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-The Project Gutenberg eBook of Pastiches et mélanges, by Marcel Proust
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Pastiches et mélanges
-
-Author: Marcel Proust
-
-Release Date: December 27, 2020 [eBook #64145]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously
- made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PASTICHES ET MÉLANGES ***
-
-MARCEL PROUST
-
-
-
-PASTICHES
-ET
-MÉLANGES
-
-
-QUATRIÈME ÉDITION
-
-
-_nrf_
-
-
-
-PARIS
-
-ÉDITIONS DE LA
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-
-35 & 37, RUE MADAME
-
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction
-réservés pour tous les pays y compris la Russie,
-Copyright by Gaston Gallimard, 1919
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-PASTICHES
-
-L'AFFAIRE LEMOINE
-
-I. Dans un Roman de Balzac
-
-II. L'«Affaire Lemoine», par Gustave Flaubert
-
-III. Critique du roman de M. Gustave Flaubert sur
-l'«Affaire Lemoine», par Sainte-Beuve, dans
-son feuilleton du _Constitutionnel_
-
-IV. Par Henri de Régnier
-
-V. Dans le «Journal des Concourt»
-
-VI. L'«Affaire Lemoine», par Michelet
-
-VII. Dans un feuilleton dramatique de M. Émile Faguet
-
-VIII. Par Ernest Renan
-
-IX. Dans les Mémoires de Saint Simon
-
-MÉLANGES
-
-EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES
-
-I. Les Églises sauvées. Les Clochers de Caen. La
- Cathédrale de Lisieux.
- Journées en Automobile
-
-II. Journées de Pèlerinage.
- Ruskin à Notre-Dame d'Amiens, à Rouen, etc.
-
-III. John Ruskin
- La Mort des Cathédrales
-
-SENTIMENTS FILIAUX D'UN PARRICIDE
-
-JOURNÉES DE LECTURE
-
-
-
-
-529. PROUST (Marcel). Pastiches et Mélanges. _Paris, Nouvelle Revue
-française, s. d._ [1917]; in-18, broché.
-
-QUATRIÈME ÉDITION.
-
-Envoi =autographe= de l'auteur:
-
-«_Au Comte Robert de Montesquiou_,
-
-_Hommage d'attachement admiratif et respectueux._
-
-MARCEL PROUST.»
-
-
-«_J'ai indiqué (page 73) où commençait le portrait de vous. Ce n'est
-qu'une esquisse inachevée, où vous retrouverez pourtant j'espère ma
-constante ferveur._»
-
-On y a joint:
-
-1° Huit feuillets contenant un manuscrit =autographe= de R. DE
-MONTESQUIOU, étude sur «_Whistler contre Ruskin_»;
-
-2° Une lettre =autographe= de MARCEL PROUST à R. DE MONTESQUIOU
-relative à _Pastiches et Mélanges_. Le dernier feuillet de la lettre
-est couvert de dessins au crayon, dont l'un représente le Comte de
-Montesquiou.
-
-Les pièces jointes, ici annoncées, ont été retirées avant l'envoi du
-vol. au Dept. des Imprimés. [Note de l'Auteur]
-
-
-
-
-[Figure]
-
-
-À MONSIEUR WALTER BERRY,
-
-
-_Avocat et lettré, qui, depuis le premier jour
-guerre, devant l'Amérique encore indécise, a
-avec une énergie et un talent incomparables, la cause
-de la France, et l'a gagnée._
-
-
-_Son ami_,
-
-
-MARCEL PROUST.
-
-
-PASTICHES
-
-
-L'AFFAIRE LEMOINE[1]
-
-
-I
-
-DANS UN ROMAN DE BALZAC
-
-
-Dans un des derniers mois de l'année 1907, à un de ces «routs» de la
-marquise d'Espard où se pressait alors l'élite de l'aristocratie
-parisienne (la plus élégante de l'Europe, au dire de M. de Talleyrand,
-ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de
-Bénévent), de Marsay et Rastignac, le comte Félix de Vandenesse, les
-ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le comte Adam Laginski, Me Octave de
-Camps, lord Dudley, faisaient cercle autour de Mme la princesse de
-Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. N'est-ce pas
-en effet une des grandeurs de la maîtresse de maison--cette carmélite
-de la réussite mondaine--qu'elle doit immoler sa coquetterie, son
-orgueil, son amour même, à la nécessité de se faire un salon dont
-ses rivales seront parfois le plus piquant ornement? N'est-elle pas en
-cela l'égale de la sainte? Ne mérite-t-elle pas sa part, si chèrement
-acquise, du paradis social? La marquise--une demoiselle de
-Blamont-Chauvry, alliée des Navarreins, des Lenoncourt, des
-Chaulieu--tendait à chaque nouvel arrivant cette main que Desplein, le
-plus grand savant de notre époque, sans en excepter Claude Bernard, et
-qui avait été élève de Lavater, déclarait la plus profondément
-calculée qu'il lui eût été donné d'examiner. Tout à coup la porte
-s'ouvrit devant l'illustre romancier Daniel d'Arthez. Un physicien du
-monde moral qui aurait à la fois le génie de Lavoisier et de
-Bichat--le créateur de la chimie organique--serait seul capable
-d'isoler les éléments qui composent la sonorité spéciale du pas des
-hommes supérieurs. En entendant résonner celui de d'Arthez vous
-eussiez frémi. Seul pouvait ainsi marcher un sublime génie ou un grand
-criminel. Le génie n'est-il pas d'ailleurs une sorte de crime contre la
-routine du passé que notre temps punit plus sévèrement que le crime
-même, puisque les savants meurent à l'hôpital qui est plus triste que
-le bagne.
-
-Athénaïs ne se sentait pas de joie en voyant revenir chez elle l'amant
-qu'elle espérait bien enlever à sa meilleure amie. Aussi pressa-t-elle
-la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que
-possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles
-vous enfoncent un poignard dans le cœur.
-
---Je suis heureuse pour vous, ma chère, que M. d'Arthez soit venu,
-dit-elle à Mme de Cadignan, d'autant plus qu'il aura une surprise
-complète, il ne savait pas que vous seriez ici.
-
---Il croyait sans doute y rencontrer M. de Rubempré dont il admire le
-talent, répondit Diane avec une moue câline qui cachait la plus
-mordante des railleries, car on savait que Mme d'Espard ne pardonnait
-pas à Lucien de l'avoir abandonnée.
-
---Oh! mon ange, répondit la marquise avec une aisance surprenante, nous
-ne pouvons retenir ces gens-là, Lucien subira le sort du petit
-d'Esgrignon, ajouta-t-elle en confondant les personnes présentes par
-l'infamie de ces paroles dont chacune était un trait accablant pour la
-princesse. (Voir le _Cabinet des Antiques._)
-
---Vous parlez de M. de Rubempré, dit la vicomtesse de Beauséant qui
-n'avait pas reparu dans le monde depuis la mort de M. de Nueil et qui,
-par une habitude particulière aux personnes qui ont longtemps vécu en
-province, se faisait une fête d'étonner des Parisiens avec une
-nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Vous savez qu'il est fiancé à
-Clotilde de Grandlieu.
-
-Chacun fit signe à la vicomtesse de se taire, ce manage étant encore
-ignoré de Mme de Sérizy, qu'il allait jeter dans le désespoir.
-
---On me l'a affirmé, mais cela peut être faux, reprit la vicomtesse
-qui, sans comprendre exactement en quoi elle avait fait une gaucherie,
-regretta d'avoir été aussi démonstrative.
-
-Ce que vous dites ne me surprend pas, ajouta-t-elle, car j'étais
-étonnée que Clotilde se fut éprise de quelqu'un d'aussi peu
-séduisant.
-
---Mais au contraire, personne n'est de votre avis, Claire, s'écria la
-princesse en montrant la comtesse de Sérizy qui écoutait.
-
-Ces paroles furent d'autant moins saisies par la vicomtesse qu'elle
-ignorait entièrement la liaison de Mme de Sérizy avec Lucien.
-
---Pas séduisant, essaya-t-elle de corriger, pas séduisant... du moins
-pour une jeune fille!
-
---Imaginez-vous, s'écria d'Arthez avant même d'avoir remis son manteau
-à Paddy, le célèbre tigre de feu Beaudenord (voir les _Secrets de la
-princesse de Cadignan_), qui se tenait devant lui avec l'immobilité
-spéciale à la domesticité du Faubourg Saint-Germain, oui,
-imaginez-vous, répéta le grand homme avec cet enthousiasme des
-penseurs qui paraît ridicule au milieu de la profonde dissimulation du
-grand monde.
-
---Qu'y a-t-il? que devons-nous nous imaginer, demanda ironiquement de
-Marsay en jetant à Félix de Vandenesse et au prince Galathione ce
-regard à double entente, véritable privilège de ceux qui avaient
-longtemps vécu dans l'intimité de MADAME.
-
---_Tuchurs pô!_ renchérit le baron de Nucingen avec l'affreuse
-vulgarité des parvenus qui croient, à l'aide des plus grossières
-rubriques, se donner du genre et singer les Maxime de Trailles ou les de
-Marsay; _et fous afez du quir; fous esde le frai brodecdir tes baufres,
-à la Jambre._
-
-(Le célèbre financier avait d'ailleurs des raisons particulières d'en
-vouloir à d'Arthez qui ne l'avait pas suffisamment soutenu, quand
-l'ancien amant d'Esther avait cherché en vain à faire admettre sa
-femme, née Goriot, chez Diane de Maufrigneuse).
-
---_Fite, fite, mennesir, la ponhire zera gomblète bir mi si vi mi
-druffez tigne ti savre ke vaudille himachinei?_
-
---Rien, répondit avec à propos d'Arthez, je m'adresse à la marquise.
-
-Cela fut dit d'un ton si perfidement épigrammatique que Paul Morand, un
-de nos plus impertinents secrétaires d'ambassade, murmura:--Il est plus
-fort que nous! Le baron, se sentant joué, avait froid dans le dos. Mme
-Firmiani suait dans ses pantoufles, un des chefs-d'œuvre de l'industrie
-polonaise, D'Arthez fit semblant de ne pas s'être aperçu de la
-comédie qui venait de se jouer, telle que la vie de Paris peut seule en
-offrir d'aussi profonde (ce qui explique pourquoi la province a toujours
-donné si peu de grands hommes d'État à la France) et sans s'arrêter
-à la belle Négrepelisse, se tournant vers Mme de Sérizy avec cet
-effrayant sang-froid qui peut triompher des plus grands obstacles (en
-est-il pour les belles âmes de comparables à ceux du cœur?):
-
---On vient, madame, de découvrir le secret de la fabrication du
-diamant.
-
---_Cesde iffire esd eine crant dressor_, s'écria le baron ébloui.
-
---Mais j'aurais cru qu'on en avait toujours fabriqué, répondit
-naïvement Léontine.
-
-Mme de Cadignan, en femme de goût, se garda bien de dire un mot, là
-où des bourgeoises se fussent lancées dans une conversation où elles
-eussent niaisement étalé leurs connaissances en chimie. Mais Mme de
-Sérizy n'avait pas achevé cette phrase qui dévoilait une incroyable
-ignorance, que Diane, en enveloppant la comtesse tout entière, eut un
-regard sublimé. Seul Raphaël eût peut-être été capable de le
-peindre. Et certes, s'il y eût réussi, il eût donné un pendant à sa
-célèbre _Fornarina_, la plus saillante de ses toiles, la seule qui le
-place au-dessus d'André del Sarto dans l'estime des connaisseurs.
-
-
-Pour comprendre le drame qui va suivre, et auquel la scène que nous
-venons de raconter peut servir d'introduction, quelques mots
-d'explication sont nécessaires. À la fin de l'année 1905, une
-affreuse tension régna dans les rapports de la France et de
-l'Allemagne. Soit que Guillaume II comptât effectivement déclarer la
-guerre à la France, soit qu'il eût voulu seulement le laisser croire
-afin de rompre notre alliance avec l'Angleterre, l'ambassadeur
-d'Allemagne reçut l'ordre d'annoncer au gouvernement français qu'il
-allait présenter ses lettres de rappel. Les rois de la finance
-jouèrent alors à la baisse sur la nouvelle d'une mobilisation
-prochaine. Des sommes considérables furent perdues à la Bourse.
-Pendant toute une journée on vendit des titres de rente que le banquier
-Nucingen, secrètement averti par son ami le ministre de Marsay de la
-démission du chancelier Delcassé, qu'on ne sut à Paris que vers
-quatre heures, racheta à un prix dérisoire et qu'il a gardées depuis.
-
-Il n'est pas jusqu'à Raoul Nathan qui ne crut à la guerre, bien que
-l'amant de Florine, depuis que du Tillet, dont il avait voulu séduire
-la belle-sœur (voir _une Fille d'Ève_), lui avait fait faire un puff
-à la Bourse, soutint dans son journal la paix à tout prix.
-
-La France ne fut alors sauvée d'une guerre désastreuse que par
-l'intervention, restée longtemps inconnue des historiens, du maréchal
-de Montcornet, l'homme le plus fort de son siècle après Napoléon.
-Encore Napoléon n'a-t-il pu mettre à exécution son projet de descente
-en Angleterre, la grande pensée de son règne. Napoléon, Montcornet,
-n'y a-t-il pas entre ces deux noms comme une sorte de ressemblance
-mystérieuse? Je me garderais bien d'affirmer qu'ils ne sont pas
-rattachés l'un à l'autre par quelque lien occulte. Peut-être notre
-temps, après avoir douté de toutes les grandes choses sans essayer de
-les comprendre, sera-t-il forcé de revenir à l'harmonie préétablie
-de Leibniz. Bien plus, l'homme qui était alors à la tête de la plus
-colossale affaire de diamants de l'Angleterre s'appelait Werner, Julius
-Werner, Werner! ce nom ne vous semble-t-il pas évoquer bizarrement le
-moyen âge? Rien qu'à l'entendre, ne voyez-vous pas déjà le docteur
-Faust, penché sur ses creusets, avec ou sans Marguerite?
-N'implique-t-il pas l'idée de la pierre philosophale? Werner! Julius!
-Werner! Changez deux lettres et vous avez Werther. _Werther_ est de
-Gœthe.
-
-Julius Werner se servit de Lemoine, un de ces hommes extraordinaires
-qui, s'ils sont guidés par un destin favorable, s'appellent Geoffroy
-Saint-Hilaire, Cuvier, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Charlemagne,
-Berthollet, Spalanzani, Volta. Changez les circonstances et ils finiront
-comme le maréchal d'Ancre, Balthazar Cleas, Pugatchef, Le Tasse, la
-comtesse de la Motte ou Vautrin. En France, le brevet que le
-gouvernement octroie aux inventeurs n'a aucune valeur par lui-même.
-C'est là qu'il faut chercher la cause qui paralyse, chez nous, toute
-grande entreprise industrielle. Avant la Révolution, les Séchard, ces
-géants de l'imprimerie, se servaient encore à Angoulême des presses
-à bois, et les frères Cointet hésitaient à acheter le second brevet
-d'imprimeur. (Voir les _Illusions perdues._) Certes peu de personnes
-comprirent la réponse que Lemoine fit aux gendarmes venus pour
-l'arrêter. Quoi? L'Europe m'abandonnerait-elle? s'écria le faux
-inventeur avec une terreur profonde. Le mot colporté le soir dans les
-salons du ministre Rastignac y passa inaperçu.
-
---Cet homme serait-il devenu fou? dit le comte de Granville étonné.
-
-L'ancien clerc de l'avoué Bordin devait précisément prendre la parole
-dans cette affaire au nom du ministère public, ayant retrouvé depuis
-peu, par le mariage de la seconde fille avec le banquier du Tillet, la
-faveur que lui avait fait perdre auprès du nouveau gouvernement son
-alliance avec les Vandenesse, etc.
-
-
-[Note 1: On a peut-être oublié, depuis dix ans, que Lemoine ayant
-faussement prétendu avoir découvert le secret de la fabrication du
-diamant et ayant reçu, de ce chef, plus d'un million du président de
-la De Beers, Sir Julius Werner, fut ensuite, sur la plainte de celui-ci,
-condamné le 6 juillet 1909 à six ans de prison. Cette insignifiante
-affaire de police correctionnelle, mais qui passionnait alors l'opinion,
-fut choisie un soir par moi, tout à fait au hasard, comme thème unique
-de morceaux, où j'essayerais d'imiter la manière d'un certain nombre
-d'écrivains. Bien qu'en donnant sur des pastiches la moindre
-explication on risque d'en diminuer l'effet, je rappelle pour éviter de
-froisser de légitimes amours-propres, que c'est l'écrivain pastiché
-qui est censé parler, non seulement selon son esprit, mais dans le
-langage de son temps. À celui de Saint Simon par exemple, les mots
-bonhomme, bonne femme n'ont nullement le sens familier et protecteur
-d'aujourd'hui. Dans ses _Mémoires_, Saint Simon dit couramment le
-bonhomme Chaulnes pour le duc de Chaulnes qu'il respectait infiniment,
-et pareillement de beaucoup d'autres.]
-
-
-
-
-
-II
-
-L'AFFAIRE LEMOINE
-PAR GUSTAVE FLAUBERT
-
-
-La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles
-s'envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l'ordre du
-président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec
-un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des
-prétentions à l'esprit; et ses favoris égaux, qu'un reste de tabac
-salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et
-de vulgaire. Comme la suspension d'audience se prolongeait, des
-intimités s'ébauchèrent; pour entrer en conversation, les malins se
-plaignaient à haute voix du manque d'air, et, quelqu'un ayant dit
-reconnaître le ministre de l'intérieur dans un monsieur qui sortait,
-un réactionnaire soupira: «Pauvre France!» En tirant de sa poche une
-orange, un nègre s'acquit de la considération, et, par amour
-de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en
-s'excusant, sur un journal: d'abord à un ecclésiastique, qui affirma
-«n'en avoir jamais mangé d'aussi bonne; c'est un excellent fruit,
-rafraîchissant»; mais une douairière prit un air offensé, défendit
-à ses filles de rien accepter «de quelqu'un qu'elles ne connaissaient
-pas», pendant que d'autres personnes, ne sachant pas si le journal
-arriverait jusqu'à elles, cherchaient une contenance: plusieurs
-tirèrent leur montre, une dame enleva son chapeau. Un perroquet le
-surmontait. Deux jeunes gens s'en étonnèrent, auraient voulu savoir
-s'il avait été placé là comme souvenir ou peut-être par goût
-excentrique. Déjà les farceurs commençaient à s'interpeller d'un
-banc à l'autre, et les femmes, regardant leurs maris, s'étouffaient de
-rire dans un mouchoir, quand un silence s'établit, le président parut
-s'absorber pour dormir, l'avocat de Werner prononçait sa plaidoirie. Il
-avait débuté sur un ton d'emphase, parla deux heures, semblait
-dyspeptique, et chaque fois qu'il disait «Monsieur le Président»
-s'effondrait dans une révérence si profonde qu'on aurait dit une jeune
-fille devant un roi, un diacre quittant l'autel. Il fut terrible pour
-Lemoine, mais l'élégance des formules atténuait l'âpreté du
-réquisitoire. Et ses périodes se succédaient sans interruption, comme
-les eaux d'une cascade, comme un ruban qu'on déroule. Par moment, la
-monotonie de son discours était telle qu'il ne se distinguait plus du
-silence, comme une cloche dont la vibration persiste, comme un écho qui
-s'affaiblit. Pour finir, il attesta les portraits des présidents Grévy
-et Carnot, placés au-dessus du tribunal; et chacun, ayant levé la
-tête, constata que la moisissure les avait gagnés dans cette salle
-officielle et malpropre qui exhibait nos gloires et sentait le
-renfermé. Une large baie la divisait par le milieu des bancs s'y
-alignaient jusqu'au pied du tribunal; elle avait de la poussière sur le
-parquet, des araignées aux angles du plafond, un rat dans chaque trou,
-et on était obligé de l'aérer souvent à cause du voisinage du
-calorifère, parfois d'une odeur plus nauséabonde. L'avocat de Lemoine
-répliquant, fut bref. Mais il avait un accent méridional, faisait
-appel aux passions généreuses, ôtait à tout moment son lorgnon. En
-l'écoutant, Nathalie, ressentait ce trouble où conduit l'éloquence;
-une douceur l'envahit et son cœur s'étant soulevé, la batiste de son
-corsage palpitait, comme une herbe au bord d'une fontaine prête à
-sourdre, comme le plumage d'un pigeon qui va s'envoler. Enfin le
-président fit un signe, un murmure s'éleva, deux parapluies
-tombèrent: on allait entendre à nouveau l'accusé. Tout de suite les
-gestes de colère des assistants le désignèrent; pourquoi n'avait-il
-pas dit vrai, fabriqué du diamant, divulgué son invention? Tous, et
-jusqu'au plus pauvre, auraient su--c'était certain--en tirer des
-millions. Même ils les voyaient devant eux, dans la violence du regret
-où l'on croit posséder ce qu'on pleure. Et beaucoup se livrèrent une
-fois encore à la douceur des rêves qu'ils avaient formés, quand ils
-avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant
-d'avoir dépisté l'escroc.
-
-Pour les uns, c'était l'abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du
-Bois, de l'influence à l'Académie; et même un yacht qui les aurait
-menés l'été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est
-curieux, mais la nourriture y sent l'huile, le jour de vingt-quatre
-heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours
-blancs?
-
-À certains, les millions ne suffisaient pas; tout de suite ils les
-auraient joués à la Bourse; et, achetant des valeurs au plus bas cours
-la veille du jour où elles remonteraient--un ami les aurait
-renseignés--verraient centupler leur capital en quelques heures. Riches
-alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l'utopie
-humanitaire. (D'ailleurs, à quoi bon? Un milliard partagé entre tous
-les Français n'en enrichirait pas un seul, on l'a calculé.) Mais,
-laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort
-et l'influence, se feraient nommer président de la République,
-ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage
-de liège qui amortît le bruit des voisins. Ils n'entreraient pas au
-Jockey-Club, jugeant l'aristocratie à sa valeur. Un titre du pape les
-attirait davantage. Peut-être pourrait-on l'avoir sans payer. Mais
-alors à quoi bon tant de millions? Bref, ils grossiraient le denier de
-saint Pierre tout en blâmant l'institution. Que peut bien faire le pape
-de cinq millions de dentelles, tant de curés de campagne meurent de
-faim?
-
-Mais quelques-uns, en songeant que la richesse aurait pu venir à eux,
-se sentaient prêts à défaillir; car ils l'auraient mise aux pieds
-d'une femme dont ils avaient été dédaignés jusqu'ici, et qui leur
-aurait enfin livré le secret de son baiser et la douceur de son corps.
-Ils se voyaient avec elle, à la campagne, jusqu'à la fin de leurs
-jours, dans une maison tout en bois blanc, sur le bord triste d'un grand
-fleuve. Ils auraient connu le cri du pétrel, la venue des brouillards,
-l'oscillation des navires, le développement des nuées, et seraient
-restés des heures avec son corps sur leurs genoux, à regarder monter
-la marée et s'entre-choquer les amarres, de leur terrasse, dans un
-fauteuil d'osier, sous une tente rayée de bleu, entre des boules de
-métal. Et ils finissaient par ne plus voir que deux grappes de fleurs
-violettes, descendant jusqu'à l'eau rapide qu'elles touchent presque,
-dans la lumière crue d'un après-midi sans soleil, le long d'un mur
-rougeâtre qui s'effritait. À ceux-là, l'excès de leur détresse
-ôtait la force de maudire l'accusé; mais tous le détestaient, jugeant
-qu'il les avait frustrés de la débauche, des honneurs, de la
-célébrité, du génie; parfois de chimères plus indéfinissables, de
-ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans
-la niaiserie particulière de son rêve.
-
-
-
-
-III
-
-CRITIQUE DU ROMAN DE M. GUSTAVE
-FLAUBERT SUR L'«AFFAIRE LEMOINE»
-PAR SAINTE-BEUVE, DANS SON FEUILLETON
-DU _CONSTITUTIONNEL_.
-
-
-_L'Affaire Lemoine_... par M. Gustave Flaubert! Sitôt surtout après
-_Salammbô_, le titre a généralement surpris. Quoi? l'auteur avait
-dressé son chevalet en plein Paris, au Palais de justice, dans la
-chambre même des appels correctionnels...: on le croyait encore à
-Carthage! M. Flaubert--estimable en cela dans sa velléité et sa
-prédilection--n'est pas de ces écrivains que Martial a bien finement
-raillés et qui, passés maîtres sur un terrain, ou réputés pour
-tels, s'y cantonnent, s'y fortifient, soucieux avant tout de ne pas
-offrir de prise à la critique, n'exposant jamais dans la manœuvre
-qu'une aile à la fois. M. Flaubert, lui, aime à multiplier les
-reconnaissances et les sorties, à faire front de tous côtés, que
-dis-je, il tient les défis, quelques conditions qu'on propose, et ne
-revendique jamais le choix des armes ni l'avantage du terrain. Mais
-cette fois-ci, il faut le reconnaître, cette volte-face si
-précipitée, ce retour d'Égypte (ou peu s'en faut) à la Bonaparte, et
-qu'aucune victoire bien certaine ne devait ratifier, n'ont pas paru
-très heureux; on y a vu, ou cru y voir, disons-le, comme un rien de
-mystification. Quelques-uns ont été jusqu'à prononcer, non sans
-apparence de raison, le mot de gageure. Cette gageure, M. Flaubert, du
-moins, l'a-t-il gagnée? C'est ce que nous allons examiner en toute
-franchise, mais sans jamais oublier que l'auteur est le fils d'un homme
-bien regrettable, que nous avons tous connu, professeur à l'École de
-médecine de Rouen, qui a laissé dans sa profession et dans sa province
-sa trace et son rayon; et que cet aimable fils--quelque opinion qu'on
-puisse d'ailleurs opposer à ce que des jeunes gens bien hâtifs ne
-craignent pas, l'amitié aidant, d'appeler déjà son talent--mérite,
-d'ailleurs, tous les égards par la simplicité reconnue de ses
-relations toujours sûres et parfaitement suivies--lui, le contraire
-même de la simplicité dès qu'il prend une plume!--par le raffinement
-et la délicatesse invariable de son procédé.
-
-
-Le récit débute par une scène qui, mieux conduite, aurait pu donner
-de M. Flaubert une idée assez favorable, dans ce genre tout immédiat
-et impromptu du croquis, de l'étude prise sur la réalité. Nous sommes
-au Palais de justice, à la chambre correctionnelle, où se juge
-l'affaire Lemoine, pendant une suspension d'audience. Les fenêtres
-viennent d'être fermées sur l'ordre du président. Et ici un éminent
-avocat m'assure que le président n'a rien à voir, comme il semble en
-effet plus naturel et convenable, dans ces sortes de choses, et à la
-suspension même s'était certainement retiré dans la chambre du
-conseil. Ce n'est qu'un détail si l'on veut. Mais vous qui venez nous
-dire (comme si en vérité vous les aviez comptés!) le nombre des
-éléphants et des onagres dans l'armée carthaginoise, comment
-espérez-vous, je vous le demande, être cru sur parole quand, pour une
-réalité si prochaine, si aisément vérifiable, si sommaire même et
-nullement détaillée, vous commettez de telles bévues! Mais passons:
-l'auteur voulait une occasion de décrire le président, il ne l'a pas
-laissée échapper. Ce président a «un visage de pitre (ce qui suffit
-à désintéresser le lecteur) une robe trop étroite pour sa corpulence
-(trait assez gauche et qui ne peint rien), des prétentions à
-l'esprit». Passe encore pour le visage de pitre! L'auteur est d'une
-école qui ne voit jamais rien dans l'humanité de noble ou d'estimable.
-Pourtant M. Flaubert, bas Normand s'il en fut, est d'un pays de fine
-chicane et de haute sapience qui a donné à la France assez de
-considérables avocats et magistrats, je ne veux point distinguer ici.
-Sans même se borner aux limites de la Normandie, l'image d'un
-président Jeannin sur lequel M. Villemain nous a donné plus d'une
-indication délicate, d'un Mathieu Marais, d'un Saumaise, d'un Bouhier,
-voire de l'agréable Patru, de tel de ces hommes distingués par la
-sagesse du conseil et d'un mérite si nécessaire, serait aussi
-intéressante, je crois, et aussi vraie que celle du président à
-«visage de pitre» qui nous est ici montrée. Va pourtant pour visage
-de pitre! Mais s'il a des «prétentions à l'esprit», qu'en
-savez-vous, puisque aussi bien il n'a pas encore ouvert la bouche? Et de
-même, un peu plus loin, l'auteur, dans le public qu'il nous décrit,
-nous montrera du doigt un «réactionnaire». C'est une désignation
-assez fréquente aujourd'hui. Mais ici, je le demande encore à M.
-Flaubert: «Un réactionnaire? à quoi reconnaissez-vous cela à
-distance? Qui vous la dit? Qu'en savez-vous?» L'auteur, évidemment,
-s'amuse, et tous ces traits sont inventés à plaisir. Mais ce n'est
-rien encore, poursuivons. L'auteur continue à peindre le public, ou
-plutôt de purs «modèles» bénévoles qu'il a groupés à loisir dans
-son atelier: «En tirant une orange de sa poche, un nègre...»
-Voyageur! vous n'avez à la bouche que les mots de vérité,
-d'«objectivité», vous en faites profession, vous en faites parade;
-mais, sous cette prétendue impersonnalité, comme on vous reconnaît
-vite, ne serait-ce qu'à ce nègre, à cette orange, tout à l'heure à
-ce perroquet, fraîchement débarqués avec vous, à tous ces
-accessoires rapportés que vous vous dépêchez bien vite de venir
-plaquer sur votre esquisse, la plus bigarrée, je le déclare, la moins
-véridique, la moins ressemblante où se soit jamais évertué votre
-pinceau.
-
-Donc le nègre tire de sa poche une orange, et ce faisant, il...
-«s'attire de la considération»! M. Flaubert, j'entends bien, veut
-dire que dans une foule quelqu'un qui peut faire emploi et montre d'un
-avantage, même usuel et familier à chacun, qui tire un gobelet par
-exemple quand près de lui on boit à la bouteille; un journal, s'il est
-le seul qui ait pensé à l'acheter, que ce quelqu'un-là est aussitôt
-désigné à la remarque et à la distinction des autres. Mais avouez
-qu'au fond vous n'êtes pas fâché, en hasardant cette expression si
-bizarre et déplacée de considération, d'insinuer que toute
-considération, jusqu'à la plus haute et la plus recherchée, n'est pas
-beaucoup plus que cela, qu'elle est faite de l'envie que donnent aux
-autres des biens au fond sans valeur. Eh bien, nous le disons
-à M. Flaubert, cela n'est pas vrai; la considération,--et nous
-savons que l'exemple vous touchera, car vous n'êtes de l'école de
-l'insensibilité, de l'_impassibilité_, qu'en littérature,--on
-l'acquiert par toute une vie donnée à la science, à l'humanité. Les
-lettres, autrefois, pouvaient la procurer aussi, quand elles n'étaient
-que le gage et comme la fleur de l'urbanité de l'esprit, de cette
-disposition tout humaine qui peut avoir, certes, sa prédilection et sa
-visée, mais admet, à côté des images du vice et des ridicules,
-l'innocence et la vertu. Sans remonter aux anciens (bien plus
-«naturalistes» que vous ne serez jamais, mais qui, sur le tableau
-découpé dans un cadre réel, font toujours descendre à l'air libre et
-comme à ciel ouvert un rayon tout divin qui pose sa lumière au fronton
-et éclaire le contraste), sans remonter jusqu'à eux, qu'ils aient nom
-Homère ou Moschus, Bion ou Léonidas de Tarente, et pour en venir à
-des peintures plus préméditées, est-ce autre chose, dites-le-nous,
-qu'ont toujours fait ces mêmes écrivains dont vous ne craignez pas de
-vous réclamer? Et Saint Simon d'abord, à côté des portraits tout
-atroces et calomniés d'un Noailles ou d'un Harlay, quels grands coups
-de pinceau n'a-t-il pas pour nous montrer, dans sa lumière et sa
-proportion, la vertu d'un Montal, d'un Beauvilliers, d'un Rancé, d'un
-Chevreuse? Et, jusque dans cette «Comédie humaine», ou soi-disant
-telle, où M. de Balzac, avec une suffisance qui prête à sourire,
-prétend tracer des «scènes (en réalité toutes fabuleuses) de la vie
-parisienne et de la vie de province» (lui, l'homme incapable d'observer
-s'il en fut), en regard et comme en rachat des Hulot, des Philippe
-Bridau, des Balthazar Claes, comme il les appelle, et à qui vos
-Narr'Havas et vos Shahabarims n'ont rien à envier, je le confesse,
-n'a-t-il pas imaginé une Adeline Hulot, une Blanche de Mortsauf, une
-Marguerite de Solis?
-
-Certes, on eût bien étonné, et à bon droit, les Jacquemont, les
-Daru, les Mérimée, les Ampère, tous ces hommes de finesse et d'étude
-qui l'ont si bien connu et qui ne croyaient pas qu'il y eût besoin,
-pour si peu, de faire sonner tant de cloches, si on leur avait dit que
-le spirituel Beyle, à qui l'on doit tant de vues claires et
-fructueuses, tant de remarques appropriées, passerait romancier de nos
-jours. Mais enfin, il est encore plus _vrai_ que vous! Mais il y a plus
-de vérité dans la moindre étude, je dis de Sénac de Meilhan, de
-Ramond ou d'Althon Shée, que dans la vôtre, si laborieusement
-inexacte! Tout cela est faux à crier, vous ne le sentez donc pas?
-
-Enfin l'audience est reprise (tout cela est bien dépourvu de
-circonstances et de détermination), l'avocat de Werner a la parole, et
-M. Flaubert nous avertit qu'en se tournant vers le président il fait,
-chaque fois, «une révérence si profonde qu'on aurait dit un diacre
-quittant l'autel». Qu'il y ait eu de tels avocats, et même au barreau
-de Paris, «agenouillés», comme dit l'auteur, devant la cour et le
-ministère public, c'est bien possible. Mais il y en a d'autres
-aussi--cela, M. Flaubert ne veut pas le savoir--et il n'y a pas si
-longtemps que nous avons entendu le bien considérable Chaix d'Est-Ange
-(dont les discours publiés ont perdu non certes toute l'impulsion et le
-sel, mais l'à propos et le colloque) répondre fièrement à une
-sommation hautaine du ministère public: «Ici, à la barre, M. l'avocat
-général et moi, nous sommes égaux, au talent près!» Ce jour-là,
-l'aimable juriste qui ne pouvait certes trouver autour de lui
-l'atmosphère, la résonance divine du dernier âge de la République,
-avait su pourtant, tout comme un Cicéron, lancer la flèche d'or.
-
-Mais l'action, un moment déprimée, se motive et se hâte. L'accusé
-est introduit, et d'abord, à sa vue, certaines personnes regrettent
-(toujours des suppositions!) la richesse qui leur aurait permis de
-partir au loin avec une femme aimée jadis, à ces heures dont parle le
-poète, seules dignes d'être vécues et où l'on s'enflamme parfois
-pour toute la vie, _vita dignior œtas_! Le morceau, lu à haute
-voix,--et bien qu'y manque un peu ce ressentiment d'impressions douces
-et véritables, où se sont laissés aller avec bien de l'agrément un
-Monselet, un Frédéric Soulié--présenterait assez d'harmonie et de
-vague:
-
-«Ils auraient connu le cri des pétrels, la venue des brouillards,
-l'oscillation des navires, le développement des nuées». Mais, je le
-demande, que viennent faire ici les pétrels? L'auteur visiblement
-recommence à s'amuser, tranchons le mot, à nous mystifier. On peut
-n'avoir pas pris ses us en ornithologie et savoir que le pétrel est un
-oiseau fort commun sur nos côtes, et qu'il n'est nul besoin d'avoir
-découvert le diamant et fait fortune pour le rencontrer. Un chasseur
-qui en a souvent poursuivi m'assure que son cri n'a absolument rien de
-particulier et qui puisse si fort émouvoir celui qui l'entend. Il est
-clair que l'auteur a mis cela au hasard de la phrase. Le cri du pétrel,
-il a trouvé que cela faisait bien et, dare-dare, il nous l'a servi. M.
-de Chateaubriand est le premier qui ait ainsi fait entrer dans un cadre
-étudié des détails ajoutés après coup et sur la vérité desquels
-il ne se montrait pas difficile. Mais lui, même dans son annotation
-dernière, il avait le don divin, le mot qui dresse l'image en pied,
-pour toujours, dans sa lumière et sa désignation, il possédait, comme
-disait Joubert, le talisman de l'Enchanteur. Ah! postérité d'Atala,
-postérité d'Atala, on te retrouve partout aujourd'hui, jusque sur la
-table de dissection des anatomistes! etc.
-
-
-
-
-IV
-
-PAR HENRI DE RÉGNIER
-
-
-Le diamant ne me plaît guère. Je ne lui trouve pas de beauté. Le peu
-qu'il en ajoute à celle des visages est moins un effet de la sienne
-qu'un reflet de la leur. Il n'a ni la transparence marine de
-l'émeraude, ni l'azur illimité du saphir. Je lui préfère le rayon
-saure de la topaze, mais surtout le sortilège crépusculaire des
-opales. Elles sont emblématiques et doubles. Si le clair de lune irise
-une moitié de leur face, l'autre semble teinte par les feux roses et
-verts du couchant. Nous ne nous divertissons pas tant des couleurs
-qu'elles nous présentent, que nous ne sommes touchés du songe que nous
-nous y représentons. À qui ne sait rencontrer au delà de soi-même
-que la forme de son destin, elles en montrent le visage alternatif et
-taciturne.
-
-Elles se trouvaient en grand nombre dans la ville où Hermas me
-conduisit. La maison que nous habitions valait plus par la beauté du
-site que par la commodité des êtres. La perspective des horizons y
-était mieux ménagée, que l'aménagement des lieux n'y était bien
-entendu. Il était plus agréable d'y songer qu'il n'était aisé d'y
-dormir. Elle était plus pittoresque, que confortable. Accablés par la
-chaleur pendant le jour, les paons faisaient entendre toute la nuit leur
-en fatidique et narquois qui, à vrai dire, est plus propice à la
-rêverie qu'il n'est favorable au sommeil. Le bruit des cloches
-empêchait d'en trouver pendant la matinée, à défaut de celui qu'on
-ne goûte bien qu'avant le jour, un second qui répare au moins dans une
-certaine mesure la fatigue d'avoir été entièrement privé du premier.
-La majesté des cérémonies dont leurs sonneries annonçaient l'heure,
-compensait mal le contretemps d'être réveillé à celle où il
-convient de dormir, si l'on veut ensuite pouvoir profiter des autres. La
-seule ressource était alors de quitter la toile des draps et la plume
-de l'oreiller pour aller se promener dans la maison. L'entreprise, à
-vrai dire, si elle offrait du charme, présentait aussi du danger. Elle
-était divertissante sans laisser d'être périlleuse. On aimait encore
-mieux en répudier le plaisir que d'en poursuivre l'aventure. Les
-parquets que M. de Séryeuse avait rapportés des îles étaient
-multicolores et disjoints, glissants et géométriques. Leur mosaïque
-était brillante et inégale. Le dessin de ses losanges, tantôt rouges
-et tantôt noirs, offrait aux regards un plus plaisant spectacle que la
-boiserie ici exhaussée, là rompue, ne garantissait aux pas une
-promenade assurée.
-
-L'agrément de celle qu'on pouvait faire dans la cour n'était pas
-acheté par tant de risques. On y descendait vers midi. Le soleil
-chauffait les pavés, ou la pluie dégouttait des toits. Parfois le vent
-faisait grincer la girouette. Devant la porte close, monumentale et
-verdie, un Hermès sculpté donnait à l'ombre qu'il projetait la forme
-de son caducée. Les feuilles mortes des arbres voisins descendaient en
-tournoyant jusqu'à ses talons et repliaient sur les ailes de marbre
-leurs ailes d'or. Votives et pansues, des colombes venaient se percher
-dans les voussures de l'archivolte ou sur l'ébrasement du piédestal,
-et en laissaient souvent tomber une boule fade, écailleuse et grise.
-Elle venait aplatir sur le gravier ou sur le gazon sa masse
-intermittente et grenue, et poissait de l'herbe qu'elle avait été
-celle dont abondait la pelouse et dont ne manquait pas l'allée de ce
-que M. de Séryeuse appelait son jardin.
-
-Lemoine venait souvent s'y promener.
-
-C'est là que je le vis pour la première fois. Il paraissait plutôt
-ajusté dans la souquenille du laquais qu'il n'était coiffé du bonnet
-du docteur. Le drôle pourtant prétendait l'être et en plusieurs
-sciences où il est plus profitable de réussir qu'il n'est souvent
-prudent de s'y livrer.
-
-Il était midi quand son carrosse arriva en décrivant un cercle devant
-le perron. Le pavé résonna des sabots de l'attelage, un valet courut
-au marchepied. Dans la rue, des femmes se signèrent. La bise soufflait.
-Au pied de l'Hermès de marbre, l'ombre caducéenne avait pris quelque
-chose de fugace et de sournois. Pourchassée par le vent, elle semblait
-rire. Des cloches sonnèrent. Entre les volées de bronze d'un bourdon,
-un carillon hasarda à contretemps sa chorégraphie de cristal.
-Dans le jardin, une escarpolette grinçait. Des graines séchées
-étaient disposées sur le cadran solaire. Le soleil brillait et
-disparaissait tour à tour. Agatisé par sa lumière, l'Hermès du seuil
-s'obscurcissait plus de sa disparition qu'il n'eût fait de son absence.
-Successif et ambigu, le visage marmoréen vivait. Un sourire semblait
-allonger en forme de caducée les lèvres expiatrices. Une odeur
-d'osier, de pierre ponce, de cinéraire et de marqueterie s'échappait
-par les persiennes fermées du cabinet et par la porte entr'ouverte du
-vestibule. Elle rendait plus lourd l'ennui de l'heure. M. de Séryeuse
-et Lemoine continuaient à causer sur le perron. On entendait un bruit
-équivoque et pointu comme un éclat de rire furtif. C'était l'épée
-du gentilhomme qui heurtait la cornue de verre du spagirique. Le chapeau
-à plumes de l'un garantissait mieux du vent que le serre-tête de soie
-de l'autre. Lemoine s'enrhumait. De son nez qu'il oubliait de moucher,
-un peu ce morve avait tombé sur le rabat et sur l'habit. Son noyau
-visqueux et tiède avait glissé sur le linge de l'un, mais avait
-adhéré au drap de l'autre et tenait en suspens au-dessus du vide la
-frange argentée et fluente qui en dégouttait. Le soleil en les
-traversant confondait la mucosité gluante et la liqueur diluée. On ne
-distinguait plus qu'une seule masse juteuse, convulsive, transparente et
-durcie; et dans l'éphémère éclat dont elle décorait l'habit de
-Lemoine, elle semblait y avoir immobilisé le prestige d'un diamant
-momentané, encore chaud, si l'on peut dire, du four dont il était
-sorti, et dont cette gelée instable, corrosive et vivante qu'elle
-était pour un instant encore, semblait à la fois, par sa beauté
-menteuse et fascinatrice, présenter la moquerie et l'emblème.
-
-
-
-
-V
-
-DANS LE «JOURNAL DES GONCOURT»
-
-21 décembre 1907.
-
-
-Dîné avec Lucien Daudet, qui parle avec un rien de verve blagueuse des
-diamants fabuleux vus sur les épaules de Mme X..., diamants dits par
-Lucien dans une forte jolie langue, ma foi, à la notation toujours
-artiste, à l'épellement savoureux de ses épithètes décelant
-l'écrivain tout à fait supérieur, être malgré tout une pierre
-bourgeoise, un peu bébête, qui ne serait pas comparable, par exemple,
-à l'émeraude ou au rubis. Et au dessert, Lucien nous jette de la porte
-que Lefebvre de Béhaine lui disait ce soir, à lui Lucien, et à
-l'encontre du jugement porté par la charmante femme qu'est Mme de
-Nadaillac, qu'un certain Lemoine aurait trouvé le secret de la
-fabrication du diamant. Ce serait, dans le monde des affaires, au dire
-de Lucien, tout un émoi rageur devant la dépréciation possible du
-stock de diamants encore invendu, émoi qui pourrait bien finir par
-gagner la magistrature, et amener l'internement de ce Lemoine pour le
-reste de ses jours en quelque _in pace_, pour crime de lèse-bijouterie.
-C'est plus fort que l'histoire de Galilée, plus moderne, plus prêtant
-à l'artiste évocation d'un milieu, et tout d'un coup je vois un beau
-sujet de pièce pour nous, une pièce où il pourrait y avoir de fortes
-choses sur la puissance de la haute industrie d'aujourd'hui, puissance
-menant, au fond, le gouvernement et la justice, et s'opposant à ce qu'a
-de calamiteux pour elle toute nouvelle invention. Comme bouquet, on
-apporte à Lucien la nouvelle, me donnant le dénouement de la pièce
-déjà ébauchée, que leur ami Marcel Proust se serait tué, à la
-suite de la baisse des valeurs diamantifères, baisse anéantissant une
-partie de sa fortune. Un curieux être, assure Lucien, que ce Marcel
-Proust, un être qui vivrait tout à fait dans l'enthousiasme, dans le
-_bondieusement_ de certains paysages, de certains livres, un être par
-exemple qui serait complètement enamouré des romans de Léon. Et
-après un long silence, dans l'expansion enfiévrée de l'après-dîner,
-Lucien affirme:--Non, ce n'est pas parce qu'il s'agit de mon frère, ne
-le croyez pas, monsieur de Goncourt, absolument pas. Mais enfin il faut
-bien dire la vérité. Et il cite ce trait qui ressort joliment dans le
-faire miniaturé de son dire: Un jour, un monsieur rendait un immense
-service à Marcel Proust, qui pour le remercier l'emmenait déjeuner à
-la campagne. Mais voici qu'en causant, le monsieur, qui n'était autre
-que Zola, ne voulait absolument pas reconnaître qu'il n'y avait jamais
-eu en France qu'un écrivain tout à fait grand et dont Saint Simon seul
-approchait, et que cet écrivain était Léon. Sur quoi, fichtre! Proust
-oubliant la reconnaissance qu'il devait à Zola l'envoyait, d'une paire
-de claques, rouler dix pas plus loin, les quatre fers en l'air. Le
-lendemain on se battait, mais, malgré l'entremise de Ganderax, Proust
-s'opposait bel et bien à toute réconciliation.» Et tout à coup, dans
-le bruit des _mazagrans_ qu'on passe, Lucien me fait à l'oreille, avec
-un geignardement comique, cette révélation: «Voyez-vous, moi,
-monsieur de Goncourt, si, même avec la _Fourmilière_, je ne connais
-pas cette vogue, c'est que même les paroles que disent les gens, je les
-_vois_, comme si je peignais, dans la _saisie_ d'une nuance, avec la
-même _embué_ que la Pagode de Chanteloup.» Je quitte Lucien, la tête
-tout échauffée par cette affaire de diamant et de suicide, comme si on
-venait de m'y verser des cuillerées de cervelle. Et dans l'escalier je
-rencontre le nouveau ministre du Japon qui, de son air un tantinet
-avortonné et _décadent_, air le faisant ressembler au samouraï
-tenant, sur mon paravent de Coromandel, les deux pinces d'une
-écrevisse, me dit gracieusement avoir été longtemps en mission chez
-les Honolulus où la lecture de nos livres, à mon frère et à moi,
-serait la seule chose capable d'arracher les indigènes aux plaisirs du
-caviar, lecture se prolongeant très avant dans la nuit, d'une seule
-traite, aux intermèdes consistant seulement dans le chiquage de
-quelques cigares du pays enfermés dans de longs étuis de verre, étuis
-destinés à les protéger pendant la traversée contre une certaine
-maladie que leur donne la mer. Et le ministre me confesse son goût de
-nos livres, avouant avoir connu à Hong-Kong une fort grande dame de
-là-bas qui n'avait que deux ouvrages sur sa table de nuit: _la Fille
-Elisa_ et _Robinson Crusoé_.
-
-
-22 décembre.
-
-Je me réveille de ma sieste de quatre heures avec le pressentiment
-d'une mauvaise nouvelle, ayant rêvé que la dent qui m'a fait tant
-souffrir quand Cruet me l'a arrachée, il y a cinq ans, avait repoussé.
-Et aussitôt Pélagie entre, avec cette nouvelle apportée par Lucien
-Daudet, nouvelle qu'elle n'était pas venue me dire pour ne pas troubler
-mon cauchemar: Marcel Proust ne s'est pas tué, Lemoine n'a rien
-inventé du tout, ne serait qu'un escamoteur pas même habile, une
-espèce de Robert Houdin manchot. Voilà bien notre guigne! Pour une
-fois que la vie plate, envestonnée d'aujourd'hui, _s'artistisait_, nous
-jetait un sujet de pièce! À Rodenbach, qui attendait mon réveil, je
-ne peux contenir ma déception, me reprenant à m'animer, à jeter des
-tirades déjà tout écrites, que m'avait inspirées la fausse nouvelle
-de la découverte et du suicide, fausse nouvelle plus artiste, plus
-_vraie_, que le dénouement trop optimiste et _public_, le dénouement
-à la Sarcey, raconté être le vrai par Lucien à Pélagie. Et c'est de
-ma part toute une révolte chuchotée pendant une heure à Rodenbach sur
-cette guigne qui nous a toujours poursuivis, mon frère et moi, faisant
-des plus grands événements comme des plus petits, de la révolution
-d'un peuple comme du rhume d'un souffleur, autant d'obstacles levés
-contre la marche en avant de nos œuvres. Il faut cette fois que le
-syndicat des bijoutiers s'en mêle! Alors Rodenbach de me confesser le
-fond de sa pensée, qui serait que ce mois de décembre nous a toujours
-été malchanceux, à mon frère et à moi, ayant amené nos poursuites
-en correctionnelle, l'échec voulu par la presse d'_Henriette
-Maréchal_, le bouton que j'ai eu sur la langue à la veille du seul
-discours que j'aie jamais eu à prononcer, bouton ayant fait dire que je
-n'avais pas osé parler sur la tombe de Vallès, quand c'est moi qui
-avais demandé à le faire; tout un ensemble de fatalités qui, dit
-superstitieusement l'homme du Nord artiste qu'est Rodenbach, devrait
-nous faire éviter de rien entreprendre ce mois-là. Alors, moi
-interrompant les théories cabalistiques de l'auteur de _Bruges la
-Morte_, pour aller passer un frac rendu nécessaire par le dîner chez
-la princesse, je lui jette, eh le quittant à la porte de mon cabinet de
-toilette: «Alors, Rodenbach, vous me conseillez de réserver ce
-mois-là pour ma mort!»
-
-
-
-
-VI
-
-«L'AFFAIRE LEMOINE» PAR MICHELET
-
-
-Le diamant, lui, se peut extraire à d'étranges profondeurs (1.300
-mètres). Pour en ramener la pierre fort brillante, qui seule peut
-soutenir le feu d'un regard de femme (en Afghanistan, diamant se dit
-«œil de flamme»), sans fin faudra-t-il descendre au royaume sombre.
-Que de fois Orphée s'égarera avant de ramener au jour Eurydice! Nul
-découragement pourtant. Si le cœur faiblit, la pierre est là qui, de
-sa flamme fort distincte, semble dire: «Courage, encore un coup de
-pioche, je suis à toi.» Du reste une hésitation, et c'est la mort. Le
-salut n'est que dans la vitesse. Touchant dilemme. À le résoudre, bien
-des vies s'épuisèrent au moyen âge. Plus durement se posa-t-il au
-commencement du vingtième siècle (décembre 1907-janvier 1908). Je
-raconterai quelque jour cette magnifique affaire Lemoine dont aucun
-contemporain n'a soupçonné la grandeur, je montrerai ce petit homme,
-aux mains débiles, aux yeux brûlés par la terrible recherche, juif
-probablement (M. Drumont l'a affirmé non sans vraisemblance;
-aujourd'hui encore les Lemoustiers--contraction de Monastère--ne sont
-pas rares en Dauphiné, terre d'élection d'Israël pendant tout le
-moyen âge), menant pendant trois mois toute la politique de l'Europe,
-courbant l'orgueilleuse Angleterre à consentir un traité de commerce
-ruineux pour elle, pour sauver ses mines menacées, ses compagnies en
-discrédit. Que nous qui livrions l'homme, sans hésiter elle le
-payerait au poids de sa chair. La liberté provisoire, la plus grande
-conquête des temps modernes (Sayous, Batbie), trois fois fut refusée.
-L'Allemand fort déductivement devant son pot de bière, voyant chaque
-jour les cours de la De Beers baisser, reprenait courage (révision du
-procès Harden, loi polonaise, refus de répondre au Reichstag).
-Touchante immolation du juif au long des âges! «Tu me calomnies,
-obstinément m'accuses de trahison contre toute vraisemblance, sur
-terre, sur mer (affaire Dreyfus, affaire Ullmo); eh bien! je te donne
-mon or (voir le grand développement des banques juives à la fin du
-XXIe siècle), et plus que l'or, ce qu'au poids de l'or tu ne pourrais
-pas toujours acheter: le diamant.»--Grave leçon; fort tristement la
-méditais-je souvent durant cet hiver de 1908 où la nature même,
-abdiquant toute violence, se faisait perfide. Jamais on ne vit moins de
-grands froids, mais un brouillard qu'à midi même le soleil ne
-parvenait pas à percer. D'ailleurs, une température fort
-douce,--d'autant plus meurtrière. Beaucoup de morts--plus que dans les
-dix années précédentes--et, dès janvier, des violettes sous la
-neige. L'esprit fort troublé de cette affaire Lemoine, qui très
-justement m'apparut tout de suite comme un épisode de la grande lutte
-de la richesse contre la science, chaque jour j'allais au Louvre où
-d'instinct le peuple, plus souvent que devant la _Joconde_ du Vinci,
-s'arrête aux diamants de la Couronne. Plus d'une fois j'eus peine à en
-approcher. Faut-il le dire, cette étude m'attirait, je ne l'aimais pas.
-Le secret de ceci? Je n'y sentais pas la vie. Toujours ce fut ma force,
-ma faiblesse aussi, ce besoin de la vie. Au point culminant du règne de
-Louis XIV, quand l'absolutisme semble avoir tué toute liberté en
-France, durant deux longues années--plus d'un siècle--(1680-1789),
-d'étranges maux de tête me faisaient croire chaque jour que j'allais
-être obligé d'interrompre mon histoire. Je ne retrouvai vraiment mes
-forces qu'au serment du Jeu de Paume (20 juin 1789). Pareillement me
-sentais-je troublé devant cet étrange règne de la cristallisation
-qu'est le monde de la pierre. Ici plus rien de la flexibilité de la
-fleur qui au plus ardu de mes recherches botaniques, fort
-timidement--d'autant mieux--ne cessa jamais de me rendre courage: «Aie
-confiance, ne crains rien, tu es toujours dans la vie, dans
-l'histoire.»
-
-
-
-
-VII
-
-DANS UN FEUILLETON DRAMATIQUE
-DE M. ÉMILE FAGUET
-
-
-L'auteur de _le Détour et de le Marché_--c'est à savoir M. Henri
-Bernstein--vient de faire représenter par les comédiens du Gymnase un
-drame, ou plutôt un ambigu de tragédie et de vaudeville, qui n'est
-peut-être pas son _Athalie_ ou son _Andromaque_, son _l'Amour veille_
-ou son _les Sentiers de la vertu_, mais encore est quelque chose comme
-son _Nicomède_, qui n'est point, comme vous avez peut-être ouï-dire,
-une pièce entièrement méprisable et n'est point tout à fait le
-déshonneur de l'esprit humain. Tant est que la pièce est allée, je ne
-dirai pas par-dessus les nues, mais enfin est allée aux nues, où il y
-a un peu d'exagération, mais d'un succès légitime, comme la pièce de
-M. Bernstein fourmille d'invraisemblances, mais sur un fonds de
-vérité. C'est par où _l'Affaire Lemoine_ diffère de _la Rafale_, et,
-en général, des tragédies de M. Bernstein, comme aussi d'une bonne
-moitié des comédies d'Euripide, lesquelles fourmillent de vérités,
-mais sur un fond d invraisemblance. De plus c'est la première fois
-qu'une pièce de M. Bernstein intéresse des personnes, dont il s'était
-jusqu'ici gardé. Donc, l'escroc Lemoine, voulant faire une dupe avec sa
-prétendue découverte de la fabrication du diamant, s'adresse... au
-plus grand propriétaire de mines de diamants du monde. Comme
-invraisemblance, vous m'avouerez que c'est une assez forte
-invraisemblance. Et d'une. Au moins, pensez-vous que ce potentat, qui a
-dans la tête toutes les plus grandes affaires du monde, va envoyer
-promener Lemoine, comme le prophète Néhémie disait du haut des
-remparts de Jérusalem à ceux qui lui tendaient une échelle pour
-descendre: _Non possum descendere, magnum opus facio_. Ce qui serait
-parler de cire. Pas du tout, il s'empresse de prendre l'échelle. La
-seule différence est, qu'au lieu d'en descendre, il y monte. Un peu
-jeune, ce Werner. Ce n'est pas un rôle pour M. Coquelin le cadet, c'est
-un rôle pour M. Brulé. Et de deux. Notez que ce secret, qui n'est
-naturellement qu'une poudre de perlimpinpin insignifiante, Lemoine ne
-lui en fait pas cadeau. Il le lui vend deux millions et encore lui fait
-comprendre que c'est donné:
-
-
-Admirez mes bontés et le peu qu'on vous vend
-Le trésor merveilleux que ma main vous dispense.
-Ô grande puissance
-De l'orviétan!
-
-
-Ce qui ne change pas grand'chose, à tout prendre, à l'invraisemblance
-n° 1, mais ne laisse pas d'aggraver considérablement l'invraisemblance
-n° 2. Mais enfin, tout coup vaille! Mon Dieu, remarquez que jusqu'ici
-nous suivons l'auteur qui, en somme, est bon dramatiste. On nous dit que
-Lemoine a découvert le secret de la fabrication du diamant. Nous n'en
-savons rien, après tout; on nous le dit, nous voulons bien, nous
-marchons. Werner, grand connaisseur en diamants, a marché, et Werner,
-financier retors, a casqué. Nous marchons de plus en plus. Un grand
-savant anglais, moitié physicien, moitié grand seigneur, un lord
-anglais, comme dit l'autre (mais non, madame, tous les lords sont
-Anglais, donc un lord anglais est un pléonasme; ne recommencez pas,
-personne ne vous a entendue), jure que Lemoine a vraiment découvert la
-pierre philosophale. On ne peut pas plus marcher que nous ne marchons.
-Patatras! voilà les bijoutiers qui reconnaissent dans les diamants de
-Lemoine des pierres qu'ils lui ont vendues et qui viennent
-_précisément de la mine de Werner_. Un peu gros, cela. Les diamants
-_ont encore les marques qu'y avaient mises les bijoutiers_. De plus en
-plus gros:
-
-
-Au diamant marqué qui sort ainsi du four,
-Je ne reconnais plus l'auteur de _le Détour_.
-
-
-Lemoine est arrêté, Werner redemande son argent, le lord anglais ne
-dit plus mot; du coup, nous ne marchons plus, et comme toujours, en
-pareil cas, nous sommes furieux d'avoir marché et nous passons notre
-mauvaise humeur sur... Parbleu! l'auteur est là pour quelque chose, je
-pense. Werner aussitôt demande au juge de faire saisir l'enveloppe où
-est le fameux secret. Le juge y consent immédiatement. Personne de plus
-aimable que ce juge. Mais l'avocat de Lemoine dit au juge que la chose
-est illégale. Le juge renonce aussitôt; personne de plus versatile que
-ce juge. Quant à Lemoine, il veut absolument aller se balader avec le
-juge, les avocats, les experts, etc., jusqu'à Amiens où est son usine,
-pour leur prouver qu'il sait faire du diamant. Et chaque fois que le
-juge aimable et versatile lui répète qu'il a escroqué Werner, Lemoine
-répond: «Laissons ce discours et voyons ma balade.» À quoi le juge
-peur lui donner la réplique: «La balade, à mon goût, est une chose
-fade.» Personne de plus versé dans la répertoire moliériste que ce
-juge. Etc.
-
-
-
-
-VIII
-
-PAR ERNEST RENAN
-
-
-Si Lemoine avait réellement fabriqué du diamant, il eût sans doute
-contenté par là, dans une certaine mesure, ce matérialisme grossier
-avec lequel devra compter de plus en plus celui qui prétend se mêler
-des affaires de l'humanité; il n'eût pas donné aux âmes éprises
-d'idéal cet élément d'exquise spiritualité sur lequel, après si
-longtemps, nous vivons encore. C'est d'ailleurs ce que paraît avoir
-compris avec une rare finesse le magistrat qui fut commis pour
-l'interroger. Chaque fois que Lemoine, avec le sourire que nous pouvons
-imaginer, lui proposait de venir à Lille, dans son usine, où l'on
-verrait s'il savait ou non faire du diamant, le juge Le Poittevin, avec
-un tact exquis, ne le laissait pas poursuivre, lui indiquait d'un mot,
-parfois d'une plaisanterie un peu vive[2], toujours contenue par un rare
-sentiment de la mesure, qu'il ne s'agissait pas de cela, que la cause
-était ailleurs. Rien, du reste, ne nous autorise à affirmer que même
-à ce moment où se sentant perdu (dès le mois de janvier, la sentence
-ne faisant plus de doute, l'accusé s'attachait naturellement à la plus
-fragile planche de salut) Lemoine ait jamais prétendu qu'il savait
-fabriquer le diamant. Le lieu où il proposait aux experts de les
-conduire et que les traductions nomment «usine», d'un mot qui a pu
-prêter au contresens, était situé à l'extrémité de la vallée de
-plus de trente kilomètres qui se termine à Lille. Même de nos jours,
-après tous les déboisements qu'elle a subis, c'est un véritable
-jardin, planté de peupliers et de saules, semé de fontaines et de
-fleurs. Au plus fort de l'été, la fraîcheur y est délicieuse. Nous
-avons peine à imaginer aujourd'hui qu'elle a perdu ses bois de
-châtaigniers, ses bosquets de noisetiers et de vignes, la fertilité
-qui en faisait au temps de Lemoine un séjour enchanteur. Un Anglais qui
-vivait à cette époque, John Ruskin, que nous ne lisons malheureusement
-que dans la traduction d'une platitude pitoyable que Marcel Proust nous
-en a laissée, vante la grâce de ses peupliers, la fraîcheur glacée
-de ses sources. Le voyageur sortant à peine des solitudes de la Beauce
-et de la Sologne, toujours désolées par un implacable soleil, pouvait
-croire vraiment, quand il voyait étinceler à travers les feuillages
-leurs eaux transparentes, que quelque génie, touchant le sol de sa
-baguette magique, en faisait ruisseler à profusion le diamant. Lemoine,
-probablement, ne voulut jamais dire autre chose. Il semble qu'il ait
-voulu, non sans finesse, user de tous les délais de la loi française,
-qui permettaient aisément de prolonger l'instruction jusqu'à la
-mi-avril, où ce pays est particulièrement délicieux. Aux haies, le
-lilas, le rosier sauvage, l'épine blanche et rose sont en fleurs et
-tendent au long de tous les chemins une broderie d'une fraîcheur de
-tons incomparable, où les diverses espèces d'oiseaux de ce pays
-viennent mêler leurs chants. Le loriot, la mésange, le rossignol à
-tête bleue, quelquefois le bengali, se répondent de branche en
-branche. Les collines, revêtues au loin des fleurs roses des arbres
-fruitiers, se déploient sur le bleu du ciel avec des courbes d'une
-délicatesse ravissante. Aux bords des rivières qui sont restées le
-grand charme de cette région, mais où les scieries entretiennent
-aujourd'hui à toute heure un bruit insupportable, le silence ne devait
-être troublé que par le brusque plongeon d'une de ces petites truites
-dont la chair assez insipide pourtant est pour le paysan picard le plus
-exquis des régals. Nul doute qu'en quittant la fournaise du Palais de
-justice, experts et juges n'eussent subi comme les autres l'éternel
-mirage de ces belles eaux que le soleil à midi vient vraiment
-diamanter. S'allonger au bord de la rivière, saluer de ses rires une
-barque dont le sillage raye la soie changeante des eaux, distraire
-quelques bribes azurées de ce gorgerin de saphir qu'est le col du paon,
-en poursuivre gaiement de jeunes blanchisseuses jusqu'à leur lavoir en
-chantant un refrain populaire[3], tremper dans la mousse du savon un
-pipeau taillé dans le chaume à la façon de la flûte de Pan, y
-regarder perler des bulles qui unissent les délicieuses couleurs de
-l'écharpe d'iris et appeler cela enfiler des perles, former parfois des
-chœurs en se tenant par la main, écouter chanter le rossignol, voir se
-lever l'étoile du berger, tels étaient sans doute les plaisirs
-auxquels Lemoine comptait convier les honorables MM. Le Poittevin,
-Bordai et consorts, plaisirs d'une race vraiment idéaliste, où tout
-finit par des chansons, où dès la fin du dix-neuvième siècle la
-légère ivresse du vin de Champagne paraît trop grossière encore, où
-l'on ne demande plus la gaieté qu'à la vapeur qui, de profondeurs
-parfois incalculables, monte à la surface d'une source faiblement
-minéralisée.
-
-Le nom de Lemoine ne doit pas d'ailleurs nous donner l'idée d'une de
-ces sévères obédiences ecclésiastiques qui l'eussent rendu lui-même
-peu accessible à ces impressions d'une poésie enchanteresse. Ce
-n'était probablement qu'un surnom, comme on en portait souvent alors,
-peut-être un simple sobriquet que les manières réservées du jeune
-savant, sa vie peu adonnée aux dissipations mondaines, avaient tout
-naturellement amené sur les lèvres des personnes frivoles. Au reste il
-ne semble pas que nous devions attacher beaucoup d'importance à ces
-surnoms, dont plusieurs paraissent avoir été choisis au hasard,
-probablement pour distinguer deux personnes qui sans cela eussent
-risqué d'être confondues. La plus légère nuance, une distinction
-parfois tout à fait oiseuse, conviennent alors parfaitement au but que
-l'on se propose. La simple épithète d'_aîné_, de _cadet_, ajoutée à
-un même nom, semblait suffisante. Il est souvent question dans les
-documents de cette époque d'un certain _Coquelin aîné_ qui paraît
-avoir été une sorte de personnage proconsulaire, peut-être un riche
-administrateur à la manière de Crassus ou de Murena. Sans qu'aucun
-texte certain permette d'affirmer qu'il eût servi en personne, il
-occupait un rang distingué dans l'ordre de la Légion d'honneur, créé
-expressément par Napoléon pour récompenser le mérite militaire. Ce
-surnom d'aîné lui avait peut-être été donné pour le distinguer
-d'un autre Coquelin, comédien de mérite, appelé _Coquelin cadet_,
-sans qu'on puisse savoir s'il existait entre eux une différence d'âge
-bien réelle. Il semble qu'on ait voulu seulement marquer par là la
-distance qui existait encore à cette époque entre l'acteur et le
-politicien, l'homme ayant rempli des charges publiques. Peut-être tout
-simplement voulait-on éviter une confusion sur les listes électorales.
-
-... Une société où la femme belle, où le noble de naissance
-pareraient leur corps de vrais diamants serait vouée à une
-grossièreté irrémédiable. Le mondain, l'homme à qui suffisent le
-sec bon sens, le brillant tout superficiel que donne l'éducation
-classique, s'y plairait peut-être. Les âmes vraiment pures, les
-esprits passionnément attachés au bien et au vrai y éprouveraient une
-insupportable sensation d'étouffement. De tels usages ont pu exister
-dans le passé. On ne les reverra plus. À l'époque de Lemoine, selon
-toute apparence, ils étaient depuis longtemps tombés en désuétude.
-Le plat recueil de contes sans vraisemblance qui porte le titre de
-_Comédie humaine_ de Balzac n'est peut-être l'œuvre ni d'un seul
-homme ni d'une même époque. Pourtant son style informe encore, ses
-idées tout empreintes d'un absolutisme suranné nous permettent d'en
-placer la publication deux siècles au moins avant Voltaire. Or, Mme de
-Beauséant qui, dans ces fictions d'une insipide sécheresse,
-personnifie la femme parfaitement distinguée, laisse déjà avec
-mépris aux femmes des financiers enrichis de paraître en public
-ornées de pierres précieuses. Il est probable qu'au temps de Lemoine
-la femme soucieuse de plaire se contentait de mêler à sa chevelure des
-feuillages où tremblait encore quelque goutte de rosée, aussi
-étincelante que le diamant le plus rare. Dans le centon de poèmes
-disparates appelé _Chansons des rues et des bois_, qui est communément
-attribué à Victor Hugo, quoiqu'il soit probablement un peu
-postérieur, les mots de diamants, de perles, sont indifféremment
-employés pour peindre le scintillement des goutelettes qui ruissellent
-d'une source murmurante, parfois d'une simple ondée. Dans une sorte de
-petite romance érotique qui rappelle le _Cantique des Cantiques_, la
-fiancée dit en propres termes à l'Époux qu'elle ne veut d'autres
-diamants que les gouttes de la rosée. Nul doute qu'il s'agisse ici
-d'une coutume généralement admise, non d'une préférence
-individuelle. Cette dernière hypothèse est, d'ailleurs, exclue
-d'avance par la parfaite banalité de ces petites pièces qu'on a mises
-sous le nom d'Hugo en vertu sans doute des mêmes considérations de
-publicité qui durent décider Cohélet (l'_Ecclésiaste_) à couvrir du
-nom respecté de Salomon, fort en vogue à l'époque, ses spirituelles
-maximes.
-
-Au reste, qu'on apprenne demain à fabriquer le diamant, je serai sans
-doute une des personnes les moins faites pour attacher à cela une
-grande importance. Cela tient beaucoup à mon éducation. Ce n'est
-guère que vers ma quarantième année, aux séances publiques de la
-Société des Études juives, que j'ai rencontré quelques-unes des
-personnes capables d'être fortement impressionnées par la nouvelle
-d'une telle découverte. À Tréguier, chez mes premiers maîtres, plus
-tard à Issy, à Saint-Sulpice, elle eût été accueillie avec la plus
-extrême indifférence, peut-être avec un dédain mal dissimulé. Que
-Lemoine eût ou non trouvé le moyen de faire du diamant, on ne peut
-imaginer à quel point cela eût peu troublé ma sœur Henriette, mon
-oncle Pierre, M. Le Hir ou M. Carbon. Au fond, je suis toujours resté
-sur ce point-là, comme sur bien d'autres, le disciple attardé de saint
-Tudual et de saint Colomban. Cela m'a souvent conduit à commettre, dans
-toutes les choses qui regardent le luxe, des naïvetés impardonnables.
-À mon âge, je ne serais pas capable d'aller acheter seul une bague
-chez un bijoutier. Ah! ce n'est pas dans notre Trégorrois que les
-jeunes filles reçoivent de leur fiancé, comme la Sulamite, des rangs
-de perles, des colliers de prix, sertis d'argent, «_vermiculata
-argento_». Pour moi, les seules pierres précieuses qui seraient encore
-capables de me faire quitter le Collège de France, malgré mes
-rhumatismes, et prendre la mer, si seulement un de mes vieux saints
-bretons consentait à m'emmener sur sa barque apostolique, ce sont
-celles que les pêcheurs de Saint-Michel-en-Grève aperçoivent parfois
-au fond des eaux, par les temps calmes, là où s'élevait autrefois la
-ville d'Ys, enchâssées dans les vitraux de ses cent cathédrales
-englouties.
-
-... Sans doute des cités comme Paris, Londres, Paris-Plage, Bucarest,
-ressembleront de moins en moins à la ville qui apparut à l'auteur
-présumé du IVe Évangile, et qui était bâtie d'émeraude,
-d'hyacinthe, de béryl, de chrysoprase, et des autres pierres
-précieuses, avec douze portes formées chacune d'une seule perle fine.
-Mais l'existence dans une telle ville nous ferait vite bâiller d'ennui,
-et qui sait si la contemplation incessante d'un décor comme celui où
-se déroule l'_Apocalypse_ de Jean ne risquerait pas de faire périr
-brusquement l'univers d'un transport au cerveau? De plus en plus le
-«_fundabo te in sapphiris et ponam jaspidem propugnacula tua et omnes
-terminos tuos in lapides desiderabiles_» nous apparaîtra comme une
-simple parole en l'air, comme une promesse qui aura été tenue pour la
-dernière fois à Saint-Marc de Venise. Il est clair que s'il croyait ne
-pas devoir s'écarter des principes de l'architecture urbaine tels
-qu'ils ressortent de la Révélation et s'il prétendait appliquer à la
-lettre le «_Fundamentum primum calcedonius..., duodecimum
-amethystus_», mon éminent ami M. Bouvard risquerait d'ajourner
-indéfiniment le prolongement du boulevard Haussmann.
-
-Patience donc! Humanité, patience. Rallume encore demain le four
-éteint mille fois déjà d'où sortira peut-être un jour le diamant!
-Perfectionne, avec une bonne humeur que peut t'envier l'Éternel, le
-creuset où tu porteras le carbone à des températures inconnues de
-Lemoine et de Berthelot. Répète inlassablement le _sto ad ostium et
-pulso_, sans savoir si jamais une voix te répondra: «_Veni, veni,
-coronaberis_». Ton histoire est désormais entrée dans une voie d'où
-les sottes fantaisies du vaniteux et de l'aberrant ne réussiront pas à
-t'écarter. Le jour où Lemoine, par un jeu de mots exquis, a appelé
-pierres précieuses une simple goutte d'eau qui ne valait que par sa
-fraîcheur et sa limpidité, la cause de l'idéalisme a été gagnée
-pour toujours. Il n'a pas fabriqué de diamant: il a mis hors de
-conteste le prix d'une imagination ardente, de la parfaite simplicité
-de cœur, choses autrement importantes à l'avenir de la planète. Elles
-ne perdraient de leur valeur que le jour où une connaissance
-approfondie des localisations cérébrales et le progrès de la
-chirurgie encéphalique permettraient d'actionner à coup sûr les
-rouages infiniment délicats qui mettent en éveil la pudeur, le
-sentiment inné du beau. Ce jour-là, le libre penseur, l'homme qui se
-fait une haute idée de la vertu, verrait la valeur sur laquelle il a
-placé toutes ses espérances subir un irrésistible mouvement de
-dépréciation. Sans doute, le croyant, qui espère échanger contre une
-part des félicités éternelles une vertu qu'il a achetée à vil prix
-avec des indulgences, s'attache désespérément à une thèse
-insoutenable. Mais il est clair que la vertu du libre penseur ne
-vaudrait guère davantage le jour où elle résulterait nécessairement
-du succès d'une opération intracranienne.
-
-Les hommes d'un même temps voient entre les personnalités diverses qui
-sollicitent tour à tour l'attention publique des différences qu'ils
-croient énormes et que la postérité n'apercevra pas. Nous sommes tous
-des esquisses où le génie d'une époque prélude à un chef-d'œuvre
-qu'il n'exécutera probablement jamais. Pour nous, entre deux
-personnalités telles que l'honorable M. Denys Cochin et Lemoine les
-dissemblances sautent aux yeux. Elles échapperaient peut-être aux
-_Sept Dormants_, s'ils s'éveillaient une seconde fois du sommeil où
-ils s'endormirent sous l'empereur Decius et qui ne devait durer que
-trois cent soixante-douze ans. Le point de vue messianique ne saurait
-plus être le nôtre. De moins en moins la privation de tel ou tel don
-de l'esprit nous apparaîtra comme devant mériter les malédictions
-merveilleuses qu'il a inspirées à l'auteur inconnu du _Livre de Job_.
-«Compensation», ce mot, qui domine la philosophie d'Emerson, pourrait
-bien être le dernier mot de tout jugement sain, le jugement du
-véritable agnostique. La comtesse de Noailles, si elle est l'auteur des
-poèmes qui lui sont attribués, a laissé une œuvre extraordinaire,
-cent fois supérieure au Cohélet, aux chansons de Béranger. Mais
-quelle fausse position ça devait lui donner dans le monde! Elle paraît
-d'ailleurs l'avoir parfaitement compris et avoir mené à la campagne,
-peut-être non sans quelque ennui[4], une vie entièrement simple et
-retirée, dans le petit verger qui lui sert habituellement
-d'interlocuteur. L'excellent chanteur Polin, lui, manque peut-être un
-peu de métaphysique; il possède un bien plus précieux mille fois, et
-que le fils de Sirach ni Jérémie ne connurent jamais: une jovialité
-délicieuse, exempte de la plus légère trace d'affectation, etc.
-
-
-[Note 2: _Procès_, tome II _passim_, et notamment pays, etc.]
-
-[Note 3: Quelques-uns de ces chants d'une délicieuse naïveté nous
-ont été conservés. C'est généralement une scène empruntée à la
-vie quotidienne que le chanteur retrace gaiement. Seuls les mots
-de _Zizi Panpan_, qui les coupent presque toujours à intervalles
-réguliers, ne présentent à l'esprit qu'un sens assez vague. C'était
-sans doute de pures indications rythmiques destinées à marquer
-la mesure pour une oreille qui eût été sans cela tentée de l'oublier,
-peut-être même simplement une exclamation admirative, poussée
-à la vue de l'oiseau de Junon, comme tendrait à le faire croire ces
-mots plusieurs fois répétés _les plumes de paon_, qui les suivent à peu
-d'intervalle.]
-
-[Note 4: On peut se demander si cet exil était bien volontaire et s'il
-ne faut pas plutôt voir là une de ces décisions de l'autorité
-analogue à celle qui empêchait Mme de Staël de rentrer en France,
-peut-être en vertu d'une loi dont le texte ne nous est pas parvenu
-et qui défendait aux femmes d'écrire. Les exclamations mille fois
-répétées dans ces poèmes avec une insistance si monotone: «Ah!
-partir! ah! partir! prendre le train qui siffle en bondissant!»
-(_Occident._) «Laissez-moi m'en aller, laissez-moi m'en aller.»
-(_Tumulte dans l'aurore._) «Ah! Laissez-moi partir.» (_Les héros._)
-«Ah! rentrer dans ma ville, voir la Seine couler entre sa noble rive.
-Dire à Paris: je viens, je reprends, j'arrive!» etc., montrent bien
-qu'elle n'était pas libre de prendre le train. Quelques vers où elle
-semble s'accommoder de sa solitude: «Et si déjà mon ciel est trop
-divin pour moi», etc., ont été évidemment ajoutés après coup
-pour tâcher de désarmer par une soumission apparente les rigueurs
-de l'Administration.]
-
-
-
-
-IX
-
-DANS LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
-
-
-_Mariage de Talleyrand-Périgord.--Succès remportés
-par les Impériaux devant Château-Thierry, fort
-médiocres.--Le Moine, par la Mouchi, arrive au
-Régent.--Conversation que j'ai avec M. le duc
-d'Orléans à ce sujet. Il est résolu de porter l'affaire
-au duc de Guiche.--Chimères des Murat sur le
-rang de prince étranger.--Conversation du duc
-de Guiche avec M. le duc d'Orléans sur Le Moine,
-au parvulo donné à Saint-Cloud pour le roi d'Angleterre
-voyageant incognito en France.--Présence
-inouïe du comte de Fels à ce parvulo.--Voyage en
-France d'un infant d'Espagne, très singulier._
-
-
-Cette année-là vit le mariage de la bonne femme Blumenthal avec L. de
-Talleyrand-Périgord dont il a été maintes fois parlé, avec force
-éloges, et très mérités au cours de ces Mémoires. Les Rohan en
-firent la noce où se trouvèrent des gens de qualité. Il ne voulut pas
-que sa femme fût assise en se mariant, mais elle osa la housse sur sa
-chaise et se fit incontinent appeler duchesse de Montmorency, dont elle
-ne fut pas plus avancée. La campagne continua contre les Impériaux qui
-malgré les révoltes d'Hongrie, causées par la cherté du pain,
-remportèrent quelques succès devant Château-Thierry. Ce fut là qu'on
-vit pour la première fois l'indécence de M. de Vendôme traité
-publiquement d'Altesse. La gangrène gagna jusqu'aux Murat et ne
-laissait pas de me causer des soucis contre lesquels je soutenais
-difficilement mon courage si bien que j'étais allé loin de la cour,
-passer à la Ferté la quinzaine de Pâques en compagnie d'un
-gentilhomme qui avait servi dans mon régiment et était fort
-considéré par le feu Roi, quand la veille de Quasimodo un courrier que
-m'envoyait Mme de Saint-Simon me rendit une lettre par laquelle elle
-m'avisait d'être à Meudon dans le plus bref délai qu'il se pourrait,
-pour une affaire d'importance, concernant M. le duc d'Orléans. Je crus
-d'abord qu'il s'agissait de celle du faux marquis de Ruffec, qui a été
-marquée en son lieu; mais Byron l'avait écumée, et par quelques mots
-échappés à Mme de Saint-Simon, de pierreries et d'un fripon appelé
-Le Moine, je ne doutai plus qu'il ne s'agît encore d'une de ces
-affaires d'alambics qui, sans mon intervention auprès du chancelier,
-avaient été si près de faire--j'ose à peine à l'écrire--enfermer
-M. le duc d'Orléans à la Bastille. On sait en effet que ce malheureux
-prince, n'ayant aucun savoir juste et étendu sur les naissances,
-l'histoire des familles, ce qu'il y a de fondé dans les prétentions,
-l'absurdité qui éclate dans d'autres et laisse voir le tuf qui n'est
-que néant, l'éclat des alliances et des charges, encore moins l'art de
-distinguer dans sa politesse le rang plus ou moins élevé, et
-d'enchanter par une parole obligeante qui montre qu'on sait le réel et
-le consistant, disons le mot, l'intrinsèque des généalogies, n'avait
-jamais su se plaire à la cour, s'était vu abandonné par la suite de
-ce dont il s'était détourné d'abord, tant et si loin qu'il en était
-tombé, encore que premier prince du sang, à s'adonner à la chimie, à
-la peinture, à l'Opéra, dont les musiciens venaient souvent lui
-apporter leurs livres et leurs violons qui n'avaient pas de secrets pour
-lui. On a vu aussi avec quel art pernicieux ses ennemis, et par-dessus
-tous le maréchal de Villeroy, avaient usé contre lui de ce goût si
-déplacé de chimie, lors de la mort étrange du dauphin et de la
-dauphine. Bien loin que les bruits affreux qui avaient été alors
-semés avec une pernicieuse habileté par tout ce qui approchait la
-Maintenon eussent fait repentir M. le duc d'Orléans de recherches qui
-convenaient si peu à un homme de sa sorte, on a vu qu'il les avait
-poursuivies avec Mirepoix, chaque nuit, dans les carrières de
-Montmartre, en travaillant sur du charbon qu'il faisait passer dans un
-chalumeau où, par une contradiction qui ne se peut concevoir que comme
-un châtiment de la Providence, ce prince qui tirait une gloire
-abominable de ne pas croire en Dieu m'a avoué plus d'une fois avoir
-espéré voir le diable.
-
-Les affaires du Mississipi avaient tourné court et le duc d'Orléans
-venait, contre mon avis, de rendre son inutile édit contre les
-pierreries. Ceux qui en possédaient, après avoir montré de
-l'empressement et éprouvé de la peine à les offrir, préfèrent les
-garder en les dissimulant, ce qui est bien plus facile que pour
-l'argent, de sorte que malgré tous les tours de gobelets et diverses
-menaces d'enfermerie, la situation des finances n'avait été que fort
-peu et fort passagèrement améliorée. Le Moine le sut et pensa faire
-croire à M. le duc d'Orléans qu'elle le serait s'il le persuadait
-qu'il était possible de fabriquer du diamant. Il espérait du même
-coup flatter par là les détestables goûts de chimie de ce prince et
-qu'il lui ferait ainsi sa cour. C'est ce qui n'arriva pas tout de suite.
-Il n'était pourtant pas difficile d'approcher M. le duc d'Orléans
-pourvu qu'on n'eût ni naissance, ni vertu. On a vu ce qu'étaient les
-soupers de ces roués d'où seule la bonne compagnie était tenue à
-l'écart par une exacte clôture. Le Moine, qui avait passé sa vie,
-enterré dans la crapule la plus obscure et ne connaissait pas à la
-cour un homme qui se put nommer, ne sut pourtant à qui s'adresser pour
-entrer au Palais Royal; mais à la fin, la Mouchi en fit la planche. Il
-vit M. le duc d'Orléans, lui dit qu'il savait faire du diamant, et ce
-prince, naturellement crédule, s'en coiffa. Je pensai d'abord que le
-mieux était d'aller au Roi par Maréchal. Mais je craignis de faire
-éclater la bombe, qu'elle n'atteignit d'abord celui que j'en voulais
-préserver et je résolus de me rendre tout droit au Palais Royal. Je
-commandai mon carrosse, en pétillant d'impatience et je m'y jetai comme
-un homme qui n'a pas tous ses sens à lui. J'avais souvent dit à M. le
-duc d'Orléans que je n'étais pas homme à l'importuner de mes
-conseils, mais que lorsque j'en aurais, si j'osais dire, à lui donner,
-il pourrait penser qu'ils étaient urgents et lui demandais qu'il me
-fît alors la grâce de me recevoir de suite car je n'avais jamais été
-d'une humeur à faire antichambre. Ses valets les plus principaux me
-l'eussent évité, du reste, par la connaissance que j'avais de tout
-l'intérieur de sa cour. Aussi bien me fit-il entrer ce jour-là sitôt
-que mon carrosse se fût rangé dans la dernière cour du Palais Royal,
-qui était toujours remplie de ceux à qui l'accès eût dû en être
-interdit, depuis que, par une honteuse prostitution de toutes les
-dignités et par la faiblesse déplorable du Régent, ceux des moindres
-gens de qualité, qui ne craignaient même plus d'y monter en manteaux
-longs, y pouvaient pénétrer aussi bien et presque sur le même rang
-que ceux des ducs. Ce sont là des choses qu'on peut traiter de
-bagatelles, mais auxquelles n'auraient pu ajouter foi ceux des hommes du
-précédent règne, qui, pour leur bonheur, sont morts assez tôt pour
-ne les point voir. Aussitôt entré auprès du régent que je trouvai
-sans un seul de ses chirurgiens ni de ses autres domestiques, et après
-que je l'eusse salué d'une révérence fort médiocre et fort courte
-qui me fut exactement rendue:--Eh bien, qu'y a-t-il encore? me dit-il
-d'un air de bonté et d embarras.--Il y a, puisque vous me commandez de
-parler, Monsieur, lui dis-je avec feu en tenant mes regards fichés sur
-les siens qui ne les purent soutenir, que vous êtes en train de perdre
-auprès de tous le peu d'estime et de considération--ce furent là les
-termes dont je me servis--qu'a gardé pour vous le gros du monde.
-
-Et, le sentant outré de douleur, (d'où, malgré ce que je savais de sa
-débonnaireté, je conçus quelque espérance,) sans m'arrêter, pour me
-débarrasser en une fois de la fâcheuse pilule qu'il me fallait lui
-faire prendre, et ne pas lui laisser le temps de m'interrompre, je lui
-représentai avec le plus terrible détail en quel abandon il vivait à
-la cour, quel progrès ce délaissement, il fallait dire le vrai; mot,
-ce mépris, avaient fait depuis quelques années; combien ils
-s'augmenteraient de tout le parti que les cabales ne manqueraient pas de
-tirer scéléralement des prétendues inventions du Moine pour jeter
-contre lui-même des accusations ineptes, mais dangereuses au dernier
-point; je lui rappelai--et je frémis encore parfois, la nuit quand je
-me réveille, de la hardiesse que j'eus d'employer ces mots
-mêmes--qu'il avait été accusé à plusieurs reprises d'empoisonnement
-contre les princes qui lui barraient la voie au trône; que ce grand
-amas de pierreries qu'on ferait accepter comme vraies l'aiderait à
-atteindre plus facilement à celui d'Espagne, pour quoi on ne doutait
-point qu'il y eut concert entre lui, la cour de Vienne, l'empereur et
-Rome; que par la détestable autorité de celle-ci il répudierait Mme
-d'Orléans dont c'était pour lui une grâce de la Providence que les
-dernières couches eussent été heureuses, sans quoi eussent été
-renouvelées les infâmes rumeurs d'empoisonnement; qu'à vrai dire,
-pour vouloir la mort de madame sa femme, il n'était pas comme son
-frère convaincu du goût italien--ce furent encore mes termes--mais que
-c'était le seul vice dont on ne l'accusât pas (non plus que n'avoir
-pas les mains nettes), puisque ses relations avec Mme la duchesse de
-Berry paraissaient à beaucoup ne pas être celles d'un père; que s'il
-n'avait pas hérité l'abominable goût de Monsieur pour tout le reste,
-il en était bien le fils par l'habitude des parfums qui l'avaient mis
-mal avec le roi qui ne les pouvait souffrir, et plus tard avaient
-favorisé les bruits affreux d'avoir attenté à la vie de la dauphine,
-et par avoir toujours mis en pratique la détestable maxime de diviser
-pour régner à l'aide des redites de l'un a l'autre qui étaient la
-peste de sa cour, comme elles l'avaient été de celle de Monsieur, son
-père, où elles avaient empêché de régner l'unisson; qu'il avait
-gardé pour les favoris de celui-ci une considération qu'il n'accordait
-à pas un autre, et que c'étaient eux--je ne me contraignis pas à
-nommer Effiat--qui, aidés de Mirepoix et de la Mouchi, avaient frayé
-un chemin au Moine; que n'ayant pour tout bouclier que des hommes qui ne
-comptaient plus depuis la mort de Monsieur et ne l'avaient pu pendant sa
-vie que par l'horrible conviction où était chacun, et jusqu'au roi qui
-avait ainsi fait le mariage de Mme d'Orléans, qu'on obtenait tout d'eux
-par l'argent, et de lui par eux entre les mains de qui il était, on ne
-craindrait pas de l'atteindre par la calomnie la plus odieuse, la plus
-touchante, qu'il n'était que temps, s'il l'était encore, qu'il releva
-enfin sa grandeur et pour cela un seul moyen, prendre dans le plus grand
-secret les mesures pour faire arrêter Le Moine et, aussitôt la chose
-décidée, n'en point retarder l'exécution et ne le laisser de sa vie
-rentrer en France.
-
-M. le duc d'Orléans, qui s'était seulement écrié une ou deux fois au
-commencement de ce discours, avait ensuite gardé le silence d'un homme
-anéanti par un si grand coup; mais mes derniers mots en firent sortir
-enfin quelques-uns de sa bouche. Il n'était pas méchant et la
-résolution n'était pas son fort:
-
---Eh quoi! me dit-il d'un ton de plainte, l'arrêter? Mais enfin si son
-invention était vraie?
-
---Comment, Monsieur, lui dis-je étonné au dernier point d'un
-aveuglement si extrême et si pernicieux, vous en êtes là, et si peu
-de temps après avoir été détrompé sur l'écriture du faux marquis
-de Ruffec. Mais enfin, si vous avez seulement un doute, faites venir
-l'homme de France qui se connaît le mieux à la chimie comme à toutes
-les sciences, ainsi qu'il a été reconnu par les académies et par les
-astronomes, et dont aussi le caractère, la naissance, la vie sans tache
-qui l'a suivie, vous garantissant la parole. Il comprit que je voulais
-parler du duc de Guiche et avec la joie d'un homme empêtré dans des
-résolutions contraires et à qui un autre ôte le souci d'avoir à
-prendre celle qui conviendra:
-
---Oh bien! nous avons eu la même idée, me dit-il. Guiche en décidera,
-mais je ne peux le voir aujourd'hui. Vous savez que le roi d'Angleterre,
-voyageant très incognito sous le nom de comte de Stanhope, vient demain
-parler avec le Roi des affaires d'Hollande et d'Allemagne; je lui donne
-une fête à Saint-Cloud où Guiche se trouvera. Vous lui parlerez et
-moi pareillement, après le souper. Mais êtes-vous sûr qu'il y
-viendra? ajoute-t-il d'un air embarrassé.
-
-Je compris qu'il n'osait faire mander le duc de Guiche au Palais Royal,
-où, comme on peut bien penser et par le genre de gens que M. le duc
-d'Orléans voyait et avec lesquels Guiche n'avait nulle familiarité,
-hors avec Besons et avec moi, il venait le moins souvent qu'il pouvait,
-sachant que c'étaient les roués qui y tenaient le premier rang plutôt
-que des hommes du sien. Aussi le Régent craignant toujours qu'il
-chantât pouilles sur lui, vivait à son égard dans des inquiétudes et
-des mesures perpétuelles. Fort attentif à rendre à chacun ce qui lui
-était dû et n'ignorant pas ce qui l'était au propre fils de Monsieur,
-Guiche le visitait aux occasions seulement, et je ne croîs pas qu'on
-l'eût revu au Palais Royal depuis qu'il était venu lui faire sa cour
-pour la mort de Monsieur et la grossesse de Mme d'Orléans. Encore ne
-restât-il que quelques instants, avec un air de respect il est vrai,
-mais qui savait montrer avec discernement qu'il s'adressait, plutôt
-qu'à la personne, au rang de premier prince du sang. M. le duc
-d'Orléans le sentait et ne laissait pas d'être touché d'un traitement
-si amer et si cuisant.
-
-Comme je quittais le Palais Royal, au désespoir de voir remettre au
-parvulo de Saint-Cloud un parti pris et qui ne serait peut-être pas
-exécuté s'il ne l'était à l'instant même, tant étaient grandes la
-versatilité et les cavillations habituelles de M. le duc d'Orléans, il
-m'arriva une curieuse aventure que je ne rapporte ici que parce qu'elle
-n'annonçait que trop ce qui devait se passer à ce parvulo. Comme je
-venais de monter dans mon carrosse où m'attendait Mme de Saint-Simon,
-je fus au comble de l'étonnement en voyant que se préparait à passer
-devant lui le carrosse de S. Murat, si connu par sa valeur aux armées,
-et celle de tous les siens. Ses fils s'y sont couverts d'honneur par des
-traits dignes de l'antiquité; l'un, qui y a laissé une jambe, brille
-partout de beauté; un autre est mort, laissant des parents qui ne se
-pourront consoler; tellement qu'ayant montré des prétentions aussi
-insoutenables que celles des Bouillon, ils n'ont point perdu comme eux
-l'estime des honnêtes gens.
-
-J'aurais pourtant dû être moins surpris par cette entreprise du
-carrosse, en me rappelant quelques propositions assez étranges, comme
-à un des derniers marlis où Mme Murat avait tenté le manège de
-céder à Mme de Saint-Simon, mais fort équivoquement et sans affecter
-de place, en disant qu'il y avait moins d'air là, que Mme de
-Saint-Simon le craignait et qu'à elle au contraire Fagon le lui avait
-recommandé; Mme de Saint-Simon ne s'était pas laissée étourdir par
-des paroles si osées et avait vivement répondu qu'elle se mettait à
-cette place non parce qu'elle craignait l'air, mais parce que c'était
-la sienne et que si Mme Murat faisait mine d'en prendre une, elle et les
-autres duchesses iraient demander à Mme la duchesse de Bourgogne de
-s'en plaindre au Roi. Sur quoi, la princesse Murat n'avait répondu mot,
-sinon qu'elle savait ce qu'elle devait à Mme de Saint Simon, qui avait
-été fort applaudie pour sa fermeté par les duchesses présentes et
-par la princesse d'Espinoy. Malgré ce marli fort singulier, qui
-m'était resté dans la mémoire et où j'avais bien compris que Mme
-Murat avait voulu tâter le pavé, je crus cette fois à une méprise,
-tant la prétention me parut forte; mais voyant que les chevaux du
-prince Murat prenaient l'avance, j'envoyai un gentilhomme le prier de
-les faire reculer, à qui il fut répondu que le prince Murat l'eût
-fait avec grand plaisir s'il avait été seul, mais qu'il était avec
-Mme Murat, et quelques paroles vagues sur la chimère de prince
-étranger. Trouvant que ce n'était pas le lieu de montrer le néant
-d'une entreprise si énorme, je fis donner l'ordre à mon cocher de
-lancer mes chevaux qui endommagèrent quelque peu au passage le carrosse
-du prince Murat. Mais fort échauffé par l'affaire du Moine, j'avais
-déjà oublié celle du carrosse, pourtant si importante pour ce qui
-regarde le bon fonctionnement de la justice et l'honneur du royaume,
-quand le jour même du parvulo de Saint-Cloud, les ducs de Mortemart et
-de Chevreuse me vinrent avertir, comme qui avait au cœur le plus juste
-souci des anciens et incontestables privilèges des ducs, véritable
-fondement de la monarchie, que le prince Murat, à qui on avait déjà
-fait la complaisance si dangereuse de l'eau bénite, avait prétendu à
-la main, pour le souper, sur le duc de Gramont, appuyant cette belle
-prétention sur être le petit-fils d'un homme qui avait été roi des
-Deux-Siciles, qu'il l'avait exposée à M. d'Orléans par Effiat, comme
-ayant été le principal ressort de la cour de Monsieur son père, que
-M. le duc d'Orléans, embarrassé au dernier point et n'ayant pas
-d'ailleurs cette instruction claire, nette, profonde, dont le décisif
-met à néant les chimères, n'avait pas osé se prononcer fermement sur
-celle-ci, avait répondu qu'il verrait, qu'il en parlerait à la
-duchesse d'Orléans. Étrange disparate d'aller remettre les intérêts
-les plus vitaux de l'État, qui repose sur les droits des ducs, tant
-qu'il n'est pas touché à eux, à qui n'y tenait que par les liens les
-plus honteux et n'avait jamais su ce qui lui était dû, encore bien
-moins à Monsieur son époux et à la pairie tout entière. Cette
-réponse fort curieuse et inouïe avait été rendue par la princesse
-Soutzo à MM. de Mortemart et de Chevreuse qui, étonnés à l'extrême,
-m'étaient aussitôt venus trouver. Il est suffisamment au su de chacun
-qu'elle est la seule femme qui, pour mon malheur, ait pu me faire sortir
-de la retraite où je vivais depuis la mort du Dauphin et de la
-Dauphine. On ne connaît guère soi-même la raison de ces sortes de
-préférences et je ne pourrais dire par où celle-là réussit, là où
-tant d'autres avaient échoué. Elle ressemblait à Minerve, telle
-qu'elle est représentée sur les belles miniatures en pendants
-d'oreilles que m'a laissées ma mère. Ses grâces m'avaient enchaîné
-et je ne bougeais guère de ma chambre de Versailles que pour aller la
-voir. Mais je remets à une autre partie de ces _Mémoires_ qui sera
-surtout consacrée à la comtesse de Chevigné, de parler plus
-longuement d'elle et de son mari qui s'était fort distingué par sa
-valeur et était parmi les plus honnêtes gens que j'aie connu. Je
-n'avais quasi nul commerce avec M. de Mortemart depuis l'audacieuse
-cabale qu'il avait montée contre moi chez la duchesse de Beauvilliers
-pour me perdre dans l'esprit du Roi. Jamais esprit plus nul, plus
-prétendant au contraire, plus tâchant d'appuyer ce contraire de
-brocards sans fondement aucun qu'il allait colporter ensuite. Pour M. de
-Chevreuse, menin de Monseigneur, c'était un homme d'une autre sorte et
-il a été ici trop souvent parlé de lui en son temps pour que j'aie à
-revenir sur ses qualités infinies, sur sa science, sur sa bonté, sur
-sa douceur, sur sa parole éprouvée. Mais c'était un homme, comme on
-dit, à faire des trous dans la lune et qui vainement s'embarrassait
-d'un rien comme d'une montagne. On a vu les heures que j'avais passées
-à lui représenter l'inconsistant de sa chimère sur l'ancienneté de
-Chevreuse et les rages qu'il avait failli donner au chancelier pour
-l'érection de Chaulnes. Mais enfin, ils étaient ducs tous deux et fort
-justement attachés aux prérogatives de leur rang; et comme ils
-savaient que j'en étais plus jaloux moi-même que pas un qui fût à la
-cour, ils étaient venus me trouver parce que j'étais de plus ami
-particulier de M. le duc d'Orléans, qui n'avais jamais eu en vue que le
-bien de ce prince et ne l'avais jamais abandonné quand les cabales de
-la Maintenon et du maréchal de Villeroy le laissaient seul au Palais
-Royal. Je tâchai d'arraisonner M. le duc d'Orléans, je lui
-représentai l'injure qu'il faisait non seulement aux ducs, qui se
-sentiraient tous atteints en la personne du duc de Gramont, mais au bon
-sens, en laissant le prince Murat, comme autrefois les ducs de La
-Tremoïlle, sous le vain prétexte de prince étranger et de son
-grand-père, si connu par sa bravoure, roi de Naples pendant quelques
-années, avoir pendant le parvulo de Saint-Cloud, la main qu'il se
-garderait bien de ne pas exiger ensuite à Versailles, à Marly, et
-qu'elle servirait de véhicule à l'Altesse, car on sait où conduisent
-ces sourdes et profondes menées de princerie quand elles ne sont pas
-étouffées dans l'œuf. On en a vu l'effet avec MM. de Turenne et de
-Vendôme. Il y aurait fallu plus de commandement et un savoir plus
-étendu que n'en avait M. le duc d'Orléans. Jamais pourtant cas plus
-simple, plus clair, plus facile à exposer, plus impossible, plus
-abominable à contredire. D'un côté, un homme qui ne peut pas remonter
-à plus de deux générations sans se perdre dans une nuit où plus rien
-de marquant n'apparaît; de l'autre, le chef d'une famille illustre
-connue depuis mille ans, père et fils de deux maréchaux de France,
-n'ayant jamais compté que les plus grandes alliances. L'affaire du
-Moine ne touchait pas à des intérêts si vitaux pour la France.
