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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Pastiches et mélanges - -Author: Marcel Proust - -Release Date: December 27, 2020 [eBook #64145] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously - made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PASTICHES ET MÉLANGES *** - -MARCEL PROUST - - - -PASTICHES -ET -MÉLANGES - - -QUATRIÈME ÉDITION - - -_nrf_ - - - -PARIS - -ÉDITIONS DE LA -NOUVELLE REVUE FRANÇAISE - -35 & 37, RUE MADAME - - - -Tous droits de traduction et de reproduction -réservés pour tous les pays y compris la Russie, -Copyright by Gaston Gallimard, 1919 - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -PASTICHES - -L'AFFAIRE LEMOINE - -I. Dans un Roman de Balzac - -II. L'«Affaire Lemoine», par Gustave Flaubert - -III. Critique du roman de M. Gustave Flaubert sur -l'«Affaire Lemoine», par Sainte-Beuve, dans -son feuilleton du _Constitutionnel_ - -IV. Par Henri de Régnier - -V. Dans le «Journal des Concourt» - -VI. L'«Affaire Lemoine», par Michelet - -VII. Dans un feuilleton dramatique de M. Émile Faguet - -VIII. Par Ernest Renan - -IX. Dans les Mémoires de Saint Simon - -MÉLANGES - -EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES - -I. Les Églises sauvées. Les Clochers de Caen. La - Cathédrale de Lisieux. - Journées en Automobile - -II. Journées de Pèlerinage. - Ruskin à Notre-Dame d'Amiens, à Rouen, etc. - -III. John Ruskin - La Mort des Cathédrales - -SENTIMENTS FILIAUX D'UN PARRICIDE - -JOURNÉES DE LECTURE - - - - -529. PROUST (Marcel). Pastiches et Mélanges. _Paris, Nouvelle Revue -française, s. d._ [1917]; in-18, broché. - -QUATRIÈME ÉDITION. - -Envoi =autographe= de l'auteur: - -«_Au Comte Robert de Montesquiou_, - -_Hommage d'attachement admiratif et respectueux._ - -MARCEL PROUST.» - - -«_J'ai indiqué (page 73) où commençait le portrait de vous. Ce n'est -qu'une esquisse inachevée, où vous retrouverez pourtant j'espère ma -constante ferveur._» - -On y a joint: - -1° Huit feuillets contenant un manuscrit =autographe= de R. DE -MONTESQUIOU, étude sur «_Whistler contre Ruskin_»; - -2° Une lettre =autographe= de MARCEL PROUST à R. DE MONTESQUIOU -relative à _Pastiches et Mélanges_. Le dernier feuillet de la lettre -est couvert de dessins au crayon, dont l'un représente le Comte de -Montesquiou. - -Les pièces jointes, ici annoncées, ont été retirées avant l'envoi du -vol. au Dept. des Imprimés. [Note de l'Auteur] - - - - -[Figure] - - -À MONSIEUR WALTER BERRY, - - -_Avocat et lettré, qui, depuis le premier jour -guerre, devant l'Amérique encore indécise, a -avec une énergie et un talent incomparables, la cause -de la France, et l'a gagnée._ - - -_Son ami_, - - -MARCEL PROUST. - - -PASTICHES - - -L'AFFAIRE LEMOINE[1] - - -I - -DANS UN ROMAN DE BALZAC - - -Dans un des derniers mois de l'année 1907, à un de ces «routs» de la -marquise d'Espard où se pressait alors l'élite de l'aristocratie -parisienne (la plus élégante de l'Europe, au dire de M. de Talleyrand, -ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de -Bénévent), de Marsay et Rastignac, le comte Félix de Vandenesse, les -ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le comte Adam Laginski, Me Octave de -Camps, lord Dudley, faisaient cercle autour de Mme la princesse de -Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. N'est-ce pas -en effet une des grandeurs de la maîtresse de maison--cette carmélite -de la réussite mondaine--qu'elle doit immoler sa coquetterie, son -orgueil, son amour même, à la nécessité de se faire un salon dont -ses rivales seront parfois le plus piquant ornement? N'est-elle pas en -cela l'égale de la sainte? Ne mérite-t-elle pas sa part, si chèrement -acquise, du paradis social? La marquise--une demoiselle de -Blamont-Chauvry, alliée des Navarreins, des Lenoncourt, des -Chaulieu--tendait à chaque nouvel arrivant cette main que Desplein, le -plus grand savant de notre époque, sans en excepter Claude Bernard, et -qui avait été élève de Lavater, déclarait la plus profondément -calculée qu'il lui eût été donné d'examiner. Tout à coup la porte -s'ouvrit devant l'illustre romancier Daniel d'Arthez. Un physicien du -monde moral qui aurait à la fois le génie de Lavoisier et de -Bichat--le créateur de la chimie organique--serait seul capable -d'isoler les éléments qui composent la sonorité spéciale du pas des -hommes supérieurs. En entendant résonner celui de d'Arthez vous -eussiez frémi. Seul pouvait ainsi marcher un sublime génie ou un grand -criminel. Le génie n'est-il pas d'ailleurs une sorte de crime contre la -routine du passé que notre temps punit plus sévèrement que le crime -même, puisque les savants meurent à l'hôpital qui est plus triste que -le bagne. - -Athénaïs ne se sentait pas de joie en voyant revenir chez elle l'amant -qu'elle espérait bien enlever à sa meilleure amie. Aussi pressa-t-elle -la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que -possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles -vous enfoncent un poignard dans le cœur. - ---Je suis heureuse pour vous, ma chère, que M. d'Arthez soit venu, -dit-elle à Mme de Cadignan, d'autant plus qu'il aura une surprise -complète, il ne savait pas que vous seriez ici. - ---Il croyait sans doute y rencontrer M. de Rubempré dont il admire le -talent, répondit Diane avec une moue câline qui cachait la plus -mordante des railleries, car on savait que Mme d'Espard ne pardonnait -pas à Lucien de l'avoir abandonnée. - ---Oh! mon ange, répondit la marquise avec une aisance surprenante, nous -ne pouvons retenir ces gens-là, Lucien subira le sort du petit -d'Esgrignon, ajouta-t-elle en confondant les personnes présentes par -l'infamie de ces paroles dont chacune était un trait accablant pour la -princesse. (Voir le _Cabinet des Antiques._) - ---Vous parlez de M. de Rubempré, dit la vicomtesse de Beauséant qui -n'avait pas reparu dans le monde depuis la mort de M. de Nueil et qui, -par une habitude particulière aux personnes qui ont longtemps vécu en -province, se faisait une fête d'étonner des Parisiens avec une -nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Vous savez qu'il est fiancé à -Clotilde de Grandlieu. - -Chacun fit signe à la vicomtesse de se taire, ce manage étant encore -ignoré de Mme de Sérizy, qu'il allait jeter dans le désespoir. - ---On me l'a affirmé, mais cela peut être faux, reprit la vicomtesse -qui, sans comprendre exactement en quoi elle avait fait une gaucherie, -regretta d'avoir été aussi démonstrative. - -Ce que vous dites ne me surprend pas, ajouta-t-elle, car j'étais -étonnée que Clotilde se fut éprise de quelqu'un d'aussi peu -séduisant. - ---Mais au contraire, personne n'est de votre avis, Claire, s'écria la -princesse en montrant la comtesse de Sérizy qui écoutait. - -Ces paroles furent d'autant moins saisies par la vicomtesse qu'elle -ignorait entièrement la liaison de Mme de Sérizy avec Lucien. - ---Pas séduisant, essaya-t-elle de corriger, pas séduisant... du moins -pour une jeune fille! - ---Imaginez-vous, s'écria d'Arthez avant même d'avoir remis son manteau -à Paddy, le célèbre tigre de feu Beaudenord (voir les _Secrets de la -princesse de Cadignan_), qui se tenait devant lui avec l'immobilité -spéciale à la domesticité du Faubourg Saint-Germain, oui, -imaginez-vous, répéta le grand homme avec cet enthousiasme des -penseurs qui paraît ridicule au milieu de la profonde dissimulation du -grand monde. - ---Qu'y a-t-il? que devons-nous nous imaginer, demanda ironiquement de -Marsay en jetant à Félix de Vandenesse et au prince Galathione ce -regard à double entente, véritable privilège de ceux qui avaient -longtemps vécu dans l'intimité de MADAME. - ---_Tuchurs pô!_ renchérit le baron de Nucingen avec l'affreuse -vulgarité des parvenus qui croient, à l'aide des plus grossières -rubriques, se donner du genre et singer les Maxime de Trailles ou les de -Marsay; _et fous afez du quir; fous esde le frai brodecdir tes baufres, -à la Jambre._ - -(Le célèbre financier avait d'ailleurs des raisons particulières d'en -vouloir à d'Arthez qui ne l'avait pas suffisamment soutenu, quand -l'ancien amant d'Esther avait cherché en vain à faire admettre sa -femme, née Goriot, chez Diane de Maufrigneuse). - ---_Fite, fite, mennesir, la ponhire zera gomblète bir mi si vi mi -druffez tigne ti savre ke vaudille himachinei?_ - ---Rien, répondit avec à propos d'Arthez, je m'adresse à la marquise. - -Cela fut dit d'un ton si perfidement épigrammatique que Paul Morand, un -de nos plus impertinents secrétaires d'ambassade, murmura:--Il est plus -fort que nous! Le baron, se sentant joué, avait froid dans le dos. Mme -Firmiani suait dans ses pantoufles, un des chefs-d'œuvre de l'industrie -polonaise, D'Arthez fit semblant de ne pas s'être aperçu de la -comédie qui venait de se jouer, telle que la vie de Paris peut seule en -offrir d'aussi profonde (ce qui explique pourquoi la province a toujours -donné si peu de grands hommes d'État à la France) et sans s'arrêter -à la belle Négrepelisse, se tournant vers Mme de Sérizy avec cet -effrayant sang-froid qui peut triompher des plus grands obstacles (en -est-il pour les belles âmes de comparables à ceux du cœur?): - ---On vient, madame, de découvrir le secret de la fabrication du -diamant. - ---_Cesde iffire esd eine crant dressor_, s'écria le baron ébloui. - ---Mais j'aurais cru qu'on en avait toujours fabriqué, répondit -naïvement Léontine. - -Mme de Cadignan, en femme de goût, se garda bien de dire un mot, là -où des bourgeoises se fussent lancées dans une conversation où elles -eussent niaisement étalé leurs connaissances en chimie. Mais Mme de -Sérizy n'avait pas achevé cette phrase qui dévoilait une incroyable -ignorance, que Diane, en enveloppant la comtesse tout entière, eut un -regard sublimé. Seul Raphaël eût peut-être été capable de le -peindre. Et certes, s'il y eût réussi, il eût donné un pendant à sa -célèbre _Fornarina_, la plus saillante de ses toiles, la seule qui le -place au-dessus d'André del Sarto dans l'estime des connaisseurs. - - -Pour comprendre le drame qui va suivre, et auquel la scène que nous -venons de raconter peut servir d'introduction, quelques mots -d'explication sont nécessaires. À la fin de l'année 1905, une -affreuse tension régna dans les rapports de la France et de -l'Allemagne. Soit que Guillaume II comptât effectivement déclarer la -guerre à la France, soit qu'il eût voulu seulement le laisser croire -afin de rompre notre alliance avec l'Angleterre, l'ambassadeur -d'Allemagne reçut l'ordre d'annoncer au gouvernement français qu'il -allait présenter ses lettres de rappel. Les rois de la finance -jouèrent alors à la baisse sur la nouvelle d'une mobilisation -prochaine. Des sommes considérables furent perdues à la Bourse. -Pendant toute une journée on vendit des titres de rente que le banquier -Nucingen, secrètement averti par son ami le ministre de Marsay de la -démission du chancelier Delcassé, qu'on ne sut à Paris que vers -quatre heures, racheta à un prix dérisoire et qu'il a gardées depuis. - -Il n'est pas jusqu'à Raoul Nathan qui ne crut à la guerre, bien que -l'amant de Florine, depuis que du Tillet, dont il avait voulu séduire -la belle-sœur (voir _une Fille d'Ève_), lui avait fait faire un puff -à la Bourse, soutint dans son journal la paix à tout prix. - -La France ne fut alors sauvée d'une guerre désastreuse que par -l'intervention, restée longtemps inconnue des historiens, du maréchal -de Montcornet, l'homme le plus fort de son siècle après Napoléon. -Encore Napoléon n'a-t-il pu mettre à exécution son projet de descente -en Angleterre, la grande pensée de son règne. Napoléon, Montcornet, -n'y a-t-il pas entre ces deux noms comme une sorte de ressemblance -mystérieuse? Je me garderais bien d'affirmer qu'ils ne sont pas -rattachés l'un à l'autre par quelque lien occulte. Peut-être notre -temps, après avoir douté de toutes les grandes choses sans essayer de -les comprendre, sera-t-il forcé de revenir à l'harmonie préétablie -de Leibniz. Bien plus, l'homme qui était alors à la tête de la plus -colossale affaire de diamants de l'Angleterre s'appelait Werner, Julius -Werner, Werner! ce nom ne vous semble-t-il pas évoquer bizarrement le -moyen âge? Rien qu'à l'entendre, ne voyez-vous pas déjà le docteur -Faust, penché sur ses creusets, avec ou sans Marguerite? -N'implique-t-il pas l'idée de la pierre philosophale? Werner! Julius! -Werner! Changez deux lettres et vous avez Werther. _Werther_ est de -Gœthe. - -Julius Werner se servit de Lemoine, un de ces hommes extraordinaires -qui, s'ils sont guidés par un destin favorable, s'appellent Geoffroy -Saint-Hilaire, Cuvier, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Charlemagne, -Berthollet, Spalanzani, Volta. Changez les circonstances et ils finiront -comme le maréchal d'Ancre, Balthazar Cleas, Pugatchef, Le Tasse, la -comtesse de la Motte ou Vautrin. En France, le brevet que le -gouvernement octroie aux inventeurs n'a aucune valeur par lui-même. -C'est là qu'il faut chercher la cause qui paralyse, chez nous, toute -grande entreprise industrielle. Avant la Révolution, les Séchard, ces -géants de l'imprimerie, se servaient encore à Angoulême des presses -à bois, et les frères Cointet hésitaient à acheter le second brevet -d'imprimeur. (Voir les _Illusions perdues._) Certes peu de personnes -comprirent la réponse que Lemoine fit aux gendarmes venus pour -l'arrêter. Quoi? L'Europe m'abandonnerait-elle? s'écria le faux -inventeur avec une terreur profonde. Le mot colporté le soir dans les -salons du ministre Rastignac y passa inaperçu. - ---Cet homme serait-il devenu fou? dit le comte de Granville étonné. - -L'ancien clerc de l'avoué Bordin devait précisément prendre la parole -dans cette affaire au nom du ministère public, ayant retrouvé depuis -peu, par le mariage de la seconde fille avec le banquier du Tillet, la -faveur que lui avait fait perdre auprès du nouveau gouvernement son -alliance avec les Vandenesse, etc. - - -[Note 1: On a peut-être oublié, depuis dix ans, que Lemoine ayant -faussement prétendu avoir découvert le secret de la fabrication du -diamant et ayant reçu, de ce chef, plus d'un million du président de -la De Beers, Sir Julius Werner, fut ensuite, sur la plainte de celui-ci, -condamné le 6 juillet 1909 à six ans de prison. Cette insignifiante -affaire de police correctionnelle, mais qui passionnait alors l'opinion, -fut choisie un soir par moi, tout à fait au hasard, comme thème unique -de morceaux, où j'essayerais d'imiter la manière d'un certain nombre -d'écrivains. Bien qu'en donnant sur des pastiches la moindre -explication on risque d'en diminuer l'effet, je rappelle pour éviter de -froisser de légitimes amours-propres, que c'est l'écrivain pastiché -qui est censé parler, non seulement selon son esprit, mais dans le -langage de son temps. À celui de Saint Simon par exemple, les mots -bonhomme, bonne femme n'ont nullement le sens familier et protecteur -d'aujourd'hui. Dans ses _Mémoires_, Saint Simon dit couramment le -bonhomme Chaulnes pour le duc de Chaulnes qu'il respectait infiniment, -et pareillement de beaucoup d'autres.] - - - - - -II - -L'AFFAIRE LEMOINE -PAR GUSTAVE FLAUBERT - - -La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles -s'envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l'ordre du -président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec -un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des -prétentions à l'esprit; et ses favoris égaux, qu'un reste de tabac -salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et -de vulgaire. Comme la suspension d'audience se prolongeait, des -intimités s'ébauchèrent; pour entrer en conversation, les malins se -plaignaient à haute voix du manque d'air, et, quelqu'un ayant dit -reconnaître le ministre de l'intérieur dans un monsieur qui sortait, -un réactionnaire soupira: «Pauvre France!» En tirant de sa poche une -orange, un nègre s'acquit de la considération, et, par amour -de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en -s'excusant, sur un journal: d'abord à un ecclésiastique, qui affirma -«n'en avoir jamais mangé d'aussi bonne; c'est un excellent fruit, -rafraîchissant»; mais une douairière prit un air offensé, défendit -à ses filles de rien accepter «de quelqu'un qu'elles ne connaissaient -pas», pendant que d'autres personnes, ne sachant pas si le journal -arriverait jusqu'à elles, cherchaient une contenance: plusieurs -tirèrent leur montre, une dame enleva son chapeau. Un perroquet le -surmontait. Deux jeunes gens s'en étonnèrent, auraient voulu savoir -s'il avait été placé là comme souvenir ou peut-être par goût -excentrique. Déjà les farceurs commençaient à s'interpeller d'un -banc à l'autre, et les femmes, regardant leurs maris, s'étouffaient de -rire dans un mouchoir, quand un silence s'établit, le président parut -s'absorber pour dormir, l'avocat de Werner prononçait sa plaidoirie. Il -avait débuté sur un ton d'emphase, parla deux heures, semblait -dyspeptique, et chaque fois qu'il disait «Monsieur le Président» -s'effondrait dans une révérence si profonde qu'on aurait dit une jeune -fille devant un roi, un diacre quittant l'autel. Il fut terrible pour -Lemoine, mais l'élégance des formules atténuait l'âpreté du -réquisitoire. Et ses périodes se succédaient sans interruption, comme -les eaux d'une cascade, comme un ruban qu'on déroule. Par moment, la -monotonie de son discours était telle qu'il ne se distinguait plus du -silence, comme une cloche dont la vibration persiste, comme un écho qui -s'affaiblit. Pour finir, il attesta les portraits des présidents Grévy -et Carnot, placés au-dessus du tribunal; et chacun, ayant levé la -tête, constata que la moisissure les avait gagnés dans cette salle -officielle et malpropre qui exhibait nos gloires et sentait le -renfermé. Une large baie la divisait par le milieu des bancs s'y -alignaient jusqu'au pied du tribunal; elle avait de la poussière sur le -parquet, des araignées aux angles du plafond, un rat dans chaque trou, -et on était obligé de l'aérer souvent à cause du voisinage du -calorifère, parfois d'une odeur plus nauséabonde. L'avocat de Lemoine -répliquant, fut bref. Mais il avait un accent méridional, faisait -appel aux passions généreuses, ôtait à tout moment son lorgnon. En -l'écoutant, Nathalie, ressentait ce trouble où conduit l'éloquence; -une douceur l'envahit et son cœur s'étant soulevé, la batiste de son -corsage palpitait, comme une herbe au bord d'une fontaine prête à -sourdre, comme le plumage d'un pigeon qui va s'envoler. Enfin le -président fit un signe, un murmure s'éleva, deux parapluies -tombèrent: on allait entendre à nouveau l'accusé. Tout de suite les -gestes de colère des assistants le désignèrent; pourquoi n'avait-il -pas dit vrai, fabriqué du diamant, divulgué son invention? Tous, et -jusqu'au plus pauvre, auraient su--c'était certain--en tirer des -millions. Même ils les voyaient devant eux, dans la violence du regret -où l'on croit posséder ce qu'on pleure. Et beaucoup se livrèrent une -fois encore à la douceur des rêves qu'ils avaient formés, quand ils -avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant -d'avoir dépisté l'escroc. - -Pour les uns, c'était l'abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du -Bois, de l'influence à l'Académie; et même un yacht qui les aurait -menés l'été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est -curieux, mais la nourriture y sent l'huile, le jour de vingt-quatre -heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours -blancs? - -À certains, les millions ne suffisaient pas; tout de suite ils les -auraient joués à la Bourse; et, achetant des valeurs au plus bas cours -la veille du jour où elles remonteraient--un ami les aurait -renseignés--verraient centupler leur capital en quelques heures. Riches -alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l'utopie -humanitaire. (D'ailleurs, à quoi bon? Un milliard partagé entre tous -les Français n'en enrichirait pas un seul, on l'a calculé.) Mais, -laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort -et l'influence, se feraient nommer président de la République, -ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage -de liège qui amortît le bruit des voisins. Ils n'entreraient pas au -Jockey-Club, jugeant l'aristocratie à sa valeur. Un titre du pape les -attirait davantage. Peut-être pourrait-on l'avoir sans payer. Mais -alors à quoi bon tant de millions? Bref, ils grossiraient le denier de -saint Pierre tout en blâmant l'institution. Que peut bien faire le pape -de cinq millions de dentelles, tant de curés de campagne meurent de -faim? - -Mais quelques-uns, en songeant que la richesse aurait pu venir à eux, -se sentaient prêts à défaillir; car ils l'auraient mise aux pieds -d'une femme dont ils avaient été dédaignés jusqu'ici, et qui leur -aurait enfin livré le secret de son baiser et la douceur de son corps. -Ils se voyaient avec elle, à la campagne, jusqu'à la fin de leurs -jours, dans une maison tout en bois blanc, sur le bord triste d'un grand -fleuve. Ils auraient connu le cri du pétrel, la venue des brouillards, -l'oscillation des navires, le développement des nuées, et seraient -restés des heures avec son corps sur leurs genoux, à regarder monter -la marée et s'entre-choquer les amarres, de leur terrasse, dans un -fauteuil d'osier, sous une tente rayée de bleu, entre des boules de -métal. Et ils finissaient par ne plus voir que deux grappes de fleurs -violettes, descendant jusqu'à l'eau rapide qu'elles touchent presque, -dans la lumière crue d'un après-midi sans soleil, le long d'un mur -rougeâtre qui s'effritait. À ceux-là, l'excès de leur détresse -ôtait la force de maudire l'accusé; mais tous le détestaient, jugeant -qu'il les avait frustrés de la débauche, des honneurs, de la -célébrité, du génie; parfois de chimères plus indéfinissables, de -ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans -la niaiserie particulière de son rêve. - - - - -III - -CRITIQUE DU ROMAN DE M. GUSTAVE -FLAUBERT SUR L'«AFFAIRE LEMOINE» -PAR SAINTE-BEUVE, DANS SON FEUILLETON -DU _CONSTITUTIONNEL_. - - -_L'Affaire Lemoine_... par M. Gustave Flaubert! Sitôt surtout après -_Salammbô_, le titre a généralement surpris. Quoi? l'auteur avait -dressé son chevalet en plein Paris, au Palais de justice, dans la -chambre même des appels correctionnels...: on le croyait encore à -Carthage! M. Flaubert--estimable en cela dans sa velléité et sa -prédilection--n'est pas de ces écrivains que Martial a bien finement -raillés et qui, passés maîtres sur un terrain, ou réputés pour -tels, s'y cantonnent, s'y fortifient, soucieux avant tout de ne pas -offrir de prise à la critique, n'exposant jamais dans la manœuvre -qu'une aile à la fois. M. Flaubert, lui, aime à multiplier les -reconnaissances et les sorties, à faire front de tous côtés, que -dis-je, il tient les défis, quelques conditions qu'on propose, et ne -revendique jamais le choix des armes ni l'avantage du terrain. Mais -cette fois-ci, il faut le reconnaître, cette volte-face si -précipitée, ce retour d'Égypte (ou peu s'en faut) à la Bonaparte, et -qu'aucune victoire bien certaine ne devait ratifier, n'ont pas paru -très heureux; on y a vu, ou cru y voir, disons-le, comme un rien de -mystification. Quelques-uns ont été jusqu'à prononcer, non sans -apparence de raison, le mot de gageure. Cette gageure, M. Flaubert, du -moins, l'a-t-il gagnée? C'est ce que nous allons examiner en toute -franchise, mais sans jamais oublier que l'auteur est le fils d'un homme -bien regrettable, que nous avons tous connu, professeur à l'École de -médecine de Rouen, qui a laissé dans sa profession et dans sa province -sa trace et son rayon; et que cet aimable fils--quelque opinion qu'on -puisse d'ailleurs opposer à ce que des jeunes gens bien hâtifs ne -craignent pas, l'amitié aidant, d'appeler déjà son talent--mérite, -d'ailleurs, tous les égards par la simplicité reconnue de ses -relations toujours sûres et parfaitement suivies--lui, le contraire -même de la simplicité dès qu'il prend une plume!--par le raffinement -et la délicatesse invariable de son procédé. - - -Le récit débute par une scène qui, mieux conduite, aurait pu donner -de M. Flaubert une idée assez favorable, dans ce genre tout immédiat -et impromptu du croquis, de l'étude prise sur la réalité. Nous sommes -au Palais de justice, à la chambre correctionnelle, où se juge -l'affaire Lemoine, pendant une suspension d'audience. Les fenêtres -viennent d'être fermées sur l'ordre du président. Et ici un éminent -avocat m'assure que le président n'a rien à voir, comme il semble en -effet plus naturel et convenable, dans ces sortes de choses, et à la -suspension même s'était certainement retiré dans la chambre du -conseil. Ce n'est qu'un détail si l'on veut. Mais vous qui venez nous -dire (comme si en vérité vous les aviez comptés!) le nombre des -éléphants et des onagres dans l'armée carthaginoise, comment -espérez-vous, je vous le demande, être cru sur parole quand, pour une -réalité si prochaine, si aisément vérifiable, si sommaire même et -nullement détaillée, vous commettez de telles bévues! Mais passons: -l'auteur voulait une occasion de décrire le président, il ne l'a pas -laissée échapper. Ce président a «un visage de pitre (ce qui suffit -à désintéresser le lecteur) une robe trop étroite pour sa corpulence -(trait assez gauche et qui ne peint rien), des prétentions à -l'esprit». Passe encore pour le visage de pitre! L'auteur est d'une -école qui ne voit jamais rien dans l'humanité de noble ou d'estimable. -Pourtant M. Flaubert, bas Normand s'il en fut, est d'un pays de fine -chicane et de haute sapience qui a donné à la France assez de -considérables avocats et magistrats, je ne veux point distinguer ici. -Sans même se borner aux limites de la Normandie, l'image d'un -président Jeannin sur lequel M. Villemain nous a donné plus d'une -indication délicate, d'un Mathieu Marais, d'un Saumaise, d'un Bouhier, -voire de l'agréable Patru, de tel de ces hommes distingués par la -sagesse du conseil et d'un mérite si nécessaire, serait aussi -intéressante, je crois, et aussi vraie que celle du président à -«visage de pitre» qui nous est ici montrée. Va pourtant pour visage -de pitre! Mais s'il a des «prétentions à l'esprit», qu'en -savez-vous, puisque aussi bien il n'a pas encore ouvert la bouche? Et de -même, un peu plus loin, l'auteur, dans le public qu'il nous décrit, -nous montrera du doigt un «réactionnaire». C'est une désignation -assez fréquente aujourd'hui. Mais ici, je le demande encore à M. -Flaubert: «Un réactionnaire? à quoi reconnaissez-vous cela à -distance? Qui vous la dit? Qu'en savez-vous?» L'auteur, évidemment, -s'amuse, et tous ces traits sont inventés à plaisir. Mais ce n'est -rien encore, poursuivons. L'auteur continue à peindre le public, ou -plutôt de purs «modèles» bénévoles qu'il a groupés à loisir dans -son atelier: «En tirant une orange de sa poche, un nègre...» -Voyageur! vous n'avez à la bouche que les mots de vérité, -d'«objectivité», vous en faites profession, vous en faites parade; -mais, sous cette prétendue impersonnalité, comme on vous reconnaît -vite, ne serait-ce qu'à ce nègre, à cette orange, tout à l'heure à -ce perroquet, fraîchement débarqués avec vous, à tous ces -accessoires rapportés que vous vous dépêchez bien vite de venir -plaquer sur votre esquisse, la plus bigarrée, je le déclare, la moins -véridique, la moins ressemblante où se soit jamais évertué votre -pinceau. - -Donc le nègre tire de sa poche une orange, et ce faisant, il... -«s'attire de la considération»! M. Flaubert, j'entends bien, veut -dire que dans une foule quelqu'un qui peut faire emploi et montre d'un -avantage, même usuel et familier à chacun, qui tire un gobelet par -exemple quand près de lui on boit à la bouteille; un journal, s'il est -le seul qui ait pensé à l'acheter, que ce quelqu'un-là est aussitôt -désigné à la remarque et à la distinction des autres. Mais avouez -qu'au fond vous n'êtes pas fâché, en hasardant cette expression si -bizarre et déplacée de considération, d'insinuer que toute -considération, jusqu'à la plus haute et la plus recherchée, n'est pas -beaucoup plus que cela, qu'elle est faite de l'envie que donnent aux -autres des biens au fond sans valeur. Eh bien, nous le disons -à M. Flaubert, cela n'est pas vrai; la considération,--et nous -savons que l'exemple vous touchera, car vous n'êtes de l'école de -l'insensibilité, de l'_impassibilité_, qu'en littérature,--on -l'acquiert par toute une vie donnée à la science, à l'humanité. Les -lettres, autrefois, pouvaient la procurer aussi, quand elles n'étaient -que le gage et comme la fleur de l'urbanité de l'esprit, de cette -disposition tout humaine qui peut avoir, certes, sa prédilection et sa -visée, mais admet, à côté des images du vice et des ridicules, -l'innocence et la vertu. Sans remonter aux anciens (bien plus -«naturalistes» que vous ne serez jamais, mais qui, sur le tableau -découpé dans un cadre réel, font toujours descendre à l'air libre et -comme à ciel ouvert un rayon tout divin qui pose sa lumière au fronton -et éclaire le contraste), sans remonter jusqu'à eux, qu'ils aient nom -Homère ou Moschus, Bion ou Léonidas de Tarente, et pour en venir à -des peintures plus préméditées, est-ce autre chose, dites-le-nous, -qu'ont toujours fait ces mêmes écrivains dont vous ne craignez pas de -vous réclamer? Et Saint Simon d'abord, à côté des portraits tout -atroces et calomniés d'un Noailles ou d'un Harlay, quels grands coups -de pinceau n'a-t-il pas pour nous montrer, dans sa lumière et sa -proportion, la vertu d'un Montal, d'un Beauvilliers, d'un Rancé, d'un -Chevreuse? Et, jusque dans cette «Comédie humaine», ou soi-disant -telle, où M. de Balzac, avec une suffisance qui prête à sourire, -prétend tracer des «scènes (en réalité toutes fabuleuses) de la vie -parisienne et de la vie de province» (lui, l'homme incapable d'observer -s'il en fut), en regard et comme en rachat des Hulot, des Philippe -Bridau, des Balthazar Claes, comme il les appelle, et à qui vos -Narr'Havas et vos Shahabarims n'ont rien à envier, je le confesse, -n'a-t-il pas imaginé une Adeline Hulot, une Blanche de Mortsauf, une -Marguerite de Solis? - -Certes, on eût bien étonné, et à bon droit, les Jacquemont, les -Daru, les Mérimée, les Ampère, tous ces hommes de finesse et d'étude -qui l'ont si bien connu et qui ne croyaient pas qu'il y eût besoin, -pour si peu, de faire sonner tant de cloches, si on leur avait dit que -le spirituel Beyle, à qui l'on doit tant de vues claires et -fructueuses, tant de remarques appropriées, passerait romancier de nos -jours. Mais enfin, il est encore plus _vrai_ que vous! Mais il y a plus -de vérité dans la moindre étude, je dis de Sénac de Meilhan, de -Ramond ou d'Althon Shée, que dans la vôtre, si laborieusement -inexacte! Tout cela est faux à crier, vous ne le sentez donc pas? - -Enfin l'audience est reprise (tout cela est bien dépourvu de -circonstances et de détermination), l'avocat de Werner a la parole, et -M. Flaubert nous avertit qu'en se tournant vers le président il fait, -chaque fois, «une révérence si profonde qu'on aurait dit un diacre -quittant l'autel». Qu'il y ait eu de tels avocats, et même au barreau -de Paris, «agenouillés», comme dit l'auteur, devant la cour et le -ministère public, c'est bien possible. Mais il y en a d'autres -aussi--cela, M. Flaubert ne veut pas le savoir--et il n'y a pas si -longtemps que nous avons entendu le bien considérable Chaix d'Est-Ange -(dont les discours publiés ont perdu non certes toute l'impulsion et le -sel, mais l'à propos et le colloque) répondre fièrement à une -sommation hautaine du ministère public: «Ici, à la barre, M. l'avocat -général et moi, nous sommes égaux, au talent près!» Ce jour-là, -l'aimable juriste qui ne pouvait certes trouver autour de lui -l'atmosphère, la résonance divine du dernier âge de la République, -avait su pourtant, tout comme un Cicéron, lancer la flèche d'or. - -Mais l'action, un moment déprimée, se motive et se hâte. L'accusé -est introduit, et d'abord, à sa vue, certaines personnes regrettent -(toujours des suppositions!) la richesse qui leur aurait permis de -partir au loin avec une femme aimée jadis, à ces heures dont parle le -poète, seules dignes d'être vécues et où l'on s'enflamme parfois -pour toute la vie, _vita dignior œtas_! Le morceau, lu à haute -voix,--et bien qu'y manque un peu ce ressentiment d'impressions douces -et véritables, où se sont laissés aller avec bien de l'agrément un -Monselet, un Frédéric Soulié--présenterait assez d'harmonie et de -vague: - -«Ils auraient connu le cri des pétrels, la venue des brouillards, -l'oscillation des navires, le développement des nuées». Mais, je le -demande, que viennent faire ici les pétrels? L'auteur visiblement -recommence à s'amuser, tranchons le mot, à nous mystifier. On peut -n'avoir pas pris ses us en ornithologie et savoir que le pétrel est un -oiseau fort commun sur nos côtes, et qu'il n'est nul besoin d'avoir -découvert le diamant et fait fortune pour le rencontrer. Un chasseur -qui en a souvent poursuivi m'assure que son cri n'a absolument rien de -particulier et qui puisse si fort émouvoir celui qui l'entend. Il est -clair que l'auteur a mis cela au hasard de la phrase. Le cri du pétrel, -il a trouvé que cela faisait bien et, dare-dare, il nous l'a servi. M. -de Chateaubriand est le premier qui ait ainsi fait entrer dans un cadre -étudié des détails ajoutés après coup et sur la vérité desquels -il ne se montrait pas difficile. Mais lui, même dans son annotation -dernière, il avait le don divin, le mot qui dresse l'image en pied, -pour toujours, dans sa lumière et sa désignation, il possédait, comme -disait Joubert, le talisman de l'Enchanteur. Ah! postérité d'Atala, -postérité d'Atala, on te retrouve partout aujourd'hui, jusque sur la -table de dissection des anatomistes! etc. - - - - -IV - -PAR HENRI DE RÉGNIER - - -Le diamant ne me plaît guère. Je ne lui trouve pas de beauté. Le peu -qu'il en ajoute à celle des visages est moins un effet de la sienne -qu'un reflet de la leur. Il n'a ni la transparence marine de -l'émeraude, ni l'azur illimité du saphir. Je lui préfère le rayon -saure de la topaze, mais surtout le sortilège crépusculaire des -opales. Elles sont emblématiques et doubles. Si le clair de lune irise -une moitié de leur face, l'autre semble teinte par les feux roses et -verts du couchant. Nous ne nous divertissons pas tant des couleurs -qu'elles nous présentent, que nous ne sommes touchés du songe que nous -nous y représentons. À qui ne sait rencontrer au delà de soi-même -que la forme de son destin, elles en montrent le visage alternatif et -taciturne. - -Elles se trouvaient en grand nombre dans la ville où Hermas me -conduisit. La maison que nous habitions valait plus par la beauté du -site que par la commodité des êtres. La perspective des horizons y -était mieux ménagée, que l'aménagement des lieux n'y était bien -entendu. Il était plus agréable d'y songer qu'il n'était aisé d'y -dormir. Elle était plus pittoresque, que confortable. Accablés par la -chaleur pendant le jour, les paons faisaient entendre toute la nuit leur -en fatidique et narquois qui, à vrai dire, est plus propice à la -rêverie qu'il n'est favorable au sommeil. Le bruit des cloches -empêchait d'en trouver pendant la matinée, à défaut de celui qu'on -ne goûte bien qu'avant le jour, un second qui répare au moins dans une -certaine mesure la fatigue d'avoir été entièrement privé du premier. -La majesté des cérémonies dont leurs sonneries annonçaient l'heure, -compensait mal le contretemps d'être réveillé à celle où il -convient de dormir, si l'on veut ensuite pouvoir profiter des autres. La -seule ressource était alors de quitter la toile des draps et la plume -de l'oreiller pour aller se promener dans la maison. L'entreprise, à -vrai dire, si elle offrait du charme, présentait aussi du danger. Elle -était divertissante sans laisser d'être périlleuse. On aimait encore -mieux en répudier le plaisir que d'en poursuivre l'aventure. Les -parquets que M. de Séryeuse avait rapportés des îles étaient -multicolores et disjoints, glissants et géométriques. Leur mosaïque -était brillante et inégale. Le dessin de ses losanges, tantôt rouges -et tantôt noirs, offrait aux regards un plus plaisant spectacle que la -boiserie ici exhaussée, là rompue, ne garantissait aux pas une -promenade assurée. - -L'agrément de celle qu'on pouvait faire dans la cour n'était pas -acheté par tant de risques. On y descendait vers midi. Le soleil -chauffait les pavés, ou la pluie dégouttait des toits. Parfois le vent -faisait grincer la girouette. Devant la porte close, monumentale et -verdie, un Hermès sculpté donnait à l'ombre qu'il projetait la forme -de son caducée. Les feuilles mortes des arbres voisins descendaient en -tournoyant jusqu'à ses talons et repliaient sur les ailes de marbre -leurs ailes d'or. Votives et pansues, des colombes venaient se percher -dans les voussures de l'archivolte ou sur l'ébrasement du piédestal, -et en laissaient souvent tomber une boule fade, écailleuse et grise. -Elle venait aplatir sur le gravier ou sur le gazon sa masse -intermittente et grenue, et poissait de l'herbe qu'elle avait été -celle dont abondait la pelouse et dont ne manquait pas l'allée de ce -que M. de Séryeuse appelait son jardin. - -Lemoine venait souvent s'y promener. - -C'est là que je le vis pour la première fois. Il paraissait plutôt -ajusté dans la souquenille du laquais qu'il n'était coiffé du bonnet -du docteur. Le drôle pourtant prétendait l'être et en plusieurs -sciences où il est plus profitable de réussir qu'il n'est souvent -prudent de s'y livrer. - -Il était midi quand son carrosse arriva en décrivant un cercle devant -le perron. Le pavé résonna des sabots de l'attelage, un valet courut -au marchepied. Dans la rue, des femmes se signèrent. La bise soufflait. -Au pied de l'Hermès de marbre, l'ombre caducéenne avait pris quelque -chose de fugace et de sournois. Pourchassée par le vent, elle semblait -rire. Des cloches sonnèrent. Entre les volées de bronze d'un bourdon, -un carillon hasarda à contretemps sa chorégraphie de cristal. -Dans le jardin, une escarpolette grinçait. Des graines séchées -étaient disposées sur le cadran solaire. Le soleil brillait et -disparaissait tour à tour. Agatisé par sa lumière, l'Hermès du seuil -s'obscurcissait plus de sa disparition qu'il n'eût fait de son absence. -Successif et ambigu, le visage marmoréen vivait. Un sourire semblait -allonger en forme de caducée les lèvres expiatrices. Une odeur -d'osier, de pierre ponce, de cinéraire et de marqueterie s'échappait -par les persiennes fermées du cabinet et par la porte entr'ouverte du -vestibule. Elle rendait plus lourd l'ennui de l'heure. M. de Séryeuse -et Lemoine continuaient à causer sur le perron. On entendait un bruit -équivoque et pointu comme un éclat de rire furtif. C'était l'épée -du gentilhomme qui heurtait la cornue de verre du spagirique. Le chapeau -à plumes de l'un garantissait mieux du vent que le serre-tête de soie -de l'autre. Lemoine s'enrhumait. De son nez qu'il oubliait de moucher, -un peu ce morve avait tombé sur le rabat et sur l'habit. Son noyau -visqueux et tiède avait glissé sur le linge de l'un, mais avait -adhéré au drap de l'autre et tenait en suspens au-dessus du vide la -frange argentée et fluente qui en dégouttait. Le soleil en les -traversant confondait la mucosité gluante et la liqueur diluée. On ne -distinguait plus qu'une seule masse juteuse, convulsive, transparente et -durcie; et dans l'éphémère éclat dont elle décorait l'habit de -Lemoine, elle semblait y avoir immobilisé le prestige d'un diamant -momentané, encore chaud, si l'on peut dire, du four dont il était -sorti, et dont cette gelée instable, corrosive et vivante qu'elle -était pour un instant encore, semblait à la fois, par sa beauté -menteuse et fascinatrice, présenter la moquerie et l'emblème. - - - - -V - -DANS LE «JOURNAL DES GONCOURT» - -21 décembre 1907. - - -Dîné avec Lucien Daudet, qui parle avec un rien de verve blagueuse des -diamants fabuleux vus sur les épaules de Mme X..., diamants dits par -Lucien dans une forte jolie langue, ma foi, à la notation toujours -artiste, à l'épellement savoureux de ses épithètes décelant -l'écrivain tout à fait supérieur, être malgré tout une pierre -bourgeoise, un peu bébête, qui ne serait pas comparable, par exemple, -à l'émeraude ou au rubis. Et au dessert, Lucien nous jette de la porte -que Lefebvre de Béhaine lui disait ce soir, à lui Lucien, et à -l'encontre du jugement porté par la charmante femme qu'est Mme de -Nadaillac, qu'un certain Lemoine aurait trouvé le secret de la -fabrication du diamant. Ce serait, dans le monde des affaires, au dire -de Lucien, tout un émoi rageur devant la dépréciation possible du -stock de diamants encore invendu, émoi qui pourrait bien finir par -gagner la magistrature, et amener l'internement de ce Lemoine pour le -reste de ses jours en quelque _in pace_, pour crime de lèse-bijouterie. -C'est plus fort que l'histoire de Galilée, plus moderne, plus prêtant -à l'artiste évocation d'un milieu, et tout d'un coup je vois un beau -sujet de pièce pour nous, une pièce où il pourrait y avoir de fortes -choses sur la puissance de la haute industrie d'aujourd'hui, puissance -menant, au fond, le gouvernement et la justice, et s'opposant à ce qu'a -de calamiteux pour elle toute nouvelle invention. Comme bouquet, on -apporte à Lucien la nouvelle, me donnant le dénouement de la pièce -déjà ébauchée, que leur ami Marcel Proust se serait tué, à la -suite de la baisse des valeurs diamantifères, baisse anéantissant une -partie de sa fortune. Un curieux être, assure Lucien, que ce Marcel -Proust, un être qui vivrait tout à fait dans l'enthousiasme, dans le -_bondieusement_ de certains paysages, de certains livres, un être par -exemple qui serait complètement enamouré des romans de Léon. Et -après un long silence, dans l'expansion enfiévrée de l'après-dîner, -Lucien affirme:--Non, ce n'est pas parce qu'il s'agit de mon frère, ne -le croyez pas, monsieur de Goncourt, absolument pas. Mais enfin il faut -bien dire la vérité. Et il cite ce trait qui ressort joliment dans le -faire miniaturé de son dire: Un jour, un monsieur rendait un immense -service à Marcel Proust, qui pour le remercier l'emmenait déjeuner à -la campagne. Mais voici qu'en causant, le monsieur, qui n'était autre -que Zola, ne voulait absolument pas reconnaître qu'il n'y avait jamais -eu en France qu'un écrivain tout à fait grand et dont Saint Simon seul -approchait, et que cet écrivain était Léon. Sur quoi, fichtre! Proust -oubliant la reconnaissance qu'il devait à Zola l'envoyait, d'une paire -de claques, rouler dix pas plus loin, les quatre fers en l'air. Le -lendemain on se battait, mais, malgré l'entremise de Ganderax, Proust -s'opposait bel et bien à toute réconciliation.» Et tout à coup, dans -le bruit des _mazagrans_ qu'on passe, Lucien me fait à l'oreille, avec -un geignardement comique, cette révélation: «Voyez-vous, moi, -monsieur de Goncourt, si, même avec la _Fourmilière_, je ne connais -pas cette vogue, c'est que même les paroles que disent les gens, je les -_vois_, comme si je peignais, dans la _saisie_ d'une nuance, avec la -même _embué_ que la Pagode de Chanteloup.» Je quitte Lucien, la tête -tout échauffée par cette affaire de diamant et de suicide, comme si on -venait de m'y verser des cuillerées de cervelle. Et dans l'escalier je -rencontre le nouveau ministre du Japon qui, de son air un tantinet -avortonné et _décadent_, air le faisant ressembler au samouraï -tenant, sur mon paravent de Coromandel, les deux pinces d'une -écrevisse, me dit gracieusement avoir été longtemps en mission chez -les Honolulus où la lecture de nos livres, à mon frère et à moi, -serait la seule chose capable d'arracher les indigènes aux plaisirs du -caviar, lecture se prolongeant très avant dans la nuit, d'une seule -traite, aux intermèdes consistant seulement dans le chiquage de -quelques cigares du pays enfermés dans de longs étuis de verre, étuis -destinés à les protéger pendant la traversée contre une certaine -maladie que leur donne la mer. Et le ministre me confesse son goût de -nos livres, avouant avoir connu à Hong-Kong une fort grande dame de -là-bas qui n'avait que deux ouvrages sur sa table de nuit: _la Fille -Elisa_ et _Robinson Crusoé_. - - -22 décembre. - -Je me réveille de ma sieste de quatre heures avec le pressentiment -d'une mauvaise nouvelle, ayant rêvé que la dent qui m'a fait tant -souffrir quand Cruet me l'a arrachée, il y a cinq ans, avait repoussé. -Et aussitôt Pélagie entre, avec cette nouvelle apportée par Lucien -Daudet, nouvelle qu'elle n'était pas venue me dire pour ne pas troubler -mon cauchemar: Marcel Proust ne s'est pas tué, Lemoine n'a rien -inventé du tout, ne serait qu'un escamoteur pas même habile, une -espèce de Robert Houdin manchot. Voilà bien notre guigne! Pour une -fois que la vie plate, envestonnée d'aujourd'hui, _s'artistisait_, nous -jetait un sujet de pièce! À Rodenbach, qui attendait mon réveil, je -ne peux contenir ma déception, me reprenant à m'animer, à jeter des -tirades déjà tout écrites, que m'avait inspirées la fausse nouvelle -de la découverte et du suicide, fausse nouvelle plus artiste, plus -_vraie_, que le dénouement trop optimiste et _public_, le dénouement -à la Sarcey, raconté être le vrai par Lucien à Pélagie. Et c'est de -ma part toute une révolte chuchotée pendant une heure à Rodenbach sur -cette guigne qui nous a toujours poursuivis, mon frère et moi, faisant -des plus grands événements comme des plus petits, de la révolution -d'un peuple comme du rhume d'un souffleur, autant d'obstacles levés -contre la marche en avant de nos œuvres. Il faut cette fois que le -syndicat des bijoutiers s'en mêle! Alors Rodenbach de me confesser le -fond de sa pensée, qui serait que ce mois de décembre nous a toujours -été malchanceux, à mon frère et à moi, ayant amené nos poursuites -en correctionnelle, l'échec voulu par la presse d'_Henriette -Maréchal_, le bouton que j'ai eu sur la langue à la veille du seul -discours que j'aie jamais eu à prononcer, bouton ayant fait dire que je -n'avais pas osé parler sur la tombe de Vallès, quand c'est moi qui -avais demandé à le faire; tout un ensemble de fatalités qui, dit -superstitieusement l'homme du Nord artiste qu'est Rodenbach, devrait -nous faire éviter de rien entreprendre ce mois-là. Alors, moi -interrompant les théories cabalistiques de l'auteur de _Bruges la -Morte_, pour aller passer un frac rendu nécessaire par le dîner chez -la princesse, je lui jette, eh le quittant à la porte de mon cabinet de -toilette: «Alors, Rodenbach, vous me conseillez de réserver ce -mois-là pour ma mort!» - - - - -VI - -«L'AFFAIRE LEMOINE» PAR MICHELET - - -Le diamant, lui, se peut extraire à d'étranges profondeurs (1.300 -mètres). Pour en ramener la pierre fort brillante, qui seule peut -soutenir le feu d'un regard de femme (en Afghanistan, diamant se dit -«œil de flamme»), sans fin faudra-t-il descendre au royaume sombre. -Que de fois Orphée s'égarera avant de ramener au jour Eurydice! Nul -découragement pourtant. Si le cœur faiblit, la pierre est là qui, de -sa flamme fort distincte, semble dire: «Courage, encore un coup de -pioche, je suis à toi.» Du reste une hésitation, et c'est la mort. Le -salut n'est que dans la vitesse. Touchant dilemme. À le résoudre, bien -des vies s'épuisèrent au moyen âge. Plus durement se posa-t-il au -commencement du vingtième siècle (décembre 1907-janvier 1908). Je -raconterai quelque jour cette magnifique affaire Lemoine dont aucun -contemporain n'a soupçonné la grandeur, je montrerai ce petit homme, -aux mains débiles, aux yeux brûlés par la terrible recherche, juif -probablement (M. Drumont l'a affirmé non sans vraisemblance; -aujourd'hui encore les Lemoustiers--contraction de Monastère--ne sont -pas rares en Dauphiné, terre d'élection d'Israël pendant tout le -moyen âge), menant pendant trois mois toute la politique de l'Europe, -courbant l'orgueilleuse Angleterre à consentir un traité de commerce -ruineux pour elle, pour sauver ses mines menacées, ses compagnies en -discrédit. Que nous qui livrions l'homme, sans hésiter elle le -payerait au poids de sa chair. La liberté provisoire, la plus grande -conquête des temps modernes (Sayous, Batbie), trois fois fut refusée. -L'Allemand fort déductivement devant son pot de bière, voyant chaque -jour les cours de la De Beers baisser, reprenait courage (révision du -procès Harden, loi polonaise, refus de répondre au Reichstag). -Touchante immolation du juif au long des âges! «Tu me calomnies, -obstinément m'accuses de trahison contre toute vraisemblance, sur -terre, sur mer (affaire Dreyfus, affaire Ullmo); eh bien! je te donne -mon or (voir le grand développement des banques juives à la fin du -XXIe siècle), et plus que l'or, ce qu'au poids de l'or tu ne pourrais -pas toujours acheter: le diamant.»--Grave leçon; fort tristement la -méditais-je souvent durant cet hiver de 1908 où la nature même, -abdiquant toute violence, se faisait perfide. Jamais on ne vit moins de -grands froids, mais un brouillard qu'à midi même le soleil ne -parvenait pas à percer. D'ailleurs, une température fort -douce,--d'autant plus meurtrière. Beaucoup de morts--plus que dans les -dix années précédentes--et, dès janvier, des violettes sous la -neige. L'esprit fort troublé de cette affaire Lemoine, qui très -justement m'apparut tout de suite comme un épisode de la grande lutte -de la richesse contre la science, chaque jour j'allais au Louvre où -d'instinct le peuple, plus souvent que devant la _Joconde_ du Vinci, -s'arrête aux diamants de la Couronne. Plus d'une fois j'eus peine à en -approcher. Faut-il le dire, cette étude m'attirait, je ne l'aimais pas. -Le secret de ceci? Je n'y sentais pas la vie. Toujours ce fut ma force, -ma faiblesse aussi, ce besoin de la vie. Au point culminant du règne de -Louis XIV, quand l'absolutisme semble avoir tué toute liberté en -France, durant deux longues années--plus d'un siècle--(1680-1789), -d'étranges maux de tête me faisaient croire chaque jour que j'allais -être obligé d'interrompre mon histoire. Je ne retrouvai vraiment mes -forces qu'au serment du Jeu de Paume (20 juin 1789). Pareillement me -sentais-je troublé devant cet étrange règne de la cristallisation -qu'est le monde de la pierre. Ici plus rien de la flexibilité de la -fleur qui au plus ardu de mes recherches botaniques, fort -timidement--d'autant mieux--ne cessa jamais de me rendre courage: «Aie -confiance, ne crains rien, tu es toujours dans la vie, dans -l'histoire.» - - - - -VII - -DANS UN FEUILLETON DRAMATIQUE -DE M. ÉMILE FAGUET - - -L'auteur de _le Détour et de le Marché_--c'est à savoir M. Henri -Bernstein--vient de faire représenter par les comédiens du Gymnase un -drame, ou plutôt un ambigu de tragédie et de vaudeville, qui n'est -peut-être pas son _Athalie_ ou son _Andromaque_, son _l'Amour veille_ -ou son _les Sentiers de la vertu_, mais encore est quelque chose comme -son _Nicomède_, qui n'est point, comme vous avez peut-être ouï-dire, -une pièce entièrement méprisable et n'est point tout à fait le -déshonneur de l'esprit humain. Tant est que la pièce est allée, je ne -dirai pas par-dessus les nues, mais enfin est allée aux nues, où il y -a un peu d'exagération, mais d'un succès légitime, comme la pièce de -M. Bernstein fourmille d'invraisemblances, mais sur un fonds de -vérité. C'est par où _l'Affaire Lemoine_ diffère de _la Rafale_, et, -en général, des tragédies de M. Bernstein, comme aussi d'une bonne -moitié des comédies d'Euripide, lesquelles fourmillent de vérités, -mais sur un fond d invraisemblance. De plus c'est la première fois -qu'une pièce de M. Bernstein intéresse des personnes, dont il s'était -jusqu'ici gardé. Donc, l'escroc Lemoine, voulant faire une dupe avec sa -prétendue découverte de la fabrication du diamant, s'adresse... au -plus grand propriétaire de mines de diamants du monde. Comme -invraisemblance, vous m'avouerez que c'est une assez forte -invraisemblance. Et d'une. Au moins, pensez-vous que ce potentat, qui a -dans la tête toutes les plus grandes affaires du monde, va envoyer -promener Lemoine, comme le prophète Néhémie disait du haut des -remparts de Jérusalem à ceux qui lui tendaient une échelle pour -descendre: _Non possum descendere, magnum opus facio_. Ce qui serait -parler de cire. Pas du tout, il s'empresse de prendre l'échelle. La -seule différence est, qu'au lieu d'en descendre, il y monte. Un peu -jeune, ce Werner. Ce n'est pas un rôle pour M. Coquelin le cadet, c'est -un rôle pour M. Brulé. Et de deux. Notez que ce secret, qui n'est -naturellement qu'une poudre de perlimpinpin insignifiante, Lemoine ne -lui en fait pas cadeau. Il le lui vend deux millions et encore lui fait -comprendre que c'est donné: - - -Admirez mes bontés et le peu qu'on vous vend -Le trésor merveilleux que ma main vous dispense. -Ô grande puissance -De l'orviétan! - - -Ce qui ne change pas grand'chose, à tout prendre, à l'invraisemblance -n° 1, mais ne laisse pas d'aggraver considérablement l'invraisemblance -n° 2. Mais enfin, tout coup vaille! Mon Dieu, remarquez que jusqu'ici -nous suivons l'auteur qui, en somme, est bon dramatiste. On nous dit que -Lemoine a découvert le secret de la fabrication du diamant. Nous n'en -savons rien, après tout; on nous le dit, nous voulons bien, nous -marchons. Werner, grand connaisseur en diamants, a marché, et Werner, -financier retors, a casqué. Nous marchons de plus en plus. Un grand -savant anglais, moitié physicien, moitié grand seigneur, un lord -anglais, comme dit l'autre (mais non, madame, tous les lords sont -Anglais, donc un lord anglais est un pléonasme; ne recommencez pas, -personne ne vous a entendue), jure que Lemoine a vraiment découvert la -pierre philosophale. On ne peut pas plus marcher que nous ne marchons. -Patatras! voilà les bijoutiers qui reconnaissent dans les diamants de -Lemoine des pierres qu'ils lui ont vendues et qui viennent -_précisément de la mine de Werner_. Un peu gros, cela. Les diamants -_ont encore les marques qu'y avaient mises les bijoutiers_. De plus en -plus gros: - - -Au diamant marqué qui sort ainsi du four, -Je ne reconnais plus l'auteur de _le Détour_. - - -Lemoine est arrêté, Werner redemande son argent, le lord anglais ne -dit plus mot; du coup, nous ne marchons plus, et comme toujours, en -pareil cas, nous sommes furieux d'avoir marché et nous passons notre -mauvaise humeur sur... Parbleu! l'auteur est là pour quelque chose, je -pense. Werner aussitôt demande au juge de faire saisir l'enveloppe où -est le fameux secret. Le juge y consent immédiatement. Personne de plus -aimable que ce juge. Mais l'avocat de Lemoine dit au juge que la chose -est illégale. Le juge renonce aussitôt; personne de plus versatile que -ce juge. Quant à Lemoine, il veut absolument aller se balader avec le -juge, les avocats, les experts, etc., jusqu'à Amiens où est son usine, -pour leur prouver qu'il sait faire du diamant. Et chaque fois que le -juge aimable et versatile lui répète qu'il a escroqué Werner, Lemoine -répond: «Laissons ce discours et voyons ma balade.» À quoi le juge -peur lui donner la réplique: «La balade, à mon goût, est une chose -fade.» Personne de plus versé dans la répertoire moliériste que ce -juge. Etc. - - - - -VIII - -PAR ERNEST RENAN - - -Si Lemoine avait réellement fabriqué du diamant, il eût sans doute -contenté par là, dans une certaine mesure, ce matérialisme grossier -avec lequel devra compter de plus en plus celui qui prétend se mêler -des affaires de l'humanité; il n'eût pas donné aux âmes éprises -d'idéal cet élément d'exquise spiritualité sur lequel, après si -longtemps, nous vivons encore. C'est d'ailleurs ce que paraît avoir -compris avec une rare finesse le magistrat qui fut commis pour -l'interroger. Chaque fois que Lemoine, avec le sourire que nous pouvons -imaginer, lui proposait de venir à Lille, dans son usine, où l'on -verrait s'il savait ou non faire du diamant, le juge Le Poittevin, avec -un tact exquis, ne le laissait pas poursuivre, lui indiquait d'un mot, -parfois d'une plaisanterie un peu vive[2], toujours contenue par un rare -sentiment de la mesure, qu'il ne s'agissait pas de cela, que la cause -était ailleurs. Rien, du reste, ne nous autorise à affirmer que même -à ce moment où se sentant perdu (dès le mois de janvier, la sentence -ne faisant plus de doute, l'accusé s'attachait naturellement à la plus -fragile planche de salut) Lemoine ait jamais prétendu qu'il savait -fabriquer le diamant. Le lieu où il proposait aux experts de les -conduire et que les traductions nomment «usine», d'un mot qui a pu -prêter au contresens, était situé à l'extrémité de la vallée de -plus de trente kilomètres qui se termine à Lille. Même de nos jours, -après tous les déboisements qu'elle a subis, c'est un véritable -jardin, planté de peupliers et de saules, semé de fontaines et de -fleurs. Au plus fort de l'été, la fraîcheur y est délicieuse. Nous -avons peine à imaginer aujourd'hui qu'elle a perdu ses bois de -châtaigniers, ses bosquets de noisetiers et de vignes, la fertilité -qui en faisait au temps de Lemoine un séjour enchanteur. Un Anglais qui -vivait à cette époque, John Ruskin, que nous ne lisons malheureusement -que dans la traduction d'une platitude pitoyable que Marcel Proust nous -en a laissée, vante la grâce de ses peupliers, la fraîcheur glacée -de ses sources. Le voyageur sortant à peine des solitudes de la Beauce -et de la Sologne, toujours désolées par un implacable soleil, pouvait -croire vraiment, quand il voyait étinceler à travers les feuillages -leurs eaux transparentes, que quelque génie, touchant le sol de sa -baguette magique, en faisait ruisseler à profusion le diamant. Lemoine, -probablement, ne voulut jamais dire autre chose. Il semble qu'il ait -voulu, non sans finesse, user de tous les délais de la loi française, -qui permettaient aisément de prolonger l'instruction jusqu'à la -mi-avril, où ce pays est particulièrement délicieux. Aux haies, le -lilas, le rosier sauvage, l'épine blanche et rose sont en fleurs et -tendent au long de tous les chemins une broderie d'une fraîcheur de -tons incomparable, où les diverses espèces d'oiseaux de ce pays -viennent mêler leurs chants. Le loriot, la mésange, le rossignol à -tête bleue, quelquefois le bengali, se répondent de branche en -branche. Les collines, revêtues au loin des fleurs roses des arbres -fruitiers, se déploient sur le bleu du ciel avec des courbes d'une -délicatesse ravissante. Aux bords des rivières qui sont restées le -grand charme de cette région, mais où les scieries entretiennent -aujourd'hui à toute heure un bruit insupportable, le silence ne devait -être troublé que par le brusque plongeon d'une de ces petites truites -dont la chair assez insipide pourtant est pour le paysan picard le plus -exquis des régals. Nul doute qu'en quittant la fournaise du Palais de -justice, experts et juges n'eussent subi comme les autres l'éternel -mirage de ces belles eaux que le soleil à midi vient vraiment -diamanter. S'allonger au bord de la rivière, saluer de ses rires une -barque dont le sillage raye la soie changeante des eaux, distraire -quelques bribes azurées de ce gorgerin de saphir qu'est le col du paon, -en poursuivre gaiement de jeunes blanchisseuses jusqu'à leur lavoir en -chantant un refrain populaire[3], tremper dans la mousse du savon un -pipeau taillé dans le chaume à la façon de la flûte de Pan, y -regarder perler des bulles qui unissent les délicieuses couleurs de -l'écharpe d'iris et appeler cela enfiler des perles, former parfois des -chœurs en se tenant par la main, écouter chanter le rossignol, voir se -lever l'étoile du berger, tels étaient sans doute les plaisirs -auxquels Lemoine comptait convier les honorables MM. Le Poittevin, -Bordai et consorts, plaisirs d'une race vraiment idéaliste, où tout -finit par des chansons, où dès la fin du dix-neuvième siècle la -légère ivresse du vin de Champagne paraît trop grossière encore, où -l'on ne demande plus la gaieté qu'à la vapeur qui, de profondeurs -parfois incalculables, monte à la surface d'une source faiblement -minéralisée. - -Le nom de Lemoine ne doit pas d'ailleurs nous donner l'idée d'une de -ces sévères obédiences ecclésiastiques qui l'eussent rendu lui-même -peu accessible à ces impressions d'une poésie enchanteresse. Ce -n'était probablement qu'un surnom, comme on en portait souvent alors, -peut-être un simple sobriquet que les manières réservées du jeune -savant, sa vie peu adonnée aux dissipations mondaines, avaient tout -naturellement amené sur les lèvres des personnes frivoles. Au reste il -ne semble pas que nous devions attacher beaucoup d'importance à ces -surnoms, dont plusieurs paraissent avoir été choisis au hasard, -probablement pour distinguer deux personnes qui sans cela eussent -risqué d'être confondues. La plus légère nuance, une distinction -parfois tout à fait oiseuse, conviennent alors parfaitement au but que -l'on se propose. La simple épithète d'_aîné_, de _cadet_, ajoutée à -un même nom, semblait suffisante. Il est souvent question dans les -documents de cette époque d'un certain _Coquelin aîné_ qui paraît -avoir été une sorte de personnage proconsulaire, peut-être un riche -administrateur à la manière de Crassus ou de Murena. Sans qu'aucun -texte certain permette d'affirmer qu'il eût servi en personne, il -occupait un rang distingué dans l'ordre de la Légion d'honneur, créé -expressément par Napoléon pour récompenser le mérite militaire. Ce -surnom d'aîné lui avait peut-être été donné pour le distinguer -d'un autre Coquelin, comédien de mérite, appelé _Coquelin cadet_, -sans qu'on puisse savoir s'il existait entre eux une différence d'âge -bien réelle. Il semble qu'on ait voulu seulement marquer par là la -distance qui existait encore à cette époque entre l'acteur et le -politicien, l'homme ayant rempli des charges publiques. Peut-être tout -simplement voulait-on éviter une confusion sur les listes électorales. - -... Une société où la femme belle, où le noble de naissance -pareraient leur corps de vrais diamants serait vouée à une -grossièreté irrémédiable. Le mondain, l'homme à qui suffisent le -sec bon sens, le brillant tout superficiel que donne l'éducation -classique, s'y plairait peut-être. Les âmes vraiment pures, les -esprits passionnément attachés au bien et au vrai y éprouveraient une -insupportable sensation d'étouffement. De tels usages ont pu exister -dans le passé. On ne les reverra plus. À l'époque de Lemoine, selon -toute apparence, ils étaient depuis longtemps tombés en désuétude. -Le plat recueil de contes sans vraisemblance qui porte le titre de -_Comédie humaine_ de Balzac n'est peut-être l'œuvre ni d'un seul -homme ni d'une même époque. Pourtant son style informe encore, ses -idées tout empreintes d'un absolutisme suranné nous permettent d'en -placer la publication deux siècles au moins avant Voltaire. Or, Mme de -Beauséant qui, dans ces fictions d'une insipide sécheresse, -personnifie la femme parfaitement distinguée, laisse déjà avec -mépris aux femmes des financiers enrichis de paraître en public -ornées de pierres précieuses. Il est probable qu'au temps de Lemoine -la femme soucieuse de plaire se contentait de mêler à sa chevelure des -feuillages où tremblait encore quelque goutte de rosée, aussi -étincelante que le diamant le plus rare. Dans le centon de poèmes -disparates appelé _Chansons des rues et des bois_, qui est communément -attribué à Victor Hugo, quoiqu'il soit probablement un peu -postérieur, les mots de diamants, de perles, sont indifféremment -employés pour peindre le scintillement des goutelettes qui ruissellent -d'une source murmurante, parfois d'une simple ondée. Dans une sorte de -petite romance érotique qui rappelle le _Cantique des Cantiques_, la -fiancée dit en propres termes à l'Époux qu'elle ne veut d'autres -diamants que les gouttes de la rosée. Nul doute qu'il s'agisse ici -d'une coutume généralement admise, non d'une préférence -individuelle. Cette dernière hypothèse est, d'ailleurs, exclue -d'avance par la parfaite banalité de ces petites pièces qu'on a mises -sous le nom d'Hugo en vertu sans doute des mêmes considérations de -publicité qui durent décider Cohélet (l'_Ecclésiaste_) à couvrir du -nom respecté de Salomon, fort en vogue à l'époque, ses spirituelles -maximes. - -Au reste, qu'on apprenne demain à fabriquer le diamant, je serai sans -doute une des personnes les moins faites pour attacher à cela une -grande importance. Cela tient beaucoup à mon éducation. Ce n'est -guère que vers ma quarantième année, aux séances publiques de la -Société des Études juives, que j'ai rencontré quelques-unes des -personnes capables d'être fortement impressionnées par la nouvelle -d'une telle découverte. À Tréguier, chez mes premiers maîtres, plus -tard à Issy, à Saint-Sulpice, elle eût été accueillie avec la plus -extrême indifférence, peut-être avec un dédain mal dissimulé. Que -Lemoine eût ou non trouvé le moyen de faire du diamant, on ne peut -imaginer à quel point cela eût peu troublé ma sœur Henriette, mon -oncle Pierre, M. Le Hir ou M. Carbon. Au fond, je suis toujours resté -sur ce point-là, comme sur bien d'autres, le disciple attardé de saint -Tudual et de saint Colomban. Cela m'a souvent conduit à commettre, dans -toutes les choses qui regardent le luxe, des naïvetés impardonnables. -À mon âge, je ne serais pas capable d'aller acheter seul une bague -chez un bijoutier. Ah! ce n'est pas dans notre Trégorrois que les -jeunes filles reçoivent de leur fiancé, comme la Sulamite, des rangs -de perles, des colliers de prix, sertis d'argent, «_vermiculata -argento_». Pour moi, les seules pierres précieuses qui seraient encore -capables de me faire quitter le Collège de France, malgré mes -rhumatismes, et prendre la mer, si seulement un de mes vieux saints -bretons consentait à m'emmener sur sa barque apostolique, ce sont -celles que les pêcheurs de Saint-Michel-en-Grève aperçoivent parfois -au fond des eaux, par les temps calmes, là où s'élevait autrefois la -ville d'Ys, enchâssées dans les vitraux de ses cent cathédrales -englouties. - -... Sans doute des cités comme Paris, Londres, Paris-Plage, Bucarest, -ressembleront de moins en moins à la ville qui apparut à l'auteur -présumé du IVe Évangile, et qui était bâtie d'émeraude, -d'hyacinthe, de béryl, de chrysoprase, et des autres pierres -précieuses, avec douze portes formées chacune d'une seule perle fine. -Mais l'existence dans une telle ville nous ferait vite bâiller d'ennui, -et qui sait si la contemplation incessante d'un décor comme celui où -se déroule l'_Apocalypse_ de Jean ne risquerait pas de faire périr -brusquement l'univers d'un transport au cerveau? De plus en plus le -«_fundabo te in sapphiris et ponam jaspidem propugnacula tua et omnes -terminos tuos in lapides desiderabiles_» nous apparaîtra comme une -simple parole en l'air, comme une promesse qui aura été tenue pour la -dernière fois à Saint-Marc de Venise. Il est clair que s'il croyait ne -pas devoir s'écarter des principes de l'architecture urbaine tels -qu'ils ressortent de la Révélation et s'il prétendait appliquer à la -lettre le «_Fundamentum primum calcedonius..., duodecimum -amethystus_», mon éminent ami M. Bouvard risquerait d'ajourner -indéfiniment le prolongement du boulevard Haussmann. - -Patience donc! Humanité, patience. Rallume encore demain le four -éteint mille fois déjà d'où sortira peut-être un jour le diamant! -Perfectionne, avec une bonne humeur que peut t'envier l'Éternel, le -creuset où tu porteras le carbone à des températures inconnues de -Lemoine et de Berthelot. Répète inlassablement le _sto ad ostium et -pulso_, sans savoir si jamais une voix te répondra: «_Veni, veni, -coronaberis_». Ton histoire est désormais entrée dans une voie d'où -les sottes fantaisies du vaniteux et de l'aberrant ne réussiront pas à -t'écarter. Le jour où Lemoine, par un jeu de mots exquis, a appelé -pierres précieuses une simple goutte d'eau qui ne valait que par sa -fraîcheur et sa limpidité, la cause de l'idéalisme a été gagnée -pour toujours. Il n'a pas fabriqué de diamant: il a mis hors de -conteste le prix d'une imagination ardente, de la parfaite simplicité -de cœur, choses autrement importantes à l'avenir de la planète. Elles -ne perdraient de leur valeur que le jour où une connaissance -approfondie des localisations cérébrales et le progrès de la -chirurgie encéphalique permettraient d'actionner à coup sûr les -rouages infiniment délicats qui mettent en éveil la pudeur, le -sentiment inné du beau. Ce jour-là, le libre penseur, l'homme qui se -fait une haute idée de la vertu, verrait la valeur sur laquelle il a -placé toutes ses espérances subir un irrésistible mouvement de -dépréciation. Sans doute, le croyant, qui espère échanger contre une -part des félicités éternelles une vertu qu'il a achetée à vil prix -avec des indulgences, s'attache désespérément à une thèse -insoutenable. Mais il est clair que la vertu du libre penseur ne -vaudrait guère davantage le jour où elle résulterait nécessairement -du succès d'une opération intracranienne. - -Les hommes d'un même temps voient entre les personnalités diverses qui -sollicitent tour à tour l'attention publique des différences qu'ils -croient énormes et que la postérité n'apercevra pas. Nous sommes tous -des esquisses où le génie d'une époque prélude à un chef-d'œuvre -qu'il n'exécutera probablement jamais. Pour nous, entre deux -personnalités telles que l'honorable M. Denys Cochin et Lemoine les -dissemblances sautent aux yeux. Elles échapperaient peut-être aux -_Sept Dormants_, s'ils s'éveillaient une seconde fois du sommeil où -ils s'endormirent sous l'empereur Decius et qui ne devait durer que -trois cent soixante-douze ans. Le point de vue messianique ne saurait -plus être le nôtre. De moins en moins la privation de tel ou tel don -de l'esprit nous apparaîtra comme devant mériter les malédictions -merveilleuses qu'il a inspirées à l'auteur inconnu du _Livre de Job_. -«Compensation», ce mot, qui domine la philosophie d'Emerson, pourrait -bien être le dernier mot de tout jugement sain, le jugement du -véritable agnostique. La comtesse de Noailles, si elle est l'auteur des -poèmes qui lui sont attribués, a laissé une œuvre extraordinaire, -cent fois supérieure au Cohélet, aux chansons de Béranger. Mais -quelle fausse position ça devait lui donner dans le monde! Elle paraît -d'ailleurs l'avoir parfaitement compris et avoir mené à la campagne, -peut-être non sans quelque ennui[4], une vie entièrement simple et -retirée, dans le petit verger qui lui sert habituellement -d'interlocuteur. L'excellent chanteur Polin, lui, manque peut-être un -peu de métaphysique; il possède un bien plus précieux mille fois, et -que le fils de Sirach ni Jérémie ne connurent jamais: une jovialité -délicieuse, exempte de la plus légère trace d'affectation, etc. - - -[Note 2: _Procès_, tome II _passim_, et notamment pays, etc.] - -[Note 3: Quelques-uns de ces chants d'une délicieuse naïveté nous -ont été conservés. C'est généralement une scène empruntée à la -vie quotidienne que le chanteur retrace gaiement. Seuls les mots -de _Zizi Panpan_, qui les coupent presque toujours à intervalles -réguliers, ne présentent à l'esprit qu'un sens assez vague. C'était -sans doute de pures indications rythmiques destinées à marquer -la mesure pour une oreille qui eût été sans cela tentée de l'oublier, -peut-être même simplement une exclamation admirative, poussée -à la vue de l'oiseau de Junon, comme tendrait à le faire croire ces -mots plusieurs fois répétés _les plumes de paon_, qui les suivent à peu -d'intervalle.] - -[Note 4: On peut se demander si cet exil était bien volontaire et s'il -ne faut pas plutôt voir là une de ces décisions de l'autorité -analogue à celle qui empêchait Mme de Staël de rentrer en France, -peut-être en vertu d'une loi dont le texte ne nous est pas parvenu -et qui défendait aux femmes d'écrire. Les exclamations mille fois -répétées dans ces poèmes avec une insistance si monotone: «Ah! -partir! ah! partir! prendre le train qui siffle en bondissant!» -(_Occident._) «Laissez-moi m'en aller, laissez-moi m'en aller.» -(_Tumulte dans l'aurore._) «Ah! Laissez-moi partir.» (_Les héros._) -«Ah! rentrer dans ma ville, voir la Seine couler entre sa noble rive. -Dire à Paris: je viens, je reprends, j'arrive!» etc., montrent bien -qu'elle n'était pas libre de prendre le train. Quelques vers où elle -semble s'accommoder de sa solitude: «Et si déjà mon ciel est trop -divin pour moi», etc., ont été évidemment ajoutés après coup -pour tâcher de désarmer par une soumission apparente les rigueurs -de l'Administration.] - - - - -IX - -DANS LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON - - -_Mariage de Talleyrand-Périgord.--Succès remportés -par les Impériaux devant Château-Thierry, fort -médiocres.--Le Moine, par la Mouchi, arrive au -Régent.--Conversation que j'ai avec M. le duc -d'Orléans à ce sujet. Il est résolu de porter l'affaire -au duc de Guiche.--Chimères des Murat sur le -rang de prince étranger.--Conversation du duc -de Guiche avec M. le duc d'Orléans sur Le Moine, -au parvulo donné à Saint-Cloud pour le roi d'Angleterre -voyageant incognito en France.--Présence -inouïe du comte de Fels à ce parvulo.--Voyage en -France d'un infant d'Espagne, très singulier._ - - -Cette année-là vit le mariage de la bonne femme Blumenthal avec L. de -Talleyrand-Périgord dont il a été maintes fois parlé, avec force -éloges, et très mérités au cours de ces Mémoires. Les Rohan en -firent la noce où se trouvèrent des gens de qualité. Il ne voulut pas -que sa femme fût assise en se mariant, mais elle osa la housse sur sa -chaise et se fit incontinent appeler duchesse de Montmorency, dont elle -ne fut pas plus avancée. La campagne continua contre les Impériaux qui -malgré les révoltes d'Hongrie, causées par la cherté du pain, -remportèrent quelques succès devant Château-Thierry. Ce fut là qu'on -vit pour la première fois l'indécence de M. de Vendôme traité -publiquement d'Altesse. La gangrène gagna jusqu'aux Murat et ne -laissait pas de me causer des soucis contre lesquels je soutenais -difficilement mon courage si bien que j'étais allé loin de la cour, -passer à la Ferté la quinzaine de Pâques en compagnie d'un -gentilhomme qui avait servi dans mon régiment et était fort -considéré par le feu Roi, quand la veille de Quasimodo un courrier que -m'envoyait Mme de Saint-Simon me rendit une lettre par laquelle elle -m'avisait d'être à Meudon dans le plus bref délai qu'il se pourrait, -pour une affaire d'importance, concernant M. le duc d'Orléans. Je crus -d'abord qu'il s'agissait de celle du faux marquis de Ruffec, qui a été -marquée en son lieu; mais Byron l'avait écumée, et par quelques mots -échappés à Mme de Saint-Simon, de pierreries et d'un fripon appelé -Le Moine, je ne doutai plus qu'il ne s'agît encore d'une de ces -affaires d'alambics qui, sans mon intervention auprès du chancelier, -avaient été si près de faire--j'ose à peine à l'écrire--enfermer -M. le duc d'Orléans à la Bastille. On sait en effet que ce malheureux -prince, n'ayant aucun savoir juste et étendu sur les naissances, -l'histoire des familles, ce qu'il y a de fondé dans les prétentions, -l'absurdité qui éclate dans d'autres et laisse voir le tuf qui n'est -que néant, l'éclat des alliances et des charges, encore moins l'art de -distinguer dans sa politesse le rang plus ou moins élevé, et -d'enchanter par une parole obligeante qui montre qu'on sait le réel et -le consistant, disons le mot, l'intrinsèque des généalogies, n'avait -jamais su se plaire à la cour, s'était vu abandonné par la suite de -ce dont il s'était détourné d'abord, tant et si loin qu'il en était -tombé, encore que premier prince du sang, à s'adonner à la chimie, à -la peinture, à l'Opéra, dont les musiciens venaient souvent lui -apporter leurs livres et leurs violons qui n'avaient pas de secrets pour -lui. On a vu aussi avec quel art pernicieux ses ennemis, et par-dessus -tous le maréchal de Villeroy, avaient usé contre lui de ce goût si -déplacé de chimie, lors de la mort étrange du dauphin et de la -dauphine. Bien loin que les bruits affreux qui avaient été alors -semés avec une pernicieuse habileté par tout ce qui approchait la -Maintenon eussent fait repentir M. le duc d'Orléans de recherches qui -convenaient si peu à un homme de sa sorte, on a vu qu'il les avait -poursuivies avec Mirepoix, chaque nuit, dans les carrières de -Montmartre, en travaillant sur du charbon qu'il faisait passer dans un -chalumeau où, par une contradiction qui ne se peut concevoir que comme -un châtiment de la Providence, ce prince qui tirait une gloire -abominable de ne pas croire en Dieu m'a avoué plus d'une fois avoir -espéré voir le diable. - -Les affaires du Mississipi avaient tourné court et le duc d'Orléans -venait, contre mon avis, de rendre son inutile édit contre les -pierreries. Ceux qui en possédaient, après avoir montré de -l'empressement et éprouvé de la peine à les offrir, préfèrent les -garder en les dissimulant, ce qui est bien plus facile que pour -l'argent, de sorte que malgré tous les tours de gobelets et diverses -menaces d'enfermerie, la situation des finances n'avait été que fort -peu et fort passagèrement améliorée. Le Moine le sut et pensa faire -croire à M. le duc d'Orléans qu'elle le serait s'il le persuadait -qu'il était possible de fabriquer du diamant. Il espérait du même -coup flatter par là les détestables goûts de chimie de ce prince et -qu'il lui ferait ainsi sa cour. C'est ce qui n'arriva pas tout de suite. -Il n'était pourtant pas difficile d'approcher M. le duc d'Orléans -pourvu qu'on n'eût ni naissance, ni vertu. On a vu ce qu'étaient les -soupers de ces roués d'où seule la bonne compagnie était tenue à -l'écart par une exacte clôture. Le Moine, qui avait passé sa vie, -enterré dans la crapule la plus obscure et ne connaissait pas à la -cour un homme qui se put nommer, ne sut pourtant à qui s'adresser pour -entrer au Palais Royal; mais à la fin, la Mouchi en fit la planche. Il -vit M. le duc d'Orléans, lui dit qu'il savait faire du diamant, et ce -prince, naturellement crédule, s'en coiffa. Je pensai d'abord que le -mieux était d'aller au Roi par Maréchal. Mais je craignis de faire -éclater la bombe, qu'elle n'atteignit d'abord celui que j'en voulais -préserver et je résolus de me rendre tout droit au Palais Royal. Je -commandai mon carrosse, en pétillant d'impatience et je m'y jetai comme -un homme qui n'a pas tous ses sens à lui. J'avais souvent dit à M. le -duc d'Orléans que je n'étais pas homme à l'importuner de mes -conseils, mais que lorsque j'en aurais, si j'osais dire, à lui donner, -il pourrait penser qu'ils étaient urgents et lui demandais qu'il me -fît alors la grâce de me recevoir de suite car je n'avais jamais été -d'une humeur à faire antichambre. Ses valets les plus principaux me -l'eussent évité, du reste, par la connaissance que j'avais de tout -l'intérieur de sa cour. Aussi bien me fit-il entrer ce jour-là sitôt -que mon carrosse se fût rangé dans la dernière cour du Palais Royal, -qui était toujours remplie de ceux à qui l'accès eût dû en être -interdit, depuis que, par une honteuse prostitution de toutes les -dignités et par la faiblesse déplorable du Régent, ceux des moindres -gens de qualité, qui ne craignaient même plus d'y monter en manteaux -longs, y pouvaient pénétrer aussi bien et presque sur le même rang -que ceux des ducs. Ce sont là des choses qu'on peut traiter de -bagatelles, mais auxquelles n'auraient pu ajouter foi ceux des hommes du -précédent règne, qui, pour leur bonheur, sont morts assez tôt pour -ne les point voir. Aussitôt entré auprès du régent que je trouvai -sans un seul de ses chirurgiens ni de ses autres domestiques, et après -que je l'eusse salué d'une révérence fort médiocre et fort courte -qui me fut exactement rendue:--Eh bien, qu'y a-t-il encore? me dit-il -d'un air de bonté et d embarras.--Il y a, puisque vous me commandez de -parler, Monsieur, lui dis-je avec feu en tenant mes regards fichés sur -les siens qui ne les purent soutenir, que vous êtes en train de perdre -auprès de tous le peu d'estime et de considération--ce furent là les -termes dont je me servis--qu'a gardé pour vous le gros du monde. - -Et, le sentant outré de douleur, (d'où, malgré ce que je savais de sa -débonnaireté, je conçus quelque espérance,) sans m'arrêter, pour me -débarrasser en une fois de la fâcheuse pilule qu'il me fallait lui -faire prendre, et ne pas lui laisser le temps de m'interrompre, je lui -représentai avec le plus terrible détail en quel abandon il vivait à -la cour, quel progrès ce délaissement, il fallait dire le vrai; mot, -ce mépris, avaient fait depuis quelques années; combien ils -s'augmenteraient de tout le parti que les cabales ne manqueraient pas de -tirer scéléralement des prétendues inventions du Moine pour jeter -contre lui-même des accusations ineptes, mais dangereuses au dernier -point; je lui rappelai--et je frémis encore parfois, la nuit quand je -me réveille, de la hardiesse que j'eus d'employer ces mots -mêmes--qu'il avait été accusé à plusieurs reprises d'empoisonnement -contre les princes qui lui barraient la voie au trône; que ce grand -amas de pierreries qu'on ferait accepter comme vraies l'aiderait à -atteindre plus facilement à celui d'Espagne, pour quoi on ne doutait -point qu'il y eut concert entre lui, la cour de Vienne, l'empereur et -Rome; que par la détestable autorité de celle-ci il répudierait Mme -d'Orléans dont c'était pour lui une grâce de la Providence que les -dernières couches eussent été heureuses, sans quoi eussent été -renouvelées les infâmes rumeurs d'empoisonnement; qu'à vrai dire, -pour vouloir la mort de madame sa femme, il n'était pas comme son -frère convaincu du goût italien--ce furent encore mes termes--mais que -c'était le seul vice dont on ne l'accusât pas (non plus que n'avoir -pas les mains nettes), puisque ses relations avec Mme la duchesse de -Berry paraissaient à beaucoup ne pas être celles d'un père; que s'il -n'avait pas hérité l'abominable goût de Monsieur pour tout le reste, -il en était bien le fils par l'habitude des parfums qui l'avaient mis -mal avec le roi qui ne les pouvait souffrir, et plus tard avaient -favorisé les bruits affreux d'avoir attenté à la vie de la dauphine, -et par avoir toujours mis en pratique la détestable maxime de diviser -pour régner à l'aide des redites de l'un a l'autre qui étaient la -peste de sa cour, comme elles l'avaient été de celle de Monsieur, son -père, où elles avaient empêché de régner l'unisson; qu'il avait -gardé pour les favoris de celui-ci une considération qu'il n'accordait -à pas un autre, et que c'étaient eux--je ne me contraignis pas à -nommer Effiat--qui, aidés de Mirepoix et de la Mouchi, avaient frayé -un chemin au Moine; que n'ayant pour tout bouclier que des hommes qui ne -comptaient plus depuis la mort de Monsieur et ne l'avaient pu pendant sa -vie que par l'horrible conviction où était chacun, et jusqu'au roi qui -avait ainsi fait le mariage de Mme d'Orléans, qu'on obtenait tout d'eux -par l'argent, et de lui par eux entre les mains de qui il était, on ne -craindrait pas de l'atteindre par la calomnie la plus odieuse, la plus -touchante, qu'il n'était que temps, s'il l'était encore, qu'il releva -enfin sa grandeur et pour cela un seul moyen, prendre dans le plus grand -secret les mesures pour faire arrêter Le Moine et, aussitôt la chose -décidée, n'en point retarder l'exécution et ne le laisser de sa vie -rentrer en France. - -M. le duc d'Orléans, qui s'était seulement écrié une ou deux fois au -commencement de ce discours, avait ensuite gardé le silence d'un homme -anéanti par un si grand coup; mais mes derniers mots en firent sortir -enfin quelques-uns de sa bouche. Il n'était pas méchant et la -résolution n'était pas son fort: - ---Eh quoi! me dit-il d'un ton de plainte, l'arrêter? Mais enfin si son -invention était vraie? - ---Comment, Monsieur, lui dis-je étonné au dernier point d'un -aveuglement si extrême et si pernicieux, vous en êtes là, et si peu -de temps après avoir été détrompé sur l'écriture du faux marquis -de Ruffec. Mais enfin, si vous avez seulement un doute, faites venir -l'homme de France qui se connaît le mieux à la chimie comme à toutes -les sciences, ainsi qu'il a été reconnu par les académies et par les -astronomes, et dont aussi le caractère, la naissance, la vie sans tache -qui l'a suivie, vous garantissant la parole. Il comprit que je voulais -parler du duc de Guiche et avec la joie d'un homme empêtré dans des -résolutions contraires et à qui un autre ôte le souci d'avoir à -prendre celle qui conviendra: - ---Oh bien! nous avons eu la même idée, me dit-il. Guiche en décidera, -mais je ne peux le voir aujourd'hui. Vous savez que le roi d'Angleterre, -voyageant très incognito sous le nom de comte de Stanhope, vient demain -parler avec le Roi des affaires d'Hollande et d'Allemagne; je lui donne -une fête à Saint-Cloud où Guiche se trouvera. Vous lui parlerez et -moi pareillement, après le souper. Mais êtes-vous sûr qu'il y -viendra? ajoute-t-il d'un air embarrassé. - -Je compris qu'il n'osait faire mander le duc de Guiche au Palais Royal, -où, comme on peut bien penser et par le genre de gens que M. le duc -d'Orléans voyait et avec lesquels Guiche n'avait nulle familiarité, -hors avec Besons et avec moi, il venait le moins souvent qu'il pouvait, -sachant que c'étaient les roués qui y tenaient le premier rang plutôt -que des hommes du sien. Aussi le Régent craignant toujours qu'il -chantât pouilles sur lui, vivait à son égard dans des inquiétudes et -des mesures perpétuelles. Fort attentif à rendre à chacun ce qui lui -était dû et n'ignorant pas ce qui l'était au propre fils de Monsieur, -Guiche le visitait aux occasions seulement, et je ne croîs pas qu'on -l'eût revu au Palais Royal depuis qu'il était venu lui faire sa cour -pour la mort de Monsieur et la grossesse de Mme d'Orléans. Encore ne -restât-il que quelques instants, avec un air de respect il est vrai, -mais qui savait montrer avec discernement qu'il s'adressait, plutôt -qu'à la personne, au rang de premier prince du sang. M. le duc -d'Orléans le sentait et ne laissait pas d'être touché d'un traitement -si amer et si cuisant. - -Comme je quittais le Palais Royal, au désespoir de voir remettre au -parvulo de Saint-Cloud un parti pris et qui ne serait peut-être pas -exécuté s'il ne l'était à l'instant même, tant étaient grandes la -versatilité et les cavillations habituelles de M. le duc d'Orléans, il -m'arriva une curieuse aventure que je ne rapporte ici que parce qu'elle -n'annonçait que trop ce qui devait se passer à ce parvulo. Comme je -venais de monter dans mon carrosse où m'attendait Mme de Saint-Simon, -je fus au comble de l'étonnement en voyant que se préparait à passer -devant lui le carrosse de S. Murat, si connu par sa valeur aux armées, -et celle de tous les siens. Ses fils s'y sont couverts d'honneur par des -traits dignes de l'antiquité; l'un, qui y a laissé une jambe, brille -partout de beauté; un autre est mort, laissant des parents qui ne se -pourront consoler; tellement qu'ayant montré des prétentions aussi -insoutenables que celles des Bouillon, ils n'ont point perdu comme eux -l'estime des honnêtes gens. - -J'aurais pourtant dû être moins surpris par cette entreprise du -carrosse, en me rappelant quelques propositions assez étranges, comme -à un des derniers marlis où Mme Murat avait tenté le manège de -céder à Mme de Saint-Simon, mais fort équivoquement et sans affecter -de place, en disant qu'il y avait moins d'air là, que Mme de -Saint-Simon le craignait et qu'à elle au contraire Fagon le lui avait -recommandé; Mme de Saint-Simon ne s'était pas laissée étourdir par -des paroles si osées et avait vivement répondu qu'elle se mettait à -cette place non parce qu'elle craignait l'air, mais parce que c'était -la sienne et que si Mme Murat faisait mine d'en prendre une, elle et les -autres duchesses iraient demander à Mme la duchesse de Bourgogne de -s'en plaindre au Roi. Sur quoi, la princesse Murat n'avait répondu mot, -sinon qu'elle savait ce qu'elle devait à Mme de Saint Simon, qui avait -été fort applaudie pour sa fermeté par les duchesses présentes et -par la princesse d'Espinoy. Malgré ce marli fort singulier, qui -m'était resté dans la mémoire et où j'avais bien compris que Mme -Murat avait voulu tâter le pavé, je crus cette fois à une méprise, -tant la prétention me parut forte; mais voyant que les chevaux du -prince Murat prenaient l'avance, j'envoyai un gentilhomme le prier de -les faire reculer, à qui il fut répondu que le prince Murat l'eût -fait avec grand plaisir s'il avait été seul, mais qu'il était avec -Mme Murat, et quelques paroles vagues sur la chimère de prince -étranger. Trouvant que ce n'était pas le lieu de montrer le néant -d'une entreprise si énorme, je fis donner l'ordre à mon cocher de -lancer mes chevaux qui endommagèrent quelque peu au passage le carrosse -du prince Murat. Mais fort échauffé par l'affaire du Moine, j'avais -déjà oublié celle du carrosse, pourtant si importante pour ce qui -regarde le bon fonctionnement de la justice et l'honneur du royaume, -quand le jour même du parvulo de Saint-Cloud, les ducs de Mortemart et -de Chevreuse me vinrent avertir, comme qui avait au cœur le plus juste -souci des anciens et incontestables privilèges des ducs, véritable -fondement de la monarchie, que le prince Murat, à qui on avait déjà -fait la complaisance si dangereuse de l'eau bénite, avait prétendu à -la main, pour le souper, sur le duc de Gramont, appuyant cette belle -prétention sur être le petit-fils d'un homme qui avait été roi des -Deux-Siciles, qu'il l'avait exposée à M. d'Orléans par Effiat, comme -ayant été le principal ressort de la cour de Monsieur son père, que -M. le duc d'Orléans, embarrassé au dernier point et n'ayant pas -d'ailleurs cette instruction claire, nette, profonde, dont le décisif -met à néant les chimères, n'avait pas osé se prononcer fermement sur -celle-ci, avait répondu qu'il verrait, qu'il en parlerait à la -duchesse d'Orléans. Étrange disparate d'aller remettre les intérêts -les plus vitaux de l'État, qui repose sur les droits des ducs, tant -qu'il n'est pas touché à eux, à qui n'y tenait que par les liens les -plus honteux et n'avait jamais su ce qui lui était dû, encore bien -moins à Monsieur son époux et à la pairie tout entière. Cette -réponse fort curieuse et inouïe avait été rendue par la princesse -Soutzo à MM. de Mortemart et de Chevreuse qui, étonnés à l'extrême, -m'étaient aussitôt venus trouver. Il est suffisamment au su de chacun -qu'elle est la seule femme qui, pour mon malheur, ait pu me faire sortir -de la retraite où je vivais depuis la mort du Dauphin et de la -Dauphine. On ne connaît guère soi-même la raison de ces sortes de -préférences et je ne pourrais dire par où celle-là réussit, là où -tant d'autres avaient échoué. Elle ressemblait à Minerve, telle -qu'elle est représentée sur les belles miniatures en pendants -d'oreilles que m'a laissées ma mère. Ses grâces m'avaient enchaîné -et je ne bougeais guère de ma chambre de Versailles que pour aller la -voir. Mais je remets à une autre partie de ces _Mémoires_ qui sera -surtout consacrée à la comtesse de Chevigné, de parler plus -longuement d'elle et de son mari qui s'était fort distingué par sa -valeur et était parmi les plus honnêtes gens que j'aie connu. Je -n'avais quasi nul commerce avec M. de Mortemart depuis l'audacieuse -cabale qu'il avait montée contre moi chez la duchesse de Beauvilliers -pour me perdre dans l'esprit du Roi. Jamais esprit plus nul, plus -prétendant au contraire, plus tâchant d'appuyer ce contraire de -brocards sans fondement aucun qu'il allait colporter ensuite. Pour M. de -Chevreuse, menin de Monseigneur, c'était un homme d'une autre sorte et -il a été ici trop souvent parlé de lui en son temps pour que j'aie à -revenir sur ses qualités infinies, sur sa science, sur sa bonté, sur -sa douceur, sur sa parole éprouvée. Mais c'était un homme, comme on -dit, à faire des trous dans la lune et qui vainement s'embarrassait -d'un rien comme d'une montagne. On a vu les heures que j'avais passées -à lui représenter l'inconsistant de sa chimère sur l'ancienneté de -Chevreuse et les rages qu'il avait failli donner au chancelier pour -l'érection de Chaulnes. Mais enfin, ils étaient ducs tous deux et fort -justement attachés aux prérogatives de leur rang; et comme ils -savaient que j'en étais plus jaloux moi-même que pas un qui fût à la -cour, ils étaient venus me trouver parce que j'étais de plus ami -particulier de M. le duc d'Orléans, qui n'avais jamais eu en vue que le -bien de ce prince et ne l'avais jamais abandonné quand les cabales de -la Maintenon et du maréchal de Villeroy le laissaient seul au Palais -Royal. Je tâchai d'arraisonner M. le duc d'Orléans, je lui -représentai l'injure qu'il faisait non seulement aux ducs, qui se -sentiraient tous atteints en la personne du duc de Gramont, mais au bon -sens, en laissant le prince Murat, comme autrefois les ducs de La -Tremoïlle, sous le vain prétexte de prince étranger et de son -grand-père, si connu par sa bravoure, roi de Naples pendant quelques -années, avoir pendant le parvulo de Saint-Cloud, la main qu'il se -garderait bien de ne pas exiger ensuite à Versailles, à Marly, et -qu'elle servirait de véhicule à l'Altesse, car on sait où conduisent -ces sourdes et profondes menées de princerie quand elles ne sont pas -étouffées dans l'œuf. On en a vu l'effet avec MM. de Turenne et de -Vendôme. Il y aurait fallu plus de commandement et un savoir plus -étendu que n'en avait M. le duc d'Orléans. Jamais pourtant cas plus -simple, plus clair, plus facile à exposer, plus impossible, plus -abominable à contredire. D'un côté, un homme qui ne peut pas remonter -à plus de deux générations sans se perdre dans une nuit où plus rien -de marquant n'apparaît; de l'autre, le chef d'une famille illustre -connue depuis mille ans, père et fils de deux maréchaux de France, -n'ayant jamais compté que les plus grandes alliances. L'affaire du -Moine ne touchait pas à des intérêts si vitaux pour la France. - -Dans le même temps, Delaire épousa une Rohan et prit très -étrangement le nom de comte de Cambacérès. Le marquis d'Albuféra, -qui, était fort de mes amis et dont la mère l'était, porta force -plaintes qui, malgré l'estime infime et, on le verra par la suite, bien -méritée que le Roi avait pour lui, restèrent sans effet. Et il en est -maintenant de ces beaux comtes de Cambacérès (sans même parler du -vicomte Vigier, qu'on imagine toujours dans les Bains d'où il est -sorti), comme des comtes à la même mode de Montgomery et de Brye que -le Français ignorant croit descendre de G. de Montgomery, si célèbre -pour son duel sous Henri II, et appartenir à la famille de Briey, dont -était mon amie la comtesse de Briey, laquelle a souvent figuré dans -ces Mémoires et qui appelait plaisamment les nouveaux comtes de Brye, -d'ailleurs gentilshommes de bon lieu quoique d'un moins haut parage, -«les non brils». - -Un autre et plus grand mariage retarda la venue du roi d'Angleterre, qui -n'intéressait pas que ce pays. Mlle Asquith, qui était probablement la -plus intelligente d'aucun, et semblait une de ces belles figures peintes -à fresque qu'on voit en Italie, épousa le prince Antoine Bibesco, qui -avait été l'idole de ceux où il avait résidé. Il était fort l'ami -de Morand, envoyé du Roi auprès de leurs Majestés Catholiques, duquel -il sera souvent question au cours de ces Mémoires, et le mien. Ce -mariage fit grand bruit, et partout d'applaudissement. Seul, un peu -d'Anglais mal instruits, crurent que Mlle Asquith ne contractait pas une -assez grande alliance. Elle pouvait certes prétendre à toutes, mais -ils ignoraient que ces Bibesco en ont avec les Noailles, les -Montesquieu, les Chimay, et les Bauffremont qui sont de la race -capétienne et pourraient revendiquer avec beaucoup de raison la -couronne de France, comme j'ai souvent dit. - -Pas un des ducs ni un homme titré n'alla à ce parvulo de Saint-Cloud, -hors moi, à cause de Mme de Saint Simon par la place de dame d'atour de -Mme la duchesse de Bourgogne, acceptée de vive force, sur le péril du -refus et la nécessité d'obéir au Roi, mais avec toute la douleur et -les larmes qu'on a vues et les instances infinies de M. le duc et de Mme -la duchesse d'Orléans; les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld par -ne pouvoir se consoler de n'être plus que de peu, on peut dire de rien -et vouloir pomper un dernier petit fumet d'affaires, qui s'en servirent, -aussi comme d'une occasion d'en faire leur cour au régent; le -chancelier, faute de conseil, dont il n'y avait pas ce jour-là; à des -moments, Artagnan, capitaine des gardes, quand il vint dire que le Roi -était servi, un peu après, à son fruit, apporter des biscotins pour -ses chiennes couchantes; enfin quand il annonça que la musique était -commencée, dont il voulut ardemment tirer une distinction qui ne put -venir à terme. - -[Cher Monsieur cela commence ici--Note de l'Auteur] - -Il était de la maison de Montesquiou; une de ses sœurs avait été -fille de la Reine, s'était accommodée et avait épousé le duc de -Gesvres. Il avait prié son cousin Robert de Montesquiou-Fezensac, de se -trouver à ce parvulo de Saint-Cloud. Mais celui-ci répondit par cet -admirable apophtegme qu'il descendait des anciens comtes de Fezensac, -lesquels sont connus avant Philippe-Auguste, et qu'il ne voyait pas pour -quelle raison cent ans--c'était le prince Murat qu'il voulait -dire--devraient passer avant mille ans. Il était fils de T. de -Montesquiou qui était fort dans la connaissance de mon père et dont -j'ai parlé en son lieu, et avec une figure et une tournure qui -sentaient fort ce qu'il était et d'où il était sorti, le corps -toujours élancé, et ce n'est pas assez dire, comme renversé en -arrière, qui se penchait, à la vérité, quand il lui en prenait -fantaisie, en grande affabilité et révérences de toutes sortes, mais -revenait assez vite à sa position naturelle qui était toute de -fierté, de hauteur, d'intransigeance à ne plier devant personne et à -ne céder sur rien, jusqu'à marcher droit devant soi sans s'occuper du -passage, bousculant sans paraître le voir, ou s'il voulait fâcher, -montrant qu'il le voyait, qui était sur le chemin, avec un grand -empressement toujours autour de lui des gens des plus de qualité et -d'esprit à qui parfois il faisait sa révérence de droite et de -gauche, mais le plus souvent leur laissait, comme on dit, leurs frais -pour compte, sans les voir, les deux yeux devant soi, parlant fort haut -et fort bien à ceux de sa familiarité qui riaient de toutes les -drôleries qu'il disait, et avec grande raison, comme j'ai dit, car il -était spirituel autant que cela se peut imaginer, avec des grâces qui -n'étaient qu'à lui et que tous ceux qui l'ont approché ont essayé, -souvent sans le vouloir et parfois même sans s'en douter, de copier et -de prendre, mais pas un jusqu'à y réussir, ou à autre chose qu'à -laisser paraître en leurs pensées, en leurs discours et presque dans -l'air de l'écriture et le bruit de la voix qu'il avait toutes deux fort -singulières et fort belles, comme un vernis de lui qui se reconnaissait -tout de suite et montrait par sa légère et indélébile surface, qu'il -était aussi difficile de ne pas chercher à l'imiter que d'y parvenir. - -Il avait souvent auprès de lui un Espagnol dont le nom était Yturri et -que j'avais connu, lors de mon ambassade à Madrid, comme il a été -rapporté. En un temps où chacun ne pousse guère ses vues plus loin -qu'à faire distinguer son mérite, il avait celui, à la vérité fort -rare, de mettre tout le sien à faire mieux éclater celui de ce comte, -à l'aider dans ses recherches, dans ses rapports avec les libraires, -jusque dans les soins de sa table, ne trouvant nulle tâche fastidieuse -si seulement elle lui en épargnait quelqu'une, la sienne n'étant, si -l'on peut dire, qu'écouter et faire retentir au loin les propos de -Montesquiou, comme faisaient ces disciples qu'avaient accoutumé d'avoir -toujours avec eux les anciens sophistes, ainsi qu'il appert des écrits -d'Aristote et des discours de Platon. Cet Yturri avait gardé la -manière bouillante de ceux de son pays, lesquels à propos de tout ne -vont pas sans tumulte, dont Montesquiou le reprenait fort souvent et -fort plaisamment, à la gaieté de tous et tout le premier d'Yturri -même, qui s'excusait en riant sur la chaleur de la race et avait garde -d'y rien changer, car cela plaisait ainsi. Il se connaissait en objets -d'autrefois dont beaucoup profitaient pour l'aller voir et consulter -là-dessus, jusque dans la retraite que s'étaient ajustée nos deux -ermites et qui était sise, comme j'ai dit, à Neuilly, proche de la -maison de M. le duc d'Orléans. - -Montesquiou invitait fort peu et fort bien, tout le meilleur et le plus -grand, mais pas toujours les mêmes et à dessein, car il jouait fort au -roi, avec des faveurs et des disgrâces jusqu'à l'injustice à en -crier, mais tout cela soutenu par un mérite si reconnu, qu'on le lui -passait, mais quelques-uns pourtant fort fidèlement et fort -régulièrement, qu'on était presque toujours sûr de trouver chez lin -quand il donnait un divertissement, comme la duchesse Mme de -Clermont-Tonnerre de laquelle il sera parlé beaucoup plus loin, qui -était fille de Gramont, petite-fille du célèbre ministre d'État, -sœur du duc de Guiche, qui était fort tourné, comme on l'a vu, vers -la mathématique et la peinture, et Mme Greffulhe, qui était Chimay, de -la célèbre maison princière des comtes de Bossut. Leur nom est -Hennin-Liétard et j'en ai déjà parlé à propos du prince de Chimay, -à qui l'Électeur de Bavière fit donner la Toison d'or par Charles II -et qui devint mon gendre, grâce à la duchesse Sforze, après la mort -de sa première femme, fille du duc de Nevers. Il n'était pas moins -attaché à Mme de Brantes, fille de Cessac, dont il a déjà été -parlé fort souvent et qui reviendra maintes fois dans le cours de ces -Mémoires, et aux duchesses de la Roche-Guyon et de Fezensac. J'ai -suffisamment parlé de ces Montesquiou à propos de leur plaisante -chimère de descendre de Pharamond, comme si leur antiquité n'était -pas assez grande et assez reconnue pour ne pas avoir besoin de la -barbouiller de fables, et de l'autre à propos du duc de la Roche-Guyon, -fils aîné du duc de La Rochefoucauld et survivancier de ses deux -charges, de l'étrange présent qu'il reçut de M. le duc d'Orléans, de -sa noblesse à éviter le piège que lui tendit l'astucieuse -scélératesse du premier président de Mesmes et du mariage de son fils -avec Mlle de Toiras. On y voyait fort aussi Mme de Noailles, femme du -dernier frère du duc d'Ayen, aujourd'hui duc de Noailles, et dont la -mère est La Ferté. Mais j'aurai l'occasion de parler d'elle plus -longuement comme de la femme du plus beau génie poétique qu'ait vu son -temps, et qui a renouvelé, et l'on peut dire agrandi, le miracle de la -célèbre Sévigné. On sait que ce que j'en dis est équité pure, -étant assez au su de chacun en quels termes j'en suis venu avec le duc -de Noailles, neveu du cardinal et mari de Mlle d'Aubigné, nièce de Mme -de Maintenon, et je me suis assez étendu en son lieu sur ses -astucieuses menées contre moi jusqu'à se faire avec Canillac avocat -des conseillers d'État contre les gens de qualité, son adresse à -tromper son oncle le cardinal, à bombarder Daguesseau chancelier, à -courtiser Effiat et les Rohan, à prodiguer les grâces pécuniaires -énormes de M. le duc d'Orléans au comte d'Armagnac pour lui faire -épouser sa fille, après avoir manqué pour elle le fils aîné du duc -d'Albret. Mais j'ai trop parlé de tout cela pour y revenir et de ses -noirs manèges à l'égard de Law et dans l'affaire des pierreries et -lors de la conspiration du duc et de la duchesse du Maine. Bien -différent, et à tant de générations d'ailleurs, était Mathieu de -Noailles, qui avait épousé celle dont il est question ici et que son -talent a rendu fameuse. Elle était la fille de Brancovan, prince -régnant de Valachie, qu'ils nomment là-bas Hospodar, et avait autant -de beauté que de génie. Sa mère était Musurus qui est le nom d'une -famille très noble et très des premières de la Grèce, fort -illustrée par diverses ambassades nombreuses et distinguées et par -l'amitié d'un de ces Musurus avec le célèbre Erasme. Montesquiou -avait été le premier à parler de ses vers. Les duchesses allaient -souvent écouter les siens, à Versailles, à Sceaux, à Meudon, et -depuis quelques années les femmes de la ville les imitent par une -mécanique connue et font venir des comédiens qui les récitent dans le -dessein d'en attirer quelqu'une, dont beaucoup iraient chez le Grand -Seigneur plutôt que de ne pas les applaudir. Il y avait toujours -quelque récitation dans sa maison de Neuilly, et aussi le concours tant -des poètes les plus fameux que des plus honnêtes gens et de la -meilleure compagnie, et de sa part, à chacun, et devant les objets de -sa maison, une foule de propos, dans ce langage si particulier à lui -que j'ai dit, dont chacun restait émerveillé. - -Mais toute médaille a son revers. Cet homme d'un mérite si hors de -pair, où le brillant ne nuisait pas au profond, cet homme, qui a pu -être dit délicieux, qui se faisait écouter pendant des heures avec -amusement pour les autres comme pour lui-même, car il riait fort de ce -qu'il disait comme s'il avait été à la fois l'auteur et le parleur, -et avec profit pour eux, cet homme avait un vice: il n'avait pas moins -soif d'ennemis que d'amis. Insatiable des derniers, il était implacable -aux autres, si l'on peut ainsi dire, car à quelques années de -distance, c'était les mêmes dont il avait cessé d'être engoué. Il -lui fallait toujours quelqu'un, sous le prétexte de la plus futile -pique, à détester, à poursuivre, à persécuter, par où if était la -terreur de Versailles car il ne se contraignait en rien et de sa voix -qu'il avait fort haute lançait devant qui ne lui revenait pas les -propos les plus griefs, les plus spirituels, les plus injustes, comme -quand il cria fort distinctement devant Diane de Peydan de Brou, veuve -estimée du marquis de Saint-Paul, qu'il était aussi fâcheux pour le -paganisme que pour le catholicisme qu'elle s'appelât à la fois Diane -et Saint Paul. C'était de ses rapprochements de mots dont personne ne -se fut avisé et qui faisaient trembler. Ayant passé sa jeunesse dans -le plus grand monde, son âge mûr parmi les poètes, revenu également -des uns et des autres, il ne craignait personne et vivait dans une -solitude qu'il rendait de plus en plus stricte par chaque ancien ami -qu'il en chassait. Il était fort de ceux de Mme Straus, fille et veuve -des célèbres musiciens Halévy et Bizet, femme d'Émile Straus, avocat -à la cour des Aides, et de qui les admirables répliques sont dans la -mémoire de tous. Sa figure était restée charmante et aurait suffi -sans son esprit à attirer tous ceux qui se pressaient autour d'elle. -C'est elle qui, une fois dans la chapelle de Versailles où elle avait -son carreau, comme M. de Noyon dont le langage était toujours si outré -et si éloigné du naturel demandait s'il ne lui semblait pas que la -musique qu'on entendait était octogonale, lui répondit: «Ah! -monsieur, j'allais le dire!» comme à quelqu'un qui a prononcé avant -tous une chose qui vient naturellement à l'esprit. - -On ferait un volume si l'on rapportait tout ce qui a été dit par elle -et qui vaut de n'être pas oublié. Sa santé avait toujours été -délicate. Elle en avait profité de bonne heure pour se dispenser des -Marly, des Meudon, n'allait faire sa cour au Roi que fort rarement, où -elle était toujours reçue seule et avec une grande considération. Les -fruits et les eaux dont elle avait fait en tous temps un usage qui -surprenait, sans liqueurs, ni chocolat, lui avaient noyé l'estomac, -dont Fagon n'avait pas voulu s'apercevoir depuis qu'il diminuait. Il -appelait charlatans ceux qui donnent des remèdes ou n'avaient pas été -reçus dans les facultés, à cause de quoi il chassa un Suisse qui -aurait pu la guérir. À la fin, comme son estomac s'était déshabitué -des nourritures trop fortes, son corps du sommeil et des longues -promenades, elle tourna cette fatigue en distinction. Mme la duchesse de -Bourgogne la venait voir et ne voulait pas être conduite au delà de la -première pièce. Elle recevait les duchesses, assise, qui la visitaient -tout de même tant c'était un délice de l'écouter. Montesquiou ne -s'en faisait pas faute; il était fort aussi dans la familiarité de Mme -Standish, sa cousine, qui vint à ce parvulo de Saint-Cloud, étant -l'amie la plus anciennement admise en tout et dans la plus grande -proximité avec la reine d'Angleterre, la plus distinguée par elle, où -toutes les femmes ne lui cédèrent point le pas comme cela aurait dû -être et ne fut pas par l'incroyable ignorance de M. le duc d'Orléans, -qui la crut peu de chose parce qu'elle s'appelait Standish, alors -qu'elle était fille d'Escars, de la maison de Pérusse, petite-fille de -Brissac, et une des plus grandes dames du royaume comme aussi l'une des -plus belles et avait toujours vécu dans la société la plus trayée -dont elle était le suprême élixir. M. le duc d'Orléans ignorait -aussi que H. Standish était fils d'une Noailles, de la branche des -marquis d'Arpajon. Il fallut que M. d'Hinnisdal le lui apprit. On eut -donc à ce parvulo le scandale fort remarquable du prince Murat, sur un -ployant, à côté du roi d'Angleterre. Cela fit un étrange vacarme qui -retentit bien loin de Saint-Cloud. Ceux qui avaient à cœur le bien de -l'État en sentirent les bases sapées; le Roi, si peu versé dans -l'histoire des naissances et des rangs, mais comprenant la flétrissure -infligée à sa couronne par la faiblesse d'avoir anéanti la plus haute -dignité du royaume, attaqua de conversation là-dessus le comte A. de -La Rochefoucauld, qui l'était plus que personne et qui, commandé de -répondre par son maître, qui était aussi son ami, ne craignit pas de -le faire en termes si nets et si tranchants qu'il fut entendu de tout le -salon où se jouait pourtant à gros bruit un fort lansquenet. Il -déclara que, fort attaché à la grandeur de sa maison, il ne croyait -pas pourtant que cet attachement l'aveuglât et lui fit rien dérober à -quiconque, quand il trouvait qu'il était--pour ne pas dire plus--un -aussi grand seigneur que le prince Murat; que pourtant il avait toujours -cédé le pas au duc de Gramont et continuerait à faire de même. Sur -quoi le roi fit faire défense au prince Murat de ne prendre en nulle -circonstance plus que la qualité d'Altesse et le traversement du -parquet. Le seul qui eut pu y prétendre était Achille Murat, parce -qu'il a des prérogatives souveraines dans la Mingrélie qui est un -État avoisinant ceux du czar. Mais il était aussi simple qu'il était -brave, et sa mère, si connue pour ses écrits et dont il avait hérité -l'esprit charmant, avait bien vite compris que le solide et le réel de -sa situation était moins chez ces Moscovites que dans la maison bien -plus que princière qui était la sienne, car elle était la fille du -duc de Rohan-Chabot. - -Le prince J. Murat ploya un moment sous l'orage, le temps de passer ce -fâcheux détroit, mais il n'en fut pas davantage et on sait que -maintenant, même à ses cousins, les lieutenants-généraux ne font -point difficulté, sans aucune raison qui se puisse approfondir, de -donner le Pour et le Monseigneur, et le Parlement, quand il va les -complimenter, envoie ses huissiers les baguettes levées, à quoi -Monsieur le Prince avait eu tant de peine d'arriver, malgré le rang de -prince du sang. Ainsi tout décline, tout s'avilit, tout est rongé dès -le principe, dans un État où le fer rouge n'est pas porté d'abord sur -les prétentions pour qu'elles ne puissent plus renaître. - -Le roi d'Angleterre était accompagné de milord Derby qui jouissait -ici, comme dans son pays, de beaucoup de considération. Il n'avait pas -au premier abord cet air de grandeur et de rêverie qui frappait tant -chez B. Lytton, mort depuis, ni le singulier visage et qui ne se pouvait -oublier de milord Dufferin. Mais il plaisait peut-être plus encore -qu'eux par une façon d'amabilité que n'ont point les Français et par -quoi ils sont conquis. Louvois l'avait voulu presque malgré lui auprès -du Roi à cause de ses capacités et de sa connaissance approfondie des -affaires de France. - -Le roi d'Angleterre évita de qualifier M. le duc d'Orléans en lui -parlant, mais voulut qu'il eut un fauteuil, à quoi il ne prétendait -pas, mais qu'il eut garde de refuser. Les princesses du sang mangèrent -au grand couvert par une grâce qui fit crier très fort mais ne porta -pas d'autre fruit. Le souper fut servi par Olivier, premier maître -d'hôtel du Roi. Son nom était Dabescat; il était respectueux, aimé -de tous, et si connu à la cour d'Angleterre que plusieurs des seigneurs -qui accompagnaient le Roi le virent avec plus de plaisir que les -chevaliers de Saint-Louis récemment promus par le Régent et dont la -figure était nouvelle. Il gardait une grande fidélité à la mémoire -du feu Roi et allait chaque année à son service à Saint-Denis, où, -à la honte des courtisans oublieux, il se trouvait presque toujours -seul avec moi. Je me suis arrêté un instant sur lui, parce que par la -connaissance parfaite qu'il avait de son état, par sa bonté, par sa -liaison avec les plus grands sans se familiariser, ni bassesse, il -n'avait pas laissé de prendre de l'importance à Saint-Cloud et d'y -faire un personnage singulier. - -Le régent fit à Mme Standish la remarque fort juste qu'elle ne portait -pas ses perles comme les autres dames, mais d'une façon qu'avait -imitée la reine d'Angleterre. Guiche se trouvait là, qui y avait été -mené comme au licou par la peur de s'attirer pour toujours le régent -et n'était pas fort aise d'y être. Il se plaisait bien plus à la -Sorbonne et dans les Académies dont il était recherché plus que -personne. Mais enfin le régent l'avait fait prendre, il sentit ce qu'il -devait au respect de la naissance, sinon de la personne, au bien de -l'État, peut-être à sa propre sûreté, ce qu'il y aurait de trop -marqué à ne pas venir, ne pas y avoir de milieu entre se perdre et -refuser, et il sauta le bâton. À ce mot de perles, je le cherchai des -yeux. Les siens, très ressemblants à ceux de sa mère, étaient -admirables, avec un regard qui, bien que personne n'aimât autant que -lui à se divertir semblait percer au travers de sa prunelle, dès que -son esprit était tendu à quelque objet sérieux. On a vu qu'il était -Gramont, dont le nom est Aure, de cette illustre maison considérée par -tant d'alliances et d'emplois depuis Sanche-Garcie d'Aure et Antoine -d'Aure, vicomte d'Aster, qui prit le nom et les armes de Gramont. Armand -de Gramont, dont il est question ici, avec tout le sérieux que n'avait -pas l'autre, rappelait les grâces de ce galant comte de Guiche, qui -avait été si initié dans les débuts du règne de Louis XIV. Il -dominait sur tous les autres ducs, ne fut-ce que par son savoir infini -et ses admirables découvertes. Je peux dire avec vérité que j'en -parlerais de même si je n'avais reçu de lui tant de marques d'amitié. -Sa femme était digne de lui, ce qui n'est pas peu dire. La position de -ce duc était unique. Il était les délices de la cour, l'espoir avec -raison des savants, l'ami sans bassesse des plus grands, le protecteur -avec choix de ceux qui ne l'étaient pas encore, le familier avec une -considération infinie de José Maria Sert qui est l'un des premiers -peintres de l'Europe pour la ressemblance des visages et la décoration -sage et durable des bâtiments. Il a été marqué en son temps comment, -quittant ma berline pour des mules en me rendant à Madrid pour mon -ambassade, j'avais été admirer ses ouvrages dans une église où ils -sont disposés avec un art prodigieux, entre la rangée des balcons des -autels et des colonnes incrustées des marbres les plus précieux. Le -duc de Guiche causait avec Ph. de Caraman-Chimay, oncle de celui qui -était devenu mon gendre. Leur nom est Riquet et celui-là avait -vraiment l'air de Riquet à la Houppe tel qu'il est dépeint dans les -contes. Nonobstant son visage promettait l'agrément et la finesse et -tenait ses promesses, à ce que m'ont dit ses amis. Mais je n'avais -nulle habitude avec lui pour ainsi dire pas de commerce, et je ne parle -dans ces Mémoires que des choses que j'ai pu connaître par moi-même. -J'entraînai le duc de Guiche dans la galerie pour qu'on ne pût nous -entendre:--Eh bien! lui dis-je, le régent vous a-t-il parlé du -Moine.