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-The Project Gutenberg eBook of Sésame et les lys:, by John Ruskin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Sésame et les lys:
- des trésors des rois, des jardins des reines
-
-Author: John Ruskin
-
-Translator: Marcel Proust
-
-Contributor: Marcel Proust
-
-Release Date: January 04, 2021 [eBook #64213]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously
- made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉSAME ET LES LYS: ***
-JOHN RUSKIN
-
-
-SÉSAME ET LES LYS
-
-DES TRÉSORS DES ROIS
-DES JARDINS DES REINES
-
-
-TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE
-
-PAR
-
-MARCEL PROUST
-
-
-
-PARIS
-
-SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
-
-XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
-
-MCMVI
-
-
-
-
-TABLE
-
-PRÉFACE DU TRADUCTEUR
-Sur la lecture
-
-SÉSAME ET LES LYS
-I. SÉSAME
-Des Trésors des Rois
-II. LES LYS
-Des Jardins des Reines
-
-
-
-
-PRÉFACE DU TRADUCTEUR[1]
-
-SUR LA LECTURE
-
-_À Madame la Princesse Alexandre
-de Caraman-Chimay, dont les
-Notes sur Florence auraient fait
-les délices de Ruskin, je dédie respectueusement,
-comme un hommage de ma profonde admiration
-pour elle, ces pages que j'ai recueillies
-parce qu'elles lui ont plu._
-
-M. P.
-
-
-
-
-Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si
-pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre,
-ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui,
-semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions
-comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un
-ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou
-le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la
-page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait
-fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans
-y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de
-force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et
-pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite
-après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû
-nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en
-gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus
-précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec
-amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres
-d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous
-ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur
-leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.
-
-Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des
-vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des
-heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour
-pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le
-monde était parti «faire une promenade», je me glissais dans la salle à
-manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne
-n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je
-n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les
-assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de
-la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui
-parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides
-de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un
-différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une
-chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l'oncle
-matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très
-bien un peu de feu; je vous assure qu'à six heures il faisait joliment
-froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!»
-Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait
-encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de
-la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux
-vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout
-près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de
-faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées
-cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels
-versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait
-parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient
-avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir.
-Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le
-couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait
-devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais
-une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait
-arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres,
-répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient
-lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire
-convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie
-ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure
-passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver
-dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la
-promenade, avaient «pris par Méséglise», ou ceux qui n'étaient pas
-sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne
-veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du
-feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas
-mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou
-celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez
-fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du
-respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si
-cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret
-d'état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition.
-Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à
-leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais
-exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était
-déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale:
-«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le
-couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on
-n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle
-horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire
-et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et
-où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre
-l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une
-cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même
-oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant
-juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la
-divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma
-grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec
-une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour
-un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle
-s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus
-compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du
-caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur
-les choses dont les règles et les principes lui avaient été
-enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de
-jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle
-était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner
-si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses,
-d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de
-simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait
-avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas
-absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en
-«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec
-exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un
-simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire
-à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien
-élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle
-manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.»
-«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais
-c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce
-peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le
-bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal,
-difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de
-la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale
-la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un
-domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire
-preuve, ou manquer, de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant
-d'amour-propre qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis
-et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils
-étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois,
-très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard.
-Les critiques toujours motivées de ma grand'tante impliquant au
-contraire que la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne
-pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon
-grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec lui, ma
-grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas
-son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement
-qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses
-yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le
-don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de
-donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de
-questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au
-martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon
-grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré.
-
-Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la
-journée était un peu chaude, chacun montait «se retirer dans sa
-chambre», ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches
-rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si
-bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à
-faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans
-avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte
-de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa
-pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois,
-s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été
-si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais,
-édictent qu'une chambre n'est belle qu'à la condition de contenir
-seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile,
-fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente.
-Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux
-murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de
-chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique,
-ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses
-qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement,
-jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient
-à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas
-là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur
-plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines
-blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un
-sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes
-à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous
-laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous
-les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher,
-j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à
-passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus,
-du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de
-mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir
-«répandre»), sortes d'instruments du culte--presque aussi saints que
-la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une
-ampoule de verre--que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni
-même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient
-été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant
-de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement;
-ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des
-fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans
-épines, puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais
-me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche
-de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule
-bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour
-une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever
-que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger,
-n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette
-blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la
-commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis
-bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu,
-rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait
-d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans
-la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne
-pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup
-image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher
-moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition
-enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et
-de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur
-d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur
-maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois
-parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la
-fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant
-toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir
-prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement
-bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines
-réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de
-s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple,
-d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le
-secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement
-ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même
-une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment
-n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un,
-peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec
-cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire,
-qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins
-ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie
-silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la
-fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de
-chapelle où le soleil--quand il traversait les petits carreaux rouges
-que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres--piquait sur les
-murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi
-étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus
-grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si
-retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église,
-à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient
-par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient
-sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je
-saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de
-vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à
-la photographie par Brown du _Printemps_ de Botticelli ou au moulage de
-la _Femme inconnue_ du musée de Lille, qui, aux murs et sur la
-cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William
-Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés
-dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince
-Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné
-d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle,
-toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il
-servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne
-aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de
-la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma
-chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me
-paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il
-pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une
-personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais
-que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours
-pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu,
-et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune
-m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le
-_Printemps_ de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur
-demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et
-décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse
-en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût
-faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir
-seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens
-vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le
-langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût
-opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où
-mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je
-ne me sens heureux qu'en mettant le pied--avenue de la Gare, sur le port
-ou place de l'Église--dans un de ces hôtels de province aux longs
-corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les
-efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de
-l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit
-ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les
-chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver,
-mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter
-à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle
-pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de
-pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa
-chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée
-éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée,
-on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de
-s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé
-exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût
-de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de
-se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là
-ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux
-bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des
-chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant
-pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le
-sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le
-verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec
-elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure,
-tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures
-d'insomnie des mourants et des amoureux.
-
-Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il
-fallait aller au parc, à un kilomètre du village[2]. Mais après le jeu
-obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et
-distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre
-avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin,
-dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la
-rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de
-cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment
-sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la
-clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du
-mot--une rivière qui devait avoir un nom--et ne tardait pas à
-s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?)
-entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les
-boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et
-qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes,
-disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins
-montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à
-l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais
-les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et
-je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je
-m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le
-plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains
-jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche
-qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de
-bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était
-profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue
-plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain,
-quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus,
-cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors
-plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au
-loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu,
-aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur
-et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le
-suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas
-les cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village--quand
-on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute
-et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué
-de corbeaux--faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens
-de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces
-et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les
-villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient
-nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant
-l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me
-déranger.
-
-Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner,
-les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais
-cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres
-d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la
-fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie
-qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que
-mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans
-la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste,
-baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et
-pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait
-en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse
-et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient
-pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du
-Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames
-des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles
-traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères,
-venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au
-retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté
-l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour
-semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en
-forme de tours, protégés du soleil par un store,--«manqués»,
-«Saint-Honorés» et «génoises»,--dont l'odeur oisive et sucrée est
-restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaieté
-des dimanches.
-
-Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait
-arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans
-bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir
-profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps
-déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à
-diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les
-yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans
-la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme,
-une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues,
-comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec
-elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à
-autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres
-à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux
-gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait,
-et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient
-l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une
-indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait
-haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus
-rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel
-«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence
-incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis
-jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait
-été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on
-pouvait rencontrer dans les rues de Fougères[3] un vieillard encore
-droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à
-nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis
-nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une
-phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il
-avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet
-étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une
-personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était
-substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât,
-et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces
-personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la
-nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à
-l'amour qu'ils nous avaient inspiré[4] et dont l'objet nous faisait
-tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des
-êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans
-un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous
-étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions
-maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase
-dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir
-l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans
-la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal
-de Modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir.
-
-* * * * * * * * * *
-
-... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois»
-pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle
-prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais
-mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le
-souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute
-je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du
-développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que
-ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des
-jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur
-sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que
-des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais
-peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en
-auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à
-peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés,
-à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé
-_Lecture_, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au
-dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à
-présenter.
-
-
-On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture
-que Ruskin donna à l'Hôtel de Ville de Rusholme, près Manchester, le
-6 décembre 1864 pour aider à la création d'une bibliothèque à
-l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde,
-«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à
-fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M.
-Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il
-demeura _at home_, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et
-quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de
-«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire[5],
-nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et
-intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous
-pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans
-l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans
-l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des
-bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London
-Bibliothèque...»
-
-Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous
-occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons
-la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture
-de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus
-honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs».
-Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche
-du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve
-partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien
-où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire
-illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il,
-que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos
-amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée
-la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous
-voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand
-poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme
-de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix
-minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans
-notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant
-ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années,
-nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela,
-tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est
-continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps
-que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société,
-parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire
-attendre près de nous toute une journée--rois et hommes d'État
-attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
-l'obtenir--nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres
-simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous
-n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire[6].»
-«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux
-causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage.» etc., et
-réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la
-lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus
-sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion
-de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes
-dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi
-assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes;
-que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est
-pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on
-communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation,
-consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre
-pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir
-de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la
-conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être
-inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même.
-Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a
-énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait
-rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a
-pas cherché à aller au cœur même de l'idée de _lecture_. Il n'a
-voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une
-sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui
-nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé
-aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que
-la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une
-communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque
-chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on
-puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle
-prépondérant qu'il semble lui assigner.
-
-Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces
-vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander
-en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure
-lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du
-fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles
-heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc,
-où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer
-silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines
-distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux
-fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant
-vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance,
-ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de
-perceptions, va vous dire quel il était: _le Capitaine Fracasse_, de
-Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases
-qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de
-l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit
-de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait
-à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une
-ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la
-connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres
-livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que
-celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais
-désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il
-distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en
-l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et
-bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs
-de l'éternité[7].» Cette phrase me donnait une véritable ivresse.
-Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen
-âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au
-lieu de dire cela furtivement après l'ennuyeuse description d'un
-château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas
-m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long
-du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois
-son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais
-voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que
-je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle,
-d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars
-très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque
-fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture
-finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui
-soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît
-si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non
-ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de
-cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à
-décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un
-doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à
-mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en
-étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits
-qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin
-sa pensée tout entière.
-
-Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des
-beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel
-et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que
-pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le
-lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse
-commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous
-donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner
-des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous
-faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de
-son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et
-d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie
-peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que
-nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse
-ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que
-c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire
-qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien
-dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne
-peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne
-nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes
-éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à
-des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions
-personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent
-nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du
-reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent
-pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M.
-Mæterlinck, à Mme de Noailles, «dans le jardin de Zélande où
-croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle
-et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous
-avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que
-ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les
-peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son
-_Printemps_, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à
-Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous
-laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en
-réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui,
-en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont
-fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à
-Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de
-rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres
-et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme
-un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que
-nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face
-indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette
-apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au
-delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette
-chose en quelque sorte sans épaisseur--mirage arrêté sur une
-toile--qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient
-percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême effort de
-l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement
-pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse
-incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde, regarde,
-
-
-«Parfumés de trèfle et d'armoise,
-Serrant leurs vifs ruisseaux étroits
-Les pays de l'Aisne et de l'Oise.»
-
-
-«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage.
-Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le
-prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un
-trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une
-discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut
-nous y introduire: elle ne la constitue pas.
-
-Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi
-dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte
-de discipline curative et être chargée, par des incitations
-répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans
-la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle
-analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains
-neurasthéniques.
-
-On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade,
-sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans
-une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde,
-d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une
-main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses
-jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune
-incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de
-manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable
-d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance
-organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a
-pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté,
-si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de
-dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu
-à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe
-certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte
-de paresse[8] ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans
-les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de
-l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient
-capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais,
-sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un
-perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend
-le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les
-entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant
-depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait
-plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter,
-ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur
-noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les
-réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils
-retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de
-créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en
-lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la
-recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne
-peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément
-de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne
-pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en
-branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée,
-les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien,
-puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire
-directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en
-venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien
-l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or
-nous avons vu que c'était précisément là la définition de la
-lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline
-qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est
-donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les
-géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une
-incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité
-personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les
-affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure,
-le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se
-servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts.
-Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette
-paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui
-être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une
-influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain
-qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson
-commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et
-Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du
-paradis.
-
-Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques
-nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous
-n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il
-devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la
-vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle,
-quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne
-pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par
-l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée
-entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les
-autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les
-rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un
-parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un
-peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la
-vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans
-un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque
-correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains
-caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir
-communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de
-chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de
-lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent
-de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de
-la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée
-qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long
-voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent,
-tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à
-tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht,
-qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux
-dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en
-glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et
-du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas
-encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour
-cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable
-archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste,
-avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la
-vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de
-mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni
-les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la
-vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il
-dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens
-charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures
-accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au
-moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer
-de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et
-nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une
-curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos
-livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui
-vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches,
-aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la
-bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables
-de l'acte d'entrée en possession de la vérité--de la vérité que
-pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper
-nous prendrons en note--nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre
-des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du
-vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le
-haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden
-du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe
-siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de
-soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres
-dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés
-aux maisons à pignons des deux rives[9].
-
-Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et
-docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres
-de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la
-détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une
-vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la
-vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car
-bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité
-qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement
-parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par
-conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle
-vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur
-esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire,
-pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui
-s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais
-une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de
-recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique
-une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en
-souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou
-dans Boccace[10], en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile.
-Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres
-la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur
-forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable,
-un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort.
-Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette
-sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce
-que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui
-n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un
-fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez
-les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas
-plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous
-appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette
-«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il
-semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu
-au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion
-s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du
-rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus
-grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication
-directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres.
-N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne
-leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au
-vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce
-que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un
-défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent
-travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas
-conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline
-que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos
-défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au
-fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir
-qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en
-mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme[11], d'en
-établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui
-prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment
-cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer,
-comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un
-grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont
-l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes
-communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure
-grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie,
-quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille
-édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs,
-quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la
-sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi
-dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains
-d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit
-dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque
-connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de
-réalité, à la portion vivante qu'elle contient.
-
-Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur
-plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui
-que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime
-à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont
-nullement inspirée. Je me rappelle une page du _Monde comme
-Représentation et comme Volonté_ où il y a peut-être vingt citations
-à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les
-citations): «Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre à l'optimisme
-d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans
-_Caïn_. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né
-par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui
-est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere
-genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut
-attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift
-obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse
-(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de
-sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de
-l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable.
-Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem
-est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont
-célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans
-l'_Œdipe à Colone_ (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non
-esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum
-vita est plena dolore» (_Hippolyte_, 189), et Homère l'avait déjà
-dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium,
-quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi:
-«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles
-dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen--The
-happiest youth,--Would shut the book and sit him down and die.» Byron
-enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous
-dépeint l'existence sous les plus noires couleurs dont le
-«_Criticon_, etc.[12]». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner
-trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette
-petite démonstration à l'aide des _Aphorismes sur la Sagesse dans la
-Vie_, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui
-suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité,
-de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs
-citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde:
-«Compiler n'est pas mon fait.»
-
-Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une
-chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une
-amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent,
-lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est
-de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des
-autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui
-ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes
-ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence,
-gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont
-stériles et fatigantes. De plus,--dès les premières relations de
-sympathie, d'admiration, de reconnaissance,--les premières paroles que
-nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent
-autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une
-véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser
-dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les
-paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres
-de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore
-toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la
-lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec
-les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée
-avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne
-les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés,
-aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de
-nous?--N'avons-nous pas manqué de tact?--Avons-nous plu?--et la peur
-d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié
-expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas
-de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans
-la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous
-n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément
-assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement
-que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure
-amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour
-les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne
-porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces.
-Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de
-l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles,
-réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage
-même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent
-par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas
-elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond,
-ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique
-d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports
-de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont
-étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de
-la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent
-dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de
-chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand
-plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer
-d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un
-Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser
-qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans
-l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance
-spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, où chaque phrase, sans
-qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de
-gaieté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la
-dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur
-ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de
-l'art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir
-s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire
-entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née
-d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous
-ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand
-il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de
-tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets»
-et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et
-nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine
-d'aller à Chartres visiter la cathédrale[13].
-
-Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme nous le suivons volontiers
-dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique
-que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours
-qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la
-tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or»,
-nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin
-et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est
-devenu[14]. Nous sentons bien que sa gaieté hâbleuse et ses
-mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de
-journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il
-veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant
-de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec
-une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération
-morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases
-dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les
-mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son
-essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir
-et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons,
-parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont
-peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par
-là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est
-pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de
-défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur
-un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de
-court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second,
-ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.
-
-Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous
-l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la
-lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la
-plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls,
-la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La
-puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne
-pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre
-vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits
-qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit.
-Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de
-l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la
-science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie,
-une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse
-consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de
-franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions[15].
-
-Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence
-des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui
-parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient
-guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il
-parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide,
-de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins
-livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de modernité et de vie
-semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait,
-commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite[16]. On
-pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette
-interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre
-classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics
-intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les
-maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés
-des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait
-s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M.
-Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[17]. Le public
-va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que
-ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée
-contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent
-accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure
-tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit
-mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et
-leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de
-soi, à voyager, quand on lit.
-
-Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir,
-attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages
-anciens[18]. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les
-ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les
-créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que
-leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est
-comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se
-promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du
-XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente
-lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que
-couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une
-époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui
-n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en
-a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à
-errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint-Simon.
-Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui
-gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir qui n'existent
-plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne
-ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir
-encore la couleur.
-
-Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint-Simon
-ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans
-lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté
-qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut
-comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient
-les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la
-pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce
-au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a
-été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer
-d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en
-France au XVIIe siècle--et en elle des coutumes et un tour de pensée
-disparus--que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont
-les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies
-par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces
-tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à
-l'audace[19] et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les
-plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en
-belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues
-prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre
-de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous
-éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies,
-elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que
-dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le
-passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes,
-les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles
-qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit
-cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la
-Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.
-
-Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos
-yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases--et je pense à
-des livres très antiques qui furent d'abord récités,--dans
-l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un
-hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois
-séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux
-points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de
-cantiques dont il est parsemé[20], j'ai entendu le silence du fidèle,
-qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets
-suivants[21] comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens
-de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui,
-s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus
-d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que
-la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle
-haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis
-dix-sept siècles.
-
-Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette
-impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel,
-un peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur
-la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui
-portent sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre
-saint Théodore foulant aux pieds le crocodile,--belles étrangères
-venues d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient
-mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos
-échangés autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur
-pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait,
-continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XIIe siècle
-qu'elles intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place
-publique, au milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit
-l'empire, un peu du XIIe siècle, du XIIe siècle depuis si longtemps
-enfui, se dresse en un double élan léger de granit rose. Tout autour,
-les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, se pressent en
-bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s'arrêtent,
-fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le
-présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre
-temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes
-roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se
-pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les
-écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable
-du Passé:--du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec
-cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous
-fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des
-siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à
-l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part
-du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous,
-approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil.
-
-
-MARCEL PROUST
-
-
-[Note 1: Je n'ai essayé, dans cette préface, que de réfléchir à mon
-tour sur le même sujet qu'avait traité Ruskin dans les _Trésors des
-Rois_: l'utilité de la Lecture. Par là ces quelques pages où il n'est
-guère question de Ruskin constituent cependant, si l'on veut, une sorte
-de critique indirecte de sa doctrine. En exposant mes idées, je me
-trouve involontairement les opposer d'avance aux siennes. Comme
-commentaire direct, les notes que j'ai mises au bas de presque chaque
-page du texte de Ruskin suffisaient. Je n'aurais donc rien à ajouter
-ici si je ne tenais à renouveler l'expression de ma reconnaissance mon
-amie Mlle Marie Nordlinger qui, tellement mieux occupée à ces beaux
-travaux de ciselure où elle montre tant d'originalité et de maîtrise,
-a bien voulu pourtant revoir de près cette traduction, souvent la
-rendre moins imparfaite. Je veux remercier aussi pour tous les précieux
-renseignements qu'il a bien voulu me faire parvenir M. Charles Newton
-Scott, le poète et l'érudit à qui l'on doit «L'Église et la pitié
-envers les animaux» et «L'Époque de Marie-Antoinette», deux livres
-charmants qui devraient être plus connus en France, pleins de savoir,
-de sensibilité et d'esprit.
-
-_P.S._--Cette traduction était déjà chez l'imprimeur quand a paru
-dans la magnifique édition anglaise (_Library Edition_) des œuvres de
-Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook et Alexander Wedderburn,
-le tome contenant _Sésame et les Lys_ (au mois de juillet 1905). Je
-m'empressai de redemander mon manuscrit, espérant compléter
-quelques-unes de mes notes à l'aide de celles de MM. Cook et
-Wedderburn. Malheureusement si cette édition m'a infiniment
-intéressé, elle n'a pu autant que je l'aurais voulu me servir au point
-de vue de mon volume. Bien entendu la plupart des références étaient
-déjà indiquées dans mes notes. La _Library Edition_ m'en a cependant
-fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre des mots «nous dit la
-_Library Edition_», ne lui ayant jamais emprunté un renseignement sans
-indiquer immédiatement d'où il m'était venu. Quant aux rapprochements
-avec le reste de l'œuvre de Ruskin on remarquera que la «Library
-Edition» renvoie à des textes dont je n'ai pas parlé, et que je
-renvoie à des textes qu'elle ne mentionne pas. Ceux de mes lecteurs qui
-ne connaissent pas ma préface à la Bible d'Amiens trouveront
-peut-être que, venant ici le second, j'aurais dû profiter des
-références ruskiniennes de MM. Cook et Wedderburn. Les autres
-comprenant ce que je me propose dans ces éditions ne s'étonneront pas
-que je ne l'aie pas fait. Ces rapprochements tels que je les conçois
-sont essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu'un éclair de la
-mémoire, une lueur de la sensibilité qui éclairent brusquement
-ensemble deux passages différents. Et ces clartés ne sont pas aussi
-fortuites qu'elles en ont l'air. En ajouter d'artificielles, qui ne
-seraient pas jaillies du plus profond de moi-même fausserait la vue que
-j'essaye, grâce à elles, de donner de Ruskin. La _Library Edition_
-donne aussi de nombreux renseignements historiques et biographiques,
-souvent d'un grand intérêt. On verra que j'en ai fait état quand je
-l'ai pu, rarement pourtant. D'abord ils ne répondaient pas absolument
-au but que je m'étais proposé. Puis la _Library Edition_, édition
-purement scientifique, s'interdit tout commentaire sur le texte de
-Ruskin, ce qui lui laisse beaucoup de place pour tous ces documents
-nouveaux, tous ces inédits dont la mise au jour est à vrai dire sa
-véritable raison d'être. Je fais au contraire suivre le texte de
-Ruskin d'un commentaire perpétuel qui donne à ce volume des
-proportions déjà si considérables qu'y ajouter la reproduction
-d'inédits, de variantes, etc., l'aurait déplorablement surchargé.
-(J'ai dû renoncer à donner les Préfaces de _Sésame_, et la 3e
-Conférence que Ruskin ajouta plus tard aux deux primitives.) Tout ceci
-dit pour m'excuser de n'avoir pu profiter davantage des notes de MM.
-Cook et Wedderburn et aussi pour témoigner de mon admiration pour cette
-édition vraiment définitive de Ruskin, qui offrira à tous les
-Ruskiniens un si grand intérêt.]
-
-[Note 2: Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un village est un
-chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3.000
-habitants.]
-
-[Note 3: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif--de
-ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose
-d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il
-retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé
-sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité--est
-resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses.
-Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort
-avec calme; il me suffit d'ouvrir un volume des _Lundis_ de Sainte-Beuve
-et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de
-Mme d'Albany): «Rien ne _rappelait_ en elle à cette époque... _C'était_
-une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait
-perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde
-mélancolie.--Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si
-visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.]
-
-[Note 4: On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres
-qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum
-historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure
-est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête
-parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé
-le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel
-qui a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'Envers de
-l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture,
-au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien
-convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et
-puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie
-et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la
-bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un
-plaisir doux et doré comme le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant
-d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est
-pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté
-à cette perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle
-reconnaissance--que la traduction de la Bible d'Amiens a été pour lui
-le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais
-écrites.]
-
-[Note 5: Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux
-premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its
-Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des
-Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit,
-dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire
-précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et
-les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre
-Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre
-d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de
-«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre
-éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.]
-
-[Note 6: _Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois_, 6.]
-
-[Note 7: En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous
-cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu de «ainsi qu'il
-appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement
-«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus»,
-«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même
-ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis,
-pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes
-ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai
-dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le _Capitaine
-Fracasse_, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas
-que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de
-retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré
-que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en
-une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je
-pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase
-du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux pervenches penchés au bord de
-la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus
-délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier
-tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans
-parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.]
-
-[Note 8: Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit:
-«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes
-un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien
-davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant
-prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:
-
-
-Je perds mon temps s'il faut les croire,
-Eux seuls du siècle sont l'honneur
-
-
-et assure qu'il travaille beaucoup.
-
-Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son
-temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot
-dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus
-que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination
-du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi
-remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son
-caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à
-profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques
-projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul.
-Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux
-qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités,
-etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une
-seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se
-libérer.»]
-
-[Note 9: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce
-couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination.
-Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon
-Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve: «Il (Sainte-Beuve) s'avisa
-un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la
-petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien
-loin de Paris et je ne sais pas si _Volupté_ aurait suffi à lui ouvrir
-à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même
-après les deux premiers volumes de son _Port-Royal_, le pieux savant
-qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec
-peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains
-cartons... Ouvrez la deuxième édition de _Port-Royal_ et vous verrez
-la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon
-Séché, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux
-détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne
-sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien
-telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant
-à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre
-les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu
-à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre
-venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que
-dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en
-Hollande.]
-
-[Note 10: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société
-de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la
-vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la
-société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve
-souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction
-vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa
-famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela)
-dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché
-intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement
-ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y
-insister autrement ici.]
-
-[Note 11: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_, parus dans _la
-Revue de Paris._]
-
-[Note 12: Schopenhauer, _le Monde comme Représentation et comme
-Volonté_ (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).]
-
-[Note 13: «Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir
-la cathédrale.» (_Voyage en Espagne_, p. 2.)]
-
-[Note 14: Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de
-Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le
-grand-père du brillant officier de cavalerie.--C'est lui aussi, je
-pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les
-communications de François II et de la reine de Naples. Voir Pierre de
-la Gorce, _Histoire du second Empire._]
-
-[Note 15: La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne
-s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes
-usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France
-sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de
-perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en
-font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.]
-
-[Note 16: C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand
-écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on
-donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple
-les _Lundis_ de Sainte-Beuve et la _Vie littéraire_ d'Anatole France.
-Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains,
-on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de
-son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines
-personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez
-Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les
-procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de
-favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne
-son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la
-clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans
-_Chateaubriand et son groupe littéraire_, à prononcer sur Racine et
-Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se
-prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public.
-Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique.
-Combien peu le possèdent.»]
-
-[Note 17: Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs
-commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques
-savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils
-ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète
-ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète
-ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques».
-Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique
-qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:
-
-
-«Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
-Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.»
-
-
-C'est M. Anatole France:
-
-
-«L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces
-En habits de marquis, en robes de comtesses.»
-
-
-Le dernier numéro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me permet,
-au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel
-exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans
-M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la
-statuaire grecque.]
-
-[Note 18: Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite;
-ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir
-été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver
-puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé
-tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une
-raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une
-attitude d'esprit si générale.]
-
-[Note 19: Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de
-trouver à ces vers d'Andromaque:
-
-
-«Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?
-Qui te l'a dit?»
-
-
-vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est
-volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à
-«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi
-l'assassiner?» Et «Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner».
-(On peut, se rappelant un autre vers d'Andromaque: «Qui vous l'a dit,
-seigneur, qu'il me méprise?» supposer que «Qui te l'a dit? est pour
-«Qui te la dit, de l'assassiner?»). Zigzags de l'expression (la ligne
-récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas
-d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une grande actrice
-plus soucieuse de la clarté du discours que de l'exactitude de la
-prosodie dire carrément: «Pourquoi l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il
-fait?» Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce
-qu'ils charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée
-comme un pont hardi entre deux rives de douceur. «Je t'aimais
-inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidèle.» Et quel plaisir cause la belle
-rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune
-donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si
-douce plénitude, de si belles couleurs:
-
-
-«Et dans un fol amour ma jeunesse _embarquée_»...
-«Réunissons trois cœurs qui n'ont pu _s'accorder_».
-
-
-Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le
-texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres
-des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur
-langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque
-universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la
-musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle
-cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la
-voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire
-où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois
-qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des
-photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle
-pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette
-église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à
-pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes
-riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui
-enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne
-peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place
-même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec
-ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais
-d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais
-accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et
-complexe individualité.]
-
-[Note 20: «Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit
-en Dieu mon Sauveur, etc.--» Zacharie son père fut rempli du Saint
-Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu
-d'Israël de ce qu'il a racheté, etc...» «Il la reçut dans ses bras,
-bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur
-s'en aller en paix...»]
-
-[Note 21: À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer
-que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que
-saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela
-ressort suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan
-et notamment de saint Paul, pp. 257 et suiv.; les Apôtres, pp. 99 et
-100, Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.]
-
-
-
-
-PREMIÈRE CONFÉRENCE
-
-SÉSAME
-
-DES TRÉSORS DES ROIS
-
-_À M. Reynaldo Hahn, à l'auteur
-des «Muses pleurant la mort de
-Ruskin», cette traduction est dédiée
-en témoignage de mon admiration
-et de mon amitié._
-
-M. P.
-
-
-
-
-PREMIÈRE CONFÉRENCE
-
-_SÉSAME_
-
-DES TRÉSORS DES ROIS
-
-
-«Vous aurez chacun un gâteau de
-Sésame et dix livres.»
-
-LUCIEN: _Le Pêcheur_[22].
-
-
-1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de
-l'ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été
-annoncé: car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme
-régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un
-tout autre ordre de royauté et d'une autre sorte de richesses que
-celles ordinairement reconnues. J'avais même l'intention de vous
-demander de m'accorder votre attention, pendant quelque temps, de
-confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami
-pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je
-désirais le plus montrer avec l'imparfait degré d'artifice dont je
-suis capable jusqu'à ce que, au moment où vous vous y attendiez le
-moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers
-détournés. Mais comme aussi j'ai entendu dire par des hommes exercés
-à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que
-par l'effort qu'ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas
-entrevoir son but, j'enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai
-franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les
-livres; de la manière dont nous les découvrons ou dont nous les
-laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste! Oui; si vaste
-que je n'essaierai pas d'en mesurer l'étendue; j'essaierai seulement de
-vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s'emparent de
-moi chaque jour plus profondément[23], comme j'observe la marche de
-l'esprit public par rapport à nos moyens d'éducation plus larges de
-jour en jour; et l'extension croissante que prend en conséquence
-l'irrigation, par la littérature, des couches les plus basses.
-
-2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des
-écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois
-beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs
-enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir
-l'idée de «une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les
-autres préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des
-mères. «L'éducation convenant à telle et telle condition sociale»,
-telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais,
-si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même;--même la
-conception d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement
-atteinte par les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra
-un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner
-avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes;
-qui aura pour résultat définitif l'établissement d'une porte à
-double sonnette dans sa propre maison; en un mot qui le conduira à
-l'avancement dans la vie, _voilà_ pourquoi nous prions à genoux, et ceci
-est _tout_ ce pour quoi nous prions». Il ne paraît jamais venir à
-l'esprit des parents qu'il puisse exister une éducation qui, par
-elle-même, _soit_ un avancement dans la vie; que toute autre que
-celle-là peut être un avancement dans la mort; et que cette éducation
-essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu'ils ne le
-supposent s'ils s'y prennent bien; tandis qu'elle ne peut être acquise
-à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y prennent mal.
-
-3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une
-puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que
-la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande
-franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de
-la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous
-demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait,
-et ce qu'elle devrait contenir?
-
-En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en
-évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les
-autres respectable et honorable[24]. Nous n'entendons pas par cet
-avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on
-sache que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune
-grande chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous
-cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette
-soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi
-la première infirmité des esprits faibles[25]; et au total l'influence
-impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus
-grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour
-de la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du
-plaisir[26].
-
-4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je
-veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de
-l'effort; spécialement de tout effort moderne[27]. C'est la
-satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et
-le baume du repos; elle touche de si près aux sources même de la vie
-que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans
-sa mesure, mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la
-même expression que nous appliquerions à un mal physique gangréneux
-et incurable.
-
-Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les
-effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la
-plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à
-l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.
-
-Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement
-parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à
-bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être _appelé_
-capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait
-évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement
-que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut
-être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»[28].
-Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet
-conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut
-servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il
-désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on
-peut en amener à proférer cette expression.
-
-5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie»,
-sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition,
-particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous
-appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la
-bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion
-de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.
-
-Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je
-crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis
-jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon
-auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit
-l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et
-j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place
-les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir,
-à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables;
-car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je
-suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a
-coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain
-d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler
-là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien
-admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie;
-aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou
-dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je
-commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si
-vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi
-demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est
-ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de
-rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir
-quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains.
-(_Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie
-n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie
-intimide d'avoir à affirmer une opinion._) Je suis très sérieux, j'ai
-réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai
-m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que
-le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second
-veulent-ils lever les mains? (_On assure qu'une main s'est levée
-derrière le conférencier._) Très bien; je vois que vous m'approuvez,
-et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop
-bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me
-risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile
-secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose
-d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée
-existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la
-plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes
-désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure,
-pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et aimeraient à
-fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des
-ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux[30]--; et
-finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants
-sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous
-admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos
-compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du
-discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos
-chances générales d'être heureux et utiles.
-
-6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de
-bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du
-moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31]!
-À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la
-nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas
-connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne
-pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus
-besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert
-que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous
-pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre
-le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous
-répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans
-le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence,
-étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le
-privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou
-d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards
-fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions
-et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que
-durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement
-ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le
-souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous
-parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et
-des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce
-qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire
-attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État
-attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
-l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les
-rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle;
-peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de
-ce qu'elle aurait à nous dire!
-
-7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que
-l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui
-nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons
-la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui
-n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci--que nous pouvons
-voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs
-dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi.
-Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,--supposez que
-vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme
-d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content
-d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer
-hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite
-dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous
-pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient
-un livre, et écouter toute la journée non la conversation
-accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus
-sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil
-privé, vous les méprisez!
-
-8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants
-parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt
-immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être
-ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des
-sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.
-
-Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous
-préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et
-durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se
-diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous
-les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la
-qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et
-le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres
-du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais
-livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces
-deux sortes de livres avant d'aller plus loin.
-
-9. Le bon livre du moment, donc,--je ne parle pas des mauvais--est
-simplement l'entretien utile ou agréable de quelque personne avec
-laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent
-très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent
-très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là.
-Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est
-discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et
-pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire
-contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous
-ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation
-se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions
-leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si
-nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage
-si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car,
-strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement
-des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut
-être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être
-gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à
-point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture
-pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre
-qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les
-routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui
-vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances
-vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse
-être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans
-le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à
-lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais
-écrite[32], et écrite dans un but non de simple communication, mais de
-permanence.--Le livre-causerie est imprimé seulement parce que l'auteur
-ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le
-pouvait il le ferait; le volume n'est que la _multiplication_ de sa
-voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous
-le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est
-simplement la _transmission_ de la voix. Mais un livre est écrit non
-pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement,
-mais pour la perpétuer[33]. L'auteur a quelque chose à dire dont il
-perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache,
-personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut
-le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il
-le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que
-ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci
-est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la
-lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il
-voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur le rocher s'il le
-pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai
-mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une
-vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si
-quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son
-écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le
-degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou
-écriture. Ceci est un «Livre».
-
-10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?
-
-Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à
-l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté
-ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez
-malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un
-homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est
-son livre ou son morceau d'art.
-
-Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait,
-redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez
-facilement les parties vraies, et celles-ci _sont_ le livre[36].
-
-11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les
-époques, par leurs plus grands hommes[37]--par de grands lettrés, de
-grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre
-disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela
-auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de
-cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez
-ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez
-échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]?
-Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon
-d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des
-reines[39]? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et
-conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes
-avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là
-pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle
-vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde,
-nombreuse comme ses jours[40], la puissante, la choisie, de tous les
-lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours
-pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous
-plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne
-pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la
-noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine
-votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter
-pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront
-toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place
-que vous désirez occuper dans la société des morts[41].
-
-12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes
-rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour
-diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au
-travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne
-corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien
-de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile
-ou vulgaire n'entre là[42]. Aux portes cochères de ce silencieux
-Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire:
-«Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles?
-Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment
-la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous
-l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous
-élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le
-lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par
-bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne
-feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos
-pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos
-sentiments si vous voulez percevoir notre présence.»
-
-13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est
-beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver
-au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent
-votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des
-deux manières suivantes:
-
-1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer
-dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de
-retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre
-n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il
-l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards[43].
-
-2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien,
-c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme
-ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant
-je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère
-que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission
-ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre
-_sa_ pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous
-croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord[44]. Et soyez sûr
-aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez
-pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière
-vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise
-ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette
-pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus
-étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par
-paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin
-d'elle[45]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni
-analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur
-fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes[46]. Ils ne vous
-la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent
-s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de
-l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la
-sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait
-à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe
-d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin
-que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils
-pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou
-perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont
-besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de
-petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et
-n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.
-
-14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes.
-Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je
-disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches
-et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue
-voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne
-respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au
-risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la
-recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou
-son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser
-et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre
-pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est
-votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun
-bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du
-ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus
-patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.
-
-15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je _sais_ que
-j'ai raison en ceci)[47]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux
-mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe
-par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement
-pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de
-signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée
-«littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun
-accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme
-de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette
-dénomination toute contingente cette vérité[48], que vous pourriez
-lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps
-pour cela) et rester une personne complètement _illettrée_, un
-ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par
-lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout
-jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la
-différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne
-s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette
-exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre
-de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la
-sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il
-sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il
-prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé
-dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne
-lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête
-les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre
-eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus[49]
-et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des
-mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut
-savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes
-et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot
-même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera
-capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à
-prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse
-en lui un homme illettré[50]. De même l'accent, le tour d'expression
-dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est
-senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes
-instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans
-le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour
-toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité.
-
-16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle
-on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus
-sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à
-la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception
-anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.
-
-Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore
-à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques
-mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu'un
-millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait
-fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront
-quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués,
-bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en
-a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information»
-superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une
-déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les
-écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées
-humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots
-masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus,
-la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux,
-ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou
-telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de
-tels mots portent des manteaux de caméléons--des manteaux de _lions du
-sol_[53] de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur
-imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur
-homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni
-diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots
-masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les
-hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il
-le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à
-la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez
-arriver à lui sans avoir recours à son ministère.
-
-17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais
-il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des
-hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence
-d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la
-rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre
-dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet
-singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de
-gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent
-pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une
-fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme
-l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans
-le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée,
-et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait
-salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour
-prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression
-grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup
-de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles
-et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et
-le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au
-contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la
-conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte
-Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes
-qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent
-créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve[54],
-ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une
-reliure de maroquin[55], ni semée sur toutes les routes à l'aide de la
-charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte
-à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée
-en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible,
-étouffée.
-
-18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du
-peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la
-forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes
-les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et
-d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder
-quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par
-des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné»,
-lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut
-de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11):
-«Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée[56]? Elle dit: «Aucun
-homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne
-pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de
-l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels
-les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un
-désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des
-forêts,--ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus
-profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout
-par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique
-(ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable
-à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des
-buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que
-l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot
-«priest» comme contraction de «presbyter».
-
-19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des
-mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot
-de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon,
-allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes
-orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela;
-c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou
-allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de
-sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une
-même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent
-encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas
-l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que
-vous puissiez être[57]; si vous avez l'intention de lire sérieusement
-(ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre
-disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons
-dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes
-sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez
-à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne
-laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un
-travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement,
-intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre
-esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à
-fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou
-seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il
-faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez
-facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et
-ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain.
-
-20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec
-votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre,
-soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un
-livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier,
-mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins
-d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:
-
-
-Le dernier vint, et le dernier partit,
-Le Pilote du Lac Galiléen.
-Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent
-(L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);
-Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi:
-«Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place
-Tant de ceux qui pour grossir leur ventre
-Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!
-D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine
-Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des
-tondeurs de brebis,
-Et en écarter le digne, le véritable invité;
-Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment
-tenir
-Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que
-ce soit,
-Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle!
-Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin
-Et à leur gré leurs chants minces et vains
-Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.
-Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont
-pas nourries,
-Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles
-respirent,
-Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations
-impures et contagieuses,
-Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise
-Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit
-rendu.»
-
-
-Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.
-
-Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint
-Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément
-ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le
-plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un
-«ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être
-«mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question
-ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et
-est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause
-de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour
-ajouter à l'effet?
-
-Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de
-tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de
-petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le
-veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son
-esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux
-évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa
-pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit
-ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58]» tout à
-fait honnêtement[59]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas
-l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si
-nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout
-d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le
-marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie:
-c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée
-profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être
-serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin
-et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le
-pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec
-plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y
-avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux
-qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans
-le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres,
-rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».
-
-21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour
-remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin
-de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus
-que ceux-là--«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun
-autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur
-être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois
-catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent
-malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui
-s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni
-de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes
-choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute
-servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils
-puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,--et diriger--les esprits
-des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent)
-dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une
-vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide
-confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant
-sur elle.
-
-Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous
-deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement
-au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités,
-une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans
-être des «Exemples pour le troupeau[61]».
-
-22. Maintenant continuez:
-
-
-D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine
-Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs
-de brebis,
-
-_Aveugles Bouches!_
-
-
-Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la
-métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et
-illettré.
-
-Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de
-nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir.
-Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai
-caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et
-de pasteur.
-
-Un «Évêque» signifie «une personne qui voit[62]». Un «pasteur»
-signifie «une personne qui nourrit[63]». Le caractère le plus
-inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être
-aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin
-d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et
-vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité
-à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus
-à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la
-lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur
-fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et
-de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de
-gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de
-le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un
-compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un
-compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première
-chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans
-une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire,
-depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa
-situation présente.
-
-Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les
-dents mutuellement.
-
-L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu
-l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris
-l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est
-pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de
-Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre
-au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non»,
-dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.»
-Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que
-c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que
-(retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux
-vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte
-sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore
-avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»?
-
-«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque[64].» Peut-être
-que non; mais c'était celle de saint Paul[65], et c'était celle de
-Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais
-nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant
-notre pensée sous leurs mots.
-
-23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards
-pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si
-les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans
-leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.»
-
-Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture
-spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous
-pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le
-répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.
-
-Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit».
-Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction
-vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est
-employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[66]» et
-dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de
-l'esprit»[67], ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle
-de Dieu,--âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots
-«inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de
-souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui
-de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour
-les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais
-le souffle de l'homme (le mot que _lui_ appelle spirituel) est la
-maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en
-sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre
-l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est
-littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et
-le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure[68]».
-Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats
-convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui,
-ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et
-s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en
-conséquence être son peuple spécial[69] et son messager; vos sectes
-de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes,
-d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai
-et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui
-tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir
-bien, par la parole au lieu de l'acte[70], et par la foi au lieu des
-œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des
-nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur
-putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses
-gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et
-corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels
-qu'elles respirent».
-
-24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs,
-car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence
-entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une
-fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose
-que les _deux_ clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or,
-l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange
-Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les
-différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux
-clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre,
-de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants
-devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et
-cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes[74]». Nous avons vu que les
-devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de
-tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé
-aussi lui-même[75]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose
-pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé
-de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison
-vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui
-devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre.
-Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image:
-«Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76]»
-est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non
-accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué;
-de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et
-rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la
-fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme «
-celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».
-
-25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a
-beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés
-(pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur
-qui se nomme à juste titre _lecture_, attentifs à chaque nuance et
-expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant
-notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de
-façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non:
-«ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode
-vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres
-occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous
-apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance;
-que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les
-plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus;
-en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne
-peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de
-matériaux pour cela, en aucun sujet important[77], ni de raisons de
-«penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est
-probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous
-ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir
-d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est
-immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être
-fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le
-faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à
-vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin
-d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos
-risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une _opinion_ sur la
-manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos
-propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus
-de n'avoir qu'_une_ opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont
-coupables[78] et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet,
-toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de
-se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et
-des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin
-de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes
-et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux,
-les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de
-n'avoir qu'_une_ opinion, et celle-là très forte. Pour le reste,
-concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en
-général que vous ne pouvez _savoir_ RIEN, rien juger; que le mieux que
-vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est
-de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque
-jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès
-que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les
-pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions
-bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les
-raisons qu'il y a de _ne pas_ avoir d'opinion, c'est tout ce que,
-généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et
-pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos
-pensées et de nous attrister de doutes célestes[79]». L'auteur dont
-je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus
-sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il
-est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus
-grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne
-la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez
-que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée
-de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de
-l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en
-ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait
-là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans
-Richard III et le caractère de Cranmer[80]? Le portrait de saint
-François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile
-contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno
-esilio»[81], ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l
-frate--che confessa lo perfido assassin»[82]? Shakespeare et Alighieri
-connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils
-vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel
-et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le
-penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez
-sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et
-envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.
-
-26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien
-des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné
-par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon
-honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez
-pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté
-par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une
-pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart
-des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères
-sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte
-des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le
-vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à
-faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et
-dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de
-salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le
-vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit
-commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et
-_ne semez pas parmi les épines_[83].»
-
-27.[84] Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que
-vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut
-encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à
-eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer
-avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et
-puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du
-mot, encore moins de la chose[85]. Vous avez entendu beaucoup de
-clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire,
-ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La
-différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et
-un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre.
-Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas
-facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à
-chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que
-trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures
-humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes
-des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre
-dignité[86] est précisément en proportions de notre Passion[87].
-
-28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts
-qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer
-là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire?
-Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur
-laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour
-l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de
-sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse
-inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie
-vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point
-extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de
-crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[88].
-C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la
-conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour
-toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont
-incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en
-pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact,
-peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de
-l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la
-femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la
-plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et
-sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que
-déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à
-l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.
-
-29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas
-seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir
-avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons
-être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine.
-Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et
-éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie
-passion est une passion disciplinée et éprouvée--non la première
-passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les
-fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent
-capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux,
-jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non
-qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en
-lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa
-noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il
-est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration
-médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des
-balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que
-l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle
-chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel
-lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une
-curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte
-défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son
-maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source
-du grand fleuve au delà du sable--la place du grand continent au delà
-de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du
-fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel--les choses
-«jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir[89]». De même
-l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à
-l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété
-soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez
-observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une
-nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la
-petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre
-aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en
-divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais
-spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux
-et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours
-ni une larme[90].
-
-30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût
-suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien
-ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut
-mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une
-foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et
-réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion
-impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses
-sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble,
-généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est
-pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant
-à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par
-contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il
-n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien
-de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé.
-Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées,
-mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas
-toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les
-témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre
-isolé)[91] et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres
-enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille
-chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement
-l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de
-savoir de quel côté de la bataille est le droit[92]. Une grande nation
-n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir
-volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec
-grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des
-épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force
-de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans
-ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes
-terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en
-parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre,
-vendant de l'opium à la bouche du canon[93] et changeant au bénéfice
-d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin:
-«Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent _et_ votre
-vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses
-pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par
-la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour
-l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir
-à leurs propriétaires[94]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites
-larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver
-pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore
-une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus
-salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer
-avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et
-n'aboie pas[95] comme une meute de louveteaux transis et mordus par le
-froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello
-balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou
-elle envoie un ministre de la Couronne[96] adresser des speeches
-courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des
-jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de
-nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les
-agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du
-Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation
-qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal[97], et
-en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans
-tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre
-amour.
-
-31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la
-lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la
-lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune
-lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état.
-Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible.
-Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en
-ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il
-est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité.
-Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus
-grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de
-la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose
-vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que
-chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de
-toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon
-Samaritain[98] nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner
-à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre
-pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au
-plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans
-notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques
-qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors
-que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous
-travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la
-patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous
-sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner
-ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans
-notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont
-les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir
-à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi
-longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour
-son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour
-égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de
-l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu
-instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer
-qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de
-cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce
-sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des _fouets de
-scorpions_[99]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle
-n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans
-être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à
-mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art,
-à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son
-âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou
-irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous
-prouverai leur vérité point par point.
-
-32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi,
-comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous
-tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou
-privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos
-chevaux[100]? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque,
-vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais
-personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour
-leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se
-ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien
-croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques
-et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang
-occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense
-pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de
-l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle
-nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour
-la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart
-des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à
-en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui
-ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir
-acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de
-compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous
-sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[101], car une chose
-précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du
-travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient
-moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres
-coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même
-des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner
-qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à
-briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait
-oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut
-d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup
-et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et
-aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous
-référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre
-l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison
-sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est
-bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter,
-dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre
-qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si
-multipliables[102] la note de leur boulanger[103]. Nous nous appelons
-une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour
-feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de
-lecture!
-
-33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous
-écriez-vous, «ne marchons-nous pas en avant dans toutes les
-découvertes[104]; est-ce que le monde entier n'est pas étourdi par
-l'ingéniosité ou la folie de nos inventions?» Oui, mais croyez-vous
-que ce soit là une œuvre nationale? L'œuvre se fait entièrement
-malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources
-individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre
-profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait d'os
-scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d'avidité;
-mais si l'homme scientifique s'adresse à _nous_ pour avoir un os ou une
-croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme nation,
-pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux
-de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un
-observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement,
-qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque
-chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise
-humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour
-amuser nos enfants.
