos rêves, que j'avais fini par me -familiariser avec elle; la mémoire des rêves peut devenir durable, -s'ils se répètent assez souvent. Et longtemps après mon rêve fini, -je restais tourmenté de ce baiser qu'Albertine m'avait dit avoir donné -en des paroles que je croyais entendre encore. Et en effet, elles -avaient dû passer bien près de mes oreilles puisque c'était moi-même -qui les avais prononcées.</p> - -<p>Toute la journée, je continuais à causer avec Albertine, je -l'interrogeais, je lui pardonnais, je réparais l'oubli des choses que -j'avais toujours voulu lui dire pendant sa vie. Et tout d'un coup -j'étais effrayé de penser qu'à l'être invoqué par la mémoire à -qui s'adressaient tous ces propos, aucune réalité ne correspondait -plus, qu'étaient détruites les différentes parties du visage -auxquelles la poussée continue de la volonté de vivre, aujourd'hui -anéantie, avait seule donné l'unité d'une personne. D'autres fois, -sans que j'eusse rêvé, dès mon réveil, je sentais que le vent avait -tourné en moi; il soufflait froid et continu d'une autre direction -venue du fond du passé, me rapportant la sonnerie d'heures lointaines, -des sifflements de départ que je n'entendais pas d'habitude. Un jour -j'essayai de prendre un livre, un roman de Bergotte, que j'avais -particulièrement aimé. Les personnages sympathiques m'y plaisaient -beaucoup, et bien vite, repris par le charme du livre, je me mis à -souhaiter comme un plaisir personnel que la femme méchante fût punie; -mes yeux se mouillèrent quand le bonheur des fiancés fut assuré. -«Mais alors, m'écriai-je avec désespoir, de ce que j'attache tant -d'importance à ce qu'a pu faire Albertine, je ne peux pas conclure que -sa personnalité est quelque chose de réel qui ne peut être aboli, que -je la retrouverai un jour pareil au ciel, si j'appelle de tant de -vœux, attends avec tant d'impatience, accueille avec tant de larmes le -succès d'une personne qui n'a jamais existé que dans l'imagination de -Bergotte, que je n'ai jamais vue, dont je suis libre de me figurer à -mon gré le visage!» D'ailleurs, dans ce roman, il y avait des jeunes -filles séduisantes, des correspondances amoureuses, des allées -désertes où l'on se rencontre, cela me rappelait qu'on peut aimer -clandestinement, cela réveillait ma jalousie, comme si Albertine avait -encore pu se promener dans des allées désertes. Et il y était aussi -question d'un homme qui revoit après cinquante ans une femme qu'il a -aimée jeune, ne la reconnaît pas, s'ennuie auprès d'elle. Et cela me -rappelait que l'amour ne dure pas toujours et me bouleversait comme si -j'étais destiné à être séparé d'Albertine et à la retrouver avec -indifférence dans mes vieux jours. Si j'apercevais une carte de France -mes yeux effrayés s'arrangeaient à ne pas rencontrer la Touraine pour -que je ne fusse pas jaloux, et, pour que je ne fusse pas malheureux, la -Normandie où étaient marqués au moins Balbec et Doncières, entre -lesquels je situais tous ces chemins que nous avions couverts tant de -fois ensemble. Au milieu d'autres noms de villes ou de villages de -France, noms qui n'étaient que visibles ou audibles, le nom de Tours -par exemple semblait composé différemment, non plus d'images -immatérielles, mais de substances vénéneuses qui agissaient de façon -immédiate sur mon cœur dont elles accéléraient et rendaient -douloureux les battements. Et si cette force s'étendait jusqu'à -certains noms, devenus par elle si différents des autres, comment en -restant plus près de moi, en me bornant à Albertine elle-même, -pouvais-je m'étonner, qu'émanant d'une fille probablement pareille à -toute autre, cette force irrésistible sur moi, et pour la production de -laquelle n'importe quelle autre femme eût pu servir, eût été le -résultat d'un enchevêtrement et de la mise en contact de rêves, de -désirs, d'habitudes, de tendresses, avec l'interférence requise de -souffrances et de plaisirs alternés? Et cela continuait après sa mort, -la mémoire suffisant à entretenir la vie réelle, qui est mentale. Je -me rappelais Albertine descendant de wagon et me disant qu'elle avait -envie d'aller à Saint-Martin le Vêtu, et je la revoyais aussi avec son -polo abaissé sur ses joues, je retrouvais des possibilités de bonheur, -vers lesquelles je m'élançais me disant: «Nous aurions pu aller -ensemble jusqu'à Incarville, jusqu'à Doncières.» Il n'y avait pas -une station près de Balbec où je ne la revisse, de sorte que cette -terre, comme un pays mythologique conservé, me rendait vivantes et -cruelles les légendes les plus anciennes, les plus charmantes, les plus -effacées par ce qui avait suivi de mon amour. Ah! quelle souffrance -s'il me fallait jamais coucher à nouveau dans ce lit de Balbec autour -du cadre de cuivre duquel, comme autour d'un pivot immuable, -d'une barre fixe, s'était déplacée, avait évolué ma vie, appuyant -successivement à lui de gaies conversations avec ma grand' mère, -l'horreur de sa mort, les douces caresses d'Albertine, la découverte de -son vice, et maintenant une vie nouvelle où, apercevant les -bibliothèques