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Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..7cd2bb3 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #64144 (https://www.gutenberg.org/ebooks/64144) diff --git a/old/64144-0.txt b/old/64144-0.txt deleted file mode 100644 index 9ba5e4d..0000000 --- a/old/64144-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7966 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Femmes nouvelles, by Paul Margueritte - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Femmes nouvelles - -Author: Paul Margueritte - Victor Margueritte - -Release Date: December 27, 2020 [eBook #64144] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES *** - - - - - - PAUL et VICTOR MARGUERITTE - - FEMMES - NOUVELLES - - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - 8, RUE GARANCIÈRE--6e - - Tous droits réservés - - - - -OEUVRES - -DE PAUL MARGUERITTE - -ROMANS - - Tous quatre. - La Confession posthume. - Maison ouverte. - Pascal Géfosse. - Jours d'épreuve. - Amants. - La Force des choses. - Sur le retour. - Ma Grande. - La Tourmente. - L'Essor. - La Faiblesse humaine. - Les Fabrecé. - La Maison brûle. - Les Sources vives. - -NOUVELLES - - Le Cuirassier blanc. - La Mouche. - Ame d'enfant. - L'Avril. - Fors l'honneur. - Simple histoire. - L'Eau qui dort. - La Lanterne magique. - -IMPRESSIONS ET SOUVENIRS - - Mon Père. - Le Jardin du passé. - Les Pas sur le sable. - Les Jours s'allongent. - - -DE PAUL ET VICTOR MARGUERITTE - - La Pariétaire. - Le Carnaval de Nice. - Poum (Aventures d'un petit garçon). - Zette (Histoire d'une petite fille). - Le Poste des neiges. - Femmes nouvelles. - Le Coeur et la Loi. - Vers la lumière. - Le Jardin du roi. - Les Deux Vies. - L'Eau souterraine. - Le Prisme. - Sur le vif. - Vanité. - L'Autre. - Quelques idées. - L'Élargissement du divorce (brochure). - - -UNE ÉPOQUE - - I.--Le Désastre (Metz, 1870). - II.--Les Tronçons du glaive (Défense nationale, 1870-71). - III.--Les Braves Gens (Épisodes, 1870-71). - IV.--La Commune (Paris-Versailles, 1871). - - -DE VICTOR MARGUERITTE - - Au Fil de l'heure.--1 volume (poésies) - La Double méprise (comédie en vers, traduite de Calderon). 1 volume. - - -Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de -reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers. - - -PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--19614. - - - - -A - -M. FERDINAND BRUNETIÈRE - -_Hommage affectueux._ - -P. et V. M. - - - - -FEMMES NOUVELLES - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -I - - -Le rapide de Dieppe-Paris filait à toute vapeur. On approchait de Rouen. -A travers le cadre des portières, Hélène et Minna regardaient fuir, -coupé par la secousse brusque des poteaux télégraphiques, un paysage -plat: de grandes prairies, des lignes basses de pommiers, des -ondulations de collines sur l'azur vaporeux. - -Avec sa jeunesse réfléchie, son ardent désir d'une existence utile et -noble, l'énergie qu'elle sentait fermenter en elle, Hélène Dugast -songeait à l'inconnu de l'avenir. Elle revit en une seconde son enfance -heureuse et choyée, et l'éveil lent de ses idées à travers le mensonge -des conventions, la contrainte du monde, puis, à partir de dix-huit ans, -dès son premier séjour à Brighton, chez sa tante Édith, cette éclosion -brusque d'aspirations et de sentiments qui, petit à petit, de désaccord -tacite en lutte ouverte, l'avait mise en conflit perpétuel avec ses -parents. Tant s'aimer et si peu se comprendre! - -La trépidation du wagon, le roulis causé par la vitesse accélérée lui -rappelèrent la désagréable sensation du paquebot. Comme elle était loin -déjà du quai de New-Haven,--le soleil sur la mer brasillante, l'odeur -chaude de goudron et de suie,--loin du quai de Dieppe! Elle se crut -encore caressée par l'air vif, toute à l'émoi des adieux. Tante Édith -l'étreignait; les bouches fraîches des enfants lui mettaient aux joues -une pluie de baisers. Elle sourit au souvenir du shake-hand silencieux -d'Hopkins. Quel beau ménage! Sous ces dehors un peu frustes de -gentleman-farmer, le grand éleveur cachait un coeur loyal, l'esprit le -plus sain, le plus franc. Unis dans une conscience égale, un absolu -respect de leur liberté, ils formaient à eux deux un être complet. Là -était le vrai, le seul chemin! Mais toutes, malheureusement, n'y -pouvaient marcher... - -Une ombre glissa sur son visage fier et charmant, si mobile que toute -sensation forte, tout choc d'idées l'animaient d'une attention brusque, -d'une vie intense. Le soleil d'août, dont la splendeur encore haute -baignait de feu les chaumes et les prés, atteignait maintenant le coin -du wagon. La lumière nimbait les cheveux blonds de la jeune fille, la -broussaille fine de sa nuque; un trait d'or accusait le contour du -profil au nez droit, aux lèvres sinueuses. Elle portait dans ses yeux -l'orgueil de ses vingt et un ans, pleins d'espérance et de foi. Son -buste souple s'élançait, gonflant la blouse de soie bleue, à col -d'homme; tout elle, ce mélange de hardiesse virile et de grâce féminine. - -Minna Herkaërt la regardait avec tendresse. Sous un front haut et large, -modelé par la pensée et le rêve, ses yeux froids, d'admirables yeux d'un -gris d'acier, luisaient. Leur éclat perçant, la barre des sourcils -noirs, le nez en bec d'aigle, le menton carré révélaient une volonté -tenace, un âpre besoin d'action. Et le corps dessinait, sous un costume -tailleur de rude drap violet, sa forte ligne, encore belle. Elle fit -craquer ses doigts osseux, qui avaient manié la plume et l'outil. - ---Vous songez à demain, chère petite? - ---Oui, dit Hélène avec un redressement de tête joyeux qui secouait le -passé, défiait l'avenir,--demain, je serai majeure et libre! - ---Oh! libre!... fit Minna, en hochant le menton, de ce hochement -particulier où tenaient, dans un silence, tant d'opinions douloureuses, -d'espoirs déçus, toute la fatigue encore vaillante qui pâlissait son -visage, sous ses cheveux gris. - -Hélène se récriait: - ---On est libre, lorsqu'on le veut! Est-ce que votre vie n'est pas le -plus bel exemple d'indépendance et de courage, cette vie qui a fait de -vous l'apôtre des femmes nouvelles? - -Minna, pour toute réponse, sourit d'un air las. Hélène remarqua -l'expression de mélancolie et de doute qui faisait tomber le coin de la -bouche, soulignait les rides du teint fané. Quel exemple pourtant qu'une -vie pareille! Une enfance souffreteuse à Londres, au milieu de frères et -de soeurs criant la faim, la brutalité d'un père ivrogne, la servitude -hébétée de la mère, la férocité dédaigneuse de la grande ville hurlant -autour de l'âtre froid; pas un regard ami, pas une main secourable. -Minna fuyait cette geôle, entrait bravement en service et, d'une place à -l'autre, harassée par la dureté des maîtres, elle trouvait enfin, à -dix-sept ans, une protection dans une excellente vieille femme, qui la -recueillait. Là, encouragée, soutenue par une incroyable bonté, elle -commençait cette éducation qui, à force de zèle patient, de labeur -acharné, devait faire d'elle une femme supérieure, l'égale des penseurs -et des écrivains les plus distingués. Mistress Welvart lui laissait en -mourant six mille francs de rente; et Minna, à qui pas un homme n'avait -jusque-là songé, se voyait entourée soudain d'amis, d'épouseurs. -Écoeurée, elle se jurait de rester indépendante. Avec ses ressources -accrues par le travail, elle vivrait à sa guise, soulagerait des -malheureux. Tour à tour conférencière applaudie, insultée, à Londres, -Paris, Berlin, agitatrice en Irlande, infirmière à Plewna, elle allait -pour la seconde fois, lors de l'exposition de Chicago, porter la bonne -parole aux femmes américaines; elle publiait sa fameuse lettre: _Le -Droit des femmes_; elle était une des inspiratrices du Congrès féministe -de Paris en 1896. A présent son journal, l'_Avenir_, absorbait tous ses -soins. - ---Ne m'avez-vous pas toujours dit, reprit Hélène avec chaleur, qu'une -femme respectueuse de ses devoirs peut revendiquer le front haut la -conquête de ses droits? - ---Certes, ma pauvre enfant! Mais combien le peuvent? dit Minna. -N'oubliez pas que vous êtes une privilégiée. Malgré les idées arriérées -de vos parents, grâce à votre tante... - ---Et grâce à vous! interrompit Hélène - ---... Votre éducation, faussée au début comme celle de tant de jeunes -filles que des préjugés séculaires confinent dans l'ignorance et la -frivolité, s'est peu à peu développée, élargie; vous avez mieux qu'une -simple vanité de brevets, vous avez une instruction forte, intelligente; -vous prenez chaque jour davantage conscience de vous-même. De plus, -votre fortune personnelle va vous rendre indépendante. Bonnes conditions -pour engager la lutte. Mais combien, oui, combien sont dans votre cas? -Que de jeunes filles, que de femmes vaincues d'avance, aux prises avec -le dédain de l'opinion, le dur fonctionnement de l'impitoyable société, -courbées sous la loi de l'homme! Songez aux milliers de malheureuses -pour qui le mariage est un refuge incertain, aux centaines de milliers -pour qui le célibat, le travail ou le plaisir forcés sont des bagnes à -perpétuité? - ---Hélas! dit Hélène. - ---Vous-même, vous ne vous êtes heurtée jusqu'ici qu'à l'opposition -sourde des vôtres; vous n'avez souffert que de vous sentir en tutelle et -de vous voir toujours préférer votre frère, dont cependant vous vous -jugez l'égale. Il va falloir maintenant compter avec le monde, avec sa -sévérité pour qui fronde les idées reçues. Vous vous marierez: car telle -doit être la vraie fonction de la femme. Il vous faudra compter avec -votre mari. Sans doute, vous n'êtes pas de ces niaises que, par un faux -sentiment de pudeur, leurs mères élèvent dans l'absurde ignorance des -lois naturelles. Vous connaissez d'avance la grandeur et les difficultés -du rôle de la femme et de la mère. Mais sur qui tomberez-vous? La loi -vous livre pieds et poings liés. Choisissez votre maître. - ---Ça, je vous en réponds, dit Hélène d'un ton si décidé que Minna sourit -encore. - ---Ce n'est pas si facile! D'abord, on choisira pour vous. Est-ce que vos -parents ne songent pas au vicomte de Vernières? - -Hélène eut un joli geste de protestation: - ---On me fera l'honneur de me consulter, j'imagine. - ---Dans leur désir légitime de caser leurs enfants, bien des parents -s'aveuglent sur les mérites du prétendant, les chances probables de -l'union. Vous ne soupçonnez pas ce qu'un mariage suppose de complicités, -d'accords tacites. De très honnêtes gens s'entremettent pour faire -miroiter tel avantage, pour dissimuler tel inconvénient. Sous couleur de -bienséance, on vous cachera tout ce qui n'est pas avouable, les défauts, -les erreurs, les péchés de jeunesse, jusqu'aux vices parfois. Un homme -se présente toujours avec un passé. Lequel? Vous avez le droit de le -savoir. Le pourrez-vous? - ---Je ne me marierai pas à la légère, dit Hélène. Je veux connaître celui -qui m'aimera, savoir ce qu'il vaut, ce qu'il pense. - ---Lui aussi, repartit Minna, sera trop intéressé à se montrer sous un -jour favorable. Vous croirez voir son visage, vous ne verrez souvent -qu'un masque. Vos goûts, vos idées, vos sentiments, il les reflétera, -par désir de plaire, au point que vous en serez peut-être dupe. -Méfiez-vous des autres, vous disais-je, méfiez-vous de lui; et enfin, -chérie, méfiez-vous de vous-même. - ---De moi? - -Hélène rougit, tandis que Minna lui prenait la main: - ---Oui, de vous, de vos instincts généreux, de votre besoin d'amour et de -foi. Mais peut-être vous souviendrez-vous un jour de mes paroles. Songez -alors que vous avez en moi une amie, qui tâchera de vous aider de sa -vieille expérience. - ---Chère Minna! fit Hélène en l'embrassant. - -Elle songeait: - -«Sans doute, sa vie intime a été aussi noire que sa vie publique -éclatante! Que de fois elle a dû être trahie, abandonnée!» Elle en eut -au coeur un afflux de tendresse, une pitié filiale. Cette femme, si -absorbée de soucis, toujours en proie aux mille détails de sa mission, -comme elle avait été bonne! Comme elle s'était intéressée au -développement de sa pensée! Jamais Hélène n'oublierait les chères -causeries où Minna, touchée de sa jeune ferveur, lui avait, en mots de -flamme, tracé le rôle de la femme nouvelle. Entretiens passionnants: le -monde, à la voix révélatrice, lui était apparu dans sa lente évolution, -marche à tâtons vers le progrès, avenir lumineux auquel on s'élève par -des chemins obscurs, tout le piétinement de l'imparfaite humanité dans -l'égoïsme, dans l'injustice. - -Cette petite maison de Brighton, ce _home_ de passage où Minna venait se -reposer l'été, après les dures campagnes d'hiver, avec quel plaisir -Hélène allait y frapper depuis trois ans, à chacun de ses séjours chez -les Hopkins! Les retours de la vie ont leurs surprises. Miss -Herkaërt,--que ses parents avaient connue jadis, lorsque M. Dugast était -consul à Boston, et qu'ils admiraient tout en la voyant rarement, à -cause de sa vie libre,--avait retrouvé en Angleterre tante Édith. Les -deux femmes s'étaient liées. Hélène ne pouvait les séparer dans sa -reconnaissance. Elle trouvait chez tante Édith le seul milieu qui lui -convînt, un foyer de large discussion, d'idées généreuses, si différent -de la maison paternelle, affectueuse il est vrai, mais fermée aux -tendances nouvelles, toute au culte du passé. Elle avait trouvé en sa -tante celle qui avait vraiment fécondé son esprit. Elle lui devait, -comme à Minna, un idéal plus haut que celui d'une existence coquette et -vaine. Elle saurait, grâce à elles, se créer une âme libre, elle ne -serait victime ni des préjugés stériles, ni des conventions hypocrites. - -Aux calmes champs de la terre normande succédaient maintenant les -petites maisons à toits rouges et les toits de verre de quartiers -ouvriers. On devinait, aux files de locomotives, aux approvisionnements -de charbon sous les hangars, la proximité de la ville. Le train longea -les murs nus d'une grande fabrique, où d'énormes lettres noires -proclamaient un nom, une raison sociale. La banlieue de Rouen apparut, -avec son décor brumeux d'usines, de docks, de magasins; un -enchevêtrement lointain de vergues et de mâts suscita l'agitation -commerciale des quais, la vie marinière du fleuve; de hautes cheminées -fumaient dans l'azur. Minna les désigna d'un geste attristé: - ---La femme bourgeoise et ses droits, certes, toute une conquête à -poursuivre! Mais qui affranchira les femmes ouvrières? Ou du moins, -puisque la cruauté des lois économiques les forcent par troupeaux à -s'emprisonner sous le plafond bas des ateliers, des salles d'usine, qui -adoucira leur servage? Pour gagner leur pain à la sueur de leur front, -elles peinent douze heures par jour. Que reste-t-il pour le foyer? Si -encore elles rapportaient de quoi vivre!... Et elle répéta, avec un -accent amer:--Tout le monde a le droit de vivre! - -Hélène regardait fuir les cheminées fumantes. - ---Vous avez vu cela de près, dit-elle, touchant d'une caresse la -cicatrice que Minna portait à la main gauche. - -L'Anglaise en effet, tenant à se rendre compte par elle-même, s'était -fait jadis embaucher dans une des industries où le labeur physique est -le plus rude; elle avait travaillé trois mois dans une raffinerie, et -gardait, d'un accident, la trace d'une forte brûlure. - -Le rapide entrait en gare. - ---Déjà! fit Hélène. - -Minna était debout, tirant du filet le nécessaire de la jeune fille qui, -pour descendre à la station de Mantes, devait changer de train. Une -tristesse furtive assombrit leurs visages. - ---Au revoir, ma chérie, dit Minna en l'étreignant. - -Et comme elle voyait passer dans les yeux d'Hélène une inquiétude, à -l'idée de la vie de famille qu'il fallait reprendre, de la lutte -inévitable: - ---Bon courage, dit-elle, patience et fermeté. On obtient plus avec du -calme qu'avec de brèves colères. Adieu. - - - - -II - - -Hélène, en traversant le quai, emportait la persistante caresse du -regard limpide et courageux, presque maternel, qui la suivait. Elle en -gardait encore le réconfort dans le wagon, où, assise entre une grosse -dame et un prêtre qui lisait son bréviaire, elle regardait l'éternel -défilé des grandes prairies, des pommiers bas. - -Comment allait-elle retrouver les siens? Ce père bon et tendre qui avait -accueilli avec indulgence ses idées agressives, ses révoltes, -continuerait-il cependant à la sacrifier à son frère, comme si André, -unique représentant de la famille, avait seul droit à une vie libre et -supérieure, que tous devaient préparer, faciliter, servir? Dans la -bonhomie de M. Dugast, amusé par ce qu'il considérait comme des boutades -d'enfant gâtée, que de dédain au fond pour la condition même de la -femme! Cet homme, qui adorait sa fille et vouait à sa compagne un -véritable culte, cachait, sous les câlineries du père et les égards du -mari, un mépris informulé, une pitié protectrice pour le sexe... - -Sa mère, en qui elle admirait une créature de devoir, d'abnégation, -esclave heureuse dans le mariage, sa mère, qui écoutait religieusement -chaque parole tombée de la bouche de son mari ou de son fils, -allait-elle essayer de remettre sur elle une main-mise tenace, -méconnaissant ses intentions, critiquant ses actes, avec la douceur d'un -reproche déguisé, la maladresse d'une femme qui a l'esprit moins large -que le coeur? - -Sans la tante Édith, sans Minna, pourtant, quelle éducation insuffisante -ces deux braves et chers êtres lui auraient donnée! «A quoi bon une -instruction d'élite? Elle ne comptait pas se faire professeur? Riche et -mariée, elle en saurait toujours assez!» Comme si le but de la vie était -de devenir une poupée, toute aux futiles pratiques du monde, ou une -ménagère bornée aux soins de la maison! Elle se réjouit de ne pas -ressembler à ses cousines Germaine et Yvonne, jolies perruches, plumage -et ramage (leur mère était morte depuis quinze ans), ni à leur chaperon, -la tante Portier, confite en recettes de cuisine, en maximes arriérées! - -Et son frère! cet André qu'elle chérissait pourtant, malgré ses -habitudes de sécheresse courtoise, d'égoïsme discret... Elle avait -souffert dans sa tendresse, sinon repoussée, du moins sans cesse remise -à sa place; elle avait souffert dans son orgueil. Pourtant elle lui -rendait justice, reconnaissait ses qualités: décision, volonté, force de -travail. L'oncle Marcel avait trouvé en lui le plus précieux des -collaborateurs. L'usine, sans le jeune ingénieur, eût-elle rapporté ses -énormes bénéfices? - -Quant à l'oncle, sans doute elle respectait en en lui le frère de son -père, l'aîné des Dugast. Mais c'était une affection due, sans tendresse -spontanée. Chez elle, une contrainte visible; chez lui, une morgue -dominatrice, volontiers taquine. Il était à ses yeux le pharisien qui -prône bien haut le mensonge social sous toutes ses formes, moins par -conviction que par intérêt. Les principes tout faits, les grands mots de -morale, d'autorité, de progrès, sonnaient dans sa bouche avec -affectation. Toujours du côté du manche; au mieux avec les députés, -journalistes, financiers. Enrichi par un labeur incessant, il n'eût pas -fait tort d'un centime au dernier de ses ouvriers, mais son despotisme -comme sa philanthropie,--car il pratiquait le bien--par système, avait -quelque chose d'antipathique et d'absolu. - -Hélène avec satisfaction se répéta: - -«Vingt et un ans, demain. Majeure, et libre!» - -Elle supputa la fortune en possession de laquelle elle allait entrer, sa -dot, héritage de sa marraine, la vieille cousine Émilie Pierron,--deux -cent mille francs que son père avait placés dans la filature, les -intérêts à 7 et 8 pour 100 accumulés depuis cinq ans... Et le projet -longuement mûri, la stupeur des siens,--coup de tête, folie! -diraient-ils,--l'irritation de l'oncle Marcel, lui donnèrent d'avance -une délicieuse petite fièvre. - -Le train ralentissait. Elle reconnut les abords de la gare de Mantes. -Déjà elle était à la portière; un petit choc d'arrêt, et, sautant sur le -quai, elle fut surprise de voir, à côté de son frère, Jacques Du Marty, -le mari de Germaine. Snob au possible, avec son haut de forme gris et -son complet bleu-paon d'une élégance recherchée, son monocle vissé à -l'oeil, ses longues moustaches de chat, il tenait à la main une valise -d'un cuir éblouissant. Derrière eux, Germaine guettait les voyageuses -qui descendaient de wagon. Son visage rose, ses yeux d'un marron -lumineux, sa bouche rouge comme une framboise riaient, sous la voilette -blanche. Elle donnait une impression de fleur, mince et souple dans sa -robe mauve à volants de dentelle. Ce fut Jacques qui le premier aperçut -Hélène. Il se précipita: - ---Ah! ma cousine, désolé de partir quand vous arrivez... Forcé d'aller à -Paris; un rendez-vous. C'est stupide! - ---Comme tu as bonne mine, fit André en baisant sa soeur sur les deux -joues. - -Elle était maintenant dans les bras de Germaine. Après la virile -accolade de son frère, un peu sèche, elle éprouvait une seconde petite -déception à l'étreinte molle et parfumée de la jeune femme; elle la -sentait si différente. - ---Et père, s'inquiéta-t-elle, et maman? - ---Ils arrivent, répondit André. Cette vieille bête de Junon s'est mise à -boiter en route. Une pierre dans le sabot. - -Germaine souriait, satisfaite: - ---Nous sommes venus en automobile. - ---Teuf! Teuf! Ça va plus vite, dit Jacques. - ---Le progrès, mesdames! conclut André. - -Du Marty s'assurait d'un coin. Debout sur le marche-pied, comme -l'employé criait:--En voiture! il prit congé, avec son urbanité exquise -qui fatiguait, à la longue. Et d'un geste théâtral au comique voulu, -désignant sa femme, il dit à Hélène et à André: - ---Je vous la confie! - -Germaine se récriait, André eut un petit rire; le train partait. Dehors, -sur le trottoir, ils durent attendre un moment, près de l'automobile -trépidant au milieu d'un cercle de gamins. Hélène s'informa de la santé -de l'oncle Marcel. - ---Papa va bien, dit Germaine. - ---Yvonne? - ---Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu connais ses grandes -maximes?... Elle imita la voix nasillarde:--«Qui se lève matin conserve -son teint!» Yvonne, depuis qu'elle est sortie du couvent, dort jusqu'à -midi. Il est vrai qu'elle se couche à deux heures. Il y a toujours du -monde à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel sont à Changy. Nous -avons le beau Dormoy, le cousin Simonin et le petit Schmet... Elle eut -une pause, un sourire intentionnels:--Vernières est chez sa tante, à la -Roche-Guyon... Ah! la voiture!--et elle agita son ombrelle. - -Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer le landau de famille, -au trot pacifique des deux carrossiers; c'est vrai, Junon boitait. Le -vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait respectueusement; il -souleva son chapeau. Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait -sa mère à descendre; elles s'embrassèrent. M. Dugast attendait son tour. -Puis, tenant Hélène aux épaules, il la regarda longuement: - ---Nous sommes embellie, fit-il avec un bon rire. Monte vite, on prendra -tes bagages. Et tante Édith? - -Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant eux l'automobile se -mettait en marche, avec un petit bruit saccadé, une désagréable odeur de -machine. On vit peu à peu la voiture accélérer sa course, et, dans un -geste ironique d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son chapeau -fleuri, tandis qu'immobile, dos raide, la raie correcte de ses cheveux -blonds surmontée de la casquette du chauffeur, André maintenait la -direction. Bientôt ils disparurent. - -Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche lente, son aspect -bourgeois, les épaules tassées de Pierre, les visages fatigués des vieux -parents formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut frappée. Elle se -retrouvait en plein passé. M. Dugast, en face d'elle, souriait dans sa -barbe blanche; sa mère, calme comme à son ordinaire, avait un regard -paisible. La sérénité de leurs traits disait clairement: rien n'a -changé. Les plis du front, des joues, l'expression des yeux gardaient -l'empreinte ineffaçable; ils demeuraient ce que la vie les avaient -faits, avec leurs manières d'être, leurs habitudes prises, leurs idées. - ---Nous avons bien souffert de la chaleur, dit M. Dugast. Les fleurs -sèchent dans le jardin. Mes beaux oeillets dépérissent. - -Hélène compatit. Une des petites manies de son père, la collection -d'oeillets! - ---J'avais beau faire arroser devant les fenêtres, tenir tout fermé; -c'était affreux, ajouta Mme Dugast. - -Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!... Combien de fois -Hélène avait entendu ces phrases, prononcées avec le même accent, -soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme, elle s'étonna de -cette immutabilité. Le passé, le passé... sensation d'un charme -mélancolique. Ils échangèrent les propos coutumiers: était-elle -satisfaite de son séjour? Que devenait sa grande amitié pour Minna? -Tante Édith avait-elle déchiffré une nouvelle partition de Wagner? Et -ses fameuses lectures philosophiques? - -Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère gardait contre l'influence -de sa soeur, ses idées libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa -fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse. M. Dugast eut beau -rendre justice à l'intelligence, à la grâce d'Édith, il y eut un -silence. Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on se retrouve -après une longue séparation, paralyse l'élan, ralentit les paroles entre -les personnes qui s'aiment le plus. - -On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait la côte de -Sainte-Flaive. Sur le damier des champs, sur l'ondulation des coteaux, -le soleil couchant suspendait une brume dorée, frappait de ses rayons -obliques des toits bruns au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit -avec plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui s'élargissait, -demi-cercle de bois et de labours bordé de falaises crayeuses, au pied -desquelles la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau suivait la -berge. De l'autre côté de la rive, sur le ciel pourpre, les hautes -cheminées, les hangars de la filature Dugast, les toits nets de Moranges -se découpèrent. A la vue du petit village ouvrier où malgré le zèle, les -secours de son oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient, -le coeur d'Hélène se serra. - -Dans son éclat suprême, le jour resplendissait. Sur l'eau glacée de rose -et d'argent, le bac noir traversait lentement. Les premières maisons de -la Neuville apparurent. On distingua les murs du jardin, les grands -marronniers sombres du Vert-Logis; et plus loin, derrière les toits de -tuile de leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves de la -Chesnaye, le château de l'oncle. - -Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls,--comme leur odeur était -douce!--ils descendirent devant les marches anciennes du perron, ils ne -se parlaient plus, depuis un grand moment déjà. - - - - -III - - -Hélène s'éveilla tard. La soirée de la veille lui laissait une -impression confuse; à peine le temps d'aller embrasser à la Chesnaye -l'oncle Marcel, Yvonne, tante Portier; Germaine lui avait montré une -robe nouvelle en crêpe de chine rose, dont elle paraissait ravie... Et -le grand-père Pierron, la grand'mère Pierron, pas changés non plus! -Elle, avec son long visage fermé de sourde, sous un tour de cheveux -gris; lui, sec et glacial, avec ses favoris d'ancien procureur général, -ses quatre-vingt-cinq ans gourmés. Comme d'habitude chaque année, ils -étaient venus passer deux mois chez leur fille. - -Elle courut à la fenêtre. Éclatante de soleil, d'air vif, de parfums, la -matinée entra. Sous un ciel bleu, au-dessus des bassins verdis, de la -petite rivière à l'étroit méandre, un frémissement agitait les feuilles -blanches des trembles; de grands vernis du Japon dressaient leurs -bouquets de rouille. En avant de la charmille, le faune de marbre -découpait la grâce surannée de sa danse immobile; et là-bas, entre les -marronniers, la Seine paisible miroitait. - -«Quel temps!» se dit-elle. Elle savoura jusqu'au fond de l'être cette -splendeur, la joie de vivre. Vingt et un ans aujourd'hui! Elle se -sentait affranchie, vaillante--et le clair avenir devant elle. Elle eut -vite fait de s'habiller, de descendre. Au détour d'une allée, devant un -plant d'oeillets nouveaux, M. Dugast était en conférence avec son -jardinier. - ---Te voilà, petite. Tu sais que nous avons à causer. Es-tu libre, ce -matin? - -Hélène hésita une seconde, M. Dugast sourit: - ---Je vois ce que c'est; nous allons visiter nos clients, de l'autre côté -de l'eau. Si après cela on ne t'aime pas, à Moranges! - -Et comme elle rougissait, il ajouta: - ---Va, ma fille, va, nous causerons cet après-midi. - -Elle prit par la charmille, longea des espaliers. Un murmure d'eaux -tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier; dans une écume blanche, -la petite rivière y croulait en cascade, d'une bouche de rochers et de -lierre; sa nappe glauque, au moyen d'une vanne, communiquait à la Seine -par un ponceau, sous le chemin de halage. La petite porte ouverte, -Hélène fut éblouie par l'immense courbe du fleuve, d'un bleu moiré sous -l'azur intense, au pied des falaises rousses saturées de lumière. Un -peintre, sous son parasol blanc, travaillait sur la berge, près du petit -port aux bateaux. Elle reconnut Dormoy. - -Penché sur la toile, son profil rougeoyait, dans l'ampleur d'une -magnifique barbe blonde. Dormoy posait une touche, une autre. Dans un -recul appréciateur, un rapprochement brusque, le va-et-vient de sa barbe -rutilante exprimait une satisfaction, décernait au talent de l'artiste -des compliments flatteurs. Surpris, il se dressa, le geste arrondi: - ---Déjà debout, mademoiselle, après ce voyage?... - -Sa voix avait une franchise cavalière; il était grand, désinvolte; la -simplicité de sa blouse de travail faisait un contraste voulu avec -l'élégance de son pantalon à la houzarde et ses souliers vernis. Il -dosait avec art la correction de l'homme du monde et le débraillé de -l'artiste. Possesseur, disait-on, de vingt mille livres de rentes, il -s'était découvert une irrésistible vocation, et, sans plus de raisons -que tant d'autres, mettant en pratique le mot du Corrège: «Et moi aussi, -je suis peintre!» il s'était, depuis quelques années, assimilé ce faire -habile et médiocre qui est une des marques de la peinture contemporaine. -Il exposait régulièrement, toujours sur la cimaise,--«Un si bon -garçon!»--et n'avait qu'une ambition au monde, mais à laquelle il eût -tout sacrifié, le ruban rouge. - -Hélène ne savait de lui que ses succès mondains et l'estime en laquelle -le tenait l'oncle. Le peintre ne lui déplaisait pas. Il était si -cordial, si galant! Un peu fat, mais avec tant de bonne grâce! Comment -deviner, à certaine sécheresse du regard, du sourire, à l'imperceptible -patte d'oie, que Dormoy, pétri de vanité, rongé d'envie, faisait parade -d'une fausse jeunesse, d'une fausse bonhomie, d'un faux talent? - -Elle avait sauté dans une norwégienne, disposait les rames. - ---Vous n'avez pas besoin d'un batelier? fit-il avec son assurance -habituelle. - ---Merci, je traverse seulement. - -Et tandis que, debout près de son chevalet, il l'enveloppait d'un regard -charmé, elle s'éloigna, ramant à longues brassées, dans une inclinaison -souple, un harmonieux cambrement du buste, ses cheveux blonds en nimbe -d'or sous le canotier blanc. Sa barque rangée auprès de bachots plats, -dont la lourdeur contrastait avec un joli canot d'acajou,--tiens! -l'oncle devait être là,--elle suivit une piste sur la berge aride. - -De grands amas de charbon sous des hangars, et que des péniches -débarquaient à même, s'étendaient, sans cesse éventrés, renouvelés. Sur -la terre rase, sans un arbre, auprès des bâtiments massifs et des vastes -toits de l'usine dressant comme deux phares ses hautes cheminées, se -groupaient les maisons basses du village ouvrier, tristes et noires, au -milieu d'une zone d'herbe pelée. Les plus vieilles, vestiges de l'ancien -hameau paysan, avec leurs murs en pisé, leurs toits de chaume, -montraient des intérieurs obscurs et sordides. Alignées au cordeau, des -maisonnettes en briques, édifiées par les soins de Marcel Dugast, -ouvraient sur des jardinets chétifs leurs façades symétriques, où deux -fenêtres à volets peints distribuaient le jour à la misère organisée. De -loin en loin, au pauvre luxe d'un pot de géranium, d'une boule de verre -étamé, on distinguait l'habitation d'un contre-maître. Les rues étaient -vides; les maisons semblaient l'être. Un silence de solitude pesait. -Toute vie était concentrée dans l'énorme ruche. Parmi le grondement des -machines, l'atmosphère étouffante, cinq cents femmes et trois cents -hommes y travaillaient, de l'aube au soir. - -Au coin d'une petite place, une enfant, courbée sur un puits, hissait -péniblement une corde au bout de laquelle apparut un énorme seau -ruisselant, plus gros qu'elle. Hélène l'aida à le décrocher. Des gouttes -fraîches lui couvrirent les doigts. Quel dommage que cette eau si claire -fût malsaine, empoisonnée dans tous les puits par les infiltrations de -la Seine! Les déversoirs d'Achères, drainant la bourbe des égouts de -Paris, ne suffisaient pas à purifier le fleuve. Et chaque année, la -fièvre typhoïde sévissait à Moranges, tandis que la Neuville restait -indemne, grâce aux sources vives issues des falaises. L'oncle parlait -toujours de la possibilité d'un puits artésien, mais reculait devant la -dépense, persuadé aussi que la Seine se nettoierait peu à peu. Hélène -perçut, derrière des vitres, des regards hostiles qui l'épiaient. Elle -pressa le pas. Ses pauvres devaient l'attendre. - -Ses pauvres! Le triste mot. Pourquoi y avait-il des pauvres, tant de -pauvres que ni ses charités modestes, ni aucune charité, si libérale -fût-elle, ni la sollicitude de l'oncle Marcel, ni la prévoyance de mille -industriels comme lui ne pouvaient rassasier leurs bouches inassouvies, -habiller leurs détresses en loques, soulager, même dans une mesure -infime, le morne végétement de leurs vies! Et cette usine était une -filature modèle! Ateliers spacieux, outillage perfectionné, propreté -méticuleuse, du carrelage sans cesse balayé, arrosé d'antiseptiques, au -parquet luisant de la chambre des machines. Des caisses de retraites, de -secours, des assurances; tout ce qui protège et remédie. Et pourtant, de -ce vaste organisme en mouvement, où chaque jour des milliers de balles -de coton, venues du fond de la Géorgie et de la Louisiane, -s'engouffraient dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux -peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs-à-broches et les -métiers à filer, où des centaines de mains agiles, de regards tendus -surveillaient les bobines tournantes, de cet infatigable travail d'acier -et de cette harassante activité humaine, et, par-dessus tout, de ce -formidable roulement d'argent, dont le produit s'empilait dans le -coffre-fort de l'oncle, à peine s'il restait aux malheureux de quoi les -empêcher de mourir de faim! - -Et les femmes, qu'elles étaient à plaindre! Labeur égal, salaire -moindre. Seules, comment vivre? Mariées, c'était le foyer à l'abandon, -la terreur de l'enfant qui naît... Problème terrible, sans solution. -Quel moyen d'empêcher l'inique accroissement du capital, en face de la -misère croissante? Oui, comment empêcher les uns de gagner trop, -permettre aux autres de gagner plus? - -Au seuil d'un des pavillons, une très vieille femme épluchait des pommes -de terre. Elle se leva avec effort. - ---Bonjour, mère Flénu, ça va chez vous? - -La vieille branla le menton, une amertume révoltée dans ses yeux clairs. - ---Non, ma bonne demoiselle. Mon fils, depuis votre départ, s'est cassé -le bras; la gangrène s'y est mise... A fallu le couper. Deux mois qu'il -est infirme!... Si encore, ça lui était arrivé à l'usine, il aurait eu -de l'argent, ben sûr. Mais, v'là notre chance! il est tombé chez nous, -dans l'escalier. - -Une sympathie douloureuse attendrit le regard d'Hélène. Quel malheur! -Elle estimait cet honnête garçon dont le visage intelligent, l'extérieur -plus distingué que celui de ses pareils l'intéressaient. Pourquoi -était-ce cette existence besogneuse, subsistant au jour le jour, que -venait frapper l'accident stupide? - -La vieille continuait: - ---C'est pas tout. Ma bru est accouchée hier soir, sur la route, en -rentrant de l'usine. Pas le moyen de manquer une journée, faut manger! -Et voulait-elle pas se relever ce matin? Avec sa fièvre! - -Déjà Hélène traversait la cuisine, dont le dénuement, la propreté humble -lui firent pitié. Elle grimpait l'escalier, entrait dans la chambre. Sur -un lit de fer, blanche comme cire, Marthe Flénu somnolait. Près d'elle, -dans une corbeille, un petit paquet de chair, informe et rougeaud, -dormait aussi. Anxieux, le père assis les contemplait. Il se leva devant -Hélène qui s'effraya de le voir si changé: pommettes creuses, barbe -longue, sa manche vide repliée sur le moignon. - ---Le médecin est-il venu? dit-elle. - -Il répondit: - ---Pas encore. - -Elle s'approcha du lit, prit la main de Marthe; elle touchait du feu. La -face blême bougea, les yeux s'ouvrirent, profonds comme des puits de -souffrance. Secouée de frissons, Marthe prononçait des paroles confuses: - ---La cloche a sonné, j'te dis, je vais être en retard! - -Hélène et l'ouvrier se regardèrent; il voulut sourire, mais des larmes -vinrent à ses paupières. Il y eut un instant de malaise. La grand'mère -arrangeait le berceau. Hélène se pencha sur le petit corps congestionné -où palpitait le souffle imperceptible. Et devant le mystère de la vie, -de cette pauvre vie éclose en cette heure de misère, ils restèrent -silencieux, pensant à l'avenir. - -La voix de Marthe s'éleva, saccadée: - ---Donnez-le-moi. - -Elle le reçut des mains d'Hélène, qu'elle ne parut pas reconnaître, le -serra fébrilement: - ---Qu'il est beau, mon petit! - -Son air d'adoration fit place à une terreur subite; elle eut une -expression de bête traquée, repoussa l'enfant: - ---Qui va le nourrir? il aura faim. - -Elle porta la main à ses tempes bourdonnantes: - ---La cloche! Faut que je parte! Nous sommes quatre maintenant. Y a du -travail, Flénu. - -Elle retombait, épuisée, tandis que la vieille bordait l'enfant. Hélène -dit à voix basse, en mettant de l'argent sur l'angle de la cheminée: - ---Je vous envoie le médecin, je reviendrai. - -Dehors, inquiète, elle appela un gamin: - ---Cours à la Neuville, et ramène le docteur Hulin pour Marthe Flénu. Tu -diras que c'est moi qui l'appelle. - -Elle avait d'autres misères à soulager. L'affreux début! Une vaillante, -cette petite femme!... La vieille, l'homme, elle les faisait vivre. Dire -que tout reposait sur sa frêle santé, sur son acharné travail! Elle -entra chez les Lepillier. C'était navrant. - -La fille, Berthe, une paralytique de seize ans, gisait sur un grabat. Un -corps de larve, une figure émaciée, des yeux trop grands où toute la vie -affluait. Une horreur les dilatait. Dès qu'elle reconnut Hélène: - ---Oh! mademoiselle, sauvez-nous, sauvez maman! - -Et cramponnée aux mains de la jeune fille, elle raconta en sanglotant la -scène odieuse qui venait de se passer; c'était tous les quinze jours la -même chose; sa mère gagnant le pain à l'usine, son père vivant à -Hautneuil, avec des gueuses, n'apparaissant, ivre, que les lendemains de -paye, pour rafler les trois quarts du salaire, vider la huche, piller -tout. Il était venu ce matin, l'avait bousculée, voulant lui faire dire -s'il n'y avait pas une pièce de cent sous cachée. Il avait emporté, pour -la vendre, une bonne couverture donnée par Hélène. - -Cette tyrannie du mâle, frémissante, elle l'exécra. Comment de pareilles -monstruosités étaient-elles encore tolérées, mieux, protégées par la -loi! Ainsi, cette brute pouvait à sa guise s'affranchir de tout devoir, -voler ces malheureuses, boire en alcools infects les misérables sommes -qui pour elles étaient le remède, la vie! Ah! ce maudit Hautneuil, -attaché comme un ulcère au voisinage de Moranges, ce village de cabarets -et de bouges, où les mauvais sujets et les drôlesses de l'usine allaient -sans cesse faire ripaille! Son chagrin fut d'autant plus vif qu'elle -admirait l'honnêteté, le courage de «l'Abeille», comme on surnommait la -Lepillier. - -Quelques bonnes paroles, l'offrande habituelle,--l'éternelle impuissance -à soulager vraiment! Hélène passait à la veuve Lefèvre. Elle n'entrait -jamais là sans une espèce de répulsion. Elle retrouva la masure fétide, -où, dans l'unique pièce au sol défoncé, aux murs graisseux, à travers un -jour de cave, le grand-père gardait ses trois petits-enfants en -l'absence de la mère. De ses yeux sans regards, il suivait leurs jeux de -bêtes; l'aîné, cinq ans, avait renversé son frère hurlant, et à grands -coups de pied dans le ventre, tentait de lui arracher un trognon de -pomme verte. Dans le lit, un mioche était en train de s'étouffer, déjà -violacé. Hélène relevait le traversin, séparait les garnements, puis -elle écouta les doléances du vieux: sa fille se tuait à l'usine, tandis -que lui croupissait, achevant de mourir. Sa voix se cassa, tremblante; -il désignait les galopins immobiles... «Pas de répit avec eux! Ils -s'ingéniaient à le tourmenter. Tout à l'heure encore, ils venaient de -lui remplir ses sabots de terre.» Hélène s'éloignait, revoyant la main -noueuse avidement refermée sur l'argent, dans la crainte d'une méchante -farce des petits. - -Elle prenait au plus court, pour rejoindre la berge. Jamais elle n'avait -été émue à ce point. Elle revit le pâle visage de Marthe Flénu, évoqua -les deux autres malheureuses rivées aux cylindres d'acier, devant la -rotation des bobines. Elles résumaient la somme des maux qui accablent -la femme ouvrière, lorsque l'homme disparu, infirme ou indigne, laisse -retomber sur elle le poids écrasant de la vie. Comme elle passait devant -l'usine, un groupe qui stationnait en face se tut à son approche. A -l'entrée de la vaste cour, André sortait justement du bureau, en -écoutant d'un air maussade le rapport d'un vieux contremaître. Il -aperçut Hélène: - ---Tiens! qu'est-ce que tu fais là? - ---Je rentrais. Que se passe-t-il? - ---Rien, Dulac m'apprend que les bobineuses ne veulent pas démordre de -leur augmentation. - -Et il eut un léger haussement d'épaules, tandis que Dulac, après avoir -soulevé sa casquette, se reculait avec un sourire qu'Hélène jugea -ironique. Le regard du vieux lui déplut aussi, trop direct, trop -admiratif. Elle avait de l'antipathie pour cet homme courtaud, sanguin -sous ses cheveux gris, dont les yeux quêteurs, la lippe sensuelle -justifiaient la mauvaise réputation. Toutes les filles le redoutaient. - ---Ah! voilà l'oncle, dit André, je te quitte. - -A l'angle du bâtiment, Marcel Dugast, suivi du sous-directeur, -débouchait en coup de vent. Très haut, le cou dans les épaules, le poil -dru et blanc, il fonçait devant lui avec une force d'énergie tenace, -d'autorité bourrue. A la vue d'Hélène, il tourna la tête, car il -n'aimait pas la voir à l'usine. André s'élança pour le rejoindre. - -Elle se sentit très seule, et tandis qu'elle regagnait sa barque, -traversait l'eau, le poids des misères coudoyées retomba sur elle en -tristesse que peu à peu dissipaient le recueillement du jardin, l'aspect -cordial de la vieille maison. Sa mère lui ouvrait les bras:--«Chère -grande fille!» M. Dugast la regardait plus tendrement que de coutume; -jusqu'aux mains froides du grand-père Pierron qui eurent un serrement -affectueux. Une corbeille d'oeillets magnifiques, le cristal luisant des -coupes à champagne donnaient un petit air de fête à la salle à manger. -La grand'mère Zoé, souffrant de sa sciatique, gardait la chambre; Hélène -courut l'embrasser. André avait prévenu qu'on ne l'attendît pas, il -déjeunerait sans doute à la Chesnaye. - -A table, comme son père la taquinait amicalement, avec sa philosophie -souriante d'ancien diplomate qui avait séjourné longuement dans des pays -divers et vu de près, sous la différence des moeurs, l'humanité toujours -pareille, elle ne put taire davantage sa révolte, l'injustice criante de -la société. Sur trois de ses protégées, l'une, épuisée de fatigue, avec -son mari infirme, se trouvait sans ressources, parce qu'elle devenait -mère; la seconde était livrée aux rapines de son mari; la dernière, -veuve, s'exténuait pour faire vivre son père impotent et ses petits. -N'était-il pas honteux qu'aucune loi, en France, ne secourût l'ouvrière -qui enfante, la femme abandonnée, l'invalide du travail? - -La voix sèche de M. Pierron s'éleva avec un peu de cette gravité -solennelle qu'il mettait naguère, inflexible interprète du Code, à -requérir l'application des lois. Les lois! C'était son domaine, son -bien, sa vie. Nul ne connaissait comme lui l'inextricable dédale, les -coins obscurs pleins de traquenards et de précipices, le fourré, les -sentiers sinueux ou les chemins battus de cette forêt séculaire, -immense. Le hérissement des textes, les sables mouvants de la -jurisprudence n'avaient point de secret pour lui. Il s'y promenait à -l'aise, avec une joie de chasseur, un orgueil de propriétaire. Son père -n'était-il pas ce fameux Onésime Pierron, le farouche conventionnel mort -dans l'habit brodé d'un pair de Louis-Philippe, qui, avec Tronchet, -Portalis, Bigot de Préameneu, avait, sous le dur regard de Napoléon, -contribué le plus à défricher, à replanter l'antique forêt du droit? - ---La loi, fit-il choqué de la liberté d'Hélène, ne peut pourtant pas -devenir sage-femme ou nourrice. Tu veux peut-être que les patrons -fassent des rentes à tous les enfants de leurs ouvriers? Leur fortune -n'y suffirait pas. Quand on n'est pas en situation, comme dit Émile -Augier, de se payer le luxe d'un garçon, c'est une imprévoyance -coupable, que dis-je, c'est un crime d'en avoir! - -M. Dugast sourit, Pierron allait un peu loin. Hélène secouait la tête -sans répondre, un beau mépris sur son visage. - ---Quant à ta femme abandonnée que le mari gruge, c'est malheureux, mais -c'est comme ça. Et depuis des siècles! C'est une des conséquences du -vieux texte: _Feminis propter sexus infirmitatem_... D'ailleurs, -ajouta-t-il dédaigneux,--il avait pour les lois nouvelles une -méfiance instinctive depuis qu'il n'était plus chargé de les -appliquer,--tranquillise-toi, il y a dans les cartons du Sénat une -proposition à l'étude, qui a pour but de garantir le salaire de -l'épouse, et l'autorise, en certains cas, à saisir-arrêter celui du -mari. - ---Je sais, répondit-elle, la proposition Jourdan-Goirand. Voilà plus de -huit ans que, grâce à l'initiative d'une vaillante, Mme Schmahl... - ---Mais, dit M. Dugast, la Chambre a émis un vote favorable. - ---Reste le Sénat, fit Hélène. Et avec ironie: - ---Depuis des mois et des mois, ces messieurs de la commission y -réfléchissent. - -M. Pierron répliqua: - ---Les lois ne se font pas comme ces crêpes, en un tour de main. - -Il en roulait soigneusement une, dans son assiette, en la saupoudrant de -sucre. Il ajouta: - ---Il y a temps pour tout. - ---Et cependant, les malheureux souffrent! - -M. Pierron, avec flegme, déclara entre deux bouchées: - ---C'est leur lot, ma fille; et tous les socialismes auront beau faire, -il y aura toujours des pauvres. - ---Voyez-vous, dit malicieusement M. Dugast, cette petite qui veut -changer le train du monde! - -Mme Dugast, qui ne se mêlait jamais aux discussions, approuva d'un signe -de tête. Qu'y faire? C'était ainsi. Le bruit discret du champagne qu'on -débouchait fit diversion; on but aux vingt et un ans d'Hélène. - - - - -IV - - -Tout l'après-midi, nerveuse, elle attendit, avec une appréhension mêlée -du désir de l'affronter, l'entretien qu'elle devait avoir avec son père. -Vers quatre heures, comme le docteur Hulin s'en allait, après une courte -visite à la grand'mère Pierron,--(Et Marthe?--La pauvre femme, qu'il -s'était empressé d'aller voir, avait le délire, était bien bas),--M. -Dugast, du pas de la porte de son cabinet de travail, ouverte à deux -battants sur le jardin, l'appelait: - ---Hélène! - -Elle entra dans la pièce claire, où des bibliothèques à hauteur d'appui, -surmontées de vieilles faïences, étalaient la gaieté de leurs reliures. -Mme Dugast, assise au coin de la large table Louis XV, attendait, une -broderie à la main. Prévenant, il avança un fauteuil, prit place avec -lenteur derrière son bureau. Il sourit à sa femme, dont le visage -s'éclaira, du même bon sourire où tenait l'affection de leur vie. Et -après avoir feuilleté quelques papiers, posé son binocle, il commença: - ---Te voilà majeure, ma chère petite, et bien que nous t'ayons laissé le -plus de liberté possible, facilité de notre mieux ton éducation, tu vas -jouir dorénavant d'une indépendance plus complète encore, que limiteront -seuls ta confiance en nous, ton attachement filial. Réglons tout de -suite, si tu le veux bien, la question de ta fortune personnelle, de ta -dot. En t'avantageant aux dépens de ton frère, la cousine Émilie t'a -constitué un capital de deux cent mille francs, que j'ai naturellement -placés chez ton oncle. En y joignant les intérêts accumulés depuis cinq -ans, tu possèdes aujourd'hui une somme de deux cent quatre-vingt-sept -mille cent vingt-cinq francs quatre-vingt-sept centimes. Tu ne -t'étonneras pas que, dans ces conditions, nous ayons eu la pensée bien -légitime de rétablir l'équilibre, en reportant sur la tête de ton frère -ce que nous avions d'abord projeté d'affecter à ta dot. De la sorte, -André a pu mettre, dans les affaires de ton oncle, une somme équivalente -au chiffre de ton legs. Donc, balance exacte, tu le vois. Malgré tes -petites révoltes féminines, tes aspirations d'égalité, tu as trop le -sentiment des principes de la famille, de ce que tu dois à ton frère -aîné qui en sera le chef, pour ne pas souscrire de bon coeur à cette -répartition. Cela te paraît équitable, n'est-ce pas? - -Il fit une pause en la regardant. Elle acquiesça, d'un geste de -détachement, trop fière pour soulever la moindre objection, assez -pratique pour sentir que cet arrangement prouvait une fois de plus la -préférence constante des siens, avouée ou non, à l'égard d'André. Où cet -argent pour elle demeurait un capital mort, simple amorce au prétendant, -il représentait pour son frère, grâce à son énergie d'homme, aux -carrières ouvertes devant lui, une force supérieure, un capital vivace -dont l'abandon la frustrait quand même. N'importe, elle serait assez -riche! - -M. Dugast reprit: - ---J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur placement, que tu seras -enchantée de laisser ton argent où il est. L'affaire est magnifique. - -Hélène pâlit, son coeur battit plus fort; le moment était venu, il -fallait parler. Une émotion altéra sa voix ferme: - ---Permettez que je vous arrête à ce mot «d'affaire». Il y a bien -longtemps que je songe à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez -pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le premier acte de liberté -d'une petite fille qui s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour -les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes misérables qu'elles -soient, sont pourtant mes soeurs, dans le dégoût de spéculer sur leur -travail, leurs maigres gains, dans l'horreur de tout ce qui est -exploitation humaine, souci de lucre, que j'ai puisé ma résolution. Si -philanthrope que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez lui m'est -odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté, me dire que c'est fatal, -qu'il subit aussi bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale, -c'est plus fort que moi, ces billets, cet or me semblent mal acquis. Mon -intention est de retirer ma fortune des mains de mon oncle, et de -l'employer selon mon coeur, après avoir versé à la caisse des ouvriers -de la filature une partie de ces intérêts accumulés, trop lourds pour -mes scrupules. - -A mesure qu'elle parlait, en possession vite reconquise d'elle-même, une -attention d'abord surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage de -M. Dugast; sa femme, au début immobile de stupeur, s'agitait sur sa -chaise avec une indignation qui avait peine à se contenir. Elle s'écria: - ---Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend? Nous aussi avons de l'argent -là. Nous ne sommes pas des malfaiteurs! - ---As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément M. Dugast. - -Et sa femme, plus haut encore: - ---Voilà les belles idées que tu as rapportées d'Angleterre? Je reconnais -les utopies d'Édith! mais c'est fou, fou! - ---Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé à quel point tu allais le -blesser? Voyons, ce n'est pas sérieux, tu plaisantes? - -Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet orage, ce n'est pas d'hier -qu'elle s'y préparait. Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec -l'observation des choses, une conscience plus large, des idées de -justice et de pitié, elle nourrissait ce double désir, de préserver sa -fortune des sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui faire -rendre tout le bien possible. - ---Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec calme. Moi seule ai tout -décidé. - ---Jamais tu ne retrouveras de placement pareil, gémit Mme Dugast. - ---Tant mieux, répliqua Hélène. - -M. Dugast, attristé, dit d'un ton grave: - ---En admettant la part de noblesse que ton projet comporte, que -ferais-tu de ta fortune? La convertir en titres de rentes, en -obligations? Tu sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte que grâce -à une exploitation quelconque. Actions de chemins de fer, valeurs -minières, sous ces chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer, -du travail et de la souffrance aussi. Avec de telles idées, aucune -société n'est possible. Il y aura toujours des pauvres, te disait ton -grand-père à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura toujours des -riches. Sois donc logique, donne tout ton bien, prend le bâton, la -besace et, pieds nus, prêche d'exemple... Il eut un fin sourire:--Tu -n'en es pas encore là, j'espère? - ---Il y a manière de se rendre utile, répondit Hélène un peu vexée; et, -dans son esprit, elle songeait à divers emplois: subventionner le -courageux journal de Minna, commanditer une oeuvre de propagande -ouvrière. - ---Allons, dit M. Dugast soucieux, tu es libre, tu réfléchiras. - ---C'est tout réfléchi, fit Hélène. - -Il y eut un instant de silence et de gêne. Lèvres closes, les yeux rivés -sur sa broderie, Mme Dugast, outrée, tirait point sur point. - -M. Dugast, qui n'avait cessé de regarder sa fille avec une insistance -pensive, lui dit paternellement: - ---N'oublie pas que cet argent représente ta dot, c'est-à-dire moins ta -sécurité en cas de non-mariage,--jolie comme tu es, j'écarte cette -hypothèse,--que ta garantie mondaine et sociale, tes chances de devenir -prochainement une bonne et honnête femme comme ta mère, de fonder à ton -tour une famille. - ---Je sais, dit Hélène avec vivacité. En France, on ne se marie que -contre remboursement. Pas de dot, pas de fiancé! La question d'argent -prime tout. On unit deux intérêts, rarement deux affections. - -Mme Dugast releva la tête: - ---Hélène, comme si tu ne savais pas que ton père m'a épousée pauvre! - ---Oh! vous! protesta-t-elle dans un élan de coeur, vous êtes à part. La -bonté de père, sa générosité, ton dévouement! Combien y a-t-il de -ménages comme le vôtre? Vous êtes l'exception, vous confirmez la règle. - -M. Dugast dit avec douceur: - ---Que veux-tu? c'est la vie. Toujours les femmes ont payé cette rançon. -Et puis, pourquoi voir un intéressé dans le brave garçon qui t'épousera? -Vous mettrez en commun votre effort, vos biens. Plus tu apporteras, -mieux tu auras servi tes intérêts véritables. Car tu es bien de cet -avis, n'est-ce pas, les jeunes filles sont faites pour se marier, -surtout quand elles te ressemblent? - -Tous deux la regardaient avec une nuance de malice. Elle devina le -sous-entendu: Vernières?... - ---Que tu aies refusé jusqu'ici les partis qui se sont offerts, notre -désir égoïste de te garder plus longtemps ne s'en est pas autrement -inquiété, mais maintenant il nous serait doux de te confier à quelque -sûr compagnon de route. Nous vieillissons. Nous voudrions te voir -heureuse et caresser nos petits-enfants, avant de partir. - ---Ah! cher père! dit Hélène émue. - -Une communion d'âme les rassembla tous trois dans une seule pensée -d'affection. Trouble délicieux, sensation obscure, plus douce que des -larmes. Hélène les regardait, lui tout blanc, elle grise, avec leurs -bons visages fatigués. Séparés d'elle par la table, ils lui parurent -distants, comme à travers le recul du passé, tels des voyageurs las qui, -parvenus au terme, regardent ceux qui s'éloignent, assis de l'autre côté -du versant. Ils étaient un des types de cette vieille famille française, -respectueuse des traditions, où la bonhomie, la droiture, la simplicité -étaient le côté souriant des vertus du foyer. Elle était l'avenir, avec -sa fièvre d'indépendance, son désir d'une vie autre, plus volontaire, -plus efficace, semences nouvelles, moissons inconnues. - ---A coup sûr, tu es libre, dit M. Dugast. Et, malicieusement: - ---Plus que jamais, tu vas pouvoir réaliser ton fameux rêve, choisir -parmi la foule des prétendants celui qui aura l'insigne honneur de te -donner son nom. Eh bien! quelqu'un nous a parlé de toi ces jours-ci... -Tu ne devines pas? - -Elle s'enquit du regard, souriante. - ---Quelqu'un de charmant, ma foi, et dont le titre, la situation, la -famille ne laissent rien à reprendre. - ---Et vous, maman, vous n'ajoutez rien? - -Mme Dugast piquée déclara: - ---C'est un homme du meilleur monde, parfaitement élevé, joli garçon. -J'aurais cru même à certains signes qu'il ne te déplaisait pas et que tu -l'aurais plus vite reconnu. - -Hélène rougit un peu: - ---M. de Vernières ne me déplaît pas, mais ce n'est pas une raison pour -que je me décide à l'épouser. Que fait-il au juste?--Elle le savait -oisif, riche, vaguement occupé d'affaires de Bourse.--Il faudrait -d'abord le connaître. Récapitulons, il m'a vue quatre ou cinq fois. - ---Qu'est-ce que cela prouve? dit Mme Dugast. Je n'ai eu, moi, que deux -entrevues avec ton père. Tels étaient les mariages d'autrefois. On s'en -remettait à ses parents du choix de son fiancé; ils appréciaient les -avantages, les convenances, les relations. - ---Est-ce que ça réussissait toujours? fit Hélène. - -M. Dugast lui-même sourit; Mme Dugast répliqua, très digne: - ---Regarde ta cousine Germaine, c'est moi qui ai fait ce mariage, -qu'as-tu à lui reprocher? Du Marty est un vrai gentleman, Germaine est -très heureuse. - ---C'est possible, concéda Hélène, je n'en sais rien. Pour moi, je ne -voudrais pas d'un mariage si rapidement conclu. Un tel acte, qui -transforme une vie, ne doit pas être accompli à la légère. Je veux -savoir qui j'épouse, l'étudier. Son passé, son présent, peuvent-ils me -répondre de l'avenir? Pourquoi les hommes seuls jouissent-ils d'un -pareil privilège? Pourquoi les femmes seraient-elles moins soucieuses -d'une connaissance d'où dépend le bonheur de leur vie? - ---Mon enfant! s'écria Mme Dugast alarmée. - ---Je sais, dit Hélène, une fierté dans ses yeux purs. Je ne demande pas -l'impossible. Une jeune fille a cependant le droit de vouloir estimer, -avant d'aimer. En France, avant ses fiançailles, on ne peut parler -librement à un homme, le rencontrer, sortir seule avec lui, sans -qu'aussitôt on ne soit compromise, perdue. C'est absurde! En Angleterre, -en Allemagne, en Amérique, la jeune fille est autrement libre. Son -honneur s'en trouve-t-il plus mal? Nous sommes à la merci de conventions -barbares. Voyons, père, vous qui êtes si juste, toi, maman, ça ne te -révolte pas? Moi, une telle inégalité m'indigne. Rien ne me paraît plus -beau que le mariage, l'union de deux êtres pour la richesse et la -pauvreté, la maladie et la santé, la vie et la mort. Encore faut-il un -partage identique, une confiance réciproque, absolue. La femme a, comme -l'homme, des droits sacrés à l'amour. - -M. Dugast hochait la tête: - ---Tout cela est bel et bien, ma chérie, mais sois prudente. On est si -vite mal jugé! Il y a, tu le reconnaîtras, dans tes paroles, de quoi -inquiéter tes vieux parents. J'aurais bien à dire, nous recauserons de -tout cela. - ---Ah! Brighton! Brighton! soupira Mme Dugast, Édith est bien coupable! - -M. Dugast s'était levé: - ---Embrasse-nous, mademoiselle, il faut te faire belle, puisque nous -dînons à la Chesnaye. - - * * * * * - -«Ouf! pensait Hélène en s'habillant. Ça s'est bien passé!» Et devant sa -glace, elle prit plaisir à se piquer une rose dans les cheveux, à nouer -à son cou qui émergeait, souple et blanc, du corsage de tulle, un rang -de perles fermé d'une turquoise. Une dentelle, ses gants, son mouchoir, -et, poussant jusqu'à la cuisine, elle recommanda en passant à la vieille -Anna, extasiée à sa vue, de faire porter de suite aux Flénu, à Moranges, -du bouillon, du bordeaux. Qu'on prît des nouvelles... - -On l'attendait sur le perron, et, longeant l'allée des fusains, tous -trois gagnèrent la petite porte par où les deux jardins communiquaient. -André était parti en avant avec M. Pierron. Les pelouses de la Chesnaye, -semées de corbeilles savantes, les allées au gravier net, aux bordures -neuves, les grands massifs exotiques contrastaient par leur opulence, -leur entretien méticuleux, avec le vieux jardin du Vert-Logis, plus -ombragé, plus intime. On arrivait au petit pavillon où les Du Marty -passaient l'été, moins assujettis, prétendaient-ils, qu'au -château,--loin des communs, il est vrai. Mme Dugast s'en étonnait -toujours, elle ne pourrait rester là sans domestiques. Mais avec -l'électricité, disait Germaine, c'était si vite fait: «Crac, un -bouton!...» Les fenêtres étaient noires. Plus personne. Un sous-bois de -sapins et de chênes, et l'on apercevait dans le crépuscule la masse -carrée du château, avec ses ailes de pierre et de briques, ses haut -toits d'ardoises. Une lumière blanche tombait en nappe des -portes-fenêtres du salon, ouvertes sur la terrasse descendant à la -pelouse par un degré. - -Dans un coin de la vaste pièce, autour d'une table à jeu, où Germaine et -Yvonne, décolletées bas, caquetaient bruyamment, le vicomte de -Vernières, André, le beau Dormoy, le petit Schmet, groupaient leurs -plastrons blancs, leurs habits noirs. Debout devant la cheminée, M. -Pierron semblait rendre un arrêt, qu'écoutait avec recueillement la -tante Portier, enfoncée dans une bergère. Sous une dentelle noire, sa -grosse tête ronde exprimait une niaiserie béate. L'oncle Dugast, chambré -dans une embrasure par Simonin, écoutait d'un air à demi convaincu ses -affirmations pressantes. L'homme à tête de brochet y mettait toute son -ardeur de Parisien retors, d'aventurier aux abois. «Diable! le cousin, -pensa Hélène, manigance quelque emprunt!» De quel métier vivait-il à -présent? Il les avait fait tous; agent d'assurances, journaliste, -coulissier... Comment ce chenapan, spirituel d'ailleurs, était-il adoré -d'une gentille petite femme, si bonne, si tendre? Pauvre Denise! - -Il y eut dans le coin de Germaine et d'Yvonne un éclat soudain de rires -et d'exclamations. - ---Parfaitement, répétait Yvonne en donnant un coup d'éventail sur la -main de Schmet, moi je suis bien décidée à n'épouser qu'un vieux. - -Les portes de la salle à manger glissèrent. Du Marty (d'où sortait-il?) -prenait le bras d'Hélène. Des lustres, des torchères, dardée à travers -des étincellements de cristal, une éblouissante clarté convergeait sur -la nappe raide, aux argenteries lourdes, aux surtouts d'orchidées. - -Vernières était à sa gauche. De sa voix caressante, il s'informait -d'elle, de son voyage. Dans ses yeux noirs, d'une flamme veloutée, elle -crut lire une admiration contenue, plus d'émotion qu'on n'en laissait -voir. Il avait des mains blanches et nerveuses, une maigreur de race. -Oui, élégance parfaite, dehors séduisants; que recouvraient-ils? - -On servait, après de petites timbales de soles, des canards à la -moscovite; Simonin jeta très haut: - ---Avez-vous lu les _Débats_? la grève de Roubaix prend mauvaise -tournure. Quatre escadrons viennent de quitter Lille. - -L'hôte souriant, affable, qu'était l'oncle Marcel rentré chez lui, le -rentier satisfait qui tout à l'heure à travers la table racontait avec -complaisance à Dormoy sa dernière trouvaille, un Largillière découvert -dans un grenier, redevint l'autoritaire, le tranchant possesseur -d'usine: - ---Les compagnies ne peuvent céder, les ouvriers en demandent trop. -Demain d'ailleurs, ce serait à recommencer! - -Trop? Hélène revit les intérieurs sordides du matin, et, devant les -tapisseries de haute lice, la cheminée de bois monumentale, compara. -Simonin renchérissait, en plongeant sa petite cuiller de vermeil dans un -spoom au kirsch.--«Dire, songea-t-elle, que sa femme et ses petits sont -peut-être en train de manger des pommes de terre à l'eau!» Marcel Dugast -continuait: - ---Comme toujours, les syndicats ouvriers sont à la tête du mouvement. -Leur minorité tapageuse entraîne la masse docile. Notre devoir est de -résister. Si j'en croyais mes bobineuses!... - -M. Pierron proclama du haut de sa cravate: - ---La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l'arbitrage -facultatifs en matière de différends... - -Un petit rire, à l'autre bout, coupait avec irrévérence la voix -sentencieuse. C'était Yvonne, à qui le petit Schmet parlait bas. Tous -les regards s'arrêtèrent sur la jeune fille, qui, rose et blonde, -relevant ses grands yeux bleus de poupée, fit front avec un air -d'innocence suprême, tandis que Schmet, gêné, penchait sur son assiette -sa barbe frisottante et son nez crochu. La tante Portier eut un coup -d'oeil sévère. M. Pierron, plus solennel, reprenait: - ---La loi du 27 décembre... - -Une salade japonaise succédait à des chaud-froid de grives. Parmi le -brouhaha des voix, l'odeur des mets et des chemins de fleurs, Hélène, -fatiguée, eût voulu voir finir ce dîner dont le luxe lui pesait ce soir. -Près d'elle, Du Marty, ayant épuisé avec Dormoy les rares idées qu'il -possédait, sur la peinture en particulier, parlait courses. Sportsman -fervent, le Stud-Book n'avait pas de secret pour lui. Son unique cheval -avait gagné le mois dernier un prix de consolation. Comme Dormoy lui en -faisait compliment, il loucha, avec une fatuité sereine, sur ses -moustaches frisées. Mais, d'un clin de paupières imperceptible, tante -Portier lui jetait le signal: elle se levait de table. - -Au bras de Vernières, Hélène traversait le salon. Une glace lui renvoya -leur image; ils formaient un joli couple, lui, mince, taille cambrée -dans le frac, un visage d'une pâleur mate, d'une grâce volontaire; elle, -grande et bien faite, toute de charme simple et d'éclat. Vernières -s'inclinait, et dans l'admiration, le respect de son salut, elle perçut -l'étendue de l'hommage. Il la retrouvait sur la terrasse, où, par -groupes, on venait jouir de la fraîcheur de la nuit. Sous l'immense ciel -criblé d'étoiles, une douceur infinie s'élevait des parterres, avec -l'âme des roses et des héliotropes, et le silence s'approfondissait de -l'immobilité du vaste parc, étageant ses cimes noires dans l'ombre. La -pointe de feu des cigares éclairait le bas des figures. Simonin, courant -un autre lièvre, tentait auprès de M. Dugast une persuasive manoeuvre. -«Allons, bon! c'est père maintenant!» se dit Hélène. Elle était en train -de causer avec le beau Dormoy. Marcel Dugast, tenant Vernières sous le -bras, les rejoignait. On entendit une fin de phrase:--«Alors, mon cher, -placement sûr? Je m'en remets à vous?--» Il s'agissait d'un achat -considérable d'actions sur de nouvelles mines d'or, au Klondyke. -Vernières, grâce à ses relations, à son habileté, négociait pour un -agent de change d'importantes affaires, touchait la forte -remise.--«C'est de tout repos» fit-il. Et, satisfait, il secoua la -cendre de son cigare L'oncle taquinait Hélène sur sa visite à Moranges: - ---Ah! petite masque, c'est toi qui excites mes bobineuses avec tes -libéralités! - -Cabrée, elle ripostait: Il tombait mal! Et elle entamait l'histoire de -Marthe. - ---Je sais, interrompit-il. J'ai donné des ordres. Qu'est-ce que tu veux? -Quinze jours de repos et le demi-salaire, ça n'est pas mal. La plupart -n'en accordent pas autant. Les soins gratis du médecin, c'est tout. -Est-ce ma faute, si ces malheureuses déguisent leur état, travaillent -jusqu'à la dernière minute? - -Vernières et Dormoy, mus par une pitié trop subite pour être sincère, -s'indignèrent: comment la société ne songeait-elle pas à protéger par -une loi secourable la mère, l'enfant, c'est-à-dire la race même?... Par -les portes-fenêtres ouvertes, des accords de piano, sous les doigts -d'Yvonne, résonnèrent. On distinguait le profil assidu de Schmet, prêt à -tourner la page. Hélène s'avança jusqu'au degré. Accoudés contre un -vase, elle reconnut à l'écart André et Germaine; ils causaient d'un air -absorbé. Elle les vit tressaillir, une ombre s'approchait d'eux. - ---Ah! c'est vous, Bréjean, fit André, vous nous avez fait peur. - -Des paroles à voix basse. Le sous-directeur apportait des nouvelles, les -bobineuses... la grève... Puis une ouvrière, Marthe Flénu, venait de -mourir. - -Un léger cri d'Hélène; les groupes s'approchèrent, on s'enquit. - ---Qu'est-ce? demanda l'oncle. - ---Rien, dit André, une ouvrière qui est morte. - -Et il ajouta: - ---Bonne nouvelle, les bobineuses se soumettent. - -Un court silence, un souffle faible à travers les feuillages, et, tandis -que les conversations reprenaient, Hélène bouleversée entendait, sous -les doigts d'Yvonne, le piano résonner de plus belle, les notes joyeuses -s'égrener dans la nuit. - - - - -V - - ---Tu viens aussi? fit André sans entrain. - -Hélène descendait le perron, très en beauté dans sa robe simple de -foulard à pois blancs; son teint frais sous le chapeau bergère avait un -rayonnement. - ---Bien sûr, fit-elle, c'est très amusant! - -André et Vernières devaient donner ce matin à Germaine sa première leçon -de bicyclette. Et de concert ils prirent l'allée des fusains, pour -gagner la grande terrasse du bord de l'eau, au bas des pelouses de la -Chesnaye. Ils marchaient côte à côte, à cent lieues l'un de l'autre. -André ne lui pardonnait pas son coup de tête; deux jours avant, elle -avait prévenu leur oncle. Ah! bien, à sa place, il l'aurait autrement -reçue! Et leur père, on n'avait pas idée d'une faiblesse pareille! Il en -ressentait une colère froide. Il ne pouvait comprendre les mobiles -d'Hélène, jugeait absurde qu'on l'écoutât. Une enfant encore; que -savait-elle de la vie? Si on laissait faire les femmes, maintenant!... - -Hélène, elle, savourait l'excitation de la lutte et le plaisir de sa -victoire. Aussi fut-ce gentiment qu'elle demanda: - ---Dis-moi. André, est-il vraiment impossible d'employer le pauvre Flénu -à la filature? Il est bien à plaindre depuis quinze jours. - -André saisit avec satisfaction l'occasion d'épancher sa bile. Comment, -elle réclamait des faveurs, par-dessus le marché? elle allait voir. - ---Tout à fait impossible! dit-il sèchement. Une usine n'est pas un -hôpital. C'est un foyer de production; nous sommes forcés d'exiger le -maximum d'effort. Flénu est manchot. Nous ne pouvons nous payer le luxe -d'être sensibles; bon à toi! - -Elle riposta, touchée au vif: - ---Merci du conseil, je sais ce que j'ai à faire. - -André reprit: - ---A ce propos, je suis bien heureux de te dire ce que je pense... Et -avec ironie:--Tu es majeure, tu es libre, c'est entendu. Cela n'empêche -que ta conduite n'a pas le sens commun: c'est de la folie pure. Tu te -permets de juger? Tu en sais plus que les tiens, que ta mère? -Contente-toi donc de l'imiter. Imagines-tu que tu vas rénover la -société? C'est à se tordre! En attendant, tu n'as fait que me nuire. -Parfaitement. Mes intérêts sont dans la main de notre oncle. Tu n'aurais -pas dû l'oublier; la famille d'abord. Une jeune fille ne doit pas sortir -de son rôle. Tu n'es ni soeur de charité, ni médecin. Et laisse-moi te -le dire, tu t'occupes depuis quelque temps de choses qui ne conviennent -pas à une personne de ton monde et de ton éducation. Tu as des amies qui -te troublent la cervelle. Borne-toi à plaire, cherche un mari! - -Le sang au visage, Hélène se contint: - ---Tu as fini? - ---J'ai fini, dit André, soulagé; mais au détour d'un massif, il aperçut -de loin Germaine et Vernières sur la terrasse, et affectant un visage -souriant:--Parlons d'autre chose, fit-il. - -Hélène le regarda: - ---Mon pauvre André, nous ne nous entendrons jamais. - -Germaine les reconnut, poussa un _Eho!_ joyeux. On vit alors Yvonne -assise sous un grand tilleul, dans une pose savante, et près d'elle -Dormoy courbé sur son chevalet. Ils se levaient, venaient tous quatre -au-devant d'eux. - ---Ça va? dit André, avec un regard de dédain aux fines bicyclettes. Il -n'admettait que le motocycle.--Et Du Marty? - ---A Paris, dépêche d'affaires. Rendez-vous au haras de Vaucresson: un -nouveau cheval... - -«Encore? pensa Hélène; il s'absentait bien souvent. Très absorbant, ce -métier-là.» - -André prenait en main la bicyclette de Germaine, et sans façons: - ---Tu dois être fatigué, Henri? Je te relaye. - -Il n'attendait pas la réponse, aidait la jeune femme à se mettre en -selle. Des petits cris, des rires, ils s'éloignaient. - -Yvonne, impatiente, reprit la pose. Dormoy, perplexe entre deux -galanteries, jetait sur Vernières un léger regard d'envie, et se -remettait au travail avec un enchantement bien joué. - -Hélène se dirigeait avec Vernières du côté de Germaine, pour suivre la -leçon. Le mot blessant d'André: «Cherche un mari!» lui tintait encore à -l'oreille. Énervée, presque colère, elle se tenait sur la défensive. -Vernières le devina. Et charmant, spirituel, il sut la distraire, -l'amuser. Puis la voyant moins préoccupée, il s'enquit avec une chaleur -discrète: quelqu'un l'avait-il peinée, quelque chose lui avait-il déplu? -Il s'en attristait, s'en indignait. Il fit habilement ressortir qu'avec -lui jamais femme n'aurait sujet de plainte; il n'avait pas de plus cher -désir que de rendre à celle qui voudrait bien ne pas repousser son -humble amour la vie libre, facile, heureuse. Tout cela dit sans y -toucher, à petits mots simples, délicats, qui tombaient, amollissaient -comme une pluie de douceur. - -Hélène souriait, détendue, sinon conquise. - - _Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._ - - «Le Vert-Logis, 8 octobre. - - «Ma chère tante, - - «Votre Hélène est bien en retard avec vous. Quinze jours depuis ma - dernière lettre, et tant de petits événements! Il faudrait s'écrire au - jour le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait le charme de - la communion amicale, nos bonnes causeries de Brighton, les yeux dans - les yeux. - - «Vous savez avec quel accès de mauvaise humeur, quelle morgue bourrue, - mon oncle avait accueilli ma détermination de déplacer cette fameuse - somme qui constitue désormais ma dot. «Petite sotte, qui se permet de - blâmer toute une vie de volonté et de labeur! Il était bien récompensé - de sa philanthropie!» Enfin il s'est rendu compte que mon «coup de - tête» passait au-dessus de lui, visait un «ordre de choses fermement - établi, une loi fatale,» bref, qu'il aurait tort de paraître vexé plus - longtemps. Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement. Il a - beau affecter une courtoisie parfaite, l'ironie perce. Samedi dernier, - il m'a jeté d'un air négligent: «Et ton argent, petite, veux-tu que je - le passe à ton notaire,--car tu as aussi un notaire, maintenant?--ou - préfères-tu que je te signe un chèque?» Sur mon geste évasif, il a - pris son carnet, sa plume, et tout au long a libellé le Payez au - porteur la somme de _deux cent quatre-vingt-sept mille cent_ et - quelques francs, sans oublier les centimes. Son dur paraphe... et avec - un sourire, un salut narquois, il m'a tendu le chèque, en - ajoutant:--«De deux à cinq, payable au Crédit Lyonnais.» - - «Comme le léger papier m'a paru lourd! La peur absurde de le perdre; - l'idée qu'il représentait tant de souffrances, de misères, tant de - charités possibles ou de joies égoïstes; l'idée aussi que c'était là - ma dot, ma rançon de femme, le _Sésame, ouvre-toi_ de ma vie nouvelle. - Depuis en effet que, grâce aux boutades d'André,--il a pris la chose - encore plus à coeur que mon oncle,--le bruit de mon «extravagance» - s'est répandu, je ne vois plus que visages attentifs. Le beau Dormoy - se montre sous ses plus belles couleurs. Schmet, distrait de son flirt - avec Yvonne, a des empressements subits. Quant à M. de Vernières, - l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un certain lustre, a - semblé ne l'enthousiasmer qu'à demi. Il s'est discrètement inquiété - des tracas qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune, le - choix des placements; comme il a des amis à la Bourse, si un bon - conseil... Singulier garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse - d'esprit qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué! Avec cela, - quelque chose d'indéfinissable qui arrête, une impression de volonté - secrète, de préoccupation qu'il dissimule. - - «Je le vois presque chaque jour; il se déclare. Si je ne faisais la - sourde oreille, il ne tiendrait qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de - Vernières. Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît. Auprès de - lui, je me sens troublée; est-il absent, je me ressaisis. Il est - charmant, pourtant. Qu'il y a loin d'un homme comme lui, comme Dormoy - même, à cet étrange Pierre Arden, si sauvage, dont les convictions - tranchantes, la brusquerie m'ont tant choquée chez vous, ce soir de - juin, où master Willy avait,--fi! le gourmand!--soustrait d'avance - tous les raisins du _cake_! Cet Arden montrait d'ailleurs une belle - flamme d'énergie en parlant de ses travaux, du chemin de fer construit - par lui au Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières, c'est sa vie - inactive, toute de façade, les heures qu'il passe à la Bourse. Il est - remisier, m'a-t-il dit; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un - moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il gagne de l'argent, - voilà ce que je sais; il a besoin d'augmenter ses revenus, des terres - dans la Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un étonnement pour - moi, cette habitude de borner l'existence aux soins futiles, aux - conventions du monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en - France, dès qu'un titre de rente, des appointements fixes garantissent - la sécurité matérielle. Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages, - ni de progrès; nous manquons d'expansion créatrice... Mais, pour - Vernières, ne craignez rien, je suivrai votre conseil: je l'étudierai - longuement. - - «Papa commence à se faire à cette idée: qu'une jeune fille qui se - respecte ne se discrédite pas forcément pour tenter de connaître ceux - qui prétendent à elle. Maman reste intraitable; chaque fois que je - cause avec Vernières, son regard nous surveille. Comme si les flirts - d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants! Et quand je pense au - mariage de Germaine, bâclé en trois semaines! Quelle confiance avoir? - Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement? Il y a des jours où je - ne suis pas tranquille. - - «Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir tout changer en moi, autour - de moi, du fait seul que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte - décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre je me faisais de cette - résolution! Hélas, rien n'a bougé, la terre continue de tourner. - Grand-père, après avoir prononcé un jugement sévère,--où allait-on? - _Finis Familiæ!_ Ah! si une de ses filles s'était jadis conduite de la - sorte!...--s'est remis à édicter comme auparavant ses immuables - opinions. Grand'mère, elle, n'a rien compris; elle ne sort pas de ses - patiences; sa surdité croît chaque jour. Et mes parents! Je - m'attendais à une si belle résistance! Ils ont été assez vite - résignés, maman reprise à sa chère surveillance du ménage, père tout - entier à ses livres et à ses fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre - père, après ces quatre mois de séparation, il m'a semblé pacifique, - vieilli. Si vous saviez comme il a été bon! Il est un peu souffrant en - ce moment, il se plaint d'étouffements. De retour à Paris, il faudra - que je le décide à consulter. - - «Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce que je vais en faire, - vous demandez-vous? chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands - projets. En attendant, père a fait pour moi le nécessaire, André ne - voulant entendre parler de rien; vous voyez d'ici son geste?... Et - j'ai reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent est à mon nom, - tout un carnet de petits chèques. Moi aussi je vais pouvoir en signer! - Mon premier soin a été de verser, à la caisse des ouvriers de la - filature, quinze mille francs destinés à servir de secours aux femmes - qui deviennent mères, et de prendre vingt livrets de caisse d'épargne - de 250 francs chacun, pour les employées les plus malheureuses. Ainsi, - je restitue aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts, - accumulés par leur labeur. - - «L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère et remercié, avec son - meilleur sourire. Je vous passe les vrais remerciements: délégation du - personnel, discours et bouquet. Mais quel faible soulagement pour tant - de misères effroyables! Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre, - la Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement à l'abri. Et - pour d'autres, je n'ai rien pu, rien! Je reverrai toujours la pâleur - effrayante et le délire de Marthe Flénu... - - «Du moins, j'ai eu la triste consolation de trouver un emploi pour son - mari, l'infirme. Minna l'a pris à son journal, comme garçon de bureau. - La grand'mère va pouvoir élever le petit, mon filleul, s'il vous - plaît. D'où voyages à Paris, visites à Minna, achats de layettes... - Vous n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant. Me voilà loin - de ma première sortie seule, des terreurs de maman, des - recommandations de tante Portier. Je brave tous les dangers, - j'affronte avec un mépris serein les oeillades des imbéciles et les - chuchotements des goujats. J'irais au bout du monde comme cela! - - «Mais que je vous dise vite les amitiés de notre chère Minna. Vous - suivez, n'est-ce pas, sa campagne dans l'_Avenir_! Avez-vous lu son - article: «Protection des gains de la femme mariée?»--Elle y répond - vertement à diverses chroniques hostiles. A quoi bon une loi? - raillaient les bons journalistes. La femme, jouissant librement de son - salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages. Y a-t-il d'ailleurs - tant de mauvais maris, ivrognes, cupides?... etc.--Et moi qui ai sous - les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le martyre de la - petite paralytique et de sa mère, je songe combien de victimes - pareilles la loi attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il - plus de mauvaises femmes que de mauvais maris? Les bons ménages - resteront toujours de bons ménages... Ah! comme Minna sait dire tout - cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens et de pitié! - - «L'amusant est qu'au moment où nous en causions ensemble, dans le - petit bureau de l'_Avenir_, Mme Morchesne, la présidente de la Ligue - pour l'émancipation des femmes, est entrée. Vous ne connaissez pas Mme - Morchesne? C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue, une figure - hommasse, une ombre de moustache, elle est le porte-étendard du - féminisme intolérant. Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits qui - ont beau, selon ces dames, cacher une tactique profonde: crier fort - pour qu'on écoute! Elles font plus de mal que de bien, épouvantent - l'opinion qui est lente à s'émouvoir, prompte à se gendarmer. D'une - voix caverneuse, elle a reproché à Minna sa modération. «Sus à - l'ennemi! au tyran!» Or elle a le mari le plus doux, un esclave, d'un - dévouement, d'une patience angéliques. Il accourt au premier mot, - tremble au moindre geste. - - «J'ai vu encore au journal pas mal d'autres silhouettes singulières de - bas-bleus. Sophie Groetz, Viennoise prétentieuse et sensible; une - Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate personne, sans - poitrine ni hanches, col droit et feutre d'homme: le troisième sexe - dans toute son horreur. Spécialité: la chronique des sports dans - l'_Athlétisme_ et le _Cycle Journal_. Mais je bavarde!... Et Louise - Guilbert que j'allais oublier! Nous avons eu une vraie joie à nous - retrouver. Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment ne pas - avoir confiance en cette main si sûre, ce regard si droit? Elle - commence à se faire une clientèle, au prix de quels efforts, de - quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a fallu d'énergie pour - conquérir cette place modeste, mais sûre, de médecin aux - Enfants-Indigents! Je l'aime et l'admire pour toute sa petite personne - frêle et vaillante, pour le courage obscur de ses débuts. Elle m'a - parlé de vous avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de venir - dimanche prochain. - - «Quel journal! Vous voyez que je rattrape le temps perdu! Et je ne - vous ai parlé que de moi!... Faites-en autant de vous, chère tante, - quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance fatigue encore ma - petite Bertha, si Fred, de ses menottes, déchiffre avec maëstria les - sonates de Mozart, et si Master Willy chevauche toujours aussi - brillamment bicyclette et poney. - - «J'espère que Georges se porte bien, et je vous envoie comme à lui, - chère tante, puisque vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent - souvenir. _Affectionate love to both of you._ - - «HÉLÈNE.» - - - - -VI - - -Sur l'étroit tablier du pont, dont le plancher suspendu tremblait aux -pas des chevaux,--devant elles, le landau roulait paisible,--Hélène et -Louise Guilbert, dans la haute charrette anglaise, causaient. - ---Regardez! dit Hélène en désignant du fouet le vaste paysage -ensoleillé, maisons blanches de la Roche-Guyon, fleuve d'azur moiré -d'argent, bois déjà roux, sous le ciel vif d'octobre. - -Elles sourirent, heureuses des bonnes heures qu'elles avaient encore à -passer ensemble, du petit plaisir imprévu causé par ce pique-nique, au -rendez-vous de chasse des Bourrel. Les chasseurs étaient partis à -l'aube: l'oncle Marcel, André, Dormoy. Germaine les accompagnait; quant -à Du Marty, un service militaire de treize jours le retenait à Orléans. -Le visage boudeur d'Yvonne les égaya; elle était assise à côté de M. -Dugast, sur la banquette de devant du landau; elles entrevoyaient sa -moue silencieuse, à travers l'inclinaison du chapeau de tante Portier et -l'ombrelle de Mme Dugast. - ---Comme c'est gentil à vous d'être venue! répéta Hélène. - ---Cela me repose, dit Louise, des Enfants-Indigents. Si vous saviez -comme c'est triste, le spectacle de la souffrance précoce, les tares de -ces pauvres petits, empoisonnés de maladies organiques, seul héritage de -leurs parents! - -Hélène dit quelques mots de sa protégée, la paralytique. Sans doute, -mieux soignée, son état pourrait s'améliorer. Peut-être qu'à -l'hospice... si Louise voulait s'en occuper... - -Elles parlaient maintenant de leurs amies, rappelaient leurs souvenirs -du lycée Racine où elles s'étaient liées: Louise, déjà vaillante, tout -en nerfs avec ses seize ans frêles, guère plus grande qu'aujourd'hui; -Hélène, de cinq ans plus jeune, petit mouton frisé. Louise la prenait en -affection pour sa ressemblance avec une soeur à elle, dont elle vivait -séparée, à la suite du divorce de leurs parents. Confiée à son père, -docteur connu, et désireuse de se créer une vie indépendante, elle était -dès lors résolue à poursuivre ses études, à essayer de devenir médecin, -elle aussi. Et la grosse Oudot? Et Julie Delahaye, l'asperge? Disparues! -mariées au loin, mortes? De ces camaraderies, elles n'avaient gardé -qu'une ou deux affections durables: Gabrielle Duval qui, sortie cette -année de l'école de Sèvres, attendait sa nomination de professeur, et la -pauvre Denise Simonin, si gaie dans ce temps-là. Fini de rire, -aujourd'hui; son mari toujours dehors avec ses affaires louches, trois -enfants à élever, souvent le plat vide, dettes et protêts. - ---Sa dot n'a pas traîné, dit Louise. Simonin a la dent longue. Le -mariage dans ces conditions-là, merci. Je préfère rester garçon! - -Elles rirent; un vent sec bruissait à travers les taillis, des feuilles -jaunes voletèrent. Le landau tournait: une clairière, et sous de hauts -peupliers d'Italie, dont les cimes grises se fonçaient de rouille, le -rendez-vous de chasse, un pavillon Louis XIII, apparut. Des cris, des -rires, quelques mesures de fanfares auxquelles des abois répondirent; le -groupe de chasseurs s'avançait en saluant. Paul Ythier-Bourrel se -multiplia. Beau-fils du richissime maître de forges, il faisait, en -l'absence de M. Bourrel, les honneurs de la réunion. Fortes moustaches -brunes, l'oeil hardi, il gardait, dans sa distinction de clubman, le -délibéré du lieutenant de hussards. Il présenta son cousin, le comte -Soulier, qui s'inclinait avec componction, figure madrée, crâne chauve -et favoris teints. Le lieutenant de Céry, camarade d'Ythier-Bourrel, -vint présenter ses respects à Hélène, et derrière lui Vernières, le -sourire en éveil. Fouetté de grand air, ravi de sa chasse, elle lui -trouva bonne mine, entendit avec plaisir les quelques mots banals qu'il -prononçait d'une voix tendre et respectueuse. - -On pénétrait dans la cour intérieure. Paul Ythier-Bourrel précédait -Germaine, affriolante avec sa jupe courte plissée, ses guêtres -soulignant le mollet, sa toque campée sur ses cheveux fous. Mme Dugast -et tante Portier admirèrent le tableau disposé sur un mur, trophée -savant de poils et de plumes refroidies, çà et là englués de sang. Deux -gardes et des valets de pied allaient et venaient, enlevant du coffre -des voitures dételées les dernières provisions. Les chevaux hennirent -dans leurs boxes, les chiens à l'attache regardaient de leurs yeux -parlants, en remuant la queue. - ---Joli motif! s'écria Dormoy, esquissant du pouce un vague dessin. - ---Ces artistes, fit André, un rien les inspire! - -Il se souciait peu des joies esthétiques, ne prenait jamais aux choses -que l'intérêt qu'elles lui rapportaient. - -A table, dans une vaste pièce à boiseries grises, où des guirlandes de -bruyères et de feuillages couraient, sous des rangées de bois de cerf, -Hélène s'amusa de la gaieté du service, pêle-mêle, sur la nappe blanche, -de pièces froides, de pâtés et de fruits, parmi les bouteilles -poudreuses à cire rouge, à col d'or. L'atmosphère chaude, cette -animation, ces rires qui ne pensaient à rien, l'enveloppaient. Elle -sentit un bien-être, jouit de cette minute; Vernières, à la dérobée, lui -jetait des regards d'admiration pénétrée; elle en surprit un, tourna la -tête, sans s'avouer son plaisir. Elle éprouvait obscurément cette sorte -d'attrait qu'exerce sur tout être humain la séduction physique. Chaque -mouvement de Vernières en était plein. Allait-elle l'aimer? - -En face d'elle, Louise Guilbert, entre Marcel Dugast et Dormoy, tenait -tête avec sa franchise sereine, sa grâce décidée, aux madrigaux du -peintre, plus coloré que d'ordinaire. Décidément il renonçait à lutter -contre Vernières, il affectait vis-à-vis d'Hélène une camaraderie -résignée, un détachement chevaleresque. Quant à l'oncle, il était -conquis, trouvait Louise charmante. Il débitait des petites phrases, -d'un air bonhomme: où étaient les grands principes et les mots -ronflants? Comme Yvonne se tenait mal! Sans doute la joie de retrouver -son flirt numéro deux. Distancé, Schmet! De Céry tenait la corde. Ils y -allaient grand train, plaisantant haut, avec des sous-entendus à eux, -souvenirs de bals, débinages d'amis. - -Les yeux trop familiers du lieutenant, le regard en coulisse du comte -Soulier, qui, après avoir successivement observé chacune des femmes, -s'arrêtait avec une complaisance évidente sur la gaminerie d'Yvonne, -choquèrent Hélène. Sous le convenu des sourires, elle percevait le désir -insolent, le mépris secret du jeune officier, du vieux beau. -Ythier-Bourrel voulait à tout prix verser du champagne à Germaine très -lancée.--(Tiens, comme André avait l'air maussade!) Dormoy devenait -élégiaque; tous avaient au visage la même expression; Vernières -lui-même, quand il la contemplait tout à l'heure... «Ah! l'éloignement, -l'énigme des pensées! Qu'y avait-il sous ce front mat, derrière ces -prunelles d'une douceur ardente? Tout près de se comprendre, l'inconnu -en lui, l'inconnu en elle... L'aimait-il vraiment?» - -Elle vit alors que ses parents regardaient Vernières, puis elle; ils -paraissaient heureux, rajeunis au spectacle de cette gaieté. Tante -Portier seule conservait une majesté réprobatrice devant les éclats de -rire. Le café, les liqueurs étaient servis dehors, sur de petites -tables; on organisait des jeux, un tir dans la clairière. De Céry -chargeait les carabines légères, les passait aux dames. Le comte Soulier -marquait les points. - ---Eh bien, soeurette, fit André, qui avait pris Hélène sous le bras,--on -ne se décide pas? Nous sommes donc aussi coquette que les autres? Voilà -deux mois que, sous prétexte d'étudier ce pauvre Vernières, tu le -laisses brûler à petit feu. - ---Il t'a fait ses confidences? demanda Hélène, moqueuse. - ---Ce matin. Il t'adore. Songes-y! Le parti en vaut la peine. Et voilà ma -commission faite. - -Il pirouetta, n'aimant pas s'attarder aux mots inutiles; il était déjà -loin, recevait la carabine des mains d'Yvonne qui, ravie, criait: -Mouche! On s'empressait, on changeait de cible. Hélène songeuse était à -l'autre bout de la clairière, où des canards ridaient l'eau couleur de -feuille morte, un coin de ciel et d'arbres renversés. Une phrase -murmurée la fit tressaillir. - ---N'est-ce pas, mademoiselle? splendeur et mélancolie, c'est tout -l'automne. - -Elle se retourna. Vernières était derrière elle, embrassant d'un geste -la frondaison immobile sous le ciel bleu, lourdes verdures décolorées, -hêtres pourpres et bouleaux jaunes. Il reprit: - ---Ne trouvez-vous pas ces journées d'autant plus belles qu'elles sont -parées du charme suprême de ce qui va finir? - -D'un regard il précisait l'allusion, évoquait le départ proche, la -rentrée d'Hélène à Paris. Elle sentit la ferveur cachée de sa prière. - ---Bientôt ce sera la vie dispersée du monde, continuait-il. On ne -s'appartient plus. Retrouverai-je jamais ces heures de confiance, -presque d'intimité? Ah! mademoiselle, ne prononcerez-vous pas le mot qui -fixera pour moi ces souvenirs, le mot qui éterniserait cette minute -divine? - -Il subit sans broncher l'interrogation muette d'Hélène, son beau regard -sagace, planté droit. «Diable de fille! pensait-il, est-elle jolie!» De -la deviner si maîtresse d'elle-même, quoique émue, il en conçut une -rancune, se dit: «Toi, que je t'épouse, je te materai.» Puis, du ton le -plus suave: - ---Ne me connaissez-vous pas, maintenant? Je ne vous ai rien caché de mes -défauts. Vous savez le peu que je suis, le peu que je vaux. Mais vous -savez aussi que personne au monde ne se dévouerait pour vous de meilleur -coeur, que je donnerais tout pour une promesse, un encouragement... - -Il parlait avec une humilité contenue, une chaleur communicative. Et à -part lui, soupesant la beauté d'Hélène, ses relations, la dot, les -espérances, puis en balance les raisons pressantes qu'il avait de se -marier, désir d'un train de maison, faire figure, recevoir (de la sorte -il pourrait élargir, assurer ses opérations à la Bourse), Vernières -songeait: «Impossible de trouver de nouvelles hypothèques sur le château -et les fermes! maman là-bas qui vit de rien... Odette me coûte très -cher; une maîtresse et des dettes, on s'en fatigue à la longue. Il faut -faire une fin.» - -Après un silence, avec une gravité charmante, cette sincérité profonde, -qui donnait tant d'âme à sa beauté, Hélène reprit doucement: - ---Voilà des mots bien graves. L'acte l'est encore plus. Songez qu'il -engage la vie entière. A quoi bon se presser? Donnez-moi encore quelques -semaines de réflexion. - -D'un geste chagrin, il cassait une brindille morte; et persuasif: - ---Pourquoi tant réfléchir? Moi, dès que je vous ai vue, mon coeur était -pris. Je vis sous le charme. Comment rêver une autre compagne que vous? -Vous n'êtes pas seulement la beauté, la grâce. Vous êtes la raison, -l'intelligence. Aucune autre jeune fille ne vous ressemble. - -Une émotion réelle faisait trembler sa voix: «C'est vrai, elle ne -ressemblait à personne». Et à le reconnaître, à subir cet ascendant, il -s'irritait. Tout à sa vie occupée et oisive de remisier mondain, -camarade d'André, il n'avait vu d'abord en elle qu'une riche, une jolie -personne. A la mieux connaître, il avait été à la fois séduit et -déconcerté: il faudrait compter avec elle. L'histoire du chèque, qu'il -jugeait parfaitement ridicule, ces charités excessives (il y mettrait le -hola!) dénotaient un caractère. Et piqué au jeu, lui qui se jugeait un -homme fort, incapable de tout entraînement sentimental, il avait vu -croître son désir, d'autant plus vif qu'il était tenu en bride. - -Flattée, mais sans le vouloir paraître, Hélène répliquait: Si différente -vraiment? Qu'il n'en crût rien! Il y avait bien d'autres jeunes filles -comme elle:--Tenez, Louise Guilbert!--Toutes n'étaient pas forcément des -poupées. Elles le seraient de moins en moins. - -Avec cette instinctive facilité de chacun à dire une chose et à en -penser une autre,--par goût, il n'aimait la femme que serve et -futile,--il protesta, renchérit: - ---Ah! Mademoiselle, ne me parlez pas de ces évaporées! Je ne conçois la -femme qu'avec une valeur, un esprit, des droits égaux!... «Cela ne -m'engage à rien!»