-
-Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle
-nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si
-c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix
-mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre
-doit être quelque chose d'autre que le lot des renards[105], et y
-creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où
-le charbon, vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet
-accident d'un homme découvrant comment il peut s'employer lui-même
-utilement est-il le moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle
-découverte n'ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être
-à votre déshonneur si vous voulez y songer.)
-
-Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à
-méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y
-a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en
-Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens
-d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce
-(un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce
-fossile)[106]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les
-acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque
-dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept
-cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le
-professeur Owen[107], en donnant son temps et en tourmentant sans se
-lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait
-obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu
-lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans
-doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne
-se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt
-à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez,
-je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos
-dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les
-armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50
-millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un
-gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer
-la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que
-pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession
-d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment
-lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à
-travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de
-sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et
-dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir
-laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai
-quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences
-de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»
-
-34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art[108]. «Quoi,
-répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des
-milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers
-de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles
-et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui,
-certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien
-vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la
-faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres
-nations le pain de la bouche, si vous le pouviez[109]. Comme vous ne le
-pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours
-de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant:
-«De quoi avez-vous besoin[110]?»
-
-Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu;
-vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et
-gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les
-Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de
-leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des
-livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir.
-Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches
-collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les
-affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez
-pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays,
-ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans
-les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui
-existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave[111] (à Venise
-vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les
-contenaient)[112] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui
-soient en Europe[113] on fera demain des sacs pour les forts
-Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une
-pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de
-chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.
-
-35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les
-sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les
-révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de
-France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la
-terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons
-de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs
-autels[114].
-
-Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de
-Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de
-Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de
-Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en
-Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un
-coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces
-de suie[115]; pas une cité étrangère, où l'extension de votre
-présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses
-jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de
-boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[116] à qui vos propres
-poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des
-mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez
-à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de
-joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force
-d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous
-remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et
-vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée
-d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes.
-Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que
-m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon
-de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix
-s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons
-suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la
-vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles[117]»,
-chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au
-soir[118]. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de
-devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de
-la joie[119].
-
-Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles
-comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de
-journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes
-tiroirs. En voici un pris dans un vieux _Daily Telegraph_ de cette
-année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais
-elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que
-«hier le septième des services spéciaux de cette année a été
-célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que
-relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours,
-celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir
-devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge[120]. Soyez
-assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre
-dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un
-jour[121].
-
-M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du
-Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à
-la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un
-aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une
-chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était
-rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles
-bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les
-vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en
-fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume
-de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de
-pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de
-manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se
-leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes
-en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car
-je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux
-si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises
-à neuf[122] pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14
-pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous
-ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu
-de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les
-«raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le
-samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le
-coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à
-l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre
-petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il
-voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les
-fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils
-avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait
-qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison
-était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice
-en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur
-semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se
-faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en
-pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils
-avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux
-avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux.
-Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le
-commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que
-s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne
-voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[123].
-
-Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi
-où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle.
-Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas
-vivre jusqu'au matin.
-
-Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à
-l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous
-mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens
-tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas
-même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la
-nourriture, car ma vue s'améliorerait.»
-
-Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope
-venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait
-pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à
-manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de
-graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un
-médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le
-coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury
-rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement
-provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la
-vie; et aussi faute d'assistance médicale.»
-
-37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile?
-demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un
-préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui
-reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande
-échelle[124].
-
-Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et
-devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à
-mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs
-lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs
-pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule
-pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces
-institutions.
-
-En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si
-blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de
-nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si
-incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme
-des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que
-vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne
-serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat
-prémédité n'y serait permis dans la rue[125].
-
-«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement
-non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre
-christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce
-que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver
-une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes
-choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la
-nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule--le
-christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme
-un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en
-scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust;
-chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de
-fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations,
-en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des
-brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous
-croyons être la signification du 3e commandement;)--ce christianisme
-éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous
-retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le
-disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice
-chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de
-la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme
-sociale ou un désir de réforme--nous savons trop bien ce que vaut
-notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la
-fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne
-religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et
-des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et
-les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène
-carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur
-le seuil[128]. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main
-vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte
-Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.
-
-38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous
-les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous,
-des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de
-la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire
-merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous
-également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le
-sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier
-le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et
-estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais
-remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant
-silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans
-gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux
-traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les
-hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation;
-ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en
-vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que
-l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être
-amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de
-cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères
-vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple
-tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la
-nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où
-la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,--déraisonnant,
-pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot _mal-aise_, la
-négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la
-vie anglaise et de ses amusements!
-
-39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur
-plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d'une
-fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants,
-toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et
-vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant
-n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre
-énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et
-n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses
-émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec
-des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs
-idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne
-pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne
-pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la
-beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les
-changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant
-impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque
-genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû
-supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû
-verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et
-recueillons la rosée nocturne du tombeau.
-
-Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les
-faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale
-qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait
-paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers
-de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous
-mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans,
-cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à
-quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de
-vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de
-sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était
-agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à
-l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente:
-«Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison
-pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à
-une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et
-misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états
-d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de
-pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de
-cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible
-d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son
-incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de
-maître.
-
-41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une
-des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands
-peintres[132]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby
-Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel
-enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts
-qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un
-groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les
-jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec
-les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin
-de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère
-songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non
-seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau
-enchanté,--que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis
-qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement
-nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous
-levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois
-qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés
-et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur
-silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images;
-parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les
-éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se
-redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de
-jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme
-les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux
-arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous?
-Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133]?» ainsi ces rois avec leur
-diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant:
-«Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous
-aussi devenu un des nôtres?»
-
-42. Grand de cœur et grand d'esprit--«magnanime», être cela c'est
-bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est
-bien «avancer dans la vie»--dans la vie elle-même--non dans ses
-atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe,
-lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses
-plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de
-ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous
-festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes
-explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la
-vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous
-croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous
-allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid,
-votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que
-comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s'effacera
-de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la
-Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu,
-assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en
-plus d'insignes honorifiques--des couronnes sur la tête, si vous
-voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur
-lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas
-des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut
-bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir
-qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses
-épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne;
-pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de
-la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous?
-Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol,
-chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la
-saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui
-désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la
-vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et
-plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et _non pas_ plus
-d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur
-devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont
-l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui
-ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et
-eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies
-ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité.
-Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de
-coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non
-de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des
-nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des
-tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie
-nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs[138]: «Les
-gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie
-d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»
-
-43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand
-j'entends encore parler de _Royauté_, même par des hommes réfléchis,
-comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle
-et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme
-des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit
-recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les
-mauvais rois: «Mangeurs de peuple[139]»--était le titre éternel et
-approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un
-roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un
-particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient,
-ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne
-sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux,
-mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont
-seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de
-marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et
-bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs
-être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages
-étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce
-temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et
-détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran
-rifiuto[140]»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils
-paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran
-rifiuto.
-
-44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si
-jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa
-force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu
-que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe
-un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes,
-que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et
-à cet autre: «Viens» et qu'il vienne[142]. Que vous puissiez diriger
-votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il
-importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou
-là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous
-hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux
-mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des
-degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un
-équateur merveilleusement chaud et infini[143].
-
-45. Mesurer!--que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la
-distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[144]», et
-sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le
-pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa
-plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.
-
-Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le
-ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la
-rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les
-Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145]; mais combien peu de rois
-ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être
-gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela
-serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et
-glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:--il y
-a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un
-jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque
-obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors
-que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non
-plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir
-été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu
-divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du
-rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de
-Delphes;--étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu;
-impénétrable armure; or potable[146]!--les trois grands anges[147] de
-la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et
-attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir
-ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin
-qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu[148].
-Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru
-cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors
-de--Sagesse--pour leurs peuples.
-
-46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état
-présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à
-l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous
-recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous
-un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées
-de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de
-lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des
-prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans
-une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le
-courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations
-civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la
-guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une
-seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre
-que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce
-soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon
-œuvre[149].
-
-«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en
-ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les
-guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent,
-parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour
-une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et
-en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui
-fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de
-ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre
-nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur
-et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi
-à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à
-l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150],
-une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles
-de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes
-économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les
-frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de
-l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont
-ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel,
-semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est
-l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre;
-toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend
-incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en
-temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151].»
-
-48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la
-terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix
-millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu
-d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a
-vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions
-d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres
-annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des
-jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu
-mieux pour la France et l'Angleterre?
-
-Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant
-j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques
-royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante,
-contenant une collection royale de livres. La même collection dans
-chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre,
-édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible;
-le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à
-grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main,
-beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du
-relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute
-personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des
-prescriptions sévères étant édictées pour faire observer
-scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.
-
-50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries
-artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup
-de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.--Mais ce
-projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera
-ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons
-notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et
-a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une
-nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but
-ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but
-encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain
-meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame,
-qui ouvre les portes;--les portes non des trésors des voleurs, mais des
-trésors des Rois[152].
-
-
-
-
-APPENDICE
-
-(Note du § 30.)
-
-
-Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des
-pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport
-adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires,
-rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions
-de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement
-auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:
-
-Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories
-courantes et en conflit: toutes deux fausses.
-
-La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours
-existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes
-héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du
-monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles
-terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou
-défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer
-et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable.
-La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers
-entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les
-dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons
-se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que
-chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa
-vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle
-serait mise en pratique.
-
-Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes,
-avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle
-concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle
-prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer
-cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre
-utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie,
-et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale.
-Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une
-autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous
-lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait
-bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des
-limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que
-le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou
-une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en
-sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si
-vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait
-le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces
-revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité
-qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne
-s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi,
-et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau
-valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur
-fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est
-l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme
-réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de
-lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de
-la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que
-le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en
-état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien
-recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une
-gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier
-à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question
-foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire;
-distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste
-entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les
-autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la
-besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune
-besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et
-de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de
-sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les
-quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle
-ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la
-chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé
-sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine
-quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en
-l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au
-sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en
-cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de
-l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous
-livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous
-nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la
-proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain
-nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les
-rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la
-vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à
-dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien,
-bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau
-produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur
-aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux
-spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et
-vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que
-par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être
-mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau
-clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un
-être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature
-humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi
-et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153].
-
-
-[Note 22: Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières
-éditions de _Sésame et les Lys_, projette comme un rayon
-supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la
-conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui
-a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de
-Sésame (Sésame des _Mille-et-une-Nuits_--la parole magique qui ouvre
-le porte de la caverne des voleurs,--étant l'allégorie de la lecture
-qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus
-précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à
-reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux
-sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur
-son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation
-de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître
-sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur
-oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin
-hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre
-puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà
-détourné de sa signification dans les _Mille et une Nuits_ et qu'ainsi
-le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une
-allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début
-les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la
-sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le
-début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la
-conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où
-sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame
-graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq,
-les deux autres étant ceux des _Trésors des Rois_ pris dans le sens
-symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs
-différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de
-la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la
-citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un
-commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait
-d'épigraphe aux _Jardins des Reines_ et non aux _Trésors des Rois_. En
-revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration de
-Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour
-un passage des _Oiseaux_ d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie
-simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se
-nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette
-idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller
-adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il
-figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé
-Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une
-même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête
-de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est
-sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment
-de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus
-décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait
-bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené
-à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et
-à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes
-pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le
-milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre
-de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les
-divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine
-apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après
-coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés
-de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les
-préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce
-qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de
-composition, généralement absente, il faut bien le dire.
-
-Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru
-pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité
-Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et
-resplendir ensemble toutes les principales idées--ou images--qui ont
-apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son
-procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent.
-Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités
-profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien
-qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui,
-dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte
-d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette
-apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous
-ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de
-feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous.
-Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 23: Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest:
-«Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui
-passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et
-mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of
-the Slaves)--et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)]
-
-[Note 24: Cf. _On the old Road_, tome Ier, § 166 (note du Traducteur).
-Du reste Ruskin lui-même dans _On the old Road_ renvoie à ce passage
-de _Sésame et les Lys_.]
-
-[Note 25: Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).]
-
-[Note 26: Remarquez une certaine analogie de forme avec la _Bible
-d'Amiens_, II, 16. (N. du Trad.)]
-
-[Note 27: Cf. la même idée dans _le Maître de la Mer_, de M. de
-Vogüé, (Note du Traducteur.)]
-
-[Note 28: Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du
-Traducteur.)]
-
-[Note 29: Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent
-de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose
-instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas
-seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement
-égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une
-influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente
-pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique
-d'époque récente. (_La Bible d'Amiens_, III, 33 (Note du Traducteur.)]
-
-Note 30: Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens
-d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs,
-signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent
-pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent,
-qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus.
-(Note du Traducteur.)]
-
-[Note 31: Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que
-nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que
-les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on
-ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on
-peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette
-conférence: les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne
-paraît pas au Ier acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce
-raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître,
-conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon
-qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore,
-Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais
-ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les
-choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés
-qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir
-telle situation dans la vie qui permette de _choisir les amis qu'on
-veut_ (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que
-l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on
-pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot
-pour _amis_). Mais enfin ces choses-là _peuvent_ se trouver réunies;
-je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en
-puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces
-êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le
-voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui
-prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut
-choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère
-essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou
-moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la
-manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication
-avec les personnes implique une déperdition des forces actives de
-l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle
-de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on
-lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en
-plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité
-personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire
-en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant
-on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on
-pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la
-conversation, même en laissant de côté les influences morales,
-sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la
-communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel
-est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus
-la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve
-l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop
-dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut
-citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue
-une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la
-conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de
-purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la
-gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses
-amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce
-n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence
-essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le
-champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que,
-dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous
-les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la
-même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon
-serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment
-plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues
-étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent
-créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans
-cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 32: Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que
-nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si
-nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais
-encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous
-permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait,
-état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on
-ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de
-Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens
-que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en
-tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est
-aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne
-peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas
-dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à
-l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et
-enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté
-«esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme
-original du «lecteur». (Note du traducteur.)]
-
-[Note 33: Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce
-n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était
-simplement le même genre de voix,--rien que des paroles
-«parlées»,--les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre
-ou les multiplier. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 34: Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand
-j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de
-ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité
-éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle
-ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De
-tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont
-avertis _des parties de la réalité_ sur lesquelles leurs dons
-spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte
-de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le
-poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la
-dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret,
-le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au
-message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque
-sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée
-(on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est
-regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil
-ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du
-savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée
-si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait
-aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée
-j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et
-réfractaire. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 35: Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce
-n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit
-ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1°
-dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à
-mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour
-peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme
-un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui
-s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.»
-(Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3e conférence de Sésame («The
-mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que
-j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais
-contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette
-influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai
-capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre
-espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre
-vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis
-s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 36: Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of
-the air, § 106. (Note de l'auteur.)
-
-Voici le passage auquel renvoie Ruskin:
-
-«Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici deux
-assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale;
-la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre
-plus claires--et prouver--ces deux affirmations. D'abord, en ce qui
-concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans
-doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses
-distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une
-vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art
-implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un
-tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas
-d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme--bien plus, pas d'âme
-droite--l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette
-assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec
-elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini,
-mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de
-grâce par Whistler dans son Ten o'clock.--Se rappeler aussi le passage
-des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un
-artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte
-et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et _saint_.»]
-
-[Note 37: Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente
-chez Ruskin. Ex.: _Bible d'Amiens_ (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux
-seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en
-France.» De même dans le sous-titre de la _Bible d'Amiens_:
-«Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les
-filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne
-d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de
-_ses_ pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 38: C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de
-Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge
-de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies
-de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de
-Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en
-avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière
-de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre
-que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour
-l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant
-et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait,
-d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien
-décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté
-est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique,
-même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux
-Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une
-innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement
-à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait
-à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages.
-Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en
-pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis
-le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile...
-pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes,
-les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon
-vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede,
-traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 39: Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire
-l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les
-originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un
-peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial
-des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont
-contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la
-métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses
-dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore
-quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des
-fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit:
-«Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre
-garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des
-reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore,
-Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi
-qu'avec une servante(_a_). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer
-que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont
-employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour
-donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent
-pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je
-trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple
-Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur
-et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si
-l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés,
-des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour
-amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre
-eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre
-existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à
-titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et
-plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de
-vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles
-sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des
-idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais
-maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de
-Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son
-œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de
-beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de
-Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement),
-de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince
-authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».--En
-réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes
-reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à
-caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à
-notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de
-l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté
-du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck
-dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux
-seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture
-sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont
-la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse
-son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une
-zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les
-phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait
-inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la
-plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les
-beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du
-plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure
-(comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique,
-mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de
-rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images
-les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il
-y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à
-l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs
-diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait
-nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être
-prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le
-passage de _Fleurs démodées_ que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte
-de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de _The Queen of
-air_ que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens),
-voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de
-l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de
-Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité
-absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages
-plus haut, dans _les Fleurs démodées_: «Considérez aussi tout ce qui
-manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles
-les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le
-vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur
-haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon
-avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, _dans la même
-phrase_ que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que
-chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme,
-d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de
-mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque
-nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons
-à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification
-de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa
-métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois
-vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de
-M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur
-l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si
-forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé
-de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande
-pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle
-phrase purement singulière et sans signification spirituelle
-intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par
-une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre
-belles--nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée
-très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme
-il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule,
-atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une
-des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau
-de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est
-admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus
-beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur
-«azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles
-encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels
-tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et
-les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut
-des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre
-Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable
-philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si,
-comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami
-le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas
-parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi.
-Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons
-donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle
-nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du
-traducteur.)
-
-(_a_) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit
-l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en
-France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour
-la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les
-biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut
-aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des
-maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des
-gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin
-à son gondolier.»]
-
-[Note 40: Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom
-chez Ruskin.]
-
-[Note 41: En réalité la place que nous désirons occuper dans la
-société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en
-occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous
-détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent
-pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire,
-celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le
-monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes
-acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme
-n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du
-moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus
-cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens
-intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour
-justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que
-d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout
-simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous,
-et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence
-d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de
-philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition
-et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus
-délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et
-au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des
-croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe
-mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le
-second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 42: Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne
-société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs--cela
-ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque
-société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet
-intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la
-société.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 43: Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et
-qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons
-bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet
-homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».]
-
-[Note 44: Cf. la _Bible d'Amiens_. «C'est en se référant à elles
-qu'il doit être entendu, compris s'il est possible--jugé--par notre
-amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 45: Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des
-beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle,
-l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et
-non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre
-pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous
-en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une
-forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la
-diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais
-envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui
-prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui
-est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est
-celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité
-intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien
-changer,--et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou
-«l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces
-phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de
-regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en
-exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et
-disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître
-grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique,
-par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse.
-Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un
-beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce
-merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit.
-Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme
-la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation
-Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés,
-ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun
-raisonnement où il dise: «_je_». _Il_ n'est que le lieu où se
-forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment,
-fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont
-s'incarner. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 46: Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au
-contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre
-étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une
-pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend,
-une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable
-descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après
-les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à
-travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les
-choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de
-l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit
-un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on
-avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 47: Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la
-raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer
-toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui
-au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui
-rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 48: De même dans la _Bible d'Amiens_ (chapitre II, §1), nous
-voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une
-division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai
-«formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas
-qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il
-rattache (§30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des
-étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont
-nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas
-probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce
-même chapitre II il dit: «_Fere Ancos_ devenant assez vite dans le
-langage parlé _Francos; une dérivation certes à ne pas accepter_,
-mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y
-prêtiez attention.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 49: Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité
-précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait
-certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez
-indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle
-personne est reçue ou n'est pas reçue--«Madame de Beauséant la
-recevait, il me semble...»--«Dans ses raouts! répondit la
-vicomtesse» (Balzac: Gobsek)--, qui savent de chacun quelle a été
-l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux
-posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou
-de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or
-c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait
-implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil
-les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le
-plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur)
-est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 50: Une personne que je connais dit quelquefois à son fils:
-«Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas
-ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu
-épouses une femme qui dirait: «tram_v_ay» (au lieu de prononcer
-tram_o_uay.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 51: Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains
-peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche
-en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque
-couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le
-plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue...
-même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait
-comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent,
-tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa
-profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce
-qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un
-été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute
-c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu
-«faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de
-cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce
-sage précepte. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 52: Voir _Bible d'Amiens_, IV, 25.]
-
-[Note 53: Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.]
-
-[Note 54: II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve
-pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note
-du traducteur.)]
-
-[Note 55: Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II,
-364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux,
-_que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis_, ainsi
-que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St
-Pierre, 2, III, 5),--que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophètes,
-et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre (ainsi
-qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel, II,
-5, 7)--et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à
-l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées
-du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)--peut être reliée pour
-notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche
-d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels
-elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)]
-
-[Note 56: Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste,
-dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement
-ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre
-d'art n'est-elle pas pour le rythme caché--d'autant plus vital que nous
-ne le percevons pas nous-mêmes--de notre âme, semblable à ces tracés
-sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de
-notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le
-choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à
-une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale
-et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres
-chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils
-savent qu'au XVIIe siècle le mot étonné avait une grande force et
-qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition--si
-intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus
-qu'intéressant--qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un
-écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez
-un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à
-tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant,
-mais donne tout de suite la mesure--si étendue d'ailleurs qu'elle
-soit--d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple
-rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il
-s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique
-et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines
-«distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu
-personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens
-ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans
-invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire
-suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout
-cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un
-écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer
-constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste,
-mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du
-charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la
-complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater
-impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette
-rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche
-pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison,
-doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à
-travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un
-jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours
-d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce
-néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà
-un mot que jamais un écrivain du XVIIe siècle n'eût employé.» Tout
-le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers
-l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque
-le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.»
-Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre
-l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à
-Guernesey de M. Stapfer, _Revue de Paris_, du 15 septembre 1904). Ce qui
-montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du
-reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de
-Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de
-Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail).
-D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette
-impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout
-moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens
-exact. Dans la seule pièce: _à l'Arc de Triomphe_, je me rappelle:
-
-
-«Sur les monuments qu'on révère
-Le temps jette un charme sévère
-De leur façade à leur _chevet_...
-C'est le temps qui creuse une ride
-Dans un _claveau_ trop indigent...
-Quand ma pensée ainsi vieillissant ton _attique_
-... Se refuse enfin lasse à porter l'_archivolte_.»
-
-
-Quant aux expressions employées dans toute leur force antique,
-entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus
-belles pièces des _Contemplations_: «Ni l'importunité des sinistres
-oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en
-droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet
-exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait
-son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en
-écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et
-choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de
-couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent,
-parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses
-études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il
-n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son
-génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:
-
-
-«C'est le temps qui creuse une ride
-Dans un claveau trop indigent.»
-Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle:
-«Qui sur l'angle d'un marbre aride
-Passe son pouce intelligent.»
-
-
-et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il
-arrivera bientôt à:
-
-
-«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main
-Quelque chose de beau comme un sourire humain
-Sur le profil des propylées.»
-
-
-Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur
-lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme
-pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une
-affectation.--Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas
-en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de
-l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence
-d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même
-médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en
-chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire»
-à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des
-«si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul
-Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres
-personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu
-passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre
-même un article de politique, et si retardataires que soient
-généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires,
-à le faire refuser. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 57: Cf. la _Bible d'Amiens_: « Sans but, dirons-nous aussi,
-lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.» (I, 5.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 58: S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 59: Cf. la _Bible d'Amiens_, IV, 3: «Pour lui le texte tout
-simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés
-en mon nom», et III, 50: «Les Ier, VIIIe, VIIe, XVe» psaumes «bien
-appris et crus,» etc., et aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous
-lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc.» (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 60: Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler d'Horace comme
-d'une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot
-Jupiter que c'est qu'il lui manquait un dactyle.» (Val d'Arno, IX, 218,
-etc.). «Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice
-et que Minerve n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier
-dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I,
-47, 48.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 61: I S. Pierre, V, 3, «Paissez le troupeau de Dieu qui vous est
-commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par
-affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur,
-mais en vous rendant les modèles du troupeau.» Les évêques dont
-parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S.
-Pierre. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 62: Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux
-côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté
-coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains
-points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en
-découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient
-enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le
-tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont
-allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions
-assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois,
-quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait
-préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul).
-Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la _Bible d'Amiens_,
-comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le
-talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de
-coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin
-m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant
-qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu,
-et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même
-ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une
-phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et
-l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque
-involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui
-martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne
-qui _voit_». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua
-quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens
-caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de
-souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la
-phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le
-danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en
-l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il
-s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en
-émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus
-familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie.
-Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce,
-un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent
-à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de
-l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que
-lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes
-pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un
-musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous
-devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il
-faut que nous comprenions la signification profonde et respections le
-passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur.
-(par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par
-les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles.
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 63: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 26: «Telles qu'elles sont ces six
-lignes latines expriment au mieux l'entier devoir d'un évêque en
-commençant par son office pastoral: _nourrir_ mon troupeau, qui _pavit_
-populum. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 64: Comparez avec la 13e lettre de Temps et Marées. (Note de
-l'auteur.)]
-
-[Note 65: «Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur
-lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l'Église
-de Dieu qu'il a acquise par son propre sang, car je sais qu'il entrera
-parmi vous des loups ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 66: St Jean, III, 8.]
-
-[Note 67: St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de
-St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans On the old Road, II, §
-34: «Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il y a
-connexité entre «pneuma», la vapeur, et d'autres forces pneumatiques
-dont il est question dans cette vieille littérature religieuse...
-quelle connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son
-inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au
-souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu'ils
-pouvaient «_être nés_».--Et dans The Queen of the air, III, § 55:
-«Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l'esprit
-dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou
-pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l'action chimique
-de l'air... nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons
-d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les états de
-la mort sont différents et les premiers plus désirables que les
-seconds et attingibles par l'effort, si nous comprenons que «_né de
-l'esprit_» signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son
-pouvoir dans nos cœurs.»--À un autre point de vue Ruskin ici, comme
-tout à l'heure dans Sésame, comme plus tard,--et très souvent--dans
-la _Bible d'Amiens_, nous interdit avec un «cela ne vous regarde pas»
-transcendantal, les questions d'origine et d'essence, et nous invite au
-contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et
-spirituel.--Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point
-de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent,
-si éloigne, si opposé), que nous sommes «_nés de l'esprit_» et
-qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux de
-Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les
-Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos
-mouvements (voir Isolement et Psychothérapie par les Drs Camus et
-Pagniez, préface du professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en
-disséquant un mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers
-les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres
-(qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont justement des cadavres
-que parce qu'ils n'ont plus d'âme (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans
-le corps vivant, c'est à chaque pas, c'est dans chaque trouble
-fonctionnel, qu'ils sentent la présence, l'action de l'âme, et pour
-guérir le corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins
-disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le
-répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un mauvais
-estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu'un homme
-qui a un mauvais estomac c'est un pessimiste. Et ce n'est plus son
-estomac qu'il faut guérir si l'on veut changer sa philosophie, c'est sa
-philosophie qu'il faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est
-entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques
-d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme
-sont également obligés de distinguer l'âme du corps. Pour
-l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de l'esprit encore, mais
-obscurci. Pour le matérialisme l'âme est encore de la matière, mais
-plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour
-la commodité du langage, même si l'une et l'autre philosophie sont
-obligées, pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps,
-d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 68: Allusion à I Corinthiens, VIII, 1 «La connaissance bouffit,
-la charité édifie.» Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2,
-XXX. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 69: Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à soi pour
-interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges», et
-cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze vieilles femmes qu'elles
-étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu». (Note du traducteur.)]
-
-[Note 70: Mais les actes cependant ne suffisent pas: «Avec sa main
-droite le Christ nous bénit, mais nous bénit sous condition: Fais ceci
-et tu vivras, ou plutôt dans un sens plus strict: «_Sois ceci et tu
-vivras._» Montrer de la pitié n'est rien, _être pur en action n'est
-rien_, tu dois être pur aussi dans ton cœur». (_Bible d'Amiens_, IV,
-54). Le texte de Sésame et celui de la _Bible d'Amiens_ ne me
-paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit être bon, c'est
-l'être même. Or un désir de bonté, suivi d'un acte mauvais, ne peut
-pas suffire à constituer la bonté de l'être, car l'acte mauvais est
-alors causé par quelque chose de mauvais qui est en nous. Voilà pour
-Sésame. Et pour la _Bible d'Amiens_: Mais l'acte bon ne doit pas être
-différent de notre moi profond, il ne doit pas être bon d'une manière
-purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l'être. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 71: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 56, 59. «Je ne sais ni ne tiens à
-savoir à quelle époque la théorie de la justification par la Foi se
-trouve fixée, etc.; elle reste aujourd'hui le plus méprisable des
-emplâtres populaires mis sur chaque déchirure de la conscience, etc...
-Si vous devez croire que quoi que vous commettiez d'insensé ou
-d'indigne, cela pourra, grâce à vos doctrines, être raccommodé et
-pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins
-vous en parlerez, mieux cela sera.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 72: Cf. la _Bible d'Amiens_, III, § 41. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 73: Allusion probable à S. Jude, XII. «Ceux-là sont des nuées
-sans eau.» Cf. On the old Road, et Unto this last: «Les nuages sont le
-réservoir de la pluie et s'ils ne donnent pas de pluie, etc.», § 74.
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 74: S. Luc, II, 52: «Malheur à vous, Docteurs de la Loi! parce
-que vous avez pris la clef de la science; vous n'êtes pas entrés
-vous-mêmes et vous avez empêché d'entrer ceux qui le voulaient.» Ce
-verset de S. Luc est ainsi expliqué par Renan: «Les pharisiens
-excluent les hommes du royaume de Dieu par leur casuistique méticuleuse
-qui en rend l'entrée trop difficile, et décourage les simples.» (Vie
-de Jésus, page 350 des premières éditions, note 3.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 75: «Tel qui donne libéralement devient plus riche,
-Et tel qui épargne à l'excès ne fait que s'appauvrir.
-L'âme bienfaisante sera rassasiée
-Et celui qui arrose sera lui-même arrosé.»
-
-(Proverbe, XI, 24, 25). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 76: Allusion aux versets de saint Mathieu qui resteront à tout
-jamais le plus amusant portrait du maître de maison exagérément
-formaliste, de celui dont les invités disent avec raison: Il est
-terrible. Voici ce passage: «Le Roi entrant pour voir ceux qui étaient
-à table, il aperçut un homme qui n'avait pas revêtu d'habit de noce.
-Il lui dit: «Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un habit de
-noce?» Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux serviteurs:
-«Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres du
-dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a
-beaucoup d'appelés et peu d'élus». (S. Mathieu XXII, 12, 13, 14.)
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 77: L'Éducation moderne consiste la plupart du temps à rendre
-chacun capable de penser de travers sur tous les sujets imaginables qui
-ont de l'importance pour lui. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 78: De tels passages paraissent aux petits esprits l'œuvre d'un
-petit esprit; les grands esprits au contraire reconnaîtront que c'est,
-en morale, la conclusion à laquelle aboutissent tous les grands
-esprits. Seulement ils pourront regretter (pour les autres) que Ruskin
-s'explique aussi peu et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu
-courte à des vérités qui pourraient être présentées moins
-prosaïquement. Cf. (pour cette manière d'exposer une vérité en la
-rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence offensive de
-lieu commun démodé) _Bible d'Amiens_, IV, 59: «Toutes les créatures
-humaines qui ont des affections ardentes, le sens commun et l'empire sur
-soi-même, ont été et sont naturellement morales... un homme bon et
-sage diffère d'un homme méchant et idiot, comme un bon chien d'un
-chien hargneux.» Ruskin, quand il écrit, ne tient jamais compte de Mme
-Bovary, qui peut le lire. Ou plutôt il aime à la choquer et à lui
-paraître médiocre. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 79: Le «Library Edition» indique comme référence: Emerson:
-«To Rhea».]
-
-[Note 80: Dans Henry VIII.]
-
-[Note 81: Caïphe, éternellement étendu en croix en travers du chemin,
-pour avoir conseillé aux Juifs la crucifixion de Jésus. Selon Dante
-son beau-père Ananias et tous ceux qui assistaient au conseil où fut
-résolu le supplice de Jésus subissent la même peine. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 82: Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante aperçoit les
-pieds flambants hors d'un trou au fond duquel il est plongé, la tête
-en bas. Nicolas III entendant la voix de Dante croit d'abord que c'est
-Boniface VIII. Mais Virgile ordonne à Dante de le détromper, Nicolas
-III avoue alors à Dante qu'il fut simoniaque et Dante lui répond: «Or
-ça, dis-moi quel trésor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre, avant
-de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demande rien, sinon:
-Suis-moi.
-
-
-Ni Pierre, ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or et son
-argent....
-Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse
-mal acquise...
-Et n'était que me retient encore le respect des clefs souveraines que
-tu tins dans la douce vie,
-J'userais de paroles encore plus sévères...
-Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est
-assise sur les eaux se prostituant aux rois.
-Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta conversion,
-mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent.
-
-
-Ces paroles (que je cite d'après la traduction de la Divine Comédie
-par Brizeux) plurent à Virgile. Il ne semble pas qu'elles produisirent
-le même effet à Nicolas III, car «tandis que je lui chantais ces
-notes, dit Dante, soit colère ou conscience qui le mordit, il secouait
-fortement les pieds.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 83: Jérémie, IV, 3. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 84: Comparez § 13, Ci-dessus. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 85: Voir plus bas la note dans la 2e partie de Sésame (Des
-jardins des Reines), page 212.]
-
-[Note 86: Et c'est encor Seigneur le meilleur témoignage
-Que nous puissions donner de notre dignité
-Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge, etc.
-
-(Baudelaire, _les Phares._)
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 87: Cf. dans l'admirable _Livre de mon ami_ d'Anatole France: «À
-la bonne heure, m'écriais-je, voilà l'éclat des passions. Les
-passions il n'en faut pas médire. Tout ce qui se fait de grand en ce
-monde se fait par elles. Ma fille... ayez des passions fortes,
-laissez-les grandir et croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez
-leur maîtresse inflexible, leur force sera votre force et leur grandeur
-votre beauté. Les passions, c'est toute la richesse morale de
-l'homme.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 88: Cf. _Bible d'Amiens_: «Un monastère sans art, sans lettres
-et sans pitié.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 89: I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 90: Allusion à l'anéantissement de la Pologne (1864.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 91: La «Library Edition» nous apprend qu'il y a ici une allusion
-à l'intérêt (dont font foi les Journaux d'octobre et novembre 64)
-soulevé cette année même (1864) dans le public par l'assassinat de M.
-Briggs sur la ligne du North London. Matthew Arnold plaisante sur la
-démoralisation de notre classe causée par la tragédie de Bow (dans sa
-préface de 1865 à l'Essai sur la critique). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 92: Allusion, dit la «Library Edition», à la guerre de
-Sécession et à l'interruption du trafic du coton causée par le blocus
-des ports du Sud. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 93: Allusion, selon la même édition, aux guerres de 1840 et 1856
-causées par l'opposition de la Chine au trafic de l'opium.]
-
-[Note 94: Voir la note à la fin de la conférence. Je l'ai fait
-imprimer en gros caractères parce que, depuis qu'elle a été écrite,
-le cours des événements l'a peut-être rendue plus digne d'attention.
-(Note de l'auteur.)]
-
-[Note 95: Malheureusement la «Library Edition» ne nous indique pas à
-quel fait contemporain ceci est une allusion.(Note du traducteur.)]
-
-[Note 96: Le nouvel ambassadeur que l'Angleterre venait d'envoyer en
-Russie, l'année même des massacres de Pologne, qui est aussi l'année
-où a été prononcée cette conférence, La «Library Edition» nous
-donne le nom de cet ambassadeur: Sir Andrew Buchanam. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 97: Allusion à Timothée, VI, 10, passage auquel Ruskin fait
-souvent allusion. Notamment dans On the old Road, III, 152; dans Stones
-of Venice, I, V, 90: «_L'amour de l'argent_, le péché de Judas et
-d'Ananias, est assurément la racine de tout mal parce qu'il endurcit le
-cœur, mais la convoitise «qui est idolâtrie» (allusion à
-Colossiens, III, 5), le péché d'Achab.. qui cause bien plus de maux,
-mais est moins incompatible avec le christianisme.» Dans _Unto This
-Last_ l'allusion est faite presque de la même manière que dans notre
-texte de Sésame: «Les écrits que (en paroles) nous déclarons divins,
-non seulement dénoncent _l'amour de l'argent comme la source de tout
-mal_, etc., etc., et nous ne nous en mettons pas moins à étudier la
-science de devenir riche comme le chemin le plus court pour arriver au
-bonheur de la nation.» Sur le péché d'Ananias, voir notamment
-Sésame, III, The mystery of Life, § 135, et On the old Road, II, § 72
-(The Cestas of Aglaia.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 98: Cf. S. Luc, X, 30 et suivants.]
-
-[Note 99: Allusion probable mais vague à Rois, XII, 14, discours que
-tient Roboam, contrairement aux conseils des vieillards, mais conforme
-au conseil des jeunes gens qui lui avaient dit: «Dis-leur: mon père
-vous a châtiés avec des fouets, mais moi je vous châtierai avec des
-fouets garnis de pointes.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 100: Cf. Munera Pulveris, 65. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 101: «Nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du Christianisme
-si nous étions plus souvent soumis à cette épreuve.» (_Bible
-d'Amiens_, III). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 102: Allusion à la multiplication des pains grâce à laquelle
-Jésus rassasia cinq mille hommes avec cinq pains. St Jean, VI. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 103: «Le pain que je vous propose
-Sert aux anges d'aliment
-Dieu lui-même le compose
-De la fleur de son froment.
-C'est ce pain si délectable
-Que ne mange pas à sa table
-Le monde que vous suivez.
-Je l'offre à qui veut me suivre.
-Approchez. Voulez-vous vivre?
-Prenez, mangez, et vivez!»
-
-(Racine, cantique IV)
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 104: Depuis que ceci a été écrit, la réponse a été faite,
-topique: Non. Nous avons abandonné le champ des découvertes Arctiques
-aux nations continentales comme étant nous-mêmes trop pauvres pour
-payer des vaisseaux. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 105: Peut-être allusion à S. Luc, IX, 58; voir plus bas la note
-de la page 224 et particulièrement la citation de la Couronne d'Olivier
-Sauvage: «Ces chasses gardées qui réalisent à la lettre ou plutôt
-en fait dans la personne de ses pauvres ce que leur maître répondit à
-ses disciples: que les renards avaient des abris, mais que lui n'en
-avait point.»--L'expression elle-même est des Psaumes (LXIII, 11):
-«Ils seront détruits par l'épée; ils seront la proie des renards.»
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 106: La «Library Edition» nous apprend que ce fossile était
-l'archæoptéryx. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 107: Je livre le fait à la publicité sans l'autorisation du
-Professeur Owen, autorisation que, bien entendu, il n'aurait pu
-décemment m'accorder si je la lui avais demandée, mais je considère
-comme si important que le public soit instruit de cette affaire que je
-fais ce qui me semble mon devoir, quoique ce soit mal élevé. (Note de
-l'auteur.)]
-
-[Note 108: Cf. Time and Tide by Weare and Tyne, Lettre 4.]
-
-[Note 109: Ceci était le vrai but de votre «libre échange»: «tous
-les échanges pour moi». Vous trouvez maintenant que grâce à la
-concurrence les autres peuples peuvent tenir le marché aussi bien que
-vous et maintenant vous demandez de nouveau la protection. Pauvres
-petits! (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 110: Allusion aux aventures de Nigel: «Quand il était ainsi
-occupé il abandonnait le poste extérieur de son établissement
-commercial à deux robustes apprentis à voix de stentor qui ne
-cessaient de crier: De quoi avez-vous besoin? De quoi avez-vous besoin?
-sans manquer de joindre à ces paroles un pompeux éloge des objets
-qu'ils avaient à vendre. Cet usage de s'adresser aux passants pour les
-inviter à acheter ne subsiste plus aujourd'hui, à ce que nous croyons,
-que dans Monmouthstreet, etc. (Aventures de Nigel, chapitre Ier, p. 40,
-de la traduction française, édition Gosselin.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 111: Comparez: «Les plus grands trésors d'art que l'Europe
-possède actuellement sont des morceaux de vieux plâtres sur des murs
-en ruines où les lézards se cachent et se chauffent et dont peu
-d'autres créatures vivantes approchent jamais; et les restes
-déchirés de toiles ternies dans les coins perdus des églises, etc. Un
-grand nombre de fresques et de plafonds de Véronèse et de Tintoret au
-Palais ducal ont été réduits, par la négligence des hommes, à cette
-condition. Malheureusement comme aucun d'eux n'est sans réputation, ils
-ont attiré l'attention des autorités vénitiennes et des
-académiciens. Il est de règle que les corps publics qui ne veulent pas
-payer cinq livres pour protéger un tableau en paient cinquante pour le
-repeindre. Et quand je fus à Venise, en 1846, il y avait deux
-opérations réparatrices qui se poursuivaient simultanément dans les
-deux édifices qui renferment les plus merveilleux tableaux de la
-ville... Des seaux étaient placés par terre dans la Scuola San Rocco
-à chaque averse pour recevoir la pluie qui traversait les plafonds de
-Tintoret, pendant qu'au Palais ducal les Véronèse étaient par terre
-pour être repeints; et je vis moi-même repeindre le ventre d'un cheval
-blanc de Véronèse à l'aide d'une brosse placée à l'extrémité d'un
-bâton de cinq mètres de long et trempé dans un pot à peinture de
-bâtiments, etc.» (Stones of Venice, II, VIII, 138 et 139.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 112: Comparez: «Et moi qui vous parle de l'utilité de la guerre,
-je devrais véritablement être le dernier à vous parler de cette
-façon si je me fiais à ma seule expérience. Voici pourquoi: j'ai
-consacré une grande partie de ma vie à des recherches sur la peinture
-vénitienne et ces études ont eu pour résultat de me faire adopter
-l'un de ses représentants comme le plus grand de tous les peintres. Je
-me suis fait cette conviction sous un plafond couvert de ses peintures;
-et parmi ces peintures trois des plus belles n'offraient plus que des
-morceaux déchiquetés, mêlés aux lattes du plafond crevé par trois
-obus autrichiens. Or, sans doute tous les conférenciers ne pourraient
-pas vous dire qu'ils ont vu trois de leurs tableaux préférés mis en
-lambeaux par des obus. Et devant un pareil spectacle quel est le
-conférencier qui vous dirait comme moi que cependant la guerre est le
-fondement de tout grand art?» (La Couronne d'Olivier Sauvage, IIIe
-conférence: la guerre). Mais la référence exacte paraît être Stones
-of Venice, II, VII, 123. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 113: Les quatre premières éditions portaient: «Tous les
-Titiens»; à partir de 1871 ces mots sont remplacés par «toutes les
-plus belles peintures». La «Library Edition», qui signale cette
-variante, en conclut avec finesse et un peu spécieusement que
-l'admiration de Ruskin pour le Titien avait quelque peu diminué. Nous
-avons, à vrai dire, des témoignages plus précis que celui que donne
-la «Library Edition» de la révolution qui eut lieu dans le goût de
-Ruskin et qui renversa la hiérarchie de ses admirations. Nous n'avons
-pas la place malheureusement de donner ici aucune indication sur cette
-crise esthétique qui dénoua chez Ruskin la crise religieuse et calma
-ses plus grands doutes en lui montrant que les peintres croyants comme
-Giotto étaient supérieurs aux peintres incroyants comme Titien. (Note
-du traducteur.)]
-
-[Note 114: Je voulais dire que les plus beaux lieux du monde, la Suisse,
-l'Italie, l'Allemagne du Sud, etc., sont assurément les cathédrales
-véritables, les lieux ou révérer et ou prier, et que nous nous
-soucions seulement de les traverser à toute vitesse et de manger à
-leurs endroits les plus sacrés. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 115: Cf. Præterita: «Depuis que j'ai composé et médité là
-pour la dernière fois, que «d'embellissements» sont survenus...
-Ensuite chaque jour d'exposition vint un flot de gens qui prenaient le
-sentier et qui le salissaient avec des cendres de cigare pour le reste
-de la semaine. Puis ce furent les chemins de fer, les voyous amenés par
-les trains de plaisir qui renversaient les palissades, faisaient peur
-aux vaches et cassaient autant de branches fleuries qu'ils pouvaient en
-attraper... etc., etc. Enfin, cette année une palissade de six pieds de
-haut a été placée de l'autre côté et les promeneurs marchent l'un
-derrière l'autre, s'offrent telle notion de l'air, de la campagne et du
-paysage qu'ils peuvent, entre ce mur et la palissade, chacun avec un
-mauvais cigare devant lui, un second derrière et un troisième dans la
-bouche.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 116: «Oui, Chamonix est une demeure désolée pour moi. Je n'y
-retournerai plus, je crois. Je pourrais éviter la foule en hiver, mais
-que les glaciers m'aient trahi... c'en est trop! Faites, s'il vous
-plaît, mes amitiés à la grosse pierre qui est sous Breven à un quart
-de mille au-dessus du village, à moins qu'ils ne l'aient détruite pour
-leurs hôtels.» (Lettre citée par M. de la Sizeranne.) Comparez aussi
-avec The Queen of Air (Préface): «Ce 1er jour de mai 1869 je me
-retrouve écrivant là où mon œuvre fut commencée, il y a 35 ans, en
-vue des neiges des Alpes supérieures. Depuis ce temps, d'étranges
-calamités ont fondu sur les spectacles que j'ai le plus aimés et
-tâché de faire aimer aux autres. La lumière... l'air... l'eau sont
-souillés. Ce matin, sur le lac de Genève à un demi-mille, je pouvais
-à peine voir le plat de ma rame à 2 mètres de profondeur. À la place
-d'un petit rocher de marbre, dernier pied du Jura descendant dans l'eau
-bleue, toujours couvert de fleurs roses de saponaires, on a construit
-une rocaille artificielle avec cette inscription sur ses pierres
-rapportées:
-
-
-«Aux botanistes
-Le club jurassique.»
-
-
-«Ah! maîtres de la science moderne, rendez-moi mon Athénée,
-faites-la sortir de vos fioles, et enfermez-y sous scellés, s'il se
-peut une fois encore, Asmodée! Enseignez-nous seulement--ceci qui est
-tout ce que l'homme a besoin de savoir--que l'air lui a été donné
-pour sa vie, et la pluie pour sa soif et pour son baptême, et le feu
-pour sa chaleur et le soleil pour sa vue, et la terre pour sa
-nourriture,--et pour son Repos.» J'ai résumé ce dernier passage
-d'après M. de la Sizeranne. M. de la Sizeranne écrit ici «repos»
-avec un petit r. Je préfère rétablir la majuscule qui est dans
-Ruskin. Ainsi à la majesté soudaine, on comprend de quel repos il
-s'agit. Peut-être pourtant pourrait-on soutenir qu'il ne s'agit pas ici
-du repos de la tombe. On pourrait s'appuyer pour cela sur la Préface de
-«The crown of wild olive». «L'herbe cependant fut-elle créée verte
-pour vous servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit? et
-n'y aura-t-il jamais de repos pour vous au-dessus d'elle, mais seulement
-au-dessous?» Malgré ce doute qui me vient et que j'avoue, je crois
-qu'il s'agit ici, surtout à cause de la majuscule et de l'importance
-donnée au mot final de la préface, du repos de la tombe. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 117: Ruskin fait ici allusion à ce passage de S. Mathieu (XXI, 3
-et suivants, ou à Isaïe, V, 2, le passage est identique): «Il y avait
-un homme, maître de maison, qui planta une vigne. Il l'entoura d'une
-haie, y creusa un pressoir et bâtit une tour» pour qu'on pût de là
-surveiller la vigne. Ruskin a fait allusion à ces versets dans
-«Lectures of Architecture and Painting», § 19, quand, énumérant
-tous les passages de la Bible où nous sont montrées des tours, il nous
-dit: «Vous vous rappelez ce propriétaire qui construisit une tour dans
-son vignoble.» Dans le passage de «Lectures of Architecture and
-Painting» Ruskin veut montrer (à propos de la valeur religieuse de
-l'architecture gothique) que, dans la Bible, les tours n'ont jamais un
-caractère religieux et sont seulement construites par orgueil, plaisir,
-ou dans un but de défense. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 118: Cf. Time and Tide, § 46.]
-
-[Note 119: Voir plus loin «des sentiments de joie purs» et surtout
-comparez avec Arrows of the Chace (passage cité par M. Bardoux):
-«Buvons et mangeons, car nous mourrons demain», disait le fermier
-latin et il nous a laissé d'éternels monuments de sagesse humaine et
-de chant joyeux. «Travaillons et soyons justes, car demain nous
-mourrons et après la mort viendra le jugement», disaient Holbein et
-Durer, et ils nous ont laissé d'éternels souvenirs du travail humain
-et de la crainte attristée de la divinité. «Réjouissons-nous et
-soyons heureux, car demain nous mourrons et nous serons avec Dieu»,
-disaient Fra Anglico et Giotto; et ils nous ont laissé d'éternels
-monuments de la royauté des cieux, divinement lambrissée. «Fumons des
-pipes, gagnons de l'argent, lisons de mauvais romans, marchons dans
-l'air empesté, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car
-demain nous mourrons et nous serons changés en pipes», voilà ce que
-disent les hommes d'aujourd'hui.»--On sait que «buvons et mangeons car
-nous mourrons demain» est une citation d'Isaïe, XXII, 13. Quant au
-passage tout entier, tant d'idées essentielles à Ruskin s'y laissent
-deviner, quand elles ne s'y montrent pas, que pour ne pas accumuler les
-abstractions, je renonce à les isoler. Je me contente de renvoyer le
-lecteur à la note de la page 211 «oui, mais quel roi» et la longue
-note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 120: L'entrefilet entier est en effet imprimé en rouge dans le
-texte anglais. Nous aurions voulu pouvoir faire de même ici, afin de
-conserver l'aspect singulier que ces pages ont dans l'original. Mais des
-difficultés matérielles d'exécution nous en ont empêché. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 121: Cf. Stones of Venice «un message qui fut un jour écrit dans
-le sang et un son qui remplira un jour les voûtes du ciel» (Stones of
-Venice, I, IV, LXXI), et The crown of wild olive, ch. II, § 59,
-«lorsque le monde entier se tatoue de rouge avec son propre sang au
-lieu de vermillon». (Note du traducteur.)]
