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-The Project Gutenberg eBook of Femmes nouvelles, by Paul Margueritte
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Femmes nouvelles
-
-Author: Paul Margueritte
- Victor Margueritte
-
-Release Date: December 27, 2020 [eBook #64144]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES ***
-
-
-
-
-
- PAUL et VICTOR MARGUERITTE
-
- FEMMES
- NOUVELLES
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- 8, RUE GARANCIÈRE--6e
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-OEUVRES
-
-DE PAUL MARGUERITTE
-
-ROMANS
-
- Tous quatre.
- La Confession posthume.
- Maison ouverte.
- Pascal Géfosse.
- Jours d'épreuve.
- Amants.
- La Force des choses.
- Sur le retour.
- Ma Grande.
- La Tourmente.
- L'Essor.
- La Faiblesse humaine.
- Les Fabrecé.
- La Maison brûle.
- Les Sources vives.
-
-NOUVELLES
-
- Le Cuirassier blanc.
- La Mouche.
- Ame d'enfant.
- L'Avril.
- Fors l'honneur.
- Simple histoire.
- L'Eau qui dort.
- La Lanterne magique.
-
-IMPRESSIONS ET SOUVENIRS
-
- Mon Père.
- Le Jardin du passé.
- Les Pas sur le sable.
- Les Jours s'allongent.
-
-
-DE PAUL ET VICTOR MARGUERITTE
-
- La Pariétaire.
- Le Carnaval de Nice.
- Poum (Aventures d'un petit garçon).
- Zette (Histoire d'une petite fille).
- Le Poste des neiges.
- Femmes nouvelles.
- Le Coeur et la Loi.
- Vers la lumière.
- Le Jardin du roi.
- Les Deux Vies.
- L'Eau souterraine.
- Le Prisme.
- Sur le vif.
- Vanité.
- L'Autre.
- Quelques idées.
- L'Élargissement du divorce (brochure).
-
-
-UNE ÉPOQUE
-
- I.--Le Désastre (Metz, 1870).
- II.--Les Tronçons du glaive (Défense nationale, 1870-71).
- III.--Les Braves Gens (Épisodes, 1870-71).
- IV.--La Commune (Paris-Versailles, 1871).
-
-
-DE VICTOR MARGUERITTE
-
- Au Fil de l'heure.--1 volume (poésies)
- La Double méprise (comédie en vers, traduite de Calderon). 1 volume.
-
-
-Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
-reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers.
-
-
-PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE.--19614.
-
-
-
-
-A
-
-M. FERDINAND BRUNETIÈRE
-
-_Hommage affectueux._
-
-P. et V. M.
-
-
-
-
-FEMMES NOUVELLES
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Le rapide de Dieppe-Paris filait à toute vapeur. On approchait de Rouen.
-A travers le cadre des portières, Hélène et Minna regardaient fuir,
-coupé par la secousse brusque des poteaux télégraphiques, un paysage
-plat: de grandes prairies, des lignes basses de pommiers, des
-ondulations de collines sur l'azur vaporeux.
-
-Avec sa jeunesse réfléchie, son ardent désir d'une existence utile et
-noble, l'énergie qu'elle sentait fermenter en elle, Hélène Dugast
-songeait à l'inconnu de l'avenir. Elle revit en une seconde son enfance
-heureuse et choyée, et l'éveil lent de ses idées à travers le mensonge
-des conventions, la contrainte du monde, puis, à partir de dix-huit ans,
-dès son premier séjour à Brighton, chez sa tante Édith, cette éclosion
-brusque d'aspirations et de sentiments qui, petit à petit, de désaccord
-tacite en lutte ouverte, l'avait mise en conflit perpétuel avec ses
-parents. Tant s'aimer et si peu se comprendre!
-
-La trépidation du wagon, le roulis causé par la vitesse accélérée lui
-rappelèrent la désagréable sensation du paquebot. Comme elle était loin
-déjà du quai de New-Haven,--le soleil sur la mer brasillante, l'odeur
-chaude de goudron et de suie,--loin du quai de Dieppe! Elle se crut
-encore caressée par l'air vif, toute à l'émoi des adieux. Tante Édith
-l'étreignait; les bouches fraîches des enfants lui mettaient aux joues
-une pluie de baisers. Elle sourit au souvenir du shake-hand silencieux
-d'Hopkins. Quel beau ménage! Sous ces dehors un peu frustes de
-gentleman-farmer, le grand éleveur cachait un coeur loyal, l'esprit le
-plus sain, le plus franc. Unis dans une conscience égale, un absolu
-respect de leur liberté, ils formaient à eux deux un être complet. Là
-était le vrai, le seul chemin! Mais toutes, malheureusement, n'y
-pouvaient marcher...
-
-Une ombre glissa sur son visage fier et charmant, si mobile que toute
-sensation forte, tout choc d'idées l'animaient d'une attention brusque,
-d'une vie intense. Le soleil d'août, dont la splendeur encore haute
-baignait de feu les chaumes et les prés, atteignait maintenant le coin
-du wagon. La lumière nimbait les cheveux blonds de la jeune fille, la
-broussaille fine de sa nuque; un trait d'or accusait le contour du
-profil au nez droit, aux lèvres sinueuses. Elle portait dans ses yeux
-l'orgueil de ses vingt et un ans, pleins d'espérance et de foi. Son
-buste souple s'élançait, gonflant la blouse de soie bleue, à col
-d'homme; tout elle, ce mélange de hardiesse virile et de grâce féminine.
-
-Minna Herkaërt la regardait avec tendresse. Sous un front haut et large,
-modelé par la pensée et le rêve, ses yeux froids, d'admirables yeux d'un
-gris d'acier, luisaient. Leur éclat perçant, la barre des sourcils
-noirs, le nez en bec d'aigle, le menton carré révélaient une volonté
-tenace, un âpre besoin d'action. Et le corps dessinait, sous un costume
-tailleur de rude drap violet, sa forte ligne, encore belle. Elle fit
-craquer ses doigts osseux, qui avaient manié la plume et l'outil.
-
---Vous songez à demain, chère petite?
-
---Oui, dit Hélène avec un redressement de tête joyeux qui secouait le
-passé, défiait l'avenir,--demain, je serai majeure et libre!
-
---Oh! libre!... fit Minna, en hochant le menton, de ce hochement
-particulier où tenaient, dans un silence, tant d'opinions douloureuses,
-d'espoirs déçus, toute la fatigue encore vaillante qui pâlissait son
-visage, sous ses cheveux gris.
-
-Hélène se récriait:
-
---On est libre, lorsqu'on le veut! Est-ce que votre vie n'est pas le
-plus bel exemple d'indépendance et de courage, cette vie qui a fait de
-vous l'apôtre des femmes nouvelles?
-
-Minna, pour toute réponse, sourit d'un air las. Hélène remarqua
-l'expression de mélancolie et de doute qui faisait tomber le coin de la
-bouche, soulignait les rides du teint fané. Quel exemple pourtant qu'une
-vie pareille! Une enfance souffreteuse à Londres, au milieu de frères et
-de soeurs criant la faim, la brutalité d'un père ivrogne, la servitude
-hébétée de la mère, la férocité dédaigneuse de la grande ville hurlant
-autour de l'âtre froid; pas un regard ami, pas une main secourable.
-Minna fuyait cette geôle, entrait bravement en service et, d'une place à
-l'autre, harassée par la dureté des maîtres, elle trouvait enfin, à
-dix-sept ans, une protection dans une excellente vieille femme, qui la
-recueillait. Là, encouragée, soutenue par une incroyable bonté, elle
-commençait cette éducation qui, à force de zèle patient, de labeur
-acharné, devait faire d'elle une femme supérieure, l'égale des penseurs
-et des écrivains les plus distingués. Mistress Welvart lui laissait en
-mourant six mille francs de rente; et Minna, à qui pas un homme n'avait
-jusque-là songé, se voyait entourée soudain d'amis, d'épouseurs.
-Écoeurée, elle se jurait de rester indépendante. Avec ses ressources
-accrues par le travail, elle vivrait à sa guise, soulagerait des
-malheureux. Tour à tour conférencière applaudie, insultée, à Londres,
-Paris, Berlin, agitatrice en Irlande, infirmière à Plewna, elle allait
-pour la seconde fois, lors de l'exposition de Chicago, porter la bonne
-parole aux femmes américaines; elle publiait sa fameuse lettre: _Le
-Droit des femmes_; elle était une des inspiratrices du Congrès féministe
-de Paris en 1896. A présent son journal, l'_Avenir_, absorbait tous ses
-soins.
-
---Ne m'avez-vous pas toujours dit, reprit Hélène avec chaleur, qu'une
-femme respectueuse de ses devoirs peut revendiquer le front haut la
-conquête de ses droits?
-
---Certes, ma pauvre enfant! Mais combien le peuvent? dit Minna.
-N'oubliez pas que vous êtes une privilégiée. Malgré les idées arriérées
-de vos parents, grâce à votre tante...
-
---Et grâce à vous! interrompit Hélène
-
---... Votre éducation, faussée au début comme celle de tant de jeunes
-filles que des préjugés séculaires confinent dans l'ignorance et la
-frivolité, s'est peu à peu développée, élargie; vous avez mieux qu'une
-simple vanité de brevets, vous avez une instruction forte, intelligente;
-vous prenez chaque jour davantage conscience de vous-même. De plus,
-votre fortune personnelle va vous rendre indépendante. Bonnes conditions
-pour engager la lutte. Mais combien, oui, combien sont dans votre cas?
-Que de jeunes filles, que de femmes vaincues d'avance, aux prises avec
-le dédain de l'opinion, le dur fonctionnement de l'impitoyable société,
-courbées sous la loi de l'homme! Songez aux milliers de malheureuses
-pour qui le mariage est un refuge incertain, aux centaines de milliers
-pour qui le célibat, le travail ou le plaisir forcés sont des bagnes à
-perpétuité?
-
---Hélas! dit Hélène.
-
---Vous-même, vous ne vous êtes heurtée jusqu'ici qu'à l'opposition
-sourde des vôtres; vous n'avez souffert que de vous sentir en tutelle et
-de vous voir toujours préférer votre frère, dont cependant vous vous
-jugez l'égale. Il va falloir maintenant compter avec le monde, avec sa
-sévérité pour qui fronde les idées reçues. Vous vous marierez: car telle
-doit être la vraie fonction de la femme. Il vous faudra compter avec
-votre mari. Sans doute, vous n'êtes pas de ces niaises que, par un faux
-sentiment de pudeur, leurs mères élèvent dans l'absurde ignorance des
-lois naturelles. Vous connaissez d'avance la grandeur et les difficultés
-du rôle de la femme et de la mère. Mais sur qui tomberez-vous? La loi
-vous livre pieds et poings liés. Choisissez votre maître.
-
---Ça, je vous en réponds, dit Hélène d'un ton si décidé que Minna sourit
-encore.
-
---Ce n'est pas si facile! D'abord, on choisira pour vous. Est-ce que vos
-parents ne songent pas au vicomte de Vernières?
-
-Hélène eut un joli geste de protestation:
-
---On me fera l'honneur de me consulter, j'imagine.
-
---Dans leur désir légitime de caser leurs enfants, bien des parents
-s'aveuglent sur les mérites du prétendant, les chances probables de
-l'union. Vous ne soupçonnez pas ce qu'un mariage suppose de complicités,
-d'accords tacites. De très honnêtes gens s'entremettent pour faire
-miroiter tel avantage, pour dissimuler tel inconvénient. Sous couleur de
-bienséance, on vous cachera tout ce qui n'est pas avouable, les défauts,
-les erreurs, les péchés de jeunesse, jusqu'aux vices parfois. Un homme
-se présente toujours avec un passé. Lequel? Vous avez le droit de le
-savoir. Le pourrez-vous?
-
---Je ne me marierai pas à la légère, dit Hélène. Je veux connaître celui
-qui m'aimera, savoir ce qu'il vaut, ce qu'il pense.
-
---Lui aussi, repartit Minna, sera trop intéressé à se montrer sous un
-jour favorable. Vous croirez voir son visage, vous ne verrez souvent
-qu'un masque. Vos goûts, vos idées, vos sentiments, il les reflétera,
-par désir de plaire, au point que vous en serez peut-être dupe.
-Méfiez-vous des autres, vous disais-je, méfiez-vous de lui; et enfin,
-chérie, méfiez-vous de vous-même.
-
---De moi?
-
-Hélène rougit, tandis que Minna lui prenait la main:
-
---Oui, de vous, de vos instincts généreux, de votre besoin d'amour et de
-foi. Mais peut-être vous souviendrez-vous un jour de mes paroles. Songez
-alors que vous avez en moi une amie, qui tâchera de vous aider de sa
-vieille expérience.
-
---Chère Minna! fit Hélène en l'embrassant.
-
-Elle songeait:
-
-«Sans doute, sa vie intime a été aussi noire que sa vie publique
-éclatante! Que de fois elle a dû être trahie, abandonnée!» Elle en eut
-au coeur un afflux de tendresse, une pitié filiale. Cette femme, si
-absorbée de soucis, toujours en proie aux mille détails de sa mission,
-comme elle avait été bonne! Comme elle s'était intéressée au
-développement de sa pensée! Jamais Hélène n'oublierait les chères
-causeries où Minna, touchée de sa jeune ferveur, lui avait, en mots de
-flamme, tracé le rôle de la femme nouvelle. Entretiens passionnants: le
-monde, à la voix révélatrice, lui était apparu dans sa lente évolution,
-marche à tâtons vers le progrès, avenir lumineux auquel on s'élève par
-des chemins obscurs, tout le piétinement de l'imparfaite humanité dans
-l'égoïsme, dans l'injustice.
-
-Cette petite maison de Brighton, ce _home_ de passage où Minna venait se
-reposer l'été, après les dures campagnes d'hiver, avec quel plaisir
-Hélène allait y frapper depuis trois ans, à chacun de ses séjours chez
-les Hopkins! Les retours de la vie ont leurs surprises. Miss
-Herkaërt,--que ses parents avaient connue jadis, lorsque M. Dugast était
-consul à Boston, et qu'ils admiraient tout en la voyant rarement, à
-cause de sa vie libre,--avait retrouvé en Angleterre tante Édith. Les
-deux femmes s'étaient liées. Hélène ne pouvait les séparer dans sa
-reconnaissance. Elle trouvait chez tante Édith le seul milieu qui lui
-convînt, un foyer de large discussion, d'idées généreuses, si différent
-de la maison paternelle, affectueuse il est vrai, mais fermée aux
-tendances nouvelles, toute au culte du passé. Elle avait trouvé en sa
-tante celle qui avait vraiment fécondé son esprit. Elle lui devait,
-comme à Minna, un idéal plus haut que celui d'une existence coquette et
-vaine. Elle saurait, grâce à elles, se créer une âme libre, elle ne
-serait victime ni des préjugés stériles, ni des conventions hypocrites.
-
-Aux calmes champs de la terre normande succédaient maintenant les
-petites maisons à toits rouges et les toits de verre de quartiers
-ouvriers. On devinait, aux files de locomotives, aux approvisionnements
-de charbon sous les hangars, la proximité de la ville. Le train longea
-les murs nus d'une grande fabrique, où d'énormes lettres noires
-proclamaient un nom, une raison sociale. La banlieue de Rouen apparut,
-avec son décor brumeux d'usines, de docks, de magasins; un
-enchevêtrement lointain de vergues et de mâts suscita l'agitation
-commerciale des quais, la vie marinière du fleuve; de hautes cheminées
-fumaient dans l'azur. Minna les désigna d'un geste attristé:
-
---La femme bourgeoise et ses droits, certes, toute une conquête à
-poursuivre! Mais qui affranchira les femmes ouvrières? Ou du moins,
-puisque la cruauté des lois économiques les forcent par troupeaux à
-s'emprisonner sous le plafond bas des ateliers, des salles d'usine, qui
-adoucira leur servage? Pour gagner leur pain à la sueur de leur front,
-elles peinent douze heures par jour. Que reste-t-il pour le foyer? Si
-encore elles rapportaient de quoi vivre!... Et elle répéta, avec un
-accent amer:--Tout le monde a le droit de vivre!
-
-Hélène regardait fuir les cheminées fumantes.
-
---Vous avez vu cela de près, dit-elle, touchant d'une caresse la
-cicatrice que Minna portait à la main gauche.
-
-L'Anglaise en effet, tenant à se rendre compte par elle-même, s'était
-fait jadis embaucher dans une des industries où le labeur physique est
-le plus rude; elle avait travaillé trois mois dans une raffinerie, et
-gardait, d'un accident, la trace d'une forte brûlure.
-
-Le rapide entrait en gare.
-
---Déjà! fit Hélène.
-
-Minna était debout, tirant du filet le nécessaire de la jeune fille qui,
-pour descendre à la station de Mantes, devait changer de train. Une
-tristesse furtive assombrit leurs visages.
-
---Au revoir, ma chérie, dit Minna en l'étreignant.
-
-Et comme elle voyait passer dans les yeux d'Hélène une inquiétude, à
-l'idée de la vie de famille qu'il fallait reprendre, de la lutte
-inévitable:
-
---Bon courage, dit-elle, patience et fermeté. On obtient plus avec du
-calme qu'avec de brèves colères. Adieu.
-
-
-
-
-II
-
-
-Hélène, en traversant le quai, emportait la persistante caresse du
-regard limpide et courageux, presque maternel, qui la suivait. Elle en
-gardait encore le réconfort dans le wagon, où, assise entre une grosse
-dame et un prêtre qui lisait son bréviaire, elle regardait l'éternel
-défilé des grandes prairies, des pommiers bas.
-
-Comment allait-elle retrouver les siens? Ce père bon et tendre qui avait
-accueilli avec indulgence ses idées agressives, ses révoltes,
-continuerait-il cependant à la sacrifier à son frère, comme si André,
-unique représentant de la famille, avait seul droit à une vie libre et
-supérieure, que tous devaient préparer, faciliter, servir? Dans la
-bonhomie de M. Dugast, amusé par ce qu'il considérait comme des boutades
-d'enfant gâtée, que de dédain au fond pour la condition même de la
-femme! Cet homme, qui adorait sa fille et vouait à sa compagne un
-véritable culte, cachait, sous les câlineries du père et les égards du
-mari, un mépris informulé, une pitié protectrice pour le sexe...
-
-Sa mère, en qui elle admirait une créature de devoir, d'abnégation,
-esclave heureuse dans le mariage, sa mère, qui écoutait religieusement
-chaque parole tombée de la bouche de son mari ou de son fils,
-allait-elle essayer de remettre sur elle une main-mise tenace,
-méconnaissant ses intentions, critiquant ses actes, avec la douceur d'un
-reproche déguisé, la maladresse d'une femme qui a l'esprit moins large
-que le coeur?
-
-Sans la tante Édith, sans Minna, pourtant, quelle éducation insuffisante
-ces deux braves et chers êtres lui auraient donnée! «A quoi bon une
-instruction d'élite? Elle ne comptait pas se faire professeur? Riche et
-mariée, elle en saurait toujours assez!» Comme si le but de la vie était
-de devenir une poupée, toute aux futiles pratiques du monde, ou une
-ménagère bornée aux soins de la maison! Elle se réjouit de ne pas
-ressembler à ses cousines Germaine et Yvonne, jolies perruches, plumage
-et ramage (leur mère était morte depuis quinze ans), ni à leur chaperon,
-la tante Portier, confite en recettes de cuisine, en maximes arriérées!
-
-Et son frère! cet André qu'elle chérissait pourtant, malgré ses
-habitudes de sécheresse courtoise, d'égoïsme discret... Elle avait
-souffert dans sa tendresse, sinon repoussée, du moins sans cesse remise
-à sa place; elle avait souffert dans son orgueil. Pourtant elle lui
-rendait justice, reconnaissait ses qualités: décision, volonté, force de
-travail. L'oncle Marcel avait trouvé en lui le plus précieux des
-collaborateurs. L'usine, sans le jeune ingénieur, eût-elle rapporté ses
-énormes bénéfices?
-
-Quant à l'oncle, sans doute elle respectait en en lui le frère de son
-père, l'aîné des Dugast. Mais c'était une affection due, sans tendresse
-spontanée. Chez elle, une contrainte visible; chez lui, une morgue
-dominatrice, volontiers taquine. Il était à ses yeux le pharisien qui
-prône bien haut le mensonge social sous toutes ses formes, moins par
-conviction que par intérêt. Les principes tout faits, les grands mots de
-morale, d'autorité, de progrès, sonnaient dans sa bouche avec
-affectation. Toujours du côté du manche; au mieux avec les députés,
-journalistes, financiers. Enrichi par un labeur incessant, il n'eût pas
-fait tort d'un centime au dernier de ses ouvriers, mais son despotisme
-comme sa philanthropie,--car il pratiquait le bien--par système, avait
-quelque chose d'antipathique et d'absolu.
-
-Hélène avec satisfaction se répéta:
-
-«Vingt et un ans, demain. Majeure, et libre!»
-
-Elle supputa la fortune en possession de laquelle elle allait entrer, sa
-dot, héritage de sa marraine, la vieille cousine Émilie Pierron,--deux
-cent mille francs que son père avait placés dans la filature, les
-intérêts à 7 et 8 pour 100 accumulés depuis cinq ans... Et le projet
-longuement mûri, la stupeur des siens,--coup de tête, folie!
-diraient-ils,--l'irritation de l'oncle Marcel, lui donnèrent d'avance
-une délicieuse petite fièvre.
-
-Le train ralentissait. Elle reconnut les abords de la gare de Mantes.
-Déjà elle était à la portière; un petit choc d'arrêt, et, sautant sur le
-quai, elle fut surprise de voir, à côté de son frère, Jacques Du Marty,
-le mari de Germaine. Snob au possible, avec son haut de forme gris et
-son complet bleu-paon d'une élégance recherchée, son monocle vissé à
-l'oeil, ses longues moustaches de chat, il tenait à la main une valise
-d'un cuir éblouissant. Derrière eux, Germaine guettait les voyageuses
-qui descendaient de wagon. Son visage rose, ses yeux d'un marron
-lumineux, sa bouche rouge comme une framboise riaient, sous la voilette
-blanche. Elle donnait une impression de fleur, mince et souple dans sa
-robe mauve à volants de dentelle. Ce fut Jacques qui le premier aperçut
-Hélène. Il se précipita:
-
---Ah! ma cousine, désolé de partir quand vous arrivez... Forcé d'aller à
-Paris; un rendez-vous. C'est stupide!
-
---Comme tu as bonne mine, fit André en baisant sa soeur sur les deux
-joues.
-
-Elle était maintenant dans les bras de Germaine. Après la virile
-accolade de son frère, un peu sèche, elle éprouvait une seconde petite
-déception à l'étreinte molle et parfumée de la jeune femme; elle la
-sentait si différente.
-
---Et père, s'inquiéta-t-elle, et maman?
-
---Ils arrivent, répondit André. Cette vieille bête de Junon s'est mise à
-boiter en route. Une pierre dans le sabot.
-
-Germaine souriait, satisfaite:
-
---Nous sommes venus en automobile.
-
---Teuf! Teuf! Ça va plus vite, dit Jacques.
-
---Le progrès, mesdames! conclut André.
-
-Du Marty s'assurait d'un coin. Debout sur le marche-pied, comme
-l'employé criait:--En voiture! il prit congé, avec son urbanité exquise
-qui fatiguait, à la longue. Et d'un geste théâtral au comique voulu,
-désignant sa femme, il dit à Hélène et à André:
-
---Je vous la confie!
-
-Germaine se récriait, André eut un petit rire; le train partait. Dehors,
-sur le trottoir, ils durent attendre un moment, près de l'automobile
-trépidant au milieu d'un cercle de gamins. Hélène s'informa de la santé
-de l'oncle Marcel.
-
---Papa va bien, dit Germaine.
-
---Yvonne?
-
---Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu connais ses grandes
-maximes?... Elle imita la voix nasillarde:--«Qui se lève matin conserve
-son teint!» Yvonne, depuis qu'elle est sortie du couvent, dort jusqu'à
-midi. Il est vrai qu'elle se couche à deux heures. Il y a toujours du
-monde à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel sont à Changy. Nous
-avons le beau Dormoy, le cousin Simonin et le petit Schmet... Elle eut
-une pause, un sourire intentionnels:--Vernières est chez sa tante, à la
-Roche-Guyon... Ah! la voiture!--et elle agita son ombrelle.
-
-Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer le landau de famille,
-au trot pacifique des deux carrossiers; c'est vrai, Junon boitait. Le
-vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait respectueusement; il
-souleva son chapeau. Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait
-sa mère à descendre; elles s'embrassèrent. M. Dugast attendait son tour.
-Puis, tenant Hélène aux épaules, il la regarda longuement:
-
---Nous sommes embellie, fit-il avec un bon rire. Monte vite, on prendra
-tes bagages. Et tante Édith?
-
-Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant eux l'automobile se
-mettait en marche, avec un petit bruit saccadé, une désagréable odeur de
-machine. On vit peu à peu la voiture accélérer sa course, et, dans un
-geste ironique d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son chapeau
-fleuri, tandis qu'immobile, dos raide, la raie correcte de ses cheveux
-blonds surmontée de la casquette du chauffeur, André maintenait la
-direction. Bientôt ils disparurent.
-
-Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche lente, son aspect
-bourgeois, les épaules tassées de Pierre, les visages fatigués des vieux
-parents formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut frappée. Elle se
-retrouvait en plein passé. M. Dugast, en face d'elle, souriait dans sa
-barbe blanche; sa mère, calme comme à son ordinaire, avait un regard
-paisible. La sérénité de leurs traits disait clairement: rien n'a
-changé. Les plis du front, des joues, l'expression des yeux gardaient
-l'empreinte ineffaçable; ils demeuraient ce que la vie les avaient
-faits, avec leurs manières d'être, leurs habitudes prises, leurs idées.
-
---Nous avons bien souffert de la chaleur, dit M. Dugast. Les fleurs
-sèchent dans le jardin. Mes beaux oeillets dépérissent.
-
-Hélène compatit. Une des petites manies de son père, la collection
-d'oeillets!
-
---J'avais beau faire arroser devant les fenêtres, tenir tout fermé;
-c'était affreux, ajouta Mme Dugast.
-
-Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!... Combien de fois
-Hélène avait entendu ces phrases, prononcées avec le même accent,
-soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme, elle s'étonna de
-cette immutabilité. Le passé, le passé... sensation d'un charme
-mélancolique. Ils échangèrent les propos coutumiers: était-elle
-satisfaite de son séjour? Que devenait sa grande amitié pour Minna?
-Tante Édith avait-elle déchiffré une nouvelle partition de Wagner? Et
-ses fameuses lectures philosophiques?
-
-Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère gardait contre l'influence
-de sa soeur, ses idées libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa
-fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse. M. Dugast eut beau
-rendre justice à l'intelligence, à la grâce d'Édith, il y eut un
-silence. Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on se retrouve
-après une longue séparation, paralyse l'élan, ralentit les paroles entre
-les personnes qui s'aiment le plus.
-
-On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait la côte de
-Sainte-Flaive. Sur le damier des champs, sur l'ondulation des coteaux,
-le soleil couchant suspendait une brume dorée, frappait de ses rayons
-obliques des toits bruns au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit
-avec plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui s'élargissait,
-demi-cercle de bois et de labours bordé de falaises crayeuses, au pied
-desquelles la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau suivait la
-berge. De l'autre côté de la rive, sur le ciel pourpre, les hautes
-cheminées, les hangars de la filature Dugast, les toits nets de Moranges
-se découpèrent. A la vue du petit village ouvrier où malgré le zèle, les
-secours de son oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient,
-le coeur d'Hélène se serra.
-
-Dans son éclat suprême, le jour resplendissait. Sur l'eau glacée de rose
-et d'argent, le bac noir traversait lentement. Les premières maisons de
-la Neuville apparurent. On distingua les murs du jardin, les grands
-marronniers sombres du Vert-Logis; et plus loin, derrière les toits de
-tuile de leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves de la
-Chesnaye, le château de l'oncle.
-
-Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls,--comme leur odeur était
-douce!--ils descendirent devant les marches anciennes du perron, ils ne
-se parlaient plus, depuis un grand moment déjà.
-
-
-
-
-III
-
-
-Hélène s'éveilla tard. La soirée de la veille lui laissait une
-impression confuse; à peine le temps d'aller embrasser à la Chesnaye
-l'oncle Marcel, Yvonne, tante Portier; Germaine lui avait montré une
-robe nouvelle en crêpe de chine rose, dont elle paraissait ravie... Et
-le grand-père Pierron, la grand'mère Pierron, pas changés non plus!
-Elle, avec son long visage fermé de sourde, sous un tour de cheveux
-gris; lui, sec et glacial, avec ses favoris d'ancien procureur général,
-ses quatre-vingt-cinq ans gourmés. Comme d'habitude chaque année, ils
-étaient venus passer deux mois chez leur fille.
-
-Elle courut à la fenêtre. Éclatante de soleil, d'air vif, de parfums, la
-matinée entra. Sous un ciel bleu, au-dessus des bassins verdis, de la
-petite rivière à l'étroit méandre, un frémissement agitait les feuilles
-blanches des trembles; de grands vernis du Japon dressaient leurs
-bouquets de rouille. En avant de la charmille, le faune de marbre
-découpait la grâce surannée de sa danse immobile; et là-bas, entre les
-marronniers, la Seine paisible miroitait.
-
-«Quel temps!» se dit-elle. Elle savoura jusqu'au fond de l'être cette
-splendeur, la joie de vivre. Vingt et un ans aujourd'hui! Elle se
-sentait affranchie, vaillante--et le clair avenir devant elle. Elle eut
-vite fait de s'habiller, de descendre. Au détour d'une allée, devant un
-plant d'oeillets nouveaux, M. Dugast était en conférence avec son
-jardinier.
-
---Te voilà, petite. Tu sais que nous avons à causer. Es-tu libre, ce
-matin?
-
-Hélène hésita une seconde, M. Dugast sourit:
-
---Je vois ce que c'est; nous allons visiter nos clients, de l'autre côté
-de l'eau. Si après cela on ne t'aime pas, à Moranges!
-
-Et comme elle rougissait, il ajouta:
-
---Va, ma fille, va, nous causerons cet après-midi.
-
-Elle prit par la charmille, longea des espaliers. Un murmure d'eaux
-tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier; dans une écume blanche,
-la petite rivière y croulait en cascade, d'une bouche de rochers et de
-lierre; sa nappe glauque, au moyen d'une vanne, communiquait à la Seine
-par un ponceau, sous le chemin de halage. La petite porte ouverte,
-Hélène fut éblouie par l'immense courbe du fleuve, d'un bleu moiré sous
-l'azur intense, au pied des falaises rousses saturées de lumière. Un
-peintre, sous son parasol blanc, travaillait sur la berge, près du petit
-port aux bateaux. Elle reconnut Dormoy.
-
-Penché sur la toile, son profil rougeoyait, dans l'ampleur d'une
-magnifique barbe blonde. Dormoy posait une touche, une autre. Dans un
-recul appréciateur, un rapprochement brusque, le va-et-vient de sa barbe
-rutilante exprimait une satisfaction, décernait au talent de l'artiste
-des compliments flatteurs. Surpris, il se dressa, le geste arrondi:
-
---Déjà debout, mademoiselle, après ce voyage?...
-
-Sa voix avait une franchise cavalière; il était grand, désinvolte; la
-simplicité de sa blouse de travail faisait un contraste voulu avec
-l'élégance de son pantalon à la houzarde et ses souliers vernis. Il
-dosait avec art la correction de l'homme du monde et le débraillé de
-l'artiste. Possesseur, disait-on, de vingt mille livres de rentes, il
-s'était découvert une irrésistible vocation, et, sans plus de raisons
-que tant d'autres, mettant en pratique le mot du Corrège: «Et moi aussi,
-je suis peintre!» il s'était, depuis quelques années, assimilé ce faire
-habile et médiocre qui est une des marques de la peinture contemporaine.
-Il exposait régulièrement, toujours sur la cimaise,--«Un si bon
-garçon!»--et n'avait qu'une ambition au monde, mais à laquelle il eût
-tout sacrifié, le ruban rouge.
-
-Hélène ne savait de lui que ses succès mondains et l'estime en laquelle
-le tenait l'oncle. Le peintre ne lui déplaisait pas. Il était si
-cordial, si galant! Un peu fat, mais avec tant de bonne grâce! Comment
-deviner, à certaine sécheresse du regard, du sourire, à l'imperceptible
-patte d'oie, que Dormoy, pétri de vanité, rongé d'envie, faisait parade
-d'une fausse jeunesse, d'une fausse bonhomie, d'un faux talent?
-
-Elle avait sauté dans une norwégienne, disposait les rames.
-
---Vous n'avez pas besoin d'un batelier? fit-il avec son assurance
-habituelle.
-
---Merci, je traverse seulement.
-
-Et tandis que, debout près de son chevalet, il l'enveloppait d'un regard
-charmé, elle s'éloigna, ramant à longues brassées, dans une inclinaison
-souple, un harmonieux cambrement du buste, ses cheveux blonds en nimbe
-d'or sous le canotier blanc. Sa barque rangée auprès de bachots plats,
-dont la lourdeur contrastait avec un joli canot d'acajou,--tiens!
-l'oncle devait être là,--elle suivit une piste sur la berge aride.
-
-De grands amas de charbon sous des hangars, et que des péniches
-débarquaient à même, s'étendaient, sans cesse éventrés, renouvelés. Sur
-la terre rase, sans un arbre, auprès des bâtiments massifs et des vastes
-toits de l'usine dressant comme deux phares ses hautes cheminées, se
-groupaient les maisons basses du village ouvrier, tristes et noires, au
-milieu d'une zone d'herbe pelée. Les plus vieilles, vestiges de l'ancien
-hameau paysan, avec leurs murs en pisé, leurs toits de chaume,
-montraient des intérieurs obscurs et sordides. Alignées au cordeau, des
-maisonnettes en briques, édifiées par les soins de Marcel Dugast,
-ouvraient sur des jardinets chétifs leurs façades symétriques, où deux
-fenêtres à volets peints distribuaient le jour à la misère organisée. De
-loin en loin, au pauvre luxe d'un pot de géranium, d'une boule de verre
-étamé, on distinguait l'habitation d'un contre-maître. Les rues étaient
-vides; les maisons semblaient l'être. Un silence de solitude pesait.
-Toute vie était concentrée dans l'énorme ruche. Parmi le grondement des
-machines, l'atmosphère étouffante, cinq cents femmes et trois cents
-hommes y travaillaient, de l'aube au soir.
-
-Au coin d'une petite place, une enfant, courbée sur un puits, hissait
-péniblement une corde au bout de laquelle apparut un énorme seau
-ruisselant, plus gros qu'elle. Hélène l'aida à le décrocher. Des gouttes
-fraîches lui couvrirent les doigts. Quel dommage que cette eau si claire
-fût malsaine, empoisonnée dans tous les puits par les infiltrations de
-la Seine! Les déversoirs d'Achères, drainant la bourbe des égouts de
-Paris, ne suffisaient pas à purifier le fleuve. Et chaque année, la
-fièvre typhoïde sévissait à Moranges, tandis que la Neuville restait
-indemne, grâce aux sources vives issues des falaises. L'oncle parlait
-toujours de la possibilité d'un puits artésien, mais reculait devant la
-dépense, persuadé aussi que la Seine se nettoierait peu à peu. Hélène
-perçut, derrière des vitres, des regards hostiles qui l'épiaient. Elle
-pressa le pas. Ses pauvres devaient l'attendre.
-
-Ses pauvres! Le triste mot. Pourquoi y avait-il des pauvres, tant de
-pauvres que ni ses charités modestes, ni aucune charité, si libérale
-fût-elle, ni la sollicitude de l'oncle Marcel, ni la prévoyance de mille
-industriels comme lui ne pouvaient rassasier leurs bouches inassouvies,
-habiller leurs détresses en loques, soulager, même dans une mesure
-infime, le morne végétement de leurs vies! Et cette usine était une
-filature modèle! Ateliers spacieux, outillage perfectionné, propreté
-méticuleuse, du carrelage sans cesse balayé, arrosé d'antiseptiques, au
-parquet luisant de la chambre des machines. Des caisses de retraites, de
-secours, des assurances; tout ce qui protège et remédie. Et pourtant, de
-ce vaste organisme en mouvement, où chaque jour des milliers de balles
-de coton, venues du fond de la Géorgie et de la Louisiane,
-s'engouffraient dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux
-peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs-à-broches et les
-métiers à filer, où des centaines de mains agiles, de regards tendus
-surveillaient les bobines tournantes, de cet infatigable travail d'acier
-et de cette harassante activité humaine, et, par-dessus tout, de ce
-formidable roulement d'argent, dont le produit s'empilait dans le
-coffre-fort de l'oncle, à peine s'il restait aux malheureux de quoi les
-empêcher de mourir de faim!
-
-Et les femmes, qu'elles étaient à plaindre! Labeur égal, salaire
-moindre. Seules, comment vivre? Mariées, c'était le foyer à l'abandon,
-la terreur de l'enfant qui naît... Problème terrible, sans solution.
-Quel moyen d'empêcher l'inique accroissement du capital, en face de la
-misère croissante? Oui, comment empêcher les uns de gagner trop,
-permettre aux autres de gagner plus?
-
-Au seuil d'un des pavillons, une très vieille femme épluchait des pommes
-de terre. Elle se leva avec effort.
-
---Bonjour, mère Flénu, ça va chez vous?
-
-La vieille branla le menton, une amertume révoltée dans ses yeux clairs.
-
---Non, ma bonne demoiselle. Mon fils, depuis votre départ, s'est cassé
-le bras; la gangrène s'y est mise... A fallu le couper. Deux mois qu'il
-est infirme!... Si encore, ça lui était arrivé à l'usine, il aurait eu
-de l'argent, ben sûr. Mais, v'là notre chance! il est tombé chez nous,
-dans l'escalier.
-
-Une sympathie douloureuse attendrit le regard d'Hélène. Quel malheur!
-Elle estimait cet honnête garçon dont le visage intelligent, l'extérieur
-plus distingué que celui de ses pareils l'intéressaient. Pourquoi
-était-ce cette existence besogneuse, subsistant au jour le jour, que
-venait frapper l'accident stupide?
-
-La vieille continuait:
-
---C'est pas tout. Ma bru est accouchée hier soir, sur la route, en
-rentrant de l'usine. Pas le moyen de manquer une journée, faut manger!
-Et voulait-elle pas se relever ce matin? Avec sa fièvre!
-
-Déjà Hélène traversait la cuisine, dont le dénuement, la propreté humble
-lui firent pitié. Elle grimpait l'escalier, entrait dans la chambre. Sur
-un lit de fer, blanche comme cire, Marthe Flénu somnolait. Près d'elle,
-dans une corbeille, un petit paquet de chair, informe et rougeaud,
-dormait aussi. Anxieux, le père assis les contemplait. Il se leva devant
-Hélène qui s'effraya de le voir si changé: pommettes creuses, barbe
-longue, sa manche vide repliée sur le moignon.
-
---Le médecin est-il venu? dit-elle.
-
-Il répondit:
-
---Pas encore.
-
-Elle s'approcha du lit, prit la main de Marthe; elle touchait du feu. La
-face blême bougea, les yeux s'ouvrirent, profonds comme des puits de
-souffrance. Secouée de frissons, Marthe prononçait des paroles confuses:
-
---La cloche a sonné, j'te dis, je vais être en retard!
-
-Hélène et l'ouvrier se regardèrent; il voulut sourire, mais des larmes
-vinrent à ses paupières. Il y eut un instant de malaise. La grand'mère
-arrangeait le berceau. Hélène se pencha sur le petit corps congestionné
-où palpitait le souffle imperceptible. Et devant le mystère de la vie,
-de cette pauvre vie éclose en cette heure de misère, ils restèrent
-silencieux, pensant à l'avenir.
-
-La voix de Marthe s'éleva, saccadée:
-
---Donnez-le-moi.
-
-Elle le reçut des mains d'Hélène, qu'elle ne parut pas reconnaître, le
-serra fébrilement:
-
---Qu'il est beau, mon petit!
-
-Son air d'adoration fit place à une terreur subite; elle eut une
-expression de bête traquée, repoussa l'enfant:
-
---Qui va le nourrir? il aura faim.
-
-Elle porta la main à ses tempes bourdonnantes:
-
---La cloche! Faut que je parte! Nous sommes quatre maintenant. Y a du
-travail, Flénu.
-
-Elle retombait, épuisée, tandis que la vieille bordait l'enfant. Hélène
-dit à voix basse, en mettant de l'argent sur l'angle de la cheminée:
-
---Je vous envoie le médecin, je reviendrai.
-
-Dehors, inquiète, elle appela un gamin:
-
---Cours à la Neuville, et ramène le docteur Hulin pour Marthe Flénu. Tu
-diras que c'est moi qui l'appelle.
-
-Elle avait d'autres misères à soulager. L'affreux début! Une vaillante,
-cette petite femme!... La vieille, l'homme, elle les faisait vivre. Dire
-que tout reposait sur sa frêle santé, sur son acharné travail! Elle
-entra chez les Lepillier. C'était navrant.
-
-La fille, Berthe, une paralytique de seize ans, gisait sur un grabat. Un
-corps de larve, une figure émaciée, des yeux trop grands où toute la vie
-affluait. Une horreur les dilatait. Dès qu'elle reconnut Hélène:
-
---Oh! mademoiselle, sauvez-nous, sauvez maman!
-
-Et cramponnée aux mains de la jeune fille, elle raconta en sanglotant la
-scène odieuse qui venait de se passer; c'était tous les quinze jours la
-même chose; sa mère gagnant le pain à l'usine, son père vivant à
-Hautneuil, avec des gueuses, n'apparaissant, ivre, que les lendemains de
-paye, pour rafler les trois quarts du salaire, vider la huche, piller
-tout. Il était venu ce matin, l'avait bousculée, voulant lui faire dire
-s'il n'y avait pas une pièce de cent sous cachée. Il avait emporté, pour
-la vendre, une bonne couverture donnée par Hélène.
-
-Cette tyrannie du mâle, frémissante, elle l'exécra. Comment de pareilles
-monstruosités étaient-elles encore tolérées, mieux, protégées par la
-loi! Ainsi, cette brute pouvait à sa guise s'affranchir de tout devoir,
-voler ces malheureuses, boire en alcools infects les misérables sommes
-qui pour elles étaient le remède, la vie! Ah! ce maudit Hautneuil,
-attaché comme un ulcère au voisinage de Moranges, ce village de cabarets
-et de bouges, où les mauvais sujets et les drôlesses de l'usine allaient
-sans cesse faire ripaille! Son chagrin fut d'autant plus vif qu'elle
-admirait l'honnêteté, le courage de «l'Abeille», comme on surnommait la
-Lepillier.
-
-Quelques bonnes paroles, l'offrande habituelle,--l'éternelle impuissance
-à soulager vraiment! Hélène passait à la veuve Lefèvre. Elle n'entrait
-jamais là sans une espèce de répulsion. Elle retrouva la masure fétide,
-où, dans l'unique pièce au sol défoncé, aux murs graisseux, à travers un
-jour de cave, le grand-père gardait ses trois petits-enfants en
-l'absence de la mère. De ses yeux sans regards, il suivait leurs jeux de
-bêtes; l'aîné, cinq ans, avait renversé son frère hurlant, et à grands
-coups de pied dans le ventre, tentait de lui arracher un trognon de
-pomme verte. Dans le lit, un mioche était en train de s'étouffer, déjà
-violacé. Hélène relevait le traversin, séparait les garnements, puis
-elle écouta les doléances du vieux: sa fille se tuait à l'usine, tandis
-que lui croupissait, achevant de mourir. Sa voix se cassa, tremblante;
-il désignait les galopins immobiles... «Pas de répit avec eux! Ils
-s'ingéniaient à le tourmenter. Tout à l'heure encore, ils venaient de
-lui remplir ses sabots de terre.» Hélène s'éloignait, revoyant la main
-noueuse avidement refermée sur l'argent, dans la crainte d'une méchante
-farce des petits.
-
-Elle prenait au plus court, pour rejoindre la berge. Jamais elle n'avait
-été émue à ce point. Elle revit le pâle visage de Marthe Flénu, évoqua
-les deux autres malheureuses rivées aux cylindres d'acier, devant la
-rotation des bobines. Elles résumaient la somme des maux qui accablent
-la femme ouvrière, lorsque l'homme disparu, infirme ou indigne, laisse
-retomber sur elle le poids écrasant de la vie. Comme elle passait devant
-l'usine, un groupe qui stationnait en face se tut à son approche. A
-l'entrée de la vaste cour, André sortait justement du bureau, en
-écoutant d'un air maussade le rapport d'un vieux contremaître. Il
-aperçut Hélène:
-
---Tiens! qu'est-ce que tu fais là?
-
---Je rentrais. Que se passe-t-il?
-
---Rien, Dulac m'apprend que les bobineuses ne veulent pas démordre de
-leur augmentation.
-
-Et il eut un léger haussement d'épaules, tandis que Dulac, après avoir
-soulevé sa casquette, se reculait avec un sourire qu'Hélène jugea
-ironique. Le regard du vieux lui déplut aussi, trop direct, trop
-admiratif. Elle avait de l'antipathie pour cet homme courtaud, sanguin
-sous ses cheveux gris, dont les yeux quêteurs, la lippe sensuelle
-justifiaient la mauvaise réputation. Toutes les filles le redoutaient.
-
---Ah! voilà l'oncle, dit André, je te quitte.
-
-A l'angle du bâtiment, Marcel Dugast, suivi du sous-directeur,
-débouchait en coup de vent. Très haut, le cou dans les épaules, le poil
-dru et blanc, il fonçait devant lui avec une force d'énergie tenace,
-d'autorité bourrue. A la vue d'Hélène, il tourna la tête, car il
-n'aimait pas la voir à l'usine. André s'élança pour le rejoindre.
-
-Elle se sentit très seule, et tandis qu'elle regagnait sa barque,
-traversait l'eau, le poids des misères coudoyées retomba sur elle en
-tristesse que peu à peu dissipaient le recueillement du jardin, l'aspect
-cordial de la vieille maison. Sa mère lui ouvrait les bras:--«Chère
-grande fille!» M. Dugast la regardait plus tendrement que de coutume;
-jusqu'aux mains froides du grand-père Pierron qui eurent un serrement
-affectueux. Une corbeille d'oeillets magnifiques, le cristal luisant des
-coupes à champagne donnaient un petit air de fête à la salle à manger.
-La grand'mère Zoé, souffrant de sa sciatique, gardait la chambre; Hélène
-courut l'embrasser. André avait prévenu qu'on ne l'attendît pas, il
-déjeunerait sans doute à la Chesnaye.
-
-A table, comme son père la taquinait amicalement, avec sa philosophie
-souriante d'ancien diplomate qui avait séjourné longuement dans des pays
-divers et vu de près, sous la différence des moeurs, l'humanité toujours
-pareille, elle ne put taire davantage sa révolte, l'injustice criante de
-la société. Sur trois de ses protégées, l'une, épuisée de fatigue, avec
-son mari infirme, se trouvait sans ressources, parce qu'elle devenait
-mère; la seconde était livrée aux rapines de son mari; la dernière,
-veuve, s'exténuait pour faire vivre son père impotent et ses petits.
-N'était-il pas honteux qu'aucune loi, en France, ne secourût l'ouvrière
-qui enfante, la femme abandonnée, l'invalide du travail?
-
-La voix sèche de M. Pierron s'éleva avec un peu de cette gravité
-solennelle qu'il mettait naguère, inflexible interprète du Code, à
-requérir l'application des lois. Les lois! C'était son domaine, son
-bien, sa vie. Nul ne connaissait comme lui l'inextricable dédale, les
-coins obscurs pleins de traquenards et de précipices, le fourré, les
-sentiers sinueux ou les chemins battus de cette forêt séculaire,
-immense. Le hérissement des textes, les sables mouvants de la
-jurisprudence n'avaient point de secret pour lui. Il s'y promenait à
-l'aise, avec une joie de chasseur, un orgueil de propriétaire. Son père
-n'était-il pas ce fameux Onésime Pierron, le farouche conventionnel mort
-dans l'habit brodé d'un pair de Louis-Philippe, qui, avec Tronchet,
-Portalis, Bigot de Préameneu, avait, sous le dur regard de Napoléon,
-contribué le plus à défricher, à replanter l'antique forêt du droit?
-
---La loi, fit-il choqué de la liberté d'Hélène, ne peut pourtant pas
-devenir sage-femme ou nourrice. Tu veux peut-être que les patrons
-fassent des rentes à tous les enfants de leurs ouvriers? Leur fortune
-n'y suffirait pas. Quand on n'est pas en situation, comme dit Émile
-Augier, de se payer le luxe d'un garçon, c'est une imprévoyance
-coupable, que dis-je, c'est un crime d'en avoir!
-
-M. Dugast sourit, Pierron allait un peu loin. Hélène secouait la tête
-sans répondre, un beau mépris sur son visage.
-
---Quant à ta femme abandonnée que le mari gruge, c'est malheureux, mais
-c'est comme ça. Et depuis des siècles! C'est une des conséquences du
-vieux texte: _Feminis propter sexus infirmitatem_... D'ailleurs,
-ajouta-t-il dédaigneux,--il avait pour les lois nouvelles une
-méfiance instinctive depuis qu'il n'était plus chargé de les
-appliquer,--tranquillise-toi, il y a dans les cartons du Sénat une
-proposition à l'étude, qui a pour but de garantir le salaire de
-l'épouse, et l'autorise, en certains cas, à saisir-arrêter celui du
-mari.
-
---Je sais, répondit-elle, la proposition Jourdan-Goirand. Voilà plus de
-huit ans que, grâce à l'initiative d'une vaillante, Mme Schmahl...
-
---Mais, dit M. Dugast, la Chambre a émis un vote favorable.
-
---Reste le Sénat, fit Hélène. Et avec ironie:
-
---Depuis des mois et des mois, ces messieurs de la commission y
-réfléchissent.
-
-M. Pierron répliqua:
-
---Les lois ne se font pas comme ces crêpes, en un tour de main.
-
-Il en roulait soigneusement une, dans son assiette, en la saupoudrant de
-sucre. Il ajouta:
-
---Il y a temps pour tout.
-
---Et cependant, les malheureux souffrent!
-
-M. Pierron, avec flegme, déclara entre deux bouchées:
-
---C'est leur lot, ma fille; et tous les socialismes auront beau faire,
-il y aura toujours des pauvres.
-
---Voyez-vous, dit malicieusement M. Dugast, cette petite qui veut
-changer le train du monde!
-
-Mme Dugast, qui ne se mêlait jamais aux discussions, approuva d'un signe
-de tête. Qu'y faire? C'était ainsi. Le bruit discret du champagne qu'on
-débouchait fit diversion; on but aux vingt et un ans d'Hélène.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Tout l'après-midi, nerveuse, elle attendit, avec une appréhension mêlée
-du désir de l'affronter, l'entretien qu'elle devait avoir avec son père.
-Vers quatre heures, comme le docteur Hulin s'en allait, après une courte
-visite à la grand'mère Pierron,--(Et Marthe?--La pauvre femme, qu'il
-s'était empressé d'aller voir, avait le délire, était bien bas),--M.
-Dugast, du pas de la porte de son cabinet de travail, ouverte à deux
-battants sur le jardin, l'appelait:
-
---Hélène!
-
-Elle entra dans la pièce claire, où des bibliothèques à hauteur d'appui,
-surmontées de vieilles faïences, étalaient la gaieté de leurs reliures.
-Mme Dugast, assise au coin de la large table Louis XV, attendait, une
-broderie à la main. Prévenant, il avança un fauteuil, prit place avec
-lenteur derrière son bureau. Il sourit à sa femme, dont le visage
-s'éclaira, du même bon sourire où tenait l'affection de leur vie. Et
-après avoir feuilleté quelques papiers, posé son binocle, il commença:
-
---Te voilà majeure, ma chère petite, et bien que nous t'ayons laissé le
-plus de liberté possible, facilité de notre mieux ton éducation, tu vas
-jouir dorénavant d'une indépendance plus complète encore, que limiteront
-seuls ta confiance en nous, ton attachement filial. Réglons tout de
-suite, si tu le veux bien, la question de ta fortune personnelle, de ta
-dot. En t'avantageant aux dépens de ton frère, la cousine Émilie t'a
-constitué un capital de deux cent mille francs, que j'ai naturellement
-placés chez ton oncle. En y joignant les intérêts accumulés depuis cinq
-ans, tu possèdes aujourd'hui une somme de deux cent quatre-vingt-sept
-mille cent vingt-cinq francs quatre-vingt-sept centimes. Tu ne
-t'étonneras pas que, dans ces conditions, nous ayons eu la pensée bien
-légitime de rétablir l'équilibre, en reportant sur la tête de ton frère
-ce que nous avions d'abord projeté d'affecter à ta dot. De la sorte,
-André a pu mettre, dans les affaires de ton oncle, une somme équivalente
-au chiffre de ton legs. Donc, balance exacte, tu le vois. Malgré tes
-petites révoltes féminines, tes aspirations d'égalité, tu as trop le
-sentiment des principes de la famille, de ce que tu dois à ton frère
-aîné qui en sera le chef, pour ne pas souscrire de bon coeur à cette
-répartition. Cela te paraît équitable, n'est-ce pas?
-
-Il fit une pause en la regardant. Elle acquiesça, d'un geste de
-détachement, trop fière pour soulever la moindre objection, assez
-pratique pour sentir que cet arrangement prouvait une fois de plus la
-préférence constante des siens, avouée ou non, à l'égard d'André. Où cet
-argent pour elle demeurait un capital mort, simple amorce au prétendant,
-il représentait pour son frère, grâce à son énergie d'homme, aux
-carrières ouvertes devant lui, une force supérieure, un capital vivace
-dont l'abandon la frustrait quand même. N'importe, elle serait assez
-riche!
-
-M. Dugast reprit:
-
---J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur placement, que tu seras
-enchantée de laisser ton argent où il est. L'affaire est magnifique.
-
-Hélène pâlit, son coeur battit plus fort; le moment était venu, il
-fallait parler. Une émotion altéra sa voix ferme:
-
---Permettez que je vous arrête à ce mot «d'affaire». Il y a bien
-longtemps que je songe à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez
-pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le premier acte de liberté
-d'une petite fille qui s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour
-les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes misérables qu'elles
-soient, sont pourtant mes soeurs, dans le dégoût de spéculer sur leur
-travail, leurs maigres gains, dans l'horreur de tout ce qui est
-exploitation humaine, souci de lucre, que j'ai puisé ma résolution. Si
-philanthrope que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez lui m'est
-odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté, me dire que c'est fatal,
-qu'il subit aussi bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale,
-c'est plus fort que moi, ces billets, cet or me semblent mal acquis. Mon
-intention est de retirer ma fortune des mains de mon oncle, et de
-l'employer selon mon coeur, après avoir versé à la caisse des ouvriers
-de la filature une partie de ces intérêts accumulés, trop lourds pour
-mes scrupules.
-
-A mesure qu'elle parlait, en possession vite reconquise d'elle-même, une
-attention d'abord surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage de
-M. Dugast; sa femme, au début immobile de stupeur, s'agitait sur sa
-chaise avec une indignation qui avait peine à se contenir. Elle s'écria:
-
---Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend? Nous aussi avons de l'argent
-là. Nous ne sommes pas des malfaiteurs!
-
---As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément M. Dugast.
-
-Et sa femme, plus haut encore:
-
---Voilà les belles idées que tu as rapportées d'Angleterre? Je reconnais
-les utopies d'Édith! mais c'est fou, fou!
-
---Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé à quel point tu allais le
-blesser? Voyons, ce n'est pas sérieux, tu plaisantes?
-
-Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet orage, ce n'est pas d'hier
-qu'elle s'y préparait. Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec
-l'observation des choses, une conscience plus large, des idées de
-justice et de pitié, elle nourrissait ce double désir, de préserver sa
-fortune des sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui faire
-rendre tout le bien possible.
-
---Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec calme. Moi seule ai tout
-décidé.
-
---Jamais tu ne retrouveras de placement pareil, gémit Mme Dugast.
-
---Tant mieux, répliqua Hélène.
-
-M. Dugast, attristé, dit d'un ton grave:
-
---En admettant la part de noblesse que ton projet comporte, que
-ferais-tu de ta fortune? La convertir en titres de rentes, en
-obligations? Tu sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte que grâce
-à une exploitation quelconque. Actions de chemins de fer, valeurs
-minières, sous ces chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer,
-du travail et de la souffrance aussi. Avec de telles idées, aucune
-société n'est possible. Il y aura toujours des pauvres, te disait ton
-grand-père à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura toujours des
-riches. Sois donc logique, donne tout ton bien, prend le bâton, la
-besace et, pieds nus, prêche d'exemple... Il eut un fin sourire:--Tu
-n'en es pas encore là, j'espère?
-
---Il y a manière de se rendre utile, répondit Hélène un peu vexée; et,
-dans son esprit, elle songeait à divers emplois: subventionner le
-courageux journal de Minna, commanditer une oeuvre de propagande
-ouvrière.
-
---Allons, dit M. Dugast soucieux, tu es libre, tu réfléchiras.
-
---C'est tout réfléchi, fit Hélène.
-
-Il y eut un instant de silence et de gêne. Lèvres closes, les yeux rivés
-sur sa broderie, Mme Dugast, outrée, tirait point sur point.
-
-M. Dugast, qui n'avait cessé de regarder sa fille avec une insistance
-pensive, lui dit paternellement:
-
---N'oublie pas que cet argent représente ta dot, c'est-à-dire moins ta
-sécurité en cas de non-mariage,--jolie comme tu es, j'écarte cette
-hypothèse,--que ta garantie mondaine et sociale, tes chances de devenir
-prochainement une bonne et honnête femme comme ta mère, de fonder à ton
-tour une famille.
-
---Je sais, dit Hélène avec vivacité. En France, on ne se marie que
-contre remboursement. Pas de dot, pas de fiancé! La question d'argent
-prime tout. On unit deux intérêts, rarement deux affections.
-
-Mme Dugast releva la tête:
-
---Hélène, comme si tu ne savais pas que ton père m'a épousée pauvre!
-
---Oh! vous! protesta-t-elle dans un élan de coeur, vous êtes à part. La
-bonté de père, sa générosité, ton dévouement! Combien y a-t-il de
-ménages comme le vôtre? Vous êtes l'exception, vous confirmez la règle.
-
-M. Dugast dit avec douceur:
-
---Que veux-tu? c'est la vie. Toujours les femmes ont payé cette rançon.
-Et puis, pourquoi voir un intéressé dans le brave garçon qui t'épousera?
-Vous mettrez en commun votre effort, vos biens. Plus tu apporteras,
-mieux tu auras servi tes intérêts véritables. Car tu es bien de cet
-avis, n'est-ce pas, les jeunes filles sont faites pour se marier,
-surtout quand elles te ressemblent?
-
-Tous deux la regardaient avec une nuance de malice. Elle devina le
-sous-entendu: Vernières?...
-
---Que tu aies refusé jusqu'ici les partis qui se sont offerts, notre
-désir égoïste de te garder plus longtemps ne s'en est pas autrement
-inquiété, mais maintenant il nous serait doux de te confier à quelque
-sûr compagnon de route. Nous vieillissons. Nous voudrions te voir
-heureuse et caresser nos petits-enfants, avant de partir.
-
---Ah! cher père! dit Hélène émue.
-
-Une communion d'âme les rassembla tous trois dans une seule pensée
-d'affection. Trouble délicieux, sensation obscure, plus douce que des
-larmes. Hélène les regardait, lui tout blanc, elle grise, avec leurs
-bons visages fatigués. Séparés d'elle par la table, ils lui parurent
-distants, comme à travers le recul du passé, tels des voyageurs las qui,
-parvenus au terme, regardent ceux qui s'éloignent, assis de l'autre côté
-du versant. Ils étaient un des types de cette vieille famille française,
-respectueuse des traditions, où la bonhomie, la droiture, la simplicité
-étaient le côté souriant des vertus du foyer. Elle était l'avenir, avec
-sa fièvre d'indépendance, son désir d'une vie autre, plus volontaire,
-plus efficace, semences nouvelles, moissons inconnues.
-
---A coup sûr, tu es libre, dit M. Dugast. Et, malicieusement:
-
---Plus que jamais, tu vas pouvoir réaliser ton fameux rêve, choisir
-parmi la foule des prétendants celui qui aura l'insigne honneur de te
-donner son nom. Eh bien! quelqu'un nous a parlé de toi ces jours-ci...
-Tu ne devines pas?
-
-Elle s'enquit du regard, souriante.
-
---Quelqu'un de charmant, ma foi, et dont le titre, la situation, la
-famille ne laissent rien à reprendre.
-
---Et vous, maman, vous n'ajoutez rien?
-
-Mme Dugast piquée déclara:
-
---C'est un homme du meilleur monde, parfaitement élevé, joli garçon.
-J'aurais cru même à certains signes qu'il ne te déplaisait pas et que tu
-l'aurais plus vite reconnu.
-
-Hélène rougit un peu:
-
---M. de Vernières ne me déplaît pas, mais ce n'est pas une raison pour
-que je me décide à l'épouser. Que fait-il au juste?--Elle le savait
-oisif, riche, vaguement occupé d'affaires de Bourse.--Il faudrait
-d'abord le connaître. Récapitulons, il m'a vue quatre ou cinq fois.
-
---Qu'est-ce que cela prouve? dit Mme Dugast. Je n'ai eu, moi, que deux
-entrevues avec ton père. Tels étaient les mariages d'autrefois. On s'en
-remettait à ses parents du choix de son fiancé; ils appréciaient les
-avantages, les convenances, les relations.
-
---Est-ce que ça réussissait toujours? fit Hélène.
-
-M. Dugast lui-même sourit; Mme Dugast répliqua, très digne:
-
---Regarde ta cousine Germaine, c'est moi qui ai fait ce mariage,
-qu'as-tu à lui reprocher? Du Marty est un vrai gentleman, Germaine est
-très heureuse.
-
---C'est possible, concéda Hélène, je n'en sais rien. Pour moi, je ne
-voudrais pas d'un mariage si rapidement conclu. Un tel acte, qui
-transforme une vie, ne doit pas être accompli à la légère. Je veux
-savoir qui j'épouse, l'étudier. Son passé, son présent, peuvent-ils me
-répondre de l'avenir? Pourquoi les hommes seuls jouissent-ils d'un
-pareil privilège? Pourquoi les femmes seraient-elles moins soucieuses
-d'une connaissance d'où dépend le bonheur de leur vie?
-
---Mon enfant! s'écria Mme Dugast alarmée.
-
---Je sais, dit Hélène, une fierté dans ses yeux purs. Je ne demande pas
-l'impossible. Une jeune fille a cependant le droit de vouloir estimer,
-avant d'aimer. En France, avant ses fiançailles, on ne peut parler
-librement à un homme, le rencontrer, sortir seule avec lui, sans
-qu'aussitôt on ne soit compromise, perdue. C'est absurde! En Angleterre,
-en Allemagne, en Amérique, la jeune fille est autrement libre. Son
-honneur s'en trouve-t-il plus mal? Nous sommes à la merci de conventions
-barbares. Voyons, père, vous qui êtes si juste, toi, maman, ça ne te
-révolte pas? Moi, une telle inégalité m'indigne. Rien ne me paraît plus
-beau que le mariage, l'union de deux êtres pour la richesse et la
-pauvreté, la maladie et la santé, la vie et la mort. Encore faut-il un
-partage identique, une confiance réciproque, absolue. La femme a, comme
-l'homme, des droits sacrés à l'amour.
-
-M. Dugast hochait la tête:
-
---Tout cela est bel et bien, ma chérie, mais sois prudente. On est si
-vite mal jugé! Il y a, tu le reconnaîtras, dans tes paroles, de quoi
-inquiéter tes vieux parents. J'aurais bien à dire, nous recauserons de
-tout cela.
-
---Ah! Brighton! Brighton! soupira Mme Dugast, Édith est bien coupable!
-
-M. Dugast s'était levé:
-
---Embrasse-nous, mademoiselle, il faut te faire belle, puisque nous
-dînons à la Chesnaye.
-
- * * * * *
-
-«Ouf! pensait Hélène en s'habillant. Ça s'est bien passé!» Et devant sa
-glace, elle prit plaisir à se piquer une rose dans les cheveux, à nouer
-à son cou qui émergeait, souple et blanc, du corsage de tulle, un rang
-de perles fermé d'une turquoise. Une dentelle, ses gants, son mouchoir,
-et, poussant jusqu'à la cuisine, elle recommanda en passant à la vieille
-Anna, extasiée à sa vue, de faire porter de suite aux Flénu, à Moranges,
-du bouillon, du bordeaux. Qu'on prît des nouvelles...
-
-On l'attendait sur le perron, et, longeant l'allée des fusains, tous
-trois gagnèrent la petite porte par où les deux jardins communiquaient.
-André était parti en avant avec M. Pierron. Les pelouses de la Chesnaye,
-semées de corbeilles savantes, les allées au gravier net, aux bordures
-neuves, les grands massifs exotiques contrastaient par leur opulence,
-leur entretien méticuleux, avec le vieux jardin du Vert-Logis, plus
-ombragé, plus intime. On arrivait au petit pavillon où les Du Marty
-passaient l'été, moins assujettis, prétendaient-ils, qu'au
-château,--loin des communs, il est vrai. Mme Dugast s'en étonnait
-toujours, elle ne pourrait rester là sans domestiques. Mais avec
-l'électricité, disait Germaine, c'était si vite fait: «Crac, un
-bouton!...» Les fenêtres étaient noires. Plus personne. Un sous-bois de
-sapins et de chênes, et l'on apercevait dans le crépuscule la masse
-carrée du château, avec ses ailes de pierre et de briques, ses haut
-toits d'ardoises. Une lumière blanche tombait en nappe des
-portes-fenêtres du salon, ouvertes sur la terrasse descendant à la
-pelouse par un degré.
-
-Dans un coin de la vaste pièce, autour d'une table à jeu, où Germaine et
-Yvonne, décolletées bas, caquetaient bruyamment, le vicomte de
-Vernières, André, le beau Dormoy, le petit Schmet, groupaient leurs
-plastrons blancs, leurs habits noirs. Debout devant la cheminée, M.
-Pierron semblait rendre un arrêt, qu'écoutait avec recueillement la
-tante Portier, enfoncée dans une bergère. Sous une dentelle noire, sa
-grosse tête ronde exprimait une niaiserie béate. L'oncle Dugast, chambré
-dans une embrasure par Simonin, écoutait d'un air à demi convaincu ses
-affirmations pressantes. L'homme à tête de brochet y mettait toute son
-ardeur de Parisien retors, d'aventurier aux abois. «Diable! le cousin,
-pensa Hélène, manigance quelque emprunt!» De quel métier vivait-il à
-présent? Il les avait fait tous; agent d'assurances, journaliste,
-coulissier... Comment ce chenapan, spirituel d'ailleurs, était-il adoré
-d'une gentille petite femme, si bonne, si tendre? Pauvre Denise!
-
-Il y eut dans le coin de Germaine et d'Yvonne un éclat soudain de rires
-et d'exclamations.
-
---Parfaitement, répétait Yvonne en donnant un coup d'éventail sur la
-main de Schmet, moi je suis bien décidée à n'épouser qu'un vieux.
-
-Les portes de la salle à manger glissèrent. Du Marty (d'où sortait-il?)
-prenait le bras d'Hélène. Des lustres, des torchères, dardée à travers
-des étincellements de cristal, une éblouissante clarté convergeait sur
-la nappe raide, aux argenteries lourdes, aux surtouts d'orchidées.
-
-Vernières était à sa gauche. De sa voix caressante, il s'informait
-d'elle, de son voyage. Dans ses yeux noirs, d'une flamme veloutée, elle
-crut lire une admiration contenue, plus d'émotion qu'on n'en laissait
-voir. Il avait des mains blanches et nerveuses, une maigreur de race.
-Oui, élégance parfaite, dehors séduisants; que recouvraient-ils?
-
-On servait, après de petites timbales de soles, des canards à la
-moscovite; Simonin jeta très haut:
-
---Avez-vous lu les _Débats_? la grève de Roubaix prend mauvaise
-tournure. Quatre escadrons viennent de quitter Lille.
-
-L'hôte souriant, affable, qu'était l'oncle Marcel rentré chez lui, le
-rentier satisfait qui tout à l'heure à travers la table racontait avec
-complaisance à Dormoy sa dernière trouvaille, un Largillière découvert
-dans un grenier, redevint l'autoritaire, le tranchant possesseur
-d'usine:
-
---Les compagnies ne peuvent céder, les ouvriers en demandent trop.
-Demain d'ailleurs, ce serait à recommencer!
-
-Trop? Hélène revit les intérieurs sordides du matin, et, devant les
-tapisseries de haute lice, la cheminée de bois monumentale, compara.
-Simonin renchérissait, en plongeant sa petite cuiller de vermeil dans un
-spoom au kirsch.--«Dire, songea-t-elle, que sa femme et ses petits sont
-peut-être en train de manger des pommes de terre à l'eau!» Marcel Dugast
-continuait:
-
---Comme toujours, les syndicats ouvriers sont à la tête du mouvement.
-Leur minorité tapageuse entraîne la masse docile. Notre devoir est de
-résister. Si j'en croyais mes bobineuses!...
-
-M. Pierron proclama du haut de sa cravate:
-
---La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation et l'arbitrage
-facultatifs en matière de différends...
-
-Un petit rire, à l'autre bout, coupait avec irrévérence la voix
-sentencieuse. C'était Yvonne, à qui le petit Schmet parlait bas. Tous
-les regards s'arrêtèrent sur la jeune fille, qui, rose et blonde,
-relevant ses grands yeux bleus de poupée, fit front avec un air
-d'innocence suprême, tandis que Schmet, gêné, penchait sur son assiette
-sa barbe frisottante et son nez crochu. La tante Portier eut un coup
-d'oeil sévère. M. Pierron, plus solennel, reprenait:
-
---La loi du 27 décembre...
-
-Une salade japonaise succédait à des chaud-froid de grives. Parmi le
-brouhaha des voix, l'odeur des mets et des chemins de fleurs, Hélène,
-fatiguée, eût voulu voir finir ce dîner dont le luxe lui pesait ce soir.
-Près d'elle, Du Marty, ayant épuisé avec Dormoy les rares idées qu'il
-possédait, sur la peinture en particulier, parlait courses. Sportsman
-fervent, le Stud-Book n'avait pas de secret pour lui. Son unique cheval
-avait gagné le mois dernier un prix de consolation. Comme Dormoy lui en
-faisait compliment, il loucha, avec une fatuité sereine, sur ses
-moustaches frisées. Mais, d'un clin de paupières imperceptible, tante
-Portier lui jetait le signal: elle se levait de table.
-
-Au bras de Vernières, Hélène traversait le salon. Une glace lui renvoya
-leur image; ils formaient un joli couple, lui, mince, taille cambrée
-dans le frac, un visage d'une pâleur mate, d'une grâce volontaire; elle,
-grande et bien faite, toute de charme simple et d'éclat. Vernières
-s'inclinait, et dans l'admiration, le respect de son salut, elle perçut
-l'étendue de l'hommage. Il la retrouvait sur la terrasse, où, par
-groupes, on venait jouir de la fraîcheur de la nuit. Sous l'immense ciel
-criblé d'étoiles, une douceur infinie s'élevait des parterres, avec
-l'âme des roses et des héliotropes, et le silence s'approfondissait de
-l'immobilité du vaste parc, étageant ses cimes noires dans l'ombre. La
-pointe de feu des cigares éclairait le bas des figures. Simonin, courant
-un autre lièvre, tentait auprès de M. Dugast une persuasive manoeuvre.
-«Allons, bon! c'est père maintenant!» se dit Hélène. Elle était en train
-de causer avec le beau Dormoy. Marcel Dugast, tenant Vernières sous le
-bras, les rejoignait. On entendit une fin de phrase:--«Alors, mon cher,
-placement sûr? Je m'en remets à vous?--» Il s'agissait d'un achat
-considérable d'actions sur de nouvelles mines d'or, au Klondyke.
-Vernières, grâce à ses relations, à son habileté, négociait pour un
-agent de change d'importantes affaires, touchait la forte
-remise.--«C'est de tout repos» fit-il. Et, satisfait, il secoua la
-cendre de son cigare L'oncle taquinait Hélène sur sa visite à Moranges:
-
---Ah! petite masque, c'est toi qui excites mes bobineuses avec tes
-libéralités!
-
-Cabrée, elle ripostait: Il tombait mal! Et elle entamait l'histoire de
-Marthe.
-
---Je sais, interrompit-il. J'ai donné des ordres. Qu'est-ce que tu veux?
-Quinze jours de repos et le demi-salaire, ça n'est pas mal. La plupart
-n'en accordent pas autant. Les soins gratis du médecin, c'est tout.
-Est-ce ma faute, si ces malheureuses déguisent leur état, travaillent
-jusqu'à la dernière minute?
-
-Vernières et Dormoy, mus par une pitié trop subite pour être sincère,
-s'indignèrent: comment la société ne songeait-elle pas à protéger par
-une loi secourable la mère, l'enfant, c'est-à-dire la race même?... Par
-les portes-fenêtres ouvertes, des accords de piano, sous les doigts
-d'Yvonne, résonnèrent. On distinguait le profil assidu de Schmet, prêt à
-tourner la page. Hélène s'avança jusqu'au degré. Accoudés contre un
-vase, elle reconnut à l'écart André et Germaine; ils causaient d'un air
-absorbé. Elle les vit tressaillir, une ombre s'approchait d'eux.
-
---Ah! c'est vous, Bréjean, fit André, vous nous avez fait peur.
-
-Des paroles à voix basse. Le sous-directeur apportait des nouvelles, les
-bobineuses... la grève... Puis une ouvrière, Marthe Flénu, venait de
-mourir.
-
-Un léger cri d'Hélène; les groupes s'approchèrent, on s'enquit.
-
---Qu'est-ce? demanda l'oncle.
-
---Rien, dit André, une ouvrière qui est morte.
-
-Et il ajouta:
-
---Bonne nouvelle, les bobineuses se soumettent.
-
-Un court silence, un souffle faible à travers les feuillages, et, tandis
-que les conversations reprenaient, Hélène bouleversée entendait, sous
-les doigts d'Yvonne, le piano résonner de plus belle, les notes joyeuses
-s'égrener dans la nuit.
-
-
-
-
-V
-
-
---Tu viens aussi? fit André sans entrain.
-
-Hélène descendait le perron, très en beauté dans sa robe simple de
-foulard à pois blancs; son teint frais sous le chapeau bergère avait un
-rayonnement.
-
---Bien sûr, fit-elle, c'est très amusant!
-
-André et Vernières devaient donner ce matin à Germaine sa première leçon
-de bicyclette. Et de concert ils prirent l'allée des fusains, pour
-gagner la grande terrasse du bord de l'eau, au bas des pelouses de la
-Chesnaye. Ils marchaient côte à côte, à cent lieues l'un de l'autre.
-André ne lui pardonnait pas son coup de tête; deux jours avant, elle
-avait prévenu leur oncle. Ah! bien, à sa place, il l'aurait autrement
-reçue! Et leur père, on n'avait pas idée d'une faiblesse pareille! Il en
-ressentait une colère froide. Il ne pouvait comprendre les mobiles
-d'Hélène, jugeait absurde qu'on l'écoutât. Une enfant encore; que
-savait-elle de la vie? Si on laissait faire les femmes, maintenant!...
-
-Hélène, elle, savourait l'excitation de la lutte et le plaisir de sa
-victoire. Aussi fut-ce gentiment qu'elle demanda:
-
---Dis-moi. André, est-il vraiment impossible d'employer le pauvre Flénu
-à la filature? Il est bien à plaindre depuis quinze jours.
-
-André saisit avec satisfaction l'occasion d'épancher sa bile. Comment,
-elle réclamait des faveurs, par-dessus le marché? elle allait voir.
-
---Tout à fait impossible! dit-il sèchement. Une usine n'est pas un
-hôpital. C'est un foyer de production; nous sommes forcés d'exiger le
-maximum d'effort. Flénu est manchot. Nous ne pouvons nous payer le luxe
-d'être sensibles; bon à toi!
-
-Elle riposta, touchée au vif:
-
---Merci du conseil, je sais ce que j'ai à faire.
-
-André reprit:
-
---A ce propos, je suis bien heureux de te dire ce que je pense... Et
-avec ironie:--Tu es majeure, tu es libre, c'est entendu. Cela n'empêche
-que ta conduite n'a pas le sens commun: c'est de la folie pure. Tu te
-permets de juger? Tu en sais plus que les tiens, que ta mère?
-Contente-toi donc de l'imiter. Imagines-tu que tu vas rénover la
-société? C'est à se tordre! En attendant, tu n'as fait que me nuire.
-Parfaitement. Mes intérêts sont dans la main de notre oncle. Tu n'aurais
-pas dû l'oublier; la famille d'abord. Une jeune fille ne doit pas sortir
-de son rôle. Tu n'es ni soeur de charité, ni médecin. Et laisse-moi te
-le dire, tu t'occupes depuis quelque temps de choses qui ne conviennent
-pas à une personne de ton monde et de ton éducation. Tu as des amies qui
-te troublent la cervelle. Borne-toi à plaire, cherche un mari!
-
-Le sang au visage, Hélène se contint:
-
---Tu as fini?
-
---J'ai fini, dit André, soulagé; mais au détour d'un massif, il aperçut
-de loin Germaine et Vernières sur la terrasse, et affectant un visage
-souriant:--Parlons d'autre chose, fit-il.
-
-Hélène le regarda:
-
---Mon pauvre André, nous ne nous entendrons jamais.
-
-Germaine les reconnut, poussa un _Eho!_ joyeux. On vit alors Yvonne
-assise sous un grand tilleul, dans une pose savante, et près d'elle
-Dormoy courbé sur son chevalet. Ils se levaient, venaient tous quatre
-au-devant d'eux.
-
---Ça va? dit André, avec un regard de dédain aux fines bicyclettes. Il
-n'admettait que le motocycle.--Et Du Marty?
-
---A Paris, dépêche d'affaires. Rendez-vous au haras de Vaucresson: un
-nouveau cheval...
-
-«Encore? pensa Hélène; il s'absentait bien souvent. Très absorbant, ce
-métier-là.»
-
-André prenait en main la bicyclette de Germaine, et sans façons:
-
---Tu dois être fatigué, Henri? Je te relaye.
-
-Il n'attendait pas la réponse, aidait la jeune femme à se mettre en
-selle. Des petits cris, des rires, ils s'éloignaient.
-
-Yvonne, impatiente, reprit la pose. Dormoy, perplexe entre deux
-galanteries, jetait sur Vernières un léger regard d'envie, et se
-remettait au travail avec un enchantement bien joué.
-
-Hélène se dirigeait avec Vernières du côté de Germaine, pour suivre la
-leçon. Le mot blessant d'André: «Cherche un mari!» lui tintait encore à
-l'oreille. Énervée, presque colère, elle se tenait sur la défensive.
-Vernières le devina. Et charmant, spirituel, il sut la distraire,
-l'amuser. Puis la voyant moins préoccupée, il s'enquit avec une chaleur
-discrète: quelqu'un l'avait-il peinée, quelque chose lui avait-il déplu?
-Il s'en attristait, s'en indignait. Il fit habilement ressortir qu'avec
-lui jamais femme n'aurait sujet de plainte; il n'avait pas de plus cher
-désir que de rendre à celle qui voudrait bien ne pas repousser son
-humble amour la vie libre, facile, heureuse. Tout cela dit sans y
-toucher, à petits mots simples, délicats, qui tombaient, amollissaient
-comme une pluie de douceur.
-
-Hélène souriait, détendue, sinon conquise.
-
- _Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._
-
- «Le Vert-Logis, 8 octobre.
-
- «Ma chère tante,
-
- «Votre Hélène est bien en retard avec vous. Quinze jours depuis ma
- dernière lettre, et tant de petits événements! Il faudrait s'écrire au
- jour le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait le charme de
- la communion amicale, nos bonnes causeries de Brighton, les yeux dans
- les yeux.
-
- «Vous savez avec quel accès de mauvaise humeur, quelle morgue bourrue,
- mon oncle avait accueilli ma détermination de déplacer cette fameuse
- somme qui constitue désormais ma dot. «Petite sotte, qui se permet de
- blâmer toute une vie de volonté et de labeur! Il était bien récompensé
- de sa philanthropie!» Enfin il s'est rendu compte que mon «coup de
- tête» passait au-dessus de lui, visait un «ordre de choses fermement
- établi, une loi fatale,» bref, qu'il aurait tort de paraître vexé plus
- longtemps. Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement. Il a
- beau affecter une courtoisie parfaite, l'ironie perce. Samedi dernier,
- il m'a jeté d'un air négligent: «Et ton argent, petite, veux-tu que je
- le passe à ton notaire,--car tu as aussi un notaire, maintenant?--ou
- préfères-tu que je te signe un chèque?» Sur mon geste évasif, il a
- pris son carnet, sa plume, et tout au long a libellé le Payez au
- porteur la somme de _deux cent quatre-vingt-sept mille cent_ et
- quelques francs, sans oublier les centimes. Son dur paraphe... et avec
- un sourire, un salut narquois, il m'a tendu le chèque, en
- ajoutant:--«De deux à cinq, payable au Crédit Lyonnais.»
-
- «Comme le léger papier m'a paru lourd! La peur absurde de le perdre;
- l'idée qu'il représentait tant de souffrances, de misères, tant de
- charités possibles ou de joies égoïstes; l'idée aussi que c'était là
- ma dot, ma rançon de femme, le _Sésame, ouvre-toi_ de ma vie nouvelle.
- Depuis en effet que, grâce aux boutades d'André,--il a pris la chose
- encore plus à coeur que mon oncle,--le bruit de mon «extravagance»
- s'est répandu, je ne vois plus que visages attentifs. Le beau Dormoy
- se montre sous ses plus belles couleurs. Schmet, distrait de son flirt
- avec Yvonne, a des empressements subits. Quant à M. de Vernières,
- l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un certain lustre, a
- semblé ne l'enthousiasmer qu'à demi. Il s'est discrètement inquiété
- des tracas qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune, le
- choix des placements; comme il a des amis à la Bourse, si un bon
- conseil... Singulier garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse
- d'esprit qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué! Avec cela,
- quelque chose d'indéfinissable qui arrête, une impression de volonté
- secrète, de préoccupation qu'il dissimule.
-
- «Je le vois presque chaque jour; il se déclare. Si je ne faisais la
- sourde oreille, il ne tiendrait qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de
- Vernières. Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît. Auprès de
- lui, je me sens troublée; est-il absent, je me ressaisis. Il est
- charmant, pourtant. Qu'il y a loin d'un homme comme lui, comme Dormoy
- même, à cet étrange Pierre Arden, si sauvage, dont les convictions
- tranchantes, la brusquerie m'ont tant choquée chez vous, ce soir de
- juin, où master Willy avait,--fi! le gourmand!--soustrait d'avance
- tous les raisins du _cake_! Cet Arden montrait d'ailleurs une belle
- flamme d'énergie en parlant de ses travaux, du chemin de fer construit
- par lui au Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières, c'est sa vie
- inactive, toute de façade, les heures qu'il passe à la Bourse. Il est
- remisier, m'a-t-il dit; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un
- moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il gagne de l'argent,
- voilà ce que je sais; il a besoin d'augmenter ses revenus, des terres
- dans la Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un étonnement pour
- moi, cette habitude de borner l'existence aux soins futiles, aux
- conventions du monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en
- France, dès qu'un titre de rente, des appointements fixes garantissent
- la sécurité matérielle. Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages,
- ni de progrès; nous manquons d'expansion créatrice... Mais, pour
- Vernières, ne craignez rien, je suivrai votre conseil: je l'étudierai
- longuement.
-
- «Papa commence à se faire à cette idée: qu'une jeune fille qui se
- respecte ne se discrédite pas forcément pour tenter de connaître ceux
- qui prétendent à elle. Maman reste intraitable; chaque fois que je
- cause avec Vernières, son regard nous surveille. Comme si les flirts
- d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants! Et quand je pense au
- mariage de Germaine, bâclé en trois semaines! Quelle confiance avoir?
- Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement? Il y a des jours où je
- ne suis pas tranquille.
-
- «Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir tout changer en moi, autour
- de moi, du fait seul que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte
- décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre je me faisais de cette
- résolution! Hélas, rien n'a bougé, la terre continue de tourner.
- Grand-père, après avoir prononcé un jugement sévère,--où allait-on?
- _Finis Familiæ!_ Ah! si une de ses filles s'était jadis conduite de la
- sorte!...--s'est remis à édicter comme auparavant ses immuables
- opinions. Grand'mère, elle, n'a rien compris; elle ne sort pas de ses
- patiences; sa surdité croît chaque jour. Et mes parents! Je
- m'attendais à une si belle résistance! Ils ont été assez vite
- résignés, maman reprise à sa chère surveillance du ménage, père tout
- entier à ses livres et à ses fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre
- père, après ces quatre mois de séparation, il m'a semblé pacifique,
- vieilli. Si vous saviez comme il a été bon! Il est un peu souffrant en
- ce moment, il se plaint d'étouffements. De retour à Paris, il faudra
- que je le décide à consulter.
-
- «Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce que je vais en faire,
- vous demandez-vous? chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands
- projets. En attendant, père a fait pour moi le nécessaire, André ne
- voulant entendre parler de rien; vous voyez d'ici son geste?... Et
- j'ai reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent est à mon nom,
- tout un carnet de petits chèques. Moi aussi je vais pouvoir en signer!
- Mon premier soin a été de verser, à la caisse des ouvriers de la
- filature, quinze mille francs destinés à servir de secours aux femmes
- qui deviennent mères, et de prendre vingt livrets de caisse d'épargne
- de 250 francs chacun, pour les employées les plus malheureuses. Ainsi,
- je restitue aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts,
- accumulés par leur labeur.
-
- «L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère et remercié, avec son
- meilleur sourire. Je vous passe les vrais remerciements: délégation du
- personnel, discours et bouquet. Mais quel faible soulagement pour tant
- de misères effroyables! Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre,
- la Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement à l'abri. Et
- pour d'autres, je n'ai rien pu, rien! Je reverrai toujours la pâleur
- effrayante et le délire de Marthe Flénu...
-
- «Du moins, j'ai eu la triste consolation de trouver un emploi pour son
- mari, l'infirme. Minna l'a pris à son journal, comme garçon de bureau.
- La grand'mère va pouvoir élever le petit, mon filleul, s'il vous
- plaît. D'où voyages à Paris, visites à Minna, achats de layettes...
- Vous n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant. Me voilà loin
- de ma première sortie seule, des terreurs de maman, des
- recommandations de tante Portier. Je brave tous les dangers,
- j'affronte avec un mépris serein les oeillades des imbéciles et les
- chuchotements des goujats. J'irais au bout du monde comme cela!
-
- «Mais que je vous dise vite les amitiés de notre chère Minna. Vous
- suivez, n'est-ce pas, sa campagne dans l'_Avenir_! Avez-vous lu son
- article: «Protection des gains de la femme mariée?»--Elle y répond
- vertement à diverses chroniques hostiles. A quoi bon une loi?
- raillaient les bons journalistes. La femme, jouissant librement de son
- salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages. Y a-t-il d'ailleurs
- tant de mauvais maris, ivrognes, cupides?... etc.--Et moi qui ai sous
- les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le martyre de la
- petite paralytique et de sa mère, je songe combien de victimes
- pareilles la loi attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il
- plus de mauvaises femmes que de mauvais maris? Les bons ménages
- resteront toujours de bons ménages... Ah! comme Minna sait dire tout
- cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens et de pitié!
-
- «L'amusant est qu'au moment où nous en causions ensemble, dans le
- petit bureau de l'_Avenir_, Mme Morchesne, la présidente de la Ligue
- pour l'émancipation des femmes, est entrée. Vous ne connaissez pas Mme
- Morchesne? C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue, une figure
- hommasse, une ombre de moustache, elle est le porte-étendard du
- féminisme intolérant. Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits qui
- ont beau, selon ces dames, cacher une tactique profonde: crier fort
- pour qu'on écoute! Elles font plus de mal que de bien, épouvantent
- l'opinion qui est lente à s'émouvoir, prompte à se gendarmer. D'une
- voix caverneuse, elle a reproché à Minna sa modération. «Sus à
- l'ennemi! au tyran!» Or elle a le mari le plus doux, un esclave, d'un
- dévouement, d'une patience angéliques. Il accourt au premier mot,
- tremble au moindre geste.
-
- «J'ai vu encore au journal pas mal d'autres silhouettes singulières de
- bas-bleus. Sophie Groetz, Viennoise prétentieuse et sensible; une
- Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate personne, sans
- poitrine ni hanches, col droit et feutre d'homme: le troisième sexe
- dans toute son horreur. Spécialité: la chronique des sports dans
- l'_Athlétisme_ et le _Cycle Journal_. Mais je bavarde!... Et Louise
- Guilbert que j'allais oublier! Nous avons eu une vraie joie à nous
- retrouver. Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment ne pas
- avoir confiance en cette main si sûre, ce regard si droit? Elle
- commence à se faire une clientèle, au prix de quels efforts, de
- quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a fallu d'énergie pour
- conquérir cette place modeste, mais sûre, de médecin aux
- Enfants-Indigents! Je l'aime et l'admire pour toute sa petite personne
- frêle et vaillante, pour le courage obscur de ses débuts. Elle m'a
- parlé de vous avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de venir
- dimanche prochain.
-
- «Quel journal! Vous voyez que je rattrape le temps perdu! Et je ne
- vous ai parlé que de moi!... Faites-en autant de vous, chère tante,
- quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance fatigue encore ma
- petite Bertha, si Fred, de ses menottes, déchiffre avec maëstria les
- sonates de Mozart, et si Master Willy chevauche toujours aussi
- brillamment bicyclette et poney.
-
- «J'espère que Georges se porte bien, et je vous envoie comme à lui,
- chère tante, puisque vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent
- souvenir. _Affectionate love to both of you._
-
- «HÉLÈNE.»
-
-
-
-
-VI
-
-
-Sur l'étroit tablier du pont, dont le plancher suspendu tremblait aux
-pas des chevaux,--devant elles, le landau roulait paisible,--Hélène et
-Louise Guilbert, dans la haute charrette anglaise, causaient.
-
---Regardez! dit Hélène en désignant du fouet le vaste paysage
-ensoleillé, maisons blanches de la Roche-Guyon, fleuve d'azur moiré
-d'argent, bois déjà roux, sous le ciel vif d'octobre.
-
-Elles sourirent, heureuses des bonnes heures qu'elles avaient encore à
-passer ensemble, du petit plaisir imprévu causé par ce pique-nique, au
-rendez-vous de chasse des Bourrel. Les chasseurs étaient partis à
-l'aube: l'oncle Marcel, André, Dormoy. Germaine les accompagnait; quant
-à Du Marty, un service militaire de treize jours le retenait à Orléans.
-Le visage boudeur d'Yvonne les égaya; elle était assise à côté de M.
-Dugast, sur la banquette de devant du landau; elles entrevoyaient sa
-moue silencieuse, à travers l'inclinaison du chapeau de tante Portier et
-l'ombrelle de Mme Dugast.
-
---Comme c'est gentil à vous d'être venue! répéta Hélène.
-
---Cela me repose, dit Louise, des Enfants-Indigents. Si vous saviez
-comme c'est triste, le spectacle de la souffrance précoce, les tares de
-ces pauvres petits, empoisonnés de maladies organiques, seul héritage de
-leurs parents!
-
-Hélène dit quelques mots de sa protégée, la paralytique. Sans doute,
-mieux soignée, son état pourrait s'améliorer. Peut-être qu'à
-l'hospice... si Louise voulait s'en occuper...
-
-Elles parlaient maintenant de leurs amies, rappelaient leurs souvenirs
-du lycée Racine où elles s'étaient liées: Louise, déjà vaillante, tout
-en nerfs avec ses seize ans frêles, guère plus grande qu'aujourd'hui;
-Hélène, de cinq ans plus jeune, petit mouton frisé. Louise la prenait en
-affection pour sa ressemblance avec une soeur à elle, dont elle vivait
-séparée, à la suite du divorce de leurs parents. Confiée à son père,
-docteur connu, et désireuse de se créer une vie indépendante, elle était
-dès lors résolue à poursuivre ses études, à essayer de devenir médecin,
-elle aussi. Et la grosse Oudot? Et Julie Delahaye, l'asperge? Disparues!
-mariées au loin, mortes? De ces camaraderies, elles n'avaient gardé
-qu'une ou deux affections durables: Gabrielle Duval qui, sortie cette
-année de l'école de Sèvres, attendait sa nomination de professeur, et la
-pauvre Denise Simonin, si gaie dans ce temps-là. Fini de rire,
-aujourd'hui; son mari toujours dehors avec ses affaires louches, trois
-enfants à élever, souvent le plat vide, dettes et protêts.
-
---Sa dot n'a pas traîné, dit Louise. Simonin a la dent longue. Le
-mariage dans ces conditions-là, merci. Je préfère rester garçon!
-
-Elles rirent; un vent sec bruissait à travers les taillis, des feuilles
-jaunes voletèrent. Le landau tournait: une clairière, et sous de hauts
-peupliers d'Italie, dont les cimes grises se fonçaient de rouille, le
-rendez-vous de chasse, un pavillon Louis XIII, apparut. Des cris, des
-rires, quelques mesures de fanfares auxquelles des abois répondirent; le
-groupe de chasseurs s'avançait en saluant. Paul Ythier-Bourrel se
-multiplia. Beau-fils du richissime maître de forges, il faisait, en
-l'absence de M. Bourrel, les honneurs de la réunion. Fortes moustaches
-brunes, l'oeil hardi, il gardait, dans sa distinction de clubman, le
-délibéré du lieutenant de hussards. Il présenta son cousin, le comte
-Soulier, qui s'inclinait avec componction, figure madrée, crâne chauve
-et favoris teints. Le lieutenant de Céry, camarade d'Ythier-Bourrel,
-vint présenter ses respects à Hélène, et derrière lui Vernières, le
-sourire en éveil. Fouetté de grand air, ravi de sa chasse, elle lui
-trouva bonne mine, entendit avec plaisir les quelques mots banals qu'il
-prononçait d'une voix tendre et respectueuse.
-
-On pénétrait dans la cour intérieure. Paul Ythier-Bourrel précédait
-Germaine, affriolante avec sa jupe courte plissée, ses guêtres
-soulignant le mollet, sa toque campée sur ses cheveux fous. Mme Dugast
-et tante Portier admirèrent le tableau disposé sur un mur, trophée
-savant de poils et de plumes refroidies, çà et là englués de sang. Deux
-gardes et des valets de pied allaient et venaient, enlevant du coffre
-des voitures dételées les dernières provisions. Les chevaux hennirent
-dans leurs boxes, les chiens à l'attache regardaient de leurs yeux
-parlants, en remuant la queue.
-
---Joli motif! s'écria Dormoy, esquissant du pouce un vague dessin.
-
---Ces artistes, fit André, un rien les inspire!
-
-Il se souciait peu des joies esthétiques, ne prenait jamais aux choses
-que l'intérêt qu'elles lui rapportaient.
-
-A table, dans une vaste pièce à boiseries grises, où des guirlandes de
-bruyères et de feuillages couraient, sous des rangées de bois de cerf,
-Hélène s'amusa de la gaieté du service, pêle-mêle, sur la nappe blanche,
-de pièces froides, de pâtés et de fruits, parmi les bouteilles
-poudreuses à cire rouge, à col d'or. L'atmosphère chaude, cette
-animation, ces rires qui ne pensaient à rien, l'enveloppaient. Elle
-sentit un bien-être, jouit de cette minute; Vernières, à la dérobée, lui
-jetait des regards d'admiration pénétrée; elle en surprit un, tourna la
-tête, sans s'avouer son plaisir. Elle éprouvait obscurément cette sorte
-d'attrait qu'exerce sur tout être humain la séduction physique. Chaque
-mouvement de Vernières en était plein. Allait-elle l'aimer?
-
-En face d'elle, Louise Guilbert, entre Marcel Dugast et Dormoy, tenait
-tête avec sa franchise sereine, sa grâce décidée, aux madrigaux du
-peintre, plus coloré que d'ordinaire. Décidément il renonçait à lutter
-contre Vernières, il affectait vis-à-vis d'Hélène une camaraderie
-résignée, un détachement chevaleresque. Quant à l'oncle, il était
-conquis, trouvait Louise charmante. Il débitait des petites phrases,
-d'un air bonhomme: où étaient les grands principes et les mots
-ronflants? Comme Yvonne se tenait mal! Sans doute la joie de retrouver
-son flirt numéro deux. Distancé, Schmet! De Céry tenait la corde. Ils y
-allaient grand train, plaisantant haut, avec des sous-entendus à eux,
-souvenirs de bals, débinages d'amis.
-
-Les yeux trop familiers du lieutenant, le regard en coulisse du comte
-Soulier, qui, après avoir successivement observé chacune des femmes,
-s'arrêtait avec une complaisance évidente sur la gaminerie d'Yvonne,
-choquèrent Hélène. Sous le convenu des sourires, elle percevait le désir
-insolent, le mépris secret du jeune officier, du vieux beau.
-Ythier-Bourrel voulait à tout prix verser du champagne à Germaine très
-lancée.--(Tiens, comme André avait l'air maussade!) Dormoy devenait
-élégiaque; tous avaient au visage la même expression; Vernières
-lui-même, quand il la contemplait tout à l'heure... «Ah! l'éloignement,
-l'énigme des pensées! Qu'y avait-il sous ce front mat, derrière ces
-prunelles d'une douceur ardente? Tout près de se comprendre, l'inconnu
-en lui, l'inconnu en elle... L'aimait-il vraiment?»
-
-Elle vit alors que ses parents regardaient Vernières, puis elle; ils
-paraissaient heureux, rajeunis au spectacle de cette gaieté. Tante
-Portier seule conservait une majesté réprobatrice devant les éclats de
-rire. Le café, les liqueurs étaient servis dehors, sur de petites
-tables; on organisait des jeux, un tir dans la clairière. De Céry
-chargeait les carabines légères, les passait aux dames. Le comte Soulier
-marquait les points.
-
---Eh bien, soeurette, fit André, qui avait pris Hélène sous le bras,--on
-ne se décide pas? Nous sommes donc aussi coquette que les autres? Voilà
-deux mois que, sous prétexte d'étudier ce pauvre Vernières, tu le
-laisses brûler à petit feu.
-
---Il t'a fait ses confidences? demanda Hélène, moqueuse.
-
---Ce matin. Il t'adore. Songes-y! Le parti en vaut la peine. Et voilà ma
-commission faite.
-
-Il pirouetta, n'aimant pas s'attarder aux mots inutiles; il était déjà
-loin, recevait la carabine des mains d'Yvonne qui, ravie, criait:
-Mouche! On s'empressait, on changeait de cible. Hélène songeuse était à
-l'autre bout de la clairière, où des canards ridaient l'eau couleur de
-feuille morte, un coin de ciel et d'arbres renversés. Une phrase
-murmurée la fit tressaillir.
-
---N'est-ce pas, mademoiselle? splendeur et mélancolie, c'est tout
-l'automne.
-
-Elle se retourna. Vernières était derrière elle, embrassant d'un geste
-la frondaison immobile sous le ciel bleu, lourdes verdures décolorées,
-hêtres pourpres et bouleaux jaunes. Il reprit:
-
---Ne trouvez-vous pas ces journées d'autant plus belles qu'elles sont
-parées du charme suprême de ce qui va finir?
-
-D'un regard il précisait l'allusion, évoquait le départ proche, la
-rentrée d'Hélène à Paris. Elle sentit la ferveur cachée de sa prière.
-
---Bientôt ce sera la vie dispersée du monde, continuait-il. On ne
-s'appartient plus. Retrouverai-je jamais ces heures de confiance,
-presque d'intimité? Ah! mademoiselle, ne prononcerez-vous pas le mot qui
-fixera pour moi ces souvenirs, le mot qui éterniserait cette minute
-divine?
-
-Il subit sans broncher l'interrogation muette d'Hélène, son beau regard
-sagace, planté droit. «Diable de fille! pensait-il, est-elle jolie!» De
-la deviner si maîtresse d'elle-même, quoique émue, il en conçut une
-rancune, se dit: «Toi, que je t'épouse, je te materai.» Puis, du ton le
-plus suave:
-
---Ne me connaissez-vous pas, maintenant? Je ne vous ai rien caché de mes
-défauts. Vous savez le peu que je suis, le peu que je vaux. Mais vous
-savez aussi que personne au monde ne se dévouerait pour vous de meilleur
-coeur, que je donnerais tout pour une promesse, un encouragement...
-
-Il parlait avec une humilité contenue, une chaleur communicative. Et à
-part lui, soupesant la beauté d'Hélène, ses relations, la dot, les
-espérances, puis en balance les raisons pressantes qu'il avait de se
-marier, désir d'un train de maison, faire figure, recevoir (de la sorte
-il pourrait élargir, assurer ses opérations à la Bourse), Vernières
-songeait: «Impossible de trouver de nouvelles hypothèques sur le château
-et les fermes! maman là-bas qui vit de rien... Odette me coûte très
-cher; une maîtresse et des dettes, on s'en fatigue à la longue. Il faut
-faire une fin.»
-
-Après un silence, avec une gravité charmante, cette sincérité profonde,
-qui donnait tant d'âme à sa beauté, Hélène reprit doucement:
-
---Voilà des mots bien graves. L'acte l'est encore plus. Songez qu'il
-engage la vie entière. A quoi bon se presser? Donnez-moi encore quelques
-semaines de réflexion.
-
-D'un geste chagrin, il cassait une brindille morte; et persuasif:
-
---Pourquoi tant réfléchir? Moi, dès que je vous ai vue, mon coeur était
-pris. Je vis sous le charme. Comment rêver une autre compagne que vous?
-Vous n'êtes pas seulement la beauté, la grâce. Vous êtes la raison,
-l'intelligence. Aucune autre jeune fille ne vous ressemble.
-
-Une émotion réelle faisait trembler sa voix: «C'est vrai, elle ne
-ressemblait à personne». Et à le reconnaître, à subir cet ascendant, il
-s'irritait. Tout à sa vie occupée et oisive de remisier mondain,
-camarade d'André, il n'avait vu d'abord en elle qu'une riche, une jolie
-personne. A la mieux connaître, il avait été à la fois séduit et
-déconcerté: il faudrait compter avec elle. L'histoire du chèque, qu'il
-jugeait parfaitement ridicule, ces charités excessives (il y mettrait le
-hola!) dénotaient un caractère. Et piqué au jeu, lui qui se jugeait un
-homme fort, incapable de tout entraînement sentimental, il avait vu
-croître son désir, d'autant plus vif qu'il était tenu en bride.
