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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Apologie pour les nouveaux-riches - -Author: Charles Moulié - -Release Date: January 22, 2021 [eBook #64371] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This book was produced from images made - available by the HathiTrust Digital Library.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK APOLOGIE POUR LES -NOUVEAUX-RICHES *** - - - - - - APOLOGIE - POUR LES - NOUVEAUX-RICHES - - - PARIS - SOCIÉTÉ DES TRENTE - ALBERT MESSEIN, EDITEUR - 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 - - 1921 - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE: - -10 Exemplaires sur papier du Japon et - -500 Exemplaires sur papier vergé d'Arches - -tous numérotés. - -Nº - - - - -A LOUIS THOMAS. - - - - - Elatisque superciliis vultuque lumenti - Incedens, cœlumque oculis et inania captans, - Ducit inauratam vesana Superbia pompam. - - IOANNES SECUNDUS. - - - - -GÉNÉRALITÉS PRÉPARATOIRES - - -Vous êtes à pied dans la rue. Si une limousine en passant vous -éclabousse, vous vous écriez: - ---«Cochon de Nouveau-riche!» - -Vous dînez au restaurant. Près de vous, on débouche une bouteille de -Champagne. Vous vous dites: - ---«Ces Nouveaux-riches!» - -Un jour de grève des omnibus, vous arrêtez un taxi, parce que vous êtes -pressé. Quelqu'un se précipite vers le chauffeur en lui promettant vingt -francs de pourboire. Vous grognez: - ---«Nouveau-riche!» - -Au théâtre, dans une loge, vous apercevez des hommes en veston. Vous -jugez: - ---«Encore des Nouveaux-riches.» - -On vous marche sur le pied: - ---«C'est un Nouveau-riche.» - -Vous voyez une jolie petite grue qui monte en voiture: - ---«C'est pour un Nouveau-riche.» - -On vous rapporte un propos bête comme tout: - ---«C'est d'un Nouveau-riche.» - -Mais qu'est-ce enfin qu'un Nouveau-riche? - - * * * * * - -Un Nouveau-riche, c'est: - - I.--Un individu qui était un homme en 1914 et qui est un Monsieur - en 1920; - --Un homme qui, souvent, parlait à la troisième personne en 1914, - et à qui on parle à la troisième personne en 1920; - --Un Monsieur qui vous saluait en 1914, et qui attend votre salut - en 1920; - - II.--Un individu qui n'avait pas } - --Un homme qui a gagné } de l'argent. - --Un Monsieur qui a } - - III.--Un individu } - --Un homme } qui ne mérite pas d'en avoir. - --Un Monsieur } - - IV.--Un individu } - --Un homme } qui ne sait pas s'en servir. - --Un Monsieur } - - V.--Un individu } - --Un homme } qui se moque de vous et de moi. - --Un Monsieur } - - * * * * * - -Le Nouveau-riche est à peu près le seul avantage que nous ayons tiré de -la guerre. Il est considérable. - -Le Nouveau-riche est à peu près le seul homme de France à qui la guerre -ait été de quelque profit. Ce profit, il est vrai, fut grand. - - * * * * * - -Le Nouveau-riche a fait fortune, pendant la guerre, en vendant des -choses à l'État, ou en vendant d'autres choses aux simples particuliers. -Quelquefois, il menait les deux commerces. - -L'État, qui a l'avantage de faire payer ses factures par les -contribuables, achetait à n'importe quel prix, pourvu qu'il fixât -lui-même ce prix. Il le fixait n'importe comment, au hasard de -préférence, mais avec un goût de l'excessif que les monarchies les plus -dépensières n'ont jamais connu. - -Pour la vente aux simples particuliers, par manière de compensation, -c'est le marchand qui fixait les prix. En citoyen libre d'une libre -république, il les fixait avec une fantaisie que les humoristes les plus -audacieux n'auraient pas inventée. - -Notons seulement qu'en France les simples particuliers et les -contribuables se confondent. Si nous ne sommes pas encore tous ruinés, -il y a de quoi en rester confondu. - - * * * * * - -Selon Hésiode, Ploutos, dieu de la richesse, était fils de Déméter, -déesse des moissons. Ainsi, les champs ayant besoin de la paix selon -tous les poètes, nul n'aurait dû pouvoir s'enrichir pendant la guerre. -On sait qu'il en fut autrement. - -Mais il serait puéril de convaincre les Grecs de mensonge. La -prescription les sauve. D'ailleurs, la paix donne la richesse, on ne -peut le nier. Elle la donne toutefois plus grande avant même d'être la -paix. Cela aussi est une triste vérité. - -Pendant la guerre, les mercantis de tout poil furent d'une endurance -digne d'éloges. - -Ceux de la zone des armées n'hésitaient pas à passer des nuits blanches -derrière leurs volets clos, afin d'héberger les soldats désireux de -boire de verts bourgognes servis par des Madelons souvent attigées. - -Ceux de l'intérieur, chargés de la subsistance des civils, n'avaient pas -une livre de sucre pour qui leur présentait une carte d'alimentation. -Mais ils en fournissaient dix boîtes de cinq kilos à qui les voulait -payer trente francs l'une. Cette grandeur d'âme avait ses dangers. Les -mercantis les bravaient. - -Tous étaient décidés à tenir jusqu'au bout. Ils s'y étaient si bien -décidés qu'ils auraient tenu jusqu'au 11 novembre 1934. L'armistice de -1918 les déçut un peu. «Déjà?» demandèrent-ils. L'héroïsme, affaire -d'habitude, ne leur pesait plus. - -Les temps allaient changer. Un jour viendrait sans doute où la vie -redeviendrait normale. La guerre avait fini plus tôt qu'ils ne pensaient -qu'elle dût finir. La paix pourrait aussi, plus tôt qu'on ne croyait, -tout remettre en l'état d'autrefois. Ils résolurent de proroger leur -héroïsme. - -Et ce fut la vie chère, toujours plus chère. - - * * * * * - -Et nous avons les Nouveaux-riches. - -Dans les écoles, les enfants n'apprennent plus à conjuguer le verbe -_aimer_. - -Il n'est pas nécessaire, ont décrété les maîtres, de leur bourrer le -crâne avec des mots dont le sens s'est perdu. - -Les petits conjuguent en chœur: «_J'augmente, tu augmentes, il augmente, -nous augmentons, vous augmentez, ils augmentent._» - -Pauvres petits! Comment concilieraient-ils les leçons de leurs maîtres -et les plaintes de leurs parents? - -La mère annonce en préparant une tartine: - ---«Le beurre a encore augmenté.» - ---«C'est le passé indéfini», dit l'enfant, tout fier de sa jeune -science. - ---«Non», corrige la mère, «c'est le présent, le douloureux présent.» - ---«Indéfini?» ajoute le père. «C'est, hélas, bien défini. Je crains -plutôt que ce ne soit le futur qui soit indéfini.» - -Cet enfant ne saura jamais la grammaire. - -Les Nouveaux-riches sont passés par là. - - * * * * * - -Qui donc a dit, mais en serrant les dents: - ---«Les Nouveaux-riches, ou la médiocrité dorée.» - - * * * * * - -La Bruyère disait: - ---«_Faire fortune est une si belle phrase..._» - - - - -A LA RECHERCHE DES RESPONSABILITÉS - - -La Bruyère a dit: - -«_II n'y a au monde que deux manières de s'élever: ou par sa propre -industrie, ou par l'imbécillité des autres._» - -Du fait de la guerre, pour les Nouveaux-riches, la question -d'_industrie_ ne se pose pas. Nul n'ignore que les plus fameux -industriels n'étaient pas obligatoirement des aigles d'industrie. -C'étaient des épiciers ou des notaires. - -Le mot, qu'on le remarque, se prête à merveille à toutes les -combinaisons, jusqu'à celles de chevalier d'industrie, beau titre qui ne -se porte plus, la marchandise étant vendue sous une étiquette nouvelle. -Et _combinaisons_ satisfait à l'étymologie. Mais en cet endroit il -serait plus juste de parler de combines. - - * * * * * - -Pendant la guerre, la richesse est venue aux industriels et aux -commerçants comme le galimatias vient dans la prose de M. Stéphane -Lauzanne: sans rime ni raison. Il n'y avait rien à faire pour -l'empêcher. - -Veut-on des preuves? Le _Cri de Paris_ nous a rapporté cette histoire -édifiante: - -Un bourgeois, d'une cinquantaine d'années, avait un immeuble. L'État en -eut besoin. On en fit la réquisition. L'immeuble était d'un assez beau -revenu: mais quoi! c'était la guerre; tout le monde se sacrifiait; le -bourgeois n'avait que sa maison, il la sacrifia. Autrement dit, il n'en -demanda qu'un loyer de dix mille francs. - ---«Trop cher», répondit l'État, économe. «Nous vous accordons huit mille -francs.» - ---«J'accepte», conclut le bourgeois. - -Il espérait avoir assez pour vivre de ces huit mille francs par an. Il -signa le marché sans le lire. - -Le premier mois écoulé, il reçut huit mille francs. - ---«Tiens!» pensa-t-il, «on paye d'avance.» - -Trente jours plus tard, il reçut huit mille francs. - ---«C'est une erreur», pensa-t-il. - -Il alla, pauvre homme, la signaler au fonctionnaire compétent. Il fut -presque injurié. Il ne savait donc pas lire?--Qu'il se reportât aux -termes du marché! Il avait loué sa maison pour huit mille francs par -mois. Que réclamait-il?--Il crut défaillir, et protesta. - ---«C'est une erreur», fit-il. - ---«Encore!» s'écria l'État. - ---«Mais non. J'avais demandé huit mille francs par an. On m'en donne -quatre-vingt-seize mille. Il faut déchirer le contrat.» - ---«Déchirer le contrat? Vous êtes fou.» - -Et on le poussa dehors. - -Le pauvre homme devint riche malgré lui. - - * * * * * - -Tous les fournisseurs de l'État n'eurent pas la délicatesse de ce -bourgeois. Presque tous réalisèrent des bénéfices aussi saugrenus. - -Alors? - -Alors, si les commerçants ne se sont pas toujours élevés par leur propre -industrie, il faut bien admettre que c'est par l'imbécillité des autres. - -Quels sont ces autres? - -Il ne me plaît pas beaucoup d'avouer que je suis un imbécile. - -Nous devons tous pourtant en faire l'aveu, loyalement. L'État, c'est -nous. Le suffrage universel a parfois de terribles retours. Nul ne -commande et tous sont maîtres? Beaux principes, dont les conséquences -pour la foule ne sont pas drôles, pendant que les malins barbotent. - -Or nous voici diablement penauds. Nous avons fait les Nouveaux-riches. -Avons-nous le droit de les condamner? - -Si nous ne les avons pas faits, nous n'avons du moins rien fait pour -qu'ils ne se fissent point. Nous les regardions comme si notre intérêt -n'était pas en jeu. Nous les avons souvent regardés par jeu. Telle est -l'abnégation de notre idéalisme national. De quoi nous plaignons-nous? - -Ils dansent aujourd'hui, comme des crapauds, je le concède, mais ils -dansent. Et nous n'avons pas encore fini de payer les musiciens de ce -délicieux orchestre. - - * * * * * - -Des mécontents ont proposé de présenter la note des frais aux danseurs. -Ils disaient: - ---«Ces gens-là se sont enrichis honteusement. Il faut reviser les -marchés de guerre. Il faut imposer les bénéfices de guerre.» - -Nobles ardeurs! Flammes éternelles des carabiniers d'Offenbach! Comme si -nous vivions dans un théâtre! Comme si l'on pouvait exiger du directeur -qu'on nous rendît l'argent! Mais que sont devenus tant de directeurs -retirés des affaires? - -Le ministre des Finances, M. Marsal en personne, prit un jour la parole -à la Chambre des députés. Avec d'infinies précautions, il essaya de -faire entendre aux implacables justiciers tout ce qu'avait de chimérique -une aventure si généreuse. Il n'osa pas leur dire en face qu'ils étaient -rudement bêtes. S'il ne s'était pas retenu, il leur aurait démontré que -pratiquement les Nouveaux-riches, profiteurs, et autres mercantis, -n'existaient pas. Il mâchouilla des promesses vagues. Les députés furent -contents. Les Nouveaux-riches aussi. Et les ministres. Ce fut une belle -journée parlementaire. - -Et voilà pour nous. - - - - -UN VIEUX PORTRAIT - - -Les bons journalistes ont dans leur musette une collection remarquable -de lieux-communs dont ils font étalage à la moindre occasion. - -Il n'en est pas beaucoup qui n'affirment pas, une fois par semaine, -qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil. Les plus savants écrivent: -_nil novi sub sole._ Ils n'en tirent aucune gloire, hâtons-nous de le -reconnaître. Le public aime qu'on lui impute des lumières de tout, et il -n'est pas fâché d'apprendre que les pires extravagances dont nous sommes -témoins ne sont pas dangereuses, parce qu'elles sont vieilles comme le -monde. - -Que le public le sache donc bien: malgré la contradiction qu'on relève -en ces termes, il y a toujours eu des Nouveaux-riches. On s'en est -toujours moqué. C'est la rançon de la fortune. - -Dans des siècles plus heureux, au Grand Siècle entre autres, il y en -eut. Il y en eut moins, car le roi les châtiait, ce qui explique tout. -Ils étaient moins arrogants aussi. Ils eurent l'honneur d'être peints -par les plus grands auteurs de leur temps. Cela leur confère une sorte -de laurier qui ne doit pas nous émouvoir. - -Nous reviendrons sur le cas de M. Jourdain. Il le mérite. M. Jourdain, à -dire vrai, n'est pas de ces hommes qui n'ont point de grands-pères. -Giton, lui, par contre, a droit à notre sollicitude. Il est l'ancêtre de -nos Nouveaux-riches. Il a reçu leurs lettres de noblesse. Qu'en ont-ils -fait, les malheureux? Mais relisons-les ensemble, voulez-vous? - - * * * * * - -_GITON a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l'œil -fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et -délibérée: il parle avec confiance, il fait répéter celui qui -l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il lui dit; il -déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort -loin et il éternue fort haut; il dort le jour, il dort la nuit -profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la -promenade plus de place qu'un autre; il tient le milieu en se promenant -avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, -et l'on marche; tous se règlent sur lui; il interrompt, il redresse ceux -qui ont la parole; on ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps -qu'il veut parler; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il -débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, -croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son -chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et -découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand -rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux -sur les affaires du temps; il se croit des talents et de l'esprit: il -est riche._ - - * * * * * - -Vous avez envie de crier: - ---«Comme c'est ça!» - -Mais il y a loin de Giton à notre Nouveau-riche. - -Celui-là porte perruque, évidemment. Nous ne le voyons plus que sur la -scène de la Comédie-Française. Il est devenu Nouveau-riche de musée. On -est sur le point de le trouver beau, comme nous trouvons beau, assez -sottement du reste, tout ce qui est ancien. - -Notre Nouveau-riche est autre. Il s'habille d'un complet veston; il est -chauve, bien entendu; il fume de gros cigares; il parle, et voilà sa -perte, nous l'entendons. Au théâtre, il est dans la salle; il souffle à -côté de nous; il a du ventre; il a les mains courtes; il sue la -richesse, et de richesse: il ne sent pas bon. Tournons la page. - - - - -DÉFINITION PAR L'ABSURDE - - -Comme je cherchais une définition du Nouveau-riche en me promenant aux -Tuileries, je tombai sur un de ces bons camarades que j'aime, s'ils sont -bavards, car je peux penser à autre chose tandis qu'ils me racontent -leurs petites histoires. - ---«Mon vieux», me dit celui-ci, «je viens d'écrire un portrait.» - -Il a, c'est exact, la manie d'écrire des portraits et, pour comble, de -les publier. - ---«Vous plaît-il de l'entendre? Je serais heureux d'avoir votre -sentiment.» - -Je dus l'écouter. - -Il lut: - - * * * * * - ---«_Cet homme que je viens de rencontrer, après l'avoir perdu de vue -pendant de si lourdes années, je le tenais pour mort depuis longtemps. -Ou j'aurais gagé du moins qu'il portait barbe blanche. Je fus bien -surpris de lui trouver les cheveux noirs. Il n'est pas vieux. Quant à la -barbe, vous concevez sans peine qu'il n'en a pas, non plus que de -moustache. Mais ce n'est point par ces traits vulgaires que se fait -remarquer mon ami._ - -»_Hélas, en effet, il se fait remarquer, et viole ainsi la règle posée -par Brummel, moins par le négligé de sa tenue ou la recherche de sa -mise, que par une certaine façon qu'il a de protester publiquement, -quoique sans tapage, contre la veulerie envahissante de ce temps de -désordres._ - -»_Me croirez-vous? Je n'ose vous le dire. Vous me répondrez que je -plaisante. Au fait, qu'importe? Mon ami donc, quand il monte dans une -voiture, (que ce soit sa limousine ou la bagnole de la première -station), s'il accompagne une dame, il lui cède toujours la place de -droite. Mais souvent il doit la lui imposer, car nos pauvres -contemporaines n'en savent pas beaucoup plus long sur ce chapitre que -nos contemporains glorieux._ - -»_Vous voyez que mon ami ne reste pas assis dans le Métro, lorsque votre -mère est debout. Ce n'est rien. Dans la rue, s'il marche à côté de sa -dactylographe ou de la baronne Jakobsohn, vous penseriez qu'il est -atteint d'une singulière maladie: il passe tantôt à bâbord et tantôt à -tribord, et plus d'une fois la dactylographe, ou la baronne, (elles sont -de même naissance), se demande quelle mouche le pique. Lui cependant, au -hasard de la promenade, demeure fidèle aux coutumes françaises et se -contente de laisser le haut du trottoir à qui de droit._ - -»_Il vaut mieux que je ne pousse pas plus loin cette mauvaise farce. -Vous avez raison. Comment ne pas affirmer que j'exagère? Est-ce qu'un -homme pareil existe encore? Il n'intéresserait plus que les -paléontologues._» - - * * * * * - ---«Mais il m'intéresse beaucoup», m'écriai-je. - -Mon camarade souriait avec confiance. - ---«Oui», dis-je, «je ne sais pas qui vous aviez en vue quand vous fîtes -ce portrait. Mais je sais parfaitement que votre personnage n'a rien de -commun avec un Nouveau-riche. Et je vous demande la permission -d'employer votre portrait. Si je n'arrive pas à montrer à mes lecteurs -ce que c'est qu'un Nouveau-riche, je leur montrerai du moins, grâce à -vous, ce que ce n'est pas.» - - - - -DICTIONNAIRES DES ÉPITHÈTES - - -Pour avoir un dictionnaire des épithètes concernant les Nouveaux-riches, -il suffit d'écouter ce qui se dit dans la rue, au café, chez les -fournisseurs, dans les couloirs des théâtres, sur les champs de courses, -chez les femmes de mauvaise vie, et dans le Métro. - -On y entend: - - 1.--Nouveaux-riches impudiques; - 2.--N.-r. gras; - 3.--N.-r. grotesques; - 4.--N.-r. superbes; - 5.--N.-r. ventrus; - 6.--N.-r. encombrants; - 7.--N.-r. à pendre; - 8.--N.-r. voleurs; - 9.--N.-r. magnifiques; - 10.--N.-r. saugrenus; - 11.--N.-r. admirables; - 12.--N.-r. stupides; - 13.--N.-r. malins; - 14.--N.-r. à émasculer; - 15.--N.-r. ridicules; - 16.--N.-r. républicains; - 17.--N.-r. juifs; - 18.--N.-r. effrontés; - 19.--N.-r. à empailler; - 20.--N.-r. bouffis; - 21.--N.-r. fatigués d'être moches; - 22.--N.-r. endimanchés; - 23.--N.-r. couronnés de colombins; - 24.--N.-r. fâcheux; - 25.--N.-r. à monter en épingles; - 26.--N.-r. de mardi gras; - 27.--N.-r. fils de gorets; - 28.--N.-r. à tête ronde; - 29.--N.-r. au vinaigre; - 30.--N.-r. de mes deux; - 31.--N.-r. à la noix; - 32.--N.-r. de malheur; - 33.--N.