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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Sésame et les lys: - des trésors des rois, des jardins des reines - -Author: John Ruskin - -Translator: Marcel Proust - -Contributor: Marcel Proust - -Release Date: January 04, 2021 [eBook #64213] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously - made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉSAME ET LES LYS: *** -JOHN RUSKIN - - -SÉSAME ET LES LYS - -DES TRÉSORS DES ROIS -DES JARDINS DES REINES - - -TRADUCTION, NOTES ET PRÉFACE - -PAR - -MARCEL PROUST - - - -PARIS - -SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE - -XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI - -MCMVI - - - - -TABLE - -PRÉFACE DU TRADUCTEUR -Sur la lecture - -SÉSAME ET LES LYS -I. SÉSAME -Des Trésors des Rois -II. LES LYS -Des Jardins des Reines - - - - -PRÉFACE DU TRADUCTEUR[1] - -SUR LA LECTURE - -_À Madame la Princesse Alexandre -de Caraman-Chimay, dont les -Notes sur Florence auraient fait -les délices de Ruskin, je dédie respectueusement, -comme un hommage de ma profonde admiration -pour elle, ces pages que j'ai recueillies -parce qu'elles lui ont plu._ - -M. P. - - - - -Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si -pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, -ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, -semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions -comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un -ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou -le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la -page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait -fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans -y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de -force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et -pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite -après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû -nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en -gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus -précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec -amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres -d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous -ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur -leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus. - -Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des -vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des -heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour -pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le -monde était parti «faire une promenade», je me glissais dans la salle à -manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne -n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je -n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les -assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de -la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui -parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides -de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un -différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une -chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l'oncle -matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très -bien un peu de feu; je vous assure qu'à six heures il faisait joliment -froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!» -Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait -encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de -la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux -vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout -près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de -faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées -cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels -versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait -parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient -avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir. -Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le -couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait -devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais -une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait -arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres, -répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient -lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire -convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie -ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure -passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver -dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la -promenade, avaient «pris par Méséglise», ou ceux qui n'étaient pas -sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne -veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du -feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas -mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou -celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez -fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du -respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si -cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret -d'état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. -Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à -leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais -exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était -déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale: -«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le -couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on -n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle -horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire -et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et -où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre -l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une -cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même -oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant -juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la -divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma -grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec -une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour -un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle -s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus -compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du -caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur -les choses dont les règles et les principes lui avaient été -enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de -jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle -était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner -si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses, -d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de -simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait -avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas -absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en -«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec -exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un -simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire -à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien -élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle -manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.» -«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais -c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce -peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le -bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal, -difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de -la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale -la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un -domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire -preuve, ou manquer, de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant -d'amour-propre qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis -et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils -étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois, -très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard. -Les critiques toujours motivées de ma grand'tante impliquant au -contraire que la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne -pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon -grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec lui, ma -grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas -son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement -qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses -yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le -don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de -donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de -questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au -martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon -grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré. - -Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la -journée était un peu chaude, chacun montait «se retirer dans sa -chambre», ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches -rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si -bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à -faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans -avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte -de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa -pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois, -s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été -si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais, -édictent qu'une chambre n'est belle qu'à la condition de contenir -seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile, -fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente. -Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux -murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de -chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique, -ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses -qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, -jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient -à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas -là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur -plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines -blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un -sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes -à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous -laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous -les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher, -j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à -passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, -du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de -mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir -«répandre»), sortes d'instruments du culte--presque aussi saints que -la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une -ampoule de verre--que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni -même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient -été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant -de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; -ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des -fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans -épines, puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais -me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche -de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule -bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour -une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever -que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger, -n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette -blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la -commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis -bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, -rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait -d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans -la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne -pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup -image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher -moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition -enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et -de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur -d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur -maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois -parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la -fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant -toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir -prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement -bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines -réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de -s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, -d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le -secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement -ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même -une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment -n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un, -peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec -cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire, -qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins -ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie -silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la -fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de -chapelle où le soleil--quand il traversait les petits carreaux rouges -que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres--piquait sur les -murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi -étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus -grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si -retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église, -à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient -par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient -sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je -saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de -vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à -la photographie par Brown du _Printemps_ de Botticelli ou au moulage de -la _Femme inconnue_ du musée de Lille, qui, aux murs et sur la -cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William -Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés -dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince -Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné -d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle, -toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il -servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne -aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de -la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma -chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me -paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il -pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une -personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais -que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours -pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu, -et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune -m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le -_Printemps_ de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur -demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et -décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse -en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût -faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir -seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens -vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le -langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût -opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où -mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je -ne me sens heureux qu'en mettant le pied--avenue de la Gare, sur le port -ou place de l'Église--dans un de ces hôtels de province aux longs -corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les -efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de -l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit -ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les -chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, -mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter -à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle -pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de -pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa -chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée -éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée, -on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de -s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé -exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût -de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de -se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là -ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux -bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des -chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant -pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le -sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le -verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec -elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, -tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures -d'insomnie des mourants et des amoureux. - -Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il -fallait aller au parc, à un kilomètre du village[2]. Mais après le jeu -obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et -distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre -avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, -dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la -rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de -cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment -sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la -clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du -mot--une rivière qui devait avoir un nom--et ne tardait pas à -s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?) -entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les -boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et -qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes, -disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins -montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à -l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais -les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et -je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je -m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le -plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains -jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche -qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de -bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était -profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue -plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain, -quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, -cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors -plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au -loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, -aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur -et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le -suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas -les cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village--quand -on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute -et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué -de corbeaux--faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens -de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces -et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les -villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient -nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant -l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me -déranger. - -Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, -les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais -cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres -d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la -fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie -qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que -mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans -la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste, -baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et -pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait -en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse -et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient -pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du -Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames -des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles -traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, -venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au -retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté -l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour -semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en -forme de tours, protégés du soleil par un store,--«manqués», -«Saint-Honorés» et «génoises»,--dont l'odeur oisive et sucrée est -restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaieté -des dimanches. - -Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait -arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans -bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir -profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps -déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à -diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les -yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans -la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, -une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, -comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec -elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à -autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres -à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux -gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, -et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient -l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une -indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait -haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus -rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel -«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence -incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis -jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait -été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on -pouvait rencontrer dans les rues de Fougères[3] un vieillard encore -droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à -nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis -nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une -phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il -avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet -étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une -personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était -substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, -et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces -personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la -nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à -l'amour qu'ils nous avaient inspiré[4] et dont l'objet nous faisait -tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des -êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans -un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous -étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions -maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase -dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir -l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans -la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal -de Modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir. - -* * * * * * * * * * - -... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois» -pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle -prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais -mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le -souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute -je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du -développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que -ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des -jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur -sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que -des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais -peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en -auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à -peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés, -à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé -_Lecture_, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au -dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à -présenter. - - -On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture -que Ruskin donna à l'Hôtel de Ville de Rusholme, près Manchester, le -6 décembre 1864 pour aider à la création d'une bibliothèque à -l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, -«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à -fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M. -Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il -demeura _at home_, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et -quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de -«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire[5], -nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et -intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous -pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans -l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans -l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des -bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London -Bibliothèque...» - -Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous -occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons -la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture -de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus -honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs». -Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche -du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve -partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien -où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire -illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il, -que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos -amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée -la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous -voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand -poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme -de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix -minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans -notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant -ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, -nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, -tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est -continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps -que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, -parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire -attendre près de nous toute une journée--rois et hommes d'État -attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour -l'obtenir--nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres -simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous -n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire[6].» -«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux -causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage.» etc., et -réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la -lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus -sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion -de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes -dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi -assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes; -que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est -pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on -communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, -consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre -pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir -de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la -conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être -inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même. -Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a -énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait -rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a -pas cherché à aller au cœur même de l'idée de _lecture_. Il n'a -voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une -sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui -nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé -aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que -la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une -communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque -chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on -puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle -prépondérant qu'il semble lui assigner. - -Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces -vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander -en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure -lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du -fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles -heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, -où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer -silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines -distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux -fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant -vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, -ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de -perceptions, va vous dire quel il était: _le Capitaine Fracasse_, de -Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases -qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de -l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit -de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait -à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une -ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la -connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres -livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que -celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais -désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il -distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en -l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et -bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs -de l'éternité[7].» Cette phrase me donnait une véritable ivresse. -Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen -âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au -lieu de dire cela furtivement après l'ennuyeuse description d'un -château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas -m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long -du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois -son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais -voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que -je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, -d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars -très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque -fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture -finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui -soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît -si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non -ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de -cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à -décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un -doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à -mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en -étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits -qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin -sa pensée tout entière. - -Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des -beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel -et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que -pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le -lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse -commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous -donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner -des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous -faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de -son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et -d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie -peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que -nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse -ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que -c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire -qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien -dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne -peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne -nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes -éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à -des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions -personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent -nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du -reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent -pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M. -Mæterlinck, à Mme de Noailles, «dans le jardin de Zélande où -croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle -et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous -avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que -ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les -peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son -_Printemps_, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à -Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous -laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en -réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui, -en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont -fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à -Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de -rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres -et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme -un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que -nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face -indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette -apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au -delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette -chose en quelque sorte sans épaisseur--mirage arrêté sur une -toile--qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient -percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême effort de -l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement -pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse -incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde, regarde, - - -«Parfumés de trèfle et d'armoise, -Serrant leurs vifs ruisseaux étroits -Les pays de l'Aisne et de l'Oise.» - - -«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage. -Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le -prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un -trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une -discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut -nous y introduire: elle ne la constitue pas. - -Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi -dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte -de discipline curative et être chargée, par des incitations -répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans -la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle -analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains -neurasthéniques. - -On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, -sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans -une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde, -d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une -main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses -jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune -incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de -manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable -d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance -organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a -pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté, -si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de -dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu -à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe -certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte -de paresse[8] ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans -les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de -l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient -capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais, -sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un -perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend -le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les -entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant -depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait -plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, -ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur -noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les -réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils -retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de -créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en -lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la -recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne -peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément -de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne -pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en -branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, -les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, -puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire -directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en -venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien -l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or -nous avons vu que c'était précisément là la définition de la -lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline -qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est -donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les -géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une -incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité -personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les -affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure, -le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se -servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts. -Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette -paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui -être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une -influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain -qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson -commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et -Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du -paradis. - -Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques -nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous -n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il -devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la -vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, -quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne -pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par -l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée -entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les -autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les -rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un -parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un -peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la -vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans -un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque -correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains -caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir -communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de -chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de -lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent -de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de -la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée -qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long -voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent, -tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à -tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht, -qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux -dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en -glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et -du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas -encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour -cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable -archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste, -avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la -vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de -mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni -les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la -vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il -dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens -charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures -accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au -moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer -de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et -nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une -curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos -livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui -vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches, -aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la -bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables -de l'acte d'entrée en possession de la vérité--de la vérité que -pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper -nous prendrons en note--nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre -des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du -vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le -haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden -du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe -siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de -soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres -dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés -aux maisons à pignons des deux rives[9]. - -Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et -docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres -de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la -détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une -vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la -vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car -bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité -qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement -parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par -conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle -vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur -esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, -pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui -s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais -une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de -recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique -une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en -souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou -dans Boccace[10], en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile. -Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres -la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur -forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable, -un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort. -Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette -sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce -que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui -n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un -fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez -les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas -plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous -appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette -«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il -semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu -au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion -s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du -rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus -grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication -directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. -N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne -leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au -vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce -que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un -défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent -travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas -conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline -que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos -défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au -fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir -qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en -mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme[11], d'en -établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui -prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment -cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer, -comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un -grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont -l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes -communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure -grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie, -quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille -édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs, -quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la -sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi -dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains -d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit -dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque -connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de -réalité, à la portion vivante qu'elle contient. - -Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur -plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui -que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime -à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont -nullement inspirée. Je me rappelle une page du _Monde comme -Représentation et comme Volonté_ où il y a peut-être vingt citations -à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les -citations): «Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre à l'optimisme -d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans -_Caïn_. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né -par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui -est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere -genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut -attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift -obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse -(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de -sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de -l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable. -Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem -est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont -célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans -l'_Œdipe à Colone_ (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non -esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum -vita est plena dolore» (_Hippolyte_, 189), et Homère l'avait déjà -dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, -quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi: -«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles -dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen--The -happiest youth,--Would shut the book and sit him down and die.» Byron -enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous -dépeint l'existence sous les plus noires couleurs dont le -«_Criticon_, etc.[12]». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner -trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette -petite démonstration à l'aide des _Aphorismes sur la Sagesse dans la -Vie_, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui -suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité, -de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs -citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde: -«Compiler n'est pas mon fait.» - -Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une -chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une -amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent, -lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est -de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des -autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui -ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes -ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, -gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont -stériles et fatigantes. De plus,--dès les premières relations de -sympathie, d'admiration, de reconnaissance,--les premières paroles que -nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent -autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une -véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser -dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les -paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres -de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore -toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la -lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec -les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée -avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne -les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés, -aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de -nous?--N'avons-nous pas manqué de tact?--Avons-nous plu?--et la peur -d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié -expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas -de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans -la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous -n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément -assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement -que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure -amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour -les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne -porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. -Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de -l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, -réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage -même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent -par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas -elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond, -ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique -d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports -de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont -étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de -la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent -dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de -chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand -plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer -d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un -Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser -qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans -l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance -spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, où chaque phrase, sans -qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de -gaieté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la -dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur -ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de -l'art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir -s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire -entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née -d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous -ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand -il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de -tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets» -et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et -nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine -d'aller à Chartres visiter la cathédrale[13]. - -Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme nous le suivons volontiers -dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique -que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours -qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la -tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or», -nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin -et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est -devenu[14]. Nous sentons bien que sa gaieté hâbleuse et ses -mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de -journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il -veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant -de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec -une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération -morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases -dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les -mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son -essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir -et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, -parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont -peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par -là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est -pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de -défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur -un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de -court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second, -ce qu'il y a de vide dans l'éloquence. - -Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous -l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la -lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la -plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, -la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La -puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne -pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre -vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits -qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit. -Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de -l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la -science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, -une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse -consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de -franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions[15]. - -Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence -des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui -parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient -guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il -parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide, -de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins -livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de modernité et de vie -semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait, -commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite[16]. On -pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette -interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre -classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics -intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les -maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés -des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait -s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M. -Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[17]. Le public -va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que -ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée -contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent -accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure -tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit -mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et -leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de -soi, à voyager, quand on lit. - -Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, -attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages -anciens[18]. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les -ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les -créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que -leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est -comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se -promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du -XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente -lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que -couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une -époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui -n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en -a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à -errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint-Simon. -Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui -gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir qui n'existent -plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne -ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir -encore la couleur. - -Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint-Simon -ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans -lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté -qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut -comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient -les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la -pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce -au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a -été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer -d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en -France au XVIIe siècle--et en elle des coutumes et un tour de pensée -disparus--que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont -les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies -par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces -tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à -l'audace[19] et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les -plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en -belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues -prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre -de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous -éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies, -elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que -dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le -passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes, -les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles -qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit -cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la -Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts. - -Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos -yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases--et je pense à -des livres très antiques qui furent d'abord récités,--dans -l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un -hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois -séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux -points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de -cantiques dont il est parsemé[20], j'ai entendu le silence du fidèle, -qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets -suivants[21] comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens -de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, -s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus -d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que -la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle -haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis -dix-sept siècles. - -Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette -impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel, -un peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur -la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui -portent sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre -saint Théodore foulant aux pieds le crocodile,--belles étrangères -venues d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient -mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos -échangés autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur -pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait, -continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XIIe siècle -qu'elles intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place -publique, au milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit -l'empire, un peu du XIIe siècle, du XIIe siècle depuis si longtemps -enfui, se dresse en un double élan léger de granit rose. Tout autour, -les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, se pressent en -bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s'arrêtent, -fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le -présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre -temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes -roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se -pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les -écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable -du Passé:--du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec -cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous -fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des -siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à -l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part -du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous, -approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil. - - -MARCEL PROUST - - -[Note 1: Je n'ai essayé, dans cette préface, que de réfléchir à mon -tour sur le même sujet qu'avait traité Ruskin dans les _Trésors des -Rois_: l'utilité de la Lecture. Par là ces quelques pages où il n'est -guère question de Ruskin constituent cependant, si l'on veut, une sorte -de critique indirecte de sa doctrine. En exposant mes idées, je me -trouve involontairement les opposer d'avance aux siennes. Comme -commentaire direct, les notes que j'ai mises au bas de presque chaque -page du texte de Ruskin suffisaient. Je n'aurais donc rien à ajouter -ici si je ne tenais à renouveler l'expression de ma reconnaissance mon -amie Mlle Marie Nordlinger qui, tellement mieux occupée à ces beaux -travaux de ciselure où elle montre tant d'originalité et de maîtrise, -a bien voulu pourtant revoir de près cette traduction, souvent la -rendre moins imparfaite. Je veux remercier aussi pour tous les précieux -renseignements qu'il a bien voulu me faire parvenir M. Charles Newton -Scott, le poète et l'érudit à qui l'on doit «L'Église et la pitié -envers les animaux» et «L'Époque de Marie-Antoinette», deux livres -charmants qui devraient être plus connus en France, pleins de savoir, -de sensibilité et d'esprit. - -_P.S._--Cette traduction était déjà chez l'imprimeur quand a paru -dans la magnifique édition anglaise (_Library Edition_) des œuvres de -Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook et Alexander Wedderburn, -le tome contenant _Sésame et les Lys_ (au mois de juillet 1905). Je -m'empressai de redemander mon manuscrit, espérant compléter -quelques-unes de mes notes à l'aide de celles de MM. Cook et -Wedderburn. Malheureusement si cette édition m'a infiniment -intéressé, elle n'a pu autant que je l'aurais voulu me servir au point -de vue de mon volume. Bien entendu la plupart des références étaient -déjà indiquées dans mes notes. La _Library Edition_ m'en a cependant -fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre des mots «nous dit la -_Library Edition_», ne lui ayant jamais emprunté un renseignement sans -indiquer immédiatement d'où il m'était venu. Quant aux rapprochements -avec le reste de l'œuvre de Ruskin on remarquera que la «Library -Edition» renvoie à des textes dont je n'ai pas parlé, et que je -renvoie à des textes qu'elle ne mentionne pas. Ceux de mes lecteurs qui -ne connaissent pas ma préface à la Bible d'Amiens trouveront -peut-être que, venant ici le second, j'aurais dû profiter des -références ruskiniennes de MM. Cook et Wedderburn. Les autres -comprenant ce que je me propose dans ces éditions ne s'étonneront pas -que je ne l'aie pas fait. Ces rapprochements tels que je les conçois -sont essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu'un éclair de la -mémoire, une lueur de la sensibilité qui éclairent brusquement -ensemble deux passages différents. Et ces clartés ne sont pas aussi -fortuites qu'elles en ont l'air. En ajouter d'artificielles, qui ne -seraient pas jaillies du plus profond de moi-même fausserait la vue que -j'essaye, grâce à elles, de donner de Ruskin. La _Library Edition_ -donne aussi de nombreux renseignements historiques et biographiques, -souvent d'un grand intérêt. On verra que j'en ai fait état quand je -l'ai pu, rarement pourtant. D'abord ils ne répondaient pas absolument -au but que je m'étais proposé. Puis la _Library Edition_, édition -purement scientifique, s'interdit tout commentaire sur le texte de -Ruskin, ce qui lui laisse beaucoup de place pour tous ces documents -nouveaux, tous ces inédits dont la mise au jour est à vrai dire sa -véritable raison d'être. Je fais au contraire suivre le texte de -Ruskin d'un commentaire perpétuel qui donne à ce volume des -proportions déjà si considérables qu'y ajouter la reproduction -d'inédits, de variantes, etc., l'aurait déplorablement surchargé. -(J'ai dû renoncer à donner les Préfaces de _Sésame_, et la 3e -Conférence que Ruskin ajouta plus tard aux deux primitives.) Tout ceci -dit pour m'excuser de n'avoir pu profiter davantage des notes de MM. -Cook et Wedderburn et aussi pour témoigner de mon admiration pour cette -édition vraiment définitive de Ruskin, qui offrira à tous les -Ruskiniens un si grand intérêt.] - -[Note 2: Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un village est un -chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3.000 -habitants.] - -[Note 3: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif--de -ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose -d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il -retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé -sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité--est -resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. -Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort -avec calme; il me suffit d'ouvrir un volume des _Lundis_ de Sainte-Beuve -et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de -Mme d'Albany): «Rien ne _rappelait_ en elle à cette époque... _C'était_ -une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait -perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde -mélancolie.--Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si -visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.] - -[Note 4: On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres -qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum -historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure -est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête -parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé -le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel -qui a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'Envers de -l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture, -au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien -convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et -puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie -et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la -bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un -plaisir doux et doré comme le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant -d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est -pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté -à cette perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle -reconnaissance--que la traduction de la Bible d'Amiens a été pour lui -le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais -écrites.] - -[Note 5: Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux -premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its -Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des -Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit, -dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire -précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et -les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre -Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre -d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de -«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre -éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.] - -[Note 6: _Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois_, 6.] - -[Note 7: En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous -cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu de «ainsi qu'il -appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement -«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus», -«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même -ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, -pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes -ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai -dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le _Capitaine -Fracasse_, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas -que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de -retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré -que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en -une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je -pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase -du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux pervenches penchés au bord de -la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus -délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier -tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans -parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.] - -[Note 8: Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit: -«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes -un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien -davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant -prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit: - - -Je perds mon temps s'il faut les croire, -Eux seuls du siècle sont l'honneur - - -et assure qu'il travaille beaucoup. - -Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son -temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot -dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus -que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination -du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi -remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son -caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à -profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques -projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. -Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux -qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, -etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une -seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se -libérer.»] - -[Note 9: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce -couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. -Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon -Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve: «Il (Sainte-Beuve) s'avisa -un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la -petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien -loin de Paris et je ne sais pas si _Volupté_ aurait suffi à lui ouvrir -à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même -après les deux premiers volumes de son _Port-Royal_, le pieux savant -qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec -peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains -cartons... Ouvrez la deuxième édition de _Port-Royal_ et vous verrez -la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon -Séché, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux -détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne -sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien -telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant -à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre -les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu -à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre -venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que -dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en -Hollande.] - -[Note 10: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société -de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la -vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la -société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve -souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction -vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa -famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela) -dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché -intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement -ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y -insister autrement ici.] - -[Note 11: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_, parus dans _la -Revue de Paris._] - -[Note 12: Schopenhauer, _le Monde comme Représentation et comme -Volonté_ (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).] - -[Note 13: «Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir -la cathédrale.» (_Voyage en Espagne_, p. 2.)] - -[Note 14: Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de -Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le -grand-père du brillant officier de cavalerie.--C'est lui aussi, je -pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les -communications de François II et de la reine de Naples. Voir Pierre de -la Gorce, _Histoire du second Empire._] - -[Note 15: La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne -s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes -usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France -sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de -perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en -font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.] - -[Note 16: C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand -écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on -donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple -les _Lundis_ de Sainte-Beuve et la _Vie littéraire_ d'Anatole France. -Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, -on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de -son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines -personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez -Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les -procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de -favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne -son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la -clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans -_Chateaubriand et son groupe littéraire_, à prononcer sur Racine et -Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se -prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. -Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. -Combien peu le possèdent.»] - -[Note 17: Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs -commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques -savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils -ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète -ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète -ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques». -Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique -qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo: - - -«Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis -Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.» - - -C'est M. Anatole France: - - -«L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces -En habits de marquis, en robes de comtesses.» - - -Le dernier numéro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me permet, -au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel -exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans -M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la -statuaire grecque.] - -[Note 18: Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite; -ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir -été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver -puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé -tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une -raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une -attitude d'esprit si générale.] - -[Note 19: Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de -trouver à ces vers d'Andromaque: - - -«Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre? -Qui te l'a dit?» - - -vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est -volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à -«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi -l'assassiner?» Et «Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner». -(On peut, se rappelant un autre vers d'Andromaque: «Qui vous l'a dit, -seigneur, qu'il me méprise?» supposer que «Qui te l'a dit? est pour -«Qui te la dit, de l'assassiner?»). Zigzags de l'expression (la ligne -récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas -d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une grande actrice -plus soucieuse de la clarté du discours que de l'exactitude de la -prosodie dire carrément: «Pourquoi l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il -fait?» Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce -qu'ils charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée -comme un pont hardi entre deux rives de douceur. «Je t'aimais -inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidèle.» Et quel plaisir cause la belle -rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune -donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si -douce plénitude, de si belles couleurs: - - -«Et dans un fol amour ma jeunesse _embarquée_»... -«Réunissons trois cœurs qui n'ont pu _s'accorder_». - - -Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le -texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres -des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur -langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque -universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la -musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle -cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la -voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire -où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois -qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des -photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle -pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette -église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à -pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes -riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui -enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne -peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place -même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec -ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais -d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais -accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et -complexe individualité.] - -[Note 20: «Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit -en Dieu mon Sauveur, etc.--» Zacharie son père fut rempli du Saint -Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu -d'Israël de ce qu'il a racheté, etc...» «Il la reçut dans ses bras, -bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur -s'en aller en paix...»] - -[Note 21: À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer -que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que -saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela -ressort suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan -et notamment de saint Paul, pp. 257 et suiv.; les Apôtres, pp. 99 et -100, Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.] - - - - -PREMIÈRE CONFÉRENCE - -SÉSAME - -DES TRÉSORS DES ROIS - -_À M. Reynaldo Hahn, à l'auteur -des «Muses pleurant la mort de -Ruskin», cette traduction est dédiée -en témoignage de mon admiration -et de mon amitié._ - -M. P. - - - - -PREMIÈRE CONFÉRENCE - -_SÉSAME_ - -DES TRÉSORS DES ROIS - - -«Vous aurez chacun un gâteau de -Sésame et dix livres.» - -LUCIEN: _Le Pêcheur_[22]. - - -1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de -l'ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été -annoncé: car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme -régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un -tout autre ordre de royauté et d'une autre sorte de richesses que -celles ordinairement reconnues. J'avais même l'intention de vous -demander de m'accorder votre attention, pendant quelque temps, de -confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami -pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je -désirais le plus montrer avec l'imparfait degré d'artifice dont je -suis capable jusqu'à ce que, au moment où vous vous y attendiez le -moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers -détournés. Mais comme aussi j'ai entendu dire par des hommes exercés -à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que -par l'effort qu'ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas -entrevoir son but, j'enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai -franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les -livres; de la manière dont nous les découvrons ou dont nous les -laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste! Oui; si vaste -que je n'essaierai pas d'en mesurer l'étendue; j'essaierai seulement de -vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s'emparent de -moi chaque jour plus profondément[23], comme j'observe la marche de -l'esprit public par rapport à nos moyens d'éducation plus larges de -jour en jour; et l'extension croissante que prend en conséquence -l'irrigation, par la littérature, des couches les plus basses. - -2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des -écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois -beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs -enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir -l'idée de «une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les -autres préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des -mères. «L'éducation convenant à telle et telle condition sociale», -telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais, -si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même;--même la -conception d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement -atteinte par les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra -un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner -avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes; -qui aura pour résultat définitif l'établissement d'une porte à -double sonnette dans sa propre maison; en un mot qui le conduira à -l'avancement dans la vie, _voilà_ pourquoi nous prions à genoux, et ceci -est _tout_ ce pour quoi nous prions». Il ne paraît jamais venir à -l'esprit des parents qu'il puisse exister une éducation qui, par -elle-même, _soit_ un avancement dans la vie; que toute autre que -celle-là peut être un avancement dans la mort; et que cette éducation -essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu'ils ne le -supposent s'ils s'y prennent bien; tandis qu'elle ne peut être acquise -à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y prennent mal. - -3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une -puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que -la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande -franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de -la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous -demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait, -et ce qu'elle devrait contenir? - -En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en -évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les -autres respectable et honorable[24]. Nous n'entendons pas par cet -avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on -sache que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune -grande chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous -cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette -soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi -la première infirmité des esprits faibles[25]; et au total l'influence -impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus -grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour -de la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du -plaisir[26]. - -4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je -veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de -l'effort; spécialement de tout effort moderne[27]. C'est la -satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et -le baume du repos; elle touche de si près aux sources même de la vie -que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans -sa mesure, mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la -même expression que nous appliquerions à un mal physique gangréneux -et incurable. - -Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les -effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la -plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à -l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile. - -Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement -parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à -bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être _appelé_ -capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait -évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement -que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut -être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»[28]. -Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet -conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut -servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il -désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on -peut en amener à proférer cette expression. - -5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie», -sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition, -particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous -appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la -bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion -de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat. - -Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je -crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis -jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon -auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit -l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et -j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place -les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir, -à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables; -car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je -suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a -coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain -d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler -là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien -admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie; -aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou -dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je -commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si -vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi -demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est -ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de -rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir -quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains. -(_Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie -n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie -intimide d'avoir à affirmer une opinion._) Je suis très sérieux, j'ai -réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai -m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que -le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second -veulent-ils lever les mains? (_On assure qu'une main s'est levée -derrière le conférencier._) Très bien; je vois que vous m'approuvez, -et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop -bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me -risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile -secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose -d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée -existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la -plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes -désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure, -pour l'amour d'une influence bienfaisante[29]; et aimeraient à -fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des -ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux[30]--; et -finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants -sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous -admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos -compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du -discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos -chances générales d'être heureux et utiles. - -6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de -bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du -moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix[31]! -À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la -nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas -connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne -pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus -besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert -que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous -pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre -le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous -répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans -le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence, -étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le -privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou -d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards -fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions -et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que -durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement -ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le -souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous -parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et -des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce -qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire -attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État -attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour -l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les -rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle; -peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de -ce qu'elle aurait à nous dire! - -7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que -l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui -nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons -la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui -n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci--que nous pouvons -voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs -dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi. -Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,--supposez que -vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme -d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content -d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer -hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite -dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous -pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient -un livre, et écouter toute la journée non la conversation -accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus -sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil -privé, vous les méprisez! - -8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants -parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt -immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être -ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des -sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie. - -Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous -préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et -durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se -diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous -les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la -qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et -le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres -du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais -livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces -deux sortes de livres avant d'aller plus loin. - -9. Le bon livre du moment, donc,--je ne parle pas des mauvais--est -simplement l'entretien utile ou agréable de quelque personne avec -laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent -très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent -très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là. -Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est -discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et -pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire -contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous -ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation -se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions -leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si -nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage -si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car, -strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement -des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut -être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être -gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à -point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture -pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre -qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les -routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui -vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances -vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse -être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans -le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à -lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais -écrite[32], et écrite dans un but non de simple communication, mais de -permanence.--Le livre-causerie est imprimé seulement parce que l'auteur -ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le -pouvait il le ferait; le volume n'est que la _multiplication_ de sa -voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous -le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est -simplement la _transmission_ de la voix. Mais un livre est écrit non -pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement, -mais pour la perpétuer[33]. L'auteur a quelque chose à dire dont il -perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache, -personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut -le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il -le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que -ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci -est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la -lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il -voudrait le fixer pour toujours[34], le graver sur le rocher s'il le -pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai -mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une -vapeur[35], et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si -quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son -écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le -degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou -écriture. Ceci est un «Livre». - -10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi? - -Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à -l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté -ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez -malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un -homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est -son livre ou son morceau d'art. - -Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait, -redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez -facilement les parties vraies, et celles-ci _sont_ le livre[36]. - -11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les -époques, par leurs plus grands hommes[37]--par de grands lettrés, de -grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre -disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela -auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de -cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez -ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez -échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain[38]? -Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon -d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des -reines[39]? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et -conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes -avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là -pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle -vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde, -nombreuse comme ses jours[40], la puissante, la choisie, de tous les -lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours -pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous -plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne -pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la -noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine -votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter -pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront -toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place -que vous désirez occuper dans la société des morts[41]. - -12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes -rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour -diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au -travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne -corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien -de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile -ou vulgaire n'entre là[42]. Aux portes cochères de ce silencieux -Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire: -«Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles? -Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment -la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous -l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous -élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le -lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par -bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne -feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos -pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos -sentiments si vous voulez percevoir notre présence.» - -13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est -beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver -au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent -votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des -deux manières suivantes: - -1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer -dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de -retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre -n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il -l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards[43]. - -2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien, -c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme -ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant -je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère -que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission -ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre -_sa_ pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous -croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord[44]. Et soyez sûr -aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez -pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière -vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise -ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette -pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus -étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par -paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin -d'elle[45]. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni -analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur -fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes[46]. Ils ne vous -la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent -s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de -l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la -sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait -à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe -d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin -que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils -pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou -perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont -besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de -petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et -n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver. - -14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes. -Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je -disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches -et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue -voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne -respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au -risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la -recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou -son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser -et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre -pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est -votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun -bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du -ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus -patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal. - -15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment (je _sais_ que -j'ai raison en ceci)[47]: vous devez prendre l'habitude de regarder aux -mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe -par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement -pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de -signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée -«littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun -accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme -de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette -dénomination toute contingente cette vérité[48], que vous pourriez -lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps -pour cela) et rester une personne complètement _illettrée_, un -ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par -lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout -jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la -différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne -s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette -exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre -de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la -sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il -sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il -prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé -dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne -lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête -les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre -eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus[49] -et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des -mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut -savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes -et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot -même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera -capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à -prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse -en lui un homme illettré[50]. De même l'accent, le tour d'expression -dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est -senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes -instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans -le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour -toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité. - -16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle -on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus -sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à -la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception -anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils. - -Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore -à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques -mots bien choisis et avec discernement[51] feront le travail qu'un -millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait -fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront -quelquefois une besogne mortelle[52]. Il y a des mots masqués, -bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en -a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information» -superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une -déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les -écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées -humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots -masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus, -la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux, -ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou -telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de -tels mots portent des manteaux de caméléons--des manteaux de _lions du -sol_[53] de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur -imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur -homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni -diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots -masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les -hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il -le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à -la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez -arriver à lui sans avoir recours à son ministère. - -17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais -il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des -hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence -d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la -rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre -dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet -singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de -gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent -pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une -fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme -l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans -le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée, -et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait -salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour -prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression -grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup -de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles -et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et -le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au -contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la -conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte -Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes -qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent -créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve[54], -ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une -reliure de maroquin[55], ni semée sur toutes les routes à l'aide de la -charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte -à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée -en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible, -étouffée. - -18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du -peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la -forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes -les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et -d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder -quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par -des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné», -lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut -de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11): -«Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée[56]? Elle dit: «Aucun -homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne -pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de -l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels -les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un -désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des -forêts,--ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus -profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout -par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique -(ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable -à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des -buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que -l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot -«priest» comme contraction de «presbyter». - -19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des -mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot -de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon, -allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes -orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela; -c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou -allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de -sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une -même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent -encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas -l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que -vous puissiez être[57]; si vous avez l'intention de lire sérieusement -(ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre -disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons -dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes -sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez -à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne -laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un -travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement, -intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre -esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à -fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou -seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il -faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez -facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et -ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain. - -20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec -votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre, -soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un -livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier, -mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins -d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas: - - -Le dernier vint, et le dernier partit, -Le Pilote du Lac Galiléen. -Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent -(L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement); -Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi: -«Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place -Tant de ceux qui pour grossir leur ventre -Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau! -D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine -Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des -tondeurs de brebis, -Et en écarter le digne, le véritable invité; -Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment -tenir -Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que -ce soit, -Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle! -Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin -Et à leur gré leurs chants minces et vains -Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux. -Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont -pas nourries, -Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles -respirent, -Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations -impures et contagieuses, -Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise -Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit -rendu.» - - -Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot. - -Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint -Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément -ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le -plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un -«ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être -«mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question -ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et -est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause -de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour -ajouter à l'effet? - -Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de -tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de -petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le -veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son -esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux -évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa -pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit -ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux[58]» tout à -fait honnêtement[59]? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas -l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si -nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout -d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le -marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie: -c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée -profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être -serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin -et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le -pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec -plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y -avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux -qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans -le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres, -rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau». - -21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour -remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain[60]. Il a besoin -de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus -que ceux-là--«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun -autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur -être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois -catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent -malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui -s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni -de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes -choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute -servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils -puissent voir jusqu'au fond, sans être vus,--et diriger--les esprits -des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent) -dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une -vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide -confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant -sur elle. - -Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous -deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement -au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités, -une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans -être des «Exemples pour le troupeau[61]». - -22. Maintenant continuez: - - -D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine -Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs -de brebis, - -_Aveugles Bouches!_ - - -Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la -métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et -illettré. - -Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de -nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir. -Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai -caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et -de pasteur. - -Un «Évêque» signifie «une personne qui voit[62]». Un «pasteur» -signifie «une personne qui nourrit[63]». Le caractère le plus -inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être -aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin -d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et -vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité -à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus -à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la -lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur -fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et -de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de -gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de -le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un -compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un -compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première -chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans -une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire, -depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa -situation présente. - -Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les -dents mutuellement. - -L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu -l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris -l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est -pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de -Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre -au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non», -dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.» -Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que -c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que -(retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux -vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte -sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore -avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»? - -«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque[64].» Peut-être -que non; mais c'était celle de saint Paul[65], et c'était celle de -Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais -nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant -notre pensée sous leurs mots. - -23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards -pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si -les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans -leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.» - -Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture -spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous -pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le -répète, c'en est un tout à fait exact et littéral. - -Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit». -Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction -vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est -employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît[66]» et -dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de -l'esprit»[67], ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle -de Dieu,--âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots -«inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de -souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui -de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour -les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais -le souffle de l'homme (le mot que _lui_ appelle spirituel) est la -maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en -sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre -l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est -littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et -le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure[68]». -Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats -convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui, -ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et -s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en -conséquence être son peuple spécial[69] et son messager; vos sectes -de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes, -d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai -et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui -tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir -bien, par la parole au lieu de l'acte[70], et par la foi au lieu des -œuvres[71], ceux-là sont les vrais enfants du brouillard[72], des -nuages, ceux-là, sans eau[73], des corps, ceux-là, de vapeur -putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses -gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et -corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels -qu'elles respirent». - -24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs, -car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence -entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une -fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose -que les _deux_ clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or, -l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange -Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les -différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux -clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, -de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants -devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et -cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes[74]». Nous avons vu que les -devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de -tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé -aussi lui-même[75]». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose -pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé -de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison -vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui -devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre. -Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image: -«Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors[76]» -est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non -accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué; -de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et -rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la -fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme « -celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme». - -25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a -beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés -(pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur -qui se nomme à juste titre _lecture_, attentifs à chaque nuance et -expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant -notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de -façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non: -«ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode -vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres -occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous -apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance; -que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les -plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus; -en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne -peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de -matériaux pour cela, en aucun sujet important[77], ni de raisons de -«penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est -probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous -ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir -d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est -immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être -fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le -faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à -vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin -d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos -risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une _opinion_ sur la -manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos -propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus -de n'avoir qu'_une_ opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont -coupables[78] et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet, -toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de -se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et -des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin -de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes -et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, -les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de -n'avoir qu'_une_ opinion, et celle-là très forte. Pour le reste, -concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en -général que vous ne pouvez _savoir_ RIEN, rien juger; que le mieux que -vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est -de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque -jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès -que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les -pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions -bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les -raisons qu'il y a de _ne pas_ avoir d'opinion, c'est tout ce que, -généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et -pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos -pensées et de nous attrister de doutes célestes[79]». L'auteur dont -je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus -sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il -est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus -grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne -la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez -que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée -de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de -l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en -ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait -là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans -Richard III et le caractère de Cranmer[80]? Le portrait de saint -François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile -contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno -esilio»[81], ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l -frate--che confessa lo perfido assassin»[82]? Shakespeare et Alighieri -connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils -vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel -et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le -penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez -sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et -envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques. - -26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien -des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné -par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon -honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez -pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté -par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une -pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart -des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères -sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte -des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le -vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à -faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et -dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de -salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le -vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit -commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et -_ne semez pas parmi les épines_[83].» - -27.[84] Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que -vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut -encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à -eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer -avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et -puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du -mot, encore moins de la chose[85]. Vous avez entendu beaucoup de -clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire, -ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La -différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et -un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre. -Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas -facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à -chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que -trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures -humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes -des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre -dignité[86] est précisément en proportions de notre Passion[87]. - -28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts -qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer -là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire? -Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur -laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour -l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de -sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse -inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie -vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point -extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de -crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié[88]. -C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la -conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour -toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont -incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en -pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact, -peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de -l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la -femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la -plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et -sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que -déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à -l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon. - -29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas -seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir -avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons -être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine. -Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et -éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie -passion est une passion disciplinée et éprouvée--non la première -passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les -fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent -capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, -jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non -qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en -lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa -noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il -est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration -médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des -balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que -l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle -chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel -lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une -curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte -défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son -maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source -du grand fleuve au delà du sable--la place du grand continent au delà -de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du -fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel--les choses -«jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir[89]». De même -l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à -l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété -soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez -observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une -nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la -petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre -aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en -divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais -spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux -et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours -ni une larme[90]. - -30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût -suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien -ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut -mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une -foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et -réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion -impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses -sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble, -généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est -pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant -à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par -contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il -n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien -de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé. -Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées, -mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas -toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les -témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre -isolé)[91] et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres -enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille -chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement -l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de -savoir de quel côté de la bataille est le droit[92]. Une grande nation -n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir -volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec -grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des -épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force -de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans -ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes -terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en -parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre, -vendant de l'opium à la bouche du canon[93] et changeant au bénéfice -d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin: -«Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent _et_ votre -vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses -pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par -la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour -l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir -à leurs propriétaires[94]; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites -larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver -pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore -une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus -salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer -avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et -n'aboie pas[95] comme une meute de louveteaux transis et mordus par le -froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello -balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou -elle envoie un ministre de la Couronne[96] adresser des speeches -courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des -jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de -nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les -agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du -Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation -qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal[97], et -en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans -tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre -amour. - -31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la -lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la -lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune -lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état. -Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible. -Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en -ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il -est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité. -Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus -grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de -la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose -vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que -chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de -toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon -Samaritain[98] nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner -à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre -pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au -plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans -notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques -qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors -que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous -travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la -patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous -sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner -ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans -notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont -les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir -à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi -longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour -son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour -égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de -l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu -instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer -qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de -cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce -sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des _fouets de -scorpions_[99]. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle -n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans -être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à -mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art, -à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son -âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou -irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous -prouverai leur vérité point par point. - -32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi, -comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous -tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou -privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos -chevaux[100]? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque, -vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais -personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour -leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se -ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien -croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques -et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang -occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense -pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de -l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle -nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour -la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart -des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à -en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui -ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir -acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de -compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous -sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[101], car une chose -précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du -travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient -moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres -coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même -des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner -qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à -briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait -oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut -d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup -et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et -aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous -référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre -l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison -sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est -bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter, -dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre -qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si -multipliables[102] la note de leur boulanger[103]. Nous nous appelons -une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour -feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de -lecture! - -33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous -écriez-vous, «ne marchons-nous pas en avant dans toutes les -découvertes[104]; est-ce que le monde entier n'est pas étourdi par -l'ingéniosité ou la folie de nos inventions?» Oui, mais croyez-vous -que ce soit là une œuvre nationale? L'œuvre se fait entièrement -malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources -individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre -profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait d'os -scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d'avidité; -mais si l'homme scientifique s'adresse à _nous_ pour avoir un os ou une -croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme nation, -pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux -de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un -observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement, -qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque -chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise -humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour -amuser nos enfants. - -Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle -nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si -c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix -mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre -doit être quelque chose d'autre que le lot des renards[105], et y -creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où -le charbon, vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet -accident d'un homme découvrant comment il peut s'employer lui-même -utilement est-il le moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle -découverte n'ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être -à votre déshonneur si vous voulez y songer.) - -Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à -méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y -a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en -Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens -d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce -(un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce -fossile)[106]. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les -acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque -dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept -cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le -professeur Owen[107], en donnant son temps et en tourmentant sans se -lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait -obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu -lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans -doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne -se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt -à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez, -je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos -dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les -armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50 -millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un -gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer -la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que -pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession -d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment -lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à -travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de -sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et -dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir -laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai -quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences -de surplus, jusqu'à l'année prochaine.» - -34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art[108]. «Quoi, -répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des -milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers -de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles -et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui, -certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien -vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la -faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres -nations le pain de la bouche, si vous le pouviez[109]. Comme vous ne le -pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours -de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant: -«De quoi avez-vous besoin[110]?» - -Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu; -vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et -gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les -Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de -leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des -livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir. -Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches -collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les -affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez -pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, -ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans -les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui -existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave[111] (à Venise -vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les -contenaient)[112] et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui -soient en Europe[113] on fera demain des sacs pour les forts -Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une -pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de -chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art. - -35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les -sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les -révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de -France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la -terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons -de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs -autels[114]. - -Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de -Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de -Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de -Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en -Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un -coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces -de suie[115]; pas une cité étrangère, où l'extension de votre -présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses -jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de -boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes[116] à qui vos propres -poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des -mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez -à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de -joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force -d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous -remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et -vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée -d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes. -Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que -m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon -de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix -s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons -suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la -vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles[117]», -chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au -soir[118]. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de -devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de -la joie[119]. - -Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles -comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de -journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes -tiroirs. En voici un pris dans un vieux _Daily Telegraph_ de cette -année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais -elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que -«hier le septième des services spéciaux de cette année a été -célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que -relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours, -celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir -devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge[120]. Soyez -assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre -dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un -jour[121]. - -M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du -Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à -la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un -aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une -chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était -rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles -bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les -vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en -fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume -de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de -pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de -manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se -leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes -en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car -je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux -si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises -à neuf[122] pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14 -pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous -ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu -de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les -«raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le -samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le -coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à -l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre -petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il -voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les -fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils -avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait -qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison -était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice -en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur -semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se -faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en -pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils -avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux -avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux. -Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le -commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que -s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne -voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors[123]. - -Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi -où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. -Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas -vivre jusqu'au matin. - -Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à -l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous -mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens -tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas -même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la -nourriture, car ma vue s'améliorerait.» - -Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope -venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait -pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à -manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de -graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un -médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le -coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury -rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement -provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la -vie; et aussi faute d'assistance médicale.» - -37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile? -demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un -préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui -reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande -échelle[124]. - -Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et -devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à -mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs -lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs -pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule -pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces -institutions. - -En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si -blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de -nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si -incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme -des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que -vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne -serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat -prémédité n'y serait permis dans la rue[125]. - -«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement -non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre -christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce -que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver -une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes -choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la -nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule--le -christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme -un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en -scène, dans nos Satanella[126], nos Robert le Diable, nos Faust; -chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de -fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations, -en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des -brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous -croyons être la signification du 3e commandement;)--ce christianisme -éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous -retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le -disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice -chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise[127], faire de -la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme -sociale ou un désir de réforme--nous savons trop bien ce que vaut -notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la -fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne -religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et -des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et -les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène -carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur -le seuil[128]. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main -vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte -Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera. - -38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous -les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, -des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de -la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire -merci[129]. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous -également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le -sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier -le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et -estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais -remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant -silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans -gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux -traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les -hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation; -ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en -vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que -l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être -amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de -cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères -vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple -tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la -nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où -la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,--déraisonnant, -pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot _mal-aise_, la -négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la -vie anglaise et de ses amusements! - -39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur -plaisir naît de leur travail[130], comme les pétales colorés d'une -fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, -toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et -vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant -n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre -énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et -n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses -émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec -des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs -idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne -pouvaient découvrir sans creuser[131]. La justice que nous ne -pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la -beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les -changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant -impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque -genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû -supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû -verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et -recueillons la rosée nocturne du tombeau. - -Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les -faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale -qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait -paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers -de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous -mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, -cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à -quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de -vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de -sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était -agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à -l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente: -«Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison -pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à -une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et -misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états -d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de -pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de -cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible -d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son -incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de -maître. - -41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une -des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands -peintres[132]. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby -Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel -enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts -qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un -groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les -jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec -les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin -de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère -songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non -seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau -enchanté,--que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis -qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement -nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous -levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois -qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés -et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur -silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images; -parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les -éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se -redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de -jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme -les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux -arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous? -Êtes-vous aussi devenu un des nôtres[133]?» ainsi ces rois avec leur -diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant: -«Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous -aussi devenu un des nôtres?» - -42. Grand de cœur et grand d'esprit--«magnanime», être cela c'est -bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est -bien «avancer dans la vie»--dans la vie elle-même--non dans ses -atours[134]. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, -lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses -plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de -ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous -festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes -explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la -vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous -croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous -allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid, -votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que -comme un système rouillé de soupapes de fer[135]. Votre vie s'effacera -de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la -Caïne[136]. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, -assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en -plus d'insignes honorifiques--des couronnes sur la tête, si vous -voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur -lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas -des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut -bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir -qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses -épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne; -pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de -la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? -Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, -chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la -saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui -désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la -vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et -plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et _non pas_ plus -d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur -devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont -l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix[137]. Et les hommes qui -ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et -eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies -ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité. -Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de -coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non -de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des -nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des -tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie -nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs[138]: «Les -gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie -d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.» - -43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand -j'entends encore parler de _Royauté_, même par des hommes réfléchis, -comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle -et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme -des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit -recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les -mauvais rois: «Mangeurs de peuple[139]»--était le titre éternel et -approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un -roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un -particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient, -ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne -sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux, -mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont -seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de -marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et -bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs -être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages -étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce -temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et -détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran -rifiuto[140]»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils -paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran -rifiuto. - -44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si -jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa -force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu -que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe -un château de moins là[141]. Mais il importe à vous, roi des hommes, -que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et -à cet autre: «Viens» et qu'il vienne[142]. Que vous puissiez diriger -votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il -importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou -là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous -hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux -mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des -degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un -équateur merveilleusement chaud et infini[143]. - -45. Mesurer!--que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera la -distance entre le pouvoir de ceux qui «font et enseignent[144]», et -sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le -pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa -plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille. - -Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le -ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la -rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les -Rois-Voleurs des trésors pour le voleur[145]; mais combien peu de rois -ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être -gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela -serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et -glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:--il y -a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un -jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque -obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors -que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non -plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir -été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu -divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du -rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de -Delphes;--étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu; -impénétrable armure; or potable[146]!--les trois grands anges[147] de -la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et -attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir -ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin -qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu[148]. -Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru -cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors -de--Sagesse--pour leurs peuples. - -46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état -présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à -l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous -recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous -un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées -de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de -lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des -prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans -une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le -courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations -civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la -guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une -seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre -que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce -soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon -œuvre[149]. - -«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en -ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les -guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent, -parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour -une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et -en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui -fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de -ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre -nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur -et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi -à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à -l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an[150], -une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles -de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes -économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les -frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de -l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont -ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel, -semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est -l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre; -toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend -incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en -temps voulu se propre perte et le châtiment des individus[151].» - -48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la -terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix -millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu -d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a -vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions -d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres -annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des -jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu -mieux pour la France et l'Angleterre? - -Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant -j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques -royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante, -contenant une collection royale de livres. La même collection dans -chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, -édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible; -le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à -grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main, -beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du -relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute -personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des -prescriptions sévères étant édictées pour faire observer -scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre. - -50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries -artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup -de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.--Mais ce -projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera -ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons -notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et -a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une -nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but -ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but -encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain -meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame, -qui ouvre les portes;--les portes non des trésors des voleurs, mais des -trésors des Rois[152]. - - - - -APPENDICE - -(Note du § 30.) - - -Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des -pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport -adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires, -rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions -de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement -auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants: - -Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories -courantes et en conflit: toutes deux fausses. - -La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours -existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes -héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du -monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles -terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou -défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer -et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable. -La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers -entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les -dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons -se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que -chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa -vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle -serait mise en pratique. - -Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes, -avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle -concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle -prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer -cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre -utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie, -et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale. -Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une -autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous -lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait -bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des -limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que -le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou -une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en -sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si -vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait -le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces -revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité -qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne -s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi, -et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau -valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur -fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est -l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme -réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de -lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de -la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que -le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en -état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien -recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une -gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier -à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question -foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire; -distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste -entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les -autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la -besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune -besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et -de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de -sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les -quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle -ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la -chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé -sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine -quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en -l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au -sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en -cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de -l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous -livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous -nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la -proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain -nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les -rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la -vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à -dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien, -bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau -produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur -aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux -spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et -vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que -par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être -mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau -clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un -être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature -humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi -et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant[153]. - - -[Note 22: Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières -éditions de _Sésame et les Lys_, projette comme un rayon -supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la -conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui -a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de -Sésame (Sésame des _Mille-et-une-Nuits_--la parole magique qui ouvre -le porte de la caverne des voleurs,--étant l'allégorie de la lecture -qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus -précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à -reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux -sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur -son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation -de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître -sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur -oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin -hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre -puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà -détourné de sa signification dans les _Mille et une Nuits_ et qu'ainsi -le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une -allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début -les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la -sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le -début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la -conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où -sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame -graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq, -les deux autres étant ceux des _Trésors des Rois_ pris dans le sens -symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs -différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de -la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la -citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un -commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait -d'épigraphe aux _Jardins des Reines_ et non aux _Trésors des Rois_. En -revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration de -Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour -un passage des _Oiseaux_ d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie -simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se -nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette -idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller -adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il -figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé -Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une -même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête -de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est -sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment -de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus -décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait -bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené -à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et -à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes -pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le -milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre -de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les -divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine -apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après -coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés -de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les -préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce -qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de -composition, généralement absente, il faut bien le dire. - -Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru -pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité -Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et -resplendir ensemble toutes les principales idées--ou images--qui ont -apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son -procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent. -Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités -profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien -qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui, -dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte -d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette -apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous -ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de -feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous. -Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du -Traducteur.)] - -[Note 23: Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest: -«Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui -passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et -mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of -the Slaves)--et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)] - -[Note 24: Cf. _On the old Road_, tome Ier, § 166 (note du Traducteur). -Du reste Ruskin lui-même dans _On the old Road_ renvoie à ce passage -de _Sésame et les Lys_.] - -[Note 25: Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).] - -[Note 26: Remarquez une certaine analogie de forme avec la _Bible -d'Amiens_, II, 16. (N. du Trad.)] - -[Note 27: Cf. la même idée dans _le Maître de la Mer_, de M. de -Vogüé, (Note du Traducteur.)] - -[Note 28: Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du -Traducteur.)] - -[Note 29: Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent -de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose -instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas -seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement -égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une -influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente -pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique -d'époque récente. (_La Bible d'Amiens_, III, 33 (Note du Traducteur.)] - -Note 30: Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens -d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs, -signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent -pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent, -qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus. -(Note du Traducteur.)] - -[Note 31: Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que -nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que -les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on -ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on -peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette -conférence: les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne -paraît pas au Ier acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce -raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître, -conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon -qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore, -Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais -ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les -choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés -qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir -telle situation dans la vie qui permette de _choisir les amis qu'on -veut_ (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que -l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on -pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot -pour _amis_). Mais enfin ces choses-là _peuvent_ se trouver réunies; -je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en -puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces -êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le -voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui -prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut -choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère -essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou -moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la -manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication -avec les personnes implique une déperdition des forces actives de -l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle -de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on -lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en -plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité -personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire -en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant -on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on -pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la -conversation, même en laissant de côté les influences morales, -sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la -communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel -est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus -la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve -l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop -dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut -citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue -une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la -conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de -purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la -gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses -amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce -n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence -essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le -champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que, -dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous -les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la -même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon -serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment -plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues -étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent -créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans -cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)] - -[Note 32: Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que -nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si -nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais -encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous -permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait, -état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on -ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de -Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens -que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en -tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est -aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne -peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas -dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à -l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et -enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté -«esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme -original du «lecteur». (Note du traducteur.)] - -[Note 33: Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce -n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était -simplement le même genre de voix,--rien que des paroles -«parlées»,--les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre -ou les multiplier. (Note du traducteur.)] - -[Note 34: Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand -j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de -ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité -éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle -ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De -tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont -avertis _des parties de la réalité_ sur lesquelles leurs dons -spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte -de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le -poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la -dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret, -le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au -message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque -sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée -(on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est -regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil -ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du -savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée -si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait -aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée -j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et -réfractaire. (Note du traducteur.)] - -[Note 35: Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce -n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit -ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1° -dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à -mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour -peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme -un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui -s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.» -(Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3e conférence de Sésame («The -mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que -j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais -contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette -influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai -capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre -espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre -vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis -s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)] - -[Note 36: Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of -the air, § 106. (Note de l'auteur.) - -Voici le passage auquel renvoie Ruskin: - -«Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici deux -assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale; -la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre -plus claires--et prouver--ces deux affirmations. D'abord, en ce qui -concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans -doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses -distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une -vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art -implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un -tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas -d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme--bien plus, pas d'âme -droite--l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette -assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec -elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini, -mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de -grâce par Whistler dans son Ten o'clock.--Se rappeler aussi le passage -des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un -artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte -et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et _saint_.»] - -[Note 37: Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente -chez Ruskin. Ex.: _Bible d'Amiens_ (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux -seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en -France.» De même dans le sous-titre de la _Bible d'Amiens_: -«Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les -filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne -d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de -_ses_ pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)] - -[Note 38: C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de -Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge -de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies -de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de -Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en -avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière -de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre -que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour -l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant -et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait, -d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien -décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté -est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique, -même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux -Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une -innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement -à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait -à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages. -Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en -pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis -le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile... -pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes, -les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon -vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede, -traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 39: Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire -l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les -originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un -peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial -des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont -contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la -métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses -dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore -quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des -fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit: -«Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre -garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des -reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore, -Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi -qu'avec une servante(_a_). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne citer -que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont -employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour -donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent -pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je -trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple -Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur -et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si -l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, -des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour -amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre -eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre -existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à -titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et -plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de -vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles -sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des -idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais -maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de -Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son -œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de -beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de -Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement), -de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince -authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».