... Souvent même ne nous êtes-vous pas supérieures par -votre tendresse et votre puissance de dévouement, votre délicatesse -infinie? Nul plus que moi n'a le respect et l'admiration de vos -pareilles, lorsqu'elles portent aussi haut le sentiment de leur -conscience, de leur responsabilité!... «Et va toujours!» - -On appelait: - ---Vernières, Vernières, c'est à vous! - -Ils revinrent vers le groupe. De Céry agitait une carabine. - ---Me laisserez-vous partir ainsi? supplia-t-il. Un mot d'espoir! Vous ne -m'encouragez guère... - -Elle le regardait de nouveau, bien en face: - ---Je ne vous ai pas découragé. - - * * * * * - -Les adieux, le retour. Dans le landau à la place d'Yvonne, Louise -Guilbert à son côté, Hélène revoyait, impressionnée, l'étrange scène -surprise au départ: Ythier-Bourrel prenant congé de Germaine avec une -galanterie insistante; André sautant dans la charrette anglaise, s'en -emparant au moment où Louise et elle s'approchaient, et disant d'un ton -sec: - ---Vous venez, Germaine? Ces demoiselles rentrent avec père! - -Cela, sans un mot d'explication, d'excuse. Et la bizarrerie du ton, le -geste nerveux, un regard jaloux, presque furieux! Germaine, docile, -s'asseyait auprès de lui... Incident si bref, que personne, sauf Louise, -n'avait dû le remarquer. Hélène en gardait une impression -indéfinissable. - -Le mail de l'oncle et la charrette avaient pris les devants. Elle secoua -l'obsession, sourit machinalement au bon visage de Louise et des chers -parents. M. et Mme Dugast, fatigués par la partie un peu longue, se -laissaient aller au roulement doux de la voiture. En silence, on -retraversait le pont; le soleil à son déclin baignait d'un or froid les -lignes nettes du paysage, glaçait l'azur du fleuve. La Roche-Guyon, le -mail arrêté devant un porche ancien; on reconnut Vernières qui disait -adieu de la main, prêt à rentrer chez sa tante. Il se tourna vers le -landau, détacha un grand salut. - ---Tu vois, Hélène? dit Mme Dugast. - ---J'ai vu, fit-elle, et concentrée, elle s'enferma dans un nouveau -silence. - -Le mail repartait au grand trot; Dormoy, Yvonne et tante Portier leur -jetèrent des signaux d'amitié. Le vent fraîchit. - ---Vous n'avez pas froid, père? demanda Hélène. - -Un malaise fugitif, une souffrance venaient de tirailler le visage de M. -Dugast. - ---Non, non, répondit-il, une douleur là. C'est passé. - -Malgré sa résistance, Hélène lui relevait le col de son pardessus. - ---Père souffre du coeur depuis quelque temps, expliqua-t-elle. Mais -voilà, il ne veut pas en parler au docteur Hulin... Elle prit la main de -Louise:--Voyons père, si nous profitions du gentil médecin que nous -avons là? - -M. Dugast se défendit: à vieux malade, vieux docteur. Laurent lui -suffisait. Il le verrait à Paris. Et devant la bonne grâce, la -simplicité de Louise, il admirait en elle une forme heureuse du progrès, -louait cette carrière nouvelle où les plus belles qualités de la femme -trouveraient à s'exercer si naturellement. Il rappela les débuts de la -première femme médecin en Amérique, la courageuse Élisabeth Blackwell. -Quand elle passait dans la rue, les boutiquiers se groupaient sur leur -seuil, les promeneurs s'arrêtaient, les petits garçons lui faisaient des -pieds de nez, lui jetaient des pierres. - ---Je l'ai connue à New-York, en 1852. On en était encore à refuser de -lui louer un appartement; cela aurait nui à la réputation de la maison. - ---Depuis, nous avons marché, dit Louise gaiement. - -Du sommet de la côte, on aperçut Hautneuil. Des ritournelles de chevaux -de bois, le son rauque d'un orchestre de campagne accentuaient -l'habituelle gaieté des dimanches, toutes les basses réjouissances du -petit village, infecté de luxure et d'alcool. C'était la fête du pays. -L'orbe rouge du soleil allait disparaître, éclairant le fleuve et les -falaises d'un reflet rose. De l'autre côté de l'eau, dans leur désert -d'herbe pelée, les hautes cheminées de la filature, les pauvres maisons -de Moranges se découpaient en noir sur le ciel vif. Quel contraste avec -cette fraîche oasis d'Hautneuil, couchée dans la verdure le long de la -berge, sous les peupliers bruissants! Invite constante, avec ses fossés -pleins d'herbe épaisse, ses tonnelles de clématite, ses salles basses de -cabaret. Après les lourdes journées d'été, par les soirs rudes d'hiver, -s'y précipitaient, empilées dans les bachots plats, des bandes bruyantes -d'ouvriers et d'ouvrières. Ils y venaient assouvir leurs mornes -fatigues, leur soif d'oubli. «L'eau de Moranges était pourrie! Fallait -bien boire du vin.» L'oncle Dugast, maire de la Neuville, avait tout -fait pour détourner son personnel du hameau de perdition: la tentation -était trop forte. - -Aux premières maisons, M. Dugast ordonna: - ---Prenez à gauche, Pierre! - -On évitait ainsi le bord de l'eau, les baraques de la fête. On n'en -croisa pas moins des groupes de filles en cheveux, l'air insolent, au -bras d'hommes avinés. Elles riaient, prises à la taille, agitant des -balais de papier multicolores. Des vieux titubaient. Des chants -sortaient de tous les cabarets, portes et fenêtres ouvertes. Au passage, -on reconnut Dulac, le contremaître, qui penaud se dissimula, les yeux -brillants, le teint rouge, derrière deux femmes. Le landau faisait -sensation, il y eut des saluts gauches, quelques gamins lancèrent des -poignées de confettis. Au coin d'une ruelle, un fort gaillard d'une -veulerie canaille, qui fumait sa pipe, les pieds dans des pantoufles de -tapisserie, la casquette en arrière, dévisagea Hélène, et donnant un -coup de coude à la grande rousse qui l'accompagnait, tous deux -ricanèrent. C'était cette brute de Lepillier. Plus loin, une de leurs -anciennes protégées, retombée au vice incurable, détourna la tête. -Hélène crut reconnaître, parmi d'autres passantes en goguette, quelques -titulaires des livrets de caisse d'épargne. - ---Soyez donc généreuse! fit Mme Dugast, à qui ce spectacle faisait -horreur. - -Elle secoua un confetti resté sur sa manche. Née honnête bourgeoise, -riche aujourd'hui, elle ne pouvait comprendre cet attrait sombre du vin, -du mal, la part fatale des circonstances, de l'hérédité.--Pourquoi -s'intéresser à de si vilaines gens?--M. Dugast parut l'approuver de son -silence. - -Et cependant, ils étaient charitables. - - * * * * * - -Maintenant Hélène, le front contre la vitre, la nuit froide à ses -tempes, contemplait le jardin silencieux, l'allée fuyante des fusains, -toute blanche sous la lune. La pâle lumière bleue baignait de sa pureté -féerique les arbres noirs, les bassins luisants et, là-bas, la danse -immobile du faune. Derrière elle, la chambre familière, le lit préparé. -Elle restait là, sans envie de se coucher, d'allumer sa bougie. Chacun -était rentré chez soi, la maison s'endormait. Malgré ses instances, -Louise était partie depuis une heure; il fallait qu'elle fût à son poste -demain matin. La courageuse, l'excellente amie! La journée avait été -trop courte, à peine si elles avaient eu le temps d'être ensemble. Tout -ce qu'elles auraient eu à se dire, tout ce qu'elles ne s'étaient pas -dit! car jamais on n'exprime toute sa pensée; le voudrait-on, les mots -mêmes trahissent, déforment. Pourtant elle avait bien senti le regard de -Louise se poser sur elle, la suivre, quand elle causait avec Vernières; -elle l'avait senti se détourner, par délicatesse, après la petite -incartade d'André. Quelle idée en avait-elle emportée? Mais quelle idée -au juste devait-on s'en faire? Hélène y revenait toujours, se défendant -mal contre une anxiété qu'elle ne s'expliquait pas. Entre Germaine et -André, elle avait bien remarqué jusqu'ici une familiarité un peu libre; -elle savait sa cousine légère, uniquement éprise de plaisirs, bornée au -culte de sa jolie personne. Dans le mariage, Germaine n'avait vu que les -cadeaux, l'entretien luxueux de son mari; son humeur dépendait de la -robe et du bijou nouveaux. Pour une bague, elle devenait enjôleuse, -câline... Son ivresse à la signature du contrat! La répugnance qu'Hélène -avait éprouvée devant l'étalage du trousseau, les jupons clairs, les -pantalons brodés... Mais tout cela ne signifiait pas grand'chose: -éducation négligée, le père distrait, la mère morte; tante Portier -n'avait d'autorité qu'à l'office. Oui, insouciance, légèreté, des façons -que Du Marty ne devrait pas tolérer; le danger, mais rien de plus... Pas -de choses honteuses! non, non, pas cela! André est un honnête homme!... -Et malgré elle, certains détails la poursuivaient: sur le quai, le petit -rire de son frère au «Je vous la confie!» de Du Marty, leur -tressaillement de surprise dans l'ombre, le soir de la mort de Marthe -Flénu; aujourd'hui encore, au déjeuner, l'air maussade d'André, et son -regard jaloux, furieux, dans la charrette. - -Elle se débattait avec l'odieux soupçon, le front toujours appuyé à la -vitre, lorsque, dans l'allée des fusains éclairée par la lune, elle vit -une forme s'engager, prudente. A pas de loup, l'homme s'éloignait, -suivant la bordure d'arbustes. La démarche, les vêtements... elle -hésitait; il se retourna: André! Comme un éclair, cette idée: où -va-t-il? Puis brusque, aveuglante, la certitude. L'allée des fusains ne -conduisait qu'à la petite porte de la Chesnaye... le pavillon... -Germaine! Elle revit le chalet sombre, à l'écart du château, des -communs. Et Du Marty qui était absent! Distinctement elle s'imagina une -lampe à la fenêtre, Germaine aux écoutes... Elle eut un soulèvement de -tout l'être, faillit crier. C'était donc vrai, c'était possible! son -frère commettant cette infamie... et hier encore il serrait la main de -Du Marty! Pouah!... Et torturée, elle demeurait là sans force, comme -hypnotisée, dans un cauchemar de révolte et de dégoût, un désarroi sans -nom. - -Du temps coula; avec le jardin lunaire et les choses inertes sa pensée -ne fit qu'un. Une torpeur l'envahissait. Soudain, dans une chambre -voisine, un bruit étouffé de chute: des piétinements, une porte qui bat; -et aussitôt des appels déchirants, des cris. Hélène éperdue s'élançait à -la voix de sa mère. - ---Le médecin, le médecin! Cours vite, sonne. Ah! mon Dieu! - -Et tandis que, rentrant hors d'elle dans la chambre de son mari, elle se -jetait sur le corps de M. Dugast étendu, le soulevait dans ses bras, -Hélène avec une stupeur, une épouvante indicibles, voyait retomber sur -l'épaule la tête lourde, aux yeux ouverts. - ---Père, père, m'entendez-vous? - -Un silence tragique... Rupture d'anévrisme? Mme Dugast balbutia: - ---Il s'est levé en disant: Je ne respire plus; puis il a porté la main à -son coeur, en faisant: - ---Ah! mon Dieu!... et il est tombé. - -Ah! ces étouffements des derniers jours... - ---André! Appelle André, criait Mme Dugast, vite! le médecin! - -Comme une folle, Hélène courait. André?... On allait s'apercevoir de son -absence, le chercher, tout découvrir... Emportée par une force aveugle, -elle se jetait dans l'allée des fusains, trouvait ouverte la porte de -communication, et le coeur battant à se rompre, arrivait au pavillon, -frappait à grands coups. - ---André! André! - -Un volet s'entre-bâillait, Germaine en chemise se pencha: - ---Quoi, qu'arrive-t-il? - -Elle répéta son cri farouche: - ---André! André! - ---A quoi penses-tu? Il n'est pas là! dit Germaine tremblante. - -Alors, durement, Hélène commanda: - ---Dis-lui que son père se meurt! Vite, un médecin! - -Deux exclamations, un mouvement dans la chambre, et de nouveau elle -reprenait sa course, dans un égarement tel qu'elle ne savait plus... -réalité, rêve horrible? - -La maison en tumulte, domestiques effarés, toutes les portes ouvertes; -dans sa chambre, grand'mère Zoé sur son séant, écoute de tout son sang -terrifié de sourde. Hélène, dans le corridor, sent ses jambes fléchir. -M. Pierron lui ouvre les bras, lui barre le passage;--et du seuil, elle -voit sa mère qui sanglote, son père étendu sur le lit, son père rigide -de l'affreuse immobilité de la mort. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -I - - -Hélène pressait le pas. Une clarté blonde vibrait dans l'air léger; le -feuillage printanier, d'un vert intense et frais, sur le large trottoir -de l'avenue d'Antin agitait sa dentelle d'ombre et d'or. Le fronton -grêle de Saint-Philippe-du-Roule s'enlevait, lumineux, sur l'azur -d'avril. - -Des enfants qui jouaient autour d'un banc, le sourire heureux d'une -jolie passante, doucement appuyée au bras d'un jeune homme, redoublèrent -sa mélancolie. Elle perçut plus amèrement le désaccord de la belle -journée avec le cours douloureux de ses pensées: comme le temps -marchait! six mois déjà. Pauvre, cher bon père!... Et pour la millième -fois cette affreuse sensation de vide, du trou béant depuis la -disparition de l'être aimé. Quelle place il tenait pourtant dans leur -vie, cet homme d'une douceur si réservée, d'habitudes si calmes! Dire -qu'elle ne s'en était aperçue qu'après... On vit côte à côte, on ne se -comprend pas toujours; souvent l'on dispute; d'être si près empêche de -se bien voir. Viennent le coup de foudre de la mort et le recul du -souvenir, on se rend compte, on mesure alors toute l'étendue de la -perte. Hélène voyait nettement ce que son père avait été pour elle, -l'ami sûr, le guide parfois effarouché, mais si tendre, si patient. Elle -se reprocha d'anciennes vivacités... Ah! si l'on songeait davantage au -précaire, à l'incertain de la vie, comme on s'éviterait tant de menus -sujets de froissements, de peine! - -Elle pensa à sa mère, dans un vif rapprochement de tendresse, se promit -d'être plus conciliante, plus affectueuse. A elle, dans les petits -heurts involontaires, les divergences d'idées inévitables, d'avoir tout -le sang-froid, la volonté, puisque Mme Dugast, depuis l'horrible -événement, demeurait frappée, désemparée. Son existence rompue, le -changement d'habitudes la laissaient, après tant d'années d'une union -parfaite, dans une solitude irrésolue. Après sa longue obéissance, son -effacement, elle se trouvait aux prises avec les responsabilités de la -vie: initiative nulle, velléités courtes. Soumise à l'influence de son -beau-frère, de son fils, subissant le nouveau joug sans se l'avouer, -elle réservait pour sa soeur, pour sa fille, ses manifestations -inopportunes d'indépendance, d'autorité... Chère tante Édith! avait-elle -montré assez de dévouement, de sûre intelligence. Accourue à la Neuville -au lendemain du malheur, elle revenait pour la seconde fois, avec Willy, -ces six mois passés, préoccupée par les dernières lettres d'Hélène. -Quelle bonne quinzaine elles allaient vivre ensemble! - -Hier déjà, la réconfortante soirée, malgré l'aveu qui lui avait tant -coûté à faire, le récit de cette nuit de cauchemar où, éperdue, elle -avait couru jusqu'au pavillon, surpris André chez Germaine. Jamais elle -n'aurait confié, même à sa tante, un secret qu'elle jugeait odieux; mais -le temps pressait: Du Marty, croyait-elle, allait s'apercevoir de tout; -elle redoutait une catastrophe. D'abord, à la suite de l'explication -qu'elle avait eue avec son frère, une scène très pénible que suivait une -fêlure d'affection,--douleur de l'aimer encore, de l'estimer -moins,--André avait semblé tenir sa promesse, renoncer à sa liaison -coupable. Mais non, il avait menti. Elle le voyait bien. Tout devait -continuer comme par le passé; son attitude peu à peu redevenue la même, -la contrainte peureuse, sournoise de Germaine, ce sentiment -d'irréparable qui pesait sur eux trois dans leurs paroles ou leurs -silences... Et tout ce dont elle n'avait pas encore parlé, les soucis -causés par l'emploi de sa fortune, ses doutes, presque son inquiétude au -sujet de Vernières! - -Elle avait gravi l'escalier, poussait la porte de l'appartement; elle -entrait au salon. Près d'une petite table à ouvrage, dans l'embrasure de -la fenêtre, Mme Dugast et tante Édith causaient. Les deux soeurs avaient -la même taille, tournure pareille; mais où Mme Dugast penchait sur sa -broderie un visage las, dans une détente de tout son corps vêtu de noir, -Édith plus jeune la regardait, une franchise vaillante dans ses yeux -clairs, avec un redressement du buste. Hélène les embrassa. - ---Comme tu rentres tard! dit Mme Dugast en relevant son front blanchi. -Elle avait les paupières gonflées de quelqu'un qui depuis longtemps a -beaucoup pleuré. - ---C'est Denise qui m'a retenue. - -Et poussée par l'air soudain méfiant, presque hostile de sa mère, autant -que par la vive expression de sympathie d'Édith, elle reprenait: - ---Quel intérieur! La misère, et la misère d'autant plus navrante qu'elle -se cache sous un air de bien-être. Simonin sortait, pardessus neuf et -bottines vernies; il dînait dehors. Au cinquième, le petit Louis -claquait la fièvre entre ses draps troués. Et dans le garde-manger, pas -ça! - ---Je vois, dit Mme Dugast avec une ironie amère, que tes cinq mille -francs n'ont pas fait long feu. - -Hélène répondit: - ---Ce n'est pas la faute de Denise, elle fait tout dans son ménage. Peu -de femmes auraient sa résignation angélique. - ---Il faut avouer, dit Édith, que le cousin est une jolie canaille. La -dot de Denise nettoyée en deux ans; ses dentelles, ses derniers bijoux, -l'argenterie, et jusqu'aux meilleurs meubles, tout passant aux lettres -de change inattendues, au perpétuel argent de poche. Monsieur a dû -s'engager pour un ami, c'est sacré! Monsieur a une affaire merveilleuse -en train, il faut traiter Un tel au restaurant... Heureux, quand ce -n'est pas Une telle! Et la malheureuse qui croit tout, se prête à tout! - ---Ah! fit Hélène, l'homme chef de la famille, guide et soutien des -siens, quelle dérision dans ce cas-là! Moi je mets un bandit élégant -comme Simonin bien au-dessous d'une brute du peuple comme ce Lepillier -qui vit aussi de sa femme, au lieu de la faire vivre. - ---Si encore, ajouta Mme Dugast en poursuivant son idée, cela te servait -de leçon! Mais non, je te connais, tu donneras encore. Aujourd'hui même -peut-être... Et sur un geste de sa fille: - ---Oh! tu es libre, certes, tu es libre! - -Mais un blâme ulcéré démentait ses paroles. Hélène répliqua: - ---Denise a du coeur; la preuve, c'est qu'elle cherche un emploi. - ---La pauvre petite, fit Mme Dugast, de quoi est-elle capable? Ce n'est -pas son brevet supérieur qui la nourrira. Courir le cachet? Ce n'est pas -bien relevé, tu en conviendras, pour une femme de notre monde. Elle -ferait mieux de rester chez elle. - ---Et vivre, ma bonne? objecta Édith. Penses-tu que ce soit pour leur -plaisir que tant de femmes aujourd'hui quittent leur foyer, vont -chercher le pain au dehors? - ---C'est à leurs maris de les nourrir, dit Mme Dugast avec une conviction -inébranlable. - ---Persuade Simonin, railla Hélène. - ---Et celles qui restent filles? demanda Édith, car plus nous allons, -plus l'homme hésite, recule devant les charges, les responsabilités de -l'union. - ---C'est bien, fit Mme Dugast, je n'ai plus rien à dire, je me tais. - -Et reprenant sa broderie, elle se mit du bout de son crochet à compter -les points avec une attention qui signifiait: «Il suffit que je pense -une chose pour que vous en souteniez une autre; vous vous mettez à deux, -comme toujours!» Et dans ce petit silence tenaient des années de -rancune. - ---J'ai vu aussi Louise Guilbert, dit Hélène pour faire diversion. Elle -m'a donné des nouvelles de ma paralytique. On va l'envoyer à -Berck-sur-Mer, le grand air salin la fortifiera. - -Muette, Mme Dugast hochait la tête. Très gentille, Louise Guilbert, mais -ce n'est pas à elle qu'elle se confierait si elle était malade. Seul, un -homme pouvait exercer cet art austère et mystérieux. Toute la médecine -tenait pour elle dans la cravate empesée, le ton sentencieux du vieux -docteur Laurent. - -On apportait une carte. - ---Le notaire, soupira-t-elle. - -Elle porta la main à ses tempes, se souvint qu'elle avait une migraine -affreuse, gagnée le matin à faire ses comptes, et avec cet effroi que -lui causait chaque décision, elle gémit dans un désarroi subit: - ---Ah! mon Dieu! jamais de repos. Faites entrer dans le cabinet de -travail. - -Et tournée vers Édith: - ---Cela me serre le coeur, chaque fois que je rentre dans cette pièce... - -Assise sur un tabouret bas, auprès de sa tante dont elle tenait la main, -Hélène répondait à ses questions... Oui, elle avait eu bien des tracas -aussi avec cette bête préoccupation d'argent. La succession d'abord, -longue à débrouiller, et dont le règlement, avec toutes ces lenteurs de -notaire, n'était pas encore terminé. Sa mère, en attendant, touchait une -pension viagère, M. Dugast étant mort sans testament; elle fit allusion -à la sécheresse d'André, réclamant un partage strict, leur mère réduite -au quart de l'usufruit... Quant à l'emploi de sa fortune personnelle, -que d'hésitations, que de difficultés, avant d'en trouver un placement -conforme à ses idées! D'abord, elle avait offert à Minna de commanditer -son journal; elle eût participé volontiers à cette courageuse campagne -d'amélioration sociale, à cette bataille pour le progrès que livrait -l'_Avenir_ en faveur des droits de la femme. Mais Minna aux premiers -mots l'avait arrêtée, refusant avec une délicatesse affectueuse de -l'associer aux risques de l'entreprise. Qu'elle conservât sa dot! Hélas, -elle en aurait besoin. - -Enfin, après bien des recherches, grâce aux indications de leur amie, -elle avait consacré la somme presque entière au développement d'une -vaste exploitation agricole, les fermes de Rosay, dans le -Maine-et-Loire. Cette oeuvre, sorte de colonie où ne travaillaient -presque exclusivement que des femmes, créée sous l'Empire par le baron -Sassy, le célèbre philanthrope, avait pour but d'arracher à la misère un -certain nombre de déshéritées. Après une période de plein succès, la -mort du fondateur avait ralenti l'élan; une transformation des modes de -culture, un renouvellement du matériel allaient assurer de nouveau, avec -un précieux résultat moral, une part d'intérêts modeste à coup sûr, mais -qu'Hélène jugeait suffisante, malgré le haussement d'épaules, le -ricanement d'André: «Deux et demi pour cent!»... Lui, conseillé par -Vernières venait de faire un placement superbe, des mines de pétrole, en -Transylvanie. - ---Il a beau avoir le coeur pris, fit Édith cinglante, la tête reste -libre! - ---Heureusement! Il n'a pas trop de toute sa présence d'esprit pour parer -à ses besoins! Car, j'en ai l'impression,--Hélène baissa la voix, eut -une moue de mépris,--Germaine les complique. - ---Oh! protesta Édith indignée, crois-tu vraiment? Vénale? - ---Non, non! Elle ne se rend pas compte, évidemment. Mais de quoi se -rend-elle compte, avec sa petite cervelle d'oiseau? Ni religion, ni -morale; son éducation absurde, toute de vanité, porte ses fruits. Pour -son mari comme pour André, elle n'est qu'une poupée. Toujours des robes, -des bijoux; il faut qu'elle achète, mais payer? Voilà comment Du Marty a -fini par s'apercevoir qu'il y avait du louche. Je suis horriblement -inquiète, ils sont à la merci d'une imprudence. Moi, je ne puis plus -rien, après ma scène avec André. Vous peut-être, chère tante, si vous -parliez à Germaine, peut-être prendriez-vous sur elle quelque influence; -votre douceur, votre autorité... - -Édith lui serra la main, la baisa au front: - ---Je tâcherai. - -Et après un silence: - ---Occupons-nous de toi, fit-elle. - -De ses bons yeux francs dont Hélène sentait descendre jusqu'au fond -d'elle-même l'interrogation tendre, elle la dévisageait: - ---Oui, où en sommes-nous? - ---Vrai, je ne sais pas,--elle vit l'étonnement attentif d'Édith,--ou -plutôt, je ne sais plus... D'abord son charme m'a conquise, cette grâce -élégante qui vous a séduite vous-même, il y a six mois. Il a été si -prévenant, si délicat depuis la mort de père. Il me semble qu'il m'aime -réellement. - ---Mais toi, chérie? - ---Ah! moi!... Certains jours je crois l'aimer, puis je suis prise de -doutes, d'anxiété. Sa personne me plaît; il y a des coins de son esprit -où je pénètre, il y en a d'autres qui me restent fermés. Je n'éprouve -pas cette communion de sentiments et d'idées qui existe, n'est-ce pas, -dans le véritable amour? Quelque chose demeure entre nous. Maman, elle, -me presse; je ne trouverai pas mieux, dit-elle. Elle est subjuguée. - -Une sonnerie de timbre, un bruit de porte, des voix; Hélène se dressa, -elle ne put s'empêcher de rougir. Et derrière André, qui, froid, tiré à -quatre épingles, allait saluer Mme Hopkins, Vernières, fin, svelte, -charmant, apparaissait, la boutonnière fleurie. Il semblait un peu -fatigué. Le cerne léger des yeux soulignait sa pâleur mate, vraie mine -d'amoureux,--ou d'homme qui a passé la nuit précédente en aimable -compagnie. Ils revenaient de l'exposition d'Horticulture, avaient -assisté au départ du Président: foule, chaleur, orchidées admirables. A -la dérobée, les yeux perçants d'Édith examinaient André, contraint. Une -gêne naissait, en dépit de la verve, des plaisanteries de Vernières. Ces -dames iraient-elles visiter les fleurs demain, avant qu'elles ne fussent -fanées? Il serait heureux de les diriger... Il y avait surtout une -petite bruyère mauve, toute simple, une merveille! - -Une bonne frappait: le courrier. Une enveloppe carrée, timbrée -d'Angleterre, à l'écriture ferme... - ---Des nouvelles de ton mari, dit Hélène. Et sans les ouvrir, elle-même -jetait un coup d'oeil aux deux lettres qu'elle venait de prendre sur le -plateau. Tiens! l'une était de Gabrielle Duval, maintenant professeur au -lycée Fénelon, l'autre... Elle la retourna, un papier sale, des jambages -grossiers... Les deux hommes se levaient, prenaient congé. Et tandis que -Mme Hopkins, près de la fenêtre, à la lumière du jour décroissant -décachetait sa lettre, la parcourait bien vite, Hélène lentement ouvrait -la sienne. Qu'est-ce que lui voulait ce vilain billet, avec son écriture -inconnue? Elle le lut une première fois, sans bien comprendre; elle le -relisait encore, dans une stupeur de dégoût, d'angoisse, dont la voix -d'Édith la tira comme d'un mauvais rêve. - ---Qu'as-tu, mais qu'as-tu donc, mon enfant? - -Et devant le visage effrayé de sa tante, Hélène sans un mot, -brusquement, lui tendit du bout des doigts la chose immonde, la délation -anonyme. Mme Hopkins, bouleversée, lut à son tour: - - «Mademoiselle, - - «Si je vous écrit, s'est à seule fin que vous vous méfiai du moncieu - qui vous fait la cour. Il ne vaut pas tant qu'il paret. Et si je vous - écrit, s'est pour vous dire que s'est vos écus qu'il veu. Mes il fau - vou maifier tou de même, car moncieu le viconte ne se gène pa pour - abandonner une femme et l'enfant avec. Ça n'est pas beau. Demandé-lui - donc des nouvelles d'Henriette Leroy.» - ---Qu'est-ce que ça prouve? dit Édith. Brûle vite, ça sent mauvais. - ---Non, donnez... Et Hélène, grave, replia soigneusement le papier. - ---Comment croire une infamie pareille? s'écria Mme Hopkins. - -Hélène dit: - ---C'est impossible. - -Mais toutes deux, sous l'apparente sérénité, conservaient au fond -d'elles-mêmes une inquiétude inavouée, un sentiment indéfinissable qui -se mêlait à la tristesse du crépuscule, insensiblement venu. - -Soudain, la porte s'ouvrit; un garçonnet de dix ans, courts cheveux -blonds et grands yeux hardis, fit irruption, tout animé de sa course. -C'était master Willy, la peau fraîche, le verbe haut: - ---_Good evening, dear mother, good evening, aunty!_ - -Et la voix claire, la vivacité joyeuse de l'enfant dissipaient, de leur -lumineuse candeur, l'ombre honteuse, la pensée noire. - - - - -II - - ---Mais comment, comment est-ce arrivé? répétait Hélène d'une voix -altérée. - -Toute sa personne criait le besoin de savoir. Elle était si émue qu'elle -ne songeait pas encore à s'indigner. Ses tempes bourdonnaient: quelle -surprise, quel affolement! Après ces quinze jours tourmentés, malgré -leur apparence tranquille,--tante Édith, en effet, lui redonnait du -courage en l'absence de Vernières appelé subitement en Dordogne par la -santé de sa mère,--cette catastrophe d'hier soir avait éclaté comme une -bombe! Tout découvert par Du Marty, Germaine après une scène terrible -s'enfuyant chez son père, auprès de tante Portier; et les contre-coups: -Mme Dugast au désespoir, l'oncle furieux contre tout le monde, désolé -pour ses affaires; demain le scandale! - -André, rageur, haussa les épaules. Un air de méchanceté tiraillait son -visage. Il jetait sur la petite chambre de sa soeur un regard hostile -d'homme pris au piège. Allons! il n'y aurait pas moyen d'éviter la -scène, il avait eu tort de venir. - ---Comment? fit-il. C'est bien simple. Du Marty pendant l'absence de -Germaine a fourragé ses papiers, comme un goujat. Il a eu l'aplomb de -forcer son bureau, et dans le buvard il a trouvé une lettre qu'elle -m'écrivait... - ---Et cette lettre? demanda Hélène. - -Il eut un mauvais sourire: - ---Pas de doute. - -Il ajouta sur un geste révolté de sa soeur: - ---Et vois le malheur! La vertu n'est jamais récompensée. Germaine, tout -au long des quatre pages, me signifiait justement son intention de -rompre. Elle en avait assez de ces inquiétudes, de ces mensonges, de -toute cette complication de vie. - ---Elle a mis le temps à s'en apercevoir! - -Et pâle de colère: - ---Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ait fini par où, après l'affreuse nuit -de la Neuville, elle aurait dû commencer. - -André voulut parler, elle le toisa: - ---Inconsciente comme elle est, elle aurait pu longtemps continuer de la -sorte! Alors, elle a fini par comprendre? Elle s'est ressaisie, c'est -bien. Mais toi qui avais l'intelligence, le raisonnement, la force, -comment as-tu osé l'entraîner, lui faire commettre le mal? Et si ton -lâche orgueil d'homme proteste,--je te vois sourire!--si c'est elle qui -s'est jetée à ton cou, pourquoi ne lui as-tu pas dénoué les bras, -pourquoi n'as-tu pas essayé de lui faire comprendre ce qu'élevée -autrement elle n'aurait jamais oublié, le respect d'elle-même, de ses -devoirs? Comment as-tu pu faire aussi bon marché de tout cela, piétiner -ta conscience? Si tous deux vous avez cédé à l'égarement d'une minute, à -un élan irrésistible, au moins tu as eu le temps de réfléchir, de -reculer! - -Au souvenir de la nuit de la Neuville, une horreur la bouleversa; -l'indignation précipitait ses paroles, elle devint très rouge, une -flamme de révolte dans ses beaux yeux: - ---Comment, après cette heure affreuse où notre père mourait, où je t'ai -épargné la honte d'une surprise, votre amour n'a-t-il pas été tué du -coup? Comment a-t-il pu survivre à cette minute de désarroi, de remords, -au sortir de laquelle tout honnête homme se serait repris? Mais non, -vous avez continué, par bravade, par perversité, que sais-je? Tes -promesses mêmes ne t'ont pas arrêté. Tu m'avais juré de rompre, tu as -menti, menti chaque jour depuis six mois. - -André, qui d'un doigt sec pianotait à la vitre, se retourna, et -tranchant: - ---Tu es folle! Est-ce à toi de me faire la leçon? Peux-tu juger de mes -intentions, lire au fond de mon coeur? Sais-tu seulement ce que c'est -que d'aimer? Tu parles de ce que tu ne connais pas. L'amour excuse tout. - -Elle eut un rire de sarcasme: - ---Jolis principes! Je suis curieuse de savoir ce qu'en pense Du Marty. -Tu sens le besoin de pallier ta faute, voilà tout. Tu te poses en héros -de roman. Non certes, je ne sais pas ce que c'est que l'amour, mais ce -n'est pas ainsi que je me l'imagine. S'il y a des sentiments assez forts -pour excuser l'oubli des règles, de ces coups de folie qui élèvent les -coeurs au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus du reste du monde, est-ce que -votre passion est de celles-là? Réponds! Toi-même, si tu es franc, -peux-tu voir en ta conduite autre chose que l'adultère le plus bas, le -plus médiocre, sans aucune excuse de poésie, de souffrance, de -sacrifice? Tu as trouvé là un plaisir facile, à portée de la main. Cela -ne t'a coûté que du mensonge; mais de cette monnaie-là, vous êtes -prodigues! On parle toujours de la fausseté des femmes; qu'est-elle -auprès du mensonge des hommes? Le mensonge partout! Mensonge tacite, -quand il ne suinte pas à travers les paroles... On se meut dans le -mensonge! - -Un doute la déchira, elle songeait à Vernières. Sans répondre André la -regardait d'un air insolent. Elle reprit: - ---Alors, ça ne vous prenait donc pas à la gorge, chaque fois que vous -jouiez votre comédie? Et toi, tu jugeais bon d'empocher les dividendes -du père, en compromettant l'honneur de la fille? Tu n'éprouvais pas une -gêne, chaque fois que tu paraissais devant l'oncle Marcel? Et Du Marty, -ton camarade, ton ami? Aucune répulsion ne t'empêchait de serrer la main -de cet homme, à qui tu n'aurais pas pris dix sous, et à qui tu volais sa -femme? - ---Assez! dit André vivement. - -Mais Hélène était montée, elle continua: - ---Tu ne songeais pas aux conséquences! Il faut les envisager, -maintenant. Germaine du jour au lendemain déshonorée, aux yeux de ce -monde qui pardonne tout, sauf le scandale; Du Marty fort de son droit, -et qui peut-être va te demander raison... - ---Qu'il vienne! dit André du ton tranquille d'un homme sûr de son fait, -à l'épée comme au pistolet. - ---Crois-tu que cela répare quelque chose? Vous voilà bien, avec votre -façon d'entendre l'honneur! En être restés au duel absurde,--même pas le -_Jugement de Dieu_,--la sanction du hasard, de l'adresse peut-être! Si -tu le blesses ou si tu le tues, ce sera complet. Je dis, moi, que cela -ne lave rien, n'efface rien. Germaine n'en est pas moins abandonnée, -déchue. Car que comptes-tu faire pour elle à présent? - -André eut un geste vague, impuissant. - ---Oui, tu es dans l'impasse! Peut-être pourras-tu en sortir sain et -sauf, sans accroc même à ton amour-propre... Est-ce que cela suffit? Tu -n'en as pas moins vilainement agi. Père te le dirait. Il n'y a pas deux -façons de penser, quand on porte dans le coeur le moindre sentiment de -droiture, de justice. - -André lui mit la main sur l'épaule, et froidement: - ---C'est tout? Allons, tant mieux. Mais, ma pauvre petite, tu te payes -toi aussi de grands mots. Sois tranquille, la vie n'est pas si -compliquée. Tout s'arrange. Au revoir, je repasserai quand tu seras plus -calme. - -Il prit son chapeau, sa canne qu'il avait posés sur le lit et sortit -avec sa mine cassante et délibérée, plus préoccupé qu'il n'en avait -l'air. Hélène le laissait s'éloigner sans adieu; avec une étrange -ironie, elle se répétait: «Tout s'arrange!» Et la pauvre existence -gâchée, salie de Germaine? Certes, elle n'avait que ce qu'elle méritait. -N'importe, la part d'expiation n'était pas égale... - -Mme Dugast entra brusquement, les yeux pleins d'angoisse, ses bandeaux -gris un peu défaits. - ---André n'est pas là? demanda-t-elle. La femme de chambre m'avait -pourtant dit... Comment! parti sans me voir, sans m'embrasser? Et tante -Portier qui vient d'arriver, avec des nouvelles!... Elle leva les bras -au ciel.--Il faut pourtant qu'il sache... Mais viens, tante te dira... -Ah! quel malheur, il me semble que je rêve... - -Dans le cabinet de travail, toujours cette impression d'une pièce -froide, inhabitée, malgré les meubles et les objets familiers demeurés -en place, le buste de M. Dugast à la place d'honneur sur la -cheminée,--la tante Portier, écroulée sur un fauteuil, jambes étendues, -la tête de côté sous son chapeau à fleurs, gémissait en s'éventant de -son mouchoir. Elle était aussi rouge que Mme Dugast était pâle. A la vue -d'Hélène, son agitation la reprit: - ---Ah! ma pauvre enfant, c'est affreux. Qu'est-ce que nous allons -devenir? Ton frère peut se vanter de nous mettre dans une jolie -situation! Il est donc fou? - -Mme Dugast, qui condamnait intérieurement son fils, ne put souffrir -qu'on dît tout haut ce qu'elle pensait tout bas. Par une contradiction -naturelle aux mères, par aveugle tendresse aussi, elle avait beau être -au désespoir des événements, elle ne leur en cherchait pas moins des -excuses. - ---Comme s'il était le seul coupable?... Crois-tu que Germaine n'ait rien -à se reprocher? Si cette petite malheureuse... - -Elle jetait sans se l'avouer la faute entière sur sa nièce... ses -coquetteries, ses libertés; si elle n'avait pas commencé... Sa rancoeur -se mêlait à une jalousie inconsciente, à la révélation subite de cette -liaison qu'elle ne soupçonnait pas, de cette aventure où le coeur -d'André, à son insu, était devenu la possession d'une autre. Mais -par-dessus tout, le bouleversement de sa vieille honnêteté, l'horreur du -mal, joints à une terreur bourgeoise de l'opinion. - -Tante Portier, cruellement atteinte dans sa dignité de chaperon, -révoltée aussi par l'injustice de Mme Dugast, protestait avec amertume: - ---Une jeune fille si bien élevée! Dis ce que tu voudras, elle a pu, bien -malgré moi, avoir quelques légèretés d'attitude, des inconséquences de -langage, mais le fond! quel bon naturel, quelle franchise!--Elle se -rengorgea.--Tous mes conseils n'étaient pas perdus. André est le seul -coupable! - -Hélène, pour couper court à l'inévitable discussion des deux femmes, aux -froissements qui allaient s'ensuivre, ramena les choses au point. - ---Le mal est fait, dit-elle d'une voix brève. Où en sommes-nous, tante? - -L'indignation de Mme Portier, amassée jusque-là sur André, fondit -brusquement sur Du Marty. Au fond, c'était lui le vrai coupable; jamais -occupé de Germaine, la laissant seule, trop libre, ne voyant en elle -qu'un compagnon de parade, un objet de luxe. Tout à son écurie, ses -courses, ses paris! Et faux, avec cela! Comme il les avait toutes -trompées! Il n'y a pas une heure, cet homme d'une urbanité exquise -l'avait envoyée promener avec la dernière grossièreté. - ---C'est une brute, fit-elle, un véritable palefrenier. La pauvre petite, -à la maison, ne fait que pleurer, elle n'aura bientôt plus de larmes. Je -suis partie laissant Édith pour la garder. J'avais mon idée: je voulais -lui faire entendre raison à cet homme, essayer de l'attendrir. Il avait -toujours été si poli, si aimable avec moi. J'arrive, d'abord il refuse -de me recevoir; j'insiste, on m'introduit dans le salon. Ça m'a serré le -coeur; chaque chose était à sa place, la miniature de Germaine sur la -petite table, les fleurs arrangées par elle,--elle a tant de -goût!--encore toutes fraîches dans le cornet de Chine. La porte claque, -ce monsieur entre, le chapeau sur la tête; il me demande d'un air -furieux: «Qu'est-ce que vous venez f... ici? Ne me parlez pas de cette -créature!» Et alors avec des mots comme je n'en ai jamais entendu de ma -vie, il s'est répandu en menaces terribles. Jamais je n'aurais cru qu'on -pouvait jurer de la sorte. - ---Il veut se battre? dit Hélène. - ---Se battre? Ah bien oui! Il n'a pas envie d'attraper un mauvais coup! -Le déshonneur de Germaine lui suffit. Elle a voulu le scandale, -criait-il, elle l'aura! Et en voilà assez! J'ai la loi pour moi. La -prison d'abord, le divorce ensuite! - ---La prison? se récria Hélène suffoquée, tandis que Mme Dugast, un peu -rassurée puisqu'il n'était pas question de se battre, et ne voyant plus -que l'horreur pour Germaine du châtiment disproportionné, protestait: - ---Est-ce possible? Quelle canaille! - -Une stupeur dominait leur consternation. La prison? Mais la loi sur le -divorce ne l'avait-elle pas abolie? Une coutume aussi barbare -pouvait-elle subsister dans le Code? Le mari outragé avait-il vraiment -le droit de se venger de la sorte? Tante Portier se moucha bruyamment -après s'être tamponné les yeux: - ---Il paraissait bien sûr de son fait, criait: «Oui, la prison!» Et il -tapait sur la table. «Quant à son complice...» - -Un coup sec à la porte. Solennel dans son long pardessus noir, le col -très haut, cravaté de blanc, M. Pierron parut, plus austère que jamais. -Son visage blême, entre les favoris de neige, avait la sévérité des -grands jours; un réquisitoire indigné semblait prêt à jaillir de ses -lèvres minces. Mme Dugast, à la vue de son père, sentit redoubler son -chagrin. Tante Portier eut un soupir de soulagement: un oracle venait -d'entrer, l'intervention de M. Pierron était providentielle. - ---Ah! mon père, sanglota Mme Dugast, n'est-ce pas que c'est impossible! -Cet affreux homme veut traîner la pauvre Germaine en prison! Est-ce -qu'une pareille infamie est permise? - ---Ce serait monstrueux! dit Hélène. - -M. Pierron, qui s'était assis avec lenteur, la considéra d'un air de -pitié ironique. - ---Tu trouves? fit-il. Eh bien! ma petite, c'est tout ce qu'il y a de -plus légitime. - -Hélène eut un cri de révolte: - ---Légitime! - ---Mettons légal, si tu y tiens, mettons légal. - -Et devant les trois femmes confondues, majestueux, il se leva et, -traversant la pièce, alla prendre un lourd in-octavo dans le coin de la -bibliothèque où les livres de jurisprudence alignaient toujours en bel -ordre, comme du vivant de M. Dugast, leurs reliures sombres. Il se -rassit, et d'un doigt sûr ayant feuilleté les pages, il déploya le livre -tout grand, parut du plat de la main étaler la sentence; puis de sa voix -blanche: - ---«Code pénal, article 337. La femme convaincue d'adultère subira la -peine de l'emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au -plus.» - -Elles gardaient toutes trois un silence morne. Hélène mal résignée -frémissait. - -Il arrêta sur elle son regard glacé, où la rigidité de la justice se -mêlait dans un reflet fugace à une dignité souffrante. Il avait beau se -raidir, la faute de son petit-fils l'humiliait dans sa vieille et -hautaine probité, son orgueil de magistrat intègre chargé pendant si -longtemps de faire prévaloir l'inflexibilité des lois. Il poursuivit: - ---«Article 338. Le complice de la femme adultère sera puni de -l'emprisonnement pendant le même espace de temps, et, en outre, d'une -amende de cent francs à deux mille francs.» - ---André! s'écria Mme Dugast. - ---Parfaitement, dit M. Pierron; aux termes stricts de la loi, Du Marty -peut faire incarcérer André tout aussi bien que Germaine. D'habitude -pourtant, le complice n'est frappé que de l'amende. - -Hélène n'y put tenir: - ---Ce n'est qu'une injustice de plus! En quoi l'homme est-il moins -coupable que la femme? - -M. Pierron haussa légèrement les épaules. Il n'entrait pas dans cet -ordre de considérations. La loi est la loi. - ---Voyons, grand-père, mais c'est odieux, tout simplement! Comment, une -malheureuse a été entraînée, et le complice, l'auteur, oui, l'auteur de -la faute sera moins châtié qu'elle? C'est absurde! C'est le responsable -qu'on épargne, c'est la victime qu'on écrase. Comment, vous donnez à la -femme une éducation telle, qu'elle ne peut pas toujours trouver en elle -la force de résistance; vous-même vous lui avez façonné une âme -incomplète et futile, vous vous êtes depuis des siècles bornés à en -faire un être de séduction, une compagne de plaisir; et en même temps -vous exigez d'elle les vertus les plus élevées, les plus constantes, -abnégation, dévouement, pureté! Cette femme, trop souvent inconsciente, -c'est votre oeuvre: quelque chose ne proteste-t-il pas en vous quand -vous la frappez? Et ce n'est pas seulement parce que Germaine est ma -cousine, parce que je condamne André, Du Marty même;--est-ce que cet -imbécile n'aurait pas mieux fait de s'occuper de sa femme que de ses -chevaux?--Non, j'ai toujours été profondément révoltée de cette -iniquité: s'agit-il de nos intérêts et de nos droits, ah! nous sommes -des mineures; mais dès que par malheur nous lésons les vôtres, nous -voilà majeures, vite vous nous punissez! Germaine en prison! Une -barbarie pareille! Comment a-t-elle pu rester dans nos lois, dans nos -moeurs? Même pas un châtiment, une vengeance, et la plus dérisoire, la -plus lâche! Est-ce qu'entre deux êtres humains, liés par un contrat -librement accepté, librement consenti, le divorce ne suffit pas? De -quels droits cette tyrannie brutale, exercée sur le plus faible? - -M. Pierron interrompit: - ---Il me déplaît de discuter de tels sujets avec toi, tu me forces -cependant à te dire que la faute de la femme peut avoir des conséquences -si graves... - ---Raison de plus pour se séparer bien vite, dignement. Je trouve, moi, -la trahison de l'homme déshonorante, d'autant plus déshonorante qu'il -est le chef de la famille, le gardien de l'honneur commun. Pourquoi -cette éternelle inégalité? Il fait bon naître homme. - -D'un coup sec, M. Pierron claqua les feuillets du Code en les refermant -comme d'inexorables tenailles. - ---Causons sérieusement, fit-il. - -Ce furent de nouvelles lamentations de Mme Dugast et de la tante -Portier, récriminations vaines, résolutions subites aussitôt -abandonnées. M. Pierron, supplié par Hélène de s'entremettre, de tenter -une démarche auprès de Du Marty, refusa net: égoïsme de vieillard? -réserve d'ancien magistrat? Peut-être aussi cette conviction ancrée chez -les gens de justice que le temps arrange tout: les événements -d'eux-mêmes se modifient, la colère s'use, on réfléchit. Il partait -enfin; la tante Portier, dont le coupé attendait en bas, se leva en même -temps, elle le mettrait chez lui en passant; sitôt rentrée, elle -renverrait Édith. On n'avait rien décidé. - -Restées seules, Hélène et sa mère se contemplèrent, dans un silence -d'effondrement. Comment tout cela tournerait-il? Mme Dugast joignit les -mains, douloureusement: - ---Qui aurait jamais supposé?... Un mariage que j'ai fait moi-même! -Situation, fortune assorties... Tout avait l'air de marcher si bien! - -Hélène eut aux lèvres un reproche facile. Que de fois sa mère lui avait -cité en exemple cette brillante union, si vite, si heureusement conclue! -«La convenance des relations, l'excellence des renseignements! A quoi -bon tant hésiter, avant de prononcer le oui définitif?...» Elle se -rappela mainte discussion, une notamment à la Neuville, le jour de sa -majorité. M. Dugast souriait, séparé d'elle par la table, tandis que sa -mère, pour lancer ses arguments, quittait, reprenait avec fièvre sa -broderie... L'événement, hélas! s'était chargé de répondre. Mais le -triomphe cette fois, loin de la réjouir, l'emplissait de chagrin. -Silencieuse, elle s'approcha de sa mère, l'embrassa tendrement, tandis -que la pauvre femme soupirait, avec une partialité ingénue: - ---Ah! mes pauvres enfants, que de mal vous nous faites sans le -vouloir!... - - - - -III - - ---Germaine veut te voir, avait dit tante Édith en rentrant. Et plus émue -qu'elle ne le voulait paraître, elle répondait, à l'interrogation -anxieuse d'Hélène:--Elle t'en supplie. - -L'oncle Dugast occupait un somptueux entresol, boulevard Haussmann. Le -lendemain Hélène, qui n'avait pu fermer l'oeil de la nuit, montait très -vite l'escalier,--le temps de surprendre le regard curieux, averti du -concierge; elle sonnait, et passant devant le salut du grand laquais en -habit,--lui aussi devait savoir,--elle pénétrait de son air décidé dans -le salon. Deux personnes y chuchotaient familièrement: Yvonne et un -vieux monsieur au crâne luisant. Elle ne le reconnut pas tout de suite, -tant il avait rajeuni; c'était le comte Soulier, complet gris perle et -guêtres blanches, un assidu de la maison, depuis le déjeuner au pavillon -des Bourrel. - ---Toi, quelle bonne surprise! s'écria Yvonne levée en sursaut, et -rougissant (Tiens, pourquoi donc?)...--Germaine va être bien contente. -Vous permettez, comte? - -M. Soulier non seulement permit, mais supplia, d'un geste ravi. Yvonne, -précédant Hélène en silence,--qu'eussent-elles dit, à présent?--traversa -un couloir, poussa la porte de la chambre de Germaine. Une odeur d'éther -s'en exhalait; les rideaux tirés laissaient à peine voir dans le -demi-jour le lit où gisait une forme blanche. On entendit un ou deux -petits gémissements. - ---Qui est là? demanda une voix faible. - -Yvonne se retirait sans répondre, fermait la porte sur Hélène. - ---C'est toi, Yvonne? reprit la voix tandis qu'un visage pâle se tournait -sur l'oreiller. - -Hélène chercha la main de la malade, une pauvre main brûlante, et dit -très bas: - ---C'est moi, Hélène. - ---Toi! dit Germaine, et elle se souleva d'un air effrayé, sans lâcher la -main pitoyable, qu'elle serrait désespérément; et tout à coup Hélène -sentit une pluie chaude qui lui tombait sur les doigts, Germaine -sanglotait: - ---Oh! mon Dieu! mon Dieu! - -Hélène en venant s'était raidie; des sentiments contraires l'agitaient, -mépris, indignation, douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient -contre une chute dont elle mesurait la profondeur sans pouvoir -comprendre par quelle pente insensible la malheureuse avait glissé; elle -éprouvait une sorte d'horreur physique pour ce qu'un pareil entraînement -comportait à ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte; mais, quand -elle fut en face d'une si grande détresse, la pitié l'emporta. Elle ne -vit plus, dans cette femme au désespoir, qu'une soeur infortunée, -victime d'une éducation et de moeurs absurdes. La pauvre Germaine était -moins responsable que son complice; l'inégalité de l'expiation la -révolta. Les reproches que sa conscience lui dictait, elle manqua de -courage pour les faire; ses yeux s'emplirent de larmes. - -Germaine éperdue répétait comme une enfant: - ---C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller en prison, j'aime mieux -mourir!--Elle baissa la voix:--J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu -boire du laudanum, et puis au dernier moment je n'ai pas pu. N'est-ce -pas que je n'irai pas en prison? C'est à devenir folle! - ---Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira, on lui fera comprendre... - ---Un homme si bien, je le croyais du moins, déshonorer une femme, et sa -femme encore! Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après moi? Que -lui ai-je fait? On a plus d'égards envers une femme qu'on a aimée! -Excepté ma faute, je n'ai rien à me reprocher. - -Elle parlait avec une sincérité si convaincue, une inconscience si -déroutante, qu'Hélène en fut blessée; sa loyauté se révolta. Elle fut -franche: - ---Crois-tu donc que ta faute ne soit rien? - -Germaine la contempla avec étonnement, comme si elle ne saisissait pas -tout de suite; puis désolée: - ---Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais tu ne comprends pas, tu ne -peux pas comprendre, toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais -pas... - -A son tour, Hélène fut déconcertée. - ---Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle avec un sourire incrédule, -presque méprisant. - -Bien bas, Germaine murmura: - ---Non, André...--et sans la regarder:--je te jure, je ne sais pas -comment j'en suis venue là... André l'a voulu!--D'un ton pleurard elle -ajouta:--Je me défendais, j'ai résisté longtemps... - ---Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as même pas le courage de ta -mauvaise action. C'est André, dis-tu?... Et toi, est-ce que tu n'avais -pas une volonté, une âme libre, pour te respecter et respecter les -autres? - -Et en même temps, cette faiblesse un peu vile la ramenait de la colère à -la pitié. Elle revoyait Germaine en jupe courte, mollets bien pris dans -les guêtres le jour de la partie de chasse, ses yeux brillants de -champagne, puis la docilité avec laquelle elle s'était assise à côté -d'André dans la charrette. Une grande tristesse la pénétra. Elle sentait -tout cela si petit, si mesquin, si douloureux à voir! Elle étouffait -dans la pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine gisait sur des -meubles, en désordre. - ---Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de s'engourdir dans le noir. -Voyons, du courage. Lève-toi! - -Mais Germaine gémissait: - ---Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si résolue à en finir! -J'avais versé tout un flacon de laudanum dans un verre. Si je l'avais -bu, pourtant... C'est affreux, affreux! - -Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement rassurée: - ---Tu l'as jeté, j'espère! - ---Oh! oui... Ah! si le courage ne m'avait pas manqué! Et puis l'idée que -je serais trop laide, une fois morte. - -Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux fous, elle demanda -timidement: - ---Quelle heure est-il, ma bonne Hélène? Comment, si tard?--Et surprenant -un mouvement de curiosité chez sa cousine:--C'est parce que... je n'ai -rien pris depuis hier matin. - ---Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat? - -Germaine hésita pour la forme: - ---Un peu de chocolat, oui. - ---Avec du pain? - ---Non, sans... - -Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer aussi. Elle se -reconnaissait impuissante. La consoler? Allons, ce serait vite fait. La -sermonner? Elle ne comprendrait pas. Il était bien temps d'ailleurs! -Qu'elle lui laissât du moins un bon souvenir de grande soeur, un de ces -sourires qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit les rideaux, -sonna la femme de chambre, retapa les oreillers de Germaine, puis lui -servit son chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières -cuillerées, de grosses larmes se remettaient à couler, intarissablement, -sur ses joues rondes aux fossettes creusées pour le sourire. Remords? -Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que l'on dirait!... - -Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère contre André. Son -monstrueux égoïsme d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation, -la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait d'être une femme. Les -hommes, en vérité, avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant: quant -aux suites!... Le cuisant soupçon, la brûlure au coeur lui revinrent... -Vernières! elle se serait crue plus forte. Un petit papier sale -pouvait-il lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait l'outrage, -elle y pensait sans cesse. La bourrasque des derniers événements, en la -chassant d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé intactes sa -tristesse et ses craintes. Elle y revenait, à chaque minute de suspens. -C'était plus fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi lui -aurait-on écrit un mensonge? Ce nom, Henriette Leroy, la poursuivait. -Elle en marquait un visage, se représentait la femme. Où la trouver? -Cherche! Le monde est grand. Le mépris de la lettre anonyme... Oui, elle -méprisait, mais cela ne l'empêchait pas de souffrir. Cette idée que -quelqu'un d'obscur, de caché, lui en voulait, avait quelque chose -d'odieux. Si encore elle savait tout; mais où, comment vérifier? Ah! le -poison était dosé à souhait. Dans le jour, durant ces deux semaines, -l'occupation, les courses en amortissaient l'effet; il reprenait sa -force lente, aux heures d'insomnie. - -Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait ce qui persistait -d'indéfinissable en Vernières, sa correction glacée, maîtrise et -réserve. Certaines façons d'épier les gens à la dérobée, de scruter les -intentions du regard, de la voix. Mais aussitôt, elle se disait: -«Allons, c'est insensé! Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne -rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est donnée entièrement à -vous; et puis l'enfant, on ne renie pas son enfant, voyons, on ne -l'expose pas à la faim, au froid, au vice, à la mort!» - -Le départ subit de Vernières, en Dordogne, son absence prolongeaient ce -cauchemar. S'il avait été là, seulement!... Aussi quel battement de -coeur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner,--sa mère et tante -Édith sorties depuis le matin n'étaient pas encore rentrées,--la bonne -vint la prévenir que M. de Vernières attendait au salon. Une joie qui -lui fit mal, un espoir avec des élancements de crainte. Puis, ce franc -courage qui était la marque de sa nature l'emporta: savoir la vérité -coûte que coûte, ne pas subir une minute de plus l'angoisse du doute et -l'horreur du mensonge. - -Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son beau regard cerné; il -avait maigri. Son charme, cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il -avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs nuits au chevet de sa -mère. Il donnait des détails avec discrétion, simplicité. Elle se sentit -à mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur aussi la retenait. -Devina-t-il son malaise? La conversation s'arrêta. Il se levait, allait -prendre congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans avoir affronté -le danger: - ---Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela! - -Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise, son trouble... Mais, -n'était-ce pas bien naturel? Que devait-il croire, que pouvait-il penser -d'une démarche en apparence aussi simple, si contraire au fond à -l'usage, aux convenances? Elle rougit, tandis qu'avec une attention -prudente, les traits contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange -papier. Puis il releva les yeux,--comme ils étaient purs!--il -sourit,--quelle hautaine ironie! - ---Eh bien? demanda-t-elle. - -Il avait replié la lettre, la déposait sur la table avec une moue -méprisante, un retrait du geste. La tête rejetée en arrière, son visage -fermé, l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain muet de son -innocence blessée. - -Il se taisait toujours. - ---Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas un mot? Je vous crois -d'avance. Une parole suffit. - -Alors, avec une supériorité amère, et balayant d'un revers de main -l'imaginaire suspicion: - ---Est-ce qu'on se défend contre de pareilles attaques? - -Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une vraie douleur: - ---Vous ne me demandez qu'un mot, vous doutez donc? Comme si vous ne -voyiez pas qu'une telle question, quand on aime, est la plus sanglante -des injures! - -Elle sentit douloureusement le reproche; un élan de confiance et -d'affection lui réchauffa le coeur; et bien en face: - ---Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous me pardonnez! - -Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair de mansuétude et de -triomphe: - ---Je vous le jure, dit-il gravement. - ---Vous ne connaissez pas cette femme? - ---Puisque je vous le dis. - -D'un mouvement prompt, Hélène froissait et déchirait le papier abject en -mille menus morceaux, et dans la gracieuseté de son acte, il y avait du -dégoût et de la joie. - -Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus dans un besoin de communion, -de tendresse. Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur restait -une loquacité un peu fébrile qui, par moments, tombait en silences où -ils essayaient de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières démontra -l'ignominie de tels procédés, l'inanité de ces basses manoeuvres, fruits -de la plus lâche envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner -derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire attristé souligna son -indifférence devant ces haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait -venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de boutique? Pauvre Hélène, -avoir souffert de cela... Il l'en plaignit, avec des mots câlins et -mesurés. - ---Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle. - -Elle ressentait un soulagement inexprimable, une honte confuse de ses -soupçons. Sensation douce, qui, après son départ, se changea en angoisse -sourde. Elle gardait au coeur une invisible meurtrissure. - - * * * * * - -Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et Mme Hopkins gravissaient le -vaste escalier boueux d'une de ces grandes maisons à six étages, ruches -énormes pleines d'un va-et-vient de portefaix et de camelots, dans un -claquement de portes battantes, une rumeur de voix, un ronflement -ininterrompu de machines. Deux journaux du soir avec leurs bureaux de -rédaction et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour en gros, des -ateliers de fournitures pour modes y mélangeaient leur vie fiévreuse: -coudoiement de typos alertes, de journalistes à monocle, d'ouvrières en -cheveux. Les deux femmes se signalaient d'un regard leurs mines -souffreteuses et chiffonnées, pâles maigreurs, teints bouffis, où -quelque chose de joli persistait à fleurir. De lourds cylindres de -papier à l'odeur fade encombraient le passage. Au troisième une plaque -de cuivre à lettres noires, une porte ouverte: L'_Avenir_. - -Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son comptoir, un garçon de -bureau attentif se levait: - ---Ces dames désirent? - -Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait d'une voix émue: - ---Ah! mademoiselle! - -Une expression de dévouement infini éclaira son visage. Avec son bras en -écharpe et sa tenue décente, Flénu, par sa résignation, son air -d'incurable tristesse, inspirait la compassion. - ---Mon filleul va bien? demanda Hélène en souriant. - -Et à travers les remerciements balbutiés du malheureux, elle revoyait la -figure brûlante et blême, les yeux de souffrance de Marthe. - -Une portière se souleva. Grande et forte, le front haut sous les cheveux -gris, son regard clair lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil de -son bureau. Empanachée d'un chapeau à plumes, une femme à bandeaux -blonds et chair de cire prenait congé. Hélène d'un coup de coude la -désignait à tante Édith: c'était Sophie Groetz, la Viennoise -prétentieuse et sensible qui harcelait tous les journaux féministes et -l'_Avenir_ en particulier de manuscrits souvent refusés, chroniques, -romans et contes, où les hommes étaient invariablement des scélérats, -les femmes des martyres. Mais déjà les trois amies étaient dans la -petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène et questionnant -affectueusement du regard Mme Hopkins. - ---J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à la jeune fille. Eh bien! -je pense qu'il faut éviter le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment -ce pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance pareille, si -contraire aux habitudes? Et l'opinion? - -Hélène hocha la tête: Un imbécile est capable de tout! Minna haussait -les épaules: - ---Mais il faudrait être une canaille fieffée! Il n'a donc rien à se -reprocher, lui? Soyez tranquille, jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt -la presse. - -A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer à la sympathie virile de -Minna, avait-elle le temps de dire en quelques phrases fortes l'amer -chagrin, les soucis que lui apportaient depuis un an ses voyages en -France,--Ah! la calme maison blanche du Devonshire, les grands prés où -les boeufs ruminaient par bandes, le frais brouillard de la rivière, -sous les peupliers!--la porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne -fit irruption. Un corsage sang de boeuf et des gants trop clairs -soulignaient sa redoutable laideur. Un plat canotier d'homme élargissait -sa figure rougeaude et rapetissait sa personne trapue. De sa voix -caverneuse, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes -décerna quelques louanges enthousiastes à Minna à propos de son dernier -article: «Éducation de la jeune fille.» Hélène et Mme Hopkins eurent -leur part de compliments. On était entre défenseurs d'une même cause. -«Sus au tyran!» - ---M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène malicieusement. - ---Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir me reprendre. Je l'ai -envoyé après déjeuner à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle -Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une bonne heure pour aller, autant -pour revenir, à pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes. -Je suis étonnée de ne pas le trouver ici. - -Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice tira de son calepin -des cartes d'invitation où se lisait en grosses lettres: «Mme MORCHESNE. -_Droits politiques des femmes_» et les distribua avec profusion. Puis, -tournée vers Minna: - ---Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant vibrer les _rr_, ne nous -ferez-vous pas l'honneur de venir dire aussi quelques mots. Olympie -Farnel doit prononcer une petite allocution. Si vous consentiez à donner -à votre tour? Rien que quelques mots! vous développeriez par exemple -votre admirable article... - -Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle intolérant de Mme -Morchesne; elle s'excusa sur sa santé. La grosse femme, qui ne tenait -pas au fond à une concurrence redoutable, n'eut garde d'insister. Elle -se répandit en un dithyrambe nouveau. Une seule chose l'avait taquinée -parmi toutes les belles idées de Minna: pourquoi confier à l'homme, du -mari à la femme, du père à la fille, le soin d'améliorer, de transformer -peu à peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux femmes de se -libérer seules. Pas de composition avec l'ennemi! - -En quelques phrases incisives, dédaigneuses presque, Minna répondait: -«Cette lente modification, la femme seule n'en viendrait pas facilement -à bout. Avec l'âme que des siècles de soumission, la longue habitude -d'être protégée lui ont faite, comment s'affranchir du jour au -lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir des enfants, de la -race, la femme doit s'élever à être vraiment l'égale de l'homme dans la -responsabilité et l'effort communs, il faut petit à petit que les hommes -s'en pénètrent d'abord: qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à -développer en nous, leurs filles, leurs femmes, ce sentiment de notre -conscience et de notre mission. Ce qui manque à tant de femmes,--aussi -bien à celles, moins nombreuses chaque jour, qui trouvent dans le -mariage un abri, qu'à la foule toujours croissante de celles qui doivent -faire leur vie elles-mêmes,--ce qui nous manque, à presque toutes, c'est -une âme pondérée, volontaire. On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous -faut compter sur l'évolution de l'opinion, des moeurs. Commençons par -vivifier l'éducation étroite et bornée de nos couvents, de la plupart -des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres sur la vie! Que la -jeune fille cesse d'être jetée, pleine d'illusions, dans une société -qu'elle ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles; qu'élevée -davantage en compagnie de l'homme, elle devienne moins romanesque, moins -accessible à la séduction de l'inconnu. Qu'elle prenne conscience de ses -droits, de ses devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son pain.» Et -concluant, Minna jetait avec une conviction chaleureuse: - ---Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce changement, comme les -hommes le proclament d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. On -ne nous en aimera pas moins; on nous respectera plus. Si nous -savons nous développer avec calme, avec sagesse, jamais nous -n'abdiquerons,--vous êtes là pour le prouver, ma petite Hélène,--ce qui -fait notre charme propre, la grâce et la pudeur natives. - -Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre à tonner contre -l'oppresseur héréditaire; mais on frappait à la porte, Miss Pelboom -entra, plus sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, dans son -veston et sa culotte de cycliste, le plus maigre petit garçon que l'on -pût voir, torse plat et hanches droites. Cette jeune personne, mise au -fait, regretta seulement que l'éminente directrice eût, à son avis, fait -une part insuffisante, dans l'éducation de la jeune fille, aux sports -athlétiques, à ces exercices violents et libres qui affranchissent -l'esprit, fortifient la volonté, en durcissant les muscles. - -Mais un grattement timide se faisait entendre. - ---Je suis sûre que c'est mon mari, dit Mme Morchesne, de sa voix de -basse. - -Et en effet M. Morchesne, longue et douce tête de mouton sur un buste -mince et de hautes jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de la -porte. Il avait de gros paquets à la main,--commissions de la prévoyante -et inexorable Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il s'assit -péniblement et, mal convaincu de l'efficacité des longues marches, -résigné d'ailleurs, donna des nouvelles de ses rhumatismes. - -D'autres gens venaient encore: le vieux philosophe Dureau, -l'intelligente et belle Andrée Vergnes, dont les paysages avaient été -très remarqués au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins se levèrent. -Minna leur disait d'un regard son regret de n'avoir pu causer vraiment, -elles n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a des jours comme -cela: le coeur voudrait se confier; tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût -bien souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de la lettre anonyme -déchirée en morceaux, de la petite souffrance obscure... Henriette -Leroy! - -Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre, d'un fiacre qui -s'arrêtait juste devant la maison, le beau Dormoy, portière claquante. -Un long pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des gants neufs, -l'allure dégagée. Il les reconnut, se prit à rougir, visiblement gêné. -Saluts, présentation; il allait porter un article de critique à l'_Écho -du soir_, il se hâta de prendre congé. Comme elles tournaient l'angle, -elles s'étonnèrent de voir, penchée à la vitre du fiacre et les suivant -avec une curiosité malveillante, presque jalouse, une femme grosse et -déjà vieille, à cheveux roux, paupières lourdes et joues trop roses, -relevées de fard. Son masque empâté disait la fille sur le retour. Une -même impression traversa leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy et -cette vilaine femme? - - - - -IV - - -Après quelques secondes d'attente essoufflée sur le palier des Simonin, -au cinquième, où Master Willy venait de tirer énergiquement le bouton de -sonnette à demi détraqué, Hélène et Mme Hopkins pénétraient dans une -antichambre sombre, sans reconnaître de suite l'humble silhouette -effacée qui venait d'ouvrir: la cousine Denise. Elle s'excusa, gênée; la -femme de ménage était justement sortie. Toujours sortie, la femme de -ménage! Hélène eut un éclair de compassion. Pauvre Denise, avec ses -continuels petits mensonges d'orgueil souffrant! - ---Comme vous arrivez bien! dit gentiment la jeune femme. Louise et -Gabrielle sont là. - ---Et ton mari? - ---Non, pas encore rentré. Marthe et Jean sont à l'école. - -Et prenant les mains de Mme Hopkins. - ---C'est gentil à vous d'amener Willy. Loulou va être si content! - ---Comment va-t-il? demanda Hélène. - -Le petit Louis, qui sortait d'une fièvre muqueuse, était, depuis -quelques jours à peine, en convalescence. - ---Beaucoup mieux! fit Denise. Un sourire heureux illumina pour une -seconde son triste visage maternel, si jeune encore et déjà flétri. -D'admirables cheveux cendrés, des yeux d'une grâce délicate et fière -paraient en vain cette figure où les misères de la vie, la lutte -quotidienne avaient creusé leurs rides fines, gonflé les paupières, tiré -les traits. Corps frêle, rondes épaules devenues maigres dans la robe -grise élimée, décente encore. Elle poussait bien vite la porte du -salon-salle à manger, où Louise Guilbert et Gabrielle Duval -s'exclamaient joyeuses. Mais on menait Willy près de son cousin. - -Dans la chambre du malade, étendu sur une chaise longue formée d'un -vieux fauteuil et d'un tabouret, un châle sur les genoux, Denise, -penchée, retapait bien vite l'oreiller, tandis que Loulou, sa face pâle -minée de fièvre toute transfigurée de plaisir, se redressait, fermant -précipitamment le beau livre de contes illustrés que Gabrielle Duval lui -avait apporté. Willy, dont les huit ans débordant d'assurance et de -santé faisaient un vrai petit homme, lui donna un shake-hand d'une -vigueur toute britannique. Loulou, demeuré plus enfant, avec ses dix ans -débiles, le regardait affectueusement, plein d'admiration pour ce cousin -lointain, si différent de lui. - ---Nous vous laissons causer, dit Mme Hopkins. - -Rentrées au salon, Hélène demandait à Louise Guilbert des nouvelles de -la petite paralytique, sa protégée. Le mois dernier, elle avait réussi à -faire accorder l'assistance judiciaire à la mère Lepillier; celle-ci -était sur le point d'obtenir le divorce contre son ignoble brute de -mari. Gabrielle Duval, au bout d'une minute, voulait prendre congé, -après avoir parlé de son nouveau poste au lycée Fénelon, rappelé leurs -souvenirs d'écolière!--c'était le bon temps! semblait dire le rire -rajeuni de Denise. - ---Mais tu ne t'en vas pas, fit-elle vivement. Reste! Nous allons prendre -le thé. - -Gabrielle se rassit. Elle était brune comme une taupe, laide, l'air -intelligent, les yeux doux. Joyeuse de secouer un instant ses chagrins, -Denise s'empressait, tirait du dessus vitré du buffet la théière, les -tasses en grosse porcelaine fendillées, usées. Elle se faisait une fête -de leur réunion d'amies, de ce pauvre semblant de réception. Hélène -s'offrait à l'aider: - ---Les petites cuillers? - ---Dans le tiroir, dit Denise occupée à remplir le sucrier. Et comme -Hélène ouvrait le tiroir de gauche, elle s'élança: - ---Non, non, pas celui-là, l'autre! - -Trop tard! Hélène repoussait bien vite le tiroir, mais elle y avait vu, -épinglés dans un coin, un tas de papiers timbrés avec des -reconnaissances du Mont-de-Piété. Denise devint pourpre, son petit -plaisir s'envola dans l'humiliation amère qu'elle éprouvait, l'éternelle -humiliation. Elle fut longue à revenir de la cuisine,--sans doute l'eau -qui ne chauffait pas; ses yeux étaient rouges. - -On prit le thé sans entrain. Gabrielle, qui parlait toujours de sa voix -d'enseignement, une voix blanche et comme impersonnelle, fut prise, en -reposant sa tasse, d'une quinte de toux sèche; ses pommettes brûlaient. -Hélène, pour la première fois, remarqua la taille voûtée un peu, les -yeux fatigués de son amie. Gabrielle embrassait Denise, elle partait: - ---Voilà Louis tiré d'affaire, courage, ma chérie. - -La porte refermée, Mme Hopkins faisait la moue, questionnait Louise. - ---Elle se surmène, répondait celle-ci. La nécessité de travailler -toujours, d'être en tête. On n'arrive pas à de telles places, à son âge, -sans une dépense terrible de travail, de volonté. Avec cela un mauvais -régime, elle ne veut pas se soigner, elle a tort. - -Denise plaignait maintenant Hélène, lui disait sa surprise en -apprenant... Son mari avait rencontré Du Marty la veille, rue Taitbout, -sortant de chez son avoué. Il paraissait furieux, décidé à tout. Louise, -qui n'était pas au courant, apprit sans étonnement le malheur de -Germaine. Incrédule, puis indignée devant les résolutions de Du Marty, -elle ne put contenir sa révolte: - ---Quel aplomb! Non, c'est trop fort! - -Elle eut aux yeux, aux lèvres un élan subit, on eût dit qu'une -confidence involontaire allait lui échapper. Mais non, elle réfléchit, -s'arrêta court, et frémissante elle répétait: - ---Vraiment, c'est trop fort tout de même! - -Un silence tomba. Denise, qui gardait maintenant un mutisme éploré, -songeait à part elle qu'il y avait pourtant une obscure justice. Cette -Germaine si insouciante, si égoïste, elle en avait pris bien à son aise. -D'un air absorbé, Louise, la tête basse, tapotait à petits coups -d'ombrelle la pointe de sa bottine. - -Des éclats de rire partant de la chambre voisine firent diversion. Elles -écoutèrent; Loulou, de sa voix faible,--elles durent prêter l'oreille -pour l'entendre,--tentait de convaincre Willy. - ---Non, je t'assure, répétait-il, les revenants existent. Cette histoire -est très vraie! C'était un grand fantôme tout blanc; il toucha du doigt -le front de la reine... - ---Et qu'est-ce qu'elle fit la reine? demanda dédaigneusement Willy. - ---Elle s'évanouit de peur. - ---Eh bien! moi, déclara le petit Anglais, regarde comme je l'aurais -reçu. Voilà comment on boxe! - ---Tu es brave, toi. Moi, si je voyais un revenant, je me cacherais sous -mes couvertures. - -Willy affirma: - ---Rien ne me fait peur. Ni un tigre, ni un boa, ni un requin, ni un -éléphant. Je n'aurais même pas peur des grandes bêtes dont j'ai vu les -morceaux d'os au musée de Newhaven, le mosasaure qui avait une tête de -crocodile sur un corps de serpent, le dinosaure qui était haut comme une -maison à sept étages. - ---Est-ce qu'ils ont existé? s'enquérait Loulou avec stupeur. - ---Certainement, trancha Willy, mon professeur, M. Mowfles me l'a bien -expliqué. C'était à l'époque secondaire, lorsque la terre a pris forme -et qu'il y avait de grandes forêts de fougères, avec des océans qui n'en -finissaient pas. - -Les voix arrivaient distinctes. On entendit Loulou se remuer sur sa -chaise longue, le tabouret tomba. Denise inquiète se précipitait. - -Alors, comme si elle venait de prendre son parti, Louise, attirant -Hélène et Mme Hopkins dans le coin opposé du salon, près d'un canapé -barrant une porte close, se mit à parler bas, très vite: - ---Écoutez, j'hésite depuis cinq minutes, c'est absurde. Le secret -professionnel ne me lie en rien. Dans une maison où je donne des soins, -36, rue d'Amsterdam, j'ai plusieurs fois rencontré Du Marty, col de -pardessus relevé, chapeau sur les yeux, comme s'il avait peur d'être vu. -Heureusement il ne me connaît pas. Il sonnait au second. - ---Eh bien? dit Hélène. - ---L'appartement est occupé par une jeune femme seule, jolie ma foi; des -cheveux blonds, très blanche; Mlle Nini Bleuet, m'a-t-on dit. Je l'ai -aperçue dimanche dernier, un affreux chien sous le bras. - ---Oh! fit Hélène, qui se rappela soudain les absences fréquentes, -voyages à Paris, rendez-vous sportifs de Du Marty... Et il ose parler de -prison!... - ---Oui, dit Mme Hopkins, il y a peut-être là quelque chose. - -Il y eut un craquement suspect derrière la porte,--elle donnait dans la -chambre de Simonin,--mais toutes deux, sans y prêter attention, -remerciaient chaleureusement Louise, qui se sauvait. - -Presque aussitôt Simonin parut, jaquette grise pincée à la taille, -pantalon de coupe irréprochable,--comment faisait-il pour trouver -toujours des tailleurs, et du crédit? - ---Vous étiez donc là? demanda Hélène. - ---J'arrive, dit-il, et je repars; les affaires... Ah! ma cousine, que je -vous dise bien vite toute la part que je prends... - -Il eut le tact de ne pas remarquer la froideur d'Hélène,--une pimbêche, -cette petite!--il avait d'ailleurs bien autre chose en tête; cette -confidence surprise derrière la porte, l'oreille collée au bois,--mon -Dieu oui, une curiosité bien naturelle!--c'était, s'il savait en jouer, -une fortune, tout simplement: quelque bon prêt, un coup d'épaule... -L'oncle Dugast saurait se montrer reconnaissant d'un tel avis. Mais il -fallait arriver bon premier. Il se hâta de présenter ses devoirs, et -sans même songer à embrasser son fils, comme sa femme apparaissait à une -porte, il disparut par l'autre. - -Alors, avant qu'Hélène et Mme Hopkins s'en allassent à leur tour, -c'était un brusque flux de sanglots et de plaintes, où Denise laissait -crever son chagrin. Elle ne pouvait plus vivre ainsi: la lutte vaine -pour joindre les deux bouts, sa misère toujours déguisée, toujours -révélée; pas d'argent au terme depuis six mois, souvent le plat vide. Il -fallait à tout prix que ce supplice eût une fin! Si elle trouvait -seulement du travail... et à mots fiévreux elle conjurait Hélène en lui -pressant les mains de s'occuper d'elle, elle demandait si peu de chose, -le plus humble emploi! L'oncle Dugast ne pourrait-il lui procurer des -écritures? Elle avait aussi songé à l'administration des chemins de fer. -Hélène promettait, partait le coeur gros, tandis que, devant elles, -master Willy descendait l'escalier d'un pas ferme, les deux mains dans -les poches de son petit pardessus. - - * * * * * - -Place Possoz, devant l'entrée de la salle Desbordes-Valmore, la -conférence de Mme Morchesne attirait, avec bon nombre de désoeuvrés et -quelques reporters, le ban et l'arrière-ban des troupes féministes. Des -élégantes descendaient de voitures de maître; on voyait de vieilles -dames seules, avec des manteaux surannés et des chapeaux touchants, -sortir précautionneusement de fiacres sans cesse renouvelés. Le vieux -philosophe Dureau, dont les longs cheveux blancs bouclaient sous un -chapeau à bords plats, arrivait à pied, donnant le bras à l'antique Mme -Fourmy-Coste, une des trois présidentes de la réunion, avec Olympie -Farnel et Mme Morchesne. Bas-bleu d'une nullité fielleuse, d'une avarice -crasse et d'une fausseté sans égale, le seul titre de Mme Fourmy-Coste à -la notoriété était d'avoir connu jadis feu Geoffroy Saint-Hilaire. -Personne n'avait jamais entendu parler de M. Fourmy-Coste. Elle n'avait -à la bouche que vertu, morale, prêchait le relèvement et l'émancipation -de la femme et n'avait en réalité d'autre plaisir que de savourer, de -déguster solitairement des petits ris de veau bien cuits, de bons petits -verres d'un bordeaux qu'elle tenait sous clef. - -Hélène, Édith et Minna débouchaient de la rue Cortambert, stationnaient -un instant parmi les curieux avant d'entrer. Peu d'hommes, à l'exception -de quelques parents et amis, l'air résigné, et des journalistes -visiblement narquois. L'arrivée de la marquise Krobanya fit sensation. -Cosmopolite et morphinomane, elle avait patronné tout ce que la folie -des inventeurs avait découvert de plus chimérique; ses salons étaient -toujours pleins de figures hétéroclites, artistes, conférenciers et -cabots. - -Dans la salle, brouhaha, saluts, petits rires, agitation de chapeaux à -plumes. M. Morchesne, exsangue et aphone,--tant de courses, tant de -compliments,--se multipliait, inclinant de tous côtés sa bonne et longue -tête de mouton. Ce n'était pas une sinécure que d'être le mari de la -présidente! Le court veston droit de miss Pelboom voisinait avec la -criarde jaquette beige de Sophie Groetz. Quelques rédactrices de -l'_Avenir_ et de _la Fronde_ parlaient haut, au milieu de groupes. Elles -se rangèrent au passage de Minna. - -On continuait à venir la saluer dans sa loge. Une dame lui demanda la -permission de lui présenter son père, énorme colonel de cavalerie en -retraite, au cou sanguin, aux moustaches tombantes, un féministe -convaincu. Que venait-il faire dans cette galère? se demanda Hélène. -Mais elle-même? Malgré la chère présence de Minna et d'Édith, elle se -sentit soudain dépaysée. Ces gens, leurs papotages, leurs idées... Y -avait-il quelque chose de commun entre elle et tout cela? Les droits -politiques de la femme, sujet de la conférence,--à cette heure où de -cruels événements de famille lui tenaient au coeur, où une préoccupation -secrète, le son de la voix de Vernières la poursuivaient,--comme elle -s'en souciait peu! - -Mais des applaudissements discrets saluaient l'entrée de Mme -Fourmy-Coste, d'Olympie Farnel et de Mme Morchesne. Elles prenaient -place sur l'estrade. Mme Morchesne, très rouge, sanglée à éclater dans -une robe noire, couvait la salle d'un regard majestueux et familier, -cependant que d'une voix cassée et menue,--Dureau pour l'entendre -arrondissait sa main en cornet,--Mme Fourmy-Coste, dans une petite -allocution, chantait les mérites de la conférencière, et, «comme me le -disait mon grand ami Geoffroy Saint-Hilaire, la haute portée des -conférences...» Puis elle se rassit: déjà Mme Morchesne était debout et -de sa voix tonitruante faisait retentir la salle... - -«Tout ou rien! Certes elle rendait hommage à ses devancières, mais -n'étant pas de ces réformatrices modérées qui essayent en vain par la -douceur et la persuasion d'arracher à l'égoïsme des hommes -d'insignifiantes libertés, elle allait droit au but. Pas d'hésitations, -pas de demi-mesures. Il fallait s'attaquer au principe même. Puisque -c'est de la loi seule qu'on peut attendre toute amélioration, faisons -les lois! La femme électeur! La femme député!...» - -Ces convictions, Hélène ne les jugeait pas déraisonnables en soi, elle -en estimait seulement la réalisation prématurée: les droits politiques -ne pouvaient être que le couronnement de la lente évolution qu'elle -appelait de tous ses voeux. Sur le fait même, nul doute; puisque la -femme est soumise aux lois, paye les impôts et répond de ses délits, la -justice voulait qu'elle eût part au vote. L'histoire est pleine de -femmes illustres; il y a de grands pays gouvernés par des reines; aucune -d'elles en France ne pourrait même être électeur, privilège réservé au -dernier des ivrognes. - -Derrière la table, Mme Morchesne gesticulait de manière à inquiéter Mme -Fourmy-Coste, accumulait les arguments; sa verve s'enflait, roulait, en -périodes sonores:--«Et je réponds à nos ennemis: Vous prétendez nous -exclure de l'électorat sous prétexte que vous payez un impôt que nous ne -payons pas, l'impôt du sang? Mais chaque année des centaines de milliers -de femmes meurent par le monde, victimes de la maternité. Et c'est en -récompense que vous nous déniez le droit le plus sacré, celui de -pourvoir à nos propres intérêts!...» Un sanglot d'émotion, savamment -préparé, rendit ridicule ce que pouvait avoir de juste sa pensée. Elle -était de ces femmes, naturellement maladroites, qui gâtent les -meilleures causes. - ---Et pourquoi d'ailleurs, reprenait-elle avec exaltation, ne -pourrions-nous être soldats, nous aussi? Nos soeurs d'Amérique, pendant -la dernière guerre, en formant un bataillon d'amazones... - -Hélène n'y tenait plus, et faisant signe à Mme Hopkins aussi agacée -qu'elle, elles serraient la main de Minna, s'échappaient -silencieusement. Un fracas de bravos s'élevait, saluant la fin de la -phrase, et, tandis qu'elles refermaient la porte de la loge, elles -aperçurent miss Pelboom battant frénétiquement des mains, à côté du gros -colonel apoplectique, béant d'enthousiasme. - -De retour à la maison, comme elles poussaient la grande porte vitrée de -l'escalier, la concierge s'empressa, une lettre à la main: - ---Ça vient d'arriver, mademoiselle. - -Et d'un air où il y avait de la curiosité mêlée à ce faux respect des -subalternes, elle tendait une enveloppe de papier commun. Du premier -coup d'oeil, Hélène reconnaissait la grosse écriture incorrecte, -recevait au coeur le coup anonyme. - ---Merci, fit-elle. - -Elles gravissaient les marches en silence, avec une attente d'angoisse. -Et tandis qu'Édith, devinant le malheur, lui disait d'un signe de -tête:--«J'ai compris»--Hélène, sans l'ouvrir, tournait et retournait la -lettre inconnue, sûre d'avance de ce qu'elle allait y trouver. Dans le -salon, elle la décachetait d'un mouvement fébrile et, tante Édith -penchée par-dessus son épaule, toutes deux lurent, avec une affreuse -amertume dans le coeur: - - «Mademoiselle, - - «Si vou n'avai pas cru que je vou disait la vairité, vou avai tort. La - preuve, c'est que ce beau moncieu est venu nous offrir cent francs - pour qu'on se taise. Allai 5 impasse des Termopiles. Demandai - Henriette Leroy, comme sa vou pourrai voir.» - - - - -V - - -Au sortir de la rue de Plaisance, grouillante de peuple, l'impasse des -Thermopyles, avec ses maisons basses, ses jardinets de misère, semblait -aux trois femmes désespérée et morne. On s'y sentait à mille lieues de -la vie, à force de silence, d'immobilité croupie. D'humbles métiers -devant les portes, établis de menuisiers, baquets de teinture, étalaient -en vain leurs pauvres emblèmes. Nulle activité, nul éclat de -voix, une atmosphère lourde de détresse et d'abandon. Minna -s'enquérait:--Henriette Leroy? Et, avec des regards curieux, on lui -désignait tout au fond une haute et noire maison dont les six étages -écrasaient l'étroit cul-de-sac. - -Le coeur serré, elles entraient dans une cour fétide; l'herbe y -croissait entre les pavés, du linge séchait sur des cordes. Les quatre -faces intérieures de la bâtisse ouvraient leurs fenêtres pour la plupart -sans vitres, pareilles à des yeux crevés ou couverts d'une taie de -papier blanchâtre. Les gouttières, les conduites des eaux sales, depuis -longtemps disjointes, laissaient couler, de leurs tuyaux en zig-zag, -d'ignobles traînées sur les murs. Elles entrèrent par un cintre béant -dans une grande cage nue, s'engagèrent dans un des quatre escaliers -sombres. Elles relevaient leur robe, évitaient de frôler la paroi -lépreuse, la rampe grasse. Des portes entrebâillées d'où s'échappaient -des hurlements de mioches et de vieilles toux obstinées, des corridors -traversés par des ombres furtives. Toute cette misère de Paris, qui se -décomposait sur place, dans la sanie du ruisseau, sans autre horizon que -les toits et les murs, parut à Hélène plus sinistre encore que la misère -de la Neuville ou d'Hautneuil, étalée au moins dans l'air pur, le soleil -et les arbres. Elle éprouvait une angoisse inconnue: l'humiliation -d'être là, d'en souffrir. Elle comprenait à cette minute par quels liens -invisibles, tissés peu à peu, lui tenait au coeur cet homme que -peut-être elle allait perdre. Si elle se trompait pourtant? Si elle lui -faisait injure? Mais un douloureux pressentiment l'assaillait toujours. -Édith et Minna eussent préféré faire seules cette enquête; -courageusement Hélène avait voulu se rendre compte elle-même. - -Au quatrième, hésitant devant une rangée de portes, elles s'adressaient -à un vieillard chassieux, qui répondait d'une voix alcoolique: - ---Ah! oui! Henriette Leroy? La fille à la Cagnarde. C'est dans l'autre -couloir. Tenez, v'là justement son petit qui sort! Georges! Georges!... -y vous conduira. - -Les trois femmes se retournaient et voyaient sur le seuil obscur se -détacher un maigre gamin en loques, balançant à bout de bras une boîte à -lait sans couvercle. Mais elles ne contemplaient que la figure, une -maigre et souffreteuse figure où Hélène reconnaissait avec horreur les -traits frappants de Vernières. C'étaient ses yeux de velours, sa bouche -fine, le même ovale du visage pâle. Une ressemblance à crier, et dont -Édith et Minna restaient stupéfaites, tandis qu'Hélène avec une amère -répulsion comparait, retrouvant jusque dans les tares, dans -l'encanaillement faubourien de tout l'être, un peu de la distinction -native, l'empreinte atténuée, mais indéniable, de la race. - ---Ta maman est là? dit Minna. - -Le gosse, flairant des dames charitables, s'offrit, obséquieux, à leur -montrer le chemin. - ---C'est là, m'dame, la quatrième porte. Maman est couchée. Même qu'elle -est bien malade. - -Il les précédait, tournait le loquet, dévisageant les visiteuses à -mesure qu'elles passaient. Hélène rencontra son regard qui la -poursuivait encore, entrée dans la chambre; et ce regard plein -d'admiration lui fit mal, tant il était pareil à un autre regard, plein -d'admiration aussi, et de cette astuce, de ces arrière-pensées qui -luisaient dans les yeux de l'enfant. - ---Des dames pour toi, m'man. - -Et il allait s'asseoir, curieux, au pied du lit où la malade somnolait, -quand une femme à cheveux blancs, qui ravaudait un bas devant la -lucarne, se leva bien vite, et après avoir salué en lançant un regard -sondeur et oblique, le prenait par l'oreille, le conduisait à la porte -en disant: - ---Va voir chez le crémier si j'y suis! - -Puis, tirant la jambe, la Cagnarde alla se pencher sur le grabat: - ---Henriette, Henriette! glapit-elle, réveille-toi, c'est des dames qui -viennent te voir! - -Et disposant les deux chaises, le tabouret boiteux qui constituaient -avec une table et un buffet tout le mobilier, elle souriait d'un air -doucereux, où perçait une ruse sauvage; elle n'avait d'yeux que pour -Hélène et, dans ces attentions équivoques, celle-ci devinait une -préoccupation sournoise, une espèce de contentement haineux. La malade -sortait de sa torpeur, elle se redressait en soupirant, contemplait tout -ce monde d'un air veule. - ---On nous a dit que vous étiez très malheureuse, dit Mme Hopkins, -qu'est-ce qu'on peut faire pour vous? - -La Cagnarde donna précipitamment des explications: - ---C'est que ma fille a bien souffert, avec sa pléritonite. Nous n'avons -pas toujours été dans cette misère... - ---Vraiment? fit Minna. - ---Sûr que non! reprit-elle. Ma fille a eu des robes à se mettre sur le -dos, et des belles. C'est pas sa faute si elle est tombée là. - -Elle joignit les mains, sembla prendre le ciel, puis Hélène à témoin: - ---Ah! si chacun était traité selon ses mérites. Mais il y a bien de la -canaille dans le monde! - -Tandis que la vieille parlait, Hélène, torturée, lisait sur le visage -ruiné d'Henriette Leroy une désolation passive, un abattement sans -espoir. Cette malheureuse pouvait avoir une trentaine d'années, elle en -paraissait quarante. - ---A quoi bon parler de cela? dit-elle d'une voix lasse où restait -pourtant un charme. Tu ennuies ces dames. - -Mais âprement la vieille reprenait, avec une telle rancoeur de -souffrance et d'ironie, qu'Hélène eut l'intuition nette que si, de ces -deux femmes, l'une avait écrit les lettres anonymes, c'était à coup sûr -la vieille, et à l'insu de l'autre. - ---Et pourquoi que je ne le dirais pas, quand il faudrait plutôt le crier -sur les toits? C'est avec ta douceur que les choses ont tourné comme ça. -Si c'est pas honteux! Ah! si tu m'avais écouté il y a huit ans, quand ce -beau mirliflore te faisait la cour... Car, mes bonnes dames, elle a beau -être fille de concierge, c'était tout de même une femme de chambre bien -instruite, et distinguée! Elle avait d'abord servi chez Mme la marquise -de Tallemont-Granval, à Périgueux. Puis par malheur qu'elle est entrée -ensuite chez sa comtesse à la campagne, et alors m'sieu le vicomte lui a -conté ses belles histoires! Mais après, ni vu ni connu, je t'embrouille. -Et pourtant c'est quelqu'un du grand monde, un noble, vous le connaissez -peut-être... - -A la dérobée, elle jetait un regard incisif sur Hélène, qui cette fois -n'eut plus de doute. Cette vieille depuis longtemps avait dû la suivre, -l'épier. Absorbée et muette, Henriette Leroy de son lit suivait avec -attention, à travers le récit de sa mère, l'histoire si cruellement -vécue, si souvent ressassée. Elle eut un geste de crainte, supplia: - ---Tais-toi, mère! - -Mais la Cagnarde était lancée: - ---Oui, vous le connaissez peut-être? Vernières qui s'appelle... C'est un -nom de gredin, il mérite d'être su! Pendant quelques mois jusqu'à la -naissance du petit, ça a bien marché. On avait renvoyé ma fille du -château, mais il venait encore la voir en cachette, à Périgueux; il lui -donnait quelques sous. Puis le petit est né, alors les visites ont -cessé. Et pour l'argent qu'il devait envoyer tous les mois, vas-y voir! -Au bout de six semaines, plus personne. Et pourtant pas moyen de renier -l'enfant. Tout son portrait. On le sait bien, à Périgueux! Mais si vous -le connaissez, ajouta-t-elle sans faire semblant d'y toucher, peut-être -bien que vous l'avez remarqué? Maintenant, m'sieu le vicomte habite -Paris. Alors, nous l'avons suivi pour le relancer, pour lui faire honte. -Mais les riches font ce qu'ils veulent! Ils se moquent des pauvres gens; -ce qu'il lui aurait fallu, c'est une balle dans la peau! - -Les trois femmes, groupées autour du lit de douleur, regardaient la -malade avec une commisération plus forte que leur méfiance. Une pensée -grave assombrissait le beau visage réfléchi de Minna, habituée, mais non -résignée à la souffrance humaine; Mme Hopkins frémissait de révolte, -tandis qu'Hélène, soulevée de dégoût contre le misérable qu'elle avait -cru aimer, sentait à la vue de cette soeur lamentable une compassion -infinie lui jaillir du coeur. - -Henriette, devinant obscurément peut-être leur sympathie trouble, se -mettait à parler, à parler de sa voix traînante, intarissablement. -Abandon, solitude, privations, tous ses chagrins anciens, toute sa -misère présente lui remontaient aux lèvres en paroles monotones, d'un -insondable découragement: - ---Ah! sans le petit!... Mais il est si beau, si intelligent... Si vous -saviez tout ce que j'ai supporté. Ça n'est pas drôle, la vie! Jamais on -ne croirait qu'il y a des hommes aussi lâches. Abandonner sa chair, un -enfant qui est son image! Le laisser avoir faim, avoir froid. Tromper -une pauvre femme, puis, quand on l'a mise dans le malheur, tourner le -dos, mentir. Au bout de trois mois, quand j'ai vu que je ne recevais -plus rien, je lui ai écrit, je l'ai prié, menacé. Pour toute réponse, le -commissaire de police. Mme la comtesse est venue avec son fils, elle m'a -reproché d'être la cause du scandale; c'est moi qui avais été chercher -cet innocent, et n'a-t-elle pas eu le front de me dire: «Et cet enfant! -sait-on seulement de qui il est?» C'est beau, n'est-ce pas, pour une -grande dame? Alors comme je n'avais pas de preuves, le commissaire m'a -dit de me taire. Je ne savais pas, moi; la recherche de la paternité est -défendue. Il m'a dit que si je voulais faire du chantage, on me mettrait -en prison. J'ai pris mon mal en patience, j'ai travaillé, pour nourrir -le petit. Comme j'étais trop faible, pas moyen de me remettre -domestique. J'ai essayé de faire de la couture, je gagnais dix sous par -jour, maman m'a aidée. Et puis les maladies sont arrivées. Un soir que -je n'avais rien mangé depuis deux jours, j'ai suivi cet homme en lui -demandant du pain. Il a appelé un sergent de ville. J'ai crié. Il a -fallu encore aller chez le commissaire de police. Il y est venu tout -seul cette fois, il avait de beaux habits, son air fier. On ne m'a pas -seulement laissé parler. Si je recommençais, mon affaire était faite: -Saint Lazare! Tout le monde contre les faibles. Ah! quand les riches -n'ont pas de coeur! Qu'est-ce que vous voulez, on est sans force, il n'y -a plus qu'à mourir. - -Son bras retomba comme un ressort brisé; elle se laissa aller sur le -traversin, anéantie. La Cagnarde gémit avec rage:--Ah! mon Dieu, si -c'est possible! tandis que Mme Hopkins tournée vers Henriette disait -charitablement: - ---Prenez courage. Si votre histoire est vraie, nous ne vous -abandonnerons pas. - -Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait pas. Rien qu'à ce qu'elle -éprouvait, à cette émotion profonde, où tant d'indignation se joignait à -tant de mépris, elle savait bien que ces femmes n'avaient pas menti; -d'ailleurs, le visage de la Cagnarde parlait, avec son expression d'amer -chagrin, de vengeance satisfaite. Sans doute elle se réjouissait à la -fois du tort qu'elle causait à leur bourreau et de la peine qu'elle -devinait sous l'air impassible d'Hélène, de cette belle et riche -demoiselle qui volait la place de sa fille... «Celle-là, au moins, tu ne -l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir!»... Oui, Hélène -souffrait; elle souffrait d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être -davantage; mais elle souffrait avec courage, avec un obscur et indicible -soulagement aussi, à l'idée que cette douleur faisait justice en elle de -la basse manoeuvre de Vernières, justice surtout de son infâme conduite -à l'égard de ces malheureuses. - -Comme elles allaient partir, Minna, à qui Hélène venait de parler à -l'oreille, attira avec Mme Hopkins la vieille sur le palier; il y eut -une courte explication; la Cagnarde montra des lettres, une photographie -de Vernières, ornée d'une dédicace probante. Puis, ayant empoché quelque -argent, elle se rangea humblement: Hélène sortait. Alors, au passage, la -jeune fille la regardant dans les yeux, lui dit à voix basse, ce seul -mot où tenaient tant de choses amères:--Merci! - -Elles avaient hâte de fuir, descendaient l'escalier noir, et avec -délivrance respiraient âprement l'air étouffé de la cour. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Pour nous résumer, dit Simonin,--il insérait un large billet de banque -plié en quatre dans son joli calepin et boutonnait avec détachement sa -jaquette par-dessus,--il est bien avéré aujourd'hui que votre gendre se -rend tous les lundis, mercredis et samedis, chez Mlle Nini Bleuet, de 2 -à 4. - -Marcel Dugast arpentait de long en large son vaste cabinet tendu de cuir -de Cordoue; des panoplies d'armes italiennes y alternaient avec de -précieux cabinets Renaissance. Il s'assit devant le bureau monumental où -un élégant téléphone voisinait avec une lampe électrique, parmi des -monceaux de lettres et de dossiers. Il regardait Simonin du coin de -l'oeil. Le cousin à tête de brochet reprit, avec une réserve de galant -homme: - ---Voilà ma mission terminée. - -L'oncle Dugast fronçant les sourcils, bien vite il ajouta: - ---En vous donnant les renseignements qu'un hasard m'a livrés, en -procédant moi-même à cette petite enquête, j'ai été trop heureux de vous -rendre un service d'ami. Il vous faut maintenant un homme sûr, un bon -professionnel, qui ne lâche pas Du Marty d'une semelle. Je puis, si cela -vous est agréable, vous mettre en rapport avec un gaillard des plus -intelligents. Au bout de huit jours, vous aurez votre constat. - ---C'est entendu, fit M. Dugast, déguisant sous son flegme une joie -concentrée... A demain matin, huit heures. - -Il goûtait un des plus vifs plaisirs qu'il eût éprouvés. Pauvre -Germaine! Il tenait sa revanche. Avait-on jamais vu! ce polisson, ce -drôle, qui se mêlait de faire le justicier!... Simonin prenait congé au -seuil du cabinet de travail; il recevait son paletot des mains du grand -laquais, dont le mépris solennel, quoique respectueux, l'amusa... «Tu -n'as pas mille francs dans la poche, mon bonhomme!»--puis, l'âme en fête -et la conscience en repos, leste, il dégringola les marches, trouvant la -vie bonne, l'air doux et toutes les femmes jolies. - ---Eh bien, nous le tenons! disait, rentré au salon, Marcel Dugast à la -tante Portier. - -La bonne dame laissa échapper le roman sentimental dont elle nourrissait -ses vieilles illusions. - ---Il y a une providence! soupira-t-elle, les yeux au ciel. - -Yvonne qui devant la fenêtre semblait guetter impatiemment quelque -venue, flirt nº 1, 2 ou 3, se retournait, en sautant de joie: - ---Oh! papa, comme ça va être drôle! - -Marcel Dugast hocha la tête. Certes, il y avait une justice... Trois -semaines auparavant, lorsqu'il avait appris la catastrophe, une violente -colère l'avait transporté contre Germaine, contre André. Cette faute, -qu'il jugeait sévèrement,--la Morale!