-r. sans pitié; - 34.--N.-r. incurables; - 35.--N.-r. à la mords-moi-le-doigt; - 36.--N.-r. odieux; - 37.--N.-r. impossibles; - 38.--N.-r. à gifler; - 39.--N.-r. misérables; - 40.--N.-r. à la sauce verte; - 41.--N.-r. sans nom; - 42.--N.-r. laids; - 43.--N.-r. de rien; - 44.--N.-r. système D; - 45.--N.-r. exploiteurs; - 46.--N.-r. à face de merlan; - 47.--N.-r. détestables; - 48.--N.-r. du pauvre monde; - 49.--N.-r. tragiques; - 50.--N.-r. nauséabonds. - -Mais, si l'on désire injurier de tout cœur un Nouveau-riche, il n'est -qu'une injure cinglante: - ---«Nouveau-riche!» - - - - -PARVENUS ET NOUVEAUX-RICHES - - -On se tromperait beaucoup si l'on prenait les Nouveaux-riches pour des -parvenus et les parvenus pour des Nouveaux-riches. C'est que la -différence est grande entre les uns et les autres. - -Les uns font sourire, les autres font rire; les uns ne sont presque -jamais des crétins, les autres le sont presque toujours; les uns ne -manquent pas forcément de scrupules, les autres en sont exempts de -propos délibéré; les uns sont rares, les autres fourmillent; les uns ne -choquent pas, les autres dégoûtent. Et pourquoi? - - * * * * * - -La langue française, habile à rendre toutes les nuances, quoi qu'en -puisse penser M. Albert du Bois, a cru bon de désigner par des noms -différents les parvenus et les Nouveaux-riches. Elle avait ses raisons. -Si les Nouveaux-riches étaient des parvenus, on n'aurait pas créé pour -eux un nom. Regardons un peu sous le masque des mots. - -Le parvenu est un homme qui est parti de rien, ou de pas grand'chose, -qui a travaillé, qui a peiné, et qui à force de persévérance à chasser -la fortune, finit par arriver au but qu'il s'était assigné. Au départ, -il avait des sabots; à l'arrivée, il a des souliers vernis; mais nous -l'avons vu avec des galoches, puis avec des brodequins, puis avec des -bottines de box-calf, et nous l'avons vu avec des escarpins. Son voyage -a souvent été long et rude. Les concurrents étaient nombreux sur son -chemin. Le parvenu a dû parvenir. Le verbe qui étiquète son action -indique bien la qualité de cette action. - -Pour le Nouveau-riche, rien de pareil. La langue française refuse de -fixer quelle fut l'action du Nouveau-riche. N'y aurait-il donc pas -d'action dans la vie du Nouveau-riche? Il n'y en a pas en effet. La -fortune est venue à cet homme, non point parce qu'il l'a violentée, mais -parce qu'elle l'a choisi, sans qu'on sache pourquoi. Le Nouveau-riche -n'a rien fait pour mériter de devenir riche. Il n'était rien, et tout à -coup il s'est trouvé riche. D'où ce mépris que nous avons tous pour lui, -et que la langue française illustre. - - * * * * * - -Le savant Pierre Mac-Orlan, dans son _Petit Manuel du parfait -Aventurier_, a judicieusement divisé les aventuriers en aventuriers -_actifs_ et en aventuriers _passifs_. Le parvenu est de ceux-là, le -Nouveau-riche de ceux-ci. - - * * * * * - -Les parvenus et les Nouveaux-riches ne florissent pas à la même époque. -Les premiers se cultivent en temps de paix. Les autres poussent en temps -de guerre, en temps de troubles nationaux, comme les herbes folles dans -les champs que le soldat a dû quitter pour se battre. - - * * * * * - -Les parvenus ne parviennent presque jamais au détriment de la société. -Les Nouveaux-riches ne sont riches que de l'argent pris à tous. - -Le parvenu peut être un honnête homme. Pour le Nouveau-riche, le doute -pend. - - * * * * * - -Le voyou qui détrousse un passant dans la rue, à deux heures du matin, -on peut affirmer qu'il est plus respectable que le mercanti: celui-là -sait qu'il vole et qu'il court le risque d'être emprisonné; le mercanti -ne sait même plus qu'il vole tout le monde, ni si quelque loi le menace. - - * * * * * - -Le parvenu tient compte de l'opinion publique. Le Nouveau-riche s'en -rigole. - - * * * * * - -Le parvenu est souvent doué d'intelligence. Vous souvient-il d'un mot -charmant, qui est déjà vieux de plusieurs années? - -C'était avant la guerre. Un parvenu, qui aimait les bagatelles, avait -acheté à Rome un titre de comte. On en plaisantait autour de lui. Lui ne -bronchait pas. Il avalait toutes les couleuvres. - -Pour désarmer enfin ceux qui le taquinaient, sa femme, un jour, déclara -tranquillement: - ---«Riez, riez. Le ridicule passe; le nom reste.» - -Quand vous découvrirez autant d'esprit chez la femme d'un Nouveau-riche, -vous viendrez me le dire. - - - - -DE MONSIEUR JOURDAIN - - -Un auteur du XVIIe siècle disait: - ---«_Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés, que -l'on transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux -qui les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus -croître, et qui ne connaissent ni leur commencement ni leurs progrès._» - -Un autre, après la Révolution, disait de certains lascars qui se -montraient en tous lieux: - ---«_Ils entendent bien mal l'intérêt de leur vanité: rien ne fait plus -ressortir un mauvais tableau qu'un cadre brillant, et toutes les taches -paraissent au grand jour._» - -L'erreur des Nouveaux-riches, la première en effet, est de croire qu'on -peut sortir de son milieu et vivre ailleurs sans préparation. Cependant, -un gentilhomme se mêle à la canaille et n'est pas ridicule. C'est qu'il -est plus difficile de monter que de descendre, encore que les aviateurs -prétendent que non. - -Mme Angot fait rire. Mme Sans-Gêne fait rire. M. Jourdain aussi fait -rire, mais différemment. Il n'est pas sûr que M. Jourdain soit si -ridicule. Il l'était quand il parut pour la première fois. Il semble -l'être moins aujourd'hui. Ses successeurs nous l'ont rendu sympathique. - - * * * * * - -M. Jourdain, marchand de drap, fils de marchand de drap et gendre de -marchand de drap, fatigué de vivre parmi des marchands, ses égaux, -s'enticha de noblesse et ne rêva plus que de vivre à la façon des -personnes de qualité. - -Il comprit d'abord que l'argent qu'il possédait ne suffisait pas. Les -gentilshommes, en effet, vrais ou prétendus, qu'il approcha, ne -brillaient point par l'excès des richesses. Il fallait donc qu'ils -eussent d'autres mérites. Le mérite de M. Jourdain est d'avoir eu -l'intelligence de le comprendre d'abord. Nos Nouveaux-riches ne l'ont -pas, il est à peine besoin de l'indiquer. - -Partant de là, M. Jourdain supposa que l'argent lui permettrait -peut-être d'acquérir tout ce qui lui manquait. Or tout ce qui lui -manquait se réduisait à ceci: des manières, ou de l'éducation, comme on -voudra. Il prit donc des maîtres: un maître de musique, un maître à -danser, un maître d'armes, un maître de philosophie. Il voulait -s'instruire. Il enrageait quand il voyait des femmes ignorantes. -Franchement, jugera-t-on que M. Jourdain fut ridicule? - -Avez-vous rencontré, en 1920, un marchand de drap qui eût en tête -d'apprendre où gît la différence entre la prose et les vers, et comment -il sied d'ouvrir ou fermer la bouche pour prononcer telle voyelle ou -telle consonne? - -Tentez l'épreuve. Demandez à un Nouveau-riche: - ---«Qu'est-ce que vous faites quand vous dites un U?» - -Neuf fois sur dix, il vous répondra: - ---«Moi? Je m'en fous.» - -Et, la dixième: - ---«Vous n'êtes pas piqué?» - -On mesure ainsi la distance qui sépare M. Jourdain de nos mercantis. Et -qui osera soutenir que l'épreuve n'est pas toute à la gloire de ce brave -M. Jourdain? - - * * * * * - -M. Jourdain n'avait pas l'ambition d'étonner ou de surpasser le comte -Dorante et la marquise Dorimène. Il désirait obliger l'un et plaire à -l'autre; il n'aspirait qu'à vivre avec eux sur le pied d'égalité. Son -souci était que le comte se laissât prêter de l'argent et que Dorimène -se laissât faire l'amour. Par quoi le bonhomme travailla sans le savoir, -et tout autant que ce malin de Figaro, à rendre nécessaire la Révolution -de 1789. - -Aujourd'hui, la Révolution de 1789 est déjà si loin de nous que la -plupart des gens, comme des historiens, se cachent mal d'en ignorer à -peu près tout. Les monuments publics de la France de 1920 attestent, en -belles capitales, que l'égalité pour nous a cessé d'être un vain mot. -C'est pourquoi, sans doute, tous les citoyens se tournent vers des -réformes plus importantes. Et les Nouveaux-riches, avant tous, ne -s'inquiètent que de sortir de l'égalité, même en sortant, s'il faut et -s'il ne faut pas, comme on dit au Palais-Bourbon, de la légalité. - -M. Jourdain, certes, fut un sot. On n'est pas bête au point de se -contenter de n'être au-dessus de personne, ou d'être comme tout le -monde, stupidement. M'accorderait-on que M. Jourdain n'est pas un -Nouveau-riche? - - - - -LE TORT DES NOUVEAUX-RICHES - - -Le plus grand tort des Nouveaux-riches, le seul peut-être qu'ils aient -aux yeux du philosophe impartial, quand on examine le fond des choses, -c'est d'avoir rompu trop brusquement avec leurs anciennes habitudes pour -essayer d'en prendre de nouvelles, qui leur vont comme des bottines à un -rhinocéros. - - * * * * * - -Lorsqu'on veut s'élever aux plus hauts barreaux d'une échelle, on -s'élève à l'ordinaire de barreau en barreau. Quelquefois, de deux on en -passe un. Le badaud qui s'est arrêté ne crie pas au scandale pour si -peu. Au contraire. S'il estime que ce simple exercice demandait de -l'adresse ou des efforts, il ne refuse pas d'admirer l'escaladeur qui -arrive habilement au dernier échelon. Ce n'est donc point parce qu'ils -sont riches, ou devenus riches, que les Nouveaux-riches sont détestés. - -Mais lorsque, par un procédé qui nous déconcerte, un acrobate se hisse -au sommet de l'échelle sans poser le pied sur aucun des barreaux qui -séparent le premier du dernier, nous flairons quelque supercherie et -nous protestons. C'est par un tour d'escamotage du même ordre que les -mercantis enrichis nous inquiètent. - -Nous voilà devant une solution de continuité qui blesse notre -entendement. - -Ainsi, quand on lit un livre, on s'émeut de perdre le fil du récit parce -qu'on ne s'est pas aperçu qu'on avait tourné deux ou trois pages à la -fois. - -Ainsi encore, la plupart des gens se révoltent en face de la littérature -cubiste. Ils ont perdu le fil. Ils n'admettent pas qu'on ait tourné deux -ou trois pages sous leurs yeux, sans prévenir qu'on les tournait. Or il -ne faut accuser rien dans ce cas, sinon la paresse intellectuelle de la -majorité des hommes. - -Pour le cas des Nouveaux-riches, il ne faut parler que de notre paresse -morale. - -Il nous fatigue d'accommoder trop vite. De là, le succès naturel des -banalités les plus criardes, des lieux-communs les plus éculés, et des -écrivains sans syntaxe,--ce qui ne signifie point d'ailleurs qu'il n'y -ait ni banalités ni lieux-communs ou qu'il y ait de la syntaxe chez les -auteurs de l'école cubiste. - - * * * * * - -La littérature cubiste, en somme, ne choque seulement que le vulgaire, -non point parce qu'il est vulgaire, mais parce que le vulgaire n'a ni -l'ambition ni la possibilité de connaître jusqu'en ses moindres détails -le progrès lent de la littérature. - -A qui a lu Rimbaud et Mallarmé, et le grand Jules Laforgue, et Rostand -même (je dis Edmond),--lequel a eu de l'influence aussi, plus qu'on ne -croit, ne fût-ce que par contraste,--à qui s'est donné la joie d'étudier -l'œuvre gigantesque de Victor Hugo, où l'on trouve en perfection toutes -les ressources des poètes français, il apparaît qu'un Jean Cocteau ne -doit pas surprendre plus qu'un Paul Valéry. Mécaniquement, soit par -action directe, soit par réaction, les poètes s'engendrent les uns les -autres. Rien ne prouve, par exemple, que les tentatives d'André Salmon -ou de Blaise Cendrars ne viennent pas du dégoût qu'ont tiré ces deux -jeunes citharèdes, je le parie, de l'émouvante platitude où se complaît -M. Jean Aicard, académicien. - - * * * * * - -Dans le royaume des Muses, comme dans la république des Lettres, le -miracle n'existe pas. Tout y est logique et raisonnable, en principe. -N'en va-t-il pas de même chez nous de toutes choses? - -Les Nouveaux-riches, pour en revenir à ces tristes cocos, ont eu le tort -de vouloir s'imposer à nous comme des miracles. Laissons-les porter le -poids de leur inconséquence. On ne saurait trop recommander à quiconque -a des loisirs, de s'intéresser plutôt à la couleur des yeux de cette -jeune femme qui passe. - - - - -CANDEUR DES NOUVEAUX-RICHES - - -J'aime mieux le dire tout de suite: je ne prétends pas que les -Nouveaux-riches soient candides au point de se considérer comme des -étalons de vertu. La notion de probité leur échappe complètement. Ils ne -la rejettent pas, ils l'ignorent. Leur seule candeur vient de ce qu'ils -sont persuadés qu'on ne découvre pas qu'ils sont Nouveaux-riches. - -Tel était ce personnage de Forain, qui avait, par malheur, un nez, des -yeux, et des oreilles à n'égarer personne. Comme il se présentait de -lui-même, disant: - ---«Je suis Jacob Lévy», - -on lui répliqua: - ---«Je le vois bien, Monsieur.» - -A tous les Nouveaux-riches qui plastronnent, nous avons envie de faire -la réponse impitoyable. - -II faut avouer d'ailleurs que nous ne nous privons pas de la leur faire -quelquefois sans qu'ils nous en sollicitent. Ce qui les assomme. - -La crainte de paraître Nouveaux-riches les suit en tout lieu. On la -reconnaît dans leur regard. Ils n'ont pas de souci plus tenace que de -s'imposer aux gens. Comment réussir? Ils n'ont trouvé que deux moyens: - ---C'est d'abord de ne jamais s'étonner; ainsi ils s'imaginent que nous -nous imaginerons qu'ils sont du meilleur monde; - ---C'est ensuite d'étonner; l'entreprise est plus délicate; ils ne s'en -doutent pas. - -Notons qu'en cette alternative ils optent rarement; ils préfèrent -conjuguer les deux moyens. Ils ont de ces témérités. - - * * * * * - -Ne s'étonner de rien doit être le fait des esprits supérieurs. On -l'affirmait chez nous avant la guerre, à l'époque du dilettantisme. Une -fois pour toutes, on avait mis sur le même plan toutes les émotions, -tous les spectacles, toutes les nouveautés, toutes les valeurs. On -entendait un drame d'Ibsen comme un vaudeville de Feydeau; on apprenait -que Latham avait volé par-dessus la Manche, comme on apprenait que que -M. Le Bargy quittait la Comédie-Française. On discutait avec la même -passion, modérément, les adultères de Mme Bolduc et la trahison d'Ullmo. -Il n'y a que la guerre qui dérouta, pour quelques semaines, nos esprits -forts. - -Mais la guerre, ça n'a qu'un temps, n'est-ce pas? Est-il, au reste, bien -prouvé qu'il y ait eu la guerre? Ne parlons plus de la guerre, s'il vous -plaît. La vie a repris comme si quinze-cent-mille jeunes Français -n'avaient pas été supprimés. Le jazz-band triomphe. Nous voici dans -l'âge des banques et des saltimbanques. - -Tout se vend très cher, mais tout le monde achète tout, et les -économistes se fatiguent à nous crier que c'est pourquoi tout se vend -très cher. Nous n'en sortirons pas, puisque cela non plus ne nous -étonne. - -Les Nouveaux-riches, qui sont riches parce qu'ils ont vendu n'importe -quoi à n'importe quel prix, faut-il s'étonner davantage s'ils ne -s'étonnent pas d'acheter à leur tour n'importe quoi à n'importe quel -prix? - -On m'objectera que je ne disserte que d'argent? En effet. Mais peut-on -parler d'autre chose quand les Nouveaux-riches sont en question? L'art, -la littérature, la musique, les voyages, l'amour, la famille, -l'immortalité de l'âme, Dieu, la vie, et la mort, quel rapport y a-t-il -entre ces bagatelles et les Nouveaux-riches? - -Boileau disait: - ---«_L'argent, l'argent, l'argent, sans lui tout est stérile._» - -Les mercantis ne s'épatent de rien. - -Montesquieu disait: - ---«_Le nouveau riche admire la sagesse de la providence._» - - * * * * * - -Quant au désir d'étonner, s'il n'est pas réservé aux seuls -Nouveaux-riches, il a du moins été poussé par eux jusqu'au paroxysme. - -Dans une époque de passions, comme est la nôtre, où les sentiments -modérés et les idées raisonnables font figure de vieilleries bonnes à -mettre au cabinet, quand le moindre adjectif ne peut plus se contenter -de sa forme simple et se gonfle en superlatif pour fixer notre -attention, les Nouveaux-riches, naturellement, donnent tête basse dans -la frénésie. - -Il ne s'agit pas de bluff. Nous savons que les Nouveaux-riches ont les -reins solides et que leur fortune est bien placée. Ils ont de la -surface, et des fonds. Ils dépensent parce qu'ils peuvent. Par candeur, -ils croient qu'en ouvrant les mains ils gagneront notre estime ou notre -respect. Ils ne comprennent pas pourquoi nous en rions. - -Nulle générosité ne les anime. Ils ne dépensent pas pour des raisons -morales. Leur geste est moins large. Ils dépensent comme ils ont acquis, -brutalement. Ils n'ont pas eu le temps d'apprécier peu à peu leur -fortune croissante; ils n'ont pas le temps d'apprendre à en jouir. Elle -leur échappe. Cela aussi est comique. Mais ils ne le savent pas. - - - - -L'ART DE DÉPENSER - - -Francis de Miomandre, cet écrivain délicieux qui n'a pas encore eu le -succès qu'il mérite, a publié de jolies réflexions sur l'_Art de -dépenser_. Non sans tristesse, il demandait à ses lecteurs: - ---«_Faudra-t-il en donner des recettes? Est-ce la peine de rappeler -qu'il existe!_» - -Puis: - ---«_Serait-il vrai que l'argent est plus difficile à dépenser qu'à -gagner, contrairement à ce que croit le vulgaire?