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-The Project Gutenberg eBook of Apologie pour les nouveaux-riches, by
-Charles Moulié
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Apologie pour les nouveaux-riches
-
-Author: Charles Moulié
-
-Release Date: January 22, 2021 [eBook #64371]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK APOLOGIE POUR LES
-NOUVEAUX-RICHES ***
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-
- APOLOGIE
- POUR LES
- NOUVEAUX-RICHES
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DES TRENTE
- ALBERT MESSEIN, EDITEUR
- 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19
-
- 1921
-
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-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:
-
-10 Exemplaires sur papier du Japon et
-
-500 Exemplaires sur papier vergé d'Arches
-
-tous numérotés.
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-Nº
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-A LOUIS THOMAS.
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- Elatisque superciliis vultuque lumenti
- Incedens, cœlumque oculis et inania captans,
- Ducit inauratam vesana Superbia pompam.
-
- IOANNES SECUNDUS.
-
-
-
-
-GÉNÉRALITÉS PRÉPARATOIRES
-
-
-Vous êtes à pied dans la rue. Si une limousine en passant vous
-éclabousse, vous vous écriez:
-
---«Cochon de Nouveau-riche!»
-
-Vous dînez au restaurant. Près de vous, on débouche une bouteille de
-Champagne. Vous vous dites:
-
---«Ces Nouveaux-riches!»
-
-Un jour de grève des omnibus, vous arrêtez un taxi, parce que vous êtes
-pressé. Quelqu'un se précipite vers le chauffeur en lui promettant vingt
-francs de pourboire. Vous grognez:
-
---«Nouveau-riche!»
-
-Au théâtre, dans une loge, vous apercevez des hommes en veston. Vous
-jugez:
-
---«Encore des Nouveaux-riches.»
-
-On vous marche sur le pied:
-
---«C'est un Nouveau-riche.»
-
-Vous voyez une jolie petite grue qui monte en voiture:
-
---«C'est pour un Nouveau-riche.»
-
-On vous rapporte un propos bête comme tout:
-
---«C'est d'un Nouveau-riche.»
-
-Mais qu'est-ce enfin qu'un Nouveau-riche?
-
- * * * * *
-
-Un Nouveau-riche, c'est:
-
- I.--Un individu qui était un homme en 1914 et qui est un Monsieur
- en 1920;
- --Un homme qui, souvent, parlait à la troisième personne en 1914,
- et à qui on parle à la troisième personne en 1920;
- --Un Monsieur qui vous saluait en 1914, et qui attend votre salut
- en 1920;
-
- II.--Un individu qui n'avait pas }
- --Un homme qui a gagné } de l'argent.
- --Un Monsieur qui a }
-
- III.--Un individu }
- --Un homme } qui ne mérite pas d'en avoir.
- --Un Monsieur }
-
- IV.--Un individu }
- --Un homme } qui ne sait pas s'en servir.
- --Un Monsieur }
-
- V.--Un individu }
- --Un homme } qui se moque de vous et de moi.
- --Un Monsieur }
-
- * * * * *
-
-Le Nouveau-riche est à peu près le seul avantage que nous ayons tiré de
-la guerre. Il est considérable.
-
-Le Nouveau-riche est à peu près le seul homme de France à qui la guerre
-ait été de quelque profit. Ce profit, il est vrai, fut grand.
-
- * * * * *
-
-Le Nouveau-riche a fait fortune, pendant la guerre, en vendant des
-choses à l'État, ou en vendant d'autres choses aux simples particuliers.
-Quelquefois, il menait les deux commerces.
-
-L'État, qui a l'avantage de faire payer ses factures par les
-contribuables, achetait à n'importe quel prix, pourvu qu'il fixât
-lui-même ce prix. Il le fixait n'importe comment, au hasard de
-préférence, mais avec un goût de l'excessif que les monarchies les plus
-dépensières n'ont jamais connu.
-
-Pour la vente aux simples particuliers, par manière de compensation,
-c'est le marchand qui fixait les prix. En citoyen libre d'une libre
-république, il les fixait avec une fantaisie que les humoristes les plus
-audacieux n'auraient pas inventée.
-
-Notons seulement qu'en France les simples particuliers et les
-contribuables se confondent. Si nous ne sommes pas encore tous ruinés,
-il y a de quoi en rester confondu.
-
- * * * * *
-
-Selon Hésiode, Ploutos, dieu de la richesse, était fils de Déméter,
-déesse des moissons. Ainsi, les champs ayant besoin de la paix selon
-tous les poètes, nul n'aurait dû pouvoir s'enrichir pendant la guerre.
-On sait qu'il en fut autrement.
-
-Mais il serait puéril de convaincre les Grecs de mensonge. La
-prescription les sauve. D'ailleurs, la paix donne la richesse, on ne
-peut le nier. Elle la donne toutefois plus grande avant même d'être la
-paix. Cela aussi est une triste vérité.
-
-Pendant la guerre, les mercantis de tout poil furent d'une endurance
-digne d'éloges.
-
-Ceux de la zone des armées n'hésitaient pas à passer des nuits blanches
-derrière leurs volets clos, afin d'héberger les soldats désireux de
-boire de verts bourgognes servis par des Madelons souvent attigées.
-
-Ceux de l'intérieur, chargés de la subsistance des civils, n'avaient pas
-une livre de sucre pour qui leur présentait une carte d'alimentation.
-Mais ils en fournissaient dix boîtes de cinq kilos à qui les voulait
-payer trente francs l'une. Cette grandeur d'âme avait ses dangers. Les
-mercantis les bravaient.
-
-Tous étaient décidés à tenir jusqu'au bout. Ils s'y étaient si bien
-décidés qu'ils auraient tenu jusqu'au 11 novembre 1934. L'armistice de
-1918 les déçut un peu. «Déjà?» demandèrent-ils. L'héroïsme, affaire
-d'habitude, ne leur pesait plus.
-
-Les temps allaient changer. Un jour viendrait sans doute où la vie
-redeviendrait normale. La guerre avait fini plus tôt qu'ils ne pensaient
-qu'elle dût finir. La paix pourrait aussi, plus tôt qu'on ne croyait,
-tout remettre en l'état d'autrefois. Ils résolurent de proroger leur
-héroïsme.
-
-Et ce fut la vie chère, toujours plus chère.
-
- * * * * *
-
-Et nous avons les Nouveaux-riches.
-
-Dans les écoles, les enfants n'apprennent plus à conjuguer le verbe
-_aimer_.
-
-Il n'est pas nécessaire, ont décrété les maîtres, de leur bourrer le
-crâne avec des mots dont le sens s'est perdu.
-
-Les petits conjuguent en chœur: «_J'augmente, tu augmentes, il augmente,
-nous augmentons, vous augmentez, ils augmentent._»
-
-Pauvres petits! Comment concilieraient-ils les leçons de leurs maîtres
-et les plaintes de leurs parents?
-
-La mère annonce en préparant une tartine:
-
---«Le beurre a encore augmenté.»
-
---«C'est le passé indéfini», dit l'enfant, tout fier de sa jeune
-science.
-
---«Non», corrige la mère, «c'est le présent, le douloureux présent.»
-
---«Indéfini?» ajoute le père. «C'est, hélas, bien défini. Je crains
-plutôt que ce ne soit le futur qui soit indéfini.»
-
-Cet enfant ne saura jamais la grammaire.
-
-Les Nouveaux-riches sont passés par là.
-
- * * * * *
-
-Qui donc a dit, mais en serrant les dents:
-
---«Les Nouveaux-riches, ou la médiocrité dorée.»
-
- * * * * *
-
-La Bruyère disait:
-
---«_Faire fortune est une si belle phrase..._»
-
-
-
-
-A LA RECHERCHE DES RESPONSABILITÉS
-
-
-La Bruyère a dit:
-
-«_II n'y a au monde que deux manières de s'élever: ou par sa propre
-industrie, ou par l'imbécillité des autres._»
-
-Du fait de la guerre, pour les Nouveaux-riches, la question
-d'_industrie_ ne se pose pas. Nul n'ignore que les plus fameux
-industriels n'étaient pas obligatoirement des aigles d'industrie.
-C'étaient des épiciers ou des notaires.
-
-Le mot, qu'on le remarque, se prête à merveille à toutes les
-combinaisons, jusqu'à celles de chevalier d'industrie, beau titre qui ne
-se porte plus, la marchandise étant vendue sous une étiquette nouvelle.
-Et _combinaisons_ satisfait à l'étymologie. Mais en cet endroit il
-serait plus juste de parler de combines.
-
- * * * * *
-
-Pendant la guerre, la richesse est venue aux industriels et aux
-commerçants comme le galimatias vient dans la prose de M. Stéphane
-Lauzanne: sans rime ni raison. Il n'y avait rien à faire pour
-l'empêcher.
-
-Veut-on des preuves? Le _Cri de Paris_ nous a rapporté cette histoire
-édifiante:
-
-Un bourgeois, d'une cinquantaine d'années, avait un immeuble. L'État en
-eut besoin. On en fit la réquisition. L'immeuble était d'un assez beau
-revenu: mais quoi! c'était la guerre; tout le monde se sacrifiait; le
-bourgeois n'avait que sa maison, il la sacrifia. Autrement dit, il n'en
-demanda qu'un loyer de dix mille francs.
-
---«Trop cher», répondit l'État, économe. «Nous vous accordons huit mille
-francs.»
-
---«J'accepte», conclut le bourgeois.
-
-Il espérait avoir assez pour vivre de ces huit mille francs par an. Il
-signa le marché sans le lire.
-
-Le premier mois écoulé, il reçut huit mille francs.
-
---«Tiens!» pensa-t-il, «on paye d'avance.»
-
-Trente jours plus tard, il reçut huit mille francs.
-
---«C'est une erreur», pensa-t-il.
-
-Il alla, pauvre homme, la signaler au fonctionnaire compétent. Il fut
-presque injurié. Il ne savait donc pas lire?--Qu'il se reportât aux
-termes du marché! Il avait loué sa maison pour huit mille francs par
-mois. Que réclamait-il?--Il crut défaillir, et protesta.
-
---«C'est une erreur», fit-il.
-
---«Encore!» s'écria l'État.
-
---«Mais non. J'avais demandé huit mille francs par an. On m'en donne
-quatre-vingt-seize mille. Il faut déchirer le contrat.»
-
---«Déchirer le contrat? Vous êtes fou.»
-
-Et on le poussa dehors.
-
-Le pauvre homme devint riche malgré lui.
-
- * * * * *
-
-Tous les fournisseurs de l'État n'eurent pas la délicatesse de ce
-bourgeois. Presque tous réalisèrent des bénéfices aussi saugrenus.
-
-Alors?
-
-Alors, si les commerçants ne se sont pas toujours élevés par leur propre
-industrie, il faut bien admettre que c'est par l'imbécillité des autres.
-
-Quels sont ces autres?
-
-Il ne me plaît pas beaucoup d'avouer que je suis un imbécile.
-
-Nous devons tous pourtant en faire l'aveu, loyalement. L'État, c'est
-nous. Le suffrage universel a parfois de terribles retours. Nul ne
-commande et tous sont maîtres? Beaux principes, dont les conséquences
-pour la foule ne sont pas drôles, pendant que les malins barbotent.
-
-Or nous voici diablement penauds. Nous avons fait les Nouveaux-riches.
-Avons-nous le droit de les condamner?
-
-Si nous ne les avons pas faits, nous n'avons du moins rien fait pour
-qu'ils ne se fissent point. Nous les regardions comme si notre intérêt
-n'était pas en jeu. Nous les avons souvent regardés par jeu. Telle est
-l'abnégation de notre idéalisme national. De quoi nous plaignons-nous?
-
-Ils dansent aujourd'hui, comme des crapauds, je le concède, mais ils
-dansent. Et nous n'avons pas encore fini de payer les musiciens de ce
-délicieux orchestre.
-
- * * * * *
-
-Des mécontents ont proposé de présenter la note des frais aux danseurs.
-Ils disaient:
-
---«Ces gens-là se sont enrichis honteusement. Il faut reviser les
-marchés de guerre. Il faut imposer les bénéfices de guerre.»
-
-Nobles ardeurs! Flammes éternelles des carabiniers d'Offenbach! Comme si
-nous vivions dans un théâtre! Comme si l'on pouvait exiger du directeur
-qu'on nous rendît l'argent! Mais que sont devenus tant de directeurs
-retirés des affaires?
-
-Le ministre des Finances, M. Marsal en personne, prit un jour la parole
-à la Chambre des députés. Avec d'infinies précautions, il essaya de
-faire entendre aux implacables justiciers tout ce qu'avait de chimérique
-une aventure si généreuse. Il n'osa pas leur dire en face qu'ils étaient
-rudement bêtes. S'il ne s'était pas retenu, il leur aurait démontré que
-pratiquement les Nouveaux-riches, profiteurs, et autres mercantis,
-n'existaient pas. Il mâchouilla des promesses vagues. Les députés furent
-contents. Les Nouveaux-riches aussi. Et les ministres. Ce fut une belle
-journée parlementaire.
-
-Et voilà pour nous.
-
-
-
-
-UN VIEUX PORTRAIT
-
-
-Les bons journalistes ont dans leur musette une collection remarquable
-de lieux-communs dont ils font étalage à la moindre occasion.
-
-Il n'en est pas beaucoup qui n'affirment pas, une fois par semaine,
-qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les plus savants écrivent:
-_nil novi sub sole._ Ils n'en tirent aucune gloire, hâtons-nous de le
-reconnaître. Le public aime qu'on lui impute des lumières de tout, et il
-n'est pas fâché d'apprendre que les pires extravagances dont nous sommes
-témoins ne sont pas dangereuses, parce qu'elles sont vieilles comme le
-monde.
-
-Que le public le sache donc bien: malgré la contradiction qu'on relève
-en ces termes, il y a toujours eu des Nouveaux-riches. On s'en est
-toujours moqué. C'est la rançon de la fortune.
-
-Dans des siècles plus heureux, au Grand Siècle entre autres, il y en
-eut. Il y en eut moins, car le roi les châtiait, ce qui explique tout.
-Ils étaient moins arrogants aussi. Ils eurent l'honneur d'être peints
-par les plus grands auteurs de leur temps. Cela leur confère une sorte
-de laurier qui ne doit pas nous émouvoir.
-
-Nous reviendrons sur le cas de M. Jourdain. Il le mérite. M. Jourdain, à
-dire vrai, n'est pas de ces hommes qui n'ont point de grands-pères.
-Giton, lui, par contre, a droit à notre sollicitude. Il est l'ancêtre de
-nos Nouveaux-riches. Il a reçu leurs lettres de noblesse. Qu'en ont-ils
-fait, les malheureux? Mais relisons-les ensemble, voulez-vous?
-
- * * * * *
-
-_GITON a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil
-fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et
-délibérée: il parle avec confiance, il fait répéter celui qui
-l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit; il
-déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort
-loin et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit
-profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la
-promenade plus de place qu'un autre; il tient le milieu en se promenant
-avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher,
-et l'on marche; tous se règlent sur lui; il interrompt, il redresse ceux
-qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps
-qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il
-débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil,
-croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son
-chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et
-découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand
-rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux
-sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit: il
-est riche._
-
- * * * * *
-
-Vous avez envie de crier:
-
---«Comme c'est ça!»
-
-Mais il y a loin de Giton à notre Nouveau-riche.
-
-Celui-là porte perruque, évidemment. Nous ne le voyons plus que sur la
-scène de la Comédie-Française. Il est devenu Nouveau-riche de musée. On
-est sur le point de le trouver beau, comme nous trouvons beau, assez
-sottement du reste, tout ce qui est ancien.
-
-Notre Nouveau-riche est autre. Il s'habille d'un complet veston; il est
-chauve, bien entendu; il fume de gros cigares; il parle, et voilà sa
-perte, nous l'entendons. Au théâtre, il est dans la salle; il souffle à
-côté de nous; il a du ventre; il a les mains courtes; il sue la
-richesse, et de richesse: il ne sent pas bon. Tournons la page.
-
-
-
-
-DÉFINITION PAR L'ABSURDE
-
-
-Comme je cherchais une définition du Nouveau-riche en me promenant aux
-Tuileries, je tombai sur un de ces bons camarades que j'aime, s'ils sont
-bavards, car je peux penser à autre chose tandis qu'ils me racontent
-leurs petites histoires.
-
---«Mon vieux», me dit celui-ci, «je viens d'écrire un portrait.»
-
-Il a, c'est exact, la manie d'écrire des portraits et, pour comble, de
-les publier.
-
---«Vous plaît-il de l'entendre? Je serais heureux d'avoir votre
-sentiment.»
-
-Je dus l'écouter.
-
-Il lut:
-
- * * * * *
-
---«_Cet homme que je viens de rencontrer, après l'avoir perdu de vue
-pendant de si lourdes années, je le tenais pour mort depuis longtemps.
-Ou j'aurais gagé du moins qu'il portait barbe blanche. Je fus bien
-surpris de lui trouver les cheveux noirs. Il n'est pas vieux. Quant à la
-barbe, vous concevez sans peine qu'il n'en a pas, non plus que de
-moustache. Mais ce n'est point par ces traits vulgaires que se fait
-remarquer mon ami._
-
-»_Hélas, en effet, il se fait remarquer, et viole ainsi la règle posée
-par Brummel, moins par le négligé de sa tenue ou la recherche de sa
-mise, que par une certaine façon qu'il a de protester publiquement,
-quoique sans tapage, contre la veulerie envahissante de ce temps de
-désordres._
-
-»_Me croirez-vous? Je n'ose vous le dire. Vous me répondrez que je
-plaisante. Au fait, qu'importe? Mon ami donc, quand il monte dans une
-voiture, (que ce soit sa limousine ou la bagnole de la première
-station), s'il accompagne une dame, il lui cède toujours la place de
-droite. Mais souvent il doit la lui imposer, car nos pauvres
-contemporaines n'en savent pas beaucoup plus long sur ce chapitre que
-nos contemporains glorieux._
-
-»_Vous voyez que mon ami ne reste pas assis dans le Métro, lorsque votre
-mère est debout. Ce n'est rien. Dans la rue, s'il marche à côté de sa
-dactylographe ou de la baronne Jakobsohn, vous penseriez qu'il est
-atteint d'une singulière maladie: il passe tantôt à bâbord et tantôt à
-tribord, et plus d'une fois la dactylographe, ou la baronne, (elles sont
-de même naissance), se demande quelle mouche le pique. Lui cependant, au
-hasard de la promenade, demeure fidèle aux coutumes françaises et se
-contente de laisser le haut du trottoir à qui de droit._
-
-»_Il vaut mieux que je ne pousse pas plus loin cette mauvaise farce.
-Vous avez raison. Comment ne pas affirmer que j'exagère? Est-ce qu'un
-homme pareil existe encore? Il n'intéresserait plus que les
-paléontologues._»
-
- * * * * *
-
---«Mais il m'intéresse beaucoup», m'écriai-je.
-
-Mon camarade souriait avec confiance.
-
---«Oui», dis-je, «je ne sais pas qui vous aviez en vue quand vous fîtes
-ce portrait. Mais je sais parfaitement que votre personnage n'a rien de
-commun avec un Nouveau-riche. Et je vous demande la permission
-d'employer votre portrait. Si je n'arrive pas à montrer à mes lecteurs
-ce que c'est qu'un Nouveau-riche, je leur montrerai du moins, grâce à
-vous, ce que ce n'est pas.»
-
-
-
-
-DICTIONNAIRES DES ÉPITHÈTES
-
-
-Pour avoir un dictionnaire des épithètes concernant les Nouveaux-riches,
-il suffit d'écouter ce qui se dit dans la rue, au café, chez les
-fournisseurs, dans les couloirs des théâtres, sur les champs de courses,
-chez les femmes de mauvaise vie, et dans le Métro.
-
-On y entend:
-
- 1.--Nouveaux-riches impudiques;
- 2.--N.-r. gras;
- 3.--N.-r. grotesques;
- 4.--N.-r. superbes;
- 5.--N.-r. ventrus;
- 6.--N.-r. encombrants;
- 7.--N.-r. à pendre;
- 8.--N.-r. voleurs;
- 9.--N.-r. magnifiques;
- 10.--N.-r. saugrenus;
- 11.--N.-r. admirables;
- 12.--N.-r. stupides;
- 13.--N.-r. malins;
- 14.--N.-r. à émasculer;
- 15.--N.-r. ridicules;
- 16.--N.-r. républicains;
- 17.--N.-r. juifs;
- 18.--N.-r. effrontés;
- 19.--N.-r. à empailler;
- 20.--N.-r. bouffis;
- 21.--N.-r. fatigués d'être moches;
- 22.--N.-r. endimanchés;
- 23.--N.-r. couronnés de colombins;
- 24.--N.-r. fâcheux;
- 25.--N.-r. à monter en épingles;
- 26.--N.-r. de mardi gras;
- 27.--N.-r. fils de gorets;
- 28.--N.-r. à tête ronde;
- 29.--N.-r. au vinaigre;
- 30.--N.-r. de mes deux;
- 31.--N.-r. à la noix;
- 32.--N.-r. de malheur;
- 33.--N.-r. sans pitié;
- 34.--N.-r. incurables;
- 35.--N.-r. à la mords-moi-le-doigt;
- 36.--N.-r. odieux;
- 37.--N.-r. impossibles;
- 38.--N.-r. à gifler;
- 39.--N.-r. misérables;
- 40.--N.-r. à la sauce verte;
- 41.--N.-r. sans nom;
- 42.--N.-r. laids;
- 43.--N.-r. de rien;
- 44.--N.-r. système D;
- 45.--N.-r. exploiteurs;
- 46.--N.-r. à face de merlan;
- 47.--N.-r. détestables;
- 48.--N.-r. du pauvre monde;
- 49.--N.-r. tragiques;
- 50.--N.-r. nauséabonds.