--dérangeait tous ses plans, allait -bouleverser ses habitudes. On n'avait pas idée d'être aussi maladroits! -Le moyen de garder André à la tête de l'usine, après cet esclandre? -Comment, d'autre part, se passer de ses services? Toute sa rancune -s'était déversée bien vite sur Du Marty: ce snob, cet imbécile, -incapable de garder sa femme, de la protéger, de la rendre heureuse... -Une haine violente l'agitait encore à l'idée de la prison,--ce misérable -qui, de gaîté de coeur, aurait déshonoré sa fille! Ah! oui, vraiment, ce -serait drôle! A leur tour de rire. - -Germaine venait d'entrer, pâlie encore, mais comme ressuscitée depuis la -miraculeuse nouvelle apportée l'avant-veille par Simonin. Son père -l'embrassa gravement sur le front, Yvonne lui prenait les mains, -essayait de l'entraîner dans une ronde soudaine. - ---Qu'est-ce qu'il y a? dit Germaine. - -Et devant le sourire sarcastique de son père, devant le récit entrecoupé -de sa soeur et de tante Portier, en proie à une émotion délicieuse, -mordue aussi par une instinctive jalousie, elle s'écriait avec -conviction: - ---Quelle canaille! - - * * * * * - -Huit jours après, Hélène attendait Vernières; Mme Dugast l'avait prié la -veille, par un petit bleu, de passer chez elle. Malheureusement ses -affreuses névralgies, réveillées par ce nouveau chagrin, la condamnaient -tout à coup, fenêtres closes, au repos et à l'immobilité de la chambre. -Tante Édith la remplacerait, pour cette entrevue pénible, puisque Hélène -exigeait une explication franche. Mme Dugast songeait, en se tamponnant -les tempes d'eau de Cologne, aux malheurs injustes qui l'assaillaient: -la rupture de ce mariage concerté par elle, après le krack des Du -Marty,--une union dont elle était si fière!... Décidément, un mauvais -sort la poursuivait. Et elle était partagée entre ses regrets de la -scène imminente et le soulagement de ne pouvoir y assister. - -Dans le salon, Hélène pâle, mais résolue, était assise sur sa chaise -basse, aux pieds de Mme Hopkins. Elles gardaient le silence; à peine un -mot de loin en loin, en réponse à la communion de leurs pensées. Une -courte enquête, faite en Dordogne par les soins de Minna, était venue -confirmer l'absolue certitude. Et s'élevant au-dessus de la blessure -d'amour-propre, elles s'insurgeaient contre cette iniquité monstrueuse -qui rejette sur la femme, c'est-à-dire sur l'être le plus faible, la -responsabilité d'une faute commise à deux, et fait peser sur l'enfant, -c'est-à-dire sur un innocent, des châtiments immérités. Pourquoi la -recherche de la paternité était-elle encore interdite en France, se -demandait Mme Hopkins avec son bon sens anglais, quand presque tous les -autres pays d'Europe et du monde avaient admis ce principe d'élémentaire -justice? Comme s'il était plus difficile de retrouver le père d'un -enfant abandonné que de découvrir un voleur ou un assassin! Un tel -misérable, à vrai dire, n'était pas autre chose. - -La sonnerie du timbre leur tinta au coeur. Hélène était debout. La femme -de chambre annonça: - ---M. de Vernières. - -Il s'approchait galamment, voulut baiser la main de Mme Hopkins qui la -retira; il se tournait vers Hélène, elle lui désignait un siège. -Vernières comprit qu'il touchait à l'une des heures décisives de sa vie. -Il devina l'orage; son joli sourire se glaça sur ses lèvres; il -conservait un air gracieux, mais l'attente lui durcissait le visage. - ---Vous souvenez-vous encore, dit Hélène, de la lettre anonyme que je -vous ai montrée l'autre jour? - ---Je ne l'ai pas plus oublié que vous, mademoiselle, répondit-il de -cette voix martelée qui donnait aux mots toute leur valeur. - -Hélène prit sur une petite table la seconde lettre de la Cagnarde, et la -lui tendant: - ---Que dites-vous de celle-ci? - -Vernières la reçut avec dégoût, la parcourut à peine. - ---Ce nom ne vous rappelle rien? - -Il lui darda son regard aigu. Que savait-elle? Le visage d'Hélène -restait fermé. Jamais il ne l'avait trouvée aussi séduisante. Que -répondre? Être franc: pardonnerait-elle? Il se sentit lié par son -premier mensonge. Nier était plus sûr; quelle preuve pourrait le -confondre, s'il payait d'audace? Il parut chercher dans ses souvenirs et -du ton le plus naturel du monde: - ---Rien, fit-il dans un étonnement bien joué. - -Hélène le contemplait avec une ironie souveraine, qui le perçait à jour: - ---Cherchez bien! - ---Je ne trouve pas... - ---Vous avez donc la mémoire aussi légère que le coeur? - -Il se leva sous l'insulte: elle savait! Il sentit qu'il la haïssait avec -autant de force qu'il l'aimait: car il l'aimait à sa manière. Son -affection se concentrait tout entière dans cette minute où il la -perdait. Essayer de la convaincre? Trop tard! Il sourit avec une -tristesse amère. Puis, de haut: - ---On m'a calomnié, je le vois. Mais il ne saurait y avoir d'amour sans -confiance. Adieu, mademoiselle. - -Tant d'impudence eût ébranlé Hélène si elle n'avait pas vu, de ses yeux -vu, le mensonge vivant, le témoin irrécusable: l'enfant. Il saluait très -bas, gagnait la porte. - ---Un mot! dit-elle. - -Il s'arrêta, fit tête, comme un homme d'honneur méconnu, résigné à subir -d'injustes reproches. Elle continuait, vibrante: - ---Que vous m'ayez menti, quand je vous interrogeais en toute confiance, -que vous n'ayez pas trouvé de plus touchante preuve d'amour que de -vouloir me rendre complice de votre infamie, c'est assez écoeurant déjà! -Et faites-moi la grâce de croire que je ne me plains ni de ma confiance -trahie, ni de mon affection outragée!... Il eut un geste de -protestation.--Oui, vous m'aimez, c'est entendu! A mon tour de vous dire -qu'il n'y a pas d'amour sans loyauté. Mais ce n'est plus de moi qu'il -s'agit! Il s'agit d'Henriette Leroy, de cette malheureuse que vous avez -honteusement abandonnée quand vous en avez été las; il s'agit de votre -fils, ce triste petit être qui ne demandait pas à vivre; il s'agit de -ces deux victimes de votre égoïsme et de votre lâcheté! Ah! vous ne -connaissez pas Henriette et Georges Leroy? Vous ne connaissez pas -l'impasse des Thermopyles? Eh bien, faites comme moi, allez voir! Ou -plutôt, retournez-y! Et si le coeur ne vous lève pas, si vous n'éprouvez -pas une pitié dans vos entrailles de père, c'est que vous êtes encore -plus vil que je ne vous suppose. Plus vil que les gens dont les prisons -sont pleines, et qui ne sont pas plus coupables que vous! Mais puisque -de pareilles actions restent impunies, puisqu'il n'y a pour les flétrir -que le mépris des honnêtes gens, c'est bien, soyez sûr du nôtre. Et -maintenant, monsieur de Vernières, vous pouvez sortir. - -Il voulut parler; une rage cuisante, une atroce humiliation l'en -empêchèrent. Il perçut, dans un obscur remords, la lointaine portée, le -contre-coup fatal et inattendu de chacun de nos actes. Incapable -d'affronter plus longtemps l'austère mépris de Mme Hopkins, la -rayonnante indignation d'Hélène, il essaya de ricaner; une pâleur -terreuse lui décomposa subitement les traits et, pour la première fois, -son âme véritable apparut, sur ce visage de boue. Puis il sortit, pour -toujours. - -La porte refermée derrière lui, Hélène détendue se mit à pleurer à -petits sanglots; mais courageusement elle répondait aux caresses -affectueuses de Mme Hopkins: - ---C'est nerveux! ce ne sera rien... - -Et de sa bonne voix, tante Édith reprenait: - ---Ma pauvre chérie, il faut avoir souffert, souffert de sa propre -souffrance et de celle des autres pour s'élever jusqu'à valoir quelque -chose. Il n'y a d'âmes vraiment supérieures que celles qui se sont -purifiées, à travers la douleur... - - - - -TROISIÈME PARTIE - - - - -I - - -La route bordée de noyers atteignait le sommet du plateau. La vallée de -Rosay apparut, toute lumineuse et fraîche dans la belle matinée de mai. -A l'écart du village, dont le clocher d'ardoises se découpait sur -l'azur, les bâtiments de la colonie, entourés de vignes et de bois, -dressaient leurs constructions grises; des hangars neufs faisaient tache -blanche. - -Hélène contemplait avec une sorte d'apaisement la ligne molle des -collines, les grandes prairies humides où les vaches pâturaient et cette -douce légèreté de l'air qui baigne les ciels limpides de Touraine. Elle -se retourna vers son amie Mme Sassy, la directrice, forte et rude femme -au visage d'énergie et de bonté. - ---Il fait bon vivre ici! - -Elles côtoyaient un champ; les pensionnaires de Rosay, cottes et blouses -brunes, courbées en deux sur les sillons, buttaient des pommes de terre. -Comme on était loin de Paris, loin de cette vie factice et fiévreuse où -chacun poursuivait âprement la curée de ses égoïsmes, à travers le -mensonge tour à tour bienveillant ou implacable de la société! Hélène, -toute meurtrie encore, un cerne de fatigue autour de ses beaux yeux, -éprouvait, en songeant à l'homme, une amère rancoeur. Elle n'évoquait -que visage de haine, de convoitise, de sécheresse et de ruse. - -Ah non! certes, l'homme n'était pas beau lorsque, sous le masque arraché -des habitudes et des convenances, son âme cachée, cette âme que la vie -quotidienne dissimule, se dévoilait dans sa laideur. On parlait toujours -de l'éducation de la femme! Comme si celle de l'homme n'était pas -d'abord à modifier tout entière. Mais renoncerait-il jamais, avec son -individualisme féroce, à chercher dans sa compagne une serve de plaisir, -et de son bon plaisir? Lui imposerait-il toujours, en s'en libérant -lui-même, une rançon d'argent, de dévouement, de soins et de devoirs? -Quand cesserait-il de vouloir primer dans la lutte séculaire, faite -d'amour et de haine?... Parmi l'escorte des visages qui hantaient son -désenchantement, elle revoyait l'expression dédaigneuse et dure d'André, -le jour de leur grande explication après l'éclat de Du Marty. Elle avait -toujours souffert par lui; dès l'enfance, il l'avait écrasée jusque dans -leurs jeux de sa supériorité tyrannique, de ses taquineries -malveillantes; plus tard, c'était l'antagonisme sourd de leurs -intelligences en éveil, ses sentiments de femme toujours rappelés à la -soumission; enfin la lutte ouverte des caractères, des intérêts -méconnus, son légitime désir d'égalité toujours froissé, refréné. A coup -sûr, elle le savait personnel, volontaire, bornant à lui tout l'horizon; -mais jamais elle n'aurait cru que ce laborieux, dont elle estimait la -soi-disant droiture et la décision, s'abaissât à d'aussi viles -satisfactions, à un pareil manque de conscience et d'honnêteté. Depuis, -à peine l'avait-elle revu une ou deux fois en quinze jours, et à -l'attitude glaciale d'André, à sa propre froideur, elle avait senti -l'irréparable. - -Du Marty? La face correcte, le sourire sur les lèvres comme le monocle -dans l'oeil, ce vernis de politesse et d'élégance, cela s'écaillait, -tombait, faisait place à l'odieuse violence d'un palefrenier, à un -inconcevable mélange de bêtise et de canaillerie. L'inflexible -indifférence du grand-père Pierron, figé dans son respect de la loi et -son culte tenace du passé, l'égoïsme avisé de l'oncle Marcel, grand -défenseur des principes pourvu qu'ils se conciliassent avec ses -intérêts, tout contribuait à augmenter son isolement, sa tristesse. -D'autres souvenirs la harcelaient: le museau de brochet de Simonin, sans -cesse prêt à s'ouvrir pour happer une proie, et, dans ces éclairs qui à -certains moments illuminent on ne sait pourquoi les coins sombres de la -mémoire, tels traits épars dans le paysage de Moranges et d'Hautneuil, -la trogne libertine du vieux contremaître rougeaud, le mufle veule de -Lepillier, la sordide silhouette du père Lefèvre avec ses yeux morts -d'aveugle... - -Mais par-dessus tout, elle revenait malgré elle au visage de Vernières, -tel qu'elle l'avait vu la dernière fois, à ce visage d'une pâleur -terreuse où était apparue brusquement l'âme de boue. Elle ressentait -encore le cruel déchirement, la douleur d'avoir si mal placé son -affection, et de la découvrir à l'épreuve plus sincère qu'elle n'avait -supposé. Du moins, c'était bien fini, mais l'orgueil de cette -constatation lui laissait une blessure, l'impression endolorie d'un -grand vide. A peine le silence et l'éloignement qu'elle était venue -chercher à Rosay, commençaient à lui rendre par moments un peu de calme, -sinon d'oubli. La duplicité de Vernières, son infamie découverte, voilà, -sans qu'elle s'en rendît compte, ce qui lui faisait haïr aujourd'hui -tous les hommes. Sous la grâce et la distinction qui l'avaient séduite, -elle ne voyait plus que l'universelle vilenie, le déchaînement -irrésistible des instincts bas et méchants. - -Triste vie, où les meilleurs sont les dupes des pires, où les faibles -sont fatalement victimes des habiles et des rapaces, de la foule brutale -des sans-scrupules et des sans-coeur. Et dans une angoisse douloureuse, -elle cherchait en elle-même le secours des visages amis. Entre les bons -sourires d'Édith et de Minna, l'image fortifiante de son père surgit. -Émue, elle reconnaissait les yeux graves et doux, la fine bonhomie, les -traits chers. Comme il lui manquait, ce guide patient et sûr, qui -l'avait quittée au tournant du chemin; elle se rappela l'air de -lassitude, le tendre regard fatigué du vieillard, dans son cabinet de -travail de la Neuville, lorsque, assis derrière la table, il la -contemplait, séparé d'elle par tant d'années de vie, à la fois si près -et si loin. Des mots de naguère lui revinrent avec l'inflexion connue: -«Nous voudrions te confier à quelque brave compagnon de route...» Pauvre -père! - -Elle avait beau chercher autour d'elle, personne. Parmi les jeunes gens -qu'elle connaissait, ou qu'elle avait entrevus, aucun qui ne lui fût -indifférent ou dont l'affection lui parût mériter de tenir une place -dans sa vie; et des profils se précisèrent: les lieutenants -Ythier-Bourrel et de Céry dans l'or roux des bois de la Roche-Guyon? -grandes moustaches et petites cervelles... Schmet, avec son nez crochu -et ses cheveux frisés?... Dormoy? oui, de l'allure, une espèce de charme -cavalier, une belle franchise; mais non, il devait être comme les -autres?... Ce bourru d'Arden, avec sa laideur intelligente?... Rien ne -se détachait du fond sombre de ses pensées; elle était encore trop près -de sa peine pour se tourner vers l'avenir. - -Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse, respectait ce silence. Sous -sa capeline noire, ses cheveux gris en broussaille découvraient un haut -front rêveur; seule la courbe prononcée du nez, du menton, décelait la -volonté forte. Nature disparate, où de vastes conceptions théoriques -neutralisaient souvent les énergies de l'application, Mme Sassy, depuis -la mort de son mari, neveu du célèbre philanthrope et lui-même agronome -distingué, avait assumé la tâche de diriger seule les établissements de -Rosay. Toujours la première debout, la dernière couchée, promenant -partout ses robes courtes et sa fameuse capeline noire, de l'étable au -rucher, de la laiterie aux champs, elle dépensait en mille détails de -surveillance son infatigable activité, sa pitié bourrue. L'asile -aujourd'hui n'employait plus que cent cinquante pensionnaires. Ces -femmes, de misères identiques et de provenances diverses, pour un bon -nombre sortant de maisons de correction, ou bien filles repenties, -filles-mères abandonnées, n'apportaient à Rosay que des corps las, des -coeurs malades, toute une variété de déchéances physiques et de plaies -morales. Personnel ombrageux, difficile à manier, qui, dans la fatigue -salutaire du travail, gardait une redoutable vivacité d'instincts, -exigeait de la part des sous-maîtresses autant d'activité que de tact. -Entreprise onéreuse, où les admirables qualités de Mme Sassy ne -parvenaient pas à contrebalancer ses défauts, tendance à voir trop -grand, engouement de méthodes nouvelles de culture, achats sans compter -d'outils perfectionnés. Les sommes affectées à la fondation par le baron -Sassy étaient, comme sa propre fortune et les deux cent soixante-cinq -mille francs d'Hélène, aventurés dans cette exploitation trop lourde -pour les bras qui la mettaient en oeuvre. De mauvaises récoltes depuis -deux ans, l'hostilité du pays entier, des petits propriétaires atteints -dans leur commerce par la concurrence à meilleur marché, un incendie qui -avait détruit les hangars de réserve reconstruits depuis à grands frais, -tout avait ajouté au médiocre état des affaires. - -Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant une pièce de terre où -une dizaine de femmes étaient en train de repiquer un immense carré de -choux. L'air de santé d'un gamin aux joues rouges, aux yeux vifs, qui -poussait une brouette chargée de plants, lui fit penser à la maigre -figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un tressaillement de -colère méprisante: Georges Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il -serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre, au soleil, que -dans la corruption du ruisseau de Paris! - -Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis son arrivée, -s'efforçait de la distraire sans l'interroger, lui proposa d'abréger la -promenade. Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle désigna un peu -plus loin la verdure jeune, taillis de chênes bas tout frémissants d'un -feuillage nouveau, tachés de place en place par des arbustes roux -gardant encore leur dépouille d'automne. - - * * * * * - -Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène la détendait, la -pacifiait. Toute la semaine, elle avait accompagné Mme Sassy dans ses -tournées quotidiennes. Elle avait toujours aimé, mais n'avait jamais à -ce point reconnu le bienfait d'une vie mêlée à la grande vie de la -terre, des animaux et des choses. C'était moins le plaisir d'en goûter -la beauté sereine, le spectacle magnifique et simple, que de participer -à l'immense effort invisible, à la lente et féconde transformation. - -D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient. Mises en relief -par le recul de Paris et l'oubli de son agitation stérile, leur raison -d'être, leur utilité lui apparaissaient pour la première fois dans leur -modeste grandeur. Elle sut qu'avec Mai se modèrent, puis cessent les -irrigations des prairies, se terminent les dernières semailles, colza de -printemps, chanvre et maïs; elle s'étonna de rester toute une matinée au -grand air, dans les prés où, d'un geste large, des faucheuses -récoltaient le trèfle incarnat, en chargeaient à la fourche de lourds -chariots. Avec joie, elle respirait l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe -fleurie; et cette expression de force saine, presque allègre, elle la -surprenait aussi sur le visage bruni et dans les mouvements rythmés de -ces femmes, à qui leur labeur était en train de refaire une âme. Elle se -passionna pour la lutte intelligente, chaque jour, dans les vignes, -contre le ravage obscur du mildiou; elle vit, dans le soufrage soigneux -des ceps, le patient emblème de toutes les guérisons. - -Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien: explications et projets. Elles -visitèrent longuement la basse-cour, le rucher, les étables. On -commençait à mettre les animaux au régime du vert. Plus loin, quelques -femmes, trop délicates pour les travaux des champs, jetaient de leurs -tabliers gonflés les grains à poignées au milieu des cercles de dindons -et de poules, renouvelaient constamment la boisson des poussins. Hélène -s'amusait aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage, des ruches en -paille en vue du rucher; c'était l'époque de la grande miellée. Le soir, -elle se couchait rompue, mais l'âme tranquille; elle retrouvait des -sommeils d'enfant. - -Plus encore peut-être que l'oeuvre apaisante de la nature, elle admirait -les soins constants de Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par -elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre, d'émouvoir, -puissance irrésistible de la charité! Ah! si chacun, dans la mesure de -ses forces et la limite de son intelligence, se consacrait à cet -apostolat, au moins la misère humaine serait soulagée, puisqu'il est -impossible de la supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi d'abord! -Combien l'exemple d'abnégation que Mme Sassy donnait depuis vingt ans -tranchait avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait à des -jouissances de fortune et d'orgueil, avec la bassesse et la cruauté d'un -Du Marty, d'un de Vernières... Vernières? Elle y pensait maintenant -presque avec indifférence. Le mépris avait tué la douleur. Et cependant -de tels hommes représentaient une part de l'élite de la classe -dirigeante; ils n'en étaient que plus coupables. - -Oui, cette oeuvre était réellement belle. A côté du labeur physique, des -cours élémentaires achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement -progressif. Jamais d'insoumises; de se sentir libres, elles -travaillaient mieux; les portes ouvertes par charité ne retenaient -personne de force. Depuis la fondation, plus de huit cents jeunes filles -ou femmes à qui leur séjour à la colonie avait permis de se constituer -un petit trousseau, une réserve d'économies, s'étaient mariées -honorablement, avaient pu se refaire une humble mais durable position. -Les gages de chaque employée étaient versés tous les mois à leur nom -dans une caisse qu'alimentaient encore certains dons. Ainsi elles -retrouvaient à leur sortie le fruit de leur travail, sous une forme -tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes, écrivaient à Mme -Sassy, revenaient la voir. Elle citait trois de ses anciennes -pensionnaires devenues sous-maîtresses à force de travail et -d'honnêteté. Elle recevait de la société des épaves, elle lui rendait -des êtres conscients, capables d'une vie nouvelle. - -Un matin, ces deux lettres pour Hélène: - - White-House, 17 mai. - - «_Darling_, - - «Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement aussitôt débarquée! - Mais impossible de trouver une minute. A peine ai-je le temps de - t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie lettre. Te savoir à Rosay - me rassure un peu. Je te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy; - j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine, consolant comme - une caresse. Pour moi, avec quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille - maison, mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu te doutes - si on était heureux de me revoir! Georges, je ne t'en parle même pas, - tu connais sa chère affection; mais les petits, Fred et Bertha! Rien - d'amusant comme de voir master Willy faire le Parisien, leur débiter - mille contes... Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire que je - t'aime et que je pense à toi. - - «ÉDITH.» - -Hélène décachetait la seconde lettre où elle avait reconnu l'écriture de -sa mère. Les lignes descendaient, signe de dépression. Les derniers -événements avaient porté au comble l'abattement de Mme Dugast. Elle -avait eu pendant si longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage des -mauvais jours, à soixante ans, c'était dur... Et avec moins -d'empressement qu'elle n'en avait mis à parcourir les nouvelles -d'Angleterre, Hélène commençait à lire celles de Paris. - - 18 mai. - - «Ma chère fille - - «Pourquoi répondre des billets si courts à mes lettres détaillées? Je - m'efforce de te donner une impression fidèle de mes occupations, de - mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin de quelques lignes tes - longues journées de campagne. Pas grand'chose de nouveau depuis - avant-hier, où le dîner chez ton grand-père s'est bien passé. Il ne va - pas mal, quoique nos chagrins lui aient été plus pénibles qu'il ne le - laisse voir. Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de ta pauvre - grand'mère. Pas moyen de lui faire comprendre un mot de ce qui nous - préoccupe. Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle demeure, - quoi qu'on lui dise, engouée de Du Marty dont elle interprète toutes - les actions à rebours. - - «Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai trouvé la maison sens - dessus dessous. Crac! au moment où on espérait pincer ce vilain - monsieur, le voilà parti aux courses de Pau; la surprise était - organisée pour l'après-midi et voilà huit jours de perdus. Cela - n'empêche que tout le monde était en joie, ton oncle conserve le - meilleur espoir. Germaine, outrée de la conduite de son mari,--et - vraiment il y a de quoi!--s'apprêtait à sortir avec Yvonne pour faire - quelques achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de ses amitiés - pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, elle est bien heureuse! - - «Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule dans la grande salle à - manger. Je crois que j'aurais passé une après-midi funèbre si je - n'avais reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? Dormoy, qui - venait nous apporter des cartes pour son exposition; elle a lieu dans - quinze jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te trouver, a - bien répété combien nous lui ferions de plaisir en allant toutes deux - à l'ouverture. Le _Figaro_ en parlait ce matin et vantait son talent. - On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un homme charmant et - bien distingué, avec ses façons d'artiste. - - «Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. Toujours pas de - nouvelles d'André! Cinq jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète - sans doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait aperçu lundi à la - première du Vaudeville. - - «Au revoir, ma chérie, prends exemple sur moi, écris longuement. Songe - que c'est le seul plaisir des vieilles mamans sacrifiées. - - «Ta mère qui t'aime.» - -En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy achevait d'exposer à -Hélène la situation nette de leurs affaires: elle le devait à la jeune -fille qui lui avait apporté si spontanément l'aide puissante de ses -capitaux. Depuis qu'Hélène était là, ce besoin de confiance, de -franchise, tourmentait l'excellente femme. Les recettes des dernières -années, celles que faisait prévoir l'année en cours restaient à ce point -au-dessous des dépenses qu'elle se faisait un scrupule de ne pas l'en -prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi se composait sa fortune. -Elle savait Marcel Dugast immensément riche, elle savait qu'aux 265.000 -francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage de son père. N'allait-elle pas -avoir besoin de revenus plus considérables? A peine si Rosay donnerait -cette année deux pour cent. - -Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession s'élevait à 200.000 -francs placés dans l'usine Dugast: produit net, sept pour cent. Elle -avait, par déférence aux supplications, aux instances de sa mère -consenti à ne pas déplacer la somme. C'était bien le moins que la -différence de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle n'ajoutait pas, -c'est qu'indignée de voir sa mère réduite par la volonté d'André au -quart de l'usufruit, elle l'avait priée de conserver l'entière direction -des 200.000 francs, en lui laissant en plus la jouissance du Vert-Logis, -indivis entre son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement Mme -Sassy, elle était heureuse de s'associer au moins par l'argent, -puisqu'elle ne pouvait lui apporter d'autre concours, à son oeuvre -admirable. Elle eût voulu l'aider de sa personne, se dévouer comme elle; -mais son devoir filial la réclamait. - -Une servante frappait à la porte. Un petit vieillard desséché et -propret, blouse bleue et pantalon de velours rapiécé,--l'exprès du -télégraphe, s'avança une dépêche à la main:--«_Hélène Dugast. Rosay, -Maine-et-Loire._» - ---Rien de grave, j'espère? demanda Mme Sassy. - ---C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un regard, puis lui tendit le -papier bleu: «_André veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite -pour joindre remontrances aux miennes._» - - - - -II - - -Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai blafard où les facteurs -s'empressaient; les hautes lampes électriques déversaient ce jour -factice qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans un tohu-bohu de -valises et de sacs où des bouquets de lilas frais cueillis faisaient -éclater tout le printemps de la campagne, le flot des voyageurs se ruait -vers la sortie, encombrait l'étroite chaussée entre les deux trains. -Dans la salle d'attente des bagages, Hélène contre la porte close -s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse lenteur des employés. Un -monsieur devant elle se retourna brusquement, la coudoya par mégarde. -Leurs regards, furieux de la pose prolongée, se rencontraient, -hésitaient un moment à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la première -s'écria: - ---Tiens! monsieur Arden! - -Il n'avait pas changé; toujours cette mine un peu sauvage, rentrée en -elle-même, ces yeux intelligents et fiers, cette expression railleuse. -Évidemment il était plutôt laid, avec son nez camus, sa barbe courte et -dure. Mais la physionomie avait un bel air de volonté; le corps trapu, -souple dans ses vêtements libres, disait la santé, la force. Il parut -surpris, rougit, et, avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les -hommes d'action: - ---Mademoiselle Dugast?... nous sommes sans doute venus par le même -train. - -Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut un mot discret et sincère -sur le grand chagrin d'Hélène: la mort de son père. Il l'avait apprise -en Allemagne, d'où il était revenu depuis un mois. Il parlait de ses -travaux en cours lorsque enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les -faisait pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait de prendre -congé, saluait avec un empressement de timide. «Quel ours! se dit -Hélène, amusée, comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller -seule... Pas galant!» Et néanmoins, par un sûr instinct de femme, elle -devinait que la rencontre n'avait pas été indifférente à Arden. - -Elle songeait aussi: «Drôle de chose que la vie! on voyage côte à côte, -sans se voir, sans s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis on se -quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu, mystère. A moins, -objecta-t-elle aussitôt, que ce ne soit la chose la plus naturelle du -monde.» Cependant elle sentait, sans même se le formuler, qu'elle avait -trouvé Pierre Arden plus sympathique ce soir que la première fois. - - * * * * * - -A la maison, sans s'inquiéter autrement des détails du séjour à Rosay, -sa mère qui l'attendait se répandit en récits interminables, en -lamentations. Elle avait appris à l'improviste par tante Portier le -projet d'André. Tout était machiné depuis quelques jours entre Marcel et -lui. Comprenait-on un coup de tête pareil: s'expatrier? Elle se moquait -bien des intérêts de l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle! -était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine rendait difficile le -maintien d'André à la tête des établissements de Moranges? Qu'est-ce que -cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en Géorgie? quel besoin -d'aller y créer une filature nouvelle? Si encore la passion aveuglait -André au point de rendre sa présence à Paris dangereuse! Alors certes -elle eût été la première à souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non, -il était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il n'avait également -plus rien à redouter de Du Marty; cet individu n'avait pas la moindre -envie de se battre... Et dans son égoïsme maternel,--vraiment la -situation était assez pénible comme cela,--elle ne voyait que -l'éloignement définitif d'André, la rupture d'un des derniers, d'un des -plus solides liens qui la rattachassent au passé. - -Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme, l'écoutait pourtant avec -impatience: une fois de plus elle balança entre le désir de parler en -toute sincérité et la certitude de ne pas être comprise. L'amour de la -vérité l'emporta: - ---Voyons, maman, André ne partira pas pour toujours. Avec -l'Orient-Express, on va vite. Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le -revoir? Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée d'aller fonder au -loin une succursale, ce n'est pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des -années qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas mieux faire. -Impossible de rester à Moranges, c'est une question d'honnêteté, de -dignité... Jamais il ne trouvera de plus utile emploi de ses qualités -d'organisation, de ténacité! C'est une belle chose, en principe, que de -porter au loin l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux de -travail et de production. - -Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste. - ---Tu en parles à ton aise! on voit bien que tu n'as jamais aimé ton -frère. Tu ne souffriras pas de son absence. - -Hélène n'essayait même pas de se disculper, de démontrer à sa mère -combien il était naturel que, tout en gardant à leurs parents une -affection tendre, les enfants cherchassent à se faire leur vie. Et -tandis que Mme Dugast, après un silencieux baiser mêlé de reproche, -allait se coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu, et, entre les -êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables dissonances de l'esprit et -du coeur. - -Trois jours sans nouvelles d'André, retourné à Moranges. Puis, coup sur -coup, dans une même après-midi, visite de Germaine,--c'était la première -fois que depuis le scandale elle remontait l'escalier de sa -tante,--visite de Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier point -par le grand événement du lendemain. Grâce à l'aimable concours de -Simonin, toutes les mesures étaient prises, la commission rogatoire -signée, le commissaire de police prévenu: on devait, de deux à trois, -surprendre «Monsieur Du Marty.» Avec des chuchotements mystérieux, elles -mettaient Mme Dugast au fait, la suppliaient de venir boulevard -Haussmann avant dîner: on lui raconterait tout... Enfin la nuit -s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast, qui n'avait pu -fermer l'oeil, s'en alla au rendez-vous. Sa curiosité première avait -tourné à une sorte de malaise; il y avait dans tout cela quelque chose -d'un peu louche, de déplaisant, qui lui causait un trouble. Il était -convenu qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez son amie Gabrielle -Duval, souffrante depuis une semaine, et dont Louise Guilbert venait de -lui écrire l'état assez inquiétant. - -A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait à l'entresol. En vain -essaya-t-elle de discerner quelque chose sur le visage impassible du -grand laquais: il recevait de ses larges mains gantées de blanc le mince -parapluie aiguille, ouvrait avec componction la porte du salon. -Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent en sursaut avec des -visages crispés d'émotion, aussitôt déçus. - ---Nous croyions que c'était père, dit Yvonne. - -Mme Dugast s'était trop pressée. - -Une attente interminable commença, coupée de suppositions absurdes, de -fausses alertes à l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus -jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par une robe tailleur de -léger drap beige, redressait à chaque minute son buste charmant, dans -une immobilité attentive. Puis elle repartait en un babil fiévreux, -fouettée par le plaisir de la vengeance, l'étrangeté d'une sensation -inconnue. C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis le -renversement soudain des rôles. Son inconscience, oublieuse de ses -propres torts, s'exaltait dans une indignation dont, par une singulière -déviation morale, personne dans la maison, sauf pourtant Mme Dugast, ne -semblait percevoir le comique attristant. Les dix-huit ans avertis -d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait de la pendule à la -fenêtre, les yeux brillants d'une curiosité aiguë; son imagination à -demi instruite, directement mêlée depuis quelque temps à tant -d'événements au-dessus de son âge, déformait, grossissait. A cette -inquiétude ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent à pénétrer -le sens encore mystérieux de la vie, se joignait l'éveil précoce de son -éducation particulière, toute de primesaut et de liberté, en dépit des -belles maximes de la tante Portier. - -Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil à oreillettes, -s'efforçait avec Mme Dugast de tuer le temps, en échangeant de courts -propos de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait le triomphe -prochain, souriait à certains détails du constat, dont elle se retraçait -l'image avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois les vieilles -prudes. - -Enfin à six heures, des portes battantes, des pas. Cette fois, c'était -bien Marcel Dugast, suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité -rayonnante. - ---C'est fait, dit l'oncle. - -Il se laissa tomber sur une chaise. Où étaient ses beaux principes de -morale? Son visage exprimait maintenant la revanche haineuse, le plaisir -de la vengeance satisfaite. Simonin se rengorgeait avec modestie. On -faisait cercle, on les pressait de questions. - ---Yvonne, dit M. Dugast revenu au sentiment des convenances, fais-moi le -plaisir de nous laisser seuls une minute. - ---Oh! protesta-t-elle suffoquée. J'en ai entendu bien d'autres! - -Tante Portier, atteinte au vif, lui lança un regard scandalisé. - ---Laisse-moi, si tu veux bien, le soin d'être juge en cette matière, -prononça M. Dugast, avec une autorité prudhommesque. - -Germaine, qui trépignait d'impatience, poussa Yvonne vers la porte, en -lui glissant dans un baiser: - ---Va, mais va donc! Je te raconterai tout. - ---Eh bien? fit tante Portier. - ---Nous sortons de chez le commissaire, commença M. Dugast. C'est un -homme des plus intelligents. Il a conduit cela avec un tact!--A deux -heures et demie, l'agent déniché par Simonin,--il se tourna vers -celui-ci,--un oiseau rare! est arrivé tout joyeux nous prévenir. Pas une -minute à perdre, monsieur mon gendre termine d'habitude ses visites à -quatre heures moins le quart. Nous sautons en fiacre, avec le -commissaire, deux agents dans la seconde voiture. Maudit fiacre! Un -cheval qui ne marchait pas. Le commissaire avait beau me répéter, pour -calmer mon inquiétude: «Croyez-en mon expérience, il vaut mieux ne pas -arriver trop tôt.» Bref, nous voilà rue d'Amsterdam. Non, cette -demi-heure passée à attendre dans le fiacre avec Simonin! Enfin, à -quatre heures, notre monde descend. Ah! mes enfants! Quand j'ai vu l'air -épanoui du commissaire, les figures amusées des deux agents, je me suis -dit: «Dieu soit loué, il y a donc une justice! Les honnêtes gens -finissent toujours par triompher.» - ---Alors, reprit Mme Portier, dans un transport de rancune qui enfiella -subitement sa ronde et grasse figure, nous allons lui apprendre à vivre, -à ce malotru? - -Elle n'avait pas encore digéré les grossières injures, la colère -violente de Du Marty, ce fameux soir où elle avait tenté de -s'entremettre. M. Dugast se frottait les mains avec vigueur. Cette fois, -le geste familier en disait long: «Ah! mon gaillard, il va falloir -compter!» Germaine demeurait silencieuse, les yeux fixes, perdue dans on -ne savait quelles réflexions. Elle semblait ne pas comprendre encore -l'entière portée du récit de son père. L'espérance et l'excitation des -jours précédents, devant le fait réalisé, avaient fait place à une sorte -de stupeur. Mme Dugast gardait dans ses voiles de deuil une réprobation -compatissante; elle n'eût pas demandé mieux que de savoir les détails; -mais déjà tante Portier s'enquérait, tournée, curieuse, vers Simonin. - -Avec l'apparente discrétion d'un gentilhomme, pleine d'une rosserie -détachée, le cousin résuma la scène. Une petite bonne était venue -ouvrir. Devant l'écharpe du commissaire, elle poussait des cris. Au -bruit des voix, Mlle Bleuet, avertie, se verrouillait...--Ils ont mis -cinq minutes à ouvrir. Non! la tête de ce pauvre Du Marty, il paraît que -c'était à mourir de rire! un air sournois et furieux, la rage d'être -pris au piège... Oh! très correct, habillé des pieds à la tête. Par -malheur, une superbe paire de bretelles mauves traînait sur un fauteuil. -Quant à Mlle Bleuet, elle était charmante, dans une robe japonaise -endossée en hâte, tous ses jupons au pied du lit... - ---Quelle horreur! s'écria la tante Portier. - ---Pas moyen de nier, reprit Simonin. Cette femme, qui d'abord était -entrée dans la plus violente colère, criant à l'outrage, violation de -domicile! s'est tout à coup avisée, en regardant Du Marty, que c'était -la chose la plus drôle du monde. Elle pouffait à chaque question du -commissaire, tandis que notre ami, le visage long d'une aune, les yeux -en dessous, répondait par monosyllabes, avec une maussaderie hargneuse. - -A ce moment Germaine, suspendue aux paroles de Simonin, n'y put tenir; -elle éclata en sanglots. Silence, stupéfaction générale. Tous la -regardèrent. - ---Comment, grosse bête, te voilà vengée; tu as un bon constat, et tu -pleures? s'écria M. Dugast. - -Mais Mme Portier,--les hommes ne comprennent rien au coeur -féminin!--s'élançait, prenait les mains de Germaine... Pauvre petite -chérie! Elle souffrait d'avoir un mari pareil. Trahie pour une -gourgandine!... Germaine convulsivement se levait, un mouchoir aux -lèvres. Par une contradiction bien humaine, elle avait moins souffert -des idées que de l'acte. Une image l'émouvait plus que des sentiments. -Ce qui depuis quelques jours fermentait en elle d'inexplicable jalousie, -d'amour-propre blessé, comme aussi de remords obscur, éclatait dans -cette brusque détente nerveuse, se résolvait en larmes. Elle faisait -inconsciemment appel à cette raison suprême, dernière ressource de tant -de pauvres organismes pareils au sien, lorsqu'ils sont à bout de -souffrance et de pensée. Et refusant les services de tante Portier, elle -se sauva, secouant désespérément la tête, sans vouloir rien entendre. - -On la plaignait. Il semblait que la faute de Du Marty eût effacé la -sienne. On couvrait cette erreur déplorable d'un oubli, presque d'un -pardon tacite. A quoi bon les reproches inutiles? Seule, Mme Dugast -gardait quelque réserve; elle avait beau se réjouir, l'honnêteté des -vieux Pierron protestait en elle. Le bon sens de Marcel Dugast reprenait -d'ailleurs bien vite le dessus: c'était une question réglée, les -procès-verbaux étant aussi précis que possible. Aux avoués de marcher, -maintenant... Hélène, qui venait chercher sa mère, entra, comme Simonin -se retirait, tout guilleret de sa bonne journée. On entendit alors -brusquement dans la pièce voisine une longue volée d'éclats de rire, et, -dans leurs gammes confondues, où se mêlaient les voix bavardes de -Germaine et d'Yvonne, sonnaient une si joyeuse insouciance, une telle -légèreté, que tous un moment en demeurèrent surpris, un peu gênés. - - * * * * * - -Le soir même, après dîner, dans le salon raide et glacé des Pierron, Mme -Dugast racontait leurs impressions de la journée. Une solennité planait -au-dessus de la console et des fauteuils d'acajou, du canapé dur, de la -cheminée close par un devant en papier rayé et surmontée d'une sèche -pendule mythologique. M. Pierron, un bonnet à la grecque sur ses rares -cheveux blancs, debout derrière une chaise, écoutait sa fille d'un air -austère et mécontent. A sa petite table, son jeu de patiences étalé -devant elle, grand'mère Zoé tendait, entre deux flambeaux, à abat-jour -verts, son visage de sourde où les yeux vivaient seuls. Grâce à un écran -acoustique qu'elle appliquait contre la mâchoire supérieure de son -râtelier, elle essayait, mais en vain, de percevoir quelques bribes de -conversation. Alors, d'une voix cassée, elle prononçait de courtes -phrases, dénuées vraiment d'actualité, comme: - ---Du Marty, charmant garçon! - -ou: - ---Germaine est bien heureuse. - -Puis, satisfaite d'avoir placé son mot, elle tirait de sa poche une -vieille bonbonnière d'écaille, s'offrait une pastille à la violette et -revenait, sereine, à ses patiences. - ---Ce qu'il faut espérer maintenant, dit M. Pierron avec netteté, et ce -que je vais de toute mon autorité conseiller à Marcel, c'est que les -choses en restent là. Germaine est bien coupable. Du Marty ne l'est pas -moins. Que gagneraient ces deux malheureux à des procès d'adultère et de -divorce aussi odieux que ridicules? Il faut laver son linge sale en -famille. - -Mme Dugast acquiesçait de tout coeur. Certes, tous les arrangements -étaient préférables à ce double scandale. - ---Car, ajoutait M. Pierron, il ne faut pas se dissimuler que les torts -les plus graves sont, malgré tout, du côté de Germaine. Et cela, tant en -l'espèce qu'en vertu de ce juste principe qu'en cette matière la femme -est toujours plus coupable que l'homme. Telle est non seulement la -lettre, mais encore l'esprit de la loi. - -Hélène eut son petit relèvement de tête batailleur, et ce sourire qui -avait le don d'irriter son grand-père. - ---Ainsi, dit-elle, pas de prison pour les Du Marty? C'est une galanterie -que le Code réserve à la femme! - -M. Pierron, atteint dans ce qu'il avait de plus cher, dans l'oeuvre -sacro-sainte de son père, le grand Onésime, trancha d'un ton sec: - ---Le mari peut être frappé d'une amende variant, dit l'article 339, de -cent francs à deux mille francs. - ---Comment donc! c'est pour rien, fit-elle. - ---Encore faut-il, rectifia M. Pierron, que le préjudice ait été durable, -et constaté dans la maison conjugale même. - ---De mieux en mieux! - ---Je reconnais d'ailleurs que les prescriptions du Code pénal sont, avec -une certaine apparence de raison, abandonnées pour celles du Code civil, -depuis la nouvelle loi sur le divorce. - ---Supposez pourtant, objecta Hélène, qu'un heureux hasard n'ait pas -permis de confondre Du Marty, cet individu faisait enfermer votre nièce, -grâce à la loi, tout coupable qu'il était lui-même! - -Mais avec cette sécheresse obstinée, cette étroitesse de vues -qu'entretient, chez quelques magistrats, l'aveugle exercice de la -justice, l'ancien procureur général répliquait: - ---La loi est la loi. Où irions-nous si nous nous mettions à la discuter, -nous, ses inflexibles exécuteurs? Il n'y a pas de société sans lois. - ---Il pourrait y avoir des lois meilleures! conclut en se levant Hélène, -à l'exaspération contenue de M. Pierron, au grand soulagement de Mme -Dugast, à qui de pareilles discussions étaient pénibles, dans son culte -invétéré des choses établies. - -Grand'mère Zoé s'arrachait aux charmes d'une patience interminable et -pleine de difficultés; elle reçut d'un air placide les baisers de sa -fille et de sa petite-fille, et, avec cet égoïsme souverain des -vieillards, pour qui la digestion est le plus important des problèmes, -elle prononça gravement, dans un soupir: - ---Le poulet n'était vraiment pas assez cuit, ce soir... - - - - -III - - -C'était, dans le vaste hall de la galerie Petit, sous le jour tamisé qui -tombait des hautes baies donnant sur la rue Godot-de-Mauroy, une -atmosphère surchauffée où le vernis des tableaux se mêlait aux parfums -des robes, un brouhaha discret, un va-et-vient de messieurs à belles -guêtres et à chapeaux luisants, de femmes très élégantes. Les visages -roses souriaient sous les voilettes claires; froufrous et caquets, -flirts et débinages; on s'abordait, on se saluait, comme dans un salon. - -Tout ce monde semblait venu là pour le plaisir de se rencontrer, de -potiner dans les coins; cependant l'oeuvre complète de Dormoy couvrait -les murs d'un disparate assemblage de cadres trop beaux tout battant -d'or neuf et de peintures variées, d'un faire habile et médiocre. Toiles -de toutes tailles, où s'accusait la dispersion prétentieuse d'un effort -asservi à la mode, d'un talent en quête de succès faciles. Un Chilpéric -barbu, expirant aux pieds de Frédégonde, voisinait avec des artilleurs -jouant au bouchon; une énorme vache laitière, dans un pré, semblait -hypnotisée par le portrait de Mme la marquise de K... sur fond rouge de -tenture blasonnée. Mais un grand tableau surtout faisait sensation: une -académie de jeune femme vue de dos, offrant au regard des rondeurs -exagérées, d'un rose de fraises écrasées dans de la crème. - -Au milieu des groupes se démenait le jeune maître en personne, barbe -rutilante sur une cravate prune de Monsieur, Dormoy lui-même, avec sa -courtoisie cavalière, sa fausse modestie suant un vaniteux désir de -plaire. Il abandonna précipitamment trois dames pour s'élancer au-devant -du secrétaire particulier du ministre de l'instruction publique et des -Beaux-Arts, un jeune homme à l'air actif, aux yeux intelligents. Dormoy -entourait d'une déférence marquée ce puissant du jour, le guidait -soigneusement vers les pièces capitales de son exposition. Dans son -désir ardent, son prurit du ruban rouge, il oublia de reconnaître un -noble peintre vieux et pauvre qui l'avait obligé autrefois; mais -apercevant l'illustre dessinateur Prigent, il en fit immédiatement les -honneurs au jeune secrétaire. - -Un flot d'arrivants poussait sans relâche la grande porte vitrée, tout -ce qu'à force de dîners, de présentations, de visites, Dormoy avait pu -racoler de curiosités banales et de camaraderies envieuses. Un chapeau -noir et deux chapeaux en tulle blanc garnis d'oeillets apparurent: tante -Portier, Germaine et Yvonne. La vieille dame était un peu gênée de sa -personne, elle eût préféré ne pas s'exhiber avec ses nièces, au moment -où chacun, lui semblait-il, commentait l'histoire de Germaine; mais le -sentiment du devoir l'avait emporté: Yvonne, joyeuse de vivre, cambrait -son buste charmant, son corps jeune, dans une toilette de drap glycine. -Quant à Germaine, plus jolie que jamais, elle arborait une longue -tunique souple de cachemire vert-Nil à dessins effacés. Sa sérénité -était sans égale. On chuchotait à leur passage. Des face-à-main se -braquèrent. Une dame au nez impertinent ne put réprimer un: «Quel -aplomb!» Germaine affrontait tranquillement cette curiosité, soutenue -autant par son inconscience naturelle que par le sentiment qu'il faut -avant tout, dans le monde, tenir tête, ne jamais paraître atteint. - -Elles allaient droit au portrait d'Yvonne; la jeune fille examinait du -coin de l'oeil l'image flatteuse, assise sous les tilleuls de la -Chesnaye, dans une pose savante. Elle se retourna d'une pièce; quelqu'un -venait de lui murmurer à l'oreille: - ---Comme ça pâlit près du modèle! - -C'était la voix du petit Schmet, flirt nº 1. Il pérorait un moment, -plein d'assurance dans sa barbe frisée; mais son prestige s'évanouissait -soudain... Flirt nº 2, le lieutenant de Céry venait de surgir. Il avait, -bien que de semaine, déserté Saint-Germain; le pansage se ferait sans -lui; et, lissant d'un air galant sa longue moustache, il mettait -légèrement aux pieds d'Yvonne l'hommage de son indiscipline. Un -troisième personnage, au déplaisir visible des deux premiers, renforçait -le groupe: le comte Soulier, flirt nº 3. Il avait encore rajeuni. Ses -favoris d'un noir d'encre s'enlevaient sur des joues raffermies; des -sourcils noirs, le crâne rose et frais. Toute sa personne disait -l'amoureux sur le retour, le vieillard cramponné à la volonté de -séduire. Une jalousie inquiète perçait sous son extrême -amabilité,--crainte superflue, l'immense fortune du comte lui donnant -sur ses deux concurrents une avance considérable. Il y parut à la faveur -marquée d'Yvonne, à la subite maussaderie des flirts 1 et 2. - -Dormoy les aperçut, s'empressa, comme s'il n'eût rien voulu perdre des -compliments qui lui étaient dus. Tous le félicitaient à l'envi, et, -gonflé de plaisir, il désignait tour à tour, d'un air négligent, cette -toile, cette autre, puis cette autre encore. Il passa rapidement devant -la «femme vue de dos», par une discrétion dont la tante Portier, choquée -à l'étalage de tant d'appas, sut apprécier la délicatesse. Puis, -s'excusant, il les lâcha pour aller faire sa cour à un critique en -arrêt, dont il apercevait les cheveux gris entre le portrait de la vache -laitière et celui de Mme la marquise de K... - -A l'autre bout de la salle, Hélène et Mme Dugast, qui venaient -d'arriver, commençaient consciencieusement leur examen. Mais, à chaque -pas, elles étaient dérangées, abordées par des figures nouvelles. -D'abord Mme Morchesne, dont le chapeau rouge balançait tout un champ de -pavots. Derrière elle, le doux M. Morchesne saluait avec timidité. Elle -déclarait, de sa voix tonnante qui fit retourner quelques personnes: - ---C'est mon mari qui m'a traînée de force ici! Je préparais un article -pour le journal de notre grande Minna. - -Et prise d'un brusque enthousiasme, elle s'écriait: - ---Mon Dieu, chère petite, comme vous êtes jolie aujourd'hui! - -Cette admiration, Hélène l'avait déjà lue, muette, sur plusieurs -visages; et de fait elle était plus que jolie, belle, avec ses cheveux -dorés et son teint pur, son regard droit, sa libre et fière démarche. -Mme Morchesne tombait en extase devant le geste viril de Frédégonde, -bravant l'agonie du pauvre Chilpéric. - ---Robert, dit-elle, prenez note: nº 53. - -Docile, malgré un mal de tête fou, M. Morchesne griffonna sur son -calepin, tandis qu'elle expliquait: - ---J'ai promis quelques lignes de compte rendu à M. Dormoy. - -Heureusement la marquise Krobanya, escortée d'un poète chevelu et d'un -comédien glabre, accaparait la grosse femme. Hélène et sa mère, -horripilée, en profitèrent pour fuir. Andrée Vergnes les arrêtait; noble -et gracieuse figure, joignant une modestie d'élite à son talent de -peintre connu. En quelques remarques fines, en quelques traits justes, -elle appréciait l'oeuvre de Dormoy, pas assez au gré de Mme Dugast, que -la fraîcheur molle des couleurs et l'éclat des cadres impressionnaient. -Andrée Vergnes, qu'une sympathie poussait vers Hélène, l'invita à venir -la voir à son atelier. - ---Elle a peut-être beaucoup de talent, dit Mme Dugast quand elles -l'eurent quittée, mais tu ne m'enlèveras pas de l'idée que le succès de -Dormoy la taquine. Regarde toutes ces étiquettes: _Vendu, Vendu, Vendu._ - -La petite ruse de Dormoy, rehaussant ainsi certaines croûtes invendables -d'un semblant d'acquéreurs, excitait justement le rictus de deux jeunes -rapins à grand feutre, visiblement agacés par la réussite mondaine et -les rentes du camarade. - ---Tu vois, reprit Mme Dugast, c'est le propre des vrais talents d'être -ainsi jalousés... Oh! l'amour d'enfant! - -Elle s'extasiait devant un marmot joufflu, agaçant un chat. Plus loin, -des gens du monde, sans doute compétents, stationnaient devant un -paysage; ils parlaient haut, laissant tomber des termes techniques: -pâte, glacis, rehauts, ponctués de coups de pouce dans le vide. La -considération de Mme Dugast s'en accrut d'autant. Elles se heurtaient -enfin à la tante Portier et à Germaine. - ---Où est donc Dormoy? fut le premier mot de Mme Dugast. - -Germaine le montra causant, plein de respect, avec un membre de -l'Institut, dont il semblait humer les jugements amicaux. Puis, prenant -Hélène sous le bras, elle lui racontait avec animation tous les tracas -que lui avait causés sa robe, livrée au dernier moment. Tante Portier -pendant ce temps, mettait Mme Dugast au courant: pas de nouvelles de Du -Marty, il devait réfléchir. Évidemment il ne pouvait plus avoir l'audace -de songer au procès d'adultère, il se rabattrait sans doute sur une -instance en divorce, mais, grâce aux bons soins de leur avoué, Germaine -tenait toute prête une demande reconventionnelle. Peut-être d'ailleurs -cela se passerait-il à l'amiable, sans plaidoiries, sur accord des -avocats; elle appelait de tous ces voeux cette solution. Tout d'un coup -elle s'inquiéta. - ---Qu'est devenue Yvonne? - -Elle la découvrait au bout d'une seconde dans une travée conversant -familièrement avec le comte Soulier, dont les petits yeux pétillaient. - ---Cette enfant me fera mourir, soupira-t-elle. - -Mais sa face parut brusquement se pétrifier: elle avait vu la tête de -Méduse; Du Marty, hautain et pimpant, venait d'entrer. Le sang de -Germaine ne fit qu'un tour; elle serrait en pâlissant le bras d'Hélène -qui elle-même s'émut, en reconnaissant, côte à côte avec du Marty, -Vernières. Ils paraissaient au mieux, comme s'ils avaient fondu leurs -rancunes personnelles dans un même sentiment de bravade et d'hostilité. -Les deux groupes s'aperçurent de loin et se dévisagèrent; Du Marty et -Vernières tournaient lentement la tête, d'un air dédaigneux. Mme -Portier, couvant Germaine du regard, rappelait Yvonne d'un ton bref, et -toutes trois se dirigeaient avec dignité vers la sortie, gagnaient la -porte. - ---Si nous en faisions autant, fit Mme Dugast, mal à l'aise à l'idée -d'André, je ne me soucie pas de me casser le nez sur ces messieurs. - -Somme toute, elles avaient assez lorgné de tableaux. Hélène s'étonna que -la présence de Vernières lui causât si peu de trouble; du dégoût, -simplement. Sans se presser,--manifestement d'ailleurs, les deux hommes, -perdus parmi les visiteurs, ne souhaitaient pas plus qu'elles une -rencontre,--Mme Dugast et Hélène se retiraient, quand Dormoy, empêché -jusque-là et qui ne les avait pas quittées de l'oeil, s'élança sur leur -trace. L'échec de Vernières, dont il connaissait l'éclat sans en -soupçonner la cause, avait ravivé ses espérances. Il ne s'était pas sans -regrets effacé depuis six mois devant l'assiduité déclarée de celui-ci; -le charme d'Hélène le poursuivait d'un souvenir durable: peu de femmes -lui semblaient aussi désirables. L'auréole d'une solide fortune, d'une -position brillante n'était pas pour nuire, au contraire, au persistant -espoir de ses sentiments. Quand elle était entrée, simple et charmante, -dans le rayonnement de sa beauté blonde, il avait senti refleurir en lui -des impressions vivaces, il l'avait revue, éblouissante de fraîcheur, -sur la berge de la Neuville: elle sautait dans la barque d'un mouvement -vif, puis à lentes brassées s'éloignait, ramant dans le soleil matinal, -dont les diamants étincelaient aux gouttes des avirons... - -Il salua Mme Dugast jusqu'à terre et, lançant à Hélène un regard -d'admiration bien senti, se confondit en remerciements: - ---Ah! mesdames, que vous êtes aimables d'être venues! Ma journée sans -vous n'eût pas été complète. Vous savez quel prix j'attache à votre -suffrage. - -Il en profita pour leur faire remarquer deux ou trois petites toiles, -insinua que le secrétaire particulier du ministre avait apporté les -regrets de «son patron» empêché. D'ailleurs tous les critiques dont -l'opinion compte étaient venus. - -On était devant la porte; il s'inclinait de nouveau, serrait avec une -effusion respectueuse les mains de ces dames. - ---J'irai, si vous le permettez, vous remercier de nouveau dans quelques -jours. - -Autre regard à l'adresse d'Hélène qui, dans l'escalier, revoyait encore, -amusée, la prestance hardie, la barbe soyeuse du peintre. - ---Ce Dormoy est charmant, confessait tout haut Mme Dugast. - -Une forte dame, qui montait en sens inverse, leur jeta à ces mots un -coup d'oeil venimeux... Ce magnifique chapeau voyant, ce teint bouffi et -fardé, ces cheveux roux, où donc Hélène avait-elle déjà rencontré ça? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Vous êtes sûre, chère madame! s'écria Mme Dugast en joignant les -mains. Ah! quelle horreur! - -La dame en visite contempla d'un air assuré le grand salon intime où, -dans la douceur du jour mourant, les vieilles soies des meubles, la -petite table à thé sous la nappe rouge, les verres luisants, tout -donnait une impression de confort et de calme. Puis se tournant vers -Hélène et Mme Simonin qui paraissaient incrédules, elle affirma: - ---Parfaitement! Il a reçu trois cent cinquante mille francs. Je tiens le -renseignement d'une personne bien informée. Aujourd'hui, tout se traite -comme cela. Quelle époque! - -Il s'agissait d'un député connu. Hélène admira cette incroyable facilité -avec laquelle on accueille, on colporte dans le monde les soupçons les -plus injustifiés, les pires calomnies... Après tout, c'était vrai -peut-être, tant depuis quelques années l'argent délétère avait corrompu -les moeurs. - -Là-dessus la grosse dame s'en allait, avec une importance de dinde -grasse. Bien vite Denise saisissait cette minute propice, pour conter -ses peines. Mme Dugast l'écoutait, non sans une compassion platonique. A -force de démarches, elle avait pu se procurer des copies, travail lent -et peu payé. Elle insistait encore pour qu'Hélène l'aidât à trouver -l'emploi modeste, mais sûr, qui lui permettrait de joindre les deux -bouts. Son mari, il est vrai, pouvait à chaque instant trouver une -affaire magnifique, mais il fallait compter avec tant d'aléas; depuis un -an une véritable guigne le poursuivait, il n'avait pu toucher un sou. - -«Eh bien? pensa Hélène, et les mille francs que l'oncle lui avait -_prêtés_, en échange de ses derniers services? La pauvre Denise ne -devait y avoir vu que du feu.» Elle promit de tout coeur, elle prit en -elle-même l'engagement de s'entremettre de son mieux; le temps jusqu'ici -lui avait manqué. Denise, remontée, partait à son tour; elle conservait, -à force de grâce personnelle, un reste d'élégance dans la dignité pauvre -de son petit collet, de ses gants nettoyés. A peine sortie, comme Mme -Dugast, passant les mains sur ses tempes, disait: «Ouf! j'espère qu'il -ne viendra plus personne.»--Alors, je m'en vais? répondait une voix -jeune et brève qui les faisait tressaillir toutes deux. - ---C'est toi! s'écria Mme Dugast. - -André, de son pas vif, était déjà près d'elle; il baisait sa mère au -front, effleurait à peine les cheveux d'Hélène. Il semblait aussi à -l'aise que si rien ne se fût jamais passé. - ---Je suis arrivé de Moranges, ce matin. Tout est convenu, je pars le 15 -juin. - -Mme Dugast eut les yeux pleins de larmes. - ---Tu es dur, fit-elle. Tu me dis cela brutalement, sans un mot de -préparation, de regret. As-tu bien réfléchi? - -André haussa légèrement les épaules. «Pauvre maman, songeait Hélène, tu -perds ton temps; André ne perd pas le sien, va! Droit au but...» -D'ailleurs elle l'approuvait; un départ s'indiquait, à tous les points -de vue. Mais que pouvait-il penser, au fond? Vraiment, ne gardait-il pas -une gêne intérieure?... Cela, ne fût-ce que par orgueil, jamais il ne le -montrerait. - ---Au moins, supplia Mme Dugast d'une voix plaintive, tu ne t'en vas pas -tout de suite? Je te verrai chaque jour? Reste à dîner! - -André promit. Il entamait maintenant une conversation d'affaires, -réclamait à sa mère certains papiers; elle lui offrit de venir les -chercher lui-même, dans le cabinet de travail. - ---Six heures et demie, fit-elle, en regardant la pendule. Je crois qu'on -peut lever la séance. - -Hélène, demeurée seule, ouvrait la fenêtre; les bruits de la rue -entrèrent. Elle s'accoudait à la barre, regardait, songeuse, une petite -charrette de fleurs poussée par une vieille marchande. Tout le jardin de -la Neuville et les champs de Rosay s'étendirent. Au bout d'un instant, -le bruit d'une porte refermée, le sentiment d'une présence la tiraient -de sa courte rêverie. Elle se retourna: Dormoy... Et de sa voix -mondaine, où il y avait pourtant toujours une sincérité, elle -s'exclamait, main tendue: - ---C'est vraiment bien aimable à vous d'être venu. - ---Je tenais à vous apporter, dit le peintre avec ses inflexions les plus -suaves, tous mes remerciements ainsi qu'à madame votre mère pour votre -gracieuse visite à mon exposition. - -Peu de compliments, ajoutait-il, lui tenaient aussi à coeur que les -siens. Il savait tout ce que Mlle Dugast avait d'élévation, de sens -critique, de véritable goût... Mais n'aurait-il pas l'honneur de saluer -Mme Dugast? - ---Ma mère va venir, dit-elle; elle termine une affaire avec André. - -Alors Dormoy, profitant de cette heureuse absence, s'embarqua dans de -petites histoires spirituelles où des allusions habiles en revenaient -toujours aux mérites, à la grâce, à la beauté d'Hélène. Une ironie -atténuait le sens trop direct, nuançait le madrigal d'une teinte de -fantaisie; seul, le regard incisif parlait clair et de temps à autre, -aux brefs silences, continuait la prière. Hélène l'écoutait sans -déplaisir, grâce à son bagout d'artiste, son charme franc de reître -chevaleresque, si bien que, lorsque André rentrait avec sa -mère,--était-ce la pénétrante douceur du soir tiède, une disposition -particulière?--elle sentait, sous les paroles banales de Dormoy, courir -une flamme sourde qui distrayait ses soucis, l'étonnait presque. - - - - -IV - - -Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant à exécution un projet -qu'elle caressait depuis longtemps, se rendit, à travers les avenues -désertes qui s'étendent derrière les Invalides et la gare Montparnasse, -aux Enfants-Indigents où elle était sûre de trouver Louise Guilbert, -aussitôt après l'heure de sa visite. Elle verrait également sa protégée, -la petite Lepillier, qu'un état d'anémie profonde clouait encore sur son -lit d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à l'annexe de -Berck-sur-Mer. Elle avait à lui annoncer une nouvelle; le tribunal de -Mantes venait de prononcer le divorce contre son père. De la sorte, les -gains de «l'Abeille» seraient désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom -évoqua en elle la vision douloureuse de Moranges, les tristes petites -maisons ouvrières groupant autour de l'usine leurs misères sordides. -Tandis qu'elle vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde -d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la dure existence -quotidienne courbait sur leur tâche, à la poursuite harassante du pain, -des malheureuses par centaines. En dépit de ce qu'elle avait fait pour -leur venir en aide, leur souvenir l'obsédait souvent comme un reproche; -elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée de tendresse et -de dévouement. - -Moranges! En même temps elle revoyait le saisissant contraste du village -d'en face, les pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye: le -visage et le masque du mensonge social. Pourtant, malgré l'affreux -rappel de la mort de son père, elle conservait de ce pays des -impressions heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis avec l'ombre de -ses marronniers et le murmure de sa petite rivière; elle suivait la -berge inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied des falaises -rousses. Entre tant d'images, celle de Dormoy,--pourquoi la sienne -plutôt qu'une autre?--lui revint: il ébauchait le portrait d'Yvonne, -sous les tilleuls de la terrasse. Que de choses s'étaient passées -depuis!... Elle admira ce rythme caché des événements, qui éloignent, -qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du hasard. Dormoy, trois -semaines auparavant, lui était aussi indifférent que Vernières -aujourd'hui. On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit l'accueil -familier qu'elle-même réserverait au peintre et la sympathie marquée -qu'il trouverait chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, depuis -cette belle invention de portrait,--car il avait eu, pour se rapprocher -d'Hélène, l'ingénieuse idée de commencer le pastel de sa mère,--il ne -bougeait plus de la maison. - -Avec cette force naturelle du sentiment, si active chez l'être jeune que -tourmente l'irrésistible instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène -assistait sans déplaisir aux longues séances de pose. Déçue si -cruellement dans cet instinct, elle n'en éprouvait que plus vivement, à -son insu, la satisfaction toute féminine de plaire. Penchant naturel du -coeur qui, blessé dans son besoin d'affection, est aussi prêt de haïr -l'amour que de souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, ni même -qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont elle ignorait totalement -d'ailleurs le véritable caractère si habilement déguisé sous de fausses -apparences de franchise, de bonhomie, de talent. Mais à ses magnifiques -dons d'intelligence, à sa réserve de dévouement et de tendresse se -joignait peut-être aussi,--elle était très femme,--une inconsciente -coquetterie. - -Machinalement, elle était arrivée devant la grande grille à volets -pleins de l'hospice. Elle sonnait à une petite porte, et longeait, après -la loge du concierge, des arcades où traînaient des odeurs de pharmacie -et de cuisine. Il fallait, pour atteindre le service de Louise Guilbert, -traverser une vaste cour aux allées bitumées, aux maigres plates-bandes, -entre de hauts bâtiments lépreux et mornes. Quelques figures hâves -écrasaient aux vitres l'ennui de l'heure interminable. D'autres arcades -encore, un jardin chétif, trois bancs parmi le gravier sous les lilas, -et la lente promenade des enfants rachitiques en capote grise, en -savates jaunes, qui, pareils à de petits vieux, montraient sous le -bonnet de coton toutes les faces de la misère et de la décrépitude. - -Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux larges baies répandant le -jour. Des couloirs spacieux, peints d'un vert frais, portes ouvertes, -laissaient voir des salles où les lits alignaient leur symétrie blanche. -Une infirmière, tablier épinglé sur le corsage, fausses manches en -calicot, sortit d'un bureau où Louise Guilbert était en train de signer -des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux petit visage officiel -s'éclaira: - ---Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini. - -Une autre infirmière emportait les registres. - ---Causons maintenant. - -En mots simples, elle disait l'intérêt triste de son métier, -l'absorbante recherche de ce qui soulage et de ce qui console. Elle -avait beau toucher à tant de souffrances, elle n'en était pas encore -blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait; ils étaient comme -une famille qu'elle s'efforçait de défendre, elle eût voulu les arracher -tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un pauvre gamin -coxalgique s'était éteint doucement; elle en parlait avec des larmes -dans les yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la science, à sa -foi dans le progrès, elle dominait cette sensibilité, elle en faisait de -l'énergie, prête à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de -l'invisible ennemie. - -Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval. Leur amie n'allait pas -mieux; elle avait été forcée de demander un congé. Sa pneumonie, l'état -aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui faudrait des mois de -soleil et de repos,--des mois, insistait Louise, en hochant la tête. -Hélène se reprocha de n'être pas retournée chez elle; demain sans -faute... - ---Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier? Dépêchons-nous, avant -qu'on ne sonne le déjeuner. - -Louise se lavait les mains, retrouvait dans la façon de mettre son -chapeau, cambrée devant la glace, cette grâce décidée qui lui était -propre; plus de médecin, mais une jeune et gentille femme. - -Dans la salle nº 4, au sixième lit, la paralytique, ses mains blanches -sur le drap, les regardait venir. Hélène, dans cette atmosphère de -silence où planait de la douleur, s'avançait à pas légers, gênée par ces -regards de corps étendus, qui, de chaque lit, convergeaient sur elle; -elle était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur. Une vénération -tendre illumina les yeux trop grands de Berthe. Son effroyable anémie, -où achevait de se corrompre le sang épuisé d'une famille de serfs, lui -faisait un visage diaphane, d'un affinement extraordinaire, sous les -beaux cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression lasse et -brisée les bonnes nouvelles de Moranges, comme si elle eût dépensé toute -sa force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait même pas attention à -l'entrée des infirmières portant les grands plateaux du déjeuner, la -corbeille de pain, à ce qui pour la faiblesse et le désoeuvrement de ses -compagnes était une minute attendue de distraction, de volupté -réconfortante. Elle n'avait jamais faim. - - * * * * * - -Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait la robe du pastel,--il y -avait séance à trois heures,--Hélène dans le salon ne parvenait pas à -finir le livre commencé depuis un mois, les _Essais d'Emerson_, ouverts -sur ses genoux. Sa pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions -qu'avait réveillées en elle sa visite du matin. - -Quels admirables enseignements, ces modestes vies de travail de Louise -Guilbert, de Gabrielle Duval; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de -la vie, au combat pied à pied contre les forces malfaisantes; l'autre -s'usant à faire pénétrer dans les jeunes cervelles la clarté des -lettres, le sens et l'amour du beau, à commenter avec son âme la leçon -des chefs-d'oeuvre où se perpétue, dans le corps des mots, le génie de -la patrie. Leur pauvre amie succombait à la peine; elle payait ainsi les -longues années de préparation acharnée, le surmenage des examens -constants. Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour la plupart -d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait se le dissimuler, la femme, telle -qu'elle avait été élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait prête -à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment à la lutte pour -l'existence, qui se doublait le plus souvent de la lutte contre les -hommes. Il faudrait des années de transformation physique et -d'amélioration morale. - -Et cependant l'heure pressait, chaque jour accroissait le nombre de -celles qui ne se mariaient pas. En France, dans la classe bourgeoise, la -question de la dot entachait, viciait presque tous les mariages. Même -désintéressé, ce qui était rare, l'homme le plus souvent hésitait, -retardait, effrayé par les charges que les conditions économiques, -l'amour du confort, la diffusion du luxe à bon marché faisaient de plus -en plus lourdes. Il redoutait de partager ses maigres ressources avec -une compagne chez qui l'éducation avait développé des goûts plus -dispendieux peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières, les -promiscuités qui dégradent, les difficultés et les contraintes dont la -loi entourait le mariage, le rendaient moins fréquent encore; on -s'acheminait vers l'union libre. - -Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de la femme, sa fonction, -comme disait Minna, est d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le -mariage la base éternelle de la famille et de la société; il fallait -seulement vivifier cette grande institution qui était en train de -s'étioler, lui rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur insuffler -une âme plus haute, des conceptions plus humaines, plus larges; qu'au -lieu de rester pour eux une association de convenances et d'intérêt, le -mariage devînt vraiment ce qu'il y a de plus noble au monde, l'union de -deux libres volontés pour la vie et la mort, pour la création surtout du -nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes fructifierait! Aux pauvres, -tenter de rendre leur sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne -fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre; qu'ils pussent trouver -dans le mariage rendu plus facile la possibilité de vivre et le respect -d'eux-mêmes! Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé une conscience -plus élevée de leurs devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes grandes -les portes du divorce, afin que le mariage ne pût jamais être l'impasse -boueuse, mais la grand'route où l'on marche à deux, en vertu du contrat -joyeusement consenti, comme de loyaux compagnons, non comme des forçats -rivés à la chaîne.--Et cela, bien entendu, dans l'intérêt vital des -enfants, car Hélène avait trop vu ce qu'ils souffraient, dans des -ménages en discorde. Mieux vaut le remède brutal que la plaie gangrenée. - -En attendant, il fallait que la femme isolée pût vivre! Pour toutes, -quelle difficulté, aussi bien pour les humbles à qui leurs bas métiers -n'apportent même pas, au prix de tant de peines, le pain quotidien, que -pour les privilégiées qui peuvent aborder les carrières libérales! -Partout, elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence féroce -de l'homme. Que de professions encore fermées, que de préjugés et de -barrières! Et songeant à cette nécessité qui poussait hors du foyer tant -de femmes que l'homme ne protégeait plus, Hélène comprenait alors, même -en ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, les -revendications de toutes, même des plus intransigeantes. C'est à de -pareilles minutes qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie, -les sensibleries amères d'une Sophie Groetz, les programmes spéciaux -d'une miss Pelboom. Il y avait au fond de ces outrances une raison -d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène d'âme, un endurcissement -du corps aux fatigues, à la marche, ne donnerait à la jeune fille -française des nerfs assez équilibrés, des muscles assez forts pour les -souffrances de la vie et les épreuves de la maternité. Toute une -éducation à faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire. - -Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée par tant de zèles -maladroits? Une Mme Morchesne suffisait à neutraliser l'effort patient -d'une Minna. Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de l'homme, -que ce ne fût pas par une imitation servile; qu'elle restât femme avant -tout, sans rien abdiquer de son charme intime. Que loin de prétendre à -n'être qu'un garçon manqué, la femme nouvelle s'efforçât de ressembler, -par bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec Minna qu'il -fallait poursuivre ardemment tout ce qui est conforme à la justice, se -garder soigneusement de ce qui est contraire à la nature. Il fallait que -les femmes se créassent, non une forme, mais une âme nouvelle. - -Puis, en un retour sur elle-même, songeant à son propre sort, à -l'épreuve qu'avait été l'aventure de Vernières, elle se demandait -comment régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter en elle de -sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, de Minna l'enthousiasmait; elle -saluait en elles de véritables apôtres. Mais au profond de son être une -voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette oeuvre de -sacrifice et d'abnégation purs; dans ses veines bouillonna l'instinct -inavoué qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible besoin d'aimer et -d'être aimée, l'idée aussi qu'elle pouvait, en créant un foyer, remplir -la tâche pour laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait ce -bonheur d'être riche, de pouvoir se marier selon son goût,--une obscure -et noble tâche. - -Le bruissement d'une robe de soie lui faisait lever la tête. Mme Dugast -allait et venait par la pièce, redressant un bouquet, déplaçant un -fauteuil. - ---Là, tout est bien. Dormoy peut venir. - -L'offre gracieuse du peintre, son insistance à entreprendre un portrait -de sa vieille figure,--Hélène pourrait ainsi conserver d'elle un -portrait ressemblant,--flattaient vivement Mme Dugast. Elle trouvait le -peintre un véritable homme du monde, lui découvrait chaque jour des -qualités nouvelles; la perspective prochaine du ruban rouge augmentait -encore son estime. - ---Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. Il connaît le -ciel et la terre. - -Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques jours lançait à tout propos -des phrases de ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, toujours -en quête innocente d'un gendre. Son échec pour Vernières ne l'avait en -rien découragée. Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à Dormoy; il -gagnait à être fréquenté. Le succès de son exposition venait de le -mettre en valeur, et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de -la fortune;--elle le tenait de bonne source. - ---Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa franchise. Il a une façon -de vous regarder bien en face... Un homme comme cela ne doit pas savoir -mentir. - -La remarque, cette fois, tombait juste: ce qui plaisait précisément à -Hélène, c'était cette cordiale liberté d'accent, cette netteté -d'allures. - -On annonça: - ---M. Dormoy. - -Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc Thadée, à qui il avait eu -l'honneur d'être présenté avant-hier, au _five o'clock_ du _Figaro_, -l'avait rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes à causer sur -le trottoir. En un tour de main, il disposait son chevalet, ses crayons, -rectifiait la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli de rideau derrière -elle; puis, courbé sur son travail, à coups légers, il posait une -touche, captait d'un regard la ressemblance, jetait un mot. - -Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser à la grave et -profonde méditation d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec ses -inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait avec éloquence de l'art -exquis du pastel, citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses -paroles, revoyait des oeuvres qui lui étaient aussi chères que des -personnes, les admirables Latour où frémit dans sa grâce légère -l'intense vie féminine d'un siècle, qui a été le siècle même de la -Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux pour célébrer cette magie -du crayon dont la poussière garde une fleur de chair si douce, un si -frêle duvet. - -Hélène l'écoutait avec intérêt; et lui, devinant la minute favorable, -continuait, disant sur son métier de ces choses justes que les plus -dénués de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu, sont capables de -répéter, et qui, d'être seulement formulées, acquièrent, si la voix est -convaincue, du relief et de l'élégance. - -Mme Dugast était conquise, Hélène souriait. - - - - -V - - ---Ma place est retenue, conclut André; un bon coin, pour avoir au moins -une idée des pays que je traverse. Aujourd'hui et demain, les achats; et -après-demain, adieu Paris. - -Il regarda sa montre. - ---Notre mère ne rentre pas. Mes instants sont comptés. - -Impatient, il jetait un coup d'oeil sur le salon, les murs familiers; -visiblement l'idée de quitter tout cela le laissait froid. Hélène le -regardait avec une attention profonde, comme étonnée de sentir qu'on pût -être du même sang et si différents l'un de l'autre: sur le visage -d'André, il semblait que les derniers événements eussent glissé sans -altérer en rien le calme, la sèche volonté. Il partait pour sa vie -nouvelle, pour ce pays lointain, comme s'il eût pris le train -d'Asnières. Il ne se souciait guère de ce qu'il avait semé derrière lui, -tant de complications et de chagrins. - ---Tu ne regrettes rien? dit-elle. - -Elle pensait à Germaine, à cette vie bouleversée avec une si coupable -légèreté. A son tour d'être étonné, il la regardait, ayant l'air de -dire: «Qu'est-ce qui lui prend? Que veut-elle que je regrette?» Il avait -aperçu Germaine un moment hier, boulevard Haussmann; évidemment cette -courte entrevue lui avait été désagréable: chez elle un malaise, chez -lui l'impression que c'était chose lointaine, oubliée déjà; chez tous -deux la surprise un peu pénible de se retrouver, après leur liaison, des -camarades, presque des étrangers, n'eût été la longue habitude de -parenté, d'affection. Par exemple, il avait appris avec plaisir qu'on ne -désespérait pas d'amener Du Marty à un accord des plus honorables pour -Germaine. Les avoués, d'une entente commune, s'y efforçaient. Redevenu -galant homme à force de conseils et de prières, il consentirait -peut-être à assumer tous les torts en laissant prononcer un divorce -contre lui. Après cela, André pouvait partir, la conscience tranquille. - ---Oui, reprit Hélène, les choses s'arrangeront probablement. Germaine va -bientôt redevenir libre. - -Un court silence, où André devina une interrogation. - ---Eh bien, dit-il, tant mieux pour elle. - ---Sans doute, insista Hélène, tu as songé à ce que le devoir te dicte? -Tu vas pouvoir réparer le mal que tu as fait, puisque, ajoutait-elle -amèrement, si par malheur le mari que tu as trompé s'était entêté dans -son procès de vengeance, tu eusses été, de par l'absurdité de la loi, le -seul homme qui n'eût pu, ayant déshonoré Germaine, lui rendre la -situation que toi-même lui avais enlevée. - -André dont les sourcils s'étaient froncés, rougit malgré son empire sur -lui-même. - ---Nous avons le temps d'en reparler, fit-il. - -Mais à son embarras, à son attitude rêche, Hélène comprit avec tristesse -qu'il n'avait jamais songé à une réparation quelconque, tandis qu'à part -lui André se disait: «Il faut qu'elle soit folle! A quoi -songe-t-elle?... Germaine, une maîtresse charmante,--mais une femme, ma -femme, ah! non, par exemple!» - ---Décidément, déclara-t-il, impossible de rester davantage. Je viendrai -dîner demain. - -Il prenait son chapeau, tombait en arrêt devant le pastel de Dormoy: - ---Pas mal! murmura-t-il. - -Et se tournant, railleur: - ---Un de perdu, un de retrouvé. - ---Tu es bête, dit Hélène vexée. - -Et elle tentait d'analyser ce petit trouble. L'insinuation d'André était -absurde... Et pourtant! Mais un élan de curiosité, un besoin -d'explication la poussait, droite, devant son frère. Bien que -désintéressée aujourd'hui de Vernières, elle voulait lui demander cela -depuis longtemps... Avait-il su? N'y avait-il pas eu de la complicité -dans son silence? Elle tenait à en avoir le coeur net. - ---Écoute! quand tu as appris que j'avais chassé M. de Vernières, tu as -paru le regretter. Ignorais-tu vraiment le passé de ton ami? Son abandon -plus lâche qu'un crime? - ---Ma pauvre petite, répondit André, pourquoi veux-tu qu'on révèle ces -choses-là? Vernières ne me les a jamais confiées. Et puis d'ailleurs tu -connais là-dessus ma façon de penser:--c'est fâcheux. Après? - -D'un geste vague, il indiquait que ces choses-là malheureusement -arrivent. De l'argent eût arrangé tout. - ---Allons, fit-il, je me sauve. J'ai rendez-vous avec un homme précieux. -Mais tu le connais? Pierre Arden... - ---Oui, dit Hélène, je l'ai rencontré à Brighton. - ---Il est de première force. Notre oncle, qui l'a en grande estime, lui a -demandé tous les plans pour la filature que je vais créer là-bas. Il -connaît d'ailleurs admirablement ces pays de la Géorgie et du Caucase, -où il a construit un chemin de fer magnifique. - ---Je sais. - ---Adieu cette fois. Embrasse maman. - - * * * * * - -Hélène, à deux heures, mandée par un petit bleu, passait à l'_Avenir_. -Un bonjour amical à Flénu qui l'introduisait avec empressement. Minna, à -la vue d'Hélène, se levait bien vite derrière son bureau encombré de -papiers, l'attirait sur le canapé. - ---Je suis contente de vous voir. - -Elle était dans un de ces mauvais jours où le poids de sa tâche, -l'indifférence et la dureté des choses l'accablaient d'une lassitude -amère. Ces jours-là, rares à vrai dire, car elle était la vaillance -même, Hélène les reconnaissait rien qu'au teint fané, aux traits plus -creusés de son amie... Il est difficile de faire le bien. - ---Qu'êtes-vous devenue depuis huit jours? demanda Minna. On ne vous voit -plus. - -Hélène répondait: - ---Depuis huit jours? Pas grand'chose... Le pastel que Dormoy faisait de -sa mère avait été terminé lundi; mardi, elle avait été voir Denise; elle -espérait, grâce à l'appui de son oncle très lié avec un directeur de -grande compagnie, la faire entrer aux chemins de fer. Et depuis -mercredi, elle allait chaque jour prendre des nouvelles de Gabrielle -Duval, passer une heure à son chevet. - ---Écoutez, ma chérie, dit Minna, une tendresse sincère dans sa voix -émue, Dormoy vous fait la cour, n'est-ce pas? - -Hélène la questionna de ses beaux yeux, puis, avec un malicieux sourire: - ---Admettons! Pourquoi? - ---Bon, fit Minna rassurée, je puis parler. Figurez-vous que j'ai reçu -une lettre de Mme Sassy. Savez-vous ce qu'est devenu votre soupirant -depuis lundi? - ---Je ne m'en souciais plus, dit Hélène. Dites toujours. - ---Il est allé tout bonnement à Rosay faire sa petite enquête. Il sait -sans doute que vous y avez mis de l'argent, beaucoup, et que le -placement n'est pas des meilleurs. Sous couleur de paysages il a battu -le pays, pris des renseignements. Jeudi Mme Sassy l'a découvert près de -la porte de l'hospice d'où il peignait le village et l'église; il était -en train de faire parler une sous-maîtresse. Ce n'est pas tout. Elle a -également appris du notaire de Fontevrault, à qui elle confie -quelques-uns de ses intérêts, que Dormoy, rencontré au café, l'avait -sondé sur la situation financière de la colonie. Je sais de mon côté -qu'il a dit à diverses personnes vous trouver charmante. Ne trouvez-vous -pas que son admiration jure un peu, ou s'accommode trop, avec tant de -sens pratique? Ce galant chevalier, qui déploie d'habitude une si noble -insouciance, me semble bien intéressé. - -Hélène lui prit les mains. - ---Chère Minna, que vous êtes bonne. - -Dans un élan de reconnaissance s'évanouissait ce qu'elle pouvait -éprouver d'amour-propre froissé,--car Dormoy, à cette minute incertaine -qu'elle traversait, crépuscule douloureux de l'amour d'où l'amour -pouvait renaître, lui était apparu presque sympathique. Et devant le -teint fané, les traits creusés, une vénération l'attendrissait. Dans la -démarche spontanée, la franche confidence, elle sentait une pitié -fraternelle qui la touchait aux larmes. Minna, qui avait dû tant -souffrir d'amitiés trahies, d'affections mal placées, cherchait à la -préserver des mêmes douleurs, à la protéger de son expérience. - ---Je ne vous ai pas fait de peine, au moins? Mais voyez-vous, je suis -payée pour être méfiante. A mon âge, on doute de bien des choses. - -Pour toute réponse, Hélène lui serra chaudement les mains: - ---Je vais, dit-elle, chez Andrée Vergnes. Voulez-vous m'accompagner? - -Mais Minna désignait d'un haussement d'épaules la masse, sur son bureau, -des manuscrits, des épreuves. - ---Hélas! non. J'ai ma besogne. - -Rue de Prony, l'atelier d'Andrée Vergnes, une claire et vaste pièce, -donnait à Hélène, avec ses murs tendus d'étoffe bise que rehaussaient la -blancheur nue des moulages et les tons vifs des toiles, une sensation -reposante de recueillement, d'heureux labeur. Andrée Vergnes, les -cheveux ébouriffés, le corps à l'aise dans une blouse ample, déposait sa -palette en s'écriant: - ---Comme vous êtes gentille! - ---Je vous dérange? dit Hélène, montrant le tableau en train. - ---Non, j'avais fini. - -L'excitation du travail lui mettait aux joues une flamme rose, elle -avait de bons yeux d'un vert lumineux, un grand air de jeunesse et de -loyauté. Hélène, penchée sur l'oeuvre où l'éclatante couleur était -encore humide, admirait ce faire savant et dégagé, cette sincérité de -rendu qui avaient valu à la jeune femme tant de sympathies et de -dénigrements. Et comme elle louait d'autres études, Andrée Vergnes -disait gaiement: - ---Le tour du propriétaire, alors? - -Modestement, elle indiquait quelques dessins, une ou deux toiles dont -elle n'était pas mécontente. Devant un pastel de vieille femme, d'une -vie intense, Hélène soupira: - ---Quel malheur que ce ne soit pas vous qui ayez fait le portrait de ma -mère! - -Elle expliquait: oui, une offre aimable de Dormoy... il était pourtant -réussi, son pastel. Mais quelle différence d'un talent purement habile à -cet art magistral, dont l'émotion forte et la simplicité faisaient mieux -paraître l'artificielle médiocrité de l'autre. Andrée Vergnes avait -laissé tomber la remarque. Hélène se rappela la réserve avec laquelle -celle-ci, à l'Exposition du peintre, avait jugé son oeuvre. - ---Vous n'avez pas l'air d'aimer Dormoy? dit-elle. - ---Parlons d'autre chose, fit Andrée. Je déteste débiner les camarades. - -Mais devant la contenance d'Hélène qui lui laissait deviner une -arrière-pensée, elle obéissait à un brusque besoin de confiance, cédait -à la sympathie chaleureuse qui, dès le premier jour, l'avait attirée. - ---Que voulez-vous! Passez-moi ce mot d'argot: j'ai horreur des muffes. -Dormoy a des familiarités qui me déplaisent. - -Sans remarquer le petit haut-le-corps d'Hélène, elle continuait: - ---Le pauvre garçon est à plaindre, c'est certain, avec le vieil -hippopotame qu'il traîne depuis quinze ans. Ce n'est pas une raison, -vous m'avouerez, pour déverser à tort et à travers le trop-plein de ses -tendresses. - -Elle riait d'un rire sonore d'enfant: - ---Mon Dieu, oui, un modèle engraissé, frais du temps de Courbet, et qui -faisait en 72 la joie des lorgnettes dans les petits théâtres. Hein, ça -vous choque? - -Hélène revoyait la forte dame à chapeau excentrique, si vieille sous son -fard, avec ses paupières bouffies et ses cheveux trop roux. Elle -répondit gravement: - ---Non, ça m'attriste. Qu'on vive avec une personne qu'on aime, je -l'admets encore. Mais qu'un homme jeune et presque beau s'asservisse à -une créature inférieure et tarée dont il pourrait être le fils... Pouah! - -Andrée Vergnes la regardait avec une amitié admirative: - ---Ah! bien, ma pauvre petite! - -Puis, la prenant par la taille, elle l'embrassa tendrement: - ---Je vois que nous serons amies! - -Elle racontait maintenant, dans le laisser aller des confidences, -quelques petites histoires assez vilaines qui montraient Dormoy sous un -triste jour. Aux yeux d'Hélène le masque séduisant tombait, découvrant -un autre homme tout différent de celui qu'elle croyait connaître. Elle -éprouvait une tristesse,--déception du coeur? non, déception de l'esprit -qui s'affligeait de cette insécurité perpétuelle, de ces humiliantes -méprises. Ah! le mensonge dans lequel on vit, le mensonge de chacun à -soi-même et de chacun à tous! Sa nature profondément sincère, si -délicate, en avait horreur. Certains regards de Dormoy, dont la -hardiesse l'avait presque embarrassée alors, sans lui déplaire, elle en -comprenait seulement la dissimulation, le sens caché, cette convoitise -trop libre qui à présent lui causait une confusion désagréable, la -blessait. - -Dans la rue, tout en prenant la direction du parc Monceau qu'elle -comptait traverser pour aller aux nouvelles, chez son oncle, boulevard -Haussmann, elle pensait, avec un sourire méprisant, au côté honteux des -révélations de Minna, confirmées par celles d'Andrée Vergnes. Cette -préoccupation de lucre, cette course à la dot, c'est ce qui l'écoeurait -le plus. Ainsi pour Dormoy, pour tant d'autres, le meilleur d'elle était -sa fortune, ce par quoi elle valait vraiment! Sa pensée droite, son -caractère, personne ne s'en souciait. Sa séduction même,--et rien que -cette idée déjà lui répugnait,--eût compté pour peu de chose, si -l'argent ne l'avait rehaussée de son prestige. Et comme elle avait le -défaut d'être fière, son orgueil souffrait. - -Puis elle songeait à sa conversation du matin avec son frère. Sans doute -il savait, lui aussi! Il connaissait le pesant et malpropre fardeau que -Dormoy traînait depuis tant d'années; peut-être connaissait-il également -le passé de Vernières. Et plein de secrète indulgence,--«C'est fâcheux; -après? Avec de l'argent tout s'arrange,»--il avait couvert cela d'un -silence complice, lié par cette franc-maçonnerie des hommes qui avant -tout cherchent à sauvegarder leur égoïste suprématie. André en demeurait -diminué encore dans son estime. - -Elle était entrée dans le parc Monceau, suivait une des grandes allées -carrossables. Des enfants en train de jouer, babys roses aux cheveux -dorés, une adorable fillette qui aplatissait avec sa pelle des petits -pâtés de sable donnèrent un autre cours à sa rêverie. Un sentiment de -maternité obscure l'emplit d'une émotion douce. Cette stupide Germaine -qui déclarait en se mariant ne pas vouloir d'enfants, préférer jouir de -sa jeunesse! Et Yvonne, avec son idée de n'épouser qu'un vieux!... Au -coin d'une avenue, elle se heurtait presque à un promeneur tout flambant -neuf, qui aussitôt s'exclamait, saluait d'un geste large: Dormoy! Un -minuscule oeillet rouge simulait à sa boutonnière le ruban de ses rêves. -Il eut l'air ravi de la rencontre, tourna galamment un madrigal. Il -allait justement du même côté, il aurait l'honneur de lui tenir -compagnie un moment, si elle voulait bien le lui permettre. Elle -accepta, curieuse de le voir dresser ses batteries, jouer jusqu'au bout -son rôle. Le peintre, malgré sa feinte désinvolture, semblait préoccupé. - -Potins d'usage, racontars et rosseries, ponctués de regrets. Il n'avait -pu, toute cette semaine, venir rendre ses devoirs à Mme Dugast, ayant dû -s'absenter pour aller peindre un Touraine, les panneaux d'un salon, au -château de Fontevrault. Une fantaisie de millionnaire... Habilement il -en venait à décrire son existence d'artiste, si solitaire, si triste -souvent, malgré tant de relations et de camaraderies. Avec toute sorte -de détours et de finesses, il essayait de faire parler Hélène sur ses -goûts, ses revenus, la façon dont elle aimerait à vivre. Il fit allusion -à Rosay, qu'il avait précisément visité,--quelle belle oeuvre, mais une -mauvaise affaire?--à la propriété charmante de la Neuville, ce -Vert-Logis, dont les grands arbres faisaient une véritable merveille. - ---Riche et indépendante comme vous êtes, continuait-il... - -Elle l'interrompit, et d'un air candide: - ---Voilà bien le monde! Mais, mon pauvre ami, on me fait plus riche que -je ne suis, vous savez! Ne parlons pas de Rosay comme placement, -n'est-ce pas?--Elle le regarda dans les yeux.