vitrées où se reflétait la mer, je savais qu'Albertine -n'entrerait jamais plus! N'était-il pas, cet hôtel de Balbec, comme -cet unique décor de maison des théâtres de province, où l'on joue -depuis des années les pièces les plus différentes, qui a servi pour -une comédie, pour une première tragédie, pour une deuxième, pour une -pièce purement poétique, cet hôtel qui remontait déjà assez loin -dans mon passé. Le fait que cette seule partie restât toujours la -même, avec ses murs, ses bibliothèques, sa glace, au cours de -nouvelles époques de ma vie, me faisait mieux sentir que dans le total, -c'était le reste, c'était moi-même qui avais changé, et me donnait -ainsi cette impression que les mystères de la vie, de l'amour, de la -mort, auxquels les enfants croient dans leur optimisme ne pas -participer, ne sont pas des parties réservées, mais qu'on s'aperçoit -avec une douloureuse fierté qu'ils ont fait corps au cours des années -avec notre propre vie.</p> - -<p>J'essayais parfois de prendre les journaux. Mais la lecture m'en était -odieuse, et de plus elle n'était pas inoffensive. En effet, en nous de -chaque idée, comme d'un carrefour dans une forêt, partent tant de -routes différentes, qu'au moment où je m'y attendais le moins je me -trouvais devant un nouveau souvenir. Le titre de la mélodie de Fauré -<i>le Secret</i> m'avait mené au «secret du Roi» du duc de Broglie, le nom -de Broglie à celui de Chaumont, ou bien le mot de Vendredi Saint -m'avait fait penser au Golgotha, le Golgotha à l'étymologie de ce mot -qui paraît l'équivalent de <i>Calvus mons</i>, Chaumont. Mais, par quelque -chemin que je fusse arrivé à Chaumont, à ce moment j'étais frappé -d'un choc si cruel que dès lors je ne pensais plus qu'à me garer -contre la douleur. Quelques instants après le choc, l'intelligence qui -comme le bruit du tonnerre, ne voyage pas aussi vite, m'en apportait la -raison. Chaumont m'avait fait penser aux Buttes-Chaumont où M<sup>me</sup> -Bontemps m'avait dit qu'Andrée allait souvent avec Albertine, tandis -qu'Albertine m'avait dit n'avoir jamais vu les Buttes-Chaumont. À -partir d'un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les -uns avec les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu'on -lit n'a presque plus d'importance. On a mis de soi-même partout, tout -est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d'aussi précieuses -découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un -savon.</p> - -<p>Sans doute un fait comme celui des Buttes-Chaumont qui à l'époque -m'avait paru futile, était en lui-même, contre Albertine, bien moins -grave, moins décisif que l'histoire de la doucheuse ou de la -blanchisseuse. Mais d'abord un souvenir qui vient fortuitement à nous -trouve en nous une puissance intacte d'imaginer, c'est-à-dire dans ce -cas de souffrir, que nous avons usée en partie quand c'est nous au -contraire qui avons volontairement appliqué notre esprit à recréer un -souvenir. Mais ces derniers (les souvenirs concernant la doucheuse et la -blanchisseuse) toujours présents quoique obscurcis dans ma mémoire, -comme ces meubles placés dans la pénombre d'une galerie et auxquels, -sans les distinguer on évite pourtant de se cogner, je m'étais -habitué à eux. Au contraire il y avait longtemps que je n'avais pensé -aux Buttes-Chaumont, ou par exemple au regard d'Albertine dans la glace -du casino de Balbec, ou au retard inexpliqué d'Albertine le soir où je -l'avais tant attendue après la soirée Guermantes, à toutes ces -parties de sa vie qui restaient hors de mon cœur et que j'aurais voulu -connaître pour qu'elles pussent s'assimiler, s'annexer à lui, y -rejoindre les souvenirs plus doux qu'y formaient une Albertine -intérieure et vraiment possédée. Soulevant un coin du voile lourd de -l'habitude (l'habitude abêtissante qui pendant tout le cours de notre -vie nous cache à peu près tout l'univers, et dans une nuit profonde, -sous leur étiquette inchangée, substitue aux poisons les plus -dangereux ou les plus enivrants de la vie, quelque chose d'anodin qui ne -procure pas de délices), un tel souvenir me revenait comme au premier -jour avec cette fraîche et perçante nouveauté d'une saison -reparaissante, d'un changement dans la routine de nos heures, qui, dans -le domaine des plaisirs aussi, si nous montons en voiture par un premier -beau jour de printemps, ou sortons de chez nous au lever du soleil, nous -font remarquer nos actions insignifiantes avec une exaltation lucide qui -fait prévaloir cette intense minute sur le total des jours antérieurs. -Je me retrouvais au sortir de la soirée chez la princesse de Guermantes -attendant l'arrivée d'Albertine. Les jours anciens recouvrent peu à -peu ceux qui les ont précédés, sont eux-mêmes ensevelis sous ceux -qui les suivent. Mais chaque jour ancien est resté déposé en nous, -comme dans une bibliothèque immense où il y a de plus vieux livres, un -exemplaire que sans doute personne n'ira jamais demander. Pourtant que -ce jour ancien, traversant la translucidité des époques suivantes, -remonte à la surface et s'étende