-
-Flattée, mais sans le vouloir paraître, Hélène répliquait: Si différente
-vraiment? Qu'il n'en crût rien! Il y avait bien d'autres jeunes filles
-comme elle:--Tenez, Louise Guilbert!--Toutes n'étaient pas forcément des
-poupées. Elles le seraient de moins en moins.
-
-Avec cette instinctive facilité de chacun à dire une chose et à en
-penser une autre,--par goût, il n'aimait la femme que serve et
-futile,--il protesta, renchérit:
-
---Ah! Mademoiselle, ne me parlez pas de ces évaporées! Je ne conçois la
-femme qu'avec une valeur, un esprit, des droits égaux!... «Cela ne
-m'engage à rien!»... Souvent même ne nous êtes-vous pas supérieures par
-votre tendresse et votre puissance de dévouement, votre délicatesse
-infinie? Nul plus que moi n'a le respect et l'admiration de vos
-pareilles, lorsqu'elles portent aussi haut le sentiment de leur
-conscience, de leur responsabilité!... «Et va toujours!»
-
-On appelait:
-
---Vernières, Vernières, c'est à vous!
-
-Ils revinrent vers le groupe. De Céry agitait une carabine.
-
---Me laisserez-vous partir ainsi? supplia-t-il. Un mot d'espoir! Vous ne
-m'encouragez guère...
-
-Elle le regardait de nouveau, bien en face:
-
---Je ne vous ai pas découragé.
-
- * * * * *
-
-Les adieux, le retour. Dans le landau à la place d'Yvonne, Louise
-Guilbert à son côté, Hélène revoyait, impressionnée, l'étrange scène
-surprise au départ: Ythier-Bourrel prenant congé de Germaine avec une
-galanterie insistante; André sautant dans la charrette anglaise, s'en
-emparant au moment où Louise et elle s'approchaient, et disant d'un ton
-sec:
-
---Vous venez, Germaine? Ces demoiselles rentrent avec père!
-
-Cela, sans un mot d'explication, d'excuse. Et la bizarrerie du ton, le
-geste nerveux, un regard jaloux, presque furieux! Germaine, docile,
-s'asseyait auprès de lui... Incident si bref, que personne, sauf Louise,
-n'avait dû le remarquer. Hélène en gardait une impression
-indéfinissable.
-
-Le mail de l'oncle et la charrette avaient pris les devants. Elle secoua
-l'obsession, sourit machinalement au bon visage de Louise et des chers
-parents. M. et Mme Dugast, fatigués par la partie un peu longue, se
-laissaient aller au roulement doux de la voiture. En silence, on
-retraversait le pont; le soleil à son déclin baignait d'un or froid les
-lignes nettes du paysage, glaçait l'azur du fleuve. La Roche-Guyon, le
-mail arrêté devant un porche ancien; on reconnut Vernières qui disait
-adieu de la main, prêt à rentrer chez sa tante. Il se tourna vers le
-landau, détacha un grand salut.
-
---Tu vois, Hélène? dit Mme Dugast.
-
---J'ai vu, fit-elle, et concentrée, elle s'enferma dans un nouveau
-silence.
-
-Le mail repartait au grand trot; Dormoy, Yvonne et tante Portier leur
-jetèrent des signaux d'amitié. Le vent fraîchit.
-
---Vous n'avez pas froid, père? demanda Hélène.
-
-Un malaise fugitif, une souffrance venaient de tirailler le visage de M.
-Dugast.
-
---Non, non, répondit-il, une douleur là. C'est passé.
-
-Malgré sa résistance, Hélène lui relevait le col de son pardessus.
-
---Père souffre du coeur depuis quelque temps, expliqua-t-elle. Mais
-voilà, il ne veut pas en parler au docteur Hulin... Elle prit la main de
-Louise:--Voyons père, si nous profitions du gentil médecin que nous
-avons là?
-
-M. Dugast se défendit: à vieux malade, vieux docteur. Laurent lui
-suffisait. Il le verrait à Paris. Et devant la bonne grâce, la
-simplicité de Louise, il admirait en elle une forme heureuse du progrès,
-louait cette carrière nouvelle où les plus belles qualités de la femme
-trouveraient à s'exercer si naturellement. Il rappela les débuts de la
-première femme médecin en Amérique, la courageuse Élisabeth Blackwell.
-Quand elle passait dans la rue, les boutiquiers se groupaient sur leur
-seuil, les promeneurs s'arrêtaient, les petits garçons lui faisaient des
-pieds de nez, lui jetaient des pierres.
-
---Je l'ai connue à New-York, en 1852. On en était encore à refuser de
-lui louer un appartement; cela aurait nui à la réputation de la maison.
-
---Depuis, nous avons marché, dit Louise gaiement.
-
-Du sommet de la côte, on aperçut Hautneuil. Des ritournelles de chevaux
-de bois, le son rauque d'un orchestre de campagne accentuaient
-l'habituelle gaieté des dimanches, toutes les basses réjouissances du
-petit village, infecté de luxure et d'alcool. C'était la fête du pays.
-L'orbe rouge du soleil allait disparaître, éclairant le fleuve et les
-falaises d'un reflet rose. De l'autre côté de l'eau, dans leur désert
-d'herbe pelée, les hautes cheminées de la filature, les pauvres maisons
-de Moranges se découpaient en noir sur le ciel vif. Quel contraste avec
-cette fraîche oasis d'Hautneuil, couchée dans la verdure le long de la
-berge, sous les peupliers bruissants! Invite constante, avec ses fossés
-pleins d'herbe épaisse, ses tonnelles de clématite, ses salles basses de
-cabaret. Après les lourdes journées d'été, par les soirs rudes d'hiver,
-s'y précipitaient, empilées dans les bachots plats, des bandes bruyantes
-d'ouvriers et d'ouvrières. Ils y venaient assouvir leurs mornes
-fatigues, leur soif d'oubli. «L'eau de Moranges était pourrie! Fallait
-bien boire du vin.» L'oncle Dugast, maire de la Neuville, avait tout
-fait pour détourner son personnel du hameau de perdition: la tentation
-était trop forte.
-
-Aux premières maisons, M. Dugast ordonna:
-
---Prenez à gauche, Pierre!
-
-On évitait ainsi le bord de l'eau, les baraques de la fête. On n'en
-croisa pas moins des groupes de filles en cheveux, l'air insolent, au
-bras d'hommes avinés. Elles riaient, prises à la taille, agitant des
-balais de papier multicolores. Des vieux titubaient. Des chants
-sortaient de tous les cabarets, portes et fenêtres ouvertes. Au passage,
-on reconnut Dulac, le contremaître, qui penaud se dissimula, les yeux
-brillants, le teint rouge, derrière deux femmes. Le landau faisait
-sensation, il y eut des saluts gauches, quelques gamins lancèrent des
-poignées de confettis. Au coin d'une ruelle, un fort gaillard d'une
-veulerie canaille, qui fumait sa pipe, les pieds dans des pantoufles de
-tapisserie, la casquette en arrière, dévisagea Hélène, et donnant un
-coup de coude à la grande rousse qui l'accompagnait, tous deux
-ricanèrent. C'était cette brute de Lepillier. Plus loin, une de leurs
-anciennes protégées, retombée au vice incurable, détourna la tête.
-Hélène crut reconnaître, parmi d'autres passantes en goguette, quelques
-titulaires des livrets de caisse d'épargne.
-
---Soyez donc généreuse! fit Mme Dugast, à qui ce spectacle faisait
-horreur.
-
-Elle secoua un confetti resté sur sa manche. Née honnête bourgeoise,
-riche aujourd'hui, elle ne pouvait comprendre cet attrait sombre du vin,
-du mal, la part fatale des circonstances, de l'hérédité.--Pourquoi
-s'intéresser à de si vilaines gens?--M. Dugast parut l'approuver de son
-silence.
-
-Et cependant, ils étaient charitables.
-
- * * * * *
-
-Maintenant Hélène, le front contre la vitre, la nuit froide à ses
-tempes, contemplait le jardin silencieux, l'allée fuyante des fusains,
-toute blanche sous la lune. La pâle lumière bleue baignait de sa pureté
-féerique les arbres noirs, les bassins luisants et, là-bas, la danse
-immobile du faune. Derrière elle, la chambre familière, le lit préparé.
-Elle restait là, sans envie de se coucher, d'allumer sa bougie. Chacun
-était rentré chez soi, la maison s'endormait. Malgré ses instances,
-Louise était partie depuis une heure; il fallait qu'elle fût à son poste
-demain matin. La courageuse, l'excellente amie! La journée avait été
-trop courte, à peine si elles avaient eu le temps d'être ensemble. Tout
-ce qu'elles auraient eu à se dire, tout ce qu'elles ne s'étaient pas
-dit! car jamais on n'exprime toute sa pensée; le voudrait-on, les mots
-mêmes trahissent, déforment. Pourtant elle avait bien senti le regard de
-Louise se poser sur elle, la suivre, quand elle causait avec Vernières;
-elle l'avait senti se détourner, par délicatesse, après la petite
-incartade d'André. Quelle idée en avait-elle emportée? Mais quelle idée
-au juste devait-on s'en faire? Hélène y revenait toujours, se défendant
-mal contre une anxiété qu'elle ne s'expliquait pas. Entre Germaine et
-André, elle avait bien remarqué jusqu'ici une familiarité un peu libre;
-elle savait sa cousine légère, uniquement éprise de plaisirs, bornée au
-culte de sa jolie personne. Dans le mariage, Germaine n'avait vu que les
-cadeaux, l'entretien luxueux de son mari; son humeur dépendait de la
-robe et du bijou nouveaux. Pour une bague, elle devenait enjôleuse,
-câline... Son ivresse à la signature du contrat! La répugnance qu'Hélène
-avait éprouvée devant l'étalage du trousseau, les jupons clairs, les
-pantalons brodés... Mais tout cela ne signifiait pas grand'chose:
-éducation négligée, le père distrait, la mère morte; tante Portier
-n'avait d'autorité qu'à l'office. Oui, insouciance, légèreté, des façons
-que Du Marty ne devrait pas tolérer; le danger, mais rien de plus... Pas
-de choses honteuses! non, non, pas cela! André est un honnête homme!...
-Et malgré elle, certains détails la poursuivaient: sur le quai, le petit
-rire de son frère au «Je vous la confie!» de Du Marty, leur
-tressaillement de surprise dans l'ombre, le soir de la mort de Marthe
-Flénu; aujourd'hui encore, au déjeuner, l'air maussade d'André, et son
-regard jaloux, furieux, dans la charrette.
-
-Elle se débattait avec l'odieux soupçon, le front toujours appuyé à la
-vitre, lorsque, dans l'allée des fusains éclairée par la lune, elle vit
-une forme s'engager, prudente. A pas de loup, l'homme s'éloignait,
-suivant la bordure d'arbustes. La démarche, les vêtements... elle
-hésitait; il se retourna: André! Comme un éclair, cette idée: où
-va-t-il? Puis brusque, aveuglante, la certitude. L'allée des fusains ne
-conduisait qu'à la petite porte de la Chesnaye... le pavillon...
-Germaine! Elle revit le chalet sombre, à l'écart du château, des
-communs. Et Du Marty qui était absent! Distinctement elle s'imagina une
-lampe à la fenêtre, Germaine aux écoutes... Elle eut un soulèvement de
-tout l'être, faillit crier. C'était donc vrai, c'était possible! son
-frère commettant cette infamie... et hier encore il serrait la main de
-Du Marty! Pouah!... Et torturée, elle demeurait là sans force, comme
-hypnotisée, dans un cauchemar de révolte et de dégoût, un désarroi sans
-nom.
-
-Du temps coula; avec le jardin lunaire et les choses inertes sa pensée
-ne fit qu'un. Une torpeur l'envahissait. Soudain, dans une chambre
-voisine, un bruit étouffé de chute: des piétinements, une porte qui bat;
-et aussitôt des appels déchirants, des cris. Hélène éperdue s'élançait à
-la voix de sa mère.
-
---Le médecin, le médecin! Cours vite, sonne. Ah! mon Dieu!
-
-Et tandis que, rentrant hors d'elle dans la chambre de son mari, elle se
-jetait sur le corps de M. Dugast étendu, le soulevait dans ses bras,
-Hélène avec une stupeur, une épouvante indicibles, voyait retomber sur
-l'épaule la tête lourde, aux yeux ouverts.
-
---Père, père, m'entendez-vous?
-
-Un silence tragique... Rupture d'anévrisme? Mme Dugast balbutia:
-
---Il s'est levé en disant: Je ne respire plus; puis il a porté la main à
-son coeur, en faisant:
-
---Ah! mon Dieu!... et il est tombé.
-
-Ah! ces étouffements des derniers jours...
-
---André! Appelle André, criait Mme Dugast, vite! le médecin!
-
-Comme une folle, Hélène courait. André?... On allait s'apercevoir de son
-absence, le chercher, tout découvrir... Emportée par une force aveugle,
-elle se jetait dans l'allée des fusains, trouvait ouverte la porte de
-communication, et le coeur battant à se rompre, arrivait au pavillon,
-frappait à grands coups.
-
---André! André!
-
-Un volet s'entre-bâillait, Germaine en chemise se pencha:
-
---Quoi, qu'arrive-t-il?
-
-Elle répéta son cri farouche:
-
---André! André!
-
---A quoi penses-tu? Il n'est pas là! dit Germaine tremblante.
-
-Alors, durement, Hélène commanda:
-
---Dis-lui que son père se meurt! Vite, un médecin!
-
-Deux exclamations, un mouvement dans la chambre, et de nouveau elle
-reprenait sa course, dans un égarement tel qu'elle ne savait plus...
-réalité, rêve horrible?
-
-La maison en tumulte, domestiques effarés, toutes les portes ouvertes;
-dans sa chambre, grand'mère Zoé sur son séant, écoute de tout son sang
-terrifié de sourde. Hélène, dans le corridor, sent ses jambes fléchir.
-M. Pierron lui ouvre les bras, lui barre le passage;--et du seuil, elle
-voit sa mère qui sanglote, son père étendu sur le lit, son père rigide
-de l'affreuse immobilité de la mort.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Hélène pressait le pas. Une clarté blonde vibrait dans l'air léger; le
-feuillage printanier, d'un vert intense et frais, sur le large trottoir
-de l'avenue d'Antin agitait sa dentelle d'ombre et d'or. Le fronton
-grêle de Saint-Philippe-du-Roule s'enlevait, lumineux, sur l'azur
-d'avril.
-
-Des enfants qui jouaient autour d'un banc, le sourire heureux d'une
-jolie passante, doucement appuyée au bras d'un jeune homme, redoublèrent
-sa mélancolie. Elle perçut plus amèrement le désaccord de la belle
-journée avec le cours douloureux de ses pensées: comme le temps
-marchait! six mois déjà. Pauvre, cher bon père!... Et pour la millième
-fois cette affreuse sensation de vide, du trou béant depuis la
-disparition de l'être aimé. Quelle place il tenait pourtant dans leur
-vie, cet homme d'une douceur si réservée, d'habitudes si calmes! Dire
-qu'elle ne s'en était aperçue qu'après... On vit côte à côte, on ne se
-comprend pas toujours; souvent l'on dispute; d'être si près empêche de
-se bien voir. Viennent le coup de foudre de la mort et le recul du
-souvenir, on se rend compte, on mesure alors toute l'étendue de la
-perte. Hélène voyait nettement ce que son père avait été pour elle,
-l'ami sûr, le guide parfois effarouché, mais si tendre, si patient. Elle
-se reprocha d'anciennes vivacités... Ah! si l'on songeait davantage au
-précaire, à l'incertain de la vie, comme on s'éviterait tant de menus
-sujets de froissements, de peine!
-
-Elle pensa à sa mère, dans un vif rapprochement de tendresse, se promit
-d'être plus conciliante, plus affectueuse. A elle, dans les petits
-heurts involontaires, les divergences d'idées inévitables, d'avoir tout
-le sang-froid, la volonté, puisque Mme Dugast, depuis l'horrible
-événement, demeurait frappée, désemparée. Son existence rompue, le
-changement d'habitudes la laissaient, après tant d'années d'une union
-parfaite, dans une solitude irrésolue. Après sa longue obéissance, son
-effacement, elle se trouvait aux prises avec les responsabilités de la
-vie: initiative nulle, velléités courtes. Soumise à l'influence de son
-beau-frère, de son fils, subissant le nouveau joug sans se l'avouer,
-elle réservait pour sa soeur, pour sa fille, ses manifestations
-inopportunes d'indépendance, d'autorité... Chère tante Édith! avait-elle
-montré assez de dévouement, de sûre intelligence. Accourue à la Neuville
-au lendemain du malheur, elle revenait pour la seconde fois, avec Willy,
-ces six mois passés, préoccupée par les dernières lettres d'Hélène.
-Quelle bonne quinzaine elles allaient vivre ensemble!
-
-Hier déjà, la réconfortante soirée, malgré l'aveu qui lui avait tant
-coûté à faire, le récit de cette nuit de cauchemar où, éperdue, elle
-avait couru jusqu'au pavillon, surpris André chez Germaine. Jamais elle
-n'aurait confié, même à sa tante, un secret qu'elle jugeait odieux; mais
-le temps pressait: Du Marty, croyait-elle, allait s'apercevoir de tout;
-elle redoutait une catastrophe. D'abord, à la suite de l'explication
-qu'elle avait eue avec son frère, une scène très pénible que suivait une
-fêlure d'affection,--douleur de l'aimer encore, de l'estimer
-moins,--André avait semblé tenir sa promesse, renoncer à sa liaison
-coupable. Mais non, il avait menti. Elle le voyait bien. Tout devait
-continuer comme par le passé; son attitude peu à peu redevenue la même,
-la contrainte peureuse, sournoise de Germaine, ce sentiment
-d'irréparable qui pesait sur eux trois dans leurs paroles ou leurs
-silences... Et tout ce dont elle n'avait pas encore parlé, les soucis
-causés par l'emploi de sa fortune, ses doutes, presque son inquiétude au
-sujet de Vernières!
-
-Elle avait gravi l'escalier, poussait la porte de l'appartement; elle
-entrait au salon. Près d'une petite table à ouvrage, dans l'embrasure de
-la fenêtre, Mme Dugast et tante Édith causaient. Les deux soeurs avaient
-la même taille, tournure pareille; mais où Mme Dugast penchait sur sa
-broderie un visage las, dans une détente de tout son corps vêtu de noir,
-Édith plus jeune la regardait, une franchise vaillante dans ses yeux
-clairs, avec un redressement du buste. Hélène les embrassa.
-
---Comme tu rentres tard! dit Mme Dugast en relevant son front blanchi.
-Elle avait les paupières gonflées de quelqu'un qui depuis longtemps a
-beaucoup pleuré.
-
---C'est Denise qui m'a retenue.
-
-Et poussée par l'air soudain méfiant, presque hostile de sa mère, autant
-que par la vive expression de sympathie d'Édith, elle reprenait:
-
---Quel intérieur! La misère, et la misère d'autant plus navrante qu'elle
-se cache sous un air de bien-être. Simonin sortait, pardessus neuf et
-bottines vernies; il dînait dehors. Au cinquième, le petit Louis
-claquait la fièvre entre ses draps troués. Et dans le garde-manger, pas
-ça!
-
---Je vois, dit Mme Dugast avec une ironie amère, que tes cinq mille
-francs n'ont pas fait long feu.
-
-Hélène répondit:
-
---Ce n'est pas la faute de Denise, elle fait tout dans son ménage. Peu
-de femmes auraient sa résignation angélique.
-
---Il faut avouer, dit Édith, que le cousin est une jolie canaille. La
-dot de Denise nettoyée en deux ans; ses dentelles, ses derniers bijoux,
-l'argenterie, et jusqu'aux meilleurs meubles, tout passant aux lettres
-de change inattendues, au perpétuel argent de poche. Monsieur a dû
-s'engager pour un ami, c'est sacré! Monsieur a une affaire merveilleuse
-en train, il faut traiter Un tel au restaurant... Heureux, quand ce
-n'est pas Une telle! Et la malheureuse qui croit tout, se prête à tout!
-
---Ah! fit Hélène, l'homme chef de la famille, guide et soutien des
-siens, quelle dérision dans ce cas-là! Moi je mets un bandit élégant
-comme Simonin bien au-dessous d'une brute du peuple comme ce Lepillier
-qui vit aussi de sa femme, au lieu de la faire vivre.
-
---Si encore, ajouta Mme Dugast en poursuivant son idée, cela te servait
-de leçon! Mais non, je te connais, tu donneras encore. Aujourd'hui même
-peut-être... Et sur un geste de sa fille:
-
---Oh! tu es libre, certes, tu es libre!
-
-Mais un blâme ulcéré démentait ses paroles. Hélène répliqua:
-
---Denise a du coeur; la preuve, c'est qu'elle cherche un emploi.
-
---La pauvre petite, fit Mme Dugast, de quoi est-elle capable? Ce n'est
-pas son brevet supérieur qui la nourrira. Courir le cachet? Ce n'est pas
-bien relevé, tu en conviendras, pour une femme de notre monde. Elle
-ferait mieux de rester chez elle.
-
---Et vivre, ma bonne? objecta Édith. Penses-tu que ce soit pour leur
-plaisir que tant de femmes aujourd'hui quittent leur foyer, vont
-chercher le pain au dehors?
-
---C'est à leurs maris de les nourrir, dit Mme Dugast avec une conviction
-inébranlable.
-
---Persuade Simonin, railla Hélène.
-
---Et celles qui restent filles? demanda Édith, car plus nous allons,
-plus l'homme hésite, recule devant les charges, les responsabilités de
-l'union.
-
---C'est bien, fit Mme Dugast, je n'ai plus rien à dire, je me tais.
-
-Et reprenant sa broderie, elle se mit du bout de son crochet à compter
-les points avec une attention qui signifiait: «Il suffit que je pense
-une chose pour que vous en souteniez une autre; vous vous mettez à deux,
-comme toujours!» Et dans ce petit silence tenaient des années de
-rancune.
-
---J'ai vu aussi Louise Guilbert, dit Hélène pour faire diversion. Elle
-m'a donné des nouvelles de ma paralytique. On va l'envoyer à
-Berck-sur-Mer, le grand air salin la fortifiera.
-
-Muette, Mme Dugast hochait la tête. Très gentille, Louise Guilbert, mais
-ce n'est pas à elle qu'elle se confierait si elle était malade. Seul, un
-homme pouvait exercer cet art austère et mystérieux. Toute la médecine
-tenait pour elle dans la cravate empesée, le ton sentencieux du vieux
-docteur Laurent.
-
-On apportait une carte.
-
---Le notaire, soupira-t-elle.
-
-Elle porta la main à ses tempes, se souvint qu'elle avait une migraine
-affreuse, gagnée le matin à faire ses comptes, et avec cet effroi que
-lui causait chaque décision, elle gémit dans un désarroi subit:
-
---Ah! mon Dieu! jamais de repos. Faites entrer dans le cabinet de
-travail.
-
-Et tournée vers Édith:
-
---Cela me serre le coeur, chaque fois que je rentre dans cette pièce...
-
-Assise sur un tabouret bas, auprès de sa tante dont elle tenait la main,
-Hélène répondait à ses questions... Oui, elle avait eu bien des tracas
-aussi avec cette bête préoccupation d'argent. La succession d'abord,
-longue à débrouiller, et dont le règlement, avec toutes ces lenteurs de
-notaire, n'était pas encore terminé. Sa mère, en attendant, touchait une
-pension viagère, M. Dugast étant mort sans testament; elle fit allusion
-à la sécheresse d'André, réclamant un partage strict, leur mère réduite
-au quart de l'usufruit... Quant à l'emploi de sa fortune personnelle,
-que d'hésitations, que de difficultés, avant d'en trouver un placement
-conforme à ses idées! D'abord, elle avait offert à Minna de commanditer
-son journal; elle eût participé volontiers à cette courageuse campagne
-d'amélioration sociale, à cette bataille pour le progrès que livrait
-l'_Avenir_ en faveur des droits de la femme. Mais Minna aux premiers
-mots l'avait arrêtée, refusant avec une délicatesse affectueuse de
-l'associer aux risques de l'entreprise. Qu'elle conservât sa dot! Hélas,
-elle en aurait besoin.
-
-Enfin, après bien des recherches, grâce aux indications de leur amie,
-elle avait consacré la somme presque entière au développement d'une
-vaste exploitation agricole, les fermes de Rosay, dans le
-Maine-et-Loire. Cette oeuvre, sorte de colonie où ne travaillaient
-presque exclusivement que des femmes, créée sous l'Empire par le baron
-Sassy, le célèbre philanthrope, avait pour but d'arracher à la misère un
-certain nombre de déshéritées. Après une période de plein succès, la
-mort du fondateur avait ralenti l'élan; une transformation des modes de
-culture, un renouvellement du matériel allaient assurer de nouveau, avec
-un précieux résultat moral, une part d'intérêts modeste à coup sûr, mais
-qu'Hélène jugeait suffisante, malgré le haussement d'épaules, le
-ricanement d'André: «Deux et demi pour cent!»... Lui, conseillé par
-Vernières venait de faire un placement superbe, des mines de pétrole, en
-Transylvanie.
-
---Il a beau avoir le coeur pris, fit Édith cinglante, la tête reste
-libre!
-
---Heureusement! Il n'a pas trop de toute sa présence d'esprit pour parer
-à ses besoins! Car, j'en ai l'impression,--Hélène baissa la voix, eut
-une moue de mépris,--Germaine les complique.
-
---Oh! protesta Édith indignée, crois-tu vraiment? Vénale?
-
---Non, non! Elle ne se rend pas compte, évidemment. Mais de quoi se
-rend-elle compte, avec sa petite cervelle d'oiseau? Ni religion, ni
-morale; son éducation absurde, toute de vanité, porte ses fruits. Pour
-son mari comme pour André, elle n'est qu'une poupée. Toujours des robes,
-des bijoux; il faut qu'elle achète, mais payer? Voilà comment Du Marty a
-fini par s'apercevoir qu'il y avait du louche. Je suis horriblement
-inquiète, ils sont à la merci d'une imprudence. Moi, je ne puis plus
-rien, après ma scène avec André. Vous peut-être, chère tante, si vous
-parliez à Germaine, peut-être prendriez-vous sur elle quelque influence;
-votre douceur, votre autorité...
-
-Édith lui serra la main, la baisa au front:
-
---Je tâcherai.
-
-Et après un silence:
-
---Occupons-nous de toi, fit-elle.
-
-De ses bons yeux francs dont Hélène sentait descendre jusqu'au fond
-d'elle-même l'interrogation tendre, elle la dévisageait:
-
---Oui, où en sommes-nous?
-
---Vrai, je ne sais pas,--elle vit l'étonnement attentif d'Édith,--ou
-plutôt, je ne sais plus... D'abord son charme m'a conquise, cette grâce
-élégante qui vous a séduite vous-même, il y a six mois. Il a été si
-prévenant, si délicat depuis la mort de père. Il me semble qu'il m'aime
-réellement.
-
---Mais toi, chérie?
-
---Ah! moi!... Certains jours je crois l'aimer, puis je suis prise de
-doutes, d'anxiété. Sa personne me plaît; il y a des coins de son esprit
-où je pénètre, il y en a d'autres qui me restent fermés. Je n'éprouve
-pas cette communion de sentiments et d'idées qui existe, n'est-ce pas,
-dans le véritable amour? Quelque chose demeure entre nous. Maman, elle,
-me presse; je ne trouverai pas mieux, dit-elle. Elle est subjuguée.
-
-Une sonnerie de timbre, un bruit de porte, des voix; Hélène se dressa,
-elle ne put s'empêcher de rougir. Et derrière André, qui, froid, tiré à
-quatre épingles, allait saluer Mme Hopkins, Vernières, fin, svelte,
-charmant, apparaissait, la boutonnière fleurie. Il semblait un peu
-fatigué. Le cerne léger des yeux soulignait sa pâleur mate, vraie mine
-d'amoureux,--ou d'homme qui a passé la nuit précédente en aimable
-compagnie. Ils revenaient de l'exposition d'Horticulture, avaient
-assisté au départ du Président: foule, chaleur, orchidées admirables. A
-la dérobée, les yeux perçants d'Édith examinaient André, contraint. Une
-gêne naissait, en dépit de la verve, des plaisanteries de Vernières. Ces
-dames iraient-elles visiter les fleurs demain, avant qu'elles ne fussent
-fanées? Il serait heureux de les diriger... Il y avait surtout une
-petite bruyère mauve, toute simple, une merveille!
-
-Une bonne frappait: le courrier. Une enveloppe carrée, timbrée
-d'Angleterre, à l'écriture ferme...
-
---Des nouvelles de ton mari, dit Hélène. Et sans les ouvrir, elle-même
-jetait un coup d'oeil aux deux lettres qu'elle venait de prendre sur le
-plateau. Tiens! l'une était de Gabrielle Duval, maintenant professeur au
-lycée Fénelon, l'autre... Elle la retourna, un papier sale, des jambages
-grossiers... Les deux hommes se levaient, prenaient congé. Et tandis que
-Mme Hopkins, près de la fenêtre, à la lumière du jour décroissant
-décachetait sa lettre, la parcourait bien vite, Hélène lentement ouvrait
-la sienne. Qu'est-ce que lui voulait ce vilain billet, avec son écriture
-inconnue? Elle le lut une première fois, sans bien comprendre; elle le
-relisait encore, dans une stupeur de dégoût, d'angoisse, dont la voix
-d'Édith la tira comme d'un mauvais rêve.
-
---Qu'as-tu, mais qu'as-tu donc, mon enfant?
-
-Et devant le visage effrayé de sa tante, Hélène sans un mot,
-brusquement, lui tendit du bout des doigts la chose immonde, la délation
-anonyme. Mme Hopkins, bouleversée, lut à son tour:
-
- «Mademoiselle,
-
- «Si je vous écrit, s'est à seule fin que vous vous méfiai du moncieu
- qui vous fait la cour. Il ne vaut pas tant qu'il paret. Et si je vous
- écrit, s'est pour vous dire que s'est vos écus qu'il veu. Mes il fau
- vou maifier tou de même, car moncieu le viconte ne se gène pa pour
- abandonner une femme et l'enfant avec. Ça n'est pas beau. Demandé-lui
- donc des nouvelles d'Henriette Leroy.»
-
---Qu'est-ce que ça prouve? dit Édith. Brûle vite, ça sent mauvais.
-
---Non, donnez... Et Hélène, grave, replia soigneusement le papier.
-
---Comment croire une infamie pareille? s'écria Mme Hopkins.
-
-Hélène dit:
-
---C'est impossible.
-
-Mais toutes deux, sous l'apparente sérénité, conservaient au fond
-d'elles-mêmes une inquiétude inavouée, un sentiment indéfinissable qui
-se mêlait à la tristesse du crépuscule, insensiblement venu.
-
-Soudain, la porte s'ouvrit; un garçonnet de dix ans, courts cheveux
-blonds et grands yeux hardis, fit irruption, tout animé de sa course.
-C'était master Willy, la peau fraîche, le verbe haut:
-
---_Good evening, dear mother, good evening, aunty!_
-
-Et la voix claire, la vivacité joyeuse de l'enfant dissipaient, de leur
-lumineuse candeur, l'ombre honteuse, la pensée noire.
-
-
-
-
-II
-
-
---Mais comment, comment est-ce arrivé? répétait Hélène d'une voix
-altérée.
-
-Toute sa personne criait le besoin de savoir. Elle était si émue qu'elle
-ne songeait pas encore à s'indigner. Ses tempes bourdonnaient: quelle
-surprise, quel affolement! Après ces quinze jours tourmentés, malgré
-leur apparence tranquille,--tante Édith, en effet, lui redonnait du
-courage en l'absence de Vernières appelé subitement en Dordogne par la
-santé de sa mère,--cette catastrophe d'hier soir avait éclaté comme une
-bombe! Tout découvert par Du Marty, Germaine après une scène terrible
-s'enfuyant chez son père, auprès de tante Portier; et les contre-coups:
-Mme Dugast au désespoir, l'oncle furieux contre tout le monde, désolé
-pour ses affaires; demain le scandale!
-
-André, rageur, haussa les épaules. Un air de méchanceté tiraillait son
-visage. Il jetait sur la petite chambre de sa soeur un regard hostile
-d'homme pris au piège. Allons! il n'y aurait pas moyen d'éviter la
-scène, il avait eu tort de venir.
-
---Comment? fit-il. C'est bien simple. Du Marty pendant l'absence de
-Germaine a fourragé ses papiers, comme un goujat. Il a eu l'aplomb de
-forcer son bureau, et dans le buvard il a trouvé une lettre qu'elle
-m'écrivait...
-
---Et cette lettre? demanda Hélène.
-
-Il eut un mauvais sourire:
-
---Pas de doute.
-
-Il ajouta sur un geste révolté de sa soeur:
-
---Et vois le malheur! La vertu n'est jamais récompensée. Germaine, tout
-au long des quatre pages, me signifiait justement son intention de
-rompre. Elle en avait assez de ces inquiétudes, de ces mensonges, de
-toute cette complication de vie.
-
---Elle a mis le temps à s'en apercevoir!
-
-Et pâle de colère:
-
---Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ait fini par où, après l'affreuse nuit
-de la Neuville, elle aurait dû commencer.
-
-André voulut parler, elle le toisa:
-
---Inconsciente comme elle est, elle aurait pu longtemps continuer de la
-sorte! Alors, elle a fini par comprendre? Elle s'est ressaisie, c'est
-bien. Mais toi qui avais l'intelligence, le raisonnement, la force,
-comment as-tu osé l'entraîner, lui faire commettre le mal? Et si ton
-lâche orgueil d'homme proteste,--je te vois sourire!--si c'est elle qui
-s'est jetée à ton cou, pourquoi ne lui as-tu pas dénoué les bras,
-pourquoi n'as-tu pas essayé de lui faire comprendre ce qu'élevée
-autrement elle n'aurait jamais oublié, le respect d'elle-même, de ses
-devoirs? Comment as-tu pu faire aussi bon marché de tout cela, piétiner
-ta conscience? Si tous deux vous avez cédé à l'égarement d'une minute, à
-un élan irrésistible, au moins tu as eu le temps de réfléchir, de
-reculer!
-
-Au souvenir de la nuit de la Neuville, une horreur la bouleversa;
-l'indignation précipitait ses paroles, elle devint très rouge, une
-flamme de révolte dans ses beaux yeux:
-
---Comment, après cette heure affreuse où notre père mourait, où je t'ai
-épargné la honte d'une surprise, votre amour n'a-t-il pas été tué du
-coup? Comment a-t-il pu survivre à cette minute de désarroi, de remords,
-au sortir de laquelle tout honnête homme se serait repris? Mais non,
-vous avez continué, par bravade, par perversité, que sais-je? Tes
-promesses mêmes ne t'ont pas arrêté. Tu m'avais juré de rompre, tu as
-menti, menti chaque jour depuis six mois.
-
-André, qui d'un doigt sec pianotait à la vitre, se retourna, et
-tranchant:
-
---Tu es folle! Est-ce à toi de me faire la leçon? Peux-tu juger de mes
-intentions, lire au fond de mon coeur? Sais-tu seulement ce que c'est
-que d'aimer? Tu parles de ce que tu ne connais pas. L'amour excuse tout.
-
-Elle eut un rire de sarcasme:
-
---Jolis principes! Je suis curieuse de savoir ce qu'en pense Du Marty.
-Tu sens le besoin de pallier ta faute, voilà tout. Tu te poses en héros
-de roman. Non certes, je ne sais pas ce que c'est que l'amour, mais ce
-n'est pas ainsi que je me l'imagine. S'il y a des sentiments assez forts
-pour excuser l'oubli des règles, de ces coups de folie qui élèvent les
-coeurs au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus du reste du monde, est-ce que
-votre passion est de celles-là? Réponds! Toi-même, si tu es franc,
-peux-tu voir en ta conduite autre chose que l'adultère le plus bas, le
-plus médiocre, sans aucune excuse de poésie, de souffrance, de
-sacrifice? Tu as trouvé là un plaisir facile, à portée de la main. Cela
-ne t'a coûté que du mensonge; mais de cette monnaie-là, vous êtes
-prodigues! On parle toujours de la fausseté des femmes; qu'est-elle
-auprès du mensonge des hommes? Le mensonge partout! Mensonge tacite,
-quand il ne suinte pas à travers les paroles... On se meut dans le
-mensonge!
-
-Un doute la déchira, elle songeait à Vernières. Sans répondre André la
-regardait d'un air insolent. Elle reprit:
-
---Alors, ça ne vous prenait donc pas à la gorge, chaque fois que vous
-jouiez votre comédie? Et toi, tu jugeais bon d'empocher les dividendes
-du père, en compromettant l'honneur de la fille? Tu n'éprouvais pas une
-gêne, chaque fois que tu paraissais devant l'oncle Marcel? Et Du Marty,
-ton camarade, ton ami? Aucune répulsion ne t'empêchait de serrer la main
-de cet homme, à qui tu n'aurais pas pris dix sous, et à qui tu volais sa
-femme?
-
---Assez! dit André vivement.
-
-Mais Hélène était montée, elle continua:
-
---Tu ne songeais pas aux conséquences! Il faut les envisager,
-maintenant. Germaine du jour au lendemain déshonorée, aux yeux de ce
-monde qui pardonne tout, sauf le scandale; Du Marty fort de son droit,
-et qui peut-être va te demander raison...
-
---Qu'il vienne! dit André du ton tranquille d'un homme sûr de son fait,
-à l'épée comme au pistolet.
-
---Crois-tu que cela répare quelque chose? Vous voilà bien, avec votre
-façon d'entendre l'honneur! En être restés au duel absurde,--même pas le
-_Jugement de Dieu_,--la sanction du hasard, de l'adresse peut-être! Si
-tu le blesses ou si tu le tues, ce sera complet. Je dis, moi, que cela
-ne lave rien, n'efface rien. Germaine n'en est pas moins abandonnée,
-déchue. Car que comptes-tu faire pour elle à présent?
-
-André eut un geste vague, impuissant.
-
---Oui, tu es dans l'impasse! Peut-être pourras-tu en sortir sain et
-sauf, sans accroc même à ton amour-propre... Est-ce que cela suffit? Tu
-n'en as pas moins vilainement agi. Père te le dirait. Il n'y a pas deux
-façons de penser, quand on porte dans le coeur le moindre sentiment de
-droiture, de justice.
-
-André lui mit la main sur l'épaule, et froidement:
-
---C'est tout? Allons, tant mieux. Mais, ma pauvre petite, tu te payes
-toi aussi de grands mots. Sois tranquille, la vie n'est pas si
-compliquée. Tout s'arrange. Au revoir, je repasserai quand tu seras plus
-calme.
-
-Il prit son chapeau, sa canne qu'il avait posés sur le lit et sortit
-avec sa mine cassante et délibérée, plus préoccupé qu'il n'en avait
-l'air. Hélène le laissait s'éloigner sans adieu; avec une étrange
-ironie, elle se répétait: «Tout s'arrange!» Et la pauvre existence
-gâchée, salie de Germaine? Certes, elle n'avait que ce qu'elle méritait.
-N'importe, la part d'expiation n'était pas égale...
-
-Mme Dugast entra brusquement, les yeux pleins d'angoisse, ses bandeaux
-gris un peu défaits.
-
---André n'est pas là? demanda-t-elle. La femme de chambre m'avait
-pourtant dit... Comment! parti sans me voir, sans m'embrasser? Et tante
-Portier qui vient d'arriver, avec des nouvelles!... Elle leva les bras
-au ciel.--Il faut pourtant qu'il sache... Mais viens, tante te dira...
-Ah! quel malheur, il me semble que je rêve...
-
-Dans le cabinet de travail, toujours cette impression d'une pièce
-froide, inhabitée, malgré les meubles et les objets familiers demeurés
-en place, le buste de M. Dugast à la place d'honneur sur la
-cheminée,--la tante Portier, écroulée sur un fauteuil, jambes étendues,
-la tête de côté sous son chapeau à fleurs, gémissait en s'éventant de
-son mouchoir. Elle était aussi rouge que Mme Dugast était pâle. A la vue
-d'Hélène, son agitation la reprit:
-
---Ah! ma pauvre enfant, c'est affreux. Qu'est-ce que nous allons
-devenir? Ton frère peut se vanter de nous mettre dans une jolie
-situation! Il est donc fou?
-
-Mme Dugast, qui condamnait intérieurement son fils, ne put souffrir
-qu'on dît tout haut ce qu'elle pensait tout bas. Par une contradiction
-naturelle aux mères, par aveugle tendresse aussi, elle avait beau être
-au désespoir des événements, elle ne leur en cherchait pas moins des
-excuses.
-
---Comme s'il était le seul coupable?... Crois-tu que Germaine n'ait rien
-à se reprocher? Si cette petite malheureuse...
-
-Elle jetait sans se l'avouer la faute entière sur sa nièce... ses
-coquetteries, ses libertés; si elle n'avait pas commencé... Sa rancoeur
-se mêlait à une jalousie inconsciente, à la révélation subite de cette
-liaison qu'elle ne soupçonnait pas, de cette aventure où le coeur
-d'André, à son insu, était devenu la possession d'une autre. Mais
-par-dessus tout, le bouleversement de sa vieille honnêteté, l'horreur du
-mal, joints à une terreur bourgeoise de l'opinion.
-
-Tante Portier, cruellement atteinte dans sa dignité de chaperon,
-révoltée aussi par l'injustice de Mme Dugast, protestait avec amertume:
-
---Une jeune fille si bien élevée! Dis ce que tu voudras, elle a pu, bien
-malgré moi, avoir quelques légèretés d'attitude, des inconséquences de
-langage, mais le fond! quel bon naturel, quelle franchise!--Elle se
-rengorgea.--Tous mes conseils n'étaient pas perdus. André est le seul
-coupable!
-
-Hélène, pour couper court à l'inévitable discussion des deux femmes, aux
-froissements qui allaient s'ensuivre, ramena les choses au point.
-
---Le mal est fait, dit-elle d'une voix brève. Où en sommes-nous, tante?
-
-L'indignation de Mme Portier, amassée jusque-là sur André, fondit
-brusquement sur Du Marty. Au fond, c'était lui le vrai coupable; jamais
-occupé de Germaine, la laissant seule, trop libre, ne voyant en elle
-qu'un compagnon de parade, un objet de luxe. Tout à son écurie, ses
-courses, ses paris! Et faux, avec cela! Comme il les avait toutes
-trompées! Il n'y a pas une heure, cet homme d'une urbanité exquise
-l'avait envoyée promener avec la dernière grossièreté.
-
---C'est une brute, fit-elle, un véritable palefrenier. La pauvre petite,
-à la maison, ne fait que pleurer, elle n'aura bientôt plus de larmes. Je
-suis partie laissant Édith pour la garder. J'avais mon idée: je voulais
-lui faire entendre raison à cet homme, essayer de l'attendrir. Il avait
-toujours été si poli, si aimable avec moi. J'arrive, d'abord il refuse
-de me recevoir; j'insiste, on m'introduit dans le salon. Ça m'a serré le
-coeur; chaque chose était à sa place, la miniature de Germaine sur la
-petite table, les fleurs arrangées par elle,--elle a tant de
-goût!--encore toutes fraîches dans le cornet de Chine. La porte claque,
-ce monsieur entre, le chapeau sur la tête; il me demande d'un air
-furieux: «Qu'est-ce que vous venez f... ici? Ne me parlez pas de cette
-créature!» Et alors avec des mots comme je n'en ai jamais entendu de ma
-vie, il s'est répandu en menaces terribles. Jamais je n'aurais cru qu'on
-pouvait jurer de la sorte.
-
---Il veut se battre? dit Hélène.
-
---Se battre? Ah bien oui! Il n'a pas envie d'attraper un mauvais coup!
-Le déshonneur de Germaine lui suffit. Elle a voulu le scandale,
-criait-il, elle l'aura! Et en voilà assez! J'ai la loi pour moi. La
-prison d'abord, le divorce ensuite!
-
---La prison? se récria Hélène suffoquée, tandis que Mme Dugast, un peu
-rassurée puisqu'il n'était pas question de se battre, et ne voyant plus
-que l'horreur pour Germaine du châtiment disproportionné, protestait:
-
---Est-ce possible? Quelle canaille!
-
-Une stupeur dominait leur consternation. La prison? Mais la loi sur le
-divorce ne l'avait-elle pas abolie? Une coutume aussi barbare
-pouvait-elle subsister dans le Code? Le mari outragé avait-il vraiment
-le droit de se venger de la sorte? Tante Portier se moucha bruyamment
-après s'être tamponné les yeux:
-
---Il paraissait bien sûr de son fait, criait: «Oui, la prison!» Et il
-tapait sur la table. «Quant à son complice...»
-
-Un coup sec à la porte. Solennel dans son long pardessus noir, le col
-très haut, cravaté de blanc, M. Pierron parut, plus austère que jamais.
-Son visage blême, entre les favoris de neige, avait la sévérité des
-grands jours; un réquisitoire indigné semblait prêt à jaillir de ses
-lèvres minces. Mme Dugast, à la vue de son père, sentit redoubler son
-chagrin. Tante Portier eut un soupir de soulagement: un oracle venait
-d'entrer, l'intervention de M. Pierron était providentielle.
-
---Ah! mon père, sanglota Mme Dugast, n'est-ce pas que c'est impossible!
-Cet affreux homme veut traîner la pauvre Germaine en prison! Est-ce
-qu'une pareille infamie est permise?
-
---Ce serait monstrueux! dit Hélène.
-
-M. Pierron, qui s'était assis avec lenteur, la considéra d'un air de
-pitié ironique.
-
---Tu trouves? fit-il. Eh bien! ma petite, c'est tout ce qu'il y a de
-plus légitime.
-
-Hélène eut un cri de révolte:
-
---Légitime!
-
---Mettons légal, si tu y tiens, mettons légal.
-
-Et devant les trois femmes confondues, majestueux, il se leva et,
-traversant la pièce, alla prendre un lourd in-octavo dans le coin de la
-bibliothèque où les livres de jurisprudence alignaient toujours en bel
-ordre, comme du vivant de M. Dugast, leurs reliures sombres. Il se
-rassit, et d'un doigt sûr ayant feuilleté les pages, il déploya le livre
-tout grand, parut du plat de la main étaler la sentence; puis de sa voix
-blanche:
-
---«Code pénal, article 337. La femme convaincue d'adultère subira la
-peine de l'emprisonnement pendant trois mois au moins et deux ans au
-plus.»
-
-Elles gardaient toutes trois un silence morne. Hélène mal résignée
-frémissait.
-
-Il arrêta sur elle son regard glacé, où la rigidité de la justice se
-mêlait dans un reflet fugace à une dignité souffrante. Il avait beau se
-raidir, la faute de son petit-fils l'humiliait dans sa vieille et
-hautaine probité, son orgueil de magistrat intègre chargé pendant si
-longtemps de faire prévaloir l'inflexibilité des lois. Il poursuivit:
-
---«Article 338. Le complice de la femme adultère sera puni de
-l'emprisonnement pendant le même espace de temps, et, en outre, d'une
-amende de cent francs à deux mille francs.»
-
---André! s'écria Mme Dugast.
-
---Parfaitement, dit M. Pierron; aux termes stricts de la loi, Du Marty
-peut faire incarcérer André tout aussi bien que Germaine. D'habitude
-pourtant, le complice n'est frappé que de l'amende.
-
-Hélène n'y put tenir:
-
---Ce n'est qu'une injustice de plus! En quoi l'homme est-il moins
-coupable que la femme?
-
-M. Pierron haussa légèrement les épaules. Il n'entrait pas dans cet
-ordre de considérations. La loi est la loi.
-
---Voyons, grand-père, mais c'est odieux, tout simplement! Comment, une
-malheureuse a été entraînée, et le complice, l'auteur, oui, l'auteur de
-la faute sera moins châtié qu'elle? C'est absurde! C'est le responsable
-qu'on épargne, c'est la victime qu'on écrase. Comment, vous donnez à la
-femme une éducation telle, qu'elle ne peut pas toujours trouver en elle
-la force de résistance; vous-même vous lui avez façonné une âme
-incomplète et futile, vous vous êtes depuis des siècles bornés à en
-faire un être de séduction, une compagne de plaisir; et en même temps
-vous exigez d'elle les vertus les plus élevées, les plus constantes,
-abnégation, dévouement, pureté! Cette femme, trop souvent inconsciente,
-c'est votre oeuvre: quelque chose ne proteste-t-il pas en vous quand
-vous la frappez? Et ce n'est pas seulement parce que Germaine est ma
-cousine, parce que je condamne André, Du Marty même;--est-ce que cet
-imbécile n'aurait pas mieux fait de s'occuper de sa femme que de ses
-chevaux?--Non, j'ai toujours été profondément révoltée de cette
-iniquité: s'agit-il de nos intérêts et de nos droits, ah! nous sommes
-des mineures; mais dès que par malheur nous lésons les vôtres, nous
-voilà majeures, vite vous nous punissez! Germaine en prison! Une
-barbarie pareille! Comment a-t-elle pu rester dans nos lois, dans nos
-moeurs? Même pas un châtiment, une vengeance, et la plus dérisoire, la
-plus lâche! Est-ce qu'entre deux êtres humains, liés par un contrat
-librement accepté, librement consenti, le divorce ne suffit pas? De
-quels droits cette tyrannie brutale, exercée sur le plus faible?
-
-M. Pierron interrompit:
-
---Il me déplaît de discuter de tels sujets avec toi, tu me forces
-cependant à te dire que la faute de la femme peut avoir des conséquences
-si graves...
-
---Raison de plus pour se séparer bien vite, dignement. Je trouve, moi,
-la trahison de l'homme déshonorante, d'autant plus déshonorante qu'il
-est le chef de la famille, le gardien de l'honneur commun. Pourquoi
-cette éternelle inégalité? Il fait bon naître homme.
-
-D'un coup sec, M. Pierron claqua les feuillets du Code en les refermant
-comme d'inexorables tenailles.
-
---Causons sérieusement, fit-il.
-
-Ce furent de nouvelles lamentations de Mme Dugast et de la tante
-Portier, récriminations vaines, résolutions subites aussitôt
-abandonnées. M. Pierron, supplié par Hélène de s'entremettre, de tenter
-une démarche auprès de Du Marty, refusa net: égoïsme de vieillard?
-réserve d'ancien magistrat? Peut-être aussi cette conviction ancrée chez
-les gens de justice que le temps arrange tout: les événements
-d'eux-mêmes se modifient, la colère s'use, on réfléchit. Il partait
-enfin; la tante Portier, dont le coupé attendait en bas, se leva en même
-temps, elle le mettrait chez lui en passant; sitôt rentrée, elle
-renverrait Édith. On n'avait rien décidé.
-
-Restées seules, Hélène et sa mère se contemplèrent, dans un silence
-d'effondrement. Comment tout cela tournerait-il? Mme Dugast joignit les
-mains, douloureusement:
-
---Qui aurait jamais supposé?... Un mariage que j'ai fait moi-même!
-Situation, fortune assorties... Tout avait l'air de marcher si bien!
-
-Hélène eut aux lèvres un reproche facile. Que de fois sa mère lui avait
-cité en exemple cette brillante union, si vite, si heureusement conclue!
-«La convenance des relations, l'excellence des renseignements! A quoi
-bon tant hésiter, avant de prononcer le oui définitif?...» Elle se
-rappela mainte discussion, une notamment à la Neuville, le jour de sa
-majorité. M. Dugast souriait, séparé d'elle par la table, tandis que sa
-mère, pour lancer ses arguments, quittait, reprenait avec fièvre sa
-broderie... L'événement, hélas! s'était chargé de répondre. Mais le
-triomphe cette fois, loin de la réjouir, l'emplissait de chagrin.
-Silencieuse, elle s'approcha de sa mère, l'embrassa tendrement, tandis
-que la pauvre femme soupirait, avec une partialité ingénue:
-
---Ah! mes pauvres enfants, que de mal vous nous faites sans le
-vouloir!...
-
-
-
-
-III
-
-
---Germaine veut te voir, avait dit tante Édith en rentrant. Et plus émue
-qu'elle ne le voulait paraître, elle répondait, à l'interrogation
-anxieuse d'Hélène:--Elle t'en supplie.
-
-L'oncle Dugast occupait un somptueux entresol, boulevard Haussmann. Le
-lendemain Hélène, qui n'avait pu fermer l'oeil de la nuit, montait très
-vite l'escalier,--le temps de surprendre le regard curieux, averti du
-concierge; elle sonnait, et passant devant le salut du grand laquais en
-habit,--lui aussi devait savoir,--elle pénétrait de son air décidé dans
-le salon. Deux personnes y chuchotaient familièrement: Yvonne et un
-vieux monsieur au crâne luisant. Elle ne le reconnut pas tout de suite,
-tant il avait rajeuni; c'était le comte Soulier, complet gris perle et
-guêtres blanches, un assidu de la maison, depuis le déjeuner au pavillon
-des Bourrel.
-
---Toi, quelle bonne surprise! s'écria Yvonne levée en sursaut, et
-rougissant (Tiens, pourquoi donc?)...--Germaine va être bien contente.
-Vous permettez, comte?
-
-M. Soulier non seulement permit, mais supplia, d'un geste ravi. Yvonne,
-précédant Hélène en silence,--qu'eussent-elles dit, à présent?--traversa
-un couloir, poussa la porte de la chambre de Germaine. Une odeur d'éther
-s'en exhalait; les rideaux tirés laissaient à peine voir dans le
-demi-jour le lit où gisait une forme blanche. On entendit un ou deux
-petits gémissements.
-
---Qui est là? demanda une voix faible.
-
-Yvonne se retirait sans répondre, fermait la porte sur Hélène.
-
---C'est toi, Yvonne? reprit la voix tandis qu'un visage pâle se tournait
-sur l'oreiller.
-
-Hélène chercha la main de la malade, une pauvre main brûlante, et dit
-très bas:
-
---C'est moi, Hélène.
-
---Toi! dit Germaine, et elle se souleva d'un air effrayé, sans lâcher la
-main pitoyable, qu'elle serrait désespérément; et tout à coup Hélène
-sentit une pluie chaude qui lui tombait sur les doigts, Germaine
-sanglotait:
-
---Oh! mon Dieu! mon Dieu!
-
-Hélène en venant s'était raidie; des sentiments contraires l'agitaient,
-mépris, indignation, douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient
-contre une chute dont elle mesurait la profondeur sans pouvoir
-comprendre par quelle pente insensible la malheureuse avait glissé; elle
-éprouvait une sorte d'horreur physique pour ce qu'un pareil entraînement
-comportait à ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte; mais, quand
-elle fut en face d'une si grande détresse, la pitié l'emporta. Elle ne
-vit plus, dans cette femme au désespoir, qu'une soeur infortunée,
-victime d'une éducation et de moeurs absurdes. La pauvre Germaine était
-moins responsable que son complice; l'inégalité de l'expiation la
-révolta. Les reproches que sa conscience lui dictait, elle manqua de
-courage pour les faire; ses yeux s'emplirent de larmes.
-
-Germaine éperdue répétait comme une enfant:
-
---C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller en prison, j'aime mieux
-mourir!--Elle baissa la voix:--J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu
-boire du laudanum, et puis au dernier moment je n'ai pas pu. N'est-ce
-pas que je n'irai pas en prison? C'est à devenir folle!
-
---Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira, on lui fera comprendre...
-
---Un homme si bien, je le croyais du moins, déshonorer une femme, et sa
-femme encore! Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après moi? Que
-lui ai-je fait? On a plus d'égards envers une femme qu'on a aimée!
-Excepté ma faute, je n'ai rien à me reprocher.
-
-Elle parlait avec une sincérité si convaincue, une inconscience si
-déroutante, qu'Hélène en fut blessée; sa loyauté se révolta. Elle fut
-franche:
-
---Crois-tu donc que ta faute ne soit rien?
-
-Germaine la contempla avec étonnement, comme si elle ne saisissait pas
-tout de suite; puis désolée:
-
---Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais tu ne comprends pas, tu ne
-peux pas comprendre, toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais
-pas...
-
-A son tour, Hélène fut déconcertée.
-
---Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle avec un sourire incrédule,
-presque méprisant.
-
-Bien bas, Germaine murmura:
-
---Non, André...--et sans la regarder:--je te jure, je ne sais pas
-comment j'en suis venue là... André l'a voulu!--D'un ton pleurard elle
-ajouta:--Je me défendais, j'ai résisté longtemps...
-
---Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as même pas le courage de ta
-mauvaise action. C'est André, dis-tu?... Et toi, est-ce que tu n'avais
-pas une volonté, une âme libre, pour te respecter et respecter les
-autres?
-
-Et en même temps, cette faiblesse un peu vile la ramenait de la colère à
-la pitié. Elle revoyait Germaine en jupe courte, mollets bien pris dans
-les guêtres le jour de la partie de chasse, ses yeux brillants de
-champagne, puis la docilité avec laquelle elle s'était assise à côté
-d'André dans la charrette. Une grande tristesse la pénétra. Elle sentait
-tout cela si petit, si mesquin, si douloureux à voir! Elle étouffait
-dans la pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine gisait sur des
-meubles, en désordre.
-
---Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de s'engourdir dans le noir.
-Voyons, du courage. Lève-toi!
-
-Mais Germaine gémissait:
-
---Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si résolue à en finir!
-J'avais versé tout un flacon de laudanum dans un verre. Si je l'avais
-bu, pourtant... C'est affreux, affreux!
-
-Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement rassurée:
-
---Tu l'as jeté, j'espère!
-
---Oh! oui... Ah! si le courage ne m'avait pas manqué! Et puis l'idée que
-je serais trop laide, une fois morte.
-
-Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux fous, elle demanda
-timidement:
-
---Quelle heure est-il, ma bonne Hélène? Comment, si tard?--Et surprenant
-un mouvement de curiosité chez sa cousine:--C'est parce que... je n'ai
-rien pris depuis hier matin.
-
---Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat?
-
-Germaine hésita pour la forme:
-
---Un peu de chocolat, oui.
-
---Avec du pain?
-
---Non, sans...
-
-Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer aussi. Elle se
-reconnaissait impuissante. La consoler? Allons, ce serait vite fait. La
-sermonner? Elle ne comprendrait pas. Il était bien temps d'ailleurs!
-Qu'elle lui laissât du moins un bon souvenir de grande soeur, un de ces
-sourires qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit les rideaux,
-sonna la femme de chambre, retapa les oreillers de Germaine, puis lui
-servit son chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières
-cuillerées, de grosses larmes se remettaient à couler, intarissablement,
-sur ses joues rondes aux fossettes creusées pour le sourire. Remords?
-Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que l'on dirait!...
-
-Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère contre André. Son
-monstrueux égoïsme d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation,
-la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait d'être une femme. Les
-hommes, en vérité, avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant: quant
-aux suites!... Le cuisant soupçon, la brûlure au coeur lui revinrent...
-Vernières! elle se serait crue plus forte. Un petit papier sale
-pouvait-il lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait l'outrage,
-elle y pensait sans cesse. La bourrasque des derniers événements, en la
-chassant d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé intactes sa
-tristesse et ses craintes. Elle y revenait, à chaque minute de suspens.
-C'était plus fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi lui
-aurait-on écrit un mensonge? Ce nom, Henriette Leroy, la poursuivait.
-Elle en marquait un visage, se représentait la femme. Où la trouver?
-Cherche! Le monde est grand. Le mépris de la lettre anonyme... Oui, elle
-méprisait, mais cela ne l'empêchait pas de souffrir. Cette idée que
-quelqu'un d'obscur, de caché, lui en voulait, avait quelque chose
-d'odieux. Si encore elle savait tout; mais où, comment vérifier? Ah! le
-poison était dosé à souhait. Dans le jour, durant ces deux semaines,
-l'occupation, les courses en amortissaient l'effet; il reprenait sa
-force lente, aux heures d'insomnie.
-
-Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait ce qui persistait
-d'indéfinissable en Vernières, sa correction glacée, maîtrise et
-réserve. Certaines façons d'épier les gens à la dérobée, de scruter les
-intentions du regard, de la voix. Mais aussitôt, elle se disait:
-«Allons, c'est insensé! Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne
-rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est donnée entièrement à
-vous; et puis l'enfant, on ne renie pas son enfant, voyons, on ne
-l'expose pas à la faim, au froid, au vice, à la mort!»
-
-Le départ subit de Vernières, en Dordogne, son absence prolongeaient ce
-cauchemar. S'il avait été là, seulement!... Aussi quel battement de
-coeur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner,--sa mère et tante
-Édith sorties depuis le matin n'étaient pas encore rentrées,--la bonne
-vint la prévenir que M. de Vernières attendait au salon. Une joie qui
-lui fit mal, un espoir avec des élancements de crainte. Puis, ce franc
-courage qui était la marque de sa nature l'emporta: savoir la vérité
-coûte que coûte, ne pas subir une minute de plus l'angoisse du doute et
-l'horreur du mensonge.
-
-Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son beau regard cerné; il
-avait maigri. Son charme, cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il
-avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs nuits au chevet de sa
-mère. Il donnait des détails avec discrétion, simplicité. Elle se sentit
-à mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur aussi la retenait.
-Devina-t-il son malaise? La conversation s'arrêta. Il se levait, allait
-prendre congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans avoir affronté
-le danger:
-
---Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela!
-
-Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise, son trouble... Mais,
-n'était-ce pas bien naturel? Que devait-il croire, que pouvait-il penser
-d'une démarche en apparence aussi simple, si contraire au fond à
-l'usage, aux convenances? Elle rougit, tandis qu'avec une attention
-prudente, les traits contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange
-papier. Puis il releva les yeux,--comme ils étaient purs!--il
-sourit,--quelle hautaine ironie!
-
---Eh bien? demanda-t-elle.
-
-Il avait replié la lettre, la déposait sur la table avec une moue
-méprisante, un retrait du geste. La tête rejetée en arrière, son visage
-fermé, l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain muet de son
-innocence blessée.
-
-Il se taisait toujours.
-
---Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas un mot? Je vous crois
-d'avance. Une parole suffit.
-
-Alors, avec une supériorité amère, et balayant d'un revers de main
-l'imaginaire suspicion:
-
---Est-ce qu'on se défend contre de pareilles attaques?
-
-Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une vraie douleur:
-
---Vous ne me demandez qu'un mot, vous doutez donc? Comme si vous ne
-voyiez pas qu'une telle question, quand on aime, est la plus sanglante
-des injures!
-
-Elle sentit douloureusement le reproche; un élan de confiance et
-d'affection lui réchauffa le coeur; et bien en face:
-
---Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous me pardonnez!
-
-Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair de mansuétude et de
-triomphe:
-
---Je vous le jure, dit-il gravement.
-
---Vous ne connaissez pas cette femme?
-
---Puisque je vous le dis.
-
-D'un mouvement prompt, Hélène froissait et déchirait le papier abject en
-mille menus morceaux, et dans la gracieuseté de son acte, il y avait du
-dégoût et de la joie.
-
-Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus dans un besoin de communion,
-de tendresse. Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur restait
-une loquacité un peu fébrile qui, par moments, tombait en silences où
-ils essayaient de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières démontra
-l'ignominie de tels procédés, l'inanité de ces basses manoeuvres, fruits
-de la plus lâche envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner
-derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire attristé souligna son
-indifférence devant ces haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait
-venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de boutique? Pauvre Hélène,
-avoir souffert de cela... Il l'en plaignit, avec des mots câlins et
-mesurés.
-
---Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle.
-
-Elle ressentait un soulagement inexprimable, une honte confuse de ses
-soupçons. Sensation douce, qui, après son départ, se changea en angoisse
-sourde. Elle gardait au coeur une invisible meurtrissure.
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et Mme Hopkins gravissaient le
-vaste escalier boueux d'une de ces grandes maisons à six étages, ruches
-énormes pleines d'un va-et-vient de portefaix et de camelots, dans un
-claquement de portes battantes, une rumeur de voix, un ronflement
-ininterrompu de machines. Deux journaux du soir avec leurs bureaux de
-rédaction et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour en gros, des
-ateliers de fournitures pour modes y mélangeaient leur vie fiévreuse:
-coudoiement de typos alertes, de journalistes à monocle, d'ouvrières en
-cheveux. Les deux femmes se signalaient d'un regard leurs mines
-souffreteuses et chiffonnées, pâles maigreurs, teints bouffis, où
-quelque chose de joli persistait à fleurir. De lourds cylindres de
-papier à l'odeur fade encombraient le passage. Au troisième une plaque
-de cuivre à lettres noires, une porte ouverte: L'_Avenir_.
-
-Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son comptoir, un garçon de
-bureau attentif se levait:
-
---Ces dames désirent?
-
-Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait d'une voix émue:
-
---Ah! mademoiselle!
-
-Une expression de dévouement infini éclaira son visage. Avec son bras en
-écharpe et sa tenue décente, Flénu, par sa résignation, son air
-d'incurable tristesse, inspirait la compassion.
-
---Mon filleul va bien? demanda Hélène en souriant.
-
-Et à travers les remerciements balbutiés du malheureux, elle revoyait la
-figure brûlante et blême, les yeux de souffrance de Marthe.
-
-Une portière se souleva. Grande et forte, le front haut sous les cheveux
-gris, son regard clair lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil de
-son bureau. Empanachée d'un chapeau à plumes, une femme à bandeaux
-blonds et chair de cire prenait congé. Hélène d'un coup de coude la
-désignait à tante Édith: c'était Sophie Groetz, la Viennoise
-prétentieuse et sensible qui harcelait tous les journaux féministes et
-l'_Avenir_ en particulier de manuscrits souvent refusés, chroniques,
-romans et contes, où les hommes étaient invariablement des scélérats,
-les femmes des martyres. Mais déjà les trois amies étaient dans la
-petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène et questionnant
-affectueusement du regard Mme Hopkins.
-
---J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à la jeune fille. Eh bien!
-je pense qu'il faut éviter le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment
-ce pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance pareille, si
-contraire aux habitudes? Et l'opinion?
-
-Hélène hocha la tête: Un imbécile est capable de tout! Minna haussait
-les épaules:
-
---Mais il faudrait être une canaille fieffée! Il n'a donc rien à se
-reprocher, lui? Soyez tranquille, jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt
-la presse.
-
-A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer à la sympathie virile de
-Minna, avait-elle le temps de dire en quelques phrases fortes l'amer
-chagrin, les soucis que lui apportaient depuis un an ses voyages en
-France,--Ah! la calme maison blanche du Devonshire, les grands prés où
-les boeufs ruminaient par bandes, le frais brouillard de la rivière,
-sous les peupliers!--la porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne
-fit irruption. Un corsage sang de boeuf et des gants trop clairs
-soulignaient sa redoutable laideur. Un plat canotier d'homme élargissait
-sa figure rougeaude et rapetissait sa personne trapue. De sa voix
-caverneuse, la présidente de la Ligue pour l'émancipation des femmes
-décerna quelques louanges enthousiastes à Minna à propos de son dernier
-article: «Éducation de la jeune fille.» Hélène et Mme Hopkins eurent
-leur part de compliments. On était entre défenseurs d'une même cause.
-«Sus au tyran!»
-
---M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène malicieusement.
-
---Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir me reprendre. Je l'ai
-envoyé après déjeuner à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle
-Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une bonne heure pour aller, autant
-pour revenir, à pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes.
-Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.
-
-Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice tira de son calepin
-des cartes d'invitation où se lisait en grosses lettres: «Mme MORCHESNE.
-_Droits politiques des femmes_» et les distribua avec profusion. Puis,
-tournée vers Minna:
-
---Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant vibrer les _rr_, ne nous
-ferez-vous pas l'honneur de venir dire aussi quelques mots. Olympie
-Farnel doit prononcer une petite allocution. Si vous consentiez à donner
-à votre tour? Rien que quelques mots! vous développeriez par exemple
-votre admirable article...
-
-Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle intolérant de Mme
-Morchesne; elle s'excusa sur sa santé. La grosse femme, qui ne tenait
-pas au fond à une concurrence redoutable, n'eut garde d'insister. Elle
-se répandit en un dithyrambe nouveau. Une seule chose l'avait taquinée
-parmi toutes les belles idées de Minna: pourquoi confier à l'homme, du
-mari à la femme, du père à la fille, le soin d'améliorer, de transformer
-peu à peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux femmes de se
-libérer seules. Pas de composition avec l'ennemi!
-
-En quelques phrases incisives, dédaigneuses presque, Minna répondait:
-«Cette lente modification, la femme seule n'en viendrait pas facilement
-à bout. Avec l'âme que des siècles de soumission, la longue habitude
-d'être protégée lui ont faite, comment s'affranchir du jour au
-lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir des enfants, de la
-race, la femme doit s'élever à être vraiment l'égale de l'homme dans la
-responsabilité et l'effort communs, il faut petit à petit que les hommes
-s'en pénètrent d'abord: qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à
-développer en nous, leurs filles, leurs femmes, ce sentiment de notre
-conscience et de notre mission. Ce qui manque à tant de femmes,--aussi
-bien à celles, moins nombreuses chaque jour, qui trouvent dans le
-mariage un abri, qu'à la foule toujours croissante de celles qui doivent
-faire leur vie elles-mêmes,--ce qui nous manque, à presque toutes, c'est
-une âme pondérée, volontaire. On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous
-faut compter sur l'évolution de l'opinion, des moeurs. Commençons par
-vivifier l'éducation étroite et bornée de nos couvents, de la plupart
-des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres sur la vie! Que la
-jeune fille cesse d'être jetée, pleine d'illusions, dans une société
-qu'elle ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles; qu'élevée
-davantage en compagnie de l'homme, elle devienne moins romanesque, moins
-accessible à la séduction de l'inconnu. Qu'elle prenne conscience de ses
-droits, de ses devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son pain.» Et
-concluant, Minna jetait avec une conviction chaleureuse:
-
---Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce changement, comme les
-hommes le proclament d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage. On
-ne nous en aimera pas moins; on nous respectera plus. Si nous
-savons nous développer avec calme, avec sagesse, jamais nous
-n'abdiquerons,--vous êtes là pour le prouver, ma petite Hélène,--ce qui
-fait notre charme propre, la grâce et la pudeur natives.
-
-Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre à tonner contre
-l'oppresseur héréditaire; mais on frappait à la porte, Miss Pelboom
-entra, plus sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien, dans son
-veston et sa culotte de cycliste, le plus maigre petit garçon que l'on
-pût voir, torse plat et hanches droites. Cette jeune personne, mise au
-fait, regretta seulement que l'éminente directrice eût, à son avis, fait
-une part insuffisante, dans l'éducation de la jeune fille, aux sports
-athlétiques, à ces exercices violents et libres qui affranchissent
-l'esprit, fortifient la volonté, en durcissant les muscles.
-
-Mais un grattement timide se faisait entendre.
-
---Je suis sûre que c'est mon mari, dit Mme Morchesne, de sa voix de
-basse.
-
-Et en effet M. Morchesne, longue et douce tête de mouton sur un buste
-mince et de hautes jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de la
-porte. Il avait de gros paquets à la main,--commissions de la prévoyante
-et inexorable Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il s'assit
-péniblement et, mal convaincu de l'efficacité des longues marches,
-résigné d'ailleurs, donna des nouvelles de ses rhumatismes.
-
-D'autres gens venaient encore: le vieux philosophe Dureau,
-l'intelligente et belle Andrée Vergnes, dont les paysages avaient été
-très remarqués au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins se levèrent.
-Minna leur disait d'un regard son regret de n'avoir pu causer vraiment,
-elles n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a des jours comme
-cela: le coeur voudrait se confier; tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût
-bien souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de la lettre anonyme
-déchirée en morceaux, de la petite souffrance obscure... Henriette
-Leroy!
-
-Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre, d'un fiacre qui
-s'arrêtait juste devant la maison, le beau Dormoy, portière claquante.
-Un long pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des gants neufs,
-l'allure dégagée. Il les reconnut, se prit à rougir, visiblement gêné.
-Saluts, présentation; il allait porter un article de critique à l'_Écho
-du soir_, il se hâta de prendre congé. Comme elles tournaient l'angle,
-elles s'étonnèrent de voir, penchée à la vitre du fiacre et les suivant
-avec une curiosité malveillante, presque jalouse, une femme grosse et
-déjà vieille, à cheveux roux, paupières lourdes et joues trop roses,
-relevées de fard. Son masque empâté disait la fille sur le retour. Une
-même impression traversa leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy et
-cette vilaine femme?
-
-
-
-
-IV
-
-
-Après quelques secondes d'attente essoufflée sur le palier des Simonin,
-au cinquième, où Master Willy venait de tirer énergiquement le bouton de
-sonnette à demi détraqué, Hélène et Mme Hopkins pénétraient dans une
-antichambre sombre, sans reconnaître de suite l'humble silhouette
-effacée qui venait d'ouvrir: la cousine Denise. Elle s'excusa, gênée; la
-femme de ménage était justement sortie. Toujours sortie, la femme de
-ménage! Hélène eut un éclair de compassion. Pauvre Denise, avec ses
-continuels petits mensonges d'orgueil souffrant!
-
---Comme vous arrivez bien! dit gentiment la jeune femme. Louise et
-Gabrielle sont là.
-
---Et ton mari?
-
---Non, pas encore rentré. Marthe et Jean sont à l'école.
-
-Et prenant les mains de Mme Hopkins.
-
---C'est gentil à vous d'amener Willy. Loulou va être si content!
-
---Comment va-t-il? demanda Hélène.
-
-Le petit Louis, qui sortait d'une fièvre muqueuse, était, depuis
-quelques jours à peine, en convalescence.
-
---Beaucoup mieux! fit Denise. Un sourire heureux illumina pour une
-seconde son triste visage maternel, si jeune encore et déjà flétri.
-D'admirables cheveux cendrés, des yeux d'une grâce délicate et fière
-paraient en vain cette figure où les misères de la vie, la lutte
-quotidienne avaient creusé leurs rides fines, gonflé les paupières, tiré
-les traits. Corps frêle, rondes épaules devenues maigres dans la robe
-grise élimée, décente encore. Elle poussait bien vite la porte du
-salon-salle à manger, où Louise Guilbert et Gabrielle Duval
-s'exclamaient joyeuses. Mais on menait Willy près de son cousin.
-
-Dans la chambre du malade, étendu sur une chaise longue formée d'un
-vieux fauteuil et d'un tabouret, un châle sur les genoux, Denise,
-penchée, retapait bien vite l'oreiller, tandis que Loulou, sa face pâle
-minée de fièvre toute transfigurée de plaisir, se redressait, fermant
-précipitamment le beau livre de contes illustrés que Gabrielle Duval lui
-avait apporté. Willy, dont les huit ans débordant d'assurance et de
-santé faisaient un vrai petit homme, lui donna un shake-hand d'une
-vigueur toute britannique. Loulou, demeuré plus enfant, avec ses dix ans
-débiles, le regardait affectueusement, plein d'admiration pour ce cousin
-lointain, si différent de lui.
-
---Nous vous laissons causer, dit Mme Hopkins.
-
-Rentrées au salon, Hélène demandait à Louise Guilbert des nouvelles de
-la petite paralytique, sa protégée. Le mois dernier, elle avait réussi à
-faire accorder l'assistance judiciaire à la mère Lepillier; celle-ci
-était sur le point d'obtenir le divorce contre son ignoble brute de
-mari. Gabrielle Duval, au bout d'une minute, voulait prendre congé,
-après avoir parlé de son nouveau poste au lycée Fénelon, rappelé leurs
-souvenirs d'écolière!--c'était le bon temps! semblait dire le rire
-rajeuni de Denise.
-
---Mais tu ne t'en vas pas, fit-elle vivement. Reste! Nous allons prendre
-le thé.
-
-Gabrielle se rassit. Elle était brune comme une taupe, laide, l'air
-intelligent, les yeux doux. Joyeuse de secouer un instant ses chagrins,
-Denise s'empressait, tirait du dessus vitré du buffet la théière, les
-tasses en grosse porcelaine fendillées, usées. Elle se faisait une fête
-de leur réunion d'amies, de ce pauvre semblant de réception. Hélène
-s'offrait à l'aider:
-
---Les petites cuillers?
-
---Dans le tiroir, dit Denise occupée à remplir le sucrier. Et comme
-Hélène ouvrait le tiroir de gauche, elle s'élança:
-
---Non, non, pas celui-là, l'autre!
-
-Trop tard! Hélène repoussait bien vite le tiroir, mais elle y avait vu,
-épinglés dans un coin, un tas de papiers timbrés avec des
-reconnaissances du Mont-de-Piété. Denise devint pourpre, son petit
-plaisir s'envola dans l'humiliation amère qu'elle éprouvait, l'éternelle
-humiliation. Elle fut longue à revenir de la cuisine,--sans doute l'eau
-qui ne chauffait pas; ses yeux étaient rouges.
-
-On prit le thé sans entrain. Gabrielle, qui parlait toujours de sa voix
-d'enseignement, une voix blanche et comme impersonnelle, fut prise, en
-reposant sa tasse, d'une quinte de toux sèche; ses pommettes brûlaient.
-Hélène, pour la première fois, remarqua la taille voûtée un peu, les
-yeux fatigués de son amie. Gabrielle embrassait Denise, elle partait:
-
---Voilà Louis tiré d'affaire, courage, ma chérie.
-
-La porte refermée, Mme Hopkins faisait la moue, questionnait Louise.
-
---Elle se surmène, répondait celle-ci. La nécessité de travailler
-toujours, d'être en tête. On n'arrive pas à de telles places, à son âge,
-sans une dépense terrible de travail, de volonté. Avec cela un mauvais
-régime, elle ne veut pas se soigner, elle a tort.
-
-Denise plaignait maintenant Hélène, lui disait sa surprise en
-apprenant... Son mari avait rencontré Du Marty la veille, rue Taitbout,
-sortant de chez son avoué. Il paraissait furieux, décidé à tout. Louise,
-qui n'était pas au courant, apprit sans étonnement le malheur de
-Germaine. Incrédule, puis indignée devant les résolutions de Du Marty,
-elle ne put contenir sa révolte:
-
---Quel aplomb! Non, c'est trop fort!
-
-Elle eut aux yeux, aux lèvres un élan subit, on eût dit qu'une
-confidence involontaire allait lui échapper. Mais non, elle réfléchit,
-s'arrêta court, et frémissante elle répétait:
-
---Vraiment, c'est trop fort tout de même!
-
-Un silence tomba. Denise, qui gardait maintenant un mutisme éploré,
-songeait à part elle qu'il y avait pourtant une obscure justice. Cette
-Germaine si insouciante, si égoïste, elle en avait pris bien à son aise.
-D'un air absorbé, Louise, la tête basse, tapotait à petits coups
-d'ombrelle la pointe de sa bottine.
-
-Des éclats de rire partant de la chambre voisine firent diversion. Elles
-écoutèrent; Loulou, de sa voix faible,--elles durent prêter l'oreille
-pour l'entendre,--tentait de convaincre Willy.
-
---Non, je t'assure, répétait-il, les revenants existent. Cette histoire
-est très vraie! C'était un grand fantôme tout blanc; il toucha du doigt
-le front de la reine...
-
---Et qu'est-ce qu'elle fit la reine? demanda dédaigneusement Willy.
-
---Elle s'évanouit de peur.
-
---Eh bien! moi, déclara le petit Anglais, regarde comme je l'aurais
-reçu. Voilà comment on boxe!
-
---Tu es brave, toi. Moi, si je voyais un revenant, je me cacherais sous
-mes couvertures.
-
-Willy affirma:
-
---Rien ne me fait peur. Ni un tigre, ni un boa, ni un requin, ni un
-éléphant. Je n'aurais même pas peur des grandes bêtes dont j'ai vu les
-morceaux d'os au musée de Newhaven, le mosasaure qui avait une tête de
-crocodile sur un corps de serpent, le dinosaure qui était haut comme une
-maison à sept étages.
-
---Est-ce qu'ils ont existé? s'enquérait Loulou avec stupeur.
-
---Certainement, trancha Willy, mon professeur, M. Mowfles me l'a bien
-expliqué. C'était à l'époque secondaire, lorsque la terre a pris forme
-et qu'il y avait de grandes forêts de fougères, avec des océans qui n'en
-finissaient pas.
-
-Les voix arrivaient distinctes. On entendit Loulou se remuer sur sa
-chaise longue, le tabouret tomba. Denise inquiète se précipitait.
-
-Alors, comme si elle venait de prendre son parti, Louise, attirant
-Hélène et Mme Hopkins dans le coin opposé du salon, près d'un canapé
-barrant une porte close, se mit à parler bas, très vite:
-
---Écoutez, j'hésite depuis cinq minutes, c'est absurde. Le secret
-professionnel ne me lie en rien. Dans une maison où je donne des soins,
-36, rue d'Amsterdam, j'ai plusieurs fois rencontré Du Marty, col de
-pardessus relevé, chapeau sur les yeux, comme s'il avait peur d'être vu.
-Heureusement il ne me connaît pas. Il sonnait au second.
-
---Eh bien? dit Hélène.
-
---L'appartement est occupé par une jeune femme seule, jolie ma foi; des
-cheveux blonds, très blanche; Mlle Nini Bleuet, m'a-t-on dit. Je l'ai
-aperçue dimanche dernier, un affreux chien sous le bras.
-
---Oh! fit Hélène, qui se rappela soudain les absences fréquentes,
-voyages à Paris, rendez-vous sportifs de Du Marty... Et il ose parler de
-prison!...
-
---Oui, dit Mme Hopkins, il y a peut-être là quelque chose.
-
-Il y eut un craquement suspect derrière la porte,--elle donnait dans la
-chambre de Simonin,--mais toutes deux, sans y prêter attention,
-remerciaient chaleureusement Louise, qui se sauvait.
-
-Presque aussitôt Simonin parut, jaquette grise pincée à la taille,
-pantalon de coupe irréprochable,--comment faisait-il pour trouver
-toujours des tailleurs, et du crédit?
-
---Vous étiez donc là? demanda Hélène.
-
---J'arrive, dit-il, et je repars; les affaires... Ah! ma cousine, que je
-vous dise bien vite toute la part que je prends...
-
-Il eut le tact de ne pas remarquer la froideur d'Hélène,--une pimbêche,
-cette petite!--il avait d'ailleurs bien autre chose en tête; cette
-confidence surprise derrière la porte, l'oreille collée au bois,--mon
-Dieu oui, une curiosité bien naturelle!--c'était, s'il savait en jouer,
-une fortune, tout simplement: quelque bon prêt, un coup d'épaule...
-L'oncle Dugast saurait se montrer reconnaissant d'un tel avis. Mais il
-fallait arriver bon premier. Il se hâta de présenter ses devoirs, et
-sans même songer à embrasser son fils, comme sa femme apparaissait à une
-porte, il disparut par l'autre.
-
-Alors, avant qu'Hélène et Mme Hopkins s'en allassent à leur tour,
-c'était un brusque flux de sanglots et de plaintes, où Denise laissait
-crever son chagrin. Elle ne pouvait plus vivre ainsi: la lutte vaine
-pour joindre les deux bouts, sa misère toujours déguisée, toujours
-révélée; pas d'argent au terme depuis six mois, souvent le plat vide. Il
-fallait à tout prix que ce supplice eût une fin! Si elle trouvait
-seulement du travail... et à mots fiévreux elle conjurait Hélène en lui
-pressant les mains de s'occuper d'elle, elle demandait si peu de chose,
-le plus humble emploi! L'oncle Dugast ne pourrait-il lui procurer des
-écritures? Elle avait aussi songé à l'administration des chemins de fer.
-Hélène promettait, partait le coeur gros, tandis que, devant elles,
-master Willy descendait l'escalier d'un pas ferme, les deux mains dans
-les poches de son petit pardessus.
-
- * * * * *
-
-Place Possoz, devant l'entrée de la salle Desbordes-Valmore, la
-conférence de Mme Morchesne attirait, avec bon nombre de désoeuvrés et
-quelques reporters, le ban et l'arrière-ban des troupes féministes. Des
-élégantes descendaient de voitures de maître; on voyait de vieilles
-dames seules, avec des manteaux surannés et des chapeaux touchants,
-sortir précautionneusement de fiacres sans cesse renouvelés. Le vieux
-philosophe Dureau, dont les longs cheveux blancs bouclaient sous un
-chapeau à bords plats, arrivait à pied, donnant le bras à l'antique Mme
-Fourmy-Coste, une des trois présidentes de la réunion, avec Olympie
-Farnel et Mme Morchesne. Bas-bleu d'une nullité fielleuse, d'une avarice
-crasse et d'une fausseté sans égale, le seul titre de Mme Fourmy-Coste à
-la notoriété était d'avoir connu jadis feu Geoffroy Saint-Hilaire.
-Personne n'avait jamais entendu parler de M. Fourmy-Coste. Elle n'avait
-à la bouche que vertu, morale, prêchait le relèvement et l'émancipation
-de la femme et n'avait en réalité d'autre plaisir que de savourer, de
-déguster solitairement des petits ris de veau bien cuits, de bons petits
-verres d'un bordeaux qu'elle tenait sous clef.
-
-Hélène, Édith et Minna débouchaient de la rue Cortambert, stationnaient
-un instant parmi les curieux avant d'entrer. Peu d'hommes, à l'exception
-de quelques parents et amis, l'air résigné, et des journalistes
-visiblement narquois. L'arrivée de la marquise Krobanya fit sensation.
-Cosmopolite et morphinomane, elle avait patronné tout ce que la folie
-des inventeurs avait découvert de plus chimérique; ses salons étaient
-toujours pleins de figures hétéroclites, artistes, conférenciers et
-cabots.
-
-Dans la salle, brouhaha, saluts, petits rires, agitation de chapeaux à
-plumes. M. Morchesne, exsangue et aphone,--tant de courses, tant de
-compliments,--se multipliait, inclinant de tous côtés sa bonne et longue
-tête de mouton. Ce n'était pas une sinécure que d'être le mari de la
-présidente! Le court veston droit de miss Pelboom voisinait avec la
-criarde jaquette beige de Sophie Groetz. Quelques rédactrices de
-l'_Avenir_ et de _la Fronde_ parlaient haut, au milieu de groupes. Elles
-se rangèrent au passage de Minna.
-
-On continuait à venir la saluer dans sa loge. Une dame lui demanda la
-permission de lui présenter son père, énorme colonel de cavalerie en
-retraite, au cou sanguin, aux moustaches tombantes, un féministe
-convaincu. Que venait-il faire dans cette galère? se demanda Hélène.
-Mais elle-même? Malgré la chère présence de Minna et d'Édith, elle se
-sentit soudain dépaysée. Ces gens, leurs papotages, leurs idées... Y
-avait-il quelque chose de commun entre elle et tout cela? Les droits
-politiques de la femme, sujet de la conférence,--à cette heure où de
-cruels événements de famille lui tenaient au coeur, où une préoccupation
-secrète, le son de la voix de Vernières la poursuivaient,--comme elle
-s'en souciait peu!
-
-Mais des applaudissements discrets saluaient l'entrée de Mme
-Fourmy-Coste, d'Olympie Farnel et de Mme Morchesne. Elles prenaient
-place sur l'estrade. Mme Morchesne, très rouge, sanglée à éclater dans
-une robe noire, couvait la salle d'un regard majestueux et familier,
-cependant que d'une voix cassée et menue,--Dureau pour l'entendre
-arrondissait sa main en cornet,--Mme Fourmy-Coste, dans une petite
-allocution, chantait les mérites de la conférencière, et, «comme me le
-disait mon grand ami Geoffroy Saint-Hilaire, la haute portée des
-conférences...» Puis elle se rassit: déjà Mme Morchesne était debout et
-de sa voix tonitruante faisait retentir la salle...
-
-«Tout ou rien! Certes elle rendait hommage à ses devancières, mais
-n'étant pas de ces réformatrices modérées qui essayent en vain par la
-douceur et la persuasion d'arracher à l'égoïsme des hommes
-d'insignifiantes libertés, elle allait droit au but. Pas d'hésitations,
-pas de demi-mesures. Il fallait s'attaquer au principe même. Puisque
-c'est de la loi seule qu'on peut attendre toute amélioration, faisons
-les lois! La femme électeur! La femme député!...»
-
-Ces convictions, Hélène ne les jugeait pas déraisonnables en soi, elle
-en estimait seulement la réalisation prématurée: les droits politiques
-ne pouvaient être que le couronnement de la lente évolution qu'elle
-appelait de tous ses voeux. Sur le fait même, nul doute; puisque la
-femme est soumise aux lois, paye les impôts et répond de ses délits, la
-justice voulait qu'elle eût part au vote. L'histoire est pleine de
-femmes illustres; il y a de grands pays gouvernés par des reines; aucune
-d'elles en France ne pourrait même être électeur, privilège réservé au
-dernier des ivrognes.
-
-Derrière la table, Mme Morchesne gesticulait de manière à inquiéter Mme
-Fourmy-Coste, accumulait les arguments; sa verve s'enflait, roulait, en
-périodes sonores:--«Et je réponds à nos ennemis: Vous prétendez nous
-exclure de l'électorat sous prétexte que vous payez un impôt que nous ne
-payons pas, l'impôt du sang? Mais chaque année des centaines de milliers
-de femmes meurent par le monde, victimes de la maternité. Et c'est en
-récompense que vous nous déniez le droit le plus sacré, celui de
-pourvoir à nos propres intérêts!...» Un sanglot d'émotion, savamment
-préparé, rendit ridicule ce que pouvait avoir de juste sa pensée. Elle
-était de ces femmes, naturellement maladroites, qui gâtent les
-meilleures causes.
-
---Et pourquoi d'ailleurs, reprenait-elle avec exaltation, ne
-pourrions-nous être soldats, nous aussi? Nos soeurs d'Amérique, pendant
-la dernière guerre, en formant un bataillon d'amazones...
-
-Hélène n'y tenait plus, et faisant signe à Mme Hopkins aussi agacée
-qu'elle, elles serraient la main de Minna, s'échappaient
-silencieusement. Un fracas de bravos s'élevait, saluant la fin de la
-phrase, et, tandis qu'elles refermaient la porte de la loge, elles
-aperçurent miss Pelboom battant frénétiquement des mains, à côté du gros
-colonel apoplectique, béant d'enthousiasme.
-
-De retour à la maison, comme elles poussaient la grande porte vitrée de
-l'escalier, la concierge s'empressa, une lettre à la main:
-
---Ça vient d'arriver, mademoiselle.
-
-Et d'un air où il y avait de la curiosité mêlée à ce faux respect des
-subalternes, elle tendait une enveloppe de papier commun. Du premier
-coup d'oeil, Hélène reconnaissait la grosse écriture incorrecte,
-recevait au coeur le coup anonyme.
-
---Merci, fit-elle.
-
-Elles gravissaient les marches en silence, avec une attente d'angoisse.
-Et tandis qu'Édith, devinant le malheur, lui disait d'un signe de
-tête:--«J'ai compris»--Hélène, sans l'ouvrir, tournait et retournait la
-lettre inconnue, sûre d'avance de ce qu'elle allait y trouver. Dans le
-salon, elle la décachetait d'un mouvement fébrile et, tante Édith
-penchée par-dessus son épaule, toutes deux lurent, avec une affreuse
-amertume dans le coeur:
-
- «Mademoiselle,
-
- «Si vou n'avai pas cru que je vou disait la vairité, vou avai tort. La
- preuve, c'est que ce beau moncieu est venu nous offrir cent francs
- pour qu'on se taise. Allai 5 impasse des Termopiles. Demandai
- Henriette Leroy, comme sa vou pourrai voir.»
-
-
-
-
-V
-
-
-Au sortir de la rue de Plaisance, grouillante de peuple, l'impasse des
-Thermopyles, avec ses maisons basses, ses jardinets de misère, semblait
-aux trois femmes désespérée et morne. On s'y sentait à mille lieues de
-la vie, à force de silence, d'immobilité croupie. D'humbles métiers
-devant les portes, établis de menuisiers, baquets de teinture, étalaient
-en vain leurs pauvres emblèmes. Nulle activité, nul éclat de
-voix, une atmosphère lourde de détresse et d'abandon. Minna
-s'enquérait:--Henriette Leroy? Et, avec des regards curieux, on lui
-désignait tout au fond une haute et noire maison dont les six étages
-écrasaient l'étroit cul-de-sac.
-
-Le coeur serré, elles entraient dans une cour fétide; l'herbe y
-croissait entre les pavés, du linge séchait sur des cordes. Les quatre
-faces intérieures de la bâtisse ouvraient leurs fenêtres pour la plupart
-sans vitres, pareilles à des yeux crevés ou couverts d'une taie de
-papier blanchâtre. Les gouttières, les conduites des eaux sales, depuis
-longtemps disjointes, laissaient couler, de leurs tuyaux en zig-zag,
-d'ignobles traînées sur les murs. Elles entrèrent par un cintre béant
-dans une grande cage nue, s'engagèrent dans un des quatre escaliers
-sombres. Elles relevaient leur robe, évitaient de frôler la paroi
-lépreuse, la rampe grasse. Des portes entrebâillées d'où s'échappaient
-des hurlements de mioches et de vieilles toux obstinées, des corridors
-traversés par des ombres furtives. Toute cette misère de Paris, qui se
-décomposait sur place, dans la sanie du ruisseau, sans autre horizon que
-les toits et les murs, parut à Hélène plus sinistre encore que la misère
-de la Neuville ou d'Hautneuil, étalée au moins dans l'air pur, le soleil
-et les arbres. Elle éprouvait une angoisse inconnue: l'humiliation
-d'être là, d'en souffrir. Elle comprenait à cette minute par quels liens
-invisibles, tissés peu à peu, lui tenait au coeur cet homme que
-peut-être elle allait perdre. Si elle se trompait pourtant? Si elle lui
-faisait injure? Mais un douloureux pressentiment l'assaillait toujours.
-Édith et Minna eussent préféré faire seules cette enquête;
-courageusement Hélène avait voulu se rendre compte elle-même.
-
-Au quatrième, hésitant devant une rangée de portes, elles s'adressaient
-à un vieillard chassieux, qui répondait d'une voix alcoolique:
-
---Ah! oui! Henriette Leroy? La fille à la Cagnarde. C'est dans l'autre
-couloir. Tenez, v'là justement son petit qui sort! Georges! Georges!...
-y vous conduira.
-
-Les trois femmes se retournaient et voyaient sur le seuil obscur se
-détacher un maigre gamin en loques, balançant à bout de bras une boîte à
-lait sans couvercle. Mais elles ne contemplaient que la figure, une
-maigre et souffreteuse figure où Hélène reconnaissait avec horreur les
-traits frappants de Vernières. C'étaient ses yeux de velours, sa bouche
-fine, le même ovale du visage pâle. Une ressemblance à crier, et dont
-Édith et Minna restaient stupéfaites, tandis qu'Hélène avec une amère
-répulsion comparait, retrouvant jusque dans les tares, dans
-l'encanaillement faubourien de tout l'être, un peu de la distinction
-native, l'empreinte atténuée, mais indéniable, de la race.
-
---Ta maman est là? dit Minna.
-
-Le gosse, flairant des dames charitables, s'offrit, obséquieux, à leur
-montrer le chemin.
-
---C'est là, m'dame, la quatrième porte. Maman est couchée. Même qu'elle
-est bien malade.
-
-Il les précédait, tournait le loquet, dévisageant les visiteuses à
-mesure qu'elles passaient. Hélène rencontra son regard qui la
-poursuivait encore, entrée dans la chambre; et ce regard plein
-d'admiration lui fit mal, tant il était pareil à un autre regard, plein
-d'admiration aussi, et de cette astuce, de ces arrière-pensées qui
-luisaient dans les yeux de l'enfant.
-
---Des dames pour toi, m'man.
-
-Et il allait s'asseoir, curieux, au pied du lit où la malade somnolait,
-quand une femme à cheveux blancs, qui ravaudait un bas devant la
-lucarne, se leva bien vite, et après avoir salué en lançant un regard
-sondeur et oblique, le prenait par l'oreille, le conduisait à la porte
-en disant:
-
---Va voir chez le crémier si j'y suis!
-
-Puis, tirant la jambe, la Cagnarde alla se pencher sur le grabat:
-
---Henriette, Henriette! glapit-elle, réveille-toi, c'est des dames qui
-viennent te voir!
-
-Et disposant les deux chaises, le tabouret boiteux qui constituaient
-avec une table et un buffet tout le mobilier, elle souriait d'un air
-doucereux, où perçait une ruse sauvage; elle n'avait d'yeux que pour
-Hélène et, dans ces attentions équivoques, celle-ci devinait une
-préoccupation sournoise, une espèce de contentement haineux. La malade
-sortait de sa torpeur, elle se redressait en soupirant, contemplait tout
-ce monde d'un air veule.
-
---On nous a dit que vous étiez très malheureuse, dit Mme Hopkins,
-qu'est-ce qu'on peut faire pour vous?
-
-La Cagnarde donna précipitamment des explications:
-
---C'est que ma fille a bien souffert, avec sa pléritonite. Nous n'avons
-pas toujours été dans cette misère...
-
---Vraiment? fit Minna.
-
---Sûr que non! reprit-elle. Ma fille a eu des robes à se mettre sur le
-dos, et des belles. C'est pas sa faute si elle est tombée là.
-
-Elle joignit les mains, sembla prendre le ciel, puis Hélène à témoin:
-
---Ah! si chacun était traité selon ses mérites. Mais il y a bien de la
-canaille dans le monde!
-
-Tandis que la vieille parlait, Hélène, torturée, lisait sur le visage
-ruiné d'Henriette Leroy une désolation passive, un abattement sans
-espoir. Cette malheureuse pouvait avoir une trentaine d'années, elle en
-paraissait quarante.
-
---A quoi bon parler de cela? dit-elle d'une voix lasse où restait
-pourtant un charme. Tu ennuies ces dames.
-
-Mais âprement la vieille reprenait, avec une telle rancoeur de
-souffrance et d'ironie, qu'Hélène eut l'intuition nette que si, de ces
-deux femmes, l'une avait écrit les lettres anonymes, c'était à coup sûr
-la vieille, et à l'insu de l'autre.
-
---Et pourquoi que je ne le dirais pas, quand il faudrait plutôt le crier
-sur les toits? C'est avec ta douceur que les choses ont tourné comme ça.
-Si c'est pas honteux! Ah! si tu m'avais écouté il y a huit ans, quand ce
-beau mirliflore te faisait la cour... Car, mes bonnes dames, elle a beau
-être fille de concierge, c'était tout de même une femme de chambre bien
-instruite, et distinguée! Elle avait d'abord servi chez Mme la marquise
-de Tallemont-Granval, à Périgueux. Puis par malheur qu'elle est entrée
-ensuite chez sa comtesse à la campagne, et alors m'sieu le vicomte lui a
-conté ses belles histoires! Mais après, ni vu ni connu, je t'embrouille.
-Et pourtant c'est quelqu'un du grand monde, un noble, vous le connaissez
-peut-être...
-
-A la dérobée, elle jetait un regard incisif sur Hélène, qui cette fois
-n'eut plus de doute. Cette vieille depuis longtemps avait dû la suivre,
-l'épier. Absorbée et muette, Henriette Leroy de son lit suivait avec
-attention, à travers le récit de sa mère, l'histoire si cruellement
-vécue, si souvent ressassée. Elle eut un geste de crainte, supplia:
-
---Tais-toi, mère!
-
-Mais la Cagnarde était lancée:
-
---Oui, vous le connaissez peut-être? Vernières qui s'appelle... C'est un
-nom de gredin, il mérite d'être su! Pendant quelques mois jusqu'à la
-naissance du petit, ça a bien marché. On avait renvoyé ma fille du
-château, mais il venait encore la voir en cachette, à Périgueux; il lui
-donnait quelques sous. Puis le petit est né, alors les visites ont
-cessé. Et pour l'argent qu'il devait envoyer tous les mois, vas-y voir!
-Au bout de six semaines, plus personne. Et pourtant pas moyen de renier
-l'enfant. Tout son portrait. On le sait bien, à Périgueux! Mais si vous
-le connaissez, ajouta-t-elle sans faire semblant d'y toucher, peut-être
-bien que vous l'avez remarqué? Maintenant, m'sieu le vicomte habite
-Paris. Alors, nous l'avons suivi pour le relancer, pour lui faire honte.
-Mais les riches font ce qu'ils veulent! Ils se moquent des pauvres gens;
-ce qu'il lui aurait fallu, c'est une balle dans la peau!
-
-Les trois femmes, groupées autour du lit de douleur, regardaient la
-malade avec une commisération plus forte que leur méfiance. Une pensée
-grave assombrissait le beau visage réfléchi de Minna, habituée, mais non
-résignée à la souffrance humaine; Mme Hopkins frémissait de révolte,
-tandis qu'Hélène, soulevée de dégoût contre le misérable qu'elle avait
-cru aimer, sentait à la vue de cette soeur lamentable une compassion
-infinie lui jaillir du coeur.
-
-Henriette, devinant obscurément peut-être leur sympathie trouble, se
-mettait à parler, à parler de sa voix traînante, intarissablement.
-Abandon, solitude, privations, tous ses chagrins anciens, toute sa
-misère présente lui remontaient aux lèvres en paroles monotones, d'un
-insondable découragement:
-
---Ah! sans le petit!... Mais il est si beau, si intelligent... Si vous
-saviez tout ce que j'ai supporté. Ça n'est pas drôle, la vie! Jamais on
-ne croirait qu'il y a des hommes aussi lâches. Abandonner sa chair, un
-enfant qui est son image! Le laisser avoir faim, avoir froid. Tromper
-une pauvre femme, puis, quand on l'a mise dans le malheur, tourner le
-dos, mentir. Au bout de trois mois, quand j'ai vu que je ne recevais
-plus rien, je lui ai écrit, je l'ai prié, menacé. Pour toute réponse, le
-commissaire de police. Mme la comtesse est venue avec son fils, elle m'a
-reproché d'être la cause du scandale; c'est moi qui avais été chercher
-cet innocent, et n'a-t-elle pas eu le front de me dire: «Et cet enfant!
-sait-on seulement de qui il est?» C'est beau, n'est-ce pas, pour une
-grande dame? Alors comme je n'avais pas de preuves, le commissaire m'a
-dit de me taire. Je ne savais pas, moi; la recherche de la paternité est
-défendue. Il m'a dit que si je voulais faire du chantage, on me mettrait
-en prison. J'ai pris mon mal en patience, j'ai travaillé, pour nourrir
-le petit. Comme j'étais trop faible, pas moyen de me remettre
-domestique. J'ai essayé de faire de la couture, je gagnais dix sous par
-jour, maman m'a aidée. Et puis les maladies sont arrivées. Un soir que
-je n'avais rien mangé depuis deux jours, j'ai suivi cet homme en lui
-demandant du pain. Il a appelé un sergent de ville. J'ai crié. Il a
-fallu encore aller chez le commissaire de police. Il y est venu tout
-seul cette fois, il avait de beaux habits, son air fier. On ne m'a pas
-seulement laissé parler. Si je recommençais, mon affaire était faite:
-Saint Lazare! Tout le monde contre les faibles. Ah! quand les riches
-n'ont pas de coeur! Qu'est-ce que vous voulez, on est sans force, il n'y
-a plus qu'à mourir.