--Reste les deux cent mille -francs laissés par mon père. De quoi vivre, maman et moi, voilà tout. -Car après le départ d'André, nous allons nous débarrasser de notre -appartement, trop lourd pour nous seules, et vivre tranquillement au -Vert-Logis, une merveille en effet, mais dont il faut payer le coûteux -entretien. Que dites-vous de mon indépendance? - -Elle savourait âprement l'imperceptible ironie, suivait sur le visage de -Dormoy l'immédiat effet de ses paroles. Le peintre était tout oreilles, -son éternel sourire de commande aux lèvres. Mais un désenchantement -visible pinçait le coin de la bouche, allongeait sa mine. Il se lança -dans un dithyrambe sur les bienfaits de la campagne, le charme d'une vie -simple. Il n'en eût point voulu mener d'autre. Malheureusement, sauf de -trop rares fugues, comme ce récent voyage en Touraine, l'affreux métier, -hélas! le clouait à Paris, avec cette nécessité du travail constant. Un -peintre de portraits était l'esclave de ses modèles... «Un peintre comme -moi, traduisait clairement Hélène, ne peut décemment épouser qu'un sac -d'or.» Puis, tout à coup, la grille de l'avenue de Messine dépassée, il -prétextait un rendez-vous oublié, rue de Lisbonne, prenait congé presque -cérémonieusement, une légère, oh! bien légère froideur dans sa voix tout -à l'heure si caressante. - -Hélène, seule, avait envie de rire aux éclats. Joli monsieur! Bah! ni -plus ni moins que les autres,--un homme, simplement. Cette leçon, qui -l'eût franchement amusée, si elle n'avait succédé à de cruelles -désillusions, ravivait sa méfiance. Elle ne souffrait du fait de -personne, ni de Vernières,--ni de Dormoy, certes! Elle souffrait de -tout, et de tous. Elle avait trop vu ces derniers temps la dureté, la -sécheresse, la vilenie de l'homme; elle ne voyait plus que cela, -meurtrie dans son amour profond, son culte religieux de la vie. - -Elle était arrivée boulevard Haussmann, pénétrait au salon. Personne. -Si, pourtant! Près de la fenêtre, quelqu'un qui se tenait debout, -regardant la rue, se retourna. Elle reconnut Pierre Arden. Il s'était -avancé très vite, il s'arrêta surpris. - ---Je vous fais peur? dit-elle. - ---Pardon, mademoiselle. J'attendais monsieur votre oncle. - -Il n'aperçut pas de suite la main qu'elle lui tendait, la rattrapa -gauchement. Il y eut une courte gêne. Elle vit rougir son visage -maussade, où s'anima de la bonté. Et, songeuse, elle le trouva moins -laid qu'à leur dernière rencontre. - - - - -QUATRIÈME PARTIE - - - - -I - - -Deux mois et demi s'étaient écoulés. Après une saison d'eaux à Vichy, où -Mme Dugast, sur le conseil du docteur Laurent, avait été soigner une -légère maladie de foie, suite naturelle de tant de soucis, Hélène et sa -mère rentraient à la Neuville, pour y passer la fin de l'été et -l'automne. Les Pierron devaient selon leur habitude venir les y -rejoindre en septembre. Elles avaient retrouvé le Vert-Logis bien vide, -la maison devenue trop grande, le jardin silencieux, désert presque, -sous les grands marronniers et les trembles. Tout faisait sentir la -disparition de l'être aimé, chaque souvenir creusait l'absence, et le -voisinage bruyant de la Chesnaye, le mouvement de vie joyeuse qui -emplissait le château rendaient le contraste plus sensible, plus -douloureux encore. - -Hélène gardait de sa visite de la veille une impression maussade; -l'oncle Marcel, d'ailleurs harcelé par les innombrables soins de l'usine -qu'il dirigeait seul maintenant, était tout à son ambition nouvelle; -briguant aux élections le titre de conseiller général, il recevait à -dîner le soir même une vingtaine de personnes dont l'influence pouvait -lui être utile; tante Portier, affairée, attendait avec anxiété -l'arrivée de petits fours, commandés à Mantes. Yvonne et Germaine, avec -de grands éclats de rire, faisaient le long des pelouses une moisson de -roses dont elles chargeaient à brassées toute une escorte de jeunes -gens, parmi lesquels le comte Soulier se démenait avec une ardeur -d'adolescent. Il se déclarait de plus en plus, chaque jour fouetté -davantage dans sa convoitise sénile. Ainsi chacun, sans souci de ce que -pouvait éprouver le voisin, tournait dans son cercle d'occupations et de -plaisirs. Elle ouvrit toute grande la fenêtre, se souvenant de cet autre -matin de l'année passée où, le lendemain de son arrivée, si fière de se -sentir majeure et libre, elle avait, devant l'éblouissante matinée de -parfums et de soleil, aspiré longuement cette splendeur, la joie de -vivre. Le clair avenir s'ouvrait alors devant elle. Depuis, que de -tristesses! La mort de son père, l'existence jour à jour dévoilée dans -sa petitesse et sa laideur, ses illusions mutilées... Elle mesurait la -distance qu'il y a du rêve à la réalité: ses grands désirs s'étaient -limités à de petites actions. A peine quelques charités, le concours de -sa fortune à une oeuvre bienfaisante, et toujours cette force -déconcertante des événements qui la rappelait au peu qu'elle était, au -peu qu'elle pouvait. Elle comprenait maintenant l'ironie du sourire -fatigué de Minna quand, au retour de Brighton, devant sa vieille amie, -elle laissait éclater ses aspirations crédules. - -Et pourtant, malgré tant de chagrins et de déceptions, elle conservait -une foi obscure et ardente dans la destinée, elle participait à la -magnificence robuste de la terre, des arbres, de l'eau, sous l'éclat -radieux de la lumière. Son coeur battait à l'unisson du coeur invisible -des choses: elle faisait corps avec le reste du monde, atome si humble, -s'avouait-elle, mais atome conscient, où, de frémir imperceptiblement à -cette seconde, la vie immortelle palpitait. - -Comme naguère, les feuilles blanches des trembles reflétaient leur -agitation dans les bassins glauques; les grands vernis du Japon, -au-dessus de la petite rivière, dressaient leurs bouquets de rouille et, -là-bas, en avant de la charmille se découpait la danse immobile du -faune. Entre les marronniers, la Seine paisible miroitait. Le temps -avait eu beau passer sur tout cela, ajouter une lèpre au marbre de la -statue, épaissir l'eau verdie avec les feuilles brunes de l'automne; on -eût dit que rien n'avait changé. Dans le jardin solitaire, le bruit d'un -râteau s'élevait derrière un massif. Hélène s'attendit presque à voir M. -Dugast surgir avec son chapeau de paille et, d'un pas flâneur, gagner, -sécateur en main, son cher plant d'oeillets, plus beau que jamais. Alors -elle éprouva cruellement qu'elle seule avait changé, et, par un mensonge -pieux, elle voulut au moins revivre les heures évanouies, dans une sorte -de pèlerinage à travers ce passé dont, impatiente, elle n'avait connu -jadis que les ennuis, et dont elle ne percevait plus que la triste, la -lointaine douceur. - -Descendue, elle trouvait déjà Mme Dugast dans le salon, fermant -elle-même les volets; à peine arrivée, elle en avait repris le maniement -méticuleux. - ---Impossible d'obtenir cela des bonnes, soupira-t-elle, c'est déjà plein -de mouches. - -Les meubles, sous les suaires des housses, avaient dans cette obscurité -une raideur mélancolique. Les deux femmes se contemplèrent en silence: -Hélène vit aux yeux de sa mère la même impression de dépaysement et de -peine. Mme Dugast avait pleuré, elle reprit: - ---Je laisse ouvert au contraire le cabinet de travail. Il y a quelques -traces d'humidité. Allons, je me sauve. J'ai de quoi m'occuper ce matin. - -Hélène pénétrait seule dans la haute pièce du rez-de-chaussée où, malgré -le jour et l'air rentrant à flot par les portes-fenêtres, planaient sur -les bibliothèques à hauteur d'appui, sur le bureau Louis XV désormais -vide et nu, la désolation et le froid de la mort. Elle revoyait son père -à cette table même, son bon regard si tendre et si grave, entendait la -voix affectueuse. Qu'il eût été là, qu'il eût parlé, souri, et que -maintenant plus rien n'existât! L'absence, le néant!... Tout ce qu'il y -avait en elle de force jeune et de tendresse se révolta plus amèrement -que jamais contre cette affreuse loi, ce mystère insondable. Et de -nouveau la sensation du temps écoulé, les résultats imprévus, les -tournants du sort... C'est à cette place qu'il avait écouté avec -indulgence sa première résolution de femme, admis l'acte qui pour elle -était le signal d'une ère nouvelle, cet emploi de sa fortune jugé par -tous imprudent et absurde; à cette place qu'ils avaient causé de -l'avenir figuré alors par la possibilité d'un mariage avec Vernières... -Comme il aurait compris depuis, l'excellent ami, tout ce qu'elle avait -souffert, son soulèvement de dégoût et de tristesse; sans doute, il -aurait été le premier à reconnaître combien elle avait raison de se -méfier, à regretter la légèreté avec laquelle il avait accueilli sans -contrôle suffisant les avances de Vernières. Comme son honnêteté se fût -indignée! Comme il eût fait justice des insinuations perfides dont le -malheureux essayait de la salir aujourd'hui, par rage d'avoir été -découvert, chassé! Car ce drôle avait prudemment attendu le départ et -l'éloignement d'André, avant de couvrir son échec de prétextes -malveillants. Rien, à vrai dire, qui touchât l'honneur... «Il s'était -seulement désintéressé de Mlle Dugast à cause de ses idées trop libres, -de son éducation avancée. Il désirait avant tout une femme qui s'occupât -de son foyer au lieu de courir de dangereuses chimères...» Hélène avait -appris avec moins d'étonnement que de dédain que, parmi leurs relations, -ces racontars avaient trouvé créance près d'un certain nombre de mères -ayant filles à marier et de vieilles dames jalouses. Elles s'en souciait -peu d'ailleurs; c'était le train du monde. - -Maintenant, elle achevait son tour de maison par une brève visite à la -fidèle Anna, heureuse d'avoir retrouvé ses fourneaux; si attachée -qu'elle fût à ses maîtres, elle n'avait pas de préoccupations plus -grandes que de fourbir et polir sa cuisine. Elle aussi vivait dans son -cercle étroit. Hélène passait devant les communs où Pierre,--hier dans -la voiture qui les ramenait de la gare de Mantes, elle l'avait trouvé -vieilli encore, dos tassé,--faisait à coups lents d'étrille le pansage -de Junon, campée, lasse, sur trois pattes... - -Elle longeait la pelouse où s'espaçaient dans un éclat rose et blanc les -corbeilles odorantes d'oeillets, gagnait d'un pas machinal l'allée -droite des fusains. Une ombre fantômale traversa sa mémoire: André sous -le clair de lune blême... A petits pas, elle suivait ce chemin qu'elle -avait parcouru dans un élan tragique. Elle arrivait à la porte de -séparation des deux jardins, apercevait, par-dessus le mur, le toit du -pavillon où cette nuit-là Germaine à son appel s'était penchée, éperdue, -à la fenêtre, tandis que là-bas M. Dugast gisait inerte, frappé du coup -terrible. La fenêtre était close; le pavillon, volets fermés, semblait -garder son secret. La vie marche! André maintenant consacrait, au fond -de la Russie, toute son activité à la création de l'usine nouvelle. -Germaine, comme si rien ne se fût passé, avait repris une vie de -distractions et de plaisir. Du Marty, vite lassé, paraissait reculer -devant le scandale et la durée d'un procès où lui-même avait tant -d'ennuis en perspective. Les choses en étaient restées là, aucune -assignation n'ayant été signifiée de part et d'autre. L'oncle Dugast, -revenu à une politique plus sage, n'était pas éloigné de souhaiter à -présent une solution conforme aux convenances. A quoi bon se séparer -avec éclat quand on pouvait le faire sans bruit? Chacun de la sorte, -reprenant sa liberté d'action, ne pouvait-il, sous l'égide du nom -commun, conserver la dignité des apparences? Ils auraient ainsi -l'avantage de demeurer aux yeux du monde M. et Mme Du Marty, sinon un -ménage uni, du moins une fort honorable association d'intérêts, -sauvegardant les principes et la morale. De toute sa force, l'austère M. -Pierron poussait à cette solution, estimant dans son aveugle conviction -de juriste octogénaire qu'un détestable mariage vaut mieux qu'un bon -divorce. - -Elle longea les espaliers, redescendit par la charmille. Le murmure des -eaux tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier. Un instant elle -s'amusa, penchée sur le treillage, à regarder la bouche de rochers et de -lierre, la cascade croulant dans un remous d'écume. Puis elle ouvrit la -petite porte de la berge, retrouva devant la courbe étincelante du -fleuve, sous l'azur intense, l'aveuglement de ses souvenirs. Une clarté -vibrante dorait les falaises rousses. A l'endroit où sous un parasol -blanc Dormoy peignait près du port aux bateaux, un petit garçon faisait -des ricochets sur la nappe d'eau lisse. Le peintre avait disparu du -paysage comme de sa mémoire. Elle sautait dans sa barque, gagnait le -bord opposé à coups rythmés d'avirons qui secouèrent leur pluie de -diamants au soleil. - -La berge aride, et, sous les hangars, l'amoncellement toujours pareil -des charbons que des péniches débarquaient. A Moranges, plus encore qu'à -la Neuville, rien de changé. Autour des bâtiments massifs et des vastes -toits de l'usine, sur la terre rase et sans un arbre, se groupaient les -maisons basses du village ouvrier, lamentables et noires, parmi la zone -d'herbe pelée. Hélène retrouva l'identique amas des sordides masures -paysannes, des maisonnettes symétriques aux briques déjà noircies, aux -jardinets chétifs. Comme naguère, elles semblaient vides. L'usine en -travail absorbait, dans son bourdonnement d'énorme ruche, la vie entière -du misérable hameau, du pays à la ronde. Çà et là, derrière une vitre, -un visage de malade ou de vieille. - -Hélène, sérieuse, reprit son éternelle tournée. En même temps que ses -anciens pauvres, elle avait d'autres misères à soulager. Et, de nouveau, -le sentiment de son impuissance l'envahit. Tandis que loin de ce morne -entassement de souffrances elle avait vécu pour son compte, l'effrayant -labeur avait continué, courbant hommes et femmes sous la meule d'acier. -Des enfants étaient nés, des vieux étaient morts; accidents et misères -perpétuaient leur recommencement sans fin, et toujours, venues du fond -de la Géorgie et de la Louisiane, les balles de coton s'engouffraient -par milliers dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux -peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs à broche et les -métiers à filer. Mouvements agiles, regards tendus s'hypnotisaient aux -bobines tournantes; et de l'infatigable travail des machines, de -l'épuisante activité humaine qui mettaient cependant un tel roulement -d'or en branle, rien, presque rien ne demeurait aux mains déformées et -durcies de ces ouvriers, de ces ouvrières, instruments vivants de la -colossale fortune qui leur coulait entre les doigts. - -Elle passa devant le logis vide de l'Abeille--la petite paralytique à -Berck-sur-Mer, Lepillier devenu, depuis le divorce, un étranger. -Hautneuil l'avait pris tout entier; il y tenait une guinguette louche, -dans une ruelle au bord du fleuve. Hélène entrait chez le père Lefèvre. -Grâce au livret de caisse d'épargne, où sa fille puisait, de temps à -autre, à des secours fréquents, le bouge était moins fétide. Les deux -garnements à l'école, l'aveugle vivait seul en compagnie du petit, -tandis que la mère trimait à l'usine. Le sol était balayé: un pot-au-feu -ronronnait dans l'âtre. - -Elle dut essuyer quand même les jérémiades de l'ancêtre, chaque jour -plié davantage vers la terre, rapproché de la fosse. Encore un intérieur -de misère, un autre. Elle n'éprouvait un peu de soulagement qu'en -arrivant chez la grand'mère Flénu, où dans la cuisine humble, mais -propre, son filleul, courts cheveux de soie frisant sous le bourrelet, -gigotait heureux sur les genoux de la vieille. En quelques mots -discrets, l'image évoquée de Marthe s'éleva du passé. Attendrie, Hélène -se penchait sur le petit corps emmailloté, baisait les joues molles et -fraîches. La mère Flénu demanda des nouvelles de son gas, contente de le -savoir casé à Paris, peinée pourtant de ne jamais le voir. Elle raconta -les histoires du pays, et dans sa voix caustique et résignée, toute la -comédie, tout le drame quotidien, défilèrent. Une telle avait épousé son -amoureux; un beau mariage: la faim et la soif! La mère Quilleboeuf, la -barbière, était morte. Et puis ce verrat de Dulac avait encore fait des -siennes. Les filles à Grellou avaient bien sujet de le réclamer comme -père de leurs petits, deux messieurs nés à trois mois de distance. Ils -pouvaient se vanter d'être signés, ceux-là! Ça n'empêchait pas le -contre-maître de se défendre comme un beau diable: A d'autres!... Hélène -revit le groin rougeaud, les yeux aigus. On ne le mettrait donc jamais à -la porte, cet horrible Dulac? - ---M. le Directeur, vot' oncle, l'a bien fait appeler dans son bureau. -Mais bast! le gueux en est sorti plus fier qu'avant. Faut croire qu'il -est utile. En attendant ses gosses peuvent claquer du bec. Ils seront -pas les derniers. C'est comme ça chez nous... - -Invinciblement, la pensée de Georges Leroy, avec sa ressemblance -criante, l'étreignit. Celui-là au moins ne mourrait pas de faim. Un mois -après leur visite impasse des Thermopyles, Minna, devant la détresse -accrue des deux femmes, le père ne donnant toujours pas signe de vie, -avait indiqué à Mme Sassy cette bonne oeuvre à faire. Et depuis quelques -semaines, le triste enfant, admis à Rosay avec sa mère, reprenait sous -le ciel limpide de Touraine un peu de santé, à défaut de bonheur. - -Elle gagnait au plus court pour rejoindre la berge. Comme elle -approchait de l'usine, elle reconnut l'automobile de l'oncle, devant la -grande porte. Et presque aussitôt, Marcel Dugast apparut sur le seuil, -causant avec Pierre Arden. Ce dernier depuis cinq semaines vivait à la -Chesnaye. Au commencement de l'été, l'oncle, que le projet de doter -Moranges d'une eau potable préoccupait plus que jamais,--quelques cas de -fièvre typhoïde venaient comme chaque année d'éclater encore,--avait -résolu de mettre à exécution l'entreprise méditée de longue date. Le -forage d'un puits artésien, dans une terre qu'il possédait à deux -kilomètres de Moranges, permettrait de remédier au danger constant que -présentaient l'impureté de la Seine et celle des puits riverains -contaminés par l'infiltration. Sa philanthropie orgueilleuse trouvait -d'ailleurs, dans la réalisation de cette oeuvre, divers avantages -pratiques dont profiterait, en même temps que l'usinier, le candidat aux -élections du conseil général. L'engouement dont il s'était récemment -pris pour Arden,--engouement justifié et au delà par la perfection des -plans que l'ingénieur avait tracés pour l'établissement de la filature -russe,--l'avait décidé à mettre les travaux en train, aussitôt les -études préliminaires terminées. - ---Tiens, s'écria l'oncle, voilà mademoiselle de la Bienfaisance! Je t'y -prends, à venir encore prêcher l'anarchie chez moi... - -Il était de bonne humeur, il se frotta les mains, la regarda de côté, de -son air d'ironie bienveillante. - ---Nous allons voir les travaux. Est-ce qu'on t'emmène? - -Hélène sans façon acceptait. - ---Monte-là, dit M. Dugast. Je me mettrai derrière. - -Elle s'assit à côté d'Arden. Ils avaient échangé un «bonjour» cordial, -lui tout à ses idées, sans la moindre nuance de galanterie, elle avec un -franc plaisir, où elle oubliait d'être femme et coquette. Même, à la -réflexion, elle trouva qu'il aurait bien pu l'honorer d'un regard, car -elle se sentait jolie, aujourd'hui, avec son instinctive joie de vivre -et le reflet lumineux de la belle matinée au visage. L'automobile se -mettait en marche. Elle examinait l'ingénieur, dans son vêtement sobre, -penché sur les appareils. D'une main nerveuse et brune, il assurait le -levier, réglait de l'autre une manette. Il regardait devant lui, bien -droit. Autour d'eux la plaine inondée de soleil étendait la terre sèche -des chaumes ras et des prés; un petit nuage blanc flottait très haut, -dans l'azur. La grande route étala son ruban gris. Hélène sentait à son -front, à ses joues, dans ses cheveux, le vent tiède de la course, un -souffle sain et fort. - - - - -II - - -Trois lettres reçues dans le courant de la semaine, la première de Minna -l'invitant à déjeuner avec promesse de nouvelles, les autres de Louise -Guilbert et de Denise, entrée depuis quinze jours aux chemins de fer, -décidaient Hélène à secouer la paresse qui invariablement la retenait à -la Neuville, sitôt reprise au charme de de cette vie reposante. - -Le roulement doux de la voiture, l'intime beauté du paysage élargissant -son cercle de bois et de labours jusqu'à l'horizon des falaises où le -fleuve recourbait sa boucle d'or, l'enveloppaient d'une caresse fluide. -Ce fut seulement au sommet de la côte de Sainte-Flaive qu'elle eut -d'avance la fatigue de la dure journée, en pleine fournaise. Paris -devait être odieux, par cette chaleur; sans parler des commissions dont -sa mère l'avait abondamment chargée... Elle se reprocha sa légère -mauvaise humeur: Denise, Minna, Louise, toutes seraient contentes de la -voir. Elle saurait aussi ce que devenait Gabrielle Duval partie pour se -soigner à la campagne chez des cousins, près de Sens. - -Au sortir de la gare Saint-Lazare, des figures de provinciaux et -d'étrangers, les volets clos des appartements, les chaussées poudreuses -aux arbres déjà roux et grillés donnaient à Paris sa déplaisante -physionomie d'été. Quelques courses, et à onze heures, elle trouvait -Minna au rendez-vous, déjà installée à la petite table d'une brasserie, -rue Montmartre, où son amie prenait ses repas quand elle ne se les -faisait pas monter à l'_Avenir_. Sa vie était en effet des plus simples, -bornée à la location d'un modeste appartement meublé. Elle-même, par -principe, faisait son lit, sa chambre; elle mettait son amour-propre et -sa dignité à se suffire; presque tous ses revenus passaient à des -charités secrètes. - -Minna, en l'apercevant, ferma le livre qu'elle lisait, joyeusement la -fit asseoir en face d'elle. Sans prêter attention au public spécial du -restaurant, gens d'affaires et de journaux, qui dépêchaient un déjeuner -sommaire, les deux femmes se racontaient, à demi-mot, tout ce qui les -intéressait. Hélène eut vite fait. - ---A vous, maintenant, dit-elle curieuse. - -Un garçon chauve, glissant avec une vélocité d'acrobate, apportait à -bout de bras un échafaudage de portions en équilibre. Par enchantement -les assiettes étaient changées. Dans des petits plats de métal, un -demi-poulet, des tomates farcies s'abattirent. - ---Oh! moi, dit Minna, c'est très simple. Je cesse la publication de -l'_Avenir_. - -Hélène sursauta, un reproche dans ses yeux amis. Minna comprit: - ---Non, ma petite, je n'avais aucun motif d'accepter votre argent. Le -journal a vécu trois ans tant bien que mal sans nuire aux intérêts de -personne,--et soyez sûre que je ne me suis pas ruinée. J'ai dit ce que -j'avais à dire. Dans la famille, comme dans la société, il y a tout à -attendre, tout à espérer de la femme, dès qu'elle cessera d'être une -esclave, endormie dans le sentiment de son irresponsabilité. Qu'on -l'instruise et qu'on l'affranchisse! Peut-être mes paroles n'auront pas -été entièrement perdues, il y a tant à faire en France... - ---Quel dommage! répétait Hélène, sincèrement peinée. Personne ne redira -comme vous ces vérités-là. Vous les exprimiez avec un tel bon sens, une -raison si patiente et si haute... - -La nouvelle ne la surprenait qu'à demi. Elle savait bien qu'emportée par -son caractère aventureux, son vaste amour de l'humanité, Minna ne -pouvait consacrer toute son existence à labourer le même sillon. Elle -jetait la bonne semence en passant, elle ne pouvait attendre de la voir -lever. Mais Hélène, voyant combien le champ était vaste et la besogne -ingrate, regrettait qu'elle ne pût continuer encore. Il fallait dans un -pays aussi léger que le nôtre, toujours diverti par des préoccupations -nouvelles, une propagande têtue, infatigable. Les courants d'opinion n'y -avaient chance de durer que soutenus par un effort constant. - ---Bah! reprit Minna, vous êtes un peuple généreux. Il suffisait de -donner le branle... Partout le mouvement s'accentue; on a beau être en -retard en France, vous n'échapperez pas à la loi fatale du progrès. - -Muette maintenant, la noble femme rêvait à ce développement universel -des idées féministes, qui de l'Angleterre et de l'Amérique gagnaient la -plupart des États d'Europe, partout où les conditions économiques ont -renversé ou rétréci l'antique foyer, chassé la femme hors de la maison à -la poursuite hasardeuse du pain. Elle avait foi malgré tout dans -l'avenir, se réjouissait à la pensée du bien qu'ici et là il lui restait -à faire. Hélène la questionna sur ses projets. Minna comptait à la fin -de novembre aller donner une série de conférences en Australie; comme -d'ailleurs on la payait bien, ses pauvres n'y perdraient pas. Hélène une -minute l'envia: cette courageuse indépendance, ce beau voyage... Puis -elle lui fit promettre de venir passer avant son départ une bonne -semaine à la Neuville. En attendant il fallait songer à caser Flénu. -Elles se quittaient rue du Croissant. - -Maintenant un bref bonjour à Louise Guilbert, rue de Lübeck, avant -l'heure de la consultation. Hélène la trouvait déjà dans son cabinet de -travail, une pièce claire dont quelques bibelots d'art égayaient la -sévérité professionnelle. Louise aussitôt lui parlait en termes -attristés de leur amie Gabrielle, à qui la campagne, après un mieux -marqué, n'apportait aucun soulagement. La pauvre fille s'en allait -doucement, ayant dépensé à la lutte passée tout ce qu'elle avait -d'énergie. Et de sa voix nette, le joli médecin la disait condamnée, -victime de la concurrence, du travail forcé. Elles écartaient d'un -silence ce pénible sujet, sautaient à d'autres propos. - ---Et Mlle Bleuet? s'écria Louise. Vous savez que Du Marty s'est rangé. -On ne le voit plus chez la dame. Un gros monsieur, père de famille, lui -a succédé! Et voilà les moeurs. Où en sont les affaires de votre -cousine? - ---Ne m'en parlez pas, dit Hélène. Mon grand-père fait tout pour qu'un -pardon réciproque intervienne,--une belle réconciliation, apparente -sinon réelle, qui couvre leur double faute aux yeux du monde. Toujours -le mensonge! La maison est en ruines, on recrépit la façade. Il paraît -que c'est plus moral! - -Un rire ironique les mettait d'accord. - ---Je me sauve. J'ai des tas de commissions, et puis, avant mon train, il -faut que j'embrasse Denise... - -Vers cinq heures, à l'administration centrale des Chemins de fer Réunis, -elle pénétrait dans la loge fastueuse d'un concierge galonné. - ---Mme Simonin? - -Le gros homme consulta une pancarte, et avec importance: - ---Au fond de la cour, escalier B, cinquième étage. Bureau des Comptes de -route. - -A l'endroit désigné, un garçon de bureau alla chercher Denise qui, à la -vue d'Hélène, rougit et sourit. La jeune femme avait encore quelques -minutes de service à faire. Arrivée à 10 heures, elle devait fournir -sept heures de travail d'affilée. Elle déjeunait chez elle le matin, -puis conduisait ses enfants à la pension, munis d'un humble panier à -provisions. Elle-même emportait dans un petit sac de quoi goûter; car il -y avait loin de son premier repas au dîner. Elle avait préféré cet -arrangement plutôt que de venir dès huit heures et demie, et de -prélever, comme plusieurs de ses compagnes, deux heures pour le -déjeuner. De la sorte, elle pouvait donner plus longtemps à son ménage. -Simonin lui, mangeait à midi au restaurant. Aussi embarrassée de -recevoir Hélène dans le couloir devant le garçon de bureau que de la -faire entrer dans la salle où elle travaillait avec quinze employées, -Denise se décidait pour ce dernier parti, montrait le chemin à son amie. -Hélène lui trouva dans sa pauvre robe noire à col et poignets blancs un -air de pensionnaire malheureuse, éternellement vouée à de durs pensums. - -Elles entraient dans la grande pièce où régnait une odeur chaude. Des -têtes curieuses se levèrent au-dessus des registres; des regards -suivirent jalousement Hélène jusqu'au bureau où Denise lui donna sa -chaise, elle restant debout. - ---Je ne t'empêche pas de travailler? - ---Non, non, j'ai fini, répondit Denise à demi voix, en rangeant une -liasse de papiers. - -Elle expliqua sa besogne: une vérification d'additions perpétuelles, -ou bien encore le pointage des feuilles d'expédition et -d'arrivée,--occupation machinale qui, à la longue, l'accablait d'une -stupeur. Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle allait encore emporter -ce soir, chez elle, du travail supplémentaire pour ajouter par ce maigre -gain, payé dix sous l'heure, quelque chose au dérisoire traitement -qu'elle touchait: 3 francs par jour, à peine 72 francs par mois. Et elle -n'avait pu entrer dans ce bagne que sur de puissantes recommandations! -Les cadres regorgeaient. Des centaines et des centaines de demandes -d'admission continuaient à s'empiler... - -Hélène jetait un long regard sur ces femmes pour la plupart de condition -médiocre, où la distinction de Denise tranchait: de grosses mères -communes, quelques vieilles filles. Une figure fine et douloureuse -attira son attention: c'était une jeune fille à diplômes, une de ces -innombrables déclassées à qui leur enseignement supérieur n'assure même -pas de quoi vivre. Une autre, blonde à l'air pimpant de grisette, était -en train de se mettre de la poudre de riz devant une glace de poche. -Leur journée à peu près finie, toutes rangeaient lentement leurs -affaires, fermaient à clef leurs tiroirs, serraient, dans les cartons -qui leur servaient d'armoires, l'une un reste de charcuterie, l'autre -deux oeufs destinés à son déjeuner du lendemain. On avait mis à la -disposition de celles qui désiraient manger au bureau, expliqua Denise, -un fourneau à gaz dans le passage des cabinets. Elles allaient à tour de -rôle y faire cuire ou réchauffer leur maigre pitance. Denise prit dans -un verre deux roses chétives qui y trempaient, don d'une camarade -habitant la banlieue. Presque toutes avaient devant elles une fleur, un -brin de feuillage qui leur rappelaient le chez soi, le grand air dont -elles ne jouissaient que le dimanche. Cinq heures sonnèrent. - ---Nous pouvons partir, dit Denise. - -Elles se trouvaient dans l'escalier au milieu d'un flot d'employées dont -le visage morne s'éclairait à mesure, semblait secouer la fatigue et le -poids de la journée. Dans la rue, toutes respiraient joyeusement, -redevenaient elles-mêmes. Denise accompagnait Hélène à la gare, -dissimulant de son mieux combien cette vie nouvelle lui était dure. Ah! -sans les petits... En la quittant, Hélène la sentit plus démontée que -jamais, retenant courageusement ses larmes. Et dans le wagon, dans la -voiture qui la ramenait de Mantes à la Neuville, elle pensait, le long -de la route embaumée de la bonne odeur de la terre, à cette misère en -habits décents, à ce servage de tant de femmes de la classe bourgeoise, -aussi cruel relativement que le servage des prolétaires. Sur l'usine à -paperasses comme sur la filature, la même rigueur administrative pesait, -la même loi terrible du pain à gagner, l'écrasement de la tyrannie -sociale. Denise, affinée, en souffrait plus qu'une autre; et renversée -contre le dossier du landau, Hélène trouva presque à charge sa vie -confortable et facile; une amertume lui gâta la beauté du soir, le -rayonnement tiède de l'heure sur les champs dorés et sur le fleuve où -coulaient d'éclatants reflets roses. - -Le lendemain, en se mettant à table, Mme Dugast qui avait été passer la -matinée à la Chesnaye et qui en était revenue avec un air mystérieux, -offrait en silence les hors-d'oeuvre à sa fille, avec des yeux si -bavards, une telle envie aux lèvres de lâcher son secret, qu'Hélène -intriguée demanda: - ---Il y a donc du nouveau? - -Mme Dugast hocha la tête. - ---Devine! - -Et ne pouvant contenir plus longtemps son émoi: - ---Yvonne se marie. - ---Et avec qui? s'écria Hélène à mille lieues de pressentir la vérité. - -Mme Dugast, si persuadée qu'elle fût qu'un mariage était toujours un -événement heureux, ne put s'empêcher de rougir un peu. - ---Comment? tu ne devines pas... Mais le comte Soulier, naturellement. - -Hélène eut un silence éloquent. - ---Oui, je sais ce que tu vas me dire. La différence d'âge? Mais, ma -bonne petite, qu'est-ce que cela, quand le coeur est jeune? Le comte est -si bon, il aime tant Yvonne! Et puis un homme d'expérience est souvent -un meilleur guide. Il est moins exposé lui-même aux tentations, il n'a -plus besoin que du calme, du repos de la famille. - ---Pourquoi pas un invalide, alors? - -Mme Dugast se récria: - ---Tu exagères toujours! Le comte est encore très bien. Je le regardais -hier, je n'étais pas prévenue... Eh bien, il est étonnant, je te jure! -Je le voyais de dos, il a l'air d'un jeune homme. - ---Mais de face? - ---Voyons, ma chère, tu le calomnies. Il paraît à peine quarante ans. -Tante Portier m'a confié qu'il était question de l'affaire depuis un -mois déjà. La seule chose qui retînt un peu le comte, c'étaient ces -tristes histoires de Germaine et de Du Marty. Mais aujourd'hui où il -faut espérer que tout se dénouera pacifiquement, il n'a pu modérer -davantage sa passion. Yvonne, dès le premier jour, l'a considéré comme -un excellent parti; tout était déjà convenu entre eux. Il ne restait -plus qu'à faire les premières ouvertures à l'oncle. Rien n'est encore -décidé pour la date; on s'est seulement mis d'accord en principe. Le -comte Soulier est tellement riche, tellement généreux, qu'il me paraît -impossible, tout à fait impossible, qu'Yvonne ne soit pas très heureuse. -Intelligente comme elle est, elle fera de son mari ce qu'elle voudra. - ---C'est bien ce qui m'inquiète, dit gravement Hélène, je n'ai pas les -mêmes idées que toi sur le mariage, ni sur le caractère d'Yvonne. - -Ces mots tombèrent d'un ton si net que l'enthousiasme de sa mère en fut -refroidi. Mme Dugast prévit une discussion et préféra se taire, tandis -qu'Hélène, une petite moue de dégoût au coin de la bouche, s'ingéniait -elle-même à trouver d'autres sujets de conversation. - -Trois jours après, les Pierron arrivaient. Mme Dugast seule avait été -les chercher à la gare. Hélène, rentrant d'une visite projetée depuis -quelque temps aux travaux du puits artésien,--les explications d'Arden -l'intéressaient vivement,--survenait à point pour les voir descendre de -voiture. Elle les trouva encore vieillis, lui plus desséché que jamais, -elle appesantie, les paupières lourdes; sa vue aussi baissait. La -surdité complète de grand'mère Zoé, la rigidité glacée de M. Pierron, -semblaient les séparer de plus en plus de la vie, couple momifié où ne -subsistait que le mécanisme des habitudes, si étrangers à tout qu'ils ne -jouissaient même pas de la campagne. Dès le lendemain, ils reprenaient -leurs manies, tous deux confinés dans la maison, redoutant l'humidité -des arbres et de l'eau. Les heures s'usaient pour l'une en interminables -patiences, pour l'autre en l'annotation d'ouvrages spéciaux, toujours -relatifs à l'éternel problème des lois. Cependant M. Pierron poursuivait -son espoir, il allait chaque jour à la Chesnaye; on le voyait en -conciliabule avec l'oncle dont la déférence le flattait, en entretiens -avec Germaine qu'il sermonnait. S'il n'eût dépendu que de lui, la -réconciliation eût été faite demain; mais il fallait achever d'y amener -délicatement Du Marty. Le sportsman, fatigué de la prolongation des -pourparlers, de l'insistance de ses conseils, avait fini par consentir à -ce que le divorce fût prononcé contre lui. Que lui voulait-on encore? Le -comte Soulier, stylé par M. Pierron et Marcel Dugast, stimulé surtout -par son propre désir de voir aplanies toutes les difficultés de la -famille où il allait entrer, s'était entremis de son mieux. Il -s'efforçait de convaincre Du Marty que son intérêt le plus évident (pas -de procès ennuyeux, pas de complication d'affaires!) était de reprendre -officiellement la vie commune, chacun conservant sa liberté personnelle. -Il agirait en galant homme, assurerait son repos, sa situation. Et lui, -Soulier, lui demandait cela comme un service personnel; sa -reconnaissance serait toujours aux ordres de son beau-frère... -Habilement, il flattait la marotte de Du Marty, parlait courses, -laissait entrevoir la fondation d'une grande écurie. Et, de guerre -lasse, le sportsman, sans avoir dit encore le oui formel, laissait -espérer une solution favorable où les commodités de chacun trouveraient -leur compte. - -Septembre était venu, avec son air plus vif, son ciel plus pâle, -l'insensible décoloration des verdures. Les Pierron étaient là depuis -une quinzaine, lorsqu'un après-midi le facteur apportait une lettre dont -Hélène reconnut l'écriture, aperçue déjà sur un album d'Yvonne. Les -superbes armoiries du comte Soulier cachetaient l'enveloppe. Elle la -remettait elle-même à son grand-père. M. Pierron ne put dissimuler sa -satisfaction. C'était la bonne nouvelle. - ---Soulier annonce qu'il viendra dîner samedi à la Chesnaye, avec le -réfractaire. Allons vite au château; il faut prévenir ton oncle. - ---Et Germaine! fit Hélène avec une nuance d'irrespect. - ---C'est une idée, petite. Tu n'as qu'à m'accompagner. Tu sauras, mieux -que moi, la préparer à ce grand bonheur qu'elle ne mérite pas. - ---Vous êtes trop bon, continuait-elle. - -Mais sa répugnance à tremper le moins du monde dans une négociation -pareille cédait à la curiosité de savoir ce que sa cousine pouvait -penser au juste. Elle suivit M. Pierron, ravi de l'heureux succès de sa -diplomatie. Il avait conscience d'appliquer une fois de plus les -infaillibles règles de la Morale mondaine. Qu'une telle conclusion fût -tout bonnement l'adultère légalisé, l'idée ne lui en venait même pas une -minute. Il s'en tenait à la convention des apparences, satisfait, avec -le monde dans lequel il vivait, du mensonge de cet accord tacite, mille -fois plus immoral pourtant qu'une franche rupture. - -Mais Yvonne et Germaine étaient parties en yole. Ils ne trouvèrent que -Pierre Arden qui conférait avec M. Dugast. L'ingénieur se levait -justement, et comme Hélène, peu soucieuse d'assister à l'entretien de -son grand-père et de son oncle, manifestait l'intention d'aller à la -rencontre de ses cousines, au bord de l'eau, Arden, qui rejoignait le -bac, fit route un instant avec elle. Ils longeaient les grandes -pelouses, atteignaient la terrasse aux tilleuls. On apercevait de là la -fuite du fleuve vers la Roche-Guyon, une ou deux petites îles dont le -rideau d'arbres cachait en partie Moranges, et plus loin, dans la -lumière claire, l'oasis verte d'Hautneuil, au pied de la falaise. - -Leurs paroles bientôt tombèrent; un silence qui ne leur causait pas de -gêne, au lieu d'éloigner leurs pensées, les rapprochait. - -Arden, au bout d'une minute, reprit: - ---J'ai reçu hier des nouvelles de votre frère. Il va bien. L'usine est à -moitié construite: elle fonctionnera bientôt. - -Il parla de ses plans, du pays où vivait André. Il en connaissait les -ressources, les beautés. Son sens pratique n'excluait pas un vif -sentiment de la nature, qui perçait sous les mots simples de l'homme -d'action. Il ne disait que des choses indifférentes, mais une sympathie -s'en dégageait. Hélène, avec l'intérêt d'un camarade, le questionna sur -son oeuvre de là-bas, ce chemin de fer dont il parlait avec tant -d'enthousiasme, à Brighton. Alors il trouva des phrases vivantes, où, -sous une modestie vraie, éclataient l'amour du péril vaincu, la beauté -de l'effort. Hélène avait appris par d'autres que cette entreprise -lointaine égalait, surpassait les travaux d'art les plus étonnants, la -percée du Gothard même et du Simplon. Arden dépeignit, à traits précis -qui entraient dans le souvenir, la pittoresque horreur de cette gorge de -Darial, les Portes Sarmates des Anciens. Il avait vécu là pendant des -années, tantôt cramponné au roc, à une altitude vertigineuse, sans autre -jour qu'une étroite bande de ciel, tantôt plongé dans la nuit de tunnels -sans fin. Une part de sa vie s'était écoulée ainsi. Maintenant il rêvait -d'une expédition nouvelle. Il construirait l'année prochaine un viaduc -dans les Cévennes. Et puis il eût voulu se remettre en route, prétendant -qu'on respirait mieux dans une solitude inexplorée. Il avait cet orgueil -légitime du pionnier obscur qui croit son oeuvre utile, se voue entier à -la cause sainte du Progrès. Madagascar le tentait. - -Soudain, sentant l'attention d'Hélène suspendue à ses paroles, il -s'arrêta. La flamme de ses yeux s'éteignit, et gauche, il s'en voulut, -étonné--lui qui se livrait si peu--de sa loquacité subite. Heureusement, -derrière l'île, la yole apparaissait, lancée en flèche; Yvonne à -l'arrière les reconnut. Germaine poussa son _Eho!_ joyeux. Hélène agita -son ombrelle, descendit en silence avec Arden jusqu'à la berge. Là, -comme le bac chargé d'une voiture de foin allait démarrer, il la quitta -si brusquement qu'elle en fut presque décontenancée... - -«Curieuse nature, se dit-elle, si sauvage, et pourtant d'une si jeune, -d'une si belle sincérité!» Le bac s'éloignait avec lenteur, sans que ni -l'un ni l'autre, pensifs, songeassent à se faire signe, à se regarder -seulement. Mais un bruissement d'herbes couchées se fit entendre, la -yole abordait. - ---Eh bien, cria Yvonne, quoi de neuf? - ---Grand-père a reçu une lettre du comte, dit Hélène. C'est toi qu'elle -concerne Germaine. - -La jeune femme, toute rose de mouvement, devint blanche. - ---Mon mari consent? - -Et sur ses yeux triomphants, passa, dans un éclair de mépris, toute sa -rancune vengée. Yvonne lui sautait au cou, esquissait un pas de danse: - ---Ah! ma chérie, comme nous allons être heureuses! - - - - -III - - -Toutes les hautes portes-fenêtres du rez-de-chaussée ouvertes sur la -rayonnante après-midi d'octobre, la Chesnaye, de la terrasse et des -pelouses en grande toilette aux salons emplis de fleurs, n'était -qu'agitation joyeuse, va-et-vient de robes claires, rumeurs et -dispersion d'invités. On était depuis une demi-heure revenu de l'église -où avaient été célébrées les noces pompeuses du comte et de la comtesse -Soulier. L'évêque de Mantes officiait, des chanteurs et des musiciens de -l'Opéra et de l'Opéra-Comique avaient fait retentir l'humble vaisseau -rustique du tonnerre des orgues et de l'allégresse des voix. On avait -également apprécié la fine allocution de Monseigneur, son allusion -discrète aux mérites des deux familles, aux avantages sociaux de cette -heureuse union. - -Près de trois cents personnes,--noblesse des environs, personnel -administratif du département, officiers de Paris et de Rouen égayant -l'assemblée de l'éclat de leurs uniformes,--toutes les relations -industrielles et mondaines des Dugast étaient répandues dans les vastes -pièces du rez-de-chaussée et les jardins. Le lunch était servi sur la -terrasse où s'allongeait une table immense abritée d'un velum. -Félicitations et voeux s'empressaient autour des jeunes mariés et de -Marcel Dugast. - -Aussitôt le rapprochement opéré entre Germaine et Du Marty, le comte -Soulier n'avait eu cesse que la date de son mariage fût arrêtée, et dans -les préparatifs fiévreux, trousseau, ameublements, le 15 octobre était -arrivé vite. Journée splendide où s'accomplissait, sous les yeux -bienveillants de l'élite convoquée, cette double fête de famille, -l'union d'Yvonne et du comte, la réunion de Germaine et de Du Marty. - -Svelte dans sa redingote grise, l'heureux sexagénaire justifiait la -bonne opinion de Mme Dugast. Les favoris noirs et le teint frais, il -recevait avec fatuité les compliments, et tout guilleret il n'avait -d'yeux que pour Yvonne qui, très élégante dans sa robe de mariée, point -d'Alençon sur moire blanche, s'efforçait de s'arroger un maintien digne -que démentaient ses yeux brillants, sa bouche rieuse, ses cheveux fous -sous le piquet de fleurs d'oranger. - -Gourmé d'autre part sur un haut col luisant, Du Marty arborait un visage -affable et correct. Ses moustaches de chat, son monocle provocant -semblaient vouloir tenir toute allusion à distance. Il mangeait avec -appétit d'un aspic de foie gras, en homme qui se sait le maître, résolu -à tirer tout le parti possible de la situation. Germaine cependant, -délicieuse dans un corsage rose, minaudait et caquetait avec une -insouciance et une sérénité parfaites. Leur froideur des premiers jours -s'était fondue en une politesse charmante, bornée à quelques paroles; -ils n'avaient désormais de commun que le nom, échangeaient à peine à -table quelques idées banales, vivaient chacun de leur côté. On eût dit à -les voir que rien ne se fût passé. Leur entente paraissait au beau fixe. - -Le mensonge mondain, épanoui autour des deux couples, apportait au -premier, en révérences, en poignées de main, en protestations de -dévouement et d'amitié, l'encens frelaté qui est l'accompagnement -habituel de tout mariage riche. Une discrétion souriante, une plate -approbation s'inclinaient devant le second, avec cette complaisance qui, -le dos tourné, crève en sarcasmes et en fiel. - -La tante Portier, dont la dignité était incomparable, faisait les -honneurs, vêtue d'une magnifique robe de brocard violet. Un coiffeur -venu de Paris pour onduler les cheveux d'Yvonne avait échafaudé avec art -le chignon majestueux de la vieille dame. Elle promenait d'un groupe à -l'autre son visage béat, fleuri d'une onction satisfaite. Une telle -journée était l'apothéose de ses désirs, le couronnement de la belle -éducation qu'elle avait, avec tant de patience et de peine, inculquée à -ses deux nièces. Et songeant avec une orgueilleuse modestie à l'heureux -avenir ouvert devant Yvonne, rouvert devant Germaine, elle envisageait -avec un réel soulagement la perspective de se reposer enfin sur ses -lauriers. Ses fonctions de chaperon prenaient fin brillamment. Elle -conservait pourtant un ressentiment féroce, dissimulé sous la plus -sereine amabilité, à l'endroit de Du Marty dont l'urbanité nouvelle ne -parviendrait jamais à lui faire oublier ses grossièretés passées. - -Quant à l'oncle, il portait beau, trouvant moyen de distribuer à chacun -sa part d'attentions et de remerciements, tour à tour déférent, -familier, protecteur, galant. Il allait d'une vieille dame au préfet, du -préfet à l'évêque, de l'évêque au colonel de chasseurs. Lui aussi voyait -dans ce grand jour la récompense de ses efforts, la sanction de son -succès. Il jouissait du solide établissement de ses filles, enveloppait -d'un égal sentiment d'affable supériorité l'amour sénile de Soulier et -la capitulation de Du Marty. Un des premiers industriels de la province, -conseiller général depuis huit jours, fort de sa valeur sociale et de sa -philanthropie, il voyait dans ces événements la glorification de ses -principes. Jamais les mots d'Autorité, de Morale, de Progrès n'avaient -sonné dans sa bouche avec une ampleur plus convaincue. Tout était bien, -tout était beau. - ---Eh bien? petite mère, dit Hélène à Mme Dugast qui, penchée contre la -balustrade de la terrasse, regardait les pelouses en pente où se -mêlaient les ombrelles vives, les épaulettes d'argent et d'or, la tache -rouge des garances... Tu n'es pas trop fatiguée? - -Mme Dugast affirma que non. Mais son air las la démentait. Au milieu de -ce tumulte et de cette fête, elle se sentait triste, déplacée. Elle -songeait aux absents, son mari, son fils... Hélène la comprit, -l'embrassa gentiment. Elle aussi avait le coeur serré, jugeant dans son -honnêteté que telle n'était pas la véritable vie, révoltée au fond -d'elle-même par cette tolérance et cette hypocrisie. - -D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle. Assise à l'un des -bouts de la table, grand'mère Zoé cueillait d'un geste gourmand des -cerises au sucre dans leur corolle de papier plissé. Elle les dégustait -avec une volupté lente, comme si toutes les joies du monde eussent été -concentrées là. Grand-père Pierron causait avec un président de -tribunal. Il laissait tomber, sur le front chauve de son interlocuteur, -ses paroles une à une, confit dans son sacerdoce de juriste -qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité du grand Onésime -Pierron. - -Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à l'aise,--il l'avait saluée -avant l'église avec une assurance tranquille, une courtoisie dont elle -avait cette fois perçu l'absolue indifférence,--faisait des grâces -auprès de la richissime Rose Ythier, une cousine des Bourrel. A -demi-bossue malgré l'adresse du couturier, la laide jeune personne avait -beau sourire, elle ne parvenait pas à le regarder en même temps des deux -yeux, étant bigle. Mais quel parti magnifique! - -Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la tête. Les lieutenants -Ythier-Bourrel et de Céry passaient sans la voir le long de la terrasse. -Avec cet air goguenard des gens qui ne se croient pas observés, ils -exerçaient, l'un sa rosserie désoeuvrée, l'autre sa rancune amère de -prétendant évincé! - ---Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin, en arrivant, la vieille -marquise de Traverset à qui on présentait le bel époux s'est écriée, -trompée par l'âge,--tu sais si elle est distraite!... «Comme votre fils -doit être heureux... Une si jolie femme!» Elle l'avait pris pour le -beau-père. - -Hélène blessée, moins encore du ton que de la justesse de la remarque, -s'éloigna. Pas une figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait en -vain des yeux francs, un visage cordial, elle ne savait qui. Un groupe -qu'elle croisa se tut maladroitement à son passage... Un écho sans doute -des insinuations de Vernières?... Bah! elle ne s'en troublait guère... -La maussaderie de Schmet, aperçu soudain contre un des grands vases de -marbre, la divertit. Il tortillait d'un air détaché sa barbe -frisottante, dardait à la dérobée sur Yvonne un regard rageur et -sournois. L'expression de convoitise et de ruse en était telle qu'Hélène -y lut clairement le vil espoir d'une revanche, l'attente de l'occasion -propice. Et tel quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il était -vraiment bien laid à voir. - -Son dégoût s'accentua; elle contemplait Simonin, en tête-à-tête amical -avec Du Marty. Un air d'admirable loyauté illuminait les traits animés -du cousin. Sans doute il offrait au sportsman de s'entremettre pour un -achat délicat, quelque pouliche à grandes espérances... car ses -capacités, son savoir-faire touchaient à tout. Du Marty, séduit, -l'écoutait avec un sourire. Mais l'oncle l'appelait d'un signe pour le -présenter à un vieux sénateur congestionné... «Nous en recauserons,» -sembla-t-il dire avec un geste bon enfant... S'il avait su! pensa -Hélène. Mais au front imperturbable, aux courbettes empressées de -Simonin, comment deviner que le même homme, quelques mois plus tôt, -l'avait traîtreusement vendu pour un billet de banque? - -Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable écumeur sifflait une coupe -de champagne, et constatant une fois de plus que la marque était bonne, -il s'en faisait reverser négligemment par un maître d'hôtel. Ne sachant -jamais quel dîner il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque -fois que la bonne aubaine d'un lunch semblable se présentait, d'y faire -largement honneur. Et devant la façon recueillie dont il humait la -mousse légère, Hélène invinciblement pensa à la maigre tartine de pain -rassis que Denise avait emportée dans son sac. Elle la revit, à cette -minute où Simonin paradait et se rassasiait, courbée sur les pages d'un -registre, épluchant les colonnes noires de chiffres, s'usant à la peine, -perdant chaque jour un peu plus de grâce et de fraîcheur, tout cela pour -que son mari trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert mis. - -Alors, dans cette cohue où sous le masque des compliments et des -fadaises se pressaient, se cachaient tant de passions en jeu, où elle ne -distinguait que des visages tendus par la cupidité, l'ambition, l'envie, -tout le bas élan de la nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait un -air vicié; elle ne put supporter davantage à ce moment cette atmosphère -spéciale de fausseté, d'entente complice que développent invariablement -le coudoiement et le choc des égoïsmes, lorsqu'ils sont aux prises dans -la mêlée sociale. - -A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres sur qui elle eût pu se -reposer; pas un à qui confier ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une -solitude affreuse lui serra le coeur. Elle descendit dans les jardins, -traversa le sous-bois de sapins et de chênes. Les volets clos du -pavillon inhabité la frappèrent comme une ironie; Germaine avait repris -au château sa chambre de jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un -des appartements d'amis. Sa détresse intime était si grande qu'elle -avait une envie absurde de pleurer, une de ces envies irrésistibles que -souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden au détour d'une allée -lui fut un soulagement. Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle -avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles ou indifférents. -Elle eut plaisir à contempler ses yeux francs, son air cordial; car -depuis quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait. Près d'elle, -il se laissait aller à présent à causer en camarade, très réservé -d'ailleurs sur sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur ses -projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute il ressentait la même -bonne surprise, il s'avança d'un air de confiance joyeuse. - ---Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On ne vous a pas vu depuis ce -matin. - -Il s'excusa sur une migraine prise à l'église. La chaleur, les -parfums... Il avait toujours eu horreur de ces fêtes-là. Il n'aimait pas -le monde. - ---Je comprends ça, dit Hélène. - ---Je me suis défilé après les compliments d'usage. Votre cousine était -charmante pourtant, dans sa robe blanche... - -Sceptique, elle sourit: - ---Vous êtes comme ce vieux général italien qui répondait aux reproches -de ses amis: «De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai bien dit la vérité, -si je ne vous ai pas dit toute la vérité.» - -Arden rougit. Il dut avouer qu'il trouvait Mme Yvonne trop jeune. - ---Une façon délicate d'insinuer que son mari est trop vieux? reprit -Hélène. - -Arden la regarda bien en face. - ---Franchement, vous qui connaissez votre cousine, comment expliquez-vous -un mariage pareil? Elle est riche, elle est jolie. Qui la forçait de -prendre un tel Céladon? - -Elle réfléchit un instant, ne put trouver d'autre raison qu'une idée -préconçue chez Yvonne de n'épouser qu'un homme assez âgé pour être sûre -d'en rester aimée, assez docile pour le soumettre à toutes ses -fantaisies. Craignant de trouver un maître, elle s'était assurée d'un -esclave. Calcul bien peu digne d'une jeune fille, mais calcul trop -fréquent aujourd'hui où le mariage n'est le plus souvent qu'une -affaire... Elle secoua la tête, avouant de la sorte que si elle pouvait -à la rigueur trouver une explication, elle ne pouvait pas trouver -d'excuse. Arden par délicatesse n'insistait pas; mais elle vit bien -qu'il la comprenait; ils firent quelques pas en silence, leurs pensées -se pénétraient. Hélène devina qu'il interprétait comme elle et l'union -disproportionnée d'Yvonne et ce qu'il y avait de honteux dans la -réconciliation officielle de Germaine, ainsi que dans la souriante -acceptation de tous. - -Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse de la berge où des -employés de Ruggieri dressaient les différentes pièces du feu -d'artifice. Les squelettes géométriques découpaient leurs lignes -hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le dessin du bouquet figurait -une locomotive à roues de soleils tournants, symbolisant sans doute le -progrès; de la cheminée devait jaillir une gerbe de flammes, où dans une -apothéose de feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes: «Vive -la mariée!» - -De Moranges le peuple de l'usine prendrait ainsi sa part des -réjouissances, s'émerveillerait à la féerie multicolore. Marcel Dugast -avait d'ailleurs voulu que la fête fût partagée par une partie de son -personnel. Un banquet de quatre-vingts couverts devait réunir à six -heures dans la cour du château les contremaîtres et les plus vieux et -les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières. Des gratifications -avaient été distribuées à tous les autres, et, de même que pour le -mariage de Germaine, une forte somme versée à la caisse des secours. Il -estimait que de pareils exemples étaient salutaires, servaient les -intérêts de la Morale publique autant que les siens propres. - -Comme Hélène et Arden allaient regagner les pelouses, ils virent entrer, -par la grande grille dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il -sautait de son cabriolet, jetait les guides au petit paysan qui lui -servait de groom, et d'un pas leste il se hâtait vers le château, en -homme pressé de rattraper le temps perdu. - ---D'où venez-vous si tard, mon bon docteur? jeta Hélène, au moment où -ils se rejoignaient. - -Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la fin de la messe, deux -ivrognes d'Hautneuil s'étant grièvement blessés à coups de bouteille. Il -avait dû panser à l'un une balafre horrible du front, à l'autre une -coupure béante au poignet. Il mourait de faim... «Quels sauvages!...» -Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que la noce ne se limitait -pas à la Neuville, vidait Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les -cabarets étaient pleins, les rues bondées de filles et de pochards, on -eût dit la fête du pays... Il s'excusait, pressait le pas vers le lunch. - -Hélène seule,--Arden retrouvant un ami venait de la quitter,--songeait à -cet envers sinistre de la comédie qui depuis le matin se jouait sous ses -yeux, au noir, au lamentable drame de toutes ces misères ruées au -vice... Les charités officielles auraient beau faire; ni les banquets, -ni les dons d'argent, célébrés ensuite à grand orchestre par les -journaux, n'allégeraient en rien les incurables souffrances de tant -d'êtres voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans l'alcool, dans -les pires dégradations continuaient à se corrompre tant de forces qui -auraient pu, qui auraient dû être mieux employées. Part faite des tares -héréditaires, restaient-ils entièrement coupables, ces malheureux -harcelés par leur vie si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli? -Est-ce qu'une telle question resterait toujours insoluble? - -Le départ du nouveau ménage pour l'Italie,--Florence, Rome, -Naples,--celui de Du Marty pour Spa,--ils avaient jugé de bon goût ce -petit déplacement,--n'étaient pas faits pour y remédier sensiblement. - - - - -IV - - - _Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._ - - Samedi, 29 octobre. - - «Chère tante, - - «Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant - appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre - Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a - couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où - nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien - rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait - plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas - indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la - connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant - jamais de rien!... Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en - va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous - heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. Comme White-House - doit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les - hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces - journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de - leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne... J'en suis comme - étourdie, un peu lasse. - - «La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes - agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye - est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à - l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a - de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité - Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence; ils partaient pour Rome. De - ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la - vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De - Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe: - les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage - qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi, - ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et - se ressemblent! - - «Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille - la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que - mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie - vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle - du fleuve... Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin - aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air - content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à - le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître - protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment... Le - brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa - manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air - militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas - ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier; sa mère et - monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui; une - petite maison proprette... Voilà leur vie arrangée, maintenant que - Marthe n'est plus là pour en jouir. - - «De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis - devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des - terrains: silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau - hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les - conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas - le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime - vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un - esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je - sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que - vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la - chose, et par ce temps de veulerie générale et de _Struggle for life_, - je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a - consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui - avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme, - qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que - j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais. - - «Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue... - J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan,--me voilà - une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les - vendanges sont déplorables,--lorsque le jardinier accourt effaré... - Deux dames me demandaient... Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que - je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom, - attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss - Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé; la - Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa - culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes. - Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu. - Nous les avons gardés à dîner; je vous jure que j'ai trouvé le temps - long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on - ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom, - elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude - la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une - grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie - et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé - deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses - bonnes dont elle change tous les huit jours... «La race des vrais - domestiques se perd!...» Elle ne leur demande pas autre chose que de - se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser, - cuisiner, nettoyer, frotter, coudre--le tout pour vingt-cinq francs - par mois!... «Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de - me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits...» Voyez un peu - cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses - pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité - de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à - une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux - isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour, - domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des - labeurs individuels et des souffrances anonymes. - - «Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M. - Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait - debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain - matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été - forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au - grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois - petites lueurs. - - «Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à - ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec - quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection. - Écrivez vite. - - «Votre HÉLÈNE.» - -Ce matin là, un des premiers jours de novembre,--il avait gelé blanc, et -le ciel d'une pureté froide annonçait une de ces belles journées -illuminées, où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement des dernières -feuilles et la pâleur de l'air,--Hélène et Mme Dugast prenaient l'allée -des fusains, gagnaient la Chesnaye; tante Portier devait avoir reçu des -nouvelles des voyageurs. Un matin pareil à tant d'autres, avec sa brume -légère sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or tremblant au -bout des branchettes noires. Hélène pourtant devait s'en souvenir toute -sa vie. - -Elles causaient toutes trois sur la terrasse, essayant de se réchauffer -au soleil, lorsqu'elles virent, accourant du côté de la berge, Pierre -Arden se diriger vers elles. - ---M. Dugast est-il là? - -Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de remporter un succès. Non. -M. Dugast était justement parti pour Paris à la première heure; il ne -rentrerait pas avant ce soir. - ---Ah! fit l'ingénieur déçu. - ---Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier avec une importance -aimable. - ---Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. Le trou de sonde vient -d'aboutir. Nous avons un débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la -hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera dorénavant pourvu d'une -eau excellente. - -Mme Dugast et la tante manifestaient un intérêt poli. Au fond, elles ne -se souciaient guère de cette entreprise dont l'exécution savante leur -demeurait étrangère et dont le but ne les touchait pas directement. Mme -Portier affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre cet heureux -événement à son retour; mais elle eut un haut-le-corps frileux. Si l'on -rentrait au salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast emboîtait le -pas après l'invite muette d'un clin d'oeil vers Hélène. Elle n'aimait -pas à laisser sa fille seule avec M. Arden; car, chose curieuse, bien -qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, elle avait autant de -répugnance à voir Hélène amicale avec lui, qu'elle avait eu -d'empressement lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. Peut-être -une obscure jalousie que, n'osant s'avouer à elle-même, elle mettait sur -le compte de la brusquerie et le manque d'attentions de l'ingénieur. -Elle était extrêmement sensible aux petits égards, et comme beaucoup de -mères, évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression qu'il pouvait -produire sur sa fille que sur elle-même. - -Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait Arden, elle partageait -l'orgueil de la réussite comme elle avait partagé l'émoi de la -recherche. Ils marchaient de long en large sans voir le vaste découvert -en pente des pelouses, où les corbeilles de chrysanthèmes plaquaient -leurs taches d'orange, de neige et de mauve, la barre fauve des tilleuls -au loin, surplombant la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre -pureté du jour. - -Comment en vinrent-ils à parler de choses que rien ne motivait, à leur -façon de comprendre certains actes de la vie et les devoirs qu'elle -entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant le lendemain, n'eût pu -le dire. Ils obéissaient sans doute au lent et mystérieux travail qui -depuis des mois,--leur première conversation à Brighton?--avait peu à -peu transformé leurs âmes, et, de contact en contact, autant par -l'attrait des contrastes que par la découverte des ressemblances, avait -rapproché, harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur et à mesure, -s'étonnaient d'entendre à travers leurs paroles, un accent nouveau qui -en élargissait la portée, leur donnait un sens immédiat plus intime et -plus profond. Ils ne s'entretenaient pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient -jalousement tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. Leur -causerie se bornait à une discussion d'idées où tour à tour défilèrent -les problèmes si simples, si compliqués qui agitent l'existence humaine. - -Arden reconnaissait comme elle que la femme est, au même titre que -l'homme, un être conscient et libre. Parallèlement à lui elle avait le -droit et le devoir de se développer, d'affirmer chaque jour davantage ce -qui était sa vertu propre: ses facultés spéciales de pensée et d'action. -Ni inférieure, ni supérieure à son éternel compagnon, ni son image -servile. Mais un organisme aussi complet, une âme égale, tous deux -formant l'être par excellence. Il faisait la part du long asservissement -auquel des créatures comme Yvonne et Germaine, par exemple, étaient -redevables de leur coquetterie et de leur frivolité. Si trop souvent -l'on jugeait encore avec raison la femme inapte à la mission dont -cependant elle était digne, c'est que, par une contradiction et une -injustice criantes, on lui reprochait des défauts nés de son esclavage -même et soigneusement entretenus par ses maîtres depuis des siècles. - -Il appelait de tous ses voeux le moment où des lois plus équitables -répartiraient aux uns et aux autres la possibilité de vivre, le libre -exercice des vocations. Il était inique que certaines carrières -restassent fermées aux femmes. C'était un principe sacré que chacun pût, -selon ses aptitudes et son mérite, se faire place. Les hommes n'avaient -pas à redouter d'ailleurs l'envahissement; une élimination naturelle -s'opérerait toujours. En attendant, que chaque fleur pût éclore! - -Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était ses longues rêveries -prenant corps, le plus secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un -geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre côté de la Seine, une -fumée qui se dissipait, grise, au-dessus des hautes cheminées de la -filature. Elle dit son crève-coeur constant, sa tristesse à la pensée -des infortunes ouvrières. Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait des -centaines d'usines où le travail était plus pénible, moins rétribué -encore. La France était couverte de ces agglomérations de misères. Là -encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait voir, trouva des mots -consolants. Pour la première fois son coeur apparut sous la rude écorce; -sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de près toutes ces souffrances, -pis encore: l'horreur des grèves. Le temps seul soulagerait le mal; la -formation de syndicats professionnels, l'union, le groupement des -ouvriers et des ouvrières, pourraient à la longue améliorer leur sort et -les conditions de leur travail. Aux femmes des autres classes, aux -privilégiées de l'intelligence et de l'argent de s'employer pour leurs -soeurs qui peinent et qui souffrent. De l'accord de tous dépendait en -partie la réforme des lois. - -Ils passaient à la condition de la femme dans le mariage. L'habituelle -subordination y tournait à l'esclavage le plus absolu. A demi libre la -veille, elle devenait du jour au lendemain une véritable serve, elle -jurait obéissance, elle abdiquait son nom, sa nationalité. Interdiction -de gagner, d'économiser pour elle; interdiction d'acheter, de vendre, -d'ester, de donner, de recevoir! Pas un acte de sa vie civile qui -n'exigeât l'autorisation du chef. Riche, à moins qu'un contrat spécial -ne préservât ses biens, tout tombait à ce pouvoir discrétionnaire. - -Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de Stuart Mill sur -l'_Assujettissement des Femmes_, le désintéressement avec lequel le -philosophe anglais repousse la communauté de biens, si naturelle quand -les sentiments sont d'accord, révoltante autrement. Quoi de plus -légitime que chacun des époux conservât l'administration de ses biens -propres? - ---Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire, pour la doctrine «en -vertu de laquelle ce qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi -soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable avec personne, dût-il -se faire à mon profit.» - -Il ajouta d'un ton bourru: - ---Cette vilaine question d'argent, c'est une des hontes du mariage -français. Je ne connais rien de plus écoeurant qu'une de ces lectures de -contrat où se débattent les intérêts réciproques. On ne devrait avoir -qu'un régime légal, celui de la séparation des biens. - -Il achevait intérieurement: «Pour moi, à moins d'épouser une jeune fille -pauvre, je ne me marierai pas autrement.» Certes, en se faisant cette -déclaration de principes, il était loin de songer à Hélène. Un autre -visage lui apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il avait aimée -et qui était morte. Les parents lui avaient refusé sa main, car elle -était sans fortune, et lui se privait de tout pour éteindre les -engagements de la dette qu'il avait si généreusement contractée. -Longtemps l'espoir du bonheur possible avait adouci les heures de -travail acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée par une maladie -soudaine, il avait conservé l'affreuse douleur de cet arrachement; des -années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité jalouse qu'il -vouait au tendre et amer souvenir. - -Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait; son existence aventureuse -l'avait promené d'un bout à l'autre du monde, toute sa force de -sentiment dérivée en volonté d'action, en sauvagerie méfiante vis-à-vis -de l'amour. Et bien que depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie, -il gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une conviction religieuse -l'union la plus noble, la plus réconfortante qui fût, l'association par -excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût souhaité que chacun se -mariât jeune, l'homme en pleine sève, apportant un passé presque intact, -un coeur que des amours faciles n'auraient pas encore dilapidé; mais il -fallait une vraie femme, ennoblie par une conscience plus haute, une -amie aimante dont chaque acte fût le don réfléchi, volontaire -d'elle-même, non une de ces innombrables compagnes de soumission et de -plaisir. - -Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau sur une jeune fille, -avec l'idée qu'elle pût devenir cette femme là; jamais il n'eût retrouvé -l'exquise âme perdue. Hélène était la première dont la franchise et -l'intelligence le frappaient. Inconsciemment, il subissait le charme de -ces yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si harmonieuse. -L'inattendu et la portée de leur conversation,--il ne s'attendait guère, -en arrivant tout joyeux, à cet échange de pensées graves,--lui causaient -à la réflexion une espèce de trouble. Il eût été embarrassé pour -l'analyser. - -Ils se taisaient maintenant, regardaient, comme s'ils les voyaient pour -la première fois, le ciel radieux et froid, le découvert en pente des -pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la barre rousse des tilleuls. -Leur silence prolongeait leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce -langage informulé, où souvent les âmes s'entendent mieux, donnait au -fond de leurs coeurs un sens personnel à la valeur générale des mots. -Ils le constataient avec un étonnement très pur, mais où tous deux -trouvaient une étrange douceur: ce qu'ils avaient dit répondait à leurs -aspirations réciproques. Ils n'avaient pas cru parler d'eux, et, par une -force invisible, ils n'avaient pas cessé d'en parler. De s'en -apercevoir, voilà qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté l'un de -l'autre, presque une pudeur. - -La voix de Mme Dugast appelant sèchement: «Hélène!» la tira de son rêve. -Et, tout d'un coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, suivie de -Mme Portier. Alors ils ressentirent comme un soulagement qui, chez l'un -et chez l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait congé. - ---J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit Mme Dugast avec un reproche. -Tu ne m'as pas aperçue, chaque fois que je te faisais signe par la -fenêtre? - -Tante Portier souriait avec une malice bienveillante: - ---Vous disiez donc des choses bien intéressantes? - -Mme Dugast reprit: - ---Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si exacte, doit s'impatienter -à nous attendre. Nous serons à peine rentrées pour le déjeuner. - -Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément jalouse, gardait un mutisme -mécontent, qu'Hélène rêveuse ne songeait pas à rompre. - - - - -V - - -On avait atteint le milieu de novembre. Après les premiers froids, les -journées plus molles se succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans -le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient pour prolonger -leur séjour, non qu'ils fussent devenus sensibles aux beautés -particulières de la campagne, mais les rhumatismes croissants de tante -Zoé la clouaient à son fauteuil. Entre Mme Dugast et sa fille, -subsistait encore le léger malentendu de l'autre jour. L'excellente -vieille femme, voyant Hélène parfois préoccupée et devinant la cause, ne -pouvait s'empêcher d'en souffrir; une explication franche eût tout -évité, tandis que la maladresse de ses allusions constantes allait à -l'inverse de ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé aux -rêveries de sa fille. - -Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui tenait sa promesse de -venir passer huit jours au Vert-Logis avant son grand départ, changeait -la face des choses. Mme Dugast, devant la séparation prochaine, oubliait -de voir en elle l'amie subversive, la complice des idées néfastes de -tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, elle s'efforçait de rendre -le séjour agréable à cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable -rachetait à ses yeux la trop grande originalité. De telles vies étaient -pour elles un mystère. En femme qui avait été heureuse toute sa vie et -dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit des siens, elle ne -comprenait pas qu'on pût se dévouer de la sorte à des idées qu'elle -jugeait sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, et bien -qu'elle ait eu aussi ses pauvres, mais des pauvres triés sur le volet, -soigneusement choisis par monsieur le Curé, elle eût volontiers appliqué -à la foule anonyme des crève-la-faim cet éternel mot des puissants et -des riches: «Que ne mangent-ils de la brioche?» - -Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant des feuilles sèches, -Hélène et Minna, avant le déjeuner, se promenaient à petits pas sous la -charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, l'arriéré de cette -quinzaine. André avait écrit la semaine dernière; dans trois mois, la -filature serait achevée; il paraissait ravi. La conception hardie des -plans, cette structure toute moderne de fer et de verre se réalisait à -merveille. - ---Nous ne lui manquons guère, dit Hélène en riant. - -Et dans cette constatation tenait pourtant le regret d'une affection qui -n'eût demandé qu'à prendre racine, et que la sécheresse de son frère, sa -dure ligne de conduite à travers la vie, avaient coupée. Mme Dugast, au -contraire, ne se consolait pas de son absence, créait des fantômes, une -maladie, des dangers... Elle était toujours dans l'attente des lettres, -supputait la date d'un voyage: André avait promis de revenir pour -l'Exposition. - -Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail touchant que lui avait -raconté Louise Guilbert. Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle -Duval avait passés à Sens, avant de mourir, elle disait toujours, avec -ce besoin d'organiser l'avenir, ces illusions qu'ont les malades: -«L'année de l'Exposition, je ferai telle chose, j'irai m'installer à -Passy, je recevrai ma mère, je...» - -Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert récemment. Ses affaires -marchaient. Elle se faisait une clientèle sûre. - ---J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, rue de Penthièvre. Elle ne -m'a pas vue; elle marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste -et fatigué. - ---Ça ne m'étonne pas, dit Hélène. - -Elle apprit à Minna que la courageuse petite femme était venue, sur ses -instances, déjeuner l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants; -Simonin était en villégiature à Fontainebleau, chez un riche marchand -d'antiquités; il s'occupait à présent de placer des objets d'art. - ---Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie de cet homme. Vous -connaissez la patience et le dévouement de sa femme, se privant de tout, -usant ses robes jusqu'à la corde? Sept heures par jour, elle vit pliée -sur une besogne abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze francs!... -Eh! bien, la première fois qu'elle est rentrée à la maison, toute fière -avec l'argent de son mois en poche, Simonin, comme par hasard, a eu un -besoin subit, absolu, de cette misérable somme. Oui, une dette -d'honneur! Denise était sa providence, ces quelques louis tombaient du -ciel... Elle s'est résignée, heureuse presque. Mais, le mois dernier, -même comédie. Cette fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue... Et -ces maigres gains--tant de labeur, de vaillance! s'en sont allés -rejoindre les autres... Et cette exploitation-là va continuer! Car, -n'est-ce pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, elle achèvera -de s'user pour lui gagner son argent de poche. - -Minna haussait les épaules sans répondre, et dans son furieux hochement -de tête tenait toute sa révolte jamais lasse devant l'inégalité -tyrannique et l'incurie des lois. - -L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres victimes et, par une -association d'idées qui ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à -brûle pourpoint: - ---Simonin, Vernières!... Il y a des espèces d'assassinats qui ne -relèvent pas des tribunaux. - -Il y eut un court silence. Elle reprit: - ---Je sais par madame Sassy que le petit Georges Leroy se conduit mal, à -Rosay. Ses mauvais instincts dépaysés au début apparaissent. Il a volé -diverses petites choses... Et voilà les fruits d'une enfance au -ruisseau! Redressera-t-on jamais cette âme faussée? - -Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu parler de Vernières. - ---Et Dormoy? demanda Minna. Que devient le galant chevalier? Andrée -Vergnes m'a raconté à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses -vingt mille livres de rente, ses allures de peintre riche, tout cela, -c'est du vent. Il vivote de cinq cents francs par mois, son ménage tenu -avec une féroce économie par cette horrible grosse femme, qui est à la -fois son tourment et sa providence domestiques. L'argent des tableaux, -d'ailleurs modique, file aux cravates flambantes et aux souliers vernis: -tenue de rigueur pour opérer dans le monde. - ---Vraiment? dit Hélène amusée. - ---Oui, mais le torchon brûle. Il paraît que depuis le 14 juillet, -Dormoy, cruellement déçu en voyant le ruban rouge lui échapper encore -une fois, reproche à son crampon de lui avoir fait rater cette -récompense «bien due!... Elle obstrue sa vie, elle tient trop de -place!...» Et, tout sourire au dehors, le beau sire n'est chez lui que -brutalité et furie. - ---Je m'explique maintenant, dit Hélène, la cour avisée qu'il fait aux -yeux bigles et au dos bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle -d'un mariage prochain. - ---Bien du bonheur! souhaita Minna... Et railleuse, elle s'enquit: - ---A propos de mariages, comment vont vos cousines? - -Hélène, avec une moue qui en disait long, répondit: - ---Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin de la semaine, brûlant -Naples et la Sicile. Vous la verrez. Quant à Germaine, par de brefs -billets, elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours à Spa, -elle ne quitte pas le casino; les petits chevaux sont sa grande passion, -en attendant mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion qu'elle -imite. Les voilà les gens les plus heureux de la terre, maintenant -qu'ils ont leurs coudées franches. Il suffisait de s'entendre! - ---Comment donc! jeta Minna, tout est pour le mieux dans le meilleur des -mondes. - -Elles se turent de nouveau. Sous la charmille déserte, des feuilles sans -bruit détachées, bien qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant -elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi les autres feuilles -sèches, avec un froissement imperceptible. Hélène s'absorbait dans une -méditation: l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit songer à l'oublieux -éloignement d'André; l'enfance flétrie du petit Georges évoqua la figure -distante de Vernières; la mort de Gabrielle, le martyre obscur de -Denise, le juste succès de Louise, tout cela, c'était sa propre -jeunesse, entrée avec cette année dans une phase nouvelle. Et sur cette -constatation mélancolique plana l'image disparue de son père. Oui, tout -cela, c'était en quelques mots le bilan de l'année écoulée, ce que -chaque heure avait emporté ou laissé, l'insensible transformation en -elle comme autour d'elle... Depuis le premier jour de sa majorité, que -de changements, que d'événements divers, et pourtant comme l'existence -se ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant l'imprévu des -jours sous son flot monotone et lent! Elle eut, plus fortement que -jamais, conscience de son existence personnelle, soulevée par -l'irrésistible instinct de l'énergie latente, un besoin d'agir, d'aimer, -de vivre. - -Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette conversation, envisagé -que ce qui était autour d'elle, et non réellement en elle... De la chose -qui lui tenait le plus à coeur, elle n'avait rien dit. Pourtant elle ne -voulut pas mêler à cet entretien épars un sentiment où le meilleur de -son âme, rêveries, espoirs, noble conception de l'avenir se concentrait. -Elle se promit de s'en ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie, -comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait été là. Elle lui -raconterait, avec cette douce confiance de l'affection partagée, comment -Arden dont la brusquerie d'abord lui avait déplu,--qui lui aurait -prophétisé qu'un jour elle aimerait avec cette brusquerie même?--peu à -peu, sans galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre, rien que par -la force de la simplicité, de la franchise, l'avait intéressée, émue, -conquise. Elle éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées -encore. Aucun doute, aucune de ces méfiances qui l'avaient trouvée -naguère, mais un calme de certitude qui naissait du mystère même de sa -puissance. - -La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles levèrent la tête, se -regardèrent tendrement. - ---Avez-vous faim? dit Hélène. - ---Toujours, déclara Minna avec la décision tranquille de sa nature bien -équilibrée. - - * * * * * - -Trois jours après, vers une heure,--Yvonne et son mari de retour dans la -matinée,--Minna, Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre à la -Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère Zoé, roulée avec son fauteuil -au coin de la cheminée du salon, devant une flambée, força sa fille à -rester auprès d'elle. M. Pierron s'était comme d'habitude retiré dans le -cabinet de travail. Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène d'embrasser -Yvonne et, docilement, ouvrait la petite table aux patiences, étalait un -jeu. Elle s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le visage -bouffi exprima une satisfaction sans mélange au toucher des cartes. -Hélène, malgré les cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission -d'enfant, comme une apparence de petite fille revenue à des amusements -puérils, au respect timoré de ses parents. A la pensée qu'elle était -unie par les mêmes liens à celle-ci que Mme Dugast à grand'mère Zoé, une -sensation étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux femmes qui -étaient de sa race, le même sang et la même chair; mais elle était -séparée d'elles par une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon -de sentir leur étaient communes; à peine en partageait-elle encore -quelques-unes avec Mme Dugast, grand'mère Zoé lui était presque -étrangère. L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle eut, en -leur disant au revoir, cette intuition nette: le passé... le passé. - -A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, Yvonne et tante Portier -sur un canapé, les trois hommes--l'oncle, Arden et le comte -Soulier--causant et fumant dans une embrasure. Yvonne embrassait Hélène, -reprenait le récit de son voyage. Elle avait un air d'assurance et de -belle santé, élégamment prise dans une jolie robe, la main lourde de -bagues. Elle les faisait admirer: celle-ci, la turquoise, venait de -Florence, et cette autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur -souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. Des maisons froides, des -rues sales. Quant aux tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau, -mais c'était bien ennuyeux!... Elle jeta, d'un ton despotique: - ---N'est-ce pas, Henri? - -Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à contre-jour, lorsqu'il -l'avait saluée, s'approcha vivement. Était-ce le même homme? Il était -parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son âge. Seuls les -favoris noirs essayaient de faire illusion. Ses paupières rougies, son -teint flasque, son regard atone disaient irrémédiablement le vieillard. -La flamme était éteinte, le pantin cassé. - -Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, le renvoyait d'un petit -geste. Et devant tante Portier béate et charmée, elle continuait son -bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire la connaissance de Minna -dont les journaux venaient d'annoncer le prochain départ pour -l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, avec une -modestie qui lui gonflait les joues, le fonctionnement philanthropique -de l'usine: soins et secours aux accouchées, aux malades, caisses de -prévoyance et de retraite, etc., etc... - -Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait debout, prétexta le -légitime besoin de prendre quelques instants de repos, après ces -quarante-huit heures de chemin de fer. - ---Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une pitié affable. - -Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont les travaux tiraient à -leur fin. - ---Vous m'excuserez, mon cher ami? fit M. Dugast. J'ai plus de vingt -lettres en retard. - -Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier aux confidences -d'Yvonne, Minna, Hélène et Arden sortaient ensemble. - ---Vous prenez le bac? demanda Hélène. - ---Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges. - ---Nous vous accompagnons jusqu'à la berge, décida Minna. - -Ils descendaient silencieusement le long des pelouses, atteignaient la -terrasse. Hélène, dont le visage, tout à l'heure indifférent, s'était -éclairé d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils allaient du -même pas, dans une communauté d'entente, un rythme aisé. Minna, que les -aveux d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les hautes qualités -d'Arden, les regardait de ses beaux yeux gris, d'un éclat perspicace. -Elle-même était gagnée à leur émotion sourde. - -Trouble sans nom de l'amour qui se devine et s'ignore, appel indicible -des coeurs, minute divine où la flamme va jaillir! - -Hélène la première, rompit le charme: - ---Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits sera terminé? - -Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages lointains, son rêve -nostalgique en ce moment le fascinaient moins. Ce petit coin de la -Neuville lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets à le -quitter déjà. Pourtant il avait accompli des travaux auprès desquels -celui-ci n'était qu'un jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore -procuré semblable satisfaction. Et tourné vers Minna, il dit avec -mélancolie: - ---C'est vrai, tout le monde s'en va! Vous pour l'Australie, moi pour mon -coin perdu des Cévennes. - ---C'est moins loin, fit Minna avec une bonhomie malicieuse. - ---Bah! reprit Arden soudain presque triste, croyez-vous? Là, je serai -aussi solitaire, aussi oublié, que si je n'existais plus. La ville la -plus proche est à six lieues. Point de hameaux dans la montagne. Je -vivrai en ours, au fond d'une gorge, comme à Darial. - -Il sentait sur lui le regard lumineux d'Hélène. Il n'osait lever les -yeux, en proie à un singulier combat. Mélange de timidité farouche, -d'orgueil souffrant,--la crainte douloureuse qu'elle ne l'aimât pas... -S'il s'était mépris? Si elle n'avait pour lui qu'une camaraderie -d'estime? Il n'était pas beau, il le savait; ses manières souvent -devaient lui nuire... Et pourtant le même sentiment, qui peu à peu -s'était emparé d'Hélène, avait à son insu modifié profondément son âme. -Depuis leur rencontre dans la salle d'attente, devant la porte des -bagages, puis dans le salon du boulevard Haussmann, il avait subi chaque -jour davantage, en s'en défendant d'abord par respect pour le cher -souvenir, la grâce altière, le pur prestige de la jeune fille. Sa -droiture, sa bonté, son intelligence lui faisaient voir en elle l'amie -possible, la compagne d'énergie et de bonne volonté. Avec elle il -concevait la réalisation de son idéal, le mariage dans ce qu'il a de -simple et de grand... Hélène le regardait toujours. Il leva les yeux. - -Leurs pensées se pénétrèrent. Comme en de clairs miroirs ils -s'aperçurent jusqu'au fond d'eux-mêmes. La certitude les éblouit. - -Minna vit pâlir Arden. - ---Eh! mon bon ami, dit-elle, vous ne partirez seul que si vous le voulez -bien! - -Hélène souriait, avec une acceptation grave. Une voix chère résonnait à -son souvenir: elle avait trouvé le sûr compagnon de route que souhaitait -son père. Tous trois, appuyés à la balustrade au-dessus de la berge, ils -contemplaient la courbe du fleuve, roulant son flot monotone et lent, -Moranges dont les hautes cheminées fumaient sous l'azur, et là-bas, au -pied de la falaise, la mauvaise oasis, Hautneuil. La vie qui continuait, -travail, souffrance et vices, la vie qui commençait, joyeux et patient -effort vers le but lointain, le progrès toujours fuyant. Toute une -marche à deux sur une route de joies et de chagrins, une longue étape où -il faudrait s'épauler souvent, se fortifier l'un l'autre... - -Alors, comme pour sceller leurs fiançailles, Arden à son tour la regarda -longuement, bien en face, pour la première fois. «Vous consentez?» -implorait son interrogation muette. Et, abaissant ses paupières, Hélène -rougit, délicieusement. - - -FIN - - - - -PARIS - -TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie - -Rue Garancière, 8 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES *** - -***** This file should be named 64144-0.txt or 64144-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/1/4/64144/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Femmes nouvelles</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Paul Margueritte and Victor Margueritte</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 27, 2020 [eBook #64144]</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> -<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES ***</div> -<p class="c"><span class="large">PAUL</span> <span class="small">ET</span> <span class="large">VICTOR MARGUERITTE</span></p> - -<h1>FEMMES<br /> -<span class="large">NOUVELLES</span></h1> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="small">LIBRAIRIE PLON</span><br /> -PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br /> -8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> — 6<sup>e</sup></p> - -<p class="c small"><i>Tous droits réservés</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em">ŒUVRES</p> - -<p class="c"><span class="sc">De</span> PAUL MARGUERITTE</p> - -<p class="cc small sans-serif">ROMANS</p> - -<ul> -<li><b>Tous quatre.</b></li> -<li><b>La Confession posthume.</b></li> -<li><b>Maison ouverte.</b></li> -<li><b>Pascal Géfosse.</b></li> -<li><b>Jours d'épreuve.</b></li> -<li><b>Amants.</b></li> -<li><b>La Force des choses.</b></li> -<li><b>Sur le retour.</b></li> -<li><b>Ma Grande.</b></li> -<li><b>La Tourmente.</b></li> -<li><b>L'Essor.</b></li> -<li><b>La Faiblesse humaine.</b></li> -<li><b>Les Fabrecé.</b></li> -<li><b>La Maison brûle.</b></li> -<li><b>Les Sources vives.</b></li> -</ul> -<p class="cc small sans-serif">NOUVELLES</p> - -<ul> -<li><b>Le Cuirassier blanc.</b></li> -<li><b>La Mouche.</b></li> -<li><b>Ame d'enfant.</b></li> -<li><b>L'Avril.</b></li> -<li><b>Fors l'honneur.</b></li> -<li><b>Simple histoire.</b></li> -<li><b>L'Eau qui dort.</b></li> -<li><b>La Lanterne magique.</b></li> -</ul> -<p class="cc small sans-serif">IMPRESSIONS ET SOUVENIRS</p> - -<ul> -<li><b>Mon Père.</b></li> -<li><b>Le Jardin du passé.</b></li> -<li><b>Les Pas sur le sable.</b></li> -<li><b>Les Jours s'allongent.</b></li> -</ul> - -<p class="c"><span class="sc">De</span> PAUL <span class="sc">et</span> VICTOR MARGUERITTE</p> - -<ul> -<li><b>La Pariétaire.</b></li> -<li><b>Le Carnaval de Nice.</b></li> -<li><b>Poum</b> (Aventures d'un petit garçon).</li> -<li><b>Zette</b> (Histoire d'une petite fille).</li> -<li><b>Le Poste des neiges.</b></li> -<li><b>Femmes nouvelles.</b></li> -<li><b>Le Cœur et la Loi.</b></li> -<li><b>Vers la lumière.</b></li> -<li><b>Le Jardin du roi.</b></li> -<li><b>Les Deux Vies.</b></li> -<li><b>L'Eau souterraine.</b></li> -<li><b>Le Prisme.</b></li> -<li><b>Sur le vif.</b></li> -<li><b>Vanité.</b></li> -<li><b>L'Autre.</b></li> -<li><b>Quelques idées.</b></li> -<li><b>L'Élargissement du divorce</b> (brochure).</li> -</ul> - -<p class="c">UNE ÉPOQUE</p> - -<ul> -<li><span class="rmnum">I.</span> — <b>Le Désastre</b> (Metz, 1870).</li> -<li><span class="rmnum">II.</span> — <b>Les Tronçons du glaive</b> (Défense nationale, 1870–71).</li> -<li><span class="rmnum">III.</span> — <b>Les Braves Gens</b> (Épisodes, 1870–71).</li> -<li><span class="rmnum">IV.</span> — <b>La Commune</b> (Paris-Versailles, 1871).</li> -</ul> - -<p class="c"><span class="sc">De</span> VICTOR MARGUERITTE</p> - -<ul> -<li><b>Au Fil de l'heure.</b> — 1 volume (poésies)</li> -<li><b>La Double méprise</b> (comédie en vers, traduite de Calderon). 1 volume.</li> -</ul> - -<p class="gap">Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de -reproduction et de traduction en France et dans tous les pays -étrangers.</p> - - -<p class="c gap small">PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE. — 19614.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">A</p> - -<p class="c">M. FERDINAND BRUNETIÈRE</p> - -<p class="sign"><i>Hommage affectueux.</i></p> - -<p class="sign2">P. et V. M.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">FEMMES NOUVELLES</p> - - - - -<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Le rapide de Dieppe-Paris filait à toute vapeur. -On approchait de Rouen. A travers le -cadre des portières, Hélène et Minna regardaient -fuir, coupé par la secousse brusque des -poteaux télégraphiques, un paysage plat : de -grandes prairies, des lignes basses de pommiers, -des ondulations de collines sur l'azur vaporeux.</p> - -<p>Avec sa jeunesse réfléchie, son ardent désir -d'une existence utile et noble, l'énergie qu'elle -sentait fermenter en elle, Hélène Dugast songeait -à l'inconnu de l'avenir. Elle revit en une -seconde son enfance heureuse et choyée, et -l'éveil lent de ses idées à travers le mensonge -des conventions, la contrainte du monde, puis, -à partir de dix-huit ans, dès son premier séjour -à Brighton, chez sa tante Édith, cette éclosion -brusque d'aspirations et de sentiments qui, petit -à petit, de désaccord tacite en lutte ouverte, -l'avait mise en conflit perpétuel avec ses parents. -Tant s'aimer et si peu se comprendre!</p> - -<p>La trépidation du wagon, le roulis causé par -la vitesse accélérée lui rappelèrent la désagréable -sensation du paquebot. Comme elle était loin -déjà du quai de New-Haven, — le soleil sur la -mer brasillante, l'odeur chaude de goudron et -de suie, — loin du quai de Dieppe! Elle se crut -encore caressée par l'air vif, toute à l'émoi des -adieux. Tante Édith l'étreignait ; les bouches -fraîches des enfants lui mettaient aux joues une -pluie de baisers. Elle sourit au souvenir du -<span lang="en" xml:lang="en">shake-hand</span> silencieux d'Hopkins. Quel beau ménage! -Sous ces dehors un peu frustes de <span lang="en" xml:lang="en">gentleman-farmer</span>, -le grand éleveur cachait un cœur -loyal, l'esprit le plus sain, le plus franc. Unis -dans une conscience égale, un absolu respect de -leur liberté, ils formaient à eux deux un être -complet. Là était le vrai, le seul chemin! Mais -toutes, malheureusement, n'y pouvaient marcher…</p> - -<p>Une ombre glissa sur son visage fier et charmant, -si mobile que toute sensation forte, tout -choc d'idées l'animaient d'une attention brusque, -d'une vie intense. Le soleil d'août, dont la -splendeur encore haute baignait de feu les -chaumes et les prés, atteignait maintenant le -coin du wagon. La lumière nimbait les cheveux -blonds de la jeune fille, la broussaille fine de sa -nuque ; un trait d'or accusait le contour du profil -au nez droit, aux lèvres sinueuses. Elle portait -dans ses yeux l'orgueil de ses vingt et un ans, -pleins d'espérance et de foi. Son buste souple -s'élançait, gonflant la blouse de soie bleue, à -col d'homme ; tout elle, ce mélange de hardiesse -virile et de grâce féminine.</p> - -<p>Minna Herkaërt la regardait avec tendresse. -Sous un front haut et large, modelé par la -pensée et le rêve, ses yeux froids, d'admirables -yeux d'un gris d'acier, luisaient. Leur éclat perçant, -la barre des sourcils noirs, le nez en bec -d'aigle, le menton carré révélaient une volonté -tenace, un âpre besoin d'action. Et le corps dessinait, -sous un costume tailleur de rude drap -violet, sa forte ligne, encore belle. Elle fit craquer -ses doigts osseux, qui avaient manié la -plume et l'outil.</p> - -<p>— Vous songez à demain, chère petite?</p> - -<p>— Oui, dit Hélène avec un redressement de -tête joyeux qui secouait le passé, défiait l'avenir, — demain, -je serai majeure et libre!</p> - -<p>— Oh! libre!… fit Minna, en hochant le menton, -de ce hochement particulier où tenaient, -dans un silence, tant d'opinions douloureuses, -d'espoirs déçus, toute la fatigue encore vaillante -qui pâlissait son visage, sous ses cheveux -gris.</p> - -<p>Hélène se récriait :</p> - -<p>— On est libre, lorsqu'on le veut! Est-ce que -votre vie n'est pas le plus bel exemple d'indépendance -et de courage, cette vie qui a fait de -vous l'apôtre des femmes nouvelles?