--Oui, me répondit-il en souriant, et pour ce coup, malgré ces -cunctations, je crois l'avoir persuadé. Pour que notre bref colloque ne -fût pas remarqué, nous nous approchâmes fort à côté du régent, et -Guiche me fit remarquer qu'on parlait encore de pierreries, Standish -ayant conté que dans un incendie tous les diamants de sa mère, Mme de -Poix, avaient brûlé et étaient devenus noirs, pour laquelle -particularité, fort curieuse en effet, on les avait portés au cabinet -du roi d'Angleterre où ils étaient conservés:--Mais alors si le -diamant noircit par le feu, le charbon ne pourrait-il être changé en -diamant demanda, le régent en se tournant vers Guiche d'un air -embarrassé, qui haussa les épaules en me regardant confondu par cet -ensorcellement d'un homme qu'il avait pensé convaincu. - -On vit pour la première fois à Saint-Cloud le comte de Fels, dont le -nom est Frich, qui vint pour faire sa cour au roi d'Angleterre. Ces -Frich, bien que sortis autrefois de la lie du peuple, sont fort -glorieux. C'est à l'un d'eux que la bonne femme Cornuel répondit, -comme il lui faisait admirer la livrée d'un de ses laquais et ajoutait -qu'elle lui venait de son grand-père:«--Eh! là, monsieur, je ne -savais pas que monsieur votre grand-père était laquais.» La présence -au parvulo du comte de Fels parut étrange à ceux qui s'étonnent -encore; l'absence du marquis de Castellane les surprit davantage. Il -avait travaillé plus de vingt ans avec le succès que l'on sait au -rapprochement de la France et de l'Angleterre où il eut fait un -excellent ambassadeur, et du moment que le roi d'Angleterre venait à -Saint-Cloud, son nom, illustre à tant d'égards, était le premier qui -fût venu à l'esprit. On vit à ce parvulo une autre nouveauté fort -singulière, celle d'un prince d'Orléans voyageant en France incognito -sous le nom très étrange d'infant d'Espagne. Je représentai en vain -à M. le duc d'Orléans que, si grande que fût la maison d'où sortait -ce prince, on ne concevait pas qu'on pût appeler infant d'Espagne qui -ne l'était pas dans son pays même, où on donne seulement ce nom à -d'héritier de la couronne, comme on l'a vu dans la conversation que -j'eus avec Guelterio lors de mon ambassade à Madrid; bien plus que -d'infant d'Espagne à infant tout court, il n'y avait qu'un pas et que -le premier servirait de chausse-pied au second. Sur quoi M. le duc -d'Orléans se récria qu'on ne disait le Roi tout court que pour le Roi -de France, qu'il avait été ordonné à M. le duc de Lorraine, son -oncle, de ne plus se permettre de dire le Roi de France, en parlant du -Roi, faute de quoi il ne sortirait oncques de Lorraine et qu'enfin si -l'on dit le Pape, sans plus, c'est que tout autre nom ne serait pour lui -de nul usage. Je ne pus rien répliquer à tous ces beaux raisonnements, -mais je savais où la faiblesse du régent le conduirait et je me -licenciai à le lui dire. On en a vu la fin et qu'il y a beau temps -qu'on ne dit plus que l'infant tout court. Les envoyés du roi d'Espagne -l'allèrent chercher à Paris et le menèrent à Versailles, où il fut -faire sa révérence au Roi qui resta enfermé avec lui durant une -grande heure, puis passa dans la galerie et le présenta, où tout le -monde admira fort son esprit. Il visita près de la maison de campagne -du prince de Cellamare celle du comte et de la comtesse de Beaumont où -s'était déjà rendu le roi d'Angleterre. On a dit avec raison que -jamais mari et femme n'avaient été faits si parfaitement l'un pour -l'autre, ni pour eux leur magnifique et singulière demeure sise sur le -chemin des Annonciades où elle semblait les attendre depuis cent ans. -Il loua la magnificence des jardins en termes parfaitement choisis et -mesurés, et de là se rendit à Saint-Cloud pour le parvulo, mais y -scandalisa par la prétention insoutenable d'avoir la main sur le -régent. La faiblesse de celui-ci fit que les discussions aboutirent à -ce mezzo--termine fort inouï que le régent et l'infant d'Espagne -entrèrent en même temps, par une porte différente, dans la salle où -se donnait le souper. Ainsi crut-on couvrir la main. Il y charma de -nouveau tout le monde par son esprit, mais ne baisa aucune des -princesses et seulement la reine d'Angleterre, ce qui surprit fort. Le -Roi fut outré d'apprendre la prétention de la main et que la faiblesse -du régent lui eût permis d'éclore. Il n'admit pas davantage le titre -d'infant et déclara que ce prince serait reçu seulement à son rang -d'ancienneté, aussitôt après le duc du Maine. L'infant d'Espagne -essaya d'arriver à son but par d'autres voies. Elles ne lui réussirent -point. Il cessa de visiter le Roi autrement que par un reste d'habitude -et avec une assiduité légère. À la fin il en essuya des dégoûts et -on ne le vit plus que rarement à Versailles où son absence se fit fort -sentir et causa le regret qu'il n'y eût pas porté ses tabernacles. -Mais cette disgression sur les titres singuliers nous a entraînés trop -loin de l'affaire du Moine. - - -(_à suivre._) - - - - -MÉLANGES - -EN MÉMOIRE DES -ÉGLISES -ASSASSINÉES - -I - -LES ÉGLISES SAUVÉES -LES CLOCHERS DE CAEN. LA CATHÉDRALE -DE LISIEUX - -JOURNÉES EN AUTOMOBILE - - -Parti de... à une heure assez avancée de l'après-midi, je n'avais pas -de temps à perdre si je voulais arriver avant la nuit chez mes parents, -à mi-chemin à peu près entre Lisieux et Louviers. À ma droite, à ma -gauche, devant moi, le vitrage de l'automobile, que je gardais fermé, -mettait pour ainsi dire sous verre la belle journée de septembre que, -même à l'air libre, on ne voyait qu'à travers une sorte de -transparence. Du plus loin qu'elles nous apercevaient, sur la route où -elles se tenaient courbées, de vieilles maisons bancales couraient -prestement au-devant de nous en nous tendant quelques roses fraîches ou -nous montraient avec fierté la jeune rose trémière qu'elles avaient -élevée et qui déjà les dépassait de la taille. D'autres venaient, -appuyées tendrement sur un poirier que leur vieillesse aveugle avait -l'illusion d'étayer encore, et le serraient contre leur cœur meurtri -où il avait immobilisé et incrusté à jamais l'irradiation chétive -et passionnée de ses branches. Bientôt, la route tourna et le talus -qui la bordait sur la droite s'étant abaissé, la plaine de Caen -apparut, sans la ville qui, comprise pourtant dans l'étendue que -j'avais sous les yeux, ne se laissait voir ni deviner, à cause de -l'éloignement. Seuls, s'élevant du niveau uniforme de la plaine et -comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers -de Saint Étienne. Bientôt, nous en vîmes trois, le clocher de -Saint Pierre les avait rejoints[5]. Rapprochés en une triple aiguille -montagneuse, ils apparaissaient comme, souvent dans Turner, le -monastère ou le manoir qui donne son nom au tableau, mais qui, au -milieu de l'immense paysage de ciel, de végétation et d'eau, tient -aussi peu de place, semble aussi épisodique et momentané, que -l'arc-en-ciel, la lumière de cinq heures du soir, et la petite paysanne -qui, au premier plan, trotte sur le chemin entre ses paniers. Les -minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers -étaient toujours seuls devant nous, comme des oiseaux posés sur la -plaine, immobiles, et qu'on distingue au soleil. Puis, l'éloignement se -déchirant comme une brume qui dévoile complète et dans ses détails -une forme invisible l'instant d'avant, les tours de la Trinité -apparurent, ou plutôt une seule tour, tant elle cachait exactement -l'autre derrière elle. Mais elle s'écarta, l'autre s'avança et toutes -deux s'alignèrent. Enfin, un clocher retardataire (celui de -Saint-Sauveur, je suppose) vint, par une volte hardie, se placer en face -d'elles. Maintenant, entre les clochers multipliés, et sur la pente -desquels on distinguait la lumière qu'à cette distance on voyait -sourire, la ville, obéissant d'en bas à leur élan sans pouvoir y -atteindre, développait d'aplomb et par montées verticales la fugue -compliquée mais franche de ses toits. J'avais demandé au mécanicien -de m'arrêter un instant devant les clochers de Saint-Étienne; mais, me -rappelant combien nous avions été longs à nous en rapprocher quand -dès le début ils paraissaient si près, je tirais ma montre pour voir -combien de minutes nous mettrions encore, quand l'automobile tourna et -m'arrêta à leur pied. Restés si longtemps inapprochables à l'effort -de notre machine qui semblait patiner vainement sur la route, toujours -à la même distance d'eux, c'est dans les dernières secondes seulement -que la vitesse de tout le temps totalisée devenait appréciable. Et, -géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement -au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d'arrêter pour ne -pas nous heurter contre le porche. - -Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Caen depuis -longtemps, et la ville, après nous avoir accompagnés quelques -secondes, avait disparu, que, restés seuls à l'horizon à nous -regarder fuir, les deux clochers de Saint-Étienne et le clocher de -Saint Pierre agitaient encore en signe d'adieu leurs cimes -ensoleillées. Parfois, l'un s'effaçait pour que les deux autres -pussent nous apercevoir un instant encore; bientôt, je n'en vis plus -que deux. Puis ils virèrent une dernière fois comme deux pivots d'or, -et disparurent à mes yeux. Bien souvent depuis, passant au soleil -couché dans la plaine de Caen, je les ai revus, parfois de très loin -et qui n'étaient que comme deux fleurs peintes sur le ciel, au-dessus -de la ligne basse des champs; parfois, d'un peu plus près et déjà -rattrapés par le clocher de Saint Pierre, semblables aux trois jeunes -filles d'une légende abandonnées dans une solitude où commençait à -tomber l'obscurité; et tandis que je m'éloignais je les voyais -timidement chercher leur chemin et, après quelques gauches essais et -trébuchements maladroits de leurs nobles, silhouettes, se serrer les -uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur -le ciel encore rose qu'une seule forme noire délicieuse et résignée -et s'effacer dans la nuit. - -Je commençais de désespérer d'arriver assez tôt à Lisieux pour -être le soir même chez mes parents, qui heureusement n'étaient pas -prévenus de mon arrivée, quand vers l'heure du couchant nous nous -engageâmes sur une pente rapide au bout de laquelle, dans la cuvette -sanglante de soleil où nous descendions à toute vitesse, je vis -Lisieux qui nous y avaient précédés, relever et disposer à la hâte -ses maisons blessées, ses hautes cheminées teintes de pourpre; en un -instant tout avait repris sa place et quand quelques secondes plus tard -nous nous arrêtâmes au coin de la rue aux Fèvres, les vieilles -maisons dont les fines tiges de bois nervure s'épanouissent à l'appui -des croisées en têtes de saints ou de démons, semblaient ne pas avoir -bougé depuis le XVe siècle. Un accident de machine nous força de -rester jusqu'à la nuit tombante à Lisieux; avant de partir je voulus -revoir à la façade de la cathédrale quelques-uns des feuillages dont -parle Ruskin, mais les faibles lumignons qui éclairaient les rues de la -ville cessaient sur la place où Notre-Dame était presque plongée dans -l'obscurité. Je m'avançais pourtant, voulant au moins toucher de la -main l'illustre futaie de pierre, dont le porche est planté et entre -les deux rangs si noblement taillés de laquelle défila peut-être la -pompe nuptiale d'Henri II d'Angleterre et d'Éléonore de Guyenne. Mais -au moment où je m'approchais d'elle à tâtons, une subite clarté -l'inonda; tronc par tronc, les piliers sortirent de la nuit, détachant -vivement, en pleine lumière sur un fond d'ombre, le large modelé de -leurs feuilles de pierre. C'était mon mécanicien, l'ingénieux -Agostinelli, qui, envoyant aux vieilles sculptures le salut du présent -dont la lumière ne servait plus qu'à mieux lire les leçons du passé, -dirigeait successivement sur toutes les parties du porche, à mesure que -je voulais les voir, les feux du phare de son automobile[6]. Et quand je -revins vers la voiture je vis un groupe d'enfants que la curiosité -avait amenés là et qui, penchant sur le phare leurs têtes dont les -boucles palpitaient dans cette lumière surnaturelle, recomposaient ici, -comme projetée de la cathédrale dans un rayon, la figuration -angélique d'une Nativité. Quand nous quittâmes Lisieux, il faisait -nuit noire; mon mécanicien avait revêtu une vaste mante de caoutchouc -et coiffé une sorte de capuche qui, enserrant la plénitude de son -jeune visage imberbe, le faisait ressembler, tandis que nous nous -enfoncions de plus en plus vite dans la nuit, à quelque pèlerin ou -plutôt à quelque nonne de la vitesse. De temps à autre--sainte -Cécile improvisant sur un instrument plus immatériel encore--il -touchait le clavier et tirait un des jeux de ces orgues cachés dans -l'automobile et dont nous ne remarquons guère la musique, pourtant -continue, qu'à ces changements de registres que sont les changements de -vitesse; musique pour ainsi dire abstraite, tout symbole et tout nombre, -et qui fait penser à cette harmonie que produisent, dit-on, les -sphères, quand elles tournent dans l'éther. Mais la plupart du temps -il tenait seulement dans sa main sa roue--sa roue de direction (qu'on -appelle volant)--assez semblable aux croix de consécration que tiennent -les apôtres adossés aux colonnes du chœur dans la Sainte-Chapelle de -Paris, à la croix de Saint-Benoît, et en général à toute -stylisation de la roue dans l'art du moyen âge. Il ne paraissait pas -s'en servir tant il restait immobile, mais la tenait comme il aurait -fait d'un symbole dont il convenait qu'il fût accompagné; ainsi les -saints, aux porches des cathédrales, tiennent l'un une ancre, un autre -une roue, une harpe, une faux, un gril, un cor de chasse, des pinceaux. -Mais si ces attributs étaient généralement destinés à rappeler -l'art dans lequel ils excellèrent de leur vivant, c'était aussi -parfois l'image de l'instrument par quoi ils périrent; puisse le volant -de direction du jeune mécanicien qui me conduit rester toujours le -symbole de son talent plutôt que d'être la préfiguration de son -supplice! Nous dûmes nous arrêter dans un village où je fus pendant -quelques instants, pour les habitants, ce «voyageur» qui n'existait -plus depuis les chemins de fer et que l'automobile a ressuscité, celui -à qui la servante dans les tableaux flamands verse le coup de -l'étrier, qu'on voit dans les paysages du Cuyp, s'arrêtant pour -demander son chemin, comme dit Ruskin, à un passant dont «l'aspect -seul indique qu'il est incapable de le renseigner», et qui, dans les -fables de La Fontaine, chevauche au soleil et au vent, couvert d'un -chaud balandras à l'entrée de l'automne, «quand la précaution au -voyageur est bonne»,--ce «cavalier» qui n'existe plus guère -aujourd'hui dans la réalité et que pourtant nous apercevons encore -quelquefois galopant à marée basse au bord de la mer quand le soleil -se couche (sorti sans doute du passé à la faveur des ombres du soir), -faisant du paysage de mer que nous avons sous les yeux, une «marine» -qu'il date et qu'il signe, petit personnage qui semble ajouté par -Lingelbach, Wouwermans ou Adrien Van de Velde, pour satisfaire le goût -d'anecdotes et de figures des riches marchands de Harlem, amateurs de -peinture, à une plage de Guillaume Van de Velde ou de Ruysdaël. Mais -surtout de ce voyageur, ce que l'automobile nous a rendu de plus -précieux c'est cette admirable indépendance qui le faisait partir à -l'heure qu'il voulait et s'arrêter où il lui plaisait. Tous ceux-là -me comprendront que parfois le vent en passant a soudain touché du -désir irrésistible de fuir avec lui jusqu'à la mer où ils pourront -voir, au lieu des inertes pavés du village vainement cinglés par la -tempête, les flots soulevés lui rendre coup pour coup et rumeur pour -rumeur; tous ceux surtout qui savent ce que peut être, certains soirs, -l'appréhension de s'enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous -ceux qui connaissent quelle allégresse c'est, après avoir lutté -longtemps contre son angoisse et comme on commençait à monter vers sa -chambre en étouffant les battements de son cœur, de pouvoir s'arrêter -et se dire: «Eh bien! non, je ne monterai pas; qu'on selle le cheval, -qu'on apprête l'automobile», et toute la nuit de fuir, laissant -derrière soi les villages où notre peine nous eût étouffé, où nous -la devinons sous chaque petit toit qui dort, tandis que nous passions à -toute vitesse, sans être reconnu d'elle, hors de ses atteintes. - -Mais l'automobile s'était arrêtée au coin d'un chemin creux, devant -une porte feutrée d'iris défleuris et de roses. Nous étions arrivés -à la demeure de mes parents. Le mécanicien donne de la trompe pour que -le jardinier vienne nous ouvrir, cette trompe dont le son nous déplaît -par sa stridence et sa monotonie, mais qui pourtant, comme toute -matière, peut devenir beau s'il s'imprègne d'un sentiment. Au cœur de -mes parents il a retenti joyeusement comme une parole inespérée... -«Il me semble que j'ai entendu... Mais alors ce ne peut être que -lui!» Ils se lèvent, allument une bougie tout en la protégeant contre -le vent de la porte qu'ils ont déjà ouverte dans leur impatience, -tandis qu'au bas du parc la trompe dont ils ne peuvent plus -méconnaître le son devenu joyeux, presque humain, ne cesse plus de -jeter son appel uniforme comme l'idée fixe de leur joie prochaine, -pressant et répété comme leur anxiété grandissante. Et je songeais -que dans _Tristan et Isolde_ (au deuxième acte d'abord quand Isolde -agite son écharpe comme un signal, au troisième acte ensuite à -l'arrivée de la nef) c'est, la première fois, à la redite stridente, -indéfinie et de plus en plus rapide de deux notes dont la succession -est quelquefois produite par le hasard dans le monde inorganisé des -bruits; c'est, la deuxième fois, au chalumeau d'un pauvre pâtre, à -l'intensité croissante, à l'insatiable monotonie de sa maigre chanson, -que Wagner, par une apparente et géniale abdication de sa puissance -créatrice, a confié l'expression de la plus prodigieuse attente de -félicité qui ait jamais rempli l'âme humaine. - - -[Note 5: Je me suis naturellement abstenu de reproduire dans ce -volume les nombreuses pages que j'ai écrites sur des églises dans -le _Figaro_ par exemple: l'église de village (bien que très supérieure -à mon avis à bien d'autres qu'on lira plus loin). Mais elles avaient -passé dans «À la recherche du temps perdu» et je ne pouvais -me répéter. Si j'ai fait une exception pour celle-ci, c'est que dans -«Du côté de chez Swann» elle n'est que citée partiellement d'ailleurs, -entre guillemets, comme un exemple de ce que j'écrivis dans -mon enfance. Et dans le IVe volume (non encore paru) de «À la -recherche du temps perdu», la publication dans le _Figaro_ de cette -page remaniée est le sujet de presque tout un chapitre.] - -[Note 6: Je ne prévoyais guère quand j'écrivais ces lignes que -sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait à -dactylographier un livre de moi, apprendrait l'aviation sous le nom de -Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associé mon nom -de baptême et le nom d'un de mes personnages et trouverait la -mort à vingt-six ans, dans un accident d'aéroplane, au large -d'Antibes.] - - - - -JOURNÉES DE PÈLERINAGE - -RUSKIN À NOTRE-DAME D'AMIENS, À ROUEN, ETC.[7] - - -Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer à -Amiens une journée en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était -pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à -Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre[8]. Et, d'autre -part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte -des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le -lieu où un grand nomme est né et celui où il est mort; mais les lieux -qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous aimons -dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage? - -Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste -seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas -nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander -sa pensée, et qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre -où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste--arraché aux -flammes par un autre poète--que le cœur[9]? - -Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il -touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins), et par là -préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous -allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une -exposition de Primitifs flamands, on regrettera de ne pouvoir vous -accompagner. Mais si vous avouez que vous allez voir, à la Pointe du -Raz, une tempête, en Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une -statue aimée de Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en -espère pas moins que vous irez à Amiens après m'avoir lu. - -Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais -les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours -chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de -gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car -personne n'est original et fort heureusement pour la sympathie et la -compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans -une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on -savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous -l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses, -il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et -qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre -personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu -partout dans l'Univers. - -Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur -les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages -que nous y essayons gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant et -comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond de -Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en sommes -réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un genre -de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à Amiens -surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un -après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu -vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon -dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de Notre-Dame, mais du -temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous permet d'y -consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin, qui mène à la -cathédrale, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus ou moins -pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres -dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être -aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses -préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête[10]», -avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier. -Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes -déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent -voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre -Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante[11] -où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que -le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque -grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur -somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi -probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet -bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est -toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt -lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place -d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de -côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était -«à peu près aussi large que Venise elle-même, et traversée non par -de longs courants de marée montante et descendante[12], mais par onze -beaux cours d'eau à truites... aussi larges que la Dove d'Isaac -Walton[13], qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont -tourbillonné à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent -vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des -bouquets de peupliers[14] dont la grâce et l'allégresse semblent -jaillir de chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme -juste: «_Erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus -aquarum._» - -Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de -ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une -ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre, -en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le -tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs -dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et -de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses -propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et -sa renommée se répandait dans tous les pays. Velours de toutes -couleurs, employés pour lutter, comme dans _Carpaccio_, contre les -tapis du Turc et briller sur les tours arabesques de Barbarie. Pourquoi -cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la Somme? -Pourquoi une petite-fille française pouvait-elle se dire la sœur de -Venise et la servante de Carthage et de Tyr. L'intelligent voyageur -anglais, contraint d'acheter son sandwich au jambon et d'être prêt -pour le «En voiture, messieurs», n'a naturellement pas de temps à -perdre à aucune de ces questions. Mais c'est trop parler de voyageurs -pour qui Amiens n'est qu'une station importante à vous qui êtes venu -pour visiter la cathédrale et qui méritez qu'on vous fasse mieux -employer, votre temps; on va vous mener à Notre-Dame, mais par quel -chemin? - - -«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la -meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si -vous avez plein loisir et que le jour soit beau[15], le mieux serait de -descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière -et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle -s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des -tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville, -puis, en revenant, trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de -traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront -tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la -façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la -peine que vous aurez eue à les atteindre. - -«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même -en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi -arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis, -ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que -vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou -deux, alors en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore -une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque -conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une jolie chose -et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est alors de monter -à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un moment sur le chemin -pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes et bonbons -dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont à gauche. -Juste après les avoir passées, demandez le théâtre, et vous monterez -droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le -monde. Chacun est forcé d'aimer l'ajourement aérien de la flèche qui -le surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela -ne soit pas;--du moins sa courbure est une longue habitude contractée -graduellement avec une grâce et une soumission croissantes pendant ces -trois derniers cents ans,--et arrivant tout à fait au porche, chacun -doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu, -avec sa tête un peu de côté, son nimbe de côté aussi, comme un -chapeau seyant. Elle est une madone de décadence, en dépit, ou plutôt -en raison de sa joliesse[16] et de son gai sourire de soubrette; elle -n'a rien à faire là non plus, car ceci est le porche de saint Honoré, -non le sien. Saint Honoré avait coutume de se tenir là, rude et gris, -pour vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais -n'entre personne. Il y a longtemps de cela, dans le XIVe siècle, quand -le peuple commença pour la première fois à trouver le christianisme -trop grave, fit une foi plus joyeuse pour la France et voulut avoir -partout une madone soubrette aux regards brillants, laissant sa propre -Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire brûler comme sorcière; et -depuis lors les choses allèrent leur joyeux train, tout droit, «ça -allait, ça ira», aux plus joyeux jours de la guillotine. «Mais -pourtant ils savaient encore sculpter au XIVe siècle, et la madone et -son linteau d'aubépines en fleurs[17] sont dignes que vous les -regardiez et encore plus les sculptures aussi délicates et plus -calmes[18] qui sont au-dessus, qui racontent la propre histoire de saint -Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg de Paris qui -porte son nom. - -«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez -d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent -là[19]. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non -être là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si -vous-même méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non -comme s'il vous brûlait les doigts.» - - -C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et celui, je suppose, -que vous préférerez, que j'ai suivi, la première rois que je suis -allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis -devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les -mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être -encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les -prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône, -avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout -à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin. -Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le -sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais, -l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'_Éducation sentimentale_, -quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du -harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis -d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à -faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où -il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.» - -Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins -sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors -seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé -à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne -à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les -instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat -différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que -le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de -chaleur au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève -jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale. -C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse -momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire -que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il -préfère les reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal -de Chartres. Si j'ai cité le passage où Ruskin explique cette -préférence, c'est que _The two Paths_ était de 1850 et _la Bible -d'Amiens_ de 1885, le rapprochement des textes et des dates montre à -quel point _la Bible d'Amiens_ diffère de ces livres comme nous en -écrivons tant sur les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en -parler (à supposer même que nous ayons pris cette peine) au lieu de -parler des choses parce que nous les avons dès longtemps étudiées, -pour contenter un goût désintéressé, et sans songer qu'elles -pourraient faire plus tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous -aimeriez mieux _la Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la feuilletant -ainsi, c'étaient des choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps, -médité celles qui expriment par là le plus profondément sa pensée, -que vous preniez connaissance; que le présent qu'il vous faisait était -de ceux qui sont le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent -dans les objets dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention -de les donner un jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin -n'a pas eu à travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire -et vous ouvrir son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait -quelque importance à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente -ans avant _la Bible d'Amiens_, elle avait, dans la mémoire de Ruskin, -sa place où, quand il avait besoin de donner à ses auditeurs un -exemple, il savait la trouver, pleine de grâce et chargée de ces -pensées graves à qui il donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors -elle comptait déjà parmi ces manifestations de la beauté qui ne -donnaient pas seulement à ses yeux sensibles une délectation comme il -n'en connut jamais de plus vive, dans lesquelles la Nature, en lui -donnant ce sens esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, -comme dans son expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli -sur la terre du Vrai et du Divin. - -Sans doute si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée -déserta la tête de Ruskin, comme cet oiseau mystérieux qui dans une -toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort -pour fuir la maison,--parmi les formes familières qui traversèrent -encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y -appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée. -Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée, -tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice -que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé. -Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation -des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les -connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine -souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que -Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge -Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs -de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de -sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude. - -Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non -seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art -individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche, -à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons -la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir -la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées -de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M. -André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été -construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles--si -individuelles qu'elles soient d'ailleurs,--qui ont été faites pour eux -et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège -esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire -si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de -maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte -de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme -les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines -sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval; si -longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a -déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une -Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour -sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant -duré plus que notre foi) cessera, par l'effritement des pierres qu'il -écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la beauté, -comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens que -j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait ainsi à -tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine ville, -c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne, qui est -un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille sur la -face des continents, dont les employés de chemins de fer, en nous -criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir pour -la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que jamais on -ne verra deux fois»,--une telle statue a peut-être quelque chose de -moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous cas, par -un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de ces -liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La -Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe (sans vouloir -déplaire à M. Hallays) son lieu de naissance, que nous importe même -qu'elle soit naturalisée française?--Elle est quelque chose -comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards -chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une -«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et -sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?) la -Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens, -n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche -Saint Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à -ce vent humide de la Venise du Nord qui, au-dessus d'elle, a courbé la -flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville -dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant[20], elle -est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une -belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de -province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour -d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine -figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se -poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main -accueillante, pu picorer les étamines de pierre des aubépines antiques -qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre -une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un -chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend -la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son -cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque -relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse -du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que -nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette -même Vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que -nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec -lui dans la cathédrale. - - -«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette -porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent -à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais -je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand -elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et -splendide et les piliers des bas côtés du transept forment avec ceux -du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside -montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que -vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité -ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait -presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef -qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris -d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand -vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas -besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales, -car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un -lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous -étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il -vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et -des mathématiques d'accomplir une chose plus puissante et plus noble -que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni -rien qui paraisse plus grand. - -Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir -vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et -les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent -vous laissent seulement un quart d'heure--sans être hors -d'haleine--pour la contemplation de la capitale de la Picardie, -donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les -portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela -ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie, -vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein -développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union -de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français: -sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais -je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans -les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes -grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui -résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans. -Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile, -s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches -vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante... et s'élance, -s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable, -impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine -d'histoire qu'aucun livre[21].» - -Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les -musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces -stalles continuent, elles-mêmes si vieilles, si illustres et si belles, -à exercer à Amiens, leurs modestes fonctions de stalles--dont elles -s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction des -Amiénois--comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en -continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons. -Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à -supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office -et présentant leur envers, elles s'emploient modestement. - -Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou -plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur -et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs -des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui -s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on -éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce -qui est comme la sève, avec le temps, débordante de l'arbre. La -naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans -laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quand -à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous motifs -tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a -sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour -conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables -oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que -la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer -du cœur harmonieux des chênes. - -Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus -particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est -pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est -pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo[22], un -livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans -doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la -façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au -matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose -et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de -ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel, et que Claude Monet a -fixées dans des toiles sublimes où se découvre la vie de cette chose -que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en l'immergeant -en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa -double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre part se -renouvelle et s'achève chaque jour,--alors, la dégageant des -changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant -cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers -le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de -grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur -croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces -générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois, -ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée -d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres, -debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au -bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et -éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des -cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que -c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et -passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à -sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre, -c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une -cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale -gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je -voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que, -quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel, -d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur -de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité. - - -«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIVes psaumes, bien appris et -crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et -la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte -de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez quel -autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue -pareille à celle de la Bible. - -«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne -dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature. -Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous--qu'il soit -défenseur ou adversaire de la foi--de dégager son intelligence de -l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et -demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou -remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers -seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la -littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune -interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi -affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle -qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à -travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que -j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace[23]. Le devoir qui me -fut imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des -évangiles et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit -par la main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse -qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles -pour les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Jusqu'à -quel point mon esprit a été paralysé par les fautes et les chagrins -de ma vie[24]; jusqu'à quel point dépasse ma conjecture ou ma -confession; jusqu'où ma connaissance de la vie est courte, comparée à -ce que j'aurais pu apprendre si j'avais marché plus fidèlement dans la -lumière qui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma -confession. Mais comme je n'ai jamais écrit pour ma renommée, j'ai -été préservé des erreurs dangereuses pour les autres[25]... et les -expressions fragmentaires... que j'ai été capable de donner... se -relient à un système général d'interprétation de la littérature -sacrée, à la fois classique et chrétienne..., Qu'il y ait une -littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et se -fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen âge, -c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la plus -frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de -Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du lion -de Némée vaincu avec l'aide d'Athénée est la véritable racine de la -légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur -guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement. -Qu'Héraklès ait jamais tué[26] ou saint Jérôme jamais chéri la -créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la -légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millénium et -prédit avec la Sibylle de Cumes[27], et avec Isaïe, un jour où la -crainte de l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de -la haine, et s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne -sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute -l'étendue de la montagne sainte[28] et où la paix de la terre sera -délivrée de son présent chagrin, comme le présent et glorieux -univers animé est sorti du désert naissant dont les profondeurs -étaient le séjour des dragons et les montagnes des dômes de feu: Ce -jour-là aucun homme ne le connaît[29], mais le royaume de Dieu est -déjà venu pour ceux qui ont arraché de leur propre cœur ce qui -était rampant et de nature inférieure et ont appris à chérir ce qui -est charmant et humain dans les enfants errants des nuages et des -champs[30].» - - -Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je -vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au -porche occidental d'Amiens. - -Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au -sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche -(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons -face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par -rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis -s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Matthieu, Simon. À sa -droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et -Jude[31]. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes. -Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel; -puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent -les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et, -en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée, -Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée, -Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens -propre, repose sur le Christ, et sur les prophètes qui l'ont prédit -ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ -et non ceux de Dieu le Père: - - -«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment -de la Transfiguration[32]. Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» -Aussi Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Élie -qui fut un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, -ajoute Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble pas -être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant: -«Hosanna au fils de David»[33], et ne verra aucune image de son -père?[34] Le Christ lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la -racine et l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de -soi pas «trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; -David et son fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du -Christ. Il tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la -gauche. - -«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture -ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui -a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui -avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle -était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle n -'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et non -une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait comme -l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la Parole de -vie, le Roi de gloire, le Seigneur des armées. Le «Seigneur des -Vertus», _Dominus Virtutum_, c'est la meilleure traduction de l'idée -que donnaient à un disciple instruit du XIIIe siècle les paroles du -XXIVe psaume.» - -Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche -occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont -placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous -l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque -apôtre représentant: le bas-relief supérieur la vertu qu'il a -enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des -prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties. - -Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson; -au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui, -effrayé par un animal, laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau -continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive». Sous -saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant -jamais). - -Au-dessous de la Patience[35], la Colère: une femme poignardant un -homme avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a -aucun rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont -l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un -coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande -grossièreté française étant dans les gestes du cancan». - -Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en -eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches -greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera -abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde: -un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa -quenouille. Sous saint Matthieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un -chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus -insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son -caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les -plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de -l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie, comme en -ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du -mal comme le bœuf[36]. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse, -mais à Amiens il est fort probable que cela n'était pas connu, même -des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.» - -Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion[37], un homme claquant du -doigt devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les -badauds anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils -soient»). - -Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa -couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta -couronne. Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de -l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XIe et -XIIIe siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la -préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds -dans tes souliers, ô fille de Prince![38]» - - -Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est -l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque -est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de -l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde. - - -Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à un mendiant -nu[39]. - -Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous -d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme oui -tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un -écusson avec une racine mangeable signifiant: la tempérance -commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle la Folie: le type usité -dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le -fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple -comme un morceau de pain.» (Psaume LIII)[40]. Sous saint Jude, -l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil qui -tombe de cheval. - -«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque -tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même -message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix -est ici», etc.[41], mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou -tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus -tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est -représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre -apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment -qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus -sereinement.» - -Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui -figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales -prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues[42], Daniel tenant un -livre que soutiennent des lions[43], puis assis au festin de Balthazar, -le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière -qu'a prophétisés Joël[44], Amos cueillant les feuilles de la vigne -sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[45], -Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier. Habakuk -qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune -lion[46], les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur -une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor[47], etc. - -Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du -porche occidental, celle de la Vierge[48] (qui contient, outre la statue -de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la -Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la -Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois -Rois Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant -au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs -dont le sujet se rapporte à elle),--et celle de saint Firmin qui -contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de -cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux -les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de -chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au -musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la porte -Saint Firmin et dans le livre de M. Mâle des commentaires charmants sur -la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre[49]. - -«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces -bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour -la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi, -il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son -cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes -qu'affirme leur ensemble. - -«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ -n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant -la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné--comme -l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre[50]--comme le -Roi Éternel dans le ciel. Ce que sa vie _est_, ce que ses commandements -_sont_ et ce que son jugement _sera_, voilà ce qui nous est enseigné non -pas ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il -fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure, -joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la -décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante -peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à -fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à -substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre -devoir présent[51]. - -«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les -prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs, -portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que -votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous -rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous -pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le -martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas. -Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang. -Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers -la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il -tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite, -il bénit, mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou -plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu -vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de -pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton -cœur. - -«Et avec cette parole de la loi inabolie: - -«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu mourras»[52]. -Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et -irrévocablement. - -«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes -œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots -des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur -les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement -qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le -plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se -dégage des premières pierres d'Amiens. - -«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les -endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et -l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La -connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la -religion[53]. - -«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez -que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que -vous-mêmes si elles vous étaient révélées; si, vous efforçant de -tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour -de vous, vous aimiez à penser au jour où le juge de toute la terre -rendra tout juste[54] et où les petites collines se réjouiront de tous -côtés[55]; si, vous, séparant des compagnons qui vous ont donné -toute la meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez -jamais rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains--là où -les yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus; si, -vous préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la -solitude sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous -vouliez vous préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un -temps dans lequel vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les -choses que vous aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de -l'amour éternel--alors l'espoir de ces choses pour vous est la -religion; leur substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu -il nous est promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les -royaumes de Notre-Seigneur et de son Christ[56]». - - -Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIIIe siècle allaient -chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle -continue à offrir en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage -solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne -comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au -moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu -néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous -apparaissent par delà notre vie comme la véritable réalité, à une -de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant -mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais -dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en -quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer -mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me -purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il -m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti -en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à -tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses -paroles. Et voici que les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignité -des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors -qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté grave -dans leurs œuvres. _La Bible d'Amiens_ n'était, dans l'intention de -Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: _Nos pères nous -ont dit_; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens furent -sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIIIe siècle était -encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est l'âme -de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi -profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux -qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que -le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi -est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les -descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: _Nos -pères nous ont dit_, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le -désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces -hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté, -s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux -prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus -tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins -l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi, -et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être -l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à -nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les -choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du -nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas -pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas -qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions -pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau -nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie d'Ézéchiel et -de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après -ce sont les prophètes mineurs, mais il n y a que quatre grands -prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant -nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout. -C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale; elle -est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire -entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles. -C'est aux générations de les reprendre en chœur. - - -[Note 7: Une partie de cette étude a paru au _Mercure de France_, en -tête d'une traduction de la Bible d'Amiens. Nous tenons à exprimer -toute notre reconnaissance à M. Alfred Vallette, directeur du -_Mercure_, qui nous a gracieusement autorisé à reproduire ici notre -préface. Elle fut et reste offerte en témoignage d'admiration et de -reconnaissance à Léon Daudet.] - -[Note 8: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles -Ruskin écrivit ce livre: - -«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de -1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau. -Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France, -s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens, -Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M. -Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il -écrivait un nouveau livre _la Bible d'Amiens_, destinée à être aux -_Seven Lamps_ ce que _Saint-Marks Rest_ était aux _Stones of Venice_. -Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à -Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880 -pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses -notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant. -C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage _la -Bible d'Amiens_, lui-même conçu comme le premier volume de _Our -Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté_, etc. - -«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant -sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé -d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il -avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante -et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une -attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il -avait dit contre les croyances étroites et les pratiques -contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie -future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte -de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et -des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la -base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, _The -Life and Work of John Ruskin_, II, p. 206 et suivantes). À propos du -sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que rappelle M. Collingwood -(_Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les -filles oui ont été tenus sur les fonts baptismaux_), je ferai -remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par -exemple à celui de _Mornings in Florence_. «De simples études sur -l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de -_Saint-Marks Rest_, «Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui se -soucient encore de ses monuments».] - -[Note 9: Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par -Hunt, pendant l'incinération.--M. André Lebey (lui-même auteur d'un -sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante -rectification. Ce ne serait pas Hunt mais Trelawney qui aurait retiré -de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la -main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M. -Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney: -«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il -avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne -voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation.» La -veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait -dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître -aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux -récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que -Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se -rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant -l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce -spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»] - -[Note 10: Voir l'admirable portrait de saint Martin au livre I de _la -Bible d'Amiens_: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est -le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la -Saint Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les -derniers rayons de l'été qui s'en va.» - -Ces repas évoqués par Ruskin ne vont pas même sans une espèce de -cérémonial. «Saint Martin était un jour à dîner à la première -table du monde, à savoir chez l'empereur et l'impératrice de Germanie, -se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du monde un saint à -la saint Jean-Baptiste. Bien entendu, il avait l'empereur à sa gauche, -l'impératrice à sa droite, tout se passait dans les règles.» (_la -Bible d'Amiens_, Ch. I, § 30.) Ce protocole auquel Ruskin fait allusion -ne paraît d'ailleurs avoir rien de celui des maîtres de maison -terribles, de ceux trop formalistes et dont le modèle me semble avoir -été tracé à jamais par ces versets de saint Matthieu: «Le roi -aperçut à table un homme qui n'avait pas d'habit de noces. Il lui dit: -«Mon ami, comment n'êtes-vous pas en habit?» Cet homme ayant gardé -le silence, le roi dit aux serviteurs: «Liez-lui les pieds et les mains -et jetez-le dans les ténèbres du dehors.» - -Pour revenir à cette conception d'un saint qui «ne dépense pas un -souffle en une exhortation désagréable», il semble que Ruskin ne soit -n'est pas seul à se représenter ses saints favoris sous ces traits. -Même pour les simples clergymens de George Eliot ou les prophètes de -Carlyle, voyez combien ils sont différents de saint Firmin qui tapage -et crie comme un énergumène dans les rues d'Amiens, insulte, exhorte, -persuade, baptise, etc. Dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime -beaucoup en ce Knox, c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. -C'était un homme de cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère -aussi du petit, sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa -pipe de Bordeaux dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux -et sociable. Ils errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était -un fanatique sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des -plus solides d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De -même Burns: «était habituellement gai de paroles, un compagnon -d'infini enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; -il a les plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants -flots de gaieté, etc.» Et Mahomet: «Mahomet, sincère, sérieux, -cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui -avec tout cela.» Carlyle aime à parler du rire de Luther. (Carlyle, -_les Héros_, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 85, etc.) - -Et dans George Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_, M. Gilfil dans -les _Scènes de la vie du Clergé_, M. Farebrother dans _Middlemarch_, -etc. - -«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme -Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le -moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant -il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela -que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa -place, et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte, -c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et -laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en -chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais -vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une -meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la -société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et -assaisonner les détails des affaires paroissiales de force -plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du -vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour -lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société -de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures -maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire lady Stiwell -à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice -de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie -fine et gracieuse, etc.» Mais le plus souvent il restait à fume; sa -pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené a vous -parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le Roman de M. -Gilfil_, traduction d'Albert Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, -126). «Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très -longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (_Tribulations du -Rév. Amos Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait -effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et -regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil -chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni -laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa -croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient -plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a -souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les -fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous -l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses -côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine -dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait -fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement -les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine -était aussi différent de cela que possible, mais il était si -pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se -conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un -fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous -rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam Bede_, même trad., -pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du traducteur.)] - -[Note 11: Cf. _Præterita_: «Vers le moment de l'après-midi où le -moderne voyageur fashionable, parti par le train du matin de -Charing-Cross pour Paris, Nice et Monte-Carlo, s'est un peu remis des -nausées de sa traversée et de l'irritation d'avoir eu à se battre -pour trouver des places à Boulogne, et commence à regarder sa montre -pour voir à quelle distance il se trouve du buffet d'Amiens, il est -exposé au désappointement et à l'ennui d'un arrêt inutile du train, -à une gare sans importance où il lit le nom «Abbeville». Au moment -où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se soucie de lever -pour un instant les yeux de son journal, deux tours carrées que -dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux qu'il traverse. -Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il souhaiterait jamais -d'attirer son attention, et je ne sais guère jusqu'à quel point je -pourrais arriver à faire comprendre au lecteur, même le plus -sympathique, l'influence qu'elles ont eu sur ma propre vie... Car la -pensée de ma vie a eu trois centres: Rouen, Genève et Pise... Et -Abbeville est comme la préface et l'interprétation de Rouen... Mes -bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes. Mais -comme plaisir, joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville par -une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de l'hôtel -de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir Saint-Wulfran avant -que le soleil ait quitté les tours, sont des choses pour lesquelles il -faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et de sa cathédrale, -ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me sont donnés, dans -_Nos Pères nous ont dit_.» - -Si, au cours de cette étude, j'ai cité tant de passages de Ruskin -tirés d'autres ouvrages de lui que _la Bible d'Amiens_, en voici la -raison. Ne lire qu'un livre d'un auteur, c'est n'avoir avec cet auteur -qu'une rencontre. Or, en causant une fois avec une personne on peut -discerner en elle des traits singuliers. Mais c'est seulement par leur -répétition dans des circonstances variées qu'on peut les reconnaître -pour caractéristiques et essentiels. Pour un écrivain, comme pour un -musicien ou un peintre, cette variation des circonstances qui permet de -discerner, par une sorte d'expérimentation, les traits permanents du -caractère, c'est la variété des œuvres. Nous retrouvons dans un -second livre, dans un autre tableau, les particularités dont la -première fois nous aurions pu croire qu'elles appartenaient au sujet -traité autant qu'à l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des -œuvres différentes nous dégageons les traits communs dont -l'assemblage compose la physionomie morale de l'artiste. En mettant une -note au bas des passages cités de _la Bible d'Amiens_, chaque fois que -le texte éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir -d'autres ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage -qui m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au -lecteur de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait -pas en présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant -déjà eu avec lui des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses -paroles, reconnaître ce qui est, chez lui, permanent et fondamental. -Ainsi j'ai essayé de pourvoir le lecteur comme d'une mémoire -improvisée où j'ai disposé des souvenirs des autres livres de -Ruskin,--sorte de caisse de résonance, où les paroles de _la Bible -d'Amiens_ pourront prendre quelque retentissement en y éveillant des -échos fraternels. Mais aux paroles de _la Bible d'Amiens_ ces échos ne -répondront pas sans doute, ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui -s'est faite elle-même, de ces horizons inégalement lointains, -habituellement cachés à nos regards et dont notre vie elle-même a -mesuré jour par jour les distances variées. Ils n'auront pas, pour -venir rejoindre la parole présente dont la ressemblance les a attirés, -à traverser la résistante douceur de cette atmosphère interposée qui -a l'étendue même de notre vie et qui est toute la poésie de la -mémoire. - -Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits -singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui -permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un -écrivain devrait être la première partie de la tâche de tout -critique. - -S'il a senti cela, et aidé les autres à le sentir, son office est à -peu près rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les -livres du monde sur Ruskin: «l'homme, l'écrivain, le prophète, -l'artiste, la portée de son action, les erreurs de la doctrine», -toutes ces constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à -côté du sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire -du critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la -perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle. - -Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il -essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie -spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son -inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces -réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les récréer -dans son œuvre, sa moralité enfin, l'instinct qui les lui faisant -considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces -réalités nous paraissent) le poussait à sacrifier au besoin de les -apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une -vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et -jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme -étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces -réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un -instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire -que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai même pas -essayé de la remplir dans cette petite étude qui aura comblé mes -ambitions si elle donne le désir de lire Ruskin et de revoir quelques -cathédrales.] - -[Note 12: Cf. Dans _Præterita_ l'impression des lents courants de -marée montante et descendante le long des marches de l'hôtel -Danielli.] - -[Note 13: Ruskin veut parler ici de l'auteur du «_Parfait pêcheur à -la ligne_» (Londres, 1653), Isaac Walton, célèbre pêcheur de la -Dove, né en 1593, à Strefford, mort en 1683.] - -[Note 14: Déjà, dans _Modern Painters_, Ruskin, une trentaine -d'années plus tôt, parle de «la simplicité sereine et de la grâce -des peupliers d'Amiens».] - -[Note 15: Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous -ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir le cathédrale, -qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup, -et--le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et -volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel, -entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions -d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs -le point de vue d'où est prise la gravure: «_Amiens, le jour des -Trépassés._»] - -[Note 16: Cf. _The two Paths_: «Ces statues (celles du porche -occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées -comme représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du -commencement du XIIIe siècle en France; et, en effet, elles possèdent -une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux -œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse -de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des -lignes tombantes de l'excessivement _mince_ draperie; aussi bien qu'à -un fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de -l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur -pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré -palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur -exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais -ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de -faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir non comme la -cariatide grecque sans effort, ou comme la cariatide de la Renaissance -par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut -silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au -cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre -éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de -l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il -n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendentale de la -signification de ces sculptures. - -Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs -qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits--la -plupart d'inconnus, je crois--mais de palpables et d'indiscutables -portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est -censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après -quelque personne vivante dont les traits peuvent, sans invraisemblance, -représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs -authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant, -fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé -bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent -encore pour nous avec son sourire. - -Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement -dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux -lignes verticales de la statue. - -Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à -côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux -caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une -signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de -composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur, -mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux -dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans -les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée -dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque. -Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de -pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue -tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était -retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le -type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et -plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa -couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle. - -Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant, -simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres -avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens. - -Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point -culminant de l'art gothique au XIIIe siècle. La sculpture a progressé -continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle -devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive. -Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut -cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans -l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première -caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme -la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus -vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de -tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une -intensité relative de dédain pour les choses basses et leur donne une -apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides -et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables -de terreur, et haïssable pour eux si ils ne sont capables de rien de -plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette -classe d'esprit. Je dis que le _premier_ héritage est la tendresse--le -_second_ la vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la -créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance -acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de -la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et entier: la -vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite. - -Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la -sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie -tombante rehaussée sur les côtés par un riche ornement floral; mais -la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable -comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et -l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un -exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble, -quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme -style et comme intention, est, en certaines qualités plus subtiles, -inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur, -quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même -un homme d'une qualité d'âme inférieure à celui qui a travaillé à -Chartres. Mais Je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères -plus subtils auxquels je reconnais ceci. - -Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que, -jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement -fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur -en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant -perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par -conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un -changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils -commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de -la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient, etc. -(_The two Paths_, § 33-39.)] - -[Note 17: Moins charmantes que celles de Bourges. Bourges est la -cathédrale de l'aubépine. (Cf. _Stones of Venice_: «L'architecte de -la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi a-t-il couvert son -porche d'aubépines. C'est une parfaite niobé de mai. Jamais il n'y eut -une pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement sans la -crainte de vous piquer».)] - -[Note 18: «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus -élevé.» (_Relations de Michel-Ange et de Tintoret_, § 219), à -propos d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello -«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés--les anges de -Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive--et les anges de -Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant -de calme que filent les Parques».] - -[Note 19: Cf. _Mornings in Florence_: «Mais je veux tout d'abord vous -donner un bon conseil, payez bien votre guide ou votre sacristain. Il -fera preuve de reconnaissance en échange de vingt sous.... Parmi mes -connaissances, sur cinquante personnes qui m'écriraient des lettres -pleines de tendres sentiments, une seule me donnerait vingt sous. Je -vous serai donc obligé si vous me donnez vingt sous pour chacune de ces -lettres, quoique j'aie fourni plus de travail que vous ne le -soupçonnerez jamais pour les rendre à vos yeux dignes des vingt -sous.»] - -[Note 20: Et regardée d'eux: je peux, en ce moment même, voir les -hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant -devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps, lever -les yeux vers «l'Étoile de la Mer».] - -[Note 21: Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent -achevées en 1522, le jour de la Saint Jean. Le bedeau vous laissera -vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages qui, dans la -couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure de leur -manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir -l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous -verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se -déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes -inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera -pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois -et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui -semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles -et ténues.] - -[Note 22: Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met -sous les yeux une lettre de Ruskin où Notre-Dame de Paris, de Victor -Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.] - -[Note 23: Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace -comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les -hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par défaut -d'attention ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand obstacle à -ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire des vers -latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter» quand -vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours qu'Horace -ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. Remarquez -l'assurance qu'il nous donne de sa piété: _Dis pieta mea, et musa, -cordi est_, etc.» (_Val d'Arno_, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 et -suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi -religieuse que Wordworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes -poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemen par -l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le -cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette -idée que tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve -n'était qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un -hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace -consacre son pin favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus, -dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la -petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à -leur offrir qu'une poignée de sel et de farine--juste aussi -sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi -chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (_The -Queen of the air_, I, 47, 48). Et enfin: «La foi d'Horace en l'esprit -de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa colline et en la -protection des grands Dieux est Constante, profonde et effective (Fors -Clavigere Lettre XCII, 111).] - -[Note 24: Cf. _Præterita_, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être -si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre -moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement -incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la -même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme -d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De -même plus haut (page 224 de la Bible): «Toutes les adversités, -qu'elles résident dans le tentation ou dans la _douleur_» et dans la -préface d'_Arrows of the Chace_. «J'ai dit à mon pays des paroles -dont pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la -douleur.» Et dans le texte qui nous occupe _chagrin_ est rapproché de -faute comme dans ces passages _tentation_ de _peine_ et _intérêt_ de -_douleur_. «Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À -un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation -de _Præterita_: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi -au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre -de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je -suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai -point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis -lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se -mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux -gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est -plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais -disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout -autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs -consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes -heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre -bien.»