-
-Mais, si l'on désire injurier de tout cœur un Nouveau-riche, il n'est
-qu'une injure cinglante:
-
---«Nouveau-riche!»
-
-
-
-
-PARVENUS ET NOUVEAUX-RICHES
-
-
-On se tromperait beaucoup si l'on prenait les Nouveaux-riches pour des
-parvenus et les parvenus pour des Nouveaux-riches. C'est que la
-différence est grande entre les uns et les autres.
-
-Les uns font sourire, les autres font rire; les uns ne sont presque
-jamais des crétins, les autres le sont presque toujours; les uns ne
-manquent pas forcément de scrupules, les autres en sont exempts de
-propos délibéré; les uns sont rares, les autres fourmillent; les uns ne
-choquent pas, les autres dégoûtent. Et pourquoi?
-
- * * * * *
-
-La langue française, habile à rendre toutes les nuances, quoi qu'en
-puisse penser M. Albert du Bois, a cru bon de désigner par des noms
-différents les parvenus et les Nouveaux-riches. Elle avait ses raisons.
-Si les Nouveaux-riches étaient des parvenus, on n'aurait pas créé pour
-eux un nom. Regardons un peu sous le masque des mots.
-
-Le parvenu est un homme qui est parti de rien, ou de pas grand'chose,
-qui a travaillé, qui a peiné, et qui à force de persévérance à chasser
-la fortune, finit par arriver au but qu'il s'était assigné. Au départ,
-il avait des sabots; à l'arrivée, il a des souliers vernis; mais nous
-l'avons vu avec des galoches, puis avec des brodequins, puis avec des
-bottines de box-calf, et nous l'avons vu avec des escarpins. Son voyage
-a souvent été long et rude. Les concurrents étaient nombreux sur son
-chemin. Le parvenu a dû parvenir. Le verbe qui étiquète son action
-indique bien la qualité de cette action.
-
-Pour le Nouveau-riche, rien de pareil. La langue française refuse de
-fixer quelle fut l'action du Nouveau-riche. N'y aurait-il donc pas
-d'action dans la vie du Nouveau-riche? Il n'y en a pas en effet. La
-fortune est venue à cet homme, non point parce qu'il l'a violentée, mais
-parce qu'elle l'a choisi, sans qu'on sache pourquoi. Le Nouveau-riche
-n'a rien fait pour mériter de devenir riche. Il n'était rien, et tout à
-coup il s'est trouvé riche. D'où ce mépris que nous avons tous pour lui,
-et que la langue française illustre.
-
- * * * * *
-
-Le savant Pierre Mac-Orlan, dans son _Petit Manuel du parfait
-Aventurier_, a judicieusement divisé les aventuriers en aventuriers
-_actifs_ et en aventuriers _passifs_. Le parvenu est de ceux-là, le
-Nouveau-riche de ceux-ci.
-
- * * * * *
-
-Les parvenus et les Nouveaux-riches ne florissent pas à la même époque.
-Les premiers se cultivent en temps de paix. Les autres poussent en temps
-de guerre, en temps de troubles nationaux, comme les herbes folles dans
-les champs que le soldat a dû quitter pour se battre.
-
- * * * * *
-
-Les parvenus ne parviennent presque jamais au détriment de la société.
-Les Nouveaux-riches ne sont riches que de l'argent pris à tous.
-
-Le parvenu peut être un honnête homme. Pour le Nouveau-riche, le doute
-pend.
-
- * * * * *
-
-Le voyou qui détrousse un passant dans la rue, à deux heures du matin,
-on peut affirmer qu'il est plus respectable que le mercanti: celui-là
-sait qu'il vole et qu'il court le risque d'être emprisonné; le mercanti
-ne sait même plus qu'il vole tout le monde, ni si quelque loi le menace.
-
- * * * * *
-
-Le parvenu tient compte de l'opinion publique. Le Nouveau-riche s'en
-rigole.
-
- * * * * *
-
-Le parvenu est souvent doué d'intelligence. Vous souvient-il d'un mot
-charmant, qui est déjà vieux de plusieurs années?
-
-C'était avant la guerre. Un parvenu, qui aimait les bagatelles, avait
-acheté à Rome un titre de comte. On en plaisantait autour de lui. Lui ne
-bronchait pas. Il avalait toutes les couleuvres.
-
-Pour désarmer enfin ceux qui le taquinaient, sa femme, un jour, déclara
-tranquillement:
-
---«Riez, riez. Le ridicule passe; le nom reste.»
-
-Quand vous découvrirez autant d'esprit chez la femme d'un Nouveau-riche,
-vous viendrez me le dire.
-
-
-
-
-DE MONSIEUR JOURDAIN
-
-
-Un auteur du XVIIe siècle disait:
-
---«_Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés, que
-l'on transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux
-qui les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus
-croître, et qui ne connaissent ni leur commencement ni leurs progrès._»
-
-Un autre, après la Révolution, disait de certains lascars qui se
-montraient en tous lieux:
-
---«_Ils entendent bien mal l'intérêt de leur vanité: rien ne fait plus
-ressortir un mauvais tableau qu'un cadre brillant, et toutes les taches
-paraissent au grand jour._»
-
-L'erreur des Nouveaux-riches, la première en effet, est de croire qu'on
-peut sortir de son milieu et vivre ailleurs sans préparation. Cependant,
-un gentilhomme se mêle à la canaille et n'est pas ridicule. C'est qu'il
-est plus difficile de monter que de descendre, encore que les aviateurs
-prétendent que non.
-
-Mme Angot fait rire. Mme Sans-Gêne fait rire. M. Jourdain aussi fait
-rire, mais différemment. Il n'est pas sûr que M. Jourdain soit si
-ridicule. Il l'était quand il parut pour la première fois. Il semble
-l'être moins aujourd'hui. Ses successeurs nous l'ont rendu sympathique.
-
- * * * * *
-
-M. Jourdain, marchand de drap, fils de marchand de drap et gendre de
-marchand de drap, fatigué de vivre parmi des marchands, ses égaux,
-s'enticha de noblesse et ne rêva plus que de vivre à la façon des
-personnes de qualité.
-
-Il comprit d'abord que l'argent qu'il possédait ne suffisait pas. Les
-gentilshommes, en effet, vrais ou prétendus, qu'il approcha, ne
-brillaient point par l'excès des richesses. Il fallait donc qu'ils
-eussent d'autres mérites. Le mérite de M. Jourdain est d'avoir eu
-l'intelligence de le comprendre d'abord. Nos Nouveaux-riches ne l'ont
-pas, il est à peine besoin de l'indiquer.
-
-Partant de là, M. Jourdain supposa que l'argent lui permettrait
-peut-être d'acquérir tout ce qui lui manquait. Or tout ce qui lui
-manquait se réduisait à ceci: des manières, ou de l'éducation, comme on
-voudra. Il prit donc des maîtres: un maître de musique, un maître à
-danser, un maître d'armes, un maître de philosophie. Il voulait
-s'instruire. Il enrageait quand il voyait des femmes ignorantes.
-Franchement, jugera-t-on que M. Jourdain fut ridicule?
-
-Avez-vous rencontré, en 1920, un marchand de drap qui eût en tête
-d'apprendre où gît la différence entre la prose et les vers, et comment
-il sied d'ouvrir ou fermer la bouche pour prononcer telle voyelle ou
-telle consonne?
-
-Tentez l'épreuve. Demandez à un Nouveau-riche:
-
---«Qu'est-ce que vous faites quand vous dites un U?»
-
-Neuf fois sur dix, il vous répondra:
-
---«Moi? Je m'en fous.»
-
-Et, la dixième:
-
---«Vous n'êtes pas piqué?»
-
-On mesure ainsi la distance qui sépare M. Jourdain de nos mercantis. Et
-qui osera soutenir que l'épreuve n'est pas toute à la gloire de ce brave
-M. Jourdain?
-
- * * * * *
-
-M. Jourdain n'avait pas l'ambition d'étonner ou de surpasser le comte
-Dorante et la marquise Dorimène. Il désirait obliger l'un et plaire à
-l'autre; il n'aspirait qu'à vivre avec eux sur le pied d'égalité. Son
-souci était que le comte se laissât prêter de l'argent et que Dorimène
-se laissât faire l'amour. Par quoi le bonhomme travailla sans le savoir,
-et tout autant que ce malin de Figaro, à rendre nécessaire la Révolution
-de 1789.
-
-Aujourd'hui, la Révolution de 1789 est déjà si loin de nous que la
-plupart des gens, comme des historiens, se cachent mal d'en ignorer à
-peu près tout. Les monuments publics de la France de 1920 attestent, en
-belles capitales, que l'égalité pour nous a cessé d'être un vain mot.
-C'est pourquoi, sans doute, tous les citoyens se tournent vers des
-réformes plus importantes. Et les Nouveaux-riches, avant tous, ne
-s'inquiètent que de sortir de l'égalité, même en sortant, s'il faut et
-s'il ne faut pas, comme on dit au Palais-Bourbon, de la légalité.
-
-M. Jourdain, certes, fut un sot. On n'est pas bête au point de se
-contenter de n'être au-dessus de personne, ou d'être comme tout le
-monde, stupidement. M'accorderait-on que M. Jourdain n'est pas un
-Nouveau-riche?
-
-
-
-
-LE TORT DES NOUVEAUX-RICHES
-
-
-Le plus grand tort des Nouveaux-riches, le seul peut-être qu'ils aient
-aux yeux du philosophe impartial, quand on examine le fond des choses,
-c'est d'avoir rompu trop brusquement avec leurs anciennes habitudes pour
-essayer d'en prendre de nouvelles, qui leur vont comme des bottines à un
-rhinocéros.
-
- * * * * *
-
-Lorsqu'on veut s'élever aux plus hauts barreaux d'une échelle, on
-s'élève à l'ordinaire de barreau en barreau. Quelquefois, de deux on en
-passe un. Le badaud qui s'est arrêté ne crie pas au scandale pour si
-peu. Au contraire. S'il estime que ce simple exercice demandait de
-l'adresse ou des efforts, il ne refuse pas d'admirer l'escaladeur qui
-arrive habilement au dernier échelon. Ce n'est donc point parce qu'ils
-sont riches, ou devenus riches, que les Nouveaux-riches sont détestés.
-
-Mais lorsque, par un procédé qui nous déconcerte, un acrobate se hisse
-au sommet de l'échelle sans poser le pied sur aucun des barreaux qui
-séparent le premier du dernier, nous flairons quelque supercherie et
-nous protestons. C'est par un tour d'escamotage du même ordre que les
-mercantis enrichis nous inquiètent.
-
-Nous voilà devant une solution de continuité qui blesse notre
-entendement.
-
-Ainsi, quand on lit un livre, on s'émeut de perdre le fil du récit parce
-qu'on ne s'est pas aperçu qu'on avait tourné deux ou trois pages à la
-fois.
-
-Ainsi encore, la plupart des gens se révoltent en face de la littérature
-cubiste. Ils ont perdu le fil. Ils n'admettent pas qu'on ait tourné deux
-ou trois pages sous leurs yeux, sans prévenir qu'on les tournait. Or il
-ne faut accuser rien dans ce cas, sinon la paresse intellectuelle de la
-majorité des hommes.
-
-Pour le cas des Nouveaux-riches, il ne faut parler que de notre paresse
-morale.
-
-Il nous fatigue d'accommoder trop vite. De là, le succès naturel des
-banalités les plus criardes, des lieux-communs les plus éculés, et des
-écrivains sans syntaxe,--ce qui ne signifie point d'ailleurs qu'il n'y
-ait ni banalités ni lieux-communs ou qu'il y ait de la syntaxe chez les
-auteurs de l'école cubiste.
-
- * * * * *
-
-La littérature cubiste, en somme, ne choque seulement que le vulgaire,
-non point parce qu'il est vulgaire, mais parce que le vulgaire n'a ni
-l'ambition ni la possibilité de connaître jusqu'en ses moindres détails
-le progrès lent de la littérature.
-
-A qui a lu Rimbaud et Mallarmé, et le grand Jules Laforgue, et Rostand
-même (je dis Edmond),--lequel a eu de l'influence aussi, plus qu'on ne
-croit, ne fût-ce que par contraste,--à qui s'est donné la joie d'étudier
-l'œuvre gigantesque de Victor Hugo, où l'on trouve en perfection toutes
-les ressources des poètes français, il apparaît qu'un Jean Cocteau ne
-doit pas surprendre plus qu'un Paul Valéry. Mécaniquement, soit par
-action directe, soit par réaction, les poètes s'engendrent les uns les
-autres. Rien ne prouve, par exemple, que les tentatives d'André Salmon
-ou de Blaise Cendrars ne viennent pas du dégoût qu'ont tiré ces deux
-jeunes citharèdes, je le parie, de l'émouvante platitude où se complaît
-M. Jean Aicard, académicien.
-
- * * * * *
-
-Dans le royaume des Muses, comme dans la république des Lettres, le
-miracle n'existe pas. Tout y est logique et raisonnable, en principe.
-N'en va-t-il pas de même chez nous de toutes choses?
-
-Les Nouveaux-riches, pour en revenir à ces tristes cocos, ont eu le tort
-de vouloir s'imposer à nous comme des miracles. Laissons-les porter le
-poids de leur inconséquence. On ne saurait trop recommander à quiconque
-a des loisirs, de s'intéresser plutôt à la couleur des yeux de cette
-jeune femme qui passe.
-
-
-
-
-CANDEUR DES NOUVEAUX-RICHES
-
-
-J'aime mieux le dire tout de suite: je ne prétends pas que les
-Nouveaux-riches soient candides au point de se considérer comme des
-étalons de vertu. La notion de probité leur échappe complètement. Ils ne
-la rejettent pas, ils l'ignorent. Leur seule candeur vient de ce qu'ils
-sont persuadés qu'on ne découvre pas qu'ils sont Nouveaux-riches.
-
-Tel était ce personnage de Forain, qui avait, par malheur, un nez, des
-yeux, et des oreilles à n'égarer personne. Comme il se présentait de
-lui-même, disant:
-
---«Je suis Jacob Lévy»,
-
-on lui répliqua:
-
---«Je le vois bien, Monsieur.»
-
-A tous les Nouveaux-riches qui plastronnent, nous avons envie de faire
-la réponse impitoyable.
-
-II faut avouer d'ailleurs que nous ne nous privons pas de la leur faire
-quelquefois sans qu'ils nous en sollicitent. Ce qui les assomme.
-
-La crainte de paraître Nouveaux-riches les suit en tout lieu. On la
-reconnaît dans leur regard. Ils n'ont pas de souci plus tenace que de
-s'imposer aux gens. Comment réussir? Ils n'ont trouvé que deux moyens:
-
---C'est d'abord de ne jamais s'étonner; ainsi ils s'imaginent que nous
-nous imaginerons qu'ils sont du meilleur monde;
-
---C'est ensuite d'étonner; l'entreprise est plus délicate; ils ne s'en
-doutent pas.
-
-Notons qu'en cette alternative ils optent rarement; ils préfèrent
-conjuguer les deux moyens. Ils ont de ces témérités.
-
- * * * * *
-
-Ne s'étonner de rien doit être le fait des esprits supérieurs. On
-l'affirmait chez nous avant la guerre, à l'époque du dilettantisme. Une
-fois pour toutes, on avait mis sur le même plan toutes les émotions,
-tous les spectacles, toutes les nouveautés, toutes les valeurs. On
-entendait un drame d'Ibsen comme un vaudeville de Feydeau; on apprenait
-que Latham avait volé par-dessus la Manche, comme on apprenait que que
-M. Le Bargy quittait la Comédie-Française. On discutait avec la même
-passion, modérément, les adultères de Mme Bolduc et la trahison d'Ullmo.
-Il n'y a que la guerre qui dérouta, pour quelques semaines, nos esprits
-forts.
-
-Mais la guerre, ça n'a qu'un temps, n'est-ce pas? Est-il, au reste, bien
-prouvé qu'il y ait eu la guerre? Ne parlons plus de la guerre, s'il vous
-plaît. La vie a repris comme si quinze-cent-mille jeunes Français
-n'avaient pas été supprimés. Le jazz-band triomphe. Nous voici dans
-l'âge des banques et des saltimbanques.
-
-Tout se vend très cher, mais tout le monde achète tout, et les
-économistes se fatiguent à nous crier que c'est pourquoi tout se vend
-très cher. Nous n'en sortirons pas, puisque cela non plus ne nous
-étonne.
-
-Les Nouveaux-riches, qui sont riches parce qu'ils ont vendu n'importe
-quoi à n'importe quel prix, faut-il s'étonner davantage s'ils ne
-s'étonnent pas d'acheter à leur tour n'importe quoi à n'importe quel
-prix?
-
-On m'objectera que je ne disserte que d'argent? En effet. Mais peut-on
-parler d'autre chose quand les Nouveaux-riches sont en question? L'art,
-la littérature, la musique, les voyages, l'amour, la famille,
-l'immortalité de l'âme, Dieu, la vie, et la mort, quel rapport y a-t-il
-entre ces bagatelles et les Nouveaux-riches?
-
-Boileau disait:
-
---«_L'argent, l'argent, l'argent, sans lui tout est stérile._»
-
-Les mercantis ne s'épatent de rien.
-
-Montesquieu disait:
-
---«_Le nouveau riche admire la sagesse de la providence._»
-
- * * * * *
-
-Quant au désir d'étonner, s'il n'est pas réservé aux seuls
-Nouveaux-riches, il a du moins été poussé par eux jusqu'au paroxysme.
-
-Dans une époque de passions, comme est la nôtre, où les sentiments
-modérés et les idées raisonnables font figure de vieilleries bonnes à
-mettre au cabinet, quand le moindre adjectif ne peut plus se contenter
-de sa forme simple et se gonfle en superlatif pour fixer notre
-attention, les Nouveaux-riches, naturellement, donnent tête basse dans
-la frénésie.
-
-Il ne s'agit pas de bluff. Nous savons que les Nouveaux-riches ont les
-reins solides et que leur fortune est bien placée. Ils ont de la
-surface, et des fonds. Ils dépensent parce qu'ils peuvent. Par candeur,
-ils croient qu'en ouvrant les mains ils gagneront notre estime ou notre
-respect. Ils ne comprennent pas pourquoi nous en rions.
-
-Nulle générosité ne les anime. Ils ne dépensent pas pour des raisons
-morales. Leur geste est moins large. Ils dépensent comme ils ont acquis,
-brutalement. Ils n'ont pas eu le temps d'apprécier peu à peu leur
-fortune croissante; ils n'ont pas le temps d'apprendre à en jouir. Elle
-leur échappe. Cela aussi est comique. Mais ils ne le savent pas.
-
-
-
-
-L'ART DE DÉPENSER
-
-
-Francis de Miomandre, cet écrivain délicieux qui n'a pas encore eu le
-succès qu'il mérite, a publié de jolies réflexions sur l'_Art de
-dépenser_. Non sans tristesse, il demandait à ses lecteurs:
-
---«_Faudra-t-il en donner des recettes? Est-ce la peine de rappeler
-qu'il existe!_»
-
-Puis:
-
---«_Serait-il vrai que l'argent est plus difficile à dépenser qu'à
-gagner, contrairement à ce que croit le vulgaire?_»
-
-J'ignore si Marcel Boulenger a rien écrit sur ce sujet. Je le regrette.
-J'aurais eu plaisir à citer de lui quelque maxime, pour mettre dans mes
-pages un peu de couleur et d'autorité. Le public ne connaît pas la joie
-que procure, à celui qui la cite, une phrase citée au bon moment.
-
-Il est certain que tout le monde ne sait pas dépenser. C'est un art
-délicat. En dépit des apparences, c'est un luxe qui n'est pas à la
-portée de toutes les bourses, surtout des mieux garnies. Cent
-Nouveaux-riches nous en fourniraient cent fois cent preuves. Ils
-commettent une erreur grave ceux qui affirment: «Je dépense, donc je
-suis.»
-
- * * * * *
-
-Dépenser à tort et à travers, voilà le tort et voilà le travers. Ainsi
-font les Nouveaux-riches lorsqu'ils se mêlent de dépenser. Ils le font
-avec assurance, il est vrai, rendons-leur cette justice.
-
-Inscrirai-je ici le nom de cet ancien tourneur d'obus qui, devenu
-propriétaire d'un des plus somptueux coffres-forts de Paris, se mit en
-tête d'avoir une belle bibliothèque? Cela se doit, n'est-ce pas, d'avoir
-une belle bibliothèque? Le dernier des épiciers vous dira que vous
-n'êtes pas riche, si vous ne possédez pas une édition des Fermiers
-Généraux.