-
-Dans le même temps, Delaire épousa une Rohan et prit très
-étrangement le nom de comte de Cambacérès. Le marquis d'Albuféra,
-qui, était fort de mes amis et dont la mère l'était, porta force
-plaintes qui, malgré l'estime infime et, on le verra par la suite, bien
-méritée que le Roi avait pour lui, restèrent sans effet. Et il en est
-maintenant de ces beaux comtes de Cambacérès (sans même parler du
-vicomte Vigier, qu'on imagine toujours dans les Bains d'où il est
-sorti), comme des comtes à la même mode de Montgomery et de Brye que
-le Français ignorant croit descendre de G. de Montgomery, si célèbre
-pour son duel sous Henri II, et appartenir à la famille de Briey, dont
-était mon amie la comtesse de Briey, laquelle a souvent figuré dans
-ces Mémoires et qui appelait plaisamment les nouveaux comtes de Brye,
-d'ailleurs gentilshommes de bon lieu quoique d'un moins haut parage,
-«les non brils».
-
-Un autre et plus grand mariage retarda la venue du roi d'Angleterre, qui
-n'intéressait pas que ce pays. Mlle Asquith, qui était probablement la
-plus intelligente d'aucun, et semblait une de ces belles figures peintes
-à fresque qu'on voit en Italie, épousa le prince Antoine Bibesco, qui
-avait été l'idole de ceux où il avait résidé. Il était fort l'ami
-de Morand, envoyé du Roi auprès de leurs Majestés Catholiques, duquel
-il sera souvent question au cours de ces Mémoires, et le mien. Ce
-mariage fit grand bruit, et partout d'applaudissement. Seul, un peu
-d'Anglais mal instruits, crurent que Mlle Asquith ne contractait pas une
-assez grande alliance. Elle pouvait certes prétendre à toutes, mais
-ils ignoraient que ces Bibesco en ont avec les Noailles, les
-Montesquieu, les Chimay, et les Bauffremont qui sont de la race
-capétienne et pourraient revendiquer avec beaucoup de raison la
-couronne de France, comme j'ai souvent dit.
-
-Pas un des ducs ni un homme titré n'alla à ce parvulo de Saint-Cloud,
-hors moi, à cause de Mme de Saint Simon par la place de dame d'atour de
-Mme la duchesse de Bourgogne, acceptée de vive force, sur le péril du
-refus et la nécessité d'obéir au Roi, mais avec toute la douleur et
-les larmes qu'on a vues et les instances infinies de M. le duc et de Mme
-la duchesse d'Orléans; les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld par
-ne pouvoir se consoler de n'être plus que de peu, on peut dire de rien
-et vouloir pomper un dernier petit fumet d'affaires, qui s'en servirent,
-aussi comme d'une occasion d'en faire leur cour au régent; le
-chancelier, faute de conseil, dont il n'y avait pas ce jour-là; à des
-moments, Artagnan, capitaine des gardes, quand il vint dire que le Roi
-était servi, un peu après, à son fruit, apporter des biscotins pour
-ses chiennes couchantes; enfin quand il annonça que la musique était
-commencée, dont il voulut ardemment tirer une distinction qui ne put
-venir à terme.
-
-[Cher Monsieur cela commence ici--Note de l'Auteur]
-
-Il était de la maison de Montesquiou; une de ses sœurs avait été
-fille de la Reine, s'était accommodée et avait épousé le duc de
-Gesvres. Il avait prié son cousin Robert de Montesquiou-Fezensac, de se
-trouver à ce parvulo de Saint-Cloud. Mais celui-ci répondit par cet
-admirable apophtegme qu'il descendait des anciens comtes de Fezensac,
-lesquels sont connus avant Philippe-Auguste, et qu'il ne voyait pas pour
-quelle raison cent ans--c'était le prince Murat qu'il voulait
-dire--devraient passer avant mille ans. Il était fils de T. de
-Montesquiou qui était fort dans la connaissance de mon père et dont
-j'ai parlé en son lieu, et avec une figure et une tournure qui
-sentaient fort ce qu'il était et d'où il était sorti, le corps
-toujours élancé, et ce n'est pas assez dire, comme renversé en
-arrière, qui se penchait, à la vérité, quand il lui en prenait
-fantaisie, en grande affabilité et révérences de toutes sortes, mais
-revenait assez vite à sa position naturelle qui était toute de
-fierté, de hauteur, d'intransigeance à ne plier devant personne et à
-ne céder sur rien, jusqu'à marcher droit devant soi sans s'occuper du
-passage, bousculant sans paraître le voir, ou s'il voulait fâcher,
-montrant qu'il le voyait, qui était sur le chemin, avec un grand
-empressement toujours autour de lui des gens des plus de qualité et
-d'esprit à qui parfois il faisait sa révérence de droite et de
-gauche, mais le plus souvent leur laissait, comme on dit, leurs frais
-pour compte, sans les voir, les deux yeux devant soi, parlant fort haut
-et fort bien à ceux de sa familiarité qui riaient de toutes les
-drôleries qu'il disait, et avec grande raison, comme j'ai dit, car il
-était spirituel autant que cela se peut imaginer, avec des grâces qui
-n'étaient qu'à lui et que tous ceux qui l'ont approché ont essayé,
-souvent sans le vouloir et parfois même sans s'en douter, de copier et
-de prendre, mais pas un jusqu'à y réussir, ou à autre chose qu'à
-laisser paraître en leurs pensées, en leurs discours et presque dans
-l'air de l'écriture et le bruit de la voix qu'il avait toutes deux fort
-singulières et fort belles, comme un vernis de lui qui se reconnaissait
-tout de suite et montrait par sa légère et indélébile surface, qu'il
-était aussi difficile de ne pas chercher à l'imiter que d'y parvenir.
-
-Il avait souvent auprès de lui un Espagnol dont le nom était Yturri et
-que j'avais connu, lors de mon ambassade à Madrid, comme il a été
-rapporté. En un temps où chacun ne pousse guère ses vues plus loin
-qu'à faire distinguer son mérite, il avait celui, à la vérité fort
-rare, de mettre tout le sien à faire mieux éclater celui de ce comte,
-à l'aider dans ses recherches, dans ses rapports avec les libraires,
-jusque dans les soins de sa table, ne trouvant nulle tâche fastidieuse
-si seulement elle lui en épargnait quelqu'une, la sienne n'étant, si
-l'on peut dire, qu'écouter et faire retentir au loin les propos de
-Montesquiou, comme faisaient ces disciples qu'avaient accoutumé d'avoir
-toujours avec eux les anciens sophistes, ainsi qu'il appert des écrits
-d'Aristote et des discours de Platon. Cet Yturri avait gardé la
-manière bouillante de ceux de son pays, lesquels à propos de tout ne
-vont pas sans tumulte, dont Montesquiou le reprenait fort souvent et
-fort plaisamment, à la gaieté de tous et tout le premier d'Yturri
-même, qui s'excusait en riant sur la chaleur de la race et avait garde
-d'y rien changer, car cela plaisait ainsi. Il se connaissait en objets
-d'autrefois dont beaucoup profitaient pour l'aller voir et consulter
-là-dessus, jusque dans la retraite que s'étaient ajustée nos deux
-ermites et qui était sise, comme j'ai dit, à Neuilly, proche de la
-maison de M. le duc d'Orléans.
-
-Montesquiou invitait fort peu et fort bien, tout le meilleur et le plus
-grand, mais pas toujours les mêmes et à dessein, car il jouait fort au
-roi, avec des faveurs et des disgrâces jusqu'à l'injustice à en
-crier, mais tout cela soutenu par un mérite si reconnu, qu'on le lui
-passait, mais quelques-uns pourtant fort fidèlement et fort
-régulièrement, qu'on était presque toujours sûr de trouver chez lin
-quand il donnait un divertissement, comme la duchesse Mme de
-Clermont-Tonnerre de laquelle il sera parlé beaucoup plus loin, qui
-était fille de Gramont, petite-fille du célèbre ministre d'État,
-sœur du duc de Guiche, qui était fort tourné, comme on l'a vu, vers
-la mathématique et la peinture, et Mme Greffulhe, qui était Chimay, de
-la célèbre maison princière des comtes de Bossut. Leur nom est
-Hennin-Liétard et j'en ai déjà parlé à propos du prince de Chimay,
-à qui l'Électeur de Bavière fit donner la Toison d'or par Charles II
-et qui devint mon gendre, grâce à la duchesse Sforze, après la mort
-de sa première femme, fille du duc de Nevers. Il n'était pas moins
-attaché à Mme de Brantes, fille de Cessac, dont il a déjà été
-parlé fort souvent et qui reviendra maintes fois dans le cours de ces
-Mémoires, et aux duchesses de la Roche-Guyon et de Fezensac. J'ai
-suffisamment parlé de ces Montesquiou à propos de leur plaisante
-chimère de descendre de Pharamond, comme si leur antiquité n'était
-pas assez grande et assez reconnue pour ne pas avoir besoin de la
-barbouiller de fables, et de l'autre à propos du duc de la Roche-Guyon,
-fils aîné du duc de La Rochefoucauld et survivancier de ses deux
-charges, de l'étrange présent qu'il reçut de M. le duc d'Orléans, de
-sa noblesse à éviter le piège que lui tendit l'astucieuse
-scélératesse du premier président de Mesmes et du mariage de son fils
-avec Mlle de Toiras. On y voyait fort aussi Mme de Noailles, femme du
-dernier frère du duc d'Ayen, aujourd'hui duc de Noailles, et dont la
-mère est La Ferté. Mais j'aurai l'occasion de parler d'elle plus
-longuement comme de la femme du plus beau génie poétique qu'ait vu son
-temps, et qui a renouvelé, et l'on peut dire agrandi, le miracle de la
-célèbre Sévigné. On sait que ce que j'en dis est équité pure,
-étant assez au su de chacun en quels termes j'en suis venu avec le duc
-de Noailles, neveu du cardinal et mari de Mlle d'Aubigné, nièce de Mme
-de Maintenon, et je me suis assez étendu en son lieu sur ses
-astucieuses menées contre moi jusqu'à se faire avec Canillac avocat
-des conseillers d'État contre les gens de qualité, son adresse à
-tromper son oncle le cardinal, à bombarder Daguesseau chancelier, à
-courtiser Effiat et les Rohan, à prodiguer les grâces pécuniaires
-énormes de M. le duc d'Orléans au comte d'Armagnac pour lui faire
-épouser sa fille, après avoir manqué pour elle le fils aîné du duc
-d'Albret. Mais j'ai trop parlé de tout cela pour y revenir et de ses
-noirs manèges à l'égard de Law et dans l'affaire des pierreries et
-lors de la conspiration du duc et de la duchesse du Maine. Bien
-différent, et à tant de générations d'ailleurs, était Mathieu de
-Noailles, qui avait épousé celle dont il est question ici et que son
-talent a rendu fameuse. Elle était la fille de Brancovan, prince
-régnant de Valachie, qu'ils nomment là-bas Hospodar, et avait autant
-de beauté que de génie. Sa mère était Musurus qui est le nom d'une
-famille très noble et très des premières de la Grèce, fort
-illustrée par diverses ambassades nombreuses et distinguées et par
-l'amitié d'un de ces Musurus avec le célèbre Erasme. Montesquiou
-avait été le premier à parler de ses vers. Les duchesses allaient
-souvent écouter les siens, à Versailles, à Sceaux, à Meudon, et
-depuis quelques années les femmes de la ville les imitent par une
-mécanique connue et font venir des comédiens qui les récitent dans le
-dessein d'en attirer quelqu'une, dont beaucoup iraient chez le Grand
-Seigneur plutôt que de ne pas les applaudir. Il y avait toujours
-quelque récitation dans sa maison de Neuilly, et aussi le concours tant
-des poètes les plus fameux que des plus honnêtes gens et de la
-meilleure compagnie, et de sa part, à chacun, et devant les objets de
-sa maison, une foule de propos, dans ce langage si particulier à lui
-que j'ai dit, dont chacun restait émerveillé.
-
-Mais toute médaille a son revers. Cet homme d'un mérite si hors de
-pair, où le brillant ne nuisait pas au profond, cet homme, qui a pu
-être dit délicieux, qui se faisait écouter pendant des heures avec
-amusement pour les autres comme pour lui-même, car il riait fort de ce
-qu'il disait comme s'il avait été à la fois l'auteur et le parleur,
-et avec profit pour eux, cet homme avait un vice: il n'avait pas moins
-soif d'ennemis que d'amis. Insatiable des derniers, il était implacable
-aux autres, si l'on peut ainsi dire, car à quelques années de
-distance, c'était les mêmes dont il avait cessé d'être engoué. Il
-lui fallait toujours quelqu'un, sous le prétexte de la plus futile
-pique, à détester, à poursuivre, à persécuter, par où if était la
-terreur de Versailles car il ne se contraignait en rien et de sa voix
-qu'il avait fort haute lançait devant qui ne lui revenait pas les
-propos les plus griefs, les plus spirituels, les plus injustes, comme
-quand il cria fort distinctement devant Diane de Peydan de Brou, veuve
-estimée du marquis de Saint-Paul, qu'il était aussi fâcheux pour le
-paganisme que pour le catholicisme qu'elle s'appelât à la fois Diane
-et Saint Paul. C'était de ses rapprochements de mots dont personne ne
-se fut avisé et qui faisaient trembler. Ayant passé sa jeunesse dans
-le plus grand monde, son âge mûr parmi les poètes, revenu également
-des uns et des autres, il ne craignait personne et vivait dans une
-solitude qu'il rendait de plus en plus stricte par chaque ancien ami
-qu'il en chassait. Il était fort de ceux de Mme Straus, fille et veuve
-des célèbres musiciens Halévy et Bizet, femme d'Émile Straus, avocat
-à la cour des Aides, et de qui les admirables répliques sont dans la
-mémoire de tous. Sa figure était restée charmante et aurait suffi
-sans son esprit à attirer tous ceux qui se pressaient autour d'elle.
-C'est elle qui, une fois dans la chapelle de Versailles où elle avait
-son carreau, comme M. de Noyon dont le langage était toujours si outré
-et si éloigné du naturel demandait s'il ne lui semblait pas que la
-musique qu'on entendait était octogonale, lui répondit: «Ah!
-monsieur, j'allais le dire!» comme à quelqu'un qui a prononcé avant
-tous une chose qui vient naturellement à l'esprit.
-
-On ferait un volume si l'on rapportait tout ce qui a été dit par elle
-et qui vaut de n'être pas oublié. Sa santé avait toujours été
-délicate. Elle en avait profité de bonne heure pour se dispenser des
-Marly, des Meudon, n'allait faire sa cour au Roi que fort rarement, où
-elle était toujours reçue seule et avec une grande considération. Les
-fruits et les eaux dont elle avait fait en tous temps un usage qui
-surprenait, sans liqueurs, ni chocolat, lui avaient noyé l'estomac,
-dont Fagon n'avait pas voulu s'apercevoir depuis qu'il diminuait. Il
-appelait charlatans ceux qui donnent des remèdes ou n'avaient pas été
-reçus dans les facultés, à cause de quoi il chassa un Suisse qui
-aurait pu la guérir. À la fin, comme son estomac s'était déshabitué
-des nourritures trop fortes, son corps du sommeil et des longues
-promenades, elle tourna cette fatigue en distinction. Mme la duchesse de
-Bourgogne la venait voir et ne voulait pas être conduite au delà de la
-première pièce. Elle recevait les duchesses, assise, qui la visitaient
-tout de même tant c'était un délice de l'écouter. Montesquiou ne
-s'en faisait pas faute; il était fort aussi dans la familiarité de Mme
-Standish, sa cousine, qui vint à ce parvulo de Saint-Cloud, étant
-l'amie la plus anciennement admise en tout et dans la plus grande
-proximité avec la reine d'Angleterre, la plus distinguée par elle, où
-toutes les femmes ne lui cédèrent point le pas comme cela aurait dû
-être et ne fut pas par l'incroyable ignorance de M. le duc d'Orléans,
-qui la crut peu de chose parce qu'elle s'appelait Standish, alors
-qu'elle était fille d'Escars, de la maison de Pérusse, petite-fille de
-Brissac, et une des plus grandes dames du royaume comme aussi l'une des
-plus belles et avait toujours vécu dans la société la plus trayée
-dont elle était le suprême élixir. M. le duc d'Orléans ignorait
-aussi que H. Standish était fils d'une Noailles, de la branche des
-marquis d'Arpajon. Il fallut que M. d'Hinnisdal le lui apprit. On eut
-donc à ce parvulo le scandale fort remarquable du prince Murat, sur un
-ployant, à côté du roi d'Angleterre. Cela fit un étrange vacarme qui
-retentit bien loin de Saint-Cloud. Ceux qui avaient à cœur le bien de
-l'État en sentirent les bases sapées; le Roi, si peu versé dans
-l'histoire des naissances et des rangs, mais comprenant la flétrissure
-infligée à sa couronne par la faiblesse d'avoir anéanti la plus haute
-dignité du royaume, attaqua de conversation là-dessus le comte A. de
-La Rochefoucauld, qui l'était plus que personne et qui, commandé de
-répondre par son maître, qui était aussi son ami, ne craignit pas de
-le faire en termes si nets et si tranchants qu'il fut entendu de tout le
-salon où se jouait pourtant à gros bruit un fort lansquenet. Il
-déclara que, fort attaché à la grandeur de sa maison, il ne croyait
-pas pourtant que cet attachement l'aveuglât et lui fit rien dérober à
-quiconque, quand il trouvait qu'il était--pour ne pas dire plus--un
-aussi grand seigneur que le prince Murat; que pourtant il avait toujours
-cédé le pas au duc de Gramont et continuerait à faire de même. Sur
-quoi le roi fit faire défense au prince Murat de ne prendre en nulle
-circonstance plus que la qualité d'Altesse et le traversement du
-parquet. Le seul qui eut pu y prétendre était Achille Murat, parce
-qu'il a des prérogatives souveraines dans la Mingrélie qui est un
-État avoisinant ceux du czar. Mais il était aussi simple qu'il était
-brave, et sa mère, si connue pour ses écrits et dont il avait hérité
-l'esprit charmant, avait bien vite compris que le solide et le réel de
-sa situation était moins chez ces Moscovites que dans la maison bien
-plus que princière qui était la sienne, car elle était la fille du
-duc de Rohan-Chabot.
-
-Le prince J. Murat ploya un moment sous l'orage, le temps de passer ce
-fâcheux détroit, mais il n'en fut pas davantage et on sait que
-maintenant, même à ses cousins, les lieutenants-généraux ne font
-point difficulté, sans aucune raison qui se puisse approfondir, de
-donner le Pour et le Monseigneur, et le Parlement, quand il va les
-complimenter, envoie ses huissiers les baguettes levées, à quoi
-Monsieur le Prince avait eu tant de peine d'arriver, malgré le rang de
-prince du sang. Ainsi tout décline, tout s'avilit, tout est rongé dès
-le principe, dans un État où le fer rouge n'est pas porté d'abord sur
-les prétentions pour qu'elles ne puissent plus renaître.
-
-Le roi d'Angleterre était accompagné de milord Derby qui jouissait
-ici, comme dans son pays, de beaucoup de considération. Il n'avait pas
-au premier abord cet air de grandeur et de rêverie qui frappait tant
-chez B. Lytton, mort depuis, ni le singulier visage et qui ne se pouvait
-oublier de milord Dufferin. Mais il plaisait peut-être plus encore
-qu'eux par une façon d'amabilité que n'ont point les Français et par
-quoi ils sont conquis. Louvois l'avait voulu presque malgré lui auprès
-du Roi à cause de ses capacités et de sa connaissance approfondie des
-affaires de France.
-
-Le roi d'Angleterre évita de qualifier M. le duc d'Orléans en lui
-parlant, mais voulut qu'il eut un fauteuil, à quoi il ne prétendait
-pas, mais qu'il eut garde de refuser. Les princesses du sang mangèrent
-au grand couvert par une grâce qui fit crier très fort mais ne porta
-pas d'autre fruit. Le souper fut servi par Olivier, premier maître
-d'hôtel du Roi. Son nom était Dabescat; il était respectueux, aimé
-de tous, et si connu à la cour d'Angleterre que plusieurs des seigneurs
-qui accompagnaient le Roi le virent avec plus de plaisir que les
-chevaliers de Saint-Louis récemment promus par le Régent et dont la
-figure était nouvelle. Il gardait une grande fidélité à la mémoire
-du feu Roi et allait chaque année à son service à Saint-Denis, où,
-à la honte des courtisans oublieux, il se trouvait presque toujours
-seul avec moi. Je me suis arrêté un instant sur lui, parce que par la
-connaissance parfaite qu'il avait de son état, par sa bonté, par sa
-liaison avec les plus grands sans se familiariser, ni bassesse, il
-n'avait pas laissé de prendre de l'importance à Saint-Cloud et d'y
-faire un personnage singulier.
-
-Le régent fit à Mme Standish la remarque fort juste qu'elle ne portait
-pas ses perles comme les autres dames, mais d'une façon qu'avait
-imitée la reine d'Angleterre. Guiche se trouvait là, qui y avait été
-mené comme au licou par la peur de s'attirer pour toujours le régent
-et n'était pas fort aise d'y être. Il se plaisait bien plus à la
-Sorbonne et dans les Académies dont il était recherché plus que
-personne. Mais enfin le régent l'avait fait prendre, il sentit ce qu'il
-devait au respect de la naissance, sinon de la personne, au bien de
-l'État, peut-être à sa propre sûreté, ce qu'il y aurait de trop
-marqué à ne pas venir, ne pas y avoir de milieu entre se perdre et
-refuser, et il sauta le bâton. À ce mot de perles, je le cherchai des
-yeux. Les siens, très ressemblants à ceux de sa mère, étaient
-admirables, avec un regard qui, bien que personne n'aimât autant que
-lui à se divertir semblait percer au travers de sa prunelle, dès que
-son esprit était tendu à quelque objet sérieux. On a vu qu'il était
-Gramont, dont le nom est Aure, de cette illustre maison considérée par
-tant d'alliances et d'emplois depuis Sanche-Garcie d'Aure et Antoine
-d'Aure, vicomte d'Aster, qui prit le nom et les armes de Gramont. Armand
-de Gramont, dont il est question ici, avec tout le sérieux que n'avait
-pas l'autre, rappelait les grâces de ce galant comte de Guiche, qui
-avait été si initié dans les débuts du règne de Louis XIV. Il
-dominait sur tous les autres ducs, ne fut-ce que par son savoir infini
-et ses admirables découvertes. Je peux dire avec vérité que j'en
-parlerais de même si je n'avais reçu de lui tant de marques d'amitié.
-Sa femme était digne de lui, ce qui n'est pas peu dire. La position de
-ce duc était unique. Il était les délices de la cour, l'espoir avec
-raison des savants, l'ami sans bassesse des plus grands, le protecteur
-avec choix de ceux qui ne l'étaient pas encore, le familier avec une
-considération infinie de José Maria Sert qui est l'un des premiers
-peintres de l'Europe pour la ressemblance des visages et la décoration
-sage et durable des bâtiments. Il a été marqué en son temps comment,
-quittant ma berline pour des mules en me rendant à Madrid pour mon
-ambassade, j'avais été admirer ses ouvrages dans une église où ils
-sont disposés avec un art prodigieux, entre la rangée des balcons des
-autels et des colonnes incrustées des marbres les plus précieux. Le
-duc de Guiche causait avec Ph. de Caraman-Chimay, oncle de celui qui
-était devenu mon gendre. Leur nom est Riquet et celui-là avait
-vraiment l'air de Riquet à la Houppe tel qu'il est dépeint dans les
-contes. Nonobstant son visage promettait l'agrément et la finesse et
-tenait ses promesses, à ce que m'ont dit ses amis. Mais je n'avais
-nulle habitude avec lui pour ainsi dire pas de commerce, et je ne parle
-dans ces Mémoires que des choses que j'ai pu connaître par moi-même.
-J'entraînai le duc de Guiche dans la galerie pour qu'on ne pût nous
-entendre:--Eh bien! lui dis-je, le régent vous a-t-il parlé du
-Moine.--Oui, me répondit-il en souriant, et pour ce coup, malgré ces
-cunctations, je crois l'avoir persuadé. Pour que notre bref colloque ne
-fût pas remarqué, nous nous approchâmes fort à côté du régent, et
-Guiche me fit remarquer qu'on parlait encore de pierreries, Standish
-ayant conté que dans un incendie tous les diamants de sa mère, Mme de
-Poix, avaient brûlé et étaient devenus noirs, pour laquelle
-particularité, fort curieuse en effet, on les avait portés au cabinet
-du roi d'Angleterre où ils étaient conservés:--Mais alors si le
-diamant noircit par le feu, le charbon ne pourrait-il être changé en
-diamant demanda, le régent en se tournant vers Guiche d'un air
-embarrassé, qui haussa les épaules en me regardant confondu par cet
-ensorcellement d'un homme qu'il avait pensé convaincu.
-
-On vit pour la première fois à Saint-Cloud le comte de Fels, dont le
-nom est Frich, qui vint pour faire sa cour au roi d'Angleterre. Ces
-Frich, bien que sortis autrefois de la lie du peuple, sont fort
-glorieux. C'est à l'un d'eux que la bonne femme Cornuel répondit,
-comme il lui faisait admirer la livrée d'un de ses laquais et ajoutait
-qu'elle lui venait de son grand-père:«--Eh! là, monsieur, je ne
-savais pas que monsieur votre grand-père était laquais.» La présence
-au parvulo du comte de Fels parut étrange à ceux qui s'étonnent
-encore; l'absence du marquis de Castellane les surprit davantage. Il
-avait travaillé plus de vingt ans avec le succès que l'on sait au
-rapprochement de la France et de l'Angleterre où il eut fait un
-excellent ambassadeur, et du moment que le roi d'Angleterre venait à
-Saint-Cloud, son nom, illustre à tant d'égards, était le premier qui
-fût venu à l'esprit. On vit à ce parvulo une autre nouveauté fort
-singulière, celle d'un prince d'Orléans voyageant en France incognito
-sous le nom très étrange d'infant d'Espagne. Je représentai en vain
-à M. le duc d'Orléans que, si grande que fût la maison d'où sortait
-ce prince, on ne concevait pas qu'on pût appeler infant d'Espagne qui
-ne l'était pas dans son pays même, où on donne seulement ce nom à
-d'héritier de la couronne, comme on l'a vu dans la conversation que
-j'eus avec Guelterio lors de mon ambassade à Madrid; bien plus que
-d'infant d'Espagne à infant tout court, il n'y avait qu'un pas et que
-le premier servirait de chausse-pied au second. Sur quoi M. le duc
-d'Orléans se récria qu'on ne disait le Roi tout court que pour le Roi
-de France, qu'il avait été ordonné à M. le duc de Lorraine, son
-oncle, de ne plus se permettre de dire le Roi de France, en parlant du
-Roi, faute de quoi il ne sortirait oncques de Lorraine et qu'enfin si
-l'on dit le Pape, sans plus, c'est que tout autre nom ne serait pour lui
-de nul usage. Je ne pus rien répliquer à tous ces beaux raisonnements,
-mais je savais où la faiblesse du régent le conduirait et je me
-licenciai à le lui dire. On en a vu la fin et qu'il y a beau temps
-qu'on ne dit plus que l'infant tout court. Les envoyés du roi d'Espagne
-l'allèrent chercher à Paris et le menèrent à Versailles, où il fut
-faire sa révérence au Roi qui resta enfermé avec lui durant une
-grande heure, puis passa dans la galerie et le présenta, où tout le
-monde admira fort son esprit. Il visita près de la maison de campagne
-du prince de Cellamare celle du comte et de la comtesse de Beaumont où
-s'était déjà rendu le roi d'Angleterre. On a dit avec raison que
-jamais mari et femme n'avaient été faits si parfaitement l'un pour
-l'autre, ni pour eux leur magnifique et singulière demeure sise sur le
-chemin des Annonciades où elle semblait les attendre depuis cent ans.
-Il loua la magnificence des jardins en termes parfaitement choisis et
-mesurés, et de là se rendit à Saint-Cloud pour le parvulo, mais y
-scandalisa par la prétention insoutenable d'avoir la main sur le
-régent. La faiblesse de celui-ci fit que les discussions aboutirent à
-ce mezzo--termine fort inouï que le régent et l'infant d'Espagne
-entrèrent en même temps, par une porte différente, dans la salle où
-se donnait le souper. Ainsi crut-on couvrir la main. Il y charma de
-nouveau tout le monde par son esprit, mais ne baisa aucune des
-princesses et seulement la reine d'Angleterre, ce qui surprit fort. Le
-Roi fut outré d'apprendre la prétention de la main et que la faiblesse
-du régent lui eût permis d'éclore. Il n'admit pas davantage le titre
-d'infant et déclara que ce prince serait reçu seulement à son rang
-d'ancienneté, aussitôt après le duc du Maine. L'infant d'Espagne
-essaya d'arriver à son but par d'autres voies. Elles ne lui réussirent
-point. Il cessa de visiter le Roi autrement que par un reste d'habitude
-et avec une assiduité légère. À la fin il en essuya des dégoûts et
-on ne le vit plus que rarement à Versailles où son absence se fit fort
-sentir et causa le regret qu'il n'y eût pas porté ses tabernacles.
-Mais cette disgression sur les titres singuliers nous a entraînés trop
-loin de l'affaire du Moine.
-
-
-(_à suivre._)
-
-
-
-
-MÉLANGES
-
-EN MÉMOIRE DES
-ÉGLISES
-ASSASSINÉES
-
-I
-
-LES ÉGLISES SAUVÉES
-LES CLOCHERS DE CAEN. LA CATHÉDRALE
-DE LISIEUX
-
-JOURNÉES EN AUTOMOBILE
-
-
-Parti de... à une heure assez avancée de l'après-midi, je n'avais pas
-de temps à perdre si je voulais arriver avant la nuit chez mes parents,
-à mi-chemin à peu près entre Lisieux et Louviers. À ma droite, à ma
-gauche, devant moi, le vitrage de l'automobile, que je gardais fermé,
-mettait pour ainsi dire sous verre la belle journée de septembre que,
-même à l'air libre, on ne voyait qu'à travers une sorte de
-transparence. Du plus loin qu'elles nous apercevaient, sur la route où
-elles se tenaient courbées, de vieilles maisons bancales couraient
-prestement au-devant de nous en nous tendant quelques roses fraîches ou
-nous montraient avec fierté la jeune rose trémière qu'elles avaient
-élevée et qui déjà les dépassait de la taille. D'autres venaient,
-appuyées tendrement sur un poirier que leur vieillesse aveugle avait
-l'illusion d'étayer encore, et le serraient contre leur cœur meurtri
-où il avait immobilisé et incrusté à jamais l'irradiation chétive
-et passionnée de ses branches. Bientôt, la route tourna et le talus
-qui la bordait sur la droite s'étant abaissé, la plaine de Caen
-apparut, sans la ville qui, comprise pourtant dans l'étendue que
-j'avais sous les yeux, ne se laissait voir ni deviner, à cause de
-l'éloignement. Seuls, s'élevant du niveau uniforme de la plaine et
-comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers
-de Saint Étienne. Bientôt, nous en vîmes trois, le clocher de
-Saint Pierre les avait rejoints[5]. Rapprochés en une triple aiguille
-montagneuse, ils apparaissaient comme, souvent dans Turner, le
-monastère ou le manoir qui donne son nom au tableau, mais qui, au
-milieu de l'immense paysage de ciel, de végétation et d'eau, tient
-aussi peu de place, semble aussi épisodique et momentané, que
-l'arc-en-ciel, la lumière de cinq heures du soir, et la petite paysanne
-qui, au premier plan, trotte sur le chemin entre ses paniers. Les
-minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers
-étaient toujours seuls devant nous, comme des oiseaux posés sur la
-plaine, immobiles, et qu'on distingue au soleil. Puis, l'éloignement se
-déchirant comme une brume qui dévoile complète et dans ses détails
-une forme invisible l'instant d'avant, les tours de la Trinité
-apparurent, ou plutôt une seule tour, tant elle cachait exactement
-l'autre derrière elle. Mais elle s'écarta, l'autre s'avança et toutes
-deux s'alignèrent. Enfin, un clocher retardataire (celui de
-Saint-Sauveur, je suppose) vint, par une volte hardie, se placer en face
-d'elles. Maintenant, entre les clochers multipliés, et sur la pente
-desquels on distinguait la lumière qu'à cette distance on voyait
-sourire, la ville, obéissant d'en bas à leur élan sans pouvoir y
-atteindre, développait d'aplomb et par montées verticales la fugue
-compliquée mais franche de ses toits. J'avais demandé au mécanicien
-de m'arrêter un instant devant les clochers de Saint-Étienne; mais, me
-rappelant combien nous avions été longs à nous en rapprocher quand
-dès le début ils paraissaient si près, je tirais ma montre pour voir
-combien de minutes nous mettrions encore, quand l'automobile tourna et
-m'arrêta à leur pied. Restés si longtemps inapprochables à l'effort
-de notre machine qui semblait patiner vainement sur la route, toujours
-à la même distance d'eux, c'est dans les dernières secondes seulement
-que la vitesse de tout le temps totalisée devenait appréciable. Et,
-géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement
-au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d'arrêter pour ne
-pas nous heurter contre le porche.
-
-Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Caen depuis
-longtemps, et la ville, après nous avoir accompagnés quelques
-secondes, avait disparu, que, restés seuls à l'horizon à nous
-regarder fuir, les deux clochers de Saint-Étienne et le clocher de
-Saint Pierre agitaient encore en signe d'adieu leurs cimes
-ensoleillées. Parfois, l'un s'effaçait pour que les deux autres
-pussent nous apercevoir un instant encore; bientôt, je n'en vis plus
-que deux. Puis ils virèrent une dernière fois comme deux pivots d'or,
-et disparurent à mes yeux. Bien souvent depuis, passant au soleil
-couché dans la plaine de Caen, je les ai revus, parfois de très loin
-et qui n'étaient que comme deux fleurs peintes sur le ciel, au-dessus
-de la ligne basse des champs; parfois, d'un peu plus près et déjà
-rattrapés par le clocher de Saint Pierre, semblables aux trois jeunes
-filles d'une légende abandonnées dans une solitude où commençait à
-tomber l'obscurité; et tandis que je m'éloignais je les voyais
-timidement chercher leur chemin et, après quelques gauches essais et
-trébuchements maladroits de leurs nobles, silhouettes, se serrer les
-uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur
-le ciel encore rose qu'une seule forme noire délicieuse et résignée
-et s'effacer dans la nuit.
-
-Je commençais de désespérer d'arriver assez tôt à Lisieux pour
-être le soir même chez mes parents, qui heureusement n'étaient pas
-prévenus de mon arrivée, quand vers l'heure du couchant nous nous
-engageâmes sur une pente rapide au bout de laquelle, dans la cuvette
-sanglante de soleil où nous descendions à toute vitesse, je vis
-Lisieux qui nous y avaient précédés, relever et disposer à la hâte
-ses maisons blessées, ses hautes cheminées teintes de pourpre; en un
-instant tout avait repris sa place et quand quelques secondes plus tard
-nous nous arrêtâmes au coin de la rue aux Fèvres, les vieilles
-maisons dont les fines tiges de bois nervure s'épanouissent à l'appui
-des croisées en têtes de saints ou de démons, semblaient ne pas avoir
-bougé depuis le XVe siècle. Un accident de machine nous força de
-rester jusqu'à la nuit tombante à Lisieux; avant de partir je voulus
-revoir à la façade de la cathédrale quelques-uns des feuillages dont
-parle Ruskin, mais les faibles lumignons qui éclairaient les rues de la
-ville cessaient sur la place où Notre-Dame était presque plongée dans
-l'obscurité. Je m'avançais pourtant, voulant au moins toucher de la
-main l'illustre futaie de pierre, dont le porche est planté et entre
-les deux rangs si noblement taillés de laquelle défila peut-être la
-pompe nuptiale d'Henri II d'Angleterre et d'Éléonore de Guyenne. Mais
-au moment où je m'approchais d'elle à tâtons, une subite clarté
-l'inonda; tronc par tronc, les piliers sortirent de la nuit, détachant
-vivement, en pleine lumière sur un fond d'ombre, le large modelé de
-leurs feuilles de pierre. C'était mon mécanicien, l'ingénieux
-Agostinelli, qui, envoyant aux vieilles sculptures le salut du présent
-dont la lumière ne servait plus qu'à mieux lire les leçons du passé,
-dirigeait successivement sur toutes les parties du porche, à mesure que
-je voulais les voir, les feux du phare de son automobile[6]. Et quand je
-revins vers la voiture je vis un groupe d'enfants que la curiosité
-avait amenés là et qui, penchant sur le phare leurs têtes dont les
-boucles palpitaient dans cette lumière surnaturelle, recomposaient ici,
-comme projetée de la cathédrale dans un rayon, la figuration
-angélique d'une Nativité. Quand nous quittâmes Lisieux, il faisait
-nuit noire; mon mécanicien avait revêtu une vaste mante de caoutchouc
-et coiffé une sorte de capuche qui, enserrant la plénitude de son
-jeune visage imberbe, le faisait ressembler, tandis que nous nous
-enfoncions de plus en plus vite dans la nuit, à quelque pèlerin ou
-plutôt à quelque nonne de la vitesse. De temps à autre--sainte
-Cécile improvisant sur un instrument plus immatériel encore--il
-touchait le clavier et tirait un des jeux de ces orgues cachés dans
-l'automobile et dont nous ne remarquons guère la musique, pourtant
-continue, qu'à ces changements de registres que sont les changements de
-vitesse; musique pour ainsi dire abstraite, tout symbole et tout nombre,
-et qui fait penser à cette harmonie que produisent, dit-on, les
-sphères, quand elles tournent dans l'éther. Mais la plupart du temps
-il tenait seulement dans sa main sa roue--sa roue de direction (qu'on
-appelle volant)--assez semblable aux croix de consécration que tiennent
-les apôtres adossés aux colonnes du chœur dans la Sainte-Chapelle de
-Paris, à la croix de Saint-Benoît, et en général à toute
-stylisation de la roue dans l'art du moyen âge. Il ne paraissait pas
-s'en servir tant il restait immobile, mais la tenait comme il aurait
-fait d'un symbole dont il convenait qu'il fût accompagné; ainsi les
-saints, aux porches des cathédrales, tiennent l'un une ancre, un autre
-une roue, une harpe, une faux, un gril, un cor de chasse, des pinceaux.
-Mais si ces attributs étaient généralement destinés à rappeler
-l'art dans lequel ils excellèrent de leur vivant, c'était aussi
-parfois l'image de l'instrument par quoi ils périrent; puisse le volant
-de direction du jeune mécanicien qui me conduit rester toujours le
-symbole de son talent plutôt que d'être la préfiguration de son
-supplice! Nous dûmes nous arrêter dans un village où je fus pendant
-quelques instants, pour les habitants, ce «voyageur» qui n'existait
-plus depuis les chemins de fer et que l'automobile a ressuscité, celui
-à qui la servante dans les tableaux flamands verse le coup de
-l'étrier, qu'on voit dans les paysages du Cuyp, s'arrêtant pour
-demander son chemin, comme dit Ruskin, à un passant dont «l'aspect
-seul indique qu'il est incapable de le renseigner», et qui, dans les
-fables de La Fontaine, chevauche au soleil et au vent, couvert d'un
-chaud balandras à l'entrée de l'automne, «quand la précaution au
-voyageur est bonne»,--ce «cavalier» qui n'existe plus guère
-aujourd'hui dans la réalité et que pourtant nous apercevons encore
-quelquefois galopant à marée basse au bord de la mer quand le soleil
-se couche (sorti sans doute du passé à la faveur des ombres du soir),
-faisant du paysage de mer que nous avons sous les yeux, une «marine»
-qu'il date et qu'il signe, petit personnage qui semble ajouté par
-Lingelbach, Wouwermans ou Adrien Van de Velde, pour satisfaire le goût
-d'anecdotes et de figures des riches marchands de Harlem, amateurs de
-peinture, à une plage de Guillaume Van de Velde ou de Ruysdaël. Mais
-surtout de ce voyageur, ce que l'automobile nous a rendu de plus
-précieux c'est cette admirable indépendance qui le faisait partir à
-l'heure qu'il voulait et s'arrêter où il lui plaisait. Tous ceux-là
-me comprendront que parfois le vent en passant a soudain touché du
-désir irrésistible de fuir avec lui jusqu'à la mer où ils pourront
-voir, au lieu des inertes pavés du village vainement cinglés par la
-tempête, les flots soulevés lui rendre coup pour coup et rumeur pour
-rumeur; tous ceux surtout qui savent ce que peut être, certains soirs,
-l'appréhension de s'enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous
-ceux qui connaissent quelle allégresse c'est, après avoir lutté
-longtemps contre son angoisse et comme on commençait à monter vers sa
-chambre en étouffant les battements de son cœur, de pouvoir s'arrêter
-et se dire: «Eh bien! non, je ne monterai pas; qu'on selle le cheval,
-qu'on apprête l'automobile», et toute la nuit de fuir, laissant
-derrière soi les villages où notre peine nous eût étouffé, où nous
-la devinons sous chaque petit toit qui dort, tandis que nous passions à
-toute vitesse, sans être reconnu d'elle, hors de ses atteintes.
-
-Mais l'automobile s'était arrêtée au coin d'un chemin creux, devant
-une porte feutrée d'iris défleuris et de roses. Nous étions arrivés
-à la demeure de mes parents. Le mécanicien donne de la trompe pour que
-le jardinier vienne nous ouvrir, cette trompe dont le son nous déplaît
-par sa stridence et sa monotonie, mais qui pourtant, comme toute
-matière, peut devenir beau s'il s'imprègne d'un sentiment. Au cœur de
-mes parents il a retenti joyeusement comme une parole inespérée...
-«Il me semble que j'ai entendu... Mais alors ce ne peut être que
-lui!» Ils se lèvent, allument une bougie tout en la protégeant contre
-le vent de la porte qu'ils ont déjà ouverte dans leur impatience,
-tandis qu'au bas du parc la trompe dont ils ne peuvent plus
-méconnaître le son devenu joyeux, presque humain, ne cesse plus de
-jeter son appel uniforme comme l'idée fixe de leur joie prochaine,
-pressant et répété comme leur anxiété grandissante. Et je songeais
-que dans _Tristan et Isolde_ (au deuxième acte d'abord quand Isolde
-agite son écharpe comme un signal, au troisième acte ensuite à
-l'arrivée de la nef) c'est, la première fois, à la redite stridente,
-indéfinie et de plus en plus rapide de deux notes dont la succession
-est quelquefois produite par le hasard dans le monde inorganisé des
-bruits; c'est, la deuxième fois, au chalumeau d'un pauvre pâtre, à
-l'intensité croissante, à l'insatiable monotonie de sa maigre chanson,
-que Wagner, par une apparente et géniale abdication de sa puissance
-créatrice, a confié l'expression de la plus prodigieuse attente de
-félicité qui ait jamais rempli l'âme humaine.
-
-
-[Note 5: Je me suis naturellement abstenu de reproduire dans ce
-volume les nombreuses pages que j'ai écrites sur des églises dans
-le _Figaro_ par exemple: l'église de village (bien que très supérieure
-à mon avis à bien d'autres qu'on lira plus loin). Mais elles avaient
-passé dans «À la recherche du temps perdu» et je ne pouvais
-me répéter. Si j'ai fait une exception pour celle-ci, c'est que dans
-«Du côté de chez Swann» elle n'est que citée partiellement d'ailleurs,
-entre guillemets, comme un exemple de ce que j'écrivis dans
-mon enfance. Et dans le IVe volume (non encore paru) de «À la
-recherche du temps perdu», la publication dans le _Figaro_ de cette
-page remaniée est le sujet de presque tout un chapitre.]
-
-[Note 6: Je ne prévoyais guère quand j'écrivais ces lignes que
-sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait à
-dactylographier un livre de moi, apprendrait l'aviation sous le nom de
-Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associé mon nom
-de baptême et le nom d'un de mes personnages et trouverait la
-mort à vingt-six ans, dans un accident d'aéroplane, au large
-d'Antibes.]
-
-
-
-
-JOURNÉES DE PÈLERINAGE
-
-RUSKIN À NOTRE-DAME D'AMIENS, À ROUEN, ETC.[7]
-
-
-Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer à
-Amiens une journée en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était
-pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à
-Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre[8]. Et, d'autre
-part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte
-des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le
-lieu où un grand nomme est né et celui où il est mort; mais les lieux
-qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous aimons
-dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?
-
-Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste
-seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas
-nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander
-sa pensée, et qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre
-où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste--arraché aux
-flammes par un autre poète--que le cœur[9]?
-
-Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il
-touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins), et par là
-préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous
-allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une
-exposition de Primitifs flamands, on regrettera de ne pouvoir vous
-accompagner. Mais si vous avouez que vous allez voir, à la Pointe du
-Raz, une tempête, en Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une
-statue aimée de Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en
-espère pas moins que vous irez à Amiens après m'avoir lu.
-
-Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais
-les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours
-chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de
-gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car
-personne n'est original et fort heureusement pour la sympathie et la
-compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans
-une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on
-savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous
-l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses,
-il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et
-qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre
-personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu
-partout dans l'Univers.
-
-Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur
-les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages
-que nous y essayons gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant et
-comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond de
-Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en sommes
-réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un genre
-de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à Amiens
-surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un
-après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu
-vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon
-dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de Notre-Dame, mais du
-temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous permet d'y
-consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin, qui mène à la
-cathédrale, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus ou moins
-pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres
-dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être
-aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses
-préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête[10]»,
-avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier.
-Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes
-déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent
-voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre
-Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante[11]
-où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que
-le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque
-grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur
-somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi
-probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet
-bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est
-toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt
-lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place
-d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de
-côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était
-«à peu près aussi large que Venise elle-même, et traversée non par
-de longs courants de marée montante et descendante[12], mais par onze
-beaux cours d'eau à truites... aussi larges que la Dove d'Isaac
-Walton[13], qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont
-tourbillonné à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent
-vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des
-bouquets de peupliers[14] dont la grâce et l'allégresse semblent
-jaillir de chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme
-juste: «_Erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus
-aquarum._»
-
-Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de
-ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une
-ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,
-en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le
-tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs
-dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et
-de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses
-propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et
-sa renommée se répandait dans tous les pays. Velours de toutes
-couleurs, employés pour lutter, comme dans _Carpaccio_, contre les
-tapis du Turc et briller sur les tours arabesques de Barbarie. Pourquoi
-cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la Somme?
-Pourquoi une petite-fille française pouvait-elle se dire la sœur de
-Venise et la servante de Carthage et de Tyr. L'intelligent voyageur
-anglais, contraint d'acheter son sandwich au jambon et d'être prêt
-pour le «En voiture, messieurs», n'a naturellement pas de temps à
-perdre à aucune de ces questions. Mais c'est trop parler de voyageurs
-pour qui Amiens n'est qu'une station importante à vous qui êtes venu
-pour visiter la cathédrale et qui méritez qu'on vous fasse mieux
-employer, votre temps; on va vous mener à Notre-Dame, mais par quel
-chemin?
-
-
-«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
-meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si
-vous avez plein loisir et que le jour soit beau[15], le mieux serait de
-descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
-et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle
-s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des
-tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville,
-puis, en revenant, trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de
-traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront
-tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la
-façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la
-peine que vous aurez eue à les atteindre.
-
-«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même
-en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi
-arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis,
-ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que
-vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou
-deux, alors en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore
-une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque
-conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une jolie chose
-et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est alors de monter
-à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un moment sur le chemin
-pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes et bonbons
-dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont à gauche.
-Juste après les avoir passées, demandez le théâtre, et vous monterez
-droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le
-monde. Chacun est forcé d'aimer l'ajourement aérien de la flèche qui
-le surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela
-ne soit pas;--du moins sa courbure est une longue habitude contractée
-graduellement avec une grâce et une soumission croissantes pendant ces
-trois derniers cents ans,--et arrivant tout à fait au porche, chacun
-doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu,
-avec sa tête un peu de côté, son nimbe de côté aussi, comme un
-chapeau seyant. Elle est une madone de décadence, en dépit, ou plutôt
-en raison de sa joliesse[16] et de son gai sourire de soubrette; elle
-n'a rien à faire là non plus, car ceci est le porche de saint Honoré,
-non le sien. Saint Honoré avait coutume de se tenir là, rude et gris,
-pour vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais
-n'entre personne. Il y a longtemps de cela, dans le XIVe siècle, quand
-le peuple commença pour la première fois à trouver le christianisme
-trop grave, fit une foi plus joyeuse pour la France et voulut avoir
-partout une madone soubrette aux regards brillants, laissant sa propre
-Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire brûler comme sorcière; et
-depuis lors les choses allèrent leur joyeux train, tout droit, «ça
-allait, ça ira», aux plus joyeux jours de la guillotine. «Mais
-pourtant ils savaient encore sculpter au XIVe siècle, et la madone et
-son linteau d'aubépines en fleurs[17] sont dignes que vous les
-regardiez et encore plus les sculptures aussi délicates et plus
-calmes[18] qui sont au-dessus, qui racontent la propre histoire de saint
-Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg de Paris qui
-porte son nom.
-
-«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez
-d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent
-là[19]. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non
-être là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si
-vous-même méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non
-comme s'il vous brûlait les doigts.»
-
-
-C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et celui, je suppose,
-que vous préférerez, que j'ai suivi, la première rois que je suis
-allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis
-devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les
-mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être
-encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les
-prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône,
-avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout
-à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin.
-Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le
-sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais,
-l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'_Éducation sentimentale_,
-quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du
-harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis
-d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à
-faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où
-il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»
-
-Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins
-sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors
-seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé
-à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne
-à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les
-instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat
-différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que
-le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de
-chaleur au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève
-jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale.
-C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse
-momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire
-que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il
-préfère les reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal
-de Chartres. Si j'ai cité le passage où Ruskin explique cette
-préférence, c'est que _The two Paths_ était de 1850 et _la Bible
-d'Amiens_ de 1885, le rapprochement des textes et des dates montre à
-quel point _la Bible d'Amiens_ diffère de ces livres comme nous en
-écrivons tant sur les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en
-parler (à supposer même que nous ayons pris cette peine) au lieu de
-parler des choses parce que nous les avons dès longtemps étudiées,
-pour contenter un goût désintéressé, et sans songer qu'elles
-pourraient faire plus tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous
-aimeriez mieux _la Bible d'Amiens_, de sentir qu'en la feuilletant
-ainsi, c'étaient des choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps,
-médité celles qui expriment par là le plus profondément sa pensée,
-que vous preniez connaissance; que le présent qu'il vous faisait était
-de ceux qui sont le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent
-dans les objets dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention
-de les donner un jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin
-n'a pas eu à travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire
-et vous ouvrir son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait
-quelque importance à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente
-ans avant _la Bible d'Amiens_, elle avait, dans la mémoire de Ruskin,
-sa place où, quand il avait besoin de donner à ses auditeurs un
-exemple, il savait la trouver, pleine de grâce et chargée de ces
-pensées graves à qui il donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors
-elle comptait déjà parmi ces manifestations de la beauté qui ne
-donnaient pas seulement à ses yeux sensibles une délectation comme il
-n'en connut jamais de plus vive, dans lesquelles la Nature, en lui
-donnant ce sens esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher,
-comme dans son expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli
-sur la terre du Vrai et du Divin.
-
-Sans doute si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée
-déserta la tête de Ruskin, comme cet oiseau mystérieux qui dans une
-toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort
-pour fuir la maison,--parmi les formes familières qui traversèrent
-encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y
-appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée.
-Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée,
-tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice
-que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé.
-Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation
-des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les
-connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine
-souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que
-Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge
-Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs
-de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de
-sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.
-
-Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non
-seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art
-individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,
-à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons
-la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir
-la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées
-de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M.
-André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été
-construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles--si
-individuelles qu'elles soient d'ailleurs,--qui ont été faites pour eux
-et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège
-esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire
-si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de
-maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte
-de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme
-les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines
-sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval; si
-longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a
-déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une
-Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour
-sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant
-duré plus que notre foi) cessera, par l'effritement des pierres qu'il
-écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la beauté,
-comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens que
-j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait ainsi à
-tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine ville,
-c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne, qui est
-un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille sur la
-face des continents, dont les employés de chemins de fer, en nous
-criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir pour
-la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que jamais on
-ne verra deux fois»,--une telle statue a peut-être quelque chose de
-moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous cas, par
-un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de ces
-liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La
-Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe (sans vouloir
-déplaire à M. Hallays) son lieu de naissance, que nous importe même
-qu'elle soit naturalisée française?--Elle est quelque chose
-comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards
-chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une
-«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et
-sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?) la
-Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens,
-n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche
-Saint Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à
-ce vent humide de la Venise du Nord qui, au-dessus d'elle, a courbé la
-flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville
-dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant[20], elle
-est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une
-belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de
-province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour
-d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine
-figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se
-poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main
-accueillante, pu picorer les étamines de pierre des aubépines antiques
-qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre
-une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un
-chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend
-la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son
-cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque
-relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse
-du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que
-nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette
-même Vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que
-nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec
-lui dans la cathédrale.
-
-
-«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette
-porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent
-à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais
-je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand
-elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et
-splendide et les piliers des bas côtés du transept forment avec ceux
-du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside
-montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que
-vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité
-ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait
-presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef
-qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris
-d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand
-vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas
-besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales,
-car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un
-lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous
-étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il
-vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et
-des mathématiques d'accomplir une chose plus puissante et plus noble
-que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni
-rien qui paraisse plus grand.
-
-Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir
-vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et
-les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent
-vous laissent seulement un quart d'heure--sans être hors
-d'haleine--pour la contemplation de la capitale de la Picardie,
-donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les
-portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela
-ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie,
-vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein
-développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union
-de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français:
-sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais
-je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans
-les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes
-grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui
-résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans.
-Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile,
-s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches
-vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante... et s'élance,
-s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable,
-impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine
-d'histoire qu'aucun livre[21].»
-
-Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les
-musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces
-stalles continuent, elles-mêmes si vieilles, si illustres et si belles,
-à exercer à Amiens, leurs modestes fonctions de stalles--dont elles
-s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction des
-Amiénois--comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en
-continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons.
-Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à
-supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office
-et présentant leur envers, elles s'emploient modestement.
-
-Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou
-plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur
-et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs
-des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui
-s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on
-éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce
-qui est comme la sève, avec le temps, débordante de l'arbre. La
-naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans
-laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quand
-à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous motifs
-tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a
-sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour
-conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables
-oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que
-la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer
-du cœur harmonieux des chênes.
-
-Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus
-particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est
-pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est
-pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo[22], un
-livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans
-doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la
-façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au
-matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose
-et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de
-ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel, et que Claude Monet a
-fixées dans des toiles sublimes où se découvre la vie de cette chose
-que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en l'immergeant
-en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa
-double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre part se
-renouvelle et s'achève chaque jour,--alors, la dégageant des
-changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant
-cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers
-le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de
-grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur
-croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces
-générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois,
-ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée
-d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres,
-debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au
-bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et
-éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des
-cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que
-c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et
-passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à
-sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre,
-c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une
-cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale
-gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je
-voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,
-quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel,
-d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur
-de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.
-
-
-«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIVes psaumes, bien appris et
-crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la loi et
-la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle découverte
-de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez quel
-autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue
-pareille à celle de la Bible.
-
-«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne
-dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature.
-Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous--qu'il soit
-défenseur ou adversaire de la foi--de dégager son intelligence de
-l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et
-demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou
-remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers
-seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la
-littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune
-interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi
-affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle
-qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à
-travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que
-j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace[23]. Le devoir qui me
-fut imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des
-évangiles et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit
-par la main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse
-qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles
-pour les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Jusqu'à
-quel point mon esprit a été paralysé par les fautes et les chagrins
-de ma vie[24]; jusqu'à quel point dépasse ma conjecture ou ma
-confession; jusqu'où ma connaissance de la vie est courte, comparée à
-ce que j'aurais pu apprendre si j'avais marché plus fidèlement dans la
-lumière qui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma
-confession. Mais comme je n'ai jamais écrit pour ma renommée, j'ai
-été préservé des erreurs dangereuses pour les autres[25]... et les
-expressions fragmentaires... que j'ai été capable de donner... se
-relient à un système général d'interprétation de la littérature
-sacrée, à la fois classique et chrétienne..., Qu'il y ait une
-littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et se
-fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen âge,
-c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la plus
-frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de
-Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du lion
-de Némée vaincu avec l'aide d'Athénée est la véritable racine de la
-légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur
-guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement.
-Qu'Héraklès ait jamais tué[26] ou saint Jérôme jamais chéri la
-créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la
-légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millénium et
-prédit avec la Sibylle de Cumes[27], et avec Isaïe, un jour où la
-crainte de l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de
-la haine, et s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne
-sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute
-l'étendue de la montagne sainte[28] et où la paix de la terre sera
-délivrée de son présent chagrin, comme le présent et glorieux
-univers animé est sorti du désert naissant dont les profondeurs
-étaient le séjour des dragons et les montagnes des dômes de feu: Ce
-jour-là aucun homme ne le connaît[29], mais le royaume de Dieu est
-déjà venu pour ceux qui ont arraché de leur propre cœur ce qui
-était rampant et de nature inférieure et ont appris à chérir ce qui
-est charmant et humain dans les enfants errants des nuages et des
-champs[30].»
-
-
-Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je
-vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au
-porche occidental d'Amiens.
-
-Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au
-sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche
-(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons
-face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par
-rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis
-s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Matthieu, Simon. À sa
-droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et
-Jude[31]. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes.
-Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel;
-puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent
-les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et,
-en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée,
-Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée,
-Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens
-propre, repose sur le Christ, et sur les prophètes qui l'ont prédit
-ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ
-et non ceux de Dieu le Père:
-
-
-«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment
-de la Transfiguration[32]. Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.»
-Aussi Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Élie
-qui fut un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais,
-ajoute Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble pas
-être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant:
-«Hosanna au fils de David»[33], et ne verra aucune image de son
-père?[34] Le Christ lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la
-racine et l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de
-soi pas «trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi;
-David et son fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du
-Christ. Il tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la
-gauche.
-
-«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture
-ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui
-a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui
-avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle
-était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle n
-'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et non
-une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait comme
-l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la Parole de
-vie, le Roi de gloire, le Seigneur des armées. Le «Seigneur des
-Vertus», _Dominus Virtutum_, c'est la meilleure traduction de l'idée
-que donnaient à un disciple instruit du XIIIe siècle les paroles du
-XXIVe psaume.»
-
-Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche
-occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont
-placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous
-l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque
-apôtre représentant: le bas-relief supérieur la vertu qu'il a
-enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des
-prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties.
-
-Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson;
-au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui,
-effrayé par un animal, laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau
-continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive». Sous
-saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant
-jamais).
-
-Au-dessous de la Patience[35], la Colère: une femme poignardant un
-homme avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a
-aucun rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont
-l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un
-coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande
-grossièreté française étant dans les gestes du cancan».
-
-Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en
-eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches
-greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera
-abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde:
-un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa
-quenouille. Sous saint Matthieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un
-chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus
-insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son
-caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les
-plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de
-l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie, comme en
-ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du
-mal comme le bœuf[36]. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse,
-mais à Amiens il est fort probable que cela n'était pas connu, même
-des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.»
-
-Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion[37], un homme claquant du
-doigt devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les
-badauds anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils
-soient»).
-
-Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa
-couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta
-couronne. Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de
-l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XIe et
-XIIIe siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés avec la
-préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds
-dans tes souliers, ô fille de Prince![38]»
-
-
-Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est
-l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque
-est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de
-l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.
-
-
-Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à un mendiant
-nu[39].
-
-Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous
-d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme oui
-tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un
-écusson avec une racine mangeable signifiant: la tempérance
-commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle la Folie: le type usité
-dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le
-fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple
-comme un morceau de pain.» (Psaume LIII)[40]. Sous saint Jude,
-l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil qui
-tombe de cheval.
-
-«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque
-tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même
-message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix
-est ici», etc.[41], mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou
-tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus
-tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est
-représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre
-apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment
-qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus
-sereinement.»
-
-Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui
-figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales
-prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues[42], Daniel tenant un
-livre que soutiennent des lions[43], puis assis au festin de Balthazar,
-le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière
-qu'a prophétisés Joël[44], Amos cueillant les feuilles de la vigne
-sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe[45],
-Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier. Habakuk
-qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune
-lion[46], les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur
-une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor[47], etc.
-
-Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du
-porche occidental, celle de la Vierge[48] (qui contient, outre la statue
-de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la
-Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la
-Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois
-Rois Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant
-au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs
-dont le sujet se rapporte à elle),--et celle de saint Firmin qui
-contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de
-cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux
-les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de
-chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au
-musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la porte
-Saint Firmin et dans le livre de M. Mâle des commentaires charmants sur
-la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre[49].
-
-«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces
-bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour
-la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi,
-il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son
-cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes
-qu'affirme leur ensemble.
-
-«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ
-n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant
-la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné--comme
-l'Ami présent--comme le Prince de la Paix sur la terre[50]--comme le
-Roi Éternel dans le ciel. Ce que sa vie _est_, ce que ses commandements
-_sont_ et ce que son jugement _sera_, voilà ce qui nous est enseigné non
-pas ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais bien ce qu'il
-fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est la pure,
-joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la
-décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante
-peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à
-fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à
-substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre
-devoir présent[51].
-
-«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
-prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,
-portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
-votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
-rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous
-pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le
-martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas.
-Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang.
-Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers
-la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il
-tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite,
-il bénit, mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou
-plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu
-vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de
-pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton
-cœur.
-
-«Et avec cette parole de la loi inabolie:
-
-«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu mourras»[52].
-Mourir--quelque sens que vous donniez au mot--totalement et
-irrévocablement.
-
-«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes
-œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots
-des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur
-les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement
-qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le
-plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se
-dégage des premières pierres d'Amiens.
-
-«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les
-endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et
-l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La
-connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la
-religion[53].
-
-«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez
-que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que
-vous-mêmes si elles vous étaient révélées; si, vous efforçant de
-tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour
-de vous, vous aimiez à penser au jour où le juge de toute la terre
-rendra tout juste[54] et où les petites collines se réjouiront de tous
-côtés[55]; si, vous, séparant des compagnons qui vous ont donné
-toute la meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez
-jamais rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains--là où
-les yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus; si,
-vous préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la
-solitude sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous
-vouliez vous préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un
-temps dans lequel vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les
-choses que vous aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de
-l'amour éternel--alors l'espoir de ces choses pour vous est la
-religion; leur substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu
-il nous est promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les
-royaumes de Notre-Seigneur et de son Christ[56]».
-
-
-Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIIIe siècle allaient
-chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre, elle
-continue à offrir en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage
-solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne
-comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au
-moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu
-néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous
-apparaissent par delà notre vie comme la véritable réalité, à une
-de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant
-mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais
-dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en
-quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer
-mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me
-purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il
-m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti
-en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à
-tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses
-paroles. Et voici que les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignité
-des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors
-qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté grave
-dans leurs œuvres. _La Bible d'Amiens_ n'était, dans l'intention de
-Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: _Nos pères nous
-ont dit_; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens furent
-sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIIIe siècle était
-encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est l'âme
-de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi
-profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux
-qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que
-le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi
-est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les
-descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: _Nos
-pères nous ont dit_, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le
-désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces
-hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté,
-s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux
-prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus
-tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins
-l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi,
-et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être
-l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à
-nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les
-choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du
-nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas
-pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas
-qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions
-pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau
-nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie d'Ézéchiel et
-de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après
-ce sont les prophètes mineurs, mais il n y a que quatre grands
-prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant
-nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout.
-C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale; elle
-est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire
-entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles.
-C'est aux générations de les reprendre en chœur.
-
-
-[Note 7: Une partie de cette étude a paru au _Mercure de France_, en
-tête d'une traduction de la Bible d'Amiens. Nous tenons à exprimer
-toute notre reconnaissance à M. Alfred Vallette, directeur du
-_Mercure_, qui nous a gracieusement autorisé à reproduire ici notre
-préface. Elle fut et reste offerte en témoignage d'admiration et de
-reconnaissance à Léon Daudet.]
-
-[Note 8: Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles
-Ruskin écrivit ce livre:
-
-«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de
-1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau.
-Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France,
-s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens,
-Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M.
-Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il
-écrivait un nouveau livre _la Bible d'Amiens_, destinée à être aux
-_Seven Lamps_ ce que _Saint-Marks Rest_ était aux _Stones of Venice_.
-Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à
-Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880
-pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses
-notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant.
-C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage _la
-Bible d'Amiens_, lui-même conçu comme le premier volume de _Our
-Fathers_, etc., _Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté_, etc.
-
-«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant
-sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé
-d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il
-avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante
-et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une
-attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il
-avait dit contre les croyances étroites et les pratiques
-contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie
-future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte
-de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et
-des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la
-base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, _The
-Life and Work of John Ruskin_, II, p. 206 et suivantes). À propos du
-sous-titre de _la Bible d'Amiens_, que rappelle M. Collingwood
-(_Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les
-filles oui ont été tenus sur les fonts baptismaux_), je ferai
-remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par
-exemple à celui de _Mornings in Florence_. «De simples études sur
-l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de
-_Saint-Marks Rest_, «Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui se
-soucient encore de ses monuments».]
-
-[Note 9: Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par
-Hunt, pendant l'incinération.--M. André Lebey (lui-même auteur d'un
-sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante
-rectification. Ce ne serait pas Hunt mais Trelawney qui aurait retiré
-de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la
-main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.
-Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney:
-«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il
-avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne
-voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation.» La
-veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait
-dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître
-aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux
-récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que
-Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se
-rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant
-l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce
-spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»]
-
-[Note 10: Voir l'admirable portrait de saint Martin au livre I de _la
-Bible d'Amiens_: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est
-le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la
-Saint Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les
-derniers rayons de l'été qui s'en va.»
-
-Ces repas évoqués par Ruskin ne vont pas même sans une espèce de
-cérémonial. «Saint Martin était un jour à dîner à la première
-table du monde, à savoir chez l'empereur et l'impératrice de Germanie,
-se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du monde un saint à
-la saint Jean-Baptiste. Bien entendu, il avait l'empereur à sa gauche,
-l'impératrice à sa droite, tout se passait dans les règles.» (_la
-Bible d'Amiens_, Ch. I, § 30.) Ce protocole auquel Ruskin fait allusion
-ne paraît d'ailleurs avoir rien de celui des maîtres de maison
-terribles, de ceux trop formalistes et dont le modèle me semble avoir
-été tracé à jamais par ces versets de saint Matthieu: «Le roi
-aperçut à table un homme qui n'avait pas d'habit de noces. Il lui dit:
-«Mon ami, comment n'êtes-vous pas en habit?» Cet homme ayant gardé
-le silence, le roi dit aux serviteurs: «Liez-lui les pieds et les mains
-et jetez-le dans les ténèbres du dehors.»
-
-Pour revenir à cette conception d'un saint qui «ne dépense pas un
-souffle en une exhortation désagréable», il semble que Ruskin ne soit
-n'est pas seul à se représenter ses saints favoris sous ces traits.
-Même pour les simples clergymens de George Eliot ou les prophètes de
-Carlyle, voyez combien ils sont différents de saint Firmin qui tapage
-et crie comme un énergumène dans les rues d'Amiens, insulte, exhorte,
-persuade, baptise, etc. Dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime
-beaucoup en ce Knox, c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui.
-C'était un homme de cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère
-aussi du petit, sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa
-pipe de Bordeaux dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux
-et sociable. Ils errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était
-un fanatique sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des
-plus solides d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De
-même Burns: «était habituellement gai de paroles, un compagnon
-d'infini enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre;
-il a les plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants
-flots de gaieté, etc.» Et Mahomet: «Mahomet, sincère, sérieux,
-cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui
-avec tout cela.» Carlyle aime à parler du rire de Luther. (Carlyle,
-_les Héros_, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 85, etc.)
-
-Et dans George Eliot, voyez M. Irwine dans _Adam Bede_, M. Gilfil dans
-les _Scènes de la vie du Clergé_, M. Farebrother dans _Middlemarch_,
-etc.
-
-«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme
-Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le
-moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant
-il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela
-que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa
-place, et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte,
-c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et
-laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en
-chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais
-vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une
-meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la
-société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et
-assaisonner les détails des affaires paroissiales de force
-plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du
-vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour
-lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société
-de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures
-maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire lady Stiwell
-à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice
-de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie
-fine et gracieuse, etc.» Mais le plus souvent il restait à fume; sa
-pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené a vous
-parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (_le Roman de M.
-Gilfil_, traduction d'Albert Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125,
-126). «Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très
-longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (_Tribulations du
-Rév. Amos Barton_, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait
-effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et
-regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil
-chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni
-laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa
-croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient
-plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a
-souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les
-fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous
-l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses
-côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine
-dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait
-fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement
-les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine
-était aussi différent de cela que possible, mais il était si
-pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se
-conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un
-fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous
-rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (_Adam Bede_, même trad.,
-pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).--(Note du traducteur.)]
-
-[Note 11: Cf. _Præterita_: «Vers le moment de l'après-midi où le
-moderne voyageur fashionable, parti par le train du matin de
-Charing-Cross pour Paris, Nice et Monte-Carlo, s'est un peu remis des
-nausées de sa traversée et de l'irritation d'avoir eu à se battre
-pour trouver des places à Boulogne, et commence à regarder sa montre
-pour voir à quelle distance il se trouve du buffet d'Amiens, il est
-exposé au désappointement et à l'ennui d'un arrêt inutile du train,
-à une gare sans importance où il lit le nom «Abbeville». Au moment
-où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se soucie de lever
-pour un instant les yeux de son journal, deux tours carrées que
-dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux qu'il traverse.
-Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il souhaiterait jamais
-d'attirer son attention, et je ne sais guère jusqu'à quel point je
-pourrais arriver à faire comprendre au lecteur, même le plus
-sympathique, l'influence qu'elles ont eu sur ma propre vie... Car la
-pensée de ma vie a eu trois centres: Rouen, Genève et Pise... Et
-Abbeville est comme la préface et l'interprétation de Rouen... Mes
-bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes. Mais
-comme plaisir, joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville par
-une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de l'hôtel
-de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir Saint-Wulfran avant
-que le soleil ait quitté les tours, sont des choses pour lesquelles il
-faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et de sa cathédrale,
-ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me sont donnés, dans
-_Nos Pères nous ont dit_.»
-
-Si, au cours de cette étude, j'ai cité tant de passages de Ruskin
-tirés d'autres ouvrages de lui que _la Bible d'Amiens_, en voici la
-raison. Ne lire qu'un livre d'un auteur, c'est n'avoir avec cet auteur
-qu'une rencontre. Or, en causant une fois avec une personne on peut
-discerner en elle des traits singuliers. Mais c'est seulement par leur
-répétition dans des circonstances variées qu'on peut les reconnaître
-pour caractéristiques et essentiels. Pour un écrivain, comme pour un
-musicien ou un peintre, cette variation des circonstances qui permet de
-discerner, par une sorte d'expérimentation, les traits permanents du
-caractère, c'est la variété des œuvres. Nous retrouvons dans un
-second livre, dans un autre tableau, les particularités dont la
-première fois nous aurions pu croire qu'elles appartenaient au sujet
-traité autant qu'à l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des
-œuvres différentes nous dégageons les traits communs dont
-l'assemblage compose la physionomie morale de l'artiste. En mettant une
-note au bas des passages cités de _la Bible d'Amiens_, chaque fois que
-le texte éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir
-d'autres ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage
-qui m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au
-lecteur de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait
-pas en présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant
-déjà eu avec lui des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses
-paroles, reconnaître ce qui est, chez lui, permanent et fondamental.
-Ainsi j'ai essayé de pourvoir le lecteur comme d'une mémoire
-improvisée où j'ai disposé des souvenirs des autres livres de
-Ruskin,--sorte de caisse de résonance, où les paroles de _la Bible
-d'Amiens_ pourront prendre quelque retentissement en y éveillant des
-échos fraternels. Mais aux paroles de _la Bible d'Amiens_ ces échos ne
-répondront pas sans doute, ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui
-s'est faite elle-même, de ces horizons inégalement lointains,
-habituellement cachés à nos regards et dont notre vie elle-même a
-mesuré jour par jour les distances variées. Ils n'auront pas, pour
-venir rejoindre la parole présente dont la ressemblance les a attirés,
-à traverser la résistante douceur de cette atmosphère interposée qui
-a l'étendue même de notre vie et qui est toute la poésie de la
-mémoire.
-
-Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits
-singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui
-permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un
-écrivain devrait être la première partie de la tâche de tout
-critique.
-
-S'il a senti cela, et aidé les autres à le sentir, son office est à
-peu près rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les
-livres du monde sur Ruskin: «l'homme, l'écrivain, le prophète,
-l'artiste, la portée de son action, les erreurs de la doctrine»,
-toutes ces constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à
-côté du sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire
-du critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la
-perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.
-
-Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il
-essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie
-spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son
-inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces
-réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les récréer
-dans son œuvre, sa moralité enfin, l'instinct qui les lui faisant
-considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces
-réalités nous paraissent) le poussait à sacrifier au besoin de les
-apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une
-vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et
-jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme
-étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces
-réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un
-instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire
-que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai même pas
-essayé de la remplir dans cette petite étude qui aura comblé mes
-ambitions si elle donne le désir de lire Ruskin et de revoir quelques
-cathédrales.]
-
-[Note 12: Cf. Dans _Præterita_ l'impression des lents courants de
-marée montante et descendante le long des marches de l'hôtel
-Danielli.]
-
-[Note 13: Ruskin veut parler ici de l'auteur du «_Parfait pêcheur à
-la ligne_» (Londres, 1653), Isaac Walton, célèbre pêcheur de la
-Dove, né en 1593, à Strefford, mort en 1683.]
-
-[Note 14: Déjà, dans _Modern Painters_, Ruskin, une trentaine
-d'années plus tôt, parle de «la simplicité sereine et de la grâce
-des peupliers d'Amiens».]
-
-[Note 15: Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous
-ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir le cathédrale,
-qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup,
-et--le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et
-volatilisant ses vitraux sans peintures,--tenir debout vers le ciel,
-entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions
-d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs
-le point de vue d'où est prise la gravure: «_Amiens, le jour des
-Trépassés._»]
-
-[Note 16: Cf. _The two Paths_: «Ces statues (celles du porche
-occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées
-comme représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du
-commencement du XIIIe siècle en France; et, en effet, elles possèdent
-une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux
-œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse
-de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des
-lignes tombantes de l'excessivement _mince_ draperie; aussi bien qu'à
-un fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de
-l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur
-pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré
-palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur
-exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais
-ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de
-faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir non comme la
-cariatide grecque sans effort, ou comme la cariatide de la Renaissance
-par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut
-silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au
-cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre
-éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de
-l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il
-n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendentale de la
-signification de ces sculptures.
-
-Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs
-qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits--la
-plupart d'inconnus, je crois--mais de palpables et d'indiscutables
-portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est
-censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après
-quelque personne vivante dont les traits peuvent, sans invraisemblance,
-représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs
-authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant,
-fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé
-bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent
-encore pour nous avec son sourire.
-
-Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement
-dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux
-lignes verticales de la statue.
-
-Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à
-côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux
-caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une
-signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de
-composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur,
-mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux
-dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans
-les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée
-dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque.
-Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de
-pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue
-tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était
-retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le
-type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et
-plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa
-couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle.
-
-Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant,
-simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres
-avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.
-
-Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point
-culminant de l'art gothique au XIIIe siècle. La sculpture a progressé
-continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce qu'elle
-devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive.
-Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut
-cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans
-l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première
-caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme
-la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus
-vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de
-tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une
-intensité relative de dédain pour les choses basses et leur donne une
-apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides
-et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables
-de terreur, et haïssable pour eux si ils ne sont capables de rien de
-plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de cette
-classe d'esprit. Je dis que le _premier_ héritage est la tendresse--le
-_second_ la vérité; parce que la tendresse est dans la nature de la
-créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa connaissance
-acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans l'ordre de
-la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et entier: la
-vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite.
-
-Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la
-sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie
-tombante rehaussée sur les côtés par un riche ornement floral; mais
-la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable
-comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et
-l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un
-exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble,
-quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme
-style et comme intention, est, en certaines qualités plus subtiles,
-inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur,
-quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même
-un homme d'une qualité d'âme inférieure à celui qui a travaillé à
-Chartres. Mais Je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères
-plus subtils auxquels je reconnais ceci.
-
-Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que,
-jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement
-fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur
-en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant
-perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par
-conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un
-changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils
-commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de
-la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient, etc.
-(_The two Paths_, § 33-39.)]
-
-[Note 17: Moins charmantes que celles de Bourges. Bourges est la
-cathédrale de l'aubépine. (Cf. _Stones of Venice_: «L'architecte de
-la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi a-t-il couvert son
-porche d'aubépines. C'est une parfaite niobé de mai. Jamais il n'y eut
-une pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement sans la
-crainte de vous piquer».)]
-
-[Note 18: «Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus
-élevé.» (_Relations de Michel-Ange et de Tintoret_, § 219), à
-propos d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello
-«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés--les anges de
-Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive--et les anges de
-Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant
-de calme que filent les Parques».]
-
-[Note 19: Cf. _Mornings in Florence_: «Mais je veux tout d'abord vous
-donner un bon conseil, payez bien votre guide ou votre sacristain. Il
-fera preuve de reconnaissance en échange de vingt sous.... Parmi mes
-connaissances, sur cinquante personnes qui m'écriraient des lettres
-pleines de tendres sentiments, une seule me donnerait vingt sous. Je
-vous serai donc obligé si vous me donnez vingt sous pour chacune de ces
-lettres, quoique j'aie fourni plus de travail que vous ne le
-soupçonnerez jamais pour les rendre à vos yeux dignes des vingt
-sous.»]
-
-[Note 20: Et regardée d'eux: je peux, en ce moment même, voir les
-hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant
-devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps, lever
-les yeux vers «l'Étoile de la Mer».]
-
-[Note 21: Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent
-achevées en 1522, le jour de la Saint Jean. Le bedeau vous laissera
-vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages qui, dans la
-couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure de leur
-manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir
-l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous
-verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se
-déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes
-inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera
-pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois
-et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui
-semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles
-et ténues.]
-
-[Note 22: Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met
-sous les yeux une lettre de Ruskin où Notre-Dame de Paris, de Victor
-Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.]
-
-[Note 23: Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace
-comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les
-hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par défaut
-d'attention ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand obstacle à
-ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire des vers
-latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter» quand
-vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours qu'Horace
-ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. Remarquez
-l'assurance qu'il nous donne de sa piété: _Dis pieta mea, et musa,
-cordi est_, etc.» (_Val d'Arno_, chap. IX, § 218, 219, 220, 221 et
-suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi
-religieuse que Wordworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes
-poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemen par
-l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le
-cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette
-idée que tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve
-n'était qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un
-hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace
-consacre son pin favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus,
-dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la
-petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à
-leur offrir qu'une poignée de sel et de farine--juste aussi
-sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi
-chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (_The
-Queen of the air_, I, 47, 48). Et enfin: «La foi d'Horace en l'esprit
-de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa colline et en la
-protection des grands Dieux est Constante, profonde et effective (Fors
-Clavigere Lettre XCII, 111).]
-
-[Note 24: Cf. _Præterita_, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être
-si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre
-moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement
-incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la
-même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme
-d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De
-même plus haut (page 224 de la Bible): «Toutes les adversités,
-qu'elles résident dans le tentation ou dans la _douleur_» et dans la
-préface d'_Arrows of the Chace_. «J'ai dit à mon pays des paroles
-dont pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la
-douleur.» Et dans le texte qui nous occupe _chagrin_ est rapproché de
-faute comme dans ces passages _tentation_ de _peine_ et _intérêt_ de
-_douleur_. «Rien n'est frivole comme les mourants,» disait Emerson. À
-un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin, la citation
-de _Præterita_: «Que serais-je devenu si l'amour avait été avec moi
-au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette lettre
-de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que je
-suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai
-point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis
-lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se
-mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux
-gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est
-plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais
-disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout
-autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs
-consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes
-heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre
-bien.»--(Note du traducteur.)]
-
-[Note 25: Cf. _The Queen of the air_: «Comme j'ai beaucoup aimé--et
-non dans des fins égoïstes--la lumière du matin est encore visible
-pour moi sur les collines, vous pouvez croire en mes paroles et vous
-serez heureux ensuite de m'avoir cru!»]
-
-[Note 26: Cf. La Couronne d'Olivier Sauvage: «Le Grec lui-même sur ses
-poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions.»]
-
-[Note 27: Allusion probable à Virgile: «_Nec magnos metuent armenta
-leones._»]
-
-[Note 28: Allusion à Isaïe, XI, 9.]
-
-[Note 29: Allusion à saint Matthieu XXIV, 36.]
-
-[Note 30: Cf. Bossuet, _Élévations sur les Mystères_: «Contenons les
-vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous
-commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel; ce sera dompter des
-lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»]
-
-[Note 31: M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne
-confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à
-cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge
-les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser
-une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à
-côté, ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du
-déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas». (_La Cathédrale_,
-p. 354 et 455.)]
-
-[Note 32: Saint Matthieu, XVII, 5.]
-
-[Note 33: Saint Matthieu, XXI, 7.]
-
-[Note 34: Cette apostrophe permet (malgré des analogies simplement
-apparentes, «Isaïe déclara aux conservateurs de son temps», «un
-marchand juif--le roi Salomon--qui avait fait une des fortunes les plus
-considérables de l'époque _Unto this last_) de faire sentir combien le
-génie de Ruskin diffère de celui de Renan. De ce même mot «fils de
-David», Renan dit: «La famille de David était éteinte depuis
-longtemps. Jésus se laissa pourtant donner un titre sans lequel il ne
-pouvait espérer aucun succès; il finit, ce semble, par y prendre
-plaisir, etc.» L'opposition n'apparaît ici qu'à propos d'une simple
-dénomination. Mais quand il s'agit de longs versets, elle s'aggrave. On
-sait avec quelle magnificence dans Sa Couronne d'Olivier Sauvage (_das
-Eagles nest_), et surtout dans les Lys des Jardins des Reines, Ruskin a
-cité la parole rapportée par saint Luc, IX, 58: «Jésus lui
-répondit: «Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des
-nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Avec cette
-ingéniosité merveilleuse qui, commentant les Évangiles à l'aide de
-l'histoire et de la géographie (histoire et géographie d'ailleurs
-forcément un peu hypothétiques), y donne aux moindres paroles du
-Christ un tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des
-circonstances et des lieux d'une réalité indiscutable, mais qui
-parfois risque par là-même d'en restreindre un peu le sens et la
-portée, Renan, dont il peut être intéressant d'opposer ici la glose
-à celle de Ruskin, croit voir dans ce verser de saint Luc comme un
-signe que Jésus commençait à éprouver quelque lassitude de sa vie
-vagabonde. (_Vie de Jésus_, p. 324 des premières éditions.) Il semble
-qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu sans doute par un
-sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacrée, le germe
-de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, sous une forme
-terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou seulement
-classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande œuvre, une
-œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup à faire
-pour voir s'y esquisser comme une sorte de _Belle Hélène_ de
-Christianisme.]
-
-[Note 35: Cf. La description des chapiteaux du Palais des Doges (dans
-_The Stones of Venice_).]
-
-[Note 36: Cf. Volney, _Voyage en Syrie._]
-
-[Note 37: Cf. Émile Mâle, _l'Art religieux au XVIIIe siècle_: «La
-rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul aspect, la
-désobéissance à l'Église. La rose de Notre-Dame de Paris (ces
-petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, Amiens et
-Reims) offre ce curieux détail: l'homme qui se révolte contre
-l'évêque porte le bonnet conique des Juifs. Le Juif, qui depuis tant
-de siècles refusait d'entendre la parole de l'Église, semble être le
-symbole même de la révolte et de l'obstination.»]
-
-[Note 38: _Cantiques des Cantiques_, VII, 1. La citation précédente se
-rapporte à Éphésieus, VI, 15.]
-
-[Note 39: Dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin dit: «Dans ces temps-là on
-ne disait aucune bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité
-indistincte. Au-dessous de la Charité, l'Avarice a un coffre et de
-l'argent, notion moderne commune aux Anglais et aux Amiénois de la
-divine consommation de la manufacture de laine _of pleasures of
-England_»: «Tandis que la Charité idéale de Giotto, à Padona,
-présente à Dieu son cœur dans sa main, il foule aux pieds des sacs
-d'or, donne seulement du blé et des fleurs; au porche ouest d'Amiens,
-elle se contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la
-manufacture de la ville.» La même comparaison est venue certainement
-d'une manière fortuite à l'esprit de M. Émile Mâle: «La charité
-qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays de saint
-François d'Assise. La Charité qui donne son manteau aux pauvres est du
-pays de saint Vincent de Paul.» Cf. encore les diverses
-interprétations de la Charité dans _The Stones of Venice_.]
-
-[Note 40: Cf. cette expression avec celle d'Achille δημοϐοροτ,
-commenté ainsi par Ruskin: «Mais je n'ai pas de mots pour
-l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de royauté,
-comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle
-et pouvaient être acquises comme des moutons de la chair desquels le
-roi peut se nourrir et si l'épithète indiquée d'Achille: «Mangeurs
-de peuples», était le titre approprié de tous les monarques et si
-l'extension des territoires d'un roi signifiait la même chose que
-l'agrandissement des terres d'un particulier.» (Des Trésors des
-Rois.)]
-
-[Note 41: Saint Luc, X, 5.]
-
-[Note 42: Ézéchiel, I, 16.]
-
-[Note 43: Daniel, VI, 22.]
-
-[Note 44: Joël, I, 7, et II, 10.]
-
-[Note 45: Amos, IV, 7.]
-
-[Note 46: Habakuk, II, 1.]
-
-[Note 47: Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14]
-
-[Note 48: Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne
-protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que
-jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature
-humaine--mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le
-culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus
-de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel,
-de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus
-charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants
-sur ce que la Vierge Mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, on
-éprouverait pour eux.»]
-
-[Note 49: «Ce sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers
-sculptés, les Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine
-byzantine et romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces
-belles géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.»
-Puis il montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces
-œuvres: «Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la
-vraie campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux
-clochers de Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et
-la cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de
-l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les
-sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent
-s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est
-simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces
-un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie
-ailé qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines
-de Botticelli qui dansent à la fête de la Primavera. C'est l'homme
-tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a
-gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.»]
-
-[Note 50: Isaïe, IX, 5.]
-
-[Note 51: Cf. _Lectures on Art_, sur l'égérie d'un art morbide et
-réaliste. «Essayez de vous représenter la somme de temps et
-d'anxieuse et frémissante émotion qui a été gaspillée par ces
-tendres et délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six
-cents ans. Comme elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous
-l'influence d'une semblable imagerie, ces souffrances corporelles
-passées depuis longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été
-supportées par un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir
-été plus difficiles à endurer que les agonies d'un être humain
-quelconque sous la torture; et alors essayez d'apprécier à quel
-résultat on serait arrivé pour la justice et la félicité de
-l'humanité si on avait enseigné à ces mêmes femmes le sens profond
-des dernières paroles qui leur furent dites par leur Maître: «Filles
-de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et
-sur vos enfants», si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié
-à mesurer les tortures des champs de bataille, les tourments de la mort
-lente chez les enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre
-propre vie de paix, à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries,
-ni enseignées, ni secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour
-apprendre comment elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus
-terrible de ceux dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort;
-ceux auxquels le berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots
-qu'ils ne peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce
-qu'ils ont jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi
-dire avez pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix,
-ceux-là vous les avez toujours avec vous! et non pas lui.»
-
-Cf. _la Bible d'Amiens_ sur sainte Geneviève. Il y a des milliers de
-jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré dans aucun calendrier,
-mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation. Dieu sait
-pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui
-ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les
-tourments, mais devient une Tour du Troupeau (allusion à _Michée_, IV,
-8) et toute sa vie lui construit un bercail.]
-
-[Note 52: Saint Luc, X.]
-
-[Note 53: Le lecteur trouvera, je pense, une certaine parenté entre
-l'idée exprimée ici par Ruskin (depuis «Toutes les créatures
-humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le chapitre III:
-«Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé à une
-fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa
-nature» et, cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit
-monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le
-christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur
-cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte
-qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui
-qu'un chrétien, etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de _la
-Bible d'Amiens_, le Collège des Augures et l'institution des Vestales
-sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette
-idée soit par le lien que l'on voit si proche des précédentes, et
-comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe
-elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière
-générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est
-étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que
-nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la
-note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment
-esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que, de
-chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente
-de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelle pour nous),
-nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la continuité de
-l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux mosaïques de
-Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a probablement crue
-vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura ramené Ruskin
-étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et à l'histoire,
-à concevoir pareillement le collège des Augures comme assimilable à
-l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule comme équivalente
-à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc.
-
-Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion
-grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le
-christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains») Ruskin
-n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la
-religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même
-c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus.
-Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas
-proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système,
-qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître
-fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la
-couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur
-pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées
-de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals,
-incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité,
-celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance
-et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe
-intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc.
-
-Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine
-commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de
-Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas
-besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à
-propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une
-simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est
-elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note
-des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec,
-cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.]
-
-[Note 54: Genèse, XVIII, 23.]
-
-[Note 55: Psaumes, LXV, 13.]
-
-[Note 56: Saint Jean, _Révélation_ XI, 15.]
-
-
-
-
-JOHN RUSKIN
-
-
-Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le
-monde[57]», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête
-divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient
-allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude
-où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il
-plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la
-tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le
-voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la
-lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une
-postérité immortelle.
-
-Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de
-l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie
-ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les
-créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire
-d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte,
-prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort,
-elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure
-auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la
-maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis
-qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau.
-
-Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin[58]. Son catalogue semble
-un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des
-photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections
-de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin,
-l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la
-beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois
-sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts» une
-définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie
-politique, c'est seulement delà partie de l'œuvre de Ruskin qui
-concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de
-Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici.
-
-
-On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent
-répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la
-nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».
-
-Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit
-que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les
-plus hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la
-_Construction de Carthage_ de Turner, s'amusent à faire voguer des
-petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme
-moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur
-future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à
-être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art.
-Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que
-la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est
-quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de
-l'ordre le plus élevé.» «De même, ajoute Milsand[59] qui cite ce
-passage, en analysant une _Sainte Famille_ de Tintoret, le trait auquel
-Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un
-commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait
-symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de
-l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une
-composition du même Vénitien, une _Crucifixion_, Ruskin voit un
-chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en
-apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes
-à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était
-le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et
-avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem,
-qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et,
-par là, de sa mort.»
-
-On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y
-faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que
-«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de
-nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et
-météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels
-qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui
-donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les
-rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore
-des différences plus particulières par suite des variétés
-d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous
-ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité
-ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa
-répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font
-vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des
-lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe
-descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre
-d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est
-admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements
-qu'il nous fournit sur les réalités[60]».
-
-Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la
-place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher
-de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint Pierre disant que
-Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus
-facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la
-couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur
-et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité
-seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes.
-Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère.
-Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»
-
-Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la
-science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée
-comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un
-Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie
-n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa main
-pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités qui
-déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il
-humiliait la science devant l'art.
-
-On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion
-était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.
-
-Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce
-qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des
-considérations peut-être supérieures mais en tous cas étrangères à
-l'esthétique. Le premier chapitre des _Sept lampes de l'architecture_
-prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les plus précieux
-et les plus durables, et fait dériver ce devoir du sacrifice de Jésus,
-et des conditions permanentes du sacrifice agréable à Dieu, conditions
-qu'on n a pas lieu de considérer comme modifiées, Dieu ne nous ayant
-pas fait connaître expressément qu'elles l'aient été. Et dans les
-_Peintres modernes_, pour trancher la question de savoir qui a raison
-des partisans de la couleur et des adeptes du clair-obscur, voici un de
-ses arguments: «Regardez l'ensemble de la nature et comparez
-généralement les arcs-en-ciel, les levers de soleil, les roses, les
-violettes, les papillons, les oiseaux, les poissons rouges, les rubis,
-les opales, les coraux, avec les alligators, les hippopotames, les
-requins, les limaces, les ossements, les moisissures, le brouillard et
-la masse des choses qui corrompent, qui piquent, qui détruisent, et
-vous sentirez alors comme la question se pose entre les coloristes et
-les clair-obscuristes, lesquels ont la nature et la vie de leur côté,
-lesquels le péché et la mort.»
-
-Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu
-qu'il était contradictoire.
-
-De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le
-plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut
-ainsi parler, le portrait le plus étudié et le mieux venu, le plus
-frappant et le plus répandu[61], c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa
-vie qu'une religion: celle de la Beauté.
-
-Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de
-la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que
-le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante
-était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contre-pied
-du système de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit
-rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse,
-mais naturelle et comme inévitable.
-
-Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout
-court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et
-caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à
-la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne
-peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin,
-qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop
-porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et
-d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne
-pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre
-dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la
-contemplation voluptueuse des œuvres d'art.
-
-Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait
-une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une
-manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle
-donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint
-que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui,
-de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous
-aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant
-en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous
-donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin
-fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti
-par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la
-présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement
-perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de
-fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de
-laquelle, avec enthousiasme et comme obéissante à un commandement de
-la conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie
-éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à
-déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles
-leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par
-une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent,
-l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour
-Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans
-l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à
-chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi
-tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi
-consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance
-fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus
-importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là
-vous allez voir découler l'esthétique de Ruskin. D'abord vous
-comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle
-école d'architecture et de peinture aient pu être les dates
-principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le
-gothique lui apparut avec la même gravité, le même retour ému, la
-même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut
-révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates
-importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art,
-l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le
-jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien
-lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les
-ombres dans la peinture de Rubens.
-
-Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour
-Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une
-partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de
-l'artiste est de ne rien ajouter de son propre cru à ce message divin.
-De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme les nuées qui se
-traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que
-d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent
-pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques
-erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la
-fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce
-qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence,
-nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le
-but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son
-cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection
-du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en
-oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement
-l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet
-d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un
-et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un
-chef-d'œuvre de mimique, elles se sauraient vous toucher comme un signe
-de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses,
-c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a
-admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes
-maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté
-de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une
-chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa
-destinée et le tracé de son histoire.
-
-Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la
-réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit,
-qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des
-tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses
-_Héros_, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre
-Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses _Hommes représentatifs de
-l'humanité_ aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système,
-c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas
-différencier assez profondément les divers modes de traduction.
-Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent
-de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet
-la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure
-où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la
-langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pêche
-par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut
-atteindre la réalité une des choses et rivaliser par là avec la
-littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.
-
-Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement
-à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être
-transcrit, c'est que lui-même a éprouve ce qu'il y a de véritable
-dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans
-le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui
-commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour
-chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus
-particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette
-révélation, ce guide, ce fut la Bible.
-
-Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de
-l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a
-dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient
-croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments,
-des statues, des tableaux, il mêla des considérations religieuses qui
-n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque
-chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui
-inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce
-sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût
-sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il
-apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en
-le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce
-qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les
-œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De
-sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans
-l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui,
-négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le
-confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa
-ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité
-esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte
-étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel
-esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune
-importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement
-du génie savent que sa force se mesure plus à la force le ses
-croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de
-satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de
-Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses
-préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui
-quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner
-correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses
-plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de
-sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa
-vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien:
-l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture,
-la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion
-désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en
-chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses
-livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les
-connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage
-ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans
-ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche
-qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les
-reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la
-cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale
-qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les
-_Sept Lampes de l'Architecture_, où la cathédrale de Rouen est citée
-quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas
-cité une fois. Dans _Val d'Arno_, il nous avoue que l'église qui lui a
-donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes.
-Or, ni dans _les Sept Lampes_ ni dans _la Bible d'Amiens_, il n'est
-question une seule fois de Saint-Urbain[62]. Pour ce qui est de
-l'absence de références à Amiens dans les _Sept Lampes_, vous pensez
-peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est
-rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare
-longuement _la Vierge Dorée_ d'Amiens avec les statues d'un art moins
-habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le
-porche occidental de Chartres. Or, dans _la Bible d'Amiens_ où nous
-pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens,
-pas une seule fois, dans les pages où il parle de _la Vierge Dorée_,
-il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse
-infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain,
-le retour à de certains exemples préférés, sinon même la
-répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez
-affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui
-lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il
-tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des
-différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres
-citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi
-une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée
-de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque
-livre est d'un homme nouveau qui a un savoir différent, pas la même
-expérience, une autre vie.
-
-C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des
-écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un
-jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche
-d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.
-
-Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même
-âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui
-avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de
-l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de
-l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs
-le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si,
-comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on
-devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant
-Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus
-à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour
-Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne
-fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts.
-
-Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à
-tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination
-éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie?