--(Note du traducteur.)] - -[Note 25: Cf. _The Queen of the air_: «Comme j'ai beaucoup aimé--et -non dans des fins égoïstes--la lumière du matin est encore visible -pour moi sur les collines, vous pouvez croire en mes paroles et vous -serez heureux ensuite de m'avoir cru!»] - -[Note 26: Cf. La Couronne d'Olivier Sauvage: «Le Grec lui-même sur ses -poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions.»] - -[Note 27: Allusion probable à Virgile: «_Nec magnos metuent armenta -leones._»] - -[Note 28: Allusion à Isaïe, XI, 9.] - -[Note 29: Allusion à saint Matthieu XXIV, 36.] - -[Note 30: Cf. Bossuet, _Élévations sur les Mystères_: «Contenons les -vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous -commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel; ce sera dompter des -lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»] - -[Note 31: M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne -confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à -cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge -les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser -une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à -côté, ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du -déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas». (_La Cathédrale_, -p. 354 et 455.)] - -[Note 32: Saint Matthieu, XVII, 5.] - -[Note 33: Saint Matthieu, XXI, 7.] - -[Note 34: Cette apostrophe permet (malgré des analogies simplement -apparentes, «Isaïe déclara aux conservateurs de son temps», «un -marchand juif--le roi Salomon--qui avait fait une des fortunes les plus -considérables de l'époque _Unto this last_) de faire sentir combien le -génie de Ruskin diffère de celui de Renan. De ce même mot «fils de -David», Renan dit: «La famille de David était éteinte depuis -longtemps. Jésus se laissa pourtant donner un titre sans lequel il ne -pouvait espérer aucun succès; il finit, ce semble, par y prendre -plaisir, etc.» L'opposition n'apparaît ici qu'à propos d'une simple -dénomination. Mais quand il s'agit de longs versets, elle s'aggrave. On -sait avec quelle magnificence dans Sa Couronne d'Olivier Sauvage (_das -Eagles nest_), et surtout dans les Lys des Jardins des Reines, Ruskin a -cité la parole rapportée par saint Luc, IX, 58: «Jésus lui -répondit: «Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des -nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Avec cette -ingéniosité merveilleuse qui, commentant les Évangiles à l'aide de -l'histoire et de la géographie (histoire et géographie d'ailleurs -forcément un peu hypothétiques), y donne aux moindres paroles du -Christ un tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des -circonstances et des lieux d'une réalité indiscutable, mais qui -parfois risque par là-même d'en restreindre un peu le sens et la -portée, Renan, dont il peut être intéressant d'opposer ici la glose -à celle de Ruskin, croit voir dans ce verser de saint Luc comme un -signe que Jésus commençait à éprouver quelque lassitude de sa vie -vagabonde. (_Vie de Jésus_, p. 324 des premières éditions.) Il semble -qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu sans doute par un -sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacrée, le germe -de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, sous une forme -terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou seulement -classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande œuvre, une -œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup à faire -pour voir s'y esquisser comme une sorte de _Belle Hélène_ de -Christianisme.] - -[Note 35: Cf. La description des chapiteaux du Palais des Doges (dans -_The Stones of Venice_).] - -[Note 36: Cf. Volney, _Voyage en Syrie._] - -[Note 37: Cf. Émile Mâle, _l'Art religieux au XVIIIe siècle_: «La -rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul aspect, la -désobéissance à l'Église. La rose de Notre-Dame de Paris (ces -petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, Amiens et -Reims) offre ce curieux détail: l'homme qui se révolte contre -l'évêque porte le bonnet conique des Juifs. Le Juif, qui depuis tant -de siècles refusait d'entendre la parole de l'Église, semble être le -symbole même de la révolte et de l'obstination.»] - -[Note 38: _Cantiques des Cantiques_, VII, 1. La citation précédente se -rapporte à Éphésieus, VI, 15.] - -[Note 39: Dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin dit: «Dans ces temps-là on -ne disait aucune bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité -indistincte. Au-dessous de la Charité, l'Avarice a un coffre et de -l'argent, notion moderne commune aux Anglais et aux Amiénois de la -divine consommation de la manufacture de laine _of pleasures of -England_»: «Tandis que la Charité idéale de Giotto, à Padona, -présente à Dieu son cœur dans sa main, il foule aux pieds des sacs -d'or, donne seulement du blé et des fleurs; au porche ouest d'Amiens, -elle se contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la -manufacture de la ville.» La même comparaison est venue certainement -d'une manière fortuite à l'esprit de M. Émile Mâle: «La charité -qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays de saint -François d'Assise. La Charité qui donne son manteau aux pauvres est du -pays de saint Vincent de Paul.» Cf. encore les diverses -interprétations de la Charité dans _The Stones of Venice_.] - -[Note 40: Cf. cette expression avec celle d'Achille δημοϐοροτ, -commenté ainsi par Ruskin: «Mais je n'ai pas de mots pour -l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de royauté, -comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle -et pouvaient être acquises comme des moutons de la chair desquels le -roi peut se nourrir et si l'épithète indiquée d'Achille: «Mangeurs -de peuples», était le titre approprié de tous les monarques et si -l'extension des territoires d'un roi signifiait la même chose que -l'agrandissement des terres d'un particulier.» (Des Trésors des -Rois.)] - -[Note 41: Saint Luc, X, 5.] - -[Note 42: Ézéchiel, I, 16.] - -[Note 43: Daniel, VI, 22.] - -[Note 44: Joël, I, 7, et II, 10.] - -[Note 45: Amos, IV, 7.] - -[Note 46: Habakuk, II, 1.] - -[Note 47: Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14] - -[Note 48: Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne -protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que -jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature -humaine--mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le -culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus -de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel, -de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus -charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants -sur ce que la Vierge Mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, on -éprouverait pour eux.»] - -[Note 49: «Ce sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers -sculptés, les Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine -byzantine et romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces -belles géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.» -Puis il montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces -œuvres: «Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la -vraie campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux -clochers de Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et -la cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de -l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les -sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent -s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est -simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces -un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie -ailé qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines -de Botticelli qui dansent à la fête de la Primavera. C'est l'homme -tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a -gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.»] - -[Note 50: Isaïe, IX, 5.] - -[Note 51: Cf. _Lectures on Art_, sur l'égérie d'un art morbide et -réaliste. «Essayez de vous représenter la somme de temps et -d'anxieuse et frémissante émotion qui a été gaspillée par ces -tendres et délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six -cents ans. Comme elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous -l'influence d'une semblable imagerie, ces souffrances corporelles -passées depuis longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été -supportées par un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir -été plus difficiles à endurer que les agonies d'un être humain -quelconque sous la torture; et alors essayez d'apprécier à quel -résultat on serait arrivé pour la justice et la félicité de -l'humanité si on avait enseigné à ces mêmes femmes le sens profond -des dernières paroles qui leur furent dites par leur Maître: «Filles -de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et -sur vos enfants», si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié -à mesurer les tortures des champs de bataille, les tourments de la mort -lente chez les enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre -propre vie de paix, à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries, -ni enseignées, ni secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour -apprendre comment elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus -terrible de ceux dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort; -ceux auxquels le berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots -qu'ils ne peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce -qu'ils ont jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi -dire avez pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, -ceux-là vous les avez toujours avec vous! et non pas lui.» - -Cf. _la Bible d'Amiens_ sur sainte Geneviève. Il y a des milliers de -jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré dans aucun calendrier, -mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation. Dieu sait -pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui -ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les -tourments, mais devient une Tour du Troupeau (allusion à _Michée_, IV, -8) et toute sa vie lui construit un bercail.] - -[Note 52: Saint Luc, X.] - -[Note 53: Le lecteur trouvera, je pense, une certaine parenté entre -l'idée exprimée ici par Ruskin (depuis «Toutes les créatures -humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le chapitre III: -«Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé à une -fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa -nature» et, cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit -monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le -christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur -cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte -qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui -qu'un chrétien, etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de _la -Bible d'Amiens_, le Collège des Augures et l'institution des Vestales -sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette -idée soit par le lien que l'on voit si proche des précédentes, et -comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe -elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière -générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est -étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que -nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la -note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment -esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que, de -chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente -de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelle pour nous), -nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la continuité de -l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux mosaïques de -Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a probablement crue -vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura ramené Ruskin -étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et à l'histoire, -à concevoir pareillement le collège des Augures comme assimilable à -l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule comme équivalente -à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc. - -Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion -grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le -christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains») Ruskin -n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la -religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même -c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus. -Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas -proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système, -qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître -fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la -couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur -pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées -de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals, -incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité, -celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance -et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe -intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc. - -Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine -commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de -Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas -besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à -propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une -simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est -elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note -des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec, -cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.] - -[Note 54: Genèse, XVIII, 23.] - -[Note 55: Psaumes, LXV, 13.] - -[Note 56: Saint Jean, _Révélation_ XI, 15.] - - - - -JOHN RUSKIN - - -Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le -monde[57]», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête -divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient -allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude -où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il -plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la -tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le -voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la -lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une -postérité immortelle. - -Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de -l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie -ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les -créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire -d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte, -prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort, -elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure -auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la -maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis -qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau. - -Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin[58]. Son catalogue semble -un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des -photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections -de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin, -l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la -beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois -sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts» une -définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie -politique, c'est seulement delà partie de l'œuvre de Ruskin qui -concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de -Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici. - - -On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent -répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la -nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir». - -Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit -que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les -plus hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la -_Construction de Carthage_ de Turner, s'amusent à faire voguer des -petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme -moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur -future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à -être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art. -Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que -la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est -quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de -l'ordre le plus élevé.» «De même, ajoute Milsand[59] qui cite ce -passage, en analysant une _Sainte Famille_ de Tintoret, le trait auquel -Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un -commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait -symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de -l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une -composition du même Vénitien, une _Crucifixion_, Ruskin voit un -chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en -apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes -à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était -le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et -avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem, -qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et, -par là, de sa mort.» - -On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y -faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que -«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de -nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et -météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels -qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui -donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les -rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore -des différences plus particulières par suite des variétés -d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous -ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité -ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa -répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font -vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des -lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe -descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre -d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est -admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements -qu'il nous fournit sur les réalités[60]». - -Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la -place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher -de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint Pierre disant que -Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus -facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la -couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur -et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité -seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes. -Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère. -Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.» - -Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la -science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée -comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un -Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie -n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa main -pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités qui -déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il -humiliait la science devant l'art. - -On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion -était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie. - -Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce -qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des -considérations peut-être supérieures mais en tous cas étrangères à -l'esthétique. Le premier chapitre des _Sept lampes de l'architecture_ -prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les plus précieux -et les plus durables, et fait dériver ce devoir du sacrifice de Jésus, -et des conditions permanentes du sacrifice agréable à Dieu, conditions -qu'on n a pas lieu de considérer comme modifiées, Dieu ne nous ayant -pas fait connaître expressément qu'elles l'aient été. Et dans les -_Peintres modernes_, pour trancher la question de savoir qui a raison -des partisans de la couleur et des adeptes du clair-obscur, voici un de -ses arguments: «Regardez l'ensemble de la nature et comparez -généralement les arcs-en-ciel, les levers de soleil, les roses, les -violettes, les papillons, les oiseaux, les poissons rouges, les rubis, -les opales, les coraux, avec les alligators, les hippopotames, les -requins, les limaces, les ossements, les moisissures, le brouillard et -la masse des choses qui corrompent, qui piquent, qui détruisent, et -vous sentirez alors comme la question se pose entre les coloristes et -les clair-obscuristes, lesquels ont la nature et la vie de leur côté, -lesquels le péché et la mort.» - -Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu -qu'il était contradictoire. - -De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le -plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut -ainsi parler, le portrait le plus étudié et le mieux venu, le plus -frappant et le plus répandu[61], c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa -vie qu'une religion: celle de la Beauté. - -Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de -la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que -le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante -était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contre-pied -du système de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit -rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse, -mais naturelle et comme inévitable. - -Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout -court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et -caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à -la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne -peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin, -qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop -porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et -d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne -pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre -dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la -contemplation voluptueuse des œuvres d'art. - -Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait -une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une -manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle -donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint -que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui, -de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous -aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant -en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous -donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin -fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti -par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la -présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement -perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de -fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de -laquelle, avec enthousiasme et comme obéissante à un commandement de -la conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie -éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à -déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles -leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par -une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent, -l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour -Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans -l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à -chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi -tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi -consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance -fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus -importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là -vous allez voir découler l'esthétique de Ruskin. D'abord vous -comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle -école d'architecture et de peinture aient pu être les dates -principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le -gothique lui apparut avec la même gravité, le même retour ému, la -même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut -révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates -importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art, -l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le -jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien -lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les -ombres dans la peinture de Rubens. - -Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour -Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une -partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de -l'artiste est de ne rien ajouter de son propre cru à ce message divin. -De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme les nuées qui se -traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que -d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent -pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques -erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la -fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce -qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence, -nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le -but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son -cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection -du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en -oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement -l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet -d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un -et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un -chef-d'œuvre de mimique, elles se sauraient vous toucher comme un signe -de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses, -c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a -admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes -maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté -de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une -chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa -destinée et le tracé de son histoire. - -Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la -réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit, -qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des -tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses -_Héros_, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre -Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses _Hommes représentatifs de -l'humanité_ aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système, -c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas -différencier assez profondément les divers modes de traduction. -Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent -de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet -la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure -où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la -langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pêche -par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut -atteindre la réalité une des choses et rivaliser par là avec la -littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire. - -Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement -à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être -transcrit, c'est que lui-même a éprouve ce qu'il y a de véritable -dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans -le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui -commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour -chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus -particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette -révélation, ce guide, ce fut la Bible. - -Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de -l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a -dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient -croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments, -des statues, des tableaux, il mêla des considérations religieuses qui -n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque -chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui -inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce -sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût -sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il -apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en -le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce -qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les -œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De -sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans -l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui, -négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le -confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa -ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité -esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte -étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel -esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune -importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement -du génie savent que sa force se mesure plus à la force le ses -croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de -satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de -Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses -préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui -quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner -correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses -plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de -sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa -vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien: -l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture, -la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion -désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en -chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses -livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les -connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage -ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans -ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche -qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les -reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la -cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale -qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les -_Sept Lampes de l'Architecture_, où la cathédrale de Rouen est citée -quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas -cité une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'église qui lui a -donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes. -Or, ni dans _les Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il n'est -question une seule fois de Saint-Urbain[62]. Pour ce qui est de -l'absence de références à Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez -peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est -rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare -longuement _la Vierge Dorée_ d'Amiens avec les statues d'un art moins -habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le -porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ où nous -pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens, -pas une seule fois, dans les pages où il parle de _la Vierge Dorée_, -il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse -infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain, -le retour à de certains exemples préférés, sinon même la -répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez -affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui -lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il -tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des -différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres -citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi -une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée -de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque -livre est d'un homme nouveau qui a un savoir différent, pas la même -expérience, une autre vie. - -C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des -écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un -jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche -d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie. - -Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même -âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui -avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de -l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de -l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs -le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si, -comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on -devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant -Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus -à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour -Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne -fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts. - -Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à -tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination -éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie? -Nous l'avons vu tout à l'heure dans _Pleasures of England_ comparer à -la Charité d'Amiens celle de Giotto. Voyez-le, dans _Nature of Gothic_, -comparer la manière dont les flammes sont traitées dans le gothique -italien et dans le gothique français, dont le porche de Saint-Maclou de -Rouen est pris comme exemple. Et, dans _les Sept Lampes de -l'Architecture_, à propos de ce même porche, voyez encore se jouer sur -ses pierres grises comme un peu des couleurs de l'Italie. - -«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen, -représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée -avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais -mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de -Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux -d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans -son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non -moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte, -même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se -balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège -du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont -emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le -sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du -tympan et _dans les niches_ de la voûte; pendant que les flammes qui -les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des -anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de -leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées -comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé -habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes -pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.» - -Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays -n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les -symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de -certaines idées religieuses devaient le frapper[63]. M. Ary Renan a -remarqué avec profondeur ce qu'il y a déjà du Christ dans le -Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art -chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme, a comparé dans un -sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au lion de -Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince Noir, -les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes. Il -n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on peut -dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation des -Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art l'expression -des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était appliquée à -l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans l'adoration des -symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux d'ailleurs pour des -esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé qu'ils pouvaient -passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés par les diversités -de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition systématique de -l'expression des émotions violentes en art, le principe que M. Ary -Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où le trouver mieux -défini que dans les pages des «Rapports de Michel-Ange et du -Tintoret[64]»? Quant à l'adoration un peu exclusive des symboles, -l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y devait-elle pas -fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art, c'était lame d'un -temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces symboles du portail de -Chartres aux fresques de Pise devait nécessairement le toucher comme -une preuve de l'originalité typique de l'esprit qui animait alors les -artistes, et leurs différences comme un témoignage de sa variété. -Chez tout autre, les sensations esthétiques eussent risqué d'être -refroidies par le raisonnement. Mais tout chez lui était amour et -l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait mieux appelée -iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art fait place à -quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les procédés de -la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition d'un nouvel -attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de changements -moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais de la -civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition d'une -nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature n'est -pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et nous ne -tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un ancien -monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu. - -Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de -vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un -même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux, -à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une -même espèce de papillons sous différents deux. Mais jamais cependant -ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples -abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la -couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous -dit-il, _avant que le soleil ait quitté les tours_, fut toujours pour -moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à -la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de -ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur -qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins -les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième -gravure de _Our Father have told us_, et qui est intitulée: _Amiens, le -jour des Trépassés_. Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de -Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin a consacrées, il passait -son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété -par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces -villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de -dessinateurs, de graveurs, qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous -montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables -aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de -préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales. -Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de -Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de -nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint -Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens -comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes -gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée -anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement -arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure _Amiens, le jour -des Trépassés_, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la -perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie, -la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait -nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a -citées dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de La Sizeranne: -«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de -bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à -dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux -de distance, vus à contre-jour. Ayant montré ce dessin à un officier -de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très -compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de -sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont -Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le -soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les -sabords.--Bien, dit l'officier toujours indigné, mais vous savez qu'il -y a là des sabords?--Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon -affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.» - -Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous -aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous -verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse -d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous -rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez, -par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une -des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de -la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage, -composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que -relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les -changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt -années écoulées depuis le séjour qu'y fit Ruskin, et, comme il l'a -dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les _embellissements_ -survenus, depuis que j'ai composé et médité là[65]». - -Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associé dans -votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre -vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que -vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que -j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des -cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun -de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du -pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé. -Non seulement le premier chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au -bord des courants d'eau vive_, mais le livre que Ruskin projetait -d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: _les -Sources de l'Eure_. Ce n'était donc point seulement dans ses dessins -qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la -grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites -français[66]. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous -le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition -ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme -autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de -traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous -tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins -aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la -protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles, -ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore -dans notre esprit. - -Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la -vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme -et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous -laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre: -son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles -choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure, -joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art -décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En -voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des -âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver -renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: _Our Father have told -us_ (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres, -dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était -l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois -premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le -sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême. -Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la -Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte -d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la -statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de -ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu -dire comme à la fin de _Val d'Arno_: - -«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine -celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et -qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec -justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?» -vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par -une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des -multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement, -comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la -naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa -résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a -été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs -anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier -leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.» - -Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance -en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre, -joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous -en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très -caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques -centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au -portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen. - -«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est -appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée -au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître -terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures; -mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice -de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de -trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble -vitalité dans l'art de l'époque. - -«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il -doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie, -et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent -être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et -ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout; -peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre -objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même -inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en -dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre -cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens -qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont -elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle -gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de -sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les -quelques moments brillants; et, puisque notre vie--à mettre les choses -au mieux--ne doit être qu'une vapeur qui apparaît, un temps, puis -s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la -hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s amasse autour -du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.» - -J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus -pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen -comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en -mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre -créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait, -sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant -pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de -l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient -au soleil, plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces -suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un -ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son -front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un -ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de -pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui, -recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et -séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux -balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique -respirer le soleil ou ombre matinale, je compris qu'il serait impossible -de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques -centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment -reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à -coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, Mme L. Yeatmen, me dit: -«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas, -et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée, -et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève -la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître. -L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers -d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui -était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des -autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui -il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas -d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime -pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra -pas tous les atteindre alors que nous paraissions en manquer, cet homme -est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée -paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie, -toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez, -c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de -là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de -l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est -rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure, -réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur -forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et -retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour -lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe! -comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne -s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et, -n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant -l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle -correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle, -insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a -parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité, -contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les -autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le -nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous -tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être -touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par -la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste -demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a -été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai -été touché en la retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a -vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin. - -En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de -gravures qui illustrent son livre[67], lui en a consacré une parce -qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et -agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la -nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un -état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent -aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce -qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne -meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a -raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où -le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur; -mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de -cette fantaisie au delà de la poussière du crâne. À l'appel de -l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous -le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous -voyons la plus petite figure qui encadre un minuscule quatre-feuilles -ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui -semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit -monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de -pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour -retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais -ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous -oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien forte. -Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que -je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante, -quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression -qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour -continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te -remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût -te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne -peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu -n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce -que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de -résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours -peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec -tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui -est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée qui à -son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là, -inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où -tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni -les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage -les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le -regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les -vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où -l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la -poussière et qui sont encore de la pensée. - -Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus -de joie que ne leur en dispense le soleil quand il ajoute son sourire -fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien entendre, -s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de l'univers -physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser la hauteur -du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes beautés -littéraires correspondent à quelque chose, et c'est peut-être -l'enthousiasme en art qui est le critérium de la vérité. À supposer -que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans l'exacte -appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son jugement -erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre jugée et -correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle, n'est pas -moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que _le Beau Dieu_ -d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été atteint -jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive -éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en -lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce -même _Dieu_ d'Amiens un «bellâtre à figure ovine», c'est ce que -nous ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. Que _le -Beau Dieu_ d'Amiens soit ou non ce qu'a cru Ruskin est sans importance -pour nous. Comme Buffon a dit que «toutes les beautés intellectuelles -qui s'y trouvent (dans un beau style), tous les rapports dont il est -composé, sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus -précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du -sujet», les vérités dont se compose la beauté des pages de _la -Bible_ sur _le Beau Dieu_ d'Amiens ont une valeur indépendante de la -beauté de cette statue, et Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en -avait parlé avec dédain, car l'enthousiasme seul pouvait lui donner la -puissance de les découvrir. - -Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et -sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se -glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce -qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous -cas nous ne pouvons chercher ici. Quoi qu'il en soit, il aura été un -de ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur -naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la -connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des -paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées -portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie, -l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer, -comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on -peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces -yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne -sont pas encore nées verront la nature.» - -«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se -glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que -je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux -définie que Ruskin dans une page de _Lectures on Art_: «Ç'a été, je -crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux -apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le -rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens -comme chez les chrétiens--qu'il s'agisse du mirage des mots, des -couleurs ou des belles formes,--doit vraiment, dans le sens profond du -mot, s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le -meilleur de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image -que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à l'appel -présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce -moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre[68]. - -Or, il semble bien qu'à la base de l'œuvre de Ruskin, à la racine -de son talent, on trouve précisément, cette idolâtrie. Sans doute -il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,--même pour -l'embellir,--immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité -intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous -les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre -l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le -devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples -dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï, -d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où -la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de -l'esthétique--sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement -que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez -connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les -premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des -Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres -philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son -père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme -plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait -triomphé) et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité -se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines -pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes, -secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité -reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la -mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle -en fait, et joue en quelque sorte incessamment le sort de notre vie -spirituelle et morale. Dans ces régions-là, j'ai l'impression que le -péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au -moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même, -non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les -doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des -doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur -beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles, mais -comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature -des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante -compromission de la conscience que des doctrines immorales sincèrement -professées auraient peut-être été moins dangereuses pour -l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation -n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence -esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon -constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait, -de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des -mots employés--et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait -ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus -en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et -qu'était évidemment pour Ruskin lui-même une page de Ruskin, je vais -citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est -pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est en _théorie_ -(c'est-à-dire en apparence le fond des idées était toujours dans un -écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au -sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le -sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un -sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions -perpétuelles. Il s'agit des _Causes de la décadence de Venise_[69]. - -«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux -et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force -transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un -message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et -un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte -des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de -Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour -de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint -irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais -cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude -et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à -peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient -avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le -Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres -villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux -éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et -des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la -poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des -conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais -à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés -de Venise, commis dans son palais ou sur sa piazza, furent accomplis en -présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le -livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques -pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles -ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand, -dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte, -et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la -terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il -était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres -de sa loi. - -«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur -chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été -prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les -siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme -blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de -Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en -jugement[70]». - - -Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il -n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus -inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce -qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu -d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à -côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et -parce que dans les églises byzantines le texte biblique, au lieu -d'être simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord -est accompagné, sur les mosaïques, de lettres qui forment une citation -de l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce -passage des _Stones of Venice_ est d'une grande beauté, bien qu'il soit -assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle -nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque -scrupule à nous y laisser aller. - -Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à -proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir -esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une -vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir -esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce -qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse, -pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même -église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau -Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et -d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois -dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les -mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière -et d'un or interne, terrestre et ancien, auquel le soleil vénitien, qui -enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui; -l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges -qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et -n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les -belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir -en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes -apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de -même la beauté des images de Ruskin était avivée et corrompue par -l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste -sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et -d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester -aussi pur. Et peut-être cette page des _Stones of Venice_ était-elle -belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que -j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait -aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à -côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en -était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc -qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté -artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir. -Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il -égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à -l'artiste cette beauté méprisée ou ignorée même de ceux qui se -proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par -surcroît. - -Dans la dernière page de _la Bible d'Amiens_[71], le «si vous voulez -vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un exemple du -même genre. Quand, encore dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin termine le -morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de Moïse et -l'Hôtesse du Christ», passe encore pour l'éducatrice de Moïse: pour -éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir été: -«_l'hôtesse_» du Christ s'il ajoute de la beauté à la phrase, -peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une appréciation -motivée des qualités du génie égyptien? - -C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu -lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles -limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je -fais, en quelque sorte _dans l'absolu_, cette réserve générale moins -sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la -qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus -grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de -saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à -cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain, -plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une -fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette -«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin -attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont -j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface, -voir plus haut page 100) et aussi cet abus des mots «irrévérent», -«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de -résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir» -(_Bible d'Amiens_, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de -choix, c'est un esprit insolent» (_Modern Pointers_), «l'abside -pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent» -(_Bible d'Amiens_), etc., etc.,--et l'état d'esprit qu'ils révèlent. -Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir -qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble -imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir -d'elle[72] quand je disais: «Sous quelles formes touchantes et -tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa -sincérité intellectuelle, c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais -j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par -idolâtrie si je continuais à m'abriter derrière cette formule -essentiellement ruskinienne[73] de respect. Ce n'est pas que je -méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de -l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à -lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance. -Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas -accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait -même aux Écritures Saintes. «Il n y a pas de forme de langage humain -où l'erreur n'ait pu se glisser» (_Bible d'Amiens_, III, 49). Mais -l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un -mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus -certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun -malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains -les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin -qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres, -laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus -facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus -besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle -affligé--délicieusement--d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois entendu -trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son -agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends -ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration -dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit -sur _la Mort_ dans _le Jeune homme et la Mort_, de Gustave Moreau, ou -dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que -portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la -première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la -robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir, il -s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais -parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et -qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre -vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par -des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même -qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet -qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un -respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse -les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier -qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre -pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde. - -Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable -causeur--et l'auditeur qui se laisse faire--ne pèchent pas également -par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle -les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à -une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été -habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous -renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement -que pour lui faire un compliment esthétique, préférer une personne -parce qu'elle s'appellera Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen? - -La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac -parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous -fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et -quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit -qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dépouillé de sa -signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à -s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là -proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des -artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. _Félix -culpa_! est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour -eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent -pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme -particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part -de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier, -pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et -les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de -leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à -la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu -littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne -sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret», -dirait Ruskin, ou dans tel dessin de Léonard, dirait notre contemporain -(qui nous a révélé entre tant d'autres choses, dont chacun parle -maintenant et que personne n'avait regardées avant lui--les dessins de -l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai toujours d'un culte -exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose qu'à la joie qu'elle -nous donnent, un culte au nom de qui, par un retour égoïste sur -nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et prendrions soin de les -honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art où elles sont -figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau parce que -l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que je ne -connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester sincère -et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des choses qui -y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images de -l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la -respirer. Je me suis permis cette courte incursion--qui n'a rien d'une -offensive--sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il -me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin -apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et -d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas -notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de -penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit, -arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour -faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue -pour lui cette partie fragile. Or, non seulement «un partage avec -Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai -jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de -lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la -discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on -est admis auprès de Ruskin, fût-ce dans l'attitude du donateur; et -pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on -n'est pas à la peine, mais à l'honneur. - -Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un -peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il -me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace, -pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à -Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer -ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux sur leurs défauts, -comme il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes -ont quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait -la connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un -but étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime -pour elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait -seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin -se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du -bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux -premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je -m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec -moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée -de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'il avait touché, en un -mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers -s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales -gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui -n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a -jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas -comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue tout entière -dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe -d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de -Ruskin et dont elle est inséparable n'est pas immatériel, il est -répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le -chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la -National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse. -Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est -réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre, -mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre -sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être -moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage -l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines -parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle -nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons les comprendre, à -les aimer. - - -Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux -un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle -importance aux choses qu'il m'avait fait aimer, qu'elles me semblaient -chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à -la lettre et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés; je -partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, toucher, -voir incarnées, en des palais défaillants mais encore debout et roses, -les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen âge. Quelle -importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de quelqu'un qui -bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, aussi -localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que Venise -et comment les théories d'architecture domestique que j'y pouvais -étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles être de -ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre, et la -font presque aimer[74]»? C'est le pouvoir du génie de nous faire aimer -une beauté, que nous sentons plus réelle que nous, dans ces choses qui -aux yeux des autres sont aussi particulières et aussi périssables que -nous-mêmes. - -Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète, -n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un -certain sens, et qu'elles que puissent être, même sur ce terrain de la -poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous -dépoétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le -tapis des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus -que «son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités -psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique -de la nature[75], parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes -(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes, -mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit -difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à -chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le -désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser -guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de -juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que -sent Ruskin: sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une -erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté -ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de -comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique -jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce -où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, -sont accrues. Aussi cette servitude volontaire est-elle, le commencement -de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière d'arriver à prendre -conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer de recréer en soi -ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond c'est notre pensée -elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour. Nous sommes libres -dans la vie, mais en ayant des buts: il y a longtemps qu'on a percé à -jour le sophisme de la liberté d'indifférence. C'est à un sophisme -tout aussi naïf qu'obéissent sans le savoir les écrivains qui font à -tout moment le vide dans leur esprit, croyant le débarrasser de toute -influence extérieure, pour être bien sûrs de rester personnels. En -réalité les seuls cas où nous disposons vraiment de toute notre -puissance d'esprit sont ceux où nous ne croyons pas faire œuvre -d'indépendance, où nous ne choisissons pas arbitrairement le but de -notre effort. Le sujet du romancier, la vision du poète, la vérité du -philosophe s'imposent à eux d'une façon presque nécessaire, -extérieure pour ainsi dire à leur pensée. Et c'est en soumettant son -esprit à rendre cette vision, à approcher de cette vérité que -l'artiste devient vraiment lui-même. - -Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde -ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la -mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du -passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines -périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les -heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous -est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous -sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état -où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous -nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies. -Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage -avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on -sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous -voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection -dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous -avons gardée de ces choses,--la mémoire des faits qui nous dit: «tu -étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la -réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans le -souvenir,--nous voulons du moins le décrire et en constituer la -science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons -ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits -de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou -de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et -là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à -restaurer un tombeau. - - -[Note 57: Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au -musée Moreau.] - -[Note 58: A Sheffield.] - -[Note 59: Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été -un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force déjà pensée. -Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet -et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en -somme annoncée.] - -[Note 60: Dans _The Stones of Venice_ et il y revient dans _Val d'Arno_, -dans _la Bible d'Amiens_, etc., Ruskin considère les pierres brutes -comme étant déjà une œuvre d'art que l'architecte ne doit pas -mutiler: «En elles est déjà écrite une histoire et dans leurs veines -et leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les -légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques -du royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, -de ses infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses -consolidations depuis le commencement des temps.] - -[Note 61: Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré -jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de -M. de la Sizeranne, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses -terres, ce ne sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper -son droit qui n'est pas que celui du premier occupant. Au moment -d'entrer dans ce sujet que le monument magnifique qu'il a élevé -à Ruskin domine de toute part je lui devais ainsi rendre hommage -et payer tribut.] - -[Note 62: Pour être plus exact, il est question une fois de saint Urbain -dans les _Sept Lampes_, et d'Amiens une fois aussi (mais seulement -dans la préface de la 2e édition), alors qu'il y est question -d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, de Caen, -de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux, -de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de -la France.] - -[Note 63: Dans _Saint-Marks Rest_, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un -art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo -(Cf. les pages de _la Bible d'Amiens_, où il fait descendre de Dédale, -«le premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique -de la vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien -labyrinthe d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc -il reconnaît dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une -canéphore, dans une coupole d'or un vase grec, etc.] - -[Note 64: De même dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend -en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est -celle qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Camarina (_Val d'Arno_, I, -§ 16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même -ouvrage (_Val d'Arno_, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme -la bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que -le grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste». - -Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au lion. -de Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur -toute la pensée de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, «qu'il -y a un art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on -opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc -est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les -plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments -les plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude -des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour -le faire bien comprendre, de citer un passage de _Saint Marks -Rest_, qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin -où ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre cette -disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir -compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une -beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance -d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette -disposition d'esprit, à notre avis tout esthétique au moins -logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se -soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la -critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même -quand Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque -(_Val d'Arno_, chap. _Franchise_), quand il déclare dans _la -Bible d'Amiens_ que «le christianisme n'a pas apporté un grand -changement dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains», quand il -parle comme nous l'avons vu à la page précédente de la religion -d'Horace, il ne fait que tirer des conclusions théoriques du plaisir -esthétique qu'il avait éprouvé à retrouver dans une Hérodiade -une canéphore, dans un séraphin une harpie, dans une coupole -byzantine un vase grec. Voici le passage de _Saint Marks Rest_: -«Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais de -tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin. -Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge -Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de -Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans -la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, -aussi certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche -d'Erechtée». - -Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus -de la porte est le festin d'Hérode, La fille d'Hérodias danse -avec la tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; -c'est simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque -d'un vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons -maintenant dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre -pour mes vieux yeux, à peine déchiffrable pour les vôtres, s'ils -sont jeunes et brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine -de tous les fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; -lui-même est un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le -Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait derrière l'autel porte -écrit sur sa poitrine: «Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la -largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses -membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes d'oiseaux -qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un tourbillon -d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio ne -sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de -même le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la -pensée contenue dans cette étroite coupole. - -Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et pourtant -elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la pensée -et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau -ont purement la forme de la Chimère et de la Sirène, et la jeune fille -dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches d'hermine, est -encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une -fontaine d'Arcadie. Cf. quand Ruskin dit: «Je suis seul, à ce que je -crois, à penser encore avec Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit -assez fin pour être frappée des traits caractéristiques de la -physionomie d'un écrivain, et ne s'en tenant pas au sujet de Ruskin à -tout ce qu'on a pu lui dire, que c'était un prophète, un voyant, un -protestant et autres choses qui n'ont pas grand sens, sentira que de -tels traits, bien que certainement secondaires, sont cependant très -«ruskiniens». Ruskin vit dans une espèce de société fraternelle -avec tous les grands esprits de tous les temps, et comme il ne -s'intéresse à eux que dans la mesure où ils peuvent répondre à des -questions éternelles, il n'y a pas pour lui d'anciens et de modernes et -il peut parler d'Hérodote comme il ferait d'un contemporain. Comme les -anciens n'ont de prix pour lui que dans la mesure où ils sont -«actuels», peuvent servir d'illustration à nos méditations -quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais aussi toutes -leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul n'étant plus -considérées comme relatives à une époque, ont une plus grande -importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique -qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la -façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, Ruskin déduit -qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà à onze ans, -apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y apprit «avec -certitude, ce qui me fut très utile dans mes études ultérieures sur -l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles, et les -roses tout aussi tendrement que moi» (_Præterita_, § 81). Évidemment -pour un Emerson la «culture» a la même valeur. Mais sans même nous -arrêter aux différences qui sont profondes, notons d'abord, pour bien -insister sur les traits particuliers de la physionomie de Ruskin, que la -science et l'art n'étant pas distincts à ses yeux (Voir -l'_Introduction_, p. 51-57), il parle des anciens comme savants avec la -même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le CIVe -psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se range -à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion d'un -savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse, admire une -peinture de Carpaccio comme une contribution importante à l'histoire -descriptive des perroquets (_St-Marks Rest: The Shrine of the Slaves_). -Évidemment nous rejoindrons vite ici l'idée de l'art sacré classique -(Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et des pages 338 et -339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et Hercule», etc., -chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce moment nous -n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa bibliothèque, ne -faisant pas de différence entre la science et l'art, par conséquent -pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie comme une œuvre -d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais explicitement -exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement et seule a pu rendre -possible toutes les autres) et demandant à une ode antique ou à un -bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire naturelle ou de -philosophie critique, persuadé que tous les hommes sages de tous les -temps et de tous les pays sont plus utiles à consulter que les fous, -fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette inclination est -réprimée par un sens critique si juste que nous pouvons entièrement -nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour le plaisir de faire de -petites plaisanteries sur «l'entomologie du XIIIe siècle», etc., -etc.] - -[Note 65: _Præterita_, I, ch. II.] - -[Note 66: Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de -France vus par des yeux anglais: les rivières de France de Turner; le -_Versailles_, de Bonnington; l'_Auxerre_ ou le _Valenciennes_, le -_Vézelay_ ou l'_Amiens_, de Walter Pater; le _Fontainebleau_, de -Stevenson et tant d'autres!] - -[Note 67: _The Seven Lamps of the Architecture._] - -[Note 68: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à -l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément, -que là où elle est placée dans _Lectures on Art_. J'ai, du reste -donné plus loin, dans une note, le début du développement.] - -[Note 69: Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de -son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin? -N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile -Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et -Barrès, entre Goethe et Chateaubriand?] - -[Note 70: _Stones of Venice_, I, IV, § 71.--Ce verset est tiré de -l'_Ecclésiastique_, XII, 9.] - -[Note 71: Chapitre III, § 27.] - -[Note 72: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce -défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle -soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier -mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible -que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la -pensée en subit.] - -[Note 73: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera -souvent des formules analogues.] - -[Note 74: Renan.] - -[Note 75: Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de -cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de -vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre -fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je -venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux -Mondes_ les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On -verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrès à -Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»: - - -Enfants, regardez bien tontes les plaines rondes; -La capucine avec ses abeilles autour; -Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour; -Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde. -Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi; -On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route; -On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute -Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.] - - - - -LA MORT DES CATHÉDRALES[76] - - -Supposons pour un instant le catholicisme éteint depuis des siècles, -les traditions de son culte perdues. Seules, monuments devenus -inintelligibles, d'une croyance oubliée, subsistent les cathédrales, -désaffectées et muettes. Un jour, des savants arrivent à reconstituer -les cérémonies qu'on y célébrait autrefois, pour lesquelles ces -cathédrales avaient été construites et sans lesquelles on n'y -trouvait plus qu'une lettre morte; lors des artistes, séduits par le -rêve de rendre momentanément la vie a ces grands vaisseaux qui -s'étaient tus, veulent en refaire pour une heure le théâtre du drame -mystérieux qui s'y déroulait, au milieu des chants et des parfums, -entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les -félibres ont réalisé pour le théâtre d'Orange et les tragédies -antiques. Certes le gouvernement ne manquerait pas de subventionner une -telle tentative. Ce qu'il a fait pour des ruines romaines, il n'y -faillirait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui -sont la plus haute et la plus originale expression du génie de la -France. - -Ainsi donc voici des savants qui ont su retrouver la signification -perdue des cathédrales: les sculptures et les vitraux reprennent leurs -sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame -sacré s'y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement -subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations -du théâtre d'Orange, de l'Opéra-Comique et de l'Opéra, cette -résurrection des cérémonies catholiques, d'un tel intérêt -historique, social, plastique, musical et de la beauté desquelles seul -Wagner s'est approché, en l'imitant, dans _Parsifal_. - -Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens, -Chartres, Bourges, Laon, Reims, Beauvais, Rouen, Paris), et une fois par -an ils ressentent l'émotion qu'ils allaient autrefois chercher à -Bayreuth et à Orange: goûter l'œuvre d'art dans le cadre même qui a -été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne -peuvent être que des curieux, des dilettanti; quoi qu'ils fassent, en -eux n'habite pas l'âme d'autrefois. Les artistes qui sont venus -exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres, -peuvent être instruits, s'être pénétrés de l'esprit des textes. -Mais, malgré tout, on ne peut s'empêcher de penser combien ces fêtes -devaient être plus belles au temps où c'étaient des prêtres qui -célébraient les offices, non pour donner aux lettrés une idée de ces -cérémonies, mais parce qu'ils avaient en leur vertu la même foi que -les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche, -ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l'abside. Combien -l'œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout -un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand -tintait la sonnette de l'élévation, non pas comme dans ces -représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais -parce qu'eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient. - -Voilà ce qu'on se dirait si la religion catholique était morte. Or, -elle existe et pour nom imaginer ce qu'était vivante, et dans le plein -exercice de ses fonctions, une cathédrale du XIIIe siècle, nous -n'avons pas besoin de faire d'elle le cadre de reconstitutions, de -rétrospectives exactes peut-être, mais glacées. Nous n'avons qu'à -entrer à n'importe quelle heure, pendant que se célèbre un office. La -mimique, la psalmodie et le chant ne sont pas confiés ici à des -artistes. Ce sont les ministres mêmes du culte qui officient, dans un -sentiment non d'esthétique, mais de foi, d'autant plus esthétiquement. -Les figurants ne pourraient être souhaités plus vivants et plus -sincères, puisque c'est le peuple qui prend la peine de figurer pour -nous, sans s'en douter. On peut dire que grâce à la persistance dans -l'Église catholique, des mêmes rites et, d'autre part, de la croyance -catholique dans le cœur des Français, les cathédrales ne sont pas -seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui -vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le -but pour lequel ils furent construits. - -Or, la rupture du gouvernement français avec Rome semble rendre -prochaine la mise en discussion et probable l'adoption d'un projet de -loi, aux termes duquel, au bout de cinq ans, les églises pourront -être, et seront souvent désaffectées; le gouvernement non seulement -ne subventionnera plus la célébration des cérémonies rituelles dans -les églises, mais pourra les transformer en tout ce qui lui plaira: -musée, salle de conférence ou casino. - -Quand le sacrifice de la chair et du sang du Christ ne sera plus -célébré dans les églises, il n'y aura plus de vie en elles. La -liturgie catholique ne fait qu'un avec l'architecture et la sculpture de -nos cathédrales, car les unes comme l'autre dérivent d'un même -symbolisme. On a vu dans la précédente étude qu'il n'y a guère dans -les cathédrales de sculpture, si secondaire qu'elle paraisse, qui n'ait -sa valeur symbolique. - -Or, il en est de même des cérémonies du culte. - -Dans un livre admirable _L'art religieux au XIIIe siècle_, M. Émile -Mâle analyse ainsi, d'après le _Rational des divins Offices_, de -Guillaume Durand, la première partie de la fête du samedi saint: - -«Dès le matin, on commence par éteindre dans l'église toutes les -lampes, pour marquer que l'ancienne Loi, qui éclairait le monde, est -désormais abrogée. - -«Puis, le célébrant bénit le feu nouveau, figure de la Loi nouvelle. -Il la fait jaillir du silex, pour rappeler que Jésus-Christ est, comme -le dit saint Paul, la pierre angulaire du monde. Alors, l'évêque et le -diacre se dirigent vers le chœur et s'arrêtent devant le cierge -pascal.» - -Ce cierge, nous apprend Guillaume Durand, est un triple symbole. -Éteint, il symbolise à la fois la colonne obscure qui guidait les -Hébreux pendant le jour, l'ancienne Loi et le corps de Jésus-Christ. -Allumé, il signifie la colonne de lumière qu'Israël voyait pendant la -nuit, la Loi nouvelle et le corps glorieux de Jésus-Christ ressuscité. -Le diacre fait allusion à ce triple symbolisme en récitant, devant le -cierge, la formule de l'Exultet. - -Mais il insiste surtout sur la ressemblance du cierge et du corps de -Jésus-Christ. Il rappelle que la cire immaculée a été produite par -l'abeille, à la fois chaste et féconde comme la Vierge qui a mis au -monde le Sauveur. Pour rendre sensible aux yeux la similitude de la cire -et du corps divin, il enfonce dans le cierge cinq grains d'encens qui -rappellent à la fois les cinq plaies de Jésus-Christ et les parfums -achetés par les Saintes femmes pour l'embaumer. Enfin, il allume le -cierge avec le feu nouveau, et, dans toute l'église, on rallume les -lampes, pour représenter la diffusion de la nouvelle Loi dans le monde. - -Mais ceci, dira-t-on, n'est qu'une fête exceptionnelle. Voici -l'interprétation d'une cérémonie quotidienne, la messe, qui, vous -allez le voir, n'est pas moins symbolique. - -«Le chant grave et triste de l'Introït ouvre la cérémonie; il -affirme l'attente des patriarches et des prophètes. Le chœur des -clercs est le chœur même des saints de l'ancienne Loi, qui soupirent -après la venue du Messie, qu'ils ne doivent point voir. L'évêque -entre alors et il apparaît comme la vivante image de Jésus-Christ. Son -arrivée symbolise l'avènement du Sauveur, attendu par les nations. -Dans les grandes fêtes, on porte devant lui sept Flambeaux pour -rappeler que, suivant la parole du prophète, les sept dons du -Saint-Esprit se reposent sur la tête du Fils de Dieu. Il s'avance sous -un dais triomphal dont les quatre porteurs peuvent se comparer aux -quatre évangélistes. Deux acolytes marchent à sa droite et à sa -gauche et figurent Moïse et Hélie, qui se montrèrent sur le Thabor -aux côtés de Jésus-Christ. Ils nous enseignent que Jésus avait pour -lui l'autorité de la Loi et l'autorité des prophètes. - -L'évêque s'assied sur son trône et reste silencieux. Il ne semble -prendre aucune part à la première partie de la cérémonie. Son -attitude contient un enseignement: il nous rappelle par son silence que -les premières années de la vie de Jésus-Christ s'écoulèrent dans -l'obscurité et dans le recueillement. Le sous-diacre, cependant, s'est -dirigé vers le pupitre, et, tourné vers la droite, il lit l'épître -à haute voix. Nous entrevoyons ici le premier acte du drame de la -Rédemption. - -La lecture de l'épître, c'est la prédication de saint Jean-Baptiste -dans le désert. Il parle avant que le Sauveur ait commencé à faire -entendre sa voix, mais il ne parle qu'aux Juifs. Aussi le sous-diacre, -image du précurseur, se tourne-t-il vers le nord, qui est le côté de -l'ancienne Loi. Quand la lecture est terminée, il s'incline devant -l'évêque, comme le précurseur s'humilia devant Jésus-Christ. - -Le chant du Graduel qui suit la lecture de l'épître, se rapporte -encore à la mission de saint Jean-Baptiste, il symbolise les -exhortations à la pénitence qu'il adresse aux Juifs, à la veille des -temps nouveaux. - -Enfin, le célébrant lit l'Évangile. Moment solennel, car c'est ici -que commence la vie active du Messie; sa parole se fait entendre pour la -première fois dans le monde. La lecture de l'Évangile est la figure -même de sa prédication. - -Le «Credo» suit l'Évangile comme la foi suit l'annonce de la -vérité. Les douze articles du Credo se rapportent à la vocation des -douze apôtres. - -«Le costume même que le prêtre porte à l'autel, ajoute M. Mâle, les -objets qui servent au culte sont autant de symboles.» La chasuble qui -se met par-dessus les autres vêtements, c'est la charité qui est -supérieure à tous les préceptes de la loi et qui est elle-même la -loi suprême. L'étole, que le prêtre se passe au cou, est le joug -léger du Seigneur; et comme il est écrit que tout chrétien doit -chérir ce joug, le prêtre baise l'étole en la mettant et en -l'enlevant. La mître à deux pointes de l'évêque symbolise la science -qu'il doit avoir de l'un et de l'autre Testament; deux rubans y sont -attachés pour rappeler que l'Écriture doit être interprétée suivant -la lettre et suivant l'esprit. La cloche est la voix des prédicateurs. -La charpente à laquelle elle est suspendue est la figure de la croix. -La corde, faite de trois fils tordus, signifie la triple intelligence de -l'Écriture, qui doit être interprétée dans le triple sens -historique, allégorique et moral. Quand on prend la corde dans sa main -pour ébranler la cloche, on exprime symboliquement cette vérité -fondamentale que la connaissance des Écritures doit aboutir à -l'action.» - -Ainsi tout, jusqu'au moindre geste du prêtre, jusqu'à l'étole qu'il -revêt, est d'accord pour le symboliser avec le sentiment profond qui -anime la cathédrale tout entière. - -Jamais spectacle comparable, miroir aussi géant de la science, de -l'âme et de l'histoire ne fut offert aux regards et a l'intelligence de -l'homme. Le même symbolisme embrasse jusqu'à la musique qui se fait -entendre alors dans l'immense vaisseau et de qui les sept tons -grégoriens figurent les sept vertus théologales et les sept âges du -monde. On peut dire qu'une représentation de Wagner à Bayreuth (à -plus forte raison d'Émile Augier ou de Dumas sur une scène de -théâtre subventionné) est peu de chose auprès de la célébration de -la grand'messe dans la cathédrale de Chartres. - -Sans doute ceux-là seuls qui ont étudié l'art religieux du moyen âge -sont capables d'analyser complètement la beauté d'un tel spectacle. Et -cela suffirait pour que l'État eut l'obligation de veiller à sa -perpétuité. Il subventionne les cours du Collège de France, qui ne -s'adressent cependant qu'à un petit nombre de personnes et qui, à -côté de cette complète résurrection intégrale qu'est une -grand'messe dans une cathédrale, paraissent bien froides. Et à côté -de l'exécution de pareilles symphonies, les représentations de nos -théâtres également subventionnés correspondent à des besoins -littéraires bien mesquins. Mais empressons-nous d'ajouter que ceux-là -qui peuvent lire à livre ouvert dans la symbolique du moyen âge, ne -sont pas les seuls pour qui la cathédrale vivante, c'est-à-dire la -cathédrale sculptée, peinte, chantante, soit le plus grand des -spectacles. C'est ainsi qu'on peut sentir la musique sans connaître -l'harmonie. Je sais bien que Ruskin, montrant quelles raisons -spirituelles expliquent la disposition des chapelles dans l'abside des -cathédrales, a dit: «Jamais vous ne pourrez vous enchanter des formes -de l'architecture si vous n'êtes pas en sympathie avec les pensées -d'où elles sortirent.» Il n'en est pas moins vrai que nous connaissons -tous le fait d'un ignorant, d'un simple rêveur, entrant dans une -cathédrale, sans essayer de comprendre, se laissant aller à ses -émotions, et éprouvant une impression plus confuse sans doute, mais -peut-être aussi forte. Comme témoignage littéraire de cet état -d'esprit, fort différent à coup sûr de celui du savant dont nous -parlions tout à l'heure, se promenant dans la cathédrale comme dans -une «forêt de symboles, qui l'observent avec des regards familiers», -mais qui permet pourtant de trouver dans la cathédrale, à l'heure des -offices, une émotion vague, mais puissante, je citerai la belle page de -Renan appelée la Double Prière: - -«Un des plus beaux spectacles religieux qu'on puisse encore contempler -de nos jours (et qu'on ne pourra plus bientôt contempler, si la Chambre -vote le projet en question) est celui que présente à la tombée de la -nuit l'antique cathédrale de Quimper. Quand l'ombre a rempli les bas -côtés du vaste édifice, les fidèles des deux sexes se réunissent -dans la nef et chantent en langue bretonne la prière du soir sur un -rythme simple et touchant. La cathédrale n'est éclairée que par deux -ou trois lampes. Dans la nef, d'un côté, sont les hommes, debout; de -l'autre, les femmes agenouillées forment comme une mer immobile de -coiffes blanches. Les deux moitiés, chantent alternativement et la -phrase commencée par l'un des chœurs est achevée par l'autre. Ce -qu'ils chantent est fort beau. Quand je l'entendis, il me sembla qu'avec -quelques légères transformations, on pourrait l'accommoder à tous les -états de l'humanité. Cela surtout me fit rêver une prière qui, -moyennant certaines variations, put convenir également aux hommes et -aux femmes.» - -Entre cette vague rêverie qui n'est pas sans charme et les joies plus -conscientes du «connaisseur» en art religieux, il y a bien des -degrés. Rappelons, pour mémoire, le cas de Gustave Flaubert étudiant, -mais pour l'interpréter dans un sentiment moderne, une des plus belles -parties de la liturgie catholique: - -«Le prêtre trempa son pouce dans l'huile sainte et commença les -onctions sur ses yeux d'abord... sur ses narines friandes de brises -tièdes et de senteurs amoureuses, sur ses mains qui s'étaient -délectées aux contacts suaves... sur ses pieds enfin, si rapides quand -ils couraient à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne -marcheraient plus.» - -Nous disions tout à l'heure que presque toutes les images dans une -cathédrale étaient symboliques. Quelques-unes ne le sont point. Ce -sont celles des êtres qui ayant contribué de leurs deniers à la -décoration de la cathédrale voulurent y conserver à jamais une place -pour pouvoir, des balustres de la niche ou de l'enfoncement du vitrail, -suivre silencieusement les offices et participer sans bruit aux -prières, _in saecula saeculorum_. Les bœufs de Laon eux-mêmes ayant -chrétiennement monté jusque sur la colline où s'élève la -cathédrale les matériaux qui servirent à la construire l'architecte -les en récompensa en dressant leurs statues au pied des tours, d'où -vous pouvez les voir encore aujourd'hui, dans le bruit des cloches et la -stagnation du soleil, lever leurs têtes cornues au-dessus de l'arche -sainte et colossale jusqu'à l'horizon des plaines de France, leur -«songe intérieur». Hélas, s'ils ne sont pas détruits, que n'ont-ils -pas vu dans ces campagnes où chaque printemps ne vient plus fleurir que -des tombes? Pour des bêtes, les placer ainsi au dehors, sortant comme -d'une arche de Noë gigantesque qui se serait arrêtée sur ce mont -Ararat, au milieu du déluge de sang. Aux hommes on accordait davantage. - -Ils entraient dans l'église, ils y prenaient leur place qu'ils -gardaient après leur mort et d'où ils pouvaient continuer, comme au -temps de leur vie, à suivre le divin sacrifice, soit que penchés hors -de leur sépulture de marbre, ils tournent légèrement la tête du -côté de l'évangile ou du côté de l'épître, pouvant apercevoir, -comme à Brou, et sentir autour de leur nom l'enlacement étroit et -infatigable de fleurs emblématiques et d'initiales adorées, gardant -parfois jusque dans le tombeau, comme à Dijon, les couleurs éclatantes -de la vie soit qu'au fond du vitrail dans leurs manteaux de pourpre, -d'outre-mer ou d'azur qui emprisonne le soleil, s'en enflamme, -remplissent de couleur ses rayons transparents et brusquement les -délivrent, multicolores, errant sans but parmi la nef qu'ils teignent; -dans leur splendeur désorientée et paresseuse, leur palpable -irréalité, ils restent les donateurs qui, à cause de cela même, -avaient mérité la concession d'une prière à perpétuité. Et tous, -ils veulent que l'Esprit-Saint, au moment où il descendra de l'église, -reconnaisse bien les siens. Ce n'est pas seulement la reine et le prince -qui portent leurs insignes, leur couronne ou leur collier de la Toison -d'Or. Les changeurs se sont fait représenter, vérifiant le titre des -monnaies, les pelletiers vendant leurs fourrures (voir dans l'ouvrage de -M. Mâle la reproduction de ces deux vitraux), les bouchers abattant des -bœufs, les chevaliers portant leur blason, les sculpteurs taillant des -chapiteaux. De leurs vitraux de Chartres, de Tours, de Sens, de Bourges, -d'Auxerre, de Clermont, de Toulouse, de Troyes, les tonneliers, -pelletiers, épiciers, pèlerins, laboureurs, armuriers, tisserands, -tailleurs de pierre, bouchers, vanniers, cordonniers, changeurs, à -entendre l'office, n'entendront plus la messe qu'ils s'étaient assurée -en donnant pour l'édification de l'église le plus clair de leurs -deniers. Les morts ne gouvernent plus les vivants. Et les vivants, -oublieux, cessent de remplir les vœux des morts. - - -[Note 76: C'est sous ce titre que je fis paraître autrefois dans le -_Figaro_ une étude qui avait pour but de combattre un des articles de -la loi de séparation. Cette étude est bien médiocre; je n'en donne un -court extrait que pour montrer combien, à quelques aînées de -distance, les mots changent de sens et combien sur le chemin tournant du -temps, nous ne pouvons pas apercevoir l'avenir d'une nation plus que -d'une personne. Quand je parlai ce la mort des Cathédrales, je craignis -que la France fût transformée en une grève ou de géantes conques -ciselées sembleraient échouées, vidées de la vie qui les habita et -n'apportant même plus a l'oreille qui se pencherait sur elles la vague -rumeur d'autrefois, simples pièces de musée, glacées elles-mêmes. -Dix ans ont passé, «la mort des Cathédrales», c'est la destruction -de leurs pierres par les armées allemandes, non de leur esprit par une -Chambre anticléricale qui ne fait plus qu'un avec nos évêques -patriotes.] - - - - -SENTIMENTS FILIAUX -D'UN PARRICIDE - - -Quand M. van Blarenberghe le père mourut, il y a quelques mois, je me -souvins que ma mère avait beaucoup connu sa femme. Depuis la mort de -mes parents je suis (dans un sens qu'il serait hors de propos de -préciser ici) moins moi-même, davantage leur fils. Sans me détourner -de mes amis, plus volontiers je me retourne vers les leurs. Et les -lettres que j'écris maintenant, ce sont pour la plupart celles que je -crois qu'ils auraient écrites, celles qu'ils ne peuvent plus écrire et -que j'écris à leur place, félicitations, condoléances surtout à des -amis à eux que souvent je ne connais presque pas. Donc, quand Mme van -Blarenberghe perdit son mari, je voulus qu'un témoignage lui parvînt -de la tristesse que mes parents en eussent éprouvée. Je me rappelais -que j'avais, il y avait déjà bien des années, dîné quelquefois chez -des amis communs, avec son fils. C'est à lui que j'écrivis, pour ainsi -dire, au nom de mes parents disparus, bien plus qu'au mien. Je reçus en -réponse la belle lettre suivante, empreinte d'un si grand amour filial. -J'ai pensé qu'un tel témoignage, avec la signification qu'il reçoit -du drame qui l'a suivi de si près, avec la signification qu'il lui -donne surtout, devait être rendu public. Voici cette lettre: - - -«Les Timbrieux, par Josselin (Morbihan), -24 septembre 1906. - -«Je regrette vivement, cher monsieur, de ne pas avoir, pu vous -remercier encore de la sympathie que vous m'avez témoignée dans ma -douleur. Vous voudrez bien m'excuser, cette douleur a été telle, que, -sur le conseil des médecins, pendant quatre mois, j'ai constamment -voyagé. Je commence seulement, et avec une peine extrême, à reprendre -ma vie habituelle. - -«Si tardivement que cela soit, je veux vous dire aujourd'hui que j'ai -été extrêmement sensible au fidèle souvenir que vous avez gardé de -nos anciennes et excellentes relations et profondément touché du -sentiment qui vous a inspiré de me parler, ainsi qu'à ma mère, au nom -de vos parents si prématurément disparus. Je n'avais personnellement -l'honneur de les connaître que fort peu, mais je sais combien mon père -appréciait le vôtre et quel plaisir ma mère avait toujours à voir -Mme Proust. J'ai trouvé extrêmement délicat et sensible que vous nous -ayez envoyé d'eux un message d'outre-tombe. - -«Je rentrerai assez prochainement à Paris et si je réussis d'ici peu -à surmonter le besoin d'isolement que m'a causé jusqu'ici la -disparition de celui à qui je rapportais tout l'intérêt de ma vie, -qui en faisait toute la joie, je serais bien heureux d'aller vous serrer -la main et causer avec vous du passé. - -«Très affectueusement à vous. - -«H. VAN BLARENBERGHE.» - - -Cette lettre me toucha beaucoup, je plaignais celui qui souffrait ainsi, -je le plaignais, je l'enviais: il avait encore sa mère pour se consoler -en la consolant. Et si je ne pus répondre aux tentatives qu'il voulut -bien faire pour me voir, c'est que j'en fus matériellement empêché. -Mais surtout cette lettre modifia, dans un sens plus sympathique, le -souvenir que j'avais gardé de lui. Les bonnes relations auxquelles il -avait fait allusion dans sa lettre, étaient en réalité de fort -banales relations mondaines. Je n'avais guère eu l'occasion de causer -avec lui à la table où nous dînions quelquefois ensemble, mais -l'extrême distinction d'esprit des maîtres de maison m'était et m'est -restée un sûr garant qu'Henri van Blarenberghe, sous des dehors un peu -conventionnels et peut-être plus représentatifs du milieu où il -vivait, que significatifs de sa propre personnalité, cachait une nature -plus originale et vivante. Au reste, parmi ces étranges instantanés de -la mémoire que notre cerveau, si petit et si vaste, emmagasine en -nombre prodigieux, si je cherche, entre ceux qui figurent Henri van -Blarenberghe, l'instantané qui me semble resté le plus net, c'est -toujours un visage souriant que j'aperçois, souriant du regard surtout -qu'il avait singulièrement fin, la bouche encore entr'ouverte après -avoir jeté une fine répartie. Agréable et assez distingué, c'est -ainsi que je le «revois», comme on dit avec raison. Nos yeux ont plus -de part qu'on ne croit dans cette exploration active du passé qu'on -nomme le souvenir. Si au moment où sa pensée va chercher quelque chose -du passé pour le fixer, le ramener un moment à la vie, vous regardez -les yeux de celui qui fait effort pour se souvenir, vous verrez qu'ils -se sont immédiatement vidés des formes qui les entourent et qu'ils -reflétaient il y a un instant. «Vous avez un regard absent, vous êtes -ailleurs», disons-nous, et pourtant nous ne voyons que l'envers du -phénomène qui s'accomplit à ce moment-là dans la pensée. Alors les -plus beaux yeux du monde ne nous touchent plus par leur beauté, ils ne -sont plus, pour détourner de sa signification une expression de Wells, -que des «machines à explorer le Temps», des télescopes de -l'invisible, qui deviennent à plus longue portée à mesure qu'on -vieillit. On sent si bien, en voyant se bander pour le souvenir le -regard fatigué de tant d'adaptation à des temps si différents, -souvent si lointains, le regard rouillé des vieillards, on sent si bien -que sa trajectoire, traversant «l'ombre des fours» vécus, va -atterrir, à quelques pas devant eux, semble-t-il, en réalité à -cinquante ou soixante ans en arrière. Je me souviens combien les yeux -charmants de la princesse Mathilde changeaient de beauté, quand ils se -fixaient sur telle ou telle image qu'avaient déposée _eux-mêmes_ sur -sa rétine et dans son souvenir tels grands hommes, tels grands -spectacles du commencement du siècle, et c'est cette image-là, -émanée d'eux, qu'elle voyait et que nous ne verrons jamais. -J'éprouvais une impression de surnaturel à ces moments où mon regard -rencontrait le sien qui, d'une ligne courte et mystérieuse, dans une -activité de résurrection, joignait le présent au passé. - -Agréable et assez distingué, disais-je, c'est ainsi que je revoyais -Henri van Blarenberghe dans une ces meilleures images que ma mémoire -ait conservée de lui. Mais après avoir reçu cette lettre, je -retouchai cette image au fond de mon souvenir, en interprétant, dans le -sens d'une sensibilité plus profonde, d'une mentalité moins mondaine, -certains éléments du regard ou des traits qui pouvaient en effet -comporter une acception plus intéressante et plus généreuse que celle -où je m'étais d'abord arrêté. Enfin, lui ayant dernièrement -demandé des renseignements sur un employé des Chemins de fer de l'Est -(M. van Blarenberghe était président du conseil d'administration) à -qui un de mes amis s'intéressait, je reçus de lui la réponse suivante -qui, écrite le 12 janvier dernier, ne me parvint, par suite de -changements d'adresses qu'il avait ignorés, que le 17 janvier, il n'y a -pas quinze jours, moins de huit jours avant le drame: - - -48, rue de la Bienfaisance, -12 janvier 1907. - -«Cher Monsieur, - -«Je me suis informé à la Compagnie de l'Est de la présence possible -dans la personne de X... et de son adresse éventuelle. On n'a rien -découvert. Si vous êtes bien sûr du nom, celui qui le porte a disparu -de la Compagnie sans laisser de traces; il ne devait y être attaché -que d'une manière bien provisoire et accessoire. - -«Je suis vraiment bien affligé des nouvelles que vous me donnez de -l'état de votre santé depuis la mort si prématurée et cruelle de vos -parents. Si ce peut être une consolation pour vous, je vous dirai que, -moi aussi, j'ai bien du mal physiquement et moralement à me remettre de -l'ébranlement que m'a causé la mort de mon père. Il faut espérer -toujours... Je ne sais ce que me réserve l'année 1907, mais souhaitons -qu'elle nous apporte à l'un et à l'autre, quelque amélioration, et -que dans quelques mois nous puissions nous voir. - -«Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus sympathiques. - -«H. VAN BLARENBERGHE.» - - -Cinq ou six jours après avoir reçu cette lettre, je me rappelai, en -m'éveillant, que je voulais y répondre. Il faisait un de ces grands -froids inattendus, qui sont comme les «grandes marées» du ciel, -recouvrant toutes les digues que les grandes villes dressent entre nous -et la nature et venant battre nos fenêtres closes, pénètrent jusque -dans nos chambres, en faisant sentir à nos frileuses épaules, par un -vivifiant contact, le retour offensif des forces élémentaires. Jours -troublés de brusques changements barométriques, de secousses plus -graves. Nulle joie d'ailleurs dans tant de force. On pleurait d'avance -la neige qui allait tomber et les choses elles-mêmes, comme dans le -beau vers d'André Rivoire, avaient l'air d'«attendre de la neige». -Qu'une «dépression s'avance vers les Baléares», comme disent les -journaux, que seulement la Jamaïque commence à trembler, au même -instant à Paris, les migraineux, les rhumatisants, les asthmatiques, -les fous sans doute aussi, prennent leurs crises, tant les nerveux sont -unis aux points les plus éloignés de l'univers par les liens d'une -solidarité qu'ils souhaiteraient souvent moins étroite. Si l'influence -des astres, sur certains au moins d'entre eux, doit être un jour -reconnue (Framery, Pelletean, cités par M. Brissaud) à qui mieux -appliquer qu'à tel nerveux, le vers du poète: - - -Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles. - - -En m'éveillant je me disposais à répondre à Henri van Blarenberghe. -Mais avant de le faire, je voulus jeter un regard sur le _Figaro_, -procéder à cet acte abominable et voluptueux qui s'appelle _lire le -journal_ et grâce auquel tous les malheurs et les cataclysmes de -l'univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui -ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves, -les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les -divorces, les cruelles émotions de l'homme d'État et de l'acteur, -transmués pour notre usage personnel à nous qui n'y sommes pas -intéressés, en un régal matinal, s'associent excellemment d'une -façon particulièrement excitante et tonique, à l'ingestion -recommandée de quelques gorgées de café au lait. Aussitôt rompue -d'une geste indolent, la fragile bande du _Figaro_ qui seule nous -séparait encore de toute la misère du globe et dès les premières -nouvelles sensationnelles où la douleur de tant d'êtres «entre comme -élément», ces nouvelles sensationnelles que nous aurons tant de -plaisir à communiquer tout à l'heure à ceux qui n'ont pas encore lu -le journal, on se sent soudain allègrement rattaché à l'existence -qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutiles à -ressaisir. Et si par moments quelque chose comme une larme a mouillé -nos yeux satisfaits, c'est à la lecture d'une phrase comme celle-ci: -«Un silence impressionnant étreint tous les cœurs, les tambours -battent aux champs, les troupes présentent les armes, une immense -clameur retentit: «Vive Fallières!» Voilà ce qui nous arrache un -pleur, un pleur que nous refuserions à un malheur proche de nous. Vils -comédiens que seule fait pleurer la douleur d'Hercule, ou moins que -cela le voyage du Président de la République! Ce matin-là pourtant la -lecture du _Figaro_ ne me fut pas douce, je venais de parcourir d'un -regard charmé les éruptions volcaniques, les crises ministérielles et -les duels d'apaches et je commençais avec calme la lecture d'un fait -divers que son titre: «Un drame de la folie» pouvait rendre -particulièrement propre à la vive stimulation des énergies matinales, -quand tout d'un coup je vis que la victime, c'était Mme van -Blarenberghe, que l'assassin, qui s'était ensuite tué, c'était son -fils Henri van Blarenberghe, dont j'avais encore la lettre près de moi, -pour y répondre: «_Il faut espérer toujours... Je ne sais ce que me -réserve 1907, mais souhaitons qu'il nous apporte un apaisement_,» etc. -Il faut espérer toujours! Je ne sais ce que me réserve 1907! La vie -n'avait pas été longue à lui répondre. 