_» - -J'ignore si Marcel Boulenger a rien écrit sur ce sujet. Je le regrette. -J'aurais eu plaisir à citer de lui quelque maxime, pour mettre dans mes -pages un peu de couleur et d'autorité. Le public ne connaît pas la joie -que procure, à celui qui la cite, une phrase citée au bon moment. - -Il est certain que tout le monde ne sait pas dépenser. C'est un art -délicat. En dépit des apparences, c'est un luxe qui n'est pas à la -portée de toutes les bourses, surtout des mieux garnies. Cent -Nouveaux-riches nous en fourniraient cent fois cent preuves. Ils -commettent une erreur grave ceux qui affirment: «Je dépense, donc je -suis.» - - * * * * * - -Dépenser à tort et à travers, voilà le tort et voilà le travers. Ainsi -font les Nouveaux-riches lorsqu'ils se mêlent de dépenser. Ils le font -avec assurance, il est vrai, rendons-leur cette justice. - -Inscrirai-je ici le nom de cet ancien tourneur d'obus qui, devenu -propriétaire d'un des plus somptueux coffres-forts de Paris, se mit en -tête d'avoir une belle bibliothèque? Cela se doit, n'est-ce pas, d'avoir -une belle bibliothèque? Le dernier des épiciers vous dira que vous -n'êtes pas riche, si vous ne possédez pas une édition des Fermiers -Généraux. - -Notre bibliophile était moins ambitieux. Pourvu qu'il eût chez lui de -beaux livres, bien reliés, et d'un grand prix, le reste ne l'intéressait -pas. Il n'avait pas, vous pensez, l'intention de lire. Il ne poussait -même pas le scrupule jusqu'à vouloir, comme cette bourgeoise -nouvellement promue dont l'_Opinion_ nous rapporta les goûts, des livres -d'amateur, c'est-à-dire, expliqua-t-elle, des livres numérotés. - -Il laissa carte blanche au libraire ahuri pour le choix des auteurs. - ---«N'avez-vous aucune préférence?» - ---«Non, non. Mettez ce qu'il vous plaira.» - ---«Des romans? Des mémoires? De la poésie?» - ---«Oui, oui, allez. Vous savez mieux que moi ce qui se met dans une -bibliothèque. C'est pour mon fumoir.» - ---«Parfait. Mais combien vous en faut-il?» - ---«Combien?» - -Le bibliophile répondit sans hésiter: - ---«Il m'en faut dix-huit mètres.» - - * * * * * - -Dès qu'il s'agit d'ameublement, les Nouveaux-riches perdent tout-à-coup -ce sang-froid qui ne leur manqua jamais dans leur négoce. Ils pensent -entrer dans un royaume magnifique où l'impossible n'existe pas. Tout s'y -trouve merveilleux par nature. Mais rien ne surprend un Nouveau-riche. - -_Fantasio_ nous a conté, parmi d'autres histoires, celle d'un provincial -qui avait gagné plusieurs millions en vendant des vins plus ou moins -portugais. Vous en souvient-il? - -Étant à Paris pour ses affaires, il voulut tenir la promesse qu'il avait -faite à sa fille, de lui acheter un piano à queue, mais un beau piano, -quelque chose de riche enfin. Il se rendit donc chez le meilleur facteur -de la place et lui exposa son envie. Il était prêt à tous les -sacrifices. - -On lui montra des pianos en palissandre, des pianos en noyer ciré, des -pianos en citronnier, des pianos décorés de cuivres, des pianos -rehaussés de peintures. Il s'arrêta devant un piano d'acajou massif, -parce qu'on lui avoua qu'on n'en avait pas qui coûtât plus cher. - ---«Combien?» - ---«Soixante-mille.» - -On peut vendre des pianos aux Nouveaux-riches les plus bêtes; il y a -cependant des nombres qu'on ne prononce pas sans modestie. Le facteur -prononça ce «soixante-mille» d'une voix indifférente, comme s'il eût -juré que le client, tout de même, reculerait. Mais le client ne recula -pas. Il avait probablement délibéré d'aller jusqu'à ce soixante-mille. - -Il avait probablement délibéré d'aller au delà. Car il commanda, d'un -ton bref: - ---«Alors, mettez-en deux.» - - * * * * * - -Néanmoins, tous les Nouveaux-riches n'ont pas tant d'estomac. Il en est -qui n'acceptent pas sans marchander les premiers prix qu'on leur -annonce: les vieilles habitudes sont dures à déraciner. C'est -principalement chez les femmes que la vieille habitude résiste -davantage. Il résulte d'étranges effets, de ces compétitions de -l'économie et de la prodigalité. - -Rappelons une anecdote qui a fait le tour de Paris: - -Nous sommes chez une modiste de la rue de la Paix. Une cliente, dont la -manucure n'avait pas encore pu sauver les ongles, se faisait montrer des -chapeaux. Rien ne semblait la tenter. Elle était difficile. Quand on -s'habille aux Champs-Élysées et qu'on a des bijoux--beaucoup de -bijoux--de la place Vendôme, on ne peut pas ne pas être difficile. -Celle-ci ne cachait pas sa déception, encore qu'en toute franchise, dans -le fond du cœur, elle ne fût pas bien certaine d'être déçue. Mais on -finit par la toucher, avec un petit chapeau, joli comme tout. - ---«Un véritable amour, Madame», lui disait-on. «Un pur bijou de 1830.» - ---«Oui», répondit la cliente, «il n'est pas trop mal.» - -Puis, après examen: - ---«1830?» fit-elle. «Oh! vous me le laisserez à 1800?» - - * * * * * - -Il a été écrit: - -«_Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose que Dieu croit donner -aux hommes, en leur abandonnant les richesses, l'argent, les grands -établissements et les autres biens, que la dispensation qu'il en fait, -et le genre d'hommes qui en sont le mieux pourvus._» - - - - -LA BELLE NAÏVETÉ - - -Candeur n'est point naïveté. - -On disait jadis: «_La naïveté est l'expression de la franchise, de la -liberté, de la simplicité ou de l'ignorance, et souvent de tout cela à -la fois._» Voilà une définition dont je m'empare volontiers pour mes -Nouveaux-riches. - -De la franchise, ils en ont. Comme il n'est pas prouvé que l'argent ne -soit pas tout, singulièrement dans une république pareille à la nôtre, -les Nouveaux-riches ayant l'argent et donc toutes les possibilités, tout -leur est permis, au grand jour. Ils n'ont rien à cacher, ni la façon -dont ils s'élevèrent, ni les appétits qu'ils ont, ni la sottise qui leur -illumine les yeux. - -La liberté se passe de commentaires. Nous savons que ces Messieurs ont -pu s'engraisser impunément. Nos droits cessent quand les leurs -commencent. Leurs droits commencent tout de suite. - -La simplicité, on me permettra de ne pas la confondre ici avec la -modestie. Il s'agit d'autre chose. - -Ignorance? Est-il besoin de poser un point d'interrogation? Un point -suffit. Un point. - -Mais illustrons ces généralités. Le conte fait passer la morale avec -lui. - - * * * * * - -Un soir, à la Comédie-Française, on jouait une pièce en vers et une -pièce en prose, le _Misanthrope_ et _la Paix chez soi_. - -Arrivés après le lever du rideau, deux Nouveaux-riches, aux fauteuils de -balcon, de face, tâchaient à prendre contact avec le spectacle. - ---«Où en est-on?» demandait la femme. - ---«Attends un peu», répondait l'homme. - -Le rideau tomba. Ils discutèrent. - ---«Est-ce la pièce en vers, ou la pièce en prose?» demanda la femme. - ---«Comment veux-tu qu'on distingue de si loin?» répondit l'homme. - - * * * * * - -L'été dernier, un Nouveau-riche crut indispensable de visiter les -châteaux de la Loire. - -A Tours, il s'écria: - ---«Voilà un beau fleuve, pour un fleuve de province.» - - * * * * * - -Un autre avait préféré passer la saison chaude au bord de la mer. - -Il n'avait jamais vu la mer. Comme il en craignait le mal, n'en ayant -aucune idée, même vague, il estima prudent de ne pas aller pour ses -débuts à Deauville. Il choisit une plage obscure de Bretagne. - -S'il eut de grandes émotions, ce fut en silence. Pendant de longues -heures, il restait muet. Il regardait l'océan. Tant d'espace perdu le -troublait peut-être. - -Trois îles proches de la côte fixaient le plus souvent ses regards. Les -gens autour de lui ne s'en occupaient point. Il n'osait questionner -personne. On savait, évidemment, mais lui ne savait pas, et on saurait -qu'il ne savait pas. Il se tut. Il méditait. - -Un jour, enfin, l'énigme fut résolue. Il avait trouvé, tout seul. Il se -frotta les mains. Et le soir, sur la jetée, hochant la tête et montrant -du doigt les îles, il gémit doucement: - ---«C'est, malheureux tout de même. On ne prendra donc jamais de mesures -contre ces sacrées inondations?» - - * * * * * - -Ils ne sont pas tous de cette force. Certains ont une naïveté -différente, à quoi ils joignent par exemple un sérieux souci de leurs -devoirs d'hommes neufs. Tel l'ancien marchand de confitures qu'a célébré -l'_Écho de Paris_. - -Comme il se promenait un matin, à l'heure de la marée descendante, il -rencontra sur la plage un voisin qui pêchait la crevette. - ---«Tiens!» dit-il. «Vous les pêchez vous-même? Moi, je les fais pêcher -par mon valet de chambre.» - - * * * * * - -Les «dames» de ces Messieurs ne se privent pas non plus d'être franches, -libres, simples et ignorantes à bouche-que-veux-tu. Vingt anecdotes -sortent des mémoires. En voici une, que j'emprunte à _Fantasio_. Elle -les résume toutes d'un trait. - -La scène se passa dans une de ces boutiques qu'on ne saurait proprement -appeler boutiques. On n'y vend pas des parfums, des pâtes épilatoires, -des crèmes, des poudres de riz, ou des crayons à farder, bagatelles à -l'usage des filles, des jeunes filles, et bientôt des petites filles. -Non. Ce sont, vous n'en doutez pas, des instituts de beauté. - -Donc, devant un comptoir tout ce qu'il y a de plus Louis XVI, une -importante matrone demandait de l'eau de Cologne. - ---«A quel prix, Madame?» - ---«N'importe. La meilleure que vous avez.» - ---«Et combien Madame en veut-elle?» - ---«Un demi-setier.» - - * * * * * - -De ce qui se fait ou ne se fait pas dans ce qu'ils nomment avec emphase -le grand monde, les nouveaux-riches ont des connaissances curieuses. -Comme ils aspirent de toute leur âme à compter, ou à être comptés, dans -le grand monde, il n'est pas de somptuosité qu'ils se refusent. - -Au début de 1920, d'après _Fantasio_, un des plus gros marchands de bois -de France avait invité de nombreux amis à pendre la crémaillère dans son -nouvel hôtel, qui n'est pas loin de la porte Dauphine. - -Les amis admirèrent. Il y avait à admirer, dans tous les sens du mot. La -chambre à coucher surtout était admirable. On n'y voyait pas moins de -trois lits. - ---«Pour qui ce troisième lit?» jugea bon de demander une jeune femme. - -La marchande répondit: - ---«Mais pour nous. Voici le lit de mon époux; voici le mien; et -celui-ci, c'est celui où nous nous rencontrons.» - - * * * * * - -Encore un mot d'intérieur. - -Il fut dit le soir où un Nouveau-riche donnait pour la première fois un -grand dîner. L'ancien maquignon triomphait de joie et d'orgueil. - -Le maître d'hôtel, digne, annonça: - ---«Madame est servie.» - -Et le maître tout court, indigné:--«Eh bien!» fit-il, «et moi?» - - * * * * * - -La chronique est pleine de mots semblables, On est obligé de prendre au -hasard dans le tas. Les gazettes en ont publié de délicieux. Pillons, -une fois de plus, l'_Écho de Paris_: - -Un Nouveau-riche se promenait au Bois de Boulogne, dans sa limousine, -bien entendu. Le chapeau sur la nuque, un cigare à la bouche, les -cuisses écartées, il toisait les piétons. - -Au premier tournant, il aperçut une amazone et deux cavaliers. - -Notre homme haussa les épaules. - ---«Ces cavaliers!» dit-il. «Ça crâne, et ça n'a même pas de quoi se -payer une auto.» - - * * * * * - -Arrêtons-nous sur celui-là. Nous sommes prêts maintenant à savourer ce -fragment d'un vieux dialogue: - -LE FINANCIER.--«_Il faut, je crois, bien de la force d'esprit pour -mépriser les richesses?_» - -LE SAGE.--«_Vous vous trompez, il suffit de regarder entre les mains de -qui elles passent._» - - - - -CONSEILS AUX NOUVEAUX-RICHES - - -Les cuistres prétendent qu'avant 1789 les écrivains ne se faisaient pas -scrupule de prendre leur bien où ils le trouvaient. On a souvent disputé -s'ils eurent tort ou raison. Aujourd'hui la question est tranchée: nous -créons tout; le plagiat est un crime; les anciens avaient tort. - -Il n'y a pas lieu de s'étonner ici que les hommes de 1920, convertis à -l'égalitarisme, prêchent d'une part la suppression de la propriété en -général, et défendent cependant, avec la dernière violence, et la même -candeur, la propriété littéraire en particulier. Acceptons les choses -comme elles sont. Il est admis qu'on a le droit de partager tout avec -son voisin, sauf ses œuvres imprimées. - -Mais il n'est pas moins admis qu'un artiste est, par principe, -révolutionnaire. On l'a dit aux bourgeois; ils l'ont cru; tant pis pour -eux. On me permettra donc d'être révolutionnaire comme un autre, de -l'être jusqu'au bout, de m'en tenir au sens propre des mots quand j'en -aurai envie; et, une révolution vraiment digne de ce nom n'étant à -l'origine que «le retour d'un astre au point d'où il est parti», on ne -s'indignera pas si je retourne sans honte aux coutumes du vieux temps -qu'on ne pratique plus, pour copier ci-dessous quelques bons _Conseils à -un Nouveau-riche_ que j'ai tirés d'une gazette satirique. - - * * * * * - -A UN NOUVEAU-RICHE. - ---_Ne dites pas: «La guerre est un immonde fléau.» On aurait peine à -vous croire._ - - * * * * * - ---_A table, ne vous attachez pas la serviette sous le menton. Laissez-la -sur vos genoux, inutilement._ - - * * * * * - ---_Ne dites pas à vos invités: «Ces asperges coûtent neuf francs la -livre.» Car ils ont faim peut-être._ - - * * * * * - ---_Pour saluer, tirez votre chapeau avant de tendre la main._ - - * * * * * - ---_Ne dites point «pardon», quand vous nous écrasez le pied. Ne nous -l'écrasez pas, c'est plus poli._ - - * * * * * - ---_Ne parlez pas en mangeant. Il y a des gens dégoûtés._ - - * * * * * - ---_Ne citez jamais le nom de votre père: c'était un honnête homme._ - - * * * * * - ---_Si vous ne pouvez pas fumer sans cracher, ne fumez pas._ - - * * * * * - ---_Quand vous parlez de votre femme, ne dites pas: «mon épouse»._ - - * * * * * - ---_Achetez des livres nouveaux, mais laissez-nous les anciens. Nous les -lisons._ - - * * * * * - ---_Ne dites pas: «Nous autres riches...». Vous n'êtes pas riches, vous -avez de l'argent._ - - * * * * * - ---_Les pauvres, ne les regardez pas de travers. Ils vous regardent en -face._ - - * * * * * - -L'auteur de ces conseils n'a cru devoir ajouter ni que les conseils sont -faits pour ne pas être suivis, ni qu'ils ne sont profitables qu'aux -moralistes qui se charment du bruit de leurs maximes et pensent en -mériter quelque gloire. - -L'imitant, je veux à mon tour donner des conseils aux femmes des -Nouveaux-riches. Je les puiserai, ceux-là, dans mon propre fonds, sans -avoir peur de me contredire, alors que j'ai établi plus haut qu'il est -normal de prendre son bien où on le trouve. Mais les règles, on le sait, -ont quelquefois besoin d'être violées. Le viol en effet contribue à -régénérer le sang d'une famille, comme a dit, ou a pu dire, ou aurait dû -dire notre maître Curnonsky, que je suis heureux de citer à cette place, -même indûment. Toutes les femmes de mœurs légères seront de mon avis. - - * * * * * - -A UNE NOUVELLE-RICHE. - ---_Votre premier devoir, Madame, est de ressembler à tout, sauf à ce que -vous êtes. Les professeurs de M. Jourdain ne vous seraient d'aucun -secours. Ayez seulement:_ - -1º _Un bon couturier;_ - -2º _Un bon maître d'hôtel;_ - -3º _Une bonne cave._ - -_L'un obtiendra que vous soyez débinée par vos amies: triomphe -savoureux; l'autre affermira votre réputation auprès des fournisseurs; -quant à la bonne cave, elle vous attirera des madrigaux de vos invités -les plus froids._ - - * * * * * - ---_S'habiller n'est rien. Savoir s'habiller, voilà le difficile. -Persuadez-vous qu'avec de l'argent on arrive à tout, mais craignez que -le grand couturier que vous aurez choisi parce qu'il sera le moins -abordable, craignez qu'il ne s'offre votre tête dans les grands prix. -Les couturiers qui se respectent, ne respectent leurs clientes que si -elles sont capables de les diriger, ce qui n'est pas commode._ - -_En tout cas, si vous voyez par hasard que vous êtes fagotée, ne dites -pas des femmes qui seront mieux que vous, que ce sont des grues. Votre -injure ne porterait point. Il n'y a presque plus de femme à présent qui -ne soit quelque peu flattée d'être prise pour une grue._ - -_Consolez-vous plutôt avec cet axiome que posa Pierre Louÿs: «On ne peut -pas habiller les femmes.» Laissez-en l'esprit, gardez-en la lettre, et -faites semblant de comprendre._ - - * * * * * - -_S'il a le souci de se montrer à la hauteur de sa fortune, votre mari -sans doute entretiendra une sociétaire de la Comédie-Française ou une -girl de l'Olympia. A aucun prix, il ne faudra vous en vanter. Il n'y a -pas d'honneur à être cocu._ - -_Ne vous plaignez d'ailleurs devant qui que ce soit d'être trompée. -Votre chagrin serait risible. Et puis rassurez-vous: vous ne pouvez pas -être trompée. Votre mari ne vous trompe point. Il passe une heure chaque -jour dans le cabinet de toilette de son actrice, assez de temps pour -apprendre qu'il a plusieurs factures à régler; ou bien il dîne avec sa -danseuse anglaise, qui lui reproche aigrement de ne pas savoir tenir sa -fourchette._ - - * * * * * - ---_Ne mettez jamais les pieds à la cuisine. Ne demandez pas à votre chef -s'il ne pourrait pas vous faire un bœuf miroton._ - -_N'engueulez pas la petite Alsacienne à cause des pommes de terre -qu'elle épluche trop généreusement. Les Alsaciennes ont oublié d'être -sottes. La vôtre riposterait: «Si Madame veut me montrer comment elle -les épluche?»_ - - * * * * * - -Tels sont les conseils généraux, pratiques, et désintéressés, qu'il -convient de faire entendre à la femme d'un Nouveau-riche. - -Je ne les donne pas sans mélancolie. C'est que je songe à la -petite-fille de cette épaisse maritorne. Ce sera peut-être une duchesse, -plus tard, s'il se trouve qu'un duc ait besoin d'elle. Et voyez le moins -drôle: elle sera peut-être fine, élégante, racée pour tout dire, et nul -ne s'avisera d'imaginer quelle grand'mère nous aurons connue. - - - - -UTILITÉ DES NOUVEAUX-RICHES - - -Quand trois hommes se trouvent réunis, il est constant qu'il y en a deux -qui se moquent du troisième. Ont-ils le bonheur d'être gens de lettres, -le troisième personnage est sans exception tenu par les trois, à tour de -rôle. - -Dans les milieux où l'intelligence est moins professionnelle et l'esprit -de dénigrement moins systématique, c'est à jamais le même individu qui -sert de pantin aux autres: tel le notaire aux diplomates, le bourgeois -aux artistes, le prêtre aux radicaux, et le député à tout le monde. - -On se fatigue en effet sans profit, à chercher des travers en une -personne qui n'en a peut-être pas. Or, dans une république ordinaire, -nul ne se fatigue, s'il n'a pas l'espoir d'un profit. Pour peu, par -surcroît, que le désordre du temps vienne d'une guerre conduite à la -va-comme-je-te-pousse, mais bien gagnée enfin, il est naturel que, -désireux de se venger de leurs misères, les riches d'autrefois et les -pauvres de toujours se tiennent, au moment de dauber les -Nouveaux-riches. - -Il s'ensuit que, rééditant à leur dam le miracle du 2 août 1914 suscité -par l'Allemagne, les Nouveaux-riches rassemblent contre eux les -rancunes, et sur eux les brocards. D'eux est née une autre union sacrée, -d'un genre spécial, conçue en dehors de toute crainte bolcheviste, qui -n'a pas manqué de nous être salutaire, et plus d'une fois, depuis le 11 -novembre 1918. - -Loués soient donc les Nouveaux-riches! - - * * * * * - -Nul n'ignore, on aime à le présumer, que le Traité de Versailles n'a pas -eu pour conséquence immédiate de faire succéder l'âge d'or à l'âge du -fer. J'avoue quant à moi qu'il ne me souvient pas très bien des -apparences d'une pièce de vingt francs. - -C'est plutôt l'âge du papier que fut le nôtre. Les billets de banque ont -pullulé. Il y en eut de formats divers, et même de cinquante centimes, -paraît-il; mais les receveurs de la compagnie des omnibus les gardaient -au fond de leur sacoche. Les collectionneurs en eurent des joies -insoupçonnées, sans aucun doute. - -Cependant, s'il ne comprit pas d'abord que le nombre croissant des -billets en diminuait la valeur et que le prix des denrées alimentaires -montait en raison inverse de l'une et en raison directe de l'autre, le -public, gros et simple public, s'aperçut qu'à force de n'avoir que des -billets, même neufs, il finissait, lui aussi, par avoir un bon billet. -Comme à La Châtre, il ne lui restait qu'à sourire. Il choisit de rire, -précisément de ceux qui possédaient le plus de billets. - -L'argent, dit-on, est un objet de mépris pour ceux qui n'en ont guère. -Pour les autres, il est autre chose. Mais on ne méprise pas les gens -riches qui aiment leur richesse. La morale en souffre, il est possible; -toutefois, la