-Nous l'avons vu tout à l'heure dans _Pleasures of England_ comparer à
-la Charité d'Amiens celle de Giotto. Voyez-le, dans _Nature of Gothic_,
-comparer la manière dont les flammes sont traitées dans le gothique
-italien et dans le gothique français, dont le porche de Saint-Maclou de
-Rouen est pris comme exemple. Et, dans _les Sept Lampes de
-l'Architecture_, à propos de ce même porche, voyez encore se jouer sur
-ses pierres grises comme un peu des couleurs de l'Italie.
-
-«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen,
-représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée
-avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais
-mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de
-Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux
-d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans
-son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non
-moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte,
-même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se
-balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège
-du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont
-emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le
-sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du
-tympan et _dans les niches_ de la voûte; pendant que les flammes qui
-les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des
-anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de
-leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées
-comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé
-habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes
-pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»
-
-Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays
-n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les
-symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de
-certaines idées religieuses devaient le frapper[63]. M. Ary Renan a
-remarqué avec profondeur ce qu'il y a déjà du Christ dans le
-Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art
-chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme, a comparé dans un
-sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au lion de
-Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince Noir,
-les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes. Il
-n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on peut
-dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation des
-Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art l'expression
-des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était appliquée à
-l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans l'adoration des
-symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux d'ailleurs pour des
-esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé qu'ils pouvaient
-passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés par les diversités
-de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition systématique de
-l'expression des émotions violentes en art, le principe que M. Ary
-Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où le trouver mieux
-défini que dans les pages des «Rapports de Michel-Ange et du
-Tintoret[64]»? Quant à l'adoration un peu exclusive des symboles,
-l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y devait-elle pas
-fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art, c'était lame d'un
-temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces symboles du portail de
-Chartres aux fresques de Pise devait nécessairement le toucher comme
-une preuve de l'originalité typique de l'esprit qui animait alors les
-artistes, et leurs différences comme un témoignage de sa variété.
-Chez tout autre, les sensations esthétiques eussent risqué d'être
-refroidies par le raisonnement. Mais tout chez lui était amour et
-l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait mieux appelée
-iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art fait place à
-quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les procédés de
-la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition d'un nouvel
-attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de changements
-moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais de la
-civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition d'une
-nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature n'est
-pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et nous ne
-tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un ancien
-monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu.
-
-Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de
-vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un
-même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux,
-à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une
-même espèce de papillons sous différents deux. Mais jamais cependant
-ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples
-abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la
-couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous
-dit-il, _avant que le soleil ait quitté les tours_, fut toujours pour
-moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à
-la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de
-ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur
-qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins
-les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième
-gravure de _Our Father have told us_, et qui est intitulée: _Amiens, le
-jour des Trépassés_. Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de
-Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin a consacrées, il passait
-son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété
-par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces
-villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de
-dessinateurs, de graveurs, qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous
-montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables
-aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de
-préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales.
-Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de
-Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de
-nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint
-Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens
-comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes
-gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée
-anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement
-arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure _Amiens, le jour
-des Trépassés_, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la
-perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie,
-la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait
-nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a
-citées dans _Eagles Nest_ et qu'a traduites M. de La Sizeranne:
-«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de
-bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à
-dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux
-de distance, vus à contre-jour. Ayant montré ce dessin à un officier
-de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très
-compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de
-sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont
-Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le
-soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les
-sabords.--Bien, dit l'officier toujours indigné, mais vous savez qu'il
-y a là des sabords?--Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon
-affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»
-
-Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous
-aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous
-verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse
-d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous
-rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez,
-par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une
-des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de
-la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage,
-composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que
-relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les
-changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt
-années écoulées depuis le séjour qu'y fit Ruskin, et, comme il l'a
-dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les _embellissements_
-survenus, depuis que j'ai composé et médité là[65]».
-
-Mais du moins cette gravure de _la Bible d'Amiens_ aura associé dans
-votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre
-vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que
-vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que
-j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des
-cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun
-de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du
-pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé.
-Non seulement le premier chapitre de _la Bible d'Amiens_ s'appelle: _Au
-bord des courants d'eau vive_, mais le livre que Ruskin projetait
-d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: _les
-Sources de l'Eure_. Ce n'était donc point seulement dans ses dessins
-qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la
-grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites
-français[66]. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous
-le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition
-ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme
-autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de
-traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous
-tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins
-aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la
-protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles,
-ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore
-dans notre esprit.
-
-Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la
-vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme
-et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous
-laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre:
-son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles
-choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure,
-joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art
-décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En
-voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des
-âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver
-renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: _Our Father have told
-us_ (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres,
-dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était
-l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois
-premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le
-sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême.
-Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la
-Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte
-d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la
-statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de
-ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu
-dire comme à la fin de _Val d'Arno_:
-
-«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine
-celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et
-qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec
-justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?»
-vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par
-une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des
-multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement,
-comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la
-naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa
-résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a
-été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs
-anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier
-leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»
-
-Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance
-en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre,
-joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous
-en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très
-caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques
-centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au
-portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.
-
-«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est
-appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée
-au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître
-terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures;
-mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice
-de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de
-trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble
-vitalité dans l'art de l'époque.
-
-«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il
-doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie,
-et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent
-être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et
-ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout;
-peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre
-objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même
-inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en
-dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre
-cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens
-qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont
-elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle
-gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de
-sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les
-quelques moments brillants; et, puisque notre vie--à mettre les choses
-au mieux--ne doit être qu'une vapeur qui apparaît, un temps, puis
-s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la
-hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s amasse autour
-du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»
-
-J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus
-pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen
-comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en
-mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre
-créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait,
-sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant
-pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de
-l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient
-au soleil, plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces
-suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un
-ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son
-front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un
-ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de
-pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui,
-recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et
-séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux
-balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique
-respirer le soleil ou ombre matinale, je compris qu'il serait impossible
-de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques
-centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment
-reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à
-coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, Mme L. Yeatmen, me dit:
-«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas,
-et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée,
-et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève
-la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître.
-L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers
-d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui
-était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des
-autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui
-il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas
-d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime
-pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra
-pas tous les atteindre alors que nous paraissions en manquer, cet homme
-est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée
-paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie,
-toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez,
-c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de
-là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de
-l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est
-rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure,
-réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur
-forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et
-retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour
-lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe!
-comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne
-s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et,
-n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant
-l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle
-correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle,
-insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a
-parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité,
-contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les
-autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le
-nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous
-tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être
-touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par
-la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste
-demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a
-été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai
-été touché en la retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a
-vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin.
-
-En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de
-gravures qui illustrent son livre[67], lui en a consacré une parce
-qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et
-agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la
-nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un
-état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent
-aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce
-qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne
-meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a
-raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où
-le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur;
-mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de
-cette fantaisie au delà de la poussière du crâne. À l'appel de
-l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous
-le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous
-voyons la plus petite figure qui encadre un minuscule quatre-feuilles
-ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui
-semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit
-monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de
-pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour
-retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais
-ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous
-oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien forte.
-Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que
-je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante,
-quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression
-qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour
-continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te
-remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût
-te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne
-peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu
-n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce
-que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de
-résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours
-peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec
-tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui
-est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée qui à
-son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là,
-inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où
-tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni
-les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage
-les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le
-regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les
-vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où
-l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la
-poussière et qui sont encore de la pensée.
-
-Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus
-de joie que ne leur en dispense le soleil quand il ajoute son sourire
-fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien entendre,
-s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de l'univers
-physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser la hauteur
-du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes beautés
-littéraires correspondent à quelque chose, et c'est peut-être
-l'enthousiasme en art qui est le critérium de la vérité. À supposer
-que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans l'exacte
-appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son jugement
-erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre jugée et
-correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle, n'est pas
-moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que _le Beau Dieu_
-d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été atteint
-jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive
-éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en
-lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce
-même _Dieu_ d'Amiens un «bellâtre à figure ovine», c'est ce que
-nous ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. Que _le
-Beau Dieu_ d'Amiens soit ou non ce qu'a cru Ruskin est sans importance
-pour nous. Comme Buffon a dit que «toutes les beautés intellectuelles
-qui s'y trouvent (dans un beau style), tous les rapports dont il est
-composé, sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus
-précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du
-sujet», les vérités dont se compose la beauté des pages de _la
-Bible_ sur _le Beau Dieu_ d'Amiens ont une valeur indépendante de la
-beauté de cette statue, et Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en
-avait parlé avec dédain, car l'enthousiasme seul pouvait lui donner la
-puissance de les découvrir.
-
-Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et
-sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce
-qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous
-cas nous ne pouvons chercher ici. Quoi qu'il en soit, il aura été un
-de ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur
-naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la
-connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des
-paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées
-portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie,
-l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer,
-comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on
-peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces
-yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne
-sont pas encore nées verront la nature.»
-
-«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que
-je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux
-définie que Ruskin dans une page de _Lectures on Art_: «Ç'a été, je
-crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux
-apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le
-rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens
-comme chez les chrétiens--qu'il s'agisse du mirage des mots, des
-couleurs ou des belles formes,--doit vraiment, dans le sens profond du
-mot, s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le
-meilleur de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image
-que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à l'appel
-présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce
-moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre[68].
-
-Or, il semble bien qu'à la base de l'œuvre de Ruskin, à la racine
-de son talent, on trouve précisément, cette idolâtrie. Sans doute
-il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,--même pour
-l'embellir,--immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité
-intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous
-les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre
-l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le
-devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples
-dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï,
-d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où
-la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de
-l'esthétique--sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement
-que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez
-connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les
-premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des
-Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres
-philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son
-père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme
-plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait
-triomphé) et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité
-se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines
-pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes,
-secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité
-reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la
-mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle
-en fait, et joue en quelque sorte incessamment le sort de notre vie
-spirituelle et morale. Dans ces régions-là, j'ai l'impression que le
-péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au
-moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même,
-non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les
-doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des
-doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur
-beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles, mais
-comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature
-des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante
-compromission de la conscience que des doctrines immorales sincèrement
-professées auraient peut-être été moins dangereuses pour
-l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation
-n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence
-esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon
-constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait,
-de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des
-mots employés--et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait
-ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus
-en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et
-qu'était évidemment pour Ruskin lui-même une page de Ruskin, je vais
-citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est
-pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est en _théorie_
-(c'est-à-dire en apparence le fond des idées était toujours dans un
-écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au
-sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le
-sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un
-sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions
-perpétuelles. Il s'agit des _Causes de la décadence de Venise_[69].
-
-«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux
-et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force
-transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un
-message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et
-un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte
-des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de
-Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour
-de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint
-irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais
-cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude
-et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à
-peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient
-avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le
-Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres
-villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux
-éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et
-des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la
-poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des
-conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais
-à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés
-de Venise, commis dans son palais ou sur sa piazza, furent accomplis en
-présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le
-livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques
-pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles
-ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand,
-dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte,
-et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la
-terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il
-était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres
-de sa loi.
-
-«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur
-chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été
-prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les
-siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme
-blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de
-Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en
-jugement[70]».
-
-
-Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il
-n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus
-inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce
-qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu
-d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à
-côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et
-parce que dans les églises byzantines le texte biblique, au lieu
-d'être simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord
-est accompagné, sur les mosaïques, de lettres qui forment une citation
-de l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce
-passage des _Stones of Venice_ est d'une grande beauté, bien qu'il soit
-assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle
-nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque
-scrupule à nous y laisser aller.
-
-Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à
-proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir
-esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une
-vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir
-esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce
-qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse,
-pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même
-église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau
-Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et
-d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois
-dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les
-mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière
-et d'un or interne, terrestre et ancien, auquel le soleil vénitien, qui
-enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui;
-l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges
-qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et
-n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les
-belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir
-en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes
-apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de
-même la beauté des images de Ruskin était avivée et corrompue par
-l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste
-sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et
-d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester
-aussi pur. Et peut-être cette page des _Stones of Venice_ était-elle
-belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que
-j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait
-aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à
-côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en
-était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc
-qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté
-artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir.
-Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il
-égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à
-l'artiste cette beauté méprisée ou ignorée même de ceux qui se
-proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par
-surcroît.
-
-Dans la dernière page de _la Bible d'Amiens_[71], le «si vous voulez
-vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un exemple du
-même genre. Quand, encore dans _la Bible d'Amiens_, Ruskin termine le
-morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de Moïse et
-l'Hôtesse du Christ», passe encore pour l'éducatrice de Moïse: pour
-éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir été:
-«_l'hôtesse_» du Christ s'il ajoute de la beauté à la phrase,
-peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une appréciation
-motivée des qualités du génie égyptien?
-
-C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu
-lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles
-limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je
-fais, en quelque sorte _dans l'absolu_, cette réserve générale moins
-sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la
-qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus
-grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de
-saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à
-cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain,
-plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une
-fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette
-«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin
-attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont
-j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface,
-voir plus haut page 100) et aussi cet abus des mots «irrévérent»,
-«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de
-résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir»
-(_Bible d'Amiens_, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de
-choix, c'est un esprit insolent» (_Modern Pointers_), «l'abside
-pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent»
-(_Bible d'Amiens_), etc., etc.,--et l'état d'esprit qu'ils révèlent.
-Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir
-qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble
-imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir
-d'elle[72] quand je disais: «Sous quelles formes touchantes et
-tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa
-sincérité intellectuelle, c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais
-j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par
-idolâtrie si je continuais à m'abriter derrière cette formule
-essentiellement ruskinienne[73] de respect. Ce n'est pas que je
-méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de
-l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à
-lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance.
-Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas
-accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait
-même aux Écritures Saintes. «Il n y a pas de forme de langage humain
-où l'erreur n'ait pu se glisser» (_Bible d'Amiens_, III, 49). Mais
-l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un
-mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus
-certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun
-malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains
-les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin
-qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres,
-laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus
-facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus
-besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle
-affligé--délicieusement--d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois entendu
-trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de son
-agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends
-ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration
-dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit
-sur _la Mort_ dans _le Jeune homme et la Mort_, de Gustave Moreau, ou
-dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que
-portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la
-première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la
-robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir, il
-s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais
-parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et
-qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre
-vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par
-des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même
-qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet
-qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un
-respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse
-les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier
-qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre
-pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde.
-
-Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable
-causeur--et l'auditeur qui se laisse faire--ne pèchent pas également
-par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur elle
-les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à
-une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été
-habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous
-renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement
-que pour lui faire un compliment esthétique, préférer une personne
-parce qu'elle s'appellera Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?
-
-La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac
-parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous
-fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et
-quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit
-qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dépouillé de sa
-signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à
-s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là
-proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des
-artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. _Félix
-culpa_! est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour
-eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent
-pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme
-particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part
-de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier,
-pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et
-les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de
-leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à
-la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu
-littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne
-sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret»,
-dirait Ruskin, ou dans tel dessin de Léonard, dirait notre contemporain
-(qui nous a révélé entre tant d'autres choses, dont chacun parle
-maintenant et que personne n'avait regardées avant lui--les dessins de
-l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai toujours d'un culte
-exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose qu'à la joie qu'elle
-nous donnent, un culte au nom de qui, par un retour égoïste sur
-nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et prendrions soin de les
-honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art où elles sont
-figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau parce que
-l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que je ne
-connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester sincère
-et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des choses qui
-y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images de
-l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la
-respirer. Je me suis permis cette courte incursion--qui n'a rien d'une
-offensive--sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il
-me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin
-apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et
-d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas
-notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de
-penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit,
-arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour
-faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue
-pour lui cette partie fragile. Or, non seulement «un partage avec
-Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai
-jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de
-lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la
-discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on
-est admis auprès de Ruskin, fût-ce dans l'attitude du donateur; et
-pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on
-n'est pas à la peine, mais à l'honneur.
-
-Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un
-peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il
-me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace,
-pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à
-Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer
-ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux sur leurs défauts,
-comme il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes
-ont quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait
-la connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un
-but étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime
-pour elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait
-seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin
-se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du
-bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux
-premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je
-m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec
-moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée
-de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'il avait touché, en un
-mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers
-s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales
-gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui
-n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a
-jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas
-comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue tout entière
-dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe
-d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de
-Ruskin et dont elle est inséparable n'est pas immatériel, il est
-répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le
-chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la
-National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse.
-Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est
-réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre,
-mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre
-sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être
-moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage
-l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines
-parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle
-nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons les comprendre, à
-les aimer.
-
-
-Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux
-un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle
-importance aux choses qu'il m'avait fait aimer, qu'elles me semblaient
-chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à
-la lettre et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés; je
-partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, toucher,
-voir incarnées, en des palais défaillants mais encore debout et roses,
-les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen âge. Quelle
-importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de quelqu'un qui
-bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, aussi
-localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que Venise
-et comment les théories d'architecture domestique que j'y pouvais
-étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles être de
-ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre, et la
-font presque aimer[74]»? C'est le pouvoir du génie de nous faire aimer
-une beauté, que nous sentons plus réelle que nous, dans ces choses qui
-aux yeux des autres sont aussi particulières et aussi périssables que
-nous-mêmes.
-
-Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète,
-n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un
-certain sens, et qu'elles que puissent être, même sur ce terrain de la
-poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous
-dépoétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le
-tapis des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus
-que «son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités
-psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique
-de la nature[75], parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes
-(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes,
-mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit
-difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à
-chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le
-désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser
-guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de
-juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que
-sent Ruskin: sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une
-erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté
-ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de
-comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique
-jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce
-où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres,
-sont accrues. Aussi cette servitude volontaire est-elle, le commencement
-de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière d'arriver à prendre
-conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer de recréer en soi
-ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond c'est notre pensée
-elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour. Nous sommes libres
-dans la vie, mais en ayant des buts: il y a longtemps qu'on a percé à
-jour le sophisme de la liberté d'indifférence. C'est à un sophisme
-tout aussi naïf qu'obéissent sans le savoir les écrivains qui font à
-tout moment le vide dans leur esprit, croyant le débarrasser de toute
-influence extérieure, pour être bien sûrs de rester personnels. En
-réalité les seuls cas où nous disposons vraiment de toute notre
-puissance d'esprit sont ceux où nous ne croyons pas faire œuvre
-d'indépendance, où nous ne choisissons pas arbitrairement le but de
-notre effort. Le sujet du romancier, la vision du poète, la vérité du
-philosophe s'imposent à eux d'une façon presque nécessaire,
-extérieure pour ainsi dire à leur pensée. Et c'est en soumettant son
-esprit à rendre cette vision, à approcher de cette vérité que
-l'artiste devient vraiment lui-même.
-
-Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde
-ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la
-mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du
-passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines
-périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les
-heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous
-est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous
-sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état
-où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous
-nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies.
-Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage
-avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on
-sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous
-voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection
-dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous
-avons gardée de ces choses,--la mémoire des faits qui nous dit: «tu
-étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la
-réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans le
-souvenir,--nous voulons du moins le décrire et en constituer la
-science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons
-ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits
-de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou
-de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et
-là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à
-restaurer un tombeau.
-
-
-[Note 57: Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au
-musée Moreau.]
-
-[Note 58: A Sheffield.]
-
-[Note 59: Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été
-un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force déjà pensée.
-Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet
-et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en
-somme annoncée.]
-
-[Note 60: Dans _The Stones of Venice_ et il y revient dans _Val d'Arno_,
-dans _la Bible d'Amiens_, etc., Ruskin considère les pierres brutes
-comme étant déjà une œuvre d'art que l'architecte ne doit pas
-mutiler: «En elles est déjà écrite une histoire et dans leurs veines
-et leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les
-légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques
-du royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu,
-de ses infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses
-consolidations depuis le commencement des temps.]
-
-[Note 61: Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré
-jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de
-M. de la Sizeranne, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses
-terres, ce ne sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper
-son droit qui n'est pas que celui du premier occupant. Au moment
-d'entrer dans ce sujet que le monument magnifique qu'il a élevé
-à Ruskin domine de toute part je lui devais ainsi rendre hommage
-et payer tribut.]
-
-[Note 62: Pour être plus exact, il est question une fois de saint Urbain
-dans les _Sept Lampes_, et d'Amiens une fois aussi (mais seulement
-dans la préface de la 2e édition), alors qu'il y est question
-d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, de Caen,
-de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux,
-de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de
-la France.]
-
-[Note 63: Dans _Saint-Marks Rest_, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un
-art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo
-(Cf. les pages de _la Bible d'Amiens_, où il fait descendre de Dédale,
-«le premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique
-de la vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien
-labyrinthe d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc
-il reconnaît dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une
-canéphore, dans une coupole d'or un vase grec, etc.]
-
-[Note 64: De même dans _Val d'Arno_, le lion de saint Marc descend
-en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est
-celle qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Camarina (_Val d'Arno_, I,
-§ 16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même
-ouvrage (_Val d'Arno_, VIII, § 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme
-la bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que
-le grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».
-
-Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au lion.
-de Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur
-toute la pensée de la fin de ce chapitre de _la Bible d'Amiens_, «qu'il
-y a un art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (_Val d'Arno_) qu'on
-opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc
-est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les
-plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments
-les plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude
-des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour
-le faire bien comprendre, de citer un passage de _Saint Marks
-Rest_, qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin
-où ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre cette
-disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir
-compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une
-beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance
-d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette
-disposition d'esprit, à notre avis tout esthétique au moins
-logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se
-soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la
-critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même
-quand Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque
-(_Val d'Arno_, chap. _Franchise_), quand il déclare dans _la
-Bible d'Amiens_ que «le christianisme n'a pas apporté un grand
-changement dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains», quand il
-parle comme nous l'avons vu à la page précédente de la religion
-d'Horace, il ne fait que tirer des conclusions théoriques du plaisir
-esthétique qu'il avait éprouvé à retrouver dans une Hérodiade
-une canéphore, dans un séraphin une harpie, dans une coupole
-byzantine un vase grec. Voici le passage de _Saint Marks Rest_:
-«Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais de
-tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin.
-Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge
-Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de
-Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans
-la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec,
-aussi certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche
-d'Erechtée».
-
-Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus
-de la porte est le festin d'Hérode, La fille d'Hérodias danse
-avec la tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête;
-c'est simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque
-d'un vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons
-maintenant dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre
-pour mes vieux yeux, à peine déchiffrable pour les vôtres, s'ils
-sont jeunes et brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine
-de tous les fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio;
-lui-même est un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le
-Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait derrière l'autel porte
-écrit sur sa poitrine: «Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la
-largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses
-membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes d'oiseaux
-qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un tourbillon
-d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio ne
-sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de
-même le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la
-pensée contenue dans cette étroite coupole.
-
-Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIIIe siècle. Et pourtant
-elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la pensée
-et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et d'eau
-ont purement la forme de la Chimère et de la Sirène, et la jeune fille
-dansant, quoique princesse du XIIIe siècle à manches d'hermine, est
-encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau d'une
-fontaine d'Arcadie. Cf. quand Ruskin dit: «Je suis seul, à ce que je
-crois, à penser encore avec Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit
-assez fin pour être frappée des traits caractéristiques de la
-physionomie d'un écrivain, et ne s'en tenant pas au sujet de Ruskin à
-tout ce qu'on a pu lui dire, que c'était un prophète, un voyant, un
-protestant et autres choses qui n'ont pas grand sens, sentira que de
-tels traits, bien que certainement secondaires, sont cependant très
-«ruskiniens». Ruskin vit dans une espèce de société fraternelle
-avec tous les grands esprits de tous les temps, et comme il ne
-s'intéresse à eux que dans la mesure où ils peuvent répondre à des
-questions éternelles, il n'y a pas pour lui d'anciens et de modernes et
-il peut parler d'Hérodote comme il ferait d'un contemporain. Comme les
-anciens n'ont de prix pour lui que dans la mesure où ils sont
-«actuels», peuvent servir d'illustration à nos méditations
-quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais aussi toutes
-leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul n'étant plus
-considérées comme relatives à une époque, ont une plus grande
-importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique
-qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la
-façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, Ruskin déduit
-qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà à onze ans,
-apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y apprit «avec
-certitude, ce qui me fut très utile dans mes études ultérieures sur
-l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles, et les
-roses tout aussi tendrement que moi» (_Præterita_, § 81). Évidemment
-pour un Emerson la «culture» a la même valeur. Mais sans même nous
-arrêter aux différences qui sont profondes, notons d'abord, pour bien
-insister sur les traits particuliers de la physionomie de Ruskin, que la
-science et l'art n'étant pas distincts à ses yeux (Voir
-l'_Introduction_, p. 51-57), il parle des anciens comme savants avec la
-même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le CIVe
-psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire naturelle, se range
-à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à l'opinion d'un
-savant contemporain) dans une question d'histoire religieuse, admire une
-peinture de Carpaccio comme une contribution importante à l'histoire
-descriptive des perroquets (_St-Marks Rest: The Shrine of the Slaves_).
-Évidemment nous rejoindrons vite ici l'idée de l'art sacré classique
-(Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et des pages 338 et
-339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et Hercule», etc.,
-chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce moment nous
-n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa bibliothèque, ne
-faisant pas de différence entre la science et l'art, par conséquent
-pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie comme une œuvre
-d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais explicitement
-exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement et seule a pu rendre
-possible toutes les autres) et demandant à une ode antique ou à un
-bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire naturelle ou de
-philosophie critique, persuadé que tous les hommes sages de tous les
-temps et de tous les pays sont plus utiles à consulter que les fous,
-fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette inclination est
-réprimée par un sens critique si juste que nous pouvons entièrement
-nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour le plaisir de faire de
-petites plaisanteries sur «l'entomologie du XIIIe siècle», etc.,
-etc.]
-
-[Note 65: _Præterita_, I, ch. II.]
-
-[Note 66: Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de
-France vus par des yeux anglais: les rivières de France de Turner; le
-_Versailles_, de Bonnington; l'_Auxerre_ ou le _Valenciennes_, le
-_Vézelay_ ou l'_Amiens_, de Walter Pater; le _Fontainebleau_, de
-Stevenson et tant d'autres!]
-
-[Note 67: _The Seven Lamps of the Architecture._]
-
-[Note 68: Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à
-l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément,
-que là où elle est placée dans _Lectures on Art_. J'ai, du reste
-donné plus loin, dans une note, le début du développement.]
-
-[Note 69: Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de
-son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin?
-N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile
-Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et
-Barrès, entre Goethe et Chateaubriand?]
-
-[Note 70: _Stones of Venice_, I, IV, § 71.--Ce verset est tiré de
-l'_Ecclésiastique_, XII, 9.]
-
-[Note 71: Chapitre III, § 27.]
-
-[Note 72: Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce
-défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle
-soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier
-mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible
-que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la
-pensée en subit.]
-
-[Note 73: Au cours de _la Bible d'Amiens_, le lecteur rencontrera
-souvent des formules analogues.]
-
-[Note 74: Renan.]
-
-[Note 75: Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de
-cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de
-vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre
-fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je
-venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la _Revue des Deux
-Mondes_ les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On
-verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrès à
-Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:
-
-
-Enfants, regardez bien tontes les plaines rondes;
-La capucine avec ses abeilles autour;
-Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;
-Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.
-Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;
-On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;
-On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute
-Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.]
-
-
-
-
-LA MORT DES CATHÉDRALES[76]
-
-
-Supposons pour un instant le catholicisme éteint depuis des siècles,
-les traditions de son culte perdues. Seules, monuments devenus
-inintelligibles, d'une croyance oubliée, subsistent les cathédrales,
-désaffectées et muettes. Un jour, des savants arrivent à reconstituer
-les cérémonies qu'on y célébrait autrefois, pour lesquelles ces
-cathédrales avaient été construites et sans lesquelles on n'y
-trouvait plus qu'une lettre morte; lors des artistes, séduits par le
-rêve de rendre momentanément la vie a ces grands vaisseaux qui
-s'étaient tus, veulent en refaire pour une heure le théâtre du drame
-mystérieux qui s'y déroulait, au milieu des chants et des parfums,
-entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les
-félibres ont réalisé pour le théâtre d'Orange et les tragédies
-antiques. Certes le gouvernement ne manquerait pas de subventionner une
-telle tentative. Ce qu'il a fait pour des ruines romaines, il n'y
-faillirait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui
-sont la plus haute et la plus originale expression du génie de la
-France.
-
-Ainsi donc voici des savants qui ont su retrouver la signification
-perdue des cathédrales: les sculptures et les vitraux reprennent leurs
-sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame
-sacré s'y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement
-subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations
-du théâtre d'Orange, de l'Opéra-Comique et de l'Opéra, cette
-résurrection des cérémonies catholiques, d'un tel intérêt
-historique, social, plastique, musical et de la beauté desquelles seul
-Wagner s'est approché, en l'imitant, dans _Parsifal_.
-
-Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens,
-Chartres, Bourges, Laon, Reims, Beauvais, Rouen, Paris), et une fois par
-an ils ressentent l'émotion qu'ils allaient autrefois chercher à
-Bayreuth et à Orange: goûter l'œuvre d'art dans le cadre même qui a
-été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne
-peuvent être que des curieux, des dilettanti; quoi qu'ils fassent, en
-eux n'habite pas l'âme d'autrefois. Les artistes qui sont venus
-exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres,
-peuvent être instruits, s'être pénétrés de l'esprit des textes.
-Mais, malgré tout, on ne peut s'empêcher de penser combien ces fêtes
-devaient être plus belles au temps où c'étaient des prêtres qui
-célébraient les offices, non pour donner aux lettrés une idée de ces
-cérémonies, mais parce qu'ils avaient en leur vertu la même foi que
-les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche,
-ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l'abside. Combien
-l'œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout
-un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand
-tintait la sonnette de l'élévation, non pas comme dans ces
-représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais
-parce qu'eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient.
-
-Voilà ce qu'on se dirait si la religion catholique était morte. Or,
-elle existe et pour nom imaginer ce qu'était vivante, et dans le plein
-exercice de ses fonctions, une cathédrale du XIIIe siècle, nous
-n'avons pas besoin de faire d'elle le cadre de reconstitutions, de
-rétrospectives exactes peut-être, mais glacées. Nous n'avons qu'à
-entrer à n'importe quelle heure, pendant que se célèbre un office. La
-mimique, la psalmodie et le chant ne sont pas confiés ici à des
-artistes. Ce sont les ministres mêmes du culte qui officient, dans un
-sentiment non d'esthétique, mais de foi, d'autant plus esthétiquement.
-Les figurants ne pourraient être souhaités plus vivants et plus
-sincères, puisque c'est le peuple qui prend la peine de figurer pour
-nous, sans s'en douter. On peut dire que grâce à la persistance dans
-l'Église catholique, des mêmes rites et, d'autre part, de la croyance
-catholique dans le cœur des Français, les cathédrales ne sont pas
-seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui
-vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le
-but pour lequel ils furent construits.
-
-Or, la rupture du gouvernement français avec Rome semble rendre
-prochaine la mise en discussion et probable l'adoption d'un projet de
-loi, aux termes duquel, au bout de cinq ans, les églises pourront
-être, et seront souvent désaffectées; le gouvernement non seulement
-ne subventionnera plus la célébration des cérémonies rituelles dans
-les églises, mais pourra les transformer en tout ce qui lui plaira:
-musée, salle de conférence ou casino.
-
-Quand le sacrifice de la chair et du sang du Christ ne sera plus
-célébré dans les églises, il n'y aura plus de vie en elles. La
-liturgie catholique ne fait qu'un avec l'architecture et la sculpture de
-nos cathédrales, car les unes comme l'autre dérivent d'un même
-symbolisme. On a vu dans la précédente étude qu'il n'y a guère dans
-les cathédrales de sculpture, si secondaire qu'elle paraisse, qui n'ait
-sa valeur symbolique.
-
-Or, il en est de même des cérémonies du culte.
-
-Dans un livre admirable _L'art religieux au XIIIe siècle_, M. Émile
-Mâle analyse ainsi, d'après le _Rational des divins Offices_, de
-Guillaume Durand, la première partie de la fête du samedi saint:
-
-«Dès le matin, on commence par éteindre dans l'église toutes les
-lampes, pour marquer que l'ancienne Loi, qui éclairait le monde, est
-désormais abrogée.
-
-«Puis, le célébrant bénit le feu nouveau, figure de la Loi nouvelle.
-Il la fait jaillir du silex, pour rappeler que Jésus-Christ est, comme
-le dit saint Paul, la pierre angulaire du monde. Alors, l'évêque et le
-diacre se dirigent vers le chœur et s'arrêtent devant le cierge
-pascal.»
-
-Ce cierge, nous apprend Guillaume Durand, est un triple symbole.
-Éteint, il symbolise à la fois la colonne obscure qui guidait les
-Hébreux pendant le jour, l'ancienne Loi et le corps de Jésus-Christ.
-Allumé, il signifie la colonne de lumière qu'Israël voyait pendant la
-nuit, la Loi nouvelle et le corps glorieux de Jésus-Christ ressuscité.
-Le diacre fait allusion à ce triple symbolisme en récitant, devant le
-cierge, la formule de l'Exultet.
-
-Mais il insiste surtout sur la ressemblance du cierge et du corps de
-Jésus-Christ. Il rappelle que la cire immaculée a été produite par
-l'abeille, à la fois chaste et féconde comme la Vierge qui a mis au
-monde le Sauveur. Pour rendre sensible aux yeux la similitude de la cire
-et du corps divin, il enfonce dans le cierge cinq grains d'encens qui
-rappellent à la fois les cinq plaies de Jésus-Christ et les parfums
-achetés par les Saintes femmes pour l'embaumer. Enfin, il allume le
-cierge avec le feu nouveau, et, dans toute l'église, on rallume les
-lampes, pour représenter la diffusion de la nouvelle Loi dans le monde.
-
-Mais ceci, dira-t-on, n'est qu'une fête exceptionnelle. Voici
-l'interprétation d'une cérémonie quotidienne, la messe, qui, vous
-allez le voir, n'est pas moins symbolique.
-
-«Le chant grave et triste de l'Introït ouvre la cérémonie; il
-affirme l'attente des patriarches et des prophètes. Le chœur des
-clercs est le chœur même des saints de l'ancienne Loi, qui soupirent
-après la venue du Messie, qu'ils ne doivent point voir. L'évêque
-entre alors et il apparaît comme la vivante image de Jésus-Christ. Son
-arrivée symbolise l'avènement du Sauveur, attendu par les nations.
-Dans les grandes fêtes, on porte devant lui sept Flambeaux pour
-rappeler que, suivant la parole du prophète, les sept dons du
-Saint-Esprit se reposent sur la tête du Fils de Dieu. Il s'avance sous
-un dais triomphal dont les quatre porteurs peuvent se comparer aux
-quatre évangélistes. Deux acolytes marchent à sa droite et à sa
-gauche et figurent Moïse et Hélie, qui se montrèrent sur le Thabor
-aux côtés de Jésus-Christ. Ils nous enseignent que Jésus avait pour
-lui l'autorité de la Loi et l'autorité des prophètes.
-
-L'évêque s'assied sur son trône et reste silencieux. Il ne semble
-prendre aucune part à la première partie de la cérémonie. Son
-attitude contient un enseignement: il nous rappelle par son silence que
-les premières années de la vie de Jésus-Christ s'écoulèrent dans
-l'obscurité et dans le recueillement. Le sous-diacre, cependant, s'est
-dirigé vers le pupitre, et, tourné vers la droite, il lit l'épître
-à haute voix. Nous entrevoyons ici le premier acte du drame de la
-Rédemption.
-
-La lecture de l'épître, c'est la prédication de saint Jean-Baptiste
-dans le désert. Il parle avant que le Sauveur ait commencé à faire
-entendre sa voix, mais il ne parle qu'aux Juifs. Aussi le sous-diacre,
-image du précurseur, se tourne-t-il vers le nord, qui est le côté de
-l'ancienne Loi. Quand la lecture est terminée, il s'incline devant
-l'évêque, comme le précurseur s'humilia devant Jésus-Christ.
-
-Le chant du Graduel qui suit la lecture de l'épître, se rapporte
-encore à la mission de saint Jean-Baptiste, il symbolise les
-exhortations à la pénitence qu'il adresse aux Juifs, à la veille des
-temps nouveaux.
-
-Enfin, le célébrant lit l'Évangile. Moment solennel, car c'est ici
-que commence la vie active du Messie; sa parole se fait entendre pour la
-première fois dans le monde. La lecture de l'Évangile est la figure
-même de sa prédication.
-
-Le «Credo» suit l'Évangile comme la foi suit l'annonce de la
-vérité. Les douze articles du Credo se rapportent à la vocation des
-douze apôtres.
-
-«Le costume même que le prêtre porte à l'autel, ajoute M. Mâle, les
-objets qui servent au culte sont autant de symboles.» La chasuble qui
-se met par-dessus les autres vêtements, c'est la charité qui est
-supérieure à tous les préceptes de la loi et qui est elle-même la
-loi suprême. L'étole, que le prêtre se passe au cou, est le joug
-léger du Seigneur; et comme il est écrit que tout chrétien doit
-chérir ce joug, le prêtre baise l'étole en la mettant et en
-l'enlevant. La mître à deux pointes de l'évêque symbolise la science
-qu'il doit avoir de l'un et de l'autre Testament; deux rubans y sont
-attachés pour rappeler que l'Écriture doit être interprétée suivant
-la lettre et suivant l'esprit. La cloche est la voix des prédicateurs.
-La charpente à laquelle elle est suspendue est la figure de la croix.
-La corde, faite de trois fils tordus, signifie la triple intelligence de
-l'Écriture, qui doit être interprétée dans le triple sens
-historique, allégorique et moral. Quand on prend la corde dans sa main
-pour ébranler la cloche, on exprime symboliquement cette vérité
-fondamentale que la connaissance des Écritures doit aboutir à
-l'action.»
-
-Ainsi tout, jusqu'au moindre geste du prêtre, jusqu'à l'étole qu'il
-revêt, est d'accord pour le symboliser avec le sentiment profond qui
-anime la cathédrale tout entière.
-
-Jamais spectacle comparable, miroir aussi géant de la science, de
-l'âme et de l'histoire ne fut offert aux regards et a l'intelligence de
-l'homme. Le même symbolisme embrasse jusqu'à la musique qui se fait
-entendre alors dans l'immense vaisseau et de qui les sept tons
-grégoriens figurent les sept vertus théologales et les sept âges du
-monde. On peut dire qu'une représentation de Wagner à Bayreuth (à
-plus forte raison d'Émile Augier ou de Dumas sur une scène de
-théâtre subventionné) est peu de chose auprès de la célébration de
-la grand'messe dans la cathédrale de Chartres.
-
-Sans doute ceux-là seuls qui ont étudié l'art religieux du moyen âge
-sont capables d'analyser complètement la beauté d'un tel spectacle. Et
-cela suffirait pour que l'État eut l'obligation de veiller à sa
-perpétuité. Il subventionne les cours du Collège de France, qui ne
-s'adressent cependant qu'à un petit nombre de personnes et qui, à
-côté de cette complète résurrection intégrale qu'est une
-grand'messe dans une cathédrale, paraissent bien froides. Et à côté
-de l'exécution de pareilles symphonies, les représentations de nos
-théâtres également subventionnés correspondent à des besoins
-littéraires bien mesquins. Mais empressons-nous d'ajouter que ceux-là
-qui peuvent lire à livre ouvert dans la symbolique du moyen âge, ne
-sont pas les seuls pour qui la cathédrale vivante, c'est-à-dire la
-cathédrale sculptée, peinte, chantante, soit le plus grand des
-spectacles. C'est ainsi qu'on peut sentir la musique sans connaître
-l'harmonie. Je sais bien que Ruskin, montrant quelles raisons
-spirituelles expliquent la disposition des chapelles dans l'abside des
-cathédrales, a dit: «Jamais vous ne pourrez vous enchanter des formes
-de l'architecture si vous n'êtes pas en sympathie avec les pensées
-d'où elles sortirent.» Il n'en est pas moins vrai que nous connaissons
-tous le fait d'un ignorant, d'un simple rêveur, entrant dans une
-cathédrale, sans essayer de comprendre, se laissant aller à ses
-émotions, et éprouvant une impression plus confuse sans doute, mais
-peut-être aussi forte. Comme témoignage littéraire de cet état
-d'esprit, fort différent à coup sûr de celui du savant dont nous
-parlions tout à l'heure, se promenant dans la cathédrale comme dans
-une «forêt de symboles, qui l'observent avec des regards familiers»,
-mais qui permet pourtant de trouver dans la cathédrale, à l'heure des
-offices, une émotion vague, mais puissante, je citerai la belle page de
-Renan appelée la Double Prière:
-
-«Un des plus beaux spectacles religieux qu'on puisse encore contempler
-de nos jours (et qu'on ne pourra plus bientôt contempler, si la Chambre
-vote le projet en question) est celui que présente à la tombée de la
-nuit l'antique cathédrale de Quimper. Quand l'ombre a rempli les bas
-côtés du vaste édifice, les fidèles des deux sexes se réunissent
-dans la nef et chantent en langue bretonne la prière du soir sur un
-rythme simple et touchant. La cathédrale n'est éclairée que par deux
-ou trois lampes. Dans la nef, d'un côté, sont les hommes, debout; de
-l'autre, les femmes agenouillées forment comme une mer immobile de
-coiffes blanches. Les deux moitiés, chantent alternativement et la
-phrase commencée par l'un des chœurs est achevée par l'autre. Ce
-qu'ils chantent est fort beau. Quand je l'entendis, il me sembla qu'avec
-quelques légères transformations, on pourrait l'accommoder à tous les
-états de l'humanité. Cela surtout me fit rêver une prière qui,
-moyennant certaines variations, put convenir également aux hommes et
-aux femmes.»
-
-Entre cette vague rêverie qui n'est pas sans charme et les joies plus
-conscientes du «connaisseur» en art religieux, il y a bien des
-degrés. Rappelons, pour mémoire, le cas de Gustave Flaubert étudiant,
-mais pour l'interpréter dans un sentiment moderne, une des plus belles
-parties de la liturgie catholique:
-
-«Le prêtre trempa son pouce dans l'huile sainte et commença les
-onctions sur ses yeux d'abord... sur ses narines friandes de brises
-tièdes et de senteurs amoureuses, sur ses mains qui s'étaient
-délectées aux contacts suaves... sur ses pieds enfin, si rapides quand
-ils couraient à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne
-marcheraient plus.»
-
-Nous disions tout à l'heure que presque toutes les images dans une
-cathédrale étaient symboliques. Quelques-unes ne le sont point. Ce
-sont celles des êtres qui ayant contribué de leurs deniers à la
-décoration de la cathédrale voulurent y conserver à jamais une place
-pour pouvoir, des balustres de la niche ou de l'enfoncement du vitrail,
-suivre silencieusement les offices et participer sans bruit aux
-prières, _in saecula saeculorum_. Les bœufs de Laon eux-mêmes ayant
-chrétiennement monté jusque sur la colline où s'élève la
-cathédrale les matériaux qui servirent à la construire l'architecte
-les en récompensa en dressant leurs statues au pied des tours, d'où
-vous pouvez les voir encore aujourd'hui, dans le bruit des cloches et la
-stagnation du soleil, lever leurs têtes cornues au-dessus de l'arche
-sainte et colossale jusqu'à l'horizon des plaines de France, leur
-«songe intérieur». Hélas, s'ils ne sont pas détruits, que n'ont-ils
-pas vu dans ces campagnes où chaque printemps ne vient plus fleurir que
-des tombes? Pour des bêtes, les placer ainsi au dehors, sortant comme
-d'une arche de Noë gigantesque qui se serait arrêtée sur ce mont
-Ararat, au milieu du déluge de sang. Aux hommes on accordait davantage.
-
-Ils entraient dans l'église, ils y prenaient leur place qu'ils
-gardaient après leur mort et d'où ils pouvaient continuer, comme au
-temps de leur vie, à suivre le divin sacrifice, soit que penchés hors
-de leur sépulture de marbre, ils tournent légèrement la tête du
-côté de l'évangile ou du côté de l'épître, pouvant apercevoir,
-comme à Brou, et sentir autour de leur nom l'enlacement étroit et
-infatigable de fleurs emblématiques et d'initiales adorées, gardant
-parfois jusque dans le tombeau, comme à Dijon, les couleurs éclatantes
-de la vie soit qu'au fond du vitrail dans leurs manteaux de pourpre,
-d'outre-mer ou d'azur qui emprisonne le soleil, s'en enflamme,
-remplissent de couleur ses rayons transparents et brusquement les
-délivrent, multicolores, errant sans but parmi la nef qu'ils teignent;
-dans leur splendeur désorientée et paresseuse, leur palpable
-irréalité, ils restent les donateurs qui, à cause de cela même,
-avaient mérité la concession d'une prière à perpétuité. Et tous,
-ils veulent que l'Esprit-Saint, au moment où il descendra de l'église,
-reconnaisse bien les siens. Ce n'est pas seulement la reine et le prince
-qui portent leurs insignes, leur couronne ou leur collier de la Toison
-d'Or. Les changeurs se sont fait représenter, vérifiant le titre des
-monnaies, les pelletiers vendant leurs fourrures (voir dans l'ouvrage de
-M. Mâle la reproduction de ces deux vitraux), les bouchers abattant des
-bœufs, les chevaliers portant leur blason, les sculpteurs taillant des
-chapiteaux. De leurs vitraux de Chartres, de Tours, de Sens, de Bourges,
-d'Auxerre, de Clermont, de Toulouse, de Troyes, les tonneliers,
-pelletiers, épiciers, pèlerins, laboureurs, armuriers, tisserands,
-tailleurs de pierre, bouchers, vanniers, cordonniers, changeurs, à
-entendre l'office, n'entendront plus la messe qu'ils s'étaient assurée
-en donnant pour l'édification de l'église le plus clair de leurs
-deniers. Les morts ne gouvernent plus les vivants. Et les vivants,
-oublieux, cessent de remplir les vœux des morts.
-
-
-[Note 76: C'est sous ce titre que je fis paraître autrefois dans le
-_Figaro_ une étude qui avait pour but de combattre un des articles de
-la loi de séparation. Cette étude est bien médiocre; je n'en donne un
-court extrait que pour montrer combien, à quelques aînées de
-distance, les mots changent de sens et combien sur le chemin tournant du
-temps, nous ne pouvons pas apercevoir l'avenir d'une nation plus que
-d'une personne. Quand je parlai ce la mort des Cathédrales, je craignis
-que la France fût transformée en une grève ou de géantes conques
-ciselées sembleraient échouées, vidées de la vie qui les habita et
-n'apportant même plus a l'oreille qui se pencherait sur elles la vague
-rumeur d'autrefois, simples pièces de musée, glacées elles-mêmes.
-Dix ans ont passé, «la mort des Cathédrales», c'est la destruction
-de leurs pierres par les armées allemandes, non de leur esprit par une
-Chambre anticléricale qui ne fait plus qu'un avec nos évêques
-patriotes.]
-
-
-
-
-SENTIMENTS FILIAUX
-D'UN PARRICIDE
-
-
-Quand M. van Blarenberghe le père mourut, il y a quelques mois, je me
-souvins que ma mère avait beaucoup connu sa femme. Depuis la mort de
-mes parents je suis (dans un sens qu'il serait hors de propos de
-préciser ici) moins moi-même, davantage leur fils. Sans me détourner
-de mes amis, plus volontiers je me retourne vers les leurs. Et les
-lettres que j'écris maintenant, ce sont pour la plupart celles que je
-crois qu'ils auraient écrites, celles qu'ils ne peuvent plus écrire et
-que j'écris à leur place, félicitations, condoléances surtout à des
-amis à eux que souvent je ne connais presque pas. Donc, quand Mme van
-Blarenberghe perdit son mari, je voulus qu'un témoignage lui parvînt
-de la tristesse que mes parents en eussent éprouvée. Je me rappelais
-que j'avais, il y avait déjà bien des années, dîné quelquefois chez
-des amis communs, avec son fils. C'est à lui que j'écrivis, pour ainsi
-dire, au nom de mes parents disparus, bien plus qu'au mien. Je reçus en
-réponse la belle lettre suivante, empreinte d'un si grand amour filial.
-J'ai pensé qu'un tel témoignage, avec la signification qu'il reçoit
-du drame qui l'a suivi de si près, avec la signification qu'il lui
-donne surtout, devait être rendu public. Voici cette lettre:
-
-
-«Les Timbrieux, par Josselin (Morbihan),
-24 septembre 1906.
-
-«Je regrette vivement, cher monsieur, de ne pas avoir, pu vous
-remercier encore de la sympathie que vous m'avez témoignée dans ma
-douleur. Vous voudrez bien m'excuser, cette douleur a été telle, que,
-sur le conseil des médecins, pendant quatre mois, j'ai constamment
-voyagé. Je commence seulement, et avec une peine extrême, à reprendre
-ma vie habituelle.
-
-«Si tardivement que cela soit, je veux vous dire aujourd'hui que j'ai
-été extrêmement sensible au fidèle souvenir que vous avez gardé de
-nos anciennes et excellentes relations et profondément touché du
-sentiment qui vous a inspiré de me parler, ainsi qu'à ma mère, au nom
-de vos parents si prématurément disparus. Je n'avais personnellement
-l'honneur de les connaître que fort peu, mais je sais combien mon père
-appréciait le vôtre et quel plaisir ma mère avait toujours à voir
-Mme Proust. J'ai trouvé extrêmement délicat et sensible que vous nous
-ayez envoyé d'eux un message d'outre-tombe.
-
-«Je rentrerai assez prochainement à Paris et si je réussis d'ici peu
-à surmonter le besoin d'isolement que m'a causé jusqu'ici la
-disparition de celui à qui je rapportais tout l'intérêt de ma vie,
-qui en faisait toute la joie, je serais bien heureux d'aller vous serrer
-la main et causer avec vous du passé.
-
-«Très affectueusement à vous.
-
-«H. VAN BLARENBERGHE.»
-
-
-Cette lettre me toucha beaucoup, je plaignais celui qui souffrait ainsi,
-je le plaignais, je l'enviais: il avait encore sa mère pour se consoler
-en la consolant. Et si je ne pus répondre aux tentatives qu'il voulut
-bien faire pour me voir, c'est que j'en fus matériellement empêché.
-Mais surtout cette lettre modifia, dans un sens plus sympathique, le
-souvenir que j'avais gardé de lui. Les bonnes relations auxquelles il
-avait fait allusion dans sa lettre, étaient en réalité de fort
-banales relations mondaines. Je n'avais guère eu l'occasion de causer
-avec lui à la table où nous dînions quelquefois ensemble, mais
-l'extrême distinction d'esprit des maîtres de maison m'était et m'est
-restée un sûr garant qu'Henri van Blarenberghe, sous des dehors un peu
-conventionnels et peut-être plus représentatifs du milieu où il
-vivait, que significatifs de sa propre personnalité, cachait une nature
-plus originale et vivante. Au reste, parmi ces étranges instantanés de
-la mémoire que notre cerveau, si petit et si vaste, emmagasine en
-nombre prodigieux, si je cherche, entre ceux qui figurent Henri van
-Blarenberghe, l'instantané qui me semble resté le plus net, c'est
-toujours un visage souriant que j'aperçois, souriant du regard surtout
-qu'il avait singulièrement fin, la bouche encore entr'ouverte après
-avoir jeté une fine répartie. Agréable et assez distingué, c'est
-ainsi que je le «revois», comme on dit avec raison. Nos yeux ont plus
-de part qu'on ne croit dans cette exploration active du passé qu'on
-nomme le souvenir. Si au moment où sa pensée va chercher quelque chose
-du passé pour le fixer, le ramener un moment à la vie, vous regardez
-les yeux de celui qui fait effort pour se souvenir, vous verrez qu'ils
-se sont immédiatement vidés des formes qui les entourent et qu'ils
-reflétaient il y a un instant. «Vous avez un regard absent, vous êtes
-ailleurs», disons-nous, et pourtant nous ne voyons que l'envers du
-phénomène qui s'accomplit à ce moment-là dans la pensée. Alors les
-plus beaux yeux du monde ne nous touchent plus par leur beauté, ils ne
-sont plus, pour détourner de sa signification une expression de Wells,
-que des «machines à explorer le Temps», des télescopes de
-l'invisible, qui deviennent à plus longue portée à mesure qu'on
-vieillit. On sent si bien, en voyant se bander pour le souvenir le
-regard fatigué de tant d'adaptation à des temps si différents,
-souvent si lointains, le regard rouillé des vieillards, on sent si bien
-que sa trajectoire, traversant «l'ombre des fours» vécus, va
-atterrir, à quelques pas devant eux, semble-t-il, en réalité à
-cinquante ou soixante ans en arrière. Je me souviens combien les yeux
-charmants de la princesse Mathilde changeaient de beauté, quand ils se
-fixaient sur telle ou telle image qu'avaient déposée _eux-mêmes_ sur
-sa rétine et dans son souvenir tels grands hommes, tels grands
-spectacles du commencement du siècle, et c'est cette image-là,
-émanée d'eux, qu'elle voyait et que nous ne verrons jamais.
-J'éprouvais une impression de surnaturel à ces moments où mon regard
-rencontrait le sien qui, d'une ligne courte et mystérieuse, dans une
-activité de résurrection, joignait le présent au passé.
-
-Agréable et assez distingué, disais-je, c'est ainsi que je revoyais
-Henri van Blarenberghe dans une ces meilleures images que ma mémoire
-ait conservée de lui. Mais après avoir reçu cette lettre, je
-retouchai cette image au fond de mon souvenir, en interprétant, dans le
-sens d'une sensibilité plus profonde, d'une mentalité moins mondaine,
-certains éléments du regard ou des traits qui pouvaient en effet
-comporter une acception plus intéressante et plus généreuse que celle
-où je m'étais d'abord arrêté. Enfin, lui ayant dernièrement
-demandé des renseignements sur un employé des Chemins de fer de l'Est
-(M. van Blarenberghe était président du conseil d'administration) à
-qui un de mes amis s'intéressait, je reçus de lui la réponse suivante
-qui, écrite le 12 janvier dernier, ne me parvint, par suite de
-changements d'adresses qu'il avait ignorés, que le 17 janvier, il n'y a
-pas quinze jours, moins de huit jours avant le drame:
-
-
-48, rue de la Bienfaisance,
-12 janvier 1907.
-
-«Cher Monsieur,
-
-«Je me suis informé à la Compagnie de l'Est de la présence possible
-dans la personne de X... et de son adresse éventuelle. On n'a rien
-découvert. Si vous êtes bien sûr du nom, celui qui le porte a disparu
-de la Compagnie sans laisser de traces; il ne devait y être attaché
-que d'une manière bien provisoire et accessoire.
-
-«Je suis vraiment bien affligé des nouvelles que vous me donnez de
-l'état de votre santé depuis la mort si prématurée et cruelle de vos
-parents. Si ce peut être une consolation pour vous, je vous dirai que,
-moi aussi, j'ai bien du mal physiquement et moralement à me remettre de
-l'ébranlement que m'a causé la mort de mon père. Il faut espérer
-toujours... Je ne sais ce que me réserve l'année 1907, mais souhaitons
-qu'elle nous apporte à l'un et à l'autre, quelque amélioration, et
-que dans quelques mois nous puissions nous voir.
-
-«Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus sympathiques.
-
-«H. VAN BLARENBERGHE.»
-
-
-Cinq ou six jours après avoir reçu cette lettre, je me rappelai, en
-m'éveillant, que je voulais y répondre. Il faisait un de ces grands
-froids inattendus, qui sont comme les «grandes marées» du ciel,
-recouvrant toutes les digues que les grandes villes dressent entre nous
-et la nature et venant battre nos fenêtres closes, pénètrent jusque
-dans nos chambres, en faisant sentir à nos frileuses épaules, par un
-vivifiant contact, le retour offensif des forces élémentaires. Jours
-troublés de brusques changements barométriques, de secousses plus
-graves. Nulle joie d'ailleurs dans tant de force. On pleurait d'avance
-la neige qui allait tomber et les choses elles-mêmes, comme dans le
-beau vers d'André Rivoire, avaient l'air d'«attendre de la neige».
-Qu'une «dépression s'avance vers les Baléares», comme disent les
-journaux, que seulement la Jamaïque commence à trembler, au même
-instant à Paris, les migraineux, les rhumatisants, les asthmatiques,
-les fous sans doute aussi, prennent leurs crises, tant les nerveux sont
-unis aux points les plus éloignés de l'univers par les liens d'une
-solidarité qu'ils souhaiteraient souvent moins étroite. Si l'influence
-des astres, sur certains au moins d'entre eux, doit être un jour
-reconnue (Framery, Pelletean, cités par M. Brissaud) à qui mieux
-appliquer qu'à tel nerveux, le vers du poète:
-
-
-Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.
-
-
-En m'éveillant je me disposais à répondre à Henri van Blarenberghe.
-Mais avant de le faire, je voulus jeter un regard sur le _Figaro_,
-procéder à cet acte abominable et voluptueux qui s'appelle _lire le
-journal_ et grâce auquel tous les malheurs et les cataclysmes de
-l'univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui
-ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves,
-les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les
-divorces, les cruelles émotions de l'homme d'État et de l'acteur,
-transmués pour notre usage personnel à nous qui n'y sommes pas
-intéressés, en un régal matinal, s'associent excellemment d'une
-façon particulièrement excitante et tonique, à l'ingestion
-recommandée de quelques gorgées de café au lait. Aussitôt rompue
-d'une geste indolent, la fragile bande du _Figaro_ qui seule nous
-séparait encore de toute la misère du globe et dès les premières
-nouvelles sensationnelles où la douleur de tant d'êtres «entre comme
-élément», ces nouvelles sensationnelles que nous aurons tant de
-plaisir à communiquer tout à l'heure à ceux qui n'ont pas encore lu
-le journal, on se sent soudain allègrement rattaché à l'existence
-qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutiles à
-ressaisir. Et si par moments quelque chose comme une larme a mouillé
-nos yeux satisfaits, c'est à la lecture d'une phrase comme celle-ci:
-«Un silence impressionnant étreint tous les cœurs, les tambours
-battent aux champs, les troupes présentent les armes, une immense
-clameur retentit: «Vive Fallières!» Voilà ce qui nous arrache un
-pleur, un pleur que nous refuserions à un malheur proche de nous. Vils
-comédiens que seule fait pleurer la douleur d'Hercule, ou moins que
-cela le voyage du Président de la République! Ce matin-là pourtant la
-lecture du _Figaro_ ne me fut pas douce, je venais de parcourir d'un
-regard charmé les éruptions volcaniques, les crises ministérielles et
-les duels d'apaches et je commençais avec calme la lecture d'un fait
-divers que son titre: «Un drame de la folie» pouvait rendre
-particulièrement propre à la vive stimulation des énergies matinales,
-quand tout d'un coup je vis que la victime, c'était Mme van
-Blarenberghe, que l'assassin, qui s'était ensuite tué, c'était son
-fils Henri van Blarenberghe, dont j'avais encore la lettre près de moi,
-pour y répondre: «_Il faut espérer toujours... Je ne sais ce que me
-réserve 1907, mais souhaitons qu'il nous apporte un apaisement_,» etc.
-Il faut espérer toujours! Je ne sais ce que me réserve 1907! La vie
-n'avait pas été longue à lui répondre. 1907 n'avait pas encore
-laissé tomber son premier mois de l'avenir dans le passé, qu'elle lui
-avait apporté son présent, fusil, revolver et poignard, avec, sur son
-esprit, le bandeau qu'Athénée attachait sur l'esprit d'Ajax pour qu'il
-massacrât pasteurs et troupeaux dans le camp des Grecs sans savoir ce
-qu'il faisait. «C'est moi qui ai jeté des images mensongères dans ses
-yeux. Et il s'est rué, frappant çà et là, pensant tuer de sa main
-les Atrides et se jetant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre. Et moi,
-j'excitais l'homme en proie à la démence furieuse et je le poussais
-dans des embûches; et il vient de rentrer là, la tête trempée de
-sueur et les mains ensanglantées.» Tant que les fous frappent ils ne
-savent pas, puis la crise passée, quelle douleur! Tekmessa, la femme
-d'Ajax, le dit: «Sa démence est finie, sa fureur est tombée comme le
-souffle du Motos. Mais ayant recouvré l'esprit, il est maintenant
-tourmenté d'une douleur nouvelle, car contempler ses propres maux quand
-personne ne les a causés que soi-même, accroît amèrement les
-douleurs. Depuis qu'il sait ce qui s'est passé, il se lamente en
-hurlements lugubres, lui qui avait coutume de dire qu'il était indigne
-d'un homme de pleurer. Il reste assis, immobile, hurlant, et certes il
-médite contre lui-même quelque noir dessin.» Mais quand l'accès est
-passé pour Henri van Blarenberghe ce ne sont pas des troupeaux et des
-pasteurs égorgés qu'il a devant lui. La douleur ne tue pas en un
-instant, puisqu'il n'est pas mort en apercevant sa mère assassinée
-devant lui, puisqu'il n'est pas mort en entendant sa mère mourante lui
-dire, comme la princesse Andrée dans Tolstoï: «Henri, qu'as-tu fait
-de moi! qu'as-tu fait de moi!» «En arrivant au palier qui interrompt
-la course de l'escalier entre le premier et le second étages, dit le
-_Matin_, ils (les domestiques que dans ce récit, peut-être d'ailleurs
-inexact, on n'aperçoit jamais qu'en fuite et redescendant les escaliers
-quatre à quatre) virent Mme van Blarenberghe, le visage révulsé par
-l'épouvante, descendre deux ou trois marches en criant: «Henri! Henri!
-qu'as-tu fait!» Puis la malheureuse, couverte de sang, leva les bras en
-l'air et s'abattit la face en avant... Les domestiques épouvantés
-redescendirent pour chercher du secours. Peu après, quatre agents qu'on
-est allé chercher, forcèrent les portes verrouillées de la chambre du
-meurtrier. En dehors des blessures qu'il s'était faites avec son
-poignard, il avait tout le côté gauche du visage labouré par un coup
-de feu. _L'œil pendait sur l'oreiller._» Ici ce n'est plus à Ajax que
-je pense. Dans cet œil «qui pend sur l'oreiller» je reconnais
-arraché, dans le geste le plus terrible que nous ait légué l'histoire
-de la souffrance humaine, l'œil même du malheureux Œdipe! «Œdipe se
-précipite à grands cris, va, vient, demande une épée... Avec
-d'horribles cris, il se jette contre les doubles portes, arrache les
-battants des gonds creux, se rue dans la chambre où il voit Jocaste
-pendue à la corde qui l'étranglait. Et la voyant ainsi, le malheureux
-frémit d'horreur, dénoue la corde, le corps de sa mère n'étant plus
-retenu tombe à terre. Alors, il arrache les agrafes d'or des vêtements
-de Jocaste, il s'en crève les yeux ouverts disant qu'ils ne verront
-plus les maux qu'il avait soufferts et les malheurs qu'il avait causés,
-et criant des imprécations il frappe encore ses yeux aux paupières
-levées, et ses prunelles saignantes coulaient sur ses joues, en une
-pluie, une grêle de sang noir. Il crie qu'on montre à tous les
-Cadméens le parricide. Il veut être chassé de cette terre. Ah!
-l'antique félicité était ainsi nommée de son vrai nom. Mais à
-partir de ce jour, rien ne manque à tous les maux qui ont un nom. Les
-gémissements, le désastre, la mort, l'opprobre.» Et en songeant à la
-douleur d'Henri van Blarenberghe quand il vit sa mère morte, je pense
-aussi à un autre fou bien malheureux, à Lear étreignant le cadavre de
-sa fille Cordelia. «Oh! elle est partie pour toujours! Elle est morte
-comme la terre. Non, non, plus de vie! Pourquoi un chien, un cheval, un
-rat ont-ils la vie, quand tu n'as même plus le souffle? Tu ne
-reviendrais plus jamais! jamais! jamais! jamais! jamais! Regardez!
-Regardez ses lèvres! Regardez-la! Regardez-la!»
-
-Malgré ses horribles blessures. Henri van Blarenberghe ne meurt pas
-tout de suite. Et je ne peux m'empêcher de trouver bien cruel (quoique
-peut-être utile, est-on si certain de ce que fut en réalité le drame?
-Rappelez-vous les frères Karamazov) le geste du commissaire de police.
-«Le malheureux n'est pas mort. Le commissaire le prit par les épaules
-et lui parla: «M'entendez-vous? Répondez». Le meurtrier ouvrit l'œil
-intact, cligna un instant et retomba dans le coma.» À ce cruel
-commissaire j'ai envie de redire les mots dont Kent, dans la scène du
-_Roi Léar_, que je citais précisément tout à l'heure, arrête Edgar
-qui voulait réveiller Léar déjà évanoui: «Non! ne troublez pas son
-âme! Oh! laissez-la partir! C'est le haïr que vouloir sur la roue de
-cette rude vie l'étendre plus longtemps.»
-
-Si j'ai répété avec insistance ces grands noms tragiques, surtout
-ceux d'Ajax et d'Œdipe, je lecteur doit comprendre pourquoi, pourquoi
-aussi j'ai publié ces lettres et écrit cette page. J'ai voulu montrer
-dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale
-eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l'éclabousse sans
-parvenir à la souiller. J'ai voulu aérer la chambre du crime d'un
-souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement
-un de ces drames grecs dont la représentation était presque une
-cérémonie religieuse et que le pauvre parricide n'était pas une brute
-criminelle, un être en dehors de l'humanité, mais un noble exemplaire
-d'humanité, un homme d'esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que
-la plus inéluctable fatalité--disons pathologique pour parler comme
-tout le monde--a jeté--le plus malheureux des mortels--dans un crime et
-une expiation dignes de demeurer illustres.
-
-«Je crois difficilement à la mort», dit Michelet dans une page
-admirable, Il est vrai qu'il le dit à propos d'une méduse, de qui la
-mort, si peu différente de sa vie, n'a rien d'incroyable, en sorte
-qu'on peut se demander si Michelet n'a pas fait qu'utiliser dans cette
-phrase un de ces «fonds de cuisine» que possèdent assez vite les
-grands écrivains et grâce à quoi ils sont assurés de pouvoir servir
-à l'improviste à leur clientèle le régal particulier qu'elle
-réclame d'eux. Mais si je crois sans difficulté à la mort d'une
-méduse, je ne puis croire facilement à la mort d'une personne, même
-à la simple éclipse, à la simple déchéance de sa raison. Notre
-sentiment de la continuité de l'âme est le plus fort. Quoi! cet esprit
-qui, tout à l'heure, de ses vues dominait la vie, dominait la mort,
-nous inspirait tant de respect, le voilà dominé par la vie, par la
-mort, plus faible que notre esprit qui, quoiqu'il en ait, ne se peut
-plus incliner devant ce qui est si vite devenu un presque néant! Il en
-est pour cela de la folie comme de l'affaiblissement des facultés chez
-le vieillard, comme de la mort. Quoi? L'homme qui a écrit hier la
-lettre que je citais tout à l'heure, si élevée, si sage, cet homme
-aujourd'hui...? Et même, pour descendre à des infiniments petits fort
-importants ici, l'homme qui très raisonnablement était attaché aux
-petites choses de l'existence, répondait si élégamment à une lettre,
-s'acquittait si exactement d'une démarche, tenait à l'opinion des
-autres, désirait leur paraître sinon influent, du moins aimable, qui
-conduisait avec tant de finesse et de loyauté son jeu sur l'échiquier
-social!... Je dis que cela est fort important ici, et si j'avais cité
-toute la première partie de la seconde lettre qui, à vrai dire,
-n'intéressait en apparence que moi, c'est que cette raison pratique
-semble plus exclusive encore de ce qui est arrivé que la belle et
-profonde tristesse des dernières lignes. Souvent, dans un esprit déjà
-dévasté, ce sont les maîtresses branches, la cime, qui survivent les
-dernières, quand toutes les ramifications plus basses sont déjà
-élaguées par le mal. Ici, la plante spirituelle est intacte. Et tout
-à l'heure en copiant ces lettres, j'aurais voulu pouvoir faire sentir
-l'extrême délicatesse, plus l'incroyable fermeté de la main qui avait
-tracé ces caractères, si nets et si fins...
-
---Qu'as-tu fait de moi! qu'as-tu fait de moi! Si nous voulions y penser,
-il n'y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à
-son dernier jour, souvent bien avant, adresser ce reproche à son fils.
-Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les
-soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que
-nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. Si nous savions voir
-dans un corps chéri le lent travail de destruction poursuivi par la
-douloureuse tendresse qui l'anime, voir les yeux flétris, les cheveux
-longtemps restés indomptablement noirs, ensuite vaincus comme le reste
-et blanchissants, les artères durcies, les reins bouchés, le cœur
-forcé, vaincu le courage devant la vie, la marche alentie, alourdie,
-l'esprit qui sait qu'il n'a plus à espérer, alors qu'il rebondissait
-si inlassablement en invincibles espérances, la gaîté même, la
-gaîté innée et semblait-il immortelle, qui faisait si aimable
-compagnie avec la tristesse, à jamais tarie, peut-être celui qui
-saurait voir cela, dans ce moment tardif de lucidité que les vies les
-plus ensorcelées de chimère peuvent bien avoir, puisque celle même de
-don Quichotte eut le sien, peut-être celui-là, comme Henri van
-Blarenberghe quand il eut achevé sa mère à coups de poignard,
-reculerait devant l'horreur de sa vie et se jetterait sur un fusil, pour
-mourir tout de suite. Chez la plupart des hommes, une vision si
-douloureuse (à supposer qu'ils puissent se hausser jusqu'à elle)
-s'efface bien vite aux premiers rayons de la joie de vivre. Mais quelle
-joie, quelle raison de vivre, quelle vie peuvent résister à cette
-vision? D'elle ou de la joie, quelle est vraie, quel est «le Vrai»?
-
-
-
-
-JOURNÉES
-DE LECTURE[77]
-
-
-Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si
-pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre,
-ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui,
-semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions
-comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un
-ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou
-le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la
-page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait
-fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans
-y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de
-force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et
-pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite
-après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû
-nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en
-gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus
-précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec
-amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres
-d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous
-ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur
-leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.
-
-Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des
-vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des
-heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour
-pouvoir leur donner asile. Le matin,--en rentrant du parc, quand tout le
-monde était parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à
-manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne
-n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je
-n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les
-assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de
-la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui
-parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides
-de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un
-différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une
-chaise, près du petit feu de bois dont, pendant le déjeuner, l'oncle
-matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très
-bien un peu de feu; je vous assuré qu'à six heures il faisait joliment
-froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!»
-Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait
-encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de
-la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux
-vers elle et la regarder à travers la fenêtré fermée, là, tout
-près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de
-faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées
-cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels
-versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait
-parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient
-avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir.
-Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le
-couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait
-devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais
-une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait
-arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres,
-répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient
-lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire
-convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie
-ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure
-passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver
-dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la
-promenade, avaient «pris par Méréglise», ou ceux qui n'étaient pas
-sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne
-veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du
-feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas
-mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou
-celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez
-fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du
-respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si
-cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret
-d'État, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition.
-Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à
-leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais
-exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était
-déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale:
-«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le
-couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on
-n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle
-horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire
-et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et
-où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre
-l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une
-cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même
-oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant
-juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la
-divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma
-grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec
-une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour
-un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle
-s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus
-compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du
-caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur
-les choses dont les règles et les principes lui avaient été
-enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de
-jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle
-était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner
-si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses,
-d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de
-simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait
-avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas
-absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en
-«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec
-exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un
-simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire
-à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien
-élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle
-manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.»
-«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais
-c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce
-peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le
-bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal,
-difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de
-la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale
-la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un
-domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire
-preuve, ou manquer de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant
-d'amour-propre, qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis
-et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils
-étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois,
-très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard.
-Les critiques toujours motivées de ma grand'tante, impliquant au
-contraire que, la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne
-pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon
-grand-père. Souvent pour éviter des discussions avec lui, ma
-grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas
-son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement
-qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses
-yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le
-don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de
-donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de
-questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au
-martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon
-grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré.
-
-Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la
-journée était un peu chaude, chacun montait se retirer dans sa
-chambre, ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches
-rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si
-bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à
-faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans
-avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte
-de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa
-pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois,
-s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été
-si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais,
-édictent qu'une chambre n'est belle qua la condition de contenir
-seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile,
-fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente.
-Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux
-murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de
-chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique,
-ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses
-qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement,
-jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient
-à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas
-là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur
-plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines
-blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un
-sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes
-à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous
-laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous
-les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher,
-j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à
-passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus,
-du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de
-mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir
-«répandre»), sortes d'instruments du culte--presque aussi saints que
-la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une
-ampoule de verre--que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni
-même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient
-été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant
-de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement;
-ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des
-fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans
-épines puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais
-me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche
-de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule
-bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour
-une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever
-que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger,
-n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette
-blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la
-commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis
-bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu,
-rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait
-d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans
-la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne
-pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup
-image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher
-moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition
-enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et
-de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur
-d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur
-maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois
-parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la
-fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant
-toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir
-prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement
-bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines
-réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de
-s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple,
-d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le
-secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement
-ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même
-une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment
-n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un,
-peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec
-cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire,
-qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins
-ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie
-silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la
-fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de
-chapelle où le soleil--quand il traversait les petits carreaux rouges
-que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres--piquait sur les
-murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi
-étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus
-grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si
-retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église,
-à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient
-par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient
-sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je
-saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de
-vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à
-la photographie par Brown du _Printemps_ de Botticelli ou au moulage de
-la _Femme inconnue_ du musée de Lille, qui, aux murs et sur la
-cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William
-Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés
-dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince
-Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné
-d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle,
-toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il
-servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne
-aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de
-la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma
-chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me
-paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il
-pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une
-personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais
-que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours
-pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu,
-et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune
-m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le
-_Printemps_ de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur
-demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et
-décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse
-en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût
-faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir
-seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens
-vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le
-langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût
-opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où
-mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je
-ne me sens heureux qu'en mettant le pied--avenue de la Gare, sur le port
-ou place de l'Église--dans un de ces hôtels de province aux longs
-corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les
-efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de
-l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit
-ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les
-chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver,
-mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter
-à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle
-pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de
-pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa
-chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée
-éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée,
-on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de
-s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé
-exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût
-de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de
-se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là
-ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux
-bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des
-chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant
-pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le
-sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le
-verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec
-elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure,
-tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures
-d'insomnie des mourants et des amoureux.
-
-Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il
-fallait aller au parc, à un kilomètre du village. Mais après le jeu
-obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et
-distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre
-avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin,
-dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la
-rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de
-cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment
-sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la
-clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du
-mot--une rivière qui devait avoir un nom--et ne tardait pas à
-s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?)
-entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les
-boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et
-qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes,
-disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins
-montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à
-l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais
-les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et
-je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je
-m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le
-plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains
-jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche
-qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de
-bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était
-profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue
-plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain,
-quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus,
-cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors
-plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au
-loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu,
-aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur
-et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le
-suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas
-les cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village--quand
-on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute
-et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué
-de corbeaux--faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens
-de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces
-et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les
-villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient
-nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant
-l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me
-déranger.
-
-Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner,
-les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais
-cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres
-d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la
-fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie
-qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que
-mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans
-la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste,
-baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et
-pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait
-en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse
-et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient
-pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du
-Bon Dieu, de la brioche bénite, des maints multicolores et des dames
-des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles
-traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères,
-venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au
-retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté
-l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour
-semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en
-forme de tours, protégés du soleil par un store,--«manqués»,
-«saint-honorés» et «génoises»,--dont l'odeur oisive et sucrée est
-restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaîté
-des dimanches.
-
-Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait
-arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans
-bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir
-profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps
-déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à
-diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les
-yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans
-la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme,
-une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues,
-comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec
-elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à
-autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres
-à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux
-gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait,
-et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient
-l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une
-indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait
-haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus
-rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel
-«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence
-incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis
-jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait
-été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on
-pouvait rencontrer dans les rues de Fougères[78] un vieillard encore
-droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à
-nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis
-nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une
-phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il
-avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet
-étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une
-personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était
-substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât,
-et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces
-personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la
-nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à
-l'amour qu'ils nous avaient inspiré[79] et dont l'objet nous faisait
-tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des
-êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans
-un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous
-étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions
-maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase
-dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir
-l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans
-la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du _Journal
-de modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir._
-
-
-* * * * * * * * * *
-
-... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois»
-pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle
-prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais
-mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le
-souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute
-je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du
-développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que
-ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des
-jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur
-sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que
-des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais
-peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en
-auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à
-peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés,
-à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé
-Lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au
-dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à
-présenter.
-
-
-On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture
-que Ruskin donna à l'hôtel de ville de Rusholme, près Manchester, le
-6 décembre 1864, pour aider à la création d'une bibliothèque à
-l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde,
-«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à
-fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M.
-Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il
-demeura _at home_, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et
-quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de
-«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire[80],
-nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et
-intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous
-pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans
-l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans
-l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des
-bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London
-Bibliothèque...»
-
-Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous
-occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons
-la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture
-de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus
-honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs».
-Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche
-du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve
-partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien
-où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire
-illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il,
-que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos
-amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée
-la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous
-voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand
-poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme
-de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix
-minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans
-notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant
-ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années,
-nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela,
-tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est
-continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps
-que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société,
-parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire
-attendre près de nous toute une journée--rois et hommes d'État
-attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
-l'obtenir--nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres
-simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous
-n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire[81].»
-«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux
-causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage,» etc., et
-réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la
-lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus
-sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion
-de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes
-dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi
-assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes;
-que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est
-pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on
-communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation,
-consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre
-pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir
-de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la
-conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être
-inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même.
-Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a
-énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait
-rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a
-pas cherché à aller au cœur même de l'idée de lecture. Il n'a
-voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une
-sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui
-nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé
-aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que
-la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une
-communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque
-chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on
-puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle
-prépondérant qu'il semble lui assigner.
-
-Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces
-vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander
-en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure
-lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du
-fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles
-heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc,
-où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer
-silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines
-distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux
-fatigués se levaient parfois; ce livre, comme vos yeux en se penchant
-vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance,
-ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de
-perceptions, va vous dire quel il était: _le Capitaine Fracasse_, de
-Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases
-qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de
-l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit
-de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait
-à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une
-ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la
-connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres
-livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que
-celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais
-désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il
-distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en
-l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et
-bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs
-de l'éternité[82].» Cette phrase me donnait une véritable ivresse.
-Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen
-âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au
-lieu de dire cela furtivement, après l'ennuyeuse description d'un
-château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas
-m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long
-du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois
-son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais
-voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que
-je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle,
-d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars
-très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque
-fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture
-finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui
-soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît
-si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non
-ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de
-cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à
-décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un
-doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à
-mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en
-étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits
-qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin
-sa pensée tout entière.
-
-Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des
-beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel
-et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que
-pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le
-lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse
-commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous
-donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner
-des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous
-faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de
-son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et
-d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie
-peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que
-nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse
-ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que
-c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire
-qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien
-dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne
-peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne
-nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes
-éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à
-des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions
-personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent
-nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du
-reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent
-pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M.
-Mæterlinck, à Mme de Noailles, «dans le jardin de Zélande où
-croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle
-et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous
-avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que
-ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les
-peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son
-_Printemps_, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à
-Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous
-laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en
-réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui,
-en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont
-fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à
-Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de
-rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres
-et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme
-un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que
-nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face
-indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette
-apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au
-delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette
-chose en quelque sorte sans épaisseur--mirage arrêté sur une
-toile--qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides voudraient
-percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême effort de
-l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever partiellement
-pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous laisse
-incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde, regarde,
-
-
-«Parfumés de trèfle et d'armoise,
-Serrant leurs vifs ruisseaux étroits
-Les pays de l'Aisne et de l'Oise.»
-
-
-«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage.
-Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le
-prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un
-trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une
-discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut
-nous y introduire: elle ne la constitue pas.
-
-Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi
-dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte
-de discipline curative et être chargée, par des incitations
-répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans
-la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle
-analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains
-neurasthéniques.
-
-On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade,
-sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans
-une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde,
-d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une
-main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses
-jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune
-incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de
-manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable
-d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance
-organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a
-pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté,
-si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de
-dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu
-à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe
-certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte
-de paresse[83] ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans
-les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de
-l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient
-capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais,
-sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un
-perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend
-le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les
-entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant
-depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait
-plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter,
-ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur
-noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les
-réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils
-retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de
-créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en
-lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la
-recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne
-peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément
-de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne
-pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en
-branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée,
-les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien,
-puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire
-directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en
-venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien
-l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or,
-nous avons vu que c'était précisément là la définition de la
-lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline
-qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est
-donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les
-géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une
-incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité
-personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les
-affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure,
-le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se
-servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts.
-Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette
-paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui
-être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une
-influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain
-qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson
-commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et
-Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du
-paradis.
-
-Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques
-nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous
-n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire, il
-devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la
-vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle,
-quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne
-pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par
-l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée
-entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les
-autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les
-rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un
-parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un
-peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la
-vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans
-un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque
-correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains
-caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir
-communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de
-chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de
-lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent
-de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de
-la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée
-qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long
-voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent,
-tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à
-tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht,
-qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux
-dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en
-glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et
-du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas
-encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour
-cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable
-archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste,
-avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la
-vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de
-mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni
-les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la
-vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté, de qui il
-dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens
-charmants dont les visages du XVIIe siècle nous changent des figures
-accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations, au
-moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer
-de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et
-nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une
-curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos
-livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui
-vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches,
-aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la
-bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables
-de l'acte d'entrée en possession de la vérité--de la vérité que
-pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper
-nous prendrons en note--nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre
-des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du
-vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le
-haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden
-du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe
-siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de
-soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres
-dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés
-aux maisons à pignons des deux rives[84].
-
-Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et
-docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres
-de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la
-détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une
-vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la
-vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car
-bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité
-qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement
-parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par
-conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle
-vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur
-esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire,
-pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui
-s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais
-une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de
-recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique
-une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en
-souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou
-dans Boccace[85], en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile.
-Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres
-la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur
-forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable,
-un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort.
-Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette
-sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce
-que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui
-n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un
-fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez
-les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas
-plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous
-appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette
-«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il
-semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu
-au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion
-s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du
-rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus
-grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication
-directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres.
-N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne
-leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au
-vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce
-que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un
-défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent
-travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas
-conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline
-que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos
-défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au
-fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir
-qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en
-mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme[86], d'en
-établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui
-prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment
-cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer,
-comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un
-grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont
-l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes
-communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure
-grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie,
-quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille
-édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sandrus. Ces dangers, d'ailleurs,
-quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la
-sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi
-dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains
-d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit
-dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque
-connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de
-réalité, à la portion vivante qu'elle contient.
-
-Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur
-plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui
-que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime
-à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont
-nullement inspirée. Je me rappelle une page du _Monde comme
-Représentation et comme Volonté_ où il y a peut-être vingt citations
-à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les
-citations): «Voltaire, dans _Candide_, fait la guerre à l'optimisme
-d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans
-_Caïn_. Hérédote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né
-par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui
-est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere
-genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut
-attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift
-obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse
-(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de
-sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de
-l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable.
-Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem
-est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont
-célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans
-l'_Œdipe à Colone_ (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non
-esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum
-vita est plena dolore» (_Hippolyte_, (189), et Homère l'avait déjà
-dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium,
-quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi:
-«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles
-dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen--The
-happiest youth,--Would shut the book and sit him down and die.» Byron
-enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous
-dépeint «l'existence sous les plus noires couleurs dont le
-«_Criticon_, etc.[87]». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner
-trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette
-petite démonstration à l'aide des _Aphorismes sur la Sagesse dans la
-Vie_, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui
-suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité,
-de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs
-citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde:
-«Compiler n'est pas mon fait.»
-
-Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une
-chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une
-amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent,
-lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est
-de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des
-autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui
-ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes
-ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence,
-gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont
-stériles et fatigantes. De plus,--dès les premières relations de
-sympathie, d'admiration, de reconnaissance,--les premières paroles que
-nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent
-autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une
-véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser
-dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les
-paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres
-de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore
-toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la
-lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec
-les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée
-avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne
-les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés,
-aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de
-nous?--N'avons-nous pas manqué de tact?--Avons-nous plu?--et la peur
-d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié
-expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas
-de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans
-la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous
-n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément
-assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement
-que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure
-amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour
-les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne
-porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces.
-Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de
-l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles,
-réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage
-même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent
-par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas
-elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond,
-ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique
-d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports
-de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont
-étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de
-la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent
-dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de
-chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand
-plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer
-d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un
-Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser
-qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans
-l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance
-spirituelle, et dans son _Voyage en Espagne_, où chaque phrase, sans
-qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de
-gaîté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la
-dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur
-ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de
-l'art véritable cette obligation, à laquelle il croit devoir
-s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire
-entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née
-d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous
-ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand
-il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de
-tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets»
-et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et
-nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine
-d'aller à Chartres visiter la cathédrale[88].
-
-Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme, nous le suivons volontiers
-dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique
-que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours
-qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la
-tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or»,
-nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin
-et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est
-devenu[89]. Nous sentons bien que sa gaîté hâbleuse et ses
-mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de
-journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il
-veut, nous nous amusons quand' il rentre trempé jusqu'aux os, mourant
-de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec
-une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération
-morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases
-dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les
-mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son
-essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir
-et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons,
-parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont
-peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par
-là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est
-pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de
-défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur
-un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de
-court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second,
-ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.
-
-Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous
-l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la
-lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la
-plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls,
-la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La
-puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne
-pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre
-vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits
-qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit.
-Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de
-l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la
-science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie,
-une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse
-consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de
-franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions[90].
-
-Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence
-des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui
-parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient
-guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il
-parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide,
-de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins
-livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de' modernité et de vie
-semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait,
-commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite[91]. On
-pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette
-interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre
-classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics
-intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les
-maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés
-des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait
-s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M.
-Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny[92]. Le public
-va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que
-ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée
-contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent
-accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure
-tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit
-mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et
-leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de
-soi, à voyager, quand on lit.
-
-Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir,
-attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages
-anciens[93]. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les
-ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les
-créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que
-leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est
-comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se
-promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du
-XVe siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente
-lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que
-couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une
-époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui
-n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en
-a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à
-errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint Simon.
-Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui
-gardent le souvenir d'usages, ou de façons de sentir qui n'existent
-plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne
-ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir
-encore la couleur.
-
-Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint Simon
-ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans
-lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté
-qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut
-comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient
-les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la
-pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce
-au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a
-été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer
-d'elle, faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en
-France au XVIIe siècle--et en elle des coutumes et un tour de pensée
-disparus--que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont
-les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies
-par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces
-tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à
-l'audace[94] et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les
-plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en
-belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues
-prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre
-de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous
-éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies,
-elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que
-dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le
-passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes,
-les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles
-qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit
-cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la
-Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.
-
-Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos
-yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases--et je pense à
-des livres très antiques qui furent d'abord récités,--dans
-l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un
-hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois
-séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux
-points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de
-cantiques dont il est parsemé[95], j'ai entendu le silence du fidèle,
-qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets
-suivants[96] comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens
-de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui,
-s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus
-d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que
-la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle
-haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis
-près de deux mille ans. La divine comédie, les pièces de Shakespeare,
-donnent aussi l'impression de contempler, inséré dans l'heure
-actuelle, un peu de passé; cette impression si exaltante qui fait
-ressembler certaines «journées de lecture» à des journées de
-flânerie à Venise, sur la Piazetta par exemple, quand on a devant soi,
-dans leur couleur à demi-irréelle de choses situées à quelques pas
-et à bien des siècles, les deux colonnes de granit gris et rose qui
-portent sur leurs chapiteaux, l'une le lion de saint Marc, l'autre saint
-Théodore foulant le crocodile; ces deux belles et sveltes étrangères
-sont venues jadis d'Orient sur la mer qui se brise à leurs pieds; sans
-comprendre les propos échangés autour d'elles, elles continuent à
-attarder leurs jours du XIIe siècle dans la foule d'aujourd'hui, sur
-cette place publique où brille encore distraitement, tout près, leur
-sourire lointain.
-
-
-[Note 77: On trouvera ici la plupart des pages écrites pour une
-traduction de _Sésame et les Lys_ et réimprimées ici grâce à la
-généreuse autorisation de M. Alfred Vallette. Elles étaient dédiées
-à la princesse Alexandre de Caraman-Chimay en témoignage d'un
-admiratif attachement que vingt années n'ont pas affaibli.]
-
-[Note 78: J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif--de
-ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose
-d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il
-retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé
-sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité--est
-resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses.
-Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort
-avec calme; il me suffit d'ouvrir un volume des _Lundi_ de Sainte-Beuve
-et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de
-Mme d'Albany): «Rien ne rappelait en elle à cette époque... C'était
-une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait
-perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde
-mélancolie.--Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si
-visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.]
-
-[Note 79: On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres
-qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum
-historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure
-est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête
-parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé
-le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui
-a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'envers de
-l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture,
-au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien
-convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et
-puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie
-et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la
-bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un
-plaisir doux et doré comme le miel.--Cet art d'ailleurs d'enfermer tant
-d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est
-pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté
-à cette perfection. Je me souviendrai toujours--et avec quelle
-reconnaissance--que mon étude sur _la Bible d'Amiens_ a été pour lui
-le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais
-écrites.]
-
-[Note 80: Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux
-premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its
-Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des
-Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit,
-dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire
-précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et
-les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre
-Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre
-d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de
-«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre
-éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.]
-
-[Note 81: _Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois_, 6.]
-
-[Note 82: En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous
-cette forme, dans le _Capitaine Fracasse_. Au lieu de «ainsi qu'il
-appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement
-«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus»,
-«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même
-ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis,
-pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes
-ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai
-dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le _Capitaine
-Fracasse_, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas
-que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de
-retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré
-que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en
-une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je
-pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase
-du _Capitaine Fracasse_ aux iris et aux pervenches penchés au bord de
-la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus
-délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier
-tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans
-parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.]
-
-[Note 83: Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit:
-«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes
-un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien
-davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant
-prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:
-
-
-Je perds mon temps s'il faut les croire,
-Eux seuls du siècle sont l'honneur
-
-
-et assure qu'il travaille beaucoup.
-
-Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son
-temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot
-dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus
-que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination
-du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi
-remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son
-caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à
-profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques
-projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul.
-Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux
-qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités,
-etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une
-seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se
-libérer.»]
-
-[Note 84: Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce
-couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination.
-Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon
-Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve:» Il (Sainte-Beuve) s'avisa
-un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la
-petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien
-loin de Paris et je ne sais pas si _Volupté_ aurait suffi à lui ouvrir
-à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même
-après les deux premiers volumes de son _Port-Royal_, le pieux savant
-qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec
-peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains
-cartons... Ouvrez la deuxième édition de _Port-Royal_ et vous verrez
-la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon
-Séché, _Sainte-Beuve_, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux
-détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne
-sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien
-telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant
-à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre
-les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu
-à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre
-venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que
-dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en
-Hollande.]
-
-[Note 85: Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société
-de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la
-vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la
-société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve
-souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction
-vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa
-famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela)
-dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché
-intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement
-ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y
-insister autrement ici.]
-
-[Note 86: Paul Stapfer: _Souvenirs sur Victor Hugo_, parus dans _la
-Revue de Paris._]
-
-[Note 87: Schopenhauer, _le Monde comme Représentation et comme
-Volonté_ (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).]
-
-[Note 88: «Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir
-la cathédrale.» (_Voyage en Espagne_, p. 2.)]
-
-[Note 89: Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de
-Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le
-grand-père du brillant officier de cavalerie.--C'est lui aussi, je
-pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les
-communications de François II et de la reine de Naples. (Voir Pierre de
-la Gorce, _Histoire du second Empire._)]
-
-[Note 90: La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne
-s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes
-usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France
-sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de
-perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en
-font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.]
-
-[Note 91: C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand
-écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on
-donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple
-les _Lundis_ de Sainte-Beuve et la _Vie littéraire_ d'Anatole France.
-Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains,
-on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de
-son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines
-personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez
-Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les
-procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de
-favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne
-son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la
-clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans
-_Chateaubriand et son groupe littéraire_, à prononcer sur Racine et
-Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se
-prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public.
-Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique.
-Combien peu le possèdent.»]
-
-[Note 92: Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs
-commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques
-savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils
-ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète
-ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète
-ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques».
-Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique
-qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:
-
-
-Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis
-Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.
-
-
-C'est M. Anatole France:
-
-
-L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces
-En habits de marquis, en robes de comtesses.
-
-
-Le dernier numéro de _la Renaissance latine_ (15 mai 1905) me permet,
-au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel
-exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans
-M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la
-statuaire grecque.]
-
-[Note 93: Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite;
-ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir
-été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver
-puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé
-tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une
-raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une
-attitude d'esprit si générale.]
-
-[Note 94: Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de
-trouver à ces vers d'Andromaque:
-
-
-Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?
-Qui te l'a dit?
-
-
-vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est
-volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à
-«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi
-l'assassiner? «Et Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner».
-(On peut, se rappelant un autre vers d Andromaque: «Qui vous
-l'a dit?» est pour «Qui te l'a dit, de l'assassiner?»). Zigzags
-de l'expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle
-ci-dessus) qui ne laissent pas d'obscurcir un peu le sens, si bien que
-j'ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours
-que de l'exactitude de la prosodie dire carrément: «Pourquoi
-l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il fait?» Les plus célèbres vers
-de Racine le sont en réalité parce qu'ils charment ainsi par quelque
-audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives
-de douceur. «Je t'aimais inconstant, _qu'aurais-je fait_ fidèle.» Et
-quel plaisir cause la belle rencontre de ces expressions dont la
-simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages
-dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs:
-
-
-Et dans un fol amour ma jeunesse _embarquée_...
-Réunissons trois cœurs qui n'ont pu _s'accorder_.
-
-
-Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le
-texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres
-des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur
-langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque
-universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la
-musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle
-cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la
-voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire
-où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois
-qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des
-photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle
-pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette
-église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à
-pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes
-riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui
-enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne
-peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place
-même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec
-ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais
-d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais
-accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et
-complexe individualité.]
-
-[Note 95: «Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit
-en Dieu mon Sauveur, etc.»--Zacharie son père fut rempli du Saint
-Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu
-d'Israël de ce qu'il a racheté, etc.». «Il la reçut dans ses bras,
-bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur
-s'en aller en paix...»]
-
-[Note 96: À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer
-que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que
-saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela
-ressert suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan
-et notamment de saint Paul, p. 257 et suiv.; les Apôtres, p. 99 et 100,
-Marc-Aurèle, p. 502-503, etc.]
-
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- The Project Gutenberg eBook of Pastiches et Mélanges, by Marcel Proust.
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-<body>
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of Pastiches et mélanges, by Marcel Proust</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Pastiches et mélanges</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcel Proust</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 27, 2020 [eBook #64145]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PASTICHES ET MÉLANGES ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/pastiches_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h3>MARCEL PROUST</h3>
-
-
-
-<h4>PASTICHES<br />
-ET<br />
-MÉLANGES</h4>
-
-
-<h5>QUATRIÈME ÉDITION</h5>
-
-
-<h5><i>nrf</i></h5>
-
-
-
-<h4>PARIS</h4>
-
-<h4>ÉDITIONS DE LA<br />
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE</h4>
-
-<h5>35 &amp; 37, RUE MADAME</h5>
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>Tous droits de traduction et de reproduction
-réservés pour tous les pays y compris la Russie,
-Copyright by Gaston Gallimard, 1919</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
-
-<p><a href="#PASTICHES">PASTICHES</a><br />
-
-<a href="#LAFFAIRE_LEMOINE">L'AFFAIRE LEMOINE</a></p>
-
-<p>I. <a href="#DANS_UN_ROMAN">Dans un Roman de Balzac</a></p>
-
-<p>II. <a href="#LAFFAIRE_LEMOINE_II">L'«Affaire Lemoine», par Gustave
-Flaubert</a></p>
-
-<p>III. <a href="#CRITIQUE_DU_ROMAN">Critique du roman de M. Gustave
-Flaubert sur l'«Affaire Lemoine», par Sainte-Beuve, dans<br />
-son feuilleton du <i>Constitutionnel</i></a></p>
-
-<p>IV. <a href="#PAR_HENRI_DE_REGNIER">Par Henri de Régnier</a></p>
-
-<p>V. <a href="#DANS_LE_JOURNAL">Dans le «Journal des Concourt»</a></p>
-
-<p>VI. <a href="#LAFFAIRE_LEMOINE_III">L'«Affaire Lemoine», par
-Michelet</a></p>
-
-<p>VII. <a href="#DANS_UN_FEUILLETON">Dans un feuilleton dramatique de M.