--En -réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes -reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à -caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à -notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de -l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté -du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck -dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux -seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture -sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont -la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse -son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une -zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les -phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait -inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la -plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les -beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du -plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure -(comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique, -mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de -rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images -les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il -y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à -l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs -diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait -nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être -prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le -passage de _Fleurs démodées_ que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte -de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de _The Queen of -air_ que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens), -voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de -l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de -Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité -absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages -plus haut, dans _les Fleurs démodées_: «Considérez aussi tout ce qui -manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles -les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le -vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur -haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon -avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, _dans la même -phrase_ que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que -chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme, -d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de -mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque -nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons -à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification -de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa -métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois -vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de -M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur -l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si -forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé -de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande -pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle -phrase purement singulière et sans signification spirituelle -intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par -une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre -belles--nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée -très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme -il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, -atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une -des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau -de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est -admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus -beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur -«azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles -encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels -tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et -les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut -des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre -Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable -philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si, -comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami -le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas -parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi. -Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons -donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle -nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du -traducteur.) - -(_a_) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit -l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en -France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour -la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les -biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut -aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des -maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des -gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin -à son gondolier.»] - -[Note 40: Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom -chez Ruskin.] - -[Note 41: En réalité la place que nous désirons occuper dans la -société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en -occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous -détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent -pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire, -celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le -monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes -acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme -n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du -moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus -cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens -intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour -justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que -d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout -simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous, -et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence -d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de -philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition -et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus -délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et -au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des -croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe -mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le -second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)] - -[Note 42: Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne -société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs--cela -ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque -société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet -intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la -société.» (Note du traducteur.)] - -[Note 43: Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et -qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons -bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet -homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».] - -[Note 44: Cf. la _Bible d'Amiens_. «C'est en se référant à elles -qu'il doit être entendu, compris s'il est possible--jugé--par notre -amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)] - -[Note 45: Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des -beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle, -l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et -non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre -pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous -en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une -forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la -diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais -envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui -prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui -est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est -celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité -intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien -changer,--et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou -«l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces -phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de -regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en -exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et -disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître -grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique, -par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse. -Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un -beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce -merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit. -Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme -la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation -Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés, -ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun -raisonnement où il dise: «_je_». _Il_ n'est que le lieu où se -forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment, -fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont -s'incarner. (Note du traducteur.)] - -[Note 46: Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au -contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre -étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une -pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend, -une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable -descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après -les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à -travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les -choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de -l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit -un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on -avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)] - -[Note 47: Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la -raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer -toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui -au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui -rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)] - -[Note 48: De même dans la _Bible d'Amiens_ (chapitre II, §1), nous -voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une -division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai -«formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas -qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il -rattache (§30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des -étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont -nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas -probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce -même chapitre II il dit: «_Fere Ancos_ devenant assez vite dans le -langage parlé _Francos; une dérivation certes à ne pas accepter_, -mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y -prêtiez attention.» (Note du traducteur.)] - -[Note 49: Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité -précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait -certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez -indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle -personne est reçue ou n'est pas reçue--«Madame de Beauséant la -recevait, il me semble...»--«Dans ses raouts! répondit la -vicomtesse» (Balzac: Gobsek)--, qui savent de chacun quelle a été -l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux -posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou -de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or -c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait -implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil -les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le -plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur) -est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du -traducteur.)] - -[Note 50: Une personne que je connais dit quelquefois à son fils: -«Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas -ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu -épouses une femme qui dirait: «tram_v_ay» (au lieu de prononcer -tram_o_uay.) (Note du traducteur.)] - -[Note 51: Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains -peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche -en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque -couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le -plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue... -même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait -comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, -tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa -profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce -qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un -été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute -c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu -«faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de -cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce -sage précepte. (Note du traducteur.)] - -[Note 52: Voir _Bible d'Amiens_, IV, 25.] - -[Note 53: Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.] - -[Note 54: II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve -pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note -du traducteur.)] - -[Note 55: Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II, -364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux, -_que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis_, ainsi -que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St -Pierre, 2, III, 5),--que la Parole de Dieu qui s'adressa aux Prophètes, -et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre (ainsi -qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel, II, -5, 7)--et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à -l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées -du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)--peut être reliée pour -notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche -d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels -elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)] - -[Note 56: Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste, -dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement -ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre -d'art n'est-elle pas pour le rythme caché--d'autant plus vital que nous -ne le percevons pas nous-mêmes--de notre âme, semblable à ces tracés -sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de -notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le -choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à -une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale -et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres -chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils -savent qu'au XVIIe siècle le mot étonné avait une grande force et -qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition--si -intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus -qu'intéressant--qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un -écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez -un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à -tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant, -mais donne tout de suite la mesure--si étendue d'ailleurs qu'elle -soit--d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple -rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il -s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique -et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines -«distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu -personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens -ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans -invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire -suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout -cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un -écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer -constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste, -mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du -charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la -complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater -impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette -rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche -pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison, -doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à -travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un -jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours -d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce -néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà -un mot que jamais un écrivain du XVIIe siècle n'eût employé.» Tout -le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers -l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque -le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.» -Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre -l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à -Guernesey de M. Stapfer, _Revue de Paris_, du 15 septembre 1904). Ce qui -montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du -reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de -Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de -Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail). -D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette -impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout -moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens -exact. Dans la seule pièce: _à l'Arc de Triomphe_, je me rappelle: - - -«Sur les monuments qu'on révère -Le temps jette un charme sévère -De leur façade à leur _chevet_... -C'est le temps qui creuse une ride -Dans un _claveau_ trop indigent... -Quand ma pensée ainsi vieillissant ton _attique_ -... Se refuse enfin lasse à porter l'_archivolte_.» - - -Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, -entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus -belles pièces des _Contemplations_: «Ni l'importunité des sinistres -oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en -droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet -exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait -son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en -écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et -choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de -couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, -parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses -études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il -n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son -génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à: - - -«C'est le temps qui creuse une ride -Dans un claveau trop indigent.» -Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle: -«Qui sur l'angle d'un marbre aride -Passe son pouce intelligent.» - - -et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il -arrivera bientôt à: - - -«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main -Quelque chose de beau comme un sourire humain -Sur le profil des propylées.» - - -Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur -lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme -pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une -affectation.--Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas -en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de -l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence -d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même -médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en -chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire» -à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des -«si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul -Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres -personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu -passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre -même un article de politique, et si retardataires que soient -généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires, -à le faire refuser. (Note du traducteur.)] - -[Note 57: Cf. la _Bible d'Amiens_: « Sans but, dirons-nous aussi, -lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.» (I, 5.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 58: S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)] - -[Note 59: Cf. la _Bible d'Amiens_, IV, 3: «Pour lui le texte tout -simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés -en mon nom», et III, 50: «Les Ier, VIIIe, VIIe, XVe» psaumes «bien -appris et crus,» etc., et aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous -lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc.» (Note du -traducteur.)] - -[Note 60: Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler d'Horace comme -d'une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot -Jupiter que c'est qu'il lui manquait un dactyle.» (Val d'Arno, IX, 218, -etc.). «Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice -et que Minerve n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier -dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I, -47, 48.) (Note du traducteur.)] - -[Note 61: I S. Pierre, V, 3, «Paissez le troupeau de Dieu qui vous est -commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par -affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur, -mais en vous rendant les modèles du troupeau.» Les évêques dont -parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S. -Pierre. (Note du traducteur.)] - -[Note 62: Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux -côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté -coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains -points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en -découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient -enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le -tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont -allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions -assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois, -quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait -préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul). -Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la _Bible d'Amiens_, -comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le -talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de -coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin -m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant -qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu, -et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même -ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une -phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et -l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque -involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui -martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne -qui _voit_». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua -quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens -caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de -souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la -phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le -danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en -l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il -s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en -émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus -familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. -Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce, -un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent -à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de -l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que -lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes -pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un -musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous -devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il -faut que nous comprenions la signification profonde et respections le -passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur. -(par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par -les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles. -(Note du traducteur.)] - -[Note 63: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 26: «Telles qu'elles sont ces six -lignes latines expriment au mieux l'entier devoir d'un évêque en -commençant par son office pastoral: _nourrir_ mon troupeau, qui _pavit_ -populum. (Note du traducteur.)] - -[Note 64: Comparez avec la 13e lettre de Temps et Marées. (Note de -l'auteur.)] - -[Note 65: «Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur -lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l'Église -de Dieu qu'il a acquise par son propre sang, car je sais qu'il entrera -parmi vous des loups ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 66: St Jean, III, 8.] - -[Note 67: St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de -St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans On the old Road, II, § -34: «Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il y a -connexité entre «pneuma», la vapeur, et d'autres forces pneumatiques -dont il est question dans cette vieille littérature religieuse... -quelle connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son -inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au -souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu'ils -pouvaient «_être nés_».--Et dans The Queen of the air, III, § 55: -«Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l'esprit -dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou -pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l'action chimique -de l'air... nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons -d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les états de -la mort sont différents et les premiers plus désirables que les -seconds et attingibles par l'effort, si nous comprenons que «_né de -l'esprit_» signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son -pouvoir dans nos cœurs.»--À un autre point de vue Ruskin ici, comme -tout à l'heure dans Sésame, comme plus tard,--et très souvent--dans -la _Bible d'Amiens_, nous interdit avec un «cela ne vous regarde pas» -transcendantal, les questions d'origine et d'essence, et nous invite au -contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et -spirituel.--Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point -de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent, -si éloigne, si opposé), que nous sommes «_nés de l'esprit_» et -qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux de -Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les -Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos -mouvements (voir Isolement et Psychothérapie par les Drs Camus et -Pagniez, préface du professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en -disséquant un mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers -les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres -(qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont justement des cadavres -que parce qu'ils n'ont plus d'âme (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans -le corps vivant, c'est à chaque pas, c'est dans chaque trouble -fonctionnel, qu'ils sentent la présence, l'action de l'âme, et pour -guérir le corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins -disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le -répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un mauvais -estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu'un homme -qui a un mauvais estomac c'est un pessimiste. Et ce n'est plus son -estomac qu'il faut guérir si l'on veut changer sa philosophie, c'est sa -philosophie qu'il faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est -entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques -d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme -sont également obligés de distinguer l'âme du corps. Pour -l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de l'esprit encore, mais -obscurci. Pour le matérialisme l'âme est encore de la matière, mais -plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour -la commodité du langage, même si l'une et l'autre philosophie sont -obligées, pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps, -d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)] - -[Note 68: Allusion à I Corinthiens, VIII, 1 «La connaissance bouffit, -la charité édifie.» Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2, -XXX. (Note du traducteur.)] - -[Note 69: Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à soi pour -interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges», et -cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze vieilles femmes qu'elles -étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu». (Note du traducteur.)] - -[Note 70: Mais les actes cependant ne suffisent pas: «Avec sa main -droite le Christ nous bénit, mais nous bénit sous condition: Fais ceci -et tu vivras, ou plutôt dans un sens plus strict: «_Sois ceci et tu -vivras._» Montrer de la pitié n'est rien, _être pur en action n'est -rien_, tu dois être pur aussi dans ton cœur». (_Bible d'Amiens_, IV, -54). Le texte de Sésame et celui de la _Bible d'Amiens_ ne me -paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit être bon, c'est -l'être même. Or un désir de bonté, suivi d'un acte mauvais, ne peut -pas suffire à constituer la bonté de l'être, car l'acte mauvais est -alors causé par quelque chose de mauvais qui est en nous. Voilà pour -Sésame. Et pour la _Bible d'Amiens_: Mais l'acte bon ne doit pas être -différent de notre moi profond, il ne doit pas être bon d'une manière -purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l'être. (Note du -traducteur.)] - -[Note 71: Cf. _Bible d'Amiens_, IV, 56, 59. «Je ne sais ni ne tiens à -savoir à quelle époque la théorie de la justification par la Foi se -trouve fixée, etc.; elle reste aujourd'hui le plus méprisable des -emplâtres populaires mis sur chaque déchirure de la conscience, etc... -Si vous devez croire que quoi que vous commettiez d'insensé ou -d'indigne, cela pourra, grâce à vos doctrines, être raccommodé et -pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins -vous en parlerez, mieux cela sera.» (Note du traducteur.)] - -[Note 72: Cf. la _Bible d'Amiens_, III, § 41. (Note du traducteur.)] - -[Note 73: Allusion probable à S. Jude, XII. «Ceux-là sont des nuées -sans eau.» Cf. On the old Road, et Unto this last: «Les nuages sont le -réservoir de la pluie et s'ils ne donnent pas de pluie, etc.», § 74. -(Note du traducteur.)] - -[Note 74: S. Luc, II, 52: «Malheur à vous, Docteurs de la Loi! parce -que vous avez pris la clef de la science; vous n'êtes pas entrés -vous-mêmes et vous avez empêché d'entrer ceux qui le voulaient.» Ce -verset de S. Luc est ainsi expliqué par Renan: «Les pharisiens -excluent les hommes du royaume de Dieu par leur casuistique méticuleuse -qui en rend l'entrée trop difficile, et décourage les simples.» (Vie -de Jésus, page 350 des premières éditions, note 3.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 75: «Tel qui donne libéralement devient plus riche, -Et tel qui épargne à l'excès ne fait que s'appauvrir. -L'âme bienfaisante sera rassasiée -Et celui qui arrose sera lui-même arrosé.» - -(Proverbe, XI, 24, 25). (Note du traducteur.)] - -[Note 76: Allusion aux versets de saint Mathieu qui resteront à tout -jamais le plus amusant portrait du maître de maison exagérément -formaliste, de celui dont les invités disent avec raison: Il est -terrible. Voici ce passage: «Le Roi entrant pour voir ceux qui étaient -à table, il aperçut un homme qui n'avait pas revêtu d'habit de noce. -Il lui dit: «Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un habit de -noce?» Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux serviteurs: -«Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres du -dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a -beaucoup d'appelés et peu d'élus». (S. Mathieu XXII, 12, 13, 14.) -(Note du traducteur.)] - -[Note 77: L'Éducation moderne consiste la plupart du temps à rendre -chacun capable de penser de travers sur tous les sujets imaginables qui -ont de l'importance pour lui. (Note de l'auteur.)] - -[Note 78: De tels passages paraissent aux petits esprits l'œuvre d'un -petit esprit; les grands esprits au contraire reconnaîtront que c'est, -en morale, la conclusion à laquelle aboutissent tous les grands -esprits. Seulement ils pourront regretter (pour les autres) que Ruskin -s'explique aussi peu et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu -courte à des vérités qui pourraient être présentées moins -prosaïquement. Cf. (pour cette manière d'exposer une vérité en la -rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence offensive de -lieu commun démodé) _Bible d'Amiens_, IV, 59: «Toutes les créatures -humaines qui ont des affections ardentes, le sens commun et l'empire sur -soi-même, ont été et sont naturellement morales... un homme bon et -sage diffère d'un homme méchant et idiot, comme un bon chien d'un -chien hargneux.» Ruskin, quand il écrit, ne tient jamais compte de Mme -Bovary, qui peut le lire. Ou plutôt il aime à la choquer et à lui -paraître médiocre. (Note du traducteur.)] - -[Note 79: Le «Library Edition» indique comme référence: Emerson: -«To Rhea».] - -[Note 80: Dans Henry VIII.] - -[Note 81: Caïphe, éternellement étendu en croix en travers du chemin, -pour avoir conseillé aux Juifs la crucifixion de Jésus. Selon Dante -son beau-père Ananias et tous ceux qui assistaient au conseil où fut -résolu le supplice de Jésus subissent la même peine. (Note du -traducteur.)] - -[Note 82: Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante aperçoit les -pieds flambants hors d'un trou au fond duquel il est plongé, la tête -en bas. Nicolas III entendant la voix de Dante croit d'abord que c'est -Boniface VIII. Mais Virgile ordonne à Dante de le détromper, Nicolas -III avoue alors à Dante qu'il fut simoniaque et Dante lui répond: «Or -ça, dis-moi quel trésor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre, avant -de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demande rien, sinon: -Suis-moi. - - -Ni Pierre, ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or et son -argent.... -Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse -mal acquise... -Et n'était que me retient encore le respect des clefs souveraines que -tu tins dans la douce vie, -J'userais de paroles encore plus sévères... -Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est -assise sur les eaux se prostituant aux rois. -Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta conversion, -mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent. - - -Ces paroles (que je cite d'après la traduction de la Divine Comédie -par Brizeux) plurent à Virgile. Il ne semble pas qu'elles produisirent -le même effet à Nicolas III, car «tandis que je lui chantais ces -notes, dit Dante, soit colère ou conscience qui le mordit, il secouait -fortement les pieds.» (Note du traducteur.)] - -[Note 83: Jérémie, IV, 3. (Note du traducteur.)] - -[Note 84: Comparez § 13, Ci-dessus. (Note de l'auteur.)] - -[Note 85: Voir plus bas la note dans la 2e partie de Sésame (Des -jardins des Reines), page 212.] - -[Note 86: Et c'est encor Seigneur le meilleur témoignage -Que nous puissions donner de notre dignité -Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge, etc. - -(Baudelaire, _les Phares._) -(Note du traducteur.)] - -[Note 87: Cf. dans l'admirable _Livre de mon ami_ d'Anatole France: «À -la bonne heure, m'écriais-je, voilà l'éclat des passions. Les -passions il n'en faut pas médire. Tout ce qui se fait de grand en ce -monde se fait par elles. Ma fille... ayez des passions fortes, -laissez-les grandir et croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez -leur maîtresse inflexible, leur force sera votre force et leur grandeur -votre beauté. Les passions, c'est toute la richesse morale de -l'homme.» (Note du traducteur.)] - -[Note 88: Cf. _Bible d'Amiens_: «Un monastère sans art, sans lettres -et sans pitié.» (Note du traducteur.)] - -[Note 89: I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)] - -[Note 90: Allusion à l'anéantissement de la Pologne (1864.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 91: La «Library Edition» nous apprend qu'il y a ici une allusion -à l'intérêt (dont font foi les Journaux d'octobre et novembre 64) -soulevé cette année même (1864) dans le public par l'assassinat de M. -Briggs sur la ligne du North London. Matthew Arnold plaisante sur la -démoralisation de notre classe causée par la tragédie de Bow (dans sa -préface de 1865 à l'Essai sur la critique). (Note du traducteur.)] - -[Note 92: Allusion, dit la «Library Edition», à la guerre de -Sécession et à l'interruption du trafic du coton causée par le blocus -des ports du Sud. (Note du traducteur.)] - -[Note 93: Allusion, selon la même édition, aux guerres de 1840 et 1856 -causées par l'opposition de la Chine au trafic de l'opium.] - -[Note 94: Voir la note à la fin de la conférence. Je l'ai fait -imprimer en gros caractères parce que, depuis qu'elle a été écrite, -le cours des événements l'a peut-être rendue plus digne d'attention. -(Note de l'auteur.)] - -[Note 95: Malheureusement la «Library Edition» ne nous indique pas à -quel fait contemporain ceci est une allusion.(Note du traducteur.)] - -[Note 96: Le nouvel ambassadeur que l'Angleterre venait d'envoyer en -Russie, l'année même des massacres de Pologne, qui est aussi l'année -où a été prononcée cette conférence, La «Library Edition» nous -donne le nom de cet ambassadeur: Sir Andrew Buchanam. (Note du -traducteur.)] - -[Note 97: Allusion à Timothée, VI, 10, passage auquel Ruskin fait -souvent allusion. Notamment dans On the old Road, III, 152; dans Stones -of Venice, I, V, 90: «_L'amour de l'argent_, le péché de Judas et -d'Ananias, est assurément la racine de tout mal parce qu'il endurcit le -cœur, mais la convoitise «qui est idolâtrie» (allusion à -Colossiens, III, 5), le péché d'Achab.. qui cause bien plus de maux, -mais est moins incompatible avec le christianisme.» Dans _Unto This -Last_ l'allusion est faite presque de la même manière que dans notre -texte de Sésame: «Les écrits que (en paroles) nous déclarons divins, -non seulement dénoncent _l'amour de l'argent comme la source de tout -mal_, etc., etc., et nous ne nous en mettons pas moins à étudier la -science de devenir riche comme le chemin le plus court pour arriver au -bonheur de la nation.» Sur le péché d'Ananias, voir notamment -Sésame, III, The mystery of Life, § 135, et On the old Road, II, § 72 -(The Cestas of Aglaia.) (Note du traducteur.)] - -[Note 98: Cf. S. Luc, X, 30 et suivants.] - -[Note 99: Allusion probable mais vague à Rois, XII, 14, discours que -tient Roboam, contrairement aux conseils des vieillards, mais conforme -au conseil des jeunes gens qui lui avaient dit: «Dis-leur: mon père -vous a châtiés avec des fouets, mais moi je vous châtierai avec des -fouets garnis de pointes.» (Note du traducteur.)] - -[Note 100: Cf. Munera Pulveris, 65. (Note de l'auteur.)] - -[Note 101: «Nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du Christianisme -si nous étions plus souvent soumis à cette épreuve.» (_Bible -d'Amiens_, III). (Note du traducteur.)] - -[Note 102: Allusion à la multiplication des pains grâce à laquelle -Jésus rassasia cinq mille hommes avec cinq pains. St Jean, VI. (Note du -traducteur.)] - -[Note 103: «Le pain que je vous propose -Sert aux anges d'aliment -Dieu lui-même le compose -De la fleur de son froment. -C'est ce pain si délectable -Que ne mange pas à sa table -Le monde que vous suivez. -Je l'offre à qui veut me suivre. -Approchez. Voulez-vous vivre? -Prenez, mangez, et vivez!» - -(Racine, cantique IV) -(Note du traducteur.)] - -[Note 104: Depuis que ceci a été écrit, la réponse a été faite, -topique: Non. Nous avons abandonné le champ des découvertes Arctiques -aux nations continentales comme étant nous-mêmes trop pauvres pour -payer des vaisseaux. (Note de l'auteur.)] - -[Note 105: Peut-être allusion à S. Luc, IX, 58; voir plus bas la note -de la page 224 et particulièrement la citation de la Couronne d'Olivier -Sauvage: «Ces chasses gardées qui réalisent à la lettre ou plutôt -en fait dans la personne de ses pauvres ce que leur maître répondit à -ses disciples: que les renards avaient des abris, mais que lui n'en -avait point.»--L'expression elle-même est des Psaumes (LXIII, 11): -«Ils seront détruits par l'épée; ils seront la proie des renards.» -(Note du traducteur.)] - -[Note 106: La «Library Edition» nous apprend que ce fossile était -l'archæoptéryx. (Note du traducteur.)] - -[Note 107: Je livre le fait à la publicité sans l'autorisation du -Professeur Owen, autorisation que, bien entendu, il n'aurait pu -décemment m'accorder si je la lui avais demandée, mais je considère -comme si important que le public soit instruit de cette affaire que je -fais ce qui me semble mon devoir, quoique ce soit mal élevé. (Note de -l'auteur.)] - -[Note 108: Cf. Time and Tide by Weare and Tyne, Lettre 4.] - -[Note 109: Ceci était le vrai but de votre «libre échange»: «tous -les échanges pour moi». Vous trouvez maintenant que grâce à la -concurrence les autres peuples peuvent tenir le marché aussi bien que -vous et maintenant vous demandez de nouveau la protection. Pauvres -petits! (Note de l'auteur.)] - -[Note 110: Allusion aux aventures de Nigel: «Quand il était ainsi -occupé il abandonnait le poste extérieur de son établissement -commercial à deux robustes apprentis à voix de stentor qui ne -cessaient de crier: De quoi avez-vous besoin? De quoi avez-vous besoin? -sans manquer de joindre à ces paroles un pompeux éloge des objets -qu'ils avaient à vendre. Cet usage de s'adresser aux passants pour les -inviter à acheter ne subsiste plus aujourd'hui, à ce que nous croyons, -que dans Monmouthstreet, etc. (Aventures de Nigel, chapitre Ier, p. 40, -de la traduction française, édition Gosselin.) (Note du traducteur.)] - -[Note 111: Comparez: «Les plus grands trésors d'art que l'Europe -possède actuellement sont des morceaux de vieux plâtres sur des murs -en ruines où les lézards se cachent et se chauffent et dont peu -d'autres créatures vivantes approchent jamais; et les restes -déchirés de toiles ternies dans les coins perdus des églises, etc. Un -grand nombre de fresques et de plafonds de Véronèse et de Tintoret au -Palais ducal ont été réduits, par la négligence des hommes, à cette -condition. Malheureusement comme aucun d'eux n'est sans réputation, ils -ont attiré l'attention des autorités vénitiennes et des -académiciens. Il est de règle que les corps publics qui ne veulent pas -payer cinq livres pour protéger un tableau en paient cinquante pour le -repeindre. Et quand je fus à Venise, en 1846, il y avait deux -opérations réparatrices qui se poursuivaient simultanément dans les -deux édifices qui renferment les plus merveilleux tableaux de la -ville... Des seaux étaient placés par terre dans la Scuola San Rocco -à chaque averse pour recevoir la pluie qui traversait les plafonds de -Tintoret, pendant qu'au Palais ducal les Véronèse étaient par terre -pour être repeints; et je vis moi-même repeindre le ventre d'un cheval -blanc de Véronèse à l'aide d'une brosse placée à l'extrémité d'un -bâton de cinq mètres de long et trempé dans un pot à peinture de -bâtiments, etc.» (Stones of Venice, II, VIII, 138 et 139.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 112: Comparez: «Et moi qui vous parle de l'utilité de la guerre, -je devrais véritablement être le dernier à vous parler de cette -façon si je me fiais à ma seule expérience. Voici pourquoi: j'ai -consacré une grande partie de ma vie à des recherches sur la peinture -vénitienne et ces études ont eu pour résultat de me faire adopter -l'un de ses représentants comme le plus grand de tous les peintres. Je -me suis fait cette conviction sous un plafond couvert de ses peintures; -et parmi ces peintures trois des plus belles n'offraient plus que des -morceaux déchiquetés, mêlés aux lattes du plafond crevé par trois -obus autrichiens. Or, sans doute tous les conférenciers ne pourraient -pas vous dire qu'ils ont vu trois de leurs tableaux préférés mis en -lambeaux par des obus. Et devant un pareil spectacle quel est le -conférencier qui vous dirait comme moi que cependant la guerre est le -fondement de tout grand art?» (La Couronne d'Olivier Sauvage, IIIe -conférence: la guerre). Mais la référence exacte paraît être Stones -of Venice, II, VII, 123. (Note du traducteur.)] - -[Note 113: Les quatre premières éditions portaient: «Tous les -Titiens»; à partir de 1871 ces mots sont remplacés par «toutes les -plus belles peintures». La «Library Edition», qui signale cette -variante, en conclut avec finesse et un peu spécieusement que -l'admiration de Ruskin pour le Titien avait quelque peu diminué. Nous -avons, à vrai dire, des témoignages plus précis que celui que donne -la «Library Edition» de la révolution qui eut lieu dans le goût de -Ruskin et qui renversa la hiérarchie de ses admirations. Nous n'avons -pas la place malheureusement de donner ici aucune indication sur cette -crise esthétique qui dénoua chez Ruskin la crise religieuse et calma -ses plus grands doutes en lui montrant que les peintres croyants comme -Giotto étaient supérieurs aux peintres incroyants comme Titien. (Note -du traducteur.)] - -[Note 114: Je voulais dire que les plus beaux lieux du monde, la Suisse, -l'Italie, l'Allemagne du Sud, etc., sont assurément les cathédrales -véritables, les lieux ou révérer et ou prier, et que nous nous -soucions seulement de les traverser à toute vitesse et de manger à -leurs endroits les plus sacrés. (Note de l'auteur.)] - -[Note 115: Cf. Præterita: «Depuis que j'ai composé et médité là -pour la dernière fois, que «d'embellissements» sont survenus... -Ensuite chaque jour d'exposition vint un flot de gens qui prenaient le -sentier et qui le salissaient avec des cendres de cigare pour le reste -de la semaine. Puis ce furent les chemins de fer, les voyous amenés par -les trains de plaisir qui renversaient les palissades, faisaient peur -aux vaches et cassaient autant de branches fleuries qu'ils pouvaient en -attraper... etc., etc. Enfin, cette année une palissade de six pieds de -haut a été placée de l'autre côté et les promeneurs marchent l'un -derrière l'autre, s'offrent telle notion de l'air, de la campagne et du -paysage qu'ils peuvent, entre ce mur et la palissade, chacun avec un -mauvais cigare devant lui, un second derrière et un troisième dans la -bouche.» (Note du traducteur.)] - -[Note 116: «Oui, Chamonix est une demeure désolée pour moi. Je n'y -retournerai plus, je crois. Je pourrais éviter la foule en hiver, mais -que les glaciers m'aient trahi... c'en est trop! Faites, s'il vous -plaît, mes amitiés à la grosse pierre qui est sous Breven à un quart -de mille au-dessus du village, à moins qu'ils ne l'aient détruite pour -leurs hôtels.» (Lettre citée par M. de la Sizeranne.) Comparez aussi -avec The Queen of Air (Préface): «Ce 1er jour de mai 1869 je me -retrouve écrivant là où mon œuvre fut commencée, il y a 35 ans, en -vue des neiges des Alpes supérieures. Depuis ce temps, d'étranges -calamités ont fondu sur les spectacles que j'ai le plus aimés et -tâché de faire aimer aux autres. La lumière... l'air... l'eau sont -souillés. Ce matin, sur le lac de Genève à un demi-mille, je pouvais -à peine voir le plat de ma rame à 2 mètres de profondeur. À la place -d'un petit rocher de marbre, dernier pied du Jura descendant dans l'eau -bleue, toujours couvert de fleurs roses de saponaires, on a construit -une rocaille artificielle avec cette inscription sur ses pierres -rapportées: - - -«Aux botanistes -Le club jurassique.» - - -«Ah! maîtres de la science moderne, rendez-moi mon Athénée, -faites-la sortir de vos fioles, et enfermez-y sous scellés, s'il se -peut une fois encore, Asmodée! Enseignez-nous seulement--ceci qui est -tout ce que l'homme a besoin de savoir--que l'air lui a été donné -pour sa vie, et la pluie pour sa soif et pour son baptême, et le feu -pour sa chaleur et le soleil pour sa vue, et la terre pour sa -nourriture,--et pour son Repos.» J'ai résumé ce dernier passage -d'après M. de la Sizeranne. M. de la Sizeranne écrit ici «repos» -avec un petit r. Je préfère rétablir la majuscule qui est dans -Ruskin. Ainsi à la majesté soudaine, on comprend de quel repos il -s'agit. Peut-être pourtant pourrait-on soutenir qu'il ne s'agit pas ici -du repos de la tombe. On pourrait s'appuyer pour cela sur la Préface de -«The crown of wild olive». «L'herbe cependant fut-elle créée verte -pour vous servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit? et -n'y aura-t-il jamais de repos pour vous au-dessus d'elle, mais seulement -au-dessous?» Malgré ce doute qui me vient et que j'avoue, je crois -qu'il s'agit ici, surtout à cause de la majuscule et de l'importance -donnée au mot final de la préface, du repos de la tombe. (Note du -traducteur.)] - -[Note 117: Ruskin fait ici allusion à ce passage de S. Mathieu (XXI, 3 -et suivants, ou à Isaïe, V, 2, le passage est identique): «Il y avait -un homme, maître de maison, qui planta une vigne. Il l'entoura d'une -haie, y creusa un pressoir et bâtit une tour» pour qu'on pût de là -surveiller la vigne. Ruskin a fait allusion à ces versets dans -«Lectures of Architecture and Painting», § 19, quand, énumérant -tous les passages de la Bible où nous sont montrées des tours, il nous -dit: «Vous vous rappelez ce propriétaire qui construisit une tour dans -son vignoble.» Dans le passage de «Lectures of Architecture and -Painting» Ruskin veut montrer (à propos de la valeur religieuse de -l'architecture gothique) que, dans la Bible, les tours n'ont jamais un -caractère religieux et sont seulement construites par orgueil, plaisir, -ou dans un but de défense. (Note du traducteur.)] - -[Note 118: Cf. Time and Tide, § 46.] - -[Note 119: Voir plus loin «des sentiments de joie purs» et surtout -comparez avec Arrows of the Chace (passage cité par M. Bardoux): -«Buvons et mangeons, car nous mourrons demain», disait le fermier -latin et il nous a laissé d'éternels monuments de sagesse humaine et -de chant joyeux. «Travaillons et soyons justes, car demain nous -mourrons et après la mort viendra le jugement», disaient Holbein et -Durer, et ils nous ont laissé d'éternels souvenirs du travail humain -et de la crainte attristée de la divinité. «Réjouissons-nous et -soyons heureux, car demain nous mourrons et nous serons avec Dieu», -disaient Fra Anglico et Giotto; et ils nous ont laissé d'éternels -monuments de la royauté des cieux, divinement lambrissée. «Fumons des -pipes, gagnons de l'argent, lisons de mauvais romans, marchons dans -l'air empesté, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car -demain nous mourrons et nous serons changés en pipes», voilà ce que -disent les hommes d'aujourd'hui.»--On sait que «buvons et mangeons car -nous mourrons demain» est une citation d'Isaïe, XXII, 13. Quant au -passage tout entier, tant d'idées essentielles à Ruskin s'y laissent -deviner, quand elles ne s'y montrent pas, que pour ne pas accumuler les -abstractions, je renonce à les isoler. Je me contente de renvoyer le -lecteur à la note de la page 211 «oui, mais quel roi» et la longue -note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)] - -[Note 120: L'entrefilet entier est en effet imprimé en rouge dans le -texte anglais. Nous aurions voulu pouvoir faire de même ici, afin de -conserver l'aspect singulier que ces pages ont dans l'original. Mais des -difficultés matérielles d'exécution nous en ont empêché. (Note du -traducteur.)] - -[Note 121: Cf. Stones of Venice «un message qui fut un jour écrit dans -le sang et un son qui remplira un jour les voûtes du ciel» (Stones of -Venice, I, IV, LXXI), et The crown of wild olive, ch. II, § 59, -«lorsque le monde entier se tatoue de rouge avec son propre sang au -lieu de vermillon». (Note du traducteur.)] - -[Note 122: «Une des choses que nous devons nous acharner à obtenir -pour le bien de toutes les classes dans nos programmes futurs, c'est que -dans aucune, on ne porte d'habillement remis à neuf. Voir la -préface.» (Note de l'auteur.)] - -[Note 123: Cette expression abrégée de la pénalité encourus par le -travail infructueux coïncide d'une manière curieuse dans la forme avec -certain passage que quelques-uns d'entre nous se rappellent peut-être -(_a_). Il sera peut-être bon de produire à côté de ce récit un -autre article que j'ai gardé dans mes tiroirs, découpé dans un -Morning Post qui date à peu près du même moment, mars 1865 (_b_): -«Les salons de Mme C..., qui faisait les honneurs avec une grâce et -une élégance parfaitement imitées, étaient encombrés de princes, de -ducs, de marquis et de comtes, en fait du même public masculin que -celui qu'on rencontre aux réunions de la princesse Metternich et de Mme -Drouyn de Lhuys. Il y avait quelques pairs d'Angleterre et quelques -membres du parlement et ils paraissaient jouir de ce spectacle joyeux et -indécent. Au second étage, les tables du souper étaient chargées de -tous les mets délicats de la saison. Afin que nos lecteurs puissent se -faire une idée de la chère exquise du demi-monde parisien, je copie le -menu du souper qui fut servi à tous les convives (environ 200) assis, -à 4 heures: Yquem supérieur, Johannisberg, Lafitte, Tokai, Champagne, -des crûs les plus nobles, furent servis avec abondance le matin. Après -le souper, la danse fut reprise avec un surcroît d'entrain et le bal se -termina par une _chaîne diabolique_ et un _cancan d'enfer_ à 7 heures -du matin (service du matin): «Avant que les frais gazons n'apparaissent -aux paupières entr'ouvertes du matin» (_c_). «Voici le menu: -Consommé de volaille à la Bagration; 16 hors-d'œuvres variés; -Bouchées à la Talleyran, Saumons froids sauce Ravigote, Filets de -bœuf en Bellevue, Timbale milanaise. Chaud froid de gibier. Dindes -truffées. Patés de foie gras. Buisson d'écrevisses. Gelées blanches -aux fruits. Gateaux Mancini, parisiens et parisiennes. Fromages glacés. -Ananas. Dessert. (Note de l'auteur.) - -(_a_) Ruskin veut parler ici des versets de S. Luc, XI, 11 et S. -Mathieu, VII, 9: «Quel est le père d'entre vous qui donne à son fils -une pierre quand il lui demande du pain?» Comparez avec cette autre -belle interprétation des mêmes versets dans la Couronne d'Olivier -Sauvage, I, le Travail: «Il est manifeste que Dieu entend que toute -parole bonne et tout travail utile soient faits pour rien. Baruch, -l'écrivain public, ne gagna pas, je gage, un sou la ligne à copier -pour Jérémie son second rouleau, et saint Étienne n'eut pas les -émoluments d'un évêque pour son long sermon aux Pharisiens: il n'eut -que des pierres. Car c'est là le payement naturel du père terrestre. -Qu'un enfant de ce monde travaille pour le bien du monde, honnêtement, -de toute sa tête et de tout son cœur et vienne à lui, disant: -«Donne-moi un peu de pain, juste ce qu'il faut pour vivre», le père -terrestre lui répondra: «Non, mon enfant, pas de pain, une pierre, si -tu veux ou autant que tu en voudras, pour te faire taire.» Mais les -travailleurs manuels ne sont pas aussi malheureux que tout ceci le -laisserait entendre. Le plus qui puisse vous arriver à vous, c'est de -cesser des cailloux, non d'être lapidés, etc. (Note du traducteur.) - -(_b_) Dans _la Couronne d'Olive Sauvage_ Ruskin a rapproché de même -deux entrefilets presque pareils à ceux-ci et d'où se dégage le même -enseignement: - -«Je vais d'abord pour commencer vous l'exposer lumineusement en vous -lisant tout bonnement deux entrefilets que j'ai découpés en -déjeunant, dans deux journaux placés sur ma table le même jour, 25 -novembre 1864. Le passage concernant le Russe opulent à Paris est assez -banal at, qui plus est, stupide (car ce n'est rien pour un riche de -payer 15 francs pour une couple de pêches en dehors de l'époque -ordinaire de ces fruits). Cependant, les deux faits-divers parus le -même jour valent d'être placés côte à côte. - -«Un de ces hommes est actuellement dans nos murs. C'est un Russe, et, -avec votre permission, nous l'appellerons comte Teufelskine. Dans sa -façon de s'habiller, il est sublime; l'art joue son rôle dans cette -mise où l'harmonie des couleurs est respectée, et où, dans d'heureux -contrastes, sa révèle le _chiar'-oscuro_. Ses manières sont -empreintes de dignité--peut-être même apathiques; rien ne trouble la -calme sérénité de cet extérieur placide. Notre ami, un jour, -déjeunait chez Bignon. Quand arriva l'addition, il y lut: «Deux -pêches, 15 francs.» Il paya. «Les pêches sont rares, je présume?» -se borna-t-il à remarquer. «Non, Monsieur, répliqua le garçon, mais -les Teufelskines le sont.» (_Telegraph_, 25 novembre 1864.) - -«Hier matin, à huit heures, une femme, passant près d'un tas de -fumier, dans la cour pavée qui longe l'hospice récemment construit -dans Shadwell Gap High-Street, Shadwell, fit remarquer à un constable -du quartier un homme accroupi sur le tas de fumier, lui disant qu'elle -craignait qu'il ne fût mort. Ses craintes se trouvèrent justifiées. -La mort du malheureux paraissait remonter à plusieurs heures. Il était -mort de froid et d'humidité, et la pluie avait fouetté le cadavre -toute la nuit. Le défunt était chiffonnier. Il était tombé dans la -plus effroyable pauvreté, misérablement vêtu, la ventre vide. La -police l'avait à plusieurs reprises chassé de cette cour depuis le -lever jusqu'au coucher du soleil, lui disant de rentrer chez lui. Il -avait choisi l'endroit la plus désert afin d'y mourir misérablement. -On trouva dans ses poches un sou et quelques os. Il pouvait avoir entre -cinquante et soixante uns. L'inspecteur Roberts, de la division K, a -ordonné de faire une enquête chez les logeurs afin de s'assurer, si -possible de l'identité du malheureux.» (_Morning Post_, 25 novembre -1864.) (La Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail.) (Note du -traducteur.) - -(_c_) Citation de Lycidas de Milton. (Note de l'auteur.)] - -[Note 124: Je vous prie de noter ce fait, d'y réfléchir, et de -considérer comment il se fait qu'une pauvre vieille aura honte de -prendre au pays un shilling par semaine, tandis que personne n'a honte -de prendre une rente de mille livres par an. (Note de l'auteur.)] - -[Note 125: Je me réjouis sincèrement de voir fonder un journal comme -le Pall Mall Gazette, car le pouvoir de la presse dans les mains -d'hommes d'une haute culture, d'une situation indépendante, et bien -intentionnés, peut en effet mériter tous les éloges qu'on lui a tant -décernés jusqu'ici. Son directeur me pardonnera donc, je n'en doute -pas, si, à raison même de mon respect pour le journal, je ne laisse -pas passer sans observation un article paru dans son troisième numéro, -page 5, dont chaque mot était erroné, de cette erreur profonde où -peut seul atteindre un honnête homme qui dès le début a pris un -mauvais tournant de pensée et le suit, indifférent aux conséquences. -Il contenait à la fin ce passage à noter: - -«Le pain de l'affliction et l'eau de l'affliction (_a_), oui et la -couchette et les couvertures de l'affliction, sont l'extrême maximum de -ce que la loi devrait donner aux _indigents simplement comme -indigents._» Je ne fais que mettre à côté de ces lignes -représentatives de l'esprit conservateur anglais en 1865, une partie du -message qui ordonna à Isaïe d'élever sa voix comme une trompette -(_b_) et de déclarer aux conservateurs de son temps (_c_): «Vous -jeûnez pour faire des procès et des querelles et pour frapper du poing -avec méchanceté. Est-ce le jeûne que j'ai choisi, qui est de partager -ton pain avec celui qui a faim et de faire venir dans ta maison las -affligés qui sont errants.» (_d_) L'erreur mentale que l'auteur avait -prise pour point de départ, ainsi qu'il l'a constaté un peu en avant, -était ceci: «Confondre l'office des fonctionnaires chargés des -distributions de secours aux pauvres, avec celui des personnes chargées -de ces distributions dans une institution charitable est une grande et -dangereuse erreur.» - -Cette phrase est si exactement et si extraordinairement fausse qu'il -nous faut en renverser le sens dans nos esprits avant de songer à nous -occuper d'aucun problème actuel de misère sociale. «Comprendre que -les fonctionnaires chargés des secours aux pauvres sont les aumôniers -de la Nation et devraient en distribuer les offrandes avec une grâce et -une libéralité plus grandes et plus généreuses que celles permises -à la charité individuelle, autant que la sagesse et le pouvoir -collectif d'une Nation peuvent être supposés plus grands que ceux -d'une seule personne,--ceci est la base de toute loi sur le -paupérisme.»--Depuis que ceci a été écrit, le Pall Mall Gazette est -devenu--comme les autres--un simple journal de parti, mais il est bien -écrit et, somme toute, fait plus de bien que de mal (_e_). - -(_a_) Allusion, Rois, XXII, 27, bien que l'expression pain de -l'affliction rappelle plutôt les Psaumes (127, 2.) - -(_b_) «Crie à plein gosier, ne te retiens pas, élève ta voix comme -une trompette et annonce à mon peuple, etc. (Isaïe, 58, 1.) - -(_c_) Phrase essentiellement ruskinienne. Pour s'en rendre compte: 1° -en ce qui concerne les premiers mots: «Je ne fais que mettre à côté -de ces lignes du Pall Mall Gazette le message d'Isaïe», comparer avec -la _Bible d'Amiens_, III, 48, note: «en regard de ce morceau éditorial -de la presse théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement -les 4e, 6e et 13e versets de l'épître de S. Paul aux Romains, etc.--; -avec Unto This Last (Préface) 5, note: «À ces paroles diaboliques -(d'Adam Smith dans la «Richesse des Nations») j'opposerai seulement -les plus belles paroles des Vénitiens découvertes par moi dans leur -plus belle église («Autour de ce temple, etc.»)». Cette référence -à l'autorité de la Bible pour trancher un problème d'économie -politique est, comme je l'ai montré ailleurs, le témoignage d'une des -plus originales dispositions d'esprit de Ruskin qui est d'attribuer à -la littérature et à l'art (la Bible étant ici qu'un beau livre) une -sorte de valeur scientifique et inversement de traiter la science comme -un art, ce qui fait que pour Ruskin il n'y a pas, quand il s'agit de -science, supériorité des temps modernes, sur l'antiquité, pas plus -qu'il ne doit en effet y en avoir quand il s'agit d'art. Il y a là -aussi, à notre avis, un peu d'idolâtrie et l'amusement d'un érudit -qui s'amusa à chercher des recettes de cuisine dans Homère et des -renseignements d'ornithologie dans Carparccio. Notons encore que, dans -le chapitre «Interprétations» de la _Bible d'Amiens_, par exemple, -cette confrontation du présent au passé est invertie (Confrontation du -passé au présent) se relevant plus du premier procédé que sa saveur -d'anachronisme: Dans les bas-reliefs d'Amiens la Grossièreté comparée -à une femme dansant le cancan, la Rébellion aux voyous qui claquent -des doigts devant un prêtre; à propos du Désespoir: «le suicide -n'est pas considéré comme héroïque ni sentimental au XIIIe siècle -et il n'y a pas de morgue gothique au bord de la Somme,» etc. Ce qui -nous amène 2° à comparer les derniers mots de la phrase («message -d'Isaïe aux _conservateurs de son temps_») à tous ces anachronismes, -mais plus particulièrement à la _Bible d'Amiens_, II, 41 («un des -soldats francs de Clovis discuta sa prétention avec une telle confiance -d'être soutenu _par l'opinion publique du Ve siècle_» et à Unto This -Last, III, 42, «un marchand Juif (le roi Salomon) qui avait fait une -des fortunes les plus considérables de son temps.» (Note du -traducteur.) - -(_d_) Isaïe, LVIII, 4 et 7. (Note du traducteur.) - -(_e_) Et maintenant il a cessé d'exister sous ce nom. Il est devenu le -Westminster Gazette. (Note du traducteur.)] - -[Note 126: Opéra de Balfe, compositeur de musique irlandais, né en -1808, mort en 1870. Balfe a composé de nombreuses partitions: Le Siège -de la Rochelle 1835, Manon Lescaut 1836, Jane Grey 1837, Falstaff 1838, -le Puits d'amour 1843, la Gipsy 1844, les 4 fils Aymon 1844, etc., etc. -Satanella est de 1859. (Note du traducteur.)] - -[Note 127: Cf. plus haut § 16, l'adjectif anglais placé d'une façon -analogue en symétrie avec l'adjectif «latin». (Note du traducteur.)] - -[Note 128: S. Luc, XVI, 20. «Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare, -qui était couché à la porte de ce riche et était couvert -d'ulcères.» Comparez, sur Lazare et les pauvres d'aujourd'hui, la -Couronne d'Olivier sauvage, I, § 30. (Note du traducteur.)] - -[Note 129: «Vous avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là -ont aussi besoin d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils -n'ont qu'à aider les autres. Ceux-là aussi réclament qu'on pense à -eux et qu'on se souvienne d'eux.» (_Lectures on Art_, II, 58.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 130: Et dès les plus bas degrés de l'échelle du travail. Du -travail le plus humble naît un plaisir, humble sans doute comme la -tige, qui l'a porté, sans couleurs variées et qui pourtant n'est pas -sans charmer la vie qu'il embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de -soi, plaisir à se trouver avec les autres, optimisme. De ce plaisir-là -dans la littérature de tous les temps il y a, avant tout, deux -immortels exemples. Le premier c'est l'histoire d'Aristarque et de ses -parents dans les Mémorables de Xénophon: «En ce moment, j'en suis -sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t'aimer. Toi -parce que tu les regardes comme une gêne pour toi, elles parce qu'elles -voient bien qu'elles te gênent. De cela il est à craindre... que la -reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une -tâche, tu les aimeras en voyant qu'elles te sont utiles et elles te -chériront à leur tour en s'apercevant qu'elles te contentent; le -souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s'en -augmentera. Vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents.» -«Aussitôt dit, on acheta de la laine... la gaieté avait succédé à -la tristesse, etc.» (Mémorables, chapitre VII.) L'autre exemple est -donné par la fin de Candide, trop célèbre pour qu'il soit besoin de -la citer. C'est d'ailleurs encore la pensée qu'exprime la dernière -phrase de Candide: «Tout cela est bien, dit Candide, mais il faut -cultiver notre jardin.»--Je me souviens encore de la façon dont le -maître le plus admirable que j'aie connu, l'homme qui a en la plus -grande influence sur ma pensée, M. Darlu, aujourd'hui Inspecteur -général de l'Université, comparait à ce chapitre des Mémorables le -chapitre de la _Bible de l'Humanité_ sur Hercule. (Note du -traducteur.)] - -[Note 131: Allusion à cet étrange passage d'Ezéchiel: «Il me dit: -Fils de l'Homme, perce la paroi, et quand j'eus percé la paroi il se -trouva une porte... J'entrai donc et voici toutes sortes de figures de -reptiles et de bêtes et tous les dieux infâmes de la maison d'Israël -étaient peints sur la paroi... et 70 hommes... assistaient et se -tenaient devant elles... et chacun avait un encensoir à la main d'où -montait en haut une épaisse nuée de parfum. Alors il me dit: Fils de -l'Homme n'as-tu pas vu ce que les anciens de la maison d'Israël font -dans les ténèbres, chacun dans son cabinet peint, etc. (Ezéchiel, -VIII, 6-18.) (Note du traducteur.)] - -[Note 132: Turner. Voir, sur ce dessin, sur son pathétique et sa -signification, Modern Painters, partie V, ch. I, § 17, et chapitre -XVIII, § 2. (Note du traducteur.)] - -[Note 133: C'est dans Isaïe (Prophétie contre le roi de Babylone) -(XIV, 9, 10) que le sépulcre a réveillé les Trépassés: «Il a fait -lever de leurs sièges tous les principaux de la terre, tous les rois -des nations. Ils prendront tous la parole et diront (au roi de -Babylone): «Tu as été aussi affaibli que nous, tu as été rendu -semblable à nous, on t'a fait descendre de ta magnificence dans le -sépulcre avec le bruit de tes instruments, etc.» (Note du -traducteur.)] - -[Note 134: Sans doute, et pourtant si nous prenons la vie de tant de -grands écrivains, de tant d'artistes, reconnaissons que bien peu ont -entièrement négligé l'autre «avancement dans la vie, dans ses -atours». Combien peu, pour ne prendre que cet exemple, ont dédaigné -d'entrer à l'Académie Française ou telle autre forme de pouvoir, de -prestige. Tel poète, plongé dans la vie elle-même tant qu'il écrit, -sitôt la chaleur de l'inspiration tombée est déjà revenu à -l'«avancement dans la vie», dans les «atours de la vie» et de sa -main tremblante encore d'avoir voulu suivre au vol la vitesse de sa -pensée, il inscrit à la première page du poème qui plane si haut -au-dessus de toutes les contingences et de sa propre vie, le nom de la -Reine bienveillante à qui il le dédie, afin de faire connaître le -rang social qu'il occupe, combien il est «avancé dans la vie». Il -tient à ce que les humbles mortels le sachent et les autres reines -aussi, afin que les hommes le respectent et que les reines le -recherchent, et que tous parfassent ainsi son «avancement dans la -vie». Peut-être ce poète vous dira-t-il que s'il dine chez cette -Reine et ensuite lui dédie son livre, c'est parce qu'ayant conscience -de l'éminente dignité de «l'homme de lettres», il veut lui faire -dans la société la place qu'il doit y avoir, égale à celle des Rois. -Pour un peu, à l'en croire, il se dévoue, il immole ses goûts, son -talent, à ses devoirs de citoyen de la République des lettres. -Pourtant, si vous lui disiez que tel de ses confrères veut bien se -charger de ce rôle et qu'il pourra désormais dans l'inélégance et -dans l'obscurité travailler sans se soucier des Reines, peut-être se -rendrait-il compte alors que c'était en réalité plutôt à sa propre -grandeur qu'à celle de l'homme de lettres qu'il se dévouait et que les -conquêtes de son confrère ne lui remplaceraient nullement les siennes -propres. D'ailleurs l'homme de lettres chargé d'honneurs est-il plus -grand qu'un autre, même aux yeux frivoles de la postérité? C'est fort -douteux et un homme de lettres dédaigneux de toute influence, de tout -honneur, de toute situation mondaine, comme Flaubert, ne nous -apparaît-il pas comme plus grand que l'académicien son ami, Maxime du -Camp? Certes le désir «d'avancer dans la vie», le snobisme, est le -plus grand stérilisant de l'inspiration, le plus grand amortisseur de -l'originalité, le plus grand destructeur du talent. J'ai montré -autrefois qu'à cause de cela il est le vice le plus grave pour l'homme -de lettres, celui que sa morale instinctive, c'est-à-dire l'instinct de -conservation de son talent, lui représente comme le plus coupable, dont -il a le plus de remords, bien plus (que la débauche, par exemple, qui -lui est bien moins funeste, l'ordre et l'échelle des vices étant dans -une certaine mesure renversés pour l'homme de lettres. Et cependant le -génie se joue même de cette morale artistique. Que de snobs de génie -ont continué comme Balzac à écrire des chefs-d'œuvre. Que d'ascètes -impuissants n'ont pu tirer d'une vie admirable et solitaire dix pages -originales. (Note du traducteur.)] - -[Note 135: Le symbole matériel de ceci est l'offre de -l'artério-sclérose faite tous es jours aux arthritiques par le démon -de la bonne chère. Mais ici encore, pour la santé comme pour le -génie, le tempérament est plus fort que le «régime». (Note du -traducteur.)] - -[Note 136: Cercle de l'Enfer de Dante, qui tire son nom de Caïn. Voir -l'Enfer, chants V et XXXII. (Note du traducteur.)] - -[Note 137: «Τὸ δὲ φρόνημα τοῦ πνεύματος ζωὴ καὶ εἰρήνη.» -(Note de l'auteur.) - -«Et l'affection de la chair c'est la mort, tandis que l'affection de -l'esprit c'est la Vie et la Paix.» (Romains, VIII, 6.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 138: Munera Pulveris V Government, § 122. (Note du traducteur.)] - -[Note 139: Sur cette épithète δημοϐόροι voir Lectures on Art, -IV, 116, et comparez avec l'expression des Psaumes, XIV, 4: «ils -mangent mon peuple comme du pain», que Ruskin cite dans The two Paths, -§ 179. (Note du traducteur.)] - -[Note 140: Allusion à Dante, Enfer, III, 60. (Note du traducteur.)] - -[Note 141: Allusion à la huitième scène de la 1re partie d'Henri IV, -de Shakespeare: Hotspur, le doigt sur la carte: «Il me semble que ma -portion, au nord de Burton ici--n'est pas égale à la vôtre.--Voyez -comme cette rivière vient sur moi tortueusement--et me retranche du -meilleur de mon territoire--une énorme demi-lune, un monstrueux -morceau.--Je ferai barrer le courant à cet endroit,--et la coquette, -l'argentine Trent coulera par ici--dans un nouveau canal uniforme et -direct: elle ne serpentera plus avec une si profonde échancrure--pour -me dérober ce riche domaine.--Glendower: Elle ne serpentera plus! elle -serpentera, il le faut; vous voyez bien.--Mortimer: Oui, mais remarquez -comme elle poursuit sen cours et revient sur moi, en sens inverse pour -votre dédommagement.--Elle supprime d'un côté autant de -terrain--qu'elle vous en prend de l'autre.--Worcester: Oui, mais on peut -ici la barrer à peu de frais, etc., etc., Et enfin Glendower: Allons, -on vous changera le cours de la Trent.» (Note du traducteur.)] - -[Note 142: C'est le centenier de Capharnaüm qui dit à Jésus: J'ai des -soldats sous mes ordres et je dis à l'un: «Va» et il va, à l'autre: -«Viens» et il vient, à mon serviteur: «Fais cela,» et il le fait. -(S. Mathieu, VIII, 9.) (Note du traducteur.)] - -[Note 143: Comparez: «L'homme est bien plus réellement le soleil du -monde, que n'est le soleil. La flamme de son cœur merveilleux est la -seule lumière digne d'être mesurée. Là où il est sont les -tropiques; là où il n'est pas le monde des glaces.» (Modern Painters, -V, p. 225, cité par M. Bardoux, dans son ouvrage sur Ruskin.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 144: S'il n'y avait que «font et enseignent», la référence la -plus littérale semblerait être: Actes, I, 1: «les choses que Jésus a -faites et enseignées», mais le contexte indique qu'il s'agit bien -plutôt de Mathieu, V, 19: «Celui donc qui aura violé ces -commandements et qui aura ainsi enseigné les hommes sera estimé le -plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les aura observées -et enseignées, celui-là sera estimé grand dans le royaume des -cieux», et dans les royaumes de la terre, ajoute Ruskin. (Note du -traducteur.)] - -[Note 145: Allusion à St Mathieu, VI, 19-20: «Ne vous amasser pas des -trésors sur la terre, où les vers et la rouille gâtent tout et où -les larrons percent et dérobent. Mans amassez-vous des trésors dans le -ciel où les vers ni la rouille ne gâte rien, et où les larrons ne -percent ni ne dérobent.» (Note du traducteur.)] - -[Note 146: La «Library Edition» nous apprend que c'est là le terme -usité en alchimie pour signifier l'or dissous dans l'acide -nitro-hydrochlorique, lequel était supposé contenir l'élixir de vie. -(Note du traducteur.)] - -[Note 147: Minerve, Vulcain, Apollon (voir _On -the old Road_, tome II, § 36). (Note du traducteur.)] - -[Note 148: Job, XXVIII, 7. (Note du traducteur.)] - -[Note 149: Ruskin veut parler de «Unto this last». Dans la préface -d'Unto this last, Ruskin dit de même: «Je crois que ces essais -contiennent ce que j'ai écrit de meilleur, c'est-à-dire de plus vrai -et de plus justement exprimé. Le dernier (Ad Valorem) qui m'a coûté -le plus de peine ne sera probablement jamais surpasse par aucun autre de -mes écrits futurs.» Dans Fors Clavigera, Unto this last est ainsi -rattaché à l'ensemble de son œuvre: - -«À vingt ans j'écrivis _Peintres modernes_, à trente ans, _les -Pierres de Venise_, à quarante ans, _Unto this last_, à cinquante ans, -_les Leçons inaugurales d'Oxford_, et, si je finis jamais _Fors -Clavigera_, l'état d'esprit dans lequel je me trouvais à soixante ans -sera fixé. - -«Les _Peintres modernes_ enseignèrent l'affinité de toute la nature -infinie avec le cœur de l'homme; montrèrent le rocher, la vague et -l'herbe comme un élément nécessaire de sa vie spirituelle. Ce dont je -vous conjure aujourd'hui, d'orner la terre et de la garder, n'est que le -complément, la suite logique de ce que j'enseignais alors. _Les Pierres -de Venise_ enseignèrent les lois de l'art de bâtir et comment la -beauté de toute œuvre, de tout édifice humain dépend de la vie -heureuse de son ouvrier. _Unto this last_ enseigna les lois de cette vie -même et la montra comme dépendante du Soleil de justice.» Fors -Clavigera, IV, Lettre LXXVIII, citée par M. Brunhes. (Note du -traducteur.)] - -[Note 150: Comparez: «Les crosses et balles anglaises et françaises, y -compris celles dont nous ne nous servons pas, coûtent, je suppose, -environ 75 millions par an à chaque nation» (la Couronne d'Olivier -Sauvage, I, le Travail). Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage, -II, 259, cité par M. de la Sizeranne): «Supposez qu'un de mes voisins -m'ait appelé pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je -commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs sont un -peu nus; je pense que tel ou tel papier serait désirable pour les murs, -peut-être une petite fresque ici et là sur le plafond et un rideau ou -deux de damas aux fenêtres. «Ah! dit mon commettant, des rideaux de -damas, certainement! Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne -peux me payer de telles choses, en ce moment!--Pourtant le monde vous -attribue de splendides revenus!--Ah! oui, dit mon ami, mais vous savez -qu'à présent je suis obligé de dépenser presque tout en pièges -d'acier!--En pièges d'acier! Et pourquoi?--Comment! pour ce quidam, de -l'autre côté du mur, vous savez; nous sommes de très bons amis, des -amis excellents, mais nous sommes obligés de conserver des traquenards -des deux côtés du mur; nous ne pourrions pas vivre en de bons termes -sans eux et sans nos pièges à fusil. Le pire est que nous sommes des -gars assez ingénieux tous les deux et qu'il ne se passe pas de jour -sans que nous inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de -fusil, etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans nos -pièges--en comptant tout, et je ne vois guère comment nous pourrions -faire à moins.» Voilà une façon de vivre d'un haut comique pour deux -particuliers! mais pour deux nations, cela ne me semble pas entièrement -comique. Bedlam serait comique peut-être, s'il ne contenait qu'un seul -fou, et votre pantomime de Noël est comique lorsqu'il y a un seul -clown, mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue lui-même -en rouge avec son propre sang à la place de vermillon, il y a là -quelque chose d'autre que de comique, je pense.» - -Comparez à ce dernier morceau le § 33 ci-dessus: «Supposez qu'un -gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous pouvons conjecturer -la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an pour ses -valets de pied et les murs de son parc», etc. (Note du traducteur.)] - -[Note 151: Unto this last, IV, ad valorem, § 76, note. (Note du -traducteur.)] - -[Note 152: Sur cette dernière phrase et pour la décomposition des cinq -«thèmes» qui s'y mêlent (et, sans même trop subtiliser, on arrive -aisément «jusqu'à sept, en comptant les lois sur les grains,» et le -pain meilleur») Voir la note page 61. (Note du traducteur.)] - -[Note 153: La «Library Edition» fournit du sens de ces mots «dans un -instant» (presently) une explication qui me semble très juste et très -naturelle, mais dont on ne s'avise pas généralement, parce que tout ce -passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois. Or, il -n'est qu'une note du § 30, imprimé à cause de son importance après -la conférence. De sorte que ce «presently», dit la « Library -Edition», se rapporte aux §§ 42 et suivants. (Note du traducteur.)] - - - - -IIe CONFÉRENCE - - -LES LYS - -DES JARDINS DES REINES - - -_À Mademoiselle Suzette Lemaire -cette traduction est offerte, comme -un respectueux hommage, par son -admirateur et son ami._ - -M. P. - - - - -IIe CONFÉRENCE - - -LES LYS - -DES JARDINS DES REINES - - -«Sois heureux, ô désert altéré; -que la solitude se réjouisse et fleurisse -comme le lys; et des lieux -arides du Jourdain jailliront des -forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1, -Version des Septante)[154]. - - -51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une -autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a -été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont -été spécialement proposées à votre attention dans la première, à -savoir: «_Comment et Ce que_ il faut lire», découlent d'une autre -beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire -vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que -vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne -aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons -faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où -l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous -enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien -dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la -possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés, -lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, _royal_; -conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les -hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des -insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou -tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de -royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une -couronne royale»[155]; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant -leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle -gouvernent tous les vrais rois. - -52. Il n'y a donc, je le répète--et comme je désire laisser cette -idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle--qu'une -seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle, -qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans -un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus -vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les -diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris -l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie -littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité -d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé: -«statue»--(la chose immuable). La majesté d'un roi[156] et le droit -de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur -immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation -d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi -éternelle que rien ne peut altérer ni renverser. - -53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable -seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme, -bienfaisant et, _à cause de cela_, royal, sur nous-mêmes d'abord, et -à travers nous, sur tout ce qui nous entoure--je vais maintenant vous -demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou -quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble -éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans -quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable -pouvoir de reines--non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce -qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et -exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, -l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous -justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune -d'elles régnerait: «les Jardins des Reines». - -54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus -profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant -incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance -infinie. - -Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine -des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur -pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment -l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus -étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur -vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on -ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux -sur cette question--question vitale pour le bonheur de toute société. -Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité -différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les -opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la -«mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais -être séparés de la mission et des droits de l'homme--comme si elle et -son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement -distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins -faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par -là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est -seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une -irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la -supériorité de sa force d'âme. - -Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle -qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait -être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave! - -55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire -et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que -l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans -leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations -où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la -vigueur et l'honneur et l'autorité des deux. - -Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente -conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était -de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les -plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. -Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour -leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre -connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par -eux jusqu'à une plus large vue--une conception plus pure--que la nôtre -propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et cours -de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante opinion. - -Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les -plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés -d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. -Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour -la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle -doit être à l'homme. - -56. Et d'abord prenons Shakespeare. - -Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale, -Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois -pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement -héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée -pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de -Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces -travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu -en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser -devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de -lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de -l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur -force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;--Hamlet est -indolent et s'endort dans la spéculation[157]; Roméo est un enfant -sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la -fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de -cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité -véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple -domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir -le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par -Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne -voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un -infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène, -la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la -dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts; -conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité. - -57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes[158], dans -chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne -sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une -femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La -catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de -jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères -de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des -outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et, -cela étant, elle le sauve presque. - -D'Othello[159] je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;--ni -l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens -critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la -pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette -déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou -avait à faire d'une si bonne femme?» - -Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme -aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son -mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et -l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de -longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et -l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience -et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice -du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la -victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans -Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé -son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte; -la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, -de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays. - -Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui -n'est qu'un enfant méchant?--d'Hélène, fidèle aussi malgré -l'impertinence et les injures d'un jeune fou?--de la patience d'Héro, -de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de -«l'ignorante enfant[160]» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de -l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange, -apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires -ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la -précision et l'exactitude de pensée. - -58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des -pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible--Ophélie; et c'est -parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne -peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin, -que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types -méchants parmi les principales figures de femmes--Lady Macbeth, Regan -et Goneril--nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles -exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans -leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du -pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le -témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans -la vie humaine. Il les représente comme des conseillères -infailliblement fidèles et sages--comme des exemples incorruptiblement -justes et purs--toujours puissants pour sanctifier, même quand elles ne -peuvent pas sauver. - -59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la -connaissance de la nature de l'homme,--encore moins dans l'intelligence -des causes et du cours de la destinée,--mais seulement parce qu'il est -l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les conditions -et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de -recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott[161]. - -Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose -comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient -très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un -enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie -écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la -série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui -atteignent au type héroïque[162].--Dandie Dinmont[163], Bob Boy[164] -et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre -un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils -n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur -foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou -qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens -sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à -l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, -aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné, -ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en -lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et -résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes -hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères -d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine[165], de -Catherine Seyton[166], de Diane Vernon[167], de Lilia Redgauntlet[168], -d'Alice Bridgenorth[169], d'Alice Lee et de Jeanie Deans[170], avec -d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance -intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité -et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte, -prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à -plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la -patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment -plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu -elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si -bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas -plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités. - -De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme -qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas, -ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse. - -60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves -témoignages--ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez -bien le plan du grand poème de Dante--c'est un poème d'amour qu'il -adresse à sa Dame morte;--un chant de bénédiction à celle qui a -veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais -à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,--le sauve de -l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle -descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension -au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des -vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les -réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile[171]. - -Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne -pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le -rêve arbitraire--et isolé--d'un cœur de poète. Aussi je veux plutôt -vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un chevalier -de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement caractéristiques de -la sensibilité des hommes les plus nobles du XIIIe siècle ou du -commencement du XIVe, conservé entre tant d'autres semblables -témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques que Dante -Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes italiens: - - -«Car voyez! ta loi ordonne -Que mon amour soit manifestement -De te servir et honorer: -Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite, -D'être accepté pour le serviteur de ta règle[172]. - -À peine reçu, je suis dans le ravissement -Depuis que ma volonté est ainsi dressée -À servir, ô fleur de joie, ton excellence. -Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller -Une peine ou un regret. -Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et -de mes sensations -Parce que de toi toutes les vertus jaillissent -Comme d'une fontaine. -_Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure_ -_et la plus profitable sagesse_ -_Avec l'honneur sans défaillance._ - -En toi chaque souverain bien habite séparément -Remplissant la perfection de ton empire. - -Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon -cœur, -Ma vie s'est isolée -Dans une brillante lumière, au pays de vérité. -Elle qui jusqu'alors, à vrai dire, -Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur -Et pendant tant d'heures et de jours -Avait à peine gardé le souvenir du bien. -Mais maintenant mon servage -T'appartient, et je suis plein de joie et de repos. -C'est un homme que de la bête sauvage -Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.» - - -61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la -femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à -ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui -est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me -suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité -grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême -idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur -de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant -rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une -existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de -ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la -piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur -et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie -silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection[173] -rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau -cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement -l'amertume de la mort. - -62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur -témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous -montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes[174]; -mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous -montrerais comment ses féeriques[175] chevaliers sont quelquefois -trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais -obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je -pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus -anciens âges et vous montrer comment le grand peuple--dont il avait -été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le -Législateur de toute la terre[176], et non par une femme de sa -race,--comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les -peuples[177], donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et -dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom -et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs, -devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la -foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous -tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de -vertu nationale. - -63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et -mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime -valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du -monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous -demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres -capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement -fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que -dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être -imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais -cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle -conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La -femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par -elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui -d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance, -et par la sagesse, comme par la puissance. - -64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur -cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous? -Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des -poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature -dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie -dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs? -Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des -faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous -les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le -progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance -vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas -seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une -entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle, -non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur, -mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à -trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à -la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la -responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la -guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations -domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la -défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je, -donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du -jeune chevalier aux ordres--même si ces ordres étaient dictés par un -caprice--de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient -que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit -et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que -là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les -passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie -à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification -de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle -obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle -qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un -jeune homme vraiment noble--et qu'il lui est, de fait, impossible s'il a -été formé au bien--d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne -pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser -hésitant à leur obéir. - -65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à -la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui -fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement -pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par -la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque. -C'est le symbole d'une vérité éternelle--que l'armure de l'âme ne -tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a -attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que -l'honneur de l'homme fléchit. - -Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par -toutes les jeunes femmes d'Angleterre: - - -«Ah! la femme prodigue--elle qui pouvait -À sa douce personne mettre son prix -Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer, -Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis! - -Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix, -Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin, -Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie, -De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des -dieux[178].» - - -66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous -l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est -qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la -vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non -entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un -respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui -nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que -partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage -doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est -devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien -pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le -bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil -autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il -y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du -passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un -inconstant à un éternel amour? - -67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la -femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine? -Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le -déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me -paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes -absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la -supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être -comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a -pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne -sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour -condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut -lui donner. - -68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de -l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est -essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le -découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la -spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre -et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête -nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de -combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais -tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle -perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place. -Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte, -mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par -son office et sa place, elle est protégée du danger et de la -tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son -chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les -défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé -ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme -de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle -n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni -tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste -essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non -seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et -désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer; -si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la -société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou -d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son -seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de -ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez -allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un -temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux -Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils -peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et -le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus -nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride[179] et la lumière du -phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite -sa gloire de Foyer. - -Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour -d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il -peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe -humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et -pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que -s'il était lambrissé de cèdre[180] ou peint de vermillon, répandent -au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de -foyer. - -69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître -qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme. -Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit--autant qu'on -peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,--être incapable -d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne -l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne; -instinctivement, infailliblement sage--sage non en vue du développement -d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se -mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté; -sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la -douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce -qu'il peut s'appliquer à tout--la vraie mobilité de la femme. Dans son -sens profond «La Donna e mobile[181]», mais non pas «Qual piùm'al -vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le -tremble léger et frissonnant[182]», mais variable comme la lumière, -que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse -s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter. - -70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place -et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second -point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les -remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa -dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le -plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à -l'autre. - -Le premier de nos devoirs envers elle,--aucune personne raisonnable ne -peut en douter--est de lui assurer une éducation et des exercices -physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le -type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre -sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate. -Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne -peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée; -seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est -impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du -cœur. Il est deux passages d'un poète[183] qui se distingue, il me -semble, entre tous--non par sa puissance, mais par son exquise -_vérité_, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu -de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous -lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur -laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention: - - -«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée. -Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur -Sur terre ne fut jamais semée; -Cette enfant pour moi-même je prendrai; -Elle sera mienne, et je formerai -Une dame issue de moi seule. - -Moi-même pour ma chérie je serai -À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi -La fillette, dans le rocher et dans la plaine, -Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage, -Sentira à veiller sur elle un pouvoir -Tantôt excitateur et tantôt réprimant. - -Les flottants nuages leur majesté prêteront -À elle, pour elle le saule se courbe; -Ni elle ne manquera de discerner -Même dans le mouvement de la tempête -La grâce qui moulera ses formes de jeune fille -Par une silencieuse sympathie; - -Et _des sentiments vitaux de joie_ -Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature, -Gonfleront son sein virginal; -De telles pensées à Lucie je donnerai -Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons -Ici dans cet heureux vallon.» - - -«Des sentiments _vitaux_ de joie», remarquez-le. Il y a de mortels -sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, -nécessaires à la vraie vie. - -Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas -pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas -heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments -naturels d'une jeune fille--il n'y a pas d'obstacle mis à ses instincts -d'amour ou d'effort--qui ne reste indélébilement écrit sur ses -traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte -leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu. - -71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au -même poète une parfaite description de la beauté de la femme. - - -«Une contenance en laquelle se rencontrent -De doux souvenirs, des promesses aussi douces.» - - -Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en -cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années -heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec -cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe -de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours -ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures -à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que -subsistent ces promesses. - -72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe -physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra, -à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes -les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la -justice et affiner son sens inné de l'amour. - -Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus -capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et -cependant elles devront lui être données non en tant que -connaissances--non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but -que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il -n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison -d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache -plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit -capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la -douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour -sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle -science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des -habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la -signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et -suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au -seuil de cette amère Vallée d'Humiliation[184], dans laquelle seuls -les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se -tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une -grève infinie[185]. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la -situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la -date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de -personnages célèbres;--ce n'est pas le but de l'éducation de -convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément -nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité -entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une -peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec -sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le -tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop -souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière -dont il prend soin de les disposer;--c'est son rôle à elle de suivre -à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de -débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de -feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui -apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui -se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où -paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils -n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus -revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en -serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque -jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle -parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer -un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au -monde où Dieu vit et aime[186]; et solennellement on devra lui -apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent -pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa -prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement -d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour -les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la -prière «pour ceux qui sont désolés et accablés[187]». - -73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment; -peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une -impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour -les femmes--une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une -main profane--celle de la théologie. Étrange, et lamentablement -étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs -capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est -assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la -première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science -devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont -égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et -orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en -elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour -en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des -créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent -le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et -pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se -hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui. -Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du -Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs -éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir -les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur -fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur -caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante -tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient. - -74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune -fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les -mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un -esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans -la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à -savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit -posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle -n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique. -Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre -les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les -besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les -instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les -études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur -profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute -langue ou toute science qu'il apprend, à fond;--tandis qu'une femme -devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut -pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec -celles de ses meilleurs amis. - -75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude -qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des -connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre -un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme -aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle -sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera -que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence -entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux -la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence -mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de -littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au -contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience -et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée -et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et -dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans -aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne -tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture, -humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la -folie. - -76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette -tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de -mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt -qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le -cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et -le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la -fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur -roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend -inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif -morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles -nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle. - -77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature -est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres. -Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant -rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études -de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache -une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus -assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus -qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est -d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume -chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour -ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et -jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui -sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont -naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous -rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous -une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue; -mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que, -souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le -tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre -tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un -mal qu'un bien. - -78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de -déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise, -laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,--quels -que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la -poésie ou de l'histoire--ils devront être choisis non parce qu'on n'y -trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que -le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre -puissant ne fera jamais de mal à une noble fille[188]; mais le vide -d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle -peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et -classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le -roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans -la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle -saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car -c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de -fille et de garçon.--Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la -forme que vous voulez[189], comme vous feriez d'une rose, ou le forger -avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour -une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau -à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une -fleur--sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme -un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et -souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à -certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut -qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle -doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait -toujours: - - -«Son allure légère et libre de femme d'intérieur -Et ses pas d'une liberté virginale[190].» - - -Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon -dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que -vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et -piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger -soupçon). - -79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses -yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se -livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore -plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles, -ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les -plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à -tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez -penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où -les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la -signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les -plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont -rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles; -les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus -belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire -unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur -pour l'heure où nous aurons besoin d'elles. - -80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est -surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre -l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous -élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des -objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité. -Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles -aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le -courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous -qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles -sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de -filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des -enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur -manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la -société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est -qu'une peste contagieuse de couardise et d'imposture--de couardise parce -que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de -leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les -fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce -monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur -de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se -laisser éblouir. - -81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de -nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre -fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et -quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine -autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect; -s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table; -vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant -est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le -plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le -Directeur de la Trinité comme vos inférieurs. - -Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect -témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous -qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le -développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand -vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à -une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins -d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre -enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de -l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui -permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon[191]? - -82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant -qu'elle peut être une aide pour elle,--tel le rôle de l'art. Mais il -est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, -qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres -influences--l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur -l'éducation de Jeanne d'Arc. - -«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du -jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et -mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée -pour elle... - -«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux -avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée -d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les -fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois -l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes... - -«Mais les forêts de Domrémy--elles étaient les gloires de la -contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et -d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il -y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples -mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières -jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs -douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des -lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende. - -«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour -ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant -assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne -sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen[192].» - -Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre, -des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous -pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos -enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement -envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un -jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de -pelouse pour avoir la place de courir--pas davantage; supposez que vous -ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, vous -puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits à -charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de -fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux -vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela -augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante. - -83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute -l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand -qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous -voulez les laisser _tous_ y courir. Et ce petit jardin vous en ferez un -haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez, -et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car -toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la -fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents -semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs -derniers présents sont «des charbons de genièvre[193]». - -84. Et cependant je ne puis pas--bien qu'il n'y ait aucune partie de mon -sujet que je sente plus profondément--imprimer ceci en vous; car nous -faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous l'avons -que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur l'autre -rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, et -ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide -avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer -profonde, jadis considéré comme sacré--divin promontoire, regardant -l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer -une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux -rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et -les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries, -toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit -national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette -montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple -de Minerve? - -85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du -Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école -galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le -Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école -située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une -classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées -récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs -reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six -pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne -savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas -les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient -encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et -trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes -d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus -simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront -entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que -ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont -point de berger[194]. Et ne croyez pas que vos filles pourront être -élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine, -tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs -salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et -souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts -baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les -douces eaux que le grand Législateur[195] a fait jaillir à jamais des -rochers de votre pays natal,--ces eaux qu'un païen eût adorées pour -leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées. -Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels -taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre -azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen -aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les -couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais -par un Dieu inconnu[196]. - -86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de -la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère -de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante -question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État? -Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de -l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas -tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche--ou une -obligation--personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou -obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui -concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation, -personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation -publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci. - -Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme -nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense, -celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la -beauté. - -Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la -communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa -défense. - -Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une -sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une -parure de beauté. - -Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin, -contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans -une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes -de son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard, -pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe. - -Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes, -c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir -de beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand -l'harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté -plus rare. - -Et de même qu'au cœur de l'homme est toujours caché un instinct pour -tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais -seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but -véritable:--de même qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui, -justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et, -faussement dirigé, les mine toutes; et _doit_ faire l'un ou -l'autre;--ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct, -l'amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté -de la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit. - -87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l'homme, -et du cœur de la femme, Dieu l'a mis là et l'y garde. Vainement autant -qu'à tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir! La volonté -céleste et l'intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos -forces. Mais quel pouvoir[197]? Ceci est toute la question. - -Pouvoir de détruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non -certes. Pouvoir de guérir de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir -du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui guérit en -touchant, qui enchaîne l'ennemi et délivre le captif; le trône qui -est fondé sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les -marches de la Pitié[198]. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir, -n'aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être -seulement des ménagères, mais des reines? - -88. Il y a déjà longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrogé, -dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu'à la -noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple -titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de -gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de -prendre le titre de Dame (Lady)[199], qui exactement correspond au seul -titre de Seigneur (Lord). - -Je ne les blâme pas de cela[200]; mais seulement des motifs étroits -qui les poussent à cela. Je voudrais qu'elles désirent et revendiquent -le titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le -titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady -vent dire: «Qui donne du pain» ou «qui donne des pains»[201] et Lord -signifie «qui assure le maintien des lois» et les deux titres se -réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain -qui est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les -multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un -«Seigneur» (Lord) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'il -maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a -droit légalement à son titre qu'autant qu'elle prête aux pauvres, -représentants de son Maître, cette aide qu'un jour des femmes, qui -L'assistèrent de leurs biens, reçurent la permission d'étendre à ce -Maître Lui-même--et autant qu'elle se fait connaître comme Lui-même, -en rompant le pain[202]. - -89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus, -du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est -grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en -ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son -empire; il est toujours l'objet d'une vénération religieuse partout -où sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition -proportionnée à ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la -pensée que vous soyez de nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il -en soit ainsi; vous ne sauriez être trop noble, et votre suite ne -saurait être trop nombreuse; mais voyez à ce que cette suite soit de -vassaux que vous serviez et nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui -vous servent et nourrissent, et à ce que la multitude qui vous obéit -soit la multitude de ceux que vous avez délivrés, et non réduits en -captivité. - -90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination -domestique, est également vrai de la domination de la reine; cette -très haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi -ces très hauts devoirs. Rex et Regina--Roi et Reine--«Bien-Faisants», -(Right-doers)[203]; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci -que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le -corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et -enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez -toutes, dans plus d'un cœur, des trônes, avec une couronne qu'on ne -dépose pas; reines vous devez toujours être[204], reines pour vos -fiancés, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut -mystère pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera -toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la -Femme. Mais, hélas! trop souvent vous êtes de paresseuses et -insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites -choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le -désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes, -au mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du -Prince de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises -trahissent, pendant que celles qui sont bonnes l'oublient. - -91. «Prince de la Paix[205]». Pensez à ce nom. Quand les rois -gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux -aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent -le pouvoir. Il n'est pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre -monarchie que la leur est _an_archie[206]. Ceux qui gouvernent vraiment -«Dei gratia» sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix. -Il n'y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont -vous, femmes, ne soyez responsables; responsables non de l'avoir -provoquée, mais de ne pas l'avoir empêchée. Les hommes, par nature, -sont enclins à combattre; ils combattront pour n'importe quelle cause -ou pour aucune. C'est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les -retenir quand il n'y a pas de cause à défendre. Il n'y a pas de -souffrance, pas d'injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne -soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais -vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout -cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et -l'homme est pauvre de sympathie et avare d'espérance; vous seules -pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la -guérison. - -Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous -vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos -jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un -monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et -dont vous n'osez pas concevoir la souffrance. - -92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous -les phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris -des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, -peut tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont -les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas -de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne -m'étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, -dans l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais. -Je ne m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre -des multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par -la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables -forfaits amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. -Mais ce qui m'étonne toujours--oh! combien cela m'étonne!--c'est de -voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, -douée d'un pouvoir--si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant -et sur le père,--plus pur que les souffles du ciel et plus fort que les -vagues de la mer--que dis-je, d'un infini de bénédiction que son -époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même -elle serait faite d'une seule topaze massive et parfaite[207]--de voir -cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance -avec la voisine de la porte en face. Oui cela m'étonne--oh! -m'étonne--de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme -innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs -protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au -visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur entoure sa place de -paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement -chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert de roses, -l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la racine -par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots montants de -leur sang répandu. - -93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins -que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de -jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux? -Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que -toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout -où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le -sol rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la -mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes -amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera -celle de la neige. Mais ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire; -cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit -une femme bonne est certes jonché de fleurs; mais elles viendront -derrière ses pas, non devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies -et les marguerites en sont restées roses[208].» - -94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;--fausse et -vaine[209]! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci -aussi est une rêverie de poète: - - -Même la légère campanule relève sa tête -Qui rebondit sous ses pas aériens[210]. - - -Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle -pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et -non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de -folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment -dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et -sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une -fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une -fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui -qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez -que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la -floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard -de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement -de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la -noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée -d'épargner,--si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la -sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: « Viens, Vent -du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates -s'exhalent[211],» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne -pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout -cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des -fleurs plus belles que celles-là--des fleurs qui pourraient vous bénir -de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des -fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les -vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours. -Est-ce là un faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les -rochers,--au loin dans l'obscurité des rues terribles, gisent ces -faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges -brisées; ne descendrez vous jamais auprès d'elles pour les bien -arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter, -toutes tremblantes, du vent cruel? Les matins succéderont-ils aux -matins, pour nous, mais non pour elles? L'aube se lèvera-t-elle -seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la -mort[212]; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son -souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille, -et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas -le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde -de Dante[213], qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se tenait debout, -tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes), disant: - - -Viens dans le jardin, Maud, -Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée -Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin -Et le musc des roses s'exhale[214]. - - -Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes, -dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur -profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux[215], et -dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par -bouton, en la fleur de promesse;--et encore elles se tournent vers vous, -et pour vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!--et le -lys soupire: J'attends[216]». - -95. Avez-vous remarqué que j'ai passé deux lignes quand je vous ai lu -la première stance et pensez-vous que je les aie oubliées? -Écoutez-les maintenant: - - -Viens dans le jardin, Maud, -Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée, -Viens dans le jardin, Maud, -Je suis sur la porte, tout seul. - - -Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux -jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non -d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à -l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un qu'elle -supposa être le jardinier[217]? Ne l'avez-vous pas cherché souvent, -Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte de -cet ancien jardin où l'Épée flamboyante est plantée[218]? - -Là Il n'est jamais; mais à la porte de _ce jardin-ci_ Il attend -toujours--il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir -avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la -grenade a bourgeonné. - -Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main -conduit; là vous verrez[219] éclater les grenades où sa main a caché -la graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des -anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés -des sentiers où Il a semé, et, s'appelant l'un l'autre à travers les -rangées des vignes, dire: «Emparons-nous des renards[220], des petits -renards qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres -grappes de raisins.» - -Oh! reines que vous êtes,--ô reines!--dans les collines et les calmes -forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils des -tanières et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cités -faudra-t-il que les pierres aient à crier contre vous qu'elles sont les -seuls oreillers où le Fils de l'Homme peut reposer sa tête? - - -[Note 154: La version habituelle est: «Le désert et le lieu aride se -réjouiront et la solitude sera dans l'allégresse et fleurira comme une -rose. Comparez Modern Painters, vol. IV, ch. VII, § 4: «Il faut que la -cruauté des tempêtes frappe les montagnes, que la ronce et les épines -croissent sur elles; mais elles les frappent de façon à amener leurs -rochers aux formes les plus belles; et elles croissent de façon que _le -désert fleurisse comme la rose._» Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce -dernier passage cité par M. Bardoux): «L'histoire de la vallée aux -roses n'est pas révolue. Les montagnes et les collines rompront le -silence, éclateront en chansons; et autour d'elle, le désert se -réjouira et fleurira comme la rose.» (Note du traducteur.)] - -[Note 155: Milton, Paradis perdu, IIe chant, vers 673 (je transcris -cette référence du Bulletin de l'Union pour l'action morale qui m'est -très aimablement communiqué par M. Lucien Fontaine (Bulletin des 1er -et 15 décembre 1895).] - -[Note 156: State en anglais signifie aussi majesté. Ruskin dit: a kings -majesty or «state».] - -[Note 157: Comparez Mæterlinck: «Ne parlons pas du père de Cordelia, -dont l'inconscience par trop manifeste ne sera contestée par personne; -mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes d'Elseneur -d'assez haut? (Il les aperçoit des sommets de l'intelligence, mais non -des sommets de la bonté.) Que serait-il advenu s'il avait contemplé -les forfaits d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon les -eussent contemplés? Vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine -au lieu de celle de Hamlet, et que la tragédie suive son cours jusqu'à -la fin? Hamlet pense beaucoup mais n'est guère sage.» (_La Sagesse et -la Destinée._) (Note du traducteur.)] - -[Note 158: Comparez «les acteurs s'élancent, tenant en main déjà -leur catastrophe». (Comtesse Mathieu de Noailles, article sur _la Lueur -sur la cime._) (Note du traducteur.)] - -[Note 159: «Sa naïveté et sa crédulité de demi-barbare.» -(Mæterlinck.)] - -[Note 160: Marchand de Venise, III, 2.] - -[Note 161: Comparez Fors Clavigera, lettre 92: «Walter Scott est sans -comparaison possible la plus grande puissance spirituelle en Europe -depuis Shakespeare.» Comparez la haute estime où Scott est également -tenu par Carlyle, par Gœthe, par Emerson. (Note du traducteur.)] - -[Note 162: J'aurais dû, pour rendre cette affirmation pleinement -intelligible, indiquer les différentes faiblesses qui abaissent -l'idéal des autres grands caractères masculins, l'égoïsme et -l'étroitesse d'esprit chez Redgauntlet, la médiocrité d'enthousiasme -religieux chez Edouard Glendinning (i) et d'autres analogues; et -j'aurais dû faire observer qu'il a parfois esquissé à l'arrière-plan -des caractères vraiment parfaits--trois d'entre eux (acceptons -joyeusement cette marque de courtoisie adressée à l'Angleterre et à -ses soldats) sont des officiers anglais: Le colonel Gardiner (ii), le -colonel Talbot et le colonel Mannering (iii). (Note de l'auteur.) - -(i) Personnage du _Monastère_. Sur le _Monastère_ voir Fiction, Fair -and Foul (publié dans «On the Old Road»), § 26, 113, 114, 117 et -surtout § III et aussi la belle lettre 92 dans Fors Clavigera. (Note du -traducteur.) - -(ii) Ce personnage de Wawerley est cité dans le même ouvrage (Fiction, -Fair and Foul) § 113. (Note du traducteur.) - -(iii) Voir le même ouvrage § 109 et 119. (Note du traducteur.)] - -[Note 163: Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering. Voir le même -ouvrage, § 9, 10, 23, 114, etc. (Note du traducteur.)] - -[Note 164: Sur Rob Roy, voir le même ouvrage, § 22, 24, 29, 30, 31, -97, 114. (Note du traducteur.)] - -[Note 165: Sur Rose Bradwardine (personnage de «Wawerley»), voir -«Fiction, Fair and Foul» § 20. (Note du traducteur.)] - -[Note 166: Sur Catherine Seyton (personnage de «l'Abbé»), voir le -même ouvrage, § 21. (Note du traducteur.)] - -[Note 167: Sur Diane Vernon (personnage de «Rob Roy» ), voir le même -ouvrage, § 22. (Note du traducteur.)] - -[Note 168: Sur Redgauntlet, voir le même ouvrage, passim.] - -[Note 169: Sur ce prénom d'Alice, voir même ouvrage, §19, note 5 -(Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du Pic, Alice Lee de -Woodstock). (Note du traducteur.)] - -[Note 170: Sur Jenny Deans, voir le même ouvrage, § 113. (Note du -traducteur.)] - -[Note 171: Sur cette ascension de Dante à la suite de Béatrice, voir -Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l'œuvre de Dante, pp. 226-280. -(Note du traducteur.)] - -[Note 172: «Rien ne vaut la douceur de son autorité.» (Baudelaire.) -(Note du traducteur.)] - -[Note 173: Les mots «la résurrection d'Alceste» se trouvent plusieurs -fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the air, III, 92, Pleasures of -England, IV. (Note du traducteur.)] - -[Note 174: Ouvrage de Chaucer imite des Héroïdes d'Ovide et des -hagiographies chrétiennes. Dix-neuf héroïnes devaient prendre place -dans cet ouvrage qui, resté incomplet, n'en comprend que neuf. (Note du -traducteur.)] - -[Note 175: Allusions à la «Fairy queen» de Spencer (1589-1596). Le -chevalier de la Croix-Rouge notamment est d'abord par les enchantements -d'Archimagus séparé d'Una. (Note du traducteur.)] - -[Note 176: Moïse, Cf. Exode, II. (Note du traducteur.)] - -[Note 177: Cf. _Bible d'Amiens_: «L'Égypte fut pour tous les peuples -la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la -chevalerie... Elle fut l'éducatrice de Moïse et l'hôtesse du Christ» -(III, 27) et le beau morceau sur l'Égypte artistique et guerrière dans -la Couronne d'Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du traducteur.)] - -[Note 178: Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le lire assez -souvent ni assez attentivement; autant que je sache il est le seul -poète vivant qui toujours fortifie et épure; les autres quelquefois -assombrissent et presque toujours déprimant et découragent les -imaginations dont ils se sont facilement emparés. (Note de l'auteur.)] - -[Note 179: Allusion à Isaïe, XXXII, 2. (Note du traducteur.)] - -[Note 180: Allusion à Jérémie, XXII, 14: «Malheur à qui dit: «Je -me bâtirai une grande maison et des étages bien aérés, et qui s'y -perce des fenêtres, qui la lambrisse de cèdre, et qui la peint de -vermillon.» (Note du traducteur.)] - -[Note 181: Rigoletto. (Note du traducteur.)] - -[Note 182: Walter Scott (Marmion, 6e chant, stance 30). Référence du -Bulletin de l'Union pour l'action morale, n° du 1er janvier 1896. (Note -du traducteur.)] - -[Note 183: Wordsworth. Ces mots «exquise vérité» appliqués à -Wordsworth sont commentés par Ruskin lui-même dans «Fiction, Fair and -Foul», § 80 (On the old Road, 3e volume.) (Note du traducteur.)] - -[Note 184: Cf., dans la Bible, la Vallée de Bénédiction (II -Chroniques, XX, 26), la vallée de Destruction (Joel, II, 14, etc.). -Mais l'allusion est ici bien plus directe, à la vallée symbolique que -doit traverser _Chrétien_, dans le Pilgrims progress du chaudronnier -Bunyam. Tout est allégorie (un homme perfide, _Sagesse mondaine_, un -homme secourable, _Évangéliste_, tentent de perdre et de sauver -_Chrétien_, tandis que _Maniable_ s'embourbe dans le marais du -_Découragement_, etc.) dans ce livre auquel Ruskin fait souvent -allusion. (Note du traducteur.)] - -[Note 185: Allusion au Paradis reconquis de Milton: «Comme des enfants -ramassent des galets sur la grève.» D'où (nous dit la «Library -Edition», cette parole de Newton qu'il «n'était qu'un enfant jouant -sur le rivage de la mer et s'amusant après un galet d'un autre galet, -des coquillages après les coquillages, tandis que le grand océan de -vérité s'étendait au loin, inaccessible.» (Note du traducteur.)] - -[Note 186: Allusion à Tennyson: «Dieu qui toujours vit et aime.» -(Note du traducteur.)] - -[Note 187: _Prayer book._] - -[Note 188: Ces préceptes, Ruskin ne les a peut-être trouvés que dans -son intelligence, ils sont plus émouvants pour nous qui les avons vu -vivre, qui les avons recueillis sacrés et vivants ayant traversé des -générations en passant d'une pensée à une autre pensée (de la -pensée de la mère éducatrice à la fille éduquée) ou ils -s'incorporaient, s'assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de -la vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur infiniment -pur, dans l'intelligence infiniment noble de femmes qui avaient été -élevées d'après eux par des mères trop pures aussi pour craindre le -mal pour elles-mêmes ou pour leurs filles, trop élevées d'esprit pour -ne pas craindre la frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment, -dans certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte -d'ardente religion de l'intelligence transmise à leurs filles par des -mères qui ne redoutaient pour elle qu'un contact dangereux, celui de la -vulgarité. Des mots crus que pouvait renfermer Molière, des situations -hardies que pouvait renfermer George Sand, on n'en avait cure, la mère -sachant que sa fille n'y songerait même pas. L'absence de pudibonderie -n'était que la sainte confiance d'un cœur inaccessible aux curiosités -malsaines, qui ne se disait même pas qu'il y était inaccessible, car -il ne pouvait les concevoir. Par de telles mères, des femmes furent -élevées dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne -furent jamais dépassées. On ne peut s'empêcher de le dire en -retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bénis qui avaient dirigé -leur jeunesse, écarté d'elles la frivolité, entretenu en elles, avec -une simplicité délicieuse, le feu sacré. (Note du traducteur.)] - -[Note 189: M. de Montesquieu disait d'un jeune artiste qui, depuis, -l'avait payé d'ingratitude: «Moi qui l'ai taillé comme un if!»] - -[Note 190: Wordsworth. Je crois que j'ai donné dans une note de la -traduction de la _Bible d'Amiens_ des extraits (à propos de la -cathédrale de Chartres) du chapitre de Val d'Arno intitulé: Franchise. -À la fin de ce chapitre Ruskin cite ces vers de Wordsworth et associe -l'idéal féminin qu'ils évoquent à la Libertas de la cathédrale de -Chartres, à la Débonnaireté de Westminster, à la Diana Vernon de -Scott, à Antigone et à Alceste, pour les opposer toutes à une moderne -danseuse de cancan, à la «Liberté selon Stuart Mill et Victor Hugo». -(Note du traducteur.)] - -[Note 191: «Nous avons convenu avec la marquise que, chaque fois que je -serais de trop au salon, elle me dirait: «Je crois que la pendule -retarde.» (Lettre de Mlle de Saint-Geneix, dans le marquis de Villemer, -cité de mémoire.) Mais la marquise de Villemer était intelligente et -bonne. Je connais en revanche des gens qui se croient très élégants -et d'une culture raffinée, qui ont prié le professeur de français de -leur fille, personne tout à fait remarquable, de passer par l'escalier -de service dans l'après-midi «pour ne pas rencontrer les visites». -(Note du traducteur.)] - -[Note 192: «Jeanne d'Arc», d'après l'histoire de France de M. -Michelet. Œuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de l'auteur.)] - -[Note 193: Psaume CXX. (Note du traducteur.)] - -[Note 194: I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais en moins -complète ressemblance avec le texte de Ruskin, Nombres, XXVII, 17. Le -texte des Rois est reproduit dans saint Mathieu, IX, 36. (Note du -traducteur.)] - -[Note 195: Exode, XXVII, 6. (Note du traducteur.)] - -[Note 196: Actes, XVII, 23. (Note du traducteur.)] - -[Note 197: Comparez Lectures on Art, § 39: «Vexilla regis prodeunt.» -Oui, mais _de quel roi_? Il y a deux oriflammes; laquelle -planterons-nous sur les plus lointaines îles,--celle qui flotte dans -les flammes du ciel, ou celle qui pend en son vil tissu d'or -terrestre?» (Note du traducteur.)] - -[Note 198: Allusion probable à I Psaumes, 89, 15, et peut-être aussi -à Isaïe, XVI, 5. (Note du traducteur.)] - -[Note 199: Je voudrais qu'on instituât, pour la jeunesse anglaise d'une -certaine classe, un véritable ordre de chevalerie dans lequel jeunes -gens et jeunes filles à un âge donné seraient admis, à bon escient, -au rang de chevalier et de dame; rang accessible seulement après un -examen décisif, une épreuve qui porterait à la fois sur le caractère -et sur le talent: et d'où l'on serait déchu si l'on était convaincu, -par ses pairs, d'une action déshonorante. Une telle institution serait -parfaitement possible, et avec elle tous les nobles résultats qu'elle -comporte, chez une nation qui aimerait l'honneur. Le fait qu'elle ne -soit pas possible chez nous, ne peut en rien discréditer ce projet. -(Note de l'auteur.)] - -[Note 200: Au cours de Sésame et les Lys (et nous ne pouvions pas le -noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin faire souvent semblant -d'accorder quelque chose au mal, de concéder aux faiblesses humaines. -Loin de mépriser les sensations, il trouvera que plutôt nous n'en -avons pas assez (§ 27), que les formes de la joie sont plus importantes -encore que celles du devoir (§ 36). À la page précédente, il -exaltait la soif du pouvoir. Et tout à l'heure il va dire que jamais -une femme ne souhaitera assez être grande dame et n'aura jamais d'assez -nombreux vassaux. Mais dès qu'il s'explique, la concession se trouve -retirée: il fallait seulement s'entendre sur le sens des mots. Du -moment que «les passions» signifient l'amour de la vérité, et -l'«ambition mondaine» la charité, le plus sévère médecin de notre -âme, peut nous en permettre l'usage. En réalité, ce qui est défendu -par une morale reste défendu par toutes les autres, parce que ce qui -est défendu c'est ce qui est nuisible et qu'il ne dépend pas du -médecin de l'âme d'en changer la constitution. Les apparences seules -sont renouvelées et le régime tout au plus «aromatisé» au parfum des -choses défendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de -devoir. Le nom seul nous est concédé. (Je ne parle ici qu'à propos de -Ruskin, bien entendu, et ne prétends pas méconnaître la profonde -diversité des morales, malgré l'identité des régimes qu'elles nous -prescrivent, et ce qu'elles gardent chacune de diffèrent et qu'elles -tiennent de leur origine, utilitaire, mystique, etc,). Mais ou peut se -demander si la meilleure manière d'habituer un malade à prendre du -lait est d'y mêler une goutte de cognac, et n'est pas plutôt de lui -apprendre tout de suite à aimer le goût même du lait. Ici cette -conception «flatteuse pour l'amour-propre» du devoir social manque en -réalité son but. Quand une femme désire être lady, elle ne se soucie -pas de l'étymologie du mot, mais des privilèges mondains qui y sont -attachés. Et si elle était une «lady» dans le sens que dit Ruskin, -c'est-à-dire si elle souhaitait seulement être femme de bien, elle ne -souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait pas la même personne qui le -souhaiterait) être appelée «lady».--(Je ne parle pas de celles qui, -de tous temps, ont été «ladies». Chez celles-là, la volonté -d'être appelées «lady» correspond à quelque chose d'absolument -naturel et légitime, et aussi étranger au snobisme que la volonté -d'un général d'être appelé mon général). Lui donner ce petit -appât du titre de lady pour l'aider à faire le bien, c'est cultiver -son amour-propre pour accroître sa charité, c'est-à-dire quelque -chose de contradictoire, comme nous avons déjà vu Ruskin nous -autoriser à être ambitieux pourvu que nous soyons d'abord philosophes. -Une philosophie ou une charité à qui le snobisme sert de seuil ou de -terme, voilà une philosophie et une charité qui ne se conçoivent pas -bien clairement. Sans doute je force ici, et bien grossièrement, la -pensée de Ruskin. Et sans doute le mot «lady» n'a pas ici son sens -strict. Mais enfin malgré tout il en garde quelque chose (il est un peu -un de ces mots «masqués» contre lesquels Ruskin nous met en garde et -ne se met pas assez en garde lui-même) et introduit dans la pensée du -lecteur ces gracieuses confusions ou se plaisent aussi certains -écrivains français quand ils mêlent,--en parlant comme de choses -analogues--la «noblesse» du talent, «la noblesse» de la -«naissance» et du caractère. La noblesse de la naissance, cela veut -dire être duc, etc. Et sans doute dans l'ordre des grandeurs de la -chair et comme facteur social, et pour tous les sentiments que cela met -en jeu... chez les autres, cela est important. Mais c'est un pur -calembour de rapprocher cela de la «noblesse» au sens spirituel; il -est fort utile de se rendre compte du sens des mots, de ne pas tout -mêler et, de tant d'idées confondues, de ne pas faire sortir une -prétendue aristocratie de l'intelligence qui emprunte à l'aristocratie -de naissance son système de filiation par le sang, non par l'esprit, -pour l'appliquer à la noblesse de l'esprit et finalement fait un -«noble» (dans tous les sens du mot qui en réalité alors n'en a plus -alors aucun) du neveu de Michelet. (Inutile de dire que j'ignore s'il -existe un neveu de Michelet et que j'ai pris ce grand nom au hasard.) -(Note du traducteur.)] - -[Note 201: «Breadgiver» ou «Loaf giver». Bread est le pain. Loaf -c'est un pain, une miche, c'est-à-dire le pain avec la forme que lui à -donnée le boulanger. (Note du traducteur.)] - -[Note 202: Saint Luc, XXIV, 30-35. Comparez une autre application du -même texte dans Lectures on Art: «Et l'art chrétien ne sera de -nouveau possible que quand il... se fera reconnaître, comme fit son -Maître, _en rompant le pain_» (Lectures ou Art, IV, 16). Il est vrai -que l'Index de «Lectures on Art» donne comme référence à ce -passage: Actes, II, 42. Mais en se reportant à l'un et l'autre texte, -le lecteur verra que la référence au texte de saint Luc, pour être -moins littérale, est plus exacte en esprit. (Note du traducteur.)] - -[Note 203: Rapprochez la _Bible d'Amiens_ sur David: «Roi et Prophète, -symbole de toute Royauté divinement bienfaisante (Divinely _right -doing_)» (_Bible d'Amiens_, IV, 32), et la Couronne d'Olivier sauvage: -«Lui (le roi) dont la royauté signifie seulement que sa fonction est -d'être envers chacun bienfaisant (_right doing_) » (III, la Guerre). -(Note du traducteur.)] - -[Note 204: Comparez la Couronne d'Olivier sauvage: «La véritable -épouse dans la maison de son mari est une servante. C'est dans son -cœur qu'elle est reine.» (Note du traducteur.)] - -[Note 205: Isaïe, IX, 5, Ruskin fait souvent allusion à ce verset, -notamment: _Bible d'Amiens_, IV, 52, Unto this last, § 44, la Couronne -d'Olivier sauvage, § 31. (Note du traducteur.)] - -[Note 206: J'emprunte cette allitération, qui rend assez bien le -«rule» et «mis-rule» du texte, à l'Union pour l'action morale -(Bulletin du 15 février 1896).] - -[Note 207: Allusion à cette réponse d'Othello à Emilia: «Si elle -avait été fidèle--quand le ciel m'aurait offert un autre -univers--formé d'une seule topaze massive et pure--je ne l'aurais pas -cédée en échange.» (_Othello_, scène XVI.) (Note du traducteur.)] - -[Note 208: Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)] - -[Note 209: Tennyson, nous dit la «Library Edition», se montra piqué -de cette interprétation. «Le jour même, dit-il à Thomas Wilson, où -j'écrivis cela, je vis les marguerites toutes roses à Maidens Croft et -j'avais envie d'en envoyer une à Ruskin avec cette suscription: «un -mensonge pathétique.» Sur ces derniers mots, voir la note page 222. -(Note du traducteur.)] - -[Note 210: Cité de la description d'Ellen Douglas dans la Dame du Lac -de Walter Scott, nous dit la «Library Edition». (Note du traducteur.)] - -[Note 211: Cantique des Cantiques, IV, 16.] - -[Note 212: Voir la note de la page 138. (Note de l'auteur.)] - -[Note 213: «Et là m'apparut... une Dame seule, laquelle s'en allait -chantant, et cueillant l'une après l'autre les fleurs dont sa route -était émaillée. Comme une femme en dansant tourne à terre sur -elle-même et les pieds serrés, mettant à peine un pied devant -l'autre, ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se -tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes.» -(Divine Comédie, Purgatoire, chant XXVIII). Selon Mme Lucie -Félix-Faure Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la rencontre avec -Mathilde, dans sa correspondance, s'est peut-être souvenu «des pages -légers de Mathilde sur le sol embaumé pour évoquer la dame du Jardin, -dans le poème de la Sensitive, celle dont le pied semblait avoir -compassion de l'herbe qu'il foulait». (Lucie Félix-Faure, les Femmes -de l'œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante, Tennyson, -Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)] - -[Note 214: Tennyson, Maud.] - -[Note 215: L'Union pour l'action morale dit «avec l'essor d'un clocher -béni», ce qui est très acceptable; j'invoque en faveur du sens que -j'ai adopté, non d'ailleurs sans hésitation, l'autorité de M. de la -Sizeranne. (Cf. La Religion de la Beauté, p. 148.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 216: Ces vers de Maud sont cités par Ruskin comme exemple -«exquis» de «mensonge pathétique» dans le chapitre de Modern -Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du traducteur.)] - -[Note 217: Cantique des Cantiques, II, 15. (Note du traducteur.)] - -[Note 218: Saint Jean, XX, 15. Ruskin a fait des mêmes versets un bel -usage dans Fors Clavigera: «Rappelez-vous seulement des jours où le -Sauveur des hommes apparut aux yeux humains, se levant du tombeau pour -rendre manifeste son immortalité. Vous pensiez sans doute qu'il était -apparu dans sa gloire, d'une surnaturelle et inconcevable beauté? Il -apparut si simple dans son aspect, dans ses vêtements, que celle qui, -de toute la terre, pouvait le mieux le reconnaître, l'apercevant à -travers ses larmes, ne le reconnut pas. Elle le prit pour «le -jardinier». (Fors Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la fin -de Satan: «Madeleine croira que c'est le jardinier.» (Note du -traducteur.)] - -[Note 219: Genèse, III, 24. Voir une belle application de ce texte dans -Modern Painters: «Et il mit à l'orient du jardin un chérubin à -l'épée flamboyante.»--«Ces flammes sont-elles inextinguibles et -vraiment ne peut-on plus passer à travers les portes qui gardent le -chemin? Ou plutôt n'est-ce pas que nous ne désirons plus y entrer?... -Tant que nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes, -etc.; en vérité l'épée flamboyante se mettra en travers de tout -chemin et les portes de l'Eden resteront fermées, jusqu'au jour où -nous aurons rentré au fourreau les pointes plus enflammées encore de -nos passions, etc.» (Modern Painters, partie VI, § 51.) (Note du -traducteur.)] - -[Note 220: Allusion à saint Luc, IX, 58: «Mais Jésus lui répondit: -Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le -Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Comparez avec la -Couronne d'Olivier sauvage: «ces Chasses gardées grâce auxquelles... -a été réalisé mot à mot ou plutôt en fait dans la personne de Ses -pauvres ce que leur Maître disait de lui-même, que les renards et les -oiseaux avaient des demeures, mais que Lui n'en avait point.» -(Conférence I, Le Travail.) (Sur le même verset encore, voir Eagles -Nest.) Avec cette ingéniosité merveilleuse qui, commentant les -Évangiles à l'aide de l'histoire et de la géographie (histoire et -géographie d'ailleurs forcément un peu hypothétiques), il donne aux -moindres paroles du Christ un tel relief de vie et semble les mouler -exactement sur des circonstances et des lieux d'une réalité -indiscutable, mais qui parfois risque par là-même d'en restreindre un -peu le sens et la portée, Renan, dont il peut être intéressant -d'opposer ici la glose à celle de Ruskin, croit voir dans ce verset de -saint Luc comme un signe que Jésus commençait à éprouver quelque -lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de Jésus, page 324 des premières -éditions.) Il semble qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu -sans doute par un sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur -sacrée, le germe de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, -sous une forme terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou -seulement classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande -œuvre, une œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup -à faire pour voir s'y esquisser comme une sort de Belle Hélène du -Christianisme. (Note du traducteur.)] - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉSAME ET LES LYS: *** - -***** This file should be named 64213-0.txt or 64213-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/2/1/64213/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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LES LYS</a><br /> -<a href="#DES_JARDINS_DES_REINES">Des Jardins des Reines</a></p> - -<hr class="r5" /> - -<h4><a id="PREFACE">PRÉFACE DU TRADUCTEUR</a><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h4> - - -<h4><a id="Sur_la_lecture">SUR LA LECTURE</a></h4> - -<div class="blockquot-half"> -<p><i>À Madame la Princesse Alexandre -de Caraman-Chimay, dont les -Notes sur Florence auraient fait -les délices de Ruskin, je dédie respectueusement, -comme un hommage de ma profonde admiration -pour elle, ces pages que j'ai recueillies -parce qu'elles lui ont plu.</i></p> - -<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p></div> - - -<p>Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si -pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, -ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, -<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> -semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions -comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un -ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou -le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la -page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait -fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans -<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de -force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et -pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite -après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû -nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en -gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus -précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec -amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres -d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous -ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur -leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.</p> - -<p>Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des -vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des -heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour -pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout -le monde était parti «faire une promenade», je me glissais dans la salle à -manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne -n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je -n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les -assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de -la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui -parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides -de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un -<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une -chaise, près du petit feu de bois, dont, pendant le déjeuner, l'oncle -matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très -bien un peu de feu; je vous assure qu'à six heures il faisait joliment -froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!» -Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait -encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de -la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux -vers elle et la regarder à travers la fenêtre fermée, là, tout -près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de -faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées -cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels -versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait -parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient -avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir. -Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le -couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait -devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais -une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait -arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres, -répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient -lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire -convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie -ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure -<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver -dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la -promenade, avaient «pris par Méséglise», ou ceux qui n'étaient pas -sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne -veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du -feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas -mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou -celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez -fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du -respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si -cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret -d'état, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. -Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à -leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais -exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était -déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale: -«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le -couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on -n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle -horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire -et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et -où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre -l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une -cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même -<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant -juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la -divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma -grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec -une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour -un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle -s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus -compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du -caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur -les choses dont les règles et les principes lui avaient été -enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de -jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle -était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner -si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses, -d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de -simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait -avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas -absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en -«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec -exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un -simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire -à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien -élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle -manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.» -<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais -c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce -peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le -bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal, -difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de -la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale -la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un -domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire -preuve, ou manquer, de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant -d'amour-propre qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis -et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils -étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois, -très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard. -Les critiques toujours motivées de ma grand'tante impliquant au -contraire que la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne -pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon -grand-père. Souvent, pour éviter des discussions avec lui, ma -grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas -son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement -qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses -yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le -don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de -donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de -questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au -martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon -<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré.</p> - -<p>Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la -journée était un peu chaude, chacun montait «se retirer dans sa -chambre», ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches -rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si -bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à -faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans -avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte -de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa -pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois, -s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été -si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais, -édictent qu'une chambre n'est belle qu'à la condition de contenir -seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile, -fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente. -Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux -murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de -chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique, -ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses -qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, -jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient -à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas -là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur -<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines -blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un -sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes -à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous -laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous -les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher, -j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à -passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, -du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de -mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir -«répandre»), sortes d'instruments du culte—presque aussi saints que -la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une -ampoule de verre—que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni -même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient -été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant -de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; -ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des -fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans -épines, puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais -me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche -de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule -bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour -une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever -<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger, -n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette -blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la -commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis -bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, -rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait -d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans -la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne -pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup -image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher -moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition -enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et -de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur -d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur -maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois -parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la -fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant -toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir -prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement -bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines -réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de -s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, -d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le -<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> -secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement -ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même -une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment -n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un, -peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec -cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire, -qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins -ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie -silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la -fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de -chapelle où le soleil—quand il traversait les petits carreaux rouges -que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres—piquait sur les -murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi -étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus -grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si -retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église, -à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient -par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient -sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je -saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de -vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à -la photographie par Brown du <i>Printemps</i> de Botticelli ou au moulage -de la <i>Femme inconnue</i> du musée de Lille, qui, aux murs et sur la -cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William -<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés -dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince -Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné -d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle, -toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il -servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne -aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de -la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma -chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me -paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il -pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une -personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais -que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours -pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu, -et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune -m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le -<i>Printemps</i> de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur -demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et -décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse -en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût -faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir -seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens -vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le -langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût -<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où -mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je ne -me sens heureux qu'en mettant le pied—avenue de la Gare, sur le port -ou place de l'Église—dans un de ces hôtels de province aux longs -corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les -efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de -l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit -ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les -chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, -mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter -à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle -pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de -pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa -chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée -éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée, -on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de -s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé -exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût -de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de -se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là -ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux -bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des -chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant -<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le -sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le -verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec -elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, -tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures -d'insomnie des mourants et des amoureux.</p> - -<p>Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il -fallait aller au parc, à un kilomètre du village<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. Mais après le jeu -obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et -distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre -avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, -dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la -rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de -cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment -sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la -clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du -mot—une rivière qui devait avoir un nom—et ne tardait pas à -s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?) -entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les -boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et -qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes, -<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins -montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à -l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais -les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et -je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je -m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le -plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains -jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche -qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de -bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était -profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue -plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain, -quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, -cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors -plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au -loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, -aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur -et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le -suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas les -cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village—quand -on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute -et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué -de corbeaux—faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens -de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> -et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les -villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient -nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant -l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me -déranger.</p> - -<p>Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, -les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais -cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres -d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la -fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie -qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que -mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans -la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste, -baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et -pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait -en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse -et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient -pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du -Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames -des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles -traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, -venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au -retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté -l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour -semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en -<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -forme de tours, protégés du soleil par un store,—«manqués», -«Saint-Honorés» et «génoises»,—dont l'odeur oisive et sucrée est -restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaité -des dimanches.</p> - -<p>Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait -arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans -bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir -profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps -déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à -diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les -yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans -la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, -une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, -comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec -elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à -autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres -à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux -gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, -et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient -l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une -indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait -haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus -rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel -«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence -<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis -jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait -été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on -pouvait rencontrer dans les rues de Fougères<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a> un vieillard encore -droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à -nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis -nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une -phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il -avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet -étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une -personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était -substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, -et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces -personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la -nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à -l'amour qu'ils nous avaient inspiré<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a> et dont l'objet nous faisait -tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des -<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> -êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans -un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous -étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions -maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase -dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir -l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans -la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du Journal -de Modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir.</p> - -<p class="center">* * * * * * * * * *</p> - -<p>... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois» -pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle -prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais -mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le -souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute -<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du -développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que -ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des -jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur -sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que -des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais -peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en -auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à -peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés, -à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé -<i>Lecture</i>, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme -au dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à -présenter.</p> - -<p><br /></p> - -<p>On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture -que Ruskin donna à l'Hôtel de Ville de Rusholme, près Manchester, le -6 décembre 1864 pour aider à la création d'une bibliothèque à -l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, -«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à -fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M. -Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il -demeura <i>at home</i>, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et -quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de -«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>, -nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et -<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous -pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans -l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans -l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des -bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London -Bibliothèque...»</p> - -<p>Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous -occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons -la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture -de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus -honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs». -Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche -du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve -partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien -où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire -illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il, -que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos -amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée -<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous -voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand -poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme -de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix -minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans -notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant -ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, -nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, -tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est -continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps -que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, -parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire -attendre près de nous toute une journée—rois et hommes d'État -attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour -l'obtenir—nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres -simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous -n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>.» -«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux -causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage.» etc., et -réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la -lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus -sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion -<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> -de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes -dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi -assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes; -que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est -pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on -communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, -consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre -pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir -de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la -conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être -inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même. -Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a -énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait -rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a -pas cherché à aller au cœur même de l'idée de <i>lecture</i>. Il n'a -voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une -sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui -nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé -aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que -la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une -communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque -chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on -puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle -prépondérant qu'il semble lui assigner. -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span></p> - -<p>Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces -vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander -en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure -lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du -fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles -heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, -où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer -silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines -distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux -fatigués se levaient parfois, ce livre, comme vos yeux en se penchant -vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, -ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de -perceptions, va vous dire quel il était: <i>le Capitaine Fracasse</i>, de -Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases -qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de -l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit -de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait -à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une -ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la -connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres -livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que -celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais -désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il -distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en -l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs -de l'éternité<a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a>.» Cette phrase me donnait une véritable ivresse. -Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen -âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au -lieu de dire cela furtivement après l'ennuyeuse description d'un -château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas -m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long -du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois -son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais -voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que -je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, -d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars -<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque -fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture -finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui -soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît -si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non -ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de -cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à -décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un -doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à -mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en -étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits -qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin -sa pensée tout entière.</p> - -<p>Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des -beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel -et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que -pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le -lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse -commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous -donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner -des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous -faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de -son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et -d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que -nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse -ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que -c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire -qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien -dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne -peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne -nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes -éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à -des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions -personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent -nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du -reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent -pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M. -Mæterlinck, à M<sup>me</sup> de Noailles, «dans le jardin de Zélande où -croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle -et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous -avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que -ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les -peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son -<i>Printemps</i>, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à -Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous -laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en -réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui, -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont -fait choisir pour les peindre à M<sup>me</sup> de Noailles, à Mæterlinck, à -Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de -rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres -et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme -un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que -nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face -indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette -apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au -delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette -chose en quelque sorte sans épaisseur—mirage arrêté sur une -toile—qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides -voudraient percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême -effort de l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever -partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous -laisse incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde, -regarde,</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Parfumés de trèfle et d'armoise,</span><br /> -<span class="i0">Serrant leurs vifs ruisseaux étroits</span><br /> -<span class="i0">Les pays de l'Aisne et de l'Oise.»</span> -</div></div> - - -<p>«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage. -Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le -prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un -<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une -discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut -nous y introduire: elle ne la constitue pas.</p> - -<p>Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi -dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte -de discipline curative et être chargée, par des incitations -répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans -la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle -analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains -neurasthéniques.</p> - - -<p>On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, -sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans -une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde, -d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une -main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses -jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune -incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de -manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable -d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance -organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a -pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté, -si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de -dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu -à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe -certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte -<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -de paresse<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a> ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans -les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de -l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient -capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais, -sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un -perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend -le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les -entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant -depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait -plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, -ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur -noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les -réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils -<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de -créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en -lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la -recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne -peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément -de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne -pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en -branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, -les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, -puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire -directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en -venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien -l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or -nous avons vu que c'était précisément là la définition de la -lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline -qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est -donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les -géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une -incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité -personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les -affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure, -le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se -servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts. -Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette -<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui -être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une -influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain -qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson -commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et -Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du -paradis.