-
-Notre bibliophile était moins ambitieux. Pourvu qu'il eût chez lui de
-beaux livres, bien reliés, et d'un grand prix, le reste ne l'intéressait
-pas. Il n'avait pas, vous pensez, l'intention de lire. Il ne poussait
-même pas le scrupule jusqu'à vouloir, comme cette bourgeoise
-nouvellement promue dont l'_Opinion_ nous rapporta les goûts, des livres
-d'amateur, c'est-à-dire, expliqua-t-elle, des livres numérotés.
-
-Il laissa carte blanche au libraire ahuri pour le choix des auteurs.
-
---«N'avez-vous aucune préférence?»
-
---«Non, non. Mettez ce qu'il vous plaira.»
-
---«Des romans? Des mémoires? De la poésie?»
-
---«Oui, oui, allez. Vous savez mieux que moi ce qui se met dans une
-bibliothèque. C'est pour mon fumoir.»
-
---«Parfait. Mais combien vous en faut-il?»
-
---«Combien?»
-
-Le bibliophile répondit sans hésiter:
-
---«Il m'en faut dix-huit mètres.»
-
- * * * * *
-
-Dès qu'il s'agit d'ameublement, les Nouveaux-riches perdent tout-à-coup
-ce sang-froid qui ne leur manqua jamais dans leur négoce. Ils pensent
-entrer dans un royaume magnifique où l'impossible n'existe pas. Tout s'y
-trouve merveilleux par nature. Mais rien ne surprend un Nouveau-riche.
-
-_Fantasio_ nous a conté, parmi d'autres histoires, celle d'un provincial
-qui avait gagné plusieurs millions en vendant des vins plus ou moins
-portugais. Vous en souvient-il?
-
-Étant à Paris pour ses affaires, il voulut tenir la promesse qu'il avait
-faite à sa fille, de lui acheter un piano à queue, mais un beau piano,
-quelque chose de riche enfin. Il se rendit donc chez le meilleur facteur
-de la place et lui exposa son envie. Il était prêt à tous les
-sacrifices.
-
-On lui montra des pianos en palissandre, des pianos en noyer ciré, des
-pianos en citronnier, des pianos décorés de cuivres, des pianos
-rehaussés de peintures. Il s'arrêta devant un piano d'acajou massif,
-parce qu'on lui avoua qu'on n'en avait pas qui coûtât plus cher.
-
---«Combien?»
-
---«Soixante-mille.»
-
-On peut vendre des pianos aux Nouveaux-riches les plus bêtes; il y a
-cependant des nombres qu'on ne prononce pas sans modestie. Le facteur
-prononça ce «soixante-mille» d'une voix indifférente, comme s'il eût
-juré que le client, tout de même, reculerait. Mais le client ne recula
-pas. Il avait probablement délibéré d'aller jusqu'à ce soixante-mille.
-
-Il avait probablement délibéré d'aller au delà. Car il commanda, d'un
-ton bref:
-
---«Alors, mettez-en deux.»
-
- * * * * *
-
-Néanmoins, tous les Nouveaux-riches n'ont pas tant d'estomac. Il en est
-qui n'acceptent pas sans marchander les premiers prix qu'on leur
-annonce: les vieilles habitudes sont dures à déraciner. C'est
-principalement chez les femmes que la vieille habitude résiste
-davantage. Il résulte d'étranges effets, de ces compétitions de
-l'économie et de la prodigalité.
-
-Rappelons une anecdote qui a fait le tour de Paris:
-
-Nous sommes chez une modiste de la rue de la Paix. Une cliente, dont la
-manucure n'avait pas encore pu sauver les ongles, se faisait montrer des
-chapeaux. Rien ne semblait la tenter. Elle était difficile. Quand on
-s'habille aux Champs-Élysées et qu'on a des bijoux--beaucoup de
-bijoux--de la place Vendôme, on ne peut pas ne pas être difficile.
-Celle-ci ne cachait pas sa déception, encore qu'en toute franchise, dans
-le fond du cœur, elle ne fût pas bien certaine d'être déçue. Mais on
-finit par la toucher, avec un petit chapeau, joli comme tout.
-
---«Un véritable amour, Madame», lui disait-on. «Un pur bijou de 1830.»
-
---«Oui», répondit la cliente, «il n'est pas trop mal.»
-
-Puis, après examen:
-
---«1830?» fit-elle. «Oh! vous me le laisserez à 1800?»
-
- * * * * *
-
-Il a été écrit:
-
-«_Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner
-aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands
-établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait,
-et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus._»
-
-
-
-
-LA BELLE NAÏVETÉ
-
-
-Candeur n'est point naïveté.
-
-On disait jadis: «_La naïveté est l'expression de la franchise, de la
-liberté, de la simplicité ou de l'ignorance, et souvent de tout cela à
-la fois._» Voilà une définition dont je m'empare volontiers pour mes
-Nouveaux-riches.
-
-De la franchise, ils en ont. Comme il n'est pas prouvé que l'argent ne
-soit pas tout, singulièrement dans une république pareille à la nôtre,
-les Nouveaux-riches ayant l'argent et donc toutes les possibilités, tout
-leur est permis, au grand jour. Ils n'ont rien à cacher, ni la façon
-dont ils s'élevèrent, ni les appétits qu'ils ont, ni la sottise qui leur
-illumine les yeux.
-
-La liberté se passe de commentaires. Nous savons que ces Messieurs ont
-pu s'engraisser impunément. Nos droits cessent quand les leurs
-commencent. Leurs droits commencent tout de suite.
-
-La simplicité, on me permettra de ne pas la confondre ici avec la
-modestie. Il s'agit d'autre chose.
-
-Ignorance? Est-il besoin de poser un point d'interrogation? Un point
-suffit. Un point.
-
-Mais illustrons ces généralités. Le conte fait passer la morale avec
-lui.
-
- * * * * *
-
-Un soir, à la Comédie-Française, on jouait une pièce en vers et une
-pièce en prose, le _Misanthrope_ et _la Paix chez soi_.
-
-Arrivés après le lever du rideau, deux Nouveaux-riches, aux fauteuils de
-balcon, de face, tâchaient à prendre contact avec le spectacle.
-
---«Où en est-on?» demandait la femme.
-
---«Attends un peu», répondait l'homme.
-
-Le rideau tomba. Ils discutèrent.
-
---«Est-ce la pièce en vers, ou la pièce en prose?» demanda la femme.
-
---«Comment veux-tu qu'on distingue de si loin?» répondit l'homme.
-
- * * * * *
-
-L'été dernier, un Nouveau-riche crut indispensable de visiter les
-châteaux de la Loire.
-
-A Tours, il s'écria:
-
---«Voilà un beau fleuve, pour un fleuve de province.»
-
- * * * * *
-
-Un autre avait préféré passer la saison chaude au bord de la mer.
-
-Il n'avait jamais vu la mer. Comme il en craignait le mal, n'en ayant
-aucune idée, même vague, il estima prudent de ne pas aller pour ses
-débuts à Deauville. Il choisit une plage obscure de Bretagne.
-
-S'il eut de grandes émotions, ce fut en silence. Pendant de longues
-heures, il restait muet. Il regardait l'océan. Tant d'espace perdu le
-troublait peut-être.
-
-Trois îles proches de la côte fixaient le plus souvent ses regards. Les
-gens autour de lui ne s'en occupaient point. Il n'osait questionner
-personne. On savait, évidemment, mais lui ne savait pas, et on saurait
-qu'il ne savait pas. Il se tut. Il méditait.
-
-Un jour, enfin, l'énigme fut résolue. Il avait trouvé, tout seul. Il se
-frotta les mains. Et le soir, sur la jetée, hochant la tête et montrant
-du doigt les îles, il gémit doucement:
-
---«C'est, malheureux tout de même. On ne prendra donc jamais de mesures
-contre ces sacrées inondations?»
-
- * * * * *
-
-Ils ne sont pas tous de cette force. Certains ont une naïveté
-différente, à quoi ils joignent par exemple un sérieux souci de leurs
-devoirs d'hommes neufs. Tel l'ancien marchand de confitures qu'a célébré
-l'_Écho de Paris_.
-
-Comme il se promenait un matin, à l'heure de la marée descendante, il
-rencontra sur la plage un voisin qui pêchait la crevette.
-
---«Tiens!» dit-il. «Vous les pêchez vous-même? Moi, je les fais pêcher
-par mon valet de chambre.»
-
- * * * * *
-
-Les «dames» de ces Messieurs ne se privent pas non plus d'être franches,
-libres, simples et ignorantes à bouche-que-veux-tu. Vingt anecdotes
-sortent des mémoires. En voici une, que j'emprunte à _Fantasio_. Elle
-les résume toutes d'un trait.
-
-La scène se passa dans une de ces boutiques qu'on ne saurait proprement
-appeler boutiques. On n'y vend pas des parfums, des pâtes épilatoires,
-des crèmes, des poudres de riz, ou des crayons à farder, bagatelles à
-l'usage des filles, des jeunes filles, et bientôt des petites filles.
-Non. Ce sont, vous n'en doutez pas, des instituts de beauté.
-
-Donc, devant un comptoir tout ce qu'il y a de plus Louis XVI, une
-importante matrone demandait de l'eau de Cologne.
-
---«A quel prix, Madame?»
-
---«N'importe. La meilleure que vous avez.»
-
---«Et combien Madame en veut-elle?»
-
---«Un demi-setier.»
-
- * * * * *
-
-De ce qui se fait ou ne se fait pas dans ce qu'ils nomment avec emphase
-le grand monde, les nouveaux-riches ont des connaissances curieuses.
-Comme ils aspirent de toute leur âme à compter, ou à être comptés, dans
-le grand monde, il n'est pas de somptuosité qu'ils se refusent.
-
-Au début de 1920, d'après _Fantasio_, un des plus gros marchands de bois
-de France avait invité de nombreux amis à pendre la crémaillère dans son
-nouvel hôtel, qui n'est pas loin de la porte Dauphine.
-
-Les amis admirèrent. Il y avait à admirer, dans tous les sens du mot. La
-chambre à coucher surtout était admirable. On n'y voyait pas moins de
-trois lits.
-
---«Pour qui ce troisième lit?» jugea bon de demander une jeune femme.
-
-La marchande répondit:
-
---«Mais pour nous. Voici le lit de mon époux; voici le mien; et
-celui-ci, c'est celui où nous nous rencontrons.»
-
- * * * * *
-
-Encore un mot d'intérieur.
-
-Il fut dit le soir où un Nouveau-riche donnait pour la première fois un
-grand dîner. L'ancien maquignon triomphait de joie et d'orgueil.
-
-Le maître d'hôtel, digne, annonça:
-
---«Madame est servie.»
-
-Et le maître tout court, indigné:--«Eh bien!» fit-il, «et moi?»
-
- * * * * *
-
-La chronique est pleine de mots semblables, On est obligé de prendre au
-hasard dans le tas. Les gazettes en ont publié de délicieux. Pillons,
-une fois de plus, l'_Écho de Paris_:
-
-Un Nouveau-riche se promenait au Bois de Boulogne, dans sa limousine,
-bien entendu. Le chapeau sur la nuque, un cigare à la bouche, les
-cuisses écartées, il toisait les piétons.
-
-Au premier tournant, il aperçut une amazone et deux cavaliers.
-
-Notre homme haussa les épaules.
-
---«Ces cavaliers!» dit-il. «Ça crâne, et ça n'a même pas de quoi se
-payer une auto.»
-
- * * * * *
-
-Arrêtons-nous sur celui-là. Nous sommes prêts maintenant à savourer ce
-fragment d'un vieux dialogue:
-
-LE FINANCIER.--«_Il faut, je crois, bien de la force d'esprit pour
-mépriser les richesses?_»
-
-LE SAGE.--«_Vous vous trompez, il suffit de regarder entre les mains de
-qui elles passent._»
-
-
-
-
-CONSEILS AUX NOUVEAUX-RICHES
-
-
-Les cuistres prétendent qu'avant 1789 les écrivains ne se faisaient pas
-scrupule de prendre leur bien où ils le trouvaient. On a souvent disputé
-s'ils eurent tort ou raison. Aujourd'hui la question est tranchée: nous
-créons tout; le plagiat est un crime; les anciens avaient tort.
-
-Il n'y a pas lieu de s'étonner ici que les hommes de 1920, convertis à
-l'égalitarisme, prêchent d'une part la suppression de la propriété en
-général, et défendent cependant, avec la dernière violence, et la même
-candeur, la propriété littéraire en particulier. Acceptons les choses
-comme elles sont. Il est admis qu'on a le droit de partager tout avec
-son voisin, sauf ses œuvres imprimées.
-
-Mais il n'est pas moins admis qu'un artiste est, par principe,
-révolutionnaire. On l'a dit aux bourgeois; ils l'ont cru; tant pis pour
-eux. On me permettra donc d'être révolutionnaire comme un autre, de
-l'être jusqu'au bout, de m'en tenir au sens propre des mots quand j'en
-aurai envie; et, une révolution vraiment digne de ce nom n'étant à
-l'origine que «le retour d'un astre au point d'où il est parti», on ne
-s'indignera pas si je retourne sans honte aux coutumes du vieux temps
-qu'on ne pratique plus, pour copier ci-dessous quelques bons _Conseils à
-un Nouveau-riche_ que j'ai tirés d'une gazette satirique.
-
- * * * * *
-
-A UN NOUVEAU-RICHE.
-
---_Ne dites pas: «La guerre est un immonde fléau.» On aurait peine à
-vous croire._
-
- * * * * *
-
---_A table, ne vous attachez pas la serviette sous le menton. Laissez-la
-sur vos genoux, inutilement._
-
- * * * * *
-
---_Ne dites pas à vos invités: «Ces asperges coûtent neuf francs la
-livre.» Car ils ont faim peut-être._
-
- * * * * *
-
---_Pour saluer, tirez votre chapeau avant de tendre la main._
-
- * * * * *
-
---_Ne dites point «pardon», quand vous nous écrasez le pied. Ne nous
-l'écrasez pas, c'est plus poli._
-
- * * * * *
-
---_Ne parlez pas en mangeant. Il y a des gens dégoûtés._
-
- * * * * *
-
---_Ne citez jamais le nom de votre père: c'était un honnête homme._
-
- * * * * *
-
---_Si vous ne pouvez pas fumer sans cracher, ne fumez pas._
-
- * * * * *
-
---_Quand vous parlez de votre femme, ne dites pas: «mon épouse»._
-
- * * * * *
-
---_Achetez des livres nouveaux, mais laissez-nous les anciens. Nous les
-lisons._
-
- * * * * *
-
---_Ne dites pas: «Nous autres riches...». Vous n'êtes pas riches, vous
-avez de l'argent._
-
- * * * * *
-
---_Les pauvres, ne les regardez pas de travers. Ils vous regardent en
-face._
-
- * * * * *
-
-L'auteur de ces conseils n'a cru devoir ajouter ni que les conseils sont
-faits pour ne pas être suivis, ni qu'ils ne sont profitables qu'aux
-moralistes qui se charment du bruit de leurs maximes et pensent en
-mériter quelque gloire.
-
-L'imitant, je veux à mon tour donner des conseils aux femmes des
-Nouveaux-riches. Je les puiserai, ceux-là, dans mon propre fonds, sans
-avoir peur de me contredire, alors que j'ai établi plus haut qu'il est
-normal de prendre son bien où on le trouve. Mais les règles, on le sait,
-ont quelquefois besoin d'être violées. Le viol en effet contribue à
-régénérer le sang d'une famille, comme a dit, ou a pu dire, ou aurait dû
-dire notre maître Curnonsky, que je suis heureux de citer à cette place,
-même indûment. Toutes les femmes de mœurs légères seront de mon avis.
-
- * * * * *
-
-A UNE NOUVELLE-RICHE.
-
---_Votre premier devoir, Madame, est de ressembler à tout, sauf à ce que
-vous êtes. Les professeurs de M. Jourdain ne vous seraient d'aucun
-secours. Ayez seulement:_
-
-1º _Un bon couturier;_
-
-2º _Un bon maître d'hôtel;_
-
-3º _Une bonne cave._
-
-_L'un obtiendra que vous soyez débinée par vos amies: triomphe
-savoureux; l'autre affermira votre réputation auprès des fournisseurs;
-quant à la bonne cave, elle vous attirera des madrigaux de vos invités
-les plus froids._
-
- * * * * *
-
---_S'habiller n'est rien. Savoir s'habiller, voilà le difficile.
-Persuadez-vous qu'avec de l'argent on arrive à tout, mais craignez que
-le grand couturier que vous aurez choisi parce qu'il sera le moins
-abordable, craignez qu'il ne s'offre votre tête dans les grands prix.
-Les couturiers qui se respectent, ne respectent leurs clientes que si
-elles sont capables de les diriger, ce qui n'est pas commode._
-
-_En tout cas, si vous voyez par hasard que vous êtes fagotée, ne dites
-pas des femmes qui seront mieux que vous, que ce sont des grues. Votre
-injure ne porterait point. Il n'y a presque plus de femme à présent qui
-ne soit quelque peu flattée d'être prise pour une grue._
-
-_Consolez-vous plutôt avec cet axiome que posa Pierre Louÿs: «On ne peut
-pas habiller les femmes.» Laissez-en l'esprit, gardez-en la lettre, et
-faites semblant de comprendre._
-
- * * * * *
-
-_S'il a le souci de se montrer à la hauteur de sa fortune, votre mari
-sans doute entretiendra une sociétaire de la Comédie-Française ou une
-girl de l'Olympia. A aucun prix, il ne faudra vous en vanter. Il n'y a
-pas d'honneur à être cocu._
-
-_Ne vous plaignez d'ailleurs devant qui que ce soit d'être trompée.
-Votre chagrin serait risible. Et puis rassurez-vous: vous ne pouvez pas
-être trompée. Votre mari ne vous trompe point. Il passe une heure chaque
-jour dans le cabinet de toilette de son actrice, assez de temps pour
-apprendre qu'il a plusieurs factures à régler; ou bien il dîne avec sa
-danseuse anglaise, qui lui reproche aigrement de ne pas savoir tenir sa
-fourchette._
-
- * * * * *
-
---_Ne mettez jamais les pieds à la cuisine. Ne demandez pas à votre chef
-s'il ne pourrait pas vous faire un bœuf miroton._
-
-_N'engueulez pas la petite Alsacienne à cause des pommes de terre
-qu'elle épluche trop généreusement. Les Alsaciennes ont oublié d'être
-sottes. La vôtre riposterait: «Si Madame veut me montrer comment elle
-les épluche?»_
-
- * * * * *
-
-Tels sont les conseils généraux, pratiques, et désintéressés, qu'il
-convient de faire entendre à la femme d'un Nouveau-riche.
-
-Je ne les donne pas sans mélancolie. C'est que je songe à la
-petite-fille de cette épaisse maritorne. Ce sera peut-être une duchesse,
-plus tard, s'il se trouve qu'un duc ait besoin d'elle. Et voyez le moins
-drôle: elle sera peut-être fine, élégante, racée pour tout dire, et nul
-ne s'avisera d'imaginer quelle grand'mère nous aurons connue.
-
-
-
-
-UTILITÉ DES NOUVEAUX-RICHES
-
-
-Quand trois hommes se trouvent réunis, il est constant qu'il y en a deux
-qui se moquent du troisième. Ont-ils le bonheur d'être gens de lettres,
-le troisième personnage est sans exception tenu par les trois, à tour de
-rôle.
-
-Dans les milieux où l'intelligence est moins professionnelle et l'esprit
-de dénigrement moins systématique, c'est à jamais le même individu qui
-sert de pantin aux autres: tel le notaire aux diplomates, le bourgeois
-aux artistes, le prêtre aux radicaux, et le député à tout le monde.
-
-On se fatigue en effet sans profit, à chercher des travers en une
-personne qui n'en a peut-être pas. Or, dans une république ordinaire,
-nul ne se fatigue, s'il n'a pas l'espoir d'un profit. Pour peu, par
-surcroît, que le désordre du temps vienne d'une guerre conduite à la
-va-comme-je-te-pousse, mais bien gagnée enfin, il est naturel que,
-désireux de se venger de leurs misères, les riches d'autrefois et les
-pauvres de toujours se tiennent, au moment de dauber les
-Nouveaux-riches.
-
-Il s'ensuit que, rééditant à leur dam le miracle du 2 août 1914 suscité
-par l'Allemagne, les Nouveaux-riches rassemblent contre eux les
-rancunes, et sur eux les brocards. D'eux est née une autre union sacrée,
-d'un genre spécial, conçue en dehors de toute crainte bolcheviste, qui
-n'a pas manqué de nous être salutaire, et plus d'une fois, depuis le 11
-novembre 1918.
-
-Loués soient donc les Nouveaux-riches!
-
- * * * * *
-
-Nul n'ignore, on aime à le présumer, que le Traité de Versailles n'a pas
-eu pour conséquence immédiate de faire succéder l'âge d'or à l'âge du
-fer. J'avoue quant à moi qu'il ne me souvient pas très bien des
-apparences d'une pièce de vingt francs.