1907 n'avait pas encore -laissé tomber son premier mois de l'avenir dans le passé, qu'elle lui -avait apporté son présent, fusil, revolver et poignard, avec, sur son -esprit, le bandeau qu'Athénée attachait sur l'esprit d'Ajax pour qu'il -massacrât pasteurs et troupeaux dans le camp des Grecs sans savoir ce -qu'il faisait. «C'est moi qui ai jeté des images mensongères dans ses -yeux. Et il s'est rué, frappant çà et là, pensant tuer de sa main -les Atrides et se jetant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre. Et moi, -j'excitais l'homme en proie à la démence furieuse et je le poussais -dans des embûches; et il vient de rentrer là, la tête trempée de -sueur et les mains ensanglantées.» Tant que les fous frappent ils ne -savent pas, puis la crise passée, quelle douleur! Tekmessa, la femme -d'Ajax, le dit: «Sa démence est finie, sa fureur est tombée comme le -souffle du Motos. Mais ayant recouvré l'esprit, il est maintenant -tourmenté d'une douleur nouvelle, car contempler ses propres maux quand -personne ne les a causés que soi-même, accroît amèrement les -douleurs. Depuis qu'il sait ce qui s'est passé, il se lamente en -hurlements lugubres, lui qui avait coutume de dire qu'il était indigne -d'un homme de pleurer. Il reste assis, immobile, hurlant, et certes il -médite contre lui-même quelque noir dessin.» Mais quand l'accès est -passé pour Henri van Blarenberghe ce ne sont pas des troupeaux et des -pasteurs égorgés qu'il a devant lui. La douleur ne tue pas en un -instant, puisqu'il n'est pas mort en apercevant sa mère assassinée -devant lui, puisqu'il n'est pas mort en entendant sa mère mourante lui -dire, comme la princesse Andrée dans Tolstoï: «Henri, qu'as-tu fait -de moi! qu'as-tu fait de moi!» «En arrivant au palier qui interrompt -la course de l'escalier entre le premier et le second étages, dit le -_Matin_, ils (les domestiques que dans ce récit, peut-être d'ailleurs -inexact, on n'aperçoit jamais qu'en fuite et redescendant les escaliers -quatre à quatre) virent Mme van Blarenberghe, le visage révulsé par -l'épouvante, descendre deux ou trois marches en criant: «Henri! Henri! -qu'as-tu fait!» Puis la malheureuse, couverte de sang, leva les bras en -l'air et s'abattit la face en avant... Les domestiques épouvantés -redescendirent pour chercher du secours. Peu après, quatre agents qu'on -est allé chercher, forcèrent les portes verrouillées de la chambre du -meurtrier. En dehors des blessures qu'il s'était faites avec son -poignard, il avait tout le côté gauche du visage labouré par un coup -de feu. _L'œil pendait sur l'oreiller._» Ici ce n'est plus à Ajax que -je pense. Dans cet œil «qui pend sur l'oreiller» je reconnais -arraché, dans le geste le plus terrible que nous ait légué l'histoire -de la souffrance humaine, l'œil même du malheureux Œdipe! «Œdipe se -précipite à grands cris, va, vient, demande une épée... Avec -d'horribles cris, il se jette contre les doubles portes, arrache les -battants des gonds creux, se rue dans la chambre où il voit Jocaste -pendue à la corde qui l'étranglait. Et la voyant ainsi, le malheureux -frémit d'horreur, dénoue la corde, le corps de sa mère n'étant plus -retenu tombe à terre. Alors, il arrache les agrafes d'or des vêtements -de Jocaste, il s'en crève les yeux ouverts disant qu'ils ne verront -plus les maux qu'il avait soufferts et les malheurs qu'il avait causés, -et criant des imprécations il frappe encore ses yeux aux paupières -levées, et ses prunelles saignantes coulaient sur ses joues, en une -pluie, une grêle de sang noir. Il crie qu'on montre à tous les -Cadméens le parricide. Il veut être chassé de cette terre. Ah! -l'antique félicité était ainsi nommée de son vrai nom. Mais à -partir de ce jour, rien ne manque à tous les maux qui ont un nom. Les -gémissements, le désastre, la mort, l'opprobre.» Et en songeant à la -douleur d'Henri van Blarenberghe quand il vit sa mère morte, je pense -aussi à un autre fou bien malheureux, à Lear étreignant le cadavre de -sa fille Cordelia. «Oh! elle est partie pour toujours! Elle est morte -comme la terre. Non, non, plus de vie! Pourquoi un chien, un cheval, un -rat ont-ils la vie, quand tu n'as même plus le souffle? Tu ne -reviendrais plus jamais! jamais! jamais! jamais! jamais! Regardez! -Regardez ses lèvres! Regardez-la! Regardez-la!» - -Malgré ses horribles blessures. Henri van Blarenberghe ne meurt pas -tout de suite. Et je ne peux m'empêcher de trouver bien cruel (quoique -peut-être utile, est-on si certain de ce que fut en réalité le drame? -Rappelez-vous les frères Karamazov) le geste du commissaire de police. -«Le malheureux n'est pas mort. Le commissaire le prit par les épaules -et lui parla: «M'entendez-vous? Répondez». Le meurtrier ouvrit l'œil -intact, cligna un instant et retomba dans le coma.» À ce cruel -commissaire j'ai envie de redire les mots dont Kent, dans la scène du -_Roi Léar_, que je citais précisément tout à l'heure, arrête Edgar -qui voulait réveiller Léar déjà évanoui: «Non! ne troublez pas son -âme! Oh! laissez-la partir! C'est le haïr que vouloir sur la roue de -cette rude vie l'étendre plus longtemps.» - -Si j'ai répété avec insistance ces grands noms tragiques, surtout -ceux d'Ajax et d'Œdipe, je lecteur doit comprendre pourquoi, pourquoi -aussi j'ai publié ces lettres et écrit cette page. J'ai voulu montrer -dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale -eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l'éclabousse sans -parvenir à la souiller. J'ai voulu aérer la chambre du crime d'un -souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement -un de ces drames grecs dont la représentation était presque une -cérémonie religieuse et que le pauvre parricide n'était pas une brute -criminelle, un être en dehors de l'humanité, mais un noble exemplaire -d'humanité, un homme d'esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que -la plus inéluctable fatalité--disons pathologique pour parler comme -tout le monde--a jeté--le plus malheureux des mortels--dans un crime et -une expiation dignes de demeurer illustres. - -«Je crois difficilement à la mort», dit Michelet dans une page -admirable, Il est vrai qu'il le dit à propos d'une méduse, de qui la -mort, si peu différente de sa vie, n'a rien d'incroyable, en sorte -qu'on peut se demander si Michelet n'a pas fait qu'utiliser dans cette -phrase un de ces «fonds de cuisine» que possèdent assez vite les -grands écrivains et grâce à quoi ils sont assurés de pouvoir servir -à l'improviste à leur clientèle le régal particulier qu'elle -réclame d'eux. Mais si je crois sans difficulté à la mort d'une -méduse, je ne puis croire facilement à la mort d'une personne, même -à la simple éclipse, à la simple déchéance de sa raison. Notre -sentiment de la continuité de l'âme est le plus fort. Quoi! cet esprit -qui, tout à l'heure, de ses vues dominait la vie, dominait la mort, -nous inspirait tant de respect, le voilà dominé par la vie, par la -mort, plus faible que notre esprit qui, quoiqu'il en ait, ne se peut -plus incliner devant ce qui est si vite devenu un presque néant! Il en -est pour cela de la folie comme de l'affaiblissement des facultés chez -le vieillard, comme de la mort. Quoi? L'homme qui a écrit hier la -lettre que je citais tout à l'heure, si élevée, si sage, cet homme -aujourd'hui...? Et même, pour descendre à des infiniments petits fort -importants ici, l'homme qui très raisonnablement était attaché aux -petites choses de l'existence, répondait si élégamment à une lettre, -s'acquittait si exactement d'une démarche, tenait à l'opinion des -autres, désirait leur paraître sinon influent, du moins aimable, qui -conduisait avec tant de finesse et de loyauté son jeu sur l'échiquier -social!... Je dis que cela est fort important ici, et si j'avais cité -toute la première partie de la seconde lettre qui, à vrai dire, -n'intéressait en apparence que moi, c'est que cette raison pratique -semble plus exclusive encore de ce qui est arrivé que la belle et -profonde tristesse des dernières lignes. Souvent, dans un esprit déjà -dévasté, ce sont les maîtresses branches, la cime, qui survivent les -dernières, quand toutes les ramifications plus basses sont déjà -élaguées par le mal. Ici, la plante spirituelle est intacte. Et tout -à l'heure en copiant ces lettres, j'aurais voulu pouvoir faire sentir -l'extrême délicatesse, plus l'incroyable fermeté de la main qui avait -tracé ces caractères, si nets et si fins... - ---Qu'as-tu fait de moi! qu'as-tu fait de moi! Si nous voulions y penser, -il n'y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à -son dernier jour, souvent bien avant, adresser ce reproche à son fils. -Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les -soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que -nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. Si nous savions voir -dans un corps chéri le lent travail de destruction poursuivi par la -douloureuse tendresse qui l'anime, voir les yeux flétris, les cheveux -longtemps restés indomptablement noirs, ensuite vaincus comme le reste -et blanchissants, les artères durcies, les reins bouchés, le cœur -forcé, vaincu le courage devant la vie, la marche alentie, alourdie, -l'esprit qui sait qu'il n'a plus à espérer, alors qu'il rebondissait -si inlassablement en invincibles espérances, la gaîté même, la -gaîté innée et semblait-il immortelle, qui faisait si aimable -compagnie avec la tristesse, à jamais tarie, peut-être celui qui -saurait voir cela, dans ce moment tardif de lucidité que les vies les -plus ensorcelées de chimère peuvent bien avoir, puisque celle même de -don Quichotte eut le sien, peut-être celui-là, comme Henri van -Blarenberghe quand il eut achevé sa mère à coups de poignard, -reculerait devant l'horreur de sa vie et se jetterait sur un fusil, pour -mourir tout de suite. Chez la plupart des hommes, une vision si -douloureuse (à supposer qu'ils puissent se hausser jusqu'à elle) -s'efface bien vite aux premiers rayons de la joie de vivre. Mais quelle -joie, quelle raison de vivre, quelle vie peuvent résister à cette -vision? D'elle ou de la joie, quelle est vraie, quel est «le Vrai»? - - - - -JOURNÉES -DE LECTURE[77] - - -Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si -pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, -ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, -semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions -comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un -ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou -le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la -page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait -fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans -y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de -force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et -pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite -après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû -nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en -gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus -précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec -amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres -d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous -ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur -leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus. - -Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des -vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des -heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour -pouvoir leur donner asile. Le matin,--en rentrant du parc, quand tout le -monde était parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à -manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne -n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je -n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les -assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de -la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui -parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides -de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un -différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une -chaise, près du petit feu de bois dont, pendant le déjeuner, l'oncle -matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très -bien un peu de feu; je vous assuré qu'à six heures il faisait joliment -froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!» -Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait -encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de -la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux -vers elle et la regarder à travers la fenêtré fermée, là, tout -près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de -faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées -cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels -versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait -parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient -avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir. -Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le -couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait -devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais -une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait -arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres, -répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient -lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire -convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie -ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure -passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver -dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la -promenade, avaient «pris par Méréglise», ou ceux qui n'étaient pas -sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne -veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du -feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas -mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou -celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez -fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du -respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si -cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret -d'État, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. -Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à -leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais -exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était -déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale: -«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le -couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on -n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle -horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire -et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et -où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre -l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une -cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même -oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant -juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la -divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma -grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec -une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour -un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle -s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus -compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du -caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur -les choses dont les règles et les principes lui avaient été -enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de -jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle -était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner -si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses, -d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de -simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait -avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas -absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en -«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec -exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un -simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire -à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien -élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle -manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.» -«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais -c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce -peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le -bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal, -difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de -la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale -la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un -domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire -preuve, ou manquer de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant -d'amour-propre, qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis -et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils -étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois, -très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard. -Les critiques toujours motivées de ma grand'tante, impliquant au -contraire que, la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne -pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon -grand-père. Souvent pour éviter des discussions avec lui, ma -grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas -son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement -qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses -yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le -don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de -donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de -questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au -martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon -grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré. - -Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la -journée était un peu chaude, chacun montait se retirer dans sa -chambre, ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches -rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si -bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à -faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans -avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte -de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa -pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois, -s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été -si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais, -édictent qu'une chambre n'est belle qua la condition de contenir -seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile, -fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente. -Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux -murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de -chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique, -ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses -qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, -jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient -à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas -là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur -plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines -blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un -sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes -à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous -laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous -les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher, -j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à -passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, -du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de -mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir -«répandre»), sortes d'instruments du culte--presque aussi saints que -la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une -ampoule de verre--que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni -même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient -été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant -de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; -ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des -fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans -épines puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais -me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche -de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule -bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour -une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever -que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger, -n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette -blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la -commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis -bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, -rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait -d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans -la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne -pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup -image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher -moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition -enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et -de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur -d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur -maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois -parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la -fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant -toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir -prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement -bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines -réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de -s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, -d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le -secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement -ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même -une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment -n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un, -peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec -cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire, -qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins -ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie -silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la -fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de -chapelle où le soleil--quand il traversait les petits carreaux rouges -que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres--piquait sur les -murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi -étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus -grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si -retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église, -à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient -par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient -sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je -saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de -vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à -la photographie par Brown du _Printemps_ de Botticelli ou au moulage de -la _Femme inconnue_ du musée de Lille, qui, aux murs et sur la -cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William -Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés -dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince -Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné -d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle, -toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il -servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne -aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de -la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma -chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me -paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il -pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une -personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais -que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours -pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu, -et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune -m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le -_Printemps_ de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur -demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et -décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse -en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût -faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir -seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens -vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le -langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût -opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où -mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je -ne me sens heureux qu'en mettant le pied--avenue de la Gare, sur le port -ou place de l'Église--dans un de ces hôtels de province aux longs -corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les -efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de -l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit -ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les -chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, -mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter -à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle -pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de -pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa -chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée -éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée, -on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de -s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé -exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût -de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de -se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là -ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux -bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des -chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant -pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le -sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le -verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec -elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, -tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures -d'insomnie des mourants et des amoureux. - -Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il -fallait aller au parc, à un kilomètre du village. Mais après le jeu -obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et -distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre -avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, -dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la -rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de -cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment -sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la -clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du -mot--une rivière qui devait avoir un nom--et ne tardait pas à -s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?) -entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les -boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et -qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes, -disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins -montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à -l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais -les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et -je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je -m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le -plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains -jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche -qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de -bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était -profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue -plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain, -quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, -cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors -plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au -loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, -aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur -et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le -suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas -les cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village--quand -on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute -et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué -de corbeaux--faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens -de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces -et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les -villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient -nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant -l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me -déranger. - -Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, -les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais -cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres -d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la -fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie -qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que -mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans -la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste, -baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et -pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait -en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse -et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient -pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du -Bon Dieu, de la brioche bénite, des maints multicolores et des dames -des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles -traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, -venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au -retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté -l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour -semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en -forme de tours, protégés du soleil par un store,--«manqués», -«saint-honorés» et «génoises»,--dont l'odeur oisive et sucrée est -restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaîté -des dimanches. - -Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait -arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans -bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir -profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps -déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à -diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les -yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans -la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, -une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, -comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec -elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à -autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres -à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux -gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, -et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient -l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une -indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait -haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus -rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel -«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence -incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis -jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait -été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on -pouvait rencontrer dans les rues de Fougères[78] un vieillard encore -droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à -nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis -nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une -phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il -avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet -étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une -personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était -substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, -et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces -personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la -nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à -l'amour qu'ils nous avaient inspiré[79] et dont l'objet nous faisait -tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des -êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans -un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous -étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions -maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase -dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir -l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans -la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du _Journal -de modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir._ - - -* * * * * * * * * * - -... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois» -pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle -prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais -mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le -souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute -je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du -développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que -ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des -jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur -sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que -des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais -peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en -auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à -peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés, -à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé -Lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au -dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à -présenter. - - -On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture -que Ruskin donna à l'hôtel de ville de Rusholme, près Manchester, le -6 décembre 1864, pour aider à la création d'une bibliothèque à -l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, -«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à -fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M. -Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il -demeura _at home_, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et -quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de -«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire[80], -nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et -intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous -pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans -l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans -l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des -bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London -Bibliothèque...» - -Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous -occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons -la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture -de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus -honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs». -Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche -du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve -partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien -où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire -illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il, -que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos -amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée -la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous -voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand -poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme -de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix -minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans -notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant -ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, -nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, -tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est -continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps -que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, -parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire -attendre près de nous toute une journée--rois et hommes d'État -attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour -l'obtenir--nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres -simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous -n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire[81].» -«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux -causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage,» etc., et -réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la -lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus -sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion -de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes -dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi -assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes; -que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est -pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on -communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, -consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre -pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir -de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la -conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être -inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même. -Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a -énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait -rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a -pas cherché à aller au cœur même de l'idée de lecture. Il n'a -voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une -sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui -nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé -aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que -la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une -communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque -chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on -puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle -prépondérant qu'il semble lui assigner. - -Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces -vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander -en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure -lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du -fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles -heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, -où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer -silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines -distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux -fatigués se levaient parfois; ce livre, comme vos yeux en se penchant -vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, -ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de -perceptions, va vous dire quel il était: _le Capitaine Fracasse_, de -Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases -qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de -l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit -de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait -à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une -ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la -connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres -livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que -celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais -désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il -distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en -l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et -bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs -de l'éternité[82].» Cette phrase me donnait une véritable ivresse. -Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen -âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au -lieu de dire cela furtivement, après l'ennuyeuse description d'un -château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas -m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long -du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois -son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais -voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que -je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, -d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars -très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque -fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture -finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui -soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît -si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non -ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de -cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à -décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un -doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à -mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en -étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits -qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin -sa pensée tout entière. - -Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des -beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel -et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que -pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le -lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse -commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous -donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner -des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous -faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de -son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et -d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie -peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que -nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse -ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que -c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire -qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien -dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne -peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne -nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes -éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à -des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions -personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent -nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du -reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent -pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M. -Mæterlinck, à Mme de Noailles, «dans le jardin de Zélande où -croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle -et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous -avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que -ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les -peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son -_Printemps_, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à -Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous -laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en -réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui, -en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont -fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à -Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de -rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres -et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme -un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que -nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face -indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette -apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au -delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette -chose en quelque sorte sans épaisseur--mirage arrêté sur une -toile--qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient -percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême effort de -l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement -pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse -incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde, regarde, - - -«Parfumés de trèfle et d'armoise, -Serrant leurs vifs ruisseaux étroits -Les pays de l'Aisne et de l'Oise.» - - -«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage. -Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le -prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un -trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une -discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut -nous y introduire: elle ne la constitue pas. - -Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi -dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte -de discipline curative et être chargée, par des incitations -répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans -la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle -analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains -neurasthéniques. - -On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, -sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans -une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde, -d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une -main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses -jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune -incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de -manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable -d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance -organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a -pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté, -si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de -dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu -à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe -certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte -de paresse[83] ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans -les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de -l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient -capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais, -sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un -perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend -le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les -entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant -depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait -plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, -ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur -noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les -réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils -retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de -créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en -lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la -recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne -peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément -de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne -pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en -branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, -les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, -puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire -directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en -venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien -l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or, -nous avons vu que c'était précisément là la définition de la -lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline -qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est -donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les -géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une -incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité -personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les -affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure, -le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se -servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts. -Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette -paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui -être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une -influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain -qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson -commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et -Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du -paradis. - -Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques -nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous -n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire, il -devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la -vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, -quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne -pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par -l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée -entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les -autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les -rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un -parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un -peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la -vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans -un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque -correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains -caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir -communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de -chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de -lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent -de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de -la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée -qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long -voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent, -tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à -tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht, -qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux -dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en -glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et -du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas -encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour -cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable -archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste, -avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la -vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de -mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni -les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la -vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté, de qui il -dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens -charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures -accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au -moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer -de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et -nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une -curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos -livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui -vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches, -aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la -bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables -de l'acte d'entrée en possession de la vérité--de la vérité que -pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper -nous prendrons en note--nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre -des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du -vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le -haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden -du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe -siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de -soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres -dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés -aux maisons à pignons des deux rives[84]. - -Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et -docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres -de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la -détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une -vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la -vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car -bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité -qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement -parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par -conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle -vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur -esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, -pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui -s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais -une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de -recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique -une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en -souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou -dans Boccace[85], en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile. -Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres -la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur -forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable, -un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort. -Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette -sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce -que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui -n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un -fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez -les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas -plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous -appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette -«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il -semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu -au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion -s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du -rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus -grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication -directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. -N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne -leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au -vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce -que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un -défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent -travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas -conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline -que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos -défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au -fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir -qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en -mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme[86], d'en -établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui -prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment -cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer, -comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un -grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont -l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes -communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure -grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie, -quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille -édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sandrus. Ces dangers, d'ailleurs, -quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la -sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi -dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains -d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit -dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque -connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de -réalité, à la portion vivante qu'elle contient. - -Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur -plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui -que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime -à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont -nullement inspirée. Je me rappelle une page du _Monde comme -Représentation et comme Volonté_ où il y a peut-être vingt citations -à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les -citations): «Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre à l'optimisme -d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans -_Caïn_. Hérédote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né -par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui -est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere -genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut -attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift -obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse -(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de -sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de -l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable. -Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem -est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont -célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans -l'_Œdipe à Colone_ (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non -esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum -vita est plena dolore» (_Hippolyte_, (189), et Homère l'avait déjà -dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, -quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi: -«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles -dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen--The -happiest youth,--Would shut the book and sit him down and die.» Byron -enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous -dépeint «l'existence sous les plus noires couleurs dont le -«_Criticon_, etc.[87]». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner -trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette -petite démonstration à l'aide des _Aphorismes sur la Sagesse dans la -Vie_, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui -suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité, -de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs -citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde: -«Compiler n'est pas mon fait.» - -Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une -chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une -amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent, -lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est -de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des -autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui -ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes -ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, -gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont -stériles et fatigantes. De plus,--dès les premières relations de -sympathie, d'admiration, de reconnaissance,--les premières paroles que -nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent -autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une -véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser -dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les -paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres -de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore -toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la -lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec -les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée -avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne -les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés, -aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de -nous?--N'avons-nous pas manqué de tact?--Avons-nous plu?--et la peur -d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié -expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas -de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans -la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous -n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément -assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement -que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure -amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour -les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne -porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. -Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de -l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, -réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage -même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent -par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas -elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond, -ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique -d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports -de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont -étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de -la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent -dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de -chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand -plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer -d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un -Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser -qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans -l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance -spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, où chaque phrase, sans -qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de -gaîté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la -dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur -ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de -l'art véritable cette obligation, à laquelle il croit devoir -s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire -entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née -d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous -ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand -il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de -tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets» -et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et -nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine -d'aller à Chartres visiter la cathédrale[88]. - -Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme, nous le suivons volontiers -dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique -que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours -qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la -tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or», -nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin -et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est -devenu[89]. Nous sentons bien que sa gaîté hâbleuse et ses -mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de -journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il -veut, nous nous amusons quand' il rentre trempé jusqu'aux os, mourant -de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec -une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération -morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases -dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les -mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son -essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir -et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, -parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont -peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par -là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est -pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de -défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur -un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de -court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second, -ce qu'il y a de vide dans l'éloquence. - -Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous -l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la -lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la -plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, -la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La -puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne -pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre -vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits -qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit. -Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de -l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la -science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, -une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse -consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de -franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions[90]. - -Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence -des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui -parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient -guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il -parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide, -de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins -livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de' modernité et de vie -semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait, -commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite[91]. On -pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette -interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre -classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics -intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les -maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés -des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait -s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M. -Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[92]. Le public -va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que -ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée -contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent -accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure -tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit -mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et -leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de -soi, à voyager, quand on lit. - -Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, -attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages -anciens[93]. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les -ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les -créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que -leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est -comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se -promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du -XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente -lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que -couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une -époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui -n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en -a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à -errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint Simon. -Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui -gardent le souvenir d'usages, ou de façons de sentir qui n'existent -plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne -ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir -encore la couleur. - -Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint Simon -ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans -lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté -qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut -comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient -les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la -pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce -au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a -été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer -d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en -France au XVIIe siècle--et en elle des coutumes et un tour de pensée -disparus--que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont -les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies -par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces -tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à -l'audace[94] et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les -plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en -belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues -prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre -de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous -éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies, -elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que -dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le -passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes, -les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles -qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit -cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la -Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts. - -Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos -yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases--et je pense à -des livres très antiques qui furent d'abord récités,--dans -l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un -hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois -séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux -points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de -cantiques dont il est parsemé[95], j'ai entendu le silence du fidèle, -qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets -suivants[96] comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens -de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, -s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus -d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que -la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle -haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis -près de deux mille ans. La divine comédie, les pièces de Shakespeare, -donnent aussi l'impression de contempler, inséré dans l'heure -actuelle, un peu de passé; cette impression si exaltante qui fait -ressembler certaines «journées de lecture» à des journées de -flânerie à Venise, sur la Piazetta par exemple, quand on a devant soi, -dans leur couleur à demi-irréelle de choses situées à quelques pas -et à bien des siècles, les deux colonnes de granit gris et rose qui -portent sur leurs chapiteaux, l'une le lion de saint Marc, l'autre saint -Théodore foulant le crocodile; ces deux belles et sveltes étrangères -sont venues jadis d'Orient sur la mer qui se brise à leurs pieds; sans -comprendre les propos échangés autour d'elles, elles continuent à -attarder leurs jours du XIIe siècle dans la foule d'aujourd'hui, sur -cette place publique où brille encore distraitement, tout près, leur -sourire lointain. - - -[Note 77: On trouvera ici la plupart des pages écrites pour une -traduction de _Sésame et les Lys_ et réimprimées ici grâce à la -généreuse autorisation de M. Alfred Vallette. Elles étaient dédiées -à la princesse Alexandre de Caraman-Chimay en témoignage d'un -admiratif attachement que vingt années n'ont pas affaibli.] - -[Note 78: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif--de -ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose -d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il -retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé -sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité--est -resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. -Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort -avec calme; il me suffit d'ouvrir un volume des _Lundi_ de Sainte-Beuve -et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de -Mme d'Albany): «Rien ne rappelait en elle à cette époque... C'était -une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait -perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde -mélancolie.--Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si -visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.] - -[Note 79: On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres -qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum -historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure -est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête -parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé -le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui -a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'envers de -l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture, -au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien -convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et -puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie -et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la -bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un -plaisir doux et doré comme le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant -d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est -pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté -à cette perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle -reconnaissance--que mon étude sur _la Bible d'Amiens_ a été pour lui -le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais -écrites.] - -[Note 80: Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux -premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its -Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des -Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit, -dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire -précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et -les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre -Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre -d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de -«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre -éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.] - -[Note 81: _Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois_, 6.] - -[Note 82: En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous -cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu de «ainsi qu'il -appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement -«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus», -«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même -ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, -pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes -ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai -dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le _Capitaine -Fracasse_, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas -que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de -retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré -que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en -une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je -pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase -du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux pervenches penchés au bord de -la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus -délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier -tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans -parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.] - -[Note 83: Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit: -«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes -un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien -davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant -prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit: - - -Je perds mon temps s'il faut les croire, -Eux seuls du siècle sont l'honneur - - -et assure qu'il travaille beaucoup. - -Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son -temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot -dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus -que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination -du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi -remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son -caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à -profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques -projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. -Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux -qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, -etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une -seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se -libérer.»] - -[Note 84: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce -couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. -Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon -Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve:» Il (Sainte-Beuve) s'avisa -un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la -petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien -loin de Paris et je ne sais pas si _Volupté_ aurait suffi à lui ouvrir -à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même -après les deux premiers volumes de son _Port-Royal_, le pieux savant -qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec -peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains -cartons... Ouvrez la deuxième édition de _Port-Royal_ et vous verrez -la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon -Séché, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux -détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne -sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien -telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant -à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre -les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu -à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre -venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que -dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en -Hollande.] - -[Note 85: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société -de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la -vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la -société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve -souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction -vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa -famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela) -dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché -intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement -ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y -insister autrement ici.] - -[Note 86: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_, parus dans _la -Revue de Paris._] - -[Note 87: Schopenhauer, _le Monde comme Représentation et comme -Volonté_ (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).] - -[Note 88: «Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir -la cathédrale.» (_Voyage en Espagne_, p. 2.)] - -[Note 89: Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de -Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le -grand-père du brillant officier de cavalerie.--C'est lui aussi, je -pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les -communications de François II et de la reine de Naples. (Voir Pierre de -la Gorce, _Histoire du second Empire._)] - -[Note 90: La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne -s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes -usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France -sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de -perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en -font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.] - -[Note 91: C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand -écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on -donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple -les _Lundis_ de Sainte-Beuve et la _Vie littéraire_ d'Anatole France. -Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, -on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de -son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines -personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez -Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les -procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de -favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne -son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la -clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans -_Chateaubriand et son groupe littéraire_, à prononcer sur Racine et -Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se -prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. -Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. -Combien peu le possèdent.»] - -[Note 92: Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs -commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques -savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils -ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète -ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète -ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques». -Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique -qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo: - - -Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis -Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys. - - -C'est M. Anatole France: - - -L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces -En habits de marquis, en robes de comtesses. - - -Le dernier numéro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me permet, -au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel -exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans -M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la -statuaire grecque.] - -[Note 93: Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite; -ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir -été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver -puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé -tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une -raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une -attitude d'esprit si générale.] - -[Note 94: Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de -trouver à ces vers d'Andromaque: - - -Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre? -Qui te l'a dit? - - -vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est -volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à -«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi -l'assassiner? «Et Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner». -(On peut, se rappelant un autre vers d Andromaque: «Qui vous -l'a dit?» est pour «Qui te l'a dit, de l'assassiner?»). Zigzags -de l'expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle -ci-dessus) qui ne laissent pas d'obscurcir un peu le sens, si bien que -j'ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours -que de l'exactitude de la prosodie dire carrément: «Pourquoi -l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il fait?» Les plus célèbres vers -de Racine le sont en réalité parce qu'ils charment ainsi par quelque -audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives -de douceur. «Je t'aimais inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidèle.» Et -quel plaisir cause la belle rencontre de ces expressions dont la -simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages -dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs: - - -Et dans un fol amour ma jeunesse _embarquée_... -Réunissons trois cœurs qui n'ont pu _s'accorder_. - - -Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le -texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres -des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur -langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque -universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la -musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle -cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la -voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire -où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois -qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des -photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle -pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette -église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à -pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes -riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui -enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne -peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place -même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec -ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais -d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais -accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et -complexe individualité.] - -[Note 95: «Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit -en Dieu mon Sauveur, etc.»--Zacharie son père fut rempli du Saint -Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu -d'Israël de ce qu'il a racheté, etc.». «Il la reçut dans ses bras, -bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur -s'en aller en paix...»] - -[Note 96: À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer -que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que -saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela -ressert suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan -et notamment de saint Paul, p. 257 et suiv.; les Apôtres, p. 99 et 100, -Marc-Aurèle, p. 502-503, etc.] - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PASTICHES ET MÉLANGES *** - -***** This file should be named 64145-0.txt or 64145-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/1/4/64145/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Gustave -Flaubert sur l'«Affaire Lemoine», par Sainte-Beuve, dans<br /> -son feuilleton du <i>Constitutionnel</i></a></p> - -<p>IV. <a href="#PAR_HENRI_DE_REGNIER">Par Henri de Régnier</a></p> - -<p>V. <a href="#DANS_LE_JOURNAL">Dans le «Journal des Concourt»</a></p> - -<p>VI. <a href="#LAFFAIRE_LEMOINE_III">L'«Affaire Lemoine», par -Michelet</a></p> - -<p>VII. <a href="#DANS_UN_FEUILLETON">Dans un feuilleton dramatique de M. -Émile Faguet</a></p> - -<p>VIII. <a href="#PAR_ERNEST_RENAN">Par Ernest Renan</a></p> - -<p>IX. <a href="#DANS_LES_MEMOIRES">Dans les Mémoires de Saint Simon</a></p> - -<p><a href="#MELANGES">MÉLANGES</a> - -<a href="#EN_MEMOIRE">EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES</a></p> - -<p>I. <a href="#LES_EGLISES_SAUVEES">Les Églises sauvées. Les Clochers de -Caen. La<br /> Cathédrale de Lisieux.</a><br /> -<a href="#JOURNEES_EN_AUTOMOBILE">Journées en Automobile</a></p> - -<p>II. <a href="#JOURNEES_DE_PELERINAGE">Journées de Pèlerinage.</a><br /> -<a href="#RUSKIN_A_NOTRE_DAME">Ruskin à Notre-Dame d'Amiens, à Rouen, -etc.</a></p> - -<p>III. <a href="#JOHN_RUSKIN">John Ruskin</a><br /> - <a href="#LA_MORT">La Mort des Cathédrales</a></p> - -<p><a href="#SENTIMENTS_FILIAUX">SENTIMENTS FILIAUX D'UN PARRICIDE</a><br /> - -<a href="#JOURNEES_DE_LECTURE">JOURNÉES DE LECTURE</a></p> - - -<hr class="r5" /> - -<p>529. PROUST (Marcel). Pastiches et Mélanges. <i>Paris, Nouvelle Revue -française, s. d.</i> [1917]; in-18, broché.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">QUATRIÈME ÉDITION.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">Envoi <b>autographe</b> de l'auteur:</p> - -<p style="margin-left: 25%;">«<i>Au Comte Robert de Montesquiou</i>,</p> - -<p style="margin-left: 20%;"><i>Hommage d'attachement admiratif et -respectueux.</i></p> - -<p style="margin-left: 60%;">MARCEL PROUST.»</p> - - -<p style="margin-left: 10%;">«<i>J'ai indiqué (page 73) où -commençait le portrait de vous. Ce n'est qu'une esquisse inachevée, -où vous retrouverez pourtant j'espère ma constante ferveur.</i>»</p> - -<p>On y a joint:</p> - -<p style="margin-left: 10%;">1° Huit feuillets contenant un manuscrit -<b>autographe</b> de R. DE MONTESQUIOU, étude sur «<i>Whistler contre -Ruskin</i>»;</p> - -<p style="margin-left: 10%;">2° Une lettre <b>autographe</b> de MARCEL -PROUST à R. DE MONTESQUIOU relative à <i>Pastiches et Mélanges</i>. -Le dernier feuillet de la lettre est couvert de dessins au crayon, dont -l'un représente le Comte de Montesquiou.</p> - -<p>Les pièces jointes, ici annoncées, ont été retirées avant l'envoi du -vol. au Dept. des Imprimés. [Note de l'Auteur]</p> - -<hr class="r5" /> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/figure01.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<hr class="r5" /> - -<h4>À MONSIEUR WALTER BERRY,</h4> - - -<p><i>Avocat et lettré, qui, depuis le premier jour -guerre, devant l'Amérique encore indécise, a -avec une énergie et un talent incomparables, la cause -de la France, et l'a gagnée.</i></p> - - -<p style="margin-left: 60%;"><i>Son ami</i>,</p> - - -<p style="margin-left: 55%;">MARCEL PROUST.</p> - -<hr class="r5" /> - -<h4><a id="PASTICHES">PASTICHES</a></h4> - - -<h4><a id="LAFFAIRE_LEMOINE">L'AFFAIRE LEMOINE</a><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h4> - - -<h4>I</h4> - -<h4><a id="DANS_UN_ROMAN">DANS UN ROMAN DE BALZAC</a></h4> - - -<p>Dans un des derniers mois de l'année 1907, à un de ces «routs» de la -marquise d'Espard où se pressait alors l'élite de l'aristocratie -parisienne (la plus élégante de l'Europe, au dire de M. de Talleyrand, -ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de -Bénévent), de Marsay et Rastignac, le comte Félix de Vandenesse, les -ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le comte Adam Laginski, Me Octave de -<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -Camps, lord Dudley, faisaient cercle autour de Mme la princesse de -Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. N'est-ce pas -en effet une des grandeurs de la maîtresse de maison—cette carmélite -de la réussite mondaine—qu'elle doit immoler sa coquetterie, son -orgueil, son amour même, à la nécessité de se faire un salon dont -ses rivales seront parfois le plus piquant ornement? N'est-elle pas en -cela l'égale de la sainte? Ne mérite-t-elle pas sa part, si chèrement -acquise, du paradis social? La marquise—une demoiselle de -Blamont-Chauvry, alliée des Navarreins, des Lenoncourt, des -Chaulieu—tendait à chaque nouvel arrivant cette main que Desplein, le -plus grand savant de notre époque, sans en excepter Claude Bernard, et -qui avait été élève de Lavater, déclarait la plus profondément -calculée qu'il lui eût été donné d'examiner. Tout à coup la porte -s'ouvrit devant l'illustre romancier Daniel d'Arthez. Un physicien du -monde moral qui aurait à la fois le génie de Lavoisier et de -Bichat—le créateur de la chimie organique—serait seul capable -d'isoler les éléments qui composent la sonorité spéciale du pas des -hommes supérieurs. En entendant résonner celui de d'Arthez vous -eussiez frémi. Seul pouvait ainsi marcher un sublime génie ou un grand -criminel. Le génie n'est-il pas d'ailleurs une sorte de crime contre la -routine du passé que notre temps punit plus sévèrement que le crime -même, puisque les savants meurent à l'hôpital qui est plus triste que -le bagne.</p> - -<p>Athénaïs ne se sentait pas de joie en voyant revenir chez elle l'amant -qu'elle espérait bien enlever à sa meilleure amie. Aussi pressa-t-elle -<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que -possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles -vous enfoncent un poignard dans le cœur.</p> - -<p>—Je suis heureuse pour vous, ma chère, que M. d'Arthez soit venu, -dit-elle à Mme de Cadignan, d'autant plus qu'il aura une surprise -complète, il ne savait pas que vous seriez ici.</p> - -<p>—Il croyait sans doute y rencontrer M. de Rubempré dont il admire -le talent, répondit Diane avec une moue câline qui cachait la plus -mordante des railleries, car on savait que Mme d'Espard ne pardonnait -pas à Lucien de l'avoir abandonnée.</p> - -<p>—Oh! mon ange, répondit la marquise avec une aisance surprenante, -nous ne pouvons retenir ces gens-là, Lucien subira le sort du petit -d'Esgrignon, ajouta-t-elle en confondant les personnes présentes par -l'infamie de ces paroles dont chacune était un trait accablant pour la -princesse. (Voir le <i>Cabinet des Antiques.</i>)</p> - -<p>—Vous parlez de M. de Rubempré, dit la vicomtesse de Beauséant qui -n'avait pas reparu dans le monde depuis la mort de M. de Nueil et qui, -par une habitude particulière aux personnes qui ont longtemps vécu en -province, se faisait une fête d'étonner des Parisiens avec une -nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Vous savez qu'il est fiancé à -Clotilde de Grandlieu.</p> - -<p>Chacun fit signe à la vicomtesse de se taire, ce manage étant encore -ignoré de Mme de Sérizy, qu'il allait jeter dans le désespoir.</p> - -<p>—On me l'a affirmé, mais cela peut être faux, reprit la vicomtesse -<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -qui, sans comprendre exactement en quoi elle avait fait une gaucherie, -regretta d'avoir été aussi démonstrative.</p> - -<p>Ce que vous dites ne me surprend pas, ajouta-t-elle, car j'étais -étonnée que Clotilde se fut éprise de quelqu'un d'aussi peu -séduisant.</p> - -<p>—Mais au contraire, personne n'est de votre avis, Claire, s'écria -la princesse en montrant la comtesse de Sérizy qui écoutait.</p> - -<p>Ces paroles furent d'autant moins saisies par la vicomtesse qu'elle -ignorait entièrement la liaison de Mme de Sérizy avec Lucien.</p> - -<p>—Pas séduisant, essaya-t-elle de corriger, pas séduisant... du -moins pour une jeune fille!</p> - -<p>—Imaginez-vous, s'écria d'Arthez avant même d'avoir remis son -manteau à Paddy, le célèbre tigre de feu Beaudenord (voir les <i>Secrets -de la princesse de Cadignan</i>), qui se tenait devant lui avec -l'immobilité spéciale à la domesticité du Faubourg Saint-Germain, oui, -imaginez-vous, répéta le grand homme avec cet enthousiasme des -penseurs qui paraît ridicule au milieu de la profonde dissimulation du -grand monde.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il? que devons-nous nous imaginer, demanda ironiquement -de Marsay en jetant à Félix de Vandenesse et au prince Galathione ce -regard à double entente, véritable privilège de ceux qui avaient -longtemps vécu dans l'intimité de MADAME.</p> - -<p>—<i>Tuchurs pô!</i> renchérit le baron de Nucingen avec l'affreuse -vulgarité des parvenus qui croient, à l'aide des plus grossières -rubriques, se donner du genre et singer les Maxime de Trailles ou les de -Marsay; <i>et fous afez du quir; fous esde le frai brodecdir tes baufres, -à la Jambre.</i></p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p> - -<p>(Le célèbre financier avait d'ailleurs des raisons particulières d'en -vouloir à d'Arthez qui ne l'avait pas suffisamment soutenu, quand -l'ancien amant d'Esther avait cherché en vain à faire admettre sa -femme, née Goriot, chez Diane de Maufrigneuse).</p> - -<p>—<i>Fite, fite, mennesir, la ponhire zera gomblète bir mi si vi mi -druffez tigne ti savre ke vaudille himachinei?</i></p> - -<p>—Rien, répondit avec à propos d'Arthez, je m'adresse à la -marquise.</p> - -<p>Cela fut dit d'un ton si perfidement épigrammatique que Paul Morand, un -de nos plus impertinents secrétaires d'ambassade, murmura:—Il est -plus fort que nous! Le baron, se sentant joué, avait froid dans le dos. Mme -Firmiani suait dans ses pantoufles, un des chefs-d'œuvre de l'industrie -polonaise, D'Arthez fit semblant de ne pas s'être aperçu de la -comédie qui venait de se jouer, telle que la vie de Paris peut seule en -offrir d'aussi profonde (ce qui explique pourquoi la province a toujours -donné si peu de grands hommes d'État à la France) et sans s'arrêter -à la belle Négrepelisse, se tournant vers Mme de Sérizy avec cet -effrayant sang-froid qui peut triompher des plus grands obstacles (en -est-il pour les belles âmes de comparables à ceux du cœur?):</p> - -<p>—On vient, madame, de découvrir le secret de la fabrication du -diamant.</p> - -<p>—<i>Cesde iffire esd eine crant dressor</i>, s'écria le baron -ébloui.</p> - -<p>—Mais j'aurais cru qu'on en avait toujours fabriqué, répondit -naïvement Léontine.</p> - -<p>Mme de Cadignan, en femme de goût, se garda bien de dire un mot, là -où des bourgeoises se fussent lancées dans une conversation où elles -<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -eussent niaisement étalé leurs connaissances en chimie. Mais Mme de -Sérizy n'avait pas achevé cette phrase qui dévoilait une incroyable -ignorance, que Diane, en enveloppant la comtesse tout entière, eut un -regard sublimé. Seul Raphaël eût peut-être été capable de le -peindre. Et certes, s'il y eût réussi, il eût donné un pendant à sa -célèbre <i>Fornarina</i>, la plus saillante de ses toiles, la seule qui le -place au-dessus d'André del Sarto dans l'estime des connaisseurs.</p> - -<p><br /></p> - -<p>Pour comprendre le drame qui va suivre, et auquel la scène que nous -venons de raconter peut servir d'introduction, quelques mots -d'explication sont nécessaires. À la fin de l'année 1905, une -affreuse tension régna dans les rapports de la France et de -l'Allemagne. Soit que Guillaume II comptât effectivement déclarer la -guerre à la France, soit qu'il eût voulu seulement le laisser croire -afin de rompre notre alliance avec l'Angleterre, l'ambassadeur -d'Allemagne reçut l'ordre d'annoncer au gouvernement français qu'il -allait présenter ses lettres de rappel. Les rois de la finance -jouèrent alors à la baisse sur la nouvelle d'une mobilisation -prochaine. Des sommes considérables furent perdues à la Bourse. -Pendant toute une journée on vendit des titres de rente que le banquier -Nucingen, secrètement averti par son ami le ministre de Marsay de la -démission du chancelier Delcassé, qu'on ne sut à Paris que vers -quatre heures, racheta à un prix dérisoire et qu'il a gardées depuis.</p> - -<p>Il n'est pas jusqu'à Raoul Nathan qui ne crut à la guerre, bien que -l'amant de Florine, depuis que du Tillet, dont il avait voulu séduire -<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> -la belle-sœur (voir <i>une Fille d'Ève</i>), lui avait fait faire un puff -à la Bourse, soutint dans son journal la paix à tout prix.</p> - -<p>La France ne fut alors sauvée d'une guerre désastreuse que par -l'intervention, restée longtemps inconnue des historiens, du maréchal -de Montcornet, l'homme le plus fort de son siècle après Napoléon. -Encore Napoléon n'a-t-il pu mettre à exécution son projet de descente -en Angleterre, la grande pensée de son règne. Napoléon, Montcornet, -n'y a-t-il pas entre ces deux noms comme une sorte de ressemblance -mystérieuse? Je me garderais bien d'affirmer qu'ils ne sont pas -rattachés l'un à l'autre par quelque lien occulte. Peut-être notre -temps, après avoir douté de toutes les grandes choses sans essayer de -les comprendre, sera-t-il forcé de revenir à l'harmonie préétablie -de Leibniz. Bien plus, l'homme qui était alors à la tête de la plus -colossale affaire de diamants de l'Angleterre s'appelait Werner, Julius -Werner, Werner! ce nom ne vous semble-t-il pas évoquer bizarrement le -moyen âge? Rien qu'à l'entendre, ne voyez-vous pas déjà le docteur -Faust, penché sur ses creusets, avec ou sans Marguerite? -N'implique-t-il pas l'idée de la pierre philosophale? Werner! Julius! -Werner! Changez deux lettres et vous avez Werther. <i>Werther</i> est de -Gœthe.</p> - -<p>Julius Werner se servit de Lemoine, un de ces hommes extraordinaires -qui, s'ils sont guidés par un destin favorable, s'appellent Geoffroy -Saint-Hilaire, Cuvier, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Charlemagne, -Berthollet, Spalanzani, Volta. Changez les circonstances et ils finiront -comme le maréchal d'Ancre, Balthazar Cleas, Pugatchef, Le Tasse, la -<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -comtesse de la Motte ou Vautrin. En France, le brevet que le -gouvernement octroie aux inventeurs n'a aucune valeur par lui-même. -C'est là qu'il faut chercher la cause qui paralyse, chez nous, toute -grande entreprise industrielle. Avant la Révolution, les Séchard, ces -géants de l'imprimerie, se servaient encore à Angoulême des presses -à bois, et les frères Cointet hésitaient à acheter le second brevet -d'imprimeur. (Voir les <i>Illusions perdues.