-
-[Note 122: «Une des choses que nous devons nous acharner à obtenir
-pour le bien de toutes les classes dans nos programmes futurs, c'est que
-dans aucune, on ne porte d'habillement remis à neuf. Voir la
-préface.» (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 123: Cette expression abrégée de la pénalité encourus par le
-travail infructueux coïncide d'une manière curieuse dans la forme avec
-certain passage que quelques-uns d'entre nous se rappellent peut-être
-(_a_). Il sera peut-être bon de produire à côté de ce récit un
-autre article que j'ai gardé dans mes tiroirs, découpé dans un
-Morning Post qui date à peu près du même moment, mars 1865 (_b_):
-«Les salons de Mme C..., qui faisait les honneurs avec une grâce et
-une élégance parfaitement imitées, étaient encombrés de princes, de
-ducs, de marquis et de comtes, en fait du même public masculin que
-celui qu'on rencontre aux réunions de la princesse Metternich et de Mme
-Drouyn de Lhuys. Il y avait quelques pairs d'Angleterre et quelques
-membres du parlement et ils paraissaient jouir de ce spectacle joyeux et
-indécent. Au second étage, les tables du souper étaient chargées de
-tous les mets délicats de la saison. Afin que nos lecteurs puissent se
-faire une idée de la chère exquise du demi-monde parisien, je copie le
-menu du souper qui fut servi à tous les convives (environ 200) assis,
-à 4 heures: Yquem supérieur, Johannisberg, Lafitte, Tokai, Champagne,
-des crûs les plus nobles, furent servis avec abondance le matin. Après
-le souper, la danse fut reprise avec un surcroît d'entrain et le bal se
-termina par une _chaîne diabolique_ et un _cancan d'enfer_ à 7 heures
-du matin (service du matin): «Avant que les frais gazons n'apparaissent
-aux paupières entr'ouvertes du matin» (_c_). «Voici le menu:
-Consommé de volaille à la Bagration; 16 hors-d'œuvres variés;
-Bouchées à la Talleyran, Saumons froids sauce Ravigote, Filets de
-bœuf en Bellevue, Timbale milanaise. Chaud froid de gibier. Dindes
-truffées. Patés de foie gras. Buisson d'écrevisses. Gelées blanches
-aux fruits. Gateaux Mancini, parisiens et parisiennes. Fromages glacés.
-Ananas. Dessert. (Note de l'auteur.)
-
-(_a_) Ruskin veut parler ici des versets de S. Luc, XI, 11 et S.
-Mathieu, VII, 9: «Quel est le père d'entre vous qui donne à son fils
-une pierre quand il lui demande du pain?» Comparez avec cette autre
-belle interprétation des mêmes versets dans la Couronne d'Olivier
-Sauvage, I, le Travail: «Il est manifeste que Dieu entend que toute
-parole bonne et tout travail utile soient faits pour rien. Baruch,
-l'écrivain public, ne gagna pas, je gage, un sou la ligne à copier
-pour Jérémie son second rouleau, et saint Étienne n'eut pas les
-émoluments d'un évêque pour son long sermon aux Pharisiens: il n'eut
-que des pierres. Car c'est là le payement naturel du père terrestre.
-Qu'un enfant de ce monde travaille pour le bien du monde, honnêtement,
-de toute sa tête et de tout son cœur et vienne à lui, disant:
-«Donne-moi un peu de pain, juste ce qu'il faut pour vivre», le père
-terrestre lui répondra: «Non, mon enfant, pas de pain, une pierre, si
-tu veux ou autant que tu en voudras, pour te faire taire.» Mais les
-travailleurs manuels ne sont pas aussi malheureux que tout ceci le
-laisserait entendre. Le plus qui puisse vous arriver à vous, c'est de
-cesser des cailloux, non d'être lapidés, etc. (Note du traducteur.)
-
-(_b_) Dans _la Couronne d'Olive Sauvage_ Ruskin a rapproché de même
-deux entrefilets presque pareils à ceux-ci et d'où se dégage le même
-enseignement:
-
-«Je vais d'abord pour commencer vous l'exposer lumineusement en vous
-lisant tout bonnement deux entrefilets que j'ai découpés en
-déjeunant, dans deux journaux placés sur ma table le même jour, 25
-novembre 1864. Le passage concernant le Russe opulent à Paris est assez
-banal at, qui plus est, stupide (car ce n'est rien pour un riche de
-payer 15 francs pour une couple de pêches en dehors de l'époque
-ordinaire de ces fruits). Cependant, les deux faits-divers parus le
-même jour valent d'être placés côte à côte.
-
-«Un de ces hommes est actuellement dans nos murs. C'est un Russe, et,
-avec votre permission, nous l'appellerons comte Teufelskine. Dans sa
-façon de s'habiller, il est sublime; l'art joue son rôle dans cette
-mise où l'harmonie des couleurs est respectée, et où, dans d'heureux
-contrastes, sa révèle le _chiar'-oscuro_. Ses manières sont
-empreintes de dignité--peut-être même apathiques; rien ne trouble la
-calme sérénité de cet extérieur placide. Notre ami, un jour,
-déjeunait chez Bignon. Quand arriva l'addition, il y lut: «Deux
-pêches, 15 francs.» Il paya. «Les pêches sont rares, je présume?»
-se borna-t-il à remarquer. «Non, Monsieur, répliqua le garçon, mais
-les Teufelskines le sont.» (_Telegraph_, 25 novembre 1864.)
-
-«Hier matin, à huit heures, une femme, passant près d'un tas de
-fumier, dans la cour pavée qui longe l'hospice récemment construit
-dans Shadwell Gap High-Street, Shadwell, fit remarquer à un constable
-du quartier un homme accroupi sur le tas de fumier, lui disant qu'elle
-craignait qu'il ne fût mort. Ses craintes se trouvèrent justifiées.
-La mort du malheureux paraissait remonter à plusieurs heures. Il était
-mort de froid et d'humidité, et la pluie avait fouetté le cadavre
-toute la nuit. Le défunt était chiffonnier. Il était tombé dans la
-plus effroyable pauvreté, misérablement vêtu, la ventre vide. La
-police l'avait à plusieurs reprises chassé de cette cour depuis le
-lever jusqu'au coucher du soleil, lui disant de rentrer chez lui. Il
-avait choisi l'endroit la plus désert afin d'y mourir misérablement.
-On trouva dans ses poches un sou et quelques os. Il pouvait avoir entre
-cinquante et soixante uns. L'inspecteur Roberts, de la division K, a
-ordonné de faire une enquête chez les logeurs afin de s'assurer, si
-possible de l'identité du malheureux.» (_Morning Post_, 25 novembre
-1864.) (La Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail.) (Note du
-traducteur.)
-
-(_c_) Citation de Lycidas de Milton. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 124: Je vous prie de noter ce fait, d'y réfléchir, et de
-considérer comment il se fait qu'une pauvre vieille aura honte de
-prendre au pays un shilling par semaine, tandis que personne n'a honte
-de prendre une rente de mille livres par an. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 125: Je me réjouis sincèrement de voir fonder un journal comme
-le Pall Mall Gazette, car le pouvoir de la presse dans les mains
-d'hommes d'une haute culture, d'une situation indépendante, et bien
-intentionnés, peut en effet mériter tous les éloges qu'on lui a tant
-décernés jusqu'ici. Son directeur me pardonnera donc, je n'en doute
-pas, si, à raison même de mon respect pour le journal, je ne laisse
-pas passer sans observation un article paru dans son troisième numéro,
-page 5, dont chaque mot était erroné, de cette erreur profonde où
-peut seul atteindre un honnête homme qui dès le début a pris un
-mauvais tournant de pensée et le suit, indifférent aux conséquences.
-Il contenait à la fin ce passage à noter:
-
-«Le pain de l'affliction et l'eau de l'affliction (_a_), oui et la
-couchette et les couvertures de l'affliction, sont l'extrême maximum de
-ce que la loi devrait donner aux _indigents simplement comme
-indigents._» Je ne fais que mettre à côté de ces lignes
-représentatives de l'esprit conservateur anglais en 1865, une partie du
-message qui ordonna à Isaïe d'élever sa voix comme une trompette
-(_b_) et de déclarer aux conservateurs de son temps (_c_): «Vous
-jeûnez pour faire des procès et des querelles et pour frapper du poing
-avec méchanceté. Est-ce le jeûne que j'ai choisi, qui est de partager
-ton pain avec celui qui a faim et de faire venir dans ta maison las
-affligés qui sont errants.» (_d_) L'erreur mentale que l'auteur avait
-prise pour point de départ, ainsi qu'il l'a constaté un peu en avant,
-était ceci: «Confondre l'office des fonctionnaires chargés des
-distributions de secours aux pauvres, avec celui des personnes chargées
-de ces distributions dans une institution charitable est une grande et
-dangereuse erreur.»
-
-Cette phrase est si exactement et si extraordinairement fausse qu'il
-nous faut en renverser le sens dans nos esprits avant de songer à nous
-occuper d'aucun problème actuel de misère sociale. «Comprendre que
-les fonctionnaires chargés des secours aux pauvres sont les aumôniers
-de la Nation et devraient en distribuer les offrandes avec une grâce et
-une libéralité plus grandes et plus généreuses que celles permises
-à la charité individuelle, autant que la sagesse et le pouvoir
-collectif d'une Nation peuvent être supposés plus grands que ceux
-d'une seule personne,--ceci est la base de toute loi sur le
-paupérisme.»--Depuis que ceci a été écrit, le Pall Mall Gazette est
-devenu--comme les autres--un simple journal de parti, mais il est bien
-écrit et, somme toute, fait plus de bien que de mal (_e_).
-
-(_a_) Allusion, Rois, XXII, 27, bien que l'expression pain de
-l'affliction rappelle plutôt les Psaumes (127, 2.)
-
-(_b_) «Crie à plein gosier, ne te retiens pas, élève ta voix comme
-une trompette et annonce à mon peuple, etc. (Isaïe, 58, 1.)
-
-(_c_) Phrase essentiellement ruskinienne. Pour s'en rendre compte: 1°
-en ce qui concerne les premiers mots: «Je ne fais que mettre à côté
-de ces lignes du Pall Mall Gazette le message d'Isaïe», comparer avec
-la _Bible d'Amiens_, III, 48, note: «en regard de ce morceau éditorial
-de la presse théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement
-les 4e, 6e et 13e versets de l'épître de S. Paul aux Romains, etc.--;
-avec Unto This Last (Préface) 5, note: «À ces paroles diaboliques
-(d'Adam Smith dans la «Richesse des Nations») j'opposerai seulement
-les plus belles paroles des Vénitiens découvertes par moi dans leur
-plus belle église («Autour de ce temple, etc.»)». Cette référence
-à l'autorité de la Bible pour trancher un problème d'économie
-politique est, comme je l'ai montré ailleurs, le témoignage d'une des
-plus originales dispositions d'esprit de Ruskin qui est d'attribuer à
-la littérature et à l'art (la Bible étant ici qu'un beau livre) une
-sorte de valeur scientifique et inversement de traiter la science comme
-un art, ce qui fait que pour Ruskin il n'y a pas, quand il s'agit de
-science, supériorité des temps modernes, sur l'antiquité, pas plus
-qu'il ne doit en effet y en avoir quand il s'agit d'art. Il y a là
-aussi, à notre avis, un peu d'idolâtrie et l'amusement d'un érudit
-qui s'amusa à chercher des recettes de cuisine dans Homère et des
-renseignements d'ornithologie dans Carparccio. Notons encore que, dans
-le chapitre «Interprétations» de la _Bible d'Amiens_, par exemple,
-cette confrontation du présent au passé est invertie (Confrontation du
-passé au présent) se relevant plus du premier procédé que sa saveur
-d'anachronisme: Dans les bas-reliefs d'Amiens la Grossièreté comparée
-à une femme dansant le cancan, la Rébellion aux voyous qui claquent
-des doigts devant un prêtre; à propos du Désespoir: «le suicide
-n'est pas considéré comme héroïque ni sentimental au XIIIe siècle
-et il n'y a pas de morgue gothique au bord de la Somme,» etc. Ce qui
-nous amène 2° à comparer les derniers mots de la phrase («message
-d'Isaïe aux _conservateurs de son temps_») à tous ces anachronismes,
-mais plus particulièrement à la _Bible d'Amiens_, II, 41 («un des
-soldats francs de Clovis discuta sa prétention avec une telle confiance
-d'être soutenu _par l'opinion publique du Ve siècle_» et à Unto This
-Last, III, 42, «un marchand Juif (le roi Salomon) qui avait fait une
-des fortunes les plus considérables de son temps.» (Note du
-traducteur.)
-
-(_d_) Isaïe, LVIII, 4 et 7. (Note du traducteur.)
-
-(_e_) Et maintenant il a cessé d'exister sous ce nom. Il est devenu le
-Westminster Gazette. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 126: Opéra de Balfe, compositeur de musique irlandais, né en
-1808, mort en 1870. Balfe a composé de nombreuses partitions: Le Siège
-de la Rochelle 1835, Manon Lescaut 1836, Jane Grey 1837, Falstaff 1838,
-le Puits d'amour 1843, la Gipsy 1844, les 4 fils Aymon 1844, etc., etc.
-Satanella est de 1859. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 127: Cf. plus haut § 16, l'adjectif anglais placé d'une façon
-analogue en symétrie avec l'adjectif «latin». (Note du traducteur.)]
-
-[Note 128: S. Luc, XVI, 20. «Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare,
-qui était couché à la porte de ce riche et était couvert
-d'ulcères.» Comparez, sur Lazare et les pauvres d'aujourd'hui, la
-Couronne d'Olivier sauvage, I, § 30. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 129: «Vous avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là
-ont aussi besoin d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils
-n'ont qu'à aider les autres. Ceux-là aussi réclament qu'on pense à
-eux et qu'on se souvienne d'eux.» (_Lectures on Art_, II, 58.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 130: Et dès les plus bas degrés de l'échelle du travail. Du
-travail le plus humble naît un plaisir, humble sans doute comme la
-tige, qui l'a porté, sans couleurs variées et qui pourtant n'est pas
-sans charmer la vie qu'il embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de
-soi, plaisir à se trouver avec les autres, optimisme. De ce plaisir-là
-dans la littérature de tous les temps il y a, avant tout, deux
-immortels exemples. Le premier c'est l'histoire d'Aristarque et de ses
-parents dans les Mémorables de Xénophon: «En ce moment, j'en suis
-sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t'aimer. Toi
-parce que tu les regardes comme une gêne pour toi, elles parce qu'elles
-voient bien qu'elles te gênent. De cela il est à craindre... que la
-reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une
-tâche, tu les aimeras en voyant qu'elles te sont utiles et elles te
-chériront à leur tour en s'apercevant qu'elles te contentent; le
-souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s'en
-augmentera. Vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents.»
-«Aussitôt dit, on acheta de la laine... la gaieté avait succédé à
-la tristesse, etc.» (Mémorables, chapitre VII.) L'autre exemple est
-donné par la fin de Candide, trop célèbre pour qu'il soit besoin de
-la citer. C'est d'ailleurs encore la pensée qu'exprime la dernière
-phrase de Candide: «Tout cela est bien, dit Candide, mais il faut
-cultiver notre jardin.»--Je me souviens encore de la façon dont le
-maître le plus admirable que j'aie connu, l'homme qui a en la plus
-grande influence sur ma pensée, M. Darlu, aujourd'hui Inspecteur
-général de l'Université, comparait à ce chapitre des Mémorables le
-chapitre de la _Bible de l'Humanité_ sur Hercule. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 131: Allusion à cet étrange passage d'Ezéchiel: «Il me dit:
-Fils de l'Homme, perce la paroi, et quand j'eus percé la paroi il se
-trouva une porte... J'entrai donc et voici toutes sortes de figures de
-reptiles et de bêtes et tous les dieux infâmes de la maison d'Israël
-étaient peints sur la paroi... et 70 hommes... assistaient et se
-tenaient devant elles... et chacun avait un encensoir à la main d'où
-montait en haut une épaisse nuée de parfum. Alors il me dit: Fils de
-l'Homme n'as-tu pas vu ce que les anciens de la maison d'Israël font
-dans les ténèbres, chacun dans son cabinet peint, etc. (Ezéchiel,
-VIII, 6-18.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 132: Turner. Voir, sur ce dessin, sur son pathétique et sa
-signification, Modern Painters, partie V, ch. I, § 17, et chapitre
-XVIII, § 2. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 133: C'est dans Isaïe (Prophétie contre le roi de Babylone)
-(XIV, 9, 10) que le sépulcre a réveillé les Trépassés: «Il a fait
-lever de leurs sièges tous les principaux de la terre, tous les rois
-des nations. Ils prendront tous la parole et diront (au roi de
-Babylone): «Tu as été aussi affaibli que nous, tu as été rendu
-semblable à nous, on t'a fait descendre de ta magnificence dans le
-sépulcre avec le bruit de tes instruments, etc.» (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 134: Sans doute, et pourtant si nous prenons la vie de tant de
-grands écrivains, de tant d'artistes, reconnaissons que bien peu ont
-entièrement négligé l'autre «avancement dans la vie, dans ses
-atours». Combien peu, pour ne prendre que cet exemple, ont dédaigné
-d'entrer à l'Académie Française ou telle autre forme de pouvoir, de
-prestige. Tel poète, plongé dans la vie elle-même tant qu'il écrit,
-sitôt la chaleur de l'inspiration tombée est déjà revenu à
-l'«avancement dans la vie», dans les «atours de la vie» et de sa
-main tremblante encore d'avoir voulu suivre au vol la vitesse de sa
-pensée, il inscrit à la première page du poème qui plane si haut
-au-dessus de toutes les contingences et de sa propre vie, le nom de la
-Reine bienveillante à qui il le dédie, afin de faire connaître le
-rang social qu'il occupe, combien il est «avancé dans la vie». Il
-tient à ce que les humbles mortels le sachent et les autres reines
-aussi, afin que les hommes le respectent et que les reines le
-recherchent, et que tous parfassent ainsi son «avancement dans la
-vie». Peut-être ce poète vous dira-t-il que s'il dine chez cette
-Reine et ensuite lui dédie son livre, c'est parce qu'ayant conscience
-de l'éminente dignité de «l'homme de lettres», il veut lui faire
-dans la société la place qu'il doit y avoir, égale à celle des Rois.
-Pour un peu, à l'en croire, il se dévoue, il immole ses goûts, son
-talent, à ses devoirs de citoyen de la République des lettres.
-Pourtant, si vous lui disiez que tel de ses confrères veut bien se
-charger de ce rôle et qu'il pourra désormais dans l'inélégance et
-dans l'obscurité travailler sans se soucier des Reines, peut-être se
-rendrait-il compte alors que c'était en réalité plutôt à sa propre
-grandeur qu'à celle de l'homme de lettres qu'il se dévouait et que les
-conquêtes de son confrère ne lui remplaceraient nullement les siennes
-propres. D'ailleurs l'homme de lettres chargé d'honneurs est-il plus
-grand qu'un autre, même aux yeux frivoles de la postérité? C'est fort
-douteux et un homme de lettres dédaigneux de toute influence, de tout
-honneur, de toute situation mondaine, comme Flaubert, ne nous
-apparaît-il pas comme plus grand que l'académicien son ami, Maxime du
-Camp? Certes le désir «d'avancer dans la vie», le snobisme, est le
-plus grand stérilisant de l'inspiration, le plus grand amortisseur de
-l'originalité, le plus grand destructeur du talent. J'ai montré
-autrefois qu'à cause de cela il est le vice le plus grave pour l'homme
-de lettres, celui que sa morale instinctive, c'est-à-dire l'instinct de
-conservation de son talent, lui représente comme le plus coupable, dont
-il a le plus de remords, bien plus (que la débauche, par exemple, qui
-lui est bien moins funeste, l'ordre et l'échelle des vices étant dans
-une certaine mesure renversés pour l'homme de lettres. Et cependant le
-génie se joue même de cette morale artistique. Que de snobs de génie
-ont continué comme Balzac à écrire des chefs-d'œuvre. Que d'ascètes
-impuissants n'ont pu tirer d'une vie admirable et solitaire dix pages
-originales. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 135: Le symbole matériel de ceci est l'offre de
-l'artério-sclérose faite tous es jours aux arthritiques par le démon
-de la bonne chère. Mais ici encore, pour la santé comme pour le
-génie, le tempérament est plus fort que le «régime». (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 136: Cercle de l'Enfer de Dante, qui tire son nom de Caïn. Voir
-l'Enfer, chants V et XXXII. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 137: «Τὸ δὲ φρόνημα τοῦ πνεύματος ζωὴ καὶ εἰρήνη.»
-(Note de l'auteur.)
-
-«Et l'affection de la chair c'est la mort, tandis que l'affection de
-l'esprit c'est la Vie et la Paix.» (Romains, VIII, 6.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 138: Munera Pulveris V Government, § 122. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 139: Sur cette épithète δημοϐόροι voir Lectures on Art,
-IV, 116, et comparez avec l'expression des Psaumes, XIV, 4: «ils
-mangent mon peuple comme du pain», que Ruskin cite dans The two Paths,
-§ 179. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 140: Allusion à Dante, Enfer, III, 60. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 141: Allusion à la huitième scène de la 1re partie d'Henri IV,
-de Shakespeare: Hotspur, le doigt sur la carte: «Il me semble que ma
-portion, au nord de Burton ici--n'est pas égale à la vôtre.--Voyez
-comme cette rivière vient sur moi tortueusement--et me retranche du
-meilleur de mon territoire--une énorme demi-lune, un monstrueux
-morceau.--Je ferai barrer le courant à cet endroit,--et la coquette,
-l'argentine Trent coulera par ici--dans un nouveau canal uniforme et
-direct: elle ne serpentera plus avec une si profonde échancrure--pour
-me dérober ce riche domaine.--Glendower: Elle ne serpentera plus! elle
-serpentera, il le faut; vous voyez bien.--Mortimer: Oui, mais remarquez
-comme elle poursuit sen cours et revient sur moi, en sens inverse pour
-votre dédommagement.--Elle supprime d'un côté autant de
-terrain--qu'elle vous en prend de l'autre.--Worcester: Oui, mais on peut
-ici la barrer à peu de frais, etc., etc., Et enfin Glendower: Allons,
-on vous changera le cours de la Trent.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 142: C'est le centenier de Capharnaüm qui dit à Jésus: J'ai des
-soldats sous mes ordres et je dis à l'un: «Va» et il va, à l'autre:
-«Viens» et il vient, à mon serviteur: «Fais cela,» et il le fait.
-(S. Mathieu, VIII, 9.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 143: Comparez: «L'homme est bien plus réellement le soleil du
-monde, que n'est le soleil. La flamme de son cœur merveilleux est la
-seule lumière digne d'être mesurée. Là où il est sont les
-tropiques; là où il n'est pas le monde des glaces.» (Modern Painters,
-V, p. 225, cité par M. Bardoux, dans son ouvrage sur Ruskin.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 144: S'il n'y avait que «font et enseignent», la référence la
-plus littérale semblerait être: Actes, I, 1: «les choses que Jésus a
-faites et enseignées», mais le contexte indique qu'il s'agit bien
-plutôt de Mathieu, V, 19: «Celui donc qui aura violé ces
-commandements et qui aura ainsi enseigné les hommes sera estimé le
-plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les aura observées
-et enseignées, celui-là sera estimé grand dans le royaume des
-cieux», et dans les royaumes de la terre, ajoute Ruskin. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 145: Allusion à St Mathieu, VI, 19-20: «Ne vous amasser pas des
-trésors sur la terre, où les vers et la rouille gâtent tout et où
-les larrons percent et dérobent. Mans amassez-vous des trésors dans le
-ciel où les vers ni la rouille ne gâte rien, et où les larrons ne
-percent ni ne dérobent.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 146: La «Library Edition» nous apprend que c'est là le terme
-usité en alchimie pour signifier l'or dissous dans l'acide
-nitro-hydrochlorique, lequel était supposé contenir l'élixir de vie.
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 147: Minerve, Vulcain, Apollon (voir _On
-the old Road_, tome II, § 36). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 148: Job, XXVIII, 7. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 149: Ruskin veut parler de «Unto this last». Dans la préface
-d'Unto this last, Ruskin dit de même: «Je crois que ces essais
-contiennent ce que j'ai écrit de meilleur, c'est-à-dire de plus vrai
-et de plus justement exprimé. Le dernier (Ad Valorem) qui m'a coûté
-le plus de peine ne sera probablement jamais surpasse par aucun autre de
-mes écrits futurs.» Dans Fors Clavigera, Unto this last est ainsi
-rattaché à l'ensemble de son œuvre:
-
-«À vingt ans j'écrivis _Peintres modernes_, à trente ans, _les
-Pierres de Venise_, à quarante ans, _Unto this last_, à cinquante ans,
-_les Leçons inaugurales d'Oxford_, et, si je finis jamais _Fors
-Clavigera_, l'état d'esprit dans lequel je me trouvais à soixante ans
-sera fixé.
-
-«Les _Peintres modernes_ enseignèrent l'affinité de toute la nature
-infinie avec le cœur de l'homme; montrèrent le rocher, la vague et
-l'herbe comme un élément nécessaire de sa vie spirituelle. Ce dont je
-vous conjure aujourd'hui, d'orner la terre et de la garder, n'est que le
-complément, la suite logique de ce que j'enseignais alors. _Les Pierres
-de Venise_ enseignèrent les lois de l'art de bâtir et comment la
-beauté de toute œuvre, de tout édifice humain dépend de la vie
-heureuse de son ouvrier. _Unto this last_ enseigna les lois de cette vie
-même et la montra comme dépendante du Soleil de justice.» Fors
-Clavigera, IV, Lettre LXXVIII, citée par M. Brunhes. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 150: Comparez: «Les crosses et balles anglaises et françaises, y
-compris celles dont nous ne nous servons pas, coûtent, je suppose,
-environ 75 millions par an à chaque nation» (la Couronne d'Olivier
-Sauvage, I, le Travail). Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage,
-II, 259, cité par M. de la Sizeranne): «Supposez qu'un de mes voisins
-m'ait appelé pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je
-commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs sont un
-peu nus; je pense que tel ou tel papier serait désirable pour les murs,
-peut-être une petite fresque ici et là sur le plafond et un rideau ou
-deux de damas aux fenêtres. «Ah! dit mon commettant, des rideaux de
-damas, certainement! Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne
-peux me payer de telles choses, en ce moment!--Pourtant le monde vous
-attribue de splendides revenus!--Ah! oui, dit mon ami, mais vous savez
-qu'à présent je suis obligé de dépenser presque tout en pièges
-d'acier!--En pièges d'acier! Et pourquoi?--Comment! pour ce quidam, de
-l'autre côté du mur, vous savez; nous sommes de très bons amis, des
-amis excellents, mais nous sommes obligés de conserver des traquenards
-des deux côtés du mur; nous ne pourrions pas vivre en de bons termes
-sans eux et sans nos pièges à fusil. Le pire est que nous sommes des
-gars assez ingénieux tous les deux et qu'il ne se passe pas de jour
-sans que nous inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de
-fusil, etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans nos
-pièges--en comptant tout, et je ne vois guère comment nous pourrions
-faire à moins.» Voilà une façon de vivre d'un haut comique pour deux
-particuliers! mais pour deux nations, cela ne me semble pas entièrement
-comique. Bedlam serait comique peut-être, s'il ne contenait qu'un seul
-fou, et votre pantomime de Noël est comique lorsqu'il y a un seul
-clown, mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue lui-même
-en rouge avec son propre sang à la place de vermillon, il y a là
-quelque chose d'autre que de comique, je pense.»
-
-Comparez à ce dernier morceau le § 33 ci-dessus: «Supposez qu'un
-gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous pouvons conjecturer
-la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an pour ses
-valets de pied et les murs de son parc», etc. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 151: Unto this last, IV, ad valorem, § 76, note. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 152: Sur cette dernière phrase et pour la décomposition des cinq
-«thèmes» qui s'y mêlent (et, sans même trop subtiliser, on arrive
-aisément «jusqu'à sept, en comptant les lois sur les grains,» et le
-pain meilleur») Voir la note page 61. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 153: La «Library Edition» fournit du sens de ces mots «dans un
-instant» (presently) une explication qui me semble très juste et très
-naturelle, mais dont on ne s'avise pas généralement, parce que tout ce
-passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois. Or, il
-n'est qu'une note du § 30, imprimé à cause de son importance après
-la conférence. De sorte que ce «presently», dit la « Library
-Edition», se rapporte aux §§ 42 et suivants. (Note du traducteur.)]
-
-
-
-
-IIe CONFÉRENCE
-
-
-LES LYS
-
-DES JARDINS DES REINES
-
-
-_À Mademoiselle Suzette Lemaire
-cette traduction est offerte, comme
-un respectueux hommage, par son
-admirateur et son ami._
-
-M. P.
-
-
-
-
-IIe CONFÉRENCE
-
-
-LES LYS
-
-DES JARDINS DES REINES
-
-
-«Sois heureux, ô désert altéré;
-que la solitude se réjouisse et fleurisse
-comme le lys; et des lieux
-arides du Jourdain jailliront des
-forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1,
-Version des Septante)[154].
-
-
-51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une
-autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a
-été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont
-été spécialement proposées à votre attention dans la première, à
-savoir: «_Comment et Ce que_ il faut lire», découlent d'une autre
-beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire
-vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que
-vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne
-aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons
-faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où
-l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous
-enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien
-dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la
-possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés,
-lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, _royal_;
-conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les
-hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des
-insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou
-tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de
-royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une
-couronne royale»[155]; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant
-leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle
-gouvernent tous les vrais rois.
-
-52. Il n'y a donc, je le répète--et comme je désire laisser cette
-idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle--qu'une
-seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle,
-qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans
-un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus
-vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les
-diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris
-l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie
-littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité
-d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé:
-«statue»--(la chose immuable). La majesté d'un roi[156] et le droit
-de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur
-immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation
-d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi
-éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.
-
-53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable
-seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme,
-bienfaisant et, _à cause de cela_, royal, sur nous-mêmes d'abord, et
-à travers nous, sur tout ce qui nous entoure--je vais maintenant vous
-demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou
-quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble
-éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans
-quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable
-pouvoir de reines--non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce
-qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et
-exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence,
-l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous
-justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune
-d'elles régnerait: «les Jardins des Reines».
-
-54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus
-profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant
-incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance
-infinie.
-
-Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine
-des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur
-pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment
-l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus
-étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur
-vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on
-ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux
-sur cette question--question vitale pour le bonheur de toute société.
-Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité
-différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les
-opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la
-«mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais
-être séparés de la mission et des droits de l'homme--comme si elle et
-son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement
-distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins
-faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par
-là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est
-seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une
-irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la
-supériorité de sa force d'âme.
-
-Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle
-qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait
-être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!
-
-55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire
-et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que
-l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans
-leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations
-où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la
-vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.
-
-Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente
-conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était
-de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les
-plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion.
-Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour
-leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre
-connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par
-eux jusqu'à une plus large vue--une conception plus pure--que la nôtre
-propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours
-de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion.
-
-Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les
-plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés
-d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse.
-Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour
-la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle
-doit être à l'homme.
-
-56. Et d'abord prenons Shakespeare.
-
-Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale,
-Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois
-pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement
-héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée
-pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de
-Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces
-travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu
-en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser
-devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de
-lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de
-l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur
-force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;--Hamlet est
-indolent et s'endort dans la spéculation[157]; Roméo est un enfant
-sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la
-fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de
-cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité
-véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple
-domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir
-le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par
-Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne
-voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un
-infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène,
-la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la
-dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts;
-conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.
-
-57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[158], dans
-chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne
-sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une
-femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La
-catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de
-jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères
-de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des
-outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et,
-cela étant, elle le sauve presque.
-
-D'Othello[159] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;--ni
-l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens
-critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la
-pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette
-déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou
-avait à faire d'une si bonne femme?»
-
-Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme
-aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son
-mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et
-l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de
-longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et
-l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience
-et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice
-du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la
-victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans
-Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé
-son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte;
-la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire,
-de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.
-
-Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui
-n'est qu'un enfant méchant?--d'Hélène, fidèle aussi malgré
-l'impertinence et les injures d'un jeune fou?--de la patience d'Héro,
-de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de
-«l'ignorante enfant[160]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de
-l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange,
-apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires
-ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la
-précision et l'exactitude de pensée.
-
-58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des
-pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible--Ophélie; et c'est
-parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne
-peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin,
-que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types
-méchants parmi les principales figures de femmes--Lady Macbeth, Regan
-et Goneril--nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles
-exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans
-leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du
-pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le
-témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans
-la vie humaine. Il les représente comme des conseillères
-infailliblement fidèles et sages--comme des exemples incorruptiblement
-justes et purs--toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne
-peuvent pas sauver.
-
-59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la
-connaissance de la nature de l'homme,--encore moins dans l'intelligence
-des causes et du cours de la destinée,--mais seulement parce qu'il est
-l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions
-et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de
-recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161].
-
-Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose
-comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient
-très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un
-enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie
-écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la
-série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui
-atteignent au type héroïque[162].--Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164]
-et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre
-un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils
-n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur
-foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou
-qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens
-sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à
-l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre,
-aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné,
-ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en
-lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et
-résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes
-hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères
-d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine[165], de
-Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168],
-d'Alice Bridgenorth[169], d'Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec
-d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance
-intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité
-et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte,
-prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à
-plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la
-patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment
-plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu
-elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si
-bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas
-plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.
-
-De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme
-qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas,
-ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.
-
-60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves
-témoignages--ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez
-bien le plan du grand poème de Dante--c'est un poème d'amour qu'il
-adresse à sa Dame morte;--un chant de bénédiction à celle qui a
-veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais
-à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,--le sauve de
-l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle
-descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension
-au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des
-vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les
-réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile[171].
-
-Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne
-pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le
-rêve arbitraire--et isolé--d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt
-vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier
-de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de
-la sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du
-commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables
-témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante
-Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens:
-
-
-«Car voyez! ta loi ordonne
-Que mon amour soit manifestement
-De te servir et honorer:
-Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,
-D'être accepté pour le serviteur de ta règle[172].
-
-À peine reçu, je suis dans le ravissement
-Depuis que ma volonté est ainsi dressée
-À servir, ô fleur de joie, ton excellence.
-Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller
-Une peine ou un regret.
-Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et
-de mes sensations
-Parce que de toi toutes les vertus jaillissent
-Comme d'une fontaine.
-_Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure_
-_et la plus profitable sagesse_
-_Avec l'honneur sans défaillance._
-
-En toi chaque souverain bien habite séparément
-Remplissant la perfection de ton empire.
-
-Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon
-cœur,
-Ma vie s'est isolée
-Dans une brillante lumière, au pays de vérité.
-Elle qui jusqu'alors, à vrai dire,
-Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur
-Et pendant tant d'heures et de jours
-Avait à peine gardé le souvenir du bien.
-Mais maintenant mon servage
-T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.
-C'est un homme que de la bête sauvage
-Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»
-
-
-61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la
-femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à
-ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui
-est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me
-suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité
-grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême
-idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur
-de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant
-rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une
-existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de
-ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la
-piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur
-et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie
-silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection[173]
-rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau
-cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement
-l'amertume de la mort.
-
-62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur
-témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous
-montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174];
-mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous
-montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois
-trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais
-obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je
-pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus
-anciens âges et vous montrer comment le grand peuple--dont il avait
-été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le
-Législateur de toute la terre[176], et non par une femme de sa
-race,--comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les
-peuples[177], donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et
-dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom
-et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs,
-devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la
-foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous
-tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de
-vertu nationale.
-
-63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et
-mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime
-valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du
-monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous
-demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres
-capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement
-fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que
-dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être
-imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais
-cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle
-conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La
-femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par
-elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui
-d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance,
-et par la sagesse, comme par la puissance.
-
-64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur
-cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous?
-Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des
-poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature
-dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie
-dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs?
-Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des
-faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous
-les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le
-progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance
-vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas
-seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une
-entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle,
-non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur,
-mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à
-trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à
-la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la
-responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la
-guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations
-domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la
-défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je,
-donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du
-jeune chevalier aux ordres--même si ces ordres étaient dictés par un
-caprice--de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient
-que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit
-et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que
-là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les
-passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie
-à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification
-de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle
-obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle
-qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un
-jeune homme vraiment noble--et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a
-été formé au bien--d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne
-pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser
-hésitant à leur obéir.
-
-65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à
-la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui
-fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement
-pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par
-la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque.
-C'est le symbole d'une vérité éternelle--que l'armure de l'âme ne
-tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a
-attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que
-l'honneur de l'homme fléchit.
-
-Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par
-toutes les jeunes femmes d'Angleterre:
-
-
-«Ah! la femme prodigue--elle qui pouvait
-À sa douce personne mettre son prix
-Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer,
-Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!
-
-Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix,
-Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin,
-Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie,
-De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des
-dieux[178].»
-
-
-66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous
-l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est
-qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la
-vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non
-entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un
-respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui
-nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que
-partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage
-doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est
-devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien
-pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le
-bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil
-autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il
-y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du
-passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un
-inconstant à un éternel amour?
-
-67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la
-femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine?
-Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le
-déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me
-paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes
-absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la
-supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être
-comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a
-pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne
-sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour
-condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut
-lui donner.
-
-68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de
-l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est
-essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le
-découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la
-spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre
-et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête
-nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de
-combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais
-tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle
-perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place.
-Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte,
-mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par
-son office et sa place, elle est protégée du danger et de la
-tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son
-chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les
-défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé
-ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme
-de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle
-n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni
-tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste
-essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non
-seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et
-désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer;
-si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la
-société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou
-d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son
-seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de
-ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez
-allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un
-temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux
-Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils
-peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et
-le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus
-nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride[179] et la lumière du
-phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite
-sa gloire de Foyer.
-
-Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour
-d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il
-peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe
-humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et
-pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que
-s'il était lambrissé de cèdre[180] ou peint de vermillon, répandent
-au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de
-foyer.
-
-69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître
-qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme.
-Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit--autant qu'on
-peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,--être incapable
-d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne
-l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne;
-instinctivement, infailliblement sage--sage non en vue du développement
-d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se
-mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté;
-sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la
-douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce
-qu'il peut s'appliquer à tout--la vraie mobilité de la femme. Dans son
-sens profond «La Donna e mobile[181]», mais non pas «Qual piùm'al
-vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le
-tremble léger et frissonnant[182]», mais variable comme la lumière,
-que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse
-s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter.
-
-70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place
-et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second
-point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les
-remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa
-dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le
-plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à
-l'autre.
-
-Le premier de nos devoirs envers elle,--aucune personne raisonnable ne
-peut en douter--est de lui assurer une éducation et des exercices
-physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le
-type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre
-sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate.
-Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne
-peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée;
-seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est
-impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du
-cœur. Il est deux passages d'un poète[183] qui se distingue, il me
-semble, entre tous--non par sa puissance, mais par son exquise
-_vérité_, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu
-de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous
-lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur
-laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention:
-
-
-«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée.
-Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur
-Sur terre ne fut jamais semée;
-Cette enfant pour moi-même je prendrai;
-Elle sera mienne, et je formerai
-Une dame issue de moi seule.
-
-Moi-même pour ma chérie je serai
-À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi
-La fillette, dans le rocher et dans la plaine,
-Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage,
-Sentira à veiller sur elle un pouvoir
-Tantôt excitateur et tantôt réprimant.
-
-Les flottants nuages leur majesté prêteront
-À elle, pour elle le saule se courbe;
-Ni elle ne manquera de discerner
-Même dans le mouvement de la tempête
-La grâce qui moulera ses formes de jeune fille
-Par une silencieuse sympathie;
-
-Et _des sentiments vitaux de joie_
-Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature,
-Gonfleront son sein virginal;
-De telles pensées à Lucie je donnerai
-Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons
-Ici dans cet heureux vallon.»
-
-
-«Des sentiments _vitaux_ de joie», remarquez-le. Il y a de mortels
-sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux,
-nécessaires à la vraie vie.
-
-Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas
-pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas
-heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments
-naturels d'une jeune fille--il n'y a pas d'obstacle mis à ses instincts
-d'amour ou d'effort--qui ne reste indélébilement écrit sur ses
-traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte
-leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.
-
-71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au
-même poète une parfaite description de la beauté de la femme.
-
-
-«Une contenance en laquelle se rencontrent
-De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»
-
-
-Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en
-cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années
-heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec
-cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe
-de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours
-ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures
-à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que
-subsistent ces promesses.
-
-72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe
-physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra,
-à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes
-les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la
-justice et affiner son sens inné de l'amour.
-
-Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus
-capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et
-cependant elles devront lui être données non en tant que
-connaissances--non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but
-que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il
-n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison
-d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache
-plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit
-capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la
-douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour
-sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle
-science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des
-habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la
-signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et
-suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au
-seuil de cette amère Vallée d'Humiliation[184], dans laquelle seuls
-les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se
-tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une
-grève infinie[185]. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la
-situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la
-date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de
-personnages célèbres;--ce n'est pas le but de l'éducation de
-convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément
-nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité
-entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une
-peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec
-sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le
-tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop
-souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière
-dont il prend soin de les disposer;--c'est son rôle à elle de suivre
-à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de
-débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de
-feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui
-apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui
-se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où
-paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils
-n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus
-revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en
-serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque
-jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle
-parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer
-un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au
-monde où Dieu vit et aime[186]; et solennellement on devra lui
-apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent
-pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa
-prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement
-d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour
-les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la
-prière «pour ceux qui sont désolés et accablés[187]».
-
-73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment;
-peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une
-impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour
-les femmes--une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une
-main profane--celle de la théologie. Étrange, et lamentablement
-étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs
-capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est
-assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la
-première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science
-devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont
-égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et
-orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en
-elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour
-en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des
-créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent
-le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et
-pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se
-hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui.
-Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du
-Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs
-éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir
-les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur
-fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur
-caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante
-tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.
-
-74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune
-fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les
-mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un
-esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans
-la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à
-savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit
-posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle
-n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique.
-Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre
-les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les
-besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les
-instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les
-études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur
-profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute
-langue ou toute science qu'il apprend, à fond;--tandis qu'une femme
-devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut
-pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec
-celles de ses meilleurs amis.
-
-75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude
-qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des
-connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre
-un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme
-aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle
-sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera
-que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence
-entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux
-la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence
-mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de
-littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au
-contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience
-et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée
-et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et
-dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans
-aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne
-tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture,
-humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la
-folie.
-
-76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette
-tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de
-mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt
-qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le
-cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et
-le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la
-fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur
-roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend
-inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif
-morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles
-nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.
-
-77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature
-est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres.
-Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant
-rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études
-de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache
-une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus
-assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus
-qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est
-d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume
-chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour
-ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et
-jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui
-sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont
-naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous
-rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous
-une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue;
-mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que,
-souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le
-tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre
-tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un
-mal qu'un bien.
-
-78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de
-déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise,
-laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,--quels
-que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la
-poésie ou de l'histoire--ils devront être choisis non parce qu'on n'y
-trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que
-le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre
-puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[188]; mais le vide
-d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle
-peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et
-classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le
-roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans
-la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle
-saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car
-c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de
-fille et de garçon.--Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la
-forme que vous voulez[189], comme vous feriez d'une rose, ou le forger
-avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour
-une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau
-à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une
-fleur--sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme
-un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et
-souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à
-certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut
-qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle
-doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait
-toujours:
-
-
-«Son allure légère et libre de femme d'intérieur
-Et ses pas d'une liberté virginale[190].»
-
-
-Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon
-dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que
-vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et
-piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger
-soupçon).
-
-79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses
-yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se
-livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore
-plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles,
-ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les
-plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à
-tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez
-penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où
-les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la
-signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les
-plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont
-rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles;
-les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus
-belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire
-unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur
-pour l'heure où nous aurons besoin d'elles.
-
-80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est
-surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre
-l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous
-élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des
-objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité.
-Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles
-aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le
-courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous
-qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles
-sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de
-filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des
-enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur
-manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la
-société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est
-qu'une peste contagieuse de couardise et d'imposture--de couardise parce
-que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de
-leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les
-fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce
-monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur
-de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se
-laisser éblouir.
-
-81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de
-nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre
-fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et
-quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine
-autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect;
-s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table;
-vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant
-est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le
-plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le
-Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.
-
-Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect
-témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous
-qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le
-développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand
-vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à
-une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins
-d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre
-enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de
-l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui
-permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon[191]?
-
-82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant
-qu'elle peut être une aide pour elle,--tel le rôle de l'art. Mais il
-est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide,
-qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres
-influences--l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur
-l'éducation de Jeanne d'Arc.
-
-«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du
-jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et
-mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée
-pour elle...
-
-«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux
-avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée
-d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les
-fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois
-l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes...
-
-«Mais les forêts de Domrémy--elles étaient les gloires de la
-contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et
-d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il
-y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples
-mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières
-jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs
-douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des
-lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.
-
-«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour
-ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant
-assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne
-sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[192].»
-
-Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre,
-des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous
-pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos
-enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement
-envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un
-jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de
-pelouse pour avoir la place de courir--pas davantage; supposez que vous
-ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous
-puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à
-charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de
-fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux
-vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela
-augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.
-
-83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute
-l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand
-qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous
-voulez les laisser _tous_ y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un
-haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez,
-et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car
-toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la
-fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents
-semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs
-derniers présents sont «des charbons de genièvre[193]».
-
-84. Et cependant je ne puis pas--bien qu'il n'y ait aucune partie de mon
-sujet que je sente plus profondément--imprimer ceci en vous; car nous
-faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons
-que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre
-rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et
-ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide
-avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer
-profonde, jadis considéré comme sacré--divin promontoire, regardant
-l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer
-une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux
-rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et
-les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries,
-toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit
-national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette
-montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple
-de Minerve?
-
-85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du
-Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école
-galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le
-Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école
-située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une
-classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées
-récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs
-reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six
-pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne
-savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas
-les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient
-encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et
-trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes
-d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus
-simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront
-entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que
-ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont
-point de berger[194]. Et ne croyez pas que vos filles pourront être
-élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine,
-tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs
-salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et
-souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts
-baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les
-douces eaux que le grand Législateur[195] a fait jaillir à jamais des
-rochers de votre pays natal,--ces eaux qu'un païen eût adorées pour
-leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées.
-Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels
-taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre
-azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen
-aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les
-couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais
-par un Dieu inconnu[196].
-
-86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de
-la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère
-de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante
-question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État?
-Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de
-l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas
-tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche--ou une
-obligation--personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou
-obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui
-concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation,
-personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation
-publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.
-
-Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme
-nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense,
-celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la
-beauté.
-
-Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la
-communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa
-défense.
-
-Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une
-sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une
-parure de beauté.
-
-Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin,
-contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans
-une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes
-de son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard,
-pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.
-
-Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes,
-c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir
-de beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand
-l'harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté
-plus rare.
-
-Et de même qu'au cœur de l'homme est toujours caché un instinct pour
-tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais
-seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but
-véritable:--de même qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui,
-justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et,
-faussement dirigé, les mine toutes; et _doit_ faire l'un ou
-l'autre;--ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct,
-l'amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté
-de la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit.
-
-87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l'homme,
-et du cœur de la femme, Dieu l'a mis là et l'y garde. Vainement autant
-qu'à tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir! La volonté
-céleste et l'intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos
-forces. Mais quel pouvoir[197]? Ceci est toute la question.
-
-Pouvoir de détruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non
-certes. Pouvoir de guérir de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir
-du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui guérit en
-touchant, qui enchaîne l'ennemi et délivre le captif; le trône qui
-est fondé sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les
-marches de la Pitié[198]. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir,
-n'aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être
-seulement des ménagères, mais des reines?
-
-88. Il y a déjà longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrogé,
-dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu'à la
-noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple
-titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de
-gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de
-prendre le titre de Dame (Lady)[199], qui exactement correspond au seul
-titre de Seigneur (Lord).
-
-Je ne les blâme pas de cela[200]; mais seulement des motifs étroits
-qui les poussent à cela. Je voudrais qu'elles désirent et revendiquent
-le titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le
-titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady
-vent dire: «Qui donne du pain» ou «qui donne des pains»[201] et Lord
-signifie «qui assure le maintien des lois» et les deux titres se
-réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain
-qui est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les
-multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un
-«Seigneur» (Lord) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'il
-maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a
-droit légalement à son titre qu'autant qu'elle prête aux pauvres,
-représentants de son Maître, cette aide qu'un jour des femmes, qui
-L'assistèrent de leurs biens, reçurent la permission d'étendre à ce
-Maître Lui-même--et autant qu'elle se fait connaître comme Lui-même,
-en rompant le pain[202].
-
-89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus,
-du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est
-grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en
-ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son
-empire; il est toujours l'objet d'une vénération religieuse partout
-où sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition
-proportionnée à ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la
-pensée que vous soyez de nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il
-en soit ainsi; vous ne sauriez être trop noble, et votre suite ne
-saurait être trop nombreuse; mais voyez à ce que cette suite soit de
-vassaux que vous serviez et nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui
-vous servent et nourrissent, et à ce que la multitude qui vous obéit
-soit la multitude de ceux que vous avez délivrés, et non réduits en
-captivité.
-
-90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination
-domestique, est également vrai de la domination de la reine; cette
-très haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi
-ces très hauts devoirs. Rex et Regina--Roi et Reine--«Bien-Faisants»,
-(Right-doers)[203]; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci
-que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le
-corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et
-enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez
-toutes, dans plus d'un cœur, des trônes, avec une couronne qu'on ne
-dépose pas; reines vous devez toujours être[204], reines pour vos
-fiancés, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut
-mystère pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera
-toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la
-Femme. Mais, hélas! trop souvent vous êtes de paresseuses et
-insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites
-choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le
-désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes,
-au mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du
-Prince de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises
-trahissent, pendant que celles qui sont bonnes l'oublient.
-
-91. «Prince de la Paix[205]». Pensez à ce nom. Quand les rois
-gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux
-aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent
-le pouvoir. Il n'est pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre
-monarchie que la leur est _an_archie[206]. Ceux qui gouvernent vraiment
-«Dei gratia» sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix.
-Il n'y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont
-vous, femmes, ne soyez responsables; responsables non de l'avoir
-provoquée, mais de ne pas l'avoir empêchée. Les hommes, par nature,
-sont enclins à combattre; ils combattront pour n'importe quelle cause
-ou pour aucune. C'est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les
-retenir quand il n'y a pas de cause à défendre. Il n'y a pas de
-souffrance, pas d'injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne
-soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais
-vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout
-cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et
-l'homme est pauvre de sympathie et avare d'espérance; vous seules
-pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la
-guérison.
-
-Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous
-vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos
-jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un
-monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et
-dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.
-
-92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous
-les phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris
-des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur,
-peut tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont
-les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas
-de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne
-m'étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime,
-dans l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais.
-Je ne m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre
-des multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par
-la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables
-forfaits amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois.
-Mais ce qui m'étonne toujours--oh! combien cela m'étonne!--c'est de
-voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein,
-douée d'un pouvoir--si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant
-et sur le père,--plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les
-vagues de la mer--que dis-je, d'un infini de bénédiction que son
-époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même
-elle serait faite d'une seule topaze massive et parfaite[207]--de voir
-cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance
-avec la voisine de la porte en face. Oui cela m'étonne--oh!
-m'étonne--de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme
-innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs
-protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au
-visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur entoure sa place de
-paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement
-chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert de roses,
-l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la racine
-par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots montants de
-leur sang répandu.
-
-93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins
-que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de
-jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux?
-Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que
-toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout
-où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le
-sol rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la
-mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes
-amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera
-celle de la neige. Mais ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire;
-cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit
-une femme bonne est certes jonché de fleurs; mais elles viendront
-derrière ses pas, non devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies
-et les marguerites en sont restées roses[208].»
-
-94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;--fausse et
-vaine[209]! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci
-aussi est une rêverie de poète:
-
-
-Même la légère campanule relève sa tête
-Qui rebondit sous ses pas aériens[210].
-
-
-Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle
-pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et
-non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de
-folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment
-dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et
-sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une
-fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une
-fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui
-qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez
-que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la
-floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard
-de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement
-de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la
-noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée
-d'épargner,--si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la
-sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: « Viens, Vent
-du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates
-s'exhalent[211],» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne
-pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout
-cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des
-fleurs plus belles que celles-là--des fleurs qui pourraient vous bénir
-de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des
-fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les
-vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours.
-Est-ce là un faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les
-rochers,--au loin dans l'obscurité des rues terribles, gisent ces
-faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges
-brisées; ne descendrez vous jamais auprès d'elles pour les bien
-arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter,
-toutes tremblantes, du vent cruel? Les matins succéderont-ils aux
-matins, pour nous, mais non pour elles? L'aube se lèvera-t-elle
-seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la
-mort[212]; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son
-souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille,
-et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas
-le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde
-de Dante[213], qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se tenait debout,
-tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes), disant:
-
-
-Viens dans le jardin, Maud,
-Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée
-Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin
-Et le musc des roses s'exhale[214].
-
-
-Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes,
-dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur
-profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux[215], et
-dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par
-bouton, en la fleur de promesse;--et encore elles se tournent vers vous,
-et pour vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!--et le
-lys soupire: J'attends[216]».
-
-95. Avez-vous remarqué que j'ai passé deux lignes quand je vous ai lu
-la première stance et pensez-vous que je les aie oubliées?
-Écoutez-les maintenant:
-
-
-Viens dans le jardin, Maud,
-Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée,
-Viens dans le jardin, Maud,
-Je suis sur la porte, tout seul.
-
-
-Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux
-jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non
-d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à
-l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un qu'elle
-supposa être le jardinier[217]? Ne l'avez-vous pas cherché souvent,
-Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte de
-cet ancien jardin où l'Épée flamboyante est plantée[218]?
-
-Là Il n'est jamais; mais à la porte de _ce jardin-ci_ Il attend
-toujours--il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir
-avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la
-grenade a bourgeonné.
-
-Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main
-conduit; là vous verrez[219] éclater les grenades où sa main a caché
-la graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des
-anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés
-des sentiers où Il a semé, et, s'appelant l'un l'autre à travers les
-rangées des vignes, dire: «Emparons-nous des renards[220], des petits
-renards qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres
-grappes de raisins.»
-
-Oh! reines que vous êtes,--ô reines!--dans les collines et les calmes
-forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils des
-tanières et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cités
-faudra-t-il que les pierres aient à crier contre vous qu'elles sont les
-seuls oreillers où le Fils de l'Homme peut reposer sa tête?
-
-
-[Note 154: La version habituelle est: «Le désert et le lieu aride se
-réjouiront et la solitude sera dans l'allégresse et fleurira comme une
-rose. Comparez Modern Painters, vol. IV, ch. VII, § 4: «Il faut que la
-cruauté des tempêtes frappe les montagnes, que la ronce et les épines
-croissent sur elles; mais elles les frappent de façon à amener leurs
-rochers aux formes les plus belles; et elles croissent de façon que _le
-désert fleurisse comme la rose._» Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce
-dernier passage cité par M. Bardoux): «L'histoire de la vallée aux
-roses n'est pas révolue. Les montagnes et les collines rompront le
-silence, éclateront en chansons; et autour d'elle, le désert se
-réjouira et fleurira comme la rose.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 155: Milton, Paradis perdu, IIe chant, vers 673 (je transcris
-cette référence du Bulletin de l'Union pour l'action morale qui m'est
-très aimablement communiqué par M. Lucien Fontaine (Bulletin des 1er
-et 15 décembre 1895).]
-
-[Note 156: State en anglais signifie aussi majesté. Ruskin dit: a kings
-majesty or «state».]
-
-[Note 157: Comparez Mæterlinck: «Ne parlons pas du père de Cordelia,
-dont l'inconscience par trop manifeste ne sera contestée par personne;
-mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes d'Elseneur
-d'assez haut? (Il les aperçoit des sommets de l'intelligence, mais non
-des sommets de la bonté.) Que serait-il advenu s'il avait contemplé
-les forfaits d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon les
-eussent contemplés? Vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine
-au lieu de celle de Hamlet, et que la tragédie suive son cours jusqu'à
-la fin? Hamlet pense beaucoup mais n'est guère sage.» (_La Sagesse et
-la Destinée._) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 158: Comparez «les acteurs s'élancent, tenant en main déjà
-leur catastrophe». (Comtesse Mathieu de Noailles, article sur _la Lueur
-sur la cime._) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 159: «Sa naïveté et sa crédulité de demi-barbare.»
-(Mæterlinck.)]
-
-[Note 160: Marchand de Venise, III, 2.]
-
-[Note 161: Comparez Fors Clavigera, lettre 92: «Walter Scott est sans
-comparaison possible la plus grande puissance spirituelle en Europe
-depuis Shakespeare.» Comparez la haute estime où Scott est également
-tenu par Carlyle, par Gœthe, par Emerson. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 162: J'aurais dû, pour rendre cette affirmation pleinement
-intelligible, indiquer les différentes faiblesses qui abaissent
-l'idéal des autres grands caractères masculins, l'égoïsme et
-l'étroitesse d'esprit chez Redgauntlet, la médiocrité d'enthousiasme
-religieux chez Edouard Glendinning (i) et d'autres analogues; et
-j'aurais dû faire observer qu'il a parfois esquissé à l'arrière-plan
-des caractères vraiment parfaits--trois d'entre eux (acceptons
-joyeusement cette marque de courtoisie adressée à l'Angleterre et à
-ses soldats) sont des officiers anglais: Le colonel Gardiner (ii), le
-colonel Talbot et le colonel Mannering (iii). (Note de l'auteur.)
-
-(i) Personnage du _Monastère_. Sur le _Monastère_ voir Fiction, Fair
-and Foul (publié dans «On the Old Road»), § 26, 113, 114, 117 et
-surtout § III et aussi la belle lettre 92 dans Fors Clavigera. (Note du
-traducteur.)
-
-(ii) Ce personnage de Wawerley est cité dans le même ouvrage (Fiction,
-Fair and Foul) § 113. (Note du traducteur.)
-
-(iii) Voir le même ouvrage § 109 et 119. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 163: Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering. Voir le même
-ouvrage, § 9, 10, 23, 114, etc. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 164: Sur Rob Roy, voir le même ouvrage, § 22, 24, 29, 30, 31,
-97, 114. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 165: Sur Rose Bradwardine (personnage de «Wawerley»), voir
-«Fiction, Fair and Foul» § 20. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 166: Sur Catherine Seyton (personnage de «l'Abbé»), voir le
-même ouvrage, § 21. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 167: Sur Diane Vernon (personnage de «Rob Roy» ), voir le même
-ouvrage, § 22. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 168: Sur Redgauntlet, voir le même ouvrage, passim.]
-
-[Note 169: Sur ce prénom d'Alice, voir même ouvrage, §19, note 5
-(Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du Pic, Alice Lee de
-Woodstock). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 170: Sur Jenny Deans, voir le même ouvrage, § 113. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 171: Sur cette ascension de Dante à la suite de Béatrice, voir
-Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l'œuvre de Dante, pp. 226-280.
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 172: «Rien ne vaut la douceur de son autorité.» (Baudelaire.)
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 173: Les mots «la résurrection d'Alceste» se trouvent plusieurs
-fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the air, III, 92, Pleasures of
-England, IV. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 174: Ouvrage de Chaucer imite des Héroïdes d'Ovide et des
-hagiographies chrétiennes. Dix-neuf héroïnes devaient prendre place
-dans cet ouvrage qui, resté incomplet, n'en comprend que neuf. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 175: Allusions à la «Fairy queen» de Spencer (1589-1596). Le
-chevalier de la Croix-Rouge notamment est d'abord par les enchantements
-d'Archimagus séparé d'Una. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 176: Moïse, Cf. Exode, II. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 177: Cf. _Bible d'Amiens_: «L'Égypte fut pour tous les peuples
-la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la
-chevalerie... Elle fut l'éducatrice de Moïse et l'hôtesse du Christ»
-(III, 27) et le beau morceau sur l'Égypte artistique et guerrière dans
-la Couronne d'Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 178: Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le lire assez
-souvent ni assez attentivement; autant que je sache il est le seul
-poète vivant qui toujours fortifie et épure; les autres quelquefois
-assombrissent et presque toujours déprimant et découragent les
-imaginations dont ils se sont facilement emparés. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 179: Allusion à Isaïe, XXXII, 2. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 180: Allusion à Jérémie, XXII, 14: «Malheur à qui dit: «Je
-me bâtirai une grande maison et des étages bien aérés, et qui s'y
-perce des fenêtres, qui la lambrisse de cèdre, et qui la peint de
-vermillon.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 181: Rigoletto. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 182: Walter Scott (Marmion, 6e chant, stance 30). Référence du
-Bulletin de l'Union pour l'action morale, n° du 1er janvier 1896. (Note
-du traducteur.)]
-
-[Note 183: Wordsworth. Ces mots «exquise vérité» appliqués à
-Wordsworth sont commentés par Ruskin lui-même dans «Fiction, Fair and
-Foul», § 80 (On the old Road, 3e volume.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 184: Cf., dans la Bible, la Vallée de Bénédiction (II
-Chroniques, XX, 26), la vallée de Destruction (Joel, II, 14, etc.).
-Mais l'allusion est ici bien plus directe, à la vallée symbolique que
-doit traverser _Chrétien_, dans le Pilgrims progress du chaudronnier
-Bunyam. Tout est allégorie (un homme perfide, _Sagesse mondaine_, un
-homme secourable, _Évangéliste_, tentent de perdre et de sauver
-_Chrétien_, tandis que _Maniable_ s'embourbe dans le marais du
-_Découragement_, etc.) dans ce livre auquel Ruskin fait souvent
-allusion. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 185: Allusion au Paradis reconquis de Milton: «Comme des enfants
-ramassent des galets sur la grève.» D'où (nous dit la «Library
-Edition», cette parole de Newton qu'il «n'était qu'un enfant jouant
-sur le rivage de la mer et s'amusant après un galet d'un autre galet,
-des coquillages après les coquillages, tandis que le grand océan de
-vérité s'étendait au loin, inaccessible.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 186: Allusion à Tennyson: «Dieu qui toujours vit et aime.»
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 187: _Prayer book._]
-
-[Note 188: Ces préceptes, Ruskin ne les a peut-être trouvés que dans
-son intelligence, ils sont plus émouvants pour nous qui les avons vu
-vivre, qui les avons recueillis sacrés et vivants ayant traversé des
-générations en passant d'une pensée à une autre pensée (de la
-pensée de la mère éducatrice à la fille éduquée) ou ils
-s'incorporaient, s'assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de
-la vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur infiniment
-pur, dans l'intelligence infiniment noble de femmes qui avaient été
-élevées d'après eux par des mères trop pures aussi pour craindre le
-mal pour elles-mêmes ou pour leurs filles, trop élevées d'esprit pour
-ne pas craindre la frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment,
-dans certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte
-d'ardente religion de l'intelligence transmise à leurs filles par des
-mères qui ne redoutaient pour elle qu'un contact dangereux, celui de la
-vulgarité. Des mots crus que pouvait renfermer Molière, des situations
-hardies que pouvait renfermer George Sand, on n'en avait cure, la mère
-sachant que sa fille n'y songerait même pas. L'absence de pudibonderie
-n'était que la sainte confiance d'un cœur inaccessible aux curiosités
-malsaines, qui ne se disait même pas qu'il y était inaccessible, car
-il ne pouvait les concevoir. Par de telles mères, des femmes furent
-élevées dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne
-furent jamais dépassées. On ne peut s'empêcher de le dire en
-retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bénis qui avaient dirigé
-leur jeunesse, écarté d'elles la frivolité, entretenu en elles, avec
-une simplicité délicieuse, le feu sacré. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 189: M. de Montesquieu disait d'un jeune artiste qui, depuis,
-l'avait payé d'ingratitude: «Moi qui l'ai taillé comme un if!»]
-
-[Note 190: Wordsworth. Je crois que j'ai donné dans une note de la
-traduction de la _Bible d'Amiens_ des extraits (à propos de la
-cathédrale de Chartres) du chapitre de Val d'Arno intitulé: Franchise.
-À la fin de ce chapitre Ruskin cite ces vers de Wordsworth et associe
-l'idéal féminin qu'ils évoquent à la Libertas de la cathédrale de
-Chartres, à la Débonnaireté de Westminster, à la Diana Vernon de
-Scott, à Antigone et à Alceste, pour les opposer toutes à une moderne
-danseuse de cancan, à la «Liberté selon Stuart Mill et Victor Hugo».
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 191: «Nous avons convenu avec la marquise que, chaque fois que je
-serais de trop au salon, elle me dirait: «Je crois que la pendule
-retarde.» (Lettre de Mlle de Saint-Geneix, dans le marquis de Villemer,
-cité de mémoire.) Mais la marquise de Villemer était intelligente et
-bonne. Je connais en revanche des gens qui se croient très élégants
-et d'une culture raffinée, qui ont prié le professeur de français de
-leur fille, personne tout à fait remarquable, de passer par l'escalier
-de service dans l'après-midi «pour ne pas rencontrer les visites».
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 192: «Jeanne d'Arc», d'après l'histoire de France de M.
-Michelet. Œuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 193: Psaume CXX. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 194: I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais en moins
-complète ressemblance avec le texte de Ruskin, Nombres, XXVII, 17. Le
-texte des Rois est reproduit dans saint Mathieu, IX, 36. (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 195: Exode, XXVII, 6. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 196: Actes, XVII, 23. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 197: Comparez Lectures on Art, § 39: «Vexilla regis prodeunt.»
-Oui, mais _de quel roi_? Il y a deux oriflammes; laquelle
-planterons-nous sur les plus lointaines îles,--celle qui flotte dans
-les flammes du ciel, ou celle qui pend en son vil tissu d'or
-terrestre?» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 198: Allusion probable à I Psaumes, 89, 15, et peut-être aussi
-à Isaïe, XVI, 5. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 199: Je voudrais qu'on instituât, pour la jeunesse anglaise d'une
-certaine classe, un véritable ordre de chevalerie dans lequel jeunes
-gens et jeunes filles à un âge donné seraient admis, à bon escient,
-au rang de chevalier et de dame; rang accessible seulement après un
-examen décisif, une épreuve qui porterait à la fois sur le caractère
-et sur le talent: et d'où l'on serait déchu si l'on était convaincu,
-par ses pairs, d'une action déshonorante. Une telle institution serait
-parfaitement possible, et avec elle tous les nobles résultats qu'elle
-comporte, chez une nation qui aimerait l'honneur. Le fait qu'elle ne
-soit pas possible chez nous, ne peut en rien discréditer ce projet.
-(Note de l'auteur.)]
-
-[Note 200: Au cours de Sésame et les Lys (et nous ne pouvions pas le
-noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin faire souvent semblant
-d'accorder quelque chose au mal, de concéder aux faiblesses humaines.
-Loin de mépriser les sensations, il trouvera que plutôt nous n'en
-avons pas assez (§ 27), que les formes de la joie sont plus importantes
-encore que celles du devoir (§ 36). À la page précédente, il
-exaltait la soif du pouvoir. Et tout à l'heure il va dire que jamais
-une femme ne souhaitera assez être grande dame et n'aura jamais d'assez
-nombreux vassaux. Mais dès qu'il s'explique, la concession se trouve
-retirée: il fallait seulement s'entendre sur le sens des mots. Du
-moment que «les passions» signifient l'amour de la vérité, et
-l'«ambition mondaine» la charité, le plus sévère médecin de notre
-âme, peut nous en permettre l'usage. En réalité, ce qui est défendu
-par une morale reste défendu par toutes les autres, parce que ce qui
-est défendu c'est ce qui est nuisible et qu'il ne dépend pas du
-médecin de l'âme d'en changer la constitution. Les apparences seules
-sont renouvelées et le régime tout au plus «aromatisé» au parfum des
-choses défendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de
-devoir. Le nom seul nous est concédé. (Je ne parle ici qu'à propos de
-Ruskin, bien entendu, et ne prétends pas méconnaître la profonde
-diversité des morales, malgré l'identité des régimes qu'elles nous
-prescrivent, et ce qu'elles gardent chacune de diffèrent et qu'elles
-tiennent de leur origine, utilitaire, mystique, etc,). Mais ou peut se
-demander si la meilleure manière d'habituer un malade à prendre du
-lait est d'y mêler une goutte de cognac, et n'est pas plutôt de lui
-apprendre tout de suite à aimer le goût même du lait. Ici cette
-conception «flatteuse pour l'amour-propre» du devoir social manque en
-réalité son but. Quand une femme désire être lady, elle ne se soucie
-pas de l'étymologie du mot, mais des privilèges mondains qui y sont
-attachés. Et si elle était une «lady» dans le sens que dit Ruskin,
-c'est-à-dire si elle souhaitait seulement être femme de bien, elle ne
-souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait pas la même personne qui le
-souhaiterait) être appelée «lady».--(Je ne parle pas de celles qui,
-de tous temps, ont été «ladies». Chez celles-là, la volonté
-d'être appelées «lady» correspond à quelque chose d'absolument
-naturel et légitime, et aussi étranger au snobisme que la volonté
-d'un général d'être appelé mon général). Lui donner ce petit
-appât du titre de lady pour l'aider à faire le bien, c'est cultiver
-son amour-propre pour accroître sa charité, c'est-à-dire quelque
-chose de contradictoire, comme nous avons déjà vu Ruskin nous
-autoriser à être ambitieux pourvu que nous soyons d'abord philosophes.
-Une philosophie ou une charité à qui le snobisme sert de seuil ou de
-terme, voilà une philosophie et une charité qui ne se conçoivent pas
-bien clairement. Sans doute je force ici, et bien grossièrement, la
-pensée de Ruskin. Et sans doute le mot «lady» n'a pas ici son sens
-strict. Mais enfin malgré tout il en garde quelque chose (il est un peu
-un de ces mots «masqués» contre lesquels Ruskin nous met en garde et
-ne se met pas assez en garde lui-même) et introduit dans la pensée du
-lecteur ces gracieuses confusions ou se plaisent aussi certains
-écrivains français quand ils mêlent,--en parlant comme de choses
-analogues--la «noblesse» du talent, «la noblesse» de la
-«naissance» et du caractère. La noblesse de la naissance, cela veut
-dire être duc, etc. Et sans doute dans l'ordre des grandeurs de la
-chair et comme facteur social, et pour tous les sentiments que cela met
-en jeu... chez les autres, cela est important. Mais c'est un pur
-calembour de rapprocher cela de la «noblesse» au sens spirituel; il
-est fort utile de se rendre compte du sens des mots, de ne pas tout
-mêler et, de tant d'idées confondues, de ne pas faire sortir une
-prétendue aristocratie de l'intelligence qui emprunte à l'aristocratie
-de naissance son système de filiation par le sang, non par l'esprit,
-pour l'appliquer à la noblesse de l'esprit et finalement fait un
-«noble» (dans tous les sens du mot qui en réalité alors n'en a plus
-alors aucun) du neveu de Michelet. (Inutile de dire que j'ignore s'il
-existe un neveu de Michelet et que j'ai pris ce grand nom au hasard.)
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 201: «Breadgiver» ou «Loaf giver». Bread est le pain. Loaf
-c'est un pain, une miche, c'est-à-dire le pain avec la forme que lui à
-donnée le boulanger. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 202: Saint Luc, XXIV, 30-35. Comparez une autre application du
-même texte dans Lectures on Art: «Et l'art chrétien ne sera de
-nouveau possible que quand il... se fera reconnaître, comme fit son
-Maître, _en rompant le pain_» (Lectures ou Art, IV, 16). Il est vrai
-que l'Index de «Lectures on Art» donne comme référence à ce
-passage: Actes, II, 42. Mais en se reportant à l'un et l'autre texte,
-le lecteur verra que la référence au texte de saint Luc, pour être
-moins littérale, est plus exacte en esprit. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 203: Rapprochez la _Bible d'Amiens_ sur David: «Roi et Prophète,
-symbole de toute Royauté divinement bienfaisante (Divinely _right
-doing_)» (_Bible d'Amiens_, IV, 32), et la Couronne d'Olivier sauvage:
-«Lui (le roi) dont la royauté signifie seulement que sa fonction est
-d'être envers chacun bienfaisant (_right doing_) » (III, la Guerre).
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 204: Comparez la Couronne d'Olivier sauvage: «La véritable
-épouse dans la maison de son mari est une servante. C'est dans son
-cœur qu'elle est reine.» (Note du traducteur.)]
-
-[Note 205: Isaïe, IX, 5, Ruskin fait souvent allusion à ce verset,
-notamment: _Bible d'Amiens_, IV, 52, Unto this last, § 44, la Couronne
-d'Olivier sauvage, § 31. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 206: J'emprunte cette allitération, qui rend assez bien le
-«rule» et «mis-rule» du texte, à l'Union pour l'action morale
-(Bulletin du 15 février 1896).]
-
-[Note 207: Allusion à cette réponse d'Othello à Emilia: «Si elle
-avait été fidèle--quand le ciel m'aurait offert un autre
-univers--formé d'une seule topaze massive et pure--je ne l'aurais pas
-cédée en échange.» (_Othello_, scène XVI.) (Note du traducteur.)]
-
-[Note 208: Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 209: Tennyson, nous dit la «Library Edition», se montra piqué
-de cette interprétation. «Le jour même, dit-il à Thomas Wilson, où
-j'écrivis cela, je vis les marguerites toutes roses à Maidens Croft et
-j'avais envie d'en envoyer une à Ruskin avec cette suscription: «un
-mensonge pathétique.» Sur ces derniers mots, voir la note page 222.
-(Note du traducteur.)]
-
-[Note 210: Cité de la description d'Ellen Douglas dans la Dame du Lac
-de Walter Scott, nous dit la «Library Edition». (Note du traducteur.)]
-
-[Note 211: Cantique des Cantiques, IV, 16.]
-
-[Note 212: Voir la note de la page 138. (Note de l'auteur.)]
-
-[Note 213: «Et là m'apparut... une Dame seule, laquelle s'en allait
-chantant, et cueillant l'une après l'autre les fleurs dont sa route
-était émaillée. Comme une femme en dansant tourne à terre sur
-elle-même et les pieds serrés, mettant à peine un pied devant
-l'autre, ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se
-tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes.»
-(Divine Comédie, Purgatoire, chant XXVIII). Selon Mme Lucie
-Félix-Faure Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la rencontre avec
-Mathilde, dans sa correspondance, s'est peut-être souvenu «des pages
-légers de Mathilde sur le sol embaumé pour évoquer la dame du Jardin,
-dans le poème de la Sensitive, celle dont le pied semblait avoir
-compassion de l'herbe qu'il foulait». (Lucie Félix-Faure, les Femmes
-de l'œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante, Tennyson,
-Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 214: Tennyson, Maud.]
-
-[Note 215: L'Union pour l'action morale dit «avec l'essor d'un clocher
-béni», ce qui est très acceptable; j'invoque en faveur du sens que
-j'ai adopté, non d'ailleurs sans hésitation, l'autorité de M. de la
-Sizeranne. (Cf. La Religion de la Beauté, p. 148.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 216: Ces vers de Maud sont cités par Ruskin comme exemple
-«exquis» de «mensonge pathétique» dans le chapitre de Modern
-Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du traducteur.)]
-
-[Note 217: Cantique des Cantiques, II, 15. (Note du traducteur.)]
-
-[Note 218: Saint Jean, XX, 15. Ruskin a fait des mêmes versets un bel
-usage dans Fors Clavigera: «Rappelez-vous seulement des jours où le
-Sauveur des hommes apparut aux yeux humains, se levant du tombeau pour
-rendre manifeste son immortalité. Vous pensiez sans doute qu'il était
-apparu dans sa gloire, d'une surnaturelle et inconcevable beauté? Il
-apparut si simple dans son aspect, dans ses vêtements, que celle qui,
-de toute la terre, pouvait le mieux le reconnaître, l'apercevant à
-travers ses larmes, ne le reconnut pas. Elle le prit pour «le
-jardinier». (Fors Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la fin
-de Satan: «Madeleine croira que c'est le jardinier.» (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 219: Genèse, III, 24. Voir une belle application de ce texte dans
-Modern Painters: «Et il mit à l'orient du jardin un chérubin à
-l'épée flamboyante.»--«Ces flammes sont-elles inextinguibles et
-vraiment ne peut-on plus passer à travers les portes qui gardent le
-chemin? Ou plutôt n'est-ce pas que nous ne désirons plus y entrer?...
-Tant que nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes,
-etc.; en vérité l'épée flamboyante se mettra en travers de tout
-chemin et les portes de l'Eden resteront fermées, jusqu'au jour où
-nous aurons rentré au fourreau les pointes plus enflammées encore de
-nos passions, etc.» (Modern Painters, partie VI, § 51.) (Note du
-traducteur.)]
-
-[Note 220: Allusion à saint Luc, IX, 58: «Mais Jésus lui répondit:
-Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le
-Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Comparez avec la
-Couronne d'Olivier sauvage: «ces Chasses gardées grâce auxquelles...
-a été réalisé mot à mot ou plutôt en fait dans la personne de Ses
-pauvres ce que leur Maître disait de lui-même, que les renards et les
-oiseaux avaient des demeures, mais que Lui n'en avait point.»
-(Conférence I, Le Travail.) (Sur le même verset encore, voir Eagles
-Nest.) Avec cette ingéniosité merveilleuse qui, commentant les
-Évangiles à l'aide de l'histoire et de la géographie (histoire et
-géographie d'ailleurs forcément un peu hypothétiques), il donne aux
-moindres paroles du Christ un tel relief de vie et semble les mouler
-exactement sur des circonstances et des lieux d'une réalité
-indiscutable, mais qui parfois risque par là-même d'en restreindre un
-peu le sens et la portée, Renan, dont il peut être intéressant
-d'opposer ici la glose à celle de Ruskin, croit voir dans ce verset de
-saint Luc comme un signe que Jésus commençait à éprouver quelque
-lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de Jésus, page 324 des premières
-éditions.) Il semble qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu
-sans doute par un sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur
-sacrée, le germe de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire,
-sous une forme terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou
-seulement classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande
-œuvre, une œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup
-à faire pour voir s'y esquisser comme une sort de Belle Hélène du
-Christianisme. (Note du traducteur.)]
-
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- </head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Sésame et les lys:, by John Ruskin</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Sésame et les lys:</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>des trésors des rois, des jardins des reines</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: John Ruskin</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Marcel Proust</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Contributor: Marcel Proust</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: January 04, 2021 [eBook #64213]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉSAME ET LES LYS: ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/sesame_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h2>JOHN RUSKIN</h2>
-
-
-<h3>SÉSAME ET LES LYS</h3>
-
-<h4>DES TRÉSORS DES ROIS<br />
-DES JARDINS DES REINES</h4>
-
-
-<h5>TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE</h5>
-
-<h5>PAR</h5>
-
-<h4>MARCEL PROUST</h4>
-
-
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE</h5>
-
-<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI</h5>
-
-<h5>MCMVI</h5>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>TABLE</h4>
-
-<p><a href="#PREFACE">PRÉFACE DU TRADUCTEUR</a><br />
-<a href="#Sur_la_lecture">Sur la lecture</a></p>
-
-<p><a href="#SESAME">SÉSAME</a><br />
-<a href="#DES_TRESORS_DES_ROIS">Des Trésors des Rois</a><br />
-<a href="#LES_LYS">II. LES LYS</a><br />
-<a href="#DES_JARDINS_DES_REINES">Des Jardins des Reines</a></p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4><a id="PREFACE">PRÉFACE DU TRADUCTEUR</a><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h4>
-
-
-<h4><a id="Sur_la_lecture">SUR LA LECTURE</a></h4>
-
-<div class="blockquot-half">
-<p><i>À Madame la Princesse Alexandre
-de Caraman-Chimay, dont les
-Notes sur Florence auraient fait
-les délices de Ruskin, je dédie respectueusement,
-comme un hommage de ma profonde admiration
-pour elle, ces pages que j'ai recueillies
-parce qu'elles lui ont plu.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p></div>
-
-
-<p>Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si
-pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre,
-ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui,
-<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>
-semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions
-comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un
-ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou
-le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la
-page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait
-fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans
-<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de
-force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et
-pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite
-après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû
-nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en
-gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus
-précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec
-amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres
-d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous
-ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur
-leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.</p>
-
-<p>Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des
-vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des
-heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour
-pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout
-le monde était parti «faire une promenade», je me glissais dans la salle à
-manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne
-n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je
-n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les
-assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de
-la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui
-parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides
-de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un
-<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une
-chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l'oncle
-matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très
-bien un peu de feu; je vous assure qu'à six heures il faisait joliment
-froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!»
-Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait
-encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de
-la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux
-vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout
-près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de
-faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées
-cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels
-versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait
-parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient
-avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir.
-Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le
-couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait
-devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais
-une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait
-arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres,
-répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient
-lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire
-convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie
-ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure
-<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver
-dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la
-promenade, avaient «pris par Méséglise», ou ceux qui n'étaient pas
-sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne
-veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du
-feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas
-mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou
-celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez
-fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du
-respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si
-cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret
-d'état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition.
-Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à
-leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais
-exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était
-déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale:
-«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le
-couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on
-n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle
-horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire
-et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et
-où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre
-l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une
-cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même
-<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant
-juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la
-divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma
-grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec
-une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour
-un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle
-s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus
-compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du
-caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur
-les choses dont les règles et les principes lui avaient été
-enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de
-jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle
-était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner
-si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses,
-d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de
-simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait
-avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas
-absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en
-«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec
-exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un
-simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire
-à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien
-élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle
-manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.»
-<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais
-c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce
-peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le
-bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal,
-difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de
-la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale
-la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un
-domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire
-preuve, ou manquer, de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant
-d'amour-propre qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis
-et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils
-étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois,
-très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard.
-Les critiques toujours motivées de ma grand'tante impliquant au
-contraire que la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne
-pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon
-grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec lui, ma
-grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas
-son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement
-qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses
-yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le
-don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de
-donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de
-questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au
-martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon
-<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la
-journée était un peu chaude, chacun montait «se retirer dans sa
-chambre», ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches
-rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si
-bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à
-faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans
-avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte
-de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa
-pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois,
-s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été
-si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais,
-édictent qu'une chambre n'est belle qu'à la condition de contenir
-seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile,
-fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente.
-Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux
-murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de
-chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique,
-ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses
-qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement,
-jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient
-à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas
-là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur
-<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines
-blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un
-sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes
-à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous
-laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous
-les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher,
-j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à
-passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus,
-du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de
-mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir
-«répandre»), sortes d'instruments du culte&mdash;presque aussi saints que
-la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une
-ampoule de verre&mdash;que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni
-même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient
-été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant
-de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement;
-ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des
-fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans
-épines, puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais
-me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche
-de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule
-bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour
-une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever
-<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger,
-n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette
-blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la
-commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis
-bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu,
-rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait
-d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans
-la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne
-pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup
-image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher
-moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition
-enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et
-de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur
-d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur
-maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois
-parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la
-fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant
-toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir
-prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement
-bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines
-réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de
-s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple,
-d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le
-<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement
-ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même
-une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment
-n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un,
-peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec
-cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire,
-qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins
-ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie
-silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la
-fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de
-chapelle où le soleil&mdash;quand il traversait les petits carreaux rouges
-que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres&mdash;piquait sur les
-murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi
-étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus
-grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si
-retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église,
-à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient
-par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient
-sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je
-saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de
-vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à
-la photographie par Brown du <i>Printemps</i> de Botticelli ou au moulage
-de la <i>Femme inconnue</i> du musée de Lille, qui, aux murs et sur la
-cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William
-<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés
-dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince
-Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné
-d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle,
-toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il
-servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne
-aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de
-la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma
-chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me
-paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il
-pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une
-personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais
-que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours
-pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu,
-et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune
-m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le
-<i>Printemps</i> de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur
-demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et
-décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse
-en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût
-faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir
-seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens
-vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le
-langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût
-<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où
-mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je ne
-me sens heureux qu'en mettant le pied&mdash;avenue de la Gare, sur le port
-ou place de l'Église&mdash;dans un de ces hôtels de province aux longs
-corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les
-efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de
-l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit
-ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les
-chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver,
-mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter
-à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle
-pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de
-pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa
-chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée
-éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée,
-on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de
-s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé
-exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût
-de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de
-se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là
-ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux
-bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des
-chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant
-<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le
-sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le
-verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec
-elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure,
-tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures
-d'insomnie des mourants et des amoureux.</p>
-
-<p>Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il
-fallait aller au parc, à un kilomètre du village<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. Mais après le jeu
-obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et
-distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre
-avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin,
-dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la
-rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de
-cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment
-sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la
-clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du
-mot&mdash;une rivière qui devait avoir un nom&mdash;et ne tardait pas à
-s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?)
-entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les
-boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et
-qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes,
-<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins
-montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à
-l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais
-les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et
-je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je
-m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le
-plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains
-jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche
-qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de
-bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était
-profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue
-plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain,
-quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus,
-cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors
-plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au
-loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu,
-aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur
-et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le
-suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas les
-cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village&mdash;quand
-on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute
-et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué
-de corbeaux&mdash;faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens
-de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces
-<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
-et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les
-villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient
-nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant
-l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me
-déranger.</p>
-
-<p>Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner,
-les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais
-cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres
-d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la
-fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie
-qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que
-mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans
-la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste,
-baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et
-pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait
-en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse
-et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient
-pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du
-Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames
-des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles
-traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères,
-venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au
-retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté
-l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour
-semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en
-<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-forme de tours, protégés du soleil par un store,&mdash;«manqués»,
-«Saint-Honorés» et «génoises»,&mdash;dont l'odeur oisive et sucrée est
-restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaité
-des dimanches.</p>
-
-<p>Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait
-arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans
-bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir
-profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps
-déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à
-diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les
-yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans
-la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme,
-une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues,
-comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec
-elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à
-autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres
-à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux
-gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait,
-et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient
-l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une
-indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait
-haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus
-rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel
-«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence
-<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis
-jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait
-été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on
-pouvait rencontrer dans les rues de Fougères<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a> un vieillard encore
-droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à
-nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis
-nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une
-phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il
-avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet
-étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une
-personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était
-substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât,
-et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces
-personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la
-nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à
-l'amour qu'ils nous avaient inspiré<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a> et dont l'objet nous faisait
-tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des
-<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans
-un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous
-étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions
-maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase
-dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir
-l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans
-la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal
-de Modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir.</p>
-
-<p class="center">* * * * * * * * * *</p>
-
-<p>... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois»
-pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle
-prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais
-mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le
-souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute
-<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du
-développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que
-ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des
-jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur
-sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que
-des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais
-peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en
-auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à
-peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés,
-à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé
-<i>Lecture</i>, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme
-au dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à
-présenter.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture
-que Ruskin donna à l'Hôtel de Ville de Rusholme, près Manchester, le
-6 décembre 1864 pour aider à la création d'une bibliothèque à
-l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde,
-«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à
-fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M.
-Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il
-demeura <i>at home</i>, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et
-quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de
-«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>,
-nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et
-<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous
-pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans
-l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans
-l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des
-bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London
-Bibliothèque...»</p>
-
-<p>Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous
-occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons
-la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture
-de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus
-honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs».
-Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche
-du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve
-partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien
-où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire
-illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il,
-que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos
-amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée
-<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous
-voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand
-poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme
-de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix
-minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans
-notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant
-ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années,
-nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela,
-tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est
-continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps
-que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société,
-parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire
-attendre près de nous toute une journée&mdash;rois et hommes d'État
-attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
-l'obtenir&mdash;nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres
-simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous
-n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>.»
-«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux
-causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage.» etc., et
-réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la
-lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus
-sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion
-<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
-de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes
-dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi
-assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes;
-que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est
-pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on
-communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation,
-consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre
-pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir
-de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la
-conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être
-inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même.
-Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a
-énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait
-rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a
-pas cherché à aller au cœur même de l'idée de <i>lecture</i>. Il n'a
-voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une
-sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui
-nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé
-aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que
-la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une
-communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque
-chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on
-puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle
-prépondérant qu'il semble lui assigner.
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p>
-
-<p>Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces
-vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander
-en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure
-lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du
-fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles
-heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc,
-où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer
-silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines
-distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux
-fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant
-vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance,
-ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de
-perceptions, va vous dire quel il était: <i>le Capitaine Fracasse</i>, de
-Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases
-qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de
-l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit
-de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait
-à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une
-ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la
-connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres
-livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que
-celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais
-désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il
-distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en
-l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs
-de l'éternité<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.» Cette phrase me donnait une véritable ivresse.
-Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen
-âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au
-lieu de dire cela furtivement après l'ennuyeuse description d'un
-château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas
-m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long
-du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois
-son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais
-voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que
-je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle,
-d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars
-<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque
-fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture
-finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui
-soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît
-si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non
-ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de
-cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à
-décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un
-doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à
-mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en
-étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits
-qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin
-sa pensée tout entière.</p>
-
-<p>Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des
-beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel
-et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que
-pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le
-lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse
-commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous
-donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner
-des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous
-faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de
-son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et
-d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie
-<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que
-nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse
-ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que
-c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire
-qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien
-dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne
-peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne
-nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes
-éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à
-des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions
-personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent
-nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du
-reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent
-pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M.
-Mæterlinck, à M<sup>me</sup> de Noailles, «dans le jardin de Zélande où
-croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle
-et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous
-avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que
-ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les
-peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son
-<i>Printemps</i>, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à
-Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous
-laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en
-réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui,
-<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont
-fait choisir pour les peindre à M<sup>me</sup> de Noailles, à Mæterlinck, à
-Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de
-rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres
-et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme
-un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que
-nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face
-indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette
-apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au
-delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette
-chose en quelque sorte sans épaisseur&mdash;mirage arrêté sur une
-toile&mdash;qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides
-voudraient percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême
-effort de l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever
-partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous
-laisse incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde,
-regarde,</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Parfumés de trèfle et d'armoise,</span><br />
-<span class="i0">Serrant leurs vifs ruisseaux étroits</span><br />
-<span class="i0">Les pays de l'Aisne et de l'Oise.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage.
-Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le
-prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un
-<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une
-discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut
-nous y introduire: elle ne la constitue pas.</p>
-
-<p>Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi
-dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte
-de discipline curative et être chargée, par des incitations
-répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans
-la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle
-analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains
-neurasthéniques.</p>
-
-
-<p>On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade,
-sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans
-une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde,
-d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une
-main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses
-jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune
-incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de
-manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable
-d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance
-organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a
-pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté,
-si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de
-dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu
-à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe
-certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte
-<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-de paresse<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a> ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans
-les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de
-l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient
-capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais,
-sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un
-perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend
-le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les
-entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant
-depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait
-plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter,
-ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur
-noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les
-réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils
-<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de
-créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en
-lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la
-recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne
-peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément
-de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne
-pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en
-branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée,
-les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien,
-puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire
-directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en
-venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien
-l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or
-nous avons vu que c'était précisément là la définition de la
-lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline
-qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est
-donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les
-géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une
-incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité
-personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les
-affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure,
-le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se
-servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts.
-Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui
-être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une
-influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain
-qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson
-commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et
-Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du
-paradis.</p>
-
-<p>Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques
-nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous
-n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il
-devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la
-vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle,
-quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne
-pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par
-l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée
-entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les
-autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les
-rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un
-parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un
-peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la
-vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans
-un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque
-correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains
-caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de
-chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de
-lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent
-de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de
-la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée
-qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long
-voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent,
-tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à
-tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht,
-qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux
-dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en
-glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et
-du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas
-encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour
-cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable
-archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste,
-avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la
-vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de
-mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni
-les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la
-vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il
-dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens
-charmants dont les visages du XVII<sup>e</sup> siècle nous changent des
-<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-figures accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations,
-au moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer
-de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et
-nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une
-curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos
-livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui
-vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches,
-aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la
-bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables
-de l'acte d'entrée en possession de la vérité&mdash;de la vérité que
-pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper
-nous prendrons en note&mdash;nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre
-des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du
-vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le
-haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden
-du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVII<sup>e</sup>
-siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de
-soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres
-dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés
-aux maisons à pignons des deux rives<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p>
-
-<p>Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et
-docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres
-de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la
-détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une
-vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la
-vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car
-bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité
-qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement
-parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par
-conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle
-vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur
-esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire,
-pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui
-s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais
-une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de
-recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique
-une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou
-dans Boccace<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>, en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile.
-Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres
-la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur
-forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable,
-un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort.
-Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette
-sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce
-que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui
-n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un
-fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez
-les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas
-plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous
-appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette
-«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il
-semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu
-au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion
-s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du
-<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus
-grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication
-directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres.
-N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne
-leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au
-vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce
-que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un
-défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent
-travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas
-conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline
-que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos
-défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au
-fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir
-qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en
-mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, d'en
-établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui
-prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment
-cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer,
-comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un
-grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont
-l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes
-communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure
-grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie,
-<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
-quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille
-édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs,
-quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la
-sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi
-dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains
-d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit
-dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque
-connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de
-réalité, à la portion vivante qu'elle contient.</p>
-
-<p>Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur
-plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui
-que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime
-à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont
-nullement inspirée. Je me rappelle une page du <i>Monde comme
-Représentation et comme Volonté</i> où il y a peut-être vingt citations
-à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les
-citations): «Voltaire, dans <i>Candide</i>, fait la guerre à l'optimisme
-d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans
-<i>Caïn</i>. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né
-par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui
-est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere
-genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut
-attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>
-obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse
-(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de
-sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de
-l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable.
-Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem
-est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont
-célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans
-l'<i>Œdipe à Colone</i> (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non
-esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum
-vita est plena dolore» (<i>Hippolyte</i>, 189), et Homère l'avait déjà
-dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium,
-quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi:
-«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles
-dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen&mdash;The
-happiest youth,&mdash;Would shut the book and sit him down and die.» Byron
-enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous
-dépeint l'existence sous les plus noires couleurs dont le
-«<i>Criticon</i>, etc.<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner
-trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette
-petite démonstration à l'aide des <i>Aphorismes sur la Sagesse dans la
-Vie</i>, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>
-suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité,
-de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs
-citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde:
-«Compiler n'est pas mon fait.»</p>
-
-<p>Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une
-chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une
-amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent,
-lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est
-de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des
-autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui
-ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes
-ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence,
-gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont
-stériles et fatigantes. De plus,&mdash;dès les premières relations de
-sympathie, d'admiration, de reconnaissance,&mdash;les premières paroles que
-nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent
-autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une
-véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser
-dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les
-paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres
-de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore
-toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la
-lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec
-<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée
-avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne
-les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés,
-aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de
-nous?&mdash;N'avons-nous pas manqué de tact?&mdash;Avons-nous plu?&mdash;et
-la peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié
-expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas
-de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans
-la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous
-n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément
-assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement
-que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure
-amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour
-les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne
-porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces.
-Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de
-l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles,
-réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage
-même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent
-par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas
-elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond,
-ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique
-d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports
-<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont
-étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de
-la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent
-dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de
-chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand
-plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer
-d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un
-Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser
-qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans
-l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance
-spirituelle, et dans son <i>Voyage en Espagne</i>, où chaque phrase, sans
-qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de
-gaîté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la
-dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur
-ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de
-l'art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir
-s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire
-entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née
-d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous
-ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand
-il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de
-tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets»
-et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et
-<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine
-d'aller à Chartres visiter la cathédrale<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>.</p>
-
-<p>Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme nous le suivons volontiers
-dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique
-que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours
-qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la
-tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or»,
-nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin
-et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est
-devenu<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a>. Nous sentons bien que sa gaîté hâbleuse et ses
-mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de
-journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il
-veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant
-de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec
-une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération
-morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases
-dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les
-mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son
-essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir
-<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons,
-parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont
-peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par
-là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est
-pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de
-défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur
-un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de
-court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second,
-ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.</p>
-
-<p>Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous
-l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la
-lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la
-plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls,
-la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La
-puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne
-pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre
-vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits
-qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit.
-Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de
-l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la
-science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie,
-une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse
-consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>.</p>
-
-<p>Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence
-des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui
-parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient
-guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il
-parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide,
-de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins
-livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de modernité et de vie
-semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait,
-commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a>. On
-pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre
-classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics
-intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les
-maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés
-des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait
-s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M.
-Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>. Le public
-va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que
-ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée
-contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent
-accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure
-tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit
-mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et
-leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de
-soi, à voyager, quand on lit.
-<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span></p>
-
-<p>Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir,
-attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages
-anciens<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les
-ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les
-créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que
-leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est
-comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se
-promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du
-XV<sup>e</sup> siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente
-lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que
-couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une
-époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui
-n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en
-a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à
-errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint Simon.
-Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui
-gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir qui n'existent
-plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne
-ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir
-encore la couleur.
-<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p>
-
-<p>Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint Simon
-ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans
-lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté
-qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut
-comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient
-les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la
-pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce
-au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a
-été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle,
-faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au
-XVII<sup>e</sup> siècle&mdash;et en elle des coutumes et un tour de pensée
-disparus&mdash;que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont
-les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies
-par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces
-tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à
-<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-l'audace<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a> et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les
-plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en
-belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues
-prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre
-de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous
-éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies,
-elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que
-dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le
-passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes,
-les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles
-<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit
-cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la
-Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.</p>
-
-<p>Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos
-yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases&mdash;et je pense à
-des livres très antiques qui furent d'abord récités,&mdash;dans
-l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un
-hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois
-séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux
-points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de
-cantiques dont il est parsemé<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>, j'ai entendu le silence du fidèle,
-qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets
-suivants<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a> comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens
-de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui,
-s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus
-d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que
-la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle
-<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis
-dix-sept siècles.</p>
-
-<p>Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette
-impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel,
-un peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur
-la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui
-portent sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre
-saint Théodore foulant aux pieds le crocodile,&mdash;belles étrangères
-venues d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient
-mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos
-échangés autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur
-pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait,
-continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XII<sup>e</sup>
-siècle qu'elles intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place
-publique, au milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit
-l'empire, un peu du XII<sup>e</sup> siècle, du XII<sup>e</sup> siècle
-depuis si longtemps enfui, se dresse en un double élan léger de granit
-rose. Tout autour, les jours actuels, les jours que nous vivons circulent,
-se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement
-s'arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas
-dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre
-temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes
-roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se
-pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les
-écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable
-<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-du Passé:&mdash;du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec
-cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous
-fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des
-siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à
-l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part
-du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous,
-approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">MARCEL PROUST</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span></p>
-
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Je n'ai essayé, dans cette préface, que de réfléchir à mon tour
-sur le même sujet qu'avait traité Ruskin dans les <i>Trésors des Rois</i>:
-l'utilité de la Lecture. Par là ces quelques pages où il n'est guère
-question de Ruskin constituent cependant, si l'on veut, une sorte
-de critique indirecte de sa doctrine. En exposant mes idées, je me
-trouve involontairement les opposer d'avance aux siennes. Comme
-commentaire direct, les notes que j'ai mises au bas de presque
-chaque page du texte de Ruskin suffisaient. Je n'aurais donc rien
-à ajouter ici si je ne tenais à renouveler l'expression de ma
-reconnaissance mon amie M<sup>lle</sup> Marie Nordlinger qui, tellement
-mieux occupée à ces beaux travaux de ciselure où elle montre
-tant d'originalité et de maîtrise, a bien voulu pourtant revoir de
-près cette traduction, souvent la rendre moins imparfaite. Je veux
-remercier aussi pour tous les précieux renseignements qu'il a bien
-voulu me faire parvenir M. Charles Newton Scott, le poète et l'érudit
-à qui l'on doit «L'Église et la pitié envers les animaux» et «L'Époque
-de Marie-Antoinette», deux livres charmants qui devraient
-être plus connus en France, pleins de savoir, de sensibilité et d'esprit.</p>
-
-<p><i>P.S.</i>&mdash;Cette traduction était déjà chez l'imprimeur quand a
-paru dans la magnifique édition anglaise (<i>Library Edition</i>) des
-œuvres de Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook et Alexander
-Wedderburn, le tome contenant <i>Sésame et les Lys</i> (au mois de juillet
-1905). Je m'empressai de redemander mon manuscrit, espérant
-compléter quelques-unes de mes notes à l'aide de celles de MM. Cook
-et Wedderburn. Malheureusement si cette édition m'a infiniment intéressé,
-elle n'a pu autant que je l'aurais voulu me servir au point de
-vue de mon volume. Bien entendu la plupart des références étaient
-déjà indiquées dans mes notes. La <i>Library Edition</i> m'en a cependant
-fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre des mots «nous dit la
-<i>Library Edition</i>», ne lui ayant jamais emprunté un renseignement
-sans indiquer immédiatement d'où il m'était venu. Quant aux
-rapprochements avec le reste de l'œuvre de Ruskin on remarquera
-que la «Library Edition» renvoie à des textes dont je n'ai pas
-parlé, et que je renvoie à des textes qu'elle ne mentionne pas. Ceux
-de mes lecteurs qui ne connaissent pas ma préface à la Bible d'Amiens
-trouveront peut-être que, venant ici le second, j'aurais dû profiter
-des références ruskiniennes de MM. Cook et Wedderburn. Les autres
-comprenant ce que je me propose dans ces éditions ne s'étonneront
-pas que je ne l'aie pas fait. Ces rapprochements tels que je les conçois
-sont essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu'un éclair
-de la mémoire, une lueur de la sensibilité qui éclairent brusquement
-ensemble deux passages différents. Et ces clartés ne sont pas aussi
-fortuites qu'elles en ont l'air. En ajouter d'artificielles, qui ne
-seraient pas jaillies du plus profond de moi-même fausserait la vue
-que j'essaye, grâce à elles, de donner de Ruskin. La <i>Library Edition</i>
-donne aussi de nombreux renseignements historiques et biographiques,
-souvent d'un grand intérêt. On verra que j'en ai fait état
-quand je l'ai pu, rarement pourtant. D'abord ils ne répondaient
-pas absolument au but que je m'étais proposé. Puis la <i>Library
-Edition</i>, édition purement scientifique, s'interdit tout commentaire
-sur le texte de Ruskin, ce qui lui laisse beaucoup de place pour
-tous ces documents nouveaux, tous ces inédits dont la mise au
-jour est à vrai dire sa véritable raison d'être. Je fais au contraire
-suivre le texte de Ruskin d'un commentaire perpétuel qui donne à ce volume
-des proportions déjà si considérables qu'y ajouter la reproduction
-d'inédits, de variantes, etc., l'aurait déplorablement surchargé.