en nous qu'il couvre tout entier, -alors pendant un moment, les noms reprennent leur ancienne -signification, les êtres leur ancien visage, nous notre âme d'alors, -et nous sentons, avec une souffrance vague mais devenue supportable et -qui ne durera pas, les problèmes devenus depuis longtemps insolubles et -qui nous angoissaient tant alors. Notre moi est fait de la superposition -de nos états successifs. Mais cette superposition n'est pas immuable -comme la stratification d'une montagne. Perpétuellement des -soulèvements font affleurer à la surface des couches anciennes. Je me -retrouvais après la soirée chez la princesse de Guermantes, attendant -l'arrivée d'Albertine. Qu'avait-elle fait cette nuit-là? M'avait-elle -trompé? Avec qui? Les révélations d'Aimé, même si je les acceptais, -ne diminuaient en rien pour moi l'intérêt anxieux, désolé, de cette -question inattendue, comme si chaque Albertine différente, chaque -souvenir nouveau, posait un problème de jalousie particulier, auquel -les solutions des autres ne pouvaient pas s'appliquer. Mais je n'aurais -pas voulu savoir seulement avec quelle femme elle avait passé cette -nuit là, mais quel plaisir particulier cela lui représentait, ce qui -se passait à ce moment-là en elle. Quelquefois à Balbec Françoise -était allée la chercher, m'avait dit l'avoir trouvée penchée à sa -fenêtre, l'air inquiet, chercheur, comme si elle attendait quelqu'un. -Mettons que j'apprisse que la jeune fille attendue était Andrée, quel -était l'état d'esprit dans lequel Albertine l'attendait, cet état -d'esprit caché derrière le regard inquiet et chercheur? Ce goût, -quelle importance avait-il pour Albertine? quelle place tenait-il dans -ses préoccupations? Hélas, en me rappelant mes propres agitations, -chaque fois que j'avais remarqué une jeune fille qui me plaisait, -quelquefois seulement quand j'avais entendu parler d'elle sans l'avoir -vue, mon souci de me faire beau, d'être avantagé, mes sueurs froides, -je n'avais pour me torturer qu'à imaginer ce même voluptueux émoi -chez Albertine. Et déjà c'était assez pour me torturer, pour me dire -qu'à côté de cela des conversations sérieuses avec moi sur Stendhal -et Victor Hugo avaient dû bien peu peser pour elle, pour sentir son -cœur attiré vers d'autres êtres, se détacher du mien, s'incarner -ailleurs. Mais l'importance même que ce désir devait avoir pour elle -et les réserves qui se formaient autour de lui ne pouvaient pas me -révéler ce que, qualitativement, il était, bien plus, comment elle le -qualifiait quand elle s'en parlait à elle-même. Dans la souffrance -physique au moins nous n'avons pas à choisir nous-mêmes notre douleur. -La maladie la détermine et nous l'impose. Mais dans la jalousie il nous -faut essayer en quelque sorte des souffrances de tout genre et de toute -grandeur, avant de nous arrêter à celle qui nous paraît pouvoir -convenir. Et quelle difficulté plus grande, quand il s'agit d'une -souffrance comme de sentir celle qu'on aimait éprouvant du plaisir avec -des êtres différents de nous qui lui donnent des sensations que nous -ne sommes pas capables de lui donner, ou qui du moins par leur -configuration, leur aspect, leurs façons, lui représentent tout autre -chose que nous. Ah! qu'Albertine n'avait-elle aimé Saint-Loup! comme il -me semble que j'eusse moins souffert! Certes nous ignorons la -sensibilité particulière de chaque être, mais d'habitude nous ne -savons même pas que nous l'ignorons, car cette sensibilité des autres -nous est indifférente. Pour ce qui concernait Albertine, mon malheur ou -mon bonheur eût dépendu de ce qu'était cette sensibilité; je savais -bien qu'elle m'était inconnue, et qu'elle me fût inconnue m'était -déjà une douleur. Les désirs, les plaisirs inconnus que ressentait -Albertine, une fois j'eus l'illusion de les voir quand quelque temps -après la mort d'Albertine, Andrée vint chez moi.</p> - -<p>Pour la première fois elle me semblait belle, je me disais que ces -cheveux presque crépus, ces yeux sombres et cernés, c'était sans -doute ce qu'Albertine avait tant aimé, la matérialisation devant moi -de ce qu'elle portait dans sa rêverie amoureuse, de ce qu'elle voyait -par les regards anticipateurs du désir le jour où elle avait voulu si -précipitamment revenir de Balbec.</p> - -<p>Comme une sombre fleur inconnue qui m'était par delà le tombeau -rapportée des profondeurs d'un être où je n'avais pas su la -découvrir, il me semblait, exhumation inespérée d'une relique -inestimable, voir devant moi le désir incarné d'Albertine qu'Andrée -était pour moi, comme Vénus était le désir de Jupiter. Andrée -regrettait Albertine, mais je sentis tout de suite qu'elle ne lui -manquait pas. Éloignée de force de son amie par la mort, elle semblait -avoir pris aisément son parti d'une séparation définitive que je -n'eusse pas osé lui demander quand Albertine était vivante, tant -j'aurais craint de ne pas arriver à obtenir le consentement d'Andrée. -Elle semblait au contraire accepter sans difficulté ce renoncement, -mais précisément au moment où il ne pouvait plus me profiter. Andrée -m'abandonnait Albertine, mais morte, et ayant perdu pour moi non -seulement sa vie mais rétrospectivement un peu de sa réalité, puisque -je voyais qu'elle n'était pas indispensable, unique pour Andrée qui -avait pu la remplacer par d'autres.