</i>) Certes peu de personnes -comprirent la réponse que Lemoine fit aux gendarmes venus pour -l'arrêter. Quoi? L'Europe m'abandonnerait-elle? s'écria le faux -inventeur avec une terreur profonde. Le mot colporté le soir dans les -salons du ministre Rastignac y passa inaperçu.</p> - -<p>—Cet homme serait-il devenu fou? dit le comte de Granville -étonné.</p> - -<p>L'ancien clerc de l'avoué Bordin devait précisément prendre la parole -dans cette affaire au nom du ministère public, ayant retrouvé depuis -peu, par le mariage de la seconde fille avec le banquier du Tillet, la -faveur que lui avait fait perdre auprès du nouveau gouvernement son -alliance avec les Vandenesse, etc.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>On a peut-être oublié, depuis dix ans, que Lemoine ayant -faussement prétendu avoir découvert le secret de la fabrication du -diamant et ayant reçu, de ce chef, plus d'un million du président de -la De Beers, Sir Julius Werner, fut ensuite, sur la plainte de celui-ci, -condamné le 6 juillet 1909 à six ans de prison. Cette insignifiante -affaire de police correctionnelle, mais qui passionnait alors l'opinion, -fut choisie un soir par moi, tout à fait au hasard, comme thème unique -de morceaux, où j'essayerais d'imiter la manière d'un certain nombre -d'écrivains. Bien qu'en donnant sur des pastiches la moindre -explication on risque d'en diminuer l'effet, je rappelle pour éviter de -froisser de légitimes amours-propres, que c'est l'écrivain pastiché -qui est censé parler, non seulement selon son esprit, mais dans le -langage de son temps. À celui de Saint Simon par exemple, les mots -bonhomme, bonne femme n'ont nullement le sens familier et protecteur -d'aujourd'hui. Dans ses <i>Mémoires</i>, Saint Simon dit couramment le -bonhomme Chaulnes pour le duc de Chaulnes qu'il respectait infiniment, -et pareillement de beaucoup d'autres.</p></div> - - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>II</h4> - -<h4><a id="LAFFAIRE_LEMOINE_II">L'AFFAIRE LEMOINE<br /> -PAR GUSTAVE FLAUBERT</a></h4> - - -<p>La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles -s'envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l'ordre du -président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec -un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des -prétentions à l'esprit; et ses favoris égaux, qu'un reste de tabac -salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et -de vulgaire. Comme la suspension d'audience se prolongeait, des -intimités s'ébauchèrent; pour entrer en conversation, les malins se -plaignaient à haute voix du manque d'air, et, quelqu'un ayant dit -reconnaître le ministre de l'intérieur dans un monsieur qui sortait, -un réactionnaire soupira: «Pauvre France!» En tirant de sa poche une -orange, un nègre s'acquit de la considération, et, par amour -de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en -s'excusant, sur un journal: d'abord à un ecclésiastique, qui affirma -«n'en avoir jamais mangé d'aussi bonne; c'est un excellent fruit, -rafraîchissant»; mais une douairière prit un air offensé, défendit -à ses filles de rien accepter «de quelqu'un qu'elles ne connaissaient -pas», pendant que d'autres personnes, ne sachant pas si le journal -arriverait jusqu'à elles, cherchaient une contenance: plusieurs -tirèrent leur montre, une dame enleva son chapeau. Un perroquet le -<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -surmontait. Deux jeunes gens s'en étonnèrent, auraient voulu savoir -s'il avait été placé là comme souvenir ou peut-être par goût -excentrique. Déjà les farceurs commençaient à s'interpeller d'un -banc à l'autre, et les femmes, regardant leurs maris, s'étouffaient de -rire dans un mouchoir, quand un silence s'établit, le président parut -s'absorber pour dormir, l'avocat de Werner prononçait sa plaidoirie. Il -avait débuté sur un ton d'emphase, parla deux heures, semblait -dyspeptique, et chaque fois qu'il disait «Monsieur le Président» -s'effondrait dans une révérence si profonde qu'on aurait dit une jeune -fille devant un roi, un diacre quittant l'autel. Il fut terrible pour -Lemoine, mais l'élégance des formules atténuait l'âpreté du -réquisitoire. Et ses périodes se succédaient sans interruption, comme -les eaux d'une cascade, comme un ruban qu'on déroule. Par moment, la -monotonie de son discours était telle qu'il ne se distinguait plus du -silence, comme une cloche dont la vibration persiste, comme un écho qui -s'affaiblit. Pour finir, il attesta les portraits des présidents Grévy -et Carnot, placés au-dessus du tribunal; et chacun, ayant levé la -tête, constata que la moisissure les avait gagnés dans cette salle -officielle et malpropre qui exhibait nos gloires et sentait le -renfermé. Une large baie la divisait par le milieu des bancs s'y -alignaient jusqu'au pied du tribunal; elle avait de la poussière sur le -parquet, des araignées aux angles du plafond, un rat dans chaque trou, -et on était obligé de l'aérer souvent à cause du voisinage du -calorifère, parfois d'une odeur plus nauséabonde. L'avocat de Lemoine -répliquant, fut bref. Mais il avait un accent méridional, faisait -<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -appel aux passions généreuses, ôtait à tout moment son lorgnon. En -l'écoutant, Nathalie, ressentait ce trouble où conduit l'éloquence; -une douceur l'envahit et son cœur s'étant soulevé, la batiste de son -corsage palpitait, comme une herbe au bord d'une fontaine prête à -sourdre, comme le plumage d'un pigeon qui va s'envoler. Enfin le -président fit un signe, un murmure s'éleva, deux parapluies -tombèrent: on allait entendre à nouveau l'accusé. Tout de suite les -gestes de colère des assistants le désignèrent; pourquoi n'avait-il -pas dit vrai, fabriqué du diamant, divulgué son invention? Tous, et -jusqu'au plus pauvre, auraient su—c'était certain—en tirer des -millions. Même ils les voyaient devant eux, dans la violence du regret -où l'on croit posséder ce qu'on pleure. Et beaucoup se livrèrent une -fois encore à la douceur des rêves qu'ils avaient formés, quand ils -avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant -d'avoir dépisté l'escroc.</p> - -<p>Pour les uns, c'était l'abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du -Bois, de l'influence à l'Académie; et même un yacht qui les aurait -menés l'été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est -curieux, mais la nourriture y sent l'huile, le jour de vingt-quatre -heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours -blancs?</p> - -<p>À certains, les millions ne suffisaient pas; tout de suite ils les -auraient joués à la Bourse; et, achetant des valeurs au plus bas cours -la veille du jour où elles remonteraient—un ami les aurait -renseignés—verraient centupler leur capital en quelques heures. -Riches alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l'utopie -humanitaire. (D'ailleurs, à quoi bon? Un milliard partagé entre tous -<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> -les Français n'en enrichirait pas un seul, on l'a calculé.) Mais, -laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort -et l'influence, se feraient nommer président de la République, -ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage -de liège qui amortît le bruit des voisins. Ils n'entreraient pas au -Jockey-Club, jugeant l'aristocratie à sa valeur. Un titre du pape les -attirait davantage. Peut-être pourrait-on l'avoir sans payer. Mais -alors à quoi bon tant de millions? Bref, ils grossiraient le denier de -saint Pierre tout en blâmant l'institution. Que peut bien faire le pape -de cinq millions de dentelles, tant de curés de campagne meurent de -faim?</p> - -<p>Mais quelques-uns, en songeant que la richesse aurait pu venir à eux, -se sentaient prêts à défaillir; car ils l'auraient mise aux pieds -d'une femme dont ils avaient été dédaignés jusqu'ici, et qui leur -aurait enfin livré le secret de son baiser et la douceur de son corps. -Ils se voyaient avec elle, à la campagne, jusqu'à la fin de leurs -jours, dans une maison tout en bois blanc, sur le bord triste d'un grand -fleuve. Ils auraient connu le cri du pétrel, la venue des brouillards, -l'oscillation des navires, le développement des nuées, et seraient -restés des heures avec son corps sur leurs genoux, à regarder monter -la marée et s'entre-choquer les amarres, de leur terrasse, dans un -fauteuil d'osier, sous une tente rayée de bleu, entre des boules de -métal. Et ils finissaient par ne plus voir que deux grappes de fleurs -violettes, descendant jusqu'à l'eau rapide qu'elles touchent presque, -dans la lumière crue d'un après-midi sans soleil, le long d'un mur -rougeâtre qui s'effritait. À ceux-là, l'excès de leur détresse -<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -ôtait la force de maudire l'accusé; mais tous le détestaient, jugeant -qu'il les avait frustrés de la débauche, des honneurs, de la -célébrité, du génie; parfois de chimères plus indéfinissables, de -ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans -la niaiserie particulière de son rêve. -<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>III</h4> - -<h4><a id="CRITIQUE_DU_ROMAN">CRITIQUE DU ROMAN DE M. GUSTAVE<br /> -FLAUBERT SUR L'«AFFAIRE LEMOINE»<br /> -PAR SAINTE-BEUVE, DANS SON FEUILLETON<br /> -DU <i>CONSTITUTIONNEL</i></a></h4> - - -<p><i>L'Affaire Lemoine</i>... par M. Gustave Flaubert! Sitôt surtout après -<i>Salammbô</i>, le titre a généralement surpris. Quoi? l'auteur avait -dressé son chevalet en plein Paris, au Palais de justice, dans la -chambre même des appels correctionnels...: on le croyait encore à -Carthage! M. Flaubert—estimable en cela dans sa velléité et sa -prédilection—n'est pas de ces écrivains que Martial a bien finement -raillés et qui, passés maîtres sur un terrain, ou réputés pour -tels, s'y cantonnent, s'y fortifient, soucieux avant tout de ne pas -offrir de prise à la critique, n'exposant jamais dans la manœuvre -qu'une aile à la fois. M. Flaubert, lui, aime à multiplier les -reconnaissances et les sorties, à faire front de tous côtés, que -dis-je, il tient les défis, quelques conditions qu'on propose, et ne -revendique jamais le choix des armes ni l'avantage du terrain. Mais -cette fois-ci, il faut le reconnaître, cette volte-face si -précipitée, ce retour d'Égypte (ou peu s'en faut) à la Bonaparte, et -qu'aucune victoire bien certaine ne devait ratifier, n'ont pas paru -très heureux; on y a vu, ou cru y voir, disons-le, comme un rien de -mystification. Quelques-uns ont été jusqu'à prononcer, non sans -apparence de raison, le mot de gageure. Cette gageure, M. Flaubert, du -<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> -moins, l'a-t-il gagnée? C'est ce que nous allons examiner en toute -franchise, mais sans jamais oublier que l'auteur est le fils d'un homme -bien regrettable, que nous avons tous connu, professeur à l'École de -médecine de Rouen, qui a laissé dans sa profession et dans sa province -sa trace et son rayon; et que cet aimable fils—quelque opinion qu'on -puisse d'ailleurs opposer à ce que des jeunes gens bien hâtifs ne -craignent pas, l'amitié aidant, d'appeler déjà son talent—mérite, -d'ailleurs, tous les égards par la simplicité reconnue de ses -relations toujours sûres et parfaitement suivies—lui, le contraire -même de la simplicité dès qu'il prend une plume!—par le raffinement -et la délicatesse invariable de son procédé.</p> - -<p><br /></p> - -<p>Le récit débute par une scène qui, mieux conduite, aurait pu donner -de M. Flaubert une idée assez favorable, dans ce genre tout immédiat -et impromptu du croquis, de l'étude prise sur la réalité. Nous sommes -au Palais de justice, à la chambre correctionnelle, où se juge -l'affaire Lemoine, pendant une suspension d'audience. Les fenêtres -viennent d'être fermées sur l'ordre du président. Et ici un éminent -avocat m'assure que le président n'a rien à voir, comme il semble en -effet plus naturel et convenable, dans ces sortes de choses, et à la -suspension même s'était certainement retiré dans la chambre du -conseil. Ce n'est qu'un détail si l'on veut. Mais vous qui venez nous -dire (comme si en vérité vous les aviez comptés!) le nombre des -éléphants et des onagres dans l'armée carthaginoise, comment -espérez-vous, je vous le demande, être cru sur parole quand, pour une -<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -réalité si prochaine, si aisément vérifiable, si sommaire même et -nullement détaillée, vous commettez de telles bévues! Mais passons: -l'auteur voulait une occasion de décrire le président, il ne l'a pas -laissée échapper. Ce président a «un visage de pitre (ce qui suffit -à désintéresser le lecteur) une robe trop étroite pour sa corpulence -(trait assez gauche et qui ne peint rien), des prétentions à -l'esprit». Passe encore pour le visage de pitre! L'auteur est d'une -école qui ne voit jamais rien dans l'humanité de noble ou d'estimable. -Pourtant M. Flaubert, bas Normand s'il en fut, est d'un pays de fine -chicane et de haute sapience qui a donné à la France assez de -considérables avocats et magistrats, je ne veux point distinguer ici. -Sans même se borner aux limites de la Normandie, l'image d'un -président Jeannin sur lequel M. Villemain nous a donné plus d'une -indication délicate, d'un Mathieu Marais, d'un Saumaise, d'un Bouhier, -voire de l'agréable Patru, de tel de ces hommes distingués par la -sagesse du conseil et d'un mérite si nécessaire, serait aussi -intéressante, je crois, et aussi vraie que celle du président à -«visage de pitre» qui nous est ici montrée. Va pourtant pour visage -de pitre! Mais s'il a des «prétentions à l'esprit», qu'en -savez-vous, puisque aussi bien il n'a pas encore ouvert la bouche? Et de -même, un peu plus loin, l'auteur, dans le public qu'il nous décrit, -nous montrera du doigt un «réactionnaire». C'est une désignation -assez fréquente aujourd'hui. Mais ici, je le demande encore à M. -Flaubert: «Un réactionnaire? à quoi reconnaissez-vous cela à -distance? Qui vous la dit? Qu'en savez-vous?» L'auteur, évidemment, -s'amuse, et tous ces traits sont inventés à plaisir. Mais ce n'est -<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span> -rien encore, poursuivons. L'auteur continue à peindre le public, ou -plutôt de purs «modèles» bénévoles qu'il a groupés à loisir dans -son atelier: «En tirant une orange de sa poche, un nègre...» -Voyageur! vous n'avez à la bouche que les mots de vérité, -d'«objectivité», vous en faites profession, vous en faites parade; -mais, sous cette prétendue impersonnalité, comme on vous reconnaît -vite, ne serait-ce qu'à ce nègre, à cette orange, tout à l'heure à -ce perroquet, fraîchement débarqués avec vous, à tous ces -accessoires rapportés que vous vous dépêchez bien vite de venir -plaquer sur votre esquisse, la plus bigarrée, je le déclare, la moins -véridique, la moins ressemblante où se soit jamais évertué votre -pinceau.</p> - -<p>Donc le nègre tire de sa poche une orange, et ce faisant, il... -«s'attire de la considération»! M. Flaubert, j'entends bien, veut -dire que dans une foule quelqu'un qui peut faire emploi et montre d'un -avantage, même usuel et familier à chacun, qui tire un gobelet par -exemple quand près de lui on boit à la bouteille; un journal, s'il est -le seul qui ait pensé à l'acheter, que ce quelqu'un-là est aussitôt -désigné à la remarque et à la distinction des autres. Mais avouez -qu'au fond vous n'êtes pas fâché, en hasardant cette expression si -bizarre et déplacée de considération, d'insinuer que toute -considération, jusqu'à la plus haute et la plus recherchée, n'est pas -beaucoup plus que cela, qu'elle est faite de l'envie que donnent aux -autres des biens au fond sans valeur. Eh bien, nous le disons -à M. Flaubert, cela n'est pas vrai; la considération,—et nous -savons que l'exemple vous touchera, car vous n'êtes de l'école de -l'insensibilité, de l'<i>impassibilité</i>, qu'en littérature,—on -<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -l'acquiert par toute une vie donnée à la science, à l'humanité. Les -lettres, autrefois, pouvaient la procurer aussi, quand elles n'étaient -que le gage et comme la fleur de l'urbanité de l'esprit, de cette -disposition tout humaine qui peut avoir, certes, sa prédilection et sa -visée, mais admet, à côté des images du vice et des ridicules, -l'innocence et la vertu. Sans remonter aux anciens (bien plus -«naturalistes» que vous ne serez jamais, mais qui, sur le tableau -découpé dans un cadre réel, font toujours descendre à l'air libre et -comme à ciel ouvert un rayon tout divin qui pose sa lumière au fronton -et éclaire le contraste), sans remonter jusqu'à eux, qu'ils aient nom -Homère ou Moschus, Bion ou Léonidas de Tarente, et pour en venir à -des peintures plus préméditées, est-ce autre chose, dites-le-nous, -qu'ont toujours fait ces mêmes écrivains dont vous ne craignez pas de -vous réclamer? Et Saint Simon d'abord, à côté des portraits tout -atroces et calomniés d'un Noailles ou d'un Harlay, quels grands coups -de pinceau n'a-t-il pas pour nous montrer, dans sa lumière et sa -proportion, la vertu d'un Montal, d'un Beauvilliers, d'un Rancé, d'un -Chevreuse? Et, jusque dans cette «Comédie humaine», ou soi-disant -telle, où M. de Balzac, avec une suffisance qui prête à sourire, -prétend tracer des «scènes (en réalité toutes fabuleuses) de la vie -parisienne et de la vie de province» (lui, l'homme incapable d'observer -s'il en fut), en regard et comme en rachat des Hulot, des Philippe -Bridau, des Balthazar Claes, comme il les appelle, et à qui vos -Narr'Havas et vos Shahabarims n'ont rien à envier, je le confesse, -n'a-t-il pas imaginé une Adeline Hulot, une Blanche de Mortsauf, une -<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> -Marguerite de Solis?</p> - -<p>Certes, on eût bien étonné, et à bon droit, les Jacquemont, les -Daru, les Mérimée, les Ampère, tous ces hommes de finesse et d'étude -qui l'ont si bien connu et qui ne croyaient pas qu'il y eût besoin, -pour si peu, de faire sonner tant de cloches, si on leur avait dit que -le spirituel Beyle, à qui l'on doit tant de vues claires et -fructueuses, tant de remarques appropriées, passerait romancier de nos -jours. Mais enfin, il est encore plus <i>vrai</i> que vous! Mais il y a -plus de vérité dans la moindre étude, je dis de Sénac de Meilhan, de -Ramond ou d'Althon Shée, que dans la vôtre, si laborieusement -inexacte! Tout cela est faux à crier, vous ne le sentez donc pas?</p> - -<p>Enfin l'audience est reprise (tout cela est bien dépourvu de -circonstances et de détermination), l'avocat de Werner a la parole, et -M. Flaubert nous avertit qu'en se tournant vers le président il fait, -chaque fois, «une révérence si profonde qu'on aurait dit un diacre -quittant l'autel». Qu'il y ait eu de tels avocats, et même au barreau -de Paris, «agenouillés», comme dit l'auteur, devant la cour et le -ministère public, c'est bien possible. Mais il y en a d'autres -aussi—cela, M. Flaubert ne veut pas le savoir—et il n'y a pas -si longtemps que nous avons entendu le bien considérable Chaix d'Est-Ange -(dont les discours publiés ont perdu non certes toute l'impulsion et le -sel, mais l'à propos et le colloque) répondre fièrement à une -sommation hautaine du ministère public: «Ici, à la barre, M. l'avocat -général et moi, nous sommes égaux, au talent près!» Ce jour-là, -l'aimable juriste qui ne pouvait certes trouver autour de lui -l'atmosphère, la résonance divine du dernier âge de la République, -<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -avait su pourtant, tout comme un Cicéron, lancer la flèche d'or.</p> - -<p>Mais l'action, un moment déprimée, se motive et se hâte. L'accusé -est introduit, et d'abord, à sa vue, certaines personnes regrettent -(toujours des suppositions!) la richesse qui leur aurait permis de -partir au loin avec une femme aimée jadis, à ces heures dont parle le -poète, seules dignes d'être vécues et où l'on s'enflamme parfois -pour toute la vie, <i>vita dignior œtas</i>! Le morceau, lu à haute -voix,—et bien qu'y manque un peu ce ressentiment d'impressions douces -et véritables, où se sont laissés aller avec bien de l'agrément un -Monselet, un Frédéric Soulié—présenterait assez d'harmonie et de -vague:</p> - -<p>«Ils auraient connu le cri des pétrels, la venue des brouillards, -l'oscillation des navires, le développement des nuées». Mais, je le -demande, que viennent faire ici les pétrels? L'auteur visiblement -recommence à s'amuser, tranchons le mot, à nous mystifier. On peut -n'avoir pas pris ses us en ornithologie et savoir que le pétrel est un -oiseau fort commun sur nos côtes, et qu'il n'est nul besoin d'avoir -découvert le diamant et fait fortune pour le rencontrer. Un chasseur -qui en a souvent poursuivi m'assure que son cri n'a absolument rien de -particulier et qui puisse si fort émouvoir celui qui l'entend. Il est -clair que l'auteur a mis cela au hasard de la phrase. Le cri du pétrel, -il a trouvé que cela faisait bien et, dare-dare, il nous l'a servi. M. -de Chateaubriand est le premier qui ait ainsi fait entrer dans un cadre -étudié des détails ajoutés après coup et sur la vérité desquels -il ne se montrait pas difficile. Mais lui, même dans son annotation -dernière, il avait le don divin, le mot qui dresse l'image en pied, -<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -pour toujours, dans sa lumière et sa désignation, il possédait, comme -disait Joubert, le talisman de l'Enchanteur. Ah! postérité d'Atala, -postérité d'Atala, on te retrouve partout aujourd'hui, jusque sur la -table de dissection des anatomistes! etc. -<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>IV</h4> - -<h4><a id="PAR_HENRI_DE_REGNIER">PAR HENRI DE RÉGNIER</a></h4> - - -<p>Le diamant ne me plaît guère. Je ne lui trouve pas de beauté. Le peu -qu'il en ajoute à celle des visages est moins un effet de la sienne -qu'un reflet de la leur. Il n'a ni la transparence marine de -l'émeraude, ni l'azur illimité du saphir. Je lui préfère le rayon -saure de la topaze, mais surtout le sortilège crépusculaire des -opales. Elles sont emblématiques et doubles. Si le clair de lune irise -une moitié de leur face, l'autre semble teinte par les feux roses et -verts du couchant. Nous ne nous divertissons pas tant des couleurs -qu'elles nous présentent, que nous ne sommes touchés du songe que nous -nous y représentons. À qui ne sait rencontrer au delà de soi-même -que la forme de son destin, elles en montrent le visage alternatif et -taciturne.</p> - -<p>Elles se trouvaient en grand nombre dans la ville où Hermas me -conduisit. La maison que nous habitions valait plus par la beauté du -site que par la commodité des êtres. La perspective des horizons y -était mieux ménagée, que l'aménagement des lieux n'y était bien -entendu. Il était plus agréable d'y songer qu'il n'était aisé d'y -dormir. Elle était plus pittoresque, que confortable. Accablés par la -chaleur pendant le jour, les paons faisaient entendre toute la nuit leur -en fatidique et narquois qui, à vrai dire, est plus propice à la -rêverie qu'il n'est favorable au sommeil. Le bruit des cloches -<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -empêchait d'en trouver pendant la matinée, à défaut de celui qu'on -ne goûte bien qu'avant le jour, un second qui répare au moins dans une -certaine mesure la fatigue d'avoir été entièrement privé du premier. -La majesté des cérémonies dont leurs sonneries annonçaient l'heure, -compensait mal le contretemps d'être réveillé à celle où il -convient de dormir, si l'on veut ensuite pouvoir profiter des autres. La -seule ressource était alors de quitter la toile des draps et la plume -de l'oreiller pour aller se promener dans la maison. L'entreprise, à -vrai dire, si elle offrait du charme, présentait aussi du danger. Elle -était divertissante sans laisser d'être périlleuse. On aimait encore -mieux en répudier le plaisir que d'en poursuivre l'aventure. Les -parquets que M. de Séryeuse avait rapportés des îles étaient -multicolores et disjoints, glissants et géométriques. Leur mosaïque -était brillante et inégale. Le dessin de ses losanges, tantôt rouges -et tantôt noirs, offrait aux regards un plus plaisant spectacle que la -boiserie ici exhaussée, là rompue, ne garantissait aux pas une -promenade assurée.</p> - -<p>L'agrément de celle qu'on pouvait faire dans la cour n'était pas -acheté par tant de risques. On y descendait vers midi. Le soleil -chauffait les pavés, ou la pluie dégouttait des toits. Parfois le vent -faisait grincer la girouette. Devant la porte close, monumentale et -verdie, un Hermès sculpté donnait à l'ombre qu'il projetait la forme -de son caducée. Les feuilles mortes des arbres voisins descendaient en -tournoyant jusqu'à ses talons et repliaient sur les ailes de marbre -leurs ailes d'or. Votives et pansues, des colombes venaient se percher -dans les voussures de l'archivolte ou sur l'ébrasement du piédestal, -<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -et en laissaient souvent tomber une boule fade, écailleuse et grise. -Elle venait aplatir sur le gravier ou sur le gazon sa masse -intermittente et grenue, et poissait de l'herbe qu'elle avait été -celle dont abondait la pelouse et dont ne manquait pas l'allée de ce -que M. de Séryeuse appelait son jardin.</p> - -<p>Lemoine venait souvent s'y promener.</p> - -<p>C'est là que je le vis pour la première fois. Il paraissait plutôt -ajusté dans la souquenille du laquais qu'il n'était coiffé du bonnet -du docteur. Le drôle pourtant prétendait l'être et en plusieurs -sciences où il est plus profitable de réussir qu'il n'est souvent -prudent de s'y livrer.</p> - -<p>Il était midi quand son carrosse arriva en décrivant un cercle devant -le perron. Le pavé résonna des sabots de l'attelage, un valet courut -au marchepied. Dans la rue, des femmes se signèrent. La bise soufflait. -Au pied de l'Hermès de marbre, l'ombre caducéenne avait pris quelque -chose de fugace et de sournois. Pourchassée par le vent, elle semblait -rire. Des cloches sonnèrent. Entre les volées de bronze d'un bourdon, -un carillon hasarda à contretemps sa chorégraphie de cristal. -Dans le jardin, une escarpolette grinçait. Des graines séchées -étaient disposées sur le cadran solaire. Le soleil brillait et -disparaissait tour à tour. Agatisé par sa lumière, l'Hermès du seuil -s'obscurcissait plus de sa disparition qu'il n'eût fait de son absence. -Successif et ambigu, le visage marmoréen vivait. Un sourire semblait -allonger en forme de caducée les lèvres expiatrices. Une odeur -d'osier, de pierre ponce, de cinéraire et de marqueterie s'échappait -par les persiennes fermées du cabinet et par la porte entr'ouverte du -<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -vestibule. Elle rendait plus lourd l'ennui de l'heure. M. de Séryeuse -et Lemoine continuaient à causer sur le perron. On entendait un bruit -équivoque et pointu comme un éclat de rire furtif. C'était l'épée -du gentilhomme qui heurtait la cornue de verre du spagirique. Le chapeau -à plumes de l'un garantissait mieux du vent que le serre-tête de soie -de l'autre. Lemoine s'enrhumait. De son nez qu'il oubliait de moucher, -un peu ce morve avait tombé sur le rabat et sur l'habit. Son noyau -visqueux et tiède avait glissé sur le linge de l'un, mais avait -adhéré au drap de l'autre et tenait en suspens au-dessus du vide la -frange argentée et fluente qui en dégouttait. Le soleil en les -traversant confondait la mucosité gluante et la liqueur diluée. On ne -distinguait plus qu'une seule masse juteuse, convulsive, transparente et -durcie; et dans l'éphémère éclat dont elle décorait l'habit de -Lemoine, elle semblait y avoir immobilisé le prestige d'un diamant -momentané, encore chaud, si l'on peut dire, du four dont il était -sorti, et dont cette gelée instable, corrosive et vivante qu'elle -était pour un instant encore, semblait à la fois, par sa beauté -menteuse et fascinatrice, présenter la moquerie et l'emblème. -<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>V</h4> - -<h4><a id="DANS_LE_JOURNAL">DANS LE «JOURNAL DES GONCOURT»</a></h4> - -<p style="margin-left: 60%;">21 décembre 1907.</p> - - -<p>Dîné avec Lucien Daudet, qui parle avec un rien de verve blagueuse des -diamants fabuleux vus sur les épaules de Mme X..., diamants dits par -Lucien dans une forte jolie langue, ma foi, à la notation toujours -artiste, à l'épellement savoureux de ses épithètes décelant -l'écrivain tout à fait supérieur, être malgré tout une pierre -bourgeoise, un peu bébête, qui ne serait pas comparable, par exemple, -à l'émeraude ou au rubis. Et au dessert, Lucien nous jette de la porte -que Lefebvre de Béhaine lui disait ce soir, à lui Lucien, et à -l'encontre du jugement porté par la charmante femme qu'est Mme de -Nadaillac, qu'un certain Lemoine aurait trouvé le secret de la -fabrication du diamant. Ce serait, dans le monde des affaires, au dire -de Lucien, tout un émoi rageur devant la dépréciation possible du -stock de diamants encore invendu, émoi qui pourrait bien finir par -gagner la magistrature, et amener l'internement de ce Lemoine pour le reste -de ses jours en quelque <i>in pace</i>, pour crime de lèse-bijouterie. -C'est plus fort que l'histoire de Galilée, plus moderne, plus prêtant -à l'artiste évocation d'un milieu, et tout d'un coup je vois un beau -sujet de pièce pour nous, une pièce où il pourrait y avoir de fortes -choses sur la puissance de la haute industrie d'aujourd'hui, puissance -<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -menant, au fond, le gouvernement et la justice, et s'opposant à ce qu'a -de calamiteux pour elle toute nouvelle invention. Comme bouquet, on -apporte à Lucien la nouvelle, me donnant le dénouement de la pièce -déjà ébauchée, que leur ami Marcel Proust se serait tué, à la -suite de la baisse des valeurs diamantifères, baisse anéantissant une -partie de sa fortune. Un curieux être, assure Lucien, que ce Marcel -Proust, un être qui vivrait tout à fait dans l'enthousiasme, dans le -<i>bondieusement</i> de certains paysages, de certains livres, un être par -exemple qui serait complètement enamouré des romans de Léon. Et -après un long silence, dans l'expansion enfiévrée de l'après-dîner, -Lucien affirme:—Non, ce n'est pas parce qu'il s'agit de mon frère, ne -le croyez pas, monsieur de Goncourt, absolument pas. Mais enfin il faut -bien dire la vérité. Et il cite ce trait qui ressort joliment dans le -faire miniaturé de son dire: Un jour, un monsieur rendait un immense -service à Marcel Proust, qui pour le remercier l'emmenait déjeuner à -la campagne. Mais voici qu'en causant, le monsieur, qui n'était autre -que Zola, ne voulait absolument pas reconnaître qu'il n'y avait jamais -eu en France qu'un écrivain tout à fait grand et dont Saint Simon seul -approchait, et que cet écrivain était Léon. Sur quoi, fichtre! Proust -oubliant la reconnaissance qu'il devait à Zola l'envoyait, d'une paire -de claques, rouler dix pas plus loin, les quatre fers en l'air. Le -lendemain on se battait, mais, malgré l'entremise de Ganderax, Proust -s'opposait bel et bien à toute réconciliation.» Et tout à coup, dans -le bruit des <i>mazagrans</i> qu'on passe, Lucien me fait à l'oreille, avec -un geignardement comique, cette révélation: «Voyez-vous, moi, -<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -monsieur de Goncourt, si, même avec la <i>Fourmilière</i>, je ne connais -pas cette vogue, c'est que même les paroles que disent les gens, je les -<i>vois</i>, comme si je peignais, dans la <i>saisie</i> d'une nuance, avec -la même <i>embué</i> que la Pagode de Chanteloup.» Je quitte Lucien, la -tête tout échauffée par cette affaire de diamant et de suicide, comme si on -venait de m'y verser des cuillerées de cervelle. Et dans l'escalier je -rencontre le nouveau ministre du Japon qui, de son air un tantinet -avortonné et <i>décadent</i>, air le faisant ressembler au samouraï -tenant, sur mon paravent de Coromandel, les deux pinces d'une -écrevisse, me dit gracieusement avoir été longtemps en mission chez -les Honolulus où la lecture de nos livres, à mon frère et à moi, -serait la seule chose capable d'arracher les indigènes aux plaisirs du -caviar, lecture se prolongeant très avant dans la nuit, d'une seule -traite, aux intermèdes consistant seulement dans le chiquage de -quelques cigares du pays enfermés dans de longs étuis de verre, étuis -destinés à les protéger pendant la traversée contre une certaine -maladie que leur donne la mer. Et le ministre me confesse son goût de -nos livres, avouant avoir connu à Hong-Kong une fort grande dame de -là-bas qui n'avait que deux ouvrages sur sa table de nuit: <i>la Fille -Elisa</i> et <i>Robinson Crusoé</i>.</p> - -<p><br /></p> - -<p style="margin-left: 60%;">22 décembre.</p> - -<p>Je me réveille de ma sieste de quatre heures avec le pressentiment -d'une mauvaise nouvelle, ayant rêvé que la dent qui m'a fait tant -souffrir quand Cruet me l'a arrachée, il y a cinq ans, avait repoussé. -Et aussitôt Pélagie entre, avec cette nouvelle apportée par Lucien -Daudet, nouvelle qu'elle n'était pas venue me dire pour ne pas troubler -<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -mon cauchemar: Marcel Proust ne s'est pas tué, Lemoine n'a rien -inventé du tout, ne serait qu'un escamoteur pas même habile, une -espèce de Robert Houdin manchot. Voilà bien notre guigne! Pour une fois -que la vie plate, envestonnée d'aujourd'hui, <i>s'artistisait</i>, nous -jetait un sujet de pièce! À Rodenbach, qui attendait mon réveil, je -ne peux contenir ma déception, me reprenant à m'animer, à jeter des -tirades déjà tout écrites, que m'avait inspirées la fausse nouvelle -de la découverte et du suicide, fausse nouvelle plus artiste, plus -<i>vraie</i>, que le dénouement trop optimiste et <i>public</i>, le -dénouement à la Sarcey, raconté être le vrai par Lucien à Pélagie. Et c'est -de ma part toute une révolte chuchotée pendant une heure à Rodenbach sur -cette guigne qui nous a toujours poursuivis, mon frère et moi, faisant -des plus grands événements comme des plus petits, de la révolution -d'un peuple comme du rhume d'un souffleur, autant d'obstacles levés -contre la marche en avant de nos œuvres. Il faut cette fois que le -syndicat des bijoutiers s'en mêle! Alors Rodenbach de me confesser le -fond de sa pensée, qui serait que ce mois de décembre nous a toujours -été malchanceux, à mon frère et à moi, ayant amené nos poursuites -en correctionnelle, l'échec voulu par la presse d'<i>Henriette -Maréchal</i>, le bouton que j'ai eu sur la langue à la veille du seul -discours que j'aie jamais eu à prononcer, bouton ayant fait dire que je -n'avais pas osé parler sur la tombe de Vallès, quand c'est moi qui -avais demandé à le faire; tout un ensemble de fatalités qui, dit -superstitieusement l'homme du Nord artiste qu'est Rodenbach, devrait -nous faire éviter de rien entreprendre ce mois-là. Alors, moi -<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -interrompant les théories cabalistiques de l'auteur de <i>Bruges la -Morte</i>, pour aller passer un frac rendu nécessaire par le dîner chez -la princesse, je lui jette, eh le quittant à la porte de mon cabinet de -toilette: «Alors, Rodenbach, vous me conseillez de réserver ce -mois-là pour ma mort!» -<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>VI</h4> - -<h4><a id="LAFFAIRE_LEMOINE_III">«L'AFFAIRE LEMOINE» PAR MICHELET</a></h4> - - -<p>Le diamant, lui, se peut extraire à d'étranges profondeurs (1.300 -mètres). Pour en ramener la pierre fort brillante, qui seule peut -soutenir le feu d'un regard de femme (en Afghanistan, diamant se dit -«œil de flamme»), sans fin faudra-t-il descendre au royaume sombre. -Que de fois Orphée s'égarera avant de ramener au jour Eurydice! Nul -découragement pourtant. Si le cœur faiblit, la pierre est là qui, de -sa flamme fort distincte, semble dire: «Courage, encore un coup de -pioche, je suis à toi.» Du reste une hésitation, et c'est la mort. Le -salut n'est que dans la vitesse. Touchant dilemme. À le résoudre, bien -des vies s'épuisèrent au moyen âge. Plus durement se posa-t-il au -commencement du vingtième siècle (décembre 1907-janvier 1908). Je -raconterai quelque jour cette magnifique affaire Lemoine dont aucun -contemporain n'a soupçonné la grandeur, je montrerai ce petit homme, -aux mains débiles, aux yeux brûlés par la terrible recherche, juif -probablement (M. Drumont l'a affirmé non sans vraisemblance; -aujourd'hui encore les Lemoustiers—contraction de Monastère—ne -sont pas rares en Dauphiné, terre d'élection d'Israël pendant tout le -moyen âge), menant pendant trois mois toute la politique de l'Europe, -courbant l'orgueilleuse Angleterre à consentir un traité de commerce -ruineux pour elle, pour sauver ses mines menacées, ses compagnies en -<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -discrédit. Que nous qui livrions l'homme, sans hésiter elle le -payerait au poids de sa chair. La liberté provisoire, la plus grande -conquête des temps modernes (Sayous, Batbie), trois fois fut refusée. -L'Allemand fort déductivement devant son pot de bière, voyant chaque -jour les cours de la De Beers baisser, reprenait courage (révision du -procès Harden, loi polonaise, refus de répondre au Reichstag). -Touchante immolation du juif au long des âges! «Tu me calomnies, -obstinément m'accuses de trahison contre toute vraisemblance, sur -terre, sur mer (affaire Dreyfus, affaire Ullmo); eh bien! je te donne -mon or (voir le grand développement des banques juives à la fin du -XXI<sup>e</sup> siècle), et plus que l'or, ce qu'au poids de l'or tu ne -pourrais pas toujours acheter: le diamant.»—Grave leçon; fort -tristement la méditais-je souvent durant cet hiver de 1908 où la nature -même, abdiquant toute violence, se faisait perfide. Jamais on ne vit moins -de grands froids, mais un brouillard qu'à midi même le soleil ne -parvenait pas à percer. D'ailleurs, une température fort -douce,—d'autant plus meurtrière. Beaucoup de morts—plus que -dans les dix années précédentes—et, dès janvier, des violettes sous -la neige. L'esprit fort troublé de cette affaire Lemoine, qui très -justement m'apparut tout de suite comme un épisode de la grande lutte -de la richesse contre la science, chaque jour j'allais au Louvre où -d'instinct le peuple, plus souvent que devant la <i>Joconde</i> du Vinci, -s'arrête aux diamants de la Couronne. Plus d'une fois j'eus peine à en -approcher. Faut-il le dire, cette étude m'attirait, je ne l'aimais pas. -<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -Le secret de ceci? Je n'y sentais pas la vie. Toujours ce fut ma force, -ma faiblesse aussi, ce besoin de la vie. Au point culminant du règne de -Louis XIV, quand l'absolutisme semble avoir tué toute liberté en France, -durant deux longues années—plus d'un siècle—(1680-1789), -d'étranges maux de tête me faisaient croire chaque jour que j'allais -être obligé d'interrompre mon histoire. Je ne retrouvai vraiment mes -forces qu'au serment du Jeu de Paume (20 juin 1789). Pareillement me -sentais-je troublé devant cet étrange règne de la cristallisation -qu'est le monde de la pierre. Ici plus rien de la flexibilité de la -fleur qui au plus ardu de mes recherches botaniques, fort -timidement—d'autant mieux—ne cessa jamais de me rendre courage: -«Aie confiance, ne crains rien, tu es toujours dans la vie, dans -l'histoire.» -<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>VII</h4> - -<h4><a id="DANS_UN_FEUILLETON">DANS UN FEUILLETON DRAMATIQUE<br /> -DE M. ÉMILE FAGUET</a></h4> - - -<p>L'auteur de <i>le Détour et de le Marché</i>—c'est à savoir M. Henri -Bernstein—vient de faire représenter par les comédiens du Gymnase un -drame, ou plutôt un ambigu de tragédie et de vaudeville, qui n'est -peut-être pas son <i>Athalie</i> ou son <i>Andromaque</i>, son <i>l'Amour -veille</i> ou son <i>les Sentiers de la vertu</i>, mais encore est quelque -chose comme son <i>Nicomède</i>, qui n'est point, comme vous avez peut-être -ouï-dire, une pièce entièrement méprisable et n'est point tout à fait le -déshonneur de l'esprit humain. Tant est que la pièce est allée, je ne -dirai pas par-dessus les nues, mais enfin est allée aux nues, où il y -a un peu d'exagération, mais d'un succès légitime, comme la pièce de -M. Bernstein fourmille d'invraisemblances, mais sur un fonds de vérité. -C'est par où <i>l'Affaire Lemoine</i> diffère de <i>la Rafale</i>, et, -en général, des tragédies de M. Bernstein, comme aussi d'une bonne -moitié des comédies d'Euripide, lesquelles fourmillent de vérités, -mais sur un fond d invraisemblance. De plus c'est la première fois -qu'une pièce de M. Bernstein intéresse des personnes, dont il s'était -jusqu'ici gardé. Donc, l'escroc Lemoine, voulant faire une dupe avec sa -prétendue découverte de la fabrication du diamant, s'adresse... au -plus grand propriétaire de mines de diamants du monde. Comme -<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> -invraisemblance, vous m'avouerez que c'est une assez forte -invraisemblance. Et d'une. Au moins, pensez-vous que ce potentat, qui a -dans la tête toutes les plus grandes affaires du monde, va envoyer -promener Lemoine, comme le prophète Néhémie disait du haut des -remparts de Jérusalem à ceux qui lui tendaient une échelle pour -descendre: <i>Non possum descendere, magnum opus facio</i>. Ce qui serait -parler de cire. Pas du tout, il s'empresse de prendre l'échelle. La -seule différence est, qu'au lieu d'en descendre, il y monte. Un peu -jeune, ce Werner. Ce n'est pas un rôle pour M. Coquelin le cadet, c'est -un rôle pour M. Brulé. Et de deux. Notez que ce secret, qui n'est -naturellement qu'une poudre de perlimpinpin insignifiante, Lemoine ne -lui en fait pas cadeau. Il le lui vend deux millions et encore lui fait -comprendre que c'est donné:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Admirez mes bontés et le peu qu'on vous vend</span><br /> -<span class="i0">Le trésor merveilleux que ma main vous dispense.</span><br /> -<span class="i6">Ô grande puissance</span><br /> -<span class="i6">De l'orviétan!</span></div></div> - - -<p>Ce qui ne change pas grand'chose, à tout prendre, à l'invraisemblance -n° 1, mais ne laisse pas d'aggraver considérablement l'invraisemblance -n° 2. Mais enfin, tout coup vaille! Mon Dieu, remarquez que jusqu'ici -nous suivons l'auteur qui, en somme, est bon dramatiste. On nous dit que -Lemoine a découvert le secret de la fabrication du diamant. Nous n'en -savons rien, après tout; on nous le dit, nous voulons bien, nous -marchons. Werner, grand connaisseur en diamants, a marché, et Werner, -financier retors, a casqué. Nous marchons de plus en plus. Un grand -savant anglais, moitié physicien, moitié grand seigneur, un lord -<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> -anglais, comme dit l'autre (mais non, madame, tous les lords sont -Anglais, donc un lord anglais est un pléonasme; ne recommencez pas, -personne ne vous a entendue), jure que Lemoine a vraiment découvert la -pierre philosophale. On ne peut pas plus marcher que nous ne marchons. -Patatras! voilà les bijoutiers qui reconnaissent dans les diamants de -Lemoine des pierres qu'ils lui ont vendues et qui viennent -<i>précisément de la mine de Werner</i>. Un peu gros, cela. Les diamants -<i>ont encore les marques qu'y avaient mises les bijoutiers</i>. De plus en -plus gros:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Au diamant marqué qui sort ainsi du four,</span><br /> -<span class="i0">Je ne reconnais plus l'auteur de <i>le Détour</i>.</span> -</div></div> - - -<p>Lemoine est arrêté, Werner redemande son argent, le lord anglais ne -dit plus mot; du coup, nous ne marchons plus, et comme toujours, en -pareil cas, nous sommes furieux d'avoir marché et nous passons notre -mauvaise humeur sur... Parbleu! l'auteur est là pour quelque chose, je -pense. Werner aussitôt demande au juge de faire saisir l'enveloppe où -est le fameux secret. Le juge y consent immédiatement. Personne de plus -aimable que ce juge. Mais l'avocat de Lemoine dit au juge que la chose -est illégale. Le juge renonce aussitôt; personne de plus versatile que -ce juge. Quant à Lemoine, il veut absolument aller se balader avec le -juge, les avocats, les experts, etc., jusqu'à Amiens où est son usine, -pour leur prouver qu'il sait faire du diamant. Et chaque fois que le -juge aimable et versatile lui répète qu'il a escroqué Werner, Lemoine -répond: «Laissons ce discours et voyons ma balade.» À quoi le juge -<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -peur lui donner la réplique: «La balade, à mon goût, est une chose -fade.» Personne de plus versé dans la répertoire moliériste que ce -juge. Etc. -<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4>VIII</h4> - -<h4><a id="PAR_ERNEST_RENAN">PAR ERNEST RENAN</a></h4> - - -<p>Si Lemoine avait réellement fabriqué du diamant, il eût sans doute -contenté par là, dans une certaine mesure, ce matérialisme grossier -avec lequel devra compter de plus en plus celui qui prétend se mêler -des affaires de l'humanité; il n'eût pas donné aux âmes éprises -d'idéal cet élément d'exquise spiritualité sur lequel, après si -longtemps, nous vivons encore. C'est d'ailleurs ce que paraît avoir -compris avec une rare finesse le magistrat qui fut commis pour -l'interroger. Chaque fois que Lemoine, avec le sourire que nous pouvons -imaginer, lui proposait de venir à Lille, dans son usine, où l'on -verrait s'il savait ou non faire du diamant, le juge Le Poittevin, avec -un tact exquis, ne le laissait pas poursuivre, lui indiquait d'un mot, -parfois d'une plaisanterie un peu vive<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>, toujours contenue par un rare -sentiment de la mesure, qu'il ne s'agissait pas de cela, que la cause -était ailleurs. Rien, du reste, ne nous autorise à affirmer que même -à ce moment où se sentant perdu (dès le mois de janvier, la sentence -ne faisant plus de doute, l'accusé s'attachait naturellement à la plus -fragile planche de salut) Lemoine ait jamais prétendu qu'il savait -fabriquer le diamant. Le lieu où il proposait aux experts de les -conduire et que les traductions nomment «usine», d'un mot qui a pu -<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span> -prêter au contresens, était situé à l'extrémité de la vallée de -plus de trente kilomètres qui se termine à Lille. Même de nos jours, -après tous les déboisements qu'elle a subis, c'est un véritable -jardin, planté de peupliers et de saules, semé de fontaines et de -fleurs. Au plus fort de l'été, la fraîcheur y est délicieuse. Nous -avons peine à imaginer aujourd'hui qu'elle a perdu ses bois de -châtaigniers, ses bosquets de noisetiers et de vignes, la fertilité -qui en faisait au temps de Lemoine un séjour enchanteur. Un Anglais qui -vivait à cette époque, John Ruskin, que nous ne lisons malheureusement -que dans la traduction d'une platitude pitoyable que Marcel Proust nous -en a laissée, vante la grâce de ses peupliers, la fraîcheur glacée -de ses sources. Le voyageur sortant à peine des solitudes de la Beauce -et de la Sologne, toujours désolées par un implacable soleil, pouvait -croire vraiment, quand il voyait étinceler à travers les feuillages -leurs eaux transparentes, que quelque génie, touchant le sol de sa -baguette magique, en faisait ruisseler à profusion le diamant. Lemoine, -probablement, ne voulut jamais dire autre chose. Il semble qu'il ait -voulu, non sans finesse, user de tous les délais de la loi française, -qui permettaient aisément de prolonger l'instruction jusqu'à la -mi-avril, où ce pays est particulièrement délicieux. Aux haies, le -lilas, le rosier sauvage, l'épine blanche et rose sont en fleurs et -tendent au long de tous les chemins une broderie d'une fraîcheur de -tons incomparable, où les diverses espèces d'oiseaux de ce pays -viennent mêler leurs chants. Le loriot, la mésange, le rossignol à -tête bleue, quelquefois le bengali, se répondent de branche en -<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -branche. Les collines, revêtues au loin des fleurs roses des arbres -fruitiers, se déploient sur le bleu du ciel avec des courbes d'une -délicatesse ravissante. Aux bords des rivières qui sont restées le -grand charme de cette région, mais où les scieries entretiennent -aujourd'hui à toute heure un bruit insupportable, le silence ne devait -être troublé que par le brusque plongeon d'une de ces petites truites -dont la chair assez insipide pourtant est pour le paysan picard le plus -exquis des régals. Nul doute qu'en quittant la fournaise du Palais de -justice, experts et juges n'eussent subi comme les autres l'éternel -mirage de ces belles eaux que le soleil à midi vient vraiment -diamanter. S'allonger au bord de la rivière, saluer de ses rires une -barque dont le sillage raye la soie changeante des eaux, distraire -quelques bribes azurées de ce gorgerin de saphir qu'est le col du paon, -en poursuivre gaiement de jeunes blanchisseuses jusqu'à leur lavoir en -chantant un refrain populaire<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, tremper dans la mousse du savon un -pipeau taillé dans le chaume à la façon de la flûte de Pan, y -regarder perler des bulles qui unissent les délicieuses couleurs de -l'écharpe d'iris et appeler cela enfiler des perles, former parfois des -<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span> -chœurs en se tenant par la main, écouter chanter le rossignol, voir se -lever l'étoile du berger, tels étaient sans doute les plaisirs -auxquels Lemoine comptait convier les honorables MM. Le Poittevin, -Bordai et consorts, plaisirs d'une race vraiment idéaliste, où tout -finit par des chansons, où dès la fin du dix-neuvième siècle la -légère ivresse du vin de Champagne paraît trop grossière encore, où -l'on ne demande plus la gaieté qu'à la vapeur qui, de profondeurs -parfois incalculables, monte à la surface d'une source faiblement -minéralisée.</p> - -<p>Le nom de Lemoine ne doit pas d'ailleurs nous donner l'idée d'une de -ces sévères obédiences ecclésiastiques qui l'eussent rendu lui-même -peu accessible à ces impressions d'une poésie enchanteresse. Ce -n'était probablement qu'un surnom, comme on en portait souvent alors, -peut-être un simple sobriquet que les manières réservées du jeune -savant, sa vie peu adonnée aux dissipations mondaines, avaient tout -naturellement amené sur les lèvres des personnes frivoles. Au reste il -ne semble pas que nous devions attacher beaucoup d'importance à ces -surnoms, dont plusieurs paraissent avoir été choisis au hasard, -probablement pour distinguer deux personnes qui sans cela eussent -risqué d'être confondues. La plus légère nuance, une distinction -parfois tout à fait oiseuse, conviennent alors parfaitement au but que -l'on se propose. La simple épithète d'<i>aîné</i>, de <i>cadet</i>, ajoutée -à un même nom, semblait suffisante. Il est souvent question dans les -documents de cette époque d'un certain <i>Coquelin aîné</i> qui paraît -avoir été une sorte de personnage proconsulaire, peut-être un riche -<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -administrateur à la manière de Crassus ou de Murena. Sans qu'aucun -texte certain permette d'affirmer qu'il eût servi en personne, il -occupait un rang distingué dans l'ordre de la Légion d'honneur, créé -expressément par Napoléon pour récompenser le mérite militaire. Ce -surnom d'aîné lui avait peut-être été donné pour le distinguer -d'un autre Coquelin, comédien de mérite, appelé <i>Coquelin cadet</i>, -sans qu'on puisse savoir s'il existait entre eux une différence d'âge -bien réelle. Il semble qu'on ait voulu seulement marquer par là la -distance qui existait encore à cette époque entre l'acteur et le -politicien, l'homme ayant rempli des charges publiques. Peut-être tout -simplement voulait-on éviter une confusion sur les listes électorales.</p> - -<p>... Une société où la femme belle, où le noble de naissance -pareraient leur corps de vrais diamants serait vouée à une -grossièreté irrémédiable. Le mondain, l'homme à qui suffisent le -sec bon sens, le brillant tout superficiel que donne l'éducation -classique, s'y plairait peut-être. Les âmes vraiment pures, les -esprits passionnément attachés au bien et au vrai y éprouveraient une -insupportable sensation d'étouffement. De tels usages ont pu exister -dans le passé. On ne les reverra plus. À l'époque de Lemoine, selon -toute apparence, ils étaient depuis longtemps tombés en désuétude. -Le plat recueil de contes sans vraisemblance qui porte le titre de -<i>Comédie humaine</i> de Balzac n'est peut-être l'œuvre ni d'un seul -homme ni d'une même époque. Pourtant son style informe encore, ses -idées tout empreintes d'un absolutisme suranné nous permettent d'en -placer la publication deux siècles au moins avant Voltaire. Or, Mme de -Beauséant qui, dans ces fictions d'une insipide sécheresse, -<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -personnifie la femme parfaitement distinguée, laisse déjà avec -mépris aux femmes des financiers enrichis de paraître en public -ornées de pierres précieuses. Il est probable qu'au temps de Lemoine -la femme soucieuse de plaire se contentait de mêler à sa chevelure des -feuillages où tremblait encore quelque goutte de rosée, aussi -étincelante que le diamant le plus rare. Dans le centon de poèmes -disparates appelé <i>Chansons des rues et des bois</i>, qui est communément -attribué à Victor Hugo, quoiqu'il soit probablement un peu -postérieur, les mots de diamants, de perles, sont indifféremment -employés pour peindre le scintillement des goutelettes qui ruissellent -d'une source murmurante, parfois d'une simple ondée. Dans une sorte de -petite romance érotique qui rappelle le <i>Cantique des Cantiques</i>, la -fiancée dit en propres termes à l'Époux qu'elle ne veut d'autres -diamants que les gouttes de la rosée. Nul doute qu'il s'agisse ici -d'une coutume généralement admise, non d'une préférence -individuelle. Cette dernière hypothèse est, d'ailleurs, exclue -d'avance par la parfaite banalité de ces petites pièces qu'on a mises -sous le nom d'Hugo en vertu sans doute des mêmes considérations de -publicité qui durent décider Cohélet (l'<i>Ecclésiaste</i>) à couvrir du -nom respecté de Salomon, fort en vogue à l'époque, ses spirituelles -maximes.</p> - -<p>Au reste, qu'on apprenne demain à fabriquer le diamant, je serai sans -doute une des personnes les moins faites pour attacher à cela une -grande importance. Cela tient beaucoup à mon éducation. Ce n'est -guère que vers ma quarantième année, aux séances publiques de la -Société des Études juives, que j'ai rencontré quelques-unes des -<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -personnes capables d'être fortement impressionnées par la nouvelle -d'une telle découverte. À Tréguier, chez mes premiers maîtres, plus -tard à Issy, à Saint-Sulpice, elle eût été accueillie avec la plus -extrême indifférence, peut-être avec un dédain mal dissimulé. Que -Lemoine eût ou non trouvé le moyen de faire du diamant, on ne peut -imaginer à quel point cela eût peu troublé ma sœur Henriette, mon -oncle Pierre, M. Le Hir ou M. Carbon. Au fond, je suis toujours resté -sur ce point-là, comme sur bien d'autres, le disciple attardé de saint -Tudual et de saint Colomban. Cela m'a souvent conduit à commettre, dans -toutes les choses qui regardent le luxe, des naïvetés impardonnables. -À mon âge, je ne serais pas capable d'aller acheter seul une bague -chez un bijoutier. Ah! ce n'est pas dans notre Trégorrois que les -jeunes filles reçoivent de leur fiancé, comme la Sulamite, des rangs -de perles, des colliers de prix, sertis d'argent, «<i>vermiculata -argento</i>». Pour moi, les seules pierres précieuses qui seraient encore -capables de me faire quitter le Collège de France, malgré mes -rhumatismes, et prendre la mer, si seulement un de mes vieux saints -bretons consentait à m'emmener sur sa barque apostolique, ce sont -celles que les pêcheurs de Saint-Michel-en-Grève aperçoivent parfois -au fond des eaux, par les temps calmes, là où s'élevait autrefois la -ville d'Ys, enchâssées dans les vitraux de ses cent cathédrales -englouties.</p> - -<p>... Sans doute des cités comme Paris, Londres, Paris-Plage, Bucarest, -ressembleront de moins en moins à la ville qui apparut à l'auteur -présumé du IV<sup>e</sup> Évangile, et qui était bâtie d'émeraude, -<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -d'hyacinthe, de béryl, de chrysoprase, et des autres pierres -précieuses, avec douze portes formées chacune d'une seule perle fine. -Mais l'existence dans une telle ville nous ferait vite bâiller d'ennui, -et qui sait si la contemplation incessante d'un décor comme celui où -se déroule l'<i>Apocalypse</i> de Jean ne risquerait pas de faire périr -brusquement l'univers d'un transport au cerveau? De plus en plus le -«<i>fundabo te in sapphiris et ponam jaspidem propugnacula tua et omnes -terminos tuos in lapides desiderabiles</i>» nous apparaîtra comme une -simple parole en l'air, comme une promesse qui aura été tenue pour la -dernière fois à Saint-Marc de Venise. Il est clair que s'il croyait ne -pas devoir s'écarter des principes de l'architecture urbaine tels -qu'ils ressortent de la Révélation et s'il prétendait appliquer à la -lettre le «<i>Fundamentum primum calcedonius..., duodecimum -amethystus</i>», mon éminent ami M. Bouvard risquerait d'ajourner -indéfiniment le prolongement du boulevard Haussmann.</p> - -<p>Patience donc! Humanité, patience. Rallume encore demain le four -éteint mille fois déjà d'où sortira peut-être un jour le diamant! -Perfectionne, avec une bonne humeur que peut t'envier l'Éternel, le -creuset où tu porteras le carbone à des températures inconnues de -Lemoine et de Berthelot. Répète inlassablement le <i>sto ad ostium et -pulso</i>, sans savoir si jamais une voix te répondra: «<i>Veni, veni, -coronaberis</i>». Ton histoire est désormais entrée dans une voie d'où -les sottes fantaisies du vaniteux et de l'aberrant ne réussiront pas à -t'écarter. Le jour où Lemoine, par un jeu de mots exquis, a appelé -pierres précieuses une simple goutte d'eau qui ne valait que par sa -<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -fraîcheur et sa limpidité, la cause de l'idéalisme a été gagnée -pour toujours. Il n'a pas fabriqué de diamant: il a mis hors de -conteste le prix d'une imagination ardente, de la parfaite simplicité -de cœur, choses autrement importantes à l'avenir de la planète. Elles -ne perdraient de leur valeur que le jour où une connaissance -approfondie des localisations cérébrales et le progrès de la -chirurgie encéphalique permettraient d'actionner à coup sûr les -rouages infiniment délicats qui mettent en éveil la pudeur, le -sentiment inné du beau. Ce jour-là, le libre penseur, l'homme qui se -fait une haute idée de la vertu, verrait la valeur sur laquelle il a -placé toutes ses espérances subir un irrésistible mouvement de -dépréciation. Sans doute, le croyant, qui espère échanger contre une -part des félicités éternelles une vertu qu'il a achetée à vil prix -avec des indulgences, s'attache désespérément à une thèse -insoutenable. Mais il est clair que la vertu du libre penseur ne -vaudrait guère davantage le jour où elle résulterait nécessairement -du succès d'une opération intracranienne.</p> - -<p>Les hommes d'un même temps voient entre les personnalités diverses qui -sollicitent tour à tour l'attention publique des différences qu'ils -croient énormes et que la postérité n'apercevra pas. Nous sommes tous -des esquisses où le génie d'une époque prélude à un chef-d'œuvre -qu'il n'exécutera probablement jamais. Pour nous, entre deux -personnalités telles que l'honorable M. Denys Cochin et Lemoine les -dissemblances sautent aux yeux. Elles échapperaient peut-être aux -<i>Sept Dormants</i>, s'ils s'éveillaient une seconde fois du sommeil où -ils s'endormirent sous l'empereur Decius et qui ne devait durer que -<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -trois cent soixante-douze ans. Le point de vue messianique ne saurait -plus être le nôtre. De moins en moins la privation de tel ou tel don -de l'esprit nous apparaîtra comme devant mériter les malédictions -merveilleuses qu'il a inspirées à l'auteur inconnu du <i>Livre de Job</i>. -«Compensation», ce mot, qui domine la philosophie d'Emerson, pourrait -bien être le dernier mot de tout jugement sain, le jugement du -véritable agnostique. La comtesse de Noailles, si elle est l'auteur des -poèmes qui lui sont attribués, a laissé une œuvre extraordinaire, -cent fois supérieure au Cohélet, aux chansons de Béranger. Mais -quelle fausse position ça devait lui donner dans le monde! Elle paraît -d'ailleurs l'avoir parfaitement compris et avoir mené à la campagne, -peut-être non sans quelque ennui<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>, une vie entièrement simple et -retirée, dans le petit verger qui lui sert habituellement -d'interlocuteur. L'excellent chanteur Polin, lui, manque peut-être un -<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -peu de métaphysique; il possède un bien plus précieux mille fois, et -que le fils de Sirach ni Jérémie ne connurent jamais: une jovialité -délicieuse, exempte de la plus légère trace d'affectation, etc. -<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a><i>Procès</i>, tome II <i>passim</i>, et notamment pays, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Quelques-uns de ces chants d'une délicieuse naïveté nous -ont été conservés. C'est généralement une scène empruntée à la -vie quotidienne que le chanteur retrace gaiement. Seuls les mots -de <i>Zizi Panpan</i>, qui les coupent presque toujours à intervalles -réguliers, ne présentent à l'esprit qu'un sens assez vague. C'était -sans doute de pures indications rythmiques destinées à marquer -la mesure pour une oreille qui eût été sans cela tentée de l'oublier, -peut-être même simplement une exclamation admirative, poussée -à la vue de l'oiseau de Junon, comme tendrait à le faire croire ces -mots plusieurs fois répétés <i>les plumes de paon</i>, qui les suivent à -peu d'intervalle.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>On peut se demander si cet exil était bien volontaire et s'il -ne faut pas plutôt voir là une de ces décisions de l'autorité -analogue à celle qui empêchait Mme de Staël de rentrer en France, -peut-être en vertu d'une loi dont le texte ne nous est pas parvenu -et qui défendait aux femmes d'écrire. Les exclamations mille fois -répétées dans ces poèmes avec une insistance si monotone: «Ah! -partir! ah! partir! prendre le train qui siffle en bondissant!» -(<i>Occident.</i>) «Laissez-moi m'en aller, laissez-moi m'en aller.» -(<i>Tumulte dans l'aurore.</i>) «Ah! Laissez-moi partir.» (<i>Les -héros.</i>) «Ah! rentrer dans ma ville, voir la Seine couler entre sa noble -rive. Dire à Paris: je viens, je reprends, j'arrive!» etc., montrent bien -qu'elle n'était pas libre de prendre le train. Quelques vers où elle -semble s'accommoder de sa solitude: «Et si déjà mon ciel est trop -divin pour moi», etc., ont été évidemment ajoutés après coup -pour tâcher de désarmer par une soumission apparente les rigueurs -de l'Administration.</p></div> - - -<p><br /><br /><br /></p> - - -<h4>IX</h4> - -<h4><a id="DANS_LES_MEMOIRES">DANS LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON</a></h4> - - -<blockquote> -<p><i>Mariage de Talleyrand-Périgord.—Succès remportés -par les Impériaux devant Château-Thierry, fort -médiocres.—Le Moine, par la Mouchi, arrive au -Régent.—Conversation que j'ai avec M. le duc -d'Orléans à ce sujet. Il est résolu de porter l'affaire -au duc de Guiche.—Chimères des Murat sur le -rang de prince étranger.—Conversation du duc -de Guiche avec M. le duc d'Orléans sur Le Moine, -au parvulo donné à Saint-Cloud pour le roi d'Angleterre -voyageant incognito en France.—Présence -inouïe du comte de Fels à ce parvulo.—Voyage en -France d'un infant d'Espagne, très singulier.</i></p></blockquote> - - -<p>Cette année-là vit le mariage de la bonne femme Blumenthal avec L. de -Talleyrand-Périgord dont il a été maintes fois parlé, avec force -éloges, et très mérités au cours de ces Mémoires. Les Rohan en -firent la noce où se trouvèrent des gens de qualité. Il ne voulut pas -que sa femme fût assise en se mariant, mais elle osa la housse sur sa -chaise et se fit incontinent appeler duchesse de Montmorency, dont elle -ne fut pas plus avancée. La campagne continua contre les Impériaux qui -malgré les révoltes d'Hongrie, causées par la cherté du pain, -remportèrent quelques succès devant Château-Thierry. Ce fut là qu'on -<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -vit pour la première fois l'indécence de M. de Vendôme traité -publiquement d'Altesse. La gangrène gagna jusqu'aux Murat et ne -laissait pas de me causer des soucis contre lesquels je soutenais -difficilement mon courage si bien que j'étais allé loin de la cour, -passer à la Ferté la quinzaine de Pâques en compagnie d'un -gentilhomme qui avait servi dans mon régiment et était fort -considéré par le feu Roi, quand la veille de Quasimodo un courrier que -m'envoyait Mme de Saint-Simon me rendit une lettre par laquelle elle -m'avisait d'être à Meudon dans le plus bref délai qu'il se pourrait, -pour une affaire d'importance, concernant M. le duc d'Orléans. Je crus -d'abord qu'il s'agissait de celle du faux marquis de Ruffec, qui a été -marquée en son lieu; mais Byron l'avait écumée, et par quelques mots -échappés à Mme de Saint-Simon, de pierreries et d'un fripon appelé -Le Moine, je ne doutai plus qu'il ne s'agît encore d'une de ces -affaires d'alambics qui, sans mon intervention auprès du chancelier, -avaient été si près de faire—j'ose à peine à l'écrire—enfermer -M. le duc d'Orléans à la Bastille. On sait en effet que ce malheureux -prince, n'ayant aucun savoir juste et étendu sur les naissances, -l'histoire des familles, ce qu'il y a de fondé dans les prétentions, -l'absurdité qui éclate dans d'autres et laisse voir le tuf qui n'est -que néant, l'éclat des alliances et des charges, encore moins l'art de -distinguer dans sa politesse le rang plus ou moins élevé, et -d'enchanter par une parole obligeante qui montre qu'on sait le réel et -le consistant, disons le mot, l'intrinsèque des généalogies, n'avait -jamais su se plaire à la cour, s'était vu abandonné par la suite de -ce dont il s'était détourné d'abord, tant et si loin qu'il en était -<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -tombé, encore que premier prince du sang, à s'adonner à la chimie, à -la peinture, à l'Opéra, dont les musiciens venaient souvent lui -apporter leurs livres et leurs violons qui n'avaient pas de secrets pour -lui. On a vu aussi avec quel art pernicieux ses ennemis, et par-dessus -tous le maréchal de Villeroy, avaient usé contre lui de ce goût si -déplacé de chimie, lors de la mort étrange du dauphin et de la -dauphine. Bien loin que les bruits affreux qui avaient été alors -semés avec une pernicieuse habileté par tout ce qui approchait la -Maintenon eussent fait repentir M. le duc d'Orléans de recherches qui -convenaient si peu à un homme de sa sorte, on a vu qu'il les avait -poursuivies avec Mirepoix, chaque nuit, dans les carrières de -Montmartre, en travaillant sur du charbon qu'il faisait passer dans un -chalumeau où, par une contradiction qui ne se peut concevoir que comme -un châtiment de la Providence, ce prince qui tirait une gloire -abominable de ne pas croire en Dieu m'a avoué plus d'une fois avoir -espéré voir le diable.</p> - -<p>Les affaires du Mississipi avaient tourné court et le duc d'Orléans -venait, contre mon avis, de rendre son inutile édit contre les -pierreries. Ceux qui en possédaient, après avoir montré de -l'empressement et éprouvé de la peine à les offrir, préfèrent les -garder en les dissimulant, ce qui est bien plus facile que pour -l'argent, de sorte que malgré tous les tours de gobelets et diverses -menaces d'enfermerie, la situation des finances n'avait été que fort -peu et fort passagèrement améliorée. Le Moine le sut et pensa faire -croire à M. le duc d'Orléans qu'elle le serait s'il le persuadait -qu'il était possible de fabriquer du diamant. Il espérait du même -<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -coup flatter par là les détestables goûts de chimie de ce prince et -qu'il lui ferait ainsi sa cour. C'est ce qui n'arriva pas tout de suite. -Il n'était pourtant pas difficile d'approcher M. le duc d'Orléans -pourvu qu'on n'eût ni naissance, ni vertu. On a vu ce qu'étaient les -soupers de ces roués d'où seule la bonne compagnie était tenue à -l'écart par une exacte clôture. Le Moine, qui avait passé sa vie, -enterré dans la crapule la plus obscure et ne connaissait pas à la -cour un homme qui se put nommer, ne sut pourtant à qui s'adresser pour -entrer au Palais Royal; mais à la fin, la Mouchi en fit la planche. Il -vit M. le duc d'Orléans, lui dit qu'il savait faire du diamant, et ce -prince, naturellement crédule, s'en coiffa. Je pensai d'abord que le -mieux était d'aller au Roi par Maréchal. Mais je craignis de faire -éclater la bombe, qu'elle n'atteignit d'abord celui que j'en voulais -préserver et je résolus de me rendre tout droit au Palais Royal. Je -commandai mon carrosse, en pétillant d'impatience et je m'y jetai comme -un homme qui n'a pas tous ses sens à lui. J'avais souvent dit à M. le -duc d'Orléans que je n'étais pas homme à l'importuner de mes -conseils, mais que lorsque j'en aurais, si j'osais dire, à lui donner, -il pourrait penser qu'ils étaient urgents et lui demandais qu'il me -fît alors la grâce de me recevoir de suite car je n'avais jamais été -d'une humeur à faire antichambre. Ses valets les plus principaux me -l'eussent évité, du reste, par la connaissance que j'avais de tout -l'intérieur de sa cour. Aussi bien me fit-il entrer ce jour-là sitôt -que mon carrosse se fût rangé dans la dernière cour du Palais Royal, -qui était toujours remplie de ceux à qui l'accès eût dû en être -interdit, depuis que, par une honteuse prostitution de toutes les -<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -dignités et par la faiblesse déplorable du Régent, ceux des moindres -gens de qualité, qui ne craignaient même plus d'y monter en manteaux -longs, y pouvaient pénétrer aussi bien et presque sur le même rang -que ceux des ducs. Ce sont là des choses qu'on peut traiter de -bagatelles, mais auxquelles n'auraient pu ajouter foi ceux des hommes du -précédent règne, qui, pour leur bonheur, sont morts assez tôt pour -ne les point voir. Aussitôt entré auprès du régent que je trouvai -sans un seul de ses chirurgiens ni de ses autres domestiques, et après -que je l'eusse salué d'une révérence fort médiocre et fort courte -qui me fut exactement rendue:—Eh bien, qu'y a-t-il encore? me dit-il -d'un air de bonté et d embarras.—Il y a, puisque vous me commandez de -parler, Monsieur, lui dis-je avec feu en tenant mes regards fichés sur -les siens qui ne les purent soutenir, que vous êtes en train de perdre -auprès de tous le peu d'estime et de considération—ce furent là les -termes dont je me servis—qu'a gardé pour vous le gros du monde.</p> - -<p>Et, le sentant outré de douleur, (d'où, malgré ce que je savais de sa -débonnaireté, je conçus quelque espérance,) sans m'arrêter, pour me -débarrasser en une fois de la fâcheuse pilule qu'il me fallait lui -faire prendre, et ne pas lui laisser le temps de m'interrompre, je lui -représentai avec le plus terrible détail en quel abandon il vivait à -la cour, quel progrès ce délaissement, il fallait dire le vrai; mot, -ce mépris, avaient fait depuis quelques années; combien ils -s'augmenteraient de tout le parti que les cabales ne manqueraient pas de -tirer scéléralement des prétendues inventions du Moine pour jeter -<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -contre lui-même des accusations ineptes, mais dangereuses au dernier -point; je lui rappelai—et je frémis encore parfois, la nuit quand -je me réveille, de la hardiesse que j'eus d'employer ces mots -mêmes—qu'il avait été accusé à plusieurs reprises d'empoisonnement -contre les princes qui lui barraient la voie au trône; que ce grand -amas de pierreries qu'on ferait accepter comme vraies l'aiderait à -atteindre plus facilement à celui d'Espagne, pour quoi on ne doutait -point qu'il y eut concert entre lui, la cour de Vienne, l'empereur et -Rome; que par la détestable autorité de celle-ci il répudierait Mme -d'Orléans dont c'était pour lui une grâce de la Providence que les -dernières couches eussent été heureuses, sans quoi eussent été -renouvelées les infâmes rumeurs d'empoisonnement; qu'à vrai dire, -pour vouloir la mort de madame sa femme, il n'était pas comme son frère -convaincu du goût italien—ce furent encore mes termes—mais que -c'était le seul vice dont on ne l'accusât pas (non plus que n'avoir -pas les mains nettes), puisque ses relations avec Mme la duchesse de -Berry paraissaient à beaucoup ne pas être celles d'un père; que s'il -n'avait pas hérité l'abominable goût de Monsieur pour tout le reste, -il en était bien le fils par l'habitude des parfums qui l'avaient mis -mal avec le roi qui ne les pouvait souffrir, et plus tard avaient -favorisé les bruits affreux d'avoir attenté à la vie de la dauphine, -et par avoir toujours mis en pratique la détestable maxime de diviser -pour régner à l'aide des redites de l'un a l'autre qui étaient la -peste de sa cour, comme elles l'avaient été de celle de Monsieur, son -père, où elles avaient empêché de régner l'unisson; qu'il avait -gardé pour les favoris de celui-ci une considération qu'il n'accordait -<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span> -à pas un autre, et que c'étaient eux—je ne me contraignis pas à -nommer Effiat—qui, aidés de Mirepoix et de la Mouchi, avaient frayé -un chemin au Moine; que n'ayant pour tout bouclier que des hommes qui ne -comptaient plus depuis la mort de Monsieur et ne l'avaient pu pendant sa -vie que par l'horrible conviction où était chacun, et jusqu'au roi qui -avait ainsi fait le mariage de Mme d'Orléans, qu'on obtenait tout d'eux -par l'argent, et de lui par eux entre les mains de qui il était, on ne -craindrait pas de l'atteindre par la calomnie la plus odieuse, la plus -touchante, qu'il n'était que temps, s'il l'était encore, qu'il releva -enfin sa grandeur et pour cela un seul moyen, prendre dans le plus grand -secret les mesures pour faire arrêter Le Moine et, aussitôt la chose -décidée, n'en point retarder l'exécution et ne le laisser de sa vie -rentrer en France.</p> - -<p>M. le duc d'Orléans, qui s'était seulement écrié une ou deux fois au -commencement de ce discours, avait ensuite gardé le silence d'un homme -anéanti par un si grand coup; mais mes derniers mots en firent sortir -enfin quelques-uns de sa bouche. Il n'était pas méchant et la -résolution n'était pas son fort:</p> - -<p>—Eh quoi! me dit-il d'un ton de plainte, l'arrêter? Mais enfin si -son invention était vraie?</p> - -<p>—Comment, Monsieur, lui dis-je étonné au dernier point d'un -aveuglement si extrême et si pernicieux, vous en êtes là, et si peu -de temps après avoir été détrompé sur l'écriture du faux marquis -de Ruffec. Mais enfin, si vous avez seulement un doute, faites venir -l'homme de France qui se connaît le mieux à la chimie comme à toutes -<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -les sciences, ainsi qu'il a été reconnu par les académies et par les -astronomes, et dont aussi le caractère, la naissance, la vie sans tache -qui l'a suivie, vous garantissant la parole. Il comprit que je voulais -parler du duc de Guiche et avec la joie d'un homme empêtré dans des -résolutions contraires et à qui un autre ôte le souci d'avoir à -prendre celle qui conviendra:</p> - -<p>—Oh bien! nous avons eu la même idée, me dit-il. Guiche en -décidera, mais je ne peux le voir aujourd'hui. Vous savez que le roi -d'Angleterre, voyageant très incognito sous le nom de comte de Stanhope, -vient demain parler avec le Roi des affaires d'Hollande et d'Allemagne; je -lui donne une fête à Saint-Cloud où Guiche se trouvera. Vous lui parlerez -et moi pareillement, après le souper. Mais êtes-vous sûr qu'il y -viendra? ajoute-t-il d'un air embarrassé.</p> - -<p>Je compris qu'il n'osait faire mander le duc de Guiche au Palais Royal, -où, comme on peut bien penser et par le genre de gens que M. le duc -d'Orléans voyait et avec lesquels Guiche n'avait nulle familiarité, -hors avec Besons et avec moi, il venait le moins souvent qu'il pouvait, -sachant que c'étaient les roués qui y tenaient le premier rang plutôt -que des hommes du sien. Aussi le Régent craignant toujours qu'il -chantât pouilles sur lui, vivait à son égard dans des inquiétudes et -des mesures perpétuelles. Fort attentif à rendre à chacun ce qui lui -était dû et n'ignorant pas ce qui l'était au propre fils de Monsieur, -Guiche le visitait aux occasions seulement, et je ne croîs pas qu'on -l'eût revu au Palais Royal depuis qu'il était venu lui faire sa cour -pour la mort de Monsieur et la grossesse de Mme d'Orléans. Encore ne -<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -restât-il que quelques instants, avec un air de respect il est vrai, -mais qui savait montrer avec discernement qu'il s'adressait, plutôt -qu'à la personne, au rang de premier prince du sang. M. le duc -d'Orléans le sentait et ne laissait pas d'être touché d'un traitement -si amer et si cuisant.</p> - -<p>Comme je quittais le Palais Royal, au désespoir de voir remettre au -parvulo de Saint-Cloud un parti pris et qui ne serait peut-être pas -exécuté s'il ne l'était à l'instant même, tant étaient grandes la -versatilité et les cavillations habituelles de M. le duc d'Orléans, il -m'arriva une curieuse aventure que je ne rapporte ici que parce qu'elle -n'annonçait que trop ce qui devait se passer à ce parvulo. Comme je -venais de monter dans mon carrosse où m'attendait Mme de Saint-Simon, -je fus au comble de l'étonnement en voyant que se préparait à passer -devant lui le carrosse de S. Murat, si connu par sa valeur aux armées, -et celle de tous les siens. Ses fils s'y sont couverts d'honneur par des -traits dignes de l'antiquité; l'un, qui y a laissé une jambe, brille -partout de beauté; un autre est mort, laissant des parents qui ne se -pourront consoler; tellement qu'ayant montré des prétentions aussi -insoutenables que celles des Bouillon, ils n'ont point perdu comme eux -l'estime des honnêtes gens.</p> - -<p>J'aurais pourtant dû être moins surpris par cette entreprise du -carrosse, en me rappelant quelques propositions assez étranges, comme -à un des derniers marlis où Mme Murat avait tenté le manège de -céder à Mme de Saint-Simon, mais fort équivoquement et sans affecter -de place, en disant qu'il y avait moins d'air là, que Mme de -<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -Saint-Simon le craignait et qu'à elle au contraire Fagon le lui avait -recommandé; Mme de Saint-Simon ne s'était pas laissée étourdir par -des paroles si osées et avait vivement répondu qu'elle se mettait à -cette place non parce qu'elle craignait l'air, mais parce que c'était -la sienne et que si Mme Murat faisait mine d'en prendre une, elle et les -autres duchesses iraient demander à Mme la duchesse de Bourgogne de -s'en plaindre au Roi. Sur quoi, la princesse Murat n'avait répondu mot, -sinon qu'elle savait ce qu'elle devait à Mme de Saint Simon, qui avait -été fort applaudie pour sa fermeté par les duchesses présentes et -par la princesse d'Espinoy. Malgré ce marli fort singulier, qui -m'était resté dans la mémoire et où j'avais bien compris que Mme -Murat avait voulu tâter le pavé, je crus cette fois à une méprise, -tant la prétention me parut forte; mais voyant que les chevaux du -prince Murat prenaient l'avance, j'envoyai un gentilhomme le prier de -les faire reculer, à qui il fut répondu que le prince Murat l'eût -fait avec grand plaisir s'il avait été seul, mais qu'il était avec -Mme Murat, et quelques paroles vagues sur la chimère de prince -étranger. Trouvant que ce n'était pas le lieu de montrer le néant -d'une entreprise si énorme, je fis donner l'ordre à mon cocher de -lancer mes chevaux qui endommagèrent quelque peu au passage le carrosse -du prince Murat. Mais fort échauffé par l'affaire du Moine, j'avais -déjà oublié celle du carrosse, pourtant si importante pour ce qui -regarde le bon fonctionnement de la justice et l'honneur du royaume, -quand le jour même du parvulo de Saint-Cloud, les ducs de Mortemart et -de Chevreuse me vinrent avertir, comme qui avait au cœur le plus juste -<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span> -souci des anciens et incontestables privilèges des ducs, véritable -fondement de la monarchie, que le prince Murat, à qui on avait déjà -fait la complaisance si dangereuse de l'eau bénite, avait prétendu à -la main, pour le souper, sur le duc de Gramont, appuyant cette belle -prétention sur être le petit-fils d'un homme qui avait été roi des -Deux-Siciles, qu'il l'avait exposée à M. d'Orléans par Effiat, comme -ayant été le principal ressort de la cour de Monsieur son père, que -M. le duc d'Orléans, embarrassé au dernier point et n'ayant pas -d'ailleurs cette instruction claire, nette, profonde, dont le décisif -met à néant les chimères, n'avait pas osé se prononcer fermement sur -celle-ci, avait répondu qu'il verrait, qu'il en parlerait à la -duchesse d'Orléans. Étrange disparate d'aller remettre les intérêts -les plus vitaux de l'État, qui repose sur les droits des ducs, tant -qu'il n'est pas touché à eux, à qui n'y tenait que par les liens les -plus honteux et n'avait jamais su ce qui lui était dû, encore bien -moins à Monsieur son époux et à la pairie tout entière. Cette -réponse fort curieuse et inouïe avait été rendue par la princesse -Soutzo à MM. de Mortemart et de Chevreuse qui, étonnés à l'extrême, -m'étaient aussitôt venus trouver. Il est suffisamment au su de chacun -qu'elle est la seule femme qui, pour mon malheur, ait pu me faire sortir -de la retraite où je vivais depuis la mort du Dauphin et de la -Dauphine. On ne connaît guère soi-même la raison de ces sortes de -préférences et je ne pourrais dire par où celle-là réussit, là où -tant d'autres avaient échoué. Elle ressemblait à Minerve, telle -qu'elle est représentée sur les belles miniatures en pendants -<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -d'oreilles que m'a laissées ma mère. Ses grâces m'avaient enchaîné -et je ne bougeais guère de ma chambre de Versailles que pour aller la -voir. Mais je remets à une autre partie de ces <i>Mémoires</i> qui sera -surtout consacrée à la comtesse de Chevigné, de parler plus -longuement d'elle et de son mari qui s'était fort distingué par sa -valeur et était parmi les plus honnêtes gens que j'aie connu. Je -n'avais quasi nul commerce avec M. de Mortemart depuis l'audacieuse -cabale qu'il avait montée contre moi chez la duchesse de Beauvilliers -pour me perdre dans l'esprit du Roi. Jamais esprit plus nul, plus -prétendant au contraire, plus tâchant d'appuyer ce contraire de -brocards sans fondement aucun qu'il allait colporter ensuite. Pour M. de -Chevreuse, menin de Monseigneur, c'était un homme d'une autre sorte et -il a été ici trop souvent parlé de lui en son temps pour que j'aie à -revenir sur ses qualités infinies, sur sa science, sur sa bonté, sur -sa douceur, sur sa parole éprouvée. Mais c'était un homme, comme on -dit, à faire des trous dans la lune et qui vainement s'embarrassait -d'un rien comme d'une montagne. On a vu les heures que j'avais passées -à lui représenter l'inconsistant de sa chimère sur l'ancienneté de -Chevreuse et les rages qu'il avait failli donner au chancelier pour -l'érection de Chaulnes. Mais enfin, ils étaient ducs tous deux et fort -justement attachés aux prérogatives de leur rang; et comme ils -savaient que j'en étais plus jaloux moi-même que pas un qui fût à la -cour, ils étaient venus me trouver parce que j'étais de plus ami -particulier de M. le duc d'Orléans, qui n'avais jamais eu en vue que le -bien de ce prince et ne l'avais jamais abandonné quand les cabales de -la Maintenon et du maréchal de Villeroy le laissaient seul au Palais -<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -Royal. Je tâchai d'arraisonner M. le duc d'Orléans, je lui -représentai l'injure qu'il faisait non seulement aux ducs, qui se -sentiraient tous atteints en la personne du duc de Gramont, mais au bon -sens, en laissant le prince Murat, comme autrefois les ducs de La -Tremoïlle, sous le vain prétexte de prince étranger et de son -grand-père, si connu par sa bravoure, roi de Naples pendant quelques -années, avoir pendant le parvulo de Saint-Cloud, la main qu'il se -garderait bien de ne pas exiger ensuite à Versailles, à Marly, et -qu'elle servirait de véhicule à l'Altesse, car on sait où conduisent -ces sourdes et profondes menées de princerie quand elles ne sont pas -étouffées dans l'œuf. On en a vu l'effet avec MM. de Turenne et de -Vendôme. Il y aurait fallu plus de commandement et un savoir plus -étendu que n'en avait M. le duc d'Orléans. Jamais pourtant cas plus -simple, plus clair, plus facile à exposer, plus impossible, plus -abominable à contredire. D'un côté, un homme qui ne peut pas remonter -à plus de deux générations sans se perdre dans une nuit où plus rien -de marquant n'apparaît; de l'autre, le chef d'une famille illustre -connue depuis mille ans, père et fils de deux maréchaux de France, -n'ayant jamais compté que les plus grandes alliances. L'affaire du -Moine ne touchait pas à des intérêts si vitaux pour la France.</p> - -<p>Dans le même temps, Delaire épousa une Rohan et prit très -étrangement le nom de comte de Cambacérès. Le marquis d'Albuféra, -qui, était fort de mes amis et dont la mère l'était, porta force -plaintes qui, malgré l'estime infime et, on le verra par la suite, bien -méritée que le Roi avait pour lui, restèrent sans effet. Et il en est -<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> -maintenant de ces beaux comtes de Cambacérès (sans même parler du -vicomte Vigier, qu'on imagine toujours dans les Bains d'où il est -sorti), comme des comtes à la même mode de Montgomery et de Brye que -le Français ignorant croit descendre de G. de Montgomery, si célèbre -pour son duel sous Henri II, et appartenir à la famille de Briey, dont -était mon amie la comtesse de Briey, laquelle a souvent figuré dans -ces Mémoires et qui appelait plaisamment les nouveaux comtes de Brye, -d'ailleurs gentilshommes de bon lieu quoique d'un moins haut parage, -«les non brils».</p> - -<p>Un autre et plus grand mariage retarda la venue du roi d'Angleterre, qui -n'intéressait pas que ce pays. Mlle Asquith, qui était probablement la -plus intelligente d'aucun, et semblait une de ces belles figures peintes -à fresque qu'on voit en Italie, épousa le prince Antoine Bibesco, qui -avait été l'idole de ceux où il avait résidé. Il était fort l'ami -de Morand, envoyé du Roi auprès de leurs Majestés Catholiques, duquel -il sera souvent question au cours de ces Mémoires, et le mien. Ce -mariage fit grand bruit, et partout d'applaudissement. Seul, un peu -d'Anglais mal instruits, crurent que Mlle Asquith ne contractait pas une -assez grande alliance. Elle pouvait certes prétendre à toutes, mais -ils ignoraient que ces Bibesco en ont avec les Noailles, les -Montesquieu, les Chimay, et les Bauffremont qui sont de la race -capétienne et pourraient revendiquer avec beaucoup de raison la -couronne de France, comme j'ai souvent dit.</p> - -<p>Pas un des ducs ni un homme titré n'alla à ce parvulo de Saint-Cloud, -hors moi, à cause de Mme de Saint Simon par la place de dame d'atour de -Mme la duchesse de Bourgogne, acceptée de vive force, sur le péril du -<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -refus et la nécessité d'obéir au Roi, mais avec toute la douleur et -les larmes qu'on a vues et les instances infinies de M. le duc et de Mme -la duchesse d'Orléans; les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld par -ne pouvoir se consoler de n'être plus que de peu, on peut dire de rien -et vouloir pomper un dernier petit fumet d'affaires, qui s'en servirent, -aussi comme d'une occasion d'en faire leur cour au régent; le -chancelier, faute de conseil, dont il n'y avait pas ce jour-là; à des -moments, Artagnan, capitaine des gardes, quand il vint dire que le Roi -était servi, un peu après, à son fruit, apporter des biscotins pour -ses chiennes couchantes; enfin quand il annonça que la musique était -commencée, dont il voulut ardemment tirer une distinction qui ne put -venir à terme.</p> - -<p>[Cher Monsieur cela commence ici—Note de l'Auteur]</p> - -<p>Il était de la maison de Montesquiou; une de ses sœurs avait été -fille de la Reine, s'était accommodée et avait épousé le duc de -Gesvres. Il avait prié son cousin Robert de Montesquiou-Fezensac, de se -trouver à ce parvulo de Saint-Cloud. Mais celui-ci répondit par cet -admirable apophtegme qu'il descendait des anciens comtes de Fezensac, -lesquels sont connus avant Philippe-Auguste, et qu'il ne voyait pas pour -quelle raison cent ans—c'était le prince Murat qu'il voulait -dire—devraient passer avant mille ans. Il était fils de T. de -Montesquiou qui était fort dans la connaissance de mon père et dont -j'ai parlé en son lieu, et avec une figure et une tournure qui -sentaient fort ce qu'il était et d'où il était sorti, le corps -toujours élancé, et ce n'est pas assez dire, comme renversé en -arrière, qui se penchait, à la vérité, quand il lui en prenait -<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -fantaisie, en grande affabilité et révérences de toutes sortes, mais -revenait assez vite à sa position naturelle qui était toute de -fierté, de hauteur, d'intransigeance à ne plier devant personne et à -ne céder sur rien, jusqu'à marcher droit devant soi sans s'occuper du -passage, bousculant sans paraître le voir, ou s'il voulait fâcher, -montrant qu'il le voyait, qui était sur le chemin, avec un grand -empressement toujours autour de lui des gens des plus de qualité et -d'esprit à qui parfois il faisait sa révérence de droite et de -gauche, mais le plus souvent leur laissait, comme on dit, leurs frais -pour compte, sans les voir, les deux yeux devant soi, parlant fort haut -et fort bien à ceux de sa familiarité qui riaient de toutes les -drôleries qu'il disait, et avec grande raison, comme j'ai dit, car il -était spirituel autant que cela se peut imaginer, avec des grâces qui -n'étaient qu'à lui et que tous ceux qui l'ont approché ont essayé, -souvent sans le vouloir et parfois même sans s'en douter, de copier et -de prendre, mais pas un jusqu'à y réussir, ou à autre chose qu'à -laisser paraître en leurs pensées, en leurs discours et presque dans -l'air de l'écriture et le bruit de la voix qu'il avait toutes deux fort -singulières et fort belles, comme un vernis de lui qui se reconnaissait -tout de suite et montrait par sa légère et indélébile surface, qu'il -était aussi difficile de ne pas chercher à l'imiter que d'y parvenir.</p> - -<p>Il avait souvent auprès de lui un Espagnol dont le nom était Yturri et -que j'avais connu, lors de mon ambassade à Madrid, comme il a été -rapporté. En un temps où chacun ne pousse guère ses vues plus loin -qu'à faire distinguer son mérite, il avait celui, à la vérité fort -<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -rare, de mettre tout le sien à faire mieux éclater celui de ce comte, -à l'aider dans ses recherches, dans ses rapports avec les libraires, -jusque dans les soins de sa table, ne trouvant nulle tâche fastidieuse -si seulement elle lui en épargnait quelqu'une, la sienne n'étant, si -l'on peut dire, qu'écouter et faire retentir au loin les propos de -Montesquiou, comme faisaient ces disciples qu'avaient accoutumé d'avoir -toujours avec eux les anciens sophistes, ainsi qu'il appert des écrits -d'Aristote et des discours de Platon. Cet Yturri avait gardé la -manière bouillante de ceux de son pays, lesquels à propos de tout ne -vont pas sans tumulte, dont Montesquiou le reprenait fort souvent et -fort plaisamment, à la gaieté de tous et tout le premier d'Yturri -même, qui s'excusait en riant sur la chaleur de la race et avait garde -d'y rien changer, car cela plaisait ainsi. Il se connaissait en objets -d'autrefois dont beaucoup profitaient pour l'aller voir et consulter -là-dessus, jusque dans la retraite que s'étaient ajustée nos deux -ermites et qui était sise, comme j'ai dit, à Neuilly, proche de la -maison de M. le duc d'Orléans.</p> - -<p>Montesquiou invitait fort peu et fort bien, tout le meilleur et le plus -grand, mais pas toujours les mêmes et à dessein, car il jouait fort au -roi, avec des faveurs et des disgrâces jusqu'à l'injustice à en -crier, mais tout cela soutenu par un mérite si reconnu, qu'on le lui -passait, mais quelques-uns pourtant fort fidèlement et fort -régulièrement, qu'on était presque toujours sûr de trouver chez lin -quand il donnait un divertissement, comme la duchesse Mme de -Clermont-Tonnerre de laquelle il sera parlé beaucoup plus loin, qui -était fille de Gramont, petite-fille du célèbre ministre d'État, -<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -sœur du duc de Guiche, qui était fort tourné, comme on l'a vu, vers -la mathématique et la peinture, et Mme Greffulhe, qui était Chimay, de -la célèbre maison princière des comtes de Bossut. Leur nom est -Hennin-Liétard et j'en ai déjà parlé à propos du prince de Chimay, -à qui l'Électeur de Bavière fit donner la Toison d'or par Charles II -et qui devint mon gendre, grâce à la duchesse Sforze, après la mort -de sa première femme, fille du duc de Nevers. Il n'était pas moins -attaché à Mme de Brantes, fille de Cessac, dont il a déjà été -parlé fort souvent et qui reviendra maintes fois dans le cours de ces -Mémoires, et aux duchesses de la Roche-Guyon et de Fezensac. J'ai -suffisamment parlé de ces Montesquiou à propos de leur plaisante -chimère de descendre de Pharamond, comme si leur antiquité n'était -pas assez grande et assez reconnue pour ne pas avoir besoin de la -barbouiller de fables, et de l'autre à propos du duc de la Roche-Guyon, -fils aîné du duc de La Rochefoucauld et survivancier de ses deux -charges, de l'étrange présent qu'il reçut de M. le duc d'Orléans, de -sa noblesse à éviter le piège que lui tendit l'astucieuse -scélératesse du premier président de Mesmes et du mariage de son fils -avec Mlle de Toiras. On y voyait fort aussi Mme de Noailles, femme du -dernier frère du duc d'Ayen, aujourd'hui duc de Noailles, et dont la -mère est La Ferté. Mais j'aurai l'occasion de parler d'elle plus -longuement comme de la femme du plus beau génie poétique qu'ait vu son -temps, et qui a renouvelé, et l'on peut dire agrandi, le miracle de la -célèbre Sévigné. On sait que ce que j'en dis est équité pure, -étant assez au su de chacun en quels termes j'en suis venu avec le duc -<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -de Noailles, neveu du cardinal et mari de Mlle d'Aubigné, nièce de Mme -de Maintenon, et je me suis assez étendu en son lieu sur ses -astucieuses menées contre moi jusqu'à se faire avec Canillac avocat -des conseillers d'État contre les gens de qualité, son adresse à -tromper son oncle le cardinal, à bombarder Daguesseau chancelier, à -courtiser Effiat et les Rohan, à prodiguer les grâces pécuniaires -énormes de M. le duc d'Orléans au comte d'Armagnac pour lui faire -épouser sa fille, après avoir manqué pour elle le fils aîné du duc -d'Albret. Mais j'ai trop parlé de tout cela pour y revenir et de ses -noirs manèges à l'égard de Law et dans l'affaire des pierreries et -lors de la conspiration du duc et de la duchesse du Maine. Bien -différent, et à tant de générations d'ailleurs, était Mathieu de -Noailles, qui avait épousé celle dont il est question ici et que son -talent a rendu fameuse. Elle était la fille de Brancovan, prince -régnant de Valachie, qu'ils nomment là-bas Hospodar, et avait autant -de beauté que de génie. Sa mère était Musurus qui est le nom d'une -famille très noble et très des premières de la Grèce, fort -illustrée par diverses ambassades nombreuses et distinguées et par -l'amitié d'un de ces Musurus avec le célèbre Erasme. Montesquiou -avait été le premier à parler de ses vers. Les duchesses allaient -souvent écouter les siens, à Versailles, à Sceaux, à Meudon, et -depuis quelques années les femmes de la ville les imitent par une -mécanique connue et font venir des comédiens qui les récitent dans le -dessein d'en attirer quelqu'une, dont beaucoup iraient chez le Grand -Seigneur plutôt que de ne pas les applaudir. Il y avait toujours -<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -quelque récitation dans sa maison de Neuilly, et aussi le concours tant -des poètes les plus fameux que des plus honnêtes gens et de la -meilleure compagnie, et de sa part, à chacun, et devant les objets de -sa maison, une foule de propos, dans ce langage si particulier à lui -que j'ai dit, dont chacun restait émerveillé.</p> - -<p>Mais toute médaille a son revers. Cet homme d'un mérite si hors de -pair, où le brillant ne nuisait pas au profond, cet homme, qui a pu -être dit délicieux, qui se faisait écouter pendant des heures avec -amusement pour les autres comme pour lui-même, car il riait fort de ce -qu'il disait comme s'il avait été à la fois l'auteur et le parleur, -et avec profit pour eux, cet homme avait un vice: il n'avait pas moins -soif d'ennemis que d'amis. Insatiable des derniers, il était implacable -aux autres, si l'on peut ainsi dire, car à quelques années de -distance, c'était les mêmes dont il avait cessé d'être engoué. Il -lui fallait toujours quelqu'un, sous le prétexte de la plus futile -pique, à détester, à poursuivre, à persécuter, par où if était la -terreur de Versailles car il ne se contraignait en rien et de sa voix -qu'il avait fort haute lançait devant qui ne lui revenait pas les -propos les plus griefs, les plus spirituels, les plus injustes, comme -quand il cria fort distinctement devant Diane de Peydan de Brou, veuve -estimée du marquis de Saint-Paul, qu'il était aussi fâcheux pour le -paganisme que pour le catholicisme qu'elle s'appelât à la fois Diane -et Saint Paul. C'était de ses rapprochements de mots dont personne ne -se fut avisé et qui faisaient trembler. Ayant passé sa jeunesse dans -le plus grand monde, son âge mûr parmi les poètes, revenu également -<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -des uns et des autres, il ne craignait personne et vivait dans une -solitude qu'il rendait de plus en plus stricte par chaque ancien ami -qu'il en chassait. Il était fort de ceux de Mme Straus, fille et veuve -des célèbres musiciens Halévy et Bizet, femme d'Émile Straus, avocat -à la cour des Aides, et de qui les admirables répliques sont dans la -mémoire de tous. Sa figure était restée charmante et aurait suffi -sans son esprit à attirer tous ceux qui se pressaient autour d'elle. -C'est elle qui, une fois dans la chapelle de Versailles où elle avait -son carreau, comme M. de Noyon dont le langage était toujours si outré -et si éloigné du naturel demandait s'il ne lui semblait pas que la -musique qu'on entendait était octogonale, lui répondit: «Ah! -monsieur, j'allais le dire!» comme à quelqu'un qui a prononcé avant -tous une chose qui vient naturellement à l'esprit.</p> - -<p>On ferait un volume si l'on rapportait tout ce qui a été dit par elle -et qui vaut de n'être pas oublié. Sa santé avait toujours été -délicate. Elle en avait profité de bonne heure pour se dispenser des -Marly, des Meudon, n'allait faire sa cour au Roi que fort rarement, où -elle était toujours reçue seule et avec une grande considération. Les -fruits et les eaux dont elle avait fait en tous temps un usage qui -surprenait, sans liqueurs, ni chocolat, lui avaient noyé l'estomac, -dont Fagon n'avait pas voulu s'apercevoir depuis qu'il diminuait. Il -appelait charlatans ceux qui donnent des remèdes ou n'avaient pas été -reçus dans les facultés, à cause de quoi il chassa un Suisse qui -aurait pu la guérir. À la fin, comme son estomac s'était déshabitué -des nourritures trop fortes, son corps du sommeil et des longues -promenades, elle tourna cette fatigue en distinction. Mme la duchesse de -<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span> -Bourgogne la venait voir et ne voulait pas être conduite au delà de la -première pièce. Elle recevait les duchesses, assise, qui la visitaient -tout de même tant c'était un délice de l'écouter. Montesquiou ne -s'en faisait pas faute; il était fort aussi dans la familiarité de Mme -Standish, sa cousine, qui vint à ce parvulo de Saint-Cloud, étant -l'amie la plus anciennement admise en tout et dans la plus grande -proximité avec la reine d'Angleterre, la plus distinguée par elle, où -toutes les femmes ne lui cédèrent point le pas comme cela aurait dû -être et ne fut pas par l'incroyable ignorance de M. le duc d'Orléans, -qui la crut peu de chose parce qu'elle s'appelait Standish, alors -qu'elle était fille d'Escars, de la maison de Pérusse, petite-fille de -Brissac, et une des plus grandes dames du royaume comme aussi l'une des -plus belles et avait toujours vécu dans la société la plus trayée -dont elle était le suprême élixir. M. le duc d'Orléans ignorait -aussi que H. Standish était fils d'une Noailles, de la branche des -marquis d'Arpajon. Il fallut que M. d'Hinnisdal le lui apprit. On eut -donc à ce parvulo le scandale fort remarquable du prince Murat, sur un -ployant, à côté du roi d'Angleterre. Cela fit un étrange vacarme qui -retentit bien loin de Saint-Cloud. Ceux qui avaient à cœur le bien de -l'État en sentirent les bases sapées; le Roi, si peu versé dans -l'histoire des naissances et des rangs, mais comprenant la flétrissure -infligée à sa couronne par la faiblesse d'avoir anéanti la plus haute -dignité du royaume, attaqua de conversation là-dessus le comte A. de -La Rochefoucauld, qui l'était plus que personne et qui, commandé de -<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -répondre par son maître, qui était aussi son ami, ne craignit pas de -le faire en termes si nets et si tranchants qu'il fut entendu de tout le -salon où se jouait pourtant à gros bruit un fort lansquenet. Il -déclara que, fort attaché à la grandeur de sa maison, il ne croyait -pas pourtant que cet attachement l'aveuglât et lui fit rien dérober à -quiconque, quand il trouvait qu'il était—pour ne pas dire -plus—un aussi grand seigneur que le prince Murat; que pourtant il -avait toujours cédé le pas au duc de Gramont et continuerait à faire de -même. Sur quoi le roi fit faire défense au prince Murat de ne prendre en -nulle circonstance plus que la qualité d'Altesse et le traversement du -parquet. Le seul qui eut pu y prétendre était Achille Murat, parce -qu'il a des prérogatives souveraines dans la Mingrélie qui est un -État avoisinant ceux du czar. Mais il était aussi simple qu'il était -brave, et sa mère, si connue pour ses écrits et dont il avait hérité -l'esprit charmant, avait bien vite compris que le solide et le réel de -sa situation était moins chez ces Moscovites que dans la maison bien -plus que princière qui était la sienne, car elle était la fille du -duc de Rohan-Chabot.</p> - -<p>Le prince J. Murat ploya un moment sous l'orage, le temps de passer ce -fâcheux détroit, mais il n'en fut pas davantage et on sait que -maintenant, même à ses cousins, les lieutenants-généraux ne font -point difficulté, sans aucune raison qui se puisse approfondir, de -donner le Pour et le Monseigneur, et le Parlement, quand il va les -complimenter, envoie ses huissiers les baguettes levées, à quoi -Monsieur le Prince avait eu tant de peine d'arriver, malgré le rang de -prince du sang. Ainsi tout décline, tout s'avilit, tout est rongé dès -<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span> -le principe, dans un État où le fer rouge n'est pas porté d'abord sur -les prétentions pour qu'elles ne puissent plus renaître.</p> - -<p>Le roi d'Angleterre était accompagné de milord Derby qui jouissait -ici, comme dans son pays, de beaucoup de considération. Il n'avait pas -au premier abord cet air de grandeur et de rêverie qui frappait tant -chez B. Lytton, mort depuis, ni le singulier visage et qui ne se pouvait -oublier de milord Dufferin. Mais il plaisait peut-être plus encore -qu'eux par une façon d'amabilité que n'ont point les Français et par -quoi ils sont conquis. Louvois l'avait voulu presque malgré lui auprès -du Roi à cause de ses capacités et de sa connaissance approfondie des -affaires de France.</p> - -<p>Le roi d'Angleterre évita de qualifier M. le duc d'Orléans en lui -parlant, mais voulut qu'il eut un fauteuil, à quoi il ne prétendait -pas, mais qu'il eut garde de refuser. Les princesses du sang mangèrent -au grand couvert par une grâce qui fit crier très fort mais ne porta -pas d'autre fruit. Le souper fut servi par Olivier, premier maître -d'hôtel du Roi. Son nom était Dabescat; il était respectueux, aimé -de tous, et si connu à la cour d'Angleterre que plusieurs des seigneurs -qui accompagnaient le Roi le virent avec plus de plaisir que les -chevaliers de Saint-Louis récemment promus par le Régent et dont la -figure était nouvelle. Il gardait une grande fidélité à la mémoire -du feu Roi et allait chaque année à son service à Saint-Denis, où, -à la honte des courtisans oublieux, il se trouvait presque toujours -seul avec moi. Je me suis arrêté un instant sur lui, parce que par la -connaissance parfaite qu'il avait de son état, par sa bonté, par sa -<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -liaison avec les plus grands sans se familiariser, ni bassesse, il -n'avait pas laissé de prendre de l'importance à Saint-Cloud et d'y -faire un personnage singulier.</p> - -<p>Le régent fit à Mme Standish la remarque fort juste qu'elle ne portait -pas ses perles comme les autres dames, mais d'une façon qu'avait -imitée la reine d'Angleterre. Guiche se trouvait là, qui y avait été -mené comme au licou par la peur de s'attirer pour toujours le régent -et n'était pas fort aise d'y être. Il se plaisait bien plus à la -Sorbonne et dans les Académies dont il était recherché plus que -personne. Mais enfin le régent l'avait fait prendre, il sentit ce qu'il -devait au respect de la naissance, sinon de la personne, au bien de -l'État, peut-être à sa propre sûreté, ce qu'il y aurait de trop -marqué à ne pas venir, ne pas y avoir de milieu entre se perdre et -refuser, et il sauta le bâton. À ce mot de perles, je le cherchai des -yeux. Les siens, très ressemblants à ceux de sa mère, étaient -admirables, avec un regard qui, bien que personne n'aimât autant que -lui à se divertir semblait percer au travers de sa prunelle, dès que -son esprit était tendu à quelque objet sérieux. On a vu qu'il était -Gramont, dont le nom est Aure, de cette illustre maison considérée par -tant d'alliances et d'emplois depuis Sanche-Garcie d'Aure et Antoine -d'Aure, vicomte d'Aster, qui prit le nom et les armes de Gramont. Armand -de Gramont, dont il est question ici, avec tout le sérieux que n'avait -pas l'autre, rappelait les grâces de ce galant comte de Guiche, qui -avait été si initié dans les débuts du règne de Louis XIV. Il -dominait sur tous les autres ducs, ne fut-ce que par son savoir infini -et ses admirables découvertes. Je peux dire avec vérité que j'en -<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -parlerais de même si je n'avais reçu de lui tant de marques d'amitié. -Sa femme était digne de lui, ce qui n'est pas peu dire. La position de -ce duc était unique. Il était les délices de la cour, l'espoir avec -raison des savants, l'ami sans bassesse des plus grands, le protecteur -avec choix de ceux qui ne l'étaient pas encore, le familier avec une -considération infinie de José Maria Sert qui est l'un des premiers -peintres de l'Europe pour la ressemblance des visages et la décoration -sage et durable des bâtiments. Il a été marqué en son temps comment, -quittant ma berline pour des mules en me rendant à Madrid pour mon -ambassade, j'avais été admirer ses ouvrages dans une église où ils -sont disposés avec un art prodigieux, entre la rangée des balcons des -autels et des colonnes incrustées des marbres les plus précieux. Le -duc de Guiche causait avec Ph. de Caraman-Chimay, oncle de celui qui -était devenu mon gendre. Leur nom est Riquet et celui-là avait -vraiment l'air de Riquet à la Houppe tel qu'il est dépeint dans les -contes. Nonobstant son visage promettait l'agrément et la finesse et -tenait ses promesses, à ce que m'ont dit ses amis. Mais je n'avais -nulle habitude avec lui pour ainsi dire pas de commerce, et je ne parle -dans ces Mémoires que des choses que j'ai pu connaître par moi-même. -J'entraînai le duc de Guiche dans la galerie pour qu'on ne pût nous -entendre:—Eh bien! lui dis-je, le régent vous a-t-il parlé du -Moine.—Oui, me répondit-il en souriant, et pour ce coup, malgré ces -cunctations, je crois l'avoir persuadé. Pour que notre bref colloque ne -fût pas remarqué, nous nous approchâmes fort à côté du régent, et -<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -Guiche me fit remarquer qu'on parlait encore de pierreries, Standish -ayant conté que dans un incendie tous les diamants de sa mère, Mme de -Poix, avaient brûlé et étaient devenus noirs, pour laquelle -particularité, fort curieuse en effet, on les avait portés au cabinet -du roi d'Angleterre où ils étaient conservés:—Mais alors si le -diamant noircit par le feu, le charbon ne pourrait-il être changé en -diamant demanda, le régent en se tournant vers Guiche d'un air -embarrassé, qui haussa les épaules en me regardant confondu par cet -ensorcellement d'un homme qu'il avait pensé convaincu.