morale est étrangère à ce chapitre: nous parlons de -réalités. A-t-on vu quelqu'un se fâcher contre un avare? On rit -d'Harpagon. On ne prend pas plus de peine. Et le rire est un merveilleux -expédient, quand la fortune est mauvaise. - -Qui rit, trompe sa douleur. Ce n'est point là une telle vérité de La -Palice. - -Dans les jours difficiles où le pain se vend vingt-six sous le kilo, et -la viande entre huit et dix francs la livre, le rire sonne, cruel et -préventif, comme un hiatus volontaire au huitième pied d'un alexandrin -laborieux. - -Nous avons ri des Nouveaux-riches. Loués donc soient-ils! - - * * * * * - -Il y a mieux: les Nouveaux-riches nous ont préservés de la Révolution. -On aurait pu croire qu'ils en seraient le prétexte. Il n'en fut rien. Ce -point n'exige pas de longs commentaires. - -Depuis des siècles, on le sait: un gouvernement est assuré de vivre -quand il donne au peuple les jeux du cirque. Ce fut pour le nôtre une -singulière habileté, de permettre la poussée insolente des -Nouveaux-riches. Il offrait des distractions à nos quotidiens soucis. Je -ne dis pas gratuites, car enfin, vous et moi, nous en faisions les -frais; mais réfléchit-on? - -Au théâtre, songe-t-on qu'on a payé pour se divertir? - -Loin de le regretter, le spectateur qui laisse au guichet son argent, -s'amuse avec moins de contrainte que son voisin, qui n'a rien déboursé. -Il est établi que les auteurs dramatiques ne sont jugés sévèrement que -de leurs amis entrés par faveur. Le cochon de payant, comme on l'appelle -aujourd'hui de si élégante façon, il trouve toujours tout parfait. - -Ainsi, nous avons beau grogner contre la vie chère, et crier contre les -mercantis infâmes, et menacer, trois fois par jour, de chambarder la -République à cause de son inertie coupable; nous rencontrons un couple -de Nouveaux-riches: nous pouffons: la République est sauvée. Elle compte -aller jusqu'à la centième. Nous avons ri. Nous avons payé. Tant mieux -pour elle. - - * * * * * - -Il semble donc assez difficile de nier l'utilité des Nouveaux-riches. - -Le Nouveau-riche est un instrument de politique, au même degré que le -bureau de tabac qu'on accorde à un marchand de vins, s'il est énergique -en temps d'élections; comme la cravate de la Légion d'honneur qu'on -suspend au cou des vieux dramaturges israélites, pourvu qu'ils soient -chauves; autant que les promotions du Mérite Agricole, si émouvantes; -autant que les urinoirs nauséabonds qui encombrent la voie publique à -Paris; autant que les bals du Quatorze-Juillet; autant que la survivance -inexplicable du notariat tel qu'il fonctionne chez nous. - -Le Nouveau-riche n'était pas prévu par la Constitution de 1875; il est -néanmoins devenu constitutionnel, par tacite complicité des parties, -dupeurs et dupes. - -Comme pour tant de belles choses à propos de quoi le dernier des -journalistes se croit obligé de citer la phrase fameuse, on peut -affirmer, sans peur d'être banal, que, si les Nouveaux riches -n'existaient pas, il faudrait les inventer. Heureusement, ils existent. - -Loués soient-ils! - - - - -CONSIDÉRATIONS DERNIÈRES - - ---Aimez-vous les vieux bouquins? Je ne parle, bien entendu, ni des -premières éditions de Corneille, ni de tel Cabinet satyrique relié par -Trautz-Bauzonnet: ce sont merveilles dont tout le monde aurait plaisir à -peupler sa bibliothèque. Mais il en est de moins rares et de moins -précieux qui ont leur charme aussi: ce sont les plus modestes des vieux -bouquins, ceux qu'on trouve, encore à des prix abordables, parfois sur -les quais, ceux que l'amateur ne recherche pas, les ordinaires, les -courants, les anonymes, ceux qu'on méprise, ceux qu'on ne lit jamais, -ceux qui font partie du prolétariat de la bouquinerie en quelque sorte: -recueils de pièces non signées, ouvrages du XVIIIe siècle pour la -plupart, choix de maximes, tableaux de mœurs, lettres supposées, récits -de voyages, dissertations galantes ou politiques. J'ai pour ceux-là une -tendresse particulière. Je n'en ai pas ouvert un seul sans y découvrir -des pages amusantes, ou curieuses, et même belles. - -Nous nous occupions des Nouveaux riches? Je tiens d'un ami un bouquin où -il est question d'eux. - ---Un vieux bouquin? - ---Il est daté: _An VII de la République_. Il traite de maintes choses, -de l'Opéra par exemple, puis du meilleur gouvernement; et, en passant, -des Nouveaux-riches issus de la Révolution Française. - ---De qui est-il? - ---Je ne vous le dirai pas. Il est bon de laisser un peu de champ libre -aux professionnels de la critique. Songez que le Nil n'a tenu longtemps -son prestige que de l'ignorance où étaient les hommes, touchant ses -sources. Permettez-moi donc, en réservant les miennes, de vous mettre un -passage de ce livre sous les yeux. Vous ne vous en plaindrez pas. - -C'est à l'endroit où l'auteur déplore le triste état des mœurs de l'an -VII. Vous jureriez que cela fut écrit hier. Par une habitude chère à -tous les moralistes, celui-ci compare son temps aux temps antérieurs, -pour mieux fustiger ses contemporains, comme juste. Écoutez-le: - - * * * * * - ---«_... On n'était point un grand homme; mais on était aimable. Au fond, -même vide, même absence de caractère et de pensée, mais en général on y -retrouvait de l'atticisme, de l'urbanité. Le goût, l'esprit, la grâce, -une certaine fleur de politesse, une élégance exquise de manières, une -délicatesse recherchée, l'art de plaire, l'art de vivre, y composaient -une foule de jouissances fines et fugitives, dont le charme indicible -échappe à celui qui veut les décrire, comme le parfum s'évapore sous la -main qui cherche à le fixer. Les mœurs n'étaient point meilleures, mais -les manières valaient mieux._ - -»_Les esprits ont-ils gagné en profondeur? Je ne sais; mais ils ont -perdu en superficie. On a bien toute la corruption que donnent les -richesses; mais on n'a plus cette facilité de ton, cette aménité de -caractère, cette attention des bienséances (la bienséance est la -sensitive), cet oubli de soi-même, enfin, ces égards pour les autres, -qui caractérisent l'individu bien élevé, et qui obtenaient, pour l'homme -opulent ou supérieur, l'indulgence qu'en bonne morale il est obligé de -solliciter._ - -»_Dans tous les arts, et surtout dans celui de vivre, c'est d'une foule -de riens inappréciables, et de minuties importantes, que résulte la -perfection des jouissances._ - -»_Je vous proteste qu'il y a tel homme, pour lequel sa manière de -cracher ou de tousser m'a donné une violente antipathie. Que dirai-je de -celui qui n'écoute point lorsque vous lui parliez; qui adresse la parole -à un autre, ou vous interrompt pour conter une histoire qu'il interrompt -encore; qui rit d'un sot rire; qui, devant des femmes ou de jeunes -demoiselles, mêlera, à une conversation intéressante, un jurement -grossier, une expression cynique; qui, tout à coup, quittera le cercle -pour se jeter, ou plutôt pour se rouler sur un sopha, dont il écrase -pesamment tous les carreaux, et sur lequel il s'endort et ronfle en -votre présence. Celui-ci ne sait ni entrer, ni sortir, ni marcher, ni -s'asseoir, ni regarder; chacun de ses gestes est une gaucherie, chacune -de ses paroles est une sottise. Cependant, il bourdonne, il importune, -il domine, il écrase. C'est un parvenu._ - -»_Du moins, sous l'ancien régime, on sifflait le maltôtier et les -Turcarets; le mépris balayait cette écume, cette ordure brillante. -Aujourd'hui, les Turcarets sont les hommes les plus importants de la -société._» - - * * * * * - -Me voici bien embarrassé pour crier à présent contre nos -Nouveaux-riches. Tout a été dit, même sur eux. - -Si les mœurs étaient déplorables à ce point en l'an VII de la première -République, dans quels termes déplorerions-nous ce que nous savons -qu'elles sont en l'an L de la troisième République? - -Mieux vaut y renoncer tout de suite et chercher là-même une consolation. -Ce mal dont nous souffrons aujourd'hui, les Nouveaux-riches, il n'est -pas si nouveau qu'un nom, trop vite forgé, pourrait le laisser croire. -Il n'a fait qu'empirer. En le multipliant par le carré de la vitesse, -nous le mesurerions exactement. Mais nous n'en étions pas morts. Nous -n'en mourrons sans doute pas davantage. - - * * * * * - -J'ai condamné le terme de Nouveaux-riches. J'ai eu tort. Il est fort -habilement composé. Il a l'air de vouloir perpétuer un instant. Quelle -jolie audace! Car, dans le temps même que nous disons d'une chose -qu'elle est nouvelle, elle ne l'est déjà plus. Les philosophes en ont -sophistiqué dans toutes les langues. Fions-nous donc à leur sagesse, -puisqu'aussi bien nous n'avons pas d'autre ressource. - -Les Nouveaux-riches ne seront pas toujours des nouveaux riches. - -Les Nouveaux-riches sont provisoires. - -Respirons. - -Dans dix ans, il n'y aura plus de Nouveaux-riches. Il y en aura -peut-être de nouveaux. Ce ne seront pas les mêmes. Les nôtres déjà ne -seront plus. Les uns auront perdu leur fortune en quelque débâcle, les -autres auront donné leurs filles à de joyeux galapiats qui ne -respecteront pas cet argent mal acquis de la dot; certains seront -ministres; beaucoup seront morts, d'indigestion; quelques-uns enfin, -vous ne les reconnaîtrez plus: ils seront devenus honnêtes. - - * * * * * - -Tout sera, dans dix ans, rentré dans l'ordre. - -Les saisons se poussent en s'emboîtant l'une dans l'autre, tels ces -gobelets magiques d'un prestidigitateur. De loin on ne distingue qu'un -gobelet. S'il y en avait de truqués, qui s'en apercevra? - -Le moraliste peut se morfondre, et le pamphlétaire s'enflammer. Que nous -reste-t-il, après le mépris, qui ne durera pas plus? Le souvenir d'avoir -dit à ces drôles qu'ils sont des saligauds? Mais nous l'avons dit du -bout des lèvres, comme si nous avions peur de nous empoisonner en -ouvrant la bouche pour le leur clamer à la face. - -Un sage a écrit: - ---«_N'envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses: ils les -ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis -leur repos, leur santé, leur honneur, et leur conscience pour les avoir: -cela est trop cher; et il n'y a rien à gagner à un tel marché._» - -En attendant, ils ont le sourire. - - - - -[Οὕτω τὸ πλουτεῖν ἐστιν ἡδὺ πρᾶγμα δή.] - -ARISTOPHANE. - -Paris; 29 septembre 1920. - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - Généralités préparatoires 7 - A la recherche des responsabilités 14 - Un vieux portrait 20 - Définition par l'absurde 24 - Dictionnaire des épithètes 28 - Parvenus et Nouveaux-riches 31 - De Monsieur Jourdain 36 - Le tort des Nouveaux-riches 41 - Candeur des Nouveaux-riches 45 - L'art de dépenser 50 - La belle naïveté 56 - Conseils aux Nouveaux-riches 64 - Utilité des Nouveaux-riches 72 - Considérations dernières 78 - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - le vingt-et-un janvier mil neuf cent vingt-et-un - POUR LA - SOCIÉTÉ DES TRENTE - PAR - BUSSIÈRE - A SAINT-AMAND (CHER) - - - - -SOCIÉTÉ DES TRENTE - - -Publier trente volumes du même format, avec des caractères classiques, -une justification agréable, un papier solide, ne publier que des -ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs et sur des sujets -intéressants, sans se soucier des modes littéraires et des habitudes -d'un jour, en un mot contribuer au relèvement de l'édition et de la -librairie, tel est le but de la _Société des Trente_, formée par un -groupe d'amateurs et d'auteurs qui veulent montrer que l'on peut -imprimer de beaux livres à un prix relativement peu élevé. - -La Société des Trente publiera les trente volumes qui composeront sa -collection en cinq ans, à raison de six par an. - -Ces ouvrages seront tirés à 500 exemplaires sur papier vergé d'Arches -numérotés à la presse, et 30 exemplaires sur papier Chine ou Japon. - -Le format choisi est l'in-8 écu (140mm × 200mm), qui est celui de ce -volume. - -Le caractère est le Didot classique. - -Les volumes seront vendus en librairie au prix de 10 francs l'exemplaire -sur papier vergé, 30 francs sur papier du Japon. - -La collection sera complète lorsqu'il aura paru trente volumes, qui ne -seront jamais réimprimés. - - -_Nous avons déjà publié_: - - MAURICE BARRÈS.--_Pour nos Églises_ (épuisé). - ÉMILE BERNARD.--_Souvenirs sur Paul Cézanne_ (épuisé). - HENRY MARTINEAU.--_L'Itinéraire de Stendhal_. - ANDRÉ SALMON.--_La Jeune peinture Française_ (épuisé). - RÉMY DE GOURMONT.--_Le Chat de Misère_ (épuisé). - LUCILE DE CHATEAUBRIAND.--_Œuvres_. Étude de L. THOMAS. - MAURICE BARRÈS.--_Autour des Églises de Village_. - LAURENT TAILHADE.--_Quelques Fantômes de Jadis_ (épuisé). - ALFRED CAPUS.--_Boulevard et Coulisses_. - A. SÉRIETY.--_Vincent d'Indy_. - CHATEAUBRIAND & ***.--_Journal d'un Conclave_. - JULES DESTRÉE.--_Wallonie_. - CHARLES MORICE.--_Quelques Maîtres Modernes_. - MARCEL BOULENGER.--_Apologie du Duel_. - RÉMY DE GOURMONT.--_Trois Légendes du Moyen Age_ (épuisé). - ANDRÉ SALMON.--_La Jeune Sculpture Française_ (épuisé). - ÉMILE BERNARD.--_Tintoret–Greco–Magnasco–Manet_. - DIDEROT.--_Historiettes_. Recueillies par Suzy LEPARC. - CHARLES MOULIÉ.--_Apologie des Nouveaux Riches_. - CHARLES DU BOS.--_Notes sur Mérimée_. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK APOLOGIE POUR LES -NOUVEAUX-RICHES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Si une limousine -en passant vous éclabousse, vous vous écriez :</p> - -<p>— « Cochon de Nouveau-riche! »</p> - -<p>Vous dînez au restaurant. Près de vous, on -débouche une bouteille de Champagne. Vous -vous dites :</p> - -<p>— « Ces Nouveaux-riches! »</p> - -<p>Un jour de grève des omnibus, vous arrêtez -un taxi, parce que vous êtes pressé. Quelqu'un -se précipite vers le chauffeur en lui promettant -vingt francs de pourboire. Vous grognez :</p> - -<p>— « Nouveau-riche! »</p> - -<p>Au théâtre, dans une loge, vous apercevez -des hommes en veston. Vous jugez :</p> - -<p>— « Encore des Nouveaux-riches. »</p> - -<p>On vous marche sur le pied :</p> - -<p>— « C'est un Nouveau-riche. »</p> - -<p>Vous voyez une jolie petite grue qui monte en -voiture :</p> - -<p>— « C'est pour un Nouveau-riche. »</p> - -<p>On vous rapporte un propos bête comme tout :</p> - -<p>— « C'est d'un Nouveau-riche. »</p> - -<p>Mais qu'est-ce enfin qu'un Nouveau-riche?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un Nouveau-riche, c'est :</p> - -<table summary=""> -<tr><td><div class="r">I.</div></td> -<td colspan="5" class="drap">— Un individu qui était un homme en -1914 et qui est un Monsieur en 1920 ;</td></tr> -<tr><td rowspan="2"> </td> -<td colspan="5" class="drap">— Un homme qui, souvent, parlait à la -troisième personne en 1914, et à qui on parle à -la troisième personne en 1920 ;</td></tr> -<tr><td colspan="5" class="drap">— Un Monsieur qui vous saluait en 1914, -et qui attend votre salut en 1920 ;</td></tr> -<tr><td><div class="r">II.</div></td> -<td colspan="3" class="drap">— Un individu qui n'avait pas</td> -<td rowspan="3" class="acc3">}</td> -<td rowspan="3" class="mid">de l'argent.</td></tr> -<tr><td rowspan="2"> </td> -<td colspan="3" class="drap">— Un homme qui a gagné</td></tr> -<tr><td colspan="3" class="drap">— Un Monsieur qui a</td></tr> -<tr><td><div class="r">III.</div></td> -<td >— Un individu</td> -<td rowspan="3" class="acc3">}</td> -<td colspan="3" rowspan="3" class="mid">qui ne mérite pas d'en avoir.</td></tr> -<tr><td rowspan="2"> </td> -<td class="drap">— Un homme</td></tr> -<tr><td class="drap">— Un Monsieur</td></tr> -<tr><td><div class="r">IV.</div></td> -<td >— Un individu</td> -<td rowspan="3" class="acc3">}</td> -<td colspan="3" rowspan="3" class="mid">qui ne sait pas s'en servir.</td></tr> -<tr><td rowspan="2"> </td> -<td class="drap">— Un homme</td></tr> -<tr><td class="drap">— Un Monsieur</td></tr> -<tr><td><div class="r">V.</div></td> -<td >— Un individu</td> -<td rowspan="3" class="acc3">}</td> -<td colspan="3" rowspan="3" class="mid">qui se moque de vous et de moi.</td></tr> -<tr><td rowspan="2"> </td> -<td class="drap">— Un homme</td></tr> -<tr><td class="drap">— Un Monsieur</td></tr> -</table> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le Nouveau-riche est à peu près le seul avantage -que nous ayons tiré de la guerre. Il est considérable.</p> - -<p>Le Nouveau-riche est à peu près le seul -homme de France à qui la guerre ait été de -quelque profit. Ce profit, il est vrai, fut grand.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le Nouveau-riche a fait fortune, pendant la -guerre, en vendant des choses à l'État, ou en -vendant d'autres choses aux simples particuliers. -Quelquefois, il menait les deux commerces.</p> - -<p>L'État, qui a l'avantage de faire payer ses -factures par les contribuables, achetait à n'importe -quel prix, pourvu qu'il fixât lui-même ce -prix. Il le fixait n'importe comment, au hasard -de préférence, mais avec un goût de l'excessif -que les monarchies les plus dépensières n'ont -jamais connu.</p> - -<p>Pour la vente aux simples particuliers, par -manière de compensation, c'est le marchand qui -fixait les prix. En citoyen libre d'une libre république, -il les fixait avec une fantaisie que les -humoristes les plus audacieux n'auraient pas -inventée.</p> - -<p>Notons seulement qu'en France les simples -particuliers et les contribuables se confondent. -Si nous ne sommes pas encore tous ruinés, il y a -de quoi en rester confondu.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Selon Hésiode, Ploutos, dieu de la richesse, -était fils de Déméter, déesse des moissons. Ainsi, -les champs ayant besoin de la paix selon tous les -poètes, nul n'aurait dû pouvoir s'enrichir pendant -la guerre. On sait qu'il en fut autrement.</p> - -<p>Mais il serait puéril de convaincre les Grecs -de mensonge. La prescription les sauve. -D'ailleurs, la paix donne la richesse, on ne peut -le nier. Elle la donne toutefois plus grande avant -même d'être la paix. Cela aussi est une triste -vérité.</p> - -<p>Pendant la guerre, les mercantis de tout poil -furent d'une endurance digne d'éloges.</p> - -<p>Ceux de la zone des armées n'hésitaient pas -à passer des nuits blanches derrière leurs volets -clos, afin d'héberger les soldats désireux de -boire de verts bourgognes servis par des Madelons -souvent attigées.</p> - -<p>Ceux de l'intérieur, chargés de la subsistance -des civils, n'avaient pas une livre de sucre pour -qui leur présentait une carte d'alimentation. -Mais ils en fournissaient dix boîtes de cinq kilos -à qui les voulait payer trente francs l'une. Cette -grandeur d'âme avait ses dangers. Les mercantis -les bravaient.</p> - -<p>Tous étaient décidés à tenir jusqu'au bout. -Ils s'y étaient si bien décidés qu'ils auraient -tenu jusqu'au 11 novembre 1934. L'armistice -de 1918 les déçut un peu. « Déjà? » demandèrent-ils. -L'héroïsme, affaire d'habitude, ne -leur pesait plus.</p> - -<p>Les temps allaient changer. Un jour viendrait -sans doute où la vie redeviendrait normale. La -guerre avait fini plus tôt qu'ils ne pensaient -qu'elle dût finir. La paix pourrait aussi, plus tôt -qu'on ne croyait, tout remettre en l'état d'autrefois. -Ils résolurent de proroger leur héroïsme.