-
-C'est plutôt l'âge du papier que fut le nôtre. Les billets de banque ont
-pullulé. Il y en eut de formats divers, et même de cinquante centimes,
-paraît-il; mais les receveurs de la compagnie des omnibus les gardaient
-au fond de leur sacoche. Les collectionneurs en eurent des joies
-insoupçonnées, sans aucun doute.
-
-Cependant, s'il ne comprit pas d'abord que le nombre croissant des
-billets en diminuait la valeur et que le prix des denrées alimentaires
-montait en raison inverse de l'une et en raison directe de l'autre, le
-public, gros et simple public, s'aperçut qu'à force de n'avoir que des
-billets, même neufs, il finissait, lui aussi, par avoir un bon billet.
-Comme à La Châtre, il ne lui restait qu'à sourire. Il choisit de rire,
-précisément de ceux qui possédaient le plus de billets.
-
-L'argent, dit-on, est un objet de mépris pour ceux qui n'en ont guère.
-Pour les autres, il est autre chose. Mais on ne méprise pas les gens
-riches qui aiment leur richesse. La morale en souffre, il est possible;
-toutefois, la morale est étrangère à ce chapitre: nous parlons de
-réalités. A-t-on vu quelqu'un se fâcher contre un avare? On rit
-d'Harpagon. On ne prend pas plus de peine. Et le rire est un merveilleux
-expédient, quand la fortune est mauvaise.
-
-Qui rit, trompe sa douleur. Ce n'est point là une telle vérité de La
-Palice.
-
-Dans les jours difficiles où le pain se vend vingt-six sous le kilo, et
-la viande entre huit et dix francs la livre, le rire sonne, cruel et
-préventif, comme un hiatus volontaire au huitième pied d'un alexandrin
-laborieux.
-
-Nous avons ri des Nouveaux-riches. Loués donc soient-ils!
-
- * * * * *
-
-Il y a mieux: les Nouveaux-riches nous ont préservés de la Révolution.
-On aurait pu croire qu'ils en seraient le prétexte. Il n'en fut rien. Ce
-point n'exige pas de longs commentaires.
-
-Depuis des siècles, on le sait: un gouvernement est assuré de vivre
-quand il donne au peuple les jeux du cirque. Ce fut pour le nôtre une
-singulière habileté, de permettre la poussée insolente des
-Nouveaux-riches. Il offrait des distractions à nos quotidiens soucis. Je
-ne dis pas gratuites, car enfin, vous et moi, nous en faisions les
-frais; mais réfléchit-on?
-
-Au théâtre, songe-t-on qu'on a payé pour se divertir?
-
-Loin de le regretter, le spectateur qui laisse au guichet son argent,
-s'amuse avec moins de contrainte que son voisin, qui n'a rien déboursé.
-Il est établi que les auteurs dramatiques ne sont jugés sévèrement que
-de leurs amis entrés par faveur. Le cochon de payant, comme on l'appelle
-aujourd'hui de si élégante façon, il trouve toujours tout parfait.
-
-Ainsi, nous avons beau grogner contre la vie chère, et crier contre les
-mercantis infâmes, et menacer, trois fois par jour, de chambarder la
-République à cause de son inertie coupable; nous rencontrons un couple
-de Nouveaux-riches: nous pouffons: la République est sauvée. Elle compte
-aller jusqu'à la centième. Nous avons ri. Nous avons payé. Tant mieux
-pour elle.
-
- * * * * *
-
-Il semble donc assez difficile de nier l'utilité des Nouveaux-riches.
-
-Le Nouveau-riche est un instrument de politique, au même degré que le
-bureau de tabac qu'on accorde à un marchand de vins, s'il est énergique
-en temps d'élections; comme la cravate de la Légion d'honneur qu'on
-suspend au cou des vieux dramaturges israélites, pourvu qu'ils soient
-chauves; autant que les promotions du Mérite Agricole, si émouvantes;
-autant que les urinoirs nauséabonds qui encombrent la voie publique à
-Paris; autant que les bals du Quatorze-Juillet; autant que la survivance
-inexplicable du notariat tel qu'il fonctionne chez nous.
-
-Le Nouveau-riche n'était pas prévu par la Constitution de 1875; il est
-néanmoins devenu constitutionnel, par tacite complicité des parties,
-dupeurs et dupes.
-
-Comme pour tant de belles choses à propos de quoi le dernier des
-journalistes se croit obligé de citer la phrase fameuse, on peut
-affirmer, sans peur d'être banal, que, si les Nouveaux riches
-n'existaient pas, il faudrait les inventer. Heureusement, ils existent.
-
-Loués soient-ils!
-
-
-
-
-CONSIDÉRATIONS DERNIÈRES
-
-
---Aimez-vous les vieux bouquins? Je ne parle, bien entendu, ni des
-premières éditions de Corneille, ni de tel Cabinet satyrique relié par
-Trautz-Bauzonnet: ce sont merveilles dont tout le monde aurait plaisir à
-peupler sa bibliothèque. Mais il en est de moins rares et de moins
-précieux qui ont leur charme aussi: ce sont les plus modestes des vieux
-bouquins, ceux qu'on trouve, encore à des prix abordables, parfois sur
-les quais, ceux que l'amateur ne recherche pas, les ordinaires, les
-courants, les anonymes, ceux qu'on méprise, ceux qu'on ne lit jamais,
-ceux qui font partie du prolétariat de la bouquinerie en quelque sorte:
-recueils de pièces non signées, ouvrages du XVIIIe siècle pour la
-plupart, choix de maximes, tableaux de mœurs, lettres supposées, récits
-de voyages, dissertations galantes ou politiques. J'ai pour ceux-là une
-tendresse particulière. Je n'en ai pas ouvert un seul sans y découvrir
-des pages amusantes, ou curieuses, et même belles.
-
-Nous nous occupions des Nouveaux riches? Je tiens d'un ami un bouquin où
-il est question d'eux.
-
---Un vieux bouquin?
-
---Il est daté: _An VII de la République_. Il traite de maintes choses,
-de l'Opéra par exemple, puis du meilleur gouvernement; et, en passant,
-des Nouveaux-riches issus de la Révolution Française.
-
---De qui est-il?
-
---Je ne vous le dirai pas. Il est bon de laisser un peu de champ libre
-aux professionnels de la critique. Songez que le Nil n'a tenu longtemps
-son prestige que de l'ignorance où étaient les hommes, touchant ses
-sources. Permettez-moi donc, en réservant les miennes, de vous mettre un
-passage de ce livre sous les yeux. Vous ne vous en plaindrez pas.
-
-C'est à l'endroit où l'auteur déplore le triste état des mœurs de l'an
-VII. Vous jureriez que cela fut écrit hier. Par une habitude chère à
-tous les moralistes, celui-ci compare son temps aux temps antérieurs,
-pour mieux fustiger ses contemporains, comme juste. Écoutez-le:
-
- * * * * *
-
---«_... On n'était point un grand homme; mais on était aimable. Au fond,
-même vide, même absence de caractère et de pensée, mais en général on y
-retrouvait de l'atticisme, de l'urbanité. Le goût, l'esprit, la grâce,
-une certaine fleur de politesse, une élégance exquise de manières, une
-délicatesse recherchée, l'art de plaire, l'art de vivre, y composaient
-une foule de jouissances fines et fugitives, dont le charme indicible
-échappe à celui qui veut les décrire, comme le parfum s'évapore sous la
-main qui cherche à le fixer. Les mœurs n'étaient point meilleures, mais
-les manières valaient mieux._
-
-»_Les esprits ont-ils gagné en profondeur? Je ne sais; mais ils ont
-perdu en superficie. On a bien toute la corruption que donnent les
-richesses; mais on n'a plus cette facilité de ton, cette aménité de
-caractère, cette attention des bienséances (la bienséance est la
-sensitive), cet oubli de soi-même, enfin, ces égards pour les autres,
-qui caractérisent l'individu bien élevé, et qui obtenaient, pour l'homme
-opulent ou supérieur, l'indulgence qu'en bonne morale il est obligé de
-solliciter._
-
-»_Dans tous les arts, et surtout dans celui de vivre, c'est d'une foule
-de riens inappréciables, et de minuties importantes, que résulte la
-perfection des jouissances._
-
-»_Je vous proteste qu'il y a tel homme, pour lequel sa manière de
-cracher ou de tousser m'a donné une violente antipathie. Que dirai-je de
-celui qui n'écoute point lorsque vous lui parliez; qui adresse la parole
-à un autre, ou vous interrompt pour conter une histoire qu'il interrompt
-encore; qui rit d'un sot rire; qui, devant des femmes ou de jeunes
-demoiselles, mêlera, à une conversation intéressante, un jurement
-grossier, une expression cynique; qui, tout à coup, quittera le cercle
-pour se jeter, ou plutôt pour se rouler sur un sopha, dont il écrase
-pesamment tous les carreaux, et sur lequel il s'endort et ronfle en
-votre présence. Celui-ci ne sait ni entrer, ni sortir, ni marcher, ni
-s'asseoir, ni regarder; chacun de ses gestes est une gaucherie, chacune
-de ses paroles est une sottise. Cependant, il bourdonne, il importune,
-il domine, il écrase. C'est un parvenu._
-
-»_Du moins, sous l'ancien régime, on sifflait le maltôtier et les
-Turcarets; le mépris balayait cette écume, cette ordure brillante.
-Aujourd'hui, les Turcarets sont les hommes les plus importants de la
-société._»
-
- * * * * *
-
-Me voici bien embarrassé pour crier à présent contre nos
-Nouveaux-riches. Tout a été dit, même sur eux.
-
-Si les mœurs étaient déplorables à ce point en l'an VII de la première
-République, dans quels termes déplorerions-nous ce que nous savons
-qu'elles sont en l'an L de la troisième République?
-
-Mieux vaut y renoncer tout de suite et chercher là-même une consolation.
-Ce mal dont nous souffrons aujourd'hui, les Nouveaux-riches, il n'est
-pas si nouveau qu'un nom, trop vite forgé, pourrait le laisser croire.
-Il n'a fait qu'empirer. En le multipliant par le carré de la vitesse,
-nous le mesurerions exactement. Mais nous n'en étions pas morts. Nous
-n'en mourrons sans doute pas davantage.
-
- * * * * *
-
-J'ai condamné le terme de Nouveaux-riches. J'ai eu tort. Il est fort
-habilement composé. Il a l'air de vouloir perpétuer un instant. Quelle
-jolie audace! Car, dans le temps même que nous disons d'une chose
-qu'elle est nouvelle, elle ne l'est déjà plus. Les philosophes en ont
-sophistiqué dans toutes les langues. Fions-nous donc à leur sagesse,
-puisqu'aussi bien nous n'avons pas d'autre ressource.
-
-Les Nouveaux-riches ne seront pas toujours des nouveaux riches.
-
-Les Nouveaux-riches sont provisoires.
-
-Respirons.
-
-Dans dix ans, il n'y aura plus de Nouveaux-riches. Il y en aura
-peut-être de nouveaux. Ce ne seront pas les mêmes. Les nôtres déjà ne
-seront plus. Les uns auront perdu leur fortune en quelque débâcle, les
-autres auront donné leurs filles à de joyeux galapiats qui ne
-respecteront pas cet argent mal acquis de la dot; certains seront
-ministres; beaucoup seront morts, d'indigestion; quelques-uns enfin,
-vous ne les reconnaîtrez plus: ils seront devenus honnêtes.
-
- * * * * *
-
-Tout sera, dans dix ans, rentré dans l'ordre.
-
-Les saisons se poussent en s'emboîtant l'une dans l'autre, tels ces
-gobelets magiques d'un prestidigitateur. De loin on ne distingue qu'un
-gobelet. S'il y en avait de truqués, qui s'en apercevra?
-
-Le moraliste peut se morfondre, et le pamphlétaire s'enflammer. Que nous
-reste-t-il, après le mépris, qui ne durera pas plus? Le souvenir d'avoir
-dit à ces drôles qu'ils sont des saligauds? Mais nous l'avons dit du
-bout des lèvres, comme si nous avions peur de nous empoisonner en
-ouvrant la bouche pour le leur clamer à la face.
-
-Un sage a écrit:
-
---«_N'envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses: ils les
-ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis
-leur repos, leur santé, leur honneur, et leur conscience pour les avoir:
-cela est trop cher; et il n'y a rien à gagner à un tel marché._»
-
-En attendant, ils ont le sourire.
-
-
-
-
-[Οὕτω τὸ πλουτεῖν ἐστιν ἡδὺ πρᾶγμα δή.]
-
-ARISTOPHANE.
-
-Paris; 29 septembre 1920.
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- Généralités préparatoires 7
- A la recherche des responsabilités 14
- Un vieux portrait 20
- Définition par l'absurde 24
- Dictionnaire des épithètes 28
- Parvenus et Nouveaux-riches 31
- De Monsieur Jourdain 36
- Le tort des Nouveaux-riches 41
- Candeur des Nouveaux-riches 45
- L'art de dépenser 50
- La belle naïveté 56
- Conseils aux Nouveaux-riches 64
- Utilité des Nouveaux-riches 72
- Considérations dernières 78
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- le vingt-et-un janvier mil neuf cent vingt-et-un
- POUR LA
- SOCIÉTÉ DES TRENTE
- PAR
- BUSSIÈRE
- A SAINT-AMAND (CHER)
-
-
-
-
-SOCIÉTÉ DES TRENTE
-
-
-Publier trente volumes du même format, avec des caractères classiques,
-une justification agréable, un papier solide, ne publier que des
-ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs et sur des sujets
-intéressants, sans se soucier des modes littéraires et des habitudes
-d'un jour, en un mot contribuer au relèvement de l'édition et de la
-librairie, tel est le but de la _Société des Trente_, formée par un
-groupe d'amateurs et d'auteurs qui veulent montrer que l'on peut
-imprimer de beaux livres à un prix relativement peu élevé.
-
-La Société des Trente publiera les trente volumes qui composeront sa
-collection en cinq ans, à raison de six par an.
-
-Ces ouvrages seront tirés à 500 exemplaires sur papier vergé d'Arches
-numérotés à la presse, et 30 exemplaires sur papier Chine ou Japon.
-
-Le format choisi est l'in-8 écu (140mm × 200mm), qui est celui de ce
-volume.
-
-Le caractère est le Didot classique.
-
-Les volumes seront vendus en librairie au prix de 10 francs l'exemplaire
-sur papier vergé, 30 francs sur papier du Japon.
-
-La collection sera complète lorsqu'il aura paru trente volumes, qui ne
-seront jamais réimprimés.
-
-
-_Nous avons déjà publié_:
-
- MAURICE BARRÈS.--_Pour nos Églises_ (épuisé).
- ÉMILE BERNARD.--_Souvenirs sur Paul Cézanne_ (épuisé).
- HENRY MARTINEAU.--_L'Itinéraire de Stendhal_.
- ANDRÉ SALMON.--_La Jeune peinture Française_ (épuisé).
- RÉMY DE GOURMONT.--_Le Chat de Misère_ (épuisé).
- LUCILE DE CHATEAUBRIAND.--_Œuvres_. Étude de L. THOMAS.
- MAURICE BARRÈS.--_Autour des Églises de Village_.
- LAURENT TAILHADE.--_Quelques Fantômes de Jadis_ (épuisé).
- ALFRED CAPUS.--_Boulevard et Coulisses_.
- A. SÉRIETY.--_Vincent d'Indy_.
- CHATEAUBRIAND & ***.--_Journal d'un Conclave_.
- JULES DESTRÉE.--_Wallonie_.
- CHARLES MORICE.--_Quelques Maîtres Modernes_.
- MARCEL BOULENGER.--_Apologie du Duel_.
- RÉMY DE GOURMONT.--_Trois Légendes du Moyen Age_ (épuisé).
- ANDRÉ SALMON.--_La Jeune Sculpture Française_ (épuisé).
- ÉMILE BERNARD.--_Tintoret–Greco–Magnasco–Manet_.
- DIDEROT.--_Historiettes_. Recueillies par Suzy LEPARC.
- CHARLES MOULIÉ.--_Apologie des Nouveaux Riches_.
- CHARLES DU BOS.--_Notes sur Mérimée_.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK APOLOGIE POUR LES
-NOUVEAUX-RICHES ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Apologie pour les nouveaux-riches, by Charles Moulié.
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Apologie pour les nouveaux-riches, by Charles Moulié</div>
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-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Apologie pour les nouveaux-riches</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Charles Moulié</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 22, 2021 [eBook #64371]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK APOLOGIE POUR LES NOUVEAUX-RICHES ***</div>
-<h1>APOLOGIE<br />
-<span class="xsmall">POUR LES</span><br />
-<span class="large">NOUVEAUX-RICHES</span></h1>
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">SOCIÉTÉ DES TRENTE</span><br />
-ALBERT MESSEIN, EDITEUR<br />
-19, <span class="small">QUAI SAINT-MICHEL</span>, 19</p>
-
-<p class="c">1921</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em xsmall">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE :</p>
-
-<p class="c i">10 Exemplaires sur papier du Japon et<br />
-500 Exemplaires sur papier vergé d'Arches<br />
-tous numérotés.</p>
-
-<p class="c">N<sup>o</sup></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em i">A LOUIS THOMAS.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<blockquote class="top6em epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la">Elatisque superciliis vultuque lumenti</div>
-<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la">Incedens, c&oelig;lumque oculis et inania captans,</div>
-<div class="verse i" lang="la" xml:lang="la">Ducit inauratam vesana Superbia pompam.</div>
-</div>
-
-<p class="attr small">IOANNES SECUNDUS.</p>
-
-</blockquote>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">GÉNÉRALITÉS PRÉPARATOIRES</h2>
-
-
-<p>Vous êtes à pied dans la rue. Si une limousine
-en passant vous éclabousse, vous vous écriez :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Cochon de Nouveau-riche!&nbsp;»</p>
-
-<p>Vous dînez au restaurant. Près de vous, on
-débouche une bouteille de Champagne. Vous
-vous dites :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ces Nouveaux-riches!&nbsp;»</p>
-
-<p>Un jour de grève des omnibus, vous arrêtez
-un taxi, parce que vous êtes pressé. Quelqu'un
-se précipite vers le chauffeur en lui promettant
-vingt francs de pourboire. Vous grognez :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Nouveau-riche!&nbsp;»</p>
-
-<p>Au théâtre, dans une loge, vous apercevez
-des hommes en veston. Vous jugez :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Encore des Nouveaux-riches.&nbsp;»</p>
-
-<p>On vous marche sur le pied :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est un Nouveau-riche.&nbsp;»</p>
-
-<p>Vous voyez une jolie petite grue qui monte en
-voiture :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est pour un Nouveau-riche.&nbsp;»</p>
-
-<p>On vous rapporte un propos bête comme tout :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est d'un Nouveau-riche.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais qu'est-ce enfin qu'un Nouveau-riche?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Un Nouveau-riche, c'est :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td><div class="r">I.</div></td>
-<td colspan="5" class="drap">&mdash; Un individu qui était un homme en
-1914 et qui est un Monsieur en 1920 ;</td></tr>
-<tr><td rowspan="2">&nbsp;</td>
-<td colspan="5" class="drap">&mdash; Un homme qui, souvent, parlait à la
-troisième personne en 1914, et à qui on parle à
-la troisième personne en 1920 ;</td></tr>
-<tr><td colspan="5" class="drap">&mdash; Un Monsieur qui vous saluait en 1914,
-et qui attend votre salut en 1920 ;</td></tr>
-<tr><td><div class="r">II.</div></td>
-<td colspan="3" class="drap">&mdash; Un individu qui n'avait pas</td>
-<td rowspan="3" class="acc3">}</td>
-<td rowspan="3" class="mid">de l'argent.</td></tr>
-<tr><td rowspan="2">&nbsp;</td>
-<td colspan="3" class="drap">&mdash; Un homme qui a gagné</td></tr>
-<tr><td colspan="3" class="drap">&mdash; Un Monsieur qui a</td></tr>
-<tr><td><div class="r">III.</div></td>
-<td >&mdash; Un individu</td>
-<td rowspan="3" class="acc3">}</td>
-<td colspan="3" rowspan="3" class="mid">qui ne mérite pas d'en avoir.</td></tr>
-<tr><td rowspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="drap">&mdash; Un homme</td></tr>
-<tr><td class="drap">&mdash; Un Monsieur</td></tr>
-<tr><td><div class="r">IV.</div></td>
-<td >&mdash; Un individu</td>
-<td rowspan="3" class="acc3">}</td>
-<td colspan="3" rowspan="3" class="mid">qui ne sait pas s'en servir.</td></tr>
-<tr><td rowspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="drap">&mdash; Un homme</td></tr>
-<tr><td class="drap">&mdash; Un Monsieur</td></tr>
-<tr><td><div class="r">V.</div></td>
-<td >&mdash; Un individu</td>
-<td rowspan="3" class="acc3">}</td>
-<td colspan="3" rowspan="3" class="mid">qui se moque de vous et de moi.</td></tr>
-<tr><td rowspan="2">&nbsp;</td>
-<td class="drap">&mdash; Un homme</td></tr>
-<tr><td class="drap">&mdash; Un Monsieur</td></tr>
-</table>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le Nouveau-riche est à peu près le seul avantage
-que nous ayons tiré de la guerre. Il est considérable.</p>
-
-<p>Le Nouveau-riche est à peu près le seul
-homme de France à qui la guerre ait été de
-quelque profit. Ce profit, il est vrai, fut grand.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le Nouveau-riche a fait fortune, pendant la
-guerre, en vendant des choses à l'État, ou en
-vendant d'autres choses aux simples particuliers.