</p> - -<p>Minna, pour toute réponse, sourit d'un air las. -Hélène remarqua l'expression de mélancolie et -de doute qui faisait tomber le coin de la bouche, -soulignait les rides du teint fané. Quel exemple -pourtant qu'une vie pareille! Une enfance souffreteuse -à Londres, au milieu de frères et de -sœurs criant la faim, la brutalité d'un père -ivrogne, la servitude hébétée de la mère, la férocité -dédaigneuse de la grande ville hurlant -autour de l'âtre froid ; pas un regard ami, pas -une main secourable. Minna fuyait cette geôle, -entrait bravement en service et, d'une place à -l'autre, harassée par la dureté des maîtres, elle -trouvait enfin, à dix-sept ans, une protection -dans une excellente vieille femme, qui la recueillait. -Là, encouragée, soutenue par une incroyable -bonté, elle commençait cette éducation -qui, à force de zèle patient, de labeur acharné, -devait faire d'elle une femme supérieure, l'égale -des penseurs et des écrivains les plus distingués. -<span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Welvart lui laissait en mourant six mille -francs de rente ; et Minna, à qui pas un homme -n'avait jusque-là songé, se voyait entourée soudain -d'amis, d'épouseurs. Écœurée, elle se jurait -de rester indépendante. Avec ses ressources -accrues par le travail, elle vivrait à sa guise, soulagerait -des malheureux. Tour à tour conférencière -applaudie, insultée, à Londres, Paris, Berlin, -agitatrice en Irlande, infirmière à Plewna, -elle allait pour la seconde fois, lors de l'exposition -de Chicago, porter la bonne parole aux -femmes américaines ; elle publiait sa fameuse -lettre : <i>Le Droit des femmes</i> ; elle était une des -inspiratrices du Congrès féministe de Paris en -1896. A présent son journal, l'<i>Avenir</i>, absorbait -tous ses soins.</p> - -<p>— Ne m'avez-vous pas toujours dit, reprit -Hélène avec chaleur, qu'une femme respectueuse -de ses devoirs peut revendiquer le front haut la -conquête de ses droits?</p> - -<p>— Certes, ma pauvre enfant! Mais combien le -peuvent? dit Minna. N'oubliez pas que vous êtes -une privilégiée. Malgré les idées arriérées de vos -parents, grâce à votre tante…</p> - -<p>— Et grâce à vous! interrompit Hélène</p> - -<p>— … Votre éducation, faussée au début -comme celle de tant de jeunes filles que des préjugés -séculaires confinent dans l'ignorance et la -frivolité, s'est peu à peu développée, élargie ; -vous avez mieux qu'une simple vanité de brevets, -vous avez une instruction forte, intelligente ; -vous prenez chaque jour davantage conscience -de vous-même. De plus, votre fortune personnelle -va vous rendre indépendante. Bonnes conditions -pour engager la lutte. Mais combien, oui, -combien sont dans votre cas? Que de jeunes filles, -que de femmes vaincues d'avance, aux prises -avec le dédain de l'opinion, le dur fonctionnement -de l'impitoyable société, courbées sous la -loi de l'homme! Songez aux milliers de malheureuses -pour qui le mariage est un refuge incertain, -aux centaines de milliers pour qui le célibat, -le travail ou le plaisir forcés sont des bagnes -à perpétuité?</p> - -<p>— Hélas! dit Hélène.</p> - -<p>— Vous-même, vous ne vous êtes heurtée -jusqu'ici qu'à l'opposition sourde des vôtres ; -vous n'avez souffert que de vous sentir en tutelle -et de vous voir toujours préférer votre frère, dont -cependant vous vous jugez l'égale. Il va falloir -maintenant compter avec le monde, avec sa sévérité -pour qui fronde les idées reçues. Vous -vous marierez : car telle doit être la vraie fonction -de la femme. Il vous faudra compter avec -votre mari. Sans doute, vous n'êtes pas de ces -niaises que, par un faux sentiment de pudeur, -leurs mères élèvent dans l'absurde ignorance des -lois naturelles. Vous connaissez d'avance la grandeur -et les difficultés du rôle de la femme et de -la mère. Mais sur qui tomberez-vous? La loi vous -livre pieds et poings liés. Choisissez votre maître.</p> - -<p>— Ça, je vous en réponds, dit Hélène d'un -ton si décidé que Minna sourit encore.</p> - -<p>— Ce n'est pas si facile! D'abord, on choisira -pour vous. Est-ce que vos parents ne songent pas -au vicomte de Vernières?</p> - -<p>Hélène eut un joli geste de protestation :</p> - -<p>— On me fera l'honneur de me consulter, -j'imagine.</p> - -<p>— Dans leur désir légitime de caser leurs enfants, -bien des parents s'aveuglent sur les mérites -du prétendant, les chances probables de l'union. -Vous ne soupçonnez pas ce qu'un mariage suppose -de complicités, d'accords tacites. De très -honnêtes gens s'entremettent pour faire miroiter -tel avantage, pour dissimuler tel inconvénient. -Sous couleur de bienséance, on vous cachera tout -ce qui n'est pas avouable, les défauts, les erreurs, -les péchés de jeunesse, jusqu'aux vices parfois. -Un homme se présente toujours avec un passé. -Lequel? Vous avez le droit de le savoir. Le pourrez-vous?</p> - -<p>— Je ne me marierai pas à la légère, dit Hélène. -Je veux connaître celui qui m'aimera, -savoir ce qu'il vaut, ce qu'il pense.</p> - -<p>— Lui aussi, repartit Minna, sera trop intéressé -à se montrer sous un jour favorable. Vous -croirez voir son visage, vous ne verrez souvent -qu'un masque. Vos goûts, vos idées, vos sentiments, -il les reflétera, par désir de plaire, au -point que vous en serez peut-être dupe. Méfiez-vous -des autres, vous disais-je, méfiez-vous de lui ; -et enfin, chérie, méfiez-vous de vous-même.</p> - -<p>— De moi?</p> - -<p>Hélène rougit, tandis que Minna lui prenait -la main :</p> - -<p>— Oui, de vous, de vos instincts généreux, -de votre besoin d'amour et de foi. Mais peut-être -vous souviendrez-vous un jour de mes paroles. -Songez alors que vous avez en moi une amie, -qui tâchera de vous aider de sa vieille expérience.</p> - -<p>— Chère Minna! fit Hélène en l'embrassant.</p> - -<p>Elle songeait :</p> - -<p>« Sans doute, sa vie intime a été aussi noire -que sa vie publique éclatante! Que de fois elle a -dû être trahie, abandonnée! » Elle en eut au -cœur un afflux de tendresse, une pitié filiale. -Cette femme, si absorbée de soucis, toujours en -proie aux mille détails de sa mission, comme -elle avait été bonne! Comme elle s'était intéressée -au développement de sa pensée! Jamais -Hélène n'oublierait les chères causeries où -Minna, touchée de sa jeune ferveur, lui avait, -en mots de flamme, tracé le rôle de la femme -nouvelle. Entretiens passionnants : le monde, -à la voix révélatrice, lui était apparu dans sa -lente évolution, marche à tâtons vers le progrès, -avenir lumineux auquel on s'élève par des chemins -obscurs, tout le piétinement de l'imparfaite -humanité dans l'égoïsme, dans l'injustice.</p> - -<p>Cette petite maison de Brighton, ce <i lang="en" xml:lang="en">home</i> de -passage où Minna venait se reposer l'été, après -les dures campagnes d'hiver, avec quel plaisir -Hélène allait y frapper depuis trois ans, à chacun -de ses séjours chez les Hopkins! Les retours de -la vie ont leurs surprises. Miss Herkaërt, — que -ses parents avaient connue jadis, lorsque M. Dugast -était consul à Boston, et qu'ils admiraient -tout en la voyant rarement, à cause de sa vie -libre, — avait retrouvé en Angleterre tante -Édith. Les deux femmes s'étaient liées. Hélène -ne pouvait les séparer dans sa reconnaissance. -Elle trouvait chez tante Édith le seul milieu qui -lui convînt, un foyer de large discussion, d'idées -généreuses, si différent de la maison paternelle, -affectueuse il est vrai, mais fermée aux tendances -nouvelles, toute au culte du passé. Elle -avait trouvé en sa tante celle qui avait vraiment -fécondé son esprit. Elle lui devait, comme à -Minna, un idéal plus haut que celui d'une existence -coquette et vaine. Elle saurait, grâce à -elles, se créer une âme libre, elle ne serait victime -ni des préjugés stériles, ni des conventions -hypocrites.</p> - -<p>Aux calmes champs de la terre normande -succédaient maintenant les petites maisons à -toits rouges et les toits de verre de quartiers -ouvriers. On devinait, aux files de locomotives, -aux approvisionnements de charbon sous les -hangars, la proximité de la ville. Le train longea -les murs nus d'une grande fabrique, où d'énormes -lettres noires proclamaient un nom, une -raison sociale. La banlieue de Rouen apparut, -avec son décor brumeux d'usines, de docks, de -magasins ; un enchevêtrement lointain de vergues -et de mâts suscita l'agitation commerciale -des quais, la vie marinière du fleuve ; de hautes -cheminées fumaient dans l'azur. Minna les désigna -d'un geste attristé :</p> - -<p>— La femme bourgeoise et ses droits, certes, -toute une conquête à poursuivre! Mais qui affranchira -les femmes ouvrières? Ou du moins, puisque -la cruauté des lois économiques les forcent -par troupeaux à s'emprisonner sous le plafond -bas des ateliers, des salles d'usine, qui adoucira -leur servage? Pour gagner leur pain à la sueur -de leur front, elles peinent douze heures par -jour. Que reste-t-il pour le foyer? Si encore elles -rapportaient de quoi vivre!… Et elle répéta, avec -un accent amer : — Tout le monde a le droit de -vivre!</p> - -<p>Hélène regardait fuir les cheminées fumantes.</p> - -<p>— Vous avez vu cela de près, dit-elle, touchant -d'une caresse la cicatrice que Minna portait -à la main gauche.</p> - -<p>L'Anglaise en effet, tenant à se rendre compte -par elle-même, s'était fait jadis embaucher dans -une des industries où le labeur physique est le -plus rude ; elle avait travaillé trois mois dans une -raffinerie, et gardait, d'un accident, la trace -d'une forte brûlure.</p> - -<p>Le rapide entrait en gare.</p> - -<p>— Déjà! fit Hélène.</p> - -<p>Minna était debout, tirant du filet le nécessaire -de la jeune fille qui, pour descendre à la station -de Mantes, devait changer de train. Une tristesse -furtive assombrit leurs visages.</p> - -<p>— Au revoir, ma chérie, dit Minna en l'étreignant.</p> - -<p>Et comme elle voyait passer dans les yeux -d'Hélène une inquiétude, à l'idée de la vie de -famille qu'il fallait reprendre, de la lutte inévitable :</p> - -<p>— Bon courage, dit-elle, patience et fermeté. -On obtient plus avec du calme qu'avec de brèves -colères. Adieu.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Hélène, en traversant le quai, emportait la -persistante caresse du regard limpide et courageux, -presque maternel, qui la suivait. Elle en -gardait encore le réconfort dans le wagon, où, -assise entre une grosse dame et un prêtre qui -lisait son bréviaire, elle regardait l'éternel défilé -des grandes prairies, des pommiers bas.</p> - -<p>Comment allait-elle retrouver les siens? Ce -père bon et tendre qui avait accueilli avec indulgence -ses idées agressives, ses révoltes, continuerait-il -cependant à la sacrifier à son frère, comme -si André, unique représentant de la famille, -avait seul droit à une vie libre et supérieure, -que tous devaient préparer, faciliter, servir? -Dans la bonhomie de M. Dugast, amusé par ce -qu'il considérait comme des boutades d'enfant -gâtée, que de dédain au fond pour la condition -même de la femme! Cet homme, qui adorait sa -fille et vouait à sa compagne un véritable culte, -cachait, sous les câlineries du père et les égards -du mari, un mépris informulé, une pitié protectrice -pour le sexe…</p> - -<p>Sa mère, en qui elle admirait une créature de -devoir, d'abnégation, esclave heureuse dans le -mariage, sa mère, qui écoutait religieusement -chaque parole tombée de la bouche de son mari -ou de son fils, allait-elle essayer de remettre sur -elle une main-mise tenace, méconnaissant ses -intentions, critiquant ses actes, avec la douceur -d'un reproche déguisé, la maladresse d'une -femme qui a l'esprit moins large que le cœur?</p> - -<p>Sans la tante Édith, sans Minna, pourtant, -quelle éducation insuffisante ces deux braves et -chers êtres lui auraient donnée! « A quoi bon une -instruction d'élite? Elle ne comptait pas se faire -professeur? Riche et mariée, elle en saurait toujours -assez! » Comme si le but de la vie était de -devenir une poupée, toute aux futiles pratiques -du monde, ou une ménagère bornée aux soins -de la maison! Elle se réjouit de ne pas ressembler -à ses cousines Germaine et Yvonne, jolies perruches, -plumage et ramage (leur mère était -morte depuis quinze ans), ni à leur chaperon, la -tante Portier, confite en recettes de cuisine, en -maximes arriérées!</p> - -<p>Et son frère! cet André qu'elle chérissait pourtant, -malgré ses habitudes de sécheresse courtoise, -d'égoïsme discret… Elle avait souffert -dans sa tendresse, sinon repoussée, du moins -sans cesse remise à sa place ; elle avait souffert -dans son orgueil. Pourtant elle lui rendait justice, -reconnaissait ses qualités : décision, volonté, -force de travail. L'oncle Marcel avait trouvé en -lui le plus précieux des collaborateurs. L'usine, -sans le jeune ingénieur, eût-elle rapporté ses -énormes bénéfices?</p> - -<p>Quant à l'oncle, sans doute elle respectait en -en lui le frère de son père, l'aîné des Dugast. -Mais c'était une affection due, sans tendresse -spontanée. Chez elle, une contrainte visible ; -chez lui, une morgue dominatrice, volontiers taquine. -Il était à ses yeux le pharisien qui prône -bien haut le mensonge social sous toutes ses -formes, moins par conviction que par intérêt. -Les principes tout faits, les grands mots de morale, -d'autorité, de progrès, sonnaient dans sa -bouche avec affectation. Toujours du côté du -manche ; au mieux avec les députés, journalistes, -financiers. Enrichi par un labeur incessant, il -n'eût pas fait tort d'un centime au dernier de ses -ouvriers, mais son despotisme comme sa philanthropie, — car -il pratiquait le bien — par système, -avait quelque chose d'antipathique et d'absolu.</p> - -<p>Hélène avec satisfaction se répéta :</p> - -<p>« Vingt et un ans, demain. Majeure, et -libre! »</p> - -<p>Elle supputa la fortune en possession de laquelle -elle allait entrer, sa dot, héritage de sa -marraine, la vieille cousine Émilie Pierron, — deux -cent mille francs que son père avait placés -dans la filature, les intérêts à 7 et 8 pour 100 -accumulés depuis cinq ans… Et le projet longuement -mûri, la stupeur des siens, — coup de tête, -folie! diraient-ils, — l'irritation de l'oncle Marcel, -lui donnèrent d'avance une délicieuse petite -fièvre.</p> - -<p>Le train ralentissait. Elle reconnut les abords -de la gare de Mantes. Déjà elle était à la portière ; -un petit choc d'arrêt, et, sautant sur le quai, -elle fut surprise de voir, à côté de son frère, -Jacques Du Marty, le mari de Germaine. Snob -au possible, avec son haut de forme gris et son -complet bleu-paon d'une élégance recherchée, -son monocle vissé à l'œil, ses longues moustaches -de chat, il tenait à la main une valise -d'un cuir éblouissant. Derrière eux, Germaine -guettait les voyageuses qui descendaient de wagon. -Son visage rose, ses yeux d'un marron lumineux, -sa bouche rouge comme une framboise -riaient, sous la voilette blanche. Elle donnait -une impression de fleur, mince et souple dans sa -robe mauve à volants de dentelle. Ce fut Jacques -qui le premier aperçut Hélène. Il se précipita :</p> - -<p>— Ah! ma cousine, désolé de partir quand -vous arrivez… Forcé d'aller à Paris ; un rendez-vous. -C'est stupide!</p> - -<p>— Comme tu as bonne mine, fit André en -baisant sa sœur sur les deux joues.</p> - -<p>Elle était maintenant dans les bras de Germaine. -Après la virile accolade de son frère, un -peu sèche, elle éprouvait une seconde petite déception -à l'étreinte molle et parfumée de la jeune -femme ; elle la sentait si différente.</p> - -<p>— Et père, s'inquiéta-t-elle, et maman?</p> - -<p>— Ils arrivent, répondit André. Cette vieille -bête de Junon s'est mise à boiter en route. Une -pierre dans le sabot.</p> - -<p>Germaine souriait, satisfaite :</p> - -<p>— Nous sommes venus en automobile.</p> - -<p>— Teuf! Teuf! Ça va plus vite, dit Jacques.</p> - -<p>— Le progrès, mesdames! conclut André.</p> - -<p>Du Marty s'assurait d'un coin. Debout sur le -marche-pied, comme l'employé criait : — En -voiture! il prit congé, avec son urbanité exquise -qui fatiguait, à la longue. Et d'un geste théâtral -au comique voulu, désignant sa femme, il dit à -Hélène et à André :</p> - -<p>— Je vous la confie!</p> - -<p>Germaine se récriait, André eut un petit rire ; -le train partait. Dehors, sur le trottoir, ils durent -attendre un moment, près de l'automobile trépidant -au milieu d'un cercle de gamins. Hélène -s'informa de la santé de l'oncle Marcel.</p> - -<p>— Papa va bien, dit Germaine.</p> - -<p>— Yvonne?</p> - -<p>— Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu -connais ses grandes maximes?… Elle imita la -voix nasillarde : — « Qui se lève matin conserve -son teint! » Yvonne, depuis qu'elle est sortie du -couvent, dort jusqu'à midi. Il est vrai qu'elle se -couche à deux heures. Il y a toujours du monde -à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel -sont à Changy. Nous avons le beau Dormoy, le -cousin Simonin et le petit Schmet… Elle eut une -pause, un sourire intentionnels : — Vernières -est chez sa tante, à la Roche-Guyon… Ah! la voiture! — et -elle agita son ombrelle.</p> - -<p>Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer -le landau de famille, au trot pacifique -des deux carrossiers ; c'est vrai, Junon boitait. -Le vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait -respectueusement ; il souleva son chapeau. -Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait -sa mère à descendre ; elles s'embrassèrent. -M. Dugast attendait son tour. Puis, tenant Hélène -aux épaules, il la regarda longuement :</p> - -<p>— Nous sommes embellie, fit-il avec un bon -rire. Monte vite, on prendra tes bagages. Et -tante Édith?</p> - -<p>Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant -eux l'automobile se mettait en marche, -avec un petit bruit saccadé, une désagréable -odeur de machine. On vit peu à peu la voiture -accélérer sa course, et, dans un geste ironique -d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son -chapeau fleuri, tandis qu'immobile, dos raide, -la raie correcte de ses cheveux blonds surmontée -de la casquette du chauffeur, André maintenait -la direction. Bientôt ils disparurent.</p> - -<p>Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche -lente, son aspect bourgeois, les épaules tassées -de Pierre, les visages fatigués des vieux parents -formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut -frappée. Elle se retrouvait en plein passé. M. Dugast, -en face d'elle, souriait dans sa barbe -blanche ; sa mère, calme comme à son ordinaire, -avait un regard paisible. La sérénité de leurs -traits disait clairement : rien n'a changé. Les plis -du front, des joues, l'expression des yeux gardaient -l'empreinte ineffaçable ; ils demeuraient -ce que la vie les avaient faits, avec leurs manières -d'être, leurs habitudes prises, leurs idées.</p> - -<p>— Nous avons bien souffert de la chaleur, dit -M. Dugast. Les fleurs sèchent dans le jardin. -Mes beaux œillets dépérissent.</p> - -<p>Hélène compatit. Une des petites manies de -son père, la collection d'œillets!</p> - -<p>— J'avais beau faire arroser devant les fenêtres, -tenir tout fermé ; c'était affreux, ajouta -Mme Dugast.</p> - -<p>Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!… -Combien de fois Hélène avait entendu -ces phrases, prononcées avec le même accent, -soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme, -elle s'étonna de cette immutabilité. Le -passé, le passé… sensation d'un charme mélancolique. -Ils échangèrent les propos coutumiers : -était-elle satisfaite de son séjour? Que devenait -sa grande amitié pour Minna? Tante Édith avait-elle -déchiffré une nouvelle partition de Wagner? -Et ses fameuses lectures philosophiques?</p> - -<p>Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère -gardait contre l'influence de sa sœur, ses idées -libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa -fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse. -M. Dugast eut beau rendre justice à l'intelligence, -à la grâce d'Édith, il y eut un silence. -Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on -se retrouve après une longue séparation, paralyse -l'élan, ralentit les paroles entre les personnes -qui s'aiment le plus.</p> - -<p>On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait -la côte de Sainte-Flaive. Sur le damier -des champs, sur l'ondulation des coteaux, le -soleil couchant suspendait une brume dorée, -frappait de ses rayons obliques des toits bruns -au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit avec -plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui -s'élargissait, demi-cercle de bois et de labours -bordé de falaises crayeuses, au pied desquelles -la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau -suivait la berge. De l'autre côté de la rive, sur -le ciel pourpre, les hautes cheminées, les hangars -de la filature Dugast, les toits nets de Moranges -se découpèrent. A la vue du petit village -ouvrier où malgré le zèle, les secours de son -oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient, -le cœur d'Hélène se serra.</p> - -<p>Dans son éclat suprême, le jour resplendissait. -Sur l'eau glacée de rose et d'argent, le bac noir -traversait lentement. Les premières maisons de -la Neuville apparurent. On distingua les murs du -jardin, les grands marronniers sombres du Vert-Logis ; -et plus loin, derrière les toits de tuile de -leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves -de la Chesnaye, le château de l'oncle.</p> - -<p>Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls, — comme -leur odeur était douce! — ils descendirent -devant les marches anciennes du perron, -ils ne se parlaient plus, depuis un grand moment -déjà.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Hélène s'éveilla tard. La soirée de la veille lui -laissait une impression confuse ; à peine le temps -d'aller embrasser à la Chesnaye l'oncle Marcel, -Yvonne, tante Portier ; Germaine lui avait montré -une robe nouvelle en crêpe de chine rose, -dont elle paraissait ravie… Et le grand-père -Pierron, la grand'mère Pierron, pas changés non -plus! Elle, avec son long visage fermé de sourde, -sous un tour de cheveux gris ; lui, sec et glacial, -avec ses favoris d'ancien procureur général, ses -quatre-vingt-cinq ans gourmés. Comme d'habitude -chaque année, ils étaient venus passer -deux mois chez leur fille.</p> - -<p>Elle courut à la fenêtre. Éclatante de soleil, -d'air vif, de parfums, la matinée entra. Sous un -ciel bleu, au-dessus des bassins verdis, de la -petite rivière à l'étroit méandre, un frémissement -agitait les feuilles blanches des trembles ; -de grands vernis du Japon dressaient leurs bouquets -de rouille. En avant de la charmille, le -faune de marbre découpait la grâce surannée de -sa danse immobile ; et là-bas, entre les marronniers, -la Seine paisible miroitait.</p> - -<p>« Quel temps! » se dit-elle. Elle savoura jusqu'au -fond de l'être cette splendeur, la joie de -vivre. Vingt et un ans aujourd'hui! Elle se sentait -affranchie, vaillante — et le clair avenir devant -elle. Elle eut vite fait de s'habiller, de descendre. -Au détour d'une allée, devant un plant -d'œillets nouveaux, M. Dugast était en conférence -avec son jardinier.</p> - -<p>— Te voilà, petite. Tu sais que nous avons à -causer. Es-tu libre, ce matin?</p> - -<p>Hélène hésita une seconde, M. Dugast sourit :</p> - -<p>— Je vois ce que c'est ; nous allons visiter -nos clients, de l'autre côté de l'eau. Si après cela -on ne t'aime pas, à Moranges!</p> - -<p>Et comme elle rougissait, il ajouta :</p> - -<p>— Va, ma fille, va, nous causerons cet après-midi.</p> - -<p>Elle prit par la charmille, longea des espaliers. -Un murmure d'eaux tombantes, une fraîcheur -annoncèrent le vivier ; dans une écume -blanche, la petite rivière y croulait en cascade, -d'une bouche de rochers et de lierre ; sa nappe -glauque, au moyen d'une vanne, communiquait -à la Seine par un ponceau, sous le chemin de -halage. La petite porte ouverte, Hélène fut -éblouie par l'immense courbe du fleuve, d'un -bleu moiré sous l'azur intense, au pied des falaises -rousses saturées de lumière. Un peintre, -sous son parasol blanc, travaillait sur la berge, -près du petit port aux bateaux. Elle reconnut -Dormoy.</p> - -<p>Penché sur la toile, son profil rougeoyait, dans -l'ampleur d'une magnifique barbe blonde. Dormoy -posait une touche, une autre. Dans un recul -appréciateur, un rapprochement brusque, le va-et-vient -de sa barbe rutilante exprimait une satisfaction, -décernait au talent de l'artiste des compliments -flatteurs. Surpris, il se dressa, le geste -arrondi :</p> - -<p>— Déjà debout, mademoiselle, après ce -voyage?…</p> - -<p>Sa voix avait une franchise cavalière ; il était -grand, désinvolte ; la simplicité de sa blouse de -travail faisait un contraste voulu avec l'élégance -de son pantalon à la houzarde et ses souliers -vernis. Il dosait avec art la correction de l'homme -du monde et le débraillé de l'artiste. Possesseur, -disait-on, de vingt mille livres de rentes, il s'était -découvert une irrésistible vocation, et, sans plus -de raisons que tant d'autres, mettant en pratique -le mot du Corrège : « Et moi aussi, je suis peintre! » -il s'était, depuis quelques années, assimilé -ce faire habile et médiocre qui est une des marques -de la peinture contemporaine. Il exposait -régulièrement, toujours sur la cimaise, — « Un si -bon garçon! » — et n'avait qu'une ambition au -monde, mais à laquelle il eût tout sacrifié, le -ruban rouge.</p> - -<p>Hélène ne savait de lui que ses succès mondains -et l'estime en laquelle le tenait l'oncle. Le -peintre ne lui déplaisait pas. Il était si cordial, -si galant! Un peu fat, mais avec tant de bonne -grâce! Comment deviner, à certaine sécheresse -du regard, du sourire, à l'imperceptible patte -d'oie, que Dormoy, pétri de vanité, rongé d'envie, -faisait parade d'une fausse jeunesse, d'une -fausse bonhomie, d'un faux talent?</p> - -<p>Elle avait sauté dans une norwégienne, disposait -les rames.</p> - -<p>— Vous n'avez pas besoin d'un batelier? fit-il -avec son assurance habituelle.</p> - -<p>— Merci, je traverse seulement.</p> - -<p>Et tandis que, debout près de son chevalet, il -l'enveloppait d'un regard charmé, elle s'éloigna, -ramant à longues brassées, dans une inclinaison -souple, un harmonieux cambrement du buste, -ses cheveux blonds en nimbe d'or sous le canotier -blanc. Sa barque rangée auprès de bachots -plats, dont la lourdeur contrastait avec un joli -canot d'acajou, — tiens! l'oncle devait être là, — elle -suivit une piste sur la berge aride.</p> - -<p>De grands amas de charbon sous des hangars, -et que des péniches débarquaient à même, s'étendaient, -sans cesse éventrés, renouvelés. Sur la -terre rase, sans un arbre, auprès des bâtiments -massifs et des vastes toits de l'usine dressant -comme deux phares ses hautes cheminées, se -groupaient les maisons basses du village ouvrier, -tristes et noires, au milieu d'une zone d'herbe -pelée. Les plus vieilles, vestiges de l'ancien hameau -paysan, avec leurs murs en pisé, leurs toits -de chaume, montraient des intérieurs obscurs et -sordides. Alignées au cordeau, des maisonnettes -en briques, édifiées par les soins de Marcel Dugast, -ouvraient sur des jardinets chétifs leurs -façades symétriques, où deux fenêtres à volets -peints distribuaient le jour à la misère organisée. -De loin en loin, au pauvre luxe d'un pot de -géranium, d'une boule de verre étamé, on distinguait -l'habitation d'un contre-maître. Les rues -étaient vides ; les maisons semblaient l'être. Un -silence de solitude pesait. Toute vie était concentrée -dans l'énorme ruche. Parmi le grondement -des machines, l'atmosphère étouffante, -cinq cents femmes et trois cents hommes y travaillaient, -de l'aube au soir.</p> - -<p>Au coin d'une petite place, une enfant, courbée -sur un puits, hissait péniblement une corde -au bout de laquelle apparut un énorme seau -ruisselant, plus gros qu'elle. Hélène l'aida à le -décrocher. Des gouttes fraîches lui couvrirent -les doigts. Quel dommage que cette eau si claire -fût malsaine, empoisonnée dans tous les puits -par les infiltrations de la Seine! Les déversoirs -d'Achères, drainant la bourbe des égouts de -Paris, ne suffisaient pas à purifier le fleuve. Et -chaque année, la fièvre typhoïde sévissait à -Moranges, tandis que la Neuville restait indemne, -grâce aux sources vives issues des falaises. -L'oncle parlait toujours de la possibilité -d'un puits artésien, mais reculait devant la -dépense, persuadé aussi que la Seine se nettoierait -peu à peu. Hélène perçut, derrière des -vitres, des regards hostiles qui l'épiaient. Elle -pressa le pas. Ses pauvres devaient l'attendre.</p> - -<p>Ses pauvres! Le triste mot. Pourquoi y avait-il -des pauvres, tant de pauvres que ni ses charités -modestes, ni aucune charité, si libérale fût-elle, -ni la sollicitude de l'oncle Marcel, ni la prévoyance -de mille industriels comme lui ne pouvaient -rassasier leurs bouches inassouvies, habiller -leurs détresses en loques, soulager, même -dans une mesure infime, le morne végétement -de leurs vies! Et cette usine était une filature -modèle! Ateliers spacieux, outillage perfectionné, -propreté méticuleuse, du carrelage sans -cesse balayé, arrosé d'antiseptiques, au parquet -luisant de la chambre des machines. Des caisses -de retraites, de secours, des assurances ; tout ce -qui protège et remédie. Et pourtant, de ce vaste -organisme en mouvement, où chaque jour des -milliers de balles de coton, venues du fond de la -Géorgie et de la Louisiane, s'engouffraient dans -les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux peigneuses, -s'étiraient et se tordaient dans les bancs-à-broches -et les métiers à filer, où des centaines -de mains agiles, de regards tendus surveillaient -les bobines tournantes, de cet infatigable travail -d'acier et de cette harassante activité humaine, -et, par-dessus tout, de ce formidable roulement -d'argent, dont le produit s'empilait dans le -coffre-fort de l'oncle, à peine s'il restait aux -malheureux de quoi les empêcher de mourir -de faim!</p> - -<p>Et les femmes, qu'elles étaient à plaindre! -Labeur égal, salaire moindre. Seules, comment -vivre? Mariées, c'était le foyer à l'abandon, la -terreur de l'enfant qui naît… Problème terrible, -sans solution. Quel moyen d'empêcher l'inique -accroissement du capital, en face de la misère -croissante? Oui, comment empêcher les uns de -gagner trop, permettre aux autres de gagner plus?</p> - -<p>Au seuil d'un des pavillons, une très vieille -femme épluchait des pommes de terre. Elle se -leva avec effort.</p> - -<p>— Bonjour, mère Flénu, ça va chez vous?</p> - -<p>La vieille branla le menton, une amertume -révoltée dans ses yeux clairs.</p> - -<p>— Non, ma bonne demoiselle. Mon fils, depuis -votre départ, s'est cassé le bras ; la gangrène -s'y est mise… A fallu le couper. Deux mois qu'il -est infirme!… Si encore, ça lui était arrivé à -l'usine, il aurait eu de l'argent, ben sûr. Mais, v'là -notre chance! il est tombé chez nous, dans l'escalier.</p> - -<p>Une sympathie douloureuse attendrit le regard -d'Hélène. Quel malheur! Elle estimait cet -honnête garçon dont le visage intelligent, l'extérieur -plus distingué que celui de ses pareils l'intéressaient. -Pourquoi était-ce cette existence -besogneuse, subsistant au jour le jour, que venait -frapper l'accident stupide?</p> - -<p>La vieille continuait :</p> - -<p>— C'est pas tout. Ma bru est accouchée hier -soir, sur la route, en rentrant de l'usine. Pas le -moyen de manquer une journée, faut manger! -Et voulait-elle pas se relever ce matin? Avec sa -fièvre!</p> - -<p>Déjà Hélène traversait la cuisine, dont le dénuement, -la propreté humble lui firent pitié. -Elle grimpait l'escalier, entrait dans la chambre. -Sur un lit de fer, blanche comme cire, Marthe -Flénu somnolait. Près d'elle, dans une corbeille, -un petit paquet de chair, informe et rougeaud, -dormait aussi. Anxieux, le père assis les contemplait. -Il se leva devant Hélène qui s'effraya de le -voir si changé : pommettes creuses, barbe longue, -sa manche vide repliée sur le moignon.</p> - -<p>— Le médecin est-il venu? dit-elle.</p> - -<p>Il répondit :</p> - -<p>— Pas encore.</p> - -<p>Elle s'approcha du lit, prit la main de Marthe ; -elle touchait du feu. La face blême bougea, les -yeux s'ouvrirent, profonds comme des puits de -souffrance. Secouée de frissons, Marthe prononçait -des paroles confuses :</p> - -<p>— La cloche a sonné, j'te dis, je vais être en -retard!</p> - -<p>Hélène et l'ouvrier se regardèrent ; il voulut -sourire, mais des larmes vinrent à ses paupières. -Il y eut un instant de malaise. La grand'mère -arrangeait le berceau. Hélène se pencha sur le -petit corps congestionné où palpitait le souffle -imperceptible. Et devant le mystère de la vie, de -cette pauvre vie éclose en cette heure de misère, -ils restèrent silencieux, pensant à l'avenir.</p> - -<p>La voix de Marthe s'éleva, saccadée :</p> - -<p>— Donnez-le-moi.</p> - -<p>Elle le reçut des mains d'Hélène, qu'elle ne -parut pas reconnaître, le serra fébrilement :</p> - -<p>— Qu'il est beau, mon petit!</p> - -<p>Son air d'adoration fit place à une terreur -subite ; elle eut une expression de bête traquée, -repoussa l'enfant :</p> - -<p>— Qui va le nourrir? il aura faim.</p> - -<p>Elle porta la main à ses tempes bourdonnantes :</p> - -<p>— La cloche! Faut que je parte! Nous sommes -quatre maintenant. Y a du travail, Flénu.</p> - -<p>Elle retombait, épuisée, tandis que la vieille -bordait l'enfant. Hélène dit à voix basse, en -mettant de l'argent sur l'angle de la cheminée :</p> - -<p>— Je vous envoie le médecin, je reviendrai.</p> - -<p>Dehors, inquiète, elle appela un gamin :</p> - -<p>— Cours à la Neuville, et ramène le docteur -Hulin pour Marthe Flénu. Tu diras que c'est moi -qui l'appelle.</p> - -<p>Elle avait d'autres misères à soulager. L'affreux -début! Une vaillante, cette petite femme!… -La vieille, l'homme, elle les faisait vivre. Dire -que tout reposait sur sa frêle santé, sur son -acharné travail! Elle entra chez les Lepillier. -C'était navrant.</p> - -<p>La fille, Berthe, une paralytique de seize ans, -gisait sur un grabat. Un corps de larve, une -figure émaciée, des yeux trop grands où toute la -vie affluait. Une horreur les dilatait. Dès qu'elle -reconnut Hélène :</p> - -<p>— Oh! mademoiselle, sauvez-nous, sauvez -maman!</p> - -<p>Et cramponnée aux mains de la jeune fille, -elle raconta en sanglotant la scène odieuse qui -venait de se passer ; c'était tous les quinze jours -la même chose ; sa mère gagnant le pain à -l'usine, son père vivant à Hautneuil, avec des -gueuses, n'apparaissant, ivre, que les lendemains -de paye, pour rafler les trois quarts du -salaire, vider la huche, piller tout. Il était venu -ce matin, l'avait bousculée, voulant lui faire dire -s'il n'y avait pas une pièce de cent sous cachée. -Il avait emporté, pour la vendre, une bonne -couverture donnée par Hélène.</p> - -<p>Cette tyrannie du mâle, frémissante, elle -l'exécra. Comment de pareilles monstruosités -étaient-elles encore tolérées, mieux, protégées -par la loi! Ainsi, cette brute pouvait à sa guise -s'affranchir de tout devoir, voler ces malheureuses, -boire en alcools infects les misérables -sommes qui pour elles étaient le remède, la vie! -Ah! ce maudit Hautneuil, attaché comme un -ulcère au voisinage de Moranges, ce village de -cabarets et de bouges, où les mauvais sujets et -les drôlesses de l'usine allaient sans cesse faire -ripaille! Son chagrin fut d'autant plus vif qu'elle -admirait l'honnêteté, le courage de « l'Abeille », -comme on surnommait la Lepillier.</p> - -<p>Quelques bonnes paroles, l'offrande habituelle, — l'éternelle -impuissance à soulager -vraiment! Hélène passait à la veuve Lefèvre. -Elle n'entrait jamais là sans une espèce de répulsion. -Elle retrouva la masure fétide, où, dans -l'unique pièce au sol défoncé, aux murs graisseux, -à travers un jour de cave, le grand-père -gardait ses trois petits-enfants en l'absence de la -mère. De ses yeux sans regards, il suivait leurs -jeux de bêtes ; l'aîné, cinq ans, avait renversé -son frère hurlant, et à grands coups de pied -dans le ventre, tentait de lui arracher un trognon -de pomme verte. Dans le lit, un mioche -était en train de s'étouffer, déjà violacé. Hélène -relevait le traversin, séparait les garnements, -puis elle écouta les doléances du vieux : sa fille -se tuait à l'usine, tandis que lui croupissait, -achevant de mourir. Sa voix se cassa, tremblante ; -il désignait les galopins immobiles… « Pas de -répit avec eux! Ils s'ingéniaient à le tourmenter. -Tout à l'heure encore, ils venaient de lui remplir -ses sabots de terre. » Hélène s'éloignait, revoyant -la main noueuse avidement refermée sur -l'argent, dans la crainte d'une méchante farce -des petits.</p> - -<p>Elle prenait au plus court, pour rejoindre la -berge. Jamais elle n'avait été émue à ce point. -Elle revit le pâle visage de Marthe Flénu, évoqua -les deux autres malheureuses rivées aux cylindres -d'acier, devant la rotation des bobines. -Elles résumaient la somme des maux qui accablent -la femme ouvrière, lorsque l'homme disparu, -infirme ou indigne, laisse retomber sur -elle le poids écrasant de la vie. Comme elle passait -devant l'usine, un groupe qui stationnait en -face se tut à son approche. A l'entrée de la vaste -cour, André sortait justement du bureau, en -écoutant d'un air maussade le rapport d'un vieux -contremaître. Il aperçut Hélène :</p> - -<p>— Tiens! qu'est-ce que tu fais là?</p> - -<p>— Je rentrais. Que se passe-t-il?</p> - -<p>— Rien, Dulac m'apprend que les bobineuses -ne veulent pas démordre de leur augmentation.</p> - -<p>Et il eut un léger haussement d'épaules, tandis -que Dulac, après avoir soulevé sa casquette, se -reculait avec un sourire qu'Hélène jugea ironique. -Le regard du vieux lui déplut aussi, trop -direct, trop admiratif. Elle avait de l'antipathie -pour cet homme courtaud, sanguin sous ses cheveux gris, -dont les yeux quêteurs, la lippe sensuelle -justifiaient la mauvaise réputation. Toutes -les filles le redoutaient.</p> - -<p>— Ah! voilà l'oncle, dit André, je te quitte.</p> - -<p>A l'angle du bâtiment, Marcel Dugast, suivi -du sous-directeur, débouchait en coup de vent. -Très haut, le cou dans les épaules, le poil dru -et blanc, il fonçait devant lui avec une force -d'énergie tenace, d'autorité bourrue. A la vue -d'Hélène, il tourna la tête, car il n'aimait -pas la voir à l'usine. André s'élança pour le rejoindre.</p> - -<p>Elle se sentit très seule, et tandis qu'elle regagnait -sa barque, traversait l'eau, le poids des -misères coudoyées retomba sur elle en tristesse -que peu à peu dissipaient le recueillement du -jardin, l'aspect cordial de la vieille maison. Sa -mère lui ouvrait les bras : — « Chère grande -fille! » M. Dugast la regardait plus tendrement -que de coutume ; jusqu'aux mains froides du -grand-père Pierron qui eurent un serrement -affectueux. Une corbeille d'œillets magnifiques, -le cristal luisant des coupes à champagne donnaient -un petit air de fête à la salle à manger. -La grand'mère Zoé, souffrant de sa sciatique, -gardait la chambre ; Hélène courut l'embrasser. -André avait prévenu qu'on ne l'attendît pas, il -déjeunerait sans doute à la Chesnaye.</p> - -<p>A table, comme son père la taquinait amicalement, -avec sa philosophie souriante d'ancien -diplomate qui avait séjourné longuement dans -des pays divers et vu de près, sous la différence -des mœurs, l'humanité toujours pareille, elle ne -put taire davantage sa révolte, l'injustice criante -de la société. Sur trois de ses protégées, l'une, -épuisée de fatigue, avec son mari infirme, se -trouvait sans ressources, parce qu'elle devenait -mère ; la seconde était livrée aux rapines de son -mari ; la dernière, veuve, s'exténuait pour faire -vivre son père impotent et ses petits. N'était-il -pas honteux qu'aucune loi, en France, ne secourût -l'ouvrière qui enfante, la femme abandonnée, -l'invalide du travail?</p> - -<p>La voix sèche de M. Pierron s'éleva avec un -peu de cette gravité solennelle qu'il mettait naguère, -inflexible interprète du Code, à requérir -l'application des lois. Les lois! C'était son -domaine, son bien, sa vie. Nul ne connaissait -comme lui l'inextricable dédale, les coins obscurs -pleins de traquenards et de précipices, le fourré, -les sentiers sinueux ou les chemins battus de -cette forêt séculaire, immense. Le hérissement -des textes, les sables mouvants de la jurisprudence -n'avaient point de secret pour lui. Il s'y -promenait à l'aise, avec une joie de chasseur, -un orgueil de propriétaire. Son père n'était-il -pas ce fameux Onésime Pierron, le farouche conventionnel -mort dans l'habit brodé d'un pair de -Louis-Philippe, qui, avec Tronchet, Portalis, -Bigot de Préameneu, avait, sous le dur regard -de Napoléon, contribué le plus à défricher, à replanter -l'antique forêt du droit?</p> - -<p>— La loi, fit-il choqué de la liberté d'Hélène, -ne peut pourtant pas devenir sage-femme ou -nourrice. Tu veux peut-être que les patrons fassent -des rentes à tous les enfants de leurs -ouvriers? Leur fortune n'y suffirait pas. Quand -on n'est pas en situation, comme dit Émile Augier, -de se payer le luxe d'un garçon, c'est une -imprévoyance coupable, que dis-je, c'est un -crime d'en avoir!</p> - -<p>M. Dugast sourit, Pierron allait un peu loin. -Hélène secouait la tête sans répondre, un beau -mépris sur son visage.</p> - -<p>— Quant à ta femme abandonnée que le mari -gruge, c'est malheureux, mais c'est comme ça. -Et depuis des siècles! C'est une des conséquences -du vieux texte : <i lang="la" xml:lang="la">Feminis propter sexus infirmitatem</i>… -D'ailleurs, ajouta-t-il dédaigneux, — il -avait pour les lois nouvelles une méfiance -instinctive depuis qu'il n'était plus chargé de les -appliquer, — tranquillise-toi, il y a dans les -cartons du Sénat une proposition à l'étude, qui -a pour but de garantir le salaire de l'épouse, et -l'autorise, en certains cas, à saisir-arrêter celui -du mari.</p> - -<p>— Je sais, répondit-elle, la proposition Jourdan-Goirand. -Voilà plus de huit ans que, grâce -à l'initiative d'une vaillante, Mme Schmahl…</p> - -<p>— Mais, dit M. Dugast, la Chambre a émis -un vote favorable.</p> - -<p>— Reste le Sénat, fit Hélène. Et avec ironie :</p> - -<p>— Depuis des mois et des mois, ces messieurs -de la commission y réfléchissent.</p> - -<p>M. Pierron répliqua :</p> - -<p>— Les lois ne se font pas comme ces crêpes, -en un tour de main.</p> - -<p>Il en roulait soigneusement une, dans son -assiette, en la saupoudrant de sucre. Il ajouta :</p> - -<p>— Il y a temps pour tout.</p> - -<p>— Et cependant, les malheureux souffrent!</p> - -<p>M. Pierron, avec flegme, déclara entre deux -bouchées :</p> - -<p>— C'est leur lot, ma fille ; et tous les socialismes -auront beau faire, il y aura toujours des -pauvres.</p> - -<p>— Voyez-vous, dit malicieusement M. Dugast, -cette petite qui veut changer le train du -monde!</p> - -<p>Mme Dugast, qui ne se mêlait jamais aux discussions, -approuva d'un signe de tête. Qu'y -faire? C'était ainsi. Le bruit discret du champagne -qu'on débouchait fit diversion ; on but aux -vingt et un ans d'Hélène.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>Tout l'après-midi, nerveuse, elle attendit, -avec une appréhension mêlée du désir de l'affronter, -l'entretien qu'elle devait avoir avec -son père. Vers quatre heures, comme le docteur -Hulin s'en allait, après une courte visite à -la grand'mère Pierron, — (Et Marthe? — La -pauvre femme, qu'il s'était empressé d'aller voir, -avait le délire, était bien bas), — M. Dugast, -du pas de la porte de son cabinet de travail, -ouverte à deux battants sur le jardin, l'appelait :</p> - -<p>— Hélène!</p> - -<p>Elle entra dans la pièce claire, où des bibliothèques -à hauteur d'appui, surmontées de vieilles -faïences, étalaient la gaieté de leurs reliures. -Mme Dugast, assise au coin de la large table -Louis XV, attendait, une broderie à la main. -Prévenant, il avança un fauteuil, prit place avec -lenteur derrière son bureau. Il sourit à sa femme, -dont le visage s'éclaira, du même bon sourire où -tenait l'affection de leur vie. Et après avoir -feuilleté quelques papiers, posé son binocle, il -commença :</p> - -<p>— Te voilà majeure, ma chère petite, et bien -que nous t'ayons laissé le plus de liberté possible, -facilité de notre mieux ton éducation, tu vas -jouir dorénavant d'une indépendance plus complète -encore, que limiteront seuls ta confiance -en nous, ton attachement filial. Réglons tout de -suite, si tu le veux bien, la question de ta fortune -personnelle, de ta dot. En t'avantageant -aux dépens de ton frère, la cousine Émilie t'a -constitué un capital de deux cent mille francs, -que j'ai naturellement placés chez ton oncle. En -y joignant les intérêts accumulés depuis cinq -ans, tu possèdes aujourd'hui une somme de deux -cent quatre-vingt-sept mille cent vingt-cinq -francs quatre-vingt-sept centimes. Tu ne t'étonneras -pas que, dans ces conditions, nous ayons -eu la pensée bien légitime de rétablir l'équilibre, -en reportant sur la tête de ton frère ce que nous -avions d'abord projeté d'affecter à ta dot. De la -sorte, André a pu mettre, dans les affaires de -ton oncle, une somme équivalente au chiffre de -ton legs. Donc, balance exacte, tu le vois. Malgré -tes petites révoltes féminines, tes aspirations -d'égalité, tu as trop le sentiment des principes -de la famille, de ce que tu dois à ton frère aîné -qui en sera le chef, pour ne pas souscrire de bon -cœur à cette répartition. Cela te paraît équitable, -n'est-ce pas?</p> - -<p>Il fit une pause en la regardant. Elle acquiesça, -d'un geste de détachement, trop fière pour soulever -la moindre objection, assez pratique pour -sentir que cet arrangement prouvait une fois de -plus la préférence constante des siens, avouée -ou non, à l'égard d'André. Où cet argent pour -elle demeurait un capital mort, simple amorce -au prétendant, il représentait pour son frère, -grâce à son énergie d'homme, aux carrières ouvertes -devant lui, une force supérieure, un capital -vivace dont l'abandon la frustrait quand -même. N'importe, elle serait assez riche!</p> - -<p>M. Dugast reprit :</p> - -<p>— J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur -placement, que tu seras enchantée de laisser -ton argent où il est. L'affaire est magnifique.</p> - -<p>Hélène pâlit, son cœur battit plus fort ; le moment -était venu, il fallait parler. Une émotion -altéra sa voix ferme :</p> - -<p>— Permettez que je vous arrête à ce mot -« d'affaire ». Il y a bien longtemps que je songe -à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez -pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le -premier acte de liberté d'une petite fille qui -s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour -les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes -misérables qu'elles soient, sont pourtant mes -sœurs, dans le dégoût de spéculer sur leur travail, -leurs maigres gains, dans l'horreur de tout -ce qui est exploitation humaine, souci de lucre, -que j'ai puisé ma résolution. Si philanthrope -que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez -lui m'est odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté, -me dire que c'est fatal, qu'il subit aussi -bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale, -c'est plus fort que moi, ces billets, cet or -me semblent mal acquis. Mon intention est de -retirer ma fortune des mains de mon oncle, et -de l'employer selon mon cœur, après avoir versé -à la caisse des ouvriers de la filature une partie -de ces intérêts accumulés, trop lourds pour mes -scrupules.</p> - -<p>A mesure qu'elle parlait, en possession vite -reconquise d'elle-même, une attention d'abord -surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage -de M. Dugast ; sa femme, au début immobile -de stupeur, s'agitait sur sa chaise avec une indignation -qui avait peine à se contenir. Elle -s'écria :</p> - -<p>— Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend? -Nous aussi avons de l'argent là. Nous ne sommes -pas des malfaiteurs!</p> - -<p>— As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément -M. Dugast.</p> - -<p>Et sa femme, plus haut encore :</p> - -<p>— Voilà les belles idées que tu as rapportées -d'Angleterre? Je reconnais les utopies d'Édith! -mais c'est fou, fou!</p> - -<p>— Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé -à quel point tu allais le blesser? Voyons, ce n'est -pas sérieux, tu plaisantes?</p> - -<p>Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet -orage, ce n'est pas d'hier qu'elle s'y préparait. -Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec l'observation -des choses, une conscience plus large, -des idées de justice et de pitié, elle nourrissait -ce double désir, de préserver sa fortune des -sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui -faire rendre tout le bien possible.</p> - -<p>— Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec -calme. Moi seule ai tout décidé.</p> - -<p>— Jamais tu ne retrouveras de placement -pareil, gémit Mme Dugast.</p> - -<p>— Tant mieux, répliqua Hélène.</p> - -<p>M. Dugast, attristé, dit d'un ton grave :</p> - -<p>— En admettant la part de noblesse que ton -projet comporte, que ferais-tu de ta fortune? La -convertir en titres de rentes, en obligations? Tu -sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte -que grâce à une exploitation quelconque. Actions -de chemins de fer, valeurs minières, sous ces -chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer, -du travail et de la souffrance aussi. Avec de -telles idées, aucune société n'est possible. Il y -aura toujours des pauvres, te disait ton grand-père -à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura -toujours des riches. Sois donc logique, donne -tout ton bien, prend le bâton, la besace et, pieds -nus, prêche d'exemple… Il eut un fin sourire : — Tu -n'en es pas encore là, j'espère?</p> - -<p>— Il y a manière de se rendre utile, répondit -Hélène un peu vexée ; et, dans son esprit, elle -songeait à divers emplois : subventionner le courageux -journal de Minna, commanditer une -œuvre de propagande ouvrière.</p> - -<p>— Allons, dit M. Dugast soucieux, tu es libre, -tu réfléchiras.</p> - -<p>— C'est tout réfléchi, fit Hélène.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence et de gêne. -Lèvres closes, les yeux rivés sur sa broderie, -Mme Dugast, outrée, tirait point sur point.</p> - -<p>M. Dugast, qui n'avait cessé de regarder sa -fille avec une insistance pensive, lui dit paternellement :</p> - -<p>— N'oublie pas que cet argent représente ta -dot, c'est-à-dire moins ta sécurité en cas de non-mariage, — jolie -comme tu es, j'écarte cette hypothèse, — que -ta garantie mondaine et sociale, -tes chances de devenir prochainement une bonne -et honnête femme comme ta mère, de fonder à -ton tour une famille.</p> - -<p>— Je sais, dit Hélène avec vivacité. En France, -on ne se marie que contre remboursement. Pas de -dot, pas de fiancé! La question d'argent prime tout. -On unit deux intérêts, rarement deux affections.</p> - -<p>Mme Dugast releva la tête :</p> - -<p>— Hélène, comme si tu ne savais pas que ton -père m'a épousée pauvre!</p> - -<p>— Oh! vous! protesta-t-elle dans un élan de -cœur, vous êtes à part. La bonté de père, sa générosité, -ton dévouement! Combien y a-t-il de -ménages comme le vôtre? Vous êtes l'exception, -vous confirmez la règle.</p> - -<p>M. Dugast dit avec douceur :</p> - -<p>— Que veux-tu? c'est la vie. Toujours les -femmes ont payé cette rançon. Et puis, pourquoi -voir un intéressé dans le brave garçon qui -t'épousera? Vous mettrez en commun votre -effort, vos biens. Plus tu apporteras, mieux tu -auras servi tes intérêts véritables. Car tu es bien -de cet avis, n'est-ce pas, les jeunes filles sont -faites pour se marier, surtout quand elles te ressemblent?</p> - -<p>Tous deux la regardaient avec une nuance de -malice. Elle devina le sous-entendu : Vernières?…</p> - -<p>— Que tu aies refusé jusqu'ici les partis qui -se sont offerts, notre désir égoïste de te garder -plus longtemps ne s'en est pas autrement inquiété, -mais maintenant il nous serait doux de te confier -à quelque sûr compagnon de route. Nous vieillissons. -Nous voudrions te voir heureuse et caresser -nos petits-enfants, avant de partir.</p> - -<p>— Ah! cher père! dit Hélène émue.</p> - -<p>Une communion d'âme les rassembla tous -trois dans une seule pensée d'affection. Trouble -délicieux, sensation obscure, plus douce que -des larmes. Hélène les regardait, lui tout blanc, -elle grise, avec leurs bons visages fatigués. Séparés -d'elle par la table, ils lui parurent distants, -comme à travers le recul du passé, tels -des voyageurs las qui, parvenus au terme, regardent -ceux qui s'éloignent, assis de l'autre -côté du versant. Ils étaient un des types de cette -vieille famille française, respectueuse des traditions, -où la bonhomie, la droiture, la simplicité -étaient le côté souriant des vertus du foyer. Elle -était l'avenir, avec sa fièvre d'indépendance, -son désir d'une vie autre, plus volontaire, plus -efficace, semences nouvelles, moissons inconnues.</p> - -<p>— A coup sûr, tu es libre, dit M. Dugast. Et, -malicieusement :</p> - -<p>— Plus que jamais, tu vas pouvoir réaliser ton -fameux rêve, choisir parmi la foule des prétendants -celui qui aura l'insigne honneur de te donner -son nom. Eh bien! quelqu'un nous a parlé -de toi ces jours-ci… Tu ne devines pas?</p> - -<p>Elle s'enquit du regard, souriante.</p> - -<p>— Quelqu'un de charmant, ma foi, et dont le -titre, la situation, la famille ne laissent rien à -reprendre.</p> - -<p>— Et vous, maman, vous n'ajoutez rien?</p> - -<p>Mme Dugast piquée déclara :</p> - -<p>— C'est un homme du meilleur monde, parfaitement -élevé, joli garçon. J'aurais cru même -à certains signes qu'il ne te déplaisait pas et que -tu l'aurais plus vite reconnu.</p> - -<p>Hélène rougit un peu :</p> - -<p>— M. de Vernières ne me déplaît pas, mais ce -n'est pas une raison pour que je me décide à -l'épouser. Que fait-il au juste? — Elle le savait -oisif, riche, vaguement occupé d'affaires de -Bourse. — Il faudrait d'abord le connaître. Récapitulons, -il m'a vue quatre ou cinq fois.</p> - -<p>— Qu'est-ce que cela prouve? dit Mme Dugast. -Je n'ai eu, moi, que deux entrevues avec -ton père. Tels étaient les mariages d'autrefois. -On s'en remettait à ses parents du choix de son -fiancé ; ils appréciaient les avantages, les convenances, -les relations.</p> - -<p>— Est-ce que ça réussissait toujours? fit -Hélène.</p> - -<p>M. Dugast lui-même sourit ; Mme Dugast répliqua, -très digne :</p> - -<p>— Regarde ta cousine Germaine, c'est moi -qui ai fait ce mariage, qu'as-tu à lui reprocher? -Du Marty est un vrai gentleman, Germaine est -très heureuse.</p> - -<p>— C'est possible, concéda Hélène, je n'en -sais rien. Pour moi, je ne voudrais pas d'un mariage -si rapidement conclu. Un tel acte, qui -transforme une vie, ne doit pas être accompli à -la légère. Je veux savoir qui j'épouse, l'étudier. -Son passé, son présent, peuvent-ils me répondre -de l'avenir? Pourquoi les hommes seuls -jouissent-ils d'un pareil privilège? Pourquoi les -femmes seraient-elles moins soucieuses d'une -connaissance d'où dépend le bonheur de leur -vie?</p> - -<p>— Mon enfant! s'écria Mme Dugast alarmée.</p> - -<p>— Je sais, dit Hélène, une fierté dans ses -yeux purs. Je ne demande pas l'impossible. Une -jeune fille a cependant le droit de vouloir estimer, -avant d'aimer. En France, avant ses fiançailles, -on ne peut parler librement à un homme, -le rencontrer, sortir seule avec lui, sans qu'aussitôt -on ne soit compromise, perdue. C'est -absurde! En Angleterre, en Allemagne, en Amérique, -la jeune fille est autrement libre. Son -honneur s'en trouve-t-il plus mal? Nous sommes -à la merci de conventions barbares. Voyons, -père, vous qui êtes si juste, toi, maman, ça ne te -révolte pas? Moi, une telle inégalité m'indigne. -Rien ne me paraît plus beau que le mariage, -l'union de deux êtres pour la richesse et la pauvreté, -la maladie et la santé, la vie et la mort. -Encore faut-il un partage identique, une confiance -réciproque, absolue. La femme a, comme -l'homme, des droits sacrés à l'amour.</p> - -<p>M. Dugast hochait la tête :</p> - -<p>— Tout cela est bel et bien, ma chérie, mais -sois prudente. On est si vite mal jugé! Il y a, tu -le reconnaîtras, dans tes paroles, de quoi inquiéter -tes vieux parents. J'aurais bien à dire, nous -recauserons de tout cela.</p> - -<p>— Ah! Brighton! Brighton! soupira Mme Dugast, -Édith est bien coupable!</p> - -<p>M. Dugast s'était levé :</p> - -<p>— Embrasse-nous, mademoiselle, il faut te -faire belle, puisque nous dînons à la Chesnaye.</p> - -<hr /> - - -<p>« Ouf! pensait Hélène en s'habillant. Ça s'est -bien passé! » Et devant sa glace, elle prit plaisir -à se piquer une rose dans les cheveux, à nouer à -son cou qui émergeait, souple et blanc, du corsage -de tulle, un rang de perles fermé d'une -turquoise. Une dentelle, ses gants, son mouchoir, -et, poussant jusqu'à la cuisine, elle recommanda -en passant à la vieille Anna, extasiée à sa vue, -de faire porter de suite aux Flénu, à Moranges, -du bouillon, du bordeaux. Qu'on prît des nouvelles…</p> - -<p>On l'attendait sur le perron, et, longeant l'allée -des fusains, tous trois gagnèrent la petite -porte par où les deux jardins communiquaient. -André était parti en avant avec M. Pierron. Les -pelouses de la Chesnaye, semées de corbeilles -savantes, les allées au gravier net, aux bordures -neuves, les grands massifs exotiques contrastaient -par leur opulence, leur entretien méticuleux, -avec le vieux jardin du Vert-Logis, plus ombragé, -plus intime. On arrivait au petit pavillon où les -Du Marty passaient l'été, moins assujettis, prétendaient-ils, -qu'au château, — loin des communs, -il est vrai. Mme Dugast s'en étonnait toujours, -elle ne pourrait rester là sans domestiques. -Mais avec l'électricité, disait Germaine, c'était si -vite fait : « Crac, un bouton!… » Les fenêtres -étaient noires. Plus personne. Un sous-bois de -sapins et de chênes, et l'on apercevait dans le -crépuscule la masse carrée du château, avec ses -ailes de pierre et de briques, ses haut toits d'ardoises. -Une lumière blanche tombait en nappe -des portes-fenêtres du salon, ouvertes sur la terrasse -descendant à la pelouse par un degré.</p> - -<p>Dans un coin de la vaste pièce, autour d'une -table à jeu, où Germaine et Yvonne, décolletées -bas, caquetaient bruyamment, le vicomte de -Vernières, André, le beau Dormoy, le petit -Schmet, groupaient leurs plastrons blancs, leurs -habits noirs. Debout devant la cheminée, M. Pierron -semblait rendre un arrêt, qu'écoutait avec -recueillement la tante Portier, enfoncée dans une -bergère. Sous une dentelle noire, sa grosse tête -ronde exprimait une niaiserie béate. L'oncle Dugast, -chambré dans une embrasure par Simonin, -écoutait d'un air à demi convaincu ses affirmations -pressantes. L'homme à tête de brochet y -mettait toute son ardeur de Parisien retors, -d'aventurier aux abois. « Diable! le cousin, pensa -Hélène, manigance quelque emprunt! » De quel -métier vivait-il à présent? Il les avait fait tous ; -agent d'assurances, journaliste, coulissier… -Comment ce chenapan, spirituel d'ailleurs, était-il -adoré d'une gentille petite femme, si bonne, -si tendre? Pauvre Denise!</p> - -<p>Il y eut dans le coin de Germaine et d'Yvonne -un éclat soudain de rires et d'exclamations.</p> - -<p>— Parfaitement, répétait Yvonne en donnant -un coup d'éventail sur la main de Schmet, moi -je suis bien décidée à n'épouser qu'un vieux.</p> - -<p>Les portes de la salle à manger glissèrent. Du -Marty (d'où sortait-il?) prenait le bras d'Hélène. -Des lustres, des torchères, dardée à travers des -étincellements de cristal, une éblouissante clarté -convergeait sur la nappe raide, aux argenteries -lourdes, aux surtouts d'orchidées.</p> - -<p>Vernières était à sa gauche. De sa voix caressante, -il s'informait d'elle, de son voyage. Dans -ses yeux noirs, d'une flamme veloutée, elle crut -lire une admiration contenue, plus d'émotion -qu'on n'en laissait voir. Il avait des mains blanches -et nerveuses, une maigreur de race. Oui, -élégance parfaite, dehors séduisants ; que recouvraient-ils?</p> - -<p>On servait, après de petites timbales de soles, -des canards à la moscovite ; Simonin jeta très -haut :</p> - -<p>— Avez-vous lu les <i>Débats</i>? la grève de Roubaix -prend mauvaise tournure. Quatre escadrons -viennent de quitter Lille.</p> - -<p>L'hôte souriant, affable, qu'était l'oncle Marcel -rentré chez lui, le rentier satisfait qui tout -à l'heure à travers la table racontait avec complaisance -à Dormoy sa dernière trouvaille, un -Largillière découvert dans un grenier, redevint -l'autoritaire, le tranchant possesseur d'usine :</p> - -<p>— Les compagnies ne peuvent céder, les ouvriers -en demandent trop. Demain d'ailleurs, ce -serait à recommencer!</p> - -<p>Trop? Hélène revit les intérieurs sordides du -matin, et, devant les tapisseries de haute lice, la -cheminée de bois monumentale, compara. Simonin -renchérissait, en plongeant sa petite cuiller -de vermeil dans un <span lang="en" xml:lang="en">spoom</span> au kirsch. — « Dire, -songea-t-elle, que sa femme et ses petits sont -peut-être en train de manger des pommes de -terre à l'eau! » Marcel Dugast continuait :</p> - -<p>— Comme toujours, les syndicats ouvriers sont -à la tête du mouvement. Leur minorité tapageuse -entraîne la masse docile. Notre devoir est de résister. -Si j'en croyais mes bobineuses!…</p> - -<p>M. Pierron proclama du haut de sa cravate :</p> - -<p>— La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation -et l'arbitrage facultatifs en matière de -différends…</p> - -<p>Un petit rire, à l'autre bout, coupait avec irrévérence -la voix sentencieuse. C'était Yvonne, à -qui le petit Schmet parlait bas. Tous les regards -s'arrêtèrent sur la jeune fille, qui, rose et blonde, -relevant ses grands yeux bleus de poupée, fit -front avec un air d'innocence suprême, tandis -que Schmet, gêné, penchait sur son assiette sa -barbe frisottante et son nez crochu. La tante -Portier eut un coup d'œil sévère. M. Pierron, -plus solennel, reprenait :</p> - -<p>— La loi du 27 décembre…</p> - -<p>Une salade japonaise succédait à des chaud-froid -de grives. Parmi le brouhaha des voix, -l'odeur des mets et des chemins de fleurs, Hélène, -fatiguée, eût voulu voir finir ce dîner dont le luxe -lui pesait ce soir. Près d'elle, Du Marty, ayant -épuisé avec Dormoy les rares idées qu'il possédait, -sur la peinture en particulier, parlait courses. -<span lang="en" xml:lang="en">Sportsman</span> fervent, le <span lang="en" xml:lang="en">Stud-Book</span> n'avait -pas de secret pour lui. Son unique cheval avait -gagné le mois dernier un prix de consolation. -Comme Dormoy lui en faisait compliment, il -loucha, avec une fatuité sereine, sur ses moustaches -frisées. Mais, d'un clin de paupières imperceptible, -tante Portier lui jetait le signal : -elle se levait de table.</p> - -<p>Au bras de Vernières, Hélène traversait le -salon. Une glace lui renvoya leur image ; ils formaient -un joli couple, lui, mince, taille cambrée -dans le frac, un visage d'une pâleur mate, d'une -grâce volontaire ; elle, grande et bien faite, toute -de charme simple et d'éclat. Vernières s'inclinait, -et dans l'admiration, le respect de son salut, elle -perçut l'étendue de l'hommage. Il la retrouvait -sur la terrasse, où, par groupes, on venait jouir -de la fraîcheur de la nuit. Sous l'immense ciel -criblé d'étoiles, une douceur infinie s'élevait des -parterres, avec l'âme des roses et des héliotropes, -et le silence s'approfondissait de l'immobilité -du vaste parc, étageant ses cimes noires dans -l'ombre. La pointe de feu des cigares éclairait le -bas des figures. Simonin, courant un autre lièvre, -tentait auprès de M. Dugast une persuasive manœuvre. -« Allons, bon! c'est père maintenant! » -se dit Hélène. Elle était en train de causer avec -le beau Dormoy. Marcel Dugast, tenant Vernières -sous le bras, les rejoignait. On entendit une fin -de phrase : — « Alors, mon cher, placement sûr? -Je m'en remets à vous? — » Il s'agissait d'un -achat considérable d'actions sur de nouvelles -mines d'or, au Klondyke. Vernières, grâce à ses -relations, à son habileté, négociait pour un agent -de change d'importantes affaires, touchait la -forte remise. — « C'est de tout repos » fit-il. -Et, satisfait, il secoua la cendre de son cigare -L'oncle taquinait Hélène sur sa visite à Moranges :</p> - -<p>— Ah! petite masque, c'est toi qui excites -mes bobineuses avec tes libéralités!</p> - -<p>Cabrée, elle ripostait : Il tombait mal! Et elle -entamait l'histoire de Marthe.</p> - -<p>— Je sais, interrompit-il. J'ai donné des ordres. -Qu'est-ce que tu veux? Quinze jours de -repos et le demi-salaire, ça n'est pas mal. La -plupart n'en accordent pas autant. Les soins -gratis du médecin, c'est tout. Est-ce ma faute, si -ces malheureuses déguisent leur état, travaillent -jusqu'à la dernière minute?</p> - -<p>Vernières et Dormoy, mus par une pitié trop -subite pour être sincère, s'indignèrent : comment -la société ne songeait-elle pas à protéger par une -loi secourable la mère, l'enfant, c'est-à-dire la -race même?… Par les portes-fenêtres ouvertes, -des accords de piano, sous les doigts d'Yvonne, -résonnèrent. On distinguait le profil assidu de -Schmet, prêt à tourner la page. Hélène s'avança -jusqu'au degré. Accoudés contre un vase, elle -reconnut à l'écart André et Germaine ; ils causaient -d'un air absorbé. Elle les vit tressaillir, -une ombre s'approchait d'eux.</p> - -<p>— Ah! c'est vous, Bréjean, fit André, vous -nous avez fait peur.</p> - -<p>Des paroles à voix basse. Le sous-directeur -apportait des nouvelles, les bobineuses… la -grève… Puis une ouvrière, Marthe Flénu, venait -de mourir.</p> - -<p>Un léger cri d'Hélène ; les groupes s'approchèrent, -on s'enquit.</p> - -<p>— Qu'est-ce? demanda l'oncle.</p> - -<p>— Rien, dit André, une ouvrière qui est morte.</p> - -<p>Et il ajouta :</p> - -<p>— Bonne nouvelle, les bobineuses se soumettent.</p> - -<p>Un court silence, un souffle faible à travers -les feuillages, et, tandis que les conversations reprenaient, -Hélène bouleversée entendait, sous -les doigts d'Yvonne, le piano résonner de plus -belle, les notes joyeuses s'égrener dans la nuit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>— Tu viens aussi? fit André sans entrain.</p> - -<p>Hélène descendait le perron, très en beauté -dans sa robe simple de foulard à pois blancs ; -son teint frais sous le chapeau bergère avait un -rayonnement.</p> - -<p>— Bien sûr, fit-elle, c'est très amusant!</p> - -<p>André et Vernières devaient donner ce matin -à Germaine sa première leçon de bicyclette. Et -de concert ils prirent l'allée des fusains, pour -gagner la grande terrasse du bord de l'eau, au -bas des pelouses de la Chesnaye. Ils marchaient -côte à côte, à cent lieues l'un de l'autre. André -ne lui pardonnait pas son coup de tête ; deux -jours avant, elle avait prévenu leur oncle. Ah! -bien, à sa place, il l'aurait autrement reçue! Et -leur père, on n'avait pas idée d'une faiblesse pareille! -Il en ressentait une colère froide. Il ne -pouvait comprendre les mobiles d'Hélène, jugeait -absurde qu'on l'écoutât. Une enfant encore ; que -savait-elle de la vie? Si on laissait faire les -femmes, maintenant!…</p> - -<p>Hélène, elle, savourait l'excitation de la lutte -et le plaisir de sa victoire. Aussi fut-ce gentiment -qu'elle demanda :</p> - -<p>— Dis-moi. André, est-il vraiment impossible -d'employer le pauvre Flénu à la filature? Il est -bien à plaindre depuis quinze jours.</p> - -<p>André saisit avec satisfaction l'occasion d'épancher -sa bile. Comment, elle réclamait des faveurs, -par-dessus le marché? elle allait voir.</p> - -<p>— Tout à fait impossible! dit-il sèchement. -Une usine n'est pas un hôpital. C'est un foyer de -production ; nous sommes forcés d'exiger le -maximum d'effort. Flénu est manchot. Nous ne -pouvons nous payer le luxe d'être sensibles ; bon -à toi!</p> - -<p>Elle riposta, touchée au vif :</p> - -<p>— Merci du conseil, je sais ce que j'ai à -faire.</p> - -<p>André reprit :</p> - -<p>— A ce propos, je suis bien heureux de te -dire ce que je pense… Et avec ironie : — Tu es -majeure, tu es libre, c'est entendu. Cela n'empêche -que ta conduite n'a pas le sens commun : -c'est de la folie pure. Tu te permets de juger? -Tu en sais plus que les tiens, que ta mère? Contente-toi -donc de l'imiter. Imagines-tu que tu -vas rénover la société? C'est à se tordre! En attendant, -tu n'as fait que me nuire. Parfaitement. -Mes intérêts sont dans la main de notre oncle. -Tu n'aurais pas dû l'oublier ; la famille d'abord. -Une jeune fille ne doit pas sortir de son rôle. Tu -n'es ni sœur de charité, ni médecin. Et laisse-moi -te le dire, tu t'occupes depuis quelque temps -de choses qui ne conviennent pas à une personne -de ton monde et de ton éducation. Tu as des -amies qui te troublent la cervelle. Borne-toi à -plaire, cherche un mari!</p> - -<p>Le sang au visage, Hélène se contint :</p> - -<p>— Tu as fini?</p> - -<p>— J'ai fini, dit André, soulagé ; mais au -détour d'un massif, il aperçut de loin Germaine -et Vernières sur la terrasse, et affectant -un visage souriant : — Parlons d'autre chose, -fit-il.</p> - -<p>Hélène le regarda :</p> - -<p>— Mon pauvre André, nous ne nous entendrons -jamais.</p> - -<p>Germaine les reconnut, poussa un <i>Eho!</i> joyeux. -On vit alors Yvonne assise sous un grand tilleul, -dans une pose savante, et près d'elle Dormoy -courbé sur son chevalet. Ils se levaient, venaient -tous quatre au-devant d'eux.</p> - -<p>— Ça va? dit André, avec un regard de dédain -aux fines bicyclettes. Il n'admettait que le motocycle. — Et -Du Marty?</p> - -<p>— A Paris, dépêche d'affaires. Rendez-vous -au haras de Vaucresson : un nouveau cheval…</p> - -<p>« Encore? pensa Hélène ; il s'absentait bien -souvent. Très absorbant, ce métier-là. »</p> - -<p>André prenait en main la bicyclette de Germaine, -et sans façons :</p> - -<p>— Tu dois être fatigué, Henri? Je te relaye.</p> - -<p>Il n'attendait pas la réponse, aidait la jeune -femme à se mettre en selle. Des petits cris, des -rires, ils s'éloignaient.</p> - -<p>Yvonne, impatiente, reprit la pose. Dormoy, -perplexe entre deux galanteries, jetait sur Vernières -un léger regard d'envie, et se remettait -au travail avec un enchantement bien joué.</p> - -<p>Hélène se dirigeait avec Vernières du côté de -Germaine, pour suivre la leçon. Le mot blessant -d'André : « Cherche un mari! » lui tintait encore -à l'oreille. Énervée, presque colère, elle se -tenait sur la défensive. Vernières le devina. Et -charmant, spirituel, il sut la distraire, l'amuser. -Puis la voyant moins préoccupée, il s'enquit avec -une chaleur discrète : quelqu'un l'avait-il peinée, -quelque chose lui avait-il déplu? Il s'en attristait, -s'en indignait. Il fit habilement ressortir -qu'avec lui jamais femme n'aurait sujet de -plainte ; il n'avait pas de plus cher désir que de -rendre à celle qui voudrait bien ne pas repousser -son humble amour la vie libre, facile, heureuse. -Tout cela dit sans y toucher, à petits mots simples, -délicats, qui tombaient, amollissaient -comme une pluie de douceur.</p> - -<p>Hélène souriait, détendue, sinon conquise.</p> - -<blockquote> -<p class="c"><i lang="en" xml:lang="en">Mrs Edith Hopkins, White-House,<br /> -Kirby, Devonshire.</i></p> - -<p class="date">« Le Vert-Logis, 8 octobre.</p> - -<p class="ind">« Ma chère tante,</p> - -<p>« Votre Hélène est bien en retard avec vous. -Quinze jours depuis ma dernière lettre, et tant -de petits événements! Il faudrait s'écrire au jour -le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait -le charme de la communion amicale, nos bonnes -causeries de Brighton, les yeux dans les yeux.</p> - -<p>« Vous savez avec quel accès de mauvaise -humeur, quelle morgue bourrue, mon oncle -avait accueilli ma détermination de déplacer -cette fameuse somme qui constitue désormais -ma dot. « Petite sotte, qui se permet de blâmer -toute une vie de volonté et de labeur! Il était -bien récompensé de sa philanthropie! » Enfin -il s'est rendu compte que mon « coup de tête » -passait au-dessus de lui, visait un « ordre de -choses fermement établi, une loi fatale, » bref, -qu'il aurait tort de paraître vexé plus longtemps. -Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement. -Il a beau affecter une courtoisie parfaite, -l'ironie perce. Samedi dernier, il m'a jeté d'un -air négligent : « Et ton argent, petite, veux-tu -que je le passe à ton notaire, — car tu as aussi -un notaire, maintenant? — ou préfères-tu que -je te signe un chèque? » Sur mon geste évasif, -il a pris son carnet, sa plume, et tout au long a -libellé le Payez au porteur la somme de <i>deux cent -quatre-vingt-sept mille cent</i> et quelques francs, -sans oublier les centimes. Son dur paraphe… et -avec un sourire, un salut narquois, il m'a tendu -le chèque, en ajoutant : — « De deux à cinq, -payable au Crédit Lyonnais. »</p> - -<p>« Comme le léger papier m'a paru lourd! La -peur absurde de le perdre ; l'idée qu'il représentait -tant de souffrances, de misères, tant de -charités possibles ou de joies égoïstes ; l'idée -aussi que c'était là ma dot, ma rançon de femme, -le <i>Sésame, ouvre-toi</i> de ma vie nouvelle. Depuis -en effet que, grâce aux boutades d'André, — il a -pris la chose encore plus à cœur que mon oncle, — le -bruit de mon « extravagance » s'est répandu, -je ne vois plus que visages attentifs. Le beau -Dormoy se montre sous ses plus belles couleurs. -Schmet, distrait de son flirt avec Yvonne, a des -empressements subits. Quant à M. de Vernières, -l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un -certain lustre, a semblé ne l'enthousiasmer qu'à -demi. Il s'est discrètement inquiété des tracas -qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune, -le choix des placements ; comme il a des -amis à la Bourse, si un bon conseil… Singulier -garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse d'esprit -qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué! -Avec cela, quelque chose d'indéfinissable qui -arrête, une impression de volonté secrète, de -préoccupation qu'il dissimule.</p> - -<p>« Je le vois presque chaque jour ; il se déclare. -Si je ne faisais la sourde oreille, il ne tiendrait -qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de Vernières. -Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît. -Auprès de lui, je me sens troublée ; est-il -absent, je me ressaisis. Il est charmant, pourtant. -Qu'il y a loin d'un homme comme lui, -comme Dormoy même, à cet étrange Pierre -Arden, si sauvage, dont les convictions tranchantes, -la brusquerie m'ont tant choquée chez -vous, ce soir de juin, où <span lang="en" xml:lang="en">master</span> Willy avait, — fi! -le gourmand! — soustrait d'avance tous les -raisins du <i lang="en" xml:lang="en">cake</i>! Cet Arden montrait d'ailleurs -une belle flamme d'énergie en parlant de ses -travaux, du chemin de fer construit par lui au -Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières, -c'est sa vie inactive, toute de façade, les heures -qu'il passe à la Bourse. Il est remisier, m'a-t-il -dit ; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un -moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il -gagne de l'argent, voilà ce que je sais ; il a besoin -d'augmenter ses revenus, des terres dans la -Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un -étonnement pour moi, cette habitude de borner -l'existence aux soins futiles, aux conventions du -monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en -France, dès qu'un titre de rente, des appointements -fixes garantissent la sécurité matérielle. -Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages, -ni de progrès ; nous manquons d'expansion -créatrice… Mais, pour Vernières, ne craignez -rien, je suivrai votre conseil : je l'étudierai longuement.</p> - -<p>« Papa commence à se faire à cette idée : -qu'une jeune fille qui se respecte ne se discrédite -pas forcément pour tenter de connaître -ceux qui prétendent à elle. Maman reste intraitable ; -chaque fois que je cause avec Vernières, -son regard nous surveille. Comme si les flirts -d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants! -Et quand je pense au mariage de Germaine, -bâclé en trois semaines! Quelle confiance -avoir? Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement? -Il y a des jours où je ne suis pas tranquille.</p> - -<p>« Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir -tout changer en moi, autour de moi, du fait seul -que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte -décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre -je me faisais de cette résolution! Hélas, rien n'a -bougé, la terre continue de tourner. Grand-père, -après avoir prononcé un jugement sévère, — où -allait-on? <i lang="la" xml:lang="la">Finis Familiæ!</i> Ah! si une de ses filles -s'était jadis conduite de la sorte!… — s'est remis -à édicter comme auparavant ses immuables opinions. -Grand'mère, elle, n'a rien compris ; elle -ne sort pas de ses patiences ; sa surdité croît -chaque jour. Et mes parents! Je m'attendais à -une si belle résistance! Ils ont été assez vite résignés, -maman reprise à sa chère surveillance du -ménage, père tout entier à ses livres et à ses -fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre père, -après ces quatre mois de séparation, il m'a -semblé pacifique, vieilli. Si vous saviez comme -il a été bon! Il est un peu souffrant en ce moment, -il se plaint d'étouffements. De retour à -Paris, il faudra que je le décide à consulter.</p> - -<p>« Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce -que je vais en faire, vous demandez-vous? -chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands -projets. En attendant, père a fait pour moi le -nécessaire, André ne voulant entendre parler de -rien ; vous voyez d'ici son geste?… Et j'ai -reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent -est à mon nom, tout un carnet de petits chèques. -Moi aussi je vais pouvoir en signer! Mon premier -soin a été de verser, à la caisse des ouvriers -de la filature, quinze mille francs destinés à -servir de secours aux femmes qui deviennent -mères, et de prendre vingt livrets de caisse -d'épargne de 250 francs chacun, pour les employées -les plus malheureuses. Ainsi, je restitue -aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts, -accumulés par leur labeur.</p> - -<p>« L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère -et remercié, avec son meilleur sourire. Je vous -passe les vrais remerciements : délégation du -personnel, discours et bouquet. Mais quel faible -soulagement pour tant de misères effroyables! -Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre, la -Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement -à l'abri. Et pour d'autres, je n'ai rien pu, -rien! Je reverrai toujours la pâleur effrayante et -le délire de Marthe Flénu…</p> - -<p>« Du moins, j'ai eu la triste consolation de -trouver un emploi pour son mari, l'infirme. -Minna l'a pris à son journal, comme garçon de -bureau. La grand'mère va pouvoir élever le -petit, mon filleul, s'il vous plaît. D'où voyages à -Paris, visites à Minna, achats de layettes… Vous -n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant. -Me voilà loin de ma première sortie seule, -des terreurs de maman, des recommandations -de tante Portier. Je brave tous les dangers, j'affronte -avec un mépris serein les œillades des -imbéciles et les chuchotements des goujats. -J'irais au bout du monde comme cela!</p> - -<p>« Mais que je vous dise vite les amitiés de -notre chère Minna. Vous suivez, n'est-ce pas, sa -campagne dans l'<i>Avenir</i>! Avez-vous lu son article : -« Protection des gains de la femme mariée? » — Elle -y répond vertement à diverses chroniques -hostiles. A quoi bon une loi? raillaient les bons -journalistes. La femme, jouissant librement de -son salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages. -Y a-t-il d'ailleurs tant de mauvais maris, -ivrognes, cupides?… etc. — Et moi qui ai sous -les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le -martyre de la petite paralytique et de sa mère, -je songe combien de victimes pareilles la loi -attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il -plus de mauvaises femmes que de mauvais -maris? Les bons ménages resteront toujours de -bons ménages… Ah! comme Minna sait dire tout -cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens -et de pitié!</p> - -<p>« L'amusant est qu'au moment où nous en -causions ensemble, dans le petit bureau de -l'<i>Avenir</i>, Mme Morchesne, la présidente de la -Ligue pour l'émancipation des femmes, est -entrée. Vous ne connaissez pas Mme Morchesne? -C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue, -une figure hommasse, une ombre de moustache, -elle est le porte-étendard du féminisme intolérant. -Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits -qui ont beau, selon ces dames, cacher -une tactique profonde : crier fort pour qu'on -écoute! Elles font plus de mal que de bien, -épouvantent l'opinion qui est lente à s'émouvoir, -prompte à se gendarmer. D'une voix caverneuse, -elle a reproché à Minna sa modération. -« Sus à l'ennemi! au tyran! » Or elle a le -mari le plus doux, un esclave, d'un dévouement, -d'une patience angéliques. Il accourt au premier -mot, tremble au moindre geste.</p> - -<p>« J'ai vu encore au journal pas mal d'autres -silhouettes singulières de bas-bleus. Sophie -Grœtz, Viennoise prétentieuse et sensible ; une -Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate -personne, sans poitrine ni hanches, col droit et -feutre d'homme : le troisième sexe dans toute -son horreur. Spécialité : la chronique des sports -dans l'<i>Athlétisme</i> et le <i>Cycle Journal</i>. Mais je bavarde!… -Et Louise Guilbert que j'allais oublier! -Nous avons eu une vraie joie à nous retrouver. -Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment -ne pas avoir confiance en cette main si -sûre, ce regard si droit? Elle commence à se -faire une clientèle, au prix de quels efforts, de -quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a -fallu d'énergie pour conquérir cette place modeste, -mais sûre, de médecin aux Enfants-Indigents! -Je l'aime et l'admire pour toute sa petite -personne frêle et vaillante, pour le courage -obscur de ses débuts. Elle m'a parlé de vous -avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de -venir dimanche prochain.</p> - -<p>« Quel journal! Vous voyez que je rattrape le -temps perdu! Et je ne vous ai parlé que de -moi!… Faites-en autant de vous, chère tante, -quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance -fatigue encore ma petite Bertha, si Fred, -de ses menottes, déchiffre avec maëstria les sonates -de Mozart, et si <span lang="en" xml:lang="en">Master</span> Willy chevauche -toujours aussi brillamment bicyclette et poney.</p> - -<p>« J'espère que Georges se porte bien, et je -vous envoie comme à lui, chère tante, puisque -vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent -souvenir. <i lang="en" xml:lang="en">Affectionate love to both of you.</i></p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Hélène.</span> »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>VI</h3> - - -<p>Sur l'étroit tablier du pont, dont le plancher -suspendu tremblait aux pas des chevaux, — devant -elles, le landau roulait paisible, — Hélène -et Louise Guilbert, dans la haute charrette anglaise, -causaient.</p> - -<p>— Regardez! dit Hélène en désignant du fouet -le vaste paysage ensoleillé, maisons blanches de -la Roche-Guyon, fleuve d'azur moiré d'argent, -bois déjà roux, sous le ciel vif d'octobre.</p> - -<p>Elles sourirent, heureuses des bonnes heures -qu'elles avaient encore à passer ensemble, du -petit plaisir imprévu causé par ce pique-nique, -au rendez-vous de chasse des Bourrel. Les chasseurs -étaient partis à l'aube : l'oncle Marcel, -André, Dormoy. Germaine les accompagnait ; -quant à Du Marty, un service militaire de treize -jours le retenait à Orléans. Le visage boudeur -d'Yvonne les égaya ; elle était assise à côté de -M. Dugast, sur la banquette de devant du -landau ; elles entrevoyaient sa moue silencieuse, -à travers l'inclinaison du chapeau de tante Portier -et l'ombrelle de Mme Dugast.</p> - -<p>— Comme c'est gentil à vous d'être venue! répéta -Hélène.</p> - -<p>— Cela me repose, dit Louise, des Enfants-Indigents. -Si vous saviez comme c'est triste, le -spectacle de la souffrance précoce, les tares -de ces pauvres petits, empoisonnés de maladies -organiques, seul héritage de leurs parents!</p> - -<p>Hélène dit quelques mots de sa protégée, la -paralytique. Sans doute, mieux soignée, son état -pourrait s'améliorer. Peut-être qu'à l'hospice… -si Louise voulait s'en occuper…</p> - -<p>Elles parlaient maintenant de leurs amies, -rappelaient leurs souvenirs du lycée Racine où -elles s'étaient liées : Louise, déjà vaillante, tout -en nerfs avec ses seize ans frêles, guère plus -grande qu'aujourd'hui ; Hélène, de cinq ans plus -jeune, petit mouton frisé. Louise la prenait en -affection pour sa ressemblance avec une sœur à -elle, dont elle vivait séparée, à la suite du divorce -de leurs parents. Confiée à son père, docteur -connu, et désireuse de se créer une vie indépendante, -elle était dès lors résolue à poursuivre -ses études, à essayer de devenir médecin, -elle aussi. Et la grosse Oudot? Et Julie Delahaye, -l'asperge? Disparues! mariées au loin, mortes? -De ces camaraderies, elles n'avaient gardé qu'une -ou deux affections durables : Gabrielle Duval -qui, sortie cette année de l'école de Sèvres, -attendait sa nomination de professeur, et la pauvre -Denise Simonin, si gaie dans ce temps-là. -Fini de rire, aujourd'hui ; son mari toujours dehors -avec ses affaires louches, trois enfants à -élever, souvent le plat vide, dettes et protêts.</p> - -<p>— Sa dot n'a pas traîné, dit Louise. Simonin -a la dent longue. Le mariage dans ces conditions-là, -merci. Je préfère rester garçon!</p> - -<p>Elles rirent ; un vent sec bruissait à travers les -taillis, des feuilles jaunes voletèrent. Le landau -tournait : une clairière, et sous de hauts peupliers -d'Italie, dont les cimes grises se fonçaient de -rouille, le rendez-vous de chasse, un pavillon -Louis XIII, apparut. Des cris, des rires, quelques -mesures de fanfares auxquelles des abois -répondirent ; le groupe de chasseurs s'avançait -en saluant. Paul Ythier-Bourrel se multiplia. -Beau-fils du richissime maître de forges, il faisait, -en l'absence de M. Bourrel, les honneurs -de la réunion. Fortes moustaches brunes, l'œil -hardi, il gardait, dans sa distinction de <span lang="en" xml:lang="en">clubman</span>, -le délibéré du lieutenant de hussards. Il présenta -son cousin, le comte Soulier, qui s'inclinait -avec componction, figure madrée, crâne -chauve et favoris teints. Le lieutenant de Céry, -camarade d'Ythier-Bourrel, vint présenter ses -respects à Hélène, et derrière lui Vernières, le -sourire en éveil. Fouetté de grand air, ravi de -sa chasse, elle lui trouva bonne mine, entendit -avec plaisir les quelques mots banals qu'il prononçait -d'une voix tendre et respectueuse.</p> - -<p>On pénétrait dans la cour intérieure. Paul -Ythier-Bourrel précédait Germaine, affriolante -avec sa jupe courte plissée, ses guêtres soulignant -le mollet, sa toque campée sur ses cheveux fous. -Mme Dugast et tante Portier admirèrent le tableau -disposé sur un mur, trophée savant de -poils et de plumes refroidies, çà et là englués de -sang. Deux gardes et des valets de pied allaient -et venaient, enlevant du coffre des voitures dételées -les dernières provisions. Les chevaux hennirent -dans leurs boxes, les chiens à l'attache -regardaient de leurs yeux parlants, en remuant -la queue.</p> - -<p>— Joli motif! s'écria Dormoy, esquissant du -pouce un vague dessin.</p> - -<p>— Ces artistes, fit André, un rien les inspire!</p> - -<p>Il se souciait peu des joies esthétiques, ne prenait -jamais aux choses que l'intérêt qu'elles lui -rapportaient.</p> - -<p>A table, dans une vaste pièce à boiseries -grises, où des guirlandes de bruyères et de feuillages -couraient, sous des rangées de bois de cerf, -Hélène s'amusa de la gaieté du service, pêle-mêle, -sur la nappe blanche, de pièces froides, de -pâtés et de fruits, parmi les bouteilles poudreuses -à cire rouge, à col d'or. L'atmosphère chaude, -cette animation, ces rires qui ne pensaient à -rien, l'enveloppaient. Elle sentit un bien-être, -jouit de cette minute ; Vernières, à la dérobée, -lui jetait des regards d'admiration pénétrée ; elle -en surprit un, tourna la tête, sans s'avouer son -plaisir. Elle éprouvait obscurément cette sorte -d'attrait qu'exerce sur tout être humain la séduction -physique. Chaque mouvement de Vernières -en était plein. Allait-elle l'aimer?</p> - -<p>En face d'elle, Louise Guilbert, entre Marcel -Dugast et Dormoy, tenait tête avec sa franchise -sereine, sa grâce décidée, aux madrigaux du -peintre, plus coloré que d'ordinaire. Décidément -il renonçait à lutter contre Vernières, il affectait -vis-à-vis d'Hélène une camaraderie résignée, un -détachement chevaleresque. Quant à l'oncle, il -était conquis, trouvait Louise charmante. Il débitait -des petites phrases, d'un air bonhomme : -où étaient les grands principes et les mots ronflants? -Comme Yvonne se tenait mal! Sans doute -la joie de retrouver son flirt numéro deux. Distancé, -Schmet! De Céry tenait la corde. Ils y -allaient grand train, plaisantant haut, avec des -sous-entendus à eux, souvenirs de bals, débinages -d'amis.</p> - -<p>Les yeux trop familiers du lieutenant, le regard -en coulisse du comte Soulier, qui, après -avoir successivement observé chacune -des femmes, s'arrêtait avec une complaisance -évidente sur la gaminerie d'Yvonne, choquèrent -Hélène. Sous le convenu des sourires, elle percevait -le désir insolent, le mépris secret du -jeune officier, du vieux beau. Ythier-Bourrel -voulait à tout prix verser du champagne à Germaine -très lancée. — (Tiens, comme André avait -l'air maussade!) Dormoy devenait élégiaque ; -tous avaient au visage la même expression ; Vernières -lui-même, quand il la contemplait tout à -l'heure… « Ah! l'éloignement, l'énigme des -pensées! Qu'y avait-il sous ce front mat, derrière -ces prunelles d'une douceur ardente? Tout près -de se comprendre, l'inconnu en lui, l'inconnu -en elle… L'aimait-il vraiment? »</p> - -<p>Elle vit alors que ses parents regardaient Vernières, -puis elle ; ils paraissaient heureux, rajeunis -au spectacle de cette gaieté. Tante Portier -seule conservait une majesté réprobatrice devant -les éclats de rire. Le café, les liqueurs -étaient servis dehors, sur de petites tables ; on -organisait des jeux, un tir dans la clairière. De -Céry chargeait les carabines légères, les passait -aux dames. Le comte Soulier marquait les -points.</p> - -<p>— Eh bien, sœurette, fit André, qui avait pris -Hélène sous le bras, — on ne se décide pas? -Nous sommes donc aussi coquette que les autres? -Voilà deux mois que, sous prétexte d'étudier ce -pauvre Vernières, tu le laisses brûler à petit -feu.</p> - -<p>— Il t'a fait ses confidences? demanda Hélène, -moqueuse.</p> - -<p>— Ce matin. Il t'adore. Songes-y! Le parti -en vaut la peine. Et voilà ma commission faite.</p> - -<p>Il pirouetta, n'aimant pas s'attarder aux mots -inutiles ; il était déjà loin, recevait la carabine -des mains d'Yvonne qui, ravie, criait : Mouche! -On s'empressait, on changeait de cible. Hélène -songeuse était à l'autre bout de la clairière, où -des canards ridaient l'eau couleur de feuille -morte, un coin de ciel et d'arbres renversés. Une -phrase murmurée la fit tressaillir.</p> - -<p>— N'est-ce pas, mademoiselle? splendeur et -mélancolie, c'est tout l'automne.</p> - -<p>Elle se retourna. Vernières était derrière elle, -embrassant d'un geste la frondaison immobile -sous le ciel bleu, lourdes verdures décolorées, -hêtres pourpres et bouleaux jaunes. Il reprit :</p> - -<p>— Ne trouvez-vous pas ces journées d'autant -plus belles qu'elles sont parées du charme suprême -de ce qui va finir?</p> - -<p>D'un regard il précisait l'allusion, évoquait -le départ proche, la rentrée d'Hélène à Paris. -Elle sentit la ferveur cachée de sa prière.</p> - -<p>— Bientôt ce sera la vie dispersée du monde, -continuait-il. On ne s'appartient plus. Retrouverai-je -jamais ces heures de confiance, presque -d'intimité? Ah! mademoiselle, ne prononcerez-vous -pas le mot qui fixera pour moi ces souvenirs, -le mot qui éterniserait cette minute divine?</p> - -<p>Il subit sans broncher l'interrogation muette -d'Hélène, son beau regard sagace, planté droit. -« Diable de fille! pensait-il, est-elle jolie! » De -la deviner si maîtresse d'elle-même, quoique -émue, il en conçut une rancune, se dit : « Toi, -que je t'épouse, je te materai. » Puis, du ton le -plus suave :</p> - -<p>— Ne me connaissez-vous pas, maintenant? -Je ne vous ai rien caché de mes défauts. Vous -savez le peu que je suis, le peu que je vaux. Mais -vous savez aussi que personne au monde ne se -dévouerait pour vous de meilleur cœur, que je -donnerais tout pour une promesse, un encouragement…</p> - -<p>Il parlait avec une humilité contenue, une chaleur -communicative. Et à part lui, soupesant la -beauté d'Hélène, ses relations, la dot, les espérances, -puis en balance les raisons pressantes -qu'il avait de se marier, désir d'un train de maison, -faire figure, recevoir (de la sorte il pourrait -élargir, assurer ses opérations à la Bourse), Vernières -songeait : « Impossible de trouver de nouvelles -hypothèques sur le château et les fermes! -maman là-bas qui vit de rien… Odette me coûte -très cher ; une maîtresse et des dettes, on s'en -fatigue à la longue. Il faut faire une fin. »</p> - -<p>Après un silence, avec une gravité charmante, -cette sincérité profonde, qui donnait tant -d'âme à sa beauté, Hélène reprit doucement :</p> - -<p>— Voilà des mots bien graves. L'acte l'est -encore plus. Songez qu'il engage la vie entière. -A quoi bon se presser? Donnez-moi encore quelques -semaines de réflexion.</p> - -<p>D'un geste chagrin, il cassait une brindille -morte ; et persuasif :</p> - -<p>— Pourquoi tant réfléchir? Moi, dès que je -vous ai vue, mon cœur était pris. Je vis sous le -charme. Comment rêver une autre compagne -que vous? Vous n'êtes pas seulement la beauté, -la grâce. Vous êtes la raison, l'intelligence. Aucune -autre jeune fille ne vous ressemble.</p> - -<p>Une émotion réelle faisait trembler sa voix : -« C'est vrai, elle ne ressemblait à personne ». -Et à le reconnaître, à subir cet ascendant, il s'irritait. -Tout à sa vie occupée et oisive de remisier -mondain, camarade d'André, il n'avait vu -d'abord en elle qu'une riche, une jolie personne. -A la mieux connaître, il avait été à la fois séduit -et déconcerté : il faudrait compter avec elle. -L'histoire du chèque, qu'il jugeait parfaitement -ridicule, ces charités excessives (il y mettrait le -hola!) dénotaient un caractère. Et piqué au jeu, -lui qui se jugeait un homme fort, incapable de -tout entraînement sentimental, il avait vu croître -son désir, d'autant plus vif qu'il était tenu en -bride.</p> - -<p>Flattée, mais sans le vouloir paraître, Hélène -répliquait : Si différente vraiment? Qu'il n'en -crût rien! Il y avait bien d'autres jeunes filles -comme elle : — Tenez, Louise Guilbert! — Toutes -n'étaient pas forcément des poupées. -Elles le seraient de moins en moins.</p> - -<p>Avec cette instinctive facilité de chacun à dire -une chose et à en penser une autre, — par goût, -il n'aimait la femme que serve et futile, — il -protesta, renchérit :</p> - -<p>— Ah! Mademoiselle, ne me parlez pas de ces -évaporées! Je ne conçois la femme qu'avec une -valeur, un esprit, des droits égaux!… « Cela -ne m'engage à rien! »… Souvent même ne nous -êtes-vous pas supérieures par votre tendresse et -votre puissance de dévouement, votre délicatesse -infinie? Nul plus que moi n'a le respect et l'admiration -de vos pareilles, lorsqu'elles portent aussi -haut le sentiment de leur conscience, de leur -responsabilité!… « Et va toujours! »</p> - -<p>On appelait :</p> - -<p>— Vernières, Vernières, c'est à vous!</p> - -<p>Ils revinrent vers le groupe. De Céry agitait -une carabine.</p> - -<p>— Me laisserez-vous partir ainsi? supplia-t-il. -Un mot d'espoir! Vous ne m'encouragez -guère…</p> - -<p>Elle le regardait de nouveau, bien en face :</p> - -<p>— Je ne vous ai pas découragé.</p> - -<hr /> - - -<p>Les adieux, le retour. Dans le landau à la -place d'Yvonne, Louise Guilbert à son côté, Hélène -revoyait, impressionnée, l'étrange scène -surprise au départ : Ythier-Bourrel prenant congé -de Germaine avec une galanterie insistante ; -André sautant dans la charrette anglaise, s'en -emparant au moment où Louise et elle s'approchaient, -et disant d'un ton sec :</p> - -<p>— Vous venez, Germaine? Ces demoiselles -rentrent avec père!</p> - -<p>Cela, sans un mot d'explication, d'excuse. Et -la bizarrerie du ton, le geste nerveux, un regard -jaloux, presque furieux! Germaine, docile, s'asseyait -auprès de lui… Incident si bref, que personne, -sauf Louise, n'avait dû le remarquer. -Hélène en gardait une impression indéfinissable.</p> - -<p>Le mail de l'oncle et la charrette avaient pris -les devants. Elle secoua l'obsession, sourit machinalement -au bon visage de Louise et des chers -parents. M. et Mme Dugast, fatigués par la partie -un peu longue, se laissaient aller au roulement -doux de la voiture. En silence, on retraversait -le pont ; le soleil à son déclin baignait -d'un or froid les lignes nettes du paysage, glaçait -l'azur du fleuve. La Roche-Guyon, le mail arrêté -devant un porche ancien ; on reconnut Vernières -qui disait adieu de la main, prêt à rentrer chez sa -tante. Il se tourna vers le landau, détacha un -grand salut.</p> - -<p>— Tu vois, Hélène? dit Mme Dugast.</p> - -<p>— J'ai vu, fit-elle, et concentrée, elle s'enferma -dans un nouveau silence.</p> - -<p>Le mail repartait au grand trot ; Dormoy, -Yvonne et tante Portier leur jetèrent des signaux -d'amitié. Le vent fraîchit.</p> - -<p>— Vous n'avez pas froid, père? demanda -Hélène.</p> - -<p>Un malaise fugitif, une souffrance venaient de -tirailler le visage de M. Dugast.</p> - -<p>— Non, non, répondit-il, une douleur là. C'est -passé.</p> - -<p>Malgré sa résistance, Hélène lui relevait le col -de son pardessus.</p> - -<p>— Père souffre du cœur depuis quelque -temps, expliqua-t-elle. Mais voilà, il ne veut -pas en parler au docteur Hulin… Elle prit la -main de Louise : — Voyons père, si nous -profitions du gentil médecin que nous avons -là?</p> - -<p>M. Dugast se défendit : à vieux malade, vieux -docteur. Laurent lui suffisait. Il le verrait à Paris. -Et devant la bonne grâce, la simplicité de -Louise, il admirait en elle une forme heureuse -du progrès, louait cette carrière nouvelle où les -plus belles qualités de la femme trouveraient à -s'exercer si naturellement. Il rappela les débuts -de la première femme médecin en Amérique, la -courageuse Élisabeth Blackwell. Quand elle passait -dans la rue, les boutiquiers se groupaient sur -leur seuil, les promeneurs s'arrêtaient, les petits -garçons lui faisaient des pieds de nez, lui jetaient -des pierres.</p> - -<p>— Je l'ai connue à New-York, en 1852. On -en était encore à refuser de lui louer un appartement ; -cela aurait nui à la réputation de la maison.</p> - -<p>— Depuis, nous avons marché, dit Louise -gaiement.</p> - -<p>Du sommet de la côte, on aperçut Hautneuil. -Des ritournelles de chevaux de bois, le son -rauque d'un orchestre de campagne accentuaient -l'habituelle gaieté des dimanches, toutes les -basses réjouissances du petit village, infecté de -luxure et d'alcool. C'était la fête du pays. L'orbe -rouge du soleil allait disparaître, éclairant le -fleuve et les falaises d'un reflet rose. De l'autre -côté de l'eau, dans leur désert d'herbe pelée, les -hautes cheminées de la filature, les pauvres maisons -de Moranges se découpaient en noir sur le -ciel vif. Quel contraste avec cette fraîche oasis -d'Hautneuil, couchée dans la verdure le long de -la berge, sous les peupliers bruissants! Invite -constante, avec ses fossés pleins d'herbe épaisse, -ses tonnelles de clématite, ses salles basses de -cabaret. Après les lourdes journées d'été, par les -soirs rudes d'hiver, s'y précipitaient, empilées -dans les bachots plats, des bandes bruyantes -d'ouvriers et d'ouvrières. Ils y venaient assouvir -leurs mornes fatigues, leur soif d'oubli. « L'eau -de Moranges était pourrie! Fallait bien boire du -vin. » L'oncle Dugast, maire de la Neuville, -avait tout fait pour détourner son personnel du -hameau de perdition : la tentation était trop -forte.</p> - -<p>Aux premières maisons, M. Dugast ordonna :</p> - -<p>— Prenez à gauche, Pierre!