-Émile Faguet</a></p>
-
-<p>VIII. <a href="#PAR_ERNEST_RENAN">Par Ernest Renan</a></p>
-
-<p>IX. <a href="#DANS_LES_MEMOIRES">Dans les Mémoires de Saint Simon</a></p>
-
-<p><a href="#MELANGES">MÉLANGES</a>
-
-<a href="#EN_MEMOIRE">EN MÉMOIRE DES ÉGLISES ASSASSINÉES</a></p>
-
-<p>I. <a href="#LES_EGLISES_SAUVEES">Les Églises sauvées. Les Clochers de
-Caen. La<br /> Cathédrale de Lisieux.</a><br />
-<a href="#JOURNEES_EN_AUTOMOBILE">Journées en Automobile</a></p>
-
-<p>II. <a href="#JOURNEES_DE_PELERINAGE">Journées de Pèlerinage.</a><br />
-<a href="#RUSKIN_A_NOTRE_DAME">Ruskin à Notre-Dame d'Amiens, à Rouen,
-etc.</a></p>
-
-<p>III. <a href="#JOHN_RUSKIN">John Ruskin</a><br />
- <a href="#LA_MORT">La Mort des Cathédrales</a></p>
-
-<p><a href="#SENTIMENTS_FILIAUX">SENTIMENTS FILIAUX D'UN PARRICIDE</a><br />
-
-<a href="#JOURNEES_DE_LECTURE">JOURNÉES DE LECTURE</a></p>
-
-
-<hr class="r5" />
-
-<p>529. PROUST (Marcel). Pastiches et Mélanges. <i>Paris, Nouvelle Revue
-française, s. d.</i> [1917]; in-18, broché.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">QUATRIÈME ÉDITION.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">Envoi <b>autographe</b> de l'auteur:</p>
-
-<p style="margin-left: 25%;">«<i>Au Comte Robert de Montesquiou</i>,</p>
-
-<p style="margin-left: 20%;"><i>Hommage d'attachement admiratif et
-respectueux.</i></p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">MARCEL PROUST.»</p>
-
-
-<p style="margin-left: 10%;">«<i>J'ai indiqué (page 73) où
-commençait le portrait de vous. Ce n'est qu'une esquisse inachevée,
-où vous retrouverez pourtant j'espère ma constante ferveur.</i>»</p>
-
-<p>On y a joint:</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">1° Huit feuillets contenant un manuscrit
-<b>autographe</b> de R. DE MONTESQUIOU, étude sur «<i>Whistler contre
-Ruskin</i>»;</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">2° Une lettre <b>autographe</b> de MARCEL
-PROUST à R. DE MONTESQUIOU relative à <i>Pastiches et Mélanges</i>.
-Le dernier feuillet de la lettre est couvert de dessins au crayon, dont
-l'un représente le Comte de Montesquiou.</p>
-
-<p>Les pièces jointes, ici annoncées, ont été retirées avant l'envoi du
-vol. au Dept. des Imprimés. [Note de l'Auteur]</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/figure01.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4>À MONSIEUR WALTER BERRY,</h4>
-
-
-<p><i>Avocat et lettré, qui, depuis le premier jour
-guerre, devant l'Amérique encore indécise, a
-avec une énergie et un talent incomparables, la cause
-de la France, et l'a gagnée.</i></p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;"><i>Son ami</i>,</p>
-
-
-<p style="margin-left: 55%;">MARCEL PROUST.</p>
-
-<hr class="r5" />
-
-<h4><a id="PASTICHES">PASTICHES</a></h4>
-
-
-<h4><a id="LAFFAIRE_LEMOINE">L'AFFAIRE LEMOINE</a><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h4>
-
-
-<h4>I</h4>
-
-<h4><a id="DANS_UN_ROMAN">DANS UN ROMAN DE BALZAC</a></h4>
-
-
-<p>Dans un des derniers mois de l'année 1907, à un de ces «routs» de la
-marquise d'Espard où se pressait alors l'élite de l'aristocratie
-parisienne (la plus élégante de l'Europe, au dire de M. de Talleyrand,
-ce Roger Bacon de la nature sociale, qui fut évêque et prince de
-Bénévent), de Marsay et Rastignac, le comte Félix de Vandenesse, les
-ducs de Rhétoré et de Grandlieu, le comte Adam Laginski, Me Octave de
-<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-Camps, lord Dudley, faisaient cercle autour de Mme la princesse de
-Cadignan, sans exciter pourtant la jalousie de la marquise. N'est-ce pas
-en effet une des grandeurs de la maîtresse de maison&mdash;cette carmélite
-de la réussite mondaine&mdash;qu'elle doit immoler sa coquetterie, son
-orgueil, son amour même, à la nécessité de se faire un salon dont
-ses rivales seront parfois le plus piquant ornement? N'est-elle pas en
-cela l'égale de la sainte? Ne mérite-t-elle pas sa part, si chèrement
-acquise, du paradis social? La marquise&mdash;une demoiselle de
-Blamont-Chauvry, alliée des Navarreins, des Lenoncourt, des
-Chaulieu&mdash;tendait à chaque nouvel arrivant cette main que Desplein, le
-plus grand savant de notre époque, sans en excepter Claude Bernard, et
-qui avait été élève de Lavater, déclarait la plus profondément
-calculée qu'il lui eût été donné d'examiner. Tout à coup la porte
-s'ouvrit devant l'illustre romancier Daniel d'Arthez. Un physicien du
-monde moral qui aurait à la fois le génie de Lavoisier et de
-Bichat&mdash;le créateur de la chimie organique&mdash;serait seul capable
-d'isoler les éléments qui composent la sonorité spéciale du pas des
-hommes supérieurs. En entendant résonner celui de d'Arthez vous
-eussiez frémi. Seul pouvait ainsi marcher un sublime génie ou un grand
-criminel. Le génie n'est-il pas d'ailleurs une sorte de crime contre la
-routine du passé que notre temps punit plus sévèrement que le crime
-même, puisque les savants meurent à l'hôpital qui est plus triste que
-le bagne.</p>
-
-<p>Athénaïs ne se sentait pas de joie en voyant revenir chez elle l'amant
-qu'elle espérait bien enlever à sa meilleure amie. Aussi pressa-t-elle
-<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-la main de la princesse en gardant le calme impénétrable que
-possèdent les femmes de la haute société au moment même où elles
-vous enfoncent un poignard dans le cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis heureuse pour vous, ma chère, que M. d'Arthez soit venu,
-dit-elle à Mme de Cadignan, d'autant plus qu'il aura une surprise
-complète, il ne savait pas que vous seriez ici.</p>
-
-<p>&mdash;Il croyait sans doute y rencontrer M. de Rubempré dont il admire
-le talent, répondit Diane avec une moue câline qui cachait la plus
-mordante des railleries, car on savait que Mme d'Espard ne pardonnait
-pas à Lucien de l'avoir abandonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon ange, répondit la marquise avec une aisance surprenante,
-nous ne pouvons retenir ces gens-là, Lucien subira le sort du petit
-d'Esgrignon, ajouta-t-elle en confondant les personnes présentes par
-l'infamie de ces paroles dont chacune était un trait accablant pour la
-princesse. (Voir le <i>Cabinet des Antiques.</i>)</p>
-
-<p>&mdash;Vous parlez de M. de Rubempré, dit la vicomtesse de Beauséant qui
-n'avait pas reparu dans le monde depuis la mort de M. de Nueil et qui,
-par une habitude particulière aux personnes qui ont longtemps vécu en
-province, se faisait une fête d'étonner des Parisiens avec une
-nouvelle qu'elle venait d'apprendre. Vous savez qu'il est fiancé à
-Clotilde de Grandlieu.</p>
-
-<p>Chacun fit signe à la vicomtesse de se taire, ce manage étant encore
-ignoré de Mme de Sérizy, qu'il allait jeter dans le désespoir.</p>
-
-<p>&mdash;On me l'a affirmé, mais cela peut être faux, reprit la vicomtesse
-<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-qui, sans comprendre exactement en quoi elle avait fait une gaucherie,
-regretta d'avoir été aussi démonstrative.</p>
-
-<p>Ce que vous dites ne me surprend pas, ajouta-t-elle, car j'étais
-étonnée que Clotilde se fut éprise de quelqu'un d'aussi peu
-séduisant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais au contraire, personne n'est de votre avis, Claire, s'écria
-la princesse en montrant la comtesse de Sérizy qui écoutait.</p>
-
-<p>Ces paroles furent d'autant moins saisies par la vicomtesse qu'elle
-ignorait entièrement la liaison de Mme de Sérizy avec Lucien.</p>
-
-<p>&mdash;Pas séduisant, essaya-t-elle de corriger, pas séduisant... du
-moins pour une jeune fille!</p>
-
-<p>&mdash;Imaginez-vous, s'écria d'Arthez avant même d'avoir remis son
-manteau à Paddy, le célèbre tigre de feu Beaudenord (voir les <i>Secrets
-de la princesse de Cadignan</i>), qui se tenait devant lui avec
-l'immobilité spéciale à la domesticité du Faubourg Saint-Germain, oui,
-imaginez-vous, répéta le grand homme avec cet enthousiasme des
-penseurs qui paraît ridicule au milieu de la profonde dissimulation du
-grand monde.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? que devons-nous nous imaginer, demanda ironiquement
-de Marsay en jetant à Félix de Vandenesse et au prince Galathione ce
-regard à double entente, véritable privilège de ceux qui avaient
-longtemps vécu dans l'intimité de MADAME.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Tuchurs pô!</i> renchérit le baron de Nucingen avec l'affreuse
-vulgarité des parvenus qui croient, à l'aide des plus grossières
-rubriques, se donner du genre et singer les Maxime de Trailles ou les de
-Marsay; <i>et fous afez du quir; fous esde le frai brodecdir tes baufres,
-à la Jambre.</i></p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span></p>
-
-<p>(Le célèbre financier avait d'ailleurs des raisons particulières d'en
-vouloir à d'Arthez qui ne l'avait pas suffisamment soutenu, quand
-l'ancien amant d'Esther avait cherché en vain à faire admettre sa
-femme, née Goriot, chez Diane de Maufrigneuse).</p>
-
-<p>&mdash;<i>Fite, fite, mennesir, la ponhire zera gomblète bir mi si vi mi
-druffez tigne ti savre ke vaudille himachinei?</i></p>
-
-<p>&mdash;Rien, répondit avec à propos d'Arthez, je m'adresse à la
-marquise.</p>
-
-<p>Cela fut dit d'un ton si perfidement épigrammatique que Paul Morand, un
-de nos plus impertinents secrétaires d'ambassade, murmura:&mdash;Il est
-plus fort que nous! Le baron, se sentant joué, avait froid dans le dos. Mme
-Firmiani suait dans ses pantoufles, un des chefs-d'œuvre de l'industrie
-polonaise, D'Arthez fit semblant de ne pas s'être aperçu de la
-comédie qui venait de se jouer, telle que la vie de Paris peut seule en
-offrir d'aussi profonde (ce qui explique pourquoi la province a toujours
-donné si peu de grands hommes d'État à la France) et sans s'arrêter
-à la belle Négrepelisse, se tournant vers Mme de Sérizy avec cet
-effrayant sang-froid qui peut triompher des plus grands obstacles (en
-est-il pour les belles âmes de comparables à ceux du cœur?):</p>
-
-<p>&mdash;On vient, madame, de découvrir le secret de la fabrication du
-diamant.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Cesde iffire esd eine crant dressor</i>, s'écria le baron
-ébloui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'aurais cru qu'on en avait toujours fabriqué, répondit
-naïvement Léontine.</p>
-
-<p>Mme de Cadignan, en femme de goût, se garda bien de dire un mot, là
-où des bourgeoises se fussent lancées dans une conversation où elles
-<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-eussent niaisement étalé leurs connaissances en chimie. Mais Mme de
-Sérizy n'avait pas achevé cette phrase qui dévoilait une incroyable
-ignorance, que Diane, en enveloppant la comtesse tout entière, eut un
-regard sublimé. Seul Raphaël eût peut-être été capable de le
-peindre. Et certes, s'il y eût réussi, il eût donné un pendant à sa
-célèbre <i>Fornarina</i>, la plus saillante de ses toiles, la seule qui le
-place au-dessus d'André del Sarto dans l'estime des connaisseurs.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Pour comprendre le drame qui va suivre, et auquel la scène que nous
-venons de raconter peut servir d'introduction, quelques mots
-d'explication sont nécessaires. À la fin de l'année 1905, une
-affreuse tension régna dans les rapports de la France et de
-l'Allemagne. Soit que Guillaume II comptât effectivement déclarer la
-guerre à la France, soit qu'il eût voulu seulement le laisser croire
-afin de rompre notre alliance avec l'Angleterre, l'ambassadeur
-d'Allemagne reçut l'ordre d'annoncer au gouvernement français qu'il
-allait présenter ses lettres de rappel. Les rois de la finance
-jouèrent alors à la baisse sur la nouvelle d'une mobilisation
-prochaine. Des sommes considérables furent perdues à la Bourse.
-Pendant toute une journée on vendit des titres de rente que le banquier
-Nucingen, secrètement averti par son ami le ministre de Marsay de la
-démission du chancelier Delcassé, qu'on ne sut à Paris que vers
-quatre heures, racheta à un prix dérisoire et qu'il a gardées depuis.</p>
-
-<p>Il n'est pas jusqu'à Raoul Nathan qui ne crut à la guerre, bien que
-l'amant de Florine, depuis que du Tillet, dont il avait voulu séduire
-<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-la belle-sœur (voir <i>une Fille d'Ève</i>), lui avait fait faire un puff
-à la Bourse, soutint dans son journal la paix à tout prix.</p>
-
-<p>La France ne fut alors sauvée d'une guerre désastreuse que par
-l'intervention, restée longtemps inconnue des historiens, du maréchal
-de Montcornet, l'homme le plus fort de son siècle après Napoléon.
-Encore Napoléon n'a-t-il pu mettre à exécution son projet de descente
-en Angleterre, la grande pensée de son règne. Napoléon, Montcornet,
-n'y a-t-il pas entre ces deux noms comme une sorte de ressemblance
-mystérieuse? Je me garderais bien d'affirmer qu'ils ne sont pas
-rattachés l'un à l'autre par quelque lien occulte. Peut-être notre
-temps, après avoir douté de toutes les grandes choses sans essayer de
-les comprendre, sera-t-il forcé de revenir à l'harmonie préétablie
-de Leibniz. Bien plus, l'homme qui était alors à la tête de la plus
-colossale affaire de diamants de l'Angleterre s'appelait Werner, Julius
-Werner, Werner! ce nom ne vous semble-t-il pas évoquer bizarrement le
-moyen âge? Rien qu'à l'entendre, ne voyez-vous pas déjà le docteur
-Faust, penché sur ses creusets, avec ou sans Marguerite?
-N'implique-t-il pas l'idée de la pierre philosophale? Werner! Julius!
-Werner! Changez deux lettres et vous avez Werther. <i>Werther</i> est de
-Gœthe.</p>
-
-<p>Julius Werner se servit de Lemoine, un de ces hommes extraordinaires
-qui, s'ils sont guidés par un destin favorable, s'appellent Geoffroy
-Saint-Hilaire, Cuvier, Ivan le Terrible, Pierre le Grand, Charlemagne,
-Berthollet, Spalanzani, Volta. Changez les circonstances et ils finiront
-comme le maréchal d'Ancre, Balthazar Cleas, Pugatchef, Le Tasse, la
-<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-comtesse de la Motte ou Vautrin. En France, le brevet que le
-gouvernement octroie aux inventeurs n'a aucune valeur par lui-même.
-C'est là qu'il faut chercher la cause qui paralyse, chez nous, toute
-grande entreprise industrielle. Avant la Révolution, les Séchard, ces
-géants de l'imprimerie, se servaient encore à Angoulême des presses
-à bois, et les frères Cointet hésitaient à acheter le second brevet
-d'imprimeur. (Voir les <i>Illusions perdues.</i>) Certes peu de personnes
-comprirent la réponse que Lemoine fit aux gendarmes venus pour
-l'arrêter. Quoi? L'Europe m'abandonnerait-elle? s'écria le faux
-inventeur avec une terreur profonde. Le mot colporté le soir dans les
-salons du ministre Rastignac y passa inaperçu.</p>
-
-<p>&mdash;Cet homme serait-il devenu fou? dit le comte de Granville
-étonné.</p>
-
-<p>L'ancien clerc de l'avoué Bordin devait précisément prendre la parole
-dans cette affaire au nom du ministère public, ayant retrouvé depuis
-peu, par le mariage de la seconde fille avec le banquier du Tillet, la
-faveur que lui avait fait perdre auprès du nouveau gouvernement son
-alliance avec les Vandenesse, etc.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>On a peut-être oublié, depuis dix ans, que Lemoine ayant
-faussement prétendu avoir découvert le secret de la fabrication du
-diamant et ayant reçu, de ce chef, plus d'un million du président de
-la De Beers, Sir Julius Werner, fut ensuite, sur la plainte de celui-ci,
-condamné le 6 juillet 1909 à six ans de prison. Cette insignifiante
-affaire de police correctionnelle, mais qui passionnait alors l'opinion,
-fut choisie un soir par moi, tout à fait au hasard, comme thème unique
-de morceaux, où j'essayerais d'imiter la manière d'un certain nombre
-d'écrivains. Bien qu'en donnant sur des pastiches la moindre
-explication on risque d'en diminuer l'effet, je rappelle pour éviter de
-froisser de légitimes amours-propres, que c'est l'écrivain pastiché
-qui est censé parler, non seulement selon son esprit, mais dans le
-langage de son temps. À celui de Saint Simon par exemple, les mots
-bonhomme, bonne femme n'ont nullement le sens familier et protecteur
-d'aujourd'hui. Dans ses <i>Mémoires</i>, Saint Simon dit couramment le
-bonhomme Chaulnes pour le duc de Chaulnes qu'il respectait infiniment,
-et pareillement de beaucoup d'autres.</p></div>
-
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>II</h4>
-
-<h4><a id="LAFFAIRE_LEMOINE_II">L'AFFAIRE LEMOINE<br />
-PAR GUSTAVE FLAUBERT</a></h4>
-
-
-<p>La chaleur devenait étouffante, une cloche tinta, des tourterelles
-s'envolèrent, et, les fenêtres ayant été fermées sur l'ordre du
-président, une odeur de poussière se répandit. Il était vieux, avec
-un visage de pitre, une robe trop étroite pour sa corpulence, des
-prétentions à l'esprit; et ses favoris égaux, qu'un reste de tabac
-salissait, donnaient à toute sa personne quelque chose de décoratif et
-de vulgaire. Comme la suspension d'audience se prolongeait, des
-intimités s'ébauchèrent; pour entrer en conversation, les malins se
-plaignaient à haute voix du manque d'air, et, quelqu'un ayant dit
-reconnaître le ministre de l'intérieur dans un monsieur qui sortait,
-un réactionnaire soupira: «Pauvre France!» En tirant de sa poche une
-orange, un nègre s'acquit de la considération, et, par amour
-de la popularité, en offrit les quartiers à ses voisins, en
-s'excusant, sur un journal: d'abord à un ecclésiastique, qui affirma
-«n'en avoir jamais mangé d'aussi bonne; c'est un excellent fruit,
-rafraîchissant»; mais une douairière prit un air offensé, défendit
-à ses filles de rien accepter «de quelqu'un qu'elles ne connaissaient
-pas», pendant que d'autres personnes, ne sachant pas si le journal
-arriverait jusqu'à elles, cherchaient une contenance: plusieurs
-tirèrent leur montre, une dame enleva son chapeau. Un perroquet le
-<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-surmontait. Deux jeunes gens s'en étonnèrent, auraient voulu savoir
-s'il avait été placé là comme souvenir ou peut-être par goût
-excentrique. Déjà les farceurs commençaient à s'interpeller d'un
-banc à l'autre, et les femmes, regardant leurs maris, s'étouffaient de
-rire dans un mouchoir, quand un silence s'établit, le président parut
-s'absorber pour dormir, l'avocat de Werner prononçait sa plaidoirie. Il
-avait débuté sur un ton d'emphase, parla deux heures, semblait
-dyspeptique, et chaque fois qu'il disait «Monsieur le Président»
-s'effondrait dans une révérence si profonde qu'on aurait dit une jeune
-fille devant un roi, un diacre quittant l'autel. Il fut terrible pour
-Lemoine, mais l'élégance des formules atténuait l'âpreté du
-réquisitoire. Et ses périodes se succédaient sans interruption, comme
-les eaux d'une cascade, comme un ruban qu'on déroule. Par moment, la
-monotonie de son discours était telle qu'il ne se distinguait plus du
-silence, comme une cloche dont la vibration persiste, comme un écho qui
-s'affaiblit. Pour finir, il attesta les portraits des présidents Grévy
-et Carnot, placés au-dessus du tribunal; et chacun, ayant levé la
-tête, constata que la moisissure les avait gagnés dans cette salle
-officielle et malpropre qui exhibait nos gloires et sentait le
-renfermé. Une large baie la divisait par le milieu des bancs s'y
-alignaient jusqu'au pied du tribunal; elle avait de la poussière sur le
-parquet, des araignées aux angles du plafond, un rat dans chaque trou,
-et on était obligé de l'aérer souvent à cause du voisinage du
-calorifère, parfois d'une odeur plus nauséabonde. L'avocat de Lemoine
-répliquant, fut bref. Mais il avait un accent méridional, faisait
-<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-appel aux passions généreuses, ôtait à tout moment son lorgnon. En
-l'écoutant, Nathalie, ressentait ce trouble où conduit l'éloquence;
-une douceur l'envahit et son cœur s'étant soulevé, la batiste de son
-corsage palpitait, comme une herbe au bord d'une fontaine prête à
-sourdre, comme le plumage d'un pigeon qui va s'envoler. Enfin le
-président fit un signe, un murmure s'éleva, deux parapluies
-tombèrent: on allait entendre à nouveau l'accusé. Tout de suite les
-gestes de colère des assistants le désignèrent; pourquoi n'avait-il
-pas dit vrai, fabriqué du diamant, divulgué son invention? Tous, et
-jusqu'au plus pauvre, auraient su&mdash;c'était certain&mdash;en tirer des
-millions. Même ils les voyaient devant eux, dans la violence du regret
-où l'on croit posséder ce qu'on pleure. Et beaucoup se livrèrent une
-fois encore à la douceur des rêves qu'ils avaient formés, quand ils
-avaient entrevu la fortune, sur la nouvelle de la découverte, avant
-d'avoir dépisté l'escroc.</p>
-
-<p>Pour les uns, c'était l'abandon de leurs affaires, un hôtel avenue du
-Bois, de l'influence à l'Académie; et même un yacht qui les aurait
-menés l'été dans des pays froids, pas au Pôle pourtant, qui est
-curieux, mais la nourriture y sent l'huile, le jour de vingt-quatre
-heures doit être gênant pour dormir, et puis comment se garer des ours
-blancs?</p>
-
-<p>À certains, les millions ne suffisaient pas; tout de suite ils les
-auraient joués à la Bourse; et, achetant des valeurs au plus bas cours
-la veille du jour où elles remonteraient&mdash;un ami les aurait
-renseignés&mdash;verraient centupler leur capital en quelques heures.
-Riches alors comme Carnegie, ils se garderaient de donner dans l'utopie
-humanitaire. (D'ailleurs, à quoi bon? Un milliard partagé entre tous
-<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
-les Français n'en enrichirait pas un seul, on l'a calculé.) Mais,
-laissant le luxe aux vaniteux, ils rechercheraient seulement le confort
-et l'influence, se feraient nommer président de la République,
-ambassadeur à Constantinople, auraient dans leur chambre un capitonnage
-de liège qui amortît le bruit des voisins. Ils n'entreraient pas au
-Jockey-Club, jugeant l'aristocratie à sa valeur. Un titre du pape les
-attirait davantage. Peut-être pourrait-on l'avoir sans payer. Mais
-alors à quoi bon tant de millions? Bref, ils grossiraient le denier de
-saint Pierre tout en blâmant l'institution. Que peut bien faire le pape
-de cinq millions de dentelles, tant de curés de campagne meurent de
-faim?</p>
-
-<p>Mais quelques-uns, en songeant que la richesse aurait pu venir à eux,
-se sentaient prêts à défaillir; car ils l'auraient mise aux pieds
-d'une femme dont ils avaient été dédaignés jusqu'ici, et qui leur
-aurait enfin livré le secret de son baiser et la douceur de son corps.
-Ils se voyaient avec elle, à la campagne, jusqu'à la fin de leurs
-jours, dans une maison tout en bois blanc, sur le bord triste d'un grand
-fleuve. Ils auraient connu le cri du pétrel, la venue des brouillards,
-l'oscillation des navires, le développement des nuées, et seraient
-restés des heures avec son corps sur leurs genoux, à regarder monter
-la marée et s'entre-choquer les amarres, de leur terrasse, dans un
-fauteuil d'osier, sous une tente rayée de bleu, entre des boules de
-métal. Et ils finissaient par ne plus voir que deux grappes de fleurs
-violettes, descendant jusqu'à l'eau rapide qu'elles touchent presque,
-dans la lumière crue d'un après-midi sans soleil, le long d'un mur
-rougeâtre qui s'effritait. À ceux-là, l'excès de leur détresse
-<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-ôtait la force de maudire l'accusé; mais tous le détestaient, jugeant
-qu'il les avait frustrés de la débauche, des honneurs, de la
-célébrité, du génie; parfois de chimères plus indéfinissables, de
-ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans
-la niaiserie particulière de son rêve.
-<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>III</h4>
-
-<h4><a id="CRITIQUE_DU_ROMAN">CRITIQUE DU ROMAN DE M. GUSTAVE<br />
-FLAUBERT SUR L'«AFFAIRE LEMOINE»<br />
-PAR SAINTE-BEUVE, DANS SON FEUILLETON<br />
-DU <i>CONSTITUTIONNEL</i></a></h4>
-
-
-<p><i>L'Affaire Lemoine</i>... par M. Gustave Flaubert! Sitôt surtout après
-<i>Salammbô</i>, le titre a généralement surpris. Quoi? l'auteur avait
-dressé son chevalet en plein Paris, au Palais de justice, dans la
-chambre même des appels correctionnels...: on le croyait encore à
-Carthage! M. Flaubert&mdash;estimable en cela dans sa velléité et sa
-prédilection&mdash;n'est pas de ces écrivains que Martial a bien finement
-raillés et qui, passés maîtres sur un terrain, ou réputés pour
-tels, s'y cantonnent, s'y fortifient, soucieux avant tout de ne pas
-offrir de prise à la critique, n'exposant jamais dans la manœuvre
-qu'une aile à la fois. M. Flaubert, lui, aime à multiplier les
-reconnaissances et les sorties, à faire front de tous côtés, que
-dis-je, il tient les défis, quelques conditions qu'on propose, et ne
-revendique jamais le choix des armes ni l'avantage du terrain. Mais
-cette fois-ci, il faut le reconnaître, cette volte-face si
-précipitée, ce retour d'Égypte (ou peu s'en faut) à la Bonaparte, et
-qu'aucune victoire bien certaine ne devait ratifier, n'ont pas paru
-très heureux; on y a vu, ou cru y voir, disons-le, comme un rien de
-mystification. Quelques-uns ont été jusqu'à prononcer, non sans
-apparence de raison, le mot de gageure. Cette gageure, M. Flaubert, du
-<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-moins, l'a-t-il gagnée? C'est ce que nous allons examiner en toute
-franchise, mais sans jamais oublier que l'auteur est le fils d'un homme
-bien regrettable, que nous avons tous connu, professeur à l'École de
-médecine de Rouen, qui a laissé dans sa profession et dans sa province
-sa trace et son rayon; et que cet aimable fils&mdash;quelque opinion qu'on
-puisse d'ailleurs opposer à ce que des jeunes gens bien hâtifs ne
-craignent pas, l'amitié aidant, d'appeler déjà son talent&mdash;mérite,
-d'ailleurs, tous les égards par la simplicité reconnue de ses
-relations toujours sûres et parfaitement suivies&mdash;lui, le contraire
-même de la simplicité dès qu'il prend une plume!&mdash;par le raffinement
-et la délicatesse invariable de son procédé.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Le récit débute par une scène qui, mieux conduite, aurait pu donner
-de M. Flaubert une idée assez favorable, dans ce genre tout immédiat
-et impromptu du croquis, de l'étude prise sur la réalité. Nous sommes
-au Palais de justice, à la chambre correctionnelle, où se juge
-l'affaire Lemoine, pendant une suspension d'audience. Les fenêtres
-viennent d'être fermées sur l'ordre du président. Et ici un éminent
-avocat m'assure que le président n'a rien à voir, comme il semble en
-effet plus naturel et convenable, dans ces sortes de choses, et à la
-suspension même s'était certainement retiré dans la chambre du
-conseil. Ce n'est qu'un détail si l'on veut. Mais vous qui venez nous
-dire (comme si en vérité vous les aviez comptés!) le nombre des
-éléphants et des onagres dans l'armée carthaginoise, comment
-espérez-vous, je vous le demande, être cru sur parole quand, pour une
-<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-réalité si prochaine, si aisément vérifiable, si sommaire même et
-nullement détaillée, vous commettez de telles bévues! Mais passons:
-l'auteur voulait une occasion de décrire le président, il ne l'a pas
-laissée échapper. Ce président a «un visage de pitre (ce qui suffit
-à désintéresser le lecteur) une robe trop étroite pour sa corpulence
-(trait assez gauche et qui ne peint rien), des prétentions à
-l'esprit». Passe encore pour le visage de pitre! L'auteur est d'une
-école qui ne voit jamais rien dans l'humanité de noble ou d'estimable.
-Pourtant M. Flaubert, bas Normand s'il en fut, est d'un pays de fine
-chicane et de haute sapience qui a donné à la France assez de
-considérables avocats et magistrats, je ne veux point distinguer ici.
-Sans même se borner aux limites de la Normandie, l'image d'un
-président Jeannin sur lequel M. Villemain nous a donné plus d'une
-indication délicate, d'un Mathieu Marais, d'un Saumaise, d'un Bouhier,
-voire de l'agréable Patru, de tel de ces hommes distingués par la
-sagesse du conseil et d'un mérite si nécessaire, serait aussi
-intéressante, je crois, et aussi vraie que celle du président à
-«visage de pitre» qui nous est ici montrée. Va pourtant pour visage
-de pitre! Mais s'il a des «prétentions à l'esprit», qu'en
-savez-vous, puisque aussi bien il n'a pas encore ouvert la bouche? Et de
-même, un peu plus loin, l'auteur, dans le public qu'il nous décrit,
-nous montrera du doigt un «réactionnaire». C'est une désignation
-assez fréquente aujourd'hui. Mais ici, je le demande encore à M.
-Flaubert: «Un réactionnaire? à quoi reconnaissez-vous cela à
-distance? Qui vous la dit? Qu'en savez-vous?» L'auteur, évidemment,
-s'amuse, et tous ces traits sont inventés à plaisir. Mais ce n'est
-<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span>
-rien encore, poursuivons. L'auteur continue à peindre le public, ou
-plutôt de purs «modèles» bénévoles qu'il a groupés à loisir dans
-son atelier: «En tirant une orange de sa poche, un nègre...»
-Voyageur! vous n'avez à la bouche que les mots de vérité,
-d'«objectivité», vous en faites profession, vous en faites parade;
-mais, sous cette prétendue impersonnalité, comme on vous reconnaît
-vite, ne serait-ce qu'à ce nègre, à cette orange, tout à l'heure à
-ce perroquet, fraîchement débarqués avec vous, à tous ces
-accessoires rapportés que vous vous dépêchez bien vite de venir
-plaquer sur votre esquisse, la plus bigarrée, je le déclare, la moins
-véridique, la moins ressemblante où se soit jamais évertué votre
-pinceau.</p>
-
-<p>Donc le nègre tire de sa poche une orange, et ce faisant, il...
-«s'attire de la considération»! M. Flaubert, j'entends bien, veut
-dire que dans une foule quelqu'un qui peut faire emploi et montre d'un
-avantage, même usuel et familier à chacun, qui tire un gobelet par
-exemple quand près de lui on boit à la bouteille; un journal, s'il est
-le seul qui ait pensé à l'acheter, que ce quelqu'un-là est aussitôt
-désigné à la remarque et à la distinction des autres. Mais avouez
-qu'au fond vous n'êtes pas fâché, en hasardant cette expression si
-bizarre et déplacée de considération, d'insinuer que toute
-considération, jusqu'à la plus haute et la plus recherchée, n'est pas
-beaucoup plus que cela, qu'elle est faite de l'envie que donnent aux
-autres des biens au fond sans valeur. Eh bien, nous le disons
-à M. Flaubert, cela n'est pas vrai; la considération,&mdash;et nous
-savons que l'exemple vous touchera, car vous n'êtes de l'école de
-l'insensibilité, de l'<i>impassibilité</i>, qu'en littérature,&mdash;on
-<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-l'acquiert par toute une vie donnée à la science, à l'humanité. Les
-lettres, autrefois, pouvaient la procurer aussi, quand elles n'étaient
-que le gage et comme la fleur de l'urbanité de l'esprit, de cette
-disposition tout humaine qui peut avoir, certes, sa prédilection et sa
-visée, mais admet, à côté des images du vice et des ridicules,
-l'innocence et la vertu. Sans remonter aux anciens (bien plus
-«naturalistes» que vous ne serez jamais, mais qui, sur le tableau
-découpé dans un cadre réel, font toujours descendre à l'air libre et
-comme à ciel ouvert un rayon tout divin qui pose sa lumière au fronton
-et éclaire le contraste), sans remonter jusqu'à eux, qu'ils aient nom
-Homère ou Moschus, Bion ou Léonidas de Tarente, et pour en venir à
-des peintures plus préméditées, est-ce autre chose, dites-le-nous,
-qu'ont toujours fait ces mêmes écrivains dont vous ne craignez pas de
-vous réclamer? Et Saint Simon d'abord, à côté des portraits tout
-atroces et calomniés d'un Noailles ou d'un Harlay, quels grands coups
-de pinceau n'a-t-il pas pour nous montrer, dans sa lumière et sa
-proportion, la vertu d'un Montal, d'un Beauvilliers, d'un Rancé, d'un
-Chevreuse? Et, jusque dans cette «Comédie humaine», ou soi-disant
-telle, où M. de Balzac, avec une suffisance qui prête à sourire,
-prétend tracer des «scènes (en réalité toutes fabuleuses) de la vie
-parisienne et de la vie de province» (lui, l'homme incapable d'observer
-s'il en fut), en regard et comme en rachat des Hulot, des Philippe
-Bridau, des Balthazar Claes, comme il les appelle, et à qui vos
-Narr'Havas et vos Shahabarims n'ont rien à envier, je le confesse,
-n'a-t-il pas imaginé une Adeline Hulot, une Blanche de Mortsauf, une
-<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
-Marguerite de Solis?</p>
-
-<p>Certes, on eût bien étonné, et à bon droit, les Jacquemont, les
-Daru, les Mérimée, les Ampère, tous ces hommes de finesse et d'étude
-qui l'ont si bien connu et qui ne croyaient pas qu'il y eût besoin,
-pour si peu, de faire sonner tant de cloches, si on leur avait dit que
-le spirituel Beyle, à qui l'on doit tant de vues claires et
-fructueuses, tant de remarques appropriées, passerait romancier de nos
-jours. Mais enfin, il est encore plus <i>vrai</i> que vous! Mais il y a
-plus de vérité dans la moindre étude, je dis de Sénac de Meilhan, de
-Ramond ou d'Althon Shée, que dans la vôtre, si laborieusement
-inexacte! Tout cela est faux à crier, vous ne le sentez donc pas?</p>
-
-<p>Enfin l'audience est reprise (tout cela est bien dépourvu de
-circonstances et de détermination), l'avocat de Werner a la parole, et
-M. Flaubert nous avertit qu'en se tournant vers le président il fait,
-chaque fois, «une révérence si profonde qu'on aurait dit un diacre
-quittant l'autel». Qu'il y ait eu de tels avocats, et même au barreau
-de Paris, «agenouillés», comme dit l'auteur, devant la cour et le
-ministère public, c'est bien possible. Mais il y en a d'autres
-aussi&mdash;cela, M. Flaubert ne veut pas le savoir&mdash;et il n'y a pas
-si longtemps que nous avons entendu le bien considérable Chaix d'Est-Ange
-(dont les discours publiés ont perdu non certes toute l'impulsion et le
-sel, mais l'à propos et le colloque) répondre fièrement à une
-sommation hautaine du ministère public: «Ici, à la barre, M. l'avocat
-général et moi, nous sommes égaux, au talent près!» Ce jour-là,
-l'aimable juriste qui ne pouvait certes trouver autour de lui
-l'atmosphère, la résonance divine du dernier âge de la République,
-<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-avait su pourtant, tout comme un Cicéron, lancer la flèche d'or.</p>
-
-<p>Mais l'action, un moment déprimée, se motive et se hâte. L'accusé
-est introduit, et d'abord, à sa vue, certaines personnes regrettent
-(toujours des suppositions!) la richesse qui leur aurait permis de
-partir au loin avec une femme aimée jadis, à ces heures dont parle le
-poète, seules dignes d'être vécues et où l'on s'enflamme parfois
-pour toute la vie, <i>vita dignior œtas</i>! Le morceau, lu à haute
-voix,&mdash;et bien qu'y manque un peu ce ressentiment d'impressions douces
-et véritables, où se sont laissés aller avec bien de l'agrément un
-Monselet, un Frédéric Soulié&mdash;présenterait assez d'harmonie et de
-vague:</p>
-
-<p>«Ils auraient connu le cri des pétrels, la venue des brouillards,
-l'oscillation des navires, le développement des nuées». Mais, je le
-demande, que viennent faire ici les pétrels? L'auteur visiblement
-recommence à s'amuser, tranchons le mot, à nous mystifier. On peut
-n'avoir pas pris ses us en ornithologie et savoir que le pétrel est un
-oiseau fort commun sur nos côtes, et qu'il n'est nul besoin d'avoir
-découvert le diamant et fait fortune pour le rencontrer. Un chasseur
-qui en a souvent poursuivi m'assure que son cri n'a absolument rien de
-particulier et qui puisse si fort émouvoir celui qui l'entend. Il est
-clair que l'auteur a mis cela au hasard de la phrase. Le cri du pétrel,
-il a trouvé que cela faisait bien et, dare-dare, il nous l'a servi. M.
-de Chateaubriand est le premier qui ait ainsi fait entrer dans un cadre
-étudié des détails ajoutés après coup et sur la vérité desquels
-il ne se montrait pas difficile. Mais lui, même dans son annotation
-dernière, il avait le don divin, le mot qui dresse l'image en pied,
-<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-pour toujours, dans sa lumière et sa désignation, il possédait, comme
-disait Joubert, le talisman de l'Enchanteur. Ah! postérité d'Atala,
-postérité d'Atala, on te retrouve partout aujourd'hui, jusque sur la
-table de dissection des anatomistes! etc.
-<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>IV</h4>
-
-<h4><a id="PAR_HENRI_DE_REGNIER">PAR HENRI DE RÉGNIER</a></h4>
-
-
-<p>Le diamant ne me plaît guère. Je ne lui trouve pas de beauté. Le peu
-qu'il en ajoute à celle des visages est moins un effet de la sienne
-qu'un reflet de la leur. Il n'a ni la transparence marine de
-l'émeraude, ni l'azur illimité du saphir. Je lui préfère le rayon
-saure de la topaze, mais surtout le sortilège crépusculaire des
-opales. Elles sont emblématiques et doubles. Si le clair de lune irise
-une moitié de leur face, l'autre semble teinte par les feux roses et
-verts du couchant. Nous ne nous divertissons pas tant des couleurs
-qu'elles nous présentent, que nous ne sommes touchés du songe que nous
-nous y représentons. À qui ne sait rencontrer au delà de soi-même
-que la forme de son destin, elles en montrent le visage alternatif et
-taciturne.</p>
-
-<p>Elles se trouvaient en grand nombre dans la ville où Hermas me
-conduisit. La maison que nous habitions valait plus par la beauté du
-site que par la commodité des êtres. La perspective des horizons y
-était mieux ménagée, que l'aménagement des lieux n'y était bien
-entendu. Il était plus agréable d'y songer qu'il n'était aisé d'y
-dormir. Elle était plus pittoresque, que confortable. Accablés par la
-chaleur pendant le jour, les paons faisaient entendre toute la nuit leur
-en fatidique et narquois qui, à vrai dire, est plus propice à la
-rêverie qu'il n'est favorable au sommeil. Le bruit des cloches
-<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-empêchait d'en trouver pendant la matinée, à défaut de celui qu'on
-ne goûte bien qu'avant le jour, un second qui répare au moins dans une
-certaine mesure la fatigue d'avoir été entièrement privé du premier.
-La majesté des cérémonies dont leurs sonneries annonçaient l'heure,
-compensait mal le contretemps d'être réveillé à celle où il
-convient de dormir, si l'on veut ensuite pouvoir profiter des autres. La
-seule ressource était alors de quitter la toile des draps et la plume
-de l'oreiller pour aller se promener dans la maison. L'entreprise, à
-vrai dire, si elle offrait du charme, présentait aussi du danger. Elle
-était divertissante sans laisser d'être périlleuse. On aimait encore
-mieux en répudier le plaisir que d'en poursuivre l'aventure. Les
-parquets que M. de Séryeuse avait rapportés des îles étaient
-multicolores et disjoints, glissants et géométriques. Leur mosaïque
-était brillante et inégale. Le dessin de ses losanges, tantôt rouges
-et tantôt noirs, offrait aux regards un plus plaisant spectacle que la
-boiserie ici exhaussée, là rompue, ne garantissait aux pas une
-promenade assurée.</p>
-
-<p>L'agrément de celle qu'on pouvait faire dans la cour n'était pas
-acheté par tant de risques. On y descendait vers midi. Le soleil
-chauffait les pavés, ou la pluie dégouttait des toits. Parfois le vent
-faisait grincer la girouette. Devant la porte close, monumentale et
-verdie, un Hermès sculpté donnait à l'ombre qu'il projetait la forme
-de son caducée. Les feuilles mortes des arbres voisins descendaient en
-tournoyant jusqu'à ses talons et repliaient sur les ailes de marbre
-leurs ailes d'or. Votives et pansues, des colombes venaient se percher
-dans les voussures de l'archivolte ou sur l'ébrasement du piédestal,
-<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-et en laissaient souvent tomber une boule fade, écailleuse et grise.
-Elle venait aplatir sur le gravier ou sur le gazon sa masse
-intermittente et grenue, et poissait de l'herbe qu'elle avait été
-celle dont abondait la pelouse et dont ne manquait pas l'allée de ce
-que M. de Séryeuse appelait son jardin.</p>
-
-<p>Lemoine venait souvent s'y promener.</p>
-
-<p>C'est là que je le vis pour la première fois. Il paraissait plutôt
-ajusté dans la souquenille du laquais qu'il n'était coiffé du bonnet
-du docteur. Le drôle pourtant prétendait l'être et en plusieurs
-sciences où il est plus profitable de réussir qu'il n'est souvent
-prudent de s'y livrer.</p>
-
-<p>Il était midi quand son carrosse arriva en décrivant un cercle devant
-le perron. Le pavé résonna des sabots de l'attelage, un valet courut
-au marchepied. Dans la rue, des femmes se signèrent. La bise soufflait.
-Au pied de l'Hermès de marbre, l'ombre caducéenne avait pris quelque
-chose de fugace et de sournois. Pourchassée par le vent, elle semblait
-rire. Des cloches sonnèrent. Entre les volées de bronze d'un bourdon,
-un carillon hasarda à contretemps sa chorégraphie de cristal.
-Dans le jardin, une escarpolette grinçait. Des graines séchées
-étaient disposées sur le cadran solaire. Le soleil brillait et
-disparaissait tour à tour. Agatisé par sa lumière, l'Hermès du seuil
-s'obscurcissait plus de sa disparition qu'il n'eût fait de son absence.
-Successif et ambigu, le visage marmoréen vivait. Un sourire semblait
-allonger en forme de caducée les lèvres expiatrices. Une odeur
-d'osier, de pierre ponce, de cinéraire et de marqueterie s'échappait
-par les persiennes fermées du cabinet et par la porte entr'ouverte du
-<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-vestibule. Elle rendait plus lourd l'ennui de l'heure. M. de Séryeuse
-et Lemoine continuaient à causer sur le perron. On entendait un bruit
-équivoque et pointu comme un éclat de rire furtif. C'était l'épée
-du gentilhomme qui heurtait la cornue de verre du spagirique. Le chapeau
-à plumes de l'un garantissait mieux du vent que le serre-tête de soie
-de l'autre. Lemoine s'enrhumait. De son nez qu'il oubliait de moucher,
-un peu ce morve avait tombé sur le rabat et sur l'habit. Son noyau
-visqueux et tiède avait glissé sur le linge de l'un, mais avait
-adhéré au drap de l'autre et tenait en suspens au-dessus du vide la
-frange argentée et fluente qui en dégouttait. Le soleil en les
-traversant confondait la mucosité gluante et la liqueur diluée. On ne
-distinguait plus qu'une seule masse juteuse, convulsive, transparente et
-durcie; et dans l'éphémère éclat dont elle décorait l'habit de
-Lemoine, elle semblait y avoir immobilisé le prestige d'un diamant
-momentané, encore chaud, si l'on peut dire, du four dont il était
-sorti, et dont cette gelée instable, corrosive et vivante qu'elle
-était pour un instant encore, semblait à la fois, par sa beauté
-menteuse et fascinatrice, présenter la moquerie et l'emblème.
-<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>V</h4>
-
-<h4><a id="DANS_LE_JOURNAL">DANS LE «JOURNAL DES GONCOURT»</a></h4>
-
-<p style="margin-left: 60%;">21 décembre 1907.</p>
-
-
-<p>Dîné avec Lucien Daudet, qui parle avec un rien de verve blagueuse des
-diamants fabuleux vus sur les épaules de Mme X..., diamants dits par
-Lucien dans une forte jolie langue, ma foi, à la notation toujours
-artiste, à l'épellement savoureux de ses épithètes décelant
-l'écrivain tout à fait supérieur, être malgré tout une pierre
-bourgeoise, un peu bébête, qui ne serait pas comparable, par exemple,
-à l'émeraude ou au rubis. Et au dessert, Lucien nous jette de la porte
-que Lefebvre de Béhaine lui disait ce soir, à lui Lucien, et à
-l'encontre du jugement porté par la charmante femme qu'est Mme de
-Nadaillac, qu'un certain Lemoine aurait trouvé le secret de la
-fabrication du diamant. Ce serait, dans le monde des affaires, au dire
-de Lucien, tout un émoi rageur devant la dépréciation possible du
-stock de diamants encore invendu, émoi qui pourrait bien finir par
-gagner la magistrature, et amener l'internement de ce Lemoine pour le reste
-de ses jours en quelque <i>in pace</i>, pour crime de lèse-bijouterie.
-C'est plus fort que l'histoire de Galilée, plus moderne, plus prêtant
-à l'artiste évocation d'un milieu, et tout d'un coup je vois un beau
-sujet de pièce pour nous, une pièce où il pourrait y avoir de fortes
-choses sur la puissance de la haute industrie d'aujourd'hui, puissance
-<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-menant, au fond, le gouvernement et la justice, et s'opposant à ce qu'a
-de calamiteux pour elle toute nouvelle invention. Comme bouquet, on
-apporte à Lucien la nouvelle, me donnant le dénouement de la pièce
-déjà ébauchée, que leur ami Marcel Proust se serait tué, à la
-suite de la baisse des valeurs diamantifères, baisse anéantissant une
-partie de sa fortune. Un curieux être, assure Lucien, que ce Marcel
-Proust, un être qui vivrait tout à fait dans l'enthousiasme, dans le
-<i>bondieusement</i> de certains paysages, de certains livres, un être par
-exemple qui serait complètement enamouré des romans de Léon. Et
-après un long silence, dans l'expansion enfiévrée de l'après-dîner,
-Lucien affirme:&mdash;Non, ce n'est pas parce qu'il s'agit de mon frère, ne
-le croyez pas, monsieur de Goncourt, absolument pas. Mais enfin il faut
-bien dire la vérité. Et il cite ce trait qui ressort joliment dans le
-faire miniaturé de son dire: Un jour, un monsieur rendait un immense
-service à Marcel Proust, qui pour le remercier l'emmenait déjeuner à
-la campagne. Mais voici qu'en causant, le monsieur, qui n'était autre
-que Zola, ne voulait absolument pas reconnaître qu'il n'y avait jamais
-eu en France qu'un écrivain tout à fait grand et dont Saint Simon seul
-approchait, et que cet écrivain était Léon. Sur quoi, fichtre! Proust
-oubliant la reconnaissance qu'il devait à Zola l'envoyait, d'une paire
-de claques, rouler dix pas plus loin, les quatre fers en l'air. Le
-lendemain on se battait, mais, malgré l'entremise de Ganderax, Proust
-s'opposait bel et bien à toute réconciliation.» Et tout à coup, dans
-le bruit des <i>mazagrans</i> qu'on passe, Lucien me fait à l'oreille, avec
-un geignardement comique, cette révélation: «Voyez-vous, moi,
-<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-monsieur de Goncourt, si, même avec la <i>Fourmilière</i>, je ne connais
-pas cette vogue, c'est que même les paroles que disent les gens, je les
-<i>vois</i>, comme si je peignais, dans la <i>saisie</i> d'une nuance, avec
-la même <i>embué</i> que la Pagode de Chanteloup.» Je quitte Lucien, la
-tête tout échauffée par cette affaire de diamant et de suicide, comme si on
-venait de m'y verser des cuillerées de cervelle. Et dans l'escalier je
-rencontre le nouveau ministre du Japon qui, de son air un tantinet
-avortonné et <i>décadent</i>, air le faisant ressembler au samouraï
-tenant, sur mon paravent de Coromandel, les deux pinces d'une
-écrevisse, me dit gracieusement avoir été longtemps en mission chez
-les Honolulus où la lecture de nos livres, à mon frère et à moi,
-serait la seule chose capable d'arracher les indigènes aux plaisirs du
-caviar, lecture se prolongeant très avant dans la nuit, d'une seule
-traite, aux intermèdes consistant seulement dans le chiquage de
-quelques cigares du pays enfermés dans de longs étuis de verre, étuis
-destinés à les protéger pendant la traversée contre une certaine
-maladie que leur donne la mer. Et le ministre me confesse son goût de
-nos livres, avouant avoir connu à Hong-Kong une fort grande dame de
-là-bas qui n'avait que deux ouvrages sur sa table de nuit: <i>la Fille
-Elisa</i> et <i>Robinson Crusoé</i>.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">22 décembre.</p>
-
-<p>Je me réveille de ma sieste de quatre heures avec le pressentiment
-d'une mauvaise nouvelle, ayant rêvé que la dent qui m'a fait tant
-souffrir quand Cruet me l'a arrachée, il y a cinq ans, avait repoussé.
-Et aussitôt Pélagie entre, avec cette nouvelle apportée par Lucien
-Daudet, nouvelle qu'elle n'était pas venue me dire pour ne pas troubler
-<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-mon cauchemar: Marcel Proust ne s'est pas tué, Lemoine n'a rien
-inventé du tout, ne serait qu'un escamoteur pas même habile, une
-espèce de Robert Houdin manchot. Voilà bien notre guigne! Pour une fois
-que la vie plate, envestonnée d'aujourd'hui, <i>s'artistisait</i>, nous
-jetait un sujet de pièce! À Rodenbach, qui attendait mon réveil, je
-ne peux contenir ma déception, me reprenant à m'animer, à jeter des
-tirades déjà tout écrites, que m'avait inspirées la fausse nouvelle
-de la découverte et du suicide, fausse nouvelle plus artiste, plus
-<i>vraie</i>, que le dénouement trop optimiste et <i>public</i>, le
-dénouement à la Sarcey, raconté être le vrai par Lucien à Pélagie. Et c'est
-de ma part toute une révolte chuchotée pendant une heure à Rodenbach sur
-cette guigne qui nous a toujours poursuivis, mon frère et moi, faisant
-des plus grands événements comme des plus petits, de la révolution
-d'un peuple comme du rhume d'un souffleur, autant d'obstacles levés
-contre la marche en avant de nos œuvres. Il faut cette fois que le
-syndicat des bijoutiers s'en mêle! Alors Rodenbach de me confesser le
-fond de sa pensée, qui serait que ce mois de décembre nous a toujours
-été malchanceux, à mon frère et à moi, ayant amené nos poursuites
-en correctionnelle, l'échec voulu par la presse d'<i>Henriette
-Maréchal</i>, le bouton que j'ai eu sur la langue à la veille du seul
-discours que j'aie jamais eu à prononcer, bouton ayant fait dire que je
-n'avais pas osé parler sur la tombe de Vallès, quand c'est moi qui
-avais demandé à le faire; tout un ensemble de fatalités qui, dit
-superstitieusement l'homme du Nord artiste qu'est Rodenbach, devrait
-nous faire éviter de rien entreprendre ce mois-là. Alors, moi
-<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-interrompant les théories cabalistiques de l'auteur de <i>Bruges la
-Morte</i>, pour aller passer un frac rendu nécessaire par le dîner chez
-la princesse, je lui jette, eh le quittant à la porte de mon cabinet de
-toilette: «Alors, Rodenbach, vous me conseillez de réserver ce
-mois-là pour ma mort!»
-<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>VI</h4>
-
-<h4><a id="LAFFAIRE_LEMOINE_III">«L'AFFAIRE LEMOINE» PAR MICHELET</a></h4>
-
-
-<p>Le diamant, lui, se peut extraire à d'étranges profondeurs (1.300
-mètres). Pour en ramener la pierre fort brillante, qui seule peut
-soutenir le feu d'un regard de femme (en Afghanistan, diamant se dit
-«œil de flamme»), sans fin faudra-t-il descendre au royaume sombre.
-Que de fois Orphée s'égarera avant de ramener au jour Eurydice! Nul
-découragement pourtant. Si le cœur faiblit, la pierre est là qui, de
-sa flamme fort distincte, semble dire: «Courage, encore un coup de
-pioche, je suis à toi.» Du reste une hésitation, et c'est la mort. Le
-salut n'est que dans la vitesse. Touchant dilemme. À le résoudre, bien
-des vies s'épuisèrent au moyen âge. Plus durement se posa-t-il au
-commencement du vingtième siècle (décembre 1907-janvier 1908). Je
-raconterai quelque jour cette magnifique affaire Lemoine dont aucun
-contemporain n'a soupçonné la grandeur, je montrerai ce petit homme,
-aux mains débiles, aux yeux brûlés par la terrible recherche, juif
-probablement (M. Drumont l'a affirmé non sans vraisemblance;
-aujourd'hui encore les Lemoustiers&mdash;contraction de Monastère&mdash;ne
-sont pas rares en Dauphiné, terre d'élection d'Israël pendant tout le
-moyen âge), menant pendant trois mois toute la politique de l'Europe,
-courbant l'orgueilleuse Angleterre à consentir un traité de commerce
-ruineux pour elle, pour sauver ses mines menacées, ses compagnies en
-<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-discrédit. Que nous qui livrions l'homme, sans hésiter elle le
-payerait au poids de sa chair. La liberté provisoire, la plus grande
-conquête des temps modernes (Sayous, Batbie), trois fois fut refusée.
-L'Allemand fort déductivement devant son pot de bière, voyant chaque
-jour les cours de la De Beers baisser, reprenait courage (révision du
-procès Harden, loi polonaise, refus de répondre au Reichstag).
-Touchante immolation du juif au long des âges! «Tu me calomnies,
-obstinément m'accuses de trahison contre toute vraisemblance, sur
-terre, sur mer (affaire Dreyfus, affaire Ullmo); eh bien! je te donne
-mon or (voir le grand développement des banques juives à la fin du
-XXI<sup>e</sup> siècle), et plus que l'or, ce qu'au poids de l'or tu ne
-pourrais pas toujours acheter: le diamant.»&mdash;Grave leçon; fort
-tristement la méditais-je souvent durant cet hiver de 1908 où la nature
-même, abdiquant toute violence, se faisait perfide. Jamais on ne vit moins
-de grands froids, mais un brouillard qu'à midi même le soleil ne
-parvenait pas à percer. D'ailleurs, une température fort
-douce,&mdash;d'autant plus meurtrière. Beaucoup de morts&mdash;plus que
-dans les dix années précédentes&mdash;et, dès janvier, des violettes sous
-la neige. L'esprit fort troublé de cette affaire Lemoine, qui très
-justement m'apparut tout de suite comme un épisode de la grande lutte
-de la richesse contre la science, chaque jour j'allais au Louvre où
-d'instinct le peuple, plus souvent que devant la <i>Joconde</i> du Vinci,
-s'arrête aux diamants de la Couronne. Plus d'une fois j'eus peine à en
-approcher. Faut-il le dire, cette étude m'attirait, je ne l'aimais pas.
-<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-Le secret de ceci? Je n'y sentais pas la vie. Toujours ce fut ma force,
-ma faiblesse aussi, ce besoin de la vie. Au point culminant du règne de
-Louis XIV, quand l'absolutisme semble avoir tué toute liberté en France,
-durant deux longues années&mdash;plus d'un siècle&mdash;(1680-1789),
-d'étranges maux de tête me faisaient croire chaque jour que j'allais
-être obligé d'interrompre mon histoire. Je ne retrouvai vraiment mes
-forces qu'au serment du Jeu de Paume (20 juin 1789). Pareillement me
-sentais-je troublé devant cet étrange règne de la cristallisation
-qu'est le monde de la pierre. Ici plus rien de la flexibilité de la
-fleur qui au plus ardu de mes recherches botaniques, fort
-timidement&mdash;d'autant mieux&mdash;ne cessa jamais de me rendre courage:
-«Aie confiance, ne crains rien, tu es toujours dans la vie, dans
-l'histoire.»
-<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>VII</h4>
-
-<h4><a id="DANS_UN_FEUILLETON">DANS UN FEUILLETON DRAMATIQUE<br />
-DE M. ÉMILE FAGUET</a></h4>
-
-
-<p>L'auteur de <i>le Détour et de le Marché</i>&mdash;c'est à savoir M. Henri
-Bernstein&mdash;vient de faire représenter par les comédiens du Gymnase un
-drame, ou plutôt un ambigu de tragédie et de vaudeville, qui n'est
-peut-être pas son <i>Athalie</i> ou son <i>Andromaque</i>, son <i>l'Amour
-veille</i> ou son <i>les Sentiers de la vertu</i>, mais encore est quelque
-chose comme son <i>Nicomède</i>, qui n'est point, comme vous avez peut-être
-ouï-dire, une pièce entièrement méprisable et n'est point tout à fait le
-déshonneur de l'esprit humain. Tant est que la pièce est allée, je ne
-dirai pas par-dessus les nues, mais enfin est allée aux nues, où il y
-a un peu d'exagération, mais d'un succès légitime, comme la pièce de
-M. Bernstein fourmille d'invraisemblances, mais sur un fonds de vérité.
-C'est par où <i>l'Affaire Lemoine</i> diffère de <i>la Rafale</i>, et,
-en général, des tragédies de M. Bernstein, comme aussi d'une bonne
-moitié des comédies d'Euripide, lesquelles fourmillent de vérités,
-mais sur un fond d invraisemblance. De plus c'est la première fois
-qu'une pièce de M. Bernstein intéresse des personnes, dont il s'était
-jusqu'ici gardé. Donc, l'escroc Lemoine, voulant faire une dupe avec sa
-prétendue découverte de la fabrication du diamant, s'adresse... au
-plus grand propriétaire de mines de diamants du monde. Comme
-<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>
-invraisemblance, vous m'avouerez que c'est une assez forte
-invraisemblance. Et d'une. Au moins, pensez-vous que ce potentat, qui a
-dans la tête toutes les plus grandes affaires du monde, va envoyer
-promener Lemoine, comme le prophète Néhémie disait du haut des
-remparts de Jérusalem à ceux qui lui tendaient une échelle pour
-descendre: <i>Non possum descendere, magnum opus facio</i>. Ce qui serait
-parler de cire. Pas du tout, il s'empresse de prendre l'échelle. La
-seule différence est, qu'au lieu d'en descendre, il y monte. Un peu
-jeune, ce Werner. Ce n'est pas un rôle pour M. Coquelin le cadet, c'est
-un rôle pour M. Brulé. Et de deux. Notez que ce secret, qui n'est
-naturellement qu'une poudre de perlimpinpin insignifiante, Lemoine ne
-lui en fait pas cadeau. Il le lui vend deux millions et encore lui fait
-comprendre que c'est donné:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Admirez mes bontés et le peu qu'on vous vend</span><br />
-<span class="i0">Le trésor merveilleux que ma main vous dispense.</span><br />
-<span class="i6">Ô grande puissance</span><br />
-<span class="i6">De l'orviétan!</span></div></div>
-
-
-<p>Ce qui ne change pas grand'chose, à tout prendre, à l'invraisemblance
-n° 1, mais ne laisse pas d'aggraver considérablement l'invraisemblance
-n° 2. Mais enfin, tout coup vaille! Mon Dieu, remarquez que jusqu'ici
-nous suivons l'auteur qui, en somme, est bon dramatiste. On nous dit que
-Lemoine a découvert le secret de la fabrication du diamant. Nous n'en
-savons rien, après tout; on nous le dit, nous voulons bien, nous
-marchons. Werner, grand connaisseur en diamants, a marché, et Werner,
-financier retors, a casqué. Nous marchons de plus en plus. Un grand
-savant anglais, moitié physicien, moitié grand seigneur, un lord
-<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>
-anglais, comme dit l'autre (mais non, madame, tous les lords sont
-Anglais, donc un lord anglais est un pléonasme; ne recommencez pas,
-personne ne vous a entendue), jure que Lemoine a vraiment découvert la
-pierre philosophale. On ne peut pas plus marcher que nous ne marchons.
-Patatras! voilà les bijoutiers qui reconnaissent dans les diamants de
-Lemoine des pierres qu'ils lui ont vendues et qui viennent
-<i>précisément de la mine de Werner</i>. Un peu gros, cela. Les diamants
-<i>ont encore les marques qu'y avaient mises les bijoutiers</i>. De plus en
-plus gros:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Au diamant marqué qui sort ainsi du four,</span><br />
-<span class="i0">Je ne reconnais plus l'auteur de <i>le Détour</i>.</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Lemoine est arrêté, Werner redemande son argent, le lord anglais ne
-dit plus mot; du coup, nous ne marchons plus, et comme toujours, en
-pareil cas, nous sommes furieux d'avoir marché et nous passons notre
-mauvaise humeur sur... Parbleu! l'auteur est là pour quelque chose, je
-pense. Werner aussitôt demande au juge de faire saisir l'enveloppe où
-est le fameux secret. Le juge y consent immédiatement. Personne de plus
-aimable que ce juge. Mais l'avocat de Lemoine dit au juge que la chose
-est illégale. Le juge renonce aussitôt; personne de plus versatile que
-ce juge. Quant à Lemoine, il veut absolument aller se balader avec le
-juge, les avocats, les experts, etc., jusqu'à Amiens où est son usine,
-pour leur prouver qu'il sait faire du diamant. Et chaque fois que le
-juge aimable et versatile lui répète qu'il a escroqué Werner, Lemoine
-répond: «Laissons ce discours et voyons ma balade.» À quoi le juge
-<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-peur lui donner la réplique: «La balade, à mon goût, est une chose
-fade.» Personne de plus versé dans la répertoire moliériste que ce
-juge. Etc.
-<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4>VIII</h4>
-
-<h4><a id="PAR_ERNEST_RENAN">PAR ERNEST RENAN</a></h4>
-
-
-<p>Si Lemoine avait réellement fabriqué du diamant, il eût sans doute
-contenté par là, dans une certaine mesure, ce matérialisme grossier
-avec lequel devra compter de plus en plus celui qui prétend se mêler
-des affaires de l'humanité; il n'eût pas donné aux âmes éprises
-d'idéal cet élément d'exquise spiritualité sur lequel, après si
-longtemps, nous vivons encore. C'est d'ailleurs ce que paraît avoir
-compris avec une rare finesse le magistrat qui fut commis pour
-l'interroger. Chaque fois que Lemoine, avec le sourire que nous pouvons
-imaginer, lui proposait de venir à Lille, dans son usine, où l'on
-verrait s'il savait ou non faire du diamant, le juge Le Poittevin, avec
-un tact exquis, ne le laissait pas poursuivre, lui indiquait d'un mot,
-parfois d'une plaisanterie un peu vive<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>, toujours contenue par un rare
-sentiment de la mesure, qu'il ne s'agissait pas de cela, que la cause
-était ailleurs. Rien, du reste, ne nous autorise à affirmer que même
-à ce moment où se sentant perdu (dès le mois de janvier, la sentence
-ne faisant plus de doute, l'accusé s'attachait naturellement à la plus
-fragile planche de salut) Lemoine ait jamais prétendu qu'il savait
-fabriquer le diamant. Le lieu où il proposait aux experts de les
-conduire et que les traductions nomment «usine», d'un mot qui a pu
-<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span>
-prêter au contresens, était situé à l'extrémité de la vallée de
-plus de trente kilomètres qui se termine à Lille. Même de nos jours,
-après tous les déboisements qu'elle a subis, c'est un véritable
-jardin, planté de peupliers et de saules, semé de fontaines et de
-fleurs. Au plus fort de l'été, la fraîcheur y est délicieuse. Nous
-avons peine à imaginer aujourd'hui qu'elle a perdu ses bois de
-châtaigniers, ses bosquets de noisetiers et de vignes, la fertilité
-qui en faisait au temps de Lemoine un séjour enchanteur. Un Anglais qui
-vivait à cette époque, John Ruskin, que nous ne lisons malheureusement
-que dans la traduction d'une platitude pitoyable que Marcel Proust nous
-en a laissée, vante la grâce de ses peupliers, la fraîcheur glacée
-de ses sources. Le voyageur sortant à peine des solitudes de la Beauce
-et de la Sologne, toujours désolées par un implacable soleil, pouvait
-croire vraiment, quand il voyait étinceler à travers les feuillages
-leurs eaux transparentes, que quelque génie, touchant le sol de sa
-baguette magique, en faisait ruisseler à profusion le diamant. Lemoine,
-probablement, ne voulut jamais dire autre chose. Il semble qu'il ait
-voulu, non sans finesse, user de tous les délais de la loi française,
-qui permettaient aisément de prolonger l'instruction jusqu'à la
-mi-avril, où ce pays est particulièrement délicieux. Aux haies, le
-lilas, le rosier sauvage, l'épine blanche et rose sont en fleurs et
-tendent au long de tous les chemins une broderie d'une fraîcheur de
-tons incomparable, où les diverses espèces d'oiseaux de ce pays
-viennent mêler leurs chants. Le loriot, la mésange, le rossignol à
-tête bleue, quelquefois le bengali, se répondent de branche en
-<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-branche. Les collines, revêtues au loin des fleurs roses des arbres
-fruitiers, se déploient sur le bleu du ciel avec des courbes d'une
-délicatesse ravissante. Aux bords des rivières qui sont restées le
-grand charme de cette région, mais où les scieries entretiennent
-aujourd'hui à toute heure un bruit insupportable, le silence ne devait
-être troublé que par le brusque plongeon d'une de ces petites truites
-dont la chair assez insipide pourtant est pour le paysan picard le plus
-exquis des régals. Nul doute qu'en quittant la fournaise du Palais de
-justice, experts et juges n'eussent subi comme les autres l'éternel
-mirage de ces belles eaux que le soleil à midi vient vraiment
-diamanter. S'allonger au bord de la rivière, saluer de ses rires une
-barque dont le sillage raye la soie changeante des eaux, distraire
-quelques bribes azurées de ce gorgerin de saphir qu'est le col du paon,
-en poursuivre gaiement de jeunes blanchisseuses jusqu'à leur lavoir en
-chantant un refrain populaire<a name="FNanchor_3_1" id="FNanchor_3_1"></a><a href="#Footnote_3_1" class="fnanchor">[3]</a>, tremper dans la mousse du savon un
-pipeau taillé dans le chaume à la façon de la flûte de Pan, y
-regarder perler des bulles qui unissent les délicieuses couleurs de
-l'écharpe d'iris et appeler cela enfiler des perles, former parfois des
-<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span>
-chœurs en se tenant par la main, écouter chanter le rossignol, voir se
-lever l'étoile du berger, tels étaient sans doute les plaisirs
-auxquels Lemoine comptait convier les honorables MM. Le Poittevin,
-Bordai et consorts, plaisirs d'une race vraiment idéaliste, où tout
-finit par des chansons, où dès la fin du dix-neuvième siècle la
-légère ivresse du vin de Champagne paraît trop grossière encore, où
-l'on ne demande plus la gaieté qu'à la vapeur qui, de profondeurs
-parfois incalculables, monte à la surface d'une source faiblement
-minéralisée.</p>
-
-<p>Le nom de Lemoine ne doit pas d'ailleurs nous donner l'idée d'une de
-ces sévères obédiences ecclésiastiques qui l'eussent rendu lui-même
-peu accessible à ces impressions d'une poésie enchanteresse. Ce
-n'était probablement qu'un surnom, comme on en portait souvent alors,
-peut-être un simple sobriquet que les manières réservées du jeune
-savant, sa vie peu adonnée aux dissipations mondaines, avaient tout
-naturellement amené sur les lèvres des personnes frivoles. Au reste il
-ne semble pas que nous devions attacher beaucoup d'importance à ces
-surnoms, dont plusieurs paraissent avoir été choisis au hasard,
-probablement pour distinguer deux personnes qui sans cela eussent
-risqué d'être confondues. La plus légère nuance, une distinction
-parfois tout à fait oiseuse, conviennent alors parfaitement au but que
-l'on se propose. La simple épithète d'<i>aîné</i>, de <i>cadet</i>, ajoutée
-à un même nom, semblait suffisante. Il est souvent question dans les
-documents de cette époque d'un certain <i>Coquelin aîné</i> qui paraît
-avoir été une sorte de personnage proconsulaire, peut-être un riche
-<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-administrateur à la manière de Crassus ou de Murena. Sans qu'aucun
-texte certain permette d'affirmer qu'il eût servi en personne, il
-occupait un rang distingué dans l'ordre de la Légion d'honneur, créé
-expressément par Napoléon pour récompenser le mérite militaire. Ce
-surnom d'aîné lui avait peut-être été donné pour le distinguer
-d'un autre Coquelin, comédien de mérite, appelé <i>Coquelin cadet</i>,
-sans qu'on puisse savoir s'il existait entre eux une différence d'âge
-bien réelle. Il semble qu'on ait voulu seulement marquer par là la
-distance qui existait encore à cette époque entre l'acteur et le
-politicien, l'homme ayant rempli des charges publiques. Peut-être tout
-simplement voulait-on éviter une confusion sur les listes électorales.</p>
-
-<p>... Une société où la femme belle, où le noble de naissance
-pareraient leur corps de vrais diamants serait vouée à une
-grossièreté irrémédiable. Le mondain, l'homme à qui suffisent le
-sec bon sens, le brillant tout superficiel que donne l'éducation
-classique, s'y plairait peut-être. Les âmes vraiment pures, les
-esprits passionnément attachés au bien et au vrai y éprouveraient une
-insupportable sensation d'étouffement. De tels usages ont pu exister
-dans le passé. On ne les reverra plus. À l'époque de Lemoine, selon
-toute apparence, ils étaient depuis longtemps tombés en désuétude.
-Le plat recueil de contes sans vraisemblance qui porte le titre de
-<i>Comédie humaine</i> de Balzac n'est peut-être l'œuvre ni d'un seul
-homme ni d'une même époque. Pourtant son style informe encore, ses
-idées tout empreintes d'un absolutisme suranné nous permettent d'en
-placer la publication deux siècles au moins avant Voltaire. Or, Mme de
-Beauséant qui, dans ces fictions d'une insipide sécheresse,
-<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-personnifie la femme parfaitement distinguée, laisse déjà avec
-mépris aux femmes des financiers enrichis de paraître en public
-ornées de pierres précieuses. Il est probable qu'au temps de Lemoine
-la femme soucieuse de plaire se contentait de mêler à sa chevelure des
-feuillages où tremblait encore quelque goutte de rosée, aussi
-étincelante que le diamant le plus rare. Dans le centon de poèmes
-disparates appelé <i>Chansons des rues et des bois</i>, qui est communément
-attribué à Victor Hugo, quoiqu'il soit probablement un peu
-postérieur, les mots de diamants, de perles, sont indifféremment
-employés pour peindre le scintillement des goutelettes qui ruissellent
-d'une source murmurante, parfois d'une simple ondée. Dans une sorte de
-petite romance érotique qui rappelle le <i>Cantique des Cantiques</i>, la
-fiancée dit en propres termes à l'Époux qu'elle ne veut d'autres
-diamants que les gouttes de la rosée. Nul doute qu'il s'agisse ici
-d'une coutume généralement admise, non d'une préférence
-individuelle. Cette dernière hypothèse est, d'ailleurs, exclue
-d'avance par la parfaite banalité de ces petites pièces qu'on a mises
-sous le nom d'Hugo en vertu sans doute des mêmes considérations de
-publicité qui durent décider Cohélet (l'<i>Ecclésiaste</i>) à couvrir du
-nom respecté de Salomon, fort en vogue à l'époque, ses spirituelles
-maximes.</p>
-
-<p>Au reste, qu'on apprenne demain à fabriquer le diamant, je serai sans
-doute une des personnes les moins faites pour attacher à cela une
-grande importance. Cela tient beaucoup à mon éducation. Ce n'est
-guère que vers ma quarantième année, aux séances publiques de la
-Société des Études juives, que j'ai rencontré quelques-unes des
-<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-personnes capables d'être fortement impressionnées par la nouvelle
-d'une telle découverte. À Tréguier, chez mes premiers maîtres, plus
-tard à Issy, à Saint-Sulpice, elle eût été accueillie avec la plus
-extrême indifférence, peut-être avec un dédain mal dissimulé. Que
-Lemoine eût ou non trouvé le moyen de faire du diamant, on ne peut
-imaginer à quel point cela eût peu troublé ma sœur Henriette, mon
-oncle Pierre, M. Le Hir ou M. Carbon. Au fond, je suis toujours resté
-sur ce point-là, comme sur bien d'autres, le disciple attardé de saint
-Tudual et de saint Colomban. Cela m'a souvent conduit à commettre, dans
-toutes les choses qui regardent le luxe, des naïvetés impardonnables.
-À mon âge, je ne serais pas capable d'aller acheter seul une bague
-chez un bijoutier. Ah! ce n'est pas dans notre Trégorrois que les
-jeunes filles reçoivent de leur fiancé, comme la Sulamite, des rangs
-de perles, des colliers de prix, sertis d'argent, «<i>vermiculata
-argento</i>». Pour moi, les seules pierres précieuses qui seraient encore
-capables de me faire quitter le Collège de France, malgré mes
-rhumatismes, et prendre la mer, si seulement un de mes vieux saints
-bretons consentait à m'emmener sur sa barque apostolique, ce sont
-celles que les pêcheurs de Saint-Michel-en-Grève aperçoivent parfois
-au fond des eaux, par les temps calmes, là où s'élevait autrefois la
-ville d'Ys, enchâssées dans les vitraux de ses cent cathédrales
-englouties.</p>
-
-<p>... Sans doute des cités comme Paris, Londres, Paris-Plage, Bucarest,
-ressembleront de moins en moins à la ville qui apparut à l'auteur
-présumé du IV<sup>e</sup> Évangile, et qui était bâtie d'émeraude,
-<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-d'hyacinthe, de béryl, de chrysoprase, et des autres pierres
-précieuses, avec douze portes formées chacune d'une seule perle fine.
-Mais l'existence dans une telle ville nous ferait vite bâiller d'ennui,
-et qui sait si la contemplation incessante d'un décor comme celui où
-se déroule l'<i>Apocalypse</i> de Jean ne risquerait pas de faire périr
-brusquement l'univers d'un transport au cerveau? De plus en plus le
-«<i>fundabo te in sapphiris et ponam jaspidem propugnacula tua et omnes
-terminos tuos in lapides desiderabiles</i>» nous apparaîtra comme une
-simple parole en l'air, comme une promesse qui aura été tenue pour la
-dernière fois à Saint-Marc de Venise. Il est clair que s'il croyait ne
-pas devoir s'écarter des principes de l'architecture urbaine tels
-qu'ils ressortent de la Révélation et s'il prétendait appliquer à la
-lettre le «<i>Fundamentum primum calcedonius..., duodecimum
-amethystus</i>», mon éminent ami M. Bouvard risquerait d'ajourner
-indéfiniment le prolongement du boulevard Haussmann.</p>
-
-<p>Patience donc! Humanité, patience. Rallume encore demain le four
-éteint mille fois déjà d'où sortira peut-être un jour le diamant!
-Perfectionne, avec une bonne humeur que peut t'envier l'Éternel, le
-creuset où tu porteras le carbone à des températures inconnues de
-Lemoine et de Berthelot. Répète inlassablement le <i>sto ad ostium et
-pulso</i>, sans savoir si jamais une voix te répondra: «<i>Veni, veni,
-coronaberis</i>». Ton histoire est désormais entrée dans une voie d'où
-les sottes fantaisies du vaniteux et de l'aberrant ne réussiront pas à
-t'écarter. Le jour où Lemoine, par un jeu de mots exquis, a appelé
-pierres précieuses une simple goutte d'eau qui ne valait que par sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-fraîcheur et sa limpidité, la cause de l'idéalisme a été gagnée
-pour toujours. Il n'a pas fabriqué de diamant: il a mis hors de
-conteste le prix d'une imagination ardente, de la parfaite simplicité
-de cœur, choses autrement importantes à l'avenir de la planète. Elles
-ne perdraient de leur valeur que le jour où une connaissance
-approfondie des localisations cérébrales et le progrès de la
-chirurgie encéphalique permettraient d'actionner à coup sûr les
-rouages infiniment délicats qui mettent en éveil la pudeur, le
-sentiment inné du beau. Ce jour-là, le libre penseur, l'homme qui se
-fait une haute idée de la vertu, verrait la valeur sur laquelle il a
-placé toutes ses espérances subir un irrésistible mouvement de
-dépréciation. Sans doute, le croyant, qui espère échanger contre une
-part des félicités éternelles une vertu qu'il a achetée à vil prix
-avec des indulgences, s'attache désespérément à une thèse
-insoutenable. Mais il est clair que la vertu du libre penseur ne
-vaudrait guère davantage le jour où elle résulterait nécessairement
-du succès d'une opération intracranienne.</p>
-
-<p>Les hommes d'un même temps voient entre les personnalités diverses qui
-sollicitent tour à tour l'attention publique des différences qu'ils
-croient énormes et que la postérité n'apercevra pas. Nous sommes tous
-des esquisses où le génie d'une époque prélude à un chef-d'œuvre
-qu'il n'exécutera probablement jamais. Pour nous, entre deux
-personnalités telles que l'honorable M. Denys Cochin et Lemoine les
-dissemblances sautent aux yeux. Elles échapperaient peut-être aux
-<i>Sept Dormants</i>, s'ils s'éveillaient une seconde fois du sommeil où
-ils s'endormirent sous l'empereur Decius et qui ne devait durer que
-<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-trois cent soixante-douze ans. Le point de vue messianique ne saurait
-plus être le nôtre. De moins en moins la privation de tel ou tel don
-de l'esprit nous apparaîtra comme devant mériter les malédictions
-merveilleuses qu'il a inspirées à l'auteur inconnu du <i>Livre de Job</i>.
-«Compensation», ce mot, qui domine la philosophie d'Emerson, pourrait
-bien être le dernier mot de tout jugement sain, le jugement du
-véritable agnostique. La comtesse de Noailles, si elle est l'auteur des
-poèmes qui lui sont attribués, a laissé une œuvre extraordinaire,
-cent fois supérieure au Cohélet, aux chansons de Béranger. Mais
-quelle fausse position ça devait lui donner dans le monde! Elle paraît
-d'ailleurs l'avoir parfaitement compris et avoir mené à la campagne,
-peut-être non sans quelque ennui<a name="FNanchor_4_1" id="FNanchor_4_1"></a><a href="#Footnote_4_1" class="fnanchor">[4]</a>, une vie entièrement simple et
-retirée, dans le petit verger qui lui sert habituellement
-d'interlocuteur. L'excellent chanteur Polin, lui, manque peut-être un
-<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-peu de métaphysique; il possède un bien plus précieux mille fois, et
-que le fils de Sirach ni Jérémie ne connurent jamais: une jovialité
-délicieuse, exempte de la plus légère trace d'affectation, etc.
-<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a><i>Procès</i>, tome II <i>passim</i>, et notamment pays, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3_1" id="Footnote_3_1"></a><a href="#FNanchor_3_1"><span class="label">[3]</span></a>Quelques-uns de ces chants d'une délicieuse naïveté nous
-ont été conservés. C'est généralement une scène empruntée à la
-vie quotidienne que le chanteur retrace gaiement. Seuls les mots
-de <i>Zizi Panpan</i>, qui les coupent presque toujours à intervalles
-réguliers, ne présentent à l'esprit qu'un sens assez vague. C'était
-sans doute de pures indications rythmiques destinées à marquer
-la mesure pour une oreille qui eût été sans cela tentée de l'oublier,
-peut-être même simplement une exclamation admirative, poussée
-à la vue de l'oiseau de Junon, comme tendrait à le faire croire ces
-mots plusieurs fois répétés <i>les plumes de paon</i>, qui les suivent à
-peu d'intervalle.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4_1" id="Footnote_4_1"></a><a href="#FNanchor_4_1"><span class="label">[4]</span></a>On peut se demander si cet exil était bien volontaire et s'il
-ne faut pas plutôt voir là une de ces décisions de l'autorité
-analogue à celle qui empêchait Mme de Staël de rentrer en France,
-peut-être en vertu d'une loi dont le texte ne nous est pas parvenu
-et qui défendait aux femmes d'écrire. Les exclamations mille fois
-répétées dans ces poèmes avec une insistance si monotone: «Ah!
-partir! ah! partir! prendre le train qui siffle en bondissant!»
-(<i>Occident.</i>) «Laissez-moi m'en aller, laissez-moi m'en aller.»
-(<i>Tumulte dans l'aurore.</i>) «Ah! Laissez-moi partir.» (<i>Les
-héros.</i>) «Ah! rentrer dans ma ville, voir la Seine couler entre sa noble
-rive. Dire à Paris: je viens, je reprends, j'arrive!» etc., montrent bien
-qu'elle n'était pas libre de prendre le train. Quelques vers où elle
-semble s'accommoder de sa solitude: «Et si déjà mon ciel est trop
-divin pour moi», etc., ont été évidemment ajoutés après coup
-pour tâcher de désarmer par une soumission apparente les rigueurs
-de l'Administration.</p></div>
-
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-
-<h4>IX</h4>
-
-<h4><a id="DANS_LES_MEMOIRES">DANS LES MÉMOIRES DE SAINT-SIMON</a></h4>
-
-
-<blockquote>
-<p><i>Mariage de Talleyrand-Périgord.&mdash;Succès remportés
-par les Impériaux devant Château-Thierry, fort
-médiocres.&mdash;Le Moine, par la Mouchi, arrive au
-Régent.&mdash;Conversation que j'ai avec M. le duc
-d'Orléans à ce sujet. Il est résolu de porter l'affaire
-au duc de Guiche.&mdash;Chimères des Murat sur le
-rang de prince étranger.&mdash;Conversation du duc
-de Guiche avec M. le duc d'Orléans sur Le Moine,
-au parvulo donné à Saint-Cloud pour le roi d'Angleterre
-voyageant incognito en France.&mdash;Présence
-inouïe du comte de Fels à ce parvulo.&mdash;Voyage en
-France d'un infant d'Espagne, très singulier.</i></p></blockquote>
-
-
-<p>Cette année-là vit le mariage de la bonne femme Blumenthal avec L. de
-Talleyrand-Périgord dont il a été maintes fois parlé, avec force
-éloges, et très mérités au cours de ces Mémoires. Les Rohan en
-firent la noce où se trouvèrent des gens de qualité. Il ne voulut pas
-que sa femme fût assise en se mariant, mais elle osa la housse sur sa
-chaise et se fit incontinent appeler duchesse de Montmorency, dont elle
-ne fut pas plus avancée. La campagne continua contre les Impériaux qui
-malgré les révoltes d'Hongrie, causées par la cherté du pain,
-remportèrent quelques succès devant Château-Thierry. Ce fut là qu'on
-<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-vit pour la première fois l'indécence de M. de Vendôme traité
-publiquement d'Altesse. La gangrène gagna jusqu'aux Murat et ne
-laissait pas de me causer des soucis contre lesquels je soutenais
-difficilement mon courage si bien que j'étais allé loin de la cour,
-passer à la Ferté la quinzaine de Pâques en compagnie d'un
-gentilhomme qui avait servi dans mon régiment et était fort
-considéré par le feu Roi, quand la veille de Quasimodo un courrier que
-m'envoyait Mme de Saint-Simon me rendit une lettre par laquelle elle
-m'avisait d'être à Meudon dans le plus bref délai qu'il se pourrait,
-pour une affaire d'importance, concernant M. le duc d'Orléans. Je crus
-d'abord qu'il s'agissait de celle du faux marquis de Ruffec, qui a été
-marquée en son lieu; mais Byron l'avait écumée, et par quelques mots
-échappés à Mme de Saint-Simon, de pierreries et d'un fripon appelé
-Le Moine, je ne doutai plus qu'il ne s'agît encore d'une de ces
-affaires d'alambics qui, sans mon intervention auprès du chancelier,
-avaient été si près de faire&mdash;j'ose à peine à l'écrire&mdash;enfermer
-M. le duc d'Orléans à la Bastille. On sait en effet que ce malheureux
-prince, n'ayant aucun savoir juste et étendu sur les naissances,
-l'histoire des familles, ce qu'il y a de fondé dans les prétentions,
-l'absurdité qui éclate dans d'autres et laisse voir le tuf qui n'est
-que néant, l'éclat des alliances et des charges, encore moins l'art de
-distinguer dans sa politesse le rang plus ou moins élevé, et
-d'enchanter par une parole obligeante qui montre qu'on sait le réel et
-le consistant, disons le mot, l'intrinsèque des généalogies, n'avait
-jamais su se plaire à la cour, s'était vu abandonné par la suite de
-ce dont il s'était détourné d'abord, tant et si loin qu'il en était
-<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-tombé, encore que premier prince du sang, à s'adonner à la chimie, à
-la peinture, à l'Opéra, dont les musiciens venaient souvent lui
-apporter leurs livres et leurs violons qui n'avaient pas de secrets pour
-lui. On a vu aussi avec quel art pernicieux ses ennemis, et par-dessus
-tous le maréchal de Villeroy, avaient usé contre lui de ce goût si
-déplacé de chimie, lors de la mort étrange du dauphin et de la
-dauphine. Bien loin que les bruits affreux qui avaient été alors
-semés avec une pernicieuse habileté par tout ce qui approchait la
-Maintenon eussent fait repentir M. le duc d'Orléans de recherches qui
-convenaient si peu à un homme de sa sorte, on a vu qu'il les avait
-poursuivies avec Mirepoix, chaque nuit, dans les carrières de
-Montmartre, en travaillant sur du charbon qu'il faisait passer dans un
-chalumeau où, par une contradiction qui ne se peut concevoir que comme
-un châtiment de la Providence, ce prince qui tirait une gloire
-abominable de ne pas croire en Dieu m'a avoué plus d'une fois avoir
-espéré voir le diable.</p>
-
-<p>Les affaires du Mississipi avaient tourné court et le duc d'Orléans
-venait, contre mon avis, de rendre son inutile édit contre les
-pierreries. Ceux qui en possédaient, après avoir montré de
-l'empressement et éprouvé de la peine à les offrir, préfèrent les
-garder en les dissimulant, ce qui est bien plus facile que pour
-l'argent, de sorte que malgré tous les tours de gobelets et diverses
-menaces d'enfermerie, la situation des finances n'avait été que fort
-peu et fort passagèrement améliorée. Le Moine le sut et pensa faire
-croire à M. le duc d'Orléans qu'elle le serait s'il le persuadait
-qu'il était possible de fabriquer du diamant. Il espérait du même
-<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-coup flatter par là les détestables goûts de chimie de ce prince et
-qu'il lui ferait ainsi sa cour. C'est ce qui n'arriva pas tout de suite.