</p> - -<p>Du vivant d'Albertine, je n'eusse pas osé demander à Andrée des -confidences sur le caractère de leur amitié entre elles et avec l'amie -de M<sup>lle</sup> Vinteuil, n'étant pas certain sur la fin qu'Andrée ne -répétât pas à Albertine tout ce que je lui disais. Maintenant un tel -interrogatoire, même s'il devait être sans résultat, serait au moins -sans danger. Je parlai à Andrée non sur un ton interrogatif mais comme -si je l'avais su de tout temps, peut-être par Albertine, du goût -qu'elle-même Andrée avait pour les femmes et de ses propres relations -avec M<sup>lle</sup> Vinteuil. Elle avoua tout cela sans aucune difficulté, -en souriant. De cet aveu, je pouvais tirer de cruelles conséquences; -d'abord parce qu'Andrée, si affectueuse et coquette avec bien des -jeunes gens à Balbec, n'aurait donné lieu pour personne à la -supposition d'habitudes qu'elle ne niait nullement, de sorte que par -voie d'analogie, en découvrant cette Andrée nouvelle, je pouvais -penser qu'Albertine les eût confessées avec la même facilité à tout -autre qu'à moi qu'elle sentait jaloux. Mais d'autre part, Andrée ayant -été la meilleure amie d'Albertine, et celle pour laquelle celle-ci -était probablement revenue exprès de Balbec, maintenant qu'Andrée -avait ces goûts, la conclusion qui devait s'imposer à mon esprit -était qu'Albertine et Andrée avaient toujours eu des relations -ensemble. Certes, comme en présence d'une personne étrangère on n'ose -pas toujours prendre connaissance du présent qu'elle vous remet, et -dont on ne défera l'enveloppe que quand ce donataire sera parti, tant -qu'Andrée fut là je ne rentrai pas en moi-même pour y examiner la -douleur qu'elle m'apportait, et que je sentais bien causer déjà à mes -serviteurs physiques, les nerfs, le cœur, de grands troubles dont par -bonne éducation je feignais de ne pas m'apercevoir, parlant au -contraire le plus gracieusement du monde avec la jeune fille que j'avais -pour hôte sans détourner mes regards vers ces incidents intérieurs. -Il me fut particulièrement pénible d'entendre Andrée me dire en -parlant d'Albertine: «Ah! oui, elle aimait bien qu'on alla se promener -dans la vallée de Chevreuse.» À l'univers vague et inexistant où se -passaient les promenades d'Albertine et d'Andrée, il me semblait que -celle-ci venait par une création postérieure et diabolique d'ajouter -une vallée maudite. Je sentais qu'Andrée allait me dire tout ce -qu'elle faisait avec Albertine, et, tout en essayant par politesse, par -habileté, par amour-propre, peut-être par reconnaissance, de me -montrer de plus en plus affectueux, tandis que l'espace que j'avais pu -concéder encore à l'innocence d'Albertine se rétrécissait de plus en -plus, il me semblait m'apercevoir que malgré mes efforts, je gardais -l'aspect figé d'un animal autour duquel un cercle progressivement -resserré est lentement décrit par l'oiseau fascinateur qui ne se -presse pas parce qu'il est sûr d'atteindre quand il le voudra la -victime qui ne lui échappera plus, Je la regardais pourtant, et avec ce -qui reste d'enjouement, de naturel et d'assurance aux personnes qui -veulent faire semblant de ne pas craindre qu'on les hypnotise en les -fixant, je dis à Andrée cette phrase incidente: «Je ne vous en avais -jamais parlé de peur de vous fâcher, mais maintenant qu'il nous est -doux de parler d'elle, je puis bien vous dire que je savais depuis bien -longtemps les relations de ce genre que vous aviez avec Albertine. -D'ailleurs cela vous fera plaisir quoique vous le sachiez déjà; -Albertine vous adorait.» Je dis à Andrée que c'eût été une grande -curiosité pour moi si elle avait voulu me laisser la voir, même -simplement en se bornant à des caresses qui ne la gênassent pas trop -devant moi, faire cela avec celles des amies d'Albertine qui avaient ces -goûts, et je nommai Rosemonde, Berthe, toutes les amies d'Albertine, -pour savoir. «Outre que pour rien au monde je ne ferais ce que vous -dites devant vous, me répondit Andrée, je ne crois pas qu'aucune de -celles que vous dites ait ces goûts.» Me rapprochant malgré moi du -monstre qui m'attirait, je répondis: «Comment! vous n'allez pas me -faire croire que de toute votre bande il n'y avait qu'Albertine -avec qui vous fissiez cela!—Mais je ne l'ai jamais fait avec -Albertine.