</p> - -<p>Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques -nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous -n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire. Il -devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la -vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, -quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne -pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par -l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée -entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les -autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les -rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un -parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un -peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la -vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans -un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque -correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains -caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir -<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de -chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de -lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent -de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de -la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée -qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long -voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent, -tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à -tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht, -qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux -dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en -glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et -du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas -encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour -cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable -archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste, -avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la -vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de -mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni -les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la -vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté de qui il -dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens -charmants dont les visages du XVII<sup>e</sup> siècle nous changent des -<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -figures accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, -au moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer -de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et -nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une -curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos -livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui -vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches, -aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la -bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables -de l'acte d'entrée en possession de la vérité—de la vérité que -pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper -nous prendrons en note—nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre -des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du -vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le -haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden -du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVII<sup>e</sup> -siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de -soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres -dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés -aux maisons à pignons des deux rives<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p> - -<p>Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et -docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres -de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la -détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une -vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la -vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car -bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité -qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement -parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par -conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle -vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur -esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, -pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui -s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais -une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de -recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique -une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou -dans Boccace<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>, en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile. -Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres -la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur -forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable, -un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort. -Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette -sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce -que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui -n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un -fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez -les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas -plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous -appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette -«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il -semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu -au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion -s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du -<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus -grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication -directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. -N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne -leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au -vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce -que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un -défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent -travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas -conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline -que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos -défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au -fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir -qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en -mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>, d'en -établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui -prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment -cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer, -comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un -grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont -l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes -communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure -grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie, -<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille -édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs, -quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la -sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi -dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains -d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit -dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque -connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de -réalité, à la portion vivante qu'elle contient.</p> - -<p>Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur -plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui -que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime -à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont -nullement inspirée. Je me rappelle une page du <i>Monde comme -Représentation et comme Volonté</i> où il y a peut-être vingt citations -à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les -citations): «Voltaire, dans <i>Candide</i>, fait la guerre à l'optimisme -d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans -<i>Caïn</i>. Hérodote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né -par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui -est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere -genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut -attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> -obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse -(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de -sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de -l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable. -Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem -est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont -célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans -l'<i>Œdipe à Colone</i> (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non -esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum -vita est plena dolore» (<i>Hippolyte</i>, 189), et Homère l'avait déjà -dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, -quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi: -«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles -dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen—The -happiest youth,—Would shut the book and sit him down and die.» Byron -enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous -dépeint l'existence sous les plus noires couleurs dont le -«<i>Criticon</i>, etc.<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner -trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette -petite démonstration à l'aide des <i>Aphorismes sur la Sagesse dans la -Vie</i>, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui -<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> -suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité, -de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs -citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde: -«Compiler n'est pas mon fait.»</p> - -<p>Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une -chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une -amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent, -lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est -de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des -autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui -ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes -ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, -gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont -stériles et fatigantes. De plus,—dès les premières relations de -sympathie, d'admiration, de reconnaissance,—les premières paroles que -nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent -autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une -véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser -dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les -paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres -de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore -toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la -lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec -<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée -avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne -les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés, -aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de -nous?—N'avons-nous pas manqué de tact?—Avons-nous plu?—et -la peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié -expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas -de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans -la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous -n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément -assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement -que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure -amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour -les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne -porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. -Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de -l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, -réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage -même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent -par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas -elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond, -ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique -d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont -étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de -la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent -dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de -chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand -plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer -d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un -Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser -qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans -l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance -spirituelle, et dans son <i>Voyage en Espagne</i>, où chaque phrase, sans -qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de -gaîté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la -dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur -ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de -l'art véritable cette obligation à laquelle il croit devoir -s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire -entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née -d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous -ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand -il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de -tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets» -et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et -<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> -nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine -d'aller à Chartres visiter la cathédrale<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>.</p> - -<p>Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme nous le suivons volontiers -dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique -que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours -qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la -tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or», -nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin -et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est -devenu<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a>. Nous sentons bien que sa gaîté hâbleuse et ses -mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de -journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il -veut, nous nous amusons quand il rentre trempé jusqu'aux os, mourant -de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec -une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération -morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases -dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les -mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son -essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir -<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, -parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont -peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par -là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est -pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de -défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur -un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de -court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second, -ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.</p> - -<p>Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous -l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la -lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la -plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, -la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La -puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne -pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre -vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits -qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit. -Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de -l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la -science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, -une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse -consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> -franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>.</p> - -<p>Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence -des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui -parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient -guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il -parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide, -de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins -livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de modernité et de vie -semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait, -commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a>. On -pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette -<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre -classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics -intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les -maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés -des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait -s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M. -Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a>. Le public -va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que -ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée -contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent -accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure -tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit -mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et -leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de -soi, à voyager, quand on lit. -<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span></p> - -<p>Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, -attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages -anciens<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a>. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les -ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les -créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que -leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est -comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se -promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du -XV<sup>e</sup> siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente -lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que -couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une -époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui -n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en -a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à -errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint Simon. -Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui -gardent le souvenir d'usages ou de façons de sentir qui n'existent -plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne -ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir -encore la couleur. -<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span></p> - -<p>Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint Simon -ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans -lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté -qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut -comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient -les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la -pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce -au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a -été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle, -faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au -XVII<sup>e</sup> siècle—et en elle des coutumes et un tour de pensée -disparus—que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont -les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies -par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces -tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à -<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -l'audace<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a> et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les -plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en -belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues -prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre -de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous -éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies, -elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que -dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le -passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes, -les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles -<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit -cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la -Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.</p> - -<p>Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos -yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases—et je pense à -des livres très antiques qui furent d'abord récités,—dans -l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un -hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois -séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux -points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de -cantiques dont il est parsemé<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>, j'ai entendu le silence du fidèle, -qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets -suivants<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a> comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens -de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, -s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus -d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que -la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle -<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis -dix-sept siècles.</p> - -<p>Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j'ai eu cette -impression d'avoir devant moi, inséré dans l'heure présente, actuel, -un peu du passé, cette impression de rêve qu'on ressent à Venise sur -la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris et rose qui -portent sur leurs chapiteaux grecs, l'une le Lion de Saint-Marc, l'autre -saint Théodore foulant aux pieds le crocodile,—belles étrangères -venues d'Orient sur la mer qu'elles regardent au loin et qui vient -mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos -échangés autour d'elles dans une langue qui n'est pas celle de leur -pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait, -continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XII<sup>e</sup> -siècle qu'elles intercalent dans notre aujourd'hui. Oui, en pleine place -publique, au milieu d'aujourd'hui dont il interrompt à cet endroit -l'empire, un peu du XII<sup>e</sup> siècle, du XII<sup>e</sup> siècle -depuis si longtemps enfui, se dresse en un double élan léger de granit -rose. Tout autour, les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, -se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement -s'arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas -dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre -temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes -roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se -pressent et bourdonnent. Mais, interposées entre eux, elles les -écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable -<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -du Passé:—du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec -cette couleur un peu irréelle des choses qu'une sorte d'illusion nous -fait voir à quelques pas, et qui sont en réalité situées à bien des -siècles; s'adressant dans tout son aspect un peu trop directement à -l'esprit, l'exaltant un peu comme on ne saurait s'en étonner de la part -du revenant d'un temps enseveli; pourtant là, au milieu de nous, -approché, coudoyé, palpé, immobile, au soleil.</p> - - -<p style="margin-left: 60%;">MARCEL PROUST</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span></p> - - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Je n'ai essayé, dans cette préface, que de réfléchir à mon tour -sur le même sujet qu'avait traité Ruskin dans les <i>Trésors des Rois</i>: -l'utilité de la Lecture. Par là ces quelques pages où il n'est guère -question de Ruskin constituent cependant, si l'on veut, une sorte -de critique indirecte de sa doctrine. En exposant mes idées, je me -trouve involontairement les opposer d'avance aux siennes. Comme -commentaire direct, les notes que j'ai mises au bas de presque -chaque page du texte de Ruskin suffisaient. Je n'aurais donc rien -à ajouter ici si je ne tenais à renouveler l'expression de ma -reconnaissance mon amie M<sup>lle</sup> Marie Nordlinger qui, tellement -mieux occupée à ces beaux travaux de ciselure où elle montre -tant d'originalité et de maîtrise, a bien voulu pourtant revoir de -près cette traduction, souvent la rendre moins imparfaite. Je veux -remercier aussi pour tous les précieux renseignements qu'il a bien -voulu me faire parvenir M. Charles Newton Scott, le poète et l'érudit -à qui l'on doit «L'Église et la pitié envers les animaux» et «L'Époque -de Marie-Antoinette», deux livres charmants qui devraient -être plus connus en France, pleins de savoir, de sensibilité et d'esprit.</p> - -<p><i>P.S.</i>—Cette traduction était déjà chez l'imprimeur quand a -paru dans la magnifique édition anglaise (<i>Library Edition</i>) des -œuvres de Ruskin que publient chez Allen MM. E.-T. Cook et Alexander -Wedderburn, le tome contenant <i>Sésame et les Lys</i> (au mois de juillet -1905). Je m'empressai de redemander mon manuscrit, espérant -compléter quelques-unes de mes notes à l'aide de celles de MM. Cook -et Wedderburn. Malheureusement si cette édition m'a infiniment intéressé, -elle n'a pu autant que je l'aurais voulu me servir au point de -vue de mon volume. Bien entendu la plupart des références étaient -déjà indiquées dans mes notes. La <i>Library Edition</i> m'en a cependant -fourni quelques nouvelles. Je les ai fait suivre des mots «nous dit la -<i>Library Edition</i>», ne lui ayant jamais emprunté un renseignement -sans indiquer immédiatement d'où il m'était venu. Quant aux -rapprochements avec le reste de l'œuvre de Ruskin on remarquera -que la «Library Edition» renvoie à des textes dont je n'ai pas -parlé, et que je renvoie à des textes qu'elle ne mentionne pas. Ceux -de mes lecteurs qui ne connaissent pas ma préface à la Bible d'Amiens -trouveront peut-être que, venant ici le second, j'aurais dû profiter -des références ruskiniennes de MM. Cook et Wedderburn. Les autres -comprenant ce que je me propose dans ces éditions ne s'étonneront -pas que je ne l'aie pas fait. Ces rapprochements tels que je les conçois -sont essentiellement individuels. Ils ne sont rien qu'un éclair -de la mémoire, une lueur de la sensibilité qui éclairent brusquement -ensemble deux passages différents. Et ces clartés ne sont pas aussi -fortuites qu'elles en ont l'air. En ajouter d'artificielles, qui ne -seraient pas jaillies du plus profond de moi-même fausserait la vue -que j'essaye, grâce à elles, de donner de Ruskin. La <i>Library Edition</i> -donne aussi de nombreux renseignements historiques et biographiques, -souvent d'un grand intérêt. On verra que j'en ai fait état -quand je l'ai pu, rarement pourtant. D'abord ils ne répondaient -pas absolument au but que je m'étais proposé. Puis la <i>Library -Edition</i>, édition purement scientifique, s'interdit tout commentaire -sur le texte de Ruskin, ce qui lui laisse beaucoup de place pour -tous ces documents nouveaux, tous ces inédits dont la mise au -jour est à vrai dire sa véritable raison d'être. Je fais au contraire -suivre le texte de Ruskin d'un commentaire perpétuel qui donne à ce volume -des proportions déjà si considérables qu'y ajouter la reproduction -d'inédits, de variantes, etc., l'aurait déplorablement surchargé. -(J'ai dû renoncer à donner les Préfaces de <i>Sésame</i>, et la 3<sup>e</sup> -Conférence que Ruskin ajouta plus tard aux deux primitives.) Tout -ceci dit pour m'excuser de n'avoir pu profiter davantage des notes -de MM. Cook et Wedderburn et aussi pour témoigner de mon admiration -pour cette édition vraiment définitive de Ruskin, qui offrira -à tous les Ruskiniens un si grand intérêt.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Ce que nous appelions, je ne sais pourquoi, un village est un -chef-lieu de canton auquel le Guide Joanne donne près de 3.000 -habitants.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif—de -ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose -d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il -retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé -sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité—est -resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. -Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec -calme; il me suffit d'ouvrir un volume des <i>Lundis</i> de Sainte-Beuve -et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de -M<sup>me</sup> d'Albany): «Rien ne <i>rappelait</i> en elle à cette -époque... <i>C'était</i> une petite femme dont la taille un peu affaissée -sous son poids avait perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la -plus profonde mélancolie.—Dans les romans, l'intention de faire de la -peine est si visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres -qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum -historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure -est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête -parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé -le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui -a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'Envers de -l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture, -au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien -convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et -puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie -et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la -bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un -plaisir doux et doré comme le miel.—Cet art d'ailleurs d'enfermer -tant d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est -pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté -à cette perfection. Je me souviendrai toujours—et avec quelle -reconnaissance—que la traduction de la Bible d'Amiens a été pour lui -le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais -écrites.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux -premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its -Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des -Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit, -dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire -précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et -les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre -Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre -d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de -«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre -éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a><i>Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois</i>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous -cette forme, dans le <i>Capitaine Fracasse</i>. Au lieu de «ainsi qu'il -appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement -«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus», -«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même -ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, -pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes -ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai -dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le <i>Capitaine -Fracasse</i>, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas -que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de -retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré -que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en -une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je -pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase -du <i>Capitaine Fracasse</i> aux iris et aux pervenches penchés au bord de -la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus -délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier -tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans -parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit: -«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes -un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien -davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant -prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je perds mon temps s'il faut les croire,</span><br /> -<span class="i0">Eux seuls du siècle sont l'honneur</span> -</div></div> - - -<p>et assure qu'il travaille beaucoup.</p> - -<p>Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son -temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot -dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus -que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination -du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi -remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son -caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à -profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques -projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. -Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux -qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, -etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une -seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se -libérer.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce -couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. -Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon -Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve: «Il (Sainte-Beuve) s'avisa -un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la -petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien -loin de Paris et je ne sais pas si <i>Volupté</i> aurait suffi à lui ouvrir -à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même -après les deux premiers volumes de son <i>Port-Royal</i>, le pieux savant -qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec -peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains -cartons... Ouvrez la deuxième édition de <i>Port-Royal</i> et vous verrez -la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon -Séché, <i>Sainte-Beuve</i>, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux -détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne -sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien -telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant -à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre -les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu -à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre -venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que -dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en -Hollande.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société -de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la -vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la -société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve -souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction -vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa -famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela) -dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché -intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement -ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y -insister autrement ici.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Paul Stapfer: <i>Souvenirs sur Victor Hugo</i>, parus dans <i>la -Revue de Paris.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>Schopenhauer, <i>le Monde comme Représentation et comme -Volonté</i> (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>«Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir -la cathédrale.» (<i>Voyage en Espagne</i>, p. 2.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de -M<sup>me</sup> Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et -le grand-père du brillant officier de cavalerie.—C'est lui aussi, je -pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les -communications de François II et de la reine de Naples. Voir Pierre de -la Gorce, <i>Histoire du second Empire.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a>La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne -s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes -usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France -sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de -perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en -font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand -écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on -donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les -<i>Lundis</i> de Sainte-Beuve et la <i>Vie littéraire</i> d'Anatole France. -Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, -on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de -son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines -personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez -Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les -procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de -favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne -son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la -clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans -<i>Chateaubriand et son groupe littéraire</i>, à prononcer sur Racine et -Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se -prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. -Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. -Combien peu le possèdent.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs -commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques -savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils -ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète -ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète -ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques». -Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique -qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis</span><br /> -<span class="i0">Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.»</span> -</div></div> - - -<p>C'est M. Anatole France:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces</span><br /> -<span class="i0">En habits de marquis, en robes de comtesses.»</span> -</div></div> - - -<p>Le dernier numéro de <i>la Renaissance latine</i> (15 mai 1905) me -permet, au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel -exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans -M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la -statuaire grecque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite; -ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir -été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver -puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé -tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une -raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une -attitude d'esprit si générale.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de -trouver à ces vers d'Andromaque:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?</span><br /> -<span class="i0">Qui te l'a dit?»</span> -</div></div> - - -<p>vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est -volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à -«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi -l'assassiner?» Et «Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner». -(On peut, se rappelant un autre vers d Andromaque: «Qui vous -l'a dit, seigneur, qu'il me méprise?» supposer que «Qui te l'a dit? est -pour «Qui te la dit, de l'assassiner?») Zigzags de l'expression (la ligne -récurrente et brisée dont je parle ci-dessus) qui ne laissent pas -d'obscurcir un peu le sens, si bien que j'ai entendu une grande actrice -plus soucieuse de la clarté du discours que de l'exactitude de la prosodie -dire carrément: «Pourquoi l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il fait?» -Les plus célèbres vers de Racine le sont en réalité parce qu'ils -charment ainsi par quelque audace familière de langage jetée -comme un pont hardi entre deux rives de douceur. «Je t'aimais -inconstant, <i>qu'aurais-je fait</i> fidèle.» Et quel plaisir cause la -belle rencontre de ces expressions dont la simplicité presque commune -donne au sens, comme à certains visages dans Mantegna, une si -douce plénitude, de si belles couleurs:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Et dans un fol amour ma jeunesse <i>embarquée</i>»...</span><br /> -<span class="i0">«Réunissons trois cœurs qui n'ont pu <i>s'accorder</i>».</span> -</div></div> - - -<p>Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le -texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres -des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur -langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque -universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la -musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle -cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la -voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire -où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois -qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des -photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle -pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette -église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à -pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes -riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui -enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne -peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place -même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec -ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais -d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais -accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et -complexe individualité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>«Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit -en Dieu mon Sauveur, etc.—» Zacharie son père fut rempli du Saint -Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu -d'Israël de ce qu'il a racheté, etc...» «Il la reçut dans ses bras, -bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur -s'en aller en paix...»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer -que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que -saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela -ressert suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan -et notamment de saint Paul, pp. 257 et suiv.; les Apôtres, pp. 99 et 100, -Marc-Aurèle, pp. 502, 503, etc.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>PREMIÈRE CONFÉRENCE</h4> - -<h4><a id="SESAME">SÉSAME</a></h4> - -<h4><a id="DES_TRESORS_DES_ROIS">DES TRÉSORS DES ROIS</a></h4> - - -<div class="blockquot-half"> -<p><i>À M. Reynaldo Hahn, à l'auteur -des «Muses pleurant la mort de -Ruskin», cette traduction est dédiée -en témoignage de mon admiration -et de mon amitié.</i></p> - -<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p></div> - - - -<h4>PREMIÈRE CONFÉRENCE</h4> - -<h4><i>SÉSAME</i></h4> - -<h4>DES TRÉSORS DES ROIS</h4> - - -<div class="blockquot-half"> -<p>«Vous aurez chacun un gâteau de -Sésame et dix livres.»</p> - -<p style="margin-left: 40%;">LUCIEN: <i>Le Pêcheur</i><a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>.</p> -</div> - - -<p>1. Mon premier devoir ce soir est de vous demander pardon de -<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -l'ambiguité du titre sous lequel le sujet de la conférence a été -<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -annoncé: car en réalité je ne vais parler ni de rois, connus comme -régnant, ni de trésors conçus comme contenant la richesse, mais d'un -tout autre ordre de royauté et d'une autre sorte de richesses que -celles ordinairement reconnues. J'avais même l'intention de vous -demander de m'accorder votre attention, pendant quelque temps, de -confiance, et (comme on le machine quelquefois quand on emmène un ami -pour lui faire voir dans la nature un site favori) de cacher ce que je -désirais le plus montrer avec l'imparfait degré d'artifice dont je -suis capable jusqu'à ce que, au moment où vous vous y attendiez le -moins, nous ayons atteint le meilleur point de vue par des sentiers -détournés. Mais comme aussi j'ai entendu dire par des hommes exercés -à parler en public, que les auditeurs ne sont jamais si fatigués que -par l'effort qu'ils font pour suivre un orateur qui ne leur laisse pas -entrevoir son but, j'enlèverai de suite le léger masque, et vous dirai -franchement que je veux vous entretenir des trésors cachés dans les -livres; de la manière dont nous les découvrons ou dont nous les -laissons échapper. Un grand sujet, direz-vous, et vaste! Oui; si vaste -que je n'essaierai pas d'en mesurer l'étendue; j'essaierai seulement de -vous présenter quelques réflexions sur la lecture qui s'emparent de -<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -moi chaque jour plus profondément<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>, comme j'observe la marche de -l'esprit public par rapport à nos moyens d'éducation plus larges de -jour en jour; et l'extension croissante que prend en conséquence -l'irrigation, par la littérature, des couches les plus basses.</p> - -<p>2. Il se trouve que j'ai professionnellement quelques rapports avec des -écoles pour jeunes gens de différentes classes sociales et je reçois -beaucoup de lettres de parents relatives à l'éducation de leurs -enfants. Dans la masse de ces lettres je suis toujours frappé de voir -l'idée de «une position dans la vie» prendre le pas sur toutes les -autres préoccupations dans l'esprit des parents, plus spécialement des -mères. «L'éducation convenant à telle et telle condition sociale», -telle est la phrase, tel est le but, toujours. Ils ne cherchent jamais, -si je comprends bien, une éducation bonne en elle-même;—même la -conception d'une excellence abstraite dans l'éducation semble rarement -atteinte par les correspondants. Mais une éducation «qui maintiendra -un bon vêtement sur le dos de mon fils, qui le rendra capable de sonner -avec confiance la sonnette du visiteur aux portes à doubles sonnettes; -qui aura pour résultat définitif l'établissement d'une porte à double -sonnette dans sa propre maison; en un mot qui le conduira à l'avancement -dans la vie, <i>voilà</i> pourquoi nous prions à genoux, et ceci -<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -est <i>tout</i> ce pour quoi nous prions». Il ne paraît jamais venir à -l'esprit des parents qu'il puisse exister une éducation qui, par -elle-même, <i>soit</i> un avancement dans la vie; que toute autre que -celle-là peut être un avancement dans la mort; et que cette éducation -essentielle peut être plus facilement acquise ou donnée qu'ils ne le -supposent s'ils s'y prennent bien; tandis qu'elle ne peut être acquise -à aucun prix et par aucune faveur s'ils s'y prennent mal.</p> - -<p>3. En réalité, parmi les idées aujourd'hui prévalentes et d'une -puissance effective sur l'esprit de ce plus actif des pays, je crois que -la première, au moins celle qui est avouée avec la plus grande -franchise, et mise en avant comme le meilleur stimulant pour l'effort de -la jeunesse est celle de «l'Avancement dans la vie». Puis-je vous -demander de considérer avec moi ce que cette idée contient, en fait, -et ce qu'elle devrait contenir?</p> - -<p>En fait, à présent, «Avancement dans la vie» veut dire, se mettre en -évidence dans la vie; obtenir une position qui sera reconnue par les -autres respectable et honorable<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>. Nous n'entendons pas par cet -avancement, en général, le simple acquérir de l'argent, mais qu'on -sache que nous en avons acquis; non pas l'accomplissement d'aucune -grande chose, mais qu'on voie que nous l'avons accomplie. En un mot nous -cherchons la satisfaction de notre soif de l'applaudissement. Cette -soif, si elle est la dernière infirmité de nobles esprits, est aussi -<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -la première infirmité des esprits faibles<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>; et au total l'influence -impulsive la plus puissante sur la moyenne de l'humanité; les plus -grands efforts de la race ayant toujours pu être attribués à l'amour -de la louange, comme ses plus grands désastres à l'amour du -plaisir<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a>.</p> - -<p>4. Je ne compte ni critiquer ni défendre cette force d'impulsion. Je -veux seulement que vous sentiez combien elle est à la racine de -l'effort; spécialement de tout effort moderne<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>. C'est la -satisfaction de la vanité qui est pour nous le stimulant du travail et -le baume du repos; elle touche de si près aux sources même de la vie -que la blessure de notre vanité est toujours dite et à bon droit, dans -sa mesure, mortelle; nous l'appelons «mortification», employant la -même expression que nous appliquerions à un mal physique gangréneux -et incurable.</p> - -<p>Et quoique peu d'entre nous soient assez médecins pour reconnaître les -effets de cette passion sur la santé et l'énergie, je crois que la -plupart des hommes honnêtes connaissent et reconnaîtraient à -l'instant sa puissance directrice sur eux comme mobile.</p> - -<p>Le marin ne désire généralement pas être fait capitaine seulement -parce qu'il peut gouverner le bateau mieux qu'aucun autre matelot à -bord. Il désire être fait capitaine pour pouvoir être <i>appelé</i> -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -capitaine. Le clergyman ne désire habituellement pas être fait -évêque parce qu'il croit qu'aucune autre main ne peut aussi fermement -que la sienne diriger le diocèse à travers les difficultés. Il veut -être fait évêque, avant tout pour être appelé «Monseigneur»<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a>. -Et un prince ne désire ordinairement pas agrandir, ou un sujet -conquérir un royaume parce qu'il croit que personne d'autre ne peut -servir l'État aussi bien sur le trône, mais, simplement, parce qu'il -désire être appelé «Votre Majesté», par autant de lèvres qu'on -peut en amener à proférer cette expression.</p> - -<p>5. Ceci donc étant l'idée principale de «l'avancement dans la vie», -sa force s'applique pour nous tous, selon notre condition, -particulièrement à ce second résultat d'un tel avancement que nous -appelons «aller dans la bonne société». Nous voulons aller dans la -bonne société non pour la voir, mais pour y être vu, et notre notion -de sa bonté repose en premier lieu sur son éclat.</p> - -<p>Voulez-vous me pardonner si je m'arrête un instant pour poser ce que je -crains que vous n'appeliez une question impertinente? Je ne poursuis -jamais une conférence si je ne sens pas, ou ne sais pas, si mon -auditoire est avec moi ou contre moi; cela m'est assez égal que ce soit -l'un ou l'autre, au début, mais encore ai-je besoin de le savoir; et -j'aimerais découvrir en cet instant si vous êtes d'avis que je place -les mobiles généraux de l'action trop bas. Je suis résolu, ce soir, -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -à les placer assez bas pour qu'ils soient acceptés comme probables; -car toutes les fois que, dans mes écrits sur l'Économie Politique, je -suppose qu'un peu d'honnêteté, ou de générosité, ou de ce qu'on a -coutume d'appeler «vertu» peut être pris pour base d'un motif humain -d'action, les gens me répondent toujours: «Vous ne devez pas tabler -là-dessus, ce n'est pas dans la nature humaine: vous ne devriez rien -admettre de commun aux hommes que le désir d'acquérir et l'envie; -aucun autre sentiment n'a d'influence sur eux qu'accidentellement ou -dans des matières qui ne relèvent pas des affaires». Aussi ce soir je -commence bas dans l'échelle des motifs; mais il faut que je sache si -vous trouvez que j'ai raison de faire ainsi. Par conséquent laissez-moi -demander à ceux qui accordent que l'amour de la louange est -ordinairement dans l'esprit des hommes le motif le plus puissant de -rechercher l'avancement, et le désir honnête d'accomplir un devoir -quelconque un motif tout à fait secondaire, de lever les mains. -(<i>Environ une dizaine de mains se lèvent, l'auditoire en partie -n'étant pas sûr que le conférencier soit sérieux, et en partie -intimide d'avoir à affirmer une opinion.</i>) Je suis très sérieux, j'ai -réellement besoin de savoir ce que vous pensez, toutefois je pourrai -m'en rendre compte en posant la question inverse. Ceux qui pensent que -le devoir est généralement le premier mobile et la louange le second -veulent-ils lever les mains? (<i>On assure qu'une main s'est levée -derrière le conférencier.</i>) Très bien; je vois que vous m'approuvez, -et que vous ne trouvez pas que j'aie placé mon point de départ trop -bas. Maintenant, sans vous tourmenter par de nouvelles questions, je me -<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -risque à supposer que vous admettez du moins le devoir comme un mobile -secondaire ou tertiaire. Vous pensez que le désir de faire quelque chose -d'utile, ou d'obtenir quelque bien réel est en effet une idée -existante collatérale (quoique secondaire) au désir d'avancement de la -plupart des hommes. Vous accorderez que des hommes moyennement honnêtes -désirent une place et une fonction, du moins dans une certaine mesure, -pour l'amour d'une influence bienfaisante<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a>; et aimeraient à -fréquenter plutôt des gens sensés et instruits que des fous et des -ignorants, qu'ils dussent ou non être vus avec eux<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>—; et -finalement, sans vous ennuyer à vous répéter les truismes courants -sur le prix des amitiés, et l'influence des fréquentations, vous -admettrez sans doute que nos amis peuvent être sincères et nos -compagnons sages, et que seront en proportion du sérieux et du -discernement avec lesquels nous choisirons les uns et les autres, nos -chances générales d'être heureux et utiles.</p> - -<p>6. Mais en supposant que nous ayons la volonté et l'intelligence de -<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -bien choisir nos amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir! Ou du -moins combien est limitée pour la plupart la sphère de ce choix<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>! -À peu près toutes nos liaisons sont déterminées par le hasard ou la -<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -nécessité; et restreintes à un cercle étroit. Nous ne pouvons pas -connaitre qui nous voudrions; et ceux que nous connaissons, nous ne -pouvons pas les avoir à côté de nous, quand nous aurions le plus -besoin d'eux. Un cercle de l'intelligence humaine n'est jamais ouvert -que momentanément et partiellement à ceux qui sont au-dessous. Nous -pouvons, par une bonne fortune, entrevoir un grand poète, et entendre -le son de sa voix, ou poser une question à un homme de science qui nous -répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix minutes d'entretien dans -le cabinet d'un Ministre, et obtenir des réponses pires que le silence, -étant trompeuses, ou attraper une ou deux fois dans notre vie le -privilège de jeter un bouquet sur le chemin d'une princesse ou -d'arrêter le regard bienveillant d'une reine. Et pourtant ces hasards -fugitifs, nous les convoitons; nous dépensons nos années, nos passions -<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> -et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, tandis que -durant ce temps, il y a une société qui nous est continuellement -ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps que nous le -souhaiterions, quels que soient notre rang et notre métier; nous -parleraient dans les termes les meilleurs qu'ils puissent choisir, et -des choses les plus proches de leur cœur. Et cette société, parce -qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire -attendre près de nous toute une journée (rois et hommes d'État -attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour -l'obtenir) dans ces antichambres étroites et simplement meublées, les -rayons de nos bibliothèques, nous ne tenons aucun compte d'elle; -peut-être dans toute la journée n'écoutons-nous jamais un seul mot de -ce qu'elle aurait à nous dire!</p> - -<p>7. Vous me direz peut-être, ou vous penserez à part vous, que -l'apathie avec laquelle nous regardons cette société des nobles qui -nous prient de les écouter et la passion avec laquelle nous poursuivons -la compagnie des ignobles, probablement, qui nous méprisent ou qui -n'ont rien à nous enseigner, sont fondées sur ceci—que nous pouvons -voir les visages des hommes vivants et que c'est d'eux, et non de leurs -dires, que nous recherchons l'intimité. Mais il n'en est pas ainsi. -Supposez que vous ne deviez jamais voir leurs visages,—supposez que -vous soyez placé derrière un paravent dans le cabinet de l'homme -d'État ou dans la chambre du Prince, ne seriez-vous pas content -d'écouter leurs paroles, bien qu'il vous fût défendu de vous avancer -<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -hors du paravent? Et quand le paravent est seulement de plus petite -dimension, plié en deux au lieu d'être plié en quatre, et que vous -pouvez être caché derrière la couverture des deux cartons qui relient -un livre, et écouter toute la journée non la conversation -accidentelle, mais les discours réfléchis, voulus, choisis, des plus -sages parmi les hommes, cette véritable audience, cet honorable conseil -privé, vous les méprisez!</p> - -<p>8. Mais peut-être direz-vous que c'est parce que les gens vivants -parlent de ce qui se passe et qui est pour vous d'un intérêt -immédiat, que vous désirez les entendre. Non; cela ne peut être -ainsi, car les gens vivants eux-mêmes vous parleront beaucoup mieux des -sujets actuels dans leurs écrits que dans le négligé de la causerie.</p> - -<p>Mais j'admets que ce motif vous influence dans la limite où vous -préférez les écrits rapides et éphémères aux écrits lents et -durables, aux livres proprement dits. Car tous les livres peuvent se -diviser en deux classes: les livres du moment et les livres pour tous -les temps. Notez cette distinction: elle ne concerne pas seulement la -qualité. Ce n'est pas simplement le mauvais livre qui ne dure pas, et -le bon qui dure. C'est une distinction de genres. Il y a de bons livres -du moment et de bons livres pour tous les temps; il y a de mauvais -livres du moment et de mauvais pour tous les temps. Je dois définir ces -deux sortes de livres avant d'aller plus loin.</p> - -<p>9. Le bon livre du moment, donc,—je ne parle pas des -mauvais—est simplement l'entretien utile ou agréable de quelque -personne avec<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -laquelle vous ne pouvez converser autrement, imprimé pour vous. Souvent -très utile, vous disant ce que vous avez besoin de savoir, souvent -très agréable comme l'entretien d'un ami intelligent qui serait là. -Ces brillants récits de voyages, ces publications où une question est -discutée avec bonne humeur et esprit; ces narrations vivantes et -pathétiques sous la forme de roman, ces récits documentés d'histoire -contemporaine écrits par ceux qui y ont joué un rôle effectif, tous -ces livres du moment, multipliés parmi nous à mesure que l'éducation -se répand davantage, appartiennent en propre au présent; nous devrions -leur être très reconnaissants et être tout honteux de nous-même si -nous n'en faisons pas un bon usage. Mais nous en faisons le pire usage -si nous leur permettons d'usurper la place des vrais livres; car, -strictement parlant, ils ne sont pas du tout des livres, mais simplement -des lettres ou des journaux mieux imprimés. La lettre de notre ami peut -être délicieuse ou nécessaire aujourd'hui; si elle vaut d'être -gardée ou non est à considérer. Le journal peut venir absolument à -point à l'heure du déjeuner, mais assurément ce n'est pas une lecture -pour toute la journée. Aussi, même reliée en volume, la longue lettre -qui vous donne tant de détails agréables sur les auberges et les -routes, et le temps qu'il faisait l'an dernier dans tel lieu, ou qui -vous raconte cette amusante histoire, ou vous donne les circonstances -vraies de tels ou tels événements historiques, peut, bien qu'il puisse -être précieux d'y recourir à l'occasion, ne pas être du tout, dans -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -le vrai sens du mot, un livre, ni, encore, dans le vrai sens du mot, à -lire. Un livre est essentiellement une chose non parlée, mais -écrite<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>, et écrite dans un but non de simple communication, mais de -permanence.—Le livre-causerie est imprimé seulement parce que -l'auteur ne peut pas parler à un millier de personnes à la fois; s'il le -pouvait il le ferait; le volume n'est que la <i>multiplication</i> de sa -voix. Vous ne pouvez vous entretenir avec votre ami dans l'Inde. Si vous -le pouviez, vous le feriez; au lieu de cela, vous écrivez, c'est -simplement la <i>transmission</i> de la voix. Mais un livre est écrit non -pour multiplier simplement la voix, non pour la transporter, simplement, -mais pour la perpétuer<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>. L'auteur a quelque chose à dire dont il -perçoit la vérité ou la beauté secourable. Autant qu'il sache, -<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -personne ne l'a encore dit; autant qu'il sache, personne d'autre ne peut -le dire. Il est obligé à le dire, clairement et mélodieusement s'il -le peut, clairement en tous cas. Dans l'ensemble de sa vie il sent que -ceci est la chose, ou le groupe de choses qui est réel pour lui; ceci -est le fragment de connaissance véritable ou vision, que sa part de la -lumière du soleil, son lot sur la terre lui ont permis de saisir. Il -voudrait le fixer pour toujours<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a>, le graver sur le rocher s'il le -pouvait, en disant: «Ceci est le meilleur de moi; pour le reste, j'ai -mangé et dormi, aimé et haï comme un autre, ma vie fut comme une -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -vapeur<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>, et n'est pas, mais ceci je le vis et le connus; ceci, si -quelque chose de moi l'est, est digne de votre souvenir.» Ceci est son -écrit, c'est dans sa petite capacité d'homme et quel que soit le -degré d'inspiration véritable qui est en lui, son inscription ou -écriture. Ceci est un «Livre».</p> - -<p>10. Peut-être pensez-vous qu'aucun livre n'a jamais été écrit ainsi?</p> - -<p>Mais de nouveau je vous demande: croyez-vous tant soit peu à -l'honnêteté, ou estimez-vous qu'il n'y ait jamais aucune honnêteté -ni bonté dans un homme sage? Aucun de nous, j'espère, n'est assez -malheureux pour penser cela. Eh bien, toute parcelle de l'œuvre d'un -homme sage qui est faite honnêtement et avec bonté, cette parcelle est -son livre ou son morceau d'art.</p> - -<p>Il est toujours mêlé de mauvais fragments, de travail mal fait, -redondant, affecté. Mais si vous lisez bien, vous découvrirez -facilement les parties vraies, et celles-ci <i>sont</i> le livre<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span></p> - -<p>11. Eh bien, des livres de cette espèce ont été écrits à toutes les -époques, par leurs plus grands hommes<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>—par de grands lettrés, de -grands hommes d'État et de grands penseurs. Tous sont à votre -disposition et la Vie est courte. Vous avez déjà entendu dire cela -auparavant: cependant avez-vous pris les mesures et tracé la carte de -cette courte vie et de ses possibilités? Savez-vous, si vous lisez -ceci, que vous ne pouvez pas lire cela, que ce que vous laissez -échapper aujourd'hui, vous ne pourrez le retrouver demain<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>? -Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre garçon -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -d'écurie, quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des -reines<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>? ou vous flattez-vous de garder quelque dignité et -conscience de vos propres droits au respect, quand vous jouez des coudes -<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> -avec la foule affairée et vulgaire, ici pour une «entrée» et là -pour une audience, quand pendant tout ce temps-là cette cour éternelle -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -vous est ouverte où vous trouveriez une compagnie vaste comme le monde, -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> -nombreuse comme ses jours<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>, la puissante, la choisie, de tous les -lieux et de tous les temps. Dans celle-là vous pouvez toujours -pénétrer, vous y choisirez vos amitiés, votre place, selon qu'il vous -plaira; de celle-là, une fois que vous y avez pénétré, vous ne -pouvez jamais être rejeté que par votre propre faute; là, par la -noblesse de vos fréquentations, sera mise à une épreuve certaine -votre noblesse véritable, et les motifs qui vous poussent à lutter -pour prendre une place élevée dans la société des vivants, verront -toute la vérité et la sincérité qui est en eux mesurée par la place -que vous désirez occuper dans la société des morts<a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span></p> - -<p>12. «La place que vous désirez» et la place dont vous vous êtes -rendu digne, dois-je aussi dire, parce que, remarquez, cette cour -diffère de toute l'aristocratie vivante en ceci: elle est ouverte au -travail et au mérite, mais à rien d'autre. Aucune richesse ne -corrompre, aucun nom n'intimidera, aucun artifice ne trompera le gardien -de ces portes Élyséennes. Au sens profond du mot, aucune personne vile -ou vulgaire n'entre là<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>. Aux portes cochères de ce silencieux -Faubourg Saint-Germain on ne vous pose qu'un bref interrogatoire: -«Méritez-vous d'entrer? Passez. Demandez-vous la compagnie des nobles? -Faites-vous noble vous-même, et vous le serez. Désirez-vous ardemment -la conversation des sages? Apprenez à la comprendre et vous -l'entendrez. Mais à d'autres conditions? Non. Si vous ne voulez vous -élever jusqu'à nous, nous ne pouvons nous courber jusqu'à vous. Le -lord vivant peut affecter la courtoisie, le philosophe vivant peut par -bienveillance s'efforcer de vous traduire sa pensée, mais ici nous ne -feignons ni n'interprétons; il faut vous élever au niveau de nos -pensées si vous voulez être réjoui par elles et partager nos -<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -sentiments si vous voulez percevoir notre présence.»</p> - -<p>13. Ceci, donc, est ce que vous avez à faire et j'admets que c'est -beaucoup. Vous devez en un mot aimer ces gens pour pouvoir vous trouver -au milieu d'eux. L'ambition ne serait d'aucun usage. Ils méprisent -votre ambition. Il faut que vous les aimiez et montriez votre amour des -deux manières suivantes:</p> - -<p>1° D'abord par un désir sincère d'être instruits par eux et d'entrer -dans leurs pensées. D'entrer dans les leurs, remarquez, non de -retrouver les vôtres exprimées par eux. Si celui qui écrivit le livre -n'est pas plus sage que vous, Vous n'avez pas besoin de le lire; s'il -l'est, il pensera autrement que vous à bien des égards<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a>.</p> - -<p>2° Nous sommes très prêts à dire d'un livre: «Comme ceci est bien, -c'est exactement ce que je pense!» Mais le sentiment juste est: «Comme -ceci est étrange! Je n'avais jamais songé à cela avant, et cependant -je vois que c'est vrai; ou si je ne le vois pas maintenant, j'espère -que je le verrai quelque jour.» Mais que ce soit avec cette soumission -ou non, du moins soyez sûr que vous allez à l'auteur pour atteindre -<i>sa</i> pensée, non pour trouver la vôtre. Jugez-la ensuite, si vous vous -croyez qualifié pour cela; mais comprenez-la d'abord<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>. Et soyez sûr -<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -aussi, si l'auteur a une valeur quelconque, que, que vous n'arriverez -pas d'un seul coup à sa pensée; bien plus qu'à sa pensée entière -vous n'arriverez d'aucune façon avant bien longtemps. Non qu'il ne dise -ce qu'il veut dire, et aussi qu'il ne le dise fortement; mais cette -pensée, il ne peut pas la dire tout entière et, ce qui est plus -étrange, il ne le veut pas, mais d'une manière cachée et par -paraboles, de façon qu'il puisse savoir que vous avez besoin -d'elle<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a>. Je ne puis découvrir entièrement la raison de ceci, ni -analyser cette cruelle réticence qui est au cœur des sages et leur -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> -fait toujours cacher leurs pensées les plus profondes<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>. Ils ne vous -la donnent pas en manière d'aide, mais de récompense, et veulent -s'assurer que vous la méritez avant qu'ils vous permettent de -l'atteindre. Mais il en va de même avec le symbole matériel de la -sagesse, l'or. Nous ne voyons pas vous et moi de raison qui s'opposerait -à ce que les forces électriques de la terre portassent ce qui existe -d'or dans son sein, tout à la fois, jusqu'au sommet des montagnes afin -que les rois et les peuples puissent savoir que tout l'or qu'ils -pourraient trouver est là et sans la peine de creuser, sans risque ou -perte de temps, puissent l'enlever, et en monnayer autant qu'ils en ont -besoin. Mais la nature n'agit pas ainsi. Elle le met sous terre, dans de -petites fissures, nul ne sait où; vous pouvez creuser longtemps, et -n'en pas trouver; il vous faut creuser péniblement pour en trouver.</p> - -<p>14. Et il en est exactement de même de la meilleure sagesse des hommes. -Quand vous arrivez à un bon livre, vous devez vous demander: «Suis-je -disposé à travailler comme le ferait un mineur australien? Mes pioches -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -et mes pelles sont-elles en bon état et suis-je moi-même dans la tenue -voulue, mes manches bien relevées jusqu'à l'épaule? ai-je bonne -respiration et bonne humeur?» Et (prolongeant un peu la figure, au -risque d'ennuyer, car c'en est une extrêmement utile) le métal à la -recherche duquel vous vous êtes mis étant la pensée de l'auteur, ou -son intention, ses mots sont comme le rocher que vous avez à écraser -et à fondre avant d'y atteindre. Et vos pioches sont votre propre -pensée, votre intelligence et votre savoir; votre haut fourneau est -votre propre âme pensante. N'espérez pas arriver à la pensée d'aucun -bon auteur sans ces instruments et ce feu; souvent vous aurez besoin du -ciseau le plus tranchant et le plus fin, du travail de fusion le plus -patient, avant que vous puissiez recueillir une parcelle du métal.</p> - -<p>15. Et c'est pourquoi, avant tout, je vous dis instamment -(je <i>sais</i> que j'ai raison en -ceci)<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>: vous devez prendre l'habitude de regarder aux -mots avec intensité et en vous assurant de leur signification syllabe -par syllabe, plus, lettre par lettre. Car, bien que ce soit seulement -pour indiquer que ce sont les lettres qui y remplissent les fonctions de -signes, au lieu des sons, que l'étude des livres est appelée -«littérature» et qu'un homme qui y est versé est appelé d'un commun -accord, par toutes les nations, un homme de lettres au lieu d'un homme -de livres, ou de mots, vous pouvez toutefois relier à cette -<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> -dénomination toute contingente cette vérité<a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a>, que vous pourriez -lire tous les livres du British Museum (si vous viviez assez longtemps -pour cela) et rester une personne complètement <i>illettrée</i>, un -ignorant; mais que si vous lisez dix pages d'un bon livre, lettre par -lettre (c'est-à-dire avec une justesse réelle), vous êtes à tout -jamais, dans une certaine mesure, une personne instruite. Toute la -différence qui existe entre l'éducation et la non-éducation (en ne -s'occupant que de la partie purement intellectuelle) consiste dans cette -exactitude. Un gentleman instruit peut ne pas connaître un grand nombre -de langues, peut ne pas être capable d'en parler une autre que la -sienne, peut avoir lu très peu de livres. Mais quelque langue qu'il -sache, il la sait d'une manière précise; quel que soit le mot qu'il -prononce, il le prononce correctement; par-dessus tout il est versé -dans l'armorial des mots, distingue d'un coup d'œil les mots de bonne -lignée et de vieux sang des mots canailles modernes; il a dans la tête -les noms de leurs ancêtres, quels mariages ils ont contracté entre -<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -eux, leurs parentés éloignées, dans quelle mesure ils sont reçus<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a> -et les fonctions qu'ils ont remplies parmi la noblesse nationale des -mots en tout temps et en tout pays. Mais une personne illettrée peut -savoir, grâce à sa mémoire, beaucoup de langues, et les parler toutes -et cependant ne pas savoir, en réalité, un seul mot d'aucune, un mot -même de la sienne. Un marin suffisamment habile et intelligent sera -capable de gagner la plupart des ports; toutefois il n'aurait qu'à -prononcer une phrase de n'importe quelle langue pour qu'on reconnaisse -en lui un homme illettré<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>. De même l'accent, le tour d'expression -dans une seule phrase distingue tout de suite un savant; et ceci est -senti si fortement, admis d'une manière si absolue par les personnes -instruites, qu'il suffit d'un faux accent ou d'une syllabe erronée dans -le Parlement de toutes les nations civilisées pour assigner pour -<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -toujours à un homme un rang d'une certaine infériorité.</p> - -<p>16. Et ceci est juste, mais c'est dommage que l'exactitude sur laquelle -on insiste ne soit pas plus importante, et requise pour un but plus -sérieux. Il est bien qu'une fausse mesure latine excite un sourire à -la chambre des Communes; mais il est mal qu'une fausse acception -anglaise n'y excite pas un froncement de sourcils.</p> - -<p>Veillez à l'accent des mots et de près: veillez de plus près encore -à leur signification, et un plus petit nombre fera le travail. Quelques -mots bien choisis et avec discernement<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a> feront le travail qu'un -millier ne peut faire quand chacun dans un emploi équivoque fait -fonction d'un autre. Oui; et les mots, s'ils ne sont surveillés, feront -quelquefois une besogne mortelle<a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a>. Il y a des mots masqués, -bourdonnant et rôdant en ce moment autour de nous en Europe (il n'y en -a jamais eu tant, grâce à l'expansion d'une «information» -superficielle, malpropre, brouillonne, infectieuse, ou plutôt d'une -<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -déformation s'étendant à tout, grâce à ce qu'on apprend dans les -écoles des leçons de catéchisme et des mots, au lieu de pensées -humaines); il y a, dis-je, çà et là tout autour de nous, des mots -masqués que personne ne comprend, mais que chacun emploie; bien plus, -la plupart des gens sont prêts à se battre pour eux, vivront pour eux, -ou même mourront pour eux, s'imaginant qu'ils signifient telle, ou -telle, ou encore telle autre, des choses qui leur sont chères, car de tels -mots portent des manteaux de caméléons—des manteaux de <i>lions du -sol</i><a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a> de la couleur qu'a chez tous les hommes le sol même de leur -imagination, ils s'embusquent sur ce sol, et, d'un bond, déchirent leur -homme. Il n'y eut jamais créatures de proie si malfaisantes, ni -diplomates si rusés, ni empoisonneurs si mortels, que ces mots -masqués: ils sont les injustes intendants des idées de tous les -hommes: quelque fantaisie ou instinct favori que choisisse un homme, il -le donne à son mot masqué préféré pour en prendre soin; le mot à -la fin arrive à prendre sur lui un pouvoir infini, vous ne pouvez -arriver à lui sans avoir recours à son ministère.</p> - -<p>17. Et dans des langues aussi mêlées dans leur origine que l'anglais -il y a une fatale puissance d'équivoque mise entre les mains des -hommes, qu'ils le veuillent ou non, par le fait qu'ils ont licence -d'employer des mots grecs ou latins pour une idée quand ils veulent la -<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> -rendre imposante et des mots saxons ou des mots communs d'une autre -dérivation quand ils veulent qu'elle soit vulgaire. Quel effet -singulier et salutaire, par exemple, nous produirions sur les esprits de -gens qui ont l'habitude de prendre la forme du mot duquel ils vivent -pour la vertu cachée qu'il exprime, si nous gardions, ou rejetions, une -fois pour toutes, la forme grecque «biblos» ou «biblion», comme -l'expression juste pour «livre», au lieu de l'employer seulement dans -le cas particulier ou nous désirons donner de la dignité à l'idée, -et de la traduire en anglais partout ailleurs. Combien il serait -salutaire pour bien des personnes simples, si, dans des passages, pour -prendre un exemple, comme Actes XIX, nous conservions l'expression -grecque au lieu de la traduire, et si elles avaient à lire: «Beaucoup -de ceux aussi qui exerçaient des arts étranges réunirent leurs bibles -et les brûlèrent devant tout le monde; ils en comptèrent le prix et -le trouvèrent de cinquante mille pièces d'argent.» Ou bien au -contraire si nous la traduisions là où nous avons l'habitude de la -conserver et si nous parlions du «Saint Livre» au lieu de la «Sainte -Bible», il pourrait entrer dans un plus grand nombre de têtes -qu'aujourd'hui que la Parole de Dieu, par laquelle les cieux furent -créés jadis et par laquelle ils sont maintenant tenus en réserve<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a>, -ne peut pas être donnée comme présent à tout le monde, dans une -reliure de maroquin<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>, ni semée sur toutes les routes à l'aide de la -<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -charrue à vapeur ou de la presse à vapeur; mais est néanmoins offerte -à nous journellement et est par nous refusée avec mépris; et, semée -en nous journellement, est, par nous, aussi immédiatement que possible, -étouffée.</p> - -<p>18. Et de même, considérez quel effet a été produit sur l'esprit du -peuple en Angleterre par l'habitude d'user de l'éclat bruyant de la -forme latine «Damno» pour traduire le grec ϰαταϰρινω toutes -les fois que charitablement on désire lui donner toute sa violence et -d'y substituer le modéré «condamner» quand on préfère lui garder -quelque douceur; et quels remarquables sermons ont été prêchés par -des clergymen illettrés sur: «celui qui croit ne sera pas damné», -lesquels auraient reculé d'horreur à traduire (Heb., XI, 7) «le salut -de sa maison par lequel il damna le monde» ou (Jean, VIII, 10-11): -<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -«Femme, est-ce qu'aucun homme ne t'a damnée<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a>? Elle dit: «Aucun -homme Seigneur.» Jésus lui répondit: «Moi non plus, je ne te damne -pas. Va et ne pèche plus.» Et si des schismes ont divisé l'esprit de -l'Europe, qui ont coûté des mers de sang, et dans la défense desquels -<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -les plus nobles âmes des hommes ont été réduites à néant dans un -désespoir frénétique et jetées innombrables comme les feuilles des -<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> -forêts,—ces schismes, quoique en réalité fondés sur des causes plus -profondes, ont été néanmoins rendus pratiquement possibles surtout -par l'adoption en Europe du mot grec qui signifie une réunion publique -(ecclesia), pour donner quelque chose de particulièrement respectable -à de telles réunions toutes les fois qu'elles étaient tenues dans des -buts religieux; et d'autres équivoques collatérales telles que -l'habituelle équivoque anglaise qui consiste à employer le mot -«priest» comme contraction de «presbyter».</p> - -<p>19. Maintenant de façon à vous comporter correctement vis-à-vis des -mots, voici l'habitude que vous devez prendre. À peu près chaque mot -de votre langue a été d'abord un mot d'une autre langue, saxon, -allemand, français, latin ou grec (pour ne pas parler des dialectes -orientaux et primitifs). Et beaucoup de mots ont été tout cela; -c'est-à-dire ont été d'abord grecs, puis latins, français ou -allemands ensuite, et anglais enfin; subissant un certain changement de -sens et d'usage sur les lèvres de chaque nation; mais conservant une -même signification vitale profonde, que tous les bons lettrés sentent -<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -encore aujourd'hui quand ils l'emploient. Si vous ne savez pas -l'alphabet grec, apprenez-le, jeune ou vieux, fille ou garçon, qui que -vous puissiez être<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>; si vous avez l'intention de lire sérieusement -(ce qui naturellement implique que vous ayez quelque loisir à votre -disposition), apprenez votre alphabet grec, ayez ensuite de bons -dictionnaires de toutes ces langues et si jamais vous avez des doutes -sur un mot, allez à sa recherche avec une patience de chasseur. Lisez -à fond les cours de Max Muller pour commencer; et après cela ne -laissez jamais échapper un mot qui vous semble suspect. C'est un -travail sévère; mais vous le trouverez, même au commencement, -intéressant, et à la fin inépuisablement amusant. Et ce que votre -esprit gagnera, en fin de compte, en force et en précision sera tout à -fait incalculable. Notez que ceci n'implique pas la connaissance, ou -seulement l'essai de connaître le grec, le latin ou le français. Il -faut toute une vie pour apprendre à fond une langue. Mais vous pouvez -facilement connaître les sens par lesquels un mot anglais a passé, et -ceux qu'il doit encore avoir dans les ouvrages d'un bon écrivain.</p> - -<p>20. Et maintenant simplement pour l'amour de l'exemple, je veux, avec -votre permission, lire avec vous quelques lignes d'un vrai livre, -soigneusement: et voir ce que nous pourrons en tirer. Je prendrai un -livre connu de vous tous. Rien, en anglais, ne nous est plus familier, -<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -mais très peu de choses peut-être ont été lues avec moins -d'attention sincère. Je prendrai les quelques vers suivants de Lycidas:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le dernier vint, et le dernier partit,</span><br /> -<span class="i0">Le Pilote du Lac Galiléen.</span><br /> -<span class="i0">Il portait deux clefs massives, chacune d'un métal différent</span><br /> -<span class="i4">(L'une d'or ouvre, l'autre d'airain ferme solidement);</span><br /> -<span class="i0">Il secoua sa chevelure mitrée et parla sévèrement ainsi:</span><br /> -<span class="i0">«Avec quel plaisir, jeune rustre, j'aurais pris à ta place</span><br /> -<span class="i0">Tant de ceux qui pour grossir leur ventre</span><br /> -<span class="i0">Se glissent et se faufilent et grimpent dans le troupeau!</span><br /> -<span class="i0">D'autres soucis ils ne se mettent guère en peine</span><br /> -<span class="i0">Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des</span><br /> -<span class="i8">tondeurs de brebis,</span><br /> -<span class="i0">Et en écarter le digne, le véritable invité;</span><br /> -<span class="i0">Aveugles bouches! à peine si eux-mêmes savent comment</span><br /> -<span class="i8">tenir</span><br /> -<span class="i0">Une houlette, ou ont appris quelque chose d'autre, si peu que</span><br /> -<span class="i8">ce soit,</span><br /> -<span class="i0">Qui ressortisse à l'art du pasteur fidèle!</span><br /> -<span class="i0">Que leur importe? De qui ont-ils besoin? Ils font leur chemin</span><br /> -<span class="i0">Et à leur gré leurs chants minces et vains</span><br /> -<span class="i0">Grincent contre la triste paille de leurs grêles pipeaux.</span><br /> -<span class="i0">Les brebis affamées tournent les yeux vers eux et ne sont</span><br /> -<span class="i8">pas nourries,</span><br /> -<span class="i0">Mais, enflées de vent et des brouillards pestilentiels qu'elles</span><br /> -<span class="i8">respirent,</span><br /> -<span class="i0">Elles se corrompent intérieurement et répandent des émanations</span><br /> -<span class="i0">impures et contagieuses,</span><br /> -<span class="i0">Outre celles que l'horrible loup à la patte sournoise</span><br /> -<span class="i0">Chaque jour dévore avidement, sans qu'aucun compte en soit</span><br /> -<span class="i8">rendu.»</span></div></div> - - -<p>Réfléchissons un peu sur ce passage et examinons-le mot à mot.</p> - -<p>Premièrement, n'est-il pas singulier de voir Milton assigner à saint -Pierre non seulement sa pleine fonction épiscopale, mais précisément -ceux de ses insignes que les Protestants lui refusent d'ordinaire le -<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -plus passionnément? Sa chevelure «mitrée»! Milton n'était pas un -«ami des Évêques»; comment saint Pierre arrive-t-il à être -«mitré»? «Il porte deux clefs massives.» Ce dont il est question -ici est-ce donc le privilège revendiqué par les Évêques de Rome? et -est-il reconnu ici par Milton seulement par licence poétique, à cause -de son pittoresque, afin qu'il puisse avoir l'éclat des clefs d'or pour -ajouter à l'effet?</p> - -<p>Ne croyez pas cela. Les grands hommes ne jouent pas de tours de -tréteaux avec les doctrines de la vie et de la mort. Il n'y a que de -petits hommes qui fassent cela. Milton veut dire ce qu'il dit; et le -veut dire avec sa puissance; aussi il va mettre toute la force de son -esprit à l'exprimer, car quoiqu'il ne fût pas un ami des faux -évêques, il fut un ami des vrais; et le pilote du Lac est ici, dans sa -pensée, le type et le chef du vrai pouvoir épiscopal. Car Milton lit -ce texte: «Je te donnerai les clefs du royaume des cieux<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>» tout à -fait honnêtement<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a>? Quoiqu'il soit puritain il ne voudrait pas -l'effacer du livre parce qu'il y eut de mauvais évêques; bien plus, si -nous voulons le comprendre, nous devrons comprendre ce vers tout -d'abord; il ne sera pas convenable de le regarder de travers ou de le -<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span> -marmotter entre nos dents, comme s'il était l'arme d'une secte ennemie: -c'est une assertion solennelle, universelle, qui doit être gravée -profondément dans l'esprit de toutes les sectes. Mais peut-être -serons-nous plus aptes à en raisonner si nous allons un peu plus loin -et y revenons ensuite. Car certainement cette insistance marquée sur le -pouvoir du véritable épiscopat a pour but de nous faire sentir avec -plus de force ce qu'il y a à reprocher à ceux qui prétendent, sans y -avoir des droits, à l'Épiscopat, ou d'une manière générale à ceux -qui prétendent sans y avoir de droits à un pouvoir et à un rang dans -le corps du clergé: tous ceux qui, «pour l'amour de leurs ventres, -rampent, se faufilent et grimpent dans le troupeau».</p> - -<p>21. N'ayez jamais la pensée que Milton emploie ces trois mots pour -remplir son vers, comme le ferait un mauvais écrivain<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>. Il a besoin -de tous les trois, de ces trois-là en particulier, et de pas un de plus -que ceux-là—«ramper», et «se faufiler», et «grimper»; aucun -autre mot ne pourrait faire l'office de ceux-ci, aucun ne pourrait leur -être ajouté, car ils contiennent et ils épuisent les trois -catégories, correspondant aux caractères d'hommes qui recherchent -malhonnêtement le pouvoir ecclésiastique. Premièrement, ceux qui -<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -s'insinuent en «rampant» dans le troupeau, ceux qui ne se soucient ni -de la fonction ni du titre, mais de l'influence secrète et font toutes -choses d'une manière occulte et astucieuse, se pliant à toute -servilité de besogne ou de conduite, de manière seulement qu'ils puissent -voir jusqu'au fond, sans être vus,—et diriger—les esprits -des hommes. Puis ceux qui «s'introduisent» (c'est-à-dire se jettent) -dans le troupeau, qui, par une naturelle insolence du cœur et une -vigoureuse éloquence de la langue, et une persévérante et intrépide -confiance en eux-mêmes, gagnent l'oreille de la foule et l'ascendant -sur elle.</p> - -<p>Enfin ceux qui grimpent, qui par leur travail et leur science qui tous -deux peuvent être puissants et sains, mais qui sont mis égoïstement -au service de leur ambition personnelle, obtiennent d'autres dignités, -une grande influence, et deviennent des «Maîtres de l'héritage» sans -être des «Exemples pour le troupeau<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>».</p> - -<p>22. Maintenant continuez:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">D'autres soucis ils ne se mettent pas en peine</span><br /> -<span class="i0">Que de savoir comment se pousser jusqu'au festin des tondeurs</span><br /> -<span class="i8">de brebis,</span><br /> -<br /> -<span class="i0"><i>Aveugles Bouches!</i></span> -</div></div> - - -<p>Je m'arrête de nouveau, car ceci est une étrange expression: la -<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -métaphore sans suite, pourrait-on croire, d'un auteur négligent et -illettré.</p> - -<p>Il n'en est pas ainsi. Son audace même et sa vigueur ont pour but de -nous faire regarder de près à la phrase et de nous en faire souvenir. -Ces deux monosyllabes expriment les deux contraires, exactement, du vrai -caractère des deux grandes fonctions de l'Église, celles d'évêque et -de pasteur.</p> - -<p>Un «Évêque» signifie «une personne qui voit<a name="FNanchor_62_1" id="FNanchor_62_1"></a><a href="#Footnote_62_1" class="fnanchor">[62]</a>». Un «pasteur» -signifie «une personne qui nourrit<a name="FNanchor_63_1" id="FNanchor_63_1"></a><a href="#Footnote_63_1" class="fnanchor">[63]</a>». Le caractère le plus -<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -inépiscopal qu'un homme puisse avoir est par conséquent d'être -aveugle. Le plus impastoral est, au lieu de nourrir, d'avoir besoin -d'être nourri, d'être une bouche. Mettez les contraires ensemble et -vous avez «Aveugles bouches». Nous pourrons trouver quelque utilité -à poursuivre un peu cette idée. À peu près tous les maux sont venus -à l'Église d'Évêques qui désiraient le pouvoir plus que la -lumière. Ils souhaitent l'autorité, non la vigilance. Tandis que leur -fonction réelle n'est pas de gouverner; elle peut être d'exhorter et -de réprimander vigoureusement, mais c'est la fonction du Roi de -gouverner: la fonction de l'Évêque est de surveiller son troupeau; de -le numéroter brebis par brebis, d'être toujours prêt à rendre un -compte complet. Maintenant il est clair qu'il ne peut as donner un -compte des âmes autant qu'il n'a pas numéroté les corps. La première -chose, donc, qu'un évêque ait à faire est au moins de se placer dans -une situation où à n'importe quel moment il puisse obtenir l'histoire, -<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> -depuis l'enfance, de chaque âme vivant dans son diocèse et de sa -situation présente.</p> - -<p>Là-bas, tout au fond de cette petite rue, Bill et Nancy se cassent les -dents mutuellement.</p> - -<p>L'évêque sait-il tout là-dessus? A t-il l'œil sur eux? A-t-il eu -l'œil sur eux? Peut-il en détail nous expliquer comment Bill a pris -l'habitude de frapper Nancy sur la tête? S'il ne le peut pas, il n'est -pas un évêque, eût-il une mitre aussi haute que le clocher de -Salisbury; il n'est pas un évêque; il a cherché à être à la barre -au lieu d'être à la hune; il n'a pas la vue des choses. «Mais non», -dites-vous, «ce n'est pas son devoir de veiller sur Bill dans la rue.» -Quoi! les grosses brebis qui ont de riches toisons, vous pensez que -c'est seulement après celles-là qu'il doit regarder, tandis que -(retournez à votre Milton) «les brebis affamées tournent les yeux -vers eux et ne sont pas nourries, outre que l'horrible loup à la patte -sournoise (l'évêque ne sachant rien de cela) chaque jour dévore -avidement, sans qu'aucun compte en soit rendu»?</p> - -<p>«Mais ceci n'est pas notre conception d'un Évêque<a name="FNanchor_64_1" id="FNanchor_64_1"></a><a href="#Footnote_64_1" class="fnanchor">[64]</a>.» Peut-être -que non; mais c'était celle de saint Paul<a name="FNanchor_65_1" id="FNanchor_65_1"></a><a href="#Footnote_65_1" class="fnanchor">[65]</a>, et c'était celle de -Milton. Ils peuvent avoir raison, ou il se peut que ce soit nous; mais -nous ne devons pas espérer pouvoir lire l'un ou l'autre en mettant -<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> -notre pensée sous leurs mots.</p> - -<p>23. Je continue: «Mais, enflées de vent et des brouillards -pestilentiels qu'elles respirent.» Ceci répond au lieu commun: «si -les pauvres ne sont pas surveillés dans leurs corps, ils le sont dans -leurs âmes; ils ont la nourriture spirituelle.»</p> - -<p>Et Milton dit: «Ils n'ont rien qui ressemble à la nourriture -spirituelle, ils sont seulement enflés de vent.» Tout d'abord, vous -pouvez croire que ceci est un symbole grossier et obscur. Mais, je le -répète, c'en est un tout à fait exact et littéral.</p> - -<p>Prenez vos dictionnaires grec et latin et trouvez le sens de «Spirit». -Ce n'est qu'une contraction du mot latin «souffle» et une traduction -vague du mot grec qui veut dire «Vent». (C'est le même mot qui est -employé, dans le texte: «Le vent souffle où il lui plaît<a name="FNanchor_66_1" id="FNanchor_66_1"></a><a href="#Footnote_66_1" class="fnanchor">[66]</a>» et -dans cet autre: «Ainsi en est-il de tout homme qui est né de -l'esprit»<a name="FNanchor_67_1" id="FNanchor_67_1"></a><a href="#Footnote_67_1" class="fnanchor">[67]</a>, ce qui signifie né du souffle, c'est-à-dire du souffle -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -de Dieu,—âme et corps. Nous en avons le vrai sens dans nos mots -«inspiration» et «expirer». Maintenant il y a deux sortes de -souffles dont le troupeau peut être rempli, le souffle de Dieu et celui -de l'homme. Le souffle de Dieu est la santé et la vie et la paix pour -les troupeaux, comme l'air du ciel aux troupeaux sur les collines; mais -le souffle de l'homme (le mot que <i>lui</i> appelle spirituel) est la -maladie et la contagion pour eux comme le brouillard du marais. Ils en -<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -sont corrompus intérieurement, ils en sont bouffis comme un cadavre -l'est par les miasmes de sa propre décomposition. Ceci est -littéralement vrai de tout faux enseignement religieux; le premier et -le dernier, et le plus fatal indice en est cette «bouffissure<a name="FNanchor_68_1" id="FNanchor_68_1"></a><a href="#Footnote_68_1" class="fnanchor">[68]</a>». -Vos enfants convertis qui enseignent leurs parents; vos forçats -convertis qui enseignent les honnêtes gens; vos sots convertis qui, -ayant vécu la moitié de leur vie dans une stupéfaction crétine et -s'éveillant tout à coup au fait qu'il y un Dieu, s'imaginent en -conséquence être son peuple spécial<a name="FNanchor_69_1" id="FNanchor_69_1"></a><a href="#Footnote_69_1" class="fnanchor">[69]</a> et son messager; vos sectes -de toute espèce, petites et grandes, catholiques et protestantes, -d'Église haute ou basse, autant qu'elles se croient seules dans le vrai -et les autres dans le faux; et avant tout dans chaque secte ceux qui -tiennent que l'homme peut être sauvé en pensant bien au lieu d'agir -bien, par la parole au lieu de l'acte<a name="FNanchor_70_1" id="FNanchor_70_1"></a><a href="#Footnote_70_1" class="fnanchor">[70]</a>, et par la foi au lieu des -<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -œuvres<a name="FNanchor_71_1" id="FNanchor_71_1"></a><a href="#Footnote_71_1" class="fnanchor">[71]</a>, -ceux-là sont les vrais enfants du brouillard<a name="FNanchor_72_1" id="FNanchor_72_1"></a><a href="#Footnote_72_1" class="fnanchor">[72]</a>, des -nuages, ceux-là, sans eau<a name="FNanchor_73_1" id="FNanchor_73_1"></a><a href="#Footnote_73_1" class="fnanchor">[73]</a>, des corps, ceux-là, de vapeur -putrescente et de peau, n'ayant ni sang ni chair, des cornemuses -gonflées pour être cornées par les démons, corrompues et -corruptrices, «gonflées de vent et des brouillards pestilentiels -qu'elles respirent».</p> - -<p>24. Enfin revenons aux lignes relatives au droit de porter les clefs, -car maintenant nous pouvons les comprendre. Remarquez la différence -entre Milton et Dante dans leur interprétation de ce droit; pour une -fois c'est chez ce dernier que la pensée est la plus faible; il suppose -que les <i>deux</i> clefs sont celles de la porte du ciel; l'une est d'or, -l'autre d'argent; elles sont données par saint Pierre à l'Ange -Sentinelle et il n'est pas facile de déterminer ce que symbolisent les -différentes substances des trois marches de la porte, ni des deux -clefs; mais Milton fait de l'une, celle d'or, la clef du Ciel, l'autre, -de fer, est la clef de la prison dans laquelle les maîtres malfaisants -devront être enchaînés, qui «ont emporté la clef du savoir et -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -cependant n'y sont pas entrés eux-mêmes<a name="FNanchor_74_1" id="FNanchor_74_1"></a><a href="#Footnote_74_1" class="fnanchor">[74]</a>». Nous avons vu que les -devoirs de l'évêque et du pasteur sont de voir et de nourrir; et de -tous ceux qui font ainsi, il est dit: «Celui qui arrose, sera arrosé -aussi lui-même<a name="FNanchor_75_1" id="FNanchor_75_1"></a><a href="#Footnote_75_1" class="fnanchor">[75]</a>». Mais l'inverse est vrai aussi. Celui qui n'arrose -pas sera lui-même desséché et celui qui ne voit sera lui-même privé -de la lumière, enfermé dans une prison perpétuelle. Et cette prison -vous reçoit ici-bas aussi bien que dans la vie à venir; celui qui -devra être au Ciel chargé de chaînes le sera d'abord sur la terre. -Cet ordre aux anges forts dont l'apôtre Pierre est l'image: -«Prenez-le, liez-lui les mains et les pieds et jetez-le dehors<a name="FNanchor_76_1" id="FNanchor_76_1"></a><a href="#Footnote_76_1" class="fnanchor">[76]</a>» -est en réalité donné contre le maître, pour chaque appui non -<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> -accordé, pour chaque vérité refusée, pour chaque mensonge inculqué; -de sorte que plus il enchaîne, plus il est étroitement enchaîné, et -rejeté d'autant plus loin qu'il égare davantage, jusqu'à ce que à la -fin les barreaux de la cage de fer se referment sur lui et, comme « -celle d'or s'ouvre, celle de fer se referme».