-
-Son bras retomba comme un ressort brisé; elle se laissa aller sur le
-traversin, anéantie. La Cagnarde gémit avec rage:--Ah! mon Dieu, si
-c'est possible! tandis que Mme Hopkins tournée vers Henriette disait
-charitablement:
-
---Prenez courage. Si votre histoire est vraie, nous ne vous
-abandonnerons pas.
-
-Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait pas. Rien qu'à ce qu'elle
-éprouvait, à cette émotion profonde, où tant d'indignation se joignait à
-tant de mépris, elle savait bien que ces femmes n'avaient pas menti;
-d'ailleurs, le visage de la Cagnarde parlait, avec son expression d'amer
-chagrin, de vengeance satisfaite. Sans doute elle se réjouissait à la
-fois du tort qu'elle causait à leur bourreau et de la peine qu'elle
-devinait sous l'air impassible d'Hélène, de cette belle et riche
-demoiselle qui volait la place de sa fille... «Celle-là, au moins, tu ne
-l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir!»... Oui, Hélène
-souffrait; elle souffrait d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être
-davantage; mais elle souffrait avec courage, avec un obscur et indicible
-soulagement aussi, à l'idée que cette douleur faisait justice en elle de
-la basse manoeuvre de Vernières, justice surtout de son infâme conduite
-à l'égard de ces malheureuses.
-
-Comme elles allaient partir, Minna, à qui Hélène venait de parler à
-l'oreille, attira avec Mme Hopkins la vieille sur le palier; il y eut
-une courte explication; la Cagnarde montra des lettres, une photographie
-de Vernières, ornée d'une dédicace probante. Puis, ayant empoché quelque
-argent, elle se rangea humblement: Hélène sortait. Alors, au passage, la
-jeune fille la regardant dans les yeux, lui dit à voix basse, ce seul
-mot où tenaient tant de choses amères:--Merci!
-
-Elles avaient hâte de fuir, descendaient l'escalier noir, et avec
-délivrance respiraient âprement l'air étouffé de la cour.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Pour nous résumer, dit Simonin,--il insérait un large billet de banque
-plié en quatre dans son joli calepin et boutonnait avec détachement sa
-jaquette par-dessus,--il est bien avéré aujourd'hui que votre gendre se
-rend tous les lundis, mercredis et samedis, chez Mlle Nini Bleuet, de 2
-à 4.
-
-Marcel Dugast arpentait de long en large son vaste cabinet tendu de cuir
-de Cordoue; des panoplies d'armes italiennes y alternaient avec de
-précieux cabinets Renaissance. Il s'assit devant le bureau monumental où
-un élégant téléphone voisinait avec une lampe électrique, parmi des
-monceaux de lettres et de dossiers. Il regardait Simonin du coin de
-l'oeil. Le cousin à tête de brochet reprit, avec une réserve de galant
-homme:
-
---Voilà ma mission terminée.
-
-L'oncle Dugast fronçant les sourcils, bien vite il ajouta:
-
---En vous donnant les renseignements qu'un hasard m'a livrés, en
-procédant moi-même à cette petite enquête, j'ai été trop heureux de vous
-rendre un service d'ami. Il vous faut maintenant un homme sûr, un bon
-professionnel, qui ne lâche pas Du Marty d'une semelle. Je puis, si cela
-vous est agréable, vous mettre en rapport avec un gaillard des plus
-intelligents. Au bout de huit jours, vous aurez votre constat.
-
---C'est entendu, fit M. Dugast, déguisant sous son flegme une joie
-concentrée... A demain matin, huit heures.
-
-Il goûtait un des plus vifs plaisirs qu'il eût éprouvés. Pauvre
-Germaine! Il tenait sa revanche. Avait-on jamais vu! ce polisson, ce
-drôle, qui se mêlait de faire le justicier!... Simonin prenait congé au
-seuil du cabinet de travail; il recevait son paletot des mains du grand
-laquais, dont le mépris solennel, quoique respectueux, l'amusa... «Tu
-n'as pas mille francs dans la poche, mon bonhomme!»--puis, l'âme en fête
-et la conscience en repos, leste, il dégringola les marches, trouvant la
-vie bonne, l'air doux et toutes les femmes jolies.
-
---Eh bien, nous le tenons! disait, rentré au salon, Marcel Dugast à la
-tante Portier.
-
-La bonne dame laissa échapper le roman sentimental dont elle nourrissait
-ses vieilles illusions.
-
---Il y a une providence! soupira-t-elle, les yeux au ciel.
-
-Yvonne qui devant la fenêtre semblait guetter impatiemment quelque
-venue, flirt nº 1, 2 ou 3, se retournait, en sautant de joie:
-
---Oh! papa, comme ça va être drôle!
-
-Marcel Dugast hocha la tête. Certes, il y avait une justice... Trois
-semaines auparavant, lorsqu'il avait appris la catastrophe, une violente
-colère l'avait transporté contre Germaine, contre André. Cette faute,
-qu'il jugeait sévèrement,--la Morale!--dérangeait tous ses plans, allait
-bouleverser ses habitudes. On n'avait pas idée d'être aussi maladroits!
-Le moyen de garder André à la tête de l'usine, après cet esclandre?
-Comment, d'autre part, se passer de ses services? Toute sa rancune
-s'était déversée bien vite sur Du Marty: ce snob, cet imbécile,
-incapable de garder sa femme, de la protéger, de la rendre heureuse...
-Une haine violente l'agitait encore à l'idée de la prison,--ce misérable
-qui, de gaîté de coeur, aurait déshonoré sa fille! Ah! oui, vraiment, ce
-serait drôle! A leur tour de rire.
-
-Germaine venait d'entrer, pâlie encore, mais comme ressuscitée depuis la
-miraculeuse nouvelle apportée l'avant-veille par Simonin. Son père
-l'embrassa gravement sur le front, Yvonne lui prenait les mains,
-essayait de l'entraîner dans une ronde soudaine.
-
---Qu'est-ce qu'il y a? dit Germaine.
-
-Et devant le sourire sarcastique de son père, devant le récit entrecoupé
-de sa soeur et de tante Portier, en proie à une émotion délicieuse,
-mordue aussi par une instinctive jalousie, elle s'écriait avec
-conviction:
-
---Quelle canaille!
-
- * * * * *
-
-Huit jours après, Hélène attendait Vernières; Mme Dugast l'avait prié la
-veille, par un petit bleu, de passer chez elle. Malheureusement ses
-affreuses névralgies, réveillées par ce nouveau chagrin, la condamnaient
-tout à coup, fenêtres closes, au repos et à l'immobilité de la chambre.
-Tante Édith la remplacerait, pour cette entrevue pénible, puisque Hélène
-exigeait une explication franche. Mme Dugast songeait, en se tamponnant
-les tempes d'eau de Cologne, aux malheurs injustes qui l'assaillaient:
-la rupture de ce mariage concerté par elle, après le krack des Du
-Marty,--une union dont elle était si fière!... Décidément, un mauvais
-sort la poursuivait. Et elle était partagée entre ses regrets de la
-scène imminente et le soulagement de ne pouvoir y assister.
-
-Dans le salon, Hélène pâle, mais résolue, était assise sur sa chaise
-basse, aux pieds de Mme Hopkins. Elles gardaient le silence; à peine un
-mot de loin en loin, en réponse à la communion de leurs pensées. Une
-courte enquête, faite en Dordogne par les soins de Minna, était venue
-confirmer l'absolue certitude. Et s'élevant au-dessus de la blessure
-d'amour-propre, elles s'insurgeaient contre cette iniquité monstrueuse
-qui rejette sur la femme, c'est-à-dire sur l'être le plus faible, la
-responsabilité d'une faute commise à deux, et fait peser sur l'enfant,
-c'est-à-dire sur un innocent, des châtiments immérités. Pourquoi la
-recherche de la paternité était-elle encore interdite en France, se
-demandait Mme Hopkins avec son bon sens anglais, quand presque tous les
-autres pays d'Europe et du monde avaient admis ce principe d'élémentaire
-justice? Comme s'il était plus difficile de retrouver le père d'un
-enfant abandonné que de découvrir un voleur ou un assassin! Un tel
-misérable, à vrai dire, n'était pas autre chose.
-
-La sonnerie du timbre leur tinta au coeur. Hélène était debout. La femme
-de chambre annonça:
-
---M. de Vernières.
-
-Il s'approchait galamment, voulut baiser la main de Mme Hopkins qui la
-retira; il se tournait vers Hélène, elle lui désignait un siège.
-Vernières comprit qu'il touchait à l'une des heures décisives de sa vie.
-Il devina l'orage; son joli sourire se glaça sur ses lèvres; il
-conservait un air gracieux, mais l'attente lui durcissait le visage.
-
---Vous souvenez-vous encore, dit Hélène, de la lettre anonyme que je
-vous ai montrée l'autre jour?
-
---Je ne l'ai pas plus oublié que vous, mademoiselle, répondit-il de
-cette voix martelée qui donnait aux mots toute leur valeur.
-
-Hélène prit sur une petite table la seconde lettre de la Cagnarde, et la
-lui tendant:
-
---Que dites-vous de celle-ci?
-
-Vernières la reçut avec dégoût, la parcourut à peine.
-
---Ce nom ne vous rappelle rien?
-
-Il lui darda son regard aigu. Que savait-elle? Le visage d'Hélène
-restait fermé. Jamais il ne l'avait trouvée aussi séduisante. Que
-répondre? Être franc: pardonnerait-elle? Il se sentit lié par son
-premier mensonge. Nier était plus sûr; quelle preuve pourrait le
-confondre, s'il payait d'audace? Il parut chercher dans ses souvenirs et
-du ton le plus naturel du monde:
-
---Rien, fit-il dans un étonnement bien joué.
-
-Hélène le contemplait avec une ironie souveraine, qui le perçait à jour:
-
---Cherchez bien!
-
---Je ne trouve pas...
-
---Vous avez donc la mémoire aussi légère que le coeur?
-
-Il se leva sous l'insulte: elle savait! Il sentit qu'il la haïssait avec
-autant de force qu'il l'aimait: car il l'aimait à sa manière. Son
-affection se concentrait tout entière dans cette minute où il la
-perdait. Essayer de la convaincre? Trop tard! Il sourit avec une
-tristesse amère. Puis, de haut:
-
---On m'a calomnié, je le vois. Mais il ne saurait y avoir d'amour sans
-confiance. Adieu, mademoiselle.
-
-Tant d'impudence eût ébranlé Hélène si elle n'avait pas vu, de ses yeux
-vu, le mensonge vivant, le témoin irrécusable: l'enfant. Il saluait très
-bas, gagnait la porte.
-
---Un mot! dit-elle.
-
-Il s'arrêta, fit tête, comme un homme d'honneur méconnu, résigné à subir
-d'injustes reproches. Elle continuait, vibrante:
-
---Que vous m'ayez menti, quand je vous interrogeais en toute confiance,
-que vous n'ayez pas trouvé de plus touchante preuve d'amour que de
-vouloir me rendre complice de votre infamie, c'est assez écoeurant déjà!
-Et faites-moi la grâce de croire que je ne me plains ni de ma confiance
-trahie, ni de mon affection outragée!... Il eut un geste de
-protestation.--Oui, vous m'aimez, c'est entendu! A mon tour de vous dire
-qu'il n'y a pas d'amour sans loyauté. Mais ce n'est plus de moi qu'il
-s'agit! Il s'agit d'Henriette Leroy, de cette malheureuse que vous avez
-honteusement abandonnée quand vous en avez été las; il s'agit de votre
-fils, ce triste petit être qui ne demandait pas à vivre; il s'agit de
-ces deux victimes de votre égoïsme et de votre lâcheté! Ah! vous ne
-connaissez pas Henriette et Georges Leroy? Vous ne connaissez pas
-l'impasse des Thermopyles? Eh bien, faites comme moi, allez voir! Ou
-plutôt, retournez-y! Et si le coeur ne vous lève pas, si vous n'éprouvez
-pas une pitié dans vos entrailles de père, c'est que vous êtes encore
-plus vil que je ne vous suppose. Plus vil que les gens dont les prisons
-sont pleines, et qui ne sont pas plus coupables que vous! Mais puisque
-de pareilles actions restent impunies, puisqu'il n'y a pour les flétrir
-que le mépris des honnêtes gens, c'est bien, soyez sûr du nôtre. Et
-maintenant, monsieur de Vernières, vous pouvez sortir.
-
-Il voulut parler; une rage cuisante, une atroce humiliation l'en
-empêchèrent. Il perçut, dans un obscur remords, la lointaine portée, le
-contre-coup fatal et inattendu de chacun de nos actes. Incapable
-d'affronter plus longtemps l'austère mépris de Mme Hopkins, la
-rayonnante indignation d'Hélène, il essaya de ricaner; une pâleur
-terreuse lui décomposa subitement les traits et, pour la première fois,
-son âme véritable apparut, sur ce visage de boue. Puis il sortit, pour
-toujours.
-
-La porte refermée derrière lui, Hélène détendue se mit à pleurer à
-petits sanglots; mais courageusement elle répondait aux caresses
-affectueuses de Mme Hopkins:
-
---C'est nerveux! ce ne sera rien...
-
-Et de sa bonne voix, tante Édith reprenait:
-
---Ma pauvre chérie, il faut avoir souffert, souffert de sa propre
-souffrance et de celle des autres pour s'élever jusqu'à valoir quelque
-chose. Il n'y a d'âmes vraiment supérieures que celles qui se sont
-purifiées, à travers la douleur...
-
-
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-La route bordée de noyers atteignait le sommet du plateau. La vallée de
-Rosay apparut, toute lumineuse et fraîche dans la belle matinée de mai.
-A l'écart du village, dont le clocher d'ardoises se découpait sur
-l'azur, les bâtiments de la colonie, entourés de vignes et de bois,
-dressaient leurs constructions grises; des hangars neufs faisaient tache
-blanche.
-
-Hélène contemplait avec une sorte d'apaisement la ligne molle des
-collines, les grandes prairies humides où les vaches pâturaient et cette
-douce légèreté de l'air qui baigne les ciels limpides de Touraine. Elle
-se retourna vers son amie Mme Sassy, la directrice, forte et rude femme
-au visage d'énergie et de bonté.
-
---Il fait bon vivre ici!
-
-Elles côtoyaient un champ; les pensionnaires de Rosay, cottes et blouses
-brunes, courbées en deux sur les sillons, buttaient des pommes de terre.
-Comme on était loin de Paris, loin de cette vie factice et fiévreuse où
-chacun poursuivait âprement la curée de ses égoïsmes, à travers le
-mensonge tour à tour bienveillant ou implacable de la société! Hélène,
-toute meurtrie encore, un cerne de fatigue autour de ses beaux yeux,
-éprouvait, en songeant à l'homme, une amère rancoeur. Elle n'évoquait
-que visage de haine, de convoitise, de sécheresse et de ruse.
-
-Ah non! certes, l'homme n'était pas beau lorsque, sous le masque arraché
-des habitudes et des convenances, son âme cachée, cette âme que la vie
-quotidienne dissimule, se dévoilait dans sa laideur. On parlait toujours
-de l'éducation de la femme! Comme si celle de l'homme n'était pas
-d'abord à modifier tout entière. Mais renoncerait-il jamais, avec son
-individualisme féroce, à chercher dans sa compagne une serve de plaisir,
-et de son bon plaisir? Lui imposerait-il toujours, en s'en libérant
-lui-même, une rançon d'argent, de dévouement, de soins et de devoirs?
-Quand cesserait-il de vouloir primer dans la lutte séculaire, faite
-d'amour et de haine?... Parmi l'escorte des visages qui hantaient son
-désenchantement, elle revoyait l'expression dédaigneuse et dure d'André,
-le jour de leur grande explication après l'éclat de Du Marty. Elle avait
-toujours souffert par lui; dès l'enfance, il l'avait écrasée jusque dans
-leurs jeux de sa supériorité tyrannique, de ses taquineries
-malveillantes; plus tard, c'était l'antagonisme sourd de leurs
-intelligences en éveil, ses sentiments de femme toujours rappelés à la
-soumission; enfin la lutte ouverte des caractères, des intérêts
-méconnus, son légitime désir d'égalité toujours froissé, refréné. A coup
-sûr, elle le savait personnel, volontaire, bornant à lui tout l'horizon;
-mais jamais elle n'aurait cru que ce laborieux, dont elle estimait la
-soi-disant droiture et la décision, s'abaissât à d'aussi viles
-satisfactions, à un pareil manque de conscience et d'honnêteté. Depuis,
-à peine l'avait-elle revu une ou deux fois en quinze jours, et à
-l'attitude glaciale d'André, à sa propre froideur, elle avait senti
-l'irréparable.
-
-Du Marty? La face correcte, le sourire sur les lèvres comme le monocle
-dans l'oeil, ce vernis de politesse et d'élégance, cela s'écaillait,
-tombait, faisait place à l'odieuse violence d'un palefrenier, à un
-inconcevable mélange de bêtise et de canaillerie. L'inflexible
-indifférence du grand-père Pierron, figé dans son respect de la loi et
-son culte tenace du passé, l'égoïsme avisé de l'oncle Marcel, grand
-défenseur des principes pourvu qu'ils se conciliassent avec ses
-intérêts, tout contribuait à augmenter son isolement, sa tristesse.
-D'autres souvenirs la harcelaient: le museau de brochet de Simonin, sans
-cesse prêt à s'ouvrir pour happer une proie, et, dans ces éclairs qui à
-certains moments illuminent on ne sait pourquoi les coins sombres de la
-mémoire, tels traits épars dans le paysage de Moranges et d'Hautneuil,
-la trogne libertine du vieux contremaître rougeaud, le mufle veule de
-Lepillier, la sordide silhouette du père Lefèvre avec ses yeux morts
-d'aveugle...
-
-Mais par-dessus tout, elle revenait malgré elle au visage de Vernières,
-tel qu'elle l'avait vu la dernière fois, à ce visage d'une pâleur
-terreuse où était apparue brusquement l'âme de boue. Elle ressentait
-encore le cruel déchirement, la douleur d'avoir si mal placé son
-affection, et de la découvrir à l'épreuve plus sincère qu'elle n'avait
-supposé. Du moins, c'était bien fini, mais l'orgueil de cette
-constatation lui laissait une blessure, l'impression endolorie d'un
-grand vide. A peine le silence et l'éloignement qu'elle était venue
-chercher à Rosay, commençaient à lui rendre par moments un peu de calme,
-sinon d'oubli. La duplicité de Vernières, son infamie découverte, voilà,
-sans qu'elle s'en rendît compte, ce qui lui faisait haïr aujourd'hui
-tous les hommes. Sous la grâce et la distinction qui l'avaient séduite,
-elle ne voyait plus que l'universelle vilenie, le déchaînement
-irrésistible des instincts bas et méchants.
-
-Triste vie, où les meilleurs sont les dupes des pires, où les faibles
-sont fatalement victimes des habiles et des rapaces, de la foule brutale
-des sans-scrupules et des sans-coeur. Et dans une angoisse douloureuse,
-elle cherchait en elle-même le secours des visages amis. Entre les bons
-sourires d'Édith et de Minna, l'image fortifiante de son père surgit.
-Émue, elle reconnaissait les yeux graves et doux, la fine bonhomie, les
-traits chers. Comme il lui manquait, ce guide patient et sûr, qui
-l'avait quittée au tournant du chemin; elle se rappela l'air de
-lassitude, le tendre regard fatigué du vieillard, dans son cabinet de
-travail de la Neuville, lorsque, assis derrière la table, il la
-contemplait, séparé d'elle par tant d'années de vie, à la fois si près
-et si loin. Des mots de naguère lui revinrent avec l'inflexion connue:
-«Nous voudrions te confier à quelque brave compagnon de route...» Pauvre
-père!
-
-Elle avait beau chercher autour d'elle, personne. Parmi les jeunes gens
-qu'elle connaissait, ou qu'elle avait entrevus, aucun qui ne lui fût
-indifférent ou dont l'affection lui parût mériter de tenir une place
-dans sa vie; et des profils se précisèrent: les lieutenants
-Ythier-Bourrel et de Céry dans l'or roux des bois de la Roche-Guyon?
-grandes moustaches et petites cervelles... Schmet, avec son nez crochu
-et ses cheveux frisés?... Dormoy? oui, de l'allure, une espèce de charme
-cavalier, une belle franchise; mais non, il devait être comme les
-autres?... Ce bourru d'Arden, avec sa laideur intelligente?... Rien ne
-se détachait du fond sombre de ses pensées; elle était encore trop près
-de sa peine pour se tourner vers l'avenir.
-
-Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse, respectait ce silence. Sous
-sa capeline noire, ses cheveux gris en broussaille découvraient un haut
-front rêveur; seule la courbe prononcée du nez, du menton, décelait la
-volonté forte. Nature disparate, où de vastes conceptions théoriques
-neutralisaient souvent les énergies de l'application, Mme Sassy, depuis
-la mort de son mari, neveu du célèbre philanthrope et lui-même agronome
-distingué, avait assumé la tâche de diriger seule les établissements de
-Rosay. Toujours la première debout, la dernière couchée, promenant
-partout ses robes courtes et sa fameuse capeline noire, de l'étable au
-rucher, de la laiterie aux champs, elle dépensait en mille détails de
-surveillance son infatigable activité, sa pitié bourrue. L'asile
-aujourd'hui n'employait plus que cent cinquante pensionnaires. Ces
-femmes, de misères identiques et de provenances diverses, pour un bon
-nombre sortant de maisons de correction, ou bien filles repenties,
-filles-mères abandonnées, n'apportaient à Rosay que des corps las, des
-coeurs malades, toute une variété de déchéances physiques et de plaies
-morales. Personnel ombrageux, difficile à manier, qui, dans la fatigue
-salutaire du travail, gardait une redoutable vivacité d'instincts,
-exigeait de la part des sous-maîtresses autant d'activité que de tact.
-Entreprise onéreuse, où les admirables qualités de Mme Sassy ne
-parvenaient pas à contrebalancer ses défauts, tendance à voir trop
-grand, engouement de méthodes nouvelles de culture, achats sans compter
-d'outils perfectionnés. Les sommes affectées à la fondation par le baron
-Sassy étaient, comme sa propre fortune et les deux cent soixante-cinq
-mille francs d'Hélène, aventurés dans cette exploitation trop lourde
-pour les bras qui la mettaient en oeuvre. De mauvaises récoltes depuis
-deux ans, l'hostilité du pays entier, des petits propriétaires atteints
-dans leur commerce par la concurrence à meilleur marché, un incendie qui
-avait détruit les hangars de réserve reconstruits depuis à grands frais,
-tout avait ajouté au médiocre état des affaires.
-
-Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant une pièce de terre où
-une dizaine de femmes étaient en train de repiquer un immense carré de
-choux. L'air de santé d'un gamin aux joues rouges, aux yeux vifs, qui
-poussait une brouette chargée de plants, lui fit penser à la maigre
-figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un tressaillement de
-colère méprisante: Georges Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il
-serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre, au soleil, que
-dans la corruption du ruisseau de Paris!
-
-Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis son arrivée,
-s'efforçait de la distraire sans l'interroger, lui proposa d'abréger la
-promenade. Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle désigna un peu
-plus loin la verdure jeune, taillis de chênes bas tout frémissants d'un
-feuillage nouveau, tachés de place en place par des arbustes roux
-gardant encore leur dépouille d'automne.
-
- * * * * *
-
-Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène la détendait, la
-pacifiait. Toute la semaine, elle avait accompagné Mme Sassy dans ses
-tournées quotidiennes. Elle avait toujours aimé, mais n'avait jamais à
-ce point reconnu le bienfait d'une vie mêlée à la grande vie de la
-terre, des animaux et des choses. C'était moins le plaisir d'en goûter
-la beauté sereine, le spectacle magnifique et simple, que de participer
-à l'immense effort invisible, à la lente et féconde transformation.
-
-D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient. Mises en relief
-par le recul de Paris et l'oubli de son agitation stérile, leur raison
-d'être, leur utilité lui apparaissaient pour la première fois dans leur
-modeste grandeur. Elle sut qu'avec Mai se modèrent, puis cessent les
-irrigations des prairies, se terminent les dernières semailles, colza de
-printemps, chanvre et maïs; elle s'étonna de rester toute une matinée au
-grand air, dans les prés où, d'un geste large, des faucheuses
-récoltaient le trèfle incarnat, en chargeaient à la fourche de lourds
-chariots. Avec joie, elle respirait l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe
-fleurie; et cette expression de force saine, presque allègre, elle la
-surprenait aussi sur le visage bruni et dans les mouvements rythmés de
-ces femmes, à qui leur labeur était en train de refaire une âme. Elle se
-passionna pour la lutte intelligente, chaque jour, dans les vignes,
-contre le ravage obscur du mildiou; elle vit, dans le soufrage soigneux
-des ceps, le patient emblème de toutes les guérisons.
-
-Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien: explications et projets. Elles
-visitèrent longuement la basse-cour, le rucher, les étables. On
-commençait à mettre les animaux au régime du vert. Plus loin, quelques
-femmes, trop délicates pour les travaux des champs, jetaient de leurs
-tabliers gonflés les grains à poignées au milieu des cercles de dindons
-et de poules, renouvelaient constamment la boisson des poussins. Hélène
-s'amusait aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage, des ruches en
-paille en vue du rucher; c'était l'époque de la grande miellée. Le soir,
-elle se couchait rompue, mais l'âme tranquille; elle retrouvait des
-sommeils d'enfant.
-
-Plus encore peut-être que l'oeuvre apaisante de la nature, elle admirait
-les soins constants de Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par
-elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre, d'émouvoir,
-puissance irrésistible de la charité! Ah! si chacun, dans la mesure de
-ses forces et la limite de son intelligence, se consacrait à cet
-apostolat, au moins la misère humaine serait soulagée, puisqu'il est
-impossible de la supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi d'abord!
-Combien l'exemple d'abnégation que Mme Sassy donnait depuis vingt ans
-tranchait avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait à des
-jouissances de fortune et d'orgueil, avec la bassesse et la cruauté d'un
-Du Marty, d'un de Vernières... Vernières? Elle y pensait maintenant
-presque avec indifférence. Le mépris avait tué la douleur. Et cependant
-de tels hommes représentaient une part de l'élite de la classe
-dirigeante; ils n'en étaient que plus coupables.
-
-Oui, cette oeuvre était réellement belle. A côté du labeur physique, des
-cours élémentaires achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement
-progressif. Jamais d'insoumises; de se sentir libres, elles
-travaillaient mieux; les portes ouvertes par charité ne retenaient
-personne de force. Depuis la fondation, plus de huit cents jeunes filles
-ou femmes à qui leur séjour à la colonie avait permis de se constituer
-un petit trousseau, une réserve d'économies, s'étaient mariées
-honorablement, avaient pu se refaire une humble mais durable position.
-Les gages de chaque employée étaient versés tous les mois à leur nom
-dans une caisse qu'alimentaient encore certains dons. Ainsi elles
-retrouvaient à leur sortie le fruit de leur travail, sous une forme
-tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes, écrivaient à Mme
-Sassy, revenaient la voir. Elle citait trois de ses anciennes
-pensionnaires devenues sous-maîtresses à force de travail et
-d'honnêteté. Elle recevait de la société des épaves, elle lui rendait
-des êtres conscients, capables d'une vie nouvelle.
-
-Un matin, ces deux lettres pour Hélène:
-
- White-House, 17 mai.
-
- «_Darling_,
-
- «Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement aussitôt débarquée!
- Mais impossible de trouver une minute. A peine ai-je le temps de
- t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie lettre. Te savoir à Rosay
- me rassure un peu. Je te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy;
- j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine, consolant comme
- une caresse. Pour moi, avec quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille
- maison, mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu te doutes
- si on était heureux de me revoir! Georges, je ne t'en parle même pas,
- tu connais sa chère affection; mais les petits, Fred et Bertha! Rien
- d'amusant comme de voir master Willy faire le Parisien, leur débiter
- mille contes... Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire que je
- t'aime et que je pense à toi.
-
- «ÉDITH.»
-
-Hélène décachetait la seconde lettre où elle avait reconnu l'écriture de
-sa mère. Les lignes descendaient, signe de dépression. Les derniers
-événements avaient porté au comble l'abattement de Mme Dugast. Elle
-avait eu pendant si longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage des
-mauvais jours, à soixante ans, c'était dur... Et avec moins
-d'empressement qu'elle n'en avait mis à parcourir les nouvelles
-d'Angleterre, Hélène commençait à lire celles de Paris.
-
- 18 mai.
-
- «Ma chère fille
-
- «Pourquoi répondre des billets si courts à mes lettres détaillées? Je
- m'efforce de te donner une impression fidèle de mes occupations, de
- mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin de quelques lignes tes
- longues journées de campagne. Pas grand'chose de nouveau depuis
- avant-hier, où le dîner chez ton grand-père s'est bien passé. Il ne va
- pas mal, quoique nos chagrins lui aient été plus pénibles qu'il ne le
- laisse voir. Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de ta pauvre
- grand'mère. Pas moyen de lui faire comprendre un mot de ce qui nous
- préoccupe. Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle demeure,
- quoi qu'on lui dise, engouée de Du Marty dont elle interprète toutes
- les actions à rebours.
-
- «Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai trouvé la maison sens
- dessus dessous. Crac! au moment où on espérait pincer ce vilain
- monsieur, le voilà parti aux courses de Pau; la surprise était
- organisée pour l'après-midi et voilà huit jours de perdus. Cela
- n'empêche que tout le monde était en joie, ton oncle conserve le
- meilleur espoir. Germaine, outrée de la conduite de son mari,--et
- vraiment il y a de quoi!--s'apprêtait à sortir avec Yvonne pour faire
- quelques achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de ses amitiés
- pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité, elle est bien heureuse!
-
- «Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule dans la grande salle à
- manger. Je crois que j'aurais passé une après-midi funèbre si je
- n'avais reçu à deux heures une belle visite. Devine qui? Dormoy, qui
- venait nous apporter des cartes pour son exposition; elle a lieu dans
- quinze jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te trouver, a
- bien répété combien nous lui ferions de plaisir en allant toutes deux
- à l'ouverture. Le _Figaro_ en parlait ce matin et vantait son talent.
- On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un homme charmant et
- bien distingué, avec ses façons d'artiste.
-
- «Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui. Toujours pas de
- nouvelles d'André! Cinq jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète
- sans doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait aperçu lundi à la
- première du Vaudeville.
-
- «Au revoir, ma chérie, prends exemple sur moi, écris longuement. Songe
- que c'est le seul plaisir des vieilles mamans sacrifiées.
-
- «Ta mère qui t'aime.»
-
-En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy achevait d'exposer à
-Hélène la situation nette de leurs affaires: elle le devait à la jeune
-fille qui lui avait apporté si spontanément l'aide puissante de ses
-capitaux. Depuis qu'Hélène était là, ce besoin de confiance, de
-franchise, tourmentait l'excellente femme. Les recettes des dernières
-années, celles que faisait prévoir l'année en cours restaient à ce point
-au-dessous des dépenses qu'elle se faisait un scrupule de ne pas l'en
-prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi se composait sa fortune.
-Elle savait Marcel Dugast immensément riche, elle savait qu'aux 265.000
-francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage de son père. N'allait-elle pas
-avoir besoin de revenus plus considérables? A peine si Rosay donnerait
-cette année deux pour cent.
-
-Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession s'élevait à 200.000
-francs placés dans l'usine Dugast: produit net, sept pour cent. Elle
-avait, par déférence aux supplications, aux instances de sa mère
-consenti à ne pas déplacer la somme. C'était bien le moins que la
-différence de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle n'ajoutait pas,
-c'est qu'indignée de voir sa mère réduite par la volonté d'André au
-quart de l'usufruit, elle l'avait priée de conserver l'entière direction
-des 200.000 francs, en lui laissant en plus la jouissance du Vert-Logis,
-indivis entre son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement Mme
-Sassy, elle était heureuse de s'associer au moins par l'argent,
-puisqu'elle ne pouvait lui apporter d'autre concours, à son oeuvre
-admirable. Elle eût voulu l'aider de sa personne, se dévouer comme elle;
-mais son devoir filial la réclamait.
-
-Une servante frappait à la porte. Un petit vieillard desséché et
-propret, blouse bleue et pantalon de velours rapiécé,--l'exprès du
-télégraphe, s'avança une dépêche à la main:--«_Hélène Dugast. Rosay,
-Maine-et-Loire._»
-
---Rien de grave, j'espère? demanda Mme Sassy.
-
---C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un regard, puis lui tendit le
-papier bleu: «_André veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite
-pour joindre remontrances aux miennes._»
-
-
-
-
-II
-
-
-Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai blafard où les facteurs
-s'empressaient; les hautes lampes électriques déversaient ce jour
-factice qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans un tohu-bohu de
-valises et de sacs où des bouquets de lilas frais cueillis faisaient
-éclater tout le printemps de la campagne, le flot des voyageurs se ruait
-vers la sortie, encombrait l'étroite chaussée entre les deux trains.
-Dans la salle d'attente des bagages, Hélène contre la porte close
-s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse lenteur des employés. Un
-monsieur devant elle se retourna brusquement, la coudoya par mégarde.
-Leurs regards, furieux de la pose prolongée, se rencontraient,
-hésitaient un moment à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la première
-s'écria:
-
---Tiens! monsieur Arden!
-
-Il n'avait pas changé; toujours cette mine un peu sauvage, rentrée en
-elle-même, ces yeux intelligents et fiers, cette expression railleuse.
-Évidemment il était plutôt laid, avec son nez camus, sa barbe courte et
-dure. Mais la physionomie avait un bel air de volonté; le corps trapu,
-souple dans ses vêtements libres, disait la santé, la force. Il parut
-surpris, rougit, et, avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les
-hommes d'action:
-
---Mademoiselle Dugast?... nous sommes sans doute venus par le même
-train.
-
-Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut un mot discret et sincère
-sur le grand chagrin d'Hélène: la mort de son père. Il l'avait apprise
-en Allemagne, d'où il était revenu depuis un mois. Il parlait de ses
-travaux en cours lorsque enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les
-faisait pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait de prendre
-congé, saluait avec un empressement de timide. «Quel ours! se dit
-Hélène, amusée, comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller
-seule... Pas galant!» Et néanmoins, par un sûr instinct de femme, elle
-devinait que la rencontre n'avait pas été indifférente à Arden.
-
-Elle songeait aussi: «Drôle de chose que la vie! on voyage côte à côte,
-sans se voir, sans s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis on se
-quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu, mystère. A moins,
-objecta-t-elle aussitôt, que ce ne soit la chose la plus naturelle du
-monde.» Cependant elle sentait, sans même se le formuler, qu'elle avait
-trouvé Pierre Arden plus sympathique ce soir que la première fois.
-
- * * * * *
-
-A la maison, sans s'inquiéter autrement des détails du séjour à Rosay,
-sa mère qui l'attendait se répandit en récits interminables, en
-lamentations. Elle avait appris à l'improviste par tante Portier le
-projet d'André. Tout était machiné depuis quelques jours entre Marcel et
-lui. Comprenait-on un coup de tête pareil: s'expatrier? Elle se moquait
-bien des intérêts de l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle!
-était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine rendait difficile le
-maintien d'André à la tête des établissements de Moranges? Qu'est-ce que
-cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en Géorgie? quel besoin
-d'aller y créer une filature nouvelle? Si encore la passion aveuglait
-André au point de rendre sa présence à Paris dangereuse! Alors certes
-elle eût été la première à souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non,
-il était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il n'avait également
-plus rien à redouter de Du Marty; cet individu n'avait pas la moindre
-envie de se battre... Et dans son égoïsme maternel,--vraiment la
-situation était assez pénible comme cela,--elle ne voyait que
-l'éloignement définitif d'André, la rupture d'un des derniers, d'un des
-plus solides liens qui la rattachassent au passé.
-
-Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme, l'écoutait pourtant avec
-impatience: une fois de plus elle balança entre le désir de parler en
-toute sincérité et la certitude de ne pas être comprise. L'amour de la
-vérité l'emporta:
-
---Voyons, maman, André ne partira pas pour toujours. Avec
-l'Orient-Express, on va vite. Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le
-revoir? Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée d'aller fonder au
-loin une succursale, ce n'est pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des
-années qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas mieux faire.
-Impossible de rester à Moranges, c'est une question d'honnêteté, de
-dignité... Jamais il ne trouvera de plus utile emploi de ses qualités
-d'organisation, de ténacité! C'est une belle chose, en principe, que de
-porter au loin l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux de
-travail et de production.
-
-Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste.
-
---Tu en parles à ton aise! on voit bien que tu n'as jamais aimé ton
-frère. Tu ne souffriras pas de son absence.
-
-Hélène n'essayait même pas de se disculper, de démontrer à sa mère
-combien il était naturel que, tout en gardant à leurs parents une
-affection tendre, les enfants cherchassent à se faire leur vie. Et
-tandis que Mme Dugast, après un silencieux baiser mêlé de reproche,
-allait se coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu, et, entre les
-êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables dissonances de l'esprit et
-du coeur.
-
-Trois jours sans nouvelles d'André, retourné à Moranges. Puis, coup sur
-coup, dans une même après-midi, visite de Germaine,--c'était la première
-fois que depuis le scandale elle remontait l'escalier de sa
-tante,--visite de Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier point
-par le grand événement du lendemain. Grâce à l'aimable concours de
-Simonin, toutes les mesures étaient prises, la commission rogatoire
-signée, le commissaire de police prévenu: on devait, de deux à trois,
-surprendre «Monsieur Du Marty.» Avec des chuchotements mystérieux, elles
-mettaient Mme Dugast au fait, la suppliaient de venir boulevard
-Haussmann avant dîner: on lui raconterait tout... Enfin la nuit
-s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast, qui n'avait pu
-fermer l'oeil, s'en alla au rendez-vous. Sa curiosité première avait
-tourné à une sorte de malaise; il y avait dans tout cela quelque chose
-d'un peu louche, de déplaisant, qui lui causait un trouble. Il était
-convenu qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez son amie Gabrielle
-Duval, souffrante depuis une semaine, et dont Louise Guilbert venait de
-lui écrire l'état assez inquiétant.
-
-A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait à l'entresol. En vain
-essaya-t-elle de discerner quelque chose sur le visage impassible du
-grand laquais: il recevait de ses larges mains gantées de blanc le mince
-parapluie aiguille, ouvrait avec componction la porte du salon.
-Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent en sursaut avec des
-visages crispés d'émotion, aussitôt déçus.
-
---Nous croyions que c'était père, dit Yvonne.
-
-Mme Dugast s'était trop pressée.
-
-Une attente interminable commença, coupée de suppositions absurdes, de
-fausses alertes à l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus
-jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par une robe tailleur de
-léger drap beige, redressait à chaque minute son buste charmant, dans
-une immobilité attentive. Puis elle repartait en un babil fiévreux,
-fouettée par le plaisir de la vengeance, l'étrangeté d'une sensation
-inconnue. C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis le
-renversement soudain des rôles. Son inconscience, oublieuse de ses
-propres torts, s'exaltait dans une indignation dont, par une singulière
-déviation morale, personne dans la maison, sauf pourtant Mme Dugast, ne
-semblait percevoir le comique attristant. Les dix-huit ans avertis
-d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait de la pendule à la
-fenêtre, les yeux brillants d'une curiosité aiguë; son imagination à
-demi instruite, directement mêlée depuis quelque temps à tant
-d'événements au-dessus de son âge, déformait, grossissait. A cette
-inquiétude ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent à pénétrer
-le sens encore mystérieux de la vie, se joignait l'éveil précoce de son
-éducation particulière, toute de primesaut et de liberté, en dépit des
-belles maximes de la tante Portier.
-
-Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil à oreillettes,
-s'efforçait avec Mme Dugast de tuer le temps, en échangeant de courts
-propos de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait le triomphe
-prochain, souriait à certains détails du constat, dont elle se retraçait
-l'image avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois les vieilles
-prudes.
-
-Enfin à six heures, des portes battantes, des pas. Cette fois, c'était
-bien Marcel Dugast, suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité
-rayonnante.
-
---C'est fait, dit l'oncle.
-
-Il se laissa tomber sur une chaise. Où étaient ses beaux principes de
-morale? Son visage exprimait maintenant la revanche haineuse, le plaisir
-de la vengeance satisfaite. Simonin se rengorgeait avec modestie. On
-faisait cercle, on les pressait de questions.
-
---Yvonne, dit M. Dugast revenu au sentiment des convenances, fais-moi le
-plaisir de nous laisser seuls une minute.
-
---Oh! protesta-t-elle suffoquée. J'en ai entendu bien d'autres!
-
-Tante Portier, atteinte au vif, lui lança un regard scandalisé.
-
---Laisse-moi, si tu veux bien, le soin d'être juge en cette matière,
-prononça M. Dugast, avec une autorité prudhommesque.
-
-Germaine, qui trépignait d'impatience, poussa Yvonne vers la porte, en
-lui glissant dans un baiser:
-
---Va, mais va donc! Je te raconterai tout.
-
---Eh bien? fit tante Portier.
-
---Nous sortons de chez le commissaire, commença M. Dugast. C'est un
-homme des plus intelligents. Il a conduit cela avec un tact!--A deux
-heures et demie, l'agent déniché par Simonin,--il se tourna vers
-celui-ci,--un oiseau rare! est arrivé tout joyeux nous prévenir. Pas une
-minute à perdre, monsieur mon gendre termine d'habitude ses visites à
-quatre heures moins le quart. Nous sautons en fiacre, avec le
-commissaire, deux agents dans la seconde voiture. Maudit fiacre! Un
-cheval qui ne marchait pas. Le commissaire avait beau me répéter, pour
-calmer mon inquiétude: «Croyez-en mon expérience, il vaut mieux ne pas
-arriver trop tôt.» Bref, nous voilà rue d'Amsterdam. Non, cette
-demi-heure passée à attendre dans le fiacre avec Simonin! Enfin, à
-quatre heures, notre monde descend. Ah! mes enfants! Quand j'ai vu l'air
-épanoui du commissaire, les figures amusées des deux agents, je me suis
-dit: «Dieu soit loué, il y a donc une justice! Les honnêtes gens
-finissent toujours par triompher.»
-
---Alors, reprit Mme Portier, dans un transport de rancune qui enfiella
-subitement sa ronde et grasse figure, nous allons lui apprendre à vivre,
-à ce malotru?
-
-Elle n'avait pas encore digéré les grossières injures, la colère
-violente de Du Marty, ce fameux soir où elle avait tenté de
-s'entremettre. M. Dugast se frottait les mains avec vigueur. Cette fois,
-le geste familier en disait long: «Ah! mon gaillard, il va falloir
-compter!» Germaine demeurait silencieuse, les yeux fixes, perdue dans on
-ne savait quelles réflexions. Elle semblait ne pas comprendre encore
-l'entière portée du récit de son père. L'espérance et l'excitation des
-jours précédents, devant le fait réalisé, avaient fait place à une sorte
-de stupeur. Mme Dugast gardait dans ses voiles de deuil une réprobation
-compatissante; elle n'eût pas demandé mieux que de savoir les détails;
-mais déjà tante Portier s'enquérait, tournée, curieuse, vers Simonin.
-
-Avec l'apparente discrétion d'un gentilhomme, pleine d'une rosserie
-détachée, le cousin résuma la scène. Une petite bonne était venue
-ouvrir. Devant l'écharpe du commissaire, elle poussait des cris. Au
-bruit des voix, Mlle Bleuet, avertie, se verrouillait...--Ils ont mis
-cinq minutes à ouvrir. Non! la tête de ce pauvre Du Marty, il paraît que
-c'était à mourir de rire! un air sournois et furieux, la rage d'être
-pris au piège... Oh! très correct, habillé des pieds à la tête. Par
-malheur, une superbe paire de bretelles mauves traînait sur un fauteuil.
-Quant à Mlle Bleuet, elle était charmante, dans une robe japonaise
-endossée en hâte, tous ses jupons au pied du lit...
-
---Quelle horreur! s'écria la tante Portier.
-
---Pas moyen de nier, reprit Simonin. Cette femme, qui d'abord était
-entrée dans la plus violente colère, criant à l'outrage, violation de
-domicile! s'est tout à coup avisée, en regardant Du Marty, que c'était
-la chose la plus drôle du monde. Elle pouffait à chaque question du
-commissaire, tandis que notre ami, le visage long d'une aune, les yeux
-en dessous, répondait par monosyllabes, avec une maussaderie hargneuse.
-
-A ce moment Germaine, suspendue aux paroles de Simonin, n'y put tenir;
-elle éclata en sanglots. Silence, stupéfaction générale. Tous la
-regardèrent.
-
---Comment, grosse bête, te voilà vengée; tu as un bon constat, et tu
-pleures? s'écria M. Dugast.
-
-Mais Mme Portier,--les hommes ne comprennent rien au coeur
-féminin!--s'élançait, prenait les mains de Germaine... Pauvre petite
-chérie! Elle souffrait d'avoir un mari pareil. Trahie pour une
-gourgandine!... Germaine convulsivement se levait, un mouchoir aux
-lèvres. Par une contradiction bien humaine, elle avait moins souffert
-des idées que de l'acte. Une image l'émouvait plus que des sentiments.
-Ce qui depuis quelques jours fermentait en elle d'inexplicable jalousie,
-d'amour-propre blessé, comme aussi de remords obscur, éclatait dans
-cette brusque détente nerveuse, se résolvait en larmes. Elle faisait
-inconsciemment appel à cette raison suprême, dernière ressource de tant
-de pauvres organismes pareils au sien, lorsqu'ils sont à bout de
-souffrance et de pensée. Et refusant les services de tante Portier, elle
-se sauva, secouant désespérément la tête, sans vouloir rien entendre.
-
-On la plaignait. Il semblait que la faute de Du Marty eût effacé la
-sienne. On couvrait cette erreur déplorable d'un oubli, presque d'un
-pardon tacite. A quoi bon les reproches inutiles? Seule, Mme Dugast
-gardait quelque réserve; elle avait beau se réjouir, l'honnêteté des
-vieux Pierron protestait en elle. Le bon sens de Marcel Dugast reprenait
-d'ailleurs bien vite le dessus: c'était une question réglée, les
-procès-verbaux étant aussi précis que possible. Aux avoués de marcher,
-maintenant... Hélène, qui venait chercher sa mère, entra, comme Simonin
-se retirait, tout guilleret de sa bonne journée. On entendit alors
-brusquement dans la pièce voisine une longue volée d'éclats de rire, et,
-dans leurs gammes confondues, où se mêlaient les voix bavardes de
-Germaine et d'Yvonne, sonnaient une si joyeuse insouciance, une telle
-légèreté, que tous un moment en demeurèrent surpris, un peu gênés.
-
- * * * * *
-
-Le soir même, après dîner, dans le salon raide et glacé des Pierron, Mme
-Dugast racontait leurs impressions de la journée. Une solennité planait
-au-dessus de la console et des fauteuils d'acajou, du canapé dur, de la
-cheminée close par un devant en papier rayé et surmontée d'une sèche
-pendule mythologique. M. Pierron, un bonnet à la grecque sur ses rares
-cheveux blancs, debout derrière une chaise, écoutait sa fille d'un air
-austère et mécontent. A sa petite table, son jeu de patiences étalé
-devant elle, grand'mère Zoé tendait, entre deux flambeaux, à abat-jour
-verts, son visage de sourde où les yeux vivaient seuls. Grâce à un écran
-acoustique qu'elle appliquait contre la mâchoire supérieure de son
-râtelier, elle essayait, mais en vain, de percevoir quelques bribes de
-conversation. Alors, d'une voix cassée, elle prononçait de courtes
-phrases, dénuées vraiment d'actualité, comme:
-
---Du Marty, charmant garçon!
-
-ou:
-
---Germaine est bien heureuse.
-
-Puis, satisfaite d'avoir placé son mot, elle tirait de sa poche une
-vieille bonbonnière d'écaille, s'offrait une pastille à la violette et
-revenait, sereine, à ses patiences.
-
---Ce qu'il faut espérer maintenant, dit M. Pierron avec netteté, et ce
-que je vais de toute mon autorité conseiller à Marcel, c'est que les
-choses en restent là. Germaine est bien coupable. Du Marty ne l'est pas
-moins. Que gagneraient ces deux malheureux à des procès d'adultère et de
-divorce aussi odieux que ridicules? Il faut laver son linge sale en
-famille.
-
-Mme Dugast acquiesçait de tout coeur. Certes, tous les arrangements
-étaient préférables à ce double scandale.
-
---Car, ajoutait M. Pierron, il ne faut pas se dissimuler que les torts
-les plus graves sont, malgré tout, du côté de Germaine. Et cela, tant en
-l'espèce qu'en vertu de ce juste principe qu'en cette matière la femme
-est toujours plus coupable que l'homme. Telle est non seulement la
-lettre, mais encore l'esprit de la loi.
-
-Hélène eut son petit relèvement de tête batailleur, et ce sourire qui
-avait le don d'irriter son grand-père.
-
---Ainsi, dit-elle, pas de prison pour les Du Marty? C'est une galanterie
-que le Code réserve à la femme!
-
-M. Pierron, atteint dans ce qu'il avait de plus cher, dans l'oeuvre
-sacro-sainte de son père, le grand Onésime, trancha d'un ton sec:
-
---Le mari peut être frappé d'une amende variant, dit l'article 339, de
-cent francs à deux mille francs.
-
---Comment donc! c'est pour rien, fit-elle.
-
---Encore faut-il, rectifia M. Pierron, que le préjudice ait été durable,
-et constaté dans la maison conjugale même.
-
---De mieux en mieux!
-
---Je reconnais d'ailleurs que les prescriptions du Code pénal sont, avec
-une certaine apparence de raison, abandonnées pour celles du Code civil,
-depuis la nouvelle loi sur le divorce.
-
---Supposez pourtant, objecta Hélène, qu'un heureux hasard n'ait pas
-permis de confondre Du Marty, cet individu faisait enfermer votre nièce,
-grâce à la loi, tout coupable qu'il était lui-même!
-
-Mais avec cette sécheresse obstinée, cette étroitesse de vues
-qu'entretient, chez quelques magistrats, l'aveugle exercice de la
-justice, l'ancien procureur général répliquait:
-
---La loi est la loi. Où irions-nous si nous nous mettions à la discuter,
-nous, ses inflexibles exécuteurs? Il n'y a pas de société sans lois.
-
---Il pourrait y avoir des lois meilleures! conclut en se levant Hélène,
-à l'exaspération contenue de M. Pierron, au grand soulagement de Mme
-Dugast, à qui de pareilles discussions étaient pénibles, dans son culte
-invétéré des choses établies.
-
-Grand'mère Zoé s'arrachait aux charmes d'une patience interminable et
-pleine de difficultés; elle reçut d'un air placide les baisers de sa
-fille et de sa petite-fille, et, avec cet égoïsme souverain des
-vieillards, pour qui la digestion est le plus important des problèmes,
-elle prononça gravement, dans un soupir:
-
---Le poulet n'était vraiment pas assez cuit, ce soir...
-
-
-
-
-III
-
-
-C'était, dans le vaste hall de la galerie Petit, sous le jour tamisé qui
-tombait des hautes baies donnant sur la rue Godot-de-Mauroy, une
-atmosphère surchauffée où le vernis des tableaux se mêlait aux parfums
-des robes, un brouhaha discret, un va-et-vient de messieurs à belles
-guêtres et à chapeaux luisants, de femmes très élégantes. Les visages
-roses souriaient sous les voilettes claires; froufrous et caquets,
-flirts et débinages; on s'abordait, on se saluait, comme dans un salon.
-
-Tout ce monde semblait venu là pour le plaisir de se rencontrer, de
-potiner dans les coins; cependant l'oeuvre complète de Dormoy couvrait
-les murs d'un disparate assemblage de cadres trop beaux tout battant
-d'or neuf et de peintures variées, d'un faire habile et médiocre. Toiles
-de toutes tailles, où s'accusait la dispersion prétentieuse d'un effort
-asservi à la mode, d'un talent en quête de succès faciles. Un Chilpéric
-barbu, expirant aux pieds de Frédégonde, voisinait avec des artilleurs
-jouant au bouchon; une énorme vache laitière, dans un pré, semblait
-hypnotisée par le portrait de Mme la marquise de K... sur fond rouge de
-tenture blasonnée. Mais un grand tableau surtout faisait sensation: une
-académie de jeune femme vue de dos, offrant au regard des rondeurs
-exagérées, d'un rose de fraises écrasées dans de la crème.
-
-Au milieu des groupes se démenait le jeune maître en personne, barbe
-rutilante sur une cravate prune de Monsieur, Dormoy lui-même, avec sa
-courtoisie cavalière, sa fausse modestie suant un vaniteux désir de
-plaire. Il abandonna précipitamment trois dames pour s'élancer au-devant
-du secrétaire particulier du ministre de l'instruction publique et des
-Beaux-Arts, un jeune homme à l'air actif, aux yeux intelligents. Dormoy
-entourait d'une déférence marquée ce puissant du jour, le guidait
-soigneusement vers les pièces capitales de son exposition. Dans son
-désir ardent, son prurit du ruban rouge, il oublia de reconnaître un
-noble peintre vieux et pauvre qui l'avait obligé autrefois; mais
-apercevant l'illustre dessinateur Prigent, il en fit immédiatement les
-honneurs au jeune secrétaire.
-
-Un flot d'arrivants poussait sans relâche la grande porte vitrée, tout
-ce qu'à force de dîners, de présentations, de visites, Dormoy avait pu
-racoler de curiosités banales et de camaraderies envieuses. Un chapeau
-noir et deux chapeaux en tulle blanc garnis d'oeillets apparurent: tante
-Portier, Germaine et Yvonne. La vieille dame était un peu gênée de sa
-personne, elle eût préféré ne pas s'exhiber avec ses nièces, au moment
-où chacun, lui semblait-il, commentait l'histoire de Germaine; mais le
-sentiment du devoir l'avait emporté: Yvonne, joyeuse de vivre, cambrait
-son buste charmant, son corps jeune, dans une toilette de drap glycine.
-Quant à Germaine, plus jolie que jamais, elle arborait une longue
-tunique souple de cachemire vert-Nil à dessins effacés. Sa sérénité
-était sans égale. On chuchotait à leur passage. Des face-à-main se
-braquèrent. Une dame au nez impertinent ne put réprimer un: «Quel
-aplomb!» Germaine affrontait tranquillement cette curiosité, soutenue
-autant par son inconscience naturelle que par le sentiment qu'il faut
-avant tout, dans le monde, tenir tête, ne jamais paraître atteint.
-
-Elles allaient droit au portrait d'Yvonne; la jeune fille examinait du
-coin de l'oeil l'image flatteuse, assise sous les tilleuls de la
-Chesnaye, dans une pose savante. Elle se retourna d'une pièce; quelqu'un
-venait de lui murmurer à l'oreille:
-
---Comme ça pâlit près du modèle!
-
-C'était la voix du petit Schmet, flirt nº 1. Il pérorait un moment,
-plein d'assurance dans sa barbe frisée; mais son prestige s'évanouissait
-soudain... Flirt nº 2, le lieutenant de Céry venait de surgir. Il avait,
-bien que de semaine, déserté Saint-Germain; le pansage se ferait sans
-lui; et, lissant d'un air galant sa longue moustache, il mettait
-légèrement aux pieds d'Yvonne l'hommage de son indiscipline. Un
-troisième personnage, au déplaisir visible des deux premiers, renforçait
-le groupe: le comte Soulier, flirt nº 3. Il avait encore rajeuni. Ses
-favoris d'un noir d'encre s'enlevaient sur des joues raffermies; des
-sourcils noirs, le crâne rose et frais. Toute sa personne disait
-l'amoureux sur le retour, le vieillard cramponné à la volonté de
-séduire. Une jalousie inquiète perçait sous son extrême
-amabilité,--crainte superflue, l'immense fortune du comte lui donnant
-sur ses deux concurrents une avance considérable. Il y parut à la faveur
-marquée d'Yvonne, à la subite maussaderie des flirts 1 et 2.
-
-Dormoy les aperçut, s'empressa, comme s'il n'eût rien voulu perdre des
-compliments qui lui étaient dus. Tous le félicitaient à l'envi, et,
-gonflé de plaisir, il désignait tour à tour, d'un air négligent, cette
-toile, cette autre, puis cette autre encore. Il passa rapidement devant
-la «femme vue de dos», par une discrétion dont la tante Portier, choquée
-à l'étalage de tant d'appas, sut apprécier la délicatesse. Puis,
-s'excusant, il les lâcha pour aller faire sa cour à un critique en
-arrêt, dont il apercevait les cheveux gris entre le portrait de la vache
-laitière et celui de Mme la marquise de K...
-
-A l'autre bout de la salle, Hélène et Mme Dugast, qui venaient
-d'arriver, commençaient consciencieusement leur examen. Mais, à chaque
-pas, elles étaient dérangées, abordées par des figures nouvelles.
-D'abord Mme Morchesne, dont le chapeau rouge balançait tout un champ de
-pavots. Derrière elle, le doux M. Morchesne saluait avec timidité. Elle
-déclarait, de sa voix tonnante qui fit retourner quelques personnes:
-
---C'est mon mari qui m'a traînée de force ici! Je préparais un article
-pour le journal de notre grande Minna.
-
-Et prise d'un brusque enthousiasme, elle s'écriait:
-
---Mon Dieu, chère petite, comme vous êtes jolie aujourd'hui!
-
-Cette admiration, Hélène l'avait déjà lue, muette, sur plusieurs
-visages; et de fait elle était plus que jolie, belle, avec ses cheveux
-dorés et son teint pur, son regard droit, sa libre et fière démarche.
-Mme Morchesne tombait en extase devant le geste viril de Frédégonde,
-bravant l'agonie du pauvre Chilpéric.
-
---Robert, dit-elle, prenez note: nº 53.
-
-Docile, malgré un mal de tête fou, M. Morchesne griffonna sur son
-calepin, tandis qu'elle expliquait:
-
---J'ai promis quelques lignes de compte rendu à M. Dormoy.
-
-Heureusement la marquise Krobanya, escortée d'un poète chevelu et d'un
-comédien glabre, accaparait la grosse femme. Hélène et sa mère,
-horripilée, en profitèrent pour fuir. Andrée Vergnes les arrêtait; noble
-et gracieuse figure, joignant une modestie d'élite à son talent de
-peintre connu. En quelques remarques fines, en quelques traits justes,
-elle appréciait l'oeuvre de Dormoy, pas assez au gré de Mme Dugast, que
-la fraîcheur molle des couleurs et l'éclat des cadres impressionnaient.
-Andrée Vergnes, qu'une sympathie poussait vers Hélène, l'invita à venir
-la voir à son atelier.
-
---Elle a peut-être beaucoup de talent, dit Mme Dugast quand elles
-l'eurent quittée, mais tu ne m'enlèveras pas de l'idée que le succès de
-Dormoy la taquine. Regarde toutes ces étiquettes: _Vendu, Vendu, Vendu._
-
-La petite ruse de Dormoy, rehaussant ainsi certaines croûtes invendables
-d'un semblant d'acquéreurs, excitait justement le rictus de deux jeunes
-rapins à grand feutre, visiblement agacés par la réussite mondaine et
-les rentes du camarade.
-
---Tu vois, reprit Mme Dugast, c'est le propre des vrais talents d'être
-ainsi jalousés... Oh! l'amour d'enfant!
-
-Elle s'extasiait devant un marmot joufflu, agaçant un chat. Plus loin,
-des gens du monde, sans doute compétents, stationnaient devant un
-paysage; ils parlaient haut, laissant tomber des termes techniques:
-pâte, glacis, rehauts, ponctués de coups de pouce dans le vide. La
-considération de Mme Dugast s'en accrut d'autant. Elles se heurtaient
-enfin à la tante Portier et à Germaine.
-
---Où est donc Dormoy? fut le premier mot de Mme Dugast.
-
-Germaine le montra causant, plein de respect, avec un membre de
-l'Institut, dont il semblait humer les jugements amicaux. Puis, prenant
-Hélène sous le bras, elle lui racontait avec animation tous les tracas
-que lui avait causés sa robe, livrée au dernier moment. Tante Portier
-pendant ce temps, mettait Mme Dugast au courant: pas de nouvelles de Du
-Marty, il devait réfléchir. Évidemment il ne pouvait plus avoir l'audace
-de songer au procès d'adultère, il se rabattrait sans doute sur une
-instance en divorce, mais, grâce aux bons soins de leur avoué, Germaine
-tenait toute prête une demande reconventionnelle. Peut-être d'ailleurs
-cela se passerait-il à l'amiable, sans plaidoiries, sur accord des
-avocats; elle appelait de tous ces voeux cette solution. Tout d'un coup
-elle s'inquiéta.
-
---Qu'est devenue Yvonne?
-
-Elle la découvrait au bout d'une seconde dans une travée conversant
-familièrement avec le comte Soulier, dont les petits yeux pétillaient.
-
---Cette enfant me fera mourir, soupira-t-elle.
-
-Mais sa face parut brusquement se pétrifier: elle avait vu la tête de
-Méduse; Du Marty, hautain et pimpant, venait d'entrer. Le sang de
-Germaine ne fit qu'un tour; elle serrait en pâlissant le bras d'Hélène
-qui elle-même s'émut, en reconnaissant, côte à côte avec du Marty,
-Vernières. Ils paraissaient au mieux, comme s'ils avaient fondu leurs
-rancunes personnelles dans un même sentiment de bravade et d'hostilité.
-Les deux groupes s'aperçurent de loin et se dévisagèrent; Du Marty et
-Vernières tournaient lentement la tête, d'un air dédaigneux. Mme
-Portier, couvant Germaine du regard, rappelait Yvonne d'un ton bref, et
-toutes trois se dirigeaient avec dignité vers la sortie, gagnaient la
-porte.
-
---Si nous en faisions autant, fit Mme Dugast, mal à l'aise à l'idée
-d'André, je ne me soucie pas de me casser le nez sur ces messieurs.
-
-Somme toute, elles avaient assez lorgné de tableaux. Hélène s'étonna que
-la présence de Vernières lui causât si peu de trouble; du dégoût,
-simplement. Sans se presser,--manifestement d'ailleurs, les deux hommes,
-perdus parmi les visiteurs, ne souhaitaient pas plus qu'elles une
-rencontre,--Mme Dugast et Hélène se retiraient, quand Dormoy, empêché
-jusque-là et qui ne les avait pas quittées de l'oeil, s'élança sur leur
-trace. L'échec de Vernières, dont il connaissait l'éclat sans en
-soupçonner la cause, avait ravivé ses espérances. Il ne s'était pas sans
-regrets effacé depuis six mois devant l'assiduité déclarée de celui-ci;
-le charme d'Hélène le poursuivait d'un souvenir durable: peu de femmes
-lui semblaient aussi désirables. L'auréole d'une solide fortune, d'une
-position brillante n'était pas pour nuire, au contraire, au persistant
-espoir de ses sentiments. Quand elle était entrée, simple et charmante,
-dans le rayonnement de sa beauté blonde, il avait senti refleurir en lui
-des impressions vivaces, il l'avait revue, éblouissante de fraîcheur,
-sur la berge de la Neuville: elle sautait dans la barque d'un mouvement
-vif, puis à lentes brassées s'éloignait, ramant dans le soleil matinal,
-dont les diamants étincelaient aux gouttes des avirons...
-
-Il salua Mme Dugast jusqu'à terre et, lançant à Hélène un regard
-d'admiration bien senti, se confondit en remerciements:
-
---Ah! mesdames, que vous êtes aimables d'être venues! Ma journée sans
-vous n'eût pas été complète. Vous savez quel prix j'attache à votre
-suffrage.
-
-Il en profita pour leur faire remarquer deux ou trois petites toiles,
-insinua que le secrétaire particulier du ministre avait apporté les
-regrets de «son patron» empêché. D'ailleurs tous les critiques dont
-l'opinion compte étaient venus.
-
-On était devant la porte; il s'inclinait de nouveau, serrait avec une
-effusion respectueuse les mains de ces dames.
-
---J'irai, si vous le permettez, vous remercier de nouveau dans quelques
-jours.
-
-Autre regard à l'adresse d'Hélène qui, dans l'escalier, revoyait encore,
-amusée, la prestance hardie, la barbe soyeuse du peintre.
-
---Ce Dormoy est charmant, confessait tout haut Mme Dugast.
-
-Une forte dame, qui montait en sens inverse, leur jeta à ces mots un
-coup d'oeil venimeux... Ce magnifique chapeau voyant, ce teint bouffi et
-fardé, ces cheveux roux, où donc Hélène avait-elle déjà rencontré ça?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Vous êtes sûre, chère madame! s'écria Mme Dugast en joignant les
-mains. Ah! quelle horreur!
-
-La dame en visite contempla d'un air assuré le grand salon intime où,
-dans la douceur du jour mourant, les vieilles soies des meubles, la
-petite table à thé sous la nappe rouge, les verres luisants, tout
-donnait une impression de confort et de calme. Puis se tournant vers
-Hélène et Mme Simonin qui paraissaient incrédules, elle affirma:
-
---Parfaitement! Il a reçu trois cent cinquante mille francs. Je tiens le
-renseignement d'une personne bien informée. Aujourd'hui, tout se traite
-comme cela. Quelle époque!
-
-Il s'agissait d'un député connu. Hélène admira cette incroyable facilité
-avec laquelle on accueille, on colporte dans le monde les soupçons les
-plus injustifiés, les pires calomnies... Après tout, c'était vrai
-peut-être, tant depuis quelques années l'argent délétère avait corrompu
-les moeurs.
-
-Là-dessus la grosse dame s'en allait, avec une importance de dinde
-grasse. Bien vite Denise saisissait cette minute propice, pour conter
-ses peines. Mme Dugast l'écoutait, non sans une compassion platonique. A
-force de démarches, elle avait pu se procurer des copies, travail lent
-et peu payé. Elle insistait encore pour qu'Hélène l'aidât à trouver
-l'emploi modeste, mais sûr, qui lui permettrait de joindre les deux
-bouts. Son mari, il est vrai, pouvait à chaque instant trouver une
-affaire magnifique, mais il fallait compter avec tant d'aléas; depuis un
-an une véritable guigne le poursuivait, il n'avait pu toucher un sou.
-
-«Eh bien? pensa Hélène, et les mille francs que l'oncle lui avait
-_prêtés_, en échange de ses derniers services? La pauvre Denise ne
-devait y avoir vu que du feu.» Elle promit de tout coeur, elle prit en
-elle-même l'engagement de s'entremettre de son mieux; le temps jusqu'ici
-lui avait manqué. Denise, remontée, partait à son tour; elle conservait,
-à force de grâce personnelle, un reste d'élégance dans la dignité pauvre
-de son petit collet, de ses gants nettoyés. A peine sortie, comme Mme
-Dugast, passant les mains sur ses tempes, disait: «Ouf! j'espère qu'il
-ne viendra plus personne.»--Alors, je m'en vais? répondait une voix
-jeune et brève qui les faisait tressaillir toutes deux.
-
---C'est toi! s'écria Mme Dugast.
-
-André, de son pas vif, était déjà près d'elle; il baisait sa mère au
-front, effleurait à peine les cheveux d'Hélène. Il semblait aussi à
-l'aise que si rien ne se fût jamais passé.
-
---Je suis arrivé de Moranges, ce matin. Tout est convenu, je pars le 15
-juin.
-
-Mme Dugast eut les yeux pleins de larmes.
-
---Tu es dur, fit-elle. Tu me dis cela brutalement, sans un mot de
-préparation, de regret. As-tu bien réfléchi?
-
-André haussa légèrement les épaules. «Pauvre maman, songeait Hélène, tu
-perds ton temps; André ne perd pas le sien, va! Droit au but...»
-D'ailleurs elle l'approuvait; un départ s'indiquait, à tous les points
-de vue. Mais que pouvait-il penser, au fond? Vraiment, ne gardait-il pas
-une gêne intérieure?... Cela, ne fût-ce que par orgueil, jamais il ne le
-montrerait.
-
---Au moins, supplia Mme Dugast d'une voix plaintive, tu ne t'en vas pas
-tout de suite? Je te verrai chaque jour? Reste à dîner!
-
-André promit. Il entamait maintenant une conversation d'affaires,
-réclamait à sa mère certains papiers; elle lui offrit de venir les
-chercher lui-même, dans le cabinet de travail.
-
---Six heures et demie, fit-elle, en regardant la pendule. Je crois qu'on
-peut lever la séance.
-
-Hélène, demeurée seule, ouvrait la fenêtre; les bruits de la rue
-entrèrent. Elle s'accoudait à la barre, regardait, songeuse, une petite
-charrette de fleurs poussée par une vieille marchande. Tout le jardin de
-la Neuville et les champs de Rosay s'étendirent. Au bout d'un instant,
-le bruit d'une porte refermée, le sentiment d'une présence la tiraient
-de sa courte rêverie. Elle se retourna: Dormoy... Et de sa voix
-mondaine, où il y avait pourtant toujours une sincérité, elle
-s'exclamait, main tendue:
-
---C'est vraiment bien aimable à vous d'être venu.
-
---Je tenais à vous apporter, dit le peintre avec ses inflexions les plus
-suaves, tous mes remerciements ainsi qu'à madame votre mère pour votre
-gracieuse visite à mon exposition.
-
-Peu de compliments, ajoutait-il, lui tenaient aussi à coeur que les
-siens. Il savait tout ce que Mlle Dugast avait d'élévation, de sens
-critique, de véritable goût... Mais n'aurait-il pas l'honneur de saluer
-Mme Dugast?
-
---Ma mère va venir, dit-elle; elle termine une affaire avec André.
-
-Alors Dormoy, profitant de cette heureuse absence, s'embarqua dans de
-petites histoires spirituelles où des allusions habiles en revenaient
-toujours aux mérites, à la grâce, à la beauté d'Hélène. Une ironie
-atténuait le sens trop direct, nuançait le madrigal d'une teinte de
-fantaisie; seul, le regard incisif parlait clair et de temps à autre,
-aux brefs silences, continuait la prière. Hélène l'écoutait sans
-déplaisir, grâce à son bagout d'artiste, son charme franc de reître
-chevaleresque, si bien que, lorsque André rentrait avec sa
-mère,--était-ce la pénétrante douceur du soir tiède, une disposition
-particulière?--elle sentait, sous les paroles banales de Dormoy, courir
-une flamme sourde qui distrayait ses soucis, l'étonnait presque.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant à exécution un projet
-qu'elle caressait depuis longtemps, se rendit, à travers les avenues
-désertes qui s'étendent derrière les Invalides et la gare Montparnasse,
-aux Enfants-Indigents où elle était sûre de trouver Louise Guilbert,
-aussitôt après l'heure de sa visite. Elle verrait également sa protégée,
-la petite Lepillier, qu'un état d'anémie profonde clouait encore sur son
-lit d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à l'annexe de
-Berck-sur-Mer. Elle avait à lui annoncer une nouvelle; le tribunal de
-Mantes venait de prononcer le divorce contre son père. De la sorte, les
-gains de «l'Abeille» seraient désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom
-évoqua en elle la vision douloureuse de Moranges, les tristes petites
-maisons ouvrières groupant autour de l'usine leurs misères sordides.
-Tandis qu'elle vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde
-d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la dure existence
-quotidienne courbait sur leur tâche, à la poursuite harassante du pain,
-des malheureuses par centaines. En dépit de ce qu'elle avait fait pour
-leur venir en aide, leur souvenir l'obsédait souvent comme un reproche;
-elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée de tendresse et
-de dévouement.
-
-Moranges! En même temps elle revoyait le saisissant contraste du village
-d'en face, les pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye: le
-visage et le masque du mensonge social. Pourtant, malgré l'affreux
-rappel de la mort de son père, elle conservait de ce pays des
-impressions heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis avec l'ombre de
-ses marronniers et le murmure de sa petite rivière; elle suivait la
-berge inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied des falaises
-rousses. Entre tant d'images, celle de Dormoy,--pourquoi la sienne
-plutôt qu'une autre?--lui revint: il ébauchait le portrait d'Yvonne,
-sous les tilleuls de la terrasse. Que de choses s'étaient passées
-depuis!... Elle admira ce rythme caché des événements, qui éloignent,
-qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du hasard. Dormoy, trois
-semaines auparavant, lui était aussi indifférent que Vernières
-aujourd'hui. On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit l'accueil
-familier qu'elle-même réserverait au peintre et la sympathie marquée
-qu'il trouverait chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours, depuis
-cette belle invention de portrait,--car il avait eu, pour se rapprocher
-d'Hélène, l'ingénieuse idée de commencer le pastel de sa mère,--il ne
-bougeait plus de la maison.
-
-Avec cette force naturelle du sentiment, si active chez l'être jeune que
-tourmente l'irrésistible instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène
-assistait sans déplaisir aux longues séances de pose. Déçue si
-cruellement dans cet instinct, elle n'en éprouvait que plus vivement, à
-son insu, la satisfaction toute féminine de plaire. Penchant naturel du
-coeur qui, blessé dans son besoin d'affection, est aussi prêt de haïr
-l'amour que de souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât, ni même
-qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont elle ignorait totalement
-d'ailleurs le véritable caractère si habilement déguisé sous de fausses
-apparences de franchise, de bonhomie, de talent. Mais à ses magnifiques
-dons d'intelligence, à sa réserve de dévouement et de tendresse se
-joignait peut-être aussi,--elle était très femme,--une inconsciente
-coquetterie.
-
-Machinalement, elle était arrivée devant la grande grille à volets
-pleins de l'hospice. Elle sonnait à une petite porte, et longeait, après
-la loge du concierge, des arcades où traînaient des odeurs de pharmacie
-et de cuisine. Il fallait, pour atteindre le service de Louise Guilbert,
-traverser une vaste cour aux allées bitumées, aux maigres plates-bandes,
-entre de hauts bâtiments lépreux et mornes. Quelques figures hâves
-écrasaient aux vitres l'ennui de l'heure interminable. D'autres arcades
-encore, un jardin chétif, trois bancs parmi le gravier sous les lilas,
-et la lente promenade des enfants rachitiques en capote grise, en
-savates jaunes, qui, pareils à de petits vieux, montraient sous le
-bonnet de coton toutes les faces de la misère et de la décrépitude.
-
-Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux larges baies répandant le
-jour. Des couloirs spacieux, peints d'un vert frais, portes ouvertes,
-laissaient voir des salles où les lits alignaient leur symétrie blanche.
-Une infirmière, tablier épinglé sur le corsage, fausses manches en
-calicot, sortit d'un bureau où Louise Guilbert était en train de signer
-des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux petit visage officiel
-s'éclaira:
-
---Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.
-
-Une autre infirmière emportait les registres.
-
---Causons maintenant.
-
-En mots simples, elle disait l'intérêt triste de son métier,
-l'absorbante recherche de ce qui soulage et de ce qui console. Elle
-avait beau toucher à tant de souffrances, elle n'en était pas encore
-blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait; ils étaient comme
-une famille qu'elle s'efforçait de défendre, elle eût voulu les arracher
-tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un pauvre gamin
-coxalgique s'était éteint doucement; elle en parlait avec des larmes
-dans les yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la science, à sa
-foi dans le progrès, elle dominait cette sensibilité, elle en faisait de
-l'énergie, prête à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de
-l'invisible ennemie.
-
-Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval. Leur amie n'allait pas
-mieux; elle avait été forcée de demander un congé. Sa pneumonie, l'état
-aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui faudrait des mois de
-soleil et de repos,--des mois, insistait Louise, en hochant la tête.
-Hélène se reprocha de n'être pas retournée chez elle; demain sans
-faute...
-
---Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier? Dépêchons-nous, avant
-qu'on ne sonne le déjeuner.
-
-Louise se lavait les mains, retrouvait dans la façon de mettre son
-chapeau, cambrée devant la glace, cette grâce décidée qui lui était
-propre; plus de médecin, mais une jeune et gentille femme.
-
-Dans la salle nº 4, au sixième lit, la paralytique, ses mains blanches
-sur le drap, les regardait venir. Hélène, dans cette atmosphère de
-silence où planait de la douleur, s'avançait à pas légers, gênée par ces
-regards de corps étendus, qui, de chaque lit, convergeaient sur elle;
-elle était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur. Une vénération
-tendre illumina les yeux trop grands de Berthe. Son effroyable anémie,
-où achevait de se corrompre le sang épuisé d'une famille de serfs, lui
-faisait un visage diaphane, d'un affinement extraordinaire, sous les
-beaux cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression lasse et
-brisée les bonnes nouvelles de Moranges, comme si elle eût dépensé toute
-sa force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait même pas attention à
-l'entrée des infirmières portant les grands plateaux du déjeuner, la
-corbeille de pain, à ce qui pour la faiblesse et le désoeuvrement de ses
-compagnes était une minute attendue de distraction, de volupté
-réconfortante. Elle n'avait jamais faim.
-
- * * * * *
-
-Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait la robe du pastel,--il y
-avait séance à trois heures,--Hélène dans le salon ne parvenait pas à
-finir le livre commencé depuis un mois, les _Essais d'Emerson_, ouverts
-sur ses genoux. Sa pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions
-qu'avait réveillées en elle sa visite du matin.
-
-Quels admirables enseignements, ces modestes vies de travail de Louise
-Guilbert, de Gabrielle Duval; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de
-la vie, au combat pied à pied contre les forces malfaisantes; l'autre
-s'usant à faire pénétrer dans les jeunes cervelles la clarté des
-lettres, le sens et l'amour du beau, à commenter avec son âme la leçon
-des chefs-d'oeuvre où se perpétue, dans le corps des mots, le génie de
-la patrie. Leur pauvre amie succombait à la peine; elle payait ainsi les
-longues années de préparation acharnée, le surmenage des examens
-constants. Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour la plupart
-d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait se le dissimuler, la femme, telle
-qu'elle avait été élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait prête
-à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment à la lutte pour
-l'existence, qui se doublait le plus souvent de la lutte contre les
-hommes. Il faudrait des années de transformation physique et
-d'amélioration morale.
-
-Et cependant l'heure pressait, chaque jour accroissait le nombre de
-celles qui ne se mariaient pas. En France, dans la classe bourgeoise, la
-question de la dot entachait, viciait presque tous les mariages. Même
-désintéressé, ce qui était rare, l'homme le plus souvent hésitait,
-retardait, effrayé par les charges que les conditions économiques,
-l'amour du confort, la diffusion du luxe à bon marché faisaient de plus
-en plus lourdes. Il redoutait de partager ses maigres ressources avec
-une compagne chez qui l'éducation avait développé des goûts plus
-dispendieux peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières, les
-promiscuités qui dégradent, les difficultés et les contraintes dont la
-loi entourait le mariage, le rendaient moins fréquent encore; on
-s'acheminait vers l'union libre.
-
-Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de la femme, sa fonction,
-comme disait Minna, est d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le
-mariage la base éternelle de la famille et de la société; il fallait
-seulement vivifier cette grande institution qui était en train de
-s'étioler, lui rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur insuffler
-une âme plus haute, des conceptions plus humaines, plus larges; qu'au
-lieu de rester pour eux une association de convenances et d'intérêt, le
-mariage devînt vraiment ce qu'il y a de plus noble au monde, l'union de
-deux libres volontés pour la vie et la mort, pour la création surtout du
-nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes fructifierait! Aux pauvres,
-tenter de rendre leur sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne
-fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre; qu'ils pussent trouver
-dans le mariage rendu plus facile la possibilité de vivre et le respect
-d'eux-mêmes! Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé une conscience
-plus élevée de leurs devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes grandes
-les portes du divorce, afin que le mariage ne pût jamais être l'impasse
-boueuse, mais la grand'route où l'on marche à deux, en vertu du contrat
-joyeusement consenti, comme de loyaux compagnons, non comme des forçats
-rivés à la chaîne.--Et cela, bien entendu, dans l'intérêt vital des
-enfants, car Hélène avait trop vu ce qu'ils souffraient, dans des
-ménages en discorde. Mieux vaut le remède brutal que la plaie gangrenée.
-
-En attendant, il fallait que la femme isolée pût vivre! Pour toutes,
-quelle difficulté, aussi bien pour les humbles à qui leurs bas métiers
-n'apportent même pas, au prix de tant de peines, le pain quotidien, que
-pour les privilégiées qui peuvent aborder les carrières libérales!
-Partout, elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence féroce
-de l'homme. Que de professions encore fermées, que de préjugés et de
-barrières! Et songeant à cette nécessité qui poussait hors du foyer tant
-de femmes que l'homme ne protégeait plus, Hélène comprenait alors, même
-en ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations, les
-revendications de toutes, même des plus intransigeantes. C'est à de
-pareilles minutes qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie,
-les sensibleries amères d'une Sophie Groetz, les programmes spéciaux
-d'une miss Pelboom. Il y avait au fond de ces outrances une raison
-d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène d'âme, un endurcissement
-du corps aux fatigues, à la marche, ne donnerait à la jeune fille
-française des nerfs assez équilibrés, des muscles assez forts pour les
-souffrances de la vie et les épreuves de la maternité. Toute une
-éducation à faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.
-
-Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée par tant de zèles
-maladroits? Une Mme Morchesne suffisait à neutraliser l'effort patient
-d'une Minna. Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de l'homme,
-que ce ne fût pas par une imitation servile; qu'elle restât femme avant
-tout, sans rien abdiquer de son charme intime. Que loin de prétendre à
-n'être qu'un garçon manqué, la femme nouvelle s'efforçât de ressembler,
-par bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec Minna qu'il
-fallait poursuivre ardemment tout ce qui est conforme à la justice, se
-garder soigneusement de ce qui est contraire à la nature. Il fallait que
-les femmes se créassent, non une forme, mais une âme nouvelle.
-
-Puis, en un retour sur elle-même, songeant à son propre sort, à
-l'épreuve qu'avait été l'aventure de Vernières, elle se demandait
-comment régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter en elle de
-sève féconde. L'exemple de Mme Sassy, de Minna l'enthousiasmait; elle
-saluait en elles de véritables apôtres. Mais au profond de son être une
-voix lui cria qu'elle n'était pas de taille pour cette oeuvre de
-sacrifice et d'abnégation purs; dans ses veines bouillonna l'instinct
-inavoué qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible besoin d'aimer et
-d'être aimée, l'idée aussi qu'elle pouvait, en créant un foyer, remplir
-la tâche pour laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait ce
-bonheur d'être riche, de pouvoir se marier selon son goût,--une obscure
-et noble tâche.
-
-Le bruissement d'une robe de soie lui faisait lever la tête. Mme Dugast
-allait et venait par la pièce, redressant un bouquet, déplaçant un
-fauteuil.
-
---Là, tout est bien. Dormoy peut venir.
-
-L'offre gracieuse du peintre, son insistance à entreprendre un portrait
-de sa vieille figure,--Hélène pourrait ainsi conserver d'elle un
-portrait ressemblant,--flattaient vivement Mme Dugast. Elle trouvait le
-peintre un véritable homme du monde, lui découvrait chaque jour des
-qualités nouvelles; la perspective prochaine du ruban rouge augmentait
-encore son estime.
-
---Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes. Il connaît le
-ciel et la terre.
-
-Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques jours lançait à tout propos
-des phrases de ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie, toujours
-en quête innocente d'un gendre. Son échec pour Vernières ne l'avait en
-rien découragée. Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à Dormoy; il
-gagnait à être fréquenté. Le succès de son exposition venait de le
-mettre en valeur, et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de
-la fortune;--elle le tenait de bonne source.
-
---Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa franchise. Il a une façon
-de vous regarder bien en face... Un homme comme cela ne doit pas savoir
-mentir.
-
-La remarque, cette fois, tombait juste: ce qui plaisait précisément à
-Hélène, c'était cette cordiale liberté d'accent, cette netteté
-d'allures.
-
-On annonça:
-
---M. Dormoy.
-
-Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc Thadée, à qui il avait eu
-l'honneur d'être présenté avant-hier, au _five o'clock_ du _Figaro_,
-l'avait rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes à causer sur
-le trottoir. En un tour de main, il disposait son chevalet, ses crayons,
-rectifiait la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli de rideau derrière
-elle; puis, courbé sur son travail, à coups légers, il posait une
-touche, captait d'un regard la ressemblance, jetait un mot.
-
-Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser à la grave et
-profonde méditation d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec ses
-inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait avec éloquence de l'art
-exquis du pastel, citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses
-paroles, revoyait des oeuvres qui lui étaient aussi chères que des
-personnes, les admirables Latour où frémit dans sa grâce légère
-l'intense vie féminine d'un siècle, qui a été le siècle même de la
-Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux pour célébrer cette magie
-du crayon dont la poussière garde une fleur de chair si douce, un si
-frêle duvet.
-
-Hélène l'écoutait avec intérêt; et lui, devinant la minute favorable,
-continuait, disant sur son métier de ces choses justes que les plus
-dénués de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu, sont capables de
-répéter, et qui, d'être seulement formulées, acquièrent, si la voix est
-convaincue, du relief et de l'élégance.
-
-Mme Dugast était conquise, Hélène souriait.
-
-
-
-
-V
-
-
---Ma place est retenue, conclut André; un bon coin, pour avoir au moins
-une idée des pays que je traverse. Aujourd'hui et demain, les achats; et
-après-demain, adieu Paris.
-
-Il regarda sa montre.
-
---Notre mère ne rentre pas. Mes instants sont comptés.
-
-Impatient, il jetait un coup d'oeil sur le salon, les murs familiers;
-visiblement l'idée de quitter tout cela le laissait froid. Hélène le
-regardait avec une attention profonde, comme étonnée de sentir qu'on pût
-être du même sang et si différents l'un de l'autre: sur le visage
-d'André, il semblait que les derniers événements eussent glissé sans
-altérer en rien le calme, la sèche volonté. Il partait pour sa vie
-nouvelle, pour ce pays lointain, comme s'il eût pris le train
-d'Asnières. Il ne se souciait guère de ce qu'il avait semé derrière lui,
-tant de complications et de chagrins.
-
---Tu ne regrettes rien? dit-elle.
-
-Elle pensait à Germaine, à cette vie bouleversée avec une si coupable
-légèreté. A son tour d'être étonné, il la regardait, ayant l'air de
-dire: «Qu'est-ce qui lui prend? Que veut-elle que je regrette?» Il avait
-aperçu Germaine un moment hier, boulevard Haussmann; évidemment cette
-courte entrevue lui avait été désagréable: chez elle un malaise, chez
-lui l'impression que c'était chose lointaine, oubliée déjà; chez tous
-deux la surprise un peu pénible de se retrouver, après leur liaison, des
-camarades, presque des étrangers, n'eût été la longue habitude de
-parenté, d'affection. Par exemple, il avait appris avec plaisir qu'on ne
-désespérait pas d'amener Du Marty à un accord des plus honorables pour
-Germaine. Les avoués, d'une entente commune, s'y efforçaient. Redevenu
-galant homme à force de conseils et de prières, il consentirait
-peut-être à assumer tous les torts en laissant prononcer un divorce
-contre lui. Après cela, André pouvait partir, la conscience tranquille.
-
---Oui, reprit Hélène, les choses s'arrangeront probablement. Germaine va
-bientôt redevenir libre.
-
-Un court silence, où André devina une interrogation.
-
---Eh bien, dit-il, tant mieux pour elle.
-
---Sans doute, insista Hélène, tu as songé à ce que le devoir te dicte?
-Tu vas pouvoir réparer le mal que tu as fait, puisque, ajoutait-elle
-amèrement, si par malheur le mari que tu as trompé s'était entêté dans
-son procès de vengeance, tu eusses été, de par l'absurdité de la loi, le
-seul homme qui n'eût pu, ayant déshonoré Germaine, lui rendre la
-situation que toi-même lui avais enlevée.
-
-André dont les sourcils s'étaient froncés, rougit malgré son empire sur
-lui-même.
-
---Nous avons le temps d'en reparler, fit-il.
-
-Mais à son embarras, à son attitude rêche, Hélène comprit avec tristesse
-qu'il n'avait jamais songé à une réparation quelconque, tandis qu'à part
-lui André se disait: «Il faut qu'elle soit folle! A quoi
-songe-t-elle?... Germaine, une maîtresse charmante,--mais une femme, ma
-femme, ah! non, par exemple!»
-
---Décidément, déclara-t-il, impossible de rester davantage. Je viendrai
-dîner demain.
-
-Il prenait son chapeau, tombait en arrêt devant le pastel de Dormoy:
-
---Pas mal! murmura-t-il.
-
-Et se tournant, railleur:
-
---Un de perdu, un de retrouvé.
-
---Tu es bête, dit Hélène vexée.
-
-Et elle tentait d'analyser ce petit trouble. L'insinuation d'André était
-absurde... Et pourtant! Mais un élan de curiosité, un besoin
-d'explication la poussait, droite, devant son frère. Bien que
-désintéressée aujourd'hui de Vernières, elle voulait lui demander cela
-depuis longtemps... Avait-il su? N'y avait-il pas eu de la complicité
-dans son silence? Elle tenait à en avoir le coeur net.
-
---Écoute! quand tu as appris que j'avais chassé M. de Vernières, tu as
-paru le regretter. Ignorais-tu vraiment le passé de ton ami? Son abandon
-plus lâche qu'un crime?
-
---Ma pauvre petite, répondit André, pourquoi veux-tu qu'on révèle ces
-choses-là? Vernières ne me les a jamais confiées. Et puis d'ailleurs tu
-connais là-dessus ma façon de penser:--c'est fâcheux. Après?
-
-D'un geste vague, il indiquait que ces choses-là malheureusement
-arrivent. De l'argent eût arrangé tout.
-
---Allons, fit-il, je me sauve. J'ai rendez-vous avec un homme précieux.
-Mais tu le connais? Pierre Arden...
-
---Oui, dit Hélène, je l'ai rencontré à Brighton.
-
---Il est de première force. Notre oncle, qui l'a en grande estime, lui a
-demandé tous les plans pour la filature que je vais créer là-bas. Il
-connaît d'ailleurs admirablement ces pays de la Géorgie et du Caucase,
-où il a construit un chemin de fer magnifique.
-
---Je sais.
-
---Adieu cette fois. Embrasse maman.
-
- * * * * *
-
-Hélène, à deux heures, mandée par un petit bleu, passait à l'_Avenir_.
-Un bonjour amical à Flénu qui l'introduisait avec empressement. Minna, à
-la vue d'Hélène, se levait bien vite derrière son bureau encombré de
-papiers, l'attirait sur le canapé.
-
---Je suis contente de vous voir.
-
-Elle était dans un de ces mauvais jours où le poids de sa tâche,
-l'indifférence et la dureté des choses l'accablaient d'une lassitude
-amère. Ces jours-là, rares à vrai dire, car elle était la vaillance
-même, Hélène les reconnaissait rien qu'au teint fané, aux traits plus
-creusés de son amie... Il est difficile de faire le bien.
-
---Qu'êtes-vous devenue depuis huit jours? demanda Minna. On ne vous voit
-plus.
-
-Hélène répondait:
-
---Depuis huit jours? Pas grand'chose... Le pastel que Dormoy faisait de
-sa mère avait été terminé lundi; mardi, elle avait été voir Denise; elle
-espérait, grâce à l'appui de son oncle très lié avec un directeur de
-grande compagnie, la faire entrer aux chemins de fer. Et depuis
-mercredi, elle allait chaque jour prendre des nouvelles de Gabrielle
-Duval, passer une heure à son chevet.
-
---Écoutez, ma chérie, dit Minna, une tendresse sincère dans sa voix
-émue, Dormoy vous fait la cour, n'est-ce pas?
-
-Hélène la questionna de ses beaux yeux, puis, avec un malicieux sourire:
-
---Admettons! Pourquoi?
-
---Bon, fit Minna rassurée, je puis parler. Figurez-vous que j'ai reçu
-une lettre de Mme Sassy. Savez-vous ce qu'est devenu votre soupirant
-depuis lundi?
-
---Je ne m'en souciais plus, dit Hélène. Dites toujours.
-
---Il est allé tout bonnement à Rosay faire sa petite enquête. Il sait
-sans doute que vous y avez mis de l'argent, beaucoup, et que le
-placement n'est pas des meilleurs. Sous couleur de paysages il a battu
-le pays, pris des renseignements. Jeudi Mme Sassy l'a découvert près de
-la porte de l'hospice d'où il peignait le village et l'église; il était
-en train de faire parler une sous-maîtresse. Ce n'est pas tout. Elle a
-également appris du notaire de Fontevrault, à qui elle confie
-quelques-uns de ses intérêts, que Dormoy, rencontré au café, l'avait
-sondé sur la situation financière de la colonie. Je sais de mon côté
-qu'il a dit à diverses personnes vous trouver charmante. Ne trouvez-vous
-pas que son admiration jure un peu, ou s'accommode trop, avec tant de
-sens pratique? Ce galant chevalier, qui déploie d'habitude une si noble
-insouciance, me semble bien intéressé.
-
-Hélène lui prit les mains.
-
---Chère Minna, que vous êtes bonne.
-
-Dans un élan de reconnaissance s'évanouissait ce qu'elle pouvait
-éprouver d'amour-propre froissé,--car Dormoy, à cette minute incertaine
-qu'elle traversait, crépuscule douloureux de l'amour d'où l'amour
-pouvait renaître, lui était apparu presque sympathique. Et devant le
-teint fané, les traits creusés, une vénération l'attendrissait. Dans la
-démarche spontanée, la franche confidence, elle sentait une pitié
-fraternelle qui la touchait aux larmes. Minna, qui avait dû tant
-souffrir d'amitiés trahies, d'affections mal placées, cherchait à la
-préserver des mêmes douleurs, à la protéger de son expérience.
-
---Je ne vous ai pas fait de peine, au moins? Mais voyez-vous, je suis
-payée pour être méfiante. A mon âge, on doute de bien des choses.
-
-Pour toute réponse, Hélène lui serra chaudement les mains:
-
---Je vais, dit-elle, chez Andrée Vergnes. Voulez-vous m'accompagner?
-
-Mais Minna désignait d'un haussement d'épaules la masse, sur son bureau,
-des manuscrits, des épreuves.
-
---Hélas! non. J'ai ma besogne.
-
-Rue de Prony, l'atelier d'Andrée Vergnes, une claire et vaste pièce,
-donnait à Hélène, avec ses murs tendus d'étoffe bise que rehaussaient la
-blancheur nue des moulages et les tons vifs des toiles, une sensation
-reposante de recueillement, d'heureux labeur. Andrée Vergnes, les
-cheveux ébouriffés, le corps à l'aise dans une blouse ample, déposait sa
-palette en s'écriant:
-
---Comme vous êtes gentille!
-
---Je vous dérange? dit Hélène, montrant le tableau en train.
-
---Non, j'avais fini.
-
-L'excitation du travail lui mettait aux joues une flamme rose, elle
-avait de bons yeux d'un vert lumineux, un grand air de jeunesse et de
-loyauté. Hélène, penchée sur l'oeuvre où l'éclatante couleur était
-encore humide, admirait ce faire savant et dégagé, cette sincérité de
-rendu qui avaient valu à la jeune femme tant de sympathies et de
-dénigrements. Et comme elle louait d'autres études, Andrée Vergnes
-disait gaiement:
-
---Le tour du propriétaire, alors?
-
-Modestement, elle indiquait quelques dessins, une ou deux toiles dont
-elle n'était pas mécontente. Devant un pastel de vieille femme, d'une
-vie intense, Hélène soupira:
-
---Quel malheur que ce ne soit pas vous qui ayez fait le portrait de ma
-mère!
-
-Elle expliquait: oui, une offre aimable de Dormoy... il était pourtant
-réussi, son pastel. Mais quelle différence d'un talent purement habile à
-cet art magistral, dont l'émotion forte et la simplicité faisaient mieux
-paraître l'artificielle médiocrité de l'autre. Andrée Vergnes avait
-laissé tomber la remarque. Hélène se rappela la réserve avec laquelle
-celle-ci, à l'Exposition du peintre, avait jugé son oeuvre.
-
---Vous n'avez pas l'air d'aimer Dormoy? dit-elle.
-
---Parlons d'autre chose, fit Andrée. Je déteste débiner les camarades.
-
-Mais devant la contenance d'Hélène qui lui laissait deviner une
-arrière-pensée, elle obéissait à un brusque besoin de confiance, cédait
-à la sympathie chaleureuse qui, dès le premier jour, l'avait attirée.
-
---Que voulez-vous! Passez-moi ce mot d'argot: j'ai horreur des muffes.
-Dormoy a des familiarités qui me déplaisent.
-
-Sans remarquer le petit haut-le-corps d'Hélène, elle continuait:
-
---Le pauvre garçon est à plaindre, c'est certain, avec le vieil
-hippopotame qu'il traîne depuis quinze ans. Ce n'est pas une raison,
-vous m'avouerez, pour déverser à tort et à travers le trop-plein de ses
-tendresses.
-
-Elle riait d'un rire sonore d'enfant:
-
---Mon Dieu, oui, un modèle engraissé, frais du temps de Courbet, et qui
-faisait en 72 la joie des lorgnettes dans les petits théâtres. Hein, ça
-vous choque?
-
-Hélène revoyait la forte dame à chapeau excentrique, si vieille sous son
-fard, avec ses paupières bouffies et ses cheveux trop roux. Elle
-répondit gravement:
-
---Non, ça m'attriste. Qu'on vive avec une personne qu'on aime, je
-l'admets encore. Mais qu'un homme jeune et presque beau s'asservisse à
-une créature inférieure et tarée dont il pourrait être le fils... Pouah!
-
-Andrée Vergnes la regardait avec une amitié admirative:
-
---Ah! bien, ma pauvre petite!
-
-Puis, la prenant par la taille, elle l'embrassa tendrement:
-
---Je vois que nous serons amies!
-
-Elle racontait maintenant, dans le laisser aller des confidences,
-quelques petites histoires assez vilaines qui montraient Dormoy sous un
-triste jour. Aux yeux d'Hélène le masque séduisant tombait, découvrant
-un autre homme tout différent de celui qu'elle croyait connaître. Elle
-éprouvait une tristesse,--déception du coeur? non, déception de l'esprit
-qui s'affligeait de cette insécurité perpétuelle, de ces humiliantes
-méprises. Ah! le mensonge dans lequel on vit, le mensonge de chacun à
-soi-même et de chacun à tous! Sa nature profondément sincère, si
-délicate, en avait horreur. Certains regards de Dormoy, dont la
-hardiesse l'avait presque embarrassée alors, sans lui déplaire, elle en
-comprenait seulement la dissimulation, le sens caché, cette convoitise
-trop libre qui à présent lui causait une confusion désagréable, la
-blessait.
-
-Dans la rue, tout en prenant la direction du parc Monceau qu'elle
-comptait traverser pour aller aux nouvelles, chez son oncle, boulevard
-Haussmann, elle pensait, avec un sourire méprisant, au côté honteux des
-révélations de Minna, confirmées par celles d'Andrée Vergnes. Cette
-préoccupation de lucre, cette course à la dot, c'est ce qui l'écoeurait
-le plus. Ainsi pour Dormoy, pour tant d'autres, le meilleur d'elle était
-sa fortune, ce par quoi elle valait vraiment! Sa pensée droite, son
-caractère, personne ne s'en souciait. Sa séduction même,--et rien que
-cette idée déjà lui répugnait,--eût compté pour peu de chose, si
-l'argent ne l'avait rehaussée de son prestige. Et comme elle avait le
-défaut d'être fière, son orgueil souffrait.
-
-Puis elle songeait à sa conversation du matin avec son frère. Sans doute
-il savait, lui aussi! Il connaissait le pesant et malpropre fardeau que
-Dormoy traînait depuis tant d'années; peut-être connaissait-il également
-le passé de Vernières. Et plein de secrète indulgence,--«C'est fâcheux;
-après? Avec de l'argent tout s'arrange,»--il avait couvert cela d'un
-silence complice, lié par cette franc-maçonnerie des hommes qui avant
-tout cherchent à sauvegarder leur égoïste suprématie. André en demeurait
-diminué encore dans son estime.
-
-Elle était entrée dans le parc Monceau, suivait une des grandes allées
-carrossables. Des enfants en train de jouer, babys roses aux cheveux
-dorés, une adorable fillette qui aplatissait avec sa pelle des petits
-pâtés de sable donnèrent un autre cours à sa rêverie. Un sentiment de
-maternité obscure l'emplit d'une émotion douce. Cette stupide Germaine
-qui déclarait en se mariant ne pas vouloir d'enfants, préférer jouir de
-sa jeunesse! Et Yvonne, avec son idée de n'épouser qu'un vieux!... Au
-coin d'une avenue, elle se heurtait presque à un promeneur tout flambant
-neuf, qui aussitôt s'exclamait, saluait d'un geste large: Dormoy! Un
-minuscule oeillet rouge simulait à sa boutonnière le ruban de ses rêves.
-Il eut l'air ravi de la rencontre, tourna galamment un madrigal. Il
-allait justement du même côté, il aurait l'honneur de lui tenir
-compagnie un moment, si elle voulait bien le lui permettre. Elle
-accepta, curieuse de le voir dresser ses batteries, jouer jusqu'au bout
-son rôle. Le peintre, malgré sa feinte désinvolture, semblait préoccupé.
-
-Potins d'usage, racontars et rosseries, ponctués de regrets. Il n'avait
-pu, toute cette semaine, venir rendre ses devoirs à Mme Dugast, ayant dû
-s'absenter pour aller peindre un Touraine, les panneaux d'un salon, au
-château de Fontevrault. Une fantaisie de millionnaire... Habilement il
-en venait à décrire son existence d'artiste, si solitaire, si triste
-souvent, malgré tant de relations et de camaraderies. Avec toute sorte
-de détours et de finesses, il essayait de faire parler Hélène sur ses
-goûts, ses revenus, la façon dont elle aimerait à vivre. Il fit allusion
-à Rosay, qu'il avait précisément visité,--quelle belle oeuvre, mais une
-mauvaise affaire?--à la propriété charmante de la Neuville, ce
-Vert-Logis, dont les grands arbres faisaient une véritable merveille.
-
---Riche et indépendante comme vous êtes, continuait-il...
-
-Elle l'interrompit, et d'un air candide:
-
---Voilà bien le monde! Mais, mon pauvre ami, on me fait plus riche que
-je ne suis, vous savez! Ne parlons pas de Rosay comme placement,
-n'est-ce pas?--Elle le regarda dans les yeux.--Reste les deux cent mille
-francs laissés par mon père. De quoi vivre, maman et moi, voilà tout.
-Car après le départ d'André, nous allons nous débarrasser de notre
-appartement, trop lourd pour nous seules, et vivre tranquillement au
-Vert-Logis, une merveille en effet, mais dont il faut payer le coûteux
-entretien. Que dites-vous de mon indépendance?