—Voyons, ma petite Andrée, pourquoi nier des choses que je -sais depuis au moins trois ans, je n'y trouve rien de mal, au contraire. -Justement à propos du soir où elle voulait tant aller le lendemain avec -vous chez M<sup>me</sup> Verdurin, vous vous souvenez peut-être...» Avant -que j'eusse terminé ma phrase, je vis dans les yeux d'Andrée, qu'il faisait -pointus comme ces pierres qu'à cause de cela les joailliers ont de la peine -à employer, passer un regard préoccupé, comme ces têtes de -privilégiés qui soulèvent un coin du rideau avant qu'une pièce soit -commencée et qui se sauvent aussitôt pour ne pas être aperçus. Ce -regard inquiet disparut, tout était rentré dans l'ordre, mais je -sentais que tout ce que je verrais maintenant ne serait plus qu'arrangé -facticement pour moi. À ce moment je m'aperçus dans la glace; je fus -frappé d'une certaine ressemblance entre moi et Andrée. Si je n'avais -pas cessé depuis longtemps de me raser et que je n'eusse eu qu'une -ombre de moustache, cette ressemblance eût été presque complète. -C'était peut-être en regardant, à Balbec, ma moustache qui repoussait -à peine, qu'Albertine avait subitement eu ce désir impatient, furieux -de revenir à Paris. «Mais je ne peux pourtant pas dire ce qui n'est -pas vrai, pour la simple raison que vous ne le trouveriez pas mal. Je -vous jure que je n'ai jamais rien fait avec Albertine, et j'ai la -conviction qu'elle détestait ces choses-là. Les gens qui vous ont dit -cela vous ont menti, peut-être dans un but intéressé», me dit-elle -d'un air interrogateur et méfiant. «Enfin soit, puisque vous ne voulez -pas me le dire», répondis-je. Je préférais avoir l'air de ne pas -vouloir donner une preuve que je ne possédais pas. Pourtant je -prononçai vaguement et à tout hasard le nom des Buttes-Chaumont. -«J'ai pu aller aux Buttes-Chaumont avec Albertine, mais est-ce un -endroit qui a quelque chose de particulièrement mal?» Je lui demandai -si elle ne pourrait pas en parler à Gisèle qui à une certaine époque -avait intimement connu Albertine. Mais Andrée me déclara qu'après une -infamie que venait de lui faire dernièrement Gisèle, lui demander un -service était la seule chose qu'elle refuserait toujours de faire pour -moi. «Si vous la voyez, ajouta-t-elle, ne lui dites pas ce que je vous -ai dit d'elle, inutile de m'en faire une ennemie. Elle sait ce que je -pense d'elle, mais j'ai toujours mieux aimé éviter avec elle les -brouilles violentes qui n'amènent que des raccommodements. Et puis elle -est dangereuse. Mais vous comprenez que quand on a lu la lettre que j'ai -eue il y a huit jours sous les yeux et où elle mentait avec une telle -perfidie, rien, même les plus belles actions du monde, ne peut effacer -le souvenir de cela.» En somme si Andrée ayant ces goûts au point de -ne s'en cacher nullement, et Albertine ayant eu pour elle la grande -affection que très certainement elle avait, malgré cela Andrée -n'avait jamais eu de relations charnelles avec Albertine et avait -toujours ignoré qu'Albertine eût de tels goûts, c'est qu'Albertine ne -les avait pas, et n'avait eu avec personne, les relations que plus -qu'avec aucune autre elle aurait eues avec Andrée. Aussi quand Andrée -fut partie, je m'aperçus que son affirmation si nette m'avait apporté -du calme. Mais peut-être était-elle dictée par le devoir, auquel -Andrée se croyait obligée envers la morte dont le souvenir existait -encore en elle, de ne pas laisser croire ce qu'Albertine lui avait sans -doute, pendant sa vie, demandé de nier.</p> - -<p>Les romanciers prétendent souvent dans une introduction qu'en voyageant -dans un pays ils ont rencontré quelqu'un qui leur a raconté la vie -d'une personne. Ils laissent alors la parole à cet ami de rencontre, et -le récit qu'il leur fait, c'est précisément leur roman. Ainsi la vie -de Fabrice del Dongo fut racontée à Stendhal par un chanoine de -Padoue. Combien nous voudrions quand, nous aimons, c'est-à-dire quand -l'existence d'une autre personne nous semble mystérieuse, trouver un -tel narrateur informé! Et certes il existe. Nous-même, ne -racontons-nous pas souvent, sans aucune passion, la vie de telle ou -telle femme, à un de nos amis, ou à un étranger, qui ne connaissait -rien de ses amours et nous écoute avec curiosité? L'homme que j'étais -quand je parlais à Bloch de la princesse de Guermantes, de M<sup>me</sup> -Swann, cet être-là existait qui eût pu me parler d'Albertine, cet être-là -existe toujours... mais nous ne le rencontrons jamais. Il me semblait -que, si j'avais pu trouver des femmes qui l'eussent connue, j'eusse -appris tout ce que j'ignorais. Pourtant à des étrangers, il eût dû -sembler que personne autant que moi ne pouvait connaître sa vie. Même -ne connaissais-je pas sa meilleure amie, Andrée? C'est ainsi que l'on -croit que l'ami d'un ministre doit savoir la vérité sur certaines -affaires ou ne pourra pas être impliqué dans un procès. Seul à -l'user, l'ami a appris que chaque fois qu'il parlait politique au -ministre, celui-ci restait dans des généralités et lui disait tout au -plus ce qu'il y avait dans les journaux, ou que s'il a eu quelque ennui, -ses démarches multipliées auprès du ministre ont abouti chaque fois -à un «ce n'est pas en mon pouvoir» sur lequel l'ami est lui-même -sans pouvoir. Je me disais: «Si j'avais pu connaître tels témoins!» -desquels, si je les avais connus, je n'aurais probablement pas pu -obtenir plus que d'Andrée, dépositaire elle-même d'un secret qu'elle -ne voulait pas livrer. Différant en cela encore de Swann qui, quand il -ne fut plus jaloux, cessa d'être curieux de ce qu'Odette avait pu