-Quelquefois, il menait les deux commerces.</p>
-
-<p>L'État, qui a l'avantage de faire payer ses
-factures par les contribuables, achetait à n'importe
-quel prix, pourvu qu'il fixât lui-même ce
-prix. Il le fixait n'importe comment, au hasard
-de préférence, mais avec un goût de l'excessif
-que les monarchies les plus dépensières n'ont
-jamais connu.</p>
-
-<p>Pour la vente aux simples particuliers, par
-manière de compensation, c'est le marchand qui
-fixait les prix. En citoyen libre d'une libre république,
-il les fixait avec une fantaisie que les
-humoristes les plus audacieux n'auraient pas
-inventée.</p>
-
-<p>Notons seulement qu'en France les simples
-particuliers et les contribuables se confondent.
-Si nous ne sommes pas encore tous ruinés, il y a
-de quoi en rester confondu.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Selon Hésiode, Ploutos, dieu de la richesse,
-était fils de Déméter, déesse des moissons. Ainsi,
-les champs ayant besoin de la paix selon tous les
-poètes, nul n'aurait dû pouvoir s'enrichir pendant
-la guerre. On sait qu'il en fut autrement.</p>
-
-<p>Mais il serait puéril de convaincre les Grecs
-de mensonge. La prescription les sauve.
-D'ailleurs, la paix donne la richesse, on ne peut
-le nier. Elle la donne toutefois plus grande avant
-même d'être la paix. Cela aussi est une triste
-vérité.</p>
-
-<p>Pendant la guerre, les mercantis de tout poil
-furent d'une endurance digne d'éloges.</p>
-
-<p>Ceux de la zone des armées n'hésitaient pas
-à passer des nuits blanches derrière leurs volets
-clos, afin d'héberger les soldats désireux de
-boire de verts bourgognes servis par des Madelons
-souvent attigées.</p>
-
-<p>Ceux de l'intérieur, chargés de la subsistance
-des civils, n'avaient pas une livre de sucre pour
-qui leur présentait une carte d'alimentation.
-Mais ils en fournissaient dix boîtes de cinq kilos
-à qui les voulait payer trente francs l'une. Cette
-grandeur d'âme avait ses dangers. Les mercantis
-les bravaient.</p>
-
-<p>Tous étaient décidés à tenir jusqu'au bout.
-Ils s'y étaient si bien décidés qu'ils auraient
-tenu jusqu'au 11 novembre 1934. L'armistice
-de 1918 les déçut un peu. «&nbsp;Déjà?&nbsp;» demandèrent-ils.
-L'héroïsme, affaire d'habitude, ne
-leur pesait plus.</p>
-
-<p>Les temps allaient changer. Un jour viendrait
-sans doute où la vie redeviendrait normale. La
-guerre avait fini plus tôt qu'ils ne pensaient
-qu'elle dût finir. La paix pourrait aussi, plus tôt
-qu'on ne croyait, tout remettre en l'état d'autrefois.
-Ils résolurent de proroger leur héroïsme.</p>
-
-<p>Et ce fut la vie chère, toujours plus chère.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Et nous avons les Nouveaux-riches.</p>
-
-<p>Dans les écoles, les enfants n'apprennent plus
-à conjuguer le verbe <i>aimer</i>.</p>
-
-<p>Il n'est pas nécessaire, ont décrété les maîtres,
-de leur bourrer le crâne avec des mots dont le
-sens s'est perdu.</p>
-
-<p>Les petits conjuguent en ch&oelig;ur : «&nbsp;<i>J'augmente,
-tu augmentes, il augmente, nous augmentons,
-vous augmentez, ils augmentent.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Pauvres petits! Comment concilieraient-ils
-les leçons de leurs maîtres et les plaintes de leurs
-parents?</p>
-
-<p>La mère annonce en préparant une tartine :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Le beurre a encore augmenté.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est le passé indéfini&nbsp;», dit l'enfant, tout
-fier de sa jeune science.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Non&nbsp;», corrige la mère, «&nbsp;c'est le présent,
-le douloureux présent.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Indéfini?&nbsp;» ajoute le père. «&nbsp;C'est, hélas,
-bien défini. Je crains plutôt que ce ne soit le
-futur qui soit indéfini.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cet enfant ne saura jamais la grammaire.</p>
-
-<p>Les Nouveaux-riches sont passés par là.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Qui donc a dit, mais en serrant les dents :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Les Nouveaux-riches, ou la médiocrité
-dorée.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La Bruyère disait :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Faire fortune est une si belle phrase&hellip;</i>&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">A LA RECHERCHE
-DES RESPONSABILITÉS</h2>
-
-
-<p>La Bruyère a dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>II n'y a au monde que deux manières de
-s'élever : ou par sa propre industrie, ou par l'imbécillité
-des autres.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Du fait de la guerre, pour les Nouveaux-riches,
-la question d'<i>industrie</i> ne se pose pas.
-Nul n'ignore que les plus fameux industriels
-n'étaient pas obligatoirement des aigles d'industrie.
-C'étaient des épiciers ou des notaires.</p>
-
-<p>Le mot, qu'on le remarque, se prête à merveille
-à toutes les combinaisons, jusqu'à celles
-de chevalier d'industrie, beau titre qui ne se
-porte plus, la marchandise étant vendue sous
-une étiquette nouvelle. Et <i>combinaisons</i> satisfait
-à l'étymologie. Mais en cet endroit il serait plus
-juste de parler de combines.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Pendant la guerre, la richesse est venue aux
-industriels et aux commerçants comme le galimatias
-vient dans la prose de M. Stéphane
-Lauzanne : sans rime ni raison. Il n'y avait rien
-à faire pour l'empêcher.</p>
-
-<p>Veut-on des preuves? Le <i>Cri de Paris</i> nous a
-rapporté cette histoire édifiante :</p>
-
-<p>Un bourgeois, d'une cinquantaine d'années,
-avait un immeuble. L'État en eut besoin. On en
-fit la réquisition. L'immeuble était d'un assez
-beau revenu : mais quoi! c'était la guerre ; tout
-le monde se sacrifiait ; le bourgeois n'avait que
-sa maison, il la sacrifia. Autrement dit, il n'en
-demanda qu'un loyer de dix mille francs.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Trop cher&nbsp;», répondit l'État, économe.
-«&nbsp;Nous vous accordons huit mille francs.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;J'accepte&nbsp;», conclut le bourgeois.</p>
-
-<p>Il espérait avoir assez pour vivre de ces huit
-mille francs par an. Il signa le marché sans le
-lire.</p>
-
-<p>Le premier mois écoulé, il reçut huit mille
-francs.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tiens!&nbsp;» pensa-t-il, «&nbsp;on paye d'avance.&nbsp;»</p>
-
-<p>Trente jours plus tard, il reçut huit mille
-francs.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est une erreur&nbsp;», pensa-t-il.</p>
-
-<p>Il alla, pauvre homme, la signaler au fonctionnaire
-compétent. Il fut presque injurié. Il ne
-savait donc pas lire? &mdash; Qu'il se reportât aux
-termes du marché! Il avait loué sa maison pour
-huit mille francs par mois. Que réclamait-il? &mdash; Il
-crut défaillir, et protesta.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est une erreur&nbsp;», fit-il.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Encore!&nbsp;» s'écria l'État.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mais non. J'avais demandé huit mille
-francs par an. On m'en donne quatre-vingt-seize
-mille. Il faut déchirer le contrat.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Déchirer le contrat? Vous êtes fou.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et on le poussa dehors.</p>
-
-<p>Le pauvre homme devint riche malgré lui.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Tous les fournisseurs de l'État n'eurent pas
-la délicatesse de ce bourgeois. Presque tous
-réalisèrent des bénéfices aussi saugrenus.</p>
-
-<p>Alors?</p>
-
-<p>Alors, si les commerçants ne se sont pas toujours
-élevés par leur propre industrie, il faut
-bien admettre que c'est par l'imbécillité des
-autres.</p>
-
-<p>Quels sont ces autres?</p>
-
-<p>Il ne me plaît pas beaucoup d'avouer que je
-suis un imbécile.</p>
-
-<p>Nous devons tous pourtant en faire l'aveu,
-loyalement. L'État, c'est nous. Le suffrage universel
-a parfois de terribles retours. Nul ne
-commande et tous sont maîtres? Beaux principes,
-dont les conséquences pour la foule ne sont
-pas drôles, pendant que les malins barbotent.</p>
-
-<p>Or nous voici diablement penauds. Nous
-avons fait les Nouveaux-riches. Avons-nous le
-droit de les condamner?</p>
-
-<p>Si nous ne les avons pas faits, nous n'avons
-du moins rien fait pour qu'ils ne se fissent point.
-Nous les regardions comme si notre intérêt
-n'était pas en jeu. Nous les avons souvent regardés par
-jeu. Telle est l'abnégation de notre
-idéalisme national. De quoi nous plaignons-nous?</p>
-
-<p>Ils dansent aujourd'hui, comme des crapauds,
-je le concède, mais ils dansent. Et nous n'avons
-pas encore fini de payer les musiciens de ce délicieux
-orchestre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Des mécontents ont proposé de présenter la
-note des frais aux danseurs. Ils disaient :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ces gens-là se sont enrichis honteusement.
-Il faut reviser les marchés de guerre. Il
-faut imposer les bénéfices de guerre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Nobles ardeurs! Flammes éternelles des carabiniers
-d'Offenbach! Comme si nous vivions
-dans un théâtre! Comme si l'on pouvait exiger
-du directeur qu'on nous rendît l'argent! Mais
-que sont devenus tant de directeurs retirés des
-affaires?</p>
-
-<p>Le ministre des Finances, M. Marsal en personne,
-prit un jour la parole à la Chambre des
-députés. Avec d'infinies précautions, il essaya
-de faire entendre aux implacables justiciers
-tout ce qu'avait de chimérique une aventure si
-généreuse. Il n'osa pas leur dire en face qu'ils
-étaient rudement bêtes. S'il ne s'était pas retenu,
-il leur aurait démontré que pratiquement
-les Nouveaux-riches, profiteurs, et autres mercantis,
-n'existaient pas. Il mâchouilla des promesses
-vagues. Les députés furent contents.
-Les Nouveaux-riches aussi. Et les ministres.
-Ce fut une belle journée parlementaire.</p>
-
-<p>Et voilà pour nous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">UN VIEUX PORTRAIT</h2>
-
-
-<p>Les bons journalistes ont dans leur musette
-une collection remarquable de lieux-communs
-dont ils font étalage à la moindre occasion.</p>
-
-<p>Il n'en est pas beaucoup qui n'affirment pas,
-une fois par semaine, qu'il n'y a rien de nouveau
-sous le soleil. Les plus savants écrivent : <i lang="la" xml:lang="la">nil
-novi sub sole.</i> Ils n'en tirent aucune gloire, hâtons-nous
-de le reconnaître. Le public aime
-qu'on lui impute des lumières de tout, et il n'est
-pas fâché d'apprendre que les pires extravagances
-dont nous sommes témoins ne sont pas
-dangereuses, parce qu'elles sont vieilles comme
-le monde.</p>
-
-<p>Que le public le sache donc bien : malgré la
-contradiction qu'on relève en ces termes, il y a
-toujours eu des Nouveaux-riches. On s'en est
-toujours moqué. C'est la rançon de la fortune.</p>
-
-<p>Dans des siècles plus heureux, au Grand Siècle
-entre autres, il y en eut. Il y en eut moins, car le
-roi les châtiait, ce qui explique tout. Ils étaient
-moins arrogants aussi. Ils eurent l'honneur
-d'être peints par les plus grands auteurs de leur
-temps. Cela leur confère une sorte de laurier
-qui ne doit pas nous émouvoir.</p>
-
-<p>Nous reviendrons sur le cas de M. Jourdain.
-Il le mérite. M. Jourdain, à dire vrai, n'est pas
-de ces hommes qui n'ont point de grands-pères.
-Giton, lui, par contre, a droit à notre sollicitude.
-Il est l'ancêtre de nos Nouveaux-riches. Il a reçu
-leurs lettres de noblesse. Qu'en ont-ils fait, les
-malheureux? Mais relisons-les ensemble, voulez-vous?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p><i><span class="sc">Giton</span> a le teint frais, le visage plein et les
-joues pendantes, l'&oelig;il fixe et assuré, les épaules
-larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée :
-il parle avec confiance, il fait répéter celui
-qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement
-tout ce qu'il lui dit ; il déploie un ample mouchoir,
-et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin et
-il éternue fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit
-profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe
-à table et à la promenade plus de place qu'un
-autre ; il tient le milieu en se promenant avec ses
-égaux ; il s'arrête, et l'on s'arrête ; il continue de
-marcher, et l'on marche ; tous se règlent sur lui ; il
-interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on
-ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps
-qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les
-nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez
-s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes
-l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son
-chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le
-relever ensuite, et découvrir son front par fierté
-et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient,
-présomptueux, colère, libertin, politique,
-mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit
-des talents et de l'esprit : il est riche.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Vous avez envie de crier :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Comme c'est ça!&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais il y a loin de Giton à notre Nouveau-riche.</p>
-
-<p>Celui-là porte perruque, évidemment. Nous ne
-le voyons plus que sur la scène de la Comédie-Française.
-Il est devenu Nouveau-riche de
-musée. On est sur le point de le trouver beau,
-comme nous trouvons beau, assez sottement du
-reste, tout ce qui est ancien.</p>
-
-<p>Notre Nouveau-riche est autre. Il s'habille
-d'un complet veston ; il est chauve, bien entendu ;
-il fume de gros cigares ; il parle, et voilà
-sa perte, nous l'entendons. Au théâtre, il est
-dans la salle ; il souffle à côté de nous ; il a du
-ventre ; il a les mains courtes ; il sue la richesse,
-et de richesse : il ne sent pas bon. Tournons la
-page.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">DÉFINITION PAR L'ABSURDE</h2>
-
-
-<p>Comme je cherchais une définition du Nouveau-riche
-en me promenant aux Tuileries, je
-tombai sur un de ces bons camarades que j'aime,
-s'ils sont bavards, car je peux penser à autre
-chose tandis qu'ils me racontent leurs petites
-histoires.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mon vieux&nbsp;», me dit celui-ci, «&nbsp;je viens
-d'écrire un portrait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il a, c'est exact, la manie d'écrire des portraits
-et, pour comble, de les publier.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Vous plaît-il de l'entendre? Je serais
-heureux d'avoir votre sentiment.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je dus l'écouter.</p>
-
-<p>Il lut :</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Cet homme que je viens de rencontrer,
-après l'avoir perdu de vue pendant de si lourdes
-années, je le tenais pour mort depuis longtemps.
-Ou j'aurais gagé du moins qu'il portait barbe
-blanche. Je fus bien surpris de lui trouver les
-cheveux noirs. Il n'est pas vieux. Quant à la barbe,
-vous concevez sans peine qu'il n'en a pas, non
-plus que de moustache. Mais ce n'est point par
-ces traits vulgaires que se fait remarquer mon
-ami.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Hélas, en effet, il se fait remarquer, et viole
-ainsi la règle posée par Brummel, moins par le négligé
-de sa tenue ou la recherche de sa mise, que
-par une certaine façon qu'il a de protester publiquement,
-quoique sans tapage, contre la veulerie
-envahissante de ce temps de désordres.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Me croirez-vous? Je n'ose vous le dire. Vous
-me répondrez que je plaisante. Au fait, qu'importe?
-Mon ami donc, quand il monte dans une
-voiture, (que ce soit sa limousine ou la bagnole de
-la première station), s'il accompagne une dame,
-il lui cède toujours la place de droite. Mais souvent
-il doit la lui imposer, car nos pauvres contemporaines
-n'en savent pas beaucoup plus long sur ce
-chapitre que nos contemporains glorieux.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Vous voyez que mon ami ne reste pas assis
-dans le Métro, lorsque votre mère est debout. Ce
-n'est rien. Dans la rue, s'il marche à côté de sa dactylographe
-ou de la baronne Jakobsohn, vous
-penseriez qu'il est atteint d'une singulière maladie :
-il passe tantôt à bâbord et tantôt à tribord, et
-plus d'une fois la dactylographe, ou la baronne,
-(elles sont de même naissance), se demande quelle
-mouche le pique. Lui cependant, au hasard de la
-promenade, demeure fidèle aux coutumes françaises
-et se contente de laisser le haut du trottoir
-à qui de droit.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Il vaut mieux que je ne pousse pas plus loin
-cette mauvaise farce. Vous avez raison. Comment
-ne pas affirmer que j'exagère? Est-ce qu'un
-homme pareil existe encore? Il n'intéresserait
-plus que les paléontologues.</i>&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; «&nbsp;Mais il m'intéresse beaucoup&nbsp;», m'écriai-je.</p>
-
-<p>Mon camarade souriait avec confiance.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui&nbsp;», dis-je, «&nbsp;je ne sais pas qui vous
-aviez en vue quand vous fîtes ce portrait. Mais je
-sais parfaitement que votre personnage n'a
-rien de commun avec un Nouveau-riche. Et je
-vous demande la permission d'employer votre
-portrait. Si je n'arrive pas à montrer à mes lecteurs
-ce que c'est qu'un Nouveau-riche, je leur
-montrerai du moins, grâce à vous, ce que ce
-n'est pas.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">DICTIONNAIRES DES ÉPITHÈTES</h2>
-
-
-<p>Pour avoir un dictionnaire des épithètes
-concernant les Nouveaux-riches, il suffit d'écouter
-ce qui se dit dans la rue, au café, chez les
-fournisseurs, dans les couloirs des théâtres, sur
-les champs de courses, chez les femmes de mauvaise
-vie, et dans le Métro.</p>
-
-<p>On y entend :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="item">1.</span> &mdash; Nouveaux-riches impudiques ;</li>
-<li><span class="item">2.</span> &mdash; N.-r. gras ;</li>
-<li><span class="item">3.</span> &mdash; N.-r. grotesques ;</li>
-<li><span class="item">4.</span> &mdash; N.-r. superbes ;</li>
-<li><span class="item">5.</span> &mdash; N.-r. ventrus ;</li>
-<li><span class="item">6.</span> &mdash; N.-r. encombrants ;</li>
-<li><span class="item">7.</span> &mdash; N.-r. à pendre ;</li>
-<li><span class="item">8.</span> &mdash; N.-r. voleurs ;</li>
-<li><span class="item">9.</span> &mdash; N.-r. magnifiques ;</li>
-<li><span class="item">10.</span> &mdash; N.-r. saugrenus ;</li>
-<li><span class="item">11.</span> &mdash; N.-r. admirables ;</li>
-<li><span class="item">12.</span> &mdash; N.-r. stupides ;</li>
-<li><span class="item">13.</span> &mdash; N.-r. malins ;</li>
-<li><span class="item">14.</span> &mdash; N.-r. à émasculer ;</li>
-<li><span class="item">15.</span> &mdash; N.-r. ridicules ;</li>
-<li><span class="item">16.</span> &mdash; N.-r. républicains ;</li>
-<li><span class="item">17.</span> &mdash; N.-r. juifs ;</li>
-<li><span class="item">18.</span> &mdash; N.-r. effrontés ;</li>
-<li><span class="item">19.</span> &mdash; N.-r. à empailler ;</li>
-<li><span class="item">20.</span> &mdash; N.-r. bouffis ;</li>
-<li><span class="item">21.</span> &mdash; N.-r. fatigués d'être moches ;</li>
-<li><span class="item">22.</span> &mdash; N.-r. endimanchés ;</li>
-<li><span class="item">23.</span> &mdash; N.-r. couronnés de colombins ;</li>
-<li><span class="item">24.</span> &mdash; N.-r. fâcheux ;</li>
-<li><span class="item">25.</span> &mdash; N.-r. à monter en épingles ;</li>
-<li><span class="item">26.</span> &mdash; N.-r. de mardi gras ;</li>
-<li><span class="item">27.</span> &mdash; N.-r. fils de gorets ;</li>
-<li><span class="item">28.</span> &mdash; N.-r. à tête ronde ;</li>
-<li><span class="item">29.</span> &mdash; N.-r. au vinaigre ;</li>
-<li><span class="item">30.</span> &mdash; N.-r. de mes deux ;</li>
-<li><span class="item">31.</span> &mdash; N.-r. à la noix ;</li>
-<li><span class="item">32.</span> &mdash; N.-r. de malheur ;</li>
-<li><span class="item">33.</span> &mdash; N.-r. sans pitié ;</li>
-<li><span class="item">34.</span> &mdash; N.-r. incurables ;</li>
-<li><span class="item">35.</span> &mdash; N.-r. à la mords-moi-le-doigt ;</li>
-<li><span class="item">36.</span> &mdash; N.-r. odieux ;</li>
-<li><span class="item">37.</span> &mdash; N.-r. impossibles ;</li>
-<li><span class="item">38.</span> &mdash; N.-r. à gifler ;</li>
-<li><span class="item">39.</span> &mdash; N.-r. misérables ;</li>
-<li><span class="item">40.</span> &mdash; N.-r. à la sauce verte ;</li>
-<li><span class="item">41.</span> &mdash; N.-r. sans nom ;</li>
-<li><span class="item">42.</span> &mdash; N.-r. laids ;</li>
-<li><span class="item">43.</span> &mdash; N.-r. de rien ;</li>
-<li><span class="item">44.</span> &mdash; N.-r. système D ;</li>
-<li><span class="item">45.</span> &mdash; N.-r. exploiteurs ;</li>
-<li><span class="item">46.</span> &mdash; N.-r. à face de merlan ;</li>
-<li><span class="item">47.</span> &mdash; N.-r. détestables ;</li>
-<li><span class="item">48.</span> &mdash; N.-r. du pauvre monde ;</li>
-<li><span class="item">49.</span> &mdash; N.-r. tragiques ;</li>
-<li><span class="item">50.</span> &mdash; N.-r. nauséabonds.</li>
-</ul>
-<p>Mais, si l'on désire injurier de tout c&oelig;ur un
-Nouveau-riche, il n'est qu'une injure cinglante :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Nouveau-riche!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">PARVENUS ET NOUVEAUX-RICHES</h2>
-
-
-<p>On se tromperait beaucoup si l'on prenait
-les Nouveaux-riches pour des parvenus et les
-parvenus pour des Nouveaux-riches. C'est que
-la différence est grande entre les uns et les
-autres.</p>
-
-<p>Les uns font sourire, les autres font rire ;
-les uns ne sont presque jamais des crétins, les
-autres le sont presque toujours ; les uns ne
-manquent pas forcément de scrupules, les
-autres en sont exempts de propos délibéré ; les
-uns sont rares, les autres fourmillent ; les uns
-ne choquent pas, les autres dégoûtent. Et pourquoi?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La langue française, habile à rendre toutes
-les nuances, quoi qu'en puisse penser M. Albert
-du Bois, a cru bon de désigner par des noms
-différents les parvenus et les Nouveaux-riches.