</p> - -<p>25. Nous avons retiré quelque chose de ces lignes, je crois, et il y a -beaucoup plus à y trouver, mais nous nous sommes suffisamment livrés -(pour en donner un exemple) à la sorte d'examen mot à mot d'un auteur -qui se nomme à juste titre <i>lecture</i>, attentifs à chaque nuance et -expression, et nous mettant toujours à la place de l'auteur; annihilant -notre propre personnalité et cherchant à entrer dans la sienne, de -façon à pouvoir dire avec certitude: «ainsi pensait Milton», non: -«ainsi pensais-je en lisant mal Milton». Et en suivant cette méthode -vous arriverez graduellement à attacher moins de valeur dans d'autres -occasions à votre propre «je pensais ainsi». Vous commencerez à vous -apercevoir que ce que vous pensiez était une chose de peu d'importance; -que vos pensées sur n'importe quel sujet ne sont peut-être pas les -plus claires et les plus sages auxquelles on puisse arriver là-dessus; -en fait, que, à moins que vous ne soyez une personne remarquable, on ne -peut pas dire que vous ayez de pensée du tout; que vous n'avez pas de -matériaux pour cela, en aucun sujet important<a name="FNanchor_77_1" id="FNanchor_77_1"></a><a href="#Footnote_77_1" class="fnanchor">[77]</a>, ni de raisons de -<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -«penser», seulement d'essayer d'apprendre davantage. Bien plus, il est -probable que de toute votre vie (à moins, comme je l'ai dit, que vous -ne soyez une personne remarquable), vous n'aurez le droit d'avoir -d'«opinions» sur quoi que ce soit, excepté sur ce qui est -immédiatement à votre portée. Ce qui doit de toute nécessité être -fait, il n'est pas de doute que vous pouvez toujours décider comment le -faire. Avez-vous une maison à tenir en ordre, une marchandise à -vendre, un champ à labourer, un fossé à curer? Il n'y a pas besoin -d'avoir deux opinions sur la manière de faire cela, et ce sera à vos -risques et périls si vous n'avez rien de plus qu'une <i>opinion</i> sur la -manière de procéder dans ces cas-là. Et de même, en dehors de vos -propres affaires, il y a un ou deux sujets sur lesquels vous êtes tenus -de n'avoir qu'<i>une</i> opinion. Que la friponnerie et le mensonge sont -coupables<a name="FNanchor_78_1" id="FNanchor_78_1"></a><a href="#Footnote_78_1" class="fnanchor">[78]</a> et doivent être sur-le-champ chassés à coups de fouet, -<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -toutes les fois qu'ils sont découverts, que la convoitise et l'amour de -se quereller sont des dispositions dangereuses même chez les enfants et -des dispositions mortelles chez les hommes et les nations; que, en fin -de compte, le Dieu du Ciel et de la terre aime les gens actifs, modestes -et bons, et déteste les paresseux, les querelleurs, les orgueilleux, -les avares et les cruels; sur ces faits généraux vous êtes tenus de -n'avoir qu'<i>une</i> opinion, et celle-là très forte. Pour le reste, -concernant religions, gouvernements, sciences, arts, vous trouverez en -général que vous ne pouvez <i>savoir</i> RIEN, rien juger; que le mieux que -vous puissiez faire, quand même vous seriez une personne instruite, est -de garder le silence, de vous efforcer d'être plus éclairé chaque -jour, de comprendre un petit peu plus des pensées des autres, et dès -que vous essayerez de le faire honnêtement vous découvrirez que les -pensées, même des plus sages, ne sont guère plus que des questions -bien posées. Mettre un point difficile en lumière et vous exposer les -raisons qu'il y a de <i>ne pas</i> avoir d'opinion, c'est tout ce que, -généralement, ils peuvent faire pour vous; et tant mieux pour eux et -pour nous si en fait ils sont capables de «mêler de la musique à nos -pensées et de nous attrister de doutes célestes<a name="FNanchor_79_1" id="FNanchor_79_1"></a><a href="#Footnote_79_1" class="fnanchor">[79]</a>». L'auteur dont -je vous ai lu un passage n'est pas parmi les plus grands ou les plus -sages. Il voit clairement aussi loin qu'il voit, et par conséquent il -est facile de découvrir tout ce qu'il veut dire; mais avec de plus -<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -grands hommes vous ne pouvez pas aller au fond de leur pensée; ils ne -la mesurent pas complètement eux-mêmes: elle est si vaste! Supposez -que je vous aie demandé par exemple de chercher quelle est la pensée -de Shakespeare au lieu de celle de Milton, sur cette question de -l'autorité de l'Église? ou celle de Dante? Est-ce qu'aucun de vous en -ce moment a la moindre idée de ce que l'un ou l'autre pensait -là-dessus? Avez-vous jamais mis en regard la scène des Évêques dans -Richard III et le caractère de Cranmer<a name="FNanchor_80_1" id="FNanchor_80_1"></a><a href="#Footnote_80_1" class="fnanchor">[80]</a>? Le portrait de saint -François et de saint Dominique, et le portrait de celui que Virgile -contemplait avec étonnement: «Disteso, tanto vilmente, nell'eterno -esilio»<a name="FNanchor_81_1" id="FNanchor_81_1"></a><a href="#Footnote_81_1" class="fnanchor">[81]</a>, ou de celui auprès duquel se tenait Dante, «Come'l -frate—che confessa lo perfido assassin»<a name="FNanchor_82_1" id="FNanchor_82_1"></a><a href="#Footnote_82_1" class="fnanchor">[82]</a>? Shakespeare et Alighieri -<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> -connaissaient les hommes mieux que la plupart de nous, je présume. Ils -vécurent tous deux au plus fort de la lutte entre les pouvoirs temporel -et spirituel, ils avaient une opinion là-dessus, nous pouvons le -penser. Mais où se trouve-t-elle? Produisez-la devant la Cour. Énoncez -sous forme de propositions la croyance de Shakespeare ou de Dante et -envoyez-la juger près les Cours Ecclésiastiques.</p> - -<p>26. Vous ne serez pas capable, je vous le répète, avant bien et bien -des jours, d'arriver à la pensée véritable, à l'enseignement donné -par ces grands hommes, mais en les étudiant un tant soit peu de façon -honnête, vous vous rendrez capable d'apercevoir que ce que vous avez -pris pour votre propre «jugement» était un simple préjugé apporté -par le hasard, et les algues flottantes, inertes et mêlées, d'une -pensée à la dérive; bien plus, vous verrez que l'esprit de la plupart -des hommes n'est en réalité guère mieux qu'une lande de bruyères -sauvage, négligée et rebelle, en partie stérile, en partie recouverte -des broussailles malfaisantes et des herbes vénéneuses, semées par le -vent, d'une croyance perverse; que la première chose que vous ayez à -<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -faire pour eux et pour vous-même est de mettre promptement et -dédaigneusement le feu à ceci; de réduire toute la jungle en de -salutaires amas de cendres, puis alors de labourer et de semer. Tout le -vrai travail littéraire qui s'étend devant vous pour la vie doit -commencer par l'obéissance à cet ordre: «défrichez votre champ et -<i>ne semez pas parmi les épines</i><a name="FNanchor_83_1" id="FNanchor_83_1"></a><a href="#Footnote_83_1" class="fnanchor">[83]</a>.»</p> - -<p>27.<a name="FNanchor_84_1" id="FNanchor_84_1"></a><a href="#Footnote_84_1" class="fnanchor">[84]</a> Ayant ainsi écouté les grands maîtres de façon à ce que -vous puissiez entrer dans leur pensée, vous avez à monter plus haut -encore, vous avez à entrer dans leur cœur. De même que vous allez à -eux d'abord pour avoir une vision claire, de même vous devez demeurer -avec eux afin que vous puissiez partager à la fin leur juste et -puissante passion. Passion ou «sensation». Je ne suis pas effrayé du -mot, encore moins de la chose<a name="FNanchor_85_1" id="FNanchor_85_1"></a><a href="#Footnote_85_1" class="fnanchor">[85]</a>. Vous avez entendu beaucoup de -clameurs entre les sensations, récemment; mais, je puis vous le dire, -ce n'est pas moins de sensations qu'il nous faut, mais plus. La -différence anoblissante entre un homme et un autre, entre un animal et -un autre, consiste précisément en ceci que l'un sent plus que l'autre. -Si nous étions des éponges, peut-être n'acquerrions nous pas -facilement de sensations; si nous étions des vers de terre exposés à -chaque instant à être coupés en deux par la bêche, peut-être que -trop de sensations ne nous serait pas bon. Mais étant des créatures -<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -humaines, cela est une bonne chose pour nous, bien plus, nous ne sommes -des créatures humaines qu'autant que nous sommes sensitifs et notre dignité<a name="FNanchor_86_1" id="FNanchor_86_1"></a><a href="#Footnote_86_1" class="fnanchor">[86]</a> -est précisément en proportions de notre Passion<a name="FNanchor_87_1" id="FNanchor_87_1"></a><a href="#Footnote_87_1" class="fnanchor">[87]</a>.</p> - -<p>28. Vous savez que j'ai dit de cette grande et pure société des Morts -qu'elle ne permettrait à «aucune personne vaine ou vulgaire d'entrer -là». Que pensez-vous que j'aie voulu dire par une personne vulgaire? -Qu'attendez-vous vous-mêmes par vulgarité? Voilà une question sur -laquelle vous trouverez profit à réfléchir; disons seulement pour -l'instant que l'essence de la vulgarité réside dans l'absence de -sensations. La simple et innocente vulgarité est simplement la rudesse -inéduquée et incorrigée du corps et de l'esprit; mais, dans la vraie -vulgarité innée, il y a un terrible endurcissement, qui à son point -extrême devient capable de toute espèce d'habitudes bestiales et de -crime, sans crainte, sans plaisir, sans horreur, et sans pitié<a name="FNanchor_88_1" id="FNanchor_88_1"></a><a href="#Footnote_88_1" class="fnanchor">[88]</a>. -C'est par la main rude et le cœur mort, par l'habitude malsaine, par la -conscience endurcie, que les hommes deviennent vulgaires. Ils sont pour -<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -toujours vulgaires précisément dans la proportion où ils sont -incapables de sympathie, de vive compréhension, de tout ce qui, en -pressant le sens et en allant jusqu'au fond d'un terme banal mais exact, -peut s'appeler le «tact», ou le «sens du toucher», du corps et de -l'âme; ce tact que le Mimosa possède entre tous les arbustes, que la -femme pure possède par-dessus toutes les créatures, l'affinement et la -plénitude de la sensation qui va plus loin que la raison, guide et -sanctificateur de la raison elle-même. La Raison ne peut que -déterminer ce qui est vrai, c'est la passion donnée par Dieu à -l'humanité qui seule peut reconnaître ce que Dieu a fait de bon.</p> - -<p>29. Nous recherchons donc cette grande assemblée des morts, non pas -seulement pour apprendre d'eux ce qui est vrai, mais surtout pour sentir -avec eux ce qui est juste. Maintenant, pour sentir avec eux nous devons -être pareils à eux, et aucun de nous ne peut devenir cela sans peine. -Comme la vraie connaissance est une connaissance disciplinée et -éprouvée, non la première pensée qui nous vient, de même la vraie -passion est une passion disciplinée et éprouvée—non la première -passion qui vient. Les premières qui viennent sont les vaines, les -fausses, les trompeuses; si vous leur cédez, elles vous entraînent -capricieusement et loin, en poursuites vaines, en enthousiasmes creux, -jusqu'à ce qu'il ne vous reste ni vrai but ni vraie passion. Non -qu'aucun des sentiments que peut éprouver l'humanité soit mauvais en -lui-même, il est mauvais seulement quand il est indiscipliné. Sa -noblesse réside dans sa force et sa justice; il est mauvais quand il -<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -est faible et ressenti pour une cause chétive. Il y a une admiration -médiocre, comme celle de l'enfant qui voit un jongleur lancer des -balles d'or, et ceci est bas si vous voulez. Mais croyez-vous que -l'admiration soit sans noblesse ou la sensation moindre, avec laquelle -chaque âme humaine est appelée à suivre les balles d'or du ciel -lancées à travers la nuit par la Main qui les fit? Il y a une -curiosité médiocre, comme est celle d'un enfant ouvrant une porte -défendue, ou d'un domestique fouillant dans les affaires de son -maître; et une noble curiosité explorant au prix des dangers la source -du grand fleuve au delà du sable—la place du grand continent au delà -de la mer; une plus noble curiosité encore qui explore la source du -fleuve de la vie, et l'étendue du continent du Ciel—les choses -«jusqu'au fond desquelles les anges désirent voir<a name="FNanchor_89_1" id="FNanchor_89_1"></a><a href="#Footnote_89_1" class="fnanchor">[89]</a>». De même -l'intérêt est sans noblesse qui vous rive aux péripéties et à -l'intrigue de quelque conte futile; mais pensez-vous que l'anxiété -soit moindre, ou plus grande, avec laquelle vous observez ou devriez -observer comment se comportent le Sort et la Destinée avec la vie d'une -nation agonisante? Hélas! c'est l'étroitesse, l'égoïsme, la -petitesse de votre sensation que vous avez à déplorer en Angleterre -aujourd'hui; sensation qui se dépense en bouquets et en discours; en -divertissements et en parties fines, en combats simulés et en gais -spectacles de marionnettes, pendant que vous pourriez tourner les yeux -<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -et voir de nobles nations massacrées, homme par homme, sans un secours -ni une larme<a name="FNanchor_90_1" id="FNanchor_90_1"></a><a href="#Footnote_90_1" class="fnanchor">[90]</a>.</p> - -<p>30. J'ai dit «petitesse» et «égoïsme» de sensation, mais il eût -suffi de dire «injustice» ou «injustesse» de sensation. Car si rien -ne peut mieux distinguer un gentleman d'un homme vulgaire, rien ne peut -mieux distinguer une nation noble (il y a eu de telles nations) d'une -foule, que ceci: à savoir que ses sentiments sont constants et -réglés, résultant d'une contemplation exacte et d'une réflexion -impartiale. Vous pouvez persuader une foule de n'importe quoi; ses -sentiments peuvent être, sont généralement, dans l'ensemble, -généreux et droits, mais elle ne leur offre aucune base et n'en est -pas maîtresse; vous pouvez l'amener en la taquinant ou en la flattant -à n'importe lequel d'entre eux, à votre gré; elle pense par -contagion, généralement, attrapant une opinion comme un rhume, et il -n'y a rien de si petit qui ne la fasse rugir quand l'accès a lieu; rien -de si grand qu'elle n'oublie en une heure quand l'accès est passé. -Mais les passions d'un gentleman ou d'une nation noble sont réglées, -mesurées et continues. Une grande nation, par exemple, ne dépense pas -toutes ses facultés nationales pendant une couple de mois à peser les -témoignages d'un malfaiteur isolé (ayant accompli un meurtre -isolé)<a name="FNanchor_91_1" id="FNanchor_91_1"></a><a href="#Footnote_91_1" class="fnanchor">[91]</a> et, pendant, une couple d'années, ne voit pas ses propres -<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -enfants se massacrer les uns les autres par mille ou par dix mille -chaque jour, en considérant seulement quel en sera vraisemblablement -l'effet sur le prix du coton, et sans se soucier en aucune façon de -savoir de quel côté de la bataille est le droit<a name="FNanchor_92_1" id="FNanchor_92_1"></a><a href="#Footnote_92_1" class="fnanchor">[92]</a>. Une grande nation -n'envoie pas non plus ses petits garçons pauvres en prison pour avoir -volé six noix quand elle permet à ses banqueroutiers de voler avec -grâce leurs centaines de mille livres, et à ses banquiers, riches des -épargnes des pauvres gens, de suspendre leurs paiements «par la force -de circonstances auxquelles ils ne peuvent commander», non sans -ajouter: «avec votre agrément»; et quand elle permet que de grandes -terres soient achetées par des hommes qui ont gagné leur argent en -parcourant en tous sens les mers de Chine sur des vapeurs de guerre, -vendant de l'opium à la bouche du canon<a name="FNanchor_93_1" id="FNanchor_93_1"></a><a href="#Footnote_93_1" class="fnanchor">[93]</a> et changeant au bénéfice -d'une nation étrangère la demande ordinaire du voleur de grand chemin: -«Votre argent ou votre vie» en celle de: «Votre argent <i>et</i> votre -vie!» Une grande nation ne permet pas non plus que les vies de ses -pauvres qui n'ont rien fait de mal leur soient enlevées, brûlées par -la fièvre des brouillards ou pourries par la peste des fumiers, pour -l'amour d'une rente supplémentaire de six pences par semaine à servir -<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -à leurs propriétaires<a name="FNanchor_94_1" id="FNanchor_94_1"></a><a href="#Footnote_94_1" class="fnanchor">[94]</a>; ni qu'on discute alors, avec d'hypocrites -larmes et de diaboliques sympathies, si elle ne devrait pas préserver -pieusement et nourrir tendrement les vies de leurs meurtriers. Et encore -une grande nation, ayant décidé que pendre est le procédé le plus -salutaire pour ses homicides en général, peut toutefois distinguer -avec pitié entre les degrés de culpabilité dans l'homicide, et -n'aboie pas<a name="FNanchor_95_1" id="FNanchor_95_1"></a><a href="#Footnote_95_1" class="fnanchor">[95]</a> comme une meute de louveteaux transis et mordus par le -froid sur le sillage de sang d'un malheureux garçon fou ou d'un Othello -balourd à cheveux gris «embarrassé à l'extrême» au moment même ou -elle envoie un ministre de la Couronne<a name="FNanchor_96_1" id="FNanchor_96_1"></a><a href="#Footnote_96_1" class="fnanchor">[96]</a> adresser des speeches -courtois à un homme qui est en train de passer à la baïonnette des -jeunes filles sous les yeux de leur père, et de tuer de sang-froid de -nobles jeunes gens plus rapidement qu'un boucher de campagne ne tue les -agneaux au printemps. Et finalement une grande nation ne se moque pas du -Ciel et de ses Puissances, en affectant la croyance en une révélation -qui déclare que l'amour de l'argent est la source de tout mal<a name="FNanchor_97_1" id="FNanchor_97_1"></a><a href="#Footnote_97_1" class="fnanchor">[97]</a>, et -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -en proclamant en même temps qu'elle n'est mue et ne veut être mue dans -tous ses actes importants et décisions nationales par aucun autre -amour.</p> - -<p>31. Mes amis, je ne sais pas pourquoi aucun de nous parlerait sur la -lecture. Nous avons besoin d'une discipline plus serrée que celle de la -lecture; en tous cas soyez certain que nous ne pouvons pas lire. Aucune -lecture n'est possible pour un peuple dont l'esprit est dans cet état. -Il n'y a pas une ligne d'un grand écrivain qui lui soit intelligible. -Il est simplement et rigoureusement impossible à un public anglais, en -ce moment, de comprendre un livre ou il y ait quelque pensée tant il -est devenu incapable de penser lui-même dans la folie de sa rapacité. -Heureusement votre maladie n'est pas jusqu'à présent beaucoup plus -grave que cette incapacité de penser; elle n'est pas la corruption de -la nature intérieure, nous résonnons encore juste quand quelque chose -vient nous frapper au plus intime de nous-mêmes; et quoique l'idée que -chaque chose doit «rapporter» ait infecté si profondément le but de -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -toutes nos actions, que même si nous voulions jouer au bon -Samaritain<a name="FNanchor_98_1" id="FNanchor_98_1"></a><a href="#Footnote_98_1" class="fnanchor">[98]</a> nous ne sortirions jamais nos deux pences pour les donner -à l'hôte sans dire: «Quand je reviendrai tu me donneras quatre -pence», il'y a encore quelque capacité de nobles passions restée au -plus profond de notre cœur. Elle se montre dans notre travail, dans -notre guerre, et jusque dans les excès de ces affections domestiques -qui nous mettent en fureur pour une légère injustice privée, alors -que nous supportons poliment une énorme injustice publique; nous -travaillons encore jusqu'à la dernière heure du jour bien qu'à la -patience du laboureur nous ajoutions la frénésie du joueur, nous -sommes encore braves jusqu'à la mort, bien qu'incapables de discerner -ce qui vaut la peine de se battre, nous sommes encore fidèles dans -notre affection pour notre propre chair, jusqu'à la mort, comme sont -les monstres marins et les aigles des rochers. Et il reste de l'espoir -à une nation tant que ces choses peuvent être dites d'elle. Aussi -longtemps qu'elle tient sa vie dans sa main, prête à la donner pour -son honneur (bien qu'honneur insensé), pour son amour (bien qu'amour -égoïste) et pour ses affaires (bien qu'affaires viles), il y a de -l'espoir pour elle, mais de l'espoir seulement, car cette vertu -instinctive, insouciante, ne peut pas durer. Aucune nation ne peut durer -qui a fait d'elle-même une simple foule, quoique restée généreuse de -cœur. Il faut qu'elle commande à ses passions et les dirige, ou ce -<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -sont elles qui lui commanderont, un jour, avec des <i>fouets de -scorpions</i><a name="FNanchor_99_1" id="FNanchor_99_1"></a><a href="#Footnote_99_1" class="fnanchor">[99]</a>. Par-dessus tout, une nation ne peut pas durer si elle -n'est qu'une foule qui ne s'occupe que d'argent, elle ne peut pas, sans -être punie, elle ne peut pas, sans cesser d'être, continuer à -mépriser la littérature, à mépriser la science, à mépriser l'art, -à mépriser la nature, à mépriser la compassion, et à concentrer son -âme sur les Pence. Croyez-vous que ce soient là des paroles dures ou -irréfléchies? Ayez seulement encore un peu de patience et je vous -prouverai leur vérité point par point.</p> - -<p>32. Je dis d'abord que nous avons méprisé la littérature. En quoi, -comme nation, avons-nous souci des livres? Combien croyez-vous que nous -tous réunis nous dépensions pour nos bibliothèques publiques ou -privées, comparativement à ce que nous dépensons pour nos -chevaux<a name="FNanchor_100_1" id="FNanchor_100_1"></a><a href="#Footnote_100_1" class="fnanchor">[100]</a>? Si un homme fait des prodigalités pour sa bibliothèque, -vous le traiterez de fou, de bibliomane; mais vous n'appelez jamais -personne hippomane, bien que des hommes se ruinent chaque jour pour -leurs chevaux et que vous n'entendiez jamais parler de gens qui se -ruinent pour leurs livres. Ou pour descendre plus bas encore, combien -croyez-vous que le contenu des bibliothèques du Royaume Uni, publiques -et privées, rapporterait, relativement à ses caves? Quel rang -<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span> -occuperait sa dépense pour la littérature comparée à sa dépense -pour une alimentation luxueuse? Nous parlons de la nourriture de -l'esprit comme de celle du corps; or, un bon livre contient une telle -nourriture, inépuisablement; c'est une provision pour la vie, et pour -la meilleure partie de nous-mêmes. Eh bien, combien de temps la plupart -des gens resteront-ils devant le meilleur livre avant de se décider à -en donner le prix d'un beau turbot! Sans doute, il y a eu des hommes qui -ont serré leur ventre et laissé leur dos à découvert pour pouvoir -acheter un livre, à qui leur bibliothèque coûta, je pense, en fin de -compte, moins cher que ne reviennent la plupart des dîners. Peu de nous -sont soumis à cette épreuve, et c'est tant pis[<a name="FNanchor_101_1" id="FNanchor_101_1"></a><a href="#Footnote_101_1" class="fnanchor">[101]</a>, car une chose -précieuse nous l'est d'autant plus qu'elle a été acquise au prix du -travail et de l'économie et si les bibliothèques publiques étaient -moitié aussi coûteuses que les banquets officiels, ou si les livres -coûtaient la dixième partie de ce que coûtent les bracelets, même -des hommes et des femmes frivoles pourraient quelquefois soupçonner -qu'il peut y avoir autant d'utilité à lire qu'à grignoter et à -briller. Tandis que précisément le bon marché de la littérature fait -oublier même aux gens sages, que si un livre vaut d'être lu il vaut -d'être acheter. Un livre ne vaut quelque chose que s'il vaut beaucoup -et n'est profitable qu'une fois qu'il a été lu, et relu, et aimé, et -aimé encore, et marqué de telle façon que vous puissiez vous -<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -référer au passage dont vous avez besoin comme un soldat peut prendre -l'arme qu'il lui faut dans son arsenal ou comme une maîtresse de maison -sort de sa réserve l'épice dont elle a besoin. Le pain de farine est -bon, mais il y a du pain doux comme du miel, si vous vouliez y goûter, -dans un bon livre; il faut que la famille soit en réalité bien pauvre -qui ne peut, une fois dans sa vie, payer pour des pains si -multipliables<a name="FNanchor_102_1" id="FNanchor_102_1"></a><a href="#Footnote_102_1" class="fnanchor">[102]</a> -la note de leur boulanger<a name="FNanchor_103_1" id="FNanchor_103_1"></a><a href="#Footnote_103_1" class="fnanchor">[103]</a>. Nous nous appelons -une nation riche et nous sommes assez sordides et insensés pour -feuilleter les uns après les autres un même livre sale de cabinet de -lecture!</p> - -<p>33. Je dis que nous avons méprisé la science. «Quoi!» vous -écriez-vous, «ne marchons-nous pas en avant dans toutes les -découvertes<a name="FNanchor_104_1" id="FNanchor_104_1"></a><a href="#Footnote_104_1" class="fnanchor">[104]</a>; est-ce que le monde entier n'est pas étourdi par -l'ingéniosité ou la folie de nos inventions?» Oui, mais croyez-vous -que ce soit là une œuvre nationale? L'œuvre se fait entièrement -<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -malgré la nation, grâce à des initiatives, à des ressources -individuelles. Nous sommes assez contents, en effet, de faire notre -profit de la science; nous happons n'importe quoi, en fait d'os -scientifique après lequel il y a de la viande, avec assez d'avidité; mais -si l'homme scientifique s'adresse à <i>nous</i> pour avoir un os ou une -croûte, ceci est une autre affaire. Qu'avons-nous fait, comme nation, -pour la science? Nous sommes forcés pour la sûreté de nos vaisseaux -de savoir quelle heure il est, et à cause de cela nous payons pour un -observatoire; et nous permettons, sous les espèces de notre parlement, -qu'on nous tourmente annuellement pour faire avec négligence quelque -chose pour le British Museum que nous supposons avec assez de mauvaise -humeur un endroit destiné à conserver des oiseaux empaillés pour -amuser nos enfants.</p> - -<p>Si un particulier s'achète un télescope et découvre une nouvelle -nébuleuse, vous poussez autant de cris pour cette découverte que si -c'était vous qui l'aviez faite; si, dans la proportion de un ou dix -mille, un de nos hobereaux chasseurs s'avise un beau jour que la terre -doit être quelque chose d'autre que le lot des renards<a name="FNanchor_105_1" id="FNanchor_105_1"></a><a href="#Footnote_105_1" class="fnanchor">[105]</a>, et y -creuse lui-même son terrier et nous fait savoir où gît l'or, et où -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -le charbon, vous comprenez qu'il y a en ceci quelque utilité; mais cet -accident d'un homme découvrant comment il peut s'employer lui-même -utilement est-il le moins du monde à votre honneur? (Qu'aucune telle -découverte n'ait été faite par ses frères hobereaux est peut-être -à votre déshonneur si vous voulez y songer.)</p> - -<p>Mais si ces généralités vous laissent sceptiques, il y a un fait à -méditer pour vous tous, illustratif de votre amour de la science. Il y -a deux ans, une collection de fossiles de Solenhofen était à vendre en -Bavière; la plus belle qui existât, contenant de nombreux spécimens -d'une beauté unique, dont l'un unique en outre comme exemple d'espèce -(un règne entier de créatures vivantes était révélé par ce -fossile)<a name="FNanchor_106_1" id="FNanchor_106_1"></a><a href="#Footnote_106_1" class="fnanchor">[106]</a>. Cette collection, dont la simple valeur marchande, si les -acheteurs eussent été des particuliers, était probablement de quelque -dix ou douze cents livres, fut offerte à la nation anglaise pour sept -cents; et toute la collection serait au musée de Munich si le -professeur Owen<a name="FNanchor_107_1" id="FNanchor_107_1"></a><a href="#Footnote_107_1" class="fnanchor">[107]</a>, en donnant son temps et en tourmentant sans se -lasser le public anglais dans la personne de ses représentants, n'avait -obtenu le versement immédiat de quatre cents livres et n'avait répondu -lui-même des trois cents autres! que le dit public lui paiera sans -doute en fin de compte, mais en rechignant, et pendant tout ce temps ne -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> -se souciant en rien de la chose en elle-même. Seulement toujours prêt -à se rengorger s'il y a quelque honneur à tirer de là. Considérez, -je vous le demande, arithmétiquement ce que ce fait signifie. Vos -dépenses annuelles pour les services publics (dont un tiers pour les -armements) sont pour le moins de 50 millions. Or, 700 livres sont à 50 -millions comme sept pence à deux mille livres. Supposez donc qu'un -gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont vous pouvez conjecturer -la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an rien que -pour les murs de son parc et pour ses valets de pied, fasse profession -d'aimer la science. Et qu'un de ses domestiques vienne précipitamment -lui dire qu'une collection unique de fossiles qui nous servira de fil à -travers une nouvelle ère de la création est à vendre pour la somme de -sept pence sterling; et que le gentleman qui aime la science, et -dépense deux mille livres par au pour son parc, réponde, après avoir -laissé son domestique attendre plusieurs mois: «Bien! je vous donnerai -quatre pence pour cela, si vous voulez répondre vous-même des pences -de surplus, jusqu'à l'année prochaine.»</p> - -<p>34. III. Je dis que vous avez méprisé l'art<a name="FNanchor_108_1" id="FNanchor_108_1"></a><a href="#Footnote_108_1" class="fnanchor">[108]</a>. «Quoi, -répondez-vous, n'avons-nous pas nos expositions d'art qui ont des -milles de longueur, est-ce que nous n'avons pas consacré des milliers -de livres à l'achat de simples peintures? N'avons-nous pas des écoles -<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -et des instituts d'art, plus que n'avait eu jamais aucune nation?» Oui, -certainement, mais tout cela est affaire de boutique. Vous voudriez bien -vendre des toiles aussi bien que vous vendez du charbon, et de la -faïence comme du fer; vous voudriez retirer à toutes les autres -nations le pain de la bouche, si vous le pouviez<a name="FNanchor_109_1" id="FNanchor_109_1"></a><a href="#Footnote_109_1" class="fnanchor">[109]</a>. Comme vous ne le -pouvez pas, votre idéal de vie est de vous tenir à tous les carrefours -de l'univers comme les apprentis de Ludgate criant à chaque passant: -«De quoi avez-vous besoin<a name="FNanchor_110_1" id="FNanchor_110_1"></a><a href="#Footnote_110_1" class="fnanchor">[110]</a>?»</p> - -<p>Vous ne savez rien de vos dons naturels ni de l'influence du milieu; -vous vous figurez que, dans vos champs de glaise, humides, plats et -gras, vous pouvez avoir la vive imagination artistique qu'ont les -Français au milieu de leurs vignes bronzées ou les Italiens au pied de -leurs rochers volcaniques; que l'art peut s'apprendre comme tenir des -livres, et, quand on l'a appris, vous donne plus de livres à tenir. -Vous vous souciez de peintures en réalité pas plus que des affiches -collées sur les murs. Il y a toujours de la place sur les murs pour les -<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -affiches à lire, jamais pour les peintures à regarder. Vous ne savez -pas (même par ouï dire) quelles peintures vous avez dans votre pays, -ni si elles sont vraies ou fausses, ni si on en prend soin ou non. Dans -les pays étrangers vous voyez avec calme les plus nobles peintures qui -existent dans le monde pourrir dans un abandon d'épave<a name="FNanchor_111_1" id="FNanchor_111_1"></a><a href="#Footnote_111_1" class="fnanchor">[111]</a> (à Venise -vous avez vu les canons autrichiens pointés sur les palais qui les -contenaient)<a name="FNanchor_112_1" id="FNanchor_112_1"></a><a href="#Footnote_112_1" class="fnanchor">[112]</a> et, si vous appreniez que des plus beaux tableaux qui -soient en Europe<a name="FNanchor_113_1" id="FNanchor_113_1"></a><a href="#Footnote_113_1" class="fnanchor">[113]</a> on fera demain des sacs pour les forts -<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> -Autrichiens, cela vous ennuierait moins que le risque de trouver une -pièce ou deux de moins dans votre gibecière après une journée de -chasse. Tel est, en tant que nation, votre amour de l'art.</p> - -<p>35. IV. Vous avez méprisé la nature, c'est-à-dire toutes les -sensations profondes et sacrées des spectacles naturels. Les -révolutionnaires français ont fait des écuries des cathédrales de -France; vous avez fait des champs de courses avec les cathédrales de la -terre. Votre unique conception du plaisir est de rouler dans des wagons -de chemins de fer autour de leurs nefs et de prendre vos repas sur leurs -autels<a name="FNanchor_114_1" id="FNanchor_114_1"></a><a href="#Footnote_114_1" class="fnanchor">[114]</a>.</p> - -<p>Vous avez été placer un pont de chemin de fer sur les chutes de -Shaffhouse. Vous avez fait passer un tunnel à travers les rochers de -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -Lucerne près de la chapelle de Tell. Vous avez détruit le rivage de -Clarens, au lac de Genève. Il n'y a pas une paisible vallée en -Angleterre que vous n'ayez remplie de feu mugissant; il n'y a pas un -coin abandonné de campagne anglaise où vous n'ayez imprimé des traces -de suie<a name="FNanchor_115_1" id="FNanchor_115_1"></a><a href="#Footnote_115_1" class="fnanchor">[115]</a>; pas une cité étrangère, où l'extension de votre -présence n'ait été marquée sur ses jolies vieilles rues et ses -jardins heureux par une dévorante lèpre blanche d'hôtels neufs et de -boutiques de parfumeurs. Les Alpes elles-mêmes<a name="FNanchor_116_1" id="FNanchor_116_1"></a><a href="#Footnote_116_1" class="fnanchor">[116]</a> à qui vos propres -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -poètes ont voué un amour si révérent, vous les regardez comme des -mâts de cocagne dans un jardin d'ours après lesquels vous vous mettez -à grimper pour vous laisser glisser jusqu'en bas, avec «des cris de -joie». Quand vous ne pouvez plus crier, n'ayant plus la force -d'articuler des sons humains pour dire que vous êtes heureux, vous -remplissez la quiétude de leurs vallées de détonations de pétards et -vous rentrez précipitamment chez vous, rouges d'une éruption cutanée -d'amour-propre et secoués d'un hoquet de contentement de vous-mêmes. -Je pense que peut-être les deux spectacles les plus douloureux que -m'ait jamais offerts l'Humanité, portant en eux la plus profonde leçon -de ces choses, sont les foules d'Anglais dans la vallée de Chamonix -s'amusant à mettre le feu à des obusiers rouillés; et les vignerons -suisses de Zurich rendant grâce comme chrétiens pour le don de la -<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -vigne en s'assemblant par groupes dans les «tours des vignobles<a name="FNanchor_117_1" id="FNanchor_117_1"></a><a href="#Footnote_117_1" class="fnanchor">[117]</a>», -chargeant lentement et faisant partir des pistolets d'arçon du matin au -soir<a name="FNanchor_118_1" id="FNanchor_118_1"></a><a href="#Footnote_118_1" class="fnanchor">[118]</a>. Il est triste de n'avoir que d'obscures conceptions de -devoir, plus triste, il me semble, d'avoir des conceptions pareilles de -la joie<a name="FNanchor_119_1" id="FNanchor_119_1"></a><a href="#Footnote_119_1" class="fnanchor">[119]</a>.</p> - -<p>Enfin. Vous méprisez la compassion. Il n'est pas besoin de mes paroles -comme preuve de ceci. Il me suffira de transcrire un des entrefilets de -journaux qu'il est dans mes habitudes de découper et de mettre dans mes -<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -tiroirs. En voici un pris dans un vieux <i>Daily Telegraph</i> de cette -année. J'ai eu la négligence de ne pas prendre note de la date, mais -elle est facile à retrouver, car, au dos de la coupure, on annonce que -«hier le septième des services spéciaux de cette année a été -célébré par l'évêque de Ripon à Saint-Paul». Il ne fait que -relater un de ces faits comme il s'en produit maintenant tous les jours, -celui-ci par hasard ayant pris une forme qui lui a permis de venir -devant le coroner. J'imprimerai l'entrefilet en rouge<a name="FNanchor_120_1" id="FNanchor_120_1"></a><a href="#Footnote_120_1" class="fnanchor">[120]</a>. Soyez -assuré que les faits eux-mêmes sont écrits en rouge dans un livre -dont nous tous, lettrés ou illettrés, aurons notre page à lire un -jour<a name="FNanchor_121_1" id="FNanchor_121_1"></a><a href="#Footnote_121_1" class="fnanchor">[121]</a>.</p> - -<p>M. Richards, adjoint du coroner, a procédé vendredi à la Taverne du -Cheval Blanc, Christ Church, Spitalfields, à une enquête relative à -la mort de Michel Collins, âgé de 58 ans. Mary Collins, femme d'un -aspect misérable, dit qu'elle habitait avec le défunt et son fils une -chambre située 2, Cobb's Court, Christ Church. Le défunt était -rapetasseur de chaussures. Le témoin sortait et achetait les vieilles -bottes; le défunt et son fils les remettaient à neuf et le témoin les -vendait pour ce qu'elle pouvait en obtenir dans les magasins, ce qui, en -<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -fait, était très peu de chose. Le défunt et son fils avaient coutume -de travailler nuit et jour pour tâcher d'arriver à avoir un peu de -pain et de thé, à payer la chambre (2 shillings par semaine) de -manière à vivre en famille à la maison. Vendredi soir, le défunt se -leva de son banc et commença à frissonner. Il jeta à terre ses bottes -en disant: «Il faudra qu'un autre les finisse quand je serai mort, car -je n'en peux plus.» Il n'y avait pas de feu et il dit: «J'irais mieux -si j'avais chaud.» Le témoin prit donc deux paires de bottes remises -à neuf<a name="FNanchor_122_1" id="FNanchor_122_1"></a><a href="#Footnote_122_1" class="fnanchor">[122]</a> pour les vendre au magasin, mais il ne put avoir que 14 -pence des deux paires, car on lui dit au magasin: «Il faut que nous -ayons notre bénéfice.» Le témoin acheta 14 livres de charbon, un peu -de thé et de pain; son fils resta debout toute la nuit pour faire les -«raccommodages» afin d'avoir de l'argent, mais le défunt mourut le -samedi matin. La famille n'a jamais eu suffisamment à manger. Le -coroner: «Il me paraît déplorable que vous ne soyez pas entrés à -l'hospice.» Le témoin: «Nous avions besoin des conforts de notre -petit chez nous.» Un juré demanda ce qu'étaient les conforts, car il -voyait seulement un peu de paille dans l'angle de la chambre dont les -fenêtres étaient brisées. Le témoin se mit à pleurer, et dit qu'ils -avaient un couvre-pieds, et d'autres petites choses. Le défunt disait -qu'il ne voudrait jamais entrer à l'hospice. En été quand la saison -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -était bonne ils avaient quelquefois jusqu'à 10 shillings de bénéfice -en une semaine, en ce cas, ils économisèrent toujours pour leur -semaine suivante qui était généralement mauvaise. L'hiver ils ne se -faisaient pas moitié autant. Depuis 3 ans ils avaient été de mal en -pire. Cornelius Collins dit qu'il avait aidé son père depuis 1847. Ils -avaient l'habitude de travailler si avant dans la nuit que tous deux -avaient perdu la vue. Le témoin avait maintenant un voile sur les yeux. -Il y a 3 ans, le défunt demanda des secours à la paroisse. Le -commissaire des pauvres lui donna un pain de 4 livres et lui dit que -s'il revenait il aurait des pierres. Cela dégoûta le défunt et il ne -voulut plus rien avoir à faire avec eux depuis lors<a name="FNanchor_123_1" id="FNanchor_123_1"></a><a href="#Footnote_123_1" class="fnanchor">[123]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> - -<p>Ils allèrent de pire en pire jusqu'à la semaine de ce dernier vendredi -où ils n'avaient plus même un demi-penny pour acheter une chandelle. -<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -Le défunt s'étendit alors sur la paille et dit qu'il ne pourrait pas -vivre jusqu'au matin.</p> - -<p>Un juré: «Vous mourrez d'inanition vous-même, vous devriez aller à -l'hospice jusqu'à l'été.» Le témoin: «Si nous entrions, nous -mourrions. Quand nous en sortirions l'été, nous serions comme des gens -tombés du ciel. Personne ne nous connaîtrait et nous n'aurions pas -même une chambre. Je pourrais travailler à présent si j'avais de la -nourriture, car ma vue s'améliorerait.»</p> - -<p>Le docteur G. P. Walker dit que le défunt a succombé à une syncope -venue de l'épuisement dû au manque de nourriture. Le défunt n'avait -pas de couvertures. Depuis quatre mois, il n'avait plus rien d'autre à -manger que du pain. Il n'existait pas dans le corps une parcelle de -graisse. Il n'avait pas de maladie, mais s'il avait en le secours d'un -médecin, il eût pu survivre à la syncope ou à l'évanouissement. Le -coroner ayant insisté sur le caractère pénible de ce cas, le jury -rendit le verdict suivant: «Que le défunt était mort d'épuisement -provenant du manque de nourriture et des nécessités ordinaires de la -vie; et aussi faute d'assistance médicale.»</p> - -<p>37. Pourquoi le témoin n'a-t-il pas voulu aller à l'asile? -demandez-vous. Eh bien les pauvres paraissent avoir contre l'asile un -préjugé que n'ont pas les riches, puisqu'en effet toute personne qui -<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -reçoit une pension du Gouvernement entre à l'asile sur une grande -échelle<a name="FNanchor_124_1" id="FNanchor_124_1"></a><a href="#Footnote_124_1" class="fnanchor">[124]</a>.</p> - -<p>Seulement les asiles de riches n'impliquent pas l'idée du travail et -devraient s'appeler des lieux de plaisir. Mais les pauvres aiment à -mourir indépendants, paraît-il; peut-être si nous leur faisions leurs -lieux de plaisir assez jolis et plaisants ou si nous leur donnions leurs -pensions chez eux, et leur constituions préalablement un petit pécule -pris sur le budget, leurs esprits pourraient se réconcilier avec ces -institutions.</p> - -<p>En attendant voici les faits: nous leur rendons notre aide ou si -blessante ou si pénible, qu'ils aiment mieux mourir que la prendre de -nos mains; ou, pour troisième alternative, nous les laissons si -incultes et ignorants qu'ils se laissent mourir silencieusement comme -des bêtes sauvages, ne sachant que faire ni que demander. Je dis que -vous méprisez la compassion. Si non un tel entrefilet de journal ne -serait pas plus possible dans un pays chrétien qu'un assassinat -prémédité n'y serait permis dans la rue<a name="FNanchor_125_1" id="FNanchor_125_1"></a><a href="#Footnote_125_1" class="fnanchor">[125]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span></p> - -<p>«Chrétien», ai-je dit? Hélas! si seulement nous étions sainement -non-chrétiens, de telles choses seraient impossibles: c'est notre -<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -christianisme d'imagination qui nous aide à commettre ces crimes, parce -que nous nous complaisons aux somptuosités de notre foi pour y trouver -une sensation voluptueuse; parce que nous la revêtons, comme toutes -choses, de fictions. Le Christianisme dramatique de l'orgue et de la -nef, des matines de l'aube et des saluts du crépuscule—le -christianisme dont nous ne craignons pas d'introduire la parodie comme -un élément décoratif dans les pièces ou nous mettons le diable en -scène, dans nos Satanella<a name="FNanchor_126_1" id="FNanchor_126_1"></a><a href="#Footnote_126_1" class="fnanchor">[126]</a>, nos Robert le Diable, nos Faust; -chantant des hymnes au travers des vitraux en ogive pour un effet de -fond et modulant artistiquement le «Dio» de variations en variations, -en contrefaisant les offices: (le lendemain nous distribuons des -brochures, pour la conversion des pécheurs ignorants sur ce que nous -<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -croyons être la signification du 3<sup>e</sup> commandement;)—ce -christianisme éclairé au gaz, inspiré au gaz, nous rend triomphants et nous -retirons le bord de nos vêtements de la main des hérétiques qui se le -disputent. Mais arriver à accomplir un peu de simple justice -chrétienne, avec une sincère parole ou action anglaise<a name="FNanchor_127_1" id="FNanchor_127_1"></a><a href="#Footnote_127_1" class="fnanchor">[127]</a>, faire de -la loi chrétienne une règle de vie et baser sur elle une réforme -sociale ou un désir de réforme—nous savons trop bien ce que vaut -notre foi pour cela! vous pourriez plutôt extraire un éclair de la -fumée de l'encens qu'une vraie action ou passion de votre moderne -religion anglaise. Vous ferez bien de vous débarrasser de la fumée et -des tuyaux d'orgue aussi: Laissez-les, avec les fenêtres gothiques et -les vitraux peints, au metteur en scène; rendez votre âme d'hydrogène -carburé en une saine expiration, et occupez-vous de Lazare qui est sur -le seuil<a name="FNanchor_128_1" id="FNanchor_128_1"></a><a href="#Footnote_128_1" class="fnanchor">[128]</a>. Parce qu'il y a une vraie église partout où une main -vient secourable à une autre, et c'est là la seule vraiment «Sainte -Église» ou «notre Mère l'Église» qui jamais fut, et jamais sera.</p> - -<p>38. Tous ces plaisirs donc et toutes ces vertus, je le répète, vous -les méprisez en tant que nation. Vous comptez, sans doute, parmi vous, -des hommes qui ne les méprisent pas; du travail de qui, de la force, de -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> -la vie, et de la mort de qui vous vivez, sans jamais leur dire -merci<a name="FNanchor_129_1" id="FNanchor_129_1"></a><a href="#Footnote_129_1" class="fnanchor">[129]</a>. Votre santé, votre amusement, votre orgueil, seraient tous -également impossibles, sans ceux-là que vous méprisez ou oubliez. Le -sergent de ville qui arpente toute la nuit la ruelle sombre pour épier -le crime que vous y avez créé, et peut se faire casser la tête et -estropier pour la vie à n'importe quel moment et n'est jamais -remercié; le matelot luttant contre la rage de l'Océan, l'étudiant -silencieux, penché sur ses livres ou ses fioles; le simple ouvrier sans -gloire et presque sans pain, accomplissant sa tâche comme vos chevaux -traînent vos charrettes, sans espoir et dédaigné de tous. Voilà les -hommes par lesquels l'Angleterre vit, mais ce n'est pas eux la nation; -ils n'en sont que le corps et la force nerveuse, agissant encore en -vertu d'une vieille habitude dans une survie convulsive, après que -l'âme a fui. Notre désir, notre but de nation ne sont que d'être -amusés, notre religion, en tant que nation, c'est la représentation de -cérémonies ecclésiastiques, et la prédication de somnifères -vérités (ou plutôt contre-vérités), capables de tenir le peuple -tranquille à son travail, pendant que nous nous amusons; et la -nécessité de ces amusements nous tient comme un malaise fébrile où -la gorge est desséchée et où les yeux sont égarés,—déraisonnant, -pervers, impitoyable. Combien littéralement ce mot <i>mal-aise</i>, la -négation et impossibilité de toute aise, exprime l'état moral de la -<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -vie anglaise et de ses amusements!</p> - -<p>39. Quand les hommes sont occupés comme ils doivent l'être, leur -plaisir naît de leur travail<a name="FNanchor_130_1" id="FNanchor_130_1"></a><a href="#Footnote_130_1" class="fnanchor">[130]</a>, comme les pétales colorés d'une -fleur féconde; quand ils sont fidèlement serviables et compatissants, -toutes leurs émotions deviennent fortes, profondes, durables et -vivifiantes à l'âme, comme un pouls normal au corps. Mais maintenant -n'ayant pas de véritables occupations, nous versons toute notre -énergie virile dans la fausse occupation de faire de l'argent; et -n'ayant pas de vraies émotions, il nous faut attifer de fausses -émotions pour jouer avec, non pas innocemment, comme des enfants avec -<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> -des poupées, mais criminellement et ténébreusement comme les Juifs -idolâtres avec leurs images sur les murs des caveaux que les hommes ne -pouvaient découvrir sans creuser<a name="FNanchor_131_1" id="FNanchor_131_1"></a><a href="#Footnote_131_1" class="fnanchor">[131]</a>. La justice que nous ne -pratiquons pas, nous l'imitons dans le roman et sur la scène; à la -beauté que nous détruisons dans la nature nous substituons les -changements à vue des féeries et (la nature humaine réclamant -impérieusement au fond de nous une terreur et une tristesse, de quelque -genre que ce soit), pour remplacer le noble chagrin que nous aurions dû -supporter avec nos frères, et les pures larmes que nous aurions dû -verser avec eux, nous dévorons le pathétique de la cour d'assises, et -recueillons la rosée nocturne du tombeau.</p> - -<p>Il est difficile d'apprécier la vraie signification de ces choses; les -faits sont en eux-mêmes assez atroces; la mesure de la faute nationale -qui y est impliquée est peut-être moins grande qu'elle ne pourrait -paraître d'abord. Nous permettons ou causons chaque jour des milliers -de morts, mais nous n'avons pas l'intention de faire le mal; nous -mettons le feu aux maisons et nous ravageons les champs des paysans, -cependant nous serions fâchés d'apprendre que nous avons nul à -quelqu'un. Nous sommes encore bons dans notre cœur, encore capables de -<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> -vertu, mais seulement comme le sont les enfants. Chalmers, à la fin de -sa longue vie, ayant eu une grande influence sur le public, était -agacé que sur un sujet d'importance on fît appel devant lui à -l'opinion publique; il laissa échapper cette exclamation impatiente: -«Le public n'est rien de plus qu'un grand bébé!» Et la raison -pourquoi j'ai laissé tous ces graves sujets de réflexion se mêler à -une enquête sur la manière de lire est que, plus je vois nos fautes et -misères nationales, plus elles se résolvent pour moi en états -d'inculture enfantine et d'ignorance des plus ordinaires habitudes de -pensée. Ce n'est, je le répète, ni vice, ni égoïsme, ni lenteur de -cerveau qu'il nous faut déplorer, mais une insouciance incorrigible -d'écoliers différant seulement de celle du véritable écolier par son -incapacité à être aidée qui vient de ce qu'elle ne reconnaît pas de -maître.</p> - -<p>41. Un curieux symbole de ce que nous sommes nous est offert dans une -des œuvres charmantes et dédaignées du dernier de nos grands -peintres<a name="FNanchor_132_1" id="FNanchor_132_1"></a><a href="#Footnote_132_1" class="fnanchor">[132]</a>. C'est un dessin qui représente le cimetière de Kirkby -Lonsdale, son ruisseau, sa vallée, ses collines, et au delà le ciel -enveloppé du matin. Et également insoucieux de ces choses et des morts -qui les ont quittées pour d'autres vallées et pour d'autres cieux, un -groupe d'écoliers a empilé ses petits livres sur une tombe, pour les -jeter par terre avec des pierres. Ainsi pareillement, nous jouons avec -<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -les paroles des morts, qui pourraient nous instruire, et les jetons loin -de nous, au gré de notre volonté amère et insouciante, sans guère -songer que ces feuilles que le vent éparpille furent amoncelées non -seulement sur une pierre funéraire, mais sur les scellés d'un caveau -enchanté,—que dis-je? sur la porte d'une grande cité de rois endormis -qui s'éveilleraient pour nous et viendraient avec nous, si seulement -nous savions les appeler par leur nom. Combien de fois, même si nous -levons la dalle de marbre, ne faisons-nous qu'errer parmi ces vieux rois -qui reposent et toucher les vêtements dans lesquels ils sont couchés -et soulever les couronnes de leurs fronts; et eux cependant gardent leur -silence à notre endroit et ne semblent que de poussiéreuses images; -parce que nous ne savons pas l'incantation du cœur qui les -éveillerait; par qui, si une fois ils l'eussent entendue, ils se -redresseraient pour aller à notre rencontre dans leur puissance de -jadis, pour nous regarder attentivement et nous considérer. Et comme -les rois qui sont descendus dans l'Hadès y accueillent les nouveaux -arrivants en disant:« Êtes-vous aussi devenus faibles comme nous? -Êtes-vous aussi devenu un des nôtres<a name="FNanchor_133_1" id="FNanchor_133_1"></a><a href="#Footnote_133_1" class="fnanchor">[133]</a>?» ainsi ces rois avec leur -diadème que rien n'a terni, n'a ébranlé, nous aborderaient en disant: -«Êtes-vous, aussi, devenu pur et grand de cœur comme nous? Êtes-vous -<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -aussi devenu un des nôtres?»</p> - -<p>42. Grand de cœur et grand d'esprit—«magnanime», être cela c'est -bien en effet être grand dans la vie; le devenir de plus en plus, c'est -bien «avancer dans la vie»—dans la vie elle-même—non dans ses -atours<a name="FNanchor_134_1" id="FNanchor_134_1"></a><a href="#Footnote_134_1" class="fnanchor">[134]</a>. Mes amis, vous rappelez-vous cette vieille coutume scythe, -<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -lorsque mourait le chef d'une maison? Comment il était revêtu de ses -plus beaux habits, déposé dans son char et porté dans les maisons de -ses amis; et chacun d'eux le plaçait au haut bout de la table et tous -festoyaient en sa présence. Supposez qu'il vous fût offert en termes -explicites, comme cela vous est offert par les tristes réalités de la -vie, d'obtenir cet honneur scythe, graduellement, pendant que vous -croyez être encore en vie. Supposez que l'offre fût celle-ci: «Vous -allez mourir lentement; votre sang deviendra de jour en jour plus froid, -votre chair se pétrifiera, votre cœur ne battra plus a la fin que -comme un système rouillé de soupapes de fer<a name="FNanchor_135_1" id="FNanchor_135_1"></a><a href="#Footnote_135_1" class="fnanchor">[135]</a>. Votre vie s'effacera -de vous et s'enfoncera à travers la terre dans les glaces de la -Caïne<a name="FNanchor_136_1" id="FNanchor_136_1"></a><a href="#Footnote_136_1" class="fnanchor">[136]</a>. Mais jour par jour votre corps sera plus brillamment vêtu, -assis dans des chars plus élevés et sur la poitrine portera de plus en -plus d'insignes honorifiques—des couronnes sur la tête, si vous -voulez. Les hommes s'inclineront devant lui, auront les yeux fixés sur -lui et l'acclameront, se presseront en foule à sa suite du haut en bas -<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -des rues; on lui élèvera des palais, on festoiera avec lui au haut -bout de la table, toute la nuit; votre âme l'habitera assez pour savoir -qu'on fait tout cela, et sentir le poids de la robe d'or sur ses -épaules et le sillon du cercle coupant de la couronne sur le crâne; -pas plus. Accepteriez-vous l'offre ainsi faite verbalement par l'ange de -la mort? Le plus humble d'entre nous, l'accepterait-il, croyez-vous? -Cependant, de fait, dans la pratique, nous essayons de la saisir au vol, -chacun de nous dans une certaine mesure, beaucoup parmi nous la -saisissent dans sa plénitude d'horreur. Chaque homme l'accepte qui -désire faire son chemin dans la vie, sans savoir ce que c'est que la -vie; qui comprend seulement qu'il lui faut acquérir plus de chevaux et -plus de valets, et plus de fortune, et plus d'honneurs et <i>non pas</i> -plus d'âme personnelle. Celui-là seul avance dans la vie dont le cœur -devient plus tendre, le sang plus chaud, le cerveau plus vif, et dont -l'esprit s'en va entrant dans la vivante paix<a name="FNanchor_137_1" id="FNanchor_137_1"></a><a href="#Footnote_137_1" class="fnanchor">[137]</a>. Et les hommes qui -ont cette vie en eux sont les vrais maîtres ou rois de la terre, eux et -eux seuls. Toutes les autres royautés pour autant qu'elles sont vraies -ne sont que le résultat et la traduction des leurs dans la réalité. -Si moins que cela, elles sont ou des royautés de théâtre, de -coûteuses parades, ornées à vrai dire de joyaux véritables, et non -de clinquants, mais quand même pas autre chose que les joujoux des -<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -nations; ou bien alors elles ne sont pas des royautés du tout, mais des -tyrannies ou rien que la résultante concrète et effective de la folie -nationale; pour laquelle raison j'ai dit d'elles ailleurs<a name="FNanchor_138_1" id="FNanchor_138_1"></a><a href="#Footnote_138_1" class="fnanchor">[138]</a>: «Les -gouvernements visibles sont le jouet de certaines nations, la maladie -d'autres, le harnais de certaines, et le fardeau du plus grand nombre.»</p> - -<p>43. Mais je n'ai pas de mots pour l'étonnement que j'éprouve quand -j'entends encore parler de <i>Royauté</i>, même par des hommes réfléchis, -comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle -et pouvaient se vendre et s'acheter, ou être acquises autrement, comme -des moutons de la chair desquels le roi doit se nourrir, et dont il doit -recueillir la toison; comme si l'épithète indignée d'Achille pour les -mauvais rois: «Mangeurs de peuple<a name="FNanchor_139_1" id="FNanchor_139_1"></a><a href="#Footnote_139_1" class="fnanchor">[139]</a>»—était le titre éternel et -approprié de tous les monarques, et si l'extension du territoire d'un -roi signifiait la même chose que l'agrandissement des terres d'un -particulier. Les rois qui pensent ainsi, aussi puissants qu'ils soient, -ne peuvent pas plus être les vrais rois de la nation que les taons ne -sont les rois d'un cheval; ils le sucent, et peuvent le rendre furieux, -mais ne le conduisent pas. Eux et leurs cours, et leurs armées, sont -seulement, si on pouvait voir clair, une grande espèce de moustiques de -<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -marais avec une trompe à baïonnettes et une fanfare mélodieuse et -bien stylée dans l'air de l'été; le crépuscule pouvant d'ailleurs -être parfois embelli, mais difficilement assaini, par ces nuages -étincelants de bataillons d'insectes. Les vrais rois, pendant ce -temps-là, gouvernent tranquillement, si du tout ils gouvernent, et -détestent gouverner; un trop grand nombre d'entre eux font «il gran -rifiuto<a name="FNanchor_140_1" id="FNanchor_140_1"></a><a href="#Footnote_140_1" class="fnanchor">[140]</a>»; et s'ils ne le font pas, la foule, sitôt qu'ils -paraissent lui devenir utiles, est assez sûre de faire d'eux son gran -rifiuto.</p> - -<p>44. Cependant le roi visible peut aussi en être un véritable, si -jamais vient le jour où il veuille estimer son royaume d'après sa -force vraie et non d'après ses limites géographiques. Il importe peu -que la Trent vous arrache un chanteau ici ou que le Rhin vous enveloppe -un château de moins là<a name="FNanchor_141_1" id="FNanchor_141_1"></a><a href="#Footnote_141_1" class="fnanchor">[141]</a>. Mais il importe à vous, roi des hommes, -que vous puissiez vraiment dire à cet homme: «Va» et qu'il aille, et -à cet autre: «Viens» et qu'il vienne<a name="FNanchor_142_1" id="FNanchor_142_1"></a><a href="#Footnote_142_1" class="fnanchor">[142]</a>. Que vous puissiez diriger -<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -votre peuple, comme vous le pouvez pour les eaux de la Trent, et il -importe que vous sachiez bien pourquoi vous leur dites d'aller ici ou -là. Il vous importe, roi des hommes, de savoir si votre peuple vous -hait et meurt par vous, ou vous aime et vit par vous. Vous pouvez mieux -mesurer votre royaume par multitudes que par milles et compter des -degrés de latitude d'amour non pas partant mais se rapprochant d'un -équateur merveilleusement chaud et infini<a name="FNanchor_143_1" id="FNanchor_143_1"></a><a href="#Footnote_143_1" class="fnanchor">[143]</a>.</p> - -<p>45. Mesurer!—que dis-je; vous ne pouvez pas mesurer. Qui mesurera -la distance entre le pouvoir de ceux qui «font et -enseignent<a name="FNanchor_144_1" id="FNanchor_144_1"></a><a href="#Footnote_144_1" class="fnanchor">[144]</a>», et -sont les plus grands dans les royaumes de la terre comme du ciel, et le -pouvoir de ceux qui défont et consument, dont le pouvoir dans sa -plénitude n'est rien que le pouvoir du ver et de la rouille.</p> - -<p>Étrange! de penser comment les Rois-Vers amassent des trésors pour le -ver et les Rois-Rouille qui sont à la force de leurs peuples comme la -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -rouille à l'armure, entassent des trésors pour la rouille, et les -Rois-Voleurs des trésors pour le voleur<a name="FNanchor_145_1" id="FNanchor_145_1"></a><a href="#Footnote_145_1" class="fnanchor">[145]</a>; mais combien peu de rois -ont jamais entassé des trésors qui n'avaient pas besoin d'être -gardés, des trésors tels que plus ils auraient de voleurs, mieux cela -serait. Vêtements brodés, seulement pour être déchirés; casque et -glaive faits pour être ternis, joyaux et or pour être dissipés:—il y -a trois sortes de rois qui ont amassé ces trésors-là. Supposez qu'un -jour survînt une quatrième sorte de roi qui aurait lu dans quelque -obscur écrit de jadis, qu'il existe une quatrième sorte de trésors -que les joyaux et les richesses ne peuvent égaler et qui ne peuvent non -plus être estimés au poids de l'or. Une toile devenue belle pour avoir -été tissée par la navette d'Athéna, une armure forgée dans un feu -divin par une force vulcanienne, un or qu'on ne peut extraire que du -rouge cœur du soleil même quand il se couche derrière les rochers de -Delphes;—étoffe pleine d'images brodées au cœur de son tissu; -impénétrable armure; or potable<a name="FNanchor_146_1" id="FNanchor_146_1"></a><a href="#Footnote_146_1" class="fnanchor">[146]</a>!—les -trois grands anges<a name="FNanchor_147_1" id="FNanchor_147_1"></a><a href="#Footnote_147_1" class="fnanchor">[147]</a> de -la Conduite, du Travail et de la Pensée, nous appelant encore et -attendant au seuil de nos portes, pour nous mener par leur pouvoir -<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -ailé, et nous guider avec leurs yeux infaillibles, à travers le chemin -qu'aucun oiseau ne connaît et que l'œil du vautour n'a pas vu<a name="FNanchor_148_1" id="FNanchor_148_1"></a><a href="#Footnote_148_1" class="fnanchor">[148]</a>. -Supposez qu'un jour surviennent des rois qui auraient entendu et cru -cette parole et à la fin ramassé et découvert des trésors -de—Sagesse—pour leurs peuples.</p> - -<p>46. Songez quelle chose surprenante cela serait, étant donné l'état -présent de la sagesse publique! Que nous conduisions nos paysans à -l'exercice du livre au lieu de l'exercice de la baïonnette! Que nous -recrutions, instruisions, entretenions en leur assurant leur solde, sous -un haut commandement capable, des armées de penseurs au lieu d'armées -de meurtriers! donner son divertissement à la nation dans les salles de -lectures, aussi bien que sur les champs de tir, donner aussi bien des -prix pour avoir visé juste une idée que pour avoir mis de plomb dans -une cible. Quelle idée absurde cela paraît, si toutefois on a le -courage de l'exprimer, que la fortune des capitalistes des nations -civilisées doive un jour venir en aide à la littérature et non à la -guerre. Donnez-moi un peu de patience, le temps que je vous lise une -seule phrase du seul livre qui puisse vraiment être appelé un livre -que j'aie encore écrit jusqu'ici, celui qui restera (si quoi que ce -soit en reste) le plus sûrement et le plus longtemps, de toute mon -œuvre<a name="FNanchor_149_1" id="FNanchor_149_1"></a><a href="#Footnote_149_1" class="fnanchor">[149]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span></p> - -<p>«Une forme terrible de l'action de la richesse en Europe consiste en -ceci que c'est uniquement l'argent des capitalistes qui soutient les -guerres injustes. Les guerres justes ne demandent pas tant d'argent, -parce que la plupart des hommes qui les font les font gratis, mais pour -une guerre injuste il faut acheter les âmes et les corps des hommes, et -en plus leur fournir l'outillage de guerre le plus perfectionné, ce qui -fait qu'une telle guerre exige le maximum de dépenses; sans parler de -ce que coûtent la peur basse, les soupçons et les colères entre -nations qui ne trouvent pas dans toute leurs multitudes assez de douceur -et de loyauté pour s'acheter une heure de tranquillité d'esprit. Ainsi -à l'heure qu'il est, la France et l'Angleterre s'achètent l'une à -l'autre dix millions de livres sterlings de consternation par an<a name="FNanchor_150_1" id="FNanchor_150_1"></a><a href="#Footnote_150_1" class="fnanchor">[150]</a>, -<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -une moisson remarquablement légère, moitié épines, moitié feuilles -de tremble, semée, récoltée et engrangée par la science des modernes -économistes, qui enseignent la convoitise au lieu de la vérité. Les -frais de toute guerre injuste étant couverts, sinon par le pillage de -l'ennemi, au moins par les prêts des capitalistes, ces prêts sont -ensuite remboursés par les impôts qui frappent le peuple, lequel, -semble-t-il, n'avait pas d'intérêts dans l'affaire puisque c'est -l'intérêt des capitalistes qui est la cause primordiale de la guerre; -<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> -toutefois la cause véritable est la convoitise de la nation qui la rend -incapable de fidélité, de franchise et de justice et cause ainsi en -temps voulu se propre perte et le châtiment des individus<a name="FNanchor_151_1" id="FNanchor_151_1"></a><a href="#Footnote_151_1" class="fnanchor">[151]</a>.»</p> - -<p>48. Notez-le, la France et l'Angleterre s'achètent littéralement de la -terreur panique, l'une à l'autre; elles achètent chacune pour dix -millions de livres de terreur par an. Maintenant supposez qu'au lieu -d'acheter chaque année ces dix millions de panique elles se décident a -vivre en paix toutes deux et à acheter annuellement pour dix millions -d'instruction; et que chacune d'elles emploie ces dix millions de livres -annuels à fonder des bibliothèques royales, des musées royaux, des -jardins et des lieux de repos royaux. Cela ne serait-il pas quelque peu -mieux pour la France et l'Angleterre?</p> - -<p>Il se passera encore longtemps avant que cela n'arrive. Cependant -j'espère qu'il ne se passera pas longtemps avant que des bibliothèques -royales ou nationales soient fondées dans chaque ville importante, -contenant une collection royale de livres. La même collection dans -chacune d'elles de livres choisis, les meilleurs en chaque genre, -édités pour cette collection nationale avec le plus de soin possible; -le texte imprimé toujours sur des pages de mêmes dimensions, à -grandes marges, et divisés en volumes agréables, légers à la main, -beaux et solides et irréprochables comme modèles du travail du -relieur; et ces grandes bibliothèques seront accessibles à toute -personne propre et rangée, à toutes les heures du jour et du soir, des -<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -prescriptions sévères étant édictées pour faire observer -scrupuleusement ces conditions de propreté et de bon ordre.</p> - -<p>50. Je pourrais faire avec vous d'autres plans pour des galeries -artistiques, et pour des musées d'histoire naturelle, et pour beaucoup -de choses précieuses, de choses, à mon avis, nécessaires.—Mais ce -projet de bibliothèques est le plus simple et le plus urgent et fera -ses preuves comme tonique de premier ordre pour ce que nous appelons -notre constitution britannique, qui est depuis peu devenue hydropique et -a une mauvaise soif et une mauvaise faim et a grand besoin d'une -nourriture plus saine. Vous avez réussi à faire rapporter dans ce but -ses lois sur les grains; voyez si vous ne pourriez pas dans le même but -encore faire voter des lois sur les grains, qui nous donneraient un pain -meilleur; pain fait avec cette vieille graine arabe magique, le Sésame, -qui ouvre les portes;—les portes non des trésors des voleurs, mais -des trésors des Rois<a name="FNanchor_152_1" id="FNanchor_152_1"></a><a href="#Footnote_152_1" class="fnanchor">[152]</a>.</p> - -<p><br /></p> - -<h4>APPENDICE</h4> - -<h5>(Note du § 30.)</h5> - - -<p>Pour ce qui est de ce fait que le loyer augmente par la mort des -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -pauvres, vous pouvez en trouver la preuve dans la préface du rapport -adressé au Conseil Privé par l'inspecteur des Services sanitaires, -rapport qui vient de paraître; cette préface contient des propositions -de nature, il me semble, à causer quelque émoi, et relativement -auxquelles vous me permettrez de noter les points suivants:</p> - -<p>Il y a aujourd'hui au sujet de la propriété du terrain deux théories -courantes et en conflit: toutes deux fausses.</p> - -<p>La première consiste à dire que, d'institution divine, a toujours -existé et doit continuer à exister un certain nombre de personnes -héréditairement sacrées, auxquelles toute la terre, l'air et l'eau du -monde appartiennent à titre de propriété personnelle; desquelles -terre, air et eau ces personnes peuvent, à leur gré, permettre ou -défendre au reste du genre humain d'user pour se nourrir, pour respirer -et pour boire. Cette théorie ne sera plus très longtemps soutenable. -La théorie opposée est qu'un partage de toutes les terres de l'univers -entre tous les prolétaires de l'univers élèverait immédiatement les -dits prolétaires au rang de personnages sacrés, qu'alors les maisons -se bâtiraient d'elles-mêmes et le blé pousserait tout seul et que -chacun pourrait vivre sans avoir à faire aucun travail pour gagner sa -vie. Cette théorie paraîtrait également insoutenable le jour où elle -serait mise en pratique.</p> - -<p>Il faudra cependant de rudes expériences et de plus rudes catastrophes, -avant que l'opinion publique soit convaincue qu'aucune loi, quoi qu'elle -concerne, moins que toute autre une loi concernant la terre (qu'elle -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -prétende maintenir la propriété ou procéder au partage, la louer -cher ou à bon marché) ne serait, en fin de compte, de la moindre -utilité au peuple, aussi longtemps que la lutte générale pour la vie, -et pour les moyens de vivre, restera une lutte de concurrence brutale. -Cette lutte dans une nation sans principes prendra une forme ou une -autre, mais toujours implacable, quelles que soient les lois que vous -lui opposiez. Ainsi, par exemple, ce serait une réforme tout à fait -bienfaisante pour l'Angleterre, si on pouvait la faire accepter, que des -limites maxima soient assignées aux revenus, selon les classes; et que -le revenu de chaque seigneur lui soit versé comme un salaire fixe ou -une pension que lui ferait la nation, au lieu d'être arrachée en -sommes variables à ses tenanciers pressurés à sa discrétion. Mais si -vous pouviez faire passer demain une telle loi, et si, ce qui en serait -le complément nécessaire, vous pouviez prendre, comme unité de ces -revenus fixés par la loi, un certain poids de pain de bonne qualité -qui correspondrait à une certaine somme d'argent, douze mois ne -s'écouleraient pas sans qu'un autre cours se fût tacitement établi, -et que le pouvoir reformé de la richesse accumulée ait fait de nouveau -valoir ses droits, en quelque autre article ou quelque autre valeur -fictive. Il n'y a qu'un remède à la misère du peuple, c'est -l'éducation du peuple, dirigée de manière à rendre l'homme -réfléchi, pitoyable et juste. On peut en effet concevoir beaucoup de -lois qui peu à peu amélioreraient et fortifieraient le tempérament de -la nation, mais, pour la plupart, elles sont telles qu'il faudrait que -<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -le tempérament de la nation pût être amélioré avant d'être en -état de les supporter. Un peuple pendant sa jeunesse peut très bien -recevoir quelque secours des lois, ainsi qu'un enfant faible d'une -gouttière, mais une fois vieux il ne peut plus par ce moyen remédier -à la déviation de son épine dorsale. D'ailleurs la question -foncière, si grave qu'elle soit devenue, n'est que secondaire; -distribuez la terre comme vous voudrez, la question principale reste -entière: Qui la bêchera? Qui de nous, en un mot, devra faire pour les -autres la besogne rude et sale, et à quel prix? Et qui devra faire la -besogne agréable et facile et à quel prix? Qui ne devra faire aucune -besogne du tout et à quel prix? Et d'étranges questions de morale et -de religion se lient à celles-là. Dans quelle mesure est-il permis de -sucer une partie de l'âme d'un grand nombre de personnes pour unir les -quantités psychiques ainsi extraites et en faire une âme très belle -ou idéale? Si nous avions à faire à du sang au lieu d'âme (et la -chose pourrait à la lettre se faire comme cela a déjà été essayé -sur des enfants) de façon qu'il fût possible, en retirant une certaine -quantité de sang des bras d'un nombre donné d'hommes du peuple, et en -l'introduisant tout en une seule personne, de faire un gentilhomme au -sang plus azuré, la chose se pratiquerait certainement, mais en -cachette, je crois. Mais aujourd'hui, parce que c'est du cerveau et de -l'âme que nous enlevons, et non du sang visible, nous pouvons nous -livrer à cette opération tout à fait ouvertement, et nous nous -nourrissons, nous les gentilshommes, à la façon des belettes, de la -<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -proie la plus délicate; c'est-à-dire que nous gardons un certain -nombre de manants à bêcher et à bûcher, abrutis sous tous les -rapports, de façon que nous, nourris gratis, puissions avoir toute la -vie spirituelle et sentimentale pour nous. Sans doute il y a beaucoup à -dire en faveur de ceci. Un gentleman anglais, autrichien, ou italien, -bien né et bien élevé (et à plus forte raison une dame) est un beau -produit, supérieur à la plupart des statues; étant beau de couleur -aussi bien que de forme et ayant une cervelle en plus; c'est un glorieux -spectacle que le contempler, une merveille que s'entretenir avec lui et -vous ne pouvez l'obtenir, ainsi qu'une pyramide ou qu'une église, que -par le sacrifice d'une grande cotisation de vies. Et il est peut-être -mieux d'élever une belle créature humaine qu'un beau dôme ou un beau -clocher et plus délicieux de lever respectueusement les yeux vers un -être si au-dessus de nous que vers un mur; seulement la belle créature -humaine aura quelques devoirs à remplir en retour, devoirs de beffroi -et de rempart vivants dont nous allons parler dans un instant<a name="FNanchor_153_1" id="FNanchor_153_1"></a><a href="#Footnote_153_1" class="fnanchor">[153]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Cette épigraphe, qui ne figurait pas dans les premières -éditions de <i>Sésame et les Lys</i>, projette comme un rayon -supplémentaire qui ne vient toucher que la dernière phrase de la -conférence (voir page 125), mais illumine rétrospectivement tout ce qui -a précédé. Ayant donné à sa conférence le titre symbolique de Sésame -(Sésame des <i>Mille-et-une-Nuits</i>—la parole magique qui ouvre -le porte de la caverne des voleurs,—étant l'allégorie de la lecture -qui nous ouvre la porte de ces trésors où est enfermée la plus -précieuse sagesse des hommes: les livres), Ruskin s'est amusé à -reprendre le mot Sésame en lui-même et, sans plus s'occuper des deux -sens qu'il a ici (sésame dans Ali-Baba, et la lecture), à insister sur -son sens original (la graine de sésame) et à l'embellir d'une citation -de Lucien qui fait en sorte jeu de mots en faisant vivement apparaître -sous la signification conventionnelle que le mot a chez le conteur -oriental et chez Ruskin, son sens primordial. En réalité, Ruskin -hausse ainsi d'un degré la signification symbolique de son titre -puisque la citation de Lucien nous rappelle que Sésame était déjà -détourné de sa signification dans les <i>Mille et une Nuits</i> et qu'ainsi -le sens qu'il a comme titre de la conférence de Ruskin est une -allégorie d'allégorie. Cette citation pose nettement dès le début -les trois sens du mot Sésame, la lecture qui ouvre les portes de la -sagesse, le mot magique d'Ali-Baba et la graine enchantée. Dès le -début Ruskin expose ainsi ses trois thèmes et à la fin de la -conférence il les mêlera inextricablement dans la dernière phrase où -sera rappelée dans l'accord final la tonalité du début (sésame -graine), phrase qui empruntera à ces trois thèmes (ou plutôt cinq, -les deux autres étant ceux des <i>Trésors des Rois</i> pris dans le sens -symbolique de livres, puis se rapportant aux Rois et à leurs -différentes sortes de trésors, nouveau thème introduit vers la fin de -la conférence) une richesse et une plénitude extraordinaires. Sur la -citation de Lucien elle-même la «Library Edition» donne un -commentaire qui ne me semblerait exact que si cette citation servait -d'épigraphe aux <i>Jardins des Reines</i> et non aux <i>Trésors des -Rois</i>. En revanche elle note (et ceci est très intéressant) l'admiration -de Ruskin (dont témoigne une note au crayon sur une copie du livre), pour -un passage des <i>Oiseaux</i> d'Aristophane où la Huppe décrivant la vie -simple des oiseaux dit qu'ils n'ont pas besoin d'argent et se -nourrissent de sésame. Je crois simplement que Ruskin, un peu par cette -idolâtrie dont j'ai souvent parlé, se complaisait ainsi à aller -adorer un mot dans tous les beaux passages des grands auteurs où il -figure. L'idolâtre notre contemporain, auquel j'ai souvent comparé -Ruskin, met ainsi quelquefois jusqu'à cinq épigraphes en tête d'une -même pièce. Ruskin en a bien mis successivement jusqu'à cinq en tête -de Sésame et s'il a opté en dernier lieu pour celle de Lucien, c'est -sans doute parce qu'étant plus éloignée que les autres du sentiment -de sa conférence, elle était par là même plus neuve, plus -décorative, et, en rajeunissant le sens du mot Sésame, en éclairait -bien les divers symboles. Nul doute d'ailleurs qu'elle ne l'ait amené -à rapprocher des trésors de la sagesse le charme d'une vie frugale et -à donner à ses conseils de sagesse individuelle l'étendue de maximes -pour le bonheur social. Cette dernière intention se précise vers le -milieu de la conférence. Mais c'est le charme précisément de l'œuvre -de Ruskin qu'il ait entre les idées d'un même livre, et entre les -divers livres des liens qu'il ne montre pas, qu'il laisse à peine -apparaître un instant et qu'il a d'ailleurs peut-être tissés après -coup, mais jamais artificiels cependant puisqu'ils sont toujours tirés -de la substance toujours identique à elle-même de sa pensée. Les -préoccupations multiples mais constantes de cette pensée, voilà ce -qui assure à ces livres une unité plus réelle que l'unité de -composition, généralement absente, il faut bien le dire.</p> - -<p>Je vois que, dans la note placée à la fin de la conférence, j'ai cru -pouvoir noter jusqu'à 7 thèmes dans la dernière phrase. En réalité -Ruskin y range l'une à côté de l'autre, mêle, fait manœuvrer et -resplendir ensemble toutes les principales idées—ou images—qui -ont apparu, avec quelque désordre au long de sa conférence. C'est son -procédé. Il passe d'une idée à l'autre sans aucun ordre apparent. -Mais en réalité la fantaisie qui le mène suit ses affinités -profondes qui lui imposent malgré lui une logique supérieure. Si bien -qu'à la fin il se trouve avoir obéi à une sorte de plan secret qui, -dévoilé à la fin, impose rétrospectivement à l'ensemble une sorte -d'ordre et le fait apercevoir magnifiquement étagé jusqu'à cette -apothéose finale. D'ailleurs, si le désordre est le même dans tous -ses livres, le même geste de rassembler à la fin ses rênes et de -feindre d'avoir contenu et guidé ses coursiers n'existe pas dans tous. -Aussi bien ne faudrait-il pas voir là plus qu'un jeu. (Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Pensée très fréquente chez Ruskin. Cf. St-Mark's Rest: -«Maintenant que ma vie touche à son déclin il n'est pas un jour qui -passe sans augmenter mon doute sur le bien fondé des mépris, etc., et -mon désir anxieux de découvrir, etc.» (St-Mark's Rest: The Shrine of -the Slaves)—et un peu partout dans son œuvre. (Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a>Cf. <i>On the old Road</i>, tome I<sup>er</sup>, § 166 (note du Traducteur). -Du reste Ruskin lui-même dans <i>On the old Road</i> renvoie à ce passage -de <i>Sésame et les Lys</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>Lycidas 71 (référence fournie par la Library Edition).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Remarquez une certaine analogie de forme avec la <i>Bible -d'Amiens</i>, II, 16. (N. du Trad.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Cf. la même idée dans <i>le Maître de la Mer</i>, de M. de -Vogüé, (Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>Voir plus bas la note 1 (Note 29) de la page 69. (Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Cf. «Vous pouvez observer comme un caractère très fréquent -de la sagesse avisée de l'esprit protestant clérical, qu'il suppose -instinctivement que le désir du pouvoir et d'une situation n'est pas -seulement universel dans le clergé, mais est toujours purement -égoïste dans ses motifs. L'idée qu'il soit possible de rechercher une -influence pour l'usage bienfaisant qu'on peut en faire ne se présente -pas une seule fois dans les pages d'un historien ecclésiastique -d'époque récente. (<i>La Bible d'Amiens</i>, III, 33 (Note du -Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Et cependant le fait constamment observé que beaucoup de gens -d'extraction modeste, mais distingués par le talent, sont snobs, -signifie simplement qu'ils quittent la société d'autres gens de talent -pour rechercher celle d'hommes «ignorants et insensés» bien souvent, -qu'ils sont heureux de voir et avec qui ils sont heureux d'être vus. -(Note du Traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>Cette idée nous paraît très belle en réalité, parce que -nous sentons l'utilité spirituelle dont elle va être à Ruskin et que -les «amis» ne sont ici que des signes, et qu'à travers ces amis qu'on -ne peut choisir, nous sentons déjà près d'apparaître les amis qu'on -peut choisir, ceux qui sont le personnage principal de cette conférence: -les livres, qui, comme l'actrice en renom, l'étoile qui ne paraît -pas au I<sup>er</sup> acte, n'ont pas encore fait leur entrée. Et dans ce -raisonnement spécieux et pourtant juste, il est permis de reconnaître, -conduit du reste si naturellement par ce disciple et ce frère de Platon -qu'était Ruskin, comme un raisonnement platonicien. «Mais encore, -Critias, tu ne peux choisir tes amis comme il te plaît, etc». Mais -ici, comme du reste très souvent chez les Grecs qui ont dit toutes les -choses vraies, mais n'ont pas cherché les vrais chemins plus cachés -qui y mènent, la comparaison n'est pas probante. Car on peut avoir -telle situation dans la vie qui permette de <i>choisir les amis qu'on -veut</i> (situation dans la vie à laquelle il faut naturellement que -l'intelligence et le charme soient joints, sans cela les gens que l'on -pourrait même choisir, on ne pourrait les avoir au sens exact du mot pour -<i>amis</i>). Mais enfin ces choses-là <i>peuvent</i> se trouver réunies; -je ne dis pas qu'elles le soient fréquemment, mais il suffit que j'en -puisse trouver auprès de moi quelques exemples. Or, même pour ces -êtres privilégiés, les amis qu'ils pourront choisir comme ils le -voudront ne sauront en aucune façon tenir lieu des livres (ce qui -prouve bien que les livres ne sont pas seulement des amis qu'on peut -choisir aussi sages que l'on veut) parce qu'en réalité ce qui diffère -essentiellement entre un livre et une personne ce n'est pas la plus ou -moins grande sagesse qu'il y a dans l'une ou dans l'autre, mais la -manière dont nous communiquons avec eux. Notre mode de communication -avec les personnes implique une déperdition des forces actives de -l'âme que concentrent et exaltent au contraire ce merveilleux miracle -de la lecture qui est la communication au sein de la solitude. Quand on -lit, on reçoit une autre pensée, et cependant on est seul, on est en -plein travail de pensée, en pleine aspiration, en pleine activité -personnelle: on reçoit les idées d'un autre, en esprit, c'est-à-dire -en vérité, on peut donc s'unir à elles, on est cet autre et pourtant -on ne fait que développer son moi avec plus de variété que si on -pensait seul, on est poussé par autrui sur ses propres voies. Dans la -conversation, même en laissant de côté les influences morales, -sociales, etc., que crée la présence de l'interlocuteur, la -communication a lieu par l'intermédiaire des sons, le choc spirituel -est affaibli, l'inspiration, la pensée profonde, impossible, Bien plus -la pensée, en devenant pensée parlée, se fausse, comme le prouve -l'infériorité d'écrivain de ceux qui se complaisent et excellent trop -dans la conversation. (Malgré les illustres exceptions que l'on peut -citer, malgré le témoignage d'un Emerson lui-même, qui lui attribue -une véritable vertu inspiratrice, on peut dire qu'en général la -conversation nous met sur le chemin des expressions brillantes ou de -purs raisonnements, presque jamais d'une impression profonde.) Donc la -gracieuse raison donnée par Ruskin l'impossibilité de choisir ses -amis, la possibilité de choisir ses livres n'est pas la vraie. Ce -n'est qu'une raison contingente, la vraie raison est une différence -essentielle entre les deux modes de communication. Encore une fois le -champ ou choisir ses amis peut ne pas être restreint. Il est vrai que, -dans ces cas-là, il est cependant restreint aux vivants. Mais si tous -les morts étaient vivants ils ne pourraient causer avec nous que de la -même manière que font les vivants. Et une conversation avec Platon -serait encore une conversation, c'est-à-dire un exercice infiniment -plus superficiel que la lecture, la valeur des choses écoutées ou lues -étant de moindre importance que l'état spirituel qu'elles peuvent -créer en nous et qui ne peut être profond que dans la solitude ou dans -cette solitude peuplée qu'est la lecture. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Naturellement cette distinction subsiste dans la théorie que -nous esquissions tout à l'heure. Un homme ne peut nous inspirer que si -nous l'entendons dans la solitude, c'est-à-dire si nous le lisons, mais -encore faut-il qu'il ait été lui-même inspiré. La solitude nous -permet seulement de nous mettre dans l'état où lui-même se trouvait, -état qui ne pouvait se produire si le livre était un livre parlé; on -ne peut pas plus lire qu'écrire en parlant. En relisant cette phrase de -Ruskin: «un livre est une chose non parlée, mais écrite,» je sens -que je l'ai moins contredit que je ne croyais le faire. Mais il reste en -tous cas que si le livre est une chose non parlée mais écrite, c'est -aussi une chose lue et non écoutée dans une conversation, et qui ne -peut en conséquence être assimilée à un ami. Si Ruskin ne l'a pas -dit, c'est que c'est un des aspects originaux de son génie d'unir à -l'insistance qui approfondit d'un Carlyle, la simplicité sereine et -enveloppée (et non inquiète et développée), le sourire, le côté -«esthétique» des Grecs. Il n'a pas essayé d'analyser l'état d'âme -original du «lecteur». (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>Perpétuer est là pour la symétrie. Mais, en réalité, ce -n'est plus la même voix qui s'agit de perpétuer. Si c'était -simplement le même genre de voix,—rien que des paroles -«parlées»,—les perpétuer serait aussi frivole que les transmettre -ou les multiplier. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Je ne connaissais pas ce passage des Trésors des Rois quand -j'écrivais dans la Préface de la Bible d'Amiens: «Ruskin fut un de -ces hommes.... avertis de la présence auprès d'eux d'une réalité -éternelle, instinctivement perçue par l'inspiration,... à laquelle -ils consacrent pour lui donner quelque valeur leur vie éphémère. De -tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à déchiffrer, sont -avertis <i>des parties de la réalité</i> sur lesquelles leurs dons -spéciaux leur départissent une lumière particulière, par une sorte -de démon qui les guide, etc. Le don spécial pour Ruskin, etc. Le -poète étant pour Ruskin... une sorte de scribe écrivant sous la -dictée de la nature une partie plus ou moins importante de son secret, -le premier devoir de l'artiste est de ne rien ajouter de son crû au -message divin.» Or ce passage des Trésors des Rois vérifie en quelque -sorte ce que je disais alors de Ruskin; puisque pour regarder sa pensée -(on ne peut voir qu'avec quelque chose d'analogue à ce qui est -regardé, si la lumière n'était pas dans l'œil, a dit Gœthe, l'œil -ne verrait pas la lumière, le monde pour tomber sous la pensée du -savant doit être de la pensée) je m'étais trouvé prendre une idée -si analogue à une idée de lui, un verre si pur que pénétrerait -aisément sa lumière; puisque entre ma contemplation et sa pensée -j'avais introduit si peu de matière étrangère, opaque et -réfractaire. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>Saint Jacques, IV, 14: «Car qu'est-ce que votre vie, ce -n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps et qui s'évanouit -ensuite.» Comparez avec deux belles adaptations du même verset, 1° -dans les Sept Lampes de l'Architecture: «Et puisque notre vie, à -mettre les choses au mieux, ne doit être qu'une vapeur qui paraît pour -peu de temps et s'évanouit ensuite, qu'elle apparaisse au moins comme -un nuage dans les hauteurs du ciel, non comme l'obscurité qui -s'épaissit au-dessus de la fournaise et des révolutions de la roue.» -(Lampe de Vie, fin); 2° dans la 3<sup>e</sup> conférence de Sésame («The -mystery of life and its arts»): «Si, autrefois, le peu d'influence que -j'avais était dû en partie à l'enthousiasme avec lequel je pouvais -contempler les nuages du ciel et leurs couleurs, aujourd'hui cette -influence je ne veux plus la devoir qu'au sérieux avec lequel je serai -capable de dessiner la forme et de rendre la beauté de cette autre -espèce de brillant nuage dont il a été écrit: «Qu'est-ce que votre -vie: ce n'est qu'une vapeur qui paraît pour peu de temps, puis -s'évanouit» (§ 96). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Notez soigneusement cette phrase et comparez avec The queen of -the air, § 106. (Note de l'auteur.)</p> - -<p>Voici le passage auquel renvoie Ruskin:</p> - -<p>«Nous voici loin de l'architecture d'Abbeville. J'ai émis ici deux -assertions; la première donnait comme base à l'art la nature morale; -la seconde, à la nature morale, la guerre. Je dois maintenant rendre -plus claires—et prouver—ces deux affirmations. D'abord, en ce -qui concerne la nature morale considérée comme la base de l'art. Sans -doute le don artistique et la bonté du caractère sont deux choses -distinctes; un homme bon n'est pas nécessairement un peintre, et une -vision de coloriste n'implique pas de valeur morale. Mais le grand art -implique l'union de ces deux pouvoirs: il n'est que l'expression, par un -tempérament doué, d'une âme pure. S'il n'y a pas de don, il n'y a pas -d'art du tout, et s'il n'y a pas d'âme—bien plus, pas d'âme -droite—l'art est inférieur, fût-il habile.» Le contraire de cette -assertion (un contraire qui finirait peut-être par se rencontrer avec -elle, si on prolongeait les deux pensées non pas jusqu'à l'infini, -mais jusqu'à une certaine hauteur) a été exprimé avec beaucoup de -grâce par Whistler dans son Ten o'clock.—Se rappeler aussi le passage -des Stones of Venice sur une archivolte de Saint-Marc dessinée par un -artiste inconnu: «J'ai foi que l'homme qui a dessiné cette archivolte -et s'en est enchanté a vécu heureux, sage et <i>saint</i>.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Cette façon singulière d'user du pronom est très fréquente -chez Ruskin. Ex.: <i>Bible d'Amiens</i> (IV, 23): «Ceux-ci sont les deux -seuls tombeaux de bronze de ses grands hommes qui subsistent en -France.» De même dans le sous-titre de la <i>Bible d'Amiens</i>: -«Esquisses de l'histoire de la Chrétienté pour les garçons et les -filles qui ont été tenus sur ses fonts baptismaux.» Dans la Couronne -d'Olivier Sauvage: «Ces chasses qui réalisent dans la personne de -<i>ses</i> pauvres ce que leur maître,» etc., etc. (Note du traducteur.)</p></div> -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a>C'est en obéissant à une pensée de ce genre que le père de -Stuart Mill lui fit commencer le grec à trois ans, et lire avant l'âge -de huit ans tout Hérodote, la Cyropédie et les Mémorables, les Vies -de Diogène Laerce, une partie de Lucien, Isocrate et six dialogues de -Platon, dont le Théétête. «Il me mit ainsi, dit Stuart Mill, en -avance d'un quart de siècle sur mes contemporains.» À cette manière -de concevoir la vie on peut opposer le bel Essai de Taine, où il montre -que ce sont les heures de flânerie qui sont les plus fécondes pour -l'esprit. Et en allant jusqu'à l'autre excès on peut trouver charmant -et même poétique, sinon profitable pour l'esprit (qui sait, -d'ailleurs, s'il ne pourrait pas l'être), le genre de vie si bien -décrit par George Eliot dans une page d'Adam Bede. «Même l'oisiveté -est active maintenant, curieuse du musées, de littérature périodique, -même des théories scientifiques avec aide du microscope. Le vieux -Loisir était un personnage tout différent; il ne lisait qu'une -innocente gazette privée d'articles de fond... Il vivait principalement -à la campagne, au milieu d'agréables résidences de famille. Il aimait -à flâner au parfum de l'abricotier, à s'étendre sous les ombrages. -Il ne connaissait rien des assemblées religieuses de la semaine et n'en -pensait pas plus mal du sermon du dimanche qui le laissait dormir depuis -le texte jusqu'à la bénédiction... Il avait une conscience facile... -pouvant supporter une forte quantité de bière ou de porto; les doutes, -les scrupules et les aspirations ne l'avaient pas rendu délicat... Bon -vieux Loisir, ne soyez point sévère pour lui, etc.» (Adam Bede, -traduction d'Albert Durade, tome II, pages 340 et 341.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Pascal dit: «Quelle vanité que la peinture qui attire -l'admiration par la ressemblance des choses dont on n'admire pas les -originaux!» Ne pourrait-on pas dire ici (et plus justement encore un -peu plus bas, § 15 à la métaphore: « Il est versé dans l'armorial -des mots, il connaît les mots de vieille race, les alliances qu'ils ont -contractées, ceux qui sont reçus, etc.»): Quelle vanité que la -métaphore quand elle attire l'admiration par la ressemblance des choses -dont on n'admire pas les originaux.» «Quelle vanité que la métaphore -quand elle donne de la dignité à l'idée précisément à l'aide des -fausses grandeurs dont nous nions la dignité.» Ruskin dit: -«Voulez-vous aller bavarder avec votre femme de chambre ou votre -garçon d'écurie quand vous pouvez vous entretenir avec des rois et des -reines.» Mais en réalité, et si cela n'était pas une métaphore, -Ruskin ne trouverait pas du tout qu'il vaut mieux causer avec un roi -qu'avec une servante(<i>a</i>). Ainsi les mots rois, noblesse, pour ne -citer que ceux qui se rapportent exactement au passage en question, sont -employés, par des écrivains qui savent le néant de ces choses, pour -donner une idée plus de grandeur (grandeur que ces choses ne peuvent -pourtant pas donner puisqu'elles ne la possèdent pas en réalité). Je -trouve dans Mæterlinck (l'Évolution du Mystère, dans le Temple -Enseveli) une remarque du même genre que la mienne (avec la profondeur -et la beauté en plus, cela va sans dire): «Demandons-nous, dit-il, si -l'heure n'est pas venue de faire une révision sérieuse des beautés, -des images, des symboles, des sentiments, dont nous usons encore pour -amplifier le spectacle du monde. Il est certain que la plupart d'entre -eux n'ont plus que des rapports précaires avec les pensées de notre -existence réelle, et s'ils nous retiennent encore c'est plutôt à -titre de souvenirs innocents et gracieux d'un passé plus crédule et -plus proche de l'enfance de l'homme. (Or) il n'est pas indifférent de -vivre au milieu d'images fausses, alors même que nous savons qu'elles -sont fausses. Les images trompeuses finissent par prendre la place des -idées justes qu'elles représentent, etc.». À merveille, mais -maintenant ouvrons au hasard n'importe lequel des derniers volumes de -Mæterlinck (je dis des derniers, car pour la première partie de son -œuvre il reconnaît volontiers qu'il y a sacrifié à un idéal de -beauté périmé) et nous avançons au milieu de «Reines irritées, de -Princesses endormies» (je cite de mémoire et peut-être inexactement), -de «Nymphes captives», de «Rois déchus», de «seul Prince -authentique dont la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes».—En -réalité pourtant Mæterlinck ne mérite pas en cela les mêmes -reproches que Ruskin. Car ces métaphores cherchent plutôt à -caractériser une beauté qu'à lui fournir des titres qui imposent à -notre imagination. Quand Ruskin dit du Lys que c'est «la fleur même de -l'Annonciation» il n'a rien dit qui nous fasse mieux sentir la beauté -du Lys, il veut seulement nous le faire révérer. Quand Mæterlinck -dit: «Cependant, dans une touffe de rayons, le grand Lys blanc, vieux -seigneur des jardins, le seul prince authentique parmi toute la roture -sortie du potager... calice invariable aux six pétales d'argent, dont -la noblesse remonte à celle des Dieux mêmes, le Lys immémorial dresse -son sceptre antique, inviolé, auguste, qui crée autour de lui une -zône de chasteté, de silence, de lumière», il consacre au lys les -phrases les plus splendides sans doute que depuis l'Évangile il ait -inspirées, les plus réellement belles, empreintes de la réalité la -plus vivante, la plus observée, la plus approfondie. Toutes les -beautés les plus singulières du Lys sont ici à jamais dégagées du -plaisir confus que donne sa vue. Sans doute la noblesse du Lys y figure -(comme dans notre esprit d'ailleurs quand nous le voyons, historique, -mystique, héraldique, au milieu du potager), mais «dans une touffe de -rayons» au milieu des autres fleurs, en pleine réalité. Et les images -les plus nobles, celle du sceptre, par exemple, sont tirées de ce qu'il -y a de plus caractéristique dans sa forme. Pourtant (car on pourrait à -l'infini suivre ces deux esprits dans leurs coïncidences, leurs -diversions, leurs entrecroisements) le nom de Mæterlinck venait -nécessairement ici et c'est en somme sur son nom que devrait être -prêché le sermon que ces pages de Ruskin inspirent. Si, dans le -passage de <i>Fleurs démodées</i> que j'ai cité sur le Lys, il s'écarte -de Ruskin après l'avoir rencontré (page sur le Lys de <i>The Queen of -air</i> que j'ai citée page 285 de la traduction de la Bible d'Amiens), -voilà qu'à dix lignes de distance je les retrouve assez près l'un de -l'autre pour qu'on sente le perpétuel côtoiement (ignoré de -Mæterlinck est-il besoin de le dire, et sans que son originalité -absolue en doive éprouver la plus légère diminution). Quelques pages -plus haut, dans <i>les Fleurs démodées</i>: «Considérez aussi tout ce qui -manquerait à la voix de la félicité humaine... si depuis des siècles -les fleurs n'avaient alimenté la langue que nous parlons... Tout le -vocabulaire, toutes les impressions de l'amour sont imprégnées de leur -haleine, etc.». Dans un sentiment d'ailleurs tout différent (et à mon -avis bien moins rare et bien moins pur), Ruskin dit, <i>dans la même -phrase</i> que celle à laquelle je faisais allusion: «Considérez ce que -chacune de ces fleurs (les Drosidæ) a été pour l'esprit de l'homme, -d'abord dans leur noblesse, etc., etc., si bien qu'il est impossible de -mesurer leur influence pour le bien, au moyen-âge, etc.». Mais puisque -nous voici revenus à Ruskin ne le quittons plus, ou plutôt demandons -à l'œuvre, sinon à la doctrine de M. Mæterlinck, une justification -de cet irrationnel que nous relevions chez Ruskin, à propos de sa -métaphore: «Vous bavardez avec votre valet d'écurie quand les rois -vous attendent.» Hé bien, quand nous avons lu les derniers livres de -M. Mæterlinck, si sages, fondant uniquement la beauté sur -l'intelligence et sur la sincérité, tout nourris d'une pensée si -forte, si originale, si nous nous demandons ce que nous y avons trouvé -de plus beau, ce sera telle phrase qui ne reflète aucune grande -pensée, ne nous en découvre et ne nous en révèle aucune, telle -phrase purement singulière et sans signification spirituelle -intéressante. Ainsi par exemple plus que d'autres phrases habitées par -une grande et neuve pensée qui ne suffira pas à les rendre -belles—nous aimerons celle-ci (M. Mæterlinck veut exprimer cette idée -très ordinaire qu'il y a quelquefois une justice accidentelle): «comme -il se peut qu'une flèche, lancée par un aveugle dans une foule, -atteigne par hasard un parricide». L'idée n'est pas évidemment une -des plus profondes qu'ait eues M. Mæterlinck. Mais l'espèce de tableau -de Thierry Bouts ou de Breughel qu'elle peint devant nos yeux est -admirable, bien que d'une beauté irrationnelle. Qu'y a-t-il de plus -beau dans la vie des abeilles: peut-être une certaine couleur -«azurée» des belles heures de l'été. Dans la Vie des Abeilles -encore, dans le Temple Enseveli, ce qui reste le lus précieux sont tels -tableaux où apparaît le Sage qui fit aimer à l'auteur les abeilles et -les fleurs démodées, ou bien l'ouvrier qui contemple le soleil du haut -des remparts, et qui accentuent pour nous la parenté, avec son ancêtre -Mantouan, du Virgile des Flandres. Mæterlinck a ajouté un admirable -philosophe au merveilleux écrivain qu'il était. Mais et même si, -comme je le crois, cet écrivain est devenu encore plus grand, son ami -le philosophe n'y a été pour rien. On sent très bien que ce n'est pas -parce que le penseur s'est développé que l'écrivain a grandi. -Conclusion: la beauté du style est au fond irrationnelle. Nous avons -donc fait à Ruskin une querelle injuste, mais non vaine puisqu'elle -nous a permis de découvrir pourquoi il avait au fond raison. (Note du -traducteur.)</p> - -<p>(<i>a</i>) Ruskin moins que tout autre. «Les biographes de Ruskin, dit -l'homme qui a le mieux parlé de Ruskin et qui l'a fait connaitre en -France, M. Robert de la Sizeranne, dans la Préface qu'il a écrite pour -la belle traduction des Pierres de Venise de MMe P. Grémieux, les -biographes de Ruskin savent que ce n'est pas dans les salons qu'il faut -aller chercher sur lui des souvenirs personnels, mais chez... des -maçons, des charpentiers, des bouquinistes, des bedeaux et des -gondoliers. M. Ugo Ojetti a retrouvé et publié les lettres de Ruskin -à son gondolier.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>Voir plus bas la note de la page 78 sur cet emploi du prénom -chez Ruskin.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>En réalité la place que nous désirons occuper dans la -société des morts ne nous donne nullement le droit de désirer en -occuper une dans la société des vivants. La vertu de ceci devrait nous -détacher de cela. Et si la lecture et l'admiration ne nous détachent -pas de l'ambition (je ne parle bien entendu que de l'ambition vulgaire, -celle que Ruskin appelle «désir d'avoir une bonne situation dans le -monde et dans la vie»), c'est un sophisme de dire que nous nous sommes -acquis par les premières le droit de sacrifier à la seconde. Un homme -n'a pas plus de titres à être «reçu dans la bonne société» ou du -moins à désirer l'être, parce qu'il est plus intelligent et plus -cultivé. C'est là un de ces sophismes que la vanité des gens -intelligents va chercher dans l'arsenal de leur intelligence pour -justifier leurs penchants les plus vils. Cela reviendrait à dire que -d'être devenu plus intelligent, crée des droits à l'être moins. Tout -simplement diverses personnes se côtoient au sein de chacun de nous, -et la vie de plus d'un homme supérieur n'est souvent que la coexistence -d'un philosophe et d'un snob. En réalité il y a bien peu de -philosophes et d'artistes qui soient absolument détachés de l'ambition -et du respect du pouvoir, «des gens place». Et chez ceux qui sont plus -délicats ou plus rassasiés, le snobisme se substitue à l'ambition et -au respect du pouvoir, comme la superstition s'élève sur la ruine des -croyances religieuses. La nature morale n'y gagne rien. D'un philosophe -mondain ou d'un philosophe intimidé par un ministre, c'est encore le -second qui est le plus innocent. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a>Cf. Emerson: «Il en est d'un bon livre comme d'une bonne -société. Introduisez un être vil parmi des êtres supérieurs—cela -ne servira à rien; il n'est pas, il ne deviendra pas leur égal; chaque -société, se protège elle-même; la compagnie peut se rassurer, cet -intrus dont le corps est ici pourtant, n'est pas devenu un membre de la -société.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Cette idée choque en nous un lieu commun très répandu et -qui est d'ailleurs peut-être aussi vrai que ce paradoxe. Mais faisons -bénéficier Ruskin de sa théorie et ne nous étonnons pas que cet -homme «plus sage que nous» pense «autrement que nous».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>. «C'est en se référant à elles -qu'il doit être entendu, compris s'il est possible—jugé—par -notre amour d'abord», etc. (III, 3). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Mais cette sorte de brume, qui enveloppe la splendeur des -beaux livres comme celle des belles matinées est une brume naturelle, -l'haleine en quelque sorte du génie, qu'il exhale sans le savoir, et -non un voile artificiel dont il entourerait volontairement son œuvre -pour la cacher au vulgaire. Quand Ruskin dit: «Il veut savoir si vous -en êtes digne», c'est une simple figure. Car donner à sa pensée une -forme brillante, plus accessible et plus séduisante pour le public, la -diminue, et fait l'écrivain facile, l'écrivain de second ordre. Mais -envelopper sa pensée pour ne la laisser saisir que de ceux qui -prendraient la peine de lever le voile, fait l'écrivain difficile qui -est aussi un écrivain de second ordre. L'écrivain de premier ordre est -celui qui emploie les mots mêmes que lui dicte une nécessité -intérieure, la vision de sa pensée a laquelle il ne peut rien -changer,—et sans se demander si ces mots plairont au vulgaire ou -«l'écarteront». Parfois le grand écrivain sent qu'au lieu de ces -phrases au fond desquelles tremble une lueur incertaine que tant de -regards n'apercevront pas, il pourrait (rien qu'en juxtaposant et en -exhibant les métaux charmants qu'il fait fondre sans pitié et -disparaître pour composer ce sombre émail), se faire reconnaître -grand homme par la foule, et, ce qui est une tentation plus diabolique, -par tels de ses amis qui nient son génie, bien plus par sa maîtresse. -Alors il fera un livre de second ordre avec tout ce qui est tu dans un -beau livre et qui compose sa noble atmosphère de silence, ce -merveilleux vernis qui brille du sacrifice de tout ce qu'on n'a pas dit. -Au lieu d'écrire l'«Éducation sentimentale» il écrira «Fort comme -la Mort». Et ce n'est pas le désir d'écrire plutôt l'Éducation -Sentimentale qui doit le faire renoncer à toutes ces vaines beautés, -ce n'est aucune considération étrangère à son œuvre, aucun -raisonnement où il dise: «<i>je</i>». <i>Il</i> n'est que le lieu où se -forment ces pensées qui élisent elles-mêmes à tout moment, -fabriquent et retouchent la forme nécessaire et unique où elles vont -s'incarner. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Il ne faut pas voir là un caprice du penseur qui ôterait au -contraire de la profondeur à sa pensée: mais ce fait, que comprendre -étant, en quelque sorte, comme on l'a dit, égaler, comprendre une -pensée profonde, c'est avoir soi-même, au moment où on la comprend, -une pensée profonde; et cela exige quelque effort, une véritable -descente au cœur de soi-même, en laissant loin derrière soi, après -les avoir traversées, les quelques nuées de pensée éphémère à -travers lesquelles nous nous contentons ordinairement de regarder les -choses. Cet effort, seuls le désir et l'amour nous donnent la force de -l'accomplir. Les seuls livres qu'on assimile bien sont ceux qu'on lit -un véritable appétit, après avoir peiné pour se les procurer tant on -avait besoin d'eux. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>Quelquefois Ruskin donne des conseils profonds sans dire la -raison qui les lui fait donner comme un médecin ne peut pas expliquer -toute la physiologie à son malade pour justifier une prescription qui -au malade semblera arbitraire et qu'un autre médecin, si on le lui -rapporte, jugera admirable. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>De même dans la <i>Bible d'Amiens</i> (chapitre II, §1), nous -voyons Ruskin nous demander de rattacher d'importantes idées à une -division «purement formelle et arithmétique» (il dit il est vrai -«formelle et arithmétique au premier abord» mais elle ne l'est pas -qu'au premier abord et le reste toujours). Dans ce même chapitre II il -rattache (§30, 31) toutes ses idées sur les Francs Saliens à des -étymologies qui sont forcément fantaisistes puisqu'elles sont -nombreuses. Si l'une était exacte (ce qui d'ailleurs n'est pas -probable) les autres seraient forcément exclues. Enfin toujours dans ce -même chapitre II il dit: «<i>Fere Ancos</i> devenant assez vite dans le -langage parlé <i>Francos; une dérivation certes à ne pas accepter</i>, -mais à cause de l'idée qu'elle donna de l'arme, elle vaut que vous y -prêtiez attention.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>Ici encore la métaphore donne à l'idée de la dignité -précisément à l'aide des choses dont Ruskin ne reconnaissait -certainement pas la dignité. L'armorial lui était probablement assez -indifférent, et le genre de personnes qui savent au juste si telle -personne est reçue ou n'est pas reçue—«Madame de Beauséant la -recevait, il me semble...»—«Dans ses raouts! répondit la -vicomtesse» (Balzac: Gobsek)—, qui savent de chacun quelle a été -l'illustration de sa race et de ses alliances, ne devait pas à ses yeux -posséder une science bien enviable. Qu'une personne soit de bon sang ou -de sang obscur, voilà qui a peu d'importance aux yeux d'un penseur. Or -c'est à l'idée que cela a au contraire un grand prix que fait -implicitement appel l'image de Ruskin: «il distingue d'un coup d'œil -les mots de bonne lignée et de vieux sang», etc., de sorte que le -plaisir que de telles images donnent au lecteur (et d'abord à l'auteur) -est réalité à base d'insincérité intellectuelle. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a>Une personne que je connais dit quelquefois à son fils: -«Cela me serait bien égal que tu épouses une femme qui ne saurait pas -ce que c'est que Ruskin, mais je ne pourrais pas supporter que tu -épouses une femme qui dirait: «tram<i>v</i>ay» (au lieu de prononcer -tram<i>o</i>uay.) (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Comparez: «J'étais ravi lorsqu'à l'exemple de certains -peintres dont la palette est très sommaire et l'œuvre cependant riche -en expressions, je me flattais d'avoir tiré quelque relief ou quelque -couleur d'un mot très simple en lui-même, souvent le plus usuel et le -plus usé, parfaitement terne à le prendre isolément. Notre langue... -même en son fonds moyen et dans ses limites ordinaires m'apparaissait -comme inépuisable en ressources. Je la comparais à un sol excellent, -tout borné qu'il est, qu'on peut indéfiniment exploiter dans sa -profondeur, sans avoir besoin de l'étendre, propre à donner tout ce -qu'on veut de lui, à la condition qu'on y creuse.» (Fromentin, Un -été dans le Sahara, préface de la troisième édition.) Et sans doute -c'est vrai. Mais ce n'est certes pas la langue si terne et si peu -«faite», si sèche et si pauvre, si peu «artiste» pour tout dire, de -cet homme distingué entre tous, qui servira d'un bien bel exemple à ce -sage précepte. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>Voir <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 25.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>Allusion à l'étymologie de caméléon: χαμαι λεων.]</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>II Pierre, III, 5, 7. (Note de l'auteur.) Tenus en réserve -pour le feu, au jour du jugement et de la destruction des impies. (Note -du traducteur.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Notez la ressemblance frappante avec Aratra Pentelici, II, -364: «Cette idée, qui est celle de la plupart des Anglais religieux, -<i>que la Parole de Dieu, par qui les cieux furent créés jadis</i>, ainsi -que la terre, tirée de l'eau et subsistant dans l'eau (allusion à St -Pierre, 2, III, 5),—que la Parole de Dieu qui s'adressa aux -Prophètes, et s'adresse encore à jamais à tous ceux qui veulent l'entendre -(ainsi qu'à beaucoup de ceux qui ne le veulent pas) (allusion à Ezéchiel, -II, 5, 7)—et qui, appelée le Fidèle et le Véritable (allusion à -l'Apocalypse, XIX, 11) doit précéder, le jour du jugement, les armées -du ciel (allusion à l'Apocalypse, XIX, 14)—peut être reliée pour -notre plaisir en maroquin et être promenée ici et là dans la poche -d'une jeune dame avec des signets pour marquer les passages auxquels -elle donne sa pleine approbation». (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Ruskin, qui a si bien et si souvent montré que l'artiste, -dans ce qu'il écrit ou dans ce qu'il peint, révèle infailliblement -ses faiblesses, ses affectations, ses défauts (et en effet l'œuvre d'art -n'est-elle pas pour le rythme caché—d'autant plus vital que nous -ne le percevons pas nous-mêmes—de notre âme, semblable à ces tracés -sphygmographiques où s'inscrivent automatiquement les pulsations de -notre sang?) Ruskin aurait dû voir que si l'écrivain obéit dans le -choix de ses mots à un souci d'érudition (qui fera bientôt place à -une ostentation d'érudition vulgaire et à l'affectation la plus banale -et la plus insupportable, comme il arrive chez nos plus médiocres -chroniqueurs qui, dans le moindre conte, croient devoir montrer qu'ils -savent qu'au XVII<sup>e</sup> siècle le mot étonné avait une grande force -et qu'ému veut dire remué), ce sera ce souci d'érudition—si -intéressant qu'il puisse être, mais d'ailleurs jamais plus -qu'intéressant—qui sera reflété, qui s'inscrira dans son livre. Un -écrivain curieux cesse par cela même d'être un grand écrivain. Chez -un Sainte-Beuve le perpétuel déraillement de l'expression, qui sort à -tout moment de la voie directe et de l'acception courante, est charmant, -mais donne tout de suite la mesure—si étendue d'ailleurs qu'elle -soit—d'un talent malgré tout de second ordre. Mais que dire du simple -rajeunissement du mot, en le ramenant à sa signification ancienne. Il -s'apprend si facilement qu'il devient vite un procédé mécanique -et le régal de tous ceux qui ne savent pas écrire. Certaines -«distinctions» de ce genre sont aussi ridicules, étant aussi peu -personnelles, que certaines vulgarités. Employer tel mot dans son sens -ancien devient, dans le genre sérieux, la marque d'un esprit sans -invention et sans goût aussi bien que dans le genre plaisant faire -suivre une locution d'argot des mots: «comme parle Mgr d'Hulst.» Tout -cela est du mécanisme, c'est-à-dire le contraire de l'art. Un -écrivain d'un grand talent se plaît en ce moment à employer -constamment «par quoi» au lieu de par lesquelles, et cela est juste, -mais ce qui ne l'est pas, c'est de croire qu'il y a du mérite et du -charme à cela. Et cette croyance, naïvement étalée dans la -complaisance avec quoi il en use, risque de faire bientôt dater -impitoyablement ses livres du millésime où l'on s'est avisé de cette -rénovation grammaticale et de les démoder assez vite. Cela n'empêche -pas naturellement qu'un grand écrivain, et ici Ruskin a bien raison, -doit savoir à fond son dictionnaire, et pouvoir suivre un mot à -travers les âges chez tous les grands écrivains qui l'ont employé. Un -jour qu'à l'Académie Cousin lisait un essai envoyé pour le concours -d'éloquence, il se rebiffa devant un mot: « Qu'est-ce que ce -néologisme? La voilà bien l'affreuse langue de notre époque. Voilà un -mot que jamais un écrivain du XVII<sup>e</sup> siècle n'eût employé.» Tout -le monde se taisait quand Victor Hugo, se retournant avec calme vers -l'appariteur: «Mon ami, veuillez aller chercher dans la bibliothèque -le Voyage en Laponie de Regnard, tome III de ses œuvres complètes.» -Et Victor Hugo, l'ouvrant tout droit à une certaine page, y montre -l'expression contestée. (Je lis cette anecdote dans le Victor Hugo à -Guernesey de M. Stapfer, <i>Revue de Paris</i>, du 15 septembre 1904). Ce -qui montre qu'un homme de génie peut être érudit (et ce qui vient du -reste, d'un tout autre côté, rejoindre l'idée si intéressante de -Fernand Gregh dans son beau livre sur Victor Hugo, que le génie de -Victor Hugo n'était que le grandissement de son talent par le travail). -D'ailleurs la simple lecture de l'œuvre de Victor Hugo donne bien cette -impression d'un écrivain connaissant admirablement sa langue. À tout -moment les termes techniques de chaque art sont pris dans leur sens -exact. Dans la seule pièce: <i>à l'Arc de Triomphe</i>, je me rappelle:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i3">«Sur les monuments qu'on révère</span><br /> -<span class="i3">Le temps jette un charme sévère</span><br /> -<span class="i3">De leur façade à leur <i>chevet</i>...</span><br /> -<span class="i3">C'est le temps qui creuse une ride</span><br /> -<span class="i3">Dans un <i>claveau</i> trop indigent...</span><br /> -<span class="i0">Quand ma pensée ainsi vieillissant ton <i>attique</i></span><br /> -<span class="i0">... Se refuse enfin lasse à porter l'<i>archivolte</i>.»</span> -</div></div> - - -<p>Quant aux expressions employées dans toute leur force antique, -entourées de toute leur gloire latine, le vers qui termine une des plus -belles pièces des <i>Contemplations</i>: «Ni l'importunité des sinistres -oiseaux» peut s'enorgueillir de l'ancêtre glorieux dont il descend en -droite ligne («importunique volucres»). Si je me suis attardé à cet -exemple d'Hugo c'est pour montrer qu'en effet un grand écrivain sait -son dictionnaire et ses grands écrivains avant d'écrire. Mais en -écrivant il ne pense plus à eux, mais à ce qu'il veut exprimer et -choisit les mots qui l'expriment le mieux, avec le plus de force, de -couleur et d'harmonie. Il les choisit dans un vocabulaire excellent, -parce que c'est celui qui, dans sa mémoire, est à sa disposition, ses -études ayant solidement établi la propriété de chaque terme. Mais il -n'y pense pas quand il écrit. Son érudition se subordonne à son -génie. Il ne s'arrête pas avec complaisance à:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i3">«C'est le temps qui creuse une ride</span><br /> -<span class="i3">Dans un claveau trop indigent.»</span><br /> -<span class="i0">Car déjà il s'élance vers une pensée plus belle:</span><br /> -<span class="i3">«Qui sur l'angle d'un marbre aride</span><br /> -<span class="i3">Passe son pouce intelligent.»</span> -</div></div> - - -<p>et l'on sait qu'emporté toujours vers des beautés plus hautes il -arrivera bientôt à:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i1">«Rêve à l'artiste grec qui versa de sa main</span><br /> -<span class="i1">Quelque chose de beau comme un sourire humain</span><br /> -<span class="i3">Sur le profil des propylées.»</span> -</div></div> - - -<p>Sa langue, si savante et si riche qu'elle soit, n'est que le clavier sur -lequel il improvise. Et comme il ne pense pas à la rareté du terme -pendant qu'il écrit, son œuvre ne porte pas la trace, la tare, d'une -affectation.—Quant aux manières de dire qui ne nous appartiennent pas -en propre, elles ne sont encore une fois, chez les disciples mêmes de -l'écrivain qui les mit à la mode, que la preuve de l'absence -d'originalité. Et au bout de quelques années, aucun littérateur même -médiocre n'en voulant plus, elles rebondissent de chronique en -chronique jusqu'à ne plus servir qu'à donner un «vernis littéraire» -à des couplets de revues ou à des réclames de fabricants. Ainsi des -«si j'ose dire» de M. Jules Lemaître, des «oh combien!» de M. Paul -Bourget qui purent avoir et peuvent garder dans leurs œuvres -personnelles et comme prises à la source, leur saveur et leur vertu -passagère, mais qui suffisent à rendre écœurant chez tout autre -même un article de politique, et si retardataires que soient -généralement les directeurs de journaux en fait de modes littéraires, -à le faire refuser. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>: « Sans but, dirons-nous aussi, -lecteurs vieux et jeunes, de passage ou domiciliés.» (I, 5.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>S. Mathieu, XVI, 19. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 3: «Pour lui le texte tout -simplement et franchement cru: «Là où deux ou trois sont assemblés -en mon nom», et III, 50: «Les I<sup>er</sup>, VIII<sup>e</sup>, VII<sup>e</sup>, XV<sup>e</sup>» psaumes «bien -appris et crus,» etc., et aussi, II, 28: «Leur franchise, si vous -lisez le mot comme un savant et un chrétien, etc.» (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>Cf.: «Vous êtes surpris d'entendre parler d'Horace comme -d'une personne pieuse. Il nous semble toujours quand il emploie le mot -Jupiter que c'est qu'il lui manquait un dactyle.» (Val d'Arno, IX, 218, -etc.). «Vous croyez que tous les vers ont été écrits comme exercice -et que Minerve n'est qu'un mot commode pour mettre comme avant-dernier -dans un hexamètre et Jupiter comme dernier. (The Queen of the air, I, -47, 48.) (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>I S. Pierre, V, 3, «Paissez le troupeau de Dieu qui vous est -commis, veillant sur lui, non pour un gain déshonnête, mais par -affection, non comme ayant la domination sur les héritages du Seigneur, -mais en vous rendant les modèles du troupeau.» Les évêques dont -parle Ruskin renversant donc exactement le modèle proposé par S. -Pierre. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_1" id="Footnote_62_1"></a><a href="#FNanchor_62_1"><span class="label">[62]</span></a>Quand deux triangles ont un angle égal compris entre deux -côtes égaux, les deux autres angles et le troisième côté -coïncident aussi. De même quand on a pu faire coïncider certains -points générateurs de deux esprits, d'autres coïncidences en -découleront: on pourra ne les observer qu'ensuite, mais elles étaient -enfermées dans la vérité première. Quand après cela nous faisons le -tour des deux esprits nous les apercevons qui nous ont devancés et sont -allées se ranger d'elles-mêmes à la place que nous leur avions -assignée. (C'est ainsi qu'un astronome voit pour la première fois, -quand il a un télescope assez puissant, une étoile dont il avait -préalablement démontré l'existence et la place par le simple calcul). -Plus modestement (!), j'avais, dans la Préface de la <i>Bible d'Amiens</i>, -comparé à Ruskin un moderne idolâtre dont je prise infiniment le -talent et l'esprit, et j'avais relevé entre eux quelques points de -coïncidence, d'ailleurs bien faciles à apercevoir. Voici que Ruskin -m'en offre de nouveaux, qui vérifient mon dire, et en me montrant -qu'ils passent par les mêmes points, confirme qu'ils suivent (un peu, -et pas longtemps, les esprits ne sont pas si géométriques) la même -ligne. Oui «un Évêque signifie une personne qui voit», voilà une -phrase que tous ceux de mes amis qui connaissent le poète et -l'essayiste idolâtre dont je veux parler, diront presque -involontairement de la voix forte, avec l'accent qui souligne et qui -martèle, qui chez lui sont si originaux: «Un évêque est une personne -qui <i>voit</i>». On l'entend dire cela, car, comme Ruskin (trahit sua -quemque voluptas) il s'enivre de trouver au fond de chaque mot son sens -caché, antique et savoureux. Un mot est pour lui la gourde pleine de -souvenirs dont parle Baudelaire. En dehors même de la beauté de la -phrase où il est placé (et c'est là que pourrait commencer le -danger), il le vénère. Et si on méconnaît ce qu'il contient (en -l'employant à faux) il crie au sacrilège (et en cela il a raison). Il -s'étonne de la vertu secrète qu'il y a dans un mot, il s'en -émerveille; en prononçant ce mot dans la conversation la plus -familière, il le remarque, le fait remarquer, le répète, se récrie. -Par là il donne aux choses les plus simples une dignité, une grâce, -un intérêt, une vie, qui font que ceux qui l'ont approché préfèrent -à presque toutes les autres sa conversation. Mais au point de vue de -l'art on voit que serait le danger pour un écrivain moins doué que -lui; les mots sont en effet beaux en eux-mêmes, mais nous ne sommes -pour rien dans leur beauté. Il n'y a pas plus de mérite pour un -musicien à employer un mi qu'un sol; or, quand nous écrivons nous -devons considérer les mots à la fois comme des œuvres d'art, dont il -faut que nous comprenions la signification profonde et respections le -passé glorieux, et comme de simples notes qui ne prendront de valeur. -(par rapport à nous) que par la place que nous leur donnerons et par -les rapports de raison ou de sentiment que nous mettrons entre elles. -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_1" id="Footnote_63_1"></a><a href="#FNanchor_63_1"><span class="label">[63]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 26: «Telles qu'elles sont ces six -lignes latines expriment au mieux l'entier devoir d'un évêque en -commençant par son office pastoral: <i>nourrir</i> mon troupeau, qui -<i>pavit</i> populum. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_1" id="Footnote_64_1"></a><a href="#FNanchor_64_1"><span class="label">[64]</span></a>Comparez avec la 13<sup>e</sup> lettre de Temps et Marées. (Note de -l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_1" id="Footnote_65_1"></a><a href="#FNanchor_65_1"><span class="label">[65]</span></a>«Prenez donc garde à vous-mêmes et à tout le troupeau sur -lequel le Saint-Esprit vous a établis évêques pour paître l'Église -de Dieu qu'il a acquise par son propre sang, car je sais qu'il entrera -parmi vous des loups ravissants, etc.» (Actes, XX, 28 et 29.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_1" id="Footnote_66_1"></a><a href="#FNanchor_66_1"><span class="label">[66]</span></a>St Jean, III, 8.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_1" id="Footnote_67_1"></a><a href="#FNanchor_67_1"><span class="label">[67]</span></a>St Jean, III, 8 et 9. Je trouve des allusions à ce passage de -St Jean dans On the old Road, III, § 274, dans On the old Road, II, -§ 34: «Alors je ne peux pas ne pas me demander dans quelle mesure il -y a connexité entre «pneuma», la vapeur, et d'autres forces pneumatiques -dont il est question dans cette vieille littérature religieuse... -quelle connexité, dis-je, entre ce moderne «spiritus» avec son -inspiration réglée par des soupapes, et ce spiritus plus ancien au -souffle chaud duquel les hommes avaient coutume de penser qu'ils pouvaient -«<i>être nés</i>».—Et dans The Queen of the air, III, § 55: -«Quel sens précis nous devons attacher à ces quatre vents de l'esprit -dont le souffle pouvait donner la vie aux ossements desséchés, ou -pourquoi la présence du pouvoir vital dépendrait de l'action chimique -de l'air... nous n'avons pas besoin de le savoir... Ce que nous savons -d'une façon certaine, c'est que les états de la vie et les états de -la mort sont différents et les premiers plus désirables que les seconds -et attingibles par l'effort, si nous comprenons que «<i>né de l'esprit</i>» -signifie avoir le souffle du ciel dans notre chair et son pouvoir dans -nos cœurs.»—À un autre point de vue Ruskin ici, comme tout à -l'heure dans Sésame, comme plus tard,—et très souvent—dans -la <i>Bible d'Amiens</i>, nous interdit avec un «cela ne vous regarde pas» -transcendantal, les questions d'origine et d'essence, et nous invite au -contraire à nous occuper des questions de fait, du fait moral et -spirituel.—Et voici que la médecine contemporaine semble sur le point -de nous dire elle aussi (elle, partie pourtant d'un point si différent, -si éloigne, si opposé), que nous sommes «<i>nés de l'esprit</i>» et -qu'il continue à régler notre respiration (voir les travaux de -Brugelmann sur l'asthme), notre digestion (voir Dubois, de Berne, les -Psychonévroses et ses autres ouvrages) la coordination de nos mouvements -(voir Isolement et Psychothérapie par les D<sup>rs</sup> Camus et -Pagniez, préface du professeur Déjerine). «Quand vous m'aurez en -disséquant un mort montré l'âme, j'y croirai», disaient volontiers -les médecins il y a vingt ans. Maintenant, non pas dans les cadavres -(qui dans la sage théorie d'Ezéchiel ne sont justement des cadavres -que parce qu'ils n'ont plus d'âme (Ezéchiel, XXXVII, 1-12), mais dans -le corps vivant, c'est à chaque pas, c'est dans chaque trouble -fonctionnel, qu'ils sentent la présence, l'action de l'âme, et pour -guérir le corps, c'est à l'âme qu'ils s'adressent. Les médecins -disaient il n'y a pas longtemps (et les littérateurs attardés le -répètent encore) qu'un pessimiste c'est un homme qui a un mauvais -estomac. Aujourd'hui le Dr Dubois imprime en toutes lettres qu'un homme -qui a un mauvais estomac c'est un pessimiste. Et ce n'est plus son -estomac qu'il faut guérir si l'on veut changer sa philosophie, c'est sa -philosophie qu'il faut changer si l'on veut guérir son estomac. Il est -entendu que nous laissons ici de côté les questions métaphysiques -d'origine et d'essence. Le matérialisme absolu et le pur idéalisme -sont également obligés de distinguer l'âme du corps. Pour -l'idéalisme le corps est un moindre esprit, de l'esprit encore, mais -obscurci. Pour le matérialisme l'âme est encore de la matière, mais -plus compliquée, plus subtile. La distinction subsiste en tous cas pour -la commodité du langage, même si l'une et l'autre philosophie sont -obligées, pour expliquer l'action réciproque de l'âme et du corps, -d'identifier leur nature. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_1" id="Footnote_68_1"></a><a href="#FNanchor_68_1"><span class="label">[68]</span></a>Allusion à I Corinthiens, VIII, 1 «La connaissance bouffit, -la charité édifie.» Cf. ce verset cité dans Stones of Venice. II, 2, -XXX. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_1" id="Footnote_69_1"></a><a href="#FNanchor_69_1"><span class="label">[69]</span></a>Cf. Præterita «un protestant qui ne se fie qu'à soi pour -interpréter tous les sentiments possibles des hommes et des anges», et -cet autre, à Turin, «qui prêchait à quinze vieilles femmes qu'elles -étaient, à Turin, les seuls enfants de Dieu». (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_1" id="Footnote_70_1"></a><a href="#FNanchor_70_1"><span class="label">[70]</span></a>Mais les actes cependant ne suffisent pas: «Avec sa main -droite le Christ nous bénit, mais nous bénit sous condition: Fais ceci -et tu vivras, ou plutôt dans un sens plus strict: «<i>Sois ceci et tu -vivras.</i>» Montrer de la pitié n'est rien, <i>être pur en action n'est -rien</i>, tu dois être pur aussi dans ton cœur». (<i>Bible d'Amiens</i>, -IV, 54). Le texte de Sésame et celui de la <i>Bible d'Amiens</i> ne me -paraissent pas d'ailleurs inconciliables. Ce qui doit être bon, c'est -l'être même. Or un désir de bonté, suivi d'un acte mauvais, ne peut -pas suffire à constituer la bonté de l'être, car l'acte mauvais est -alors causé par quelque chose de mauvais qui est en nous. Voilà pour -Sésame. Et pour la <i>Bible d'Amiens</i>: Mais l'acte bon ne doit pas être -différent de notre moi profond, il ne doit pas être bon d'une manière -purement formelle. Il doit exprimer la bonté de l'être. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_1" id="Footnote_71_1"></a><a href="#FNanchor_71_1"><span class="label">[71]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 56, 59. «Je ne sais ni ne tiens à -savoir à quelle époque la théorie de la justification par la Foi se -trouve fixée, etc.; elle reste aujourd'hui le plus méprisable des -emplâtres populaires mis sur chaque déchirure de la conscience, etc... -Si vous devez croire que quoi que vous commettiez d'insensé ou -d'indigne, cela pourra, grâce à vos doctrines, être raccommodé et -pardonné, moins vous croirez en un monde spirituel et surtout moins -vous en parlerez, mieux cela sera.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_1" id="Footnote_72_1"></a><a href="#FNanchor_72_1"><span class="label">[72]</span></a>Cf. la <i>Bible d'Amiens</i>, III, § 41. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_1" id="Footnote_73_1"></a><a href="#FNanchor_73_1"><span class="label">[73]</span></a>Allusion probable à S. Jude, XII. «Ceux-là sont des nuées -sans eau.» Cf. On the old Road, et Unto this last: «Les nuages sont le -réservoir de la pluie et s'ils ne donnent pas de pluie, etc.», § 74. -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_1" id="Footnote_74_1"></a><a href="#FNanchor_74_1"><span class="label">[74]</span></a>S. Luc, II, 52: «Malheur à vous, Docteurs de la Loi! parce -que vous avez pris la clef de la science; vous n'êtes pas entrés -vous-mêmes et vous avez empêché d'entrer ceux qui le voulaient.» Ce -verset de S. Luc est ainsi expliqué par Renan: «Les pharisiens -excluent les hommes du royaume de Dieu par leur casuistique méticuleuse -qui en rend l'entrée trop difficile, et décourage les simples.» (Vie -de Jésus, page 350 des premières éditions, note 3.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_1" id="Footnote_75_1"></a><a href="#FNanchor_75_1"><span class="label">[75]</span></a></p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Tel qui donne libéralement devient plus riche,</span><br /> -<span class="i0">Et tel qui épargne à l'excès ne fait que s'appauvrir.</span><br /> -<span class="i0">L'âme bienfaisante sera rassasiée </span><br /> -<span class="i0">Et celui qui arrose sera lui-même arrosé.»</span> -</div></div> - -<p style="margin-left: 50%;">(Proverbe, XI, 24, 25).</p> - -<p style="margin-left: 50%;">(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_76_1" id="Footnote_76_1"></a><a href="#FNanchor_76_1"><span class="label">[76]</span></a>Allusion aux versets de saint Mathieu qui resteront à tout -jamais le plus amusant portrait du maître de maison exagérément -formaliste, de celui dont les invités disent avec raison: Il est -terrible. Voici ce passage: «Le Roi entrant pour voir ceux qui étaient -à table, il aperçut un homme qui n'avait pas revêtu d'habit de noce. -Il lui dit: «Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un habit de -noce?» Cet homme garda le silence, alors le Roi dit aux serviteurs: -«Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans les ténèbres du -dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a -beaucoup d'appelés et peu d'élus». (S. Mathieu XXII, 12, 13, 14.) -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_77_1" id="Footnote_77_1"></a><a href="#FNanchor_77_1"><span class="label">[77]</span></a>L'Éducation moderne consiste la plupart du temps à rendre -chacun capable de penser de travers sur tous les sujets imaginables qui -ont de l'importance pour lui. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_78_1" id="Footnote_78_1"></a><a href="#FNanchor_78_1"><span class="label">[78]</span></a>De tels passages paraissent aux petits esprits l'œuvre d'un -petit esprit; les grands esprits au contraire reconnaîtront que c'est, -en morale, la conclusion à laquelle aboutissent tous les grands -esprits. Seulement ils pourront regretter (pour les autres) que Ruskin -s'explique aussi peu et donne cette forme un peu bourgeoise et un peu -courte à des vérités qui pourraient être présentées moins -prosaïquement. Cf. (pour cette manière d'exposer une vérité en la -rapetissant volontairement, en lui donnant une apparence offensive de -lieu commun démodé) <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 59: «Toutes les créatures -humaines qui ont des affections ardentes, le sens commun et l'empire sur -soi-même, ont été et sont naturellement morales... un homme bon et -sage diffère d'un homme méchant et idiot, comme un bon chien d'un -chien hargneux.» Ruskin, quand il écrit, ne tient jamais compte de -M<sup>me</sup> Bovary, qui peut le lire. Ou plutôt il aime à la choquer et -à lui paraître médiocre. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_79_1" id="Footnote_79_1"></a><a href="#FNanchor_79_1"><span class="label">[79]</span></a>Le «Library Edition» indique comme référence: Emerson: -«To Rhea».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_80_1" id="Footnote_80_1"></a><a href="#FNanchor_80_1"><span class="label">[80]</span></a>Dans Henry VIII.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_81_1" id="Footnote_81_1"></a><a href="#FNanchor_81_1"><span class="label">[81]</span></a>Caïphe, éternellement étendu en croix en travers du chemin, -pour avoir conseillé aux Juifs la crucifixion de Jésus. Selon Dante -son beau-père Ananias et tous ceux qui assistaient au conseil où fut -résolu le supplice de Jésus subissent la même peine. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_82_1" id="Footnote_82_1"></a><a href="#FNanchor_82_1"><span class="label">[82]</span></a>Nicolas III (Jean-Gaetan Orsini), que Dante aperçoit les -pieds flambants hors d'un trou au fond duquel il est plongé, la tête -en bas. Nicolas III entendant la voix de Dante croit d'abord que c'est -Boniface VIII. Mais Virgile ordonne à Dante de le détromper, Nicolas -III avoue alors à Dante qu'il fut simoniaque et Dante lui répond: «Or -ça, dis-moi quel trésor Notre Seigneur voulut-il de S. Pierre, avant -de mettre les clefs en son pouvoir? Il ne lui demande rien, sinon: -Suis-moi.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Ni Pierre, ni les autres n'enlevèrent à Matthias son or et son</span><br /> -<span class="i6">argent....</span><br /> -<span class="i0">Reste donc là, car tu es justement puni, et garde bien ta richesse</span><br /> -<span class="i6">mal acquise...</span><br /> -<span class="i0">Et n'était que me retient encore le respect des clefs souveraines que</span><br /> -<span class="i4">tu tins dans la douce vie,</span><br /> -<span class="i0">J'userais de paroles encore plus sévères...</span><br /> -<span class="i0">Il vous a vus, pasteurs, l'Évangéliste, lorsqu'il aperçut celle qui est</span><br /> -<span class="i4">assise sur les eaux se prostituant aux rois.</span><br /> -<span class="i0">Ah! Constantin, de quels maux fut la source, non ta conversion,</span><br /> -<span class="i4">mais la dot que reçut de toi le premier pape opulent.</span> -</div></div> - -<p>Ces paroles (que je cite d'après la traduction de la Divine Comédie -par Brizeux) plurent à Virgile. Il ne semble pas qu'elles produisirent -le même effet à Nicolas III, car «tandis que je lui chantais ces -notes, dit Dante, soit colère ou conscience qui le mordit, il secouait -fortement les pieds.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_83_1" id="Footnote_83_1"></a><a href="#FNanchor_83_1"><span class="label">[83]</span></a>Jérémie, IV, 3. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_84_1" id="Footnote_84_1"></a><a href="#FNanchor_84_1"><span class="label">[84]</span></a>Comparez § 13, Ci-dessus. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_85_1" id="Footnote_85_1"></a><a href="#FNanchor_85_1"><span class="label">[85]</span></a>Voir plus bas la note dans la 2e partie de Sésame (Des -jardins des Reines), page 212.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_86_1" id="Footnote_86_1"></a><a href="#FNanchor_86_1"><span class="label">[86]</span></a></p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et c'est encor Seigneur le meilleur témoignage</span><br /> -<span class="i0">Que nous puissions donner de notre dignité</span><br /> -<span class="i0">Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge, etc.</span> -</div></div> - -<p style="margin-left: 45%;">(Baudelaire, <i>les Phares.</i>)</p> -<p style="margin-left: 40%;">(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_87_1" id="Footnote_87_1"></a><a href="#FNanchor_87_1"><span class="label">[87]</span></a>Cf. dans l'admirable <i>Livre de mon ami</i> d'Anatole France: «À -la bonne heure, m'écriais-je, voilà l'éclat des passions. Les -passions il n'en faut pas médire. Tout ce qui se fait de grand en ce -monde se fait par elles. Ma fille... ayez des passions fortes, -laissez-les grandir et croissez avec elles. Et si plus tard vous devenez -leur maîtresse inflexible, leur force sera votre force et leur grandeur -votre beauté. Les passions, c'est toute la richesse morale de -l'homme.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_88_1" id="Footnote_88_1"></a><a href="#FNanchor_88_1"><span class="label">[88]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>: «Un monastère sans art, sans lettres -et sans pitié.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_89_1" id="Footnote_89_1"></a><a href="#FNanchor_89_1"><span class="label">[89]</span></a>I S. Pierre, 12. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_90_1" id="Footnote_90_1"></a><a href="#FNanchor_90_1"><span class="label">[90]</span></a>Allusion à l'anéantissement de la Pologne (1864.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_91_1" id="Footnote_91_1"></a><a href="#FNanchor_91_1"><span class="label">[91]</span></a>La «Library Edition» nous apprend qu'il y a ici une allusion -à l'intérêt (dont font foi les Journaux d'octobre et novembre 64) -soulevé cette année même (1864) dans le public par l'assassinat de M. -Briggs sur la ligne du North London. Matthew Arnold plaisante sur la -démoralisation de notre classe causée par la tragédie de Bow (dans sa -préface de 1865 à l'Essai sur la critique). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_92_1" id="Footnote_92_1"></a><a href="#FNanchor_92_1"><span class="label">[92]</span></a>Allusion, dit la «Library Edition», à la guerre de -Sécession et à l'interruption du trafic du coton causée par le blocus -des ports du Sud. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_93_1" id="Footnote_93_1"></a><a href="#FNanchor_93_1"><span class="label">[93]</span></a>Allusion, selon la même édition, aux guerres de 1840 et 1856 -causées par l'opposition de la Chine au trafic de l'opium.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_94_1" id="Footnote_94_1"></a><a href="#FNanchor_94_1"><span class="label">[94]</span></a>Voir la note à la fin de la conférence. Je l'ai fait -imprimer en gros caractères parce que, depuis qu'elle a été écrite, -le cours des événements l'a peut-être rendue plus digne d'attention. -(Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_95_1" id="Footnote_95_1"></a><a href="#FNanchor_95_1"><span class="label">[95]</span></a>Malheureusement la «Library Edition» ne nous indique pas à -quel fait contemporain ceci est une allusion.(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_96_1" id="Footnote_96_1"></a><a href="#FNanchor_96_1"><span class="label">[96]</span></a>Le nouvel ambassadeur que l'Angleterre venait d'envoyer en -Russie, l'année même des massacres de Pologne, qui est aussi l'année -où a été prononcée cette conférence, La «Library Edition» nous -donne le nom de cet ambassadeur: Sir Andrew Buchanam. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_97_1" id="Footnote_97_1"></a><a href="#FNanchor_97_1"><span class="label">[97]</span></a>Allusion à Timothée, VI, 10, passage auquel Ruskin fait -souvent allusion. Notamment dans On the old Road, III, 152; dans Stones -of Venice, I, V, 90: «<i>L'amour de l'argent</i>, le péché de Judas et -d'Ananias, est assurément la racine de tout mal parce qu'il endurcit -le cœur, mais la convoitise «qui est idolâtrie» (allusion à -Colossiens, III, 5), le péché d'Achab.. qui cause bien plus de maux, -mais est moins incompatible avec le christianisme.» Dans <i>Unto This -Last</i> l'allusion est faite presque de la même manière que dans notre -texte de Sésame: «Les écrits que (en paroles) nous déclarons divins, -non seulement dénoncent <i>l'amour de l'argent comme la source de tout -mal</i>, etc., etc., et nous ne nous en mettons pas moins à étudier la -science de devenir riche comme le chemin le plus court pour arriver au -bonheur de la nation.» Sur le péché d'Ananias, voir notamment Sésame, -III, The mystery of Life, § 135, et On the old Road, II, § 72 -(The Cestas of Aglaia.) (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_98_1" id="Footnote_98_1"></a><a href="#FNanchor_98_1"><span class="label">[98]</span></a>v</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_99_1" id="Footnote_99_1"></a><a href="#FNanchor_99_1"><span class="label">[99]</span></a>Allusion probable mais vague à Rois, XII, 14, discours que -tient Roboam, contrairement aux conseils des vieillards, mais conforme -au conseil des jeunes gens qui lui avaient dit: «Dis-leur: mon père -vous a châtiés avec des fouets, mais moi je vous châtierai avec des -fouets garnis de pointes.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_100_1" id="Footnote_100_1"></a><a href="#FNanchor_100_1"><span class="label">[100]</span></a>Cf. Munera Pulveris, 65. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_101_1" id="Footnote_101_1"></a><a href="#FNanchor_101_1"><span class="label">[101]</span></a>«Nous connaîtrions plus de nous-mêmes et du Christianisme -si nous étions plus souvent soumis à cette épreuve.» (<i>Bible -d'Amiens</i>, III). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_102_1" id="Footnote_102_1"></a><a href="#FNanchor_102_1"><span class="label">[102]</span></a>Allusion à la multiplication des pains grâce à laquelle -Jésus rassasia cinq mille hommes avec cinq pains. St Jean, VI. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_103_1" id="Footnote_103_1"></a><a href="#FNanchor_103_1"><span class="label">[103]</span></a></p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Le pain que je vous propose</span><br /> -<span class="i0">Sert aux anges d'aliment</span><br /> -<span class="i0">Dieu lui-même le compose</span><br /> -<span class="i0">De la fleur de son froment.</span><br /> -<span class="i0">C'est ce pain si délectable</span><br /> -<span class="i0">Que ne mange pas à sa table</span><br /> -<span class="i0">Le monde que vous suivez.</span><br /> -<span class="i0">Je l'offre à qui veut me suivre.</span><br /> -<span class="i0">Approchez. Voulez-vous vivre?</span><br /> -<span class="i0">Prenez, mangez, et vivez!»</span> -</div></div> - -<p style="margin-left: 30%;">(Racine, cantique IV)</p> - -<p style="margin-left: 25%;">(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_104_1" id="Footnote_104_1"></a><a href="#FNanchor_104_1"><span class="label">[104]</span></a>Depuis que ceci a été écrit, la réponse a été faite, -topique: Non. Nous avons abandonné le champ des découvertes Arctiques -aux nations continentales comme étant nous-mêmes trop pauvres pour -payer des vaisseaux. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_105_1" id="Footnote_105_1"></a><a href="#FNanchor_105_1"><span class="label">[105]</span></a>Peut-être allusion à S. Luc, IX, 58; voir plus bas la note -de la page 224 et particulièrement la citation de la Couronne d'Olivier -Sauvage: «Ces chasses gardées qui réalisent à la lettre ou plutôt -en fait dans la personne de ses pauvres ce que leur maître répondit à -ses disciples: que les renards avaient des abris, mais que lui n'en -avait point.»—L'expression elle-même est des Psaumes (LXIII, 11): -«Ils seront détruits par l'épée; ils seront la proie des renards.» -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_106_1" id="Footnote_106_1"></a><a href="#FNanchor_106_1"><span class="label">[106]</span></a>La «Library Edition» nous apprend que ce fossile était -l'archæoptéryx. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_107_1" id="Footnote_107_1"></a><a href="#FNanchor_107_1"><span class="label">[107]</span></a>Je livre le fait à la publicité sans l'autorisation du -Professeur Owen, autorisation que, bien entendu, il n'aurait pu -décemment m'accorder si je la lui avais demandée, mais je considère -comme si important que le public soit instruit de cette affaire que je -fais ce qui me semble mon devoir, quoique ce soit mal élevé. (Note de -l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_108_1" id="Footnote_108_1"></a><a href="#FNanchor_108_1"><span class="label">[108]</span></a>Cf. Time and Tide by Weare and Tyne, Lettre 4.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_109_1" id="Footnote_109_1"></a><a href="#FNanchor_109_1"><span class="label">[109]</span></a>Ceci était le vrai but de votre «libre échange»: «tous -les échanges pour moi». Vous trouvez maintenant que grâce à la -concurrence les autres peuples peuvent tenir le marché aussi bien que -vous et maintenant vous demandez de nouveau la protection. Pauvres -petits! (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_110_1" id="Footnote_110_1"></a><a href="#FNanchor_110_1"><span class="label">[110]</span></a>Allusion aux aventures de Nigel: «Quand il était ainsi -occupé il abandonnait le poste extérieur de son établissement -commercial à deux robustes apprentis à voix de stentor qui ne -cessaient de crier: De quoi avez-vous besoin? De quoi avez-vous besoin? -sans manquer de joindre à ces paroles un pompeux éloge des objets -qu'ils avaient à vendre. Cet usage de s'adresser aux passants pour les -inviter à acheter ne subsiste plus aujourd'hui, à ce que nous croyons, -que dans Monmouthstreet, etc. (Aventures de Nigel, chapitre I<sup>er</sup>, -p. 40, de la traduction française, édition Gosselin.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_111_1" id="Footnote_111_1"></a><a href="#FNanchor_111_1"><span class="label">[111]</span></a>Comparez: «Les plus grands trésors d'art que l'Europe -possède actuellement sont des morceaux de vieux plâtres sur des murs -en ruines où les lézards se cachent et se chauffent et dont peu -d'autres créatures vivantes approchent jamais; et les restes -déchirés de toiles ternies dans les coins perdus des églises, etc. Un -grand nombre de fresques et de plafonds de Véronèse et de Tintoret au -Palais ducal ont été réduits, par la négligence des hommes, à cette -condition. Malheureusement comme aucun d'eux n'est sans réputation, ils -ont attiré l'attention des autorités vénitiennes et des -académiciens. Il est de règle que les corps publics qui ne veulent pas -payer cinq livres pour protéger un tableau en paient cinquante pour le -repeindre. Et quand je fus à Venise, en 1846, il y avait deux -opérations réparatrices qui se poursuivaient simultanément dans les -deux édifices qui renferment les plus merveilleux tableaux de la -ville... Des seaux étaient placés par terre dans la Scuola San Rocco -à chaque averse pour recevoir la pluie qui traversait les plafonds de -Tintoret, pendant qu'au Palais ducal les Véronèse étaient par terre -pour être repeints; et je vis moi-même repeindre le ventre d'un cheval -blanc de Véronèse à l'aide d'une brosse placée à l'extrémité d'un -bâton de cinq mètres de long et trempé dans un pot à peinture de -bâtiments, etc.» (Stones of Venice, II, VIII, 138 et 139.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_112_1" id="Footnote_112_1"></a><a href="#FNanchor_112_1"><span class="label">[112]</span></a>Comparez: «Et moi qui vous parle de l'utilité de la guerre, -je devrais véritablement être le dernier à vous parler de cette -façon si je me fiais à ma seule expérience. Voici pourquoi: j'ai -consacré une grande partie de ma vie à des recherches sur la peinture -vénitienne et ces études ont eu pour résultat de me faire adopter -l'un de ses représentants comme le plus grand de tous les peintres. Je -me suis fait cette conviction sous un plafond couvert de ses peintures; -et parmi ces peintures trois des plus belles n'offraient plus que des -morceaux déchiquetés, mêlés aux lattes du plafond crevé par trois -obus autrichiens. Or, sans doute tous les conférenciers ne pourraient -pas vous dire qu'ils ont vu trois de leurs tableaux préférés mis en -lambeaux par des obus. Et devant un pareil spectacle quel est le -conférencier qui vous dirait comme moi que cependant la guerre est le -fondement de tout grand art?» (La Couronne d'Olivier Sauvage, -III<sup>e</sup> conférence: la guerre). Mais la référence exacte paraît -être Stones of Venice, II, VII, 123. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_113_1" id="Footnote_113_1"></a><a href="#FNanchor_113_1"><span class="label">[113]</span></a>Les quatre premières éditions portaient: «Tous les -Titiens»; à partir de 1871 ces mots sont remplacés par «toutes les -plus belles peintures». La «Library Edition», qui signale cette -variante, en conclut avec finesse et un peu spécieusement que -l'admiration de Ruskin pour le Titien avait quelque peu diminué. Nous -avons, à vrai dire, des témoignages plus précis que celui que donne -la «Library Edition» de la révolution qui eut lieu dans le goût de -Ruskin et qui renversa la hiérarchie de ses admirations. Nous n'avons -pas la place malheureusement de donner ici aucune indication sur cette -crise esthétique qui dénoua chez Ruskin la crise religieuse et calma -ses plus grands doutes en lui montrant que les peintres croyants comme -Giotto étaient supérieurs aux peintres incroyants comme Titien. (Note -du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_114_1" id="Footnote_114_1"></a><a href="#FNanchor_114_1"><span class="label">[114]</span></a>Je voulais dire que les plus beaux lieux du monde, la Suisse, -l'Italie, l'Allemagne du Sud, etc., sont assurément les cathédrales -véritables, les lieux ou révérer et ou prier, et que nous nous -soucions seulement de les traverser à toute vitesse et de manger à -leurs endroits les plus sacrés. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_115_1" id="Footnote_115_1"></a><a href="#FNanchor_115_1"><span class="label">[115]</span></a>Cf. Præterita: «Depuis que j'ai composé et médité là -pour la dernière fois, que «d'embellissements» sont survenus... -Ensuite chaque jour d'exposition vint un flot de gens qui prenaient le -sentier et qui le salissaient avec des cendres de cigare pour le reste -de la semaine. Puis ce furent les chemins de fer, les voyous amenés par -les trains de plaisir qui renversaient les palissades, faisaient peur -aux vaches et cassaient autant de branches fleuries qu'ils pouvaient en -attraper... etc., etc. Enfin, cette année une palissade de six pieds de -haut a été placée de l'autre côté et les promeneurs marchent l'un -derrière l'autre, s'offrent telle notion de l'air, de la campagne et du -paysage qu'ils peuvent, entre ce mur et la palissade, chacun avec un -mauvais cigare devant lui, un second derrière et un troisième dans la -bouche.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_116_1" id="Footnote_116_1"></a><a href="#FNanchor_116_1"><span class="label">[116]</span></a>«Oui, Chamonix est une demeure désolée pour moi. Je n'y -retournerai plus, je crois. Je pourrais éviter la foule en hiver, mais -que les glaciers m'aient trahi... c'en est trop! Faites, s'il vous -plaît, mes amitiés à la grosse pierre qui est sous Breven à un quart -de mille au-dessus du village, à moins qu'ils ne l'aient détruite pour -leurs hôtels.» (Lettre citée par M. de la Sizeranne.) Comparez aussi -avec The Queen of Air (Préface): «Ce 1er jour de mai 1869 je me -retrouve écrivant là où mon œuvre fut commencée, il y a 35 ans, en -vue des neiges des Alpes supérieures. Depuis ce temps, d'étranges -calamités ont fondu sur les spectacles que j'ai le plus aimés et -tâché de faire aimer aux autres. La lumière... l'air... l'eau sont -souillés. Ce matin, sur le lac de Genève à un demi-mille, je pouvais -à peine voir le plat de ma rame à 2 mètres de profondeur. À la place -d'un petit rocher de marbre, dernier pied du Jura descendant dans l'eau -bleue, toujours couvert de fleurs roses de saponaires, on a construit -une rocaille artificielle avec cette inscription sur ses pierres -rapportées:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Aux botanistes</span><br /> -<span class="i0">Le club jurassique.»</span> -</div></div> - -<p>«Ah! maîtres de la science moderne, rendez-moi mon Athénée, -faites-la sortir de vos fioles, et enfermez-y sous scellés, s'il se -peut une fois encore, Asmodée! Enseignez-nous seulement—ceci qui est -tout ce que l'homme a besoin de savoir—que l'air lui a été donné -pour sa vie, et la pluie pour sa soif et pour son baptême, et le feu -pour sa chaleur et le soleil pour sa vue, et la terre pour sa -nourriture,—et pour son Repos.» J'ai résumé ce dernier passage -d'après M. de la Sizeranne. M. de la Sizeranne écrit ici «repos» -avec un petit r. Je préfère rétablir la majuscule qui est dans -Ruskin. Ainsi à la majesté soudaine, on comprend de quel repos il -s'agit. Peut-être pourtant pourrait-on soutenir qu'il ne s'agit pas ici -du repos de la tombe. On pourrait s'appuyer pour cela sur la Préface de -«The crown of wild olive». «L'herbe cependant fut-elle créée verte -pour vous servir seulement de linceul et non pour vous servir de lit? et -n'y aura-t-il jamais de repos pour vous au-dessus d'elle, mais seulement -au-dessous?» Malgré ce doute qui me vient et que j'avoue, je crois -qu'il s'agit ici, surtout à cause de la majuscule et de l'importance -donnée au mot final de la préface, du repos de la tombe. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_117_1" id="Footnote_117_1"></a><a href="#FNanchor_117_1"><span class="label">[117]</span></a>Ruskin fait ici allusion à ce passage de S. Mathieu (XXI, 3 -et suivants, ou à Isaïe, V, 2, le passage est identique): «Il y avait -un homme, maître de maison, qui planta une vigne. Il l'entoura d'une -haie, y creusa un pressoir et bâtit une tour» pour qu'on pût de là -surveiller la vigne. Ruskin a fait allusion à ces versets dans -«Lectures of Architecture and Painting», § 19, quand, énumérant -tous les passages de la Bible où nous sont montrées des tours, il nous -dit: «Vous vous rappelez ce propriétaire qui construisit une tour dans -son vignoble.» Dans le passage de «Lectures of Architecture and -Painting» Ruskin veut montrer (à propos de la valeur religieuse de -l'architecture gothique) que, dans la Bible, les tours n'ont jamais un -caractère religieux et sont seulement construites par orgueil, plaisir, -ou dans un but de défense. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_118_1" id="Footnote_118_1"></a><a href="#FNanchor_118_1"><span class="label">[118]</span></a>Cf. Time and Tide, § 46.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_119_1" id="Footnote_119_1"></a><a href="#FNanchor_119_1"><span class="label">[119]</span></a>Voir plus loin «des sentiments de joie purs» et surtout -comparez avec Arrows of the Chace (passage cité par M. Bardoux): -«Buvons et mangeons, car nous mourrons demain», disait le fermier -latin et il nous a laissé d'éternels monuments de sagesse humaine et -de chant joyeux. «Travaillons et soyons justes, car demain nous -mourrons et après la mort viendra le jugement», disaient Holbein et -Durer, et ils nous ont laissé d'éternels souvenirs du travail humain -et de la crainte attristée de la divinité. «Réjouissons-nous et -soyons heureux, car demain nous mourrons et nous serons avec Dieu», -disaient Fra Anglico et Giotto; et ils nous ont laissé d'éternels -monuments de la royauté des cieux, divinement lambrissée. «Fumons des -pipes, gagnons de l'argent, lisons de mauvais romans, marchons dans -l'air empesté, disons avec sentiment que nous sommes bien las, car -demain nous mourrons et nous serons changés en pipes», voilà ce que -disent les hommes d'aujourd'hui.»—On sait que «buvons et mangeons car -nous mourrons demain» est une citation d'Isaïe, XXII, 13. Quant au -passage tout entier, tant d'idées essentielles à Ruskin s'y laissent -deviner, quand elles ne s'y montrent pas, que pour ne pas accumuler les -abstractions, je renonce à les isoler. Je me contente de renvoyer le -lecteur à la note de la page 211 «oui, mais quel roi» et la longue -note des pages 212 et 213. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_120_1" id="Footnote_120_1"></a><a href="#FNanchor_120_1"><span class="label">[120]</span></a>L'entrefilet entier est en effet imprimé en rouge dans le -texte anglais. Nous aurions voulu pouvoir faire de même ici, afin de -conserver l'aspect singulier que ces pages ont dans l'original. Mais des -difficultés matérielles d'exécution nous en ont empêché. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_121_1" id="Footnote_121_1"></a><a href="#FNanchor_121_1"><span class="label">[121]</span></a>Cf. Stones of Venice «un message qui fut un jour écrit dans -le sang et un son qui remplira un jour les voûtes du ciel» (Stones of -Venice, I, IV, LXXI), et The crown of wild olive, ch. II, § 59, -«lorsque le monde entier se tatoue de rouge avec son propre sang au -lieu de vermillon». (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_122_1" id="Footnote_122_1"></a><a href="#FNanchor_122_1"><span class="label">[122]</span></a>«Une des choses que nous devons nous acharner à obtenir -pour le bien de toutes les classes dans nos programmes futurs, c'est que -dans aucune, on ne porte d'habillement remis à neuf. Voir la -préface.» (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_123_1" id="Footnote_123_1"></a><a href="#FNanchor_123_1"><span class="label">[123]</span></a>Cette expression abrégée de la pénalité encourus par le -travail infructueux coïncide d'une manière curieuse dans la forme avec -certain passage que quelques-uns d'entre nous se rappellent peut-être -(<i>a</i>). Il sera peut-être bon de produire à côté de ce récit un -autre article que j'ai gardé dans mes tiroirs, découpé dans un -Morning Post qui date à peu près du même moment, mars 1865 (<i>b</i>): «Les -salons de M<sup>me</sup> C..., qui faisait les honneurs avec une grâce et -une élégance parfaitement imitées, étaient encombrés de princes, de -ducs, de marquis et de comtes, en fait du même public masculin que celui -qu'on rencontre aux réunions de la princesse Metternich et de M<sup>me</sup> -Drouyn de Lhuys. Il y avait quelques pairs d'Angleterre et quelques -membres du parlement et ils paraissaient jouir de ce spectacle joyeux et -indécent. Au second étage, les tables du souper étaient chargées de -tous les mets délicats de la saison. Afin que nos lecteurs puissent se -faire une idée de la chère exquise du demi-monde parisien, je copie le -menu du souper qui fut servi à tous les convives (environ 200) assis, -à 4 heures: Yquem supérieur, Johannisberg, Lafitte, Tokai, Champagne, -des crûs les plus nobles, furent servis avec abondance le matin. Après -le souper, la danse fut reprise avec un surcroît d'entrain et le bal se -termina par une <i>chaîne diabolique</i> et un <i>cancan d'enfer</i> à 7 -heures du matin (service du matin): «Avant que les frais gazons -n'apparaissent aux paupières entr'ouvertes du matin» (<i>c</i>). «Voici le -menu: Consommé de volaille à la Bagration; 16 hors-d'œuvres variés; -Bouchées à la Talleyran, Saumons froids sauce Ravigote, Filets de -bœuf en Bellevue, Timbale milanaise. Chaud froid de gibier. Dindes -truffées. Patés de foie gras. Buisson d'écrevisses. Gelées blanches -aux fruits. Gateaux Mancini, parisiens et parisiennes. Fromages glacés. -Ananas. Dessert. (Note de l'auteur.)</p> - -<p>(<i>a</i>) Ruskin veut parler ici des versets de S. Luc, XI, 11 et S. -Mathieu, VII, 9: «Quel est le père d'entre vous qui donne à son fils -une pierre quand il lui demande du pain?» Comparez avec cette autre -belle interprétation des mêmes versets dans la Couronne d'Olivier -Sauvage, I, le Travail: «Il est manifeste que Dieu entend que toute -parole bonne et tout travail utile soient faits pour rien. Baruch, -l'écrivain public, ne gagna pas, je gage, un sou la ligne à copier -pour Jérémie son second rouleau, et saint Étienne n'eut pas les -émoluments d'un évêque pour son long sermon aux Pharisiens: il n'eut -que des pierres. Car c'est là le payement naturel du père terrestre. -Qu'un enfant de ce monde travaille pour le bien du monde, honnêtement, -de toute sa tête et de tout son cœur et vienne à lui, disant: -«Donne-moi un peu de pain, juste ce qu'il faut pour vivre», le père -terrestre lui répondra: «Non, mon enfant, pas de pain, une pierre, si -tu veux ou autant que tu en voudras, pour te faire taire.» Mais les -travailleurs manuels ne sont pas aussi malheureux que tout ceci le -laisserait entendre. Le plus qui puisse vous arriver à vous, c'est de -cesser des cailloux, non d'être lapidés, etc. (Note du traducteur.)</p> - -<p>(<i>b</i>) Dans <i>la Couronne d'Olive Sauvage</i> Ruskin a rapproché de -même deux entrefilets presque pareils à ceux-ci et d'où se dégage le même -enseignement:</p> - -<p>«Je vais d'abord pour commencer vous l'exposer lumineusement en vous -lisant tout bonnement deux entrefilets que j'ai découpés en -déjeunant, dans deux journaux placés sur ma table le même jour, 25 -novembre 1864. Le passage concernant le Russe opulent à Paris est assez -banal at, qui plus est, stupide (car ce n'est rien pour un riche de -payer 15 francs pour une couple de pêches en dehors de l'époque -ordinaire de ces fruits). Cependant, les deux faits-divers parus le -même jour valent d'être placés côte à côte.</p> - -<p>«Un de ces hommes est actuellement dans nos murs. C'est un Russe, et, -avec votre permission, nous l'appellerons comte Teufelskine. Dans sa -façon de s'habiller, il est sublime; l'art joue son rôle dans cette -mise où l'harmonie des couleurs est respectée, et où, dans d'heureux -contrastes, sa révèle le <i>chiar'-oscuro</i>. Ses manières sont -empreintes de dignité—peut-être même apathiques; rien ne trouble la -calme sérénité de cet extérieur placide. Notre ami, un jour, -déjeunait chez Bignon. Quand arriva l'addition, il y lut: «Deux -pêches, 15 francs.» Il paya. «Les pêches sont rares, je présume?» -se borna-t-il à remarquer. «Non, Monsieur, répliqua le garçon, mais -les Teufelskines le sont.» (<i>Telegraph</i>, 25 novembre 1864.)</p> - -<p>«Hier matin, à huit heures, une femme, passant près d'un tas de -fumier, dans la cour pavée qui longe l'hospice récemment construit -dans Shadwell Gap High-Street, Shadwell, fit remarquer à un constable -du quartier un homme accroupi sur le tas de fumier, lui disant qu'elle -craignait qu'il ne fût mort. Ses craintes se trouvèrent justifiées. -La mort du malheureux paraissait remonter à plusieurs heures. Il était -mort de froid et d'humidité, et la pluie avait fouetté le cadavre -toute la nuit. Le défunt était chiffonnier. Il était tombé dans la -plus effroyable pauvreté, misérablement vêtu, la ventre vide. La -police l'avait à plusieurs reprises chassé de cette cour depuis le -lever jusqu'au coucher du soleil, lui disant de rentrer chez lui. Il -avait choisi l'endroit la plus désert afin d'y mourir misérablement. -On trouva dans ses poches un sou et quelques os. Il pouvait avoir entre -cinquante et soixante uns. L'inspecteur Roberts, de la division K, a -ordonné de faire une enquête chez les logeurs afin de s'assurer, si -possible de l'identité du malheureux.» (<i>Morning Post</i>, 25 novembre -1864.) (La Couronne d'Olivier Sauvage, I, le Travail.) (Note du -traducteur.)</p> - -<p>(<i>c</i>) Citation de Lycidas de Milton. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_124_1" id="Footnote_124_1"></a><a href="#FNanchor_124_1"><span class="label">[124]</span></a>Je vous prie de noter ce fait, d'y réfléchir, et de -considérer comment il se fait qu'une pauvre vieille aura honte de -prendre au pays un shilling par semaine, tandis que personne n'a honte -de prendre une rente de mille livres par an. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_125_1" id="Footnote_125_1"></a><a href="#FNanchor_125_1"><span class="label">[125]</span></a>Je me réjouis sincèrement de voir fonder un journal comme -le Pall Mall Gazette, car le pouvoir de la presse dans les mains -d'hommes d'une haute culture, d'une situation indépendante, et bien -intentionnés, peut en effet mériter tous les éloges qu'on lui a tant -décernés jusqu'ici. Son directeur me pardonnera donc, je n'en doute -pas, si, à raison même de mon respect pour le journal, je ne laisse -pas passer sans observation un article paru dans son troisième numéro, -page 5, dont chaque mot était erroné, de cette erreur profonde où -peut seul atteindre un honnête homme qui dès le début a pris un -mauvais tournant de pensée et le suit, indifférent aux conséquences. -Il contenait à la fin ce passage à noter:</p> - -<p>«Le pain de l'affliction et l'eau de l'affliction (<i>a</i>), oui et la -couchette et les couvertures de l'affliction, sont l'extrême maximum de -ce que la loi devrait donner aux <i>indigents simplement comme -indigents.</i>» Je ne fais que mettre à côté de ces lignes -représentatives de l'esprit conservateur anglais en 1865, une partie du -message qui ordonna à Isaïe d'élever sa voix comme une trompette -(<i>b</i>) et de déclarer aux conservateurs de son temps (<i>c</i>): «Vous -jeûnez pour faire des procès et des querelles et pour frapper du poing -avec méchanceté. Est-ce le jeûne que j'ai choisi, qui est de partager -ton pain avec celui qui a faim et de faire venir dans ta maison las -affligés qui sont errants.» (<i>d</i>) L'erreur mentale que l'auteur avait -prise pour point de départ, ainsi qu'il l'a constaté un peu en avant, -était ceci: «Confondre l'office des fonctionnaires chargés des -distributions de secours aux pauvres, avec celui des personnes chargées -de ces distributions dans une institution charitable est une grande et -dangereuse erreur.»</p> - -<p>Cette phrase est si exactement et si extraordinairement fausse qu'il -nous faut en renverser le sens dans nos esprits avant de songer à nous -occuper d'aucun problème actuel de misère sociale. «Comprendre que -les fonctionnaires chargés des secours aux pauvres sont les aumôniers -de la Nation et devraient en distribuer les offrandes avec une grâce et -une libéralité plus grandes et plus généreuses que celles permises -à la charité individuelle, autant que la sagesse et le pouvoir -collectif d'une Nation peuvent être supposés plus grands que ceux -d'une seule personne,—ceci est la base de toute loi sur le -paupérisme.»—Depuis que ceci a été écrit, le Pall Mall Gazette est -devenu—comme les autres—un simple journal de parti, mais il est -bien écrit et, somme toute, fait plus de bien que de mal (<i>e</i>).</p> - -<p>(<i>a</i>) Allusion, Rois, XXII, 27, bien que l'expression pain de -l'affliction rappelle plutôt les Psaumes (127, 2.)</p> - -<p>(<i>b</i>) «Crie à plein gosier, ne te retiens pas, élève ta voix comme -une trompette et annonce à mon peuple, etc. (Isaïe, 58, 1.)</p> - -<p>(<i>c</i>) Phrase essentiellement ruskinienne. Pour s'en rendre compte: -1° en ce qui concerne les premiers mots: «Je ne fais que mettre à côté -de ces lignes du Pall Mall Gazette le message d'Isaïe», comparer avec -la <i>Bible d'Amiens</i>, III, 48, note: «en regard de ce morceau éditorial -de la presse théologique moderne en Angleterre, je placerai simplement -les 4<sup>e</sup>, 6<sup>e</sup> et 13<sup>e</sup> versets de l'épître de -S. Paul aux Romains, etc.—; avec Unto This Last (Préface) 5, note: «À -ces paroles diaboliques (d'Adam Smith dans la «Richesse des Nations») -j'opposerai seulement les plus belles paroles des Vénitiens découvertes par -moi dans leur plus belle église («Autour de ce temple, etc.»)». Cette -référence à l'autorité de la Bible pour trancher un problème d'économie -politique est, comme je l'ai montré ailleurs, le témoignage d'une des -plus originales dispositions d'esprit de Ruskin qui est d'attribuer à -la littérature et à l'art (la Bible étant ici qu'un beau livre) une -sorte de valeur scientifique et inversement de traiter la science comme -un art, ce qui fait que pour Ruskin il n'y a pas, quand il s'agit de -science, supériorité des temps modernes, sur l'antiquité, pas plus -qu'il ne doit en effet y en avoir quand il s'agit d'art. Il y a là -aussi, à notre avis, un peu d'idolâtrie et l'amusement d'un érudit -qui s'amusa à chercher des recettes de cuisine dans Homère et des -renseignements d'ornithologie dans Carparccio. Notons encore que, dans -le chapitre «Interprétations» de la <i>Bible d'Amiens</i>, par exemple, -cette confrontation du présent au passé est invertie (Confrontation du -passé au présent) se relevant plus du premier procédé que sa saveur -d'anachronisme: Dans les bas-reliefs d'Amiens la Grossièreté comparée -à une femme dansant le cancan, la Rébellion aux voyous qui claquent -des doigts devant un prêtre; à propos du Désespoir: «le suicide n'est -pas considéré comme héroïque ni sentimental au XIII<sup>e</sup> siècle -et il n'y a pas de morgue gothique au bord de la Somme,» etc. Ce qui -nous amène 2° à comparer les derniers mots de la phrase («message -d'Isaïe aux <i>conservateurs de son temps</i>») à tous ces anachronismes, -mais plus particulièrement à la <i>Bible d'Amiens</i>, II, 41 («un des -soldats francs de Clovis discuta sa prétention avec une telle confiance -d'être soutenu <i>par l'opinion publique du V<sup>e</sup> siècle</i>» et à -Unto This Last, III, 42, «un marchand Juif (le roi Salomon) qui avait fait -une des fortunes les plus considérables de son temps.» (Note du -traducteur.)</p> - -<p>(<i>d</i>) Isaïe, LVIII, 4 et 7. (Note du traducteur.)</p> - -<p>(<i>e</i>) Et maintenant il a cessé d'exister sous ce nom. Il est devenu -le Westminster Gazette. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_126_1" id="Footnote_126_1"></a><a href="#FNanchor_126_1"><span class="label">[126]</span></a>Opéra de Balfe, compositeur de musique irlandais, né en -1808, mort en 1870. Balfe a composé de nombreuses partitions: Le Siège -de la Rochelle 1835, Manon Lescaut 1836, Jane Grey 1837, Falstaff 1838, -le Puits d'amour 1843, la Gipsy 1844, les 4 fils Aymon 1844, etc., etc. -Satanella est de 1859. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_127_1" id="Footnote_127_1"></a><a href="#FNanchor_127_1"><span class="label">[127]</span></a>Cf. plus haut § 16, l'adjectif anglais placé d'une façon -analogue en symétrie avec l'adjectif «latin». (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_128_1" id="Footnote_128_1"></a><a href="#FNanchor_128_1"><span class="label">[128]</span></a>S. Luc, XVI, 20. «Il y avait aussi un pauvre nommé Lazare, -qui était couché à la porte de ce riche et était couvert -d'ulcères.» Comparez, sur Lazare et les pauvres d'aujourd'hui, la -Couronne d'Olivier sauvage, I, § 30. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_129_1" id="Footnote_129_1"></a><a href="#FNanchor_129_1"><span class="label">[129]</span></a>«Vous avez toujours les braves et bons dans la vie. Ceux-là -ont aussi besoin d'être aidés, quoique vous paraissiez croire qu'ils -n'ont qu'à aider les autres. Ceux-là aussi réclament qu'on pense à -eux et qu'on se souvienne d'eux.» (<i>Lectures on Art</i>, II, 58.) (Note -du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_130_1" id="Footnote_130_1"></a><a href="#FNanchor_130_1"><span class="label">[130]</span></a>Et dès les plus bas degrés de l'échelle du travail. Du -travail le plus humble naît un plaisir, humble sans doute comme la -tige, qui l'a porté, sans couleurs variées et qui pourtant n'est pas -sans charmer la vie qu'il embellit. Ce plaisir-là est satisfaction de -soi, plaisir à se trouver avec les autres, optimisme. De ce plaisir-là -dans la littérature de tous les temps il y a, avant tout, deux -immortels exemples. Le premier c'est l'histoire d'Aristarque et de ses -parents dans les Mémorables de Xénophon: «En ce moment, j'en suis -sûr, tu ne peux aimer tes parentes et elles ne peuvent t'aimer. Toi -parce que tu les regardes comme une gêne pour toi, elles parce qu'elles -voient bien qu'elles te gênent. De cela il est à craindre... que la -reconnaissance du passé ne soit amoindrie. Mais si tu leur imposes une -tâche, tu les aimeras en voyant qu'elles te sont utiles et elles te -chériront à leur tour en s'apercevant qu'elles te contentent; le -souvenir du passé vous sera plus agréable, votre reconnaissance s'en -augmentera. Vous deviendrez ainsi meilleurs amis et meilleurs parents.» -«Aussitôt dit, on acheta de la laine... la gaieté avait succédé à -la tristesse, etc.» (Mémorables, chapitre VII.) L'autre exemple est -donné par la fin de Candide, trop célèbre pour qu'il soit besoin de -la citer. C'est d'ailleurs encore la pensée qu'exprime la dernière -phrase de Candide: «Tout cela est bien, dit Candide, mais il faut -cultiver notre jardin.»—Je me souviens encore de la façon dont le -maître le plus admirable que j'aie connu, l'homme qui a en la plus -grande influence sur ma pensée, M. Darlu, aujourd'hui Inspecteur -général de l'Université, comparait à ce chapitre des Mémorables le -chapitre de la <i>Bible de l'Humanité</i> sur Hercule. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_131_1" id="Footnote_131_1"></a><a href="#FNanchor_131_1"><span class="label">[131]</span></a>Allusion à cet étrange passage d'Ezéchiel: «Il me dit: -Fils de l'Homme, perce la paroi, et quand j'eus percé la paroi il se -trouva une porte... J'entrai donc et voici toutes sortes de figures de -reptiles et de bêtes et tous les dieux infâmes de la maison d'Israël -étaient peints sur la paroi... et 70 hommes... assistaient et se -tenaient devant elles... et chacun avait un encensoir à la main d'où -montait en haut une épaisse nuée de parfum. Alors il me dit: Fils de -l'Homme n'as-tu pas vu ce que les anciens de la maison d'Israël font -dans les ténèbres, chacun dans son cabinet peint, etc. (Ezéchiel, -VIII, 6-18.) (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_132_1" id="Footnote_132_1"></a><a href="#FNanchor_132_1"><span class="label">[132]</span></a>Turner. Voir, sur ce dessin, sur son pathétique et sa -signification, Modern Painters, partie V, ch. I, § 17, et chapitre -XVIII, § 2. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_133_1" id="Footnote_133_1"></a><a href="#FNanchor_133_1"><span class="label">[133]</span></a>C'est dans Isaïe (Prophétie contre le roi de Babylone) -(XIV, 9, 10) que le sépulcre a réveillé les Trépassés: «Il a fait -lever de leurs sièges tous les principaux de la terre, tous les rois -des nations. Ils prendront tous la parole et diront (au roi de -Babylone): «Tu as été aussi affaibli que nous, tu as été rendu -semblable à nous, on t'a fait descendre de ta magnificence dans le -sépulcre avec le bruit de tes instruments, etc.» (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_134_1" id="Footnote_134_1"></a><a href="#FNanchor_134_1"><span class="label">[134]</span></a>Sans doute, et pourtant si nous prenons la vie de tant de -grands écrivains, de tant d'artistes, reconnaissons que bien peu ont -entièrement négligé l'autre «avancement dans la vie, dans ses -atours». Combien peu, pour ne prendre que cet exemple, ont dédaigné -d'entrer à l'Académie Française ou telle autre forme de pouvoir, de -prestige. Tel poète, plongé dans la vie elle-même tant qu'il écrit, -sitôt la chaleur de l'inspiration tombée est déjà revenu à -l'«avancement dans la vie», dans les «atours de la vie» et de sa -main tremblante encore d'avoir voulu suivre au vol la vitesse de sa -pensée, il inscrit à la première page du poème qui plane si haut -au-dessus de toutes les contingences et de sa propre vie, le nom de la -Reine bienveillante à qui il le dédie, afin de faire connaître le -rang social qu'il occupe, combien il est «avancé dans la vie». Il -tient à ce que les humbles mortels le sachent et les autres reines -aussi, afin que les hommes le respectent et que les reines le -recherchent, et que tous parfassent ainsi son «avancement dans la -vie». Peut-être ce poète vous dira-t-il que s'il dine chez cette -Reine et ensuite lui dédie son livre, c'est parce qu'ayant conscience -de l'éminente dignité de «l'homme de lettres», il veut lui faire -dans la société la place qu'il doit y avoir, égale à celle des Rois. -Pour un peu, à l'en croire, il se dévoue, il immole ses goûts, son -talent, à ses devoirs de citoyen de la République des lettres. -Pourtant, si vous lui disiez que tel de ses confrères veut bien se -charger de ce rôle et qu'il pourra désormais dans l'inélégance et -dans l'obscurité travailler sans se soucier des Reines, peut-être se -rendrait-il compte alors que c'était en réalité plutôt à sa propre -grandeur qu'à celle de l'homme de lettres qu'il se dévouait et que les -conquêtes de son confrère ne lui remplaceraient nullement les siennes -propres. D'ailleurs l'homme de lettres chargé d'honneurs est-il plus -grand qu'un autre, même aux yeux frivoles de la postérité? C'est fort -douteux et un homme de lettres dédaigneux de toute influence, de tout -honneur, de toute situation mondaine, comme Flaubert, ne nous -apparaît-il pas comme plus grand que l'académicien son ami, Maxime du -Camp? Certes le désir «d'avancer dans la vie», le snobisme, est le -plus grand stérilisant de l'inspiration, le plus grand amortisseur de -l'originalité, le plus grand destructeur du talent. J'ai montré -autrefois qu'à cause de cela il est le vice le plus grave pour l'homme -de lettres, celui que sa morale instinctive, c'est-à-dire l'instinct de -conservation de son talent, lui représente comme le plus coupable, dont -il a le plus de remords, bien plus (que la débauche, par exemple, qui -lui est bien moins funeste, l'ordre et l'échelle des vices étant dans -une certaine mesure renversés pour l'homme de lettres. Et cependant le -génie se joue même de cette morale artistique. Que de snobs de génie -ont continué comme Balzac à écrire des chefs-d'œuvre. Que d'ascètes -impuissants n'ont pu tirer d'une vie admirable et solitaire dix pages -originales. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_135_1" id="Footnote_135_1"></a><a href="#FNanchor_135_1"><span class="label">[135]</span></a>Le symbole matériel de ceci est l'offre de -l'artério-sclérose faite tous es jours aux arthritiques par le démon -de la bonne chère. Mais ici encore, pour la santé comme pour le -génie, le tempérament est plus fort que le «régime». (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_136_1" id="Footnote_136_1"></a><a href="#FNanchor_136_1"><span class="label">[136]</span></a>Cercle de l'Enfer de Dante, qui tire son nom de Caïn. Voir -l'Enfer, chants V et XXXII. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_137_1" id="Footnote_137_1"></a><a href="#FNanchor_137_1"><span class="label">[137]</span></a>«Τὸ δὲ φρόνημα τοῦ πνεύματος ζωὴ καὶ εἰρήνη.» -(Note de l'auteur.)</p> - -<p>«Et l'affection de la chair c'est la mort, tandis que l'affection de -l'esprit c'est la Vie et la Paix.» (Romains, VIII, 6.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_138_1" id="Footnote_138_1"></a><a href="#FNanchor_138_1"><span class="label">[138]</span></a>Munera Pulveris V Government, § 122. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_139_1" id="Footnote_139_1"></a><a href="#FNanchor_139_1"><span class="label">[139]</span></a>Sur cette épithète δημοϐόροι voir Lectures on Art, -IV, 116, et comparez avec l'expression des Psaumes, XIV, 4: «ils -mangent mon peuple comme du pain», que Ruskin cite dans The two Paths, -§ 179. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_140_1" id="Footnote_140_1"></a><a href="#FNanchor_140_1"><span class="label">[140]</span></a>Allusion à Dante, Enfer, III, 60. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_141_1" id="Footnote_141_1"></a><a href="#FNanchor_141_1"><span class="label">[141]</span></a>Allusion à la huitième scène de la 1re partie d'Henri IV, -de Shakespeare: Hotspur, le doigt sur la carte: «Il me semble que -ma portion, au nord de Burton ici—n'est pas égale à la -vôtre.—Voyez comme cette rivière vient sur moi tortueusement—et -me retranche du meilleur de mon territoire—une énorme demi-lune, un -monstrueux morceau.—Je ferai barrer le courant à cet endroit,—et -la coquette, l'argentine Trent coulera par ici—dans un nouveau canal -uniforme et direct: elle ne serpentera plus avec une si profonde -échancrure—pour me dérober ce riche domaine.—Glendower: Elle ne -serpentera plus! elle serpentera, il le faut; vous voyez -bien.—Mortimer: Oui, mais remarquez comme elle poursuit sen cours et -revient sur moi, en sens inverse pour votre dédommagement.—Elle -supprime d'un côté autant de terrain—qu'elle vous en prend de -l'autre.—Worcester: Oui, mais on peut ici la barrer à peu de frais, -etc., etc., Et enfin Glendower: Allons, on vous changera le cours de la -Trent.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_142_1" id="Footnote_142_1"></a><a href="#FNanchor_142_1"><span class="label">[142]</span></a>C'est le centenier de Capharnaüm qui dit à Jésus: J'ai des -soldats sous mes ordres et je dis à l'un: «Va» et il va, à l'autre: -«Viens» et il vient, à mon serviteur: «Fais cela,» et il le fait. -(S. Mathieu, VIII, 9.) (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_143_1" id="Footnote_143_1"></a><a href="#FNanchor_143_1"><span class="label">[143]</span></a>Comparez: «L'homme est bien plus réellement le soleil du -monde, que n'est le soleil. La flamme de son cœur merveilleux est la -seule lumière digne d'être mesurée. Là où il est sont les -tropiques; là où il n'est pas le monde des glaces.» (Modern Painters, -V, p. 225, cité par M. Bardoux, dans son ouvrage sur Ruskin.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_144_1" id="Footnote_144_1"></a><a href="#FNanchor_144_1"><span class="label">[144]</span></a>S'il n'y avait que «font et enseignent», la référence la -plus littérale semblerait être: Actes, I, 1: «les choses que Jésus a -faites et enseignées», mais le contexte indique qu'il s'agit bien -plutôt de Mathieu, V, 19: «Celui donc qui aura violé ces -commandements et qui aura ainsi enseigné les hommes sera estimé le -plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les aura observées -et enseignées, celui-là sera estimé grand dans le royaume des -cieux», et dans les royaumes de la terre, ajoute Ruskin. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_145_1" id="Footnote_145_1"></a><a href="#FNanchor_145_1"><span class="label">[145]</span></a>Allusion à St Mathieu, VI, 19-20: «Ne vous amasser pas des -trésors sur la terre, où les vers et la rouille gâtent tout et où -les larrons percent et dérobent. Mans amassez-vous des trésors dans le -ciel où les vers ni la rouille ne gâte rien, et où les larrons ne -percent ni ne dérobent.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_146_1" id="Footnote_146_1"></a><a href="#FNanchor_146_1"><span class="label">[146]</span></a>La «Library Edition» nous apprend que c'est là le terme -usité en alchimie pour signifier l'or dissous dans l'acide -nitro-hydrochlorique, lequel était supposé contenir l'élixir de vie. -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_147_1" id="Footnote_147_1"></a><a href="#FNanchor_147_1"><span class="label">[147]</span></a>Minerve, Vulcain, Apollon (voir <i>On -the old Road</i>, tome II, § 36). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_148_1" id="Footnote_148_1"></a><a href="#FNanchor_148_1"><span class="label">[148]</span></a>Job, XXVIII, 7. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_149_1" id="Footnote_149_1"></a><a href="#FNanchor_149_1"><span class="label">[149]</span></a>Ruskin veut parler de «Unto this last». Dans la préface -d'Unto this last, Ruskin dit de même: «Je crois que ces essais -contiennent ce que j'ai écrit de meilleur, c'est-à-dire de plus vrai -et de plus justement exprimé. Le dernier (Ad Valorem) qui m'a coûté -le plus de peine ne sera probablement jamais surpasse par aucun autre de -mes écrits futurs.» Dans Fors Clavigera, Unto this last est ainsi -rattaché à l'ensemble de son œuvre:</p> - -<p>«À vingt ans j'écrivis <i>Peintres modernes</i>, à trente ans, <i>les -Pierres de Venise</i>, à quarante ans, <i>Unto this last</i>, à cinquante -ans, <i>les Leçons inaugurales d'Oxford</i>, et, si je finis jamais <i>Fors -Clavigera</i>, l'état d'esprit dans lequel je me trouvais à soixante ans -sera fixé.</p> - -<p>«Les <i>Peintres modernes</i> enseignèrent l'affinité de toute la nature -infinie avec le cœur de l'homme; montrèrent le rocher, la vague et -l'herbe comme un élément nécessaire de sa vie spirituelle. Ce dont je -vous conjure aujourd'hui, d'orner la terre et de la garder, n'est que le -complément, la suite logique de ce que j'enseignais alors. <i>Les Pierres -de Venise</i> enseignèrent les lois de l'art de bâtir et comment la -beauté de toute œuvre, de tout édifice humain dépend de la vie heureuse -de son ouvrier. <i>Unto this last</i> enseigna les lois de cette vie -même et la montra comme dépendante du Soleil de justice.» Fors -Clavigera, IV, Lettre LXXVIII, citée par M. Brunhes. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_150_1" id="Footnote_150_1"></a><a href="#FNanchor_150_1"><span class="label">[150]</span></a>Comparez: «Les crosses et balles anglaises et françaises, y -compris celles dont nous ne nous servons pas, coûtent, je suppose, -environ 75 millions par an à chaque nation» (la Couronne d'Olivier -Sauvage, I, le Travail). Comparez encore (la Couronne d'Olivier Sauvage, -II, 259, cité par M. de la Sizeranne): «Supposez qu'un de mes voisins -m'ait appelé pour me consulter sur l'ameublement de son salon. Je -commence à regarder autour de moi et à trouver que les murs sont un -peu nus; je pense que tel ou tel papier serait désirable pour les murs, -peut-être une petite fresque ici et là sur le plafond et un rideau ou -deux de damas aux fenêtres. «Ah! dit mon commettant, des rideaux de -damas, certainement! Tout cela est fort beau, mais vous savez, je ne -peux me payer de telles choses, en ce moment!—Pourtant le monde vous -attribue de splendides revenus!—Ah! oui, dit mon ami, mais vous savez -qu'à présent je suis obligé de dépenser presque tout en pièges -d'acier!—En pièges d'acier! Et pourquoi?—Comment! pour ce -quidam, de l'autre côté du mur, vous savez; nous sommes de très bons amis, -des amis excellents, mais nous sommes obligés de conserver des traquenards -des deux côtés du mur; nous ne pourrions pas vivre en de bons termes -sans eux et sans nos pièges à fusil. Le pire est que nous sommes des -gars assez ingénieux tous les deux et qu'il ne se passe pas de jour -sans que nous inventions une nouvelle trappe ou un nouveau canon de -fusil, etc. Nous dépensons environ 15 millions par an chacun dans nos -pièges—en comptant tout, et je ne vois guère comment nous pourrions -faire à moins.» Voilà une façon de vivre d'un haut comique pour deux -particuliers! mais pour deux nations, cela ne me semble pas entièrement -comique. Bedlam serait comique peut-être, s'il ne contenait qu'un seul -fou, et votre pantomime de Noël est comique lorsqu'il y a un seul -clown, mais lorsque le monde entier devient clown et se tatoue lui-même -en rouge avec son propre sang à la place de vermillon, il y a là -quelque chose d'autre que de comique, je pense.»</p> - -<p>Comparez à ce dernier morceau le § 33 ci-dessus: «Supposez qu'un -gentleman dont le revenu est inconnu, mais dont nous pouvons conjecturer -la fortune par ce fait qu'il dépense deux mille livres par an pour ses -valets de pied et les murs de son parc», etc. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_151_1" id="Footnote_151_1"></a><a href="#FNanchor_151_1"><span class="label">[151]</span></a>Unto this last, IV, ad valorem, § 76, note. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_152_1" id="Footnote_152_1"></a><a href="#FNanchor_152_1"><span class="label">[152]</span></a>Sur cette dernière phrase et pour la décomposition des cinq -«thèmes» qui s'y mêlent (et, sans même trop subtiliser, on arrive -aisément «jusqu'à sept, en comptant les lois sur les grains,» et le -pain meilleur») Voir la note page 61. (Note du traducteur.)]</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_153_1" id="Footnote_153_1"></a><a href="#FNanchor_153_1"><span class="label">[153]</span></a>La «Library Edition» fournit du sens de ces mots «dans un instant» -(presently) une explication qui me semble très juste et très -naturelle, mais dont on ne s'avise pas généralement, parce que tout ce -passage est placé en appendice, à la fin des Trésors des Rois. Or, il -n'est qu'une note du § 30, imprimé à cause de son importance après -la conférence. De sorte que ce «presently», dit la « Library -Edition», se rapporte aux §§ 42 et suivants. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>II<sup>e</sup> CONFÉRENCE</h4> - - -<h4><a id="LES_LYS">LES LYS</a></h4> - -<h4><a id="DES_JARDINS_DES_REINES">DES JARDINS DES REINES</a></h4> - - -<div class="blockquot-half"> -<p><i>À Mademoiselle Suzette Lemaire -cette traduction est offerte, comme -un respectueux hommage, par son -admirateur et son ami.</i></p> - -<p style="margin-left: 60%;">M. P.</p></div> - - - - -<h4>II<sup>e</sup> CONFÉRENCE</h4> - - -<h4>LES LYS</h4> - -<h4>DES JARDINS DES REINES</h4> - - -<div class="blockquot-half"> -<p>«Sois heureux, ô désert altéré; -que la solitude se réjouisse et fleurisse -comme le lys; et des lieux -arides du Jourdain jailliront des -forêts sauvages.» (Isaïe, XXXV, 1, -Version des Septante)<a name="FNanchor_154_1" id="FNanchor_154_1"></a><a href="#Footnote_154_1" class="fnanchor">[154]</a>.</p> -</div> - - -<p>51. Il sera peut-être bon comme cette conférence est la suite d'une -autre donnée précédemment, que je vous expose rapidement quelle a -été, dans les deux, mon intention générale. Les questions qui ont -été spécialement proposées à votre attention dans la première, à -<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -savoir: «<i>Comment et Ce que</i> il faut lire», découlent d'une autre -beaucoup plus profonde, que c'était mon but d'arriver à vous faire -vous poser à vous-mêmes: «Pourquoi il faut lire.» Je voudrais que -vous arriviez à sentir avec moi que, quelques avantages que nous donne -aujourd'hui la diffusion de l'éducation et du livre, nous n'en pourrons -faire un usage utile que quand nous aurons clairement saisi où -l'instruction doit nous conduire et ce que la lecture doit nous -enseigner. Je voudrais que vous vissiez qu'une éducation morale bien -dirigée et tout à la fois des lectures bien choisies mènent à la -possession d'un pouvoir sur les mal-élevés et sur les illettrés, -lequel pouvoir est, dans sa mesure, au véritable sens du mot, <i>royal</i>; -conférant en effet la plus pure royauté qui puisse exister chez les -hommes: trop d'autres royautés (qu'elles soient reconnaissables à des -insignes visibles ou à un pouvoir matériel) n'étant que spectrales ou -tyranniques; spectrales, c'est-à-dire de simples aspects et ombres de -royauté, creux comme la mort, et qui «ne portent que l'apparence d'une -couronne royale»<a name="FNanchor_155_1" id="FNanchor_155_1"></a><a href="#Footnote_155_1" class="fnanchor">[155]</a>; ou encore tyranniques, c'est-à-dire substituant -leur propre vouloir à la loi de justice et d'amour par laquelle -gouvernent tous les vrais rois.</p> - -<p>52. Il n'y a donc, je le répète—et comme je désire laisser cette -idée en vous, je commence par elle, et je finirai par elle—qu'une -seule vraie sorte de royauté; une sorte nécessaire et éternelle, -<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -qu'elle soit couronnée ou non: à savoir, la royauté qui consiste dans -un état de moralité plus puissante, dans un état de réflexion plus -vraie que ceux des autres; vous rendant capable, par là, de les -diriger, ou de les élever. Notez ce mot «état», nous avons pris -l'habitude de l'employer d'une manière trop lâche. Il signifie -littéralement la station (action de se tenir debout) et la stabilité -d'une chose et vous avez sa pleine force dans son dérivé: -«statue»—(la chose immuable). La majesté d'un roi<a name="FNanchor_156_1" id="FNanchor_156_1"></a><a href="#Footnote_156_1" class="fnanchor">[156]</a> et le droit -de son royaume a être appelé un État reposent donc sur leur -immuabilité à tous deux: sans frémissement, sans oscillation -d'équilibre; établis et trônant sur les fondations d'une loi -éternelle que rien ne peut altérer ni renverser.</p> - -<p>53. Convaincu que toute littérature et toute éducation est profitable -seulement dans la mesure où elles tendent à affermir ce pouvoir calme, -bienfaisant et, <i>à cause de cela</i>, royal, sur nous-mêmes d'abord, et -à travers nous, sur tout ce qui nous entoure—je vais maintenant vous -demander de me suivre un peu plus loin et de considérer quelle part (ou -quelle sorte spéciale) de cette autorité royale découlant d'une noble -éducation peut à juste titre être possédée par les femmes; et dans -quelle mesure elles sont, elles aussi, appelées à un véritable -pouvoir de reines—non pas dans leur foyer seulement, mais sur tout ce -qui est dans leur sphère. Et dans quel sens, si elles comprenaient et -exerçaient comme il le faut cette royale ou gracieuse influence, -<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -l'ordre et la beauté produits par un pouvoir aussi bienfaisant nous -justifieraient de dire en parlant des territoires sur lesquels chacune -d'elles régnerait: «les Jardins des Reines».</p> - -<p>54. Et ici, dès le début, nous rencontrons une question beaucoup plus -profonde qui, si étrange que cela puisse paraître, demeure pourtant -incertaine pour beaucoup d'entre nous, en dépit de son importance -infinie.</p> - -<p>Nous ne pouvons pas déterminer ce que doit être le pouvoir de reine -des femmes avant de nous être mis d'accord sur ce que doit être leur -pouvoir ordinaire. Nous ne pouvons pas nous demander comment -l'éducation pourra les rendre capables de remplir des devoirs plus -étendus avant de nous être mis d'accord sur ce que peut être leur -vrai devoir de tous les jours. Et il n'y a jamais eu d'époque où l'on -ait tenu de plus absurdes propos et laissé passer plus de songes creux -sur cette question—question vitale pour le bonheur de toute société. -Les rapports de la nature féminine avec la masculine, leur capacité -différente d'intelligence et de vertu, voilà un sujet sur lequel les -opinions semblent loin d'être d'accord. Nous entendons parler de la -«mission» et des «droits» de la femme, comme s'ils pouvaient jamais -être séparés de la mission et des droits de l'homme—comme si elle et -son seigneur étaient des créatures dont la nature fût entièrement -distincte et les revendications inconciliables. Ce qui est au moins -faux. Mais peut-être plus absurdement fausse (car je veux anticiper par -là sur ce que j'espère prouver plus loin) est l'idée que la femme est -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -seulement l'ombre et le reflet docile de son seigneur, lui devant une -irraisonnée et servile obéissance, et dont la faiblesse s'appuie à la -supériorité de sa force d'âme.</p> - -<p>Ceci, dis-je, est la plus absurde de toutes les erreurs concernant celle -qui a été créée pour venir en aide à l'homme. Comme s'il pouvait -être aidé efficacement par une ombre, ou dignement par une esclave!</p> - -<p>55. Voyons maintenant si nous ne pouvons pas arriver à une idée claire -et harmonieuse (elle sera harmonieuse si elle est vraie) de ce que -l'intelligence et la vertu féminines sont, dans leur essence et dans -leur rôle, par rapport à celles de l'homme; et comment les relations -où elles se trouvent, franchement acceptées, aident et accroissent la -vigueur et l'honneur et l'autorité des deux.</p> - -<p>Et ici je dois répéter une chose que j'ai dite dans la précédente -conférence: à savoir que le premier bénéfice de l'instruction était -de nous mettre en état de consulter les hommes les plus sages et les -plus grands sur tous les points difficiles et qui méritent réflexion. -Que faire un usage raisonnable des livres, c'était aller à eux pour -leur demander assistance; leur faire appel quand notre propre -connaissance et puissance de pensée nous trahit; pour être amenés par eux -jusqu'à une plus large vue—une conception plus pure—que la -nôtre propre, et, pour recevoir d'eux la jurisprudence des tribunaux et -cours de tous les temps au lieu de notre solitaire et inconsistante -opinion.</p> - -<p>Faisons cela maintenant. Voyons si les plus grands, les plus sages, les -<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -plus purs de cœur des hommes de toutes les époques sont tombés -d'accord dans une certaine mesure sur le point qui nous intéresse. -Écoutons le témoignage qu'ils ont laissé sur ce qu'ils ont tenu pour -la vraie dignité de la femme, et pour le genre de secours dont elle -doit être à l'homme.</p> - -<p>56. Et d'abord prenons Shakespeare.</p> - -<p>Notons d'abord, pour commencer, que, d'une manière générale, -Shakespeare n'a pas de héros; il n'a que des héroïnes. Je ne vois -pas, dans toutes ses pièces, un seul caractère complètement -héroïque, excepté l'esquisse assez sommaire de Henri V, exagérée -pour les besoins de la scène; et celle plus sommaire encore de -Valentine dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Dans les pièces -travaillées et parfaites vous n'avez pas de héros. Othello aurait pu -en être un, si sa simplicité n'avait été si grande que de se laisser -devenir la proie des plus basses machinations qui se trament autour de -lui; mais il est le seul caractère qui du moins approche de -l'héroïsme. Coriolan, César, Antoine se tiennent debout dans leur -force fêlée et tombent entraînés par leurs vanités;—Hamlet est -indolent et s'endort dans la spéculation<a name="FNanchor_157_1" id="FNanchor_157_1"></a><a href="#Footnote_157_1" class="fnanchor">[157]</a>; Roméo est un enfant -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> -sans patience; le Marchand de Venise se soumet languissamment à la -fortune adverse; Kent, dans le roi Lear, est entièrement noble de -cœur, mais trop rude et trop primitif pour être d'une utilité -véritable au moment critique et il tombe au rang d'un simple -domestique. Orlando, non moins noble, est toutefois dans son désespoir -le jouet du hasard, et il est conduit, réconforte, sauvé par -Rosalinde. Tandis qu'il n'y a guère de pièce dans laquelle nous ne -voyions une femme parfaite, inébranlable dans un grave espoir et un -infaillible dessein; Cordelia, Desdemone, Isabelle, Hermione, Imogène, -la reine Catherine, Perdita, Sylvia, Viola, Rosalinde, Hélène et la -dernière et peut-être la plus aimable, Virgilie, sont sans défauts; -conçues sur le plus haut modèle héroïque d'humanité.</p> - -<p>57. Puis en second lieu observez ceci. Les catastrophes<a name="FNanchor_158_1" id="FNanchor_158_1"></a><a href="#Footnote_158_1" class="fnanchor">[158]</a>, dans -chaque pièce, ont toujours pour cause la folie d'un homme; elles ne -sont rachetées, si elles le sont, que par la sagesse et la vertu d'une -femme, et si celle-ci fait défaut, elles ne sont pas rachetées. La -catastrophe où sombre le Roi Lear est due à son propre manque de -jugement, à son impatiente vanité, à sa méprise sur les caractères -de ses enfants. La vertu de sa seule vraie fille l'aurait sauvé des -outrages des autres, s'il ne l'avait lui-même chassée loin de lui. Et, -cela étant, elle le sauve presque.</p> - -<p>D'Othello<a name="FNanchor_159_1" id="FNanchor_159_1"></a><a href="#Footnote_159_1" class="fnanchor">[159]</a> je n'ai pas besoin de vous retracer l'histoire;—ni -<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -l'unique faiblesse de si puissant amour; ni l'infériorité de son sens -critique à celui même du personnage féminin de second plan dans la -pièce, cette Émilie qui meurt en lançant contre son erreur cette -déclaration sauvage: «Oh la brute homicide! Qu'est-ce qu'un tel fou -avait à faire d'une si bonne femme?»</p> - -<p>Dans Roméo et Juliette, l'habile et courageux stratagème de la femme -aboutit à une issue désastreuse par l'insoucieuse impatience de son -mari. Dans le Conte d'Hiver, et dans Cymbeline, le bonheur et -l'existence de deux maisons princières, le premier perdu depuis de -longues années, la seconde mise en péril de mort par la folie et -l'entêtement des maris, sont rachetés à la fin par la royale patience -et la sagesse des femmes. Dans Mesure pour Mesure, la honteuse injustice -du juge et la honteuse lâcheté du frère sont opposées à la -victorieuse véracité et à l'adamantine pureté d'une femme. Dans -Coriolan le conseil de la mère, mis en pratique à temps, eût sauvé -son fils de tout mal; l'oubli momentané où il le laisse est sa perte; -la prière de sa mère, exaucée à la fin, le sauve, non, à vrai dire, -de la mort, mais de la malédiction de vivre en destructeur de son pays.</p> - -<p>Et que dirais-je de Julia, fidèle malgré l'inconstance d'un amant qui -n'est qu'un enfant méchant?—d'Hélène, fidèle aussi malgré -l'impertinence et les injures d'un jeune fou?—de la patience d'Héro, -de l'amour de Béatrice et de la sagesse paisiblement dévouée de -«l'ignorante enfant<a name="FNanchor_160_1" id="FNanchor_160_1"></a><a href="#Footnote_160_1" class="fnanchor">[160]</a>» qui apparaît au milieu de l'impuissance, de -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> -l'aveuglement et de la soif de vengeance des hommes, comme un doux ange, -apportant le courage et le salut par sa présence et déjouant les pires -ruses du crime par ce qu'on s'imagine le plus manquer aux femmes, la -précision et l'exactitude de pensée.</p> - -<p>58. Observez, ensuite, que, parmi toutes les principales figures des -pièces de Shakespeare, il n'y a qu'une femme faible—Ophélie; et c'est -parce qu'elle manque à Hamlet au moment critique et n'est pas, et ne -peut pas être, par sa nature, un guide pour lui quand il en a besoin, -que survient l'amère catastrophe. Enfin, bien qu'il y ait trois types -méchants parmi les principales figures de femmes—Lady Macbeth, Regan -et Goneril—nous sentons tout de suite qu'elles sont de terribles -exceptions aux lois ordinaires de la vie; et, là encore, néfastes dans -leur influence en proportion même de ce qu'elles ont abandonné du -pouvoir d'action bienfaisante de la femme. Tel est, à grands traits, le -témoignage de Shakespeare sur la place et le caractère des femmes dans -la vie humaine. Il les représente comme des conseillères -infailliblement fidèles et sages—comme des exemples incorruptiblement -justes et purs—toujours puissants pour sanctifier, même quand elles -ne peuvent pas sauver.</p> - -<p>59. Non pas qu'il lui soit, en aucune manière, comparable dans la -connaissance de la nature de l'homme,—encore moins dans -l'intelligence des causes et du cours de la destinée,—mais seulement -parce qu'il est l'écrivain qui nous a ouvert le plus large aperçu sur les -conditions <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -et la mentalité moyenne de la société moderne, je vous demande de -recevoir maintenant le témoignage de Walter Scott<a name="FNanchor_161_1" id="FNanchor_161_1"></a><a href="#Footnote_161_1" class="fnanchor">[161]</a>.</p> - -<p>Je mets de côté ses premiers écrits purement romantiques en prose -comme sans valeur; et quoique ses premières poésies romantiques soient -très belles, leur témoignage n'a pas plus de poids que l'idéal d'un -enfant. Mais ses vraies œuvres, qui sont des études prises sur la vie -écossaise, portent en elles un témoignage véridique; et dans toute la -série de celles-là il y a seulement trois caractères d'hommes qui -atteignent au type héroïque<a name="FNanchor_162_1" id="FNanchor_162_1"></a><a href="#Footnote_162_1" class="fnanchor">[162]</a>.—Dandie -Dinmont<a name="FNanchor_163_1" id="FNanchor_163_1"></a><a href="#Footnote_163_1" class="fnanchor">[163]</a>, -Bob Boy<a name="FNanchor_164_1" id="FNanchor_164_1"></a><a href="#Footnote_164_1" class="fnanchor">[164]</a> -et Claverhouse; de ceux-ci, l'un est un fermier des frontières; l'autre -un maraudeur; le troisième, le soldat d'une mauvaise cause. Et ils -n'atteignent au type idéal de l'héroïsme que par leur courage et leur -<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -foi, unis à une puissance intellectuelle vigoureuse mais inculte ou -qu'ils appliquent de travers; tandis que ses caractères de jeunes gens -sont les nobles jouets d'un sort fantasque et c'est seulement grâce à -l'aide (ou aux hasards) de ce sort qu'ils survivent, sans les vaincre, -aux épreuves qu'ils endurent passivement. D'un caractère discipliné, -ou constant, ardemment attaché à un dessein sagement conçu, ou en -lutte contre les manifestations du mal ennemi, nettement défié et -résolument vaincu, il n'y a pas trace dans ses créations de jeunes -hommes. Tandis que dans ses types de femmes, dans les caractères -d'Ellen Douglas, de Flora Mac Ivor, de Rose Bradwardine<a name="FNanchor_165_1" id="FNanchor_165_1"></a><a href="#Footnote_165_1" class="fnanchor">[165]</a>, de -Catherine Seyton<a name="FNanchor_166_1" id="FNanchor_166_1"></a><a href="#Footnote_166_1" class="fnanchor">[166]</a>, -de Diane Vernon<a name="FNanchor_167_1" id="FNanchor_167_1"></a><a href="#Footnote_167_1" class="fnanchor">[167]</a>, -de Lilia Redgauntlet<a name="FNanchor_168_1" id="FNanchor_168_1"></a><a href="#Footnote_168_1" class="fnanchor">[168]</a>, -d'Alice Bridgenorth<a name="FNanchor_169_1" id="FNanchor_169_1"></a><a href="#Footnote_169_1" class="fnanchor">[169]</a>, -d'Alice Lee et de Jeanie Deans<a name="FNanchor_170_1" id="FNanchor_170_1"></a><a href="#Footnote_170_1" class="fnanchor">[170]</a>, avec -d'infinies variétés de grâce, de tendresse et de puissance -intellectuelle, nous trouvons toujours un sens infaillible de dignité -et de justice; un esprit de sacrifice inaccessible à la crainte, -prompt, infatigable, se dévouant à la simple apparence du devoir, à -plus forte raison à l'appel d'un devoir véritable; et, enfin, la -<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -patiente sagesse des affections longtemps contenues qui fait infiniment -plus que protéger leurs objets contre une erreur passagère; peu à peu -elle façonne, anime et exalte les caractères des amants indignes, si -bien qu'à la fin de l'histoire nous sommes tout juste capables, et pas -plus, d'avoir la patience d'écouter leurs succès immérités.