</p> - -<p>On évitait ainsi le bord de l'eau, les baraques -de la fête. On n'en croisa pas moins des groupes -de filles en cheveux, l'air insolent, au bras -d'hommes avinés. Elles riaient, prises à la taille, -agitant des balais de papier multicolores. Des -vieux titubaient. Des chants sortaient de tous les -cabarets, portes et fenêtres ouvertes. Au passage, -on reconnut Dulac, le contremaître, qui penaud -se dissimula, les yeux brillants, le teint rouge, -derrière deux femmes. Le landau faisait sensation, -il y eut des saluts gauches, quelques gamins -lancèrent des poignées de confettis. Au coin d'une -ruelle, un fort gaillard d'une veulerie canaille, -qui fumait sa pipe, les pieds dans des pantoufles -de tapisserie, la casquette en arrière, dévisagea -Hélène, et donnant un coup de coude à la grande -rousse qui l'accompagnait, tous deux ricanèrent. -C'était cette brute de Lepillier. Plus loin, -une de leurs anciennes protégées, retombée -au vice incurable, détourna la tête. Hélène -crut reconnaître, parmi d'autres passantes en -goguette, quelques titulaires des livrets de caisse -d'épargne.</p> - -<p>— Soyez donc généreuse! fit Mme Dugast, à -qui ce spectacle faisait horreur.</p> - -<p>Elle secoua un confetti resté sur sa manche. -Née honnête bourgeoise, riche aujourd'hui, elle -ne pouvait comprendre cet attrait sombre du vin, -du mal, la part fatale des circonstances, de l'hérédité. — Pourquoi -s'intéresser à de si vilaines -gens? — M. Dugast parut l'approuver de son -silence.</p> - -<p>Et cependant, ils étaient charitables.</p> - -<hr /> - - -<p>Maintenant Hélène, le front contre la vitre, la -nuit froide à ses tempes, contemplait le jardin -silencieux, l'allée fuyante des fusains, toute -blanche sous la lune. La pâle lumière bleue baignait -de sa pureté féerique les arbres noirs, les -bassins luisants et, là-bas, la danse immobile du -faune. Derrière elle, la chambre familière, le lit -préparé. Elle restait là, sans envie de se coucher, -d'allumer sa bougie. Chacun était rentré chez soi, -la maison s'endormait. Malgré ses instances, -Louise était partie depuis une heure ; il fallait -qu'elle fût à son poste demain matin. La courageuse, -l'excellente amie! La journée avait été -trop courte, à peine si elles avaient eu le temps -d'être ensemble. Tout ce qu'elles auraient eu à -se dire, tout ce qu'elles ne s'étaient pas dit! car -jamais on n'exprime toute sa pensée ; le voudrait-on, -les mots mêmes trahissent, déforment. Pourtant -elle avait bien senti le regard de Louise se -poser sur elle, la suivre, quand elle causait avec -Vernières ; elle l'avait senti se détourner, par délicatesse, -après la petite incartade d'André. Quelle -idée en avait-elle emportée? Mais quelle idée au -juste devait-on s'en faire? Hélène y revenait toujours, -se défendant mal contre une anxiété -qu'elle ne s'expliquait pas. Entre Germaine et -André, elle avait bien remarqué jusqu'ici une -familiarité un peu libre ; elle savait sa cousine -légère, uniquement éprise de plaisirs, bornée au -culte de sa jolie personne. Dans le mariage, Germaine -n'avait vu que les cadeaux, l'entretien -luxueux de son mari ; son humeur dépendait de -la robe et du bijou nouveaux. Pour une bague, -elle devenait enjôleuse, câline… Son ivresse à la -signature du contrat! La répugnance qu'Hélène -avait éprouvée devant l'étalage du trousseau, les -jupons clairs, les pantalons brodés… Mais tout -cela ne signifiait pas grand'chose : éducation négligée, -le père distrait, la mère morte ; tante -Portier n'avait d'autorité qu'à l'office. Oui, insouciance, -légèreté, des façons que Du Marty ne -devrait pas tolérer ; le danger, mais rien de plus… -Pas de choses honteuses! non, non, pas cela! -André est un honnête homme!… Et malgré elle, -certains détails la poursuivaient : sur le quai, le -petit rire de son frère au « Je vous la confie! » -de Du Marty, leur tressaillement de surprise dans -l'ombre, le soir de la mort de Marthe Flénu ; -aujourd'hui encore, au déjeuner, l'air maussade -d'André, et son regard jaloux, furieux, dans la -charrette.</p> - -<p>Elle se débattait avec l'odieux soupçon, le -front toujours appuyé à la vitre, lorsque, dans -l'allée des fusains éclairée par la lune, elle vit -une forme s'engager, prudente. A pas de loup, -l'homme s'éloignait, suivant la bordure d'arbustes. -La démarche, les vêtements… elle hésitait ; -il se retourna : André! Comme un éclair, -cette idée : où va-t-il? Puis brusque, aveuglante, -la certitude. L'allée des fusains ne conduisait -qu'à la petite porte de la Chesnaye… -le pavillon… Germaine! Elle revit le chalet -sombre, à l'écart du château, des communs. Et -Du Marty qui était absent! Distinctement elle -s'imagina une lampe à la fenêtre, Germaine aux -écoutes… Elle eut un soulèvement de tout -l'être, faillit crier. C'était donc vrai, c'était possible! -son frère commettant cette infamie… et -hier encore il serrait la main de Du Marty! -Pouah!… Et torturée, elle demeurait là sans -force, comme hypnotisée, dans un cauchemar -de révolte et de dégoût, un désarroi sans -nom.</p> - -<p>Du temps coula ; avec le jardin lunaire et les -choses inertes sa pensée ne fit qu'un. Une torpeur -l'envahissait. Soudain, dans une chambre -voisine, un bruit étouffé de chute : des piétinements, -une porte qui bat ; et aussitôt des appels -déchirants, des cris. Hélène éperdue s'élançait -à la voix de sa mère.</p> - -<p>— Le médecin, le médecin! Cours vite, -sonne. Ah! mon Dieu!</p> - -<p>Et tandis que, rentrant hors d'elle dans la -chambre de son mari, elle se jetait sur le corps -de M. Dugast étendu, le soulevait dans ses bras, -Hélène avec une stupeur, une épouvante indicibles, -voyait retomber sur l'épaule la tête -lourde, aux yeux ouverts.</p> - -<p>— Père, père, m'entendez-vous?</p> - -<p>Un silence tragique… Rupture d'anévrisme? -Mme Dugast balbutia :</p> - -<p>— Il s'est levé en disant : Je ne respire plus ; -puis il a porté la main à son cœur, en faisant :</p> - -<p>— Ah! mon Dieu!… et il est tombé.</p> - -<p>Ah! ces étouffements des derniers jours…</p> - -<p>— André! Appelle André, criait Mme Dugast, -vite! le médecin!</p> - -<p>Comme une folle, Hélène courait. André?… -On allait s'apercevoir de son absence, le chercher, -tout découvrir… Emportée par une force -aveugle, elle se jetait dans l'allée des fusains, -trouvait ouverte la porte de communication, -et le cœur battant à se rompre, arrivait au pavillon, -frappait à grands coups.</p> - -<p>— André! André!</p> - -<p>Un volet s'entre-bâillait, Germaine en chemise -se pencha :</p> - -<p>— Quoi, qu'arrive-t-il?</p> - -<p>Elle répéta son cri farouche :</p> - -<p>— André! André!</p> - -<p>— A quoi penses-tu? Il n'est pas là! dit Germaine -tremblante.</p> - -<p>Alors, durement, Hélène commanda :</p> - -<p>— Dis-lui que son père se meurt! Vite, un -médecin!</p> - -<p>Deux exclamations, un mouvement dans la -chambre, et de nouveau elle reprenait sa course, -dans un égarement tel qu'elle ne savait plus… -réalité, rêve horrible?</p> - -<p>La maison en tumulte, domestiques effarés, -toutes les portes ouvertes ; dans sa chambre, -grand'mère Zoé sur son séant, écoute de tout -son sang terrifié de sourde. Hélène, dans le corridor, -sent ses jambes fléchir. M. Pierron lui -ouvre les bras, lui barre le passage ; — et du -seuil, elle voit sa mère qui sanglote, son père -étendu sur le lit, son père rigide de l'affreuse -immobilité de la mort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Hélène pressait le pas. Une clarté blonde vibrait -dans l'air léger ; le feuillage printanier, -d'un vert intense et frais, sur le large trottoir de -l'avenue d'Antin agitait sa dentelle d'ombre et -d'or. Le fronton grêle de Saint-Philippe-du-Roule -s'enlevait, lumineux, sur l'azur d'avril.</p> - -<p>Des enfants qui jouaient autour d'un banc, le -sourire heureux d'une jolie passante, doucement -appuyée au bras d'un jeune homme, redoublèrent -sa mélancolie. Elle perçut plus amèrement -le désaccord de la belle journée avec le cours -douloureux de ses pensées : comme le temps -marchait! six mois déjà. Pauvre, cher bon père!… -Et pour la millième fois cette affreuse sensation -de vide, du trou béant depuis la disparition de -l'être aimé. Quelle place il tenait pourtant dans -leur vie, cet homme d'une douceur si réservée, -d'habitudes si calmes! Dire qu'elle ne s'en était -aperçue qu'après… On vit côte à côte, on ne se -comprend pas toujours ; souvent l'on dispute ; -d'être si près empêche de se bien voir. Viennent -le coup de foudre de la mort et le recul du souvenir, -on se rend compte, on mesure alors toute -l'étendue de la perte. Hélène voyait nettement -ce que son père avait été pour elle, l'ami sûr, le -guide parfois effarouché, mais si tendre, si patient. -Elle se reprocha d'anciennes vivacités… -Ah! si l'on songeait davantage au précaire, à -l'incertain de la vie, comme on s'éviterait tant -de menus sujets de froissements, de peine!</p> - -<p>Elle pensa à sa mère, dans un vif rapprochement -de tendresse, se promit d'être plus conciliante, -plus affectueuse. A elle, dans les petits -heurts involontaires, les divergences d'idées inévitables, -d'avoir tout le sang-froid, la volonté, -puisque Mme Dugast, depuis l'horrible événement, -demeurait frappée, désemparée. Son existence -rompue, le changement d'habitudes la -laissaient, après tant d'années d'une union parfaite, -dans une solitude irrésolue. Après sa longue -obéissance, son effacement, elle se trouvait -aux prises avec les responsabilités de la vie : -initiative nulle, velléités courtes. Soumise à l'influence -de son beau-frère, de son fils, subissant -le nouveau joug sans se l'avouer, elle réservait -pour sa sœur, pour sa fille, ses manifestations -inopportunes d'indépendance, d'autorité… Chère -tante Édith! avait-elle montré assez de dévouement, -de sûre intelligence. Accourue à la Neuville -au lendemain du malheur, elle revenait -pour la seconde fois, avec Willy, ces six mois -passés, préoccupée par les dernières lettres -d'Hélène. Quelle bonne quinzaine elles allaient -vivre ensemble!</p> - -<p>Hier déjà, la réconfortante soirée, malgré -l'aveu qui lui avait tant coûté à faire, le récit de -cette nuit de cauchemar où, éperdue, elle avait -couru jusqu'au pavillon, surpris André chez Germaine. -Jamais elle n'aurait confié, même à sa -tante, un secret qu'elle jugeait odieux ; mais le -temps pressait : Du Marty, croyait-elle, allait -s'apercevoir de tout ; elle redoutait une catastrophe. -D'abord, à la suite de l'explication qu'elle -avait eue avec son frère, une scène très pénible -que suivait une fêlure d'affection, — douleur -de l'aimer encore, de l'estimer moins, — André -avait semblé tenir sa promesse, renoncer à sa -liaison coupable. Mais non, il avait menti. Elle -le voyait bien. Tout devait continuer comme par -le passé ; son attitude peu à peu redevenue la -même, la contrainte peureuse, sournoise de Germaine, -ce sentiment d'irréparable qui pesait sur -eux trois dans leurs paroles ou leurs silences… -Et tout ce dont elle n'avait pas encore parlé, les -soucis causés par l'emploi de sa fortune, ses -doutes, presque son inquiétude au sujet de Vernières!</p> - -<p>Elle avait gravi l'escalier, poussait la porte de -l'appartement ; elle entrait au salon. Près d'une -petite table à ouvrage, dans l'embrasure de la -fenêtre, Mme Dugast et tante Édith causaient. -Les deux sœurs avaient la même taille, tournure -pareille ; mais où Mme Dugast penchait sur sa -broderie un visage las, dans une détente de tout -son corps vêtu de noir, Édith plus jeune la regardait, -une franchise vaillante dans ses yeux -clairs, avec un redressement du buste. Hélène -les embrassa.</p> - -<p>— Comme tu rentres tard! dit Mme Dugast -en relevant son front blanchi. Elle avait les paupières -gonflées de quelqu'un qui depuis longtemps -a beaucoup pleuré.</p> - -<p>— C'est Denise qui m'a retenue.</p> - -<p>Et poussée par l'air soudain méfiant, presque -hostile de sa mère, autant que par la vive expression -de sympathie d'Édith, elle reprenait :</p> - -<p>— Quel intérieur! La misère, et la misère -d'autant plus navrante qu'elle se cache sous un -air de bien-être. Simonin sortait, pardessus neuf -et bottines vernies ; il dînait dehors. Au cinquième, -le petit Louis claquait la fièvre entre ses -draps troués. Et dans le garde-manger, pas ça!</p> - -<p>— Je vois, dit Mme Dugast avec une ironie -amère, que tes cinq mille francs n'ont pas fait -long feu.</p> - -<p>Hélène répondit :</p> - -<p>— Ce n'est pas la faute de Denise, elle fait -tout dans son ménage. Peu de femmes auraient -sa résignation angélique.</p> - -<p>— Il faut avouer, dit Édith, que le cousin est -une jolie canaille. La dot de Denise nettoyée en -deux ans ; ses dentelles, ses derniers bijoux, -l'argenterie, et jusqu'aux meilleurs meubles, -tout passant aux lettres de change inattendues, -au perpétuel argent de poche. Monsieur a dû -s'engager pour un ami, c'est sacré! Monsieur a -une affaire merveilleuse en train, il faut traiter -Un tel au restaurant… Heureux, quand ce n'est -pas Une telle! Et la malheureuse qui croit tout, -se prête à tout!</p> - -<p>— Ah! fit Hélène, l'homme chef de la famille, -guide et soutien des siens, quelle dérision dans -ce cas-là! Moi je mets un bandit élégant comme -Simonin bien au-dessous d'une brute du peuple -comme ce Lepillier qui vit aussi de sa femme, -au lieu de la faire vivre.</p> - -<p>— Si encore, ajouta Mme Dugast en poursuivant -son idée, cela te servait de leçon! Mais non, -je te connais, tu donneras encore. Aujourd'hui -même peut-être… Et sur un geste de sa fille :</p> - -<p>— Oh! tu es libre, certes, tu es libre!</p> - -<p>Mais un blâme ulcéré démentait ses paroles. -Hélène répliqua :</p> - -<p>— Denise a du cœur ; la preuve, c'est qu'elle -cherche un emploi.</p> - -<p>— La pauvre petite, fit Mme Dugast, de quoi -est-elle capable? Ce n'est pas son brevet supérieur -qui la nourrira. Courir le cachet? Ce n'est -pas bien relevé, tu en conviendras, pour une -femme de notre monde. Elle ferait mieux de -rester chez elle.</p> - -<p>— Et vivre, ma bonne? objecta Édith. Penses-tu -que ce soit pour leur plaisir que tant de -femmes aujourd'hui quittent leur foyer, vont -chercher le pain au dehors?</p> - -<p>— C'est à leurs maris de les nourrir, dit -Mme Dugast avec une conviction inébranlable.</p> - -<p>— Persuade Simonin, railla Hélène.</p> - -<p>— Et celles qui restent filles? demanda Édith, -car plus nous allons, plus l'homme hésite, recule -devant les charges, les responsabilités de -l'union.</p> - -<p>— C'est bien, fit Mme Dugast, je n'ai plus -rien à dire, je me tais.</p> - -<p>Et reprenant sa broderie, elle se mit du bout -de son crochet à compter les points avec une -attention qui signifiait : « Il suffit que je pense -une chose pour que vous en souteniez une autre ; -vous vous mettez à deux, comme toujours! » Et -dans ce petit silence tenaient des années de -rancune.</p> - -<p>— J'ai vu aussi Louise Guilbert, dit Hélène -pour faire diversion. Elle m'a donné des nouvelles -de ma paralytique. On va l'envoyer à -Berck-sur-Mer, le grand air salin la fortifiera.</p> - -<p>Muette, Mme Dugast hochait la tête. Très -gentille, Louise Guilbert, mais ce n'est pas à elle -qu'elle se confierait si elle était malade. Seul, un -homme pouvait exercer cet art austère et mystérieux. -Toute la médecine tenait pour elle dans -la cravate empesée, le ton sentencieux du vieux -docteur Laurent.</p> - -<p>On apportait une carte.</p> - -<p>— Le notaire, soupira-t-elle.</p> - -<p>Elle porta la main à ses tempes, se souvint -qu'elle avait une migraine affreuse, gagnée le -matin à faire ses comptes, et avec cet effroi que -lui causait chaque décision, elle gémit dans un -désarroi subit :</p> - -<p>— Ah! mon Dieu! jamais de repos. Faites -entrer dans le cabinet de travail.</p> - -<p>Et tournée vers Édith :</p> - -<p>— Cela me serre le cœur, chaque fois que je -rentre dans cette pièce…</p> - -<p>Assise sur un tabouret bas, auprès de sa tante -dont elle tenait la main, Hélène répondait à ses -questions… Oui, elle avait eu bien des tracas -aussi avec cette bête préoccupation d'argent. La -succession d'abord, longue à débrouiller, et dont -le règlement, avec toutes ces lenteurs de notaire, -n'était pas encore terminé. Sa mère, en attendant, -touchait une pension viagère, M. Dugast -étant mort sans testament ; elle fit allusion à la -sécheresse d'André, réclamant un partage strict, -leur mère réduite au quart de l'usufruit… Quant -à l'emploi de sa fortune personnelle, que d'hésitations, -que de difficultés, avant d'en trouver -un placement conforme à ses idées! D'abord, -elle avait offert à Minna de commanditer son -journal ; elle eût participé volontiers à cette courageuse -campagne d'amélioration sociale, à cette -bataille pour le progrès que livrait l'<i>Avenir</i> en -faveur des droits de la femme. Mais Minna aux -premiers mots l'avait arrêtée, refusant avec une -délicatesse affectueuse de l'associer aux risques -de l'entreprise. Qu'elle conservât sa dot! Hélas, -elle en aurait besoin.</p> - -<p>Enfin, après bien des recherches, grâce aux -indications de leur amie, elle avait consacré -la somme presque entière au développement -d'une vaste exploitation agricole, les fermes de -Rosay, dans le Maine-et-Loire. Cette œuvre, -sorte de colonie où ne travaillaient presque -exclusivement que des femmes, créée sous -l'Empire par le baron Sassy, le célèbre philanthrope, -avait pour but d'arracher à la misère -un certain nombre de déshéritées. Après une -période de plein succès, la mort du fondateur -avait ralenti l'élan ; une transformation des -modes de culture, un renouvellement du matériel -allaient assurer de nouveau, avec un précieux -résultat moral, une part d'intérêts modeste -à coup sûr, mais qu'Hélène jugeait suffisante, -malgré le haussement d'épaules, le ricanement -d'André : « Deux et demi pour cent! »… Lui, -conseillé par Vernières venait de faire un placement -superbe, des mines de pétrole, en Transylvanie.</p> - -<p>— Il a beau avoir le cœur pris, fit Édith cinglante, -la tête reste libre!</p> - -<p>— Heureusement! Il n'a pas trop de toute sa -présence d'esprit pour parer à ses besoins! Car, -j'en ai l'impression, — Hélène baissa la voix, -eut une moue de mépris, — Germaine les complique.</p> - -<p>— Oh! protesta Édith indignée, crois-tu vraiment? -Vénale?</p> - -<p>— Non, non! Elle ne se rend pas compte, -évidemment. Mais de quoi se rend-elle compte, -avec sa petite cervelle d'oiseau? Ni religion, ni -morale ; son éducation absurde, toute de vanité, -porte ses fruits. Pour son mari comme pour -André, elle n'est qu'une poupée. Toujours des -robes, des bijoux ; il faut qu'elle achète, mais -payer? Voilà comment Du Marty a fini par -s'apercevoir qu'il y avait du louche. Je suis -horriblement inquiète, ils sont à la merci d'une -imprudence. Moi, je ne puis plus rien, après -ma scène avec André. Vous peut-être, chère -tante, si vous parliez à Germaine, peut-être -prendriez-vous sur elle quelque influence ; votre -douceur, votre autorité…</p> - -<p>Édith lui serra la main, la baisa au front :</p> - -<p>— Je tâcherai.</p> - -<p>Et après un silence :</p> - -<p>— Occupons-nous de toi, fit-elle.</p> - -<p>De ses bons yeux francs dont Hélène sentait -descendre jusqu'au fond d'elle-même l'interrogation -tendre, elle la dévisageait :</p> - -<p>— Oui, où en sommes-nous?</p> - -<p>— Vrai, je ne sais pas, — elle vit l'étonnement -attentif d'Édith, — ou plutôt, je ne sais -plus… D'abord son charme m'a conquise, cette -grâce élégante qui vous a séduite vous-même, il -y a six mois. Il a été si prévenant, si délicat depuis -la mort de père. Il me semble qu'il m'aime -réellement.</p> - -<p>— Mais toi, chérie?</p> - -<p>— Ah! moi!… Certains jours je crois l'aimer, -puis je suis prise de doutes, d'anxiété. Sa personne -me plaît ; il y a des coins de son esprit où -je pénètre, il y en a d'autres qui me restent -fermés. Je n'éprouve pas cette communion de -sentiments et d'idées qui existe, n'est-ce pas, -dans le véritable amour? Quelque chose demeure -entre nous. Maman, elle, me presse ; je -ne trouverai pas mieux, dit-elle. Elle est subjuguée.</p> - -<p>Une sonnerie de timbre, un bruit de porte, -des voix ; Hélène se dressa, elle ne put s'empêcher -de rougir. Et derrière André, qui, froid, -tiré à quatre épingles, allait saluer Mme Hopkins, -Vernières, fin, svelte, charmant, apparaissait, -la boutonnière fleurie. Il semblait un peu -fatigué. Le cerne léger des yeux soulignait sa -pâleur mate, vraie mine d'amoureux, — ou -d'homme qui a passé la nuit précédente en -aimable compagnie. Ils revenaient de l'exposition -d'Horticulture, avaient assisté au départ du -Président : foule, chaleur, orchidées admirables. -A la dérobée, les yeux perçants d'Édith -examinaient André, contraint. Une gêne naissait, -en dépit de la verve, des plaisanteries de -Vernières. Ces dames iraient-elles visiter les -fleurs demain, avant qu'elles ne fussent fanées? -Il serait heureux de les diriger… Il y avait surtout -une petite bruyère mauve, toute simple, -une merveille!</p> - -<p>Une bonne frappait : le courrier. Une enveloppe -carrée, timbrée d'Angleterre, à l'écriture -ferme…</p> - -<p>— Des nouvelles de ton mari, dit Hélène. Et -sans les ouvrir, elle-même jetait un coup d'œil -aux deux lettres qu'elle venait de prendre sur le -plateau. Tiens! l'une était de Gabrielle Duval, -maintenant professeur au lycée Fénelon, l'autre… -Elle la retourna, un papier sale, des jambages -grossiers… Les deux hommes se levaient, prenaient -congé. Et tandis que Mme Hopkins, près -de la fenêtre, à la lumière du jour décroissant décachetait -sa lettre, la parcourait bien vite, Hélène -lentement ouvrait la sienne. Qu'est-ce que lui -voulait ce vilain billet, avec son écriture inconnue? -Elle le lut une première fois, sans bien -comprendre ; elle le relisait encore, dans une -stupeur de dégoût, d'angoisse, dont la voix -d'Édith la tira comme d'un mauvais rêve.</p> - -<p>— Qu'as-tu, mais qu'as-tu donc, mon enfant?</p> - -<p>Et devant le visage effrayé de sa tante, Hélène -sans un mot, brusquement, lui tendit du bout -des doigts la chose immonde, la délation anonyme. -Mme Hopkins, bouleversée, lut à son -tour :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Mademoiselle,</p> - -<p>« Si je vous écrit, s'est à seule fin que vous -vous méfiai du moncieu qui vous fait la cour. -Il ne vaut pas tant qu'il paret. Et si je vous écrit, -s'est pour vous dire que s'est vos écus qu'il veu. -Mes il fau vou maifier tou de même, car moncieu -le viconte ne se gène pa pour abandonner une -femme et l'enfant avec. Ça n'est pas beau. Demandé-lui -donc des nouvelles d'Henriette Leroy. »</p> -</blockquote> - -<p>— Qu'est-ce que ça prouve? dit Édith. Brûle -vite, ça sent mauvais.</p> - -<p>— Non, donnez… Et Hélène, grave, replia -soigneusement le papier.</p> - -<p>— Comment croire une infamie pareille? -s'écria Mme Hopkins.</p> - -<p>Hélène dit :</p> - -<p>— C'est impossible.</p> - -<p>Mais toutes deux, sous l'apparente sérénité, -conservaient au fond d'elles-mêmes une inquiétude -inavouée, un sentiment indéfinissable qui -se mêlait à la tristesse du crépuscule, insensiblement -venu.</p> - -<p>Soudain, la porte s'ouvrit ; un garçonnet de -dix ans, courts cheveux blonds et grands yeux -hardis, fit irruption, tout animé de sa course. -C'était <span lang="en" xml:lang="en">master</span> Willy, la peau fraîche, le verbe -haut :</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Good evening, dear mother, good evening, -aunty!</i></p> - -<p>Et la voix claire, la vivacité joyeuse de l'enfant -dissipaient, de leur lumineuse candeur, -l'ombre honteuse, la pensée noire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>— Mais comment, comment est-ce arrivé? répétait -Hélène d'une voix altérée.</p> - -<p>Toute sa personne criait le besoin de savoir. -Elle était si émue qu'elle ne songeait pas encore -à s'indigner. Ses tempes bourdonnaient : quelle -surprise, quel affolement! Après ces quinze jours -tourmentés, malgré leur apparence tranquille, — tante -Édith, en effet, lui redonnait du courage -en l'absence de Vernières appelé subitement -en Dordogne par la santé de sa mère, — cette -catastrophe d'hier soir avait éclaté comme une -bombe! Tout découvert par Du Marty, Germaine -après une scène terrible s'enfuyant chez son père, -auprès de tante Portier ; et les contre-coups : -Mme Dugast au désespoir, l'oncle furieux contre -tout le monde, désolé pour ses affaires ; demain -le scandale!</p> - -<p>André, rageur, haussa les épaules. Un air de -méchanceté tiraillait son visage. Il jetait sur la -petite chambre de sa sœur un regard hostile -d'homme pris au piège. Allons! il n'y aurait pas -moyen d'éviter la scène, il avait eu tort de venir.</p> - -<p>— Comment? fit-il. C'est bien simple. Du -Marty pendant l'absence de Germaine a fourragé -ses papiers, comme un goujat. Il a eu l'aplomb -de forcer son bureau, et dans le buvard il a -trouvé une lettre qu'elle m'écrivait…</p> - -<p>— Et cette lettre? demanda Hélène.</p> - -<p>Il eut un mauvais sourire :</p> - -<p>— Pas de doute.</p> - -<p>Il ajouta sur un geste révolté de sa sœur :</p> - -<p>— Et vois le malheur! La vertu n'est jamais -récompensée. Germaine, tout au long des quatre -pages, me signifiait justement son intention de -rompre. Elle en avait assez de ces inquiétudes, -de ces mensonges, de toute cette complication -de vie.</p> - -<p>— Elle a mis le temps à s'en apercevoir!</p> - -<p>Et pâle de colère :</p> - -<p>— Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ait fini par -où, après l'affreuse nuit de la Neuville, elle -aurait dû commencer.</p> - -<p>André voulut parler, elle le toisa :</p> - -<p>— Inconsciente comme elle est, elle aurait pu -longtemps continuer de la sorte! Alors, elle a -fini par comprendre? Elle s'est ressaisie, c'est -bien. Mais toi qui avais l'intelligence, le raisonnement, -la force, comment as-tu osé l'entraîner, -lui faire commettre le mal? Et si ton lâche orgueil -d'homme proteste, — je te vois sourire! — si -c'est elle qui s'est jetée à ton cou, pourquoi ne -lui as-tu pas dénoué les bras, pourquoi n'as-tu -pas essayé de lui faire comprendre ce qu'élevée -autrement elle n'aurait jamais oublié, le respect -d'elle-même, de ses devoirs? Comment as-tu pu -faire aussi bon marché de tout cela, piétiner -ta conscience? Si tous deux vous avez cédé à -l'égarement d'une minute, à un élan irrésistible, -au moins tu as eu le temps de réfléchir, de -reculer!</p> - -<p>Au souvenir de la nuit de la Neuville, une -horreur la bouleversa ; l'indignation précipitait -ses paroles, elle devint très rouge, une flamme -de révolte dans ses beaux yeux :</p> - -<p>— Comment, après cette heure affreuse où -notre père mourait, où je t'ai épargné la honte -d'une surprise, votre amour n'a-t-il pas été tué du -coup? Comment a-t-il pu survivre à cette minute -de désarroi, de remords, au sortir de laquelle tout -honnête homme se serait repris? Mais non, vous -avez continué, par bravade, par perversité, que -sais-je? Tes promesses mêmes ne t'ont pas arrêté. -Tu m'avais juré de rompre, tu as menti, menti -chaque jour depuis six mois.</p> - -<p>André, qui d'un doigt sec pianotait à la vitre, -se retourna, et tranchant :</p> - -<p>— Tu es folle! Est-ce à toi de me faire la leçon? -Peux-tu juger de mes intentions, lire au fond -de mon cœur? Sais-tu seulement ce que c'est que -d'aimer? Tu parles de ce que tu ne connais pas. -L'amour excuse tout.</p> - -<p>Elle eut un rire de sarcasme :</p> - -<p>— Jolis principes! Je suis curieuse de savoir -ce qu'en pense Du Marty. Tu sens le besoin de -pallier ta faute, voilà tout. Tu te poses en héros -de roman. Non certes, je ne sais pas ce que c'est -que l'amour, mais ce n'est pas ainsi que je me -l'imagine. S'il y a des sentiments assez forts pour -excuser l'oubli des règles, de ces coups de folie -qui élèvent les cœurs au-dessus d'eux-mêmes, -au-dessus du reste du monde, est-ce que votre -passion est de celles-là? Réponds! Toi-même, si -tu es franc, peux-tu voir en ta conduite autre -chose que l'adultère le plus bas, le plus médiocre, -sans aucune excuse de poésie, de souffrance, de -sacrifice? Tu as trouvé là un plaisir facile, à portée -de la main. Cela ne t'a coûté que du mensonge ; -mais de cette monnaie-là, vous êtes prodigues! -On parle toujours de la fausseté des -femmes ; qu'est-elle auprès du mensonge des -hommes? Le mensonge partout! Mensonge tacite, -quand il ne suinte pas à travers les paroles… On -se meut dans le mensonge!</p> - -<p>Un doute la déchira, elle songeait à Vernières. -Sans répondre André la regardait d'un air insolent. -Elle reprit :</p> - -<p>— Alors, ça ne vous prenait donc pas à la -gorge, chaque fois que vous jouiez votre comédie? -Et toi, tu jugeais bon d'empocher les dividendes -du père, en compromettant l'honneur de -la fille? Tu n'éprouvais pas une gêne, chaque -fois que tu paraissais devant l'oncle Marcel? Et -Du Marty, ton camarade, ton ami? Aucune répulsion -ne t'empêchait de serrer la main de cet -homme, à qui tu n'aurais pas pris dix sous, et à -qui tu volais sa femme?</p> - -<p>— Assez! dit André vivement.</p> - -<p>Mais Hélène était montée, elle continua :</p> - -<p>— Tu ne songeais pas aux conséquences! Il -faut les envisager, maintenant. Germaine du jour -au lendemain déshonorée, aux yeux de ce monde -qui pardonne tout, sauf le scandale ; Du Marty -fort de son droit, et qui peut-être va te demander -raison…</p> - -<p>— Qu'il vienne! dit André du ton tranquille -d'un homme sûr de son fait, à l'épée comme au -pistolet.</p> - -<p>— Crois-tu que cela répare quelque chose? -Vous voilà bien, avec votre façon d'entendre -l'honneur! En être restés au duel absurde, — même -pas le <i>Jugement de Dieu</i>, — la sanction -du hasard, de l'adresse peut-être! Si tu le -blesses ou si tu le tues, ce sera complet. Je -dis, moi, que cela ne lave rien, n'efface rien. -Germaine n'en est pas moins abandonnée, déchue. -Car que comptes-tu faire pour elle à présent?</p> - -<p>André eut un geste vague, impuissant.</p> - -<p>— Oui, tu es dans l'impasse! Peut-être pourras-tu -en sortir sain et sauf, sans accroc même à -ton amour-propre… Est-ce que cela suffit? Tu -n'en as pas moins vilainement agi. Père te le dirait. -Il n'y a pas deux façons de penser, quand -on porte dans le cœur le moindre sentiment de -droiture, de justice.</p> - -<p>André lui mit la main sur l'épaule, et froidement :</p> - -<p>— C'est tout? Allons, tant mieux. Mais, ma -pauvre petite, tu te payes toi aussi de grands -mots. Sois tranquille, la vie n'est pas si compliquée. -Tout s'arrange. Au revoir, je repasserai -quand tu seras plus calme.</p> - -<p>Il prit son chapeau, sa canne qu'il avait posés -sur le lit et sortit avec sa mine cassante et délibérée, -plus préoccupé qu'il n'en avait l'air. Hélène -le laissait s'éloigner sans adieu ; avec une -étrange ironie, elle se répétait : « Tout s'arrange! » -Et la pauvre existence gâchée, salie de -Germaine? Certes, elle n'avait que ce qu'elle méritait. -N'importe, la part d'expiation n'était pas -égale…</p> - -<p>Mme Dugast entra brusquement, les yeux -pleins d'angoisse, ses bandeaux gris un peu défaits.</p> - -<p>— André n'est pas là? demanda-t-elle. La -femme de chambre m'avait pourtant dit… Comment! -parti sans me voir, sans m'embrasser? Et -tante Portier qui vient d'arriver, avec des nouvelles!… -Elle leva les bras au ciel. — Il faut -pourtant qu'il sache… Mais viens, tante te dira… -Ah! quel malheur, il me semble que je rêve…</p> - -<p>Dans le cabinet de travail, toujours cette impression -d'une pièce froide, inhabitée, malgré -les meubles et les objets familiers demeurés en -place, le buste de M. Dugast à la place d'honneur -sur la cheminée, — la tante Portier, écroulée -sur un fauteuil, jambes étendues, la tête de -côté sous son chapeau à fleurs, gémissait en -s'éventant de son mouchoir. Elle était aussi -rouge que Mme Dugast était pâle. A la vue d'Hélène, -son agitation la reprit :</p> - -<p>— Ah! ma pauvre enfant, c'est affreux. -Qu'est-ce que nous allons devenir? Ton frère -peut se vanter de nous mettre dans une jolie -situation! Il est donc fou?</p> - -<p>Mme Dugast, qui condamnait intérieurement -son fils, ne put souffrir qu'on dît tout haut ce -qu'elle pensait tout bas. Par une contradiction -naturelle aux mères, par aveugle tendresse aussi, -elle avait beau être au désespoir des événements, -elle ne leur en cherchait pas moins des excuses.</p> - -<p>— Comme s'il était le seul coupable?… Crois-tu -que Germaine n'ait rien à se reprocher? Si -cette petite malheureuse…</p> - -<p>Elle jetait sans se l'avouer la faute entière -sur sa nièce… ses coquetteries, ses libertés ; si -elle n'avait pas commencé… Sa rancœur se mêlait -à une jalousie inconsciente, à la révélation -subite de cette liaison qu'elle ne soupçonnait pas, -de cette aventure où le cœur d'André, à son -insu, était devenu la possession d'une autre. Mais -par-dessus tout, le bouleversement de sa vieille -honnêteté, l'horreur du mal, joints à une terreur -bourgeoise de l'opinion.</p> - -<p>Tante Portier, cruellement atteinte dans sa dignité -de chaperon, révoltée aussi par l'injustice -de Mme Dugast, protestait avec amertume :</p> - -<p>— Une jeune fille si bien élevée! Dis ce que -tu voudras, elle a pu, bien malgré moi, avoir -quelques légèretés d'attitude, des inconséquences -de langage, mais le fond! quel bon naturel, -quelle franchise! — Elle se rengorgea. — Tous -mes conseils n'étaient pas perdus. André est le -seul coupable!</p> - -<p>Hélène, pour couper court à l'inévitable discussion -des deux femmes, aux froissements qui -allaient s'ensuivre, ramena les choses au point.</p> - -<p>— Le mal est fait, dit-elle d'une voix brève. -Où en sommes-nous, tante?</p> - -<p>L'indignation de Mme Portier, amassée jusque-là -sur André, fondit brusquement sur Du -Marty. Au fond, c'était lui le vrai coupable ; -jamais occupé de Germaine, la laissant seule, -trop libre, ne voyant en elle qu'un compagnon -de parade, un objet de luxe. Tout à son -écurie, ses courses, ses paris! Et faux, avec cela! -Comme il les avait toutes trompées! Il n'y a pas -une heure, cet homme d'une urbanité exquise -l'avait envoyée promener avec la dernière grossièreté.</p> - -<p>— C'est une brute, fit-elle, un véritable palefrenier. -La pauvre petite, à la maison, ne fait -que pleurer, elle n'aura bientôt plus de larmes. -Je suis partie laissant Édith pour la garder. -J'avais mon idée : je voulais lui faire entendre -raison à cet homme, essayer de l'attendrir. Il -avait toujours été si poli, si aimable avec moi. -J'arrive, d'abord il refuse de me recevoir ; j'insiste, -on m'introduit dans le salon. Ça m'a serré -le cœur ; chaque chose était à sa place, la miniature -de Germaine sur la petite table, les fleurs -arrangées par elle, — elle a tant de goût! — encore -toutes fraîches dans le cornet de Chine. La -porte claque, ce monsieur entre, le chapeau sur -la tête ; il me demande d'un air furieux : « Qu'est-ce -que vous venez f… ici? Ne me parlez pas de -cette créature! » Et alors avec des mots comme -je n'en ai jamais entendu de ma vie, il s'est répandu -en menaces terribles. Jamais je n'aurais -cru qu'on pouvait jurer de la sorte.</p> - -<p>— Il veut se battre? dit Hélène.</p> - -<p>— Se battre? Ah bien oui! Il n'a pas envie -d'attraper un mauvais coup! Le déshonneur de -Germaine lui suffit. Elle a voulu le scandale, -criait-il, elle l'aura! Et en voilà assez! J'ai la loi -pour moi. La prison d'abord, le divorce ensuite!</p> - -<p>— La prison? se récria Hélène suffoquée, -tandis que Mme Dugast, un peu rassurée puisqu'il -n'était pas question de se battre, et ne -voyant plus que l'horreur pour Germaine du -châtiment disproportionné, protestait :</p> - -<p>— Est-ce possible? Quelle canaille!</p> - -<p>Une stupeur dominait leur consternation. La -prison? Mais la loi sur le divorce ne l'avait-elle -pas abolie? Une coutume aussi barbare pouvait-elle -subsister dans le Code? Le mari outragé -avait-il vraiment le droit de se venger de la -sorte? Tante Portier se moucha bruyamment -après s'être tamponné les yeux :</p> - -<p>— Il paraissait bien sûr de son fait, criait : -« Oui, la prison! » Et il tapait sur la table. -« Quant à son complice… »</p> - -<p>Un coup sec à la porte. Solennel dans son -long pardessus noir, le col très haut, cravaté de -blanc, M. Pierron parut, plus austère que jamais. -Son visage blême, entre les favoris de neige, -avait la sévérité des grands jours ; un réquisitoire -indigné semblait prêt à jaillir de ses lèvres -minces. Mme Dugast, à la vue de son père, sentit -redoubler son chagrin. Tante Portier eut un -soupir de soulagement : un oracle venait d'entrer, -l'intervention de M. Pierron était providentielle.</p> - -<p>— Ah! mon père, sanglota Mme Dugast, -n'est-ce pas que c'est impossible! Cet affreux -homme veut traîner la pauvre Germaine en prison! -Est-ce qu'une pareille infamie est permise?</p> - -<p>— Ce serait monstrueux! dit Hélène.</p> - -<p>M. Pierron, qui s'était assis avec lenteur, la -considéra d'un air de pitié ironique.</p> - -<p>— Tu trouves? fit-il. Eh bien! ma petite, c'est -tout ce qu'il y a de plus légitime.</p> - -<p>Hélène eut un cri de révolte :</p> - -<p>— Légitime!</p> - -<p>— Mettons légal, si tu y tiens, mettons légal.</p> - -<p>Et devant les trois femmes confondues, majestueux, -il se leva et, traversant la pièce, alla -prendre un lourd in-octavo dans le coin de la -bibliothèque où les livres de jurisprudence alignaient -toujours en bel ordre, comme du vivant -de M. Dugast, leurs reliures sombres. Il se rassit, -et d'un doigt sûr ayant feuilleté les pages, il déploya -le livre tout grand, parut du plat de la -main étaler la sentence ; puis de sa voix blanche :</p> - -<p>— « Code pénal, article 337. La femme convaincue -d'adultère subira la peine de l'emprisonnement -pendant trois mois au moins et deux -ans au plus. »</p> - -<p>Elles gardaient toutes trois un silence morne. -Hélène mal résignée frémissait.</p> - -<p>Il arrêta sur elle son regard glacé, où la rigidité -de la justice se mêlait dans un reflet fugace -à une dignité souffrante. Il avait beau se raidir, -la faute de son petit-fils l'humiliait dans sa -vieille et hautaine probité, son orgueil de magistrat -intègre chargé pendant si longtemps de -faire prévaloir l'inflexibilité des lois. Il poursuivit :</p> - -<p>— « Article 338. Le complice de la femme -adultère sera puni de l'emprisonnement pendant -le même espace de temps, et, en outre, d'une -amende de cent francs à deux mille francs. »</p> - -<p>— André! s'écria Mme Dugast.</p> - -<p>— Parfaitement, dit M. Pierron ; aux termes -stricts de la loi, Du Marty peut faire incarcérer -André tout aussi bien que Germaine. D'habitude -pourtant, le complice n'est frappé que de l'amende.</p> - -<p>Hélène n'y put tenir :</p> - -<p>— Ce n'est qu'une injustice de plus! En quoi -l'homme est-il moins coupable que la femme?</p> - -<p>M. Pierron haussa légèrement les épaules. Il -n'entrait pas dans cet ordre de considérations. -La loi est la loi.</p> - -<p>— Voyons, grand-père, mais c'est odieux, -tout simplement! Comment, une malheureuse a -été entraînée, et le complice, l'auteur, oui, l'auteur -de la faute sera moins châtié qu'elle? C'est -absurde! C'est le responsable qu'on épargne, -c'est la victime qu'on écrase. Comment, vous -donnez à la femme une éducation telle, qu'elle -ne peut pas toujours trouver en elle la force de -résistance ; vous-même vous lui avez façonné -une âme incomplète et futile, vous vous êtes depuis -des siècles bornés à en faire un être de séduction, -une compagne de plaisir ; et en même -temps vous exigez d'elle les vertus les plus élevées, -les plus constantes, abnégation, dévouement, -pureté! Cette femme, trop souvent inconsciente, -c'est votre œuvre : quelque chose ne -proteste-t-il pas en vous quand vous la frappez? -Et ce n'est pas seulement parce que Germaine -est ma cousine, parce que je condamne -André, Du Marty même ; — est-ce que cet -imbécile n'aurait pas mieux fait de s'occuper -de sa femme que de ses chevaux? — Non, j'ai -toujours été profondément révoltée de cette iniquité : -s'agit-il de nos intérêts et de nos droits, -ah! nous sommes des mineures ; mais dès que -par malheur nous lésons les vôtres, nous voilà -majeures, vite vous nous punissez! Germaine -en prison! Une barbarie pareille! Comment -a-t-elle pu rester dans nos lois, dans nos mœurs? -Même pas un châtiment, une vengeance, et la -plus dérisoire, la plus lâche! Est-ce qu'entre -deux êtres humains, liés par un contrat librement -accepté, librement consenti, le divorce ne -suffit pas? De quels droits cette tyrannie brutale, -exercée sur le plus faible?</p> - -<p>M. Pierron interrompit :</p> - -<p>— Il me déplaît de discuter de tels sujets avec -toi, tu me forces cependant à te dire que la -faute de la femme peut avoir des conséquences -si graves…</p> - -<p>— Raison de plus pour se séparer bien vite, -dignement. Je trouve, moi, la trahison de l'homme -déshonorante, d'autant plus déshonorante qu'il -est le chef de la famille, le gardien de l'honneur -commun. Pourquoi cette éternelle inégalité? Il -fait bon naître homme.</p> - -<p>D'un coup sec, M. Pierron claqua les feuillets -du Code en les refermant comme d'inexorables -tenailles.</p> - -<p>— Causons sérieusement, fit-il.</p> - -<p>Ce furent de nouvelles lamentations de Mme Dugast -et de la tante Portier, récriminations vaines, -résolutions subites aussitôt abandonnées. M. Pierron, -supplié par Hélène de s'entremettre, de -tenter une démarche auprès de Du Marty, refusa -net : égoïsme de vieillard? réserve d'ancien magistrat? -Peut-être aussi cette conviction ancrée -chez les gens de justice que le temps arrange -tout : les événements d'eux-mêmes se modifient, -la colère s'use, on réfléchit. Il partait enfin ; la -tante Portier, dont le coupé attendait en bas, se -leva en même temps, elle le mettrait chez lui en -passant ; sitôt rentrée, elle renverrait Édith. On -n'avait rien décidé.</p> - -<p>Restées seules, Hélène et sa mère se contemplèrent, -dans un silence d'effondrement. Comment -tout cela tournerait-il? Mme Dugast joignit -les mains, douloureusement :</p> - -<p>— Qui aurait jamais supposé?… Un mariage -que j'ai fait moi-même! Situation, fortune assorties… -Tout avait l'air de marcher si bien!</p> - -<p>Hélène eut aux lèvres un reproche facile. Que -de fois sa mère lui avait cité en exemple cette -brillante union, si vite, si heureusement conclue! -« La convenance des relations, l'excellence des -renseignements! A quoi bon tant hésiter, avant -de prononcer le oui définitif?… » Elle se rappela -mainte discussion, une notamment à la Neuville, -le jour de sa majorité. M. Dugast souriait, -séparé d'elle par la table, tandis que sa -mère, pour lancer ses arguments, quittait, reprenait -avec fièvre sa broderie… L'événement, -hélas! s'était chargé de répondre. Mais le triomphe -cette fois, loin de la réjouir, l'emplissait de -chagrin. Silencieuse, elle s'approcha de sa mère, -l'embrassa tendrement, tandis que la pauvre -femme soupirait, avec une partialité ingénue :</p> - -<p>— Ah! mes pauvres enfants, que de mal vous -nous faites sans le vouloir!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>— Germaine veut te voir, avait dit tante Édith -en rentrant. Et plus émue qu'elle ne le voulait -paraître, elle répondait, à l'interrogation anxieuse -d'Hélène : — Elle t'en supplie.</p> - -<p>L'oncle Dugast occupait un somptueux entresol, -boulevard Haussmann. Le lendemain Hélène, -qui n'avait pu fermer l'œil de la nuit, -montait très vite l'escalier, — le temps de surprendre -le regard curieux, averti du concierge ; -elle sonnait, et passant devant le salut du grand -laquais en habit, — lui aussi devait savoir, — elle -pénétrait de son air décidé dans le salon. -Deux personnes y chuchotaient familièrement : -Yvonne et un vieux monsieur au crâne luisant. -Elle ne le reconnut pas tout de suite, tant il -avait rajeuni ; c'était le comte Soulier, complet -gris perle et guêtres blanches, un assidu de la -maison, depuis le déjeuner au pavillon des -Bourrel.</p> - -<p>— Toi, quelle bonne surprise! s'écria Yvonne -levée en sursaut, et rougissant (Tiens, pourquoi -donc?)… — Germaine va être bien contente. -Vous permettez, comte?</p> - -<p>M. Soulier non seulement permit, mais supplia, -d'un geste ravi. Yvonne, précédant Hélène -en silence, — qu'eussent-elles dit, à présent? — traversa -un couloir, poussa la porte de la -chambre de Germaine. Une odeur d'éther s'en -exhalait ; les rideaux tirés laissaient à peine voir -dans le demi-jour le lit où gisait une forme -blanche. On entendit un ou deux petits gémissements.</p> - -<p>— Qui est là? demanda une voix faible.</p> - -<p>Yvonne se retirait sans répondre, fermait la -porte sur Hélène.</p> - -<p>— C'est toi, Yvonne? reprit la voix tandis -qu'un visage pâle se tournait sur l'oreiller.</p> - -<p>Hélène chercha la main de la malade, une -pauvre main brûlante, et dit très bas :</p> - -<p>— C'est moi, Hélène.</p> - -<p>— Toi! dit Germaine, et elle se souleva d'un -air effrayé, sans lâcher la main pitoyable, qu'elle -serrait désespérément ; et tout à coup Hélène -sentit une pluie chaude qui lui tombait sur les -doigts, Germaine sanglotait :</p> - -<p>— Oh! mon Dieu! mon Dieu!</p> - -<p>Hélène en venant s'était raidie ; des sentiments -contraires l'agitaient, mépris, indignation, -douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient -contre une chute dont elle mesurait la -profondeur sans pouvoir comprendre par quelle -pente insensible la malheureuse avait glissé ; elle -éprouvait une sorte d'horreur physique pour -ce qu'un pareil entraînement comportait à -ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte ; -mais, quand elle fut en face d'une si grande -détresse, la pitié l'emporta. Elle ne vit plus, -dans cette femme au désespoir, qu'une sœur infortunée, -victime d'une éducation et de mœurs -absurdes. La pauvre Germaine était moins responsable -que son complice ; l'inégalité de l'expiation -la révolta. Les reproches que sa conscience -lui dictait, elle manqua de courage pour -les faire ; ses yeux s'emplirent de larmes.</p> - -<p>Germaine éperdue répétait comme une enfant :</p> - -<p>— C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller -en prison, j'aime mieux mourir! — Elle baissa -la voix : — J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu -boire du laudanum, et puis au dernier moment -je n'ai pas pu. N'est-ce pas que je n'irai pas en -prison? C'est à devenir folle!</p> - -<p>— Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira, -on lui fera comprendre…</p> - -<p>— Un homme si bien, je le croyais du moins, -déshonorer une femme, et sa femme encore! -Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après -moi? Que lui ai-je fait? On a plus d'égards envers -une femme qu'on a aimée! Excepté ma faute, je -n'ai rien à me reprocher.</p> - -<p>Elle parlait avec une sincérité si convaincue, -une inconscience si déroutante, qu'Hélène en -fut blessée ; sa loyauté se révolta. Elle fut franche :</p> - -<p>— Crois-tu donc que ta faute ne soit rien?</p> - -<p>Germaine la contempla avec étonnement, -comme si elle ne saisissait pas tout de suite ; puis -désolée :</p> - -<p>— Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais -tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre, -toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais -pas…</p> - -<p>A son tour, Hélène fut déconcertée.</p> - -<p>— Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle -avec un sourire incrédule, presque méprisant.</p> - -<p>Bien bas, Germaine murmura :</p> - -<p>— Non, André… — et sans la regarder : — je -te jure, je ne sais pas comment j'en suis venue -là… André l'a voulu! — D'un ton pleurard elle -ajouta : — Je me défendais, j'ai résisté longtemps…</p> - -<p>— Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as -même pas le courage de ta mauvaise action. -C'est André, dis-tu?… Et toi, est-ce que tu -n'avais pas une volonté, une âme libre, pour te -respecter et respecter les autres?</p> - -<p>Et en même temps, cette faiblesse un peu -vile la ramenait de la colère à la pitié. Elle revoyait -Germaine en jupe courte, mollets bien -pris dans les guêtres le jour de la partie de -chasse, ses yeux brillants de champagne, puis la -docilité avec laquelle elle s'était assise à côté -d'André dans la charrette. Une grande tristesse -la pénétra. Elle sentait tout cela si petit, si mesquin, -si douloureux à voir! Elle étouffait dans la -pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine -gisait sur des meubles, en désordre.</p> - -<p>— Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de -s'engourdir dans le noir. Voyons, du courage. -Lève-toi!</p> - -<p>Mais Germaine gémissait :</p> - -<p>— Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si -résolue à en finir! J'avais versé tout un flacon de -laudanum dans un verre. Si je l'avais bu, pourtant… -C'est affreux, affreux!</p> - -<p>Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement -rassurée :</p> - -<p>— Tu l'as jeté, j'espère!</p> - -<p>— Oh! oui… Ah! si le courage ne m'avait -pas manqué! Et puis l'idée que je serais trop -laide, une fois morte.</p> - -<p>Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux -fous, elle demanda timidement :</p> - -<p>— Quelle heure est-il, ma bonne Hélène? -Comment, si tard? — Et surprenant un mouvement -de curiosité chez sa cousine : — C'est parce -que… je n'ai rien pris depuis hier matin.</p> - -<p>— Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat?</p> - -<p>Germaine hésita pour la forme :</p> - -<p>— Un peu de chocolat, oui.</p> - -<p>— Avec du pain?</p> - -<p>— Non, sans…</p> - -<p>Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer -aussi. Elle se reconnaissait impuissante. La -consoler? Allons, ce serait vite fait. La sermonner? -Elle ne comprendrait pas. Il était bien -temps d'ailleurs! Qu'elle lui laissât du moins un -bon souvenir de grande sœur, un de ces sourires -qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit -les rideaux, sonna la femme de chambre, retapa -les oreillers de Germaine, puis lui servit son -chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières -cuillerées, de grosses larmes se remettaient -à couler, intarissablement, sur ses joues rondes -aux fossettes creusées pour le sourire. Remords? -Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que -l'on dirait!…</p> - -<p>Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère -contre André. Son monstrueux égoïsme -d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation, -la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait -d'être une femme. Les hommes, en vérité, -avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant : -quant aux suites!… Le cuisant soupçon, la brûlure -au cœur lui revinrent… Vernières! elle se -serait crue plus forte. Un petit papier sale pouvait-il -lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait -l'outrage, elle y pensait sans cesse. La bourrasque -des derniers événements, en la chassant -d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé -intactes sa tristesse et ses craintes. Elle y revenait, -à chaque minute de suspens. C'était plus -fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi -lui aurait-on écrit un mensonge? Ce nom, -Henriette Leroy, la poursuivait. Elle en marquait -un visage, se représentait la femme. Où -la trouver? Cherche! Le monde est grand. Le -mépris de la lettre anonyme… Oui, elle méprisait, -mais cela ne l'empêchait pas de souffrir. -Cette idée que quelqu'un d'obscur, de caché, -lui en voulait, avait quelque chose d'odieux. Si -encore elle savait tout ; mais où, comment vérifier? -Ah! le poison était dosé à souhait. Dans -le jour, durant ces deux semaines, l'occupation, -les courses en amortissaient l'effet ; il reprenait -sa force lente, aux heures d'insomnie.</p> - -<p>Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait -ce qui persistait d'indéfinissable en Vernières, -sa correction glacée, maîtrise et réserve. Certaines -façons d'épier les gens à la dérobée, de -scruter les intentions du regard, de la voix. Mais -aussitôt, elle se disait : « Allons, c'est insensé! -Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne -rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est -donnée entièrement à vous ; et puis l'enfant, on -ne renie pas son enfant, voyons, on ne l'expose -pas à la faim, au froid, au vice, à la mort! »</p> - -<p>Le départ subit de Vernières, en Dordogne, -son absence prolongeaient ce cauchemar. S'il -avait été là, seulement!… Aussi quel battement de -cœur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner, — sa -mère et tante Édith sorties depuis le matin -n'étaient pas encore rentrées, — la bonne vint -la prévenir que M. de Vernières attendait au -salon. Une joie qui lui fit mal, un espoir avec -des élancements de crainte. Puis, ce franc courage -qui était la marque de sa nature l'emporta : -savoir la vérité coûte que coûte, ne pas -subir une minute de plus l'angoisse du doute et -l'horreur du mensonge.</p> - -<p>Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son -beau regard cerné ; il avait maigri. Son charme, -cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il -avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs -nuits au chevet de sa mère. Il donnait des détails -avec discrétion, simplicité. Elle se sentit à -mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur -aussi la retenait. Devina-t-il son malaise? La -conversation s'arrêta. Il se levait, allait prendre -congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans -avoir affronté le danger :</p> - -<p>— Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela!</p> - -<p>Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise, -son trouble… Mais, n'était-ce pas bien naturel? -Que devait-il croire, que pouvait-il penser d'une -démarche en apparence aussi simple, si contraire -au fond à l'usage, aux convenances? Elle rougit, -tandis qu'avec une attention prudente, les traits -contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange -papier. Puis il releva les yeux, — comme ils -étaient purs! — il sourit, — quelle hautaine -ironie!</p> - -<p>— Eh bien? demanda-t-elle.</p> - -<p>Il avait replié la lettre, la déposait sur la table -avec une moue méprisante, un retrait du geste. -La tête rejetée en arrière, son visage fermé, -l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain -muet de son innocence blessée.</p> - -<p>Il se taisait toujours.</p> - -<p>— Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas -un mot? Je vous crois d'avance. Une parole suffit.</p> - -<p>Alors, avec une supériorité amère, et balayant -d'un revers de main l'imaginaire suspicion :</p> - -<p>— Est-ce qu'on se défend contre de pareilles -attaques?</p> - -<p>Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une -vraie douleur :</p> - -<p>— Vous ne me demandez qu'un mot, vous -doutez donc? Comme si vous ne voyiez pas -qu'une telle question, quand on aime, est la plus -sanglante des injures!</p> - -<p>Elle sentit douloureusement le reproche ; un -élan de confiance et d'affection lui réchauffa le -cœur ; et bien en face :</p> - -<p>— Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous -me pardonnez!</p> - -<p>Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair -de mansuétude et de triomphe :</p> - -<p>— Je vous le jure, dit-il gravement.</p> - -<p>— Vous ne connaissez pas cette femme?</p> - -<p>— Puisque je vous le dis.</p> - -<p>D'un mouvement prompt, Hélène froissait et -déchirait le papier abject en mille menus morceaux, -et dans la gracieuseté de son acte, il y -avait du dégoût et de la joie.</p> - -<p>Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus -dans un besoin de communion, de tendresse. -Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur -restait une loquacité un peu fébrile qui, par -moments, tombait en silences où ils essayaient -de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières -démontra l'ignominie de tels procédés, l'inanité -de ces basses manœuvres, fruits de la plus lâche -envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner -derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire -attristé souligna son indifférence devant ces -haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait -venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de -boutique? Pauvre Hélène, avoir souffert de cela… -Il l'en plaignit, avec des mots câlins et mesurés.</p> - -<p>— Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle.</p> - -<p>Elle ressentait un soulagement inexprimable, -une honte confuse de ses soupçons. Sensation -douce, qui, après son départ, se changea en -angoisse sourde. Elle gardait au cœur une invisible -meurtrissure.</p> - -<hr /> - - -<p>Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et -Mme Hopkins gravissaient le vaste escalier -boueux d'une de ces grandes maisons à six -étages, ruches énormes pleines d'un va-et-vient -de portefaix et de camelots, dans un claquement -de portes battantes, une rumeur de voix, un -ronflement ininterrompu de machines. Deux -journaux du soir avec leurs bureaux de rédaction -et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour -en gros, des ateliers de fournitures pour -modes y mélangeaient leur vie fiévreuse : coudoiement -de typos alertes, de journalistes à monocle, -d'ouvrières en cheveux. Les deux femmes -se signalaient d'un regard leurs mines souffreteuses -et chiffonnées, pâles maigreurs, teints -bouffis, où quelque chose de joli persistait à -fleurir. De lourds cylindres de papier à l'odeur -fade encombraient le passage. Au troisième une -plaque de cuivre à lettres noires, une porte -ouverte : L'<i>Avenir</i>.</p> - -<p>Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son -comptoir, un garçon de bureau attentif se levait :</p> - -<p>— Ces dames désirent?</p> - -<p>Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait -d'une voix émue :</p> - -<p>— Ah! mademoiselle!</p> - -<p>Une expression de dévouement infini éclaira -son visage. Avec son bras en écharpe et sa tenue -décente, Flénu, par sa résignation, son air d'incurable -tristesse, inspirait la compassion.</p> - -<p>— Mon filleul va bien? demanda Hélène en -souriant.</p> - -<p>Et à travers les remerciements balbutiés du -malheureux, elle revoyait la figure brûlante et -blême, les yeux de souffrance de Marthe.</p> - -<p>Une portière se souleva. Grande et forte, le -front haut sous les cheveux gris, son regard clair -lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil -de son bureau. Empanachée d'un chapeau à -plumes, une femme à bandeaux blonds et chair -de cire prenait congé. Hélène d'un coup de -coude la désignait à tante Édith : c'était Sophie -Grœtz, la Viennoise prétentieuse et sensible qui -harcelait tous les journaux féministes et l'<i>Avenir</i> -en particulier de manuscrits souvent refusés, -chroniques, romans et contes, où les hommes -étaient invariablement des scélérats, les femmes -des martyres. Mais déjà les trois amies étaient -dans la petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène -et questionnant affectueusement du regard -Mme Hopkins.</p> - -<p>— J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à -la jeune fille. Eh bien! je pense qu'il faut éviter -le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment ce -pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance -pareille, si contraire aux habitudes? Et -l'opinion?</p> - -<p>Hélène hocha la tête : Un imbécile est capable -de tout! Minna haussait les épaules :</p> - -<p>— Mais il faudrait être une canaille fieffée! -Il n'a donc rien à se reprocher, lui? Soyez tranquille, -jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt la -presse.</p> - -<p>A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer -à la sympathie virile de Minna, avait-elle -le temps de dire en quelques phrases fortes -l'amer chagrin, les soucis que lui apportaient -depuis un an ses voyages en France, — Ah! la -calme maison blanche du Devonshire, les grands -prés où les bœufs ruminaient par bandes, le -frais brouillard de la rivière, sous les peupliers! — la -porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne -fit irruption. Un corsage sang de bœuf -et des gants trop clairs soulignaient sa redoutable -laideur. Un plat canotier d'homme élargissait -sa figure rougeaude et rapetissait sa personne -trapue. De sa voix caverneuse, la présidente de -la Ligue pour l'émancipation des femmes décerna -quelques louanges enthousiastes à Minna -à propos de son dernier article : « Éducation de -la jeune fille. » Hélène et Mme Hopkins eurent -leur part de compliments. On était entre défenseurs -d'une même cause. « Sus au tyran! »</p> - -<p>— M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène -malicieusement.</p> - -<p>— Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir -me reprendre. Je l'ai envoyé après déjeuner -à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle -Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une -bonne heure pour aller, autant pour revenir, à -pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes. -Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.</p> - -<p>Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice -tira de son calepin des cartes d'invitation -où se lisait en grosses lettres : « Mme MORCHESNE. -<i>Droits politiques des femmes</i> » et les -distribua avec profusion. Puis, tournée vers -Minna :</p> - -<p>— Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant -vibrer les <i>rr</i>, ne nous ferez-vous pas l'honneur -de venir dire aussi quelques mots. Olympie Farnel -doit prononcer une petite allocution. Si vous -consentiez à donner à votre tour? Rien que quelques -mots! vous développeriez par exemple votre -admirable article…</p> - -<p>Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle -intolérant de Mme Morchesne ; elle s'excusa sur -sa santé. La grosse femme, qui ne tenait pas au -fond à une concurrence redoutable, n'eut garde -d'insister. Elle se répandit en un dithyrambe -nouveau. Une seule chose l'avait taquinée parmi -toutes les belles idées de Minna : pourquoi confier -à l'homme, du mari à la femme, du père à -la fille, le soin d'améliorer, de transformer peu à -peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux -femmes de se libérer seules. Pas de composition -avec l'ennemi!</p> - -<p>En quelques phrases incisives, dédaigneuses -presque, Minna répondait : « Cette lente modification, -la femme seule n'en viendrait pas facilement -à bout. Avec l'âme que des siècles de -soumission, la longue habitude d'être protégée -lui ont faite, comment s'affranchir du jour au -lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir -des enfants, de la race, la femme doit s'élever -à être vraiment l'égale de l'homme dans la responsabilité -et l'effort communs, il faut petit à -petit que les hommes s'en pénètrent d'abord : -qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à développer -en nous, leurs filles, leurs femmes, ce -sentiment de notre conscience et de notre mission. -Ce qui manque à tant de femmes, — aussi -bien à celles, moins nombreuses chaque jour, -qui trouvent dans le mariage un abri, qu'à la foule -toujours croissante de celles qui doivent faire -leur vie elles-mêmes, — ce qui nous manque, à -presque toutes, c'est une âme pondérée, volontaire. -On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous -faut compter sur l'évolution de l'opinion, des -mœurs. Commençons par vivifier l'éducation -étroite et bornée de nos couvents, de la plupart -des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres -sur la vie! Que la jeune fille cesse d'être jetée, -pleine d'illusions, dans une société qu'elle -ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles ; -qu'élevée davantage en compagnie de -l'homme, elle devienne moins romanesque, -moins accessible à la séduction de l'inconnu. -Qu'elle prenne conscience de ses droits, de ses -devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son -pain. » Et concluant, Minna jetait avec une conviction -chaleureuse :</p> - -<p>— Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce -changement, comme les hommes le proclament -d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. -On ne nous en aimera pas moins ; on nous respectera -plus. Si nous savons nous développer -avec calme, avec sagesse, jamais nous n'abdiquerons, — vous -êtes là pour le prouver, ma -petite Hélène, — ce qui fait notre charme -propre, la grâce et la pudeur natives.</p> - -<p>Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre -à tonner contre l'oppresseur héréditaire ; mais -on frappait à la porte, Miss Pelboom entra, plus -sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, -dans son veston et sa culotte de cycliste, le plus -maigre petit garçon que l'on pût voir, torse plat -et hanches droites. Cette jeune personne, mise -au fait, regretta seulement que l'éminente directrice -eût, à son avis, fait une part insuffisante, -dans l'éducation de la jeune fille, aux sports -athlétiques, à ces exercices violents et libres qui -affranchissent l'esprit, fortifient la volonté, en -durcissant les muscles.</p> - -<p>Mais un grattement timide se faisait entendre.</p> - -<p>— Je suis sûre que c'est mon mari, dit -Mme Morchesne, de sa voix de basse.</p> - -<p>Et en effet M. Morchesne, longue et douce -tête de mouton sur un buste mince et de hautes -jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de -la porte. Il avait de gros paquets à la main, — commissions -de la prévoyante et inexorable -Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il -s'assit péniblement et, mal convaincu de l'efficacité -des longues marches, résigné d'ailleurs, -donna des nouvelles de ses rhumatismes.</p> - -<p>D'autres gens venaient encore : le vieux philosophe -Dureau, l'intelligente et belle Andrée -Vergnes, dont les paysages avaient été très remarqués -au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins -se levèrent. Minna leur disait d'un regard -son regret de n'avoir pu causer vraiment, elles -n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a -des jours comme cela : le cœur voudrait se confier ; -tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût bien -souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de -la lettre anonyme déchirée en morceaux, de la -petite souffrance obscure… Henriette Leroy!</p> - -<p>Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre, -d'un fiacre qui s'arrêtait juste devant la maison, -le beau Dormoy, portière claquante. Un long -pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des -gants neufs, l'allure dégagée. Il les reconnut, se -prit à rougir, visiblement gêné. Saluts, présentation ; -il allait porter un article de critique à -l'<i>Écho du soir</i>, il se hâta de prendre congé. -Comme elles tournaient l'angle, elles s'étonnèrent -de voir, penchée à la vitre du fiacre et les -suivant avec une curiosité malveillante, presque -jalouse, une femme grosse et déjà vieille, à cheveux -roux, paupières lourdes et joues trop roses, -relevées de fard. Son masque empâté disait la -fille sur le retour. Une même impression traversa -leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy -et cette vilaine femme?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>Après quelques secondes d'attente essoufflée -sur le palier des Simonin, au cinquième, où -<span lang="en" xml:lang="en">Master</span> Willy venait de tirer énergiquement le -bouton de sonnette à demi détraqué, Hélène et -Mme Hopkins pénétraient dans une antichambre -sombre, sans reconnaître de suite l'humble silhouette -effacée qui venait d'ouvrir : la cousine -Denise. Elle s'excusa, gênée ; la femme de ménage -était justement sortie. Toujours sortie, la -femme de ménage! Hélène eut un éclair de -compassion. Pauvre Denise, avec ses continuels -petits mensonges d'orgueil souffrant!</p> - -<p>— Comme vous arrivez bien! dit gentiment la -jeune femme. Louise et Gabrielle sont là.</p> - -<p>— Et ton mari?</p> - -<p>— Non, pas encore rentré. Marthe et Jean -sont à l'école.</p> - -<p>Et prenant les mains de Mme Hopkins.</p> - -<p>— C'est gentil à vous d'amener Willy. Loulou -va être si content!</p> - -<p>— Comment va-t-il? demanda Hélène.</p> - -<p>Le petit Louis, qui sortait d'une fièvre muqueuse, -était, depuis quelques jours à peine, en -convalescence.</p> - -<p>— Beaucoup mieux! fit Denise. Un sourire -heureux illumina pour une seconde son triste visage -maternel, si jeune encore et déjà flétri. -D'admirables cheveux cendrés, des yeux d'une -grâce délicate et fière paraient en vain cette figure -où les misères de la vie, la lutte quotidienne -avaient creusé leurs rides fines, gonflé les paupières, -tiré les traits. Corps frêle, rondes épaules -devenues maigres dans la robe grise élimée, décente -encore. Elle poussait bien vite la porte du -salon-salle à manger, où Louise Guilbert et Gabrielle -Duval s'exclamaient joyeuses. Mais on -menait Willy près de son cousin.</p> - -<p>Dans la chambre du malade, étendu sur une -chaise longue formée d'un vieux fauteuil et d'un -tabouret, un châle sur les genoux, Denise, penchée, -retapait bien vite l'oreiller, tandis que -Loulou, sa face pâle minée de fièvre toute transfigurée -de plaisir, se redressait, fermant précipitamment -le beau livre de contes illustrés que Gabrielle -Duval lui avait apporté. Willy, dont les -huit ans débordant d'assurance et de santé faisaient -un vrai petit homme, lui donna un <span lang="en" xml:lang="en">shake-hand</span> -d'une vigueur toute britannique. Loulou, -demeuré plus enfant, avec ses dix ans débiles, le -regardait affectueusement, plein d'admiration -pour ce cousin lointain, si différent de lui.</p> - -<p>— Nous vous laissons causer, dit Mme Hopkins.</p> - -<p>Rentrées au salon, Hélène demandait à Louise -Guilbert des nouvelles de la petite paralytique, -sa protégée. Le mois dernier, elle avait réussi à -faire accorder l'assistance judiciaire à la mère -Lepillier ; celle-ci était sur le point d'obtenir le -divorce contre son ignoble brute de mari. Gabrielle -Duval, au bout d'une minute, voulait -prendre congé, après avoir parlé de son nouveau -poste au lycée Fénelon, rappelé leurs souvenirs -d'écolière! — c'était le bon temps! semblait dire -le rire rajeuni de Denise.</p> - -<p>— Mais tu ne t'en vas pas, fit-elle vivement. -Reste! Nous allons prendre le thé.</p> - -<p>Gabrielle se rassit. Elle était brune comme -une taupe, laide, l'air intelligent, les yeux doux. -Joyeuse de secouer un instant ses chagrins, Denise -s'empressait, tirait du dessus vitré du buffet -la théière, les tasses en grosse porcelaine fendillées, -usées. Elle se faisait une fête de leur -réunion d'amies, de ce pauvre semblant de réception. -Hélène s'offrait à l'aider :</p> - -<p>— Les petites cuillers?</p> - -<p>— Dans le tiroir, dit Denise occupée à remplir -le sucrier. Et comme Hélène ouvrait le tiroir -de gauche, elle s'élança :</p> - -<p>— Non, non, pas celui-là, l'autre!</p> - -<p>Trop tard! Hélène repoussait bien vite le tiroir, -mais elle y avait vu, épinglés dans un coin, un -tas de papiers timbrés avec des reconnaissances -du Mont-de-Piété. Denise devint pourpre, son -petit plaisir s'envola dans l'humiliation amère -qu'elle éprouvait, l'éternelle humiliation. Elle fut -longue à revenir de la cuisine, — sans doute l'eau -qui ne chauffait pas ; ses yeux étaient rouges.</p> - -<p>On prit le thé sans entrain. Gabrielle, qui -parlait toujours de sa voix d'enseignement, une -voix blanche et comme impersonnelle, fut prise, -en reposant sa tasse, d'une quinte de toux -sèche ; ses pommettes brûlaient. Hélène, pour -la première fois, remarqua la taille voûtée un -peu, les yeux fatigués de son amie. Gabrielle -embrassait Denise, elle partait :</p> - -<p>— Voilà Louis tiré d'affaire, courage, ma -chérie.</p> - -<p>La porte refermée, Mme Hopkins faisait la -moue, questionnait Louise.</p> - -<p>— Elle se surmène, répondait celle-ci. La nécessité -de travailler toujours, d'être en tête. On -n'arrive pas à de telles places, à son âge, sans -une dépense terrible de travail, de volonté. -Avec cela un mauvais régime, elle ne veut pas -se soigner, elle a tort.</p> - -<p>Denise plaignait maintenant Hélène, lui disait -sa surprise en apprenant… Son mari avait -rencontré Du Marty la veille, rue Taitbout, sortant -de chez son avoué. Il paraissait furieux, -décidé à tout. Louise, qui n'était pas au courant, -apprit sans étonnement le malheur de Germaine. -Incrédule, puis indignée devant les résolutions -de Du Marty, elle ne put contenir sa révolte :</p> - -<p>— Quel aplomb! Non, c'est trop fort!</p> - -<p>Elle eut aux yeux, aux lèvres un élan subit, -on eût dit qu'une confidence involontaire allait -lui échapper. Mais non, elle réfléchit, s'arrêta -court, et frémissante elle répétait :</p> - -<p>— Vraiment, c'est trop fort tout de même!</p> - -<p>Un silence tomba. Denise, qui gardait maintenant -un mutisme éploré, songeait à part elle -qu'il y avait pourtant une obscure justice. Cette -Germaine si insouciante, si égoïste, elle en -avait pris bien à son aise. D'un air absorbé, -Louise, la tête basse, tapotait à petits coups -d'ombrelle la pointe de sa bottine.</p> - -<p>Des éclats de rire partant de la chambre voisine -firent diversion. Elles écoutèrent ; Loulou, -de sa voix faible, — elles durent prêter l'oreille -pour l'entendre, — tentait de convaincre Willy.</p> - -<p>— Non, je t'assure, répétait-il, les revenants -existent. Cette histoire est très vraie! C'était un -grand fantôme tout blanc ; il toucha du doigt le -front de la reine…</p> - -<p>— Et qu'est-ce qu'elle fit la reine? demanda -dédaigneusement Willy.</p> - -<p>— Elle s'évanouit de peur.</p> - -<p>— Eh bien! moi, déclara le petit Anglais, regarde -comme je l'aurais reçu. Voilà comment on -boxe!</p> - -<p>— Tu es brave, toi. Moi, si je voyais un revenant, -je me cacherais sous mes couvertures.</p> - -<p>Willy affirma :</p> - -<p>— Rien ne me fait peur. Ni un tigre, ni un -boa, ni un requin, ni un éléphant. Je n'aurais -même pas peur des grandes bêtes dont j'ai vu -les morceaux d'os au musée de Newhaven, le -mosasaure qui avait une tête de crocodile sur un -corps de serpent, le dinosaure qui était haut -comme une maison à sept étages.</p> - -<p>— Est-ce qu'ils ont existé? s'enquérait Loulou -avec stupeur.</p> - -<p>— Certainement, trancha Willy, mon professeur, -M. Mowfles me l'a bien expliqué. C'était à -l'époque secondaire, lorsque la terre a pris forme -et qu'il y avait de grandes forêts de fougères, -avec des océans qui n'en finissaient pas.</p> - -<p>Les voix arrivaient distinctes. On entendit -Loulou se remuer sur sa chaise longue, le tabouret -tomba. Denise inquiète se précipitait.</p> - -<p>Alors, comme si elle venait de prendre son -parti, Louise, attirant Hélène et Mme Hopkins -dans le coin opposé du salon, près d'un canapé -barrant une porte close, se mit à parler bas, très -vite :</p> - -<p>— Écoutez, j'hésite depuis cinq minutes, c'est -absurde. Le secret professionnel ne me lie en -rien. Dans une maison où je donne des soins, -36, rue d'Amsterdam, j'ai plusieurs fois rencontré -Du Marty, col de pardessus relevé, chapeau -sur les yeux, comme s'il avait peur d'être -vu. Heureusement il ne me connaît pas. Il sonnait -au second.</p> - -<p>— Eh bien? dit Hélène.</p> - -<p>— L'appartement est occupé par une jeune -femme seule, jolie ma foi ; des cheveux blonds, -très blanche ; Mlle Nini Bleuet, m'a-t-on dit. Je -l'ai aperçue dimanche dernier, un affreux chien -sous le bras.</p> - -<p>— Oh! fit Hélène, qui se rappela soudain les -absences fréquentes, voyages à Paris, rendez-vous -sportifs de Du Marty… Et il ose parler de -prison!…</p> - -<p>— Oui, dit Mme Hopkins, il y a peut-être là -quelque chose.</p> - -<p>Il y eut un craquement suspect derrière la -porte, — elle donnait dans la chambre de Simonin, — mais -toutes deux, sans y prêter -attention, remerciaient chaleureusement Louise, -qui se sauvait.</p> - -<p>Presque aussitôt Simonin parut, jaquette grise -pincée à la taille, pantalon de coupe irréprochable, — comment -faisait-il pour trouver toujours -des tailleurs, et du crédit?</p> - -<p>— Vous étiez donc là? demanda Hélène.</p> - -<p>— J'arrive, dit-il, et je repars ; les affaires… -Ah! ma cousine, que je vous dise bien vite toute -la part que je prends…</p> - -<p>Il eut le tact de ne pas remarquer la froideur -d'Hélène, — une pimbêche, cette petite! — il -avait d'ailleurs bien autre chose en tête ; cette -confidence surprise derrière la porte, l'oreille -collée au bois, — mon Dieu oui, une curiosité -bien naturelle! — c'était, s'il savait en jouer, -une fortune, tout simplement : quelque bon -prêt, un coup d'épaule… L'oncle Dugast saurait -se montrer reconnaissant d'un tel avis. Mais il -fallait arriver bon premier. Il se hâta de présenter -ses devoirs, et sans même songer à embrasser -son fils, comme sa femme apparaissait à -une porte, il disparut par l'autre.</p> - -<p>Alors, avant qu'Hélène et Mme Hopkins s'en -allassent à leur tour, c'était un brusque flux de -sanglots et de plaintes, où Denise laissait crever -son chagrin. Elle ne pouvait plus vivre ainsi : la -lutte vaine pour joindre les deux bouts, sa misère -toujours déguisée, toujours révélée ; pas d'argent -au terme depuis six mois, souvent le plat vide. -Il fallait à tout prix que ce supplice eût une fin! -Si elle trouvait seulement du travail… et à -mots fiévreux elle conjurait Hélène en lui pressant -les mains de s'occuper d'elle, elle demandait -si peu de chose, le plus humble emploi! -L'oncle Dugast ne pourrait-il lui procurer des -écritures? Elle avait aussi songé à l'administration -des chemins de fer. Hélène promettait, partait -le cœur gros, tandis que, devant elles, <span lang="en" xml:lang="en">master</span> -Willy descendait l'escalier d'un pas ferme, les -deux mains dans les poches de son petit pardessus.</p> - -<hr /> - - -<p>Place Possoz, devant l'entrée de la salle Desbordes-Valmore, -la conférence de Mme Morchesne -attirait, avec bon nombre de désœuvrés -et quelques reporters, le ban et l'arrière-ban des -troupes féministes. Des élégantes descendaient -de voitures de maître ; on voyait de vieilles -dames seules, avec des manteaux surannés et -des chapeaux touchants, sortir précautionneusement -de fiacres sans cesse renouvelés. Le vieux -philosophe Dureau, dont les longs cheveux blancs -bouclaient sous un chapeau à bords plats, arrivait -à pied, donnant le bras à l'antique Mme -Fourmy-Coste, une des trois présidentes de la -réunion, avec Olympie Farnel et Mme Morchesne. -Bas-bleu d'une nullité fielleuse, d'une -avarice crasse et d'une fausseté sans égale, le -seul titre de Mme Fourmy-Coste à la notoriété -était d'avoir connu jadis feu Geoffroy Saint-Hilaire. -Personne n'avait jamais entendu parler de -M. Fourmy-Coste. Elle n'avait à la bouche que -vertu, morale, prêchait le relèvement et l'émancipation -de la femme et n'avait en réalité d'autre -plaisir que de savourer, de déguster solitairement -des petits ris de veau bien cuits, de bons -petits verres d'un bordeaux qu'elle tenait sous -clef.</p> - -<p>Hélène, Édith et Minna débouchaient de la -rue Cortambert, stationnaient un instant parmi -les curieux avant d'entrer. Peu d'hommes, à -l'exception de quelques parents et amis, l'air -résigné, et des journalistes visiblement narquois. -L'arrivée de la marquise Krobanya fit sensation. -Cosmopolite et morphinomane, elle avait patronné -tout ce que la folie des inventeurs avait -découvert de plus chimérique ; ses salons étaient -toujours pleins de figures hétéroclites, artistes, -conférenciers et cabots.</p> - -<p>Dans la salle, brouhaha, saluts, petits rires, -agitation de chapeaux à plumes. M. Morchesne, -exsangue et aphone, — tant de courses, tant de -compliments, — se multipliait, inclinant de -tous côtés sa bonne et longue tête de mouton. -Ce n'était pas une sinécure que d'être le mari de -la présidente! Le court veston droit de miss -Pelboom voisinait avec la criarde jaquette beige -de Sophie Grœtz. Quelques rédactrices de l'<i>Avenir</i> -et de <i>la Fronde</i> parlaient haut, au milieu de -groupes. Elles se rangèrent au passage de Minna.</p> - -<p>On continuait à venir la saluer dans sa loge. -Une dame lui demanda la permission de lui présenter -son père, énorme colonel de cavalerie en -retraite, au cou sanguin, aux moustaches tombantes, -un féministe convaincu. Que venait-il -faire dans cette galère? se demanda Hélène. -Mais elle-même? Malgré la chère présence de -Minna et d'Édith, elle se sentit soudain dépaysée. -Ces gens, leurs papotages, leurs idées… -Y avait-il quelque chose de commun entre elle et -tout cela? Les droits politiques de la femme, -sujet de la conférence, — à cette heure où de -cruels événements de famille lui tenaient au -cœur, où une préoccupation secrète, le son de la -voix de Vernières la poursuivaient, — comme -elle s'en souciait peu!</p> - -<p>Mais des applaudissements discrets saluaient -l'entrée de Mme Fourmy-Coste, d'Olympie Farnel -et de Mme Morchesne. Elles prenaient place -sur l'estrade. Mme Morchesne, très rouge, sanglée -à éclater dans une robe noire, couvait la -salle d'un regard majestueux et familier, cependant -que d'une voix cassée et menue, — Dureau -pour l'entendre arrondissait sa main en cornet, — Mme -Fourmy-Coste, dans une petite allocution, -chantait les mérites de la conférencière, et, -« comme me le disait mon grand ami Geoffroy -Saint-Hilaire, la haute portée des conférences… » -Puis elle se rassit : déjà Mme Morchesne était -debout et de sa voix tonitruante faisait retentir -la salle…</p> - -<p>« Tout ou rien! Certes elle rendait hommage -à ses devancières, mais n'étant pas de ces réformatrices -modérées qui essayent en vain par la -douceur et la persuasion d'arracher à l'égoïsme -des hommes d'insignifiantes libertés, elle allait -droit au but. Pas d'hésitations, pas de demi-mesures. -Il fallait s'attaquer au principe même. -Puisque c'est de la loi seule qu'on peut attendre -toute amélioration, faisons les lois! La femme -électeur! La femme député!… »</p> - -<p>Ces convictions, Hélène ne les jugeait pas déraisonnables -en soi, elle en estimait seulement la -réalisation prématurée : les droits politiques ne -pouvaient être que le couronnement de la lente -évolution qu'elle appelait de tous ses vœux. Sur -le fait même, nul doute ; puisque la femme est -soumise aux lois, paye les impôts et répond de -ses délits, la justice voulait qu'elle eût part au -vote. L'histoire est pleine de femmes illustres ; -il y a de grands pays gouvernés par des reines ; -aucune d'elles en France ne pourrait même -être électeur, privilège réservé au dernier des -ivrognes.</p> - -<p>Derrière la table, Mme Morchesne gesticulait -de manière à inquiéter Mme Fourmy-Coste, accumulait -les arguments ; sa verve s'enflait, roulait, -en périodes sonores : — « Et je réponds à nos -ennemis : Vous prétendez nous exclure de l'électorat -sous prétexte que vous payez un impôt que -nous ne payons pas, l'impôt du sang? Mais chaque -année des centaines de milliers de femmes meurent -par le monde, victimes de la maternité. Et -c'est en récompense que vous nous déniez le -droit le plus sacré, celui de pourvoir à nos -propres intérêts!… » Un sanglot d'émotion, -savamment préparé, rendit ridicule ce que pouvait -avoir de juste sa pensée. Elle était de ces -femmes, naturellement maladroites, qui gâtent -les meilleures causes.</p> - -<p>— Et pourquoi d'ailleurs, reprenait-elle avec -exaltation, ne pourrions-nous être soldats, nous -aussi? Nos sœurs d'Amérique, pendant la dernière -guerre, en formant un bataillon d'amazones…</p> - -<p>Hélène n'y tenait plus, et faisant signe à -Mme Hopkins aussi agacée qu'elle, elles serraient -la main de Minna, s'échappaient silencieusement. -Un fracas de bravos s'élevait, saluant la fin de la -phrase, et, tandis qu'elles refermaient la porte -de la loge, elles aperçurent miss Pelboom battant -frénétiquement des mains, à côté du gros -colonel apoplectique, béant d'enthousiasme.</p> - -<p>De retour à la maison, comme elles poussaient -la grande porte vitrée de l'escalier, la concierge -s'empressa, une lettre à la main :</p> - -<p>— Ça vient d'arriver, mademoiselle.</p> - -<p>Et d'un air où il y avait de la curiosité mêlée -à ce faux respect des subalternes, elle tendait -une enveloppe de papier commun. Du premier -coup d'œil, Hélène reconnaissait la grosse écriture -incorrecte, recevait au cœur le coup anonyme.</p> - -<p>— Merci, fit-elle.</p> - -<p>Elles gravissaient les marches en silence, avec -une attente d'angoisse. Et tandis qu'Édith, devinant -le malheur, lui disait d'un signe de tête : — « J'ai -compris » — Hélène, sans l'ouvrir, -tournait et retournait la lettre inconnue, sûre -d'avance de ce qu'elle allait y trouver. Dans le -salon, elle la décachetait d'un mouvement fébrile -et, tante Édith penchée par-dessus son épaule, -toutes deux lurent, avec une affreuse amertume -dans le cœur :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Mademoiselle,</p> - -<p>« Si vou n'avai pas cru que je vou disait la -vairité, vou avai tort. La preuve, c'est que ce -beau moncieu est venu nous offrir cent francs -pour qu'on se taise. Allai 5 impasse des Termopiles. -Demandai Henriette Leroy, comme sa vou -pourrai voir. »</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>Au sortir de la rue de Plaisance, grouillante -de peuple, l'impasse des Thermopyles, avec ses -maisons basses, ses jardinets de misère, semblait -aux trois femmes désespérée et morne. On s'y -sentait à mille lieues de la vie, à force de silence, -d'immobilité croupie. D'humbles métiers devant -les portes, établis de menuisiers, baquets de teinture, -étalaient en vain leurs pauvres emblèmes. -Nulle activité, nul éclat de voix, une atmosphère -lourde de détresse et d'abandon. Minna s'enquérait : — Henriette -Leroy? Et, avec des regards -curieux, on lui désignait tout au fond une haute -et noire maison dont les six étages écrasaient -l'étroit cul-de-sac.</p> - -<p>Le cœur serré, elles entraient dans une cour -fétide ; l'herbe y croissait entre les pavés, du -linge séchait sur des cordes. Les quatre faces -intérieures de la bâtisse ouvraient leurs fenêtres -pour la plupart sans vitres, pareilles à des yeux -crevés ou couverts d'une taie de papier blanchâtre. -Les gouttières, les conduites des eaux -sales, depuis longtemps disjointes, laissaient -couler, de leurs tuyaux en zig-zag, d'ignobles -traînées sur les murs. Elles entrèrent par un -cintre béant dans une grande cage nue, s'engagèrent -dans un des quatre escaliers sombres. -Elles relevaient leur robe, évitaient de frôler la -paroi lépreuse, la rampe grasse. Des portes -entrebâillées d'où s'échappaient des hurlements -de mioches et de vieilles toux obstinées, des corridors -traversés par des ombres furtives. Toute -cette misère de Paris, qui se décomposait sur -place, dans la sanie du ruisseau, sans autre horizon -que les toits et les murs, parut à Hélène plus -sinistre encore que la misère de la Neuville ou -d'Hautneuil, étalée au moins dans l'air pur, le -soleil et les arbres. Elle éprouvait une angoisse -inconnue : l'humiliation d'être là, d'en souffrir. -Elle comprenait à cette minute par quels liens -invisibles, tissés peu à peu, lui tenait au cœur -cet homme que peut-être elle allait perdre. Si -elle se trompait pourtant? Si elle lui faisait injure? -Mais un douloureux pressentiment l'assaillait -toujours. Édith et Minna eussent préféré faire -seules cette enquête ; courageusement Hélène -avait voulu se rendre compte elle-même.</p> - -<p>Au quatrième, hésitant devant une rangée de -portes, elles s'adressaient à un vieillard chassieux, -qui répondait d'une voix alcoolique :</p> - -<p>— Ah! oui! Henriette Leroy? La fille à la -Cagnarde. C'est dans l'autre couloir. Tenez, v'là -justement son petit qui sort! Georges! Georges!… -y vous conduira.</p> - -<p>Les trois femmes se retournaient et voyaient -sur le seuil obscur se détacher un maigre gamin -en loques, balançant à bout de bras une boîte à -lait sans couvercle. Mais elles ne contemplaient -que la figure, une maigre et souffreteuse figure -où Hélène reconnaissait avec horreur les traits -frappants de Vernières. C'étaient ses yeux de -velours, sa bouche fine, le même ovale du visage -pâle. Une ressemblance à crier, et dont Édith et -Minna restaient stupéfaites, tandis qu'Hélène -avec une amère répulsion comparait, retrouvant -jusque dans les tares, dans l'encanaillement faubourien -de tout l'être, un peu de la distinction -native, l'empreinte atténuée, mais indéniable, de -la race.</p> - -<p>— Ta maman est là? dit Minna.</p> - -<p>Le gosse, flairant des dames charitables, s'offrit, -obséquieux, à leur montrer le chemin.</p> - -<p>— C'est là, m'dame, la quatrième porte. Maman -est couchée. Même qu'elle est bien malade.</p> - -<p>Il les précédait, tournait le loquet, dévisageant -les visiteuses à mesure qu'elles passaient. Hélène -rencontra son regard qui la poursuivait encore, -entrée dans la chambre ; et ce regard plein d'admiration -lui fit mal, tant il était pareil à un autre -regard, plein d'admiration aussi, et de cette -astuce, de ces arrière-pensées qui luisaient dans -les yeux de l'enfant.</p> - -<p>— Des dames pour toi, m'man.</p> - -<p>Et il allait s'asseoir, curieux, au pied du lit où -la malade somnolait, quand une femme à cheveux -blancs, qui ravaudait un bas devant la -lucarne, se leva bien vite, et après avoir salué -en lançant un regard sondeur et oblique, le prenait -par l'oreille, le conduisait à la porte en -disant :</p> - -<p>— Va voir chez le crémier si j'y suis!</p> - -<p>Puis, tirant la jambe, la Cagnarde alla se pencher -sur le grabat :</p> - -<p>— Henriette, Henriette! glapit-elle, réveille-toi, -c'est des dames qui viennent te voir!</p> - -<p>Et disposant les deux chaises, le tabouret boiteux -qui constituaient avec une table et un buffet -tout le mobilier, elle souriait d'un air doucereux, -où perçait une ruse sauvage ; elle n'avait d'yeux -que pour Hélène et, dans ces attentions équivoques, -celle-ci devinait une préoccupation sournoise, -une espèce de contentement haineux. La -malade sortait de sa torpeur, elle se redressait -en soupirant, contemplait tout ce monde d'un -air veule.</p> - -<p>— On nous a dit que vous étiez très malheureuse, -dit Mme Hopkins, qu'est-ce qu'on peut -faire pour vous?</p> - -<p>La Cagnarde donna précipitamment des explications :</p> - -<p>— C'est que ma fille a bien souffert, avec sa -pléritonite. Nous n'avons pas toujours été dans -cette misère…</p> - -<p>— Vraiment? fit Minna.</p> - -<p>— Sûr que non! reprit-elle. Ma fille a eu des -robes à se mettre sur le dos, et des belles. C'est -pas sa faute si elle est tombée là.</p> - -<p>Elle joignit les mains, sembla prendre le ciel, -puis Hélène à témoin :</p> - -<p>— Ah! si chacun était traité selon ses mérites. -Mais il y a bien de la canaille dans le monde!</p> - -<p>Tandis que la vieille parlait, Hélène, torturée, -lisait sur le visage ruiné d'Henriette Leroy une -désolation passive, un abattement sans espoir. -Cette malheureuse pouvait avoir une trentaine -d'années, elle en paraissait quarante.</p> - -<p>— A quoi bon parler de cela? dit-elle d'une -voix lasse où restait pourtant un charme. Tu -ennuies ces dames.</p> - -<p>Mais âprement la vieille reprenait, avec une -telle rancœur de souffrance et d'ironie, qu'Hélène -eut l'intuition nette que si, de ces deux -femmes, l'une avait écrit les lettres anonymes, -c'était à coup sûr la vieille, et à l'insu de l'autre.</p> - -<p>— Et pourquoi que je ne le dirais pas, quand -il faudrait plutôt le crier sur les toits? C'est avec -ta douceur que les choses ont tourné comme ça. -Si c'est pas honteux! Ah! si tu m'avais écouté -il y a huit ans, quand ce beau mirliflore te faisait -la cour… Car, mes bonnes dames, elle a -beau être fille de concierge, c'était tout de même -une femme de chambre bien instruite, et distinguée! -Elle avait d'abord servi chez Mme la marquise -de Tallemont-Granval, à Périgueux. Puis -par malheur qu'elle est entrée ensuite chez sa -comtesse à la campagne, et alors m'sieu le vicomte -lui a conté ses belles histoires! Mais après, -ni vu ni connu, je t'embrouille. Et pourtant c'est -quelqu'un du grand monde, un noble, vous le -connaissez peut-être…</p> - -<p>A la dérobée, elle jetait un regard incisif sur -Hélène, qui cette fois n'eut plus de doute. Cette -vieille depuis longtemps avait dû la suivre, -l'épier. Absorbée et muette, Henriette Leroy de -son lit suivait avec attention, à travers le récit -de sa mère, l'histoire si cruellement vécue, si -souvent ressassée. Elle eut un geste de crainte, -supplia :</p> - -<p>— Tais-toi, mère!</p> - -<p>Mais la Cagnarde était lancée :</p> - -<p>— Oui, vous le connaissez peut-être? Vernières -qui s'appelle… C'est un nom de gredin, -il mérite d'être su! Pendant quelques mois jusqu'à -la naissance du petit, ça a bien marché. On -avait renvoyé ma fille du château, mais il venait -encore la voir en cachette, à Périgueux ; il lui -donnait quelques sous. Puis le petit est né, alors -les visites ont cessé. Et pour l'argent qu'il devait -envoyer tous les mois, vas-y voir! Au bout de -six semaines, plus personne. Et pourtant pas -moyen de renier l'enfant. Tout son portrait. On -le sait bien, à Périgueux! Mais si vous le connaissez, -ajouta-t-elle sans faire semblant d'y -toucher, peut-être bien que vous l'avez remarqué? -Maintenant, m'sieu le vicomte habite Paris. -Alors, nous l'avons suivi pour le relancer, pour -lui faire honte. Mais les riches font ce qu'ils -veulent! Ils se moquent des pauvres gens ; ce -qu'il lui aurait fallu, c'est une balle dans la -peau!</p> - -<p>Les trois femmes, groupées autour du lit de -douleur, regardaient la malade avec une commisération -plus forte que leur méfiance. Une pensée -grave assombrissait le beau visage réfléchi de -Minna, habituée, mais non résignée à la souffrance -humaine ; Mme Hopkins frémissait de -révolte, tandis qu'Hélène, soulevée de dégoût -contre le misérable qu'elle avait cru aimer, -sentait à la vue de cette sœur lamentable une -compassion infinie lui jaillir du cœur.</p> - -<p>Henriette, devinant obscurément peut-être -leur sympathie trouble, se mettait à parler, à -parler de sa voix traînante, intarissablement. -Abandon, solitude, privations, tous ses chagrins -anciens, toute sa misère présente lui remontaient -aux lèvres en paroles monotones, d'un insondable -découragement :</p> - -<p>— Ah! sans le petit!… Mais il est si beau, si -intelligent… Si vous saviez tout ce que j'ai supporté. -Ça n'est pas drôle, la vie! Jamais on ne -croirait qu'il y a des hommes aussi lâches. Abandonner -sa chair, un enfant qui est son image! -Le laisser avoir faim, avoir froid. Tromper une -pauvre femme, puis, quand on l'a mise dans le -malheur, tourner le dos, mentir. Au bout de -trois mois, quand j'ai vu que je ne recevais plus -rien, je lui ai écrit, je l'ai prié, menacé. Pour -toute réponse, le commissaire de police. Mme la -comtesse est venue avec son fils, elle m'a reproché -d'être la cause du scandale ; c'est moi qui -avais été chercher cet innocent, et n'a-t-elle pas -eu le front de me dire : « Et cet enfant! sait-on -seulement de qui il est? » C'est beau, n'est-ce -pas, pour une grande dame? Alors comme je -n'avais pas de preuves, le commissaire m'a dit -de me taire. Je ne savais pas, moi ; la recherche -de la paternité est défendue. Il m'a dit que si je -voulais faire du chantage, on me mettrait en -prison. J'ai pris mon mal en patience, j'ai travaillé, -pour nourrir le petit. Comme j'étais trop -faible, pas moyen de me remettre domestique. -J'ai essayé de faire de la couture, je gagnais dix -sous par jour, maman m'a aidée. Et puis les maladies -sont arrivées. Un soir que je n'avais rien -mangé depuis deux jours, j'ai suivi cet homme -en lui demandant du pain. Il a appelé un sergent -de ville. J'ai crié. Il a fallu encore aller -chez le commissaire de police. Il y est venu tout -seul cette fois, il avait de beaux habits, son air -fier. On ne m'a pas seulement laissé parler. Si je -recommençais, mon affaire était faite : Saint -Lazare! Tout le monde contre les faibles. Ah! -quand les riches n'ont pas de cœur! Qu'est-ce -que vous voulez, on est sans force, il n'y a plus -qu'à mourir.</p> - -<p>Son bras retomba comme un ressort brisé ; -elle se laissa aller sur le traversin, anéantie. La -Cagnarde gémit avec rage : — Ah! mon Dieu, si -c'est possible! tandis que Mme Hopkins tournée -vers Henriette disait charitablement :</p> - -<p>— Prenez courage. Si votre histoire est vraie, -nous ne vous abandonnerons pas.</p> - -<p>Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait -pas. Rien qu'à ce qu'elle éprouvait, à cette émotion -profonde, où tant d'indignation se joignait -à tant de mépris, elle savait bien que ces -femmes n'avaient pas menti ; d'ailleurs, le visage -de la Cagnarde parlait, avec son expression -d'amer chagrin, de vengeance satisfaite. -Sans doute elle se réjouissait à la fois du tort -qu'elle causait à leur bourreau et de la peine -qu'elle devinait sous l'air impassible d'Hélène, -de cette belle et riche demoiselle qui volait la -place de sa fille… « Celle-là, au moins, tu ne -l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir! »… -Oui, Hélène souffrait ; elle souffrait -d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être davantage ; -mais elle souffrait avec courage, avec un -obscur et indicible soulagement aussi, à l'idée -que cette douleur faisait justice en elle de la -basse manœuvre de Vernières, justice surtout -de son infâme conduite à l'égard de ces malheureuses.</p> - -<p>Comme elles allaient partir, Minna, à qui -Hélène venait de parler à l'oreille, attira avec -Mme Hopkins la vieille sur le palier ; il y eut -une courte explication ; la Cagnarde montra des -lettres, une photographie de Vernières, ornée -d'une dédicace probante. Puis, ayant empoché -quelque argent, elle se rangea humblement : -Hélène sortait. Alors, au passage, la jeune fille -la regardant dans les yeux, lui dit à voix basse, -ce seul mot où tenaient tant de choses amères : — Merci!</p> - -<p>Elles avaient hâte de fuir, descendaient l'escalier -noir, et avec délivrance respiraient âprement -l'air étouffé de la cour.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>— Pour nous résumer, dit Simonin, — il -insérait un large billet de banque plié en quatre -dans son joli calepin et boutonnait avec détachement -sa jaquette par-dessus, — il est bien avéré -aujourd'hui que votre gendre se rend tous les -lundis, mercredis et samedis, chez Mlle Nini -Bleuet, de 2 à 4.</p> - -<p>Marcel Dugast arpentait de long en large son -vaste cabinet tendu de cuir de Cordoue ; des panoplies -d'armes italiennes y alternaient avec de -précieux cabinets Renaissance. Il s'assit devant -le bureau monumental où un élégant téléphone -voisinait avec une lampe électrique, parmi des -monceaux de lettres et de dossiers. Il regardait -Simonin du coin de l'œil. Le cousin à tête de -brochet reprit, avec une réserve de galant -homme :</p> - -<p>— Voilà ma mission terminée.</p> - -<p>L'oncle Dugast fronçant les sourcils, bien vite -il ajouta :</p> - -<p>— En vous donnant les renseignements qu'un -hasard m'a livrés, en procédant moi-même à -cette petite enquête, j'ai été trop heureux de -vous rendre un service d'ami. Il vous faut maintenant -un homme sûr, un bon professionnel, qui -ne lâche pas Du Marty d'une semelle. Je puis, si -cela vous est agréable, vous mettre en rapport -avec un gaillard des plus intelligents. Au bout -de huit jours, vous aurez votre constat.</p> - -<p>— C'est entendu, fit M. Dugast, déguisant -sous son flegme une joie concentrée… A demain -matin, huit heures.</p> - -<p>Il goûtait un des plus vifs plaisirs qu'il eût -éprouvés. Pauvre Germaine! Il tenait sa revanche. -Avait-on jamais vu! ce polisson, ce drôle, -qui se mêlait de faire le justicier!… Simonin -prenait congé au seuil du cabinet de travail ; il -recevait son paletot des mains du grand laquais, -dont le mépris solennel, quoique respectueux, -l'amusa… « Tu n'as pas mille francs dans la -poche, mon bonhomme! » — puis, l'âme en fête -et la conscience en repos, leste, il dégringola -les marches, trouvant la vie bonne, l'air doux -et toutes les femmes jolies.</p> - -<p>— Eh bien, nous le tenons! disait, rentré au -salon, Marcel Dugast à la tante Portier.</p> - -<p>La bonne dame laissa échapper le roman sentimental -dont elle nourrissait ses vieilles illusions.</p> - -<p>— Il y a une providence! soupira-t-elle, les -yeux au ciel.</p> - -<p>Yvonne qui devant la fenêtre semblait guetter -impatiemment quelque venue, flirt n<sup>o</sup> 1, 2 ou 3, -se retournait, en sautant de joie :</p> - -<p>— Oh! papa, comme ça va être drôle!</p> - -<p>Marcel Dugast hocha la tête. Certes, il y avait -une justice… Trois semaines auparavant, lorsqu'il -avait appris la catastrophe, une violente -colère l'avait transporté contre Germaine, contre -André. Cette faute, qu'il jugeait sévèrement, — la -Morale! — dérangeait tous ses plans, allait -bouleverser ses habitudes. On n'avait pas idée -d'être aussi maladroits! Le moyen de garder -André à la tête de l'usine, après cet esclandre? -Comment, d'autre part, se passer de ses services? -Toute sa rancune s'était déversée bien vite sur -Du Marty : ce snob, cet imbécile, incapable de -garder sa femme, de la protéger, de la rendre -heureuse… Une haine violente l'agitait encore à -l'idée de la prison, — ce misérable qui, de -gaîté de cœur, aurait déshonoré sa fille! Ah! -oui, vraiment, ce serait drôle! A leur tour de -rire.