</p> - -<p>On vit pour la première fois à Saint-Cloud le comte de Fels, dont le -nom est Frich, qui vint pour faire sa cour au roi d'Angleterre. Ces -Frich, bien que sortis autrefois de la lie du peuple, sont fort -glorieux. C'est à l'un d'eux que la bonne femme Cornuel répondit, -comme il lui faisait admirer la livrée d'un de ses laquais et ajoutait -qu'elle lui venait de son grand-père:«—Eh! là, monsieur, je ne -savais pas que monsieur votre grand-père était laquais.» La présence -au parvulo du comte de Fels parut étrange à ceux qui s'étonnent -encore; l'absence du marquis de Castellane les surprit davantage. Il -avait travaillé plus de vingt ans avec le succès que l'on sait au -rapprochement de la France et de l'Angleterre où il eut fait un -excellent ambassadeur, et du moment que le roi d'Angleterre venait à -Saint-Cloud, son nom, illustre à tant d'égards, était le premier qui -fût venu à l'esprit. On vit à ce parvulo une autre nouveauté fort -singulière, celle d'un prince d'Orléans voyageant en France incognito -sous le nom très étrange d'infant d'Espagne. Je représentai en vain -<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> -à M. le duc d'Orléans que, si grande que fût la maison d'où sortait -ce prince, on ne concevait pas qu'on pût appeler infant d'Espagne qui -ne l'était pas dans son pays même, où on donne seulement ce nom à -d'héritier de la couronne, comme on l'a vu dans la conversation que -j'eus avec Guelterio lors de mon ambassade à Madrid; bien plus que -d'infant d'Espagne à infant tout court, il n'y avait qu'un pas et que -le premier servirait de chausse-pied au second. Sur quoi M. le duc -d'Orléans se récria qu'on ne disait le Roi tout court que pour le Roi -de France, qu'il avait été ordonné à M. le duc de Lorraine, son -oncle, de ne plus se permettre de dire le Roi de France, en parlant du -Roi, faute de quoi il ne sortirait oncques de Lorraine et qu'enfin si -l'on dit le Pape, sans plus, c'est que tout autre nom ne serait pour lui -de nul usage. Je ne pus rien répliquer à tous ces beaux raisonnements, -mais je savais où la faiblesse du régent le conduirait et je me -licenciai à le lui dire. On en a vu la fin et qu'il y a beau temps -qu'on ne dit plus que l'infant tout court. Les envoyés du roi d'Espagne -l'allèrent chercher à Paris et le menèrent à Versailles, où il fut -faire sa révérence au Roi qui resta enfermé avec lui durant une -grande heure, puis passa dans la galerie et le présenta, où tout le -monde admira fort son esprit. Il visita près de la maison de campagne -du prince de Cellamare celle du comte et de la comtesse de Beaumont où -s'était déjà rendu le roi d'Angleterre. On a dit avec raison que -jamais mari et femme n'avaient été faits si parfaitement l'un pour -l'autre, ni pour eux leur magnifique et singulière demeure sise sur le -chemin des Annonciades où elle semblait les attendre depuis cent ans. -<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -Il loua la magnificence des jardins en termes parfaitement choisis et -mesurés, et de là se rendit à Saint-Cloud pour le parvulo, mais y -scandalisa par la prétention insoutenable d'avoir la main sur le -régent. La faiblesse de celui-ci fit que les discussions aboutirent à -ce mezzo—termine fort inouï que le régent et l'infant d'Espagne -entrèrent en même temps, par une porte différente, dans la salle où -se donnait le souper. Ainsi crut-on couvrir la main. Il y charma de -nouveau tout le monde par son esprit, mais ne baisa aucune des -princesses et seulement la reine d'Angleterre, ce qui surprit fort. Le -Roi fut outré d'apprendre la prétention de la main et que la faiblesse -du régent lui eût permis d'éclore. Il n'admit pas davantage le titre -d'infant et déclara que ce prince serait reçu seulement à son rang -d'ancienneté, aussitôt après le duc du Maine. L'infant d'Espagne -essaya d'arriver à son but par d'autres voies. Elles ne lui réussirent -point. Il cessa de visiter le Roi autrement que par un reste d'habitude -et avec une assiduité légère. À la fin il en essuya des dégoûts et -on ne le vit plus que rarement à Versailles où son absence se fit fort -sentir et causa le regret qu'il n'y eût pas porté ses tabernacles. -Mais cette disgression sur les titres singuliers nous a entraînés trop -loin de l'affaire du Moine.</p> - - -<p style="margin-left: 60%;">(<i>à suivre.</i>)<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="MELANGES">MÉLANGES</a></h4> - - -<h4><a id="EN_MEMOIRE">EN MÉMOIRE DES<br /> -ÉGLISES<br /> -ASSASSINÉES</a></h4> - -<h4>I</h4> - -<h4><a id="LES_EGLISES_SAUVEES">LES ÉGLISES SAUVÉES<br /> -LES CLOCHERS DE CAEN. LA CATHÉDRALE<br /> -DE LISIEUX</a></h4> - -<h4><a id="JOURNEES_EN_AUTOMOBILE">JOURNÉES EN AUTOMOBILE</a></h4> - - -<p>Parti de... à une heure assez avancée de l'après-midi, je n'avais pas -de temps à perdre si je voulais arriver avant la nuit chez mes parents, -à mi-chemin à peu près entre Lisieux et Louviers. À ma droite, à ma -gauche, devant moi, le vitrage de l'automobile, que je gardais fermé, -mettait pour ainsi dire sous verre la belle journée de septembre que, -même à l'air libre, on ne voyait qu'à travers une sorte de -transparence. Du plus loin qu'elles nous apercevaient, sur la route où -elles se tenaient courbées, de vieilles maisons bancales couraient -prestement au-devant de nous en nous tendant quelques roses fraîches ou -nous montraient avec fierté la jeune rose trémière qu'elles avaient -élevée et qui déjà les dépassait de la taille. D'autres venaient, -<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> -appuyées tendrement sur un poirier que leur vieillesse aveugle avait -l'illusion d'étayer encore, et le serraient contre leur cœur meurtri -où il avait immobilisé et incrusté à jamais l'irradiation chétive -et passionnée de ses branches. Bientôt, la route tourna et le talus -qui la bordait sur la droite s'étant abaissé, la plaine de Caen -apparut, sans la ville qui, comprise pourtant dans l'étendue que -j'avais sous les yeux, ne se laissait voir ni deviner, à cause de -l'éloignement. Seuls, s'élevant du niveau uniforme de la plaine et -comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers -de Saint Étienne. Bientôt, nous en vîmes trois, le clocher de -Saint Pierre les avait rejoints<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Rapprochés en une triple aiguille -montagneuse, ils apparaissaient comme, souvent dans Turner, le -monastère ou le manoir qui donne son nom au tableau, mais qui, au -milieu de l'immense paysage de ciel, de végétation et d'eau, tient -aussi peu de place, semble aussi épisodique et momentané, que -l'arc-en-ciel, la lumière de cinq heures du soir, et la petite paysanne -qui, au premier plan, trotte sur le chemin entre ses paniers. Les -minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers -<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -étaient toujours seuls devant nous, comme des oiseaux posés sur la -plaine, immobiles, et qu'on distingue au soleil. Puis, l'éloignement se -déchirant comme une brume qui dévoile complète et dans ses détails -une forme invisible l'instant d'avant, les tours de la Trinité -apparurent, ou plutôt une seule tour, tant elle cachait exactement -l'autre derrière elle. Mais elle s'écarta, l'autre s'avança et toutes -deux s'alignèrent. Enfin, un clocher retardataire (celui de -Saint-Sauveur, je suppose) vint, par une volte hardie, se placer en face -d'elles. Maintenant, entre les clochers multipliés, et sur la pente -desquels on distinguait la lumière qu'à cette distance on voyait -sourire, la ville, obéissant d'en bas à leur élan sans pouvoir y -atteindre, développait d'aplomb et par montées verticales la fugue -compliquée mais franche de ses toits. J'avais demandé au mécanicien -de m'arrêter un instant devant les clochers de Saint-Étienne; mais, me -rappelant combien nous avions été longs à nous en rapprocher quand -dès le début ils paraissaient si près, je tirais ma montre pour voir -combien de minutes nous mettrions encore, quand l'automobile tourna et -m'arrêta à leur pied. Restés si longtemps inapprochables à l'effort -de notre machine qui semblait patiner vainement sur la route, toujours -à la même distance d'eux, c'est dans les dernières secondes seulement -que la vitesse de tout le temps totalisée devenait appréciable. Et, -géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement -au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d'arrêter pour ne -pas nous heurter contre le porche.</p> - -<p>Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Caen depuis -<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -longtemps, et la ville, après nous avoir accompagnés quelques -secondes, avait disparu, que, restés seuls à l'horizon à nous -regarder fuir, les deux clochers de Saint-Étienne et le clocher de -Saint Pierre agitaient encore en signe d'adieu leurs cimes -ensoleillées. Parfois, l'un s'effaçait pour que les deux autres -pussent nous apercevoir un instant encore; bientôt, je n'en vis plus -que deux. Puis ils virèrent une dernière fois comme deux pivots d'or, -et disparurent à mes yeux. Bien souvent depuis, passant au soleil -couché dans la plaine de Caen, je les ai revus, parfois de très loin -et qui n'étaient que comme deux fleurs peintes sur le ciel, au-dessus -de la ligne basse des champs; parfois, d'un peu plus près et déjà -rattrapés par le clocher de Saint Pierre, semblables aux trois jeunes -filles d'une légende abandonnées dans une solitude où commençait à -tomber l'obscurité; et tandis que je m'éloignais je les voyais -timidement chercher leur chemin et, après quelques gauches essais et -trébuchements maladroits de leurs nobles, silhouettes, se serrer les -uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur -le ciel encore rose qu'une seule forme noire délicieuse et résignée -et s'effacer dans la nuit.</p> - -<p>Je commençais de désespérer d'arriver assez tôt à Lisieux pour -être le soir même chez mes parents, qui heureusement n'étaient pas -prévenus de mon arrivée, quand vers l'heure du couchant nous nous -engageâmes sur une pente rapide au bout de laquelle, dans la cuvette -sanglante de soleil où nous descendions à toute vitesse, je vis -Lisieux qui nous y avaient précédés, relever et disposer à la hâte -ses maisons blessées, ses hautes cheminées teintes de pourpre; en un -<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -instant tout avait repris sa place et quand quelques secondes plus tard -nous nous arrêtâmes au coin de la rue aux Fèvres, les vieilles -maisons dont les fines tiges de bois nervure s'épanouissent à l'appui -des croisées en têtes de saints ou de démons, semblaient ne pas avoir -bougé depuis le XV<sup>e</sup> siècle. Un accident de machine nous força de -rester jusqu'à la nuit tombante à Lisieux; avant de partir je voulus -revoir à la façade de la cathédrale quelques-uns des feuillages dont -parle Ruskin, mais les faibles lumignons qui éclairaient les rues de la -ville cessaient sur la place où Notre-Dame était presque plongée dans -l'obscurité. Je m'avançais pourtant, voulant au moins toucher de la -main l'illustre futaie de pierre, dont le porche est planté et entre -les deux rangs si noblement taillés de laquelle défila peut-être la -pompe nuptiale d'Henri II d'Angleterre et d'Éléonore de Guyenne. Mais -au moment où je m'approchais d'elle à tâtons, une subite clarté -l'inonda; tronc par tronc, les piliers sortirent de la nuit, détachant -vivement, en pleine lumière sur un fond d'ombre, le large modelé de -leurs feuilles de pierre. C'était mon mécanicien, l'ingénieux -Agostinelli, qui, envoyant aux vieilles sculptures le salut du présent -dont la lumière ne servait plus qu'à mieux lire les leçons du passé, -dirigeait successivement sur toutes les parties du porche, à mesure que -je voulais les voir, les feux du phare de son automobile<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>. Et quand je -revins vers la voiture je vis un groupe d'enfants que la curiosité -<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> -avait amenés là et qui, penchant sur le phare leurs têtes dont les -boucles palpitaient dans cette lumière surnaturelle, recomposaient ici, -comme projetée de la cathédrale dans un rayon, la figuration -angélique d'une Nativité. Quand nous quittâmes Lisieux, il faisait -nuit noire; mon mécanicien avait revêtu une vaste mante de caoutchouc -et coiffé une sorte de capuche qui, enserrant la plénitude de son -jeune visage imberbe, le faisait ressembler, tandis que nous nous -enfoncions de plus en plus vite dans la nuit, à quelque pèlerin ou -plutôt à quelque nonne de la vitesse. De temps à autre—sainte -Cécile improvisant sur un instrument plus immatériel encore—il -touchait le clavier et tirait un des jeux de ces orgues cachés dans -l'automobile et dont nous ne remarquons guère la musique, pourtant -continue, qu'à ces changements de registres que sont les changements de -vitesse; musique pour ainsi dire abstraite, tout symbole et tout nombre, -et qui fait penser à cette harmonie que produisent, dit-on, les -sphères, quand elles tournent dans l'éther. Mais la plupart du temps -il tenait seulement dans sa main sa roue—sa roue de direction (qu'on -appelle volant)—assez semblable aux croix de consécration que -tiennent les apôtres adossés aux colonnes du chœur dans la Sainte-Chapelle -de Paris, à la croix de Saint-Benoît, et en général à toute -stylisation de la roue dans l'art du moyen âge. Il ne paraissait pas -s'en servir tant il restait immobile, mais la tenait comme il aurait -<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -fait d'un symbole dont il convenait qu'il fût accompagné; ainsi les -saints, aux porches des cathédrales, tiennent l'un une ancre, un autre -une roue, une harpe, une faux, un gril, un cor de chasse, des pinceaux. -Mais si ces attributs étaient généralement destinés à rappeler -l'art dans lequel ils excellèrent de leur vivant, c'était aussi -parfois l'image de l'instrument par quoi ils périrent; puisse le volant -de direction du jeune mécanicien qui me conduit rester toujours le -symbole de son talent plutôt que d'être la préfiguration de son -supplice! Nous dûmes nous arrêter dans un village où je fus pendant -quelques instants, pour les habitants, ce «voyageur» qui n'existait -plus depuis les chemins de fer et que l'automobile a ressuscité, celui -à qui la servante dans les tableaux flamands verse le coup de -l'étrier, qu'on voit dans les paysages du Cuyp, s'arrêtant pour -demander son chemin, comme dit Ruskin, à un passant dont «l'aspect -seul indique qu'il est incapable de le renseigner», et qui, dans les -fables de La Fontaine, chevauche au soleil et au vent, couvert d'un -chaud balandras à l'entrée de l'automne, «quand la précaution au -voyageur est bonne»,—ce «cavalier» qui n'existe plus guère -aujourd'hui dans la réalité et que pourtant nous apercevons encore -quelquefois galopant à marée basse au bord de la mer quand le soleil -se couche (sorti sans doute du passé à la faveur des ombres du soir), -faisant du paysage de mer que nous avons sous les yeux, une «marine» -qu'il date et qu'il signe, petit personnage qui semble ajouté par -Lingelbach, Wouwermans ou Adrien Van de Velde, pour satisfaire le goût -d'anecdotes et de figures des riches marchands de Harlem, amateurs de -<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -peinture, à une plage de Guillaume Van de Velde ou de Ruysdaël. Mais -surtout de ce voyageur, ce que l'automobile nous a rendu de plus -précieux c'est cette admirable indépendance qui le faisait partir à -l'heure qu'il voulait et s'arrêter où il lui plaisait. Tous ceux-là -me comprendront que parfois le vent en passant a soudain touché du -désir irrésistible de fuir avec lui jusqu'à la mer où ils pourront -voir, au lieu des inertes pavés du village vainement cinglés par la -tempête, les flots soulevés lui rendre coup pour coup et rumeur pour -rumeur; tous ceux surtout qui savent ce que peut être, certains soirs, -l'appréhension de s'enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous -ceux qui connaissent quelle allégresse c'est, après avoir lutté -longtemps contre son angoisse et comme on commençait à monter vers sa -chambre en étouffant les battements de son cœur, de pouvoir s'arrêter -et se dire: «Eh bien! non, je ne monterai pas; qu'on selle le cheval, -qu'on apprête l'automobile», et toute la nuit de fuir, laissant -derrière soi les villages où notre peine nous eût étouffé, où nous -la devinons sous chaque petit toit qui dort, tandis que nous passions à -toute vitesse, sans être reconnu d'elle, hors de ses atteintes.</p> - -<p>Mais l'automobile s'était arrêtée au coin d'un chemin creux, devant -une porte feutrée d'iris défleuris et de roses. Nous étions arrivés -à la demeure de mes parents. Le mécanicien donne de la trompe pour que -le jardinier vienne nous ouvrir, cette trompe dont le son nous déplaît -par sa stridence et sa monotonie, mais qui pourtant, comme toute -matière, peut devenir beau s'il s'imprègne d'un sentiment. Au cœur de -mes parents il a retenti joyeusement comme une parole inespérée... -«Il me semble que j'ai entendu... Mais alors ce ne peut être que -<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -lui!» Ils se lèvent, allument une bougie tout en la protégeant contre -le vent de la porte qu'ils ont déjà ouverte dans leur impatience, -tandis qu'au bas du parc la trompe dont ils ne peuvent plus -méconnaître le son devenu joyeux, presque humain, ne cesse plus de -jeter son appel uniforme comme l'idée fixe de leur joie prochaine, -pressant et répété comme leur anxiété grandissante. Et je songeais -que dans <i>Tristan et Isolde</i> (au deuxième acte d'abord quand Isolde -agite son écharpe comme un signal, au troisième acte ensuite à -l'arrivée de la nef) c'est, la première fois, à la redite stridente, -indéfinie et de plus en plus rapide de deux notes dont la succession -est quelquefois produite par le hasard dans le monde inorganisé des -bruits; c'est, la deuxième fois, au chalumeau d'un pauvre pâtre, à -l'intensité croissante, à l'insatiable monotonie de sa maigre chanson, -que Wagner, par une apparente et géniale abdication de sa puissance -créatrice, a confié l'expression de la plus prodigieuse attente de -félicité qui ait jamais rempli l'âme humaine. -<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Je me suis naturellement abstenu de reproduire dans ce -volume les nombreuses pages que j'ai écrites sur des églises dans -le <i>Figaro</i> par exemple: l'église de village (bien que très supérieure -à mon avis à bien d'autres qu'on lira plus loin). Mais elles avaient -passé dans «À la recherche du temps perdu» et je ne pouvais -me répéter. Si j'ai fait une exception pour celle-ci, c'est que dans -«Du côté de chez Swann» elle n'est que citée partiellement d'ailleurs, -entre guillemets, comme un exemple de ce que j'écrivis dans -mon enfance. Et dans le IV<sup>e</sup> volume (non encore paru) de «À la -recherche du temps perdu», la publication dans le <i>Figaro</i> de cette -page remaniée est le sujet de presque tout un chapitre.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Je ne prévoyais guère quand j'écrivais ces lignes que -sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait à -dactylographier un livre de moi, apprendrait l'aviation sous le nom de -Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associé mon nom -de baptême et le nom d'un de mes personnages et trouverait la -mort à vingt-six ans, dans un accident d'aéroplane, au large -d'Antibes.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="JOURNEES_DE_PELERINAGE">JOURNÉES DE PÈLERINAGE</a></h4> - -<h4><a id="RUSKIN_A_NOTRE_DAME">RUSKIN À NOTRE-DAME D'AMIENS, À ROUEN, ETC.</a><a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a></h4> - - -<p>Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer à -Amiens une journée en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était -pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à -Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>. Et, d'autre -part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte -<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le -lieu où un grand nomme est né et celui où il est mort; mais les lieux -qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous aimons -dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?</p> - -<p>Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste -seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas -nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander -sa pensée, et qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre -<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste—arraché aux -flammes par un autre poète—que le cœur<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>?</p> - -<p>Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il -touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins), et par là -préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous -allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une -exposition de Primitifs flamands, on regrettera de ne pouvoir vous -accompagner. Mais si vous avouez que vous allez voir, à la Pointe du -Raz, une tempête, en Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une -statue aimée de Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en -espère pas moins que vous irez à Amiens après m'avoir lu.</p> - -<p>Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais -les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours -<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de -gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car -personne n'est original et fort heureusement pour la sympathie et la -compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans -une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on -savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous -l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses, -il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et -qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre -personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu -partout dans l'Univers.</p> - -<p>Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur -les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages -que nous y essayons gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant et -comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond de -Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en sommes -réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un genre -de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à Amiens -surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un -après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu -vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon -dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de Notre-Dame, mais du -temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous permet d'y -consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin, qui mène à la -cathédrale, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus ou moins -<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span> -pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres -dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être -aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses -préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>», -<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span> -avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier. -Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes -déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent -<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre -Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a> -où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que -le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque -grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur -<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi -probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet -bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est -toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt -<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place -d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de -côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était -«à peu près aussi large que Venise elle-même, et traversée non par -<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span> -de longs courants de marée montante et descendante<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>, mais par onze -beaux cours d'eau à truites... aussi larges que la Dove d'Isaac -Walton<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>, qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont -tourbillonné à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent -vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des -bouquets de peupliers<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a> dont la grâce et l'allégresse semblent -jaillir de chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme -juste: «<i>Erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus -aquarum.</i>» -<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p> - -<p>Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de -ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une -ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre, -en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le -tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs -dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et -de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses -propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et -sa renommée se répandait dans tous les pays. Velours de toutes -couleurs, employés pour lutter, comme dans <i>Carpaccio</i>, contre les -tapis du Turc et briller sur les tours arabesques de Barbarie. Pourquoi -cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la Somme? -Pourquoi une petite-fille française pouvait-elle se dire la sœur de -Venise et la servante de Carthage et de Tyr. L'intelligent voyageur -anglais, contraint d'acheter son sandwich au jambon et d'être prêt -pour le «En voiture, messieurs», n'a naturellement pas de temps à -perdre à aucune de ces questions. Mais c'est trop parler de voyageurs -pour qui Amiens n'est qu'une station importante à vous qui êtes venu -pour visiter la cathédrale et qui méritez qu'on vous fasse mieux -employer, votre temps; on va vous mener à Notre-Dame, mais par quel -chemin?</p> - -<p><br /></p> - -<p>«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la -meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si -<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -vous avez plein loisir et que le jour soit beau<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>, le mieux serait de -descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière -et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle -s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des -tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville, -puis, en revenant, trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de -traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront -tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la -façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la -peine que vous aurez eue à les atteindre.</p> - -<p>«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même -en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi -arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis, -ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que -vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou -deux, alors en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore -une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque -conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une jolie chose -<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est alors de monter -à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un moment sur le chemin -pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes et bonbons -dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont à gauche. -Juste après les avoir passées, demandez le théâtre, et vous monterez -droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le -monde. Chacun est forcé d'aimer l'ajourement aérien de la flèche qui -le surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela -ne soit pas;—du moins sa courbure est une longue habitude contractée -graduellement avec une grâce et une soumission croissantes pendant ces -trois derniers cents ans,—et arrivant tout à fait au porche, chacun -doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu, -avec sa tête un peu de côté, son nimbe de côté aussi, comme un -chapeau seyant. Elle est une madone de décadence, en dépit, ou plutôt -en raison de sa joliesse<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a> et de son gai sourire de soubrette; elle -<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -n'a rien à faire là non plus, car ceci est le porche de saint Honoré, -non le sien. Saint Honoré avait coutume de se tenir là, rude et gris, -pour vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais -<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span> -n'entre personne. Il y a longtemps de cela, dans le XIV<sup>e</sup> siècle, -quand le peuple commença pour la première fois à trouver le christianisme -trop grave, fit une foi plus joyeuse pour la France et voulut avoir -partout une madone soubrette aux regards brillants, laissant sa propre -Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire brûler comme sorcière; et -<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -depuis lors les choses allèrent leur joyeux train, tout droit, «ça -allait, ça ira», aux plus joyeux jours de la guillotine. «Mais pourtant -ils savaient encore sculpter au XIV<sup>e</sup> siècle, et la madone et -son linteau d'aubépines en fleurs<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a> sont dignes que vous les -<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -regardiez et encore plus les sculptures aussi délicates et plus -calmes<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a> qui sont au-dessus, qui racontent la propre histoire de saint -Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg de Paris qui -porte son nom.</p> - -<p>«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez -d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent -là<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a>. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non -être là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si -vous-même méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non -comme s'il vous brûlait les doigts.»</p> - -<p><br /></p> - -<p>C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et celui, je suppose, -que vous préférerez, que j'ai suivi, la première rois que je suis -allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis -devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les -<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être -encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les -prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône, -avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout -à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin. -Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le -sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais, -l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'<i>Éducation sentimentale</i>, -quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du -harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis -d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à -faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où -il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»</p> - -<p>Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins -sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors -seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé -à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne -à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les -instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat -différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que -le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de -chaleur au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève -jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale. -C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse -momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire -que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il -<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -préfère les reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal -de Chartres. Si j'ai cité le passage où Ruskin explique cette -préférence, c'est que <i>The two Paths</i> était de 1850 et <i>la Bible -d'Amiens</i> de 1885, le rapprochement des textes et des dates montre à -quel point <i>la Bible d'Amiens</i> diffère de ces livres comme nous en -écrivons tant sur les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en -parler (à supposer même que nous ayons pris cette peine) au lieu de -parler des choses parce que nous les avons dès longtemps étudiées, -pour contenter un goût désintéressé, et sans songer qu'elles -pourraient faire plus tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous -aimeriez mieux <i>la Bible d'Amiens</i>, de sentir qu'en la feuilletant -ainsi, c'étaient des choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps, -médité celles qui expriment par là le plus profondément sa pensée, -que vous preniez connaissance; que le présent qu'il vous faisait était -de ceux qui sont le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent -dans les objets dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention -de les donner un jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin -n'a pas eu à travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire -et vous ouvrir son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait -quelque importance à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente -ans avant <i>la Bible d'Amiens</i>, elle avait, dans la mémoire de Ruskin, -sa place où, quand il avait besoin de donner à ses auditeurs un -exemple, il savait la trouver, pleine de grâce et chargée de ces -pensées graves à qui il donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors -elle comptait déjà parmi ces manifestations de la beauté qui ne -donnaient pas seulement à ses yeux sensibles une délectation comme il -<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -n'en connut jamais de plus vive, dans lesquelles la Nature, en lui -donnant ce sens esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher, -comme dans son expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli -sur la terre du Vrai et du Divin.</p> - -<p>Sans doute si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée -déserta la tête de Ruskin, comme cet oiseau mystérieux qui dans une -toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort -pour fuir la maison,—parmi les formes familières qui traversèrent -encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y -appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée. -Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée, -tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice -que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé. -Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation -des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les -connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine -souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que -Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge -Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs -de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de -sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.</p> - -<p>Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non -seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art -individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche, -à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons -la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir -<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span> -la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées -de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M. -André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été -construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles—si -individuelles qu'elles soient d'ailleurs,—qui ont été faites pour eux -et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège -esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire -si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de -maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte -de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme -les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines -sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval; si -longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a -déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une -Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour -sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant -duré plus que notre foi) cessera, par l'effritement des pierres qu'il -écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la beauté, -comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens que -j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait ainsi à -tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine ville, -c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne, qui est -un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille sur la -face des continents, dont les employés de chemins de fer, en nous -criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir pour -<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que jamais on -ne verra deux fois»,—une telle statue a peut-être quelque chose de -moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous cas, par -un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de ces -liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La -Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe (sans vouloir -déplaire à M. Hallays) son lieu de naissance, que nous importe même -qu'elle soit naturalisée française?—Elle est quelque chose -comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards -chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une -«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et -sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?) la -Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens, -n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche -Saint Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à -ce vent humide de la Venise du Nord qui, au-dessus d'elle, a courbé la -flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville -dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>, elle -est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une -belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de -province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour -d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine -<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se -poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main -accueillante, pu picorer les étamines de pierre des aubépines antiques -qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre -une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un -chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend -la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son -cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque -relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse -du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que -nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette -même Vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que -nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec -lui dans la cathédrale.</p> - -<p><br /></p> - -<p>«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette -porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent -à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais -je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand -elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et -splendide et les piliers des bas côtés du transept forment avec ceux -du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside -montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que -vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité -ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait -presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef -<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris -d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand -vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas -besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales, -car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un -lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous -étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il -vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et -des mathématiques d'accomplir une chose plus puissante et plus noble -que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni -rien qui paraisse plus grand.</p> - -<p>Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir -vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et -les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent -vous laissent seulement un quart d'heure—sans être hors -d'haleine—pour la contemplation de la capitale de la Picardie, -donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les -portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela -ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie, -vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein -développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union -de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français: -sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais -je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans -les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes -grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui -<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans. -Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile, -s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches -vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante... et s'élance, -s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable, -impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine -d'histoire qu'aucun livre<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>.»</p> - -<p>Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les -musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces -stalles continuent, elles-mêmes si vieilles, si illustres et si belles, -à exercer à Amiens, leurs modestes fonctions de stalles—dont elles -s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction des -Amiénois—comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en -continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons. -Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à -supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office -et présentant leur envers, elles s'emploient modestement. -<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p> - -<p>Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou -plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur -et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs -des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui -s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on -éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce -qui est comme la sève, avec le temps, débordante de l'arbre. La -naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans -laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quand -à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous motifs -tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a -sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour -conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables -oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que -la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer -du cœur harmonieux des chênes.</p> - -<p>Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus -particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est -pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est -pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>, un -livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans -doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la -façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au -<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose -et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de -ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel, et que Claude Monet a -fixées dans des toiles sublimes où se découvre la vie de cette chose -que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en l'immergeant -en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa -double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre part se -renouvelle et s'achève chaque jour,—alors, la dégageant des -changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant -cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers -le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de -grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur -croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces -générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois, -ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée -d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres, -debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au -bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et -éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des -cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que -c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et -passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à -sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre, -c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une -cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale -gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je -<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que, -quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel, -d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur -de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.</p> - -<p><br /></p> - -<p>«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIV<sup>es</sup> psaumes, bien -appris et crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la -loi et la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle -découverte de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez -quel autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue -pareille à celle de la Bible.</p> - -<p>«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne -dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature. -Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous—qu'il soit -défenseur ou adversaire de la foi—de dégager son intelligence de -l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et -demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou -remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers -seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la -littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune -interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi -affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle -qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à -travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que -<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>. Le devoir qui me -fut imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des -évangiles et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit -par la main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse -qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles -pour les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Jusqu'à -quel point mon esprit a été paralysé par les fautes et les chagrins -<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> -de ma vie<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>; jusqu'à quel point dépasse ma conjecture ou ma -confession; jusqu'où ma connaissance de la vie est courte, comparée à -ce que j'aurais pu apprendre si j'avais marché plus fidèlement dans la -lumière qui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma -confession. Mais comme je n'ai jamais écrit pour ma renommée, j'ai -<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -été préservé des erreurs dangereuses pour les autres<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>... et les -expressions fragmentaires... que j'ai été capable de donner... se -relient à un système général d'interprétation de la littérature -sacrée, à la fois classique et chrétienne..., Qu'il y ait une -littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et se -fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen âge, -c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la plus -frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de -Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du lion -de Némée vaincu avec l'aide d'Athénée est la véritable racine de la -légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur -guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement. -Qu'Héraklès ait jamais tué<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a> ou saint Jérôme jamais chéri la -créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la -légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millénium et -prédit avec la Sibylle de Cumes<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>, et avec Isaïe, un jour où la -crainte de l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de -la haine, et s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne -sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute -<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -l'étendue de la montagne sainte<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a> et où la paix de la terre sera -délivrée de son présent chagrin, comme le présent et glorieux -univers animé est sorti du désert naissant dont les profondeurs -étaient le séjour des dragons et les montagnes des dômes de feu: Ce -jour-là aucun homme ne le connaît<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a>, mais le royaume de Dieu est -déjà venu pour ceux qui ont arraché de leur propre cœur ce qui -était rampant et de nature inférieure et ont appris à chérir ce qui -est charmant et humain dans les enfants errants des nuages et des -champs<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>.»</p> - -<p><br /></p> - -<p>Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je -vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au -porche occidental d'Amiens.</p> - -<p>Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au -sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche -(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons -face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par -rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis -s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Matthieu, Simon. À sa -droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et -Judea<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes. -<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> -Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel; -puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent -les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et, -en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée, -Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée, -Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens -propre, repose sur le Christ, et sur les prophètes qui l'ont prédit -ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ -et non ceux de Dieu le Père:</p> - -<p><br /></p> - -<p>«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment -de la Transfiguration<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>. Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.» -Aussi Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Élie -qui fut un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais, -ajoute Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble pas -être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant: -«Hosanna au fils de David»<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>, et ne verra aucune image de son -père?<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a> Le Christ lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la -<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -racine et l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de -soi pas «trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi; -David et son fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du -Christ. Il tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la -gauche.</p> - -<p>«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture -ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui -a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui -avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle -était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle n -'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et non -une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait comme -l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la Parole de -<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -vie, le Roi de gloire, le Seigneur des armées. Le «Seigneur des -Vertus», <i>Dominus Virtutum</i>, c'est la meilleure traduction de l'idée -que donnaient à un disciple instruit du XIII<sup>e</sup> siècle les paroles -du XXIV<sup>e</sup> psaume.»</p> - -<p>Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche -occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont -placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous -l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque -apôtre représentant: le bas-relief supérieur la vertu qu'il a -enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des -prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties.</p> - -<p>Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson; -au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui, -effrayé par un animal, laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau -continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive». Sous -saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant -<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -jamais).</p> - -<p>Au-dessous de la Patience<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>, la Colère: une femme poignardant un -homme avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a -aucun rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont -l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un -coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande -grossièreté française étant dans les gestes du cancan».</p> - -<p>Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en -eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches -greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera -abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde: -un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa -quenouille. Sous saint Matthieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un -chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus -insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son -caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les -plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de -l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie, comme en -ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du -mal comme le bœuf<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse, -mais à Amiens il est fort probable que cela n'était pas connu, même -des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.» -<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p> - -<p>Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>, un homme claquant du -doigt devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les -badauds anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils -soient»).</p> - -<p>Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa -couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta -couronne. Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de -l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XI<sup>e</sup> -et XIII<sup>e</sup> siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés -avec la préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds -dans tes souliers, ô fille de Prince!<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>»</p> - -<p><br /></p> - -<p>Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est -l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque -est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de -l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.</p> - -<p><br /></p> - -<p>Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à un mendiant -nu<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span></p> - -<p>Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous -d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme oui -tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un -écusson avec une racine mangeable signifiant: la tempérance -commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle la Folie: le type usité -dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le -fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple -comme un morceau de pain.» (Psaume LIII)<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>. Sous saint Jude, -l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil qui -tombe de cheval. -<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p> - -<p>«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque -tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même -message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix -est ici», etc.<a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>, mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou -tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus -tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est -représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre -apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment -qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus -sereinement.»</p> - -<p>Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui -figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales -prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>, Daniel tenant un -livre que soutiennent des lions<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a>, puis assis au festin de Balthazar, -le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière -qu'a prophétisés Joël<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>, Amos cueillant les feuilles de la vigne -sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a>, -Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier. Habakuk -qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune -lion<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>, les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur -une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>, etc.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p> - -<p>Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du -porche occidental, celle de la Vierge<a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a> (qui contient, outre la statue -de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la -Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la -Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois -Rois Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant -au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs -dont le sujet se rapporte à elle),—et celle de saint Firmin qui -contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de -cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux -les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de -chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au -musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la porte -Saint Firmin et dans le livre de M. Mâle des commentaires charmants sur -la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span></p> - -<p>«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces -bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour -la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi, -il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son -cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes -qu'affirme leur ensemble.</p> - -<p>«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ -n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant -la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné—comme -l'Ami présent—comme le Prince de la Paix sur la terre<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>—comme le -Roi Éternel dans le ciel. Ce que sa vie <i>est</i>, ce que ses commandements -<i>sont</i> et ce que son jugement <i>sera</i>, voilà ce qui nous est -enseigné non pas ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais -bien ce qu'il fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est -la pure, joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la -décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante -<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à -fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à -substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre -devoir présent<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span></p> - -<p>«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les -prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs, -portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que -votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous -rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous -pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le -martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas. -Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang. -Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers -la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il -tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite, -il bénit, mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou -plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu -vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de -pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton -cœur.</p> - -<p>«Et avec cette parole de la loi inabolie:</p> - -<p>«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu mourras»<a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a>. -Mourir—quelque sens que vous donniez au mot—totalement et -irrévocablement.</p> - -<p>«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes -œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots -des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur -les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement -qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le -plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se -<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -dégage des premières pierres d'Amiens.</p> - -<p>«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les -endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et -l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La -connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la -religion<a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p> - -<p>«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez -que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que -vous-mêmes si elles vous étaient révélées; si, vous efforçant de -tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour -de vous, vous aimiez à penser au jour où le juge de toute la terre -rendra tout juste<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a> et où les petites collines se réjouiront de tous -<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span> -côtés<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>; si, vous, séparant des compagnons qui vous ont donné -toute la meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez -jamais rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains—là où -les yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus; si, -vous préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la -solitude sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous -vouliez vous préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un -temps dans lequel vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les -choses que vous aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de -l'amour éternel—alors l'espoir de ces choses pour vous est la -religion; leur substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu -il nous est promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les -royaumes de Notre-Seigneur et de son Christ<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a>».</p> - -<p><br /></p> - -<p>Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIII<sup>e</sup> siècle -allaient chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, -elle continue à offrir en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage -solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne -comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au -moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu -néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous -apparaissent par delà notre vie comme la véritable réalité, à une -de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant -mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais -<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en -quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer -mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me -purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il -m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti -en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à -tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses -paroles. Et voici que les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignité -des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors -qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté grave -dans leurs œuvres. <i>La Bible d'Amiens</i> n'était, dans l'intention de -Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: <i>Nos pères nous -ont dit</i>; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens furent -sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIII<sup>e</sup> siècle -était encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est -l'âme de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi -profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux -qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que -le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi -est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les -descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: <i>Nos -pères nous ont dit</i>, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le -désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces -hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté, -s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux -prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les -<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span> -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus -tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les -statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins -l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi, -et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être -l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à -nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les -choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du -nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas -pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas -qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions -pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau -nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie d'Ézéchiel et -de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après -ce sont les prophètes mineurs, mais il n y a que quatre grands -prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant -nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout. -C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale; elle -est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire -entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles. -C'est aux générations de les reprendre en chœur. -<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Une partie de cette étude a paru au <i>Mercure de France</i>, en -tête d'une traduction de la Bible d'Amiens. Nous tenons à exprimer -toute notre reconnaissance à M. Alfred Vallette, directeur du -<i>Mercure</i>, qui nous a gracieusement autorisé à reproduire ici notre -préface. Elle fut et reste offerte en témoignage d'admiration et de -reconnaissance à Léon Daudet.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles -Ruskin écrivit ce livre:</p> - -<p>«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de -1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau. -Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France, -s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens, -Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M. -Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il -écrivait un nouveau livre <i>la Bible d'Amiens</i>, destinée à être aux -<i>Seven Lamps</i> ce que <i>Saint-Marks Rest</i> était aux <i>Stones of -Venice</i>. Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à -Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880 -pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses -notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant. -C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage <i>la -Bible d'Amiens</i>, lui-même conçu comme le premier volume de <i>Our -Fathers</i>, etc., <i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté</i>, etc.</p> - -<p>«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant -sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé -d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il -avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante -et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une -attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il -avait dit contre les croyances étroites et les pratiques -contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie -future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte -de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et -des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la -base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, <i>The -Life and Work of John Ruskin</i>, II, p. 206 et suivantes). À propos du -sous-titre de <i>la Bible d'Amiens</i>, que rappelle M. Collingwood -(<i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les -filles oui ont été tenus sur les fonts baptismaux</i>), je ferai -remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par -exemple à celui de <i>Mornings in Florence</i>. «De simples études sur -l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de -<i>Saint-Marks Rest</i>, «Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui -se soucient encore de ses monuments».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par -Hunt, pendant l'incinération.—M. André Lebey (lui-même auteur d'un -sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante -rectification. Ce ne serait pas Hunt mais Trelawney qui aurait retiré -de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la -main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M. -Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney: -«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il -avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne -voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation.» La -veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait -dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître -aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux -récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que -Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se -rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant -l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce -spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Voir l'admirable portrait de saint Martin au livre I de <i>la -Bible d'Amiens</i>: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est -le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la -Saint Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les -derniers rayons de l'été qui s'en va.»</p> - -<p>Ces repas évoqués par Ruskin ne vont pas même sans une espèce de -cérémonial. «Saint Martin était un jour à dîner à la première -table du monde, à savoir chez l'empereur et l'impératrice de Germanie, -se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du monde un saint à -la saint Jean-Baptiste. Bien entendu, il avait l'empereur à sa gauche, -l'impératrice à sa droite, tout se passait dans les règles.» (<i>la -Bible d'Amiens</i>, Ch. I, § 30.) Ce protocole auquel Ruskin fait -allusion ne paraît d'ailleurs avoir rien de celui des maîtres de maison -terribles, de ceux trop formalistes et dont le modèle me semble avoir -été tracé à jamais par ces versets de saint Matthieu: «Le roi -aperçut à table un homme qui n'avait pas d'habit de noces. Il lui dit: -«Mon ami, comment n'êtes-vous pas en habit?» Cet homme ayant gardé -le silence, le roi dit aux serviteurs: «Liez-lui les pieds et les mains -et jetez-le dans les ténèbres du dehors.»</p> - -<p>Pour revenir à cette conception d'un saint qui «ne dépense pas un -souffle en une exhortation désagréable», il semble que Ruskin ne soit -n'est pas seul à se représenter ses saints favoris sous ces traits. -Même pour les simples clergymens de George Eliot ou les prophètes de -Carlyle, voyez combien ils sont différents de saint Firmin qui tapage -et crie comme un énergumène dans les rues d'Amiens, insulte, exhorte, -persuade, baptise, etc. Dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime -beaucoup en ce Knox, c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui. -C'était un homme de cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère -aussi du petit, sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa -pipe de Bordeaux dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux -et sociable. Ils errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était -un fanatique sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des -plus solides d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De -même Burns: «était habituellement gai de paroles, un compagnon -d'infini enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre; -il a les plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants -flots de gaieté, etc.» Et Mahomet: «Mahomet, sincère, sérieux, -cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui -avec tout cela.» Carlyle aime à parler du rire de Luther. (Carlyle, -<i>les Héros</i>, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 85, etc.)</p> - -<p>Et dans George Eliot, voyez M. Irwine dans <i>Adam Bede</i>, M. Gilfil -dans les <i>Scènes de la vie du Clergé</i>, M. Farebrother dans -<i>Middlemarch</i>, etc.</p> - -<p>«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme -Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le -moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant -il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela -que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa -place, et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte, -c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et -laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en -chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais -vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une -meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la -société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et -assaisonner les détails des affaires paroissiales de force -plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du -vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour -lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société -de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures -maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire lady Stiwell -à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice -de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie -fine et gracieuse, etc.» Mais le plus souvent il restait à fume; sa -pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené a vous -parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (<i>le Roman de M. -Gilfil</i>, traduction d'Albert Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125, -126). «Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très -longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (<i>Tribulations du -Rév. Amos Barton</i>, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait -effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et -regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil -chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni -laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa -croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient -plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a -souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les -fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous -l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses -côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine -dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait -fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement -les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine -était aussi différent de cela que possible, mais il était si -pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se -conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un -fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous -rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (<i>Adam Bede</i>, même trad., -pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).—(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>: «Vers le moment de l'après-midi où le -moderne voyageur fashionable, parti par le train du matin de -Charing-Cross pour Paris, Nice et Monte-Carlo, s'est un peu remis des -nausées de sa traversée et de l'irritation d'avoir eu à se battre -pour trouver des places à Boulogne, et commence à regarder sa montre -pour voir à quelle distance il se trouve du buffet d'Amiens, il est -exposé au désappointement et à l'ennui d'un arrêt inutile du train, -à une gare sans importance où il lit le nom «Abbeville». Au moment -où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se soucie de lever -pour un instant les yeux de son journal, deux tours carrées que -dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux qu'il traverse. -Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il souhaiterait jamais -d'attirer son attention, et je ne sais guère jusqu'à quel point je -pourrais arriver à faire comprendre au lecteur, même le plus -sympathique, l'influence qu'elles ont eu sur ma propre vie... Car la -pensée de ma vie a eu trois centres: Rouen, Genève et Pise... Et -Abbeville est comme la préface et l'interprétation de Rouen... Mes -bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes. Mais -comme plaisir, joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville par -une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de l'hôtel -de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir Saint-Wulfran avant -que le soleil ait quitté les tours, sont des choses pour lesquelles il -faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et de sa cathédrale, -ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me sont donnés, dans -<i>Nos Pères nous ont dit</i>.»</p> - -<p>Si, au cours de cette étude, j'ai cité tant de passages de Ruskin -tirés d'autres ouvrages de lui que <i>la Bible d'Amiens</i>, en voici la -raison. Ne lire qu'un livre d'un auteur, c'est n'avoir avec cet auteur -qu'une rencontre. Or, en causant une fois avec une personne on peut -discerner en elle des traits singuliers. Mais c'est seulement par leur -répétition dans des circonstances variées qu'on peut les reconnaître -pour caractéristiques et essentiels. Pour un écrivain, comme pour un -musicien ou un peintre, cette variation des circonstances qui permet de -discerner, par une sorte d'expérimentation, les traits permanents du -caractère, c'est la variété des œuvres. Nous retrouvons dans un -second livre, dans un autre tableau, les particularités dont la -première fois nous aurions pu croire qu'elles appartenaient au sujet -traité autant qu'à l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des -œuvres différentes nous dégageons les traits communs dont -l'assemblage compose la physionomie morale de l'artiste. En mettant une -note au bas des passages cités de <i>la Bible d'Amiens</i>, chaque fois que -le texte éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir -d'autres ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage -qui m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au -lecteur de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait -pas en présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant -déjà eu avec lui des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses -paroles, reconnaître ce qui est, chez lui, permanent et fondamental. -Ainsi j'ai essayé de pourvoir le lecteur comme d'une mémoire -improvisée où j'ai disposé des souvenirs des autres livres de -Ruskin,—sorte de caisse de résonance, où les paroles de <i>la Bible -d'Amiens</i> pourront prendre quelque retentissement en y éveillant des -échos fraternels. Mais aux paroles de <i>la Bible d'Amiens</i> ces échos ne -répondront pas sans doute, ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui -s'est faite elle-même, de ces horizons inégalement lointains, -habituellement cachés à nos regards et dont notre vie elle-même a -mesuré jour par jour les distances variées. Ils n'auront pas, pour -venir rejoindre la parole présente dont la ressemblance les a attirés, -à traverser la résistante douceur de cette atmosphère interposée qui -a l'étendue même de notre vie et qui est toute la poésie de la -mémoire.</p> - -<p>Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits -singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui -permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un -écrivain devrait être la première partie de la tâche de tout -critique.</p> - -<p>S'il a senti cela, et aidé les autres à le sentir, son office est à -peu près rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les -livres du monde sur Ruskin: «l'homme, l'écrivain, le prophète, -l'artiste, la portée de son action, les erreurs de la doctrine», -toutes ces constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à -côté du sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire -du critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la -perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.</p> - -<p>Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il -essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie -spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son -inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces -réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les récréer -dans son œuvre, sa moralité enfin, l'instinct qui les lui faisant -considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces -réalités nous paraissent) le poussait à sacrifier au besoin de les -apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une -vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et -jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme -étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces -réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un -instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire -que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai même pas -essayé de la remplir dans cette petite étude qui aura comblé mes -ambitions si elle donne le désir de lire Ruskin et de revoir quelques -cathédrales.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>Cf. Dans <i>Præterita</i> l'impression des lents courants de -marée montante et descendante le long des marches de l'hôtel -Danielli.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Ruskin veut parler ici de l'auteur du «<i>Parfait pêcheur à -la ligne</i>» (Londres, 1653), Isaac Walton, célèbre pêcheur de la -Dove, né en 1593, à Strefford, mort en 1683.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>Déjà, dans <i>Modern Painters</i>, Ruskin, une trentaine -d'années plus tôt, parle de «la simplicité sereine et de la grâce -des peupliers d'Amiens».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a>Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous -ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir le cathédrale, -qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup, -et—le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et -volatilisant ses vitraux sans peintures,—tenir debout vers le ciel, -entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions -d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs -le point de vue d'où est prise la gravure: «<i>Amiens, le jour des -Trépassés.</i>»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Cf. <i>The two Paths</i>: «Ces statues (celles du porche -occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées -comme représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du commencement -du XIII<sup>e</sup> siècle en France; et, en effet, elles possèdent -une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux -œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse -de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des -lignes tombantes de l'excessivement <i>mince</i> draperie; aussi bien qu'à -un fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de -l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur -pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré -palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur -exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais -ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de -faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir non comme la -cariatide grecque sans effort, ou comme la cariatide de la Renaissance -par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut -silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au -cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre -éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de -l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il -n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendentale de la -signification de ces sculptures.</p> - -<p>Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs -qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits—la -plupart d'inconnus, je crois—mais de palpables et d'indiscutables -portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est -censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après -quelque personne vivante dont les traits peuvent, sans invraisemblance, -représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs -authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant, -fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé -bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent -encore pour nous avec son sourire.</p> - -<p>Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement -dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux -lignes verticales de la statue.</p> - -<p>Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à -côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux -caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une -signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de -composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur, -mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux -dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans -les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée -dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque. -Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de -pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue -tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était -retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le -type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et -plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa -couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle.</p> - -<p>Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant, -simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres -avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.</p> - -<p>Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point -culminant de l'art gothique au XIII<sup>e</sup> siècle. La sculpture a -progressé continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce -qu'elle devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive. -Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut -cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans -l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première -caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme -la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus -vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de -tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une -intensité relative de dédain pour les choses basses et leur donne une -apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides -et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables -de terreur, et haïssable pour eux si ils ne sont capables de rien de -plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de -cette classe d'esprit. Je dis que le <i>premier</i> héritage est la -tendresse—le <i>second</i> la vérité; parce que la tendresse est dans -la nature de la créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa -connaissance acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans -l'ordre de la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et -entier: la vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite.</p> - -<p>Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la -sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie -tombante rehaussée sur les côtés par un riche ornement floral; mais -la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable -comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et -l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un -exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble, -quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme -style et comme intention, est, en certaines qualités plus subtiles, -inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur, -quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même -un homme d'une qualité d'âme inférieure à celui qui a travaillé à -Chartres. Mais Je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères -plus subtils auxquels je reconnais ceci.</p> - -<p>Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que, -jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement -fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur -en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant -perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par -conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un -changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils -commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de -la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient, etc. -(<i>The two Paths</i>, § 33-39.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>Moins charmantes que celles de Bourges. Bourges est la -cathédrale de l'aubépine. (Cf. <i>Stones of Venice</i>: «L'architecte de -la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi a-t-il couvert son -porche d'aubépines. C'est une parfaite niobé de mai. Jamais il n'y eut -une pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement sans la -crainte de vous piquer».)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>«Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus -élevé.» (<i>Relations de Michel-Ange et de Tintoret</i>, § 219), à -propos d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello -«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés—les anges de -Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive—et les anges de -Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant -de calme que filent les Parques».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Cf. <i>Mornings in Florence</i>: «Mais je veux tout d'abord vous -donner un bon conseil, payez bien votre guide ou votre sacristain. Il -fera preuve de reconnaissance en échange de vingt sous.... Parmi mes -connaissances, sur cinquante personnes qui m'écriraient des lettres -pleines de tendres sentiments, une seule me donnerait vingt sous. Je -vous serai donc obligé si vous me donnez vingt sous pour chacune de ces -lettres, quoique j'aie fourni plus de travail que vous ne le -soupçonnerez jamais pour les rendre à vos yeux dignes des vingt -sous.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>Et regardée d'eux: je peux, en ce moment même, voir les -hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant -devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps, lever -les yeux vers «l'Étoile de la Mer».</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent -achevées en 1522, le jour de la Saint Jean. Le bedeau vous laissera -vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages qui, dans la -couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure de leur -manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir -l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous -verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se -déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes -inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera -pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois -et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui -semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles -et ténues.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met -sous les yeux une lettre de Ruskin où Notre-Dame de Paris, de Victor -Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace -comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les -hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par défaut -d'attention ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand obstacle à -ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire des vers -latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter» quand -vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours qu'Horace -ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. Remarquez -l'assurance qu'il nous donne de sa piété: <i>Dis pieta mea, et musa, cordi -est</i>, etc.» (<i>Val d'Arno</i>, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 et -suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi -religieuse que Wordworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes -poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemen par -l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le -cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette -idée que tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve -n'était qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un -hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace -consacre son pin favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus, -dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la -petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à -leur offrir qu'une poignée de sel et de farine—juste aussi -sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi -chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (<i>The -Queen of the air</i>, I, 47, 48). Et enfin: «La foi d'Horace en l'esprit -de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa colline et en la -protection des grands Dieux est Constante, profonde et effective (Fors -Clavigere Lettre XCII, 111).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être -si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre -moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement -incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la -même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme -d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De -même plus haut (page 224 de la Bible): «Toutes les adversités, -qu'elles résident dans le tentation ou dans la <i>douleur</i>» et dans la -préface d'<i>Arrows of the Chace</i>. «J'ai dit à mon pays des paroles -dont pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la -douleur.» Et dans le texte qui nous occupe <i>chagrin</i> est rapproché de -faute comme dans ces passages <i>tentation</i> de <i>peine</i> et -<i>intérêt</i> de <i>douleur</i>. «Rien n'est frivole comme les mourants,» -disait Emerson. À un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, -la citation de <i>Præterita</i>: «Que serais-je devenu si l'amour avait été -avec moi au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette -lettre de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que -je suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai -point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis -lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se -mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux -gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est -plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais -disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout -autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs -consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes -heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre -bien.»—(Note du traducteur.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>Cf. <i>The Queen of the air</i>: «Comme j'ai beaucoup aimé—et -non dans des fins égoïstes—la lumière du matin est encore visible -pour moi sur les collines, vous pouvez croire en mes paroles et vous -serez heureux ensuite de m'avoir cru!»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Cf. La Couronne d'Olivier Sauvage: «Le Grec lui-même sur ses -poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Allusion probable à Virgile: «<i>Nec magnos metuent armenta -leones.</i>»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>Allusion à Isaïe, XI, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Allusion à saint Matthieu XXIV, 36.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Cf. Bossuet, <i>Élévations sur les Mystères</i>: «Contenons les -vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous -commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel; ce sera dompter des -lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne -confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à -cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge -les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser -une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à -côté, ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du -déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas». (<i>La Cathédrale</i>, -p. 354 et 455.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Saint Matthieu, XVII, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>Saint Matthieu, XXI, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Cette apostrophe permet (malgré des analogies simplement -apparentes, «Isaïe déclara aux conservateurs de son temps», «un marchand -juif—le roi Salomon—qui avait fait une des fortunes les plus -considérables de l'époque <i>Unto this last</i>) de faire sentir combien le -génie de Ruskin diffère de celui de Renan. De ce même mot «fils de -David», Renan dit: «La famille de David était éteinte depuis -longtemps. Jésus se laissa pourtant donner un titre sans lequel il ne -pouvait espérer aucun succès; il finit, ce semble, par y prendre -plaisir, etc.» L'opposition n'apparaît ici qu'à propos d'une simple -dénomination. Mais quand il s'agit de longs versets, elle s'aggrave. On -sait avec quelle magnificence dans Sa Couronne d'Olivier Sauvage (<i>das -Eagles nest</i>), et surtout dans les Lys des Jardins des Reines, Ruskin a -cité la parole rapportée par saint Luc, IX, 58: «Jésus lui -répondit: «Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des -nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Avec cette -ingéniosité merveilleuse qui, commentant les Évangiles à l'aide de -l'histoire et de la géographie (histoire et géographie d'ailleurs -forcément un peu hypothétiques), y donne aux moindres paroles du -Christ un tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des -circonstances et des lieux d'une réalité indiscutable, mais qui -parfois risque par là-même d'en restreindre un peu le sens et la -portée, Renan, dont il peut être intéressant d'opposer ici la glose -à celle de Ruskin, croit voir dans ce verser de saint Luc comme un -signe que Jésus commençait à éprouver quelque lassitude de sa vie -vagabonde. (<i>Vie de Jésus</i>, p. 324 des premières éditions.) Il semble -qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu sans doute par un -sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacrée, le germe -de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, sous une forme -terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou seulement -classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande œuvre, une -œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup à faire -pour voir s'y esquisser comme une sorte de <i>Belle Hélène</i> de -Christianisme.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>Cf. La description des chapiteaux du Palais des Doges (dans -<i>The Stones of Venice</i>).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cf. Volney, <i>Voyage en Syrie.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Cf. Émile Mâle, <i>l'Art religieux au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>: «La -rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul aspect, la -désobéissance à l'Église. La rose de Notre-Dame de Paris (ces -petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, Amiens et -Reims) offre ce curieux détail: l'homme qui se révolte contre -l'évêque porte le bonnet conique des Juifs. Le Juif, qui depuis tant -de siècles refusait d'entendre la parole de l'Église, semble être le -symbole même de la révolte et de l'obstination.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a><i>Cantiques des Cantiques</i>, VII, 1. La citation précédente se -rapporte à Éphésieus, VI, 15.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Dans <i>la Bible d'Amiens</i>, Ruskin dit: «Dans ces temps-là on -ne disait aucune bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité -indistincte. Au-dessous de la Charité, l'Avarice a un coffre et de -l'argent, notion moderne commune aux Anglais et aux Amiénois de la -divine consommation de la manufacture de laine <i>of pleasures of -England</i>»: «Tandis que la Charité idéale de Giotto, à Padona, -présente à Dieu son cœur dans sa main, il foule aux pieds des sacs -d'or, donne seulement du blé et des fleurs; au porche ouest d'Amiens, -elle se contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la -manufacture de la ville.» La même comparaison est venue certainement -d'une manière fortuite à l'esprit de M. Émile Mâle: «La charité -qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays de saint -François d'Assise. La Charité qui donne son manteau aux pauvres est du -pays de saint Vincent de Paul.» Cf. encore les diverses -interprétations de la Charité dans <i>The Stones of Venice</i>.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>Cf. cette expression avec celle d'Achille δημοϐοροτ, -commenté ainsi par Ruskin: «Mais je n'ai pas de mots pour -l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de royauté, -comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle -et pouvaient être acquises comme des moutons de la chair desquels le -roi peut se nourrir et si l'épithète indiquée d'Achille: «Mangeurs -de peuples», était le titre approprié de tous les monarques et si -l'extension des territoires d'un roi signifiait la même chose que -l'agrandissement des terres d'un particulier.» (Des Trésors des -Rois.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>Saint Luc, X, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a>Ézéchiel, I, 16.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Daniel, VI, 22.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>Joël, I, 7, et II, 10.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Amos, IV, 7.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Habakuk, II, 1.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne -protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que -jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature -humaine—mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le -culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus -de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel, -de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus -charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants -sur ce que la Vierge Mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, on -éprouverait pour eux.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>«Ce sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers -sculptés, les Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine -byzantine et romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces -belles géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.» -Puis il montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces -œuvres: «Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la -vraie campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux -clochers de Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et -la cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de -l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les -sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent -s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est -simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces -un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie -ailé qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines -de Botticelli qui dansent à la fête de la Primavera. C'est l'homme -tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a -gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a>Isaïe, IX, 5.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Cf. <i>Lectures on Art</i>, sur l'égérie d'un art morbide et -réaliste. «Essayez de vous représenter la somme de temps et -d'anxieuse et frémissante émotion qui a été gaspillée par ces -tendres et délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six -cents ans. Comme elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous -l'influence d'une semblable imagerie, ces souffrances corporelles -passées depuis longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été -supportées par un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir -été plus difficiles à endurer que les agonies d'un être humain -quelconque sous la torture; et alors essayez d'apprécier à quel -résultat on serait arrivé pour la justice et la félicité de -l'humanité si on avait enseigné à ces mêmes femmes le sens profond -des dernières paroles qui leur furent dites par leur Maître: «Filles -de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et -sur vos enfants», si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié -à mesurer les tortures des champs de bataille, les tourments de la mort -lente chez les enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre -propre vie de paix, à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries, -ni enseignées, ni secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour -apprendre comment elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus -terrible de ceux dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort; -ceux auxquels le berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots -qu'ils ne peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce -qu'ils ont jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi -dire avez pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix, -ceux-là vous les avez toujours avec vous! et non pas lui.»