</p> - -<p>Et ce fut la vie chère, toujours plus chère.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Et nous avons les Nouveaux-riches.</p> - -<p>Dans les écoles, les enfants n'apprennent plus -à conjuguer le verbe <i>aimer</i>.</p> - -<p>Il n'est pas nécessaire, ont décrété les maîtres, -de leur bourrer le crâne avec des mots dont le -sens s'est perdu.</p> - -<p>Les petits conjuguent en chœur : « <i>J'augmente, -tu augmentes, il augmente, nous augmentons, -vous augmentez, ils augmentent.</i> »</p> - -<p>Pauvres petits! Comment concilieraient-ils -les leçons de leurs maîtres et les plaintes de leurs -parents?</p> - -<p>La mère annonce en préparant une tartine :</p> - -<p>— « Le beurre a encore augmenté. »</p> - -<p>— « C'est le passé indéfini », dit l'enfant, tout -fier de sa jeune science.</p> - -<p>— « Non », corrige la mère, « c'est le présent, -le douloureux présent. »</p> - -<p>— « Indéfini? » ajoute le père. « C'est, hélas, -bien défini. Je crains plutôt que ce ne soit le -futur qui soit indéfini. »</p> - -<p>Cet enfant ne saura jamais la grammaire.</p> - -<p>Les Nouveaux-riches sont passés par là.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Qui donc a dit, mais en serrant les dents :</p> - -<p>— « Les Nouveaux-riches, ou la médiocrité -dorée. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La Bruyère disait :</p> - -<p>— « <i>Faire fortune est une si belle phrase…</i> »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">A LA RECHERCHE -DES RESPONSABILITÉS</h2> - - -<p>La Bruyère a dit :</p> - -<p>« <i>II n'y a au monde que deux manières de -s'élever : ou par sa propre industrie, ou par l'imbécillité -des autres.</i> »</p> - -<p>Du fait de la guerre, pour les Nouveaux-riches, -la question d'<i>industrie</i> ne se pose pas. -Nul n'ignore que les plus fameux industriels -n'étaient pas obligatoirement des aigles d'industrie. -C'étaient des épiciers ou des notaires.</p> - -<p>Le mot, qu'on le remarque, se prête à merveille -à toutes les combinaisons, jusqu'à celles -de chevalier d'industrie, beau titre qui ne se -porte plus, la marchandise étant vendue sous -une étiquette nouvelle. Et <i>combinaisons</i> satisfait -à l'étymologie. Mais en cet endroit il serait plus -juste de parler de combines.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Pendant la guerre, la richesse est venue aux -industriels et aux commerçants comme le galimatias -vient dans la prose de M. Stéphane -Lauzanne : sans rime ni raison. Il n'y avait rien -à faire pour l'empêcher.</p> - -<p>Veut-on des preuves? Le <i>Cri de Paris</i> nous a -rapporté cette histoire édifiante :</p> - -<p>Un bourgeois, d'une cinquantaine d'années, -avait un immeuble. L'État en eut besoin. On en -fit la réquisition. L'immeuble était d'un assez -beau revenu : mais quoi! c'était la guerre ; tout -le monde se sacrifiait ; le bourgeois n'avait que -sa maison, il la sacrifia. Autrement dit, il n'en -demanda qu'un loyer de dix mille francs.</p> - -<p>— « Trop cher », répondit l'État, économe. -« Nous vous accordons huit mille francs. »</p> - -<p>— « J'accepte », conclut le bourgeois.</p> - -<p>Il espérait avoir assez pour vivre de ces huit -mille francs par an. Il signa le marché sans le -lire.</p> - -<p>Le premier mois écoulé, il reçut huit mille -francs.</p> - -<p>— « Tiens! » pensa-t-il, « on paye d'avance. »</p> - -<p>Trente jours plus tard, il reçut huit mille -francs.</p> - -<p>— « C'est une erreur », pensa-t-il.</p> - -<p>Il alla, pauvre homme, la signaler au fonctionnaire -compétent. Il fut presque injurié. Il ne -savait donc pas lire? — Qu'il se reportât aux -termes du marché! Il avait loué sa maison pour -huit mille francs par mois. Que réclamait-il? — Il -crut défaillir, et protesta.</p> - -<p>— « C'est une erreur », fit-il.</p> - -<p>— « Encore! » s'écria l'État.</p> - -<p>— « Mais non. J'avais demandé huit mille -francs par an. On m'en donne quatre-vingt-seize -mille. Il faut déchirer le contrat. »</p> - -<p>— « Déchirer le contrat? Vous êtes fou. »</p> - -<p>Et on le poussa dehors.</p> - -<p>Le pauvre homme devint riche malgré lui.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Tous les fournisseurs de l'État n'eurent pas -la délicatesse de ce bourgeois. Presque tous -réalisèrent des bénéfices aussi saugrenus.</p> - -<p>Alors?</p> - -<p>Alors, si les commerçants ne se sont pas toujours -élevés par leur propre industrie, il faut -bien admettre que c'est par l'imbécillité des -autres.</p> - -<p>Quels sont ces autres?</p> - -<p>Il ne me plaît pas beaucoup d'avouer que je -suis un imbécile.</p> - -<p>Nous devons tous pourtant en faire l'aveu, -loyalement. L'État, c'est nous. Le suffrage universel -a parfois de terribles retours. Nul ne -commande et tous sont maîtres? Beaux principes, -dont les conséquences pour la foule ne sont -pas drôles, pendant que les malins barbotent.</p> - -<p>Or nous voici diablement penauds. Nous -avons fait les Nouveaux-riches. Avons-nous le -droit de les condamner?</p> - -<p>Si nous ne les avons pas faits, nous n'avons -du moins rien fait pour qu'ils ne se fissent point. -Nous les regardions comme si notre intérêt -n'était pas en jeu. Nous les avons souvent regardés par -jeu. Telle est l'abnégation de notre -idéalisme national. De quoi nous plaignons-nous?</p> - -<p>Ils dansent aujourd'hui, comme des crapauds, -je le concède, mais ils dansent. Et nous n'avons -pas encore fini de payer les musiciens de ce délicieux -orchestre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Des mécontents ont proposé de présenter la -note des frais aux danseurs. Ils disaient :</p> - -<p>— « Ces gens-là se sont enrichis honteusement. -Il faut reviser les marchés de guerre. Il -faut imposer les bénéfices de guerre. »</p> - -<p>Nobles ardeurs! Flammes éternelles des carabiniers -d'Offenbach! Comme si nous vivions -dans un théâtre! Comme si l'on pouvait exiger -du directeur qu'on nous rendît l'argent! Mais -que sont devenus tant de directeurs retirés des -affaires?</p> - -<p>Le ministre des Finances, M. Marsal en personne, -prit un jour la parole à la Chambre des -députés. Avec d'infinies précautions, il essaya -de faire entendre aux implacables justiciers -tout ce qu'avait de chimérique une aventure si -généreuse. Il n'osa pas leur dire en face qu'ils -étaient rudement bêtes. S'il ne s'était pas retenu, -il leur aurait démontré que pratiquement -les Nouveaux-riches, profiteurs, et autres mercantis, -n'existaient pas. Il mâchouilla des promesses -vagues. Les députés furent contents. -Les Nouveaux-riches aussi. Et les ministres. -Ce fut une belle journée parlementaire.</p> - -<p>Et voilà pour nous.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">UN VIEUX PORTRAIT</h2> - - -<p>Les bons journalistes ont dans leur musette -une collection remarquable de lieux-communs -dont ils font étalage à la moindre occasion.</p> - -<p>Il n'en est pas beaucoup qui n'affirment pas, -une fois par semaine, qu'il n'y a rien de nouveau -sous le soleil. Les plus savants écrivent : <i lang="la" xml:lang="la">nil -novi sub sole.</i> Ils n'en tirent aucune gloire, hâtons-nous -de le reconnaître. Le public aime -qu'on lui impute des lumières de tout, et il n'est -pas fâché d'apprendre que les pires extravagances -dont nous sommes témoins ne sont pas -dangereuses, parce qu'elles sont vieilles comme -le monde.</p> - -<p>Que le public le sache donc bien : malgré la -contradiction qu'on relève en ces termes, il y a -toujours eu des Nouveaux-riches. On s'en est -toujours moqué. C'est la rançon de la fortune.</p> - -<p>Dans des siècles plus heureux, au Grand Siècle -entre autres, il y en eut. Il y en eut moins, car le -roi les châtiait, ce qui explique tout. Ils étaient -moins arrogants aussi. Ils eurent l'honneur -d'être peints par les plus grands auteurs de leur -temps. Cela leur confère une sorte de laurier -qui ne doit pas nous émouvoir.</p> - -<p>Nous reviendrons sur le cas de M. Jourdain. -Il le mérite. M. Jourdain, à dire vrai, n'est pas -de ces hommes qui n'ont point de grands-pères. -Giton, lui, par contre, a droit à notre sollicitude. -Il est l'ancêtre de nos Nouveaux-riches. Il a reçu -leurs lettres de noblesse. Qu'en ont-ils fait, les -malheureux? Mais relisons-les ensemble, voulez-vous?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p><i><span class="sc">Giton</span> a le teint frais, le visage plein et les -joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules -larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée : -il parle avec confiance, il fait répéter celui -qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement -tout ce qu'il lui dit ; il déploie un ample mouchoir, -et se mouche avec grand bruit ; il crache fort loin et -il éternue fort haut ; il dort le jour, il dort la nuit -profondément ; il ronfle en compagnie. Il occupe -à table et à la promenade plus de place qu'un -autre ; il tient le milieu en se promenant avec ses -égaux ; il s'arrête, et l'on s'arrête ; il continue de -marcher, et l'on marche ; tous se règlent sur lui ; il -interrompt, il redresse ceux qui ont la parole ; on -ne l'interrompt pas, on l'écoute aussi longtemps -qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les -nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez -s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes -l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son -chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le -relever ensuite, et découvrir son front par fierté -et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, -présomptueux, colère, libertin, politique, -mystérieux sur les affaires du temps ; il se croit -des talents et de l'esprit : il est riche.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Vous avez envie de crier :</p> - -<p>— « Comme c'est ça! »</p> - -<p>Mais il y a loin de Giton à notre Nouveau-riche.</p> - -<p>Celui-là porte perruque, évidemment. Nous ne -le voyons plus que sur la scène de la Comédie-Française. -Il est devenu Nouveau-riche de -musée. On est sur le point de le trouver beau, -comme nous trouvons beau, assez sottement du -reste, tout ce qui est ancien.</p> - -<p>Notre Nouveau-riche est autre. Il s'habille -d'un complet veston ; il est chauve, bien entendu ; -il fume de gros cigares ; il parle, et voilà -sa perte, nous l'entendons. Au théâtre, il est -dans la salle ; il souffle à côté de nous ; il a du -ventre ; il a les mains courtes ; il sue la richesse, -et de richesse : il ne sent pas bon. Tournons la -page.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">DÉFINITION PAR L'ABSURDE</h2> - - -<p>Comme je cherchais une définition du Nouveau-riche -en me promenant aux Tuileries, je -tombai sur un de ces bons camarades que j'aime, -s'ils sont bavards, car je peux penser à autre -chose tandis qu'ils me racontent leurs petites -histoires.</p> - -<p>— « Mon vieux », me dit celui-ci, « je viens -d'écrire un portrait. »</p> - -<p>Il a, c'est exact, la manie d'écrire des portraits -et, pour comble, de les publier.</p> - -<p>— « Vous plaît-il de l'entendre? Je serais -heureux d'avoir votre sentiment. »</p> - -<p>Je dus l'écouter.</p> - -<p>Il lut :</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— « <i>Cet homme que je viens de rencontrer, -après l'avoir perdu de vue pendant de si lourdes -années, je le tenais pour mort depuis longtemps. -Ou j'aurais gagé du moins qu'il portait barbe -blanche. Je fus bien surpris de lui trouver les -cheveux noirs. Il n'est pas vieux. Quant à la barbe, -vous concevez sans peine qu'il n'en a pas, non -plus que de moustache. Mais ce n'est point par -ces traits vulgaires que se fait remarquer mon -ami.</i></p> - -<p>» <i>Hélas, en effet, il se fait remarquer, et viole -ainsi la règle posée par Brummel, moins par le négligé -de sa tenue ou la recherche de sa mise, que -par une certaine façon qu'il a de protester publiquement, -quoique sans tapage, contre la veulerie -envahissante de ce temps de désordres.</i></p> - -<p>» <i>Me croirez-vous? Je n'ose vous le dire. Vous -me répondrez que je plaisante. Au fait, qu'importe? -Mon ami donc, quand il monte dans une -voiture, (que ce soit sa limousine ou la bagnole de -la première station), s'il accompagne une dame, -il lui cède toujours la place de droite. Mais souvent -il doit la lui imposer, car nos pauvres contemporaines -n'en savent pas beaucoup plus long sur ce -chapitre que nos contemporains glorieux.</i></p> - -<p>» <i>Vous voyez que mon ami ne reste pas assis -dans le Métro, lorsque votre mère est debout. Ce -n'est rien. Dans la rue, s'il marche à côté de sa dactylographe -ou de la baronne Jakobsohn, vous -penseriez qu'il est atteint d'une singulière maladie : -il passe tantôt à bâbord et tantôt à tribord, et -plus d'une fois la dactylographe, ou la baronne, -(elles sont de même naissance), se demande quelle -mouche le pique. Lui cependant, au hasard de la -promenade, demeure fidèle aux coutumes françaises -et se contente de laisser le haut du trottoir -à qui de droit.</i></p> - -<p>» <i>Il vaut mieux que je ne pousse pas plus loin -cette mauvaise farce. Vous avez raison. Comment -ne pas affirmer que j'exagère? Est-ce qu'un -homme pareil existe encore? Il n'intéresserait -plus que les paléontologues.</i> »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— « Mais il m'intéresse beaucoup », m'écriai-je.</p> - -<p>Mon camarade souriait avec confiance.</p> - -<p>— « Oui », dis-je, « je ne sais pas qui vous -aviez en vue quand vous fîtes ce portrait. Mais je -sais parfaitement que votre personnage n'a -rien de commun avec un Nouveau-riche. Et je -vous demande la permission d'employer votre -portrait. Si je n'arrive pas à montrer à mes lecteurs -ce que c'est qu'un Nouveau-riche, je leur -montrerai du moins, grâce à vous, ce que ce -n'est pas. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">DICTIONNAIRES DES ÉPITHÈTES</h2> - - -<p>Pour avoir un dictionnaire des épithètes -concernant les Nouveaux-riches, il suffit d'écouter -ce qui se dit dans la rue, au café, chez les -fournisseurs, dans les couloirs des théâtres, sur -les champs de courses, chez les femmes de mauvaise -vie, et dans le Métro.</p> - -<p>On y entend :</p> - -<ul> -<li><span class="item">1.</span> — Nouveaux-riches impudiques ;</li> -<li><span class="item">2.</span> — N.-r. gras ;</li> -<li><span class="item">3.</span> — N.-r. grotesques ;</li> -<li><span class="item">4.</span> — N.-r. superbes ;</li> -<li><span class="item">5.</span> — N.-r. ventrus ;</li> -<li><span class="item">6.</span> — N.-r. encombrants ;</li> -<li><span class="item">7.</span> — N.-r. à pendre ;</li> -<li><span class="item">8.</span> — N.-r. voleurs ;</li> -<li><span class="item">9.</span> — N.-r. magnifiques ;</li> -<li><span class="item">10.</span> — N.-r. saugrenus ;</li> -<li><span class="item">11.</span> — N.-r. admirables ;</li> -<li><span class="item">12.</span> — N.-r. stupides ;</li> -<li><span class="item">13.</span> — N.-r. malins ;</li> -<li><span class="item">14.</span> — N.-r. à émasculer ;</li> -<li><span class="item">15.</span> — N.-r. ridicules ;</li> -<li><span class="item">16.</span> — N.-r. républicains ;</li> -<li><span class="item">17.</span> — N.-r. juifs ;</li> -<li><span class="item">18.</span> — N.-r. effrontés ;</li> -<li><span class="item">19.</span> — N.-r. à empailler ;</li> -<li><span class="item">20.</span> — N.-r. bouffis ;</li> -<li><span class="item">21.</span> — N.-r. fatigués d'être moches ;</li> -<li><span class="item">22.</span> — N.-r. endimanchés ;</li> -<li><span class="item">23.</span> — N.-r. couronnés de colombins ;</li> -<li><span class="item">24.</span> — N.-r. fâcheux ;</li> -<li><span class="item">25.</span> — N.-r. à monter en épingles ;</li> -<li><span class="item">26.</span> — N.-r. de mardi gras ;</li> -<li><span class="item">27.</span> — N.-r. fils de gorets ;</li> -<li><span class="item">28.</span> — N.-r. à tête ronde ;</li> -<li><span class="item">29.</span> — N.-r. au vinaigre ;</li> -<li><span class="item">30.</span> — N.-r. de mes deux ;</li> -<li><span class="item">31.</span> — N.-r. à la noix ;</li> -<li><span class="item">32.</span> — N.-r. de malheur ;</li> -<li><span class="item">33.</span> — N.-r. sans pitié ;</li> -<li><span class="item">34.</span> — N.-r. incurables ;</li> -<li><span class="item">35.</span> — N.-r. à la mords-moi-le-doigt ;</li> -<li><span class="item">36.</span> — N.-r. odieux ;</li> -<li><span class="item">37.</span> — N.-r. impossibles ;</li> -<li><span class="item">38.</span> — N.-r. à gifler ;</li> -<li><span class="item">39.</span> — N.-r. misérables ;</li> -<li><span class="item">40.</span> — N.-r. à la sauce verte ;</li> -<li><span class="item">41.</span> — N.-r. sans nom ;</li> -<li><span class="item">42.</span> — N.-r. laids ;</li> -<li><span class="item">43.</span> — N.-r. de rien ;</li> -<li><span class="item">44.</span> — N.-r. système D ;</li> -<li><span class="item">45.</span> — N.-r. exploiteurs ;</li> -<li><span class="item">46.</span> — N.-r. à face de merlan ;</li> -<li><span class="item">47.</span> — N.-r. détestables ;</li> -<li><span class="item">48.</span> — N.-r. du pauvre monde ;</li> -<li><span class="item">49.</span> — N.-r. tragiques ;</li> -<li><span class="item">50.</span> — N.-r. nauséabonds.</li> -</ul> -<p>Mais, si l'on désire injurier de tout cœur un -Nouveau-riche, il n'est qu'une injure cinglante :</p> - -<p>— « Nouveau-riche! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">PARVENUS ET NOUVEAUX-RICHES</h2> - - -<p>On se tromperait beaucoup si l'on prenait -les Nouveaux-riches pour des parvenus et les -parvenus pour des Nouveaux-riches. C'est que -la différence est grande entre les uns et les -autres.</p> - -<p>Les uns font sourire, les autres font rire ; -les uns ne sont presque jamais des crétins, les -autres le sont presque toujours ; les uns ne -manquent pas forcément de scrupules, les -autres en sont exempts de propos délibéré ; les -uns sont rares, les autres fourmillent ; les uns -ne choquent pas, les autres dégoûtent. Et pourquoi?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La langue française, habile à rendre toutes -les nuances, quoi qu'en puisse penser M. Albert -du Bois, a cru bon de désigner par des noms -différents les parvenus et les Nouveaux-riches. -Elle avait ses raisons. Si les Nouveaux-riches -étaient des parvenus, on n'aurait pas créé pour -eux un nom. Regardons un peu sous le masque -des mots.</p> - -<p>Le parvenu est un homme qui est parti de -rien, ou de pas grand'chose, qui a travaillé, qui -a peiné, et qui à force de persévérance à chasser -la fortune, finit par arriver au but qu'il s'était -assigné. Au départ, il avait des sabots ; à l'arrivée, -il a des souliers vernis ; mais nous l'avons -vu avec des galoches, puis avec des brodequins, -puis avec des bottines de box-calf, et nous -l'avons vu avec des escarpins. Son voyage a -souvent été long et rude. Les concurrents -étaient nombreux sur son chemin. Le parvenu -a dû parvenir. Le verbe qui étiquète son action -indique bien la qualité de cette action.