-Elle avait ses raisons. Si les Nouveaux-riches
-étaient des parvenus, on n'aurait pas créé pour
-eux un nom. Regardons un peu sous le masque
-des mots.</p>
-
-<p>Le parvenu est un homme qui est parti de
-rien, ou de pas grand'chose, qui a travaillé, qui
-a peiné, et qui à force de persévérance à chasser
-la fortune, finit par arriver au but qu'il s'était
-assigné. Au départ, il avait des sabots ; à l'arrivée,
-il a des souliers vernis ; mais nous l'avons
-vu avec des galoches, puis avec des brodequins,
-puis avec des bottines de box-calf, et nous
-l'avons vu avec des escarpins. Son voyage a
-souvent été long et rude. Les concurrents
-étaient nombreux sur son chemin. Le parvenu
-a dû parvenir. Le verbe qui étiquète son action
-indique bien la qualité de cette action.</p>
-
-<p>Pour le Nouveau-riche, rien de pareil. La
-langue française refuse de fixer quelle fut l'action
-du Nouveau-riche. N'y aurait-il donc pas
-d'action dans la vie du Nouveau-riche? Il
-n'y en a pas en effet. La fortune est venue à cet
-homme, non point parce qu'il l'a violentée, mais
-parce qu'elle l'a choisi, sans qu'on sache pourquoi.
-Le Nouveau-riche n'a rien fait pour mériter
-de devenir riche. Il n'était rien, et tout à
-coup il s'est trouvé riche. D'où ce mépris que
-nous avons tous pour lui, et que la langue française
-illustre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le savant Pierre Mac-Orlan, dans son <i>Petit
-Manuel du parfait Aventurier</i>, a judicieusement
-divisé les aventuriers en aventuriers <i>actifs</i> et
-en aventuriers <i>passifs</i>. Le parvenu est de ceux-là,
-le Nouveau-riche de ceux-ci.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les parvenus et les Nouveaux-riches ne florissent
-pas à la même époque. Les premiers se
-cultivent en temps de paix. Les autres poussent
-en temps de guerre, en temps de troubles nationaux,
-comme les herbes folles dans les champs
-que le soldat a dû quitter pour se battre.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les parvenus ne parviennent presque jamais
-au détriment de la société. Les Nouveaux-riches
-ne sont riches que de l'argent pris à tous.</p>
-
-<p>Le parvenu peut être un honnête homme. Pour
-le Nouveau-riche, le doute pend.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le voyou qui détrousse un passant dans la
-rue, à deux heures du matin, on peut affirmer
-qu'il est plus respectable que le mercanti : celui-là
-sait qu'il vole et qu'il court le risque d'être
-emprisonné ; le mercanti ne sait même plus
-qu'il vole tout le monde, ni si quelque loi le menace.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le parvenu tient compte de l'opinion publique.
-Le Nouveau-riche s'en rigole.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le parvenu est souvent doué d'intelligence.
-Vous souvient-il d'un mot charmant, qui est
-déjà vieux de plusieurs années?</p>
-
-<p>C'était avant la guerre. Un parvenu, qui
-aimait les bagatelles, avait acheté à Rome un
-titre de comte. On en plaisantait autour de lui.
-Lui ne bronchait pas. Il avalait toutes les couleuvres.</p>
-
-<p>Pour désarmer enfin ceux qui le taquinaient,
-sa femme, un jour, déclara tranquillement :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Riez, riez. Le ridicule passe ; le nom
-reste.&nbsp;»</p>
-
-<p>Quand vous découvrirez autant d'esprit chez
-la femme d'un Nouveau-riche, vous viendrez
-me le dire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">DE MONSIEUR JOURDAIN</h2>
-
-
-<p>Un auteur du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle disait :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Combien d'hommes ressemblent à ces
-arbres déjà forts et avancés, que l'on transplante
-dans les jardins, où ils surprennent les yeux de
-ceux qui les voient placés dans de beaux endroits
-où ils ne les ont point vus croître, et qui ne connaissent
-ni leur commencement ni leurs progrès.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Un autre, après la Révolution, disait de certains
-lascars qui se montraient en tous lieux :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Ils entendent bien mal l'intérêt de leur
-vanité : rien ne fait plus ressortir un mauvais tableau
-qu'un cadre brillant, et toutes les taches
-paraissent au grand jour.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>L'erreur des Nouveaux-riches, la première
-en effet, est de croire qu'on peut sortir de son
-milieu et vivre ailleurs sans préparation. Cependant,
-un gentilhomme se mêle à la canaille et
-n'est pas ridicule. C'est qu'il est plus difficile
-de monter que de descendre, encore que les aviateurs
-prétendent que non.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Angot fait rire. M<sup>me</sup> Sans-Gêne fait rire.
-M. Jourdain aussi fait rire, mais différemment.
-Il n'est pas sûr que M. Jourdain soit si ridicule.
-Il l'était quand il parut pour la première fois.
-Il semble l'être moins aujourd'hui. Ses successeurs
-nous l'ont rendu sympathique.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>M. Jourdain, marchand de drap, fils de marchand
-de drap et gendre de marchand de drap,
-fatigué de vivre parmi des marchands, ses
-égaux, s'enticha de noblesse et ne rêva plus que
-de vivre à la façon des personnes de qualité.</p>
-
-<p>Il comprit d'abord que l'argent qu'il possédait
-ne suffisait pas. Les gentilshommes, en
-effet, vrais ou prétendus, qu'il approcha, ne
-brillaient point par l'excès des richesses. Il
-fallait donc qu'ils eussent d'autres mérites. Le
-mérite de M. Jourdain est d'avoir eu l'intelligence
-de le comprendre d'abord. Nos Nouveaux-riches
-ne l'ont pas, il est à peine besoin
-de l'indiquer.</p>
-
-<p>Partant de là, M. Jourdain supposa que l'argent
-lui permettrait peut-être d'acquérir tout
-ce qui lui manquait. Or tout ce qui lui manquait
-se réduisait à ceci : des manières, ou de l'éducation,
-comme on voudra. Il prit donc des maîtres :
-un maître de musique, un maître à danser, un
-maître d'armes, un maître de philosophie. Il
-voulait s'instruire. Il enrageait quand il voyait
-des femmes ignorantes. Franchement, jugera-t-on
-que M. Jourdain fut ridicule?</p>
-
-<p>Avez-vous rencontré, en 1920, un marchand
-de drap qui eût en tête d'apprendre où gît la
-différence entre la prose et les vers, et comment
-il sied d'ouvrir ou fermer la bouche pour prononcer
-telle voyelle ou telle consonne?</p>
-
-<p>Tentez l'épreuve. Demandez à un Nouveau-riche :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce que vous faites quand vous
-dites un U?&nbsp;»</p>
-
-<p>Neuf fois sur dix, il vous répondra :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Moi? Je m'en fous.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, la dixième :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Vous n'êtes pas piqué?&nbsp;»</p>
-
-<p>On mesure ainsi la distance qui sépare
-M. Jourdain de nos mercantis. Et qui osera soutenir
-que l'épreuve n'est pas toute à la gloire
-de ce brave M. Jourdain?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>M. Jourdain n'avait pas l'ambition d'étonner
-ou de surpasser le comte Dorante et la marquise
-Dorimène. Il désirait obliger l'un et plaire à
-l'autre ; il n'aspirait qu'à vivre avec eux sur le
-pied d'égalité. Son souci était que le comte se
-laissât prêter de l'argent et que Dorimène se
-laissât faire l'amour. Par quoi le bonhomme
-travailla sans le savoir, et tout autant que ce
-malin de Figaro, à rendre nécessaire la Révolution
-de 1789.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, la Révolution de 1789 est déjà
-si loin de nous que la plupart des gens, comme
-des historiens, se cachent mal d'en ignorer à
-peu près tout. Les monuments publics de la
-France de 1920 attestent, en belles capitales,
-que l'égalité pour nous a cessé d'être un vain
-mot. C'est pourquoi, sans doute, tous les citoyens
-se tournent vers des réformes plus importantes.
-Et les Nouveaux-riches, avant tous,
-ne s'inquiètent que de sortir de l'égalité, même
-en sortant, s'il faut et s'il ne faut pas, comme
-on dit au Palais-Bourbon, de la légalité.</p>
-
-<p>M. Jourdain, certes, fut un sot. On n'est pas
-bête au point de se contenter de n'être au-dessus
-de personne, ou d'être comme tout le monde,
-stupidement. M'accorderait-on que M. Jourdain
-n'est pas un Nouveau-riche?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LE TORT DES NOUVEAUX-RICHES</h2>
-
-
-<p>Le plus grand tort des Nouveaux-riches, le
-seul peut-être qu'ils aient aux yeux du philosophe
-impartial, quand on examine le fond des
-choses, c'est d'avoir rompu trop brusquement
-avec leurs anciennes habitudes pour essayer
-d'en prendre de nouvelles, qui leur vont comme
-des bottines à un rhinocéros.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Lorsqu'on veut s'élever aux plus hauts barreaux
-d'une échelle, on s'élève à l'ordinaire de
-barreau en barreau. Quelquefois, de deux on en
-passe un. Le badaud qui s'est arrêté ne crie pas
-au scandale pour si peu. Au contraire. S'il estime
-que ce simple exercice demandait de
-l'adresse ou des efforts, il ne refuse pas d'admirer
-l'escaladeur qui arrive habilement au
-dernier échelon. Ce n'est donc point parce qu'ils
-sont riches, ou devenus riches, que les Nouveaux-riches
-sont détestés.</p>
-
-<p>Mais lorsque, par un procédé qui nous déconcerte,
-un acrobate se hisse au sommet de
-l'échelle sans poser le pied sur aucun des barreaux
-qui séparent le premier du dernier, nous
-flairons quelque supercherie et nous protestons.
-C'est par un tour d'escamotage du même ordre
-que les mercantis enrichis nous inquiètent.</p>
-
-<p>Nous voilà devant une solution de continuité
-qui blesse notre entendement.</p>
-
-<p>Ainsi, quand on lit un livre, on s'émeut de
-perdre le fil du récit parce qu'on ne s'est pas
-aperçu qu'on avait tourné deux ou trois pages
-à la fois.</p>
-
-<p>Ainsi encore, la plupart des gens se révoltent
-en face de la littérature cubiste. Ils ont perdu
-le fil. Ils n'admettent pas qu'on ait tourné deux
-ou trois pages sous leurs yeux, sans prévenir
-qu'on les tournait. Or il ne faut accuser rien
-dans ce cas, sinon la paresse intellectuelle de la
-majorité des hommes.</p>
-
-<p>Pour le cas des Nouveaux-riches, il ne faut
-parler que de notre paresse morale.</p>
-
-<p>Il nous fatigue d'accommoder trop vite. De
-là, le succès naturel des banalités les plus
-criardes, des lieux-communs les plus éculés,
-et des écrivains sans syntaxe, &mdash; ce qui ne signifie
-point d'ailleurs qu'il n'y ait ni banalités
-ni lieux-communs ou qu'il y ait de la syntaxe
-chez les auteurs de l'école cubiste.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La littérature cubiste, en somme, ne choque
-seulement que le vulgaire, non point parce qu'il
-est vulgaire, mais parce que le vulgaire n'a ni
-l'ambition ni la possibilité de connaître jusqu'en
-ses moindres détails le progrès lent de la
-littérature.</p>
-
-<p>A qui a lu Rimbaud et Mallarmé, et le grand
-Jules Laforgue, et Rostand même (je dis Edmond), &mdash; lequel
-a eu de l'influence aussi, plus
-qu'on ne croit, ne fût-ce que par contraste, &mdash; à
-qui s'est donné la joie d'étudier l'&oelig;uvre gigantesque
-de Victor Hugo, où l'on trouve en
-perfection toutes les ressources des poètes français,
-il apparaît qu'un Jean Cocteau ne doit pas
-surprendre plus qu'un Paul Valéry. Mécaniquement,
-soit par action directe, soit par réaction,
-les poètes s'engendrent les uns les autres. Rien
-ne prouve, par exemple, que les tentatives
-d'André Salmon ou de Blaise Cendrars ne
-viennent pas du dégoût qu'ont tiré ces deux
-jeunes citharèdes, je le parie, de l'émouvante
-platitude où se complaît M. Jean Aicard, académicien.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Dans le royaume des Muses, comme dans la
-république des Lettres, le miracle n'existe pas.
-Tout y est logique et raisonnable, en principe.
-N'en va-t-il pas de même chez nous de toutes
-choses?</p>
-
-<p>Les Nouveaux-riches, pour en revenir à ces
-tristes cocos, ont eu le tort de vouloir s'imposer
-à nous comme des miracles. Laissons-les porter
-le poids de leur inconséquence. On ne saurait
-trop recommander à quiconque a des loisirs,
-de s'intéresser plutôt à la couleur des yeux de
-cette jeune femme qui passe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CANDEUR DES NOUVEAUX-RICHES</h2>
-
-
-<p>J'aime mieux le dire tout de suite : je ne prétends
-pas que les Nouveaux-riches soient candides
-au point de se considérer comme des étalons
-de vertu. La notion de probité leur échappe
-complètement. Ils ne la rejettent pas, ils
-l'ignorent. Leur seule candeur vient de ce qu'ils
-sont persuadés qu'on ne découvre pas qu'ils
-sont Nouveaux-riches.</p>
-
-<p>Tel était ce personnage de Forain, qui avait,
-par malheur, un nez, des yeux, et des oreilles à
-n'égarer personne. Comme il se présentait de
-lui-même, disant :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je suis Jacob Lévy&nbsp;»,</p>
-
-<p class="noindent">on lui répliqua :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je le vois bien, Monsieur.&nbsp;»</p>
-
-<p>A tous les Nouveaux-riches qui plastronnent,
-nous avons envie de faire la réponse impitoyable.</p>
-
-<p>II faut avouer d'ailleurs que nous ne nous privons
-pas de la leur faire quelquefois sans qu'ils
-nous en sollicitent. Ce qui les assomme.</p>
-
-<p>La crainte de paraître Nouveaux-riches les
-suit en tout lieu. On la reconnaît dans leur regard.
-Ils n'ont pas de souci plus tenace que de
-s'imposer aux gens. Comment réussir? Ils n'ont
-trouvé que deux moyens :</p>
-
-<p>&mdash; C'est d'abord de ne jamais s'étonner ;
-ainsi ils s'imaginent que nous nous imaginerons
-qu'ils sont du meilleur monde ;</p>
-
-<p>&mdash; C'est ensuite d'étonner ; l'entreprise est
-plus délicate ; ils ne s'en doutent pas.</p>
-
-<p>Notons qu'en cette alternative ils optent
-rarement ; ils préfèrent conjuguer les deux
-moyens. Ils ont de ces témérités.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ne s'étonner de rien doit être le fait des esprits
-supérieurs. On l'affirmait chez nous avant
-la guerre, à l'époque du dilettantisme. Une fois
-pour toutes, on avait mis sur le même plan
-toutes les émotions, tous les spectacles, toutes
-les nouveautés, toutes les valeurs. On entendait
-un drame d'Ibsen comme un vaudeville de
-Feydeau ; on apprenait que Latham avait volé
-par-dessus la Manche, comme on apprenait que
-que M. Le Bargy quittait la Comédie-Française.
-On discutait avec la même passion, modérément,
-les adultères de M<sup>me</sup> Bolduc et la trahison
-d'Ullmo. Il n'y a que la guerre qui dérouta,
-pour quelques semaines, nos esprits forts.</p>
-
-<p>Mais la guerre, ça n'a qu'un temps, n'est-ce
-pas? Est-il, au reste, bien prouvé qu'il y ait eu
-la guerre? Ne parlons plus de la guerre, s'il
-vous plaît. La vie a repris comme si quinze-cent-mille
-jeunes Français n'avaient pas été
-supprimés. Le <span lang="en" xml:lang="en">jazz-band</span> triomphe. Nous voici
-dans l'âge des banques et des saltimbanques.</p>
-
-<p>Tout se vend très cher, mais tout le monde
-achète tout, et les économistes se fatiguent à
-nous crier que c'est pourquoi tout se vend très
-cher. Nous n'en sortirons pas, puisque cela non
-plus ne nous étonne.</p>
-
-<p>Les Nouveaux-riches, qui sont riches parce
-qu'ils ont vendu n'importe quoi à n'importe
-quel prix, faut-il s'étonner davantage s'ils ne
-s'étonnent pas d'acheter à leur tour n'importe
-quoi à n'importe quel prix?</p>
-
-<p>On m'objectera que je ne disserte que d'argent?
-En effet. Mais peut-on parler d'autre
-chose quand les Nouveaux-riches sont en question?
-L'art, la littérature, la musique, les
-voyages, l'amour, la famille, l'immortalité de
-l'âme, Dieu, la vie, et la mort, quel rapport y
-a-t-il entre ces bagatelles et les Nouveaux-riches?</p>
-
-<p>Boileau disait :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>L'argent, l'argent, l'argent, sans lui tout
-est stérile.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Les mercantis ne s'épatent de rien.</p>
-
-<p>Montesquieu disait :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Le nouveau riche admire la sagesse de
-la providence.</i>&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Quant au désir d'étonner, s'il n'est pas réservé
-aux seuls Nouveaux-riches, il a du moins
-été poussé par eux jusqu'au paroxysme.</p>
-
-<p>Dans une époque de passions, comme est la
-nôtre, où les sentiments modérés et les idées
-raisonnables font figure de vieilleries bonnes à
-mettre au cabinet, quand le moindre adjectif
-ne peut plus se contenter de sa forme simple et
-se gonfle en superlatif pour fixer notre attention,
-les Nouveaux-riches, naturellement, donnent
-tête basse dans la frénésie.</p>
-
-<p>Il ne s'agit pas de bluff. Nous savons que les
-Nouveaux-riches ont les reins solides et que leur
-fortune est bien placée. Ils ont de la surface, et
-des fonds. Ils dépensent parce qu'ils peuvent.
-Par candeur, ils croient qu'en ouvrant les mains
-ils gagneront notre estime ou notre respect. Ils
-ne comprennent pas pourquoi nous en rions.</p>
-
-<p>Nulle générosité ne les anime. Ils ne dépensent
-pas pour des raisons morales. Leur geste
-est moins large. Ils dépensent comme ils ont
-acquis, brutalement. Ils n'ont pas eu le temps
-d'apprécier peu à peu leur fortune croissante ;
-ils n'ont pas le temps d'apprendre à en jouir.
-Elle leur échappe. Cela aussi est comique. Mais
-ils ne le savent pas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">L'ART DE DÉPENSER</h2>
-
-
-<p>Francis de Miomandre, cet écrivain délicieux
-qui n'a pas encore eu le succès qu'il mérite, a
-publié de jolies réflexions sur l'<i>Art de dépenser</i>.