</p> - -<p>Germaine venait d'entrer, pâlie encore, mais -comme ressuscitée depuis la miraculeuse nouvelle -apportée l'avant-veille par Simonin. Son -père l'embrassa gravement sur le front, Yvonne -lui prenait les mains, essayait de l'entraîner -dans une ronde soudaine.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a? dit Germaine.</p> - -<p>Et devant le sourire sarcastique de son père, -devant le récit entrecoupé de sa sœur et de tante -Portier, en proie à une émotion délicieuse, -mordue aussi par une instinctive jalousie, elle -s'écriait avec conviction :</p> - -<p>— Quelle canaille!</p> - -<hr /> - - -<p>Huit jours après, Hélène attendait Vernières ; -Mme Dugast l'avait prié la veille, par un petit -bleu, de passer chez elle. Malheureusement ses -affreuses névralgies, réveillées par ce nouveau -chagrin, la condamnaient tout à coup, fenêtres -closes, au repos et à l'immobilité de la chambre. -Tante Édith la remplacerait, pour cette entrevue -pénible, puisque Hélène exigeait une explication -franche. Mme Dugast songeait, en se tamponnant -les tempes d'eau de Cologne, aux malheurs injustes -qui l'assaillaient : la rupture de ce mariage -concerté par elle, après le krack des Du Marty, — une -union dont elle était si fière!… Décidément, -un mauvais sort la poursuivait. Et elle était partagée -entre ses regrets de la scène imminente et -le soulagement de ne pouvoir y assister.</p> - -<p>Dans le salon, Hélène pâle, mais résolue, -était assise sur sa chaise basse, aux pieds de -Mme Hopkins. Elles gardaient le silence ; à peine -un mot de loin en loin, en réponse à la communion -de leurs pensées. Une courte enquête, faite -en Dordogne par les soins de Minna, était venue -confirmer l'absolue certitude. Et s'élevant au-dessus -de la blessure d'amour-propre, elles s'insurgeaient -contre cette iniquité monstrueuse qui -rejette sur la femme, c'est-à-dire sur l'être le -plus faible, la responsabilité d'une faute commise -à deux, et fait peser sur l'enfant, c'est-à-dire -sur un innocent, des châtiments immérités. -Pourquoi la recherche de la paternité était-elle -encore interdite en France, se demandait -Mme Hopkins avec son bon sens anglais, quand -presque tous les autres pays d'Europe et du -monde avaient admis ce principe d'élémentaire -justice? Comme s'il était plus difficile de retrouver -le père d'un enfant abandonné que de -découvrir un voleur ou un assassin! Un tel misérable, -à vrai dire, n'était pas autre chose.</p> - -<p>La sonnerie du timbre leur tinta au cœur. -Hélène était debout. La femme de chambre annonça :</p> - -<p>— M. de Vernières.</p> - -<p>Il s'approchait galamment, voulut baiser la -main de Mme Hopkins qui la retira ; il se tournait -vers Hélène, elle lui désignait un siège. -Vernières comprit qu'il touchait à l'une des -heures décisives de sa vie. Il devina l'orage ; son -joli sourire se glaça sur ses lèvres ; il conservait -un air gracieux, mais l'attente lui durcissait le -visage.</p> - -<p>— Vous souvenez-vous encore, dit Hélène, de -la lettre anonyme que je vous ai montrée l'autre -jour?</p> - -<p>— Je ne l'ai pas plus oublié que vous, mademoiselle, -répondit-il de cette voix martelée qui -donnait aux mots toute leur valeur.</p> - -<p>Hélène prit sur une petite table la seconde -lettre de la Cagnarde, et la lui tendant :</p> - -<p>— Que dites-vous de celle-ci?</p> - -<p>Vernières la reçut avec dégoût, la parcourut -à peine.</p> - -<p>— Ce nom ne vous rappelle rien?</p> - -<p>Il lui darda son regard aigu. Que savait-elle? -Le visage d'Hélène restait fermé. Jamais il ne -l'avait trouvée aussi séduisante. Que répondre? -Être franc : pardonnerait-elle? Il se sentit lié par -son premier mensonge. Nier était plus sûr ; quelle -preuve pourrait le confondre, s'il payait d'audace? -Il parut chercher dans ses souvenirs et du -ton le plus naturel du monde :</p> - -<p>— Rien, fit-il dans un étonnement bien joué.</p> - -<p>Hélène le contemplait avec une ironie souveraine, -qui le perçait à jour :</p> - -<p>— Cherchez bien!</p> - -<p>— Je ne trouve pas…</p> - -<p>— Vous avez donc la mémoire aussi légère -que le cœur?</p> - -<p>Il se leva sous l'insulte : elle savait! Il sentit -qu'il la haïssait avec autant de force qu'il l'aimait : -car il l'aimait à sa manière. Son affection -se concentrait tout entière dans cette minute où -il la perdait. Essayer de la convaincre? Trop tard! -Il sourit avec une tristesse amère. Puis, de haut :</p> - -<p>— On m'a calomnié, je le vois. Mais il ne -saurait y avoir d'amour sans confiance. Adieu, -mademoiselle.</p> - -<p>Tant d'impudence eût ébranlé Hélène si elle -n'avait pas vu, de ses yeux vu, le mensonge vivant, -le témoin irrécusable : l'enfant. Il saluait -très bas, gagnait la porte.</p> - -<p>— Un mot! dit-elle.</p> - -<p>Il s'arrêta, fit tête, comme un homme d'honneur -méconnu, résigné à subir d'injustes reproches. -Elle continuait, vibrante :</p> - -<p>— Que vous m'ayez menti, quand je vous interrogeais -en toute confiance, que vous n'ayez -pas trouvé de plus touchante preuve d'amour -que de vouloir me rendre complice de votre infamie, -c'est assez écœurant déjà! Et faites-moi -la grâce de croire que je ne me plains ni de ma -confiance trahie, ni de mon affection outragée!… -Il eut un geste de protestation. — Oui, vous -m'aimez, c'est entendu! A mon tour de vous -dire qu'il n'y a pas d'amour sans loyauté. Mais -ce n'est plus de moi qu'il s'agit! Il s'agit d'Henriette -Leroy, de cette malheureuse que vous -avez honteusement abandonnée quand vous en -avez été las ; il s'agit de votre fils, ce triste petit -être qui ne demandait pas à vivre ; il s'agit de -ces deux victimes de votre égoïsme et de votre -lâcheté! Ah! vous ne connaissez pas Henriette -et Georges Leroy? Vous ne connaissez pas l'impasse -des Thermopyles? Eh bien, faites comme -moi, allez voir! Ou plutôt, retournez-y! Et si le -cœur ne vous lève pas, si vous n'éprouvez pas -une pitié dans vos entrailles de père, c'est que -vous êtes encore plus vil que je ne vous suppose. -Plus vil que les gens dont les prisons sont pleines, -et qui ne sont pas plus coupables que vous! -Mais puisque de pareilles actions restent impunies, -puisqu'il n'y a pour les flétrir que le -mépris des honnêtes gens, c'est bien, soyez sûr -du nôtre. Et maintenant, monsieur de Vernières, -vous pouvez sortir.</p> - -<p>Il voulut parler ; une rage cuisante, une atroce -humiliation l'en empêchèrent. Il perçut, dans -un obscur remords, la lointaine portée, le contre-coup -fatal et inattendu de chacun de nos actes. -Incapable d'affronter plus longtemps l'austère -mépris de Mme Hopkins, la rayonnante indignation -d'Hélène, il essaya de ricaner ; une pâleur -terreuse lui décomposa subitement les traits et, -pour la première fois, son âme véritable apparut, -sur ce visage de boue. Puis il sortit, -pour toujours.</p> - -<p>La porte refermée derrière lui, Hélène détendue -se mit à pleurer à petits sanglots ; mais -courageusement elle répondait aux caresses affectueuses -de Mme Hopkins :</p> - -<p>— C'est nerveux! ce ne sera rien…</p> - -<p>Et de sa bonne voix, tante Édith reprenait :</p> - -<p>— Ma pauvre chérie, il faut avoir souffert, -souffert de sa propre souffrance et de celle des -autres pour s'élever jusqu'à valoir quelque chose. -Il n'y a d'âmes vraiment supérieures que celles -qui se sont purifiées, à travers la douleur…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>La route bordée de noyers atteignait le sommet -du plateau. La vallée de Rosay apparut, -toute lumineuse et fraîche dans la belle matinée -de mai. A l'écart du village, dont le clocher -d'ardoises se découpait sur l'azur, les bâtiments -de la colonie, entourés de vignes et de bois, -dressaient leurs constructions grises ; des hangars -neufs faisaient tache blanche.</p> - -<p>Hélène contemplait avec une sorte d'apaisement -la ligne molle des collines, les grandes -prairies humides où les vaches pâturaient et cette -douce légèreté de l'air qui baigne les ciels limpides -de Touraine. Elle se retourna vers son -amie Mme Sassy, la directrice, forte et rude -femme au visage d'énergie et de bonté.</p> - -<p>— Il fait bon vivre ici!</p> - -<p>Elles côtoyaient un champ ; les pensionnaires -de Rosay, cottes et blouses brunes, courbées en -deux sur les sillons, buttaient des pommes de -terre. Comme on était loin de Paris, loin de -cette vie factice et fiévreuse où chacun poursuivait -âprement la curée de ses égoïsmes, à travers -le mensonge tour à tour bienveillant -ou implacable de la société! Hélène, toute meurtrie -encore, un cerne de fatigue autour de ses -beaux yeux, éprouvait, en songeant à l'homme, -une amère rancœur. Elle n'évoquait que visage -de haine, de convoitise, de sécheresse et de -ruse.</p> - -<p>Ah non! certes, l'homme n'était pas beau -lorsque, sous le masque arraché des habitudes et -des convenances, son âme cachée, cette âme que -la vie quotidienne dissimule, se dévoilait dans sa -laideur. On parlait toujours de l'éducation de la -femme! Comme si celle de l'homme n'était pas -d'abord à modifier tout entière. Mais renoncerait-il -jamais, avec son individualisme féroce, à -chercher dans sa compagne une serve de plaisir, -et de son bon plaisir? Lui imposerait-il toujours, -en s'en libérant lui-même, une rançon d'argent, -de dévouement, de soins et de devoirs? Quand -cesserait-il de vouloir primer dans la lutte séculaire, -faite d'amour et de haine?… Parmi l'escorte -des visages qui hantaient son désenchantement, -elle revoyait l'expression dédaigneuse et -dure d'André, le jour de leur grande explication -après l'éclat de Du Marty. Elle avait toujours -souffert par lui ; dès l'enfance, il l'avait écrasée -jusque dans leurs jeux de sa supériorité tyrannique, -de ses taquineries malveillantes ; plus tard, -c'était l'antagonisme sourd de leurs intelligences -en éveil, ses sentiments de femme toujours rappelés -à la soumission ; enfin la lutte ouverte des -caractères, des intérêts méconnus, son légitime -désir d'égalité toujours froissé, refréné. A coup -sûr, elle le savait personnel, volontaire, bornant -à lui tout l'horizon ; mais jamais elle n'aurait cru -que ce laborieux, dont elle estimait la soi-disant -droiture et la décision, s'abaissât à d'aussi viles -satisfactions, à un pareil manque de conscience -et d'honnêteté. Depuis, à peine l'avait-elle revu -une ou deux fois en quinze jours, et à l'attitude -glaciale d'André, à sa propre froideur, elle avait -senti l'irréparable.</p> - -<p>Du Marty? La face correcte, le sourire sur les -lèvres comme le monocle dans l'œil, ce vernis -de politesse et d'élégance, cela s'écaillait, tombait, -faisait place à l'odieuse violence d'un palefrenier, -à un inconcevable mélange de bêtise et -de canaillerie. L'inflexible indifférence du grand-père -Pierron, figé dans son respect de la loi et -son culte tenace du passé, l'égoïsme avisé de -l'oncle Marcel, grand défenseur des principes -pourvu qu'ils se conciliassent avec ses intérêts, -tout contribuait à augmenter son isolement, sa -tristesse. D'autres souvenirs la harcelaient : le -museau de brochet de Simonin, sans cesse prêt -à s'ouvrir pour happer une proie, et, dans ces -éclairs qui à certains moments illuminent on ne -sait pourquoi les coins sombres de la mémoire, -tels traits épars dans le paysage de Moranges -et d'Hautneuil, la trogne libertine du vieux contremaître -rougeaud, le mufle veule de Lepillier, -la sordide silhouette du père Lefèvre avec ses -yeux morts d'aveugle…</p> - -<p>Mais par-dessus tout, elle revenait malgré elle -au visage de Vernières, tel qu'elle l'avait vu la -dernière fois, à ce visage d'une pâleur terreuse -où était apparue brusquement l'âme de boue. -Elle ressentait encore le cruel déchirement, la -douleur d'avoir si mal placé son affection, et de -la découvrir à l'épreuve plus sincère qu'elle -n'avait supposé. Du moins, c'était bien fini, -mais l'orgueil de cette constatation lui laissait -une blessure, l'impression endolorie d'un grand -vide. A peine le silence et l'éloignement qu'elle -était venue chercher à Rosay, commençaient à -lui rendre par moments un peu de calme, sinon -d'oubli. La duplicité de Vernières, son infamie -découverte, voilà, sans qu'elle s'en rendît -compte, ce qui lui faisait haïr aujourd'hui tous -les hommes. Sous la grâce et la distinction qui -l'avaient séduite, elle ne voyait plus que l'universelle -vilenie, le déchaînement irrésistible des -instincts bas et méchants.</p> - -<p>Triste vie, où les meilleurs sont les dupes des -pires, où les faibles sont fatalement victimes des -habiles et des rapaces, de la foule brutale des -sans-scrupules et des sans-cœur. Et dans une angoisse -douloureuse, elle cherchait en elle-même -le secours des visages amis. Entre les bons sourires -d'Édith et de Minna, l'image fortifiante de -son père surgit. Émue, elle reconnaissait les -yeux graves et doux, la fine bonhomie, les traits -chers. Comme il lui manquait, ce guide patient -et sûr, qui l'avait quittée au tournant du chemin ; -elle se rappela l'air de lassitude, le tendre regard -fatigué du vieillard, dans son cabinet de -travail de la Neuville, lorsque, assis derrière la -table, il la contemplait, séparé d'elle par tant -d'années de vie, à la fois si près et si loin. Des -mots de naguère lui revinrent avec l'inflexion -connue : « Nous voudrions te confier à quelque -brave compagnon de route… » Pauvre père!</p> - -<p>Elle avait beau chercher autour d'elle, personne. -Parmi les jeunes gens qu'elle connaissait, -ou qu'elle avait entrevus, aucun qui ne lui fût -indifférent ou dont l'affection lui parût mériter -de tenir une place dans sa vie ; et des profils se -précisèrent : les lieutenants Ythier-Bourrel et de -Céry dans l'or roux des bois de la Roche-Guyon? -grandes moustaches et petites cervelles… Schmet, -avec son nez crochu et ses cheveux frisés?… Dormoy? -oui, de l'allure, une espèce de charme -cavalier, une belle franchise ; mais non, il devait -être comme les autres?… Ce bourru d'Arden, -avec sa laideur intelligente?… Rien ne se -détachait du fond sombre de ses pensées ; elle -était encore trop près de sa peine pour se tourner -vers l'avenir.</p> - -<p>Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse, -respectait ce silence. Sous sa capeline noire, -ses cheveux gris en broussaille découvraient un -haut front rêveur ; seule la courbe prononcée du -nez, du menton, décelait la volonté forte. Nature -disparate, où de vastes conceptions théoriques -neutralisaient souvent les énergies de l'application, -Mme Sassy, depuis la mort de son mari, -neveu du célèbre philanthrope et lui-même -agronome distingué, avait assumé la tâche de -diriger seule les établissements de Rosay. Toujours -la première debout, la dernière couchée, -promenant partout ses robes courtes et sa fameuse -capeline noire, de l'étable au rucher, de la laiterie -aux champs, elle dépensait en mille détails -de surveillance son infatigable activité, sa pitié -bourrue. L'asile aujourd'hui n'employait plus -que cent cinquante pensionnaires. Ces femmes, -de misères identiques et de provenances diverses, -pour un bon nombre sortant de maisons de correction, -ou bien filles repenties, filles-mères -abandonnées, n'apportaient à Rosay que des -corps las, des cœurs malades, toute une variété -de déchéances physiques et de plaies morales. -Personnel ombrageux, difficile à manier, qui, -dans la fatigue salutaire du travail, gardait une -redoutable vivacité d'instincts, exigeait de la -part des sous-maîtresses autant d'activité que de -tact. Entreprise onéreuse, où les admirables qualités -de Mme Sassy ne parvenaient pas à contrebalancer -ses défauts, tendance à voir trop grand, -engouement de méthodes nouvelles de culture, -achats sans compter d'outils perfectionnés. Les -sommes affectées à la fondation par le baron -Sassy étaient, comme sa propre fortune et les -deux cent soixante-cinq mille francs d'Hélène, -aventurés dans cette exploitation trop lourde -pour les bras qui la mettaient en œuvre. De mauvaises -récoltes depuis deux ans, l'hostilité du -pays entier, des petits propriétaires atteints dans -leur commerce par la concurrence à meilleur -marché, un incendie qui avait détruit les hangars -de réserve reconstruits depuis à grands frais, -tout avait ajouté au médiocre état des affaires.</p> - -<p>Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant -une pièce de terre où une dizaine de femmes -étaient en train de repiquer un immense carré -de choux. L'air de santé d'un gamin aux joues -rouges, aux yeux vifs, qui poussait une brouette -chargée de plants, lui fit penser à la maigre -figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un -tressaillement de colère méprisante : Georges -Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il -serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre, -au soleil, que dans la corruption du ruisseau de -Paris!</p> - -<p>Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis -son arrivée, s'efforçait de la distraire sans -l'interroger, lui proposa d'abréger la promenade. -Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle -désigna un peu plus loin la verdure jeune, taillis -de chênes bas tout frémissants d'un feuillage -nouveau, tachés de place en place par des arbustes -roux gardant encore leur dépouille d'automne.</p> - -<hr /> - - -<p>Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène -la détendait, la pacifiait. Toute la semaine, -elle avait accompagné Mme Sassy dans ses tournées -quotidiennes. Elle avait toujours aimé, -mais n'avait jamais à ce point reconnu le bienfait -d'une vie mêlée à la grande vie de la terre, -des animaux et des choses. C'était moins le plaisir -d'en goûter la beauté sereine, le spectacle -magnifique et simple, que de participer à l'immense -effort invisible, à la lente et féconde -transformation.</p> - -<p>D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient. -Mises en relief par le recul de Paris et -l'oubli de son agitation stérile, leur raison d'être, -leur utilité lui apparaissaient pour la première -fois dans leur modeste grandeur. Elle sut qu'avec -Mai se modèrent, puis cessent les irrigations des -prairies, se terminent les dernières semailles, -colza de printemps, chanvre et maïs ; elle s'étonna -de rester toute une matinée au grand air, dans -les prés où, d'un geste large, des faucheuses récoltaient -le trèfle incarnat, en chargeaient à la -fourche de lourds chariots. Avec joie, elle respirait -l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe fleurie ; -et cette expression de force saine, presque -allègre, elle la surprenait aussi sur le visage -bruni et dans les mouvements rythmés de ces -femmes, à qui leur labeur était en train de refaire -une âme. Elle se passionna pour la lutte -intelligente, chaque jour, dans les vignes, contre -le ravage obscur du mildiou ; elle vit, dans le -soufrage soigneux des ceps, le patient emblème -de toutes les guérisons.</p> - -<p>Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien : explications -et projets. Elles visitèrent longuement la -basse-cour, le rucher, les étables. On commençait -à mettre les animaux au régime du vert. -Plus loin, quelques femmes, trop délicates pour -les travaux des champs, jetaient de leurs tabliers -gonflés les grains à poignées au milieu des cercles -de dindons et de poules, renouvelaient constamment -la boisson des poussins. Hélène s'amusait -aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage, -des ruches en paille en vue du rucher ; c'était -l'époque de la grande miellée. Le soir, elle se -couchait rompue, mais l'âme tranquille ; elle -retrouvait des sommeils d'enfant.</p> - -<p>Plus encore peut-être que l'œuvre apaisante -de la nature, elle admirait les soins constants de -Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par -elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre, -d'émouvoir, puissance irrésistible de la -charité! Ah! si chacun, dans la mesure de ses -forces et la limite de son intelligence, se consacrait -à cet apostolat, au moins la misère humaine -serait soulagée, puisqu'il est impossible de la -supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi -d'abord! Combien l'exemple d'abnégation que -Mme Sassy donnait depuis vingt ans tranchait -avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait -à des jouissances de fortune et d'orgueil, -avec la bassesse et la cruauté d'un Du Marty, -d'un de Vernières… Vernières? Elle y pensait -maintenant presque avec indifférence. Le mépris -avait tué la douleur. Et cependant de tels -hommes représentaient une part de l'élite de la -classe dirigeante ; ils n'en étaient que plus coupables.</p> - -<p>Oui, cette œuvre était réellement belle. A -côté du labeur physique, des cours élémentaires -achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement -progressif. Jamais d'insoumises ; de se sentir -libres, elles travaillaient mieux ; les portes -ouvertes par charité ne retenaient personne de -force. Depuis la fondation, plus de huit cents -jeunes filles ou femmes à qui leur séjour à la -colonie avait permis de se constituer un petit -trousseau, une réserve d'économies, s'étaient -mariées honorablement, avaient pu se refaire -une humble mais durable position. Les gages de -chaque employée étaient versés tous les mois à -leur nom dans une caisse qu'alimentaient encore -certains dons. Ainsi elles retrouvaient à leur -sortie le fruit de leur travail, sous une forme -tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes, -écrivaient à Mme Sassy, revenaient la -voir. Elle citait trois de ses anciennes pensionnaires -devenues sous-maîtresses à force de travail -et d'honnêteté. Elle recevait de la société des -épaves, elle lui rendait des êtres conscients, capables -d'une vie nouvelle.</p> - -<p>Un matin, ces deux lettres pour Hélène :</p> - -<blockquote> -<p class="date"><span lang="en" xml:lang="en">White-House</span>, 17 mai.</p> - -<p class="ind">« <i lang="en" xml:lang="en">Darling</i>,</p> - -<p>« Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement -aussitôt débarquée! Mais impossible de -trouver une minute. A peine ai-je le temps de -t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie -lettre. Te savoir à Rosay me rassure un peu. Je -te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy ; -j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine, -consolant comme une caresse. Pour moi, avec -quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille maison, -mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu -te doutes si on était heureux de me revoir! -Georges, je ne t'en parle même pas, tu connais -sa chère affection ; mais les petits, Fred et Bertha! -Rien d'amusant comme de voir <span lang="en" xml:lang="en">master</span> -Willy faire le Parisien, leur débiter mille contes… -Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire -que je t'aime et que je pense à toi.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Édith.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Hélène décachetait la seconde lettre où elle -avait reconnu l'écriture de sa mère. Les lignes -descendaient, signe de dépression. Les derniers -événements avaient porté au comble l'abattement -de Mme Dugast. Elle avait eu pendant si -longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage -des mauvais jours, à soixante ans, c'était -dur… Et avec moins d'empressement qu'elle -n'en avait mis à parcourir les nouvelles d'Angleterre, -Hélène commençait à lire celles de -Paris.</p> - -<blockquote> -<p class="date">18 mai.</p> - -<p class="ind">« Ma chère fille</p> - -<p>« Pourquoi répondre des billets si courts à -mes lettres détaillées? Je m'efforce de te donner -une impression fidèle de mes occupations, de -mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin -de quelques lignes tes longues journées de campagne. -Pas grand'chose de nouveau depuis avant-hier, -où le dîner chez ton grand-père s'est bien -passé. Il ne va pas mal, quoique nos chagrins -lui aient été plus pénibles qu'il ne le laisse voir. -Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de -ta pauvre grand'mère. Pas moyen de lui faire -comprendre un mot de ce qui nous préoccupe. -Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle -demeure, quoi qu'on lui dise, engouée de Du -Marty dont elle interprète toutes les actions à -rebours.</p> - -<p>« Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai -trouvé la maison sens dessus dessous. Crac! au -moment où on espérait pincer ce vilain monsieur, -le voilà parti aux courses de Pau ; la surprise -était organisée pour l'après-midi et voilà huit -jours de perdus. Cela n'empêche que tout le -monde était en joie, ton oncle conserve le meilleur -espoir. Germaine, outrée de la conduite de -son mari, — et vraiment il y a de quoi! — s'apprêtait -à sortir avec Yvonne pour faire quelques -achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de -ses amitiés pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, -elle est bien heureuse!</p> - -<p>« Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule -dans la grande salle à manger. Je crois que j'aurais -passé une après-midi funèbre si je n'avais -reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? -Dormoy, qui venait nous apporter des cartes -pour son exposition ; elle a lieu dans quinze -jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te -trouver, a bien répété combien nous lui ferions -de plaisir en allant toutes deux à l'ouverture. Le -<i>Figaro</i> en parlait ce matin et vantait son talent. -On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un -homme charmant et bien distingué, avec ses -façons d'artiste.</p> - -<p>« Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. -Toujours pas de nouvelles d'André! Cinq -jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète sans -doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait -aperçu lundi à la première du Vaudeville.</p> - -<p>« Au revoir, ma chérie, prends exemple sur -moi, écris longuement. Songe que c'est le seul -plaisir des vieilles mamans sacrifiées.</p> - -<p class="sign">« Ta mère qui t'aime. »</p> -</blockquote> - -<p>En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy -achevait d'exposer à Hélène la situation nette de -leurs affaires : elle le devait à la jeune fille qui -lui avait apporté si spontanément l'aide puissante -de ses capitaux. Depuis qu'Hélène était là, -ce besoin de confiance, de franchise, tourmentait -l'excellente femme. Les recettes des dernières -années, celles que faisait prévoir l'année en -cours restaient à ce point au-dessous des dépenses -qu'elle se faisait un scrupule de ne pas -l'en prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi -se composait sa fortune. Elle savait Marcel Dugast -immensément riche, elle savait qu'aux -265.000 francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage -de son père. N'allait-elle pas avoir besoin de revenus -plus considérables? A peine si Rosay donnerait -cette année deux pour cent.</p> - -<p>Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession -s'élevait à 200.000 francs placés dans -l'usine Dugast : produit net, sept pour cent. Elle -avait, par déférence aux supplications, aux instances -de sa mère consenti à ne pas déplacer -la somme. C'était bien le moins que la différence -de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle -n'ajoutait pas, c'est qu'indignée de voir sa mère -réduite par la volonté d'André au quart de l'usufruit, -elle l'avait priée de conserver l'entière -direction des 200.000 francs, en lui laissant en -plus la jouissance du Vert-Logis, indivis entre -son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement -Mme Sassy, elle était heureuse de s'associer au -moins par l'argent, puisqu'elle ne pouvait lui -apporter d'autre concours, à son œuvre admirable. -Elle eût voulu l'aider de sa personne, se -dévouer comme elle ; mais son devoir filial la -réclamait.</p> - -<p>Une servante frappait à la porte. Un petit -vieillard desséché et propret, blouse bleue et -pantalon de velours rapiécé, — l'exprès du télégraphe, -s'avança une dépêche à la main : — « <i>Hélène -Dugast. Rosay, Maine-et-Loire.</i> »</p> - -<p>— Rien de grave, j'espère? demanda Mme -Sassy.</p> - -<p>— C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un -regard, puis lui tendit le papier bleu : « <i>André -veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite -pour joindre remontrances aux miennes.</i> »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai -blafard où les facteurs s'empressaient ; les hautes -lampes électriques déversaient ce jour factice -qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans -un tohu-bohu de valises et de sacs où des bouquets -de lilas frais cueillis faisaient éclater tout -le printemps de la campagne, le flot des voyageurs -se ruait vers la sortie, encombrait l'étroite -chaussée entre les deux trains. Dans la salle -d'attente des bagages, Hélène contre la porte -close s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse -lenteur des employés. Un monsieur devant -elle se retourna brusquement, la coudoya -par mégarde. Leurs regards, furieux de la pose -prolongée, se rencontraient, hésitaient un moment -à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la -première s'écria :</p> - -<p>— Tiens! monsieur Arden!</p> - -<p>Il n'avait pas changé ; toujours cette mine un -peu sauvage, rentrée en elle-même, ces yeux -intelligents et fiers, cette expression railleuse. -Évidemment il était plutôt laid, avec son nez -camus, sa barbe courte et dure. Mais la physionomie -avait un bel air de volonté ; le corps -trapu, souple dans ses vêtements libres, disait -la santé, la force. Il parut surpris, rougit, et, -avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les -hommes d'action :</p> - -<p>— Mademoiselle Dugast?… nous sommes -sans doute venus par le même train.</p> - -<p>Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut -un mot discret et sincère sur le grand chagrin -d'Hélène : la mort de son père. Il l'avait apprise -en Allemagne, d'où il était revenu depuis un -mois. Il parlait de ses travaux en cours lorsque -enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les faisait -pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait -de prendre congé, saluait avec un empressement -de timide. « Quel ours! se dit Hélène, amusée, -comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller -seule… Pas galant! » Et néanmoins, par un -sûr instinct de femme, elle devinait que la rencontre -n'avait pas été indifférente à Arden.</p> - -<p>Elle songeait aussi : « Drôle de chose que la -vie! on voyage côte à côte, sans se voir, sans -s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis -on se quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu, -mystère. A moins, objecta-t-elle aussitôt, que ce -ne soit la chose la plus naturelle du monde. » -Cependant elle sentait, sans même se le formuler, -qu'elle avait trouvé Pierre Arden plus -sympathique ce soir que la première fois.</p> - -<hr /> - - -<p>A la maison, sans s'inquiéter autrement des -détails du séjour à Rosay, sa mère qui l'attendait -se répandit en récits interminables, en lamentations. -Elle avait appris à l'improviste par -tante Portier le projet d'André. Tout était machiné -depuis quelques jours entre Marcel et lui. -Comprenait-on un coup de tête pareil : s'expatrier? -Elle se moquait bien des intérêts de -l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle! -était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine -rendait difficile le maintien d'André à la tête -des établissements de Moranges? Qu'est-ce que -cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en -Géorgie? quel besoin d'aller y créer une filature -nouvelle? Si encore la passion aveuglait André -au point de rendre sa présence à Paris dangereuse! -Alors certes elle eût été la première à -souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non, il -était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il -n'avait également plus rien à redouter de Du -Marty ; cet individu n'avait pas la moindre envie -de se battre… Et dans son égoïsme maternel, — vraiment -la situation était assez pénible -comme cela, — elle ne voyait que l'éloignement -définitif d'André, la rupture d'un des derniers, -d'un des plus solides liens qui la rattachassent -au passé.</p> - -<p>Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme, -l'écoutait pourtant avec impatience : une fois de -plus elle balança entre le désir de parler en -toute sincérité et la certitude de ne pas être -comprise. L'amour de la vérité l'emporta :</p> - -<p>— Voyons, maman, André ne partira pas -pour toujours. Avec l'Orient-Express, on va vite. -Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le revoir? -Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée -d'aller fonder au loin une succursale, ce n'est -pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des années -qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas -mieux faire. Impossible de rester à Moranges, -c'est une question d'honnêteté, de dignité… Jamais -il ne trouvera de plus utile emploi de ses -qualités d'organisation, de ténacité! C'est une -belle chose, en principe, que de porter au loin -l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux -de travail et de production.</p> - -<p>Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste.</p> - -<p>— Tu en parles à ton aise! on voit bien que -tu n'as jamais aimé ton frère. Tu ne souffriras -pas de son absence.</p> - -<p>Hélène n'essayait même pas de se disculper, -de démontrer à sa mère combien il était naturel -que, tout en gardant à leurs parents une affection -tendre, les enfants cherchassent à se faire -leur vie. Et tandis que Mme Dugast, après un -silencieux baiser mêlé de reproche, allait se -coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu, -et, entre les êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables -dissonances de l'esprit et du cœur.</p> - -<p>Trois jours sans nouvelles d'André, retourné -à Moranges. Puis, coup sur coup, dans une -même après-midi, visite de Germaine, — c'était -la première fois que depuis le scandale elle remontait -l'escalier de sa tante, — visite de -Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier -point par le grand événement du lendemain. -Grâce à l'aimable concours de Simonin, toutes -les mesures étaient prises, la commission rogatoire -signée, le commissaire de police prévenu : -on devait, de deux à trois, surprendre « Monsieur -Du Marty. » Avec des chuchotements mystérieux, -elles mettaient Mme Dugast au fait, la -suppliaient de venir boulevard Haussmann avant -dîner : on lui raconterait tout… Enfin la nuit -s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast, -qui n'avait pu fermer l'œil, s'en alla au -rendez-vous. Sa curiosité première avait tourné -à une sorte de malaise ; il y avait dans tout cela -quelque chose d'un peu louche, de déplaisant, -qui lui causait un trouble. Il était convenu -qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez -son amie Gabrielle Duval, souffrante depuis une -semaine, et dont Louise Guilbert venait de lui -écrire l'état assez inquiétant.</p> - -<p>A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait -à l'entresol. En vain essaya-t-elle de discerner -quelque chose sur le visage impassible -du grand laquais : il recevait de ses larges mains -gantées de blanc le mince parapluie aiguille, -ouvrait avec componction la porte du salon. -Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent -en sursaut avec des visages crispés d'émotion, -aussitôt déçus.</p> - -<p>— Nous croyions que c'était père, dit Yvonne.</p> - -<p>Mme Dugast s'était trop pressée.</p> - -<p>Une attente interminable commença, coupée -de suppositions absurdes, de fausses alertes à -l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus -jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par -une robe tailleur de léger drap beige, redressait -à chaque minute son buste charmant, dans une -immobilité attentive. Puis elle repartait en un -babil fiévreux, fouettée par le plaisir de la vengeance, -l'étrangeté d'une sensation inconnue. -C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis -le renversement soudain des rôles. Son inconscience, -oublieuse de ses propres torts, s'exaltait -dans une indignation dont, par une singulière -déviation morale, personne dans la maison, sauf -pourtant Mme Dugast, ne semblait percevoir le -comique attristant. Les dix-huit ans avertis -d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait -de la pendule à la fenêtre, les yeux brillants -d'une curiosité aiguë ; son imagination à demi -instruite, directement mêlée depuis quelque -temps à tant d'événements au-dessus de son -âge, déformait, grossissait. A cette inquiétude -ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent -à pénétrer le sens encore mystérieux de la vie, -se joignait l'éveil précoce de son éducation particulière, -toute de primesaut et de liberté, en -dépit des belles maximes de la tante Portier.</p> - -<p>Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil -à oreillettes, s'efforçait avec Mme Dugast de -tuer le temps, en échangeant de courts propos -de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait -le triomphe prochain, souriait à certains -détails du constat, dont elle se retraçait l'image -avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois -les vieilles prudes.</p> - -<p>Enfin à six heures, des portes battantes, des -pas. Cette fois, c'était bien Marcel Dugast, -suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité -rayonnante.</p> - -<p>— C'est fait, dit l'oncle.</p> - -<p>Il se laissa tomber sur une chaise. Où étaient -ses beaux principes de morale? Son visage exprimait -maintenant la revanche haineuse, le plaisir -de la vengeance satisfaite. Simonin se rengorgeait -avec modestie. On faisait cercle, on les -pressait de questions.</p> - -<p>— Yvonne, dit M. Dugast revenu au sentiment -des convenances, fais-moi le plaisir de -nous laisser seuls une minute.</p> - -<p>— Oh! protesta-t-elle suffoquée. J'en ai entendu -bien d'autres!</p> - -<p>Tante Portier, atteinte au vif, lui lança un -regard scandalisé.</p> - -<p>— Laisse-moi, si tu veux bien, le soin d'être -juge en cette matière, prononça M. Dugast, avec -une autorité prudhommesque.</p> - -<p>Germaine, qui trépignait d'impatience, poussa -Yvonne vers la porte, en lui glissant dans un -baiser :</p> - -<p>— Va, mais va donc! Je te raconterai tout.</p> - -<p>— Eh bien? fit tante Portier.</p> - -<p>— Nous sortons de chez le commissaire, commença -M. Dugast. C'est un homme des plus intelligents. -Il a conduit cela avec un tact! — A -deux heures et demie, l'agent déniché par Simonin, — il -se tourna vers celui-ci, — un oiseau -rare! est arrivé tout joyeux nous prévenir. -Pas une minute à perdre, monsieur mon gendre -termine d'habitude ses visites à quatre heures -moins le quart. Nous sautons en fiacre, avec le -commissaire, deux agents dans la seconde voiture. -Maudit fiacre! Un cheval qui ne marchait -pas. Le commissaire avait beau me répéter, pour -calmer mon inquiétude : « Croyez-en mon expérience, -il vaut mieux ne pas arriver trop tôt. » -Bref, nous voilà rue d'Amsterdam. Non, cette -demi-heure passée à attendre dans le fiacre avec -Simonin! Enfin, à quatre heures, notre monde -descend. Ah! mes enfants! Quand j'ai vu l'air -épanoui du commissaire, les figures amusées des -deux agents, je me suis dit : « Dieu soit loué, il -y a donc une justice! Les honnêtes gens finissent -toujours par triompher. »</p> - -<p>— Alors, reprit Mme Portier, dans un transport -de rancune qui enfiella subitement sa ronde -et grasse figure, nous allons lui apprendre à -vivre, à ce malotru?</p> - -<p>Elle n'avait pas encore digéré les grossières -injures, la colère violente de Du Marty, ce fameux -soir où elle avait tenté de s'entremettre. -M. Dugast se frottait les mains avec vigueur. -Cette fois, le geste familier en disait long : « Ah! -mon gaillard, il va falloir compter! » Germaine -demeurait silencieuse, les yeux fixes, perdue dans -on ne savait quelles réflexions. Elle semblait -ne pas comprendre encore l'entière portée du -récit de son père. L'espérance et l'excitation des -jours précédents, devant le fait réalisé, avaient -fait place à une sorte de stupeur. Mme Dugast -gardait dans ses voiles de deuil une réprobation -compatissante ; elle n'eût pas demandé mieux -que de savoir les détails ; mais déjà tante Portier -s'enquérait, tournée, curieuse, vers Simonin.</p> - -<p>Avec l'apparente discrétion d'un gentilhomme, -pleine d'une rosserie détachée, le cousin résuma -la scène. Une petite bonne était venue ouvrir. -Devant l'écharpe du commissaire, elle poussait -des cris. Au bruit des voix, Mlle Bleuet, avertie, -se verrouillait… — Ils ont mis cinq minutes à ouvrir. -Non! la tête de ce pauvre Du Marty, il -paraît que c'était à mourir de rire! un air sournois -et furieux, la rage d'être pris au piège… -Oh! très correct, habillé des pieds à la tête. Par -malheur, une superbe paire de bretelles mauves -traînait sur un fauteuil. Quant à Mlle Bleuet, -elle était charmante, dans une robe japonaise -endossée en hâte, tous ses jupons au pied du lit…</p> - -<p>— Quelle horreur! s'écria la tante Portier.</p> - -<p>— Pas moyen de nier, reprit Simonin. Cette -femme, qui d'abord était entrée dans la plus -violente colère, criant à l'outrage, violation de -domicile! s'est tout à coup avisée, en regardant -Du Marty, que c'était la chose la plus drôle -du monde. Elle pouffait à chaque question du -commissaire, tandis que notre ami, le visage -long d'une aune, les yeux en dessous, répondait -par monosyllabes, avec une maussaderie hargneuse.</p> - -<p>A ce moment Germaine, suspendue aux paroles -de Simonin, n'y put tenir ; elle éclata en -sanglots. Silence, stupéfaction générale. Tous la -regardèrent.</p> - -<p>— Comment, grosse bête, te voilà vengée ; tu -as un bon constat, et tu pleures? s'écria M. Dugast.</p> - -<p>Mais Mme Portier, — les hommes ne comprennent -rien au cœur féminin! — s'élançait, -prenait les mains de Germaine… Pauvre petite -chérie! Elle souffrait d'avoir un mari pareil. -Trahie pour une gourgandine!… Germaine convulsivement -se levait, un mouchoir aux lèvres. -Par une contradiction bien humaine, elle avait -moins souffert des idées que de l'acte. Une image -l'émouvait plus que des sentiments. Ce qui depuis -quelques jours fermentait en elle d'inexplicable -jalousie, d'amour-propre blessé, comme -aussi de remords obscur, éclatait dans cette -brusque détente nerveuse, se résolvait en larmes. -Elle faisait inconsciemment appel à cette raison -suprême, dernière ressource de tant de pauvres -organismes pareils au sien, lorsqu'ils sont à bout -de souffrance et de pensée. Et refusant les services -de tante Portier, elle se sauva, secouant -désespérément la tête, sans vouloir rien entendre.</p> - -<p>On la plaignait. Il semblait que la faute de Du -Marty eût effacé la sienne. On couvrait cette -erreur déplorable d'un oubli, presque d'un pardon -tacite. A quoi bon les reproches inutiles? -Seule, Mme Dugast gardait quelque réserve ; elle -avait beau se réjouir, l'honnêteté des vieux Pierron -protestait en elle. Le bon sens de Marcel -Dugast reprenait d'ailleurs bien vite le dessus : -c'était une question réglée, les procès-verbaux -étant aussi précis que possible. Aux avoués de -marcher, maintenant… Hélène, qui venait chercher -sa mère, entra, comme Simonin se retirait, -tout guilleret de sa bonne journée. On entendit -alors brusquement dans la pièce voisine une -longue volée d'éclats de rire, et, dans leurs -gammes confondues, où se mêlaient les voix bavardes -de Germaine et d'Yvonne, sonnaient une -si joyeuse insouciance, une telle légèreté, que -tous un moment en demeurèrent surpris, un peu -gênés.</p> - -<hr /> - - -<p>Le soir même, après dîner, dans le salon -raide et glacé des Pierron, Mme Dugast racontait -leurs impressions de la journée. Une solennité -planait au-dessus de la console et des fauteuils -d'acajou, du canapé dur, de la cheminée close -par un devant en papier rayé et surmontée d'une -sèche pendule mythologique. M. Pierron, un -bonnet à la grecque sur ses rares cheveux blancs, -debout derrière une chaise, écoutait sa fille d'un -air austère et mécontent. A sa petite table, son -jeu de patiences étalé devant elle, grand'mère -Zoé tendait, entre deux flambeaux, à abat-jour -verts, son visage de sourde où les yeux vivaient -seuls. Grâce à un écran acoustique qu'elle appliquait -contre la mâchoire supérieure de son râtelier, -elle essayait, mais en vain, de percevoir -quelques bribes de conversation. Alors, d'une -voix cassée, elle prononçait de courtes phrases, -dénuées vraiment d'actualité, comme :</p> - -<p>— Du Marty, charmant garçon!</p> - -<p class="noindent">ou :</p> - -<p>— Germaine est bien heureuse.</p> - -<p>Puis, satisfaite d'avoir placé son mot, elle tirait -de sa poche une vieille bonbonnière d'écaille, -s'offrait une pastille à la violette et revenait, -sereine, à ses patiences.</p> - -<p>— Ce qu'il faut espérer maintenant, dit -M. Pierron avec netteté, et ce que je vais de -toute mon autorité conseiller à Marcel, c'est que -les choses en restent là. Germaine est bien coupable. -Du Marty ne l'est pas moins. Que gagneraient -ces deux malheureux à des procès d'adultère -et de divorce aussi odieux que ridicules? Il -faut laver son linge sale en famille.</p> - -<p>Mme Dugast acquiesçait de tout cœur. Certes, -tous les arrangements étaient préférables à ce -double scandale.</p> - -<p>— Car, ajoutait M. Pierron, il ne faut pas se -dissimuler que les torts les plus graves sont, -malgré tout, du côté de Germaine. Et cela, tant -en l'espèce qu'en vertu de ce juste principe -qu'en cette matière la femme est toujours plus -coupable que l'homme. Telle est non seulement -la lettre, mais encore l'esprit de la loi.</p> - -<p>Hélène eut son petit relèvement de tête batailleur, -et ce sourire qui avait le don d'irriter -son grand-père.</p> - -<p>— Ainsi, dit-elle, pas de prison pour les Du -Marty? C'est une galanterie que le Code réserve -à la femme!</p> - -<p>M. Pierron, atteint dans ce qu'il avait de plus -cher, dans l'œuvre sacro-sainte de son père, le -grand Onésime, trancha d'un ton sec :</p> - -<p>— Le mari peut être frappé d'une amende -variant, dit l'article 339, de cent francs à deux -mille francs.</p> - -<p>— Comment donc! c'est pour rien, fit-elle.</p> - -<p>— Encore faut-il, rectifia M. Pierron, que le -préjudice ait été durable, et constaté dans la -maison conjugale même.</p> - -<p>— De mieux en mieux!</p> - -<p>— Je reconnais d'ailleurs que les prescriptions -du Code pénal sont, avec une certaine apparence -de raison, abandonnées pour celles du Code -civil, depuis la nouvelle loi sur le divorce.</p> - -<p>— Supposez pourtant, objecta Hélène, qu'un -heureux hasard n'ait pas permis de confondre -Du Marty, cet individu faisait enfermer votre -nièce, grâce à la loi, tout coupable qu'il était -lui-même!</p> - -<p>Mais avec cette sécheresse obstinée, cette -étroitesse de vues qu'entretient, chez quelques -magistrats, l'aveugle exercice de la justice, l'ancien -procureur général répliquait :</p> - -<p>— La loi est la loi. Où irions-nous si nous -nous mettions à la discuter, nous, ses inflexibles -exécuteurs? Il n'y a pas de société sans lois.</p> - -<p>— Il pourrait y avoir des lois meilleures! conclut -en se levant Hélène, à l'exaspération contenue -de M. Pierron, au grand soulagement de -Mme Dugast, à qui de pareilles discussions étaient -pénibles, dans son culte invétéré des choses établies.</p> - -<p>Grand'mère Zoé s'arrachait aux charmes d'une -patience interminable et pleine de difficultés ; -elle reçut d'un air placide les baisers de sa fille -et de sa petite-fille, et, avec cet égoïsme souverain -des vieillards, pour qui la digestion est le -plus important des problèmes, elle prononça -gravement, dans un soupir :</p> - -<p>— Le poulet n'était vraiment pas assez cuit, -ce soir…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>C'était, dans le vaste hall de la galerie Petit, -sous le jour tamisé qui tombait des hautes baies -donnant sur la rue Godot-de-Mauroy, une atmosphère -surchauffée où le vernis des tableaux se -mêlait aux parfums des robes, un brouhaha discret, -un va-et-vient de messieurs à belles guêtres -et à chapeaux luisants, de femmes très élégantes. -Les visages roses souriaient sous les voilettes -claires ; froufrous et caquets, flirts et débinages ; -on s'abordait, on se saluait, comme dans un -salon.</p> - -<p>Tout ce monde semblait venu là pour le plaisir -de se rencontrer, de potiner dans les coins ; -cependant l'œuvre complète de Dormoy couvrait -les murs d'un disparate assemblage de cadres -trop beaux tout battant d'or neuf et de peintures -variées, d'un faire habile et médiocre. -Toiles de toutes tailles, où s'accusait la dispersion -prétentieuse d'un effort asservi à la mode, -d'un talent en quête de succès faciles. Un Chilpéric -barbu, expirant aux pieds de Frédégonde, -voisinait avec des artilleurs jouant au bouchon ; -une énorme vache laitière, dans un pré, semblait -hypnotisée par le portrait de Mme la marquise -de K… sur fond rouge de tenture blasonnée. -Mais un grand tableau surtout faisait sensation : -une académie de jeune femme vue de dos, offrant -au regard des rondeurs exagérées, d'un rose de -fraises écrasées dans de la crème.</p> - -<p>Au milieu des groupes se démenait le jeune -maître en personne, barbe rutilante sur une cravate -prune de Monsieur, Dormoy lui-même, -avec sa courtoisie cavalière, sa fausse modestie -suant un vaniteux désir de plaire. Il abandonna -précipitamment trois dames pour s'élancer au-devant -du secrétaire particulier du ministre de -l'instruction publique et des Beaux-Arts, un -jeune homme à l'air actif, aux yeux intelligents. -Dormoy entourait d'une déférence marquée -ce puissant du jour, le guidait soigneusement -vers les pièces capitales de son exposition. -Dans son désir ardent, son prurit du ruban -rouge, il oublia de reconnaître un noble peintre -vieux et pauvre qui l'avait obligé autrefois ; mais -apercevant l'illustre dessinateur Prigent, il en -fit immédiatement les honneurs au jeune secrétaire.</p> - -<p>Un flot d'arrivants poussait sans relâche la -grande porte vitrée, tout ce qu'à force de dîners, -de présentations, de visites, Dormoy avait pu -racoler de curiosités banales et de camaraderies -envieuses. Un chapeau noir et deux chapeaux en -tulle blanc garnis d'œillets apparurent : tante -Portier, Germaine et Yvonne. La vieille dame -était un peu gênée de sa personne, elle eût préféré -ne pas s'exhiber avec ses nièces, au moment -où chacun, lui semblait-il, commentait l'histoire -de Germaine ; mais le sentiment du devoir l'avait -emporté : Yvonne, joyeuse de vivre, cambrait son -buste charmant, son corps jeune, dans une toilette -de drap glycine. Quant à Germaine, plus -jolie que jamais, elle arborait une longue tunique -souple de cachemire vert-Nil à dessins effacés. -Sa sérénité était sans égale. On chuchotait à leur -passage. Des face-à-main se braquèrent. Une -dame au nez impertinent ne put réprimer un : -« Quel aplomb! » Germaine affrontait tranquillement -cette curiosité, soutenue autant par son -inconscience naturelle que par le sentiment qu'il -faut avant tout, dans le monde, tenir tête, ne -jamais paraître atteint.</p> - -<p>Elles allaient droit au portrait d'Yvonne ; la -jeune fille examinait du coin de l'œil l'image -flatteuse, assise sous les tilleuls de la Chesnaye, -dans une pose savante. Elle se retourna d'une -pièce ; quelqu'un venait de lui murmurer à -l'oreille :</p> - -<p>— Comme ça pâlit près du modèle!</p> - -<p>C'était la voix du petit Schmet, flirt n<sup>o</sup> 1. Il -pérorait un moment, plein d'assurance dans sa -barbe frisée ; mais son prestige s'évanouissait -soudain… Flirt n<sup>o</sup> 2, le lieutenant de Céry venait -de surgir. Il avait, bien que de semaine, déserté -Saint-Germain ; le pansage se ferait sans lui ; et, -lissant d'un air galant sa longue moustache, il -mettait légèrement aux pieds d'Yvonne l'hommage -de son indiscipline. Un troisième personnage, -au déplaisir visible des deux premiers, -renforçait le groupe : le comte Soulier, flirt n<sup>o</sup> 3. -Il avait encore rajeuni. Ses favoris d'un noir -d'encre s'enlevaient sur des joues raffermies ; des -sourcils noirs, le crâne rose et frais. Toute sa personne -disait l'amoureux sur le retour, le vieillard -cramponné à la volonté de séduire. Une jalousie -inquiète perçait sous son extrême amabilité, — crainte -superflue, l'immense fortune du -comte lui donnant sur ses deux concurrents une -avance considérable. Il y parut à la faveur marquée -d'Yvonne, à la subite maussaderie des flirts -1 et 2.</p> - -<p>Dormoy les aperçut, s'empressa, comme s'il -n'eût rien voulu perdre des compliments qui lui -étaient dus. Tous le félicitaient à l'envi, et, gonflé -de plaisir, il désignait tour à tour, d'un air négligent, -cette toile, cette autre, puis cette autre -encore. Il passa rapidement devant la « femme -vue de dos », par une discrétion dont la tante -Portier, choquée à l'étalage de tant d'appas, sut -apprécier la délicatesse. Puis, s'excusant, il les -lâcha pour aller faire sa cour à un critique en -arrêt, dont il apercevait les cheveux gris entre -le portrait de la vache laitière et celui de Mme la -marquise de K…</p> - -<p>A l'autre bout de la salle, Hélène et Mme Dugast, -qui venaient d'arriver, commençaient consciencieusement -leur examen. Mais, à chaque -pas, elles étaient dérangées, abordées par des -figures nouvelles. D'abord Mme Morchesne, -dont le chapeau rouge balançait tout un champ -de pavots. Derrière elle, le doux M. Morchesne -saluait avec timidité. Elle déclarait, de sa voix -tonnante qui fit retourner quelques personnes :</p> - -<p>— C'est mon mari qui m'a traînée de force -ici! Je préparais un article pour le journal de -notre grande Minna.</p> - -<p>Et prise d'un brusque enthousiasme, elle -s'écriait :</p> - -<p>— Mon Dieu, chère petite, comme vous êtes -jolie aujourd'hui!</p> - -<p>Cette admiration, Hélène l'avait déjà lue, -muette, sur plusieurs visages ; et de fait elle était -plus que jolie, belle, avec ses cheveux dorés et -son teint pur, son regard droit, sa libre et fière -démarche. Mme Morchesne tombait en extase -devant le geste viril de Frédégonde, bravant -l'agonie du pauvre Chilpéric.</p> - -<p>— Robert, dit-elle, prenez note : n<sup>o</sup> 53.</p> - -<p>Docile, malgré un mal de tête fou, M. Morchesne -griffonna sur son calepin, tandis qu'elle -expliquait :</p> - -<p>— J'ai promis quelques lignes de compte -rendu à M. Dormoy.</p> - -<p>Heureusement la marquise Krobanya, escortée -d'un poète chevelu et d'un comédien glabre, -accaparait la grosse femme. Hélène et sa mère, -horripilée, en profitèrent pour fuir. Andrée -Vergnes les arrêtait ; noble et gracieuse figure, -joignant une modestie d'élite à son talent de -peintre connu. En quelques remarques fines, en -quelques traits justes, elle appréciait l'œuvre de -Dormoy, pas assez au gré de Mme Dugast, que la -fraîcheur molle des couleurs et l'éclat des cadres -impressionnaient. Andrée Vergnes, qu'une sympathie -poussait vers Hélène, l'invita à venir la -voir à son atelier.</p> - -<p>— Elle a peut-être beaucoup de talent, dit -Mme Dugast quand elles l'eurent quittée, mais -tu ne m'enlèveras pas de l'idée que le succès de -Dormoy la taquine. Regarde toutes ces étiquettes : -<i>Vendu, Vendu, Vendu.</i></p> - -<p>La petite ruse de Dormoy, rehaussant ainsi -certaines croûtes invendables d'un semblant -d'acquéreurs, excitait justement le rictus de deux -jeunes rapins à grand feutre, visiblement agacés -par la réussite mondaine et les rentes du camarade.</p> - -<p>— Tu vois, reprit Mme Dugast, c'est le propre -des vrais talents d'être ainsi jalousés… Oh! -l'amour d'enfant!</p> - -<p>Elle s'extasiait devant un marmot joufflu, agaçant -un chat. Plus loin, des gens du monde, -sans doute compétents, stationnaient devant un -paysage ; ils parlaient haut, laissant tomber des -termes techniques : pâte, glacis, rehauts, ponctués -de coups de pouce dans le vide. La considération -de Mme Dugast s'en accrut d'autant. Elles -se heurtaient enfin à la tante Portier et à Germaine.</p> - -<p>— Où est donc Dormoy? fut le premier mot -de Mme Dugast.</p> - -<p>Germaine le montra causant, plein de respect, -avec un membre de l'Institut, dont il semblait -humer les jugements amicaux. Puis, prenant -Hélène sous le bras, elle lui racontait avec animation -tous les tracas que lui avait causés sa -robe, livrée au dernier moment. Tante Portier -pendant ce temps, mettait Mme Dugast au courant : -pas de nouvelles de Du Marty, il devait -réfléchir. Évidemment il ne pouvait plus avoir -l'audace de songer au procès d'adultère, il se -rabattrait sans doute sur une instance en divorce, -mais, grâce aux bons soins de leur avoué, Germaine -tenait toute prête une demande reconventionnelle. -Peut-être d'ailleurs cela se passerait-il -à l'amiable, sans plaidoiries, sur accord des avocats ; -elle appelait de tous ces vœux cette solution. -Tout d'un coup elle s'inquiéta.</p> - -<p>— Qu'est devenue Yvonne?</p> - -<p>Elle la découvrait au bout d'une seconde dans -une travée conversant familièrement avec le -comte Soulier, dont les petits yeux pétillaient.</p> - -<p>— Cette enfant me fera mourir, soupira-t-elle.</p> - -<p>Mais sa face parut brusquement se pétrifier : -elle avait vu la tête de Méduse ; Du Marty, hautain -et pimpant, venait d'entrer. Le sang de -Germaine ne fit qu'un tour ; elle serrait en pâlissant -le bras d'Hélène qui elle-même s'émut, -en reconnaissant, côte à côte avec du Marty, -Vernières. Ils paraissaient au mieux, comme -s'ils avaient fondu leurs rancunes personnelles -dans un même sentiment de bravade et d'hostilité. -Les deux groupes s'aperçurent de loin et se -dévisagèrent ; Du Marty et Vernières tournaient -lentement la tête, d'un air dédaigneux. Mme Portier, -couvant Germaine du regard, rappelait -Yvonne d'un ton bref, et toutes trois se dirigeaient -avec dignité vers la sortie, gagnaient la porte.</p> - -<p>— Si nous en faisions autant, fit Mme Dugast, -mal à l'aise à l'idée d'André, je ne me soucie -pas de me casser le nez sur ces messieurs.</p> - -<p>Somme toute, elles avaient assez lorgné de tableaux. -Hélène s'étonna que la présence de Vernières -lui causât si peu de trouble ; du dégoût, -simplement. Sans se presser, — manifestement -d'ailleurs, les deux hommes, perdus parmi les -visiteurs, ne souhaitaient pas plus qu'elles une -rencontre, — Mme Dugast et Hélène se retiraient, -quand Dormoy, empêché jusque-là et qui -ne les avait pas quittées de l'œil, s'élança sur -leur trace. L'échec de Vernières, dont il connaissait -l'éclat sans en soupçonner la cause, avait -ravivé ses espérances. Il ne s'était pas sans regrets -effacé depuis six mois devant l'assiduité -déclarée de celui-ci ; le charme d'Hélène le poursuivait -d'un souvenir durable : peu de femmes -lui semblaient aussi désirables. L'auréole d'une -solide fortune, d'une position brillante n'était -pas pour nuire, au contraire, au persistant espoir -de ses sentiments. Quand elle était entrée, -simple et charmante, dans le rayonnement de -sa beauté blonde, il avait senti refleurir en lui -des impressions vivaces, il l'avait revue, éblouissante -de fraîcheur, sur la berge de la Neuville : -elle sautait dans la barque d'un mouvement vif, -puis à lentes brassées s'éloignait, ramant dans le -soleil matinal, dont les diamants étincelaient -aux gouttes des avirons…</p> - -<p>Il salua Mme Dugast jusqu'à terre et, lançant -à Hélène un regard d'admiration bien senti, se -confondit en remerciements :</p> - -<p>— Ah! mesdames, que vous êtes aimables -d'être venues! Ma journée sans vous n'eût pas -été complète. Vous savez quel prix j'attache à -votre suffrage.</p> - -<p>Il en profita pour leur faire remarquer deux -ou trois petites toiles, insinua que le secrétaire -particulier du ministre avait apporté les -regrets de « son patron » empêché. D'ailleurs -tous les critiques dont l'opinion compte étaient -venus.</p> - -<p>On était devant la porte ; il s'inclinait de nouveau, -serrait avec une effusion respectueuse les -mains de ces dames.</p> - -<p>— J'irai, si vous le permettez, vous remercier -de nouveau dans quelques jours.</p> - -<p>Autre regard à l'adresse d'Hélène qui, dans -l'escalier, revoyait encore, amusée, la prestance -hardie, la barbe soyeuse du peintre.</p> - -<p>— Ce Dormoy est charmant, confessait tout -haut Mme Dugast.</p> - -<p>Une forte dame, qui montait en sens inverse, -leur jeta à ces mots un coup d'œil venimeux… -Ce magnifique chapeau voyant, ce teint bouffi -et fardé, ces cheveux roux, où donc Hélène -avait-elle déjà rencontré ça?</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>— Vous êtes sûre, chère madame! s'écria -Mme Dugast en joignant les mains. Ah! quelle -horreur!</p> - -<p>La dame en visite contempla d'un air assuré -le grand salon intime où, dans la douceur du -jour mourant, les vieilles soies des meubles, la -petite table à thé sous la nappe rouge, les verres -luisants, tout donnait une impression de confort -et de calme. Puis se tournant vers Hélène et -Mme Simonin qui paraissaient incrédules, elle -affirma :</p> - -<p>— Parfaitement! Il a reçu trois cent cinquante -mille francs. Je tiens le renseignement d'une -personne bien informée. Aujourd'hui, tout se -traite comme cela. Quelle époque!</p> - -<p>Il s'agissait d'un député connu. Hélène admira -cette incroyable facilité avec laquelle on accueille, -on colporte dans le monde les soupçons -les plus injustifiés, les pires calomnies… Après -tout, c'était vrai peut-être, tant depuis quelques -années l'argent délétère avait corrompu les -mœurs.</p> - -<p>Là-dessus la grosse dame s'en allait, avec une -importance de dinde grasse. Bien vite Denise -saisissait cette minute propice, pour conter ses -peines. Mme Dugast l'écoutait, non sans une compassion -platonique. A force de démarches, elle -avait pu se procurer des copies, travail lent et -peu payé. Elle insistait encore pour qu'Hélène -l'aidât à trouver l'emploi modeste, mais sûr, qui -lui permettrait de joindre les deux bouts. Son -mari, il est vrai, pouvait à chaque instant trouver -une affaire magnifique, mais il fallait compter -avec tant d'aléas ; depuis un an une véritable -guigne le poursuivait, il n'avait pu toucher un sou.</p> - -<p>« Eh bien? pensa Hélène, et les mille francs -que l'oncle lui avait <i>prêtés</i>, en échange de ses -derniers services? La pauvre Denise ne devait y -avoir vu que du feu. » Elle promit de tout cœur, -elle prit en elle-même l'engagement de s'entremettre -de son mieux ; le temps jusqu'ici lui avait -manqué. Denise, remontée, partait à son tour ; -elle conservait, à force de grâce personnelle, un -reste d'élégance dans la dignité pauvre de son -petit collet, de ses gants nettoyés. A peine sortie, -comme Mme Dugast, passant les mains sur ses -tempes, disait : « Ouf! j'espère qu'il ne viendra -plus personne. » — Alors, je m'en vais? répondait -une voix jeune et brève qui les faisait tressaillir -toutes deux.</p> - -<p>— C'est toi! s'écria Mme Dugast.</p> - -<p>André, de son pas vif, était déjà près d'elle ; -il baisait sa mère au front, effleurait à peine les -cheveux d'Hélène. Il semblait aussi à l'aise que -si rien ne se fût jamais passé.</p> - -<p>— Je suis arrivé de Moranges, ce matin. Tout -est convenu, je pars le 15 juin.</p> - -<p>Mme Dugast eut les yeux pleins de larmes.</p> - -<p>— Tu es dur, fit-elle. Tu me dis cela brutalement, -sans un mot de préparation, de regret. -As-tu bien réfléchi?</p> - -<p>André haussa légèrement les épaules. « Pauvre -maman, songeait Hélène, tu perds ton temps ; -André ne perd pas le sien, va! Droit au but… » -D'ailleurs elle l'approuvait ; un départ s'indiquait, -à tous les points de vue. Mais que pouvait-il -penser, au fond? Vraiment, ne gardait-il -pas une gêne intérieure?… Cela, ne fût-ce que -par orgueil, jamais il ne le montrerait.</p> - -<p>— Au moins, supplia Mme Dugast d'une voix -plaintive, tu ne t'en vas pas tout de suite? Je te -verrai chaque jour? Reste à dîner!</p> - -<p>André promit. Il entamait maintenant une -conversation d'affaires, réclamait à sa mère certains -papiers ; elle lui offrit de venir les chercher -lui-même, dans le cabinet de travail.</p> - -<p>— Six heures et demie, fit-elle, en regardant -la pendule. Je crois qu'on peut lever la -séance.</p> - -<p>Hélène, demeurée seule, ouvrait la fenêtre ; -les bruits de la rue entrèrent. Elle s'accoudait à -la barre, regardait, songeuse, une petite charrette -de fleurs poussée par une vieille marchande. -Tout le jardin de la Neuville et les champs de -Rosay s'étendirent. Au bout d'un instant, le -bruit d'une porte refermée, le sentiment d'une -présence la tiraient de sa courte rêverie. Elle se -retourna : Dormoy… Et de sa voix mondaine, -où il y avait pourtant toujours une sincérité, elle -s'exclamait, main tendue :</p> - -<p>— C'est vraiment bien aimable à vous d'être -venu.</p> - -<p>— Je tenais à vous apporter, dit le peintre -avec ses inflexions les plus suaves, tous mes remerciements -ainsi qu'à madame votre mère -pour votre gracieuse visite à mon exposition.</p> - -<p>Peu de compliments, ajoutait-il, lui tenaient -aussi à cœur que les siens. Il savait tout ce que -Mlle Dugast avait d'élévation, de sens critique, -de véritable goût… Mais n'aurait-il pas l'honneur -de saluer Mme Dugast?</p> - -<p>— Ma mère va venir, dit-elle ; elle termine -une affaire avec André.</p> - -<p>Alors Dormoy, profitant de cette heureuse -absence, s'embarqua dans de petites histoires -spirituelles où des allusions habiles en revenaient -toujours aux mérites, à la grâce, à la beauté -d'Hélène. Une ironie atténuait le sens trop direct, -nuançait le madrigal d'une teinte de fantaisie ; -seul, le regard incisif parlait clair et de -temps à autre, aux brefs silences, continuait la -prière. Hélène l'écoutait sans déplaisir, grâce -à son bagout d'artiste, son charme franc de -reître chevaleresque, si bien que, lorsque André -rentrait avec sa mère, — était-ce la pénétrante -douceur du soir tiède, une disposition particulière? — elle -sentait, sous les paroles banales de -Dormoy, courir une flamme sourde qui distrayait -ses soucis, l'étonnait presque.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<p>Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant -à exécution un projet qu'elle caressait depuis -longtemps, se rendit, à travers les avenues -désertes qui s'étendent derrière les Invalides et -la gare Montparnasse, aux Enfants-Indigents où -elle était sûre de trouver Louise Guilbert, aussitôt -après l'heure de sa visite. Elle verrait également -sa protégée, la petite Lepillier, qu'un état -d'anémie profonde clouait encore sur son lit -d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à -l'annexe de Berck-sur-Mer. Elle avait à lui -annoncer une nouvelle ; le tribunal de Mantes -venait de prononcer le divorce contre son père. -De la sorte, les gains de « l'Abeille » seraient -désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom évoqua -en elle la vision douloureuse de Moranges, les -tristes petites maisons ouvrières groupant autour -de l'usine leurs misères sordides. Tandis qu'elle -vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde -d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la -dure existence quotidienne courbait sur leur -tâche, à la poursuite harassante du pain, des -malheureuses par centaines. En dépit de ce -qu'elle avait fait pour leur venir en aide, leur -souvenir l'obsédait souvent comme un reproche ; -elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée -de tendresse et de dévouement.</p> - -<p>Moranges! En même temps elle revoyait le -saisissant contraste du village d'en face, les -pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye : -le visage et le masque du mensonge social. -Pourtant, malgré l'affreux rappel de la mort -de son père, elle conservait de ce pays des impressions -heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis -avec l'ombre de ses marronniers et le murmure -de sa petite rivière ; elle suivait la berge -inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied -des falaises rousses. Entre tant d'images, celle -de Dormoy, — pourquoi la sienne plutôt qu'une -autre? — lui revint : il ébauchait le portrait -d'Yvonne, sous les tilleuls de la terrasse. Que de -choses s'étaient passées depuis!… Elle admira -ce rythme caché des événements, qui éloignent, -qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du -hasard. Dormoy, trois semaines auparavant, lui -était aussi indifférent que Vernières aujourd'hui. -On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit -l'accueil familier qu'elle-même réserverait au -peintre et la sympathie marquée qu'il trouverait -chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, -depuis cette belle invention de portrait, — car -il avait eu, pour se rapprocher d'Hélène, l'ingénieuse -idée de commencer le pastel de sa mère, — il -ne bougeait plus de la maison.</p> - -<p>Avec cette force naturelle du sentiment, si -active chez l'être jeune que tourmente l'irrésistible -instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène -assistait sans déplaisir aux longues séances de -pose. Déçue si cruellement dans cet instinct, elle -n'en éprouvait que plus vivement, à son insu, la -satisfaction toute féminine de plaire. Penchant -naturel du cœur qui, blessé dans son besoin -d'affection, est aussi prêt de haïr l'amour que de -souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, -ni même qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont -elle ignorait totalement d'ailleurs le véritable -caractère si habilement déguisé sous de fausses -apparences de franchise, de bonhomie, de talent. -Mais à ses magnifiques dons d'intelligence, à sa -réserve de dévouement et de tendresse se joignait -peut-être aussi, — elle était très femme, — une -inconsciente coquetterie.</p> - -<p>Machinalement, elle était arrivée devant la -grande grille à volets pleins de l'hospice. Elle -sonnait à une petite porte, et longeait, après la -loge du concierge, des arcades où traînaient des -odeurs de pharmacie et de cuisine. Il fallait, -pour atteindre le service de Louise Guilbert, traverser -une vaste cour aux allées bitumées, aux -maigres plates-bandes, entre de hauts bâtiments -lépreux et mornes. Quelques figures hâves écrasaient -aux vitres l'ennui de l'heure interminable. -D'autres arcades encore, un jardin chétif, trois -bancs parmi le gravier sous les lilas, et la lente -promenade des enfants rachitiques en capote -grise, en savates jaunes, qui, pareils à de petits -vieux, montraient sous le bonnet de coton toutes -les faces de la misère et de la décrépitude.</p> - -<p>Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux -larges baies répandant le jour. Des couloirs spacieux, -peints d'un vert frais, portes ouvertes, -laissaient voir des salles où les lits alignaient leur -symétrie blanche. Une infirmière, tablier épinglé -sur le corsage, fausses manches en calicot, sortit -d'un bureau où Louise Guilbert était en train de -signer des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux -petit visage officiel s'éclaira :</p> - -<p>— Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.</p> - -<p>Une autre infirmière emportait les registres.</p> - -<p>— Causons maintenant.</p> - -<p>En mots simples, elle disait l'intérêt triste de -son métier, l'absorbante recherche de ce qui soulage -et de ce qui console. Elle avait beau toucher -à tant de souffrances, elle n'en était pas encore -blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait ; -ils étaient comme une famille qu'elle s'efforçait -de défendre, elle eût voulu les arracher -tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un -pauvre gamin coxalgique s'était éteint doucement ; -elle en parlait avec des larmes dans les -yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la -science, à sa foi dans le progrès, elle dominait -cette sensibilité, elle en faisait de l'énergie, prête -à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de -l'invisible ennemie.</p> - -<p>Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval. -Leur amie n'allait pas mieux ; elle avait été forcée -de demander un congé. Sa pneumonie, l'état -aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui -faudrait des mois de soleil et de repos, — des -mois, insistait Louise, en hochant la tête. Hélène -se reprocha de n'être pas retournée chez elle ; -demain sans faute…</p> - -<p>— Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier? -Dépêchons-nous, avant qu'on ne sonne -le déjeuner.</p> - -<p>Louise se lavait les mains, retrouvait dans la -façon de mettre son chapeau, cambrée devant -la glace, cette grâce décidée qui lui était propre ; -plus de médecin, mais une jeune et gentille -femme.</p> - -<p>Dans la salle n<sup>o</sup> 4, au sixième lit, la paralytique, -ses mains blanches sur le drap, les regardait -venir. Hélène, dans cette atmosphère de -silence où planait de la douleur, s'avançait à pas -légers, gênée par ces regards de corps étendus, -qui, de chaque lit, convergeaient sur elle ; elle -était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur. -Une vénération tendre illumina les yeux trop -grands de Berthe. Son effroyable anémie, où -achevait de se corrompre le sang épuisé d'une -famille de serfs, lui faisait un visage diaphane, -d'un affinement extraordinaire, sous les beaux -cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression -lasse et brisée les bonnes nouvelles de -Moranges, comme si elle eût dépensé toute sa -force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait -même pas attention à l'entrée des infirmières -portant les grands plateaux du déjeuner, la corbeille -de pain, à ce qui pour la faiblesse et le désœuvrement -de ses compagnes était une minute -attendue de distraction, de volupté réconfortante. -Elle n'avait jamais faim.</p> - -<hr /> - - -<p>Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait -la robe du pastel, — il y avait séance à trois -heures, — Hélène dans le salon ne parvenait pas -à finir le livre commencé depuis un mois, les -<i>Essais d'Emerson</i>, ouverts sur ses genoux. Sa -pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions -qu'avait réveillées en elle sa visite du matin.</p> - -<p>Quels admirables enseignements, ces modestes -vies de travail de Louise Guilbert, de Gabrielle -Duval ; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de -la vie, au combat pied à pied contre les forces -malfaisantes ; l'autre s'usant à faire pénétrer -dans les jeunes cervelles la clarté des lettres, le -sens et l'amour du beau, à commenter avec son -âme la leçon des chefs-d'œuvre où se perpétue, -dans le corps des mots, le génie de la patrie. -Leur pauvre amie succombait à la peine ; elle -payait ainsi les longues années de préparation -acharnée, le surmenage des examens constants. -Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour -la plupart d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait -se le dissimuler, la femme, telle qu'elle avait été -élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait -prête à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment -à la lutte pour l'existence, qui se doublait -le plus souvent de la lutte contre les hommes. Il -faudrait des années de transformation physique -et d'amélioration morale.</p> - -<p>Et cependant l'heure pressait, chaque jour -accroissait le nombre de celles qui ne se mariaient -pas. En France, dans la classe bourgeoise, -la question de la dot entachait, viciait presque -tous les mariages. Même désintéressé, ce qui -était rare, l'homme le plus souvent hésitait, retardait, -effrayé par les charges que les conditions -économiques, l'amour du confort, la diffusion -du luxe à bon marché faisaient de plus en plus -lourdes. Il redoutait de partager ses maigres -ressources avec une compagne chez qui l'éducation -avait développé des goûts plus dispendieux -peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières, -les promiscuités qui dégradent, les difficultés et -les contraintes dont la loi entourait le mariage, -le rendaient moins fréquent encore ; on s'acheminait -vers l'union libre.</p> - -<p>Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de -la femme, sa fonction, comme disait Minna, est -d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le mariage -la base éternelle de la famille et de la -société ; il fallait seulement vivifier cette grande -institution qui était en train de s'étioler, lui -rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur -insuffler une âme plus haute, des conceptions -plus humaines, plus larges ; qu'au lieu de rester -pour eux une association de convenances et d'intérêt, -le mariage devînt vraiment ce qu'il y a de -plus noble au monde, l'union de deux libres volontés -pour la vie et la mort, pour la création -surtout du nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes -fructifierait! Aux pauvres, tenter de rendre leur -sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne -fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre ; -qu'ils pussent trouver dans le mariage rendu plus -facile la possibilité de vivre et le respect d'eux-mêmes! -Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé -une conscience plus élevée de leurs -devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes -grandes les portes du divorce, afin que le mariage -ne pût jamais être l'impasse boueuse, mais -la grand'route où l'on marche à deux, en vertu -du contrat joyeusement consenti, comme de -loyaux compagnons, non comme des forçats rivés -à la chaîne. — Et cela, bien entendu, dans l'intérêt -vital des enfants, car Hélène avait trop vu -ce qu'ils souffraient, dans des ménages en discorde. -Mieux vaut le remède brutal que la plaie -gangrenée.</p> - -<p>En attendant, il fallait que la femme isolée -pût vivre! Pour toutes, quelle difficulté, aussi -bien pour les humbles à qui leurs bas métiers -n'apportent même pas, au prix de tant de peines, -le pain quotidien, que pour les privilégiées qui -peuvent aborder les carrières libérales! Partout, -elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence -féroce de l'homme. Que de professions -encore fermées, que de préjugés et de barrières! -Et songeant à cette nécessité qui poussait hors -du foyer tant de femmes que l'homme ne protégeait -plus, Hélène comprenait alors, même en -ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, -les revendications de toutes, même des -plus intransigeantes. C'est à de pareilles minutes -qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie, -les sensibleries amères d'une Sophie Grœtz, -les programmes spéciaux d'une miss Pelboom. Il -y avait au fond de ces outrances une raison -d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène -d'âme, un endurcissement du corps aux fatigues, -à la marche, ne donnerait à la jeune fille française -des nerfs assez équilibrés, des muscles -assez forts pour les souffrances de la vie et les -épreuves de la maternité. Toute une éducation à -faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.</p> - -<p>Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée -par tant de zèles maladroits? Une Mme Morchesne -suffisait à neutraliser l'effort patient d'une Minna. -Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de -l'homme, que ce ne fût pas par une imitation -servile ; qu'elle restât femme avant tout, sans -rien abdiquer de son charme intime. Que loin -de prétendre à n'être qu'un garçon manqué, la -femme nouvelle s'efforçât de ressembler, par -bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec -Minna qu'il fallait poursuivre ardemment tout -ce qui est conforme à la justice, se garder soigneusement -de ce qui est contraire à la nature. -Il fallait que les femmes se créassent, non une -forme, mais une âme nouvelle.</p> - -<p>Puis, en un retour sur elle-même, songeant à -son propre sort, à l'épreuve qu'avait été l'aventure -de Vernières, elle se demandait comment -régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter -en elle de sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, -de Minna l'enthousiasmait ; elle saluait en elles -de véritables apôtres. Mais au profond de son -être une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille -pour cette œuvre de sacrifice et d'abnégation -purs ; dans ses veines bouillonna l'instinct inavoué -qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible -besoin d'aimer et d'être aimée, l'idée aussi qu'elle -pouvait, en créant un foyer, remplir la tâche pour -laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait -ce bonheur d'être riche, de pouvoir se marier -selon son goût, — une obscure et noble tâche.</p> - -<p>Le bruissement d'une robe de soie lui faisait -lever la tête. Mme Dugast allait et venait par la -pièce, redressant un bouquet, déplaçant un fauteuil.</p> - -<p>— Là, tout est bien. Dormoy peut venir.</p> - -<p>L'offre gracieuse du peintre, son insistance à -entreprendre un portrait de sa vieille figure, — Hélène -pourrait ainsi conserver d'elle un portrait -ressemblant, — flattaient vivement Mme Dugast. -Elle trouvait le peintre un véritable homme du -monde, lui découvrait chaque jour des qualités -nouvelles ; la perspective prochaine du ruban -rouge augmentait encore son estime.</p> - -<p>— Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. -Il connaît le ciel et la terre.</p> - -<p>Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques -jours lançait à tout propos des phrases de -ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, -toujours en quête innocente d'un gendre. Son -échec pour Vernières ne l'avait en rien découragée. -Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à -Dormoy ; il gagnait à être fréquenté. Le succès -de son exposition venait de le mettre en valeur, -et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de -la fortune ; — elle le tenait de bonne source.</p> - -<p>— Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa -franchise. Il a une façon de vous regarder bien -en face… Un homme comme cela ne doit pas -savoir mentir.</p> - -<p>La remarque, cette fois, tombait juste : ce -qui plaisait précisément à Hélène, c'était cette -cordiale liberté d'accent, cette netteté d'allures.</p> - -<p>On annonça :</p> - -<p>— M. Dormoy.</p> - -<p>Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc -Thadée, à qui il avait eu l'honneur d'être présenté -avant-hier, au <i lang="en" xml:lang="en">five o'clock</i> du <i>Figaro</i>, l'avait -rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes -à causer sur le trottoir. En un tour de -main, il disposait son chevalet, ses crayons, rectifiait -la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli -de rideau derrière elle ; puis, courbé sur son -travail, à coups légers, il posait une touche, -captait d'un regard la ressemblance, jetait un -mot.</p> - -<p>Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser -à la grave et profonde méditation -d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec -ses inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait -avec éloquence de l'art exquis du pastel, -citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses -paroles, revoyait des œuvres qui lui étaient aussi -chères que des personnes, les admirables Latour -où frémit dans sa grâce légère l'intense vie féminine -d'un siècle, qui a été le siècle même de -la Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux -pour célébrer cette magie du crayon dont -la poussière garde une fleur de chair si douce, -un si frêle duvet.</p> - -<p>Hélène l'écoutait avec intérêt ; et lui, devinant -la minute favorable, continuait, disant sur -son métier de ces choses justes que les plus dénués -de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu, -sont capables de répéter, et qui, d'être -seulement formulées, acquièrent, si la voix est -convaincue, du relief et de l'élégance.</p> - -<p>Mme Dugast était conquise, Hélène souriait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>— Ma place est retenue, conclut André ; un -bon coin, pour avoir au moins une idée des pays -que je traverse. Aujourd'hui et demain, les -achats ; et après-demain, adieu Paris.</p> - -<p>Il regarda sa montre.</p> - -<p>— Notre mère ne rentre pas. Mes instants sont -comptés.</p> - -<p>Impatient, il jetait un coup d'œil sur le salon, -les murs familiers ; visiblement l'idée de quitter -tout cela le laissait froid. Hélène le regardait -avec une attention profonde, comme étonnée de -sentir qu'on pût être du même sang et si différents -l'un de l'autre : sur le visage d'André, il -semblait que les derniers événements eussent -glissé sans altérer en rien le calme, la sèche volonté. -Il partait pour sa vie nouvelle, pour ce -pays lointain, comme s'il eût pris le train d'Asnières. -Il ne se souciait guère de ce qu'il avait -semé derrière lui, tant de complications et de -chagrins.</p> - -<p>— Tu ne regrettes rien? dit-elle.</p> - -<p>Elle pensait à Germaine, à cette vie bouleversée -avec une si coupable légèreté. A son tour -d'être étonné, il la regardait, ayant l'air de dire : -« Qu'est-ce qui lui prend? Que veut-elle que je -regrette? » Il avait aperçu Germaine un moment -hier, boulevard Haussmann ; évidemment cette -courte entrevue lui avait été désagréable : chez -elle un malaise, chez lui l'impression que -c'était chose lointaine, oubliée déjà ; chez tous -deux la surprise un peu pénible de se retrouver, -après leur liaison, des camarades, presque des -étrangers, n'eût été la longue habitude de parenté, -d'affection. Par exemple, il avait appris -avec plaisir qu'on ne désespérait pas d'amener -Du Marty à un accord des plus honorables pour -Germaine. Les avoués, d'une entente commune, -s'y efforçaient. Redevenu galant homme à force -de conseils et de prières, il consentirait peut-être -à assumer tous les torts en laissant prononcer -un divorce contre lui. Après cela, André -pouvait partir, la conscience tranquille.</p> - -<p>— Oui, reprit Hélène, les choses s'arrangeront -probablement. Germaine va bientôt redevenir -libre.</p> - -<p>Un court silence, où André devina une interrogation.</p> - -<p>— Eh bien, dit-il, tant mieux pour elle.</p> - -<p>— Sans doute, insista Hélène, tu as songé à -ce que le devoir te dicte? Tu vas pouvoir réparer -le mal que tu as fait, puisque, ajoutait-elle amèrement, -si par malheur le mari que tu as trompé -s'était entêté dans son procès de vengeance, tu -eusses été, de par l'absurdité de la loi, le seul -homme qui n'eût pu, ayant déshonoré Germaine, -lui rendre la situation que toi-même lui avais -enlevée.</p> - -<p>André dont les sourcils s'étaient froncés, rougit -malgré son empire sur lui-même.</p> - -<p>— Nous avons le temps d'en reparler, fit-il.</p> - -<p>Mais à son embarras, à son attitude rêche, -Hélène comprit avec tristesse qu'il n'avait jamais -songé à une réparation quelconque, tandis qu'à -part lui André se disait : « Il faut qu'elle soit -folle! A quoi songe-t-elle?… Germaine, une -maîtresse charmante, — mais une femme, ma -femme, ah! non, par exemple! »</p> - -<p>— Décidément, déclara-t-il, impossible de -rester davantage. Je viendrai dîner demain.</p> - -<p>Il prenait son chapeau, tombait en arrêt devant -le pastel de Dormoy :</p> - -<p>— Pas mal! murmura-t-il.</p> - -<p>Et se tournant, railleur :</p> - -<p>— Un de perdu, un de retrouvé.</p> - -<p>— Tu es bête, dit Hélène vexée.</p> - -<p>Et elle tentait d'analyser ce petit trouble. L'insinuation -d'André était absurde… Et pourtant! -Mais un élan de curiosité, un besoin d'explication -la poussait, droite, devant son frère. Bien que -désintéressée aujourd'hui de Vernières, elle voulait -lui demander cela depuis longtemps… Avait-il -su? N'y avait-il pas eu de la complicité dans -son silence? Elle tenait à en avoir le cœur net.</p> - -<p>— Écoute! quand tu as appris que j'avais -chassé M. de Vernières, tu as paru le regretter. -Ignorais-tu vraiment le passé de ton ami? Son -abandon plus lâche qu'un crime?</p> - -<p>— Ma pauvre petite, répondit André, pourquoi -veux-tu qu'on révèle ces choses-là? Vernières -ne me les a jamais confiées. Et puis d'ailleurs tu -connais là-dessus ma façon de penser : — c'est -fâcheux. Après?</p> - -<p>D'un geste vague, il indiquait que ces choses-là -malheureusement arrivent. De l'argent eût -arrangé tout.</p> - -<p>— Allons, fit-il, je me sauve. J'ai rendez-vous -avec un homme précieux. Mais tu le connais? -Pierre Arden…</p> - -<p>— Oui, dit Hélène, je l'ai rencontré à Brighton.</p> - -<p>— Il est de première force. Notre oncle, qui -l'a en grande estime, lui a demandé tous les -plans pour la filature que je vais créer là-bas. Il -connaît d'ailleurs admirablement ces pays de la -Géorgie et du Caucase, où il a construit un chemin -de fer magnifique.</p> - -<p>— Je sais.</p> - -<p>— Adieu cette fois. Embrasse maman.</p> - -<hr /> - - -<p>Hélène, à deux heures, mandée par un petit -bleu, passait à l'<i>Avenir</i>. Un bonjour amical à -Flénu qui l'introduisait avec empressement. -Minna, à la vue d'Hélène, se levait bien vite -derrière son bureau encombré de papiers, l'attirait -sur le canapé.</p> - -<p>— Je suis contente de vous voir.</p> - -<p>Elle était dans un de ces mauvais jours où le -poids de sa tâche, l'indifférence et la dureté des -choses l'accablaient d'une lassitude amère. Ces -jours-là, rares à vrai dire, car elle était la vaillance -même, Hélène les reconnaissait rien qu'au -teint fané, aux traits plus creusés de son amie… -Il est difficile de faire le bien.</p> - -<p>— Qu'êtes-vous devenue depuis huit jours? -demanda Minna. On ne vous voit plus.</p> - -<p>Hélène répondait :</p> - -<p>— Depuis huit jours? Pas grand'chose… Le -pastel que Dormoy faisait de sa mère avait été -terminé lundi ; mardi, elle avait été voir Denise ; -elle espérait, grâce à l'appui de son oncle très -lié avec un directeur de grande compagnie, la -faire entrer aux chemins de fer. Et depuis mercredi, -elle allait chaque jour prendre des nouvelles -de Gabrielle Duval, passer une heure à -son chevet.</p> - -<p>— Écoutez, ma chérie, dit Minna, une tendresse -sincère dans sa voix émue, Dormoy vous -fait la cour, n'est-ce pas?</p> - -<p>Hélène la questionna de ses beaux yeux, puis, -avec un malicieux sourire :</p> - -<p>— Admettons! Pourquoi?</p> - -<p>— Bon, fit Minna rassurée, je puis parler. -Figurez-vous que j'ai reçu une lettre de Mme -Sassy. Savez-vous ce qu'est devenu votre soupirant -depuis lundi?</p> - -<p>— Je ne m'en souciais plus, dit Hélène. Dites -toujours.</p> - -<p>— Il est allé tout bonnement à Rosay faire sa -petite enquête. Il sait sans doute que vous y -avez mis de l'argent, beaucoup, et que le placement -n'est pas des meilleurs. Sous couleur de -paysages il a battu le pays, pris des renseignements. -Jeudi Mme Sassy l'a découvert près de -la porte de l'hospice d'où il peignait le village et -l'église ; il était en train de faire parler une sous-maîtresse. -Ce n'est pas tout. Elle a également -appris du notaire de Fontevrault, à qui elle -confie quelques-uns de ses intérêts, que Dormoy, -rencontré au café, l'avait sondé sur la situation -financière de la colonie. Je sais de mon côté -qu'il a dit à diverses personnes vous trouver -charmante. Ne trouvez-vous pas que son admiration -jure un peu, ou s'accommode trop, avec -tant de sens pratique? Ce galant chevalier, qui -déploie d'habitude une si noble insouciance, me -semble bien intéressé.</p> - -<p>Hélène lui prit les mains.</p> - -<p>— Chère Minna, que vous êtes bonne.</p> - -<p>Dans un élan de reconnaissance s'évanouissait -ce qu'elle pouvait éprouver d'amour-propre -froissé, — car Dormoy, à cette minute incertaine -qu'elle traversait, crépuscule douloureux -de l'amour d'où l'amour pouvait renaître, lui -était apparu presque sympathique. Et devant le -teint fané, les traits creusés, une vénération -l'attendrissait. Dans la démarche spontanée, la -franche confidence, elle sentait une pitié fraternelle -qui la touchait aux larmes. Minna, qui -avait dû tant souffrir d'amitiés trahies, d'affections -mal placées, cherchait à la préserver des -mêmes douleurs, à la protéger de son expérience.</p> - -<p>— Je ne vous ai pas fait de peine, au moins? -Mais voyez-vous, je suis payée pour être méfiante. -A mon âge, on doute de bien des -choses.</p> - -<p>Pour toute réponse, Hélène lui serra chaudement -les mains :</p> - -<p>— Je vais, dit-elle, chez Andrée Vergnes. -Voulez-vous m'accompagner?</p> - -<p>Mais Minna désignait d'un haussement d'épaules -la masse, sur son bureau, des manuscrits, -des épreuves.</p> - -<p>— Hélas! non. J'ai ma besogne.</p> - -<p>Rue de Prony, l'atelier d'Andrée Vergnes, une -claire et vaste pièce, donnait à Hélène, avec -ses murs tendus d'étoffe bise que rehaussaient la -blancheur nue des moulages et les tons vifs des -toiles, une sensation reposante de recueillement, -d'heureux labeur. Andrée Vergnes, les cheveux -ébouriffés, le corps à l'aise dans une blouse -ample, déposait sa palette en s'écriant :</p> - -<p>— Comme vous êtes gentille!</p> - -<p>— Je vous dérange? dit Hélène, montrant le -tableau en train.</p> - -<p>— Non, j'avais fini.</p> - -<p>L'excitation du travail lui mettait aux joues -une flamme rose, elle avait de bons yeux d'un -vert lumineux, un grand air de jeunesse et de -loyauté. Hélène, penchée sur l'œuvre où l'éclatante -couleur était encore humide, admirait ce -faire savant et dégagé, cette sincérité de rendu -qui avaient valu à la jeune femme tant de sympathies -et de dénigrements. Et comme elle louait -d'autres études, Andrée Vergnes disait gaiement :</p> - -<p>— Le tour du propriétaire, alors?</p> - -<p>Modestement, elle indiquait quelques dessins, -une ou deux toiles dont elle n'était pas mécontente. -Devant un pastel de vieille femme, d'une -vie intense, Hélène soupira :</p> - -<p>— Quel malheur que ce ne soit pas vous qui -ayez fait le portrait de ma mère!</p> - -<p>Elle expliquait : oui, une offre aimable de -Dormoy… il était pourtant réussi, son pastel. -Mais quelle différence d'un talent purement habile -à cet art magistral, dont l'émotion forte et -la simplicité faisaient mieux paraître l'artificielle -médiocrité de l'autre. Andrée Vergnes avait -laissé tomber la remarque. Hélène se rappela la -réserve avec laquelle celle-ci, à l'Exposition du -peintre, avait jugé son œuvre.</p> - -<p>— Vous n'avez pas l'air d'aimer Dormoy? dit-elle.</p> - -<p>— Parlons d'autre chose, fit Andrée. Je déteste -débiner les camarades.</p> - -<p>Mais devant la contenance d'Hélène qui lui -laissait deviner une arrière-pensée, elle obéissait -à un brusque besoin de confiance, cédait à la -sympathie chaleureuse qui, dès le premier jour, -l'avait attirée.</p> - -<p>— Que voulez-vous! Passez-moi ce mot d'argot : -j'ai horreur des muffes. Dormoy a des familiarités -qui me déplaisent.</p> - -<p>Sans remarquer le petit haut-le-corps d'Hélène, -elle continuait :</p> - -<p>— Le pauvre garçon est à plaindre, c'est certain, -avec le vieil hippopotame qu'il traîne depuis -quinze ans. Ce n'est pas une raison, vous -m'avouerez, pour déverser à tort et à travers le -trop-plein de ses tendresses.</p> - -<p>Elle riait d'un rire sonore d'enfant :</p> - -<p>— Mon Dieu, oui, un modèle engraissé, frais -du temps de Courbet, et qui faisait en 72 la joie -des lorgnettes dans les petits théâtres. Hein, ça -vous choque?</p> - -<p>Hélène revoyait la forte dame à chapeau -excentrique, si vieille sous son fard, avec ses -paupières bouffies et ses cheveux trop roux. -Elle répondit gravement :</p> - -<p>— Non, ça m'attriste. Qu'on vive avec une -personne qu'on aime, je l'admets encore. Mais -qu'un homme jeune et presque beau s'asservisse -à une créature inférieure et tarée dont il pourrait -être le fils… Pouah!</p> - -<p>Andrée Vergnes la regardait avec une amitié -admirative :</p> - -<p>— Ah! bien, ma pauvre petite!</p> - -<p>Puis, la prenant par la taille, elle l'embrassa -tendrement :</p> - -<p>— Je vois que nous serons amies!</p> - -<p>Elle racontait maintenant, dans le laisser aller -des confidences, quelques petites histoires assez -vilaines qui montraient Dormoy sous un triste -jour. Aux yeux d'Hélène le masque séduisant -tombait, découvrant un autre homme tout différent -de celui qu'elle croyait connaître. Elle -éprouvait une tristesse, — déception du cœur? -non, déception de l'esprit qui s'affligeait de -cette insécurité perpétuelle, de ces humiliantes -méprises. Ah! le mensonge dans lequel on vit, -le mensonge de chacun à soi-même et de chacun -à tous! Sa nature profondément sincère, si délicate, -en avait horreur. Certains regards de Dormoy, -dont la hardiesse l'avait presque embarrassée -alors, sans lui déplaire, elle en comprenait -seulement la dissimulation, le sens caché, cette -convoitise trop libre qui à présent lui causait -une confusion désagréable, la blessait.</p> - -<p>Dans la rue, tout en prenant la direction du -parc Monceau qu'elle comptait traverser pour -aller aux nouvelles, chez son oncle, boulevard -Haussmann, elle pensait, avec un sourire méprisant, -au côté honteux des révélations de -Minna, confirmées par celles d'Andrée Vergnes. -Cette préoccupation de lucre, cette course à la -dot, c'est ce qui l'écœurait le plus. Ainsi pour -Dormoy, pour tant d'autres, le meilleur d'elle -était sa fortune, ce par quoi elle valait vraiment! -Sa pensée droite, son caractère, personne ne -s'en souciait. Sa séduction même, — et rien que -cette idée déjà lui répugnait, — eût compté -pour peu de chose, si l'argent ne l'avait rehaussée -de son prestige. Et comme elle avait le défaut -d'être fière, son orgueil souffrait.</p> - -<p>Puis elle songeait à sa conversation du matin -avec son frère. Sans doute il savait, lui aussi! Il -connaissait le pesant et malpropre fardeau que -Dormoy traînait depuis tant d'années ; peut-être -connaissait-il également le passé de Vernières. -Et plein de secrète indulgence, — « C'est fâcheux ; -après? Avec de l'argent tout s'arrange, » — il -avait couvert cela d'un silence complice, lié par -cette franc-maçonnerie des hommes qui avant -tout cherchent à sauvegarder leur égoïste suprématie. -André en demeurait diminué encore -dans son estime.</p> - -<p>Elle était entrée dans le parc Monceau, suivait -une des grandes allées carrossables. Des -enfants en train de jouer, babys roses aux cheveux -dorés, une adorable fillette qui aplatissait -avec sa pelle des petits pâtés de sable donnèrent -un autre cours à sa rêverie. Un sentiment de -maternité obscure l'emplit d'une émotion douce. -Cette stupide Germaine qui déclarait en se mariant -ne pas vouloir d'enfants, préférer jouir de -sa jeunesse! Et Yvonne, avec son idée de -n'épouser qu'un vieux!… Au coin d'une avenue, -elle se heurtait presque à un promeneur tout -flambant neuf, qui aussitôt s'exclamait, saluait -d'un geste large : Dormoy! Un minuscule œillet -rouge simulait à sa boutonnière le ruban de ses -rêves. Il eut l'air ravi de la rencontre, tourna -galamment un madrigal. Il allait justement du -même côté, il aurait l'honneur de lui tenir compagnie -un moment, si elle voulait bien le lui -permettre. Elle accepta, curieuse de le voir -dresser ses batteries, jouer jusqu'au bout son -rôle. Le peintre, malgré sa feinte désinvolture, -semblait préoccupé.</p> - -<p>Potins d'usage, racontars et rosseries, ponctués -de regrets. Il n'avait pu, toute cette semaine, -venir rendre ses devoirs à Mme Dugast, -ayant dû s'absenter pour aller peindre un Touraine, -les panneaux d'un salon, au château de -Fontevrault. Une fantaisie de millionnaire… -Habilement il en venait à décrire son existence -d'artiste, si solitaire, si triste souvent, malgré -tant de relations et de camaraderies. Avec toute -sorte de détours et de finesses, il essayait de -faire parler Hélène sur ses goûts, ses revenus, -la façon dont elle aimerait à vivre. Il fit allusion -à Rosay, qu'il avait précisément visité, — quelle -belle œuvre, mais une mauvaise affaire? — à la -propriété charmante de la Neuville, ce Vert-Logis, -dont les grands arbres faisaient une véritable -merveille.</p> - -<p>— Riche et indépendante comme vous êtes, -continuait-il…</p> - -<p>Elle l'interrompit, et d'un air candide :</p> - -<p>— Voilà bien le monde! Mais, mon pauvre -ami, on me fait plus riche que je ne suis, vous -savez! Ne parlons pas de Rosay comme placement, -n'est-ce pas? — Elle le regarda dans les -yeux. — Reste les deux cent mille francs laissés -par mon père. De quoi vivre, maman et moi, -voilà tout. Car après le départ d'André, nous -allons nous débarrasser de notre appartement, -trop lourd pour nous seules, et vivre tranquillement -au Vert-Logis, une merveille en effet, -mais dont il faut payer le coûteux entretien. Que -dites-vous de mon indépendance?