-Il n'était pourtant pas difficile d'approcher M. le duc d'Orléans
-pourvu qu'on n'eût ni naissance, ni vertu. On a vu ce qu'étaient les
-soupers de ces roués d'où seule la bonne compagnie était tenue à
-l'écart par une exacte clôture. Le Moine, qui avait passé sa vie,
-enterré dans la crapule la plus obscure et ne connaissait pas à la
-cour un homme qui se put nommer, ne sut pourtant à qui s'adresser pour
-entrer au Palais Royal; mais à la fin, la Mouchi en fit la planche. Il
-vit M. le duc d'Orléans, lui dit qu'il savait faire du diamant, et ce
-prince, naturellement crédule, s'en coiffa. Je pensai d'abord que le
-mieux était d'aller au Roi par Maréchal. Mais je craignis de faire
-éclater la bombe, qu'elle n'atteignit d'abord celui que j'en voulais
-préserver et je résolus de me rendre tout droit au Palais Royal. Je
-commandai mon carrosse, en pétillant d'impatience et je m'y jetai comme
-un homme qui n'a pas tous ses sens à lui. J'avais souvent dit à M. le
-duc d'Orléans que je n'étais pas homme à l'importuner de mes
-conseils, mais que lorsque j'en aurais, si j'osais dire, à lui donner,
-il pourrait penser qu'ils étaient urgents et lui demandais qu'il me
-fît alors la grâce de me recevoir de suite car je n'avais jamais été
-d'une humeur à faire antichambre. Ses valets les plus principaux me
-l'eussent évité, du reste, par la connaissance que j'avais de tout
-l'intérieur de sa cour. Aussi bien me fit-il entrer ce jour-là sitôt
-que mon carrosse se fût rangé dans la dernière cour du Palais Royal,
-qui était toujours remplie de ceux à qui l'accès eût dû en être
-interdit, depuis que, par une honteuse prostitution de toutes les
-<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-dignités et par la faiblesse déplorable du Régent, ceux des moindres
-gens de qualité, qui ne craignaient même plus d'y monter en manteaux
-longs, y pouvaient pénétrer aussi bien et presque sur le même rang
-que ceux des ducs. Ce sont là des choses qu'on peut traiter de
-bagatelles, mais auxquelles n'auraient pu ajouter foi ceux des hommes du
-précédent règne, qui, pour leur bonheur, sont morts assez tôt pour
-ne les point voir. Aussitôt entré auprès du régent que je trouvai
-sans un seul de ses chirurgiens ni de ses autres domestiques, et après
-que je l'eusse salué d'une révérence fort médiocre et fort courte
-qui me fut exactement rendue:&mdash;Eh bien, qu'y a-t-il encore? me dit-il
-d'un air de bonté et d embarras.&mdash;Il y a, puisque vous me commandez de
-parler, Monsieur, lui dis-je avec feu en tenant mes regards fichés sur
-les siens qui ne les purent soutenir, que vous êtes en train de perdre
-auprès de tous le peu d'estime et de considération&mdash;ce furent là les
-termes dont je me servis&mdash;qu'a gardé pour vous le gros du monde.</p>
-
-<p>Et, le sentant outré de douleur, (d'où, malgré ce que je savais de sa
-débonnaireté, je conçus quelque espérance,) sans m'arrêter, pour me
-débarrasser en une fois de la fâcheuse pilule qu'il me fallait lui
-faire prendre, et ne pas lui laisser le temps de m'interrompre, je lui
-représentai avec le plus terrible détail en quel abandon il vivait à
-la cour, quel progrès ce délaissement, il fallait dire le vrai; mot,
-ce mépris, avaient fait depuis quelques années; combien ils
-s'augmenteraient de tout le parti que les cabales ne manqueraient pas de
-tirer scéléralement des prétendues inventions du Moine pour jeter
-<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-contre lui-même des accusations ineptes, mais dangereuses au dernier
-point; je lui rappelai&mdash;et je frémis encore parfois, la nuit quand
-je me réveille, de la hardiesse que j'eus d'employer ces mots
-mêmes&mdash;qu'il avait été accusé à plusieurs reprises d'empoisonnement
-contre les princes qui lui barraient la voie au trône; que ce grand
-amas de pierreries qu'on ferait accepter comme vraies l'aiderait à
-atteindre plus facilement à celui d'Espagne, pour quoi on ne doutait
-point qu'il y eut concert entre lui, la cour de Vienne, l'empereur et
-Rome; que par la détestable autorité de celle-ci il répudierait Mme
-d'Orléans dont c'était pour lui une grâce de la Providence que les
-dernières couches eussent été heureuses, sans quoi eussent été
-renouvelées les infâmes rumeurs d'empoisonnement; qu'à vrai dire,
-pour vouloir la mort de madame sa femme, il n'était pas comme son frère
-convaincu du goût italien&mdash;ce furent encore mes termes&mdash;mais que
-c'était le seul vice dont on ne l'accusât pas (non plus que n'avoir
-pas les mains nettes), puisque ses relations avec Mme la duchesse de
-Berry paraissaient à beaucoup ne pas être celles d'un père; que s'il
-n'avait pas hérité l'abominable goût de Monsieur pour tout le reste,
-il en était bien le fils par l'habitude des parfums qui l'avaient mis
-mal avec le roi qui ne les pouvait souffrir, et plus tard avaient
-favorisé les bruits affreux d'avoir attenté à la vie de la dauphine,
-et par avoir toujours mis en pratique la détestable maxime de diviser
-pour régner à l'aide des redites de l'un a l'autre qui étaient la
-peste de sa cour, comme elles l'avaient été de celle de Monsieur, son
-père, où elles avaient empêché de régner l'unisson; qu'il avait
-gardé pour les favoris de celui-ci une considération qu'il n'accordait
-<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span>
-à pas un autre, et que c'étaient eux&mdash;je ne me contraignis pas à
-nommer Effiat&mdash;qui, aidés de Mirepoix et de la Mouchi, avaient frayé
-un chemin au Moine; que n'ayant pour tout bouclier que des hommes qui ne
-comptaient plus depuis la mort de Monsieur et ne l'avaient pu pendant sa
-vie que par l'horrible conviction où était chacun, et jusqu'au roi qui
-avait ainsi fait le mariage de Mme d'Orléans, qu'on obtenait tout d'eux
-par l'argent, et de lui par eux entre les mains de qui il était, on ne
-craindrait pas de l'atteindre par la calomnie la plus odieuse, la plus
-touchante, qu'il n'était que temps, s'il l'était encore, qu'il releva
-enfin sa grandeur et pour cela un seul moyen, prendre dans le plus grand
-secret les mesures pour faire arrêter Le Moine et, aussitôt la chose
-décidée, n'en point retarder l'exécution et ne le laisser de sa vie
-rentrer en France.</p>
-
-<p>M. le duc d'Orléans, qui s'était seulement écrié une ou deux fois au
-commencement de ce discours, avait ensuite gardé le silence d'un homme
-anéanti par un si grand coup; mais mes derniers mots en firent sortir
-enfin quelques-uns de sa bouche. Il n'était pas méchant et la
-résolution n'était pas son fort:</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! me dit-il d'un ton de plainte, l'arrêter? Mais enfin si
-son invention était vraie?</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Monsieur, lui dis-je étonné au dernier point d'un
-aveuglement si extrême et si pernicieux, vous en êtes là, et si peu
-de temps après avoir été détrompé sur l'écriture du faux marquis
-de Ruffec. Mais enfin, si vous avez seulement un doute, faites venir
-l'homme de France qui se connaît le mieux à la chimie comme à toutes
-<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-les sciences, ainsi qu'il a été reconnu par les académies et par les
-astronomes, et dont aussi le caractère, la naissance, la vie sans tache
-qui l'a suivie, vous garantissant la parole. Il comprit que je voulais
-parler du duc de Guiche et avec la joie d'un homme empêtré dans des
-résolutions contraires et à qui un autre ôte le souci d'avoir à
-prendre celle qui conviendra:</p>
-
-<p>&mdash;Oh bien! nous avons eu la même idée, me dit-il. Guiche en
-décidera, mais je ne peux le voir aujourd'hui. Vous savez que le roi
-d'Angleterre, voyageant très incognito sous le nom de comte de Stanhope,
-vient demain parler avec le Roi des affaires d'Hollande et d'Allemagne; je
-lui donne une fête à Saint-Cloud où Guiche se trouvera. Vous lui parlerez
-et moi pareillement, après le souper. Mais êtes-vous sûr qu'il y
-viendra? ajoute-t-il d'un air embarrassé.</p>
-
-<p>Je compris qu'il n'osait faire mander le duc de Guiche au Palais Royal,
-où, comme on peut bien penser et par le genre de gens que M. le duc
-d'Orléans voyait et avec lesquels Guiche n'avait nulle familiarité,
-hors avec Besons et avec moi, il venait le moins souvent qu'il pouvait,
-sachant que c'étaient les roués qui y tenaient le premier rang plutôt
-que des hommes du sien. Aussi le Régent craignant toujours qu'il
-chantât pouilles sur lui, vivait à son égard dans des inquiétudes et
-des mesures perpétuelles. Fort attentif à rendre à chacun ce qui lui
-était dû et n'ignorant pas ce qui l'était au propre fils de Monsieur,
-Guiche le visitait aux occasions seulement, et je ne croîs pas qu'on
-l'eût revu au Palais Royal depuis qu'il était venu lui faire sa cour
-pour la mort de Monsieur et la grossesse de Mme d'Orléans. Encore ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-restât-il que quelques instants, avec un air de respect il est vrai,
-mais qui savait montrer avec discernement qu'il s'adressait, plutôt
-qu'à la personne, au rang de premier prince du sang. M. le duc
-d'Orléans le sentait et ne laissait pas d'être touché d'un traitement
-si amer et si cuisant.</p>
-
-<p>Comme je quittais le Palais Royal, au désespoir de voir remettre au
-parvulo de Saint-Cloud un parti pris et qui ne serait peut-être pas
-exécuté s'il ne l'était à l'instant même, tant étaient grandes la
-versatilité et les cavillations habituelles de M. le duc d'Orléans, il
-m'arriva une curieuse aventure que je ne rapporte ici que parce qu'elle
-n'annonçait que trop ce qui devait se passer à ce parvulo. Comme je
-venais de monter dans mon carrosse où m'attendait Mme de Saint-Simon,
-je fus au comble de l'étonnement en voyant que se préparait à passer
-devant lui le carrosse de S. Murat, si connu par sa valeur aux armées,
-et celle de tous les siens. Ses fils s'y sont couverts d'honneur par des
-traits dignes de l'antiquité; l'un, qui y a laissé une jambe, brille
-partout de beauté; un autre est mort, laissant des parents qui ne se
-pourront consoler; tellement qu'ayant montré des prétentions aussi
-insoutenables que celles des Bouillon, ils n'ont point perdu comme eux
-l'estime des honnêtes gens.</p>
-
-<p>J'aurais pourtant dû être moins surpris par cette entreprise du
-carrosse, en me rappelant quelques propositions assez étranges, comme
-à un des derniers marlis où Mme Murat avait tenté le manège de
-céder à Mme de Saint-Simon, mais fort équivoquement et sans affecter
-de place, en disant qu'il y avait moins d'air là, que Mme de
-<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-Saint-Simon le craignait et qu'à elle au contraire Fagon le lui avait
-recommandé; Mme de Saint-Simon ne s'était pas laissée étourdir par
-des paroles si osées et avait vivement répondu qu'elle se mettait à
-cette place non parce qu'elle craignait l'air, mais parce que c'était
-la sienne et que si Mme Murat faisait mine d'en prendre une, elle et les
-autres duchesses iraient demander à Mme la duchesse de Bourgogne de
-s'en plaindre au Roi. Sur quoi, la princesse Murat n'avait répondu mot,
-sinon qu'elle savait ce qu'elle devait à Mme de Saint Simon, qui avait
-été fort applaudie pour sa fermeté par les duchesses présentes et
-par la princesse d'Espinoy. Malgré ce marli fort singulier, qui
-m'était resté dans la mémoire et où j'avais bien compris que Mme
-Murat avait voulu tâter le pavé, je crus cette fois à une méprise,
-tant la prétention me parut forte; mais voyant que les chevaux du
-prince Murat prenaient l'avance, j'envoyai un gentilhomme le prier de
-les faire reculer, à qui il fut répondu que le prince Murat l'eût
-fait avec grand plaisir s'il avait été seul, mais qu'il était avec
-Mme Murat, et quelques paroles vagues sur la chimère de prince
-étranger. Trouvant que ce n'était pas le lieu de montrer le néant
-d'une entreprise si énorme, je fis donner l'ordre à mon cocher de
-lancer mes chevaux qui endommagèrent quelque peu au passage le carrosse
-du prince Murat. Mais fort échauffé par l'affaire du Moine, j'avais
-déjà oublié celle du carrosse, pourtant si importante pour ce qui
-regarde le bon fonctionnement de la justice et l'honneur du royaume,
-quand le jour même du parvulo de Saint-Cloud, les ducs de Mortemart et
-de Chevreuse me vinrent avertir, comme qui avait au cœur le plus juste
-<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span>
-souci des anciens et incontestables privilèges des ducs, véritable
-fondement de la monarchie, que le prince Murat, à qui on avait déjà
-fait la complaisance si dangereuse de l'eau bénite, avait prétendu à
-la main, pour le souper, sur le duc de Gramont, appuyant cette belle
-prétention sur être le petit-fils d'un homme qui avait été roi des
-Deux-Siciles, qu'il l'avait exposée à M. d'Orléans par Effiat, comme
-ayant été le principal ressort de la cour de Monsieur son père, que
-M. le duc d'Orléans, embarrassé au dernier point et n'ayant pas
-d'ailleurs cette instruction claire, nette, profonde, dont le décisif
-met à néant les chimères, n'avait pas osé se prononcer fermement sur
-celle-ci, avait répondu qu'il verrait, qu'il en parlerait à la
-duchesse d'Orléans. Étrange disparate d'aller remettre les intérêts
-les plus vitaux de l'État, qui repose sur les droits des ducs, tant
-qu'il n'est pas touché à eux, à qui n'y tenait que par les liens les
-plus honteux et n'avait jamais su ce qui lui était dû, encore bien
-moins à Monsieur son époux et à la pairie tout entière. Cette
-réponse fort curieuse et inouïe avait été rendue par la princesse
-Soutzo à MM. de Mortemart et de Chevreuse qui, étonnés à l'extrême,
-m'étaient aussitôt venus trouver. Il est suffisamment au su de chacun
-qu'elle est la seule femme qui, pour mon malheur, ait pu me faire sortir
-de la retraite où je vivais depuis la mort du Dauphin et de la
-Dauphine. On ne connaît guère soi-même la raison de ces sortes de
-préférences et je ne pourrais dire par où celle-là réussit, là où
-tant d'autres avaient échoué. Elle ressemblait à Minerve, telle
-qu'elle est représentée sur les belles miniatures en pendants
-<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-d'oreilles que m'a laissées ma mère. Ses grâces m'avaient enchaîné
-et je ne bougeais guère de ma chambre de Versailles que pour aller la
-voir. Mais je remets à une autre partie de ces <i>Mémoires</i> qui sera
-surtout consacrée à la comtesse de Chevigné, de parler plus
-longuement d'elle et de son mari qui s'était fort distingué par sa
-valeur et était parmi les plus honnêtes gens que j'aie connu. Je
-n'avais quasi nul commerce avec M. de Mortemart depuis l'audacieuse
-cabale qu'il avait montée contre moi chez la duchesse de Beauvilliers
-pour me perdre dans l'esprit du Roi. Jamais esprit plus nul, plus
-prétendant au contraire, plus tâchant d'appuyer ce contraire de
-brocards sans fondement aucun qu'il allait colporter ensuite. Pour M. de
-Chevreuse, menin de Monseigneur, c'était un homme d'une autre sorte et
-il a été ici trop souvent parlé de lui en son temps pour que j'aie à
-revenir sur ses qualités infinies, sur sa science, sur sa bonté, sur
-sa douceur, sur sa parole éprouvée. Mais c'était un homme, comme on
-dit, à faire des trous dans la lune et qui vainement s'embarrassait
-d'un rien comme d'une montagne. On a vu les heures que j'avais passées
-à lui représenter l'inconsistant de sa chimère sur l'ancienneté de
-Chevreuse et les rages qu'il avait failli donner au chancelier pour
-l'érection de Chaulnes. Mais enfin, ils étaient ducs tous deux et fort
-justement attachés aux prérogatives de leur rang; et comme ils
-savaient que j'en étais plus jaloux moi-même que pas un qui fût à la
-cour, ils étaient venus me trouver parce que j'étais de plus ami
-particulier de M. le duc d'Orléans, qui n'avais jamais eu en vue que le
-bien de ce prince et ne l'avais jamais abandonné quand les cabales de
-la Maintenon et du maréchal de Villeroy le laissaient seul au Palais
-<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-Royal. Je tâchai d'arraisonner M. le duc d'Orléans, je lui
-représentai l'injure qu'il faisait non seulement aux ducs, qui se
-sentiraient tous atteints en la personne du duc de Gramont, mais au bon
-sens, en laissant le prince Murat, comme autrefois les ducs de La
-Tremoïlle, sous le vain prétexte de prince étranger et de son
-grand-père, si connu par sa bravoure, roi de Naples pendant quelques
-années, avoir pendant le parvulo de Saint-Cloud, la main qu'il se
-garderait bien de ne pas exiger ensuite à Versailles, à Marly, et
-qu'elle servirait de véhicule à l'Altesse, car on sait où conduisent
-ces sourdes et profondes menées de princerie quand elles ne sont pas
-étouffées dans l'œuf. On en a vu l'effet avec MM. de Turenne et de
-Vendôme. Il y aurait fallu plus de commandement et un savoir plus
-étendu que n'en avait M. le duc d'Orléans. Jamais pourtant cas plus
-simple, plus clair, plus facile à exposer, plus impossible, plus
-abominable à contredire. D'un côté, un homme qui ne peut pas remonter
-à plus de deux générations sans se perdre dans une nuit où plus rien
-de marquant n'apparaît; de l'autre, le chef d'une famille illustre
-connue depuis mille ans, père et fils de deux maréchaux de France,
-n'ayant jamais compté que les plus grandes alliances. L'affaire du
-Moine ne touchait pas à des intérêts si vitaux pour la France.</p>
-
-<p>Dans le même temps, Delaire épousa une Rohan et prit très
-étrangement le nom de comte de Cambacérès. Le marquis d'Albuféra,
-qui, était fort de mes amis et dont la mère l'était, porta force
-plaintes qui, malgré l'estime infime et, on le verra par la suite, bien
-méritée que le Roi avait pour lui, restèrent sans effet. Et il en est
-<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-maintenant de ces beaux comtes de Cambacérès (sans même parler du
-vicomte Vigier, qu'on imagine toujours dans les Bains d'où il est
-sorti), comme des comtes à la même mode de Montgomery et de Brye que
-le Français ignorant croit descendre de G. de Montgomery, si célèbre
-pour son duel sous Henri II, et appartenir à la famille de Briey, dont
-était mon amie la comtesse de Briey, laquelle a souvent figuré dans
-ces Mémoires et qui appelait plaisamment les nouveaux comtes de Brye,
-d'ailleurs gentilshommes de bon lieu quoique d'un moins haut parage,
-«les non brils».</p>
-
-<p>Un autre et plus grand mariage retarda la venue du roi d'Angleterre, qui
-n'intéressait pas que ce pays. Mlle Asquith, qui était probablement la
-plus intelligente d'aucun, et semblait une de ces belles figures peintes
-à fresque qu'on voit en Italie, épousa le prince Antoine Bibesco, qui
-avait été l'idole de ceux où il avait résidé. Il était fort l'ami
-de Morand, envoyé du Roi auprès de leurs Majestés Catholiques, duquel
-il sera souvent question au cours de ces Mémoires, et le mien. Ce
-mariage fit grand bruit, et partout d'applaudissement. Seul, un peu
-d'Anglais mal instruits, crurent que Mlle Asquith ne contractait pas une
-assez grande alliance. Elle pouvait certes prétendre à toutes, mais
-ils ignoraient que ces Bibesco en ont avec les Noailles, les
-Montesquieu, les Chimay, et les Bauffremont qui sont de la race
-capétienne et pourraient revendiquer avec beaucoup de raison la
-couronne de France, comme j'ai souvent dit.</p>
-
-<p>Pas un des ducs ni un homme titré n'alla à ce parvulo de Saint-Cloud,
-hors moi, à cause de Mme de Saint Simon par la place de dame d'atour de
-Mme la duchesse de Bourgogne, acceptée de vive force, sur le péril du
-<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-refus et la nécessité d'obéir au Roi, mais avec toute la douleur et
-les larmes qu'on a vues et les instances infinies de M. le duc et de Mme
-la duchesse d'Orléans; les ducs de Villeroy et de La Rochefoucauld par
-ne pouvoir se consoler de n'être plus que de peu, on peut dire de rien
-et vouloir pomper un dernier petit fumet d'affaires, qui s'en servirent,
-aussi comme d'une occasion d'en faire leur cour au régent; le
-chancelier, faute de conseil, dont il n'y avait pas ce jour-là; à des
-moments, Artagnan, capitaine des gardes, quand il vint dire que le Roi
-était servi, un peu après, à son fruit, apporter des biscotins pour
-ses chiennes couchantes; enfin quand il annonça que la musique était
-commencée, dont il voulut ardemment tirer une distinction qui ne put
-venir à terme.</p>
-
-<p>[Cher Monsieur cela commence ici&mdash;Note de l'Auteur]</p>
-
-<p>Il était de la maison de Montesquiou; une de ses sœurs avait été
-fille de la Reine, s'était accommodée et avait épousé le duc de
-Gesvres. Il avait prié son cousin Robert de Montesquiou-Fezensac, de se
-trouver à ce parvulo de Saint-Cloud. Mais celui-ci répondit par cet
-admirable apophtegme qu'il descendait des anciens comtes de Fezensac,
-lesquels sont connus avant Philippe-Auguste, et qu'il ne voyait pas pour
-quelle raison cent ans&mdash;c'était le prince Murat qu'il voulait
-dire&mdash;devraient passer avant mille ans. Il était fils de T. de
-Montesquiou qui était fort dans la connaissance de mon père et dont
-j'ai parlé en son lieu, et avec une figure et une tournure qui
-sentaient fort ce qu'il était et d'où il était sorti, le corps
-toujours élancé, et ce n'est pas assez dire, comme renversé en
-arrière, qui se penchait, à la vérité, quand il lui en prenait
-<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-fantaisie, en grande affabilité et révérences de toutes sortes, mais
-revenait assez vite à sa position naturelle qui était toute de
-fierté, de hauteur, d'intransigeance à ne plier devant personne et à
-ne céder sur rien, jusqu'à marcher droit devant soi sans s'occuper du
-passage, bousculant sans paraître le voir, ou s'il voulait fâcher,
-montrant qu'il le voyait, qui était sur le chemin, avec un grand
-empressement toujours autour de lui des gens des plus de qualité et
-d'esprit à qui parfois il faisait sa révérence de droite et de
-gauche, mais le plus souvent leur laissait, comme on dit, leurs frais
-pour compte, sans les voir, les deux yeux devant soi, parlant fort haut
-et fort bien à ceux de sa familiarité qui riaient de toutes les
-drôleries qu'il disait, et avec grande raison, comme j'ai dit, car il
-était spirituel autant que cela se peut imaginer, avec des grâces qui
-n'étaient qu'à lui et que tous ceux qui l'ont approché ont essayé,
-souvent sans le vouloir et parfois même sans s'en douter, de copier et
-de prendre, mais pas un jusqu'à y réussir, ou à autre chose qu'à
-laisser paraître en leurs pensées, en leurs discours et presque dans
-l'air de l'écriture et le bruit de la voix qu'il avait toutes deux fort
-singulières et fort belles, comme un vernis de lui qui se reconnaissait
-tout de suite et montrait par sa légère et indélébile surface, qu'il
-était aussi difficile de ne pas chercher à l'imiter que d'y parvenir.</p>
-
-<p>Il avait souvent auprès de lui un Espagnol dont le nom était Yturri et
-que j'avais connu, lors de mon ambassade à Madrid, comme il a été
-rapporté. En un temps où chacun ne pousse guère ses vues plus loin
-qu'à faire distinguer son mérite, il avait celui, à la vérité fort
-<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-rare, de mettre tout le sien à faire mieux éclater celui de ce comte,
-à l'aider dans ses recherches, dans ses rapports avec les libraires,
-jusque dans les soins de sa table, ne trouvant nulle tâche fastidieuse
-si seulement elle lui en épargnait quelqu'une, la sienne n'étant, si
-l'on peut dire, qu'écouter et faire retentir au loin les propos de
-Montesquiou, comme faisaient ces disciples qu'avaient accoutumé d'avoir
-toujours avec eux les anciens sophistes, ainsi qu'il appert des écrits
-d'Aristote et des discours de Platon. Cet Yturri avait gardé la
-manière bouillante de ceux de son pays, lesquels à propos de tout ne
-vont pas sans tumulte, dont Montesquiou le reprenait fort souvent et
-fort plaisamment, à la gaieté de tous et tout le premier d'Yturri
-même, qui s'excusait en riant sur la chaleur de la race et avait garde
-d'y rien changer, car cela plaisait ainsi. Il se connaissait en objets
-d'autrefois dont beaucoup profitaient pour l'aller voir et consulter
-là-dessus, jusque dans la retraite que s'étaient ajustée nos deux
-ermites et qui était sise, comme j'ai dit, à Neuilly, proche de la
-maison de M. le duc d'Orléans.</p>
-
-<p>Montesquiou invitait fort peu et fort bien, tout le meilleur et le plus
-grand, mais pas toujours les mêmes et à dessein, car il jouait fort au
-roi, avec des faveurs et des disgrâces jusqu'à l'injustice à en
-crier, mais tout cela soutenu par un mérite si reconnu, qu'on le lui
-passait, mais quelques-uns pourtant fort fidèlement et fort
-régulièrement, qu'on était presque toujours sûr de trouver chez lin
-quand il donnait un divertissement, comme la duchesse Mme de
-Clermont-Tonnerre de laquelle il sera parlé beaucoup plus loin, qui
-était fille de Gramont, petite-fille du célèbre ministre d'État,
-<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-sœur du duc de Guiche, qui était fort tourné, comme on l'a vu, vers
-la mathématique et la peinture, et Mme Greffulhe, qui était Chimay, de
-la célèbre maison princière des comtes de Bossut. Leur nom est
-Hennin-Liétard et j'en ai déjà parlé à propos du prince de Chimay,
-à qui l'Électeur de Bavière fit donner la Toison d'or par Charles II
-et qui devint mon gendre, grâce à la duchesse Sforze, après la mort
-de sa première femme, fille du duc de Nevers. Il n'était pas moins
-attaché à Mme de Brantes, fille de Cessac, dont il a déjà été
-parlé fort souvent et qui reviendra maintes fois dans le cours de ces
-Mémoires, et aux duchesses de la Roche-Guyon et de Fezensac. J'ai
-suffisamment parlé de ces Montesquiou à propos de leur plaisante
-chimère de descendre de Pharamond, comme si leur antiquité n'était
-pas assez grande et assez reconnue pour ne pas avoir besoin de la
-barbouiller de fables, et de l'autre à propos du duc de la Roche-Guyon,
-fils aîné du duc de La Rochefoucauld et survivancier de ses deux
-charges, de l'étrange présent qu'il reçut de M. le duc d'Orléans, de
-sa noblesse à éviter le piège que lui tendit l'astucieuse
-scélératesse du premier président de Mesmes et du mariage de son fils
-avec Mlle de Toiras. On y voyait fort aussi Mme de Noailles, femme du
-dernier frère du duc d'Ayen, aujourd'hui duc de Noailles, et dont la
-mère est La Ferté. Mais j'aurai l'occasion de parler d'elle plus
-longuement comme de la femme du plus beau génie poétique qu'ait vu son
-temps, et qui a renouvelé, et l'on peut dire agrandi, le miracle de la
-célèbre Sévigné. On sait que ce que j'en dis est équité pure,
-étant assez au su de chacun en quels termes j'en suis venu avec le duc
-<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-de Noailles, neveu du cardinal et mari de Mlle d'Aubigné, nièce de Mme
-de Maintenon, et je me suis assez étendu en son lieu sur ses
-astucieuses menées contre moi jusqu'à se faire avec Canillac avocat
-des conseillers d'État contre les gens de qualité, son adresse à
-tromper son oncle le cardinal, à bombarder Daguesseau chancelier, à
-courtiser Effiat et les Rohan, à prodiguer les grâces pécuniaires
-énormes de M. le duc d'Orléans au comte d'Armagnac pour lui faire
-épouser sa fille, après avoir manqué pour elle le fils aîné du duc
-d'Albret. Mais j'ai trop parlé de tout cela pour y revenir et de ses
-noirs manèges à l'égard de Law et dans l'affaire des pierreries et
-lors de la conspiration du duc et de la duchesse du Maine. Bien
-différent, et à tant de générations d'ailleurs, était Mathieu de
-Noailles, qui avait épousé celle dont il est question ici et que son
-talent a rendu fameuse. Elle était la fille de Brancovan, prince
-régnant de Valachie, qu'ils nomment là-bas Hospodar, et avait autant
-de beauté que de génie. Sa mère était Musurus qui est le nom d'une
-famille très noble et très des premières de la Grèce, fort
-illustrée par diverses ambassades nombreuses et distinguées et par
-l'amitié d'un de ces Musurus avec le célèbre Erasme. Montesquiou
-avait été le premier à parler de ses vers. Les duchesses allaient
-souvent écouter les siens, à Versailles, à Sceaux, à Meudon, et
-depuis quelques années les femmes de la ville les imitent par une
-mécanique connue et font venir des comédiens qui les récitent dans le
-dessein d'en attirer quelqu'une, dont beaucoup iraient chez le Grand
-Seigneur plutôt que de ne pas les applaudir. Il y avait toujours
-<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-quelque récitation dans sa maison de Neuilly, et aussi le concours tant
-des poètes les plus fameux que des plus honnêtes gens et de la
-meilleure compagnie, et de sa part, à chacun, et devant les objets de
-sa maison, une foule de propos, dans ce langage si particulier à lui
-que j'ai dit, dont chacun restait émerveillé.</p>
-
-<p>Mais toute médaille a son revers. Cet homme d'un mérite si hors de
-pair, où le brillant ne nuisait pas au profond, cet homme, qui a pu
-être dit délicieux, qui se faisait écouter pendant des heures avec
-amusement pour les autres comme pour lui-même, car il riait fort de ce
-qu'il disait comme s'il avait été à la fois l'auteur et le parleur,
-et avec profit pour eux, cet homme avait un vice: il n'avait pas moins
-soif d'ennemis que d'amis. Insatiable des derniers, il était implacable
-aux autres, si l'on peut ainsi dire, car à quelques années de
-distance, c'était les mêmes dont il avait cessé d'être engoué. Il
-lui fallait toujours quelqu'un, sous le prétexte de la plus futile
-pique, à détester, à poursuivre, à persécuter, par où if était la
-terreur de Versailles car il ne se contraignait en rien et de sa voix
-qu'il avait fort haute lançait devant qui ne lui revenait pas les
-propos les plus griefs, les plus spirituels, les plus injustes, comme
-quand il cria fort distinctement devant Diane de Peydan de Brou, veuve
-estimée du marquis de Saint-Paul, qu'il était aussi fâcheux pour le
-paganisme que pour le catholicisme qu'elle s'appelât à la fois Diane
-et Saint Paul. C'était de ses rapprochements de mots dont personne ne
-se fut avisé et qui faisaient trembler. Ayant passé sa jeunesse dans
-le plus grand monde, son âge mûr parmi les poètes, revenu également
-<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
-des uns et des autres, il ne craignait personne et vivait dans une
-solitude qu'il rendait de plus en plus stricte par chaque ancien ami
-qu'il en chassait. Il était fort de ceux de Mme Straus, fille et veuve
-des célèbres musiciens Halévy et Bizet, femme d'Émile Straus, avocat
-à la cour des Aides, et de qui les admirables répliques sont dans la
-mémoire de tous. Sa figure était restée charmante et aurait suffi
-sans son esprit à attirer tous ceux qui se pressaient autour d'elle.
-C'est elle qui, une fois dans la chapelle de Versailles où elle avait
-son carreau, comme M. de Noyon dont le langage était toujours si outré
-et si éloigné du naturel demandait s'il ne lui semblait pas que la
-musique qu'on entendait était octogonale, lui répondit: «Ah!
-monsieur, j'allais le dire!» comme à quelqu'un qui a prononcé avant
-tous une chose qui vient naturellement à l'esprit.</p>
-
-<p>On ferait un volume si l'on rapportait tout ce qui a été dit par elle
-et qui vaut de n'être pas oublié. Sa santé avait toujours été
-délicate. Elle en avait profité de bonne heure pour se dispenser des
-Marly, des Meudon, n'allait faire sa cour au Roi que fort rarement, où
-elle était toujours reçue seule et avec une grande considération. Les
-fruits et les eaux dont elle avait fait en tous temps un usage qui
-surprenait, sans liqueurs, ni chocolat, lui avaient noyé l'estomac,
-dont Fagon n'avait pas voulu s'apercevoir depuis qu'il diminuait. Il
-appelait charlatans ceux qui donnent des remèdes ou n'avaient pas été
-reçus dans les facultés, à cause de quoi il chassa un Suisse qui
-aurait pu la guérir. À la fin, comme son estomac s'était déshabitué
-des nourritures trop fortes, son corps du sommeil et des longues
-promenades, elle tourna cette fatigue en distinction. Mme la duchesse de
-<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span>
-Bourgogne la venait voir et ne voulait pas être conduite au delà de la
-première pièce. Elle recevait les duchesses, assise, qui la visitaient
-tout de même tant c'était un délice de l'écouter. Montesquiou ne
-s'en faisait pas faute; il était fort aussi dans la familiarité de Mme
-Standish, sa cousine, qui vint à ce parvulo de Saint-Cloud, étant
-l'amie la plus anciennement admise en tout et dans la plus grande
-proximité avec la reine d'Angleterre, la plus distinguée par elle, où
-toutes les femmes ne lui cédèrent point le pas comme cela aurait dû
-être et ne fut pas par l'incroyable ignorance de M. le duc d'Orléans,
-qui la crut peu de chose parce qu'elle s'appelait Standish, alors
-qu'elle était fille d'Escars, de la maison de Pérusse, petite-fille de
-Brissac, et une des plus grandes dames du royaume comme aussi l'une des
-plus belles et avait toujours vécu dans la société la plus trayée
-dont elle était le suprême élixir. M. le duc d'Orléans ignorait
-aussi que H. Standish était fils d'une Noailles, de la branche des
-marquis d'Arpajon. Il fallut que M. d'Hinnisdal le lui apprit. On eut
-donc à ce parvulo le scandale fort remarquable du prince Murat, sur un
-ployant, à côté du roi d'Angleterre. Cela fit un étrange vacarme qui
-retentit bien loin de Saint-Cloud. Ceux qui avaient à cœur le bien de
-l'État en sentirent les bases sapées; le Roi, si peu versé dans
-l'histoire des naissances et des rangs, mais comprenant la flétrissure
-infligée à sa couronne par la faiblesse d'avoir anéanti la plus haute
-dignité du royaume, attaqua de conversation là-dessus le comte A. de
-La Rochefoucauld, qui l'était plus que personne et qui, commandé de
-<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-répondre par son maître, qui était aussi son ami, ne craignit pas de
-le faire en termes si nets et si tranchants qu'il fut entendu de tout le
-salon où se jouait pourtant à gros bruit un fort lansquenet. Il
-déclara que, fort attaché à la grandeur de sa maison, il ne croyait
-pas pourtant que cet attachement l'aveuglât et lui fit rien dérober à
-quiconque, quand il trouvait qu'il était&mdash;pour ne pas dire
-plus&mdash;un aussi grand seigneur que le prince Murat; que pourtant il
-avait toujours cédé le pas au duc de Gramont et continuerait à faire de
-même. Sur quoi le roi fit faire défense au prince Murat de ne prendre en
-nulle circonstance plus que la qualité d'Altesse et le traversement du
-parquet. Le seul qui eut pu y prétendre était Achille Murat, parce
-qu'il a des prérogatives souveraines dans la Mingrélie qui est un
-État avoisinant ceux du czar. Mais il était aussi simple qu'il était
-brave, et sa mère, si connue pour ses écrits et dont il avait hérité
-l'esprit charmant, avait bien vite compris que le solide et le réel de
-sa situation était moins chez ces Moscovites que dans la maison bien
-plus que princière qui était la sienne, car elle était la fille du
-duc de Rohan-Chabot.</p>
-
-<p>Le prince J. Murat ploya un moment sous l'orage, le temps de passer ce
-fâcheux détroit, mais il n'en fut pas davantage et on sait que
-maintenant, même à ses cousins, les lieutenants-généraux ne font
-point difficulté, sans aucune raison qui se puisse approfondir, de
-donner le Pour et le Monseigneur, et le Parlement, quand il va les
-complimenter, envoie ses huissiers les baguettes levées, à quoi
-Monsieur le Prince avait eu tant de peine d'arriver, malgré le rang de
-prince du sang. Ainsi tout décline, tout s'avilit, tout est rongé dès
-<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span>
-le principe, dans un État où le fer rouge n'est pas porté d'abord sur
-les prétentions pour qu'elles ne puissent plus renaître.</p>
-
-<p>Le roi d'Angleterre était accompagné de milord Derby qui jouissait
-ici, comme dans son pays, de beaucoup de considération. Il n'avait pas
-au premier abord cet air de grandeur et de rêverie qui frappait tant
-chez B. Lytton, mort depuis, ni le singulier visage et qui ne se pouvait
-oublier de milord Dufferin. Mais il plaisait peut-être plus encore
-qu'eux par une façon d'amabilité que n'ont point les Français et par
-quoi ils sont conquis. Louvois l'avait voulu presque malgré lui auprès
-du Roi à cause de ses capacités et de sa connaissance approfondie des
-affaires de France.</p>
-
-<p>Le roi d'Angleterre évita de qualifier M. le duc d'Orléans en lui
-parlant, mais voulut qu'il eut un fauteuil, à quoi il ne prétendait
-pas, mais qu'il eut garde de refuser. Les princesses du sang mangèrent
-au grand couvert par une grâce qui fit crier très fort mais ne porta
-pas d'autre fruit. Le souper fut servi par Olivier, premier maître
-d'hôtel du Roi. Son nom était Dabescat; il était respectueux, aimé
-de tous, et si connu à la cour d'Angleterre que plusieurs des seigneurs
-qui accompagnaient le Roi le virent avec plus de plaisir que les
-chevaliers de Saint-Louis récemment promus par le Régent et dont la
-figure était nouvelle. Il gardait une grande fidélité à la mémoire
-du feu Roi et allait chaque année à son service à Saint-Denis, où,
-à la honte des courtisans oublieux, il se trouvait presque toujours
-seul avec moi. Je me suis arrêté un instant sur lui, parce que par la
-connaissance parfaite qu'il avait de son état, par sa bonté, par sa
-<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-liaison avec les plus grands sans se familiariser, ni bassesse, il
-n'avait pas laissé de prendre de l'importance à Saint-Cloud et d'y
-faire un personnage singulier.</p>
-
-<p>Le régent fit à Mme Standish la remarque fort juste qu'elle ne portait
-pas ses perles comme les autres dames, mais d'une façon qu'avait
-imitée la reine d'Angleterre. Guiche se trouvait là, qui y avait été
-mené comme au licou par la peur de s'attirer pour toujours le régent
-et n'était pas fort aise d'y être. Il se plaisait bien plus à la
-Sorbonne et dans les Académies dont il était recherché plus que
-personne. Mais enfin le régent l'avait fait prendre, il sentit ce qu'il
-devait au respect de la naissance, sinon de la personne, au bien de
-l'État, peut-être à sa propre sûreté, ce qu'il y aurait de trop
-marqué à ne pas venir, ne pas y avoir de milieu entre se perdre et
-refuser, et il sauta le bâton. À ce mot de perles, je le cherchai des
-yeux. Les siens, très ressemblants à ceux de sa mère, étaient
-admirables, avec un regard qui, bien que personne n'aimât autant que
-lui à se divertir semblait percer au travers de sa prunelle, dès que
-son esprit était tendu à quelque objet sérieux. On a vu qu'il était
-Gramont, dont le nom est Aure, de cette illustre maison considérée par
-tant d'alliances et d'emplois depuis Sanche-Garcie d'Aure et Antoine
-d'Aure, vicomte d'Aster, qui prit le nom et les armes de Gramont. Armand
-de Gramont, dont il est question ici, avec tout le sérieux que n'avait
-pas l'autre, rappelait les grâces de ce galant comte de Guiche, qui
-avait été si initié dans les débuts du règne de Louis XIV. Il
-dominait sur tous les autres ducs, ne fut-ce que par son savoir infini
-et ses admirables découvertes. Je peux dire avec vérité que j'en
-<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-parlerais de même si je n'avais reçu de lui tant de marques d'amitié.
-Sa femme était digne de lui, ce qui n'est pas peu dire. La position de
-ce duc était unique. Il était les délices de la cour, l'espoir avec
-raison des savants, l'ami sans bassesse des plus grands, le protecteur
-avec choix de ceux qui ne l'étaient pas encore, le familier avec une
-considération infinie de José Maria Sert qui est l'un des premiers
-peintres de l'Europe pour la ressemblance des visages et la décoration
-sage et durable des bâtiments. Il a été marqué en son temps comment,
-quittant ma berline pour des mules en me rendant à Madrid pour mon
-ambassade, j'avais été admirer ses ouvrages dans une église où ils
-sont disposés avec un art prodigieux, entre la rangée des balcons des
-autels et des colonnes incrustées des marbres les plus précieux. Le
-duc de Guiche causait avec Ph. de Caraman-Chimay, oncle de celui qui
-était devenu mon gendre. Leur nom est Riquet et celui-là avait
-vraiment l'air de Riquet à la Houppe tel qu'il est dépeint dans les
-contes. Nonobstant son visage promettait l'agrément et la finesse et
-tenait ses promesses, à ce que m'ont dit ses amis. Mais je n'avais
-nulle habitude avec lui pour ainsi dire pas de commerce, et je ne parle
-dans ces Mémoires que des choses que j'ai pu connaître par moi-même.
-J'entraînai le duc de Guiche dans la galerie pour qu'on ne pût nous
-entendre:&mdash;Eh bien! lui dis-je, le régent vous a-t-il parlé du
-Moine.&mdash;Oui, me répondit-il en souriant, et pour ce coup, malgré ces
-cunctations, je crois l'avoir persuadé. Pour que notre bref colloque ne
-fût pas remarqué, nous nous approchâmes fort à côté du régent, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-Guiche me fit remarquer qu'on parlait encore de pierreries, Standish
-ayant conté que dans un incendie tous les diamants de sa mère, Mme de
-Poix, avaient brûlé et étaient devenus noirs, pour laquelle
-particularité, fort curieuse en effet, on les avait portés au cabinet
-du roi d'Angleterre où ils étaient conservés:&mdash;Mais alors si le
-diamant noircit par le feu, le charbon ne pourrait-il être changé en
-diamant demanda, le régent en se tournant vers Guiche d'un air
-embarrassé, qui haussa les épaules en me regardant confondu par cet
-ensorcellement d'un homme qu'il avait pensé convaincu.</p>
-
-<p>On vit pour la première fois à Saint-Cloud le comte de Fels, dont le
-nom est Frich, qui vint pour faire sa cour au roi d'Angleterre. Ces
-Frich, bien que sortis autrefois de la lie du peuple, sont fort
-glorieux. C'est à l'un d'eux que la bonne femme Cornuel répondit,
-comme il lui faisait admirer la livrée d'un de ses laquais et ajoutait
-qu'elle lui venait de son grand-père:«&mdash;Eh! là, monsieur, je ne
-savais pas que monsieur votre grand-père était laquais.» La présence
-au parvulo du comte de Fels parut étrange à ceux qui s'étonnent
-encore; l'absence du marquis de Castellane les surprit davantage. Il
-avait travaillé plus de vingt ans avec le succès que l'on sait au
-rapprochement de la France et de l'Angleterre où il eut fait un
-excellent ambassadeur, et du moment que le roi d'Angleterre venait à
-Saint-Cloud, son nom, illustre à tant d'égards, était le premier qui
-fût venu à l'esprit. On vit à ce parvulo une autre nouveauté fort
-singulière, celle d'un prince d'Orléans voyageant en France incognito
-sous le nom très étrange d'infant d'Espagne. Je représentai en vain
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-à M. le duc d'Orléans que, si grande que fût la maison d'où sortait
-ce prince, on ne concevait pas qu'on pût appeler infant d'Espagne qui
-ne l'était pas dans son pays même, où on donne seulement ce nom à
-d'héritier de la couronne, comme on l'a vu dans la conversation que
-j'eus avec Guelterio lors de mon ambassade à Madrid; bien plus que
-d'infant d'Espagne à infant tout court, il n'y avait qu'un pas et que
-le premier servirait de chausse-pied au second. Sur quoi M. le duc
-d'Orléans se récria qu'on ne disait le Roi tout court que pour le Roi
-de France, qu'il avait été ordonné à M. le duc de Lorraine, son
-oncle, de ne plus se permettre de dire le Roi de France, en parlant du
-Roi, faute de quoi il ne sortirait oncques de Lorraine et qu'enfin si
-l'on dit le Pape, sans plus, c'est que tout autre nom ne serait pour lui
-de nul usage. Je ne pus rien répliquer à tous ces beaux raisonnements,
-mais je savais où la faiblesse du régent le conduirait et je me
-licenciai à le lui dire. On en a vu la fin et qu'il y a beau temps
-qu'on ne dit plus que l'infant tout court. Les envoyés du roi d'Espagne
-l'allèrent chercher à Paris et le menèrent à Versailles, où il fut
-faire sa révérence au Roi qui resta enfermé avec lui durant une
-grande heure, puis passa dans la galerie et le présenta, où tout le
-monde admira fort son esprit. Il visita près de la maison de campagne
-du prince de Cellamare celle du comte et de la comtesse de Beaumont où
-s'était déjà rendu le roi d'Angleterre. On a dit avec raison que
-jamais mari et femme n'avaient été faits si parfaitement l'un pour
-l'autre, ni pour eux leur magnifique et singulière demeure sise sur le
-chemin des Annonciades où elle semblait les attendre depuis cent ans.
-<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-Il loua la magnificence des jardins en termes parfaitement choisis et
-mesurés, et de là se rendit à Saint-Cloud pour le parvulo, mais y
-scandalisa par la prétention insoutenable d'avoir la main sur le
-régent. La faiblesse de celui-ci fit que les discussions aboutirent à
-ce mezzo&mdash;termine fort inouï que le régent et l'infant d'Espagne
-entrèrent en même temps, par une porte différente, dans la salle où
-se donnait le souper. Ainsi crut-on couvrir la main. Il y charma de
-nouveau tout le monde par son esprit, mais ne baisa aucune des
-princesses et seulement la reine d'Angleterre, ce qui surprit fort. Le
-Roi fut outré d'apprendre la prétention de la main et que la faiblesse
-du régent lui eût permis d'éclore. Il n'admit pas davantage le titre
-d'infant et déclara que ce prince serait reçu seulement à son rang
-d'ancienneté, aussitôt après le duc du Maine. L'infant d'Espagne
-essaya d'arriver à son but par d'autres voies. Elles ne lui réussirent
-point. Il cessa de visiter le Roi autrement que par un reste d'habitude
-et avec une assiduité légère. À la fin il en essuya des dégoûts et
-on ne le vit plus que rarement à Versailles où son absence se fit fort
-sentir et causa le regret qu'il n'y eût pas porté ses tabernacles.
-Mais cette disgression sur les titres singuliers nous a entraînés trop
-loin de l'affaire du Moine.</p>
-
-
-<p style="margin-left: 60%;">(<i>à suivre.</i>)<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="MELANGES">MÉLANGES</a></h4>
-
-
-<h4><a id="EN_MEMOIRE">EN MÉMOIRE DES<br />
-ÉGLISES<br />
-ASSASSINÉES</a></h4>
-
-<h4>I</h4>
-
-<h4><a id="LES_EGLISES_SAUVEES">LES ÉGLISES SAUVÉES<br />
-LES CLOCHERS DE CAEN. LA CATHÉDRALE<br />
-DE LISIEUX</a></h4>
-
-<h4><a id="JOURNEES_EN_AUTOMOBILE">JOURNÉES EN AUTOMOBILE</a></h4>
-
-
-<p>Parti de... à une heure assez avancée de l'après-midi, je n'avais pas
-de temps à perdre si je voulais arriver avant la nuit chez mes parents,
-à mi-chemin à peu près entre Lisieux et Louviers. À ma droite, à ma
-gauche, devant moi, le vitrage de l'automobile, que je gardais fermé,
-mettait pour ainsi dire sous verre la belle journée de septembre que,
-même à l'air libre, on ne voyait qu'à travers une sorte de
-transparence. Du plus loin qu'elles nous apercevaient, sur la route où
-elles se tenaient courbées, de vieilles maisons bancales couraient
-prestement au-devant de nous en nous tendant quelques roses fraîches ou
-nous montraient avec fierté la jeune rose trémière qu'elles avaient
-élevée et qui déjà les dépassait de la taille. D'autres venaient,
-<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-appuyées tendrement sur un poirier que leur vieillesse aveugle avait
-l'illusion d'étayer encore, et le serraient contre leur cœur meurtri
-où il avait immobilisé et incrusté à jamais l'irradiation chétive
-et passionnée de ses branches. Bientôt, la route tourna et le talus
-qui la bordait sur la droite s'étant abaissé, la plaine de Caen
-apparut, sans la ville qui, comprise pourtant dans l'étendue que
-j'avais sous les yeux, ne se laissait voir ni deviner, à cause de
-l'éloignement. Seuls, s'élevant du niveau uniforme de la plaine et
-comme perdus en rase campagne, montaient vers le ciel les deux clochers
-de Saint Étienne. Bientôt, nous en vîmes trois, le clocher de
-Saint Pierre les avait rejoints<a name="FNanchor_5_1" id="FNanchor_5_1"></a><a href="#Footnote_5_1" class="fnanchor">[5]</a>. Rapprochés en une triple aiguille
-montagneuse, ils apparaissaient comme, souvent dans Turner, le
-monastère ou le manoir qui donne son nom au tableau, mais qui, au
-milieu de l'immense paysage de ciel, de végétation et d'eau, tient
-aussi peu de place, semble aussi épisodique et momentané, que
-l'arc-en-ciel, la lumière de cinq heures du soir, et la petite paysanne
-qui, au premier plan, trotte sur le chemin entre ses paniers. Les
-minutes passaient, nous allions vite et pourtant les trois clochers
-<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-étaient toujours seuls devant nous, comme des oiseaux posés sur la
-plaine, immobiles, et qu'on distingue au soleil. Puis, l'éloignement se
-déchirant comme une brume qui dévoile complète et dans ses détails
-une forme invisible l'instant d'avant, les tours de la Trinité
-apparurent, ou plutôt une seule tour, tant elle cachait exactement
-l'autre derrière elle. Mais elle s'écarta, l'autre s'avança et toutes
-deux s'alignèrent. Enfin, un clocher retardataire (celui de
-Saint-Sauveur, je suppose) vint, par une volte hardie, se placer en face
-d'elles. Maintenant, entre les clochers multipliés, et sur la pente
-desquels on distinguait la lumière qu'à cette distance on voyait
-sourire, la ville, obéissant d'en bas à leur élan sans pouvoir y
-atteindre, développait d'aplomb et par montées verticales la fugue
-compliquée mais franche de ses toits. J'avais demandé au mécanicien
-de m'arrêter un instant devant les clochers de Saint-Étienne; mais, me
-rappelant combien nous avions été longs à nous en rapprocher quand
-dès le début ils paraissaient si près, je tirais ma montre pour voir
-combien de minutes nous mettrions encore, quand l'automobile tourna et
-m'arrêta à leur pied. Restés si longtemps inapprochables à l'effort
-de notre machine qui semblait patiner vainement sur la route, toujours
-à la même distance d'eux, c'est dans les dernières secondes seulement
-que la vitesse de tout le temps totalisée devenait appréciable. Et,
-géants, surplombant de toute leur hauteur, ils se jetèrent si rudement
-au-devant de nous que nous eûmes tout juste le temps d'arrêter pour ne
-pas nous heurter contre le porche.</p>
-
-<p>Nous poursuivîmes notre route; nous avions déjà quitté Caen depuis
-<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-longtemps, et la ville, après nous avoir accompagnés quelques
-secondes, avait disparu, que, restés seuls à l'horizon à nous
-regarder fuir, les deux clochers de Saint-Étienne et le clocher de
-Saint Pierre agitaient encore en signe d'adieu leurs cimes
-ensoleillées. Parfois, l'un s'effaçait pour que les deux autres
-pussent nous apercevoir un instant encore; bientôt, je n'en vis plus
-que deux. Puis ils virèrent une dernière fois comme deux pivots d'or,
-et disparurent à mes yeux. Bien souvent depuis, passant au soleil
-couché dans la plaine de Caen, je les ai revus, parfois de très loin
-et qui n'étaient que comme deux fleurs peintes sur le ciel, au-dessus
-de la ligne basse des champs; parfois, d'un peu plus près et déjà
-rattrapés par le clocher de Saint Pierre, semblables aux trois jeunes
-filles d'une légende abandonnées dans une solitude où commençait à
-tomber l'obscurité; et tandis que je m'éloignais je les voyais
-timidement chercher leur chemin et, après quelques gauches essais et
-trébuchements maladroits de leurs nobles, silhouettes, se serrer les
-uns contre les autres, glisser l'un derrière l'autre, ne plus faire sur
-le ciel encore rose qu'une seule forme noire délicieuse et résignée
-et s'effacer dans la nuit.</p>
-
-<p>Je commençais de désespérer d'arriver assez tôt à Lisieux pour
-être le soir même chez mes parents, qui heureusement n'étaient pas
-prévenus de mon arrivée, quand vers l'heure du couchant nous nous
-engageâmes sur une pente rapide au bout de laquelle, dans la cuvette
-sanglante de soleil où nous descendions à toute vitesse, je vis
-Lisieux qui nous y avaient précédés, relever et disposer à la hâte
-ses maisons blessées, ses hautes cheminées teintes de pourpre; en un
-<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-instant tout avait repris sa place et quand quelques secondes plus tard
-nous nous arrêtâmes au coin de la rue aux Fèvres, les vieilles
-maisons dont les fines tiges de bois nervure s'épanouissent à l'appui
-des croisées en têtes de saints ou de démons, semblaient ne pas avoir
-bougé depuis le XV<sup>e</sup> siècle. Un accident de machine nous força de
-rester jusqu'à la nuit tombante à Lisieux; avant de partir je voulus
-revoir à la façade de la cathédrale quelques-uns des feuillages dont
-parle Ruskin, mais les faibles lumignons qui éclairaient les rues de la
-ville cessaient sur la place où Notre-Dame était presque plongée dans
-l'obscurité. Je m'avançais pourtant, voulant au moins toucher de la
-main l'illustre futaie de pierre, dont le porche est planté et entre
-les deux rangs si noblement taillés de laquelle défila peut-être la
-pompe nuptiale d'Henri II d'Angleterre et d'Éléonore de Guyenne. Mais
-au moment où je m'approchais d'elle à tâtons, une subite clarté
-l'inonda; tronc par tronc, les piliers sortirent de la nuit, détachant
-vivement, en pleine lumière sur un fond d'ombre, le large modelé de
-leurs feuilles de pierre. C'était mon mécanicien, l'ingénieux
-Agostinelli, qui, envoyant aux vieilles sculptures le salut du présent
-dont la lumière ne servait plus qu'à mieux lire les leçons du passé,
-dirigeait successivement sur toutes les parties du porche, à mesure que
-je voulais les voir, les feux du phare de son automobile<a name="FNanchor_6_1" id="FNanchor_6_1"></a><a href="#Footnote_6_1" class="fnanchor">[6]</a>. Et quand je
-revins vers la voiture je vis un groupe d'enfants que la curiosité
-<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-avait amenés là et qui, penchant sur le phare leurs têtes dont les
-boucles palpitaient dans cette lumière surnaturelle, recomposaient ici,
-comme projetée de la cathédrale dans un rayon, la figuration
-angélique d'une Nativité. Quand nous quittâmes Lisieux, il faisait
-nuit noire; mon mécanicien avait revêtu une vaste mante de caoutchouc
-et coiffé une sorte de capuche qui, enserrant la plénitude de son
-jeune visage imberbe, le faisait ressembler, tandis que nous nous
-enfoncions de plus en plus vite dans la nuit, à quelque pèlerin ou
-plutôt à quelque nonne de la vitesse. De temps à autre&mdash;sainte
-Cécile improvisant sur un instrument plus immatériel encore&mdash;il
-touchait le clavier et tirait un des jeux de ces orgues cachés dans
-l'automobile et dont nous ne remarquons guère la musique, pourtant
-continue, qu'à ces changements de registres que sont les changements de
-vitesse; musique pour ainsi dire abstraite, tout symbole et tout nombre,
-et qui fait penser à cette harmonie que produisent, dit-on, les
-sphères, quand elles tournent dans l'éther. Mais la plupart du temps
-il tenait seulement dans sa main sa roue&mdash;sa roue de direction (qu'on
-appelle volant)&mdash;assez semblable aux croix de consécration que
-tiennent les apôtres adossés aux colonnes du chœur dans la Sainte-Chapelle
-de Paris, à la croix de Saint-Benoît, et en général à toute
-stylisation de la roue dans l'art du moyen âge. Il ne paraissait pas
-s'en servir tant il restait immobile, mais la tenait comme il aurait
-<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-fait d'un symbole dont il convenait qu'il fût accompagné; ainsi les
-saints, aux porches des cathédrales, tiennent l'un une ancre, un autre
-une roue, une harpe, une faux, un gril, un cor de chasse, des pinceaux.
-Mais si ces attributs étaient généralement destinés à rappeler
-l'art dans lequel ils excellèrent de leur vivant, c'était aussi
-parfois l'image de l'instrument par quoi ils périrent; puisse le volant
-de direction du jeune mécanicien qui me conduit rester toujours le
-symbole de son talent plutôt que d'être la préfiguration de son
-supplice! Nous dûmes nous arrêter dans un village où je fus pendant
-quelques instants, pour les habitants, ce «voyageur» qui n'existait
-plus depuis les chemins de fer et que l'automobile a ressuscité, celui
-à qui la servante dans les tableaux flamands verse le coup de
-l'étrier, qu'on voit dans les paysages du Cuyp, s'arrêtant pour
-demander son chemin, comme dit Ruskin, à un passant dont «l'aspect
-seul indique qu'il est incapable de le renseigner», et qui, dans les
-fables de La Fontaine, chevauche au soleil et au vent, couvert d'un
-chaud balandras à l'entrée de l'automne, «quand la précaution au
-voyageur est bonne»,&mdash;ce «cavalier» qui n'existe plus guère
-aujourd'hui dans la réalité et que pourtant nous apercevons encore
-quelquefois galopant à marée basse au bord de la mer quand le soleil
-se couche (sorti sans doute du passé à la faveur des ombres du soir),
-faisant du paysage de mer que nous avons sous les yeux, une «marine»
-qu'il date et qu'il signe, petit personnage qui semble ajouté par
-Lingelbach, Wouwermans ou Adrien Van de Velde, pour satisfaire le goût
-d'anecdotes et de figures des riches marchands de Harlem, amateurs de
-<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-peinture, à une plage de Guillaume Van de Velde ou de Ruysdaël. Mais
-surtout de ce voyageur, ce que l'automobile nous a rendu de plus
-précieux c'est cette admirable indépendance qui le faisait partir à
-l'heure qu'il voulait et s'arrêter où il lui plaisait. Tous ceux-là
-me comprendront que parfois le vent en passant a soudain touché du
-désir irrésistible de fuir avec lui jusqu'à la mer où ils pourront
-voir, au lieu des inertes pavés du village vainement cinglés par la
-tempête, les flots soulevés lui rendre coup pour coup et rumeur pour
-rumeur; tous ceux surtout qui savent ce que peut être, certains soirs,
-l'appréhension de s'enfermer avec sa peine pour toute la nuit, tous
-ceux qui connaissent quelle allégresse c'est, après avoir lutté
-longtemps contre son angoisse et comme on commençait à monter vers sa
-chambre en étouffant les battements de son cœur, de pouvoir s'arrêter
-et se dire: «Eh bien! non, je ne monterai pas; qu'on selle le cheval,
-qu'on apprête l'automobile», et toute la nuit de fuir, laissant
-derrière soi les villages où notre peine nous eût étouffé, où nous
-la devinons sous chaque petit toit qui dort, tandis que nous passions à
-toute vitesse, sans être reconnu d'elle, hors de ses atteintes.</p>
-
-<p>Mais l'automobile s'était arrêtée au coin d'un chemin creux, devant
-une porte feutrée d'iris défleuris et de roses. Nous étions arrivés
-à la demeure de mes parents. Le mécanicien donne de la trompe pour que
-le jardinier vienne nous ouvrir, cette trompe dont le son nous déplaît
-par sa stridence et sa monotonie, mais qui pourtant, comme toute
-matière, peut devenir beau s'il s'imprègne d'un sentiment. Au cœur de
-mes parents il a retenti joyeusement comme une parole inespérée...
-«Il me semble que j'ai entendu... Mais alors ce ne peut être que
-<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-lui!» Ils se lèvent, allument une bougie tout en la protégeant contre
-le vent de la porte qu'ils ont déjà ouverte dans leur impatience,
-tandis qu'au bas du parc la trompe dont ils ne peuvent plus
-méconnaître le son devenu joyeux, presque humain, ne cesse plus de
-jeter son appel uniforme comme l'idée fixe de leur joie prochaine,
-pressant et répété comme leur anxiété grandissante. Et je songeais
-que dans <i>Tristan et Isolde</i> (au deuxième acte d'abord quand Isolde
-agite son écharpe comme un signal, au troisième acte ensuite à
-l'arrivée de la nef) c'est, la première fois, à la redite stridente,
-indéfinie et de plus en plus rapide de deux notes dont la succession
-est quelquefois produite par le hasard dans le monde inorganisé des
-bruits; c'est, la deuxième fois, au chalumeau d'un pauvre pâtre, à
-l'intensité croissante, à l'insatiable monotonie de sa maigre chanson,
-que Wagner, par une apparente et géniale abdication de sa puissance
-créatrice, a confié l'expression de la plus prodigieuse attente de
-félicité qui ait jamais rempli l'âme humaine.
-<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_5_1" id="Footnote_5_1"></a><a href="#FNanchor_5_1"><span class="label">[5]</span></a>Je me suis naturellement abstenu de reproduire dans ce
-volume les nombreuses pages que j'ai écrites sur des églises dans
-le <i>Figaro</i> par exemple: l'église de village (bien que très supérieure
-à mon avis à bien d'autres qu'on lira plus loin). Mais elles avaient
-passé dans «À la recherche du temps perdu» et je ne pouvais
-me répéter. Si j'ai fait une exception pour celle-ci, c'est que dans
-«Du côté de chez Swann» elle n'est que citée partiellement d'ailleurs,
-entre guillemets, comme un exemple de ce que j'écrivis dans
-mon enfance. Et dans le IV<sup>e</sup> volume (non encore paru) de «À la
-recherche du temps perdu», la publication dans le <i>Figaro</i> de cette
-page remaniée est le sujet de presque tout un chapitre.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_6_1" id="Footnote_6_1"></a><a href="#FNanchor_6_1"><span class="label">[6]</span></a>Je ne prévoyais guère quand j'écrivais ces lignes que
-sept ou huit ans plus tard ce jeune homme me demanderait à
-dactylographier un livre de moi, apprendrait l'aviation sous le nom de
-Marcel Swann dans lequel il avait amicalement associé mon nom
-de baptême et le nom d'un de mes personnages et trouverait la
-mort à vingt-six ans, dans un accident d'aéroplane, au large
-d'Antibes.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="JOURNEES_DE_PELERINAGE">JOURNÉES DE PÈLERINAGE</a></h4>
-
-<h4><a id="RUSKIN_A_NOTRE_DAME">RUSKIN À NOTRE-DAME D'AMIENS, À ROUEN, ETC.</a><a name="FNanchor_7_1" id="FNanchor_7_1"></a><a href="#Footnote_7_1" class="fnanchor">[7]</a></h4>
-
-
-<p>Je voudrais donner au lecteur le désir et le moyen d'aller passer à
-Amiens une journée en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n'était
-pas la peine de commencer par lui demander d'aller à Florence ou à
-Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre<a name="FNanchor_8_1" id="FNanchor_8_1"></a><a href="#Footnote_8_1" class="fnanchor">[8]</a>. Et, d'autre
-part, il me semble que c'est ainsi que doit être célébré le «culte
-<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-des Héros», je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le
-lieu où un grand nomme est né et celui où il est mort; mais les lieux
-qu'il admirait entre tous, dont c'est la beauté même que nous aimons
-dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage?</p>
-
-<p>Nous honorons d'un fétichisme qui n'est qu'illusion une tombe où reste
-seulement de Ruskin ce qui n'était pas lui-même, et nous n'irions pas
-nous agenouiller devant ces pierres d'Amiens, à qui il venait demander
-sa pensée, et qui la gardent encore, pareilles à la tombe d'Angleterre
-<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-où d'un poète dont le corps fut consumé, ne reste&mdash;arraché aux
-flammes par un autre poète&mdash;que le cœur<a name="FNanchor_9_1" id="FNanchor_9_1"></a><a href="#Footnote_9_1" class="fnanchor">[9]</a>?</p>
-
-<p>Sans doute le snobisme qui fait paraître raisonnable tout ce qu'il
-touche n'a pas encore atteint (pour les Français du moins), et par là
-préservé du ridicule, ces promenades esthétiques. Dites que vous
-allez à Bayreuth entendre un opéra de Wagner, à Amsterdam visiter une
-exposition de Primitifs flamands, on regrettera de ne pouvoir vous
-accompagner. Mais si vous avouez que vous allez voir, à la Pointe du
-Raz, une tempête, en Normandie, les pommiers en fleurs, à Amiens, une
-statue aimée de Ruskin, on ne pourra s'empêcher de sourire. Je n'en
-espère pas moins que vous irez à Amiens après m'avoir lu.</p>
-
-<p>Quand on travaille pour plaire aux autres on peut ne pas réussir, mais
-les choses qu'on a faites pour se contenter soi-même ont toujours
-<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-chance d'intéresser quelqu'un. Il est impossible qu'il n'existe pas de
-gens qui prennent quelque plaisir à ce qui m'en a tant donné. Car
-personne n'est original et fort heureusement pour la sympathie et la
-compréhension qui sont de si grands plaisirs dans la vie, c'est dans
-une trame universelle que nos individualités sont taillées. Si l'on
-savait analyser l'âme comme la matière, on verrait que, sous
-l'apparente diversité des esprits aussi bien que sous celle des choses,
-il n'y a que peu de corps simples et d'éléments irréductibles et
-qu'il entre dans la composition de ce que nous croyons être notre
-personnalité, des substances fort communes et qui se retrouvent un peu
-partout dans l'Univers.</p>
-
-<p>Les indications que les écrivains nous donnent dans leurs œuvres sur
-les lieux qu'ils ont aimés sont souvent si vagues que les pèlerinages
-que nous y essayons gardent quelque chose d'incertain et d'hésitant et
-comme la peur d'avoir été illusoires. Comme ce personnage d'Edmond de
-Goncourt cherchant une tombe qu'aucune croix n'indique, nous en sommes
-réduits à faire nos dévotions «au petit bonheur». Voilà un genre
-de déboires que vous n'aurez pas à redouter avec Ruskin, à Amiens
-surtout; vous ne courrez pas le risque d'y être venu passer un
-après-midi sans avoir su le trouver dans la cathédrale: il est venu
-vous chercher à la gare. Il va s'informer non seulement de la façon
-dont vous êtes doué pour ressentir les beautés de Notre-Dame, mais du
-temps que l'heure du train que vous comptez reprendre vous permet d'y
-consacrer. Il ne vous montrera pas seulement le chemin, qui mène à la
-cathédrale, mais tel ou tel chemin, selon que vous serez plus ou moins
-<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span>
-pressé. Et comme il veut que vous le suiviez dans les libres
-dispositions de l'esprit que donne la satisfaction du corps, peut-être
-aussi pour vous montrer qu'à la façon des saints à qui vont ses
-préférences, il n'est pas contempteur du plaisir «honnête<a name="FNanchor_10_1" id="FNanchor_10_1"></a><a href="#Footnote_10_1" class="fnanchor">[10]</a>»,
-<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span>
-avant de vous mener à l'église, il vous conduira chez le pâtissier.
-Vous arrêtant à Amiens dans une pensée d'esthétique, vous êtes
-déjà le bienvenu, car beaucoup ne font pas comme vous: «L'intelligent
-<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-voyageur anglais, dans ce siècle fortuné, sait que, à mi-chemin entre
-Boulogne et Paris, il y a une station de chemin de fer importante<a name="FNanchor_11_1" id="FNanchor_11_1"></a><a href="#Footnote_11_1" class="fnanchor">[11]</a>
-où son train, ralentissant son allure, le roule avec beaucoup plus que
-le nombre moyen des bruits et des chocs attendus à l'entrée de chaque
-grande gare française, afin de rappeler par des sursauts le voyageur
-<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-somnolent ou distrait au sentiment de sa situation. Il se souvient aussi
-probablement qu'à cette halte au milieu de son voyage, il y a un buffet
-bien servi où il a le privilège de dix minutes d'arrêt. Il n'est
-toutefois pas aussi clairement conscient que ces dix minutes d'arrêt
-<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-lui sont accordées à moins de minutes de marche de la grande place
-d'une ville qui a été un jour la Venise de la France. En laissant de
-côté les îles des lagunes, la «Reine des Eaux» de la France était
-«à peu près aussi large que Venise elle-même, et traversée non par
-<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span>
-de longs courants de marée montante et descendante<a name="FNanchor_12_1" id="FNanchor_12_1"></a><a href="#Footnote_12_1" class="fnanchor">[12]</a>, mais par onze
-beaux cours d'eau à truites... aussi larges que la Dove d'Isaac
-Walton<a name="FNanchor_13_1" id="FNanchor_13_1"></a><a href="#Footnote_13_1" class="fnanchor">[13]</a>, qui se réunissant de nouveau après qu'ils ont
-tourbillonné à travers ses rues, sont bordés comme ils descendent
-vers les sables de Saint-Valéry, par des bois de tremble et des
-bouquets de peupliers<a name="FNanchor_14_1" id="FNanchor_14_1"></a><a href="#Footnote_14_1" class="fnanchor">[14]</a> dont la grâce et l'allégresse semblent
-jaillir de chaque magnifique avenue comme l'image de la vie de l'homme
-juste: «<i>Erit tanquam lignum quod plantatum est secus decursus
-aquarum.</i>»
-<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p>
-
-<p>Mais la Venise de Picardie ne dut pas seulement son nom à la beauté de
-ses cours d'eau, mais au fardeau qu'ils portaient. Elle fut une
-ouvrière, comme la princesse Adriatique, en or et en verre, en pierre,
-en bois, en ivoire; elle était habile comme une Égyptienne dans le
-tissage des fines toiles de lin, et mariait les différentes couleurs
-dans ses ouvrages d'aiguille avec la délicatesse des filles de Juda. Et
-de ceux-là, les fruits de ses mains qui la célébraient dans ses
-propres portes, elle envoyait aussi une part aux nations étrangères et
-sa renommée se répandait dans tous les pays. Velours de toutes
-couleurs, employés pour lutter, comme dans <i>Carpaccio</i>, contre les
-tapis du Turc et briller sur les tours arabesques de Barbarie. Pourquoi
-cette fontaine d'arc-en-ciel jaillissait-elle ici près de la Somme?
-Pourquoi une petite-fille française pouvait-elle se dire la sœur de
-Venise et la servante de Carthage et de Tyr. L'intelligent voyageur
-anglais, contraint d'acheter son sandwich au jambon et d'être prêt
-pour le «En voiture, messieurs», n'a naturellement pas de temps à
-perdre à aucune de ces questions. Mais c'est trop parler de voyageurs
-pour qui Amiens n'est qu'une station importante à vous qui êtes venu
-pour visiter la cathédrale et qui méritez qu'on vous fasse mieux
-employer, votre temps; on va vous mener à Notre-Dame, mais par quel
-chemin?</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«Je n'ai jamais été capable de décider quelle était vraiment la
-meilleure manière d'aborder la cathédrale pour la première fois. Si
-<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-vous avez plein loisir et que le jour soit beau<a name="FNanchor_15_1" id="FNanchor_15_1"></a><a href="#Footnote_15_1" class="fnanchor">[15]</a>, le mieux serait de
-descendre la rue principale de la vieille ville, traverser la rivière
-et passer tout à fait en dehors vers la colline calcaire sur laquelle
-s'élève la citadelle. De là vous comprendrez la hauteur réelle des
-tours et de combien elles s'élèvent au-dessus du reste de la ville,
-puis, en revenant, trouvez votre chemin par n'importe quelle rue de
-traverse; prenez les ponts que vous trouverez; plus les rues seront
-tortueuses et sales, mieux ce sera, et, que vous arriviez d'abord à la
-façade ouest ou à l'abside, vous les trouverez dignes de toute la
-peine que vous aurez eue à les atteindre.</p>
-
-<p>«Mais si le jour est sombre, comme cela peut arriver quelquefois, même
-en France, ou si vous ne pouvez ni ne voulez marcher, ce qui peut aussi
-arriver à cause de tous nos sports athlétiques et de nos lawn-tennis,
-ou si vraiment il faut que vous alliez à Paris cet après-midi et que
-vous vouliez seulement voir tout ce que vous pouvez en une heure ou
-deux, alors en supposant cela, malgré ces faiblesses, vous êtes encore
-une assez gentille sorte de personne pour laquelle il est de quelque
-conséquence de savoir par quelle voie elle arrivera à une jolie chose
-<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-et commencera à la regarder. J'estime que le mieux est alors de monter
-à pied la rue des Trois-Cailloux. Arrêtez-vous un moment sur le chemin
-pour vous tenir en bonne humeur, et achetez quelques tartes et bonbons
-dans une des charmantes boutiques de pâtissier qui sont à gauche.
-Juste après les avoir passées, demandez le théâtre, et vous monterez
-droit au transept sud qui a vraiment en soi de quoi plaire à tout le
-monde. Chacun est forcé d'aimer l'ajourement aérien de la flèche qui
-le surmonte et qui semble se courber vers le vent d'ouest, bien que cela
-ne soit pas;&mdash;du moins sa courbure est une longue habitude contractée
-graduellement avec une grâce et une soumission croissantes pendant ces
-trois derniers cents ans,&mdash;et arrivant tout à fait au porche, chacun
-doit aimer la jolie petite madone française qui en occupe le milieu,
-avec sa tête un peu de côté, son nimbe de côté aussi, comme un
-chapeau seyant. Elle est une madone de décadence, en dépit, ou plutôt
-en raison de sa joliesse<a name="FNanchor_16_1" id="FNanchor_16_1"></a><a href="#Footnote_16_1" class="fnanchor">[16]</a> et de son gai sourire de soubrette; elle
-<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-n'a rien à faire là non plus, car ceci est le porche de saint Honoré,
-non le sien. Saint Honoré avait coutume de se tenir là, rude et gris,
-pour vous recevoir; il est maintenant banni au porche nord où jamais
-<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span>
-n'entre personne. Il y a longtemps de cela, dans le XIV<sup>e</sup> siècle,
-quand le peuple commença pour la première fois à trouver le christianisme
-trop grave, fit une foi plus joyeuse pour la France et voulut avoir
-partout une madone soubrette aux regards brillants, laissant sa propre
-Jeanne d'Arc aux yeux sombres se faire brûler comme sorcière; et
-<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-depuis lors les choses allèrent leur joyeux train, tout droit, «ça
-allait, ça ira», aux plus joyeux jours de la guillotine. «Mais pourtant
-ils savaient encore sculpter au XIV<sup>e</sup> siècle, et la madone et
-son linteau d'aubépines en fleurs<a name="FNanchor_17_1" id="FNanchor_17_1"></a><a href="#Footnote_17_1" class="fnanchor">[17]</a> sont dignes que vous les
-<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-regardiez et encore plus les sculptures aussi délicates et plus
-calmes<a name="FNanchor_18_1" id="FNanchor_18_1"></a><a href="#Footnote_18_1" class="fnanchor">[18]</a> qui sont au-dessus, qui racontent la propre histoire de saint
-Honoré dont on parle peu aujourd'hui dans le faubourg de Paris qui
-porte son nom.</p>
-
-<p>«Mais vous devez être impatients d'entrer dans la cathédrale. Mettez
-d'abord un sou dans la boîte de chacun des mendiants qui se tiennent
-là<a name="FNanchor_19_1" id="FNanchor_19_1"></a><a href="#Footnote_19_1" class="fnanchor">[19]</a>. Ce n'est pas votre affaire de savoir s'ils devraient ou non
-être là ou s'ils méritent d'avoir le sou. Sachez seulement si
-vous-même méritez d'en avoir un à donner et donnez-le joliment et non
-comme s'il vous brûlait les doigts.»</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>C'est ce deuxième itinéraire, le plus simple, et celui, je suppose,
-que vous préférerez, que j'ai suivi, la première rois que je suis
-allé à Amiens; et, au moment où le portail sud m'apparut, je vis
-devant moi, sur la gauche, à la même place qu'indique Ruskin, les
-<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-mendiants dont il parle, si vieux d'ailleurs que c'étaient peut-être
-encore les mêmes. Heureux de pouvoir commencer si vite à suivre les
-prescriptions ruskiniennes, j'allai avant tout leur faire l'aumône,
-avec l'illusion, où il entrait de ce fétichisme que je blâmais tout
-à l'heure, d'accomplir un acte élevé de piété envers Ruskin.
-Associé à ma charité, de moitié dans mon offrande, je croyais le
-sentir qui conduisait mon geste. Je connaissais et, à moins de frais,
-l'état d'âme de Frédéric Moreau dans l'<i>Éducation sentimentale</i>,
-quand sur le bateau, devant Mme Arnoux, il allonge vers la casquette du
-harpiste sa main fermée et «l'ouvrant avec pudeur» y dépose un louis
-d'or. «Ce n'était pas, dit Flaubert, la vanité qui le poussait à
-faire cette aumône devant elle, mais une pensée de bénédiction où
-il l'associait, un mouvement de cœur presque religieux.»</p>
-
-<p>Puis, étant trop près du portail pour en voir l'ensemble, je revins
-sur mes pas, et arrivé à la distance qui me parut convenable, alors
-seulement je regardai. La journée était splendide et j'étais arrivé
-à l'heure où le soleil fait, à cette époque, sa visite quotidienne
-à la Vierge jadis dorée et que seul il dore aujourd'hui pendant les
-instants où il lui restitue, les jours où il brille, comme un éclat
-différent, fugitif et plus doux. Il n'est pas d'ailleurs un saint que
-le soleil ne visite, donnant aux épaules de celui-ci un manteau de
-chaleur au front de celui-là une auréole de lumière. Il n'achève
-jamais sa journée sans avoir fait le tour de l'immense cathédrale.
-C'était l'heure de sa visite à la Vierge, et c'était à sa caresse
-momentanée qu'elle semblait adresser son sourire séculaire, ce sourire
-que Ruskin trouve, vous l'avez vu, celui d'une soubrette à laquelle il
-<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-préfère les reines, d'un art plus naïf et plus grave, du porche royal
-de Chartres. Si j'ai cité le passage où Ruskin explique cette
-préférence, c'est que <i>The two Paths</i> était de 1850 et <i>la Bible
-d'Amiens</i> de 1885, le rapprochement des textes et des dates montre à
-quel point <i>la Bible d'Amiens</i> diffère de ces livres comme nous en
-écrivons tant sur les choses que nous avons étudiées pour pouvoir en
-parler (à supposer même que nous ayons pris cette peine) au lieu de
-parler des choses parce que nous les avons dès longtemps étudiées,
-pour contenter un goût désintéressé, et sans songer qu'elles
-pourraient faire plus tard la matière d'un livre. J'ai pensé que vous
-aimeriez mieux <i>la Bible d'Amiens</i>, de sentir qu'en la feuilletant
-ainsi, c'étaient des choses sur lesquelles Ruskin a, de tout temps,
-médité celles qui expriment par là le plus profondément sa pensée,
-que vous preniez connaissance; que le présent qu'il vous faisait était
-de ceux qui sont le plus précieux à ceux qui aiment, et qui consistent
-dans les objets dont on s'est longtemps servi soi-même sans intention
-de les donner un jour, rien que pour soi. En écrivant son livre, Ruskin
-n'a pas eu à travailler pour vous, il n'a fait que publier sa mémoire
-et vous ouvrir son cœur. J'ai pensé que la Vierge Dorée prendrait
-quelque importance à vos yeux, quand vous verriez que, près de trente
-ans avant <i>la Bible d'Amiens</i>, elle avait, dans la mémoire de Ruskin,
-sa place où, quand il avait besoin de donner à ses auditeurs un
-exemple, il savait la trouver, pleine de grâce et chargée de ces
-pensées graves à qui il donnait souvent rendez-vous devant elle. Alors
-elle comptait déjà parmi ces manifestations de la beauté qui ne
-donnaient pas seulement à ses yeux sensibles une délectation comme il
-<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-n'en connut jamais de plus vive, dans lesquelles la Nature, en lui
-donnant ce sens esthétique, l'avait prédestiné à aller chercher,
-comme dans son expression la plus touchante, ce qui peut être recueilli
-sur la terre du Vrai et du Divin.</p>
-
-<p>Sans doute si, comme on l'a dit, à l'extrême vieillesse, la pensée
-déserta la tête de Ruskin, comme cet oiseau mystérieux qui dans une
-toile célèbre de Gustave Moreau n'attend pas l'arrivée de la mort
-pour fuir la maison,&mdash;parmi les formes familières qui traversèrent
-encore la confuse rêverie du vieillard sans que la réflexion pût s'y
-appliquer au passage, tenez pour probable qu'il y eut la Vierge Dorée.
-Redevenue maternelle, comme le sculpteur d'Amiens l'a représentée,
-tenant dans ses bras la divine enfance, elle dut être comme la nourrice
-que laisse seule rester à son chevet celui qu'elle a longtemps bercé.
-Et, comme dans le contact des meubles familiers, dans la dégustation
-des mets habituels, les vieillards éprouvent, sans presque les
-connaître, leurs dernières joies, discernables du moins à la peine
-souvent funeste qu'on leur causerait en les en privant, croyez que
-Ruskin ressentait un plaisir obscur à voir un moulage de la Vierge
-Dorée, descendue, par l'entraînement invincible du temps, des hauteurs
-de sa pensée et des prédilections de son goût, dans la profondeur de
-sa vie inconsciente et dans les satisfactions de l'habitude.</p>
-
-<p>Telle qu'elle est avec son sourire si particulier, qui fait non
-seulement de la Vierge une personne, mais de la statue une œuvre d'art
-individuelle, elle semble rejeter ce portail hors duquel elle se penche,
-à n'être que le musée où nous devons nous rendre quand nous voulons
-la voir, comme les étrangers sont obligés d'aller au Louvre pour voir
-<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span>
-la Joconde. Mais si les cathédrales, comme on l'a dit, sont les musées
-de l'art religieux au moyen âge, ce sont des musées vivants auquel M.
-André Hallays ne trouverait rien à redire. Ils n'ont pas été
-construits pour recevoir les œuvres d'art, mais ce sont elles&mdash;si
-individuelles qu'elles soient d'ailleurs,&mdash;qui ont été faites pour eux
-et ne sauraient sans sacrilège (je ne parle ici que de sacrilège
-esthétique) être placées ailleurs. Telle qu'elle est avec son sourire
-si particulier, combien j'aime la Vierge Dorée, avec son sourire de
-maîtresse de maison céleste; combien j'aime son accueil à cette porte
-de la cathédrale, dans sa parure exquise et simple d'aubépines. Comme
-les rosiers, les lys, les figuiers d'un autre porche, ces aubépines
-sculptées sont encore en fleur. Mais ce printemps médiéval; si
-longtemps prolongé, ne sera pas éternel et le vent des siècles a
-déjà effeuillé devant l'église, comme au jour solennel d'une
-Fête-Dieu sans parfums, quelques-unes de ses roses de pierre. Un jour
-sans doute aussi le sourire de la Vierge Dorée (qui a déjà pourtant
-duré plus que notre foi) cessera, par l'effritement des pierres qu'il
-écarte gracieusement, de répandre, pour nos enfants, de la beauté,
-comme, à nos pères croyants, il a versé du courage. Je sens que
-j'avais tort de l'appeler une œuvre d'art: une statue qui fait ainsi à
-tout jamais partie de tel lieu de la terre, d'une certaine ville,
-c'est-à-dire d'une chose qui porte un nom comme une personne, qui est
-un individu, dont on ne peut jamais trouver la toute pareille sur la
-face des continents, dont les employés de chemins de fer, en nous
-criant son nom, à l'endroit où il a fallu inévitablement venir pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-la trouver, semblent nous dire, sans le savoir: «Aimez ce que jamais on
-ne verra deux fois»,&mdash;une telle statue a peut-être quelque chose de
-moins universel qu'une œuvre d'art; elle nous retient, en tous cas, par
-un lien plus fort que celui de l'œuvre d'art elle-même, un de ces
-liens comme en ont, pour nous garder, les personnes et les pays. La
-Joconde est la Joconde de Vinci. Que nous importe (sans vouloir
-déplaire à M. Hallays) son lieu de naissance, que nous importe même
-qu'elle soit naturalisée française?&mdash;Elle est quelque chose
-comme une admirable «Sans-patrie». Nulle part où des regards
-chargés de pensée se lèveront sur elle, elle ne saurait être une
-«déracinée». Nous n'en pouvons dire autant de sa sœur souriante et
-sculptée (combien inférieure du reste, est-il besoin de le dire?) la
-Vierge Dorée. Sortie sans doute des carrières voisines d'Amiens,
-n'ayant accompli dans sa jeunesse qu'un voyage, pour venir au porche
-Saint Honoré, n'ayant plus bougé depuis, s'étant peu à peu halée à
-ce vent humide de la Venise du Nord qui, au-dessus d'elle, a courbé la
-flèche, regardant depuis tant de siècles les habitants de cette ville
-dont elle est le plus ancien et le plus sédentaire habitant<a name="FNanchor_20_1" id="FNanchor_20_1"></a><a href="#Footnote_20_1" class="fnanchor">[20]</a>, elle
-est vraiment une Amiénoise. Ce n'est pas une œuvre d'art. C'est une
-belle amie que nous devons laisser sur la place mélancolique de
-province d'où personne n'a pu réussir à l'emmener, et où, pour
-d'autres yeux que les nôtres, elle continuera à recevoir en pleine
-<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-figure le vent et le soleil d'Amiens, à laisser les petits moineaux se
-poser avec un sûr instinct de la décoration au creux de sa main
-accueillante, pu picorer les étamines de pierre des aubépines antiques
-qui lui font depuis tant de siècles une parure jeune. Dans ma chambre
-une photographie de la Joconde garde seulement la beauté d'un
-chef-d'œuvre. Près d'elle une photographie de la Vierge Dorée prend
-la mélancolie d'un souvenir. Mais n'attendons pas que, suivi de son
-cortège innombrable de rayons et d'ombres qui se reposent à chaque
-relief de la pierre, le soleil ait cessé d'argenter la grise vieillesse
-du portail, à la fois étincelante et ternie. Voilà trop longtemps que
-nous avons perdu de vue Ruskin. Nous l'avions laissé aux pieds de cette
-même Vierge devant laquelle son indulgence aura patiemment attendu que
-nous ayons adressé à notre guise notre personnel hommage. Entrons avec
-lui dans la cathédrale.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«Nous ne pouvons pas y pénétrer plus avantageusement que par cette
-porte sud, car toutes les cathédrales de quelque importance produisent
-à peu près le même effet, quand vous entrez par le porche ouest, mais
-je n'en connais pas d'autre qui découvre à ce point sa noblesse, quand
-elle est vue du transept sud. La rose qui est en face est exquise et
-splendide et les piliers des bas côtés du transept forment avec ceux
-du chœur et de la nef un ensemble merveilleux. De là aussi l'abside
-montre mieux sa hauteur, se découvrant à vous au fur et à mesure que
-vous avancez du transept dans la nef centrale. Vue de l'extrémité
-ouest de la nef, au contraire, une personne irrévérente pourrait
-presque croire que ce n'est pas l'abside qui est élevée, mais la nef
-<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-qui est étroite. Si d'ailleurs vous ne vous sentez pas pris
-d'admiration pour le chœur et le cercle lumineux qui l'entoure, quand
-vous élevez vos regards vers lui du centre de la croix, vous n'avez pas
-besoin de continuer à voyager et à chercher à voir des cathédrales,
-car la salle d'attente de n'importe quelle gare du chemin de fer est un
-lieu qui vous convient mille fois mieux. Mais si, au contraire, il vous
-étonne et vous ravit d'abord, alors mieux vous le connaîtrez, plus il
-vous ravira, car il n'est pas possible à l'alliance de l'imagination et
-des mathématiques d'accomplir une chose plus puissante et plus noble
-que cette procession de verrières, en mariant la pierre au verre, ni
-rien qui paraisse plus grand.</p>
-
-<p>Quoi que vous voyiez ou soyez forcé de laisser de côté, sans l'avoir
-vu, à Amiens, si les écrasantes responsabilités de votre existence et
-les nécessités inévitables d'une locomotion qu'elles précipitent
-vous laissent seulement un quart d'heure&mdash;sans être hors
-d'haleine&mdash;pour la contemplation de la capitale de la Picardie,
-donnez-le entièrement aux boiseries du chœur de la cathédrale. Les
-portails, les vitraux en ogives, les roses, vous pouvez voir cela
-ailleurs aussi bien qu'ici, mais un tel chef-d'œuvre de menuiserie,
-vous ne le pourrez pas. C'est du flamboyant dans son plein
-développement juste à la fin du XVe siècle. Vous verrez là l'union
-de la lourdeur flamande et de la flamme charmante du style français:
-sculpter le bois a été la joie du Picard; dans tout ce que je connais
-je n'ai jamais rien vu d'aussi merveilleux qui ait été taillé dans
-les arbres de quelque pays que ce soit; c'est un bois doux, à jeunes
-grains; du chêne choisi et façonné pour un tel travail et qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-résonne maintenant de la même manière qu'il y a quatre cents ans.
-Sous la main du sculpteur, il semble s'être modelé comme de l'argile,
-s'être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches
-vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante... et s'élance,
-s'entrelace et se ramifie en une clairière enchantée, inextricable,
-impérissable, plus pleine de feuillage qu'aucune forêt et plus pleine
-d'histoire qu'aucun livre<a name="FNanchor_21_1" id="FNanchor_21_1"></a><a href="#Footnote_21_1" class="fnanchor">[21]</a>.»</p>
-
-<p>Maintenant célèbres dans le monde entier, représentées dans les
-musées par des moulages, que les gardiens ne laissent pas toucher, ces
-stalles continuent, elles-mêmes si vieilles, si illustres et si belles,
-à exercer à Amiens, leurs modestes fonctions de stalles&mdash;dont elles
-s'acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction des
-Amiénois&mdash;comme ces artistes qui, parvenus à la gloire, n'en
-continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons.
-Ces fonctions consistent, avant même d'instruire les âmes, à
-supporter les corps, et c'est à quoi, rabattues pendant chaque office
-et présentant leur envers, elles s'emploient modestement.
-<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-<p>Les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou
-plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur
-et que préfère à tout, jusqu'à ne plus pouvoir regarder les couleurs
-des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l'œil qui
-s'en est une fois enchanté. C'est alors une sorte d'ivresse qu'on
-éprouve à goûter dans l'ardeur toujours plus enflammée du bois ce
-qui est comme la sève, avec le temps, débordante de l'arbre. La
-naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans
-laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et quand
-à «ces fruits, ces fleurs, ces feuilles et ces branches», tous motifs
-tirés de la végétation du pays et que le sculpteur amiénois a
-sculptés dans du bois d'Amiens, la diversité des plans ayant eu pour
-conséquence la différence des frottements, on y voit de ces admirables
-oppositions de tons, où la feuille se détache d'une autre couleur que
-la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer
-du cœur harmonieux des chênes.</p>
-
-<p>Mais il est temps d'arriver à ce que Ruskin appelle plus
-particulièrement la Bible d'Amiens, au Porche Occidental. Bible est
-pris ici au sens propre, non au sens figuré. Le porche d'Amiens n'est
-pas seulement, dans le sens vague où l'aurait pris Victor Hugo<a name="FNanchor_22_1" id="FNanchor_22_1"></a><a href="#Footnote_22_1" class="fnanchor">[22]</a>, un
-livre de pierre, une Bible de pierre: c'est «la Bible» en pierre. Sans
-doute, avant de le savoir, quand vous voyez pour la première fois la
-façade occidentale d'Amiens, bleue dans le brouillard, éblouissante au
-<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-matin, ayant absorbé le soleil et grassement dorée l'après-midi, rose
-et déjà fraîchement nocturne au couchant, à n'importe laquelle de
-ces heures que ses cloches sonnent dans le ciel, et que Claude Monet a
-fixées dans des toiles sublimes où se découvre la vie de cette chose
-que les hommes ont faite, mais que la nature a reprise en l'immergeant
-en elle, une cathédrale, et dont la vie comme celle de la terre en sa
-double révolution se déroule dans les siècles, et d'autre part se
-renouvelle et s'achève chaque jour,&mdash;alors, la dégageant des
-changeantes couleurs dont la nature l'enveloppe, vous ressentez devant
-cette façade une impression confuse mais forte. En voyant monter vers
-le ciel ce fourmillement monumental et dentelé de personnages de
-grandeur humaine dans leur stature de pierre tenant à la main leur
-croix, leur phylactère ou leur sceptre, ce monde de saints, ces
-générations de prophètes, cette suite d'apôtres, ce peuple de rois,
-ce défilé de pécheurs, cette assemblée de juges, cette envolée
-d'anges, les uns à côté des autres, les uns au-dessus des autres,
-debout près de la porte, regardant la ville du haut des niches ou au
-bord des galeries, plus haut encore, ne recevant plus que vagues et
-éblouis les regards des hommes au pied des tours et dans l'effluve des
-cloches, sans doute à la chaleur de votre émotion vous sentez que
-c'est une grande chose que cette ascension géante, immobile et
-passionnée. Mais une cathédrale n'est pas seulement une beauté à
-sentir. Si même ce n'est plus pour vous un enseignement à suivre,
-c'est du moins encore un livre à comprendre. Le portail d'une
-cathédrale gothique, et plus particulièrement d'Amiens, la cathédrale
-gothique par excellence, c'est la Bible. Avant de vous l'expliquer je
-<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-voudrais, à l'aide d'une citation de Ruskin, vous faire comprendre que,
-quelles que soient vos croyances, la Bible est quelque chose de réel,
-d'actuel, et que nous avons à trouver en elle autre chose que la saveur
-de son archaïsme et le divertissement de notre curiosité.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«Les I, VIII, XII, XV, XIX, XXIII et XXIV<sup>es</sup> psaumes, bien
-appris et crus, sont assez pour toute direction personnelle, ont en eux la
-loi et la prophétie de tout gouvernement juste, et chaque nouvelle
-découverte de la science naturelle est anticipée dans le CIVe. Considérez
-quel autre groupe de littérature historique et didactique a une étendue
-pareille à celle de la Bible.</p>
-
-<p>«Demandez-vous si vous pouvez comparer sa table des matières, je ne
-dis pas à aucun autre livre, mais à aucune autre littérature.
-Essayez, autant qu'il est possible à chacun de nous&mdash;qu'il soit
-défenseur ou adversaire de la foi&mdash;de dégager son intelligence de
-l'habitude et de l'association du sentiment moral basé sur la Bible, et
-demandez-vous quelle littérature pourrait avoir pris sa place ou
-remplir sa fonction, quand même toutes les bibliothèques de l'univers
-seraient restées intactes. Je ne suis pas contempteur de la
-littérature profane, si peu que je ne crois pas qu'aucune
-interprétation de la religion grecque ait jamais été aussi
-affectueuse, aucune de la religion romaine aussi révérente que celle
-qui se trouve à la base de mon enseignement de l'art et qui court à
-travers le corps entier de mes œuvres. Mais ce fut de la Bible que
-<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-j'appris les symboles d'Homère et la foi d'Horace<a name="FNanchor_23_1" id="FNanchor_23_1"></a><a href="#Footnote_23_1" class="fnanchor">[23]</a>. Le devoir qui me
-fut imposé dès ma première jeunesse, en lisant chaque mot des
-évangiles et des prophéties, de bien me pénétrer qu'il était écrit
-par la main de Dieu, me laissa l'habitude d'une attention respectueuse
-qui, plus tard, rendit bien des passages des auteurs profanes, frivoles
-pour les lecteurs irréligieux, profondément graves pour moi. Jusqu'à
-quel point mon esprit a été paralysé par les fautes et les chagrins
-<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
-de ma vie<a name="FNanchor_24_1" id="FNanchor_24_1"></a><a href="#Footnote_24_1" class="fnanchor">[24]</a>; jusqu'à quel point dépasse ma conjecture ou ma
-confession; jusqu'où ma connaissance de la vie est courte, comparée à
-ce que j'aurais pu apprendre si j'avais marché plus fidèlement dans la
-lumière qui m'avait été départie, dépasse ma conjecture ou ma
-confession. Mais comme je n'ai jamais écrit pour ma renommée, j'ai
-<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-été préservé des erreurs dangereuses pour les autres<a name="FNanchor_25_1" id="FNanchor_25_1"></a><a href="#Footnote_25_1" class="fnanchor">[25]</a>... et les
-expressions fragmentaires... que j'ai été capable de donner... se
-relient à un système général d'interprétation de la littérature
-sacrée, à la fois classique et chrétienne..., Qu'il y ait une
-littérature classique sacrée parallèle à celle des Hébreux et se
-fondant avec les légendes symboliques de la chrétienté au moyen âge,
-c'est un fait qui apparaît de la manière la plus tendre et la plus
-frappante dans l'influence indépendante et cependant similaire de
-Virgile sur le Dante et l'évêque Gawane Douglas. Et l'histoire du lion
-de Némée vaincu avec l'aide d'Athénée est la véritable racine de la
-légende du compagnon de saint Jérôme, conquis par la douceur
-guérissante de l'esprit de vie. Je l'appelle une légende seulement.
-Qu'Héraklès ait jamais tué<a name="FNanchor_26_1" id="FNanchor_26_1"></a><a href="#Footnote_26_1" class="fnanchor">[26]</a> ou saint Jérôme jamais chéri la
-créature sauvage ou blessée, est sans importance pour nous. Mais la
-légende de saint Jérôme reprend la prophétie du millénium et
-prédit avec la Sibylle de Cumes<a name="FNanchor_27_1" id="FNanchor_27_1"></a><a href="#Footnote_27_1" class="fnanchor">[27]</a>, et avec Isaïe, un jour où la
-crainte de l'homme cessera d'être chez les créatures inférieures de
-la haine, et s'étendra sur elles comme une bénédiction, où il ne
-sera plus fait de mal ni de destruction d'aucune sorte dans toute
-<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-l'étendue de la montagne sainte<a name="FNanchor_28_1" id="FNanchor_28_1"></a><a href="#Footnote_28_1" class="fnanchor">[28]</a> et où la paix de la terre sera
-délivrée de son présent chagrin, comme le présent et glorieux
-univers animé est sorti du désert naissant dont les profondeurs
-étaient le séjour des dragons et les montagnes des dômes de feu: Ce
-jour-là aucun homme ne le connaît<a name="FNanchor_29_1" id="FNanchor_29_1"></a><a href="#Footnote_29_1" class="fnanchor">[29]</a>, mais le royaume de Dieu est
-déjà venu pour ceux qui ont arraché de leur propre cœur ce qui
-était rampant et de nature inférieure et ont appris à chérir ce qui
-est charmant et humain dans les enfants errants des nuages et des
-champs<a name="FNanchor_30_1" id="FNanchor_30_1"></a><a href="#Footnote_30_1" class="fnanchor">[30]</a>.»</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Et peut-être maintenant voudrez-vous bien suivre le résumé que je
-vais essayer de vous donner, d'après Ruskin, de la Bible écrite au
-porche occidental d'Amiens.</p>
-
-<p>Au milieu est la statue du Christ qui est non au sens figuré, mais au
-sens propre, la pierre angulaire de l'édifice. À sa gauche
-(c'est-à-dire à droite pour nous qui en regardant le porche faisons
-face au Christ, mais nous emploierons les mots gauche et droite par
-rapport à la statue du Christ) six apôtres: près de lui Pierre, puis
-s'éloignant de lui, Jacques le Majeur, Jean, Matthieu, Simon. À sa
-droite Paul, puis Jacques l'évêque, Philippe, Barthélemy, Thomas et
-Judea<a name="FNanchor_31_1" id="FNanchor_31_1"></a><a href="#Footnote_31_1" class="fnanchor">[31]</a>. À la suite des apôtres sont les quatre grands prophètes.
-<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-Après Simon, Isaïe et Jérémie; après Jude, Ézéchiel et Daniel;
-puis, sur les trumeaux de la façade occidentale tout entière viennent
-les douze prophètes mineurs; trois sur chacun des quatre trumeaux, et,
-en commençant par le trumeau qui se trouve le plus à gauche: Osée,
-Jaël, Amos, Michée, Jonas, Abdias, Nahum, Habakuk, Sophonie, Aggée,
-Zacharie, Malachie. De sorte que la cathédrale, toujours au sens
-propre, repose sur le Christ, et sur les prophètes qui l'ont prédit
-ainsi que sur les apôtres qui l'ont proclamé. Les prophètes du Christ
-et non ceux de Dieu le Père:</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>«La voix du monument tout entier est celle qui vient du ciel au moment
-de la Transfiguration<a name="FNanchor_32_1" id="FNanchor_32_1"></a><a href="#Footnote_32_1" class="fnanchor">[32]</a>. Voici mon fils bien-aimé, écoutez-le.»
-Aussi Moïse qui fut un apôtre non du Christ mais de Dieu, aussi Élie
-qui fut un prophète non du Christ mais de Dieu, ne sont pas ici. Mais,
-ajoute Ruskin, il y a un autre grand prophète qui d'abord ne semble pas
-être ici. Est-ce que le peuple entrera dans le temple en chantant:
-«Hosanna au fils de David»<a name="FNanchor_33_1" id="FNanchor_33_1"></a><a href="#Footnote_33_1" class="fnanchor">[33]</a>, et ne verra aucune image de son
-père?<a name="FNanchor_34_1" id="FNanchor_34_1"></a><a href="#Footnote_34_1" class="fnanchor">[34]</a> Le Christ lui-même n'a-t-il pas déclaré: «Je suis la
-<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-racine et l'épanouissement de David», et la racine n'aurait près de
-soi pas «trace de la terre qui l'a nourrie? Il n'en est pas ainsi;
-David et son fils sont ensemble. David est le piédestal de la statue du
-Christ. Il tient son sceptre dans la main droite, un phylactère dans la
-gauche.</p>
-
-<p>«De la statue du Christ elle-même je ne parlerai pas, aucune sculpture
-ne pouvant, ni ne devant satisfaire l'espérance d'une âme aimante qui
-a appris à croire en lui. Mais à cette époque elle dépassa ce qui
-avait jamais été atteint jusque-là en tendresse sculptée. Et elle
-était connue au loin sous le nom de: le beau Dieu d'Amiens. Elle n
-'était d'ailleurs qu'un signe, un symbole de la présence divine et non
-une idole, dans notre sens du mot. Et pourtant chacun la concevait comme
-l'Esprit vivant, venant l'accueillir à la porte du temple, la Parole de
-<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-vie, le Roi de gloire, le Seigneur des armées. Le «Seigneur des
-Vertus», <i>Dominus Virtutum</i>, c'est la meilleure traduction de l'idée
-que donnaient à un disciple instruit du XIII<sup>e</sup> siècle les paroles
-du XXIV<sup>e</sup> psaume.»</p>
-
-<p>Nous ne pouvons pas nous arrêter à chacune des statues du porche
-occidental. Ruskin vous expliquera le sens des bas-reliefs qui sont
-placés au-dessous (deux bas-reliefs quatre-feuilles placés au-dessous
-l'un de l'autre sous chacune d'elles), ceux qui sont placés sous chaque
-apôtre représentant: le bas-relief supérieur la vertu qu'il a
-enseignée ou pratiquée, l'inférieur le vice opposé. Au-dessous des
-prophètes les bas-reliefs figurent leurs prophéties.</p>
-
-<p>Sous saint Pierre est le Courage avec un léopard sur son écusson;
-au-dessous du Courage la Poltronnerie est figurée par un homme qui,
-effrayé par un animal, laisse tomber son épée, tandis qu'un oiseau
-continue de chanter: «Le poltron n'a pas le courage d'une grive». Sous
-saint André est la Patience dont l'écusson porte un bœuf (ne reculant
-<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-jamais).</p>
-
-<p>Au-dessous de la Patience<a name="FNanchor_35_1" id="FNanchor_35_1"></a><a href="#Footnote_35_1" class="fnanchor">[35]</a>, la Colère: une femme poignardant un
-homme avec une épée (la Colère, vice essentiellement féminin qui n'a
-aucun rapport avec l'indignation). Sous saint Jacques, la Douceur dont
-l'écusson porte un agneau, et la Grossièreté: une femme donnant un
-coup de pied par-dessus son échanson, «les formes de la plus grande
-grossièreté française étant dans les gestes du cancan».</p>
-
-<p>Sous saint Jean, l'Amour, l'Amour divin, non l'amour humain: «Moi en
-eux et toi en moi.» Son écusson supporte un arbre avec des branches
-greffées dans un tronc abattu. «Dans ces jours-là le Messie sera
-abattu, mais pas pour lui-même.» Au-dessous de l'Amour, la Discorde:
-un homme et une femme qui se querellent; elle a laissé tomber sa
-quenouille. Sous saint Matthieu, l'Obéissance. Sur son écusson, un
-chameau: «Aujourd'hui c'est la bête la plus désobéissante et la plus
-insupportable, dit Ruskin; mais le sculpteur du Nord connaissait peu son
-caractère. Comme elle passe malgré tout sa vie dans les services les
-plus pénibles, je pense qu'il l'a choisie comme symbole de
-l'obéissance passive qui n'éprouve ni joie ni sympathie, comme en
-ressent le cheval, et qui, d'autre part, n'est pas capable de faire du
-mal comme le bœuf<a name="FNanchor_36_1" id="FNanchor_36_1"></a><a href="#Footnote_36_1" class="fnanchor">[36]</a>. Il est vrai que sa morsure est assez dangereuse,
-mais à Amiens il est fort probable que cela n'était pas connu, même
-des croisés, qui ne montaient que leurs chevaux ou rien.»
-<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span></p>
-
-<p>Au-dessous de l'Obéissance, la Rébellion<a name="FNanchor_37_1" id="FNanchor_37_1"></a><a href="#Footnote_37_1" class="fnanchor">[37]</a>, un homme claquant du
-doigt devant son évêque («comme Henri VIII devant le Pape et les
-badauds anglais et français devant tous les prêtres quels qu'ils
-soient»).</p>
-
-<p>Sous saint Simon, la Persévérance caresse un lion et tient sa
-couronne. «Tiens ferme ce que tu as afin qu'aucun homme ne prenne ta
-couronne. Au-dessous, l'Athéisme laisse ses souliers à la porte de
-l'église. «L'infidèle insensé est toujours représenté, aux XI<sup>e</sup>
-et XIII<sup>e</sup> siècles, nu-pieds, le Christ ayant ses pieds enveloppés
-avec la préparation de l'Évangile de la Paix. «Combien sont beaux tes pieds
-dans tes souliers, ô fille de Prince!<a name="FNanchor_38_1" id="FNanchor_38_1"></a><a href="#Footnote_38_1" class="fnanchor">[38]</a>»</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Au-dessous de saint Paul est la Foi. Au-dessous de la Foi est
-l'Idolâtrie adorant un monstre. Au-dessous de saint Jacques l'évêque
-est l'Espérance qui tient un étendard avec une croix. Au-dessous de
-l'Espérance, le Désespoir, qui se poignarde.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Sous saint Philippe est la Charité qui donne son manteau à un mendiant
-nu<a name="FNanchor_39_1" id="FNanchor_39_1"></a><a href="#Footnote_39_1" class="fnanchor">[39]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span></p>
-
-<p>Sous saint Barthélemy, la Chasteté avec le phœnix, et au-dessous
-d'elle, la Luxure, figurée par un jeune homme embrassant une femme oui
-tient un sceptre et un miroir. Sous saint Thomas, la Sagesse (un
-écusson avec une racine mangeable signifiant: la tempérance
-commencement de la sagesse). Au-dessous d'elle la Folie: le type usité
-dans tous les psautiers primitifs d'un glouton armé d'un gourdin. «Le
-fou a dit dans son cœur: «Il n'y a pas de Dieu, il dévore mon peuple
-comme un morceau de pain.» (Psaume LIII)<a name="FNanchor_40_1" id="FNanchor_40_1"></a><a href="#Footnote_40_1" class="fnanchor">[40]</a>. Sous saint Jude,
-l'Humilité qui porte un écusson avec une colombe, et l'Orgueil qui
-tombe de cheval.