-Non sans tristesse, il demandait à ses lecteurs :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Faudra-t-il en donner des recettes? Est-ce
-la peine de rappeler qu'il existe!</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Serait-il vrai que l'argent est plus difficile
-à dépenser qu'à gagner, contrairement à ce que
-croit le vulgaire?</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>J'ignore si Marcel Boulenger a rien écrit
-sur ce sujet. Je le regrette. J'aurais eu plaisir à
-citer de lui quelque maxime, pour mettre dans
-mes pages un peu de couleur et d'autorité. Le
-public ne connaît pas la joie que procure, à celui
-qui la cite, une phrase citée au bon moment.</p>
-
-<p>Il est certain que tout le monde ne sait pas
-dépenser. C'est un art délicat. En dépit des apparences,
-c'est un luxe qui n'est pas à la portée
-de toutes les bourses, surtout des mieux garnies.
-Cent Nouveaux-riches nous en fourniraient cent
-fois cent preuves. Ils commettent une erreur
-grave ceux qui affirment : «&nbsp;Je dépense, donc je
-suis.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Dépenser à tort et à travers, voilà le tort et
-voilà le travers. Ainsi font les Nouveaux-riches
-lorsqu'ils se mêlent de dépenser. Ils le font avec
-assurance, il est vrai, rendons-leur cette justice.</p>
-
-<p>Inscrirai-je ici le nom de cet ancien tourneur
-d'obus qui, devenu propriétaire d'un des plus
-somptueux coffres-forts de Paris, se mit en tête
-d'avoir une belle bibliothèque? Cela se doit,
-n'est-ce pas, d'avoir une belle bibliothèque?
-Le dernier des épiciers vous dira que vous n'êtes
-pas riche, si vous ne possédez pas une édition
-des Fermiers Généraux.</p>
-
-<p>Notre bibliophile était moins ambitieux.
-Pourvu qu'il eût chez lui de beaux livres, bien
-reliés, et d'un grand prix, le reste ne l'intéressait
-pas. Il n'avait pas, vous pensez, l'intention de
-lire. Il ne poussait même pas le scrupule jusqu'à
-vouloir, comme cette bourgeoise nouvellement
-promue dont l'<i>Opinion</i> nous rapporta les goûts,
-des livres d'amateur, c'est-à-dire, expliqua-t-elle,
-des livres numérotés.</p>
-
-<p>Il laissa carte blanche au libraire ahuri pour
-le choix des auteurs.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;N'avez-vous aucune préférence?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Non, non. Mettez ce qu'il vous plaira.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Des romans? Des mémoires? De la
-poésie?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui, oui, allez. Vous savez mieux que
-moi ce qui se met dans une bibliothèque. C'est
-pour mon fumoir.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Parfait. Mais combien vous en faut-il?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Combien?&nbsp;»</p>
-
-<p>Le bibliophile répondit sans hésiter :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Il m'en faut dix-huit mètres.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Dès qu'il s'agit d'ameublement, les Nouveaux-riches
-perdent tout-à-coup ce sang-froid
-qui ne leur manqua jamais dans leur négoce. Ils
-pensent entrer dans un royaume magnifique où
-l'impossible n'existe pas. Tout s'y trouve merveilleux
-par nature. Mais rien ne surprend un
-Nouveau-riche.</p>
-
-<p><i>Fantasio</i> nous a conté, parmi d'autres histoires,
-celle d'un provincial qui avait gagné
-plusieurs millions en vendant des vins plus ou
-moins portugais. Vous en souvient-il?</p>
-
-<p>Étant à Paris pour ses affaires, il voulut tenir
-la promesse qu'il avait faite à sa fille, de lui
-acheter un piano à queue, mais un beau piano,
-quelque chose de riche enfin. Il se rendit donc
-chez le meilleur facteur de la place et lui exposa
-son envie. Il était prêt à tous les sacrifices.</p>
-
-<p>On lui montra des pianos en palissandre, des
-pianos en noyer ciré, des pianos en citronnier,
-des pianos décorés de cuivres, des pianos rehaussés
-de peintures. Il s'arrêta devant un piano
-d'acajou massif, parce qu'on lui avoua qu'on
-n'en avait pas qui coûtât plus cher.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Combien?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Soixante-mille.&nbsp;»</p>
-
-<p>On peut vendre des pianos aux Nouveaux-riches
-les plus bêtes ; il y a cependant des
-nombres qu'on ne prononce pas sans modestie.
-Le facteur prononça ce «&nbsp;soixante-mille&nbsp;» d'une
-voix indifférente, comme s'il eût juré que le
-client, tout de même, reculerait. Mais le client
-ne recula pas. Il avait probablement délibéré
-d'aller jusqu'à ce soixante-mille.</p>
-
-<p>Il avait probablement délibéré d'aller au delà.
-Car il commanda, d'un ton bref :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Alors, mettez-en deux.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Néanmoins, tous les Nouveaux-riches n'ont
-pas tant d'estomac. Il en est qui n'acceptent pas
-sans marchander les premiers prix qu'on leur
-annonce : les vieilles habitudes sont dures à
-déraciner. C'est principalement chez les femmes
-que la vieille habitude résiste davantage. Il
-résulte d'étranges effets, de ces compétitions de
-l'économie et de la prodigalité.</p>
-
-<p>Rappelons une anecdote qui a fait le tour de
-Paris :</p>
-
-<p>Nous sommes chez une modiste de la rue de
-la Paix. Une cliente, dont la manucure n'avait
-pas encore pu sauver les ongles, se faisait montrer
-des chapeaux. Rien ne semblait la tenter.
-Elle était difficile. Quand on s'habille aux
-Champs-Élysées et qu'on a des bijoux &mdash; beaucoup
-de bijoux &mdash; de la place Vendôme, on ne
-peut pas ne pas être difficile. Celle-ci ne cachait
-pas sa déception, encore qu'en toute franchise,
-dans le fond du c&oelig;ur, elle ne fût pas bien certaine
-d'être déçue. Mais on finit par la toucher,
-avec un petit chapeau, joli comme tout.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Un véritable amour, Madame&nbsp;», lui
-disait-on. «&nbsp;Un pur bijou de 1830.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui&nbsp;», répondit la cliente, «&nbsp;il n'est pas
-trop mal.&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis, après examen :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;1830?&nbsp;» fit-elle. «&nbsp;Oh! vous me le laisserez
-à 1800?&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il a été écrit :</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose
-que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant
-les richesses, l'argent, les grands établissements
-et les autres biens, que la dispensation
-qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont le
-mieux pourvus.</i>&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">LA BELLE NAÏVETÉ</h2>
-
-
-<p>Candeur n'est point naïveté.</p>
-
-<p>On disait jadis : «&nbsp;<i>La naïveté est l'expression de
-la franchise, de la liberté, de la simplicité ou de
-l'ignorance, et souvent de tout cela à la fois.</i>&nbsp;»
-Voilà une définition dont je m'empare volontiers
-pour mes Nouveaux-riches.</p>
-
-<p>De la franchise, ils en ont. Comme il n'est pas
-prouvé que l'argent ne soit pas tout, singulièrement
-dans une république pareille à la nôtre,
-les Nouveaux-riches ayant l'argent et donc
-toutes les possibilités, tout leur est permis, au
-grand jour. Ils n'ont rien à cacher, ni la façon
-dont ils s'élevèrent, ni les appétits qu'ils ont,
-ni la sottise qui leur illumine les yeux.</p>
-
-<p>La liberté se passe de commentaires. Nous
-savons que ces Messieurs ont pu s'engraisser
-impunément. Nos droits cessent quand les leurs
-commencent. Leurs droits commencent tout de
-suite.</p>
-
-<p>La simplicité, on me permettra de ne pas la
-confondre ici avec la modestie. Il s'agit d'autre
-chose.</p>
-
-<p>Ignorance? Est-il besoin de poser un point
-d'interrogation? Un point suffit. Un point.</p>
-
-<p>Mais illustrons ces généralités. Le conte fait
-passer la morale avec lui.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Un soir, à la Comédie-Française, on jouait
-une pièce en vers et une pièce en prose, le <i>Misanthrope</i>
-et <i>la Paix chez soi</i>.</p>
-
-<p>Arrivés après le lever du rideau, deux Nouveaux-riches,
-aux fauteuils de balcon, de face,
-tâchaient à prendre contact avec le spectacle.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Où en est-on?&nbsp;» demandait la femme.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Attends un peu&nbsp;», répondait l'homme.</p>
-
-<p>Le rideau tomba. Ils discutèrent.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Est-ce la pièce en vers, ou la pièce en
-prose?&nbsp;» demanda la femme.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Comment veux-tu qu'on distingue de si
-loin?&nbsp;» répondit l'homme.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'été dernier, un Nouveau-riche crut indispensable
-de visiter les châteaux de la Loire.</p>
-
-<p>A Tours, il s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Voilà un beau fleuve, pour un fleuve de
-province.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Un autre avait préféré passer la saison chaude
-au bord de la mer.</p>
-
-<p>Il n'avait jamais vu la mer. Comme il en craignait
-le mal, n'en ayant aucune idée, même
-vague, il estima prudent de ne pas aller pour
-ses débuts à Deauville. Il choisit une plage obscure
-de Bretagne.</p>
-
-<p>S'il eut de grandes émotions, ce fut en silence.
-Pendant de longues heures, il restait muet. Il
-regardait l'océan. Tant d'espace perdu le troublait
-peut-être.</p>
-
-<p>Trois îles proches de la côte fixaient le plus
-souvent ses regards. Les gens autour de lui ne
-s'en occupaient point. Il n'osait questionner
-personne. On savait, évidemment, mais lui ne
-savait pas, et on saurait qu'il ne savait pas. Il
-se tut. Il méditait.</p>
-
-<p>Un jour, enfin, l'énigme fut résolue. Il avait
-trouvé, tout seul. Il se frotta les mains. Et le soir,
-sur la jetée, hochant la tête et montrant du
-doigt les îles, il gémit doucement :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est, malheureux tout de même. On ne
-prendra donc jamais de mesures contre ces sacrées
-inondations?&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ils ne sont pas tous de cette force. Certains
-ont une naïveté différente, à quoi ils joignent
-par exemple un sérieux souci de leurs devoirs
-d'hommes neufs. Tel l'ancien marchand de
-confitures qu'a célébré l'<i>Écho de Paris</i>.</p>
-
-<p>Comme il se promenait un matin, à l'heure de
-la marée descendante, il rencontra sur la plage
-un voisin qui pêchait la crevette.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tiens!&nbsp;» dit-il. «&nbsp;Vous les pêchez vous-même?
-Moi, je les fais pêcher par mon valet
-de chambre.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les «&nbsp;dames&nbsp;» de ces Messieurs ne se privent
-pas non plus d'être franches, libres, simples et
-ignorantes à bouche-que-veux-tu. Vingt anecdotes
-sortent des mémoires. En voici une, que
-j'emprunte à <i>Fantasio</i>. Elle les résume toutes
-d'un trait.</p>
-
-<p>La scène se passa dans une de ces boutiques
-qu'on ne saurait proprement appeler boutiques.
-On n'y vend pas des parfums, des pâtes épilatoires,
-des crèmes, des poudres de riz, ou des
-crayons à farder, bagatelles à l'usage des filles,
-des jeunes filles, et bientôt des petites filles.
-Non. Ce sont, vous n'en doutez pas, des instituts
-de beauté.</p>
-
-<p>Donc, devant un comptoir tout ce qu'il y a
-de plus Louis XVI, une importante matrone
-demandait de l'eau de Cologne.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;A quel prix, Madame?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;N'importe. La meilleure que vous avez.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Et combien Madame en veut-elle?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Un demi-setier.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>De ce qui se fait ou ne se fait pas dans ce qu'ils
-nomment avec emphase le grand monde, les
-nouveaux-riches ont des connaissances curieuses.
-Comme ils aspirent de toute leur âme à
-compter, ou à être comptés, dans le grand
-monde, il n'est pas de somptuosité qu'ils se
-refusent.</p>
-
-<p>Au début de 1920, d'après <i>Fantasio</i>, un des
-plus gros marchands de bois de France avait invité
-de nombreux amis à pendre la crémaillère
-dans son nouvel hôtel, qui n'est pas loin de la
-porte Dauphine.</p>
-
-<p>Les amis admirèrent. Il y avait à admirer,
-dans tous les sens du mot. La chambre à coucher
-surtout était admirable. On n'y voyait pas
-moins de trois lits.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Pour qui ce troisième lit?&nbsp;» jugea bon
-de demander une jeune femme.</p>
-
-<p>La marchande répondit :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mais pour nous. Voici le lit de mon
-époux ; voici le mien ; et celui-ci, c'est celui où
-nous nous rencontrons.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Encore un mot d'intérieur.</p>
-
-<p>Il fut dit le soir où un Nouveau-riche donnait
-pour la première fois un grand dîner. L'ancien
-maquignon triomphait de joie et d'orgueil.</p>
-
-<p>Le maître d'hôtel, digne, annonça :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Madame est servie.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et le maître tout court, indigné : &mdash; «&nbsp;Eh
-bien!&nbsp;» fit-il, «&nbsp;et moi?&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La chronique est pleine de mots semblables,
-On est obligé de prendre au hasard dans le tas.
-Les gazettes en ont publié de délicieux. Pillons,
-une fois de plus, l'<i>Écho de Paris</i> :</p>
-
-<p>Un Nouveau-riche se promenait au Bois de
-Boulogne, dans sa limousine, bien entendu. Le
-chapeau sur la nuque, un cigare à la bouche, les
-cuisses écartées, il toisait les piétons.</p>
-
-<p>Au premier tournant, il aperçut une amazone
-et deux cavaliers.</p>
-
-<p>Notre homme haussa les épaules.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ces cavaliers!&nbsp;» dit-il. «&nbsp;Ça crâne, et ça
-n'a même pas de quoi se payer une auto.&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Arrêtons-nous sur celui-là. Nous sommes
-prêts maintenant à savourer ce fragment d'un
-vieux dialogue :</p>
-
-<p><span class="sc">Le Financier.</span> &mdash; «&nbsp;<i>Il faut, je crois, bien de la
-force d'esprit pour mépriser les richesses?</i>&nbsp;»</p>
-
-<p><span class="sc">Le Sage.</span> &mdash; «&nbsp;<i>Vous vous trompez, il suffit de
-regarder entre les mains de qui elles passent.</i>&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CONSEILS AUX NOUVEAUX-RICHES</h2>
-
-
-<p>Les cuistres prétendent qu'avant 1789 les
-écrivains ne se faisaient pas scrupule de prendre
-leur bien où ils le trouvaient. On a souvent disputé
-s'ils eurent tort ou raison. Aujourd'hui la
-question est tranchée : nous créons tout ; le
-plagiat est un crime ; les anciens avaient tort.</p>
-
-<p>Il n'y a pas lieu de s'étonner ici que les
-hommes de 1920, convertis à l'égalitarisme,
-prêchent d'une part la suppression de la propriété
-en général, et défendent cependant, avec
-la dernière violence, et la même candeur, la
-propriété littéraire en particulier. Acceptons les
-choses comme elles sont. Il est admis qu'on a le
-droit de partager tout avec son voisin, sauf ses
-&oelig;uvres imprimées.</p>
-
-<p>Mais il n'est pas moins admis qu'un artiste
-est, par principe, révolutionnaire. On l'a dit aux
-bourgeois ; ils l'ont cru ; tant pis pour eux. On
-me permettra donc d'être révolutionnaire
-comme un autre, de l'être jusqu'au bout, de
-m'en tenir au sens propre des mots quand j'en
-aurai envie ; et, une révolution vraiment digne
-de ce nom n'étant à l'origine que «&nbsp;le retour d'un
-astre au point d'où il est parti&nbsp;», on ne s'indignera
-pas si je retourne sans honte aux coutumes
-du vieux temps qu'on ne pratique plus,
-pour copier ci-dessous quelques bons <i>Conseils à
-un Nouveau-riche</i> que j'ai tirés d'une gazette
-satirique.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p class="right"><span class="sc">A un Nouveau-riche.</span></p>
-
-<p>&mdash; <i>Ne dites pas : «&nbsp;La guerre est un immonde
-fléau.&nbsp;» On aurait peine à vous croire.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>A table, ne vous attachez pas la serviette
-sous le menton. Laissez-la sur vos genoux, inutilement.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Ne dites pas à vos invités : «&nbsp;Ces asperges
-coûtent neuf francs la livre.&nbsp;» Car ils ont faim peut-être.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Pour saluer, tirez votre chapeau avant de
-tendre la main.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Ne dites point «&nbsp;pardon&nbsp;», quand vous nous
-écrasez le pied. Ne nous l'écrasez pas, c'est plus
-poli.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Ne parlez pas en mangeant. Il y a des gens
-dégoûtés.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Ne citez jamais le nom de votre père : c'était
-un honnête homme.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Si vous ne pouvez pas fumer sans cracher,
-ne fumez pas.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Quand vous parlez de votre femme, ne dites
-pas : «&nbsp;mon épouse&nbsp;».</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Achetez des livres nouveaux, mais laissez-nous
-les anciens. Nous les lisons.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Ne dites pas : «&nbsp;Nous autres riches&hellip;&nbsp;». Vous
-n'êtes pas riches, vous avez de l'argent.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Les pauvres, ne les regardez pas de travers.
-Ils vous regardent en face.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'auteur de ces conseils n'a cru devoir ajouter
-ni que les conseils sont faits pour ne pas être
-suivis, ni qu'ils ne sont profitables qu'aux moralistes
-qui se charment du bruit de leurs
-maximes et pensent en mériter quelque gloire.</p>
-
-<p>L'imitant, je veux à mon tour donner des
-conseils aux femmes des Nouveaux-riches. Je
-les puiserai, ceux-là, dans mon propre fonds,
-sans avoir peur de me contredire, alors que j'ai
-établi plus haut qu'il est normal de prendre son
-bien où on le trouve. Mais les règles, on le sait,
-ont quelquefois besoin d'être violées. Le viol en
-effet contribue à régénérer le sang d'une famille,
-comme a dit, ou a pu dire, ou aurait dû dire
-notre maître Curnonsky, que je suis heureux de
-citer à cette place, même indûment. Toutes les
-femmes de m&oelig;urs légères seront de mon avis.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p class="right"><span class="sc">A une Nouvelle-riche.</span></p>
-
-<p>&mdash; <i>Votre premier devoir, Madame, est de ressembler
-à tout, sauf à ce que vous êtes. Les professeurs
-de M. Jourdain ne vous seraient d'aucun
-secours. Ayez seulement :</i></p>
-
-<p>1<sup>o</sup> <i>Un bon couturier ;</i></p>
-
-<p>2<sup>o</sup> <i>Un bon maître d'hôtel ;</i></p>
-
-<p>3<sup>o</sup> <i>Une bonne cave.</i></p>
-
-<p><i>L'un obtiendra que vous soyez débinée par vos
-amies : triomphe savoureux ; l'autre affermira
-votre réputation auprès des fournisseurs ; quant
-à la bonne cave, elle vous attirera des madrigaux
-de vos invités les plus froids.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>S'habiller n'est rien. Savoir s'habiller, voilà
-le difficile. Persuadez-vous qu'avec de l'argent on
-arrive à tout, mais craignez que le grand couturier
-que vous aurez choisi parce qu'il sera le moins
-abordable, craignez qu'il ne s'offre votre tête dans
-les grands prix. Les couturiers qui se respectent,
-ne respectent leurs clientes que si elles sont capables
-de les diriger, ce qui n'est pas commode.</i></p>
-
-<p><i>En tout cas, si vous voyez par hasard que vous
-êtes fagotée, ne dites pas des femmes qui seront
-mieux que vous, que ce sont des grues. Votre injure
-ne porterait point. Il n'y a presque plus de femme
-à présent qui ne soit quelque peu flattée d'être
-prise pour une grue.</i></p>
-
-<p><i>Consolez-vous plutôt avec cet axiome que posa
-Pierre Louÿs : «&nbsp;On ne peut pas habiller les
-femmes.&nbsp;» Laissez-en l'esprit, gardez-en la lettre,
-et faites semblant de comprendre.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p><i>S'il a le souci de se montrer à la hauteur de sa
-fortune, votre mari sans doute entretiendra une
-sociétaire de la Comédie-Française ou une <span lang="en" xml:lang="en">girl</span> de
-l'Olympia. A aucun prix, il ne faudra vous en
-vanter. Il n'y a pas d'honneur à être cocu.</i></p>
-
-<p><i>Ne vous plaignez d'ailleurs devant qui que ce
-soit d'être trompée. Votre chagrin serait risible.
-Et puis rassurez-vous : vous ne pouvez pas être
-trompée. Votre mari ne vous trompe point. Il
-passe une heure chaque jour dans le cabinet de
-toilette de son actrice, assez de temps pour apprendre
-qu'il a plusieurs factures à régler ; ou
-bien il dîne avec sa danseuse anglaise, qui lui reproche
-aigrement de ne pas savoir tenir sa fourchette.</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; <i>Ne mettez jamais les pieds à la cuisine. Ne
-demandez pas à votre chef s'il ne pourrait pas
-vous faire un b&oelig;uf miroton.</i></p>
-
-<p><i>N'engueulez pas la petite Alsacienne à cause
-des pommes de terre qu'elle épluche trop généreusement.
-Les Alsaciennes ont oublié d'être sottes.
-La vôtre riposterait : «&nbsp;Si Madame veut me montrer
-comment elle les épluche?&nbsp;»</i></p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Tels sont les conseils généraux, pratiques, et
-désintéressés, qu'il convient de faire entendre à
-la femme d'un Nouveau-riche.</p>
-
-<p>Je ne les donne pas sans mélancolie. C'est
-que je songe à la petite-fille de cette épaisse maritorne.