faire -avec Forcheville, même après ma jalousie passée connaître la -blanchisseuse d'Albertine, des personnes de son quartier, y reconstituer -sa vie, ses intrigues, cela seul avait du charme pour moi. Et comme le -désir vient toujours d'un prestige préalable, comme il était advenu -pour Gilberte, pour la duchesse de Guermantes, ce furent dans ces -quartiers où avait autrefois vécu Albertine, les femmes de son milieu -que je recherchai et dont seules j'eusse pu désirer la présence. Même -sans rien pouvoir en apprendre, c'étaient les seules femmes vers -lesquelles je me sentais attiré, étant celles qu'Albertine avait -connues ou qu'elle aurait pu connaître, femmes de son milieu ou des -milieux où elle se plaisait, en un mot celles qui avaient pour moi le -prestige de lui ressembler ou d'être de celles qui lui eussent plu. Me -rappelant ainsi soit Albertine elle-même, soit le type pour lequel elle -avait sans doute une préférence, ces femmes éveillaient en moi un -sentiment cruel de jalousie ou de regret, qui plus tard quand mon -chagrin s'apaisa se mua en une curiosité non exempte de charme. Et -parmi ces dernières surtout les filles du peuple, à cause de cette -vie, si différente de celle que je connaissais, et qui est la leur. -Sans doute c'est seulement par la pensée qu'on possède des choses, et -on ne possède pas un tableau parce qu'on l'a dans sa salle à manger si -on ne sait pas le comprendre, ni un pays parce qu'on y réside sans -même le regarder. Mais enfin j'avais autrefois l'illusion de ressaisir -Balbec, quand à Paris Albertine venait me voir et que je la tenais dans -mes bras. De même je prenais un contact, bien étroit et furtif -d'ailleurs, avec la vie d'Albertine, l'atmosphère des ateliers, une -conversation de comptoir, l'âme des taudis, quand j'embrassais une -ouvrière. Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à -Albertine—comme Albertine avait été elle-même par rapport à -Balbec—étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l'un -l'autre, en dégradation successive, qui nous permettent de nous passer -de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec, ou amour -d'Albertine (comme le fait d'aller au Louvre voir un Titien qui y fut -jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui -séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de -notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës, -harmoniques et dégradées, autour d'un désir premier qui a donné le -ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte -maîtresse (comme cela m'était arrivé aussi par exemple pour la -duchesse de Guermantes et pour Gilberte). Andrée, ces femmes, étaient -pour le désir, que je savais ne plus pouvoir exaucer, d'avoir auprès -de moi Albertine, ce qu'un soir, avant que je connusse Albertine -autrement que de vue, avait été l'ensoleillement tortueux et frais -d'une grappe de raisin.</p> - -<p>Associées maintenant au souvenir de mon amour, les particularités -physiques et sociales d'Albertine, malgré lesquelles je l'avais aimée, -orientaient au contraire mon désir vers ce qu'il eût autrefois le -moins naturellement choisi: des brunes de la petite bourgeoisie. Certes -ce qui commençait partiellement à renaître en moi, c'était cet -immense désir que mon amour pour Albertine n'avait pu assouvir, cet -immense désir de connaître la vie que j'éprouvais autrefois sur les -routes de Balbec, dans les rues de Paris, ce désir qui m'avait fait -tant souffrir quand, supposant qu'il existait aussi au cœur -d'Albertine, j'avais voulu la priver des moyens de le contenter avec -d'autres que moi. Maintenant que je pouvais supporter l'idée de son -désir, comme cette idée était aussitôt éveillée par le mien, ces -deux immenses appétits coïncidaient, j'aurais voulu que nous pussions -nous y livrer ensemble, je me disais: cette fille lui aurait plu, et par -ce brusque détour pensant à elle et à sa mort, je me sentais trop -triste pour pouvoir poursuivre plus loin mon désir. Comme autrefois le -côté de Méséglise et celui de Guermantes avaient établi les assises -de mon goût pour la campagne et m'eussent empêché de trouver un -charme profond dans un pays où il n'y aurait pas eu de vieille église, -de bleuets, de boutons d'or, c'est de même en les rattachant en moi à -un passé plein de charme que mon amour pour Albertine me faisait -exclusivement rechercher un certain genre de femmes; je recommençais, -comme avant de l'aimer, à avoir besoin d'harmoniques d'elle qui fussent -interchangeables avec mon souvenir devenu peu à peu moins exclusif. Je -n'aurais pu me plaire maintenant auprès d'une blonde et fière -duchesse, parce qu'elle n'eût éveillé en moi aucune des émotions qui -partaient d'Albertine, de mon désir d'elle, de la jalousie que j'avais -eue de ses amours, de mes souffrances, de sa mort. Car nos sensations -pour être fortes ont besoin de déclencher en nous quelque chose de -différent d'elles, un sentiment, qui ne pourra pas trouver dans le -plaisir de satisfaction mais qui s'ajoute au désir, l'enfle, le fait -s'accrocher désespérément au plaisir. Au fur et à