</p> - -<p>Cf. <i>la Bible d'Amiens</i> sur sainte Geneviève. Il y a des milliers -de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré dans aucun calendrier, -mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation. Dieu sait -pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui -ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les -tourments, mais devient une Tour du Troupeau (allusion à <i>Michée</i>, IV, -8) et toute sa vie lui construit un bercail.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>Saint Luc, X.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>Le lecteur trouvera, je pense, une certaine parenté entre -l'idée exprimée ici par Ruskin (depuis «Toutes les créatures -humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le chapitre III: -«Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé à une -fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa -nature» et, cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit -monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le -christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur -cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte -qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui -qu'un chrétien, etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de <i>la -Bible d'Amiens</i>, le Collège des Augures et l'institution des Vestales -sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette -idée soit par le lien que l'on voit si proche des précédentes, et -comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe -elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière -générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est -étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que -nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la -note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment -esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que, de -chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente -de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelle pour nous), -nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la continuité de -l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux mosaïques de -Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a probablement crue -vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura ramené Ruskin -étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et à l'histoire, -à concevoir pareillement le collège des Augures comme assimilable à -l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule comme équivalente -à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc.</p> - -<p>Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion -grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le -christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains») Ruskin -n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la -religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même -c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus. -Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas -proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système, -qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître -fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la -couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur -pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées -de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals, -incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité, -celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance -et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe -intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc.</p> - -<p>Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine -commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de -Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas -besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à -propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une -simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est -elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note -des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec, -cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>Genèse, XVIII, 23.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Psaumes, LXV, 13.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Saint Jean, <i>Révélation</i> XI, 15.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="JOHN_RUSKIN">JOHN RUSKIN</a></h4> - - -<p>Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le -monde<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête -divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient -allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude -où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il -plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la -tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le -voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la -lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une -postérité immortelle.</p> - -<p>Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de -l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie -ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les -créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire -d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte, -prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort, -elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure -auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la -maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis -<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau.</p> - -<p>Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>. Son catalogue semble -un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des -photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections -de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin, -l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la -beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois -sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts» une -définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie -politique, c'est seulement delà partie de l'œuvre de Ruskin qui -concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de -Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici.</p> - -<p><br /></p> - -<p>On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent -répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la -nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».</p> - -<p>Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit -que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les -plus hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la -<i>Construction de Carthage</i> de Turner, s'amusent à faire voguer des -petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme -moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur -future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à -être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art. -<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que -la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est -quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de -l'ordre le plus élevé.» «De même, ajoute Milsand<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a> qui cite ce -passage, en analysant une <i>Sainte Famille</i> de Tintoret, le trait -auquel Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un -commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait -symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de -l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une -composition du même Vénitien, une <i>Crucifixion</i>, Ruskin voit un -chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en -apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes -à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était -le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et -avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem, -qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et, -par là, de sa mort.»</p> - -<p>On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y -faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que -«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de -nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et -météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels -qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui -<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les -rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore -des différences plus particulières par suite des variétés -d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous -ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité -ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa -répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font -vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des -lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe -descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre -d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est -admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements -qu'il nous fournit sur les réalités<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>».</p> - -<p>Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la -place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher -de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint Pierre disant que -Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus -facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la -<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur -et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité -seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes. -Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère. -Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»</p> - -<p>Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la -science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée -comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un -Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie -n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa main -pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités qui -déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il -humiliait la science devant l'art.</p> - -<p>On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion -était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.</p> - -<p>Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce -qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des -considérations peut-être supérieures mais en tous cas étrangères à -l'esthétique. Le premier chapitre des <i>Sept lampes de l'architecture</i> -prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les plus précieux -et les plus durables, et fait dériver ce devoir du sacrifice de Jésus, -et des conditions permanentes du sacrifice agréable à Dieu, conditions -qu'on n a pas lieu de considérer comme modifiées, Dieu ne nous ayant -pas fait connaître expressément qu'elles l'aient été. Et dans les -<i>Peintres modernes</i>, pour trancher la question de savoir qui a raison -des partisans de la couleur et des adeptes du clair-obscur, voici un de -<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -ses arguments: «Regardez l'ensemble de la nature et comparez -généralement les arcs-en-ciel, les levers de soleil, les roses, les -violettes, les papillons, les oiseaux, les poissons rouges, les rubis, -les opales, les coraux, avec les alligators, les hippopotames, les -requins, les limaces, les ossements, les moisissures, le brouillard et -la masse des choses qui corrompent, qui piquent, qui détruisent, et -vous sentirez alors comme la question se pose entre les coloristes et -les clair-obscuristes, lesquels ont la nature et la vie de leur côté, -lesquels le péché et la mort.»</p> - -<p>Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu -qu'il était contradictoire.</p> - -<p>De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le -plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut -ainsi parler, le portrait le plus étudié et le mieux venu, le plus -frappant et le plus répandu<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>, c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa -vie qu'une religion: celle de la Beauté.</p> - -<p>Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de -la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que -le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante -était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contre-pied -du système de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit -<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse, -mais naturelle et comme inévitable.</p> - -<p>Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout -court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et -caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à -la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne -peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin, -qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop -porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et -d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne -pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre -dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la -contemplation voluptueuse des œuvres d'art.</p> - -<p>Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait -une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une -manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle -donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint -que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui, -de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous -aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant -en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous -donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin -fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti -par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la -présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement -<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de -fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de -laquelle, avec enthousiasme et comme obéissante à un commandement de -la conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie -éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à -déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles -leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par -une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent, -l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour -Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans -l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à -chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi -tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi -consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance -fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus -importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là -vous allez voir découler l'esthétique de Ruskin. D'abord vous -comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle -école d'architecture et de peinture aient pu être les dates -principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le -gothique lui apparut avec la même gravité, le même retour ému, la -même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut -révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates -importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art, -l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le -jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien -<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les -ombres dans la peinture de Rubens.</p> - -<p>Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour -Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une -partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de -l'artiste est de ne rien ajouter de son propre cru à ce message divin. -De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme les nuées qui se -traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que -d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent -pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques -erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la -fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce -qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence, -nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le -but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son -cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection -du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en -oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement -l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet -d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un -et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un -chef-d'œuvre de mimique, elles se sauraient vous toucher comme un signe -de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses, -c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a -admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes -maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté -<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une -chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa -destinée et le tracé de son histoire.</p> - -<p>Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la -réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit, -qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des -tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses -<i>Héros</i>, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre -Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses <i>Hommes représentatifs de -l'humanité</i> aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système, -c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas -différencier assez profondément les divers modes de traduction. -Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent -de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet -la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure -où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la -langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pêche -par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut -atteindre la réalité une des choses et rivaliser par là avec la -littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.</p> - -<p>Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement -à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être -transcrit, c'est que lui-même a éprouve ce qu'il y a de véritable -dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans -le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui -commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour -<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> -chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus -particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette -révélation, ce guide, ce fut la Bible.</p> - -<p>Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de -l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a -dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient -croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments, -des statues, des tableaux, il mêla des considérations religieuses qui -n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque -chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui -inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce -sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût -sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il -apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en -le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce -qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les -œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De -sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans -l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui, -négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le -confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa -ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité -esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte -étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel -esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune -importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement -du génie savent que sa force se mesure plus à la force le ses -<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de -satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de -Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses -préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui -quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner -correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses -plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de -sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa -vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien: -l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture, -la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion -désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en -chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses -livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les -connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage -ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans -ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche -qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les -reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la -cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale -qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les -<i>Sept Lampes de l'Architecture</i>, où la cathédrale de Rouen est citée -quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas -cité une fois. Dans <i>Val d'Arno</i>, il nous avoue que l'église qui lui a -donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes. Or, -<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> -ni dans <i>les Sept Lampes</i> ni dans <i>la Bible d'Amiens</i>, il n'est -question une seule fois de Saint-Urbain<a name="FNanchor_62_1" id="FNanchor_62_1"></a><a href="#Footnote_62_1" class="fnanchor">[62]</a>. Pour ce qui est de -l'absence de références à Amiens dans les <i>Sept Lampes</i>, vous pensez -peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est -rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare -longuement <i>la Vierge Dorée</i> d'Amiens avec les statues d'un art moins -habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le -porche occidental de Chartres. Or, dans <i>la Bible d'Amiens</i> où nous -pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens, -pas une seule fois, dans les pages où il parle de <i>la Vierge Dorée</i>, -il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse -infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain, -le retour à de certains exemples préférés, sinon même la -répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez -affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui -lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il -tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des -différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres -citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi -une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée -de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque -<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -livre est d'un homme nouveau qui a un savoir différent, pas la même -expérience, une autre vie.</p> - -<p>C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des -écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un -jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche -d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.</p> - -<p>Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même -âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui -avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de -l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de -l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs -le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si, -comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on -devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant -Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus -à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour -Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne -fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts.</p> - -<p>Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à -tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination -éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie? Nous -l'avons vu tout à l'heure dans <i>Pleasures of England</i> comparer à la -Charité d'Amiens celle de Giotto. Voyez-le, dans <i>Nature of Gothic</i>, -comparer la manière dont les flammes sont traitées dans le gothique -italien et dans le gothique français, dont le porche de Saint-Maclou de -<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -Rouen est pris comme exemple. Et, dans <i>les Sept Lampes de -l'Architecture</i>, à propos de ce même porche, voyez encore se jouer sur -ses pierres grises comme un peu des couleurs de l'Italie.</p> - -<p>«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen, -représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée -avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais -mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de -Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux -d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans -son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non -moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte, -même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se -balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège -du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont -emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le -sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du -tympan et <i>dans les niches</i> de la voûte; pendant que les flammes qui -les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des -anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de -leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées -comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé -habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes -pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»</p> - -<p>Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays -n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les -symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de -<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span> -certaines idées religieuses devaient le frapper<a name="FNanchor_63_1" id="FNanchor_63_1"></a><a href="#Footnote_63_1" class="fnanchor">[63]</a>. M. Ary Renan a -remarqué avec profondeur ce qu'il y a déjà du Christ dans le -Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art -chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme, a comparé dans un -sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au lion de -Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince Noir, -les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes. Il -n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on peut -dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation des -Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art l'expression -des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était appliquée à -l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans l'adoration des -symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux d'ailleurs pour des -esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé qu'ils pouvaient -passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés par les diversités -de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition systématique de -l'expression des émotions violentes en art, le principe que M. Ary -Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où le trouver mieux -défini que dans les pages des «Rapports de Michel-Ange et du -<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span> -Tintoret<a name="FNanchor_64_1" id="FNanchor_64_1"></a><a href="#Footnote_64_1" class="fnanchor">[64]</a>»? Quant à l'adoration un peu exclusive des symboles, -l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y devait-elle pas -fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art, c'était lame d'un -temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces symboles du portail de -Chartres aux fresques de Pise devait nécessairement le toucher comme -<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -une preuve de l'originalité typique de l'esprit qui animait alors les -artistes, et leurs différences comme un témoignage de sa variété. -Chez tout autre, les sensations esthétiques eussent risqué d'être -refroidies par le raisonnement. Mais tout chez lui était amour et -<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait mieux appelée -iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art fait place à -quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les procédés de -la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition d'un nouvel -attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de changements -moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais de la -<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> -civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition d'une -nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature n'est -pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et nous ne -tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un ancien -monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu. -<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p> - -<p>Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de -vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un -même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux, -à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une -même espèce de papillons sous différents deux. Mais jamais cependant -ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples -abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la -couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous -dit-il, <i>avant que le soleil ait quitté les tours</i>, fut toujours pour -moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à -la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de -ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur -qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins -les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième -gravure de <i>Our Father have told us</i>, et qui est intitulée: <i>Amiens, -le jour des Trépassés</i>. Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de -Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin a consacrées, il passait -son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété -par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces -villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de -dessinateurs, de graveurs, qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous -montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables -aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de -préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales. -Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de -Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de -<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> -nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint -Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens -comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes -gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée -anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement -arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure <i>Amiens, le jour -des Trépassés</i>, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la -perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie, -la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait -nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a -citées dans <i>Eagles Nest</i> et qu'a traduites M. de La Sizeranne: -«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de -bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à -dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux -de distance, vus à contre-jour. Ayant montré ce dessin à un officier -de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très -compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de -sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont -Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le -soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les -sabords.—Bien, dit l'officier toujours indigné, mais vous savez qu'il -y a là des sabords?—Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon -affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»</p> - -<p>Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous -aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous -<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse -d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous -rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez, -par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une -des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de -la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage, -composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que -relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les -changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt -années écoulées depuis le séjour qu'y fit Ruskin, et, comme il l'a -dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les <i>embellissements</i> -survenus, depuis que j'ai composé et médité là<a name="FNanchor_65_1" id="FNanchor_65_1"></a><a href="#Footnote_65_1" class="fnanchor">[65]</a>».</p> - -<p>Mais du moins cette gravure de <i>la Bible d'Amiens</i> aura associé -dans votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre -vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que -vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que -j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des -cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun -de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du -pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé. Non -seulement le premier chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i> s'appelle: <i>Au -bord des courants d'eau vive</i>, mais le livre que Ruskin projetait -d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: <i>les -Sources de l'Eure</i>. Ce n'était donc point seulement dans ses dessins -<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la -grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites -français<a name="FNanchor_66_1" id="FNanchor_66_1"></a><a href="#Footnote_66_1" class="fnanchor">[66]</a>. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous -le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition -ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme -autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de -traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous -tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins -aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la -protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles, -ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore -dans notre esprit.</p> - -<p>Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la -vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme -et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous -laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre: -son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles -choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure, -joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art -décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En -voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des -âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver -<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: <i>Our Father have told -us</i> (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres, -dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était -l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois -premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le -sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême. -Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la -Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte -d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la -statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de -ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu -dire comme à la fin de <i>Val d'Arno</i>:</p> - -<p>«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine -celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et -qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec -justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?» -vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par -une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des -multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement, -comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la -naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa -résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a -été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs -anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier -leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»</p> - -<p>Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance -<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre, -joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous -en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très -caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques -centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au -portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.</p> - -<p>«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est -appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée -au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître -terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures; -mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice -de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de -trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble -vitalité dans l'art de l'époque.</p> - -<p>«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il -doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie, -et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent -être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et -ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout; -peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre -objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même -inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en -dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre -cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens -qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont -<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span> -elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle -gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de -sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les -quelques moments brillants; et, puisque notre vie—à mettre les choses -au mieux—ne doit être qu'une vapeur qui apparaît, un temps, puis -s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la -hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s amasse autour -du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»</p> - -<p>J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus -pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen -comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en -mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre -créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait, -sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant -pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de -l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient -au soleil, plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces -suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un -ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son -front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un -ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de -pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui, -recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et -séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux -balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique -respirer le soleil ou ombre matinale, je compris qu'il serait impossible -<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span> -de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques -centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment -reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à -coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, Mme L. Yeatmen, me dit: -«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas, -et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée, -et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève -la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître. -L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers -d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui -était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des -autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui -il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas -d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime -pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra -pas tous les atteindre alors que nous paraissions en manquer, cet homme -est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée -paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie, -toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez, -c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de -là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de -l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est -rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure, -réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur -forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et -<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour -lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe! -comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne -s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et, -n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant -l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle -correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle, -insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a -parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité, -contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les -autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le -nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous -tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être -touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par -la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste -demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a -été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai -été touché en la retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a -vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin.</p> - -<p>En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de -gravures qui illustrent son livre<a name="FNanchor_67_1" id="FNanchor_67_1"></a><a href="#Footnote_67_1" class="fnanchor">[67]</a>, lui en a consacré une parce -qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et -agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la -nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un -<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> -état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent -aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce -qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne -meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a -raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où -le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur; -mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de -cette fantaisie au delà de la poussière du crâne. À l'appel de -l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous -le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous -voyons la plus petite figure qui encadre un minuscule quatre-feuilles -ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui -semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit -monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de -pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour -retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais -ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous -oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien forte. -Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que -je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante, -quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression -qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour -continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te -remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût -te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne -<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu -n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce -que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de -résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours -peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec -tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui -est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée qui à -son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là, -inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où -tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni -les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage -les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le -regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les -vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où -l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la -poussière et qui sont encore de la pensée.</p> - -<p>Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus -de joie que ne leur en dispense le soleil quand il ajoute son sourire -fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien entendre, -s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de l'univers -physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser la hauteur -du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes beautés -littéraires correspondent à quelque chose, et c'est peut-être -l'enthousiasme en art qui est le critérium de la vérité. À supposer -que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans l'exacte -appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son jugement -<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre jugée et -correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle, n'est pas -moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que <i>le Beau Dieu</i> -d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été atteint -jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive -éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en -lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce -même <i>Dieu</i> d'Amiens un «bellâtre à figure ovine», c'est ce que -nous ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. Que <i>le -Beau Dieu</i> d'Amiens soit ou non ce qu'a cru Ruskin est sans importance -pour nous. Comme Buffon a dit que «toutes les beautés intellectuelles -qui s'y trouvent (dans un beau style), tous les rapports dont il est -composé, sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus -précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du -sujet», les vérités dont se compose la beauté des pages de <i>la -Bible</i> sur <i>le Beau Dieu</i> d'Amiens ont une valeur indépendante de -la beauté de cette statue, et Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en -avait parlé avec dédain, car l'enthousiasme seul pouvait lui donner la -puissance de les découvrir.</p> - -<p>Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et -sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se -glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce -qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous -cas nous ne pouvons chercher ici. Quoi qu'il en soit, il aura été un -de ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur -naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la -connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des -<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées -portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie, -l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer, -comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on -peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces -yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne -sont pas encore nées verront la nature.»</p> - -<p>«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se -glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que -je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux -définie que Ruskin dans une page de <i>Lectures on Art</i>: «Ç'a été, je -crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux -apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le -rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens -comme chez les chrétiens—qu'il s'agisse du mirage des mots, des -couleurs ou des belles formes,—doit vraiment, dans le sens profond du -mot, s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le -meilleur de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image -que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à l'appel -présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce -moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre<a name="FNanchor_68_1" id="FNanchor_68_1"></a><a href="#Footnote_68_1" class="fnanchor">[68]</a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p> - -<p>Or, il semble bien qu'à la base de l'œuvre de Ruskin, à la racine -de son talent, on trouve précisément, cette idolâtrie. Sans doute -il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,—même pour -l'embellir,—immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité -intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous -les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre -l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le -devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples -dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï, -d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où -la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de -l'esthétique—sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement -que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez -connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les -premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des -Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres -philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son -père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme -plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait -triomphé) et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité -se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines -pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes, -secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité -reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la -mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle -en fait, et joue en quelque sorte incessamment le sort de notre vie -<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -spirituelle et morale. Dans ces régions-là, j'ai l'impression que le -péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au -moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même, -non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les -doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des -doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur -beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles, mais -comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature -des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante -compromission de la conscience que des doctrines immorales sincèrement -professées auraient peut-être été moins dangereuses pour -l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation -n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence -esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon -constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait, -de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des -mots employés—et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait -ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus -en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et -qu'était évidemment pour Ruskin lui-même une page de Ruskin, je vais -citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est -pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est en -<i>théorie</i> (c'est-à-dire en apparence le fond des idées était toujours -dans un écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au -sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le -sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un -<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions -perpétuelles. Il s'agit des <i>Causes de la décadence de Venise</i><a name="FNanchor_69_1" id="FNanchor_69_1"></a><a href="#Footnote_69_1" class="fnanchor">[69]</a>.</p> - -<p>«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux -et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force -transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un -message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et -un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte -des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de -Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour -de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint -irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais -cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude -et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à -peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient -avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le -Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres -villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux -éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et -des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la -poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des -conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais -à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés -<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -de Venise, commis dans son palais ou sur sa piazza, furent accomplis en -présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le -livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques -pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles -ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand, -dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte, -et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la -terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il -était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres -de sa loi.</p> - -<p>«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur -chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été -prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les -siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme -blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de -Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en -jugement<a name="FNanchor_70_1" id="FNanchor_70_1"></a><a href="#Footnote_70_1" class="fnanchor">[70]</a>».</p> - -<p><br /></p> - -<p>Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il -n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus -inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce -qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu -d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à -côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et -<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -parce que dans les églises byzantines le texte biblique, au lieu -d'être simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord -est accompagné, sur les mosaïques, de lettres qui forment une citation -de l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce -passage des <i>Stones of Venice</i> est d'une grande beauté, bien qu'il -soit assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle -nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque -scrupule à nous y laisser aller.</p> - -<p>Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à -proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir -esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une -vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir -esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce -qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse, -pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même -église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau -Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et -d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois -dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les -mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière -et d'un or interne, terrestre et ancien, auquel le soleil vénitien, qui -enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui; -l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges -qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et -n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les -belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir -<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes -apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de -même la beauté des images de Ruskin était avivée et corrompue par -l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste -sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et -d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester -aussi pur. Et peut-être cette page des <i>Stones of Venice</i> était-elle -belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que -j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait -aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à -côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en -était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc -qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté -artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir. -Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il -égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à -l'artiste cette beauté méprisée ou ignorée même de ceux qui se -proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par -surcroît.</p> - -<p>Dans la dernière page de <i>la Bible d'Amiens</i><a name="FNanchor_71_1" id="FNanchor_71_1"></a><a href="#Footnote_71_1" class="fnanchor">[71]</a>, le «si vous voulez -vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un exemple du -même genre. Quand, encore dans <i>la Bible d'Amiens</i>, Ruskin termine le -morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de Moïse et -l'Hôtesse du Christ», passe encore pour l'éducatrice de Moïse: pour -éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir été: -<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -«<i>l'hôtesse</i>» du Christ s'il ajoute de la beauté à la phrase, -peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une appréciation -motivée des qualités du génie égyptien?</p> - -<p>C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu -lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles -limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je -fais, en quelque sorte <i>dans l'absolu</i>, cette réserve générale moins -sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la -qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus -grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de -saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à -cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain, -plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une -fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette -«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin -attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont -j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface, -voir plus haut page 100) et aussi cet abus des mots «irrévérent», -«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de -résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir» -(<i>Bible d'Amiens</i>, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de -choix, c'est un esprit insolent» (<i>Modern Pointers</i>), «l'abside -pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent» -(<i>Bible d'Amiens</i>), etc., etc.,—et l'état d'esprit qu'ils -révèlent. Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir -qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble -<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir -d'elle<a name="FNanchor_72_1" id="FNanchor_72_1"></a><a href="#Footnote_72_1" class="fnanchor">[72]</a> quand je disais: «Sous quelles formes touchantes et -tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa -sincérité intellectuelle, c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais -j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par -idolâtrie si je continuais à m'abriter derrière cette formule -essentiellement ruskinienne<a name="FNanchor_73_1" id="FNanchor_73_1"></a><a href="#Footnote_73_1" class="fnanchor">[73]</a> de respect. Ce n'est pas que je -méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de -l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à -lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance. -Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas -accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait -même aux Écritures Saintes. «Il n y a pas de forme de langage humain -où l'erreur n'ait pu se glisser» (<i>Bible d'Amiens</i>, III, 49). Mais -l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un -mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus -certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun -malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains -les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin -qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres, -<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus -facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus -besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle -affligé—délicieusement—d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois -entendu trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de -son agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends -ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration -dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit sur -<i>la Mort</i> dans <i>le Jeune homme et la Mort</i>, de Gustave Moreau, ou -dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que -portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la -première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la -robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir, il -s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais -parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et -qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre -vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par -des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même -qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet -qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un -respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse -les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier -qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre -pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde.</p> - -<p>Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable -<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -causeur—et l'auditeur qui se laisse faire—ne pèchent pas -également par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur -elle les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à -une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été -habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous -renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement -que pour lui faire un compliment esthétique, préférer une personne -parce qu'elle s'appellera Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?</p> - -<p>La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac -parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous -fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et -quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit -qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dépouillé de sa -signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à -s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là -proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des -artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. <i>Félix -culpa</i>! est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour -eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent -pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme -particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part -de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier, -pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et -les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de -leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à -<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu -littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne -sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret», -dirait Ruskin, ou dans tel dessin de Léonard, dirait notre contemporain -(qui nous a révélé entre tant d'autres choses, dont chacun parle -maintenant et que personne n'avait regardées avant lui—les dessins de -l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai toujours d'un culte -exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose qu'à la joie qu'elle -nous donnent, un culte au nom de qui, par un retour égoïste sur -nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et prendrions soin de les -honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art où elles sont -figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau parce que -l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que je ne -connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester sincère -et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des choses qui -y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images de -l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la -respirer. Je me suis permis cette courte incursion—qui n'a rien d'une -offensive—sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il -me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin -apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et -d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas -notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de -penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit, -arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour -faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue -<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span> -pour lui cette partie fragile. Or, non seulement «un partage avec -Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai -jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de -lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la -discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on -est admis auprès de Ruskin, fût-ce dans l'attitude du donateur; et -pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on -n'est pas à la peine, mais à l'honneur.</p> - -<p>Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un -peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il -me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace, -pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à -Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer -ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux sur leurs défauts, -comme il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes -ont quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait -la connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un -but étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime -pour elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait -seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin -se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du -bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux -premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je -m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec -moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée -<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'il avait touché, en un -mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers -s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales -gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui -n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a -jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas -comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue tout entière -dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe -d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de -Ruskin et dont elle est inséparable n'est pas immatériel, il est -répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le -chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la -National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse. -Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est -réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre, -mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre -sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être -moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage -l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines -parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle -nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons les comprendre, à -les aimer.</p> - -<p><br /></p> - -<p>Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux -un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle -importance aux choses qu'il m'avait fait aimer, qu'elles me semblaient -chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à -<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span> -la lettre et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés; je -partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, toucher, -voir incarnées, en des palais défaillants mais encore debout et roses, -les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen âge. Quelle -importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de quelqu'un qui -bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, aussi -localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que Venise -et comment les théories d'architecture domestique que j'y pouvais -étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles être de -ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre, et la -font presque aimer<a name="FNanchor_74_1" id="FNanchor_74_1"></a><a href="#Footnote_74_1" class="fnanchor">[74]</a>»? C'est le pouvoir du génie de nous faire aimer -une beauté, que nous sentons plus réelle que nous, dans ces choses qui -aux yeux des autres sont aussi particulières et aussi périssables que -nous-mêmes.</p> - -<p>Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète, -n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un -certain sens, et qu'elles que puissent être, même sur ce terrain de la -poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous -dépoétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le -tapis des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus -que «son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités -psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique -de la nature<a name="FNanchor_75_1" id="FNanchor_75_1"></a><a href="#Footnote_75_1" class="fnanchor">[75]</a>, parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes -<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes, -mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit -difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à -chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le -désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser -guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de -juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que -sent Ruskin: sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une -erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté -ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de -comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique -jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce -où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres, -sont accrues. Aussi cette servitude volontaire est-elle, le commencement -de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière d'arriver à prendre -conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer de recréer en soi -<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span> -ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond c'est notre pensée -elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour. Nous sommes libres -dans la vie, mais en ayant des buts: il y a longtemps qu'on a percé à -jour le sophisme de la liberté d'indifférence. C'est à un sophisme -tout aussi naïf qu'obéissent sans le savoir les écrivains qui font à -tout moment le vide dans leur esprit, croyant le débarrasser de toute -influence extérieure, pour être bien sûrs de rester personnels. En -réalité les seuls cas où nous disposons vraiment de toute notre -puissance d'esprit sont ceux où nous ne croyons pas faire œuvre -d'indépendance, où nous ne choisissons pas arbitrairement le but de -notre effort. Le sujet du romancier, la vision du poète, la vérité du -philosophe s'imposent à eux d'une façon presque nécessaire, -extérieure pour ainsi dire à leur pensée. Et c'est en soumettant son -esprit à rendre cette vision, à approcher de cette vérité que -l'artiste devient vraiment lui-même.</p> - -<p>Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde -ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la -mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du -passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines -périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les -heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous -est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous -sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état -où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous -nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies. -Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage -<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on -sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous -voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection -dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous -avons gardée de ces choses,—la mémoire des faits qui nous dit: «tu -étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la -réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans le -souvenir,—nous voulons du moins le décrire et en constituer la -science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons -ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits -de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou -de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et -là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à -restaurer un tombeau. -<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au -musée Moreau.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>A Sheffield.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été -un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force déjà pensée. -Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet -et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en -somme annoncée.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>Dans <i>The Stones of Venice</i> et il y revient dans <i>Val d'Arno</i>, -dans <i>la Bible d'Amiens</i>, etc., Ruskin considère les pierres brutes -comme étant déjà une œuvre d'art que l'architecte ne doit pas -mutiler: «En elles est déjà écrite une histoire et dans leurs veines -et leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les -légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques -du royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu, -de ses infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses -consolidations depuis le commencement des temps.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré -jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de -M. de la Sizeranne, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses -terres, ce ne sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper -son droit qui n'est pas que celui du premier occupant. Au moment -d'entrer dans ce sujet que le monument magnifique qu'il a élevé -à Ruskin domine de toute part je lui devais ainsi rendre hommage -et payer tribut.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_62_1" id="Footnote_62_1"></a><a href="#FNanchor_62_1"><span class="label">[62]</span></a>Pour être plus exact, il est question une fois de saint Urbain -dans les <i>Sept Lampes</i>, et d'Amiens une fois aussi (mais seulement -dans la préface de la 2<sup>e</sup> édition), alors qu'il y est question -d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, de Caen, -de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux, -de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de -la France.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_63_1" id="Footnote_63_1"></a><a href="#FNanchor_63_1"><span class="label">[63]</span></a>Dans <i>Saint-Marks Rest</i>, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un -art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo -(Cf. les pages de <i>la Bible d'Amiens</i>, où il fait descendre de Dédale, -«le premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique -de la vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien -labyrinthe d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc -il reconnaît dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une -canéphore, dans une coupole d'or un vase grec, etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_64_1" id="Footnote_64_1"></a><a href="#FNanchor_64_1"><span class="label">[64]</span></a>De même dans <i>Val d'Arno</i>, le lion de saint Marc descend -en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle -qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Camarina (<i>Val d'Arno</i>, I, -§ 16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même -ouvrage (<i>Val d'Arno</i>, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme -la bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que -le grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».</p> - -<p>Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au lion. -de Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute -la pensée de la fin de ce chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i>, «qu'il -y a un art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (<i>Val d'Arno</i>) -qu'on opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc -est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les -plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments -les plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude -des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour -le faire bien comprendre, de citer un passage de <i>Saint Marks -Rest</i>, qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin -où ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre cette -disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir -compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une -beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance -d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette -disposition d'esprit, à notre avis tout esthétique au moins -logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se -soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la -critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même -quand Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque -(<i>Val d'Arno</i>, chap. <i>Franchise</i>), quand il déclare dans <i>la -Bible d'Amiens</i> que «le christianisme n'a pas apporté un grand -changement dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains», quand il -parle comme nous l'avons vu à la page précédente de la religion -d'Horace, il ne fait que tirer des conclusions théoriques du plaisir -esthétique qu'il avait éprouvé à retrouver dans une Hérodiade -une canéphore, dans un séraphin une harpie, dans une coupole -byzantine un vase grec. Voici le passage de <i>Saint Marks Rest</i>: -«Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais de -tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin. -Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge -Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de -Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans -la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec, -aussi certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche -d'Erechtée».</p> - -<p>Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus -de la porte est le festin d'Hérode, La fille d'Hérodias danse -avec la tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête; -c'est simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque -d'un vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons -maintenant dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre -pour mes vieux yeux, à peine déchiffrable pour les vôtres, s'ils -sont jeunes et brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine -de tous les fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio; -lui-même est un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le -Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait derrière l'autel porte -écrit sur sa poitrine: «Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la -largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses -membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes d'oiseaux -qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un tourbillon -d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio ne -sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de -même le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la -pensée contenue dans cette étroite coupole.</p> - -<p>Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIII<sup>e</sup> siècle. Et -pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la -pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et -d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Sirène, et la jeune -fille dansant, quoique princesse du XIII<sup>e</sup> siècle à manches -d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau -d'une fontaine d'Arcadie. Cf. quand Ruskin dit: «Je suis seul, à ce que je -crois, à penser encore avec Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit -assez fin pour être frappée des traits caractéristiques de la -physionomie d'un écrivain, et ne s'en tenant pas au sujet de Ruskin à -tout ce qu'on a pu lui dire, que c'était un prophète, un voyant, un -protestant et autres choses qui n'ont pas grand sens, sentira que de -tels traits, bien que certainement secondaires, sont cependant très -«ruskiniens». Ruskin vit dans une espèce de société fraternelle -avec tous les grands esprits de tous les temps, et comme il ne -s'intéresse à eux que dans la mesure où ils peuvent répondre à des -questions éternelles, il n'y a pas pour lui d'anciens et de modernes et -il peut parler d'Hérodote comme il ferait d'un contemporain. Comme les -anciens n'ont de prix pour lui que dans la mesure où ils sont -«actuels», peuvent servir d'illustration à nos méditations -quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais aussi toutes -leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul n'étant plus -considérées comme relatives à une époque, ont une plus grande -importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique -qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la -façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, Ruskin déduit -qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà à onze ans, -apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y apprit «avec -certitude, ce qui me fut très utile dans mes études ultérieures sur -l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles, et les -roses tout aussi tendrement que moi» (<i>Præterita</i>, § 81). -Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur. Mais sans même -nous arrêter aux différences qui sont profondes, notons d'abord, pour bien -insister sur les traits particuliers de la physionomie de Ruskin, -que la science et l'art n'étant pas distincts à ses yeux (Voir -l'<i>Introduction</i>, p. 51-57), il parle des anciens comme savants avec -la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le -CIV<sup>e</sup> psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire -naturelle, se range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à -l'opinion d'un savant contemporain) dans une question d'histoire -religieuse, admire une peinture de Carpaccio comme une contribution -importante à l'histoire descriptive des perroquets (<i>St-Marks Rest: The -Shrine of the Slaves</i>). Évidemment nous rejoindrons vite ici l'idée de -l'art sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et -des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et -Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce -moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa bibliothèque, -ne faisant pas de différence entre la science et l'art, par conséquent -pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie comme une œuvre -d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais explicitement -exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement et seule a pu rendre -possible toutes les autres) et demandant à une ode antique ou à un -bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire naturelle ou de -philosophie critique, persuadé que tous les hommes sages de tous les -temps et de tous les pays sont plus utiles à consulter que les fous, -fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette inclination est -réprimée par un sens critique si juste que nous pouvons entièrement -nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour le plaisir de faire de -petites plaisanteries sur «l'entomologie du XIII<sup>e</sup> siècle», etc., -etc.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_65_1" id="Footnote_65_1"></a><a href="#FNanchor_65_1"><span class="label">[65]</span></a><i>Præterita</i>, I, ch. II.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_66_1" id="Footnote_66_1"></a><a href="#FNanchor_66_1"><span class="label">[66]</span></a>Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de -France vus par des yeux anglais: les rivières de France de -Turner; le <i>Versailles</i>, de Bonnington; l'<i>Auxerre</i> ou le -<i>Valenciennes</i>, le <i>Vézelay</i> ou l'<i>Amiens</i>, de Walter Pater; -le <i>Fontainebleau</i>, de Stevenson et tant d'autres!</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_67_1" id="Footnote_67_1"></a><a href="#FNanchor_67_1"><span class="label">[67]</span></a><i>The Seven Lamps of the Architecture.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_68_1" id="Footnote_68_1"></a><a href="#FNanchor_68_1"><span class="label">[68]</span></a>Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à -l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément, -que là où elle est placée dans <i>Lectures on Art</i>. J'ai, du reste -donné plus loin, dans une note, le début du développement.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_69_1" id="Footnote_69_1"></a><a href="#FNanchor_69_1"><span class="label">[69]</span></a>Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de -son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin? -N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile -Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et -Barrès, entre Goethe et Chateaubriand?</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_70_1" id="Footnote_70_1"></a><a href="#FNanchor_70_1"><span class="label">[70]</span></a><i>Stones of Venice</i>, I, IV, § 71.—Ce verset est tiré de -l'<i>Ecclésiastique</i>, XII, 9.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_71_1" id="Footnote_71_1"></a><a href="#FNanchor_71_1"><span class="label">[71]</span></a>Chapitre III, § 27.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_72_1" id="Footnote_72_1"></a><a href="#FNanchor_72_1"><span class="label">[72]</span></a>Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce -défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle -soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier -mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible -que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la -pensée en subit.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_73_1" id="Footnote_73_1"></a><a href="#FNanchor_73_1"><span class="label">[73]</span></a>Au cours de <i>la Bible d'Amiens</i>, le lecteur rencontrera -souvent des formules analogues.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_74_1" id="Footnote_74_1"></a><a href="#FNanchor_74_1"><span class="label">[74]</span></a>Renan.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_75_1" id="Footnote_75_1"></a><a href="#FNanchor_75_1"><span class="label">[75]</span></a>Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de -cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de -vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre -fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je -venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la <i>Revue des Deux -Mondes</i> les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On -verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrès à -Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Enfants, regardez bien tontes les plaines rondes;</span><br /> -<span class="i0">La capucine avec ses abeilles autour;</span><br /> -<span class="i0">Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;</span><br /> -<span class="i0">Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.</span><br /> -<span class="i0">Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;</span><br /> -<span class="i0">On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;</span><br /> -<span class="i0">On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</span><br /> -<span class="i0">Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.</span> -</div></div></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="LA_MORT">LA MORT DES CATHÉDRALES</a><a name="FNanchor_76_1" id="FNanchor_76_1"></a><a href="#Footnote_76_1" class="fnanchor">[76]</a></h4> - - -<p>Supposons pour un instant le catholicisme éteint depuis des siècles, -les traditions de son culte perdues. Seules, monuments devenus -inintelligibles, d'une croyance oubliée, subsistent les cathédrales, -désaffectées et muettes. Un jour, des savants arrivent à reconstituer -les cérémonies qu'on y célébrait autrefois, pour lesquelles ces -cathédrales avaient été construites et sans lesquelles on n'y -trouvait plus qu'une lettre morte; lors des artistes, séduits par le -rêve de rendre momentanément la vie a ces grands vaisseaux qui -s'étaient tus, veulent en refaire pour une heure le théâtre du drame -mystérieux qui s'y déroulait, au milieu des chants et des parfums, -entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les -félibres ont réalisé pour le théâtre d'Orange et les tragédies -<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -antiques. Certes le gouvernement ne manquerait pas de subventionner une -telle tentative. Ce qu'il a fait pour des ruines romaines, il n'y -faillirait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui -sont la plus haute et la plus originale expression du génie de la -France.</p> - -<p>Ainsi donc voici des savants qui ont su retrouver la signification -perdue des cathédrales: les sculptures et les vitraux reprennent leurs -sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame -sacré s'y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement -subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations -du théâtre d'Orange, de l'Opéra-Comique et de l'Opéra, cette -résurrection des cérémonies catholiques, d'un tel intérêt -historique, social, plastique, musical et de la beauté desquelles seul -Wagner s'est approché, en l'imitant, dans <i>Parsifal</i>.</p> - -<p>Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens, -Chartres, Bourges, Laon, Reims, Beauvais, Rouen, Paris), et une fois par -an ils ressentent l'émotion qu'ils allaient autrefois chercher à -Bayreuth et à Orange: goûter l'œuvre d'art dans le cadre même qui a -été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne -peuvent être que des curieux, des dilettanti; quoi qu'ils fassent, en -eux n'habite pas l'âme d'autrefois. Les artistes qui sont venus -exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres, -peuvent être instruits, s'être pénétrés de l'esprit des textes. -Mais, malgré tout, on ne peut s'empêcher de penser combien ces fêtes -devaient être plus belles au temps où c'étaient des prêtres qui -célébraient les offices, non pour donner aux lettrés une idée de ces -<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span> -cérémonies, mais parce qu'ils avaient en leur vertu la même foi que -les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche, -ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l'abside. Combien -l'œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout -un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand -tintait la sonnette de l'élévation, non pas comme dans ces -représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais -parce qu'eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient.</p> - -<p>Voilà ce qu'on se dirait si la religion catholique était morte. Or, -elle existe et pour nom imaginer ce qu'était vivante, et dans le plein -exercice de ses fonctions, une cathédrale du XIII<sup>e</sup> siècle, nous -n'avons pas besoin de faire d'elle le cadre de reconstitutions, de -rétrospectives exactes peut-être, mais glacées. Nous n'avons qu'à -entrer à n'importe quelle heure, pendant que se célèbre un office. La -mimique, la psalmodie et le chant ne sont pas confiés ici à des -artistes. Ce sont les ministres mêmes du culte qui officient, dans un -sentiment non d'esthétique, mais de foi, d'autant plus esthétiquement. -Les figurants ne pourraient être souhaités plus vivants et plus -sincères, puisque c'est le peuple qui prend la peine de figurer pour -nous, sans s'en douter. On peut dire que grâce à la persistance dans -l'Église catholique, des mêmes rites et, d'autre part, de la croyance -catholique dans le cœur des Français, les cathédrales ne sont pas -seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui -vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le -but pour lequel ils furent construits.</p> - -<p>Or, la rupture du gouvernement français avec Rome semble rendre -<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -prochaine la mise en discussion et probable l'adoption d'un projet de -loi, aux termes duquel, au bout de cinq ans, les églises pourront -être, et seront souvent désaffectées; le gouvernement non seulement -ne subventionnera plus la célébration des cérémonies rituelles dans -les églises, mais pourra les transformer en tout ce qui lui plaira: -musée, salle de conférence ou casino.</p> - -<p>Quand le sacrifice de la chair et du sang du Christ ne sera plus -célébré dans les églises, il n'y aura plus de vie en elles. La -liturgie catholique ne fait qu'un avec l'architecture et la sculpture de -nos cathédrales, car les unes comme l'autre dérivent d'un même -symbolisme. On a vu dans la précédente étude qu'il n'y a guère dans -les cathédrales de sculpture, si secondaire qu'elle paraisse, qui n'ait -sa valeur symbolique.</p> - -<p>Or, il en est de même des cérémonies du culte.</p> - -<p>Dans un livre admirable <i>L'art religieux au XIII<sup>e</sup> -siècle</i>, M. Émile Mâle analyse ainsi, d'après le <i>Rational des divins -Offices</i>, de Guillaume Durand, la première partie de la fête du samedi -saint:</p> - -<p>«Dès le matin, on commence par éteindre dans l'église toutes les -lampes, pour marquer que l'ancienne Loi, qui éclairait le monde, est -désormais abrogée.</p> - -<p>«Puis, le célébrant bénit le feu nouveau, figure de la Loi nouvelle. -Il la fait jaillir du silex, pour rappeler que Jésus-Christ est, comme -le dit saint Paul, la pierre angulaire du monde. Alors, l'évêque et le -diacre se dirigent vers le chœur et s'arrêtent devant le cierge -pascal.»</p> - -<p>Ce cierge, nous apprend Guillaume Durand, est un triple symbole. -Éteint, il symbolise à la fois la colonne obscure qui guidait les -<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span> -Hébreux pendant le jour, l'ancienne Loi et le corps de Jésus-Christ. -Allumé, il signifie la colonne de lumière qu'Israël voyait pendant la -nuit, la Loi nouvelle et le corps glorieux de Jésus-Christ ressuscité. -Le diacre fait allusion à ce triple symbolisme en récitant, devant le -cierge, la formule de l'Exultet.</p> - -<p>Mais il insiste surtout sur la ressemblance du cierge et du corps de -Jésus-Christ. Il rappelle que la cire immaculée a été produite par -l'abeille, à la fois chaste et féconde comme la Vierge qui a mis au -monde le Sauveur. Pour rendre sensible aux yeux la similitude de la cire -et du corps divin, il enfonce dans le cierge cinq grains d'encens qui -rappellent à la fois les cinq plaies de Jésus-Christ et les parfums -achetés par les Saintes femmes pour l'embaumer. Enfin, il allume le -cierge avec le feu nouveau, et, dans toute l'église, on rallume les -lampes, pour représenter la diffusion de la nouvelle Loi dans le monde.</p> - -<p>Mais ceci, dira-t-on, n'est qu'une fête exceptionnelle. Voici -l'interprétation d'une cérémonie quotidienne, la messe, qui, vous -allez le voir, n'est pas moins symbolique.</p> - -<p>«Le chant grave et triste de l'Introït ouvre la cérémonie; il -affirme l'attente des patriarches et des prophètes. Le chœur des -clercs est le chœur même des saints de l'ancienne Loi, qui soupirent -après la venue du Messie, qu'ils ne doivent point voir. L'évêque -entre alors et il apparaît comme la vivante image de Jésus-Christ. Son -arrivée symbolise l'avènement du Sauveur, attendu par les nations. -Dans les grandes fêtes, on porte devant lui sept Flambeaux pour -rappeler que, suivant la parole du prophète, les sept dons du -<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -Saint-Esprit se reposent sur la tête du Fils de Dieu. Il s'avance sous -un dais triomphal dont les quatre porteurs peuvent se comparer aux -quatre évangélistes. Deux acolytes marchent à sa droite et à sa -gauche et figurent Moïse et Hélie, qui se montrèrent sur le Thabor -aux côtés de Jésus-Christ. Ils nous enseignent que Jésus avait pour -lui l'autorité de la Loi et l'autorité des prophètes.</p> - -<p>L'évêque s'assied sur son trône et reste silencieux. Il ne semble -prendre aucune part à la première partie de la cérémonie. Son -attitude contient un enseignement: il nous rappelle par son silence que -les premières années de la vie de Jésus-Christ s'écoulèrent dans -l'obscurité et dans le recueillement. Le sous-diacre, cependant, s'est -dirigé vers le pupitre, et, tourné vers la droite, il lit l'épître -à haute voix. Nous entrevoyons ici le premier acte du drame de la -Rédemption.</p> - -<p>La lecture de l'épître, c'est la prédication de saint Jean-Baptiste -dans le désert. Il parle avant que le Sauveur ait commencé à faire -entendre sa voix, mais il ne parle qu'aux Juifs. Aussi le sous-diacre, -image du précurseur, se tourne-t-il vers le nord, qui est le côté de -l'ancienne Loi. Quand la lecture est terminée, il s'incline devant -l'évêque, comme le précurseur s'humilia devant Jésus-Christ.</p> - -<p>Le chant du Graduel qui suit la lecture de l'épître, se rapporte -encore à la mission de saint Jean-Baptiste, il symbolise les -exhortations à la pénitence qu'il adresse aux Juifs, à la veille des -temps nouveaux.</p> - -<p>Enfin, le célébrant lit l'Évangile. Moment solennel, car c'est ici -que commence la vie active du Messie; sa parole se fait entendre pour la -<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -première fois dans le monde. La lecture de l'Évangile est la figure -même de sa prédication.</p> - -<p>Le «Credo» suit l'Évangile comme la foi suit l'annonce de la -vérité. Les douze articles du Credo se rapportent à la vocation des -douze apôtres.</p> - -<p>«Le costume même que le prêtre porte à l'autel, ajoute M. Mâle, les -objets qui servent au culte sont autant de symboles.» La chasuble qui -se met par-dessus les autres vêtements, c'est la charité qui est -supérieure à tous les préceptes de la loi et qui est elle-même la -loi suprême. L'étole, que le prêtre se passe au cou, est le joug -léger du Seigneur; et comme il est écrit que tout chrétien doit -chérir ce joug, le prêtre baise l'étole en la mettant et en -l'enlevant. La mître à deux pointes de l'évêque symbolise la science -qu'il doit avoir de l'un et de l'autre Testament; deux rubans y sont -attachés pour rappeler que l'Écriture doit être interprétée suivant -la lettre et suivant l'esprit. La cloche est la voix des prédicateurs. -La charpente à laquelle elle est suspendue est la figure de la croix. -La corde, faite de trois fils tordus, signifie la triple intelligence de -l'Écriture, qui doit être interprétée dans le triple sens -historique, allégorique et moral. Quand on prend la corde dans sa main -pour ébranler la cloche, on exprime symboliquement cette vérité -fondamentale que la connaissance des Écritures doit aboutir à -l'action.»</p> - -<p>Ainsi tout, jusqu'au moindre geste du prêtre, jusqu'à l'étole qu'il -revêt, est d'accord pour le symboliser avec le sentiment profond qui -anime la cathédrale tout entière.</p> - -<p>Jamais spectacle comparable, miroir aussi géant de la science, de -l'âme et de l'histoire ne fut offert aux regards et a l'intelligence de -<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -l'homme. Le même symbolisme embrasse jusqu'à la musique qui se fait -entendre alors dans l'immense vaisseau et de qui les sept tons -grégoriens figurent les sept vertus théologales et les sept âges du -monde. On peut dire qu'une représentation de Wagner à Bayreuth (à -plus forte raison d'Émile Augier ou de Dumas sur une scène de -théâtre subventionné) est peu de chose auprès de la célébration de -la grand'messe dans la cathédrale de Chartres.</p> - -<p>Sans doute ceux-là seuls qui ont étudié l'art religieux du moyen âge -sont capables d'analyser complètement la beauté d'un tel spectacle. Et -cela suffirait pour que l'État eut l'obligation de veiller à sa -perpétuité. Il subventionne les cours du Collège de France, qui ne -s'adressent cependant qu'à un petit nombre de personnes et qui, à -côté de cette complète résurrection intégrale qu'est une -grand'messe dans une cathédrale, paraissent bien froides. Et à côté -de l'exécution de pareilles symphonies, les représentations de nos -théâtres également subventionnés correspondent à des besoins -littéraires bien mesquins. Mais empressons-nous d'ajouter que ceux-là -qui peuvent lire à livre ouvert dans la symbolique du moyen âge, ne -sont pas les seuls pour qui la cathédrale vivante, c'est-à-dire la -cathédrale sculptée, peinte, chantante, soit le plus grand des -spectacles. C'est ainsi qu'on peut sentir la musique sans connaître -l'harmonie. Je sais bien que Ruskin, montrant quelles raisons -spirituelles expliquent la disposition des chapelles dans l'abside des -cathédrales, a dit: «Jamais vous ne pourrez vous enchanter des formes -de l'architecture si vous n'êtes pas en sympathie avec les pensées -<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span> -d'où elles sortirent.» Il n'en est pas moins vrai que nous connaissons -tous le fait d'un ignorant, d'un simple rêveur, entrant dans une -cathédrale, sans essayer de comprendre, se laissant aller à ses -émotions, et éprouvant une impression plus confuse sans doute, mais -peut-être aussi forte. Comme témoignage littéraire de cet état -d'esprit, fort différent à coup sûr de celui du savant dont nous -parlions tout à l'heure, se promenant dans la cathédrale comme dans -une «forêt de symboles, qui l'observent avec des regards familiers», -mais qui permet pourtant de trouver dans la cathédrale, à l'heure des -offices, une émotion vague, mais puissante, je citerai la belle page de -Renan appelée la Double Prière:</p> - -<p>«Un des plus beaux spectacles religieux qu'on puisse encore contempler -de nos jours (et qu'on ne pourra plus bientôt contempler, si la Chambre -vote le projet en question) est celui que présente à la tombée de la -nuit l'antique cathédrale de Quimper. Quand l'ombre a rempli les bas -côtés du vaste édifice, les fidèles des deux sexes se réunissent -dans la nef et chantent en langue bretonne la prière du soir sur un -rythme simple et touchant. La cathédrale n'est éclairée que par deux -ou trois lampes. Dans la nef, d'un côté, sont les hommes, debout; de -l'autre, les femmes agenouillées forment comme une mer immobile de -coiffes blanches. Les deux moitiés, chantent alternativement et la -phrase commencée par l'un des chœurs est achevée par l'autre. Ce -qu'ils chantent est fort beau. Quand je l'entendis, il me sembla qu'avec -quelques légères transformations, on pourrait l'accommoder à tous les -états de l'humanité. Cela surtout me fit rêver une prière qui, -<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -moyennant certaines variations, put convenir également aux hommes et -aux femmes.»</p> - -<p>Entre cette vague rêverie qui n'est pas sans charme et les joies plus -conscientes du «connaisseur» en art religieux, il y a bien des -degrés. Rappelons, pour mémoire, le cas de Gustave Flaubert étudiant, -mais pour l'interpréter dans un sentiment moderne, une des plus belles -parties de la liturgie catholique:</p> - -<p>«Le prêtre trempa son pouce dans l'huile sainte et commença les -onctions sur ses yeux d'abord... sur ses narines friandes de brises -tièdes et de senteurs amoureuses, sur ses mains qui s'étaient -délectées aux contacts suaves... sur ses pieds enfin, si rapides quand -ils couraient à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne -marcheraient plus.»</p> - -<p>Nous disions tout à l'heure que presque toutes les images dans une -cathédrale étaient symboliques. Quelques-unes ne le sont point. Ce -sont celles des êtres qui ayant contribué de leurs deniers à la -décoration de la cathédrale voulurent y conserver à jamais une place -pour pouvoir, des balustres de la niche ou de l'enfoncement du vitrail, -suivre silencieusement les offices et participer sans bruit aux -prières, <i>in saecula saeculorum</i>. Les bœufs de Laon eux-mêmes ayant -chrétiennement monté jusque sur la colline où s'élève la -cathédrale les matériaux qui servirent à la construire l'architecte -les en récompensa en dressant leurs statues au pied des tours, d'où -vous pouvez les voir encore aujourd'hui, dans le bruit des cloches et la -stagnation du soleil, lever leurs têtes cornues au-dessus de l'arche -sainte et colossale jusqu'à l'horizon des plaines de France, leur -«songe intérieur». Hélas, s'ils ne sont pas détruits, que n'ont-ils -pas vu dans ces campagnes où chaque printemps ne vient plus fleurir que -<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -des tombes? Pour des bêtes, les placer ainsi au dehors, sortant comme -d'une arche de Noë gigantesque qui se serait arrêtée sur ce mont -Ararat, au milieu du déluge de sang. Aux hommes on accordait davantage.