-
-Elle savourait âprement l'imperceptible ironie, suivait sur le visage de
-Dormoy l'immédiat effet de ses paroles. Le peintre était tout oreilles,
-son éternel sourire de commande aux lèvres. Mais un désenchantement
-visible pinçait le coin de la bouche, allongeait sa mine. Il se lança
-dans un dithyrambe sur les bienfaits de la campagne, le charme d'une vie
-simple. Il n'en eût point voulu mener d'autre. Malheureusement, sauf de
-trop rares fugues, comme ce récent voyage en Touraine, l'affreux métier,
-hélas! le clouait à Paris, avec cette nécessité du travail constant. Un
-peintre de portraits était l'esclave de ses modèles... «Un peintre comme
-moi, traduisait clairement Hélène, ne peut décemment épouser qu'un sac
-d'or.» Puis, tout à coup, la grille de l'avenue de Messine dépassée, il
-prétextait un rendez-vous oublié, rue de Lisbonne, prenait congé presque
-cérémonieusement, une légère, oh! bien légère froideur dans sa voix tout
-à l'heure si caressante.
-
-Hélène, seule, avait envie de rire aux éclats. Joli monsieur! Bah! ni
-plus ni moins que les autres,--un homme, simplement. Cette leçon, qui
-l'eût franchement amusée, si elle n'avait succédé à de cruelles
-désillusions, ravivait sa méfiance. Elle ne souffrait du fait de
-personne, ni de Vernières,--ni de Dormoy, certes! Elle souffrait de
-tout, et de tous. Elle avait trop vu ces derniers temps la dureté, la
-sécheresse, la vilenie de l'homme; elle ne voyait plus que cela,
-meurtrie dans son amour profond, son culte religieux de la vie.
-
-Elle était arrivée boulevard Haussmann, pénétrait au salon. Personne.
-Si, pourtant! Près de la fenêtre, quelqu'un qui se tenait debout,
-regardant la rue, se retourna. Elle reconnut Pierre Arden. Il s'était
-avancé très vite, il s'arrêta surpris.
-
---Je vous fais peur? dit-elle.
-
---Pardon, mademoiselle. J'attendais monsieur votre oncle.
-
-Il n'aperçut pas de suite la main qu'elle lui tendait, la rattrapa
-gauchement. Il y eut une courte gêne. Elle vit rougir son visage
-maussade, où s'anima de la bonté. Et, songeuse, elle le trouva moins
-laid qu'à leur dernière rencontre.
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Deux mois et demi s'étaient écoulés. Après une saison d'eaux à Vichy, où
-Mme Dugast, sur le conseil du docteur Laurent, avait été soigner une
-légère maladie de foie, suite naturelle de tant de soucis, Hélène et sa
-mère rentraient à la Neuville, pour y passer la fin de l'été et
-l'automne. Les Pierron devaient selon leur habitude venir les y
-rejoindre en septembre. Elles avaient retrouvé le Vert-Logis bien vide,
-la maison devenue trop grande, le jardin silencieux, désert presque,
-sous les grands marronniers et les trembles. Tout faisait sentir la
-disparition de l'être aimé, chaque souvenir creusait l'absence, et le
-voisinage bruyant de la Chesnaye, le mouvement de vie joyeuse qui
-emplissait le château rendaient le contraste plus sensible, plus
-douloureux encore.
-
-Hélène gardait de sa visite de la veille une impression maussade;
-l'oncle Marcel, d'ailleurs harcelé par les innombrables soins de l'usine
-qu'il dirigeait seul maintenant, était tout à son ambition nouvelle;
-briguant aux élections le titre de conseiller général, il recevait à
-dîner le soir même une vingtaine de personnes dont l'influence pouvait
-lui être utile; tante Portier, affairée, attendait avec anxiété
-l'arrivée de petits fours, commandés à Mantes. Yvonne et Germaine, avec
-de grands éclats de rire, faisaient le long des pelouses une moisson de
-roses dont elles chargeaient à brassées toute une escorte de jeunes
-gens, parmi lesquels le comte Soulier se démenait avec une ardeur
-d'adolescent. Il se déclarait de plus en plus, chaque jour fouetté
-davantage dans sa convoitise sénile. Ainsi chacun, sans souci de ce que
-pouvait éprouver le voisin, tournait dans son cercle d'occupations et de
-plaisirs. Elle ouvrit toute grande la fenêtre, se souvenant de cet autre
-matin de l'année passée où, le lendemain de son arrivée, si fière de se
-sentir majeure et libre, elle avait, devant l'éblouissante matinée de
-parfums et de soleil, aspiré longuement cette splendeur, la joie de
-vivre. Le clair avenir s'ouvrait alors devant elle. Depuis, que de
-tristesses! La mort de son père, l'existence jour à jour dévoilée dans
-sa petitesse et sa laideur, ses illusions mutilées... Elle mesurait la
-distance qu'il y a du rêve à la réalité: ses grands désirs s'étaient
-limités à de petites actions. A peine quelques charités, le concours de
-sa fortune à une oeuvre bienfaisante, et toujours cette force
-déconcertante des événements qui la rappelait au peu qu'elle était, au
-peu qu'elle pouvait. Elle comprenait maintenant l'ironie du sourire
-fatigué de Minna quand, au retour de Brighton, devant sa vieille amie,
-elle laissait éclater ses aspirations crédules.
-
-Et pourtant, malgré tant de chagrins et de déceptions, elle conservait
-une foi obscure et ardente dans la destinée, elle participait à la
-magnificence robuste de la terre, des arbres, de l'eau, sous l'éclat
-radieux de la lumière. Son coeur battait à l'unisson du coeur invisible
-des choses: elle faisait corps avec le reste du monde, atome si humble,
-s'avouait-elle, mais atome conscient, où, de frémir imperceptiblement à
-cette seconde, la vie immortelle palpitait.
-
-Comme naguère, les feuilles blanches des trembles reflétaient leur
-agitation dans les bassins glauques; les grands vernis du Japon,
-au-dessus de la petite rivière, dressaient leurs bouquets de rouille et,
-là-bas, en avant de la charmille se découpait la danse immobile du
-faune. Entre les marronniers, la Seine paisible miroitait. Le temps
-avait eu beau passer sur tout cela, ajouter une lèpre au marbre de la
-statue, épaissir l'eau verdie avec les feuilles brunes de l'automne; on
-eût dit que rien n'avait changé. Dans le jardin solitaire, le bruit d'un
-râteau s'élevait derrière un massif. Hélène s'attendit presque à voir M.
-Dugast surgir avec son chapeau de paille et, d'un pas flâneur, gagner,
-sécateur en main, son cher plant d'oeillets, plus beau que jamais. Alors
-elle éprouva cruellement qu'elle seule avait changé, et, par un mensonge
-pieux, elle voulut au moins revivre les heures évanouies, dans une sorte
-de pèlerinage à travers ce passé dont, impatiente, elle n'avait connu
-jadis que les ennuis, et dont elle ne percevait plus que la triste, la
-lointaine douceur.
-
-Descendue, elle trouvait déjà Mme Dugast dans le salon, fermant
-elle-même les volets; à peine arrivée, elle en avait repris le maniement
-méticuleux.
-
---Impossible d'obtenir cela des bonnes, soupira-t-elle, c'est déjà plein
-de mouches.
-
-Les meubles, sous les suaires des housses, avaient dans cette obscurité
-une raideur mélancolique. Les deux femmes se contemplèrent en silence:
-Hélène vit aux yeux de sa mère la même impression de dépaysement et de
-peine. Mme Dugast avait pleuré, elle reprit:
-
---Je laisse ouvert au contraire le cabinet de travail. Il y a quelques
-traces d'humidité. Allons, je me sauve. J'ai de quoi m'occuper ce matin.
-
-Hélène pénétrait seule dans la haute pièce du rez-de-chaussée où, malgré
-le jour et l'air rentrant à flot par les portes-fenêtres, planaient sur
-les bibliothèques à hauteur d'appui, sur le bureau Louis XV désormais
-vide et nu, la désolation et le froid de la mort. Elle revoyait son père
-à cette table même, son bon regard si tendre et si grave, entendait la
-voix affectueuse. Qu'il eût été là, qu'il eût parlé, souri, et que
-maintenant plus rien n'existât! L'absence, le néant!... Tout ce qu'il y
-avait en elle de force jeune et de tendresse se révolta plus amèrement
-que jamais contre cette affreuse loi, ce mystère insondable. Et de
-nouveau la sensation du temps écoulé, les résultats imprévus, les
-tournants du sort... C'est à cette place qu'il avait écouté avec
-indulgence sa première résolution de femme, admis l'acte qui pour elle
-était le signal d'une ère nouvelle, cet emploi de sa fortune jugé par
-tous imprudent et absurde; à cette place qu'ils avaient causé de
-l'avenir figuré alors par la possibilité d'un mariage avec Vernières...
-Comme il aurait compris depuis, l'excellent ami, tout ce qu'elle avait
-souffert, son soulèvement de dégoût et de tristesse; sans doute, il
-aurait été le premier à reconnaître combien elle avait raison de se
-méfier, à regretter la légèreté avec laquelle il avait accueilli sans
-contrôle suffisant les avances de Vernières. Comme son honnêteté se fût
-indignée! Comme il eût fait justice des insinuations perfides dont le
-malheureux essayait de la salir aujourd'hui, par rage d'avoir été
-découvert, chassé! Car ce drôle avait prudemment attendu le départ et
-l'éloignement d'André, avant de couvrir son échec de prétextes
-malveillants. Rien, à vrai dire, qui touchât l'honneur... «Il s'était
-seulement désintéressé de Mlle Dugast à cause de ses idées trop libres,
-de son éducation avancée. Il désirait avant tout une femme qui s'occupât
-de son foyer au lieu de courir de dangereuses chimères...» Hélène avait
-appris avec moins d'étonnement que de dédain que, parmi leurs relations,
-ces racontars avaient trouvé créance près d'un certain nombre de mères
-ayant filles à marier et de vieilles dames jalouses. Elles s'en souciait
-peu d'ailleurs; c'était le train du monde.
-
-Maintenant, elle achevait son tour de maison par une brève visite à la
-fidèle Anna, heureuse d'avoir retrouvé ses fourneaux; si attachée
-qu'elle fût à ses maîtres, elle n'avait pas de préoccupations plus
-grandes que de fourbir et polir sa cuisine. Elle aussi vivait dans son
-cercle étroit. Hélène passait devant les communs où Pierre,--hier dans
-la voiture qui les ramenait de la gare de Mantes, elle l'avait trouvé
-vieilli encore, dos tassé,--faisait à coups lents d'étrille le pansage
-de Junon, campée, lasse, sur trois pattes...
-
-Elle longeait la pelouse où s'espaçaient dans un éclat rose et blanc les
-corbeilles odorantes d'oeillets, gagnait d'un pas machinal l'allée
-droite des fusains. Une ombre fantômale traversa sa mémoire: André sous
-le clair de lune blême... A petits pas, elle suivait ce chemin qu'elle
-avait parcouru dans un élan tragique. Elle arrivait à la porte de
-séparation des deux jardins, apercevait, par-dessus le mur, le toit du
-pavillon où cette nuit-là Germaine à son appel s'était penchée, éperdue,
-à la fenêtre, tandis que là-bas M. Dugast gisait inerte, frappé du coup
-terrible. La fenêtre était close; le pavillon, volets fermés, semblait
-garder son secret. La vie marche! André maintenant consacrait, au fond
-de la Russie, toute son activité à la création de l'usine nouvelle.
-Germaine, comme si rien ne se fût passé, avait repris une vie de
-distractions et de plaisir. Du Marty, vite lassé, paraissait reculer
-devant le scandale et la durée d'un procès où lui-même avait tant
-d'ennuis en perspective. Les choses en étaient restées là, aucune
-assignation n'ayant été signifiée de part et d'autre. L'oncle Dugast,
-revenu à une politique plus sage, n'était pas éloigné de souhaiter à
-présent une solution conforme aux convenances. A quoi bon se séparer
-avec éclat quand on pouvait le faire sans bruit? Chacun de la sorte,
-reprenant sa liberté d'action, ne pouvait-il, sous l'égide du nom
-commun, conserver la dignité des apparences? Ils auraient ainsi
-l'avantage de demeurer aux yeux du monde M. et Mme Du Marty, sinon un
-ménage uni, du moins une fort honorable association d'intérêts,
-sauvegardant les principes et la morale. De toute sa force, l'austère M.
-Pierron poussait à cette solution, estimant dans son aveugle conviction
-de juriste octogénaire qu'un détestable mariage vaut mieux qu'un bon
-divorce.
-
-Elle longea les espaliers, redescendit par la charmille. Le murmure des
-eaux tombantes, une fraîcheur annoncèrent le vivier. Un instant elle
-s'amusa, penchée sur le treillage, à regarder la bouche de rochers et de
-lierre, la cascade croulant dans un remous d'écume. Puis elle ouvrit la
-petite porte de la berge, retrouva devant la courbe étincelante du
-fleuve, sous l'azur intense, l'aveuglement de ses souvenirs. Une clarté
-vibrante dorait les falaises rousses. A l'endroit où sous un parasol
-blanc Dormoy peignait près du port aux bateaux, un petit garçon faisait
-des ricochets sur la nappe d'eau lisse. Le peintre avait disparu du
-paysage comme de sa mémoire. Elle sautait dans sa barque, gagnait le
-bord opposé à coups rythmés d'avirons qui secouèrent leur pluie de
-diamants au soleil.
-
-La berge aride, et, sous les hangars, l'amoncellement toujours pareil
-des charbons que des péniches débarquaient. A Moranges, plus encore qu'à
-la Neuville, rien de changé. Autour des bâtiments massifs et des vastes
-toits de l'usine, sur la terre rase et sans un arbre, se groupaient les
-maisons basses du village ouvrier, lamentables et noires, parmi la zone
-d'herbe pelée. Hélène retrouva l'identique amas des sordides masures
-paysannes, des maisonnettes symétriques aux briques déjà noircies, aux
-jardinets chétifs. Comme naguère, elles semblaient vides. L'usine en
-travail absorbait, dans son bourdonnement d'énorme ruche, la vie entière
-du misérable hameau, du pays à la ronde. Çà et là, derrière une vitre,
-un visage de malade ou de vieille.
-
-Hélène, sérieuse, reprit son éternelle tournée. En même temps que ses
-anciens pauvres, elle avait d'autres misères à soulager. Et, de nouveau,
-le sentiment de son impuissance l'envahit. Tandis que loin de ce morne
-entassement de souffrances elle avait vécu pour son compte, l'effrayant
-labeur avait continué, courbant hommes et femmes sous la meule d'acier.
-Des enfants étaient nés, des vieux étaient morts; accidents et misères
-perpétuaient leur recommencement sans fin, et toujours, venues du fond
-de la Géorgie et de la Louisiane, les balles de coton s'engouffraient
-par milliers dans les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux
-peigneuses, s'étiraient et se tordaient dans les bancs à broche et les
-métiers à filer. Mouvements agiles, regards tendus s'hypnotisaient aux
-bobines tournantes; et de l'infatigable travail des machines, de
-l'épuisante activité humaine qui mettaient cependant un tel roulement
-d'or en branle, rien, presque rien ne demeurait aux mains déformées et
-durcies de ces ouvriers, de ces ouvrières, instruments vivants de la
-colossale fortune qui leur coulait entre les doigts.
-
-Elle passa devant le logis vide de l'Abeille--la petite paralytique à
-Berck-sur-Mer, Lepillier devenu, depuis le divorce, un étranger.
-Hautneuil l'avait pris tout entier; il y tenait une guinguette louche,
-dans une ruelle au bord du fleuve. Hélène entrait chez le père Lefèvre.
-Grâce au livret de caisse d'épargne, où sa fille puisait, de temps à
-autre, à des secours fréquents, le bouge était moins fétide. Les deux
-garnements à l'école, l'aveugle vivait seul en compagnie du petit,
-tandis que la mère trimait à l'usine. Le sol était balayé: un pot-au-feu
-ronronnait dans l'âtre.
-
-Elle dut essuyer quand même les jérémiades de l'ancêtre, chaque jour
-plié davantage vers la terre, rapproché de la fosse. Encore un intérieur
-de misère, un autre. Elle n'éprouvait un peu de soulagement qu'en
-arrivant chez la grand'mère Flénu, où dans la cuisine humble, mais
-propre, son filleul, courts cheveux de soie frisant sous le bourrelet,
-gigotait heureux sur les genoux de la vieille. En quelques mots
-discrets, l'image évoquée de Marthe s'éleva du passé. Attendrie, Hélène
-se penchait sur le petit corps emmailloté, baisait les joues molles et
-fraîches. La mère Flénu demanda des nouvelles de son gas, contente de le
-savoir casé à Paris, peinée pourtant de ne jamais le voir. Elle raconta
-les histoires du pays, et dans sa voix caustique et résignée, toute la
-comédie, tout le drame quotidien, défilèrent. Une telle avait épousé son
-amoureux; un beau mariage: la faim et la soif! La mère Quilleboeuf, la
-barbière, était morte. Et puis ce verrat de Dulac avait encore fait des
-siennes. Les filles à Grellou avaient bien sujet de le réclamer comme
-père de leurs petits, deux messieurs nés à trois mois de distance. Ils
-pouvaient se vanter d'être signés, ceux-là! Ça n'empêchait pas le
-contre-maître de se défendre comme un beau diable: A d'autres!... Hélène
-revit le groin rougeaud, les yeux aigus. On ne le mettrait donc jamais à
-la porte, cet horrible Dulac?
-
---M. le Directeur, vot' oncle, l'a bien fait appeler dans son bureau.
-Mais bast! le gueux en est sorti plus fier qu'avant. Faut croire qu'il
-est utile. En attendant ses gosses peuvent claquer du bec. Ils seront
-pas les derniers. C'est comme ça chez nous...
-
-Invinciblement, la pensée de Georges Leroy, avec sa ressemblance
-criante, l'étreignit. Celui-là au moins ne mourrait pas de faim. Un mois
-après leur visite impasse des Thermopyles, Minna, devant la détresse
-accrue des deux femmes, le père ne donnant toujours pas signe de vie,
-avait indiqué à Mme Sassy cette bonne oeuvre à faire. Et depuis quelques
-semaines, le triste enfant, admis à Rosay avec sa mère, reprenait sous
-le ciel limpide de Touraine un peu de santé, à défaut de bonheur.
-
-Elle gagnait au plus court pour rejoindre la berge. Comme elle
-approchait de l'usine, elle reconnut l'automobile de l'oncle, devant la
-grande porte. Et presque aussitôt, Marcel Dugast apparut sur le seuil,
-causant avec Pierre Arden. Ce dernier depuis cinq semaines vivait à la
-Chesnaye. Au commencement de l'été, l'oncle, que le projet de doter
-Moranges d'une eau potable préoccupait plus que jamais,--quelques cas de
-fièvre typhoïde venaient comme chaque année d'éclater encore,--avait
-résolu de mettre à exécution l'entreprise méditée de longue date. Le
-forage d'un puits artésien, dans une terre qu'il possédait à deux
-kilomètres de Moranges, permettrait de remédier au danger constant que
-présentaient l'impureté de la Seine et celle des puits riverains
-contaminés par l'infiltration. Sa philanthropie orgueilleuse trouvait
-d'ailleurs, dans la réalisation de cette oeuvre, divers avantages
-pratiques dont profiterait, en même temps que l'usinier, le candidat aux
-élections du conseil général. L'engouement dont il s'était récemment
-pris pour Arden,--engouement justifié et au delà par la perfection des
-plans que l'ingénieur avait tracés pour l'établissement de la filature
-russe,--l'avait décidé à mettre les travaux en train, aussitôt les
-études préliminaires terminées.
-
---Tiens, s'écria l'oncle, voilà mademoiselle de la Bienfaisance! Je t'y
-prends, à venir encore prêcher l'anarchie chez moi...
-
-Il était de bonne humeur, il se frotta les mains, la regarda de côté, de
-son air d'ironie bienveillante.
-
---Nous allons voir les travaux. Est-ce qu'on t'emmène?
-
-Hélène sans façon acceptait.
-
---Monte-là, dit M. Dugast. Je me mettrai derrière.
-
-Elle s'assit à côté d'Arden. Ils avaient échangé un «bonjour» cordial,
-lui tout à ses idées, sans la moindre nuance de galanterie, elle avec un
-franc plaisir, où elle oubliait d'être femme et coquette. Même, à la
-réflexion, elle trouva qu'il aurait bien pu l'honorer d'un regard, car
-elle se sentait jolie, aujourd'hui, avec son instinctive joie de vivre
-et le reflet lumineux de la belle matinée au visage. L'automobile se
-mettait en marche. Elle examinait l'ingénieur, dans son vêtement sobre,
-penché sur les appareils. D'une main nerveuse et brune, il assurait le
-levier, réglait de l'autre une manette. Il regardait devant lui, bien
-droit. Autour d'eux la plaine inondée de soleil étendait la terre sèche
-des chaumes ras et des prés; un petit nuage blanc flottait très haut,
-dans l'azur. La grande route étala son ruban gris. Hélène sentait à son
-front, à ses joues, dans ses cheveux, le vent tiède de la course, un
-souffle sain et fort.
-
-
-
-
-II
-
-
-Trois lettres reçues dans le courant de la semaine, la première de Minna
-l'invitant à déjeuner avec promesse de nouvelles, les autres de Louise
-Guilbert et de Denise, entrée depuis quinze jours aux chemins de fer,
-décidaient Hélène à secouer la paresse qui invariablement la retenait à
-la Neuville, sitôt reprise au charme de de cette vie reposante.
-
-Le roulement doux de la voiture, l'intime beauté du paysage élargissant
-son cercle de bois et de labours jusqu'à l'horizon des falaises où le
-fleuve recourbait sa boucle d'or, l'enveloppaient d'une caresse fluide.
-Ce fut seulement au sommet de la côte de Sainte-Flaive qu'elle eut
-d'avance la fatigue de la dure journée, en pleine fournaise. Paris
-devait être odieux, par cette chaleur; sans parler des commissions dont
-sa mère l'avait abondamment chargée... Elle se reprocha sa légère
-mauvaise humeur: Denise, Minna, Louise, toutes seraient contentes de la
-voir. Elle saurait aussi ce que devenait Gabrielle Duval partie pour se
-soigner à la campagne chez des cousins, près de Sens.
-
-Au sortir de la gare Saint-Lazare, des figures de provinciaux et
-d'étrangers, les volets clos des appartements, les chaussées poudreuses
-aux arbres déjà roux et grillés donnaient à Paris sa déplaisante
-physionomie d'été. Quelques courses, et à onze heures, elle trouvait
-Minna au rendez-vous, déjà installée à la petite table d'une brasserie,
-rue Montmartre, où son amie prenait ses repas quand elle ne se les
-faisait pas monter à l'_Avenir_. Sa vie était en effet des plus simples,
-bornée à la location d'un modeste appartement meublé. Elle-même, par
-principe, faisait son lit, sa chambre; elle mettait son amour-propre et
-sa dignité à se suffire; presque tous ses revenus passaient à des
-charités secrètes.
-
-Minna, en l'apercevant, ferma le livre qu'elle lisait, joyeusement la
-fit asseoir en face d'elle. Sans prêter attention au public spécial du
-restaurant, gens d'affaires et de journaux, qui dépêchaient un déjeuner
-sommaire, les deux femmes se racontaient, à demi-mot, tout ce qui les
-intéressait. Hélène eut vite fait.
-
---A vous, maintenant, dit-elle curieuse.
-
-Un garçon chauve, glissant avec une vélocité d'acrobate, apportait à
-bout de bras un échafaudage de portions en équilibre. Par enchantement
-les assiettes étaient changées. Dans des petits plats de métal, un
-demi-poulet, des tomates farcies s'abattirent.
-
---Oh! moi, dit Minna, c'est très simple. Je cesse la publication de
-l'_Avenir_.
-
-Hélène sursauta, un reproche dans ses yeux amis. Minna comprit:
-
---Non, ma petite, je n'avais aucun motif d'accepter votre argent. Le
-journal a vécu trois ans tant bien que mal sans nuire aux intérêts de
-personne,--et soyez sûre que je ne me suis pas ruinée. J'ai dit ce que
-j'avais à dire. Dans la famille, comme dans la société, il y a tout à
-attendre, tout à espérer de la femme, dès qu'elle cessera d'être une
-esclave, endormie dans le sentiment de son irresponsabilité. Qu'on
-l'instruise et qu'on l'affranchisse! Peut-être mes paroles n'auront pas
-été entièrement perdues, il y a tant à faire en France...
-
---Quel dommage! répétait Hélène, sincèrement peinée. Personne ne redira
-comme vous ces vérités-là. Vous les exprimiez avec un tel bon sens, une
-raison si patiente et si haute...
-
-La nouvelle ne la surprenait qu'à demi. Elle savait bien qu'emportée par
-son caractère aventureux, son vaste amour de l'humanité, Minna ne
-pouvait consacrer toute son existence à labourer le même sillon. Elle
-jetait la bonne semence en passant, elle ne pouvait attendre de la voir
-lever. Mais Hélène, voyant combien le champ était vaste et la besogne
-ingrate, regrettait qu'elle ne pût continuer encore. Il fallait dans un
-pays aussi léger que le nôtre, toujours diverti par des préoccupations
-nouvelles, une propagande têtue, infatigable. Les courants d'opinion n'y
-avaient chance de durer que soutenus par un effort constant.
-
---Bah! reprit Minna, vous êtes un peuple généreux. Il suffisait de
-donner le branle... Partout le mouvement s'accentue; on a beau être en
-retard en France, vous n'échapperez pas à la loi fatale du progrès.
-
-Muette maintenant, la noble femme rêvait à ce développement universel
-des idées féministes, qui de l'Angleterre et de l'Amérique gagnaient la
-plupart des États d'Europe, partout où les conditions économiques ont
-renversé ou rétréci l'antique foyer, chassé la femme hors de la maison à
-la poursuite hasardeuse du pain. Elle avait foi malgré tout dans
-l'avenir, se réjouissait à la pensée du bien qu'ici et là il lui restait
-à faire. Hélène la questionna sur ses projets. Minna comptait à la fin
-de novembre aller donner une série de conférences en Australie; comme
-d'ailleurs on la payait bien, ses pauvres n'y perdraient pas. Hélène une
-minute l'envia: cette courageuse indépendance, ce beau voyage... Puis
-elle lui fit promettre de venir passer avant son départ une bonne
-semaine à la Neuville. En attendant il fallait songer à caser Flénu.
-Elles se quittaient rue du Croissant.
-
-Maintenant un bref bonjour à Louise Guilbert, rue de Lübeck, avant
-l'heure de la consultation. Hélène la trouvait déjà dans son cabinet de
-travail, une pièce claire dont quelques bibelots d'art égayaient la
-sévérité professionnelle. Louise aussitôt lui parlait en termes
-attristés de leur amie Gabrielle, à qui la campagne, après un mieux
-marqué, n'apportait aucun soulagement. La pauvre fille s'en allait
-doucement, ayant dépensé à la lutte passée tout ce qu'elle avait
-d'énergie. Et de sa voix nette, le joli médecin la disait condamnée,
-victime de la concurrence, du travail forcé. Elles écartaient d'un
-silence ce pénible sujet, sautaient à d'autres propos.
-
---Et Mlle Bleuet? s'écria Louise. Vous savez que Du Marty s'est rangé.
-On ne le voit plus chez la dame. Un gros monsieur, père de famille, lui
-a succédé! Et voilà les moeurs. Où en sont les affaires de votre
-cousine?
-
---Ne m'en parlez pas, dit Hélène. Mon grand-père fait tout pour qu'un
-pardon réciproque intervienne,--une belle réconciliation, apparente
-sinon réelle, qui couvre leur double faute aux yeux du monde. Toujours
-le mensonge! La maison est en ruines, on recrépit la façade. Il paraît
-que c'est plus moral!
-
-Un rire ironique les mettait d'accord.
-
---Je me sauve. J'ai des tas de commissions, et puis, avant mon train, il
-faut que j'embrasse Denise...
-
-Vers cinq heures, à l'administration centrale des Chemins de fer Réunis,
-elle pénétrait dans la loge fastueuse d'un concierge galonné.
-
---Mme Simonin?
-
-Le gros homme consulta une pancarte, et avec importance:
-
---Au fond de la cour, escalier B, cinquième étage. Bureau des Comptes de
-route.
-
-A l'endroit désigné, un garçon de bureau alla chercher Denise qui, à la
-vue d'Hélène, rougit et sourit. La jeune femme avait encore quelques
-minutes de service à faire. Arrivée à 10 heures, elle devait fournir
-sept heures de travail d'affilée. Elle déjeunait chez elle le matin,
-puis conduisait ses enfants à la pension, munis d'un humble panier à
-provisions. Elle-même emportait dans un petit sac de quoi goûter; car il
-y avait loin de son premier repas au dîner. Elle avait préféré cet
-arrangement plutôt que de venir dès huit heures et demie, et de
-prélever, comme plusieurs de ses compagnes, deux heures pour le
-déjeuner. De la sorte, elle pouvait donner plus longtemps à son ménage.
-Simonin lui, mangeait à midi au restaurant. Aussi embarrassée de
-recevoir Hélène dans le couloir devant le garçon de bureau que de la
-faire entrer dans la salle où elle travaillait avec quinze employées,
-Denise se décidait pour ce dernier parti, montrait le chemin à son amie.
-Hélène lui trouva dans sa pauvre robe noire à col et poignets blancs un
-air de pensionnaire malheureuse, éternellement vouée à de durs pensums.
-
-Elles entraient dans la grande pièce où régnait une odeur chaude. Des
-têtes curieuses se levèrent au-dessus des registres; des regards
-suivirent jalousement Hélène jusqu'au bureau où Denise lui donna sa
-chaise, elle restant debout.
-
---Je ne t'empêche pas de travailler?
-
---Non, non, j'ai fini, répondit Denise à demi voix, en rangeant une
-liasse de papiers.
-
-Elle expliqua sa besogne: une vérification d'additions perpétuelles,
-ou bien encore le pointage des feuilles d'expédition et
-d'arrivée,--occupation machinale qui, à la longue, l'accablait d'une
-stupeur. Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle allait encore emporter
-ce soir, chez elle, du travail supplémentaire pour ajouter par ce maigre
-gain, payé dix sous l'heure, quelque chose au dérisoire traitement
-qu'elle touchait: 3 francs par jour, à peine 72 francs par mois. Et elle
-n'avait pu entrer dans ce bagne que sur de puissantes recommandations!
-Les cadres regorgeaient. Des centaines et des centaines de demandes
-d'admission continuaient à s'empiler...
-
-Hélène jetait un long regard sur ces femmes pour la plupart de condition
-médiocre, où la distinction de Denise tranchait: de grosses mères
-communes, quelques vieilles filles. Une figure fine et douloureuse
-attira son attention: c'était une jeune fille à diplômes, une de ces
-innombrables déclassées à qui leur enseignement supérieur n'assure même
-pas de quoi vivre. Une autre, blonde à l'air pimpant de grisette, était
-en train de se mettre de la poudre de riz devant une glace de poche.
-Leur journée à peu près finie, toutes rangeaient lentement leurs
-affaires, fermaient à clef leurs tiroirs, serraient, dans les cartons
-qui leur servaient d'armoires, l'une un reste de charcuterie, l'autre
-deux oeufs destinés à son déjeuner du lendemain. On avait mis à la
-disposition de celles qui désiraient manger au bureau, expliqua Denise,
-un fourneau à gaz dans le passage des cabinets. Elles allaient à tour de
-rôle y faire cuire ou réchauffer leur maigre pitance. Denise prit dans
-un verre deux roses chétives qui y trempaient, don d'une camarade
-habitant la banlieue. Presque toutes avaient devant elles une fleur, un
-brin de feuillage qui leur rappelaient le chez soi, le grand air dont
-elles ne jouissaient que le dimanche. Cinq heures sonnèrent.
-
---Nous pouvons partir, dit Denise.
-
-Elles se trouvaient dans l'escalier au milieu d'un flot d'employées dont
-le visage morne s'éclairait à mesure, semblait secouer la fatigue et le
-poids de la journée. Dans la rue, toutes respiraient joyeusement,
-redevenaient elles-mêmes. Denise accompagnait Hélène à la gare,
-dissimulant de son mieux combien cette vie nouvelle lui était dure. Ah!
-sans les petits... En la quittant, Hélène la sentit plus démontée que
-jamais, retenant courageusement ses larmes. Et dans le wagon, dans la
-voiture qui la ramenait de Mantes à la Neuville, elle pensait, le long
-de la route embaumée de la bonne odeur de la terre, à cette misère en
-habits décents, à ce servage de tant de femmes de la classe bourgeoise,
-aussi cruel relativement que le servage des prolétaires. Sur l'usine à
-paperasses comme sur la filature, la même rigueur administrative pesait,
-la même loi terrible du pain à gagner, l'écrasement de la tyrannie
-sociale. Denise, affinée, en souffrait plus qu'une autre; et renversée
-contre le dossier du landau, Hélène trouva presque à charge sa vie
-confortable et facile; une amertume lui gâta la beauté du soir, le
-rayonnement tiède de l'heure sur les champs dorés et sur le fleuve où
-coulaient d'éclatants reflets roses.
-
-Le lendemain, en se mettant à table, Mme Dugast qui avait été passer la
-matinée à la Chesnaye et qui en était revenue avec un air mystérieux,
-offrait en silence les hors-d'oeuvre à sa fille, avec des yeux si
-bavards, une telle envie aux lèvres de lâcher son secret, qu'Hélène
-intriguée demanda:
-
---Il y a donc du nouveau?
-
-Mme Dugast hocha la tête.
-
---Devine!
-
-Et ne pouvant contenir plus longtemps son émoi:
-
---Yvonne se marie.
-
---Et avec qui? s'écria Hélène à mille lieues de pressentir la vérité.
-
-Mme Dugast, si persuadée qu'elle fût qu'un mariage était toujours un
-événement heureux, ne put s'empêcher de rougir un peu.
-
---Comment? tu ne devines pas... Mais le comte Soulier, naturellement.
-
-Hélène eut un silence éloquent.
-
---Oui, je sais ce que tu vas me dire. La différence d'âge? Mais, ma
-bonne petite, qu'est-ce que cela, quand le coeur est jeune? Le comte est
-si bon, il aime tant Yvonne! Et puis un homme d'expérience est souvent
-un meilleur guide. Il est moins exposé lui-même aux tentations, il n'a
-plus besoin que du calme, du repos de la famille.
-
---Pourquoi pas un invalide, alors?
-
-Mme Dugast se récria:
-
---Tu exagères toujours! Le comte est encore très bien. Je le regardais
-hier, je n'étais pas prévenue... Eh bien, il est étonnant, je te jure!
-Je le voyais de dos, il a l'air d'un jeune homme.
-
---Mais de face?
-
---Voyons, ma chère, tu le calomnies. Il paraît à peine quarante ans.
-Tante Portier m'a confié qu'il était question de l'affaire depuis un
-mois déjà. La seule chose qui retînt un peu le comte, c'étaient ces
-tristes histoires de Germaine et de Du Marty. Mais aujourd'hui où il
-faut espérer que tout se dénouera pacifiquement, il n'a pu modérer
-davantage sa passion. Yvonne, dès le premier jour, l'a considéré comme
-un excellent parti; tout était déjà convenu entre eux. Il ne restait
-plus qu'à faire les premières ouvertures à l'oncle. Rien n'est encore
-décidé pour la date; on s'est seulement mis d'accord en principe. Le
-comte Soulier est tellement riche, tellement généreux, qu'il me paraît
-impossible, tout à fait impossible, qu'Yvonne ne soit pas très heureuse.
-Intelligente comme elle est, elle fera de son mari ce qu'elle voudra.
-
---C'est bien ce qui m'inquiète, dit gravement Hélène, je n'ai pas les
-mêmes idées que toi sur le mariage, ni sur le caractère d'Yvonne.
-
-Ces mots tombèrent d'un ton si net que l'enthousiasme de sa mère en fut
-refroidi. Mme Dugast prévit une discussion et préféra se taire, tandis
-qu'Hélène, une petite moue de dégoût au coin de la bouche, s'ingéniait
-elle-même à trouver d'autres sujets de conversation.
-
-Trois jours après, les Pierron arrivaient. Mme Dugast seule avait été
-les chercher à la gare. Hélène, rentrant d'une visite projetée depuis
-quelque temps aux travaux du puits artésien,--les explications d'Arden
-l'intéressaient vivement,--survenait à point pour les voir descendre de
-voiture. Elle les trouva encore vieillis, lui plus desséché que jamais,
-elle appesantie, les paupières lourdes; sa vue aussi baissait. La
-surdité complète de grand'mère Zoé, la rigidité glacée de M. Pierron,
-semblaient les séparer de plus en plus de la vie, couple momifié où ne
-subsistait que le mécanisme des habitudes, si étrangers à tout qu'ils ne
-jouissaient même pas de la campagne. Dès le lendemain, ils reprenaient
-leurs manies, tous deux confinés dans la maison, redoutant l'humidité
-des arbres et de l'eau. Les heures s'usaient pour l'une en interminables
-patiences, pour l'autre en l'annotation d'ouvrages spéciaux, toujours
-relatifs à l'éternel problème des lois. Cependant M. Pierron poursuivait
-son espoir, il allait chaque jour à la Chesnaye; on le voyait en
-conciliabule avec l'oncle dont la déférence le flattait, en entretiens
-avec Germaine qu'il sermonnait. S'il n'eût dépendu que de lui, la
-réconciliation eût été faite demain; mais il fallait achever d'y amener
-délicatement Du Marty. Le sportsman, fatigué de la prolongation des
-pourparlers, de l'insistance de ses conseils, avait fini par consentir à
-ce que le divorce fût prononcé contre lui. Que lui voulait-on encore? Le
-comte Soulier, stylé par M. Pierron et Marcel Dugast, stimulé surtout
-par son propre désir de voir aplanies toutes les difficultés de la
-famille où il allait entrer, s'était entremis de son mieux. Il
-s'efforçait de convaincre Du Marty que son intérêt le plus évident (pas
-de procès ennuyeux, pas de complication d'affaires!) était de reprendre
-officiellement la vie commune, chacun conservant sa liberté personnelle.
-Il agirait en galant homme, assurerait son repos, sa situation. Et lui,
-Soulier, lui demandait cela comme un service personnel; sa
-reconnaissance serait toujours aux ordres de son beau-frère...
-Habilement, il flattait la marotte de Du Marty, parlait courses,
-laissait entrevoir la fondation d'une grande écurie. Et, de guerre
-lasse, le sportsman, sans avoir dit encore le oui formel, laissait
-espérer une solution favorable où les commodités de chacun trouveraient
-leur compte.
-
-Septembre était venu, avec son air plus vif, son ciel plus pâle,
-l'insensible décoloration des verdures. Les Pierron étaient là depuis
-une quinzaine, lorsqu'un après-midi le facteur apportait une lettre dont
-Hélène reconnut l'écriture, aperçue déjà sur un album d'Yvonne. Les
-superbes armoiries du comte Soulier cachetaient l'enveloppe. Elle la
-remettait elle-même à son grand-père. M. Pierron ne put dissimuler sa
-satisfaction. C'était la bonne nouvelle.
-
---Soulier annonce qu'il viendra dîner samedi à la Chesnaye, avec le
-réfractaire. Allons vite au château; il faut prévenir ton oncle.
-
---Et Germaine! fit Hélène avec une nuance d'irrespect.
-
---C'est une idée, petite. Tu n'as qu'à m'accompagner. Tu sauras, mieux
-que moi, la préparer à ce grand bonheur qu'elle ne mérite pas.
-
---Vous êtes trop bon, continuait-elle.
-
-Mais sa répugnance à tremper le moins du monde dans une négociation
-pareille cédait à la curiosité de savoir ce que sa cousine pouvait
-penser au juste. Elle suivit M. Pierron, ravi de l'heureux succès de sa
-diplomatie. Il avait conscience d'appliquer une fois de plus les
-infaillibles règles de la Morale mondaine. Qu'une telle conclusion fût
-tout bonnement l'adultère légalisé, l'idée ne lui en venait même pas une
-minute. Il s'en tenait à la convention des apparences, satisfait, avec
-le monde dans lequel il vivait, du mensonge de cet accord tacite, mille
-fois plus immoral pourtant qu'une franche rupture.
-
-Mais Yvonne et Germaine étaient parties en yole. Ils ne trouvèrent que
-Pierre Arden qui conférait avec M. Dugast. L'ingénieur se levait
-justement, et comme Hélène, peu soucieuse d'assister à l'entretien de
-son grand-père et de son oncle, manifestait l'intention d'aller à la
-rencontre de ses cousines, au bord de l'eau, Arden, qui rejoignait le
-bac, fit route un instant avec elle. Ils longeaient les grandes
-pelouses, atteignaient la terrasse aux tilleuls. On apercevait de là la
-fuite du fleuve vers la Roche-Guyon, une ou deux petites îles dont le
-rideau d'arbres cachait en partie Moranges, et plus loin, dans la
-lumière claire, l'oasis verte d'Hautneuil, au pied de la falaise.
-
-Leurs paroles bientôt tombèrent; un silence qui ne leur causait pas de
-gêne, au lieu d'éloigner leurs pensées, les rapprochait.
-
-Arden, au bout d'une minute, reprit:
-
---J'ai reçu hier des nouvelles de votre frère. Il va bien. L'usine est à
-moitié construite: elle fonctionnera bientôt.
-
-Il parla de ses plans, du pays où vivait André. Il en connaissait les
-ressources, les beautés. Son sens pratique n'excluait pas un vif
-sentiment de la nature, qui perçait sous les mots simples de l'homme
-d'action. Il ne disait que des choses indifférentes, mais une sympathie
-s'en dégageait. Hélène, avec l'intérêt d'un camarade, le questionna sur
-son oeuvre de là-bas, ce chemin de fer dont il parlait avec tant
-d'enthousiasme, à Brighton. Alors il trouva des phrases vivantes, où,
-sous une modestie vraie, éclataient l'amour du péril vaincu, la beauté
-de l'effort. Hélène avait appris par d'autres que cette entreprise
-lointaine égalait, surpassait les travaux d'art les plus étonnants, la
-percée du Gothard même et du Simplon. Arden dépeignit, à traits précis
-qui entraient dans le souvenir, la pittoresque horreur de cette gorge de
-Darial, les Portes Sarmates des Anciens. Il avait vécu là pendant des
-années, tantôt cramponné au roc, à une altitude vertigineuse, sans autre
-jour qu'une étroite bande de ciel, tantôt plongé dans la nuit de tunnels
-sans fin. Une part de sa vie s'était écoulée ainsi. Maintenant il rêvait
-d'une expédition nouvelle. Il construirait l'année prochaine un viaduc
-dans les Cévennes. Et puis il eût voulu se remettre en route, prétendant
-qu'on respirait mieux dans une solitude inexplorée. Il avait cet orgueil
-légitime du pionnier obscur qui croit son oeuvre utile, se voue entier à
-la cause sainte du Progrès. Madagascar le tentait.
-
-Soudain, sentant l'attention d'Hélène suspendue à ses paroles, il
-s'arrêta. La flamme de ses yeux s'éteignit, et gauche, il s'en voulut,
-étonné--lui qui se livrait si peu--de sa loquacité subite. Heureusement,
-derrière l'île, la yole apparaissait, lancée en flèche; Yvonne à
-l'arrière les reconnut. Germaine poussa son _Eho!_ joyeux. Hélène agita
-son ombrelle, descendit en silence avec Arden jusqu'à la berge. Là,
-comme le bac chargé d'une voiture de foin allait démarrer, il la quitta
-si brusquement qu'elle en fut presque décontenancée...
-
-«Curieuse nature, se dit-elle, si sauvage, et pourtant d'une si jeune,
-d'une si belle sincérité!» Le bac s'éloignait avec lenteur, sans que ni
-l'un ni l'autre, pensifs, songeassent à se faire signe, à se regarder
-seulement. Mais un bruissement d'herbes couchées se fit entendre, la
-yole abordait.
-
---Eh bien, cria Yvonne, quoi de neuf?
-
---Grand-père a reçu une lettre du comte, dit Hélène. C'est toi qu'elle
-concerne Germaine.
-
-La jeune femme, toute rose de mouvement, devint blanche.
-
---Mon mari consent?
-
-Et sur ses yeux triomphants, passa, dans un éclair de mépris, toute sa
-rancune vengée. Yvonne lui sautait au cou, esquissait un pas de danse:
-
---Ah! ma chérie, comme nous allons être heureuses!
-
-
-
-
-III
-
-
-Toutes les hautes portes-fenêtres du rez-de-chaussée ouvertes sur la
-rayonnante après-midi d'octobre, la Chesnaye, de la terrasse et des
-pelouses en grande toilette aux salons emplis de fleurs, n'était
-qu'agitation joyeuse, va-et-vient de robes claires, rumeurs et
-dispersion d'invités. On était depuis une demi-heure revenu de l'église
-où avaient été célébrées les noces pompeuses du comte et de la comtesse
-Soulier. L'évêque de Mantes officiait, des chanteurs et des musiciens de
-l'Opéra et de l'Opéra-Comique avaient fait retentir l'humble vaisseau
-rustique du tonnerre des orgues et de l'allégresse des voix. On avait
-également apprécié la fine allocution de Monseigneur, son allusion
-discrète aux mérites des deux familles, aux avantages sociaux de cette
-heureuse union.
-
-Près de trois cents personnes,--noblesse des environs, personnel
-administratif du département, officiers de Paris et de Rouen égayant
-l'assemblée de l'éclat de leurs uniformes,--toutes les relations
-industrielles et mondaines des Dugast étaient répandues dans les vastes
-pièces du rez-de-chaussée et les jardins. Le lunch était servi sur la
-terrasse où s'allongeait une table immense abritée d'un velum.
-Félicitations et voeux s'empressaient autour des jeunes mariés et de
-Marcel Dugast.
-
-Aussitôt le rapprochement opéré entre Germaine et Du Marty, le comte
-Soulier n'avait eu cesse que la date de son mariage fût arrêtée, et dans
-les préparatifs fiévreux, trousseau, ameublements, le 15 octobre était
-arrivé vite. Journée splendide où s'accomplissait, sous les yeux
-bienveillants de l'élite convoquée, cette double fête de famille,
-l'union d'Yvonne et du comte, la réunion de Germaine et de Du Marty.
-
-Svelte dans sa redingote grise, l'heureux sexagénaire justifiait la
-bonne opinion de Mme Dugast. Les favoris noirs et le teint frais, il
-recevait avec fatuité les compliments, et tout guilleret il n'avait
-d'yeux que pour Yvonne qui, très élégante dans sa robe de mariée, point
-d'Alençon sur moire blanche, s'efforçait de s'arroger un maintien digne
-que démentaient ses yeux brillants, sa bouche rieuse, ses cheveux fous
-sous le piquet de fleurs d'oranger.
-
-Gourmé d'autre part sur un haut col luisant, Du Marty arborait un visage
-affable et correct. Ses moustaches de chat, son monocle provocant
-semblaient vouloir tenir toute allusion à distance. Il mangeait avec
-appétit d'un aspic de foie gras, en homme qui se sait le maître, résolu
-à tirer tout le parti possible de la situation. Germaine cependant,
-délicieuse dans un corsage rose, minaudait et caquetait avec une
-insouciance et une sérénité parfaites. Leur froideur des premiers jours
-s'était fondue en une politesse charmante, bornée à quelques paroles;
-ils n'avaient désormais de commun que le nom, échangeaient à peine à
-table quelques idées banales, vivaient chacun de leur côté. On eût dit à
-les voir que rien ne se fût passé. Leur entente paraissait au beau fixe.
-
-Le mensonge mondain, épanoui autour des deux couples, apportait au
-premier, en révérences, en poignées de main, en protestations de
-dévouement et d'amitié, l'encens frelaté qui est l'accompagnement
-habituel de tout mariage riche. Une discrétion souriante, une plate
-approbation s'inclinaient devant le second, avec cette complaisance qui,
-le dos tourné, crève en sarcasmes et en fiel.
-
-La tante Portier, dont la dignité était incomparable, faisait les
-honneurs, vêtue d'une magnifique robe de brocard violet. Un coiffeur
-venu de Paris pour onduler les cheveux d'Yvonne avait échafaudé avec art
-le chignon majestueux de la vieille dame. Elle promenait d'un groupe à
-l'autre son visage béat, fleuri d'une onction satisfaite. Une telle
-journée était l'apothéose de ses désirs, le couronnement de la belle
-éducation qu'elle avait, avec tant de patience et de peine, inculquée à
-ses deux nièces. Et songeant avec une orgueilleuse modestie à l'heureux
-avenir ouvert devant Yvonne, rouvert devant Germaine, elle envisageait
-avec un réel soulagement la perspective de se reposer enfin sur ses
-lauriers. Ses fonctions de chaperon prenaient fin brillamment. Elle
-conservait pourtant un ressentiment féroce, dissimulé sous la plus
-sereine amabilité, à l'endroit de Du Marty dont l'urbanité nouvelle ne
-parviendrait jamais à lui faire oublier ses grossièretés passées.
-
-Quant à l'oncle, il portait beau, trouvant moyen de distribuer à chacun
-sa part d'attentions et de remerciements, tour à tour déférent,
-familier, protecteur, galant. Il allait d'une vieille dame au préfet, du
-préfet à l'évêque, de l'évêque au colonel de chasseurs. Lui aussi voyait
-dans ce grand jour la récompense de ses efforts, la sanction de son
-succès. Il jouissait du solide établissement de ses filles, enveloppait
-d'un égal sentiment d'affable supériorité l'amour sénile de Soulier et
-la capitulation de Du Marty. Un des premiers industriels de la province,
-conseiller général depuis huit jours, fort de sa valeur sociale et de sa
-philanthropie, il voyait dans ces événements la glorification de ses
-principes. Jamais les mots d'Autorité, de Morale, de Progrès n'avaient
-sonné dans sa bouche avec une ampleur plus convaincue. Tout était bien,
-tout était beau.
-
---Eh bien? petite mère, dit Hélène à Mme Dugast qui, penchée contre la
-balustrade de la terrasse, regardait les pelouses en pente où se
-mêlaient les ombrelles vives, les épaulettes d'argent et d'or, la tache
-rouge des garances... Tu n'es pas trop fatiguée?
-
-Mme Dugast affirma que non. Mais son air las la démentait. Au milieu de
-ce tumulte et de cette fête, elle se sentait triste, déplacée. Elle
-songeait aux absents, son mari, son fils... Hélène la comprit,
-l'embrassa gentiment. Elle aussi avait le coeur serré, jugeant dans son
-honnêteté que telle n'était pas la véritable vie, révoltée au fond
-d'elle-même par cette tolérance et cette hypocrisie.
-
-D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle. Assise à l'un des
-bouts de la table, grand'mère Zoé cueillait d'un geste gourmand des
-cerises au sucre dans leur corolle de papier plissé. Elle les dégustait
-avec une volupté lente, comme si toutes les joies du monde eussent été
-concentrées là. Grand-père Pierron causait avec un président de
-tribunal. Il laissait tomber, sur le front chauve de son interlocuteur,
-ses paroles une à une, confit dans son sacerdoce de juriste
-qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité du grand Onésime
-Pierron.
-
-Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à l'aise,--il l'avait saluée
-avant l'église avec une assurance tranquille, une courtoisie dont elle
-avait cette fois perçu l'absolue indifférence,--faisait des grâces
-auprès de la richissime Rose Ythier, une cousine des Bourrel. A
-demi-bossue malgré l'adresse du couturier, la laide jeune personne avait
-beau sourire, elle ne parvenait pas à le regarder en même temps des deux
-yeux, étant bigle. Mais quel parti magnifique!
-
-Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la tête. Les lieutenants
-Ythier-Bourrel et de Céry passaient sans la voir le long de la terrasse.
-Avec cet air goguenard des gens qui ne se croient pas observés, ils
-exerçaient, l'un sa rosserie désoeuvrée, l'autre sa rancune amère de
-prétendant évincé!
-
---Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin, en arrivant, la vieille
-marquise de Traverset à qui on présentait le bel époux s'est écriée,
-trompée par l'âge,--tu sais si elle est distraite!... «Comme votre fils
-doit être heureux... Une si jolie femme!» Elle l'avait pris pour le
-beau-père.
-
-Hélène blessée, moins encore du ton que de la justesse de la remarque,
-s'éloigna. Pas une figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait en
-vain des yeux francs, un visage cordial, elle ne savait qui. Un groupe
-qu'elle croisa se tut maladroitement à son passage... Un écho sans doute
-des insinuations de Vernières?... Bah! elle ne s'en troublait guère...
-La maussaderie de Schmet, aperçu soudain contre un des grands vases de
-marbre, la divertit. Il tortillait d'un air détaché sa barbe
-frisottante, dardait à la dérobée sur Yvonne un regard rageur et
-sournois. L'expression de convoitise et de ruse en était telle qu'Hélène
-y lut clairement le vil espoir d'une revanche, l'attente de l'occasion
-propice. Et tel quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il était
-vraiment bien laid à voir.
-
-Son dégoût s'accentua; elle contemplait Simonin, en tête-à-tête amical
-avec Du Marty. Un air d'admirable loyauté illuminait les traits animés
-du cousin. Sans doute il offrait au sportsman de s'entremettre pour un
-achat délicat, quelque pouliche à grandes espérances... car ses
-capacités, son savoir-faire touchaient à tout. Du Marty, séduit,
-l'écoutait avec un sourire. Mais l'oncle l'appelait d'un signe pour le
-présenter à un vieux sénateur congestionné... «Nous en recauserons,»
-sembla-t-il dire avec un geste bon enfant... S'il avait su! pensa
-Hélène. Mais au front imperturbable, aux courbettes empressées de
-Simonin, comment deviner que le même homme, quelques mois plus tôt,
-l'avait traîtreusement vendu pour un billet de banque?
-
-Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable écumeur sifflait une coupe
-de champagne, et constatant une fois de plus que la marque était bonne,
-il s'en faisait reverser négligemment par un maître d'hôtel. Ne sachant
-jamais quel dîner il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque
-fois que la bonne aubaine d'un lunch semblable se présentait, d'y faire
-largement honneur. Et devant la façon recueillie dont il humait la
-mousse légère, Hélène invinciblement pensa à la maigre tartine de pain
-rassis que Denise avait emportée dans son sac. Elle la revit, à cette
-minute où Simonin paradait et se rassasiait, courbée sur les pages d'un
-registre, épluchant les colonnes noires de chiffres, s'usant à la peine,
-perdant chaque jour un peu plus de grâce et de fraîcheur, tout cela pour
-que son mari trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert mis.
-
-Alors, dans cette cohue où sous le masque des compliments et des
-fadaises se pressaient, se cachaient tant de passions en jeu, où elle ne
-distinguait que des visages tendus par la cupidité, l'ambition, l'envie,
-tout le bas élan de la nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait un
-air vicié; elle ne put supporter davantage à ce moment cette atmosphère
-spéciale de fausseté, d'entente complice que développent invariablement
-le coudoiement et le choc des égoïsmes, lorsqu'ils sont aux prises dans
-la mêlée sociale.
-
-A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres sur qui elle eût pu se
-reposer; pas un à qui confier ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une
-solitude affreuse lui serra le coeur. Elle descendit dans les jardins,
-traversa le sous-bois de sapins et de chênes. Les volets clos du
-pavillon inhabité la frappèrent comme une ironie; Germaine avait repris
-au château sa chambre de jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un
-des appartements d'amis. Sa détresse intime était si grande qu'elle
-avait une envie absurde de pleurer, une de ces envies irrésistibles que
-souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden au détour d'une allée
-lui fut un soulagement. Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle
-avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles ou indifférents.
-Elle eut plaisir à contempler ses yeux francs, son air cordial; car
-depuis quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait. Près d'elle,
-il se laissait aller à présent à causer en camarade, très réservé
-d'ailleurs sur sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur ses
-projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute il ressentait la même
-bonne surprise, il s'avança d'un air de confiance joyeuse.
-
---Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On ne vous a pas vu depuis ce
-matin.
-
-Il s'excusa sur une migraine prise à l'église. La chaleur, les
-parfums... Il avait toujours eu horreur de ces fêtes-là. Il n'aimait pas
-le monde.
-
---Je comprends ça, dit Hélène.
-
---Je me suis défilé après les compliments d'usage. Votre cousine était
-charmante pourtant, dans sa robe blanche...
-
-Sceptique, elle sourit:
-
---Vous êtes comme ce vieux général italien qui répondait aux reproches
-de ses amis: «De quoi vous plaignez-vous? Je vous ai bien dit la vérité,
-si je ne vous ai pas dit toute la vérité.»
-
-Arden rougit. Il dut avouer qu'il trouvait Mme Yvonne trop jeune.
-
---Une façon délicate d'insinuer que son mari est trop vieux? reprit
-Hélène.
-
-Arden la regarda bien en face.
-
---Franchement, vous qui connaissez votre cousine, comment expliquez-vous
-un mariage pareil? Elle est riche, elle est jolie. Qui la forçait de
-prendre un tel Céladon?
-
-Elle réfléchit un instant, ne put trouver d'autre raison qu'une idée
-préconçue chez Yvonne de n'épouser qu'un homme assez âgé pour être sûre
-d'en rester aimée, assez docile pour le soumettre à toutes ses
-fantaisies. Craignant de trouver un maître, elle s'était assurée d'un
-esclave. Calcul bien peu digne d'une jeune fille, mais calcul trop
-fréquent aujourd'hui où le mariage n'est le plus souvent qu'une
-affaire... Elle secoua la tête, avouant de la sorte que si elle pouvait
-à la rigueur trouver une explication, elle ne pouvait pas trouver
-d'excuse. Arden par délicatesse n'insistait pas; mais elle vit bien
-qu'il la comprenait; ils firent quelques pas en silence, leurs pensées
-se pénétraient. Hélène devina qu'il interprétait comme elle et l'union
-disproportionnée d'Yvonne et ce qu'il y avait de honteux dans la
-réconciliation officielle de Germaine, ainsi que dans la souriante
-acceptation de tous.
-
-Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse de la berge où des
-employés de Ruggieri dressaient les différentes pièces du feu
-d'artifice. Les squelettes géométriques découpaient leurs lignes
-hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le dessin du bouquet figurait
-une locomotive à roues de soleils tournants, symbolisant sans doute le
-progrès; de la cheminée devait jaillir une gerbe de flammes, où dans une
-apothéose de feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes: «Vive
-la mariée!»
-
-De Moranges le peuple de l'usine prendrait ainsi sa part des
-réjouissances, s'émerveillerait à la féerie multicolore. Marcel Dugast
-avait d'ailleurs voulu que la fête fût partagée par une partie de son
-personnel. Un banquet de quatre-vingts couverts devait réunir à six
-heures dans la cour du château les contremaîtres et les plus vieux et
-les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières. Des gratifications
-avaient été distribuées à tous les autres, et, de même que pour le
-mariage de Germaine, une forte somme versée à la caisse des secours. Il
-estimait que de pareils exemples étaient salutaires, servaient les
-intérêts de la Morale publique autant que les siens propres.
-
-Comme Hélène et Arden allaient regagner les pelouses, ils virent entrer,
-par la grande grille dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il
-sautait de son cabriolet, jetait les guides au petit paysan qui lui
-servait de groom, et d'un pas leste il se hâtait vers le château, en
-homme pressé de rattraper le temps perdu.
-
---D'où venez-vous si tard, mon bon docteur? jeta Hélène, au moment où
-ils se rejoignaient.
-
-Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la fin de la messe, deux
-ivrognes d'Hautneuil s'étant grièvement blessés à coups de bouteille. Il
-avait dû panser à l'un une balafre horrible du front, à l'autre une
-coupure béante au poignet. Il mourait de faim... «Quels sauvages!...»
-Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que la noce ne se limitait
-pas à la Neuville, vidait Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les
-cabarets étaient pleins, les rues bondées de filles et de pochards, on
-eût dit la fête du pays... Il s'excusait, pressait le pas vers le lunch.
-
-Hélène seule,--Arden retrouvant un ami venait de la quitter,--songeait à
-cet envers sinistre de la comédie qui depuis le matin se jouait sous ses
-yeux, au noir, au lamentable drame de toutes ces misères ruées au
-vice... Les charités officielles auraient beau faire; ni les banquets,
-ni les dons d'argent, célébrés ensuite à grand orchestre par les
-journaux, n'allégeraient en rien les incurables souffrances de tant
-d'êtres voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans l'alcool, dans
-les pires dégradations continuaient à se corrompre tant de forces qui
-auraient pu, qui auraient dû être mieux employées. Part faite des tares
-héréditaires, restaient-ils entièrement coupables, ces malheureux
-harcelés par leur vie si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli?
-Est-ce qu'une telle question resterait toujours insoluble?
-
-Le départ du nouveau ménage pour l'Italie,--Florence, Rome,
-Naples,--celui de Du Marty pour Spa,--ils avaient jugé de bon goût ce
-petit déplacement,--n'étaient pas faits pour y remédier sensiblement.
-
-
-
-
-IV
-
-
- _Mrs Edith Hopkins, White-House, Kirby, Devonshire._
-
- Samedi, 29 octobre.
-
- «Chère tante,
-
- «Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien. J'étais triste, ayant
- appris hier, par un mot de Louise Guilbert, la mort de la pauvre
- Gabrielle Duval en même temps que son enterrement. Le faire-part a
- couru après moi. Vous vous rappelez comme elle toussait le jour où
- nous avons été chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais bien
- rétablie. Une phtisie galopante vient de l'emporter. Elle vous avait
- plu, n'est-ce pas? Je suis sûre que sa perte ne vous laissera pas
- indifférente. Elle était si modeste et si simple qu'il fallait la
- connaître pour l'apprécier. Et courageuse avec cela, ne se plaignant
- jamais de rien!... Oui, c'est une belle et bonne petite âme qui s'en
- va. Aussi vos excellentes nouvelles, le plaisir de vous savoir tous
- heureux, bien portants, m'ont rendu un peu de joie. Comme White-House
- doit être paisible avec ses grandes prairies vaporeuses, sous les
- hêtres pourpres. Ici, c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces
- journées qui sont éclatantes et rousses comme de beaux fruits près de
- leur chute. Le dernier rayonnement de l'automne... J'en suis comme
- étourdie, un peu lasse.
-
- «La Neuville est au calme plat, ce calme qui suit les grandes
- agitations. Tout le monde est encore fatigué de la fête, la Chesnaye
- est devenue presque aussi silencieuse que le Vert-Logis. L'oncle à
- l'usine, notre ami Arden à ses travaux, le château paraît vide. On a
- de courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en huit jours visité
- Gênes, Lucques, Pise, Sienne et Florence; ils partaient pour Rome. De
- ce train, ils seront vite de retour. Faire un pareil voyage à la
- vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant lire un Bædeker au coin du feu. De
- Spa, toujours rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer le proverbe:
- les gens heureux n'ont pas d'histoire. Que dites-vous d'un attelage
- qui s'impose le même joug pour tirer ensuite chacun de son côté? Moi,
- ça me passe. Vous le voyez, rien de saillant. Les heures se suivent et
- se ressemblent!
-
- «Nous vivons beaucoup au jardin. Maman, depuis trois jours, surveille
- la cueillette de ses raisins. Nous avons vendangé le petit clos que
- mon père aimait tant, au-dessus de la route. Vous savez quelle jolie
- vue on a de cet endroit, la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle
- du fleuve... Tout le monde fait sa récolte, il y aura beaucoup de vin
- aigrelet. Comme nous rentrions, nous avons vu passer Flénu, l'air
- content sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que j'avais réussi à
- le faire nommer garde-champêtre? L'oncle, satisfait de paraître
- protéger encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée gentiment... Le
- brave homme avait tout à fait bonne mine, je vous jure, malgré sa
- manche repliée sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque, un air
- militaire qui convient à ses fonctions. Nous avons fait quelques pas
- ensemble, il ne trouvait pas de mots pour me remercier; sa mère et
- monsieur mon filleul habitent à présent la Neuville avec lui; une
- petite maison proprette... Voilà leur vie arrangée, maintenant que
- Marthe n'est plus là pour en jouir.
-
- «De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux du puits. Je suis
- devenue d'une force étonnante sur la nature et la perméabilité des
- terrains: silex, gault et sables verts! La nappe aquifère, le niveau
- hydrostatique n'ont plus de secrets pour moi. Sérieusement, les
- conversations d'Arden m'intéressent. Voilà un homme qui ne craint pas
- le ridicule, bien parisien, de se passionner pour son métier. Il aime
- vraiment la science, mais sans sécheresse et sans morgue. C'est un
- esprit sérieux et simple, avec lequel on a toujours à apprendre. Je
- sais d'ailleurs sur lui un détail qui l'honore. Comment se fait-il que
- vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna qui m'a raconté la
- chose, et par ce temps de veulerie générale et de _Struggle for life_,
- je la trouve belle. Il paraît que pendant de longues années il a
- consacré tous ses gains à la liquidation d'une ancienne faillite qui
- avait atteint un frère de sa mère. Rien ne l'y forçait en somme,
- qu'une haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi par Minna que
- j'ai su son âge, 35 ans. On ne les lui donnerait jamais.
-
- «Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une visite inattendue...
- J'étais en train de donner à manger à mes poules de Houdan,--me voilà
- une vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où entre parenthèses les
- vendanges sont déplorables,--lorsque le jardinier accourt effaré...
- Deux dames me demandaient... Il m'annonce cela d'un drôle d'air, que
- je me suis expliqué en apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom,
- attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient à peindre. Miss
- Pelboom blanche de poussière, sèche comme un petit coq plumé; la
- Présidente rouge et suante, éclatant dans son boléro court et sa
- culotte de zouave, avec des mollets de lutteur et des bottines jaunes.
- Un quart d'heure après est arrivé M. Morchesne, complètement fourbu.
- Nous les avons gardés à dîner; je vous jure que j'ai trouvé le temps
- long. Les gens, à la campagne, se montrent souvent tout autres qu'on
- ne les voit à travers les brèves apparitions de Paris. Miss Pelboom,
- elle, n'a qu'une corde. Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude
- la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement révélée comme une
- grosse bourgeoise, entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie
- et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice. N'a-t-elle pas passé
- deux heures à geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses
- bonnes dont elle change tous les huit jours... «La race des vrais
- domestiques se perd!...» Elle ne leur demande pas autre chose que de
- se lever à cinq heures, de se coucher à onze, laver, repasser,
- cuisiner, nettoyer, frotter, coudre--le tout pour vingt-cinq francs
- par mois!... «Et la poussière, Madame, je suis forcée chaque jour, de
- me mettre à quatre pattes pour regarder sous les lits...» Voyez un peu
- cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais au nombre de ses
- pareilles, aux exigences féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité
- de ces pauvres filles, réduites au plus astreignant des servages, à
- une sujétion de toutes les minutes. Personne hélas ne songe aux
- isolées, à toutes celles qui peinent quinze et seize heures par jour,
- domestiques, filles de magasin, ouvrières en atelier, à la foule des
- labeurs individuels et des souffrances anonymes.
-
- «Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité que M.
- Morchesne, je crois, eût été bien aise d'accepter, car il dormait
- debout. Mais sa terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain
- matin. Il a fallu se mettre en route dans la nuit. Nous avons été
- forcées de leur donner des lanternes vénitiennes, retrouvées au
- grenier, et c'était comique comme tout, le départ dansant de ces trois
- petites lueurs.
-
- «Voilà, chère tante, nos grands et petits événements. Maman envoie à
- ses neveux et à miss Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez avec
- quelle ferveur j'unis Georges et vous dans la même pensée d'affection.
- Écrivez vite.
-
- «Votre HÉLÈNE.»
-
-Ce matin là, un des premiers jours de novembre,--il avait gelé blanc, et
-le ciel d'une pureté froide annonçait une de ces belles journées
-illuminées, où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement des dernières
-feuilles et la pâleur de l'air,--Hélène et Mme Dugast prenaient l'allée
-des fusains, gagnaient la Chesnaye; tante Portier devait avoir reçu des
-nouvelles des voyageurs. Un matin pareil à tant d'autres, avec sa brume
-légère sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or tremblant au
-bout des branchettes noires. Hélène pourtant devait s'en souvenir toute
-sa vie.
-
-Elles causaient toutes trois sur la terrasse, essayant de se réchauffer
-au soleil, lorsqu'elles virent, accourant du côté de la berge, Pierre
-Arden se diriger vers elles.
-
---M. Dugast est-il là?
-
-Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de remporter un succès. Non.
-M. Dugast était justement parti pour Paris à la première heure; il ne
-rentrerait pas avant ce soir.
-
---Ah! fit l'ingénieur déçu.
-
---Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier avec une importance
-aimable.
-
---Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle. Le trou de sonde vient
-d'aboutir. Nous avons un débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la
-hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera dorénavant pourvu d'une
-eau excellente.
-
-Mme Dugast et la tante manifestaient un intérêt poli. Au fond, elles ne
-se souciaient guère de cette entreprise dont l'exécution savante leur
-demeurait étrangère et dont le but ne les touchait pas directement. Mme
-Portier affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre cet heureux
-événement à son retour; mais elle eut un haut-le-corps frileux. Si l'on
-rentrait au salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast emboîtait le
-pas après l'invite muette d'un clin d'oeil vers Hélène. Elle n'aimait
-pas à laisser sa fille seule avec M. Arden; car, chose curieuse, bien
-qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis, elle avait autant de
-répugnance à voir Hélène amicale avec lui, qu'elle avait eu
-d'empressement lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy. Peut-être
-une obscure jalousie que, n'osant s'avouer à elle-même, elle mettait sur
-le compte de la brusquerie et le manque d'attentions de l'ingénieur.
-Elle était extrêmement sensible aux petits égards, et comme beaucoup de
-mères, évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression qu'il pouvait
-produire sur sa fille que sur elle-même.
-
-Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait Arden, elle partageait
-l'orgueil de la réussite comme elle avait partagé l'émoi de la
-recherche. Ils marchaient de long en large sans voir le vaste découvert
-en pente des pelouses, où les corbeilles de chrysanthèmes plaquaient
-leurs taches d'orange, de neige et de mauve, la barre fauve des tilleuls
-au loin, surplombant la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre
-pureté du jour.
-
-Comment en vinrent-ils à parler de choses que rien ne motivait, à leur
-façon de comprendre certains actes de la vie et les devoirs qu'elle
-entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant le lendemain, n'eût pu
-le dire. Ils obéissaient sans doute au lent et mystérieux travail qui
-depuis des mois,--leur première conversation à Brighton?--avait peu à
-peu transformé leurs âmes, et, de contact en contact, autant par
-l'attrait des contrastes que par la découverte des ressemblances, avait
-rapproché, harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur et à mesure,
-s'étonnaient d'entendre à travers leurs paroles, un accent nouveau qui
-en élargissait la portée, leur donnait un sens immédiat plus intime et
-plus profond. Ils ne s'entretenaient pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient
-jalousement tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité. Leur
-causerie se bornait à une discussion d'idées où tour à tour défilèrent
-les problèmes si simples, si compliqués qui agitent l'existence humaine.
-
-Arden reconnaissait comme elle que la femme est, au même titre que
-l'homme, un être conscient et libre. Parallèlement à lui elle avait le
-droit et le devoir de se développer, d'affirmer chaque jour davantage ce
-qui était sa vertu propre: ses facultés spéciales de pensée et d'action.
-Ni inférieure, ni supérieure à son éternel compagnon, ni son image
-servile. Mais un organisme aussi complet, une âme égale, tous deux
-formant l'être par excellence. Il faisait la part du long asservissement
-auquel des créatures comme Yvonne et Germaine, par exemple, étaient
-redevables de leur coquetterie et de leur frivolité. Si trop souvent
-l'on jugeait encore avec raison la femme inapte à la mission dont
-cependant elle était digne, c'est que, par une contradiction et une
-injustice criantes, on lui reprochait des défauts nés de son esclavage
-même et soigneusement entretenus par ses maîtres depuis des siècles.
-
-Il appelait de tous ses voeux le moment où des lois plus équitables
-répartiraient aux uns et aux autres la possibilité de vivre, le libre
-exercice des vocations. Il était inique que certaines carrières
-restassent fermées aux femmes. C'était un principe sacré que chacun pût,
-selon ses aptitudes et son mérite, se faire place. Les hommes n'avaient
-pas à redouter d'ailleurs l'envahissement; une élimination naturelle
-s'opérerait toujours. En attendant, que chaque fleur pût éclore!
-
-Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était ses longues rêveries
-prenant corps, le plus secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un
-geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre côté de la Seine, une
-fumée qui se dissipait, grise, au-dessus des hautes cheminées de la
-filature. Elle dit son crève-coeur constant, sa tristesse à la pensée
-des infortunes ouvrières. Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait des
-centaines d'usines où le travail était plus pénible, moins rétribué
-encore. La France était couverte de ces agglomérations de misères. Là
-encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait voir, trouva des mots
-consolants. Pour la première fois son coeur apparut sous la rude écorce;
-sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de près toutes ces souffrances,
-pis encore: l'horreur des grèves. Le temps seul soulagerait le mal; la
-formation de syndicats professionnels, l'union, le groupement des
-ouvriers et des ouvrières, pourraient à la longue améliorer leur sort et
-les conditions de leur travail. Aux femmes des autres classes, aux
-privilégiées de l'intelligence et de l'argent de s'employer pour leurs
-soeurs qui peinent et qui souffrent. De l'accord de tous dépendait en
-partie la réforme des lois.
-
-Ils passaient à la condition de la femme dans le mariage. L'habituelle
-subordination y tournait à l'esclavage le plus absolu. A demi libre la
-veille, elle devenait du jour au lendemain une véritable serve, elle
-jurait obéissance, elle abdiquait son nom, sa nationalité. Interdiction
-de gagner, d'économiser pour elle; interdiction d'acheter, de vendre,
-d'ester, de donner, de recevoir! Pas un acte de sa vie civile qui
-n'exigeât l'autorisation du chef. Riche, à moins qu'un contrat spécial
-ne préservât ses biens, tout tombait à ce pouvoir discrétionnaire.
-
-Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de Stuart Mill sur
-l'_Assujettissement des Femmes_, le désintéressement avec lequel le
-philosophe anglais repousse la communauté de biens, si naturelle quand
-les sentiments sont d'accord, révoltante autrement. Quoi de plus
-légitime que chacun des époux conservât l'administration de ses biens
-propres?
-
---Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire, pour la doctrine «en
-vertu de laquelle ce qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi
-soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable avec personne, dût-il
-se faire à mon profit.»
-
-Il ajouta d'un ton bourru:
-
---Cette vilaine question d'argent, c'est une des hontes du mariage
-français. Je ne connais rien de plus écoeurant qu'une de ces lectures de
-contrat où se débattent les intérêts réciproques. On ne devrait avoir
-qu'un régime légal, celui de la séparation des biens.
-
-Il achevait intérieurement: «Pour moi, à moins d'épouser une jeune fille
-pauvre, je ne me marierai pas autrement.» Certes, en se faisant cette
-déclaration de principes, il était loin de songer à Hélène. Un autre
-visage lui apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il avait aimée
-et qui était morte. Les parents lui avaient refusé sa main, car elle
-était sans fortune, et lui se privait de tout pour éteindre les
-engagements de la dette qu'il avait si généreusement contractée.
-Longtemps l'espoir du bonheur possible avait adouci les heures de
-travail acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée par une maladie
-soudaine, il avait conservé l'affreuse douleur de cet arrachement; des
-années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité jalouse qu'il
-vouait au tendre et amer souvenir.
-
-Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait; son existence aventureuse
-l'avait promené d'un bout à l'autre du monde, toute sa force de
-sentiment dérivée en volonté d'action, en sauvagerie méfiante vis-à-vis
-de l'amour. Et bien que depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie,
-il gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une conviction religieuse
-l'union la plus noble, la plus réconfortante qui fût, l'association par
-excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût souhaité que chacun se
-mariât jeune, l'homme en pleine sève, apportant un passé presque intact,
-un coeur que des amours faciles n'auraient pas encore dilapidé; mais il
-fallait une vraie femme, ennoblie par une conscience plus haute, une
-amie aimante dont chaque acte fût le don réfléchi, volontaire
-d'elle-même, non une de ces innombrables compagnes de soumission et de
-plaisir.
-
-Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau sur une jeune fille,
-avec l'idée qu'elle pût devenir cette femme là; jamais il n'eût retrouvé
-l'exquise âme perdue. Hélène était la première dont la franchise et
-l'intelligence le frappaient. Inconsciemment, il subissait le charme de
-ces yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si harmonieuse.
-L'inattendu et la portée de leur conversation,--il ne s'attendait guère,
-en arrivant tout joyeux, à cet échange de pensées graves,--lui causaient
-à la réflexion une espèce de trouble. Il eût été embarrassé pour
-l'analyser.
-
-Ils se taisaient maintenant, regardaient, comme s'ils les voyaient pour
-la première fois, le ciel radieux et froid, le découvert en pente des
-pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la barre rousse des tilleuls.
-Leur silence prolongeait leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce
-langage informulé, où souvent les âmes s'entendent mieux, donnait au
-fond de leurs coeurs un sens personnel à la valeur générale des mots.
-Ils le constataient avec un étonnement très pur, mais où tous deux
-trouvaient une étrange douceur: ce qu'ils avaient dit répondait à leurs
-aspirations réciproques. Ils n'avaient pas cru parler d'eux, et, par une
-force invisible, ils n'avaient pas cessé d'en parler. De s'en
-apercevoir, voilà qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté l'un de
-l'autre, presque une pudeur.
-
-La voix de Mme Dugast appelant sèchement: «Hélène!» la tira de son rêve.
-Et, tout d'un coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux, suivie de
-Mme Portier. Alors ils ressentirent comme un soulagement qui, chez l'un
-et chez l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait congé.
-
---J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit Mme Dugast avec un reproche.
-Tu ne m'as pas aperçue, chaque fois que je te faisais signe par la
-fenêtre?
-
-Tante Portier souriait avec une malice bienveillante:
-
---Vous disiez donc des choses bien intéressantes?
-
-Mme Dugast reprit:
-
---Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si exacte, doit s'impatienter
-à nous attendre. Nous serons à peine rentrées pour le déjeuner.
-
-Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément jalouse, gardait un mutisme
-mécontent, qu'Hélène rêveuse ne songeait pas à rompre.
-
-
-
-
-V
-
-
-On avait atteint le milieu de novembre. Après les premiers froids, les
-journées plus molles se succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans
-le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient pour prolonger
-leur séjour, non qu'ils fussent devenus sensibles aux beautés
-particulières de la campagne, mais les rhumatismes croissants de tante
-Zoé la clouaient à son fauteuil. Entre Mme Dugast et sa fille,
-subsistait encore le léger malentendu de l'autre jour. L'excellente
-vieille femme, voyant Hélène parfois préoccupée et devinant la cause, ne
-pouvait s'empêcher d'en souffrir; une explication franche eût tout
-évité, tandis que la maladresse de ses allusions constantes allait à
-l'inverse de ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé aux
-rêveries de sa fille.
-
-Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui tenait sa promesse de
-venir passer huit jours au Vert-Logis avant son grand départ, changeait
-la face des choses. Mme Dugast, devant la séparation prochaine, oubliait
-de voir en elle l'amie subversive, la complice des idées néfastes de
-tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison, elle s'efforçait de rendre
-le séjour agréable à cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable
-rachetait à ses yeux la trop grande originalité. De telles vies étaient
-pour elles un mystère. En femme qui avait été heureuse toute sa vie et
-dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit des siens, elle ne
-comprenait pas qu'on pût se dévouer de la sorte à des idées qu'elle
-jugeait sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment, et bien
-qu'elle ait eu aussi ses pauvres, mais des pauvres triés sur le volet,
-soigneusement choisis par monsieur le Curé, elle eût volontiers appliqué
-à la foule anonyme des crève-la-faim cet éternel mot des puissants et
-des riches: «Que ne mangent-ils de la brioche?»
-
-Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant des feuilles sèches,
-Hélène et Minna, avant le déjeuner, se promenaient à petits pas sous la
-charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles, l'arriéré de cette
-quinzaine. André avait écrit la semaine dernière; dans trois mois, la
-filature serait achevée; il paraissait ravi. La conception hardie des
-plans, cette structure toute moderne de fer et de verre se réalisait à
-merveille.
-
---Nous ne lui manquons guère, dit Hélène en riant.
-
-Et dans cette constatation tenait pourtant le regret d'une affection qui
-n'eût demandé qu'à prendre racine, et que la sécheresse de son frère, sa
-dure ligne de conduite à travers la vie, avaient coupée. Mme Dugast, au
-contraire, ne se consolait pas de son absence, créait des fantômes, une
-maladie, des dangers... Elle était toujours dans l'attente des lettres,
-supputait la date d'un voyage: André avait promis de revenir pour
-l'Exposition.
-
-Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail touchant que lui avait
-raconté Louise Guilbert. Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle
-Duval avait passés à Sens, avant de mourir, elle disait toujours, avec
-ce besoin d'organiser l'avenir, ces illusions qu'ont les malades:
-«L'année de l'Exposition, je ferai telle chose, j'irai m'installer à
-Passy, je recevrai ma mère, je...»
-
-Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert récemment. Ses affaires
-marchaient. Elle se faisait une clientèle sûre.
-
---J'ai aussi rencontré votre cousine Denise, rue de Penthièvre. Elle ne
-m'a pas vue; elle marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste
-et fatigué.
-
---Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.
-
-Elle apprit à Minna que la courageuse petite femme était venue, sur ses
-instances, déjeuner l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants;
-Simonin était en villégiature à Fontainebleau, chez un riche marchand
-d'antiquités; il s'occupait à présent de placer des objets d'art.
-
---Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie de cet homme. Vous
-connaissez la patience et le dévouement de sa femme, se privant de tout,
-usant ses robes jusqu'à la corde? Sept heures par jour, elle vit pliée
-sur une besogne abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze francs!...
-Eh! bien, la première fois qu'elle est rentrée à la maison, toute fière
-avec l'argent de son mois en poche, Simonin, comme par hasard, a eu un
-besoin subit, absolu, de cette misérable somme. Oui, une dette
-d'honneur! Denise était sa providence, ces quelques louis tombaient du
-ciel... Elle s'est résignée, heureuse presque. Mais, le mois dernier,
-même comédie. Cette fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue... Et
-ces maigres gains--tant de labeur, de vaillance! s'en sont allés
-rejoindre les autres... Et cette exploitation-là va continuer! Car,
-n'est-ce pas, le mari est le maître. Sept heures par jour, elle achèvera
-de s'user pour lui gagner son argent de poche.
-
-Minna haussait les épaules sans répondre, et dans son furieux hochement
-de tête tenait toute sa révolte jamais lasse devant l'inégalité
-tyrannique et l'incurie des lois.
-
-L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres victimes et, par une
-association d'idées qui ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à
-brûle pourpoint:
-
---Simonin, Vernières!... Il y a des espèces d'assassinats qui ne
-relèvent pas des tribunaux.
-
-Il y eut un court silence. Elle reprit:
-
---Je sais par madame Sassy que le petit Georges Leroy se conduit mal, à
-Rosay. Ses mauvais instincts dépaysés au début apparaissent. Il a volé
-diverses petites choses... Et voilà les fruits d'une enfance au
-ruisseau! Redressera-t-on jamais cette âme faussée?
-
-Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu parler de Vernières.
-
---Et Dormoy? demanda Minna. Que devient le galant chevalier? Andrée
-Vergnes m'a raconté à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses
-vingt mille livres de rente, ses allures de peintre riche, tout cela,
-c'est du vent. Il vivote de cinq cents francs par mois, son ménage tenu
-avec une féroce économie par cette horrible grosse femme, qui est à la
-fois son tourment et sa providence domestiques. L'argent des tableaux,
-d'ailleurs modique, file aux cravates flambantes et aux souliers vernis:
-tenue de rigueur pour opérer dans le monde.
-
---Vraiment? dit Hélène amusée.
-
---Oui, mais le torchon brûle. Il paraît que depuis le 14 juillet,
-Dormoy, cruellement déçu en voyant le ruban rouge lui échapper encore
-une fois, reproche à son crampon de lui avoir fait rater cette
-récompense «bien due!... Elle obstrue sa vie, elle tient trop de
-place!...» Et, tout sourire au dehors, le beau sire n'est chez lui que
-brutalité et furie.
-
---Je m'explique maintenant, dit Hélène, la cour avisée qu'il fait aux
-yeux bigles et au dos bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle
-d'un mariage prochain.
-
---Bien du bonheur! souhaita Minna... Et railleuse, elle s'enquit:
-
---A propos de mariages, comment vont vos cousines?
-
-Hélène, avec une moue qui en disait long, répondit:
-
---Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin de la semaine, brûlant
-Naples et la Sicile. Vous la verrez. Quant à Germaine, par de brefs
-billets, elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours à Spa,
-elle ne quitte pas le casino; les petits chevaux sont sa grande passion,
-en attendant mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion qu'elle
-imite. Les voilà les gens les plus heureux de la terre, maintenant
-qu'ils ont leurs coudées franches. Il suffisait de s'entendre!
-
---Comment donc! jeta Minna, tout est pour le mieux dans le meilleur des
-mondes.
-
-Elles se turent de nouveau. Sous la charmille déserte, des feuilles sans
-bruit détachées, bien qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant
-elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi les autres feuilles
-sèches, avec un froissement imperceptible. Hélène s'absorbait dans une
-méditation: l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit songer à l'oublieux
-éloignement d'André; l'enfance flétrie du petit Georges évoqua la figure
-distante de Vernières; la mort de Gabrielle, le martyre obscur de
-Denise, le juste succès de Louise, tout cela, c'était sa propre
-jeunesse, entrée avec cette année dans une phase nouvelle. Et sur cette
-constatation mélancolique plana l'image disparue de son père. Oui, tout
-cela, c'était en quelques mots le bilan de l'année écoulée, ce que
-chaque heure avait emporté ou laissé, l'insensible transformation en
-elle comme autour d'elle... Depuis le premier jour de sa majorité, que
-de changements, que d'événements divers, et pourtant comme l'existence
-se ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant l'imprévu des
-jours sous son flot monotone et lent! Elle eut, plus fortement que
-jamais, conscience de son existence personnelle, soulevée par
-l'irrésistible instinct de l'énergie latente, un besoin d'agir, d'aimer,
-de vivre.
-
-Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette conversation, envisagé
-que ce qui était autour d'elle, et non réellement en elle... De la chose
-qui lui tenait le plus à coeur, elle n'avait rien dit. Pourtant elle ne
-voulut pas mêler à cet entretien épars un sentiment où le meilleur de
-son âme, rêveries, espoirs, noble conception de l'avenir se concentrait.
-Elle se promit de s'en ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie,
-comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait été là. Elle lui
-raconterait, avec cette douce confiance de l'affection partagée, comment
-Arden dont la brusquerie d'abord lui avait déplu,--qui lui aurait
-prophétisé qu'un jour elle aimerait avec cette brusquerie même?--peu à
-peu, sans galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre, rien que par
-la force de la simplicité, de la franchise, l'avait intéressée, émue,
-conquise. Elle éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées
-encore. Aucun doute, aucune de ces méfiances qui l'avaient trouvée
-naguère, mais un calme de certitude qui naissait du mystère même de sa
-puissance.
-
-La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles levèrent la tête, se
-regardèrent tendrement.
-
---Avez-vous faim? dit Hélène.
-
---Toujours, déclara Minna avec la décision tranquille de sa nature bien
-équilibrée.
-
- * * * * *
-
-Trois jours après, vers une heure,--Yvonne et son mari de retour dans la
-matinée,--Minna, Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre à la
-Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère Zoé, roulée avec son fauteuil
-au coin de la cheminée du salon, devant une flambée, força sa fille à
-rester auprès d'elle. M. Pierron s'était comme d'habitude retiré dans le
-cabinet de travail. Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène d'embrasser
-Yvonne et, docilement, ouvrait la petite table aux patiences, étalait un
-jeu. Elle s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le visage
-bouffi exprima une satisfaction sans mélange au toucher des cartes.
-Hélène, malgré les cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission
-d'enfant, comme une apparence de petite fille revenue à des amusements
-puérils, au respect timoré de ses parents. A la pensée qu'elle était
-unie par les mêmes liens à celle-ci que Mme Dugast à grand'mère Zoé, une
-sensation étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux femmes qui
-étaient de sa race, le même sang et la même chair; mais elle était
-séparée d'elles par une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon
-de sentir leur étaient communes; à peine en partageait-elle encore
-quelques-unes avec Mme Dugast, grand'mère Zoé lui était presque
-étrangère. L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle eut, en
-leur disant au revoir, cette intuition nette: le passé... le passé.
-
-A la Chesnaye, on achevait de prendre le café, Yvonne et tante Portier
-sur un canapé, les trois hommes--l'oncle, Arden et le comte
-Soulier--causant et fumant dans une embrasure. Yvonne embrassait Hélène,
-reprenait le récit de son voyage. Elle avait un air d'assurance et de
-belle santé, élégamment prise dans une jolie robe, la main lourde de
-bagues. Elle les faisait admirer: celle-ci, la turquoise, venait de
-Florence, et cette autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur
-souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite. Des maisons froides, des
-rues sales. Quant aux tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau,
-mais c'était bien ennuyeux!... Elle jeta, d'un ton despotique:
-
---N'est-ce pas, Henri?
-
-Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à contre-jour, lorsqu'il
-l'avait saluée, s'approcha vivement. Était-ce le même homme? Il était
-parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son âge. Seuls les
-favoris noirs essayaient de faire illusion. Ses paupières rougies, son
-teint flasque, son regard atone disaient irrémédiablement le vieillard.
-La flamme était éteinte, le pantin cassé.
-
-Yvonne n'attendait même pas son acquiescement, le renvoyait d'un petit
-geste. Et devant tante Portier béate et charmée, elle continuait son
-bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire la connaissance de Minna
-dont les journaux venaient d'annoncer le prochain départ pour
-l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait, avec une
-modestie qui lui gonflait les joues, le fonctionnement philanthropique
-de l'usine: soins et secours aux accouchées, aux malades, caisses de
-prévoyance et de retraite, etc., etc...
-
-Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait debout, prétexta le
-légitime besoin de prendre quelques instants de repos, après ces
-quarante-huit heures de chemin de fer.
-
---Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une pitié affable.
-
-Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont les travaux tiraient à
-leur fin.
-
---Vous m'excuserez, mon cher ami? fit M. Dugast. J'ai plus de vingt
-lettres en retard.
-
-Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier aux confidences
-d'Yvonne, Minna, Hélène et Arden sortaient ensemble.
-
---Vous prenez le bac? demanda Hélène.
-
---Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges.
-
---Nous vous accompagnons jusqu'à la berge, décida Minna.
-
-Ils descendaient silencieusement le long des pelouses, atteignaient la
-terrasse. Hélène, dont le visage, tout à l'heure indifférent, s'était
-éclairé d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils allaient du
-même pas, dans une communauté d'entente, un rythme aisé. Minna, que les
-aveux d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les hautes qualités
-d'Arden, les regardait de ses beaux yeux gris, d'un éclat perspicace.
-Elle-même était gagnée à leur émotion sourde.
-
-Trouble sans nom de l'amour qui se devine et s'ignore, appel indicible
-des coeurs, minute divine où la flamme va jaillir!
-
-Hélène la première, rompit le charme:
-
---Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits sera terminé?
-
-Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages lointains, son rêve
-nostalgique en ce moment le fascinaient moins. Ce petit coin de la
-Neuville lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets à le
-quitter déjà. Pourtant il avait accompli des travaux auprès desquels
-celui-ci n'était qu'un jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore
-procuré semblable satisfaction. Et tourné vers Minna, il dit avec
-mélancolie:
-
---C'est vrai, tout le monde s'en va! Vous pour l'Australie, moi pour mon
-coin perdu des Cévennes.
-
---C'est moins loin, fit Minna avec une bonhomie malicieuse.
-
---Bah! reprit Arden soudain presque triste, croyez-vous? Là, je serai
-aussi solitaire, aussi oublié, que si je n'existais plus. La ville la
-plus proche est à six lieues. Point de hameaux dans la montagne. Je
-vivrai en ours, au fond d'une gorge, comme à Darial.
-
-Il sentait sur lui le regard lumineux d'Hélène. Il n'osait lever les
-yeux, en proie à un singulier combat. Mélange de timidité farouche,
-d'orgueil souffrant,--la crainte douloureuse qu'elle ne l'aimât pas...
-S'il s'était mépris? Si elle n'avait pour lui qu'une camaraderie
-d'estime? Il n'était pas beau, il le savait; ses manières souvent
-devaient lui nuire... Et pourtant le même sentiment, qui peu à peu
-s'était emparé d'Hélène, avait à son insu modifié profondément son âme.
-Depuis leur rencontre dans la salle d'attente, devant la porte des
-bagages, puis dans le salon du boulevard Haussmann, il avait subi chaque
-jour davantage, en s'en défendant d'abord par respect pour le cher
-souvenir, la grâce altière, le pur prestige de la jeune fille. Sa
-droiture, sa bonté, son intelligence lui faisaient voir en elle l'amie
-possible, la compagne d'énergie et de bonne volonté. Avec elle il
-concevait la réalisation de son idéal, le mariage dans ce qu'il a de
-simple et de grand... Hélène le regardait toujours. Il leva les yeux.
-
-Leurs pensées se pénétrèrent. Comme en de clairs miroirs ils
-s'aperçurent jusqu'au fond d'eux-mêmes. La certitude les éblouit.
-
-Minna vit pâlir Arden.
-
---Eh! mon bon ami, dit-elle, vous ne partirez seul que si vous le voulez
-bien!
-
-Hélène souriait, avec une acceptation grave. Une voix chère résonnait à
-son souvenir: elle avait trouvé le sûr compagnon de route que souhaitait
-son père. Tous trois, appuyés à la balustrade au-dessus de la berge, ils
-contemplaient la courbe du fleuve, roulant son flot monotone et lent,
-Moranges dont les hautes cheminées fumaient sous l'azur, et là-bas, au
-pied de la falaise, la mauvaise oasis, Hautneuil. La vie qui continuait,
-travail, souffrance et vices, la vie qui commençait, joyeux et patient
-effort vers le but lointain, le progrès toujours fuyant. Toute une
-marche à deux sur une route de joies et de chagrins, une longue étape où
-il faudrait s'épauler souvent, se fortifier l'un l'autre...
-
-Alors, comme pour sceller leurs fiançailles, Arden à son tour la regarda
-longuement, bien en face, pour la première fois. «Vous consentez?»
-implorait son interrogation muette. Et, abaissant ses paupières, Hélène
-rougit, délicieusement.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-PARIS
-
-TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie
-
-Rue Garancière, 8
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Femmes nouvelles, by Paul Marquerite.
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-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Femmes nouvelles</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Paul Margueritte and Victor Margueritte</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 27, 2020 [eBook #64144]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
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-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES ***</div>
-<p class="c"><span class="large">PAUL</span> <span class="small">ET</span> <span class="large">VICTOR MARGUERITTE</span></p>
-
-<h1>FEMMES<br />
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-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="small">LIBRAIRIE PLON</span><br />
-PLON-NOURRIT <span class="xsmall">ET</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS<br />
-8, <span class="xsmall">RUE GARANCIÈRE</span> &mdash; 6<sup>e</sup></p>
-
-<p class="c small"><i>Tous droits réservés</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">&OElig;UVRES</p>
-
-<p class="c"><span class="sc">De</span> PAUL MARGUERITTE</p>
-
-<p class="cc small sans-serif">ROMANS</p>
-
-<ul>
-<li><b>Tous quatre.</b></li>
-<li><b>La Confession posthume.</b></li>
-<li><b>Maison ouverte.</b></li>
-<li><b>Pascal Géfosse.</b></li>
-<li><b>Jours d'épreuve.</b></li>
-<li><b>Amants.</b></li>
-<li><b>La Force des choses.</b></li>
-<li><b>Sur le retour.</b></li>
-<li><b>Ma Grande.</b></li>
-<li><b>La Tourmente.</b></li>
-<li><b>L'Essor.</b></li>
-<li><b>La Faiblesse humaine.</b></li>
-<li><b>Les Fabrecé.</b></li>
-<li><b>La Maison brûle.</b></li>
-<li><b>Les Sources vives.</b></li>
-</ul>
-<p class="cc small sans-serif">NOUVELLES</p>
-
-<ul>
-<li><b>Le Cuirassier blanc.</b></li>
-<li><b>La Mouche.</b></li>
-<li><b>Ame d'enfant.</b></li>
-<li><b>L'Avril.</b></li>
-<li><b>Fors l'honneur.</b></li>
-<li><b>Simple histoire.</b></li>
-<li><b>L'Eau qui dort.</b></li>
-<li><b>La Lanterne magique.</b></li>
-</ul>
-<p class="cc small sans-serif">IMPRESSIONS ET SOUVENIRS</p>
-
-<ul>
-<li><b>Mon Père.</b></li>
-<li><b>Le Jardin du passé.</b></li>
-<li><b>Les Pas sur le sable.</b></li>
-<li><b>Les Jours s'allongent.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="c"><span class="sc">De</span> PAUL <span class="sc">et</span> VICTOR MARGUERITTE</p>
-
-<ul>
-<li><b>La Pariétaire.</b></li>
-<li><b>Le Carnaval de Nice.</b></li>
-<li><b>Poum</b> (Aventures d'un petit garçon).</li>
-<li><b>Zette</b> (Histoire d'une petite fille).</li>
-<li><b>Le Poste des neiges.</b></li>
-<li><b>Femmes nouvelles.</b></li>
-<li><b>Le C&oelig;ur et la Loi.</b></li>
-<li><b>Vers la lumière.</b></li>
-<li><b>Le Jardin du roi.</b></li>
-<li><b>Les Deux Vies.</b></li>
-<li><b>L'Eau souterraine.</b></li>
-<li><b>Le Prisme.</b></li>
-<li><b>Sur le vif.</b></li>
-<li><b>Vanité.</b></li>
-<li><b>L'Autre.</b></li>
-<li><b>Quelques idées.</b></li>
-<li><b>L'Élargissement du divorce</b> (brochure).</li>
-</ul>
-
-<p class="c">UNE ÉPOQUE</p>
-
-<ul>
-<li><span class="rmnum">I.</span> &mdash; <b>Le Désastre</b> (Metz, 1870).</li>
-<li><span class="rmnum">II.</span> &mdash; <b>Les Tronçons du glaive</b> (Défense nationale, 1870&ndash;71).</li>
-<li><span class="rmnum">III.</span> &mdash; <b>Les Braves Gens</b> (Épisodes, 1870&ndash;71).</li>
-<li><span class="rmnum">IV.</span> &mdash; <b>La Commune</b> (Paris-Versailles, 1871).</li>
-</ul>
-
-<p class="c"><span class="sc">De</span> VICTOR MARGUERITTE</p>
-
-<ul>
-<li><b>Au Fil de l'heure.</b> &mdash; 1 volume (poésies)</li>
-<li><b>La Double méprise</b> (comédie en vers, traduite de Calderon). 1 volume.</li>
-</ul>
-
-<p class="gap">Les auteurs et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
-reproduction et de traduction en France et dans tous les pays
-étrangers.</p>
-
-
-<p class="c gap small">PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, 8, RUE GARANCIÈRE. &mdash; 19614.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A</p>
-
-<p class="c">M. FERDINAND BRUNETIÈRE</p>
-
-<p class="sign"><i>Hommage affectueux.</i></p>
-
-<p class="sign2">P. et V. M.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">FEMMES NOUVELLES</p>
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-
-
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Le rapide de Dieppe-Paris filait à toute vapeur.
-On approchait de Rouen. A travers le
-cadre des portières, Hélène et Minna regardaient
-fuir, coupé par la secousse brusque des
-poteaux télégraphiques, un paysage plat : de
-grandes prairies, des lignes basses de pommiers,
-des ondulations de collines sur l'azur vaporeux.</p>
-
-<p>Avec sa jeunesse réfléchie, son ardent désir
-d'une existence utile et noble, l'énergie qu'elle
-sentait fermenter en elle, Hélène Dugast songeait
-à l'inconnu de l'avenir. Elle revit en une
-seconde son enfance heureuse et choyée, et
-l'éveil lent de ses idées à travers le mensonge
-des conventions, la contrainte du monde, puis,
-à partir de dix-huit ans, dès son premier séjour
-à Brighton, chez sa tante Édith, cette éclosion
-brusque d'aspirations et de sentiments qui, petit
-à petit, de désaccord tacite en lutte ouverte,
-l'avait mise en conflit perpétuel avec ses parents.
-Tant s'aimer et si peu se comprendre!</p>
-
-<p>La trépidation du wagon, le roulis causé par
-la vitesse accélérée lui rappelèrent la désagréable
-sensation du paquebot. Comme elle était loin
-déjà du quai de New-Haven, &mdash; le soleil sur la
-mer brasillante, l'odeur chaude de goudron et
-de suie, &mdash; loin du quai de Dieppe! Elle se crut
-encore caressée par l'air vif, toute à l'émoi des
-adieux. Tante Édith l'étreignait ; les bouches
-fraîches des enfants lui mettaient aux joues une
-pluie de baisers. Elle sourit au souvenir du
-<span lang="en" xml:lang="en">shake-hand</span> silencieux d'Hopkins. Quel beau ménage!
-Sous ces dehors un peu frustes de <span lang="en" xml:lang="en">gentleman-farmer</span>,
-le grand éleveur cachait un c&oelig;ur
-loyal, l'esprit le plus sain, le plus franc. Unis
-dans une conscience égale, un absolu respect de
-leur liberté, ils formaient à eux deux un être
-complet. Là était le vrai, le seul chemin! Mais
-toutes, malheureusement, n'y pouvaient marcher&hellip;</p>
-
-<p>Une ombre glissa sur son visage fier et charmant,
-si mobile que toute sensation forte, tout
-choc d'idées l'animaient d'une attention brusque,
-d'une vie intense. Le soleil d'août, dont la
-splendeur encore haute baignait de feu les
-chaumes et les prés, atteignait maintenant le
-coin du wagon. La lumière nimbait les cheveux
-blonds de la jeune fille, la broussaille fine de sa
-nuque ; un trait d'or accusait le contour du profil
-au nez droit, aux lèvres sinueuses. Elle portait
-dans ses yeux l'orgueil de ses vingt et un ans,
-pleins d'espérance et de foi. Son buste souple
-s'élançait, gonflant la blouse de soie bleue, à
-col d'homme ; tout elle, ce mélange de hardiesse
-virile et de grâce féminine.</p>
-
-<p>Minna Herkaërt la regardait avec tendresse.