</p> - -<p>Pour le Nouveau-riche, rien de pareil. La -langue française refuse de fixer quelle fut l'action -du Nouveau-riche. N'y aurait-il donc pas -d'action dans la vie du Nouveau-riche? Il -n'y en a pas en effet. La fortune est venue à cet -homme, non point parce qu'il l'a violentée, mais -parce qu'elle l'a choisi, sans qu'on sache pourquoi. -Le Nouveau-riche n'a rien fait pour mériter -de devenir riche. Il n'était rien, et tout à -coup il s'est trouvé riche. D'où ce mépris que -nous avons tous pour lui, et que la langue française -illustre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le savant Pierre Mac-Orlan, dans son <i>Petit -Manuel du parfait Aventurier</i>, a judicieusement -divisé les aventuriers en aventuriers <i>actifs</i> et -en aventuriers <i>passifs</i>. Le parvenu est de ceux-là, -le Nouveau-riche de ceux-ci.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les parvenus et les Nouveaux-riches ne florissent -pas à la même époque. Les premiers se -cultivent en temps de paix. Les autres poussent -en temps de guerre, en temps de troubles nationaux, -comme les herbes folles dans les champs -que le soldat a dû quitter pour se battre.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les parvenus ne parviennent presque jamais -au détriment de la société. Les Nouveaux-riches -ne sont riches que de l'argent pris à tous.</p> - -<p>Le parvenu peut être un honnête homme. Pour -le Nouveau-riche, le doute pend.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le voyou qui détrousse un passant dans la -rue, à deux heures du matin, on peut affirmer -qu'il est plus respectable que le mercanti : celui-là -sait qu'il vole et qu'il court le risque d'être -emprisonné ; le mercanti ne sait même plus -qu'il vole tout le monde, ni si quelque loi le menace.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le parvenu tient compte de l'opinion publique. -Le Nouveau-riche s'en rigole.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Le parvenu est souvent doué d'intelligence. -Vous souvient-il d'un mot charmant, qui est -déjà vieux de plusieurs années?</p> - -<p>C'était avant la guerre. Un parvenu, qui -aimait les bagatelles, avait acheté à Rome un -titre de comte. On en plaisantait autour de lui. -Lui ne bronchait pas. Il avalait toutes les couleuvres.</p> - -<p>Pour désarmer enfin ceux qui le taquinaient, -sa femme, un jour, déclara tranquillement :</p> - -<p>— « Riez, riez. Le ridicule passe ; le nom -reste. »</p> - -<p>Quand vous découvrirez autant d'esprit chez -la femme d'un Nouveau-riche, vous viendrez -me le dire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">DE MONSIEUR JOURDAIN</h2> - - -<p>Un auteur du <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle disait :</p> - -<p>— « <i>Combien d'hommes ressemblent à ces -arbres déjà forts et avancés, que l'on transplante -dans les jardins, où ils surprennent les yeux de -ceux qui les voient placés dans de beaux endroits -où ils ne les ont point vus croître, et qui ne connaissent -ni leur commencement ni leurs progrès.</i> »</p> - -<p>Un autre, après la Révolution, disait de certains -lascars qui se montraient en tous lieux :</p> - -<p>— « <i>Ils entendent bien mal l'intérêt de leur -vanité : rien ne fait plus ressortir un mauvais tableau -qu'un cadre brillant, et toutes les taches -paraissent au grand jour.</i> »</p> - -<p>L'erreur des Nouveaux-riches, la première -en effet, est de croire qu'on peut sortir de son -milieu et vivre ailleurs sans préparation. Cependant, -un gentilhomme se mêle à la canaille et -n'est pas ridicule. C'est qu'il est plus difficile -de monter que de descendre, encore que les aviateurs -prétendent que non.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Angot fait rire. M<sup>me</sup> Sans-Gêne fait rire. -M. Jourdain aussi fait rire, mais différemment. -Il n'est pas sûr que M. Jourdain soit si ridicule. -Il l'était quand il parut pour la première fois. -Il semble l'être moins aujourd'hui. Ses successeurs -nous l'ont rendu sympathique.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>M. Jourdain, marchand de drap, fils de marchand -de drap et gendre de marchand de drap, -fatigué de vivre parmi des marchands, ses -égaux, s'enticha de noblesse et ne rêva plus que -de vivre à la façon des personnes de qualité.</p> - -<p>Il comprit d'abord que l'argent qu'il possédait -ne suffisait pas. Les gentilshommes, en -effet, vrais ou prétendus, qu'il approcha, ne -brillaient point par l'excès des richesses. Il -fallait donc qu'ils eussent d'autres mérites. Le -mérite de M. Jourdain est d'avoir eu l'intelligence -de le comprendre d'abord. Nos Nouveaux-riches -ne l'ont pas, il est à peine besoin -de l'indiquer.</p> - -<p>Partant de là, M. Jourdain supposa que l'argent -lui permettrait peut-être d'acquérir tout -ce qui lui manquait. Or tout ce qui lui manquait -se réduisait à ceci : des manières, ou de l'éducation, -comme on voudra. Il prit donc des maîtres : -un maître de musique, un maître à danser, un -maître d'armes, un maître de philosophie. Il -voulait s'instruire. Il enrageait quand il voyait -des femmes ignorantes. Franchement, jugera-t-on -que M. Jourdain fut ridicule?</p> - -<p>Avez-vous rencontré, en 1920, un marchand -de drap qui eût en tête d'apprendre où gît la -différence entre la prose et les vers, et comment -il sied d'ouvrir ou fermer la bouche pour prononcer -telle voyelle ou telle consonne?</p> - -<p>Tentez l'épreuve. Demandez à un Nouveau-riche :</p> - -<p>— « Qu'est-ce que vous faites quand vous -dites un U? »</p> - -<p>Neuf fois sur dix, il vous répondra :</p> - -<p>— « Moi? Je m'en fous. »</p> - -<p>Et, la dixième :</p> - -<p>— « Vous n'êtes pas piqué? »</p> - -<p>On mesure ainsi la distance qui sépare -M. Jourdain de nos mercantis. Et qui osera soutenir -que l'épreuve n'est pas toute à la gloire -de ce brave M. Jourdain?</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>M. Jourdain n'avait pas l'ambition d'étonner -ou de surpasser le comte Dorante et la marquise -Dorimène. Il désirait obliger l'un et plaire à -l'autre ; il n'aspirait qu'à vivre avec eux sur le -pied d'égalité. Son souci était que le comte se -laissât prêter de l'argent et que Dorimène se -laissât faire l'amour. Par quoi le bonhomme -travailla sans le savoir, et tout autant que ce -malin de Figaro, à rendre nécessaire la Révolution -de 1789.</p> - -<p>Aujourd'hui, la Révolution de 1789 est déjà -si loin de nous que la plupart des gens, comme -des historiens, se cachent mal d'en ignorer à -peu près tout. Les monuments publics de la -France de 1920 attestent, en belles capitales, -que l'égalité pour nous a cessé d'être un vain -mot. C'est pourquoi, sans doute, tous les citoyens -se tournent vers des réformes plus importantes. -Et les Nouveaux-riches, avant tous, -ne s'inquiètent que de sortir de l'égalité, même -en sortant, s'il faut et s'il ne faut pas, comme -on dit au Palais-Bourbon, de la légalité.</p> - -<p>M. Jourdain, certes, fut un sot. On n'est pas -bête au point de se contenter de n'être au-dessus -de personne, ou d'être comme tout le monde, -stupidement. M'accorderait-on que M. Jourdain -n'est pas un Nouveau-riche?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">LE TORT DES NOUVEAUX-RICHES</h2> - - -<p>Le plus grand tort des Nouveaux-riches, le -seul peut-être qu'ils aient aux yeux du philosophe -impartial, quand on examine le fond des -choses, c'est d'avoir rompu trop brusquement -avec leurs anciennes habitudes pour essayer -d'en prendre de nouvelles, qui leur vont comme -des bottines à un rhinocéros.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Lorsqu'on veut s'élever aux plus hauts barreaux -d'une échelle, on s'élève à l'ordinaire de -barreau en barreau. Quelquefois, de deux on en -passe un. Le badaud qui s'est arrêté ne crie pas -au scandale pour si peu. Au contraire. S'il estime -que ce simple exercice demandait de -l'adresse ou des efforts, il ne refuse pas d'admirer -l'escaladeur qui arrive habilement au -dernier échelon. Ce n'est donc point parce qu'ils -sont riches, ou devenus riches, que les Nouveaux-riches -sont détestés.</p> - -<p>Mais lorsque, par un procédé qui nous déconcerte, -un acrobate se hisse au sommet de -l'échelle sans poser le pied sur aucun des barreaux -qui séparent le premier du dernier, nous -flairons quelque supercherie et nous protestons. -C'est par un tour d'escamotage du même ordre -que les mercantis enrichis nous inquiètent.</p> - -<p>Nous voilà devant une solution de continuité -qui blesse notre entendement.</p> - -<p>Ainsi, quand on lit un livre, on s'émeut de -perdre le fil du récit parce qu'on ne s'est pas -aperçu qu'on avait tourné deux ou trois pages -à la fois.</p> - -<p>Ainsi encore, la plupart des gens se révoltent -en face de la littérature cubiste. Ils ont perdu -le fil. Ils n'admettent pas qu'on ait tourné deux -ou trois pages sous leurs yeux, sans prévenir -qu'on les tournait. Or il ne faut accuser rien -dans ce cas, sinon la paresse intellectuelle de la -majorité des hommes.</p> - -<p>Pour le cas des Nouveaux-riches, il ne faut -parler que de notre paresse morale.</p> - -<p>Il nous fatigue d'accommoder trop vite. De -là, le succès naturel des banalités les plus -criardes, des lieux-communs les plus éculés, -et des écrivains sans syntaxe, — ce qui ne signifie -point d'ailleurs qu'il n'y ait ni banalités -ni lieux-communs ou qu'il y ait de la syntaxe -chez les auteurs de l'école cubiste.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La littérature cubiste, en somme, ne choque -seulement que le vulgaire, non point parce qu'il -est vulgaire, mais parce que le vulgaire n'a ni -l'ambition ni la possibilité de connaître jusqu'en -ses moindres détails le progrès lent de la -littérature.</p> - -<p>A qui a lu Rimbaud et Mallarmé, et le grand -Jules Laforgue, et Rostand même (je dis Edmond), — lequel -a eu de l'influence aussi, plus -qu'on ne croit, ne fût-ce que par contraste, — à -qui s'est donné la joie d'étudier l'œuvre gigantesque -de Victor Hugo, où l'on trouve en -perfection toutes les ressources des poètes français, -il apparaît qu'un Jean Cocteau ne doit pas -surprendre plus qu'un Paul Valéry. Mécaniquement, -soit par action directe, soit par réaction, -les poètes s'engendrent les uns les autres. Rien -ne prouve, par exemple, que les tentatives -d'André Salmon ou de Blaise Cendrars ne -viennent pas du dégoût qu'ont tiré ces deux -jeunes citharèdes, je le parie, de l'émouvante -platitude où se complaît M. Jean Aicard, académicien.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dans le royaume des Muses, comme dans la -république des Lettres, le miracle n'existe pas. -Tout y est logique et raisonnable, en principe. -N'en va-t-il pas de même chez nous de toutes -choses?</p> - -<p>Les Nouveaux-riches, pour en revenir à ces -tristes cocos, ont eu le tort de vouloir s'imposer -à nous comme des miracles. Laissons-les porter -le poids de leur inconséquence. On ne saurait -trop recommander à quiconque a des loisirs, -de s'intéresser plutôt à la couleur des yeux de -cette jeune femme qui passe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CANDEUR DES NOUVEAUX-RICHES</h2> - - -<p>J'aime mieux le dire tout de suite : je ne prétends -pas que les Nouveaux-riches soient candides -au point de se considérer comme des étalons -de vertu. La notion de probité leur échappe -complètement. Ils ne la rejettent pas, ils -l'ignorent. Leur seule candeur vient de ce qu'ils -sont persuadés qu'on ne découvre pas qu'ils -sont Nouveaux-riches.</p> - -<p>Tel était ce personnage de Forain, qui avait, -par malheur, un nez, des yeux, et des oreilles à -n'égarer personne. Comme il se présentait de -lui-même, disant :</p> - -<p>— « Je suis Jacob Lévy »,</p> - -<p class="noindent">on lui répliqua :</p> - -<p>— « Je le vois bien, Monsieur. »</p> - -<p>A tous les Nouveaux-riches qui plastronnent, -nous avons envie de faire la réponse impitoyable.</p> - -<p>II faut avouer d'ailleurs que nous ne nous privons -pas de la leur faire quelquefois sans qu'ils -nous en sollicitent. Ce qui les assomme.</p> - -<p>La crainte de paraître Nouveaux-riches les -suit en tout lieu. On la reconnaît dans leur regard. -Ils n'ont pas de souci plus tenace que de -s'imposer aux gens. Comment réussir? Ils n'ont -trouvé que deux moyens :</p> - -<p>— C'est d'abord de ne jamais s'étonner ; -ainsi ils s'imaginent que nous nous imaginerons -qu'ils sont du meilleur monde ;</p> - -<p>— C'est ensuite d'étonner ; l'entreprise est -plus délicate ; ils ne s'en doutent pas.</p> - -<p>Notons qu'en cette alternative ils optent -rarement ; ils préfèrent conjuguer les deux -moyens. Ils ont de ces témérités.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ne s'étonner de rien doit être le fait des esprits -supérieurs. On l'affirmait chez nous avant -la guerre, à l'époque du dilettantisme. Une fois -pour toutes, on avait mis sur le même plan -toutes les émotions, tous les spectacles, toutes -les nouveautés, toutes les valeurs. On entendait -un drame d'Ibsen comme un vaudeville de -Feydeau ; on apprenait que Latham avait volé -par-dessus la Manche, comme on apprenait que -que M. Le Bargy quittait la Comédie-Française. -On discutait avec la même passion, modérément, -les adultères de M<sup>me</sup> Bolduc et la trahison -d'Ullmo. Il n'y a que la guerre qui dérouta, -pour quelques semaines, nos esprits forts.</p> - -<p>Mais la guerre, ça n'a qu'un temps, n'est-ce -pas? Est-il, au reste, bien prouvé qu'il y ait eu -la guerre? Ne parlons plus de la guerre, s'il -vous plaît. La vie a repris comme si quinze-cent-mille -jeunes Français n'avaient pas été -supprimés. Le <span lang="en" xml:lang="en">jazz-band</span> triomphe. Nous voici -dans l'âge des banques et des saltimbanques.</p> - -<p>Tout se vend très cher, mais tout le monde -achète tout, et les économistes se fatiguent à -nous crier que c'est pourquoi tout se vend très -cher. Nous n'en sortirons pas, puisque cela non -plus ne nous étonne.</p> - -<p>Les Nouveaux-riches, qui sont riches parce -qu'ils ont vendu n'importe quoi à n'importe -quel prix, faut-il s'étonner davantage s'ils ne -s'étonnent pas d'acheter à leur tour n'importe -quoi à n'importe quel prix?</p> - -<p>On m'objectera que je ne disserte que d'argent? -En effet. Mais peut-on parler d'autre -chose quand les Nouveaux-riches sont en question? -L'art, la littérature, la musique, les -voyages, l'amour, la famille, l'immortalité de -l'âme, Dieu, la vie, et la mort, quel rapport y -a-t-il entre ces bagatelles et les Nouveaux-riches?</p> - -<p>Boileau disait :</p> - -<p>— « <i>L'argent, l'argent, l'argent, sans lui tout -est stérile.</i> »</p> - -<p>Les mercantis ne s'épatent de rien.</p> - -<p>Montesquieu disait :</p> - -<p>— « <i>Le nouveau riche admire la sagesse de -la providence.</i> »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Quant au désir d'étonner, s'il n'est pas réservé -aux seuls Nouveaux-riches, il a du moins -été poussé par eux jusqu'au paroxysme.</p> - -<p>Dans une époque de passions, comme est la -nôtre, où les sentiments modérés et les idées -raisonnables font figure de vieilleries bonnes à -mettre au cabinet, quand le moindre adjectif -ne peut plus se contenter de sa forme simple et -se gonfle en superlatif pour fixer notre attention, -les Nouveaux-riches, naturellement, donnent -tête basse dans la frénésie.</p> - -<p>Il ne s'agit pas de bluff. Nous savons que les -Nouveaux-riches ont les reins solides et que leur -fortune est bien placée. Ils ont de la surface, et -des fonds. Ils dépensent parce qu'ils peuvent. -Par candeur, ils croient qu'en ouvrant les mains -ils gagneront notre estime ou notre respect. Ils -ne comprennent pas pourquoi nous en rions.</p> - -<p>Nulle générosité ne les anime. Ils ne dépensent -pas pour des raisons morales. Leur geste -est moins large. Ils dépensent comme ils ont -acquis, brutalement. Ils n'ont pas eu le temps -d'apprécier peu à peu leur fortune croissante ; -ils n'ont pas le temps d'apprendre à en jouir. -Elle leur échappe. Cela aussi est comique. Mais -ils ne le savent pas.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">L'ART DE DÉPENSER</h2> - - -<p>Francis de Miomandre, cet écrivain délicieux -qui n'a pas encore eu le succès qu'il mérite, a -publié de jolies réflexions sur l'<i>Art de dépenser</i>. -Non sans tristesse, il demandait à ses lecteurs :</p> - -<p>— « <i>Faudra-t-il en donner des recettes? Est-ce -la peine de rappeler qu'il existe!</i> »</p> - -<p>Puis :</p> - -<p>— « <i>Serait-il vrai que l'argent est plus difficile -à dépenser qu'à gagner, contrairement à ce que -croit le vulgaire?</i> »</p> - -<p>J'ignore si Marcel Boulenger a rien écrit -sur ce sujet. Je le regrette. J'aurais eu plaisir à -citer de lui quelque maxime, pour mettre dans -mes pages un peu de couleur et d'autorité. Le -public ne connaît pas la joie que procure, à celui -qui la cite, une phrase citée au bon moment.</p> - -<p>Il est certain que tout le monde ne sait pas -dépenser. C'est un art délicat. En dépit des apparences, -c'est un luxe qui n'est pas à la portée -de toutes les bourses, surtout des mieux garnies. -Cent Nouveaux-riches nous en fourniraient cent -fois cent preuves. Ils commettent une erreur -grave ceux qui affirment : « Je dépense, donc je -suis. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dépenser à tort et à travers, voilà le tort et -voilà le travers. Ainsi font les Nouveaux-riches -lorsqu'ils se mêlent de dépenser. Ils le font avec -assurance, il est vrai, rendons-leur cette justice.</p> - -<p>Inscrirai-je ici le nom de cet ancien tourneur -d'obus qui, devenu propriétaire d'un des plus -somptueux coffres-forts de Paris, se mit en tête -d'avoir une belle bibliothèque? Cela se doit, -n'est-ce pas, d'avoir une belle bibliothèque? -Le dernier des épiciers vous dira que vous n'êtes -pas riche, si vous ne possédez pas une édition -des Fermiers Généraux.</p> - -<p>Notre bibliophile était moins ambitieux. -Pourvu qu'il eût chez lui de beaux livres, bien -reliés, et d'un grand prix, le reste ne l'intéressait -pas. Il n'avait pas, vous pensez, l'intention de -lire. Il ne poussait même pas le scrupule jusqu'à -vouloir, comme cette bourgeoise nouvellement -promue dont l'<i>Opinion</i> nous rapporta les goûts, -des livres d'amateur, c'est-à-dire, expliqua-t-elle, -des livres numérotés.</p> - -<p>Il laissa carte blanche au libraire ahuri pour -le choix des auteurs.</p> - -<p>— « N'avez-vous aucune préférence? »</p> - -<p>— « Non, non. Mettez ce qu'il vous plaira. »</p> - -<p>— « Des romans? Des mémoires? De la -poésie? »</p> - -<p>— « Oui, oui, allez. Vous savez mieux que -moi ce qui se met dans une bibliothèque. C'est -pour mon fumoir. »</p> - -<p>— « Parfait. Mais combien vous en faut-il? »</p> - -<p>— « Combien? »</p> - -<p>Le bibliophile répondit sans hésiter :</p> - -<p>— « Il m'en faut dix-huit mètres. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Dès qu'il s'agit d'ameublement, les Nouveaux-riches -perdent tout-à-coup ce sang-froid -qui ne leur manqua jamais dans leur négoce. Ils -pensent entrer dans un royaume magnifique où -l'impossible n'existe pas. Tout s'y trouve merveilleux -par nature. Mais rien ne surprend un -Nouveau-riche.</p> - -<p><i>Fantasio</i> nous a conté, parmi d'autres histoires, -celle d'un provincial qui avait gagné -plusieurs millions en vendant des vins plus ou -moins portugais. Vous en souvient-il?</p> - -<p>Étant à Paris pour ses affaires, il voulut tenir -la promesse qu'il avait faite à sa fille, de lui -acheter un piano à queue, mais un beau piano, -quelque chose de riche enfin. Il se rendit donc -chez le meilleur facteur de la place et lui exposa -son envie. Il était prêt à tous les sacrifices.</p> - -<p>On lui montra des pianos en palissandre, des -pianos en noyer ciré, des pianos en citronnier, -des pianos décorés de cuivres, des pianos rehaussés -de peintures. Il s'arrêta devant un piano -d'acajou massif, parce qu'on lui avoua qu'on -n'en avait pas qui coûtât plus cher.</p> - -<p>— « Combien? »</p> - -<p>— « Soixante-mille. »</p> - -<p>On peut vendre des pianos aux Nouveaux-riches -les plus bêtes ; il y a cependant des -nombres qu'on ne prononce pas sans modestie. -Le facteur prononça ce « soixante-mille » d'une -voix indifférente, comme s'il eût juré que le -client, tout de même, reculerait. Mais le client -ne recula pas. Il avait probablement délibéré -d'aller jusqu'à ce soixante-mille.</p> - -<p>Il avait probablement délibéré d'aller au delà. -Car il commanda, d'un ton bref :</p> - -<p>— « Alors, mettez-en deux. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Néanmoins, tous les Nouveaux-riches n'ont -pas tant d'estomac. Il en est qui n'acceptent pas -sans marchander les premiers prix qu'on leur -annonce : les vieilles habitudes sont dures à -déraciner. C'est principalement chez les femmes -que la vieille habitude résiste davantage. Il -résulte d'étranges effets, de ces compétitions de -l'économie et de la prodigalité.</p> - -<p>Rappelons une anecdote qui a fait le tour de -Paris :</p> - -<p>Nous sommes chez une modiste de la rue de -la Paix. Une cliente, dont la manucure n'avait -pas encore pu sauver les ongles, se faisait montrer -des chapeaux. Rien ne semblait la tenter. -Elle était difficile. Quand on s'habille aux -Champs-Élysées et qu'on a des bijoux — beaucoup -de bijoux — de la place Vendôme, on ne -peut pas ne pas être difficile. Celle-ci ne cachait -pas sa déception, encore qu'en toute franchise, -dans le fond du cœur, elle ne fût pas bien certaine -d'être déçue. Mais on finit par la toucher, -avec un petit chapeau, joli comme tout.</p> - -<p>— « Un véritable amour, Madame », lui -disait-on. « Un pur bijou de 1830. »</p> - -<p>— « Oui », répondit la cliente, « il n'est pas -trop mal. »</p> - -<p>Puis, après examen :</p> - -<p>— « 1830? » fit-elle. « Oh! vous me le laisserez -à 1800? »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il a été écrit :</p> - -<p>« <i>Rien ne fait mieux comprendre le peu de chose -que Dieu croit donner aux hommes, en leur abandonnant -les richesses, l'argent, les grands établissements -et les autres biens, que la dispensation -qu'il en fait, et le genre d'hommes qui en sont le -mieux pourvus.</i> »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">LA BELLE NAÏVETÉ</h2> - - -<p>Candeur n'est point naïveté.</p> - -<p>On disait jadis : « <i>La naïveté est l'expression de -la franchise, de la liberté, de la simplicité ou de -l'ignorance, et souvent de tout cela à la fois.</i> » -Voilà une définition dont je m'empare volontiers -pour mes Nouveaux-riches.</p> - -<p>De la franchise, ils en ont. Comme il n'est pas -prouvé que l'argent ne soit pas tout, singulièrement -dans une république pareille à la nôtre, -les Nouveaux-riches ayant l'argent et donc -toutes les possibilités, tout leur est permis, au -grand jour. Ils n'ont rien à cacher, ni la façon -dont ils s'élevèrent, ni les appétits qu'ils ont, -ni la sottise qui leur illumine les yeux.</p> - -<p>La liberté se passe de commentaires. Nous -savons que ces Messieurs ont pu s'engraisser -impunément. Nos droits cessent quand les leurs -commencent. Leurs droits commencent tout de -suite.</p> - -<p>La simplicité, on me permettra de ne pas la -confondre ici avec la modestie. Il s'agit d'autre -chose.</p> - -<p>Ignorance? Est-il besoin de poser un point -d'interrogation? Un point suffit. Un point.</p> - -<p>Mais illustrons ces généralités. Le conte fait -passer la morale avec lui.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un soir, à la Comédie-Française, on jouait -une pièce en vers et une pièce en prose, le <i>Misanthrope</i> -et <i>la Paix chez soi</i>.</p> - -<p>Arrivés après le lever du rideau, deux Nouveaux-riches, -aux fauteuils de balcon, de face, -tâchaient à prendre contact avec le spectacle.</p> - -<p>— « Où en est-on? » demandait la femme.</p> - -<p>— « Attends un peu », répondait l'homme.</p> - -<p>Le rideau tomba. Ils discutèrent.</p> - -<p>— « Est-ce la pièce en vers, ou la pièce en -prose? » demanda la femme.</p> - -<p>— « Comment veux-tu qu'on distingue de si -loin? » répondit l'homme.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'été dernier, un Nouveau-riche crut indispensable -de visiter les châteaux de la Loire.</p> - -<p>A Tours, il s'écria :</p> - -<p>— « Voilà un beau fleuve, pour un fleuve de -province. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Un autre avait préféré passer la saison chaude -au bord de la mer.</p> - -<p>Il n'avait jamais vu la mer. Comme il en craignait -le mal, n'en ayant aucune idée, même -vague, il estima prudent de ne pas aller pour -ses débuts à Deauville. Il choisit une plage obscure -de Bretagne.</p> - -<p>S'il eut de grandes émotions, ce fut en silence. -Pendant de longues heures, il restait muet. Il -regardait l'océan. Tant d'espace perdu le troublait -peut-être.</p> - -<p>Trois îles proches de la côte fixaient le plus -souvent ses regards. Les gens autour de lui ne -s'en occupaient point. Il n'osait questionner -personne. On savait, évidemment, mais lui ne -savait pas, et on saurait qu'il ne savait pas. Il -se tut. Il méditait.</p> - -<p>Un jour, enfin, l'énigme fut résolue. Il avait -trouvé, tout seul. Il se frotta les mains. Et le soir, -sur la jetée, hochant la tête et montrant du -doigt les îles, il gémit doucement :</p> - -<p>— « C'est, malheureux tout de même. On ne -prendra donc jamais de mesures contre ces sacrées -inondations? »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Ils ne sont pas tous de cette force. Certains -ont une naïveté différente, à quoi ils joignent -par exemple un sérieux souci de leurs devoirs -d'hommes neufs. Tel l'ancien marchand de -confitures qu'a célébré l'<i>Écho de Paris</i>.</p> - -<p>Comme il se promenait un matin, à l'heure de -la marée descendante, il rencontra sur la plage -un voisin qui pêchait la crevette.</p> - -<p>— « Tiens! » dit-il. « Vous les pêchez vous-même? -Moi, je les fais pêcher par mon valet -de chambre. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les « dames » de ces Messieurs ne se privent -pas non plus d'être franches, libres, simples et -ignorantes à bouche-que-veux-tu. Vingt anecdotes -sortent des mémoires. En voici une, que -j'emprunte à <i>Fantasio</i>. Elle les résume toutes -d'un trait.</p> - -<p>La scène se passa dans une de ces boutiques -qu'on ne saurait proprement appeler boutiques. -On n'y vend pas des parfums, des pâtes épilatoires, -des crèmes, des poudres de riz, ou des -crayons à farder, bagatelles à l'usage des filles, -des jeunes filles, et bientôt des petites filles. -Non. Ce sont, vous n'en doutez pas, des instituts -de beauté.</p> - -<p>Donc, devant un comptoir tout ce qu'il y a -de plus Louis XVI, une importante matrone -demandait de l'eau de Cologne.</p> - -<p>— « A quel prix, Madame? »</p> - -<p>— « N'importe. La meilleure que vous avez. »</p> - -<p>— « Et combien Madame en veut-elle? »</p> - -<p>— « Un demi-setier. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>De ce qui se fait ou ne se fait pas dans ce qu'ils -nomment avec emphase le grand monde, les -nouveaux-riches ont des connaissances curieuses. -Comme ils aspirent de toute leur âme à -compter, ou à être comptés, dans le grand -monde, il n'est pas de somptuosité qu'ils se -refusent.</p> - -<p>Au début de 1920, d'après <i>Fantasio</i>, un des -plus gros marchands de bois de France avait invité -de nombreux amis à pendre la crémaillère -dans son nouvel hôtel, qui n'est pas loin de la -porte Dauphine.</p> - -<p>Les amis admirèrent. Il y avait à admirer, -dans tous les sens du mot. La chambre à coucher -surtout était admirable. On n'y voyait pas -moins de trois lits.</p> - -<p>— « Pour qui ce troisième lit? » jugea bon -de demander une jeune femme.</p> - -<p>La marchande répondit :</p> - -<p>— « Mais pour nous. Voici le lit de mon -époux ; voici le mien ; et celui-ci, c'est celui où -nous nous rencontrons. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Encore un mot d'intérieur.</p> - -<p>Il fut dit le soir où un Nouveau-riche donnait -pour la première fois un grand dîner. L'ancien -maquignon triomphait de joie et d'orgueil.</p> - -<p>Le maître d'hôtel, digne, annonça :</p> - -<p>— « Madame est servie. »</p> - -<p>Et le maître tout court, indigné : — « Eh -bien! » fit-il, « et moi? »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La chronique est pleine de mots semblables, -On est obligé de prendre au hasard dans le tas. -Les gazettes en ont publié de délicieux. Pillons, -une fois de plus, l'<i>Écho de Paris</i> :</p> - -<p>Un Nouveau-riche se promenait au Bois de -Boulogne, dans sa limousine, bien entendu. Le -chapeau sur la nuque, un cigare à la bouche, les -cuisses écartées, il toisait les piétons.</p> - -<p>Au premier tournant, il aperçut une amazone -et deux cavaliers.</p> - -<p>Notre homme haussa les épaules.</p> - -<p>— « Ces cavaliers! » dit-il. « Ça crâne, et ça -n'a même pas de quoi se payer une auto. »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Arrêtons-nous sur celui-là. Nous sommes -prêts maintenant à savourer ce fragment d'un -vieux dialogue :</p> - -<p><span class="sc">Le Financier.</span> — « <i>Il faut, je crois, bien de la -force d'esprit pour mépriser les richesses?</i> »</p> - -<p><span class="sc">Le Sage.</span> — « <i>Vous vous trompez, il suffit de -regarder entre les mains de qui elles passent.</i> »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CONSEILS AUX NOUVEAUX-RICHES</h2> - - -<p>Les cuistres prétendent qu'avant 1789 les -écrivains ne se faisaient pas scrupule de prendre -leur bien où ils le trouvaient. On a souvent disputé -s'ils eurent tort ou raison. Aujourd'hui la -question est tranchée : nous créons tout ; le -plagiat est un crime ; les anciens avaient tort.</p> - -<p>Il n'y a pas lieu de s'étonner ici que les -hommes de 1920, convertis à l'égalitarisme, -prêchent d'une part la suppression de la propriété -en général, et défendent cependant, avec -la dernière violence, et la même candeur, la -propriété littéraire en particulier. Acceptons les -choses comme elles sont. Il est admis qu'on a le -droit de partager tout avec son voisin, sauf ses -œuvres imprimées.</p> - -<p>Mais il n'est pas moins admis qu'un artiste -est, par principe, révolutionnaire. On l'a dit aux -bourgeois ; ils l'ont cru ; tant pis pour eux. On -me permettra donc d'être révolutionnaire -comme un autre, de l'être jusqu'au bout, de -m'en tenir au sens propre des mots quand j'en -aurai envie ; et, une révolution vraiment digne -de ce nom n'étant à l'origine que « le retour d'un -astre au point d'où il est parti », on ne s'indignera -pas si je retourne sans honte aux coutumes -du vieux temps qu'on ne pratique plus, -pour copier ci-dessous quelques bons <i>Conseils à -un Nouveau-riche</i> que j'ai tirés d'une gazette -satirique.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p class="right"><span class="sc">A un Nouveau-riche.</span></p> - -<p>— <i>Ne dites pas : « La guerre est un immonde -fléau. » On aurait peine à vous croire.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>A table, ne vous attachez pas la serviette -sous le menton. Laissez-la sur vos genoux, inutilement.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Ne dites pas à vos invités : « Ces asperges -coûtent neuf francs la livre. » Car ils ont faim peut-être.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Pour saluer, tirez votre chapeau avant de -tendre la main.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Ne dites point « pardon », quand vous nous -écrasez le pied. Ne nous l'écrasez pas, c'est plus -poli.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Ne parlez pas en mangeant. Il y a des gens -dégoûtés.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Ne citez jamais le nom de votre père : c'était -un honnête homme.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Si vous ne pouvez pas fumer sans cracher, -ne fumez pas.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Quand vous parlez de votre femme, ne dites -pas : « mon épouse ».</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Achetez des livres nouveaux, mais laissez-nous -les anciens. Nous les lisons.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Ne dites pas : « Nous autres riches… ». Vous -n'êtes pas riches, vous avez de l'argent.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Les pauvres, ne les regardez pas de travers. -Ils vous regardent en face.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'auteur de ces conseils n'a cru devoir ajouter -ni que les conseils sont faits pour ne pas être -suivis, ni qu'ils ne sont profitables qu'aux moralistes -qui se charment du bruit de leurs -maximes et pensent en mériter quelque gloire.</p> - -<p>L'imitant, je veux à mon tour donner des -conseils aux femmes des Nouveaux-riches. Je -les puiserai, ceux-là, dans mon propre fonds, -sans avoir peur de me contredire, alors que j'ai -établi plus haut qu'il est normal de prendre son -bien où on le trouve. Mais les règles, on le sait, -ont quelquefois besoin d'être violées. Le viol en -effet contribue à régénérer le sang d'une famille, -comme a dit, ou a pu dire, ou aurait dû dire -notre maître Curnonsky, que je suis heureux de -citer à cette place, même indûment. Toutes les -femmes de mœurs légères seront de mon avis.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p class="right"><span class="sc">A une Nouvelle-riche.</span></p> - -<p>— <i>Votre premier devoir, Madame, est de ressembler -à tout, sauf à ce que vous êtes. Les professeurs -de M. Jourdain ne vous seraient d'aucun -secours. Ayez seulement :</i></p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>Un bon couturier ;</i></p> - -<p>2<sup>o</sup> <i>Un bon maître d'hôtel ;</i></p> - -<p>3<sup>o</sup> <i>Une bonne cave.</i></p> - -<p><i>L'un obtiendra que vous soyez débinée par vos -amies : triomphe savoureux ; l'autre affermira -votre réputation auprès des fournisseurs ; quant -à la bonne cave, elle vous attirera des madrigaux -de vos invités les plus froids.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>S'habiller n'est rien. Savoir s'habiller, voilà -le difficile. Persuadez-vous qu'avec de l'argent on -arrive à tout, mais craignez que le grand couturier -que vous aurez choisi parce qu'il sera le moins -abordable, craignez qu'il ne s'offre votre tête dans -les grands prix. Les couturiers qui se respectent, -ne respectent leurs clientes que si elles sont capables -de les diriger, ce qui n'est pas commode.</i></p> - -<p><i>En tout cas, si vous voyez par hasard que vous -êtes fagotée, ne dites pas des femmes qui seront -mieux que vous, que ce sont des grues. Votre injure -ne porterait point. Il n'y a presque plus de femme -à présent qui ne soit quelque peu flattée d'être -prise pour une grue.</i></p> - -<p><i>Consolez-vous plutôt avec cet axiome que posa -Pierre Louÿs : « On ne peut pas habiller les -femmes. » Laissez-en l'esprit, gardez-en la lettre, -et faites semblant de comprendre.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p><i>S'il a le souci de se montrer à la hauteur de sa -fortune, votre mari sans doute entretiendra une -sociétaire de la Comédie-Française ou une <span lang="en" xml:lang="en">girl</span> de -l'Olympia. A aucun prix, il ne faudra vous en -vanter. Il n'y a pas d'honneur à être cocu.</i></p> - -<p><i>Ne vous plaignez d'ailleurs devant qui que ce -soit d'être trompée. Votre chagrin serait risible. -Et puis rassurez-vous : vous ne pouvez pas être -trompée. Votre mari ne vous trompe point. Il -passe une heure chaque jour dans le cabinet de -toilette de son actrice, assez de temps pour apprendre -qu'il a plusieurs factures à régler ; ou -bien il dîne avec sa danseuse anglaise, qui lui reproche -aigrement de ne pas savoir tenir sa fourchette.</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— <i>Ne mettez jamais les pieds à la cuisine. Ne -demandez pas à votre chef s'il ne pourrait pas -vous faire un bœuf miroton.</i></p> - -<p><i>N'engueulez pas la petite Alsacienne à cause -des pommes de terre qu'elle épluche trop généreusement. -Les Alsaciennes ont oublié d'être sottes. -La vôtre riposterait : « Si Madame veut me montrer -comment elle les épluche? »</i></p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Tels sont les conseils généraux, pratiques, et -désintéressés, qu'il convient de faire entendre à -la femme d'un Nouveau-riche.</p> - -<p>Je ne les donne pas sans mélancolie. C'est -que je songe à la petite-fille de cette épaisse maritorne. -Ce sera peut-être une duchesse, plus -tard, s'il se trouve qu'un duc ait besoin d'elle. -Et voyez le moins drôle : elle sera peut-être fine, -élégante, racée pour tout dire, et nul ne s'avisera -d'imaginer quelle grand'mère nous aurons -connue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">UTILITÉ DES NOUVEAUX-RICHES</h2> - - -<p>Quand trois hommes se trouvent réunis, il -est constant qu'il y en a deux qui se moquent -du troisième. Ont-ils le bonheur d'être gens de -lettres, le troisième personnage est sans exception -tenu par les trois, à tour de rôle.</p> - -<p>Dans les milieux où l'intelligence est moins -professionnelle et l'esprit de dénigrement moins -systématique, c'est à jamais le même individu -qui sert de pantin aux autres : tel le notaire aux -diplomates, le bourgeois aux artistes, le prêtre -aux radicaux, et le député à tout le monde.</p> - -<p>On se fatigue en effet sans profit, à chercher -des travers en une personne qui n'en a peut-être -pas. Or, dans une république ordinaire, nul ne -se fatigue, s'il n'a pas l'espoir d'un profit. Pour -peu, par surcroît, que le désordre du temps -vienne d'une guerre conduite à la va-comme-je-te-pousse, -mais bien gagnée enfin, il est naturel -que, désireux de se venger de leurs misères, les -riches d'autrefois et les pauvres de toujours se -tiennent, au moment de dauber les Nouveaux-riches.