</p> - -<p>Ils entraient dans l'église, ils y prenaient leur place qu'ils -gardaient après leur mort et d'où ils pouvaient continuer, comme au -temps de leur vie, à suivre le divin sacrifice, soit que penchés hors -de leur sépulture de marbre, ils tournent légèrement la tête du -côté de l'évangile ou du côté de l'épître, pouvant apercevoir, -comme à Brou, et sentir autour de leur nom l'enlacement étroit et -infatigable de fleurs emblématiques et d'initiales adorées, gardant -parfois jusque dans le tombeau, comme à Dijon, les couleurs éclatantes -de la vie soit qu'au fond du vitrail dans leurs manteaux de pourpre, -d'outre-mer ou d'azur qui emprisonne le soleil, s'en enflamme, -remplissent de couleur ses rayons transparents et brusquement les -délivrent, multicolores, errant sans but parmi la nef qu'ils teignent; -dans leur splendeur désorientée et paresseuse, leur palpable -irréalité, ils restent les donateurs qui, à cause de cela même, -avaient mérité la concession d'une prière à perpétuité. Et tous, -ils veulent que l'Esprit-Saint, au moment où il descendra de l'église, -reconnaisse bien les siens. Ce n'est pas seulement la reine et le prince -qui portent leurs insignes, leur couronne ou leur collier de la Toison -d'Or. Les changeurs se sont fait représenter, vérifiant le titre des -monnaies, les pelletiers vendant leurs fourrures (voir dans l'ouvrage de -M. Mâle la reproduction de ces deux vitraux), les bouchers abattant des -bœufs, les chevaliers portant leur blason, les sculpteurs taillant des -<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -chapiteaux. De leurs vitraux de Chartres, de Tours, de Sens, de Bourges, -d'Auxerre, de Clermont, de Toulouse, de Troyes, les tonneliers, -pelletiers, épiciers, pèlerins, laboureurs, armuriers, tisserands, -tailleurs de pierre, bouchers, vanniers, cordonniers, changeurs, à -entendre l'office, n'entendront plus la messe qu'ils s'étaient assurée -en donnant pour l'édification de l'église le plus clair de leurs -deniers. Les morts ne gouvernent plus les vivants. Et les vivants, -oublieux, cessent de remplir les vœux des morts.<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_76_1" id="Footnote_76_1"></a><a href="#FNanchor_76_1"><span class="label">[76]</span></a>C'est sous ce titre que je fis paraître autrefois dans le -<i>Figaro</i> une étude qui avait pour but de combattre un des articles de -la loi de séparation. Cette étude est bien médiocre; je n'en donne un -court extrait que pour montrer combien, à quelques aînées de -distance, les mots changent de sens et combien sur le chemin tournant du -temps, nous ne pouvons pas apercevoir l'avenir d'une nation plus que -d'une personne. Quand je parlai ce la mort des Cathédrales, je craignis -que la France fût transformée en une grève ou de géantes conques -ciselées sembleraient échouées, vidées de la vie qui les habita et -n'apportant même plus a l'oreille qui se pencherait sur elles la vague -rumeur d'autrefois, simples pièces de musée, glacées elles-mêmes. -Dix ans ont passé, «la mort des Cathédrales», c'est la destruction -de leurs pierres par les armées allemandes, non de leur esprit par une -Chambre anticléricale qui ne fait plus qu'un avec nos évêques -patriotes.</p></div> - - - - -<h4><a id="SENTIMENTS_FILIAUX">SENTIMENTS FILIAUX<br /> -D'UN PARRICIDE</a></h4> - - -<p>Quand M. van Blarenberghe le père mourut, il y a quelques mois, je me -souvins que ma mère avait beaucoup connu sa femme. Depuis la mort de -mes parents je suis (dans un sens qu'il serait hors de propos de -préciser ici) moins moi-même, davantage leur fils. Sans me détourner -de mes amis, plus volontiers je me retourne vers les leurs. Et les -lettres que j'écris maintenant, ce sont pour la plupart celles que je -crois qu'ils auraient écrites, celles qu'ils ne peuvent plus écrire et -que j'écris à leur place, félicitations, condoléances surtout à des -amis à eux que souvent je ne connais presque pas. Donc, quand Mme van -Blarenberghe perdit son mari, je voulus qu'un témoignage lui parvînt -de la tristesse que mes parents en eussent éprouvée. Je me rappelais -que j'avais, il y avait déjà bien des années, dîné quelquefois chez -des amis communs, avec son fils. C'est à lui que j'écrivis, pour ainsi -dire, au nom de mes parents disparus, bien plus qu'au mien. Je reçus en -réponse la belle lettre suivante, empreinte d'un si grand amour filial. -J'ai pensé qu'un tel témoignage, avec la signification qu'il reçoit -du drame qui l'a suivi de si près, avec la signification qu'il lui -<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -donne surtout, devait être rendu public. Voici cette lettre:</p> - -<p><br /></p> - -<p style="margin-left: 30%;">«Les Timbrieux, par Josselin (Morbihan),</p> -<p style="margin-left: 45%;">24 septembre 1906.</p> - -<p>«Je regrette vivement, cher monsieur, de ne pas avoir, pu vous -remercier encore de la sympathie que vous m'avez témoignée dans ma -douleur. Vous voudrez bien m'excuser, cette douleur a été telle, que, -sur le conseil des médecins, pendant quatre mois, j'ai constamment -voyagé. Je commence seulement, et avec une peine extrême, à reprendre -ma vie habituelle.</p> - -<p>«Si tardivement que cela soit, je veux vous dire aujourd'hui que j'ai -été extrêmement sensible au fidèle souvenir que vous avez gardé de -nos anciennes et excellentes relations et profondément touché du -sentiment qui vous a inspiré de me parler, ainsi qu'à ma mère, au nom -de vos parents si prématurément disparus. Je n'avais personnellement -l'honneur de les connaître que fort peu, mais je sais combien mon père -appréciait le vôtre et quel plaisir ma mère avait toujours à voir -Mme Proust. J'ai trouvé extrêmement délicat et sensible que vous nous -ayez envoyé d'eux un message d'outre-tombe.</p> - -<p>«Je rentrerai assez prochainement à Paris et si je réussis d'ici peu -à surmonter le besoin d'isolement que m'a causé jusqu'ici la -disparition de celui à qui je rapportais tout l'intérêt de ma vie, -qui en faisait toute la joie, je serais bien heureux d'aller vous serrer -la main et causer avec vous du passé.</p> - -<p>«Très affectueusement à vous.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«H. VAN BLARENBERGHE.»</p> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<p>Cette lettre me toucha beaucoup, je plaignais celui qui souffrait ainsi, -je le plaignais, je l'enviais: il avait encore sa mère pour se consoler -en la consolant. Et si je ne pus répondre aux tentatives qu'il voulut -bien faire pour me voir, c'est que j'en fus matériellement empêché. -Mais surtout cette lettre modifia, dans un sens plus sympathique, le -souvenir que j'avais gardé de lui. Les bonnes relations auxquelles il -avait fait allusion dans sa lettre, étaient en réalité de fort -banales relations mondaines. Je n'avais guère eu l'occasion de causer -avec lui à la table où nous dînions quelquefois ensemble, mais -l'extrême distinction d'esprit des maîtres de maison m'était et m'est -restée un sûr garant qu'Henri van Blarenberghe, sous des dehors un peu -conventionnels et peut-être plus représentatifs du milieu où il -vivait, que significatifs de sa propre personnalité, cachait une nature -plus originale et vivante. Au reste, parmi ces étranges instantanés de -la mémoire que notre cerveau, si petit et si vaste, emmagasine en -nombre prodigieux, si je cherche, entre ceux qui figurent Henri van -Blarenberghe, l'instantané qui me semble resté le plus net, c'est -toujours un visage souriant que j'aperçois, souriant du regard surtout -qu'il avait singulièrement fin, la bouche encore entr'ouverte après -avoir jeté une fine répartie. Agréable et assez distingué, c'est -ainsi que je le «revois», comme on dit avec raison. Nos yeux ont plus -de part qu'on ne croit dans cette exploration active du passé qu'on -nomme le souvenir. Si au moment où sa pensée va chercher quelque chose -du passé pour le fixer, le ramener un moment à la vie, vous regardez -les yeux de celui qui fait effort pour se souvenir, vous verrez qu'ils -<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -se sont immédiatement vidés des formes qui les entourent et qu'ils -reflétaient il y a un instant. «Vous avez un regard absent, vous êtes -ailleurs», disons-nous, et pourtant nous ne voyons que l'envers du -phénomène qui s'accomplit à ce moment-là dans la pensée. Alors les -plus beaux yeux du monde ne nous touchent plus par leur beauté, ils ne -sont plus, pour détourner de sa signification une expression de Wells, -que des «machines à explorer le Temps», des télescopes de -l'invisible, qui deviennent à plus longue portée à mesure qu'on -vieillit. On sent si bien, en voyant se bander pour le souvenir le -regard fatigué de tant d'adaptation à des temps si différents, -souvent si lointains, le regard rouillé des vieillards, on sent si bien -que sa trajectoire, traversant «l'ombre des fours» vécus, va -atterrir, à quelques pas devant eux, semble-t-il, en réalité à -cinquante ou soixante ans en arrière. Je me souviens combien les yeux -charmants de la princesse Mathilde changeaient de beauté, quand ils se -fixaient sur telle ou telle image qu'avaient déposée <i>eux-mêmes</i> sur -sa rétine et dans son souvenir tels grands hommes, tels grands -spectacles du commencement du siècle, et c'est cette image-là, -émanée d'eux, qu'elle voyait et que nous ne verrons jamais. -J'éprouvais une impression de surnaturel à ces moments où mon regard -rencontrait le sien qui, d'une ligne courte et mystérieuse, dans une -activité de résurrection, joignait le présent au passé.</p> - -<p>Agréable et assez distingué, disais-je, c'est ainsi que je revoyais -Henri van Blarenberghe dans une ces meilleures images que ma mémoire -ait conservée de lui. Mais après avoir reçu cette lettre, je -retouchai cette image au fond de mon souvenir, en interprétant, dans le -<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -sens d'une sensibilité plus profonde, d'une mentalité moins mondaine, -certains éléments du regard ou des traits qui pouvaient en effet -comporter une acception plus intéressante et plus généreuse que celle -où je m'étais d'abord arrêté. Enfin, lui ayant dernièrement -demandé des renseignements sur un employé des Chemins de fer de l'Est -(M. van Blarenberghe était président du conseil d'administration) à -qui un de mes amis s'intéressait, je reçus de lui la réponse suivante -qui, écrite le 12 janvier dernier, ne me parvint, par suite de -changements d'adresses qu'il avait ignorés, que le 17 janvier, il n'y a -pas quinze jours, moins de huit jours avant le drame:</p> - -<p><br /></p> - -<p style="margin-left: 30%;">48, rue de la Bienfaisance,</p> -<p style="margin-left: 40%;">12 janvier 1907.</p> - -<p style="margin-left: 10%;">«Cher Monsieur,</p> - -<p>«Je me suis informé à la Compagnie de l'Est de la présence possible -dans la personne de X... et de son adresse éventuelle. On n'a rien -découvert. Si vous êtes bien sûr du nom, celui qui le porte a disparu -de la Compagnie sans laisser de traces; il ne devait y être attaché -que d'une manière bien provisoire et accessoire.</p> - -<p>«Je suis vraiment bien affligé des nouvelles que vous me donnez de -l'état de votre santé depuis la mort si prématurée et cruelle de vos -parents. Si ce peut être une consolation pour vous, je vous dirai que, -moi aussi, j'ai bien du mal physiquement et moralement à me remettre de -l'ébranlement que m'a causé la mort de mon père. Il faut espérer -toujours... Je ne sais ce que me réserve l'année 1907, mais souhaitons -qu'elle nous apporte à l'un et à l'autre, quelque amélioration, et -<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -que dans quelques mois nous puissions nous voir.</p> - -<p>«Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus -sympathiques.</p> - -<p style="margin-left: 60%;">«H. VAN BLARENBERGHE.»</p> - -<p><br /></p> - -<p>Cinq ou six jours après avoir reçu cette lettre, je me rappelai, en -m'éveillant, que je voulais y répondre. Il faisait un de ces grands -froids inattendus, qui sont comme les «grandes marées» du ciel, -recouvrant toutes les digues que les grandes villes dressent entre nous -et la nature et venant battre nos fenêtres closes, pénètrent jusque -dans nos chambres, en faisant sentir à nos frileuses épaules, par un -vivifiant contact, le retour offensif des forces élémentaires. Jours -troublés de brusques changements barométriques, de secousses plus -graves. Nulle joie d'ailleurs dans tant de force. On pleurait d'avance -la neige qui allait tomber et les choses elles-mêmes, comme dans le -beau vers d'André Rivoire, avaient l'air d'«attendre de la neige». -Qu'une «dépression s'avance vers les Baléares», comme disent les -journaux, que seulement la Jamaïque commence à trembler, au même -instant à Paris, les migraineux, les rhumatisants, les asthmatiques, -les fous sans doute aussi, prennent leurs crises, tant les nerveux sont -unis aux points les plus éloignés de l'univers par les liens d'une -solidarité qu'ils souhaiteraient souvent moins étroite. Si l'influence -des astres, sur certains au moins d'entre eux, doit être un jour -reconnue (Framery, Pelletean, cités par M. Brissaud) à qui mieux -appliquer qu'à tel nerveux, le vers du poète:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.</span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span></p> - -<p>En m'éveillant je me disposais à répondre à Henri van Blarenberghe. -Mais avant de le faire, je voulus jeter un regard sur le <i>Figaro</i>, -procéder à cet acte abominable et voluptueux qui s'appelle <i>lire le -journal</i> et grâce auquel tous les malheurs et les cataclysmes de -l'univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui -ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves, -les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les -divorces, les cruelles émotions de l'homme d'État et de l'acteur, -transmués pour notre usage personnel à nous qui n'y sommes pas -intéressés, en un régal matinal, s'associent excellemment d'une -façon particulièrement excitante et tonique, à l'ingestion -recommandée de quelques gorgées de café au lait. Aussitôt rompue -d'une geste indolent, la fragile bande du <i>Figaro</i> qui seule nous -séparait encore de toute la misère du globe et dès les premières -nouvelles sensationnelles où la douleur de tant d'êtres «entre comme -élément», ces nouvelles sensationnelles que nous aurons tant de -plaisir à communiquer tout à l'heure à ceux qui n'ont pas encore lu -le journal, on se sent soudain allègrement rattaché à l'existence -qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutiles à -ressaisir. Et si par moments quelque chose comme une larme a mouillé -nos yeux satisfaits, c'est à la lecture d'une phrase comme celle-ci: -«Un silence impressionnant étreint tous les cœurs, les tambours -battent aux champs, les troupes présentent les armes, une immense -clameur retentit: «Vive Fallières!» Voilà ce qui nous arrache un -pleur, un pleur que nous refuserions à un malheur proche de nous. Vils -comédiens que seule fait pleurer la douleur d'Hercule, ou moins que -<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span> -cela le voyage du Président de la République! Ce matin-là pourtant la -lecture du <i>Figaro</i> ne me fut pas douce, je venais de parcourir d'un -regard charmé les éruptions volcaniques, les crises ministérielles et -les duels d'apaches et je commençais avec calme la lecture d'un fait -divers que son titre: «Un drame de la folie» pouvait rendre -particulièrement propre à la vive stimulation des énergies matinales, -quand tout d'un coup je vis que la victime, c'était Mme van -Blarenberghe, que l'assassin, qui s'était ensuite tué, c'était son -fils Henri van Blarenberghe, dont j'avais encore la lettre près de moi, -pour y répondre: «<i>Il faut espérer toujours... Je ne sais ce que me -réserve 1907, mais souhaitons qu'il nous apporte un apaisement</i>,» etc. -Il faut espérer toujours! Je ne sais ce que me réserve 1907! La vie -n'avait pas été longue à lui répondre. 1907 n'avait pas encore -laissé tomber son premier mois de l'avenir dans le passé, qu'elle lui -avait apporté son présent, fusil, revolver et poignard, avec, sur son -esprit, le bandeau qu'Athénée attachait sur l'esprit d'Ajax pour qu'il -massacrât pasteurs et troupeaux dans le camp des Grecs sans savoir ce -qu'il faisait. «C'est moi qui ai jeté des images mensongères dans ses -yeux. Et il s'est rué, frappant çà et là, pensant tuer de sa main -les Atrides et se jetant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre. Et moi, -j'excitais l'homme en proie à la démence furieuse et je le poussais -dans des embûches; et il vient de rentrer là, la tête trempée de -sueur et les mains ensanglantées.» Tant que les fous frappent ils ne -savent pas, puis la crise passée, quelle douleur! Tekmessa, la femme -d'Ajax, le dit: «Sa démence est finie, sa fureur est tombée comme le -souffle du Motos. Mais ayant recouvré l'esprit, il est maintenant -<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -tourmenté d'une douleur nouvelle, car contempler ses propres maux quand -personne ne les a causés que soi-même, accroît amèrement les -douleurs. Depuis qu'il sait ce qui s'est passé, il se lamente en -hurlements lugubres, lui qui avait coutume de dire qu'il était indigne -d'un homme de pleurer. Il reste assis, immobile, hurlant, et certes il -médite contre lui-même quelque noir dessin.» Mais quand l'accès est -passé pour Henri van Blarenberghe ce ne sont pas des troupeaux et des -pasteurs égorgés qu'il a devant lui. La douleur ne tue pas en un -instant, puisqu'il n'est pas mort en apercevant sa mère assassinée -devant lui, puisqu'il n'est pas mort en entendant sa mère mourante lui -dire, comme la princesse Andrée dans Tolstoï: «Henri, qu'as-tu fait -de moi! qu'as-tu fait de moi!» «En arrivant au palier qui interrompt -la course de l'escalier entre le premier et le second étages, dit le -<i>Matin</i>, ils (les domestiques que dans ce récit, peut-être d'ailleurs -inexact, on n'aperçoit jamais qu'en fuite et redescendant les escaliers -quatre à quatre) virent Mme van Blarenberghe, le visage révulsé par -l'épouvante, descendre deux ou trois marches en criant: «Henri! Henri! -qu'as-tu fait!» Puis la malheureuse, couverte de sang, leva les bras en -l'air et s'abattit la face en avant... Les domestiques épouvantés -redescendirent pour chercher du secours. Peu après, quatre agents qu'on -est allé chercher, forcèrent les portes verrouillées de la chambre du -meurtrier. En dehors des blessures qu'il s'était faites avec son -poignard, il avait tout le côté gauche du visage labouré par un coup -de feu. <i>L'œil pendait sur l'oreiller.</i>» Ici ce n'est plus à Ajax que -<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -je pense. Dans cet œil «qui pend sur l'oreiller» je reconnais -arraché, dans le geste le plus terrible que nous ait légué l'histoire -de la souffrance humaine, l'œil même du malheureux Œdipe! «Œdipe se -précipite à grands cris, va, vient, demande une épée... Avec -d'horribles cris, il se jette contre les doubles portes, arrache les -battants des gonds creux, se rue dans la chambre où il voit Jocaste -pendue à la corde qui l'étranglait. Et la voyant ainsi, le malheureux -frémit d'horreur, dénoue la corde, le corps de sa mère n'étant plus -retenu tombe à terre. Alors, il arrache les agrafes d'or des vêtements -de Jocaste, il s'en crève les yeux ouverts disant qu'ils ne verront -plus les maux qu'il avait soufferts et les malheurs qu'il avait causés, -et criant des imprécations il frappe encore ses yeux aux paupières -levées, et ses prunelles saignantes coulaient sur ses joues, en une -pluie, une grêle de sang noir. Il crie qu'on montre à tous les -Cadméens le parricide. Il veut être chassé de cette terre. Ah! -l'antique félicité était ainsi nommée de son vrai nom. Mais à -partir de ce jour, rien ne manque à tous les maux qui ont un nom. Les -gémissements, le désastre, la mort, l'opprobre.» Et en songeant à la -douleur d'Henri van Blarenberghe quand il vit sa mère morte, je pense -aussi à un autre fou bien malheureux, à Lear étreignant le cadavre de -sa fille Cordelia. «Oh! elle est partie pour toujours! Elle est morte -comme la terre. Non, non, plus de vie! Pourquoi un chien, un cheval, un -rat ont-ils la vie, quand tu n'as même plus le souffle? Tu ne -reviendrais plus jamais! jamais! jamais! jamais! jamais! Regardez! -Regardez ses lèvres! Regardez-la! Regardez-la!»</p> - -<p>Malgré ses horribles blessures. Henri van Blarenberghe ne meurt pas -<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -tout de suite. Et je ne peux m'empêcher de trouver bien cruel (quoique -peut-être utile, est-on si certain de ce que fut en réalité le drame? -Rappelez-vous les frères Karamazov) le geste du commissaire de police. -«Le malheureux n'est pas mort. Le commissaire le prit par les épaules -et lui parla: «M'entendez-vous? Répondez». Le meurtrier ouvrit l'œil -intact, cligna un instant et retomba dans le coma.» À ce cruel -commissaire j'ai envie de redire les mots dont Kent, dans la scène du -<i>Roi Léar</i>, que je citais précisément tout à l'heure, arrête Edgar -qui voulait réveiller Léar déjà évanoui: «Non! ne troublez pas son -âme! Oh! laissez-la partir! C'est le haïr que vouloir sur la roue de -cette rude vie l'étendre plus longtemps.»</p> - -<p>Si j'ai répété avec insistance ces grands noms tragiques, surtout -ceux d'Ajax et d'Œdipe, je lecteur doit comprendre pourquoi, pourquoi -aussi j'ai publié ces lettres et écrit cette page. J'ai voulu montrer -dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale -eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l'éclabousse sans -parvenir à la souiller. J'ai voulu aérer la chambre du crime d'un -souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement -un de ces drames grecs dont la représentation était presque une -cérémonie religieuse et que le pauvre parricide n'était pas une brute -criminelle, un être en dehors de l'humanité, mais un noble exemplaire -d'humanité, un homme d'esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que -la plus inéluctable fatalité—disons pathologique pour parler comme -tout le monde—a jeté—le plus malheureux des mortels—dans -<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -un crime et une expiation dignes de demeurer illustres.</p> - -<p>«Je crois difficilement à la mort», dit Michelet dans une page -admirable, Il est vrai qu'il le dit à propos d'une méduse, de qui la -mort, si peu différente de sa vie, n'a rien d'incroyable, en sorte -qu'on peut se demander si Michelet n'a pas fait qu'utiliser dans cette -phrase un de ces «fonds de cuisine» que possèdent assez vite les -grands écrivains et grâce à quoi ils sont assurés de pouvoir servir -à l'improviste à leur clientèle le régal particulier qu'elle -réclame d'eux. Mais si je crois sans difficulté à la mort d'une -méduse, je ne puis croire facilement à la mort d'une personne, même -à la simple éclipse, à la simple déchéance de sa raison. Notre -sentiment de la continuité de l'âme est le plus fort. Quoi! cet esprit -qui, tout à l'heure, de ses vues dominait la vie, dominait la mort, -nous inspirait tant de respect, le voilà dominé par la vie, par la -mort, plus faible que notre esprit qui, quoiqu'il en ait, ne se peut -plus incliner devant ce qui est si vite devenu un presque néant! Il en -est pour cela de la folie comme de l'affaiblissement des facultés chez -le vieillard, comme de la mort. Quoi? L'homme qui a écrit hier la -lettre que je citais tout à l'heure, si élevée, si sage, cet homme -aujourd'hui...? Et même, pour descendre à des infiniments petits fort -importants ici, l'homme qui très raisonnablement était attaché aux -petites choses de l'existence, répondait si élégamment à une lettre, -s'acquittait si exactement d'une démarche, tenait à l'opinion des -autres, désirait leur paraître sinon influent, du moins aimable, qui -conduisait avec tant de finesse et de loyauté son jeu sur l'échiquier -social!... Je dis que cela est fort important ici, et si j'avais cité -toute la première partie de la seconde lettre qui, à vrai dire, -<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -n'intéressait en apparence que moi, c'est que cette raison pratique -semble plus exclusive encore de ce qui est arrivé que la belle et -profonde tristesse des dernières lignes. Souvent, dans un esprit déjà -dévasté, ce sont les maîtresses branches, la cime, qui survivent les -dernières, quand toutes les ramifications plus basses sont déjà -élaguées par le mal. Ici, la plante spirituelle est intacte. Et tout -à l'heure en copiant ces lettres, j'aurais voulu pouvoir faire sentir -l'extrême délicatesse, plus l'incroyable fermeté de la main qui avait -tracé ces caractères, si nets et si fins...</p> - -<p>—Qu'as-tu fait de moi! qu'as-tu fait de moi! Si nous voulions y -penser, il n'y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à -son dernier jour, souvent bien avant, adresser ce reproche à son fils. -Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les -soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que -nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. Si nous savions voir -dans un corps chéri le lent travail de destruction poursuivi par la -douloureuse tendresse qui l'anime, voir les yeux flétris, les cheveux -longtemps restés indomptablement noirs, ensuite vaincus comme le reste -et blanchissants, les artères durcies, les reins bouchés, le cœur -forcé, vaincu le courage devant la vie, la marche alentie, alourdie, -l'esprit qui sait qu'il n'a plus à espérer, alors qu'il rebondissait -si inlassablement en invincibles espérances, la gaîté même, la -gaîté innée et semblait-il immortelle, qui faisait si aimable -compagnie avec la tristesse, à jamais tarie, peut-être celui qui -saurait voir cela, dans ce moment tardif de lucidité que les vies les -plus ensorcelées de chimère peuvent bien avoir, puisque celle même de -<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -don Quichotte eut le sien, peut-être celui-là, comme Henri van -Blarenberghe quand il eut achevé sa mère à coups de poignard, -reculerait devant l'horreur de sa vie et se jetterait sur un fusil, pour -mourir tout de suite. Chez la plupart des hommes, une vision si -douloureuse (à supposer qu'ils puissent se hausser jusqu'à elle) -s'efface bien vite aux premiers rayons de la joie de vivre. Mais quelle -joie, quelle raison de vivre, quelle vie peuvent résister à cette -vision? D'elle ou de la joie, quelle est vraie, quel est «le Vrai»? -<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<h4><a id="JOURNEES_DE_LECTURE">JOURNÉES<br /> -DE LECTURE</a><a name="FNanchor_77_1" id="FNanchor_77_1"></a><a href="#Footnote_77_1" class="fnanchor">[77]</a></h4> - - -<p>Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si -pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, -ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, -semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions -comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un -ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou -le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la -page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait -fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans -y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de -force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et -pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite -après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû -nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en -<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> -gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus -précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec -amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres -d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous -ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur -leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.</p> - -<p>Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des -vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des -heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour -pouvoir leur donner asile. Le matin,—en rentrant du parc, quand tout -le monde était parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à -manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne -n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je -n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les -assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de -la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui -parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides -de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un -différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une -chaise, près du petit feu de bois dont, pendant le déjeuner, l'oncle -matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très -bien un peu de feu; je vous assuré qu'à six heures il faisait joliment -froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!» -Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait -encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de -la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux -<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> -vers elle et la regarder à travers la fenêtré fermée, là, tout -près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de -faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées -cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels -versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait -parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient -avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir. -Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le -couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait -devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais -une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait -arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres, -répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient -lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire -convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie -ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure -passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver -dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la -promenade, avaient «pris par Méréglise», ou ceux qui n'étaient pas -sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne -veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du -feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas -mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou -celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez -fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du -respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si -<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span> -cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret -d'État, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition. -Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à -leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais -exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était -déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale: -«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le -couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on -n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle -horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire -et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et -où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre -l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une -cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même -oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant -juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la -divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma -grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec -une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour -un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle -s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus -compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du -caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur -les choses dont les règles et les principes lui avaient été -enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de -jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle -<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner -si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses, -d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de -simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait -avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas -absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en -«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec -exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un -simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire -à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien -élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle -manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.» -«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais -c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce -peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le -bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal, -difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de -la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale -la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un -domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire -preuve, ou manquer de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant -d'amour-propre, qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis -et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils -étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois, -très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard. -<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -Les critiques toujours motivées de ma grand'tante, impliquant au -contraire que, la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne -pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon -grand-père. Souvent pour éviter des discussions avec lui, ma -grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas -son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement -qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses -yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le -don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de -donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de -questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au -martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon -grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré.</p> - -<p>Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la -journée était un peu chaude, chacun montait se retirer dans sa -chambre, ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches -rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si -bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à -faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans -avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte -de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa -pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois, -s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été -si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais, -édictent qu'une chambre n'est belle qua la condition de contenir -<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile, -fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente. -Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux -murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de -chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique, -ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses -qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement, -jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient -à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas -là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur -plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines -blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un -sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes -à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous -laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous -les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher, -j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à -passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus, -du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de -mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir -«répandre»), sortes d'instruments du culte—presque aussi saints que -la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une -ampoule de verre—que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni -même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient -été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant -de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement; -<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des -fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans -épines puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais -me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche -de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule -bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour -une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever -que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger, -n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette -blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la -commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis -bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu, -rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait -d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans -la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne -pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup -image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher -moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition -enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et -de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur -d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur -maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois -parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la -fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant -toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir -<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement -bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines -réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de -s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple, -d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le -secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement -ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même -une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment -n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un, -peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec -cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire, -qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins -ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie -silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la -fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de -chapelle où le soleil—quand il traversait les petits carreaux rouges -que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres—piquait sur les -murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi -étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus -grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si -retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église, -à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient -par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient -sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je -saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de -vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à -<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -la photographie par Brown du <i>Printemps</i> de Botticelli ou au moulage -de la <i>Femme inconnue</i> du musée de Lille, qui, aux murs et sur la -cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William -Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés -dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince -Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné -d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle, -toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il -servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne -aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de -la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma -chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me -paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il -pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une -personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais -que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours -pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu, -et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune -m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le -<i>Printemps</i> de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur -demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et -décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse -en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût -faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir -seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens -<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span> -vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le -langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût -opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où -mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je ne -me sens heureux qu'en mettant le pied—avenue de la Gare, sur le port -ou place de l'Église—dans un de ces hôtels de province aux longs -corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les -efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de -l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit -ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les -chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver, -mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter -à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle -pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de -pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa -chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée -éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée, -on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de -s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé -exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût -de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de -se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là -ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux -bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des -chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant -<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le -sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le -verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec -elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure, -tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures -d'insomnie des mourants et des amoureux.</p> - -<p>Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il -fallait aller au parc, à un kilomètre du village. Mais après le jeu -obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et -distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre -avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, -dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la -rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de -cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment -sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la -clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du -mot—une rivière qui devait avoir un nom—et ne tardait pas à -s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?) -entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les -boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et -qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes, -disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins -montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à -l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais -les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et -je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je -<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le -plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains -jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche -qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de -bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était -profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue -plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain, -quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, -cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors -plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au -loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, -aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur -et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le -suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas les -cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village—quand -on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute -et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué -de corbeaux—faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens -de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces -et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les -villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient -nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant -l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me -déranger.</p> - -<p>Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, -les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais -<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres -d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la -fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie -qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que -mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans -la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste, -baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et -pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait -en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse -et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient -pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du -Bon Dieu, de la brioche bénite, des maints multicolores et des dames -des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles -traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, -venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au -retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté -l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour -semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en -forme de tours, protégés du soleil par un store,—«manqués», -«saint-honorés» et «génoises»,—dont l'odeur oisive et sucrée est -restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaîté -des dimanches.</p> - -<p>Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait -arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans -bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir -profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps -<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à -diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les -yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans -la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme, -une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, -comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec -elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à -autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres -à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux -gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, -et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient -l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une -indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait -haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus -rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel -«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence -incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis -jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait -été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on -pouvait rencontrer dans les rues de Fougères<a name="FNanchor_78_1" id="FNanchor_78_1"></a><a href="#Footnote_78_1" class="fnanchor">[78]</a> un vieillard encore -<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span> -droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à -nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis -nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une -phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il -avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet -étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une -personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était -substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât, -et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces -personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la -nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à -l'amour qu'ils nous avaient inspiré<a name="FNanchor_79_1" id="FNanchor_79_1"></a><a href="#Footnote_79_1" class="fnanchor">[79]</a> et dont l'objet nous faisait -tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des -êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans -un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous -<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions -maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase -dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir -l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans -la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du <i>Journal -de modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir.</i></p> - - -<p class="center">* * * * * * * * * *</p> - -<p>... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois» -pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle -prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais -mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le -souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute -je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du -développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que -ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des -jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur -<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> -sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que -des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais -peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en -auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à -peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés, -à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé -Lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au -dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à -présenter.</p> - -<p><br /></p> - -<p>On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture -que Ruskin donna à l'hôtel de ville de Rusholme, près Manchester, le -6 décembre 1864, pour aider à la création d'une bibliothèque à -l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde, -«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à -fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M. -Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il -demeura <i>at home</i>, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et -quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de -«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire<a name="FNanchor_80_1" id="FNanchor_80_1"></a><a href="#Footnote_80_1" class="fnanchor">[80]</a>, -nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et -<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> -intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous -pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans -l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans -l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des -bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London -Bibliothèque...»</p> - -<p>Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous -occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons -la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture -de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus -honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs». -Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche -du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve -partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien -où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire -illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il, -que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos -amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée -la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous -voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand -poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme -<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> -de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix -minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans -notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant -ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années, -nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela, -tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est -continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps -que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société, -parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire -attendre près de nous toute une journée—rois et hommes d'État -attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour -l'obtenir—nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres -simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous -n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire<a name="FNanchor_81_1" id="FNanchor_81_1"></a><a href="#Footnote_81_1" class="fnanchor">[81]</a>.» -«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux -causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage,» etc., et -réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la -lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus -sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion -de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes -dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi -assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes; -que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est -<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on -communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, -consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre -pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir -de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la -conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être -inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même. -Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a -énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait -rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a -pas cherché à aller au cœur même de l'idée de lecture. Il n'a -voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une -sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui -nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé -aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que -la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une -communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque -chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on -puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle -prépondérant qu'il semble lui assigner.</p> - -<p>Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces -vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander -en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure -lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du -fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles -<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc, -où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer -silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines -distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux -fatigués se levaient parfois; ce livre, comme vos yeux en se penchant -vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance, -ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de -perceptions, va vous dire quel il était: <i>le Capitaine Fracasse</i>, de -Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases -qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de -l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit -de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait -à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une -ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la -connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres -livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que -celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais -désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il -distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en -l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et -bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs -de l'éternité<a name="FNanchor_82_1" id="FNanchor_82_1"></a><a href="#Footnote_82_1" class="fnanchor">[82]</a>.» Cette phrase me donnait une véritable ivresse. -<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> -Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen -âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au -lieu de dire cela furtivement, après l'ennuyeuse description d'un -château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas -m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long -du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois -son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais -voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que -je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle, -d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars -très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque -fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture -finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui -soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît -<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> -si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non -ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de -cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à -décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un -doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à -mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en -étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits -qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin -sa pensée tout entière.</p> - -<p>Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des -beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel -et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que -pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le -lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse -commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous -donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner -des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous -faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de -son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et -d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie -peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que -nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse -ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que -c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire -qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien -<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span> -dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne -peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne -nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes -éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à -des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions -personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent -nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du -reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent -pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M. -Mæterlinck, à Mme de Noailles, «dans le jardin de Zélande où -croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle -et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous -avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que -ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les -peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son -<i>Printemps</i>, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à -Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous -laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en -réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui, -en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont -fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à -Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de -rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres -et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme -un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que -<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face -indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette -apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au -delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette -chose en quelque sorte sans épaisseur—mirage arrêté sur une -toile—qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides -voudraient percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême -effort de l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever -partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous -laisse incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde, -regarde,</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Parfumés de trèfle et d'armoise,</span><br /> -<span class="i0">Serrant leurs vifs ruisseaux étroits</span><br /> -<span class="i0">Les pays de l'Aisne et de l'Oise.»</span> -</div></div> - - -<p>«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage. -Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le -prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un -trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une -discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut -nous y introduire: elle ne la constitue pas.</p> - -<p>Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi -dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte -de discipline curative et être chargée, par des incitations -répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans -la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle -analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains -neurasthéniques. -<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p> - -<p>On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade, -sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans -une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde, -d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une -main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses -jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune -incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de -manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable -d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance -organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a -pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté, -si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de -dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu -à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe -certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte -de paresse<a name="FNanchor_83_1" id="FNanchor_83_1"></a><a href="#Footnote_83_1" class="fnanchor">[83]</a> ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans -<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> -les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de -l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient -capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais, -sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un -perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend -le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les -entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant -depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait -plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter, -ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur -noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les -réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils -retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de -créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en -lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la -recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne -peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément -de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne -<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en -branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée, -les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien, -puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire -directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en -venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien -l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or, -nous avons vu que c'était précisément là la définition de la -lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline -qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est -donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les -géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une -incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité -personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les -affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure, -le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se -servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts. -Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette -paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui -être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une -influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain -qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson -commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et -Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du -paradis.</p> - -<p>Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques -<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous -n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire, il -devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la -vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle, -quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne -pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par -l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée -entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les -autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les -rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un -parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un -peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la -vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans -un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque -correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains -caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir -communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de -chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de -lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent -de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de -la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée -qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long -voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent, -tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à -tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht, -<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> -qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux -dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en -glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et -du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas -encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour -cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable -archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste, -avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la -vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de -mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni -les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la -vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté, de qui il -dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens -charmants dont les visages du XVII<sup>e</sup> siècle nous changent des -figures accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, -au moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer -de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et -nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une -curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos -livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui -vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches, -aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la -bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables -de l'acte d'entrée en possession de la vérité—de la vérité que -pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper -nous prendrons en note—nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre -<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span> -des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du -vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le -haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden -du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe -siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de -soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres -dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés -aux maisons à pignons des deux rives<a name="FNanchor_84_1" id="FNanchor_84_1"></a><a href="#Footnote_84_1" class="fnanchor">[84]</a>.</p> - -<p>Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et -docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres -<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la -détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une -vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la -vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car -bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité -qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement -parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par -conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle -vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur -esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, -pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui -s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais -une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de -recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique -une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en -souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou -dans Boccace<a name="FNanchor_85_1" id="FNanchor_85_1"></a><a href="#Footnote_85_1" class="fnanchor">[85]</a>, en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile. -Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres -<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> -la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur -forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable, -un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort. -Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette -sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce -que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui -n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un -fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez -les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas -plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous -appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette -«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il -semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu -au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion -s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du -rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus -grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication -directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. -N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne -leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au -vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce -que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un -défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent -travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas -conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline -<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos -défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au -fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir -qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en -mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme<a name="FNanchor_86_1" id="FNanchor_86_1"></a><a href="#Footnote_86_1" class="fnanchor">[86]</a>, d'en -établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui -prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment -cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer, -comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un -grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont -l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes -communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure -grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie, -quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille -édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sandrus. Ces dangers, d'ailleurs, -quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la -sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi -dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains -d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit -dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque -connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de -réalité, à la portion vivante qu'elle contient.</p> - -<p>Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur -<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui -que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime -à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont -nullement inspirée. Je me rappelle une page du <i>Monde comme -Représentation et comme Volonté</i> où il y a peut-être vingt citations -à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les -citations): «Voltaire, dans <i>Candide</i>, fait la guerre à l'optimisme -d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans -<i>Caïn</i>. Hérédote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né -par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui -est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere -genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut -attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift -obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse -(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de -sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de -l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable. -Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem -est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont -célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans -l'<i>Œdipe à Colone</i> (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non -esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum -vita est plena dolore» (<i>Hippolyte</i>, (189), et Homère l'avait déjà -dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium, -<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi: -«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles -dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen—The -happiest youth,—Would shut the book and sit him down and die.» Byron -enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous -dépeint «l'existence sous les plus noires couleurs dont le -«<i>Criticon</i>, etc.<a name="FNanchor_87_1" id="FNanchor_87_1"></a><a href="#Footnote_87_1" class="fnanchor">[87]</a>». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner -trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette -petite démonstration à l'aide des <i>Aphorismes sur la Sagesse dans la -Vie</i>, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui -suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité, -de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs -citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde: -«Compiler n'est pas mon fait.»</p> - -<p>Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une -chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une -amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent, -lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est -de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des -autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui -ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes -ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence, -gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont -<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -stériles et fatigantes. De plus,—dès les premières relations de -sympathie, d'admiration, de reconnaissance,—les premières paroles que -nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent -autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une -véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser -dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les -paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres -de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore -toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la -lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec -les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée -avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne -les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés, -aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de -nous?—N'avons-nous pas manqué de tact?—Avons-nous plu?—et -la peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié -expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas -de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans -la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous -n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément -assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement -que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure -amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour -les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne -porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces. -<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de -l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles, -réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage -même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent -par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas -elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond, -ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique -d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports -de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont -étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de -la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent -dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de -chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand -plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer -d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un -Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser -qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans -l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance -spirituelle, et dans son <i>Voyage en Espagne</i>, où chaque phrase, sans -qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de -gaîté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la -dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur -ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de -l'art véritable cette obligation, à laquelle il croit devoir -s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire -<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née -d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous -ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand -il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de -tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets» -et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et -nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine -d'aller à Chartres visiter la cathédrale<a name="FNanchor_88_1" id="FNanchor_88_1"></a><a href="#Footnote_88_1" class="fnanchor">[88]</a>.</p> - -<p>Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme, nous le suivons volontiers -dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique -que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours -qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la -tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or», -nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin -et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est -devenu<a name="FNanchor_89_1" id="FNanchor_89_1"></a><a href="#Footnote_89_1" class="fnanchor">[89]</a>. Nous sentons bien que sa gaîté hâbleuse et ses -mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de -journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il -veut, nous nous amusons quand' il rentre trempé jusqu'aux os, mourant -<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec -une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération -morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases -dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les -mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son -essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir -et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons, -parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont -peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par -là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est -pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de -défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur -un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de -court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second, -ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.</p> - -<p>Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous -l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la -lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la -plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, -la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La -puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne -pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre -vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits -qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit. -Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de -<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> -l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la -science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie, -une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse -consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de -franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions<a name="FNanchor_90_1" id="FNanchor_90_1"></a><a href="#Footnote_90_1" class="fnanchor">[90]</a>.</p> - -<p>Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence -des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui -parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient -guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il -parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide, -de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins -livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de' modernité et de vie -semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait, -commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite<a name="FNanchor_91_1" id="FNanchor_91_1"></a><a href="#Footnote_91_1" class="fnanchor">[91]</a>. On -<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> -pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette -interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre -classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics -intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les -maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés -des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait -s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M. -Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny<a name="FNanchor_92_1" id="FNanchor_92_1"></a><a href="#Footnote_92_1" class="fnanchor">[92]</a>. Le public -va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que -<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée -contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent -accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure -tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit -mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et -leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de -soi, à voyager, quand on lit.</p> - -<p>Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir, -attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages -anciens<a name="FNanchor_93_1" id="FNanchor_93_1"></a><a href="#Footnote_93_1" class="fnanchor">[93]</a>. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les -ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les -créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que -leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est -comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se -promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du -XV<sup>e</sup> siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente -lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que -couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une -époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui -n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en -<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à -errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint Simon. -Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui -gardent le souvenir d'usages, ou de façons de sentir qui n'existent -plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne -ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir -encore la couleur.</p> - -<p>Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint Simon -ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans -lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté -qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut -comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient -les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la -pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce -au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a -été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle, -faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au -XVII<sup>e</sup> siècle—et en elle des coutumes et un tour de pensée -disparus—que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont -les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies -par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces -tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à -l'audace<a name="FNanchor_94_1" id="FNanchor_94_1"></a><a href="#Footnote_94_1" class="fnanchor">[94]</a> et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les -<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> -plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en -belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues -prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre -de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous -éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies, -elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que -dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le -passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes, -les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles -qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit -<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la -Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.</p> - -<p>Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos -yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases—et je pense à -des livres très antiques qui furent d'abord récités,—dans -l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un -hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois -séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux -points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de -cantiques dont il est parsemé<a name="FNanchor_95_1" id="FNanchor_95_1"></a><a href="#Footnote_95_1" class="fnanchor">[95]</a>, j'ai entendu le silence du fidèle, -<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets -suivants<a name="FNanchor_96_1" id="FNanchor_96_1"></a><a href="#Footnote_96_1" class="fnanchor">[96]</a> comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens -de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui, -s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus -d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que -la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle -haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis -près de deux mille ans. La divine comédie, les pièces de Shakespeare, -donnent aussi l'impression de contempler, inséré dans l'heure -actuelle, un peu de passé; cette impression si exaltante qui fait -ressembler certaines «journées de lecture» à des journées de -flânerie à Venise, sur la Piazetta par exemple, quand on a devant soi, -dans leur couleur à demi-irréelle de choses situées à quelques pas -et à bien des siècles, les deux colonnes de granit gris et rose qui -portent sur leurs chapiteaux, l'une le lion de saint Marc, l'autre saint -Théodore foulant le crocodile; ces deux belles et sveltes étrangères -sont venues jadis d'Orient sur la mer qui se brise à leurs pieds; sans -comprendre les propos échangés autour d'elles, elles continuent à -attarder leurs jours du XII<sup>e</sup> siècle dans la foule d'aujourd'hui, -sur cette place publique où brille encore distraitement, tout près, leur -sourire lointain. -<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_77_1" id="Footnote_77_1"></a><a href="#FNanchor_77_1"><span class="label">[77]</span></a>On trouvera ici la plupart des pages écrites pour une -traduction de <i>Sésame et les Lys</i> et réimprimées ici grâce à la -généreuse autorisation de M. Alfred Vallette. Elles étaient dédiées -à la princesse Alexandre de Caraman-Chimay en témoignage d'un -admiratif attachement que vingt années n'ont pas affaibli.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_78_1" id="Footnote_78_1"></a><a href="#FNanchor_78_1"><span class="label">[78]</span></a>J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif—de -ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose -d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il -retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé -sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité—est -resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses. -Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec -calme; il me suffit d'ouvrir un volume des <i>Lundi</i> de Sainte-Beuve -et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de -Mme d'Albany): «Rien ne rappelait en elle à cette époque... C'était -une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait -perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde -mélancolie.—Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si -visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_79_1" id="Footnote_79_1"></a><a href="#FNanchor_79_1"><span class="label">[79]</span></a>On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres -qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum -historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure -est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête -parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé -le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui -a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'envers de -l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture, -au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien -convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et -puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie -et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la -bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un -plaisir doux et doré comme le miel.—Cet art d'ailleurs d'enfermer -tant d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est -pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté -à cette perfection. Je me souviendrai toujours—et avec quelle -reconnaissance—que mon étude sur <i>la Bible d'Amiens</i> a été pour -lui le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais -écrites.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_80_1" id="Footnote_80_1"></a><a href="#FNanchor_80_1"><span class="label">[80]</span></a>Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux -premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its -Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des -Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit, -dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire -précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et -les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre -Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre -d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de -«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre -éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_81_1" id="Footnote_81_1"></a><a href="#FNanchor_81_1"><span class="label">[81]</span></a><i>Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois</i>, 6.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_82_1" id="Footnote_82_1"></a><a href="#FNanchor_82_1"><span class="label">[82]</span></a>En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous -cette forme, dans le <i>Capitaine Fracasse</i>. Au lieu de «ainsi qu'il -appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement -«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus», -«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même -ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis, -pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes -ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai -dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le <i>Capitaine -Fracasse</i>, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas -que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de -retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré -que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en -une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je -pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase -du <i>Capitaine Fracasse</i> aux iris et aux pervenches penchés au bord de -la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus -délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier -tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans -parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_83_1" id="Footnote_83_1"></a><a href="#FNanchor_83_1"><span class="label">[83]</span></a>Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit: -«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes -un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien -davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant -prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Je perds mon temps s'il faut les croire,</span><br /> -<span class="i0">Eux seuls du siècle sont l'honneur</span> -</div></div> - - -<p>et assure qu'il travaille beaucoup.</p> - -<p>Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son -temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot -dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus -que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination -du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi -remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son -caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à -profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques -projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul. -Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux -qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités, -etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une -seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se -libérer.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_84_1" id="Footnote_84_1"></a><a href="#FNanchor_84_1"><span class="label">[84]</span></a>Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce -couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination. -Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon -Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve:» Il (Sainte-Beuve) s'avisa -un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la -petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien -loin de Paris et je ne sais pas si <i>Volupté</i> aurait suffi à lui ouvrir -à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même -après les deux premiers volumes de son <i>Port-Royal</i>, le pieux savant -qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec -peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains -cartons... Ouvrez la deuxième édition de <i>Port-Royal</i> et vous verrez -la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon -Séché, <i>Sainte-Beuve</i>, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux -détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne -sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien -telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant -à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre -les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu -à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre -venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que -dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en -Hollande.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_85_1" id="Footnote_85_1"></a><a href="#FNanchor_85_1"><span class="label">[85]</span></a>Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société -de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la -vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la -société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve -souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction -vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa -famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela) -dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché -intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement -ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y -insister autrement ici.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_86_1" id="Footnote_86_1"></a><a href="#FNanchor_86_1"><span class="label">[86]</span></a>Paul Stapfer: <i>Souvenirs sur Victor Hugo</i>, parus dans <i>la -Revue de Paris.</i></p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_87_1" id="Footnote_87_1"></a><a href="#FNanchor_87_1"><span class="label">[87]</span></a>Schopenhauer, <i>le Monde comme Représentation et comme -Volonté</i> (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_88_1" id="Footnote_88_1"></a><a href="#FNanchor_88_1"><span class="label">[88]</span></a>«Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir -la cathédrale.» (<i>Voyage en Espagne</i>, p. 2.)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_89_1" id="Footnote_89_1"></a><a href="#FNanchor_89_1"><span class="label">[89]</span></a>Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de -Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le -grand-père du brillant officier de cavalerie.—C'est lui aussi, je -pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les -communications de François II et de la reine de Naples. (Voir Pierre de -la Gorce, <i>Histoire du second Empire.</i>)</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_90_1" id="Footnote_90_1"></a><a href="#FNanchor_90_1"><span class="label">[90]</span></a>La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne -s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes -usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France -sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de -perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en -font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_91_1" id="Footnote_91_1"></a><a href="#FNanchor_91_1"><span class="label">[91]</span></a>C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand -écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on -donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les -<i>Lundis</i> de Sainte-Beuve et la <i>Vie littéraire</i> d'Anatole France. -Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains, -on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de -son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines -personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez -Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les -procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de -favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne -son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la -clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans -<i>Chateaubriand et son groupe littéraire</i>, à prononcer sur Racine et -Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se -prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public. -Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique. -Combien peu le possèdent.»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_92_1" id="Footnote_92_1"></a><a href="#FNanchor_92_1"><span class="label">[92]</span></a>Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs -commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques -savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils -ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète -ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète -ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques». -Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique -qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis</span><br /> -<span class="i0">Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.</span> -</div></div> - - -<p>C'est M. Anatole France:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces</span><br /> -<span class="i0">En habits de marquis, en robes de comtesses.</span> -</div></div> - - -<p>Le dernier numéro de <i>la Renaissance latine</i> (15 mai 1905) me -permet, au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel -exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans -M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la -statuaire grecque.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_93_1" id="Footnote_93_1"></a><a href="#FNanchor_93_1"><span class="label">[93]</span></a>Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite; -ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir -été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver -puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé -tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une -raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une -attitude d'esprit si générale.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_94_1" id="Footnote_94_1"></a><a href="#FNanchor_94_1"><span class="label">[94]</span></a>Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de -trouver à ces vers d'Andromaque:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?</span><br /> -<span class="i0">Qui te l'a dit?</span> -</div></div> - - -<p>vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est -volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à -«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi -l'assassiner? «Et Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner». -(On peut, se rappelant un autre vers d Andromaque: «Qui vous -l'a dit?» est pour «Qui te l'a dit, de l'assassiner?»). Zigzags -de l'expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle -ci-dessus) qui ne laissent pas d'obscurcir un peu le sens, si bien que -j'ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours -que de l'exactitude de la prosodie dire carrément: «Pourquoi -l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il fait?» Les plus célèbres vers -de Racine le sont en réalité parce qu'ils charment ainsi par quelque -audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives -de douceur. «Je t'aimais inconstant, <i>qu'aurais-je fait</i> fidèle.» Et -quel plaisir cause la belle rencontre de ces expressions dont la -simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages -dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs:</p> - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Et dans un fol amour ma jeunesse <i>embarquée</i>...</span><br /> -<span class="i0">Réunissons trois cœurs qui n'ont pu <i>s'accorder</i>.</span> -</div></div> - - -<p>Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le -texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres -des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur -langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque -universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la -musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle -cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la -voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire -où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois -qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des -photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle -pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette -église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à -pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes -riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui -enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne -peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place -même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec -ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais -d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais -accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et -complexe individualité.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_95_1" id="Footnote_95_1"></a><a href="#FNanchor_95_1"><span class="label">[95]</span></a>«Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit -en Dieu mon Sauveur, etc.»—Zacharie son père fut rempli du Saint -Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu -d'Israël de ce qu'il a racheté, etc.». «Il la reçut dans ses bras, -bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur -s'en aller en paix...»</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_96_1" id="Footnote_96_1"></a><a href="#FNanchor_96_1"><span class="label">[96]</span></a>À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer -que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que -saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela -ressert suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan -et notamment de saint Paul, p. 257 et suiv.; les Apôtres, p. 99 et 100, -Marc-Aurèle, p. 502-503, etc.</p></div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PASTICHES ET MÉLANGES ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64145-h.htm or 64145-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/1/4/64145/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation’s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation’s web site and -official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -For additional contact information: -</div> - -<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'> -Dr. Gregory B. Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64145-h/images/figure01.jpg b/old/64145-h/images/figure01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 7b07300..0000000 --- a/old/64145-h/images/figure01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/64145-h/images/pastiches_cover.jpg b/old/64145-h/images/pastiches_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 01ee1e9..0000000 --- a/old/64145-h/images/pastiches_cover.jpg +++ /dev/null |