-Ce sera peut-être une duchesse, plus
-tard, s'il se trouve qu'un duc ait besoin d'elle.
-Et voyez le moins drôle : elle sera peut-être fine,
-élégante, racée pour tout dire, et nul ne s'avisera
-d'imaginer quelle grand'mère nous aurons
-connue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">UTILITÉ DES NOUVEAUX-RICHES</h2>
-
-
-<p>Quand trois hommes se trouvent réunis, il
-est constant qu'il y en a deux qui se moquent
-du troisième. Ont-ils le bonheur d'être gens de
-lettres, le troisième personnage est sans exception
-tenu par les trois, à tour de rôle.</p>
-
-<p>Dans les milieux où l'intelligence est moins
-professionnelle et l'esprit de dénigrement moins
-systématique, c'est à jamais le même individu
-qui sert de pantin aux autres : tel le notaire aux
-diplomates, le bourgeois aux artistes, le prêtre
-aux radicaux, et le député à tout le monde.</p>
-
-<p>On se fatigue en effet sans profit, à chercher
-des travers en une personne qui n'en a peut-être
-pas. Or, dans une république ordinaire, nul ne
-se fatigue, s'il n'a pas l'espoir d'un profit. Pour
-peu, par surcroît, que le désordre du temps
-vienne d'une guerre conduite à la va-comme-je-te-pousse,
-mais bien gagnée enfin, il est naturel
-que, désireux de se venger de leurs misères, les
-riches d'autrefois et les pauvres de toujours se
-tiennent, au moment de dauber les Nouveaux-riches.</p>
-
-<p>Il s'ensuit que, rééditant à leur dam le miracle
-du 2 août 1914 suscité par l'Allemagne,
-les Nouveaux-riches rassemblent contre eux les
-rancunes, et sur eux les brocards. D'eux est née
-une autre union sacrée, d'un genre spécial,
-conçue en dehors de toute crainte bolcheviste,
-qui n'a pas manqué de nous être salutaire, et
-plus d'une fois, depuis le 11 novembre 1918.</p>
-
-<p>Loués soient donc les Nouveaux-riches!</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Nul n'ignore, on aime à le présumer, que le
-Traité de Versailles n'a pas eu pour conséquence
-immédiate de faire succéder l'âge d'or à l'âge
-du fer. J'avoue quant à moi qu'il ne me souvient
-pas très bien des apparences d'une pièce de
-vingt francs.</p>
-
-<p>C'est plutôt l'âge du papier que fut le nôtre.
-Les billets de banque ont pullulé. Il y en eut de
-formats divers, et même de cinquante centimes,
-paraît-il ; mais les receveurs de la compagnie
-des omnibus les gardaient au fond de leur
-sacoche. Les collectionneurs en eurent des joies
-insoupçonnées, sans aucun doute.</p>
-
-<p>Cependant, s'il ne comprit pas d'abord que
-le nombre croissant des billets en diminuait la
-valeur et que le prix des denrées alimentaires
-montait en raison inverse de l'une et en raison
-directe de l'autre, le public, gros et simple public,
-s'aperçut qu'à force de n'avoir que des
-billets, même neufs, il finissait, lui aussi, par
-avoir un bon billet. Comme à La Châtre, il ne
-lui restait qu'à sourire. Il choisit de rire, précisément
-de ceux qui possédaient le plus de billets.</p>
-
-<p>L'argent, dit-on, est un objet de mépris pour
-ceux qui n'en ont guère. Pour les autres, il est
-autre chose. Mais on ne méprise pas les gens
-riches qui aiment leur richesse. La morale en
-souffre, il est possible ; toutefois, la morale est
-étrangère à ce chapitre : nous parlons de réalités.
-A-t-on vu quelqu'un se fâcher contre un
-avare? On rit d'Harpagon. On ne prend pas
-plus de peine. Et le rire est un merveilleux expédient,
-quand la fortune est mauvaise.</p>
-
-<p>Qui rit, trompe sa douleur. Ce n'est point là
-une telle vérité de La Palice.</p>
-
-<p>Dans les jours difficiles où le pain se vend
-vingt-six sous le kilo, et la viande entre huit
-et dix francs la livre, le rire sonne, cruel et préventif,
-comme un hiatus volontaire au huitième
-pied d'un alexandrin laborieux.</p>
-
-<p>Nous avons ri des Nouveaux-riches. Loués
-donc soient-ils!</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il y a mieux : les Nouveaux-riches nous ont
-préservés de la Révolution. On aurait pu croire
-qu'ils en seraient le prétexte. Il n'en fut rien. Ce
-point n'exige pas de longs commentaires.</p>
-
-<p>Depuis des siècles, on le sait : un gouvernement
-est assuré de vivre quand il donne au
-peuple les jeux du cirque. Ce fut pour le nôtre
-une singulière habileté, de permettre la poussée
-insolente des Nouveaux-riches. Il offrait des
-distractions à nos quotidiens soucis. Je ne dis
-pas gratuites, car enfin, vous et moi, nous en
-faisions les frais ; mais réfléchit-on?</p>
-
-<p>Au théâtre, songe-t-on qu'on a payé pour se
-divertir?</p>
-
-<p>Loin de le regretter, le spectateur qui laisse
-au guichet son argent, s'amuse avec moins de
-contrainte que son voisin, qui n'a rien déboursé.
-Il est établi que les auteurs dramatiques ne sont
-jugés sévèrement que de leurs amis entrés par
-faveur. Le cochon de payant, comme on l'appelle
-aujourd'hui de si élégante façon, il trouve
-toujours tout parfait.</p>
-
-<p>Ainsi, nous avons beau grogner contre la vie
-chère, et crier contre les mercantis infâmes, et
-menacer, trois fois par jour, de chambarder la
-République à cause de son inertie coupable ;
-nous rencontrons un couple de Nouveaux-riches :
-nous pouffons : la République est sauvée.
-Elle compte aller jusqu'à la centième. Nous
-avons ri. Nous avons payé. Tant mieux pour
-elle.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il semble donc assez difficile de nier l'utilité
-des Nouveaux-riches.</p>
-
-<p>Le Nouveau-riche est un instrument de politique,
-au même degré que le bureau de tabac
-qu'on accorde à un marchand de vins, s'il est
-énergique en temps d'élections ; comme la
-cravate de la Légion d'honneur qu'on suspend
-au cou des vieux dramaturges israélites, pourvu
-qu'ils soient chauves ; autant que les promotions
-du Mérite Agricole, si émouvantes ; autant
-que les urinoirs nauséabonds qui encombrent
-la voie publique à Paris ; autant que
-les bals du Quatorze-Juillet ; autant que la
-survivance inexplicable du notariat tel qu'il
-fonctionne chez nous.</p>
-
-<p>Le Nouveau-riche n'était pas prévu par la
-Constitution de 1875 ; il est néanmoins devenu
-constitutionnel, par tacite complicité des parties,
-dupeurs et dupes.</p>
-
-<p>Comme pour tant de belles choses à propos
-de quoi le dernier des journalistes se croit obligé
-de citer la phrase fameuse, on peut affirmer,
-sans peur d'être banal, que, si les Nouveaux
-riches n'existaient pas, il faudrait les inventer.
-Heureusement, ils existent.</p>
-
-<p>Loués soient-ils!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CONSIDÉRATIONS DERNIÈRES</h2>
-
-
-<p>&mdash; Aimez-vous les vieux bouquins? Je ne
-parle, bien entendu, ni des premières éditions
-de Corneille, ni de tel Cabinet satyrique relié
-par Trautz-Bauzonnet : ce sont merveilles dont
-tout le monde aurait plaisir à peupler sa bibliothèque.
-Mais il en est de moins rares et de moins
-précieux qui ont leur charme aussi : ce sont les
-plus modestes des vieux bouquins, ceux qu'on
-trouve, encore à des prix abordables, parfois
-sur les quais, ceux que l'amateur ne recherche
-pas, les ordinaires, les courants, les anonymes,
-ceux qu'on méprise, ceux qu'on ne lit jamais,
-ceux qui font partie du prolétariat de la bouquinerie
-en quelque sorte : recueils de pièces
-non signées, ouvrages du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle pour la
-plupart, choix de maximes, tableaux de m&oelig;urs,
-lettres supposées, récits de voyages, dissertations
-galantes ou politiques. J'ai pour ceux-là
-une tendresse particulière. Je n'en ai pas ouvert
-un seul sans y découvrir des pages amusantes,
-ou curieuses, et même belles.</p>
-
-<p>Nous nous occupions des Nouveaux riches?
-Je tiens d'un ami un bouquin où il est question
-d'eux.</p>
-
-<p>&mdash; Un vieux bouquin?</p>
-
-<p>&mdash; Il est daté : <i>An VII de la République</i>.
-Il traite de maintes choses, de l'Opéra par
-exemple, puis du meilleur gouvernement ; et,
-en passant, des Nouveaux-riches issus de la
-Révolution Française.</p>
-
-<p>&mdash; De qui est-il?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous le dirai pas. Il est bon de
-laisser un peu de champ libre aux professionnels
-de la critique. Songez que le Nil n'a tenu longtemps
-son prestige que de l'ignorance où étaient
-les hommes, touchant ses sources. Permettez-moi
-donc, en réservant les miennes, de vous
-mettre un passage de ce livre sous les yeux.
-Vous ne vous en plaindrez pas.</p>
-
-<p>C'est à l'endroit où l'auteur déplore le triste
-état des m&oelig;urs de l'an VII. Vous jureriez que
-cela fut écrit hier. Par une habitude chère à
-tous les moralistes, celui-ci compare son temps
-aux temps antérieurs, pour mieux fustiger ses
-contemporains, comme juste. Écoutez-le :</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>&hellip; On n'était point un grand homme ;
-mais on était aimable. Au fond, même vide, même
-absence de caractère et de pensée, mais en général
-on y retrouvait de l'atticisme, de l'urbanité. Le
-goût, l'esprit, la grâce, une certaine fleur de politesse,
-une élégance exquise de manières, une délicatesse
-recherchée, l'art de plaire, l'art de vivre, y
-composaient une foule de jouissances fines et fugitives,
-dont le charme indicible échappe à celui
-qui veut les décrire, comme le parfum s'évapore
-sous la main qui cherche à le fixer. Les m&oelig;urs
-n'étaient point meilleures, mais les manières valaient
-mieux.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Les esprits ont-ils gagné en profondeur?
-Je ne sais ; mais ils ont perdu en superficie. On
-a bien toute la corruption que donnent les richesses ;
-mais on n'a plus cette facilité de ton, cette aménité
-de caractère, cette attention des bienséances (la
-bienséance est la sensitive), cet oubli de soi-même,
-enfin, ces égards pour les autres, qui caractérisent
-l'individu bien élevé, et qui obtenaient, pour
-l'homme opulent ou supérieur, l'indulgence qu'en
-bonne morale il est obligé de solliciter.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Dans tous les arts, et surtout dans celui de
-vivre, c'est d'une foule de riens inappréciables,
-et de minuties importantes, que résulte la perfection
-des jouissances.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Je vous proteste qu'il y a tel homme, pour
-lequel sa manière de cracher ou de tousser m'a
-donné une violente antipathie. Que dirai-je de
-celui qui n'écoute point lorsque vous lui parliez ;
-qui adresse la parole à un autre, ou vous interrompt
-pour conter une histoire qu'il interrompt
-encore ; qui rit d'un sot rire ; qui, devant des
-femmes ou de jeunes demoiselles, mêlera, à une
-conversation intéressante, un jurement grossier,
-une expression cynique ; qui, tout à coup, quittera
-le cercle pour se jeter, ou plutôt pour se rouler
-sur un sopha, dont il écrase pesamment tous les
-carreaux, et sur lequel il s'endort et ronfle en votre
-présence. Celui-ci ne sait ni entrer, ni sortir, ni
-marcher, ni s'asseoir, ni regarder ; chacun de ses
-gestes est une gaucherie, chacune de ses paroles
-est une sottise. Cependant, il bourdonne, il importune,
-il domine, il écrase. C'est un parvenu.</i></p>
-
-<p>»&nbsp;<i>Du moins, sous l'ancien régime, on sifflait le
-maltôtier et les Turcarets ; le mépris balayait
-cette écume, cette ordure brillante. Aujourd'hui,
-les Turcarets sont les hommes les plus importants
-de la société.</i>&nbsp;»</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Me voici bien embarrassé pour crier à présent
-contre nos Nouveaux-riches. Tout a été
-dit, même sur eux.</p>
-
-<p>Si les m&oelig;urs étaient déplorables à ce point
-en l'an VII de la première République, dans
-quels termes déplorerions-nous ce que nous savons
-qu'elles sont en l'an L de la troisième
-République?</p>
-
-<p>Mieux vaut y renoncer tout de suite et chercher
-là-même une consolation. Ce mal dont nous
-souffrons aujourd'hui, les Nouveaux-riches, il
-n'est pas si nouveau qu'un nom, trop vite forgé,
-pourrait le laisser croire. Il n'a fait qu'empirer.
-En le multipliant par le carré de la vitesse,
-nous le mesurerions exactement. Mais nous
-n'en étions pas morts. Nous n'en mourrons sans
-doute pas davantage.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J'ai condamné le terme de Nouveaux-riches.
-J'ai eu tort. Il est fort habilement composé. Il
-a l'air de vouloir perpétuer un instant. Quelle
-jolie audace! Car, dans le temps même que
-nous disons d'une chose qu'elle est nouvelle, elle
-ne l'est déjà plus. Les philosophes en ont sophistiqué
-dans toutes les langues. Fions-nous
-donc à leur sagesse, puisqu'aussi bien nous
-n'avons pas d'autre ressource.</p>
-
-<p>Les Nouveaux-riches ne seront pas toujours
-des nouveaux riches.</p>
-
-<p>Les Nouveaux-riches sont provisoires.</p>
-
-<p>Respirons.</p>
-
-<p>Dans dix ans, il n'y aura plus de Nouveaux-riches.
-Il y en aura peut-être de nouveaux. Ce
-ne seront pas les mêmes. Les nôtres déjà ne
-seront plus. Les uns auront perdu leur fortune
-en quelque débâcle, les autres auront donné
-leurs filles à de joyeux galapiats qui ne respecteront
-pas cet argent mal acquis de la dot ; certains
-seront ministres ; beaucoup seront morts,
-d'indigestion ; quelques-uns enfin, vous ne les
-reconnaîtrez plus : ils seront devenus honnêtes.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Tout sera, dans dix ans, rentré dans l'ordre.</p>
-
-<p>Les saisons se poussent en s'emboîtant l'une
-dans l'autre, tels ces gobelets magiques d'un
-prestidigitateur. De loin on ne distingue qu'un
-gobelet. S'il y en avait de truqués, qui s'en
-apercevra?</p>
-
-<p>Le moraliste peut se morfondre, et le pamphlétaire
-s'enflammer. Que nous reste-t-il, après
-le mépris, qui ne durera pas plus? Le souvenir
-d'avoir dit à ces drôles qu'ils sont des saligauds?
-Mais nous l'avons dit du bout des
-lèvres, comme si nous avions peur de nous empoisonner
-en ouvrant la bouche pour le leur
-clamer à la face.</p>
-
-<p>Un sage a écrit :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>N'envions point à une sorte de gens leurs
-grandes richesses : ils les ont à titre onéreux, et
-qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis leur
-repos, leur santé, leur honneur, et leur conscience
-pour les avoir : cela est trop cher ; et il n'y a rien à
-gagner à un tel marché.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>En attendant, ils ont le sourire.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">[&Omicron;&#8021;&tau;&omega; &tau;&#8056;
-&pi;&lambda;&omicron;&upsilon;&tau;&epsilon;&#8150;&nu;
-&#7952;&sigma;&tau;&iota;&nu; &#7969;&delta;&#8058;
-&pi;&rho;&#8118;&gamma;&mu;&alpha; &delta;&#942;.]</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Aristophane.</span></p>
-
-<p>Paris ; 29 septembre 1920.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Généralités préparatoires</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">A la recherche des responsabilités</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">14</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Un vieux portrait</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">20</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Définition par l'absurde</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">24</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Dictionnaire des épithètes</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">28</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Parvenus et Nouveaux-riches</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">31</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">De Monsieur Jourdain</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">36</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le tort des Nouveaux-riches</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">41</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Candeur des Nouveaux-riches</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">45</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">L'art de dépenser</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">50</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">La belle naïveté</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">56</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Conseils aux Nouveaux-riches</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">64</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Utilité des Nouveaux-riches</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">72</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Considérations dernières</td>
-<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">78</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i class="small">ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br />
-<span class="small">le vingt-et-un janvier mil neuf cent vingt-et-un</span><br />
-<span class="xsmall">POUR LA</span><br />
-<i>SOCIÉTÉ DES TRENTE</i><br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-BUSSIÈRE<br />
-<span class="xsmall">A SAINT-AMAND (CHER)</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em xlarge b">SOCIÉTÉ DES TRENTE</p>
-
-
-<p>Publier trente volumes du même format,
-avec des caractères classiques, une justification
-agréable, un papier solide, ne publier que des
-ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs
-et sur des sujets intéressants, sans se soucier
-des modes littéraires et des habitudes d'un
-jour, en un mot contribuer au relèvement de
-l'édition et de la librairie, tel est le but de la
-<i>Société des Trente</i>, formée par un groupe d'amateurs
-et d'auteurs qui veulent montrer que l'on
-peut imprimer de beaux livres à un prix relativement
-peu élevé.</p>
-
-<p>La Société des Trente publiera les trente volumes
-qui composeront sa collection en cinq ans,
-à raison de six par an.</p>
-
-<p>Ces ouvrages seront tirés à 500 exemplaires
-sur papier vergé d'Arches numérotés à la presse,
-et 30 exemplaires sur papier Chine ou Japon.</p>
-
-<p>Le format choisi est l'in-8 écu (140<sup>mm</sup> ×
-200<sup>mm</sup>), qui est celui de ce volume.</p>
-
-<p>Le caractère est le Didot classique.</p>
-
-<p>Les volumes seront vendus en librairie au
-prix de 10 francs l'exemplaire sur papier vergé,
-30 francs sur papier du Japon.</p>
-
-<p>La collection sera complète lorsqu'il aura paru
-trente volumes, qui ne seront jamais réimprimés.</p>
-
-
-<p class="ind gap"><i>Nous avons déjà publié</i> :</p>
-
-<ul>
-<li><span class="sc">Maurice Barrès.</span> &mdash; <i>Pour nos Églises</i> (épuisé).</li>
-<li><span class="sc">Émile Bernard.</span> &mdash; <i>Souvenirs sur Paul Cézanne</i> (épuisé).</li>
-<li><span class="sc">Henry Martineau.</span> &mdash; <i>L'Itinéraire de Stendhal</i>.</li>
-<li><span class="sc">André Salmon.</span> &mdash; <i>La Jeune peinture Française</i> (épuisé).</li>
-<li><span class="sc">Rémy de Gourmont.</span> &mdash; <i>Le Chat de Misère</i> (épuisé).</li>
-<li><span class="sc">Lucile de Chateaubriand.</span> &mdash; <i>&OElig;uvres</i>. Étude de L. <span class="sc">Thomas</span>.</li>
-<li><span class="sc">Maurice Barrès.</span> &mdash; <i>Autour des Églises de Village</i>.</li>
-<li><span class="sc">Laurent Tailhade.</span> &mdash; <i>Quelques Fantômes de Jadis</i> (épuisé).</li>
-<li><span class="sc">Alfred Capus.</span> &mdash; <i>Boulevard et Coulisses</i>.</li>
-<li><span class="sc">A. Sériety.</span> &mdash; <i>Vincent d'Indy</i>.</li>
-<li><span class="sc">Chateaubriand &amp; ***</span>. &mdash; <i>Journal d'un Conclave</i>.</li>
-<li><span class="sc">Jules Destrée.</span> &mdash; <i>Wallonie</i>.</li>
-<li><span class="sc">Charles Morice.</span> &mdash; <i>Quelques Maîtres Modernes</i>.</li>
-<li><span class="sc">Marcel Boulenger.</span> &mdash; <i>Apologie du Duel</i>.</li>
-<li><span class="sc">Rémy de Gourmont.</span> &mdash; <i>Trois Légendes du Moyen Age</i> (épuisé).</li>
-<li><span class="sc">André Salmon.</span> &mdash; <i>La Jeune Sculpture Française</i> (épuisé).</li>
-<li><span class="sc">Émile Bernard.</span> &mdash; <i>Tintoret&ndash;Greco&ndash;Magnasco&ndash;Manet</i>.</li>
-<li><span class="sc">Diderot.</span> &mdash; <i>Historiettes</i>. Recueillies par Suzy <span class="sc">Leparc</span>.</li>
-<li><span class="sc">Charles Moulié.</span> &mdash; <i>Apologie des Nouveaux Riches</i>.</li>
-<li><span class="sc">Charles du Bos.</span> &mdash; <i>Notes sur Mérimée</i>.</li>
-</ul>
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-Defect you cause.
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-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s web site
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
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-This Web site includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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