-<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p>
-
-<p>«Remarquez, dit Ruskin, que les apôtres sont tous sereins, presque
-tous portent un livre, quelques-uns une croix, mais tous le même
-message: «Que la paix soit dans cette maison et si le Fils de la Paix
-est ici», etc.<a name="FNanchor_41_1" id="FNanchor_41_1"></a><a href="#Footnote_41_1" class="fnanchor">[41]</a>, mais les prophètes tous chercheurs, ou pensifs, ou
-tourmentés, ou s'étonnant, ou priant, excepté Daniel. Le plus
-tourmenté de tous est Isaïe. Aucune scène de son martyre n'est
-représentée, mais le bas-relief qui est au-dessous de lui le montre
-apercevant le Seigneur dans son temple et cependant il a le sentiment
-qu'il a les lèvres impures. Jérémie aussi porte sa croix, mais plus
-sereinement.»</p>
-
-<p>Nous ne pouvons malheureusement pas nous arrêter aux bas-reliefs qui
-figurent, au-dessous des prophètes, les versets de leurs principales
-prophéties: Ézéchiel assis devant deux roues<a name="FNanchor_42_1" id="FNanchor_42_1"></a><a href="#Footnote_42_1" class="fnanchor">[42]</a>, Daniel tenant un
-livre que soutiennent des lions<a name="FNanchor_43_1" id="FNanchor_43_1"></a><a href="#Footnote_43_1" class="fnanchor">[43]</a>, puis assis au festin de Balthazar,
-le figuier et la vigne sans feuilles, le soleil et la lune sans lumière
-qu'a prophétisés Joël<a name="FNanchor_44_1" id="FNanchor_44_1"></a><a href="#Footnote_44_1" class="fnanchor">[44]</a>, Amos cueillant les feuilles de la vigne
-sans fruits pour nourrir ses moutons qui ne trouvent pas d'herbe<a name="FNanchor_45_1" id="FNanchor_45_1"></a><a href="#Footnote_45_1" class="fnanchor">[45]</a>,
-Jonas s'échappant des flots, puis assis sous un calebassier. Habakuk
-qu'un ange tient par les cheveux visitant Daniel qui caresse un jeune
-lion<a name="FNanchor_46_1" id="FNanchor_46_1"></a><a href="#Footnote_46_1" class="fnanchor">[46]</a>, les prophéties de Sophonie: les bêtes de Ninive, le Seigneur
-une lanterne dans chaque main, le hérisson et le butor<a name="FNanchor_47_1" id="FNanchor_47_1"></a><a href="#Footnote_47_1" class="fnanchor">[47]</a>, etc.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span></p>
-
-<p>Je n'ai pas le temps de vous conduire aux deux portes secondaires du
-porche occidental, celle de la Vierge<a name="FNanchor_48_1" id="FNanchor_48_1"></a><a href="#Footnote_48_1" class="fnanchor">[48]</a> (qui contient, outre la statue
-de la Vierge: à gauche de la Vierge, celle de l'Ange Gabriel, de la
-Vierge Annunciade, de la Vierge Visitante, de sainte Élisabeth, de la
-Vierge présentant l'Enfant de saint Siméon, et à droite les trois
-Rois Mages, Hérode, Salomon et la reine de Saba, chaque statue ayant
-au-dessous d'elle, comme celles du porche principal, des bas-reliefs
-dont le sujet se rapporte à elle),&mdash;et celle de saint Firmin qui
-contient les statues de saints Diocèse. C'est sans doute à cause de
-cela, parce que ce sont «des amis des Amiénois», qu'au-dessous d'eux
-les bas-reliefs représentent les signes du Zodiaque et les travaux de
-chaque mois, bas-reliefs que Ruskin admire entre tous. Vous trouverez au
-musée du Trocadéro les moulages de ces bas-reliefs de la porte
-Saint Firmin et dans le livre de M. Mâle des commentaires charmants sur
-la vérité locale et climatérique de ces petites scènes de genre<a name="FNanchor_49_1" id="FNanchor_49_1"></a><a href="#Footnote_49_1" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span></p>
-
-<p>«Je n'ai pas ici, dit alors Ruskin, à étudier l'art de ces
-bas-reliefs. Ils n'ont jamais dû servir autrement que comme guides pour
-la pensée. Et si le lecteur veut simplement se laisser conduire ainsi,
-il sera libre de se créer à lui-même de plus beaux tableaux dans son
-cœur; et en tous cas, il pourra entendre les vérités suivantes
-qu'affirme leur ensemble.</p>
-
-<p>«D'abord, à travers ce Sermon sur la Montagne d'Amiens, le Christ
-n'est jamais représenté comme le Crucifié, n'éveille pas un instant
-la pensée du Christ mort; mais apparaît comme le Verbe Incarné&mdash;comme
-l'Ami présent&mdash;comme le Prince de la Paix sur la terre<a name="FNanchor_50_1" id="FNanchor_50_1"></a><a href="#Footnote_50_1" class="fnanchor">[50]</a>&mdash;comme le
-Roi Éternel dans le ciel. Ce que sa vie <i>est</i>, ce que ses commandements
-<i>sont</i> et ce que son jugement <i>sera</i>, voilà ce qui nous est
-enseigné non pas ce qu'il a fait jadis, ce qu'il a souffert jadis, mais
-bien ce qu'il fait à présent, et ce qu'il nous ordonne de faire. Telle est
-la pure, joyeuse et belle leçon que nous donne le christianisme; et la
-décadence de cette foi, et les corruptions d'une pratique dissolvante
-<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-peuvent être attribuées à ce que nous nous sommes accoutumés à
-fixer nos regards sur la mort du Christ, plutôt que sur sa vie, et à
-substituer la méditation de sa souffrance passée à celle de notre
-devoir présent<a name="FNanchor_51_1" id="FNanchor_51_1"></a><a href="#Footnote_51_1" class="fnanchor">[51]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span></p>
-
-<p>«Puis secondement, quoique le Christ ne porte pas sa croix, les
-prophètes affligés, les apôtres persécutés, les disciples martyrs,
-portent les leurs. Car s'il vous est salutaire de vous rappeler ce que
-votre créateur immortel a fait pour vous, il ne l'est pas moins de vous
-rappeler ce que des hommes mortels, nos semblables, ont fait aussi. Vous
-pouvez, à votre gré, renier le Christ, renoncer à lui, mais le
-martyre, vous pouvez seulement l'oublier; le nier vous ne le pouvez pas.
-Chaque pierre de cette construction a été cimentée de son sang.
-Gardant donc ces choses dans votre cœur, tournez-vous maintenant vers
-la statue centrale du Christ; écoutez son message et comprenez-le. Il
-tient le livre de la Loi éternelle dans sa main gauche; avec la droite,
-il bénit, mais bénit sous conditions: «Fais ceci et tu vivras» ou
-plutôt dans un sens plus strict, plus rigoureux: «Sois ceci et tu
-vivras»: montrer de la pitié n'est rien, ton âme doit être pleine de
-pitié; être pur en action n'est rien, tu dois être pur aussi dans ton
-cœur.</p>
-
-<p>«Et avec cette parole de la loi inabolie:</p>
-
-<p>«Ceci si tu ne le fais pas, ceci si tu ne l'es pas, tu mourras»<a name="FNanchor_52_1" id="FNanchor_52_1"></a><a href="#Footnote_52_1" class="fnanchor">[52]</a>.
-Mourir&mdash;quelque sens que vous donniez au mot&mdash;totalement et
-irrévocablement.</p>
-
-<p>«L'évangile et sa puissance sont entièrement écrits dans les grandes
-œuvres des vrais croyants: en Normandie et en Sicile, sur les îlots
-des rivières de France, aux vallées des rivières d'Angleterre, sur
-les rochers d'Orvieto, près des sables de l'Arno. Mais l'enseignement
-qui est à la fois le plus simple et le plus complet, qui parle avec le
-plus d'autorité à l'esprit actif du Nord est celui qui de l'Europe se
-<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-dégage des premières pierres d'Amiens.</p>
-
-<p>«Toutes les créatures humaines, dans tous les temps et tous les
-endroits du monde, qui ont des affections chaudes, le sens commun et
-l'empire sur elles-mêmes, ont été et sont naturellement morales. La
-connaissance et le commandement de ces choses n'a rien à faire avec la
-religion<a name="FNanchor_53_1" id="FNanchor_53_1"></a><a href="#Footnote_53_1" class="fnanchor">[53]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span></p>
-
-<p>«Mais si, aimant les créatures qui sont comme vous-mêmes, vous sentez
-que vous aimeriez encore plus chèrement des créatures meilleures que
-vous-mêmes si elles vous étaient révélées; si, vous efforçant de
-tout votre pouvoir d'améliorer ce qui est mal près de vous et autour
-de vous, vous aimiez à penser au jour où le juge de toute la terre
-rendra tout juste<a name="FNanchor_54_1" id="FNanchor_54_1"></a><a href="#Footnote_54_1" class="fnanchor">[54]</a> et où les petites collines se réjouiront de tous
-<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span>
-côtés<a name="FNanchor_55_1" id="FNanchor_55_1"></a><a href="#Footnote_55_1" class="fnanchor">[55]</a>; si, vous, séparant des compagnons qui vous ont donné
-toute la meilleure joie que vous ayez eue sur la terre, vous désirez
-jamais rencontrer de nouveau leurs yeux et presser leurs mains&mdash;là où
-les yeux ne seront plus voilés, où les mains ne failliront plus; si,
-vous préparant à être couchés sous l'herbe dans le silence et la
-solitude sans plus voir la beauté, sans plus sentir la joie, vous
-vouliez vous préoccuper de la promesse qui vous a été faite d'un
-temps dans lequel vous verriez la lumière de Dieu et connaîtriez les
-choses que vous aviez soif de connaître, et marcheriez dans la paix de
-l'amour éternel&mdash;alors l'espoir de ces choses pour vous est la
-religion; leur substance dans votre vie est la foi. Et dans leur vertu
-il nous est promis que les royaumes de ce monde deviendront un jour les
-royaumes de Notre-Seigneur et de son Christ<a name="FNanchor_56_1" id="FNanchor_56_1"></a><a href="#Footnote_56_1" class="fnanchor">[56]</a>».</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Voici terminé l'enseignement que les hommes du XIII<sup>e</sup> siècle
-allaient chercher à la cathédrale et que, par un luxe inutile et bizarre,
-elle continue à offrir en une sorte de livre ouvert, écrit dans un langage
-solennel où chaque caractère est une œuvre d'art, et que personne ne
-comprend plus. Lui donnant un sens moins littéralement religieux qu'au
-moyen âge ou même seulement un sens esthétique, vous avez pu
-néanmoins le rattacher à quelqu'un de ces sentiments qui nous
-apparaissent par delà notre vie comme la véritable réalité, à une
-de «ces étoiles à qui il convient d'attacher notre char». Comprenant
-mal jusque-là la portée de l'art religieux au moyen âge, je m'étais
-<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-dit, dans ma ferveur pour Ruskin: Il m'apprendra, car lui aussi, en
-quelques parcelles du moins, n'est-il pas la vérité? Il fera entrer
-mon esprit là où il n'avait pas accès, car il est la porte. Il me
-purifiera, car son inspiration est comme le lys de la vallée. Il
-m'enivrera et me vivifiera, car il est la vigne et la vie. Et j'ai senti
-en effet que le parfum mystique des rosiers de Saron n'était pas à
-tout jamais évanoui, puisqu'on le respire encore, au moins dans ses
-paroles. Et voici que les pierres d'Amiens ont pris pour moi la dignité
-des pierres de Venise, et comme la grandeur qu'avait la Bible, alors
-qu'elle était encore vérité dans le cœur des hommes et beauté grave
-dans leurs œuvres. <i>La Bible d'Amiens</i> n'était, dans l'intention de
-Ruskin, que le premier livre d'une série intitulée: <i>Nos pères nous
-ont dit</i>; et en effet si les vieux prophètes du porche d'Amiens furent
-sacrés à Ruskin, c'est que l'âme des artistes du XIII<sup>e</sup> siècle
-était encore en eux. Avant même de savoir si je l'y trouverais, c'est
-l'âme de Ruskin que j'y allais chercher et qu'il a imprimée aussi
-profondément aux pierres d'Amiens qu'y avaient imprimé la leur ceux
-qui les sculptèrent, car les paroles du génie peuvent aussi bien que
-le ciseau donner aux choses une forme immortelle. La littérature aussi
-est une «lampe du sacrifice» qui se consume pour éclairer les
-descendants. Je me conformais inconsciemment à l'esprit du titre: <i>Nos
-pères nous ont dit</i>, en allant à Amiens dans ces pensées et dans le
-désir d'y lire la Bible de Ruskin. Car Ruskin, pour avoir cru en ces
-hommes d'autrefois, parce qu'en eux étaient la foi et la beauté,
-s'était trouvé écrire aussi sa Bible, comme eux pour avoir cru aux
-prophètes et aux apôtres avaient écrit la leur. Pour Ruskin, les
-<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span>
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos n'étaient peut-être plus
-tout à fait dans le même sens que pour les sculpteurs d'autrefois les
-statues de Jérémie, d'Ézéchiel et d'Amos; elles étaient du moins
-l'œuvre pleine d'enseignements de grands artistes et d'hommes de foi,
-et le sens éternel des prophéties désapprises. Pour nous, si d'être
-l'œuvre de ces artistes et le sens de ces paroles ne suffit plus à
-nous les rendre précieuses qu'elles soient du moins pour nous les
-choses où Ruskin a trouvé cet esprit, frère du sien et père du
-nôtre. Avant que nous arrivions à la cathédrale, n'était-elle pas
-pour nous surtout celle qu'il avait aimée? et ne sentions-nous pas
-qu'il y avait encore des Saintes Écritures, puisque nous cherchions
-pieusement la Vérité dans ses livres. Et maintenant nous avons beau
-nous arrêter devant les statues d'Isaïe, de Jérémie d'Ézéchiel et
-de Daniel en nous disant: «Voici les quatre grands prophètes, après
-ce sont les prophètes mineurs, mais il n y a que quatre grands
-prophètes», il y en a un de plus qui n'est pas ici et dont pourtant
-nous ne pouvons pas dire qu'il est absent, car nous le voyons partout.
-C'est Ruskin: si sa statue n'est pas à la porte de la cathédrale; elle
-est à l'entrée de notre cœur. Ce prophète-là a cessé de faire
-entendre sa voix. Mais c'est qu'il a fini de dire toutes ses paroles.
-C'est aux générations de les reprendre en chœur.
-<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_7_1" id="Footnote_7_1"></a><a href="#FNanchor_7_1"><span class="label">[7]</span></a>Une partie de cette étude a paru au <i>Mercure de France</i>, en
-tête d'une traduction de la Bible d'Amiens. Nous tenons à exprimer
-toute notre reconnaissance à M. Alfred Vallette, directeur du
-<i>Mercure</i>, qui nous a gracieusement autorisé à reproduire ici notre
-préface. Elle fut et reste offerte en témoignage d'admiration et de
-reconnaissance à Léon Daudet.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_8_1" id="Footnote_8_1"></a><a href="#FNanchor_8_1"><span class="label">[8]</span></a>Voici, selon M. Collingwood, les circonstances dans lesquelles
-Ruskin écrivit ce livre:</p>
-
-<p>«M. Ruskin n'avait pas été à l'étranger depuis le printemps de
-1877, mais en août 1880, il se sentit en état de voyager de nouveau.
-Il partit faire un tour aux cathédrales du nord de la France,
-s'arrêtant auprès de ses vieilles connaissances, Abbeville, Amiens,
-Beauvais, Chartres, Rouen, et puis revint avec M. A. Severn et M.
-Brabanson à Amiens, où il passa la plus grande partie d'octobre. Il
-écrivait un nouveau livre <i>la Bible d'Amiens</i>, destinée à être aux
-<i>Seven Lamps</i> ce que <i>Saint-Marks Rest</i> était aux <i>Stones of
-Venice</i>. Il ne se sentit pas en état de faire un cours à des étrangers à
-Chesterfield, mais il visita de vieux amis à Eton, le 6 novembre 1880
-pour faire une conférence sur Amiens. Pour une fois il oublia ses
-notes, mais le cours ne fut pas moins brillant et intéressant.
-C'était, en réalité, le premier chapitre de son nouvel ouvrage <i>la
-Bible d'Amiens</i>, lui-même conçu comme le premier volume de <i>Our
-Fathers</i>, etc., <i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté</i>, etc.</p>
-
-<p>«Le ton nettement religieux de l'ouvrage fut remarqué comme marquant
-sinon un changement chez lui, du moins le développement très accusé
-d'une tendance qui avait dû se fortifier depuis un certain temps. Il
-avait passé de la phase du doute à la reconnaissance de la puissante
-et salutaire influence d'une religion grave; il était venu à une
-attitude d'esprit dans laquelle, sans se dédire en rien de ce qu'il
-avait dit contre les croyances étroites et les pratiques
-contradictoires, sans formuler aucune doctrine définie de la vie
-future, et sans adopter le dogme d'aucune secte, il regardait la crainte
-de Dieu et la révélation de l'Esprit Divin comme de grands faits et
-des mobiles à ne pas négliger dans l'étude de l'histoire, comme la
-base de la civilisation et les guides du progrès» (Collingwood, <i>The
-Life and Work of John Ruskin</i>, II, p. 206 et suivantes). À propos du
-sous-titre de <i>la Bible d'Amiens</i>, que rappelle M. Collingwood
-(<i>Esquisses de l'Histoire de la Chrétienté pour les garçons et les
-filles oui ont été tenus sur les fonts baptismaux</i>), je ferai
-remarquer combien il ressemble à d'autres sous-titres de Ruskin, par
-exemple à celui de <i>Mornings in Florence</i>. «De simples études sur
-l'Art chrétien pour les voyageurs anglais», et plus encore à celui de
-<i>Saint-Marks Rest</i>, «Histoire de Venise pour les rares voyageurs qui
-se soucient encore de ses monuments».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_9_1" id="Footnote_9_1"></a><a href="#FNanchor_9_1"><span class="label">[9]</span></a>Le cœur de Shelley, arraché aux flammes devant lord Byron par
-Hunt, pendant l'incinération.&mdash;M. André Lebey (lui-même auteur d'un
-sonnet sur la mort de Shelley) m'adresse à ce sujet une intéressante
-rectification. Ce ne serait pas Hunt mais Trelawney qui aurait retiré
-de la fournaise le cœur de Shelley, non sans se brûler gravement à la
-main. Je regrette de ne pouvoir publier ici la curieuse lettre de M.
-Lebey. Elle reproduit notamment ce passage des mémoires de Trelawney:
-«Byron me demanda de garder le crâne pour lui, mais me souvenant qu'il
-avait précédemment transformé un crâne en coupe à boire, je ne
-voulus pas que celui de Shelley fût soumis à cette profanation.» La
-veille, pendant qu'on reconnaissait le corps de Williams, Byron avait
-dit à Trelawney: «Laissez-moi voir la mâchoire, je puis reconnaître
-aux dents quelqu'un avec qui j'ai conversé.» Mais, s'en tenant aux
-récits de Trelawney et sans même faire la part de la dureté que
-Childe Harold affectait volontiers devant le Corsaire, il faut se
-rappeler que, quelques lignes plus loin, Trelawney racontant
-l'incinération de Shelley, déclare: «Byron ne put soutenir ce
-spectacle et regagna à la nage le Bolivar.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_10_1" id="Footnote_10_1"></a><a href="#FNanchor_10_1"><span class="label">[10]</span></a>Voir l'admirable portrait de saint Martin au livre I de <i>la
-Bible d'Amiens</i>: «Il accepte volontiers la coupe de l'amitié, il est
-le patron d'une honnête boisson. La farce de votre oie de la
-Saint Martin est odorante à ses narines et sacrés pour lui sont les
-derniers rayons de l'été qui s'en va.»</p>
-
-<p>Ces repas évoqués par Ruskin ne vont pas même sans une espèce de
-cérémonial. «Saint Martin était un jour à dîner à la première
-table du monde, à savoir chez l'empereur et l'impératrice de Germanie,
-se rendant agréable à la compagnie, pas le moins du monde un saint à
-la saint Jean-Baptiste. Bien entendu, il avait l'empereur à sa gauche,
-l'impératrice à sa droite, tout se passait dans les règles.» (<i>la
-Bible d'Amiens</i>, Ch. I, &sect; 30.) Ce protocole auquel Ruskin fait
-allusion ne paraît d'ailleurs avoir rien de celui des maîtres de maison
-terribles, de ceux trop formalistes et dont le modèle me semble avoir
-été tracé à jamais par ces versets de saint Matthieu: «Le roi
-aperçut à table un homme qui n'avait pas d'habit de noces. Il lui dit:
-«Mon ami, comment n'êtes-vous pas en habit?» Cet homme ayant gardé
-le silence, le roi dit aux serviteurs: «Liez-lui les pieds et les mains
-et jetez-le dans les ténèbres du dehors.»</p>
-
-<p>Pour revenir à cette conception d'un saint qui «ne dépense pas un
-souffle en une exhortation désagréable», il semble que Ruskin ne soit
-n'est pas seul à se représenter ses saints favoris sous ces traits.
-Même pour les simples clergymens de George Eliot ou les prophètes de
-Carlyle, voyez combien ils sont différents de saint Firmin qui tapage
-et crie comme un énergumène dans les rues d'Amiens, insulte, exhorte,
-persuade, baptise, etc. Dans Carlyle, voyez Knox: «Ce que j'aime
-beaucoup en ce Knox, c'est qu'il avait une veine de drôlerie en lui.
-C'était un homme de cœur, honnête, fraternel, frère du grand, frère
-aussi du petit, sincère dans sa sympathie pour les deux; il avait sa
-pipe de Bordeaux dans sa maison d'Édimbourg, c'était un homme joyeux
-et sociable. Ils errent grandement, ceux qui pensent que ce Knox était
-un fanatique sombre, spasmodique, criard. Pas du tout: c'était un des
-plus solides d'entre les hommes. Pratique, prudent, patient, etc.» De
-même Burns: «était habituellement gai de paroles, un compagnon
-d'infini enjouement, rire, sens et cœur. Ce n'est pas un homme lugubre;
-il a les plus gracieuses expressions de courtoisie, les plus bruyants
-flots de gaieté, etc.» Et Mahomet: «Mahomet, sincère, sérieux,
-cependant aimable, cordial, sociable, enjoué même, un bon rire en lui
-avec tout cela.» Carlyle aime à parler du rire de Luther. (Carlyle,
-<i>les Héros</i>, traduction Izoulet, pages 237, 298, 299, 85, etc.)</p>
-
-<p>Et dans George Eliot, voyez M. Irwine dans <i>Adam Bede</i>, M. Gilfil
-dans les <i>Scènes de la vie du Clergé</i>, M. Farebrother dans
-<i>Middlemarch</i>, etc.</p>
-
-<p>«Je suis obligé de reconnaître que M. Gilfil ne demanda pas à Mme
-Fripp pourquoi elle n'avait pas été à l'église et ne fit pas le
-moindre effort pour son édification spirituelle. Mais le jour suivant
-il lui envoya un gros morceau de lard, etc. Vous pouvez conclure de cela
-que ce vicaire ne brillait pas dans les fonctions spirituelles de sa
-place, et, à la vérité, ce que je puis dire de mieux sur son compte,
-c'est qu'il s'appliquait à remplir ses fonctions avec célérité et
-laconisme.» Il oubliait d'enlever ses éperons avant de monter en
-chaire et ne faisait pour ainsi dire pas de sermons. Pourtant jamais
-vicaire ne fut aussi aimé de ses ouailles et n'eut sur elles une
-meilleure influence. «Les fermiers aimaient tout particulièrement la
-société de M. Gilfil, car non seulement il pouvait fumer sa pipe et
-assaisonner les détails des affaires paroissiales de force
-plaisanteries, etc. Aller à cheval était la principale distraction du
-vieux monsieur maintenant que les jours de chasse étaient passés pour
-lui. Ce n'était pas aux seuls fermiers de Shepperton que la société
-de M. Gilfil était agréable, il était l'hôte bienvenu des meilleures
-maisons de ce côté du pays. Si vous l'aviez vu conduire lady Stiwell
-à la salle à manger (comme tout à l'heure saint Martin l'impératrice
-de Germanie) et que vous l'eussiez entendu lui parler avec sa galanterie
-fine et gracieuse, etc.» Mais le plus souvent il restait à fume; sa
-pipe en buvant de l'eau et du gin. Ici, je me trouve amené a vous
-parler d'une autre faiblesse du vicaire, etc.» (<i>le Roman de M.
-Gilfil</i>, traduction d'Albert Durade, pages 116, 117, 121, 124, 125,
-126). «Quant au ministre, M. Gilfil, vieux monsieur qui fumait de très
-longues pipes et prêchait des sermons très courts.» (<i>Tribulations du
-Rév. Amos Barton</i>, même trad., p. 4.) «M. Irwine n'avait
-effectivement ni tendances élevées, ni enthousiasme religieux et
-regardait comme une vraie perte de temps de parler doctrine et réveil
-chrétien au vieux père Taft ou à Cranage, le forgeron. Il n'était ni
-laborieux, ni oublieux de lui-même, ni très abondant en aumônes et sa
-croyance même était assez large. Ses goûts intellectuels étaient
-plutôt païens, etc. Mais il avait cette charité chrétienne qui a
-souvent manqué à d'illustres vertus. Il était indulgent pour les
-fautes du prochain et peu enclin à supposer le mal, etc. Si vous
-l'aviez rencontré monté sur sa jument grise, ses chiens courant à ses
-côtés, avec un sourire de bonne humeur, etc. L'influence de M. Irwine
-dans sa paroisse fut plus utile que celle de M. Ryde qui insistait
-fortement sur les doctrines de la Réformation, condamnait sévèrement
-les convoitises de la chair, etc., qui était très savant. M. Irwine
-était aussi différent de cela que possible, mais il était si
-pénétrant; il comprenait ce qu'on voulait dire à la minute, il se
-conduisait en gentilhomme avec les fermiers, etc. Il n'était pas un
-fameux prédicateur, mais ne disait rien qui ne fût propre à vous
-rendre plus sage si vous vous en souveniez.» (<i>Adam Bede</i>, même trad.,
-pages 84, 85, 226, 227, 228, 230).&mdash;(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_11_1" id="Footnote_11_1"></a><a href="#FNanchor_11_1"><span class="label">[11]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>: «Vers le moment de l'après-midi où le
-moderne voyageur fashionable, parti par le train du matin de
-Charing-Cross pour Paris, Nice et Monte-Carlo, s'est un peu remis des
-nausées de sa traversée et de l'irritation d'avoir eu à se battre
-pour trouver des places à Boulogne, et commence à regarder sa montre
-pour voir à quelle distance il se trouve du buffet d'Amiens, il est
-exposé au désappointement et à l'ennui d'un arrêt inutile du train,
-à une gare sans importance où il lit le nom «Abbeville». Au moment
-où le train se remet en marche, il pourra voir, s'il se soucie de lever
-pour un instant les yeux de son journal, deux tours carrées que
-dominent les peupliers et les osiers du sol marécageux qu'il traverse.
-Il est probable que ce coup d'œil est tout ce qu'il souhaiterait jamais
-d'attirer son attention, et je ne sais guère jusqu'à quel point je
-pourrais arriver à faire comprendre au lecteur, même le plus
-sympathique, l'influence qu'elles ont eu sur ma propre vie... Car la
-pensée de ma vie a eu trois centres: Rouen, Genève et Pise... Et
-Abbeville est comme la préface et l'interprétation de Rouen... Mes
-bonheurs les plus intenses, je les ai connus dans les montagnes. Mais
-comme plaisir, joyeux et sans mélange, arriver en vue d'Abbeville par
-une belle après-midi d'été, sauter à terre dans la cour de l'hôtel
-de l'Europe et descendre la rue en courant pour voir Saint-Wulfran avant
-que le soleil ait quitté les tours, sont des choses pour lesquelles il
-faut chérir le passé jusqu'à la fin. De Rouen et de sa cathédrale,
-ce que j'ai à dire trouvera place, si les jours me sont donnés, dans
-<i>Nos Pères nous ont dit</i>.»</p>
-
-<p>Si, au cours de cette étude, j'ai cité tant de passages de Ruskin
-tirés d'autres ouvrages de lui que <i>la Bible d'Amiens</i>, en voici la
-raison. Ne lire qu'un livre d'un auteur, c'est n'avoir avec cet auteur
-qu'une rencontre. Or, en causant une fois avec une personne on peut
-discerner en elle des traits singuliers. Mais c'est seulement par leur
-répétition dans des circonstances variées qu'on peut les reconnaître
-pour caractéristiques et essentiels. Pour un écrivain, comme pour un
-musicien ou un peintre, cette variation des circonstances qui permet de
-discerner, par une sorte d'expérimentation, les traits permanents du
-caractère, c'est la variété des œuvres. Nous retrouvons dans un
-second livre, dans un autre tableau, les particularités dont la
-première fois nous aurions pu croire qu'elles appartenaient au sujet
-traité autant qu'à l'écrivain ou au peintre. Et du rapprochement des
-œuvres différentes nous dégageons les traits communs dont
-l'assemblage compose la physionomie morale de l'artiste. En mettant une
-note au bas des passages cités de <i>la Bible d'Amiens</i>, chaque fois que
-le texte éveillait par des analogies, même lointaines, le souvenir
-d'autres ouvrages de Ruskin, et en traduisant dans la note le passage
-qui m'était ainsi revenu à l'esprit, j'ai tâché de permettre au
-lecteur de se placer dans la situation de quelqu'un qui ne se trouverait
-pas en présence de Ruskin pour la première fois, mais qui, ayant
-déjà eu avec lui des entretiens antérieurs, pourrait, dans ses
-paroles, reconnaître ce qui est, chez lui, permanent et fondamental.
-Ainsi j'ai essayé de pourvoir le lecteur comme d'une mémoire
-improvisée où j'ai disposé des souvenirs des autres livres de
-Ruskin,&mdash;sorte de caisse de résonance, où les paroles de <i>la Bible
-d'Amiens</i> pourront prendre quelque retentissement en y éveillant des
-échos fraternels. Mais aux paroles de <i>la Bible d'Amiens</i> ces échos ne
-répondront pas sans doute, ainsi qu'il arrive dans une mémoire qui
-s'est faite elle-même, de ces horizons inégalement lointains,
-habituellement cachés à nos regards et dont notre vie elle-même a
-mesuré jour par jour les distances variées. Ils n'auront pas, pour
-venir rejoindre la parole présente dont la ressemblance les a attirés,
-à traverser la résistante douceur de cette atmosphère interposée qui
-a l'étendue même de notre vie et qui est toute la poésie de la
-mémoire.</p>
-
-<p>Au fond, aider le lecteur à être impressionné par ces traits
-singuliers, placer sous ses yeux des traits similaires qui lui
-permettent de les tenir pour les traits essentiels du génie d'un
-écrivain devrait être la première partie de la tâche de tout
-critique.</p>
-
-<p>S'il a senti cela, et aidé les autres à le sentir, son office est à
-peu près rempli. Et, s'il ne l'a pas senti, il pourra écrire tous les
-livres du monde sur Ruskin: «l'homme, l'écrivain, le prophète,
-l'artiste, la portée de son action, les erreurs de la doctrine»,
-toutes ces constructions s'élèveront peut-être très haut, mais à
-côté du sujet; elles pourront porter aux nues la situation littéraire
-du critique, mais ne vaudront pas, pour l'intelligence de l'œuvre, la
-perception exacte d'une nuance juste, si légère semble-t-elle.</p>
-
-<p>Je conçois pourtant que le critique devrait ensuite aller plus loin. Il
-essayerait de reconstituer ce que pouvait être la singulière vie
-spirituelle d'un écrivain hanté de réalités si spéciales, son
-inspiration étant la mesure dans laquelle il avait la vision de ces
-réalités, son talent la mesure dans laquelle il pouvait les récréer
-dans son œuvre, sa moralité enfin, l'instinct qui les lui faisant
-considérer sous un aspect d'éternité (quelque particulières que ces
-réalités nous paraissent) le poussait à sacrifier au besoin de les
-apercevoir et à la nécessité de les reproduire pour en assurer une
-vision durable et claire, tous ses plaisirs, tous ses devoirs et
-jusqu'à sa propre vie, laquelle n'avait de raison d'être que comme
-étant la seule manière possible d'entrer en contact avec ces
-réalités, de valeur que celle que peut avoir pour un physicien un
-instrument indispensable à ses expériences. Je n'ai pas besoin de dire
-que cette seconde partie de l'office du critique, je n'ai même pas
-essayé de la remplir dans cette petite étude qui aura comblé mes
-ambitions si elle donne le désir de lire Ruskin et de revoir quelques
-cathédrales.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_12_1" id="Footnote_12_1"></a><a href="#FNanchor_12_1"><span class="label">[12]</span></a>Cf. Dans <i>Præterita</i> l'impression des lents courants de
-marée montante et descendante le long des marches de l'hôtel
-Danielli.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_13_1" id="Footnote_13_1"></a><a href="#FNanchor_13_1"><span class="label">[13]</span></a>Ruskin veut parler ici de l'auteur du «<i>Parfait pêcheur à
-la ligne</i>» (Londres, 1653), Isaac Walton, célèbre pêcheur de la
-Dove, né en 1593, à Strefford, mort en 1683.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_14_1" id="Footnote_14_1"></a><a href="#FNanchor_14_1"><span class="label">[14]</span></a>Déjà, dans <i>Modern Painters</i>, Ruskin, une trentaine
-d'années plus tôt, parle de «la simplicité sereine et de la grâce
-des peupliers d'Amiens».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_15_1" id="Footnote_15_1"></a><a href="#FNanchor_15_1"><span class="label">[15]</span></a>Vous aurez peut-être alors comme moi la chance (si même vous
-ne trouvez pas le chemin indiqué par Ruskin) de voir le cathédrale,
-qui de loin ne semble qu'en pierres, se transfigurer tout à coup,
-et&mdash;le soleil traversant de l'intérieur, rendant visibles et
-volatilisant ses vitraux sans peintures,&mdash;tenir debout vers le ciel,
-entre ses piliers de pierre, de géantes et immatérielles apparitions
-d'or vert et de flamme. Vous pourrez aussi chercher près des abattoirs
-le point de vue d'où est prise la gravure: «<i>Amiens, le jour des
-Trépassés.</i>»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_16_1" id="Footnote_16_1"></a><a href="#FNanchor_16_1"><span class="label">[16]</span></a>Cf. <i>The two Paths</i>: «Ces statues (celles du porche
-occidental de Chartres) ont été longtemps et justement considérées
-comme représentatives de l'art le plus élevé du XIIe ou du commencement
-du XIII<sup>e</sup> siècle en France; et, en effet, elles possèdent
-une dignité et un charme délicat qui manquent, en général, aux
-œuvres plus récentes. Ils sont dus, en partie, à une réelle noblesse
-de traits, mais principalement à la grâce mêlée de sévérité des
-lignes tombantes de l'excessivement <i>mince</i> draperie; aussi bien qu'à
-un fini des plus étudiés dans la composition, chaque partie de
-l'ornementation s'harmonisant tendrement avec le reste. Autant que leur
-pouvoir sur certains modes de l'esprit religieux est due à un degré
-palpable de non-naturalisme en eux, je ne le loue pas, la minceur
-exagérée du corps et la raideur de l'attitude sont des défauts; mais
-ce sont de nobles défauts, et ils donnent aux statues l'air étrange de
-faire partie du bâtiment lui-même et de le soutenir non comme la
-cariatide grecque sans effort, ou comme la cariatide de la Renaissance
-par un effort pénible ou impossible, mais comme si tout ce qui fut
-silencieux et grave, et retiré à part, et raidi avec un frisson au
-cœur dans la terreur de la terre, avait passé dans une forme de marbre
-éternel; et ainsi l'Esprit a fourni, pour soutenir les piliers de
-l'église sur la terre, toute la nature anxieuse et patiente dont il
-n'était plus besoin dans le ciel. Ceci est la vue transcendentale de la
-signification de ces sculptures.</p>
-
-<p>Je n'y insiste pas. Ce sur quoi je m'appuie est uniquement leurs
-qualités de vérité et de vie. Ce sont toutes des portraits&mdash;la
-plupart d'inconnus, je crois&mdash;mais de palpables et d'indiscutables
-portraits; s'ils n'ont pas été pris d'après la personne même qui est
-censée représentée, en tout cas ils ont été étudiés d'après
-quelque personne vivante dont les traits peuvent, sans invraisemblance,
-représenter ceux du roi ou du saint en question. J'en crois plusieurs
-authentiques, il y en a un d'une reine qui, évidemment, de son vivant,
-fut remarquable pour ses brillants yeux noirs. Le sculpteur a creusé
-bien profondément l'iris dans la pierre et ses yeux foncés brillent
-encore pour nous avec son sourire.</p>
-
-<p>Il y a une autre chose que je désire que vous remarquiez spécialement
-dans ces statues, la façon dont la moulure florale est associée aux
-lignes verticales de la statue.</p>
-
-<p>Vous avez ainsi la suprême complexité et richesse de courbes côte à
-côte avec les pures et délicates lignes parallèles, et les deux
-caractères gagnent en intérêt et en beauté; mais il y a une
-signification plus profonde dans la chose qu'un simple effet de
-composition; signification qui n'a pas été voulue par le sculpteur,
-mais qui a d'autant plus de valeur qu'elle est inintentionnelle. Je veux
-dire l'association intime de la beauté de la nature inférieure dans
-les animaux et les fleurs avec la beauté de la nature plus élevée
-dans la forme humaine. Vous n'avez jamais ceci dans l'œuvre grecque.
-Les statues grecques sont toujours isolées; de blanches surfaces de
-pierre, ou des profondeurs d'ombre, font ressortir la forme de la statue
-tandis que le monde de la nature inférieure qu'ils méprisaient était
-retiré de leur cœur dans l'obscurité. Ici la statue drapée semble le
-type de l'esprit chrétien, sous beaucoup de rapports, plus faible et
-plus contractée mais plus pure; revêtue de ses robes blanches et de sa
-couronne, et avec les richesses de toute la création à côté d'elle.</p>
-
-<p>Le premier degré du changement sera placé devant vous dans un instant,
-simplement en comparant cette statue de la façade ouest de Chartres
-avec celle de la Madone de la porte du transept sud d'Amiens.</p>
-
-<p>Cette Madone, avec la sculpture qui l'entoure, représente le point
-culminant de l'art gothique au XIII<sup>e</sup> siècle. La sculpture a
-progressé continuellement dans l'intervalle; progressé simplement parce
-qu'elle devient chaque jour plus sincère et plus tendre et plus suggestive.
-Chemin faisant, la vieille devise de Douglas: «Tendre et vrai» peut
-cependant être reprise par nous tous pour nous-mêmes, non moins dans
-l'art que dans les autres choses. Croyez-le, la première
-caractéristique universelle de tout grand art est la tendresse, comme
-la seconde est la vérité. Je trouve ceci chaque jour de plus en plus
-vrai; un infini de tendresse est le don par excellence et l'héritage de
-tous les hommes vraiment grands. Il implique sûrement en eux une
-intensité relative de dédain pour les choses basses et leur donne une
-apparence sévère et arrogante aux yeux de tous les gens durs, stupides
-et vulgaires, tout à fait terrifiante pour ceux-ci s'ils sont capables
-de terreur, et haïssable pour eux si ils ne sont capables de rien de
-plus élevé que la haine. L'esprit du Dante est le grand type de
-cette classe d'esprit. Je dis que le <i>premier</i> héritage est la
-tendresse&mdash;le <i>second</i> la vérité; parce que la tendresse est dans
-la nature de la créature, la vérité dans ses habitudes et dans sa
-connaissance acquise; en outre, l'amour vient le premier, aussi bien dans
-l'ordre de la dignité que dans celui du temps, et est toujours pur et
-entier: la vérité, dans ce qu'elle a de meilleur, est parfaite.</p>
-
-<p>Pour revenir à notre statue, vous remarquerez que l'arrangement de la
-sculpture est exactement le même qu'à Chartres. Une sévère draperie
-tombante rehaussée sur les côtés par un riche ornement floral; mais
-la statue est maintenant complètement animée; elle n'est plus immuable
-comme un pilier rigide, mais elle se penche en dehors de sa niche et
-l'ornement floral, au lieu d'être une guirlande conventionnelle, est un
-exquis arrangement d'aubépines. L'œuvre toutefois dans l'ensemble,
-quoique parfaitement caractéristique du progrès de l'époque comme
-style et comme intention, est, en certaines qualités plus subtiles,
-inférieure à celle de Chartres. Individuellement, le sculpteur,
-quoique appartenant à une école d'art plus avancée, était lui-même
-un homme d'une qualité d'âme inférieure à celui qui a travaillé à
-Chartres. Mais Je n'ai pas le temps de vous indiquer les caractères
-plus subtils auxquels je reconnais ceci.</p>
-
-<p>Cette statue marque donc le point culminant de l'art gothique parce que,
-jusqu'à cette époque, les yeux de ses artistes avaient été fermement
-fixés sur la vérité naturelle; ils avaient été progressant de fleur
-en fleur, de forme en forme, de visage en visage, gagnant
-perpétuellement en connaissance et en véracité, perpétuellement, par
-conséquent, en puissance et en grâce. Mais arrivés à ce point un
-changement fatal se fit dans leur idéal. De la statue, ils
-commencèrent à tourner leur attention principalement sur la niche de
-la statue, et de l'ornement floral aux moulures qui l'entouraient, etc.
-(<i>The two Paths</i>, &sect; 33-39.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_17_1" id="Footnote_17_1"></a><a href="#FNanchor_17_1"><span class="label">[17]</span></a>Moins charmantes que celles de Bourges. Bourges est la
-cathédrale de l'aubépine. (Cf. <i>Stones of Venice</i>: «L'architecte de
-la cathédrale de Bourges aimait l'aubépine, aussi a-t-il couvert son
-porche d'aubépines. C'est une parfaite niobé de mai. Jamais il n'y eut
-une pareille aubépine. Vous la cueilleriez immédiatement sans la
-crainte de vous piquer».)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_18_1" id="Footnote_18_1"></a><a href="#FNanchor_18_1"><span class="label">[18]</span></a>«Remarquez que le calme est l'attribut de l'art le plus
-élevé.» (<i>Relations de Michel-Ange et de Tintoret</i>, &sect; 219), à
-propos d'une comparaison entre les anges de Della Robbia et de Donatello
-«attentifs à ce qu'ils chantent, ou même transportés&mdash;les anges de
-Bernardino Luini, pleins d'une conscience craintive&mdash;et les anges de
-Bellini qui, au contraire, même les plus jeunes, chantent avec autant
-de calme que filent les Parques».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_19_1" id="Footnote_19_1"></a><a href="#FNanchor_19_1"><span class="label">[19]</span></a>Cf. <i>Mornings in Florence</i>: «Mais je veux tout d'abord vous
-donner un bon conseil, payez bien votre guide ou votre sacristain. Il
-fera preuve de reconnaissance en échange de vingt sous.... Parmi mes
-connaissances, sur cinquante personnes qui m'écriraient des lettres
-pleines de tendres sentiments, une seule me donnerait vingt sous. Je
-vous serai donc obligé si vous me donnez vingt sous pour chacune de ces
-lettres, quoique j'aie fourni plus de travail que vous ne le
-soupçonnerez jamais pour les rendre à vos yeux dignes des vingt
-sous.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_20_1" id="Footnote_20_1"></a><a href="#FNanchor_20_1"><span class="label">[20]</span></a>Et regardée d'eux: je peux, en ce moment même, voir les
-hommes qui se hâtent vers la Somme accrue par la marée, en passant
-devant le porche qu'ils connaissent pourtant depuis si longtemps, lever
-les yeux vers «l'Étoile de la Mer».</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_21_1" id="Footnote_21_1"></a><a href="#FNanchor_21_1"><span class="label">[21]</span></a>Commencées le 3 juillet 1508, les 120 stalles furent
-achevées en 1522, le jour de la Saint Jean. Le bedeau vous laissera
-vous promener au milieu de la vie de tous ces personnages qui, dans la
-couleur de leur personne, les lignes de leur geste, l'usure de leur
-manteau, la solidité de leur carrure, continuent à découvrir
-l'essence du bois, à montrer sa force et à chanter sa douceur. Vous
-verrez Joseph voyager sur la rampe, Pharaon dormir sur la crête où se
-déroule la figure de ses rêves, tandis que sur les miséricordes
-inférieures les devins s'occupent à les interpréter. Il vous laissera
-pincer sans risque d'aucun dommage pour elles les longues cordes de bois
-et vous les entendrez rendre comme un son d'instrument de musique, qui
-semble dire et qui prouve, en effet, combien elles sont indestructibles
-et ténues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_22_1" id="Footnote_22_1"></a><a href="#FNanchor_22_1"><span class="label">[22]</span></a>Mlle Marie Nordlinger, l'éminente artiste anglaise, me met
-sous les yeux une lettre de Ruskin où Notre-Dame de Paris, de Victor
-Hugo, est qualifiée de rebut de la littérature française.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_23_1" id="Footnote_23_1"></a><a href="#FNanchor_23_1"><span class="label">[23]</span></a>Cf. «Vous êtes peut-être surpris d'entendre parler d'Horace
-comme d'une personne pieuse. Les hommes sages savent qu'il est sage, les
-hommes sincères qu'il est sincère. Mais les hommes pieux, par défaut
-d'attention ne savent pas toujours qu'il est pieux. Un grand obstacle à
-ce que vous le compreniez est qu'on vous a fait construire des vers
-latins toujours avec l'introduction forcée du mot «Jupiter» quand
-vous étiez en peine d'un dactyle. Et il vous semble toujours qu'Horace
-ne s'en servait que quand il lui manquait un dactyle. Remarquez
-l'assurance qu'il nous donne de sa piété: <i>Dis pieta mea, et musa, cordi
-est</i>, etc.» (<i>Val d'Arno</i>, chap. IX, &sect; 218, 219, 220, 221 et
-suiv.). Voyez aussi: «Horace est exactement aussi sincère dans sa foi
-religieuse que Wordworth, mais tout pouvoir de comprendre les honnêtes
-poètes classiques a été enlevé à la plupart de nos gentlemen par
-l'exercice mécanique de la versification au collège. Dans tout le
-cours de leur vie, ils ne peuvent se délivrer complètement de cette
-idée que tous les vers ont été écrits comme exercices et que Minerve
-n'était qu'un mot commode à mettre comme avant-dernier dans un
-hexamètre et Jupiter comme dernier. Rien n'est plus faux... Horace
-consacre son pin favori à Diane, chante son hymne automnal à Faunus,
-dirige la noble jeunesse de Rome dans son hymne à Apollon, et dit à la
-petite-fille du fermier que les Dieux l'aimeront quoiqu'elle n'ait à
-leur offrir qu'une poignée de sel et de farine&mdash;juste aussi
-sérieusement que jamais gentleman anglais ait enseigné la foi
-chrétienne à la jeunesse anglaise, dans ses jours sincères (<i>The
-Queen of the air</i>, I, 47, 48). Et enfin: «La foi d'Horace en l'esprit
-de la Fontaine de Brundusium, en le Faune de sa colline et en la
-protection des grands Dieux est Constante, profonde et effective (Fors
-Clavigere Lettre XCII, 111).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_24_1" id="Footnote_24_1"></a><a href="#FNanchor_24_1"><span class="label">[24]</span></a>Cf. <i>Præterita</i>, I, XII: «J'admire ce que j'aurais pu être
-si à ce moment-là l'amour avait été avec moi au lieu d'être contre
-moi, si j'avais eu la joie d'un amour permis et l'encouragement
-incalculable de sa sympathie et de son admiration.» C'est toujours la
-même idée que le chagrin, sans doute parce qu'il est une forme
-d'égoïsme, est un obstacle au plein exercice de nos facultés. De
-même plus haut (page 224 de la Bible): «Toutes les adversités,
-qu'elles résident dans le tentation ou dans la <i>douleur</i>» et dans la
-préface d'<i>Arrows of the Chace</i>. «J'ai dit à mon pays des paroles
-dont pas une n'a été altérée par l'intérêt ou affaiblie par la
-douleur.» Et dans le texte qui nous occupe <i>chagrin</i> est rapproché de
-faute comme dans ces passages <i>tentation</i> de <i>peine</i> et
-<i>intérêt</i> de <i>douleur</i>. «Rien n'est frivole comme les mourants,»
-disait Emerson. À un autre point de vue, celui de la sensibilité de Ruskin,
-la citation de <i>Præterita</i>: «Que serais-je devenu si l'amour avait été
-avec moi au lieu d'être contre moi,» devrait être rapprochée de cette
-lettre de Ruskin à Rossetti, donnée par M. Bardoux: «Si l'on vous dit que
-je suis dur et froid, soyez assuré que cela n'est point vrai. Je n'ai
-point d'amitiés et point d'amours, en effet; mais avec cela je ne puis
-lire l'épitaphe des Spartiates aux Thermopyles, sans que mes yeux se
-mouillent de larmes, et il y a encore, dans un de mes tiroirs, un vieux
-gant qui s'y trouve depuis dix-huit ans et qui aujourd'hui encore est
-plein de prix pour moi. Mais si par contre vous vous sentez jamais
-disposé à me croire particulièrement bon, vous vous tromperez tout
-autant que ceux qui ont de moi l'opinion opposée. Mes seuls plaisirs
-consistent à voir, à penser, à lire et à rendre les autres hommes
-heureux, dans la mesure où je puis le faire, sans nuire à mon propre
-bien.»&mdash;(Note du traducteur.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_25_1" id="Footnote_25_1"></a><a href="#FNanchor_25_1"><span class="label">[25]</span></a>Cf. <i>The Queen of the air</i>: «Comme j'ai beaucoup aimé&mdash;et
-non dans des fins égoïstes&mdash;la lumière du matin est encore visible
-pour moi sur les collines, vous pouvez croire en mes paroles et vous
-serez heureux ensuite de m'avoir cru!»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_26_1" id="Footnote_26_1"></a><a href="#FNanchor_26_1"><span class="label">[26]</span></a>Cf. La Couronne d'Olivier Sauvage: «Le Grec lui-même sur ses
-poteries ou ses amphores mettait un Hercule égorgeant des lions.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_27_1" id="Footnote_27_1"></a><a href="#FNanchor_27_1"><span class="label">[27]</span></a>Allusion probable à Virgile: «<i>Nec magnos metuent armenta
-leones.</i>»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_28_1" id="Footnote_28_1"></a><a href="#FNanchor_28_1"><span class="label">[28]</span></a>Allusion à Isaïe, XI, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_29_1" id="Footnote_29_1"></a><a href="#FNanchor_29_1"><span class="label">[29]</span></a>Allusion à saint Matthieu XXIV, 36.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_30_1" id="Footnote_30_1"></a><a href="#FNanchor_30_1"><span class="label">[30]</span></a>Cf. Bossuet, <i>Élévations sur les Mystères</i>: «Contenons les
-vives saillies de nos pensées vagabondes, par ce moyen nous
-commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel; ce sera dompter des
-lions que d'assujettir notre impétueuse colère.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_31_1" id="Footnote_31_1"></a><a href="#FNanchor_31_1"><span class="label">[31]</span></a>M. Huysmans dit: «Les Évangiles insistent pour qu'on ne
-confonde pas saint Jude avec Judas, ce qui eut lieu, du reste; et, à
-cause de sa similitude de nom avec le traître, pendant le moyen âge
-les chrétiens le renient... Il ne sort de son mutisme que pour poser
-une question au Christ sur la Prédestination et Jésus répond à
-côté, ou pour mieux dire ne lui répond pas», et plus loin parle «du
-déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas». (<i>La Cathédrale</i>,
-p. 354 et 455.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_32_1" id="Footnote_32_1"></a><a href="#FNanchor_32_1"><span class="label">[32]</span></a>Saint Matthieu, XVII, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_33_1" id="Footnote_33_1"></a><a href="#FNanchor_33_1"><span class="label">[33]</span></a>Saint Matthieu, XXI, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_34_1" id="Footnote_34_1"></a><a href="#FNanchor_34_1"><span class="label">[34]</span></a>Cette apostrophe permet (malgré des analogies simplement
-apparentes, «Isaïe déclara aux conservateurs de son temps», «un marchand
-juif&mdash;le roi Salomon&mdash;qui avait fait une des fortunes les plus
-considérables de l'époque <i>Unto this last</i>) de faire sentir combien le
-génie de Ruskin diffère de celui de Renan. De ce même mot «fils de
-David», Renan dit: «La famille de David était éteinte depuis
-longtemps. Jésus se laissa pourtant donner un titre sans lequel il ne
-pouvait espérer aucun succès; il finit, ce semble, par y prendre
-plaisir, etc.» L'opposition n'apparaît ici qu'à propos d'une simple
-dénomination. Mais quand il s'agit de longs versets, elle s'aggrave. On
-sait avec quelle magnificence dans Sa Couronne d'Olivier Sauvage (<i>das
-Eagles nest</i>), et surtout dans les Lys des Jardins des Reines, Ruskin a
-cité la parole rapportée par saint Luc, IX, 58: «Jésus lui
-répondit: «Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel des
-nids, mais le Fils de l'Homme n'a pas où reposer sa tête.» Avec cette
-ingéniosité merveilleuse qui, commentant les Évangiles à l'aide de
-l'histoire et de la géographie (histoire et géographie d'ailleurs
-forcément un peu hypothétiques), y donne aux moindres paroles du
-Christ un tel relief de vie et semble les mouler exactement sur des
-circonstances et des lieux d'une réalité indiscutable, mais qui
-parfois risque par là-même d'en restreindre un peu le sens et la
-portée, Renan, dont il peut être intéressant d'opposer ici la glose
-à celle de Ruskin, croit voir dans ce verser de saint Luc comme un
-signe que Jésus commençait à éprouver quelque lassitude de sa vie
-vagabonde. (<i>Vie de Jésus</i>, p. 324 des premières éditions.) Il semble
-qu'il y ait dans une telle interprétation, retenu sans doute par un
-sentiment exquis de la mesure et une sorte de pudeur sacrée, le germe
-de cette ironie spéciale qui se plaît à traduire, sous une forme
-terre à terre et actuelle, des paroles sacrées ou seulement
-classiques. L'œuvre de Renan est sans doute une grande œuvre, une
-œuvre de génie. Mais par moments on n'aurait pas beaucoup à faire
-pour voir s'y esquisser comme une sorte de <i>Belle Hélène</i> de
-Christianisme.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_35_1" id="Footnote_35_1"></a><a href="#FNanchor_35_1"><span class="label">[35]</span></a>Cf. La description des chapiteaux du Palais des Doges (dans
-<i>The Stones of Venice</i>).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_36_1" id="Footnote_36_1"></a><a href="#FNanchor_36_1"><span class="label">[36]</span></a>Cf. Volney, <i>Voyage en Syrie.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_37_1" id="Footnote_37_1"></a><a href="#FNanchor_37_1"><span class="label">[37]</span></a>Cf. Émile Mâle, <i>l'Art religieux au XVIII<sup>e</sup> siècle</i>: «La
-rébellion n'apparaît au moyen âge que sous un seul aspect, la
-désobéissance à l'Église. La rose de Notre-Dame de Paris (ces
-petites scènes sont presque identiques à Paris, Chartres, Amiens et
-Reims) offre ce curieux détail: l'homme qui se révolte contre
-l'évêque porte le bonnet conique des Juifs. Le Juif, qui depuis tant
-de siècles refusait d'entendre la parole de l'Église, semble être le
-symbole même de la révolte et de l'obstination.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_38_1" id="Footnote_38_1"></a><a href="#FNanchor_38_1"><span class="label">[38]</span></a><i>Cantiques des Cantiques</i>, VII, 1. La citation précédente se
-rapporte à Éphésieus, VI, 15.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_39_1" id="Footnote_39_1"></a><a href="#FNanchor_39_1"><span class="label">[39]</span></a>Dans <i>la Bible d'Amiens</i>, Ruskin dit: «Dans ces temps-là on
-ne disait aucune bêtise sur les fâcheuses conséquences d'une charité
-indistincte. Au-dessous de la Charité, l'Avarice a un coffre et de
-l'argent, notion moderne commune aux Anglais et aux Amiénois de la
-divine consommation de la manufacture de laine <i>of pleasures of
-England</i>»: «Tandis que la Charité idéale de Giotto, à Padona,
-présente à Dieu son cœur dans sa main, il foule aux pieds des sacs
-d'or, donne seulement du blé et des fleurs; au porche ouest d'Amiens,
-elle se contente de vêtir un mendiant avec une pièce de drap de la
-manufacture de la ville.» La même comparaison est venue certainement
-d'une manière fortuite à l'esprit de M. Émile Mâle: «La charité
-qui tend à Dieu son cœur enflammé, dit-il, est du pays de saint
-François d'Assise. La Charité qui donne son manteau aux pauvres est du
-pays de saint Vincent de Paul.» Cf. encore les diverses
-interprétations de la Charité dans <i>The Stones of Venice</i>.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_40_1" id="Footnote_40_1"></a><a href="#FNanchor_40_1"><span class="label">[40]</span></a>Cf. cette expression avec celle d'Achille δημοϐοροτ,
-commenté ainsi par Ruskin: «Mais je n'ai pas de mots pour
-l'étonnement que j'éprouve quand j'entends encore parler de royauté,
-comme si les nations gouvernées étaient une propriété individuelle
-et pouvaient être acquises comme des moutons de la chair desquels le
-roi peut se nourrir et si l'épithète indiquée d'Achille: «Mangeurs
-de peuples», était le titre approprié de tous les monarques et si
-l'extension des territoires d'un roi signifiait la même chose que
-l'agrandissement des terres d'un particulier.» (Des Trésors des
-Rois.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_41_1" id="Footnote_41_1"></a><a href="#FNanchor_41_1"><span class="label">[41]</span></a>Saint Luc, X, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_42_1" id="Footnote_42_1"></a><a href="#FNanchor_42_1"><span class="label">[42]</span></a>Ézéchiel, I, 16.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_43_1" id="Footnote_43_1"></a><a href="#FNanchor_43_1"><span class="label">[43]</span></a>Daniel, VI, 22.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_44_1" id="Footnote_44_1"></a><a href="#FNanchor_44_1"><span class="label">[44]</span></a>Joël, I, 7, et II, 10.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_45_1" id="Footnote_45_1"></a><a href="#FNanchor_45_1"><span class="label">[45]</span></a>Amos, IV, 7.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_46_1" id="Footnote_46_1"></a><a href="#FNanchor_46_1"><span class="label">[46]</span></a>Habakuk, II, 1.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_47_1" id="Footnote_47_1"></a><a href="#FNanchor_47_1"><span class="label">[47]</span></a>Sophonie, II, 15; I, 12; II, 14</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_48_1" id="Footnote_48_1"></a><a href="#FNanchor_48_1"><span class="label">[48]</span></a>Ruskin en arrivant à cette porte dit: «Si vous venez, bonne
-protestante ma lectrice, venez civilement, et veuillez vous souvenir que
-jamais le culte d'aucune femme morte ou vivante n'a nui à une créature
-humaine&mdash;mais que le culte de l'argent, le culte de la perruque, le
-culte du chapeau tricorne et à plumes, ont fait et font beaucoup plus
-de mal, et que tous offensent des millions de fois plus le Dieu du Ciel,
-de la Terre et des Étoiles, que toutes les plus absurdes et les plus
-charmantes erreurs commises par les générations de ses simples enfants
-sur ce que la Vierge Mère pourrait, ou voudrait, ou ferait, on
-éprouverait pour eux.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_49_1" id="Footnote_49_1"></a><a href="#FNanchor_49_1"><span class="label">[49]</span></a>«Ce sont vraiment, dit-il en parlant de ces calendriers
-sculptés, les Travaux et les Jours.» Après avoir montré leur origine
-byzantine et romane il dit d'eux: «Dans ces petits tableaux, dans ces
-belles géorgiques de la France, l'homme fait des gestes éternels.»
-Puis il montre malgré cela le côté tout réaliste et local de ces
-œuvres: «Au pied des murs de la petite ville du moyen âge commence la
-vraie campagne... le beau rythme des travaux virgiliens. Les deux
-clochers de Chartres se dressent au-dessus des moissons de la Beauce et
-la cathédrale de Reims domine les vignes champenoises. À Paris, de
-l'abside de Notre-Dame on apercevait les prairies et les bois; les
-sculpteurs en imaginant leurs scènes de la vie rustique purent
-s'inspirer de la réalité voisine», et plus loin: «Tout cela est
-simple, grave, tout près de l'humanité. Il n'y a rien là des Grâces
-un peu fades des fresques antiques: nul amour vendangeur, nul génie
-ailé qui moissonne. Ce ne sont pas les charmantes déesses florentines
-de Botticelli qui dansent à la fête de la Primavera. C'est l'homme
-tout seul, luttant avec la nature; et si pleine de vie, qu'elle a
-gardé, après cinq siècles, toute sa puissance d'émouvoir.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_50_1" id="Footnote_50_1"></a><a href="#FNanchor_50_1"><span class="label">[50]</span></a>Isaïe, IX, 5.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_51_1" id="Footnote_51_1"></a><a href="#FNanchor_51_1"><span class="label">[51]</span></a>Cf. <i>Lectures on Art</i>, sur l'égérie d'un art morbide et
-réaliste. «Essayez de vous représenter la somme de temps et
-d'anxieuse et frémissante émotion qui a été gaspillée par ces
-tendres et délicates femmes de la chrétienté pendant ces derniers six
-cents ans. Comme elles se peignaient ainsi à elles-mêmes sous
-l'influence d'une semblable imagerie, ces souffrances corporelles
-passées depuis longtemps, qui, puisqu'on les conçoit comme ayant été
-supportées par un être divin, ne peuvent pas, pour cette raison, avoir
-été plus difficiles à endurer que les agonies d'un être humain
-quelconque sous la torture; et alors essayez d'apprécier à quel
-résultat on serait arrivé pour la justice et la félicité de
-l'humanité si on avait enseigné à ces mêmes femmes le sens profond
-des dernières paroles qui leur furent dites par leur Maître: «Filles
-de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et
-sur vos enfants», si on leur avait enseigné à appliquer leur pitié
-à mesurer les tortures des champs de bataille, les tourments de la mort
-lente chez les enfants succombant à la faim, bien plus, dans notre
-propre vie de paix, à l'agonie de créatures qui ne sont ni nourries,
-ni enseignées, ni secourues, qui s'éveillent au bord du tombeau pour
-apprendre comment elles auraient dû vivre, et la souffrance encore plus
-terrible de ceux dont toute l'existence, et non sa fin, est la mort;
-ceux auxquels le berceau fut une malédiction, et pour lesquels les mots
-qu'ils ne peuvent entendre «la cendre à la cendre» sont tout ce
-qu'ils ont jamais reçu de bénédiction. Ceux-là, vous qui pour ainsi
-dire avez pleuré à ses pieds ou vous êtes tenus près de sa croix,
-ceux-là vous les avez toujours avec vous! et non pas lui.»</p>
-
-<p>Cf. <i>la Bible d'Amiens</i> sur sainte Geneviève. Il y a des milliers
-de jeunes filles pieuses qui n'ont jamais figuré dans aucun calendrier,
-mais qui ont passé et gâché leur vie dans la désolation. Dieu sait
-pourquoi, car nous ne le savons pas, mais en voici une, en tout cas, qui
-ne soupire pas après le martyre et ne se consume pas dans les
-tourments, mais devient une Tour du Troupeau (allusion à <i>Michée</i>, IV,
-8) et toute sa vie lui construit un bercail.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_52_1" id="Footnote_52_1"></a><a href="#FNanchor_52_1"><span class="label">[52]</span></a>Saint Luc, X.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_53_1" id="Footnote_53_1"></a><a href="#FNanchor_53_1"><span class="label">[53]</span></a>Le lecteur trouvera, je pense, une certaine parenté entre
-l'idée exprimée ici par Ruskin (depuis «Toutes les créatures
-humaines») et la théorie de l'Inspiration divine dans le chapitre III:
-«Il ne sera pas doué d'aptitudes plus hautes ni appelé à une
-fonction nouvelle. Il sera inspiré... selon les capacités de sa
-nature» et, cette remarque «La forme que prit plus tard l'esprit
-monastique tint beaucoup plus... qu'à un changement amené par le
-christianisme dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains». Sur
-cette dernière idée Ruskin a souvent insisté, disant que le culte
-qu'un païen offrait à Jupiter n'était pas très différent de celui
-qu'un chrétien, etc... D'ailleurs dans ce même chapitre III de <i>la
-Bible d'Amiens</i>, le Collège des Augures et l'institution des Vestales
-sont rapprochés des ordres monastiques chrétiens. Mais bien que cette
-idée soit par le lien que l'on voit si proche des précédentes, et
-comme leur alliée c'est pourtant une idée nouvelle. En ligne directe
-elle donne à Ruskin l'idée de la Foi d'Horace et d'une manière
-générale tous les développements similaires. Mais surtout elle est
-étroitement apparentée à une idée bien différente de celles que
-nous signalons au commencement de cette note, l'idée (analysée dans la
-note des pages 244, 245, 246) de la permanence d'un sentiment
-esthétique que le christianisme n'interrompt pas. Et maintenant que, de
-chaînons en chaînons, nous sommes arrivés à une idée si différente
-de notre point de départ (bien qu'elle ne soit pas nouvelle pour nous),
-nous devons nous demander si ce n'est pas l'idée de la continuité de
-l'art grec par exemple, des métopes du Parthénon aux mosaïques de
-Saint-Marc et au labyrinthe d'Amiens (idée qu'il n'a probablement crue
-vraie que parce qu'il l'avait trouvée belle) qui aura ramené Ruskin
-étendant cette vue d'abord esthétique à la religion et à l'histoire,
-à concevoir pareillement le collège des Augures comme assimilable à
-l'Institution bénédictine, la dévotion à Hercule comme équivalente
-à la dévotion à saint Jérôme, etc., etc.</p>
-
-<p>Mais du moment que la religion chrétienne différait peu de la religion
-grecque (idée: «plutôt qu'à un changement amené idée par le
-christianisme dans l'idée de la vertu et du bonheur humains») Ruskin
-n'avait pas besoin, au point de vue logique, de séparer si fortement la
-religion et la morale. Aussi il y a dans cette nouvelle idée, si même
-c'est la première qui a conduit Ruskin à elle, quelque chose de plus.
-Et c'est une de ces vues assez particulières à Ruskin, qui ne sont pas
-proprement philosophiques et qui ne se rattachent à aucun système,
-qui, aux yeux du raisonnement purement logique peuvent paraître
-fausses, mais qui frappent aussitôt toute personne capable à la
-couleur particulière d'une idée de deviner, comme ferait un pêcheur
-pour les eaux, sa profondeur. Je citerai dans ce genre parmi les idées
-de Ruskin, qui peuvent paraître les plus surannées aux esprits banals,
-incapables d'en comprendre le vrai sens et d'en éprouver la vérité,
-celle qui tient la liberté pour funeste à l'artiste, et l'obéissance
-et le respect pour essentiels, celle qui fait de la mémoire l'organe
-intellectuel le plus utile à l'artiste, etc., etc.</p>
-
-<p>Si on voulait essayer de retrouver l'enchaînement souterrain, la racine
-commune d'idées si éloignées les unes des autres, dans l'œuvre de
-Ruskin, et peut-être aussi peu liées dans son esprit, je n'ai pas
-besoin de dire que l'idée notée au bas des pages 212, 213 et 214 à
-propos de «je suis le seul auteur à penser avec Hérodote» est une
-simple modalité de «Horace est pieux comme Milton», idée qui n'est
-elle-même qu'un pendant des idées esthétiques analysées dans la note
-des pages 244, 245, 246. «Cette coupole est uniquement un vase grec,
-cette Salomé une canéphore, ce chérubin une Harpie», etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_54_1" id="Footnote_54_1"></a><a href="#FNanchor_54_1"><span class="label">[54]</span></a>Genèse, XVIII, 23.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_55_1" id="Footnote_55_1"></a><a href="#FNanchor_55_1"><span class="label">[55]</span></a>Psaumes, LXV, 13.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_56_1" id="Footnote_56_1"></a><a href="#FNanchor_56_1"><span class="label">[56]</span></a>Saint Jean, <i>Révélation</i> XI, 15.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="JOHN_RUSKIN">JOHN RUSKIN</a></h4>
-
-
-<p>Comme «les Muses quittant Apollon leur père pour aller éclairer le
-monde<a name="FNanchor_57_1" id="FNanchor_57_1"></a><a href="#Footnote_57_1" class="fnanchor">[57]</a>», une à une les idées de Ruskin avaient quitté la tête
-divine qui les avait portées et, incarnées en livres vivants, étaient
-allées enseigner les peuples. Ruskin s'était retiré dans la solitude
-où vont souvent finir les existences prophétiques jusqu'à ce qu'il
-plaise à Dieu de rappeler à lui le cénobite ou l'ascète dont la
-tâche surhumaine est finie. Et l'on ne put que deviner, à travers le
-voile tendu par des mains pieuses, le mystère qui s'accomplissait, la
-lente destruction d'un cerveau périssable qui avait abrité une
-postérité immortelle.</p>
-
-<p>Aujourd'hui la mort a fait entrer l'humanité en possession de
-l'héritage immense que Ruskin lui avait légué. Car l'homme de génie
-ne peut donner naissance à des œuvres qui ne mourront pas qu'en les
-créant à l'image non de l'être mortel qu'il est, mais de l'exemplaire
-d'humanité qu'il porte en lui. Ses pensées lui sont, en quelque sorte,
-prêtées pendant sa vie, dont elles sont les compagnes. À sa mort,
-elles font retour à l'humanité et l'enseignent. Telle cette demeure
-auguste et familière de la rue de La Rochefoucauld qui s'appela la
-maison de Gustave Moreau tant qu'il vécut et qui s'appelle, depuis
-<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-qu'il est mort, le Musée Gustave Moreau.</p>
-
-<p>Il y a depuis longtemps un Musée John Ruskin<a name="FNanchor_58_1" id="FNanchor_58_1"></a><a href="#Footnote_58_1" class="fnanchor">[58]</a>. Son catalogue semble
-un abrégé de tous les arts et de toutes les sciences. Des
-photographies de tableaux de maîtres y voisinent avec des collections
-de minéraux, comme dans la maison de Gœthe. Comme le Musée Ruskin,
-l'œuvre de Ruskin est universelle. Il chercha la vérité, il trouva la
-beauté jusque dans les tableaux chronologiques et dans les lois
-sociales. Mais les logiciens ayant donné des «Beaux Arts» une
-définition qui exclut aussi bien la minéralogie que l'économie
-politique, c'est seulement delà partie de l'œuvre de Ruskin qui
-concerne les «Beaux Arts» tels qu'on les entend généralement, de
-Ruskin esthéticien et critique d'art que j'aurai à parler ici.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>On a d'abord dit qu'il était réaliste. Et, en effet, il a souvent
-répété que l'artiste devait s'attacher à la pure imitation de la
-nature, «sans rien rejeter, sans rien mépriser, sans rien choisir».</p>
-
-<p>Mais on a dit aussi qu'il était intellectualiste parce qu'il a écrit
-que le meilleur tableau était celui qui renfermait les pensées les
-plus hautes. Parlant du groupe d'enfants qui, au premier plan de la
-<i>Construction de Carthage</i> de Turner, s'amusent à faire voguer des
-petits bateaux, il concluait: «Le choix exquis de cet épisode, comme
-moyen d'indiquer le génie maritime d'où devait sortir la grandeur
-future de la nouvelle cité, est une pensée qui n'eût rien perdu à
-être écrite, qui n'a rien à faire avec les technicismes de l'art.
-<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-Quelques mots l'auraient transmise à l'esprit aussi complètement que
-la représentation la plus achevée du pinceau. Une pareille pensée est
-quelque chose de bien supérieur à tout art; c'est de la poésie de
-l'ordre le plus élevé.» «De même, ajoute Milsand<a name="FNanchor_59_1" id="FNanchor_59_1"></a><a href="#Footnote_59_1" class="fnanchor">[59]</a> qui cite ce
-passage, en analysant une <i>Sainte Famille</i> de Tintoret, le trait
-auquel Ruskin reconnaît le grand maître c'est un mur en ruines et un
-commencement de bâtisse, au moyen desquels l'artiste fait
-symboliquement comprendre que la nativité du Christ était la fin de
-l'économie juive et l'avènement de la nouvelle alliance. Dans une
-composition du même Vénitien, une <i>Crucifixion</i>, Ruskin voit un
-chef-d'œuvre de peinture parce que l'auteur a su, par un incident en
-apparence insignifiant, par l'introduction d'un âne broutant des palmes
-à l'arrière-plan du Calvaire, affirmer l'idée profonde que c'était
-le matérialisme juif, avec son attente d'un Messie tout temporel et
-avec la déception de ses espérances lors de l'entrée à Jérusalem,
-qui avait été la cause de la haine déchaînée contre le Sauveur et,
-par là, de sa mort.»</p>
-
-<p>On a dit qu'il supprimait la part de l'imagination dans l'art en y
-faisant à la science une part trop grande. Ne disait-il pas que
-«chaque classe de rochers, chaque variété de sol, chaque espèce de
-nuage doit être étudiée et rendue avec une exactitude géologique et
-météorologique?... Toute formation géologique a ses traits essentiels
-qui n'appartiennent qu'à elle, ses lignes déterminées de fracture qui
-<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-donnent naissance à des formes constantes dans les terrains et les
-rochers, ses végétaux particuliers, parmi lesquels se dessinent encore
-des différences plus particulières par suite des variétés
-d'élévation et de température. Le peintre observe dans la plante tous
-ses caractères de forme et de couleur... saisit ses lignes de rigidité
-ou de repos... remarque ses habitudes locales, son amour ou sa
-répugnance pour telle ou telle exposition, les conditions qui la font
-vivre ou qui la font périr. Il l'associe... à tous les traits des
-lieux qu'elle habite... Il doit retracer la fine fissure et la courbe
-descendante et l'ombre ondulée du sol qui s'éboule et cela le rendre
-d'un doigt aussi léger que les touches de la pluie... Un tableau est
-admirable en raison du nombre et de l'importance des renseignements
-qu'il nous fournit sur les réalités<a name="FNanchor_60_1" id="FNanchor_60_1"></a><a href="#Footnote_60_1" class="fnanchor">[60]</a>».</p>
-
-<p>Mais on a dit, en revanche, qu'il ruinait la science en y faisant la
-place trop grande à l'imagination. Et, de fait, on ne peut s'empêcher
-de penser au finalisme naïf de Bernardin de Saint Pierre disant que
-Dieu a divisé les melons par tranches pour que l'homme les mange plus
-facilement, quand on lit des pages comme celle-ci: «Dieu a employé la
-<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-couleur dans sa création comme l'accompagnement de tout ce qui est pur
-et précieux, tandis qu'il a réservé aux choses d'une utilité
-seulement matérielle ou aux choses nuisibles les teintes communes.
-Regardez le cou d'une colombe et comparez-le au dos gris d'une vipère.
-Le crocodile est gris, l'innocent lézard est d'un vert splendide.»</p>
-
-<p>Si l'on a dit qu'il réduisait l'art à n'être que le vassal de la
-science, comme il a poussé la théorie de l'œuvre d'art considérée
-comme renseignement sur la nature des choses jusqu'à déclarer qu'«un
-Turner en découvre plus sur la nature des roches qu'aucune académie
-n'en saura jamais», et qu'«un Tintoret n'a qu'à laisser aller sa main
-pour révéler sur le jeu des muscles une multitude de vérités qui
-déjoueront tous les anatomistes de la terre», on a dit aussi qu'il
-humiliait la science devant l'art.</p>
-
-<p>On a dit enfin que c'était un pur esthéticien et que sa seule religion
-était celle de la Beauté, parce qu'en effet il l'aima toute sa vie.</p>
-
-<p>Mais, par contre, on a dit que ce n'était même pas un artiste, parce
-qu'il faisait intervenir dans son appréciation de la beauté des
-considérations peut-être supérieures mais en tous cas étrangères à
-l'esthétique. Le premier chapitre des <i>Sept lampes de l'architecture</i>
-prescrit à l'architecte de se servir des matériaux les plus précieux
-et les plus durables, et fait dériver ce devoir du sacrifice de Jésus,
-et des conditions permanentes du sacrifice agréable à Dieu, conditions
-qu'on n a pas lieu de considérer comme modifiées, Dieu ne nous ayant
-pas fait connaître expressément qu'elles l'aient été. Et dans les
-<i>Peintres modernes</i>, pour trancher la question de savoir qui a raison
-des partisans de la couleur et des adeptes du clair-obscur, voici un de
-<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-ses arguments: «Regardez l'ensemble de la nature et comparez
-généralement les arcs-en-ciel, les levers de soleil, les roses, les
-violettes, les papillons, les oiseaux, les poissons rouges, les rubis,
-les opales, les coraux, avec les alligators, les hippopotames, les
-requins, les limaces, les ossements, les moisissures, le brouillard et
-la masse des choses qui corrompent, qui piquent, qui détruisent, et
-vous sentirez alors comme la question se pose entre les coloristes et
-les clair-obscuristes, lesquels ont la nature et la vie de leur côté,
-lesquels le péché et la mort.»</p>
-
-<p>Et comme on a dit de Ruskin tant de choses contraires, on en a conclu
-qu'il était contradictoire.</p>
-
-<p>De tant d'aspects de la physionomie de Ruskin, celui qui nous est le
-plus familier, parce que c'est celui dont nous possédons, si l'on peut
-ainsi parler, le portrait le plus étudié et le mieux venu, le plus
-frappant et le plus répandu<a name="FNanchor_61_1" id="FNanchor_61_1"></a><a href="#Footnote_61_1" class="fnanchor">[61]</a>, c'est le Ruskin qui n'a connu toute sa
-vie qu'une religion: celle de la Beauté.</p>
-
-<p>Que l'adoration de la Beauté ait été, en effet, l'acte perpétuel de
-la vie de Ruskin, cela peut être vrai à la lettre; mais j'estime que
-le but de cette vie, son intention profonde, secrète et constante
-était autre, et si je le dis, ce n'est pas pour prendre le contre-pied
-du système de M. de la Sizeranne, mais pour empêcher qu'il ne soit
-<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-rabaissé dans l'esprit des lecteurs par une interprétation fausse,
-mais naturelle et comme inévitable.</p>
-
-<p>Non seulement la principale religion de Ruskin fut la religion tout
-court (et je reviendrai sur ce point tout à l'heure, car il domine et
-caractérise son esthétique), mais, pour nous en tenir en ce moment à
-la «Religion de la Beauté», il faudrait avertir notre temps qu'il ne
-peut prononcer ces mots, s'il veut faire une allusion juste à Ruskin,
-qu'en redressant le sens que son dilettantisme esthétique est trop
-porté à leur donner. Pour un âge, en effet, de dilettantes et
-d'esthètes, un adorateur de la Beauté, c'est un homme qui, ne
-pratiquant pas d'autre culte que le sien et ne reconnaissant pas d'autre
-dieu qu'elle, passerait sa vie dans la jouissance que donne la
-contemplation voluptueuse des œuvres d'art.</p>
-
-<p>Or, pour des raisons dont la recherche toute métaphysique dépasserait
-une simple étude d'art, la Beauté ne peut pas être aimée d'une
-manière féconde si on l'aime seulement pour les plaisirs qu'elle
-donne. Et, de même que la recherche du bonheur pour lui-même n'atteint
-que l'ennui, et qu'il faut pour le trouver chercher autre chose que lui,
-de même le plaisir esthétique nous est donné par surcroît si nous
-aimons la Beauté pour elle-même, comme quelque chose de réel existant
-en dehors de nous et infiniment plus important que la joie qu'elle nous
-donne. Et, très loin d'avoir été un dilettante ou un esthète, Ruskin
-fut précisément le contraire, un de ces hommes à la Carlyle, averti
-par leur génie de la vanité de tout plaisir et, en même temps, de la
-présence auprès d'eux d'une réalité éternelle, intuitivement
-<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-perçue par l'inspiration. Le talent leur est donné comme un pouvoir de
-fixer cette réalité à la toute-puissance et à l'éternité de
-laquelle, avec enthousiasme et comme obéissante à un commandement de
-la conscience, ils consacrent, pour lui donner quelque valeur, leur vie
-éphémère. De tels hommes, attentifs et anxieux devant l'univers à
-déchiffrer, sont avertis des parties de la réalité sur lesquelles
-leurs dons spéciaux leur départissent une lumière particulière, par
-une sorte de démon qui les guide, de voix qu'ils entendent,
-l'éternelle inspiration des êtres géniaux. Le don spécial, pour
-Ruskin, c'était le sentiment de la beauté, dans la nature comme dans
-l'art. Ce fut dans la Beauté que son tempérament le conduisit à
-chercher la réalité, et sa vie toute religieuse en reçut un emploi
-tout esthétique. Mais cette Beauté à laquelle il se trouva ainsi
-consacrer sa vie ne fut pas conçue par lui comme un objet de jouissance
-fait pour la charmer, mais comme une réalité infiniment plus
-importante que la vie, pour laquelle il aurait donné la sienne. De là
-vous allez voir découler l'esthétique de Ruskin. D'abord vous
-comprendrez que les années où il fait connaissance avec une nouvelle
-école d'architecture et de peinture aient pu être les dates
-principales de sa vie morale. Il pourra parler des années où le
-gothique lui apparut avec la même gravité, le même retour ému, la
-même sérénité qu'un chrétien parle du jour où la vérité lui fut
-révélée. Les événements de sa vie sont intellectuels et les dates
-importantes sont celles où il pénètre une nouvelle forme d'art,
-l'année où il comprend Abbeville, l'année où il comprend Rouen, le
-jour où la peinture de Titien et les ombres dans la peinture de Titien
-<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-lui apparaissent comme plus nobles que la peinture de Rubens, que les
-ombres dans la peinture de Rubens.</p>
-
-<p>Vous comprendrez ensuite que, le poète étant pour Ruskin, comme pour
-Carlyle, une sorte de scribe écrivant sous la dictée de la nature une
-partie plus ou moins importante de son secret, le premier devoir de
-l'artiste est de ne rien ajouter de son propre cru à ce message divin.
-De cette hauteur vous verrez s'évanouir, comme les nuées qui se
-traînent à terre, les reproches de réalisme aussi bien que
-d'intellectualisme adressés à Ruskin. Si ces objections ne portent
-pas, c'est qu'elles ne visent pas assez haut. Il y a dans ces critiques
-erreur d'altitude. La réalité que l'artiste doit enregistrer est à la
-fois matérielle et intellectuelle. La matière est réelle parce
-qu'elle est une expression de l'esprit. Quant à la simple apparence,
-nul n'a plus raillé que Ruskin ceux qui voient dans son imitation le
-but de l'art. «Que l'artiste, dit-il, ait peint le héros ou son
-cheval, notre jouissance, en tant qu'elle est causée par la perfection
-du faux semblant est exactement la même. Nous ne la goûtons qu'en
-oubliant le héros et sa monture pour considérer exclusivement
-l'adresse de l'artiste. Vous pouvez envisager des larmes comme l'effet
-d'un artifice ou d'une douleur, l'un ou l'autre à votre gré; mais l'un
-et l'autre en même temps, jamais; si elles vous émerveillent comme un
-chef-d'œuvre de mimique, elles se sauraient vous toucher comme un signe
-de souffrance.» S'il attache tant d'importance à l'aspect des choses,
-c'est que seul il révèle leur nature profonde. M. de La Sizeranne a
-admirablement traduit une page où Ruskin montre que les lignes
-maîtresses d'un arbre nous font voir quels arbres néfastes l'ont jeté
-<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-de côté, quels vents l'ont tourmenté, etc. La configuration d'une
-chose n'est pas seulement l'image de sa nature, c'est le mot de sa
-destinée et le tracé de son histoire.</p>
-
-<p>Une autre conséquence de cette conception de l'art est celle-ci: si la
-réalité est une et si l'homme de génie est celui qui la voit,
-qu'importe la matière dans laquelle il la figure, que ce soit des
-tableaux, des statues, des symphonies, des lois, des actes? Dans ses
-<i>Héros</i>, Carlyle ne distingue pas entre Shakespeare et Cromwell, entre
-Mahomet et Burns. Emerson compte parmi ses <i>Hommes représentatifs de
-l'humanité</i> aussi bien Swedenborg que Montaigne. L'excès du système,
-c'est, à cause de l'unité de la réalité traduite, de ne pas
-différencier assez profondément les divers modes de traduction.
-Carlyle dit qu'il était inévitable que Boccace et Pétrarque fussent
-de bons diplomates, puisqu'ils étaient de bons poètes. Ruskin commet
-la même erreur quand il dit qu'«une peinture est belle dans la mesure
-où les idées qu'elle traduit en images sont indépendantes de la
-langue des images». Il me semble que, si le système de Ruskin pêche
-par quelque côté, c'est par celui-là. Car la peinture ne peut
-atteindre la réalité une des choses et rivaliser par là avec la
-littérature, qu'à condition de ne pas être littéraire.</p>
-
-<p>Si Ruskin a promulgué le devoir pour l'artiste d'obéir scrupuleusement
-à ces «voix» du génie qui lui disent ce qui est réel et doit être
-transcrit, c'est que lui-même a éprouve ce qu'il y a de véritable
-dans l'inspiration, d'infaillible dans l'enthousiasme, de fécond dans
-le respect. Seulement, quoique ce qui excite l'enthousiasme, ce qui
-commande le respect, ce qui provoque l'inspiration soit différent pour
-<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-chacun, chacun finit par lui attribuer un caractère plus
-particulièrement sacré. On peut dire que pour Ruskin cette
-révélation, ce guide, ce fut la Bible.</p>
-
-<p>Arrêtons-nous ici comme à un point fixe, au centre de gravité de
-l'esthétique ruskinienne. C'est ainsi que son sentiment religieux a
-dirigé son sentiment esthétique. Et d'abord, à ceux qui pourraient
-croire qu'il l'altéra, qu'à l'appréciation artistique des monuments,
-des statues, des tableaux, il mêla des considérations religieuses qui
-n'y ont que faire, répondons que ce fut tout le contraire. Ce quelque
-chose de divin que Ruskin sentait au fond du sentiment que lui
-inspiraient les œuvres d'art, c'était précisément ce que ce
-sentiment avait de profond, d'original et qui s'imposait à son goût
-sans être susceptible d'être modifié. Et le respect religieux qu'il
-apportait à l'expression de ce sentiment, sa peur de lui faire subir en
-le traduisant la moindre déformation, l'empêcha, au contraire de ce
-qu'on a souvent pensé, de mêler jamais à ses impressions devant les
-œuvres d'art aucun artifice de raisonnement qui leur fût étranger. De
-sorte que ceux qui voient en lui un moraliste et un apôtre aimant dans
-l'art ce qui n'est pas l'art, se trompent à l'égal de ceux qui,
-négligeant l'essence profonde de son sentiment esthétique, le
-confondent avec un dilettantisme voluptueux. De sorte enfin que sa
-ferveur religieuse, qui avait été le signe de sa sincérité
-esthétique, la renforça encore et la protégea de toute atteinte
-étrangère. Que telle ou telle des conceptions de son surnaturel
-esthétique soit fausse, c'est ce qui, à notre avis, n'a aucune
-importance. Tous ceux qui ont quelque notion des lois de développement
-du génie savent que sa force se mesure plus à la force le ses
-<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-croyances qu'à ce que l'objet de ces croyances peut avoir de
-satisfaisant pour le sens commun. Mais, puisque le christianisme de
-Ruskin tenait à l'essence même de sa nature intellectuelle, ses
-préférences artistiques, aussi profondes, devaient avoir avec lui
-quelque parenté. Aussi, de même que l'amour des paysages de Turner
-correspondait chez Ruskin à cet amour de la nature qui lui donna ses
-plus grandes joies, de même à la nature foncièrement chrétienne de
-sa pensée correspondit sa prédilection permanente, qui domine toute sa
-vie, toute son œuvre, pour ce qu'on peut appeler l'art chrétien:
-l'architecture et la sculpture du moyen âge français, l'architecture,
-la sculpture et la peinture du moyen âge italien. Avec quelle passion
-désintéressée il en aima les œuvres, vous n'avez pas besoin d'en
-chercher les traces dans sa vie, vous en trouverez la preuve dans ses
-livres. Son expérience était si vaste, que bien souvent les
-connaissances les plus approfondies dont il fait preuve dans un ouvrage
-ne sont utilisées ni mentionnées, même par une simple allusion, dans
-ceux des autres livres où elles seraient à leur place. Il est si riche
-qu'il ne nous prête pas ses paroles; il nous les donne et ne les
-reprend plus. Vous savez, par exemple, qu'il écrivit un livre sur la
-cathédrale d'Amiens. Vous en pourriez conclure que c'est la cathédrale
-qu'il aimait le plus ou qu'il connaissait le mieux. Pourtant, dans les
-<i>Sept Lampes de l'Architecture</i>, où la cathédrale de Rouen est citée
-quarante fois comme exemple, celle de Bayeux neuf fois, Amiens n'est pas
-cité une fois. Dans <i>Val d'Arno</i>, il nous avoue que l'église qui lui a
-donné la plus profonde ivresse du gothique est Saint-Urbain de Troyes. Or,
-<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-ni dans <i>les Sept Lampes</i> ni dans <i>la Bible d'Amiens</i>, il n'est
-question une seule fois de Saint-Urbain<a name="FNanchor_62_1" id="FNanchor_62_1"></a><a href="#Footnote_62_1" class="fnanchor">[62]</a>. Pour ce qui est de
-l'absence de références à Amiens dans les <i>Sept Lampes</i>, vous pensez
-peut-être qu'il n'a connu Amiens qu'à la fin de sa vie? Il n'en est
-rien. En 1859, dans une conférence faite à Kensington, il compare
-longuement <i>la Vierge Dorée</i> d'Amiens avec les statues d'un art moins
-habile, mais d'un sentiment plus profond, qui semblent soutenir le
-porche occidental de Chartres. Or, dans <i>la Bible d'Amiens</i> où nous
-pourrions croire qu'il a réuni tout ce qu'il avait pensé sur Amiens,
-pas une seule fois, dans les pages où il parle de <i>la Vierge Dorée</i>,
-il ne fait allusion aux statues de Chartres. Telle est la richesse
-infinie de son amour, de son savoir. Habituellement, chez un écrivain,
-le retour à de certains exemples préférés, sinon même la
-répétition de certains développements, vous rappelle que vous avez
-affaire à un homme qui eut une certaine vie, telles connaissances qui
-lui tiennent lieu de telles autres, une expérience limitée dont il
-tire tout le profit qu'il peut. Rien qu'en consultant les index des
-différents ouvrages de Ruskin, la perpétuelle nouveauté des œuvres
-citées, plus encore le dédain d'une connaissance dont il s'est servi
-une fois et, bien souvent, son abandon à tout jamais, donnent l'idée
-de quelque chose de plus qu'humain, ou plutôt l'impression que chaque
-<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-livre est d'un homme nouveau qui a un savoir différent, pas la même
-expérience, une autre vie.</p>
-
-<p>C'était le jeu charmant de sa richesse inépuisable de tirer des
-écrins merveilleux de sa mémoire des trésors toujours nouveaux: un
-jour la rose précieuse d'Amiens, un jour la dentelle dorée du porche
-d'Abbeville, pour les marier aux bijoux éblouissants d'Italie.</p>
-
-<p>Il pouvait, en effet, passer ainsi d'un pays à l'autre, car la même
-âme qu'il avait adorée dans les pierres de Pise était celle aussi qui
-avait donné aux pierres de Chartres leur forme immortelle. L'unité de
-l'art chrétien au moyen âge, des bords de la Somme aux rives de
-l'Arno, nul ne l'a sentie comme lui, et il a réalisé dans nos cœurs
-le rêve des grands papes du moyen âge: l'«Europe chrétienne». Si,
-comme on l'a dit, son nom doit rester attaché au préraphaélisme, on
-devrait entendre par là non celui d'après Turner, mais celui d'avant
-Raphaël. Nous pouvons oublier aujourd'hui les services qu'il a rendus
-à Hunt, à Rossetti, à Millais; mais ce qu'il a fait pour Giotto, pour
-Carpaccio, pour Bellini, nous ne le pouvons pas. Son œuvre divine ne
-fut pas de susciter des vivants, mais de ressusciter des morts.</p>
-
-<p>Cette unité de l'art chrétien du moyen âge n'apparaît-elle pas à
-tout moment dans la perspective de ces pages où son imagination
-éclaire çà et là les pierres de France d'un reflet magique d'Italie? Nous
-l'avons vu tout à l'heure dans <i>Pleasures of England</i> comparer à la
-Charité d'Amiens celle de Giotto. Voyez-le, dans <i>Nature of Gothic</i>,
-comparer la manière dont les flammes sont traitées dans le gothique
-italien et dans le gothique français, dont le porche de Saint-Maclou de
-<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-Rouen est pris comme exemple. Et, dans <i>les Sept Lampes de
-l'Architecture</i>, à propos de ce même porche, voyez encore se jouer sur
-ses pierres grises comme un peu des couleurs de l'Italie.</p>
-
-<p>«Les bas-reliefs du tympan du portail de Saint-Maclou, à Rouen,
-représentent le Jugement dernier, et la partie de l'Enfer est traitée
-avec une puissance à la fois terrible et grotesque, que je ne pourrais
-mieux définir que comme un mélange des esprits d'Orcagna et de
-Hogarth. Les démons sont peut-être même plus effrayants que ceux
-d'Orcagna; et dans certaines expressions de l'humanité dégradée, dans
-son suprême désespoir, le peintre anglais est au moins égalé. Non
-moins farouche est l'imagination qui exprime la fureur et la crainte,
-même dans la manière de placer les figures. Un mauvais ange, se
-balançant sur son aile, conduit les troupes des damnés hors du siège
-du Jugement; ils sont pressés par lui si furieusement, qu'ils sont
-emmenés non pas simplement à l'extrême limite de cette scène que le
-sculpteur a enfermée ailleurs à l'intérieur du tympan, mais hors du
-tympan et <i>dans les niches</i> de la voûte; pendant que les flammes qui
-les suivent, activées, comme il semble, par le mouvement des ailes des
-anges, font irruption aussi dans les niches et jaillissent au travers de
-leurs réseaux, les trois niches les plus basses étant représentées
-comme tout en feu, tandis que, au lieu de leur dais voûté et côtelé
-habituel, il y a un démon sur le toit de chacune, avec ses ailes
-pliées, grimaçant hors de l'ombre noire.»</p>
-
-<p>Ce parallélisme des différentes sortes d'arts et des différents pays
-n'était pas le plus profond auquel il dût s'arrêter. Dans les
-symboles païens et dans les symboles chrétiens, l'identité de
-<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span>
-certaines idées religieuses devaient le frapper<a name="FNanchor_63_1" id="FNanchor_63_1"></a><a href="#Footnote_63_1" class="fnanchor">[63]</a>. M. Ary Renan a
-remarqué avec profondeur ce qu'il y a déjà du Christ dans le
-Prométhée de Gustave Moreau. Ruskin, que sa dévotion à l'art
-chrétien ne rendit jamais contempteur du paganisme, a comparé dans un
-sentiment esthétique et religieux, le lion de saint Jérôme au lion de
-Némée, Virgile à Dante, Samson à Hercule, Thésée au Prince Noir,
-les prédictions d'Isaïe aux prédictions de la Sybille de Cumes. Il
-n'y a certes pas lieu de comparer Ruskin à Gustave Moreau, mais on peut
-dire qu'une tendance naturelle, développée par la fréquentation des
-Primitifs, les avait conduits tous deux à proscrire en art l'expression
-des sentiments violents, et, en tant qu'elle s'était appliquée à
-l'étude des symboles, à quelque fétichisme dans l'adoration des
-symboles eux-mêmes, fétichisme peu dangereux d'ailleurs pour des
-esprits si attachés au fond au sentiment symbolisé qu'ils pouvaient
-passer d'un symbole à l'autre, sans être arrêtés par les diversités
-de pure surface. Pour ce qui est de la prohibition systématique de
-l'expression des émotions violentes en art, le principe que M. Ary
-Renan a appelé le principe de la Belle Inertie, où le trouver mieux
-défini que dans les pages des «Rapports de Michel-Ange et du
-<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span>
-Tintoret<a name="FNanchor_64_1" id="FNanchor_64_1"></a><a href="#Footnote_64_1" class="fnanchor">[64]</a>»? Quant à l'adoration un peu exclusive des symboles,
-l'étude de l'art du moyen âge italien et français n'y devait-elle pas
-fatalement conduire? Et comme, sous l'œuvre d'art, c'était lame d'un
-temps qu'il cherchait, la ressemblance de ces symboles du portail de
-Chartres aux fresques de Pise devait nécessairement le toucher comme
-<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-une preuve de l'originalité typique de l'esprit qui animait alors les
-artistes, et leurs différences comme un témoignage de sa variété.
-Chez tout autre, les sensations esthétiques eussent risqué d'être
-refroidies par le raisonnement. Mais tout chez lui était amour et
-<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-l'iconographie, telle qu'il l'entendait, se serait mieux appelée
-iconolâtrie. À point, d'ailleurs, la critique d'art fait place à
-quelque chose de plus grand peut-être; elle a presque les procédés de
-la science, elle contribue à l'histoire. L'apparition d'un nouvel
-attribut aux porches des cathédrales ne nous avertit pas de changements
-moins profonds dans l'histoire, non seulement de l'art, mais de la
-<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>
-civilisation, que ceux qu'annonce aux géologues l'apparition d'une
-nouvelle espèce sur la terre. La pierre sculptée par la nature n'est
-pas plus instructive que la pierre sculptée par l'artiste, et nous ne
-tirons pas un profit plus grand de celle qui nous conserve un ancien
-monstre que de celle qui nous montre un nouveau dieu.
-<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p>
-
-<p>Les dessins qui accompagnent les écrits de Ruskin sont à ce point de
-vue très significatifs. Dans une même planche, vous pourrez voir un
-même motif d'architecture, tel qu'il est traité à Lisieux, à Bayeux,
-à Vérone et à Padoue, comme s'il s'agissait des variétés d'une
-même espèce de papillons sous différents deux. Mais jamais cependant
-ces pierres qu'il a tant aimées ne deviennent pour lui des exemples
-abstraits. Sur chaque pierre vous voyez la nuance de l'heure unie à la
-couleur des siècles. «Courir à Saint-Wulfram d'Abbeville, nous
-dit-il, <i>avant que le soleil ait quitté les tours</i>, fut toujours pour
-moi une de ces joies pour lesquelles il faut chérir le passé jusqu'à
-la fin.» Il alla même plus loin; il ne sépara pas les cathédrales de
-ce fond de rivières et de vallées où elles apparaissent au voyageur
-qui les approche, comme dans un tableau de primitif. Un de ses dessins
-les plus instructifs à cet égard est celui que reproduit la deuxième
-gravure de <i>Our Father have told us</i>, et qui est intitulée: <i>Amiens,
-le jour des Trépassés</i>. Dans ces villes d'Amiens, d'Abbeville, de
-Beauvais, de Rouen, qu'un séjour de Ruskin a consacrées, il passait
-son temps à dessiner tantôt dans les églises («sans être inquiété
-par le sacristain»), tantôt en plein air. Et ce durent être dans ces
-villes de bien charmantes colonies passagères, que cette troupe de
-dessinateurs, de graveurs, qu'il emmenait avec lui, comme Platon nous
-montre les sophistes suivant Protagoras de ville en ville, semblables
-aussi aux hirondelles, à l'imitation desquelles ils s'arrêtaient de
-préférence aux vieux toits, aux tours anciennes des cathédrales.
-Peut-être pourrait-on retrouver encore quelques-uns de ces disciples de
-Ruskin qui l'accompagnaient aux bords de cette Somme évangélisée de
-<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
-nouveau, comme si étaient revenus les temps de saint Firmin et de saint
-Salve, et qui, tandis que le nouvel apôtre parlait, expliquait Amiens
-comme une Bible, prenaient au lieu de notes, des dessins, notes
-gracieuses dont le dossier se trouve sans doute dans une salle de musée
-anglais, et où j'imagine que la réalité doit être légèrement
-arrangée, dans le goût de Viollet-le-Duc. La gravure <i>Amiens, le jour
-des Trépassés</i>, semble mentir un peu pour la beauté. Est-ce la
-perspective seule, qui approche ainsi, des bords d'une Somme élargie,
-la cathédrale et l'église Saint-Leu? Il est vrai que Ruskin pourrait
-nous répondre en reprenant à son compte les paroles de Turner qu'il a
-citées dans <i>Eagles Nest</i> et qu'a traduites M. de La Sizeranne:
-«Turner, dans la première période de sa vie, était quelquefois de
-bonne humeur et montrait aux gens ce qu'il faisait. Il était un jour à
-dessiner le port de Plymouth et quelques vaisseaux, à un mille ou deux
-de distance, vus à contre-jour. Ayant montré ce dessin à un officier
-de marine, celui-ci observa avec surprise et objecta avec une très
-compréhensible indignation que les vaisseaux de ligne n'avaient pas de
-sabords. «Non, dit Turner, certainement non. Si vous montez sur le mont
-Edgecumbe et si vous regardez les vaisseaux à contre-jour, sur le
-soleil couchant, vous verrez que vous ne pouvez apercevoir les
-sabords.&mdash;Bien, dit l'officier toujours indigné, mais vous savez qu'il
-y a là des sabords?&mdash;Oui, dit Turner, je le sais de reste, mais mon
-affaire est de dessiner ce que je vois, non ce que je sais.»</p>
-
-<p>Si, étant à Amiens, vous allez dans la direction de l'abattoir, vous
-aurez une vue qui n'est pas différente de celle de la gravure. Vous
-<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-verrez l'éloignement disposer, à la façon mensongère et heureuse
-d'un artiste, des monuments, qui reprendront, si ensuite vous vous
-rapprochez, leur position primitive, toute différente; vous le verrez,
-par exemple, inscrire dans la façade de la cathédrale la figure d'une
-des machines à eau de la ville et faire de la géométrie plane avec de
-la géométrie dans l'espace. Que si néanmoins vous trouvez ce paysage,
-composé avec goût par la perspective, un peu différent de celui que
-relate le dessin de Ruskin, vous pourrez en accuser surtout les
-changements qu'ont apportés dans l'aspect de la ville les presque vingt
-années écoulées depuis le séjour qu'y fit Ruskin, et, comme il l'a
-dit pour un autre site qu'il aimait, «tous les <i>embellissements</i>
-survenus, depuis que j'ai composé et médité là<a name="FNanchor_65_1" id="FNanchor_65_1"></a><a href="#Footnote_65_1" class="fnanchor">[65]</a>».</p>
-
-<p>Mais du moins cette gravure de <i>la Bible d'Amiens</i> aura associé
-dans votre souvenir les bords de la Somme et la cathédrale plus que votre
-vision n'eût sans doute pu le faire à quelque point de la ville que
-vous vous fussiez placé. Elle vous prouvera mieux que tout ce que
-j'aurais pu dire, que Ruskin ne séparait pas la beauté des
-cathédrales du charme de ces pays d'où elles surgirent, et que chacun
-de ceux qui les visite goûte encore dans la poésie particulière du
-pays et le souvenir brumeux ou doré de l'après-midi qu'il y a passé. Non
-seulement le premier chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i> s'appelle: <i>Au
-bord des courants d'eau vive</i>, mais le livre que Ruskin projetait
-d'écrire sur la cathédrale de Chartres devait être intitulé: <i>les
-Sources de l'Eure</i>. Ce n'était donc point seulement dans ses dessins
-<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-qu'il mettait les églises au bord des rivières et qu'il associait la
-grandeur des cathédrales gothiques à la grâce des sites
-français<a name="FNanchor_66_1" id="FNanchor_66_1"></a><a href="#Footnote_66_1" class="fnanchor">[66]</a>. Et le charme individuel, qu'est le charme d'un pays, nous
-le sentirions plus vivement si nous n'avions pas à notre disposition
-ces bottes de sept lieues que sont les grands express, et si, comme
-autrefois, pour arriver dans un coin de terre nous étions obligés de
-traverser des campagnes de plus en plus semblables à celles où nous
-tendons, comme des zones d'harmonie graduée qui, en la rendant moins
-aisément pénétrable à ce qui est différent d'elle, en la
-protégeant avec douceur et avec mystère de ressemblances fraternelles,
-ne l'enveloppent pas seulement dans la nature, mais la préparent encore
-dans notre esprit.</p>
-
-<p>Ces études de Ruskin sur l'art chrétien furent pour lui comme la
-vérification et la contre-épreuve de ses idées sur le christianisme
-et d'autres idées que nous n'avons pu indiquer ici et dont nous
-laisserons tout à l'heure Ruskin définir lui-même la plus célèbre:
-son horreur du machinisme et de l'art industriel. «Toutes les belles
-choses furent faites, quand les hommes du moyen âge croyaient la pure,
-joyeuse et belle leçon du christianisme.» Et il voyait ensuite l'art
-décliner avec la foi, l'adresse prendre la place du sentiment. En
-voyant le pouvoir de réaliser la beauté qui fut le privilège des
-âges de foi, sa croyance en la bonté de la foi devait se trouver
-<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-renforcée. Chaque volume de son dernier ouvrage: <i>Our Father have told
-us</i> (le premier seul est écrit) devait comprendre quatre chapitres,
-dont le dernier était consacré au chef-d'œuvre qui était
-l'épanouissement de la foi dont l'étude faisait l'objet des trois
-premiers chapitres. Ainsi le christianisme, qui avait bercé le
-sentiment esthétique de Ruskin, en recevait une consécration suprême.