-Sous un front haut et large, modelé par la
-pensée et le rêve, ses yeux froids, d'admirables
-yeux d'un gris d'acier, luisaient. Leur éclat perçant,
-la barre des sourcils noirs, le nez en bec
-d'aigle, le menton carré révélaient une volonté
-tenace, un âpre besoin d'action. Et le corps dessinait,
-sous un costume tailleur de rude drap
-violet, sa forte ligne, encore belle. Elle fit craquer
-ses doigts osseux, qui avaient manié la
-plume et l'outil.</p>
-
-<p>&mdash; Vous songez à demain, chère petite?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, dit Hélène avec un redressement de
-tête joyeux qui secouait le passé, défiait l'avenir, &mdash; demain,
-je serai majeure et libre!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! libre!&hellip; fit Minna, en hochant le menton,
-de ce hochement particulier où tenaient,
-dans un silence, tant d'opinions douloureuses,
-d'espoirs déçus, toute la fatigue encore vaillante
-qui pâlissait son visage, sous ses cheveux
-gris.</p>
-
-<p>Hélène se récriait :</p>
-
-<p>&mdash; On est libre, lorsqu'on le veut! Est-ce que
-votre vie n'est pas le plus bel exemple d'indépendance
-et de courage, cette vie qui a fait de
-vous l'apôtre des femmes nouvelles?</p>
-
-<p>Minna, pour toute réponse, sourit d'un air las.
-Hélène remarqua l'expression de mélancolie et
-de doute qui faisait tomber le coin de la bouche,
-soulignait les rides du teint fané. Quel exemple
-pourtant qu'une vie pareille! Une enfance souffreteuse
-à Londres, au milieu de frères et de
-s&oelig;urs criant la faim, la brutalité d'un père
-ivrogne, la servitude hébétée de la mère, la férocité
-dédaigneuse de la grande ville hurlant
-autour de l'âtre froid ; pas un regard ami, pas
-une main secourable. Minna fuyait cette geôle,
-entrait bravement en service et, d'une place à
-l'autre, harassée par la dureté des maîtres, elle
-trouvait enfin, à dix-sept ans, une protection
-dans une excellente vieille femme, qui la recueillait.
-Là, encouragée, soutenue par une incroyable
-bonté, elle commençait cette éducation
-qui, à force de zèle patient, de labeur acharné,
-devait faire d'elle une femme supérieure, l'égale
-des penseurs et des écrivains les plus distingués.
-<span lang="en" xml:lang="en">Mistress</span> Welvart lui laissait en mourant six mille
-francs de rente ; et Minna, à qui pas un homme
-n'avait jusque-là songé, se voyait entourée soudain
-d'amis, d'épouseurs. Éc&oelig;urée, elle se jurait
-de rester indépendante. Avec ses ressources
-accrues par le travail, elle vivrait à sa guise, soulagerait
-des malheureux. Tour à tour conférencière
-applaudie, insultée, à Londres, Paris, Berlin,
-agitatrice en Irlande, infirmière à Plewna,
-elle allait pour la seconde fois, lors de l'exposition
-de Chicago, porter la bonne parole aux
-femmes américaines ; elle publiait sa fameuse
-lettre : <i>Le Droit des femmes</i> ; elle était une des
-inspiratrices du Congrès féministe de Paris en
-1896. A présent son journal, l'<i>Avenir</i>, absorbait
-tous ses soins.</p>
-
-<p>&mdash; Ne m'avez-vous pas toujours dit, reprit
-Hélène avec chaleur, qu'une femme respectueuse
-de ses devoirs peut revendiquer le front haut la
-conquête de ses droits?</p>
-
-<p>&mdash; Certes, ma pauvre enfant! Mais combien le
-peuvent? dit Minna. N'oubliez pas que vous êtes
-une privilégiée. Malgré les idées arriérées de vos
-parents, grâce à votre tante&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et grâce à vous! interrompit Hélène</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; Votre éducation, faussée au début
-comme celle de tant de jeunes filles que des préjugés
-séculaires confinent dans l'ignorance et la
-frivolité, s'est peu à peu développée, élargie ;
-vous avez mieux qu'une simple vanité de brevets,
-vous avez une instruction forte, intelligente ;
-vous prenez chaque jour davantage conscience
-de vous-même. De plus, votre fortune personnelle
-va vous rendre indépendante. Bonnes conditions
-pour engager la lutte. Mais combien, oui,
-combien sont dans votre cas? Que de jeunes filles,
-que de femmes vaincues d'avance, aux prises
-avec le dédain de l'opinion, le dur fonctionnement
-de l'impitoyable société, courbées sous la
-loi de l'homme! Songez aux milliers de malheureuses
-pour qui le mariage est un refuge incertain,
-aux centaines de milliers pour qui le célibat,
-le travail ou le plaisir forcés sont des bagnes
-à perpétuité?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! dit Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Vous-même, vous ne vous êtes heurtée
-jusqu'ici qu'à l'opposition sourde des vôtres ;
-vous n'avez souffert que de vous sentir en tutelle
-et de vous voir toujours préférer votre frère, dont
-cependant vous vous jugez l'égale. Il va falloir
-maintenant compter avec le monde, avec sa sévérité
-pour qui fronde les idées reçues. Vous
-vous marierez : car telle doit être la vraie fonction
-de la femme. Il vous faudra compter avec
-votre mari. Sans doute, vous n'êtes pas de ces
-niaises que, par un faux sentiment de pudeur,
-leurs mères élèvent dans l'absurde ignorance des
-lois naturelles. Vous connaissez d'avance la grandeur
-et les difficultés du rôle de la femme et de
-la mère. Mais sur qui tomberez-vous? La loi vous
-livre pieds et poings liés. Choisissez votre maître.</p>
-
-<p>&mdash; Ça, je vous en réponds, dit Hélène d'un
-ton si décidé que Minna sourit encore.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas si facile! D'abord, on choisira
-pour vous. Est-ce que vos parents ne songent pas
-au vicomte de Vernières?</p>
-
-<p>Hélène eut un joli geste de protestation :</p>
-
-<p>&mdash; On me fera l'honneur de me consulter,
-j'imagine.</p>
-
-<p>&mdash; Dans leur désir légitime de caser leurs enfants,
-bien des parents s'aveuglent sur les mérites
-du prétendant, les chances probables de l'union.
-Vous ne soupçonnez pas ce qu'un mariage suppose
-de complicités, d'accords tacites. De très
-honnêtes gens s'entremettent pour faire miroiter
-tel avantage, pour dissimuler tel inconvénient.
-Sous couleur de bienséance, on vous cachera tout
-ce qui n'est pas avouable, les défauts, les erreurs,
-les péchés de jeunesse, jusqu'aux vices parfois.
-Un homme se présente toujours avec un passé.
-Lequel? Vous avez le droit de le savoir. Le pourrez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me marierai pas à la légère, dit Hélène.
-Je veux connaître celui qui m'aimera,
-savoir ce qu'il vaut, ce qu'il pense.</p>
-
-<p>&mdash; Lui aussi, repartit Minna, sera trop intéressé
-à se montrer sous un jour favorable. Vous
-croirez voir son visage, vous ne verrez souvent
-qu'un masque. Vos goûts, vos idées, vos sentiments,
-il les reflétera, par désir de plaire, au
-point que vous en serez peut-être dupe. Méfiez-vous
-des autres, vous disais-je, méfiez-vous de lui ;
-et enfin, chérie, méfiez-vous de vous-même.</p>
-
-<p>&mdash; De moi?</p>
-
-<p>Hélène rougit, tandis que Minna lui prenait
-la main :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, de vous, de vos instincts généreux,
-de votre besoin d'amour et de foi. Mais peut-être
-vous souviendrez-vous un jour de mes paroles.
-Songez alors que vous avez en moi une amie,
-qui tâchera de vous aider de sa vieille expérience.</p>
-
-<p>&mdash; Chère Minna! fit Hélène en l'embrassant.</p>
-
-<p>Elle songeait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Sans doute, sa vie intime a été aussi noire
-que sa vie publique éclatante! Que de fois elle a
-dû être trahie, abandonnée!&nbsp;» Elle en eut au
-c&oelig;ur un afflux de tendresse, une pitié filiale.
-Cette femme, si absorbée de soucis, toujours en
-proie aux mille détails de sa mission, comme
-elle avait été bonne! Comme elle s'était intéressée
-au développement de sa pensée! Jamais
-Hélène n'oublierait les chères causeries où
-Minna, touchée de sa jeune ferveur, lui avait,
-en mots de flamme, tracé le rôle de la femme
-nouvelle. Entretiens passionnants : le monde,
-à la voix révélatrice, lui était apparu dans sa
-lente évolution, marche à tâtons vers le progrès,
-avenir lumineux auquel on s'élève par des chemins
-obscurs, tout le piétinement de l'imparfaite
-humanité dans l'égoïsme, dans l'injustice.</p>
-
-<p>Cette petite maison de Brighton, ce <i lang="en" xml:lang="en">home</i> de
-passage où Minna venait se reposer l'été, après
-les dures campagnes d'hiver, avec quel plaisir
-Hélène allait y frapper depuis trois ans, à chacun
-de ses séjours chez les Hopkins! Les retours de
-la vie ont leurs surprises. Miss Herkaërt, &mdash; que
-ses parents avaient connue jadis, lorsque M. Dugast
-était consul à Boston, et qu'ils admiraient
-tout en la voyant rarement, à cause de sa vie
-libre, &mdash; avait retrouvé en Angleterre tante
-Édith. Les deux femmes s'étaient liées. Hélène
-ne pouvait les séparer dans sa reconnaissance.
-Elle trouvait chez tante Édith le seul milieu qui
-lui convînt, un foyer de large discussion, d'idées
-généreuses, si différent de la maison paternelle,
-affectueuse il est vrai, mais fermée aux tendances
-nouvelles, toute au culte du passé. Elle
-avait trouvé en sa tante celle qui avait vraiment
-fécondé son esprit. Elle lui devait, comme à
-Minna, un idéal plus haut que celui d'une existence
-coquette et vaine. Elle saurait, grâce à
-elles, se créer une âme libre, elle ne serait victime
-ni des préjugés stériles, ni des conventions
-hypocrites.</p>
-
-<p>Aux calmes champs de la terre normande
-succédaient maintenant les petites maisons à
-toits rouges et les toits de verre de quartiers
-ouvriers. On devinait, aux files de locomotives,
-aux approvisionnements de charbon sous les
-hangars, la proximité de la ville. Le train longea
-les murs nus d'une grande fabrique, où d'énormes
-lettres noires proclamaient un nom, une
-raison sociale. La banlieue de Rouen apparut,
-avec son décor brumeux d'usines, de docks, de
-magasins ; un enchevêtrement lointain de vergues
-et de mâts suscita l'agitation commerciale
-des quais, la vie marinière du fleuve ; de hautes
-cheminées fumaient dans l'azur. Minna les désigna
-d'un geste attristé :</p>
-
-<p>&mdash; La femme bourgeoise et ses droits, certes,
-toute une conquête à poursuivre! Mais qui affranchira
-les femmes ouvrières? Ou du moins, puisque
-la cruauté des lois économiques les forcent
-par troupeaux à s'emprisonner sous le plafond
-bas des ateliers, des salles d'usine, qui adoucira
-leur servage? Pour gagner leur pain à la sueur
-de leur front, elles peinent douze heures par
-jour. Que reste-t-il pour le foyer? Si encore elles
-rapportaient de quoi vivre!&hellip; Et elle répéta, avec
-un accent amer : &mdash; Tout le monde a le droit de
-vivre!</p>
-
-<p>Hélène regardait fuir les cheminées fumantes.</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez vu cela de près, dit-elle, touchant
-d'une caresse la cicatrice que Minna portait
-à la main gauche.</p>
-
-<p>L'Anglaise en effet, tenant à se rendre compte
-par elle-même, s'était fait jadis embaucher dans
-une des industries où le labeur physique est le
-plus rude ; elle avait travaillé trois mois dans une
-raffinerie, et gardait, d'un accident, la trace
-d'une forte brûlure.</p>
-
-<p>Le rapide entrait en gare.</p>
-
-<p>&mdash; Déjà! fit Hélène.</p>
-
-<p>Minna était debout, tirant du filet le nécessaire
-de la jeune fille qui, pour descendre à la station
-de Mantes, devait changer de train. Une tristesse
-furtive assombrit leurs visages.</p>
-
-<p>&mdash; Au revoir, ma chérie, dit Minna en l'étreignant.</p>
-
-<p>Et comme elle voyait passer dans les yeux
-d'Hélène une inquiétude, à l'idée de la vie de
-famille qu'il fallait reprendre, de la lutte inévitable :</p>
-
-<p>&mdash; Bon courage, dit-elle, patience et fermeté.
-On obtient plus avec du calme qu'avec de brèves
-colères. Adieu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Hélène, en traversant le quai, emportait la
-persistante caresse du regard limpide et courageux,
-presque maternel, qui la suivait. Elle en
-gardait encore le réconfort dans le wagon, où,
-assise entre une grosse dame et un prêtre qui
-lisait son bréviaire, elle regardait l'éternel défilé
-des grandes prairies, des pommiers bas.</p>
-
-<p>Comment allait-elle retrouver les siens? Ce
-père bon et tendre qui avait accueilli avec indulgence
-ses idées agressives, ses révoltes, continuerait-il
-cependant à la sacrifier à son frère, comme
-si André, unique représentant de la famille,
-avait seul droit à une vie libre et supérieure,
-que tous devaient préparer, faciliter, servir?
-Dans la bonhomie de M. Dugast, amusé par ce
-qu'il considérait comme des boutades d'enfant
-gâtée, que de dédain au fond pour la condition
-même de la femme! Cet homme, qui adorait sa
-fille et vouait à sa compagne un véritable culte,
-cachait, sous les câlineries du père et les égards
-du mari, un mépris informulé, une pitié protectrice
-pour le sexe&hellip;</p>
-
-<p>Sa mère, en qui elle admirait une créature de
-devoir, d'abnégation, esclave heureuse dans le
-mariage, sa mère, qui écoutait religieusement
-chaque parole tombée de la bouche de son mari
-ou de son fils, allait-elle essayer de remettre sur
-elle une main-mise tenace, méconnaissant ses
-intentions, critiquant ses actes, avec la douceur
-d'un reproche déguisé, la maladresse d'une
-femme qui a l'esprit moins large que le c&oelig;ur?</p>
-
-<p>Sans la tante Édith, sans Minna, pourtant,
-quelle éducation insuffisante ces deux braves et
-chers êtres lui auraient donnée! «&nbsp;A quoi bon une
-instruction d'élite? Elle ne comptait pas se faire
-professeur? Riche et mariée, elle en saurait toujours
-assez!&nbsp;» Comme si le but de la vie était de
-devenir une poupée, toute aux futiles pratiques
-du monde, ou une ménagère bornée aux soins
-de la maison! Elle se réjouit de ne pas ressembler
-à ses cousines Germaine et Yvonne, jolies perruches,
-plumage et ramage (leur mère était
-morte depuis quinze ans), ni à leur chaperon, la
-tante Portier, confite en recettes de cuisine, en
-maximes arriérées!</p>
-
-<p>Et son frère! cet André qu'elle chérissait pourtant,
-malgré ses habitudes de sécheresse courtoise,
-d'égoïsme discret&hellip; Elle avait souffert
-dans sa tendresse, sinon repoussée, du moins
-sans cesse remise à sa place ; elle avait souffert
-dans son orgueil. Pourtant elle lui rendait justice,
-reconnaissait ses qualités : décision, volonté,
-force de travail. L'oncle Marcel avait trouvé en
-lui le plus précieux des collaborateurs. L'usine,
-sans le jeune ingénieur, eût-elle rapporté ses
-énormes bénéfices?</p>
-
-<p>Quant à l'oncle, sans doute elle respectait en
-en lui le frère de son père, l'aîné des Dugast.
-Mais c'était une affection due, sans tendresse
-spontanée. Chez elle, une contrainte visible ;
-chez lui, une morgue dominatrice, volontiers taquine.
-Il était à ses yeux le pharisien qui prône
-bien haut le mensonge social sous toutes ses
-formes, moins par conviction que par intérêt.
-Les principes tout faits, les grands mots de morale,
-d'autorité, de progrès, sonnaient dans sa
-bouche avec affectation. Toujours du côté du
-manche ; au mieux avec les députés, journalistes,
-financiers. Enrichi par un labeur incessant, il
-n'eût pas fait tort d'un centime au dernier de ses
-ouvriers, mais son despotisme comme sa philanthropie, &mdash; car
-il pratiquait le bien &mdash; par système,
-avait quelque chose d'antipathique et d'absolu.</p>
-
-<p>Hélène avec satisfaction se répéta :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vingt et un ans, demain. Majeure, et
-libre!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle supputa la fortune en possession de laquelle
-elle allait entrer, sa dot, héritage de sa
-marraine, la vieille cousine Émilie Pierron, &mdash; deux
-cent mille francs que son père avait placés
-dans la filature, les intérêts à 7 et 8 pour 100
-accumulés depuis cinq ans&hellip; Et le projet longuement
-mûri, la stupeur des siens, &mdash; coup de tête,
-folie! diraient-ils, &mdash; l'irritation de l'oncle Marcel,
-lui donnèrent d'avance une délicieuse petite
-fièvre.</p>
-
-<p>Le train ralentissait. Elle reconnut les abords
-de la gare de Mantes. Déjà elle était à la portière ;
-un petit choc d'arrêt, et, sautant sur le quai,
-elle fut surprise de voir, à côté de son frère,
-Jacques Du Marty, le mari de Germaine. Snob
-au possible, avec son haut de forme gris et son
-complet bleu-paon d'une élégance recherchée,
-son monocle vissé à l'&oelig;il, ses longues moustaches
-de chat, il tenait à la main une valise
-d'un cuir éblouissant. Derrière eux, Germaine
-guettait les voyageuses qui descendaient de wagon.
-Son visage rose, ses yeux d'un marron lumineux,
-sa bouche rouge comme une framboise
-riaient, sous la voilette blanche. Elle donnait
-une impression de fleur, mince et souple dans sa
-robe mauve à volants de dentelle. Ce fut Jacques
-qui le premier aperçut Hélène. Il se précipita :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ma cousine, désolé de partir quand
-vous arrivez&hellip; Forcé d'aller à Paris ; un rendez-vous.
-C'est stupide!</p>
-
-<p>&mdash; Comme tu as bonne mine, fit André en
-baisant sa s&oelig;ur sur les deux joues.</p>
-
-<p>Elle était maintenant dans les bras de Germaine.
-Après la virile accolade de son frère, un
-peu sèche, elle éprouvait une seconde petite déception
-à l'étreinte molle et parfumée de la jeune
-femme ; elle la sentait si différente.</p>
-
-<p>&mdash; Et père, s'inquiéta-t-elle, et maman?</p>
-
-<p>&mdash; Ils arrivent, répondit André. Cette vieille
-bête de Junon s'est mise à boiter en route. Une
-pierre dans le sabot.</p>
-
-<p>Germaine souriait, satisfaite :</p>
-
-<p>&mdash; Nous sommes venus en automobile.</p>
-
-<p>&mdash; Teuf! Teuf! Ça va plus vite, dit Jacques.</p>
-
-<p>&mdash; Le progrès, mesdames! conclut André.</p>
-
-<p>Du Marty s'assurait d'un coin. Debout sur le
-marche-pied, comme l'employé criait : &mdash; En
-voiture! il prit congé, avec son urbanité exquise
-qui fatiguait, à la longue. Et d'un geste théâtral
-au comique voulu, désignant sa femme, il dit à
-Hélène et à André :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous la confie!</p>
-
-<p>Germaine se récriait, André eut un petit rire ;
-le train partait. Dehors, sur le trottoir, ils durent
-attendre un moment, près de l'automobile trépidant
-au milieu d'un cercle de gamins. Hélène
-s'informa de la santé de l'oncle Marcel.</p>
-
-<p>&mdash; Papa va bien, dit Germaine.</p>
-
-<p>&mdash; Yvonne?</p>
-
-<p>&mdash; Bien aussi. Elle désole tante Portier. Tu
-connais ses grandes maximes?&hellip; Elle imita la
-voix nasillarde : &mdash; «&nbsp;Qui se lève matin conserve
-son teint!&nbsp;» Yvonne, depuis qu'elle est sortie du
-couvent, dort jusqu'à midi. Il est vrai qu'elle se
-couche à deux heures. Il y a toujours du monde
-à la maison, on chante, on danse. Les Bourrel
-sont à Changy. Nous avons le beau Dormoy, le
-cousin Simonin et le petit Schmet&hellip; Elle eut une
-pause, un sourire intentionnels : &mdash; Vernières
-est chez sa tante, à la Roche-Guyon&hellip; Ah! la voiture! &mdash; et
-elle agita son ombrelle.</p>
-
-<p>Avec un sourire attendri, Hélène voyait s'avancer
-le landau de famille, au trot pacifique
-des deux carrossiers ; c'est vrai, Junon boitait.
-Le vieux Pierre, digne sous sa livrée noire, souriait
-respectueusement ; il souleva son chapeau.
-Déjà M. Dugast ouvrait la portière. Hélène aidait
-sa mère à descendre ; elles s'embrassèrent.
-M. Dugast attendait son tour. Puis, tenant Hélène
-aux épaules, il la regarda longuement :</p>
-
-<p>&mdash; Nous sommes embellie, fit-il avec un bon
-rire. Monte vite, on prendra tes bagages. Et
-tante Édith?</p>
-
-<p>Il la forçait à s'asseoir près de sa mère. Devant
-eux l'automobile se mettait en marche,
-avec un petit bruit saccadé, une désagréable
-odeur de machine. On vit peu à peu la voiture
-accélérer sa course, et, dans un geste ironique
-d'adieu, Germaine retournée sourire, sous son
-chapeau fleuri, tandis qu'immobile, dos raide,
-la raie correcte de ses cheveux blonds surmontée
-de la casquette du chauffeur, André maintenait
-la direction. Bientôt ils disparurent.</p>
-
-<p>Le landau roulait, d'un trot égal. Sa marche
-lente, son aspect bourgeois, les épaules tassées
-de Pierre, les visages fatigués des vieux parents
-formaient un contraste si vif qu'Hélène en fut
-frappée. Elle se retrouvait en plein passé. M. Dugast,
-en face d'elle, souriait dans sa barbe
-blanche ; sa mère, calme comme à son ordinaire,
-avait un regard paisible. La sérénité de leurs
-traits disait clairement : rien n'a changé. Les plis
-du front, des joues, l'expression des yeux gardaient
-l'empreinte ineffaçable ; ils demeuraient
-ce que la vie les avaient faits, avec leurs manières
-d'être, leurs habitudes prises, leurs idées.</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons bien souffert de la chaleur, dit
-M. Dugast. Les fleurs sèchent dans le jardin.
-Mes beaux &oelig;illets dépérissent.</p>
-
-<p>Hélène compatit. Une des petites manies de
-son père, la collection d'&oelig;illets!</p>
-
-<p>&mdash; J'avais beau faire arroser devant les fenêtres,
-tenir tout fermé ; c'était affreux, ajouta
-Mme Dugast.</p>
-
-<p>Ah! oui, la surveillance méticuleuse des volets!&hellip;
-Combien de fois Hélène avait entendu
-ces phrases, prononcées avec le même accent,
-soulignées de la même façon! Vibrante d'enthousiasme,
-elle s'étonna de cette immutabilité. Le
-passé, le passé&hellip; sensation d'un charme mélancolique.
-Ils échangèrent les propos coutumiers :
-était-elle satisfaite de son séjour? Que devenait
-sa grande amitié pour Minna? Tante Édith avait-elle
-déchiffré une nouvelle partition de Wagner?
-Et ses fameuses lectures philosophiques?</p>
-
-<p>Elle perçut l'ironie, la rancune que sa mère
-gardait contre l'influence de sa s&oelig;ur, ses idées
-libres, ce milieu différent d'où chaque fois sa
-fille revenait plus indépendante, plus raisonneuse.
-M. Dugast eut beau rendre justice à l'intelligence,
-à la grâce d'Édith, il y eut un silence.
-Hélène sentit cette gêne qui, souvent, lorsqu'on
-se retrouve après une longue séparation, paralyse
-l'élan, ralentit les paroles entre les personnes
-qui s'aiment le plus.</p>
-
-<p>On avait dépassé le village d'Angy, on gravissait
-la côte de Sainte-Flaive. Sur le damier
-des champs, sur l'ondulation des coteaux, le
-soleil couchant suspendait une brume dorée,
-frappait de ses rayons obliques des toits bruns
-au loin. Au sommet de la côte, Hélène revit avec
-plaisir le paysage familier, la plaine vaste qui
-s'élargissait, demi-cercle de bois et de labours
-bordé de falaises crayeuses, au pied desquelles
-la Seine recourbait sa boucle luisante. Le landau
-suivait la berge. De l'autre côté de la rive, sur
-le ciel pourpre, les hautes cheminées, les hangars
-de la filature Dugast, les toits nets de Moranges
-se découpèrent. A la vue du petit village
-ouvrier où malgré le zèle, les secours de son
-oncle et d'André, de si cruelles misères se perpétuaient,
-le c&oelig;ur d'Hélène se serra.</p>
-
-<p>Dans son éclat suprême, le jour resplendissait.
-Sur l'eau glacée de rose et d'argent, le bac noir
-traversait lentement. Les premières maisons de
-la Neuville apparurent. On distingua les murs du
-jardin, les grands marronniers sombres du Vert-Logis ;
-et plus loin, derrière les toits de tuile de
-leur vieille maison, les tourelles d'ardoises neuves
-de la Chesnaye, le château de l'oncle.</p>
-
-<p>Lorsqu'au bout de l'avenue de tilleuls, &mdash; comme
-leur odeur était douce! &mdash; ils descendirent
-devant les marches anciennes du perron,
-ils ne se parlaient plus, depuis un grand moment
-déjà.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Hélène s'éveilla tard. La soirée de la veille lui
-laissait une impression confuse ; à peine le temps
-d'aller embrasser à la Chesnaye l'oncle Marcel,
-Yvonne, tante Portier ; Germaine lui avait montré
-une robe nouvelle en crêpe de chine rose,
-dont elle paraissait ravie&hellip; Et le grand-père
-Pierron, la grand'mère Pierron, pas changés non
-plus! Elle, avec son long visage fermé de sourde,
-sous un tour de cheveux gris ; lui, sec et glacial,
-avec ses favoris d'ancien procureur général, ses
-quatre-vingt-cinq ans gourmés. Comme d'habitude
-chaque année, ils étaient venus passer
-deux mois chez leur fille.</p>
-
-<p>Elle courut à la fenêtre. Éclatante de soleil,
-d'air vif, de parfums, la matinée entra. Sous un
-ciel bleu, au-dessus des bassins verdis, de la
-petite rivière à l'étroit méandre, un frémissement
-agitait les feuilles blanches des trembles ;
-de grands vernis du Japon dressaient leurs bouquets
-de rouille. En avant de la charmille, le
-faune de marbre découpait la grâce surannée de
-sa danse immobile ; et là-bas, entre les marronniers,
-la Seine paisible miroitait.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quel temps!&nbsp;» se dit-elle. Elle savoura jusqu'au
-fond de l'être cette splendeur, la joie de
-vivre. Vingt et un ans aujourd'hui! Elle se sentait
-affranchie, vaillante &mdash; et le clair avenir devant
-elle. Elle eut vite fait de s'habiller, de descendre.
-Au détour d'une allée, devant un plant
-d'&oelig;illets nouveaux, M. Dugast était en conférence
-avec son jardinier.</p>
-
-<p>&mdash; Te voilà, petite. Tu sais que nous avons à
-causer. Es-tu libre, ce matin?</p>
-
-<p>Hélène hésita une seconde, M. Dugast sourit :</p>
-
-<p>&mdash; Je vois ce que c'est ; nous allons visiter
-nos clients, de l'autre côté de l'eau. Si après cela
-on ne t'aime pas, à Moranges!</p>
-
-<p>Et comme elle rougissait, il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Va, ma fille, va, nous causerons cet après-midi.</p>
-
-<p>Elle prit par la charmille, longea des espaliers.
-Un murmure d'eaux tombantes, une fraîcheur
-annoncèrent le vivier ; dans une écume
-blanche, la petite rivière y croulait en cascade,
-d'une bouche de rochers et de lierre ; sa nappe
-glauque, au moyen d'une vanne, communiquait
-à la Seine par un ponceau, sous le chemin de
-halage. La petite porte ouverte, Hélène fut
-éblouie par l'immense courbe du fleuve, d'un
-bleu moiré sous l'azur intense, au pied des falaises
-rousses saturées de lumière. Un peintre,
-sous son parasol blanc, travaillait sur la berge,
-près du petit port aux bateaux. Elle reconnut
-Dormoy.</p>
-
-<p>Penché sur la toile, son profil rougeoyait, dans
-l'ampleur d'une magnifique barbe blonde. Dormoy
-posait une touche, une autre. Dans un recul
-appréciateur, un rapprochement brusque, le va-et-vient
-de sa barbe rutilante exprimait une satisfaction,
-décernait au talent de l'artiste des compliments
-flatteurs. Surpris, il se dressa, le geste
-arrondi :</p>
-
-<p>&mdash; Déjà debout, mademoiselle, après ce
-voyage?&hellip;</p>
-
-<p>Sa voix avait une franchise cavalière ; il était
-grand, désinvolte ; la simplicité de sa blouse de
-travail faisait un contraste voulu avec l'élégance
-de son pantalon à la houzarde et ses souliers
-vernis. Il dosait avec art la correction de l'homme
-du monde et le débraillé de l'artiste. Possesseur,
-disait-on, de vingt mille livres de rentes, il s'était
-découvert une irrésistible vocation, et, sans plus
-de raisons que tant d'autres, mettant en pratique
-le mot du Corrège : «&nbsp;Et moi aussi, je suis peintre!&nbsp;»
-il s'était, depuis quelques années, assimilé
-ce faire habile et médiocre qui est une des marques
-de la peinture contemporaine. Il exposait
-régulièrement, toujours sur la cimaise, &mdash; «&nbsp;Un si
-bon garçon!&nbsp;» &mdash; et n'avait qu'une ambition au
-monde, mais à laquelle il eût tout sacrifié, le
-ruban rouge.</p>
-
-<p>Hélène ne savait de lui que ses succès mondains
-et l'estime en laquelle le tenait l'oncle. Le
-peintre ne lui déplaisait pas. Il était si cordial,
-si galant! Un peu fat, mais avec tant de bonne
-grâce! Comment deviner, à certaine sécheresse
-du regard, du sourire, à l'imperceptible patte
-d'oie, que Dormoy, pétri de vanité, rongé d'envie,
-faisait parade d'une fausse jeunesse, d'une
-fausse bonhomie, d'un faux talent?</p>
-
-<p>Elle avait sauté dans une norwégienne, disposait
-les rames.</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'avez pas besoin d'un batelier? fit-il
-avec son assurance habituelle.</p>
-
-<p>&mdash; Merci, je traverse seulement.</p>
-
-<p>Et tandis que, debout près de son chevalet, il
-l'enveloppait d'un regard charmé, elle s'éloigna,
-ramant à longues brassées, dans une inclinaison
-souple, un harmonieux cambrement du buste,
-ses cheveux blonds en nimbe d'or sous le canotier
-blanc. Sa barque rangée auprès de bachots
-plats, dont la lourdeur contrastait avec un joli
-canot d'acajou, &mdash; tiens! l'oncle devait être là, &mdash; elle
-suivit une piste sur la berge aride.</p>
-
-<p>De grands amas de charbon sous des hangars,
-et que des péniches débarquaient à même, s'étendaient,
-sans cesse éventrés, renouvelés. Sur la
-terre rase, sans un arbre, auprès des bâtiments
-massifs et des vastes toits de l'usine dressant
-comme deux phares ses hautes cheminées, se
-groupaient les maisons basses du village ouvrier,
-tristes et noires, au milieu d'une zone d'herbe
-pelée. Les plus vieilles, vestiges de l'ancien hameau
-paysan, avec leurs murs en pisé, leurs toits
-de chaume, montraient des intérieurs obscurs et
-sordides. Alignées au cordeau, des maisonnettes
-en briques, édifiées par les soins de Marcel Dugast,
-ouvraient sur des jardinets chétifs leurs
-façades symétriques, où deux fenêtres à volets
-peints distribuaient le jour à la misère organisée.
-De loin en loin, au pauvre luxe d'un pot de
-géranium, d'une boule de verre étamé, on distinguait
-l'habitation d'un contre-maître. Les rues
-étaient vides ; les maisons semblaient l'être. Un
-silence de solitude pesait. Toute vie était concentrée
-dans l'énorme ruche. Parmi le grondement
-des machines, l'atmosphère étouffante,
-cinq cents femmes et trois cents hommes y travaillaient,
-de l'aube au soir.</p>
-
-<p>Au coin d'une petite place, une enfant, courbée
-sur un puits, hissait péniblement une corde
-au bout de laquelle apparut un énorme seau
-ruisselant, plus gros qu'elle. Hélène l'aida à le
-décrocher. Des gouttes fraîches lui couvrirent
-les doigts. Quel dommage que cette eau si claire
-fût malsaine, empoisonnée dans tous les puits
-par les infiltrations de la Seine! Les déversoirs
-d'Achères, drainant la bourbe des égouts de
-Paris, ne suffisaient pas à purifier le fleuve. Et
-chaque année, la fièvre typhoïde sévissait à
-Moranges, tandis que la Neuville restait indemne,
-grâce aux sources vives issues des falaises.
-L'oncle parlait toujours de la possibilité
-d'un puits artésien, mais reculait devant la
-dépense, persuadé aussi que la Seine se nettoierait
-peu à peu. Hélène perçut, derrière des
-vitres, des regards hostiles qui l'épiaient. Elle
-pressa le pas. Ses pauvres devaient l'attendre.</p>
-
-<p>Ses pauvres! Le triste mot. Pourquoi y avait-il
-des pauvres, tant de pauvres que ni ses charités
-modestes, ni aucune charité, si libérale fût-elle,
-ni la sollicitude de l'oncle Marcel, ni la prévoyance
-de mille industriels comme lui ne pouvaient
-rassasier leurs bouches inassouvies, habiller
-leurs détresses en loques, soulager, même
-dans une mesure infime, le morne végétement
-de leurs vies! Et cette usine était une filature
-modèle! Ateliers spacieux, outillage perfectionné,
-propreté méticuleuse, du carrelage sans
-cesse balayé, arrosé d'antiseptiques, au parquet
-luisant de la chambre des machines. Des caisses
-de retraites, de secours, des assurances ; tout ce
-qui protège et remédie. Et pourtant, de ce vaste
-organisme en mouvement, où chaque jour des
-milliers de balles de coton, venues du fond de la
-Géorgie et de la Louisiane, s'engouffraient dans
-les batteurs, se démêlaient aux cardes, aux peigneuses,
-s'étiraient et se tordaient dans les bancs-à-broches
-et les métiers à filer, où des centaines
-de mains agiles, de regards tendus surveillaient
-les bobines tournantes, de cet infatigable travail
-d'acier et de cette harassante activité humaine,
-et, par-dessus tout, de ce formidable roulement
-d'argent, dont le produit s'empilait dans le
-coffre-fort de l'oncle, à peine s'il restait aux
-malheureux de quoi les empêcher de mourir
-de faim!</p>
-
-<p>Et les femmes, qu'elles étaient à plaindre!
-Labeur égal, salaire moindre. Seules, comment
-vivre? Mariées, c'était le foyer à l'abandon, la
-terreur de l'enfant qui naît&hellip; Problème terrible,
-sans solution. Quel moyen d'empêcher l'inique
-accroissement du capital, en face de la misère
-croissante? Oui, comment empêcher les uns de
-gagner trop, permettre aux autres de gagner plus?</p>
-
-<p>Au seuil d'un des pavillons, une très vieille
-femme épluchait des pommes de terre. Elle se
-leva avec effort.</p>
-
-<p>&mdash; Bonjour, mère Flénu, ça va chez vous?</p>
-
-<p>La vieille branla le menton, une amertume
-révoltée dans ses yeux clairs.</p>
-
-<p>&mdash; Non, ma bonne demoiselle. Mon fils, depuis
-votre départ, s'est cassé le bras ; la gangrène
-s'y est mise&hellip; A fallu le couper. Deux mois qu'il
-est infirme!&hellip; Si encore, ça lui était arrivé à
-l'usine, il aurait eu de l'argent, ben sûr. Mais, v'là
-notre chance! il est tombé chez nous, dans l'escalier.</p>
-
-<p>Une sympathie douloureuse attendrit le regard
-d'Hélène. Quel malheur! Elle estimait cet
-honnête garçon dont le visage intelligent, l'extérieur
-plus distingué que celui de ses pareils l'intéressaient.
-Pourquoi était-ce cette existence
-besogneuse, subsistant au jour le jour, que venait
-frapper l'accident stupide?</p>
-
-<p>La vieille continuait :</p>
-
-<p>&mdash; C'est pas tout. Ma bru est accouchée hier
-soir, sur la route, en rentrant de l'usine. Pas le
-moyen de manquer une journée, faut manger!
-Et voulait-elle pas se relever ce matin? Avec sa
-fièvre!</p>
-
-<p>Déjà Hélène traversait la cuisine, dont le dénuement,
-la propreté humble lui firent pitié.
-Elle grimpait l'escalier, entrait dans la chambre.
-Sur un lit de fer, blanche comme cire, Marthe
-Flénu somnolait. Près d'elle, dans une corbeille,
-un petit paquet de chair, informe et rougeaud,
-dormait aussi. Anxieux, le père assis les contemplait.
-Il se leva devant Hélène qui s'effraya de le
-voir si changé : pommettes creuses, barbe longue,
-sa manche vide repliée sur le moignon.</p>
-
-<p>&mdash; Le médecin est-il venu? dit-elle.</p>
-
-<p>Il répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Pas encore.</p>
-
-<p>Elle s'approcha du lit, prit la main de Marthe ;
-elle touchait du feu. La face blême bougea, les
-yeux s'ouvrirent, profonds comme des puits de
-souffrance. Secouée de frissons, Marthe prononçait
-des paroles confuses :</p>
-
-<p>&mdash; La cloche a sonné, j'te dis, je vais être en
-retard!</p>
-
-<p>Hélène et l'ouvrier se regardèrent ; il voulut
-sourire, mais des larmes vinrent à ses paupières.
-Il y eut un instant de malaise. La grand'mère
-arrangeait le berceau. Hélène se pencha sur le
-petit corps congestionné où palpitait le souffle
-imperceptible. Et devant le mystère de la vie, de
-cette pauvre vie éclose en cette heure de misère,
-ils restèrent silencieux, pensant à l'avenir.</p>
-
-<p>La voix de Marthe s'éleva, saccadée :</p>
-
-<p>&mdash; Donnez-le-moi.</p>
-
-<p>Elle le reçut des mains d'Hélène, qu'elle ne
-parut pas reconnaître, le serra fébrilement :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'il est beau, mon petit!</p>
-
-<p>Son air d'adoration fit place à une terreur
-subite ; elle eut une expression de bête traquée,
-repoussa l'enfant :</p>
-
-<p>&mdash; Qui va le nourrir? il aura faim.</p>
-
-<p>Elle porta la main à ses tempes bourdonnantes :</p>
-
-<p>&mdash; La cloche! Faut que je parte! Nous sommes
-quatre maintenant. Y a du travail, Flénu.</p>
-
-<p>Elle retombait, épuisée, tandis que la vieille
-bordait l'enfant. Hélène dit à voix basse, en
-mettant de l'argent sur l'angle de la cheminée :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous envoie le médecin, je reviendrai.</p>
-
-<p>Dehors, inquiète, elle appela un gamin :</p>
-
-<p>&mdash; Cours à la Neuville, et ramène le docteur
-Hulin pour Marthe Flénu. Tu diras que c'est moi
-qui l'appelle.</p>
-
-<p>Elle avait d'autres misères à soulager. L'affreux
-début! Une vaillante, cette petite femme!&hellip;
-La vieille, l'homme, elle les faisait vivre. Dire
-que tout reposait sur sa frêle santé, sur son
-acharné travail! Elle entra chez les Lepillier.
-C'était navrant.</p>
-
-<p>La fille, Berthe, une paralytique de seize ans,
-gisait sur un grabat. Un corps de larve, une
-figure émaciée, des yeux trop grands où toute la
-vie affluait. Une horreur les dilatait. Dès qu'elle
-reconnut Hélène :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mademoiselle, sauvez-nous, sauvez
-maman!</p>
-
-<p>Et cramponnée aux mains de la jeune fille,
-elle raconta en sanglotant la scène odieuse qui
-venait de se passer ; c'était tous les quinze jours
-la même chose ; sa mère gagnant le pain à
-l'usine, son père vivant à Hautneuil, avec des
-gueuses, n'apparaissant, ivre, que les lendemains
-de paye, pour rafler les trois quarts du
-salaire, vider la huche, piller tout. Il était venu
-ce matin, l'avait bousculée, voulant lui faire dire
-s'il n'y avait pas une pièce de cent sous cachée.
-Il avait emporté, pour la vendre, une bonne
-couverture donnée par Hélène.</p>
-
-<p>Cette tyrannie du mâle, frémissante, elle
-l'exécra. Comment de pareilles monstruosités
-étaient-elles encore tolérées, mieux, protégées
-par la loi! Ainsi, cette brute pouvait à sa guise
-s'affranchir de tout devoir, voler ces malheureuses,
-boire en alcools infects les misérables
-sommes qui pour elles étaient le remède, la vie!
-Ah! ce maudit Hautneuil, attaché comme un
-ulcère au voisinage de Moranges, ce village de
-cabarets et de bouges, où les mauvais sujets et
-les drôlesses de l'usine allaient sans cesse faire
-ripaille! Son chagrin fut d'autant plus vif qu'elle
-admirait l'honnêteté, le courage de «&nbsp;l'Abeille&nbsp;»,
-comme on surnommait la Lepillier.</p>
-
-<p>Quelques bonnes paroles, l'offrande habituelle, &mdash; l'éternelle
-impuissance à soulager
-vraiment! Hélène passait à la veuve Lefèvre.
-Elle n'entrait jamais là sans une espèce de répulsion.
-Elle retrouva la masure fétide, où, dans
-l'unique pièce au sol défoncé, aux murs graisseux,
-à travers un jour de cave, le grand-père
-gardait ses trois petits-enfants en l'absence de la
-mère. De ses yeux sans regards, il suivait leurs
-jeux de bêtes ; l'aîné, cinq ans, avait renversé
-son frère hurlant, et à grands coups de pied
-dans le ventre, tentait de lui arracher un trognon
-de pomme verte. Dans le lit, un mioche
-était en train de s'étouffer, déjà violacé. Hélène
-relevait le traversin, séparait les garnements,
-puis elle écouta les doléances du vieux : sa fille
-se tuait à l'usine, tandis que lui croupissait,
-achevant de mourir. Sa voix se cassa, tremblante ;
-il désignait les galopins immobiles&hellip; «&nbsp;Pas de
-répit avec eux! Ils s'ingéniaient à le tourmenter.
-Tout à l'heure encore, ils venaient de lui remplir
-ses sabots de terre.&nbsp;» Hélène s'éloignait, revoyant
-la main noueuse avidement refermée sur
-l'argent, dans la crainte d'une méchante farce
-des petits.</p>
-
-<p>Elle prenait au plus court, pour rejoindre la
-berge. Jamais elle n'avait été émue à ce point.
-Elle revit le pâle visage de Marthe Flénu, évoqua
-les deux autres malheureuses rivées aux cylindres
-d'acier, devant la rotation des bobines.
-Elles résumaient la somme des maux qui accablent
-la femme ouvrière, lorsque l'homme disparu,
-infirme ou indigne, laisse retomber sur
-elle le poids écrasant de la vie. Comme elle passait
-devant l'usine, un groupe qui stationnait en
-face se tut à son approche. A l'entrée de la vaste
-cour, André sortait justement du bureau, en
-écoutant d'un air maussade le rapport d'un vieux
-contremaître. Il aperçut Hélène :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! qu'est-ce que tu fais là?</p>
-
-<p>&mdash; Je rentrais. Que se passe-t-il?</p>
-
-<p>&mdash; Rien, Dulac m'apprend que les bobineuses
-ne veulent pas démordre de leur augmentation.</p>
-
-<p>Et il eut un léger haussement d'épaules, tandis
-que Dulac, après avoir soulevé sa casquette, se
-reculait avec un sourire qu'Hélène jugea ironique.
-Le regard du vieux lui déplut aussi, trop
-direct, trop admiratif. Elle avait de l'antipathie
-pour cet homme courtaud, sanguin sous ses cheveux gris,
-dont les yeux quêteurs, la lippe sensuelle
-justifiaient la mauvaise réputation. Toutes
-les filles le redoutaient.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! voilà l'oncle, dit André, je te quitte.</p>
-
-<p>A l'angle du bâtiment, Marcel Dugast, suivi
-du sous-directeur, débouchait en coup de vent.
-Très haut, le cou dans les épaules, le poil dru
-et blanc, il fonçait devant lui avec une force
-d'énergie tenace, d'autorité bourrue. A la vue
-d'Hélène, il tourna la tête, car il n'aimait
-pas la voir à l'usine. André s'élança pour le rejoindre.</p>
-
-<p>Elle se sentit très seule, et tandis qu'elle regagnait
-sa barque, traversait l'eau, le poids des
-misères coudoyées retomba sur elle en tristesse
-que peu à peu dissipaient le recueillement du
-jardin, l'aspect cordial de la vieille maison. Sa
-mère lui ouvrait les bras : &mdash; «&nbsp;Chère grande
-fille!&nbsp;» M. Dugast la regardait plus tendrement
-que de coutume ; jusqu'aux mains froides du
-grand-père Pierron qui eurent un serrement
-affectueux. Une corbeille d'&oelig;illets magnifiques,
-le cristal luisant des coupes à champagne donnaient
-un petit air de fête à la salle à manger.
-La grand'mère Zoé, souffrant de sa sciatique,
-gardait la chambre ; Hélène courut l'embrasser.
-André avait prévenu qu'on ne l'attendît pas, il
-déjeunerait sans doute à la Chesnaye.</p>
-
-<p>A table, comme son père la taquinait amicalement,
-avec sa philosophie souriante d'ancien
-diplomate qui avait séjourné longuement dans
-des pays divers et vu de près, sous la différence
-des m&oelig;urs, l'humanité toujours pareille, elle ne
-put taire davantage sa révolte, l'injustice criante
-de la société. Sur trois de ses protégées, l'une,
-épuisée de fatigue, avec son mari infirme, se
-trouvait sans ressources, parce qu'elle devenait
-mère ; la seconde était livrée aux rapines de son
-mari ; la dernière, veuve, s'exténuait pour faire
-vivre son père impotent et ses petits. N'était-il
-pas honteux qu'aucune loi, en France, ne secourût
-l'ouvrière qui enfante, la femme abandonnée,
-l'invalide du travail?</p>
-
-<p>La voix sèche de M. Pierron s'éleva avec un
-peu de cette gravité solennelle qu'il mettait naguère,
-inflexible interprète du Code, à requérir
-l'application des lois. Les lois! C'était son
-domaine, son bien, sa vie. Nul ne connaissait
-comme lui l'inextricable dédale, les coins obscurs
-pleins de traquenards et de précipices, le fourré,
-les sentiers sinueux ou les chemins battus de
-cette forêt séculaire, immense. Le hérissement
-des textes, les sables mouvants de la jurisprudence
-n'avaient point de secret pour lui. Il s'y
-promenait à l'aise, avec une joie de chasseur,
-un orgueil de propriétaire. Son père n'était-il
-pas ce fameux Onésime Pierron, le farouche conventionnel
-mort dans l'habit brodé d'un pair de
-Louis-Philippe, qui, avec Tronchet, Portalis,
-Bigot de Préameneu, avait, sous le dur regard
-de Napoléon, contribué le plus à défricher, à replanter
-l'antique forêt du droit?</p>
-
-<p>&mdash; La loi, fit-il choqué de la liberté d'Hélène,
-ne peut pourtant pas devenir sage-femme ou
-nourrice. Tu veux peut-être que les patrons fassent
-des rentes à tous les enfants de leurs
-ouvriers? Leur fortune n'y suffirait pas. Quand
-on n'est pas en situation, comme dit Émile Augier,
-de se payer le luxe d'un garçon, c'est une
-imprévoyance coupable, que dis-je, c'est un
-crime d'en avoir!</p>
-
-<p>M. Dugast sourit, Pierron allait un peu loin.
-Hélène secouait la tête sans répondre, un beau
-mépris sur son visage.</p>
-
-<p>&mdash; Quant à ta femme abandonnée que le mari
-gruge, c'est malheureux, mais c'est comme ça.
-Et depuis des siècles! C'est une des conséquences
-du vieux texte : <i lang="la" xml:lang="la">Feminis propter sexus infirmitatem</i>&hellip;
-D'ailleurs, ajouta-t-il dédaigneux, &mdash; il
-avait pour les lois nouvelles une méfiance
-instinctive depuis qu'il n'était plus chargé de les
-appliquer, &mdash; tranquillise-toi, il y a dans les
-cartons du Sénat une proposition à l'étude, qui
-a pour but de garantir le salaire de l'épouse, et
-l'autorise, en certains cas, à saisir-arrêter celui
-du mari.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais, répondit-elle, la proposition Jourdan-Goirand.
-Voilà plus de huit ans que, grâce
-à l'initiative d'une vaillante, Mme Schmahl&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit M. Dugast, la Chambre a émis
-un vote favorable.</p>
-
-<p>&mdash; Reste le Sénat, fit Hélène. Et avec ironie :</p>
-
-<p>&mdash; Depuis des mois et des mois, ces messieurs
-de la commission y réfléchissent.</p>
-
-<p>M. Pierron répliqua :</p>
-
-<p>&mdash; Les lois ne se font pas comme ces crêpes,
-en un tour de main.</p>
-
-<p>Il en roulait soigneusement une, dans son
-assiette, en la saupoudrant de sucre. Il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a temps pour tout.</p>
-
-<p>&mdash; Et cependant, les malheureux souffrent!</p>
-
-<p>M. Pierron, avec flegme, déclara entre deux
-bouchées :</p>
-
-<p>&mdash; C'est leur lot, ma fille ; et tous les socialismes
-auront beau faire, il y aura toujours des
-pauvres.</p>
-
-<p>&mdash; Voyez-vous, dit malicieusement M. Dugast,
-cette petite qui veut changer le train du
-monde!</p>
-
-<p>Mme Dugast, qui ne se mêlait jamais aux discussions,
-approuva d'un signe de tête. Qu'y
-faire? C'était ainsi. Le bruit discret du champagne
-qu'on débouchait fit diversion ; on but aux
-vingt et un ans d'Hélène.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Tout l'après-midi, nerveuse, elle attendit,
-avec une appréhension mêlée du désir de l'affronter,
-l'entretien qu'elle devait avoir avec
-son père. Vers quatre heures, comme le docteur
-Hulin s'en allait, après une courte visite à
-la grand'mère Pierron, &mdash; (Et Marthe? &mdash; La
-pauvre femme, qu'il s'était empressé d'aller voir,
-avait le délire, était bien bas), &mdash; M. Dugast,
-du pas de la porte de son cabinet de travail,
-ouverte à deux battants sur le jardin, l'appelait :</p>
-
-<p>&mdash; Hélène!</p>
-
-<p>Elle entra dans la pièce claire, où des bibliothèques
-à hauteur d'appui, surmontées de vieilles
-faïences, étalaient la gaieté de leurs reliures.
-Mme Dugast, assise au coin de la large table
-Louis XV, attendait, une broderie à la main.
-Prévenant, il avança un fauteuil, prit place avec
-lenteur derrière son bureau. Il sourit à sa femme,
-dont le visage s'éclaira, du même bon sourire où
-tenait l'affection de leur vie. Et après avoir
-feuilleté quelques papiers, posé son binocle, il
-commença :</p>
-
-<p>&mdash; Te voilà majeure, ma chère petite, et bien
-que nous t'ayons laissé le plus de liberté possible,
-facilité de notre mieux ton éducation, tu vas
-jouir dorénavant d'une indépendance plus complète
-encore, que limiteront seuls ta confiance
-en nous, ton attachement filial. Réglons tout de
-suite, si tu le veux bien, la question de ta fortune
-personnelle, de ta dot. En t'avantageant
-aux dépens de ton frère, la cousine Émilie t'a
-constitué un capital de deux cent mille francs,
-que j'ai naturellement placés chez ton oncle. En
-y joignant les intérêts accumulés depuis cinq
-ans, tu possèdes aujourd'hui une somme de deux
-cent quatre-vingt-sept mille cent vingt-cinq
-francs quatre-vingt-sept centimes. Tu ne t'étonneras
-pas que, dans ces conditions, nous ayons
-eu la pensée bien légitime de rétablir l'équilibre,
-en reportant sur la tête de ton frère ce que nous
-avions d'abord projeté d'affecter à ta dot. De la
-sorte, André a pu mettre, dans les affaires de
-ton oncle, une somme équivalente au chiffre de
-ton legs. Donc, balance exacte, tu le vois. Malgré
-tes petites révoltes féminines, tes aspirations
-d'égalité, tu as trop le sentiment des principes
-de la famille, de ce que tu dois à ton frère aîné
-qui en sera le chef, pour ne pas souscrire de bon
-c&oelig;ur à cette répartition. Cela te paraît équitable,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Il fit une pause en la regardant. Elle acquiesça,
-d'un geste de détachement, trop fière pour soulever
-la moindre objection, assez pratique pour
-sentir que cet arrangement prouvait une fois de
-plus la préférence constante des siens, avouée
-ou non, à l'égard d'André. Où cet argent pour
-elle demeurait un capital mort, simple amorce
-au prétendant, il représentait pour son frère,
-grâce à son énergie d'homme, aux carrières ouvertes
-devant lui, une force supérieure, un capital
-vivace dont l'abandon la frustrait quand
-même. N'importe, elle serait assez riche!</p>
-
-<p>M. Dugast reprit :</p>
-
-<p>&mdash; J'imagine, comme tu ne peux avoir de meilleur
-placement, que tu seras enchantée de laisser
-ton argent où il est. L'affaire est magnifique.</p>
-
-<p>Hélène pâlit, son c&oelig;ur battit plus fort ; le moment
-était venu, il fallait parler. Une émotion
-altéra sa voix ferme :</p>
-
-<p>&mdash; Permettez que je vous arrête à ce mot
-«&nbsp;d'affaire&nbsp;». Il y a bien longtemps que je songe
-à vous entretenir de tout ceci. Surtout, ne voyez
-pas dans mes paroles une volonté irréfléchie, le
-premier acte de liberté d'une petite fille qui
-s'émancipe. C'est dans une profonde pitié pour
-les souffrances de pauvres femmes, qui, toutes
-misérables qu'elles soient, sont pourtant mes
-s&oelig;urs, dans le dégoût de spéculer sur leur travail,
-leurs maigres gains, dans l'horreur de tout
-ce qui est exploitation humaine, souci de lucre,
-que j'ai puisé ma résolution. Si philanthrope
-que soit mon oncle, l'argent qui fructifie chez
-lui m'est odieux. J'ai beau être sûre de son honnêteté,
-me dire que c'est fatal, qu'il subit aussi
-bien que ses ouvriers la nécessité d'une loi sociale,
-c'est plus fort que moi, ces billets, cet or
-me semblent mal acquis. Mon intention est de
-retirer ma fortune des mains de mon oncle, et
-de l'employer selon mon c&oelig;ur, après avoir versé
-à la caisse des ouvriers de la filature une partie
-de ces intérêts accumulés, trop lourds pour mes
-scrupules.</p>
-
-<p>A mesure qu'elle parlait, en possession vite
-reconquise d'elle-même, une attention d'abord
-surprise, puis anxieuse, se peignait sur le visage
-de M. Dugast ; sa femme, au début immobile
-de stupeur, s'agitait sur sa chaise avec une indignation
-qui avait peine à se contenir. Elle
-s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Mais tu es folle? Qu'est-ce qui te prend?
-Nous aussi avons de l'argent là. Nous ne sommes
-pas des malfaiteurs!</p>
-
-<p>&mdash; As-tu bien réfléchi? dit presque simultanément
-M. Dugast.</p>
-
-<p>Et sa femme, plus haut encore :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà les belles idées que tu as rapportées
-d'Angleterre? Je reconnais les utopies d'Édith!
-mais c'est fou, fou!</p>
-
-<p>&mdash; Et ton oncle? ajoutait le père, tu as songé
-à quel point tu allais le blesser? Voyons, ce n'est
-pas sérieux, tu plaisantes?</p>
-
-<p>Hélène secoua la tête. Elle s'attendait à cet
-orage, ce n'est pas d'hier qu'elle s'y préparait.
-Depuis qu'en elle s'étaient éveillées, avec l'observation
-des choses, une conscience plus large,
-des idées de justice et de pitié, elle nourrissait
-ce double désir, de préserver sa fortune des
-sources malsaines, et de l'utiliser de façon à lui
-faire rendre tout le bien possible.</p>
-
-<p>&mdash; Tante Édith n'y est pour rien, dit-elle avec
-calme. Moi seule ai tout décidé.</p>
-
-<p>&mdash; Jamais tu ne retrouveras de placement
-pareil, gémit Mme Dugast.</p>
-
-<p>&mdash; Tant mieux, répliqua Hélène.</p>
-
-<p>M. Dugast, attristé, dit d'un ton grave :</p>
-
-<p>&mdash; En admettant la part de noblesse que ton
-projet comporte, que ferais-tu de ta fortune? La
-convertir en titres de rentes, en obligations? Tu
-sais pourtant que jamais l'argent ne rapporte
-que grâce à une exploitation quelconque. Actions
-de chemins de fer, valeurs minières, sous ces
-chiffons de papier, il y a, si tu veux bien y songer,
-du travail et de la souffrance aussi. Avec de
-telles idées, aucune société n'est possible. Il y
-aura toujours des pauvres, te disait ton grand-père
-à déjeuner. Tu t'ingénies en vain, il y aura
-toujours des riches. Sois donc logique, donne
-tout ton bien, prend le bâton, la besace et, pieds
-nus, prêche d'exemple&hellip; Il eut un fin sourire : &mdash; Tu
-n'en es pas encore là, j'espère?</p>
-
-<p>&mdash; Il y a manière de se rendre utile, répondit
-Hélène un peu vexée ; et, dans son esprit, elle
-songeait à divers emplois : subventionner le courageux
-journal de Minna, commanditer une
-&oelig;uvre de propagande ouvrière.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, dit M. Dugast soucieux, tu es libre,
-tu réfléchiras.</p>
-
-<p>&mdash; C'est tout réfléchi, fit Hélène.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence et de gêne.
-Lèvres closes, les yeux rivés sur sa broderie,
-Mme Dugast, outrée, tirait point sur point.</p>
-
-<p>M. Dugast, qui n'avait cessé de regarder sa
-fille avec une insistance pensive, lui dit paternellement :</p>
-
-<p>&mdash; N'oublie pas que cet argent représente ta
-dot, c'est-à-dire moins ta sécurité en cas de non-mariage, &mdash; jolie
-comme tu es, j'écarte cette hypothèse, &mdash; que
-ta garantie mondaine et sociale,
-tes chances de devenir prochainement une bonne
-et honnête femme comme ta mère, de fonder à
-ton tour une famille.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais, dit Hélène avec vivacité. En France,
-on ne se marie que contre remboursement. Pas de
-dot, pas de fiancé! La question d'argent prime tout.
-On unit deux intérêts, rarement deux affections.</p>
-
-<p>Mme Dugast releva la tête :</p>
-
-<p>&mdash; Hélène, comme si tu ne savais pas que ton
-père m'a épousée pauvre!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! vous! protesta-t-elle dans un élan de
-c&oelig;ur, vous êtes à part. La bonté de père, sa générosité,
-ton dévouement! Combien y a-t-il de
-ménages comme le vôtre? Vous êtes l'exception,
-vous confirmez la règle.</p>
-
-<p>M. Dugast dit avec douceur :</p>
-
-<p>&mdash; Que veux-tu? c'est la vie. Toujours les
-femmes ont payé cette rançon. Et puis, pourquoi
-voir un intéressé dans le brave garçon qui
-t'épousera? Vous mettrez en commun votre
-effort, vos biens. Plus tu apporteras, mieux tu
-auras servi tes intérêts véritables. Car tu es bien
-de cet avis, n'est-ce pas, les jeunes filles sont
-faites pour se marier, surtout quand elles te ressemblent?</p>
-
-<p>Tous deux la regardaient avec une nuance de
-malice. Elle devina le sous-entendu : Vernières?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que tu aies refusé jusqu'ici les partis qui
-se sont offerts, notre désir égoïste de te garder
-plus longtemps ne s'en est pas autrement inquiété,
-mais maintenant il nous serait doux de te confier
-à quelque sûr compagnon de route. Nous vieillissons.
-Nous voudrions te voir heureuse et caresser
-nos petits-enfants, avant de partir.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! cher père! dit Hélène émue.</p>
-
-<p>Une communion d'âme les rassembla tous
-trois dans une seule pensée d'affection. Trouble
-délicieux, sensation obscure, plus douce que
-des larmes. Hélène les regardait, lui tout blanc,
-elle grise, avec leurs bons visages fatigués. Séparés
-d'elle par la table, ils lui parurent distants,
-comme à travers le recul du passé, tels
-des voyageurs las qui, parvenus au terme, regardent
-ceux qui s'éloignent, assis de l'autre
-côté du versant. Ils étaient un des types de cette
-vieille famille française, respectueuse des traditions,
-où la bonhomie, la droiture, la simplicité
-étaient le côté souriant des vertus du foyer. Elle
-était l'avenir, avec sa fièvre d'indépendance,
-son désir d'une vie autre, plus volontaire, plus
-efficace, semences nouvelles, moissons inconnues.</p>
-
-<p>&mdash; A coup sûr, tu es libre, dit M. Dugast. Et,
-malicieusement :</p>
-
-<p>&mdash; Plus que jamais, tu vas pouvoir réaliser ton
-fameux rêve, choisir parmi la foule des prétendants
-celui qui aura l'insigne honneur de te donner
-son nom. Eh bien! quelqu'un nous a parlé
-de toi ces jours-ci&hellip; Tu ne devines pas?</p>
-
-<p>Elle s'enquit du regard, souriante.</p>
-
-<p>&mdash; Quelqu'un de charmant, ma foi, et dont le
-titre, la situation, la famille ne laissent rien à
-reprendre.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous, maman, vous n'ajoutez rien?</p>
-
-<p>Mme Dugast piquée déclara :</p>
-
-<p>&mdash; C'est un homme du meilleur monde, parfaitement
-élevé, joli garçon. J'aurais cru même
-à certains signes qu'il ne te déplaisait pas et que
-tu l'aurais plus vite reconnu.</p>
-
-<p>Hélène rougit un peu :</p>
-
-<p>&mdash; M. de Vernières ne me déplaît pas, mais ce
-n'est pas une raison pour que je me décide à
-l'épouser. Que fait-il au juste? &mdash; Elle le savait
-oisif, riche, vaguement occupé d'affaires de
-Bourse. &mdash; Il faudrait d'abord le connaître. Récapitulons,
-il m'a vue quatre ou cinq fois.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que cela prouve? dit Mme Dugast.
-Je n'ai eu, moi, que deux entrevues avec
-ton père. Tels étaient les mariages d'autrefois.
-On s'en remettait à ses parents du choix de son
-fiancé ; ils appréciaient les avantages, les convenances,
-les relations.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que ça réussissait toujours? fit
-Hélène.</p>
-
-<p>M. Dugast lui-même sourit ; Mme Dugast répliqua,
-très digne :</p>
-
-<p>&mdash; Regarde ta cousine Germaine, c'est moi
-qui ai fait ce mariage, qu'as-tu à lui reprocher?
-Du Marty est un vrai gentleman, Germaine est
-très heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; C'est possible, concéda Hélène, je n'en
-sais rien. Pour moi, je ne voudrais pas d'un mariage
-si rapidement conclu. Un tel acte, qui
-transforme une vie, ne doit pas être accompli à
-la légère. Je veux savoir qui j'épouse, l'étudier.
-Son passé, son présent, peuvent-ils me répondre
-de l'avenir? Pourquoi les hommes seuls
-jouissent-ils d'un pareil privilège? Pourquoi les
-femmes seraient-elles moins soucieuses d'une
-connaissance d'où dépend le bonheur de leur
-vie?</p>
-
-<p>&mdash; Mon enfant! s'écria Mme Dugast alarmée.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais, dit Hélène, une fierté dans ses
-yeux purs. Je ne demande pas l'impossible. Une
-jeune fille a cependant le droit de vouloir estimer,
-avant d'aimer. En France, avant ses fiançailles,
-on ne peut parler librement à un homme,
-le rencontrer, sortir seule avec lui, sans qu'aussitôt
-on ne soit compromise, perdue. C'est
-absurde! En Angleterre, en Allemagne, en Amérique,
-la jeune fille est autrement libre. Son
-honneur s'en trouve-t-il plus mal? Nous sommes
-à la merci de conventions barbares. Voyons,
-père, vous qui êtes si juste, toi, maman, ça ne te
-révolte pas? Moi, une telle inégalité m'indigne.
-Rien ne me paraît plus beau que le mariage,
-l'union de deux êtres pour la richesse et la pauvreté,
-la maladie et la santé, la vie et la mort.
-Encore faut-il un partage identique, une confiance
-réciproque, absolue. La femme a, comme
-l'homme, des droits sacrés à l'amour.</p>
-
-<p>M. Dugast hochait la tête :</p>
-
-<p>&mdash; Tout cela est bel et bien, ma chérie, mais
-sois prudente. On est si vite mal jugé! Il y a, tu
-le reconnaîtras, dans tes paroles, de quoi inquiéter
-tes vieux parents. J'aurais bien à dire, nous
-recauserons de tout cela.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Brighton! Brighton! soupira Mme Dugast,
-Édith est bien coupable!</p>
-
-<p>M. Dugast s'était levé :</p>
-
-<p>&mdash; Embrasse-nous, mademoiselle, il faut te
-faire belle, puisque nous dînons à la Chesnaye.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«&nbsp;Ouf! pensait Hélène en s'habillant. Ça s'est
-bien passé!&nbsp;» Et devant sa glace, elle prit plaisir
-à se piquer une rose dans les cheveux, à nouer à
-son cou qui émergeait, souple et blanc, du corsage
-de tulle, un rang de perles fermé d'une
-turquoise. Une dentelle, ses gants, son mouchoir,
-et, poussant jusqu'à la cuisine, elle recommanda
-en passant à la vieille Anna, extasiée à sa vue,
-de faire porter de suite aux Flénu, à Moranges,
-du bouillon, du bordeaux. Qu'on prît des nouvelles&hellip;</p>
-
-<p>On l'attendait sur le perron, et, longeant l'allée
-des fusains, tous trois gagnèrent la petite
-porte par où les deux jardins communiquaient.
-André était parti en avant avec M. Pierron. Les
-pelouses de la Chesnaye, semées de corbeilles
-savantes, les allées au gravier net, aux bordures
-neuves, les grands massifs exotiques contrastaient
-par leur opulence, leur entretien méticuleux,
-avec le vieux jardin du Vert-Logis, plus ombragé,
-plus intime. On arrivait au petit pavillon où les
-Du Marty passaient l'été, moins assujettis, prétendaient-ils,
-qu'au château, &mdash; loin des communs,
-il est vrai. Mme Dugast s'en étonnait toujours,
-elle ne pourrait rester là sans domestiques.
-Mais avec l'électricité, disait Germaine, c'était si
-vite fait : «&nbsp;Crac, un bouton!&hellip;&nbsp;» Les fenêtres
-étaient noires. Plus personne. Un sous-bois de
-sapins et de chênes, et l'on apercevait dans le
-crépuscule la masse carrée du château, avec ses
-ailes de pierre et de briques, ses haut toits d'ardoises.
-Une lumière blanche tombait en nappe
-des portes-fenêtres du salon, ouvertes sur la terrasse
-descendant à la pelouse par un degré.</p>
-
-<p>Dans un coin de la vaste pièce, autour d'une
-table à jeu, où Germaine et Yvonne, décolletées
-bas, caquetaient bruyamment, le vicomte de
-Vernières, André, le beau Dormoy, le petit
-Schmet, groupaient leurs plastrons blancs, leurs
-habits noirs. Debout devant la cheminée, M. Pierron
-semblait rendre un arrêt, qu'écoutait avec
-recueillement la tante Portier, enfoncée dans une
-bergère. Sous une dentelle noire, sa grosse tête
-ronde exprimait une niaiserie béate. L'oncle Dugast,
-chambré dans une embrasure par Simonin,
-écoutait d'un air à demi convaincu ses affirmations
-pressantes. L'homme à tête de brochet y
-mettait toute son ardeur de Parisien retors,
-d'aventurier aux abois. «&nbsp;Diable! le cousin, pensa
-Hélène, manigance quelque emprunt!&nbsp;» De quel
-métier vivait-il à présent? Il les avait fait tous ;
-agent d'assurances, journaliste, coulissier&hellip;
-Comment ce chenapan, spirituel d'ailleurs, était-il
-adoré d'une gentille petite femme, si bonne,
-si tendre? Pauvre Denise!</p>
-
-<p>Il y eut dans le coin de Germaine et d'Yvonne
-un éclat soudain de rires et d'exclamations.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, répétait Yvonne en donnant
-un coup d'éventail sur la main de Schmet, moi
-je suis bien décidée à n'épouser qu'un vieux.</p>
-
-<p>Les portes de la salle à manger glissèrent. Du
-Marty (d'où sortait-il?) prenait le bras d'Hélène.
-Des lustres, des torchères, dardée à travers des
-étincellements de cristal, une éblouissante clarté
-convergeait sur la nappe raide, aux argenteries
-lourdes, aux surtouts d'orchidées.</p>
-
-<p>Vernières était à sa gauche. De sa voix caressante,
-il s'informait d'elle, de son voyage. Dans
-ses yeux noirs, d'une flamme veloutée, elle crut
-lire une admiration contenue, plus d'émotion
-qu'on n'en laissait voir. Il avait des mains blanches
-et nerveuses, une maigreur de race. Oui,
-élégance parfaite, dehors séduisants ; que recouvraient-ils?</p>
-
-<p>On servait, après de petites timbales de soles,
-des canards à la moscovite ; Simonin jeta très
-haut :</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous lu les <i>Débats</i>? la grève de Roubaix
-prend mauvaise tournure. Quatre escadrons
-viennent de quitter Lille.</p>
-
-<p>L'hôte souriant, affable, qu'était l'oncle Marcel
-rentré chez lui, le rentier satisfait qui tout
-à l'heure à travers la table racontait avec complaisance
-à Dormoy sa dernière trouvaille, un
-Largillière découvert dans un grenier, redevint
-l'autoritaire, le tranchant possesseur d'usine :</p>
-
-<p>&mdash; Les compagnies ne peuvent céder, les ouvriers
-en demandent trop. Demain d'ailleurs, ce
-serait à recommencer!</p>
-
-<p>Trop? Hélène revit les intérieurs sordides du
-matin, et, devant les tapisseries de haute lice, la
-cheminée de bois monumentale, compara. Simonin
-renchérissait, en plongeant sa petite cuiller
-de vermeil dans un <span lang="en" xml:lang="en">spoom</span> au kirsch. &mdash; «&nbsp;Dire,
-songea-t-elle, que sa femme et ses petits sont
-peut-être en train de manger des pommes de
-terre à l'eau!&nbsp;» Marcel Dugast continuait :</p>
-
-<p>&mdash; Comme toujours, les syndicats ouvriers sont
-à la tête du mouvement. Leur minorité tapageuse
-entraîne la masse docile. Notre devoir est de résister.
-Si j'en croyais mes bobineuses!&hellip;</p>
-
-<p>M. Pierron proclama du haut de sa cravate :</p>
-
-<p>&mdash; La loi du 27 décembre 1892 sur la conciliation
-et l'arbitrage facultatifs en matière de
-différends&hellip;</p>
-
-<p>Un petit rire, à l'autre bout, coupait avec irrévérence
-la voix sentencieuse. C'était Yvonne, à
-qui le petit Schmet parlait bas. Tous les regards
-s'arrêtèrent sur la jeune fille, qui, rose et blonde,
-relevant ses grands yeux bleus de poupée, fit
-front avec un air d'innocence suprême, tandis
-que Schmet, gêné, penchait sur son assiette sa
-barbe frisottante et son nez crochu. La tante
-Portier eut un coup d'&oelig;il sévère. M. Pierron,
-plus solennel, reprenait :</p>
-
-<p>&mdash; La loi du 27 décembre&hellip;</p>
-
-<p>Une salade japonaise succédait à des chaud-froid
-de grives. Parmi le brouhaha des voix,
-l'odeur des mets et des chemins de fleurs, Hélène,
-fatiguée, eût voulu voir finir ce dîner dont le luxe
-lui pesait ce soir. Près d'elle, Du Marty, ayant
-épuisé avec Dormoy les rares idées qu'il possédait,
-sur la peinture en particulier, parlait courses.
-<span lang="en" xml:lang="en">Sportsman</span> fervent, le <span lang="en" xml:lang="en">Stud-Book</span> n'avait
-pas de secret pour lui. Son unique cheval avait
-gagné le mois dernier un prix de consolation.
-Comme Dormoy lui en faisait compliment, il
-loucha, avec une fatuité sereine, sur ses moustaches
-frisées. Mais, d'un clin de paupières imperceptible,
-tante Portier lui jetait le signal :
-elle se levait de table.</p>
-
-<p>Au bras de Vernières, Hélène traversait le
-salon. Une glace lui renvoya leur image ; ils formaient
-un joli couple, lui, mince, taille cambrée
-dans le frac, un visage d'une pâleur mate, d'une
-grâce volontaire ; elle, grande et bien faite, toute
-de charme simple et d'éclat. Vernières s'inclinait,
-et dans l'admiration, le respect de son salut, elle
-perçut l'étendue de l'hommage. Il la retrouvait
-sur la terrasse, où, par groupes, on venait jouir
-de la fraîcheur de la nuit. Sous l'immense ciel
-criblé d'étoiles, une douceur infinie s'élevait des
-parterres, avec l'âme des roses et des héliotropes,
-et le silence s'approfondissait de l'immobilité
-du vaste parc, étageant ses cimes noires dans
-l'ombre. La pointe de feu des cigares éclairait le
-bas des figures. Simonin, courant un autre lièvre,
-tentait auprès de M. Dugast une persuasive man&oelig;uvre.
-«&nbsp;Allons, bon! c'est père maintenant!&nbsp;»
-se dit Hélène. Elle était en train de causer avec
-le beau Dormoy. Marcel Dugast, tenant Vernières
-sous le bras, les rejoignait. On entendit une fin
-de phrase : &mdash; «&nbsp;Alors, mon cher, placement sûr?
-Je m'en remets à vous? &mdash; &nbsp;» Il s'agissait d'un
-achat considérable d'actions sur de nouvelles
-mines d'or, au Klondyke. Vernières, grâce à ses
-relations, à son habileté, négociait pour un agent
-de change d'importantes affaires, touchait la
-forte remise. &mdash; «&nbsp;C'est de tout repos&nbsp;» fit-il.
-Et, satisfait, il secoua la cendre de son cigare
-L'oncle taquinait Hélène sur sa visite à Moranges :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! petite masque, c'est toi qui excites
-mes bobineuses avec tes libéralités!</p>
-
-<p>Cabrée, elle ripostait : Il tombait mal! Et elle
-entamait l'histoire de Marthe.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais, interrompit-il. J'ai donné des ordres.
-Qu'est-ce que tu veux? Quinze jours de
-repos et le demi-salaire, ça n'est pas mal. La
-plupart n'en accordent pas autant. Les soins
-gratis du médecin, c'est tout. Est-ce ma faute, si
-ces malheureuses déguisent leur état, travaillent
-jusqu'à la dernière minute?</p>
-
-<p>Vernières et Dormoy, mus par une pitié trop
-subite pour être sincère, s'indignèrent : comment
-la société ne songeait-elle pas à protéger par une
-loi secourable la mère, l'enfant, c'est-à-dire la
-race même?&hellip; Par les portes-fenêtres ouvertes,
-des accords de piano, sous les doigts d'Yvonne,
-résonnèrent. On distinguait le profil assidu de
-Schmet, prêt à tourner la page. Hélène s'avança
-jusqu'au degré. Accoudés contre un vase, elle
-reconnut à l'écart André et Germaine ; ils causaient
-d'un air absorbé. Elle les vit tressaillir,
-une ombre s'approchait d'eux.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c'est vous, Bréjean, fit André, vous
-nous avez fait peur.</p>
-
-<p>Des paroles à voix basse. Le sous-directeur
-apportait des nouvelles, les bobineuses&hellip; la
-grève&hellip; Puis une ouvrière, Marthe Flénu, venait
-de mourir.</p>
-
-<p>Un léger cri d'Hélène ; les groupes s'approchèrent,
-on s'enquit.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce? demanda l'oncle.</p>
-
-<p>&mdash; Rien, dit André, une ouvrière qui est morte.</p>
-
-<p>Et il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Bonne nouvelle, les bobineuses se soumettent.</p>
-
-<p>Un court silence, un souffle faible à travers
-les feuillages, et, tandis que les conversations reprenaient,
-Hélène bouleversée entendait, sous
-les doigts d'Yvonne, le piano résonner de plus
-belle, les notes joyeuses s'égrener dans la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>&mdash; Tu viens aussi? fit André sans entrain.</p>
-
-<p>Hélène descendait le perron, très en beauté
-dans sa robe simple de foulard à pois blancs ;
-son teint frais sous le chapeau bergère avait un
-rayonnement.</p>
-
-<p>&mdash; Bien sûr, fit-elle, c'est très amusant!</p>
-
-<p>André et Vernières devaient donner ce matin
-à Germaine sa première leçon de bicyclette. Et
-de concert ils prirent l'allée des fusains, pour
-gagner la grande terrasse du bord de l'eau, au
-bas des pelouses de la Chesnaye. Ils marchaient
-côte à côte, à cent lieues l'un de l'autre. André
-ne lui pardonnait pas son coup de tête ; deux
-jours avant, elle avait prévenu leur oncle. Ah!
-bien, à sa place, il l'aurait autrement reçue! Et
-leur père, on n'avait pas idée d'une faiblesse pareille!
-Il en ressentait une colère froide. Il ne
-pouvait comprendre les mobiles d'Hélène, jugeait
-absurde qu'on l'écoutât. Une enfant encore ; que
-savait-elle de la vie? Si on laissait faire les
-femmes, maintenant!&hellip;</p>
-
-<p>Hélène, elle, savourait l'excitation de la lutte
-et le plaisir de sa victoire. Aussi fut-ce gentiment
-qu'elle demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Dis-moi. André, est-il vraiment impossible
-d'employer le pauvre Flénu à la filature? Il est
-bien à plaindre depuis quinze jours.</p>
-
-<p>André saisit avec satisfaction l'occasion d'épancher
-sa bile. Comment, elle réclamait des faveurs,
-par-dessus le marché? elle allait voir.</p>
-
-<p>&mdash; Tout à fait impossible! dit-il sèchement.
-Une usine n'est pas un hôpital. C'est un foyer de
-production ; nous sommes forcés d'exiger le
-maximum d'effort. Flénu est manchot. Nous ne
-pouvons nous payer le luxe d'être sensibles ; bon
-à toi!</p>
-
-<p>Elle riposta, touchée au vif :</p>
-
-<p>&mdash; Merci du conseil, je sais ce que j'ai à
-faire.</p>
-
-<p>André reprit :</p>
-
-<p>&mdash; A ce propos, je suis bien heureux de te
-dire ce que je pense&hellip; Et avec ironie : &mdash; Tu es
-majeure, tu es libre, c'est entendu. Cela n'empêche
-que ta conduite n'a pas le sens commun :
-c'est de la folie pure. Tu te permets de juger?
-Tu en sais plus que les tiens, que ta mère? Contente-toi
-donc de l'imiter. Imagines-tu que tu
-vas rénover la société? C'est à se tordre! En attendant,
-tu n'as fait que me nuire. Parfaitement.
-Mes intérêts sont dans la main de notre oncle.
-Tu n'aurais pas dû l'oublier ; la famille d'abord.
-Une jeune fille ne doit pas sortir de son rôle. Tu
-n'es ni s&oelig;ur de charité, ni médecin. Et laisse-moi
-te le dire, tu t'occupes depuis quelque temps
-de choses qui ne conviennent pas à une personne
-de ton monde et de ton éducation. Tu as des
-amies qui te troublent la cervelle. Borne-toi à
-plaire, cherche un mari!</p>
-
-<p>Le sang au visage, Hélène se contint :</p>
-
-<p>&mdash; Tu as fini?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai fini, dit André, soulagé ; mais au
-détour d'un massif, il aperçut de loin Germaine
-et Vernières sur la terrasse, et affectant
-un visage souriant : &mdash; Parlons d'autre chose,
-fit-il.</p>
-
-<p>Hélène le regarda :</p>
-
-<p>&mdash; Mon pauvre André, nous ne nous entendrons
-jamais.</p>
-
-<p>Germaine les reconnut, poussa un <i>Eho!</i> joyeux.
-On vit alors Yvonne assise sous un grand tilleul,
-dans une pose savante, et près d'elle Dormoy
-courbé sur son chevalet. Ils se levaient, venaient
-tous quatre au-devant d'eux.</p>
-
-<p>&mdash; Ça va? dit André, avec un regard de dédain
-aux fines bicyclettes. Il n'admettait que le motocycle. &mdash; Et
-Du Marty?</p>
-
-<p>&mdash; A Paris, dépêche d'affaires. Rendez-vous
-au haras de Vaucresson : un nouveau cheval&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Encore? pensa Hélène ; il s'absentait bien
-souvent. Très absorbant, ce métier-là.&nbsp;»</p>
-
-<p>André prenait en main la bicyclette de Germaine,
-et sans façons :</p>
-
-<p>&mdash; Tu dois être fatigué, Henri? Je te relaye.</p>
-
-<p>Il n'attendait pas la réponse, aidait la jeune
-femme à se mettre en selle. Des petits cris, des
-rires, ils s'éloignaient.</p>
-
-<p>Yvonne, impatiente, reprit la pose. Dormoy,
-perplexe entre deux galanteries, jetait sur Vernières
-un léger regard d'envie, et se remettait
-au travail avec un enchantement bien joué.</p>
-
-<p>Hélène se dirigeait avec Vernières du côté de
-Germaine, pour suivre la leçon. Le mot blessant
-d'André : «&nbsp;Cherche un mari!&nbsp;» lui tintait encore
-à l'oreille. Énervée, presque colère, elle se
-tenait sur la défensive. Vernières le devina. Et
-charmant, spirituel, il sut la distraire, l'amuser.
-Puis la voyant moins préoccupée, il s'enquit avec
-une chaleur discrète : quelqu'un l'avait-il peinée,
-quelque chose lui avait-il déplu? Il s'en attristait,
-s'en indignait. Il fit habilement ressortir
-qu'avec lui jamais femme n'aurait sujet de
-plainte ; il n'avait pas de plus cher désir que de
-rendre à celle qui voudrait bien ne pas repousser
-son humble amour la vie libre, facile, heureuse.
-Tout cela dit sans y toucher, à petits mots simples,
-délicats, qui tombaient, amollissaient
-comme une pluie de douceur.</p>
-
-<p>Hélène souriait, détendue, sinon conquise.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="c"><i lang="en" xml:lang="en">Mrs Edith Hopkins, White-House,<br />
-Kirby, Devonshire.</i></p>
-
-<p class="date">«&nbsp;Le Vert-Logis, 8 octobre.</p>
-
-<p class="ind">«&nbsp;Ma chère tante,</p>
-
-<p>«&nbsp;Votre Hélène est bien en retard avec vous.
-Quinze jours depuis ma dernière lettre, et tant
-de petits événements! Il faudrait s'écrire au jour
-le jour, sinon le fil casse. Adieu tout ce qui fait
-le charme de la communion amicale, nos bonnes
-causeries de Brighton, les yeux dans les yeux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous savez avec quel accès de mauvaise
-humeur, quelle morgue bourrue, mon oncle
-avait accueilli ma détermination de déplacer
-cette fameuse somme qui constitue désormais
-ma dot. «&nbsp;Petite sotte, qui se permet de blâmer
-toute une vie de volonté et de labeur! Il était
-bien récompensé de sa philanthropie!&nbsp;» Enfin
-il s'est rendu compte que mon «&nbsp;coup de tête&nbsp;»
-passait au-dessus de lui, visait un «&nbsp;ordre de
-choses fermement établi, une loi fatale,&nbsp;» bref,
-qu'il aurait tort de paraître vexé plus longtemps.
-Je dis paraître, car au fond il l'est, terriblement.
-Il a beau affecter une courtoisie parfaite,
-l'ironie perce. Samedi dernier, il m'a jeté d'un
-air négligent : «&nbsp;Et ton argent, petite, veux-tu
-que je le passe à ton notaire, &mdash; car tu as aussi
-un notaire, maintenant? &mdash; ou préfères-tu que
-je te signe un chèque?&nbsp;» Sur mon geste évasif,
-il a pris son carnet, sa plume, et tout au long a
-libellé le Payez au porteur la somme de <i>deux cent
-quatre-vingt-sept mille cent</i> et quelques francs,
-sans oublier les centimes. Son dur paraphe&hellip; et
-avec un sourire, un salut narquois, il m'a tendu
-le chèque, en ajoutant : &mdash; «&nbsp;De deux à cinq,
-payable au Crédit Lyonnais.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Comme le léger papier m'a paru lourd! La
-peur absurde de le perdre ; l'idée qu'il représentait
-tant de souffrances, de misères, tant de
-charités possibles ou de joies égoïstes ; l'idée
-aussi que c'était là ma dot, ma rançon de femme,
-le <i>Sésame, ouvre-toi</i> de ma vie nouvelle. Depuis
-en effet que, grâce aux boutades d'André, &mdash; il a
-pris la chose encore plus à c&oelig;ur que mon oncle, &mdash; le
-bruit de mon «&nbsp;extravagance&nbsp;» s'est répandu,
-je ne vois plus que visages attentifs. Le beau
-Dormoy se montre sous ses plus belles couleurs.
-Schmet, distrait de son flirt avec Yvonne, a des
-empressements subits. Quant à M. de Vernières,
-l'histoire du chèque, tout en me rehaussant d'un
-certain lustre, a semblé ne l'enthousiasmer qu'à
-demi. Il s'est discrètement inquiété des tracas
-qu'allaient m'infliger le maniement de cette fortune,
-le choix des placements ; comme il a des
-amis à la Bourse, si un bon conseil&hellip; Singulier
-garçon, d'un tact si sûr, d'une souplesse d'esprit
-qui se modèle à tout, et séduisant, et distingué!
-Avec cela, quelque chose d'indéfinissable qui
-arrête, une impression de volonté secrète, de
-préoccupation qu'il dissimule.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je le vois presque chaque jour ; il se déclare.
-Si je ne faisais la sourde oreille, il ne tiendrait
-qu'à moi de m'appeler bientôt Mme de Vernières.
-Mais, à dire vrai, il me plaît et il me déplaît.
-Auprès de lui, je me sens troublée ; est-il
-absent, je me ressaisis. Il est charmant, pourtant.
-Qu'il y a loin d'un homme comme lui,
-comme Dormoy même, à cet étrange Pierre
-Arden, si sauvage, dont les convictions tranchantes,
-la brusquerie m'ont tant choquée chez
-vous, ce soir de juin, où <span lang="en" xml:lang="en">master</span> Willy avait, &mdash; fi!
-le gourmand! &mdash; soustrait d'avance tous les
-raisins du <i lang="en" xml:lang="en">cake</i>! Cet Arden montrait d'ailleurs
-une belle flamme d'énergie en parlant de ses
-travaux, du chemin de fer construit par lui au
-Caucase. Ce qui me déconcerte en Vernières,
-c'est sa vie inactive, toute de façade, les heures
-qu'il passe à la Bourse. Il est remisier, m'a-t-il
-dit ; ce n'est pas une carrière! Je préférerais un
-moyen plus fier, plus net, de gagner sa vie. Il
-gagne de l'argent, voilà ce que je sais ; il a besoin
-d'augmenter ses revenus, des terres dans la
-Dordogne où sa mère habite. C'est toujours un
-étonnement pour moi, cette habitude de borner
-l'existence aux soins futiles, aux conventions du
-monde, ce dédain de l'action où l'on s'enlize en
-France, dès qu'un titre de rente, des appointements
-fixes garantissent la sécurité matérielle.
-Nous ne sommes curieux de rien, ni de voyages,
-ni de progrès ; nous manquons d'expansion
-créatrice&hellip; Mais, pour Vernières, ne craignez
-rien, je suivrai votre conseil : je l'étudierai longuement.</p>
-
-<p>«&nbsp;Papa commence à se faire à cette idée :
-qu'une jeune fille qui se respecte ne se discrédite
-pas forcément pour tenter de connaître
-ceux qui prétendent à elle. Maman reste intraitable ;
-chaque fois que je cause avec Vernières,
-son regard nous surveille. Comme si les flirts
-d'Yvonne n'étaient pas autrement compromettants!
-Et quand je pense au mariage de Germaine,
-bâclé en trois semaines! Quelle confiance
-avoir? Elle frivole, lui nul. S'aiment-ils seulement?
-Il y a des jours où je ne suis pas tranquille.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! chère tante, moi qui m'imaginais voir
-tout changer en moi, autour de moi, du fait seul
-que, devenue majeure, j'allais accomplir un acte
-décisif, médité depuis longtemps! Quel monstre
-je me faisais de cette résolution! Hélas, rien n'a
-bougé, la terre continue de tourner. Grand-père,
-après avoir prononcé un jugement sévère, &mdash; où
-allait-on? <i lang="la" xml:lang="la">Finis Familiæ!</i> Ah! si une de ses filles
-s'était jadis conduite de la sorte!&hellip; &mdash; s'est remis
-à édicter comme auparavant ses immuables opinions.
-Grand'mère, elle, n'a rien compris ; elle
-ne sort pas de ses patiences ; sa surdité croît
-chaque jour. Et mes parents! Je m'attendais à
-une si belle résistance! Ils ont été assez vite résignés,
-maman reprise à sa chère surveillance du
-ménage, père tout entier à ses livres et à ses
-fleurs, tous deux bien calmes. Pauvre père,
-après ces quatre mois de séparation, il m'a
-semblé pacifique, vieilli. Si vous saviez comme
-il a été bon! Il est un peu souffrant en ce moment,
-il se plaint d'étouffements. De retour à
-Paris, il faudra que je le décide à consulter.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pour en revenir au précieux chèque, qu'est-ce
-que je vais en faire, vous demandez-vous?
-chut! Là-dessus j'ai encore des projets, de grands
-projets. En attendant, père a fait pour moi le
-nécessaire, André ne voulant entendre parler de
-rien ; vous voyez d'ici son geste?&hellip; Et j'ai
-reçu à mon tour, du Crédit Lyonnais où l'argent
-est à mon nom, tout un carnet de petits chèques.
-Moi aussi je vais pouvoir en signer! Mon premier
-soin a été de verser, à la caisse des ouvriers
-de la filature, quinze mille francs destinés à
-servir de secours aux femmes qui deviennent
-mères, et de prendre vingt livrets de caisse
-d'épargne de 250 francs chacun, pour les employées
-les plus malheureuses. Ainsi, je restitue
-aux pauvres gens le surplus de ces odieux intérêts,
-accumulés par leur labeur.</p>
-
-<p>«&nbsp;L'oncle a froncé les sourcils, rentré sa colère
-et remercié, avec son meilleur sourire. Je vous
-passe les vrais remerciements : délégation du
-personnel, discours et bouquet. Mais quel faible
-soulagement pour tant de misères effroyables!
-Ces femmes dont je vous ai parlé, la Lefèvre, la
-Lepillier, je ne puis même pas les mettre entièrement
-à l'abri. Et pour d'autres, je n'ai rien pu,
-rien! Je reverrai toujours la pâleur effrayante et
-le délire de Marthe Flénu&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Du moins, j'ai eu la triste consolation de
-trouver un emploi pour son mari, l'infirme.
-Minna l'a pris à son journal, comme garçon de
-bureau. La grand'mère va pouvoir élever le
-petit, mon filleul, s'il vous plaît. D'où voyages à
-Paris, visites à Minna, achats de layettes&hellip; Vous
-n'imaginez pas comme je suis aguerrie, maintenant.
-Me voilà loin de ma première sortie seule,
-des terreurs de maman, des recommandations
-de tante Portier. Je brave tous les dangers, j'affronte
-avec un mépris serein les &oelig;illades des
-imbéciles et les chuchotements des goujats.
-J'irais au bout du monde comme cela!</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais que je vous dise vite les amitiés de
-notre chère Minna. Vous suivez, n'est-ce pas, sa
-campagne dans l'<i>Avenir</i>! Avez-vous lu son article :
-«&nbsp;Protection des gains de la femme mariée?&nbsp;» &mdash; Elle
-y répond vertement à diverses chroniques
-hostiles. A quoi bon une loi? raillaient les bons
-journalistes. La femme, jouissant librement de
-son salaire, ira bien vite le dépenser aux étalages.
-Y a-t-il d'ailleurs tant de mauvais maris,
-ivrognes, cupides?&hellip; etc. &mdash; Et moi qui ai sous
-les yeux l'exemple de cette brute de Lepillier, le
-martyre de la petite paralytique et de sa mère,
-je songe combien de victimes pareilles la loi
-attendue sauverait! Et puis, pourquoi y aurait-il
-plus de mauvaises femmes que de mauvais
-maris? Les bons ménages resteront toujours de
-bons ménages&hellip; Ah! comme Minna sait dire tout
-cela en paroles vibrantes, pleines de bons sens
-et de pitié!</p>
-
-<p>«&nbsp;L'amusant est qu'au moment où nous en
-causions ensemble, dans le petit bureau de
-l'<i>Avenir</i>, Mme Morchesne, la présidente de la
-Ligue pour l'émancipation des femmes, est
-entrée. Vous ne connaissez pas Mme Morchesne?
-C'est un type! Courte sur jambes, rouge, trapue,
-une figure hommasse, une ombre de moustache,
-elle est le porte-étendard du féminisme intolérant.
-Vous haïssez comme moi ces zèles maladroits
-qui ont beau, selon ces dames, cacher
-une tactique profonde : crier fort pour qu'on
-écoute! Elles font plus de mal que de bien,
-épouvantent l'opinion qui est lente à s'émouvoir,
-prompte à se gendarmer. D'une voix caverneuse,
-elle a reproché à Minna sa modération.
-«&nbsp;Sus à l'ennemi! au tyran!&nbsp;» Or elle a le
-mari le plus doux, un esclave, d'un dévouement,
-d'une patience angéliques. Il accourt au premier
-mot, tremble au moindre geste.</p>
-
-<p>«&nbsp;J'ai vu encore au journal pas mal d'autres
-silhouettes singulières de bas-bleus. Sophie
-Gr&oelig;tz, Viennoise prétentieuse et sensible ; une
-Américaine, Miss Pelboom, jeune, sèche et plate
-personne, sans poitrine ni hanches, col droit et
-feutre d'homme : le troisième sexe dans toute
-son horreur. Spécialité : la chronique des sports
-dans l'<i>Athlétisme</i> et le <i>Cycle Journal</i>. Mais je bavarde!&hellip;
-Et Louise Guilbert que j'allais oublier!
-Nous avons eu une vraie joie à nous retrouver.
-Le brave, le savant, le gentil médecin! Comment
-ne pas avoir confiance en cette main si
-sûre, ce regard si droit? Elle commence à se
-faire une clientèle, au prix de quels efforts, de
-quelles difficultés par exemple! Tout ce qu'il a
-fallu d'énergie pour conquérir cette place modeste,
-mais sûre, de médecin aux Enfants-Indigents!
-Je l'aime et l'admire pour toute sa petite
-personne frêle et vaillante, pour le courage
-obscur de ses débuts. Elle m'a parlé de vous
-avec bien de la sympathie. Elle m'a promis de
-venir dimanche prochain.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quel journal! Vous voyez que je rattrape le
-temps perdu! Et je ne vous ai parlé que de
-moi!&hellip; Faites-en autant de vous, chère tante,
-quand vous m'écrirez. Que je sache si la croissance
-fatigue encore ma petite Bertha, si Fred,
-de ses menottes, déchiffre avec maëstria les sonates
-de Mozart, et si <span lang="en" xml:lang="en">Master</span> Willy chevauche
-toujours aussi brillamment bicyclette et poney.</p>
-
-<p>«&nbsp;J'espère que Georges se porte bien, et je
-vous envoie comme à lui, chère tante, puisque
-vous ne faites qu'un, le même tendre et fervent
-souvenir. <i lang="en" xml:lang="en">Affectionate love to both of you.</i></p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;<span class="sc">Hélène.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-
-<p>Sur l'étroit tablier du pont, dont le plancher
-suspendu tremblait aux pas des chevaux, &mdash; devant
-elles, le landau roulait paisible, &mdash; Hélène
-et Louise Guilbert, dans la haute charrette anglaise,
-causaient.</p>
-
-<p>&mdash; Regardez! dit Hélène en désignant du fouet
-le vaste paysage ensoleillé, maisons blanches de
-la Roche-Guyon, fleuve d'azur moiré d'argent,
-bois déjà roux, sous le ciel vif d'octobre.</p>
-
-<p>Elles sourirent, heureuses des bonnes heures
-qu'elles avaient encore à passer ensemble, du
-petit plaisir imprévu causé par ce pique-nique,
-au rendez-vous de chasse des Bourrel. Les chasseurs
-étaient partis à l'aube : l'oncle Marcel,
-André, Dormoy. Germaine les accompagnait ;
-quant à Du Marty, un service militaire de treize
-jours le retenait à Orléans. Le visage boudeur
-d'Yvonne les égaya ; elle était assise à côté de
-M. Dugast, sur la banquette de devant du
-landau ; elles entrevoyaient sa moue silencieuse,
-à travers l'inclinaison du chapeau de tante Portier
-et l'ombrelle de Mme Dugast.</p>
-
-<p>&mdash; Comme c'est gentil à vous d'être venue! répéta
-Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Cela me repose, dit Louise, des Enfants-Indigents.
-Si vous saviez comme c'est triste, le
-spectacle de la souffrance précoce, les tares
-de ces pauvres petits, empoisonnés de maladies
-organiques, seul héritage de leurs parents!</p>
-
-<p>Hélène dit quelques mots de sa protégée, la
-paralytique. Sans doute, mieux soignée, son état
-pourrait s'améliorer. Peut-être qu'à l'hospice&hellip;
-si Louise voulait s'en occuper&hellip;</p>
-
-<p>Elles parlaient maintenant de leurs amies,
-rappelaient leurs souvenirs du lycée Racine où
-elles s'étaient liées : Louise, déjà vaillante, tout
-en nerfs avec ses seize ans frêles, guère plus
-grande qu'aujourd'hui ; Hélène, de cinq ans plus
-jeune, petit mouton frisé. Louise la prenait en
-affection pour sa ressemblance avec une s&oelig;ur à
-elle, dont elle vivait séparée, à la suite du divorce
-de leurs parents. Confiée à son père, docteur
-connu, et désireuse de se créer une vie indépendante,
-elle était dès lors résolue à poursuivre
-ses études, à essayer de devenir médecin,
-elle aussi. Et la grosse Oudot? Et Julie Delahaye,
-l'asperge? Disparues! mariées au loin, mortes?
-De ces camaraderies, elles n'avaient gardé qu'une
-ou deux affections durables : Gabrielle Duval
-qui, sortie cette année de l'école de Sèvres,
-attendait sa nomination de professeur, et la pauvre
-Denise Simonin, si gaie dans ce temps-là.
-Fini de rire, aujourd'hui ; son mari toujours dehors
-avec ses affaires louches, trois enfants à
-élever, souvent le plat vide, dettes et protêts.</p>
-
-<p>&mdash; Sa dot n'a pas traîné, dit Louise. Simonin
-a la dent longue. Le mariage dans ces conditions-là,
-merci. Je préfère rester garçon!</p>
-
-<p>Elles rirent ; un vent sec bruissait à travers les
-taillis, des feuilles jaunes voletèrent. Le landau
-tournait : une clairière, et sous de hauts peupliers
-d'Italie, dont les cimes grises se fonçaient de
-rouille, le rendez-vous de chasse, un pavillon
-Louis XIII, apparut. Des cris, des rires, quelques
-mesures de fanfares auxquelles des abois
-répondirent ; le groupe de chasseurs s'avançait
-en saluant. Paul Ythier-Bourrel se multiplia.
-Beau-fils du richissime maître de forges, il faisait,
-en l'absence de M. Bourrel, les honneurs
-de la réunion. Fortes moustaches brunes, l'&oelig;il
-hardi, il gardait, dans sa distinction de <span lang="en" xml:lang="en">clubman</span>,
-le délibéré du lieutenant de hussards. Il présenta
-son cousin, le comte Soulier, qui s'inclinait
-avec componction, figure madrée, crâne
-chauve et favoris teints. Le lieutenant de Céry,
-camarade d'Ythier-Bourrel, vint présenter ses
-respects à Hélène, et derrière lui Vernières, le
-sourire en éveil. Fouetté de grand air, ravi de
-sa chasse, elle lui trouva bonne mine, entendit
-avec plaisir les quelques mots banals qu'il prononçait
-d'une voix tendre et respectueuse.</p>
-
-<p>On pénétrait dans la cour intérieure. Paul
-Ythier-Bourrel précédait Germaine, affriolante
-avec sa jupe courte plissée, ses guêtres soulignant
-le mollet, sa toque campée sur ses cheveux fous.
-Mme Dugast et tante Portier admirèrent le tableau
-disposé sur un mur, trophée savant de
-poils et de plumes refroidies, çà et là englués de
-sang. Deux gardes et des valets de pied allaient
-et venaient, enlevant du coffre des voitures dételées
-les dernières provisions. Les chevaux hennirent
-dans leurs boxes, les chiens à l'attache
-regardaient de leurs yeux parlants, en remuant
-la queue.</p>
-
-<p>&mdash; Joli motif! s'écria Dormoy, esquissant du
-pouce un vague dessin.</p>
-
-<p>&mdash; Ces artistes, fit André, un rien les inspire!</p>
-
-<p>Il se souciait peu des joies esthétiques, ne prenait
-jamais aux choses que l'intérêt qu'elles lui
-rapportaient.</p>
-
-<p>A table, dans une vaste pièce à boiseries
-grises, où des guirlandes de bruyères et de feuillages
-couraient, sous des rangées de bois de cerf,
-Hélène s'amusa de la gaieté du service, pêle-mêle,
-sur la nappe blanche, de pièces froides, de
-pâtés et de fruits, parmi les bouteilles poudreuses
-à cire rouge, à col d'or. L'atmosphère chaude,
-cette animation, ces rires qui ne pensaient à
-rien, l'enveloppaient. Elle sentit un bien-être,
-jouit de cette minute ; Vernières, à la dérobée,
-lui jetait des regards d'admiration pénétrée ; elle
-en surprit un, tourna la tête, sans s'avouer son
-plaisir. Elle éprouvait obscurément cette sorte
-d'attrait qu'exerce sur tout être humain la séduction
-physique. Chaque mouvement de Vernières
-en était plein. Allait-elle l'aimer?</p>
-
-<p>En face d'elle, Louise Guilbert, entre Marcel
-Dugast et Dormoy, tenait tête avec sa franchise
-sereine, sa grâce décidée, aux madrigaux du
-peintre, plus coloré que d'ordinaire. Décidément
-il renonçait à lutter contre Vernières, il affectait
-vis-à-vis d'Hélène une camaraderie résignée, un
-détachement chevaleresque. Quant à l'oncle, il
-était conquis, trouvait Louise charmante. Il débitait
-des petites phrases, d'un air bonhomme :
-où étaient les grands principes et les mots ronflants?