</p> - -<p>De sorte que toujours, avec Scott comme avec Shakespeare, c'est la femme -qui protège, enseigne et guide le jeune homme; et jamais, en aucun cas, -ce n'est le jeune homme qui protège ou instruit sa maîtresse.</p> - -<p>60. Prenez maintenant, quoique plus brièvement, de plus graves -témoignages—ceux des grands Italiens et des Grecs. Vous connaissez -bien le plan du grand poème de Dante—c'est un poème d'amour qu'il -adresse à sa Dame morte;—un chant de bénédiction à celle qui a -veillé sur son âme. S'inclinant seulement jusqu'à la pitié, jamais -à l'amour, elle le sauve pourtant de la destruction,—le sauve de -l'enfer. Il va se perdre, pour l'éternité, dans son désespoir; elle -descend du ciel à son aide, et, pendant toute la durée de l'ascension -au Paradis, est son maître, se faisant pour lui l'interprète des -vérités les plus ardues, divines et humaines; et, en ajoutant les -réprimandes aux réprimandes, le conduit d'étoile en étoile<a name="FNanchor_171_1" id="FNanchor_171_1"></a><a href="#Footnote_171_1" class="fnanchor">[171]</a>.</p> - -<p>Je n'insisterai pas sur la conception de Dante; si je commençais, je ne -pourrais finir; d'ailleurs vous pourriez penser qu'elle n'est que le -<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -rêve arbitraire—et isolé—d'un cœur de poète. Aussi je veux -plutôt vous lire quelques vers d'un ouvrage sûrement composé par un -chevalier de Pise en l'honneur de sa dame vivante, pleinement -caractéristiques de la sensibilité des hommes les plus nobles du -XIII<sup>e</sup> siècle ou du commencement du XIVe, conservé entre tant -d'autres semblables témoignages de l'honneur et de l'amour chevaleresques -que Dante Rossetti a recueillis pour nous chez les anciens poètes -italiens:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Car voyez! ta loi ordonne</span><br /> -<span class="i0">Que mon amour soit manifestement</span><br /> -<span class="i3">De te servir et honorer:</span><br /> -<span class="i0">Et ainsi fais-je; et ma joie est parfaite,</span><br /> -<span class="i0">D'être accepté pour le serviteur de ta règle<a name="FNanchor_172_1" id="FNanchor_172_1"></a><a href="#Footnote_172_1" class="fnanchor">[172]</a>.</span><br /> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">À peine reçu, je suis dans le ravissement</span><br /> -<span class="i0">Depuis que ma volonté est ainsi dressée</span><br /> -<span class="i0">À servir, ô fleur de joie, ton excellence.</span><br /> -<span class="i0">Ni jamais, semble-t-il, rien ne pourra plus éveiller</span><br /> -<span class="i3">Une peine ou un regret.</span><br /> -<span class="i0">Mais en toi prend son appui chacune de mes pensées et</span><br /> -<span class="i8">de mes sensations</span><br /> -<span class="i0">Parce que de toi toutes les vertus jaillissent</span><br /> -<span class="i3">Comme d'une fontaine.</span><br /> -<span class="i0"><i>Ce qu'il y a dans les dons que tu fais, c'est la meilleure</i></span><br /> -<span class="i6"><i>et la plus profitable sagesse</i></span><br /> -<span class="i0"><i>Avec l'honneur sans défaillance.</i></span><br /> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">En toi chaque souverain bien habite séparément</span><br /> -<span class="i0">Remplissant la perfection de ton empire.</span><br /> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Dame, depuis que j'ai reçu ta plaisante image dans mon</span><br /> -<span class="i8">cœur,</span><br /> -<span class="i3">Ma vie s'est isolée</span><br /> -<span class="i0">Dans une brillante lumière, au pays de vérité.</span><br /> -<span class="i0">Elle qui jusqu'alors, à vrai dire,</span><br /> -<span class="i0">Avait tâtonné au milieu des ombres d'un lieu obscur</span><br /> -<span class="i0">Et pendant tant d'heures et de jours</span><br /> -<span class="i0">Avait à peine gardé le souvenir du bien.</span><br /> -<span class="i0">Mais maintenant mon servage</span><br /> -<span class="i0">T'appartient, et je suis plein de joie et de repos.</span><br /> -<span class="i0">C'est un homme que de la bête sauvage</span><br /> -<span class="i0">Tu as tiré, depuis que par ton amour je vis.»</span><br /> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p> - -<p>61. Vous pensez peut-être qu'un chevalier grec n'aurait pas placé la -femme aussi haut que cet amant chrétien. Sa soumission spirituelle à -ses lois n'aurait pas été sans doute aussi absolue; mais pour ce qui -est de leurs caractères, c'est seulement parce que vous n'auriez pu me -suivre aussi aisément, que je n'ai pas pris les femmes de l'antiquité -grecque au lieu de celles de Shakespeare; et par exemple comme suprême -idéal, comme type de la beauté et de la foi humaines, le simple cœur -de mère et d'épouse, d'Andromaque; la sagesse divine et pourtant -rejetée de Cassandre; la bonté enjouée et la simplicité d'une -existence de princesse, chez l'heureuse Nausicaa; la calme vie de -ménagère de Pénélope pendant qu'elle épie au loin la mer; la -piété patiente, intrépide et le dévouement sans espoir de la sœur -et de la fille chez Antigone; la tête inclinée d'Iphigénie -silencieuse comme un agneau; et enfin l'attente de la résurrection<a name="FNanchor_173_1" id="FNanchor_173_1"></a><a href="#Footnote_173_1" class="fnanchor">[173]</a> -rendue sensible à l'âme grecque quand revint de son propre tombeau -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -cette Alceste qui, pour sauver son époux, traversa sereinement -l'amertume de la mort.</p> - -<p>62. Maintenant je pourrais accumuler devant vous témoignages sur -témoignages, si j'en avais le temps. Je prendrais Chaucer et je vous -montrerais pourquoi il écrivit une légende des Bonnes Femmes<a name="FNanchor_174_1" id="FNanchor_174_1"></a><a href="#Footnote_174_1" class="fnanchor">[174]</a>; -mais non une légende de Bons Hommes. Je prendrais Spencer et vous -montrerais comment ses féeriques<a name="FNanchor_175_1" id="FNanchor_175_1"></a><a href="#Footnote_175_1" class="fnanchor">[175]</a> chevaliers sont quelquefois -trompés, et quelquefois vaincus; mais l'âme d'Una n'est jamais -obscurcie et l'épée de Brintomart n'est jamais brisée. Bien plus, je -pourrais remonter en arrière jusqu'à l'enseignement mythique des plus -anciens âges et vous montrer comment le grand peuple—dont il avait -été écrit que c'est par une de ses Princesses que serait élevé le -Législateur de toute la terre<a name="FNanchor_176_1" id="FNanchor_176_1"></a><a href="#Footnote_176_1" class="fnanchor">[176]</a>, et non par une femme de sa -race,—comment ce grand peuple Égyptien, le plus sage de tous les -peuples<a name="FNanchor_177_1" id="FNanchor_177_1"></a><a href="#Footnote_177_1" class="fnanchor">[177]</a>, donna à l'Esprit de la Sagesse la forme d'une Femme; et -dans sa main, comme symbole, la navette de la fileuse; et comment le nom -et la forme de cet esprit, adopté, adoré et obéi par les Grecs, -<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -devint cette Athèna au rameau d'olivier et au bouclier de nuages, à la -foi en qui vous devez, en descendant jusqu'à ce jour, tout ce que vous -tenez pour le plus précieux en art, en littérature, ou en modèles de -vertu nationale.</p> - -<p>63. Mais je ne veux pas m'égarer dans ces régions lointaines et -mythiques; je veux seulement vous demander d'accorder sa légitime -valeur au témoignage de ces grands poètes et des grands hommes du -monde entier, d'accord, comme vous le voyez, sur ce sujet. Je veux vous -demander si l'on peut supposer que ces hommes, dans les œuvres -capitales de leurs vies, n'ont fait que jouer avec des idées purement -fictives et fausses sur les relations de l'homme et de la femme; que -dis-je? bien pires que fictives ou fausses; car une chose peut être -imaginaire et cependant désirable, si toutefois elle est possible, mais -cela, leur idéal de la femme, n'est, d'après notre habituelle -conception des relations du mariage, rien moins que désirable. La -femme, disons-nous, ne doit ni nous guider, ni seulement penser par -elle-même. L'homme doit être toujours le plus sage; c'est à lui -d'être la pensée, la loi, c'est lui qui l'emporte par la connaissance, -et par la sagesse, comme par la puissance.</p> - -<p>64. N'est-il pas de quelque importance de nous faire une opinion sur -cette question? Sont-ce tous ces grands hommes qui se trompent ou nous? -Shakespeare et Eschyle, Dante et Homère ne font-ils qu'habiller des -poupées pour nous; ou, pire que des poupées, des visions hors nature -dont la réalisation, si elle était possible, amènerait l'anarchie -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -dans tous les foyers et ruinerait l'affection dans tous les cœurs? -Mais, si vous pouvez supposer cela, consultez enfin l'évidence des -faits, telle que nous la fournit le cœur humain lui-même. Dans tous -les âges chrétiens qui ont été remarquables par la pureté ou par le -progrès, il y eut l'absolue dévotion d'une fanatique obéissance -vouée par l'amant à sa maîtresse, Je dis obéissance; non pas -seulement un enthousiasme et un culte purement imaginatifs; mais une -entière soumission, recevant de la femme aimée, si jeune soit-elle, -non seulement l'encouragement, la louange et la récompense du labeur, -mais, dans tout choix difficile à faire ou toute question ardue à -trancher, la direction de tout labeur. Cette chevalerie aux abus et à -la dégradation de laquelle nous pouvons faire remonter la -responsabilité de tout ce qui s'est produit depuis de cruel dans la -guerre, d'injuste dans la paix, de corrompu et de bas dans les relations -domestiques; dont l'originale pureté et la puissance organisèrent la -défense de la foi, de la loi et de l'amour; cette chevalerie, dis-je, -donnait comme base à sa conception d'une vie d'honneur la soumission du -jeune chevalier aux ordres—même si ces ordres étaient dictés par un -caprice—de sa dame. Et cela, parce que ceux qui la fondèrent savaient -que la première et indispensable impulsion d'un cœur vraiment instruit -et chevaleresque se trouve dans une aveugle obéissance à sa dame; que -là où cette vraie foi et cet esclavage ne sont pas, seront toutes les -passions perverses et malfaisantes; et que dans cette obéissance ravie -à l'unique amour de sa jeunesse est pour tout homme la sanctification -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -de sa force et la continuité de ses desseins. Et cela non qu'une telle -obéissance reste tutélaire ou honorable, si elle est rendue à celle -qui en est indigne; mais parce qu'il devrait être impossible à un -jeune homme vraiment noble—et qu'il lui est, de fait, impossible s'il -a été formé au bien—d'aimer une femme aux doux avis de qui il ne -pourrait se fier, ou dont les ordres suppliants pourraient le laisser -hésitant à leur obéir.</p> - -<p>65. Je n'argumenterai pas davantage là-dessus, car j'estime que c'est à -la fois à votre expérience qu'il faut laissera connaître de ce qui -fut et à votre cœur, de ce qui doit être. Vous ne pensez certainement -pas que la coutume pour le chevalier de se faire agrafer son armure par -la main même de sa dame était le simple caprice d'une mode romanesque. -C'est le symbole d'une vérité éternelle—que l'armure de l'âme ne -tient jamais bien au cœur si ce n'est pas une main de femme qui l'a -attachée. Et c'est seulement si elle l'a attaché trop lâche que -l'honneur de l'homme fléchit.</p> - -<p>Ne connaissez-vous pas ces vers charmants? Je voudrais les voir sus par -toutes les jeunes femmes d'Angleterre:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Ah! la femme prodigue—elle qui pouvait</span><br /> -<span class="i0">À sa douce personne mettre son prix</span><br /> -<span class="i0">Sachant qu'il n'avait pas à choisir, mais à payer,</span><br /> -<span class="i0">Comment a-t-elle vendu au rabais le Paradis!</span><br /> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Comment a-t-elle donné pour rien son présent sans prix,</span><br /> -<span class="i0">Comment a-t-elle pillé le pain et gaspillé le vin,</span><br /> -<span class="i0">Qui, consommés l'un et l'autre avec une sage économie,</span><br /> -<span class="i0">De brutes auraient fait des hommes, et d'hommes des</span><br /> -<span class="i8">dieux<a name="FNanchor_178_1" id="FNanchor_178_1"></a><a href="#Footnote_178_1" class="fnanchor">[178]</a>.»</span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span></p> - -<p>66. Tout ceci, concernant les relations des amants, je crois que vous -l'accepterez volontiers. Mais ce dont nous doutons trop souvent, c'est -qu'il soit bon de continuer ces relations pendant toute la durée de la -vie. Nous pensons qu'elles conviennent entre amant et maîtresse, non -entre mari et femme. Cela revient à dire que nous pensons qu'un -respectueux et tendre hommage est dû à celle de l'affection de qui -nous ne sommes pas encore sûrs, et dont nous ne discernons que -partiellement et vaguement le caractère; et que le respect et l'hommage -doit disparaître quand l'affection, tout entière, sans restriction est -devenue nôtre, et quand le caractère a été par nous si bien -pénétré et éprouvé que nous ne craignons pas de lui confier le -bonheur de notre vie. Ne voyez-vous pas ce que ce raisonnement a de vil -autant que d'absurde? Ne sentez-vous pas que le mariage, partout où il -y a vraiment mariage, n'est rien que le sceau et la consécration du -passage d'un éphémère à un indestructible dévouement et d'un -inconstant à un éternel amour?</p> - -<p>67. Mais comment, demanderez-vous, l'idée d'un rôle de guide pour la -femme est-elle conciliable avec l'entière soumission féminine? -Simplement en ce que ce rôle est de guider vers le but et non de le -<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -déterminer. Laissez-moi vous montrer comment ces deux pouvoirs me -paraissent devoir être distingués l'un de l'autre. Nous sommes -absurdes et d'une absurdité sans excuse quand nous parlons de «la -supériorité» d'un sexe sur l'autre, comme s'ils pouvaient être -comparés en des choses similaires. Chacun possède ce que l'autre n'a -pas; chacun complète l'autre et est complété par lui; en rien ils ne -sont semblables, et le bonheur et la perfection de chacun a pour -condition que l'un réclame et reçoive de l'autre ce que seul il peut -lui donner.</p> - -<p>68. Voici maintenant leurs caractères distinctifs. Le pouvoir de -l'homme consiste à agir, à aller de l'avant, à protéger. Il est -essentiellement l'être d'action, de progrès, le créateur, le -découvreur, le défenseur. Son intelligence est tournée à la -spéculation et à l'invention, son énergie aux aventures, à la guerre -et à la conquête, partout où la guerre est juste et la conquête -nécessaire. Mais la puissance de la femme est de régner, non de -combattre, et son intelligence n'est ni inventive ni créatrice, mais -tout entière d'aimable ordonnance, d'arrangement et de décision. Elle -perçoit les qualités des choses, leurs aspirations, leur juste place. -Sa grande fonction est la louange. Elle reste en dehors de la lutte, -mais avec une justice infaillible décerne la couronne de la lutte. Par -son office et sa place, elle est protégée du danger et de la -tentation. L'homme, dans son rude labeur en plein monde, trouve sur son -chemin les périls et les épreuves de toute sorte; à lui donc les -défaillances, les fautes, l'inévitable erreur, à lui d'être blessé -<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -ou vaincu, souvent égaré, et toujours endurci. Mais il garde la femme -de tout cela. Au dedans de sa maison qu'elle gouverne, à moins qu'elle -n'aille les chercher, il n'y a pas de raison qu'entre ni danger, ni -tentation, ni cause d'erreur ou de faute. En ceci consiste -essentiellement le foyer qu'il est le lieu de la paix, le refuge non -seulement contre toute injustice, mais contre tout effroi, doute et -désunion. Pour autant qu'il n'est pas tout cela, il n'est pas le foyer; -si les anxiétés de la vie du dehors pénètrent jusqu'à lui, si la -société frivole du dehors, composée d'inconnus, d'indifférents ou -d'ennemis, reçoit du mari ou de la femme la permission de franchir son -seuil, il cesse d'être le foyer. Il n'est plus alors qu'une partie de -ce monde du dehors que vous avez couverte d'un toit, et où vous avez -allumé un feu. Mais dans la mesure où il est une place sacrée, un -temple vestalien, un temple du cœur sur qui veillent les Dieux -Domestiques devant la face desquels ne peuvent paraître que ceux qu'ils -peuvent recevoir avec amour, pour autant qu'il est cela, que le toit et -le feu ne sont que les emblèmes d'une ombre et d'une flamme plus -nobles, l'ombre du rocher sur une terre aride<a name="FNanchor_179_1" id="FNanchor_179_1"></a><a href="#Footnote_179_1" class="fnanchor">[179]</a> et la lumière du -phare sur une mer démontée; pour autant il justifie son nom et mérite -sa gloire de Foyer.</p> - -<p>Et partout où va une vraie épouse, le foyer est toujours autour -d'elle. Il peut n'y avoir au-dessus de sa tête que les étoiles; il -peut n'y avoir à ses pieds d'autre feu que le ver luisant dans l'herbe -humide de la nuit; le foyer n'en est pas moins partout où elle est; et -<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -pour une femme noble il s'étend loin autour d'elle, plus précieux que -s'il était lambrissé de cèdre<a name="FNanchor_180_1" id="FNanchor_180_1"></a><a href="#Footnote_180_1" class="fnanchor">[180]</a> ou peint de vermillon, répandent -au loin sa calme lumière, pour ceux qui sans lui n'auraient pas de -foyer.</p> - -<p>69. Telle, donc, je crois être, et ne voulez-vous pas reconnaître -qu'elle l'est en effet, la vraie place et le vrai rôle de la femme. -Mais ne voyez-vous pas que, pour les remplir, elle doit—autant qu'on -peut user d'un pareil terme pour une créature humaine,—être incapable -d'erreur? Aussi loin qu'elle règne, tout doit être juste, ou rien ne -l'est. Elle doit être patiemment, incorruptiblement bonne; instinctivement, -infailliblement sage—sage non en vue du développement -d'elle-même, mais du renoncement à elle-même: sage, non pour se -mettre au-dessus de son mari, mais pour ne jamais faiblir à son coté; -sage non avec l'étroitesse d'un orgueil insolent et sec, mais avec la -douceur passionnée d'un dévouement modeste, infiniment variable parce -qu'il peut s'appliquer à tout—la vraie mobilité de la femme. Dans son -sens profond «La Donna e mobile<a name="FNanchor_181_1" id="FNanchor_181_1"></a><a href="#Footnote_181_1" class="fnanchor">[181]</a>», mais non pas «Qual piùm'al -vento»; elle n'est pas non plus «variable comme l'ombre faite par le -tremble léger et frissonnant<a name="FNanchor_182_1" id="FNanchor_182_1"></a><a href="#Footnote_182_1" class="fnanchor">[182]</a>», mais variable comme la lumière, -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -que multiplie sa pure et sereine réfraction afin qu'elle puisse -s'emparer de la couleur de tout ce qu'elle touche et l'exalter.</p> - -<p>70. J'ai essayé jusqu'ici de vous montrer quelle devrait être la place -et quel le rôle de la femme. Nous devons maintenant aborder un second -point: quel est le genre d'éducation qui la rendra capable de les -remplir. Et si vous trouvez vraie la conception de son office et de sa -dignité que je vous ai exposée, il ne sera pas difficile de tracer le -plan de l'éducation qui la préparera à l'un et l'élèvera jusqu'à -l'autre.</p> - -<p>Le premier de nos devoirs envers elle,—aucune personne raisonnable -ne peut en douter—est de lui assurer une éducation et des exercices -physiques qui affermissent sa santé et perfectionnent sa beauté; le -type le plus élevé de cette beauté étant impossible à atteindre -sans la splendeur de l'activité physique et d'une force délicate. -Perfectionner sa beauté, dis-je, et en accroître le pouvoir; elle ne -peut être trop puissante ni répandre trop loin sa lumière sacrée; -seulement rappelez-vous que la liberté des mouvements du corps est -impuissante à produire la beauté sans une liberté correspondante du -cœur. Il est deux passages d'un poète<a name="FNanchor_183_1" id="FNanchor_183_1"></a><a href="#Footnote_183_1" class="fnanchor">[183]</a> qui se distingue, il me -semble, entre tous—non par sa puissance, mais par son exquise -<i>vérité</i>, et qui vous montreront la source et vous décriront en peu -<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -de mots tout l'accomplissement de la beauté féminine. Je vais vous -lire les strophes introductrices, mais la dernière est la seule sur -laquelle je tienne à appeler spécialement votre attention:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Trois ans elle crût sous le soleil et l'ondée.</span><br /> -<span class="i0">Alors Nature dit: «Une plus aimable fleur</span><br /> -<span class="i0">Sur terre ne fut jamais semée;</span><br /> -<span class="i0">Cette enfant pour moi-même je prendrai;</span><br /> -<span class="i0">Elle sera mienne, et je formerai</span><br /> -<span class="i0">Une dame issue de moi seule.</span><br /> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Moi-même pour ma chérie je serai</span><br /> -<span class="i0">À la fois la loi et l'impulsion; et avec moi</span><br /> -<span class="i0">La fillette, dans le rocher et dans la plaine,</span><br /> -<span class="i0">Dans la terre et le ciel, dans la clairière et le bocage,</span><br /> -<span class="i0">Sentira à veiller sur elle un pouvoir</span><br /> -<span class="i0">Tantôt excitateur et tantôt réprimant.</span><br /> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Les flottants nuages leur majesté prêteront</span><br /> -<span class="i0">À elle, pour elle le saule se courbe;</span><br /> -<span class="i0">Ni elle ne manquera de discerner</span><br /> -<span class="i0">Même dans le mouvement de la tempête</span><br /> -<span class="i0">La grâce qui moulera ses formes de jeune fille</span><br /> -<span class="i0">Par une silencieuse sympathie;</span><br /> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Et <i>des sentiments vitaux de joie</i></span><br /> -<span class="i0">Élèveront sa forme jusqu'à une royale stature,</span><br /> -<span class="i0">Gonfleront son sein virginal;</span><br /> -<span class="i0">De telles pensées à Lucie je donnerai</span><br /> -<span class="i0">Pendant qu'elle et moi ensemble nous vivrons</span><br /> -<span class="i0">Ici dans cet heureux vallon.»</span> -</div></div> - - -<p>«Des sentiments <i>vitaux</i> de joie», remarquez-le. Il y a de mortels -sentiments de joie; mais ceux qui sont naturels sont vitaux, -nécessaires à la vraie vie.</p> - -<p>Et ils seront des sentiments de joie, s'ils sont vitaux. Ne croyez pas -pouvoir rendre une jeune fille gracieuse, si vous ne la rendez pas -heureuse. Il n'y a pas une contrainte imposée aux bons sentiments -<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -naturels d'une jeune fille—il n'y a pas d'obstacle mis à ses -instincts d'amour ou d'effort—qui ne reste indélébilement écrit sur -ses traits, avec une dureté qui est d'autant plus pénible qu'elle ôte -leur éclat aux yeux de l'innocence et son charme au front de la vertu.</p> - -<p>71. Voilà pour les moyens; maintenant notez bien la fin. Empruntez au -même poète une parfaite description de la beauté de la femme.</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Une contenance en laquelle se rencontrent</span><br /> -<span class="i0">De doux souvenirs, des promesses aussi douces.»</span><br /> -</div></div> - - -<p>Le charme parfait d'une contenance de femme peut consister seulement en -cette paix majestueuse qui est fondée sur le souvenir des années -heureuses et utiles, pleines de doux souvenirs; et de son union avec -cette jeunesse peut-être plus émouvante qui contient encore le germe -de tant de renouvellements et de tant de promesses, au cœur toujours -ouvert, modeste à la fois et brillante de l'espoir de choses meilleures -à acquérir et à donner. Il n'y a pas de vieillesse tant que -subsistent ces promesses.</p> - -<p>72. Ainsi donc, vous avez premièrement à modeler son enveloppe -physique, et ensuite, quand la force qu'elle acquerra vous le permettra, -à remplir et pétrir son esprit avec toutes les connaissances et toutes -les pensées qui pourront tendre à affermir son instinct naturel de la -justice et affiner son sens inné de l'amour.</p> - -<p>Toutes les connaissances devront lui être données qui la rendront plus -capable de comprendre l'œuvre de l'homme et même d'y aider; et -cependant elles devront lui être données non en tant que -<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -connaissances—non comme si cela lui était ou pouvait lui être un but -que de connaître; il n'en est d'autre pour elle que sentir et juger; il -n'est aucunement important en tant que ce pourrait être une raison -d'orgueil ou d'une plus grande perfection en elle, qu'elle sache -plusieurs langues ou une seule; mais il l'est infiniment, qu'elle soit -capable de montrer de la bonté à un étranger, et de comprendre la -douceur des paroles d'un étranger. Il n'est aucunement important pour -sa propre valeur ou dignité qu'elle soit versée dans telle ou telle -science; mais il l'est infiniment qu'elle puisse être élevée dans des -habitudes de pensée exactes; qu'elle puisse comprendre la -signification, la nécessité et la beauté des lois naturelles; et -suivre au moins un des sentiers des recherches scientifiques jusqu'au -seuil de cette amère Vallée d'Humiliation<a name="FNanchor_184_1" id="FNanchor_184_1"></a><a href="#Footnote_184_1" class="fnanchor">[184]</a>, dans laquelle seuls -les plus sages et les plus courageux des hommes peuvent descendre, se -tenant eux-mêmes pour d'éternels enfants, ramassent des galets sur une -grève infinie<a name="FNanchor_185_1" id="FNanchor_185_1"></a><a href="#Footnote_185_1" class="fnanchor">[185]</a>. Il est de peu de conséquence qu'elle sache la -<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -situation géographique d'un plus ou moins grand nombre de villes, ou la -date de plus ou moins d'événements, ou les noms de plus ou moins de -personnages célèbres;—ce n'est pas le but de l'éducation de -convertir la femme en dictionnaire; mais il est profondément -nécessaire qu'on lui ait appris à pénétrer avec sa personnalité -entière dans l'histoire qu'elle lit; à garder de ses passages une -peinture vraiment vivante, dans sa brillante imagination; à saisir avec -sa finesse instinctive le pathétique des faits eux-mêmes et le -tragique de leur enchaînement que l'historien fait disparaître trop -souvent sous des raisonnements qui les éclipsent et par la manière -dont il prend soin de les disposer;—c'est son rôle à elle de suivre -à la trace l'équité voilée des divines récompenses et de -débrouiller du regard, à travers les ténèbres, l'écheveau du fil de -feu qui unit la faute au châtiment. Mais par-dessus tout, on devra lui -apprendre à étendre les limites de sa sympathie à cette histoire qui -se fait pour toujours tandis que s'écoulent les moments où -paisiblement elle respire; et aux malheurs de notre temps qui, s'ils -n'étaient pas, comme il le faut, pleures par elle, ne pourraient plus -revivre un jour. Elle doit s'exercer elle-même à imaginer quel en -serait l'effet sur son âme et sur sa conduite, si elle était chaque -jour mise en présence de la souffrance qui n'est pas moins réelle -parce qu'elle est cachée à sa vue. On devra lui apprendre à mesurer -<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -un peu le néant du petit monde où elle vit et aime, par rapport au -monde où Dieu vit et aime<a name="FNanchor_186_1" id="FNanchor_186_1"></a><a href="#Footnote_186_1" class="fnanchor">[186]</a>; et solennellement on devra lui -apprendre à s'efforcer que ses pensées religieuses ne s'affaiblissent -pas en proportion du nombre de ceux qu'elles embrassent et que sa -prière ne soit pas moins ardente que si elle implorait le soulagement -d'un mal immédiat pour son mari ou son enfant, quand elle la dit pour -les multitudes de ceux qui n'ont personne pour les aimer, quand c'est la -prière «pour ceux qui sont désolés et accablés<a name="FNanchor_187_1" id="FNanchor_187_1"></a><a href="#Footnote_187_1" class="fnanchor">[187]</a>».</p> - -<p>73. Jusqu'ici, je le crois, j'ai rencontré votre assentiment; -peut-être ne serez-vous plus avec moi dans ce que je crois d'une -impérieuse nécessité de vous dire. Il est une science dangereuse pour les -femmes—une science qu'on doit les mettre en garde de toucher d'une -main profane—celle de la théologie. Étrange, et lamentablement -étrange! que pendant qu'elles sont assez modestes pour douter de leurs -capacités et s'arrêter sur le seuil de sciences où chaque pas est -assuré et s'appuie sur des démonstrations, elles plongent la tête la -première, et sans un soupçon de leur incompétence, dans cette science -devant laquelle les plus grands hommes ont tremblé, où se sont -égarés les plus sages. Étrange, de les voir complaisamment et -<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -orgueilleusement entasser tout ce qu'il y a de vices et de sottise en -elles, d'arrogance, d'impertinence et d'aveugle incompréhension, pour -en faire un seul amer paquet de myrrhe sacrée. Étrange, pour des -créatures nées pour être l'Amour visible, que, là où elles peuvent -le moins connaître, elles commencent avant tout par condamner et -pensent se recommander elles-mêmes auprès de leur Maître, en se -hissant sur les degrés de Son trône de Juge pour le partager avec Lui. -Plus étrange que tout, qu'elles se croient guidées par l'Esprit du -Consolateur dans des habitudes d'esprit devenues chez elles de purs -éléments de désolation pour leur foyer et qu'elles osent convertir -les Dieux hospitaliers du Christianisme en de vilaines idoles de leur -fabrication; poupées spirituelles qu'elles attiferont selon leur -caprice, et desquelles leurs maris se détourneront avec une méprisante -tristesse de peur d'être couverts d'imprécations s'ils les brisaient.</p> - -<p>74. Je crois donc, à part cette exception, qu'une éducation de jeune -fille comporte, comme classes et comme programmes, à peu près les -mêmes études qu'une éducation de jeune homme, mais dirigées dans un -esprit entièrement différent. Une femme, quel que soit son rang dans -la vie, devrait savoir tout ce que son mari aura vraisemblablement à -savoir, mais elle doit le savoir d'une autre manière. Lui doit -posséder les principes, et pouvoir approfondir sans cesse, là ou elle -n'aura que des notions générales et d'un usage quotidien et pratique. -Non qu'il ne puisse être souvent plus sage pour les hommes d'apprendre -les choses selon cette méthode en quelque sorte féminine, pour les -besoins de chaque jour, et d'aller chercher de préférence les -instruments de discipline et de formation de leurs esprits dans les -études spéciales qui, plus tard, pourront leur servir dans leur -<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -profession. Mais d'une manière générale un homme devrait savoir toute -langue ou toute science qu'il apprend, à fond;—tandis qu'une femme -devrait savoir de la même langue ou science seulement ce qu'il lui faut -pour être capable de sympathiser avec les joies de son mari et avec -celles de ses meilleurs amis.</p> - -<p>75. Cependant, remarquez-le, elle ne doit toucher à aucune étude -qu'avec une exactitude exquise. Il y a une immense différence entre des -connaissances élémentaires et des connaissances superficielles, entre -un ferme commencement et un infirme essai de tout embrasser. Une femme -aidera toujours son mari par ce qu'elle sait, si peu de chose qu'elle -sache; mais par ce qu'elle sait à moitié ou de travers, elle ne fera -que l'agacer. Et en réalité s'il devait y avoir quelque différence -entre une éducation de fille et une de garçon, je dirais que des deux -la jeune fille devrait être dirigée plus tôt, comme son intelligence -mûrit plus vite, vers les sujets profonds et graves; que le genre de -littérature qui lui convient est non pas plus frivole, mais au -contraire moins déterminé en vue d'ajouter des qualités de patience -et de sérieux à ses dons naturels de piquante pénétration de pensée -et de vivacité d'esprit; et aussi de la maintenir à une altitude et -dans une pureté de pensée très grandes. Je n'entre maintenant dans -aucune question de choix de livres. Assurons-nous seulement qu'ils ne -tombent pas en tas sur ses genoux du paquet du cabinet de lecture, -humides encore de la dernière et légère écume de la fontaine de la -folie.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span></p> - -<p>76. Ni même de la fontaine de l'esprit; car, pour ce qui concerne cette -tentation maladive de lire des romans, ce n'est pas tant ce qu'il y a de -mauvais dans le roman lui-même que nous devons craindre que l'intérêt -qu'il excite. Le roman le plus faible n'est pas aussi malsain pour le -cerveau que les basses formes de la littérature religieuse exaltée, et -le plus mauvais roman est moins corrupteur que la fausse histoire, la -fausse philosophie et les faux écrits politiques. Mais le meilleur -roman devient dangereux, si, par l'excitation qu'il provoque, il rend -inintéressant le cours ordinaire de la vie, et développe la soif -morbide de connaître sans profit pour nous des scènes dans lesquelles -nous ne serons jamais appelés à jouer un rôle.</p> - -<p>77. Je parle des bons romans seulement; et notre moderne littérature -est particulièrement riche en de tels romans, dans tous les genres. -Bien lus, en effet, ces livres sont d'une utilité réelle, n'étant -rien moins que des traités d'anatomie et de chimie morales; des études -de la nature humaine considérée dans ses éléments. Mais j'attache -une mince importance à cette fonction; ils ne sont presque jamais lus -assez sérieusement pour qu'il leur soit permis de la remplir. Le plus -qu'ils puissent faire habituellement pour leurs lectrices est -d'accroître quelque peu la douceur chez les charitables et l'amertume -chez les envieuses; car chacune trouvera dans un roman un aliment pour -ses dispositions innées. Celles qui sont naturellement orgueilleuses et -jalouses apprendront de Thackeray à mépriser l'humanité; celles qui -<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> -sont naturellement bonnes, à la plaindre; et celles qui sont -naturellement légères, à en rire. De même les romans peuvent nous -rendre un très grand service spirituel, en faisant vivre devant nous -une vérité humaine que nous avions jusque-là obscurément conçue; -mais la tentation du pittoresque dans la composition est si grande que, -souvent, les meilleurs auteurs de fictions ne peuvent y résister; et le -tableau qu'ils nous donnent des choses est si forcé, ne montre -tellement qu'un côté des choses que sa vivacité même est plutôt un -mal qu'un bien.</p> - -<p>78. Sans pour cela prétendre le moins du monde à essayer ici de -déterminer à quel point la lecture des romans doit être permise, -laissez-moi du moins vous affirmer très clairement ceci, que,—quels -que soient les ouvrages qu'on lise, que ce soit des romans, de la -poésie ou de l'histoire—ils devront être choisis non parce qu'on n'y -trouve rien de mal, mais pour ce qu'ils contiennent de bien. Le mal que -le hasard a pu éparpiller, çà et là, ou cacher dans un livre -puissant ne fera jamais de mal à une noble fille<a name="FNanchor_188_1" id="FNanchor_188_1"></a><a href="#Footnote_188_1" class="fnanchor">[188]</a>; mais le vide -<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -d'un auteur l'oppresse et son aimable nullité l'abaisse. Mais si elle -peut avoir accès dans une bonne bibliothèque de livres anciens et -classiques, il n'y a plus besoin de choix du tout. Mettez la revue et le -roman du jour hors du chemin de votre fille; lâchez-la en liberté dans -la vieille bibliothèque les jours de pluie, et laissez-l'y seule. Elle -saura trouver ce qui est bon pour elle; vous ne le pourriez pas: car -c'est précisément la différence entre la formation d'un caractère de -fille et de garçon.—Vous pouvez tailler un garçon et lui donner la -forme que vous voulez<a name="FNanchor_189_1" id="FNanchor_189_1"></a><a href="#Footnote_189_1" class="fnanchor">[189]</a>, comme vous feriez d'une rose, ou le forger -avec le marteau, s'il est d'une meilleure sorte, comme vous feriez pour -une pièce de bronze. Mais vous ne pouvez jamais donner par le marteau -à une jeune fille quelque forme que ce soit. Elle croît comme fait une -fleur—sans soleil, elle se fanera; elle déclinera sur sa tige, comme -un narcisse, si vous ne lui donnez pas assez d'air; elle peut tomber et -souiller sa tête dans la poussière si vous la laissez sans appui à -certains moments de sa vie; mais vous ne l'enchaînerez jamais; il faut -<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -qu'elle prenne sa gracieuse forme à elle, son chemin à elle, si elle -doit en prendre aucun, et d'âme et de corps, il faut qu'elle ait -toujours:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Son allure légère et libre de femme d'intérieur</span><br /> -<span class="i0">Et ses pas d'une liberté virginale<a name="FNanchor_190_1" id="FNanchor_190_1"></a><a href="#Footnote_190_1" class="fnanchor">[190]</a>.»</span><br /> -</div></div> - - -<p>Lâchez-la, dis-je, dans la bibliothèque comme vous feriez d'un faon -dans la campagne. Il connaît les herbes nuisibles vingt fois mieux que -vous, et les bonnes aussi; et broutera quelques herbes amères et -piquantes, bonnes pour lui (ce dont vous n'auriez pas eu le plus léger -soupçon).</p> - -<p>79. Pour ce qui est de l'art, mettez les plus beaux modèles sous ses -yeux, et faites en sorte que, dans tous les arts auxquels elle se -livrera, son savoir soit si exact et si approfondi qu'elle soit encore -plus capable de comprendre que d'exécuter. Les plus beaux modèles, -ai-je dit; j'entends par là les plus vrais, les plus simples et les -plus utiles. Faites attention à ces épithètes: elles conviennent à -tous les arts. Faites-en l'épreuve pour la musique, où vous devez -penser qu'elles s'appliquent le moins. J'ai dit les plus vrais, ceux où -les notes serrent de plus près et expriment le plus fidèlement la -signification des paroles, ou le caractère de l'émotion voulue; les -plus simples aussi, ceux où le sens et l'intention mélodique sont -<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -rendus avec aussi peu de notes et aussi significatives que possibles; -les plus utiles enfin: cette musique qui fait les fortes paroles plus -belles, qui les fait chanter dans nos mémoires chacune dans la gloire -unique de sa sonorité, et qui nous les appuie le plus près du cœur -pour l'heure où nous aurons besoin d'elles.</p> - -<p>80. Et ce n'est pas seulement pour les programmes et le plan, mais c'est -surtout pour l'esprit des études, qu'il faut vous appliquer à rendre -l'éducation d'une fille aussi sérieuse que celle d'un garçon. Vous -élevez vos filles comme si elles étaient destinées à être des -objets d'étagères, et ensuite vous vous plaignez de leur frivolité. -Ne les traitez pas moins bien que leurs frères; faites appel chez elles -aux mêmes grands instincts vertueux; à elles aussi apprenez que le -courage et la vérité sont les piliers de leur être; pensez-vous -qu'elles ne répondront pas à cet appel, braves et vraies comme elles -sont, même à cette heure où vous savez qu'il n'est guère d'école de -filles dans ce royaume chrétien où le courage et la sincérité des -enfants ne soit tenue pour une chose moitié moins importante que leur -manière d'entrer dans une chambre, et où toutes les idées de la -société touchant le mode de leur établissement dans la vie n'est qu'une -peste contagieuse de couardise et d'imposture—de couardise parce -que vous n'osez pas les laisser vivre, ou aimer, autrement qu'au gré de -leurs voisins, et d'imposture, parce que vous mettez pour servir les -fins de votre orgueil à vous, tout l'éclat des pires vanités de ce -monde sous les yeux de vos filles, au moment même où tout le bonheur -<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -de leur existence à venir dépend de leur force de résistance à se -laisser éblouir.</p> - -<p>81. Et donnez-leur enfin non seulement de nobles préceptes, mais de -nobles précepteurs. Vous prenez quelque peu garde avant d'envoyer votre -fils au collège à l'espèce d'homme que peut être son professeur, et -quelque espèce d'homme qu'il soit, vous lui donnez du moins pleine -autorité sur votre fils et lui témoignez vous-même certain respect; -s'il vient dîner chez vous, vous ne le mettez pas à une petite table; -vous savez aussi que, au collège, le maître immédiat de votre enfant -est sous la direction d'un plus haut maître, pour lequel vous avez le -plus entier respect. Vous ne traitez pas le doyen de Christ Church ou le -Directeur de la Trinité comme vos inférieurs.</p> - -<p>Mais quels maîtres donnez-vous à vos filles et quel respect -témoignez-vous à ces maîtres que vous avez choisis? Pensez-vous -qu'une fillette estimera que sa conduite personnelle, et le -développement de son esprit soient choses d'une grande importance quand -vous confiez l'entière formation de son être moral et intellectuel à -une personne que vous laissez traiter par vos domestiques avec moins -d'égards que votre femme de charge (comme si le soin de l'âme de votre -enfant était une charge moins importante que celui des confitures et de -l'épicerie) et à qui vous-même pensez conférer un honneur en lui -permettant quelquefois le soir de venir s'asseoir au salon<a name="FNanchor_191_1" id="FNanchor_191_1"></a><a href="#Footnote_191_1" class="fnanchor">[191]</a>?</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span></p> - -<p>82. Tel est donc le rôle de la littérature, considérée en tant -qu'elle peut être une aide pour elle,—tel le rôle de l'art. Mais il -est encore une autre aide sans laquelle elle ne peut rien, une aide, -qui, à elle seule, a fait quelquefois plus que toutes les autres -influences—l'aide de la sauvage et belle nature. Écoutez ceci, sur -l'éducation de Jeanne d'Arc.</p> - -<p>«L'éducation de cette pauvre fille fut humble au regard de l'esprit du -jour; fut ineffablement haute au regard d'une philosophie plus pure et -mauvaise pour notre époque, seulement parce qu'elle est trop élevée -pour elle...</p> - -<p>«Après ses avantages spirituels, elle fut redevable surtout aux -avantages de sa situation. La fontaine de Domrémy était à l'orée -d'une immense forêt, et celle-ci était hantée à un tel point par les -fées que le curé était obligé d'aller dire la messe là une fois -l'an, à seules fins de les contenir dans de décentes bornes...</p> - -<p>«Mais les forêts de Domrémy—elles étaient les gloires de la -contrée, parce qu'en elles séjournaient de mystérieux pouvoirs et -d'antiques secrets qui planaient sur elle en une puissance tragique; il -y avait là des abbayes avec leurs verrières «semblables aux temples -mauresques des Hindous» qui exerçaient leurs prérogatives princières -<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> -jusqu'en Touraine et dans les diètes germaniques. Elles avaient leurs -douces sonneries de cloches qui perçaient les forêts à bien des -lieues le matin et le soir et chacune avait sa rêveuse légende.</p> - -<p>«Assez peu nombreuses et assez disséminées étaient ces abbayes, pour -ne troubler à aucun degré la profonde solitude de la région; pourtant -assez nombreuses pour déployer un réseau ou une tente de chrétienne -sainteté sur ce qui eût paru sans cela un désert païen<a name="FNanchor_192_1" id="FNanchor_192_1"></a><a href="#Footnote_192_1" class="fnanchor">[192]</a>.»</p> - -<p>Maintenant, vous ne pouvez pas, il est vrai, avoir ici, en Angleterre, -des bois de dix-huit milles de rayon du centre à la lisière; mais vous -pourriez peut-être tout de même garder une fée ou deux pour vos -enfants, si vous aviez envie d'en garder. Mais en avez-vous réellement -envie? Supposez que vous eussiez chacun, derrière votre maison, un -jardin assez grand pour y faire jouer vos enfants, avec juste assez de -pelouse pour avoir la place de courir—pas davantage; supposez que -vous ne puissiez pas changer d'habitation, mais que, si vous le vouliez, -vous puissiez doubler votre revenu, ou le quadrupler, en creusant un puits -à charbon au milieu de la pelouse, et en convertissant les corbeilles de -fleurs en monceaux de coke. Le feriez-vous? J'espère que non. Je peux -vous dire que vous auriez grand tort si vous le faisiez, même si cela -augmentait votre revenu dans la proportion de quatre à soixante.</p> - -<p>83. Et pourtant c'est cela que vous êtes en train de faire de toute -<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -l'Angleterre. Le pays entier n'est qu'un petit jardin, pas plus grand -qu'il ne faut pour que vos enfants courent sur ses pelouses, si vous -voulez les laisser <i>tous</i> y courir. Et ce petit jardin vous en ferez -un haut fourneau, et le remplirez de monceaux de cendres, si vous pouvez, -et ce seront vos enfants, non pas vous, qui souffriront de cela. Car -toutes les fées ne seront point bannies; il y a des fées de la -fournaise aussi bien que des fées des bois, et leurs premiers présents -semblent être «les flèches aiguës des puissants», mais leurs -derniers présents sont «des charbons de genièvre<a name="FNanchor_193_1" id="FNanchor_193_1"></a><a href="#Footnote_193_1" class="fnanchor">[193]</a>».</p> - -<p>84. Et cependant je ne puis pas—bien qu'il n'y ait aucune partie -de mon sujet que je sente plus profondément—imprimer ceci en vous; -car nous faisons si peu usage du pouvoir de la nature pendant que nous -l'avons que nous sentirons à peine ce que nous aurons perdu. Tenez, sur -l'autre rive de la Mersey, vous avez votre Snowdon, et votre Menai Straits, -et ce puissant roc de granit derrière les landes d'Anglesey, splendide -avec sa crête couronnée de bruyères, et son pied planté dans la mer -profonde, jadis considéré comme sacré—divin promontoire, regardant -l'Occident; le Holy Head ou Head land, capable encore de nous inspirer -une crainte religieuse quand ses phares dardent les premiers leurs feux -rouges à travers la tempête. Voilà les montagnes, voilà les baies et -les îles bleues qui, chez les Grecs, eussent été toujours chéries, -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -toujours puissantes dans leur influence sur la destinée de l'esprit -national. Ce Snowdon est votre Parnasse; mais où sont ses Muses? Cette -montagne de Holy head est votre île d'Égine; mais où est son temple -de Minerve?</p> - -<p>85. Vous dirai-je ce que la Minerve chrétienne a accompli à l'ombre du -Parnasse jusqu'en l'an 1848? Voici une petite notice sur une école -galloise à la page 261 du rapport sur le pays de Galles, publié par le -Comité du Conseil de l'Instruction publique. Il s'agit d'une école -située auprès d'une ville de 5.000 habitants: «J'examinai alors une -classe plus nombreuse, dont la plupart des élèves étaient entrées -récemment à l'école. Trois fillettes déclarèrent, à plusieurs -reprises, qu'elles n'avaient jamais entendu parler de Dieu (deux sur six -pensaient que le Christ était actuellement sur terre); trois ne -savaient rien de la Crucifixion. Quatre sur sept ne connaissaient pas -les noms des mois, ni le nombre des jours de l'année. Elles n'avaient -encore aucune notion de l'addition passé deux et deux, ou trois et -trois, leurs esprits étaient absolument vides.» Oh! vous, femmes -d'Angleterre! depuis la princesse de ce pays de Galles jusqu'à la plus -simple d'entre vous, ne croyez pas que vos propres enfants pourront -entrer en possession de leur part dans le vrai Bercail de repos tant que -ceux-ci seront dispersés sur les montagnes comme des brebis qui n'ont -point de berger<a name="FNanchor_194_1" id="FNanchor_194_1"></a><a href="#Footnote_194_1" class="fnanchor">[194]</a>. Et ne croyez pas que vos filles pourront être -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -élevées à la connaissance véritable de leur propre beauté humaine, -tant que les lieux charmants que Dieu fit à la fois pour être leurs -salles d'études et leurs cours de récréation resteront désolés et -souillés. Vous ne pourrez pas les baptiser efficacement dans vos fonts -baptismaux profonds d'un pouce, si vous ne les baptisez aussi dans les -douces eaux que le grand Législateur<a name="FNanchor_195_1" id="FNanchor_195_1"></a><a href="#Footnote_195_1" class="fnanchor">[195]</a> a fait jaillir à jamais des -rochers de votre pays natal,—ces eaux qu'un païen eût adorées pour -leur pureté, et que vous n'adorez que quand vous les avez polluées. -Vous ne pouvez pas conduire vos enfants aux pieds de vos étroits autels -taillés à la hache dans vos églises, tandis que les autels de sombre -azur qui s'élèvent jusque dans le ciel, ces montagnes où un païen -aurait vu les pouvoirs du ciel reposer sur chaque nuage qui les -couronne, restent pour vous sans dédicace, autels élevés non à, mais -par un Dieu inconnu<a name="FNanchor_196_1" id="FNanchor_196_1"></a><a href="#Footnote_196_1" class="fnanchor">[196]</a>.</p> - -<p>86. Voilà donc ce qui est de la nature, ce qui est de l'enseignement de -la femme, voilà pour ses fonctions domestiques et pour son caractère -de reine. Nous arrivons maintenant à notre dernière et plus importante -question. En quoi consiste son rôle de reine à l'égard de l'État? -Généralement nous vivons sous cette impression que les devoirs de -l'homme sont publics et ceux de la femme privés. Mais il n'en est pas -tout à fait ainsi. Tout homme a à remplir une tâche—ou une -obligation—personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche ou -obligation, publique, qui n'est que l'expansion de l'autre, et qui -concerne l'État. De même toute femme a sa tâche, ou obligation, -<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> -personnelle, qui concerne son propre home, et une tâche, ou obligation -publique, qui n'est que l'expansion de celle-ci.</p> - -<p>Or, la tâche de l'homme, relativement à son propre home, est, comme -nous l'avons dit, d'en assurer le maintien, le progrès, la défense, -celle de la femme d'en assurer l'ordre, le charme confortable et la -beauté.</p> - -<p>Élargissons ces deux fonctions. Le devoir de l'homme comme membre de la -communauté est d'aider au maintien de l'État, à sa grandeur, à sa -défense.</p> - -<p>Le devoir de la femme comme membre de la communauté est d'aider à une -sorte d'ordre dans l'État, de douceur confortable et à lui donner une -parure de beauté.</p> - -<p>Ce que l'homme est à sa propre porte, la défendant, s'il est besoin, -contre l'insulte et le pillage, cela aussi, et s'y dévouant non dans -une moindre mais dans une plus large mesure, il doit l'être aux portes -de son pays, abandonnant son home, s'il est besoin, même au pillard, -pour aller accomplir le devoir plus haut qui lui incombe.</p> - -<p>Et de même, ce que la femme est à l'intérieur, derrière ses portes, -c'est-à-dire le centre d'harmonie, le baume de détresse et le miroir -de beauté: cela elle doit l'être aussi en dehors de ses portes, quand -l'harmonie est plus difficile, la détresse plus immédiate, la beauté -plus rare.</p> - -<p>Et de même qu'au cœur de l'homme est toujours caché un instinct pour -<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -tous ses vrais devoirs, un instinct qui ne peut être étouffé, mais -seulement faussé et corrompu si vous le détournez de son but -véritable:—de même qu'il y a cet instinct profond de l'amour, qui, -justement discipliné, maintient toutes les saintetés de la vie, et, -faussement dirigé, les mine toutes; et <i>doit</i> faire l'un ou -l'autre;—ainsi est-il dans le cœur humain un inextinguible instinct, -l'amour du pouvoir, qui, justement dirigé, maintient toute la majesté -de la loi et de la vie, et, mal dirigé, les détruit.</p> - -<p>87. Profondément enraciné dans la plus intime vie du cœur de l'homme, -et du cœur de la femme, Dieu l'a mis là et l'y garde. Vainement autant -qu'à tort, vous blâmez et rebutez le désir du pouvoir! La volonté -céleste et l'intérêt humain sont que vous le désiriez de toutes vos -forces. Mais quel pouvoir<a name="FNanchor_197_1" id="FNanchor_197_1"></a><a href="#Footnote_197_1" class="fnanchor">[197]</a>? Ceci est toute la question.</p> - -<p>Pouvoir de détruire? la force du lion et l'haleine du dragon? Non -certes. Pouvoir de guérir de racheter, de guider, de protéger. Pouvoir -du sceptre et du bouclier; le pouvoir de la main royale qui guérit en -touchant, qui enchaîne l'ennemi et délivre le captif; le trône qui -est fondé sur le roc de Justice, et qu'on descend seulement par les -marches de la Pitié<a name="FNanchor_198_1" id="FNanchor_198_1"></a><a href="#Footnote_198_1" class="fnanchor">[198]</a>. Ne convoiterez-vous pas un tel pouvoir, -<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -n'aspirerez-vous pas à un trône comme celui-là et à ne plus être -seulement des ménagères, mais des reines?</p> - -<p>88. Il y a déjà longtemps que les femmes d'Angleterre se sont arrogé, -dans toutes les classes, un titre qui jadis n'appartenait qu'à la -noblesse, et ayant une fois pris l'habitude de se faire donner le simple -titre de gentille femme (gentlewoman), qui correspond à celui de -gentilhomme (gentleman), insistèrent pour avoir le privilège de -prendre le titre de Dame (Lady)<a name="FNanchor_199_1" id="FNanchor_199_1"></a><a href="#Footnote_199_1" class="fnanchor">[199]</a>, qui exactement correspond au seul -titre de Seigneur (Lord).</p> - -<p>Je ne les blâme pas de cela<a name="FNanchor_200_1" id="FNanchor_200_1"></a><a href="#Footnote_200_1" class="fnanchor">[200]</a>; mais seulement des motifs étroits -<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> -qui les poussent à cela. Je voudrais qu'elles désirent et revendiquent -le titre de Lady, pourvu qu'elles revendiquent non pas simplement le -titre, mais la charge et les devoirs qui sont signifiés par lui. Lady -<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -vent dire: «Qui donne du pain» ou «qui donne des pains»<a name="FNanchor_201_1" id="FNanchor_201_1"></a><a href="#Footnote_201_1" class="fnanchor">[201]</a> et Lord -signifie «qui assure le maintien des lois» et les deux titres se -réfèrent, non à la loi qui est maintenue dans la maison, non au pain -qui est donné dans la maison mais à la loi qui est maintenue pour les -multitudes; et au pain qui est rompu pour les multitudes. Si bien qu'un -«Seigneur» (Lord) n'a droit légalement à son titre qu'autant qu'il -maintient la justice du Seigneur des Seigneurs; et une dame (Lady) n'a -droit légalement à son titre qu'autant qu'elle prête aux pauvres, -représentants de son Maître, cette aide qu'un jour des femmes, qui -L'assistèrent de leurs biens, reçurent la permission d'étendre à ce -Maître Lui-même—et autant qu'elle se fait connaître comme Lui-même, -en rompant le pain<a name="FNanchor_202_1" id="FNanchor_202_1"></a><a href="#Footnote_202_1" class="fnanchor">[202]</a>.</p> - -<p>89. Et cette bienfaisante et légale Domination, le pouvoir du Dominus, -du Seigneur de la Maison, et de la Domina, ou Dame de la maison, est -grand et vénérable, non par le nombre de ceux qui l'ont transmis en -ligne directe, mais par le nombre de ceux sur lesquels il étend son -empire; il est toujours l'objet d'une vénération religieuse partout -<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -où sa dynastie est fondée sur ses services et son ambition -proportionnée à ses bienfaits. Votre imagination se plaît à la -pensée que vous soyez de nobles dames, avec une suite de vassaux. Qu'il -en soit ainsi; vous ne sauriez être trop noble, et votre suite ne -saurait être trop nombreuse; mais voyez à ce que cette suite soit de -vassaux que vous serviez et nourrissiez, pas seulement d'esclaves qui -vous servent et nourrissent, et à ce que la multitude qui vous obéit -soit la multitude de ceux que vous avez délivrés, et non réduits en -captivité.</p> - -<p>90. Et ceci, qui est vrai d'une humble domination, de la domination -domestique, est également vrai de la domination de la reine; cette -très haute dignité vous est accessible, si vous voulez accepter aussi ces -très hauts devoirs. Rex et Regina—Roi et Reine—«Bien-Faisants», -(Right-doers)<a name="FNanchor_203_1" id="FNanchor_203_1"></a><a href="#Footnote_203_1" class="fnanchor">[203]</a>; ils diffèrent seulement de Lady et de Lord en ceci -que leur pouvoir est le plus haut aussi bien sur l'esprit que sur le -corps; qu'ils ne font pas que nourrir et vêtir, mais dirigent et -enseignent. Hé bien, que vous en ayez ou non conscience, vous avez -toutes, dans plus d'un cœur, des trônes, avec une couronne qu'on ne -dépose pas; reines vous devez toujours être<a name="FNanchor_204_1" id="FNanchor_204_1"></a><a href="#Footnote_204_1" class="fnanchor">[204]</a>, reines pour vos -fiancés, reines pour vos maris et vos fils; reines d'un plus haut -<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -mystère pour le monde plus distant de vous qui s'incline et s'inclinera -toujours devant la couronne de myrte et le sceptre sans tache de la -Femme. Mais, hélas! trop souvent vous êtes de paresseuses et -insouciantes reines, jalouses de votre majesté dans les plus petites -choses, pendant que vous l'abdiquez dans les grandes; et laissant le -désordre et la violence faire librement leur œuvre parmi les hommes, -au mépris de ce pouvoir que vous avez reçu directement en présent du -Prince de toute Paix et que celles d'entre vous qui sont mauvaises -trahissent, pendant que celles qui sont bonnes l'oublient.</p> - -<p>91. «Prince de la Paix<a name="FNanchor_205_1" id="FNanchor_205_1"></a><a href="#Footnote_205_1" class="fnanchor">[205]</a>». Pensez à ce nom. Quand les rois -gouvernent en ce nom, et les nobles, et les juges de la terre, eux -aussi, dans leur étroit domaine et leur humaine mesure, en reçoivent -le pouvoir. Il n'est pas d'autres monarques que ceux-là; toute autre -monarchie que la leur est <i>an</i>archie<a name="FNanchor_206_1" id="FNanchor_206_1"></a><a href="#Footnote_206_1" class="fnanchor">[206]</a>. Ceux qui gouvernent vraiment -«Dei gratia» sont tous princes, oui, princes et princesses de la Paix. -Il n'y a pas une guerre dans le monde, non, pas une injustice, dont -vous, femmes, ne soyez responsables; responsables non de l'avoir -provoquée, mais de ne pas l'avoir empêchée. Les hommes, par nature, -sont enclins à combattre; ils combattront pour n'importe quelle cause -ou pour aucune. C'est à vous de choisir leur cause pour eux, et de les -<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -retenir quand il n'y a pas de cause à défendre. Il n'y a pas de -souffrance, pas d'injustice, pas de misère sur la terre, dont vous ne -soyez coupables. Les hommes peuvent supporter la vue de ces choses, mais -vous ne devriez pas pouvoir la supporter. Les hommes peuvent fouler tout -cela aux pieds sans rien ressentir, car la lutte est leur lot, et -l'homme est pauvre de sympathie et avare d'espérance; vous seules -pouvez sentir la profondeur de la peine et deviner le chemin de la -guérison.</p> - -<p>Au lieu de vous efforcer à cette tâche, vous vous en détournez; vous -vous enfermez derrière les murs de vos parcs et les portes de vos -jardins; et vous vous contentez de savoir qu'au delà il y a tout un -monde inculte; un monde dont vous n'osez pas pénétrer les secrets, et -dont vous n'osez pas concevoir la souffrance.</p> - -<p>92. Je vous avoue que c'est là, pour moi, le plus confondant de tous -les phénomènes que nous présente l'humanité. Je ne suis pas surpris -des abîmes, où, quand elle est détournée de ce qui fait son honneur, -peut tomber l'humanité. Je ne m'étonne pas de la mort de l'avare, dont -les mains, en se relâchant, laissent pleuvoir l'or. Je ne m'étonne pas -de la vie du débauché, un linceul enroulé autour de ses pieds. Je ne -m'étonne pas du meurtre commis par un seul bras sur une seule victime, -dans l'obscurité du chemin de fer, ou à l'ombre des roseaux du marais. -Je ne m'étonne même pas du meurtre aux myriades de mains, du meurtre -des multitudes, accompli comme une action d'éclat, en plein jour, par -la frénésie des nations, ni des incalculables et inimaginables -<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -forfaits amoncelés de l'enfer au ciel par leurs prêtres et leurs rois. -Mais ce qui m'étonne toujours—oh! combien cela m'étonne!—c'est -de voir parmi vous la femme tendre et délicate, son enfant sur son sein, -douée d'un pouvoir—si seulement elle voulait l'exercer, sur l'enfant -et sur le père,—plus pur que les souffles du ciel et plus fort que -les vagues de la mer—que dis-je, d'un infini de bénédiction que son -époux ne voudrait pas céder contre la terre elle-même, quand même -elle serait faite d'une seule topaze massive et parfaite<a name="FNanchor_207_1" id="FNanchor_207_1"></a><a href="#Footnote_207_1" class="fnanchor">[207]</a>—de voir -cette femme abdiquer une telle majesté pour jouer à la préséance -avec la voisine de la porte en face. Oui cela m'étonne—oh! -m'étonne—de la voir le matin, dans toute la fraîcheur de son âme -innocente, descendre dans son jardin, jouer avec la frange de ses fleurs -protégées, et relever leurs têtes penchées, un sourire heureux au -visage et sans nuage au front, parce qu'un petit mur entoure sa place de -paix, et cependant elle sait, dans son cœur, si elle voulait seulement -chercher à savoir, qu'au delà de ce petit mur couvert de roses, -l'herbe inculte, jusqu'à l'horizon, est arrachée jusqu'à la racine -par l'agonie des hommes et qu'elle est battue par les flots montants de -leur sang répandu.</p> - -<p>93. Avez-vous jamais songé au sens profond qui est caché, ou du moins -que nous pouvons lire, si nous le voulons faire, dans notre coutume de -<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -jeter des fleurs devant ceux que nous estimons les plus heureux? -Pensez-vous que ce soit seulement pour les abuser de l'espérance que -toujours le bonheur tombera ainsi en pluie à leurs pieds? Que partout -où ils passeront, ils fouleront une herbe au suave parfum, et que le -sol rude s'adoucira pour eux, sous l'épaisseur des roses? Dans la -mesure où ils croiront cela, ils auront à marcher sur des herbes -amères et sur des épines, et la seule douceur sous leurs pas sera -celle de la neige. Mais ce n'est pas ce qu'on se proposait de leur dire; -cette vieille coutume comportait un sens meilleur. Le sentier que suit -une femme bonne est certes jonché de fleurs; mais elles viendront -derrière ses pas, non devant eux: «Ses pieds ont touché les prairies -et les marguerites en sont restées roses<a name="FNanchor_208_1" id="FNanchor_208_1"></a><a href="#Footnote_208_1" class="fnanchor">[208]</a>.»</p> - -<p>94. Vous pensez que c'est là seulement une rêverie d'amant;—fausse -et vaine<a name="FNanchor_209_1" id="FNanchor_209_1"></a><a href="#Footnote_209_1" class="fnanchor">[209]</a>! Et si elle était vraie? Peut-être pensez-vous que ceci -aussi est une rêverie de poète:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Même la légère campanule relève sa tête</span><br /> -<span class="i0">Qui rebondit sous ses pas aériens<a name="FNanchor_210_1" id="FNanchor_210_1"></a><a href="#Footnote_210_1" class="fnanchor">[210]</a>.</span><br /> -</div></div> - - -<p>Mais c'est peu de dire d'une femme qu'elle ne détruit pas là où elle -pose le pied. Il faut qu'elle ranime; les campanules doivent fleurir et -<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -non s'affaisser quand elle passe. Vous pensez que je me jette dans de -folles hyperboles. Pardon; pas le moins du monde et je veux vraiment -dire ce que je dis ici en un anglais tranquille, parlant résolument et -sincèrement. Vous avez entendu dire (et je crois qu'il y a plus qu'une -fiction dans ces paroles, mais admettons qu'elles ne soient qu'une -fiction) que les fleurs ne fleurissent bien que dans le jardin de celui -qui les aime. Je sais que vous aimeriez que ce fût vrai; vous penseriez -que c'est une plaisante magie que de pouvoir épanouir plus richement la -floraison de vos fleurs rien qu'en laissant tomber sur elles un regard -de bonté; mieux encore, si votre regard avait le pouvoir non seulement -de les réjouir, mais de les protéger; si vous pouviez ordonner à la -noire nielle de rebrousser chemin et à la chenille annelée -d'épargner,—si vous pouviez ordonner à la rosée de tomber pendant la -sécheresse, et dire au vent du sud au temps des frimas: « Viens, Vent -du sud, et souffle sur mon jardin, que tous ses parfums d'aromates -s'exhalent<a name="FNanchor_211_1" id="FNanchor_211_1"></a><a href="#Footnote_211_1" class="fnanchor">[211]</a>,» ce serait une grande chose, pensez-vous? Et ne -pensez-vous pas que ce serait une chose plus grande encore, que tout -cela (et beaucoup plus que tout cela) vous puissiez le faire pour des -fleurs plus belles que celles-là—des fleurs qui pourraient vous bénir -de les avoir bénies, et qui vous aimeraient de les avoir aimées; des -fleurs qui ont des pensées comme les vôtres, des vies comme les -<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -vôtres, et qui, sauvées une fois, seraient sauvées pour toujours. -Est-ce là un faible pouvoir? Au loin, parmi les landes et les -rochers,—au loin dans l'obscurité des rues terribles, gisent ces -faibles fleurettes, leurs fraîches feuilles déchirées, leurs tiges -brisées; ne descendrez vous jamais auprès d'elles pour les bien -arranger dans leurs petites corbeilles odorantes, pour les abriter, -toutes tremblantes, du vent cruel? Les matins succéderont-ils aux -matins, pour nous, mais non pour elles? L'aube se lèvera-t-elle -seulement pour regarder au loin les frénétiques Danses de la -mort<a name="FNanchor_212_1" id="FNanchor_212_1"></a><a href="#Footnote_212_1" class="fnanchor">[212]</a>; et ne se lèvera-t-elle jamais pour rafraîchir de son -souffle ces touffes vivantes de violette sauvage, et de chèvrefeuille, -et de rose; ni pour vous appeler, par la fenêtre (ne vous donnant pas -le nom de la Dame du poète anglais, mais le nom de la grande Mathilde -de Dante<a name="FNanchor_213_1" id="FNanchor_213_1"></a><a href="#Footnote_213_1" class="fnanchor">[213]</a>, qui, sur le bord de l'heureux Léthé, se tenait debout, -tressant les fleurs avec les fleurs en guirlandes), disant:</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Viens dans le jardin, Maud,</span><br /> -<span class="i0">Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée</span><br /> -<span class="i0">Et les parfums du chèvrefeuille flottent au loin</span><br /> -<span class="i0">Et le musc des roses s'exhale<a name="FNanchor_214_1" id="FNanchor_214_1"></a><a href="#Footnote_214_1" class="fnanchor">[214]</a>.</span><br /> -</div></div> - -<p>Ne descendrez-vous pas parmi elles? parmi ces douces choses vivantes, -dont le jeune courage, jailli de la terre avec, sur lui, la couleur -profonde du ciel, s'élance, dans la vigueur des épis joyeux<a name="FNanchor_215_1" id="FNanchor_215_1"></a><a href="#Footnote_215_1" class="fnanchor">[215]</a>, et -dont la pureté, lavée de la poussière, va s'ouvrant, bouton par bouton, -en la fleur de promesse;—et encore elles se tournent vers vous, et -pour vous «le pied d'alouette chuchote: J'entends, j'entends!—et le -lys soupire: J'attends<a name="FNanchor_216_1" id="FNanchor_216_1"></a><a href="#Footnote_216_1" class="fnanchor">[216]</a>».</p> - -<p>95. Avez-vous remarqué que j'ai passé deux lignes quand je vous ai lu -la première stance et pensez-vous que je les aie oubliées? -Écoutez-les maintenant:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Viens dans le jardin, Maud,</span><br /> -<span class="i0">Car cette noire chauve-souris, la nuit, s'est envolée,</span><br /> -<span class="i0">Viens dans le jardin, Maud,</span><br /> -<span class="i0">Je suis sur la porte, tout seul.</span> -</div></div> - - -<p>Qui est-ce, pensez-vous, qui se tient ainsi sur la porte de ce si doux -jardin, seul, et vous attendant? Avez-vous jamais entendu parler non -d'une Maud, mais d'une Madeleine, qui, descendant à son jardin, à -<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -l'aurore, trouva quelqu'un qui attendait sur la porte, quelqu'un qu'elle -supposa être le jardinier<a name="FNanchor_217_1" id="FNanchor_217_1"></a><a href="#Footnote_217_1" class="fnanchor">[217]</a>? Ne l'avez-vous pas cherché souvent, -Lui, cherché en vain, toute la nuit, cherché en vain à la porte de -cet ancien jardin où l'Épée flamboyante est plantée<a name="FNanchor_218_1" id="FNanchor_218_1"></a><a href="#Footnote_218_1" class="fnanchor">[218]</a>?</p> - -<p>Là Il n'est jamais; mais à la porte de <i>ce jardin-ci</i> Il attend -toujours—il attend de vous prendre par la main, prêt à descendre voir -avec vous les fruits de la vallée, voir si la vigne a fleuri, et si la -grenade a bourgeonné.</p> - -<p>Là vous verrez avec Lui les petites vrilles de la vigne que sa main -conduit; là vous verrez<a name="FNanchor_219_1" id="FNanchor_219_1"></a><a href="#Footnote_219_1" class="fnanchor">[219]</a> éclater les grenades où sa main a caché -la graine couleur de sang, et plus encore: vous verrez les troupes des -anges gardiens, en remuant leurs ailes, écarter les oiseaux affamés -des sentiers où Il a semé, et, s'appelant l'un l'autre à travers les -<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -rangées des vignes, dire: «Emparons-nous des renards<a name="FNanchor_220_1" id="FNanchor_220_1"></a><a href="#Footnote_220_1" class="fnanchor">[220]</a>, des petits -renards qui pillent nos vignes, parce que nos vignes ont de tendres -grappes de raisins.»</p> - -<p>Oh! reines que vous êtes,—ô reines!—dans les collines et les -calmes forêts vertes de ce pays qui est le vôtre, les renards auront-ils -des tanières et les oiseaux de l'air des nids; et dans vos cités -faudra-t-il que les pierres aient à crier contre vous qu'elles sont les -seuls oreillers où le Fils de l'Homme peut reposer sa tête?</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_154_1" id="Footnote_154_1"></a><a href="#FNanchor_154_1"><span class="label">[154]</span></a>La version habituelle est: «Le désert et le lieu aride se -réjouiront et la solitude sera dans l'allégresse et fleurira comme une -rose. Comparez Modern Painters, vol. IV, ch. VII, § 4: «Il faut que la -cruauté des tempêtes frappe les montagnes, que la ronce et les épines -croissent sur elles; mais elles les frappent de façon à amener leurs -rochers aux formes les plus belles; et elles croissent de façon que <i>le -désert fleurisse comme la rose.</i>» Et aussi Fors Clavigera, vol. IV (ce -dernier passage cité par M. Bardoux): «L'histoire de la vallée aux -roses n'est pas révolue. Les montagnes et les collines rompront le -silence, éclateront en chansons; et autour d'elle, le désert se -réjouira et fleurira comme la rose.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_155_1" id="Footnote_155_1"></a><a href="#FNanchor_155_1"><span class="label">[155]</span></a>Milton, Paradis perdu, II<sup>e</sup> chant, vers 673 (je transcris -cette référence du Bulletin de l'Union pour l'action morale qui m'est -très aimablement communiqué par M. Lucien Fontaine (Bulletin des 1er -et 15 décembre 1895).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_156_1" id="Footnote_156_1"></a><a href="#FNanchor_156_1"><span class="label">[156]</span></a>State en anglais signifie aussi majesté. Ruskin dit: a kings -majesty or «state».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_157_1" id="Footnote_157_1"></a><a href="#FNanchor_157_1"><span class="label">[157]</span></a>Comparez Mæterlinck: «Ne parlons pas du père de Cordelia, -dont l'inconscience par trop manifeste ne sera contestée par personne; -mais Hamlet, le penseur, est-il sage? Voit-il les crimes d'Elseneur -d'assez haut? (Il les aperçoit des sommets de l'intelligence, mais non -des sommets de la bonté.) Que serait-il advenu s'il avait contemplé -les forfaits d'Elseneur des hauteurs d'où Marc-Aurèle et Fénelon les -eussent contemplés? Vous imaginez-vous une âme puissante et souveraine -au lieu de celle de Hamlet, et que la tragédie suive son cours jusqu'à -la fin? Hamlet pense beaucoup mais n'est guère sage.» (<i>La Sagesse et -la Destinée.</i>) (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_158_1" id="Footnote_158_1"></a><a href="#FNanchor_158_1"><span class="label">[158]</span></a>Comparez «les acteurs s'élancent, tenant en main déjà -leur catastrophe». (Comtesse Mathieu de Noailles, article sur <i>la Lueur -sur la cime.</i>) (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_159_1" id="Footnote_159_1"></a><a href="#FNanchor_159_1"><span class="label">[159]</span></a>«Sa naïveté et sa crédulité de demi-barbare.» -(Mæterlinck.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_160_1" id="Footnote_160_1"></a><a href="#FNanchor_160_1"><span class="label">[160]</span></a>Marchand de Venise, III, 2.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_161_1" id="Footnote_161_1"></a><a href="#FNanchor_161_1"><span class="label">[161]</span></a>Comparez Fors Clavigera, lettre 92: «Walter Scott est sans -comparaison possible la plus grande puissance spirituelle en Europe -depuis Shakespeare.» Comparez la haute estime où Scott est également -tenu par Carlyle, par Gœthe, par Emerson. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_162_1" id="Footnote_162_1"></a><a href="#FNanchor_162_1"><span class="label">[162]</span></a>J'aurais dû, pour rendre cette affirmation pleinement -intelligible, indiquer les différentes faiblesses qui abaissent -l'idéal des autres grands caractères masculins, l'égoïsme et -l'étroitesse d'esprit chez Redgauntlet, la médiocrité d'enthousiasme -religieux chez Edouard Glendinning (i) et d'autres analogues; et -j'aurais dû faire observer qu'il a parfois esquissé à l'arrière-plan -des caractères vraiment parfaits—trois d'entre eux (acceptons -joyeusement cette marque de courtoisie adressée à l'Angleterre et à -ses soldats) sont des officiers anglais: Le colonel Gardiner (ii), le -colonel Talbot et le colonel Mannering (iii). (Note de l'auteur.)</p> - -<p>i) Personnage du <i>Monastère</i>. Sur le <i>Monastère</i> voir Fiction, -Fair and Foul (publié dans «On the Old Road»), § 26, 113, 114, 117 et -surtout § III et aussi la belle lettre 92 dans Fors Clavigera. (Note -du traducteur.)</p> - -<p>(ii) Ce personnage de Wawerley est cité dans le même ouvrage (Fiction, -Fair and Foul) § 113. (Note du traducteur.)</p> - -<p>(iii) Voir le même ouvrage § 109 et 119. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_163_1" id="Footnote_163_1"></a><a href="#FNanchor_163_1"><span class="label">[163]</span></a>Dandie Dinmont, personnage de Guy Mannering. Voir le même -ouvrage, § 9, 10, 23, 114, etc. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_164_1" id="Footnote_164_1"></a><a href="#FNanchor_164_1"><span class="label">[164]</span></a>Sur Rob Roy, voir le même ouvrage, § 22, 24, 29, 30, 31, -97, 114. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_165_1" id="Footnote_165_1"></a><a href="#FNanchor_165_1"><span class="label">[165]</span></a>Sur Rose Bradwardine (personnage de «Wawerley»), voir -«Fiction, Fair and Foul» § 20. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_166_1" id="Footnote_166_1"></a><a href="#FNanchor_166_1"><span class="label">[166]</span></a>Sur Catherine Seyton (personnage de «l'Abbé»), voir le -même ouvrage, § 21. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_167_1" id="Footnote_167_1"></a><a href="#FNanchor_167_1"><span class="label">[167]</span></a>Sur Diane Vernon (personnage de «Rob Roy» ), voir le même -ouvrage, § 22. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_168_1" id="Footnote_168_1"></a><a href="#FNanchor_168_1"><span class="label">[168]</span></a>Sur Redgauntlet, voir le même ouvrage, passim.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_169_1" id="Footnote_169_1"></a><a href="#FNanchor_169_1"><span class="label">[169]</span></a>Sur ce prénom d'Alice, voir même ouvrage, §19, note 5 -(Alice Bridgenorth est un personnage de Peveril du Pic, Alice Lee de -Woodstock). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_170_1" id="Footnote_170_1"></a><a href="#FNanchor_170_1"><span class="label">[170]</span></a>Sur Jenny Deans, voir le même ouvrage, § 113. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_171_1" id="Footnote_171_1"></a><a href="#FNanchor_171_1"><span class="label">[171]</span></a>Sur cette ascension de Dante à la suite de Béatrice, voir -Lucie Félix-Faure, les Femmes dans l'œuvre de Dante, pp. 226-280. -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_172_1" id="Footnote_172_1"></a><a href="#FNanchor_172_1"><span class="label">[172]</span></a>«Rien ne vaut la douceur de son autorité.» (Baudelaire.) -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_173_1" id="Footnote_173_1"></a><a href="#FNanchor_173_1"><span class="label">[173]</span></a>Les mots «la résurrection d'Alceste» se trouvent plusieurs -fois dans Ruskin. Cf. The Queen of the air, III, 92, Pleasures of -England, IV. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_174_1" id="Footnote_174_1"></a><a href="#FNanchor_174_1"><span class="label">[174]</span></a>Ouvrage de Chaucer imite des Héroïdes d'Ovide et des -hagiographies chrétiennes. Dix-neuf héroïnes devaient prendre place -dans cet ouvrage qui, resté incomplet, n'en comprend que neuf. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_175_1" id="Footnote_175_1"></a><a href="#FNanchor_175_1"><span class="label">[175]</span></a>Allusions à la «Fairy queen» de Spencer (1589-1596). Le -chevalier de la Croix-Rouge notamment est d'abord par les enchantements -d'Archimagus séparé d'Una. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_176_1" id="Footnote_176_1"></a><a href="#FNanchor_176_1"><span class="label">[176]</span></a>Moïse, Cf. Exode, II. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_177_1" id="Footnote_177_1"></a><a href="#FNanchor_177_1"><span class="label">[177]</span></a>Cf. <i>Bible d'Amiens</i>: «L'Égypte fut pour tous les peuples -la mère de la géométrie, de l'astronomie, de l'architecture et de la -chevalerie... Elle fut l'éducatrice de Moïse et l'hôtesse du Christ» -(III, 27) et le beau morceau sur l'Égypte artistique et guerrière dans -la Couronne d'Olivier sauvage, II, la Guerre. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_178_1" id="Footnote_178_1"></a><a href="#FNanchor_178_1"><span class="label">[178]</span></a>Coventry Patmore. Vous ne pourrez jamais le lire assez -souvent ni assez attentivement; autant que je sache il est le seul -poète vivant qui toujours fortifie et épure; les autres quelquefois -assombrissent et presque toujours déprimant et découragent les -imaginations dont ils se sont facilement emparés. (Note de -l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_179_1" id="Footnote_179_1"></a><a href="#FNanchor_179_1"><span class="label">[179]</span></a>Allusion à Isaïe, XXXII, 2. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_180_1" id="Footnote_180_1"></a><a href="#FNanchor_180_1"><span class="label">[180]</span></a>Allusion à Jérémie, XXII, 14: «Malheur à qui dit: «Je -me bâtirai une grande maison et des étages bien aérés, et qui s'y -perce des fenêtres, qui la lambrisse de cèdre, et qui la peint de -vermillon.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_181_1" id="Footnote_181_1"></a><a href="#FNanchor_181_1"><span class="label">[181]</span></a>Rigoletto. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_182_1" id="Footnote_182_1"></a><a href="#FNanchor_182_1"><span class="label">[182]</span></a>Walter Scott (Marmion, 6<sup>e</sup> chant, stance 30). Référence du -Bulletin de l'Union pour l'action morale, n° du 1<sup>er</sup> janvier -1896. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_183_1" id="Footnote_183_1"></a><a href="#FNanchor_183_1"><span class="label">[183]</span></a>Wordsworth. Ces mots «exquise vérité» appliqués à -Wordsworth sont commentés par Ruskin lui-même dans «Fiction, Fair and -Foul», § 80 (On the old Road, 3<sup>e</sup> volume.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_184_1" id="Footnote_184_1"></a><a href="#FNanchor_184_1"><span class="label">[184]</span></a>Cf., dans la Bible, la Vallée de Bénédiction (II -Chroniques, XX, 26), la vallée de Destruction (Joel, II, 14, etc.). -Mais l'allusion est ici bien plus directe, à la vallée symbolique que -doit traverser <i>Chrétien</i>, dans le Pilgrims progress du chaudronnier -Bunyam. Tout est allégorie (un homme perfide, <i>Sagesse mondaine</i>, un -homme secourable, <i>Évangéliste</i>, tentent de perdre et de sauver -<i>Chrétien</i>, tandis que <i>Maniable</i> s'embourbe dans le marais du -<i>Découragement</i>, etc.) dans ce livre auquel Ruskin fait souvent -allusion. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_185_1" id="Footnote_185_1"></a><a href="#FNanchor_185_1"><span class="label">[185]</span></a>Allusion au Paradis reconquis de Milton: «Comme des enfants -ramassent des galets sur la grève.» D'où (nous dit la «Library -Edition», cette parole de Newton qu'il «n'était qu'un enfant jouant -sur le rivage de la mer et s'amusant après un galet d'un autre galet, -des coquillages après les coquillages, tandis que le grand océan de -vérité s'étendait au loin, inaccessible.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_186_1" id="Footnote_186_1"></a><a href="#FNanchor_186_1"><span class="label">[186]</span></a>Allusion à Tennyson: «Dieu qui toujours vit et aime.» -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_187_1" id="Footnote_187_1"></a><a href="#FNanchor_187_1"><span class="label">[187]</span></a><i>Prayer book.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_188_1" id="Footnote_188_1"></a><a href="#FNanchor_188_1"><span class="label">[188]</span></a>Ces préceptes, Ruskin ne les a peut-être trouvés que dans -son intelligence, ils sont plus émouvants pour nous qui les avons vu -vivre, qui les avons recueillis sacrés et vivants ayant traversé des -générations en passant d'une pensée à une autre pensée (de la -pensée de la mère éducatrice à la fille éduquée) ou ils -s'incorporaient, s'assimilaient, dirigeant et modifiant les fonctions de -la vie spirituelle. Nous les avons recueillis dans le cœur infiniment -pur, dans l'intelligence infiniment noble de femmes qui avaient été -élevées d'après eux par des mères trop pures aussi pour craindre le -mal pour elles-mêmes ou pour leurs filles, trop élevées d'esprit pour -ne pas craindre la frivolité. Il y eut ainsi, à un certain moment, -dans certaines familles de la bourgeoisie française, une sorte -d'ardente religion de l'intelligence transmise à leurs filles par des -mères qui ne redoutaient pour elle qu'un contact dangereux, celui de la -vulgarité. Des mots crus que pouvait renfermer Molière, des situations -hardies que pouvait renfermer George Sand, on n'en avait cure, la mère -sachant que sa fille n'y songerait même pas. L'absence de pudibonderie -n'était que la sainte confiance d'un cœur inaccessible aux curiosités -malsaines, qui ne se disait même pas qu'il y était inaccessible, car -il ne pouvait les concevoir. Par de telles mères, des femmes furent -élevées dont la puissance intellectuelle et la grandeur morale ne -furent jamais dépassées. On ne peut s'empêcher de le dire en -retrouvant, en reconnaissant ici ces mots bénis qui avaient dirigé -leur jeunesse, écarté d'elles la frivolité, entretenu en elles, avec -une simplicité délicieuse, le feu sacré. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_189_1" id="Footnote_189_1"></a><a href="#FNanchor_189_1"><span class="label">[189]</span></a>M. de Montesquieu disait d'un jeune artiste qui, depuis, -l'avait payé d'ingratitude: «Moi qui l'ai taillé comme un if!»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_190_1" id="Footnote_190_1"></a><a href="#FNanchor_190_1"><span class="label">[190]</span></a>Wordsworth. Je crois que j'ai donné dans une note de la -traduction de la <i>Bible d'Amiens</i> des extraits (à propos de la -cathédrale de Chartres) du chapitre de Val d'Arno intitulé: Franchise. -À la fin de ce chapitre Ruskin cite ces vers de Wordsworth et associe -l'idéal féminin qu'ils évoquent à la Libertas de la cathédrale de -Chartres, à la Débonnaireté de Westminster, à la Diana Vernon de -Scott, à Antigone et à Alceste, pour les opposer toutes à une moderne -danseuse de cancan, à la «Liberté selon Stuart Mill et Victor Hugo». -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_191_1" id="Footnote_191_1"></a><a href="#FNanchor_191_1"><span class="label">[191]</span></a>«Nous avons convenu avec la marquise que, chaque fois que je -serais de trop au salon, elle me dirait: «Je crois que la pendule -retarde.» (Lettre de M<sup>lle</sup> de Saint-Geneix, dans le marquis de -Villemer, cité de mémoire.) Mais la marquise de Villemer était intelligente -et bonne. Je connais en revanche des gens qui se croient très élégants -et d'une culture raffinée, qui ont prié le professeur de français de -leur fille, personne tout à fait remarquable, de passer par l'escalier -de service dans l'après-midi «pour ne pas rencontrer les visites». -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_192_1" id="Footnote_192_1"></a><a href="#FNanchor_192_1"><span class="label">[192]</span></a>«Jeanne d'Arc», d'après l'histoire de France de M. -Michelet. Œuvres de Quincey, vol. III, p. 217. (Note de -l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_193_1" id="Footnote_193_1"></a><a href="#FNanchor_193_1"><span class="label">[193]</span></a>Psaume CXX. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_194_1" id="Footnote_194_1"></a><a href="#FNanchor_194_1"><span class="label">[194]</span></a>I Rois, 22, 17, dont on peut rapprocher, mais en moins -complète ressemblance avec le texte de Ruskin, Nombres, XXVII, 17. Le -texte des Rois est reproduit dans saint Mathieu, IX, 36. (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_195_1" id="Footnote_195_1"></a><a href="#FNanchor_195_1"><span class="label">[195]</span></a>Exode, XXVII, 6. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_196_1" id="Footnote_196_1"></a><a href="#FNanchor_196_1"><span class="label">[196]</span></a>Actes, XVII, 23. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_197_1" id="Footnote_197_1"></a><a href="#FNanchor_197_1"><span class="label">[197]</span></a>Comparez Lectures on Art, § 39: «Vexilla regis prodeunt.» -Oui, mais <i>de quel roi</i>? Il y a deux oriflammes; laquelle -planterons-nous sur les plus lointaines îles,—celle qui flotte dans -les flammes du ciel, ou celle qui pend en son vil tissu d'or -terrestre?» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_198_1" id="Footnote_198_1"></a><a href="#FNanchor_198_1"><span class="label">[198]</span></a>Allusion probable à I Psaumes, 89, 15, et peut-être aussi -à Isaïe, XVI, 5. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_199_1" id="Footnote_199_1"></a><a href="#FNanchor_199_1"><span class="label">[199]</span></a>Je voudrais qu'on instituât, pour la jeunesse anglaise d'une -certaine classe, un véritable ordre de chevalerie dans lequel jeunes -gens et jeunes filles à un âge donné seraient admis, à bon escient, -au rang de chevalier et de dame; rang accessible seulement après un -examen décisif, une épreuve qui porterait à la fois sur le caractère -et sur le talent: et d'où l'on serait déchu si l'on était convaincu, -par ses pairs, d'une action déshonorante. Une telle institution serait -parfaitement possible, et avec elle tous les nobles résultats qu'elle -comporte, chez une nation qui aimerait l'honneur. Le fait qu'elle ne -soit pas possible chez nous, ne peut en rien discréditer ce projet. -(Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_200_1" id="Footnote_200_1"></a><a href="#FNanchor_200_1"><span class="label">[200]</span></a>Au cours de Sésame et les Lys (et nous ne pouvions pas le -noter chaque fois) nous voyons ainsi Ruskin faire souvent semblant -d'accorder quelque chose au mal, de concéder aux faiblesses humaines. -Loin de mépriser les sensations, il trouvera que plutôt nous n'en avons -pas assez (§ 27), que les formes de la joie sont plus importantes -encore que celles du devoir (§ 36). À la page précédente, il -exaltait la soif du pouvoir. Et tout à l'heure il va dire que jamais -une femme ne souhaitera assez être grande dame et n'aura jamais d'assez -nombreux vassaux. Mais dès qu'il s'explique, la concession se trouve -retirée: il fallait seulement s'entendre sur le sens des mots. Du -moment que «les passions» signifient l'amour de la vérité, et -l'«ambition mondaine» la charité, le plus sévère médecin de notre -âme, peut nous en permettre l'usage. En réalité, ce qui est défendu -par une morale reste défendu par toutes les autres, parce que ce qui -est défendu c'est ce qui est nuisible et qu'il ne dépend pas du -médecin de l'âme d'en changer la constitution. Les apparences seules -sont renouvelées et le régime tout au plus «aromatisé» au parfum des -choses défendues. Une morale du plaisir est au fond une morale de -devoir. Le nom seul nous est concédé. (Je ne parle ici qu'à propos de -Ruskin, bien entendu, et ne prétends pas méconnaître la profonde -diversité des morales, malgré l'identité des régimes qu'elles nous -prescrivent, et ce qu'elles gardent chacune de diffèrent et qu'elles -tiennent de leur origine, utilitaire, mystique, etc,). Mais ou peut se -demander si la meilleure manière d'habituer un malade à prendre du -lait est d'y mêler une goutte de cognac, et n'est pas plutôt de lui -apprendre tout de suite à aimer le goût même du lait. Ici cette -conception «flatteuse pour l'amour-propre» du devoir social manque en -réalité son but. Quand une femme désire être lady, elle ne se soucie -pas de l'étymologie du mot, mais des privilèges mondains qui y sont -attachés. Et si elle était une «lady» dans le sens que dit Ruskin, -c'est-à-dire si elle souhaitait seulement être femme de bien, elle ne -souhaiterait pas (ou, en elle, ce ne serait pas la même personne qui le -souhaiterait) être appelée «lady».—(Je ne parle pas de celles qui, -de tous temps, ont été «ladies». Chez celles-là, la volonté -d'être appelées «lady» correspond à quelque chose d'absolument -naturel et légitime, et aussi étranger au snobisme que la volonté -d'un général d'être appelé mon général). Lui donner ce petit -appât du titre de lady pour l'aider à faire le bien, c'est cultiver -son amour-propre pour accroître sa charité, c'est-à-dire quelque -chose de contradictoire, comme nous avons déjà vu Ruskin nous -autoriser à être ambitieux pourvu que nous soyons d'abord philosophes. -Une philosophie ou une charité à qui le snobisme sert de seuil ou de -terme, voilà une philosophie et une charité qui ne se conçoivent pas -bien clairement. Sans doute je force ici, et bien grossièrement, la -pensée de Ruskin. Et sans doute le mot «lady» n'a pas ici son sens -strict. Mais enfin malgré tout il en garde quelque chose (il est un peu -un de ces mots «masqués» contre lesquels Ruskin nous met en garde et -ne se met pas assez en garde lui-même) et introduit dans la pensée du -lecteur ces gracieuses confusions ou se plaisent aussi certains -écrivains français quand ils mêlent,—en parlant comme de choses -analogues—la «noblesse» du talent, «la noblesse» de la -«naissance» et du caractère. La noblesse de la naissance, cela veut -dire être duc, etc. Et sans doute dans l'ordre des grandeurs de la -chair et comme facteur social, et pour tous les sentiments que cela met -en jeu... chez les autres, cela est important. Mais c'est un pur -calembour de rapprocher cela de la «noblesse» au sens spirituel; il -est fort utile de se rendre compte du sens des mots, de ne pas tout -mêler et, de tant d'idées confondues, de ne pas faire sortir une -prétendue aristocratie de l'intelligence qui emprunte à l'aristocratie -de naissance son système de filiation par le sang, non par l'esprit, -pour l'appliquer à la noblesse de l'esprit et finalement fait un -«noble» (dans tous les sens du mot qui en réalité alors n'en a plus -alors aucun) du neveu de Michelet. (Inutile de dire que j'ignore s'il -existe un neveu de Michelet et que j'ai pris ce grand nom au hasard.) -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_201_1" id="Footnote_201_1"></a><a href="#FNanchor_201_1"><span class="label">[201]</span></a>«Breadgiver» ou «Loaf giver». Bread est le pain. Loaf -c'est un pain, une miche, c'est-à-dire le pain avec la forme que lui à -donnée le boulanger. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_202_1" id="Footnote_202_1"></a><a href="#FNanchor_202_1"><span class="label">[202]</span></a>Saint Luc, XXIV, 30-35. Comparez une autre application du -même texte dans Lectures on Art: «Et l'art chrétien ne sera de -nouveau possible que quand il... se fera reconnaître, comme fit son -Maître, <i>en rompant le pain</i>» (Lectures ou Art, IV, 16). Il est vrai -que l'Index de «Lectures on Art» donne comme référence à ce -passage: Actes, II, 42. Mais en se reportant à l'un et l'autre texte, -le lecteur verra que la référence au texte de saint Luc, pour être -moins littérale, est plus exacte en esprit. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_203_1" id="Footnote_203_1"></a><a href="#FNanchor_203_1"><span class="label">[203]</span></a>Rapprochez la <i>Bible d'Amiens</i> sur David: «Roi et Prophète, -symbole de toute Royauté divinement bienfaisante (Divinely <i>right -doing</i>)» (<i>Bible d'Amiens</i>, IV, 32), et la Couronne d'Olivier -sauvage: «Lui (le roi) dont la royauté signifie seulement que sa fonction -est d'être envers chacun bienfaisant (<i>right doing</i>) » (III, la -Guerre). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_204_1" id="Footnote_204_1"></a><a href="#FNanchor_204_1"><span class="label">[204]</span></a>Comparez la Couronne d'Olivier sauvage: «La véritable -épouse dans la maison de son mari est une servante. C'est dans son -cœur qu'elle est reine.» (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_205_1" id="Footnote_205_1"></a><a href="#FNanchor_205_1"><span class="label">[205]</span></a>Isaïe, IX, 5, Ruskin fait souvent allusion à ce verset, -notamment: <i>Bible d'Amiens</i>, IV, 52, Unto this last, § 44, la -Couronne d'Olivier sauvage, § 31. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_206_1" id="Footnote_206_1"></a><a href="#FNanchor_206_1"><span class="label">[206]</span></a>J'emprunte cette allitération, qui rend assez bien le -«rule» et «mis-rule» du texte, à l'Union pour l'action morale -(Bulletin du 15 février 1896).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_207_1" id="Footnote_207_1"></a><a href="#FNanchor_207_1"><span class="label">[207]</span></a>Allusion à cette réponse d'Othello à Emilia: «Si elle -avait été fidèle—quand le ciel m'aurait offert un autre -univers—formé d'une seule topaze massive et pure—je ne l'aurais -pas cédée en échange.» (<i>Othello</i>, scène XVI.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_208_1" id="Footnote_208_1"></a><a href="#FNanchor_208_1"><span class="label">[208]</span></a>Tennyson, Maud. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_209_1" id="Footnote_209_1"></a><a href="#FNanchor_209_1"><span class="label">[209]</span></a>Tennyson, nous dit la «Library Edition», se montra piqué -de cette interprétation. «Le jour même, dit-il à Thomas Wilson, où -j'écrivis cela, je vis les marguerites toutes roses à Maidens Croft et -j'avais envie d'en envoyer une à Ruskin avec cette suscription: «un -mensonge pathétique.» Sur ces derniers mots, voir la note page 222. -(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_210_1" id="Footnote_210_1"></a><a href="#FNanchor_210_1"><span class="label">[210]</span></a>Cité de la description d'Ellen Douglas dans la Dame du Lac -de Walter Scott, nous dit la «Library Edition». (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_211_1" id="Footnote_211_1"></a><a href="#FNanchor_211_1"><span class="label">[211]</span></a>Cantique des Cantiques, IV, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_212_1" id="Footnote_212_1"></a><a href="#FNanchor_212_1"><span class="label">[212]</span></a>Voir la note de la page 138. (Note de l'auteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_213_1" id="Footnote_213_1"></a><a href="#FNanchor_213_1"><span class="label">[213]</span></a>«Et là m'apparut... une Dame seule, laquelle s'en allait -chantant, et cueillant l'une après l'autre les fleurs dont sa route -était émaillée. Comme une femme en dansant tourne à terre sur -elle-même et les pieds serrés, mettant à peine un pied devant -l'autre, ainsi sur les petites fleurs vermeilles et jaunes, elle se -tourna vers moi, semblable à une vierge qui baisse ses yeux modestes.» -(Divine Comédie, Purgatoire, chant XXVIII). Selon M<sup>me</sup> Lucie -Félix-Faure Goyau, Shelley, qui cite un fragment de la rencontre avec -Mathilde, dans sa correspondance, s'est peut-être souvenu «des pages -légers de Mathilde sur le sol embaumé pour évoquer la dame du Jardin, -dans le poème de la Sensitive, celle dont le pied semblait avoir -compassion de l'herbe qu'il foulait». (Lucie Félix-Faure, les Femmes -de l'œuvre de Dante, page 218.) Voir donc assemblés Dante, Tennyson, -Ruskin et Shelley. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_214_1" id="Footnote_214_1"></a><a href="#FNanchor_214_1"><span class="label">[214]</span></a>Tennyson, Maud.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_215_1" id="Footnote_215_1"></a><a href="#FNanchor_215_1"><span class="label">[215]</span></a>L'Union pour l'action morale dit «avec l'essor d'un clocher -béni», ce qui est très acceptable; j'invoque en faveur du sens que -j'ai adopté, non d'ailleurs sans hésitation, l'autorité de M. de la -Sizeranne. (Cf. La Religion de la Beauté, p. 148.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_216_1" id="Footnote_216_1"></a><a href="#FNanchor_216_1"><span class="label">[216]</span></a>Ces vers de Maud sont cités par Ruskin comme exemple -«exquis» de «mensonge pathétique» dans le chapitre de Modern -Painters qui porte ce titre (volume III). (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_217_1" id="Footnote_217_1"></a><a href="#FNanchor_217_1"><span class="label">[217]</span></a>Cantique des Cantiques, II, 15. (Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_218_1" id="Footnote_218_1"></a><a href="#FNanchor_218_1"><span class="label">[218]</span></a>Saint Jean, XX, 15. Ruskin a fait des mêmes versets un bel -usage dans Fors Clavigera: «Rappelez-vous seulement des jours où le -Sauveur des hommes apparut aux yeux humains, se levant du tombeau pour -rendre manifeste son immortalité. Vous pensiez sans doute qu'il était -apparu dans sa gloire, d'une surnaturelle et inconcevable beauté? Il -apparut si simple dans son aspect, dans ses vêtements, que celle qui, -de toute la terre, pouvait le mieux le reconnaître, l'apercevant à -travers ses larmes, ne le reconnut pas. Elle le prit pour «le -jardinier». (Fors Clavigera, lettre XII). Comparez Victor Hugo, la fin -de Satan: «Madeleine croira que c'est le jardinier.» (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_219_1" id="Footnote_219_1"></a><a href="#FNanchor_219_1"><span class="label">[219]</span></a>Genèse, III, 24. Voir une belle application de ce texte dans -Modern Painters: «Et il mit à l'orient du jardin un chérubin à -l'épée flamboyante.»—«Ces flammes sont-elles inextinguibles et -vraiment ne peut-on plus passer à travers les portes qui gardent le -chemin? Ou plutôt n'est-ce pas que nous ne désirons plus y entrer?... -Tant que nous aimerons mieux combattre notre prochain que nos fautes, -etc.; en vérité l'épée flamboyante se mettra en travers de tout -chemin et les portes de l'Eden resteront fermées, jusqu'au jour où -nous aurons rentré au fourreau les pointes plus enflammées encore de -nos passions, etc.» (Modern Painters, partie VI, § 51.) (Note du -traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_220_1" id="Footnote_220_1"></a><a href="#FNanchor_220_1"><span class="label">[220]</span></a>Allusion à saint Luc, IX, 58: «Mais Jésus lui répondit: -Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids, mais le -Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Comparez avec la -Couronne d'Olivier sauvage: «ces Chasses gardées grâce auxquelles... -a été réalisé mot à mot ou plutôt en fait dans la personne de Ses -pauvres ce que leur Maître disait de lui-même, que les renards et les -oiseaux avaient des demeures, mais que Lui n'en avait point.» -(Conférence I, Le Travail.) (Sur le même verset encore, voir Eagles -Nest.) Avec cette ingéniosité merveilleuse qui, commentant les -Évangiles à l'aide de l'histoire et de la géographie (histoire et -géographie d'ailleurs forcément un peu hypothétiques), il donne aux -moindres paroles du Christ un tel relief de vie et semble les mouler -exactement sur des circonstances et des lieux d'une réalité -indiscutable, mais qui parfois risque par là-même d'en restreindre un -peu le sens et la portée, Renan, dont il peut être intéressant -d'opposer ici la glose à celle de Ruskin, croit voir dans ce verset de -saint Luc comme un signe que Jésus commençait à éprouver quelque -lassitude de sa vie vagabonde. (Vie de Jésus, page 324 des premières -éditions.) Il semble qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu -sans doute par un sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur -sacrée, le germe de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, -sous une forme terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou -seulement classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande -œuvre, une œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup -à faire pour voir s'y esquisser comme une sort de Belle Hélène du -Christianisme. (Note du traducteur.)</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK SÉSAME ET LES LYS: ***</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'>This file should be named 64213-h.htm or 64213-h.zip</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/2/1/64213/</div> -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg™ work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg™ work, and (c) any -Defect you cause. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s web site -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64213-h/images/sesame_cover.jpg b/old/64213-h/images/sesame_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 1c4b083..0000000 --- a/old/64213-h/images/sesame_cover.jpg +++ /dev/null |