-Et après avoir raillé, au moment de la conduire devant la statue de la
-Madone, sa lectrice protestante «qui devrait comprendre que le culte
-d'aucune Dame n'a jamais été pernicieux à l'humanité», ou devant la
-statue de saint Honoré, après avoir déploré qu'on parlât si peu de
-ce saint «dans le faubourg de Paris qui porte son nom», il aurait pu
-dire comme à la fin de <i>Val d'Arno</i>:</p>
-
-<p>«Si vous voulez fixer vos esprits sur ce qu'exige de la vie humaine
-celui qui l'a donnée: «Il t'a montré, homme, ce qui est bien, et
-qu'est-ce que le Seigneur demande de toi, si ce n'est d'agir avec
-justice et d'aimer la pitié, de marcher humblement avec ton Dieu?»
-vous trouverez qu'une telle obéissance est toujours récompensée par
-une bénédiction. Si vous ramenez vos pensées vers l'état des
-multitudes oubliées qui ont travaillé en silence et adoré humblement,
-comme les neiges de la chrétienté ramenaient le souvenir de la
-naissance du Christ ou le soleil de son printemps le souvenir de sa
-résurrection, vous connaîtrez que la promesse des anges de Bethléem a
-été littéralement accomplie, et vous prierez pour que vos champs
-anglais, joyeusement, comme les bords de l'Arno, puissent encore dédier
-leurs purs lis à Sainte-Marie-des-Fleurs.»</p>
-
-<p>Enfin les études médiévales de Ruskin confirmèrent, avec sa croyance
-<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-en la bonté de la foi, sa croyance en la nécessité du travail libre,
-joyeux et personnel, sans intervention de machinisme. Pour que vous vous
-en rendiez bien compte, le mieux est de transcrire ici une page très
-caractéristique de Ruskin. Il parle d'une petite figure de quelques
-centimètres, perdue au milieu de centaines de figures minuscules, au
-portail des Librairies, de la cathédrale de Rouen.</p>
-
-<p>«Le compagnon est ennuyé et embarrassé dans sa malice, et sa main est
-appuyée fortement sur l'os de sa joue et la chair de la joue ridée
-au-dessous de l'œil par la pression. Le tout peut paraître
-terriblement rudimentaire, si on le compare à de délicates gravures;
-mais, en le considérant comme devant remplir simplement un interstice
-de l'extérieur d'une porte de cathédrale et comme l'une quelconque de
-trois cents figures analogues ou plus, il témoigne de la plus noble
-vitalité dans l'art de l'époque.</p>
-
-<p>«Nous avons un certain travail à faire pour gagner notre pain, et il
-doit être fait avec ardeur; d'autre travail à faire pour notre joie,
-et celui-là doit être fait avec cœur; ni l'un ni l'autre ne doivent
-être faits à moitié ou au moyen d'expédients, mais avec volonté; et
-ce qui n'est pas digne de cet effort ne doit pas être fait du tout;
-peut-être que tout ce que nous avons à faire ici-bas n'a pas d'autre
-objet que d'exercer le cœur et la volonté, et est en soi-même
-inutile; mais en tout cas, si peu que ce soit, nous pouvons nous en
-dispenser si ce n'est pas digne que nous y mettions nos mains et notre
-cœur. Il ne sied pas à notre immortalité de recourir à des moyens
-qui contrastent avec son autorité, ni de souffrir qu'un instrument dont
-<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span>
-elle n'a pas besoin s'interpose entre elle et les choses qu'elle
-gouverne. Il y a assez de songe-creux, assez de grossièreté et de
-sensualité dans l'existence humaine, sans en changer en mécanisme les
-quelques moments brillants; et, puisque notre vie&mdash;à mettre les choses
-au mieux&mdash;ne doit être qu'une vapeur qui apparaît, un temps, puis
-s'évanouit, laissons-la du moins apparaître comme un nuage dans la
-hauteur du ciel et non comme l'épaisse obscurité qui s amasse autour
-du souffle de la fournaise et des révolutions de la roue.»</p>
-
-<p>J'avoue qu'en relisant cette page au moment de la mort de Ruskin, je fus
-pris du désir de voir le petit homme dont il parle. Et j'allai à Rouen
-comme obéissant à une pensée testamentaire, et comme si Ruskin en
-mourant avait en quelque sorte confié à ses lecteurs la pauvre
-créature à qui il avait en parlant d'elle rendu la vie et qui venait,
-sans le savoir, de perdre à tout jamais celui qui avait fait autant
-pour elle que son premier sculpteur. Mais quand j'arrivai près de
-l'immense cathédrale et devant la porte où les saints se chauffaient
-au soleil, plus haut, des galeries où rayonnaient les rois jusqu'à ces
-suprêmes altitudes de pierre que je croyais inhabitées et où, ici, un
-ermite sculpté vivait isolé, laissant les oiseaux demeurer sur son
-front, tandis que, là, un cénacle d'apôtres écoutait le message d'un
-ange qui se posait près d'eux, repliant ses ailes, sous un vol de
-pigeons qui ouvraient les leurs et non loin d'un personnage qui,
-recevant un enfant sur le dos, tournait la tête d'un geste brusque et
-séculaire; quand je vis, rangés devant ses porches ou penchés aux
-balcons de ses tours, tous les hôtes de pierre de la cité mystique
-respirer le soleil ou ombre matinale, je compris qu'il serait impossible
-<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span>
-de trouver parmi ce peuple surhumain une figure de quelques
-centimètres. J'allai pourtant au portail des Librairies. Mais comment
-reconnaître la petite figure entre des centaines d'autres? Tout à
-coup, un jeune sculpteur de talent et d'avenir, Mme L. Yeatmen, me dit:
-«En voici une qui lui ressemble.» Nous regardons un peu plus bas,
-et... la voici. Elle ne mesure pas dix centimètres. Elle est effritée,
-et pourtant c'est son regard encore, la pierre garde le trou qui relève
-la pupille et lui donne cette expression qui me l'a fait reconnaître.
-L'artiste mort depuis des siècles a laissé là, entre des milliers
-d'autres, cette petite personne qui meurt un peu chaque jour, et qui
-était morte depuis bien longtemps, perdue au milieu de la foule des
-autres, à jamais. Mais il l'avait mise là. Un jour, un homme pour qui
-il n'y a pas de mort, pour qui il n'y a pas d'infini matériel, pas
-d'oubli, un homme qui, jetant loin de lui ce néant qui nous opprime
-pour aller à des buts qui dominent sa vie, si nombreux qu'il ne pourra
-pas tous les atteindre alors que nous paraissions en manquer, cet homme
-est venu, et, dans ces vagues de pierre où chaque écume dentelée
-paraissait ressembler aux autres, voyant là toutes les lois de la vie,
-toutes les pensées de l'âme, les nommant de leur nom, il dit: «Voyez,
-c'est ceci, c'est cela.» Tel qu'au jour du Jugement, qui non loin de
-là est figuré, il fait entendre en ses paroles comme la trompette de
-l'archange et il dit: «Ceux qui ont vécu vivront, la matière n'est
-rien.» Et, en effet, telle que les morts que non loin le tympan figure,
-réveillés à la trompette de l'archange, soulevés, ayant repris leur
-forme, reconnaissables, vivants, voici que la petite figure a revécu et
-<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-retrouvé son regard, et le Juge a dit: «Tu as vécu, tu vivras.» Pour
-lui, il n'est pas un juge immortel, son corps mourra; mais qu'importe!
-comme s'il ne devait pas mourir il accomplit sa tâche immortelle, ne
-s'occupant pas de la grandeur de la chose qui occupe son temps et,
-n'ayant qu'une vie humaine à vivre, il passe plusieurs jours devant
-l'une des dix mille figures d'une église. Il l'a dessinée. Elle
-correspondait pour lui à ces idées qui agitaient sa cervelle,
-insoucieuse de la vieillesse prochaine. Il l'a dessinée, il en a
-parlé. Et la petite figure inoffensive et monstrueuse aura ressuscité,
-contre toute espérance, de cette mort qui semble plus totale que les
-autres, qui est la disparition au sein de l'infini du nombre et sous le
-nivellement des ressemblances, mais d'où le génie a tôt fait de nous
-tirer aussi. En la retrouvant là, on ne peut s'empêcher d'être
-touché. Elle semble vivre et regarder, ou plutôt avoir été prise par
-la mort dans son regard même, comme les Pompéiens dont le geste
-demeure interrompu. Et c'est une pensée du sculpteur, en effet, qui a
-été saisie ici dans son geste par l'immobilité de la pierre. J'ai
-été touché en la retrouvant là; rien ne meurt donc de ce qui a
-vécu, pas plus la pensée du sculpteur que la pensée de Ruskin.</p>
-
-<p>En la rencontrant là, nécessaire à Ruskin qui, parmi si peu de
-gravures qui illustrent son livre<a name="FNanchor_67_1" id="FNanchor_67_1"></a><a href="#Footnote_67_1" class="fnanchor">[67]</a>, lui en a consacré une parce
-qu'elle était pour lui partie actuelle et durable de sa pensée, et
-agréable à nous parce que sa pensée nous est nécessaire, guide de la
-nôtre qui l'a rencontrée sur son chemin, nous nous sentions dans un
-<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-état d'esprit plus rapproché de celui des artistes qui sculptèrent
-aux tympans le Jugement dernier et qui pensaient que l'individu, ce
-qu'il y a de plus particulier dans une personne, dans une intention, ne
-meurt pas, reste dans la mémoire de Dieu et sera ressuscité. Qui a
-raison du fossoyeur ou d'Hamlet quand l'un ne voit qu'un crâne là où
-le second se rappelle une fantaisie? La science peut dire: le fossoyeur;
-mais elle a compté sans Shakespeare, qui fera durer le souvenir de
-cette fantaisie au delà de la poussière du crâne. À l'appel de
-l'ange, chaque mort se trouve être resté là, à sa place, quand nous
-le croyions depuis longtemps en poussière. À l'appel de Ruskin, nous
-voyons la plus petite figure qui encadre un minuscule quatre-feuilles
-ressuscitée dans sa forme, nous regardant avec le même regard qui
-semble ne tenir qu'en un millimètre de pierre. Sans doute, pauvre petit
-monstre, je n'aurais pas été assez fort, entre les milliards de
-pierres des villes, pour te trouver, pour dégager ta figure, pour
-retrouver ta personnalité, pour t'appeler, pour te faire revivre. Mais
-ce n'est pas que l'infini, que le nombre, que le néant qui nous
-oppriment soient très forts; c'est que ma pensée n'est pas bien forte.
-Certes, tu n'avais en toi rien de vraiment beau. Ta pauvre figure, que
-je n'eusse jamais remarquée, n'a pas une expression bien intéressante,
-quoique évidemment elle ait, comme toute personne, une expression
-qu'aucune autre n'eut jamais. Mais, puisque tu vivais assez pour
-continuer à regarder de ce même regard oblique, pour que Ruskin te
-remarquât et, après qu'il eût dit ton nom, pour que son lecteur pût
-te reconnaître, vis-tu assez maintenant, es-tu assez aimé? Et l'on ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-peut s'empêcher de penser à toi avec attendrissement, quoique tu
-n'aies pas l'air bon, mais parce que tu es une créature vivante, parce
-que, pendant de si longs siècles, tu es mort sans espoir de
-résurrection, et parce que tu es ressuscité. Et un de ces jours
-peut-être quelque autre ira te trouver à ton portail, regardant avec
-tendresse ta méchante et oblique figure ressuscitée, parce que ce qui
-est sorti d'une pensée peut seul fixer un jour une autre pensée qui à
-son tour a fasciné la nôtre. Tu as eu raison de rester là,
-inregardé, t'effritant. Tu ne pouvais rien attendre de la matière où
-tu n'étais que du néant. Mais les petits n'ont rien à craindre, ni
-les morts. Car, quelquefois l'Esprit visite la terre; sur son passage
-les morts se lèvent, et les petites figures oubliées retrouvent le
-regard et fixent celui des vivants qui, pour elles, délaissent les
-vivants qui ne vivent pas et vont chercher de la vie seulement où
-l'Esprit leur en a montré, dans des pierres qui sont déjà de la
-poussière et qui sont encore de la pensée.</p>
-
-<p>Celui qui enveloppa les vieilles cathédrales de plus d'amour et de plus
-de joie que ne leur en dispense le soleil quand il ajoute son sourire
-fugitif à leur beauté séculaire ne peut pas, à le bien entendre,
-s'être trompé. Il en est du monde des esprits comme de l'univers
-physique, où la hauteur d'un jet d'eau ne saurait dépasser la hauteur
-du lieu d'où les eaux sont d'abord descendues. Les grandes beautés
-littéraires correspondent à quelque chose, et c'est peut-être
-l'enthousiasme en art qui est le critérium de la vérité. À supposer
-que Ruskin se soit quelquefois trompé, comme critique, dans l'exacte
-appréciation de la valeur d'une œuvre, la beauté de son jugement
-<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-erroné est souvent plus intéressante que celle de l'œuvre jugée et
-correspond à quelque chose qui, pour être autre qu'elle, n'est pas
-moins précieux. Que Ruskin ait tort quand il dit que <i>le Beau Dieu</i>
-d'Amiens «dépassait en tendresse sculptée ce qui avait été atteint
-jusqu'alors, bien que toute représentation du Christ doive
-éternellement décevoir l'espérance que toute âme aimante a mise en
-lui», et que ce soit M. Huysmans qui ait raison quand il appelle ce
-même <i>Dieu</i> d'Amiens un «bellâtre à figure ovine», c'est ce que
-nous ne croyons pas, mais c'est ce qu'il importe peu de savoir. Que <i>le
-Beau Dieu</i> d'Amiens soit ou non ce qu'a cru Ruskin est sans importance
-pour nous. Comme Buffon a dit que «toutes les beautés intellectuelles
-qui s'y trouvent (dans un beau style), tous les rapports dont il est
-composé, sont autant de vérités aussi utiles et peut-être plus
-précieuses pour l'esprit public que celles qui peuvent faire le fond du
-sujet», les vérités dont se compose la beauté des pages de <i>la
-Bible</i> sur <i>le Beau Dieu</i> d'Amiens ont une valeur indépendante de
-la beauté de cette statue, et Ruskin ne les aurait pas trouvées s'il en
-avait parlé avec dédain, car l'enthousiasme seul pouvait lui donner la
-puissance de les découvrir.</p>
-
-<p>Jusqu'où cette âme merveilleuse a fidèlement reflété l'univers, et
-sous quelles formes touchantes et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser malgré tout au sein de sa sincérité intellectuelle, c'est ce
-qu'il ne nous sera peut-être jamais donné de savoir, et ce qu'en tous
-cas nous ne pouvons chercher ici. Quoi qu'il en soit, il aura été un
-de ces «génies» dont même ceux d'entre nous qui ont reçu à leur
-naissance les dons des fées ont besoin pour être initiés à la
-connaissance et à l'amour d'une nouvelle partie de la Beauté. Bien des
-<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-paroles qui servent à nos contemporains pour l'échange des pensées
-portent son empreinte, comme on voit, sur les pièces de monnaie,
-l'effigie du souverain du jour. Mort, il continue à nous éclairer,
-comme ces étoiles éteintes dont la lumière nous arrive encore, et on
-peut dire de lui ce qu'il disait à la mort de Turner: «C'est par ces
-yeux, fermés à jamais au fond du tombeau, que des générations qui ne
-sont pas encore nées verront la nature.»</p>
-
-<p>«Sous quelles formes magnifiques et tentatrices le mensonge a pu se
-glisser jusqu'au sein de sa sincérité intellectuelle...» Voici ce que
-je voulais dire: il y a une sorte d'idolâtrie que personne n'a mieux
-définie que Ruskin dans une page de <i>Lectures on Art</i>: «Ç'a été, je
-crois, non sans mélange de bien, sans doute, car les plus grands maux
-apportent quelques biens dans leur reflux, ç'a été, je crois, le
-rôle vraiment néfaste de l'art, d'aider à ce qui, chez les païens
-comme chez les chrétiens&mdash;qu'il s'agisse du mirage des mots, des
-couleurs ou des belles formes,&mdash;doit vraiment, dans le sens profond du
-mot, s'appeler idolâtrie, c'est-à-dire le fait de servir avec le
-meilleur de nos cœurs et de nos esprits quelque chère ou triste image
-que nous nous sommes créée, pendant que nous désobéissons à l'appel
-présent du Maître, qui n'est pas mort, qui ne défaille pas en ce
-moment sous sa croix, mais nous ordonne de porter la nôtre<a name="FNanchor_68_1" id="FNanchor_68_1"></a><a href="#Footnote_68_1" class="fnanchor">[68]</a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span></p>
-
-<p>Or, il semble bien qu'à la base de l'œuvre de Ruskin, à la racine
-de son talent, on trouve précisément, cette idolâtrie. Sans doute
-il ne l'a jamais laissé recouvrir complètement,&mdash;même pour
-l'embellir,&mdash;immobiliser, paralyser et finalement tuer, sa sincérité
-intellectuelle et morale. À chaque ligne de ses œuvres comme à tous
-les moments de sa vie, on sent ce besoin de sincérité qui lutte contre
-l'idolâtrie, qui proclame sa vanité, qui humilie la beauté devant le
-devoir, fût-il inesthétique. Je n'en prendrai pas d'exemples
-dans sa vie (qui n'est pas comme la vie d'un Racine, d'un Tolstoï,
-d'un Mæterlinck, esthétique d'abord et morale ensuite, mais où
-la morale fit valoir ses droits dès le début au sein même de
-l'esthétique&mdash;sans peut-être s'en libérer jamais aussi complètement
-que dans la vie des Maîtres que je viens de citer). Elle est assez
-connue, je n'ai pas besoin d'en rappeler les étapes, depuis les
-premiers scrupules qu'il éprouve à boire du thé en regardant des
-Titien jusqu'au moment où, ayant englouti dans les œuvres
-philanthropiques et sociales les cinq millions que lui a laissés son
-père, il se décide à vendre ses Turner. Mais il est un dilettantisme
-plus intérieur que le dilettantisme de l'action (dont il avait
-triomphé) et le véritable duel entre son idolâtrie et sa sincérité
-se jouait non pas à certaines heures de sa vie, non pas dans certaines
-pages de ses livres, mais à toute minute, dans ces régions profondes,
-secrètes, presque inconnues à nous-mêmes, où notre personnalité
-reçoit de l'imagination les images, de l'intelligence les idées, de la
-mémoire les mots, s'affirme elle-même dans le choix incessant qu'elle
-en fait, et joue en quelque sorte incessamment le sort de notre vie
-<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-spirituelle et morale. Dans ces régions-là, j'ai l'impression que le
-péché d'idolâtrie n'ait cessé d'être commis par Ruskin. Et au
-moment même où il prêchait la sincérité, il y manquait lui-même,
-non en ce qu'il disait, mais par la manière dont il le disait. Les
-doctrines qu'il professait étaient des doctrines morales et non des
-doctrines esthétiques, et pourtant il les choisissait pour leur
-beauté. Et comme il ne voulait pas les présenter comme belles, mais
-comme vraies, il était obligé de se mentir à lui-même sur la nature
-des raisons qui les lui faisaient adopter. De là une si incessante
-compromission de la conscience que des doctrines immorales sincèrement
-professées auraient peut-être été moins dangereuses pour
-l'intégrité de l'esprit que ces doctrines morales où l'affirmation
-n'est pas absolument sincère, étant dictée par une préférence
-esthétique inavouée. Et le péché était commis d'une façon
-constante, dans le choix même de chaque explication donnée d'un fait,
-de chaque appréciation donnée sur une œuvre, dans le choix même des
-mots employés&mdash;et finissait par donner à l'esprit qui s'y adonnait
-ainsi sans cesse une attitude mensongère. Pour mettre le lecteur plus
-en état de juger de l'espèce de trompe-l'œil qu'est pour chacun et
-qu'était évidemment pour Ruskin lui-même une page de Ruskin, je vais
-citer une de celles que je trouve le plus belles et où ce défaut est
-pourtant le plus flagrant. On verra que si la beauté y est en
-<i>théorie</i> (c'est-à-dire en apparence le fond des idées était toujours
-dans un écrivain l'apparence, et la forme, la réalité) subordonnée au
-sentiment moral et à la vérité, en réalité la vérité et le
-sentiment moral y sont subordonnés au sentiment esthétique, et à un
-<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-sentiment esthétique un peu faussé par ces compromissions
-perpétuelles. Il s'agit des <i>Causes de la décadence de Venise</i><a name="FNanchor_69_1" id="FNanchor_69_1"></a><a href="#Footnote_69_1" class="fnanchor">[69]</a>.</p>
-
-<p>«Ce n'est pas dans le caprice de la richesse, pour le plaisir des yeux
-et l'orgueil de la vie, que ces marbres furent taillés dans leur force
-transparente et que ces arches furent parées des couleurs de l'iris. Un
-message est dans leurs couleurs qui fut un jour écrit dans le sang; et
-un son dans les échos de leurs voûtes, qui un jour remplira la voûte
-des cieux: «Il viendra pour rendre jugement et justice.» La force de
-Venise lui fut donnée aussi longtemps qu'elle s'en souvint; et le jour
-de sa destruction arriva lorsqu'elle l'eût oublié; elle vint
-irrévocable, parce qu'elle n'avait pour l'oublier aucune excuse. Jamais
-cité n'eut une Bible plus glorieuse. Pour les nations du Nord, une rude
-et sombre sculpture remplissait leurs temples d'images confuses, à
-peine lisibles; mais pour elle, l'art et les trésors de l'Orient
-avaient doré chaque lettre, illuminé chaque page, jusqu'à ce que le
-Temple-Livre brillât au loin comme l'étoile des Mages. Dans d'autres
-villes, souvent les assemblées du peuple se tenaient dans des lieux
-éloignés de toute association religieuse, théâtre de la violence et
-des bouleversements; sur l'herbe du dangereux rempart, dans la
-poussière de la rue troublée, il y eut des actes accomplis, des
-conseils tenus à qui nous ne pouvons pas trouver de justification, mais
-à qui nous pouvons quelquefois donner notre pardon. Mais les péchés
-<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-de Venise, commis dans son palais ou sur sa piazza, furent accomplis en
-présence de la Bible qui était à sa droite. Les murs sur lesquels le
-livre de la loi était écrit n'étaient séparés que par quelques
-pouces de marbre de ceux qui protégeaient les secrets de ses conciles
-ou tenaient prisonnières les victimes de son gouvernement. Et quand,
-dans ses dernières heures, elle rejeta toute honte et toute contrainte,
-et que la grande place de la cité se remplit de la folie de toute la
-terre, rappelons-nous que son péché fut d'autant plus grand qu'il
-était commis à la face de la maison de Dieu où brillaient les lettres
-de sa loi.</p>
-
-<p>«Les saltimbanques et les masques rirent leur rire et passèrent leur
-chemin; et un silence les a suivis qui n'était pas sans avoir été
-prédit; car au milieu d'eux tous, à travers les siècles et les
-siècles où s'étaient entassés les vanités et les forfaits, ce dôme
-blanc de Saint-Marc avait prononcé ces mots dans l'oreille morte de
-Venise: «Sache que pour toutes ces choses Dieu t'appellera en
-jugement<a name="FNanchor_70_1" id="FNanchor_70_1"></a><a href="#Footnote_70_1" class="fnanchor">[70]</a>».</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Or, si Ruskin avait été entièrement sincère avec lui-même, il
-n'aurait pas pensé que les crimes des Vénitiens avaient été plus
-inexcusables et plus sévèrement punis que ceux des autres hommes parce
-qu'ils possédaient une église en marbre de toutes couleurs au lieu
-d'une cathédrale en calcaire, parce que le palais des Doges était à
-côté de Saint-Marc au lieu d'être à l'autre bout de la ville, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-parce que dans les églises byzantines le texte biblique, au lieu
-d'être simplement figuré comme dans la sculpture des églises du Nord
-est accompagné, sur les mosaïques, de lettres qui forment une citation
-de l'Évangile ou des prophéties. Il n'en est pas moins vrai que ce
-passage des <i>Stones of Venice</i> est d'une grande beauté, bien qu'il
-soit assez difficile de se rendre compte des raisons de cette beauté. Elle
-nous semble reposer sur quelque chose de faux et nous avons quelque
-scrupule à nous y laisser aller.</p>
-
-<p>Et pourtant il doit y avoir en elle quelque vérité. Il n'y a pas à
-proprement parler de beauté tout à fait mensongère, car le plaisir
-esthétique est précisément celui qui accompagne la découverte d'une
-vérité. À quel ordre de vérité peut correspondre le plaisir
-esthétique très vif que l'on prend à lire une telle page, c'est ce
-qu'il est assez difficile de dire. Elle est elle-même mystérieuse,
-pleine d'images à la fois de beauté et de religion comme cette même
-église de Saint-Marc où toutes les figures de l'Ancien et du Nouveau
-Testament apparaissent sur le fond d'une sorte d'obscurité splendide et
-d'éclat changeant. Je me souviens de l'avoir lue pour la première fois
-dans Saint-Marc même, pendant une heure d'orage et d'obscurité où les
-mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière
-et d'un or interne, terrestre et ancien, auquel le soleil vénitien, qui
-enflamme jusqu'aux anges des campaniles, ne mêlait plus rien de lui;
-l'émotion que j'éprouvais à lire là cette page, parmi tous ces anges
-qui s'illuminaient des ténèbres environnantes, était très grande et
-n'était pourtant peut-être pas très pure. Comme la joie de voir les
-belles figures mystérieuses s'augmentait, mais s'altérait du plaisir
-<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-en quelque sorte d'érudition que j'éprouvais à comprendre les textes
-apparus en lettres byzantines à côté de leurs fronts nimbés, de
-même la beauté des images de Ruskin était avivée et corrompue par
-l'orgueil de se référer au texte sacré. Une sorte de retour égoïste
-sur soi-même est inévitable dans ces joies mêlées d'érudition et
-d'art où le plaisir esthétique peut devenir plus aigu, mais non rester
-aussi pur. Et peut-être cette page des <i>Stones of Venice</i> était-elle
-belle surtout de me donner précisément ces joies mêlées que
-j'éprouvais dans Saint-Marc, elle qui, comme l'église byzantine, avait
-aussi dans la mosaïque de son style éblouissant dans l'ombre, à
-côté de ses images sa citation biblique inscrite auprès. N'en
-était-il pas d'elle, d'ailleurs, comme de ces mosaïques de Saint-Marc
-qui se proposaient d'enseigner et faisaient bon marché de leur beauté
-artistique. Aujourd'hui elles ne nous donnent plus que du plaisir.
-Encore le plaisir que leur didactisme donne à l'érudit est-il
-égoïste, et le plus désintéressé est encore celui que donne à
-l'artiste cette beauté méprisée ou ignorée même de ceux qui se
-proposaient seulement d'instruire le peuple et la lui donnèrent par
-surcroît.</p>
-
-<p>Dans la dernière page de <i>la Bible d'Amiens</i><a name="FNanchor_71_1" id="FNanchor_71_1"></a><a href="#Footnote_71_1" class="fnanchor">[71]</a>, le «si vous voulez
-vous souvenir de la promesse qui vous a été faite» est un exemple du
-même genre. Quand, encore dans <i>la Bible d'Amiens</i>, Ruskin termine le
-morceau sur l'Égypte en disant: «Elle fut l'éducatrice de Moïse et
-l'Hôtesse du Christ», passe encore pour l'éducatrice de Moïse: pour
-éduquer il faut certaines vertus. Mais le fait d'avoir été:
-<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-«<i>l'hôtesse</i>» du Christ s'il ajoute de la beauté à la phrase,
-peut-il vraiment être mis en ligne de compte dans une appréciation
-motivée des qualités du génie égyptien?</p>
-
-<p>C'est avec mes plus chères impressions esthétiques que j'ai voulu
-lutter ici, tâchant de pousser jusqu'à ses dernières et plus cruelles
-limites la sincérité intellectuelle. Ai-je besoin d'ajouter que, si je
-fais, en quelque sorte <i>dans l'absolu</i>, cette réserve générale moins
-sur les œuvres de Ruskin que sur l'essence de leur inspiration et la
-qualité de leur beauté, il n'en est pas moins pour moi un des plus
-grands écrivains de tous les temps et de tous les pays. J'ai essayé de
-saisir en lui, comme en un «sujet» particulièrement favorable à
-cette observation, une infirmité essentielle à l'esprit humain,
-plutôt que je n'ai voulu dénoncer un défaut personnel à Ruskin. Une
-fois que le lecteur aura bien compris en quoi consiste cette
-«idolâtrie», il s'expliquera l'importance excessive que Ruskin
-attache dans ses études d'art à la lettre des œuvres (importance dont
-j'ai signalé, bien trop sommairement, une autre cause dans la préface,
-voir plus haut page 100) et aussi cet abus des mots «irrévérent»,
-«insolent», et «des difficultés que nous serions insolents de
-résoudre, un mystère qu'on ne nous a pas demandé d'éclaircir»
-(<i>Bible d'Amiens</i>, p. 239), «que l'artiste se méfie de l'esprit de
-choix, c'est un esprit insolent» (<i>Modern Pointers</i>), «l'abside
-pourrait presque paraître trop grande à un spectateur irrévérent»
-(<i>Bible d'Amiens</i>), etc., etc.,&mdash;et l'état d'esprit qu'ils
-révèlent. Je pensais à cette idolâtrie (je pensais aussi à ce plaisir
-qu'éprouve Ruskin à balancer ses phrases en un équilibre qui semble
-<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-imposer à la pensée une ordonnance symétrique plutôt que le recevoir
-d'elle<a name="FNanchor_72_1" id="FNanchor_72_1"></a><a href="#Footnote_72_1" class="fnanchor">[72]</a> quand je disais: «Sous quelles formes touchantes et
-tentatrices le mensonge a pu malgré tout se glisser au sein de sa
-sincérité intellectuelle, c'est ce que je n'ai pas à chercher.» Mais
-j'aurais dû, au contraire, le chercher et pécherais précisément par
-idolâtrie si je continuais à m'abriter derrière cette formule
-essentiellement ruskinienne<a name="FNanchor_73_1" id="FNanchor_73_1"></a><a href="#Footnote_73_1" class="fnanchor">[73]</a> de respect. Ce n'est pas que je
-méconnaisse les vertus du respect, il est la condition même de
-l'amour. Mais il ne doit jamais, là où l'amour cesse, se substituer à
-lui pour nous permettre de croire sans examen et d'admirer de confiance.
-Ruskin aurait d'ailleurs été le premier à nous approuver de ne pas
-accorder à ses écrits une autorité infaillible, puisqu'il la refusait
-même aux Écritures Saintes. «Il n y a pas de forme de langage humain
-où l'erreur n'ait pu se glisser» (<i>Bible d'Amiens</i>, III, 49). Mais
-l'attitude de la «révérence» qui croit «insolent d'éclaircir un
-mystère» lui plaisait. Pour en finir avec l'idolâtrie et être plus
-certain qu'il ne reste là-dessus entre le lecteur et moi aucun
-malentendu, je voudrais faire comparaître ici un de nos contemporains
-les plus justement célèbres (aussi différent d'ailleurs de Ruskin
-qu'il se peut!) mais qui dans sa conversation, non dans ses livres,
-<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-laisse paraître ce défaut et, poussé à un tel excès qu'il est plus
-facile chez lui de le reconnaître et de le montrer, sans avoir plus
-besoin de tant s'appliquer à le grossir. Il est quand il parle
-affligé&mdash;délicieusement&mdash;d'idolâtrie. Ceux qui l'ont une fois
-entendu trouveront bien grossière une «imitation» où rien ne subsiste de
-son agrément, mais sauront pourtant de qui je veux parler, qui je prends
-ici pour exemple, quand je leur dirai qu'il reconnaît avec admiration
-dans l'étoffe où se drape une tragédienne, le propre tissu qu'on voit sur
-<i>la Mort</i> dans <i>le Jeune homme et la Mort</i>, de Gustave Moreau, ou
-dans la toilette d'une de ses amies: «la robe et la coiffure mêmes que
-portait la princesse de Cadignan le jour où elle vit d'Arthez pour la
-première fois.» Et en regardant la draperie de la tragédienne ou la
-robe de la femme du monde, touché par la noblesse de son souvenir, il
-s'écrie: «C'est bien beau!» non parce que l'étoffe est belle, mais
-parce qu'elle est l'étoffe peinte par Moreau ou décrite par Balzac et
-qu'ainsi elle est à jamais sacrée... aux idolâtres. Dans sa chambre
-vous verrez, vivants dans un vase ou peints à fresque sur le mur par
-des artistes de ses amis, des dielytras, parce que c'est la fleur même
-qu'on voit représentée à la Madeleine de Vézelay. Quant à un objet
-qui a appartenu à Baudelaire, à Michelet, à Hugo, il l'entoure d'un
-respect religieux. Je goûte trop profondément et jusqu'à l'ivresse
-les spirituelles improvisations où le plaisir d'un genre particulier
-qu'il trouve à ces vénérations conduit et inspire notre idolâtre
-pour vouloir le chicaner là-dessus le moins du monde.</p>
-
-<p>Mais au plus vif de mon plaisir je me demande si l'incomparable
-<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-causeur&mdash;et l'auditeur qui se laisse faire&mdash;ne pèchent pas
-également par insincérité; si parce qu'une fleur (la passiflore) porte sur
-elle les instruments de la passion, il est sacrilège d'en faire présent à
-une personne d'une autre religion, et si le fait qu'une maison ait été
-habitée par Balzac (s'il n'y reste d'ailleurs rien qui puisse nous
-renseigner sur lui) la rend plus belle. Devons-nous vraiment, autrement
-que pour lui faire un compliment esthétique, préférer une personne
-parce qu'elle s'appellera Bathilde comme l'héroïne de Lucien Leuwen?</p>
-
-<p>La toilette de Mme de Cadignan est une ravissante invention de Balzac
-parce qu'elle donne une idée de l'art de Mme de Cadignan, qu'elle nous
-fait connaître l'impression que celle-ci veut produire sur d'Arthez et
-quelques-uns de ses «secrets». Mais une fois dépouillée de l'esprit
-qui est en elle, elle n'est plus qu'un signe dépouillé de sa
-signification, c'est-à-dire rien; et continuer à l'adorer, jusqu'à
-s'extasier de la retrouver dans la vie sur un corps de femme, c'est là
-proprement de l'idolâtrie. C'est le péché intellectuel favori des
-artistes et auquel il en est bien peu qui n'aient succombé. <i>Félix
-culpa</i>! est-on tenté de dire en voyant combien il a été fécond pour
-eux en inventions charmantes. Mais il faut au moins qu'ils ne succombent
-pas sans avoir lutté. Il n'est pas dans la nature de forme
-particulière, si belle soit-elle, qui vaille autrement que par la part
-de beauté infinie qui a pu s'y incarner: pas même la fleur du pommier,
-pas même la fleur de l'épine rose. Mon amour pour elles est infini et
-les souffrances (hay fever) que me cause leur voisinage me permettent de
-leur donner chaque printemps des preuves de cet amour qui ne sont pas à
-<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-la portée de tous. Mais même envers elles, envers elles si peu
-littéraires, se rapportant si peu à une tradition esthétique, qui ne
-sont pas «la fleur même qu'il y a dans tel tableau du Tintoret»,
-dirait Ruskin, ou dans tel dessin de Léonard, dirait notre contemporain
-(qui nous a révélé entre tant d'autres choses, dont chacun parle
-maintenant et que personne n'avait regardées avant lui&mdash;les dessins de
-l'Académie des Beaux-Arts de Venise) je me garderai toujours d'un culte
-exclusif qui s'attacherait en elles à autre chose qu'à la joie qu'elle
-nous donnent, un culte au nom de qui, par un retour égoïste sur
-nous-mêmes, nous en ferions «nos» fleurs, et prendrions soin de les
-honorer en ornant notre chambre des œuvres d'art où elles sont
-figurées. Non, je ne trouverai pas un tableau plus beau parce que
-l'artiste aura peint au premier plan une aubépine, bien que je ne
-connaisse rien de plus beau que l'aubépine, car je veux rester sincère
-et que je sais que la beauté d'un tableau ne dépend pas des choses qui
-y sont représentées. Je ne collectionnerai pas les images de
-l'aubépine. Je ne vénère pas l'aubépine, je vais la voir et la
-respirer. Je me suis permis cette courte incursion&mdash;qui n'a rien d'une
-offensive&mdash;sur le terrain de la littérature contemporaine, parce qu'il
-me semblait que les traits d'idolâtrie en germe chez Ruskin
-apparaîtraient clairement au lecteur ici où ils sont grossis et
-d'autant plus qu'ils y sont aussi différenciés. Je prie en tout cas
-notre contemporain, s'il s'est reconnu dans ce crayon bien maladroit, de
-penser qu'il a été fait sans malice, et qu'il m'a fallu, je l'ai dit,
-arriver aux dernières limites de la sincérité avec moi-même, pour
-faire à Ruskin ce grief et pour trouver dans mon admiration absolue
-<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span>
-pour lui cette partie fragile. Or, non seulement «un partage avec
-Ruskin n'a rien du tout qui déshonore», mais encore je ne pourrai
-jamais trouver d'éloge plus grand à faire à ce contemporain que de
-lui avoir adressé le même reproche qu'à Ruskin. Et si j'ai eu la
-discrétion de ne pas le nommer, je le regrette presque. Car, lorsqu'on
-est admis auprès de Ruskin, fût-ce dans l'attitude du donateur; et
-pour soutenir seulement son livre et aider à y lire de plus près, on
-n'est pas à la peine, mais à l'honneur.</p>
-
-<p>Je reviens à Ruskin. Cette idolâtrie et ce qu'elle mêle parfois d'un
-peu factice aux plaisirs littéraires les plus vifs qu'il nous donne, il
-me faut descendre jusqu'au fond de moi-même pour en saisir la trace,
-pour en étudier le caractère, tant je suis aujourd'hui «habitué» à
-Ruskin. Mais elle a dû me choquer souvent quand j'ai commencé à aimer
-ses livres, avant de fermer peu à peu les yeux sur leurs défauts,
-comme il arrive dans tout amour. Les amours pour les créatures vivantes
-ont quelquefois une origine vile qu'ils épurent ensuite. Un homme fait
-la connaissance d'une femme parce qu'elle peut l'aider à atteindre un
-but étranger à elle-même. Puis une fois qu'il la connaît il l'aime
-pour elle-même, et lui sacrifie sans hésiter ce but qu'elle devait
-seulement l'aider à atteindre. À mon amour pour les livres de Ruskin
-se mêla ainsi à l'origine quelque chose d'intéressé, la joie du
-bénéfice intellectuel que j'allais en retirer. Il est certain qu'aux
-premières pages que je lus, sentant leur puissance et leur charme, je
-m'efforçai de n'y pas résister, de ne pas trop discuter avec
-moi-même, parce que je sentais que si un jour le charme de la pensée
-<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-de Ruskin se répandait pour moi sur tout ce qu'il avait touché, en un
-mot si je m'éprenais tout à fait de sa pensée, l'univers
-s'enrichirait de tout ce que j'ignorais jusque-là, des cathédrales
-gothiques, et de combien de tableaux d'Angleterre et d'Italie qui
-n'avaient pas encore éveillé en moi ce désir sans lequel il n'y a
-jamais de véritable connaissance. Car la pensée de Ruskin n'est pas
-comme la pensée d'un Emerson par exemple qui est contenue tout entière
-dans un livre, c'est-à-dire un quelque chose d'abstrait, un pur signe
-d'elle-même. L'objet auquel s'applique une pensée comme celle de
-Ruskin et dont elle est inséparable n'est pas immatériel, il est
-répandu çà et là sur la surface de la terre. Il faut aller le
-chercher là où il se trouve, à Pise, à Florence, à Venise, à la
-National Gallery, à Rouen, à Amiens, dans les montagnes de la Suisse.
-Une telle pensée qui a un autre objet qu'elle-même, qui s'est
-réalisée dans l'espace, qui n'est plus la pensée infinie et libre,
-mais limitée et assujettie, qui s'est incarnée en des corps de marbre
-sculpté, de montagnes neigeuses, en des visages peints, est peut-être
-moins divine qu'une pensée pure. Mais elle nous embellit davantage
-l'univers, ou du moins certaines parties individuelles, certaines
-parties nommées, de l'univers, parce qu'elle y a touché, et qu'elle
-nous y a initiés en nous obligeant, si nous voulons les comprendre, à
-les aimer.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Et ce fut ainsi, en effet; l'univers reprit tout d'un coup à mes yeux
-un prix infini. Et mon admiration pour Ruskin donnait une telle
-importance aux choses qu'il m'avait fait aimer, qu'elles me semblaient
-chargées d'une valeur plus grande même que celle de la vie. Ce fut à
-<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span>
-la lettre et dans une circonstance où je croyais mes jours comptés; je
-partis pour Venise afin d'avoir pu avant de mourir, approcher, toucher,
-voir incarnées, en des palais défaillants mais encore debout et roses,
-les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au moyen âge. Quelle
-importance, quelle réalité peut avoir aux yeux de quelqu'un qui
-bientôt doit quitter la terre, une ville aussi spéciale, aussi
-localisée dans le temps, aussi particularisée dans l'espace que Venise
-et comment les théories d'architecture domestique que j'y pouvais
-étudier et vérifier sur des exemples vivants pouvaient-elles être de
-ces «vérités qui dominent la mort, empêchent de la craindre, et la
-font presque aimer<a name="FNanchor_74_1" id="FNanchor_74_1"></a><a href="#Footnote_74_1" class="fnanchor">[74]</a>»? C'est le pouvoir du génie de nous faire aimer
-une beauté, que nous sentons plus réelle que nous, dans ces choses qui
-aux yeux des autres sont aussi particulières et aussi périssables que
-nous-mêmes.</p>
-
-<p>Le «Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit» du poète,
-n'est pas très vrai, s'il s'agit des yeux d'une femme aimée. En un
-certain sens, et qu'elles que puissent être, même sur ce terrain de la
-poésie, les magnifiques revanches qu'il nous prépare, l'amour nous
-dépoétise la nature. Pour l'amoureux, la terre n'est plus que «le
-tapis des beaux pieds d'enfant» de sa maîtresse, la nature n'est plus
-que «son temple». L'amour qui nous fait découvrir tant de vérités
-psychologiques profondes, nous ferme au contraire au sentiment poétique
-de la nature<a name="FNanchor_75_1" id="FNanchor_75_1"></a><a href="#Footnote_75_1" class="fnanchor">[75]</a>, parce qu'il nous met dans des dispositions égoïstes
-<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-(l'amour est au degré le plus élevé dans l'échelle des égoïsmes,
-mais il est égoïste encore) où le sentiment poétique se produit
-difficilement. L'admiration pour une pensée au contraire fait surgir à
-chaque pas la beauté parce qu'à chaque moment elle en éveille le
-désir. Les personnes médiocres croient généralement que se laisser
-guider ainsi par les livres qu'on admire, enlève à notre faculté de
-juger une partie de son indépendance. «Que peut vous importer ce que
-sent Ruskin: sentez par vous-même». Une telle opinion repose sur une
-erreur psychologique dont feront justice tous ceux qui, ayant accepté
-ainsi une discipline spirituelle, sentent que leur puissance de
-comprendre et de sentir en est infiniment accrue, et leur sens critique
-jamais paralysé. Nous sommes simplement alors dans un état de grâce
-où toutes nos facultés, notre sens critique aussi bien que les autres,
-sont accrues. Aussi cette servitude volontaire est-elle, le commencement
-de la liberté. Il n'y a pas de meilleure manière d'arriver à prendre
-conscience de ce qu'on sent soi-même que d'essayer de recréer en soi
-<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span>
-ce qu'a senti un maître. Dans cet effort profond c'est notre pensée
-elle-même que nous mettons, avec la sienne, au jour. Nous sommes libres
-dans la vie, mais en ayant des buts: il y a longtemps qu'on a percé à
-jour le sophisme de la liberté d'indifférence. C'est à un sophisme
-tout aussi naïf qu'obéissent sans le savoir les écrivains qui font à
-tout moment le vide dans leur esprit, croyant le débarrasser de toute
-influence extérieure, pour être bien sûrs de rester personnels. En
-réalité les seuls cas où nous disposons vraiment de toute notre
-puissance d'esprit sont ceux où nous ne croyons pas faire œuvre
-d'indépendance, où nous ne choisissons pas arbitrairement le but de
-notre effort. Le sujet du romancier, la vision du poète, la vérité du
-philosophe s'imposent à eux d'une façon presque nécessaire,
-extérieure pour ainsi dire à leur pensée. Et c'est en soumettant son
-esprit à rendre cette vision, à approcher de cette vérité que
-l'artiste devient vraiment lui-même.</p>
-
-<p>Mais en parlant de cette passion, un peu factice au début, si profonde
-ensuite que j'eus pour la pensée de Ruskin, je parle à l'aide de la
-mémoire et d'une mémoire qui ne se rappelle que les faits, «mais du
-passé profond ne peut rien ressaisir». C'est seulement quand certaines
-périodes de notre vie sont closes à jamais, quand, même dans les
-heures où la puissance et la liberté nous semblent données, il nous
-est défendu d'en rouvrir furtivement les portes, c'est quand nous
-sommes incapables de nous remettre même pour un instant dans l'état
-où nous fûmes pendant si longtemps, c'est alors seulement que nous
-nous refusons à ce que de telles choses soient entièrement abolies.
-Nous ne pouvons plus les chanter, pour avoir méconnu le sage
-<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-avertissement de Gœthe, qu'il n'y a de poésie que des choses que l'on
-sent encore. Mais ne pouvant réveiller les flammes du passé, nous
-voulons du moins recueillir sa cendre. À défaut d'une résurrection
-dont nous n'avons plus le pouvoir, avec la mémoire glacée que nous
-avons gardée de ces choses,&mdash;la mémoire des faits qui nous dit: «tu
-étais tel» sans nous permettre de le redevenir, qui nous affirme la
-réalité d'un paradis perdu au lieu de nous le rendre dans le
-souvenir,&mdash;nous voulons du moins le décrire et en constituer la
-science. C'est quand Ruskin est bien loin de nous que nous traduisons
-ses livres et tâchons de fixer dans une image ressemblante les traits
-de sa pensée. Aussi ne connaîtrez-vous pas les accents de notre foi ou
-de notre amour, et c'est notre piété seule que vous apercevrez çà et
-là, froide et furtive, occupée, comme la Vierge Thébaine, à
-restaurer un tombeau.
-<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_57_1" id="Footnote_57_1"></a><a href="#FNanchor_57_1"><span class="label">[57]</span></a>Titre d'un tableau de Gustave Moreau qui se trouve au
-musée Moreau.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_58_1" id="Footnote_58_1"></a><a href="#FNanchor_58_1"><span class="label">[58]</span></a>A Sheffield.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_59_1" id="Footnote_59_1"></a><a href="#FNanchor_59_1"><span class="label">[59]</span></a>Entre les écrivains qui ont parlé de Ruskin, Milsand a été
-un des premiers, dans l'ordre du temps, et par la force déjà pensée.
-Il a été une sorte de précurseur, de prophète inspiré et incomplet
-et n'a pas assez vécu pour voir se développer l'œuvre qu'il avait en
-somme annoncée.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_60_1" id="Footnote_60_1"></a><a href="#FNanchor_60_1"><span class="label">[60]</span></a>Dans <i>The Stones of Venice</i> et il y revient dans <i>Val d'Arno</i>,
-dans <i>la Bible d'Amiens</i>, etc., Ruskin considère les pierres brutes
-comme étant déjà une œuvre d'art que l'architecte ne doit pas
-mutiler: «En elles est déjà écrite une histoire et dans leurs veines
-et leurs zones, et leurs lignes brisées, leurs couleurs écrivent les
-légendes diverses toujours exactes des anciens régimes politiques
-du royaume des montagnes auxquelles ces marbres ont appartenu,
-de ses infirmités et de ses énergies, de ses convulsions et de ses
-consolidations depuis le commencement des temps.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_61_1" id="Footnote_61_1"></a><a href="#FNanchor_61_1"><span class="label">[61]</span></a>Le Ruskin de M. de la Sizeranne. Ruskin a été considéré
-jusqu'à ce jour, et à juste titre, comme le domaine propre de
-M. de la Sizeranne, si j'essaye parfois de m'aventurer sur ses
-terres, ce ne sera certes pas pour méconnaître ou pour usurper
-son droit qui n'est pas que celui du premier occupant. Au moment
-d'entrer dans ce sujet que le monument magnifique qu'il a élevé
-à Ruskin domine de toute part je lui devais ainsi rendre hommage
-et payer tribut.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_62_1" id="Footnote_62_1"></a><a href="#FNanchor_62_1"><span class="label">[62]</span></a>Pour être plus exact, il est question une fois de saint Urbain
-dans les <i>Sept Lampes</i>, et d'Amiens une fois aussi (mais seulement
-dans la préface de la 2<sup>e</sup> édition), alors qu'il y est question
-d'Abbeville, d'Avranches, de Bayeux, de Beauvais, de Bourges, de Caen,
-de Caudebec, de Chartres, de Coutances, de Falaise, de Lisieux,
-de Paris, de Reims, de Rouen, de Saint-Lô, pour ne parler que de
-la France.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_63_1" id="Footnote_63_1"></a><a href="#FNanchor_63_1"><span class="label">[63]</span></a>Dans <i>Saint-Marks Rest</i>, il va jusqu'à dire qu'il n'y a qu'un
-art grec, depuis la bataille de Marathon jusqu'au doge Selvo
-(Cf. les pages de <i>la Bible d'Amiens</i>, où il fait descendre de Dédale,
-«le premier sculpteur qui ait donné une représentation pathétique
-de la vie humaine», les architectes qui creusèrent l'ancien
-labyrinthe d'Amiens); et aux mosaïques du baptistère de Saint-Marc
-il reconnaît dans un séraphin une harpie, dans une Hérodiade une
-canéphore, dans une coupole d'or un vase grec, etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_64_1" id="Footnote_64_1"></a><a href="#FNanchor_64_1"><span class="label">[64]</span></a>De même dans <i>Val d'Arno</i>, le lion de saint Marc descend
-en droite ligne du lion de Némée, et l'aigrette qui le couronne est celle
-qu'on voit sur la tête de l'Hercule de Camarina (<i>Val d'Arno</i>, I,
-&sect; 16, p. 13) avec cette différence indiquée ailleurs dans le même
-ouvrage (<i>Val d'Arno</i>, VIII, &sect; 203, p. 169) «qu'Héraklès assomme
-la bête et se fait un casque et un vêtement de sa peau, tandis que
-le grec saint Marc convertit la bête et en fait un évangéliste».</p>
-
-<p>Ce n'est pas pour trouver une autre descendance sacrée au lion.
-de Némée que nous avons cité ce passage, mais pour insister sur toute
-la pensée de la fin de ce chapitre de <i>la Bible d'Amiens</i>, «qu'il
-y a un art sacré classique». Ruskin ne voulait pas (<i>Val d'Arno</i>)
-qu'on opposât grec à chrétien, mais à gothique (p. 161), «car saint Marc
-est grec comme Héraklès». Nous touchons ici à une des idées les
-plus importantes de Ruskin, ou plus exactement à un des sentiments
-les plus originaux qu'il ait apportés à la contemplation et à l'étude
-des œuvres d'art grecques et chrétiennes, et il est nécessaire, pour
-le faire bien comprendre, de citer un passage de <i>Saint Marks
-Rest</i>, qui, à notre avis, est un de ceux de toute l'œuvre de Ruskin
-où ressort le plus nettement, où se voit le mieux à l'œuvre cette
-disposition particulière de l'esprit qui lui faisait ne pas tenir
-compte de l'avènement du christianisme, reconnaître déjà une
-beauté chrétienne dans des œuvres païennes, suivre la persistance
-d'un idéal hellénique dans des œuvres du moyen âge. Que cette
-disposition d'esprit, à notre avis tout esthétique au moins
-logiquement en son essence sinon chronologiquement en son origine, se
-soit systématisée dans l'esprit de Ruskin et qu'il l'ait étendue à la
-critique historique et religieuse, c'est bien certain. Mais même
-quand Ruskin compare la royauté grecque et la royauté franque
-(<i>Val d'Arno</i>, chap. <i>Franchise</i>), quand il déclare dans <i>la
-Bible d'Amiens</i> que «le christianisme n'a pas apporté un grand
-changement dans l'idéal de la vertu et du bonheur humains», quand il
-parle comme nous l'avons vu à la page précédente de la religion
-d'Horace, il ne fait que tirer des conclusions théoriques du plaisir
-esthétique qu'il avait éprouvé à retrouver dans une Hérodiade
-une canéphore, dans un séraphin une harpie, dans une coupole
-byzantine un vase grec. Voici le passage de <i>Saint Marks Rest</i>:
-«Et ceci est vrai non pas seulement de l'art byzantin, mais de
-tout art grec. Laissons aujourd'hui de côté le mot de byzantin.
-Il n'y a qu'un art grec, de l'époque d'Homère à celle du doge
-Selvo» (nous pourrions dire de Theoguis à la comtesse Mathieu de
-Noailles), «et ces mosaïques de Saint-Marc ont été exécutées dans
-la puissance même de Dédale avec l'instinct constructif grec,
-aussi certainement que fut jamais coffre de Cypselus ou flèche
-d'Erechtée».</p>
-
-<p>Puis Ruskin entre dans le baptistère de Saint-Marc et dit: «Au-dessus
-de la porte est le festin d'Hérode, La fille d'Hérodias danse
-avec la tête de saint Jean-Baptiste dans un panier sur sa tête;
-c'est simplement, transportée ici, une jeune fille grecque quelconque
-d'un vase grec, portant une cruche d'eau sur sa tête... Passons
-maintenant dans la chapelle sous le sombre dôme. Bien sombre
-pour mes vieux yeux, à peine déchiffrable pour les vôtres, s'ils
-sont jeunes et brillants, cela doit être bien beau, car c'est l'origine
-de tous les fonds à dômes d'or de Bellini, de Cima et de Carpaccio;
-lui-même est un vase grec, mais avec de nouveaux Dieux. Le
-Chérubin à dix ailes qui est dans le retrait derrière l'autel porte
-écrit sur sa poitrine: «Plénitude de la Sagesse». Il symbolise la
-largeur de l'Esprit, mais il n'est qu'une Harpie grecque et sur ses
-membres bien peu de chair dissimule à peine les griffes d'oiseaux
-qu'ils étaient. Au-dessus s'élève le Christ porté dans un tourbillon
-d'anges et de même que les dômes de Bellini et de Carpaccio ne
-sont que l'amplification du dôme où vous voyez cette Harpie, de
-même le Paradis de Tintoret n'est que la réalisation finale de la
-pensée contenue dans cette étroite coupole.</p>
-
-<p>Ces mosaïques ne sont pas antérieures au XIII<sup>e</sup> siècle. Et
-pourtant elles sont encore absolument grecques dans tous les modes de la
-pensée et dans toutes les formes de la tradition. Les fontaines de feu et
-d'eau ont purement la forme de la Chimère et de la Sirène, et la jeune
-fille dansant, quoique princesse du XIII<sup>e</sup> siècle à manches
-d'hermine, est encore le fantôme de quelque douce jeune fille portant l'eau
-d'une fontaine d'Arcadie. Cf. quand Ruskin dit: «Je suis seul, à ce que je
-crois, à penser encore avec Hérodote.» Toute personne ayant l'esprit
-assez fin pour être frappée des traits caractéristiques de la
-physionomie d'un écrivain, et ne s'en tenant pas au sujet de Ruskin à
-tout ce qu'on a pu lui dire, que c'était un prophète, un voyant, un
-protestant et autres choses qui n'ont pas grand sens, sentira que de
-tels traits, bien que certainement secondaires, sont cependant très
-«ruskiniens». Ruskin vit dans une espèce de société fraternelle
-avec tous les grands esprits de tous les temps, et comme il ne
-s'intéresse à eux que dans la mesure où ils peuvent répondre à des
-questions éternelles, il n'y a pas pour lui d'anciens et de modernes et
-il peut parler d'Hérodote comme il ferait d'un contemporain. Comme les
-anciens n'ont de prix pour lui que dans la mesure où ils sont
-«actuels», peuvent servir d'illustration à nos méditations
-quotidiennes, il ne les traite pas du tout en anciens. Mais aussi toutes
-leurs paroles ne subissant pas le déchet du recul n'étant plus
-considérées comme relatives à une époque, ont une plus grande
-importance pour lui, gardent en quelque sorte la valeur scientifique
-qu'elles purent avoir, mais que le temps leur avait fait perdre. De la
-façon dont Horace parle à la Fontaine de Bandusie, Ruskin déduit
-qu'il était pieux, «à la façon de Milton». Et déjà à onze ans,
-apprenant les odes d'Anacréon pour son plaisir, il y apprit «avec
-certitude, ce qui me fut très utile dans mes études ultérieures sur
-l'art grec, que les Grecs aimaient les colombes, les hirondelles, et les
-roses tout aussi tendrement que moi» (<i>Præterita</i>, &sect; 81).
-Évidemment pour un Emerson la «culture» a la même valeur. Mais sans même
-nous arrêter aux différences qui sont profondes, notons d'abord, pour bien
-insister sur les traits particuliers de la physionomie de Ruskin,
-que la science et l'art n'étant pas distincts à ses yeux (Voir
-l'<i>Introduction</i>, p. 51-57), il parle des anciens comme savants avec
-la même révérence que des anciens comme artistes. Il invoque le
-CIV<sup>e</sup> psaume quand il s'agira de découvertes d'histoire
-naturelle, se range à l'avis d'Hérodote (et l'opposerait volontiers à
-l'opinion d'un savant contemporain) dans une question d'histoire
-religieuse, admire une peinture de Carpaccio comme une contribution
-importante à l'histoire descriptive des perroquets (<i>St-Marks Rest: The
-Shrine of the Slaves</i>). Évidemment nous rejoindrons vite ici l'idée de
-l'art sacré classique (Voir plus loin les notes des pages 244, 245, 246 et
-des pages 338 et 339) «il n'y a qu'un art grec, etc., saint Jérôme et
-Hercule», etc., chacune de ces idées conduisant aux autres. Mais en ce
-moment nous n'avons encore qu'un Ruskin aimant tendrement sa bibliothèque,
-ne faisant pas de différence entre la science et l'art, par conséquent
-pensant qu'une théorie scientifique peut rester vraie comme une œuvre
-d'art peut demeurer belle (cette idée n'est jamais explicitement
-exprimée par lui, mais elle gouverne secrètement et seule a pu rendre
-possible toutes les autres) et demandant à une ode antique ou à un
-bas-relief du moyen âge un renseignement d'histoire naturelle ou de
-philosophie critique, persuadé que tous les hommes sages de tous les
-temps et de tous les pays sont plus utiles à consulter que les fous,
-fussent-ils d'aujourd'hui. Naturellement cette inclination est
-réprimée par un sens critique si juste que nous pouvons entièrement
-nous fier à lui, et il l'exagère seulement pour le plaisir de faire de
-petites plaisanteries sur «l'entomologie du XIII<sup>e</sup> siècle», etc.,
-etc.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_65_1" id="Footnote_65_1"></a><a href="#FNanchor_65_1"><span class="label">[65]</span></a><i>Præterita</i>, I, ch. II.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_66_1" id="Footnote_66_1"></a><a href="#FNanchor_66_1"><span class="label">[66]</span></a>Quelle intéressante collection on ferait avec les paysages de
-France vus par des yeux anglais: les rivières de France de
-Turner; le <i>Versailles</i>, de Bonnington; l'<i>Auxerre</i> ou le
-<i>Valenciennes</i>, le <i>Vézelay</i> ou l'<i>Amiens</i>, de Walter Pater;
-le <i>Fontainebleau</i>, de Stevenson et tant d'autres!</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_67_1" id="Footnote_67_1"></a><a href="#FNanchor_67_1"><span class="label">[67]</span></a><i>The Seven Lamps of the Architecture.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_68_1" id="Footnote_68_1"></a><a href="#FNanchor_68_1"><span class="label">[68]</span></a>Cette phrase de Ruskin s'applique, d'ailleurs, mieux à
-l'idolâtrie telle que je l'entends, si on la prend ainsi isolément,
-que là où elle est placée dans <i>Lectures on Art</i>. J'ai, du reste
-donné plus loin, dans une note, le début du développement.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_69_1" id="Footnote_69_1"></a><a href="#FNanchor_69_1"><span class="label">[69]</span></a>Comment M. Barrès, élisant, dans un chapitre admirable de
-son dernier livre, un sénat idéal de Venise, a-t-il omis Ruskin?
-N'était-il pas plus digne d'y siéger que Léopold Robert ou Théophile
-Gautier et n'aurait-il pas été là bien à sa place, entre Byron et
-Barrès, entre Goethe et Chateaubriand?</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_70_1" id="Footnote_70_1"></a><a href="#FNanchor_70_1"><span class="label">[70]</span></a><i>Stones of Venice</i>, I, IV, &sect; 71.&mdash;Ce verset est tiré de
-l'<i>Ecclésiastique</i>, XII, 9.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_71_1" id="Footnote_71_1"></a><a href="#FNanchor_71_1"><span class="label">[71]</span></a>Chapitre III, &sect; 27.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_72_1" id="Footnote_72_1"></a><a href="#FNanchor_72_1"><span class="label">[72]</span></a>Je n'ai pas le temps de m'expliquer aujourd'hui sur ce
-défaut, mais il me semble qu'à travers ma traduction, si terne qu'elle
-soit, le lecteur pourra percevoir comme à travers le verre grossier
-mais brusquement illuminé d'un aquarium, le rapt rapide mais visible
-que la phrase fait de la pensée, et la déperdition immédiate que la
-pensée en subit.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_73_1" id="Footnote_73_1"></a><a href="#FNanchor_73_1"><span class="label">[73]</span></a>Au cours de <i>la Bible d'Amiens</i>, le lecteur rencontrera
-souvent des formules analogues.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_74_1" id="Footnote_74_1"></a><a href="#FNanchor_74_1"><span class="label">[74]</span></a>Renan.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_75_1" id="Footnote_75_1"></a><a href="#FNanchor_75_1"><span class="label">[75]</span></a>Il me restait quelque inquiétude sur la parfaite justesse de
-cette idée, mais qui me fut bien vite ôtée par le seul mode de
-vérification qui existe pour nos idées, je veux dire la rencontre
-fortuite avec un grand esprit. Presque au moment, en effet, où je
-venais d'écrire ces lignes, paraissaient dans la <i>Revue des Deux
-Mondes</i> les vers de la comtesse de Noailles que je donne ci-dessous. On
-verra que, sans le savoir, j'avais, pour parler comme M. Barrès à
-Combourg, «mis mes pas dans les pas du génie»:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Enfants, regardez bien tontes les plaines rondes;</span><br />
-<span class="i0">La capucine avec ses abeilles autour;</span><br />
-<span class="i0">Regardez bien l'étang, les champs, avant l'amour;</span><br />
-<span class="i0">Car, après, l'on ne voit plus jamais rien du monde.</span><br />
-<span class="i0">Après l'on ne voit plus que son cœur devant soi;</span><br />
-<span class="i0">On ne voit plus qu'un peu de flamme sur la route;</span><br />
-<span class="i0">On n'entend rien, on ne sait rien, et l'on écoute</span><br />
-<span class="i0">Les pieds du triste amour qui court ou qui s'asseoit.</span>
-</div></div></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="LA_MORT">LA MORT DES CATHÉDRALES</a><a name="FNanchor_76_1" id="FNanchor_76_1"></a><a href="#Footnote_76_1" class="fnanchor">[76]</a></h4>
-
-
-<p>Supposons pour un instant le catholicisme éteint depuis des siècles,
-les traditions de son culte perdues. Seules, monuments devenus
-inintelligibles, d'une croyance oubliée, subsistent les cathédrales,
-désaffectées et muettes. Un jour, des savants arrivent à reconstituer
-les cérémonies qu'on y célébrait autrefois, pour lesquelles ces
-cathédrales avaient été construites et sans lesquelles on n'y
-trouvait plus qu'une lettre morte; lors des artistes, séduits par le
-rêve de rendre momentanément la vie a ces grands vaisseaux qui
-s'étaient tus, veulent en refaire pour une heure le théâtre du drame
-mystérieux qui s'y déroulait, au milieu des chants et des parfums,
-entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les
-félibres ont réalisé pour le théâtre d'Orange et les tragédies
-<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-antiques. Certes le gouvernement ne manquerait pas de subventionner une
-telle tentative. Ce qu'il a fait pour des ruines romaines, il n'y
-faillirait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui
-sont la plus haute et la plus originale expression du génie de la
-France.</p>
-
-<p>Ainsi donc voici des savants qui ont su retrouver la signification
-perdue des cathédrales: les sculptures et les vitraux reprennent leurs
-sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame
-sacré s'y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement
-subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations
-du théâtre d'Orange, de l'Opéra-Comique et de l'Opéra, cette
-résurrection des cérémonies catholiques, d'un tel intérêt
-historique, social, plastique, musical et de la beauté desquelles seul
-Wagner s'est approché, en l'imitant, dans <i>Parsifal</i>.</p>
-
-<p>Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens,
-Chartres, Bourges, Laon, Reims, Beauvais, Rouen, Paris), et une fois par
-an ils ressentent l'émotion qu'ils allaient autrefois chercher à
-Bayreuth et à Orange: goûter l'œuvre d'art dans le cadre même qui a
-été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne
-peuvent être que des curieux, des dilettanti; quoi qu'ils fassent, en
-eux n'habite pas l'âme d'autrefois. Les artistes qui sont venus
-exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres,
-peuvent être instruits, s'être pénétrés de l'esprit des textes.
-Mais, malgré tout, on ne peut s'empêcher de penser combien ces fêtes
-devaient être plus belles au temps où c'étaient des prêtres qui
-célébraient les offices, non pour donner aux lettrés une idée de ces
-<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span>
-cérémonies, mais parce qu'ils avaient en leur vertu la même foi que
-les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche,
-ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l'abside. Combien
-l'œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout
-un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand
-tintait la sonnette de l'élévation, non pas comme dans ces
-représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais
-parce qu'eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient.</p>
-
-<p>Voilà ce qu'on se dirait si la religion catholique était morte. Or,
-elle existe et pour nom imaginer ce qu'était vivante, et dans le plein
-exercice de ses fonctions, une cathédrale du XIII<sup>e</sup> siècle, nous
-n'avons pas besoin de faire d'elle le cadre de reconstitutions, de
-rétrospectives exactes peut-être, mais glacées. Nous n'avons qu'à
-entrer à n'importe quelle heure, pendant que se célèbre un office. La
-mimique, la psalmodie et le chant ne sont pas confiés ici à des
-artistes. Ce sont les ministres mêmes du culte qui officient, dans un
-sentiment non d'esthétique, mais de foi, d'autant plus esthétiquement.
-Les figurants ne pourraient être souhaités plus vivants et plus
-sincères, puisque c'est le peuple qui prend la peine de figurer pour
-nous, sans s'en douter. On peut dire que grâce à la persistance dans
-l'Église catholique, des mêmes rites et, d'autre part, de la croyance
-catholique dans le cœur des Français, les cathédrales ne sont pas
-seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui
-vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le
-but pour lequel ils furent construits.</p>
-
-<p>Or, la rupture du gouvernement français avec Rome semble rendre
-<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-prochaine la mise en discussion et probable l'adoption d'un projet de
-loi, aux termes duquel, au bout de cinq ans, les églises pourront
-être, et seront souvent désaffectées; le gouvernement non seulement
-ne subventionnera plus la célébration des cérémonies rituelles dans
-les églises, mais pourra les transformer en tout ce qui lui plaira:
-musée, salle de conférence ou casino.</p>
-
-<p>Quand le sacrifice de la chair et du sang du Christ ne sera plus
-célébré dans les églises, il n'y aura plus de vie en elles. La
-liturgie catholique ne fait qu'un avec l'architecture et la sculpture de
-nos cathédrales, car les unes comme l'autre dérivent d'un même
-symbolisme. On a vu dans la précédente étude qu'il n'y a guère dans
-les cathédrales de sculpture, si secondaire qu'elle paraisse, qui n'ait
-sa valeur symbolique.</p>
-
-<p>Or, il en est de même des cérémonies du culte.</p>
-
-<p>Dans un livre admirable <i>L'art religieux au XIII<sup>e</sup>
-siècle</i>, M. Émile Mâle analyse ainsi, d'après le <i>Rational des divins
-Offices</i>, de Guillaume Durand, la première partie de la fête du samedi
-saint:</p>
-
-<p>«Dès le matin, on commence par éteindre dans l'église toutes les
-lampes, pour marquer que l'ancienne Loi, qui éclairait le monde, est
-désormais abrogée.</p>
-
-<p>«Puis, le célébrant bénit le feu nouveau, figure de la Loi nouvelle.
-Il la fait jaillir du silex, pour rappeler que Jésus-Christ est, comme
-le dit saint Paul, la pierre angulaire du monde. Alors, l'évêque et le
-diacre se dirigent vers le chœur et s'arrêtent devant le cierge
-pascal.»</p>
-
-<p>Ce cierge, nous apprend Guillaume Durand, est un triple symbole.
-Éteint, il symbolise à la fois la colonne obscure qui guidait les
-<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span>
-Hébreux pendant le jour, l'ancienne Loi et le corps de Jésus-Christ.
-Allumé, il signifie la colonne de lumière qu'Israël voyait pendant la
-nuit, la Loi nouvelle et le corps glorieux de Jésus-Christ ressuscité.
-Le diacre fait allusion à ce triple symbolisme en récitant, devant le
-cierge, la formule de l'Exultet.</p>
-
-<p>Mais il insiste surtout sur la ressemblance du cierge et du corps de
-Jésus-Christ. Il rappelle que la cire immaculée a été produite par
-l'abeille, à la fois chaste et féconde comme la Vierge qui a mis au
-monde le Sauveur. Pour rendre sensible aux yeux la similitude de la cire
-et du corps divin, il enfonce dans le cierge cinq grains d'encens qui
-rappellent à la fois les cinq plaies de Jésus-Christ et les parfums
-achetés par les Saintes femmes pour l'embaumer. Enfin, il allume le
-cierge avec le feu nouveau, et, dans toute l'église, on rallume les
-lampes, pour représenter la diffusion de la nouvelle Loi dans le monde.</p>
-
-<p>Mais ceci, dira-t-on, n'est qu'une fête exceptionnelle. Voici
-l'interprétation d'une cérémonie quotidienne, la messe, qui, vous
-allez le voir, n'est pas moins symbolique.</p>
-
-<p>«Le chant grave et triste de l'Introït ouvre la cérémonie; il
-affirme l'attente des patriarches et des prophètes. Le chœur des
-clercs est le chœur même des saints de l'ancienne Loi, qui soupirent
-après la venue du Messie, qu'ils ne doivent point voir. L'évêque
-entre alors et il apparaît comme la vivante image de Jésus-Christ. Son
-arrivée symbolise l'avènement du Sauveur, attendu par les nations.
-Dans les grandes fêtes, on porte devant lui sept Flambeaux pour
-rappeler que, suivant la parole du prophète, les sept dons du
-<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-Saint-Esprit se reposent sur la tête du Fils de Dieu. Il s'avance sous
-un dais triomphal dont les quatre porteurs peuvent se comparer aux
-quatre évangélistes. Deux acolytes marchent à sa droite et à sa
-gauche et figurent Moïse et Hélie, qui se montrèrent sur le Thabor
-aux côtés de Jésus-Christ. Ils nous enseignent que Jésus avait pour
-lui l'autorité de la Loi et l'autorité des prophètes.</p>
-
-<p>L'évêque s'assied sur son trône et reste silencieux. Il ne semble
-prendre aucune part à la première partie de la cérémonie. Son
-attitude contient un enseignement: il nous rappelle par son silence que
-les premières années de la vie de Jésus-Christ s'écoulèrent dans
-l'obscurité et dans le recueillement. Le sous-diacre, cependant, s'est
-dirigé vers le pupitre, et, tourné vers la droite, il lit l'épître
-à haute voix. Nous entrevoyons ici le premier acte du drame de la
-Rédemption.</p>
-
-<p>La lecture de l'épître, c'est la prédication de saint Jean-Baptiste
-dans le désert. Il parle avant que le Sauveur ait commencé à faire
-entendre sa voix, mais il ne parle qu'aux Juifs. Aussi le sous-diacre,
-image du précurseur, se tourne-t-il vers le nord, qui est le côté de
-l'ancienne Loi. Quand la lecture est terminée, il s'incline devant
-l'évêque, comme le précurseur s'humilia devant Jésus-Christ.</p>
-
-<p>Le chant du Graduel qui suit la lecture de l'épître, se rapporte
-encore à la mission de saint Jean-Baptiste, il symbolise les
-exhortations à la pénitence qu'il adresse aux Juifs, à la veille des
-temps nouveaux.</p>
-
-<p>Enfin, le célébrant lit l'Évangile. Moment solennel, car c'est ici
-que commence la vie active du Messie; sa parole se fait entendre pour la
-<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-première fois dans le monde. La lecture de l'Évangile est la figure
-même de sa prédication.</p>
-
-<p>Le «Credo» suit l'Évangile comme la foi suit l'annonce de la
-vérité. Les douze articles du Credo se rapportent à la vocation des
-douze apôtres.</p>
-
-<p>«Le costume même que le prêtre porte à l'autel, ajoute M. Mâle, les
-objets qui servent au culte sont autant de symboles.» La chasuble qui
-se met par-dessus les autres vêtements, c'est la charité qui est
-supérieure à tous les préceptes de la loi et qui est elle-même la
-loi suprême. L'étole, que le prêtre se passe au cou, est le joug
-léger du Seigneur; et comme il est écrit que tout chrétien doit
-chérir ce joug, le prêtre baise l'étole en la mettant et en
-l'enlevant. La mître à deux pointes de l'évêque symbolise la science
-qu'il doit avoir de l'un et de l'autre Testament; deux rubans y sont
-attachés pour rappeler que l'Écriture doit être interprétée suivant
-la lettre et suivant l'esprit. La cloche est la voix des prédicateurs.
-La charpente à laquelle elle est suspendue est la figure de la croix.
-La corde, faite de trois fils tordus, signifie la triple intelligence de
-l'Écriture, qui doit être interprétée dans le triple sens
-historique, allégorique et moral. Quand on prend la corde dans sa main
-pour ébranler la cloche, on exprime symboliquement cette vérité
-fondamentale que la connaissance des Écritures doit aboutir à
-l'action.»</p>
-
-<p>Ainsi tout, jusqu'au moindre geste du prêtre, jusqu'à l'étole qu'il
-revêt, est d'accord pour le symboliser avec le sentiment profond qui
-anime la cathédrale tout entière.</p>
-
-<p>Jamais spectacle comparable, miroir aussi géant de la science, de
-l'âme et de l'histoire ne fut offert aux regards et a l'intelligence de
-<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-l'homme. Le même symbolisme embrasse jusqu'à la musique qui se fait
-entendre alors dans l'immense vaisseau et de qui les sept tons
-grégoriens figurent les sept vertus théologales et les sept âges du
-monde. On peut dire qu'une représentation de Wagner à Bayreuth (à
-plus forte raison d'Émile Augier ou de Dumas sur une scène de
-théâtre subventionné) est peu de chose auprès de la célébration de
-la grand'messe dans la cathédrale de Chartres.</p>
-
-<p>Sans doute ceux-là seuls qui ont étudié l'art religieux du moyen âge
-sont capables d'analyser complètement la beauté d'un tel spectacle. Et
-cela suffirait pour que l'État eut l'obligation de veiller à sa
-perpétuité. Il subventionne les cours du Collège de France, qui ne
-s'adressent cependant qu'à un petit nombre de personnes et qui, à
-côté de cette complète résurrection intégrale qu'est une
-grand'messe dans une cathédrale, paraissent bien froides. Et à côté
-de l'exécution de pareilles symphonies, les représentations de nos
-théâtres également subventionnés correspondent à des besoins
-littéraires bien mesquins. Mais empressons-nous d'ajouter que ceux-là
-qui peuvent lire à livre ouvert dans la symbolique du moyen âge, ne
-sont pas les seuls pour qui la cathédrale vivante, c'est-à-dire la
-cathédrale sculptée, peinte, chantante, soit le plus grand des
-spectacles. C'est ainsi qu'on peut sentir la musique sans connaître
-l'harmonie. Je sais bien que Ruskin, montrant quelles raisons
-spirituelles expliquent la disposition des chapelles dans l'abside des
-cathédrales, a dit: «Jamais vous ne pourrez vous enchanter des formes
-de l'architecture si vous n'êtes pas en sympathie avec les pensées
-<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span>
-d'où elles sortirent.» Il n'en est pas moins vrai que nous connaissons
-tous le fait d'un ignorant, d'un simple rêveur, entrant dans une
-cathédrale, sans essayer de comprendre, se laissant aller à ses
-émotions, et éprouvant une impression plus confuse sans doute, mais
-peut-être aussi forte. Comme témoignage littéraire de cet état
-d'esprit, fort différent à coup sûr de celui du savant dont nous
-parlions tout à l'heure, se promenant dans la cathédrale comme dans
-une «forêt de symboles, qui l'observent avec des regards familiers»,
-mais qui permet pourtant de trouver dans la cathédrale, à l'heure des
-offices, une émotion vague, mais puissante, je citerai la belle page de
-Renan appelée la Double Prière:</p>
-
-<p>«Un des plus beaux spectacles religieux qu'on puisse encore contempler
-de nos jours (et qu'on ne pourra plus bientôt contempler, si la Chambre
-vote le projet en question) est celui que présente à la tombée de la
-nuit l'antique cathédrale de Quimper. Quand l'ombre a rempli les bas
-côtés du vaste édifice, les fidèles des deux sexes se réunissent
-dans la nef et chantent en langue bretonne la prière du soir sur un
-rythme simple et touchant. La cathédrale n'est éclairée que par deux
-ou trois lampes. Dans la nef, d'un côté, sont les hommes, debout; de
-l'autre, les femmes agenouillées forment comme une mer immobile de
-coiffes blanches. Les deux moitiés, chantent alternativement et la
-phrase commencée par l'un des chœurs est achevée par l'autre. Ce
-qu'ils chantent est fort beau. Quand je l'entendis, il me sembla qu'avec
-quelques légères transformations, on pourrait l'accommoder à tous les
-états de l'humanité. Cela surtout me fit rêver une prière qui,
-<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-moyennant certaines variations, put convenir également aux hommes et
-aux femmes.»</p>
-
-<p>Entre cette vague rêverie qui n'est pas sans charme et les joies plus
-conscientes du «connaisseur» en art religieux, il y a bien des
-degrés. Rappelons, pour mémoire, le cas de Gustave Flaubert étudiant,
-mais pour l'interpréter dans un sentiment moderne, une des plus belles
-parties de la liturgie catholique:</p>
-
-<p>«Le prêtre trempa son pouce dans l'huile sainte et commença les
-onctions sur ses yeux d'abord... sur ses narines friandes de brises
-tièdes et de senteurs amoureuses, sur ses mains qui s'étaient
-délectées aux contacts suaves... sur ses pieds enfin, si rapides quand
-ils couraient à l'assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne
-marcheraient plus.»</p>
-
-<p>Nous disions tout à l'heure que presque toutes les images dans une
-cathédrale étaient symboliques. Quelques-unes ne le sont point. Ce
-sont celles des êtres qui ayant contribué de leurs deniers à la
-décoration de la cathédrale voulurent y conserver à jamais une place
-pour pouvoir, des balustres de la niche ou de l'enfoncement du vitrail,
-suivre silencieusement les offices et participer sans bruit aux
-prières, <i>in saecula saeculorum</i>. Les bœufs de Laon eux-mêmes ayant
-chrétiennement monté jusque sur la colline où s'élève la
-cathédrale les matériaux qui servirent à la construire l'architecte
-les en récompensa en dressant leurs statues au pied des tours, d'où
-vous pouvez les voir encore aujourd'hui, dans le bruit des cloches et la
-stagnation du soleil, lever leurs têtes cornues au-dessus de l'arche
-sainte et colossale jusqu'à l'horizon des plaines de France, leur
-«songe intérieur». Hélas, s'ils ne sont pas détruits, que n'ont-ils
-pas vu dans ces campagnes où chaque printemps ne vient plus fleurir que
-<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-des tombes? Pour des bêtes, les placer ainsi au dehors, sortant comme
-d'une arche de Noë gigantesque qui se serait arrêtée sur ce mont
-Ararat, au milieu du déluge de sang. Aux hommes on accordait davantage.</p>
-
-<p>Ils entraient dans l'église, ils y prenaient leur place qu'ils
-gardaient après leur mort et d'où ils pouvaient continuer, comme au
-temps de leur vie, à suivre le divin sacrifice, soit que penchés hors
-de leur sépulture de marbre, ils tournent légèrement la tête du
-côté de l'évangile ou du côté de l'épître, pouvant apercevoir,
-comme à Brou, et sentir autour de leur nom l'enlacement étroit et
-infatigable de fleurs emblématiques et d'initiales adorées, gardant
-parfois jusque dans le tombeau, comme à Dijon, les couleurs éclatantes
-de la vie soit qu'au fond du vitrail dans leurs manteaux de pourpre,
-d'outre-mer ou d'azur qui emprisonne le soleil, s'en enflamme,
-remplissent de couleur ses rayons transparents et brusquement les
-délivrent, multicolores, errant sans but parmi la nef qu'ils teignent;
-dans leur splendeur désorientée et paresseuse, leur palpable
-irréalité, ils restent les donateurs qui, à cause de cela même,
-avaient mérité la concession d'une prière à perpétuité. Et tous,
-ils veulent que l'Esprit-Saint, au moment où il descendra de l'église,
-reconnaisse bien les siens. Ce n'est pas seulement la reine et le prince
-qui portent leurs insignes, leur couronne ou leur collier de la Toison
-d'Or. Les changeurs se sont fait représenter, vérifiant le titre des
-monnaies, les pelletiers vendant leurs fourrures (voir dans l'ouvrage de
-M. Mâle la reproduction de ces deux vitraux), les bouchers abattant des
-bœufs, les chevaliers portant leur blason, les sculpteurs taillant des
-<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-chapiteaux. De leurs vitraux de Chartres, de Tours, de Sens, de Bourges,
-d'Auxerre, de Clermont, de Toulouse, de Troyes, les tonneliers,
-pelletiers, épiciers, pèlerins, laboureurs, armuriers, tisserands,
-tailleurs de pierre, bouchers, vanniers, cordonniers, changeurs, à
-entendre l'office, n'entendront plus la messe qu'ils s'étaient assurée
-en donnant pour l'édification de l'église le plus clair de leurs
-deniers. Les morts ne gouvernent plus les vivants. Et les vivants,
-oublieux, cessent de remplir les vœux des morts.<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_76_1" id="Footnote_76_1"></a><a href="#FNanchor_76_1"><span class="label">[76]</span></a>C'est sous ce titre que je fis paraître autrefois dans le
-<i>Figaro</i> une étude qui avait pour but de combattre un des articles de
-la loi de séparation. Cette étude est bien médiocre; je n'en donne un
-court extrait que pour montrer combien, à quelques aînées de
-distance, les mots changent de sens et combien sur le chemin tournant du
-temps, nous ne pouvons pas apercevoir l'avenir d'une nation plus que
-d'une personne. Quand je parlai ce la mort des Cathédrales, je craignis
-que la France fût transformée en une grève ou de géantes conques
-ciselées sembleraient échouées, vidées de la vie qui les habita et
-n'apportant même plus a l'oreille qui se pencherait sur elles la vague
-rumeur d'autrefois, simples pièces de musée, glacées elles-mêmes.
-Dix ans ont passé, «la mort des Cathédrales», c'est la destruction
-de leurs pierres par les armées allemandes, non de leur esprit par une
-Chambre anticléricale qui ne fait plus qu'un avec nos évêques
-patriotes.</p></div>
-
-
-
-
-<h4><a id="SENTIMENTS_FILIAUX">SENTIMENTS FILIAUX<br />
-D'UN PARRICIDE</a></h4>
-
-
-<p>Quand M. van Blarenberghe le père mourut, il y a quelques mois, je me
-souvins que ma mère avait beaucoup connu sa femme. Depuis la mort de
-mes parents je suis (dans un sens qu'il serait hors de propos de
-préciser ici) moins moi-même, davantage leur fils. Sans me détourner
-de mes amis, plus volontiers je me retourne vers les leurs. Et les
-lettres que j'écris maintenant, ce sont pour la plupart celles que je
-crois qu'ils auraient écrites, celles qu'ils ne peuvent plus écrire et
-que j'écris à leur place, félicitations, condoléances surtout à des
-amis à eux que souvent je ne connais presque pas. Donc, quand Mme van
-Blarenberghe perdit son mari, je voulus qu'un témoignage lui parvînt
-de la tristesse que mes parents en eussent éprouvée. Je me rappelais
-que j'avais, il y avait déjà bien des années, dîné quelquefois chez
-des amis communs, avec son fils. C'est à lui que j'écrivis, pour ainsi
-dire, au nom de mes parents disparus, bien plus qu'au mien. Je reçus en
-réponse la belle lettre suivante, empreinte d'un si grand amour filial.
-J'ai pensé qu'un tel témoignage, avec la signification qu'il reçoit
-du drame qui l'a suivi de si près, avec la signification qu'il lui
-<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-donne surtout, devait être rendu public. Voici cette lettre:</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">«Les Timbrieux, par Josselin (Morbihan),</p>
-<p style="margin-left: 45%;">24 septembre 1906.</p>
-
-<p>«Je regrette vivement, cher monsieur, de ne pas avoir, pu vous
-remercier encore de la sympathie que vous m'avez témoignée dans ma
-douleur. Vous voudrez bien m'excuser, cette douleur a été telle, que,
-sur le conseil des médecins, pendant quatre mois, j'ai constamment
-voyagé. Je commence seulement, et avec une peine extrême, à reprendre
-ma vie habituelle.</p>
-
-<p>«Si tardivement que cela soit, je veux vous dire aujourd'hui que j'ai
-été extrêmement sensible au fidèle souvenir que vous avez gardé de
-nos anciennes et excellentes relations et profondément touché du
-sentiment qui vous a inspiré de me parler, ainsi qu'à ma mère, au nom
-de vos parents si prématurément disparus. Je n'avais personnellement
-l'honneur de les connaître que fort peu, mais je sais combien mon père
-appréciait le vôtre et quel plaisir ma mère avait toujours à voir
-Mme Proust. J'ai trouvé extrêmement délicat et sensible que vous nous
-ayez envoyé d'eux un message d'outre-tombe.</p>
-
-<p>«Je rentrerai assez prochainement à Paris et si je réussis d'ici peu
-à surmonter le besoin d'isolement que m'a causé jusqu'ici la
-disparition de celui à qui je rapportais tout l'intérêt de ma vie,
-qui en faisait toute la joie, je serais bien heureux d'aller vous serrer
-la main et causer avec vous du passé.</p>
-
-<p>«Très affectueusement à vous.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«H. VAN BLARENBERGHE.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Cette lettre me toucha beaucoup, je plaignais celui qui souffrait ainsi,
-je le plaignais, je l'enviais: il avait encore sa mère pour se consoler
-en la consolant. Et si je ne pus répondre aux tentatives qu'il voulut
-bien faire pour me voir, c'est que j'en fus matériellement empêché.
-Mais surtout cette lettre modifia, dans un sens plus sympathique, le
-souvenir que j'avais gardé de lui. Les bonnes relations auxquelles il
-avait fait allusion dans sa lettre, étaient en réalité de fort
-banales relations mondaines. Je n'avais guère eu l'occasion de causer
-avec lui à la table où nous dînions quelquefois ensemble, mais
-l'extrême distinction d'esprit des maîtres de maison m'était et m'est
-restée un sûr garant qu'Henri van Blarenberghe, sous des dehors un peu
-conventionnels et peut-être plus représentatifs du milieu où il
-vivait, que significatifs de sa propre personnalité, cachait une nature
-plus originale et vivante. Au reste, parmi ces étranges instantanés de
-la mémoire que notre cerveau, si petit et si vaste, emmagasine en
-nombre prodigieux, si je cherche, entre ceux qui figurent Henri van
-Blarenberghe, l'instantané qui me semble resté le plus net, c'est
-toujours un visage souriant que j'aperçois, souriant du regard surtout
-qu'il avait singulièrement fin, la bouche encore entr'ouverte après
-avoir jeté une fine répartie. Agréable et assez distingué, c'est
-ainsi que je le «revois», comme on dit avec raison. Nos yeux ont plus
-de part qu'on ne croit dans cette exploration active du passé qu'on
-nomme le souvenir. Si au moment où sa pensée va chercher quelque chose
-du passé pour le fixer, le ramener un moment à la vie, vous regardez
-les yeux de celui qui fait effort pour se souvenir, vous verrez qu'ils
-<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-se sont immédiatement vidés des formes qui les entourent et qu'ils
-reflétaient il y a un instant. «Vous avez un regard absent, vous êtes
-ailleurs», disons-nous, et pourtant nous ne voyons que l'envers du
-phénomène qui s'accomplit à ce moment-là dans la pensée. Alors les
-plus beaux yeux du monde ne nous touchent plus par leur beauté, ils ne
-sont plus, pour détourner de sa signification une expression de Wells,
-que des «machines à explorer le Temps», des télescopes de
-l'invisible, qui deviennent à plus longue portée à mesure qu'on
-vieillit. On sent si bien, en voyant se bander pour le souvenir le
-regard fatigué de tant d'adaptation à des temps si différents,
-souvent si lointains, le regard rouillé des vieillards, on sent si bien
-que sa trajectoire, traversant «l'ombre des fours» vécus, va
-atterrir, à quelques pas devant eux, semble-t-il, en réalité à
-cinquante ou soixante ans en arrière. Je me souviens combien les yeux
-charmants de la princesse Mathilde changeaient de beauté, quand ils se
-fixaient sur telle ou telle image qu'avaient déposée <i>eux-mêmes</i> sur
-sa rétine et dans son souvenir tels grands hommes, tels grands
-spectacles du commencement du siècle, et c'est cette image-là,
-émanée d'eux, qu'elle voyait et que nous ne verrons jamais.
-J'éprouvais une impression de surnaturel à ces moments où mon regard
-rencontrait le sien qui, d'une ligne courte et mystérieuse, dans une
-activité de résurrection, joignait le présent au passé.</p>
-
-<p>Agréable et assez distingué, disais-je, c'est ainsi que je revoyais
-Henri van Blarenberghe dans une ces meilleures images que ma mémoire
-ait conservée de lui. Mais après avoir reçu cette lettre, je
-retouchai cette image au fond de mon souvenir, en interprétant, dans le
-<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-sens d'une sensibilité plus profonde, d'une mentalité moins mondaine,
-certains éléments du regard ou des traits qui pouvaient en effet
-comporter une acception plus intéressante et plus généreuse que celle
-où je m'étais d'abord arrêté. Enfin, lui ayant dernièrement
-demandé des renseignements sur un employé des Chemins de fer de l'Est
-(M. van Blarenberghe était président du conseil d'administration) à
-qui un de mes amis s'intéressait, je reçus de lui la réponse suivante
-qui, écrite le 12 janvier dernier, ne me parvint, par suite de
-changements d'adresses qu'il avait ignorés, que le 17 janvier, il n'y a
-pas quinze jours, moins de huit jours avant le drame:</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">48, rue de la Bienfaisance,</p>
-<p style="margin-left: 40%;">12 janvier 1907.</p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">«Cher Monsieur,</p>
-
-<p>«Je me suis informé à la Compagnie de l'Est de la présence possible
-dans la personne de X... et de son adresse éventuelle. On n'a rien
-découvert. Si vous êtes bien sûr du nom, celui qui le porte a disparu
-de la Compagnie sans laisser de traces; il ne devait y être attaché
-que d'une manière bien provisoire et accessoire.</p>
-
-<p>«Je suis vraiment bien affligé des nouvelles que vous me donnez de
-l'état de votre santé depuis la mort si prématurée et cruelle de vos
-parents. Si ce peut être une consolation pour vous, je vous dirai que,
-moi aussi, j'ai bien du mal physiquement et moralement à me remettre de
-l'ébranlement que m'a causé la mort de mon père. Il faut espérer
-toujours... Je ne sais ce que me réserve l'année 1907, mais souhaitons
-qu'elle nous apporte à l'un et à l'autre, quelque amélioration, et
-<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-que dans quelques mois nous puissions nous voir.</p>
-
-<p>«Veuillez agréer, je vous prie, mes sentiments les plus
-sympathiques.</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">«H. VAN BLARENBERGHE.»</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>Cinq ou six jours après avoir reçu cette lettre, je me rappelai, en
-m'éveillant, que je voulais y répondre. Il faisait un de ces grands
-froids inattendus, qui sont comme les «grandes marées» du ciel,
-recouvrant toutes les digues que les grandes villes dressent entre nous
-et la nature et venant battre nos fenêtres closes, pénètrent jusque
-dans nos chambres, en faisant sentir à nos frileuses épaules, par un
-vivifiant contact, le retour offensif des forces élémentaires. Jours
-troublés de brusques changements barométriques, de secousses plus
-graves. Nulle joie d'ailleurs dans tant de force. On pleurait d'avance
-la neige qui allait tomber et les choses elles-mêmes, comme dans le
-beau vers d'André Rivoire, avaient l'air d'«attendre de la neige».
-Qu'une «dépression s'avance vers les Baléares», comme disent les
-journaux, que seulement la Jamaïque commence à trembler, au même
-instant à Paris, les migraineux, les rhumatisants, les asthmatiques,
-les fous sans doute aussi, prennent leurs crises, tant les nerveux sont
-unis aux points les plus éloignés de l'univers par les liens d'une
-solidarité qu'ils souhaiteraient souvent moins étroite. Si l'influence
-des astres, sur certains au moins d'entre eux, doit être un jour
-reconnue (Framery, Pelletean, cités par M. Brissaud) à qui mieux
-appliquer qu'à tel nerveux, le vers du poète:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et de longs fils soyeux l'unissent aux étoiles.</span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span></p>
-
-<p>En m'éveillant je me disposais à répondre à Henri van Blarenberghe.
-Mais avant de le faire, je voulus jeter un regard sur le <i>Figaro</i>,
-procéder à cet acte abominable et voluptueux qui s'appelle <i>lire le
-journal</i> et grâce auquel tous les malheurs et les cataclysmes de
-l'univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui
-ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves,
-les banqueroutes, les incendies, les empoisonnements, les suicides, les
-divorces, les cruelles émotions de l'homme d'État et de l'acteur,
-transmués pour notre usage personnel à nous qui n'y sommes pas
-intéressés, en un régal matinal, s'associent excellemment d'une
-façon particulièrement excitante et tonique, à l'ingestion
-recommandée de quelques gorgées de café au lait. Aussitôt rompue
-d'une geste indolent, la fragile bande du <i>Figaro</i> qui seule nous
-séparait encore de toute la misère du globe et dès les premières
-nouvelles sensationnelles où la douleur de tant d'êtres «entre comme
-élément», ces nouvelles sensationnelles que nous aurons tant de
-plaisir à communiquer tout à l'heure à ceux qui n'ont pas encore lu
-le journal, on se sent soudain allègrement rattaché à l'existence
-qui, au premier instant du réveil, nous paraissait bien inutiles à
-ressaisir. Et si par moments quelque chose comme une larme a mouillé
-nos yeux satisfaits, c'est à la lecture d'une phrase comme celle-ci:
-«Un silence impressionnant étreint tous les cœurs, les tambours
-battent aux champs, les troupes présentent les armes, une immense
-clameur retentit: «Vive Fallières!» Voilà ce qui nous arrache un
-pleur, un pleur que nous refuserions à un malheur proche de nous. Vils
-comédiens que seule fait pleurer la douleur d'Hercule, ou moins que
-<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span>
-cela le voyage du Président de la République! Ce matin-là pourtant la
-lecture du <i>Figaro</i> ne me fut pas douce, je venais de parcourir d'un
-regard charmé les éruptions volcaniques, les crises ministérielles et
-les duels d'apaches et je commençais avec calme la lecture d'un fait
-divers que son titre: «Un drame de la folie» pouvait rendre
-particulièrement propre à la vive stimulation des énergies matinales,
-quand tout d'un coup je vis que la victime, c'était Mme van
-Blarenberghe, que l'assassin, qui s'était ensuite tué, c'était son
-fils Henri van Blarenberghe, dont j'avais encore la lettre près de moi,
-pour y répondre: «<i>Il faut espérer toujours... Je ne sais ce que me
-réserve 1907, mais souhaitons qu'il nous apporte un apaisement</i>,» etc.