-(J'ai dû renoncer à donner les Préfaces de <i>Sésame</i>, et la 3<sup>e</sup>
-Conférence que Ruskin ajouta plus tard aux deux primitives.) Tout
-ceci dit pour m'excuser de n'avoir pu profiter davantage des notes
-de MM. Cook et Wedderburn et aussi pour témoigner de mon admiration
-pour cette édition vraiment définitive de Ruskin, qui offrira
-à tous les Ruskiniens un si grand intérêt.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un village est un
-chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3.000
-habitants.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif&mdash;de
-ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose
-d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il
-retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé
-sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité&mdash;est
-resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses.
-Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec
-calme; il me suffit d'ouvrir un volume des <i>Lundis</i> de Sainte-Beuve
-et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de
-M<sup>me</sup> d'Albany): «Rien ne <i>rappelait</i> en elle à cette
-époque... <i>C'était</i> une petite femme dont la taille un peu affaissée
-sous son poids avait perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la
-plus profonde mélancolie.&mdash;Dans les romans, l'intention de faire de la
-peine est si visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres
-qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum
-historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure
-est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête
-parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé
-le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui
-a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'Envers de
-l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture,
-au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien
-convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et
-puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie
-et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la
-bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un
-plaisir doux et doré comme le miel.&mdash;Cet art d'ailleurs d'enfermer
-tant d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est
-pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté
-à cette perfection. Je me souviendrai toujours&mdash;et avec quelle
-reconnaissance&mdash;que la traduction de la Bible d'Amiens a été pour lui
-le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais
-écrites.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux
-premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its
-Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des
-Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit,
-dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire
-précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et
-les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre
-Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre
-d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de
-«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre
-éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois</i>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous
-cette forme, dans le <i>Capitaine Fracasse</i>. Au lieu de «ainsi qu'il
-appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement
-«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus»,
-«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même
-ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis,
-pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes
-ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai
-dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le <i>Capitaine
-Fracasse</i>, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas
-que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de
-retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré
-que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en
-une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je
-pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase
-du <i>Capitaine Fracasse</i> aux iris et aux pervenches penchés au bord de
-la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus
-délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier
-tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans
-parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit:
-«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes
-un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien
-davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant
-prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Je perds mon temps s'il faut les croire,</span><br />
-<span class="i0">Eux seuls du siècle sont l'honneur</span>
-</div></div>
-
-
-<p>et assure qu'il travaille beaucoup.</p>
-
-<p>Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son
-temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot
-dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus
-que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination
-du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi
-remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son
-caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à
-profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques
-projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul.
-Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux
-qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités,
-etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une
-seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se
-libérer.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce
-couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination.
-Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon
-Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve: «Il (Sainte-Beuve) s'avisa
-un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la
-petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien
-loin de Paris et je ne sais pas si <i>Volupté</i> aurait suffi à lui ouvrir
-à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même
-après les deux premiers volumes de son <i>Port-Royal</i>, le pieux savant
-qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec
-peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains
-cartons... Ouvrez la deuxième édition de <i>Port-Royal</i> et vous verrez
-la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon
-Séché, <i>Sainte-Beuve</i>, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux
-détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne
-sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien
-telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant
-à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre
-les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu
-à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre
-venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que
-dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en
-Hollande.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société
-de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la
-vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la
-société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve
-souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction
-vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa
-famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela)
-dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché
-intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement
-ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y
-insister autrement ici.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Paul Stapfer: <i>Souvenirs sur Victor Hugo</i>, parus dans <i>la
-Revue de Paris.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>Schopenhauer, <i>le Monde comme Représentation et comme
-Volonté</i> (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>«Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir
-la cathédrale.» (<i>Voyage en Espagne</i>, p. 2.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de
-M<sup>me</sup> Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et
-le grand-père du brillant officier de cavalerie.&mdash;C'est lui aussi, je
-pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les
-communications de François II et de la reine de Naples. Voir Pierre de
-la Gorce, <i>Histoire du second Empire.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a>La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne
-s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes
-usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France
-sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de
-perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en
-font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand
-écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on
-donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les
-<i>Lundis</i> de Sainte-Beuve et la <i>Vie littéraire</i> d'Anatole France.
-Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains,
-on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de
-son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines
-personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez
-Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les
-procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de
-favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne
-son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la
-clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans
-<i>Chateaubriand et son groupe littéraire</i>, à prononcer sur Racine et
-Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se
-prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public.
-Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique.
-Combien peu le possèdent.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs
-commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques
-savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils
-ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète
-ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète
-ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques».
-Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique
-qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis</span><br />
-<span class="i0">Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>C'est M. Anatole France:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces</span><br />
-<span class="i0">En habits de marquis, en robes de comtesses.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Le dernier numéro de <i>la Renaissance latine</i> (15 mai 1905) me
-permet, au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel
-exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans
-M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la
-statuaire grecque.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite;
-ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir
-été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver
-puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé
-tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une
-raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une
-attitude d'esprit si générale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de
-trouver à ces vers d'Andromaque:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?</span><br />
-<span class="i0">Qui te l'a dit?»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est
-volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à
-«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi
-l'assassiner?» Et «Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner».
-(On peut, se rappelant un autre vers d Andromaque: «Qui vous
-l'a dit, seigneur, qu'il me méprise?» supposer que «Qui te l'a dit? est
-pour «Qui te la dit, de l'assassiner?») Zigzags de l'expression (la ligne
-récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas
-d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une grande actrice
-plus soucieuse de la clarté du discours que de l'exactitude de la prosodie
-dire carrément: «Pourquoi l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il fait?»
-Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce qu'ils
-charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée
-comme un pont hardi entre deux rives de douceur. «Je t'aimais
-inconstant, <i>qu'aurais-je fait</i> fidèle.» Et quel plaisir cause la
-belle rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune
-donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si
-douce plénitude, de si belles couleurs:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Et dans un fol amour ma jeunesse <i>embarquée</i>»...</span><br />
-<span class="i0">«Réunissons trois cœurs qui n'ont pu <i>s'accorder</i>».</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le
-texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres
-des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur
-langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque
-universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la
-musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle
-cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la
-voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire
-où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois
-qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des
-photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle
-pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette
-église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à
-pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes
-riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui
-enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne
-peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place
-même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec
-ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais
-d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais
-accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et
-complexe individualité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>«Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit
-en Dieu mon Sauveur, etc.&mdash;» Zacharie son père fut rempli du Saint
-Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu
-d'Israël de ce qu'il a racheté, etc...» «Il la reçut dans ses bras,
-bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur
-s'en aller en paix...»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer
-que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que
-saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela
-ressert suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan
-et notamment de saint Paul, pp. 257 et suiv.; les Apôtres, pp. 99 et 100,
-Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>PREMIÈRE CONFÉRENCE</h4>
-
-<h4><a id="SESAME">SÉSAME</a></h4>
-
-<h4><a id="DES_TRESORS_DES_ROIS">DES TRÉSORS DES ROIS</a></h4>
-
-
-<div class="blockquot-half">
-<p><i>À M. Reynaldo Hahn, à l'auteur
-des «Muses pleurant la mort de
-Ruskin», cette traduction est dédiée
-en témoignage de mon admiration
-et de mon amitié.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p></div>
-
-
-
-<h4>PREMIÈRE CONFÉRENCE</h4>
-
-<h4><i>SÉSAME</i></h4>
-
-<h4>DES TRÉSORS DES ROIS</h4>
-
-
-<div class="blockquot-half">
-<p>«Vous aurez chacun un gâteau de
-Sésame et dix livres.»</p>
-
-<p style="margin-left: 40%;">LUCIEN: <i>Le Pêcheur</i><a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
-</div>
-
-
-<p>1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de
-<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-l'ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été
-<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-annoncé: car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme
-régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un
-tout autre ordre de royauté et d'une autre sorte de richesses que
-celles ordinairement reconnues. J'avais même l'intention de vous
-demander de m'accorder votre attention, pendant quelque temps, de
-confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami
-pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je
-désirais le plus montrer avec l'imparfait degré d'artifice dont je
-suis capable jusqu'à ce que, au moment où vous vous y attendiez le
-moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers
-détournés. Mais comme aussi j'ai entendu dire par des hommes exercés
-à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que
-par l'effort qu'ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas
-entrevoir son but, j'enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai
-franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les
-livres; de la manière dont nous les découvrons ou dont nous les
-laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste! Oui; si vaste
-que je n'essaierai pas d'en mesurer l'étendue; j'essaierai seulement de
-vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s'emparent de
-<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-moi chaque jour plus profondément<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>, comme j'observe la marche de
-l'esprit public par rapport à nos moyens d'éducation plus larges de
-jour en jour; et l'extension croissante que prend en conséquence
-l'irrigation, par la littérature, des couches les plus basses.</p>
-
-<p>2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des
-écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois
-beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs
-enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir
-l'idée de «une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les
-autres préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des
-mères. «L'éducation convenant à telle et telle condition sociale»,
-telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais,
-si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même;&mdash;même la
-conception d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement
-atteinte par les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra
-un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner
-avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes;
-qui aura pour résultat définitif l'établissement d'une porte à double
-sonnette dans sa propre maison; en un mot qui le conduira à l'avancement
-dans la vie, <i>voilà</i> pourquoi nous prions à genoux, et ceci
-<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-est <i>tout</i> ce pour quoi nous prions». Il ne paraît jamais venir à
-l'esprit des parents qu'il puisse exister une éducation qui, par
-elle-même, <i>soit</i> un avancement dans la vie; que toute autre que
-celle-là peut être un avancement dans la mort; et que cette éducation
-essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu'ils ne le
-supposent s'ils s'y prennent bien; tandis qu'elle ne peut être acquise
-à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y prennent mal.</p>
-
-<p>3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une
-puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que
-la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande
-franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de
-la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous
-demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait,
-et ce qu'elle devrait contenir?</p>
-
-<p>En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en
-évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les
-autres respectable et honorable<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>. Nous n'entendons pas par cet
-avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on
-sache que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune
-grande chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous
-cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette
-soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi
-<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-la première infirmité des esprits faibles<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>; et au total l'influence
-impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus
-grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour
-de la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du
-plaisir<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>.</p>
-
-<p>4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je
-veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de
-l'effort; spécialement de tout effort moderne<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>. C'est la
-satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et
-le baume du repos; elle touche de si près aux sources même de la vie
-que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans
-sa mesure, mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la
-même expression que nous appliquerions à un mal physique gangréneux
-et incurable.</p>
-
-<p>Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les
-effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la
-plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à
-l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.</p>
-
-<p>Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement
-parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à
-bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être <i>appelé</i>
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait
-évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement
-que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut
-être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>.
-Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet
-conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut
-servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il
-désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on
-peut en amener à proférer cette expression.</p>
-
-<p>5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie»,
-sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition,
-particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous
-appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la
-bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion
-de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.</p>
-
-<p>Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je
-crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis
-jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon
-auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit
-l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et
-j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place
-les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir,
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables;
-car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je
-suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a
-coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain
-d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler
-là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien
-admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie;
-aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou
-dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je
-commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si
-vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi
-demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est
-ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de
-rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir
-quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains.
-(<i>Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie
-n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie
-intimide d'avoir à affirmer une opinion.</i>) Je suis très sérieux, j'ai
-réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai
-m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que
-le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second
-veulent-ils lever les mains? (<i>On assure qu'une main s'est levée
-derrière le conférencier.</i>) Très bien; je vois que vous m'approuvez,
-et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop
-bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me
-<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile
-secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose
-d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée
-existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la
-plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes
-désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure,
-pour l'amour d'une influence bienfaisante<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a>; et aimeraient à
-fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des
-ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>&mdash;; et
-finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants
-sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous
-admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos
-compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du
-discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos
-chances générales d'être heureux et utiles.</p>
-
-<p>6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de
-<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du
-moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>!
-À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la
-<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas
-connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne
-pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus
-besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert
-que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous
-pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre
-le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous
-répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans
-le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence,
-étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le
-privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou
-d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards
-fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions
-<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que
-durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement
-ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le
-souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous
-parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et
-des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce
-qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire
-attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État
-attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
-l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les
-rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle;
-peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de
-ce qu'elle aurait à nous dire!</p>
-
-<p>7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que
-l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui
-nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons
-la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui
-n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci&mdash;que nous pouvons
-voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs
-dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi.
-Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,&mdash;supposez que
-vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme
-d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content
-d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer
-<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite
-dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous
-pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient
-un livre, et écouter toute la journée non la conversation
-accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus
-sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil
-privé, vous les méprisez!</p>
-
-<p>8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants
-parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt
-immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être
-ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des
-sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.</p>
-
-<p>Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous
-préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et
-durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se
-diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous
-les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la
-qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et
-le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres
-du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais
-livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces
-deux sortes de livres avant d'aller plus loin.</p>
-
-<p>9. Le bon livre du moment, donc,&mdash;je ne parle pas des
-mauvais&mdash;est simplement l'entretien utile ou agréable de quelque
-personne avec<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent
-très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent
-très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là.
-Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est
-discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et
-pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire
-contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous
-ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation
-se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions
-leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si
-nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage
-si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car,
-strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement
-des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut
-être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être
-gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à
-point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture
-pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre
-qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les
-routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui
-vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances
-vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse
-être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à
-lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais
-écrite<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>, et écrite dans un but non de simple communication, mais de
-permanence.&mdash;Le livre-causerie est imprimé seulement parce que
-l'auteur ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le
-pouvait il le ferait; le volume n'est que la <i>multiplication</i> de sa
-voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous
-le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est
-simplement la <i>transmission</i> de la voix. Mais un livre est écrit non
-pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement,
-mais pour la perpétuer<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>. L'auteur a quelque chose à dire dont il
-perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache,
-<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut
-le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il
-le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que
-ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci
-est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la
-lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il
-voudrait le fixer pour toujours<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>, le graver sur le rocher s'il le
-pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai
-mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une
-<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-vapeur<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>, et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si
-quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son
-écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le
-degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou
-écriture. Ceci est un «Livre».</p>
-
-<p>10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?</p>
-
-<p>Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à
-l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté
-ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez
-malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un
-homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est
-son livre ou son morceau d'art.</p>
-
-<p>Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait,
-redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez
-facilement les parties vraies, et celles-ci <i>sont</i> le livre<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p>
-
-<p>11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les
-époques, par leurs plus grands hommes<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>&mdash;par de grands lettrés, de
-grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre
-disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela
-auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de
-cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez
-ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez
-échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>?
-Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
-d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des
-reines<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et
-conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes
-<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>
-avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là
-pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde,
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>
-nombreuse comme ses jours<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>, la puissante, la choisie, de tous les
-lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours
-pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous
-plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne
-pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la
-noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine
-votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter
-pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront
-toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place
-que vous désirez occuper dans la société des morts<a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p>
-
-<p>12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes
-rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour
-diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au
-travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne
-corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien
-de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile
-ou vulgaire n'entre là<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>. Aux portes cochères de ce silencieux
-Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire:
-«Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles?
-Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment
-la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous
-l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous
-élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le
-lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par
-bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne
-feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos
-pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos
-<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-sentiments si vous voulez percevoir notre présence.»</p>
-
-<p>13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est
-beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver
-au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent
-votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des
-deux manières suivantes:</p>
-
-<p>1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer
-dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de
-retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre
-n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il
-l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a>.</p>
-
-<p>2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien,
-c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme
-ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant
-je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère
-que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission
-ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre
-<i>sa</i> pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous
-croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>. Et soyez sûr
-<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez
-pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière
-vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise
-ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette
-pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus
-étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par
-paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin
-d'elle<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a>. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni
-analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>. Ils ne vous
-la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent
-s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de
-l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la
-sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait
-à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe
-d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin
-que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils
-pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou
-perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont
-besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de
-petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et
-n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.</p>
-
-<p>14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes.
-Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je
-disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue
-voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne
-respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au
-risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la
-recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou
-son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser
-et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre
-pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est
-votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun
-bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du
-ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus
-patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.</p>
-
-<p>15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment
-(je <i>sais</i> que j'ai raison en
-ceci)<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>: vous devez prendre l'habitude de regarder aux
-mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe
-par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement
-pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de
-signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée
-«littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun
-accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme
-de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette
-<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-dénomination toute contingente cette vérité<a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a>, que vous pourriez
-lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps
-pour cela) et rester une personne complètement <i>illettrée</i>, un
-ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par
-lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout
-jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la
-différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne
-s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette
-exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre
-de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la
-sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il
-sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il
-prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé
-dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne
-lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête
-les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre
-<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a>
-et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des
-mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut
-savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes
-et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot
-même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera
-capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à
-prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse
-en lui un homme illettré<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>. De même l'accent, le tour d'expression
-dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est
-senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes
-instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans
-le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité.</p>
-
-<p>16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle
-on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus
-sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à
-la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception
-anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.</p>
-
-<p>Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore
-à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques
-mots bien choisis et avec discernement<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a> feront le travail qu'un
-millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait
-fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront
-quelquefois une besogne mortelle<a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a>. Il y a des mots masqués,
-bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en
-a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information»
-superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une
-<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les
-écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées
-humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots
-masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus,
-la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux,
-ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou
-telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de tels
-mots portent des manteaux de caméléons&mdash;des manteaux de <i>lions du
-sol</i><a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a> de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur
-imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur
-homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni
-diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots
-masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les
-hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il
-le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à
-la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez
-arriver à lui sans avoir recours à son ministère.</p>
-
-<p>17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais
-il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des
-hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence
-d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la
-<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre
-dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet
-singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de
-gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent
-pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une
-fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme
-l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans
-le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée,
-et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait
-salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour
-prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression
-grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup
-de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles
-et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et
-le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au
-contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la
-conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte
-Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes
-qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent
-créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a>,
-ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une
-reliure de maroquin<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>, ni semée sur toutes les routes à l'aide de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte
-à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée
-en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible,
-étouffée.</p>
-
-<p>18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du
-peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la
-forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes
-les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et
-d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder
-quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par
-des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné»,
-lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut
-de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11):
-<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-«Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a>? Elle dit: «Aucun
-homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne
-pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de
-l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels
-<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un
-désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des
-<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-forêts,&mdash;ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus
-profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout
-par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique
-(ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable
-à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des
-buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que
-l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot
-«priest» comme contraction de «presbyter».</p>
-
-<p>19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des
-mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot
-de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon,
-allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes
-orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela;
-c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou
-allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de
-sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une
-même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent
-<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas
-l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que
-vous puissiez être<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>; si vous avez l'intention de lire sérieusement
-(ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre
-disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons
-dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes
-sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez
-à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne
-laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un
-travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement,
-intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre
-esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à
-fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou
-seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il
-faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez
-facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et
-ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain.</p>
-
-<p>20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec
-votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre,
-soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un
-livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier,
-<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins
-d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le dernier vint, et le dernier partit,</span><br />
-<span class="i0">Le Pilote du Lac Galiléen.</span><br />
-<span class="i0">Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent</span><br />
-<span class="i4">(L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);</span><br />
-<span class="i0">Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi:</span><br />
-<span class="i0">«Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place</span><br />
-<span class="i0">Tant de ceux qui pour grossir leur ventre</span><br />
-<span class="i0">Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!</span><br />
-<span class="i0">D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine</span><br />
-<span class="i0">Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des</span><br />
-<span class="i8">tondeurs de brebis,</span><br />
-<span class="i0">Et en écarter le digne, le véritable invité;</span><br />
-<span class="i0">Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment</span><br />
-<span class="i8">tenir</span><br />
-<span class="i0">Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que</span><br />
-<span class="i8">ce soit,</span><br />
-<span class="i0">Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle!</span><br />
-<span class="i0">Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin</span><br />
-<span class="i0">Et à leur gré leurs chants minces et vains</span><br />
-<span class="i0">Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.</span><br />
-<span class="i0">Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont</span><br />
-<span class="i8">pas nourries,</span><br />
-<span class="i0">Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles</span><br />
-<span class="i8">respirent,</span><br />
-<span class="i0">Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations</span><br />
-<span class="i0">impures et contagieuses,</span><br />
-<span class="i0">Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise</span><br />
-<span class="i0">Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit</span><br />
-<span class="i8">rendu.»</span></div></div>
-
-
-<p>Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.</p>
-
-<p>Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint
-Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément
-ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le
-<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un
-«ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être
-«mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question
-ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et
-est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause
-de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour
-ajouter à l'effet?</p>
-
-<p>Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de
-tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de
-petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le
-veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son
-esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux
-évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa
-pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit
-ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>» tout à
-fait honnêtement<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a>? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas
-l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si
-nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout
-d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le
-<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span>
-marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie:
-c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée
-profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être
-serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin
-et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le
-pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec
-plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y
-avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux
-qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans
-le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres,
-rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».</p>
-
-<p>21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour
-remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>. Il a besoin
-de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus
-que ceux-là&mdash;«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun
-autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur
-être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois
-catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent
-malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni
-de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes
-choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute
-servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils puissent
-voir jusqu'au fond, sans être vus,&mdash;et diriger&mdash;les esprits
-des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent)
-dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une
-vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide
-confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant
-sur elle.</p>
-
-<p>Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous
-deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement
-au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités,
-une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans
-être des «Exemples pour le troupeau<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>».</p>
-
-<p>22. Maintenant continuez:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine</span><br />
-<span class="i0">Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs</span><br />
-<span class="i8">de brebis,</span><br />
-<br />
-<span class="i0"><i>Aveugles Bouches!</i></span>
-</div></div>
-
-
-<p>Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la
-<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et
-illettré.</p>
-
-<p>Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de
-nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir.
-Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai
-caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et
-de pasteur.</p>
-
-<p>Un «Évêque» signifie «une personne qui voit<a name="FNanchor_62_1" id="FNanchor_62_1"></a><a href="#Footnote_62_1" class="fnanchor">[62]</a>». Un «pasteur»
-signifie «une personne qui nourrit<a name="FNanchor_63_1" id="FNanchor_63_1"></a><a href="#Footnote_63_1" class="fnanchor">[63]</a>». Le caractère le plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être
-aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin
-d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et
-vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité
-à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus
-à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la
-lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur
-fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et
-de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de
-gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de
-le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un
-compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un
-compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première
-chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans
-une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire,
-<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa
-situation présente.</p>
-
-<p>Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les
-dents mutuellement.</p>
-
-<p>L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu
-l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris
-l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est
-pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de
-Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre
-au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non»,
-dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.»
-Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que
-c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que
-(retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux
-vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte
-sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore
-avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»?</p>
-
-<p>«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque<a name="FNanchor_64_1" id="FNanchor_64_1"></a><a href="#Footnote_64_1" class="fnanchor">[64]</a>.» Peut-être
-que non; mais c'était celle de saint Paul<a name="FNanchor_65_1" id="FNanchor_65_1"></a><a href="#Footnote_65_1" class="fnanchor">[65]</a>, et c'était celle de
-Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais
-nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant
-<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
-notre pensée sous leurs mots.</p>
-
-<p>23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards
-pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si
-les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans
-leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.»</p>
-
-<p>Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture
-spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous
-pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le
-répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.</p>
-
-<p>Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit».
-Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction
-vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est
-employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît<a name="FNanchor_66_1" id="FNanchor_66_1"></a><a href="#Footnote_66_1" class="fnanchor">[66]</a>» et
-dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de
-l'esprit»<a name="FNanchor_67_1" id="FNanchor_67_1"></a><a href="#Footnote_67_1" class="fnanchor">[67]</a>, ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-de Dieu,&mdash;âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots
-«inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de
-souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui
-de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour
-les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais
-le souffle de l'homme (le mot que <i>lui</i> appelle spirituel) est la
-maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en
-<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre
-l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est
-littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et
-le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure<a name="FNanchor_68_1" id="FNanchor_68_1"></a><a href="#Footnote_68_1" class="fnanchor">[68]</a>».
-Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats
-convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui,
-ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et
-s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en
-conséquence être son peuple spécial<a name="FNanchor_69_1" id="FNanchor_69_1"></a><a href="#Footnote_69_1" class="fnanchor">[69]</a> et son messager; vos sectes
-de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes,
-d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai
-et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui
-tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir
-bien, par la parole au lieu de l'acte<a name="FNanchor_70_1" id="FNanchor_70_1"></a><a href="#Footnote_70_1" class="fnanchor">[70]</a>, et par la foi au lieu des
-<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-œuvres<a name="FNanchor_71_1" id="FNanchor_71_1"></a><a href="#Footnote_71_1" class="fnanchor">[71]</a>,
-ceux-là sont les vrais enfants du brouillard<a name="FNanchor_72_1" id="FNanchor_72_1"></a><a href="#Footnote_72_1" class="fnanchor">[72]</a>, des
-nuages, ceux-là, sans eau<a name="FNanchor_73_1" id="FNanchor_73_1"></a><a href="#Footnote_73_1" class="fnanchor">[73]</a>, des corps, ceux-là, de vapeur
-putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses
-gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et
-corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels
-qu'elles respirent».</p>
-
-<p>24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs,
-car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence
-entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une
-fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose
-que les <i>deux</i> clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or,
-l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange
-Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les
-différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux
-clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre,
-de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants
-devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>
-cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes<a name="FNanchor_74_1" id="FNanchor_74_1"></a><a href="#Footnote_74_1" class="fnanchor">[74]</a>». Nous avons vu que les
-devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de
-tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé
-aussi lui-même<a name="FNanchor_75_1" id="FNanchor_75_1"></a><a href="#Footnote_75_1" class="fnanchor">[75]</a>». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose
-pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé
-de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison
-vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui
-devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre.
-Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image:
-«Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors<a name="FNanchor_76_1" id="FNanchor_76_1"></a><a href="#Footnote_76_1" class="fnanchor">[76]</a>»
-est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non
-<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué;
-de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et
-rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la
-fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme «
-celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».</p>
-
-<p>25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a
-beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés
-(pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur
-qui se nomme à juste titre <i>lecture</i>, attentifs à chaque nuance et
-expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant
-notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de
-façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non:
-«ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode
-vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres
-occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous
-apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance;
-que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les
-plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus;
-en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne
-peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de
-matériaux pour cela, en aucun sujet important<a name="FNanchor_77_1" id="FNanchor_77_1"></a><a href="#Footnote_77_1" class="fnanchor">[77]</a>, ni de raisons de
-<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-«penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est
-probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous
-ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir
-d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est
-immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être
-fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le
-faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à
-vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin
-d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos
-risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une <i>opinion</i> sur la
-manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos
-propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus
-de n'avoir qu'<i>une</i> opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont
-coupables<a name="FNanchor_78_1" id="FNanchor_78_1"></a><a href="#Footnote_78_1" class="fnanchor">[78]</a> et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet,
-<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de
-se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et
-des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin
-de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes
-et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux,
-les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de
-n'avoir qu'<i>une</i> opinion, et celle-là très forte. Pour le reste,
-concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en
-général que vous ne pouvez <i>savoir</i> RIEN, rien juger; que le mieux que
-vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est
-de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque
-jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès
-que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les
-pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions
-bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les
-raisons qu'il y a de <i>ne pas</i> avoir d'opinion, c'est tout ce que,
-généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et
-pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos
-pensées et de nous attrister de doutes célestes<a name="FNanchor_79_1" id="FNanchor_79_1"></a><a href="#Footnote_79_1" class="fnanchor">[79]</a>». L'auteur dont
-je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus
-sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il
-est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus
-<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne
-la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez
-que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée
-de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de
-l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en
-ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait
-là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans
-Richard III et le caractère de Cranmer<a name="FNanchor_80_1" id="FNanchor_80_1"></a><a href="#Footnote_80_1" class="fnanchor">[80]</a>? Le portrait de saint
-François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile
-contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno
-esilio»<a name="FNanchor_81_1" id="FNanchor_81_1"></a><a href="#Footnote_81_1" class="fnanchor">[81]</a>, ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l
-frate&mdash;che confessa lo perfido assassin»<a name="FNanchor_82_1" id="FNanchor_82_1"></a><a href="#Footnote_82_1" class="fnanchor">[82]</a>? Shakespeare et Alighieri
-<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
-connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils
-vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel
-et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le
-penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez
-sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et
-envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.</p>
-
-<p>26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien
-des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné
-par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon
-honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez
-pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté
-par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une
-pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart
-des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères
-sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte
-des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le
-vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à
-<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et
-dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de
-salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le
-vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit
-commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et
-<i>ne semez pas parmi les épines</i><a name="FNanchor_83_1" id="FNanchor_83_1"></a><a href="#Footnote_83_1" class="fnanchor">[83]</a>.»</p>
-
-<p>27.<a name="FNanchor_84_1" id="FNanchor_84_1"></a><a href="#Footnote_84_1" class="fnanchor">[84]</a> Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que
-vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut
-encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à
-eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer
-avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et
-puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du
-mot, encore moins de la chose<a name="FNanchor_85_1" id="FNanchor_85_1"></a><a href="#Footnote_85_1" class="fnanchor">[85]</a>. Vous avez entendu beaucoup de
-clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire,
-ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La
-différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et
-un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre.
-Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas
-facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à
-chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que
-trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures
-<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes
-des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre dignité<a name="FNanchor_86_1" id="FNanchor_86_1"></a><a href="#Footnote_86_1" class="fnanchor">[86]</a>
-est précisément en proportions de notre Passion<a name="FNanchor_87_1" id="FNanchor_87_1"></a><a href="#Footnote_87_1" class="fnanchor">[87]</a>.</p>
-
-<p>28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts
-qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer
-là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire?
-Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur
-laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour
-l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de
-sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse
-inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie
-vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point
-extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de
-crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié<a name="FNanchor_88_1" id="FNanchor_88_1"></a><a href="#Footnote_88_1" class="fnanchor">[88]</a>.
-C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la
-conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont
-incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en
-pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact,
-peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de
-l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la
-femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la
-plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et
-sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que
-déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à
-l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.</p>
-
-<p>29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas
-seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir
-avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons
-être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine.
-Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et
-éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie
-passion est une passion disciplinée et éprouvée&mdash;non la première
-passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les
-fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent
-capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux,
-jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non
-qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en
-lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa
-noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il
-<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration
-médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des
-balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que
-l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle
-chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel
-lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une
-curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte
-défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son
-maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source
-du grand fleuve au delà du sable&mdash;la place du grand continent au delà
-de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du
-fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel&mdash;les choses
-«jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir<a name="FNanchor_89_1" id="FNanchor_89_1"></a><a href="#Footnote_89_1" class="fnanchor">[89]</a>». De même
-l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à
-l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété
-soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez
-observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une
-nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la
-petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre
-aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en
-divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais
-spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux
-<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours
-ni une larme<a name="FNanchor_90_1" id="FNanchor_90_1"></a><a href="#Footnote_90_1" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
-
-<p>30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût
-suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien
-ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut
-mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une
-foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et
-réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion
-impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses
-sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble,
-généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est
-pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant
-à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par
-contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il
-n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien
-de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé.
-Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées,
-mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas
-toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les
-témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre
-isolé)<a name="FNanchor_91_1" id="FNanchor_91_1"></a><a href="#Footnote_91_1" class="fnanchor">[91]</a> et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres
-<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille
-chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement
-l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de
-savoir de quel côté de la bataille est le droit<a name="FNanchor_92_1" id="FNanchor_92_1"></a><a href="#Footnote_92_1" class="fnanchor">[92]</a>. Une grande nation
-n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir
-volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec
-grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des
-épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force
-de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans
-ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes
-terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en
-parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre,
-vendant de l'opium à la bouche du canon<a name="FNanchor_93_1" id="FNanchor_93_1"></a><a href="#Footnote_93_1" class="fnanchor">[93]</a> et changeant au bénéfice
-d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin:
-«Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent <i>et</i> votre
-vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses
-pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par
-la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour
-l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir
-<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-à leurs propriétaires<a name="FNanchor_94_1" id="FNanchor_94_1"></a><a href="#Footnote_94_1" class="fnanchor">[94]</a>; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites
-larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver
-pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore
-une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus
-salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer
-avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et
-n'aboie pas<a name="FNanchor_95_1" id="FNanchor_95_1"></a><a href="#Footnote_95_1" class="fnanchor">[95]</a> comme une meute de louveteaux transis et mordus par le
-froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello
-balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou
-elle envoie un ministre de la Couronne<a name="FNanchor_96_1" id="FNanchor_96_1"></a><a href="#Footnote_96_1" class="fnanchor">[96]</a> adresser des speeches
-courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des
-jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de
-nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les
-agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du
-Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation
-qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal<a name="FNanchor_97_1" id="FNanchor_97_1"></a><a href="#Footnote_97_1" class="fnanchor">[97]</a>, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans
-tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre
-amour.</p>
-
-<p>31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la
-lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la
-lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune
-lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état.
-Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible.
-Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en
-ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il
-est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité.
-Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus
-grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de
-la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose
-vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que
-chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon
-Samaritain<a name="FNanchor_98_1" id="FNanchor_98_1"></a><a href="#Footnote_98_1" class="fnanchor">[98]</a> nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner
-à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre
-pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au
-plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans
-notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques
-qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors
-que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous
-travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la
-patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous
-sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner
-ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans
-notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont
-les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir
-à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi
-longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour
-son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour
-égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de
-l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu
-instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer
-qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de
-cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce
-<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des <i>fouets de
-scorpions</i><a name="FNanchor_99_1" id="FNanchor_99_1"></a><a href="#Footnote_99_1" class="fnanchor">[99]</a>. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle
-n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans
-être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à
-mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art,
-à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son
-âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou
-irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous
-prouverai leur vérité point par point.</p>
-
-<p>32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi,
-comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous
-tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou
-privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos
-chevaux<a name="FNanchor_100_1" id="FNanchor_100_1"></a><a href="#Footnote_100_1" class="fnanchor">[100]</a>? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque,
-vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais
-personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour
-leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se
-ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien
-croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques
-et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang
-<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span>
-occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense
-pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de
-l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle
-nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour
-la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart
-des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à
-en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui
-ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir
-acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de
-compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous
-sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[<a name="FNanchor_101_1" id="FNanchor_101_1"></a><a href="#Footnote_101_1" class="fnanchor">[101]</a>, car une chose
-précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du
-travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient
-moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres
-coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même
-des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner
-qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à
-briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait
-oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut
-d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup
-et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et
-aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre
-l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison
-sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est
-bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter,
-dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre
-qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si
-multipliables<a name="FNanchor_102_1" id="FNanchor_102_1"></a><a href="#Footnote_102_1" class="fnanchor">[102]</a>
-la note de leur boulanger<a name="FNanchor_103_1" id="FNanchor_103_1"></a><a href="#Footnote_103_1" class="fnanchor">[103]</a>. Nous nous appelons
-une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour
-feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de
-lecture!</p>
-
-<p>33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous
-écriez-vous, «ne marchons-nous pas en avant dans toutes les
-découvertes<a name="FNanchor_104_1" id="FNanchor_104_1"></a><a href="#Footnote_104_1" class="fnanchor">[104]</a>; est-ce que le monde entier n'est pas étourdi par
-l'ingéniosité ou la folie de nos inventions?» Oui, mais croyez-vous
-que ce soit là une œuvre nationale? L'œuvre se fait entièrement
-<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources
-individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre
-profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait d'os
-scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d'avidité; mais
-si l'homme scientifique s'adresse à <i>nous</i> pour avoir un os ou une
-croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme nation,
-pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux
-de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un
-observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement,
-qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque
-chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise
-humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour
-amuser nos enfants.</p>
-
-<p>Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle
-nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si
-c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix
-mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre
-doit être quelque chose d'autre que le lot des renards<a name="FNanchor_105_1" id="FNanchor_105_1"></a><a href="#Footnote_105_1" class="fnanchor">[105]</a>, et y
-creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où
-<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-le charbon, vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet
-accident d'un homme découvrant comment il peut s'employer lui-même
-utilement est-il le moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle
-découverte n'ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être
-à votre déshonneur si vous voulez y songer.)</p>
-
-<p>Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à
-méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y
-a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en
-Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens
-d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce
-(un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce
-fossile)<a name="FNanchor_106_1" id="FNanchor_106_1"></a><a href="#Footnote_106_1" class="fnanchor">[106]</a>. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les
-acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque
-dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept
-cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le
-professeur Owen<a name="FNanchor_107_1" id="FNanchor_107_1"></a><a href="#Footnote_107_1" class="fnanchor">[107]</a>, en donnant son temps et en tourmentant sans se
-lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait
-obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu
-lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans
-doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
-se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt
-à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez,
-je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos
-dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les
-armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50
-millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un
-gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer
-la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que
-pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession
-d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment
-lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à
-travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de
-sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et
-dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir
-laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai
-quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences
-de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»</p>
-
-<p>34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art<a name="FNanchor_108_1" id="FNanchor_108_1"></a><a href="#Footnote_108_1" class="fnanchor">[108]</a>. «Quoi,
-répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des
-milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers
-de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles
-<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui,
-certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien
-vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la
-faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres
-nations le pain de la bouche, si vous le pouviez<a name="FNanchor_109_1" id="FNanchor_109_1"></a><a href="#Footnote_109_1" class="fnanchor">[109]</a>. Comme vous ne le
-pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours
-de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant:
-«De quoi avez-vous besoin<a name="FNanchor_110_1" id="FNanchor_110_1"></a><a href="#Footnote_110_1" class="fnanchor">[110]</a>?»</p>
-
-<p>Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu;
-vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et
-gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les
-Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de
-leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des
-livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir.
-Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches
-collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les
-<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez
-pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays,
-ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans
-les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui
-existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave<a name="FNanchor_111_1" id="FNanchor_111_1"></a><a href="#Footnote_111_1" class="fnanchor">[111]</a> (à Venise
-vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les
-contenaient)<a name="FNanchor_112_1" id="FNanchor_112_1"></a><a href="#Footnote_112_1" class="fnanchor">[112]</a> et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui
-soient en Europe<a name="FNanchor_113_1" id="FNanchor_113_1"></a><a href="#Footnote_113_1" class="fnanchor">[113]</a> on fera demain des sacs pour les forts
-<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une
-pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de
-chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.</p>
-
-<p>35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les
-sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les
-révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de
-France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la
-terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons
-de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs
-autels<a name="FNanchor_114_1" id="FNanchor_114_1"></a><a href="#Footnote_114_1" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
-
-<p>Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de
-Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de
-Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en
-Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un
-coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces
-de suie<a name="FNanchor_115_1" id="FNanchor_115_1"></a><a href="#Footnote_115_1" class="fnanchor">[115]</a>; pas une cité étrangère, où l'extension de votre
-présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses
-jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de
-boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes<a name="FNanchor_116_1" id="FNanchor_116_1"></a><a href="#Footnote_116_1" class="fnanchor">[116]</a> à qui vos propres
-<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des
-mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez
-à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de
-joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force
-d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous
-remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et
-vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée
-d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes.
-Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que
-m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon
-de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix
-s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons
-suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles<a name="FNanchor_117_1" id="FNanchor_117_1"></a><a href="#Footnote_117_1" class="fnanchor">[117]</a>»,
-chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au
-soir<a name="FNanchor_118_1" id="FNanchor_118_1"></a><a href="#Footnote_118_1" class="fnanchor">[118]</a>. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de
-devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de
-la joie<a name="FNanchor_119_1" id="FNanchor_119_1"></a><a href="#Footnote_119_1" class="fnanchor">[119]</a>.</p>
-
-<p>Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles
-comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de
-journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes
-<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-tiroirs. En voici un pris dans un vieux <i>Daily Telegraph</i> de cette
-année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais
-elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que
-«hier le septième des services spéciaux de cette année a été
-célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que
-relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours,
-celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir
-devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge<a name="FNanchor_120_1" id="FNanchor_120_1"></a><a href="#Footnote_120_1" class="fnanchor">[120]</a>. Soyez
-assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre
-dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un
-jour<a name="FNanchor_121_1" id="FNanchor_121_1"></a><a href="#Footnote_121_1" class="fnanchor">[121]</a>.</p>
-
-<p>M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du
-Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à
-la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un
-aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une
-chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était
-rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles
-bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les
-vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en
-<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume
-de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de
-pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de
-manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se
-leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes
-en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car
-je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux
-si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises
-à neuf<a name="FNanchor_122_1" id="FNanchor_122_1"></a><a href="#Footnote_122_1" class="fnanchor">[122]</a> pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14
-pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous
-ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu
-de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les
-«raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le
-samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le
-coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à
-l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre
-petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il
-voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les
-fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils
-avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait
-qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice
-en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur
-semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se
-faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en
-pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils
-avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux
-avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux.
-Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le
-commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que
-s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne
-voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors<a name="FNanchor_123_1" id="FNanchor_123_1"></a><a href="#Footnote_123_1" class="fnanchor">[123]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
-
-<p>Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi
-où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle.
-<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas
-vivre jusqu'au matin.</p>
-
-<p>Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à
-l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous
-mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens
-tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas
-même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la
-nourriture, car ma vue s'améliorerait.»</p>
-
-<p>Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope
-venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait
-pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à
-manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de
-graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un
-médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le
-coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury
-rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement
-provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la
-vie; et aussi faute d'assistance médicale.»</p>
-
-<p>37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile?
-demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un
-préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande
-échelle<a name="FNanchor_124_1" id="FNanchor_124_1"></a><a href="#Footnote_124_1" class="fnanchor">[124]</a>.</p>
-
-<p>Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et
-devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à
-mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs
-lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs
-pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule
-pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces
-institutions.</p>
-
-<p>En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si
-blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de
-nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si
-incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme
-des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que
-vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne
-serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat
-prémédité n'y serait permis dans la rue<a name="FNanchor_125_1" id="FNanchor_125_1"></a><a href="#Footnote_125_1" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span></p>
-
-<p>«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement
-non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre
-<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce
-que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver
-une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes
-choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la
-nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule&mdash;le
-christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme
-un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en
-scène, dans nos Satanella<a name="FNanchor_126_1" id="FNanchor_126_1"></a><a href="#Footnote_126_1" class="fnanchor">[126]</a>, nos Robert le Diable, nos Faust;
-chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de
-fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations,
-en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des
-brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous
-<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-croyons être la signification du 3<sup>e</sup> commandement;)&mdash;ce
-christianisme éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous
-retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le
-disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice
-chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise<a name="FNanchor_127_1" id="FNanchor_127_1"></a><a href="#Footnote_127_1" class="fnanchor">[127]</a>, faire de
-la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme
-sociale ou un désir de réforme&mdash;nous savons trop bien ce que vaut
-notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la
-fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne
-religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et
-des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et
-les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène
-carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur
-le seuil<a name="FNanchor_128_1" id="FNanchor_128_1"></a><a href="#Footnote_128_1" class="fnanchor">[128]</a>. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main
-vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte
-Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.</p>
-
-<p>38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous
-les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous,
-des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>
-la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire
-merci<a name="FNanchor_129_1" id="FNanchor_129_1"></a><a href="#Footnote_129_1" class="fnanchor">[129]</a>. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous
-également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le
-sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier
-le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et
-estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais
-remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant
-silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans
-gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux
-traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les
-hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation;
-ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en
-vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que
-l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être
-amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de
-cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères
-vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple
-tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la
-nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où
-la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,&mdash;déraisonnant,
-pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot <i>mal-aise</i>, la
-négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-vie anglaise et de ses amusements!</p>
-
-<p>39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur
-plaisir naît de leur travail<a name="FNanchor_130_1" id="FNanchor_130_1"></a><a href="#Footnote_130_1" class="fnanchor">[130]</a>, comme les pétales colorés d'une
-fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants,
-toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et
-vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant
-n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre
-énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et
-n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses
-émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec
-<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs
-idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne
-pouvaient découvrir sans creuser<a name="FNanchor_131_1" id="FNanchor_131_1"></a><a href="#Footnote_131_1" class="fnanchor">[131]</a>. La justice que nous ne
-pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la
-beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les
-changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant
-impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque
-genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû
-supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû
-verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et
-recueillons la rosée nocturne du tombeau.</p>
-
-<p>Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les
-faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale
-qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait
-paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers
-de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous
-mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans,
-cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à
-quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de
-<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
-vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de
-sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était
-agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à
-l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente:
-«Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison
-pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à
-une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et
-misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états
-d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de
-pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de
-cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible
-d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son
-incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de
-maître.</p>
-
-<p>41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une
-des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands
-peintres<a name="FNanchor_132_1" id="FNanchor_132_1"></a><a href="#Footnote_132_1" class="fnanchor">[132]</a>. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby
-Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel
-enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts
-qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un
-groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les
-jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec
-<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin
-de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère
-songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non
-seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau
-enchanté,&mdash;que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis
-qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement
-nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous
-levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois
-qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés
-et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur
-silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images;
-parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les
-éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se
-redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de
-jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme
-les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux
-arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous?
-Êtes-vous aussi devenu un des nôtres<a name="FNanchor_133_1" id="FNanchor_133_1"></a><a href="#Footnote_133_1" class="fnanchor">[133]</a>?» ainsi ces rois avec leur
-diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant:
-«Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-aussi devenu un des nôtres?»</p>
-
-<p>42. Grand de cœur et grand d'esprit&mdash;«magnanime», être cela c'est
-bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est
-bien «avancer dans la vie»&mdash;dans la vie elle-même&mdash;non dans ses
-atours<a name="FNanchor_134_1" id="FNanchor_134_1"></a><a href="#Footnote_134_1" class="fnanchor">[134]</a>. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe,
-<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses
-plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de
-ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous
-festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes
-explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la
-vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous
-croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous
-allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid,
-votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que
-comme un système rouillé de soupapes de fer<a name="FNanchor_135_1" id="FNanchor_135_1"></a><a href="#Footnote_135_1" class="fnanchor">[135]</a>. Votre vie s'effacera
-de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la
-Caïne<a name="FNanchor_136_1" id="FNanchor_136_1"></a><a href="#Footnote_136_1" class="fnanchor">[136]</a>. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu,
-assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en
-plus d'insignes honorifiques&mdash;des couronnes sur la tête, si vous
-voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur
-lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas
-<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut
-bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir
-qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses
-épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne;
-pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de
-la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous?
-Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol,
-chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la
-saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui
-désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la
-vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et
-plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et <i>non pas</i>
-plus d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur
-devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont
-l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix<a name="FNanchor_137_1" id="FNanchor_137_1"></a><a href="#Footnote_137_1" class="fnanchor">[137]</a>. Et les hommes qui
-ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et
-eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies
-ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité.
-Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de
-coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non
-de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des
-<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des
-tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie
-nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs<a name="FNanchor_138_1" id="FNanchor_138_1"></a><a href="#Footnote_138_1" class="fnanchor">[138]</a>: «Les
-gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie
-d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»</p>
-
-<p>43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand
-j'entends encore parler de <i>Royauté</i>, même par des hommes réfléchis,
-comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle
-et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme
-des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit
-recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les
-mauvais rois: «Mangeurs de peuple<a name="FNanchor_139_1" id="FNanchor_139_1"></a><a href="#Footnote_139_1" class="fnanchor">[139]</a>»&mdash;était le titre éternel et
-approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un
-roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un
-particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient,
-ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne
-sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux,
-mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont
-seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de
-<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et
-bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs
-être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages
-étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce
-temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et
-détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran
-rifiuto<a name="FNanchor_140_1" id="FNanchor_140_1"></a><a href="#Footnote_140_1" class="fnanchor">[140]</a>»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils
-paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran
-rifiuto.</p>
-
-<p>44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si
-jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa
-force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu
-que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe
-un château de moins là<a name="FNanchor_141_1" id="FNanchor_141_1"></a><a href="#Footnote_141_1" class="fnanchor">[141]</a>. Mais il importe à vous, roi des hommes,
-que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et
-à cet autre: «Viens» et qu'il vienne<a name="FNanchor_142_1" id="FNanchor_142_1"></a><a href="#Footnote_142_1" class="fnanchor">[142]</a>. Que vous puissiez diriger
-<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il
-importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou
-là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous
-hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux
-mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des
-degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un
-équateur merveilleusement chaud et infini<a name="FNanchor_143_1" id="FNanchor_143_1"></a><a href="#Footnote_143_1" class="fnanchor">[143]</a>.</p>
-
-<p>45. Mesurer!&mdash;que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera
-la distance entre le pouvoir de ceux qui «font et
-enseignent<a name="FNanchor_144_1" id="FNanchor_144_1"></a><a href="#Footnote_144_1" class="fnanchor">[144]</a>», et
-sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le
-pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa
-plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.</p>
-
-<p>Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le
-ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les
-Rois-Voleurs des trésors pour le voleur<a name="FNanchor_145_1" id="FNanchor_145_1"></a><a href="#Footnote_145_1" class="fnanchor">[145]</a>; mais combien peu de rois
-ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être
-gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela
-serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et
-glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:&mdash;il y
-a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un
-jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque
-obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors
-que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non
-plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir
-été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu
-divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du
-rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de
-Delphes;&mdash;étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu;
-impénétrable armure; or potable<a name="FNanchor_146_1" id="FNanchor_146_1"></a><a href="#Footnote_146_1" class="fnanchor">[146]</a>!&mdash;les
-trois grands anges<a name="FNanchor_147_1" id="FNanchor_147_1"></a><a href="#Footnote_147_1" class="fnanchor">[147]</a> de
-la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et
-attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir
-<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin
-qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu<a name="FNanchor_148_1" id="FNanchor_148_1"></a><a href="#Footnote_148_1" class="fnanchor">[148]</a>.
-Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru
-cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors
-de&mdash;Sagesse&mdash;pour leurs peuples.</p>
-
-<p>46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état
-présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à
-l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous
-recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous
-un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées
-de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de
-lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des
-prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans
-une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le
-courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations
-civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la
-guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une
-seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre
-que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce
-soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon
-œuvre<a name="FNanchor_149_1" id="FNanchor_149_1"></a><a href="#Footnote_149_1" class="fnanchor">[149]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p>
-
-<p>«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en
-ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les
-guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent,
-parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour
-une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et
-en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui
-fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de
-ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre
-nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur
-et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi
-à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à
-l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an<a name="FNanchor_150_1" id="FNanchor_150_1"></a><a href="#Footnote_150_1" class="fnanchor">[150]</a>,
-<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles
-de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes
-économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les
-frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de
-l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont
-ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel,
-semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est
-l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre;
-<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend
-incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en
-temps voulu se propre perte et le châtiment des individus<a name="FNanchor_151_1" id="FNanchor_151_1"></a><a href="#Footnote_151_1" class="fnanchor">[151]</a>.»</p>
-
-<p>48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la
-terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix
-millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu
-d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a
-vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions
-d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres
-annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des
-jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu
-mieux pour la France et l'Angleterre?</p>
-
-<p>Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant
-j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques
-royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante,
-contenant une collection royale de livres. La même collection dans
-chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre,
-édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible;
-le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à
-grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main,
-beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du
-relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute
-personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des
-<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-prescriptions sévères étant édictées pour faire observer
-scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.</p>
-
-<p>50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries
-artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup
-de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.&mdash;Mais ce
-projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera
-ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons
-notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et
-a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une
-nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but
-ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but
-encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain
-meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame,
-qui ouvre les portes;&mdash;les portes non des trésors des voleurs, mais
-des trésors des Rois<a name="FNanchor_152_1" id="FNanchor_152_1"></a><a href="#Footnote_152_1" class="fnanchor">[152]</a>.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<h4>APPENDICE</h4>
-
-<h5>(Note du &sect; 30.)</h5>
-
-
-<p>Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport
-adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires,
-rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions
-de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement
-auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:</p>
-
-<p>Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories
-courantes et en conflit: toutes deux fausses.</p>
-
-<p>La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours
-existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes
-héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du
-monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles
-terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou
-défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer
-et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable.
-La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers
-entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les
-dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons
-se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que
-chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa
-vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle
-serait mise en pratique.</p>
-
-<p>Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes,
-avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle
-concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle
-<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer
-cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre
-utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie,
-et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale.
-Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une
-autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous
-lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait
-bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des
-limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que
-le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou
-une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en
-sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si
-vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait
-le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces
-revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité
-qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne
-s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi,
-et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau
-valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur
-fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est
-l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme
-réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de
-lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de
-la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que
-<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en
-état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien
-recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une
-gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier
-à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question
-foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire;
-distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste
-entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les
-autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la
-besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune
-besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et
-de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de
-sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les
-quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle
-ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la
-chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé
-sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine
-quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en
-l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au
-sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en
-cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de
-l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous
-livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous
-nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain
-nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les
-rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la
-vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à
-dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien,
-bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau
-produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur
-aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux
-spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et
-vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que
-par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être
-mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau
-clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un
-être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature
-humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi
-et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant<a name="FNanchor_153_1" id="FNanchor_153_1"></a><a href="#Footnote_153_1" class="fnanchor">[153]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières
-éditions de <i>Sésame et les Lys</i>, projette comme un rayon
-supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la
-conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui
-a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame
-(Sésame des <i>Mille-et-une-Nuits</i>&mdash;la parole magique qui ouvre
-le porte de la caverne des voleurs,&mdash;étant l'allégorie de la lecture
-qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus
-précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à
-reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux
-sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur
-son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation
-de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître
-sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur
-oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin
-hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre
-puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà
-détourné de sa signification dans les <i>Mille et une Nuits</i> et qu'ainsi
-le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une
-allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début
-les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la
-sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le
-début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la
-conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où
-sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame
-graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq,
-les deux autres étant ceux des <i>Trésors des Rois</i> pris dans le sens
-symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs
-différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de
-la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la
-citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un
-commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait
-d'épigraphe aux <i>Jardins des Reines</i> et non aux <i>Trésors des
-Rois</i>. En revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration
-de Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour
-un passage des <i>Oiseaux</i> d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie
-simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se
-nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette
-idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller
-adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il
-figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé
-Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une
-même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête
-de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est
-sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment
-de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus
-décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait
-bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené
-à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et
-à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes
-pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le
-milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre
-de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les
-divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine
-apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après
-coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés
-de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les
-préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce
-qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de
-composition, généralement absente, il faut bien le dire.</p>
-
-<p>Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru
-pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité
-Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et
-resplendir ensemble toutes les principales idées&mdash;ou images&mdash;qui
-ont apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son
-procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent.
-Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités
-profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien
-qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui,
-dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte
-d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette
-apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous
-ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de
-feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous.
-Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest:
-«Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui
-passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et
-mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of
-the Slaves)&mdash;et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a>Cf. <i>On the old Road</i>, tome I<sup>er</sup>, &sect; 166 (note du Traducteur).
-Du reste Ruskin lui-même dans <i>On the old Road</i> renvoie à ce passage
-de <i>Sésame et les Lys</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Remarquez une certaine analogie de forme avec la <i>Bible
-d'Amiens</i>, II, 16. (N. du Trad.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Cf. la même idée dans <i>le Maître de la Mer</i>, de M. de
-Vogüé, (Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent
-de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose
-instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas
-seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement
-égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une
-influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente
-pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique
-d'époque récente. (<i>La Bible d'Amiens</i>, III, 33 (Note du
-Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens
-d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs,
-signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent
-pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent,
-qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus.
-(Note du Traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que
-nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que
-les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on
-ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on
-peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette conférence:
-les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne paraît
-pas au I<sup>er</sup> acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce
-raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître,
-conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon
-qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore,
-Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais
-ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les
-choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés
-qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir
-telle situation dans la vie qui permette de <i>choisir les amis qu'on
-veut</i> (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que
-l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on
-pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot pour
-<i>amis</i>). Mais enfin ces choses-là <i>peuvent</i> se trouver réunies;
-je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en
-puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces
-êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le
-voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui
-prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut
-choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère
-essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou
-moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la
-manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication
-avec les personnes implique une déperdition des forces actives de
-l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle
-de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on
-lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en
-plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité
-personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire
-en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant
-on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on
-pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la
-conversation, même en laissant de côté les influences morales,
-sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la
-communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel
-est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus
-la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve
-l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop
-dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut
-citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue
-une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la
-conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de
-purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la
-gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses
-amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce
-n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence
-essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le
-champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que,
-dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous
-les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la
-même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon
-serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment
-plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues
-étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent
-créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans
-cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que
-nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si
-nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais
-encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous
-permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait,
-état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on
-ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de
-Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens
-que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en
-tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est
-aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne
-peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas
-dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à
-l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et
-enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté
-«esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme
-original du «lecteur». (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce
-n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était
-simplement le même genre de voix,&mdash;rien que des paroles
-«parlées»,&mdash;les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre
-ou les multiplier. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand
-j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de
-ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité
-éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle
-ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De
-tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont
-avertis <i>des parties de la réalité</i> sur lesquelles leurs dons
-spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte
-de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le
-poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la
-dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret,
-le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au
-message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque
-sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée
-(on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est
-regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil
-ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du
-savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée
-si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait
-aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée
-j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et
-réfractaire. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce
-n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit
-ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1°
-dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à
-mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour
-peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme
-un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui
-s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.»
-(Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3<sup>e</sup> conférence de Sésame («The
-mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que
-j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais
-contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette
-influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai
-capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre
-espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre
-vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis
-s'évanouit» (&sect; 96). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of
-the air, &sect; 106. (Note de l'auteur.)</p>
-
-<p>Voici le passage auquel renvoie Ruskin:</p>
-
-<p>«Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici deux
-assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale;
-la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre
-plus claires&mdash;et prouver&mdash;ces deux affirmations. D'abord, en ce
-qui concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans
-doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses
-distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une
-vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art
-implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un
-tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas
-d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme&mdash;bien plus, pas d'âme
-droite&mdash;l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette
-assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec
-elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini,
-mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de
-grâce par Whistler dans son Ten o'clock.&mdash;Se rappeler aussi le passage
-des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un
-artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte
-et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et <i>saint</i>.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente
-chez Ruskin. Ex.: <i>Bible d'Amiens</i> (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux
-seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en
-France.» De même dans le sous-titre de la <i>Bible d'Amiens</i>:
-«Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les
-filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne
-d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de
-<i>ses</i> pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)</p></div>
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de
-Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge
-de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies
-de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de
-Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en
-avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière
-de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre
-que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour
-l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant
-et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait,
-d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien
-décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté
-est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique,
-même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux
-Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une
-innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement
-à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait
-à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages.
-Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en
-pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis
-le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile...
-pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes,
-les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon
-vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede,
-traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire
-l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les
-originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un
-peu plus bas, &sect; 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial
-des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont
-contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la
-métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses
-dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore
-quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des
-fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit:
-«Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre
-garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des
-reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore,
-Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi
-qu'avec une servante(<i>a</i>). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne
-citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont
-employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour
-donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent
-pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je
-trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple
-Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur
-et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si
-l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés,
-des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour
-amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre
-eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre
-existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à
-titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et
-plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de
-vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles
-sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des
-idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais
-maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de
-Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son
-œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de
-beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de
-Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement),
-de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince
-authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».&mdash;En
-réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes
-reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à
-caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à
-notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de
-l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté
-du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck
-dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux
-seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture
-sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont
-la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse
-son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une
-zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les
-phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait
-inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la
-plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les
-beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du
-plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure
-(comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique,
-mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de
-rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images
-les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il
-y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à
-l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs
-diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait
-nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être
-prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le
-passage de <i>Fleurs démodées</i> que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte
-de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de <i>The Queen of
-air</i> que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens),
-voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de
-l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de
-Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité
-absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages
-plus haut, dans <i>les Fleurs démodées</i>: «Considérez aussi tout ce qui
-manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles
-les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le
-vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur
-haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon
-avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, <i>dans la même
-phrase</i> que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que
-chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme,
-d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de
-mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque
-nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons
-à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification
-de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa
-métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois
-vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de
-M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur
-l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si
-forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé
-de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande
-pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle
-phrase purement singulière et sans signification spirituelle
-intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par
-une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre
-belles&mdash;nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée
-très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme
-il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule,
-atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une
-des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau
-de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est
-admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus
-beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur
-«azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles
-encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels
-tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et
-les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut
-des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre
-Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable
-philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si,
-comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami
-le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas
-parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi.
-Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons
-donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle
-nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du
-traducteur.)</p>
-
-<p>(<i>a</i>) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit
-l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en
-France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour
-la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les
-biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut
-aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des
-maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des
-gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin
-à son gondolier.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom
-chez Ruskin.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>En réalité la place que nous désirons occuper dans la
-société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en
-occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous
-détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent
-pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire,
-celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le
-monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes
-acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme
-n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du
-moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus
-cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens
-intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour
-justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que
-d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout
-simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous,
-et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence
-d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de
-philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition
-et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus
-délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et
-au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des
-croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe
-mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le
-second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a>Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne
-société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs&mdash;cela
-ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque
-société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet
-intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la
-société.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et
-qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons
-bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet
-homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>. «C'est en se référant à elles
-qu'il doit être entendu, compris s'il est possible&mdash;jugé&mdash;par
-notre amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des
-beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle,
-l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et
-non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre
-pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous
-en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une
-forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la
-diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais
-envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui
-prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui
-est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est
-celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité
-intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien
-changer,&mdash;et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou
-«l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces
-phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de
-regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en
-exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et
-disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître
-grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique,
-par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse.
-Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un
-beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce
-merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit.
-Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme
-la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation
-Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés,
-ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun
-raisonnement où il dise: «<i>je</i>». <i>Il</i> n'est que le lieu où se
-forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment,
-fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont
-s'incarner. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au
-contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre
-étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une
-pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend,
-une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable
-descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après
-les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à
-travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les
-choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de
-l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit
-un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on
-avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la
-raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer
-toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui
-au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui
-rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>De même dans la <i>Bible d'Amiens</i> (chapitre II, &sect;1), nous
-voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une
-division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai
-«formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas
-qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il
-rattache (&sect;30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des
-étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont
-nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas
-probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce
-même chapitre II il dit: «<i>Fere Ancos</i> devenant assez vite dans le
-langage parlé <i>Francos; une dérivation certes à ne pas accepter</i>,
-mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y
-prêtiez attention.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité
-précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait
-certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez
-indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle
-personne est reçue ou n'est pas reçue&mdash;«Madame de Beauséant la
-recevait, il me semble...»&mdash;«Dans ses raouts! répondit la
-vicomtesse» (Balzac: Gobsek)&mdash;, qui savent de chacun quelle a été
-l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux
-posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou
-de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or
-c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait
-implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil
-les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le
-plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur)
-est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a>Une personne que je connais dit quelquefois à son fils:
-«Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas
-ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu
-épouses une femme qui dirait: «tram<i>v</i>ay» (au lieu de prononcer
-tram<i>o</i>uay.) (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains
-peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche
-en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque
-couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le
-plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue...
-même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait
-comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent,
-tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa
-profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce
-qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un
-été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute
-c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu
-«faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de
-cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce
-sage précepte. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>Voir <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 25.</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.]</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve
-pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note
-du traducteur.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II,
-364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux,
-<i>que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis</i>, ainsi
-que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St
-Pierre, 2, III, 5),&mdash;que la Parole de Dieu qui s'adressa aux
-Prophètes, et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre
-(ainsi qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel,
-II, 5, 7)&mdash;et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à
-l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées
-du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)&mdash;peut être reliée pour
-notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche
-d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels
-elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste,
-dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement
-ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre d'art
-n'est-elle pas pour le rythme caché&mdash;d'autant plus vital que nous
-ne le percevons pas nous-mêmes&mdash;de notre âme, semblable à ces tracés
-sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de
-notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le
-choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à
-une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale
-et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres
-chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils
-savent qu'au XVII<sup>e</sup> siècle le mot étonné avait une grande force
-et qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition&mdash;si
-intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus
-qu'intéressant&mdash;qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un
-écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez
-un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à
-tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant,
-mais donne tout de suite la mesure&mdash;si étendue d'ailleurs qu'elle
-soit&mdash;d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple
-rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il
-s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique
-et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines
-«distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu
-personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens
-ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans
-invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire
-suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout
-cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un
-écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer
-constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste,
-mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du
-charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la
-complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater
-impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette
-rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche
-pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison,
-doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à
-travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un
-jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours
-d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce
-néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà un
-mot que jamais un écrivain du XVII<sup>e</sup> siècle n'eût employé.» Tout
-le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers
-l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque
-le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.»
-Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre
-l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à
-Guernesey de M. Stapfer, <i>Revue de Paris</i>, du 15 septembre 1904). Ce
-qui montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du
-reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de
-Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de
-Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail).
-D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette
-impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout
-moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens
-exact. Dans la seule pièce: <i>à l'Arc de Triomphe</i>, je me rappelle:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i3">«Sur les monuments qu'on révère</span><br />
-<span class="i3">Le temps jette un charme sévère</span><br />
-<span class="i3">De leur façade à leur <i>chevet</i>...</span><br />
-<span class="i3">C'est le temps qui creuse une ride</span><br />
-<span class="i3">Dans un <i>claveau</i> trop indigent...</span><br />
-<span class="i0">Quand ma pensée ainsi vieillissant ton <i>attique</i></span><br />
-<span class="i0">... Se refuse enfin lasse à porter l'<i>archivolte</i>.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Quant aux expressions employées dans toute leur force antique,
-entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus
-belles pièces des <i>Contemplations</i>: «Ni l'importunité des sinistres
-oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en
-droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet
-exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait
-son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en
-écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et
-choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de
-couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent,
-parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses
-études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il
-n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son
-génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i3">«C'est le temps qui creuse une ride</span><br />
-<span class="i3">Dans un claveau trop indigent.»</span><br />
-<span class="i0">Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle:</span><br />
-<span class="i3">«Qui sur l'angle d'un marbre aride</span><br />
-<span class="i3">Passe son pouce intelligent.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il
-arrivera bientôt à:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i1">«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main</span><br />
-<span class="i1">Quelque chose de beau comme un sourire humain</span><br />
-<span class="i3">Sur le profil des propylées.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur
-lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme
-pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une
-affectation.&mdash;Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas
-en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de
-l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence
-d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même
-médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en
-chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire»
-à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des
-«si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul
-Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres
-personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu
-passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre
-même un article de politique, et si retardataires que soient
-généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires,
-à le faire refuser. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>: « Sans but, dirons-nous aussi,
-lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.» (I, 5.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 3: «Pour lui le texte tout
-simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés
-en mon nom», et III, 50: «Les I<sup>er</sup>, VIII<sup>e</sup>, VII<sup>e</sup>, XV<sup>e</sup>» psaumes «bien
-appris et crus,» etc., et aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous
-lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc.» (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler d'Horace comme
-d'une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot
-Jupiter que c'est qu'il lui manquait un dactyle.» (Val d'Arno, IX, 218,
-etc.). «Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice
-et que Minerve n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier
-dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I,
-47, 48.) (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>I S. Pierre, V, 3, «Paissez le troupeau de Dieu qui vous est
-commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par
-affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur,
-mais en vous rendant les modèles du troupeau.» Les évêques dont
-parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S.
-Pierre. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_1" id="Footnote_62_1"></a><a href="#FNanchor_62_1"><span class="label">[62]</span></a>Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux
-côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté
-coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains
-points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en
-découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient
-enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le
-tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont
-allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions
-assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois,
-quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait
-préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul).
-Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la <i>Bible d'Amiens</i>,
-comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le
-talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de
-coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin
-m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant
-qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu,
-et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même
-ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une
-phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et
-l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque
-involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui
-martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne
-qui <i>voit</i>». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua
-quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens
-caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de
-souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la
-phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le
-danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en
-l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il
-s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en
-émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus
-familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie.
-Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce,
-un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent
-à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de
-l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que
-lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes
-pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un
-musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous
-devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il
-faut que nous comprenions la signification profonde et respections le
-passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur.
-(par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par
-les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles.
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_1" id="Footnote_63_1"></a><a href="#FNanchor_63_1"><span class="label">[63]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 26: «Telles qu'elles sont ces six
-lignes latines expriment au mieux l'entier devoir d'un évêque en
-commençant par son office pastoral: <i>nourrir</i> mon troupeau, qui
-<i>pavit</i> populum. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_1" id="Footnote_64_1"></a><a href="#FNanchor_64_1"><span class="label">[64]</span></a>Comparez avec la 13<sup>e</sup> lettre de Temps et Marées. (Note de
-l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_1" id="Footnote_65_1"></a><a href="#FNanchor_65_1"><span class="label">[65]</span></a>«Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur
-lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l'Église
-de Dieu qu'il a acquise par son propre sang, car je sais qu'il entrera
-parmi vous des loups ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_1" id="Footnote_66_1"></a><a href="#FNanchor_66_1"><span class="label">[66]</span></a>St Jean, III, 8.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_1" id="Footnote_67_1"></a><a href="#FNanchor_67_1"><span class="label">[67]</span></a>St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de
-St Jean dans On the old Road, III, &sect; 274, dans On the old Road, II,
-&sect; 34: «Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il
-y a connexité entre «pneuma», la vapeur, et d'autres forces pneumatiques
-dont il est question dans cette vieille littérature religieuse...
-quelle connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son
-inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au
-souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu'ils pouvaient
-«<i>être nés</i>».&mdash;Et dans The Queen of the air, III, &sect; 55:
-«Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l'esprit
-dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou
-pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l'action chimique
-de l'air... nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons
-d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les états de
-la mort sont différents et les premiers plus désirables que les seconds
-et attingibles par l'effort, si nous comprenons que «<i>né de l'esprit</i>»
-signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans
-nos cœurs.»&mdash;À un autre point de vue Ruskin ici, comme tout à
-l'heure dans Sésame, comme plus tard,&mdash;et très souvent&mdash;dans
-la <i>Bible d'Amiens</i>, nous interdit avec un «cela ne vous regarde pas»
-transcendantal, les questions d'origine et d'essence, et nous invite au
-contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et
-spirituel.&mdash;Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point
-de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent,
-si éloigne, si opposé), que nous sommes «<i>nés de l'esprit</i>» et
-qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux de
-Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les
-Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos mouvements
-(voir Isolement et Psychothérapie par les D<sup>rs</sup> Camus et
-Pagniez, préface du professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en
-disséquant un mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers
-les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres
-(qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont justement des cadavres
-que parce qu'ils n'ont plus d'âme (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans
-le corps vivant, c'est à chaque pas, c'est dans chaque trouble
-fonctionnel, qu'ils sentent la présence, l'action de l'âme, et pour
-guérir le corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins
-disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le
-répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un mauvais
-estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu'un homme
-qui a un mauvais estomac c'est un pessimiste. Et ce n'est plus son
-estomac qu'il faut guérir si l'on veut changer sa philosophie, c'est sa
-philosophie qu'il faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est
-entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques
-d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme
-sont également obligés de distinguer l'âme du corps. Pour
-l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de l'esprit encore, mais
-obscurci. Pour le matérialisme l'âme est encore de la matière, mais
-plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour
-la commodité du langage, même si l'une et l'autre philosophie sont
-obligées, pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps,
-d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_1" id="Footnote_68_1"></a><a href="#FNanchor_68_1"><span class="label">[68]</span></a>Allusion à I Corinthiens, VIII, 1 «La connaissance bouffit,
-la charité édifie.» Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2,
-XXX. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_1" id="Footnote_69_1"></a><a href="#FNanchor_69_1"><span class="label">[69]</span></a>Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à soi pour
-interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges», et
-cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze vieilles femmes qu'elles
-étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu». (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_1" id="Footnote_70_1"></a><a href="#FNanchor_70_1"><span class="label">[70]</span></a>Mais les actes cependant ne suffisent pas: «Avec sa main
-droite le Christ nous bénit, mais nous bénit sous condition: Fais ceci
-et tu vivras, ou plutôt dans un sens plus strict: «<i>Sois ceci et tu
-vivras.</i>» Montrer de la pitié n'est rien, <i>être pur en action n'est
-rien</i>, tu dois être pur aussi dans ton cœur». (<i>Bible d'Amiens</i>,
-IV, 54). Le texte de Sésame et celui de la <i>Bible d'Amiens</i> ne me
-paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit être bon, c'est
-l'être même. Or un désir de bonté, suivi d'un acte mauvais, ne peut
-pas suffire à constituer la bonté de l'être, car l'acte mauvais est
-alors causé par quelque chose de mauvais qui est en nous. Voilà pour
-Sésame. Et pour la <i>Bible d'Amiens</i>: Mais l'acte bon ne doit pas être
-différent de notre moi profond, il ne doit pas être bon d'une manière
-purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l'être. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_1" id="Footnote_71_1"></a><a href="#FNanchor_71_1"><span class="label">[71]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 56, 59. «Je ne sais ni ne tiens à
-savoir à quelle époque la théorie de la justification par la Foi se
-trouve fixée, etc.; elle reste aujourd'hui le plus méprisable des
-emplâtres populaires mis sur chaque déchirure de la conscience, etc...
-Si vous devez croire que quoi que vous commettiez d'insensé ou
-d'indigne, cela pourra, grâce à vos doctrines, être raccommodé et
-pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins
-vous en parlerez, mieux cela sera.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_1" id="Footnote_72_1"></a><a href="#FNanchor_72_1"><span class="label">[72]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>, III, &sect; 41. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_1" id="Footnote_73_1"></a><a href="#FNanchor_73_1"><span class="label">[73]</span></a>Allusion probable à S. Jude, XII. «Ceux-là sont des nuées
-sans eau.» Cf. On the old Road, et Unto this last: «Les nuages sont le
-réservoir de la pluie et s'ils ne donnent pas de pluie, etc.», &sect; 74.
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_1" id="Footnote_74_1"></a><a href="#FNanchor_74_1"><span class="label">[74]</span></a>S. Luc, II, 52: «Malheur à vous, Docteurs de la Loi! parce
-que vous avez pris la clef de la science; vous n'êtes pas entrés
-vous-mêmes et vous avez empêché d'entrer ceux qui le voulaient.» Ce
-verset de S. Luc est ainsi expliqué par Renan: «Les pharisiens
-excluent les hommes du royaume de Dieu par leur casuistique méticuleuse
-qui en rend l'entrée trop difficile, et décourage les simples.» (Vie
-de Jésus, page 350 des premières éditions, note 3.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_1" id="Footnote_75_1"></a><a href="#FNanchor_75_1"><span class="label">[75]</span></a></p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Tel qui donne libéralement devient plus riche,</span><br />
-<span class="i0">Et tel qui épargne à l'excès ne fait que s'appauvrir.</span><br />
-<span class="i0">L'âme bienfaisante sera rassasiée </span><br />
-<span class="i0">Et celui qui arrose sera lui-même arrosé.»</span>
-</div></div>
-
-<p style="margin-left: 50%;">(Proverbe, XI, 24, 25).</p>
-
-<p style="margin-left: 50%;">(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_76_1" id="Footnote_76_1"></a><a href="#FNanchor_76_1"><span class="label">[76]</span></a>Allusion aux versets de saint Mathieu qui resteront à tout
-jamais le plus amusant portrait du maître de maison exagérément
-formaliste, de celui dont les invités disent avec raison: Il est
-terrible. Voici ce passage: «Le Roi entrant pour voir ceux qui étaient
-à table, il aperçut un homme qui n'avait pas revêtu d'habit de noce.
-Il lui dit: «Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un habit de
-noce?» Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux serviteurs:
-«Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres du
-dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a
-beaucoup d'appelés et peu d'élus». (S. Mathieu XXII, 12, 13, 14.)
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_77_1" id="Footnote_77_1"></a><a href="#FNanchor_77_1"><span class="label">[77]</span></a>L'Éducation moderne consiste la plupart du temps à rendre
-chacun capable de penser de travers sur tous les sujets imaginables qui
-ont de l'importance pour lui. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_78_1" id="Footnote_78_1"></a><a href="#FNanchor_78_1"><span class="label">[78]</span></a>De tels passages paraissent aux petits esprits l'œuvre d'un
-petit esprit; les grands esprits au contraire reconnaîtront que c'est,
-en morale, la conclusion à laquelle aboutissent tous les grands
-esprits. Seulement ils pourront regretter (pour les autres) que Ruskin
-s'explique aussi peu et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu
-courte à des vérités qui pourraient être présentées moins
-prosaïquement. Cf. (pour cette manière d'exposer une vérité en la
-rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence offensive de
-lieu commun démodé) <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 59: «Toutes les créatures
-humaines qui ont des affections ardentes, le sens commun et l'empire sur
-soi-même, ont été et sont naturellement morales... un homme bon et
-sage diffère d'un homme méchant et idiot, comme un bon chien d'un
-chien hargneux.» Ruskin, quand il écrit, ne tient jamais compte de
-M<sup>me</sup> Bovary, qui peut le lire. Ou plutôt il aime à la choquer et
-à lui paraître médiocre. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_79_1" id="Footnote_79_1"></a><a href="#FNanchor_79_1"><span class="label">[79]</span></a>Le «Library Edition» indique comme référence: Emerson:
-«To Rhea».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_80_1" id="Footnote_80_1"></a><a href="#FNanchor_80_1"><span class="label">[80]</span></a>Dans Henry VIII.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_81_1" id="Footnote_81_1"></a><a href="#FNanchor_81_1"><span class="label">[81]</span></a>Caïphe, éternellement étendu en croix en travers du chemin,
-pour avoir conseillé aux Juifs la crucifixion de Jésus. Selon Dante
-son beau-père Ananias et tous ceux qui assistaient au conseil où fut
-résolu le supplice de Jésus subissent la même peine. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_82_1" id="Footnote_82_1"></a><a href="#FNanchor_82_1"><span class="label">[82]</span></a>Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante aperçoit les
-pieds flambants hors d'un trou au fond duquel il est plongé, la tête
-en bas. Nicolas III entendant la voix de Dante croit d'abord que c'est
-Boniface VIII. Mais Virgile ordonne à Dante de le détromper, Nicolas
-III avoue alors à Dante qu'il fut simoniaque et Dante lui répond: «Or
-ça, dis-moi quel trésor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre, avant
-de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demande rien, sinon:
-Suis-moi.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Ni Pierre, ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or et son</span><br />
-<span class="i6">argent....</span><br />
-<span class="i0">Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse</span><br />
-<span class="i6">mal acquise...</span><br />
-<span class="i0">Et n'était que me retient encore le respect des clefs souveraines que</span><br />
-<span class="i4">tu tins dans la douce vie,</span><br />
-<span class="i0">J'userais de paroles encore plus sévères...</span><br />
-<span class="i0">Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est</span><br />
-<span class="i4">assise sur les eaux se prostituant aux rois.</span><br />
-<span class="i0">Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta conversion,</span><br />
-<span class="i4">mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent.</span>
-</div></div>
-
-<p>Ces paroles (que je cite d'après la traduction de la Divine Comédie
-par Brizeux) plurent à Virgile. Il ne semble pas qu'elles produisirent
-le même effet à Nicolas III, car «tandis que je lui chantais ces
-notes, dit Dante, soit colère ou conscience qui le mordit, il secouait
-fortement les pieds.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_83_1" id="Footnote_83_1"></a><a href="#FNanchor_83_1"><span class="label">[83]</span></a>Jérémie, IV, 3. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_84_1" id="Footnote_84_1"></a><a href="#FNanchor_84_1"><span class="label">[84]</span></a>Comparez &sect; 13, Ci-dessus. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_85_1" id="Footnote_85_1"></a><a href="#FNanchor_85_1"><span class="label">[85]</span></a>Voir plus bas la note dans la 2e partie de Sésame (Des
-jardins des Reines), page 212.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_86_1" id="Footnote_86_1"></a><a href="#FNanchor_86_1"><span class="label">[86]</span></a></p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et c'est encor Seigneur le meilleur témoignage</span><br />
-<span class="i0">Que nous puissions donner de notre dignité</span><br />
-<span class="i0">Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge, etc.</span>
-</div></div>
-
-<p style="margin-left: 45%;">(Baudelaire, <i>les Phares.</i>)</p>
-<p style="margin-left: 40%;">(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_87_1" id="Footnote_87_1"></a><a href="#FNanchor_87_1"><span class="label">[87]</span></a>Cf. dans l'admirable <i>Livre de mon ami</i> d'Anatole France: «À
-la bonne heure, m'écriais-je, voilà l'éclat des passions. Les
-passions il n'en faut pas médire. Tout ce qui se fait de grand en ce
-monde se fait par elles. Ma fille... ayez des passions fortes,
-laissez-les grandir et croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez
-leur maîtresse inflexible, leur force sera votre force et leur grandeur
-votre beauté. Les passions, c'est toute la richesse morale de
-l'homme.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_88_1" id="Footnote_88_1"></a><a href="#FNanchor_88_1"><span class="label">[88]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>: «Un monastère sans art, sans lettres
-et sans pitié.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_89_1" id="Footnote_89_1"></a><a href="#FNanchor_89_1"><span class="label">[89]</span></a>I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_90_1" id="Footnote_90_1"></a><a href="#FNanchor_90_1"><span class="label">[90]</span></a>Allusion à l'anéantissement de la Pologne (1864.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_91_1" id="Footnote_91_1"></a><a href="#FNanchor_91_1"><span class="label">[91]</span></a>La «Library Edition» nous apprend qu'il y a ici une allusion
-à l'intérêt (dont font foi les Journaux d'octobre et novembre 64)
-soulevé cette année même (1864) dans le public par l'assassinat de M.
-Briggs sur la ligne du North London. Matthew Arnold plaisante sur la
-démoralisation de notre classe causée par la tragédie de Bow (dans sa
-préface de 1865 à l'Essai sur la critique). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_92_1" id="Footnote_92_1"></a><a href="#FNanchor_92_1"><span class="label">[92]</span></a>Allusion, dit la «Library Edition», à la guerre de
-Sécession et à l'interruption du trafic du coton causée par le blocus
-des ports du Sud. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_93_1" id="Footnote_93_1"></a><a href="#FNanchor_93_1"><span class="label">[93]</span></a>Allusion, selon la même édition, aux guerres de 1840 et 1856
-causées par l'opposition de la Chine au trafic de l'opium.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_94_1" id="Footnote_94_1"></a><a href="#FNanchor_94_1"><span class="label">[94]</span></a>Voir la note à la fin de la conférence. Je l'ai fait
-imprimer en gros caractères parce que, depuis qu'elle a été écrite,
-le cours des événements l'a peut-être rendue plus digne d'attention.
-(Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_95_1" id="Footnote_95_1"></a><a href="#FNanchor_95_1"><span class="label">[95]</span></a>Malheureusement la «Library Edition» ne nous indique pas à
-quel fait contemporain ceci est une allusion.(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_96_1" id="Footnote_96_1"></a><a href="#FNanchor_96_1"><span class="label">[96]</span></a>Le nouvel ambassadeur que l'Angleterre venait d'envoyer en
-Russie, l'année même des massacres de Pologne, qui est aussi l'année
-où a été prononcée cette conférence, La «Library Edition» nous
-donne le nom de cet ambassadeur: Sir Andrew Buchanam. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_97_1" id="Footnote_97_1"></a><a href="#FNanchor_97_1"><span class="label">[97]</span></a>Allusion à Timothée, VI, 10, passage auquel Ruskin fait
-souvent allusion. Notamment dans On the old Road, III, 152; dans Stones
-of Venice, I, V, 90: «<i>L'amour de l'argent</i>, le péché de Judas et
-d'Ananias, est assurément la racine de tout mal parce qu'il endurcit
-le cœur, mais la convoitise «qui est idolâtrie» (allusion à
-Colossiens, III, 5), le péché d'Achab.. qui cause bien plus de maux,
-mais est moins incompatible avec le christianisme.» Dans <i>Unto This
-Last</i> l'allusion est faite presque de la même manière que dans notre
-texte de Sésame: «Les écrits que (en paroles) nous déclarons divins,
-non seulement dénoncent <i>l'amour de l'argent comme la source de tout
-mal</i>, etc., etc., et nous ne nous en mettons pas moins à étudier la
-science de devenir riche comme le chemin le plus court pour arriver au
-bonheur de la nation.» Sur le péché d'Ananias, voir notamment Sésame,
-III, The mystery of Life, &sect; 135, et On the old Road, II, &sect; 72
-(The Cestas of Aglaia.) (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_98_1" id="Footnote_98_1"></a><a href="#FNanchor_98_1"><span class="label">[98]</span></a>v</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_99_1" id="Footnote_99_1"></a><a href="#FNanchor_99_1"><span class="label">[99]</span></a>Allusion probable mais vague à Rois, XII, 14, discours que
-tient Roboam, contrairement aux conseils des vieillards, mais conforme
-au conseil des jeunes gens qui lui avaient dit: «Dis-leur: mon père
-vous a châtiés avec des fouets, mais moi je vous châtierai avec des
-fouets garnis de pointes.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_100_1" id="Footnote_100_1"></a><a href="#FNanchor_100_1"><span class="label">[100]</span></a>Cf. Munera Pulveris, 65. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_101_1" id="Footnote_101_1"></a><a href="#FNanchor_101_1"><span class="label">[101]</span></a>«Nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du Christianisme
-si nous étions plus souvent soumis à cette épreuve.» (<i>Bible
-d'Amiens</i>, III). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_102_1" id="Footnote_102_1"></a><a href="#FNanchor_102_1"><span class="label">[102]</span></a>Allusion à la multiplication des pains grâce à laquelle
-Jésus rassasia cinq mille hommes avec cinq pains. St Jean, VI. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_103_1" id="Footnote_103_1"></a><a href="#FNanchor_103_1"><span class="label">[103]</span></a></p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Le pain que je vous propose</span><br />
-<span class="i0">Sert aux anges d'aliment</span><br />
-<span class="i0">Dieu lui-même le compose</span><br />
-<span class="i0">De la fleur de son froment.</span><br />
-<span class="i0">C'est ce pain si délectable</span><br />
-<span class="i0">Que ne mange pas à sa table</span><br />
-<span class="i0">Le monde que vous suivez.</span><br />
-<span class="i0">Je l'offre à qui veut me suivre.</span><br />
-<span class="i0">Approchez. Voulez-vous vivre?</span><br />
-<span class="i0">Prenez, mangez, et vivez!»</span>
-</div></div>
-
-<p style="margin-left: 30%;">(Racine, cantique IV)</p>
-
-<p style="margin-left: 25%;">(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_104_1" id="Footnote_104_1"></a><a href="#FNanchor_104_1"><span class="label">[104]</span></a>Depuis que ceci a été écrit, la réponse a été faite,
-topique: Non. Nous avons abandonné le champ des découvertes Arctiques
-aux nations continentales comme étant nous-mêmes trop pauvres pour
-payer des vaisseaux. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_105_1" id="Footnote_105_1"></a><a href="#FNanchor_105_1"><span class="label">[105]</span></a>Peut-être allusion à S. Luc, IX, 58; voir plus bas la note
-de la page 224 et particulièrement la citation de la Couronne d'Olivier
-Sauvage: «Ces chasses gardées qui réalisent à la lettre ou plutôt
-en fait dans la personne de ses pauvres ce que leur maître répondit à
-ses disciples: que les renards avaient des abris, mais que lui n'en
-avait point.»&mdash;L'expression elle-même est des Psaumes (LXIII, 11):
-«Ils seront détruits par l'épée; ils seront la proie des renards.»
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_106_1" id="Footnote_106_1"></a><a href="#FNanchor_106_1"><span class="label">[106]</span></a>La «Library Edition» nous apprend que ce fossile était
-l'archæoptéryx. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_107_1" id="Footnote_107_1"></a><a href="#FNanchor_107_1"><span class="label">[107]</span></a>Je livre le fait à la publicité sans l'autorisation du
-Professeur Owen, autorisation que, bien entendu, il n'aurait pu
-décemment m'accorder si je la lui avais demandée, mais je considère
-comme si important que le public soit instruit de cette affaire que je
-fais ce qui me semble mon devoir, quoique ce soit mal élevé. (Note de
-l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_108_1" id="Footnote_108_1"></a><a href="#FNanchor_108_1"><span class="label">[108]</span></a>Cf. Time and Tide by Weare and Tyne, Lettre 4.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_109_1" id="Footnote_109_1"></a><a href="#FNanchor_109_1"><span class="label">[109]</span></a>Ceci était le vrai but de votre «libre échange»: «tous
-les échanges pour moi». Vous trouvez maintenant que grâce à la
-concurrence les autres peuples peuvent tenir le marché aussi bien que
-vous et maintenant vous demandez de nouveau la protection. Pauvres
-petits! (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_110_1" id="Footnote_110_1"></a><a href="#FNanchor_110_1"><span class="label">[110]</span></a>Allusion aux aventures de Nigel: «Quand il était ainsi
-occupé il abandonnait le poste extérieur de son établissement
-commercial à deux robustes apprentis à voix de stentor qui ne
-cessaient de crier: De quoi avez-vous besoin? De quoi avez-vous besoin?
-sans manquer de joindre à ces paroles un pompeux éloge des objets
-qu'ils avaient à vendre. Cet usage de s'adresser aux passants pour les
-inviter à acheter ne subsiste plus aujourd'hui, à ce que nous croyons,
-que dans Monmouthstreet, etc. (Aventures de Nigel, chapitre I<sup>er</sup>,
-p. 40, de la traduction française, édition Gosselin.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_111_1" id="Footnote_111_1"></a><a href="#FNanchor_111_1"><span class="label">[111]</span></a>Comparez: «Les plus grands trésors d'art que l'Europe
-possède actuellement sont des morceaux de vieux plâtres sur des murs
-en ruines où les lézards se cachent et se chauffent et dont peu
-d'autres créatures vivantes approchent jamais; et les restes
-déchirés de toiles ternies dans les coins perdus des églises, etc. Un
-grand nombre de fresques et de plafonds de Véronèse et de Tintoret au
-Palais ducal ont été réduits, par la négligence des hommes, à cette
-condition. Malheureusement comme aucun d'eux n'est sans réputation, ils
-ont attiré l'attention des autorités vénitiennes et des
-académiciens. Il est de règle que les corps publics qui ne veulent pas
-payer cinq livres pour protéger un tableau en paient cinquante pour le
-repeindre. Et quand je fus à Venise, en 1846, il y avait deux
-opérations réparatrices qui se poursuivaient simultanément dans les
-deux édifices qui renferment les plus merveilleux tableaux de la
-ville... Des seaux étaient placés par terre dans la Scuola San Rocco
-à chaque averse pour recevoir la pluie qui traversait les plafonds de
-Tintoret, pendant qu'au Palais ducal les Véronèse étaient par terre
-pour être repeints; et je vis moi-même repeindre le ventre d'un cheval
-blanc de Véronèse à l'aide d'une brosse placée à l'extrémité d'un
-bâton de cinq mètres de long et trempé dans un pot à peinture de
-bâtiments, etc.» (Stones of Venice, II, VIII, 138 et 139.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_112_1" id="Footnote_112_1"></a><a href="#FNanchor_112_1"><span class="label">[112]</span></a>Comparez: «Et moi qui vous parle de l'utilité de la guerre,
-je devrais véritablement être le dernier à vous parler de cette
-façon si je me fiais à ma seule expérience. Voici pourquoi: j'ai
-consacré une grande partie de ma vie à des recherches sur la peinture
-vénitienne et ces études ont eu pour résultat de me faire adopter
-l'un de ses représentants comme le plus grand de tous les peintres. Je
-me suis fait cette conviction sous un plafond couvert de ses peintures;
-et parmi ces peintures trois des plus belles n'offraient plus que des
-morceaux déchiquetés, mêlés aux lattes du plafond crevé par trois
-obus autrichiens. Or, sans doute tous les conférenciers ne pourraient
-pas vous dire qu'ils ont vu trois de leurs tableaux préférés mis en
-lambeaux par des obus. Et devant un pareil spectacle quel est le
-conférencier qui vous dirait comme moi que cependant la guerre est le
-fondement de tout grand art?» (La Couronne d'Olivier Sauvage,
-III<sup>e</sup> conférence: la guerre). Mais la référence exacte paraît
-être Stones of Venice, II, VII, 123. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_113_1" id="Footnote_113_1"></a><a href="#FNanchor_113_1"><span class="label">[113]</span></a>Les quatre premières éditions portaient: «Tous les
-Titiens»; à partir de 1871 ces mots sont remplacés par «toutes les
-plus belles peintures». La «Library Edition», qui signale cette
-variante, en conclut avec finesse et un peu spécieusement que
-l'admiration de Ruskin pour le Titien avait quelque peu diminué. Nous
-avons, à vrai dire, des témoignages plus précis que celui que donne
-la «Library Edition» de la révolution qui eut lieu dans le goût de
-Ruskin et qui renversa la hiérarchie de ses admirations. Nous n'avons
-pas la place malheureusement de donner ici aucune indication sur cette
-crise esthétique qui dénoua chez Ruskin la crise religieuse et calma
-ses plus grands doutes en lui montrant que les peintres croyants comme
-Giotto étaient supérieurs aux peintres incroyants comme Titien. (Note
-du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_114_1" id="Footnote_114_1"></a><a href="#FNanchor_114_1"><span class="label">[114]</span></a>Je voulais dire que les plus beaux lieux du monde, la Suisse,
-l'Italie, l'Allemagne du Sud, etc., sont assurément les cathédrales
-véritables, les lieux ou révérer et ou prier, et que nous nous
-soucions seulement de les traverser à toute vitesse et de manger à
-leurs endroits les plus sacrés. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_115_1" id="Footnote_115_1"></a><a href="#FNanchor_115_1"><span class="label">[115]</span></a>Cf. Præterita: «Depuis que j'ai composé et médité là
-pour la dernière fois, que «d'embellissements» sont survenus...
-Ensuite chaque jour d'exposition vint un flot de gens qui prenaient le
-sentier et qui le salissaient avec des cendres de cigare pour le reste
-de la semaine. Puis ce furent les chemins de fer, les voyous amenés par
-les trains de plaisir qui renversaient les palissades, faisaient peur
-aux vaches et cassaient autant de branches fleuries qu'ils pouvaient en
-attraper... etc., etc. Enfin, cette année une palissade de six pieds de
-haut a été placée de l'autre côté et les promeneurs marchent l'un
-derrière l'autre, s'offrent telle notion de l'air, de la campagne et du
-paysage qu'ils peuvent, entre ce mur et la palissade, chacun avec un
-mauvais cigare devant lui, un second derrière et un troisième dans la
-bouche.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_116_1" id="Footnote_116_1"></a><a href="#FNanchor_116_1"><span class="label">[116]</span></a>«Oui, Chamonix est une demeure désolée pour moi. Je n'y
-retournerai plus, je crois. Je pourrais éviter la foule en hiver, mais
-que les glaciers m'aient trahi... c'en est trop! Faites, s'il vous
-plaît, mes amitiés à la grosse pierre qui est sous Breven à un quart
-de mille au-dessus du village, à moins qu'ils ne l'aient détruite pour
-leurs hôtels.» (Lettre citée par M. de la Sizeranne.) Comparez aussi
-avec The Queen of Air (Préface): «Ce 1er jour de mai 1869 je me
-retrouve écrivant là où mon œuvre fut commencée, il y a 35 ans, en
-vue des neiges des Alpes supérieures. Depuis ce temps, d'étranges
-calamités ont fondu sur les spectacles que j'ai le plus aimés et
-tâché de faire aimer aux autres. La lumière... l'air... l'eau sont
-souillés. Ce matin, sur le lac de Genève à un demi-mille, je pouvais
-à peine voir le plat de ma rame à 2 mètres de profondeur. À la place
-d'un petit rocher de marbre, dernier pied du Jura descendant dans l'eau
-bleue, toujours couvert de fleurs roses de saponaires, on a construit
-une rocaille artificielle avec cette inscription sur ses pierres
-rapportées:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Aux botanistes</span><br />
-<span class="i0">Le club jurassique.»</span>
-</div></div>
-
-<p>«Ah! maîtres de la science moderne, rendez-moi mon Athénée,
-faites-la sortir de vos fioles, et enfermez-y sous scellés, s'il se
-peut une fois encore, Asmodée! Enseignez-nous seulement&mdash;ceci qui est
-tout ce que l'homme a besoin de savoir&mdash;que l'air lui a été donné
-pour sa vie, et la pluie pour sa soif et pour son baptême, et le feu
-pour sa chaleur et le soleil pour sa vue, et la terre pour sa
-nourriture,&mdash;et pour son Repos.» J'ai résumé ce dernier passage
-d'après M. de la Sizeranne. M. de la Sizeranne écrit ici «repos»
-avec un petit r. Je préfère rétablir la majuscule qui est dans
-Ruskin. Ainsi à la majesté soudaine, on comprend de quel repos il
-s'agit. Peut-être pourtant pourrait-on soutenir qu'il ne s'agit pas ici
-du repos de la tombe. On pourrait s'appuyer pour cela sur la Préface de
-«The crown of wild olive». «L'herbe cependant fut-elle créée verte
-pour vous servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit? et
-n'y aura-t-il jamais de repos pour vous au-dessus d'elle, mais seulement
-au-dessous?» Malgré ce doute qui me vient et que j'avoue, je crois
-qu'il s'agit ici, surtout à cause de la majuscule et de l'importance
-donnée au mot final de la préface, du repos de la tombe. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_117_1" id="Footnote_117_1"></a><a href="#FNanchor_117_1"><span class="label">[117]</span></a>Ruskin fait ici allusion à ce passage de S. Mathieu (XXI, 3
-et suivants, ou à Isaïe, V, 2, le passage est identique): «Il y avait
-un homme, maître de maison, qui planta une vigne. Il l'entoura d'une
-haie, y creusa un pressoir et bâtit une tour» pour qu'on pût de là
-surveiller la vigne. Ruskin a fait allusion à ces versets dans
-«Lectures of Architecture and Painting», &sect; 19, quand, énumérant
-tous les passages de la Bible où nous sont montrées des tours, il nous
-dit: «Vous vous rappelez ce propriétaire qui construisit une tour dans
-son vignoble.» Dans le passage de «Lectures of Architecture and
-Painting» Ruskin veut montrer (à propos de la valeur religieuse de
-l'architecture gothique) que, dans la Bible, les tours n'ont jamais un
-caractère religieux et sont seulement construites par orgueil, plaisir,
-ou dans un but de défense. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_118_1" id="Footnote_118_1"></a><a href="#FNanchor_118_1"><span class="label">[118]</span></a>Cf. Time and Tide, &sect; 46.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_119_1" id="Footnote_119_1"></a><a href="#FNanchor_119_1"><span class="label">[119]</span></a>Voir plus loin «des sentiments de joie purs» et surtout
-comparez avec Arrows of the Chace (passage cité par M. Bardoux):
-«Buvons et mangeons, car nous mourrons demain», disait le fermier
-latin et il nous a laissé d'éternels monuments de sagesse humaine et
-de chant joyeux. «Travaillons et soyons justes, car demain nous
-mourrons et après la mort viendra le jugement», disaient Holbein et
-Durer, et ils nous ont laissé d'éternels souvenirs du travail humain
-et de la crainte attristée de la divinité. «Réjouissons-nous et
-soyons heureux, car demain nous mourrons et nous serons avec Dieu»,
-disaient Fra Anglico et Giotto; et ils nous ont laissé d'éternels
-monuments de la royauté des cieux, divinement lambrissée. «Fumons des
-pipes, gagnons de l'argent, lisons de mauvais romans, marchons dans
-l'air empesté, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car
-demain nous mourrons et nous serons changés en pipes», voilà ce que
-disent les hommes d'aujourd'hui.»&mdash;On sait que «buvons et mangeons car
-nous mourrons demain» est une citation d'Isaïe, XXII, 13. Quant au
-passage tout entier, tant d'idées essentielles à Ruskin s'y laissent
-deviner, quand elles ne s'y montrent pas, que pour ne pas accumuler les
-abstractions, je renonce à les isoler. Je me contente de renvoyer le
-lecteur à la note de la page 211 «oui, mais quel roi» et la longue
-note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_120_1" id="Footnote_120_1"></a><a href="#FNanchor_120_1"><span class="label">[120]</span></a>L'entrefilet entier est en effet imprimé en rouge dans le
-texte anglais. Nous aurions voulu pouvoir faire de même ici, afin de
-conserver l'aspect singulier que ces pages ont dans l'original. Mais des
-difficultés matérielles d'exécution nous en ont empêché. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_121_1" id="Footnote_121_1"></a><a href="#FNanchor_121_1"><span class="label">[121]</span></a>Cf. Stones of Venice «un message qui fut un jour écrit dans
-le sang et un son qui remplira un jour les voûtes du ciel» (Stones of
-Venice, I, IV, LXXI), et The crown of wild olive, ch. II, &sect; 59,
-«lorsque le monde entier se tatoue de rouge avec son propre sang au
-lieu de vermillon». (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_122_1" id="Footnote_122_1"></a><a href="#FNanchor_122_1"><span class="label">[122]</span></a>«Une des choses que nous devons nous acharner à obtenir
-pour le bien de toutes les classes dans nos programmes futurs, c'est que
-dans aucune, on ne porte d'habillement remis à neuf. Voir la
-préface.» (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_123_1" id="Footnote_123_1"></a><a href="#FNanchor_123_1"><span class="label">[123]</span></a>Cette expression abrégée de la pénalité encourus par le
-travail infructueux coïncide d'une manière curieuse dans la forme avec
-certain passage que quelques-uns d'entre nous se rappellent peut-être
-(<i>a</i>). Il sera peut-être bon de produire à côté de ce récit un
-autre article que j'ai gardé dans mes tiroirs, découpé dans un
-Morning Post qui date à peu près du même moment, mars 1865 (<i>b</i>): «Les
-salons de M<sup>me</sup> C..., qui faisait les honneurs avec une grâce et
-une élégance parfaitement imitées, étaient encombrés de princes, de
-ducs, de marquis et de comtes, en fait du même public masculin que celui
-qu'on rencontre aux réunions de la princesse Metternich et de M<sup>me</sup>
-Drouyn de Lhuys. Il y avait quelques pairs d'Angleterre et quelques
-membres du parlement et ils paraissaient jouir de ce spectacle joyeux et
-indécent. Au second étage, les tables du souper étaient chargées de
-tous les mets délicats de la saison. Afin que nos lecteurs puissent se
-faire une idée de la chère exquise du demi-monde parisien, je copie le
-menu du souper qui fut servi à tous les convives (environ 200) assis,
-à 4 heures: Yquem supérieur, Johannisberg, Lafitte, Tokai, Champagne,
-des crûs les plus nobles, furent servis avec abondance le matin. Après
-le souper, la danse fut reprise avec un surcroît d'entrain et le bal se
-termina par une <i>chaîne diabolique</i> et un <i>cancan d'enfer</i> à 7
-heures du matin (service du matin): «Avant que les frais gazons
-n'apparaissent aux paupières entr'ouvertes du matin» (<i>c</i>). «Voici le
-menu: Consommé de volaille à la Bagration; 16 hors-d'œuvres variés;
-Bouchées à la Talleyran, Saumons froids sauce Ravigote, Filets de
-bœuf en Bellevue, Timbale milanaise. Chaud froid de gibier. Dindes
-truffées. Patés de foie gras. Buisson d'écrevisses. Gelées blanches
-aux fruits. Gateaux Mancini, parisiens et parisiennes. Fromages glacés.