-Comme Yvonne se tenait mal! Sans doute
-la joie de retrouver son flirt numéro deux. Distancé,
-Schmet! De Céry tenait la corde. Ils y
-allaient grand train, plaisantant haut, avec des
-sous-entendus à eux, souvenirs de bals, débinages
-d'amis.</p>
-
-<p>Les yeux trop familiers du lieutenant, le regard
-en coulisse du comte Soulier, qui, après
-avoir successivement observé chacune
-des femmes, s'arrêtait avec une complaisance
-évidente sur la gaminerie d'Yvonne, choquèrent
-Hélène. Sous le convenu des sourires, elle percevait
-le désir insolent, le mépris secret du
-jeune officier, du vieux beau. Ythier-Bourrel
-voulait à tout prix verser du champagne à Germaine
-très lancée. &mdash; (Tiens, comme André avait
-l'air maussade!) Dormoy devenait élégiaque ;
-tous avaient au visage la même expression ; Vernières
-lui-même, quand il la contemplait tout à
-l'heure&hellip; «&nbsp;Ah! l'éloignement, l'énigme des
-pensées! Qu'y avait-il sous ce front mat, derrière
-ces prunelles d'une douceur ardente? Tout près
-de se comprendre, l'inconnu en lui, l'inconnu
-en elle&hellip; L'aimait-il vraiment?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle vit alors que ses parents regardaient Vernières,
-puis elle ; ils paraissaient heureux, rajeunis
-au spectacle de cette gaieté. Tante Portier
-seule conservait une majesté réprobatrice devant
-les éclats de rire. Le café, les liqueurs
-étaient servis dehors, sur de petites tables ; on
-organisait des jeux, un tir dans la clairière. De
-Céry chargeait les carabines légères, les passait
-aux dames. Le comte Soulier marquait les
-points.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, s&oelig;urette, fit André, qui avait pris
-Hélène sous le bras, &mdash; on ne se décide pas?
-Nous sommes donc aussi coquette que les autres?
-Voilà deux mois que, sous prétexte d'étudier ce
-pauvre Vernières, tu le laisses brûler à petit
-feu.</p>
-
-<p>&mdash; Il t'a fait ses confidences? demanda Hélène,
-moqueuse.</p>
-
-<p>&mdash; Ce matin. Il t'adore. Songes-y! Le parti
-en vaut la peine. Et voilà ma commission faite.</p>
-
-<p>Il pirouetta, n'aimant pas s'attarder aux mots
-inutiles ; il était déjà loin, recevait la carabine
-des mains d'Yvonne qui, ravie, criait : Mouche!
-On s'empressait, on changeait de cible. Hélène
-songeuse était à l'autre bout de la clairière, où
-des canards ridaient l'eau couleur de feuille
-morte, un coin de ciel et d'arbres renversés. Une
-phrase murmurée la fit tressaillir.</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas, mademoiselle? splendeur et
-mélancolie, c'est tout l'automne.</p>
-
-<p>Elle se retourna. Vernières était derrière elle,
-embrassant d'un geste la frondaison immobile
-sous le ciel bleu, lourdes verdures décolorées,
-hêtres pourpres et bouleaux jaunes. Il reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Ne trouvez-vous pas ces journées d'autant
-plus belles qu'elles sont parées du charme suprême
-de ce qui va finir?</p>
-
-<p>D'un regard il précisait l'allusion, évoquait
-le départ proche, la rentrée d'Hélène à Paris.
-Elle sentit la ferveur cachée de sa prière.</p>
-
-<p>&mdash; Bientôt ce sera la vie dispersée du monde,
-continuait-il. On ne s'appartient plus. Retrouverai-je
-jamais ces heures de confiance, presque
-d'intimité? Ah! mademoiselle, ne prononcerez-vous
-pas le mot qui fixera pour moi ces souvenirs,
-le mot qui éterniserait cette minute divine?</p>
-
-<p>Il subit sans broncher l'interrogation muette
-d'Hélène, son beau regard sagace, planté droit.
-«&nbsp;Diable de fille! pensait-il, est-elle jolie!&nbsp;» De
-la deviner si maîtresse d'elle-même, quoique
-émue, il en conçut une rancune, se dit : «&nbsp;Toi,
-que je t'épouse, je te materai.&nbsp;» Puis, du ton le
-plus suave :</p>
-
-<p>&mdash; Ne me connaissez-vous pas, maintenant?
-Je ne vous ai rien caché de mes défauts. Vous
-savez le peu que je suis, le peu que je vaux. Mais
-vous savez aussi que personne au monde ne se
-dévouerait pour vous de meilleur c&oelig;ur, que je
-donnerais tout pour une promesse, un encouragement&hellip;</p>
-
-<p>Il parlait avec une humilité contenue, une chaleur
-communicative. Et à part lui, soupesant la
-beauté d'Hélène, ses relations, la dot, les espérances,
-puis en balance les raisons pressantes
-qu'il avait de se marier, désir d'un train de maison,
-faire figure, recevoir (de la sorte il pourrait
-élargir, assurer ses opérations à la Bourse), Vernières
-songeait : «&nbsp;Impossible de trouver de nouvelles
-hypothèques sur le château et les fermes!
-maman là-bas qui vit de rien&hellip; Odette me coûte
-très cher ; une maîtresse et des dettes, on s'en
-fatigue à la longue. Il faut faire une fin.&nbsp;»</p>
-
-<p>Après un silence, avec une gravité charmante,
-cette sincérité profonde, qui donnait tant
-d'âme à sa beauté, Hélène reprit doucement :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà des mots bien graves. L'acte l'est
-encore plus. Songez qu'il engage la vie entière.
-A quoi bon se presser? Donnez-moi encore quelques
-semaines de réflexion.</p>
-
-<p>D'un geste chagrin, il cassait une brindille
-morte ; et persuasif :</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi tant réfléchir? Moi, dès que je
-vous ai vue, mon c&oelig;ur était pris. Je vis sous le
-charme. Comment rêver une autre compagne
-que vous? Vous n'êtes pas seulement la beauté,
-la grâce. Vous êtes la raison, l'intelligence. Aucune
-autre jeune fille ne vous ressemble.</p>
-
-<p>Une émotion réelle faisait trembler sa voix :
-«&nbsp;C'est vrai, elle ne ressemblait à personne&nbsp;».
-Et à le reconnaître, à subir cet ascendant, il s'irritait.
-Tout à sa vie occupée et oisive de remisier
-mondain, camarade d'André, il n'avait vu
-d'abord en elle qu'une riche, une jolie personne.
-A la mieux connaître, il avait été à la fois séduit
-et déconcerté : il faudrait compter avec elle.
-L'histoire du chèque, qu'il jugeait parfaitement
-ridicule, ces charités excessives (il y mettrait le
-hola!) dénotaient un caractère. Et piqué au jeu,
-lui qui se jugeait un homme fort, incapable de
-tout entraînement sentimental, il avait vu croître
-son désir, d'autant plus vif qu'il était tenu en
-bride.</p>
-
-<p>Flattée, mais sans le vouloir paraître, Hélène
-répliquait : Si différente vraiment? Qu'il n'en
-crût rien! Il y avait bien d'autres jeunes filles
-comme elle : &mdash; Tenez, Louise Guilbert! &mdash; Toutes
-n'étaient pas forcément des poupées.
-Elles le seraient de moins en moins.</p>
-
-<p>Avec cette instinctive facilité de chacun à dire
-une chose et à en penser une autre, &mdash; par goût,
-il n'aimait la femme que serve et futile, &mdash; il
-protesta, renchérit :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Mademoiselle, ne me parlez pas de ces
-évaporées! Je ne conçois la femme qu'avec une
-valeur, un esprit, des droits égaux!&hellip; «&nbsp;Cela
-ne m'engage à rien!&nbsp;»&hellip; Souvent même ne nous
-êtes-vous pas supérieures par votre tendresse et
-votre puissance de dévouement, votre délicatesse
-infinie? Nul plus que moi n'a le respect et l'admiration
-de vos pareilles, lorsqu'elles portent aussi
-haut le sentiment de leur conscience, de leur
-responsabilité!&hellip; «&nbsp;Et va toujours!&nbsp;»</p>
-
-<p>On appelait :</p>
-
-<p>&mdash; Vernières, Vernières, c'est à vous!</p>
-
-<p>Ils revinrent vers le groupe. De Céry agitait
-une carabine.</p>
-
-<p>&mdash; Me laisserez-vous partir ainsi? supplia-t-il.
-Un mot d'espoir! Vous ne m'encouragez
-guère&hellip;</p>
-
-<p>Elle le regardait de nouveau, bien en face :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous ai pas découragé.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Les adieux, le retour. Dans le landau à la
-place d'Yvonne, Louise Guilbert à son côté, Hélène
-revoyait, impressionnée, l'étrange scène
-surprise au départ : Ythier-Bourrel prenant congé
-de Germaine avec une galanterie insistante ;
-André sautant dans la charrette anglaise, s'en
-emparant au moment où Louise et elle s'approchaient,
-et disant d'un ton sec :</p>
-
-<p>&mdash; Vous venez, Germaine? Ces demoiselles
-rentrent avec père!</p>
-
-<p>Cela, sans un mot d'explication, d'excuse. Et
-la bizarrerie du ton, le geste nerveux, un regard
-jaloux, presque furieux! Germaine, docile, s'asseyait
-auprès de lui&hellip; Incident si bref, que personne,
-sauf Louise, n'avait dû le remarquer.
-Hélène en gardait une impression indéfinissable.</p>
-
-<p>Le mail de l'oncle et la charrette avaient pris
-les devants. Elle secoua l'obsession, sourit machinalement
-au bon visage de Louise et des chers
-parents. M. et Mme Dugast, fatigués par la partie
-un peu longue, se laissaient aller au roulement
-doux de la voiture. En silence, on retraversait
-le pont ; le soleil à son déclin baignait
-d'un or froid les lignes nettes du paysage, glaçait
-l'azur du fleuve. La Roche-Guyon, le mail arrêté
-devant un porche ancien ; on reconnut Vernières
-qui disait adieu de la main, prêt à rentrer chez sa
-tante. Il se tourna vers le landau, détacha un
-grand salut.</p>
-
-<p>&mdash; Tu vois, Hélène? dit Mme Dugast.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai vu, fit-elle, et concentrée, elle s'enferma
-dans un nouveau silence.</p>
-
-<p>Le mail repartait au grand trot ; Dormoy,
-Yvonne et tante Portier leur jetèrent des signaux
-d'amitié. Le vent fraîchit.</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'avez pas froid, père? demanda
-Hélène.</p>
-
-<p>Un malaise fugitif, une souffrance venaient de
-tirailler le visage de M. Dugast.</p>
-
-<p>&mdash; Non, non, répondit-il, une douleur là. C'est
-passé.</p>
-
-<p>Malgré sa résistance, Hélène lui relevait le col
-de son pardessus.</p>
-
-<p>&mdash; Père souffre du c&oelig;ur depuis quelque
-temps, expliqua-t-elle. Mais voilà, il ne veut
-pas en parler au docteur Hulin&hellip; Elle prit la
-main de Louise : &mdash; Voyons père, si nous
-profitions du gentil médecin que nous avons
-là?</p>
-
-<p>M. Dugast se défendit : à vieux malade, vieux
-docteur. Laurent lui suffisait. Il le verrait à Paris.
-Et devant la bonne grâce, la simplicité de
-Louise, il admirait en elle une forme heureuse
-du progrès, louait cette carrière nouvelle où les
-plus belles qualités de la femme trouveraient à
-s'exercer si naturellement. Il rappela les débuts
-de la première femme médecin en Amérique, la
-courageuse Élisabeth Blackwell. Quand elle passait
-dans la rue, les boutiquiers se groupaient sur
-leur seuil, les promeneurs s'arrêtaient, les petits
-garçons lui faisaient des pieds de nez, lui jetaient
-des pierres.</p>
-
-<p>&mdash; Je l'ai connue à New-York, en 1852. On
-en était encore à refuser de lui louer un appartement ;
-cela aurait nui à la réputation de la maison.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis, nous avons marché, dit Louise
-gaiement.</p>
-
-<p>Du sommet de la côte, on aperçut Hautneuil.
-Des ritournelles de chevaux de bois, le son
-rauque d'un orchestre de campagne accentuaient
-l'habituelle gaieté des dimanches, toutes les
-basses réjouissances du petit village, infecté de
-luxure et d'alcool. C'était la fête du pays. L'orbe
-rouge du soleil allait disparaître, éclairant le
-fleuve et les falaises d'un reflet rose. De l'autre
-côté de l'eau, dans leur désert d'herbe pelée, les
-hautes cheminées de la filature, les pauvres maisons
-de Moranges se découpaient en noir sur le
-ciel vif. Quel contraste avec cette fraîche oasis
-d'Hautneuil, couchée dans la verdure le long de
-la berge, sous les peupliers bruissants! Invite
-constante, avec ses fossés pleins d'herbe épaisse,
-ses tonnelles de clématite, ses salles basses de
-cabaret. Après les lourdes journées d'été, par les
-soirs rudes d'hiver, s'y précipitaient, empilées
-dans les bachots plats, des bandes bruyantes
-d'ouvriers et d'ouvrières. Ils y venaient assouvir
-leurs mornes fatigues, leur soif d'oubli. «&nbsp;L'eau
-de Moranges était pourrie! Fallait bien boire du
-vin.&nbsp;» L'oncle Dugast, maire de la Neuville,
-avait tout fait pour détourner son personnel du
-hameau de perdition : la tentation était trop
-forte.</p>
-
-<p>Aux premières maisons, M. Dugast ordonna :</p>
-
-<p>&mdash; Prenez à gauche, Pierre!</p>
-
-<p>On évitait ainsi le bord de l'eau, les baraques
-de la fête. On n'en croisa pas moins des groupes
-de filles en cheveux, l'air insolent, au bras
-d'hommes avinés. Elles riaient, prises à la taille,
-agitant des balais de papier multicolores. Des
-vieux titubaient. Des chants sortaient de tous les
-cabarets, portes et fenêtres ouvertes. Au passage,
-on reconnut Dulac, le contremaître, qui penaud
-se dissimula, les yeux brillants, le teint rouge,
-derrière deux femmes. Le landau faisait sensation,
-il y eut des saluts gauches, quelques gamins
-lancèrent des poignées de confettis. Au coin d'une
-ruelle, un fort gaillard d'une veulerie canaille,
-qui fumait sa pipe, les pieds dans des pantoufles
-de tapisserie, la casquette en arrière, dévisagea
-Hélène, et donnant un coup de coude à la grande
-rousse qui l'accompagnait, tous deux ricanèrent.
-C'était cette brute de Lepillier. Plus loin,
-une de leurs anciennes protégées, retombée
-au vice incurable, détourna la tête. Hélène
-crut reconnaître, parmi d'autres passantes en
-goguette, quelques titulaires des livrets de caisse
-d'épargne.</p>
-
-<p>&mdash; Soyez donc généreuse! fit Mme Dugast, à
-qui ce spectacle faisait horreur.</p>
-
-<p>Elle secoua un confetti resté sur sa manche.
-Née honnête bourgeoise, riche aujourd'hui, elle
-ne pouvait comprendre cet attrait sombre du vin,
-du mal, la part fatale des circonstances, de l'hérédité. &mdash; Pourquoi
-s'intéresser à de si vilaines
-gens? &mdash; M. Dugast parut l'approuver de son
-silence.</p>
-
-<p>Et cependant, ils étaient charitables.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Maintenant Hélène, le front contre la vitre, la
-nuit froide à ses tempes, contemplait le jardin
-silencieux, l'allée fuyante des fusains, toute
-blanche sous la lune. La pâle lumière bleue baignait
-de sa pureté féerique les arbres noirs, les
-bassins luisants et, là-bas, la danse immobile du
-faune. Derrière elle, la chambre familière, le lit
-préparé. Elle restait là, sans envie de se coucher,
-d'allumer sa bougie. Chacun était rentré chez soi,
-la maison s'endormait. Malgré ses instances,
-Louise était partie depuis une heure ; il fallait
-qu'elle fût à son poste demain matin. La courageuse,
-l'excellente amie! La journée avait été
-trop courte, à peine si elles avaient eu le temps
-d'être ensemble. Tout ce qu'elles auraient eu à
-se dire, tout ce qu'elles ne s'étaient pas dit! car
-jamais on n'exprime toute sa pensée ; le voudrait-on,
-les mots mêmes trahissent, déforment. Pourtant
-elle avait bien senti le regard de Louise se
-poser sur elle, la suivre, quand elle causait avec
-Vernières ; elle l'avait senti se détourner, par délicatesse,
-après la petite incartade d'André. Quelle
-idée en avait-elle emportée? Mais quelle idée au
-juste devait-on s'en faire? Hélène y revenait toujours,
-se défendant mal contre une anxiété
-qu'elle ne s'expliquait pas. Entre Germaine et
-André, elle avait bien remarqué jusqu'ici une
-familiarité un peu libre ; elle savait sa cousine
-légère, uniquement éprise de plaisirs, bornée au
-culte de sa jolie personne. Dans le mariage, Germaine
-n'avait vu que les cadeaux, l'entretien
-luxueux de son mari ; son humeur dépendait de
-la robe et du bijou nouveaux. Pour une bague,
-elle devenait enjôleuse, câline&hellip; Son ivresse à la
-signature du contrat! La répugnance qu'Hélène
-avait éprouvée devant l'étalage du trousseau, les
-jupons clairs, les pantalons brodés&hellip; Mais tout
-cela ne signifiait pas grand'chose : éducation négligée,
-le père distrait, la mère morte ; tante
-Portier n'avait d'autorité qu'à l'office. Oui, insouciance,
-légèreté, des façons que Du Marty ne
-devrait pas tolérer ; le danger, mais rien de plus&hellip;
-Pas de choses honteuses! non, non, pas cela!
-André est un honnête homme!&hellip; Et malgré elle,
-certains détails la poursuivaient : sur le quai, le
-petit rire de son frère au «&nbsp;Je vous la confie!&nbsp;»
-de Du Marty, leur tressaillement de surprise dans
-l'ombre, le soir de la mort de Marthe Flénu ;
-aujourd'hui encore, au déjeuner, l'air maussade
-d'André, et son regard jaloux, furieux, dans la
-charrette.</p>
-
-<p>Elle se débattait avec l'odieux soupçon, le
-front toujours appuyé à la vitre, lorsque, dans
-l'allée des fusains éclairée par la lune, elle vit
-une forme s'engager, prudente. A pas de loup,
-l'homme s'éloignait, suivant la bordure d'arbustes.
-La démarche, les vêtements&hellip; elle hésitait ;
-il se retourna : André! Comme un éclair,
-cette idée : où va-t-il? Puis brusque, aveuglante,
-la certitude. L'allée des fusains ne conduisait
-qu'à la petite porte de la Chesnaye&hellip;
-le pavillon&hellip; Germaine! Elle revit le chalet
-sombre, à l'écart du château, des communs. Et
-Du Marty qui était absent! Distinctement elle
-s'imagina une lampe à la fenêtre, Germaine aux
-écoutes&hellip; Elle eut un soulèvement de tout
-l'être, faillit crier. C'était donc vrai, c'était possible!
-son frère commettant cette infamie&hellip; et
-hier encore il serrait la main de Du Marty!
-Pouah!&hellip; Et torturée, elle demeurait là sans
-force, comme hypnotisée, dans un cauchemar
-de révolte et de dégoût, un désarroi sans
-nom.</p>
-
-<p>Du temps coula ; avec le jardin lunaire et les
-choses inertes sa pensée ne fit qu'un. Une torpeur
-l'envahissait. Soudain, dans une chambre
-voisine, un bruit étouffé de chute : des piétinements,
-une porte qui bat ; et aussitôt des appels
-déchirants, des cris. Hélène éperdue s'élançait
-à la voix de sa mère.</p>
-
-<p>&mdash; Le médecin, le médecin! Cours vite,
-sonne. Ah! mon Dieu!</p>
-
-<p>Et tandis que, rentrant hors d'elle dans la
-chambre de son mari, elle se jetait sur le corps
-de M. Dugast étendu, le soulevait dans ses bras,
-Hélène avec une stupeur, une épouvante indicibles,
-voyait retomber sur l'épaule la tête
-lourde, aux yeux ouverts.</p>
-
-<p>&mdash; Père, père, m'entendez-vous?</p>
-
-<p>Un silence tragique&hellip; Rupture d'anévrisme?
-Mme Dugast balbutia :</p>
-
-<p>&mdash; Il s'est levé en disant : Je ne respire plus ;
-puis il a porté la main à son c&oelig;ur, en faisant :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mon Dieu!&hellip; et il est tombé.</p>
-
-<p>Ah! ces étouffements des derniers jours&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; André! Appelle André, criait Mme Dugast,
-vite! le médecin!</p>
-
-<p>Comme une folle, Hélène courait. André?&hellip;
-On allait s'apercevoir de son absence, le chercher,
-tout découvrir&hellip; Emportée par une force
-aveugle, elle se jetait dans l'allée des fusains,
-trouvait ouverte la porte de communication,
-et le c&oelig;ur battant à se rompre, arrivait au pavillon,
-frappait à grands coups.</p>
-
-<p>&mdash; André! André!</p>
-
-<p>Un volet s'entre-bâillait, Germaine en chemise
-se pencha :</p>
-
-<p>&mdash; Quoi, qu'arrive-t-il?</p>
-
-<p>Elle répéta son cri farouche :</p>
-
-<p>&mdash; André! André!</p>
-
-<p>&mdash; A quoi penses-tu? Il n'est pas là! dit Germaine
-tremblante.</p>
-
-<p>Alors, durement, Hélène commanda :</p>
-
-<p>&mdash; Dis-lui que son père se meurt! Vite, un
-médecin!</p>
-
-<p>Deux exclamations, un mouvement dans la
-chambre, et de nouveau elle reprenait sa course,
-dans un égarement tel qu'elle ne savait plus&hellip;
-réalité, rêve horrible?</p>
-
-<p>La maison en tumulte, domestiques effarés,
-toutes les portes ouvertes ; dans sa chambre,
-grand'mère Zoé sur son séant, écoute de tout
-son sang terrifié de sourde. Hélène, dans le corridor,
-sent ses jambes fléchir. M. Pierron lui
-ouvre les bras, lui barre le passage ; &mdash; et du
-seuil, elle voit sa mère qui sanglote, son père
-étendu sur le lit, son père rigide de l'affreuse
-immobilité de la mort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Hélène pressait le pas. Une clarté blonde vibrait
-dans l'air léger ; le feuillage printanier,
-d'un vert intense et frais, sur le large trottoir de
-l'avenue d'Antin agitait sa dentelle d'ombre et
-d'or. Le fronton grêle de Saint-Philippe-du-Roule
-s'enlevait, lumineux, sur l'azur d'avril.</p>
-
-<p>Des enfants qui jouaient autour d'un banc, le
-sourire heureux d'une jolie passante, doucement
-appuyée au bras d'un jeune homme, redoublèrent
-sa mélancolie. Elle perçut plus amèrement
-le désaccord de la belle journée avec le cours
-douloureux de ses pensées : comme le temps
-marchait! six mois déjà. Pauvre, cher bon père!&hellip;
-Et pour la millième fois cette affreuse sensation
-de vide, du trou béant depuis la disparition de
-l'être aimé. Quelle place il tenait pourtant dans
-leur vie, cet homme d'une douceur si réservée,
-d'habitudes si calmes! Dire qu'elle ne s'en était
-aperçue qu'après&hellip; On vit côte à côte, on ne se
-comprend pas toujours ; souvent l'on dispute ;
-d'être si près empêche de se bien voir. Viennent
-le coup de foudre de la mort et le recul du souvenir,
-on se rend compte, on mesure alors toute
-l'étendue de la perte. Hélène voyait nettement
-ce que son père avait été pour elle, l'ami sûr, le
-guide parfois effarouché, mais si tendre, si patient.
-Elle se reprocha d'anciennes vivacités&hellip;
-Ah! si l'on songeait davantage au précaire, à
-l'incertain de la vie, comme on s'éviterait tant
-de menus sujets de froissements, de peine!</p>
-
-<p>Elle pensa à sa mère, dans un vif rapprochement
-de tendresse, se promit d'être plus conciliante,
-plus affectueuse. A elle, dans les petits
-heurts involontaires, les divergences d'idées inévitables,
-d'avoir tout le sang-froid, la volonté,
-puisque Mme Dugast, depuis l'horrible événement,
-demeurait frappée, désemparée. Son existence
-rompue, le changement d'habitudes la
-laissaient, après tant d'années d'une union parfaite,
-dans une solitude irrésolue. Après sa longue
-obéissance, son effacement, elle se trouvait
-aux prises avec les responsabilités de la vie :
-initiative nulle, velléités courtes. Soumise à l'influence
-de son beau-frère, de son fils, subissant
-le nouveau joug sans se l'avouer, elle réservait
-pour sa s&oelig;ur, pour sa fille, ses manifestations
-inopportunes d'indépendance, d'autorité&hellip; Chère
-tante Édith! avait-elle montré assez de dévouement,
-de sûre intelligence. Accourue à la Neuville
-au lendemain du malheur, elle revenait
-pour la seconde fois, avec Willy, ces six mois
-passés, préoccupée par les dernières lettres
-d'Hélène. Quelle bonne quinzaine elles allaient
-vivre ensemble!</p>
-
-<p>Hier déjà, la réconfortante soirée, malgré
-l'aveu qui lui avait tant coûté à faire, le récit de
-cette nuit de cauchemar où, éperdue, elle avait
-couru jusqu'au pavillon, surpris André chez Germaine.
-Jamais elle n'aurait confié, même à sa
-tante, un secret qu'elle jugeait odieux ; mais le
-temps pressait : Du Marty, croyait-elle, allait
-s'apercevoir de tout ; elle redoutait une catastrophe.
-D'abord, à la suite de l'explication qu'elle
-avait eue avec son frère, une scène très pénible
-que suivait une fêlure d'affection, &mdash; douleur
-de l'aimer encore, de l'estimer moins, &mdash; André
-avait semblé tenir sa promesse, renoncer à sa
-liaison coupable. Mais non, il avait menti. Elle
-le voyait bien. Tout devait continuer comme par
-le passé ; son attitude peu à peu redevenue la
-même, la contrainte peureuse, sournoise de Germaine,
-ce sentiment d'irréparable qui pesait sur
-eux trois dans leurs paroles ou leurs silences&hellip;
-Et tout ce dont elle n'avait pas encore parlé, les
-soucis causés par l'emploi de sa fortune, ses
-doutes, presque son inquiétude au sujet de Vernières!</p>
-
-<p>Elle avait gravi l'escalier, poussait la porte de
-l'appartement ; elle entrait au salon. Près d'une
-petite table à ouvrage, dans l'embrasure de la
-fenêtre, Mme Dugast et tante Édith causaient.
-Les deux s&oelig;urs avaient la même taille, tournure
-pareille ; mais où Mme Dugast penchait sur sa
-broderie un visage las, dans une détente de tout
-son corps vêtu de noir, Édith plus jeune la regardait,
-une franchise vaillante dans ses yeux
-clairs, avec un redressement du buste. Hélène
-les embrassa.</p>
-
-<p>&mdash; Comme tu rentres tard! dit Mme Dugast
-en relevant son front blanchi. Elle avait les paupières
-gonflées de quelqu'un qui depuis longtemps
-a beaucoup pleuré.</p>
-
-<p>&mdash; C'est Denise qui m'a retenue.</p>
-
-<p>Et poussée par l'air soudain méfiant, presque
-hostile de sa mère, autant que par la vive expression
-de sympathie d'Édith, elle reprenait :</p>
-
-<p>&mdash; Quel intérieur! La misère, et la misère
-d'autant plus navrante qu'elle se cache sous un
-air de bien-être. Simonin sortait, pardessus neuf
-et bottines vernies ; il dînait dehors. Au cinquième,
-le petit Louis claquait la fièvre entre ses
-draps troués. Et dans le garde-manger, pas ça!</p>
-
-<p>&mdash; Je vois, dit Mme Dugast avec une ironie
-amère, que tes cinq mille francs n'ont pas fait
-long feu.</p>
-
-<p>Hélène répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas la faute de Denise, elle fait
-tout dans son ménage. Peu de femmes auraient
-sa résignation angélique.</p>
-
-<p>&mdash; Il faut avouer, dit Édith, que le cousin est
-une jolie canaille. La dot de Denise nettoyée en
-deux ans ; ses dentelles, ses derniers bijoux,
-l'argenterie, et jusqu'aux meilleurs meubles,
-tout passant aux lettres de change inattendues,
-au perpétuel argent de poche. Monsieur a dû
-s'engager pour un ami, c'est sacré! Monsieur a
-une affaire merveilleuse en train, il faut traiter
-Un tel au restaurant&hellip; Heureux, quand ce n'est
-pas Une telle! Et la malheureuse qui croit tout,
-se prête à tout!</p>
-
-<p>&mdash; Ah! fit Hélène, l'homme chef de la famille,
-guide et soutien des siens, quelle dérision dans
-ce cas-là! Moi je mets un bandit élégant comme
-Simonin bien au-dessous d'une brute du peuple
-comme ce Lepillier qui vit aussi de sa femme,
-au lieu de la faire vivre.</p>
-
-<p>&mdash; Si encore, ajouta Mme Dugast en poursuivant
-son idée, cela te servait de leçon! Mais non,
-je te connais, tu donneras encore. Aujourd'hui
-même peut-être&hellip; Et sur un geste de sa fille :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! tu es libre, certes, tu es libre!</p>
-
-<p>Mais un blâme ulcéré démentait ses paroles.
-Hélène répliqua :</p>
-
-<p>&mdash; Denise a du c&oelig;ur ; la preuve, c'est qu'elle
-cherche un emploi.</p>
-
-<p>&mdash; La pauvre petite, fit Mme Dugast, de quoi
-est-elle capable? Ce n'est pas son brevet supérieur
-qui la nourrira. Courir le cachet? Ce n'est
-pas bien relevé, tu en conviendras, pour une
-femme de notre monde. Elle ferait mieux de
-rester chez elle.</p>
-
-<p>&mdash; Et vivre, ma bonne? objecta Édith. Penses-tu
-que ce soit pour leur plaisir que tant de
-femmes aujourd'hui quittent leur foyer, vont
-chercher le pain au dehors?</p>
-
-<p>&mdash; C'est à leurs maris de les nourrir, dit
-Mme Dugast avec une conviction inébranlable.</p>
-
-<p>&mdash; Persuade Simonin, railla Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Et celles qui restent filles? demanda Édith,
-car plus nous allons, plus l'homme hésite, recule
-devant les charges, les responsabilités de
-l'union.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien, fit Mme Dugast, je n'ai plus
-rien à dire, je me tais.</p>
-
-<p>Et reprenant sa broderie, elle se mit du bout
-de son crochet à compter les points avec une
-attention qui signifiait : «&nbsp;Il suffit que je pense
-une chose pour que vous en souteniez une autre ;
-vous vous mettez à deux, comme toujours!&nbsp;» Et
-dans ce petit silence tenaient des années de
-rancune.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai vu aussi Louise Guilbert, dit Hélène
-pour faire diversion. Elle m'a donné des nouvelles
-de ma paralytique. On va l'envoyer à
-Berck-sur-Mer, le grand air salin la fortifiera.</p>
-
-<p>Muette, Mme Dugast hochait la tête. Très
-gentille, Louise Guilbert, mais ce n'est pas à elle
-qu'elle se confierait si elle était malade. Seul, un
-homme pouvait exercer cet art austère et mystérieux.
-Toute la médecine tenait pour elle dans
-la cravate empesée, le ton sentencieux du vieux
-docteur Laurent.</p>
-
-<p>On apportait une carte.</p>
-
-<p>&mdash; Le notaire, soupira-t-elle.</p>
-
-<p>Elle porta la main à ses tempes, se souvint
-qu'elle avait une migraine affreuse, gagnée le
-matin à faire ses comptes, et avec cet effroi que
-lui causait chaque décision, elle gémit dans un
-désarroi subit :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mon Dieu! jamais de repos. Faites
-entrer dans le cabinet de travail.</p>
-
-<p>Et tournée vers Édith :</p>
-
-<p>&mdash; Cela me serre le c&oelig;ur, chaque fois que je
-rentre dans cette pièce&hellip;</p>
-
-<p>Assise sur un tabouret bas, auprès de sa tante
-dont elle tenait la main, Hélène répondait à ses
-questions&hellip; Oui, elle avait eu bien des tracas
-aussi avec cette bête préoccupation d'argent. La
-succession d'abord, longue à débrouiller, et dont
-le règlement, avec toutes ces lenteurs de notaire,
-n'était pas encore terminé. Sa mère, en attendant,
-touchait une pension viagère, M. Dugast
-étant mort sans testament ; elle fit allusion à la
-sécheresse d'André, réclamant un partage strict,
-leur mère réduite au quart de l'usufruit&hellip; Quant
-à l'emploi de sa fortune personnelle, que d'hésitations,
-que de difficultés, avant d'en trouver
-un placement conforme à ses idées! D'abord,
-elle avait offert à Minna de commanditer son
-journal ; elle eût participé volontiers à cette courageuse
-campagne d'amélioration sociale, à cette
-bataille pour le progrès que livrait l'<i>Avenir</i> en
-faveur des droits de la femme. Mais Minna aux
-premiers mots l'avait arrêtée, refusant avec une
-délicatesse affectueuse de l'associer aux risques
-de l'entreprise. Qu'elle conservât sa dot! Hélas,
-elle en aurait besoin.</p>
-
-<p>Enfin, après bien des recherches, grâce aux
-indications de leur amie, elle avait consacré
-la somme presque entière au développement
-d'une vaste exploitation agricole, les fermes de
-Rosay, dans le Maine-et-Loire. Cette &oelig;uvre,
-sorte de colonie où ne travaillaient presque
-exclusivement que des femmes, créée sous
-l'Empire par le baron Sassy, le célèbre philanthrope,
-avait pour but d'arracher à la misère
-un certain nombre de déshéritées. Après une
-période de plein succès, la mort du fondateur
-avait ralenti l'élan ; une transformation des
-modes de culture, un renouvellement du matériel
-allaient assurer de nouveau, avec un précieux
-résultat moral, une part d'intérêts modeste
-à coup sûr, mais qu'Hélène jugeait suffisante,
-malgré le haussement d'épaules, le ricanement
-d'André : «&nbsp;Deux et demi pour cent!&nbsp;»&hellip; Lui,
-conseillé par Vernières venait de faire un placement
-superbe, des mines de pétrole, en Transylvanie.</p>
-
-<p>&mdash; Il a beau avoir le c&oelig;ur pris, fit Édith cinglante,
-la tête reste libre!</p>
-
-<p>&mdash; Heureusement! Il n'a pas trop de toute sa
-présence d'esprit pour parer à ses besoins! Car,
-j'en ai l'impression, &mdash; Hélène baissa la voix,
-eut une moue de mépris, &mdash; Germaine les complique.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! protesta Édith indignée, crois-tu vraiment?
-Vénale?</p>
-
-<p>&mdash; Non, non! Elle ne se rend pas compte,
-évidemment. Mais de quoi se rend-elle compte,
-avec sa petite cervelle d'oiseau? Ni religion, ni
-morale ; son éducation absurde, toute de vanité,
-porte ses fruits. Pour son mari comme pour
-André, elle n'est qu'une poupée. Toujours des
-robes, des bijoux ; il faut qu'elle achète, mais
-payer? Voilà comment Du Marty a fini par
-s'apercevoir qu'il y avait du louche. Je suis
-horriblement inquiète, ils sont à la merci d'une
-imprudence. Moi, je ne puis plus rien, après
-ma scène avec André. Vous peut-être, chère
-tante, si vous parliez à Germaine, peut-être
-prendriez-vous sur elle quelque influence ; votre
-douceur, votre autorité&hellip;</p>
-
-<p>Édith lui serra la main, la baisa au front :</p>
-
-<p>&mdash; Je tâcherai.</p>
-
-<p>Et après un silence :</p>
-
-<p>&mdash; Occupons-nous de toi, fit-elle.</p>
-
-<p>De ses bons yeux francs dont Hélène sentait
-descendre jusqu'au fond d'elle-même l'interrogation
-tendre, elle la dévisageait :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, où en sommes-nous?</p>
-
-<p>&mdash; Vrai, je ne sais pas, &mdash; elle vit l'étonnement
-attentif d'Édith, &mdash; ou plutôt, je ne sais
-plus&hellip; D'abord son charme m'a conquise, cette
-grâce élégante qui vous a séduite vous-même, il
-y a six mois. Il a été si prévenant, si délicat depuis
-la mort de père. Il me semble qu'il m'aime
-réellement.</p>
-
-<p>&mdash; Mais toi, chérie?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! moi!&hellip; Certains jours je crois l'aimer,
-puis je suis prise de doutes, d'anxiété. Sa personne
-me plaît ; il y a des coins de son esprit où
-je pénètre, il y en a d'autres qui me restent
-fermés. Je n'éprouve pas cette communion de
-sentiments et d'idées qui existe, n'est-ce pas,
-dans le véritable amour? Quelque chose demeure
-entre nous. Maman, elle, me presse ; je
-ne trouverai pas mieux, dit-elle. Elle est subjuguée.</p>
-
-<p>Une sonnerie de timbre, un bruit de porte,
-des voix ; Hélène se dressa, elle ne put s'empêcher
-de rougir. Et derrière André, qui, froid,
-tiré à quatre épingles, allait saluer Mme Hopkins,
-Vernières, fin, svelte, charmant, apparaissait,
-la boutonnière fleurie. Il semblait un peu
-fatigué. Le cerne léger des yeux soulignait sa
-pâleur mate, vraie mine d'amoureux, &mdash; ou
-d'homme qui a passé la nuit précédente en
-aimable compagnie. Ils revenaient de l'exposition
-d'Horticulture, avaient assisté au départ du
-Président : foule, chaleur, orchidées admirables.
-A la dérobée, les yeux perçants d'Édith
-examinaient André, contraint. Une gêne naissait,
-en dépit de la verve, des plaisanteries de
-Vernières. Ces dames iraient-elles visiter les
-fleurs demain, avant qu'elles ne fussent fanées?
-Il serait heureux de les diriger&hellip; Il y avait surtout
-une petite bruyère mauve, toute simple,
-une merveille!</p>
-
-<p>Une bonne frappait : le courrier. Une enveloppe
-carrée, timbrée d'Angleterre, à l'écriture
-ferme&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Des nouvelles de ton mari, dit Hélène. Et
-sans les ouvrir, elle-même jetait un coup d'&oelig;il
-aux deux lettres qu'elle venait de prendre sur le
-plateau. Tiens! l'une était de Gabrielle Duval,
-maintenant professeur au lycée Fénelon, l'autre&hellip;
-Elle la retourna, un papier sale, des jambages
-grossiers&hellip; Les deux hommes se levaient, prenaient
-congé. Et tandis que Mme Hopkins, près
-de la fenêtre, à la lumière du jour décroissant décachetait
-sa lettre, la parcourait bien vite, Hélène
-lentement ouvrait la sienne. Qu'est-ce que lui
-voulait ce vilain billet, avec son écriture inconnue?
-Elle le lut une première fois, sans bien
-comprendre ; elle le relisait encore, dans une
-stupeur de dégoût, d'angoisse, dont la voix
-d'Édith la tira comme d'un mauvais rêve.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'as-tu, mais qu'as-tu donc, mon enfant?</p>
-
-<p>Et devant le visage effrayé de sa tante, Hélène
-sans un mot, brusquement, lui tendit du bout
-des doigts la chose immonde, la délation anonyme.
-Mme Hopkins, bouleversée, lut à son
-tour :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«&nbsp;Mademoiselle,</p>
-
-<p>«&nbsp;Si je vous écrit, s'est à seule fin que vous
-vous méfiai du moncieu qui vous fait la cour.
-Il ne vaut pas tant qu'il paret. Et si je vous écrit,
-s'est pour vous dire que s'est vos écus qu'il veu.
-Mes il fau vou maifier tou de même, car moncieu
-le viconte ne se gène pa pour abandonner une
-femme et l'enfant avec. Ça n'est pas beau. Demandé-lui
-donc des nouvelles d'Henriette Leroy.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ça prouve? dit Édith. Brûle
-vite, ça sent mauvais.</p>
-
-<p>&mdash; Non, donnez&hellip; Et Hélène, grave, replia
-soigneusement le papier.</p>
-
-<p>&mdash; Comment croire une infamie pareille?
-s'écria Mme Hopkins.</p>
-
-<p>Hélène dit :</p>
-
-<p>&mdash; C'est impossible.</p>
-
-<p>Mais toutes deux, sous l'apparente sérénité,
-conservaient au fond d'elles-mêmes une inquiétude
-inavouée, un sentiment indéfinissable qui
-se mêlait à la tristesse du crépuscule, insensiblement
-venu.</p>
-
-<p>Soudain, la porte s'ouvrit ; un garçonnet de
-dix ans, courts cheveux blonds et grands yeux
-hardis, fit irruption, tout animé de sa course.
-C'était <span lang="en" xml:lang="en">master</span> Willy, la peau fraîche, le verbe
-haut :</p>
-
-<p>&mdash; <i lang="en" xml:lang="en">Good evening, dear mother, good evening,
-aunty!</i></p>
-
-<p>Et la voix claire, la vivacité joyeuse de l'enfant
-dissipaient, de leur lumineuse candeur,
-l'ombre honteuse, la pensée noire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>&mdash; Mais comment, comment est-ce arrivé? répétait
-Hélène d'une voix altérée.</p>
-
-<p>Toute sa personne criait le besoin de savoir.
-Elle était si émue qu'elle ne songeait pas encore
-à s'indigner. Ses tempes bourdonnaient : quelle
-surprise, quel affolement! Après ces quinze jours
-tourmentés, malgré leur apparence tranquille, &mdash; tante
-Édith, en effet, lui redonnait du courage
-en l'absence de Vernières appelé subitement
-en Dordogne par la santé de sa mère, &mdash; cette
-catastrophe d'hier soir avait éclaté comme une
-bombe! Tout découvert par Du Marty, Germaine
-après une scène terrible s'enfuyant chez son père,
-auprès de tante Portier ; et les contre-coups :
-Mme Dugast au désespoir, l'oncle furieux contre
-tout le monde, désolé pour ses affaires ; demain
-le scandale!</p>
-
-<p>André, rageur, haussa les épaules. Un air de
-méchanceté tiraillait son visage. Il jetait sur la
-petite chambre de sa s&oelig;ur un regard hostile
-d'homme pris au piège. Allons! il n'y aurait pas
-moyen d'éviter la scène, il avait eu tort de venir.</p>
-
-<p>&mdash; Comment? fit-il. C'est bien simple. Du
-Marty pendant l'absence de Germaine a fourragé
-ses papiers, comme un goujat. Il a eu l'aplomb
-de forcer son bureau, et dans le buvard il a
-trouvé une lettre qu'elle m'écrivait&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et cette lettre? demanda Hélène.</p>
-
-<p>Il eut un mauvais sourire :</p>
-
-<p>&mdash; Pas de doute.</p>
-
-<p>Il ajouta sur un geste révolté de sa s&oelig;ur :</p>
-
-<p>&mdash; Et vois le malheur! La vertu n'est jamais
-récompensée. Germaine, tout au long des quatre
-pages, me signifiait justement son intention de
-rompre. Elle en avait assez de ces inquiétudes,
-de ces mensonges, de toute cette complication
-de vie.</p>
-
-<p>&mdash; Elle a mis le temps à s'en apercevoir!</p>
-
-<p>Et pâle de colère :</p>
-
-<p>&mdash; Ce qui m'étonne, c'est qu'elle ait fini par
-où, après l'affreuse nuit de la Neuville, elle
-aurait dû commencer.</p>
-
-<p>André voulut parler, elle le toisa :</p>
-
-<p>&mdash; Inconsciente comme elle est, elle aurait pu
-longtemps continuer de la sorte! Alors, elle a
-fini par comprendre? Elle s'est ressaisie, c'est
-bien. Mais toi qui avais l'intelligence, le raisonnement,
-la force, comment as-tu osé l'entraîner,
-lui faire commettre le mal? Et si ton lâche orgueil
-d'homme proteste, &mdash; je te vois sourire! &mdash; si
-c'est elle qui s'est jetée à ton cou, pourquoi ne
-lui as-tu pas dénoué les bras, pourquoi n'as-tu
-pas essayé de lui faire comprendre ce qu'élevée
-autrement elle n'aurait jamais oublié, le respect
-d'elle-même, de ses devoirs? Comment as-tu pu
-faire aussi bon marché de tout cela, piétiner
-ta conscience? Si tous deux vous avez cédé à
-l'égarement d'une minute, à un élan irrésistible,
-au moins tu as eu le temps de réfléchir, de
-reculer!</p>
-
-<p>Au souvenir de la nuit de la Neuville, une
-horreur la bouleversa ; l'indignation précipitait
-ses paroles, elle devint très rouge, une flamme
-de révolte dans ses beaux yeux :</p>
-
-<p>&mdash; Comment, après cette heure affreuse où
-notre père mourait, où je t'ai épargné la honte
-d'une surprise, votre amour n'a-t-il pas été tué du
-coup? Comment a-t-il pu survivre à cette minute
-de désarroi, de remords, au sortir de laquelle tout
-honnête homme se serait repris? Mais non, vous
-avez continué, par bravade, par perversité, que
-sais-je? Tes promesses mêmes ne t'ont pas arrêté.
-Tu m'avais juré de rompre, tu as menti, menti
-chaque jour depuis six mois.</p>
-
-<p>André, qui d'un doigt sec pianotait à la vitre,
-se retourna, et tranchant :</p>
-
-<p>&mdash; Tu es folle! Est-ce à toi de me faire la leçon?
-Peux-tu juger de mes intentions, lire au fond
-de mon c&oelig;ur? Sais-tu seulement ce que c'est que
-d'aimer? Tu parles de ce que tu ne connais pas.
-L'amour excuse tout.</p>
-
-<p>Elle eut un rire de sarcasme :</p>
-
-<p>&mdash; Jolis principes! Je suis curieuse de savoir
-ce qu'en pense Du Marty. Tu sens le besoin de
-pallier ta faute, voilà tout. Tu te poses en héros
-de roman. Non certes, je ne sais pas ce que c'est
-que l'amour, mais ce n'est pas ainsi que je me
-l'imagine. S'il y a des sentiments assez forts pour
-excuser l'oubli des règles, de ces coups de folie
-qui élèvent les c&oelig;urs au-dessus d'eux-mêmes,
-au-dessus du reste du monde, est-ce que votre
-passion est de celles-là? Réponds! Toi-même, si
-tu es franc, peux-tu voir en ta conduite autre
-chose que l'adultère le plus bas, le plus médiocre,
-sans aucune excuse de poésie, de souffrance, de
-sacrifice? Tu as trouvé là un plaisir facile, à portée
-de la main. Cela ne t'a coûté que du mensonge ;
-mais de cette monnaie-là, vous êtes prodigues!
-On parle toujours de la fausseté des
-femmes ; qu'est-elle auprès du mensonge des
-hommes? Le mensonge partout! Mensonge tacite,
-quand il ne suinte pas à travers les paroles&hellip; On
-se meut dans le mensonge!</p>
-
-<p>Un doute la déchira, elle songeait à Vernières.
-Sans répondre André la regardait d'un air insolent.
-Elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Alors, ça ne vous prenait donc pas à la
-gorge, chaque fois que vous jouiez votre comédie?
-Et toi, tu jugeais bon d'empocher les dividendes
-du père, en compromettant l'honneur de
-la fille? Tu n'éprouvais pas une gêne, chaque
-fois que tu paraissais devant l'oncle Marcel? Et
-Du Marty, ton camarade, ton ami? Aucune répulsion
-ne t'empêchait de serrer la main de cet
-homme, à qui tu n'aurais pas pris dix sous, et à
-qui tu volais sa femme?</p>
-
-<p>&mdash; Assez! dit André vivement.</p>
-
-<p>Mais Hélène était montée, elle continua :</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne songeais pas aux conséquences! Il
-faut les envisager, maintenant. Germaine du jour
-au lendemain déshonorée, aux yeux de ce monde
-qui pardonne tout, sauf le scandale ; Du Marty
-fort de son droit, et qui peut-être va te demander
-raison&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Qu'il vienne! dit André du ton tranquille
-d'un homme sûr de son fait, à l'épée comme au
-pistolet.</p>
-
-<p>&mdash; Crois-tu que cela répare quelque chose?
-Vous voilà bien, avec votre façon d'entendre
-l'honneur! En être restés au duel absurde, &mdash; même
-pas le <i>Jugement de Dieu</i>, &mdash; la sanction
-du hasard, de l'adresse peut-être! Si tu le
-blesses ou si tu le tues, ce sera complet. Je
-dis, moi, que cela ne lave rien, n'efface rien.
-Germaine n'en est pas moins abandonnée, déchue.
-Car que comptes-tu faire pour elle à présent?</p>
-
-<p>André eut un geste vague, impuissant.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, tu es dans l'impasse! Peut-être pourras-tu
-en sortir sain et sauf, sans accroc même à
-ton amour-propre&hellip; Est-ce que cela suffit? Tu
-n'en as pas moins vilainement agi. Père te le dirait.
-Il n'y a pas deux façons de penser, quand
-on porte dans le c&oelig;ur le moindre sentiment de
-droiture, de justice.</p>
-
-<p>André lui mit la main sur l'épaule, et froidement :</p>
-
-<p>&mdash; C'est tout? Allons, tant mieux. Mais, ma
-pauvre petite, tu te payes toi aussi de grands
-mots. Sois tranquille, la vie n'est pas si compliquée.
-Tout s'arrange. Au revoir, je repasserai
-quand tu seras plus calme.</p>
-
-<p>Il prit son chapeau, sa canne qu'il avait posés
-sur le lit et sortit avec sa mine cassante et délibérée,
-plus préoccupé qu'il n'en avait l'air. Hélène
-le laissait s'éloigner sans adieu ; avec une
-étrange ironie, elle se répétait : «&nbsp;Tout s'arrange!&nbsp;»
-Et la pauvre existence gâchée, salie de
-Germaine? Certes, elle n'avait que ce qu'elle méritait.
-N'importe, la part d'expiation n'était pas
-égale&hellip;</p>
-
-<p>Mme Dugast entra brusquement, les yeux
-pleins d'angoisse, ses bandeaux gris un peu défaits.</p>
-
-<p>&mdash; André n'est pas là? demanda-t-elle. La
-femme de chambre m'avait pourtant dit&hellip; Comment!
-parti sans me voir, sans m'embrasser? Et
-tante Portier qui vient d'arriver, avec des nouvelles!&hellip;
-Elle leva les bras au ciel. &mdash; Il faut
-pourtant qu'il sache&hellip; Mais viens, tante te dira&hellip;
-Ah! quel malheur, il me semble que je rêve&hellip;</p>
-
-<p>Dans le cabinet de travail, toujours cette impression
-d'une pièce froide, inhabitée, malgré
-les meubles et les objets familiers demeurés en
-place, le buste de M. Dugast à la place d'honneur
-sur la cheminée, &mdash; la tante Portier, écroulée
-sur un fauteuil, jambes étendues, la tête de
-côté sous son chapeau à fleurs, gémissait en
-s'éventant de son mouchoir. Elle était aussi
-rouge que Mme Dugast était pâle. A la vue d'Hélène,
-son agitation la reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ma pauvre enfant, c'est affreux.
-Qu'est-ce que nous allons devenir? Ton frère
-peut se vanter de nous mettre dans une jolie
-situation! Il est donc fou?</p>
-
-<p>Mme Dugast, qui condamnait intérieurement
-son fils, ne put souffrir qu'on dît tout haut ce
-qu'elle pensait tout bas. Par une contradiction
-naturelle aux mères, par aveugle tendresse aussi,
-elle avait beau être au désespoir des événements,
-elle ne leur en cherchait pas moins des excuses.</p>
-
-<p>&mdash; Comme s'il était le seul coupable?&hellip; Crois-tu
-que Germaine n'ait rien à se reprocher? Si
-cette petite malheureuse&hellip;</p>
-
-<p>Elle jetait sans se l'avouer la faute entière
-sur sa nièce&hellip; ses coquetteries, ses libertés ; si
-elle n'avait pas commencé&hellip; Sa ranc&oelig;ur se mêlait
-à une jalousie inconsciente, à la révélation
-subite de cette liaison qu'elle ne soupçonnait pas,
-de cette aventure où le c&oelig;ur d'André, à son
-insu, était devenu la possession d'une autre. Mais
-par-dessus tout, le bouleversement de sa vieille
-honnêteté, l'horreur du mal, joints à une terreur
-bourgeoise de l'opinion.</p>
-
-<p>Tante Portier, cruellement atteinte dans sa dignité
-de chaperon, révoltée aussi par l'injustice
-de Mme Dugast, protestait avec amertume :</p>
-
-<p>&mdash; Une jeune fille si bien élevée! Dis ce que
-tu voudras, elle a pu, bien malgré moi, avoir
-quelques légèretés d'attitude, des inconséquences
-de langage, mais le fond! quel bon naturel,
-quelle franchise! &mdash; Elle se rengorgea. &mdash; Tous
-mes conseils n'étaient pas perdus. André est le
-seul coupable!</p>
-
-<p>Hélène, pour couper court à l'inévitable discussion
-des deux femmes, aux froissements qui
-allaient s'ensuivre, ramena les choses au point.</p>
-
-<p>&mdash; Le mal est fait, dit-elle d'une voix brève.
-Où en sommes-nous, tante?</p>
-
-<p>L'indignation de Mme Portier, amassée jusque-là
-sur André, fondit brusquement sur Du
-Marty. Au fond, c'était lui le vrai coupable ;
-jamais occupé de Germaine, la laissant seule,
-trop libre, ne voyant en elle qu'un compagnon
-de parade, un objet de luxe. Tout à son
-écurie, ses courses, ses paris! Et faux, avec cela!
-Comme il les avait toutes trompées! Il n'y a pas
-une heure, cet homme d'une urbanité exquise
-l'avait envoyée promener avec la dernière grossièreté.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une brute, fit-elle, un véritable palefrenier.
-La pauvre petite, à la maison, ne fait
-que pleurer, elle n'aura bientôt plus de larmes.
-Je suis partie laissant Édith pour la garder.
-J'avais mon idée : je voulais lui faire entendre
-raison à cet homme, essayer de l'attendrir. Il
-avait toujours été si poli, si aimable avec moi.
-J'arrive, d'abord il refuse de me recevoir ; j'insiste,
-on m'introduit dans le salon. Ça m'a serré
-le c&oelig;ur ; chaque chose était à sa place, la miniature
-de Germaine sur la petite table, les fleurs
-arrangées par elle, &mdash; elle a tant de goût! &mdash; encore
-toutes fraîches dans le cornet de Chine. La
-porte claque, ce monsieur entre, le chapeau sur
-la tête ; il me demande d'un air furieux : «&nbsp;Qu'est-ce
-que vous venez f&hellip; ici? Ne me parlez pas de
-cette créature!&nbsp;» Et alors avec des mots comme
-je n'en ai jamais entendu de ma vie, il s'est répandu
-en menaces terribles. Jamais je n'aurais
-cru qu'on pouvait jurer de la sorte.</p>
-
-<p>&mdash; Il veut se battre? dit Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Se battre? Ah bien oui! Il n'a pas envie
-d'attraper un mauvais coup! Le déshonneur de
-Germaine lui suffit. Elle a voulu le scandale,
-criait-il, elle l'aura! Et en voilà assez! J'ai la loi
-pour moi. La prison d'abord, le divorce ensuite!</p>
-
-<p>&mdash; La prison? se récria Hélène suffoquée,
-tandis que Mme Dugast, un peu rassurée puisqu'il
-n'était pas question de se battre, et ne
-voyant plus que l'horreur pour Germaine du
-châtiment disproportionné, protestait :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce possible? Quelle canaille!</p>
-
-<p>Une stupeur dominait leur consternation. La
-prison? Mais la loi sur le divorce ne l'avait-elle
-pas abolie? Une coutume aussi barbare pouvait-elle
-subsister dans le Code? Le mari outragé
-avait-il vraiment le droit de se venger de la
-sorte? Tante Portier se moucha bruyamment
-après s'être tamponné les yeux :</p>
-
-<p>&mdash; Il paraissait bien sûr de son fait, criait :
-«&nbsp;Oui, la prison!&nbsp;» Et il tapait sur la table.
-«&nbsp;Quant à son complice&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Un coup sec à la porte. Solennel dans son
-long pardessus noir, le col très haut, cravaté de
-blanc, M. Pierron parut, plus austère que jamais.
-Son visage blême, entre les favoris de neige,
-avait la sévérité des grands jours ; un réquisitoire
-indigné semblait prêt à jaillir de ses lèvres
-minces. Mme Dugast, à la vue de son père, sentit
-redoubler son chagrin. Tante Portier eut un
-soupir de soulagement : un oracle venait d'entrer,
-l'intervention de M. Pierron était providentielle.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mon père, sanglota Mme Dugast,
-n'est-ce pas que c'est impossible! Cet affreux
-homme veut traîner la pauvre Germaine en prison!
-Est-ce qu'une pareille infamie est permise?</p>
-
-<p>&mdash; Ce serait monstrueux! dit Hélène.</p>
-
-<p>M. Pierron, qui s'était assis avec lenteur, la
-considéra d'un air de pitié ironique.</p>
-
-<p>&mdash; Tu trouves? fit-il. Eh bien! ma petite, c'est
-tout ce qu'il y a de plus légitime.</p>
-
-<p>Hélène eut un cri de révolte :</p>
-
-<p>&mdash; Légitime!</p>
-
-<p>&mdash; Mettons légal, si tu y tiens, mettons légal.</p>
-
-<p>Et devant les trois femmes confondues, majestueux,
-il se leva et, traversant la pièce, alla
-prendre un lourd in-octavo dans le coin de la
-bibliothèque où les livres de jurisprudence alignaient
-toujours en bel ordre, comme du vivant
-de M. Dugast, leurs reliures sombres. Il se rassit,
-et d'un doigt sûr ayant feuilleté les pages, il déploya
-le livre tout grand, parut du plat de la
-main étaler la sentence ; puis de sa voix blanche :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Code pénal, article 337. La femme convaincue
-d'adultère subira la peine de l'emprisonnement
-pendant trois mois au moins et deux
-ans au plus.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elles gardaient toutes trois un silence morne.
-Hélène mal résignée frémissait.</p>
-
-<p>Il arrêta sur elle son regard glacé, où la rigidité
-de la justice se mêlait dans un reflet fugace
-à une dignité souffrante. Il avait beau se raidir,
-la faute de son petit-fils l'humiliait dans sa
-vieille et hautaine probité, son orgueil de magistrat
-intègre chargé pendant si longtemps de
-faire prévaloir l'inflexibilité des lois. Il poursuivit :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Article 338. Le complice de la femme
-adultère sera puni de l'emprisonnement pendant
-le même espace de temps, et, en outre, d'une
-amende de cent francs à deux mille francs.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; André! s'écria Mme Dugast.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, dit M. Pierron ; aux termes
-stricts de la loi, Du Marty peut faire incarcérer
-André tout aussi bien que Germaine. D'habitude
-pourtant, le complice n'est frappé que de l'amende.</p>
-
-<p>Hélène n'y put tenir :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est qu'une injustice de plus! En quoi
-l'homme est-il moins coupable que la femme?</p>
-
-<p>M. Pierron haussa légèrement les épaules. Il
-n'entrait pas dans cet ordre de considérations.
-La loi est la loi.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, grand-père, mais c'est odieux,
-tout simplement! Comment, une malheureuse a
-été entraînée, et le complice, l'auteur, oui, l'auteur
-de la faute sera moins châtié qu'elle? C'est
-absurde! C'est le responsable qu'on épargne,
-c'est la victime qu'on écrase. Comment, vous
-donnez à la femme une éducation telle, qu'elle
-ne peut pas toujours trouver en elle la force de
-résistance ; vous-même vous lui avez façonné
-une âme incomplète et futile, vous vous êtes depuis
-des siècles bornés à en faire un être de séduction,
-une compagne de plaisir ; et en même
-temps vous exigez d'elle les vertus les plus élevées,
-les plus constantes, abnégation, dévouement,
-pureté! Cette femme, trop souvent inconsciente,
-c'est votre &oelig;uvre : quelque chose ne
-proteste-t-il pas en vous quand vous la frappez?
-Et ce n'est pas seulement parce que Germaine
-est ma cousine, parce que je condamne
-André, Du Marty même ; &mdash; est-ce que cet
-imbécile n'aurait pas mieux fait de s'occuper
-de sa femme que de ses chevaux? &mdash; Non, j'ai
-toujours été profondément révoltée de cette iniquité :
-s'agit-il de nos intérêts et de nos droits,
-ah! nous sommes des mineures ; mais dès que
-par malheur nous lésons les vôtres, nous voilà
-majeures, vite vous nous punissez! Germaine
-en prison! Une barbarie pareille! Comment
-a-t-elle pu rester dans nos lois, dans nos m&oelig;urs?
-Même pas un châtiment, une vengeance, et la
-plus dérisoire, la plus lâche! Est-ce qu'entre
-deux êtres humains, liés par un contrat librement
-accepté, librement consenti, le divorce ne
-suffit pas? De quels droits cette tyrannie brutale,
-exercée sur le plus faible?</p>
-
-<p>M. Pierron interrompit :</p>
-
-<p>&mdash; Il me déplaît de discuter de tels sujets avec
-toi, tu me forces cependant à te dire que la
-faute de la femme peut avoir des conséquences
-si graves&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Raison de plus pour se séparer bien vite,
-dignement. Je trouve, moi, la trahison de l'homme
-déshonorante, d'autant plus déshonorante qu'il
-est le chef de la famille, le gardien de l'honneur
-commun. Pourquoi cette éternelle inégalité? Il
-fait bon naître homme.</p>
-
-<p>D'un coup sec, M. Pierron claqua les feuillets
-du Code en les refermant comme d'inexorables
-tenailles.</p>
-
-<p>&mdash; Causons sérieusement, fit-il.</p>
-
-<p>Ce furent de nouvelles lamentations de Mme Dugast
-et de la tante Portier, récriminations vaines,
-résolutions subites aussitôt abandonnées. M. Pierron,
-supplié par Hélène de s'entremettre, de
-tenter une démarche auprès de Du Marty, refusa
-net : égoïsme de vieillard? réserve d'ancien magistrat?
-Peut-être aussi cette conviction ancrée
-chez les gens de justice que le temps arrange
-tout : les événements d'eux-mêmes se modifient,
-la colère s'use, on réfléchit. Il partait enfin ; la
-tante Portier, dont le coupé attendait en bas, se
-leva en même temps, elle le mettrait chez lui en
-passant ; sitôt rentrée, elle renverrait Édith. On
-n'avait rien décidé.</p>
-
-<p>Restées seules, Hélène et sa mère se contemplèrent,
-dans un silence d'effondrement. Comment
-tout cela tournerait-il? Mme Dugast joignit
-les mains, douloureusement :</p>
-
-<p>&mdash; Qui aurait jamais supposé?&hellip; Un mariage
-que j'ai fait moi-même! Situation, fortune assorties&hellip;
-Tout avait l'air de marcher si bien!</p>
-
-<p>Hélène eut aux lèvres un reproche facile. Que
-de fois sa mère lui avait cité en exemple cette
-brillante union, si vite, si heureusement conclue!
-«&nbsp;La convenance des relations, l'excellence des
-renseignements! A quoi bon tant hésiter, avant
-de prononcer le oui définitif?&hellip;&nbsp;» Elle se rappela
-mainte discussion, une notamment à la Neuville,
-le jour de sa majorité. M. Dugast souriait,
-séparé d'elle par la table, tandis que sa
-mère, pour lancer ses arguments, quittait, reprenait
-avec fièvre sa broderie&hellip; L'événement,
-hélas! s'était chargé de répondre. Mais le triomphe
-cette fois, loin de la réjouir, l'emplissait de
-chagrin. Silencieuse, elle s'approcha de sa mère,
-l'embrassa tendrement, tandis que la pauvre
-femme soupirait, avec une partialité ingénue :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mes pauvres enfants, que de mal vous
-nous faites sans le vouloir!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>&mdash; Germaine veut te voir, avait dit tante Édith
-en rentrant. Et plus émue qu'elle ne le voulait
-paraître, elle répondait, à l'interrogation anxieuse
-d'Hélène : &mdash; Elle t'en supplie.</p>
-
-<p>L'oncle Dugast occupait un somptueux entresol,
-boulevard Haussmann. Le lendemain Hélène,
-qui n'avait pu fermer l'&oelig;il de la nuit,
-montait très vite l'escalier, &mdash; le temps de surprendre
-le regard curieux, averti du concierge ;
-elle sonnait, et passant devant le salut du grand
-laquais en habit, &mdash; lui aussi devait savoir, &mdash; elle
-pénétrait de son air décidé dans le salon.
-Deux personnes y chuchotaient familièrement :
-Yvonne et un vieux monsieur au crâne luisant.
-Elle ne le reconnut pas tout de suite, tant il
-avait rajeuni ; c'était le comte Soulier, complet
-gris perle et guêtres blanches, un assidu de la
-maison, depuis le déjeuner au pavillon des
-Bourrel.</p>
-
-<p>&mdash; Toi, quelle bonne surprise! s'écria Yvonne
-levée en sursaut, et rougissant (Tiens, pourquoi
-donc?)&hellip; &mdash; Germaine va être bien contente.
-Vous permettez, comte?</p>
-
-<p>M. Soulier non seulement permit, mais supplia,
-d'un geste ravi. Yvonne, précédant Hélène
-en silence, &mdash; qu'eussent-elles dit, à présent? &mdash; traversa
-un couloir, poussa la porte de la
-chambre de Germaine. Une odeur d'éther s'en
-exhalait ; les rideaux tirés laissaient à peine voir
-dans le demi-jour le lit où gisait une forme
-blanche. On entendit un ou deux petits gémissements.</p>
-
-<p>&mdash; Qui est là? demanda une voix faible.</p>
-
-<p>Yvonne se retirait sans répondre, fermait la
-porte sur Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; C'est toi, Yvonne? reprit la voix tandis
-qu'un visage pâle se tournait sur l'oreiller.</p>
-
-<p>Hélène chercha la main de la malade, une
-pauvre main brûlante, et dit très bas :</p>
-
-<p>&mdash; C'est moi, Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Toi! dit Germaine, et elle se souleva d'un
-air effrayé, sans lâcher la main pitoyable, qu'elle
-serrait désespérément ; et tout à coup Hélène
-sentit une pluie chaude qui lui tombait sur les
-doigts, Germaine sanglotait :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mon Dieu! mon Dieu!</p>
-
-<p>Hélène en venant s'était raidie ; des sentiments
-contraires l'agitaient, mépris, indignation,
-douleur. Toute sa fierté, sa pureté protestaient
-contre une chute dont elle mesurait la
-profondeur sans pouvoir comprendre par quelle
-pente insensible la malheureuse avait glissé ; elle
-éprouvait une sorte d'horreur physique pour
-ce qu'un pareil entraînement comportait à
-ses yeux d'inavouable, de mystérieuse honte ;
-mais, quand elle fut en face d'une si grande
-détresse, la pitié l'emporta. Elle ne vit plus,
-dans cette femme au désespoir, qu'une s&oelig;ur infortunée,
-victime d'une éducation et de m&oelig;urs
-absurdes. La pauvre Germaine était moins responsable
-que son complice ; l'inégalité de l'expiation
-la révolta. Les reproches que sa conscience
-lui dictait, elle manqua de courage pour
-les faire ; ses yeux s'emplirent de larmes.</p>
-
-<p>Germaine éperdue répétait comme une enfant :</p>
-
-<p>&mdash; C'est affreux, affreux, je ne veux pas aller
-en prison, j'aime mieux mourir! &mdash; Elle baissa
-la voix : &mdash; J'ai essayé hier soir, oui, j'ai voulu
-boire du laudanum, et puis au dernier moment
-je n'ai pas pu. N'est-ce pas que je n'irai pas en
-prison? C'est à devenir folle!</p>
-
-<p>&mdash; Calme-toi, dit Hélène, ton mari réfléchira,
-on lui fera comprendre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un homme si bien, je le croyais du moins,
-déshonorer une femme, et sa femme encore!
-Conçoit-on cela? Pourquoi s'acharne-t-il après
-moi? Que lui ai-je fait? On a plus d'égards envers
-une femme qu'on a aimée! Excepté ma faute, je
-n'ai rien à me reprocher.</p>
-
-<p>Elle parlait avec une sincérité si convaincue,
-une inconscience si déroutante, qu'Hélène en
-fut blessée ; sa loyauté se révolta. Elle fut franche :</p>
-
-<p>&mdash; Crois-tu donc que ta faute ne soit rien?</p>
-
-<p>Germaine la contempla avec étonnement,
-comme si elle ne saisissait pas tout de suite ; puis
-désolée :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! si, si! je me repens amèrement. Mais
-tu ne comprends pas, tu ne peux pas comprendre,
-toi. Je n'étais pas libre, je ne m'appartenais
-pas&hellip;</p>
-
-<p>A son tour, Hélène fut déconcertée.</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne t'appartenais pas! prononça-t-elle
-avec un sourire incrédule, presque méprisant.</p>
-
-<p>Bien bas, Germaine murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Non, André&hellip; &mdash; et sans la regarder : &mdash; je
-te jure, je ne sais pas comment j'en suis venue
-là&hellip; André l'a voulu! &mdash; D'un ton pleurard elle
-ajouta : &mdash; Je me défendais, j'ai résisté longtemps&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! comme tu es lâche! fit Hélène. Tu n'as
-même pas le courage de ta mauvaise action.
-C'est André, dis-tu?&hellip; Et toi, est-ce que tu
-n'avais pas une volonté, une âme libre, pour te
-respecter et respecter les autres?</p>
-
-<p>Et en même temps, cette faiblesse un peu
-vile la ramenait de la colère à la pitié. Elle revoyait
-Germaine en jupe courte, mollets bien
-pris dans les guêtres le jour de la partie de
-chasse, ses yeux brillants de champagne, puis la
-docilité avec laquelle elle s'était assise à côté
-d'André dans la charrette. Une grande tristesse
-la pénétra. Elle sentait tout cela si petit, si mesquin,
-si douloureux à voir! Elle étouffait dans la
-pièce sombre, ou le linge de corps de Germaine
-gisait sur des meubles, en désordre.</p>
-
-<p>&mdash; Ça manque d'air, fit-elle. C'est malsain de
-s'engourdir dans le noir. Voyons, du courage.
-Lève-toi!</p>
-
-<p>Mais Germaine gémissait :</p>
-
-<p>&mdash; Je n'en aurai pas la force. Hier, j'étais si
-résolue à en finir! J'avais versé tout un flacon de
-laudanum dans un verre. Si je l'avais bu, pourtant&hellip;
-C'est affreux, affreux!</p>
-
-<p>Hélène eut un sourire, et bien que parfaitement
-rassurée :</p>
-
-<p>&mdash; Tu l'as jeté, j'espère!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! oui&hellip; Ah! si le courage ne m'avait
-pas manqué! Et puis l'idée que je serais trop
-laide, une fois morte.</p>
-
-<p>Relevant à deux mains sa broussaille de cheveux
-fous, elle demanda timidement :</p>
-
-<p>&mdash; Quelle heure est-il, ma bonne Hélène?
-Comment, si tard? &mdash; Et surprenant un mouvement
-de curiosité chez sa cousine : &mdash; C'est parce
-que&hellip; je n'ai rien pris depuis hier matin.</p>
-
-<p>&mdash; Veux-tu une tasse de bouillon, du chocolat?</p>
-
-<p>Germaine hésita pour la forme :</p>
-
-<p>&mdash; Un peu de chocolat, oui.</p>
-
-<p>&mdash; Avec du pain?</p>
-
-<p>&mdash; Non, sans&hellip;</p>
-
-<p>Hélène avait une forte envie de rire, de pleurer
-aussi. Elle se reconnaissait impuissante. La
-consoler? Allons, ce serait vite fait. La sermonner?
-Elle ne comprendrait pas. Il était bien
-temps d'ailleurs! Qu'elle lui laissât du moins un
-bon souvenir de grande s&oelig;ur, un de ces sourires
-qui mettent du baume sur la plaie. Elle ouvrit
-les rideaux, sonna la femme de chambre, retapa
-les oreillers de Germaine, puis lui servit son
-chocolat, la fit manger. Pauvre petite, aux dernières
-cuillerées, de grosses larmes se remettaient
-à couler, intarissablement, sur ses joues rondes
-aux fossettes creusées pour le sourire. Remords?
-Non, regrets. Tant d'ennuis à subir, tout ce que
-l'on dirait!&hellip;</p>
-
-<p>Hélène, en rentrant, éprouvait une vraie colère
-contre André. Son monstrueux égoïsme
-d'homme! Elle se sentait atteinte par l'humiliation,
-la dégradation de sa cousine, elle s'en voulait
-d'être une femme. Les hommes, en vérité,
-avaient trop beau jeu. Séduire, c'est charmant :
-quant aux suites!&hellip; Le cuisant soupçon, la brûlure
-au c&oelig;ur lui revinrent&hellip; Vernières! elle se
-serait crue plus forte. Un petit papier sale pouvait-il
-lui gâter ainsi la vie? En vain elle repoussait
-l'outrage, elle y pensait sans cesse. La bourrasque
-des derniers événements, en la chassant
-d'elle-même pour l'occuper d'autrui, avait laissé
-intactes sa tristesse et ses craintes. Elle y revenait,
-à chaque minute de suspens. C'était plus
-fort qu'elle. Qui avait pu lui écrire cela? Pourquoi
-lui aurait-on écrit un mensonge? Ce nom,
-Henriette Leroy, la poursuivait. Elle en marquait
-un visage, se représentait la femme. Où
-la trouver? Cherche! Le monde est grand. Le
-mépris de la lettre anonyme&hellip; Oui, elle méprisait,
-mais cela ne l'empêchait pas de souffrir.
-Cette idée que quelqu'un d'obscur, de caché,
-lui en voulait, avait quelque chose d'odieux. Si
-encore elle savait tout ; mais où, comment vérifier?
-Ah! le poison était dosé à souhait. Dans
-le jour, durant ces deux semaines, l'occupation,
-les courses en amortissaient l'effet ; il reprenait
-sa force lente, aux heures d'insomnie.</p>
-
-<p>Si c'était vrai! Un secret pareil expliquerait
-ce qui persistait d'indéfinissable en Vernières,
-sa correction glacée, maîtrise et réserve. Certaines
-façons d'épier les gens à la dérobée, de
-scruter les intentions du regard, de la voix. Mais
-aussitôt, elle se disait : «&nbsp;Allons, c'est insensé!
-Un acte aussi monstrueux? Impossible! On ne
-rejette pas sans miséricorde une femme qui s'est
-donnée entièrement à vous ; et puis l'enfant, on
-ne renie pas son enfant, voyons, on ne l'expose
-pas à la faim, au froid, au vice, à la mort!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le départ subit de Vernières, en Dordogne,
-son absence prolongeaient ce cauchemar. S'il
-avait été là, seulement!&hellip; Aussi quel battement de
-c&oelig;ur, quelle surprise lorsque, avant le déjeuner, &mdash; sa
-mère et tante Édith sorties depuis le matin
-n'étaient pas encore rentrées, &mdash; la bonne vint
-la prévenir que M. de Vernières attendait au
-salon. Une joie qui lui fit mal, un espoir avec
-des élancements de crainte. Puis, ce franc courage
-qui était la marque de sa nature l'emporta :
-savoir la vérité coûte que coûte, ne pas
-subir une minute de plus l'angoisse du doute et
-l'horreur du mensonge.</p>
-
-<p>Vernières avait sa fine pâleur habituelle, son
-beau regard cerné ; il avait maigri. Son charme,
-cette fois tout de mélancolie, émut Hélène. Il
-avait été très inquiet, avait dû veiller plusieurs
-nuits au chevet de sa mère. Il donnait des détails
-avec discrétion, simplicité. Elle se sentit à
-mille lieues de la lettre anonyme. Une pudeur
-aussi la retenait. Devina-t-il son malaise? La
-conversation s'arrêta. Il se levait, allait prendre
-congé. Elle eut honte de le laisser partir, sans
-avoir affronté le danger :</p>
-
-<p>&mdash; Tenez, dit-elle tout à coup, lisez donc cela!</p>
-
-<p>Elle lui tendit la lettre. Elle vit sa surprise,
-son trouble&hellip; Mais, n'était-ce pas bien naturel?
-Que devait-il croire, que pouvait-il penser d'une
-démarche en apparence aussi simple, si contraire
-au fond à l'usage, aux convenances? Elle rougit,
-tandis qu'avec une attention prudente, les traits
-contractés à mesure, il lisait, relisait l'étrange
-papier. Puis il releva les yeux, &mdash; comme ils
-étaient purs! &mdash; il sourit, &mdash; quelle hautaine
-ironie!</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Il avait replié la lettre, la déposait sur la table
-avec une moue méprisante, un retrait du geste.
-La tête rejetée en arrière, son visage fermé,
-l'attitude entière criaient l'indignation, le dédain
-muet de son innocence blessée.</p>
-
-<p>Il se taisait toujours.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, reprit-elle, ne me direz-vous pas
-un mot? Je vous crois d'avance. Une parole suffit.</p>
-
-<p>Alors, avec une supériorité amère, et balayant
-d'un revers de main l'imaginaire suspicion :</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'on se défend contre de pareilles
-attaques?</p>
-
-<p>Puis sa voix se mouilla, tremblante d'une
-vraie douleur :</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne me demandez qu'un mot, vous
-doutez donc? Comme si vous ne voyiez pas
-qu'une telle question, quand on aime, est la plus
-sanglante des injures!</p>
-
-<p>Elle sentit douloureusement le reproche ; un
-élan de confiance et d'affection lui réchauffa le
-c&oelig;ur ; et bien en face :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, jurez-moi que j'étais folle, que vous
-me pardonnez!</p>
-
-<p>Les beaux yeux de Vernières eurent un éclair
-de mansuétude et de triomphe :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous le jure, dit-il gravement.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne connaissez pas cette femme?</p>
-
-<p>&mdash; Puisque je vous le dis.</p>
-
-<p>D'un mouvement prompt, Hélène froissait et
-déchirait le papier abject en mille menus morceaux,
-et dans la gracieuseté de son acte, il y
-avait du dégoût et de la joie.</p>
-
-<p>Ils se mirent à causer, rapprochés, fondus
-dans un besoin de communion, de tendresse.
-Du péril côtoyé, de la douleur évanouie, il leur
-restait une loquacité un peu fébrile qui, par
-moments, tombait en silences où ils essayaient
-de se pénétrer. Clair comme le jour, Vernières
-démontra l'ignominie de tels procédés, l'inanité
-de ces basses man&oelig;uvres, fruits de la plus lâche
-envie. Il s'étonnait toujours qu'on pût traîner
-derrière soi des rancunes inconnues. Un sourire
-attristé souligna son indifférence devant ces
-haines injustifiées. Qui sait d'où cela pouvait
-venir, de quel arrière-fond d'antichambre ou de
-boutique? Pauvre Hélène, avoir souffert de cela&hellip;
-Il l'en plaignit, avec des mots câlins et mesurés.</p>
-
-<p>&mdash; Nous n'en parlerons jamais plus, dit-elle.</p>
-
-<p>Elle ressentait un soulagement inexprimable,
-une honte confuse de ses soupçons. Sensation
-douce, qui, après son départ, se changea en
-angoisse sourde. Elle gardait au c&oelig;ur une invisible
-meurtrissure.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le lendemain, rue du Croissant, Hélène et
-Mme Hopkins gravissaient le vaste escalier
-boueux d'une de ces grandes maisons à six
-étages, ruches énormes pleines d'un va-et-vient
-de portefaix et de camelots, dans un claquement
-de portes battantes, une rumeur de voix, un
-ronflement ininterrompu de machines. Deux
-journaux du soir avec leurs bureaux de rédaction
-et leurs imprimeries, une fabrique d'abat-jour
-en gros, des ateliers de fournitures pour
-modes y mélangeaient leur vie fiévreuse : coudoiement
-de typos alertes, de journalistes à monocle,
-d'ouvrières en cheveux. Les deux femmes
-se signalaient d'un regard leurs mines souffreteuses
-et chiffonnées, pâles maigreurs, teints
-bouffis, où quelque chose de joli persistait à
-fleurir. De lourds cylindres de papier à l'odeur
-fade encombraient le passage. Au troisième une
-plaque de cuivre à lettres noires, une porte
-ouverte : L'<i>Avenir</i>.</p>
-
-<p>Elles longèrent un couloir vitré. Derrière son
-comptoir, un garçon de bureau attentif se levait :</p>
-
-<p>&mdash; Ces dames désirent?</p>
-
-<p>Puis reconnaissant Hélène, il s'exclamait
-d'une voix émue :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mademoiselle!</p>
-
-<p>Une expression de dévouement infini éclaira
-son visage. Avec son bras en écharpe et sa tenue
-décente, Flénu, par sa résignation, son air d'incurable
-tristesse, inspirait la compassion.</p>
-
-<p>&mdash; Mon filleul va bien? demanda Hélène en
-souriant.</p>
-
-<p>Et à travers les remerciements balbutiés du
-malheureux, elle revoyait la figure brûlante et
-blême, les yeux de souffrance de Marthe.</p>
-
-<p>Une portière se souleva. Grande et forte, le
-front haut sous les cheveux gris, son regard clair
-lancé droit, Minna Herkaërt parut sur le seuil
-de son bureau. Empanachée d'un chapeau à
-plumes, une femme à bandeaux blonds et chair
-de cire prenait congé. Hélène d'un coup de
-coude la désignait à tante Édith : c'était Sophie
-Gr&oelig;tz, la Viennoise prétentieuse et sensible qui
-harcelait tous les journaux féministes et l'<i>Avenir</i>
-en particulier de manuscrits souvent refusés,
-chroniques, romans et contes, où les hommes
-étaient invariablement des scélérats, les femmes
-des martyres. Mais déjà les trois amies étaient
-dans la petite pièce, Minna tenant la main d'Hélène
-et questionnant affectueusement du regard
-Mme Hopkins.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai reçu votre lettre, ma chérie, dit-elle à
-la jeune fille. Eh bien! je pense qu'il faut éviter
-le scandale à tout prix. Croyez-vous vraiment ce
-pauvre snob de Du Marty capable d'une vengeance
-pareille, si contraire aux habitudes? Et
-l'opinion?</p>
-
-<p>Hélène hocha la tête : Un imbécile est capable
-de tout! Minna haussait les épaules :</p>
-
-<p>&mdash; Mais il faudrait être une canaille fieffée!
-Il n'a donc rien à se reprocher, lui? Soyez tranquille,
-jamais il n'osera. J'ameuterai plutôt la
-presse.</p>
-
-<p>A peine Mme Hopkins, heureuse de se réchauffer
-à la sympathie virile de Minna, avait-elle
-le temps de dire en quelques phrases fortes
-l'amer chagrin, les soucis que lui apportaient
-depuis un an ses voyages en France, &mdash; Ah! la
-calme maison blanche du Devonshire, les grands
-prés où les b&oelig;ufs ruminaient par bandes, le
-frais brouillard de la rivière, sous les peupliers! &mdash; la
-porte s'ouvrait en coup de vent. Mme Morchesne
-fit irruption. Un corsage sang de b&oelig;uf
-et des gants trop clairs soulignaient sa redoutable
-laideur. Un plat canotier d'homme élargissait
-sa figure rougeaude et rapetissait sa personne
-trapue. De sa voix caverneuse, la présidente de
-la Ligue pour l'émancipation des femmes décerna
-quelques louanges enthousiastes à Minna
-à propos de son dernier article : «&nbsp;Éducation de
-la jeune fille.&nbsp;» Hélène et Mme Hopkins eurent
-leur part de compliments. On était entre défenseurs
-d'une même cause. «&nbsp;Sus au tyran!&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; M. Morchesne va bien? s'enquit Hélène
-malicieusement.</p>
-
-<p>&mdash; Merci, gronda l'organe ronflant. Il doit revenir
-me reprendre. Je l'ai envoyé après déjeuner
-à Passy, s'entendre avec le directeur de la salle
-Desbordes-Valmore pour ma conférence. Une
-bonne heure pour aller, autant pour revenir, à
-pied bien entendu. C'est excellent pour ses rhumatismes.
-Je suis étonnée de ne pas le trouver ici.</p>
-
-<p>Mme Hopkins s'informa de la date. L'émancipatrice
-tira de son calepin des cartes d'invitation
-où se lisait en grosses lettres : «&nbsp;Mme MORCHESNE.
-<i>Droits politiques des femmes</i>&nbsp;» et les
-distribua avec profusion. Puis, tournée vers
-Minna :</p>
-
-<p>&mdash; Mais, chère grande amie, dit-elle en faisant
-vibrer les <i>rr</i>, ne nous ferez-vous pas l'honneur
-de venir dire aussi quelques mots. Olympie Farnel
-doit prononcer une petite allocution. Si vous
-consentiez à donner à votre tour? Rien que quelques
-mots! vous développeriez par exemple votre
-admirable article&hellip;</p>
-
-<p>Minna haïssait la fougue maladroite et le zèle
-intolérant de Mme Morchesne ; elle s'excusa sur
-sa santé. La grosse femme, qui ne tenait pas au
-fond à une concurrence redoutable, n'eut garde
-d'insister. Elle se répandit en un dithyrambe
-nouveau. Une seule chose l'avait taquinée parmi
-toutes les belles idées de Minna : pourquoi confier
-à l'homme, du mari à la femme, du père à
-la fille, le soin d'améliorer, de transformer peu à
-peu l'éducation des jeunes filles futures? Aux
-femmes de se libérer seules. Pas de composition
-avec l'ennemi!</p>
-
-<p>En quelques phrases incisives, dédaigneuses
-presque, Minna répondait : «&nbsp;Cette lente modification,
-la femme seule n'en viendrait pas facilement
-à bout. Avec l'âme que des siècles de
-soumission, la longue habitude d'être protégée
-lui ont faite, comment s'affranchir du jour au
-lendemain? Cette idée que pour un meilleur avenir
-des enfants, de la race, la femme doit s'élever
-à être vraiment l'égale de l'homme dans la responsabilité
-et l'effort communs, il faut petit à
-petit que les hommes s'en pénètrent d'abord :
-qu'ils nous aident, dans leur propre intérêt, à développer
-en nous, leurs filles, leurs femmes, ce
-sentiment de notre conscience et de notre mission.
-Ce qui manque à tant de femmes, &mdash; aussi
-bien à celles, moins nombreuses chaque jour,
-qui trouvent dans le mariage un abri, qu'à la foule
-toujours croissante de celles qui doivent faire
-leur vie elles-mêmes, &mdash; ce qui nous manque, à
-presque toutes, c'est une âme pondérée, volontaire.
-On ne l'acquiert pas en un jour. Il nous
-faut compter sur l'évolution de l'opinion, des
-m&oelig;urs. Commençons par vivifier l'éducation
-étroite et bornée de nos couvents, de la plupart
-des écoles. Du soleil, de l'air, ouvrons les fenêtres
-sur la vie! Que la jeune fille cesse d'être jetée,
-pleine d'illusions, dans une société qu'elle
-ignore. Leçons de choses, écoles professionnelles ;
-qu'élevée davantage en compagnie de
-l'homme, elle devienne moins romanesque,
-moins accessible à la séduction de l'inconnu.
-Qu'elle prenne conscience de ses droits, de ses
-devoirs. Qu'elle soit capable de gagner son
-pain.&nbsp;» Et concluant, Minna jetait avec une conviction
-chaleureuse :</p>
-
-<p>&mdash; Je sais bien, moi, que loin de perdre à ce
-changement, comme les hommes le proclament
-d'avance, nous ne pouvons qu'y trouver avantage.
-On ne nous en aimera pas moins ; on nous respectera
-plus. Si nous savons nous développer
-avec calme, avec sagesse, jamais nous n'abdiquerons, &mdash; vous
-êtes là pour le prouver, ma
-petite Hélène, &mdash; ce qui fait notre charme
-propre, la grâce et la pudeur natives.</p>
-
-<p>Mme Morchesne, intraitable, allait se remettre
-à tonner contre l'oppresseur héréditaire ; mais
-on frappait à la porte, Miss Pelboom entra, plus
-sèche et plus anguleuse que jamais. C'était bien,
-dans son veston et sa culotte de cycliste, le plus
-maigre petit garçon que l'on pût voir, torse plat
-et hanches droites. Cette jeune personne, mise
-au fait, regretta seulement que l'éminente directrice
-eût, à son avis, fait une part insuffisante,
-dans l'éducation de la jeune fille, aux sports
-athlétiques, à ces exercices violents et libres qui
-affranchissent l'esprit, fortifient la volonté, en
-durcissant les muscles.</p>
-
-<p>Mais un grattement timide se faisait entendre.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis sûre que c'est mon mari, dit
-Mme Morchesne, de sa voix de basse.</p>
-
-<p>Et en effet M. Morchesne, longue et douce
-tête de mouton sur un buste mince et de hautes
-jambes pliantes, s'encadra dans l'ouverture de
-la porte. Il avait de gros paquets à la main, &mdash; commissions
-de la prévoyante et inexorable
-Mme Morchesne, et semblait mort de fatigue. Il
-s'assit péniblement et, mal convaincu de l'efficacité
-des longues marches, résigné d'ailleurs,
-donna des nouvelles de ses rhumatismes.</p>
-
-<p>D'autres gens venaient encore : le vieux philosophe
-Dureau, l'intelligente et belle Andrée
-Vergnes, dont les paysages avaient été très remarqués
-au dernier Salon. Hélène et Mme Hopkins
-se levèrent. Minna leur disait d'un regard
-son regret de n'avoir pu causer vraiment, elles
-n'avaient pas échangé dix paroles. Mais il y a
-des jours comme cela : le c&oelig;ur voudrait se confier ;
-tout s'y oppose. Pourtant Hélène eût bien
-souhaité parler à sa vieille, à sa chère amie, de
-la lettre anonyme déchirée en morceaux, de la
-petite souffrance obscure&hellip; Henriette Leroy!</p>
-
-<p>Au bas de l'escalier, elles voyaient descendre,
-d'un fiacre qui s'arrêtait juste devant la maison,
-le beau Dormoy, portière claquante. Un long
-pardessus clair, le chapeau à huit reflets, des
-gants neufs, l'allure dégagée. Il les reconnut, se
-prit à rougir, visiblement gêné. Saluts, présentation ;
-il allait porter un article de critique à
-l'<i>Écho du soir</i>, il se hâta de prendre congé.
-Comme elles tournaient l'angle, elles s'étonnèrent
-de voir, penchée à la vitre du fiacre et les
-suivant avec une curiosité malveillante, presque
-jalouse, une femme grosse et déjà vieille, à cheveux
-roux, paupières lourdes et joues trop roses,
-relevées de fard. Son masque empâté disait la
-fille sur le retour. Une même impression traversa
-leur silence. Qu'avaient de commun de Dormoy
-et cette vilaine femme?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Après quelques secondes d'attente essoufflée
-sur le palier des Simonin, au cinquième, où
-<span lang="en" xml:lang="en">Master</span> Willy venait de tirer énergiquement le
-bouton de sonnette à demi détraqué, Hélène et
-Mme Hopkins pénétraient dans une antichambre
-sombre, sans reconnaître de suite l'humble silhouette
-effacée qui venait d'ouvrir : la cousine
-Denise. Elle s'excusa, gênée ; la femme de ménage
-était justement sortie. Toujours sortie, la
-femme de ménage! Hélène eut un éclair de
-compassion. Pauvre Denise, avec ses continuels
-petits mensonges d'orgueil souffrant!</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous arrivez bien! dit gentiment la
-jeune femme. Louise et Gabrielle sont là.</p>
-
-<p>&mdash; Et ton mari?</p>
-
-<p>&mdash; Non, pas encore rentré. Marthe et Jean
-sont à l'école.</p>
-
-<p>Et prenant les mains de Mme Hopkins.</p>
-
-<p>&mdash; C'est gentil à vous d'amener Willy. Loulou
-va être si content!</p>
-
-<p>&mdash; Comment va-t-il? demanda Hélène.</p>
-
-<p>Le petit Louis, qui sortait d'une fièvre muqueuse,
-était, depuis quelques jours à peine, en
-convalescence.</p>
-
-<p>&mdash; Beaucoup mieux! fit Denise. Un sourire
-heureux illumina pour une seconde son triste visage
-maternel, si jeune encore et déjà flétri.
-D'admirables cheveux cendrés, des yeux d'une
-grâce délicate et fière paraient en vain cette figure
-où les misères de la vie, la lutte quotidienne
-avaient creusé leurs rides fines, gonflé les paupières,
-tiré les traits. Corps frêle, rondes épaules
-devenues maigres dans la robe grise élimée, décente
-encore. Elle poussait bien vite la porte du
-salon-salle à manger, où Louise Guilbert et Gabrielle
-Duval s'exclamaient joyeuses. Mais on
-menait Willy près de son cousin.</p>
-
-<p>Dans la chambre du malade, étendu sur une
-chaise longue formée d'un vieux fauteuil et d'un
-tabouret, un châle sur les genoux, Denise, penchée,
-retapait bien vite l'oreiller, tandis que
-Loulou, sa face pâle minée de fièvre toute transfigurée
-de plaisir, se redressait, fermant précipitamment
-le beau livre de contes illustrés que Gabrielle
-Duval lui avait apporté. Willy, dont les
-huit ans débordant d'assurance et de santé faisaient
-un vrai petit homme, lui donna un <span lang="en" xml:lang="en">shake-hand</span>
-d'une vigueur toute britannique. Loulou,
-demeuré plus enfant, avec ses dix ans débiles, le
-regardait affectueusement, plein d'admiration
-pour ce cousin lointain, si différent de lui.</p>
-
-<p>&mdash; Nous vous laissons causer, dit Mme Hopkins.</p>
-
-<p>Rentrées au salon, Hélène demandait à Louise
-Guilbert des nouvelles de la petite paralytique,
-sa protégée. Le mois dernier, elle avait réussi à
-faire accorder l'assistance judiciaire à la mère
-Lepillier ; celle-ci était sur le point d'obtenir le
-divorce contre son ignoble brute de mari. Gabrielle
-Duval, au bout d'une minute, voulait
-prendre congé, après avoir parlé de son nouveau
-poste au lycée Fénelon, rappelé leurs souvenirs
-d'écolière! &mdash; c'était le bon temps! semblait dire
-le rire rajeuni de Denise.</p>
-
-<p>&mdash; Mais tu ne t'en vas pas, fit-elle vivement.
-Reste! Nous allons prendre le thé.</p>
-
-<p>Gabrielle se rassit. Elle était brune comme
-une taupe, laide, l'air intelligent, les yeux doux.
-Joyeuse de secouer un instant ses chagrins, Denise
-s'empressait, tirait du dessus vitré du buffet
-la théière, les tasses en grosse porcelaine fendillées,
-usées. Elle se faisait une fête de leur
-réunion d'amies, de ce pauvre semblant de réception.
-Hélène s'offrait à l'aider :</p>
-
-<p>&mdash; Les petites cuillers?</p>
-
-<p>&mdash; Dans le tiroir, dit Denise occupée à remplir
-le sucrier. Et comme Hélène ouvrait le tiroir
-de gauche, elle s'élança :</p>
-
-<p>&mdash; Non, non, pas celui-là, l'autre!</p>
-
-<p>Trop tard! Hélène repoussait bien vite le tiroir,
-mais elle y avait vu, épinglés dans un coin, un
-tas de papiers timbrés avec des reconnaissances
-du Mont-de-Piété. Denise devint pourpre, son
-petit plaisir s'envola dans l'humiliation amère
-qu'elle éprouvait, l'éternelle humiliation. Elle fut
-longue à revenir de la cuisine, &mdash; sans doute l'eau
-qui ne chauffait pas ; ses yeux étaient rouges.</p>
-
-<p>On prit le thé sans entrain. Gabrielle, qui
-parlait toujours de sa voix d'enseignement, une
-voix blanche et comme impersonnelle, fut prise,
-en reposant sa tasse, d'une quinte de toux
-sèche ; ses pommettes brûlaient. Hélène, pour
-la première fois, remarqua la taille voûtée un
-peu, les yeux fatigués de son amie. Gabrielle
-embrassait Denise, elle partait :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà Louis tiré d'affaire, courage, ma
-chérie.</p>
-
-<p>La porte refermée, Mme Hopkins faisait la
-moue, questionnait Louise.</p>
-
-<p>&mdash; Elle se surmène, répondait celle-ci. La nécessité
-de travailler toujours, d'être en tête. On
-n'arrive pas à de telles places, à son âge, sans
-une dépense terrible de travail, de volonté.
-Avec cela un mauvais régime, elle ne veut pas
-se soigner, elle a tort.</p>
-
-<p>Denise plaignait maintenant Hélène, lui disait
-sa surprise en apprenant&hellip; Son mari avait
-rencontré Du Marty la veille, rue Taitbout, sortant
-de chez son avoué. Il paraissait furieux,
-décidé à tout. Louise, qui n'était pas au courant,
-apprit sans étonnement le malheur de Germaine.
-Incrédule, puis indignée devant les résolutions
-de Du Marty, elle ne put contenir sa révolte :</p>
-
-<p>&mdash; Quel aplomb! Non, c'est trop fort!</p>
-
-<p>Elle eut aux yeux, aux lèvres un élan subit,
-on eût dit qu'une confidence involontaire allait
-lui échapper. Mais non, elle réfléchit, s'arrêta
-court, et frémissante elle répétait :</p>
-
-<p>&mdash; Vraiment, c'est trop fort tout de même!</p>
-
-<p>Un silence tomba. Denise, qui gardait maintenant
-un mutisme éploré, songeait à part elle
-qu'il y avait pourtant une obscure justice. Cette
-Germaine si insouciante, si égoïste, elle en
-avait pris bien à son aise. D'un air absorbé,
-Louise, la tête basse, tapotait à petits coups
-d'ombrelle la pointe de sa bottine.</p>
-
-<p>Des éclats de rire partant de la chambre voisine
-firent diversion. Elles écoutèrent ; Loulou,
-de sa voix faible, &mdash; elles durent prêter l'oreille
-pour l'entendre, &mdash; tentait de convaincre Willy.</p>
-
-<p>&mdash; Non, je t'assure, répétait-il, les revenants
-existent. Cette histoire est très vraie! C'était un
-grand fantôme tout blanc ; il toucha du doigt le
-front de la reine&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et qu'est-ce qu'elle fit la reine? demanda
-dédaigneusement Willy.</p>
-
-<p>&mdash; Elle s'évanouit de peur.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! moi, déclara le petit Anglais, regarde
-comme je l'aurais reçu. Voilà comment on
-boxe!</p>
-
-<p>&mdash; Tu es brave, toi. Moi, si je voyais un revenant,
-je me cacherais sous mes couvertures.</p>
-
-<p>Willy affirma :</p>
-
-<p>&mdash; Rien ne me fait peur. Ni un tigre, ni un
-boa, ni un requin, ni un éléphant. Je n'aurais
-même pas peur des grandes bêtes dont j'ai vu
-les morceaux d'os au musée de Newhaven, le
-mosasaure qui avait une tête de crocodile sur un
-corps de serpent, le dinosaure qui était haut
-comme une maison à sept étages.</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce qu'ils ont existé? s'enquérait Loulou
-avec stupeur.</p>
-
-<p>&mdash; Certainement, trancha Willy, mon professeur,
-M. Mowfles me l'a bien expliqué. C'était à
-l'époque secondaire, lorsque la terre a pris forme
-et qu'il y avait de grandes forêts de fougères,
-avec des océans qui n'en finissaient pas.</p>
-
-<p>Les voix arrivaient distinctes. On entendit
-Loulou se remuer sur sa chaise longue, le tabouret
-tomba. Denise inquiète se précipitait.</p>
-
-<p>Alors, comme si elle venait de prendre son
-parti, Louise, attirant Hélène et Mme Hopkins
-dans le coin opposé du salon, près d'un canapé
-barrant une porte close, se mit à parler bas, très
-vite :</p>
-
-<p>&mdash; Écoutez, j'hésite depuis cinq minutes, c'est
-absurde. Le secret professionnel ne me lie en
-rien. Dans une maison où je donne des soins,
-36, rue d'Amsterdam, j'ai plusieurs fois rencontré
-Du Marty, col de pardessus relevé, chapeau
-sur les yeux, comme s'il avait peur d'être
-vu. Heureusement il ne me connaît pas. Il sonnait
-au second.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien? dit Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; L'appartement est occupé par une jeune
-femme seule, jolie ma foi ; des cheveux blonds,
-très blanche ; Mlle Nini Bleuet, m'a-t-on dit. Je
-l'ai aperçue dimanche dernier, un affreux chien
-sous le bras.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! fit Hélène, qui se rappela soudain les
-absences fréquentes, voyages à Paris, rendez-vous
-sportifs de Du Marty&hellip; Et il ose parler de
-prison!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, dit Mme Hopkins, il y a peut-être là
-quelque chose.</p>
-
-<p>Il y eut un craquement suspect derrière la
-porte, &mdash; elle donnait dans la chambre de Simonin, &mdash; mais
-toutes deux, sans y prêter
-attention, remerciaient chaleureusement Louise,
-qui se sauvait.</p>
-
-<p>Presque aussitôt Simonin parut, jaquette grise
-pincée à la taille, pantalon de coupe irréprochable, &mdash; comment
-faisait-il pour trouver toujours
-des tailleurs, et du crédit?</p>
-
-<p>&mdash; Vous étiez donc là? demanda Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; J'arrive, dit-il, et je repars ; les affaires&hellip;
-Ah! ma cousine, que je vous dise bien vite toute
-la part que je prends&hellip;</p>
-
-<p>Il eut le tact de ne pas remarquer la froideur
-d'Hélène, &mdash; une pimbêche, cette petite! &mdash; il
-avait d'ailleurs bien autre chose en tête ; cette
-confidence surprise derrière la porte, l'oreille
-collée au bois, &mdash; mon Dieu oui, une curiosité
-bien naturelle! &mdash; c'était, s'il savait en jouer,
-une fortune, tout simplement : quelque bon
-prêt, un coup d'épaule&hellip; L'oncle Dugast saurait
-se montrer reconnaissant d'un tel avis. Mais il
-fallait arriver bon premier. Il se hâta de présenter
-ses devoirs, et sans même songer à embrasser
-son fils, comme sa femme apparaissait à
-une porte, il disparut par l'autre.</p>
-
-<p>Alors, avant qu'Hélène et Mme Hopkins s'en
-allassent à leur tour, c'était un brusque flux de
-sanglots et de plaintes, où Denise laissait crever
-son chagrin. Elle ne pouvait plus vivre ainsi : la
-lutte vaine pour joindre les deux bouts, sa misère
-toujours déguisée, toujours révélée ; pas d'argent
-au terme depuis six mois, souvent le plat vide.