</p> - -<p>Elle savourait âprement l'imperceptible ironie, -suivait sur le visage de Dormoy l'immédiat effet -de ses paroles. Le peintre était tout oreilles, son -éternel sourire de commande aux lèvres. Mais -un désenchantement visible pinçait le coin de la -bouche, allongeait sa mine. Il se lança dans un -dithyrambe sur les bienfaits de la campagne, le -charme d'une vie simple. Il n'en eût point voulu -mener d'autre. Malheureusement, sauf de trop -rares fugues, comme ce récent voyage en Touraine, -l'affreux métier, hélas! le clouait à Paris, -avec cette nécessité du travail constant. Un -peintre de portraits était l'esclave de ses modèles… -« Un peintre comme moi, traduisait -clairement Hélène, ne peut décemment épouser -qu'un sac d'or. » Puis, tout à coup, la grille de -l'avenue de Messine dépassée, il prétextait un -rendez-vous oublié, rue de Lisbonne, prenait -congé presque cérémonieusement, une légère, -oh! bien légère froideur dans sa voix tout à -l'heure si caressante.</p> - -<p>Hélène, seule, avait envie de rire aux éclats. -Joli monsieur! Bah! ni plus ni moins que les -autres, — un homme, simplement. Cette leçon, -qui l'eût franchement amusée, si elle n'avait -succédé à de cruelles désillusions, ravivait sa -méfiance. Elle ne souffrait du fait de personne, -ni de Vernières, — ni de Dormoy, certes! Elle -souffrait de tout, et de tous. Elle avait trop vu -ces derniers temps la dureté, la sécheresse, la -vilenie de l'homme ; elle ne voyait plus que cela, -meurtrie dans son amour profond, son culte religieux -de la vie.</p> - -<p>Elle était arrivée boulevard Haussmann, pénétrait -au salon. Personne. Si, pourtant! Près -de la fenêtre, quelqu'un qui se tenait debout, -regardant la rue, se retourna. Elle reconnut -Pierre Arden. Il s'était avancé très vite, il s'arrêta -surpris.</p> - -<p>— Je vous fais peur? dit-elle.</p> - -<p>— Pardon, mademoiselle. J'attendais monsieur -votre oncle.</p> - -<p>Il n'aperçut pas de suite la main qu'elle lui -tendait, la rattrapa gauchement. Il y eut une -courte gêne. Elle vit rougir son visage maussade, -où s'anima de la bonté. Et, songeuse, elle le -trouva moins laid qu'à leur dernière rencontre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE</h2> - - - - -<h3>I</h3> - - -<p>Deux mois et demi s'étaient écoulés. Après une -saison d'eaux à Vichy, où Mme Dugast, sur le -conseil du docteur Laurent, avait été soigner -une légère maladie de foie, suite naturelle de -tant de soucis, Hélène et sa mère rentraient à la -Neuville, pour y passer la fin de l'été et l'automne. -Les Pierron devaient selon leur habitude -venir les y rejoindre en septembre. Elles -avaient retrouvé le Vert-Logis bien vide, la maison -devenue trop grande, le jardin silencieux, -désert presque, sous les grands marronniers et -les trembles. Tout faisait sentir la disparition de -l'être aimé, chaque souvenir creusait l'absence, -et le voisinage bruyant de la Chesnaye, le mouvement -de vie joyeuse qui emplissait le château -rendaient le contraste plus sensible, plus douloureux -encore.</p> - -<p>Hélène gardait de sa visite de la veille une -impression maussade ; l'oncle Marcel, d'ailleurs -harcelé par les innombrables soins de l'usine -qu'il dirigeait seul maintenant, était tout à son -ambition nouvelle ; briguant aux élections le -titre de conseiller général, il recevait à dîner le -soir même une vingtaine de personnes dont l'influence -pouvait lui être utile ; tante Portier, -affairée, attendait avec anxiété l'arrivée de petits -fours, commandés à Mantes. Yvonne et Germaine, -avec de grands éclats de rire, faisaient -le long des pelouses une moisson de roses dont -elles chargeaient à brassées toute une escorte de -jeunes gens, parmi lesquels le comte Soulier se -démenait avec une ardeur d'adolescent. Il se déclarait -de plus en plus, chaque jour fouetté -davantage dans sa convoitise sénile. Ainsi chacun, -sans souci de ce que pouvait éprouver le -voisin, tournait dans son cercle d'occupations et -de plaisirs. Elle ouvrit toute grande la fenêtre, -se souvenant de cet autre matin de l'année passée -où, le lendemain de son arrivée, si fière de -se sentir majeure et libre, elle avait, devant -l'éblouissante matinée de parfums et de soleil, -aspiré longuement cette splendeur, la joie de -vivre. Le clair avenir s'ouvrait alors devant elle. -Depuis, que de tristesses! La mort de son père, -l'existence jour à jour dévoilée dans sa petitesse -et sa laideur, ses illusions mutilées… Elle mesurait -la distance qu'il y a du rêve à la réalité : ses -grands désirs s'étaient limités à de petites actions. -A peine quelques charités, le concours de -sa fortune à une œuvre bienfaisante, et toujours -cette force déconcertante des événements qui la -rappelait au peu qu'elle était, au peu qu'elle -pouvait. Elle comprenait maintenant l'ironie du -sourire fatigué de Minna quand, au retour de -Brighton, devant sa vieille amie, elle laissait -éclater ses aspirations crédules.</p> - -<p>Et pourtant, malgré tant de chagrins et de -déceptions, elle conservait une foi obscure et ardente -dans la destinée, elle participait à la magnificence -robuste de la terre, des arbres, de l'eau, -sous l'éclat radieux de la lumière. Son cœur battait -à l'unisson du cœur invisible des choses : elle -faisait corps avec le reste du monde, atome si -humble, s'avouait-elle, mais atome conscient, -où, de frémir imperceptiblement à cette seconde, -la vie immortelle palpitait.</p> - -<p>Comme naguère, les feuilles blanches des -trembles reflétaient leur agitation dans les bassins -glauques ; les grands vernis du Japon, au-dessus -de la petite rivière, dressaient leurs -bouquets de rouille et, là-bas, en avant de la -charmille se découpait la danse immobile du -faune. Entre les marronniers, la Seine paisible -miroitait. Le temps avait eu beau passer sur -tout cela, ajouter une lèpre au marbre de la -statue, épaissir l'eau verdie avec les feuilles -brunes de l'automne ; on eût dit que rien n'avait -changé. Dans le jardin solitaire, le bruit d'un -râteau s'élevait derrière un massif. Hélène s'attendit -presque à voir M. Dugast surgir avec son -chapeau de paille et, d'un pas flâneur, gagner, -sécateur en main, son cher plant d'œillets, plus -beau que jamais. Alors elle éprouva cruellement -qu'elle seule avait changé, et, par un mensonge -pieux, elle voulut au moins revivre les heures -évanouies, dans une sorte de pèlerinage à travers -ce passé dont, impatiente, elle n'avait connu -jadis que les ennuis, et dont elle ne percevait plus -que la triste, la lointaine douceur.</p> - -<p>Descendue, elle trouvait déjà Mme Dugast -dans le salon, fermant elle-même les volets ; à -peine arrivée, elle en avait repris le maniement -méticuleux.</p> - -<p>— Impossible d'obtenir cela des bonnes, soupira-t-elle, -c'est déjà plein de mouches.</p> - -<p>Les meubles, sous les suaires des housses, -avaient dans cette obscurité une raideur mélancolique. -Les deux femmes se contemplèrent en -silence : Hélène vit aux yeux de sa mère la même -impression de dépaysement et de peine. Mme Dugast -avait pleuré, elle reprit :</p> - -<p>— Je laisse ouvert au contraire le cabinet -de travail. Il y a quelques traces d'humidité. -Allons, je me sauve. J'ai de quoi m'occuper ce -matin.</p> - -<p>Hélène pénétrait seule dans la haute pièce du -rez-de-chaussée où, malgré le jour et l'air rentrant -à flot par les portes-fenêtres, planaient sur -les bibliothèques à hauteur d'appui, sur le bureau -Louis XV désormais vide et nu, la désolation et -le froid de la mort. Elle revoyait son père à -cette table même, son bon regard si tendre et si -grave, entendait la voix affectueuse. Qu'il eût -été là, qu'il eût parlé, souri, et que maintenant -plus rien n'existât! L'absence, le néant!… Tout -ce qu'il y avait en elle de force jeune et de tendresse -se révolta plus amèrement que jamais -contre cette affreuse loi, ce mystère insondable. -Et de nouveau la sensation du temps écoulé, les -résultats imprévus, les tournants du sort… C'est -à cette place qu'il avait écouté avec indulgence -sa première résolution de femme, admis l'acte -qui pour elle était le signal d'une ère nouvelle, -cet emploi de sa fortune jugé par tous imprudent -et absurde ; à cette place qu'ils avaient -causé de l'avenir figuré alors par la possibilité -d'un mariage avec Vernières… Comme il aurait -compris depuis, l'excellent ami, tout ce qu'elle -avait souffert, son soulèvement de dégoût et de -tristesse ; sans doute, il aurait été le premier à -reconnaître combien elle avait raison de se méfier, -à regretter la légèreté avec laquelle il avait -accueilli sans contrôle suffisant les avances de -Vernières. Comme son honnêteté se fût indignée! -Comme il eût fait justice des insinuations -perfides dont le malheureux essayait de la salir -aujourd'hui, par rage d'avoir été découvert, -chassé! Car ce drôle avait prudemment attendu -le départ et l'éloignement d'André, avant de -couvrir son échec de prétextes malveillants. -Rien, à vrai dire, qui touchât l'honneur… « Il -s'était seulement désintéressé de Mlle Dugast à -cause de ses idées trop libres, de son éducation -avancée. Il désirait avant tout une femme qui -s'occupât de son foyer au lieu de courir de dangereuses -chimères… » Hélène avait appris avec moins -d'étonnement que de dédain que, parmi leurs -relations, ces racontars avaient trouvé créance -près d'un certain nombre de mères ayant filles -à marier et de vieilles dames jalouses. Elles s'en -souciait peu d'ailleurs ; c'était le train du monde.</p> - -<p>Maintenant, elle achevait son tour de maison -par une brève visite à la fidèle Anna, heureuse -d'avoir retrouvé ses fourneaux ; si attachée qu'elle -fût à ses maîtres, elle n'avait pas de préoccupations -plus grandes que de fourbir et polir sa -cuisine. Elle aussi vivait dans son cercle étroit. -Hélène passait devant les communs où Pierre, — hier -dans la voiture qui les ramenait de la gare -de Mantes, elle l'avait trouvé vieilli encore, dos -tassé, — faisait à coups lents d'étrille le pansage -de Junon, campée, lasse, sur trois pattes…</p> - -<p>Elle longeait la pelouse où s'espaçaient dans -un éclat rose et blanc les corbeilles odorantes -d'œillets, gagnait d'un pas machinal l'allée droite -des fusains. Une ombre fantômale traversa sa -mémoire : André sous le clair de lune blême… -A petits pas, elle suivait ce chemin qu'elle avait -parcouru dans un élan tragique. Elle arrivait à -la porte de séparation des deux jardins, apercevait, -par-dessus le mur, le toit du pavillon où -cette nuit-là Germaine à son appel s'était penchée, -éperdue, à la fenêtre, tandis que là-bas -M. Dugast gisait inerte, frappé du coup terrible. -La fenêtre était close ; le pavillon, volets fermés, -semblait garder son secret. La vie marche! -André maintenant consacrait, au fond de -la Russie, toute son activité à la création de -l'usine nouvelle. Germaine, comme si rien ne se -fût passé, avait repris une vie de distractions et -de plaisir. Du Marty, vite lassé, paraissait reculer -devant le scandale et la durée d'un procès où lui-même -avait tant d'ennuis en perspective. Les -choses en étaient restées là, aucune assignation -n'ayant été signifiée de part et d'autre. L'oncle -Dugast, revenu à une politique plus sage, n'était -pas éloigné de souhaiter à présent une solution -conforme aux convenances. A quoi bon se séparer -avec éclat quand on pouvait le faire sans -bruit? Chacun de la sorte, reprenant sa liberté -d'action, ne pouvait-il, sous l'égide du nom -commun, conserver la dignité des apparences? -Ils auraient ainsi l'avantage de demeurer aux -yeux du monde M. et Mme Du Marty, sinon un -ménage uni, du moins une fort honorable association -d'intérêts, sauvegardant les principes et -la morale. De toute sa force, l'austère M. Pierron -poussait à cette solution, estimant dans son -aveugle conviction de juriste octogénaire qu'un -détestable mariage vaut mieux qu'un bon divorce.</p> - -<p>Elle longea les espaliers, redescendit par la -charmille. Le murmure des eaux tombantes, une -fraîcheur annoncèrent le vivier. Un instant elle -s'amusa, penchée sur le treillage, à regarder la -bouche de rochers et de lierre, la cascade croulant -dans un remous d'écume. Puis elle ouvrit la -petite porte de la berge, retrouva devant la -courbe étincelante du fleuve, sous l'azur intense, -l'aveuglement de ses souvenirs. Une clarté vibrante -dorait les falaises rousses. A l'endroit où -sous un parasol blanc Dormoy peignait près du -port aux bateaux, un petit garçon faisait des ricochets -sur la nappe d'eau lisse. Le peintre avait -disparu du paysage comme de sa mémoire. Elle -sautait dans sa barque, gagnait le bord opposé -à coups rythmés d'avirons qui secouèrent leur -pluie de diamants au soleil.</p> - -<p>La berge aride, et, sous les hangars, l'amoncellement -toujours pareil des charbons que des -péniches débarquaient. A Moranges, plus encore -qu'à la Neuville, rien de changé. Autour des -bâtiments massifs et des vastes toits de l'usine, -sur la terre rase et sans un arbre, se groupaient -les maisons basses du village ouvrier, lamentables -et noires, parmi la zone d'herbe pelée. -Hélène retrouva l'identique amas des sordides -masures paysannes, des maisonnettes symétriques -aux briques déjà noircies, aux jardinets -chétifs. Comme naguère, elles semblaient vides. -L'usine en travail absorbait, dans son bourdonnement -d'énorme ruche, la vie entière du misérable -hameau, du pays à la ronde. Çà et là, -derrière une vitre, un visage de malade ou de -vieille.</p> - -<p>Hélène, sérieuse, reprit son éternelle tournée. -En même temps que ses anciens pauvres, elle -avait d'autres misères à soulager. Et, de nouveau, -le sentiment de son impuissance l'envahit. Tandis -que loin de ce morne entassement de souffrances -elle avait vécu pour son compte, l'effrayant -labeur avait continué, courbant hommes -et femmes sous la meule d'acier. Des enfants -étaient nés, des vieux étaient morts ; accidents -et misères perpétuaient leur recommencement -sans fin, et toujours, venues du fond de la Géorgie -et de la Louisiane, les balles de coton s'engouffraient -par milliers dans les batteurs, se -démêlaient aux cardes, aux peigneuses, s'étiraient -et se tordaient dans les bancs à broche et -les métiers à filer. Mouvements agiles, regards -tendus s'hypnotisaient aux bobines tournantes ; -et de l'infatigable travail des machines, de l'épuisante -activité humaine qui mettaient cependant -un tel roulement d'or en branle, rien, presque -rien ne demeurait aux mains déformées et durcies -de ces ouvriers, de ces ouvrières, instruments -vivants de la colossale fortune qui leur -coulait entre les doigts.</p> - -<p>Elle passa devant le logis vide de l'Abeille — la -petite paralytique à Berck-sur-Mer, Lepillier -devenu, depuis le divorce, un étranger. Hautneuil -l'avait pris tout entier ; il y tenait une guinguette -louche, dans une ruelle au bord du fleuve. Hélène -entrait chez le père Lefèvre. Grâce au livret de -caisse d'épargne, où sa fille puisait, de temps à -autre, à des secours fréquents, le bouge était -moins fétide. Les deux garnements à l'école, -l'aveugle vivait seul en compagnie du petit, -tandis que la mère trimait à l'usine. Le sol était -balayé : un pot-au-feu ronronnait dans l'âtre.</p> - -<p>Elle dut essuyer quand même les jérémiades -de l'ancêtre, chaque jour plié davantage vers la -terre, rapproché de la fosse. Encore un intérieur -de misère, un autre. Elle n'éprouvait un peu de -soulagement qu'en arrivant chez la grand'mère -Flénu, où dans la cuisine humble, mais propre, -son filleul, courts cheveux de soie frisant sous le -bourrelet, gigotait heureux sur les genoux de la -vieille. En quelques mots discrets, l'image évoquée -de Marthe s'éleva du passé. Attendrie, -Hélène se penchait sur le petit corps emmailloté, -baisait les joues molles et fraîches. La mère -Flénu demanda des nouvelles de son gas, contente -de le savoir casé à Paris, peinée pourtant -de ne jamais le voir. Elle raconta les histoires -du pays, et dans sa voix caustique et résignée, -toute la comédie, tout le drame quotidien, défilèrent. -Une telle avait épousé son amoureux ; -un beau mariage : la faim et la soif! La mère -Quillebœuf, la barbière, était morte. Et puis -ce verrat de Dulac avait encore fait des siennes. -Les filles à Grellou avaient bien sujet de le réclamer -comme père de leurs petits, deux messieurs -nés à trois mois de distance. Ils pouvaient -se vanter d'être signés, ceux-là! Ça n'empêchait -pas le contre-maître de se défendre -comme un beau diable : A d'autres!… Hélène -revit le groin rougeaud, les yeux aigus. On ne -le mettrait donc jamais à la porte, cet horrible -Dulac?</p> - -<p>— M. le Directeur, vot' oncle, l'a bien fait -appeler dans son bureau. Mais bast! le gueux -en est sorti plus fier qu'avant. Faut croire qu'il -est utile. En attendant ses gosses peuvent claquer -du bec. Ils seront pas les derniers. C'est comme ça -chez nous…</p> - -<p>Invinciblement, la pensée de Georges Leroy, -avec sa ressemblance criante, l'étreignit. Celui-là -au moins ne mourrait pas de faim. Un mois -après leur visite impasse des Thermopyles, Minna, -devant la détresse accrue des deux femmes, le -père ne donnant toujours pas signe de vie, avait -indiqué à Mme Sassy cette bonne œuvre à faire. -Et depuis quelques semaines, le triste enfant, -admis à Rosay avec sa mère, reprenait sous le -ciel limpide de Touraine un peu de santé, à défaut -de bonheur.</p> - -<p>Elle gagnait au plus court pour rejoindre la -berge. Comme elle approchait de l'usine, elle reconnut -l'automobile de l'oncle, devant la grande -porte. Et presque aussitôt, Marcel Dugast apparut -sur le seuil, causant avec Pierre Arden. Ce dernier -depuis cinq semaines vivait à la Chesnaye. -Au commencement de l'été, l'oncle, que le projet -de doter Moranges d'une eau potable préoccupait -plus que jamais, — quelques cas de fièvre -typhoïde venaient comme chaque année d'éclater -encore, — avait résolu de mettre à exécution -l'entreprise méditée de longue date. Le forage -d'un puits artésien, dans une terre qu'il possédait -à deux kilomètres de Moranges, permettrait de -remédier au danger constant que présentaient -l'impureté de la Seine et celle des puits riverains -contaminés par l'infiltration. Sa philanthropie -orgueilleuse trouvait d'ailleurs, dans la réalisation -de cette œuvre, divers avantages pratiques dont -profiterait, en même temps que l'usinier, le candidat -aux élections du conseil général. L'engouement -dont il s'était récemment pris pour Arden, — engouement -justifié et au delà par la perfection -des plans que l'ingénieur avait tracés pour -l'établissement de la filature russe, — l'avait -décidé à mettre les travaux en train, aussitôt les -études préliminaires terminées.</p> - -<p>— Tiens, s'écria l'oncle, voilà mademoiselle -de la Bienfaisance! Je t'y prends, à venir encore -prêcher l'anarchie chez moi…</p> - -<p>Il était de bonne humeur, il se frotta les mains, -la regarda de côté, de son air d'ironie bienveillante.</p> - -<p>— Nous allons voir les travaux. Est-ce qu'on -t'emmène?</p> - -<p>Hélène sans façon acceptait.</p> - -<p>— Monte-là, dit M. Dugast. Je me mettrai -derrière.</p> - -<p>Elle s'assit à côté d'Arden. Ils avaient échangé -un « bonjour » cordial, lui tout à ses idées, -sans la moindre nuance de galanterie, elle -avec un franc plaisir, où elle oubliait d'être -femme et coquette. Même, à la réflexion, elle -trouva qu'il aurait bien pu l'honorer d'un regard, -car elle se sentait jolie, aujourd'hui, avec son -instinctive joie de vivre et le reflet lumineux de -la belle matinée au visage. L'automobile se mettait -en marche. Elle examinait l'ingénieur, dans -son vêtement sobre, penché sur les appareils. -D'une main nerveuse et brune, il assurait le levier, -réglait de l'autre une manette. Il regardait -devant lui, bien droit. Autour d'eux la plaine -inondée de soleil étendait la terre sèche des -chaumes ras et des prés ; un petit nuage blanc -flottait très haut, dans l'azur. La grande route -étala son ruban gris. Hélène sentait à son front, -à ses joues, dans ses cheveux, le vent tiède de la -course, un souffle sain et fort.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>II</h3> - - -<p>Trois lettres reçues dans le courant de la semaine, -la première de Minna l'invitant à déjeuner -avec promesse de nouvelles, les autres de -Louise Guilbert et de Denise, entrée depuis -quinze jours aux chemins de fer, décidaient Hélène -à secouer la paresse qui invariablement la -retenait à la Neuville, sitôt reprise au charme de -de cette vie reposante.</p> - -<p>Le roulement doux de la voiture, l'intime -beauté du paysage élargissant son cercle de bois -et de labours jusqu'à l'horizon des falaises où le -fleuve recourbait sa boucle d'or, l'enveloppaient -d'une caresse fluide. Ce fut seulement au sommet -de la côte de Sainte-Flaive qu'elle eut d'avance -la fatigue de la dure journée, en pleine fournaise. -Paris devait être odieux, par cette chaleur ; -sans parler des commissions dont sa mère -l'avait abondamment chargée… Elle se reprocha -sa légère mauvaise humeur : Denise, Minna, -Louise, toutes seraient contentes de la voir. Elle -saurait aussi ce que devenait Gabrielle Duval -partie pour se soigner à la campagne chez des -cousins, près de Sens.</p> - -<p>Au sortir de la gare Saint-Lazare, des figures -de provinciaux et d'étrangers, les volets clos -des appartements, les chaussées poudreuses aux -arbres déjà roux et grillés donnaient à Paris sa -déplaisante physionomie d'été. Quelques courses, -et à onze heures, elle trouvait Minna au rendez-vous, -déjà installée à la petite table d'une brasserie, -rue Montmartre, où son amie prenait ses -repas quand elle ne se les faisait pas monter à -l'<i>Avenir</i>. Sa vie était en effet des plus simples, -bornée à la location d'un modeste appartement -meublé. Elle-même, par principe, faisait son lit, -sa chambre ; elle mettait son amour-propre et sa -dignité à se suffire ; presque tous ses revenus -passaient à des charités secrètes.</p> - -<p>Minna, en l'apercevant, ferma le livre qu'elle -lisait, joyeusement la fit asseoir en face d'elle. -Sans prêter attention au public spécial du restaurant, -gens d'affaires et de journaux, qui dépêchaient -un déjeuner sommaire, les deux femmes -se racontaient, à demi-mot, tout ce qui les intéressait. -Hélène eut vite fait.</p> - -<p>— A vous, maintenant, dit-elle curieuse.</p> - -<p>Un garçon chauve, glissant avec une vélocité -d'acrobate, apportait à bout de bras un échafaudage -de portions en équilibre. Par enchantement -les assiettes étaient changées. Dans des petits -plats de métal, un demi-poulet, des tomates farcies -s'abattirent.</p> - -<p>— Oh! moi, dit Minna, c'est très simple. Je -cesse la publication de l'<i>Avenir</i>.</p> - -<p>Hélène sursauta, un reproche dans ses yeux -amis. Minna comprit :</p> - -<p>— Non, ma petite, je n'avais aucun motif -d'accepter votre argent. Le journal a vécu trois -ans tant bien que mal sans nuire aux intérêts de -personne, — et soyez sûre que je ne me suis pas -ruinée. J'ai dit ce que j'avais à dire. Dans la famille, -comme dans la société, il y a tout à attendre, -tout à espérer de la femme, dès qu'elle cessera -d'être une esclave, endormie dans le sentiment -de son irresponsabilité. Qu'on l'instruise et qu'on -l'affranchisse! Peut-être mes paroles n'auront -pas été entièrement perdues, il y a tant à faire -en France…</p> - -<p>— Quel dommage! répétait Hélène, sincèrement -peinée. Personne ne redira comme vous -ces vérités-là. Vous les exprimiez avec un tel bon -sens, une raison si patiente et si haute…</p> - -<p>La nouvelle ne la surprenait qu'à demi. Elle -savait bien qu'emportée par son caractère aventureux, -son vaste amour de l'humanité, Minna -ne pouvait consacrer toute son existence à labourer -le même sillon. Elle jetait la bonne semence -en passant, elle ne pouvait attendre de la -voir lever. Mais Hélène, voyant combien le -champ était vaste et la besogne ingrate, regrettait -qu'elle ne pût continuer encore. Il fallait -dans un pays aussi léger que le nôtre, toujours -diverti par des préoccupations nouvelles, une -propagande têtue, infatigable. Les courants d'opinion -n'y avaient chance de durer que soutenus -par un effort constant.</p> - -<p>— Bah! reprit Minna, vous êtes un peuple -généreux. Il suffisait de donner le branle… Partout -le mouvement s'accentue ; on a beau être en -retard en France, vous n'échapperez pas à la loi -fatale du progrès.</p> - -<p>Muette maintenant, la noble femme rêvait à ce -développement universel des idées féministes, -qui de l'Angleterre et de l'Amérique gagnaient -la plupart des États d'Europe, partout où les -conditions économiques ont renversé ou rétréci -l'antique foyer, chassé la femme hors de la maison -à la poursuite hasardeuse du pain. Elle avait -foi malgré tout dans l'avenir, se réjouissait à la -pensée du bien qu'ici et là il lui restait à faire. -Hélène la questionna sur ses projets. Minna -comptait à la fin de novembre aller donner -une série de conférences en Australie ; comme -d'ailleurs on la payait bien, ses pauvres n'y perdraient -pas. Hélène une minute l'envia : cette -courageuse indépendance, ce beau voyage… -Puis elle lui fit promettre de venir passer avant -son départ une bonne semaine à la Neuville. En -attendant il fallait songer à caser Flénu. Elles se -quittaient rue du Croissant.</p> - -<p>Maintenant un bref bonjour à Louise Guilbert, -rue de Lübeck, avant l'heure de la consultation. -Hélène la trouvait déjà dans son cabinet -de travail, une pièce claire dont quelques -bibelots d'art égayaient la sévérité professionnelle. -Louise aussitôt lui parlait en termes attristés -de leur amie Gabrielle, à qui la campagne, -après un mieux marqué, n'apportait aucun -soulagement. La pauvre fille s'en allait doucement, -ayant dépensé à la lutte passée tout ce -qu'elle avait d'énergie. Et de sa voix nette, le -joli médecin la disait condamnée, victime de la -concurrence, du travail forcé. Elles écartaient -d'un silence ce pénible sujet, sautaient à d'autres -propos.</p> - -<p>— Et Mlle Bleuet? s'écria Louise. Vous savez -que Du Marty s'est rangé. On ne le voit plus -chez la dame. Un gros monsieur, père de famille, -lui a succédé! Et voilà les mœurs. Où en -sont les affaires de votre cousine?</p> - -<p>— Ne m'en parlez pas, dit Hélène. Mon grand-père -fait tout pour qu'un pardon réciproque -intervienne, — une belle réconciliation, apparente -sinon réelle, qui couvre leur double faute -aux yeux du monde. Toujours le mensonge! La -maison est en ruines, on recrépit la façade. Il -paraît que c'est plus moral!</p> - -<p>Un rire ironique les mettait d'accord.</p> - -<p>— Je me sauve. J'ai des tas de commissions, -et puis, avant mon train, il faut que j'embrasse -Denise…</p> - -<p>Vers cinq heures, à l'administration centrale -des Chemins de fer Réunis, elle pénétrait dans -la loge fastueuse d'un concierge galonné.</p> - -<p>— Mme Simonin?</p> - -<p>Le gros homme consulta une pancarte, et -avec importance :</p> - -<p>— Au fond de la cour, escalier B, cinquième -étage. Bureau des Comptes de route.</p> - -<p>A l'endroit désigné, un garçon de bureau alla -chercher Denise qui, à la vue d'Hélène, rougit -et sourit. La jeune femme avait encore quelques -minutes de service à faire. Arrivée à 10 heures, -elle devait fournir sept heures de travail d'affilée. -Elle déjeunait chez elle le matin, puis conduisait -ses enfants à la pension, munis d'un humble -panier à provisions. Elle-même emportait dans -un petit sac de quoi goûter ; car il y avait loin -de son premier repas au dîner. Elle avait préféré -cet arrangement plutôt que de venir dès huit -heures et demie, et de prélever, comme plusieurs -de ses compagnes, deux heures pour le -déjeuner. De la sorte, elle pouvait donner plus -longtemps à son ménage. Simonin lui, mangeait -à midi au restaurant. Aussi embarrassée de recevoir -Hélène dans le couloir devant le garçon de -bureau que de la faire entrer dans la salle où elle -travaillait avec quinze employées, Denise se décidait -pour ce dernier parti, montrait le chemin -à son amie. Hélène lui trouva dans sa pauvre -robe noire à col et poignets blancs un air de -pensionnaire malheureuse, éternellement vouée -à de durs pensums.</p> - -<p>Elles entraient dans la grande pièce où régnait -une odeur chaude. Des têtes curieuses se levèrent -au-dessus des registres ; des regards suivirent -jalousement Hélène jusqu'au bureau où -Denise lui donna sa chaise, elle restant debout.</p> - -<p>— Je ne t'empêche pas de travailler?</p> - -<p>— Non, non, j'ai fini, répondit Denise à demi -voix, en rangeant une liasse de papiers.</p> - -<p>Elle expliqua sa besogne : une vérification -d'additions perpétuelles, ou bien encore le pointage -des feuilles d'expédition et d'arrivée, — occupation -machinale qui, à la longue, l'accablait -d'une stupeur. Ce qu'elle ne disait pas, -c'est qu'elle allait encore emporter ce soir, chez -elle, du travail supplémentaire pour ajouter par -ce maigre gain, payé dix sous l'heure, quelque -chose au dérisoire traitement qu'elle touchait : -3 francs par jour, à peine 72 francs par mois. -Et elle n'avait pu entrer dans ce bagne que sur -de puissantes recommandations! Les cadres regorgeaient. -Des centaines et des centaines de -demandes d'admission continuaient à s'empiler…</p> - -<p>Hélène jetait un long regard sur ces femmes -pour la plupart de condition médiocre, où la -distinction de Denise tranchait : de grosses -mères communes, quelques vieilles filles. Une -figure fine et douloureuse attira son attention : -c'était une jeune fille à diplômes, une de ces -innombrables déclassées à qui leur enseignement -supérieur n'assure même pas de quoi vivre. -Une autre, blonde à l'air pimpant de grisette, -était en train de se mettre de la poudre de riz -devant une glace de poche. Leur journée à peu -près finie, toutes rangeaient lentement leurs -affaires, fermaient à clef leurs tiroirs, serraient, -dans les cartons qui leur servaient d'armoires, -l'une un reste de charcuterie, l'autre deux œufs -destinés à son déjeuner du lendemain. On avait -mis à la disposition de celles qui désiraient -manger au bureau, expliqua Denise, un fourneau -à gaz dans le passage des cabinets. Elles allaient -à tour de rôle y faire cuire ou réchauffer leur -maigre pitance. Denise prit dans un verre deux -roses chétives qui y trempaient, don d'une camarade -habitant la banlieue. Presque toutes -avaient devant elles une fleur, un brin de feuillage -qui leur rappelaient le chez soi, le grand -air dont elles ne jouissaient que le dimanche. -Cinq heures sonnèrent.</p> - -<p>— Nous pouvons partir, dit Denise.</p> - -<p>Elles se trouvaient dans l'escalier au milieu -d'un flot d'employées dont le visage morne -s'éclairait à mesure, semblait secouer la fatigue -et le poids de la journée. Dans la rue, toutes -respiraient joyeusement, redevenaient elles-mêmes. -Denise accompagnait Hélène à la gare, -dissimulant de son mieux combien cette vie nouvelle -lui était dure. Ah! sans les petits… En la -quittant, Hélène la sentit plus démontée que jamais, -retenant courageusement ses larmes. Et -dans le wagon, dans la voiture qui la ramenait -de Mantes à la Neuville, elle pensait, le long de -la route embaumée de la bonne odeur de la -terre, à cette misère en habits décents, à ce servage -de tant de femmes de la classe bourgeoise, -aussi cruel relativement que le servage des prolétaires. -Sur l'usine à paperasses comme sur la -filature, la même rigueur administrative pesait, -la même loi terrible du pain à gagner, l'écrasement -de la tyrannie sociale. Denise, affinée, en -souffrait plus qu'une autre ; et renversée contre -le dossier du landau, Hélène trouva presque à -charge sa vie confortable et facile ; une amertume -lui gâta la beauté du soir, le rayonnement -tiède de l'heure sur les champs dorés et sur le -fleuve où coulaient d'éclatants reflets roses.</p> - -<p>Le lendemain, en se mettant à table, Mme Dugast -qui avait été passer la matinée à la Chesnaye -et qui en était revenue avec un air mystérieux, -offrait en silence les hors-d'œuvre à sa fille, avec -des yeux si bavards, une telle envie aux lèvres de -lâcher son secret, qu'Hélène intriguée demanda :</p> - -<p>— Il y a donc du nouveau?</p> - -<p>Mme Dugast hocha la tête.</p> - -<p>— Devine!</p> - -<p>Et ne pouvant contenir plus longtemps son -émoi :</p> - -<p>— Yvonne se marie.</p> - -<p>— Et avec qui? s'écria Hélène à mille lieues -de pressentir la vérité.</p> - -<p>Mme Dugast, si persuadée qu'elle fût qu'un -mariage était toujours un événement heureux, -ne put s'empêcher de rougir un peu.</p> - -<p>— Comment? tu ne devines pas… Mais le -comte Soulier, naturellement.</p> - -<p>Hélène eut un silence éloquent.</p> - -<p>— Oui, je sais ce que tu vas me dire. La différence -d'âge? Mais, ma bonne petite, qu'est-ce -que cela, quand le cœur est jeune? Le comte est -si bon, il aime tant Yvonne! Et puis un homme -d'expérience est souvent un meilleur guide. Il -est moins exposé lui-même aux tentations, il n'a -plus besoin que du calme, du repos de la famille.</p> - -<p>— Pourquoi pas un invalide, alors?</p> - -<p>Mme Dugast se récria :</p> - -<p>— Tu exagères toujours! Le comte est encore -très bien. Je le regardais hier, je n'étais pas prévenue… -Eh bien, il est étonnant, je te jure! Je -le voyais de dos, il a l'air d'un jeune homme.</p> - -<p>— Mais de face?</p> - -<p>— Voyons, ma chère, tu le calomnies. Il paraît -à peine quarante ans. Tante Portier m'a -confié qu'il était question de l'affaire depuis un -mois déjà. La seule chose qui retînt un peu le -comte, c'étaient ces tristes histoires de Germaine -et de Du Marty. Mais aujourd'hui où il faut -espérer que tout se dénouera pacifiquement, il -n'a pu modérer davantage sa passion. Yvonne, -dès le premier jour, l'a considéré comme un -excellent parti ; tout était déjà convenu entre -eux. Il ne restait plus qu'à faire les premières -ouvertures à l'oncle. Rien n'est encore décidé -pour la date ; on s'est seulement mis d'accord en -principe. Le comte Soulier est tellement riche, -tellement généreux, qu'il me paraît impossible, -tout à fait impossible, qu'Yvonne ne soit pas -très heureuse. Intelligente comme elle est, elle -fera de son mari ce qu'elle voudra.</p> - -<p>— C'est bien ce qui m'inquiète, dit gravement -Hélène, je n'ai pas les mêmes idées que toi -sur le mariage, ni sur le caractère d'Yvonne.</p> - -<p>Ces mots tombèrent d'un ton si net que l'enthousiasme -de sa mère en fut refroidi. Mme Dugast -prévit une discussion et préféra se taire, -tandis qu'Hélène, une petite moue de dégoût au -coin de la bouche, s'ingéniait elle-même à trouver -d'autres sujets de conversation.</p> - -<p>Trois jours après, les Pierron arrivaient. -Mme Dugast seule avait été les chercher à la -gare. Hélène, rentrant d'une visite projetée depuis -quelque temps aux travaux du puits artésien, — les -explications d'Arden l'intéressaient -vivement, — survenait à point pour les voir -descendre de voiture. Elle les trouva encore -vieillis, lui plus desséché que jamais, elle appesantie, -les paupières lourdes ; sa vue aussi baissait. -La surdité complète de grand'mère Zoé, la -rigidité glacée de M. Pierron, semblaient les -séparer de plus en plus de la vie, couple momifié -où ne subsistait que le mécanisme des habitudes, -si étrangers à tout qu'ils ne jouissaient même -pas de la campagne. Dès le lendemain, ils reprenaient -leurs manies, tous deux confinés dans -la maison, redoutant l'humidité des arbres et de -l'eau. Les heures s'usaient pour l'une en interminables -patiences, pour l'autre en l'annotation -d'ouvrages spéciaux, toujours relatifs à l'éternel -problème des lois. Cependant M. Pierron poursuivait -son espoir, il allait chaque jour à la Chesnaye ; -on le voyait en conciliabule avec l'oncle -dont la déférence le flattait, en entretiens avec -Germaine qu'il sermonnait. S'il n'eût dépendu -que de lui, la réconciliation eût été faite demain ; -mais il fallait achever d'y amener délicatement -Du Marty. Le <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span>, fatigué de la prolongation -des pourparlers, de l'insistance de ses conseils, -avait fini par consentir à ce que le divorce -fût prononcé contre lui. Que lui voulait-on encore? -Le comte Soulier, stylé par M. Pierron et -Marcel Dugast, stimulé surtout par son propre -désir de voir aplanies toutes les difficultés de la -famille où il allait entrer, s'était entremis de son -mieux. Il s'efforçait de convaincre Du Marty -que son intérêt le plus évident (pas de procès -ennuyeux, pas de complication d'affaires!) était -de reprendre officiellement la vie commune, -chacun conservant sa liberté personnelle. Il agirait -en galant homme, assurerait son repos, sa -situation. Et lui, Soulier, lui demandait cela -comme un service personnel ; sa reconnaissance -serait toujours aux ordres de son beau-frère… -Habilement, il flattait la marotte de Du Marty, -parlait courses, laissait entrevoir la fondation -d'une grande écurie. Et, de guerre lasse, le <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span>, -sans avoir dit encore le oui formel, laissait -espérer une solution favorable où les commodités -de chacun trouveraient leur compte.</p> - -<p>Septembre était venu, avec son air plus vif, -son ciel plus pâle, l'insensible décoloration des -verdures. Les Pierron étaient là depuis une -quinzaine, lorsqu'un après-midi le facteur apportait -une lettre dont Hélène reconnut l'écriture, -aperçue déjà sur un album d'Yvonne. Les -superbes armoiries du comte Soulier cachetaient -l'enveloppe. Elle la remettait elle-même à son -grand-père. M. Pierron ne put dissimuler sa satisfaction. -C'était la bonne nouvelle.</p> - -<p>— Soulier annonce qu'il viendra dîner samedi -à la Chesnaye, avec le réfractaire. Allons vite au -château ; il faut prévenir ton oncle.</p> - -<p>— Et Germaine! fit Hélène avec une nuance -d'irrespect.</p> - -<p>— C'est une idée, petite. Tu n'as qu'à m'accompagner. -Tu sauras, mieux que moi, la préparer -à ce grand bonheur qu'elle ne mérite pas.</p> - -<p>— Vous êtes trop bon, continuait-elle.</p> - -<p>Mais sa répugnance à tremper le moins du -monde dans une négociation pareille cédait à la -curiosité de savoir ce que sa cousine pouvait -penser au juste. Elle suivit M. Pierron, ravi de -l'heureux succès de sa diplomatie. Il avait conscience -d'appliquer une fois de plus les infaillibles -règles de la Morale mondaine. Qu'une telle -conclusion fût tout bonnement l'adultère légalisé, -l'idée ne lui en venait même pas une minute. -Il s'en tenait à la convention des apparences, -satisfait, avec le monde dans lequel il -vivait, du mensonge de cet accord tacite, mille -fois plus immoral pourtant qu'une franche rupture.</p> - -<p>Mais Yvonne et Germaine étaient parties en -yole. Ils ne trouvèrent que Pierre Arden qui -conférait avec M. Dugast. L'ingénieur se levait -justement, et comme Hélène, peu soucieuse -d'assister à l'entretien de son grand-père et de -son oncle, manifestait l'intention d'aller à la -rencontre de ses cousines, au bord de l'eau, -Arden, qui rejoignait le bac, fit route un instant -avec elle. Ils longeaient les grandes pelouses, -atteignaient la terrasse aux tilleuls. On apercevait -de là la fuite du fleuve vers la Roche-Guyon, -une ou deux petites îles dont le rideau d'arbres -cachait en partie Moranges, et plus loin, dans la -lumière claire, l'oasis verte d'Hautneuil, au -pied de la falaise.</p> - -<p>Leurs paroles bientôt tombèrent ; un silence -qui ne leur causait pas de gêne, au lieu d'éloigner -leurs pensées, les rapprochait.</p> - -<p>Arden, au bout d'une minute, reprit :</p> - -<p>— J'ai reçu hier des nouvelles de votre frère. -Il va bien. L'usine est à moitié construite : elle -fonctionnera bientôt.</p> - -<p>Il parla de ses plans, du pays où vivait André. -Il en connaissait les ressources, les beautés. Son -sens pratique n'excluait pas un vif sentiment de -la nature, qui perçait sous les mots simples de -l'homme d'action. Il ne disait que des choses -indifférentes, mais une sympathie s'en dégageait. -Hélène, avec l'intérêt d'un camarade, le questionna -sur son œuvre de là-bas, ce chemin de -fer dont il parlait avec tant d'enthousiasme, à -Brighton. Alors il trouva des phrases vivantes, -où, sous une modestie vraie, éclataient l'amour -du péril vaincu, la beauté de l'effort. Hélène -avait appris par d'autres que cette entreprise -lointaine égalait, surpassait les travaux d'art les -plus étonnants, la percée du Gothard même et -du Simplon. Arden dépeignit, à traits précis -qui entraient dans le souvenir, la pittoresque -horreur de cette gorge de Darial, les Portes Sarmates -des Anciens. Il avait vécu là pendant des -années, tantôt cramponné au roc, à une altitude -vertigineuse, sans autre jour qu'une étroite -bande de ciel, tantôt plongé dans la nuit de -tunnels sans fin. Une part de sa vie s'était écoulée -ainsi. Maintenant il rêvait d'une expédition -nouvelle. Il construirait l'année prochaine un -viaduc dans les Cévennes. Et puis il eût voulu se -remettre en route, prétendant qu'on respirait -mieux dans une solitude inexplorée. Il avait cet -orgueil légitime du pionnier obscur qui croit son -œuvre utile, se voue entier à la cause sainte du -Progrès. Madagascar le tentait.</p> - -<p>Soudain, sentant l'attention d'Hélène suspendue -à ses paroles, il s'arrêta. La flamme de ses -yeux s'éteignit, et gauche, il s'en voulut, étonné — lui -qui se livrait si peu — de sa loquacité subite. -Heureusement, derrière l'île, la yole apparaissait, -lancée en flèche ; Yvonne à l'arrière les reconnut. -Germaine poussa son <i>Eho!</i> joyeux. Hélène -agita son ombrelle, descendit en silence avec -Arden jusqu'à la berge. Là, comme le bac chargé -d'une voiture de foin allait démarrer, il la -quitta si brusquement qu'elle en fut presque décontenancée…</p> - -<p>« Curieuse nature, se dit-elle, si sauvage, et -pourtant d'une si jeune, d'une si belle sincérité! » -Le bac s'éloignait avec lenteur, sans que ni l'un -ni l'autre, pensifs, songeassent à se faire signe, -à se regarder seulement. Mais un bruissement -d'herbes couchées se fit entendre, la yole abordait.</p> - -<p>— Eh bien, cria Yvonne, quoi de neuf?</p> - -<p>— Grand-père a reçu une lettre du comte, dit -Hélène. C'est toi qu'elle concerne Germaine.</p> - -<p>La jeune femme, toute rose de mouvement, -devint blanche.</p> - -<p>— Mon mari consent?</p> - -<p>Et sur ses yeux triomphants, passa, dans un -éclair de mépris, toute sa rancune vengée. -Yvonne lui sautait au cou, esquissait un pas de -danse :</p> - -<p>— Ah! ma chérie, comme nous allons être -heureuses!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>III</h3> - - -<p>Toutes les hautes portes-fenêtres du rez-de-chaussée -ouvertes sur la rayonnante après-midi -d'octobre, la Chesnaye, de la terrasse et des -pelouses en grande toilette aux salons emplis de -fleurs, n'était qu'agitation joyeuse, va-et-vient -de robes claires, rumeurs et dispersion d'invités. -On était depuis une demi-heure revenu de l'église -où avaient été célébrées les noces pompeuses du -comte et de la comtesse Soulier. L'évêque de -Mantes officiait, des chanteurs et des musiciens -de l'Opéra et de l'Opéra-Comique avaient fait -retentir l'humble vaisseau rustique du tonnerre -des orgues et de l'allégresse des voix. On avait -également apprécié la fine allocution de Monseigneur, -son allusion discrète aux mérites des deux -familles, aux avantages sociaux de cette heureuse -union.</p> - -<p>Près de trois cents personnes, — noblesse des -environs, personnel administratif du département, -officiers de Paris et de Rouen égayant l'assemblée -de l'éclat de leurs uniformes, — toutes -les relations industrielles et mondaines des Dugast -étaient répandues dans les vastes pièces -du rez-de-chaussée et les jardins. Le <span lang="en" xml:lang="en">lunch</span> était -servi sur la terrasse où s'allongeait une table -immense abritée d'un velum. Félicitations et -vœux s'empressaient autour des jeunes mariés et -de Marcel Dugast.</p> - -<p>Aussitôt le rapprochement opéré entre Germaine -et Du Marty, le comte Soulier n'avait eu -cesse que la date de son mariage fût arrêtée, et -dans les préparatifs fiévreux, trousseau, ameublements, -le 15 octobre était arrivé vite. Journée -splendide où s'accomplissait, sous les yeux bienveillants -de l'élite convoquée, cette double fête -de famille, l'union d'Yvonne et du comte, la -réunion de Germaine et de Du Marty.</p> - -<p>Svelte dans sa redingote grise, l'heureux sexagénaire -justifiait la bonne opinion de Mme Dugast. -Les favoris noirs et le teint frais, il recevait -avec fatuité les compliments, et tout guilleret -il n'avait d'yeux que pour Yvonne qui, très élégante -dans sa robe de mariée, point d'Alençon -sur moire blanche, s'efforçait de s'arroger un -maintien digne que démentaient ses yeux brillants, -sa bouche rieuse, ses cheveux fous sous -le piquet de fleurs d'oranger.</p> - -<p>Gourmé d'autre part sur un haut col luisant, -Du Marty arborait un visage affable et correct. -Ses moustaches de chat, son monocle provocant -semblaient vouloir tenir toute allusion à distance. -Il mangeait avec appétit d'un aspic de foie gras, -en homme qui se sait le maître, résolu à tirer -tout le parti possible de la situation. Germaine -cependant, délicieuse dans un corsage rose, -minaudait et caquetait avec une insouciance et -une sérénité parfaites. Leur froideur des premiers -jours s'était fondue en une politesse charmante, -bornée à quelques paroles ; ils n'avaient -désormais de commun que le nom, échangeaient -à peine à table quelques idées banales, vivaient -chacun de leur côté. On eût dit à les voir que -rien ne se fût passé. Leur entente paraissait au -beau fixe.</p> - -<p>Le mensonge mondain, épanoui autour des -deux couples, apportait au premier, en révérences, -en poignées de main, en protestations -de dévouement et d'amitié, l'encens frelaté qui -est l'accompagnement habituel de tout mariage -riche. Une discrétion souriante, une plate approbation -s'inclinaient devant le second, avec -cette complaisance qui, le dos tourné, crève en -sarcasmes et en fiel.</p> - -<p>La tante Portier, dont la dignité était incomparable, -faisait les honneurs, vêtue d'une magnifique -robe de brocard violet. Un coiffeur -venu de Paris pour onduler les cheveux d'Yvonne -avait échafaudé avec art le chignon majestueux -de la vieille dame. Elle promenait d'un groupe -à l'autre son visage béat, fleuri d'une onction -satisfaite. Une telle journée était l'apothéose de -ses désirs, le couronnement de la belle éducation -qu'elle avait, avec tant de patience et de -peine, inculquée à ses deux nièces. Et songeant -avec une orgueilleuse modestie à l'heureux avenir -ouvert devant Yvonne, rouvert devant Germaine, -elle envisageait avec un réel soulagement -la perspective de se reposer enfin sur ses -lauriers. Ses fonctions de chaperon prenaient fin -brillamment. Elle conservait pourtant un ressentiment -féroce, dissimulé sous la plus sereine -amabilité, à l'endroit de Du Marty dont l'urbanité -nouvelle ne parviendrait jamais à lui -faire oublier ses grossièretés passées.</p> - -<p>Quant à l'oncle, il portait beau, trouvant -moyen de distribuer à chacun sa part d'attentions -et de remerciements, tour à tour déférent, -familier, protecteur, galant. Il allait d'une vieille -dame au préfet, du préfet à l'évêque, de l'évêque -au colonel de chasseurs. Lui aussi voyait dans -ce grand jour la récompense de ses efforts, la -sanction de son succès. Il jouissait du solide établissement -de ses filles, enveloppait d'un égal -sentiment d'affable supériorité l'amour sénile de -Soulier et la capitulation de Du Marty. Un des -premiers industriels de la province, conseiller -général depuis huit jours, fort de sa valeur sociale -et de sa philanthropie, il voyait dans ces événements -la glorification de ses principes. Jamais -les mots d'Autorité, de Morale, de Progrès -n'avaient sonné dans sa bouche avec une ampleur -plus convaincue. Tout était bien, tout était -beau.</p> - -<p>— Eh bien? petite mère, dit Hélène à Mme Dugast -qui, penchée contre la balustrade de la terrasse, -regardait les pelouses en pente où se mêlaient -les ombrelles vives, les épaulettes d'argent -et d'or, la tache rouge des garances… Tu -n'es pas trop fatiguée?</p> - -<p>Mme Dugast affirma que non. Mais son air las -la démentait. Au milieu de ce tumulte et de -cette fête, elle se sentait triste, déplacée. Elle -songeait aux absents, son mari, son fils… Hélène -la comprit, l'embrassa gentiment. Elle aussi avait -le cœur serré, jugeant dans son honnêteté que -telle n'était pas la véritable vie, révoltée au fond -d'elle-même par cette tolérance et cette hypocrisie.</p> - -<p>D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle. -Assise à l'un des bouts de la table, grand'mère -Zoé cueillait d'un geste gourmand des -cerises au sucre dans leur corolle de papier -plissé. Elle les dégustait avec une volupté lente, -comme si toutes les joies du monde eussent été -concentrées là. Grand-père Pierron causait avec -un président de tribunal. Il laissait tomber, sur -le front chauve de son interlocuteur, ses paroles -une à une, confit dans son sacerdoce de juriste -qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité -du grand Onésime Pierron.</p> - -<p>Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à -l'aise, — il l'avait saluée avant l'église avec une -assurance tranquille, une courtoisie dont elle -avait cette fois perçu l'absolue indifférence, — faisait -des grâces auprès de la richissime Rose -Ythier, une cousine des Bourrel. A demi-bossue -malgré l'adresse du couturier, la laide jeune -personne avait beau sourire, elle ne parvenait -pas à le regarder en même temps des deux yeux, -étant bigle. Mais quel parti magnifique!</p> - -<p>Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la -tête. Les lieutenants Ythier-Bourrel et de Céry -passaient sans la voir le long de la terrasse. Avec -cet air goguenard des gens qui ne se croient pas -observés, ils exerçaient, l'un sa rosserie désœuvrée, -l'autre sa rancune amère de prétendant -évincé!</p> - -<p>— Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin, -en arrivant, la vieille marquise de Traverset à -qui on présentait le bel époux s'est écriée, trompée -par l'âge, — tu sais si elle est distraite!… -« Comme votre fils doit être heureux… Une si -jolie femme! » Elle l'avait pris pour le beau-père.</p> - -<p>Hélène blessée, moins encore du ton que de -la justesse de la remarque, s'éloigna. Pas une -figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait -en vain des yeux francs, un visage cordial, elle -ne savait qui. Un groupe qu'elle croisa se tut -maladroitement à son passage… Un écho sans -doute des insinuations de Vernières?… Bah! elle -ne s'en troublait guère… La maussaderie de -Schmet, aperçu soudain contre un des grands -vases de marbre, la divertit. Il tortillait d'un air -détaché sa barbe frisottante, dardait à la dérobée -sur Yvonne un regard rageur et sournois. L'expression -de convoitise et de ruse en était telle -qu'Hélène y lut clairement le vil espoir d'une -revanche, l'attente de l'occasion propice. Et tel -quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il -était vraiment bien laid à voir.</p> - -<p>Son dégoût s'accentua ; elle contemplait Simonin, -en tête-à-tête amical avec Du Marty. Un -air d'admirable loyauté illuminait les traits animés -du cousin. Sans doute il offrait au <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span> -de s'entremettre pour un achat délicat, quelque -pouliche à grandes espérances… car ses capacités, -son savoir-faire touchaient à tout. Du -Marty, séduit, l'écoutait avec un sourire. Mais -l'oncle l'appelait d'un signe pour le présenter à -un vieux sénateur congestionné… « Nous en -recauserons, » sembla-t-il dire avec un geste bon -enfant… S'il avait su! pensa Hélène. Mais au -front imperturbable, aux courbettes empressées -de Simonin, comment deviner que le même -homme, quelques mois plus tôt, l'avait traîtreusement -vendu pour un billet de banque?</p> - -<p>Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable -écumeur sifflait une coupe de champagne, et -constatant une fois de plus que la marque était -bonne, il s'en faisait reverser négligemment par -un maître d'hôtel. Ne sachant jamais quel dîner -il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque -fois que la bonne aubaine d'un <span lang="en" xml:lang="en">lunch</span> semblable -se présentait, d'y faire largement honneur. Et -devant la façon recueillie dont il humait la -mousse légère, Hélène invinciblement pensa à -la maigre tartine de pain rassis que Denise avait -emportée dans son sac. Elle la revit, à cette -minute où Simonin paradait et se rassasiait, -courbée sur les pages d'un registre, épluchant -les colonnes noires de chiffres, s'usant à la -peine, perdant chaque jour un peu plus de grâce -et de fraîcheur, tout cela pour que son mari -trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert -mis.</p> - -<p>Alors, dans cette cohue où sous le masque des -compliments et des fadaises se pressaient, se -cachaient tant de passions en jeu, où elle ne -distinguait que des visages tendus par la cupidité, -l'ambition, l'envie, tout le bas élan de la -nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait -un air vicié ; elle ne put supporter davantage à -ce moment cette atmosphère spéciale de fausseté, -d'entente complice que développent invariablement -le coudoiement et le choc des égoïsmes, -lorsqu'ils sont aux prises dans la mêlée sociale.</p> - -<p>A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres -sur qui elle eût pu se reposer ; pas un à qui confier -ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une -solitude affreuse lui serra le cœur. Elle descendit -dans les jardins, traversa le sous-bois de -sapins et de chênes. Les volets clos du pavillon -inhabité la frappèrent comme une ironie ; Germaine -avait repris au château sa chambre de -jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un -des appartements d'amis. Sa détresse intime -était si grande qu'elle avait une envie absurde -de pleurer, une de ces envies irrésistibles que -souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden -au détour d'une allée lui fut un soulagement. -Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle -avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles -ou indifférents. Elle eut plaisir à contempler -ses yeux francs, son air cordial ; car depuis -quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait. -Près d'elle, il se laissait aller à présent à -causer en camarade, très réservé d'ailleurs sur -sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur -ses projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute -il ressentait la même bonne surprise, il s'avança -d'un air de confiance joyeuse.</p> - -<p>— Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On -ne vous a pas vu depuis ce matin.</p> - -<p>Il s'excusa sur une migraine prise à l'église. -La chaleur, les parfums… Il avait toujours -eu horreur de ces fêtes-là. Il n'aimait pas le -monde.</p> - -<p>— Je comprends ça, dit Hélène.</p> - -<p>— Je me suis défilé après les compliments -d'usage. Votre cousine était charmante pourtant, -dans sa robe blanche…</p> - -<p>Sceptique, elle sourit :</p> - -<p>— Vous êtes comme ce vieux général italien -qui répondait aux reproches de ses amis : « De -quoi vous plaignez-vous? Je vous ai bien dit la -vérité, si je ne vous ai pas dit toute la vérité. »</p> - -<p>Arden rougit. Il dut avouer qu'il trouvait -Mme Yvonne trop jeune.</p> - -<p>— Une façon délicate d'insinuer que son mari -est trop vieux? reprit Hélène.</p> - -<p>Arden la regarda bien en face.</p> - -<p>— Franchement, vous qui connaissez votre -cousine, comment expliquez-vous un mariage -pareil? Elle est riche, elle est jolie. Qui la forçait -de prendre un tel Céladon?</p> - -<p>Elle réfléchit un instant, ne put trouver d'autre -raison qu'une idée préconçue chez Yvonne de -n'épouser qu'un homme assez âgé pour être sûre -d'en rester aimée, assez docile pour le soumettre -à toutes ses fantaisies. Craignant de trouver un -maître, elle s'était assurée d'un esclave. Calcul -bien peu digne d'une jeune fille, mais calcul -trop fréquent aujourd'hui où le mariage n'est -le plus souvent qu'une affaire… Elle secoua la -tête, avouant de la sorte que si elle pouvait à -la rigueur trouver une explication, elle ne pouvait -pas trouver d'excuse. Arden par délicatesse -n'insistait pas ; mais elle vit bien qu'il la comprenait ; -ils firent quelques pas en silence, leurs -pensées se pénétraient. Hélène devina qu'il interprétait -comme elle et l'union disproportionnée -d'Yvonne et ce qu'il y avait de honteux dans la -réconciliation officielle de Germaine, ainsi que -dans la souriante acceptation de tous.</p> - -<p>Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse -de la berge où des employés de Ruggieri -dressaient les différentes pièces du feu d'artifice. -Les squelettes géométriques découpaient leurs -lignes hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le -dessin du bouquet figurait une locomotive à -roues de soleils tournants, symbolisant sans -doute le progrès ; de la cheminée devait jaillir -une gerbe de flammes, où dans une apothéose de -feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes : -« Vive la mariée! »</p> - -<p>De Moranges le peuple de l'usine prendrait -ainsi sa part des réjouissances, s'émerveillerait à -la féerie multicolore. Marcel Dugast avait d'ailleurs -voulu que la fête fût partagée par une partie -de son personnel. Un banquet de quatre-vingts -couverts devait réunir à six heures dans la cour -du château les contremaîtres et les plus vieux et -les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières. -Des gratifications avaient été distribuées à tous -les autres, et, de même que pour le mariage -de Germaine, une forte somme versée à la -caisse des secours. Il estimait que de pareils -exemples étaient salutaires, servaient les intérêts -de la Morale publique autant que les siens -propres.</p> - -<p>Comme Hélène et Arden allaient regagner les -pelouses, ils virent entrer, par la grande grille -dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il sautait -de son cabriolet, jetait les guides au petit -paysan qui lui servait de groom, et d'un pas -leste il se hâtait vers le château, en homme -pressé de rattraper le temps perdu.</p> - -<p>— D'où venez-vous si tard, mon bon docteur? -jeta Hélène, au moment où ils se rejoignaient.</p> - -<p>Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la -fin de la messe, deux ivrognes d'Hautneuil -s'étant grièvement blessés à coups de bouteille. -Il avait dû panser à l'un une balafre horrible -du front, à l'autre une coupure béante au poignet. -Il mourait de faim… « Quels sauvages!… » -Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que -la noce ne se limitait pas à la Neuville, vidait -Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les cabarets -étaient pleins, les rues bondées de filles et de -pochards, on eût dit la fête du pays… Il s'excusait, -pressait le pas vers le <span lang="en" xml:lang="en">lunch</span>.</p> - -<p>Hélène seule, — Arden retrouvant un ami -venait de la quitter, — songeait à cet envers -sinistre de la comédie qui depuis le matin se -jouait sous ses yeux, au noir, au lamentable -drame de toutes ces misères ruées au vice… Les -charités officielles auraient beau faire ; ni les -banquets, ni les dons d'argent, célébrés ensuite -à grand orchestre par les journaux, n'allégeraient -en rien les incurables souffrances de tant d'êtres -voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans -l'alcool, dans les pires dégradations continuaient -à se corrompre tant de forces qui auraient pu, -qui auraient dû être mieux employées. Part faite -des tares héréditaires, restaient-ils entièrement -coupables, ces malheureux harcelés par leur vie -si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli? Est-ce -qu'une telle question resterait toujours insoluble?</p> - -<p>Le départ du nouveau ménage pour l'Italie, — Florence, -Rome, Naples, — celui de Du -Marty pour Spa, — ils avaient jugé de bon goût -ce petit déplacement, — n'étaient pas faits pour -y remédier sensiblement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>IV</h3> - - -<blockquote> -<p class="c"><i lang="en" xml:lang="en">Mrs Edith Hopkins, White-House,<br /> -Kirby, Devonshire.</i></p> - -<p class="date">Samedi, 29 octobre.</p> - -<p class="ind">« Chère tante,</p> - -<p>« Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. -J'étais triste, ayant appris hier, par un mot de -Louise Guilbert, la mort de la pauvre Gabrielle -Duval en même temps que son enterrement. Le -faire-part a couru après moi. Vous vous rappelez -comme elle toussait le jour où nous avons été -chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais -bien rétablie. Une phtisie galopante vient de -l'emporter. Elle vous avait plu, n'est-ce pas? Je -suis sûre que sa perte ne vous laissera pas indifférente. -Elle était si modeste et si simple -qu'il fallait la connaître pour l'apprécier. Et -courageuse avec cela, ne se plaignant jamais de -rien!… Oui, c'est une belle et bonne petite âme -qui s'en va. Aussi vos excellentes nouvelles, le -plaisir de vous savoir tous heureux, bien portants, -m'ont rendu un peu de joie. Comme <span lang="en" xml:lang="en">White-House</span> -doit être paisible avec ses grandes prairies -vaporeuses, sous les hêtres pourpres. Ici, -c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces -journées qui sont éclatantes et rousses comme -de beaux fruits près de leur chute. Le dernier -rayonnement de l'automne… J'en suis comme -étourdie, un peu lasse.</p> - -<p>« La Neuville est au calme plat, ce calme qui -suit les grandes agitations. Tout le monde est -encore fatigué de la fête, la Chesnaye est devenue -presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. -L'oncle à l'usine, notre ami Arden à -ses travaux, le château paraît vide. On a de -courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en -huit jours visité Gênes, Lucques, Pise, Sienne -et Florence ; ils partaient pour Rome. De ce -train, ils seront vite de retour. Faire un pareil -voyage à la vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant -lire un Bædeker au coin du feu. De Spa, toujours -rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer -le proverbe : les gens heureux n'ont pas d'histoire. -Que dites-vous d'un attelage qui s'impose -le même joug pour tirer ensuite chacun de son -côté? Moi, ça me passe. Vous le voyez, rien de -saillant. Les heures se suivent et se ressemblent!</p> - -<p>« Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, -depuis trois jours, surveille la cueillette de ses -raisins. Nous avons vendangé le petit clos que -mon père aimait tant, au-dessus de la route. -Vous savez quelle jolie vue on a de cet endroit, -la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle du -fleuve… Tout le monde fait sa récolte, il y aura -beaucoup de vin aigrelet. Comme nous rentrions, -nous avons vu passer Flénu, l'air content -sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que -j'avais réussi à le faire nommer garde-champêtre? -L'oncle, satisfait de paraître protéger -encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée -gentiment… Le brave homme avait tout à fait -bonne mine, je vous jure, malgré sa manche repliée -sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, -un air militaire qui convient à ses fonctions. -Nous avons fait quelques pas ensemble, il ne -trouvait pas de mots pour me remercier ; sa mère -et monsieur mon filleul habitent à présent la -Neuville avec lui ; une petite maison proprette… -Voilà leur vie arrangée, maintenant que Marthe -n'est plus là pour en jouir.</p> - -<p>« De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux -du puits. Je suis devenue d'une force étonnante -sur la nature et la perméabilité des terrains : -silex, gault et sables verts! La nappe -aquifère, le niveau hydrostatique n'ont plus de -secrets pour moi. Sérieusement, les conversations -d'Arden m'intéressent. Voilà un homme -qui ne craint pas le ridicule, bien parisien, de se -passionner pour son métier. Il aime vraiment la -science, mais sans sécheresse et sans morgue. -C'est un esprit sérieux et simple, avec lequel on -a toujours à apprendre. Je sais d'ailleurs sur lui -un détail qui l'honore. Comment se fait-il que -vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna -qui m'a raconté la chose, et par ce temps de veulerie -générale et de <i lang="en" xml:lang="en">Struggle for life</i>, je la trouve -belle. Il paraît que pendant de longues années -il a consacré tous ses gains à la liquidation d'une -ancienne faillite qui avait atteint un frère de sa -mère. Rien ne l'y forçait en somme, qu'une -haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi -par Minna que j'ai su son âge, 35 ans. On ne les -lui donnerait jamais.</p> - -<p>« Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une -visite inattendue… J'étais en train de donner à -manger à mes poules de Houdan, — me voilà une -vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où -entre parenthèses les vendanges sont déplorables, — lorsque -le jardinier accourt effaré… -Deux dames me demandaient… Il m'annonce -cela d'un drôle d'air, que je me suis expliqué en -apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom, -attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient -à peindre. Miss Pelboom blanche de poussière, -sèche comme un petit coq plumé ; la Présidente -rouge et suante, éclatant dans son boléro court -et sa culotte de zouave, avec des mollets de lutteur -et des bottines jaunes. Un quart d'heure -après est arrivé M. Morchesne, complètement -fourbu. Nous les avons gardés à dîner ; je vous -jure que j'ai trouvé le temps long. Les gens, à la -campagne, se montrent souvent tout autres -qu'on ne les voit à travers les brèves apparitions -de Paris. Miss Pelboom, elle, n'a qu'une corde. -Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude -la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement -révélée comme une grosse bourgeoise, -entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie -et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. -N'a-t-elle pas passé deux heures à -geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses -bonnes dont elle change tous les huit -jours… « La race des vrais domestiques se -perd!… » Elle ne leur demande pas autre chose -que de se lever à cinq heures, de se coucher à -onze, laver, repasser, cuisiner, nettoyer, frotter, -coudre — le tout pour vingt-cinq francs par -mois!… « Et la poussière, Madame, je suis -forcée chaque jour, de me mettre à quatre pattes -pour regarder sous les lits… » Voyez un peu -cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais -au nombre de ses pareilles, aux exigences -féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité de -ces pauvres filles, réduites au plus astreignant -des servages, à une sujétion de toutes les minutes. -Personne hélas ne songe aux isolées, à -toutes celles qui peinent quinze et seize heures -par jour, domestiques, filles de magasin, ouvrières -en atelier, à la foule des labeurs individuels -et des souffrances anonymes.</p> - -<p>« Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité -que M. Morchesne, je crois, eût été bien -aise d'accepter, car il dormait debout. Mais sa -terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain -matin. Il a fallu se mettre en route dans la -nuit. Nous avons été forcées de leur donner des -lanternes vénitiennes, retrouvées au grenier, et -c'était comique comme tout, le départ dansant -de ces trois petites lueurs.</p> - -<p>« Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. -Maman envoie à ses neveux et à miss -Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez -avec quelle ferveur j'unis Georges et vous dans -la même pensée d'affection. Écrivez vite.</p> - -<p class="sign">« Votre <span class="sc">Hélène</span>. »</p> -</blockquote> - -<p>Ce matin là, un des premiers jours de novembre, — il -avait gelé blanc, et le ciel d'une pureté -froide annonçait une de ces belles journées illuminées, -où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement -des dernières feuilles et la pâleur de l'air, — Hélène -et Mme Dugast prenaient l'allée des fusains, -gagnaient la Chesnaye ; tante Portier devait -avoir reçu des nouvelles des voyageurs. Un -matin pareil à tant d'autres, avec sa brume légère -sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or -tremblant au bout des branchettes noires. Hélène -pourtant devait s'en souvenir toute sa vie.</p> - -<p>Elles causaient toutes trois sur la terrasse, -essayant de se réchauffer au soleil, lorsqu'elles -virent, accourant du côté de la berge, Pierre -Arden se diriger vers elles.</p> - -<p>— M. Dugast est-il là?</p> - -<p>Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de -remporter un succès. Non. M. Dugast était justement -parti pour Paris à la première heure ; il ne -rentrerait pas avant ce soir.</p> - -<p>— Ah! fit l'ingénieur déçu.</p> - -<p>— Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier -avec une importance aimable.</p> - -<p>— Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. -Le trou de sonde vient d'aboutir. Nous avons un -débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la -hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera -dorénavant pourvu d'une eau excellente.</p> - -<p>Mme Dugast et la tante manifestaient un -intérêt poli. Au fond, elles ne se souciaient -guère de cette entreprise dont l'exécution savante -leur demeurait étrangère et dont le but -ne les touchait pas directement. Mme Portier -affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre -cet heureux événement à son retour ; mais elle -eut un haut-le-corps frileux. Si l'on rentrait au -salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast -emboîtait le pas après l'invite muette d'un clin -d'œil vers Hélène. Elle n'aimait pas à laisser sa -fille seule avec M. Arden ; car, chose curieuse, -bien qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, -elle avait autant de répugnance à voir Hélène -amicale avec lui, qu'elle avait eu d'empressement -lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. -Peut-être une obscure jalousie que, n'osant -s'avouer à elle-même, elle mettait sur le compte -de la brusquerie et le manque d'attentions de -l'ingénieur. Elle était extrêmement sensible aux -petits égards, et comme beaucoup de mères, -évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression -qu'il pouvait produire sur sa fille que -sur elle-même.</p> - -<p>Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait -Arden, elle partageait l'orgueil de la réussite -comme elle avait partagé l'émoi de la recherche. -Ils marchaient de long en large sans voir le -vaste découvert en pente des pelouses, où les -corbeilles de chrysanthèmes plaquaient leurs -taches d'orange, de neige et de mauve, la -barre fauve des tilleuls au loin, surplombant -la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre -pureté du jour.</p> - -<p>Comment en vinrent-ils à parler de choses -que rien ne motivait, à leur façon de comprendre -certains actes de la vie et les devoirs -qu'elle entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant -le lendemain, n'eût pu le dire. Ils -obéissaient sans doute au lent et mystérieux -travail qui depuis des mois, — leur première -conversation à Brighton? — avait peu à peu -transformé leurs âmes, et, de contact en contact, -autant par l'attrait des contrastes que par la découverte -des ressemblances, avait rapproché, -harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur -et à mesure, s'étonnaient d'entendre à travers -leurs paroles, un accent nouveau qui en élargissait -la portée, leur donnait un sens immédiat -plus intime et plus profond. Ils ne s'entretenaient -pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient jalousement -tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. -Leur causerie se bornait à une discussion -d'idées où tour à tour défilèrent les problèmes -si simples, si compliqués qui agitent -l'existence humaine.</p> - -<p>Arden reconnaissait comme elle que la femme -est, au même titre que l'homme, un être conscient -et libre. Parallèlement à lui elle avait le -droit et le devoir de se développer, d'affirmer -chaque jour davantage ce qui était sa vertu -propre : ses facultés spéciales de pensée et d'action. -Ni inférieure, ni supérieure à son éternel -compagnon, ni son image servile. Mais un organisme -aussi complet, une âme égale, tous deux -formant l'être par excellence. Il faisait la part -du long asservissement auquel des créatures -comme Yvonne et Germaine, par exemple, -étaient redevables de leur coquetterie et de leur -frivolité. Si trop souvent l'on jugeait encore -avec raison la femme inapte à la mission dont -cependant elle était digne, c'est que, par une -contradiction et une injustice criantes, on lui -reprochait des défauts nés de son esclavage -même et soigneusement entretenus par ses maîtres -depuis des siècles.</p> - -<p>Il appelait de tous ses vœux le moment où -des lois plus équitables répartiraient aux uns et -aux autres la possibilité de vivre, le libre exercice -des vocations. Il était inique que certaines -carrières restassent fermées aux femmes. C'était -un principe sacré que chacun pût, selon ses aptitudes -et son mérite, se faire place. Les hommes -n'avaient pas à redouter d'ailleurs l'envahissement ; -une élimination naturelle s'opérerait -toujours. En attendant, que chaque fleur pût -éclore!</p> - -<p>Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était -ses longues rêveries prenant corps, le plus -secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un -geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre -côté de la Seine, une fumée qui se dissipait, -grise, au-dessus des hautes cheminées de la -filature. Elle dit son crève-cœur constant, sa -tristesse à la pensée des infortunes ouvrières. -Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait -des centaines d'usines où le travail était plus -pénible, moins rétribué encore. La France -était couverte de ces agglomérations de misères. -Là encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait -voir, trouva des mots consolants. Pour la -première fois son cœur apparut sous la rude -écorce ; sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de -près toutes ces souffrances, pis encore : l'horreur -des grèves. Le temps seul soulagerait le -mal ; la formation de syndicats professionnels, -l'union, le groupement des ouvriers et des ouvrières, -pourraient à la longue améliorer leur -sort et les conditions de leur travail. Aux -femmes des autres classes, aux privilégiées de -l'intelligence et de l'argent de s'employer pour -leurs sœurs qui peinent et qui souffrent. De -l'accord de tous dépendait en partie la réforme -des lois.</p> - -<p>Ils passaient à la condition de la femme dans le -mariage. L'habituelle subordination y tournait à -l'esclavage le plus absolu. A demi libre la veille, -elle devenait du jour au lendemain une véritable -serve, elle jurait obéissance, elle abdiquait son -nom, sa nationalité. Interdiction de gagner, -d'économiser pour elle ; interdiction d'acheter, -de vendre, d'ester, de donner, de recevoir! Pas -un acte de sa vie civile qui n'exigeât l'autorisation -du chef. Riche, à moins qu'un contrat -spécial ne préservât ses biens, tout tombait à ce -pouvoir discrétionnaire.</p> - -<p>Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de -Stuart Mill sur l'<i>Assujettissement des Femmes</i>, le -désintéressement avec lequel le philosophe anglais -repousse la communauté de biens, si naturelle -quand les sentiments sont d'accord, révoltante -autrement. Quoi de plus légitime que -chacun des époux conservât l'administration de -ses biens propres?</p> - -<p>— Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire, -pour la doctrine « en vertu de laquelle ce -qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi -soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable -avec personne, dût-il se faire à mon profit. »</p> - -<p>Il ajouta d'un ton bourru :</p> - -<p>— Cette vilaine question d'argent, c'est une des -hontes du mariage français. Je ne connais rien -de plus écœurant qu'une de ces lectures de contrat -où se débattent les intérêts réciproques. On -ne devrait avoir qu'un régime légal, celui de la -séparation des biens.</p> - -<p>Il achevait intérieurement : « Pour moi, à -moins d'épouser une jeune fille pauvre, je ne -me marierai pas autrement. » Certes, en se -faisant cette déclaration de principes, il était -loin de songer à Hélène. Un autre visage lui -apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il -avait aimée et qui était morte. Les parents lui -avaient refusé sa main, car elle était sans fortune, -et lui se privait de tout pour éteindre les -engagements de la dette qu'il avait si généreusement -contractée. Longtemps l'espoir du bonheur -possible avait adouci les heures de travail -acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée -par une maladie soudaine, il avait conservé -l'affreuse douleur de cet arrachement ; des -années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité -jalouse qu'il vouait au tendre et amer souvenir.</p> - -<p>Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait ; -son existence aventureuse l'avait promené d'un -bout à l'autre du monde, toute sa force de sentiment -dérivée en volonté d'action, en sauvagerie -méfiante vis-à-vis de l'amour. Et bien que -depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie, il -gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une -conviction religieuse l'union la plus noble, la -plus réconfortante qui fût, l'association par -excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût -souhaité que chacun se mariât jeune, l'homme -en pleine sève, apportant un passé presque intact, -un cœur que des amours faciles n'auraient -pas encore dilapidé ; mais il fallait une vraie -femme, ennoblie par une conscience plus haute, -une amie aimante dont chaque acte fût le don -réfléchi, volontaire d'elle-même, non une de ces -innombrables compagnes de soumission et de -plaisir.</p> - -<p>Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau -sur une jeune fille, avec l'idée qu'elle pût -devenir cette femme là ; jamais il n'eût retrouvé -l'exquise âme perdue. Hélène était la première -dont la franchise et l'intelligence le frappaient. -Inconsciemment, il subissait le charme de ces -yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si -harmonieuse. L'inattendu et la portée de leur -conversation, — il ne s'attendait guère, en arrivant -tout joyeux, à cet échange de pensées -graves, — lui causaient à la réflexion une espèce -de trouble. Il eût été embarrassé pour l'analyser.</p> - -<p>Ils se taisaient maintenant, regardaient, -comme s'ils les voyaient pour la première fois, -le ciel radieux et froid, le découvert en pente -des pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la -barre rousse des tilleuls. Leur silence prolongeait -leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce langage -informulé, où souvent les âmes s'entendent -mieux, donnait au fond de leurs cœurs un sens -personnel à la valeur générale des mots. Ils le -constataient avec un étonnement très pur, mais -où tous deux trouvaient une étrange douceur : -ce qu'ils avaient dit répondait à leurs aspirations -réciproques. Ils n'avaient pas cru parler -d'eux, et, par une force invisible, ils n'avaient -pas cessé d'en parler. De s'en apercevoir, voilà -qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté -l'un de l'autre, presque une pudeur.</p> - -<p>La voix de Mme Dugast appelant sèchement : -« Hélène! » la tira de son rêve. Et, tout d'un -coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, -suivie de Mme Portier. Alors ils ressentirent -comme un soulagement qui, chez l'un et chez -l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait -congé.</p> - -<p>— J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit -Mme Dugast avec un reproche. Tu ne m'as pas -aperçue, chaque fois que je te faisais signe par -la fenêtre?</p> - -<p>Tante Portier souriait avec une malice bienveillante :</p> - -<p>— Vous disiez donc des choses bien intéressantes?</p> - -<p>Mme Dugast reprit :</p> - -<p>— Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si -exacte, doit s'impatienter à nous attendre. Nous -serons à peine rentrées pour le déjeuner.</p> - -<p>Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément -jalouse, gardait un mutisme mécontent, qu'Hélène -rêveuse ne songeait pas à rompre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3>V</h3> - - -<p>On avait atteint le milieu de novembre. Après -les premiers froids, les journées plus molles se -succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans -le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient -pour prolonger leur séjour, non qu'ils -fussent devenus sensibles aux beautés particulières -de la campagne, mais les rhumatismes -croissants de tante Zoé la clouaient à son fauteuil. -Entre Mme Dugast et sa fille, subsistait -encore le léger malentendu de l'autre jour. -L'excellente vieille femme, voyant Hélène parfois -préoccupée et devinant la cause, ne pouvait -s'empêcher d'en souffrir ; une explication franche -eût tout évité, tandis que la maladresse de -ses allusions constantes allait à l'inverse de -ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé -aux rêveries de sa fille.</p> - -<p>Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui -tenait sa promesse de venir passer huit jours au -Vert-Logis avant son grand départ, changeait la -face des choses. Mme Dugast, devant la séparation -prochaine, oubliait de voir en elle l'amie -subversive, la complice des idées néfastes de -tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, -elle s'efforçait de rendre le séjour agréable à -cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable -rachetait à ses yeux la trop grande originalité. -De telles vies étaient pour elles un mystère. En -femme qui avait été heureuse toute sa vie et -dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit -des siens, elle ne comprenait pas qu'on pût se -dévouer de la sorte à des idées qu'elle jugeait -sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, -et bien qu'elle ait eu aussi ses -pauvres, mais des pauvres triés sur le volet, soigneusement -choisis par monsieur le Curé, elle -eût volontiers appliqué à la foule anonyme des -crève-la-faim cet éternel mot des puissants et -des riches : « Que ne mangent-ils de la brioche? »</p> - -<p>Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant -des feuilles sèches, Hélène et Minna, avant le -déjeuner, se promenaient à petits pas sous la -charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, -l'arriéré de cette quinzaine. André avait écrit la -semaine dernière ; dans trois mois, la filature -serait achevée ; il paraissait ravi. La conception -hardie des plans, cette structure toute moderne -de fer et de verre se réalisait à merveille.</p> - -<p>— Nous ne lui manquons guère, dit Hélène -en riant.</p> - -<p>Et dans cette constatation tenait pourtant le -regret d'une affection qui n'eût demandé qu'à -prendre racine, et que la sécheresse de son frère, -sa dure ligne de conduite à travers la vie, avaient -coupée. Mme Dugast, au contraire, ne se consolait -pas de son absence, créait des fantômes, une -maladie, des dangers… Elle était toujours dans -l'attente des lettres, supputait la date d'un -voyage : André avait promis de revenir pour -l'Exposition.</p> - -<p>Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail -touchant que lui avait raconté Louise Guilbert. -Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle -Duval avait passés à Sens, avant de -mourir, elle disait toujours, avec ce besoin d'organiser -l'avenir, ces illusions qu'ont les malades : -« L'année de l'Exposition, je ferai telle -chose, j'irai m'installer à Passy, je recevrai ma -mère, je… »</p> - -<p>Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert -récemment. Ses affaires marchaient. Elle se -faisait une clientèle sûre.</p> - -<p>— J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, -rue de Penthièvre. Elle ne m'a pas vue ; elle -marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste -et fatigué.</p> - -<p>— Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.</p> - -<p>Elle apprit à Minna que la courageuse petite -femme était venue, sur ses instances, déjeuner -l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants ; -Simonin était en villégiature à Fontainebleau, -chez un riche marchand d'antiquités ; il s'occupait -à présent de placer des objets d'art.</p> - -<p>— Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie -de cet homme. Vous connaissez la patience -et le dévouement de sa femme, se privant de -tout, usant ses robes jusqu'à la corde? Sept -heures par jour, elle vit pliée sur une besogne -abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze -francs!… Eh! bien, la première fois qu'elle est -rentrée à la maison, toute fière avec l'argent de -son mois en poche, Simonin, comme par hasard, -a eu un besoin subit, absolu, de cette misérable -somme. Oui, une dette d'honneur! Denise était -sa providence, ces quelques louis tombaient du -ciel… Elle s'est résignée, heureuse presque. -Mais, le mois dernier, même comédie. Cette -fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue… -Et ces maigres gains — tant de labeur, de vaillance! -s'en sont allés rejoindre les autres… Et -cette exploitation-là va continuer! Car, n'est-ce -pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, -elle achèvera de s'user pour lui gagner son argent -de poche.</p> - -<p>Minna haussait les épaules sans répondre, et -dans son furieux hochement de tête tenait toute -sa révolte jamais lasse devant l'inégalité tyrannique -et l'incurie des lois.</p> - -<p>L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres -victimes et, par une association d'idées qui -ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à -brûle pourpoint :</p> - -<p>— Simonin, Vernières!… Il y a des espèces -d'assassinats qui ne relèvent pas des tribunaux.</p> - -<p>Il y eut un court silence. Elle reprit :</p> - -<p>— Je sais par madame Sassy que le petit -Georges Leroy se conduit mal, à Rosay. Ses -mauvais instincts dépaysés au début apparaissent. -Il a volé diverses petites choses… Et voilà -les fruits d'une enfance au ruisseau! Redressera-t-on -jamais cette âme faussée?</p> - -<p>Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu -parler de Vernières.</p> - -<p>— Et Dormoy? demanda Minna. Que devient -le galant chevalier? Andrée Vergnes m'a raconté -à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses -vingt mille livres de rente, ses allures de peintre -riche, tout cela, c'est du vent. Il vivote de cinq -cents francs par mois, son ménage tenu avec une -féroce économie par cette horrible grosse femme, -qui est à la fois son tourment et sa providence -domestiques. L'argent des tableaux, d'ailleurs -modique, file aux cravates flambantes et aux souliers -vernis : tenue de rigueur pour opérer dans -le monde.</p> - -<p>— Vraiment? dit Hélène amusée.</p> - -<p>— Oui, mais le torchon brûle. Il paraît -que depuis le 14 juillet, Dormoy, cruellement -déçu en voyant le ruban rouge lui échapper -encore une fois, reproche à son crampon de -lui avoir fait rater cette récompense « bien -due!… Elle obstrue sa vie, elle tient trop -de place!… » Et, tout sourire au dehors, -le beau sire n'est chez lui que brutalité et -furie.</p> - -<p>— Je m'explique maintenant, dit Hélène, la -cour avisée qu'il fait aux yeux bigles et au dos -bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle -d'un mariage prochain.</p> - -<p>— Bien du bonheur! souhaita Minna… Et -railleuse, elle s'enquit :</p> - -<p>— A propos de mariages, comment vont vos -cousines?</p> - -<p>Hélène, avec une moue qui en disait long, -répondit :</p> - -<p>— Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin -de la semaine, brûlant Naples et la Sicile. Vous -la verrez. Quant à Germaine, par de brefs billets, -elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours -à Spa, elle ne quitte pas le casino ; les -petits chevaux sont sa grande passion, en attendant -mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion -qu'elle imite. Les voilà les gens les plus -heureux de la terre, maintenant qu'ils ont leurs -coudées franches. Il suffisait de s'entendre!</p> - -<p>— Comment donc! jeta Minna, tout est pour -le mieux dans le meilleur des mondes.</p> - -<p>Elles se turent de nouveau. Sous la charmille -déserte, des feuilles sans bruit détachées, bien -qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant -elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi -les autres feuilles sèches, avec un froissement -imperceptible. Hélène s'absorbait dans une méditation : -l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit -songer à l'oublieux éloignement d'André ; l'enfance -flétrie du petit Georges évoqua la figure -distante de Vernières ; la mort de Gabrielle, le -martyre obscur de Denise, le juste succès de -Louise, tout cela, c'était sa propre jeunesse, entrée -avec cette année dans une phase nouvelle. -Et sur cette constatation mélancolique plana -l'image disparue de son père. Oui, tout cela, -c'était en quelques mots le bilan de l'année -écoulée, ce que chaque heure avait emporté ou -laissé, l'insensible transformation en elle comme -autour d'elle… Depuis le premier jour de sa -majorité, que de changements, que d'événements -divers, et pourtant comme l'existence se -ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant -l'imprévu des jours sous son flot monotone -et lent! Elle eut, plus fortement que jamais, -conscience de son existence personnelle, soulevée -par l'irrésistible instinct de l'énergie latente, -un besoin d'agir, d'aimer, de vivre.</p> - -<p>Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette -conversation, envisagé que ce qui était autour -d'elle, et non réellement en elle… De la chose -qui lui tenait le plus à cœur, elle n'avait rien -dit. Pourtant elle ne voulut pas mêler à cet entretien -épars un sentiment où le meilleur de -son âme, rêveries, espoirs, noble conception de -l'avenir se concentrait. Elle se promit de s'en -ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie, -comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait -été là. Elle lui raconterait, avec cette douce confiance -de l'affection partagée, comment Arden -dont la brusquerie d'abord lui avait déplu, — qui -lui aurait prophétisé qu'un jour elle aimerait -avec cette brusquerie même? — peu à peu, sans -galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre, -rien que par la force de la simplicité, de la franchise, -l'avait intéressée, émue, conquise. Elle -éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées -encore. Aucun doute, aucune de ces -méfiances qui l'avaient trouvée naguère, mais -un calme de certitude qui naissait du mystère -même de sa puissance.</p> - -<p>La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles -levèrent la tête, se regardèrent tendrement.</p> - -<p>— Avez-vous faim? dit Hélène.</p> - -<p>— Toujours, déclara Minna avec la décision -tranquille de sa nature bien équilibrée.</p> - -<hr /> - - -<p>Trois jours après, vers une heure, — Yvonne -et son mari de retour dans la matinée, — Minna, -Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre -à la Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère -Zoé, roulée avec son fauteuil au coin de la cheminée -du salon, devant une flambée, força sa -fille à rester auprès d'elle. M. Pierron s'était -comme d'habitude retiré dans le cabinet de travail. -Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène -d'embrasser Yvonne et, docilement, ouvrait la -petite table aux patiences, étalait un jeu. Elle -s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le -visage bouffi exprima une satisfaction sans mélange -au toucher des cartes. Hélène, malgré les -cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission -d'enfant, comme une apparence de petite -fille revenue à des amusements puérils, au respect -timoré de ses parents. A la pensée qu'elle -était unie par les mêmes liens à celle-ci que -Mme Dugast à grand'mère Zoé, une sensation -étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux -femmes qui étaient de sa race, le même sang et -la même chair ; mais elle était séparée d'elles par -une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon -de sentir leur étaient communes ; à peine en partageait-elle -encore quelques-unes avec Mme Dugast, -grand'mère Zoé lui était presque étrangère. -L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle -eut, en leur disant au revoir, cette intuition -nette : le passé… le passé.</p> - -<p>A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, -Yvonne et tante Portier sur un canapé, les trois -hommes — l'oncle, Arden et le comte Soulier — causant -et fumant dans une embrasure. Yvonne -embrassait Hélène, reprenait le récit de son -voyage. Elle avait un air d'assurance et de belle -santé, élégamment prise dans une jolie robe, la -main lourde de bagues. Elle les faisait admirer : -celle-ci, la turquoise, venait de Florence, et cette -autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur -souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. -Des maisons froides, des rues sales. Quant aux -tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau, -mais c'était bien ennuyeux!… Elle jeta, d'un -ton despotique :</p> - -<p>— N'est-ce pas, Henri?</p> - -<p>Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à -contre-jour, lorsqu'il l'avait saluée, s'approcha -vivement. Était-ce le même homme? Il était -parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son -âge. Seuls les favoris noirs essayaient de faire -illusion. Ses paupières rougies, son teint flasque, -son regard atone disaient irrémédiablement le -vieillard. La flamme était éteinte, le pantin cassé.</p> - -<p>Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, -le renvoyait d'un petit geste. Et devant -tante Portier béate et charmée, elle continuait -son bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire -la connaissance de Minna dont les journaux -venaient d'annoncer le prochain départ pour -l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, -avec une modestie qui lui gonflait les joues, -le fonctionnement philanthropique de l'usine : -soins et secours aux accouchées, aux malades, -caisses de prévoyance et de retraite, etc., etc…</p> - -<p>Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait -debout, prétexta le légitime besoin de -prendre quelques instants de repos, après ces -quarante-huit heures de chemin de fer.</p> - -<p>— Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une -pitié affable.</p> - -<p>Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont -les travaux tiraient à leur fin.</p> - -<p>— Vous m'excuserez, mon cher ami? fit -M. Dugast. J'ai plus de vingt lettres en retard.</p> - -<p>Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier -aux confidences d'Yvonne, Minna, Hélène et -Arden sortaient ensemble.</p> - -<p>— Vous prenez le bac? demanda Hélène.</p> - -<p>— Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges.</p> - -<p>— Nous vous accompagnons jusqu'à la berge, -décida Minna.</p> - -<p>Ils descendaient silencieusement le long des -pelouses, atteignaient la terrasse. Hélène, dont -le visage, tout à l'heure indifférent, s'était éclairé -d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils -allaient du même pas, dans une communauté -d'entente, un rythme aisé. Minna, que les aveux -d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les -hautes qualités d'Arden, les regardait de ses -beaux yeux gris, d'un éclat perspicace. Elle-même -était gagnée à leur émotion sourde.</p> - -<p>Trouble sans nom de l'amour qui se devine -et s'ignore, appel indicible des cœurs, minute -divine où la flamme va jaillir!</p> - -<p>Hélène la première, rompit le charme :</p> - -<p>— Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits -sera terminé?</p> - -<p>Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages -lointains, son rêve nostalgique en ce moment le -fascinaient moins. Ce petit coin de la Neuville -lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets -à le quitter déjà. Pourtant il avait accompli -des travaux auprès desquels celui-ci n'était qu'un -jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore -procuré semblable satisfaction. Et tourné vers -Minna, il dit avec mélancolie :</p> - -<p>— C'est vrai, tout le monde s'en va! Vous -pour l'Australie, moi pour mon coin perdu des -Cévennes.</p> - -<p>— C'est moins loin, fit Minna avec une bonhomie -malicieuse.</p> - -<p>— Bah! reprit Arden soudain presque triste, -croyez-vous? Là, je serai aussi solitaire, aussi -oublié, que si je n'existais plus. La ville la plus -proche est à six lieues. Point de hameaux dans -la montagne. Je vivrai en ours, au fond d'une -gorge, comme à Darial.</p> - -<p>Il sentait sur lui le regard lumineux d'Hélène. -Il n'osait lever les yeux, en proie à un singulier -combat. Mélange de timidité farouche, d'orgueil -souffrant, — la crainte douloureuse qu'elle ne -l'aimât pas… S'il s'était mépris? Si elle n'avait -pour lui qu'une camaraderie d'estime? Il n'était -pas beau, il le savait ; ses manières souvent devaient -lui nuire… Et pourtant le même sentiment, -qui peu à peu s'était emparé d'Hélène, -avait à son insu modifié profondément son âme. -Depuis leur rencontre dans la salle d'attente, -devant la porte des bagages, puis dans le salon -du boulevard Haussmann, il avait subi chaque -jour davantage, en s'en défendant d'abord par -respect pour le cher souvenir, la grâce altière, le -pur prestige de la jeune fille. Sa droiture, sa -bonté, son intelligence lui faisaient voir en elle -l'amie possible, la compagne d'énergie et de -bonne volonté. Avec elle il concevait la réalisation -de son idéal, le mariage dans ce qu'il a de -simple et de grand… Hélène le regardait toujours. -Il leva les yeux.</p> - -<p>Leurs pensées se pénétrèrent. Comme en de -clairs miroirs ils s'aperçurent jusqu'au fond d'eux-mêmes. -La certitude les éblouit.</p> - -<p>Minna vit pâlir Arden.</p> - -<p>— Eh! mon bon ami, dit-elle, vous ne partirez -seul que si vous le voulez bien!</p> - -<p>Hélène souriait, avec une acceptation grave. -Une voix chère résonnait à son souvenir : elle -avait trouvé le sûr compagnon de route que souhaitait -son père. Tous trois, appuyés à la balustrade -au-dessus de la berge, ils contemplaient -la courbe du fleuve, roulant son flot monotone -et lent, Moranges dont les hautes cheminées fumaient -sous l'azur, et là-bas, au pied de la -falaise, la mauvaise oasis, Hautneuil. La vie qui -continuait, travail, souffrance et vices, la vie -qui commençait, joyeux et patient effort vers le -but lointain, le progrès toujours fuyant. Toute -une marche à deux sur une route de joies et de -chagrins, une longue étape où il faudrait s'épauler -souvent, se fortifier l'un l'autre…</p> - -<p>Alors, comme pour sceller leurs fiançailles, -Arden à son tour la regarda longuement, bien en -face, pour la première fois. « Vous consentez? » -implorait son interrogation muette. Et, abaissant -ses paupières, Hélène rougit, délicieusement.</p> - - -<p class="c small gap">FIN</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">PARIS<br /> -<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br /> -Rue Garancière, 8</p> - - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64144-h.htm or 64144-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/1/4/64144/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller;'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation’s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation’s web site and -official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -For additional contact information: -</div> - -<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'> -Dr. Gregory B. Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64144-h/images/cover.jpg b/old/64144-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 53d2f87..0000000 --- a/old/64144-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