-Ananas. Dessert. (Note de l'auteur.)</p>
-
-<p>(<i>a</i>) Ruskin veut parler ici des versets de S. Luc, XI, 11 et S.
-Mathieu, VII, 9: «Quel est le père d'entre vous qui donne à son fils
-une pierre quand il lui demande du pain?» Comparez avec cette autre
-belle interprétation des mêmes versets dans la Couronne d'Olivier
-Sauvage, I, le Travail: «Il est manifeste que Dieu entend que toute
-parole bonne et tout travail utile soient faits pour rien. Baruch,
-l'écrivain public, ne gagna pas, je gage, un sou la ligne à copier
-pour Jérémie son second rouleau, et saint Étienne n'eut pas les
-émoluments d'un évêque pour son long sermon aux Pharisiens: il n'eut
-que des pierres. Car c'est là le payement naturel du père terrestre.
-Qu'un enfant de ce monde travaille pour le bien du monde, honnêtement,
-de toute sa tête et de tout son cœur et vienne à lui, disant:
-«Donne-moi un peu de pain, juste ce qu'il faut pour vivre», le père
-terrestre lui répondra: «Non, mon enfant, pas de pain, une pierre, si
-tu veux ou autant que tu en voudras, pour te faire taire.» Mais les
-travailleurs manuels ne sont pas aussi malheureux que tout ceci le
-laisserait entendre. Le plus qui puisse vous arriver à vous, c'est de
-cesser des cailloux, non d'être lapidés, etc. (Note du traducteur.)</p>
-
-<p>(<i>b</i>) Dans <i>la Couronne d'Olive Sauvage</i> Ruskin a rapproché de
-même deux entrefilets presque pareils à ceux-ci et d'où se dégage le même
-enseignement:</p>
-
-<p>«Je vais d'abord pour commencer vous l'exposer lumineusement en vous
-lisant tout bonnement deux entrefilets que j'ai découpés en
-déjeunant, dans deux journaux placés sur ma table le même jour, 25
-novembre 1864. Le passage concernant le Russe opulent à Paris est assez
-banal at, qui plus est, stupide (car ce n'est rien pour un riche de
-payer 15 francs pour une couple de pêches en dehors de l'époque
-ordinaire de ces fruits). Cependant, les deux faits-divers parus le
-même jour valent d'être placés côte à côte.</p>
-
-<p>«Un de ces hommes est actuellement dans nos murs. C'est un Russe, et,
-avec votre permission, nous l'appellerons comte Teufelskine. Dans sa
-façon de s'habiller, il est sublime; l'art joue son rôle dans cette
-mise où l'harmonie des couleurs est respectée, et où, dans d'heureux
-contrastes, sa révèle le <i>chiar'-oscuro</i>. Ses manières sont
-empreintes de dignité&mdash;peut-être même apathiques; rien ne trouble la
-calme sérénité de cet extérieur placide. Notre ami, un jour,
-déjeunait chez Bignon. Quand arriva l'addition, il y lut: «Deux
-pêches, 15 francs.» Il paya. «Les pêches sont rares, je présume?»
-se borna-t-il à remarquer. «Non, Monsieur, répliqua le garçon, mais
-les Teufelskines le sont.» (<i>Telegraph</i>, 25 novembre 1864.)</p>
-
-<p>«Hier matin, à huit heures, une femme, passant près d'un tas de
-fumier, dans la cour pavée qui longe l'hospice récemment construit
-dans Shadwell Gap High-Street, Shadwell, fit remarquer à un constable
-du quartier un homme accroupi sur le tas de fumier, lui disant qu'elle
-craignait qu'il ne fût mort. Ses craintes se trouvèrent justifiées.
-La mort du malheureux paraissait remonter à plusieurs heures. Il était
-mort de froid et d'humidité, et la pluie avait fouetté le cadavre
-toute la nuit. Le défunt était chiffonnier. Il était tombé dans la
-plus effroyable pauvreté, misérablement vêtu, la ventre vide. La
-police l'avait à plusieurs reprises chassé de cette cour depuis le
-lever jusqu'au coucher du soleil, lui disant de rentrer chez lui. Il
-avait choisi l'endroit la plus désert afin d'y mourir misérablement.
-On trouva dans ses poches un sou et quelques os. Il pouvait avoir entre
-cinquante et soixante uns. L'inspecteur Roberts, de la division K, a
-ordonné de faire une enquête chez les logeurs afin de s'assurer, si
-possible de l'identité du malheureux.» (<i>Morning Post</i>, 25 novembre
-1864.) (La Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail.) (Note du
-traducteur.)</p>
-
-<p>(<i>c</i>) Citation de Lycidas de Milton. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_124_1" id="Footnote_124_1"></a><a href="#FNanchor_124_1"><span class="label">[124]</span></a>Je vous prie de noter ce fait, d'y réfléchir, et de
-considérer comment il se fait qu'une pauvre vieille aura honte de
-prendre au pays un shilling par semaine, tandis que personne n'a honte
-de prendre une rente de mille livres par an. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_125_1" id="Footnote_125_1"></a><a href="#FNanchor_125_1"><span class="label">[125]</span></a>Je me réjouis sincèrement de voir fonder un journal comme
-le Pall Mall Gazette, car le pouvoir de la presse dans les mains
-d'hommes d'une haute culture, d'une situation indépendante, et bien
-intentionnés, peut en effet mériter tous les éloges qu'on lui a tant
-décernés jusqu'ici. Son directeur me pardonnera donc, je n'en doute
-pas, si, à raison même de mon respect pour le journal, je ne laisse
-pas passer sans observation un article paru dans son troisième numéro,
-page 5, dont chaque mot était erroné, de cette erreur profonde où
-peut seul atteindre un honnête homme qui dès le début a pris un
-mauvais tournant de pensée et le suit, indifférent aux conséquences.
-Il contenait à la fin ce passage à noter:</p>
-
-<p>«Le pain de l'affliction et l'eau de l'affliction (<i>a</i>), oui et la
-couchette et les couvertures de l'affliction, sont l'extrême maximum de
-ce que la loi devrait donner aux <i>indigents simplement comme
-indigents.</i>» Je ne fais que mettre à côté de ces lignes
-représentatives de l'esprit conservateur anglais en 1865, une partie du
-message qui ordonna à Isaïe d'élever sa voix comme une trompette
-(<i>b</i>) et de déclarer aux conservateurs de son temps (<i>c</i>): «Vous
-jeûnez pour faire des procès et des querelles et pour frapper du poing
-avec méchanceté. Est-ce le jeûne que j'ai choisi, qui est de partager
-ton pain avec celui qui a faim et de faire venir dans ta maison las
-affligés qui sont errants.» (<i>d</i>) L'erreur mentale que l'auteur avait
-prise pour point de départ, ainsi qu'il l'a constaté un peu en avant,
-était ceci: «Confondre l'office des fonctionnaires chargés des
-distributions de secours aux pauvres, avec celui des personnes chargées
-de ces distributions dans une institution charitable est une grande et
-dangereuse erreur.»</p>
-
-<p>Cette phrase est si exactement et si extraordinairement fausse qu'il
-nous faut en renverser le sens dans nos esprits avant de songer à nous
-occuper d'aucun problème actuel de misère sociale. «Comprendre que
-les fonctionnaires chargés des secours aux pauvres sont les aumôniers
-de la Nation et devraient en distribuer les offrandes avec une grâce et
-une libéralité plus grandes et plus généreuses que celles permises
-à la charité individuelle, autant que la sagesse et le pouvoir
-collectif d'une Nation peuvent être supposés plus grands que ceux
-d'une seule personne,&mdash;ceci est la base de toute loi sur le
-paupérisme.»&mdash;Depuis que ceci a été écrit, le Pall Mall Gazette est
-devenu&mdash;comme les autres&mdash;un simple journal de parti, mais il est
-bien écrit et, somme toute, fait plus de bien que de mal (<i>e</i>).</p>
-
-<p>(<i>a</i>) Allusion, Rois, XXII, 27, bien que l'expression pain de
-l'affliction rappelle plutôt les Psaumes (127, 2.)</p>
-
-<p>(<i>b</i>) «Crie à plein gosier, ne te retiens pas, élève ta voix comme
-une trompette et annonce à mon peuple, etc. (Isaïe, 58, 1.)</p>
-
-<p>(<i>c</i>) Phrase essentiellement ruskinienne. Pour s'en rendre compte:
-1° en ce qui concerne les premiers mots: «Je ne fais que mettre à côté
-de ces lignes du Pall Mall Gazette le message d'Isaïe», comparer avec
-la <i>Bible d'Amiens</i>, III, 48, note: «en regard de ce morceau éditorial
-de la presse théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement
-les 4<sup>e</sup>, 6<sup>e</sup> et 13<sup>e</sup> versets de l'épître de
-S. Paul aux Romains, etc.&mdash;; avec Unto This Last (Préface) 5, note: «À
-ces paroles diaboliques (d'Adam Smith dans la «Richesse des Nations»)
-j'opposerai seulement les plus belles paroles des Vénitiens découvertes par
-moi dans leur plus belle église («Autour de ce temple, etc.»)». Cette
-référence à l'autorité de la Bible pour trancher un problème d'économie
-politique est, comme je l'ai montré ailleurs, le témoignage d'une des
-plus originales dispositions d'esprit de Ruskin qui est d'attribuer à
-la littérature et à l'art (la Bible étant ici qu'un beau livre) une
-sorte de valeur scientifique et inversement de traiter la science comme
-un art, ce qui fait que pour Ruskin il n'y a pas, quand il s'agit de
-science, supériorité des temps modernes, sur l'antiquité, pas plus
-qu'il ne doit en effet y en avoir quand il s'agit d'art. Il y a là
-aussi, à notre avis, un peu d'idolâtrie et l'amusement d'un érudit
-qui s'amusa à chercher des recettes de cuisine dans Homère et des
-renseignements d'ornithologie dans Carparccio. Notons encore que, dans
-le chapitre «Interprétations» de la <i>Bible d'Amiens</i>, par exemple,
-cette confrontation du présent au passé est invertie (Confrontation du
-passé au présent) se relevant plus du premier procédé que sa saveur
-d'anachronisme: Dans les bas-reliefs d'Amiens la Grossièreté comparée
-à une femme dansant le cancan, la Rébellion aux voyous qui claquent
-des doigts devant un prêtre; à propos du Désespoir: «le suicide n'est
-pas considéré comme héroïque ni sentimental au XIII<sup>e</sup> siècle
-et il n'y a pas de morgue gothique au bord de la Somme,» etc. Ce qui
-nous amène 2° à comparer les derniers mots de la phrase («message
-d'Isaïe aux <i>conservateurs de son temps</i>») à tous ces anachronismes,
-mais plus particulièrement à la <i>Bible d'Amiens</i>, II, 41 («un des
-soldats francs de Clovis discuta sa prétention avec une telle confiance
-d'être soutenu <i>par l'opinion publique du V<sup>e</sup> siècle</i>» et à
-Unto This Last, III, 42, «un marchand Juif (le roi Salomon) qui avait fait
-une des fortunes les plus considérables de son temps.» (Note du
-traducteur.)</p>
-
-<p>(<i>d</i>) Isaïe, LVIII, 4 et 7. (Note du traducteur.)</p>
-
-<p>(<i>e</i>) Et maintenant il a cessé d'exister sous ce nom. Il est devenu
-le Westminster Gazette. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_126_1" id="Footnote_126_1"></a><a href="#FNanchor_126_1"><span class="label">[126]</span></a>Opéra de Balfe, compositeur de musique irlandais, né en
-1808, mort en 1870. Balfe a composé de nombreuses partitions: Le Siège
-de la Rochelle 1835, Manon Lescaut 1836, Jane Grey 1837, Falstaff 1838,
-le Puits d'amour 1843, la Gipsy 1844, les 4 fils Aymon 1844, etc., etc.
-Satanella est de 1859. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_127_1" id="Footnote_127_1"></a><a href="#FNanchor_127_1"><span class="label">[127]</span></a>Cf. plus haut &sect; 16, l'adjectif anglais placé d'une façon
-analogue en symétrie avec l'adjectif «latin». (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_128_1" id="Footnote_128_1"></a><a href="#FNanchor_128_1"><span class="label">[128]</span></a>S. Luc, XVI, 20. «Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare,
-qui était couché à la porte de ce riche et était couvert
-d'ulcères.» Comparez, sur Lazare et les pauvres d'aujourd'hui, la
-Couronne d'Olivier sauvage, I, &sect; 30. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_129_1" id="Footnote_129_1"></a><a href="#FNanchor_129_1"><span class="label">[129]</span></a>«Vous avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là
-ont aussi besoin d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils
-n'ont qu'à aider les autres. Ceux-là aussi réclament qu'on pense à
-eux et qu'on se souvienne d'eux.» (<i>Lectures on Art</i>, II, 58.) (Note
-du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
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-<p><a name="Footnote_130_1" id="Footnote_130_1"></a><a href="#FNanchor_130_1"><span class="label">[130]</span></a>Et dès les plus bas degrés de l'échelle du travail. Du
-travail le plus humble naît un plaisir, humble sans doute comme la
-tige, qui l'a porté, sans couleurs variées et qui pourtant n'est pas
-sans charmer la vie qu'il embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de
-soi, plaisir à se trouver avec les autres, optimisme. De ce plaisir-là
-dans la littérature de tous les temps il y a, avant tout, deux
-immortels exemples. Le premier c'est l'histoire d'Aristarque et de ses
-parents dans les Mémorables de Xénophon: «En ce moment, j'en suis
-sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t'aimer. Toi
-parce que tu les regardes comme une gêne pour toi, elles parce qu'elles
-voient bien qu'elles te gênent. De cela il est à craindre... que la
-reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une
-tâche, tu les aimeras en voyant qu'elles te sont utiles et elles te
-chériront à leur tour en s'apercevant qu'elles te contentent; le
-souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s'en
-augmentera. Vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents.»
-«Aussitôt dit, on acheta de la laine... la gaieté avait succédé à
-la tristesse, etc.» (Mémorables, chapitre VII.) L'autre exemple est
-donné par la fin de Candide, trop célèbre pour qu'il soit besoin de
-la citer. C'est d'ailleurs encore la pensée qu'exprime la dernière
-phrase de Candide: «Tout cela est bien, dit Candide, mais il faut
-cultiver notre jardin.»&mdash;Je me souviens encore de la façon dont le
-maître le plus admirable que j'aie connu, l'homme qui a en la plus
-grande influence sur ma pensée, M. Darlu, aujourd'hui Inspecteur
-général de l'Université, comparait à ce chapitre des Mémorables le
-chapitre de la <i>Bible de l'Humanité</i> sur Hercule. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_131_1" id="Footnote_131_1"></a><a href="#FNanchor_131_1"><span class="label">[131]</span></a>Allusion à cet étrange passage d'Ezéchiel: «Il me dit:
-Fils de l'Homme, perce la paroi, et quand j'eus percé la paroi il se
-trouva une porte... J'entrai donc et voici toutes sortes de figures de
-reptiles et de bêtes et tous les dieux infâmes de la maison d'Israël
-étaient peints sur la paroi... et 70 hommes... assistaient et se
-tenaient devant elles... et chacun avait un encensoir à la main d'où
-montait en haut une épaisse nuée de parfum. Alors il me dit: Fils de
-l'Homme n'as-tu pas vu ce que les anciens de la maison d'Israël font
-dans les ténèbres, chacun dans son cabinet peint, etc. (Ezéchiel,
-VIII, 6-18.) (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_132_1" id="Footnote_132_1"></a><a href="#FNanchor_132_1"><span class="label">[132]</span></a>Turner. Voir, sur ce dessin, sur son pathétique et sa
-signification, Modern Painters, partie V, ch. I, &sect; 17, et chapitre
-XVIII, &sect; 2. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_133_1" id="Footnote_133_1"></a><a href="#FNanchor_133_1"><span class="label">[133]</span></a>C'est dans Isaïe (Prophétie contre le roi de Babylone)
-(XIV, 9, 10) que le sépulcre a réveillé les Trépassés: «Il a fait
-lever de leurs sièges tous les principaux de la terre, tous les rois
-des nations. Ils prendront tous la parole et diront (au roi de
-Babylone): «Tu as été aussi affaibli que nous, tu as été rendu
-semblable à nous, on t'a fait descendre de ta magnificence dans le
-sépulcre avec le bruit de tes instruments, etc.» (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_134_1" id="Footnote_134_1"></a><a href="#FNanchor_134_1"><span class="label">[134]</span></a>Sans doute, et pourtant si nous prenons la vie de tant de
-grands écrivains, de tant d'artistes, reconnaissons que bien peu ont
-entièrement négligé l'autre «avancement dans la vie, dans ses
-atours». Combien peu, pour ne prendre que cet exemple, ont dédaigné
-d'entrer à l'Académie Française ou telle autre forme de pouvoir, de
-prestige. Tel poète, plongé dans la vie elle-même tant qu'il écrit,
-sitôt la chaleur de l'inspiration tombée est déjà revenu à
-l'«avancement dans la vie», dans les «atours de la vie» et de sa
-main tremblante encore d'avoir voulu suivre au vol la vitesse de sa
-pensée, il inscrit à la première page du poème qui plane si haut
-au-dessus de toutes les contingences et de sa propre vie, le nom de la
-Reine bienveillante à qui il le dédie, afin de faire connaître le
-rang social qu'il occupe, combien il est «avancé dans la vie». Il
-tient à ce que les humbles mortels le sachent et les autres reines
-aussi, afin que les hommes le respectent et que les reines le
-recherchent, et que tous parfassent ainsi son «avancement dans la
-vie». Peut-être ce poète vous dira-t-il que s'il dine chez cette
-Reine et ensuite lui dédie son livre, c'est parce qu'ayant conscience
-de l'éminente dignité de «l'homme de lettres», il veut lui faire
-dans la société la place qu'il doit y avoir, égale à celle des Rois.
-Pour un peu, à l'en croire, il se dévoue, il immole ses goûts, son
-talent, à ses devoirs de citoyen de la République des lettres.
-Pourtant, si vous lui disiez que tel de ses confrères veut bien se
-charger de ce rôle et qu'il pourra désormais dans l'inélégance et
-dans l'obscurité travailler sans se soucier des Reines, peut-être se
-rendrait-il compte alors que c'était en réalité plutôt à sa propre
-grandeur qu'à celle de l'homme de lettres qu'il se dévouait et que les
-conquêtes de son confrère ne lui remplaceraient nullement les siennes
-propres. D'ailleurs l'homme de lettres chargé d'honneurs est-il plus
-grand qu'un autre, même aux yeux frivoles de la postérité? C'est fort
-douteux et un homme de lettres dédaigneux de toute influence, de tout
-honneur, de toute situation mondaine, comme Flaubert, ne nous
-apparaît-il pas comme plus grand que l'académicien son ami, Maxime du
-Camp? Certes le désir «d'avancer dans la vie», le snobisme, est le
-plus grand stérilisant de l'inspiration, le plus grand amortisseur de
-l'originalité, le plus grand destructeur du talent. J'ai montré
-autrefois qu'à cause de cela il est le vice le plus grave pour l'homme
-de lettres, celui que sa morale instinctive, c'est-à-dire l'instinct de
-conservation de son talent, lui représente comme le plus coupable, dont
-il a le plus de remords, bien plus (que la débauche, par exemple, qui
-lui est bien moins funeste, l'ordre et l'échelle des vices étant dans
-une certaine mesure renversés pour l'homme de lettres. Et cependant le
-génie se joue même de cette morale artistique. Que de snobs de génie
-ont continué comme Balzac à écrire des chefs-d'œuvre. Que d'ascètes
-impuissants n'ont pu tirer d'une vie admirable et solitaire dix pages
-originales. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_135_1" id="Footnote_135_1"></a><a href="#FNanchor_135_1"><span class="label">[135]</span></a>Le symbole matériel de ceci est l'offre de
-l'artério-sclérose faite tous es jours aux arthritiques par le démon
-de la bonne chère. Mais ici encore, pour la santé comme pour le
-génie, le tempérament est plus fort que le «régime». (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_136_1" id="Footnote_136_1"></a><a href="#FNanchor_136_1"><span class="label">[136]</span></a>Cercle de l'Enfer de Dante, qui tire son nom de Caïn. Voir
-l'Enfer, chants V et XXXII. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_137_1" id="Footnote_137_1"></a><a href="#FNanchor_137_1"><span class="label">[137]</span></a>«Τὸ δὲ φρόνημα τοῦ πνεύματος ζωὴ καὶ εἰρήνη.»
-(Note de l'auteur.)</p>
-
-<p>«Et l'affection de la chair c'est la mort, tandis que l'affection de
-l'esprit c'est la Vie et la Paix.» (Romains, VIII, 6.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_138_1" id="Footnote_138_1"></a><a href="#FNanchor_138_1"><span class="label">[138]</span></a>Munera Pulveris V Government, &sect; 122. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_139_1" id="Footnote_139_1"></a><a href="#FNanchor_139_1"><span class="label">[139]</span></a>Sur cette épithète δημοϐόροι voir Lectures on Art,
-IV, 116, et comparez avec l'expression des Psaumes, XIV, 4: «ils
-mangent mon peuple comme du pain», que Ruskin cite dans The two Paths,
-&sect; 179. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_140_1" id="Footnote_140_1"></a><a href="#FNanchor_140_1"><span class="label">[140]</span></a>Allusion à Dante, Enfer, III, 60. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_141_1" id="Footnote_141_1"></a><a href="#FNanchor_141_1"><span class="label">[141]</span></a>Allusion à la huitième scène de la 1re partie d'Henri IV,
-de Shakespeare: Hotspur, le doigt sur la carte: «Il me semble que
-ma portion, au nord de Burton ici&mdash;n'est pas égale à la
-vôtre.&mdash;Voyez comme cette rivière vient sur moi tortueusement&mdash;et
-me retranche du meilleur de mon territoire&mdash;une énorme demi-lune, un
-monstrueux morceau.&mdash;Je ferai barrer le courant à cet endroit,&mdash;et
-la coquette, l'argentine Trent coulera par ici&mdash;dans un nouveau canal
-uniforme et direct: elle ne serpentera plus avec une si profonde
-échancrure&mdash;pour me dérober ce riche domaine.&mdash;Glendower: Elle ne
-serpentera plus! elle serpentera, il le faut; vous voyez
-bien.&mdash;Mortimer: Oui, mais remarquez comme elle poursuit sen cours et
-revient sur moi, en sens inverse pour votre dédommagement.&mdash;Elle
-supprime d'un côté autant de terrain&mdash;qu'elle vous en prend de
-l'autre.&mdash;Worcester: Oui, mais on peut ici la barrer à peu de frais,
-etc., etc., Et enfin Glendower: Allons, on vous changera le cours de la
-Trent.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_142_1" id="Footnote_142_1"></a><a href="#FNanchor_142_1"><span class="label">[142]</span></a>C'est le centenier de Capharnaüm qui dit à Jésus: J'ai des
-soldats sous mes ordres et je dis à l'un: «Va» et il va, à l'autre:
-«Viens» et il vient, à mon serviteur: «Fais cela,» et il le fait.
-(S. Mathieu, VIII, 9.) (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_143_1" id="Footnote_143_1"></a><a href="#FNanchor_143_1"><span class="label">[143]</span></a>Comparez: «L'homme est bien plus réellement le soleil du
-monde, que n'est le soleil. La flamme de son cœur merveilleux est la
-seule lumière digne d'être mesurée. Là où il est sont les
-tropiques; là où il n'est pas le monde des glaces.» (Modern Painters,
-V, p. 225, cité par M. Bardoux, dans son ouvrage sur Ruskin.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_144_1" id="Footnote_144_1"></a><a href="#FNanchor_144_1"><span class="label">[144]</span></a>S'il n'y avait que «font et enseignent», la référence la
-plus littérale semblerait être: Actes, I, 1: «les choses que Jésus a
-faites et enseignées», mais le contexte indique qu'il s'agit bien
-plutôt de Mathieu, V, 19: «Celui donc qui aura violé ces
-commandements et qui aura ainsi enseigné les hommes sera estimé le
-plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les aura observées
-et enseignées, celui-là sera estimé grand dans le royaume des
-cieux», et dans les royaumes de la terre, ajoute Ruskin. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_145_1" id="Footnote_145_1"></a><a href="#FNanchor_145_1"><span class="label">[145]</span></a>Allusion à St Mathieu, VI, 19-20: «Ne vous amasser pas des
-trésors sur la terre, où les vers et la rouille gâtent tout et où
-les larrons percent et dérobent. Mans amassez-vous des trésors dans le
-ciel où les vers ni la rouille ne gâte rien, et où les larrons ne
-percent ni ne dérobent.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_146_1" id="Footnote_146_1"></a><a href="#FNanchor_146_1"><span class="label">[146]</span></a>La «Library Edition» nous apprend que c'est là le terme
-usité en alchimie pour signifier l'or dissous dans l'acide
-nitro-hydrochlorique, lequel était supposé contenir l'élixir de vie.
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_147_1" id="Footnote_147_1"></a><a href="#FNanchor_147_1"><span class="label">[147]</span></a>Minerve, Vulcain, Apollon (voir <i>On
-the old Road</i>, tome II, &sect; 36). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_148_1" id="Footnote_148_1"></a><a href="#FNanchor_148_1"><span class="label">[148]</span></a>Job, XXVIII, 7. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_149_1" id="Footnote_149_1"></a><a href="#FNanchor_149_1"><span class="label">[149]</span></a>Ruskin veut parler de «Unto this last». Dans la préface
-d'Unto this last, Ruskin dit de même: «Je crois que ces essais
-contiennent ce que j'ai écrit de meilleur, c'est-à-dire de plus vrai
-et de plus justement exprimé. Le dernier (Ad Valorem) qui m'a coûté
-le plus de peine ne sera probablement jamais surpasse par aucun autre de
-mes écrits futurs.» Dans Fors Clavigera, Unto this last est ainsi
-rattaché à l'ensemble de son œuvre:</p>
-
-<p>«À vingt ans j'écrivis <i>Peintres modernes</i>, à trente ans, <i>les
-Pierres de Venise</i>, à quarante ans, <i>Unto this last</i>, à cinquante
-ans, <i>les Leçons inaugurales d'Oxford</i>, et, si je finis jamais <i>Fors
-Clavigera</i>, l'état d'esprit dans lequel je me trouvais à soixante ans
-sera fixé.</p>
-
-<p>«Les <i>Peintres modernes</i> enseignèrent l'affinité de toute la nature
-infinie avec le cœur de l'homme; montrèrent le rocher, la vague et
-l'herbe comme un élément nécessaire de sa vie spirituelle. Ce dont je
-vous conjure aujourd'hui, d'orner la terre et de la garder, n'est que le
-complément, la suite logique de ce que j'enseignais alors. <i>Les Pierres
-de Venise</i> enseignèrent les lois de l'art de bâtir et comment la
-beauté de toute œuvre, de tout édifice humain dépend de la vie heureuse
-de son ouvrier. <i>Unto this last</i> enseigna les lois de cette vie
-même et la montra comme dépendante du Soleil de justice.» Fors
-Clavigera, IV, Lettre LXXVIII, citée par M. Brunhes. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_150_1" id="Footnote_150_1"></a><a href="#FNanchor_150_1"><span class="label">[150]</span></a>Comparez: «Les crosses et balles anglaises et françaises, y
-compris celles dont nous ne nous servons pas, coûtent, je suppose,
-environ 75 millions par an à chaque nation» (la Couronne d'Olivier
-Sauvage, I, le Travail). Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage,
-II, 259, cité par M. de la Sizeranne): «Supposez qu'un de mes voisins
-m'ait appelé pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je
-commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs sont un
-peu nus; je pense que tel ou tel papier serait désirable pour les murs,
-peut-être une petite fresque ici et là sur le plafond et un rideau ou
-deux de damas aux fenêtres. «Ah! dit mon commettant, des rideaux de
-damas, certainement! Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne
-peux me payer de telles choses, en ce moment!&mdash;Pourtant le monde vous
-attribue de splendides revenus!&mdash;Ah! oui, dit mon ami, mais vous savez
-qu'à présent je suis obligé de dépenser presque tout en pièges
-d'acier!&mdash;En pièges d'acier! Et pourquoi?&mdash;Comment! pour ce
-quidam, de l'autre côté du mur, vous savez; nous sommes de très bons amis,
-des amis excellents, mais nous sommes obligés de conserver des traquenards
-des deux côtés du mur; nous ne pourrions pas vivre en de bons termes
-sans eux et sans nos pièges à fusil. Le pire est que nous sommes des
-gars assez ingénieux tous les deux et qu'il ne se passe pas de jour
-sans que nous inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de
-fusil, etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans nos
-pièges&mdash;en comptant tout, et je ne vois guère comment nous pourrions
-faire à moins.» Voilà une façon de vivre d'un haut comique pour deux
-particuliers! mais pour deux nations, cela ne me semble pas entièrement
-comique. Bedlam serait comique peut-être, s'il ne contenait qu'un seul
-fou, et votre pantomime de Noël est comique lorsqu'il y a un seul
-clown, mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue lui-même
-en rouge avec son propre sang à la place de vermillon, il y a là
-quelque chose d'autre que de comique, je pense.»</p>
-
-<p>Comparez à ce dernier morceau le &sect; 33 ci-dessus: «Supposez qu'un
-gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous pouvons conjecturer
-la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an pour ses
-valets de pied et les murs de son parc», etc. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_151_1" id="Footnote_151_1"></a><a href="#FNanchor_151_1"><span class="label">[151]</span></a>Unto this last, IV, ad valorem, &sect; 76, note. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_152_1" id="Footnote_152_1"></a><a href="#FNanchor_152_1"><span class="label">[152]</span></a>Sur cette dernière phrase et pour la décomposition des cinq
-«thèmes» qui s'y mêlent (et, sans même trop subtiliser, on arrive
-aisément «jusqu'à sept, en comptant les lois sur les grains,» et le
-pain meilleur») Voir la note page 61. (Note du traducteur.)]</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_153_1" id="Footnote_153_1"></a><a href="#FNanchor_153_1"><span class="label">[153]</span></a>La «Library Edition» fournit du sens de ces mots «dans un instant»
-(presently) une explication qui me semble très juste et très
-naturelle, mais dont on ne s'avise pas généralement, parce que tout ce
-passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois. Or, il
-n'est qu'une note du &sect; 30, imprimé à cause de son importance après
-la conférence. De sorte que ce «presently», dit la « Library
-Edition», se rapporte aux &sect;&sect; 42 et suivants. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>II<sup>e</sup> CONFÉRENCE</h4>
-
-
-<h4><a id="LES_LYS">LES LYS</a></h4>
-
-<h4><a id="DES_JARDINS_DES_REINES">DES JARDINS DES REINES</a></h4>
-
-
-<div class="blockquot-half">
-<p><i>À Mademoiselle Suzette Lemaire
-cette traduction est offerte, comme
-un respectueux hommage, par son
-admirateur et son ami.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p></div>
-
-
-
-
-<h4>II<sup>e</sup> CONFÉRENCE</h4>
-
-
-<h4>LES LYS</h4>
-
-<h4>DES JARDINS DES REINES</h4>
-
-
-<div class="blockquot-half">
-<p>«Sois heureux, ô désert altéré;
-que la solitude se réjouisse et fleurisse
-comme le lys; et des lieux
-arides du Jourdain jailliront des
-forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1,
-Version des Septante)<a name="FNanchor_154_1" id="FNanchor_154_1"></a><a href="#Footnote_154_1" class="fnanchor">[154]</a>.</p>
-</div>
-
-
-<p>51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une
-autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a
-été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont
-été spécialement proposées à votre attention dans la première, à
-<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-savoir: «<i>Comment et Ce que</i> il faut lire», découlent d'une autre
-beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire
-vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que
-vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne
-aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons
-faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où
-l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous
-enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien
-dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la
-possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés,
-lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, <i>royal</i>;
-conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les
-hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des
-insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou
-tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de
-royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une
-couronne royale»<a name="FNanchor_155_1" id="FNanchor_155_1"></a><a href="#Footnote_155_1" class="fnanchor">[155]</a>; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant
-leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle
-gouvernent tous les vrais rois.</p>
-
-<p>52. Il n'y a donc, je le répète&mdash;et comme je désire laisser cette
-idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle&mdash;qu'une
-seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans
-un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus
-vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les
-diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris
-l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie
-littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité
-d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé:
-«statue»&mdash;(la chose immuable). La majesté d'un roi<a name="FNanchor_156_1" id="FNanchor_156_1"></a><a href="#Footnote_156_1" class="fnanchor">[156]</a> et le droit
-de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur
-immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation
-d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi
-éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.</p>
-
-<p>53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable
-seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme,
-bienfaisant et, <i>à cause de cela</i>, royal, sur nous-mêmes d'abord, et
-à travers nous, sur tout ce qui nous entoure&mdash;je vais maintenant vous
-demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou
-quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble
-éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans
-quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable
-pouvoir de reines&mdash;non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce
-qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et
-exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence,
-<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous
-justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune
-d'elles régnerait: «les Jardins des Reines».</p>
-
-<p>54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus
-profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant
-incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance
-infinie.</p>
-
-<p>Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine
-des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur
-pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment
-l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus
-étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur
-vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on
-ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux
-sur cette question&mdash;question vitale pour le bonheur de toute société.
-Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité
-différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les
-opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la
-«mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais
-être séparés de la mission et des droits de l'homme&mdash;comme si elle et
-son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement
-distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins
-faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par
-là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une
-irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la
-supériorité de sa force d'âme.</p>
-
-<p>Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle
-qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait
-être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!</p>
-
-<p>55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire
-et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que
-l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans
-leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations
-où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la
-vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.</p>
-
-<p>Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente
-conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était
-de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les
-plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion.
-Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour
-leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre
-connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par eux
-jusqu'à une plus large vue&mdash;une conception plus pure&mdash;que la
-nôtre propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et
-cours de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante
-opinion.</p>
-
-<p>Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les
-<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés
-d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse.
-Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour
-la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle
-doit être à l'homme.</p>
-
-<p>56. Et d'abord prenons Shakespeare.</p>
-
-<p>Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale,
-Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois
-pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement
-héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée
-pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de
-Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces
-travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu
-en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser
-devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de
-lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de
-l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur
-force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;&mdash;Hamlet est
-indolent et s'endort dans la spéculation<a name="FNanchor_157_1" id="FNanchor_157_1"></a><a href="#Footnote_157_1" class="fnanchor">[157]</a>; Roméo est un enfant
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la
-fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de
-cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité
-véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple
-domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir
-le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par
-Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne
-voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un
-infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène,
-la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la
-dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts;
-conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.</p>
-
-<p>57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes<a name="FNanchor_158_1" id="FNanchor_158_1"></a><a href="#Footnote_158_1" class="fnanchor">[158]</a>, dans
-chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne
-sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une
-femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La
-catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de
-jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères
-de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des
-outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et,
-cela étant, elle le sauve presque.</p>
-
-<p>D'Othello<a name="FNanchor_159_1" id="FNanchor_159_1"></a><a href="#Footnote_159_1" class="fnanchor">[159]</a> je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;&mdash;ni
-<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens
-critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la
-pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette
-déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou
-avait à faire d'une si bonne femme?»</p>
-
-<p>Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme
-aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son
-mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et
-l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de
-longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et
-l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience
-et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice
-du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la
-victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans
-Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé
-son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte;
-la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire,
-de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.</p>
-
-<p>Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui
-n'est qu'un enfant méchant?&mdash;d'Hélène, fidèle aussi malgré
-l'impertinence et les injures d'un jeune fou?&mdash;de la patience d'Héro,
-de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de
-«l'ignorante enfant<a name="FNanchor_160_1" id="FNanchor_160_1"></a><a href="#Footnote_160_1" class="fnanchor">[160]</a>» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange,
-apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires
-ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la
-précision et l'exactitude de pensée.</p>
-
-<p>58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des
-pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible&mdash;Ophélie; et c'est
-parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne
-peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin,
-que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types
-méchants parmi les principales figures de femmes&mdash;Lady Macbeth, Regan
-et Goneril&mdash;nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles
-exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans
-leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du
-pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le
-témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans
-la vie humaine. Il les représente comme des conseillères
-infailliblement fidèles et sages&mdash;comme des exemples incorruptiblement
-justes et purs&mdash;toujours puissants pour sanctifier, même quand elles
-ne peuvent pas sauver.</p>
-
-<p>59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la
-connaissance de la nature de l'homme,&mdash;encore moins dans
-l'intelligence des causes et du cours de la destinée,&mdash;mais seulement
-parce qu'il est l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les
-conditions <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de
-recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott<a name="FNanchor_161_1" id="FNanchor_161_1"></a><a href="#Footnote_161_1" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
-
-<p>Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose
-comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient
-très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un
-enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie
-écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la
-série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui
-atteignent au type héroïque<a name="FNanchor_162_1" id="FNanchor_162_1"></a><a href="#Footnote_162_1" class="fnanchor">[162]</a>.&mdash;Dandie
-Dinmont<a name="FNanchor_163_1" id="FNanchor_163_1"></a><a href="#Footnote_163_1" class="fnanchor">[163]</a>,
-Bob Boy<a name="FNanchor_164_1" id="FNanchor_164_1"></a><a href="#Footnote_164_1" class="fnanchor">[164]</a>
-et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre
-un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils
-n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur
-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou
-qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens
-sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à
-l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre,
-aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné,
-ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en
-lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et
-résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes
-hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères
-d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine<a name="FNanchor_165_1" id="FNanchor_165_1"></a><a href="#Footnote_165_1" class="fnanchor">[165]</a>, de
-Catherine Seyton<a name="FNanchor_166_1" id="FNanchor_166_1"></a><a href="#Footnote_166_1" class="fnanchor">[166]</a>,
-de Diane Vernon<a name="FNanchor_167_1" id="FNanchor_167_1"></a><a href="#Footnote_167_1" class="fnanchor">[167]</a>,
-de Lilia Redgauntlet<a name="FNanchor_168_1" id="FNanchor_168_1"></a><a href="#Footnote_168_1" class="fnanchor">[168]</a>,
-d'Alice Bridgenorth<a name="FNanchor_169_1" id="FNanchor_169_1"></a><a href="#Footnote_169_1" class="fnanchor">[169]</a>,
-d'Alice Lee et de Jeanie Deans<a name="FNanchor_170_1" id="FNanchor_170_1"></a><a href="#Footnote_170_1" class="fnanchor">[170]</a>, avec
-d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance
-intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité
-et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte,
-prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à
-plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la
-<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment
-plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu
-elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si
-bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas
-plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.</p>
-
-<p>De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme
-qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas,
-ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.</p>
-
-<p>60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves
-témoignages&mdash;ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez
-bien le plan du grand poème de Dante&mdash;c'est un poème d'amour qu'il
-adresse à sa Dame morte;&mdash;un chant de bénédiction à celle qui a
-veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais
-à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,&mdash;le sauve de
-l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle
-descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension
-au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des
-vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les
-réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile<a name="FNanchor_171_1" id="FNanchor_171_1"></a><a href="#Footnote_171_1" class="fnanchor">[171]</a>.</p>
-
-<p>Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne
-pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le
-<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-rêve arbitraire&mdash;et isolé&mdash;d'un cœur de poète. Aussi je veux
-plutôt vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un
-chevalier de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement
-caractéristiques de la sensibilité des hommes les plus nobles du
-XIII<sup>e</sup> siècle ou du commencement du XIVe, conservé entre tant
-d'autres semblables témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques
-que Dante Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes
-italiens:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Car voyez! ta loi ordonne</span><br />
-<span class="i0">Que mon amour soit manifestement</span><br />
-<span class="i3">De te servir et honorer:</span><br />
-<span class="i0">Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,</span><br />
-<span class="i0">D'être accepté pour le serviteur de ta règle<a name="FNanchor_172_1" id="FNanchor_172_1"></a><a href="#Footnote_172_1" class="fnanchor">[172]</a>.</span><br />
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">À peine reçu, je suis dans le ravissement</span><br />
-<span class="i0">Depuis que ma volonté est ainsi dressée</span><br />
-<span class="i0">À servir, ô fleur de joie, ton excellence.</span><br />
-<span class="i0">Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller</span><br />
-<span class="i3">Une peine ou un regret.</span><br />
-<span class="i0">Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et</span><br />
-<span class="i8">de mes sensations</span><br />
-<span class="i0">Parce que de toi toutes les vertus jaillissent</span><br />
-<span class="i3">Comme d'une fontaine.</span><br />
-<span class="i0"><i>Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure</i></span><br />
-<span class="i6"><i>et la plus profitable sagesse</i></span><br />
-<span class="i0"><i>Avec l'honneur sans défaillance.</i></span><br />
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">En toi chaque souverain bien habite séparément</span><br />
-<span class="i0">Remplissant la perfection de ton empire.</span><br />
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon</span><br />
-<span class="i8">cœur,</span><br />
-<span class="i3">Ma vie s'est isolée</span><br />
-<span class="i0">Dans une brillante lumière, au pays de vérité.</span><br />
-<span class="i0">Elle qui jusqu'alors, à vrai dire,</span><br />
-<span class="i0">Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur</span><br />
-<span class="i0">Et pendant tant d'heures et de jours</span><br />
-<span class="i0">Avait à peine gardé le souvenir du bien.</span><br />
-<span class="i0">Mais maintenant mon servage</span><br />
-<span class="i0">T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.</span><br />
-<span class="i0">C'est un homme que de la bête sauvage</span><br />
-<span class="i0">Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»</span><br />
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p>
-
-<p>61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la
-femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à
-ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui
-est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me
-suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité
-grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême
-idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur
-de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant
-rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une
-existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de
-ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la
-piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur
-et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie
-silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection<a name="FNanchor_173_1" id="FNanchor_173_1"></a><a href="#Footnote_173_1" class="fnanchor">[173]</a>
-rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement
-l'amertume de la mort.</p>
-
-<p>62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur
-témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous
-montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes<a name="FNanchor_174_1" id="FNanchor_174_1"></a><a href="#Footnote_174_1" class="fnanchor">[174]</a>;
-mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous
-montrerais comment ses féeriques<a name="FNanchor_175_1" id="FNanchor_175_1"></a><a href="#Footnote_175_1" class="fnanchor">[175]</a> chevaliers sont quelquefois
-trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais
-obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je
-pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus
-anciens âges et vous montrer comment le grand peuple&mdash;dont il avait
-été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le
-Législateur de toute la terre<a name="FNanchor_176_1" id="FNanchor_176_1"></a><a href="#Footnote_176_1" class="fnanchor">[176]</a>, et non par une femme de sa
-race,&mdash;comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les
-peuples<a name="FNanchor_177_1" id="FNanchor_177_1"></a><a href="#Footnote_177_1" class="fnanchor">[177]</a>, donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et
-dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom
-et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs,
-<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la
-foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous
-tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de
-vertu nationale.</p>
-
-<p>63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et
-mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime
-valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du
-monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous
-demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres
-capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement
-fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que
-dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être
-imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais
-cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle
-conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La
-femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par
-elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui
-d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance,
-et par la sagesse, comme par la puissance.</p>
-
-<p>64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur
-cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous?
-Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des
-poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature
-dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie
-<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs?
-Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des
-faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous
-les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le
-progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance
-vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas
-seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une
-entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle,
-non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur,
-mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à
-trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à
-la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la
-responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la
-guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations
-domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la
-défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je,
-donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du
-jeune chevalier aux ordres&mdash;même si ces ordres étaient dictés par un
-caprice&mdash;de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient
-que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit
-et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que
-là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les
-passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie
-à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle
-obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle
-qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un
-jeune homme vraiment noble&mdash;et qu'il lui est, de fait, impossible s'il
-a été formé au bien&mdash;d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne
-pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser
-hésitant à leur obéir.</p>
-
-<p>65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à
-la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui
-fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement
-pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par
-la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque.
-C'est le symbole d'une vérité éternelle&mdash;que l'armure de l'âme ne
-tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a
-attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que
-l'honneur de l'homme fléchit.</p>
-
-<p>Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par
-toutes les jeunes femmes d'Angleterre:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Ah! la femme prodigue&mdash;elle qui pouvait</span><br />
-<span class="i0">À sa douce personne mettre son prix</span><br />
-<span class="i0">Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer,</span><br />
-<span class="i0">Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!</span><br />
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix,</span><br />
-<span class="i0">Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin,</span><br />
-<span class="i0">Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie,</span><br />
-<span class="i0">De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des</span><br />
-<span class="i8">dieux<a name="FNanchor_178_1" id="FNanchor_178_1"></a><a href="#Footnote_178_1" class="fnanchor">[178]</a>.»</span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span></p>
-
-<p>66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous
-l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est
-qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la
-vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non
-entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un
-respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui
-nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que
-partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage
-doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est
-devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien
-pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le
-bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil
-autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il
-y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du
-passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un
-inconstant à un éternel amour?</p>
-
-<p>67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la
-femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine?
-Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le
-<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me
-paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes
-absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la
-supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être
-comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a
-pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne
-sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour
-condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut
-lui donner.</p>
-
-<p>68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de
-l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est
-essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le
-découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la
-spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre
-et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête
-nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de
-combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais
-tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle
-perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place.
-Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte,
-mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par
-son office et sa place, elle est protégée du danger et de la
-tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son
-chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les
-défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé
-<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme
-de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle
-n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni
-tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste
-essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non
-seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et
-désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer;
-si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la
-société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou
-d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son
-seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de
-ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez
-allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un
-temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux
-Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils
-peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et
-le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus
-nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride<a name="FNanchor_179_1" id="FNanchor_179_1"></a><a href="#Footnote_179_1" class="fnanchor">[179]</a> et la lumière du
-phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite
-sa gloire de Foyer.</p>
-
-<p>Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour
-d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il
-peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe
-humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et
-<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que
-s'il était lambrissé de cèdre<a name="FNanchor_180_1" id="FNanchor_180_1"></a><a href="#Footnote_180_1" class="fnanchor">[180]</a> ou peint de vermillon, répandent
-au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de
-foyer.</p>
-
-<p>69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître
-qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme.
-Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit&mdash;autant qu'on
-peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,&mdash;être incapable
-d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne
-l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne; instinctivement,
-infailliblement sage&mdash;sage non en vue du développement
-d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se
-mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté;
-sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la
-douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce
-qu'il peut s'appliquer à tout&mdash;la vraie mobilité de la femme. Dans son
-sens profond «La Donna e mobile<a name="FNanchor_181_1" id="FNanchor_181_1"></a><a href="#Footnote_181_1" class="fnanchor">[181]</a>», mais non pas «Qual piùm'al
-vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le
-tremble léger et frissonnant<a name="FNanchor_182_1" id="FNanchor_182_1"></a><a href="#Footnote_182_1" class="fnanchor">[182]</a>», mais variable comme la lumière,
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse
-s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter.</p>
-
-<p>70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place
-et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second
-point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les
-remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa
-dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le
-plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à
-l'autre.</p>
-
-<p>Le premier de nos devoirs envers elle,&mdash;aucune personne raisonnable
-ne peut en douter&mdash;est de lui assurer une éducation et des exercices
-physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le
-type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre
-sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate.
-Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne
-peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée;
-seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est
-impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du
-cœur. Il est deux passages d'un poète<a name="FNanchor_183_1" id="FNanchor_183_1"></a><a href="#Footnote_183_1" class="fnanchor">[183]</a> qui se distingue, il me
-semble, entre tous&mdash;non par sa puissance, mais par son exquise
-<i>vérité</i>, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu
-<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous
-lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur
-laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée.</span><br />
-<span class="i0">Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur</span><br />
-<span class="i0">Sur terre ne fut jamais semée;</span><br />
-<span class="i0">Cette enfant pour moi-même je prendrai;</span><br />
-<span class="i0">Elle sera mienne, et je formerai</span><br />
-<span class="i0">Une dame issue de moi seule.</span><br />
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Moi-même pour ma chérie je serai</span><br />
-<span class="i0">À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi</span><br />
-<span class="i0">La fillette, dans le rocher et dans la plaine,</span><br />
-<span class="i0">Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage,</span><br />
-<span class="i0">Sentira à veiller sur elle un pouvoir</span><br />
-<span class="i0">Tantôt excitateur et tantôt réprimant.</span><br />
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Les flottants nuages leur majesté prêteront</span><br />
-<span class="i0">À elle, pour elle le saule se courbe;</span><br />
-<span class="i0">Ni elle ne manquera de discerner</span><br />
-<span class="i0">Même dans le mouvement de la tempête</span><br />
-<span class="i0">La grâce qui moulera ses formes de jeune fille</span><br />
-<span class="i0">Par une silencieuse sympathie;</span><br />
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Et <i>des sentiments vitaux de joie</i></span><br />
-<span class="i0">Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature,</span><br />
-<span class="i0">Gonfleront son sein virginal;</span><br />
-<span class="i0">De telles pensées à Lucie je donnerai</span><br />
-<span class="i0">Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons</span><br />
-<span class="i0">Ici dans cet heureux vallon.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>«Des sentiments <i>vitaux</i> de joie», remarquez-le. Il y a de mortels
-sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux,
-nécessaires à la vraie vie.</p>
-
-<p>Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas
-pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas
-heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments
-<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-naturels d'une jeune fille&mdash;il n'y a pas d'obstacle mis à ses
-instincts d'amour ou d'effort&mdash;qui ne reste indélébilement écrit sur
-ses traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte
-leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.</p>
-
-<p>71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au
-même poète une parfaite description de la beauté de la femme.</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Une contenance en laquelle se rencontrent</span><br />
-<span class="i0">De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»</span><br />
-</div></div>
-
-
-<p>Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en
-cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années
-heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec
-cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe
-de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours
-ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures
-à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que
-subsistent ces promesses.</p>
-
-<p>72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe
-physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra,
-à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes
-les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la
-justice et affiner son sens inné de l'amour.</p>
-
-<p>Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus
-capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et
-cependant elles devront lui être données non en tant que
-<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-connaissances&mdash;non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but
-que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il
-n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison
-d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache
-plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit
-capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la
-douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour
-sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle
-science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des
-habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la
-signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et
-suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au
-seuil de cette amère Vallée d'Humiliation<a name="FNanchor_184_1" id="FNanchor_184_1"></a><a href="#Footnote_184_1" class="fnanchor">[184]</a>, dans laquelle seuls
-les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se
-tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une
-grève infinie<a name="FNanchor_185_1" id="FNanchor_185_1"></a><a href="#Footnote_185_1" class="fnanchor">[185]</a>. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la
-<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la
-date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de
-personnages célèbres;&mdash;ce n'est pas le but de l'éducation de
-convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément
-nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité
-entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une
-peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec
-sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le
-tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop
-souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière
-dont il prend soin de les disposer;&mdash;c'est son rôle à elle de suivre
-à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de
-débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de
-feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui
-apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui
-se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où
-paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils
-n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus
-revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en
-serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque
-jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle
-parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer
-<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au
-monde où Dieu vit et aime<a name="FNanchor_186_1" id="FNanchor_186_1"></a><a href="#Footnote_186_1" class="fnanchor">[186]</a>; et solennellement on devra lui
-apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent
-pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa
-prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement
-d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour
-les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la
-prière «pour ceux qui sont désolés et accablés<a name="FNanchor_187_1" id="FNanchor_187_1"></a><a href="#Footnote_187_1" class="fnanchor">[187]</a>».</p>
-
-<p>73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment;
-peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une
-impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour les
-femmes&mdash;une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une
-main profane&mdash;celle de la théologie. Étrange, et lamentablement
-étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs
-capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est
-assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la
-première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science
-devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont
-égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et
-<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en
-elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour
-en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des
-créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent
-le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et
-pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se
-hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui.
-Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du
-Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs
-éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir
-les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur
-fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur
-caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante
-tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.</p>
-
-<p>74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune
-fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les
-mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un
-esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans
-la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à
-savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit
-posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle
-n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique.
-Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre
-les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les
-besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les
-instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les
-études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur
-<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute
-langue ou toute science qu'il apprend, à fond;&mdash;tandis qu'une femme
-devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut
-pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec
-celles de ses meilleurs amis.</p>
-
-<p>75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude
-qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des
-connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre
-un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme
-aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle
-sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera
-que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence
-entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux
-la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence
-mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de
-littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au
-contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience
-et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée
-et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et
-dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans
-aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne
-tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture,
-humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la
-folie.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span></p>
-
-<p>76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette
-tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de
-mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt
-qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le
-cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et
-le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la
-fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur
-roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend
-inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif
-morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles
-nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.</p>
-
-<p>77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature
-est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres.
-Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant
-rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études
-de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache
-une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus
-assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus
-qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est
-d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume
-chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour
-ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et
-jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>
-sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont
-naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous
-rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous
-une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue;
-mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que,
-souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le
-tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre
-tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un
-mal qu'un bien.</p>
-
-<p>78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de
-déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise,
-laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,&mdash;quels
-que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la
-poésie ou de l'histoire&mdash;ils devront être choisis non parce qu'on n'y
-trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que
-le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre
-puissant ne fera jamais de mal à une noble fille<a name="FNanchor_188_1" id="FNanchor_188_1"></a><a href="#Footnote_188_1" class="fnanchor">[188]</a>; mais le vide
-<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle
-peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et
-classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le
-roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans
-la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle
-saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car
-c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de
-fille et de garçon.&mdash;Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la
-forme que vous voulez<a name="FNanchor_189_1" id="FNanchor_189_1"></a><a href="#Footnote_189_1" class="fnanchor">[189]</a>, comme vous feriez d'une rose, ou le forger
-avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour
-une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau
-à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une
-fleur&mdash;sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme
-un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et
-souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à
-certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut
-<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
-qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle
-doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait
-toujours:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Son allure légère et libre de femme d'intérieur</span><br />
-<span class="i0">Et ses pas d'une liberté virginale<a name="FNanchor_190_1" id="FNanchor_190_1"></a><a href="#Footnote_190_1" class="fnanchor">[190]</a>.»</span><br />
-</div></div>
-
-
-<p>Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon
-dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que
-vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et
-piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger
-soupçon).</p>
-
-<p>79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses
-yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se
-livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore
-plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles,
-ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les
-plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à
-tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez
-penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où
-les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la
-signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les
-plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont
-<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles;
-les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus
-belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire
-unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur
-pour l'heure où nous aurons besoin d'elles.</p>
-
-<p>80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est
-surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre
-l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous
-élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des
-objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité.
-Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles
-aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le
-courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous
-qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles
-sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de
-filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des
-enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur
-manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la
-société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est qu'une
-peste contagieuse de couardise et d'imposture&mdash;de couardise parce
-que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de
-leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les
-fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce
-monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur
-<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se
-laisser éblouir.</p>
-
-<p>81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de
-nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre
-fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et
-quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine
-autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect;
-s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table;
-vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant
-est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le
-plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le
-Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.</p>
-
-<p>Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect
-témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous
-qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le
-développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand
-vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à
-une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins
-d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre
-enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de
-l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui
-permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon<a name="FNanchor_191_1" id="FNanchor_191_1"></a><a href="#Footnote_191_1" class="fnanchor">[191]</a>?</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p>
-
-<p>82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant
-qu'elle peut être une aide pour elle,&mdash;tel le rôle de l'art. Mais il
-est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide,
-qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres
-influences&mdash;l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur
-l'éducation de Jeanne d'Arc.</p>
-
-<p>«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du
-jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et
-mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée
-pour elle...</p>
-
-<p>«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux
-avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée
-d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les
-fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois
-l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes...</p>
-
-<p>«Mais les forêts de Domrémy&mdash;elles étaient les gloires de la
-contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et
-d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il
-y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples
-mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières
-<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
-jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs
-douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des
-lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.</p>
-
-<p>«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour
-ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant
-assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne
-sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen<a name="FNanchor_192_1" id="FNanchor_192_1"></a><a href="#Footnote_192_1" class="fnanchor">[192]</a>.»</p>
-
-<p>Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre,
-des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous
-pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos
-enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement
-envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un
-jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de
-pelouse pour avoir la place de courir&mdash;pas davantage; supposez que
-vous ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez,
-vous puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits
-à charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de
-fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux
-vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela
-augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.</p>
-
-<p>83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute
-<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand
-qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous
-voulez les laisser <i>tous</i> y courir. Et ce petit jardin vous en ferez
-un haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez,
-et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car
-toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la
-fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents
-semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs
-derniers présents sont «des charbons de genièvre<a name="FNanchor_193_1" id="FNanchor_193_1"></a><a href="#Footnote_193_1" class="fnanchor">[193]</a>».</p>
-
-<p>84. Et cependant je ne puis pas&mdash;bien qu'il n'y ait aucune partie
-de mon sujet que je sente plus profondément&mdash;imprimer ceci en vous;
-car nous faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous
-l'avons que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur
-l'autre rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits,
-et ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide
-avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer
-profonde, jadis considéré comme sacré&mdash;divin promontoire, regardant
-l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer
-une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux
-rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et
-les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries,
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit
-national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette
-montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple
-de Minerve?</p>
-
-<p>85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du
-Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école
-galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le
-Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école
-située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une
-classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées
-récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs
-reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six
-pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne
-savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas
-les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient
-encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et
-trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes
-d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus
-simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront
-entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que
-ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont
-point de berger<a name="FNanchor_194_1" id="FNanchor_194_1"></a><a href="#Footnote_194_1" class="fnanchor">[194]</a>. Et ne croyez pas que vos filles pourront être
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine,
-tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs
-salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et
-souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts
-baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les
-douces eaux que le grand Législateur<a name="FNanchor_195_1" id="FNanchor_195_1"></a><a href="#Footnote_195_1" class="fnanchor">[195]</a> a fait jaillir à jamais des
-rochers de votre pays natal,&mdash;ces eaux qu'un païen eût adorées pour
-leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées.
-Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels
-taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre
-azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen
-aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les
-couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais
-par un Dieu inconnu<a name="FNanchor_196_1" id="FNanchor_196_1"></a><a href="#Footnote_196_1" class="fnanchor">[196]</a>.</p>
-
-<p>86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de
-la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère
-de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante
-question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État?
-Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de
-l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas
-tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche&mdash;ou une
-obligation&mdash;personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou
-obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui
-concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation,
-<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation
-publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.</p>
-
-<p>Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme
-nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense,
-celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la
-beauté.</p>
-
-<p>Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la
-communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa
-défense.</p>
-
-<p>Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une
-sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une
-parure de beauté.</p>
-
-<p>Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin,
-contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans
-une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes
-de son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard,
-pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.</p>
-
-<p>Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes,
-c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir
-de beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand
-l'harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté
-plus rare.</p>
-
-<p>Et de même qu'au cœur de l'homme est toujours caché un instinct pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
-tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais
-seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but
-véritable:&mdash;de même qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui,
-justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et,
-faussement dirigé, les mine toutes; et <i>doit</i> faire l'un ou
-l'autre;&mdash;ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct,
-l'amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté
-de la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit.</p>
-
-<p>87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l'homme,
-et du cœur de la femme, Dieu l'a mis là et l'y garde. Vainement autant
-qu'à tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir! La volonté
-céleste et l'intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos
-forces. Mais quel pouvoir<a name="FNanchor_197_1" id="FNanchor_197_1"></a><a href="#Footnote_197_1" class="fnanchor">[197]</a>? Ceci est toute la question.</p>
-
-<p>Pouvoir de détruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non
-certes. Pouvoir de guérir de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir
-du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui guérit en
-touchant, qui enchaîne l'ennemi et délivre le captif; le trône qui
-est fondé sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les
-marches de la Pitié<a name="FNanchor_198_1" id="FNanchor_198_1"></a><a href="#Footnote_198_1" class="fnanchor">[198]</a>. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir,
-<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-n'aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être
-seulement des ménagères, mais des reines?</p>
-
-<p>88. Il y a déjà longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrogé,
-dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu'à la
-noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple
-titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de
-gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de
-prendre le titre de Dame (Lady)<a name="FNanchor_199_1" id="FNanchor_199_1"></a><a href="#Footnote_199_1" class="fnanchor">[199]</a>, qui exactement correspond au seul
-titre de Seigneur (Lord).</p>
-
-<p>Je ne les blâme pas de cela<a name="FNanchor_200_1" id="FNanchor_200_1"></a><a href="#Footnote_200_1" class="fnanchor">[200]</a>; mais seulement des motifs étroits
-<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
-qui les poussent à cela. Je voudrais qu'elles désirent et revendiquent
-le titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le
-titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady
-<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-vent dire: «Qui donne du pain» ou «qui donne des pains»<a name="FNanchor_201_1" id="FNanchor_201_1"></a><a href="#Footnote_201_1" class="fnanchor">[201]</a> et Lord
-signifie «qui assure le maintien des lois» et les deux titres se
-réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain
-qui est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les
-multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un
-«Seigneur» (Lord) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'il
-maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a
-droit légalement à son titre qu'autant qu'elle prête aux pauvres,
-représentants de son Maître, cette aide qu'un jour des femmes, qui
-L'assistèrent de leurs biens, reçurent la permission d'étendre à ce
-Maître Lui-même&mdash;et autant qu'elle se fait connaître comme Lui-même,
-en rompant le pain<a name="FNanchor_202_1" id="FNanchor_202_1"></a><a href="#Footnote_202_1" class="fnanchor">[202]</a>.</p>
-
-<p>89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus,
-du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est
-grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en
-ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son
-empire; il est toujours l'objet d'une vénération religieuse partout
-<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-où sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition
-proportionnée à ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la
-pensée que vous soyez de nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il
-en soit ainsi; vous ne sauriez être trop noble, et votre suite ne
-saurait être trop nombreuse; mais voyez à ce que cette suite soit de
-vassaux que vous serviez et nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui
-vous servent et nourrissent, et à ce que la multitude qui vous obéit
-soit la multitude de ceux que vous avez délivrés, et non réduits en
-captivité.</p>
-
-<p>90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination
-domestique, est également vrai de la domination de la reine; cette
-très haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi ces
-très hauts devoirs. Rex et Regina&mdash;Roi et Reine&mdash;«Bien-Faisants»,
-(Right-doers)<a name="FNanchor_203_1" id="FNanchor_203_1"></a><a href="#Footnote_203_1" class="fnanchor">[203]</a>; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci
-que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le
-corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et
-enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez
-toutes, dans plus d'un cœur, des trônes, avec une couronne qu'on ne
-dépose pas; reines vous devez toujours être<a name="FNanchor_204_1" id="FNanchor_204_1"></a><a href="#Footnote_204_1" class="fnanchor">[204]</a>, reines pour vos
-fiancés, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut
-<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-mystère pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera
-toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la
-Femme. Mais, hélas! trop souvent vous êtes de paresseuses et
-insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites
-choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le
-désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes,
-au mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du
-Prince de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises
-trahissent, pendant que celles qui sont bonnes l'oublient.</p>
-
-<p>91. «Prince de la Paix<a name="FNanchor_205_1" id="FNanchor_205_1"></a><a href="#Footnote_205_1" class="fnanchor">[205]</a>». Pensez à ce nom. Quand les rois
-gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux
-aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent
-le pouvoir. Il n'est pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre
-monarchie que la leur est <i>an</i>archie<a name="FNanchor_206_1" id="FNanchor_206_1"></a><a href="#Footnote_206_1" class="fnanchor">[206]</a>. Ceux qui gouvernent vraiment
-«Dei gratia» sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix.
-Il n'y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont
-vous, femmes, ne soyez responsables; responsables non de l'avoir
-provoquée, mais de ne pas l'avoir empêchée. Les hommes, par nature,
-sont enclins à combattre; ils combattront pour n'importe quelle cause
-ou pour aucune. C'est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les
-<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-retenir quand il n'y a pas de cause à défendre. Il n'y a pas de
-souffrance, pas d'injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne
-soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais
-vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout
-cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et
-l'homme est pauvre de sympathie et avare d'espérance; vous seules
-pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la
-guérison.</p>
-
-<p>Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous
-vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos
-jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un
-monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et
-dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.</p>
-
-<p>92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous
-les phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris
-des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur,
-peut tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont
-les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas
-de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne
-m'étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime,
-dans l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais.
-Je ne m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre
-des multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par
-la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables
-<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-forfaits amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois.
-Mais ce qui m'étonne toujours&mdash;oh! combien cela m'étonne!&mdash;c'est
-de voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein,
-douée d'un pouvoir&mdash;si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant
-et sur le père,&mdash;plus pur que les souffles du ciel et plus fort que
-les vagues de la mer&mdash;que dis-je, d'un infini de bénédiction que son
-époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même
-elle serait faite d'une seule topaze massive et parfaite<a name="FNanchor_207_1" id="FNanchor_207_1"></a><a href="#Footnote_207_1" class="fnanchor">[207]</a>&mdash;de voir
-cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance
-avec la voisine de la porte en face. Oui cela m'étonne&mdash;oh!
-m'étonne&mdash;de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme
-innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs
-protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au
-visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur entoure sa place de
-paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement
-chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert de roses,
-l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la racine
-par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots montants de
-leur sang répandu.</p>
-
-<p>93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins
-que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de
-<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux?
-Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que
-toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout
-où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le
-sol rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la
-mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes
-amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera
-celle de la neige. Mais ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire;
-cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit
-une femme bonne est certes jonché de fleurs; mais elles viendront
-derrière ses pas, non devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies
-et les marguerites en sont restées roses<a name="FNanchor_208_1" id="FNanchor_208_1"></a><a href="#Footnote_208_1" class="fnanchor">[208]</a>.»</p>
-
-<p>94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;&mdash;fausse
-et vaine<a name="FNanchor_209_1" id="FNanchor_209_1"></a><a href="#Footnote_209_1" class="fnanchor">[209]</a>! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci
-aussi est une rêverie de poète:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Même la légère campanule relève sa tête</span><br />
-<span class="i0">Qui rebondit sous ses pas aériens<a name="FNanchor_210_1" id="FNanchor_210_1"></a><a href="#Footnote_210_1" class="fnanchor">[210]</a>.</span><br />
-</div></div>
-
-
-<p>Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle
-pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et
-<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de
-folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment
-dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et
-sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une
-fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une
-fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui
-qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez
-que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la
-floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard
-de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement
-de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la
-noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée
-d'épargner,&mdash;si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la
-sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: « Viens, Vent
-du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates
-s'exhalent<a name="FNanchor_211_1" id="FNanchor_211_1"></a><a href="#Footnote_211_1" class="fnanchor">[211]</a>,» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne
-pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout
-cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des
-fleurs plus belles que celles-là&mdash;des fleurs qui pourraient vous bénir
-de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des
-fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les
-<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours.
-Est-ce là un faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les
-rochers,&mdash;au loin dans l'obscurité des rues terribles, gisent ces
-faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges
-brisées; ne descendrez vous jamais auprès d'elles pour les bien
-arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter,
-toutes tremblantes, du vent cruel? Les matins succéderont-ils aux
-matins, pour nous, mais non pour elles? L'aube se lèvera-t-elle
-seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la
-mort<a name="FNanchor_212_1" id="FNanchor_212_1"></a><a href="#Footnote_212_1" class="fnanchor">[212]</a>; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son
-souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille,
-et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas
-le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde
-de Dante<a name="FNanchor_213_1" id="FNanchor_213_1"></a><a href="#Footnote_213_1" class="fnanchor">[213]</a>, qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se tenait debout,
-tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes), disant:</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Viens dans le jardin, Maud,</span><br />
-<span class="i0">Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée</span><br />
-<span class="i0">Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin</span><br />
-<span class="i0">Et le musc des roses s'exhale<a name="FNanchor_214_1" id="FNanchor_214_1"></a><a href="#Footnote_214_1" class="fnanchor">[214]</a>.</span><br />
-</div></div>
-
-<p>Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes,
-dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur
-profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux<a name="FNanchor_215_1" id="FNanchor_215_1"></a><a href="#Footnote_215_1" class="fnanchor">[215]</a>, et
-dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par bouton,
-en la fleur de promesse;&mdash;et encore elles se tournent vers vous, et
-pour vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!&mdash;et le
-lys soupire: J'attends<a name="FNanchor_216_1" id="FNanchor_216_1"></a><a href="#Footnote_216_1" class="fnanchor">[216]</a>».</p>
-
-<p>95. Avez-vous remarqué que j'ai passé deux lignes quand je vous ai lu
-la première stance et pensez-vous que je les aie oubliées?
-Écoutez-les maintenant:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Viens dans le jardin, Maud,</span><br />
-<span class="i0">Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée,</span><br />
-<span class="i0">Viens dans le jardin, Maud,</span><br />
-<span class="i0">Je suis sur la porte, tout seul.</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux
-jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non
-d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à
-<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un qu'elle
-supposa être le jardinier<a name="FNanchor_217_1" id="FNanchor_217_1"></a><a href="#Footnote_217_1" class="fnanchor">[217]</a>? Ne l'avez-vous pas cherché souvent,
-Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte de
-cet ancien jardin où l'Épée flamboyante est plantée<a name="FNanchor_218_1" id="FNanchor_218_1"></a><a href="#Footnote_218_1" class="fnanchor">[218]</a>?</p>
-
-<p>Là Il n'est jamais; mais à la porte de <i>ce jardin-ci</i> Il attend
-toujours&mdash;il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir
-avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la
-grenade a bourgeonné.</p>
-
-<p>Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main
-conduit; là vous verrez<a name="FNanchor_219_1" id="FNanchor_219_1"></a><a href="#Footnote_219_1" class="fnanchor">[219]</a> éclater les grenades où sa main a caché
-la graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des
-anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés
-des sentiers où Il a semé, et, s'appelant l'un l'autre à travers les
-<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-rangées des vignes, dire: «Emparons-nous des renards<a name="FNanchor_220_1" id="FNanchor_220_1"></a><a href="#Footnote_220_1" class="fnanchor">[220]</a>, des petits
-renards qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres
-grappes de raisins.»</p>
-
-<p>Oh! reines que vous êtes,&mdash;ô reines!&mdash;dans les collines et les
-calmes forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils
-des tanières et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cités
-faudra-t-il que les pierres aient à crier contre vous qu'elles sont les
-seuls oreillers où le Fils de l'Homme peut reposer sa tête?</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_154_1" id="Footnote_154_1"></a><a href="#FNanchor_154_1"><span class="label">[154]</span></a>La version habituelle est: «Le désert et le lieu aride se
-réjouiront et la solitude sera dans l'allégresse et fleurira comme une
-rose. Comparez Modern Painters, vol. IV, ch. VII, &sect; 4: «Il faut que la
-cruauté des tempêtes frappe les montagnes, que la ronce et les épines
-croissent sur elles; mais elles les frappent de façon à amener leurs
-rochers aux formes les plus belles; et elles croissent de façon que <i>le
-désert fleurisse comme la rose.</i>» Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce
-dernier passage cité par M. Bardoux): «L'histoire de la vallée aux
-roses n'est pas révolue. Les montagnes et les collines rompront le
-silence, éclateront en chansons; et autour d'elle, le désert se
-réjouira et fleurira comme la rose.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_155_1" id="Footnote_155_1"></a><a href="#FNanchor_155_1"><span class="label">[155]</span></a>Milton, Paradis perdu, II<sup>e</sup> chant, vers 673 (je transcris
-cette référence du Bulletin de l'Union pour l'action morale qui m'est
-très aimablement communiqué par M. Lucien Fontaine (Bulletin des 1er
-et 15 décembre 1895).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_156_1" id="Footnote_156_1"></a><a href="#FNanchor_156_1"><span class="label">[156]</span></a>State en anglais signifie aussi majesté. Ruskin dit: a kings
-majesty or «state».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_157_1" id="Footnote_157_1"></a><a href="#FNanchor_157_1"><span class="label">[157]</span></a>Comparez Mæterlinck: «Ne parlons pas du père de Cordelia,
-dont l'inconscience par trop manifeste ne sera contestée par personne;
-mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes d'Elseneur
-d'assez haut? (Il les aperçoit des sommets de l'intelligence, mais non
-des sommets de la bonté.) Que serait-il advenu s'il avait contemplé
-les forfaits d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon les
-eussent contemplés? Vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine
-au lieu de celle de Hamlet, et que la tragédie suive son cours jusqu'à
-la fin? Hamlet pense beaucoup mais n'est guère sage.» (<i>La Sagesse et
-la Destinée.</i>) (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_158_1" id="Footnote_158_1"></a><a href="#FNanchor_158_1"><span class="label">[158]</span></a>Comparez «les acteurs s'élancent, tenant en main déjà
-leur catastrophe». (Comtesse Mathieu de Noailles, article sur <i>la Lueur
-sur la cime.</i>) (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_159_1" id="Footnote_159_1"></a><a href="#FNanchor_159_1"><span class="label">[159]</span></a>«Sa naïveté et sa crédulité de demi-barbare.»
-(Mæterlinck.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_160_1" id="Footnote_160_1"></a><a href="#FNanchor_160_1"><span class="label">[160]</span></a>Marchand de Venise, III, 2.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_161_1" id="Footnote_161_1"></a><a href="#FNanchor_161_1"><span class="label">[161]</span></a>Comparez Fors Clavigera, lettre 92: «Walter Scott est sans
-comparaison possible la plus grande puissance spirituelle en Europe
-depuis Shakespeare.» Comparez la haute estime où Scott est également
-tenu par Carlyle, par Gœthe, par Emerson. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_162_1" id="Footnote_162_1"></a><a href="#FNanchor_162_1"><span class="label">[162]</span></a>J'aurais dû, pour rendre cette affirmation pleinement
-intelligible, indiquer les différentes faiblesses qui abaissent
-l'idéal des autres grands caractères masculins, l'égoïsme et
-l'étroitesse d'esprit chez Redgauntlet, la médiocrité d'enthousiasme
-religieux chez Edouard Glendinning (i) et d'autres analogues; et
-j'aurais dû faire observer qu'il a parfois esquissé à l'arrière-plan
-des caractères vraiment parfaits&mdash;trois d'entre eux (acceptons
-joyeusement cette marque de courtoisie adressée à l'Angleterre et à
-ses soldats) sont des officiers anglais: Le colonel Gardiner (ii), le
-colonel Talbot et le colonel Mannering (iii). (Note de l'auteur.)</p>
-
-<p>i) Personnage du <i>Monastère</i>. Sur le <i>Monastère</i> voir Fiction,
-Fair and Foul (publié dans «On the Old Road»), &sect; 26, 113, 114, 117 et
-surtout &sect; III et aussi la belle lettre 92 dans Fors Clavigera. (Note
-du traducteur.)</p>
-
-<p>(ii) Ce personnage de Wawerley est cité dans le même ouvrage (Fiction,
-Fair and Foul) &sect; 113. (Note du traducteur.)</p>
-
-<p>(iii) Voir le même ouvrage &sect; 109 et 119. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_163_1" id="Footnote_163_1"></a><a href="#FNanchor_163_1"><span class="label">[163]</span></a>Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering. Voir le même
-ouvrage, &sect; 9, 10, 23, 114, etc. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_164_1" id="Footnote_164_1"></a><a href="#FNanchor_164_1"><span class="label">[164]</span></a>Sur Rob Roy, voir le même ouvrage, &sect; 22, 24, 29, 30, 31,
-97, 114. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_165_1" id="Footnote_165_1"></a><a href="#FNanchor_165_1"><span class="label">[165]</span></a>Sur Rose Bradwardine (personnage de «Wawerley»), voir
-«Fiction, Fair and Foul» &sect; 20. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_166_1" id="Footnote_166_1"></a><a href="#FNanchor_166_1"><span class="label">[166]</span></a>Sur Catherine Seyton (personnage de «l'Abbé»), voir le
-même ouvrage, &sect; 21. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_167_1" id="Footnote_167_1"></a><a href="#FNanchor_167_1"><span class="label">[167]</span></a>Sur Diane Vernon (personnage de «Rob Roy» ), voir le même
-ouvrage, &sect; 22. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_168_1" id="Footnote_168_1"></a><a href="#FNanchor_168_1"><span class="label">[168]</span></a>Sur Redgauntlet, voir le même ouvrage, passim.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_169_1" id="Footnote_169_1"></a><a href="#FNanchor_169_1"><span class="label">[169]</span></a>Sur ce prénom d'Alice, voir même ouvrage, &sect;19, note 5
-(Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du Pic, Alice Lee de
-Woodstock). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_170_1" id="Footnote_170_1"></a><a href="#FNanchor_170_1"><span class="label">[170]</span></a>Sur Jenny Deans, voir le même ouvrage, &sect; 113. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_171_1" id="Footnote_171_1"></a><a href="#FNanchor_171_1"><span class="label">[171]</span></a>Sur cette ascension de Dante à la suite de Béatrice, voir
-Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l'œuvre de Dante, pp. 226-280.
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_172_1" id="Footnote_172_1"></a><a href="#FNanchor_172_1"><span class="label">[172]</span></a>«Rien ne vaut la douceur de son autorité.» (Baudelaire.)
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_173_1" id="Footnote_173_1"></a><a href="#FNanchor_173_1"><span class="label">[173]</span></a>Les mots «la résurrection d'Alceste» se trouvent plusieurs
-fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the air, III, 92, Pleasures of
-England, IV. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_174_1" id="Footnote_174_1"></a><a href="#FNanchor_174_1"><span class="label">[174]</span></a>Ouvrage de Chaucer imite des Héroïdes d'Ovide et des
-hagiographies chrétiennes. Dix-neuf héroïnes devaient prendre place
-dans cet ouvrage qui, resté incomplet, n'en comprend que neuf. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_175_1" id="Footnote_175_1"></a><a href="#FNanchor_175_1"><span class="label">[175]</span></a>Allusions à la «Fairy queen» de Spencer (1589-1596). Le
-chevalier de la Croix-Rouge notamment est d'abord par les enchantements
-d'Archimagus séparé d'Una. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_176_1" id="Footnote_176_1"></a><a href="#FNanchor_176_1"><span class="label">[176]</span></a>Moïse, Cf. Exode, II. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_177_1" id="Footnote_177_1"></a><a href="#FNanchor_177_1"><span class="label">[177]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>: «L'Égypte fut pour tous les peuples
-la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la
-chevalerie... Elle fut l'éducatrice de Moïse et l'hôtesse du Christ»
-(III, 27) et le beau morceau sur l'Égypte artistique et guerrière dans
-la Couronne d'Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_178_1" id="Footnote_178_1"></a><a href="#FNanchor_178_1"><span class="label">[178]</span></a>Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le lire assez
-souvent ni assez attentivement; autant que je sache il est le seul
-poète vivant qui toujours fortifie et épure; les autres quelquefois
-assombrissent et presque toujours déprimant et découragent les
-imaginations dont ils se sont facilement emparés. (Note de
-l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_179_1" id="Footnote_179_1"></a><a href="#FNanchor_179_1"><span class="label">[179]</span></a>Allusion à Isaïe, XXXII, 2. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_180_1" id="Footnote_180_1"></a><a href="#FNanchor_180_1"><span class="label">[180]</span></a>Allusion à Jérémie, XXII, 14: «Malheur à qui dit: «Je
-me bâtirai une grande maison et des étages bien aérés, et qui s'y
-perce des fenêtres, qui la lambrisse de cèdre, et qui la peint de
-vermillon.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_181_1" id="Footnote_181_1"></a><a href="#FNanchor_181_1"><span class="label">[181]</span></a>Rigoletto. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_182_1" id="Footnote_182_1"></a><a href="#FNanchor_182_1"><span class="label">[182]</span></a>Walter Scott (Marmion, 6<sup>e</sup> chant, stance 30). Référence du
-Bulletin de l'Union pour l'action morale, n° du 1<sup>er</sup> janvier
-1896. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_183_1" id="Footnote_183_1"></a><a href="#FNanchor_183_1"><span class="label">[183]</span></a>Wordsworth. Ces mots «exquise vérité» appliqués à
-Wordsworth sont commentés par Ruskin lui-même dans «Fiction, Fair and
-Foul», &sect; 80 (On the old Road, 3<sup>e</sup> volume.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_184_1" id="Footnote_184_1"></a><a href="#FNanchor_184_1"><span class="label">[184]</span></a>Cf., dans la Bible, la Vallée de Bénédiction (II
-Chroniques, XX, 26), la vallée de Destruction (Joel, II, 14, etc.).
-Mais l'allusion est ici bien plus directe, à la vallée symbolique que
-doit traverser <i>Chrétien</i>, dans le Pilgrims progress du chaudronnier
-Bunyam. Tout est allégorie (un homme perfide, <i>Sagesse mondaine</i>, un
-homme secourable, <i>Évangéliste</i>, tentent de perdre et de sauver
-<i>Chrétien</i>, tandis que <i>Maniable</i> s'embourbe dans le marais du
-<i>Découragement</i>, etc.) dans ce livre auquel Ruskin fait souvent
-allusion. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_185_1" id="Footnote_185_1"></a><a href="#FNanchor_185_1"><span class="label">[185]</span></a>Allusion au Paradis reconquis de Milton: «Comme des enfants
-ramassent des galets sur la grève.» D'où (nous dit la «Library
-Edition», cette parole de Newton qu'il «n'était qu'un enfant jouant
-sur le rivage de la mer et s'amusant après un galet d'un autre galet,
-des coquillages après les coquillages, tandis que le grand océan de
-vérité s'étendait au loin, inaccessible.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_186_1" id="Footnote_186_1"></a><a href="#FNanchor_186_1"><span class="label">[186]</span></a>Allusion à Tennyson: «Dieu qui toujours vit et aime.»
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_187_1" id="Footnote_187_1"></a><a href="#FNanchor_187_1"><span class="label">[187]</span></a><i>Prayer book.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_188_1" id="Footnote_188_1"></a><a href="#FNanchor_188_1"><span class="label">[188]</span></a>Ces préceptes, Ruskin ne les a peut-être trouvés que dans
-son intelligence, ils sont plus émouvants pour nous qui les avons vu
-vivre, qui les avons recueillis sacrés et vivants ayant traversé des
-générations en passant d'une pensée à une autre pensée (de la
-pensée de la mère éducatrice à la fille éduquée) ou ils
-s'incorporaient, s'assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de
-la vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur infiniment
-pur, dans l'intelligence infiniment noble de femmes qui avaient été
-élevées d'après eux par des mères trop pures aussi pour craindre le
-mal pour elles-mêmes ou pour leurs filles, trop élevées d'esprit pour
-ne pas craindre la frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment,
-dans certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte
-d'ardente religion de l'intelligence transmise à leurs filles par des
-mères qui ne redoutaient pour elle qu'un contact dangereux, celui de la
-vulgarité. Des mots crus que pouvait renfermer Molière, des situations
-hardies que pouvait renfermer George Sand, on n'en avait cure, la mère
-sachant que sa fille n'y songerait même pas. L'absence de pudibonderie
-n'était que la sainte confiance d'un cœur inaccessible aux curiosités
-malsaines, qui ne se disait même pas qu'il y était inaccessible, car
-il ne pouvait les concevoir. Par de telles mères, des femmes furent
-élevées dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne
-furent jamais dépassées. On ne peut s'empêcher de le dire en
-retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bénis qui avaient dirigé
-leur jeunesse, écarté d'elles la frivolité, entretenu en elles, avec
-une simplicité délicieuse, le feu sacré. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_189_1" id="Footnote_189_1"></a><a href="#FNanchor_189_1"><span class="label">[189]</span></a>M. de Montesquieu disait d'un jeune artiste qui, depuis,
-l'avait payé d'ingratitude: «Moi qui l'ai taillé comme un if!»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_190_1" id="Footnote_190_1"></a><a href="#FNanchor_190_1"><span class="label">[190]</span></a>Wordsworth. Je crois que j'ai donné dans une note de la
-traduction de la <i>Bible d'Amiens</i> des extraits (à propos de la
-cathédrale de Chartres) du chapitre de Val d'Arno intitulé: Franchise.
-À la fin de ce chapitre Ruskin cite ces vers de Wordsworth et associe
-l'idéal féminin qu'ils évoquent à la Libertas de la cathédrale de
-Chartres, à la Débonnaireté de Westminster, à la Diana Vernon de
-Scott, à Antigone et à Alceste, pour les opposer toutes à une moderne
-danseuse de cancan, à la «Liberté selon Stuart Mill et Victor Hugo».
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_191_1" id="Footnote_191_1"></a><a href="#FNanchor_191_1"><span class="label">[191]</span></a>«Nous avons convenu avec la marquise que, chaque fois que je
-serais de trop au salon, elle me dirait: «Je crois que la pendule
-retarde.» (Lettre de M<sup>lle</sup> de Saint-Geneix, dans le marquis de
-Villemer, cité de mémoire.) Mais la marquise de Villemer était intelligente
-et bonne. Je connais en revanche des gens qui se croient très élégants
-et d'une culture raffinée, qui ont prié le professeur de français de
-leur fille, personne tout à fait remarquable, de passer par l'escalier
-de service dans l'après-midi «pour ne pas rencontrer les visites».
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_192_1" id="Footnote_192_1"></a><a href="#FNanchor_192_1"><span class="label">[192]</span></a>«Jeanne d'Arc», d'après l'histoire de France de M.
-Michelet. Œuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de
-l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_193_1" id="Footnote_193_1"></a><a href="#FNanchor_193_1"><span class="label">[193]</span></a>Psaume CXX. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_194_1" id="Footnote_194_1"></a><a href="#FNanchor_194_1"><span class="label">[194]</span></a>I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais en moins
-complète ressemblance avec le texte de Ruskin, Nombres, XXVII, 17. Le
-texte des Rois est reproduit dans saint Mathieu, IX, 36. (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_195_1" id="Footnote_195_1"></a><a href="#FNanchor_195_1"><span class="label">[195]</span></a>Exode, XXVII, 6. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_196_1" id="Footnote_196_1"></a><a href="#FNanchor_196_1"><span class="label">[196]</span></a>Actes, XVII, 23. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_197_1" id="Footnote_197_1"></a><a href="#FNanchor_197_1"><span class="label">[197]</span></a>Comparez Lectures on Art, &sect; 39: «Vexilla regis prodeunt.»
-Oui, mais <i>de quel roi</i>? Il y a deux oriflammes; laquelle
-planterons-nous sur les plus lointaines îles,&mdash;celle qui flotte dans
-les flammes du ciel, ou celle qui pend en son vil tissu d'or
-terrestre?» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_198_1" id="Footnote_198_1"></a><a href="#FNanchor_198_1"><span class="label">[198]</span></a>Allusion probable à I Psaumes, 89, 15, et peut-être aussi
-à Isaïe, XVI, 5. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_199_1" id="Footnote_199_1"></a><a href="#FNanchor_199_1"><span class="label">[199]</span></a>Je voudrais qu'on instituât, pour la jeunesse anglaise d'une
-certaine classe, un véritable ordre de chevalerie dans lequel jeunes
-gens et jeunes filles à un âge donné seraient admis, à bon escient,
-au rang de chevalier et de dame; rang accessible seulement après un
-examen décisif, une épreuve qui porterait à la fois sur le caractère
-et sur le talent: et d'où l'on serait déchu si l'on était convaincu,
-par ses pairs, d'une action déshonorante. Une telle institution serait
-parfaitement possible, et avec elle tous les nobles résultats qu'elle
-comporte, chez une nation qui aimerait l'honneur. Le fait qu'elle ne
-soit pas possible chez nous, ne peut en rien discréditer ce projet.
-(Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_200_1" id="Footnote_200_1"></a><a href="#FNanchor_200_1"><span class="label">[200]</span></a>Au cours de Sésame et les Lys (et nous ne pouvions pas le
-noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin faire souvent semblant
-d'accorder quelque chose au mal, de concéder aux faiblesses humaines.
-Loin de mépriser les sensations, il trouvera que plutôt nous n'en avons
-pas assez (&sect; 27), que les formes de la joie sont plus importantes
-encore que celles du devoir (&sect; 36). À la page précédente, il
-exaltait la soif du pouvoir. Et tout à l'heure il va dire que jamais
-une femme ne souhaitera assez être grande dame et n'aura jamais d'assez
-nombreux vassaux. Mais dès qu'il s'explique, la concession se trouve
-retirée: il fallait seulement s'entendre sur le sens des mots. Du
-moment que «les passions» signifient l'amour de la vérité, et
-l'«ambition mondaine» la charité, le plus sévère médecin de notre
-âme, peut nous en permettre l'usage. En réalité, ce qui est défendu
-par une morale reste défendu par toutes les autres, parce que ce qui
-est défendu c'est ce qui est nuisible et qu'il ne dépend pas du
-médecin de l'âme d'en changer la constitution. Les apparences seules
-sont renouvelées et le régime tout au plus «aromatisé» au parfum des
-choses défendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de
-devoir. Le nom seul nous est concédé. (Je ne parle ici qu'à propos de
-Ruskin, bien entendu, et ne prétends pas méconnaître la profonde
-diversité des morales, malgré l'identité des régimes qu'elles nous
-prescrivent, et ce qu'elles gardent chacune de diffèrent et qu'elles
-tiennent de leur origine, utilitaire, mystique, etc,). Mais ou peut se
-demander si la meilleure manière d'habituer un malade à prendre du
-lait est d'y mêler une goutte de cognac, et n'est pas plutôt de lui
-apprendre tout de suite à aimer le goût même du lait. Ici cette
-conception «flatteuse pour l'amour-propre» du devoir social manque en
-réalité son but. Quand une femme désire être lady, elle ne se soucie
-pas de l'étymologie du mot, mais des privilèges mondains qui y sont
-attachés. Et si elle était une «lady» dans le sens que dit Ruskin,
-c'est-à-dire si elle souhaitait seulement être femme de bien, elle ne
-souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait pas la même personne qui le
-souhaiterait) être appelée «lady».&mdash;(Je ne parle pas de celles qui,
-de tous temps, ont été «ladies». Chez celles-là, la volonté
-d'être appelées «lady» correspond à quelque chose d'absolument
-naturel et légitime, et aussi étranger au snobisme que la volonté
-d'un général d'être appelé mon général). Lui donner ce petit
-appât du titre de lady pour l'aider à faire le bien, c'est cultiver
-son amour-propre pour accroître sa charité, c'est-à-dire quelque
-chose de contradictoire, comme nous avons déjà vu Ruskin nous
-autoriser à être ambitieux pourvu que nous soyons d'abord philosophes.
-Une philosophie ou une charité à qui le snobisme sert de seuil ou de
-terme, voilà une philosophie et une charité qui ne se conçoivent pas
-bien clairement. Sans doute je force ici, et bien grossièrement, la
-pensée de Ruskin. Et sans doute le mot «lady» n'a pas ici son sens
-strict. Mais enfin malgré tout il en garde quelque chose (il est un peu
-un de ces mots «masqués» contre lesquels Ruskin nous met en garde et
-ne se met pas assez en garde lui-même) et introduit dans la pensée du
-lecteur ces gracieuses confusions ou se plaisent aussi certains
-écrivains français quand ils mêlent,&mdash;en parlant comme de choses
-analogues&mdash;la «noblesse» du talent, «la noblesse» de la
-«naissance» et du caractère. La noblesse de la naissance, cela veut
-dire être duc, etc. Et sans doute dans l'ordre des grandeurs de la
-chair et comme facteur social, et pour tous les sentiments que cela met
-en jeu... chez les autres, cela est important. Mais c'est un pur
-calembour de rapprocher cela de la «noblesse» au sens spirituel; il
-est fort utile de se rendre compte du sens des mots, de ne pas tout
-mêler et, de tant d'idées confondues, de ne pas faire sortir une
-prétendue aristocratie de l'intelligence qui emprunte à l'aristocratie
-de naissance son système de filiation par le sang, non par l'esprit,
-pour l'appliquer à la noblesse de l'esprit et finalement fait un
-«noble» (dans tous les sens du mot qui en réalité alors n'en a plus
-alors aucun) du neveu de Michelet. (Inutile de dire que j'ignore s'il
-existe un neveu de Michelet et que j'ai pris ce grand nom au hasard.)
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_201_1" id="Footnote_201_1"></a><a href="#FNanchor_201_1"><span class="label">[201]</span></a>«Breadgiver» ou «Loaf giver». Bread est le pain. Loaf
-c'est un pain, une miche, c'est-à-dire le pain avec la forme que lui à
-donnée le boulanger. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_202_1" id="Footnote_202_1"></a><a href="#FNanchor_202_1"><span class="label">[202]</span></a>Saint Luc, XXIV, 30-35. Comparez une autre application du
-même texte dans Lectures on Art: «Et l'art chrétien ne sera de
-nouveau possible que quand il... se fera reconnaître, comme fit son
-Maître, <i>en rompant le pain</i>» (Lectures ou Art, IV, 16). Il est vrai
-que l'Index de «Lectures on Art» donne comme référence à ce
-passage: Actes, II, 42. Mais en se reportant à l'un et l'autre texte,
-le lecteur verra que la référence au texte de saint Luc, pour être
-moins littérale, est plus exacte en esprit. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_203_1" id="Footnote_203_1"></a><a href="#FNanchor_203_1"><span class="label">[203]</span></a>Rapprochez la <i>Bible d'Amiens</i> sur David: «Roi et Prophète,
-symbole de toute Royauté divinement bienfaisante (Divinely <i>right
-doing</i>)» (<i>Bible d'Amiens</i>, IV, 32), et la Couronne d'Olivier
-sauvage: «Lui (le roi) dont la royauté signifie seulement que sa fonction
-est d'être envers chacun bienfaisant (<i>right doing</i>) » (III, la
-Guerre). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_204_1" id="Footnote_204_1"></a><a href="#FNanchor_204_1"><span class="label">[204]</span></a>Comparez la Couronne d'Olivier sauvage: «La véritable
-épouse dans la maison de son mari est une servante. C'est dans son
-cœur qu'elle est reine.» (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_205_1" id="Footnote_205_1"></a><a href="#FNanchor_205_1"><span class="label">[205]</span></a>Isaïe, IX, 5, Ruskin fait souvent allusion à ce verset,
-notamment: <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 52, Unto this last, &sect; 44, la
-Couronne d'Olivier sauvage, &sect; 31. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_206_1" id="Footnote_206_1"></a><a href="#FNanchor_206_1"><span class="label">[206]</span></a>J'emprunte cette allitération, qui rend assez bien le
-«rule» et «mis-rule» du texte, à l'Union pour l'action morale
-(Bulletin du 15 février 1896).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_207_1" id="Footnote_207_1"></a><a href="#FNanchor_207_1"><span class="label">[207]</span></a>Allusion à cette réponse d'Othello à Emilia: «Si elle
-avait été fidèle&mdash;quand le ciel m'aurait offert un autre
-univers&mdash;formé d'une seule topaze massive et pure&mdash;je ne l'aurais
-pas cédée en échange.» (<i>Othello</i>, scène XVI.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_208_1" id="Footnote_208_1"></a><a href="#FNanchor_208_1"><span class="label">[208]</span></a>Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_209_1" id="Footnote_209_1"></a><a href="#FNanchor_209_1"><span class="label">[209]</span></a>Tennyson, nous dit la «Library Edition», se montra piqué
-de cette interprétation. «Le jour même, dit-il à Thomas Wilson, où
-j'écrivis cela, je vis les marguerites toutes roses à Maidens Croft et
-j'avais envie d'en envoyer une à Ruskin avec cette suscription: «un
-mensonge pathétique.» Sur ces derniers mots, voir la note page 222.
-(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_210_1" id="Footnote_210_1"></a><a href="#FNanchor_210_1"><span class="label">[210]</span></a>Cité de la description d'Ellen Douglas dans la Dame du Lac
-de Walter Scott, nous dit la «Library Edition». (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_211_1" id="Footnote_211_1"></a><a href="#FNanchor_211_1"><span class="label">[211]</span></a>Cantique des Cantiques, IV, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_212_1" id="Footnote_212_1"></a><a href="#FNanchor_212_1"><span class="label">[212]</span></a>Voir la note de la page 138. (Note de l'auteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_213_1" id="Footnote_213_1"></a><a href="#FNanchor_213_1"><span class="label">[213]</span></a>«Et là m'apparut... une Dame seule, laquelle s'en allait
-chantant, et cueillant l'une après l'autre les fleurs dont sa route
-était émaillée. Comme une femme en dansant tourne à terre sur
-elle-même et les pieds serrés, mettant à peine un pied devant
-l'autre, ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se
-tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes.»
-(Divine Comédie, Purgatoire, chant XXVIII). Selon M<sup>me</sup> Lucie
-Félix-Faure Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la rencontre avec
-Mathilde, dans sa correspondance, s'est peut-être souvenu «des pages
-légers de Mathilde sur le sol embaumé pour évoquer la dame du Jardin,
-dans le poème de la Sensitive, celle dont le pied semblait avoir
-compassion de l'herbe qu'il foulait». (Lucie Félix-Faure, les Femmes
-de l'œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante, Tennyson,
-Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_214_1" id="Footnote_214_1"></a><a href="#FNanchor_214_1"><span class="label">[214]</span></a>Tennyson, Maud.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_215_1" id="Footnote_215_1"></a><a href="#FNanchor_215_1"><span class="label">[215]</span></a>L'Union pour l'action morale dit «avec l'essor d'un clocher
-béni», ce qui est très acceptable; j'invoque en faveur du sens que
-j'ai adopté, non d'ailleurs sans hésitation, l'autorité de M. de la
-Sizeranne. (Cf. La Religion de la Beauté, p. 148.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_216_1" id="Footnote_216_1"></a><a href="#FNanchor_216_1"><span class="label">[216]</span></a>Ces vers de Maud sont cités par Ruskin comme exemple
-«exquis» de «mensonge pathétique» dans le chapitre de Modern
-Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_217_1" id="Footnote_217_1"></a><a href="#FNanchor_217_1"><span class="label">[217]</span></a>Cantique des Cantiques, II, 15. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_218_1" id="Footnote_218_1"></a><a href="#FNanchor_218_1"><span class="label">[218]</span></a>Saint Jean, XX, 15. Ruskin a fait des mêmes versets un bel
-usage dans Fors Clavigera: «Rappelez-vous seulement des jours où le
-Sauveur des hommes apparut aux yeux humains, se levant du tombeau pour
-rendre manifeste son immortalité. Vous pensiez sans doute qu'il était
-apparu dans sa gloire, d'une surnaturelle et inconcevable beauté? Il
-apparut si simple dans son aspect, dans ses vêtements, que celle qui,
-de toute la terre, pouvait le mieux le reconnaître, l'apercevant à
-travers ses larmes, ne le reconnut pas. Elle le prit pour «le
-jardinier». (Fors Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la fin
-de Satan: «Madeleine croira que c'est le jardinier.» (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_219_1" id="Footnote_219_1"></a><a href="#FNanchor_219_1"><span class="label">[219]</span></a>Genèse, III, 24. Voir une belle application de ce texte dans
-Modern Painters: «Et il mit à l'orient du jardin un chérubin à
-l'épée flamboyante.»&mdash;«Ces flammes sont-elles inextinguibles et
-vraiment ne peut-on plus passer à travers les portes qui gardent le
-chemin? Ou plutôt n'est-ce pas que nous ne désirons plus y entrer?...
-Tant que nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes,
-etc.; en vérité l'épée flamboyante se mettra en travers de tout
-chemin et les portes de l'Eden resteront fermées, jusqu'au jour où
-nous aurons rentré au fourreau les pointes plus enflammées encore de
-nos passions, etc.» (Modern Painters, partie VI, &sect; 51.) (Note du
-traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_220_1" id="Footnote_220_1"></a><a href="#FNanchor_220_1"><span class="label">[220]</span></a>Allusion à saint Luc, IX, 58: «Mais Jésus lui répondit:
-Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le
-Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Comparez avec la
-Couronne d'Olivier sauvage: «ces Chasses gardées grâce auxquelles...
-a été réalisé mot à mot ou plutôt en fait dans la personne de Ses
-pauvres ce que leur Maître disait de lui-même, que les renards et les
-oiseaux avaient des demeures, mais que Lui n'en avait point.»
-(Conférence I, Le Travail.) (Sur le même verset encore, voir Eagles
-Nest.) Avec cette ingéniosité merveilleuse qui, commentant les
-Évangiles à l'aide de l'histoire et de la géographie (histoire et
-géographie d'ailleurs forcément un peu hypothétiques), il donne aux
-moindres paroles du Christ un tel relief de vie et semble les mouler
-exactement sur des circonstances et des lieux d'une réalité
-indiscutable, mais qui parfois risque par là-même d'en restreindre un
-peu le sens et la portée, Renan, dont il peut être intéressant
-d'opposer ici la glose à celle de Ruskin, croit voir dans ce verset de
-saint Luc comme un signe que Jésus commençait à éprouver quelque
-lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de Jésus, page 324 des premières
-éditions.) Il semble qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu
-sans doute par un sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur
-sacrée, le germe de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire,
-sous une forme terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou
-seulement classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande
-œuvre, une œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup
-à faire pour voir s'y esquisser comme une sort de Belle Hélène du
-Christianisme. (Note du traducteur.)</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
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-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s web site
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This Web site includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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