</p> - -<p>Il s'ensuit que, rééditant à leur dam le miracle -du 2 août 1914 suscité par l'Allemagne, -les Nouveaux-riches rassemblent contre eux les -rancunes, et sur eux les brocards. D'eux est née -une autre union sacrée, d'un genre spécial, -conçue en dehors de toute crainte bolcheviste, -qui n'a pas manqué de nous être salutaire, et -plus d'une fois, depuis le 11 novembre 1918.</p> - -<p>Loués soient donc les Nouveaux-riches!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Nul n'ignore, on aime à le présumer, que le -Traité de Versailles n'a pas eu pour conséquence -immédiate de faire succéder l'âge d'or à l'âge -du fer. J'avoue quant à moi qu'il ne me souvient -pas très bien des apparences d'une pièce de -vingt francs.</p> - -<p>C'est plutôt l'âge du papier que fut le nôtre. -Les billets de banque ont pullulé. Il y en eut de -formats divers, et même de cinquante centimes, -paraît-il ; mais les receveurs de la compagnie -des omnibus les gardaient au fond de leur -sacoche. Les collectionneurs en eurent des joies -insoupçonnées, sans aucun doute.</p> - -<p>Cependant, s'il ne comprit pas d'abord que -le nombre croissant des billets en diminuait la -valeur et que le prix des denrées alimentaires -montait en raison inverse de l'une et en raison -directe de l'autre, le public, gros et simple public, -s'aperçut qu'à force de n'avoir que des -billets, même neufs, il finissait, lui aussi, par -avoir un bon billet. Comme à La Châtre, il ne -lui restait qu'à sourire. Il choisit de rire, précisément -de ceux qui possédaient le plus de billets.</p> - -<p>L'argent, dit-on, est un objet de mépris pour -ceux qui n'en ont guère. Pour les autres, il est -autre chose. Mais on ne méprise pas les gens -riches qui aiment leur richesse. La morale en -souffre, il est possible ; toutefois, la morale est -étrangère à ce chapitre : nous parlons de réalités. -A-t-on vu quelqu'un se fâcher contre un -avare? On rit d'Harpagon. On ne prend pas -plus de peine. Et le rire est un merveilleux expédient, -quand la fortune est mauvaise.</p> - -<p>Qui rit, trompe sa douleur. Ce n'est point là -une telle vérité de La Palice.</p> - -<p>Dans les jours difficiles où le pain se vend -vingt-six sous le kilo, et la viande entre huit -et dix francs la livre, le rire sonne, cruel et préventif, -comme un hiatus volontaire au huitième -pied d'un alexandrin laborieux.</p> - -<p>Nous avons ri des Nouveaux-riches. Loués -donc soient-ils!</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il y a mieux : les Nouveaux-riches nous ont -préservés de la Révolution. On aurait pu croire -qu'ils en seraient le prétexte. Il n'en fut rien. Ce -point n'exige pas de longs commentaires.</p> - -<p>Depuis des siècles, on le sait : un gouvernement -est assuré de vivre quand il donne au -peuple les jeux du cirque. Ce fut pour le nôtre -une singulière habileté, de permettre la poussée -insolente des Nouveaux-riches. Il offrait des -distractions à nos quotidiens soucis. Je ne dis -pas gratuites, car enfin, vous et moi, nous en -faisions les frais ; mais réfléchit-on?</p> - -<p>Au théâtre, songe-t-on qu'on a payé pour se -divertir?</p> - -<p>Loin de le regretter, le spectateur qui laisse -au guichet son argent, s'amuse avec moins de -contrainte que son voisin, qui n'a rien déboursé. -Il est établi que les auteurs dramatiques ne sont -jugés sévèrement que de leurs amis entrés par -faveur. Le cochon de payant, comme on l'appelle -aujourd'hui de si élégante façon, il trouve -toujours tout parfait.</p> - -<p>Ainsi, nous avons beau grogner contre la vie -chère, et crier contre les mercantis infâmes, et -menacer, trois fois par jour, de chambarder la -République à cause de son inertie coupable ; -nous rencontrons un couple de Nouveaux-riches : -nous pouffons : la République est sauvée. -Elle compte aller jusqu'à la centième. Nous -avons ri. Nous avons payé. Tant mieux pour -elle.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Il semble donc assez difficile de nier l'utilité -des Nouveaux-riches.</p> - -<p>Le Nouveau-riche est un instrument de politique, -au même degré que le bureau de tabac -qu'on accorde à un marchand de vins, s'il est -énergique en temps d'élections ; comme la -cravate de la Légion d'honneur qu'on suspend -au cou des vieux dramaturges israélites, pourvu -qu'ils soient chauves ; autant que les promotions -du Mérite Agricole, si émouvantes ; autant -que les urinoirs nauséabonds qui encombrent -la voie publique à Paris ; autant que -les bals du Quatorze-Juillet ; autant que la -survivance inexplicable du notariat tel qu'il -fonctionne chez nous.</p> - -<p>Le Nouveau-riche n'était pas prévu par la -Constitution de 1875 ; il est néanmoins devenu -constitutionnel, par tacite complicité des parties, -dupeurs et dupes.</p> - -<p>Comme pour tant de belles choses à propos -de quoi le dernier des journalistes se croit obligé -de citer la phrase fameuse, on peut affirmer, -sans peur d'être banal, que, si les Nouveaux -riches n'existaient pas, il faudrait les inventer. -Heureusement, ils existent.</p> - -<p>Loués soient-ils!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">CONSIDÉRATIONS DERNIÈRES</h2> - - -<p>— Aimez-vous les vieux bouquins? Je ne -parle, bien entendu, ni des premières éditions -de Corneille, ni de tel Cabinet satyrique relié -par Trautz-Bauzonnet : ce sont merveilles dont -tout le monde aurait plaisir à peupler sa bibliothèque. -Mais il en est de moins rares et de moins -précieux qui ont leur charme aussi : ce sont les -plus modestes des vieux bouquins, ceux qu'on -trouve, encore à des prix abordables, parfois -sur les quais, ceux que l'amateur ne recherche -pas, les ordinaires, les courants, les anonymes, -ceux qu'on méprise, ceux qu'on ne lit jamais, -ceux qui font partie du prolétariat de la bouquinerie -en quelque sorte : recueils de pièces -non signées, ouvrages du <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle pour la -plupart, choix de maximes, tableaux de mœurs, -lettres supposées, récits de voyages, dissertations -galantes ou politiques. J'ai pour ceux-là -une tendresse particulière. Je n'en ai pas ouvert -un seul sans y découvrir des pages amusantes, -ou curieuses, et même belles.</p> - -<p>Nous nous occupions des Nouveaux riches? -Je tiens d'un ami un bouquin où il est question -d'eux.</p> - -<p>— Un vieux bouquin?</p> - -<p>— Il est daté : <i>An VII de la République</i>. -Il traite de maintes choses, de l'Opéra par -exemple, puis du meilleur gouvernement ; et, -en passant, des Nouveaux-riches issus de la -Révolution Française.</p> - -<p>— De qui est-il?</p> - -<p>— Je ne vous le dirai pas. Il est bon de -laisser un peu de champ libre aux professionnels -de la critique. Songez que le Nil n'a tenu longtemps -son prestige que de l'ignorance où étaient -les hommes, touchant ses sources. Permettez-moi -donc, en réservant les miennes, de vous -mettre un passage de ce livre sous les yeux. -Vous ne vous en plaindrez pas.</p> - -<p>C'est à l'endroit où l'auteur déplore le triste -état des mœurs de l'an VII. Vous jureriez que -cela fut écrit hier. Par une habitude chère à -tous les moralistes, celui-ci compare son temps -aux temps antérieurs, pour mieux fustiger ses -contemporains, comme juste. Écoutez-le :</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>— « <i>… On n'était point un grand homme ; -mais on était aimable. Au fond, même vide, même -absence de caractère et de pensée, mais en général -on y retrouvait de l'atticisme, de l'urbanité. Le -goût, l'esprit, la grâce, une certaine fleur de politesse, -une élégance exquise de manières, une délicatesse -recherchée, l'art de plaire, l'art de vivre, y -composaient une foule de jouissances fines et fugitives, -dont le charme indicible échappe à celui -qui veut les décrire, comme le parfum s'évapore -sous la main qui cherche à le fixer. Les mœurs -n'étaient point meilleures, mais les manières valaient -mieux.</i></p> - -<p>» <i>Les esprits ont-ils gagné en profondeur? -Je ne sais ; mais ils ont perdu en superficie. On -a bien toute la corruption que donnent les richesses ; -mais on n'a plus cette facilité de ton, cette aménité -de caractère, cette attention des bienséances (la -bienséance est la sensitive), cet oubli de soi-même, -enfin, ces égards pour les autres, qui caractérisent -l'individu bien élevé, et qui obtenaient, pour -l'homme opulent ou supérieur, l'indulgence qu'en -bonne morale il est obligé de solliciter.</i></p> - -<p>» <i>Dans tous les arts, et surtout dans celui de -vivre, c'est d'une foule de riens inappréciables, -et de minuties importantes, que résulte la perfection -des jouissances.</i></p> - -<p>» <i>Je vous proteste qu'il y a tel homme, pour -lequel sa manière de cracher ou de tousser m'a -donné une violente antipathie. Que dirai-je de -celui qui n'écoute point lorsque vous lui parliez ; -qui adresse la parole à un autre, ou vous interrompt -pour conter une histoire qu'il interrompt -encore ; qui rit d'un sot rire ; qui, devant des -femmes ou de jeunes demoiselles, mêlera, à une -conversation intéressante, un jurement grossier, -une expression cynique ; qui, tout à coup, quittera -le cercle pour se jeter, ou plutôt pour se rouler -sur un sopha, dont il écrase pesamment tous les -carreaux, et sur lequel il s'endort et ronfle en votre -présence. Celui-ci ne sait ni entrer, ni sortir, ni -marcher, ni s'asseoir, ni regarder ; chacun de ses -gestes est une gaucherie, chacune de ses paroles -est une sottise. Cependant, il bourdonne, il importune, -il domine, il écrase. C'est un parvenu.</i></p> - -<p>» <i>Du moins, sous l'ancien régime, on sifflait le -maltôtier et les Turcarets ; le mépris balayait -cette écume, cette ordure brillante. Aujourd'hui, -les Turcarets sont les hommes les plus importants -de la société.</i> »</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Me voici bien embarrassé pour crier à présent -contre nos Nouveaux-riches. Tout a été -dit, même sur eux.</p> - -<p>Si les mœurs étaient déplorables à ce point -en l'an VII de la première République, dans -quels termes déplorerions-nous ce que nous savons -qu'elles sont en l'an L de la troisième -République?</p> - -<p>Mieux vaut y renoncer tout de suite et chercher -là-même une consolation. Ce mal dont nous -souffrons aujourd'hui, les Nouveaux-riches, il -n'est pas si nouveau qu'un nom, trop vite forgé, -pourrait le laisser croire. Il n'a fait qu'empirer. -En le multipliant par le carré de la vitesse, -nous le mesurerions exactement. Mais nous -n'en étions pas morts. Nous n'en mourrons sans -doute pas davantage.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'ai condamné le terme de Nouveaux-riches. -J'ai eu tort. Il est fort habilement composé. Il -a l'air de vouloir perpétuer un instant. Quelle -jolie audace! Car, dans le temps même que -nous disons d'une chose qu'elle est nouvelle, elle -ne l'est déjà plus. Les philosophes en ont sophistiqué -dans toutes les langues. Fions-nous -donc à leur sagesse, puisqu'aussi bien nous -n'avons pas d'autre ressource.</p> - -<p>Les Nouveaux-riches ne seront pas toujours -des nouveaux riches.</p> - -<p>Les Nouveaux-riches sont provisoires.</p> - -<p>Respirons.</p> - -<p>Dans dix ans, il n'y aura plus de Nouveaux-riches. -Il y en aura peut-être de nouveaux. Ce -ne seront pas les mêmes. Les nôtres déjà ne -seront plus. Les uns auront perdu leur fortune -en quelque débâcle, les autres auront donné -leurs filles à de joyeux galapiats qui ne respecteront -pas cet argent mal acquis de la dot ; certains -seront ministres ; beaucoup seront morts, -d'indigestion ; quelques-uns enfin, vous ne les -reconnaîtrez plus : ils seront devenus honnêtes.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Tout sera, dans dix ans, rentré dans l'ordre.</p> - -<p>Les saisons se poussent en s'emboîtant l'une -dans l'autre, tels ces gobelets magiques d'un -prestidigitateur. De loin on ne distingue qu'un -gobelet. S'il y en avait de truqués, qui s'en -apercevra?</p> - -<p>Le moraliste peut se morfondre, et le pamphlétaire -s'enflammer. Que nous reste-t-il, après -le mépris, qui ne durera pas plus? Le souvenir -d'avoir dit à ces drôles qu'ils sont des saligauds? -Mais nous l'avons dit du bout des -lèvres, comme si nous avions peur de nous empoisonner -en ouvrant la bouche pour le leur -clamer à la face.</p> - -<p>Un sage a écrit :</p> - -<p>— « <i>N'envions point à une sorte de gens leurs -grandes richesses : ils les ont à titre onéreux, et -qui ne nous accommoderait point. Ils ont mis leur -repos, leur santé, leur honneur, et leur conscience -pour les avoir : cela est trop cher ; et il n'y a rien à -gagner à un tel marché.</i> »</p> - -<p>En attendant, ils ont le sourire.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">[Οὕτω τὸ -πλουτεῖν -ἐστιν ἡδὺ -πρᾶγμα δή.]</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Aristophane.</span></p> - -<p>Paris ; 29 septembre 1920.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">Généralités préparatoires</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">A la recherche des responsabilités</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">14</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Un vieux portrait</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">20</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Définition par l'absurde</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">24</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Dictionnaire des épithètes</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">28</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Parvenus et Nouveaux-riches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">31</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">De Monsieur Jourdain</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">36</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le tort des Nouveaux-riches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">41</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Candeur des Nouveaux-riches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">45</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">L'art de dépenser</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">50</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">La belle naïveté</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">56</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Conseils aux Nouveaux-riches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">64</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Utilité des Nouveaux-riches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">72</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap">Considérations dernières</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">78</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><i class="small">ACHEVÉ D'IMPRIMER</i><br /> -<span class="small">le vingt-et-un janvier mil neuf cent vingt-et-un</span><br /> -<span class="xsmall">POUR LA</span><br /> -<i>SOCIÉTÉ DES TRENTE</i><br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -BUSSIÈRE<br /> -<span class="xsmall">A SAINT-AMAND (CHER)</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em xlarge b">SOCIÉTÉ DES TRENTE</p> - - -<p>Publier trente volumes du même format, -avec des caractères classiques, une justification -agréable, un papier solide, ne publier que des -ouvrages lisibles et bien écrits, avec de bons auteurs -et sur des sujets intéressants, sans se soucier -des modes littéraires et des habitudes d'un -jour, en un mot contribuer au relèvement de -l'édition et de la librairie, tel est le but de la -<i>Société des Trente</i>, formée par un groupe d'amateurs -et d'auteurs qui veulent montrer que l'on -peut imprimer de beaux livres à un prix relativement -peu élevé.</p> - -<p>La Société des Trente publiera les trente volumes -qui composeront sa collection en cinq ans, -à raison de six par an.</p> - -<p>Ces ouvrages seront tirés à 500 exemplaires -sur papier vergé d'Arches numérotés à la presse, -et 30 exemplaires sur papier Chine ou Japon.</p> - -<p>Le format choisi est l'in-8 écu (140<sup>mm</sup> × -200<sup>mm</sup>), qui est celui de ce volume.</p> - -<p>Le caractère est le Didot classique.</p> - -<p>Les volumes seront vendus en librairie au -prix de 10 francs l'exemplaire sur papier vergé, -30 francs sur papier du Japon.</p> - -<p>La collection sera complète lorsqu'il aura paru -trente volumes, qui ne seront jamais réimprimés.</p> - - -<p class="ind gap"><i>Nous avons déjà publié</i> :</p> - -<ul> -<li><span class="sc">Maurice Barrès.</span> — <i>Pour nos Églises</i> (épuisé).</li> -<li><span class="sc">Émile Bernard.</span> — <i>Souvenirs sur Paul Cézanne</i> (épuisé).</li> -<li><span class="sc">Henry Martineau.</span> — <i>L'Itinéraire de Stendhal</i>.</li> -<li><span class="sc">André Salmon.</span> — <i>La Jeune peinture Française</i> (épuisé).</li> -<li><span class="sc">Rémy de Gourmont.</span> — <i>Le Chat de Misère</i> (épuisé).</li> -<li><span class="sc">Lucile de Chateaubriand.</span> — <i>Œuvres</i>. Étude de L. <span class="sc">Thomas</span>.</li> -<li><span class="sc">Maurice Barrès.</span> — <i>Autour des Églises de Village</i>.</li> -<li><span class="sc">Laurent Tailhade.</span> — <i>Quelques Fantômes de Jadis</i> (épuisé).</li> -<li><span class="sc">Alfred Capus.</span> — <i>Boulevard et Coulisses</i>.</li> -<li><span class="sc">A. Sériety.</span> — <i>Vincent d'Indy</i>.</li> -<li><span class="sc">Chateaubriand & ***</span>. — <i>Journal d'un Conclave</i>.</li> -<li><span class="sc">Jules Destrée.</span> — <i>Wallonie</i>.</li> -<li><span class="sc">Charles Morice.</span> — <i>Quelques Maîtres Modernes</i>.</li> -<li><span class="sc">Marcel Boulenger.</span> — <i>Apologie du Duel</i>.</li> -<li><span class="sc">Rémy de Gourmont.</span> — <i>Trois Légendes du Moyen Age</i> (épuisé).</li> -<li><span class="sc">André Salmon.</span> — <i>La Jeune Sculpture Française</i> (épuisé).</li> -<li><span class="sc">Émile Bernard.</span> — <i>Tintoret–Greco–Magnasco–Manet</i>.</li> -<li><span class="sc">Diderot.</span> — <i>Historiettes</i>. Recueillies par Suzy <span class="sc">Leparc</span>.</li> -<li><span class="sc">Charles Moulié.</span> — <i>Apologie des Nouveaux Riches</i>.</li> -<li><span class="sc">Charles du Bos.</span> — <i>Notes sur Mérimée</i>.</li> -</ul> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK APOLOGIE POUR LES NOUVEAUX-RICHES ***</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s web site -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64371-h/images/cover.jpg b/old/64371-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index a7442e3..0000000 --- a/old/64371-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