mesure que l'amour -qu'avait éprouvé Albertine pour certaines femmes ne me faisait plus -souffrir, il rattachait ces femmes à mon passé, leur donnait quelque -chose de plus réel, comme aux boutons d'or, aux aubépines le souvenir -de Combray donnait plus de réalité qu'aux fleurs nouvelles. Même -d'Andrée, je ne me disais plus avec rage: «Albertine l'aimait», mais -au contraire pour m'expliquer à moi-même mon désir, d'un air -attendri: «Albertine l'aimait bien.» Je comprenais maintenant les -veufs qu'on croit consolés et qui prouvent au contraire qu'ils sont -inconsolables, parce qu'ils se remarient avec leur belle-sœur. Ainsi -mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles -amours, et Albertine, comme ces femmes longtemps aimées pour -elles-mêmes qui plus tard sentant le goût de leur amant s'affaiblir -conservent leur pouvoir en se contentant du rôle d'entremetteuses, -parait pour moi, comme la Pompadour pour Louis XV, de nouvelles -fillettes. Même autrefois, mon temps était divisé par périodes où -je désirais telle femme, ou telle autre. Quand les plaisirs violents -donnés par l'une étaient apaisés, je souhaitais celle qui donnait une -tendresse presque pure jusqu'à ce que le besoin de caresses plus -savantes ramenât le désir de la première. Maintenant ces alternances -avaient pris fin, ou du moins l'une des périodes se prolongeait -indéfiniment. Ce que j'aurais voulu, c'est que la nouvelle venue vînt -habiter chez moi, et me donnât le soir avant de me quitter un baiser -familial de sœur. De sorte que j'aurais pu croire—si je n'avais fait -l'expérience de la présence insupportable d'une autre—que je -regrettais plus un baiser que certaines lèvres, un plaisir qu'un amour, -une habitude qu'une personne. J'aurais voulu aussi que les nouvelles -venues pussent me jouer du Vinteuil comme Albertine, parler comme elle -avec moi d'Elstir. Tout cela était impossible. Leur amour ne vaudrait -pas le sien, pensais-je, soit qu'un amour auquel s'annexaient tous ces -épisodes, des visites aux musées, des soirées au concert, toute une -vie compliquée qui permet des correspondances, des conversations, un -flirt préliminaire aux relations elles-mêmes, une amitié grave -après, possède plus de ressources qu'un amour pour une femme qui ne -sait que se donner, comme un orchestre plus qu'un piano, soit que plus -profondément, mon besoin du même genre de tendresse que me donnait -Albertine, la tendresse d'une fille assez cultivée et qui fût en même -temps une sœur, ne fût—comme le besoin de femmes du même milieu -qu'Albertine—qu'une reviviscence du souvenir d'Albertine, du souvenir -de mon amour pour elle. Et une fois de plus j'éprouvais d'abord que le -souvenir n'est pas inventif, qu'il est impuissant à désirer rien -d'autre, même rien de mieux que ce que nous avons possédé, ensuite -qu'il est spirituel de sorte que la réalité ne peut lui fournir -l'état qu'il cherche, enfin que, s'appliquant à une personne morte, la -renaissance qu'il incarne est moins celle du besoin d'aimer auquel il -fait croire que celle du besoin de l'absente. De sorte que la -ressemblance avec Albertine, de la femme que j'avais choisie la -ressemblance même, si j'arrivais à l'obtenir, de sa tendresse avec -celle d'Albertine, ne me faisaient que mieux sentir l'absence de ce que -j'avais sans le savoir cherché de ce qui était indispensable pour que -renaquît mon bonheur, c'est-à-dire Albertine elle-même, le temps que -nous avions vécu ensemble, le passé à la recherche duquel j'étais -sans le savoir. Certes, par les jours clairs, Paris m'apparaissait -innombrablement fleuri de toutes les fillettes, non que je désirais, -mais qui plongeaient leurs racines dans l'obscurité du désir et des -soirées inconnues d'Albertine. C'était telle de celles dont elle -m'avait dit tout au début quand elle ne se méfiait pas de moi: «Elle -est ravissante cette petite, comme elle a de jolis cheveux.» Toutes les -curiosités que j'avais eues autrefois de sa vie quand je ne la -connaissais encore que de vue, et d'autre part tous mes désirs de la -vie se confondaient en cette seule curiosité, voir Albertine avec -d'autres femmes, peut-être parce qu'ainsi, elles parties, je serais -resté seul avec elle, le dernier et le maître. Et en voyant ses -hésitations, son incertitude en se demandant s'il valait la peine de -passer la soirée avec telle ou telle, sa satiété quand l'autre était -partie, peut-être sa déception, j'eusse éclairé, j'eusse ramené à -de justes proportions la jalousie que m'inspirait Albertine, parce que -la voyant ainsi les éprouver, j'aurais pris la mesure et découvert la -limite de ses plaisirs. De combien de plaisirs, de quelle douce vie elle -nous a privés, me disais-je, par cette farouche obstination à nier son -goût! Et comme une fois de plus je cherchais quelle avait pu être la -raison de cette obstination, tout d'un coup le souvenir me revint d'une -phrase que je lui avais dite à Balbec le jour où elle m'avait donné -un crayon. Comme je lui reprochais de ne pas m'avoir laissé -l'embrasser, je lui avais dit que je trouvais cela aussi naturel que je -trouvais ignoble qu'une femme eût des relations avec une autre femme. -Hélas, peut-être Albertine s'était-elle toujours rappelé cette -phrase imprudente.