-Il fallait à tout prix que ce supplice eût une fin!
-Si elle trouvait seulement du travail&hellip; et à
-mots fiévreux elle conjurait Hélène en lui pressant
-les mains de s'occuper d'elle, elle demandait
-si peu de chose, le plus humble emploi!
-L'oncle Dugast ne pourrait-il lui procurer des
-écritures? Elle avait aussi songé à l'administration
-des chemins de fer. Hélène promettait, partait
-le c&oelig;ur gros, tandis que, devant elles, <span lang="en" xml:lang="en">master</span>
-Willy descendait l'escalier d'un pas ferme, les
-deux mains dans les poches de son petit pardessus.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Place Possoz, devant l'entrée de la salle Desbordes-Valmore,
-la conférence de Mme Morchesne
-attirait, avec bon nombre de dés&oelig;uvrés
-et quelques reporters, le ban et l'arrière-ban des
-troupes féministes. Des élégantes descendaient
-de voitures de maître ; on voyait de vieilles
-dames seules, avec des manteaux surannés et
-des chapeaux touchants, sortir précautionneusement
-de fiacres sans cesse renouvelés. Le vieux
-philosophe Dureau, dont les longs cheveux blancs
-bouclaient sous un chapeau à bords plats, arrivait
-à pied, donnant le bras à l'antique Mme
-Fourmy-Coste, une des trois présidentes de la
-réunion, avec Olympie Farnel et Mme Morchesne.
-Bas-bleu d'une nullité fielleuse, d'une
-avarice crasse et d'une fausseté sans égale, le
-seul titre de Mme Fourmy-Coste à la notoriété
-était d'avoir connu jadis feu Geoffroy Saint-Hilaire.
-Personne n'avait jamais entendu parler de
-M. Fourmy-Coste. Elle n'avait à la bouche que
-vertu, morale, prêchait le relèvement et l'émancipation
-de la femme et n'avait en réalité d'autre
-plaisir que de savourer, de déguster solitairement
-des petits ris de veau bien cuits, de bons
-petits verres d'un bordeaux qu'elle tenait sous
-clef.</p>
-
-<p>Hélène, Édith et Minna débouchaient de la
-rue Cortambert, stationnaient un instant parmi
-les curieux avant d'entrer. Peu d'hommes, à
-l'exception de quelques parents et amis, l'air
-résigné, et des journalistes visiblement narquois.
-L'arrivée de la marquise Krobanya fit sensation.
-Cosmopolite et morphinomane, elle avait patronné
-tout ce que la folie des inventeurs avait
-découvert de plus chimérique ; ses salons étaient
-toujours pleins de figures hétéroclites, artistes,
-conférenciers et cabots.</p>
-
-<p>Dans la salle, brouhaha, saluts, petits rires,
-agitation de chapeaux à plumes. M. Morchesne,
-exsangue et aphone, &mdash; tant de courses, tant de
-compliments, &mdash; se multipliait, inclinant de
-tous côtés sa bonne et longue tête de mouton.
-Ce n'était pas une sinécure que d'être le mari de
-la présidente! Le court veston droit de miss
-Pelboom voisinait avec la criarde jaquette beige
-de Sophie Gr&oelig;tz. Quelques rédactrices de l'<i>Avenir</i>
-et de <i>la Fronde</i> parlaient haut, au milieu de
-groupes. Elles se rangèrent au passage de Minna.</p>
-
-<p>On continuait à venir la saluer dans sa loge.
-Une dame lui demanda la permission de lui présenter
-son père, énorme colonel de cavalerie en
-retraite, au cou sanguin, aux moustaches tombantes,
-un féministe convaincu. Que venait-il
-faire dans cette galère? se demanda Hélène.
-Mais elle-même? Malgré la chère présence de
-Minna et d'Édith, elle se sentit soudain dépaysée.
-Ces gens, leurs papotages, leurs idées&hellip;
-Y avait-il quelque chose de commun entre elle et
-tout cela? Les droits politiques de la femme,
-sujet de la conférence, &mdash; à cette heure où de
-cruels événements de famille lui tenaient au
-c&oelig;ur, où une préoccupation secrète, le son de la
-voix de Vernières la poursuivaient, &mdash; comme
-elle s'en souciait peu!</p>
-
-<p>Mais des applaudissements discrets saluaient
-l'entrée de Mme Fourmy-Coste, d'Olympie Farnel
-et de Mme Morchesne. Elles prenaient place
-sur l'estrade. Mme Morchesne, très rouge, sanglée
-à éclater dans une robe noire, couvait la
-salle d'un regard majestueux et familier, cependant
-que d'une voix cassée et menue, &mdash; Dureau
-pour l'entendre arrondissait sa main en cornet, &mdash; Mme
-Fourmy-Coste, dans une petite allocution,
-chantait les mérites de la conférencière, et,
-«&nbsp;comme me le disait mon grand ami Geoffroy
-Saint-Hilaire, la haute portée des conférences&hellip;&nbsp;»
-Puis elle se rassit : déjà Mme Morchesne était
-debout et de sa voix tonitruante faisait retentir
-la salle&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Tout ou rien! Certes elle rendait hommage
-à ses devancières, mais n'étant pas de ces réformatrices
-modérées qui essayent en vain par la
-douceur et la persuasion d'arracher à l'égoïsme
-des hommes d'insignifiantes libertés, elle allait
-droit au but. Pas d'hésitations, pas de demi-mesures.
-Il fallait s'attaquer au principe même.
-Puisque c'est de la loi seule qu'on peut attendre
-toute amélioration, faisons les lois! La femme
-électeur! La femme député!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Ces convictions, Hélène ne les jugeait pas déraisonnables
-en soi, elle en estimait seulement la
-réalisation prématurée : les droits politiques ne
-pouvaient être que le couronnement de la lente
-évolution qu'elle appelait de tous ses v&oelig;ux. Sur
-le fait même, nul doute ; puisque la femme est
-soumise aux lois, paye les impôts et répond de
-ses délits, la justice voulait qu'elle eût part au
-vote. L'histoire est pleine de femmes illustres ;
-il y a de grands pays gouvernés par des reines ;
-aucune d'elles en France ne pourrait même
-être électeur, privilège réservé au dernier des
-ivrognes.</p>
-
-<p>Derrière la table, Mme Morchesne gesticulait
-de manière à inquiéter Mme Fourmy-Coste, accumulait
-les arguments ; sa verve s'enflait, roulait,
-en périodes sonores : &mdash; «&nbsp;Et je réponds à nos
-ennemis : Vous prétendez nous exclure de l'électorat
-sous prétexte que vous payez un impôt que
-nous ne payons pas, l'impôt du sang? Mais chaque
-année des centaines de milliers de femmes meurent
-par le monde, victimes de la maternité. Et
-c'est en récompense que vous nous déniez le
-droit le plus sacré, celui de pourvoir à nos
-propres intérêts!&hellip;&nbsp;» Un sanglot d'émotion,
-savamment préparé, rendit ridicule ce que pouvait
-avoir de juste sa pensée. Elle était de ces
-femmes, naturellement maladroites, qui gâtent
-les meilleures causes.</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi d'ailleurs, reprenait-elle avec
-exaltation, ne pourrions-nous être soldats, nous
-aussi? Nos s&oelig;urs d'Amérique, pendant la dernière
-guerre, en formant un bataillon d'amazones&hellip;</p>
-
-<p>Hélène n'y tenait plus, et faisant signe à
-Mme Hopkins aussi agacée qu'elle, elles serraient
-la main de Minna, s'échappaient silencieusement.
-Un fracas de bravos s'élevait, saluant la fin de la
-phrase, et, tandis qu'elles refermaient la porte
-de la loge, elles aperçurent miss Pelboom battant
-frénétiquement des mains, à côté du gros
-colonel apoplectique, béant d'enthousiasme.</p>
-
-<p>De retour à la maison, comme elles poussaient
-la grande porte vitrée de l'escalier, la concierge
-s'empressa, une lettre à la main :</p>
-
-<p>&mdash; Ça vient d'arriver, mademoiselle.</p>
-
-<p>Et d'un air où il y avait de la curiosité mêlée
-à ce faux respect des subalternes, elle tendait
-une enveloppe de papier commun. Du premier
-coup d'&oelig;il, Hélène reconnaissait la grosse écriture
-incorrecte, recevait au c&oelig;ur le coup anonyme.</p>
-
-<p>&mdash; Merci, fit-elle.</p>
-
-<p>Elles gravissaient les marches en silence, avec
-une attente d'angoisse. Et tandis qu'Édith, devinant
-le malheur, lui disait d'un signe de tête : &mdash; «&nbsp;J'ai
-compris&nbsp;» &mdash; Hélène, sans l'ouvrir,
-tournait et retournait la lettre inconnue, sûre
-d'avance de ce qu'elle allait y trouver. Dans le
-salon, elle la décachetait d'un mouvement fébrile
-et, tante Édith penchée par-dessus son épaule,
-toutes deux lurent, avec une affreuse amertume
-dans le c&oelig;ur :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">«&nbsp;Mademoiselle,</p>
-
-<p>«&nbsp;Si vou n'avai pas cru que je vou disait la
-vairité, vou avai tort. La preuve, c'est que ce
-beau moncieu est venu nous offrir cent francs
-pour qu'on se taise. Allai 5 impasse des Termopiles.
-Demandai Henriette Leroy, comme sa vou
-pourrai voir.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>Au sortir de la rue de Plaisance, grouillante
-de peuple, l'impasse des Thermopyles, avec ses
-maisons basses, ses jardinets de misère, semblait
-aux trois femmes désespérée et morne. On s'y
-sentait à mille lieues de la vie, à force de silence,
-d'immobilité croupie. D'humbles métiers devant
-les portes, établis de menuisiers, baquets de teinture,
-étalaient en vain leurs pauvres emblèmes.
-Nulle activité, nul éclat de voix, une atmosphère
-lourde de détresse et d'abandon. Minna s'enquérait : &mdash; Henriette
-Leroy? Et, avec des regards
-curieux, on lui désignait tout au fond une haute
-et noire maison dont les six étages écrasaient
-l'étroit cul-de-sac.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur serré, elles entraient dans une cour
-fétide ; l'herbe y croissait entre les pavés, du
-linge séchait sur des cordes. Les quatre faces
-intérieures de la bâtisse ouvraient leurs fenêtres
-pour la plupart sans vitres, pareilles à des yeux
-crevés ou couverts d'une taie de papier blanchâtre.
-Les gouttières, les conduites des eaux
-sales, depuis longtemps disjointes, laissaient
-couler, de leurs tuyaux en zig-zag, d'ignobles
-traînées sur les murs. Elles entrèrent par un
-cintre béant dans une grande cage nue, s'engagèrent
-dans un des quatre escaliers sombres.
-Elles relevaient leur robe, évitaient de frôler la
-paroi lépreuse, la rampe grasse. Des portes
-entrebâillées d'où s'échappaient des hurlements
-de mioches et de vieilles toux obstinées, des corridors
-traversés par des ombres furtives. Toute
-cette misère de Paris, qui se décomposait sur
-place, dans la sanie du ruisseau, sans autre horizon
-que les toits et les murs, parut à Hélène plus
-sinistre encore que la misère de la Neuville ou
-d'Hautneuil, étalée au moins dans l'air pur, le
-soleil et les arbres. Elle éprouvait une angoisse
-inconnue : l'humiliation d'être là, d'en souffrir.
-Elle comprenait à cette minute par quels liens
-invisibles, tissés peu à peu, lui tenait au c&oelig;ur
-cet homme que peut-être elle allait perdre. Si
-elle se trompait pourtant? Si elle lui faisait injure?
-Mais un douloureux pressentiment l'assaillait
-toujours. Édith et Minna eussent préféré faire
-seules cette enquête ; courageusement Hélène
-avait voulu se rendre compte elle-même.</p>
-
-<p>Au quatrième, hésitant devant une rangée de
-portes, elles s'adressaient à un vieillard chassieux,
-qui répondait d'une voix alcoolique :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! oui! Henriette Leroy? La fille à la
-Cagnarde. C'est dans l'autre couloir. Tenez, v'là
-justement son petit qui sort! Georges! Georges!&hellip;
-y vous conduira.</p>
-
-<p>Les trois femmes se retournaient et voyaient
-sur le seuil obscur se détacher un maigre gamin
-en loques, balançant à bout de bras une boîte à
-lait sans couvercle. Mais elles ne contemplaient
-que la figure, une maigre et souffreteuse figure
-où Hélène reconnaissait avec horreur les traits
-frappants de Vernières. C'étaient ses yeux de
-velours, sa bouche fine, le même ovale du visage
-pâle. Une ressemblance à crier, et dont Édith et
-Minna restaient stupéfaites, tandis qu'Hélène
-avec une amère répulsion comparait, retrouvant
-jusque dans les tares, dans l'encanaillement faubourien
-de tout l'être, un peu de la distinction
-native, l'empreinte atténuée, mais indéniable, de
-la race.</p>
-
-<p>&mdash; Ta maman est là? dit Minna.</p>
-
-<p>Le gosse, flairant des dames charitables, s'offrit,
-obséquieux, à leur montrer le chemin.</p>
-
-<p>&mdash; C'est là, m'dame, la quatrième porte. Maman
-est couchée. Même qu'elle est bien malade.</p>
-
-<p>Il les précédait, tournait le loquet, dévisageant
-les visiteuses à mesure qu'elles passaient. Hélène
-rencontra son regard qui la poursuivait encore,
-entrée dans la chambre ; et ce regard plein d'admiration
-lui fit mal, tant il était pareil à un autre
-regard, plein d'admiration aussi, et de cette
-astuce, de ces arrière-pensées qui luisaient dans
-les yeux de l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash; Des dames pour toi, m'man.</p>
-
-<p>Et il allait s'asseoir, curieux, au pied du lit où
-la malade somnolait, quand une femme à cheveux
-blancs, qui ravaudait un bas devant la
-lucarne, se leva bien vite, et après avoir salué
-en lançant un regard sondeur et oblique, le prenait
-par l'oreille, le conduisait à la porte en
-disant :</p>
-
-<p>&mdash; Va voir chez le crémier si j'y suis!</p>
-
-<p>Puis, tirant la jambe, la Cagnarde alla se pencher
-sur le grabat :</p>
-
-<p>&mdash; Henriette, Henriette! glapit-elle, réveille-toi,
-c'est des dames qui viennent te voir!</p>
-
-<p>Et disposant les deux chaises, le tabouret boiteux
-qui constituaient avec une table et un buffet
-tout le mobilier, elle souriait d'un air doucereux,
-où perçait une ruse sauvage ; elle n'avait d'yeux
-que pour Hélène et, dans ces attentions équivoques,
-celle-ci devinait une préoccupation sournoise,
-une espèce de contentement haineux. La
-malade sortait de sa torpeur, elle se redressait
-en soupirant, contemplait tout ce monde d'un
-air veule.</p>
-
-<p>&mdash; On nous a dit que vous étiez très malheureuse,
-dit Mme Hopkins, qu'est-ce qu'on peut
-faire pour vous?</p>
-
-<p>La Cagnarde donna précipitamment des explications :</p>
-
-<p>&mdash; C'est que ma fille a bien souffert, avec sa
-pléritonite. Nous n'avons pas toujours été dans
-cette misère&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vraiment? fit Minna.</p>
-
-<p>&mdash; Sûr que non! reprit-elle. Ma fille a eu des
-robes à se mettre sur le dos, et des belles. C'est
-pas sa faute si elle est tombée là.</p>
-
-<p>Elle joignit les mains, sembla prendre le ciel,
-puis Hélène à témoin :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! si chacun était traité selon ses mérites.
-Mais il y a bien de la canaille dans le monde!</p>
-
-<p>Tandis que la vieille parlait, Hélène, torturée,
-lisait sur le visage ruiné d'Henriette Leroy une
-désolation passive, un abattement sans espoir.
-Cette malheureuse pouvait avoir une trentaine
-d'années, elle en paraissait quarante.</p>
-
-<p>&mdash; A quoi bon parler de cela? dit-elle d'une
-voix lasse où restait pourtant un charme. Tu
-ennuies ces dames.</p>
-
-<p>Mais âprement la vieille reprenait, avec une
-telle ranc&oelig;ur de souffrance et d'ironie, qu'Hélène
-eut l'intuition nette que si, de ces deux
-femmes, l'une avait écrit les lettres anonymes,
-c'était à coup sûr la vieille, et à l'insu de l'autre.</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi que je ne le dirais pas, quand
-il faudrait plutôt le crier sur les toits? C'est avec
-ta douceur que les choses ont tourné comme ça.
-Si c'est pas honteux! Ah! si tu m'avais écouté
-il y a huit ans, quand ce beau mirliflore te faisait
-la cour&hellip; Car, mes bonnes dames, elle a
-beau être fille de concierge, c'était tout de même
-une femme de chambre bien instruite, et distinguée!
-Elle avait d'abord servi chez Mme la marquise
-de Tallemont-Granval, à Périgueux. Puis
-par malheur qu'elle est entrée ensuite chez sa
-comtesse à la campagne, et alors m'sieu le vicomte
-lui a conté ses belles histoires! Mais après,
-ni vu ni connu, je t'embrouille. Et pourtant c'est
-quelqu'un du grand monde, un noble, vous le
-connaissez peut-être&hellip;</p>
-
-<p>A la dérobée, elle jetait un regard incisif sur
-Hélène, qui cette fois n'eut plus de doute. Cette
-vieille depuis longtemps avait dû la suivre,
-l'épier. Absorbée et muette, Henriette Leroy de
-son lit suivait avec attention, à travers le récit
-de sa mère, l'histoire si cruellement vécue, si
-souvent ressassée. Elle eut un geste de crainte,
-supplia :</p>
-
-<p>&mdash; Tais-toi, mère!</p>
-
-<p>Mais la Cagnarde était lancée :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, vous le connaissez peut-être? Vernières
-qui s'appelle&hellip; C'est un nom de gredin,
-il mérite d'être su! Pendant quelques mois jusqu'à
-la naissance du petit, ça a bien marché. On
-avait renvoyé ma fille du château, mais il venait
-encore la voir en cachette, à Périgueux ; il lui
-donnait quelques sous. Puis le petit est né, alors
-les visites ont cessé. Et pour l'argent qu'il devait
-envoyer tous les mois, vas-y voir! Au bout de
-six semaines, plus personne. Et pourtant pas
-moyen de renier l'enfant. Tout son portrait. On
-le sait bien, à Périgueux! Mais si vous le connaissez,
-ajouta-t-elle sans faire semblant d'y
-toucher, peut-être bien que vous l'avez remarqué?
-Maintenant, m'sieu le vicomte habite Paris.
-Alors, nous l'avons suivi pour le relancer, pour
-lui faire honte. Mais les riches font ce qu'ils
-veulent! Ils se moquent des pauvres gens ; ce
-qu'il lui aurait fallu, c'est une balle dans la
-peau!</p>
-
-<p>Les trois femmes, groupées autour du lit de
-douleur, regardaient la malade avec une commisération
-plus forte que leur méfiance. Une pensée
-grave assombrissait le beau visage réfléchi de
-Minna, habituée, mais non résignée à la souffrance
-humaine ; Mme Hopkins frémissait de
-révolte, tandis qu'Hélène, soulevée de dégoût
-contre le misérable qu'elle avait cru aimer,
-sentait à la vue de cette s&oelig;ur lamentable une
-compassion infinie lui jaillir du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Henriette, devinant obscurément peut-être
-leur sympathie trouble, se mettait à parler, à
-parler de sa voix traînante, intarissablement.
-Abandon, solitude, privations, tous ses chagrins
-anciens, toute sa misère présente lui remontaient
-aux lèvres en paroles monotones, d'un insondable
-découragement :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! sans le petit!&hellip; Mais il est si beau, si
-intelligent&hellip; Si vous saviez tout ce que j'ai supporté.
-Ça n'est pas drôle, la vie! Jamais on ne
-croirait qu'il y a des hommes aussi lâches. Abandonner
-sa chair, un enfant qui est son image!
-Le laisser avoir faim, avoir froid. Tromper une
-pauvre femme, puis, quand on l'a mise dans le
-malheur, tourner le dos, mentir. Au bout de
-trois mois, quand j'ai vu que je ne recevais plus
-rien, je lui ai écrit, je l'ai prié, menacé. Pour
-toute réponse, le commissaire de police. Mme la
-comtesse est venue avec son fils, elle m'a reproché
-d'être la cause du scandale ; c'est moi qui
-avais été chercher cet innocent, et n'a-t-elle pas
-eu le front de me dire : «&nbsp;Et cet enfant! sait-on
-seulement de qui il est?&nbsp;» C'est beau, n'est-ce
-pas, pour une grande dame? Alors comme je
-n'avais pas de preuves, le commissaire m'a dit
-de me taire. Je ne savais pas, moi ; la recherche
-de la paternité est défendue. Il m'a dit que si je
-voulais faire du chantage, on me mettrait en
-prison. J'ai pris mon mal en patience, j'ai travaillé,
-pour nourrir le petit. Comme j'étais trop
-faible, pas moyen de me remettre domestique.
-J'ai essayé de faire de la couture, je gagnais dix
-sous par jour, maman m'a aidée. Et puis les maladies
-sont arrivées. Un soir que je n'avais rien
-mangé depuis deux jours, j'ai suivi cet homme
-en lui demandant du pain. Il a appelé un sergent
-de ville. J'ai crié. Il a fallu encore aller
-chez le commissaire de police. Il y est venu tout
-seul cette fois, il avait de beaux habits, son air
-fier. On ne m'a pas seulement laissé parler. Si je
-recommençais, mon affaire était faite : Saint
-Lazare! Tout le monde contre les faibles. Ah!
-quand les riches n'ont pas de c&oelig;ur! Qu'est-ce
-que vous voulez, on est sans force, il n'y a plus
-qu'à mourir.</p>
-
-<p>Son bras retomba comme un ressort brisé ;
-elle se laissa aller sur le traversin, anéantie. La
-Cagnarde gémit avec rage : &mdash; Ah! mon Dieu, si
-c'est possible! tandis que Mme Hopkins tournée
-vers Henriette disait charitablement :</p>
-
-<p>&mdash; Prenez courage. Si votre histoire est vraie,
-nous ne vous abandonnerons pas.</p>
-
-<p>Vraie, l'histoire? Hélène certes n'en doutait
-pas. Rien qu'à ce qu'elle éprouvait, à cette émotion
-profonde, où tant d'indignation se joignait
-à tant de mépris, elle savait bien que ces
-femmes n'avaient pas menti ; d'ailleurs, le visage
-de la Cagnarde parlait, avec son expression
-d'amer chagrin, de vengeance satisfaite.
-Sans doute elle se réjouissait à la fois du tort
-qu'elle causait à leur bourreau et de la peine
-qu'elle devinait sous l'air impassible d'Hélène,
-de cette belle et riche demoiselle qui volait la
-place de sa fille&hellip; «&nbsp;Celle-là, au moins, tu ne
-l'épouseras pas! Et toi, ma petite, tu peux souffrir!&nbsp;»&hellip;
-Oui, Hélène souffrait ; elle souffrait
-d'avoir été trompée, d'avoir failli l'être davantage ;
-mais elle souffrait avec courage, avec un
-obscur et indicible soulagement aussi, à l'idée
-que cette douleur faisait justice en elle de la
-basse man&oelig;uvre de Vernières, justice surtout
-de son infâme conduite à l'égard de ces malheureuses.</p>
-
-<p>Comme elles allaient partir, Minna, à qui
-Hélène venait de parler à l'oreille, attira avec
-Mme Hopkins la vieille sur le palier ; il y eut
-une courte explication ; la Cagnarde montra des
-lettres, une photographie de Vernières, ornée
-d'une dédicace probante. Puis, ayant empoché
-quelque argent, elle se rangea humblement :
-Hélène sortait. Alors, au passage, la jeune fille
-la regardant dans les yeux, lui dit à voix basse,
-ce seul mot où tenaient tant de choses amères : &mdash; Merci!</p>
-
-<p>Elles avaient hâte de fuir, descendaient l'escalier
-noir, et avec délivrance respiraient âprement
-l'air étouffé de la cour.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>&mdash; Pour nous résumer, dit Simonin, &mdash; il
-insérait un large billet de banque plié en quatre
-dans son joli calepin et boutonnait avec détachement
-sa jaquette par-dessus, &mdash; il est bien avéré
-aujourd'hui que votre gendre se rend tous les
-lundis, mercredis et samedis, chez Mlle Nini
-Bleuet, de 2 à 4.</p>
-
-<p>Marcel Dugast arpentait de long en large son
-vaste cabinet tendu de cuir de Cordoue ; des panoplies
-d'armes italiennes y alternaient avec de
-précieux cabinets Renaissance. Il s'assit devant
-le bureau monumental où un élégant téléphone
-voisinait avec une lampe électrique, parmi des
-monceaux de lettres et de dossiers. Il regardait
-Simonin du coin de l'&oelig;il. Le cousin à tête de
-brochet reprit, avec une réserve de galant
-homme :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà ma mission terminée.</p>
-
-<p>L'oncle Dugast fronçant les sourcils, bien vite
-il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; En vous donnant les renseignements qu'un
-hasard m'a livrés, en procédant moi-même à
-cette petite enquête, j'ai été trop heureux de
-vous rendre un service d'ami. Il vous faut maintenant
-un homme sûr, un bon professionnel, qui
-ne lâche pas Du Marty d'une semelle. Je puis, si
-cela vous est agréable, vous mettre en rapport
-avec un gaillard des plus intelligents. Au bout
-de huit jours, vous aurez votre constat.</p>
-
-<p>&mdash; C'est entendu, fit M. Dugast, déguisant
-sous son flegme une joie concentrée&hellip; A demain
-matin, huit heures.</p>
-
-<p>Il goûtait un des plus vifs plaisirs qu'il eût
-éprouvés. Pauvre Germaine! Il tenait sa revanche.
-Avait-on jamais vu! ce polisson, ce drôle,
-qui se mêlait de faire le justicier!&hellip; Simonin
-prenait congé au seuil du cabinet de travail ; il
-recevait son paletot des mains du grand laquais,
-dont le mépris solennel, quoique respectueux,
-l'amusa&hellip; «&nbsp;Tu n'as pas mille francs dans la
-poche, mon bonhomme!&nbsp;» &mdash; puis, l'âme en fête
-et la conscience en repos, leste, il dégringola
-les marches, trouvant la vie bonne, l'air doux
-et toutes les femmes jolies.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, nous le tenons! disait, rentré au
-salon, Marcel Dugast à la tante Portier.</p>
-
-<p>La bonne dame laissa échapper le roman sentimental
-dont elle nourrissait ses vieilles illusions.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a une providence! soupira-t-elle, les
-yeux au ciel.</p>
-
-<p>Yvonne qui devant la fenêtre semblait guetter
-impatiemment quelque venue, flirt n<sup>o</sup> 1, 2 ou 3,
-se retournait, en sautant de joie :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! papa, comme ça va être drôle!</p>
-
-<p>Marcel Dugast hocha la tête. Certes, il y avait
-une justice&hellip; Trois semaines auparavant, lorsqu'il
-avait appris la catastrophe, une violente
-colère l'avait transporté contre Germaine, contre
-André. Cette faute, qu'il jugeait sévèrement, &mdash; la
-Morale! &mdash; dérangeait tous ses plans, allait
-bouleverser ses habitudes. On n'avait pas idée
-d'être aussi maladroits! Le moyen de garder
-André à la tête de l'usine, après cet esclandre?
-Comment, d'autre part, se passer de ses services?
-Toute sa rancune s'était déversée bien vite sur
-Du Marty : ce snob, cet imbécile, incapable de
-garder sa femme, de la protéger, de la rendre
-heureuse&hellip; Une haine violente l'agitait encore à
-l'idée de la prison, &mdash; ce misérable qui, de
-gaîté de c&oelig;ur, aurait déshonoré sa fille! Ah!
-oui, vraiment, ce serait drôle! A leur tour de
-rire.</p>
-
-<p>Germaine venait d'entrer, pâlie encore, mais
-comme ressuscitée depuis la miraculeuse nouvelle
-apportée l'avant-veille par Simonin. Son
-père l'embrassa gravement sur le front, Yvonne
-lui prenait les mains, essayait de l'entraîner
-dans une ronde soudaine.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il y a? dit Germaine.</p>
-
-<p>Et devant le sourire sarcastique de son père,
-devant le récit entrecoupé de sa s&oelig;ur et de tante
-Portier, en proie à une émotion délicieuse,
-mordue aussi par une instinctive jalousie, elle
-s'écriait avec conviction :</p>
-
-<p>&mdash; Quelle canaille!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Huit jours après, Hélène attendait Vernières ;
-Mme Dugast l'avait prié la veille, par un petit
-bleu, de passer chez elle. Malheureusement ses
-affreuses névralgies, réveillées par ce nouveau
-chagrin, la condamnaient tout à coup, fenêtres
-closes, au repos et à l'immobilité de la chambre.
-Tante Édith la remplacerait, pour cette entrevue
-pénible, puisque Hélène exigeait une explication
-franche. Mme Dugast songeait, en se tamponnant
-les tempes d'eau de Cologne, aux malheurs injustes
-qui l'assaillaient : la rupture de ce mariage
-concerté par elle, après le krack des Du Marty, &mdash; une
-union dont elle était si fière!&hellip; Décidément,
-un mauvais sort la poursuivait. Et elle était partagée
-entre ses regrets de la scène imminente et
-le soulagement de ne pouvoir y assister.</p>
-
-<p>Dans le salon, Hélène pâle, mais résolue,
-était assise sur sa chaise basse, aux pieds de
-Mme Hopkins. Elles gardaient le silence ; à peine
-un mot de loin en loin, en réponse à la communion
-de leurs pensées. Une courte enquête, faite
-en Dordogne par les soins de Minna, était venue
-confirmer l'absolue certitude. Et s'élevant au-dessus
-de la blessure d'amour-propre, elles s'insurgeaient
-contre cette iniquité monstrueuse qui
-rejette sur la femme, c'est-à-dire sur l'être le
-plus faible, la responsabilité d'une faute commise
-à deux, et fait peser sur l'enfant, c'est-à-dire
-sur un innocent, des châtiments immérités.
-Pourquoi la recherche de la paternité était-elle
-encore interdite en France, se demandait
-Mme Hopkins avec son bon sens anglais, quand
-presque tous les autres pays d'Europe et du
-monde avaient admis ce principe d'élémentaire
-justice? Comme s'il était plus difficile de retrouver
-le père d'un enfant abandonné que de
-découvrir un voleur ou un assassin! Un tel misérable,
-à vrai dire, n'était pas autre chose.</p>
-
-<p>La sonnerie du timbre leur tinta au c&oelig;ur.
-Hélène était debout. La femme de chambre annonça :</p>
-
-<p>&mdash; M. de Vernières.</p>
-
-<p>Il s'approchait galamment, voulut baiser la
-main de Mme Hopkins qui la retira ; il se tournait
-vers Hélène, elle lui désignait un siège.
-Vernières comprit qu'il touchait à l'une des
-heures décisives de sa vie. Il devina l'orage ; son
-joli sourire se glaça sur ses lèvres ; il conservait
-un air gracieux, mais l'attente lui durcissait le
-visage.</p>
-
-<p>&mdash; Vous souvenez-vous encore, dit Hélène, de
-la lettre anonyme que je vous ai montrée l'autre
-jour?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne l'ai pas plus oublié que vous, mademoiselle,
-répondit-il de cette voix martelée qui
-donnait aux mots toute leur valeur.</p>
-
-<p>Hélène prit sur une petite table la seconde
-lettre de la Cagnarde, et la lui tendant :</p>
-
-<p>&mdash; Que dites-vous de celle-ci?</p>
-
-<p>Vernières la reçut avec dégoût, la parcourut
-à peine.</p>
-
-<p>&mdash; Ce nom ne vous rappelle rien?</p>
-
-<p>Il lui darda son regard aigu. Que savait-elle?
-Le visage d'Hélène restait fermé. Jamais il ne
-l'avait trouvée aussi séduisante. Que répondre?
-Être franc : pardonnerait-elle? Il se sentit lié par
-son premier mensonge. Nier était plus sûr ; quelle
-preuve pourrait le confondre, s'il payait d'audace?
-Il parut chercher dans ses souvenirs et du
-ton le plus naturel du monde :</p>
-
-<p>&mdash; Rien, fit-il dans un étonnement bien joué.</p>
-
-<p>Hélène le contemplait avec une ironie souveraine,
-qui le perçait à jour :</p>
-
-<p>&mdash; Cherchez bien!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne trouve pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez donc la mémoire aussi légère
-que le c&oelig;ur?</p>
-
-<p>Il se leva sous l'insulte : elle savait! Il sentit
-qu'il la haïssait avec autant de force qu'il l'aimait :
-car il l'aimait à sa manière. Son affection
-se concentrait tout entière dans cette minute où
-il la perdait. Essayer de la convaincre? Trop tard!
-Il sourit avec une tristesse amère. Puis, de haut :</p>
-
-<p>&mdash; On m'a calomnié, je le vois. Mais il ne
-saurait y avoir d'amour sans confiance. Adieu,
-mademoiselle.</p>
-
-<p>Tant d'impudence eût ébranlé Hélène si elle
-n'avait pas vu, de ses yeux vu, le mensonge vivant,
-le témoin irrécusable : l'enfant. Il saluait
-très bas, gagnait la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Un mot! dit-elle.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, fit tête, comme un homme d'honneur
-méconnu, résigné à subir d'injustes reproches.
-Elle continuait, vibrante :</p>
-
-<p>&mdash; Que vous m'ayez menti, quand je vous interrogeais
-en toute confiance, que vous n'ayez
-pas trouvé de plus touchante preuve d'amour
-que de vouloir me rendre complice de votre infamie,
-c'est assez éc&oelig;urant déjà! Et faites-moi
-la grâce de croire que je ne me plains ni de ma
-confiance trahie, ni de mon affection outragée!&hellip;
-Il eut un geste de protestation. &mdash; Oui, vous
-m'aimez, c'est entendu! A mon tour de vous
-dire qu'il n'y a pas d'amour sans loyauté. Mais
-ce n'est plus de moi qu'il s'agit! Il s'agit d'Henriette
-Leroy, de cette malheureuse que vous
-avez honteusement abandonnée quand vous en
-avez été las ; il s'agit de votre fils, ce triste petit
-être qui ne demandait pas à vivre ; il s'agit de
-ces deux victimes de votre égoïsme et de votre
-lâcheté! Ah! vous ne connaissez pas Henriette
-et Georges Leroy? Vous ne connaissez pas l'impasse
-des Thermopyles? Eh bien, faites comme
-moi, allez voir! Ou plutôt, retournez-y! Et si le
-c&oelig;ur ne vous lève pas, si vous n'éprouvez pas
-une pitié dans vos entrailles de père, c'est que
-vous êtes encore plus vil que je ne vous suppose.
-Plus vil que les gens dont les prisons sont pleines,
-et qui ne sont pas plus coupables que vous!
-Mais puisque de pareilles actions restent impunies,
-puisqu'il n'y a pour les flétrir que le
-mépris des honnêtes gens, c'est bien, soyez sûr
-du nôtre. Et maintenant, monsieur de Vernières,
-vous pouvez sortir.</p>
-
-<p>Il voulut parler ; une rage cuisante, une atroce
-humiliation l'en empêchèrent. Il perçut, dans
-un obscur remords, la lointaine portée, le contre-coup
-fatal et inattendu de chacun de nos actes.
-Incapable d'affronter plus longtemps l'austère
-mépris de Mme Hopkins, la rayonnante indignation
-d'Hélène, il essaya de ricaner ; une pâleur
-terreuse lui décomposa subitement les traits et,
-pour la première fois, son âme véritable apparut,
-sur ce visage de boue. Puis il sortit,
-pour toujours.</p>
-
-<p>La porte refermée derrière lui, Hélène détendue
-se mit à pleurer à petits sanglots ; mais
-courageusement elle répondait aux caresses affectueuses
-de Mme Hopkins :</p>
-
-<p>&mdash; C'est nerveux! ce ne sera rien&hellip;</p>
-
-<p>Et de sa bonne voix, tante Édith reprenait :</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre chérie, il faut avoir souffert,
-souffert de sa propre souffrance et de celle des
-autres pour s'élever jusqu'à valoir quelque chose.
-Il n'y a d'âmes vraiment supérieures que celles
-qui se sont purifiées, à travers la douleur&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>La route bordée de noyers atteignait le sommet
-du plateau. La vallée de Rosay apparut,
-toute lumineuse et fraîche dans la belle matinée
-de mai. A l'écart du village, dont le clocher
-d'ardoises se découpait sur l'azur, les bâtiments
-de la colonie, entourés de vignes et de bois,
-dressaient leurs constructions grises ; des hangars
-neufs faisaient tache blanche.</p>
-
-<p>Hélène contemplait avec une sorte d'apaisement
-la ligne molle des collines, les grandes
-prairies humides où les vaches pâturaient et cette
-douce légèreté de l'air qui baigne les ciels limpides
-de Touraine. Elle se retourna vers son
-amie Mme Sassy, la directrice, forte et rude
-femme au visage d'énergie et de bonté.</p>
-
-<p>&mdash; Il fait bon vivre ici!</p>
-
-<p>Elles côtoyaient un champ ; les pensionnaires
-de Rosay, cottes et blouses brunes, courbées en
-deux sur les sillons, buttaient des pommes de
-terre. Comme on était loin de Paris, loin de
-cette vie factice et fiévreuse où chacun poursuivait
-âprement la curée de ses égoïsmes, à travers
-le mensonge tour à tour bienveillant
-ou implacable de la société! Hélène, toute meurtrie
-encore, un cerne de fatigue autour de ses
-beaux yeux, éprouvait, en songeant à l'homme,
-une amère ranc&oelig;ur. Elle n'évoquait que visage
-de haine, de convoitise, de sécheresse et de
-ruse.</p>
-
-<p>Ah non! certes, l'homme n'était pas beau
-lorsque, sous le masque arraché des habitudes et
-des convenances, son âme cachée, cette âme que
-la vie quotidienne dissimule, se dévoilait dans sa
-laideur. On parlait toujours de l'éducation de la
-femme! Comme si celle de l'homme n'était pas
-d'abord à modifier tout entière. Mais renoncerait-il
-jamais, avec son individualisme féroce, à
-chercher dans sa compagne une serve de plaisir,
-et de son bon plaisir? Lui imposerait-il toujours,
-en s'en libérant lui-même, une rançon d'argent,
-de dévouement, de soins et de devoirs? Quand
-cesserait-il de vouloir primer dans la lutte séculaire,
-faite d'amour et de haine?&hellip; Parmi l'escorte
-des visages qui hantaient son désenchantement,
-elle revoyait l'expression dédaigneuse et
-dure d'André, le jour de leur grande explication
-après l'éclat de Du Marty. Elle avait toujours
-souffert par lui ; dès l'enfance, il l'avait écrasée
-jusque dans leurs jeux de sa supériorité tyrannique,
-de ses taquineries malveillantes ; plus tard,
-c'était l'antagonisme sourd de leurs intelligences
-en éveil, ses sentiments de femme toujours rappelés
-à la soumission ; enfin la lutte ouverte des
-caractères, des intérêts méconnus, son légitime
-désir d'égalité toujours froissé, refréné. A coup
-sûr, elle le savait personnel, volontaire, bornant
-à lui tout l'horizon ; mais jamais elle n'aurait cru
-que ce laborieux, dont elle estimait la soi-disant
-droiture et la décision, s'abaissât à d'aussi viles
-satisfactions, à un pareil manque de conscience
-et d'honnêteté. Depuis, à peine l'avait-elle revu
-une ou deux fois en quinze jours, et à l'attitude
-glaciale d'André, à sa propre froideur, elle avait
-senti l'irréparable.</p>
-
-<p>Du Marty? La face correcte, le sourire sur les
-lèvres comme le monocle dans l'&oelig;il, ce vernis
-de politesse et d'élégance, cela s'écaillait, tombait,
-faisait place à l'odieuse violence d'un palefrenier,
-à un inconcevable mélange de bêtise et
-de canaillerie. L'inflexible indifférence du grand-père
-Pierron, figé dans son respect de la loi et
-son culte tenace du passé, l'égoïsme avisé de
-l'oncle Marcel, grand défenseur des principes
-pourvu qu'ils se conciliassent avec ses intérêts,
-tout contribuait à augmenter son isolement, sa
-tristesse. D'autres souvenirs la harcelaient : le
-museau de brochet de Simonin, sans cesse prêt
-à s'ouvrir pour happer une proie, et, dans ces
-éclairs qui à certains moments illuminent on ne
-sait pourquoi les coins sombres de la mémoire,
-tels traits épars dans le paysage de Moranges
-et d'Hautneuil, la trogne libertine du vieux contremaître
-rougeaud, le mufle veule de Lepillier,
-la sordide silhouette du père Lefèvre avec ses
-yeux morts d'aveugle&hellip;</p>
-
-<p>Mais par-dessus tout, elle revenait malgré elle
-au visage de Vernières, tel qu'elle l'avait vu la
-dernière fois, à ce visage d'une pâleur terreuse
-où était apparue brusquement l'âme de boue.
-Elle ressentait encore le cruel déchirement, la
-douleur d'avoir si mal placé son affection, et de
-la découvrir à l'épreuve plus sincère qu'elle
-n'avait supposé. Du moins, c'était bien fini,
-mais l'orgueil de cette constatation lui laissait
-une blessure, l'impression endolorie d'un grand
-vide. A peine le silence et l'éloignement qu'elle
-était venue chercher à Rosay, commençaient à
-lui rendre par moments un peu de calme, sinon
-d'oubli. La duplicité de Vernières, son infamie
-découverte, voilà, sans qu'elle s'en rendît
-compte, ce qui lui faisait haïr aujourd'hui tous
-les hommes. Sous la grâce et la distinction qui
-l'avaient séduite, elle ne voyait plus que l'universelle
-vilenie, le déchaînement irrésistible des
-instincts bas et méchants.</p>
-
-<p>Triste vie, où les meilleurs sont les dupes des
-pires, où les faibles sont fatalement victimes des
-habiles et des rapaces, de la foule brutale des
-sans-scrupules et des sans-c&oelig;ur. Et dans une angoisse
-douloureuse, elle cherchait en elle-même
-le secours des visages amis. Entre les bons sourires
-d'Édith et de Minna, l'image fortifiante de
-son père surgit. Émue, elle reconnaissait les
-yeux graves et doux, la fine bonhomie, les traits
-chers. Comme il lui manquait, ce guide patient
-et sûr, qui l'avait quittée au tournant du chemin ;
-elle se rappela l'air de lassitude, le tendre regard
-fatigué du vieillard, dans son cabinet de
-travail de la Neuville, lorsque, assis derrière la
-table, il la contemplait, séparé d'elle par tant
-d'années de vie, à la fois si près et si loin. Des
-mots de naguère lui revinrent avec l'inflexion
-connue : «&nbsp;Nous voudrions te confier à quelque
-brave compagnon de route&hellip;&nbsp;» Pauvre père!</p>
-
-<p>Elle avait beau chercher autour d'elle, personne.
-Parmi les jeunes gens qu'elle connaissait,
-ou qu'elle avait entrevus, aucun qui ne lui fût
-indifférent ou dont l'affection lui parût mériter
-de tenir une place dans sa vie ; et des profils se
-précisèrent : les lieutenants Ythier-Bourrel et de
-Céry dans l'or roux des bois de la Roche-Guyon?
-grandes moustaches et petites cervelles&hellip; Schmet,
-avec son nez crochu et ses cheveux frisés?&hellip; Dormoy?
-oui, de l'allure, une espèce de charme
-cavalier, une belle franchise ; mais non, il devait
-être comme les autres?&hellip; Ce bourru d'Arden,
-avec sa laideur intelligente?&hellip; Rien ne se
-détachait du fond sombre de ses pensées ; elle
-était encore trop près de sa peine pour se tourner
-vers l'avenir.</p>
-
-<p>Mme Sassy, qui était pleine de délicatesse,
-respectait ce silence. Sous sa capeline noire,
-ses cheveux gris en broussaille découvraient un
-haut front rêveur ; seule la courbe prononcée du
-nez, du menton, décelait la volonté forte. Nature
-disparate, où de vastes conceptions théoriques
-neutralisaient souvent les énergies de l'application,
-Mme Sassy, depuis la mort de son mari,
-neveu du célèbre philanthrope et lui-même
-agronome distingué, avait assumé la tâche de
-diriger seule les établissements de Rosay. Toujours
-la première debout, la dernière couchée,
-promenant partout ses robes courtes et sa fameuse
-capeline noire, de l'étable au rucher, de la laiterie
-aux champs, elle dépensait en mille détails
-de surveillance son infatigable activité, sa pitié
-bourrue. L'asile aujourd'hui n'employait plus
-que cent cinquante pensionnaires. Ces femmes,
-de misères identiques et de provenances diverses,
-pour un bon nombre sortant de maisons de correction,
-ou bien filles repenties, filles-mères
-abandonnées, n'apportaient à Rosay que des
-corps las, des c&oelig;urs malades, toute une variété
-de déchéances physiques et de plaies morales.
-Personnel ombrageux, difficile à manier, qui,
-dans la fatigue salutaire du travail, gardait une
-redoutable vivacité d'instincts, exigeait de la
-part des sous-maîtresses autant d'activité que de
-tact. Entreprise onéreuse, où les admirables qualités
-de Mme Sassy ne parvenaient pas à contrebalancer
-ses défauts, tendance à voir trop grand,
-engouement de méthodes nouvelles de culture,
-achats sans compter d'outils perfectionnés. Les
-sommes affectées à la fondation par le baron
-Sassy étaient, comme sa propre fortune et les
-deux cent soixante-cinq mille francs d'Hélène,
-aventurés dans cette exploitation trop lourde
-pour les bras qui la mettaient en &oelig;uvre. De mauvaises
-récoltes depuis deux ans, l'hostilité du
-pays entier, des petits propriétaires atteints dans
-leur commerce par la concurrence à meilleur
-marché, un incendie qui avait détruit les hangars
-de réserve reconstruits depuis à grands frais,
-tout avait ajouté au médiocre état des affaires.</p>
-
-<p>Hélène s'était arrêtée, le long du chemin, devant
-une pièce de terre où une dizaine de femmes
-étaient en train de repiquer un immense carré
-de choux. L'air de santé d'un gamin aux joues
-rouges, aux yeux vifs, qui poussait une brouette
-chargée de plants, lui fit penser à la maigre
-figure souffreteuse du petit Georges. Elle eut un
-tressaillement de colère méprisante : Georges
-Leroy? non, Georges Vernières! Ah! combien il
-serait mieux ici, le petit malheureux, à l'air libre,
-au soleil, que dans la corruption du ruisseau de
-Paris!</p>
-
-<p>Mme Sassy, qui la voyait souffrir, et qui, depuis
-son arrivée, s'efforçait de la distraire sans
-l'interroger, lui proposa d'abréger la promenade.
-Elles rentreraient par un sous-bois, dont elle
-désigna un peu plus loin la verdure jeune, taillis
-de chênes bas tout frémissants d'un feuillage
-nouveau, tachés de place en place par des arbustes
-roux gardant encore leur dépouille d'automne.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Peu à peu, l'existence rustique menée par Hélène
-la détendait, la pacifiait. Toute la semaine,
-elle avait accompagné Mme Sassy dans ses tournées
-quotidiennes. Elle avait toujours aimé,
-mais n'avait jamais à ce point reconnu le bienfait
-d'une vie mêlée à la grande vie de la terre,
-des animaux et des choses. C'était moins le plaisir
-d'en goûter la beauté sereine, le spectacle
-magnifique et simple, que de participer à l'immense
-effort invisible, à la lente et féconde
-transformation.</p>
-
-<p>D'humbles détails, nouveaux pour elle, l'intéressaient.
-Mises en relief par le recul de Paris et
-l'oubli de son agitation stérile, leur raison d'être,
-leur utilité lui apparaissaient pour la première
-fois dans leur modeste grandeur. Elle sut qu'avec
-Mai se modèrent, puis cessent les irrigations des
-prairies, se terminent les dernières semailles,
-colza de printemps, chanvre et maïs ; elle s'étonna
-de rester toute une matinée au grand air, dans
-les prés où, d'un geste large, des faucheuses récoltaient
-le trèfle incarnat, en chargeaient à la
-fourche de lourds chariots. Avec joie, elle respirait
-l'odeur fraîche et sucrée de l'herbe fleurie ;
-et cette expression de force saine, presque
-allègre, elle la surprenait aussi sur le visage
-bruni et dans les mouvements rythmés de ces
-femmes, à qui leur labeur était en train de refaire
-une âme. Elle se passionna pour la lutte
-intelligente, chaque jour, dans les vignes, contre
-le ravage obscur du mildiou ; elle vit, dans le
-soufrage soigneux des ceps, le patient emblème
-de toutes les guérisons.</p>
-
-<p>Mme Sassy ne lui faisait grâce de rien : explications
-et projets. Elles visitèrent longuement la
-basse-cour, le rucher, les étables. On commençait
-à mettre les animaux au régime du vert.
-Plus loin, quelques femmes, trop délicates pour
-les travaux des champs, jetaient de leurs tabliers
-gonflés les grains à poignées au milieu des cercles
-de dindons et de poules, renouvelaient constamment
-la boisson des poussins. Hélène s'amusait
-aussi à voir placer, pour faciliter l'essaimage,
-des ruches en paille en vue du rucher ; c'était
-l'époque de la grande miellée. Le soir, elle se
-couchait rompue, mais l'âme tranquille ; elle
-retrouvait des sommeils d'enfant.</p>
-
-<p>Plus encore peut-être que l'&oelig;uvre apaisante
-de la nature, elle admirait les soins constants de
-Mme Sassy, la cure journalière poursuivie par
-elle sur ces déshéritées. Don merveilleux de convaincre,
-d'émouvoir, puissance irrésistible de la
-charité! Ah! si chacun, dans la mesure de ses
-forces et la limite de son intelligence, se consacrait
-à cet apostolat, au moins la misère humaine
-serait soulagée, puisqu'il est impossible de la
-supprimer vraiment. Mais l'on pensait à soi
-d'abord! Combien l'exemple d'abnégation que
-Mme Sassy donnait depuis vingt ans tranchait
-avec l'égoïsme d'André, dont l'ambition se limitait
-à des jouissances de fortune et d'orgueil,
-avec la bassesse et la cruauté d'un Du Marty,
-d'un de Vernières&hellip; Vernières? Elle y pensait
-maintenant presque avec indifférence. Le mépris
-avait tué la douleur. Et cependant de tels
-hommes représentaient une part de l'élite de la
-classe dirigeante ; ils n'en étaient que plus coupables.</p>
-
-<p>Oui, cette &oelig;uvre était réellement belle. A
-côté du labeur physique, des cours élémentaires
-achevaient par les longs soirs d'hiver le relèvement
-progressif. Jamais d'insoumises ; de se sentir
-libres, elles travaillaient mieux ; les portes
-ouvertes par charité ne retenaient personne de
-force. Depuis la fondation, plus de huit cents
-jeunes filles ou femmes à qui leur séjour à la
-colonie avait permis de se constituer un petit
-trousseau, une réserve d'économies, s'étaient
-mariées honorablement, avaient pu se refaire
-une humble mais durable position. Les gages de
-chaque employée étaient versés tous les mois à
-leur nom dans une caisse qu'alimentaient encore
-certains dons. Ainsi elles retrouvaient à leur
-sortie le fruit de leur travail, sous une forme
-tangible. La plupart demeuraient reconnaissantes,
-écrivaient à Mme Sassy, revenaient la
-voir. Elle citait trois de ses anciennes pensionnaires
-devenues sous-maîtresses à force de travail
-et d'honnêteté. Elle recevait de la société des
-épaves, elle lui rendait des êtres conscients, capables
-d'une vie nouvelle.</p>
-
-<p>Un matin, ces deux lettres pour Hélène :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="date"><span lang="en" xml:lang="en">White-House</span>, 17 mai.</p>
-
-<p class="ind">«&nbsp;<i lang="en" xml:lang="en">Darling</i>,</p>
-
-<p>«&nbsp;Moi qui t'avais promis de t'écrire longuement
-aussitôt débarquée! Mais impossible de
-trouver une minute. A peine ai-je le temps de
-t'embrasser aujourd'hui. A bientôt une vraie
-lettre. Te savoir à Rosay me rassure un peu. Je
-te vois allant, venant, avec la bonne Mme Sassy ;
-j'ai foi en cet air si doux, si pur de la Touraine,
-consolant comme une caresse. Pour moi, avec
-quel soulagement j'ai retrouvé ma vieille maison,
-mes prés, le brouillard matinal sur la rivière. Tu
-te doutes si on était heureux de me revoir!
-Georges, je ne t'en parle même pas, tu connais
-sa chère affection ; mais les petits, Fred et Bertha!
-Rien d'amusant comme de voir <span lang="en" xml:lang="en">master</span>
-Willy faire le Parisien, leur débiter mille contes&hellip;
-Ce mot seulement, chère Hélène, pour te dire
-que je t'aime et que je pense à toi.</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;<span class="sc">Édith.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Hélène décachetait la seconde lettre où elle
-avait reconnu l'écriture de sa mère. Les lignes
-descendaient, signe de dépression. Les derniers
-événements avaient porté au comble l'abattement
-de Mme Dugast. Elle avait eu pendant si
-longtemps l'habitude du bonheur! L'apprentissage
-des mauvais jours, à soixante ans, c'était
-dur&hellip; Et avec moins d'empressement qu'elle
-n'en avait mis à parcourir les nouvelles d'Angleterre,
-Hélène commençait à lire celles de
-Paris.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="date">18 mai.</p>
-
-<p class="ind">«&nbsp;Ma chère fille</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourquoi répondre des billets si courts à
-mes lettres détaillées? Je m'efforce de te donner
-une impression fidèle de mes occupations, de
-mes tracas, et toi, tu résumes dans un bulletin
-de quelques lignes tes longues journées de campagne.
-Pas grand'chose de nouveau depuis avant-hier,
-où le dîner chez ton grand-père s'est bien
-passé. Il ne va pas mal, quoique nos chagrins
-lui aient été plus pénibles qu'il ne le laisse voir.
-Ce qui m'inquiète, c'est l'affaiblissement de
-ta pauvre grand'mère. Pas moyen de lui faire
-comprendre un mot de ce qui nous préoccupe.
-Elle est aussi sourde d'esprit que d'oreille. Elle
-demeure, quoi qu'on lui dise, engouée de Du
-Marty dont elle interprète toutes les actions à
-rebours.</p>
-
-<p>«&nbsp;Hier matin, je suis allée chez ton oncle, j'ai
-trouvé la maison sens dessus dessous. Crac! au
-moment où on espérait pincer ce vilain monsieur,
-le voilà parti aux courses de Pau ; la surprise
-était organisée pour l'après-midi et voilà huit
-jours de perdus. Cela n'empêche que tout le
-monde était en joie, ton oncle conserve le meilleur
-espoir. Germaine, outrée de la conduite de
-son mari, &mdash; et vraiment il y a de quoi! &mdash; s'apprêtait
-à sortir avec Yvonne pour faire quelques
-achats au Louvre. Tante Portier m'a chargée de
-ses amitiés pour toi, elle a retrouvé toute sa sérénité,
-elle est bien heureuse!</p>
-
-<p>«&nbsp;Puis, déjeuner triste à la maison, toute seule
-dans la grande salle à manger. Je crois que j'aurais
-passé une après-midi funèbre si je n'avais
-reçu à deux heures une belle visite. Devine qui?
-Dormoy, qui venait nous apporter des cartes
-pour son exposition ; elle a lieu dans quinze
-jours, chez Petit. Il a paru surpris de ne pas te
-trouver, a bien répété combien nous lui ferions
-de plaisir en allant toutes deux à l'ouverture. Le
-<i>Figaro</i> en parlait ce matin et vantait son talent.
-On dit qu'il sera décoré au 14 juillet. C'est un
-homme charmant et bien distingué, avec ses
-façons d'artiste.</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà, ma chère fille, le bavardage d'aujourd'hui.
-Toujours pas de nouvelles d'André! Cinq
-jours que je ne l'ai vu. Mais je m'inquiète sans
-doute à tort, il va bien, car Dormoy l'avait
-aperçu lundi à la première du Vaudeville.</p>
-
-<p>«&nbsp;Au revoir, ma chérie, prends exemple sur
-moi, écris longuement. Songe que c'est le seul
-plaisir des vieilles mamans sacrifiées.</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;Ta mère qui t'aime.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>En se levant de table, le lendemain, Mme Sassy
-achevait d'exposer à Hélène la situation nette de
-leurs affaires : elle le devait à la jeune fille qui
-lui avait apporté si spontanément l'aide puissante
-de ses capitaux. Depuis qu'Hélène était là,
-ce besoin de confiance, de franchise, tourmentait
-l'excellente femme. Les recettes des dernières
-années, celles que faisait prévoir l'année en
-cours restaient à ce point au-dessous des dépenses
-qu'elle se faisait un scrupule de ne pas
-l'en prévenir. Elle désira savoir au juste de quoi
-se composait sa fortune. Elle savait Marcel Dugast
-immensément riche, elle savait qu'aux
-265.000 francs d'Hélène s'était ajouté l'héritage
-de son père. N'allait-elle pas avoir besoin de revenus
-plus considérables? A peine si Rosay donnerait
-cette année deux pour cent.</p>
-
-<p>Hélène s'expliqua simplement. Sa part de succession
-s'élevait à 200.000 francs placés dans
-l'usine Dugast : produit net, sept pour cent. Elle
-avait, par déférence aux supplications, aux instances
-de sa mère consenti à ne pas déplacer
-la somme. C'était bien le moins que la différence
-de Rosay rétablît l'équilibre! Ce qu'elle
-n'ajoutait pas, c'est qu'indignée de voir sa mère
-réduite par la volonté d'André au quart de l'usufruit,
-elle l'avait priée de conserver l'entière
-direction des 200.000 francs, en lui laissant en
-plus la jouissance du Vert-Logis, indivis entre
-son frère et elle. Elle remerciait chaleureusement
-Mme Sassy, elle était heureuse de s'associer au
-moins par l'argent, puisqu'elle ne pouvait lui
-apporter d'autre concours, à son &oelig;uvre admirable.
-Elle eût voulu l'aider de sa personne, se
-dévouer comme elle ; mais son devoir filial la
-réclamait.</p>
-
-<p>Une servante frappait à la porte. Un petit
-vieillard desséché et propret, blouse bleue et
-pantalon de velours rapiécé, &mdash; l'exprès du télégraphe,
-s'avança une dépêche à la main : &mdash; «&nbsp;<i>Hélène
-Dugast. Rosay, Maine-et-Loire.</i>&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Rien de grave, j'espère? demanda Mme
-Sassy.</p>
-
-<p>&mdash; C'est de maman, fit Hélène qui lut d'un
-regard, puis lui tendit le papier bleu : «&nbsp;<i>André
-veut partir Russie d'Asie. Désespérée. Reviens vite
-pour joindre remontrances aux miennes.</i>&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Elle sautait légèrement du wagon, sur le quai
-blafard où les facteurs s'empressaient ; les hautes
-lampes électriques déversaient ce jour factice
-qui donne aux choses un aspect lunaire. Dans
-un tohu-bohu de valises et de sacs où des bouquets
-de lilas frais cueillis faisaient éclater tout
-le printemps de la campagne, le flot des voyageurs
-se ruait vers la sortie, encombrait l'étroite
-chaussée entre les deux trains. Dans la salle
-d'attente des bagages, Hélène contre la porte
-close s'impatientait, en maudissant la dédaigneuse
-lenteur des employés. Un monsieur devant
-elle se retourna brusquement, la coudoya
-par mégarde. Leurs regards, furieux de la pose
-prolongée, se rencontraient, hésitaient un moment
-à se reconnaître. Ce fut Hélène qui la
-première s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! monsieur Arden!</p>
-
-<p>Il n'avait pas changé ; toujours cette mine un
-peu sauvage, rentrée en elle-même, ces yeux
-intelligents et fiers, cette expression railleuse.
-Évidemment il était plutôt laid, avec son nez
-camus, sa barbe courte et dure. Mais la physionomie
-avait un bel air de volonté ; le corps
-trapu, souple dans ses vêtements libres, disait
-la santé, la force. Il parut surpris, rougit, et,
-avec cette espèce de gaucherie qu'ont parfois les
-hommes d'action :</p>
-
-<p>&mdash; Mademoiselle Dugast?&hellip; nous sommes
-sans doute venus par le même train.</p>
-
-<p>Il s'enquit avec intérêt de Mme Hopkins, eut
-un mot discret et sincère sur le grand chagrin
-d'Hélène : la mort de son père. Il l'avait apprise
-en Allemagne, d'où il était revenu depuis un
-mois. Il parlait de ses travaux en cours lorsque
-enfin la porte s'ouvrit. Une poussée les faisait
-pénétrer dans la salle des bagages. Il se hâtait
-de prendre congé, saluait avec un empressement
-de timide. «&nbsp;Quel ours! se dit Hélène, amusée,
-comme il s'éloignait, la laissant se débrouiller
-seule&hellip; Pas galant!&nbsp;» Et néanmoins, par un
-sûr instinct de femme, elle devinait que la rencontre
-n'avait pas été indifférente à Arden.</p>
-
-<p>Elle songeait aussi : «&nbsp;Drôle de chose que la
-vie! on voyage côte à côte, sans se voir, sans
-s'en douter. Un beau jour on se rencontre, puis
-on se quitte. Pourquoi? Tout n'est qu'imprévu,
-mystère. A moins, objecta-t-elle aussitôt, que ce
-ne soit la chose la plus naturelle du monde.&nbsp;»
-Cependant elle sentait, sans même se le formuler,
-qu'elle avait trouvé Pierre Arden plus
-sympathique ce soir que la première fois.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>A la maison, sans s'inquiéter autrement des
-détails du séjour à Rosay, sa mère qui l'attendait
-se répandit en récits interminables, en lamentations.
-Elle avait appris à l'improviste par
-tante Portier le projet d'André. Tout était machiné
-depuis quelques jours entre Marcel et lui.
-Comprenait-on un coup de tête pareil : s'expatrier?
-Elle se moquait bien des intérêts de
-l'usine, des bonnes raisons données par l'oncle!
-était-ce sa faute, à elle, si la folie de Germaine
-rendait difficile le maintien d'André à la tête
-des établissements de Moranges? Qu'est-ce que
-cela pouvait lui faire qu'il y eût des cotons en
-Géorgie? quel besoin d'aller y créer une filature
-nouvelle? Si encore la passion aveuglait André
-au point de rendre sa présence à Paris dangereuse!
-Alors certes elle eût été la première à
-souscrire à un départ, à l'exiger! Mais non, il
-était trop sage, trop raisonnable pour cela. Il
-n'avait également plus rien à redouter de Du
-Marty ; cet individu n'avait pas la moindre envie
-de se battre&hellip; Et dans son égoïsme maternel, &mdash; vraiment
-la situation était assez pénible
-comme cela, &mdash; elle ne voyait que l'éloignement
-définitif d'André, la rupture d'un des derniers,
-d'un des plus solides liens qui la rattachassent
-au passé.</p>
-
-<p>Hélène, qui la plaignait du fond de l'âme,
-l'écoutait pourtant avec impatience : une fois de
-plus elle balança entre le désir de parler en
-toute sincérité et la certitude de ne pas être
-comprise. L'amour de la vérité l'emporta :</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, maman, André ne partira pas
-pour toujours. Avec l'Orient-Express, on va vite.
-Ne dirait-on pas que tu dois ne jamais le revoir?
-Je ne suis pas du tout de ton avis. Cette idée
-d'aller fonder au loin une succursale, ce n'est
-pas d'hier. Tu sais bien qu'il y a des années
-qu'on en parle. Pour moi, André ne peut pas
-mieux faire. Impossible de rester à Moranges,
-c'est une question d'honnêteté, de dignité&hellip; Jamais
-il ne trouvera de plus utile emploi de ses
-qualités d'organisation, de ténacité! C'est une
-belle chose, en principe, que de porter au loin
-l'énergie de notre race, de créer des foyers nouveaux
-de travail et de production.</p>
-
-<p>Mme Dugast, butée, la regardait d'un air triste.</p>
-
-<p>&mdash; Tu en parles à ton aise! on voit bien que
-tu n'as jamais aimé ton frère. Tu ne souffriras
-pas de son absence.</p>
-
-<p>Hélène n'essayait même pas de se disculper,
-de démontrer à sa mère combien il était naturel
-que, tout en gardant à leurs parents une affection
-tendre, les enfants cherchassent à se faire
-leur vie. Et tandis que Mme Dugast, après un
-silencieux baiser mêlé de reproche, allait se
-coucher, Hélène regrettait l'éternel malentendu,
-et, entre les êtres qui s'aiment le plus, ces inévitables
-dissonances de l'esprit et du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Trois jours sans nouvelles d'André, retourné
-à Moranges. Puis, coup sur coup, dans une
-même après-midi, visite de Germaine, &mdash; c'était
-la première fois que depuis le scandale elle remontait
-l'escalier de sa tante, &mdash; visite de
-Mme Portier, toutes deux surexcitées au dernier
-point par le grand événement du lendemain.
-Grâce à l'aimable concours de Simonin, toutes
-les mesures étaient prises, la commission rogatoire
-signée, le commissaire de police prévenu :
-on devait, de deux à trois, surprendre «&nbsp;Monsieur
-Du Marty.&nbsp;» Avec des chuchotements mystérieux,
-elles mettaient Mme Dugast au fait, la
-suppliaient de venir boulevard Haussmann avant
-dîner : on lui raconterait tout&hellip; Enfin la nuit
-s'écoula, l'heure convenue arrivait, et Mme Dugast,
-qui n'avait pu fermer l'&oelig;il, s'en alla au
-rendez-vous. Sa curiosité première avait tourné
-à une sorte de malaise ; il y avait dans tout cela
-quelque chose d'un peu louche, de déplaisant,
-qui lui causait un trouble. Il était convenu
-qu'Hélène la reprendrait en revenant de chez
-son amie Gabrielle Duval, souffrante depuis une
-semaine, et dont Louise Guilbert venait de lui
-écrire l'état assez inquiétant.</p>
-
-<p>A quatre heures précises, Mme Dugast sonnait
-à l'entresol. En vain essaya-t-elle de discerner
-quelque chose sur le visage impassible
-du grand laquais : il recevait de ses larges mains
-gantées de blanc le mince parapluie aiguille,
-ouvrait avec componction la porte du salon.
-Germaine, tante Portier et Yvonne se levèrent
-en sursaut avec des visages crispés d'émotion,
-aussitôt déçus.</p>
-
-<p>&mdash; Nous croyions que c'était père, dit Yvonne.</p>
-
-<p>Mme Dugast s'était trop pressée.</p>
-
-<p>Une attente interminable commença, coupée
-de suppositions absurdes, de fausses alertes à
-l'arrêt d'un fiacre, à des bruits de portes. Plus
-jolie que jamais, Germaine, la taille moulée par
-une robe tailleur de léger drap beige, redressait
-à chaque minute son buste charmant, dans une
-immobilité attentive. Puis elle repartait en un
-babil fiévreux, fouettée par le plaisir de la vengeance,
-l'étrangeté d'une sensation inconnue.
-C'est étonnant comme elle avait refleuri, depuis
-le renversement soudain des rôles. Son inconscience,
-oublieuse de ses propres torts, s'exaltait
-dans une indignation dont, par une singulière
-déviation morale, personne dans la maison, sauf
-pourtant Mme Dugast, ne semblait percevoir le
-comique attristant. Les dix-huit ans avertis
-d'Yvonne ne pouvaient tenir en place. Elle allait
-de la pendule à la fenêtre, les yeux brillants
-d'une curiosité aiguë ; son imagination à demi
-instruite, directement mêlée depuis quelque
-temps à tant d'événements au-dessus de son
-âge, déformait, grossissait. A cette inquiétude
-ardente de toutes les jeunes filles, qui cherchent
-à pénétrer le sens encore mystérieux de la vie,
-se joignait l'éveil précoce de son éducation particulière,
-toute de primesaut et de liberté, en
-dépit des belles maximes de la tante Portier.</p>
-
-<p>Celle-ci, plongée dans un confortable fauteuil
-à oreillettes, s'efforçait avec Mme Dugast de
-tuer le temps, en échangeant de courts propos
-de circonstance. Sa mine papelarde et béate savourait
-le triomphe prochain, souriait à certains
-détails du constat, dont elle se retraçait l'image
-avec cette complaisance inavouée qu'ont parfois
-les vieilles prudes.</p>
-
-<p>Enfin à six heures, des portes battantes, des
-pas. Cette fois, c'était bien Marcel Dugast,
-suivi de Simonin. Ils entrèrent avec une gravité
-rayonnante.</p>
-
-<p>&mdash; C'est fait, dit l'oncle.</p>
-
-<p>Il se laissa tomber sur une chaise. Où étaient
-ses beaux principes de morale? Son visage exprimait
-maintenant la revanche haineuse, le plaisir
-de la vengeance satisfaite. Simonin se rengorgeait
-avec modestie. On faisait cercle, on les
-pressait de questions.</p>
-
-<p>&mdash; Yvonne, dit M. Dugast revenu au sentiment
-des convenances, fais-moi le plaisir de
-nous laisser seuls une minute.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! protesta-t-elle suffoquée. J'en ai entendu
-bien d'autres!</p>
-
-<p>Tante Portier, atteinte au vif, lui lança un
-regard scandalisé.</p>
-
-<p>&mdash; Laisse-moi, si tu veux bien, le soin d'être
-juge en cette matière, prononça M. Dugast, avec
-une autorité prudhommesque.</p>
-
-<p>Germaine, qui trépignait d'impatience, poussa
-Yvonne vers la porte, en lui glissant dans un
-baiser :</p>
-
-<p>&mdash; Va, mais va donc! Je te raconterai tout.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien? fit tante Portier.</p>
-
-<p>&mdash; Nous sortons de chez le commissaire, commença
-M. Dugast. C'est un homme des plus intelligents.
-Il a conduit cela avec un tact! &mdash; A
-deux heures et demie, l'agent déniché par Simonin, &mdash; il
-se tourna vers celui-ci, &mdash; un oiseau
-rare! est arrivé tout joyeux nous prévenir.
-Pas une minute à perdre, monsieur mon gendre
-termine d'habitude ses visites à quatre heures
-moins le quart. Nous sautons en fiacre, avec le
-commissaire, deux agents dans la seconde voiture.
-Maudit fiacre! Un cheval qui ne marchait
-pas. Le commissaire avait beau me répéter, pour
-calmer mon inquiétude : «&nbsp;Croyez-en mon expérience,
-il vaut mieux ne pas arriver trop tôt.&nbsp;»
-Bref, nous voilà rue d'Amsterdam. Non, cette
-demi-heure passée à attendre dans le fiacre avec
-Simonin! Enfin, à quatre heures, notre monde
-descend. Ah! mes enfants! Quand j'ai vu l'air
-épanoui du commissaire, les figures amusées des
-deux agents, je me suis dit : «&nbsp;Dieu soit loué, il
-y a donc une justice! Les honnêtes gens finissent
-toujours par triompher.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Alors, reprit Mme Portier, dans un transport
-de rancune qui enfiella subitement sa ronde
-et grasse figure, nous allons lui apprendre à
-vivre, à ce malotru?</p>
-
-<p>Elle n'avait pas encore digéré les grossières
-injures, la colère violente de Du Marty, ce fameux
-soir où elle avait tenté de s'entremettre.
-M. Dugast se frottait les mains avec vigueur.
-Cette fois, le geste familier en disait long : «&nbsp;Ah!
-mon gaillard, il va falloir compter!&nbsp;» Germaine
-demeurait silencieuse, les yeux fixes, perdue dans
-on ne savait quelles réflexions. Elle semblait
-ne pas comprendre encore l'entière portée du
-récit de son père. L'espérance et l'excitation des
-jours précédents, devant le fait réalisé, avaient
-fait place à une sorte de stupeur. Mme Dugast
-gardait dans ses voiles de deuil une réprobation
-compatissante ; elle n'eût pas demandé mieux
-que de savoir les détails ; mais déjà tante Portier
-s'enquérait, tournée, curieuse, vers Simonin.</p>
-
-<p>Avec l'apparente discrétion d'un gentilhomme,
-pleine d'une rosserie détachée, le cousin résuma
-la scène. Une petite bonne était venue ouvrir.
-Devant l'écharpe du commissaire, elle poussait
-des cris. Au bruit des voix, Mlle Bleuet, avertie,
-se verrouillait&hellip; &mdash; Ils ont mis cinq minutes à ouvrir.
-Non! la tête de ce pauvre Du Marty, il
-paraît que c'était à mourir de rire! un air sournois
-et furieux, la rage d'être pris au piège&hellip;
-Oh! très correct, habillé des pieds à la tête. Par
-malheur, une superbe paire de bretelles mauves
-traînait sur un fauteuil. Quant à Mlle Bleuet,
-elle était charmante, dans une robe japonaise
-endossée en hâte, tous ses jupons au pied du lit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quelle horreur! s'écria la tante Portier.</p>
-
-<p>&mdash; Pas moyen de nier, reprit Simonin. Cette
-femme, qui d'abord était entrée dans la plus
-violente colère, criant à l'outrage, violation de
-domicile! s'est tout à coup avisée, en regardant
-Du Marty, que c'était la chose la plus drôle
-du monde. Elle pouffait à chaque question du
-commissaire, tandis que notre ami, le visage
-long d'une aune, les yeux en dessous, répondait
-par monosyllabes, avec une maussaderie hargneuse.</p>
-
-<p>A ce moment Germaine, suspendue aux paroles
-de Simonin, n'y put tenir ; elle éclata en
-sanglots. Silence, stupéfaction générale. Tous la
-regardèrent.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, grosse bête, te voilà vengée ; tu
-as un bon constat, et tu pleures? s'écria M. Dugast.</p>
-
-<p>Mais Mme Portier, &mdash; les hommes ne comprennent
-rien au c&oelig;ur féminin! &mdash; s'élançait,
-prenait les mains de Germaine&hellip; Pauvre petite
-chérie! Elle souffrait d'avoir un mari pareil.
-Trahie pour une gourgandine!&hellip; Germaine convulsivement
-se levait, un mouchoir aux lèvres.
-Par une contradiction bien humaine, elle avait
-moins souffert des idées que de l'acte. Une image
-l'émouvait plus que des sentiments. Ce qui depuis
-quelques jours fermentait en elle d'inexplicable
-jalousie, d'amour-propre blessé, comme
-aussi de remords obscur, éclatait dans cette
-brusque détente nerveuse, se résolvait en larmes.
-Elle faisait inconsciemment appel à cette raison
-suprême, dernière ressource de tant de pauvres
-organismes pareils au sien, lorsqu'ils sont à bout
-de souffrance et de pensée. Et refusant les services
-de tante Portier, elle se sauva, secouant
-désespérément la tête, sans vouloir rien entendre.</p>
-
-<p>On la plaignait. Il semblait que la faute de Du
-Marty eût effacé la sienne. On couvrait cette
-erreur déplorable d'un oubli, presque d'un pardon
-tacite. A quoi bon les reproches inutiles?
-Seule, Mme Dugast gardait quelque réserve ; elle
-avait beau se réjouir, l'honnêteté des vieux Pierron
-protestait en elle. Le bon sens de Marcel
-Dugast reprenait d'ailleurs bien vite le dessus :
-c'était une question réglée, les procès-verbaux
-étant aussi précis que possible. Aux avoués de
-marcher, maintenant&hellip; Hélène, qui venait chercher
-sa mère, entra, comme Simonin se retirait,
-tout guilleret de sa bonne journée. On entendit
-alors brusquement dans la pièce voisine une
-longue volée d'éclats de rire, et, dans leurs
-gammes confondues, où se mêlaient les voix bavardes
-de Germaine et d'Yvonne, sonnaient une
-si joyeuse insouciance, une telle légèreté, que
-tous un moment en demeurèrent surpris, un peu
-gênés.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le soir même, après dîner, dans le salon
-raide et glacé des Pierron, Mme Dugast racontait
-leurs impressions de la journée. Une solennité
-planait au-dessus de la console et des fauteuils
-d'acajou, du canapé dur, de la cheminée close
-par un devant en papier rayé et surmontée d'une
-sèche pendule mythologique. M. Pierron, un
-bonnet à la grecque sur ses rares cheveux blancs,
-debout derrière une chaise, écoutait sa fille d'un
-air austère et mécontent. A sa petite table, son
-jeu de patiences étalé devant elle, grand'mère
-Zoé tendait, entre deux flambeaux, à abat-jour
-verts, son visage de sourde où les yeux vivaient
-seuls. Grâce à un écran acoustique qu'elle appliquait
-contre la mâchoire supérieure de son râtelier,
-elle essayait, mais en vain, de percevoir
-quelques bribes de conversation. Alors, d'une
-voix cassée, elle prononçait de courtes phrases,
-dénuées vraiment d'actualité, comme :</p>
-
-<p>&mdash; Du Marty, charmant garçon!</p>
-
-<p class="noindent">ou :</p>
-
-<p>&mdash; Germaine est bien heureuse.</p>
-
-<p>Puis, satisfaite d'avoir placé son mot, elle tirait
-de sa poche une vieille bonbonnière d'écaille,
-s'offrait une pastille à la violette et revenait,
-sereine, à ses patiences.</p>
-
-<p>&mdash; Ce qu'il faut espérer maintenant, dit
-M. Pierron avec netteté, et ce que je vais de
-toute mon autorité conseiller à Marcel, c'est que
-les choses en restent là. Germaine est bien coupable.
-Du Marty ne l'est pas moins. Que gagneraient
-ces deux malheureux à des procès d'adultère
-et de divorce aussi odieux que ridicules? Il
-faut laver son linge sale en famille.</p>
-
-<p>Mme Dugast acquiesçait de tout c&oelig;ur. Certes,
-tous les arrangements étaient préférables à ce
-double scandale.</p>
-
-<p>&mdash; Car, ajoutait M. Pierron, il ne faut pas se
-dissimuler que les torts les plus graves sont,
-malgré tout, du côté de Germaine. Et cela, tant
-en l'espèce qu'en vertu de ce juste principe
-qu'en cette matière la femme est toujours plus
-coupable que l'homme. Telle est non seulement
-la lettre, mais encore l'esprit de la loi.</p>
-
-<p>Hélène eut son petit relèvement de tête batailleur,
-et ce sourire qui avait le don d'irriter
-son grand-père.</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi, dit-elle, pas de prison pour les Du
-Marty? C'est une galanterie que le Code réserve
-à la femme!</p>
-
-<p>M. Pierron, atteint dans ce qu'il avait de plus
-cher, dans l'&oelig;uvre sacro-sainte de son père, le
-grand Onésime, trancha d'un ton sec :</p>
-
-<p>&mdash; Le mari peut être frappé d'une amende
-variant, dit l'article 339, de cent francs à deux
-mille francs.</p>
-
-<p>&mdash; Comment donc! c'est pour rien, fit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Encore faut-il, rectifia M. Pierron, que le
-préjudice ait été durable, et constaté dans la
-maison conjugale même.</p>
-
-<p>&mdash; De mieux en mieux!</p>
-
-<p>&mdash; Je reconnais d'ailleurs que les prescriptions
-du Code pénal sont, avec une certaine apparence
-de raison, abandonnées pour celles du Code
-civil, depuis la nouvelle loi sur le divorce.</p>
-
-<p>&mdash; Supposez pourtant, objecta Hélène, qu'un
-heureux hasard n'ait pas permis de confondre
-Du Marty, cet individu faisait enfermer votre
-nièce, grâce à la loi, tout coupable qu'il était
-lui-même!</p>
-
-<p>Mais avec cette sécheresse obstinée, cette
-étroitesse de vues qu'entretient, chez quelques
-magistrats, l'aveugle exercice de la justice, l'ancien
-procureur général répliquait :</p>
-
-<p>&mdash; La loi est la loi. Où irions-nous si nous
-nous mettions à la discuter, nous, ses inflexibles
-exécuteurs? Il n'y a pas de société sans lois.</p>
-
-<p>&mdash; Il pourrait y avoir des lois meilleures! conclut
-en se levant Hélène, à l'exaspération contenue
-de M. Pierron, au grand soulagement de
-Mme Dugast, à qui de pareilles discussions étaient
-pénibles, dans son culte invétéré des choses établies.</p>
-
-<p>Grand'mère Zoé s'arrachait aux charmes d'une
-patience interminable et pleine de difficultés ;
-elle reçut d'un air placide les baisers de sa fille
-et de sa petite-fille, et, avec cet égoïsme souverain
-des vieillards, pour qui la digestion est le
-plus important des problèmes, elle prononça
-gravement, dans un soupir :</p>
-
-<p>&mdash; Le poulet n'était vraiment pas assez cuit,
-ce soir&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>C'était, dans le vaste hall de la galerie Petit,
-sous le jour tamisé qui tombait des hautes baies
-donnant sur la rue Godot-de-Mauroy, une atmosphère
-surchauffée où le vernis des tableaux se
-mêlait aux parfums des robes, un brouhaha discret,
-un va-et-vient de messieurs à belles guêtres
-et à chapeaux luisants, de femmes très élégantes.
-Les visages roses souriaient sous les voilettes
-claires ; froufrous et caquets, flirts et débinages ;
-on s'abordait, on se saluait, comme dans un
-salon.</p>
-
-<p>Tout ce monde semblait venu là pour le plaisir
-de se rencontrer, de potiner dans les coins ;
-cependant l'&oelig;uvre complète de Dormoy couvrait
-les murs d'un disparate assemblage de cadres
-trop beaux tout battant d'or neuf et de peintures
-variées, d'un faire habile et médiocre.
-Toiles de toutes tailles, où s'accusait la dispersion
-prétentieuse d'un effort asservi à la mode,
-d'un talent en quête de succès faciles. Un Chilpéric
-barbu, expirant aux pieds de Frédégonde,
-voisinait avec des artilleurs jouant au bouchon ;
-une énorme vache laitière, dans un pré, semblait
-hypnotisée par le portrait de Mme la marquise
-de K&hellip; sur fond rouge de tenture blasonnée.
-Mais un grand tableau surtout faisait sensation :
-une académie de jeune femme vue de dos, offrant
-au regard des rondeurs exagérées, d'un rose de
-fraises écrasées dans de la crème.</p>
-
-<p>Au milieu des groupes se démenait le jeune
-maître en personne, barbe rutilante sur une cravate
-prune de Monsieur, Dormoy lui-même,
-avec sa courtoisie cavalière, sa fausse modestie
-suant un vaniteux désir de plaire. Il abandonna
-précipitamment trois dames pour s'élancer au-devant
-du secrétaire particulier du ministre de
-l'instruction publique et des Beaux-Arts, un
-jeune homme à l'air actif, aux yeux intelligents.
-Dormoy entourait d'une déférence marquée
-ce puissant du jour, le guidait soigneusement
-vers les pièces capitales de son exposition.
-Dans son désir ardent, son prurit du ruban
-rouge, il oublia de reconnaître un noble peintre
-vieux et pauvre qui l'avait obligé autrefois ; mais
-apercevant l'illustre dessinateur Prigent, il en
-fit immédiatement les honneurs au jeune secrétaire.</p>
-
-<p>Un flot d'arrivants poussait sans relâche la
-grande porte vitrée, tout ce qu'à force de dîners,
-de présentations, de visites, Dormoy avait pu
-racoler de curiosités banales et de camaraderies
-envieuses. Un chapeau noir et deux chapeaux en
-tulle blanc garnis d'&oelig;illets apparurent : tante
-Portier, Germaine et Yvonne. La vieille dame
-était un peu gênée de sa personne, elle eût préféré
-ne pas s'exhiber avec ses nièces, au moment
-où chacun, lui semblait-il, commentait l'histoire
-de Germaine ; mais le sentiment du devoir l'avait
-emporté : Yvonne, joyeuse de vivre, cambrait son
-buste charmant, son corps jeune, dans une toilette
-de drap glycine. Quant à Germaine, plus
-jolie que jamais, elle arborait une longue tunique
-souple de cachemire vert-Nil à dessins effacés.
-Sa sérénité était sans égale. On chuchotait à leur
-passage. Des face-à-main se braquèrent. Une
-dame au nez impertinent ne put réprimer un :
-«&nbsp;Quel aplomb!&nbsp;» Germaine affrontait tranquillement
-cette curiosité, soutenue autant par son
-inconscience naturelle que par le sentiment qu'il
-faut avant tout, dans le monde, tenir tête, ne
-jamais paraître atteint.</p>
-
-<p>Elles allaient droit au portrait d'Yvonne ; la
-jeune fille examinait du coin de l'&oelig;il l'image
-flatteuse, assise sous les tilleuls de la Chesnaye,
-dans une pose savante. Elle se retourna d'une
-pièce ; quelqu'un venait de lui murmurer à
-l'oreille :</p>
-
-<p>&mdash; Comme ça pâlit près du modèle!</p>
-
-<p>C'était la voix du petit Schmet, flirt n<sup>o</sup> 1. Il
-pérorait un moment, plein d'assurance dans sa
-barbe frisée ; mais son prestige s'évanouissait
-soudain&hellip; Flirt n<sup>o</sup> 2, le lieutenant de Céry venait
-de surgir. Il avait, bien que de semaine, déserté
-Saint-Germain ; le pansage se ferait sans lui ; et,
-lissant d'un air galant sa longue moustache, il
-mettait légèrement aux pieds d'Yvonne l'hommage
-de son indiscipline. Un troisième personnage,
-au déplaisir visible des deux premiers,
-renforçait le groupe : le comte Soulier, flirt n<sup>o</sup> 3.
-Il avait encore rajeuni. Ses favoris d'un noir
-d'encre s'enlevaient sur des joues raffermies ; des
-sourcils noirs, le crâne rose et frais. Toute sa personne
-disait l'amoureux sur le retour, le vieillard
-cramponné à la volonté de séduire. Une jalousie
-inquiète perçait sous son extrême amabilité, &mdash; crainte
-superflue, l'immense fortune du
-comte lui donnant sur ses deux concurrents une
-avance considérable. Il y parut à la faveur marquée
-d'Yvonne, à la subite maussaderie des flirts
-1 et 2.</p>
-
-<p>Dormoy les aperçut, s'empressa, comme s'il
-n'eût rien voulu perdre des compliments qui lui
-étaient dus. Tous le félicitaient à l'envi, et, gonflé
-de plaisir, il désignait tour à tour, d'un air négligent,
-cette toile, cette autre, puis cette autre
-encore. Il passa rapidement devant la «&nbsp;femme
-vue de dos&nbsp;», par une discrétion dont la tante
-Portier, choquée à l'étalage de tant d'appas, sut
-apprécier la délicatesse. Puis, s'excusant, il les
-lâcha pour aller faire sa cour à un critique en
-arrêt, dont il apercevait les cheveux gris entre
-le portrait de la vache laitière et celui de Mme la
-marquise de K&hellip;</p>
-
-<p>A l'autre bout de la salle, Hélène et Mme Dugast,
-qui venaient d'arriver, commençaient consciencieusement
-leur examen. Mais, à chaque
-pas, elles étaient dérangées, abordées par des
-figures nouvelles. D'abord Mme Morchesne,
-dont le chapeau rouge balançait tout un champ
-de pavots. Derrière elle, le doux M. Morchesne
-saluait avec timidité. Elle déclarait, de sa voix
-tonnante qui fit retourner quelques personnes :</p>
-
-<p>&mdash; C'est mon mari qui m'a traînée de force
-ici! Je préparais un article pour le journal de
-notre grande Minna.</p>
-
-<p>Et prise d'un brusque enthousiasme, elle
-s'écriait :</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu, chère petite, comme vous êtes
-jolie aujourd'hui!</p>
-
-<p>Cette admiration, Hélène l'avait déjà lue,
-muette, sur plusieurs visages ; et de fait elle était
-plus que jolie, belle, avec ses cheveux dorés et
-son teint pur, son regard droit, sa libre et fière
-démarche. Mme Morchesne tombait en extase
-devant le geste viril de Frédégonde, bravant
-l'agonie du pauvre Chilpéric.</p>
-
-<p>&mdash; Robert, dit-elle, prenez note : n<sup>o</sup> 53.</p>
-
-<p>Docile, malgré un mal de tête fou, M. Morchesne
-griffonna sur son calepin, tandis qu'elle
-expliquait :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai promis quelques lignes de compte
-rendu à M. Dormoy.</p>
-
-<p>Heureusement la marquise Krobanya, escortée
-d'un poète chevelu et d'un comédien glabre,
-accaparait la grosse femme. Hélène et sa mère,
-horripilée, en profitèrent pour fuir. Andrée
-Vergnes les arrêtait ; noble et gracieuse figure,
-joignant une modestie d'élite à son talent de
-peintre connu. En quelques remarques fines, en
-quelques traits justes, elle appréciait l'&oelig;uvre de
-Dormoy, pas assez au gré de Mme Dugast, que la
-fraîcheur molle des couleurs et l'éclat des cadres
-impressionnaient. Andrée Vergnes, qu'une sympathie
-poussait vers Hélène, l'invita à venir la
-voir à son atelier.</p>
-
-<p>&mdash; Elle a peut-être beaucoup de talent, dit
-Mme Dugast quand elles l'eurent quittée, mais
-tu ne m'enlèveras pas de l'idée que le succès de
-Dormoy la taquine. Regarde toutes ces étiquettes :
-<i>Vendu, Vendu, Vendu.</i></p>
-
-<p>La petite ruse de Dormoy, rehaussant ainsi
-certaines croûtes invendables d'un semblant
-d'acquéreurs, excitait justement le rictus de deux
-jeunes rapins à grand feutre, visiblement agacés
-par la réussite mondaine et les rentes du camarade.</p>
-
-<p>&mdash; Tu vois, reprit Mme Dugast, c'est le propre
-des vrais talents d'être ainsi jalousés&hellip; Oh!
-l'amour d'enfant!</p>
-
-<p>Elle s'extasiait devant un marmot joufflu, agaçant
-un chat. Plus loin, des gens du monde,
-sans doute compétents, stationnaient devant un
-paysage ; ils parlaient haut, laissant tomber des
-termes techniques : pâte, glacis, rehauts, ponctués
-de coups de pouce dans le vide. La considération
-de Mme Dugast s'en accrut d'autant. Elles
-se heurtaient enfin à la tante Portier et à Germaine.</p>
-
-<p>&mdash; Où est donc Dormoy? fut le premier mot
-de Mme Dugast.</p>
-
-<p>Germaine le montra causant, plein de respect,
-avec un membre de l'Institut, dont il semblait
-humer les jugements amicaux. Puis, prenant
-Hélène sous le bras, elle lui racontait avec animation
-tous les tracas que lui avait causés sa
-robe, livrée au dernier moment. Tante Portier
-pendant ce temps, mettait Mme Dugast au courant :
-pas de nouvelles de Du Marty, il devait
-réfléchir. Évidemment il ne pouvait plus avoir
-l'audace de songer au procès d'adultère, il se
-rabattrait sans doute sur une instance en divorce,
-mais, grâce aux bons soins de leur avoué, Germaine
-tenait toute prête une demande reconventionnelle.
-Peut-être d'ailleurs cela se passerait-il
-à l'amiable, sans plaidoiries, sur accord des avocats ;
-elle appelait de tous ces v&oelig;ux cette solution.
-Tout d'un coup elle s'inquiéta.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est devenue Yvonne?</p>
-
-<p>Elle la découvrait au bout d'une seconde dans
-une travée conversant familièrement avec le
-comte Soulier, dont les petits yeux pétillaient.</p>
-
-<p>&mdash; Cette enfant me fera mourir, soupira-t-elle.</p>
-
-<p>Mais sa face parut brusquement se pétrifier :
-elle avait vu la tête de Méduse ; Du Marty, hautain
-et pimpant, venait d'entrer. Le sang de
-Germaine ne fit qu'un tour ; elle serrait en pâlissant
-le bras d'Hélène qui elle-même s'émut,
-en reconnaissant, côte à côte avec du Marty,
-Vernières. Ils paraissaient au mieux, comme
-s'ils avaient fondu leurs rancunes personnelles
-dans un même sentiment de bravade et d'hostilité.
-Les deux groupes s'aperçurent de loin et se
-dévisagèrent ; Du Marty et Vernières tournaient
-lentement la tête, d'un air dédaigneux. Mme Portier,
-couvant Germaine du regard, rappelait
-Yvonne d'un ton bref, et toutes trois se dirigeaient
-avec dignité vers la sortie, gagnaient la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Si nous en faisions autant, fit Mme Dugast,
-mal à l'aise à l'idée d'André, je ne me soucie
-pas de me casser le nez sur ces messieurs.</p>
-
-<p>Somme toute, elles avaient assez lorgné de tableaux.
-Hélène s'étonna que la présence de Vernières
-lui causât si peu de trouble ; du dégoût,
-simplement. Sans se presser, &mdash; manifestement
-d'ailleurs, les deux hommes, perdus parmi les
-visiteurs, ne souhaitaient pas plus qu'elles une
-rencontre, &mdash; Mme Dugast et Hélène se retiraient,
-quand Dormoy, empêché jusque-là et qui
-ne les avait pas quittées de l'&oelig;il, s'élança sur
-leur trace. L'échec de Vernières, dont il connaissait
-l'éclat sans en soupçonner la cause, avait
-ravivé ses espérances. Il ne s'était pas sans regrets
-effacé depuis six mois devant l'assiduité
-déclarée de celui-ci ; le charme d'Hélène le poursuivait
-d'un souvenir durable : peu de femmes
-lui semblaient aussi désirables. L'auréole d'une
-solide fortune, d'une position brillante n'était
-pas pour nuire, au contraire, au persistant espoir
-de ses sentiments. Quand elle était entrée,
-simple et charmante, dans le rayonnement de
-sa beauté blonde, il avait senti refleurir en lui
-des impressions vivaces, il l'avait revue, éblouissante
-de fraîcheur, sur la berge de la Neuville :
-elle sautait dans la barque d'un mouvement vif,
-puis à lentes brassées s'éloignait, ramant dans le
-soleil matinal, dont les diamants étincelaient
-aux gouttes des avirons&hellip;</p>
-
-<p>Il salua Mme Dugast jusqu'à terre et, lançant
-à Hélène un regard d'admiration bien senti, se
-confondit en remerciements :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mesdames, que vous êtes aimables
-d'être venues! Ma journée sans vous n'eût pas
-été complète. Vous savez quel prix j'attache à
-votre suffrage.</p>
-
-<p>Il en profita pour leur faire remarquer deux
-ou trois petites toiles, insinua que le secrétaire
-particulier du ministre avait apporté les
-regrets de «&nbsp;son patron&nbsp;» empêché. D'ailleurs
-tous les critiques dont l'opinion compte étaient
-venus.</p>
-
-<p>On était devant la porte ; il s'inclinait de nouveau,
-serrait avec une effusion respectueuse les
-mains de ces dames.</p>
-
-<p>&mdash; J'irai, si vous le permettez, vous remercier
-de nouveau dans quelques jours.</p>
-
-<p>Autre regard à l'adresse d'Hélène qui, dans
-l'escalier, revoyait encore, amusée, la prestance
-hardie, la barbe soyeuse du peintre.</p>
-
-<p>&mdash; Ce Dormoy est charmant, confessait tout
-haut Mme Dugast.</p>
-
-<p>Une forte dame, qui montait en sens inverse,
-leur jeta à ces mots un coup d'&oelig;il venimeux&hellip;
-Ce magnifique chapeau voyant, ce teint bouffi
-et fardé, ces cheveux roux, où donc Hélène
-avait-elle déjà rencontré ça?</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>&mdash; Vous êtes sûre, chère madame! s'écria
-Mme Dugast en joignant les mains. Ah! quelle
-horreur!</p>
-
-<p>La dame en visite contempla d'un air assuré
-le grand salon intime où, dans la douceur du
-jour mourant, les vieilles soies des meubles, la
-petite table à thé sous la nappe rouge, les verres
-luisants, tout donnait une impression de confort
-et de calme. Puis se tournant vers Hélène et
-Mme Simonin qui paraissaient incrédules, elle
-affirma :</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement! Il a reçu trois cent cinquante
-mille francs. Je tiens le renseignement d'une
-personne bien informée. Aujourd'hui, tout se
-traite comme cela. Quelle époque!</p>
-
-<p>Il s'agissait d'un député connu. Hélène admira
-cette incroyable facilité avec laquelle on accueille,
-on colporte dans le monde les soupçons
-les plus injustifiés, les pires calomnies&hellip; Après
-tout, c'était vrai peut-être, tant depuis quelques
-années l'argent délétère avait corrompu les
-m&oelig;urs.</p>
-
-<p>Là-dessus la grosse dame s'en allait, avec une
-importance de dinde grasse. Bien vite Denise
-saisissait cette minute propice, pour conter ses
-peines. Mme Dugast l'écoutait, non sans une compassion
-platonique. A force de démarches, elle
-avait pu se procurer des copies, travail lent et
-peu payé. Elle insistait encore pour qu'Hélène
-l'aidât à trouver l'emploi modeste, mais sûr, qui
-lui permettrait de joindre les deux bouts. Son
-mari, il est vrai, pouvait à chaque instant trouver
-une affaire magnifique, mais il fallait compter
-avec tant d'aléas ; depuis un an une véritable
-guigne le poursuivait, il n'avait pu toucher un sou.</p>
-
-<p>«&nbsp;Eh bien? pensa Hélène, et les mille francs
-que l'oncle lui avait <i>prêtés</i>, en échange de ses
-derniers services? La pauvre Denise ne devait y
-avoir vu que du feu.&nbsp;» Elle promit de tout c&oelig;ur,
-elle prit en elle-même l'engagement de s'entremettre
-de son mieux ; le temps jusqu'ici lui avait
-manqué. Denise, remontée, partait à son tour ;
-elle conservait, à force de grâce personnelle, un
-reste d'élégance dans la dignité pauvre de son
-petit collet, de ses gants nettoyés. A peine sortie,
-comme Mme Dugast, passant les mains sur ses
-tempes, disait : «&nbsp;Ouf! j'espère qu'il ne viendra
-plus personne.&nbsp;» &mdash; Alors, je m'en vais? répondait
-une voix jeune et brève qui les faisait tressaillir
-toutes deux.</p>
-
-<p>&mdash; C'est toi! s'écria Mme Dugast.</p>
-
-<p>André, de son pas vif, était déjà près d'elle ;
-il baisait sa mère au front, effleurait à peine les
-cheveux d'Hélène. Il semblait aussi à l'aise que
-si rien ne se fût jamais passé.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis arrivé de Moranges, ce matin. Tout
-est convenu, je pars le 15 juin.</p>
-
-<p>Mme Dugast eut les yeux pleins de larmes.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es dur, fit-elle. Tu me dis cela brutalement,
-sans un mot de préparation, de regret.
-As-tu bien réfléchi?</p>
-
-<p>André haussa légèrement les épaules. «&nbsp;Pauvre
-maman, songeait Hélène, tu perds ton temps ;
-André ne perd pas le sien, va! Droit au but&hellip;&nbsp;»
-D'ailleurs elle l'approuvait ; un départ s'indiquait,
-à tous les points de vue. Mais que pouvait-il
-penser, au fond? Vraiment, ne gardait-il
-pas une gêne intérieure?&hellip; Cela, ne fût-ce que
-par orgueil, jamais il ne le montrerait.</p>
-
-<p>&mdash; Au moins, supplia Mme Dugast d'une voix
-plaintive, tu ne t'en vas pas tout de suite? Je te
-verrai chaque jour? Reste à dîner!</p>
-
-<p>André promit. Il entamait maintenant une
-conversation d'affaires, réclamait à sa mère certains
-papiers ; elle lui offrit de venir les chercher
-lui-même, dans le cabinet de travail.</p>
-
-<p>&mdash; Six heures et demie, fit-elle, en regardant
-la pendule. Je crois qu'on peut lever la
-séance.</p>
-
-<p>Hélène, demeurée seule, ouvrait la fenêtre ;
-les bruits de la rue entrèrent. Elle s'accoudait à
-la barre, regardait, songeuse, une petite charrette
-de fleurs poussée par une vieille marchande.
-Tout le jardin de la Neuville et les champs de
-Rosay s'étendirent. Au bout d'un instant, le
-bruit d'une porte refermée, le sentiment d'une
-présence la tiraient de sa courte rêverie. Elle se
-retourna : Dormoy&hellip; Et de sa voix mondaine,
-où il y avait pourtant toujours une sincérité, elle
-s'exclamait, main tendue :</p>
-
-<p>&mdash; C'est vraiment bien aimable à vous d'être
-venu.</p>
-
-<p>&mdash; Je tenais à vous apporter, dit le peintre
-avec ses inflexions les plus suaves, tous mes remerciements
-ainsi qu'à madame votre mère
-pour votre gracieuse visite à mon exposition.</p>
-
-<p>Peu de compliments, ajoutait-il, lui tenaient
-aussi à c&oelig;ur que les siens. Il savait tout ce que
-Mlle Dugast avait d'élévation, de sens critique,
-de véritable goût&hellip; Mais n'aurait-il pas l'honneur
-de saluer Mme Dugast?</p>
-
-<p>&mdash; Ma mère va venir, dit-elle ; elle termine
-une affaire avec André.</p>
-
-<p>Alors Dormoy, profitant de cette heureuse
-absence, s'embarqua dans de petites histoires
-spirituelles où des allusions habiles en revenaient
-toujours aux mérites, à la grâce, à la beauté
-d'Hélène. Une ironie atténuait le sens trop direct,
-nuançait le madrigal d'une teinte de fantaisie ;
-seul, le regard incisif parlait clair et de
-temps à autre, aux brefs silences, continuait la
-prière. Hélène l'écoutait sans déplaisir, grâce
-à son bagout d'artiste, son charme franc de
-reître chevaleresque, si bien que, lorsque André
-rentrait avec sa mère, &mdash; était-ce la pénétrante
-douceur du soir tiède, une disposition particulière? &mdash; elle
-sentait, sous les paroles banales de
-Dormoy, courir une flamme sourde qui distrayait
-ses soucis, l'étonnait presque.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<p>Dans les derniers jours de mai, Hélène, mettant
-à exécution un projet qu'elle caressait depuis
-longtemps, se rendit, à travers les avenues
-désertes qui s'étendent derrière les Invalides et
-la gare Montparnasse, aux Enfants-Indigents où
-elle était sûre de trouver Louise Guilbert, aussitôt
-après l'heure de sa visite. Elle verrait également
-sa protégée, la petite Lepillier, qu'un état
-d'anémie profonde clouait encore sur son lit
-d'hôpital, en attendant qu'on pût l'envoyer à
-l'annexe de Berck-sur-Mer. Elle avait à lui
-annoncer une nouvelle ; le tribunal de Mantes
-venait de prononcer le divorce contre son père.