-Il faut espérer toujours! Je ne sais ce que me réserve 1907! La vie
-n'avait pas été longue à lui répondre. 1907 n'avait pas encore
-laissé tomber son premier mois de l'avenir dans le passé, qu'elle lui
-avait apporté son présent, fusil, revolver et poignard, avec, sur son
-esprit, le bandeau qu'Athénée attachait sur l'esprit d'Ajax pour qu'il
-massacrât pasteurs et troupeaux dans le camp des Grecs sans savoir ce
-qu'il faisait. «C'est moi qui ai jeté des images mensongères dans ses
-yeux. Et il s'est rué, frappant çà et là, pensant tuer de sa main
-les Atrides et se jetant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre. Et moi,
-j'excitais l'homme en proie à la démence furieuse et je le poussais
-dans des embûches; et il vient de rentrer là, la tête trempée de
-sueur et les mains ensanglantées.» Tant que les fous frappent ils ne
-savent pas, puis la crise passée, quelle douleur! Tekmessa, la femme
-d'Ajax, le dit: «Sa démence est finie, sa fureur est tombée comme le
-souffle du Motos. Mais ayant recouvré l'esprit, il est maintenant
-<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-tourmenté d'une douleur nouvelle, car contempler ses propres maux quand
-personne ne les a causés que soi-même, accroît amèrement les
-douleurs. Depuis qu'il sait ce qui s'est passé, il se lamente en
-hurlements lugubres, lui qui avait coutume de dire qu'il était indigne
-d'un homme de pleurer. Il reste assis, immobile, hurlant, et certes il
-médite contre lui-même quelque noir dessin.» Mais quand l'accès est
-passé pour Henri van Blarenberghe ce ne sont pas des troupeaux et des
-pasteurs égorgés qu'il a devant lui. La douleur ne tue pas en un
-instant, puisqu'il n'est pas mort en apercevant sa mère assassinée
-devant lui, puisqu'il n'est pas mort en entendant sa mère mourante lui
-dire, comme la princesse Andrée dans Tolstoï: «Henri, qu'as-tu fait
-de moi! qu'as-tu fait de moi!» «En arrivant au palier qui interrompt
-la course de l'escalier entre le premier et le second étages, dit le
-<i>Matin</i>, ils (les domestiques que dans ce récit, peut-être d'ailleurs
-inexact, on n'aperçoit jamais qu'en fuite et redescendant les escaliers
-quatre à quatre) virent Mme van Blarenberghe, le visage révulsé par
-l'épouvante, descendre deux ou trois marches en criant: «Henri! Henri!
-qu'as-tu fait!» Puis la malheureuse, couverte de sang, leva les bras en
-l'air et s'abattit la face en avant... Les domestiques épouvantés
-redescendirent pour chercher du secours. Peu après, quatre agents qu'on
-est allé chercher, forcèrent les portes verrouillées de la chambre du
-meurtrier. En dehors des blessures qu'il s'était faites avec son
-poignard, il avait tout le côté gauche du visage labouré par un coup
-de feu. <i>L'œil pendait sur l'oreiller.</i>» Ici ce n'est plus à Ajax que
-<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-je pense. Dans cet œil «qui pend sur l'oreiller» je reconnais
-arraché, dans le geste le plus terrible que nous ait légué l'histoire
-de la souffrance humaine, l'œil même du malheureux Œdipe! «Œdipe se
-précipite à grands cris, va, vient, demande une épée... Avec
-d'horribles cris, il se jette contre les doubles portes, arrache les
-battants des gonds creux, se rue dans la chambre où il voit Jocaste
-pendue à la corde qui l'étranglait. Et la voyant ainsi, le malheureux
-frémit d'horreur, dénoue la corde, le corps de sa mère n'étant plus
-retenu tombe à terre. Alors, il arrache les agrafes d'or des vêtements
-de Jocaste, il s'en crève les yeux ouverts disant qu'ils ne verront
-plus les maux qu'il avait soufferts et les malheurs qu'il avait causés,
-et criant des imprécations il frappe encore ses yeux aux paupières
-levées, et ses prunelles saignantes coulaient sur ses joues, en une
-pluie, une grêle de sang noir. Il crie qu'on montre à tous les
-Cadméens le parricide. Il veut être chassé de cette terre. Ah!
-l'antique félicité était ainsi nommée de son vrai nom. Mais à
-partir de ce jour, rien ne manque à tous les maux qui ont un nom. Les
-gémissements, le désastre, la mort, l'opprobre.» Et en songeant à la
-douleur d'Henri van Blarenberghe quand il vit sa mère morte, je pense
-aussi à un autre fou bien malheureux, à Lear étreignant le cadavre de
-sa fille Cordelia. «Oh! elle est partie pour toujours! Elle est morte
-comme la terre. Non, non, plus de vie! Pourquoi un chien, un cheval, un
-rat ont-ils la vie, quand tu n'as même plus le souffle? Tu ne
-reviendrais plus jamais! jamais! jamais! jamais! jamais! Regardez!
-Regardez ses lèvres! Regardez-la! Regardez-la!»</p>
-
-<p>Malgré ses horribles blessures. Henri van Blarenberghe ne meurt pas
-<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-tout de suite. Et je ne peux m'empêcher de trouver bien cruel (quoique
-peut-être utile, est-on si certain de ce que fut en réalité le drame?
-Rappelez-vous les frères Karamazov) le geste du commissaire de police.
-«Le malheureux n'est pas mort. Le commissaire le prit par les épaules
-et lui parla: «M'entendez-vous? Répondez». Le meurtrier ouvrit l'œil
-intact, cligna un instant et retomba dans le coma.» À ce cruel
-commissaire j'ai envie de redire les mots dont Kent, dans la scène du
-<i>Roi Léar</i>, que je citais précisément tout à l'heure, arrête Edgar
-qui voulait réveiller Léar déjà évanoui: «Non! ne troublez pas son
-âme! Oh! laissez-la partir! C'est le haïr que vouloir sur la roue de
-cette rude vie l'étendre plus longtemps.»</p>
-
-<p>Si j'ai répété avec insistance ces grands noms tragiques, surtout
-ceux d'Ajax et d'Œdipe, je lecteur doit comprendre pourquoi, pourquoi
-aussi j'ai publié ces lettres et écrit cette page. J'ai voulu montrer
-dans quelle pure, dans quelle religieuse atmosphère de beauté morale
-eut lieu cette explosion de folie et de sang qui l'éclabousse sans
-parvenir à la souiller. J'ai voulu aérer la chambre du crime d'un
-souffle qui vînt du ciel, montrer que ce fait divers était exactement
-un de ces drames grecs dont la représentation était presque une
-cérémonie religieuse et que le pauvre parricide n'était pas une brute
-criminelle, un être en dehors de l'humanité, mais un noble exemplaire
-d'humanité, un homme d'esprit éclairé, un fils tendre et pieux, que
-la plus inéluctable fatalité&mdash;disons pathologique pour parler comme
-tout le monde&mdash;a jeté&mdash;le plus malheureux des mortels&mdash;dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-un crime et une expiation dignes de demeurer illustres.</p>
-
-<p>«Je crois difficilement à la mort», dit Michelet dans une page
-admirable, Il est vrai qu'il le dit à propos d'une méduse, de qui la
-mort, si peu différente de sa vie, n'a rien d'incroyable, en sorte
-qu'on peut se demander si Michelet n'a pas fait qu'utiliser dans cette
-phrase un de ces «fonds de cuisine» que possèdent assez vite les
-grands écrivains et grâce à quoi ils sont assurés de pouvoir servir
-à l'improviste à leur clientèle le régal particulier qu'elle
-réclame d'eux. Mais si je crois sans difficulté à la mort d'une
-méduse, je ne puis croire facilement à la mort d'une personne, même
-à la simple éclipse, à la simple déchéance de sa raison. Notre
-sentiment de la continuité de l'âme est le plus fort. Quoi! cet esprit
-qui, tout à l'heure, de ses vues dominait la vie, dominait la mort,
-nous inspirait tant de respect, le voilà dominé par la vie, par la
-mort, plus faible que notre esprit qui, quoiqu'il en ait, ne se peut
-plus incliner devant ce qui est si vite devenu un presque néant! Il en
-est pour cela de la folie comme de l'affaiblissement des facultés chez
-le vieillard, comme de la mort. Quoi? L'homme qui a écrit hier la
-lettre que je citais tout à l'heure, si élevée, si sage, cet homme
-aujourd'hui...? Et même, pour descendre à des infiniments petits fort
-importants ici, l'homme qui très raisonnablement était attaché aux
-petites choses de l'existence, répondait si élégamment à une lettre,
-s'acquittait si exactement d'une démarche, tenait à l'opinion des
-autres, désirait leur paraître sinon influent, du moins aimable, qui
-conduisait avec tant de finesse et de loyauté son jeu sur l'échiquier
-social!... Je dis que cela est fort important ici, et si j'avais cité
-toute la première partie de la seconde lettre qui, à vrai dire,
-<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-n'intéressait en apparence que moi, c'est que cette raison pratique
-semble plus exclusive encore de ce qui est arrivé que la belle et
-profonde tristesse des dernières lignes. Souvent, dans un esprit déjà
-dévasté, ce sont les maîtresses branches, la cime, qui survivent les
-dernières, quand toutes les ramifications plus basses sont déjà
-élaguées par le mal. Ici, la plante spirituelle est intacte. Et tout
-à l'heure en copiant ces lettres, j'aurais voulu pouvoir faire sentir
-l'extrême délicatesse, plus l'incroyable fermeté de la main qui avait
-tracé ces caractères, si nets et si fins...</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu fait de moi! qu'as-tu fait de moi! Si nous voulions y
-penser, il n'y a peut-être pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à
-son dernier jour, souvent bien avant, adresser ce reproche à son fils.
-Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les
-soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que
-nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. Si nous savions voir
-dans un corps chéri le lent travail de destruction poursuivi par la
-douloureuse tendresse qui l'anime, voir les yeux flétris, les cheveux
-longtemps restés indomptablement noirs, ensuite vaincus comme le reste
-et blanchissants, les artères durcies, les reins bouchés, le cœur
-forcé, vaincu le courage devant la vie, la marche alentie, alourdie,
-l'esprit qui sait qu'il n'a plus à espérer, alors qu'il rebondissait
-si inlassablement en invincibles espérances, la gaîté même, la
-gaîté innée et semblait-il immortelle, qui faisait si aimable
-compagnie avec la tristesse, à jamais tarie, peut-être celui qui
-saurait voir cela, dans ce moment tardif de lucidité que les vies les
-plus ensorcelées de chimère peuvent bien avoir, puisque celle même de
-<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-don Quichotte eut le sien, peut-être celui-là, comme Henri van
-Blarenberghe quand il eut achevé sa mère à coups de poignard,
-reculerait devant l'horreur de sa vie et se jetterait sur un fusil, pour
-mourir tout de suite. Chez la plupart des hommes, une vision si
-douloureuse (à supposer qu'ils puissent se hausser jusqu'à elle)
-s'efface bien vite aux premiers rayons de la joie de vivre. Mais quelle
-joie, quelle raison de vivre, quelle vie peuvent résister à cette
-vision? D'elle ou de la joie, quelle est vraie, quel est «le Vrai»?
-<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<h4><a id="JOURNEES_DE_LECTURE">JOURNÉES<br />
-DE LECTURE</a><a name="FNanchor_77_1" id="FNanchor_77_1"></a><a href="#Footnote_77_1" class="fnanchor">[77]</a></h4>
-
-
-<p>Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si
-pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre,
-ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui,
-semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions
-comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin: le jeu pour lequel un
-ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l'abeille ou
-le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la
-page ou à changer de place, les provisions de goûter qu'on nous avait
-fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans
-y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de
-force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et
-pendant lequel nous ne pensions qu'à monter finir, tout de suite
-après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû
-nous empêcher de percevoir autre chose que l'importunité, elle en
-<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>
-gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus
-précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec
-amour) que, s'il nous arrive encore aujourd'hui de feuilleter ces livres
-d'autrefois, ce n'est plus que comme les seuls calendriers que nous
-ayons gardés des jours enfuis, et avec l'espoir de voir reflétés sur
-leurs pages les demeures et les étangs qui n'existent plus.</p>
-
-<p>Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des
-vacances, qu'on allait cacher successivement dans toutes celles des
-heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour
-pouvoir leur donner asile. Le matin,&mdash;en rentrant du parc, quand tout
-le monde était parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à
-manger, où, jusqu'à l'heure encore lointaine du déjeuner, personne
-n'entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je
-n'aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les
-assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de
-la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui
-parlent sans demander qu'on leur réponde et dont les doux propos vides
-de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un
-différent à celui des mots que vous lisez. Je m'installais sur une
-chaise, près du petit feu de bois dont, pendant le déjeuner, l'oncle
-matinal et jardinier dirait: «Il ne fait pas de mal! On supporte très
-bien un peu de feu; je vous assuré qu'à six heures il faisait joliment
-froid dans le potager. Et dire que c'est dans huit jours Pâques!»
-Avant le déjeuner qui, hélas! mettrait fin à la lecture, on avait
-encore deux grandes heures. De temps en temps, on entendait le bruit de
-la pompe d'où l'eau allait découler et qui vous faisait lever les yeux
-<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
-vers elle et la regarder à travers la fenêtré fermée, là, tout
-près, dans l'unique allée du jardinet qui bordait de briques et de
-faïences en demi-lunes ses plates-bandes de pensées: des pensées
-cueillies, semblait-il, dans ces ciels trop beaux, ces ciels
-versicolores et comme reflétés des vitraux de l'église qu'on voyait
-parfois entre les toits du village, ciels tristes qui apparaissaient
-avant les orages, ou après, trop tard, quand la journée allait finir.
-Malheureusement la cuisinière venait longtemps d'avance mettre le
-couvert; si encore elle l'avait mis sans parler! Mais elle croyait
-devoir dire: «Vous n'êtes pas bien comme cela; si je vous approchais
-une table?» Et rien que pour répondre: «Non, merci bien,» il fallait
-arrêter net et ramener de loin sa voix qui, en dedans des lèvres,
-répétait sans bruit, en courant, tous les mots que les yeux avaient
-lus; il fallait l'arrêter, la faire sortir, et, pour dire
-convenablement: «Non, merci bien,» lui donner une apparence de vie
-ordinaire, une intonation de réponse, qu'elle avait perdues. L'heure
-passait; souvent, longtemps avant le déjeuner, commençaient à arriver
-dans la salle à manger ceux qui, étant fatigués, avaient abrégé la
-promenade, avaient «pris par Méréglise», ou ceux qui n'étaient pas
-sortis ce matin-là, ayant «à écrire». Ils disaient bien: «Je ne
-veux pas te déranger», mais commençaient aussitôt à s'approcher du
-feu, à consulter l'heure, à déclarer que le déjeuner ne serait pas
-mal accueilli. On entourait d'une particulière déférence celui ou
-celle qui était «restée à écrire» et on lui disait: «Vous avez
-fait votre petite correspondance» avec un sourire où il y avait du
-respect, du mystère, de la paillardise et des ménagements, comme si
-<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span>
-cette «petite correspondance» avait été à la fois un secret
-d'État, une prérogative, une bonne fortune et une indisposition.
-Quelques-uns, sans plus attendre, s'asseyaient d'avance à table, à
-leurs places. Cela, c'était la désolation, car ce serait d'un mauvais
-exemple pour les autres arrivants, allait faire croire qu'il était
-déjà midi, et prononcer trop tôt à mes parents la parole fatale:
-«Allons, ferme ton livre, on va déjeuner.» Tout était prêt, le
-couvert entièrement mis sur la nappe où manquait seulement ce qu'on
-n'apportait qu'à la fin du repas, l'appareil en verre où l'oncle
-horticulteur et cuisinier faisait lui-même le café à table, tubulaire
-et compliqué comme un instrument de physique qui aurait senti bon et
-où c'était si agréable de voir monter dans la cloche de verre
-l'ébullition soudaine qui laissait ensuite aux parois embuées une
-cendre odorante et brune; et aussi la crème et les fraises que le même
-oncle mêlait, dans des proportions toujours identiques, s'arrêtant
-juste au rose qu'il fallait avec l'expérience d'un coloriste et la
-divination d'un gourmand. Que le déjeuner me paraissait long! Ma
-grand'tante ne faisait que goûter aux plats pour donner son avis avec
-une douceur qui supportait, mais n'admettait pas la contradiction. Pour
-un roman, pour des vers, choses où elle se connaissait très bien, elle
-s'en remettait toujours, avec une humilité de femme, à l'avis de plus
-compétents. Elle pensait que c'était là le domaine flottant du
-caprice où le goût d'un seul ne peut pas fixer la vérité. Mais sur
-les choses dont les règles et les principes lui avaient été
-enseignés par sa mère, sur la manière de faire certains plats, de
-jouer les sonates de Beethoven et de recevoir avec amabilité, elle
-<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-était certaine d'avoir une idée juste de la perfection et de discerner
-si les autres s'en rapprochaient plus ou moins. Pour les trois choses,
-d'ailleurs, la perfection était presque la même: c'était une sorte de
-simplicité dans les moyens, de sobriété et de charme. Elle repoussait
-avec horreur qu'on mît des épices dans les plats qui n'en exigent pas
-absolument, qu'on jouât avec affectation et abus de pédales, qu'en
-«recevant» on sortît d'un naturel parfait et parlât de soi avec
-exagération. Dès la première bouchée, aux premières notes, sur un
-simple billet, elle avait la prétention de savoir si elle avait affaire
-à une bonne cuisinière, à un vrai musicien, à une femme bien
-élevée. «Elle peut avoir beaucoup plus de doigts que moi, mais elle
-manque de goût en jouant avec tant d'emphase cet andante si simple.»
-«Ce peut être une femme très brillante et remplie de qualités, mais
-c'est un manque de tact de parler de soi en cette circonstance.» «Ce
-peut être une cuisinière très savante, mais elle ne sait pas faire le
-bifteck aux pommes.» Le bifteck aux pommes! morceau de concours idéal,
-difficile par sa simplicité même, sorte de «Sonate pathétique» de
-la cuisine, équivalent gastronomique de ce qu'est dans la vie sociale
-la visite de la dame qui vient vous demander des renseignements sur un
-domestique et qui, dans un acte si simple, peut à tel point faire
-preuve, ou manquer de tact et d'éducation. Mon grand-père avait tant
-d'amour-propre, qu'il aurait voulu que tous les plats fussent réussis
-et s'y connaissait trop peu en cuisine pour jamais savoir quand ils
-étaient manqués. Il voulait bien admettre qu'ils le fussent parfois,
-très rarement d'ailleurs, mais seulement par un pur effet du hasard.
-<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-Les critiques toujours motivées de ma grand'tante, impliquant au
-contraire que, la cuisinière n'avait pas su faire tel plat, ne
-pouvaient manquer de paraître particulièrement intolérables à mon
-grand-père. Souvent pour éviter des discussions avec lui, ma
-grand'tante, après avoir goûté du bout des lèvres, ne donnait pas
-son avis, ce qui, d'ailleurs, nous faisait connaître immédiatement
-qu'il était défavorable. Elle se taisait, mais nous lisions dans ses
-yeux doux une désapprobation inébranlable et réfléchie qui avait le
-don de mettre mon grand-père en fureur. Il la priait ironiquement de
-donner son avis, s'impatientait de son silence, la pressait de
-questions, s'emportait, mais on sentait qu'on l'aurait conduite au
-martyre plutôt que de lui faire confesser la croyance de mon
-grand-père: que l'entremets n'était pas trop sucré.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, ma lecture reprenait tout de suite; surtout si la
-journée était un peu chaude, chacun montait se retirer dans sa
-chambre, ce qui me permettait, par le petit escalier aux marches
-rapprochées, de gagner tout de suite la mienne, à l'unique étage si
-bas que des fenêtres enjambées on n'aurait eu qu'un saut d'enfant à
-faire pour se trouver dans la rue. J'allais fermer ma fenêtre, sans
-avoir pu esquiver le salut de l'armurier d'en face, qui, sous prétexte
-de baisser ses auvents, venait tous les jours après déjeuner fumer sa
-pipe devant sa porte et dire bonjour aux passants, qui, parfois,
-s'arrêtaient à causer. Les théories de William Morris, qui ont été
-si constamment appliquées par Maple et les décorateurs anglais,
-édictent qu'une chambre n'est belle qua la condition de contenir
-<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-seulement des choses qui nous soient utiles et que toute chose utile,
-fût-ce un simple clou, soit non pas dissimulée, mais apparente.
-Au-dessus du lit à tringles de cuivre et entièrement découvert, aux
-murs nus de ces chambres hygiéniques, quelques reproductions de
-chefs-d'œuvre. À la juger d'après les principes de cette esthétique,
-ma chambre n'était nullement belle, car elle était pleine de choses
-qui ne pouvaient servir à rien et qui dissimulaient pudiquement,
-jusqu'à en rendre l'usage extrêmement difficile, celles qui servaient
-à quelque chose. Mais c'est justement de ces choses qui n'étaient pas
-là pour ma commodité, mais semblaient y être venues pour leur
-plaisir, que ma chambre tirait pour moi sa beauté. Ces hautes courtines
-blanches qui dérobaient aux regards le lit placé comme au fond d'un
-sanctuaire; la jonchée de couvre-pieds en marceline, de courtes-pointes
-à fleurs, de couvre-lits brodés, de taies d'oreillers en batiste, sous
-laquelle il disparaissait le jour, comme un autel au mois de Marie sous
-les festons et les fleurs, et que, le soir, pour pouvoir me coucher,
-j'allais poser avec précaution sur un fauteuil où ils consentaient à
-passer la nuit; à côté du lit, la trinité du verre à dessins bleus,
-du sucrier pareil et de la carafe (toujours vide depuis le lendemain de
-mon arrivée sur l'ordre de ma tante qui craignait de me la voir
-«répandre»), sortes d'instruments du culte&mdash;presque aussi saints que
-la précieuse liqueur de fleur d'oranger placée près d'eux dans une
-ampoule de verre&mdash;que je n'aurais pas cru plus permis de profaner ni
-même possible d'utiliser pour mon usage personnel que si ç'avaient
-été des ciboires consacrés, mais que je considérais longuement avant
-de me déshabiller, dans la peur de les renverser par un faux mouvement;
-<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-ces petites étoles ajourées au crochet qui jetaient sur le dos des
-fauteuils un manteau de roses blanches qui ne devaient pas être sans
-épines puisque, chaque fois que j'avais fini de lire et que je voulais
-me lever, je m'apercevais que j'y étais resté accroché; cette cloche
-de verre, sous laquelle, isolée des contacts vulgaires, la pendule
-bavardait dans l'intimité pour des coquillages venus de loin et pour
-une vieille fleur sentimentale, mais qui était si lourde à soulever
-que, quand la pendule s'arrêtait, personne, excepté l'horloger,
-n'aurait été assez imprudent pour entreprendre de la remonter; cette
-blanche nappe en guipure qui, jetée comme un revêtement d'autel sur la
-commode ornée de deux vases, d'une image du Sauveur et d'un buis
-bénit, la faisait ressembler à la Sainte Table (dont un prie-Dieu,
-rangé là tous les jours quand on avait «fini la chambre», achevait
-d'évoquer l'idée), mais dont les effilochements toujours engagés dans
-la fente des tiroirs en arrêtaient si complètement le jeu que je ne
-pouvais jamais prendre un mouchoir sans faire tomber d'un seul coup
-image du Sauveur, vases sacrés, buis bénit, et sans trébucher
-moi-même en me rattrapant au prie-Dieu; cette triple superposition
-enfin de petits rideaux d'étamine, de grands rideaux de mousseline et
-de plus grands rideaux de basin, toujours souriants dans leur blancheur
-d'aubépine souvent ensoleillée, mais au fond bien agaçants dans leur
-maladresse et leur entêtement à jouer autour de leurs barres de bois
-parallèles et à se prendre les uns dans les autres et tous dans la
-fenêtre dès que je voulais l'ouvrir ou la fermer, un second étant
-toujours prêt, si je parvenais à en dégager un premier, à venir
-<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-prendre immédiatement sa place dans les jointures aussi parfaitement
-bouchées par eux qu'elles l'eussent été par un buisson d'aubépines
-réelles ou par des nids d'hirondelles qui auraient eu la fantaisie de
-s'installer là, de sorte que cette opération, en apparence si simple,
-d'ouvrir ou de fermer ma croisée, je n'en venais jamais à bout sans le
-secours de quelqu'un de la maison; toutes ces choses, qui non seulement
-ne pouvaient répondre à aucun de mes besoins, mais apportaient même
-une entrave, d'ailleurs légère, à leur satisfaction, qui évidemment
-n'avaient jamais été mises là pour l'utilité de quelqu'un,
-peuplaient ma chambre de pensées en quelque sorte personnelles, avec
-cet air de prédilection d'avoir choisi de vivre là et de s'y plaire,
-qu'ont souvent, dans une clairière, les arbres, et, au bord des chemins
-ou sur les vieux murs, les fleurs. Elles la remplissaient d'une vie
-silencieuse et diverse, d'un mystère où ma personne se trouvait à la
-fois perdue et charmée; elles faisaient de cette chambre une sorte de
-chapelle où le soleil&mdash;quand il traversait les petits carreaux rouges
-que mon oncle avait intercalés au haut des fenêtres&mdash;piquait sur les
-murs, après avoir rosé l'aubépine des rideaux, des lueurs aussi
-étranges que si la petite chapelle avait été enclose dans une plus
-grande nef à vitraux; et où le bruit des cloches arrivait si
-retentissant à cause de la proximité de notre maison et de l'église,
-à laquelle d'ailleurs, aux grandes fêtes, les reposoirs nous liaient
-par un chemin de fleurs, que je pouvais imaginer qu'elles étaient
-sonnées dans notre toit, juste au-dessus de la fenêtre d'où je
-saluais souvent le curé tenant son bréviaire, ma tante revenant de
-vêpres ou l'enfant de chœur qui nous portait du pain bénit. Quant à
-<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-la photographie par Brown du <i>Printemps</i> de Botticelli ou au moulage
-de la <i>Femme inconnue</i> du musée de Lille, qui, aux murs et sur la
-cheminée des chambres de Maple, sont la part concédée par William
-Morris à l'inutile beauté, je dois avouer qu'ils étaient remplacés
-dans ma chambre par une sorte de gravure représentant le prince
-Eugène, terrible et beau dans son dolman, et que je fus très étonné
-d'apercevoir une nuit, dans un grand fracas de locomotives et de grêle,
-toujours terrible et beau, à la porte d'un buffet de gare, où il
-servait de réclame à une spécialité de biscuits. Je soupçonne
-aujourd'hui mon grand-père de l'avoir autrefois reçu, comme prime, de
-la munificence d'un fabricant, avant de l'installer à jamais dans ma
-chambre. Mais alors je ne me souciais pas de son origine, qui me
-paraissait historique et mystérieuse et je ne m'imaginais pas qu'il
-pût y avoir plusieurs exemplaires de ce que je considérais comme une
-personne, comme un habitant permanent de la chambre que je ne faisais
-que partager avec lui et où je le retrouvais tous les ans, toujours
-pareil à lui-même. Il y a maintenant bien longtemps que je ne l'ai vu,
-et je suppose que je ne le reverrai jamais. Mais si une telle fortune
-m'advenait, je crois qu'il aurait bien plus de choses a me dire que le
-<i>Printemps</i> de Botticelli. Je laisse les gens de goût orner leur
-demeure avec la reproduction des chefs-d'œuvre qu'ils admirent et
-décharger leur mémoire du soin de leur conserver une image précieuse
-en la confiant à un cadre de bois sculpté. Je laisse les gens de goût
-faire de leur chambre l'image même de leur goût et la remplir
-seulement de choses qu'il puisse approuver. Pour moi, je ne me sens
-<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span>
-vivre et penser que dans une chambre où tout est la création et le
-langage de vies profondément différentes de la mienne, d'un goût
-opposé au mien, où je ne retrouve rien de ma pensée consciente, où
-mon imagination s'exalte en se sentant plongée au sein du non-moi; je ne
-me sens heureux qu'en mettant le pied&mdash;avenue de la Gare, sur le port
-ou place de l'Église&mdash;dans un de ces hôtels de province aux longs
-corridors froids où le vent du dehors lutte avec succès contre les
-efforts du calorifère, où la carte de géographie détaillée de
-l'arrondissement est encore le seul ornement des murs, où chaque bruit
-ne sert qu'à faire apparaître le silence en le déplaçant, où les
-chambres gardent un parfum de renfermé que le grand air vient laver,
-mais n'efface pas, et que les narines aspirent cent fois pour l'apporter
-à l'imagination, qui s'en enchante, qui le fait poser comme un modèle
-pour essayer de le recréer en elle avec tout ce qu'il contient de
-pensées et de souvenir; où le soir, quand on ouvre la porte de sa
-chambre, on a le sentiment de violer toute la vie qui y est restée
-éparse, de la prendre hardiment par la main quand, la porte refermée,
-on entre plus avant, jusqu'à la table ou jusqu'à la fenêtre; de
-s'asseoir dans une sorte de libre promiscuité avec elle sur le canapé
-exécuté par le tapissier du chef-lieu dans ce qu'il croyait le goût
-de Paris; de toucher partout la nudité de cette vie dans le dessein de
-se troubler soi-même par sa propre familiarité, en posant ici et là
-ses affaires, en jouant le maître dans cette chambre pleine jusqu'aux
-bords de l'âme des autres et qui garde jusque dans la forme des
-chenêts et le dessin des rideaux l'empreinte de leur rêve, en marchant
-<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-pieds nus sur son tapis inconnu; alors, cette vie secrète, on a le
-sentiment de l'enfermer avec soi quand on va, tout tremblant, tirer le
-verrou; de la pousser devant soi dans le lit et de coucher enfin avec
-elle dans les grands draps blancs qui vous montent par-dessus la figure,
-tandis que, tout près, l'église sonne pour toute la ville les heures
-d'insomnie des mourants et des amoureux.</p>
-
-<p>Je n'étais pas depuis bien longtemps à lire dans ma chambre qu'il
-fallait aller au parc, à un kilomètre du village. Mais après le jeu
-obligé, j'abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et
-distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l'herbe où le livre
-avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin,
-dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la
-rivière cessait d'être une eau rectiligne et artificielle, couverte de
-cygnes et bordées d'allées où souriaient des statues, et, par moment
-sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la
-clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du
-mot&mdash;une rivière qui devait avoir un nom&mdash;et ne tardait pas à
-s'épandre (la même vraiment qu'entre les statues et sous les cygnes?)
-entre des herbages où dormaient des bœufs et dont elle noyait les
-boutons d'or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et
-qui, tenant d'un côté au village par des tours informes, restes,
-disait-on, du moyen âge, joignaient de l'autre, par des chemins
-montants d'églantiers et d'aubépines, la «nature» qui s'étendait à
-l'infini, des villages qui avaient d'autres noms, l'inconnu. Je laissais
-les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et
-je montais en courant dans le labyrinthe jusqu'à telle charmille où je
-<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
-m'asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le
-plant d'asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains
-jours, les chevaux faisaient monter l'eau en tournant, la porte blanche
-qui était la «fin du parc» en haut, et au delà, les champs de
-bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était
-profond, le risque d'être découvert presque nul, la sécurité rendue
-plus douce par les cris éloignés qui, d'en bas, m'appelaient en vain,
-quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus,
-cherchant partout, puis s'en retournaient, n'ayant pas trouvé; alors
-plus aucun bruit; seul de temps en temps le son d'or des cloches qui au
-loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu,
-aurait pu m'avertir de l'heure qui passait; mais, surpris par sa douceur
-et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le
-suivait, je n'étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n'était pas les
-cloches tonnantes qu'on entendait en rentrant dans le village&mdash;quand
-on approchait de l'église qui, de près, avait repris sa taille haute
-et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d'ardoise ponctué
-de corbeaux&mdash;faire voler le son en éclats sur la place «pour les biens
-de la terre». Elles n'arrivaient au bout du parc que faibles et douces
-et ne s'adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les
-villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient
-nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant
-l'heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me
-déranger.</p>
-
-<p>Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner,
-les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais
-<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-cela, seulement les jours où j'étais arrivé aux derniers chapitres
-d'un livre, où il n'y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la
-fin. Alors, risquant d'être puni si j'étais découvert et l'insomnie
-qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que
-mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie; tandis que, dans
-la rue toute proche, entre la maison de l'armurier et la poste,
-baignées de silence, il y avait plein d'étoiles au ciel sombre et
-pourtant bleu, et qu'à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait
-en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse
-et noire, l'abside de l'église dont les sculptures la nuit ne dormaient
-pas, l'église villageoise et pourtant historique, séjour magique du
-Bon Dieu, de la brioche bénite, des maints multicolores et des dames
-des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles
-traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères,
-venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au
-retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté
-l'ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour
-semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en
-forme de tours, protégés du soleil par un store,&mdash;«manqués»,
-«saint-honorés» et «génoises»,&mdash;dont l'odeur oisive et sucrée est
-restée mêlée pour moi aux cloches de la grand'messe et à la gaîté
-des dimanches.</p>
-
-<p>Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait
-arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans
-bruit, s'arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir
-profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps
-<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d'autres mouvements à
-diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les
-yeux encore fixés à quelque point qu'on aurait vainement cherché dans
-la chambre ou dehors, car il n'était situé qu'à une distance d'âme,
-une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues,
-comme les autres, et qu'il est d'ailleurs impossible de confondre avec
-elles quand on regarde les yeux «lointains» de ceux qui pensent «à
-autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n'était que cela? Ces êtres
-à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu'aux
-gens de la vie, n'osant pas toujours avouer à quel point on les aimait,
-et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient
-l'air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une
-indifférence affectée ou un ennui feint; ces gens pour qui on avait
-haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus
-rien d'eux. Déjà, depuis quelques pages, l'auteur, dans le cruel
-«Épilogue», avait eu soin de les «espacer» avec une indifférence
-incroyable pour qui savait l'intérêt avec lequel il les avait suivis
-jusque-là pas à pas. L'emploi de chaque heure de leur vie nous avait
-été narrée. Puis subitement: «Vingt ans après ces événements on
-pouvait rencontrer dans les rues de Fougères<a name="FNanchor_78_1" id="FNanchor_78_1"></a><a href="#Footnote_78_1" class="fnanchor">[78]</a> un vieillard encore
-<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span>
-droit, etc.» Et le mariage dont deux volumes avaient été employés à
-nous faire entrevoir la possibilité délicieuse, nous effrayant puis
-nous réjouissant de chaque obstacle dressé puis aplani, c'est par une
-phrase incidente d'un personnage secondaire que nous apprenions qu'il
-avait été célébré, nous ne savions pas au juste quand, dans cet
-étonnant épilogue écrit, semblait-il, du haut du ciel, par une
-personne indifférente à nos passions d'un jour, qui s'était
-substituée à l'auteur. On aurait tant voulu que le livre continuât,
-et, si c'était impossible, avoir d'autres renseignements sur tous ces
-personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie, employer la
-nôtre à des choses qui ne fussent pas tout à fait étrangères à
-l'amour qu'ils nous avaient inspiré<a name="FNanchor_79_1" id="FNanchor_79_1"></a><a href="#Footnote_79_1" class="fnanchor">[79]</a> et dont l'objet nous faisait
-tout à coup défaut, ne pas avoir aimé en vain, pour une heure, des
-êtres qui demain ne seraient plus qu'un nom sur une page oubliée, dans
-un livre sans rapport avec la vie et sur la valeur duquel nous nous
-<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-étions bien mépris puisque son lot ici-bas, nous le comprenions
-maintenant et nos parents nous l'apprenaient au besoin d'une phrase
-dédaigneuse, n'était nullement, comme nous l'avions cru, de contenir
-l'univers et la destinée, mais d'occuper une place fort étroite dans
-la bibliothèque du notaire, entre les fastes sans prestige du <i>Journal
-de modes illustré et de la Géographie d'Eure-et-Loir.</i></p>
-
-
-<p class="center">* * * * * * * * * *</p>
-
-<p>... Avant d'essayer de montrer au seuil des «Trésors des Rois»
-pourquoi à mon avis la Lecture ne doit pas jouer dans la vie le rôle
-prépondérant que lui assigne Ruskin dans ce petit ouvrage, je devais
-mettre hors de cause les charmantes lectures de l'enfance dont le
-souvenir doit rester pour chacun de nous une bénédiction. Sans doute
-je n'ai que trop prouvé par la longueur et le caractère du
-développement qui précède ce que j'avais d'abord avancé d'elles: que
-ce qu'elles laissent surtout en nous, c'est l'image des lieux et des
-jours où nous les avons faites. Je n'ai pas échappé à leur
-<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>
-sortilège: voulant parler d'elles, j'ai parlé de toute autre chose que
-des livres parce que ce n'est pas d'eux qu'elles m'ont parlé. Mais
-peut-être les souvenirs qu'elles m'ont l'un après l'autre rendus en
-auront-ils eux-mêmes éveillés chez le lecteur et l'auront-ils peu à
-peu amené, tout en s'attardant dans ces chemins fleuris et détournés,
-à recréer dans son esprit l'acte psychologique original appelé
-Lecture, avec assez de force pour pouvoir suivre maintenant comme au
-dedans de lui-même les quelques réflexions qu'il me reste à
-présenter.</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>On sait que les «Trésors des Rois» est une conférence sur la lecture
-que Ruskin donna à l'hôtel de ville de Rusholme, près Manchester, le
-6 décembre 1864, pour aider à la création d'une bibliothèque à
-l'institut de Rusholme. Le 14 décembre, il en prononçait une seconde,
-«Des Jardins des Reines» sur le rôle de la femme, pour aider à
-fonder des écoles à Ancoats. «Pendant toute cette année 1864, dit M.
-Collingwood dans son admirable ouvrage «Life and Work of Ruskin», il
-demeura <i>at home</i>, sauf pour faire de fréquentes visites à Carlyle. Et
-quand en décembre il donna à Manchester les cours qui, sous le nom de
-«Sésame et les Lys», devinrent son ouvrage le plus populaire<a name="FNanchor_80_1" id="FNanchor_80_1"></a><a href="#Footnote_80_1" class="fnanchor">[80]</a>,
-nous pouvons discerner son meilleur état de santé physique et
-<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>
-intellectuelle dans les couleurs plus brillantes de sa pensée. Nous
-pouvons reconnaître l'écho de ses entretiens avec Carlyle dans
-l'idéal héroïque, aristocratique et stoïque qu'il propose et dans
-l'insistance avec laquelle il revient sur la valeur des livres et des
-bibliothèques publiques, Carlyle étant le fondateur de la London
-Bibliothèque...»</p>
-
-<p>Pour nous, qui ne voulons ici que discuter en elle-même, et sans nous
-occuper de ses origines historiques, la thèse de Ruskin, nous pouvons
-la résumer assez exactement par ces mots de Descartes, que «la lecture
-de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus
-honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs».
-Ruskin n'a peut-être pas connu cette pensée d'ailleurs un peu sèche
-du philosophe français, mais c'est elle en réalité qu'on retrouve
-partout dans sa conférence, enveloppée seulement dans un or apollinien
-où fondent des brumes anglaises, pareil à celui dont la gloire
-illumine les paysages de son peintre préféré. «À supposer, dit-il,
-que nous ayons et la volonté et l'intelligence de bien choisir nos
-amis, combien peu d'entre nous en ont le pouvoir, combien est limitée
-la sphère de nos choix. Nous ne pouvons connaître qui nous
-voudrions... Nous pouvons par une bonne fortune entrevoir un grand
-poète et entendre le son de sa voix, ou poser une question à un homme
-<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>
-de science qui nous répondra aimablement. Nous pouvons usurper dix
-minutes d'entretien dans le cabinet d'un ministre, avoir une fois dans
-notre vie le privilège d'arrêter le regard d'une reine. Et pourtant
-ces hasards fugitifs nous les convoitons, nous dépensons nos années,
-nos passions et nos facultés à la poursuite d'un peu moins que cela,
-tandis que, durant ce temps, il y a une société qui nous est
-continuellement ouverte, de gens qui nous parleraient aussi longtemps
-que nous le souhaiterions, quel que soit notre rang. Et cette société,
-parce qu'elle est si nombreuse et si douce et que nous pouvons la faire
-attendre près de nous toute une journée&mdash;rois et hommes d'État
-attendant patiemment non pour accorder une audience, mais pour
-l'obtenir&mdash;nous n'allons jamais la chercher dans ces antichambres
-simplement meublées que sont les rayons de nos bibliothèques, nous
-n'écoutons jamais un mot de ce qu'ils auraient à nous dire<a name="FNanchor_81_1" id="FNanchor_81_1"></a><a href="#Footnote_81_1" class="fnanchor">[81]</a>.»
-«Vous me direz peut-être, ajoute Ruskin, que si vous aimez mieux
-causer avec des vivants, c'est que vous voyez leur visage,» etc., et
-réfutant cette première objection, puis une seconde, il montre que la
-lecture est exactement une conversation avec des hommes beaucoup plus
-sages et plus intéressants que ceux que nous pouvons avoir l'occasion
-de connaître autour de nous. J'ai essayé de montrer dans les notes
-dont j'ai accompagné ce volume que la lecture ne saurait être ainsi
-assimilée à une conversation, fût-ce avec le plus sage des hommes;
-que ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n'est
-<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on
-communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation,
-consistant pour chacun de nous à recevoir communication d'une autre
-pensée, mais tout en restant seul, c'est-à-dire en continuant à jouir
-de la puissance intellectuelle qu'on a dans la solitude et que la
-conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être
-inspiré, à rester en plein travail fécond de l'esprit sur lui-même.
-Si Ruskin avait tiré les conséquences d'autres vérités qu'il a
-énoncées quelques pages plus loin, il est probable qu'il aurait
-rencontré une conclusion analogue à la mienne. Mais évidemment il n'a
-pas cherché à aller au cœur même de l'idée de lecture. Il n'a
-voulu, pour nous apprendre le prix de la lecture, que nous conter une
-sorte de beau mythe platonicien, avec cette simplicité des Grecs qui
-nous ont montré à peu près toutes les idées vraies et ont laissé
-aux scrupules modernes le soin de les approfondir. Mais si je crois que
-la lecture, dans son essence originale, dans ce miracle fécond d'une
-communication au sein de la solitude, est quelque chose de plus, quelque
-chose d'autre que ce qu'a dit Ruskin, je ne crois pas malgré cela qu'on
-puisse lui reconnaître dans notre vie spirituelle le rôle
-prépondérant qu'il semble lui assigner.</p>
-
-<p>Les limites de son rôle dérivent de la nature de ses vertus. Et ces
-vertus, c'est encore aux lectures d'enfance que je vais aller demander
-en quoi elles consistent. Ce livre, que vous m'avez vu tout à l'heure
-lire au coin du feu dans la salle à manger, dans ma chambre, au fond du
-fauteuil revêtu d'un appuie-tête au crochet, et pendant les belles
-<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-heures de l'après-midi, sous les noisetiers et les aubépines du parc,
-où tous les souffles des champs infinis venaient de si loin jouer
-silencieusement auprès de moi, tendant sans mot dire à mes narines
-distraites l'odeur des trèfles et des sainfoins sur lesquels mes yeux
-fatigués se levaient parfois; ce livre, comme vos yeux en se penchant
-vers lui ne pourraient déchiffrer son titre à vingt ans de distance,
-ma mémoire, dont la vue est plus appropriée à ce genre de
-perceptions, va vous dire quel il était: <i>le Capitaine Fracasse</i>, de
-Théophile Gautier. J'en aimais par-dessus tout deux ou trois phrases
-qui m'apparaissaient comme les plus originales et les plus belles de
-l'ouvrage. Je n'imaginais pas qu'un autre auteur en eût jamais écrit
-de comparables. Mais j'avais le sentiment que leur beauté correspondait
-à une réalité dont Théophile Gautier ne nous laissait entrevoir une
-ou deux fois par volume qu'un petit coin. Et comme je pensais qu'il la
-connaissait assurément tout entière, j'aurais voulu lire d'autres
-livres de lui où toutes les phrases seraient aussi belles que
-celles-là et auraient pour objet les choses sur lesquelles j'aurais
-désiré avoir son avis. «Le rire n'est point cruel de sa nature; il
-distingue l'homme de la bête, et il est, ainsi qu'il appert en
-l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois, l'apanage des dieux immortels et
-bienheureux oui rient olympiennement tout leur saoul durant les loisirs
-de l'éternité<a name="FNanchor_82_1" id="FNanchor_82_1"></a><a href="#Footnote_82_1" class="fnanchor">[82]</a>.» Cette phrase me donnait une véritable ivresse.
-<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
-Je croyais percevoir une antiquité merveilleuse à travers ce moyen
-âge que seul Gautier pouvait me révéler. Mais j'aurais voulu qu'au
-lieu de dire cela furtivement, après l'ennuyeuse description d'un
-château que le trop grand nombre de termes que je ne connaissais pas
-m'empêchait de me figurer le moins du monde, il écrivît tout le long
-du volume des phrases de ce genre et me parlât de choses qu'une fois
-son livre fini je pourrais continuer à connaître et à aimer. J'aurais
-voulu qu'il me dît, lui, le seul sage détenteur de la vérité, ce que
-je devais penser au juste de Shakespeare, de Saintine, de Sophocle,
-d'Euripide, de Silvio Pellico que j'avais lu pendant un mois de mars
-très froid, marchant, tapant des pieds, courant par les chemins, chaque
-fois que je venais de fermer le livre dans l'exaltation de la lecture
-finie, des forces accumulées dans l'immobilité, et du vent salubre qui
-soufflait dans les rues du village. J'aurais voulu surtout qu'il me dît
-<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
-si j'avais plus de chance d'arriver à la vérité en redoublant ou non
-ma sixième et en étant plus tard diplomate ou avocat à la Cour de
-cassation. Mais aussitôt la belle phrase finie il se mettait à
-décrire une table couverte «d'une telle couche de poussière qu'un
-doigt aurait pu y tracer des caractères», chose trop insignifiante à
-mes yeux pour que je pusse même y arrêter mon attention; et j'en
-étais réduit à me demander quels autres livres Gautier avait écrits
-qui contenteraient mieux mon aspiration et me feraient connaître enfin
-sa pensée tout entière.</p>
-
-<p>Et c'est là, en effet, un des grands et merveilleux caractères des
-beaux livres (et qui nous fera comprendre le rôle à la fois essentiel
-et limité que la lecture peut jouer dans notre vie spirituelle) que
-pour l'auteur ils pourraient s'appeler «Conclusions» et pour le
-lecteur «Incitations». Nous sentons très bien que notre sagesse
-commence où celle de l'auteur finit, et nous voudrions qu'il nous
-donnât des réponses, quand tout ce qu'il peut faire est de nous donner
-des désirs. Et ces désirs, il ne peut les éveiller en nous qu'en nous
-faisant contempler la beauté suprême à laquelle le dernier effort de
-son art lui a permis d'atteindre. Mais par une loi singulière et
-d'ailleurs providentielle de l'optique des esprits (loi qui signifie
-peut-être que nous ne pouvons recevoir la vérité de personne, et que
-nous devons la créer nous-même), ce qui est le terme de leur sagesse
-ne nous apparaît que comme le commencement de la nôtre, de sorte que
-c'est au moment où ils nous ont dit tout ce qu'ils pouvaient nous dire
-qu'ils font naître en nous le sentiment qu'ils ne nous ont encore rien
-<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span>
-dit. D'ailleurs, si nous leur posons des questions auxquelles ils ne
-peuvent pas répondre, nous leur demandons aussi des réponses qui ne
-nous instruiraient pas. Car c'est un effet de l'amour que les poètes
-éveillent en nous de nous faire attacher une importance littérale à
-des choses qui ne sont pour eux que significatives d'émotions
-personnelles. Dans chaque tableau qu'ils nous montrent, ils ne semblent
-nous donner qu'un léger aperçu d'un site merveilleux, différent du
-reste du monde, et au cœur duquel nous voudrions qu'ils nous fissent
-pénétrer. «Menez-nous», voudrions-nous pouvoir dire à M.
-Mæterlinck, à Mme de Noailles, «dans le jardin de Zélande où
-croissent les fleurs démodées», sur la route parfumée «de trèfle
-et d'armoise» et dans tous les endroits de la terre dont vous ne nous
-avez pas parlé dans vos livres, mais que vous jugez aussi beaux que
-ceux-là.» Nous voudrions aller voir ce champ que Millet (car les
-peintres nous enseignent à la façon des poètes) nous montre dans son
-<i>Printemps</i>, nous voudrions que M. Claude Monet nous conduisît à
-Giverny, au bord de la Seine, à ce coude de la rivière qu'il nous
-laisse à peine distinguer à travers la brume du matin. Or, en
-réalité, ce sont de simples hasards de relations ou de parenté qui,
-en leur donnant l'occasion de passer ou de séjourner auprès d'eux, ont
-fait choisir pour les peindre à Mme de Noailles, à Mæterlinck, à
-Millet, à Claude Monet, cette route, ce jardin, ce champ, ce coude de
-rivière, plutôt que tels autres. Ce qui nous les fait paraître autres
-et plus beaux que le reste du monde, c'est qu'ils portent sur eux comme
-un reflet insaisissable l'impression qu'ils ont donné au génie, et que
-<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-nous verrions errer aussi singulière et aussi despotique sur la face
-indifférente et soumise de tous les pays qu'il aurait peints. Cette
-apparence avec laquelle ils nous charment et nous déçoivent et au
-delà de laquelle nous voudrions aller, c'est l'essence même de cette
-chose en quelque sorte sans épaisseur&mdash;mirage arrêté sur une
-toile&mdash;qu'est une vision. Et cette brume que nos yeux avides
-voudraient percer, c'est le dernier mot de l'art du peintre. Le suprême
-effort de l'écrivain comme de l'artiste n'aboutit qu'à soulever
-partiellement pour nous le voile de laideur et d'insignifiance qui nous
-laisse incurieux devant l'univers. Alors, il nous dit: «Regarde,
-regarde,</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Parfumés de trèfle et d'armoise,</span><br />
-<span class="i0">Serrant leurs vifs ruisseaux étroits</span><br />
-<span class="i0">Les pays de l'Aisne et de l'Oise.»</span>
-</div></div>
-
-
-<p>«Regarde la maison de Zélande, rose et luisante comme un coquillage.
-Regarde! Apprends à voir!» Et à ce moment il disparaît. Tel est le
-prix de la lecture et telle est aussi son insuffisance. C'est donner un
-trop grand rôle à ce qui n'est qu'une initiation d'en faire une
-discipline. La lecture est au seuil de la vie spirituelle; elle peut
-nous y introduire: elle ne la constitue pas.</p>
-
-<p>Il est cependant certains cas, certains cas pathologiques pour ainsi
-dire, de dépression spirituelle, où la lecture peut devenir une sorte
-de discipline curative et être chargée, par des incitations
-répétées, de réintroduire perpétuellement un esprit paresseux dans
-la vie de l'esprit. Les livres jouent alors auprès de lui un rôle
-analogue à celui des psychothérapeutes auprès de certains
-neurasthéniques.
-<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span></p>
-
-<p>On sait que, dans certaines affections du système nerveux, le malade,
-sans qu'aucun de ses organes soit lui-même atteint, est enlizé dans
-une sorte d'impossibilité de vouloir, comme dans une ornière profonde,
-d'où il ne peut se tirer seul, et où il finirait par dépérir, si une
-main puissante et secourable ne lui était tendue. Son cerveau, ses
-jambes, ses poumons, son estomac, sont intacts. Il n'a aucune
-incapacité réelle de travailler, de marcher, de s'exposer au froid, de
-manger. Mais ces différents actes, qu'il serait très capable
-d'accomplir, il est incapable de les vouloir. Et une déchéance
-organique qui finirait par devenir l'équivalent des maladies qu'il n'a
-pas serait la conséquence irrémédiable de l'inertie de sa volonté,
-si l'impulsion qu'il ne peut trouver en lui-même ne lui venait de
-dehors, d'un médecin qui voudra pour lui, jusqu'au jour où seront peu
-à peu rééduqués ses divers vouloirs organiques. Or, il existe
-certains esprits qu'on pourrait comparer à ces malades et qu'une sorte
-de paresse<a name="FNanchor_83_1" id="FNanchor_83_1"></a><a href="#Footnote_83_1" class="fnanchor">[83]</a> ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans
-<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>
-les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de
-l'esprit. Ce n'est pas qu'une fois qu'on les y a conduits ils ne soient
-capables d'y découvrir et d'y exploiter de véritables richesses, mais,
-sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un
-perpétuel oubli d'eux-mêmes, dans une sorte de passivité qui les rend
-le jouet de tous les plaisirs, les diminue à la taille de ceux qui les
-entourent et les agitent, et, pareils à ce gentilhomme qui, partageant
-depuis son enfance la vie des voleurs de grand chemin, ne se souvenait
-plus de son nom pour avoir depuis trop longtemps cessé de le porter,
-ils finiraient par abolir en eux tout sentiment et tout souvenir de leur
-noblesse spirituelle, si une impulsion extérieure ne venait les
-réintroduire en quelque sorte de force dans la vie de l'esprit, où ils
-retrouvent subitement la puissance de penser par eux-mêmes et de
-créer. Or, cette impulsion que l'esprit paresseux ne peut trouver en
-lui-même et qui doit lui venir d'autrui, il est clair qu'il doit la
-recevoir au sein de la solitude hors de laquelle, nous l'avons vu, ne
-peut se produire cette activité créatrice qu'il s'agit précisément
-de ressusciter en lui. De la pure solitude l'esprit paresseux ne
-<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-pourrait rien tirer, puisqu'il est incapable de mettre de lui-même en
-branle son activité créatrice. Mais la conversation la plus élevée,
-les conseils les plus pressants ne lui serviraient non plus à rien,
-puisque cette activité originale ils ne peuvent la produire
-directement. Ce qu'il faut donc, c'est une intervention qui, tout en
-venant d'un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c'est bien
-l'impulsion d'un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or,
-nous avons vu que c'était précisément là la définition de la
-lecture, et qu'à la lecture seule elle convenait. La seule discipline
-qui puisse exercer une influence favorable sur de tels esprits, c'est
-donc la lecture: ce qu'il fallait démontrer, comme disent les
-géomètres. Mais, là encore, la lecture n'agit qu'à la façon d'une
-incitation qui ne peut en rien se substituer à notre activité
-personnelle; elle se contente de nous en rendre l'usage, comme, dans les
-affections nerveuses auxquelles nous faisions allusion tout à l'heure,
-le psychothérapeute ne fait que restituer au malade la volonté de se
-servir de son estomac, de ses jambes, de son cerveau, restés intacts.
-Soit d'ailleurs que tous les esprits participent plus ou moins à cette
-paresse, à cette stagnation dans les bas niveaux, soit que, sans lui
-être nécessaire, l'exaltation qui suit certaines lectures ait une
-influence propice sur le travail personnel, on cite plus d'un écrivain
-qui aimait à lire une belle page avant de se mettre au travail. Emerson
-commençait rarement à écrire sans relire quelques pages de Platon. Et
-Dante n'est pas le seul poète que Virgile ait conduit jusqu'au seuil du
-paradis.</p>
-
-<p>Tant que la lecture est pour nous l'initiatrice dont les clefs magiques
-<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-nous ouvrent au fond de nous-mêmes la porte des demeures où nous
-n'aurions pas su pénétrer, son rôle dans notre vie est salutaire, il
-devient dangereux au contraire quand, au lieu de nous éveiller à la
-vie personnelle de l'esprit, la lecture tend à se substituer à elle,
-quand la vérité ne nous apparaît plus comme un idéal que nous ne
-pouvons réaliser que par le progrès intime de notre pensée et par
-l'effort de notre cœur, mais comme une chose matérielle, déposée
-entre les feuillets des livres comme un miel tout préparé par les
-autres et que nous n'avons qu'à prendre la peine d'atteindre sur les
-rayons des bibliothèques et de déguster ensuite passivement dans un
-parfait repos de corps et d'esprit. Parfois même, dans certains cas un
-peu exceptionnels, et d'ailleurs, nous le verrons, moins dangereux, la
-vérité, conçue comme extérieure encore, est lointaine, cachée dans
-un lieu d'accès difficile. C'est alors quelque document secret, quelque
-correspondance inédite, des mémoires qui peuvent jeter sur certains
-caractères un jour inattendu, et dont il est difficile d'avoir
-communication. Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de
-chercher la vérité en lui-même de se dire qu'elle est située hors de
-lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent
-de Hollande, et que si, pour arriver jusqu'à elle, il faut se donner de
-la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée
-qu'un délassement plein de charme. Sans doute, il faudra faire un long
-voyage, traverser en coche d'eau les plaines gémissantes de vent,
-tandis que sur la rive les roseaux s'inclinent et se relèvent tour à
-tour dans une ondulation sans fin; il faudra s'arrêter à Dordrecht,
-<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>
-qui mire son église couverte de lierre dans l'entrelacs des canaux
-dormants et dans la Meuse frémissante et dorée où les vaisseaux en
-glissant dérangent, le soir, les reflets alignés des toits rouges et
-du ciel bleu; et enfin, arrivé au terme du voyage, on ne sera pas
-encore certain de recevoir communication de la vérité. Il faudra pour
-cela faire jouer de puissantes influences, se lier avec le vénérable
-archevêque d'Utrecht, à la belle figure carrée d'ancien janséniste,
-avec le pieux gardien des archives d'Amersfoort. La conquête de la
-vérité est conçue dans ces cas-là comme le succès d'une sorte de
-mission diplomatique où n'ont manqué ni les difficultés du voyage, ni
-les hasards de la négociation. Mais, qu'importe? Tous ces membres de la
-vieille petite église d'Utrecht, de la bonne volonté, de qui il
-dépend que nous entrions en possession de la vérité, sont des gens
-charmants dont les visages du XVII<sup>e</sup> siècle nous changent des
-figures accoutumées et avec qui il sera si amusant de rester en relations,
-au moins par correspondance. L'estime dont ils continueront à nous envoyer
-de temps à autre le témoignage nous relèvera à nos propres yeux et
-nous garderons leurs lettres comme un certificat et comme une
-curiosité. Et nous ne manquerons pas un jour de leur dédier un de nos
-livres, ce qui est bien le moins que l'on puisse faire pour des gens qui
-vous ont fait don... de la vérité. Et quant aux quelques recherches,
-aux courts travaux que nous serons obligés de faire dans la
-bibliothèque du couvent et qui seront les préliminaires indispensables
-de l'acte d'entrée en possession de la vérité&mdash;de la vérité que
-pour plus de prudence et pour qu'elle ne risque pas de nous échapper
-nous prendrons en note&mdash;nous aurions mauvaise grâce à nous plaindre
-<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span>
-des peines qu'ils pourront nous donner: le calme et la fraîcheur du
-vieux couvent sont si exquises, où les religieuses portent encore le
-haut hennin aux ailes blanches qu'elles ont dans le Roger Van der Weyden
-du parloir; et, pendant que nous travaillons, les carillons du XVIIe
-siècle étourdissent si tendrement l'eau naïve du canal qu'un peu de
-soleil pâle suffit à éblouir entre la double rangée d'arbres
-dépouillés dès la fin de l'été qui frôlent les miroirs accrochés
-aux maisons à pignons des deux rives<a name="FNanchor_84_1" id="FNanchor_84_1"></a><a href="#Footnote_84_1" class="fnanchor">[84]</a>.</p>
-
-<p>Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et
-docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres
-<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-de recommandations, que nous remet en mains propres celui qui la
-détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une
-vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la
-vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car
-bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité
-qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement
-parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par
-conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle
-vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur
-esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire,
-pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui
-s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais
-une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de
-recevoir une dignité vraie des pensées qu'elle éveille, communique
-une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en
-souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou
-dans Boccace<a name="FNanchor_85_1" id="FNanchor_85_1"></a><a href="#Footnote_85_1" class="fnanchor">[85]</a>, en faveur de tel usage qu'il est décrit dans Virgile.
-Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres
-<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>
-la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur
-forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un élément assimilable,
-un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort.
-Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette
-sorte de respect fétichiste pour les livres, c'est relativement à ce
-que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui
-n'existe pas, et comme font les physiologistes qui décrivent un
-fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez
-les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas
-plus d'esprits parfaits que de corps entièrement sains, ceux que nous
-appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette
-«maladie littéraire». Plus que les autres, pourrait-on dire. Il
-semble que le goût des livres croisse avec l'intelligence, un peu
-au-dessous d'elle, mais sur la même tige, comme toute passion
-s'accompagne d'une prédilection pour ce qui entoure son objet, a du
-rapport avec lui, dans l'absence lui en parle encore. Aussi, les plus
-grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication
-directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres.
-N'est-ce pas surtout pour eux, du reste, qu'ils ont été écrits; ne
-leur dévoilent-ils pas mille beautés, qui restent cachées au
-vulgaire? À vrai dire, le fait que des esprits supérieurs soient ce
-que l'on appelle livresques ne prouve nullement que cela ne soit pas un
-défaut de l'être. De ce que les hommes médiocres sont souvent
-travailleurs et les intelligents souvent paresseux, on ne peut pas
-conclure que le travail n'est pas pour l'esprit une meilleure discipline
-<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-que la paresse. Malgré cela, rencontrer chez an grand homme un de nos
-défauts nous incline toujours à nous demander si ce n'était pas au
-fond une qualité méconnue, et nous n'apprenons pas sans plaisir
-qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par cœur, qu'il était en
-mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme<a name="FNanchor_86_1" id="FNanchor_86_1"></a><a href="#Footnote_86_1" class="fnanchor">[86]</a>, d'en
-établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui
-prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment
-cette érudition avait chez lui nourri le génie au lieu de l'étouffer,
-comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un
-grand.) Mæterlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont
-l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes
-communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure
-grandement, sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie,
-quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille
-édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sandrus. Ces dangers, d'ailleurs,
-quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la
-sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi
-dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains
-d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit
-dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque
-connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de
-réalité, à la portion vivante qu'elle contient.</p>
-
-<p>Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur
-<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-plusieurs citations, mais on sent que les textes cités ne sont pour lui
-que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime
-à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont
-nullement inspirée. Je me rappelle une page du <i>Monde comme
-Représentation et comme Volonté</i> où il y a peut-être vingt citations
-à la file. Il s'agit du pessimisme (j'abrège naturellement les
-citations): «Voltaire, dans <i>Candide</i>, fait la guerre à l'optimisme
-d'une manière plaisante. Byron l'a faite, à sa façon tragique, dans
-<i>Caïn</i>. Hérédote rapporte que les Thraces saluaient le nouveau-né
-par des gémissements et se réjouissaient à chaque mort. C'est ce qui
-est exprimé dans les beaux vers que nous rapporte Plutarque: «Lugere
-genitum, tanta qui intravit mala, etc.» C'est à cela qu'il faut
-attribuer la coutume des Mexicains de souhaiter, etc., et Swift
-obéissait au même sentiment quand il avait coutume dès sa jeunesse
-(à en croire sa biographie par Walter Scott) de célébrer le jour de
-sa naissance comme un jour d'affliction. Chacun connaît ce passage de
-l'Apologie de Socrate où Platon dit que la mort est un bien admirable.
-Une maxime d'Héraclite était conçue de même: «Vitæ nomen quidem
-est vita, opus autem mors» Quant aux beaux vers de Théognis ils sont
-célèbres: «Optima sors homini non esse, etc.» Sophocle, dans
-l'<i>Œdipe à Colone</i> (1224), en donne l'abrégé suivant: «Natum non
-esse sortes vincit alias omnes, etc.» Euripide dit: «Omnis hominum
-vita est plena dolore» (<i>Hippolyte</i>, (189), et Homère l'avait déjà
-dit: «Non enim quidquam alicubi est calamitosius homine omnium,
-<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-quotquot super terram spirant, etc.» D'ailleurs Pline l'a dit aussi:
-«Nullum meilus esse tempestiva morte.» Shakespeare met ces paroles
-dans la bouche du vieux roi Henri IV: «O, if this were seen&mdash;The
-happiest youth,&mdash;Would shut the book and sit him down and die.» Byron
-enfin: «'Tis something better not to be.» Balthazar Gracian nous
-dépeint «l'existence sous les plus noires couleurs dont le
-«<i>Criticon</i>, etc.<a name="FNanchor_87_1" id="FNanchor_87_1"></a><a href="#Footnote_87_1" class="fnanchor">[87]</a>». Si je ne m'étais déjà laissé entraîner
-trop loin par Schopenhauer, j'aurais eu plaisir à compléter cette
-petite démonstration à l'aide des <i>Aphorismes sur la Sagesse dans la
-Vie</i>, qui est peut-être de tous les ouvrages que je connais celui qui
-suppose chez un auteur, avec le plus de lecture, le plus d'originalité,
-de sorte qu'en tête de ce livre, dont chaque page renferme plusieurs
-citations, Schopenhauer a pu écrire le plus sérieusement du monde:
-«Compiler n'est pas mon fait.»</p>
-
-<p>Sans doute, l'amitié, l'amitié qui a égard aux individus, est une
-chose frivole, et la lecture est une amitié. Mais du moins c'est une
-amitié sincère, et le fait qu'elle s'adresse à un mort, à un absent,
-lui donne quelque chose de désintéressé, de presque touchant. C'est
-de plus une amitié débarrassée de tout ce qui fait la laideur des
-autres. Comme nous ne sommes tous, nous les vivants, que des morts qui
-ne sont pas encore entrés en fonctions, toutes ces politesses, toutes
-ces salutations dans le vestibule que nous appelons déférence,
-gratitude, dévouement et où nous mêlons tant de mensonges, sont
-<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-stériles et fatigantes. De plus,&mdash;dès les premières relations de
-sympathie, d'admiration, de reconnaissance,&mdash;les premières paroles que
-nous prononçons, les premières lettres que nous écrivons, tissent
-autour de nous les premiers fils d'une toile d'habitudes, d'une
-véritable manière d'être, dont nous ne pouvons plus nous débarrasser
-dans les amitiés suivantes; sans compter que pendant ce temps-là les
-paroles excessives que nous avons prononcées restent comme des lettres
-de change que nous devons payer, ou que nous paierons plus cher encore
-toute notre vie des remords de les avoir laissé protester. Dans la
-lecture, l'amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec
-les livres, pas d'amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée
-avec eux, c'est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne
-les quittons souvent qu'à regret. Et quand nous les avons quittés,
-aucune de ces pensées qui gâtent l'amitié: Qu'ont-ils pensé de
-nous?&mdash;N'avons-nous pas manqué de tact?&mdash;Avons-nous plu?&mdash;et
-la peur d'être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l'amitié
-expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu'est la lecture. Pas
-de déférence non plus; nous ne rions de ce que dit Molière que dans
-la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous
-n'avons pas peur d'avoir l'air ennuyé, et quand nous avons décidément
-assez d'être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement
-que s'il n'avait ni génie ni célébrité. L'atmosphère de cette pure
-amitié est le silence, plus pur que la parole. Car nous parlons pour
-les autres, mais nous nous taisons pour nous-mêmes. Aussi le silence ne
-porte pas, comme la parole, la trace de nos défauts, de nos grimaces.
-<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-Il est pur, il est vraiment une atmosphère. Entre la pensée de
-l'auteur et la nôtre il n'interpose pas ces éléments irréductibles,
-réfractaires à la pensée, de nos égoïsmes différents. Le langage
-même du livre est pur (si le livre mérite ce nom), rendu transparent
-par la pensée de l'auteur qui en a retiré tout ce qui n'était pas
-elle-même jusqu'à le rendre son image fidèle; chaque phrase, au fond,
-ressemblant aux autres, car toutes sont dites par l'inflexion unique
-d'une personnalité; de là une sorte de continuité, que les rapports
-de la vie et ce qu'ils mêlent à la pensée d'éléments qui lui sont
-étrangers excluent et qui permet très vite de suivre la ligne même de
-la pensée de l'auteur, les traits de sa physionomie qui se reflètent
-dans ce calme miroir. Nous savons nous plaire tour à tour aux traits de
-chacun sans avoir besoin qu'ils soient admirables, car c'est un grand
-plaisir pour l'esprit de distinguer ces peintures profondes et d'aimer
-d'une amitié sans égoïsme, sans phrases, comme en soi-même. Un
-Gautier, simple bon garçon plein de goût (cela nous amuse de penser
-qu'on a pu le considérer comme le représentant de la perfection dans
-l'art), nous plaît ainsi. Nous ne nous exagérons pas sa puissance
-spirituelle, et dans son <i>Voyage en Espagne</i>, où chaque phrase, sans
-qu'il s'en doute, accentue et poursuit le trait plein de grâce et de
-gaîté de sa personnalité (les mots se rangeant d'eux-mêmes pour la
-dessiner, parce que c'est elle qui les a choisis et disposés dans leur
-ordre), nous ne pouvons nous empêcher de trouver bien éloignée de
-l'art véritable cette obligation, à laquelle il croit devoir
-s'astreindre de ne pas laisser une seule forme sans la décrire
-<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-entièrement, en l'accompagnant d'une comparaison qui, n'étant née
-d'aucune impression agréable et forte, ne nous charme nullement. Nous
-ne pouvons qu'accuser la pitoyable sécheresse de son imagination quand
-il compare la campagne avec ses cultures variées «à ces cartes de
-tailleurs où sont collés les échantillons de pantalons et de gilets»
-et quand il dit que de Paris à Angoulême il n'y a rien à admirer. Et
-nous sourions de ce gothique fervent qui n'a même pas pris la peine
-d'aller à Chartres visiter la cathédrale<a name="FNanchor_88_1" id="FNanchor_88_1"></a><a href="#Footnote_88_1" class="fnanchor">[88]</a>.</p>
-
-<p>Mais quelle bonne humeur, quel goût! comme, nous le suivons volontiers
-dans ses aventures, ce compagnon plein d'entrain; il est si sympathique
-que tout autour de lui nous le devient. Et après les quelques jours
-qu'il a passés auprès du commandant Lebarbier de Tinan, retenu par la
-tempête à bord de son beau vaisseau «étincelant comme de l'or»,
-nous sommes triste qu'il ne nous dise plus un mot de cet aimable marin
-et nous le fasse quitter pour toujours sans nous apprendre ce qu'il est
-devenu<a name="FNanchor_89_1" id="FNanchor_89_1"></a><a href="#Footnote_89_1" class="fnanchor">[89]</a>. Nous sentons bien que sa gaîté hâbleuse et ses
-mélancolies aussi sont chez lui habitudes un peu débraillées de
-journaliste. Mais nous lui passons tout cela, nous faisons ce qu'il
-veut, nous nous amusons quand' il rentre trempé jusqu'aux os, mourant
-<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-de faim et de sommeil, et nous nous attristons quand il récapitule avec
-une tristesse de feuilletoniste les noms des hommes de sa génération
-morts avant l'heure. Nous disions à propos de lui que ses phrases
-dessinaient sa physionomie, mais sans qu'il s'en doutât; car si les
-mots sont choisis, non par notre pensée selon les affinités de son
-essence, mais par notre désir de nous peindre, il représente ce désir
-et ne nous représente pas. Fromentin, Musset, malgré tous leurs dons,
-parce qu'ils ont voulu laisser leur portrait à la postérité, l'ont
-peint fort médiocre; encore nous intéressent-ils infiniment même par
-là, car leur échec est instructif. De sorte que quand un livre n'est
-pas le miroir d'une individualité puissante, il est encore le miroir de
-défauts curieux de l'esprit. Penchés sur un livre de Fromentin ou sur
-un livre de Musset, nous apercevons au fond du premier ce qu'il y a de
-court et de niais, dans une certaine «distinction», au fond du second,
-ce qu'il y a de vide dans l'éloquence.</p>
-
-<p>Si le goût des livres croît avec l'intelligence, ses dangers, nous
-l'avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la
-lecture à son activité personnelle. Elle n'est plus pour lui que la
-plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls,
-la lecture et le savoir donnent les «belles manières» de l'esprit. La
-puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne
-pouvons la développer qu'en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre
-vie spirituelle. Mais c'est dans ce contact avec les autres esprits
-qu'est la lecture, que se fait l'éducation des «façons» de l'esprit.
-Les lettrés restent, malgré tout, comme les gens de qualité de
-<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>
-l'intelligence, et ignorer certain livre, certaine particularité de la
-science littéraire, restera toujours, même chez un homme de génie,
-une marque de roture intellectuelle. La distinction et la noblesse
-consistent dans l'ordre de la pensée aussi, dans une sorte de
-franc-maçonnerie d'usages, et dans un héritage de traditions<a name="FNanchor_90_1" id="FNanchor_90_1"></a><a href="#Footnote_90_1" class="fnanchor">[90]</a>.</p>
-
-<p>Très vite, dans ce goût et ce divertissement de lire, la préférence
-des grands écrivains va aux livres des anciens. Ceux mêmes qui
-parurent à leurs contemporains le plus «romantiques» ne lisaient
-guère que les classiques. Dans la conversation de Victor Hugo, quand il
-parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, d'Horace, d'Ovide,
-de Regnard, qui reviennent le plus souvent. Alphonse Daudet, le moins
-livresque des écrivains, dont l'œuvre toute de' modernité et de vie
-semble avoir rejeté tout héritage classique, lisait, citait,
-commentait sans cesse Pascal, Montaigne, Diderot, Tacite<a name="FNanchor_91_1" id="FNanchor_91_1"></a><a href="#Footnote_91_1" class="fnanchor">[91]</a>. On
-<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>
-pourrait presque aller jusqu'à dire, renouvelant peut-être, par cette
-interprétation d'ailleurs toute partielle, la vieille distinction entre
-classiques et romantiques, que ce sont les publics (les publics
-intelligents, bien entendu) qui sont romantiques, tandis que les
-maîtres (même les maîtres dits romantiques, les maîtres préférés
-des publics romantiques) sont classiques. (Remarque qui pourrait
-s'étendre à tous les arts. Le public va entendre la musique de M.
-Vincent d'Indy, M. Vincent d'Indy relit celle de Monsigny<a name="FNanchor_92_1" id="FNanchor_92_1"></a><a href="#Footnote_92_1" class="fnanchor">[92]</a>. Le public
-va aux expositions de M. Vuillard et de M. Maurice Denis cependant que
-<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-ceux-ci vont au Louvre.) Cela tient sans doute à ce que cette pensée
-contemporaine que les écrivains et les artistes originaux rendent
-accessible et désirable au public, fait dans une certaine mesure
-tellement partie d'eux-mêmes qu'une pensée différente les divertit
-mieux. Elle leur demande, pour qu'ils aillent à elle, plus d'effort, et
-leur donne aussi plus de plaisir; on aime toujours un peu à sortir de
-soi, à voyager, quand on lit.</p>
-
-<p>Mais il est une autre cause à laquelle je préfère, pour finir,
-attribuer cette prédilection des grands esprits pour les ouvrages
-anciens<a name="FNanchor_93_1" id="FNanchor_93_1"></a><a href="#Footnote_93_1" class="fnanchor">[93]</a>. C'est qu'ils n'ont pas seulement pour nous, comme les
-ouvrages contemporains, la beauté qu'y sut mettre l'esprit qui les
-créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que
-leur matière même, j'entends la langue où ils furent écrits, est
-comme un miroir de la vie. Un peu du bonheur qu'on éprouve à se
-promener dans une ville comme Beaune qui garde intact son hôpital du
-XV<sup>e</sup> siècle, avec son puits, son lavoir, sa voûte de charpente
-lambrissée et peinte, son toit à hauts pignons percé de lucarnes que
-couronnent de légers épis en plomb martelé (toutes ces choses qu'une
-époque en disparaissant a comme oubliées là, toutes ces choses qui
-n'étaient qu'à elle, puisque aucune des époques qui l'ont suivie n'en
-<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-a vu naître de pareilles), on ressent encore un peu de ce bonheur à
-errer au milieu d'une tragédie de Racine ou d'un volume de Saint Simon.
-Car ils contiennent toutes les belles formes de langage abolies qui
-gardent le souvenir d'usages, ou de façons de sentir qui n'existent
-plus, traces persistantes du passé à quoi rien du présent ne
-ressemble et dont le temps, en passant sur elles, a pu seul embellir
-encore la couleur.</p>
-
-<p>Une tragédie de Racine, un volume des Mémoires de Saint Simon
-ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. Le langage dans
-lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté
-qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut
-comme la vue de certains marbres, aujourd'hui inusités, qu'employaient
-les ouvriers d'autrefois. Sans doute dans tel de ces vieux édifices la
-pierre a fidèlement gardé la pensée du sculpteur, mais aussi, grâce
-au sculpteur, la pierre, d'une espèce aujourd'hui inconnue, nous a
-été conservée, revêtue de toutes les couleurs qu'il a su tirer d'elle,
-faire apparaître, harmoniser. C'est bien la syntaxe vivante en France au
-XVII<sup>e</sup> siècle&mdash;et en elle des coutumes et un tour de pensée
-disparus&mdash;que nous aimons à trouver dans les vers de Racine. Ce sont
-les formes mêmes de cette syntaxe, mises à nu, respectées embellies
-par son ciseau si franc et si délicat, qui nous émeuvent dans ces
-tours de langage familiers jusqu'à la singularité et jusqu'à
-l'audace<a name="FNanchor_94_1" id="FNanchor_94_1"></a><a href="#Footnote_94_1" class="fnanchor">[94]</a> et dont nous voyons, dans les morceaux les plus doux et les
-<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
-plus tendres, passer comme un trait rapide ou revenir en arrière en
-belles lignes brisées, le brusque dessin. Ce sont ces formes révolues
-prises à même la vie du passé que nous allons visiter dans l'œuvre
-de Racine comme dans une cité ancienne et demeurée intacte. Nous
-éprouvons devant elles la même émotion que devant ces formes abolies,
-elles aussi, de l'architecture, que nous ne pouvons plus admirer que
-dans les rares et magnifiques exemplaires que nous en a légués le
-passé qui les façonna: telles que les vieilles enceintes des villes,
-les donjons et les tours, les baptistères des églises; telles
-qu'auprès du cloître, ou sous le charnier de l'Aitre, le petit
-<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-cimetière qui oublie au soleil, sous ses papillons et ses fleurs, la
-Fontaine funéraire et la Lanterne des Morts.</p>
-
-<p>Bien plus, ce ne sont pas seulement les phrases qui dessinent à nos
-yeux les formes de l'âme ancienne. Entre les phrases&mdash;et je pense à
-des livres très antiques qui furent d'abord récités,&mdash;dans
-l'intervalle qui les sépare se tient encore aujourd'hui comme dans un
-hypogée inviolé, remplissant les interstices, un silence bien des fois
-séculaire. Souvent dans l'Évangile de saint Luc, rencontrant les deux
-points qui l'interrompent avant chacun des morceaux presque en forme de
-cantiques dont il est parsemé<a name="FNanchor_95_1" id="FNanchor_95_1"></a><a href="#Footnote_95_1" class="fnanchor">[95]</a>, j'ai entendu le silence du fidèle,
-<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-qui venait d'arrêter sa lecture à haute voix pour entonner les versets
-suivants<a name="FNanchor_96_1" id="FNanchor_96_1"></a><a href="#Footnote_96_1" class="fnanchor">[96]</a> comme un psaume qui lui rappelait les psaumes plus anciens
-de la Bible. Ce silence remplissait encore la pause de la phrase qui,
-s'étant scindée pour l'enclore, en avait gardé la forme; et plus
-d'une fois, tandis que je lisais, il m'apporta le parfum d'une rose que
-la brise entrant par la fenêtre ouverte avait répandu dans la salle
-haute où se tenait l'Assemblée et qui ne s'était pas évaporé depuis
-près de deux mille ans. La divine comédie, les pièces de Shakespeare,
-donnent aussi l'impression de contempler, inséré dans l'heure
-actuelle, un peu de passé; cette impression si exaltante qui fait
-ressembler certaines «journées de lecture» à des journées de
-flânerie à Venise, sur la Piazetta par exemple, quand on a devant soi,
-dans leur couleur à demi-irréelle de choses situées à quelques pas
-et à bien des siècles, les deux colonnes de granit gris et rose qui
-portent sur leurs chapiteaux, l'une le lion de saint Marc, l'autre saint
-Théodore foulant le crocodile; ces deux belles et sveltes étrangères
-sont venues jadis d'Orient sur la mer qui se brise à leurs pieds; sans
-comprendre les propos échangés autour d'elles, elles continuent à
-attarder leurs jours du XII<sup>e</sup> siècle dans la foule d'aujourd'hui,
-sur cette place publique où brille encore distraitement, tout près, leur
-sourire lointain.
-<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_77_1" id="Footnote_77_1"></a><a href="#FNanchor_77_1"><span class="label">[77]</span></a>On trouvera ici la plupart des pages écrites pour une
-traduction de <i>Sésame et les Lys</i> et réimprimées ici grâce à la
-généreuse autorisation de M. Alfred Vallette. Elles étaient dédiées
-à la princesse Alexandre de Caraman-Chimay en témoignage d'un
-admiratif attachement que vingt années n'ont pas affaibli.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_78_1" id="Footnote_78_1"></a><a href="#FNanchor_78_1"><span class="label">[78]</span></a>J'avoue que certain emploi de l'imparfait de l'indicatif&mdash;de
-ce temps cruel qui nous présente la vie comme quelque chose
-d'éphémère à la fois et de passif, qui, au moment même où il
-retrace nos actions, les frappe d'illusion, les anéantit dans le passé
-sans nous laisser comme le parfait, la consolation de l'activité&mdash;est
-resté pour moi une source inépuisable de mystérieuses tristesses.
-Aujourd'hui encore je peux avoir pensé pendant des heures à la mort avec
-calme; il me suffit d'ouvrir un volume des <i>Lundi</i> de Sainte-Beuve
-et d'y tomber par exemple sur cette phrase de Lamartine (il s'agit de
-Mme d'Albany): «Rien ne rappelait en elle à cette époque... C'était
-une petite femme dont la taille un peu affaissée sous son poids avait
-perdu, etc.» pour me sentir aussitôt envahi par la plus profonde
-mélancolie.&mdash;Dans les romans, l'intention de faire de la peine est si
-visible chez l'auteur qu'on se raidit un peu plus.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_79_1" id="Footnote_79_1"></a><a href="#FNanchor_79_1"><span class="label">[79]</span></a>On peut l'essayer, par une sorte de détour, pour les livres
-qui ne sont pas d'imagination pure et où il y a un substratum
-historique. Balzac, par exemple, dont l'œuvre en quelque sorte impure
-est mêlée d'esprit et de réalité trop peu transformée, se prête
-parfois singulièrement à ce genre de lecture. Ou du moins il a trouvé
-le plus admirable de ces «lecteurs historiques» en M. Albert Sorel qui
-a écrit sur «une Ténébreuse Affaire» et sur «l'envers de
-l'Histoire Contemporaine» d'incomparables essais. Combien la lecture,
-au reste, cette jouissance à la fois ardente et rassise, semble bien
-convenir à M. Sorel, à cet esprit chercheur, à ce corps calme et
-puissant, la lecture, pendant laquelle les mille sensations de poésie
-et de bien-être confus qui s'envolent avec allégresse du fond de la
-bonne santé viennent composer autour de la rêverie du lecteur un
-plaisir doux et doré comme le miel.&mdash;Cet art d'ailleurs d'enfermer
-tant d'originales et fortes méditations dans une lecture, ce n'est
-pas qu'à propos d'œuvres à demi historiques que M. Sorel l'a porté
-à cette perfection. Je me souviendrai toujours&mdash;et avec quelle
-reconnaissance&mdash;que mon étude sur <i>la Bible d'Amiens</i> a été pour
-lui le sujet des plus puissantes pages peut-être qu'il ait jamais
-écrites.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_80_1" id="Footnote_80_1"></a><a href="#FNanchor_80_1"><span class="label">[80]</span></a>Cet ouvrage fut ensuite augmenté par l'addition aux deux
-premières conférences d'une troisième: «The Mystery of Life and its
-Arts.» Les éditions populaires continuèrent à ne contenir que «des
-Trésors des Rois» et «des Jardins des Reines». Nous n'avons traduit,
-dans le présent volume, que ces deux conférences; et sans les faire
-précéder d'aucune des préfaces que Ruskin écrivit pour «Sésame et
-les Lys». Les dimensions de ce volume et l'abondance de notre propre
-Commentaire ne nous ont pas permis de mieux faire. Sauf pour quatre
-d'entre elles (Smith, Elder et C°) les nombreuses éditions de
-«Sésame et les Lys» ont toutes paru chez Georges Allen, l'illustre
-éditeur de toute l'œuvre de Ruskin, le maître de Ruskin House.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_81_1" id="Footnote_81_1"></a><a href="#FNanchor_81_1"><span class="label">[81]</span></a><i>Sésame et les Lys, Des Trésors des Rois</i>, 6.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_82_1" id="Footnote_82_1"></a><a href="#FNanchor_82_1"><span class="label">[82]</span></a>En réalité, cette phrase ne se trouve pas, au moins sous
-cette forme, dans le <i>Capitaine Fracasse</i>. Au lieu de «ainsi qu'il
-appert en l'Odyssée d'Homerus, poète grégeois», il y a simplement
-«suivant Homerus». Mais comme les expressions «il appert d'Homerus»,
-«il appert de l'Odyssée», qui se trouvent ailleurs dans le même
-ouvrage, me donnaient un plaisir de même qualité, je me suis permis,
-pour que l'exemple fût plus frappant pour le lecteur, de fondre toutes
-ces beautés en une, aujourd'hui que je n'ai plus pour elles, à vrai
-dire, de respect religieux. Ailleurs encore dans le <i>Capitaine
-Fracasse</i>, Homerus est qualifié de poète grégeois, et je ne doute pas
-que cela aussi m'enchantât. Toutefois, je ne suis plus capable de
-retrouver avec assez d'exactitude ces joies oubliées pour être assuré
-que je n'ai pas forcé la note et dépassé la mesure en accumulant en
-une seule phrase tant de merveilles! Je ne le crois pas pourtant. Et je
-pense avec regret que l'exaltation avec laquelle je répétais la phrase
-du <i>Capitaine Fracasse</i> aux iris et aux pervenches penchés au bord de
-la rivière, en piétinant les cailloux de l'allée, aurait été plus
-délicieuse encore si j'avais pu trouver en une seule phrase de Gautier
-tant de ses charmes que mon propre artifice réunit aujourd'hui, sans
-parvenir, hélas! à me donner aucun plaisir.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_83_1" id="Footnote_83_1"></a><a href="#FNanchor_83_1"><span class="label">[83]</span></a>Je la sens en germe chez Fontanes, dont Sainte-Beuve a dit:
-«Ce côté épicurien était bien fort chez lui... sans ces habitudes
-un peu matérielles, Fontanes avec son talent aurait produit bien
-davantage... et des œuvres plus durables.» Notez que l'impuissant
-prétend toujours qu'il ne l'est pas. Fontanes dit:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Je perds mon temps s'il faut les croire,</span><br />
-<span class="i0">Eux seuls du siècle sont l'honneur</span>
-</div></div>
-
-
-<p>et assure qu'il travaille beaucoup.</p>
-
-<p>Le cas de Coleridge est déjà plus pathologique. «Aucun homme de son
-temps, ni peut-être d'aucun temps, dit Carpenter (cité par M. Ribot
-dans son beau livre sur les Maladies de la Volonté), n'a réuni plus
-que Coleridge la puissance du raisonnement du philosophe, l'imagination
-du poète, etc. Et pourtant, il n'y a personne qui, étant doué d'aussi
-remarquables talents, en ait tirés si peu; le grand défaut de son
-caractère était le manque de volonté pour mettre ses dons naturels à
-profit, si bien qu'ayant toujours flottant dans l'esprit de gigantesques
-projets, il n'a jamais essayé sérieusement d'en exécuter un seul.
-Ainsi, dès le début de sa carrière, il trouva un libraire généreux
-qui lui promit trente guinées pour des poèmes qu'il avait récités,
-etc. Il préféra venir toutes les semaines mendier sans fournir une
-seule ligne de ce poème qu'il n'aurait eu qu'à écrire pour se
-libérer.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_84_1" id="Footnote_84_1"></a><a href="#FNanchor_84_1"><span class="label">[84]</span></a>Je n'ai pas besoin de dire qu'il serait inutile de chercher ce
-couvent près d'Utrecht et que tout ce morceau est de pure imagination.
-Il m'a pourtant été suggéré par les lignes suivantes de M. Léon
-Séché dans son ouvrage sur Sainte-Beuve:» Il (Sainte-Beuve) s'avisa
-un jour, pendant qu'il était à Liège, de prendre langue avec la
-petite église d'Utrecht. C'était un peu tard, mais Utrecht était bien
-loin de Paris et je ne sais pas si <i>Volupté</i> aurait suffi à lui ouvrir
-à deux battants les archives d'Amersfoort. J'en doute un peu, car même
-après les deux premiers volumes de son <i>Port-Royal</i>, le pieux savant
-qui avait alors la garde de ces archives, etc. Sainte-Beuve obtint avec
-peine du bon M. Karsten la permission d'entre-bâiller certains
-cartons... Ouvrez la deuxième édition de <i>Port-Royal</i> et vous verrez
-la reconnaissance que Sainte-Beuve témoigna à M. Karsten» (Léon
-Séché, <i>Sainte-Beuve</i>, tome I, pages 229 et suivantes). Quand aux
-détails du voyage, ils reposent tous sur des impressions vraies. Je ne
-sais si on passe par Dordrecht pour aller à Utrecht, mais c'est bien
-telle que je l'ai vue que j'ai décrit Dordrecht. Ce n'est pas en allant
-à Utrecht, mais à Vollendam, que j'ai voyagé en coche d'eau, entre
-les roseaux. Le canal que j'ai placé à Utrecht est à Delft. J'ai vu
-à l'hôpital de Beaune un Van der Weyden, et des religieuses d'un ordre
-venu, je crois, des Flandres, qui portent encore la même coiffe non que
-dans le Roger van der Weyden, mais que dans d'autres tableaux vus en
-Hollande.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_85_1" id="Footnote_85_1"></a><a href="#FNanchor_85_1"><span class="label">[85]</span></a>Le snobisme pur est plus innocent. Se plaire dans la société
-de quelqu'un parce qu'il a eu un ancêtre aux croisades, c'est de la
-vanité, l'intelligence n'a rien à voir à cela. Mais se plaire dans la
-société de quelqu'un parce que le nom de son grand-père se retrouve
-souvent dans Alfred de Vigny ou dans Chateaubriand, ou (séduction
-vraiment irrésistible pour moi, je l'avoue) avoir le blason de sa
-famille (il s'agit d'une femme bien digne d'être admirée sans cela)
-dans la grande Rose de Notre-Dame d'Amiens, voilà ou le péché
-intellectuel commence. Je l'ai du reste analysé trop longuement
-ailleurs, quoiqu'il me reste beaucoup à en dire, pour avoir à y
-insister autrement ici.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_86_1" id="Footnote_86_1"></a><a href="#FNanchor_86_1"><span class="label">[86]</span></a>Paul Stapfer: <i>Souvenirs sur Victor Hugo</i>, parus dans <i>la
-Revue de Paris.</i></p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_87_1" id="Footnote_87_1"></a><a href="#FNanchor_87_1"><span class="label">[87]</span></a>Schopenhauer, <i>le Monde comme Représentation et comme
-Volonté</i> (chapitre de la Vanité et des Souffrances de la Vie).</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_88_1" id="Footnote_88_1"></a><a href="#FNanchor_88_1"><span class="label">[88]</span></a>«Je regrette d'avoir passé par Chartres sans avoir pu voir
-la cathédrale.» (<i>Voyage en Espagne</i>, p. 2.)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_89_1" id="Footnote_89_1"></a><a href="#FNanchor_89_1"><span class="label">[89]</span></a>Il devint, me dit-on, le célèbre amiral de Tinan, père de
-Mme Pochet de Tinan, dont le nom est resté cher aux artistes, et le
-grand-père du brillant officier de cavalerie.&mdash;C'est lui aussi, je
-pense, qui devant Gaëte, assura quelque temps le ravitaillement et les
-communications de François II et de la reine de Naples. (Voir Pierre de
-la Gorce, <i>Histoire du second Empire.</i>)</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_90_1" id="Footnote_90_1"></a><a href="#FNanchor_90_1"><span class="label">[90]</span></a>La distinction vraie, du reste, feint toujours de ne
-s'adresser qu'à des personnes distinguées qui connaissent les mêmes
-usages, et elle n'«explique» pas. Un livre d'Anatole France
-sous-entend une foule de connaissances érudites, renferme de
-perpétuelles allusions que le vulgaire n'y aperçoit pas et qui en
-font, en dehors de ses autres beautés, l'incomparable noblesse.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_91_1" id="Footnote_91_1"></a><a href="#FNanchor_91_1"><span class="label">[91]</span></a>C'est pour cela sans doute que souvent, quand un grand
-écrivain fait de la critique, il parle beaucoup des éditions qu'on
-donne d'ouvrages anciens, et très peu des livres contemporains. Exemple les
-<i>Lundis</i> de Sainte-Beuve et la <i>Vie littéraire</i> d'Anatole France.
-Mais tandis que M. Anatole France juge à merveille ses contemporains,
-on peut dire que Sainte-Beuve a méconnu tous les grands écrivains de
-son temps. Et qu'on n'objecte pas qu'il était aveuglé par des haines
-personnelles. Après avoir incroyablement rabaissé le romancier chez
-Stendhal, il célèbre, en manière de compensation, la modestie, les
-procédés délicats de l'homme, comme s'il n'y avait rien d'autre de
-favorable à en dire! Cette cécité de Sainte-Beuve, en ce qui concerne
-son époque, contraste singulièrement avec ses prétentions à la
-clairvoyance, à la prescience. «Tout le monde est fort, dit-il, dans
-<i>Chateaubriand et son groupe littéraire</i>, à prononcer sur Racine et
-Bossuet... Mais la sagacité du juge, la perspicacité du critique, se
-prouve surtout sur des écrits neufs, non encore essayés du public.
-Juger à première vue, deviner, devancer, voilà le don critique.
-Combien peu le possèdent.»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_92_1" id="Footnote_92_1"></a><a href="#FNanchor_92_1"><span class="label">[92]</span></a>Et, réciproquement, les classiques n'ont pas de meilleurs
-commentateurs que les «romantiques». Seuls, en effet, les romantiques
-savent lire les ouvrages classiques, parce qu'ils les lisent comme ils
-ont été écrits, romantiquement, parce que, pour bien lire un poète
-ou un prosateur, il faut être soi-même, non pas érudit, mais poète
-ou prosateur. Cela est vrai pour les ouvrages les moins «romantiques».
-Les beaux vers de Boileau, ce ne sont pas les professeurs de rhétorique
-qui nous les ont signalés, c'est Victor Hugo:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et dans quatre mouchoirs de sa beauté salis</span><br />
-<span class="i0">Envoie au blanchisseur ses roses et ses lys.</span>
-</div></div>
-
-
-<p>C'est M. Anatole France:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">L'ignorance et l'erreur à ses naissantes pièces</span><br />
-<span class="i0">En habits de marquis, en robes de comtesses.</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Le dernier numéro de <i>la Renaissance latine</i> (15 mai 1905) me
-permet, au moment où je corrige ces épreuves, d'étendre, par un nouvel
-exemple, cette remarque aux beaux-arts. Elle nous montre, en effet, dans
-M. Rodin (article de M. Mauclair) le véritable commentateur de la
-statuaire grecque.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_93_1" id="Footnote_93_1"></a><a href="#FNanchor_93_1"><span class="label">[93]</span></a>Prédilection qu'eux-mêmes croient généralement fortuite;
-ils supposent que les plus beaux livres se trouvent par hasard avoir
-été écrits par les auteurs anciens; et sans doute cela peut arriver
-puisque les livres anciens que nous lisons sont choisis dans le passé
-tout entier, si vaste auprès de l'époque contemporaine. Mais une
-raison en quelque sorte accidentelle ne peut suffire à expliquer une
-attitude d'esprit si générale.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_94_1" id="Footnote_94_1"></a><a href="#FNanchor_94_1"><span class="label">[94]</span></a>Je crois par exemple que le charme qu'on a l'habitude de
-trouver à ces vers d'Andromaque:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? À quel titre?</span><br />
-<span class="i0">Qui te l'a dit?</span>
-</div></div>
-
-
-<p>vient précisément de ce que le lien habituel de la syntaxe est
-volontairement rompu. «À quel titre?» se rapporte non pas à
-«Qu'a-t-il fait?» qui le précède immédiatement, mais à «Pourquoi
-l'assassiner? «Et Qui te l'a dit?» se rapporte aussi à «assassiner».
-(On peut, se rappelant un autre vers d Andromaque: «Qui vous
-l'a dit?» est pour «Qui te l'a dit, de l'assassiner?»). Zigzags
-de l'expression (la ligne récurrente et brisée dont je parle
-ci-dessus) qui ne laissent pas d'obscurcir un peu le sens, si bien que
-j'ai entendu une grande actrice plus soucieuse de la clarté du discours
-que de l'exactitude de la prosodie dire carrément: «Pourquoi
-l'assassiner? À quel titre? Qu'a-t-il fait?» Les plus célèbres vers
-de Racine le sont en réalité parce qu'ils charment ainsi par quelque
-audace familière de langage jetée comme un pont hardi entre deux rives
-de douceur. «Je t'aimais inconstant, <i>qu'aurais-je fait</i> fidèle.» Et
-quel plaisir cause la belle rencontre de ces expressions dont la
-simplicité presque commune donne au sens, comme à certains visages
-dans Mantegna, une si douce plénitude, de si belles couleurs:</p>
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Et dans un fol amour ma jeunesse <i>embarquée</i>...</span><br />
-<span class="i0">Réunissons trois cœurs qui n'ont pu <i>s'accorder</i>.</span>
-</div></div>
-
-
-<p>Et c'est pourquoi il convient de lire les écrivains classiques dans le
-texte, et non de se contenter de morceaux choisis. Les pages illustres
-des écrivains sont souvent celles où cette contexture intime de leur
-langage est dissimulée par la beauté, d'un caractère presque
-universel, du morceau. Je ne crois pas que l'essence particulière de la
-musique de Glück se trahisse autant dans tel air sublime que dans telle
-cadence de ses récitatifs où l'harmonie est comme le son même de la
-voix de son génie quand elle retombe sur une intonation involontaire
-où est marquée toute sa gravité naïve et sa distinction, chaque fois
-qu'on l'entend pour ainsi dire reprendre haleine. Qui a vu des
-photographies de Saint-Marc de Venise peut croire (et je ne parle
-pourtant que de l'extérieur du monument) qu'il a une idée de cette
-église à coupoles, alors que c'est seulement en approchant, jusqu'à
-pouvoir les toucher avec la main, le rideau diapré de ces colonnes
-riantes, c'est seulement en voyant la puissance étrange et grave qui
-enroule des feuilles ou perche des oiseaux dans ces chapiteaux qu'on ne
-peut distinguer que de près, c'est seulement en ayant sur la place
-même l'impression de ce monument bas, tout on longueur de façade, avec
-ses mâts fleuris et son décor de fête, son aspect de «palais
-d'exposition», qu'on sent éclater dans ces traits significatifs mais
-accessoires et qu'aucune photographie ne retient, sa véritable et
-complexe individualité.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_95_1" id="Footnote_95_1"></a><a href="#FNanchor_95_1"><span class="label">[95]</span></a>«Et Marie dit: «Mon âme exalte le Seigneur et se réjouit
-en Dieu mon Sauveur, etc.»&mdash;Zacharie son père fut rempli du Saint
-Esprit et il prophétisa en ces mots: «Béni soit le Seigneur, le Dieu
-d'Israël de ce qu'il a racheté, etc.». «Il la reçut dans ses bras,
-bénit Dieu et dit: «Maintenant, Seigneur, tu laisses ton serviteur
-s'en aller en paix...»</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_96_1" id="Footnote_96_1"></a><a href="#FNanchor_96_1"><span class="label">[96]</span></a>À vrai dire aucun témoignage positif ne me permet d'affirmer
-que dans ces lectures le récitant chantât les sortes de psaumes que
-saint Luc a introduits dans son évangile. Mais il me semble que cela
-ressert suffisamment du rapprochement de différents passages de Renan
-et notamment de saint Paul, p. 257 et suiv.; les Apôtres, p. 99 et 100,
-Marc-Aurèle, p. 502-503, etc.</p></div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PASTICHES ET MÉLANGES ***</div>
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-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&trade;
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&trade;&rsquo;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&trade; collection will
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&rsquo;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&rsquo;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation&rsquo;s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-For additional contact information:
-</div>
-
-<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'>
-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
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-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&trade; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&trade; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&trade; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
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-</div>
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