</p> - -<p>Je ramenais avec moi les filles qui m'eussent le moins plu, je lissais -des bandeaux à la vierge, j'admirais un petit nez bien modelé, une -pâleur espagnole. Certes autrefois, même pour une femme que je ne -faisais qu'apercevoir sur une route de Balbec, dans une rue de Paris, -j'avais senti ce que mon désir avait d'individuel et que c'était le -fausser que de chercher à l'assouvir avec un autre objet. Mais la vie, -en me découvrant peu à peu la permanence de nos besoins, m'avait -appris que, faute d'un être, il faut se contenter d'un autre—et je -sentais que ce que j'avais demandé à Albertine, une autre, M<sup>lle</sup> -de Stermaria, eût pu me le donner. Mais ç'avait été Albertine; et entre -la satisfaction de mes besoins de tendresse et les particularités de -son corps un entrelacement de souvenirs s'était fait tellement -inextricable que je ne pouvais plus arracher à un désir de tendresse -toute cette broderie des souvenirs du corps d'Albertine. Elle seule -pouvait me donner ce bonheur. L'idée de son unicité n'était plus un -<i>a priori</i> métaphysique puisé dans ce qu'Albertine avait d'individuel, -comme jadis pour les passantes, mais un <i>a posteriori</i> constitué par -l'imbrication contingente et indissoluble de mes souvenirs. Je ne -pouvais plus désirer une tendresse sans avoir besoin d'elle, sans -souffrir de son absence. Aussi la ressemblance même de la femme -choisie, de la tendresse demandée avec le bonheur que j'avais connu ne -me faisait que mieux sentir tout ce qui leur manquait pour qu'il pût -renaître. Ce même vide que je sentais dans ma chambre depuis -qu'Albertine était partie, et que j'avais cru combler en serrant des -femmes contre moi, je le retrouvais en elles. Elles ne m'avaient jamais -parlé, elles, de la musique de Vinteuil, des mémoires de Saint-Simon, -elles n'avaient pas mis un parfum trop fort pour venir me voir, elles -n'avaient pas joué à mêler leurs cils aux miens, toutes choses -importantes parce qu'elles permettent, semble-t-il, de rêver autour de -l'acte sexuel lui-même et de se donner l'illusion de l'amour, mais en -réalité parce qu'elles faisaient partie du souvenir d'Albertine et que -c'était elle que j'aurais voulu trouver. Ce que ces femmes avaient -d'Albertine me faisait mieux ressentir ce que d'elle il leur manquait et -qui était tout, et qui ne serait plus jamais puisque Albertine était -morte. Et ainsi mon amour pour Albertine qui m'avait attiré vers ces -femmes me les rendait indifférentes, et peut-être mon regret -d'Albertine et la persistance de ma jalousie qui avaient déjà -dépassé par leur durée mes prévisions les plus pessimistes -n'auraient sans doute jamais changé beaucoup, si leur existence, -isolée du reste de ma vie, avait seulement été soumise au jeu de mes -souvenirs, aux actions et réactions d'une psychologie applicable à des -états immobiles, et n'avait pas été entraînée vers un système plus -vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans -l'espace. Comme il y a une géométrie dans l'espace, il y a une -psychologie dans le temps, où les calculs d'une psychologie plane ne -seraient plus exacts parce qu'on n'y tiendrait pas compte du temps et -d'une des formes qu'il revêt, l'oubli; l'oubli dont je commençais à -sentir la force et qui est un si puissant instrument d'adaptation à la -réalité parce qu'il détruit peu à peu en nous le passé survivant -qui est en constante contradiction avec elle. Et j'aurais vraiment bien -pu deviner plus tôt qu'un jour je n'aimerais plus Albertine. Quand -j'avais compris, par la différence qu'il y avait entre ce que -l'importance de sa personne et de ses actions était pour moi et pour -les autres, que mon amour était moins un amour pour elle, qu'un amour -en moi, j'aurais pu déduire diverses conséquences de ce caractère -subjectif de mon amour et qu'étant un état mental, il pouvait -notamment survivre assez longtemps à la personne, mais aussi que -n'ayant avec cette personne aucun lien véritable, n'ayant aucun soutien -en dehors de soi, il devrait comme tout état mental, même les plus -durables, se trouver un jour hors d'usage, être «remplacé» et que ce -jour-là tout ce qui semblait m'attacher si doucement, indissolublement, -au souvenir d'Albertine n'existerait plus pour moi. C'est le malheur des -êtres de n'être pour nous que des planches de collections fort usables -dans notre pensée. Justement à cause de cela on fonde sur eux des -projets qui ont l'ardeur de la pensée; mais la pensée se fatigue, le -souvenir se détruit, le jour viendrait où je donnerais volontiers à -la première venue la chambre d'Albertine, comme j'avais sans aucun -chagrin donné à Albertine la bille d'agate ou d'autres présents de -Gilberte.</p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERTINE DISPARUE VOL 01 (OF 2) ***</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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