-De la sorte, les gains de «&nbsp;l'Abeille&nbsp;» seraient
-désormais à l'abri. L'Abeille, ce nom évoqua
-en elle la vision douloureuse de Moranges, les
-tristes petites maisons ouvrières groupant autour
-de l'usine leurs misères sordides. Tandis qu'elle
-vivait sa vie, qu'autour d'elle s'agitait un monde
-d'ambitieux, d'oisifs et d'incapables, là-bas la
-dure existence quotidienne courbait sur leur
-tâche, à la poursuite harassante du pain, des
-malheureuses par centaines. En dépit de ce
-qu'elle avait fait pour leur venir en aide, leur
-souvenir l'obsédait souvent comme un reproche ;
-elle sentait palpiter en elle une puissance inemployée
-de tendresse et de dévouement.</p>
-
-<p>Moranges! En même temps elle revoyait le
-saisissant contraste du village d'en face, les
-pelouses vertes, les somptueux salons de la Chesnaye :
-le visage et le masque du mensonge social.
-Pourtant, malgré l'affreux rappel de la mort
-de son père, elle conservait de ce pays des impressions
-heureuses. Elle aimait son vieux Vert-Logis
-avec l'ombre de ses marronniers et le murmure
-de sa petite rivière ; elle suivait la berge
-inondée de soleil, le tournant du fleuve au pied
-des falaises rousses. Entre tant d'images, celle
-de Dormoy, &mdash; pourquoi la sienne plutôt qu'une
-autre? &mdash; lui revint : il ébauchait le portrait
-d'Yvonne, sous les tilleuls de la terrasse. Que de
-choses s'étaient passées depuis!&hellip; Elle admira
-ce rythme caché des événements, qui éloignent,
-qui rapprochent, selon la courbe mystérieuse du
-hasard. Dormoy, trois semaines auparavant, lui
-était aussi indifférent que Vernières aujourd'hui.
-On l'eût bien étonné alors si on lui avait dit
-l'accueil familier qu'elle-même réserverait au
-peintre et la sympathie marquée qu'il trouverait
-chez Mme Dugast. De fait, depuis quelques jours,
-depuis cette belle invention de portrait, &mdash; car
-il avait eu, pour se rapprocher d'Hélène, l'ingénieuse
-idée de commencer le pastel de sa mère, &mdash; il
-ne bougeait plus de la maison.</p>
-
-<p>Avec cette force naturelle du sentiment, si
-active chez l'être jeune que tourmente l'irrésistible
-instinct d'aimer et d'être aimée, Hélène
-assistait sans déplaisir aux longues séances de
-pose. Déçue si cruellement dans cet instinct, elle
-n'en éprouvait que plus vivement, à son insu, la
-satisfaction toute féminine de plaire. Penchant
-naturel du c&oelig;ur qui, blessé dans son besoin
-d'affection, est aussi prêt de haïr l'amour que de
-souhaiter le ressentir encore. Non qu'elle aimât,
-ni même qu'elle fût prête à aimer Dormoy, dont
-elle ignorait totalement d'ailleurs le véritable
-caractère si habilement déguisé sous de fausses
-apparences de franchise, de bonhomie, de talent.
-Mais à ses magnifiques dons d'intelligence, à sa
-réserve de dévouement et de tendresse se joignait
-peut-être aussi, &mdash; elle était très femme, &mdash; une
-inconsciente coquetterie.</p>
-
-<p>Machinalement, elle était arrivée devant la
-grande grille à volets pleins de l'hospice. Elle
-sonnait à une petite porte, et longeait, après la
-loge du concierge, des arcades où traînaient des
-odeurs de pharmacie et de cuisine. Il fallait,
-pour atteindre le service de Louise Guilbert, traverser
-une vaste cour aux allées bitumées, aux
-maigres plates-bandes, entre de hauts bâtiments
-lépreux et mornes. Quelques figures hâves écrasaient
-aux vitres l'ennui de l'heure interminable.
-D'autres arcades encore, un jardin chétif, trois
-bancs parmi le gravier sous les lilas, et la lente
-promenade des enfants rachitiques en capote
-grise, en savates jaunes, qui, pareils à de petits
-vieux, montraient sous le bonnet de coton toutes
-les faces de la misère et de la décrépitude.</p>
-
-<p>Hélène pénétrait dans un bâtiment neuf, aux
-larges baies répandant le jour. Des couloirs spacieux,
-peints d'un vert frais, portes ouvertes,
-laissaient voir des salles où les lits alignaient leur
-symétrie blanche. Une infirmière, tablier épinglé
-sur le corsage, fausses manches en calicot, sortit
-d'un bureau où Louise Guilbert était en train de
-signer des papiers. A la vue d'Hélène, son sérieux
-petit visage officiel s'éclaira :</p>
-
-<p>&mdash; Asseyez-vous là, dit-elle, j'ai fini.</p>
-
-<p>Une autre infirmière emportait les registres.</p>
-
-<p>&mdash; Causons maintenant.</p>
-
-<p>En mots simples, elle disait l'intérêt triste de
-son métier, l'absorbante recherche de ce qui soulage
-et de ce qui console. Elle avait beau toucher
-à tant de souffrances, elle n'en était pas encore
-blasée. Elle aimait tous ses malades, les connaissait ;
-ils étaient comme une famille qu'elle s'efforçait
-de défendre, elle eût voulu les arracher
-tous aux infirmités terribles, à la mort. Hier un
-pauvre gamin coxalgique s'était éteint doucement ;
-elle en parlait avec des larmes dans les
-yeux. Puis aussitôt, reprise à son amour de la
-science, à sa foi dans le progrès, elle dominait
-cette sensibilité, elle en faisait de l'énergie, prête
-à lutter de nouveau contre les ravages obscurs de
-l'invisible ennemie.</p>
-
-<p>Elles causaient maintenant de Gabrielle Duval.
-Leur amie n'allait pas mieux ; elle avait été forcée
-de demander un congé. Sa pneumonie, l'état
-aigu passé, gardait une mauvaise tournure. Il lui
-faudrait des mois de soleil et de repos, &mdash; des
-mois, insistait Louise, en hochant la tête. Hélène
-se reprocha de n'être pas retournée chez elle ;
-demain sans faute&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous voulez sans doute voir Berthe Lepillier?
-Dépêchons-nous, avant qu'on ne sonne
-le déjeuner.</p>
-
-<p>Louise se lavait les mains, retrouvait dans la
-façon de mettre son chapeau, cambrée devant
-la glace, cette grâce décidée qui lui était propre ;
-plus de médecin, mais une jeune et gentille
-femme.</p>
-
-<p>Dans la salle n<sup>o</sup> 4, au sixième lit, la paralytique,
-ses mains blanches sur le drap, les regardait
-venir. Hélène, dans cette atmosphère de
-silence où planait de la douleur, s'avançait à pas
-légers, gênée par ces regards de corps étendus,
-qui, de chaque lit, convergeaient sur elle ; elle
-était presque honteuse de sa santé, de sa vigueur.
-Une vénération tendre illumina les yeux trop
-grands de Berthe. Son effroyable anémie, où
-achevait de se corrompre le sang épuisé d'une
-famille de serfs, lui faisait un visage diaphane,
-d'un affinement extraordinaire, sous les beaux
-cheveux bien peignés. Elle écoutait avec une expression
-lasse et brisée les bonnes nouvelles de
-Moranges, comme si elle eût dépensé toute sa
-force dans le sourire d'accueil. Elle ne prêtait
-même pas attention à l'entrée des infirmières
-portant les grands plateaux du déjeuner, la corbeille
-de pain, à ce qui pour la faiblesse et le dés&oelig;uvrement
-de ses compagnes était une minute
-attendue de distraction, de volupté réconfortante.
-Elle n'avait jamais faim.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Après le déjeuner, pendant que sa mère revêtait
-la robe du pastel, &mdash; il y avait séance à trois
-heures, &mdash; Hélène dans le salon ne parvenait pas
-à finir le livre commencé depuis un mois, les
-<i>Essais d'Emerson</i>, ouverts sur ses genoux. Sa
-pensée s'enfuyait, revenait toujours aux réflexions
-qu'avait réveillées en elle sa visite du matin.</p>
-
-<p>Quels admirables enseignements, ces modestes
-vies de travail de Louise Guilbert, de Gabrielle
-Duval ; l'une, vouée à la conquête perpétuelle de
-la vie, au combat pied à pied contre les forces
-malfaisantes ; l'autre s'usant à faire pénétrer
-dans les jeunes cervelles la clarté des lettres, le
-sens et l'amour du beau, à commenter avec son
-âme la leçon des chefs-d'&oelig;uvre où se perpétue,
-dans le corps des mots, le génie de la patrie.
-Leur pauvre amie succombait à la peine ; elle
-payait ainsi les longues années de préparation
-acharnée, le surmenage des examens constants.
-Dure besogne, nouvelle encore, trop rude pour
-la plupart d'entre elles. Car, Hélène ne pouvait
-se le dissimuler, la femme, telle qu'elle avait été
-élevée jusqu'ici, n'était pas encore tout à fait
-prête à ces labeurs pénibles, entraînée suffisamment
-à la lutte pour l'existence, qui se doublait
-le plus souvent de la lutte contre les hommes. Il
-faudrait des années de transformation physique
-et d'amélioration morale.</p>
-
-<p>Et cependant l'heure pressait, chaque jour
-accroissait le nombre de celles qui ne se mariaient
-pas. En France, dans la classe bourgeoise,
-la question de la dot entachait, viciait presque
-tous les mariages. Même désintéressé, ce qui
-était rare, l'homme le plus souvent hésitait, retardait,
-effrayé par les charges que les conditions
-économiques, l'amour du confort, la diffusion
-du luxe à bon marché faisaient de plus en plus
-lourdes. Il redoutait de partager ses maigres
-ressources avec une compagne chez qui l'éducation
-avait développé des goûts plus dispendieux
-peut-être que les siens. Dans les classes ouvrières,
-les promiscuités qui dégradent, les difficultés et
-les contraintes dont la loi entourait le mariage,
-le rendaient moins fréquent encore ; on s'acheminait
-vers l'union libre.</p>
-
-<p>Elle sentait pourtant bien que le vrai rôle de
-la femme, sa fonction, comme disait Minna, est
-d'être l'épouse, la mère. Elle voyait dans le mariage
-la base éternelle de la famille et de la
-société ; il fallait seulement vivifier cette grande
-institution qui était en train de s'étioler, lui
-rendre du sang nouveau! Oui, aux riches, leur
-insuffler une âme plus haute, des conceptions
-plus humaines, plus larges ; qu'au lieu de rester
-pour eux une association de convenances et d'intérêt,
-le mariage devînt vraiment ce qu'il y a de
-plus noble au monde, l'union de deux libres volontés
-pour la vie et la mort, pour la création
-surtout du nouvel être où le meilleur d'eux-mêmes
-fructifierait! Aux pauvres, tenter de rendre leur
-sort moins dur, en sorte que toute la richesse ne
-fût pas d'un côté, toute la misère de l'autre ;
-qu'ils pussent trouver dans le mariage rendu plus
-facile la possibilité de vivre et le respect d'eux-mêmes!
-Aux uns comme aux autres, ayant retrouvé
-une conscience plus élevée de leurs
-devoirs, que la loi ouvrît néanmoins toutes
-grandes les portes du divorce, afin que le mariage
-ne pût jamais être l'impasse boueuse, mais
-la grand'route où l'on marche à deux, en vertu
-du contrat joyeusement consenti, comme de
-loyaux compagnons, non comme des forçats rivés
-à la chaîne. &mdash; Et cela, bien entendu, dans l'intérêt
-vital des enfants, car Hélène avait trop vu
-ce qu'ils souffraient, dans des ménages en discorde.
-Mieux vaut le remède brutal que la plaie
-gangrenée.</p>
-
-<p>En attendant, il fallait que la femme isolée
-pût vivre! Pour toutes, quelle difficulté, aussi
-bien pour les humbles à qui leurs bas métiers
-n'apportent même pas, au prix de tant de peines,
-le pain quotidien, que pour les privilégiées qui
-peuvent aborder les carrières libérales! Partout,
-elles se heurtaient à l'exploitation, à la concurrence
-féroce de l'homme. Que de professions
-encore fermées, que de préjugés et de barrières!
-Et songeant à cette nécessité qui poussait hors
-du foyer tant de femmes que l'homme ne protégeait
-plus, Hélène comprenait alors, même en
-ce qu'elles pouvaient avoir de ridicule, les aspirations,
-les revendications de toutes, même des
-plus intransigeantes. C'est à de pareilles minutes
-qu'elle s'expliquait, avec une espèce de sympathie,
-les sensibleries amères d'une Sophie Gr&oelig;tz,
-les programmes spéciaux d'une miss Pelboom. Il
-y avait au fond de ces outrances une raison
-d'être, une part de vérité. Jamais une hygiène
-d'âme, un endurcissement du corps aux fatigues,
-à la marche, ne donnerait à la jeune fille française
-des nerfs assez équilibrés, des muscles
-assez forts pour les souffrances de la vie et les
-épreuves de la maternité. Toute une éducation à
-faire, et, ce qui est plus difficile, à refaire.</p>
-
-<p>Pourquoi une si juste cause était-elle gâtée
-par tant de zèles maladroits? Une Mme Morchesne
-suffisait à neutraliser l'effort patient d'une Minna.
-Si la femme voulait devenir vraiment l'égale de
-l'homme, que ce ne fût pas par une imitation
-servile ; qu'elle restât femme avant tout, sans
-rien abdiquer de son charme intime. Que loin
-de prétendre à n'être qu'un garçon manqué, la
-femme nouvelle s'efforçât de ressembler, par
-bien des côtés, à l'ancienne! Hélène pensait avec
-Minna qu'il fallait poursuivre ardemment tout
-ce qui est conforme à la justice, se garder soigneusement
-de ce qui est contraire à la nature.
-Il fallait que les femmes se créassent, non une
-forme, mais une âme nouvelle.</p>
-
-<p>Puis, en un retour sur elle-même, songeant à
-son propre sort, à l'épreuve qu'avait été l'aventure
-de Vernières, elle se demandait comment
-régler sa vie, utiliser ce qu'elle sentait fermenter
-en elle de sève féconde. L'exemple de Mme Sassy,
-de Minna l'enthousiasmait ; elle saluait en elles
-de véritables apôtres. Mais au profond de son
-être une voix lui cria qu'elle n'était pas de taille
-pour cette &oelig;uvre de sacrifice et d'abnégation
-purs ; dans ses veines bouillonna l'instinct inavoué
-qui la tourmentait ce matin, l'irrésistible
-besoin d'aimer et d'être aimée, l'idée aussi qu'elle
-pouvait, en créant un foyer, remplir la tâche pour
-laquelle elle était vraiment faite, puisqu'elle avait
-ce bonheur d'être riche, de pouvoir se marier
-selon son goût, &mdash; une obscure et noble tâche.</p>
-
-<p>Le bruissement d'une robe de soie lui faisait
-lever la tête. Mme Dugast allait et venait par la
-pièce, redressant un bouquet, déplaçant un fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash; Là, tout est bien. Dormoy peut venir.</p>
-
-<p>L'offre gracieuse du peintre, son insistance à
-entreprendre un portrait de sa vieille figure, &mdash; Hélène
-pourrait ainsi conserver d'elle un portrait
-ressemblant, &mdash; flattaient vivement Mme Dugast.
-Elle trouvait le peintre un véritable homme du
-monde, lui découvrait chaque jour des qualités
-nouvelles ; la perspective prochaine du ruban
-rouge augmentait encore son estime.</p>
-
-<p>&mdash; Sais-tu, dit-elle, qu'il a des relations étonnantes.
-Il connaît le ciel et la terre.</p>
-
-<p>Mme Dugast, inconsciemment, depuis quelques
-jours lançait à tout propos des phrases de
-ce genre. Elle obéissait à sa redoutable manie,
-toujours en quête innocente d'un gendre. Son
-échec pour Vernières ne l'avait en rien découragée.
-Elle s'étonna de n'avoir pas pensé plutôt à
-Dormoy ; il gagnait à être fréquenté. Le succès
-de son exposition venait de le mettre en valeur,
-et puis, s'il fallait en croire les échos, il avait de
-la fortune ; &mdash; elle le tenait de bonne source.</p>
-
-<p>&mdash; Ce que j'aime en lui, reprit-elle, c'est sa
-franchise. Il a une façon de vous regarder bien
-en face&hellip; Un homme comme cela ne doit pas
-savoir mentir.</p>
-
-<p>La remarque, cette fois, tombait juste : ce
-qui plaisait précisément à Hélène, c'était cette
-cordiale liberté d'accent, cette netteté d'allures.</p>
-
-<p>On annonça :</p>
-
-<p>&mdash; M. Dormoy.</p>
-
-<p>Il était en retard, il s'excusa. Le grand-duc
-Thadée, à qui il avait eu l'honneur d'être présenté
-avant-hier, au <i lang="en" xml:lang="en">five o'clock</i> du <i>Figaro</i>, l'avait
-rencontré avenue d'Antin et retenu quelques minutes
-à causer sur le trottoir. En un tour de
-main, il disposait son chevalet, ses crayons, rectifiait
-la pose de Mme Dugast, arrangeait un pli
-de rideau derrière elle ; puis, courbé sur son
-travail, à coups légers, il posait une touche,
-captait d'un regard la ressemblance, jetait un
-mot.</p>
-
-<p>Hélène avait repris son livre, essayait de s'intéresser
-à la grave et profonde méditation
-d'Emerson. La voix métallique du peintre, avec
-ses inflexions caressantes, l'en empêcha. Il parlait
-avec éloquence de l'art exquis du pastel,
-citait des toiles de maîtres. Hélène, à travers ses
-paroles, revoyait des &oelig;uvres qui lui étaient aussi
-chères que des personnes, les admirables Latour
-où frémit dans sa grâce légère l'intense vie féminine
-d'un siècle, qui a été le siècle même de
-la Femme. Dormoy trouvait des phrases d'amoureux
-pour célébrer cette magie du crayon dont
-la poussière garde une fleur de chair si douce,
-un si frêle duvet.</p>
-
-<p>Hélène l'écoutait avec intérêt ; et lui, devinant
-la minute favorable, continuait, disant sur
-son métier de ces choses justes que les plus dénués
-de talent, pour peu qu'ils aient lu et retenu,
-sont capables de répéter, et qui, d'être
-seulement formulées, acquièrent, si la voix est
-convaincue, du relief et de l'élégance.</p>
-
-<p>Mme Dugast était conquise, Hélène souriait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>&mdash; Ma place est retenue, conclut André ; un
-bon coin, pour avoir au moins une idée des pays
-que je traverse. Aujourd'hui et demain, les
-achats ; et après-demain, adieu Paris.</p>
-
-<p>Il regarda sa montre.</p>
-
-<p>&mdash; Notre mère ne rentre pas. Mes instants sont
-comptés.</p>
-
-<p>Impatient, il jetait un coup d'&oelig;il sur le salon,
-les murs familiers ; visiblement l'idée de quitter
-tout cela le laissait froid. Hélène le regardait
-avec une attention profonde, comme étonnée de
-sentir qu'on pût être du même sang et si différents
-l'un de l'autre : sur le visage d'André, il
-semblait que les derniers événements eussent
-glissé sans altérer en rien le calme, la sèche volonté.
-Il partait pour sa vie nouvelle, pour ce
-pays lointain, comme s'il eût pris le train d'Asnières.
-Il ne se souciait guère de ce qu'il avait
-semé derrière lui, tant de complications et de
-chagrins.</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne regrettes rien? dit-elle.</p>
-
-<p>Elle pensait à Germaine, à cette vie bouleversée
-avec une si coupable légèreté. A son tour
-d'être étonné, il la regardait, ayant l'air de dire :
-«&nbsp;Qu'est-ce qui lui prend? Que veut-elle que je
-regrette?&nbsp;» Il avait aperçu Germaine un moment
-hier, boulevard Haussmann ; évidemment cette
-courte entrevue lui avait été désagréable : chez
-elle un malaise, chez lui l'impression que
-c'était chose lointaine, oubliée déjà ; chez tous
-deux la surprise un peu pénible de se retrouver,
-après leur liaison, des camarades, presque des
-étrangers, n'eût été la longue habitude de parenté,
-d'affection. Par exemple, il avait appris
-avec plaisir qu'on ne désespérait pas d'amener
-Du Marty à un accord des plus honorables pour
-Germaine. Les avoués, d'une entente commune,
-s'y efforçaient. Redevenu galant homme à force
-de conseils et de prières, il consentirait peut-être
-à assumer tous les torts en laissant prononcer
-un divorce contre lui. Après cela, André
-pouvait partir, la conscience tranquille.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, reprit Hélène, les choses s'arrangeront
-probablement. Germaine va bientôt redevenir
-libre.</p>
-
-<p>Un court silence, où André devina une interrogation.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, dit-il, tant mieux pour elle.</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute, insista Hélène, tu as songé à
-ce que le devoir te dicte? Tu vas pouvoir réparer
-le mal que tu as fait, puisque, ajoutait-elle amèrement,
-si par malheur le mari que tu as trompé
-s'était entêté dans son procès de vengeance, tu
-eusses été, de par l'absurdité de la loi, le seul
-homme qui n'eût pu, ayant déshonoré Germaine,
-lui rendre la situation que toi-même lui avais
-enlevée.</p>
-
-<p>André dont les sourcils s'étaient froncés, rougit
-malgré son empire sur lui-même.</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons le temps d'en reparler, fit-il.</p>
-
-<p>Mais à son embarras, à son attitude rêche,
-Hélène comprit avec tristesse qu'il n'avait jamais
-songé à une réparation quelconque, tandis qu'à
-part lui André se disait : «&nbsp;Il faut qu'elle soit
-folle! A quoi songe-t-elle?&hellip; Germaine, une
-maîtresse charmante, &mdash; mais une femme, ma
-femme, ah! non, par exemple!&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Décidément, déclara-t-il, impossible de
-rester davantage. Je viendrai dîner demain.</p>
-
-<p>Il prenait son chapeau, tombait en arrêt devant
-le pastel de Dormoy :</p>
-
-<p>&mdash; Pas mal! murmura-t-il.</p>
-
-<p>Et se tournant, railleur :</p>
-
-<p>&mdash; Un de perdu, un de retrouvé.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es bête, dit Hélène vexée.</p>
-
-<p>Et elle tentait d'analyser ce petit trouble. L'insinuation
-d'André était absurde&hellip; Et pourtant!
-Mais un élan de curiosité, un besoin d'explication
-la poussait, droite, devant son frère. Bien que
-désintéressée aujourd'hui de Vernières, elle voulait
-lui demander cela depuis longtemps&hellip; Avait-il
-su? N'y avait-il pas eu de la complicité dans
-son silence? Elle tenait à en avoir le c&oelig;ur net.</p>
-
-<p>&mdash; Écoute! quand tu as appris que j'avais
-chassé M. de Vernières, tu as paru le regretter.
-Ignorais-tu vraiment le passé de ton ami? Son
-abandon plus lâche qu'un crime?</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre petite, répondit André, pourquoi
-veux-tu qu'on révèle ces choses-là? Vernières
-ne me les a jamais confiées. Et puis d'ailleurs tu
-connais là-dessus ma façon de penser : &mdash; c'est
-fâcheux. Après?</p>
-
-<p>D'un geste vague, il indiquait que ces choses-là
-malheureusement arrivent. De l'argent eût
-arrangé tout.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, fit-il, je me sauve. J'ai rendez-vous
-avec un homme précieux. Mais tu le connais?
-Pierre Arden&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, dit Hélène, je l'ai rencontré à Brighton.</p>
-
-<p>&mdash; Il est de première force. Notre oncle, qui
-l'a en grande estime, lui a demandé tous les
-plans pour la filature que je vais créer là-bas. Il
-connaît d'ailleurs admirablement ces pays de la
-Géorgie et du Caucase, où il a construit un chemin
-de fer magnifique.</p>
-
-<p>&mdash; Je sais.</p>
-
-<p>&mdash; Adieu cette fois. Embrasse maman.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Hélène, à deux heures, mandée par un petit
-bleu, passait à l'<i>Avenir</i>. Un bonjour amical à
-Flénu qui l'introduisait avec empressement.
-Minna, à la vue d'Hélène, se levait bien vite
-derrière son bureau encombré de papiers, l'attirait
-sur le canapé.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis contente de vous voir.</p>
-
-<p>Elle était dans un de ces mauvais jours où le
-poids de sa tâche, l'indifférence et la dureté des
-choses l'accablaient d'une lassitude amère. Ces
-jours-là, rares à vrai dire, car elle était la vaillance
-même, Hélène les reconnaissait rien qu'au
-teint fané, aux traits plus creusés de son amie&hellip;
-Il est difficile de faire le bien.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'êtes-vous devenue depuis huit jours?
-demanda Minna. On ne vous voit plus.</p>
-
-<p>Hélène répondait :</p>
-
-<p>&mdash; Depuis huit jours? Pas grand'chose&hellip; Le
-pastel que Dormoy faisait de sa mère avait été
-terminé lundi ; mardi, elle avait été voir Denise ;
-elle espérait, grâce à l'appui de son oncle très
-lié avec un directeur de grande compagnie, la
-faire entrer aux chemins de fer. Et depuis mercredi,
-elle allait chaque jour prendre des nouvelles
-de Gabrielle Duval, passer une heure à
-son chevet.</p>
-
-<p>&mdash; Écoutez, ma chérie, dit Minna, une tendresse
-sincère dans sa voix émue, Dormoy vous
-fait la cour, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Hélène la questionna de ses beaux yeux, puis,
-avec un malicieux sourire :</p>
-
-<p>&mdash; Admettons! Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Bon, fit Minna rassurée, je puis parler.
-Figurez-vous que j'ai reçu une lettre de Mme
-Sassy. Savez-vous ce qu'est devenu votre soupirant
-depuis lundi?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne m'en souciais plus, dit Hélène. Dites
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash; Il est allé tout bonnement à Rosay faire sa
-petite enquête. Il sait sans doute que vous y
-avez mis de l'argent, beaucoup, et que le placement
-n'est pas des meilleurs. Sous couleur de
-paysages il a battu le pays, pris des renseignements.
-Jeudi Mme Sassy l'a découvert près de
-la porte de l'hospice d'où il peignait le village et
-l'église ; il était en train de faire parler une sous-maîtresse.
-Ce n'est pas tout. Elle a également
-appris du notaire de Fontevrault, à qui elle
-confie quelques-uns de ses intérêts, que Dormoy,
-rencontré au café, l'avait sondé sur la situation
-financière de la colonie. Je sais de mon côté
-qu'il a dit à diverses personnes vous trouver
-charmante. Ne trouvez-vous pas que son admiration
-jure un peu, ou s'accommode trop, avec
-tant de sens pratique? Ce galant chevalier, qui
-déploie d'habitude une si noble insouciance, me
-semble bien intéressé.</p>
-
-<p>Hélène lui prit les mains.</p>
-
-<p>&mdash; Chère Minna, que vous êtes bonne.</p>
-
-<p>Dans un élan de reconnaissance s'évanouissait
-ce qu'elle pouvait éprouver d'amour-propre
-froissé, &mdash; car Dormoy, à cette minute incertaine
-qu'elle traversait, crépuscule douloureux
-de l'amour d'où l'amour pouvait renaître, lui
-était apparu presque sympathique. Et devant le
-teint fané, les traits creusés, une vénération
-l'attendrissait. Dans la démarche spontanée, la
-franche confidence, elle sentait une pitié fraternelle
-qui la touchait aux larmes. Minna, qui
-avait dû tant souffrir d'amitiés trahies, d'affections
-mal placées, cherchait à la préserver des
-mêmes douleurs, à la protéger de son expérience.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous ai pas fait de peine, au moins?
-Mais voyez-vous, je suis payée pour être méfiante.
-A mon âge, on doute de bien des
-choses.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, Hélène lui serra chaudement
-les mains :</p>
-
-<p>&mdash; Je vais, dit-elle, chez Andrée Vergnes.
-Voulez-vous m'accompagner?</p>
-
-<p>Mais Minna désignait d'un haussement d'épaules
-la masse, sur son bureau, des manuscrits,
-des épreuves.</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! non. J'ai ma besogne.</p>
-
-<p>Rue de Prony, l'atelier d'Andrée Vergnes, une
-claire et vaste pièce, donnait à Hélène, avec
-ses murs tendus d'étoffe bise que rehaussaient la
-blancheur nue des moulages et les tons vifs des
-toiles, une sensation reposante de recueillement,
-d'heureux labeur. Andrée Vergnes, les cheveux
-ébouriffés, le corps à l'aise dans une blouse
-ample, déposait sa palette en s'écriant :</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous êtes gentille!</p>
-
-<p>&mdash; Je vous dérange? dit Hélène, montrant le
-tableau en train.</p>
-
-<p>&mdash; Non, j'avais fini.</p>
-
-<p>L'excitation du travail lui mettait aux joues
-une flamme rose, elle avait de bons yeux d'un
-vert lumineux, un grand air de jeunesse et de
-loyauté. Hélène, penchée sur l'&oelig;uvre où l'éclatante
-couleur était encore humide, admirait ce
-faire savant et dégagé, cette sincérité de rendu
-qui avaient valu à la jeune femme tant de sympathies
-et de dénigrements. Et comme elle louait
-d'autres études, Andrée Vergnes disait gaiement :</p>
-
-<p>&mdash; Le tour du propriétaire, alors?</p>
-
-<p>Modestement, elle indiquait quelques dessins,
-une ou deux toiles dont elle n'était pas mécontente.
-Devant un pastel de vieille femme, d'une
-vie intense, Hélène soupira :</p>
-
-<p>&mdash; Quel malheur que ce ne soit pas vous qui
-ayez fait le portrait de ma mère!</p>
-
-<p>Elle expliquait : oui, une offre aimable de
-Dormoy&hellip; il était pourtant réussi, son pastel.
-Mais quelle différence d'un talent purement habile
-à cet art magistral, dont l'émotion forte et
-la simplicité faisaient mieux paraître l'artificielle
-médiocrité de l'autre. Andrée Vergnes avait
-laissé tomber la remarque. Hélène se rappela la
-réserve avec laquelle celle-ci, à l'Exposition du
-peintre, avait jugé son &oelig;uvre.</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'avez pas l'air d'aimer Dormoy? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Parlons d'autre chose, fit Andrée. Je déteste
-débiner les camarades.</p>
-
-<p>Mais devant la contenance d'Hélène qui lui
-laissait deviner une arrière-pensée, elle obéissait
-à un brusque besoin de confiance, cédait à la
-sympathie chaleureuse qui, dès le premier jour,
-l'avait attirée.</p>
-
-<p>&mdash; Que voulez-vous! Passez-moi ce mot d'argot :
-j'ai horreur des muffes. Dormoy a des familiarités
-qui me déplaisent.</p>
-
-<p>Sans remarquer le petit haut-le-corps d'Hélène,
-elle continuait :</p>
-
-<p>&mdash; Le pauvre garçon est à plaindre, c'est certain,
-avec le vieil hippopotame qu'il traîne depuis
-quinze ans. Ce n'est pas une raison, vous
-m'avouerez, pour déverser à tort et à travers le
-trop-plein de ses tendresses.</p>
-
-<p>Elle riait d'un rire sonore d'enfant :</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu, oui, un modèle engraissé, frais
-du temps de Courbet, et qui faisait en 72 la joie
-des lorgnettes dans les petits théâtres. Hein, ça
-vous choque?</p>
-
-<p>Hélène revoyait la forte dame à chapeau
-excentrique, si vieille sous son fard, avec ses
-paupières bouffies et ses cheveux trop roux.
-Elle répondit gravement :</p>
-
-<p>&mdash; Non, ça m'attriste. Qu'on vive avec une
-personne qu'on aime, je l'admets encore. Mais
-qu'un homme jeune et presque beau s'asservisse
-à une créature inférieure et tarée dont il pourrait
-être le fils&hellip; Pouah!</p>
-
-<p>Andrée Vergnes la regardait avec une amitié
-admirative :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! bien, ma pauvre petite!</p>
-
-<p>Puis, la prenant par la taille, elle l'embrassa
-tendrement :</p>
-
-<p>&mdash; Je vois que nous serons amies!</p>
-
-<p>Elle racontait maintenant, dans le laisser aller
-des confidences, quelques petites histoires assez
-vilaines qui montraient Dormoy sous un triste
-jour. Aux yeux d'Hélène le masque séduisant
-tombait, découvrant un autre homme tout différent
-de celui qu'elle croyait connaître. Elle
-éprouvait une tristesse, &mdash; déception du c&oelig;ur?
-non, déception de l'esprit qui s'affligeait de
-cette insécurité perpétuelle, de ces humiliantes
-méprises. Ah! le mensonge dans lequel on vit,
-le mensonge de chacun à soi-même et de chacun
-à tous! Sa nature profondément sincère, si délicate,
-en avait horreur. Certains regards de Dormoy,
-dont la hardiesse l'avait presque embarrassée
-alors, sans lui déplaire, elle en comprenait
-seulement la dissimulation, le sens caché, cette
-convoitise trop libre qui à présent lui causait
-une confusion désagréable, la blessait.</p>
-
-<p>Dans la rue, tout en prenant la direction du
-parc Monceau qu'elle comptait traverser pour
-aller aux nouvelles, chez son oncle, boulevard
-Haussmann, elle pensait, avec un sourire méprisant,
-au côté honteux des révélations de
-Minna, confirmées par celles d'Andrée Vergnes.
-Cette préoccupation de lucre, cette course à la
-dot, c'est ce qui l'éc&oelig;urait le plus. Ainsi pour
-Dormoy, pour tant d'autres, le meilleur d'elle
-était sa fortune, ce par quoi elle valait vraiment!
-Sa pensée droite, son caractère, personne ne
-s'en souciait. Sa séduction même, &mdash; et rien que
-cette idée déjà lui répugnait, &mdash; eût compté
-pour peu de chose, si l'argent ne l'avait rehaussée
-de son prestige. Et comme elle avait le défaut
-d'être fière, son orgueil souffrait.</p>
-
-<p>Puis elle songeait à sa conversation du matin
-avec son frère. Sans doute il savait, lui aussi! Il
-connaissait le pesant et malpropre fardeau que
-Dormoy traînait depuis tant d'années ; peut-être
-connaissait-il également le passé de Vernières.
-Et plein de secrète indulgence, &mdash; «&nbsp;C'est fâcheux ;
-après? Avec de l'argent tout s'arrange,&nbsp;» &mdash; il
-avait couvert cela d'un silence complice, lié par
-cette franc-maçonnerie des hommes qui avant
-tout cherchent à sauvegarder leur égoïste suprématie.
-André en demeurait diminué encore
-dans son estime.</p>
-
-<p>Elle était entrée dans le parc Monceau, suivait
-une des grandes allées carrossables. Des
-enfants en train de jouer, babys roses aux cheveux
-dorés, une adorable fillette qui aplatissait
-avec sa pelle des petits pâtés de sable donnèrent
-un autre cours à sa rêverie. Un sentiment de
-maternité obscure l'emplit d'une émotion douce.
-Cette stupide Germaine qui déclarait en se mariant
-ne pas vouloir d'enfants, préférer jouir de
-sa jeunesse! Et Yvonne, avec son idée de
-n'épouser qu'un vieux!&hellip; Au coin d'une avenue,
-elle se heurtait presque à un promeneur tout
-flambant neuf, qui aussitôt s'exclamait, saluait
-d'un geste large : Dormoy! Un minuscule &oelig;illet
-rouge simulait à sa boutonnière le ruban de ses
-rêves. Il eut l'air ravi de la rencontre, tourna
-galamment un madrigal. Il allait justement du
-même côté, il aurait l'honneur de lui tenir compagnie
-un moment, si elle voulait bien le lui
-permettre. Elle accepta, curieuse de le voir
-dresser ses batteries, jouer jusqu'au bout son
-rôle. Le peintre, malgré sa feinte désinvolture,
-semblait préoccupé.</p>
-
-<p>Potins d'usage, racontars et rosseries, ponctués
-de regrets. Il n'avait pu, toute cette semaine,
-venir rendre ses devoirs à Mme Dugast,
-ayant dû s'absenter pour aller peindre un Touraine,
-les panneaux d'un salon, au château de
-Fontevrault. Une fantaisie de millionnaire&hellip;
-Habilement il en venait à décrire son existence
-d'artiste, si solitaire, si triste souvent, malgré
-tant de relations et de camaraderies. Avec toute
-sorte de détours et de finesses, il essayait de
-faire parler Hélène sur ses goûts, ses revenus,
-la façon dont elle aimerait à vivre. Il fit allusion
-à Rosay, qu'il avait précisément visité, &mdash; quelle
-belle &oelig;uvre, mais une mauvaise affaire? &mdash; à la
-propriété charmante de la Neuville, ce Vert-Logis,
-dont les grands arbres faisaient une véritable
-merveille.</p>
-
-<p>&mdash; Riche et indépendante comme vous êtes,
-continuait-il&hellip;</p>
-
-<p>Elle l'interrompit, et d'un air candide :</p>
-
-<p>&mdash; Voilà bien le monde! Mais, mon pauvre
-ami, on me fait plus riche que je ne suis, vous
-savez! Ne parlons pas de Rosay comme placement,
-n'est-ce pas? &mdash; Elle le regarda dans les
-yeux. &mdash; Reste les deux cent mille francs laissés
-par mon père. De quoi vivre, maman et moi,
-voilà tout. Car après le départ d'André, nous
-allons nous débarrasser de notre appartement,
-trop lourd pour nous seules, et vivre tranquillement
-au Vert-Logis, une merveille en effet,
-mais dont il faut payer le coûteux entretien. Que
-dites-vous de mon indépendance?</p>
-
-<p>Elle savourait âprement l'imperceptible ironie,
-suivait sur le visage de Dormoy l'immédiat effet
-de ses paroles. Le peintre était tout oreilles, son
-éternel sourire de commande aux lèvres. Mais
-un désenchantement visible pinçait le coin de la
-bouche, allongeait sa mine. Il se lança dans un
-dithyrambe sur les bienfaits de la campagne, le
-charme d'une vie simple. Il n'en eût point voulu
-mener d'autre. Malheureusement, sauf de trop
-rares fugues, comme ce récent voyage en Touraine,
-l'affreux métier, hélas! le clouait à Paris,
-avec cette nécessité du travail constant. Un
-peintre de portraits était l'esclave de ses modèles&hellip;
-«&nbsp;Un peintre comme moi, traduisait
-clairement Hélène, ne peut décemment épouser
-qu'un sac d'or.&nbsp;» Puis, tout à coup, la grille de
-l'avenue de Messine dépassée, il prétextait un
-rendez-vous oublié, rue de Lisbonne, prenait
-congé presque cérémonieusement, une légère,
-oh! bien légère froideur dans sa voix tout à
-l'heure si caressante.</p>
-
-<p>Hélène, seule, avait envie de rire aux éclats.
-Joli monsieur! Bah! ni plus ni moins que les
-autres, &mdash; un homme, simplement. Cette leçon,
-qui l'eût franchement amusée, si elle n'avait
-succédé à de cruelles désillusions, ravivait sa
-méfiance. Elle ne souffrait du fait de personne,
-ni de Vernières, &mdash; ni de Dormoy, certes! Elle
-souffrait de tout, et de tous. Elle avait trop vu
-ces derniers temps la dureté, la sécheresse, la
-vilenie de l'homme ; elle ne voyait plus que cela,
-meurtrie dans son amour profond, son culte religieux
-de la vie.</p>
-
-<p>Elle était arrivée boulevard Haussmann, pénétrait
-au salon. Personne. Si, pourtant! Près
-de la fenêtre, quelqu'un qui se tenait debout,
-regardant la rue, se retourna. Elle reconnut
-Pierre Arden. Il s'était avancé très vite, il s'arrêta
-surpris.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous fais peur? dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Pardon, mademoiselle. J'attendais monsieur
-votre oncle.</p>
-
-<p>Il n'aperçut pas de suite la main qu'elle lui
-tendait, la rattrapa gauchement. Il y eut une
-courte gêne. Elle vit rougir son visage maussade,
-où s'anima de la bonté. Et, songeuse, elle le
-trouva moins laid qu'à leur dernière rencontre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>I</h3>
-
-
-<p>Deux mois et demi s'étaient écoulés. Après une
-saison d'eaux à Vichy, où Mme Dugast, sur le
-conseil du docteur Laurent, avait été soigner
-une légère maladie de foie, suite naturelle de
-tant de soucis, Hélène et sa mère rentraient à la
-Neuville, pour y passer la fin de l'été et l'automne.
-Les Pierron devaient selon leur habitude
-venir les y rejoindre en septembre. Elles
-avaient retrouvé le Vert-Logis bien vide, la maison
-devenue trop grande, le jardin silencieux,
-désert presque, sous les grands marronniers et
-les trembles. Tout faisait sentir la disparition de
-l'être aimé, chaque souvenir creusait l'absence,
-et le voisinage bruyant de la Chesnaye, le mouvement
-de vie joyeuse qui emplissait le château
-rendaient le contraste plus sensible, plus douloureux
-encore.</p>
-
-<p>Hélène gardait de sa visite de la veille une
-impression maussade ; l'oncle Marcel, d'ailleurs
-harcelé par les innombrables soins de l'usine
-qu'il dirigeait seul maintenant, était tout à son
-ambition nouvelle ; briguant aux élections le
-titre de conseiller général, il recevait à dîner le
-soir même une vingtaine de personnes dont l'influence
-pouvait lui être utile ; tante Portier,
-affairée, attendait avec anxiété l'arrivée de petits
-fours, commandés à Mantes. Yvonne et Germaine,
-avec de grands éclats de rire, faisaient
-le long des pelouses une moisson de roses dont
-elles chargeaient à brassées toute une escorte de
-jeunes gens, parmi lesquels le comte Soulier se
-démenait avec une ardeur d'adolescent. Il se déclarait
-de plus en plus, chaque jour fouetté
-davantage dans sa convoitise sénile. Ainsi chacun,
-sans souci de ce que pouvait éprouver le
-voisin, tournait dans son cercle d'occupations et
-de plaisirs. Elle ouvrit toute grande la fenêtre,
-se souvenant de cet autre matin de l'année passée
-où, le lendemain de son arrivée, si fière de
-se sentir majeure et libre, elle avait, devant
-l'éblouissante matinée de parfums et de soleil,
-aspiré longuement cette splendeur, la joie de
-vivre. Le clair avenir s'ouvrait alors devant elle.
-Depuis, que de tristesses! La mort de son père,
-l'existence jour à jour dévoilée dans sa petitesse
-et sa laideur, ses illusions mutilées&hellip; Elle mesurait
-la distance qu'il y a du rêve à la réalité : ses
-grands désirs s'étaient limités à de petites actions.
-A peine quelques charités, le concours de
-sa fortune à une &oelig;uvre bienfaisante, et toujours
-cette force déconcertante des événements qui la
-rappelait au peu qu'elle était, au peu qu'elle
-pouvait. Elle comprenait maintenant l'ironie du
-sourire fatigué de Minna quand, au retour de
-Brighton, devant sa vieille amie, elle laissait
-éclater ses aspirations crédules.</p>
-
-<p>Et pourtant, malgré tant de chagrins et de
-déceptions, elle conservait une foi obscure et ardente
-dans la destinée, elle participait à la magnificence
-robuste de la terre, des arbres, de l'eau,
-sous l'éclat radieux de la lumière. Son c&oelig;ur battait
-à l'unisson du c&oelig;ur invisible des choses : elle
-faisait corps avec le reste du monde, atome si
-humble, s'avouait-elle, mais atome conscient,
-où, de frémir imperceptiblement à cette seconde,
-la vie immortelle palpitait.</p>
-
-<p>Comme naguère, les feuilles blanches des
-trembles reflétaient leur agitation dans les bassins
-glauques ; les grands vernis du Japon, au-dessus
-de la petite rivière, dressaient leurs
-bouquets de rouille et, là-bas, en avant de la
-charmille se découpait la danse immobile du
-faune. Entre les marronniers, la Seine paisible
-miroitait. Le temps avait eu beau passer sur
-tout cela, ajouter une lèpre au marbre de la
-statue, épaissir l'eau verdie avec les feuilles
-brunes de l'automne ; on eût dit que rien n'avait
-changé. Dans le jardin solitaire, le bruit d'un
-râteau s'élevait derrière un massif. Hélène s'attendit
-presque à voir M. Dugast surgir avec son
-chapeau de paille et, d'un pas flâneur, gagner,
-sécateur en main, son cher plant d'&oelig;illets, plus
-beau que jamais. Alors elle éprouva cruellement
-qu'elle seule avait changé, et, par un mensonge
-pieux, elle voulut au moins revivre les heures
-évanouies, dans une sorte de pèlerinage à travers
-ce passé dont, impatiente, elle n'avait connu
-jadis que les ennuis, et dont elle ne percevait plus
-que la triste, la lointaine douceur.</p>
-
-<p>Descendue, elle trouvait déjà Mme Dugast
-dans le salon, fermant elle-même les volets ; à
-peine arrivée, elle en avait repris le maniement
-méticuleux.</p>
-
-<p>&mdash; Impossible d'obtenir cela des bonnes, soupira-t-elle,
-c'est déjà plein de mouches.</p>
-
-<p>Les meubles, sous les suaires des housses,
-avaient dans cette obscurité une raideur mélancolique.
-Les deux femmes se contemplèrent en
-silence : Hélène vit aux yeux de sa mère la même
-impression de dépaysement et de peine. Mme Dugast
-avait pleuré, elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je laisse ouvert au contraire le cabinet
-de travail. Il y a quelques traces d'humidité.
-Allons, je me sauve. J'ai de quoi m'occuper ce
-matin.</p>
-
-<p>Hélène pénétrait seule dans la haute pièce du
-rez-de-chaussée où, malgré le jour et l'air rentrant
-à flot par les portes-fenêtres, planaient sur
-les bibliothèques à hauteur d'appui, sur le bureau
-Louis XV désormais vide et nu, la désolation et
-le froid de la mort. Elle revoyait son père à
-cette table même, son bon regard si tendre et si
-grave, entendait la voix affectueuse. Qu'il eût
-été là, qu'il eût parlé, souri, et que maintenant
-plus rien n'existât! L'absence, le néant!&hellip; Tout
-ce qu'il y avait en elle de force jeune et de tendresse
-se révolta plus amèrement que jamais
-contre cette affreuse loi, ce mystère insondable.
-Et de nouveau la sensation du temps écoulé, les
-résultats imprévus, les tournants du sort&hellip; C'est
-à cette place qu'il avait écouté avec indulgence
-sa première résolution de femme, admis l'acte
-qui pour elle était le signal d'une ère nouvelle,
-cet emploi de sa fortune jugé par tous imprudent
-et absurde ; à cette place qu'ils avaient
-causé de l'avenir figuré alors par la possibilité
-d'un mariage avec Vernières&hellip; Comme il aurait
-compris depuis, l'excellent ami, tout ce qu'elle
-avait souffert, son soulèvement de dégoût et de
-tristesse ; sans doute, il aurait été le premier à
-reconnaître combien elle avait raison de se méfier,
-à regretter la légèreté avec laquelle il avait
-accueilli sans contrôle suffisant les avances de
-Vernières. Comme son honnêteté se fût indignée!
-Comme il eût fait justice des insinuations
-perfides dont le malheureux essayait de la salir
-aujourd'hui, par rage d'avoir été découvert,
-chassé! Car ce drôle avait prudemment attendu
-le départ et l'éloignement d'André, avant de
-couvrir son échec de prétextes malveillants.
-Rien, à vrai dire, qui touchât l'honneur&hellip; «&nbsp;Il
-s'était seulement désintéressé de Mlle Dugast à
-cause de ses idées trop libres, de son éducation
-avancée. Il désirait avant tout une femme qui
-s'occupât de son foyer au lieu de courir de dangereuses
-chimères&hellip;&nbsp;» Hélène avait appris avec moins
-d'étonnement que de dédain que, parmi leurs
-relations, ces racontars avaient trouvé créance
-près d'un certain nombre de mères ayant filles
-à marier et de vieilles dames jalouses. Elles s'en
-souciait peu d'ailleurs ; c'était le train du monde.</p>
-
-<p>Maintenant, elle achevait son tour de maison
-par une brève visite à la fidèle Anna, heureuse
-d'avoir retrouvé ses fourneaux ; si attachée qu'elle
-fût à ses maîtres, elle n'avait pas de préoccupations
-plus grandes que de fourbir et polir sa
-cuisine. Elle aussi vivait dans son cercle étroit.
-Hélène passait devant les communs où Pierre, &mdash; hier
-dans la voiture qui les ramenait de la gare
-de Mantes, elle l'avait trouvé vieilli encore, dos
-tassé, &mdash; faisait à coups lents d'étrille le pansage
-de Junon, campée, lasse, sur trois pattes&hellip;</p>
-
-<p>Elle longeait la pelouse où s'espaçaient dans
-un éclat rose et blanc les corbeilles odorantes
-d'&oelig;illets, gagnait d'un pas machinal l'allée droite
-des fusains. Une ombre fantômale traversa sa
-mémoire : André sous le clair de lune blême&hellip;
-A petits pas, elle suivait ce chemin qu'elle avait
-parcouru dans un élan tragique. Elle arrivait à
-la porte de séparation des deux jardins, apercevait,
-par-dessus le mur, le toit du pavillon où
-cette nuit-là Germaine à son appel s'était penchée,
-éperdue, à la fenêtre, tandis que là-bas
-M. Dugast gisait inerte, frappé du coup terrible.
-La fenêtre était close ; le pavillon, volets fermés,
-semblait garder son secret. La vie marche!
-André maintenant consacrait, au fond de
-la Russie, toute son activité à la création de
-l'usine nouvelle. Germaine, comme si rien ne se
-fût passé, avait repris une vie de distractions et
-de plaisir. Du Marty, vite lassé, paraissait reculer
-devant le scandale et la durée d'un procès où lui-même
-avait tant d'ennuis en perspective. Les
-choses en étaient restées là, aucune assignation
-n'ayant été signifiée de part et d'autre. L'oncle
-Dugast, revenu à une politique plus sage, n'était
-pas éloigné de souhaiter à présent une solution
-conforme aux convenances. A quoi bon se séparer
-avec éclat quand on pouvait le faire sans
-bruit? Chacun de la sorte, reprenant sa liberté
-d'action, ne pouvait-il, sous l'égide du nom
-commun, conserver la dignité des apparences?
-Ils auraient ainsi l'avantage de demeurer aux
-yeux du monde M. et Mme Du Marty, sinon un
-ménage uni, du moins une fort honorable association
-d'intérêts, sauvegardant les principes et
-la morale. De toute sa force, l'austère M. Pierron
-poussait à cette solution, estimant dans son
-aveugle conviction de juriste octogénaire qu'un
-détestable mariage vaut mieux qu'un bon divorce.</p>
-
-<p>Elle longea les espaliers, redescendit par la
-charmille. Le murmure des eaux tombantes, une
-fraîcheur annoncèrent le vivier. Un instant elle
-s'amusa, penchée sur le treillage, à regarder la
-bouche de rochers et de lierre, la cascade croulant
-dans un remous d'écume. Puis elle ouvrit la
-petite porte de la berge, retrouva devant la
-courbe étincelante du fleuve, sous l'azur intense,
-l'aveuglement de ses souvenirs. Une clarté vibrante
-dorait les falaises rousses. A l'endroit où
-sous un parasol blanc Dormoy peignait près du
-port aux bateaux, un petit garçon faisait des ricochets
-sur la nappe d'eau lisse. Le peintre avait
-disparu du paysage comme de sa mémoire. Elle
-sautait dans sa barque, gagnait le bord opposé
-à coups rythmés d'avirons qui secouèrent leur
-pluie de diamants au soleil.</p>
-
-<p>La berge aride, et, sous les hangars, l'amoncellement
-toujours pareil des charbons que des
-péniches débarquaient. A Moranges, plus encore
-qu'à la Neuville, rien de changé. Autour des
-bâtiments massifs et des vastes toits de l'usine,
-sur la terre rase et sans un arbre, se groupaient
-les maisons basses du village ouvrier, lamentables
-et noires, parmi la zone d'herbe pelée.
-Hélène retrouva l'identique amas des sordides
-masures paysannes, des maisonnettes symétriques
-aux briques déjà noircies, aux jardinets
-chétifs. Comme naguère, elles semblaient vides.
-L'usine en travail absorbait, dans son bourdonnement
-d'énorme ruche, la vie entière du misérable
-hameau, du pays à la ronde. Çà et là,
-derrière une vitre, un visage de malade ou de
-vieille.</p>
-
-<p>Hélène, sérieuse, reprit son éternelle tournée.
-En même temps que ses anciens pauvres, elle
-avait d'autres misères à soulager. Et, de nouveau,
-le sentiment de son impuissance l'envahit. Tandis
-que loin de ce morne entassement de souffrances
-elle avait vécu pour son compte, l'effrayant
-labeur avait continué, courbant hommes
-et femmes sous la meule d'acier. Des enfants
-étaient nés, des vieux étaient morts ; accidents
-et misères perpétuaient leur recommencement
-sans fin, et toujours, venues du fond de la Géorgie
-et de la Louisiane, les balles de coton s'engouffraient
-par milliers dans les batteurs, se
-démêlaient aux cardes, aux peigneuses, s'étiraient
-et se tordaient dans les bancs à broche et
-les métiers à filer. Mouvements agiles, regards
-tendus s'hypnotisaient aux bobines tournantes ;
-et de l'infatigable travail des machines, de l'épuisante
-activité humaine qui mettaient cependant
-un tel roulement d'or en branle, rien, presque
-rien ne demeurait aux mains déformées et durcies
-de ces ouvriers, de ces ouvrières, instruments
-vivants de la colossale fortune qui leur
-coulait entre les doigts.</p>
-
-<p>Elle passa devant le logis vide de l'Abeille &mdash; la
-petite paralytique à Berck-sur-Mer, Lepillier
-devenu, depuis le divorce, un étranger. Hautneuil
-l'avait pris tout entier ; il y tenait une guinguette
-louche, dans une ruelle au bord du fleuve. Hélène
-entrait chez le père Lefèvre. Grâce au livret de
-caisse d'épargne, où sa fille puisait, de temps à
-autre, à des secours fréquents, le bouge était
-moins fétide. Les deux garnements à l'école,
-l'aveugle vivait seul en compagnie du petit,
-tandis que la mère trimait à l'usine. Le sol était
-balayé : un pot-au-feu ronronnait dans l'âtre.</p>
-
-<p>Elle dut essuyer quand même les jérémiades
-de l'ancêtre, chaque jour plié davantage vers la
-terre, rapproché de la fosse. Encore un intérieur
-de misère, un autre. Elle n'éprouvait un peu de
-soulagement qu'en arrivant chez la grand'mère
-Flénu, où dans la cuisine humble, mais propre,
-son filleul, courts cheveux de soie frisant sous le
-bourrelet, gigotait heureux sur les genoux de la
-vieille. En quelques mots discrets, l'image évoquée
-de Marthe s'éleva du passé. Attendrie,
-Hélène se penchait sur le petit corps emmailloté,
-baisait les joues molles et fraîches. La mère
-Flénu demanda des nouvelles de son gas, contente
-de le savoir casé à Paris, peinée pourtant
-de ne jamais le voir. Elle raconta les histoires
-du pays, et dans sa voix caustique et résignée,
-toute la comédie, tout le drame quotidien, défilèrent.
-Une telle avait épousé son amoureux ;
-un beau mariage : la faim et la soif! La mère
-Quilleb&oelig;uf, la barbière, était morte. Et puis
-ce verrat de Dulac avait encore fait des siennes.
-Les filles à Grellou avaient bien sujet de le réclamer
-comme père de leurs petits, deux messieurs
-nés à trois mois de distance. Ils pouvaient
-se vanter d'être signés, ceux-là! Ça n'empêchait
-pas le contre-maître de se défendre
-comme un beau diable : A d'autres!&hellip; Hélène
-revit le groin rougeaud, les yeux aigus. On ne
-le mettrait donc jamais à la porte, cet horrible
-Dulac?</p>
-
-<p>&mdash; M. le Directeur, vot' oncle, l'a bien fait
-appeler dans son bureau. Mais bast! le gueux
-en est sorti plus fier qu'avant. Faut croire qu'il
-est utile. En attendant ses gosses peuvent claquer
-du bec. Ils seront pas les derniers. C'est comme ça
-chez nous&hellip;</p>
-
-<p>Invinciblement, la pensée de Georges Leroy,
-avec sa ressemblance criante, l'étreignit. Celui-là
-au moins ne mourrait pas de faim. Un mois
-après leur visite impasse des Thermopyles, Minna,
-devant la détresse accrue des deux femmes, le
-père ne donnant toujours pas signe de vie, avait
-indiqué à Mme Sassy cette bonne &oelig;uvre à faire.
-Et depuis quelques semaines, le triste enfant,
-admis à Rosay avec sa mère, reprenait sous le
-ciel limpide de Touraine un peu de santé, à défaut
-de bonheur.</p>
-
-<p>Elle gagnait au plus court pour rejoindre la
-berge. Comme elle approchait de l'usine, elle reconnut
-l'automobile de l'oncle, devant la grande
-porte. Et presque aussitôt, Marcel Dugast apparut
-sur le seuil, causant avec Pierre Arden. Ce dernier
-depuis cinq semaines vivait à la Chesnaye.
-Au commencement de l'été, l'oncle, que le projet
-de doter Moranges d'une eau potable préoccupait
-plus que jamais, &mdash; quelques cas de fièvre
-typhoïde venaient comme chaque année d'éclater
-encore, &mdash; avait résolu de mettre à exécution
-l'entreprise méditée de longue date. Le forage
-d'un puits artésien, dans une terre qu'il possédait
-à deux kilomètres de Moranges, permettrait de
-remédier au danger constant que présentaient
-l'impureté de la Seine et celle des puits riverains
-contaminés par l'infiltration. Sa philanthropie
-orgueilleuse trouvait d'ailleurs, dans la réalisation
-de cette &oelig;uvre, divers avantages pratiques dont
-profiterait, en même temps que l'usinier, le candidat
-aux élections du conseil général. L'engouement
-dont il s'était récemment pris pour Arden, &mdash; engouement
-justifié et au delà par la perfection
-des plans que l'ingénieur avait tracés pour
-l'établissement de la filature russe, &mdash; l'avait
-décidé à mettre les travaux en train, aussitôt les
-études préliminaires terminées.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, s'écria l'oncle, voilà mademoiselle
-de la Bienfaisance! Je t'y prends, à venir encore
-prêcher l'anarchie chez moi&hellip;</p>
-
-<p>Il était de bonne humeur, il se frotta les mains,
-la regarda de côté, de son air d'ironie bienveillante.</p>
-
-<p>&mdash; Nous allons voir les travaux. Est-ce qu'on
-t'emmène?</p>
-
-<p>Hélène sans façon acceptait.</p>
-
-<p>&mdash; Monte-là, dit M. Dugast. Je me mettrai
-derrière.</p>
-
-<p>Elle s'assit à côté d'Arden. Ils avaient échangé
-un «&nbsp;bonjour&nbsp;» cordial, lui tout à ses idées,
-sans la moindre nuance de galanterie, elle
-avec un franc plaisir, où elle oubliait d'être
-femme et coquette. Même, à la réflexion, elle
-trouva qu'il aurait bien pu l'honorer d'un regard,
-car elle se sentait jolie, aujourd'hui, avec son
-instinctive joie de vivre et le reflet lumineux de
-la belle matinée au visage. L'automobile se mettait
-en marche. Elle examinait l'ingénieur, dans
-son vêtement sobre, penché sur les appareils.
-D'une main nerveuse et brune, il assurait le levier,
-réglait de l'autre une manette. Il regardait
-devant lui, bien droit. Autour d'eux la plaine
-inondée de soleil étendait la terre sèche des
-chaumes ras et des prés ; un petit nuage blanc
-flottait très haut, dans l'azur. La grande route
-étala son ruban gris. Hélène sentait à son front,
-à ses joues, dans ses cheveux, le vent tiède de la
-course, un souffle sain et fort.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>II</h3>
-
-
-<p>Trois lettres reçues dans le courant de la semaine,
-la première de Minna l'invitant à déjeuner
-avec promesse de nouvelles, les autres de
-Louise Guilbert et de Denise, entrée depuis
-quinze jours aux chemins de fer, décidaient Hélène
-à secouer la paresse qui invariablement la
-retenait à la Neuville, sitôt reprise au charme de
-de cette vie reposante.</p>
-
-<p>Le roulement doux de la voiture, l'intime
-beauté du paysage élargissant son cercle de bois
-et de labours jusqu'à l'horizon des falaises où le
-fleuve recourbait sa boucle d'or, l'enveloppaient
-d'une caresse fluide. Ce fut seulement au sommet
-de la côte de Sainte-Flaive qu'elle eut d'avance
-la fatigue de la dure journée, en pleine fournaise.
-Paris devait être odieux, par cette chaleur ;
-sans parler des commissions dont sa mère
-l'avait abondamment chargée&hellip; Elle se reprocha
-sa légère mauvaise humeur : Denise, Minna,
-Louise, toutes seraient contentes de la voir. Elle
-saurait aussi ce que devenait Gabrielle Duval
-partie pour se soigner à la campagne chez des
-cousins, près de Sens.</p>
-
-<p>Au sortir de la gare Saint-Lazare, des figures
-de provinciaux et d'étrangers, les volets clos
-des appartements, les chaussées poudreuses aux
-arbres déjà roux et grillés donnaient à Paris sa
-déplaisante physionomie d'été. Quelques courses,
-et à onze heures, elle trouvait Minna au rendez-vous,
-déjà installée à la petite table d'une brasserie,
-rue Montmartre, où son amie prenait ses
-repas quand elle ne se les faisait pas monter à
-l'<i>Avenir</i>. Sa vie était en effet des plus simples,
-bornée à la location d'un modeste appartement
-meublé. Elle-même, par principe, faisait son lit,
-sa chambre ; elle mettait son amour-propre et sa
-dignité à se suffire ; presque tous ses revenus
-passaient à des charités secrètes.</p>
-
-<p>Minna, en l'apercevant, ferma le livre qu'elle
-lisait, joyeusement la fit asseoir en face d'elle.
-Sans prêter attention au public spécial du restaurant,
-gens d'affaires et de journaux, qui dépêchaient
-un déjeuner sommaire, les deux femmes
-se racontaient, à demi-mot, tout ce qui les intéressait.
-Hélène eut vite fait.</p>
-
-<p>&mdash; A vous, maintenant, dit-elle curieuse.</p>
-
-<p>Un garçon chauve, glissant avec une vélocité
-d'acrobate, apportait à bout de bras un échafaudage
-de portions en équilibre. Par enchantement
-les assiettes étaient changées. Dans des petits
-plats de métal, un demi-poulet, des tomates farcies
-s'abattirent.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, dit Minna, c'est très simple. Je
-cesse la publication de l'<i>Avenir</i>.</p>
-
-<p>Hélène sursauta, un reproche dans ses yeux
-amis. Minna comprit :</p>
-
-<p>&mdash; Non, ma petite, je n'avais aucun motif
-d'accepter votre argent. Le journal a vécu trois
-ans tant bien que mal sans nuire aux intérêts de
-personne, &mdash; et soyez sûre que je ne me suis pas
-ruinée. J'ai dit ce que j'avais à dire. Dans la famille,
-comme dans la société, il y a tout à attendre,
-tout à espérer de la femme, dès qu'elle cessera
-d'être une esclave, endormie dans le sentiment
-de son irresponsabilité. Qu'on l'instruise et qu'on
-l'affranchisse! Peut-être mes paroles n'auront
-pas été entièrement perdues, il y a tant à faire
-en France&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quel dommage! répétait Hélène, sincèrement
-peinée. Personne ne redira comme vous
-ces vérités-là. Vous les exprimiez avec un tel bon
-sens, une raison si patiente et si haute&hellip;</p>
-
-<p>La nouvelle ne la surprenait qu'à demi. Elle
-savait bien qu'emportée par son caractère aventureux,
-son vaste amour de l'humanité, Minna
-ne pouvait consacrer toute son existence à labourer
-le même sillon. Elle jetait la bonne semence
-en passant, elle ne pouvait attendre de la
-voir lever. Mais Hélène, voyant combien le
-champ était vaste et la besogne ingrate, regrettait
-qu'elle ne pût continuer encore. Il fallait
-dans un pays aussi léger que le nôtre, toujours
-diverti par des préoccupations nouvelles, une
-propagande têtue, infatigable. Les courants d'opinion
-n'y avaient chance de durer que soutenus
-par un effort constant.</p>
-
-<p>&mdash; Bah! reprit Minna, vous êtes un peuple
-généreux. Il suffisait de donner le branle&hellip; Partout
-le mouvement s'accentue ; on a beau être en
-retard en France, vous n'échapperez pas à la loi
-fatale du progrès.</p>
-
-<p>Muette maintenant, la noble femme rêvait à ce
-développement universel des idées féministes,
-qui de l'Angleterre et de l'Amérique gagnaient
-la plupart des États d'Europe, partout où les
-conditions économiques ont renversé ou rétréci
-l'antique foyer, chassé la femme hors de la maison
-à la poursuite hasardeuse du pain. Elle avait
-foi malgré tout dans l'avenir, se réjouissait à la
-pensée du bien qu'ici et là il lui restait à faire.
-Hélène la questionna sur ses projets. Minna
-comptait à la fin de novembre aller donner
-une série de conférences en Australie ; comme
-d'ailleurs on la payait bien, ses pauvres n'y perdraient
-pas. Hélène une minute l'envia : cette
-courageuse indépendance, ce beau voyage&hellip;
-Puis elle lui fit promettre de venir passer avant
-son départ une bonne semaine à la Neuville. En
-attendant il fallait songer à caser Flénu. Elles se
-quittaient rue du Croissant.</p>
-
-<p>Maintenant un bref bonjour à Louise Guilbert,
-rue de Lübeck, avant l'heure de la consultation.
-Hélène la trouvait déjà dans son cabinet
-de travail, une pièce claire dont quelques
-bibelots d'art égayaient la sévérité professionnelle.
-Louise aussitôt lui parlait en termes attristés
-de leur amie Gabrielle, à qui la campagne,
-après un mieux marqué, n'apportait aucun
-soulagement. La pauvre fille s'en allait doucement,
-ayant dépensé à la lutte passée tout ce
-qu'elle avait d'énergie. Et de sa voix nette, le
-joli médecin la disait condamnée, victime de la
-concurrence, du travail forcé. Elles écartaient
-d'un silence ce pénible sujet, sautaient à d'autres
-propos.</p>
-
-<p>&mdash; Et Mlle Bleuet? s'écria Louise. Vous savez
-que Du Marty s'est rangé. On ne le voit plus
-chez la dame. Un gros monsieur, père de famille,
-lui a succédé! Et voilà les m&oelig;urs. Où en
-sont les affaires de votre cousine?</p>
-
-<p>&mdash; Ne m'en parlez pas, dit Hélène. Mon grand-père
-fait tout pour qu'un pardon réciproque
-intervienne, &mdash; une belle réconciliation, apparente
-sinon réelle, qui couvre leur double faute
-aux yeux du monde. Toujours le mensonge! La
-maison est en ruines, on recrépit la façade. Il
-paraît que c'est plus moral!</p>
-
-<p>Un rire ironique les mettait d'accord.</p>
-
-<p>&mdash; Je me sauve. J'ai des tas de commissions,
-et puis, avant mon train, il faut que j'embrasse
-Denise&hellip;</p>
-
-<p>Vers cinq heures, à l'administration centrale
-des Chemins de fer Réunis, elle pénétrait dans
-la loge fastueuse d'un concierge galonné.</p>
-
-<p>&mdash; Mme Simonin?</p>
-
-<p>Le gros homme consulta une pancarte, et
-avec importance :</p>
-
-<p>&mdash; Au fond de la cour, escalier B, cinquième
-étage. Bureau des Comptes de route.</p>
-
-<p>A l'endroit désigné, un garçon de bureau alla
-chercher Denise qui, à la vue d'Hélène, rougit
-et sourit. La jeune femme avait encore quelques
-minutes de service à faire. Arrivée à 10 heures,
-elle devait fournir sept heures de travail d'affilée.
-Elle déjeunait chez elle le matin, puis conduisait
-ses enfants à la pension, munis d'un humble
-panier à provisions. Elle-même emportait dans
-un petit sac de quoi goûter ; car il y avait loin
-de son premier repas au dîner. Elle avait préféré
-cet arrangement plutôt que de venir dès huit
-heures et demie, et de prélever, comme plusieurs
-de ses compagnes, deux heures pour le
-déjeuner. De la sorte, elle pouvait donner plus
-longtemps à son ménage. Simonin lui, mangeait
-à midi au restaurant. Aussi embarrassée de recevoir
-Hélène dans le couloir devant le garçon de
-bureau que de la faire entrer dans la salle où elle
-travaillait avec quinze employées, Denise se décidait
-pour ce dernier parti, montrait le chemin
-à son amie. Hélène lui trouva dans sa pauvre
-robe noire à col et poignets blancs un air de
-pensionnaire malheureuse, éternellement vouée
-à de durs pensums.</p>
-
-<p>Elles entraient dans la grande pièce où régnait
-une odeur chaude. Des têtes curieuses se levèrent
-au-dessus des registres ; des regards suivirent
-jalousement Hélène jusqu'au bureau où
-Denise lui donna sa chaise, elle restant debout.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne t'empêche pas de travailler?</p>
-
-<p>&mdash; Non, non, j'ai fini, répondit Denise à demi
-voix, en rangeant une liasse de papiers.</p>
-
-<p>Elle expliqua sa besogne : une vérification
-d'additions perpétuelles, ou bien encore le pointage
-des feuilles d'expédition et d'arrivée, &mdash; occupation
-machinale qui, à la longue, l'accablait
-d'une stupeur. Ce qu'elle ne disait pas,
-c'est qu'elle allait encore emporter ce soir, chez
-elle, du travail supplémentaire pour ajouter par
-ce maigre gain, payé dix sous l'heure, quelque
-chose au dérisoire traitement qu'elle touchait :
-3 francs par jour, à peine 72 francs par mois.
-Et elle n'avait pu entrer dans ce bagne que sur
-de puissantes recommandations! Les cadres regorgeaient.
-Des centaines et des centaines de
-demandes d'admission continuaient à s'empiler&hellip;</p>
-
-<p>Hélène jetait un long regard sur ces femmes
-pour la plupart de condition médiocre, où la
-distinction de Denise tranchait : de grosses
-mères communes, quelques vieilles filles. Une
-figure fine et douloureuse attira son attention :
-c'était une jeune fille à diplômes, une de ces
-innombrables déclassées à qui leur enseignement
-supérieur n'assure même pas de quoi vivre.
-Une autre, blonde à l'air pimpant de grisette,
-était en train de se mettre de la poudre de riz
-devant une glace de poche. Leur journée à peu
-près finie, toutes rangeaient lentement leurs
-affaires, fermaient à clef leurs tiroirs, serraient,
-dans les cartons qui leur servaient d'armoires,
-l'une un reste de charcuterie, l'autre deux &oelig;ufs
-destinés à son déjeuner du lendemain. On avait
-mis à la disposition de celles qui désiraient
-manger au bureau, expliqua Denise, un fourneau
-à gaz dans le passage des cabinets. Elles allaient
-à tour de rôle y faire cuire ou réchauffer leur
-maigre pitance. Denise prit dans un verre deux
-roses chétives qui y trempaient, don d'une camarade
-habitant la banlieue. Presque toutes
-avaient devant elles une fleur, un brin de feuillage
-qui leur rappelaient le chez soi, le grand
-air dont elles ne jouissaient que le dimanche.
-Cinq heures sonnèrent.</p>
-
-<p>&mdash; Nous pouvons partir, dit Denise.</p>
-
-<p>Elles se trouvaient dans l'escalier au milieu
-d'un flot d'employées dont le visage morne
-s'éclairait à mesure, semblait secouer la fatigue
-et le poids de la journée. Dans la rue, toutes
-respiraient joyeusement, redevenaient elles-mêmes.
-Denise accompagnait Hélène à la gare,
-dissimulant de son mieux combien cette vie nouvelle
-lui était dure. Ah! sans les petits&hellip; En la
-quittant, Hélène la sentit plus démontée que jamais,
-retenant courageusement ses larmes. Et
-dans le wagon, dans la voiture qui la ramenait
-de Mantes à la Neuville, elle pensait, le long de
-la route embaumée de la bonne odeur de la
-terre, à cette misère en habits décents, à ce servage
-de tant de femmes de la classe bourgeoise,
-aussi cruel relativement que le servage des prolétaires.
-Sur l'usine à paperasses comme sur la
-filature, la même rigueur administrative pesait,
-la même loi terrible du pain à gagner, l'écrasement
-de la tyrannie sociale. Denise, affinée, en
-souffrait plus qu'une autre ; et renversée contre
-le dossier du landau, Hélène trouva presque à
-charge sa vie confortable et facile ; une amertume
-lui gâta la beauté du soir, le rayonnement
-tiède de l'heure sur les champs dorés et sur le
-fleuve où coulaient d'éclatants reflets roses.</p>
-
-<p>Le lendemain, en se mettant à table, Mme Dugast
-qui avait été passer la matinée à la Chesnaye
-et qui en était revenue avec un air mystérieux,
-offrait en silence les hors-d'&oelig;uvre à sa fille, avec
-des yeux si bavards, une telle envie aux lèvres de
-lâcher son secret, qu'Hélène intriguée demanda :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a donc du nouveau?</p>
-
-<p>Mme Dugast hocha la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Devine!</p>
-
-<p>Et ne pouvant contenir plus longtemps son
-émoi :</p>
-
-<p>&mdash; Yvonne se marie.</p>
-
-<p>&mdash; Et avec qui? s'écria Hélène à mille lieues
-de pressentir la vérité.</p>
-
-<p>Mme Dugast, si persuadée qu'elle fût qu'un
-mariage était toujours un événement heureux,
-ne put s'empêcher de rougir un peu.</p>
-
-<p>&mdash; Comment? tu ne devines pas&hellip; Mais le
-comte Soulier, naturellement.</p>
-
-<p>Hélène eut un silence éloquent.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je sais ce que tu vas me dire. La différence
-d'âge? Mais, ma bonne petite, qu'est-ce
-que cela, quand le c&oelig;ur est jeune? Le comte est
-si bon, il aime tant Yvonne! Et puis un homme
-d'expérience est souvent un meilleur guide. Il
-est moins exposé lui-même aux tentations, il n'a
-plus besoin que du calme, du repos de la famille.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi pas un invalide, alors?</p>
-
-<p>Mme Dugast se récria :</p>
-
-<p>&mdash; Tu exagères toujours! Le comte est encore
-très bien. Je le regardais hier, je n'étais pas prévenue&hellip;
-Eh bien, il est étonnant, je te jure! Je
-le voyais de dos, il a l'air d'un jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash; Mais de face?</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, ma chère, tu le calomnies. Il paraît
-à peine quarante ans. Tante Portier m'a
-confié qu'il était question de l'affaire depuis un
-mois déjà. La seule chose qui retînt un peu le
-comte, c'étaient ces tristes histoires de Germaine
-et de Du Marty. Mais aujourd'hui où il faut
-espérer que tout se dénouera pacifiquement, il
-n'a pu modérer davantage sa passion. Yvonne,
-dès le premier jour, l'a considéré comme un
-excellent parti ; tout était déjà convenu entre
-eux. Il ne restait plus qu'à faire les premières
-ouvertures à l'oncle. Rien n'est encore décidé
-pour la date ; on s'est seulement mis d'accord en
-principe. Le comte Soulier est tellement riche,
-tellement généreux, qu'il me paraît impossible,
-tout à fait impossible, qu'Yvonne ne soit pas
-très heureuse. Intelligente comme elle est, elle
-fera de son mari ce qu'elle voudra.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien ce qui m'inquiète, dit gravement
-Hélène, je n'ai pas les mêmes idées que toi
-sur le mariage, ni sur le caractère d'Yvonne.</p>
-
-<p>Ces mots tombèrent d'un ton si net que l'enthousiasme
-de sa mère en fut refroidi. Mme Dugast
-prévit une discussion et préféra se taire,
-tandis qu'Hélène, une petite moue de dégoût au
-coin de la bouche, s'ingéniait elle-même à trouver
-d'autres sujets de conversation.</p>
-
-<p>Trois jours après, les Pierron arrivaient.
-Mme Dugast seule avait été les chercher à la
-gare. Hélène, rentrant d'une visite projetée depuis
-quelque temps aux travaux du puits artésien, &mdash; les
-explications d'Arden l'intéressaient
-vivement, &mdash; survenait à point pour les voir
-descendre de voiture. Elle les trouva encore
-vieillis, lui plus desséché que jamais, elle appesantie,
-les paupières lourdes ; sa vue aussi baissait.
-La surdité complète de grand'mère Zoé, la
-rigidité glacée de M. Pierron, semblaient les
-séparer de plus en plus de la vie, couple momifié
-où ne subsistait que le mécanisme des habitudes,
-si étrangers à tout qu'ils ne jouissaient même
-pas de la campagne. Dès le lendemain, ils reprenaient
-leurs manies, tous deux confinés dans
-la maison, redoutant l'humidité des arbres et de
-l'eau. Les heures s'usaient pour l'une en interminables
-patiences, pour l'autre en l'annotation
-d'ouvrages spéciaux, toujours relatifs à l'éternel
-problème des lois. Cependant M. Pierron poursuivait
-son espoir, il allait chaque jour à la Chesnaye ;
-on le voyait en conciliabule avec l'oncle
-dont la déférence le flattait, en entretiens avec
-Germaine qu'il sermonnait. S'il n'eût dépendu
-que de lui, la réconciliation eût été faite demain ;
-mais il fallait achever d'y amener délicatement
-Du Marty. Le <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span>, fatigué de la prolongation
-des pourparlers, de l'insistance de ses conseils,
-avait fini par consentir à ce que le divorce
-fût prononcé contre lui. Que lui voulait-on encore?
-Le comte Soulier, stylé par M. Pierron et
-Marcel Dugast, stimulé surtout par son propre
-désir de voir aplanies toutes les difficultés de la
-famille où il allait entrer, s'était entremis de son
-mieux. Il s'efforçait de convaincre Du Marty
-que son intérêt le plus évident (pas de procès
-ennuyeux, pas de complication d'affaires!) était
-de reprendre officiellement la vie commune,
-chacun conservant sa liberté personnelle. Il agirait
-en galant homme, assurerait son repos, sa
-situation. Et lui, Soulier, lui demandait cela
-comme un service personnel ; sa reconnaissance
-serait toujours aux ordres de son beau-frère&hellip;
-Habilement, il flattait la marotte de Du Marty,
-parlait courses, laissait entrevoir la fondation
-d'une grande écurie. Et, de guerre lasse, le <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span>,
-sans avoir dit encore le oui formel, laissait
-espérer une solution favorable où les commodités
-de chacun trouveraient leur compte.</p>
-
-<p>Septembre était venu, avec son air plus vif,
-son ciel plus pâle, l'insensible décoloration des
-verdures. Les Pierron étaient là depuis une
-quinzaine, lorsqu'un après-midi le facteur apportait
-une lettre dont Hélène reconnut l'écriture,
-aperçue déjà sur un album d'Yvonne. Les
-superbes armoiries du comte Soulier cachetaient
-l'enveloppe. Elle la remettait elle-même à son
-grand-père. M. Pierron ne put dissimuler sa satisfaction.
-C'était la bonne nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash; Soulier annonce qu'il viendra dîner samedi
-à la Chesnaye, avec le réfractaire. Allons vite au
-château ; il faut prévenir ton oncle.</p>
-
-<p>&mdash; Et Germaine! fit Hélène avec une nuance
-d'irrespect.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une idée, petite. Tu n'as qu'à m'accompagner.
-Tu sauras, mieux que moi, la préparer
-à ce grand bonheur qu'elle ne mérite pas.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes trop bon, continuait-elle.</p>
-
-<p>Mais sa répugnance à tremper le moins du
-monde dans une négociation pareille cédait à la
-curiosité de savoir ce que sa cousine pouvait
-penser au juste. Elle suivit M. Pierron, ravi de
-l'heureux succès de sa diplomatie. Il avait conscience
-d'appliquer une fois de plus les infaillibles
-règles de la Morale mondaine. Qu'une telle
-conclusion fût tout bonnement l'adultère légalisé,
-l'idée ne lui en venait même pas une minute.
-Il s'en tenait à la convention des apparences,
-satisfait, avec le monde dans lequel il
-vivait, du mensonge de cet accord tacite, mille
-fois plus immoral pourtant qu'une franche rupture.</p>
-
-<p>Mais Yvonne et Germaine étaient parties en
-yole. Ils ne trouvèrent que Pierre Arden qui
-conférait avec M. Dugast. L'ingénieur se levait
-justement, et comme Hélène, peu soucieuse
-d'assister à l'entretien de son grand-père et de
-son oncle, manifestait l'intention d'aller à la
-rencontre de ses cousines, au bord de l'eau,
-Arden, qui rejoignait le bac, fit route un instant
-avec elle. Ils longeaient les grandes pelouses,
-atteignaient la terrasse aux tilleuls. On apercevait
-de là la fuite du fleuve vers la Roche-Guyon,
-une ou deux petites îles dont le rideau d'arbres
-cachait en partie Moranges, et plus loin, dans la
-lumière claire, l'oasis verte d'Hautneuil, au
-pied de la falaise.</p>
-
-<p>Leurs paroles bientôt tombèrent ; un silence
-qui ne leur causait pas de gêne, au lieu d'éloigner
-leurs pensées, les rapprochait.</p>
-
-<p>Arden, au bout d'une minute, reprit :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai reçu hier des nouvelles de votre frère.
-Il va bien. L'usine est à moitié construite : elle
-fonctionnera bientôt.</p>
-
-<p>Il parla de ses plans, du pays où vivait André.
-Il en connaissait les ressources, les beautés. Son
-sens pratique n'excluait pas un vif sentiment de
-la nature, qui perçait sous les mots simples de
-l'homme d'action. Il ne disait que des choses
-indifférentes, mais une sympathie s'en dégageait.
-Hélène, avec l'intérêt d'un camarade, le questionna
-sur son &oelig;uvre de là-bas, ce chemin de
-fer dont il parlait avec tant d'enthousiasme, à
-Brighton. Alors il trouva des phrases vivantes,
-où, sous une modestie vraie, éclataient l'amour
-du péril vaincu, la beauté de l'effort. Hélène
-avait appris par d'autres que cette entreprise
-lointaine égalait, surpassait les travaux d'art les
-plus étonnants, la percée du Gothard même et
-du Simplon. Arden dépeignit, à traits précis
-qui entraient dans le souvenir, la pittoresque
-horreur de cette gorge de Darial, les Portes Sarmates
-des Anciens. Il avait vécu là pendant des
-années, tantôt cramponné au roc, à une altitude
-vertigineuse, sans autre jour qu'une étroite
-bande de ciel, tantôt plongé dans la nuit de
-tunnels sans fin. Une part de sa vie s'était écoulée
-ainsi. Maintenant il rêvait d'une expédition
-nouvelle. Il construirait l'année prochaine un
-viaduc dans les Cévennes. Et puis il eût voulu se
-remettre en route, prétendant qu'on respirait
-mieux dans une solitude inexplorée. Il avait cet
-orgueil légitime du pionnier obscur qui croit son
-&oelig;uvre utile, se voue entier à la cause sainte du
-Progrès. Madagascar le tentait.</p>
-
-<p>Soudain, sentant l'attention d'Hélène suspendue
-à ses paroles, il s'arrêta. La flamme de ses
-yeux s'éteignit, et gauche, il s'en voulut, étonné &mdash; lui
-qui se livrait si peu &mdash; de sa loquacité subite.
-Heureusement, derrière l'île, la yole apparaissait,
-lancée en flèche ; Yvonne à l'arrière les reconnut.
-Germaine poussa son <i>Eho!</i> joyeux. Hélène
-agita son ombrelle, descendit en silence avec
-Arden jusqu'à la berge. Là, comme le bac chargé
-d'une voiture de foin allait démarrer, il la
-quitta si brusquement qu'elle en fut presque décontenancée&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Curieuse nature, se dit-elle, si sauvage, et
-pourtant d'une si jeune, d'une si belle sincérité!&nbsp;»
-Le bac s'éloignait avec lenteur, sans que ni l'un
-ni l'autre, pensifs, songeassent à se faire signe,
-à se regarder seulement. Mais un bruissement
-d'herbes couchées se fit entendre, la yole abordait.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, cria Yvonne, quoi de neuf?</p>
-
-<p>&mdash; Grand-père a reçu une lettre du comte, dit
-Hélène. C'est toi qu'elle concerne Germaine.</p>
-
-<p>La jeune femme, toute rose de mouvement,
-devint blanche.</p>
-
-<p>&mdash; Mon mari consent?</p>
-
-<p>Et sur ses yeux triomphants, passa, dans un
-éclair de mépris, toute sa rancune vengée.
-Yvonne lui sautait au cou, esquissait un pas de
-danse :</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ma chérie, comme nous allons être
-heureuses!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>III</h3>
-
-
-<p>Toutes les hautes portes-fenêtres du rez-de-chaussée
-ouvertes sur la rayonnante après-midi
-d'octobre, la Chesnaye, de la terrasse et des
-pelouses en grande toilette aux salons emplis de
-fleurs, n'était qu'agitation joyeuse, va-et-vient
-de robes claires, rumeurs et dispersion d'invités.
-On était depuis une demi-heure revenu de l'église
-où avaient été célébrées les noces pompeuses du
-comte et de la comtesse Soulier. L'évêque de
-Mantes officiait, des chanteurs et des musiciens
-de l'Opéra et de l'Opéra-Comique avaient fait
-retentir l'humble vaisseau rustique du tonnerre
-des orgues et de l'allégresse des voix. On avait
-également apprécié la fine allocution de Monseigneur,
-son allusion discrète aux mérites des deux
-familles, aux avantages sociaux de cette heureuse
-union.</p>
-
-<p>Près de trois cents personnes, &mdash; noblesse des
-environs, personnel administratif du département,
-officiers de Paris et de Rouen égayant l'assemblée
-de l'éclat de leurs uniformes, &mdash; toutes
-les relations industrielles et mondaines des Dugast
-étaient répandues dans les vastes pièces
-du rez-de-chaussée et les jardins. Le <span lang="en" xml:lang="en">lunch</span> était
-servi sur la terrasse où s'allongeait une table
-immense abritée d'un velum. Félicitations et
-v&oelig;ux s'empressaient autour des jeunes mariés et
-de Marcel Dugast.</p>
-
-<p>Aussitôt le rapprochement opéré entre Germaine
-et Du Marty, le comte Soulier n'avait eu
-cesse que la date de son mariage fût arrêtée, et
-dans les préparatifs fiévreux, trousseau, ameublements,
-le 15 octobre était arrivé vite. Journée
-splendide où s'accomplissait, sous les yeux bienveillants
-de l'élite convoquée, cette double fête
-de famille, l'union d'Yvonne et du comte, la
-réunion de Germaine et de Du Marty.</p>
-
-<p>Svelte dans sa redingote grise, l'heureux sexagénaire
-justifiait la bonne opinion de Mme Dugast.
-Les favoris noirs et le teint frais, il recevait
-avec fatuité les compliments, et tout guilleret
-il n'avait d'yeux que pour Yvonne qui, très élégante
-dans sa robe de mariée, point d'Alençon
-sur moire blanche, s'efforçait de s'arroger un
-maintien digne que démentaient ses yeux brillants,
-sa bouche rieuse, ses cheveux fous sous
-le piquet de fleurs d'oranger.</p>
-
-<p>Gourmé d'autre part sur un haut col luisant,
-Du Marty arborait un visage affable et correct.
-Ses moustaches de chat, son monocle provocant
-semblaient vouloir tenir toute allusion à distance.
-Il mangeait avec appétit d'un aspic de foie gras,
-en homme qui se sait le maître, résolu à tirer
-tout le parti possible de la situation. Germaine
-cependant, délicieuse dans un corsage rose,
-minaudait et caquetait avec une insouciance et
-une sérénité parfaites. Leur froideur des premiers
-jours s'était fondue en une politesse charmante,
-bornée à quelques paroles ; ils n'avaient
-désormais de commun que le nom, échangeaient
-à peine à table quelques idées banales, vivaient
-chacun de leur côté. On eût dit à les voir que
-rien ne se fût passé. Leur entente paraissait au
-beau fixe.</p>
-
-<p>Le mensonge mondain, épanoui autour des
-deux couples, apportait au premier, en révérences,
-en poignées de main, en protestations
-de dévouement et d'amitié, l'encens frelaté qui
-est l'accompagnement habituel de tout mariage
-riche. Une discrétion souriante, une plate approbation
-s'inclinaient devant le second, avec
-cette complaisance qui, le dos tourné, crève en
-sarcasmes et en fiel.</p>
-
-<p>La tante Portier, dont la dignité était incomparable,
-faisait les honneurs, vêtue d'une magnifique
-robe de brocard violet. Un coiffeur
-venu de Paris pour onduler les cheveux d'Yvonne
-avait échafaudé avec art le chignon majestueux
-de la vieille dame. Elle promenait d'un groupe
-à l'autre son visage béat, fleuri d'une onction
-satisfaite. Une telle journée était l'apothéose de
-ses désirs, le couronnement de la belle éducation
-qu'elle avait, avec tant de patience et de
-peine, inculquée à ses deux nièces. Et songeant
-avec une orgueilleuse modestie à l'heureux avenir
-ouvert devant Yvonne, rouvert devant Germaine,
-elle envisageait avec un réel soulagement
-la perspective de se reposer enfin sur ses
-lauriers. Ses fonctions de chaperon prenaient fin
-brillamment. Elle conservait pourtant un ressentiment
-féroce, dissimulé sous la plus sereine
-amabilité, à l'endroit de Du Marty dont l'urbanité
-nouvelle ne parviendrait jamais à lui
-faire oublier ses grossièretés passées.</p>
-
-<p>Quant à l'oncle, il portait beau, trouvant
-moyen de distribuer à chacun sa part d'attentions
-et de remerciements, tour à tour déférent,
-familier, protecteur, galant. Il allait d'une vieille
-dame au préfet, du préfet à l'évêque, de l'évêque
-au colonel de chasseurs. Lui aussi voyait dans
-ce grand jour la récompense de ses efforts, la
-sanction de son succès. Il jouissait du solide établissement
-de ses filles, enveloppait d'un égal
-sentiment d'affable supériorité l'amour sénile de
-Soulier et la capitulation de Du Marty. Un des
-premiers industriels de la province, conseiller
-général depuis huit jours, fort de sa valeur sociale
-et de sa philanthropie, il voyait dans ces événements
-la glorification de ses principes. Jamais
-les mots d'Autorité, de Morale, de Progrès
-n'avaient sonné dans sa bouche avec une ampleur
-plus convaincue. Tout était bien, tout était
-beau.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien? petite mère, dit Hélène à Mme Dugast
-qui, penchée contre la balustrade de la terrasse,
-regardait les pelouses en pente où se mêlaient
-les ombrelles vives, les épaulettes d'argent
-et d'or, la tache rouge des garances&hellip; Tu
-n'es pas trop fatiguée?</p>
-
-<p>Mme Dugast affirma que non. Mais son air las
-la démentait. Au milieu de ce tumulte et de
-cette fête, elle se sentait triste, déplacée. Elle
-songeait aux absents, son mari, son fils&hellip; Hélène
-la comprit, l'embrassa gentiment. Elle aussi avait
-le c&oelig;ur serré, jugeant dans son honnêteté que
-telle n'était pas la véritable vie, révoltée au fond
-d'elle-même par cette tolérance et cette hypocrisie.</p>
-
-<p>D'un regard circulaire elle embrassa le spectacle.
-Assise à l'un des bouts de la table, grand'mère
-Zoé cueillait d'un geste gourmand des
-cerises au sucre dans leur corolle de papier
-plissé. Elle les dégustait avec une volupté lente,
-comme si toutes les joies du monde eussent été
-concentrées là. Grand-père Pierron causait avec
-un président de tribunal. Il laissait tomber, sur
-le front chauve de son interlocuteur, ses paroles
-une à une, confit dans son sacerdoce de juriste
-qu'auréolaient encore le souvenir et l'autorité
-du grand Onésime Pierron.</p>
-
-<p>Plus loin, le beau Dormoy, toujours aussi à
-l'aise, &mdash; il l'avait saluée avant l'église avec une
-assurance tranquille, une courtoisie dont elle
-avait cette fois perçu l'absolue indifférence, &mdash; faisait
-des grâces auprès de la richissime Rose
-Ythier, une cousine des Bourrel. A demi-bossue
-malgré l'adresse du couturier, la laide jeune
-personne avait beau sourire, elle ne parvenait
-pas à le regarder en même temps des deux yeux,
-étant bigle. Mais quel parti magnifique!</p>
-
-<p>Des voix au-dessous d'elle lui firent tourner la
-tête. Les lieutenants Ythier-Bourrel et de Céry
-passaient sans la voir le long de la terrasse. Avec
-cet air goguenard des gens qui ne se croient pas
-observés, ils exerçaient, l'un sa rosserie dés&oelig;uvrée,
-l'autre sa rancune amère de prétendant
-évincé!</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mon cher, disait de Céry. Ce matin,
-en arrivant, la vieille marquise de Traverset à
-qui on présentait le bel époux s'est écriée, trompée
-par l'âge, &mdash; tu sais si elle est distraite!&hellip;
-«&nbsp;Comme votre fils doit être heureux&hellip; Une si
-jolie femme!&nbsp;» Elle l'avait pris pour le beau-père.</p>
-
-<p>Hélène blessée, moins encore du ton que de
-la justesse de la remarque, s'éloigna. Pas une
-figure qui ne lui fût antipathique. Elle cherchait
-en vain des yeux francs, un visage cordial, elle
-ne savait qui. Un groupe qu'elle croisa se tut
-maladroitement à son passage&hellip; Un écho sans
-doute des insinuations de Vernières?&hellip; Bah! elle
-ne s'en troublait guère&hellip; La maussaderie de
-Schmet, aperçu soudain contre un des grands
-vases de marbre, la divertit. Il tortillait d'un air
-détaché sa barbe frisottante, dardait à la dérobée
-sur Yvonne un regard rageur et sournois. L'expression
-de convoitise et de ruse en était telle
-qu'Hélène y lut clairement le vil espoir d'une
-revanche, l'attente de l'occasion propice. Et tel
-quel, avec son nez crochu, ses yeux de proie, il
-était vraiment bien laid à voir.</p>
-
-<p>Son dégoût s'accentua ; elle contemplait Simonin,
-en tête-à-tête amical avec Du Marty. Un
-air d'admirable loyauté illuminait les traits animés
-du cousin. Sans doute il offrait au <span lang="en" xml:lang="en">sportsman</span>
-de s'entremettre pour un achat délicat, quelque
-pouliche à grandes espérances&hellip; car ses capacités,
-son savoir-faire touchaient à tout. Du
-Marty, séduit, l'écoutait avec un sourire. Mais
-l'oncle l'appelait d'un signe pour le présenter à
-un vieux sénateur congestionné&hellip; «&nbsp;Nous en
-recauserons,&nbsp;» sembla-t-il dire avec un geste bon
-enfant&hellip; S'il avait su! pensa Hélène. Mais au
-front imperturbable, aux courbettes empressées
-de Simonin, comment deviner que le même
-homme, quelques mois plus tôt, l'avait traîtreusement
-vendu pour un billet de banque?</p>
-
-<p>Maintenant, abandonné à lui-même, l'aimable
-écumeur sifflait une coupe de champagne, et
-constatant une fois de plus que la marque était
-bonne, il s'en faisait reverser négligemment par
-un maître d'hôtel. Ne sachant jamais quel dîner
-il ferait le soir, il avait la sage habitude, chaque
-fois que la bonne aubaine d'un <span lang="en" xml:lang="en">lunch</span> semblable
-se présentait, d'y faire largement honneur. Et
-devant la façon recueillie dont il humait la
-mousse légère, Hélène invinciblement pensa à
-la maigre tartine de pain rassis que Denise avait
-emportée dans son sac. Elle la revit, à cette
-minute où Simonin paradait et se rassasiait,
-courbée sur les pages d'un registre, épluchant
-les colonnes noires de chiffres, s'usant à la
-peine, perdant chaque jour un peu plus de grâce
-et de fraîcheur, tout cela pour que son mari
-trouvât en rentrant la nappe claire et le couvert
-mis.</p>
-
-<p>Alors, dans cette cohue où sous le masque des
-compliments et des fadaises se pressaient, se
-cachaient tant de passions en jeu, où elle ne
-distinguait que des visages tendus par la cupidité,
-l'ambition, l'envie, tout le bas élan de la
-nature humaine, Hélène étouffa. Elle respirait
-un air vicié ; elle ne put supporter davantage à
-ce moment cette atmosphère spéciale de fausseté,
-d'entente complice que développent invariablement
-le coudoiement et le choc des égoïsmes,
-lorsqu'ils sont aux prises dans la mêlée sociale.</p>
-
-<p>A l'exception de sa mère, pas un de ces êtres
-sur qui elle eût pu se reposer ; pas un à qui confier
-ce qu'elle éprouvait. Le sentiment d'une
-solitude affreuse lui serra le c&oelig;ur. Elle descendit
-dans les jardins, traversa le sous-bois de
-sapins et de chênes. Les volets clos du pavillon
-inhabité la frappèrent comme une ironie ; Germaine
-avait repris au château sa chambre de
-jeune fille, on avait aménagé pour Du Marty un
-des appartements d'amis. Sa détresse intime
-était si grande qu'elle avait une envie absurde
-de pleurer, une de ces envies irrésistibles que
-souvent rien de précis ne motive. La vue d'Arden
-au détour d'une allée lui fut un soulagement.
-Il lui sembla qu'elle retrouvait celui qu'elle
-avait en vain cherché parmi tant de visages hostiles
-ou indifférents. Elle eut plaisir à contempler
-ses yeux francs, son air cordial ; car depuis
-quelques jours la sauvagerie d'Arden s'apprivoisait.
-Près d'elle, il se laissait aller à présent à
-causer en camarade, très réservé d'ailleurs sur
-sa vie intime, mais plus expansif à mesure sur
-ses projets, ses goûts, ses ambitions. Sans doute
-il ressentait la même bonne surprise, il s'avança
-d'un air de confiance joyeuse.</p>
-
-<p>&mdash; Où étiez-vous donc? demanda Hélène. On
-ne vous a pas vu depuis ce matin.</p>
-
-<p>Il s'excusa sur une migraine prise à l'église.
-La chaleur, les parfums&hellip; Il avait toujours
-eu horreur de ces fêtes-là. Il n'aimait pas le
-monde.</p>
-
-<p>&mdash; Je comprends ça, dit Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Je me suis défilé après les compliments
-d'usage. Votre cousine était charmante pourtant,
-dans sa robe blanche&hellip;</p>
-
-<p>Sceptique, elle sourit :</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes comme ce vieux général italien
-qui répondait aux reproches de ses amis : «&nbsp;De
-quoi vous plaignez-vous? Je vous ai bien dit la
-vérité, si je ne vous ai pas dit toute la vérité.&nbsp;»</p>
-
-<p>Arden rougit. Il dut avouer qu'il trouvait
-Mme Yvonne trop jeune.</p>
-
-<p>&mdash; Une façon délicate d'insinuer que son mari
-est trop vieux? reprit Hélène.</p>
-
-<p>Arden la regarda bien en face.</p>
-
-<p>&mdash; Franchement, vous qui connaissez votre
-cousine, comment expliquez-vous un mariage
-pareil? Elle est riche, elle est jolie. Qui la forçait
-de prendre un tel Céladon?</p>
-
-<p>Elle réfléchit un instant, ne put trouver d'autre
-raison qu'une idée préconçue chez Yvonne de
-n'épouser qu'un homme assez âgé pour être sûre
-d'en rester aimée, assez docile pour le soumettre
-à toutes ses fantaisies. Craignant de trouver un
-maître, elle s'était assurée d'un esclave. Calcul
-bien peu digne d'une jeune fille, mais calcul
-trop fréquent aujourd'hui où le mariage n'est
-le plus souvent qu'une affaire&hellip; Elle secoua la
-tête, avouant de la sorte que si elle pouvait à
-la rigueur trouver une explication, elle ne pouvait
-pas trouver d'excuse. Arden par délicatesse
-n'insistait pas ; mais elle vit bien qu'il la comprenait ;
-ils firent quelques pas en silence, leurs
-pensées se pénétraient. Hélène devina qu'il interprétait
-comme elle et l'union disproportionnée
-d'Yvonne et ce qu'il y avait de honteux dans la
-réconciliation officielle de Germaine, ainsi que
-dans la souriante acceptation de tous.</p>
-
-<p>Ils arrivaient sans s'en être aperçus à la terrasse
-de la berge où des employés de Ruggieri
-dressaient les différentes pièces du feu d'artifice.
-Les squelettes géométriques découpaient leurs
-lignes hérissées de fusées, sur le ciel clair. Le
-dessin du bouquet figurait une locomotive à
-roues de soleils tournants, symbolisant sans
-doute le progrès ; de la cheminée devait jaillir
-une gerbe de flammes, où dans une apothéose de
-feux de bengale on lirait, en lettres éblouissantes :
-«&nbsp;Vive la mariée!&nbsp;»</p>
-
-<p>De Moranges le peuple de l'usine prendrait
-ainsi sa part des réjouissances, s'émerveillerait à
-la féerie multicolore. Marcel Dugast avait d'ailleurs
-voulu que la fête fût partagée par une partie
-de son personnel. Un banquet de quatre-vingts
-couverts devait réunir à six heures dans la cour
-du château les contremaîtres et les plus vieux et
-les meilleurs parmi les ouvriers et les ouvrières.
-Des gratifications avaient été distribuées à tous
-les autres, et, de même que pour le mariage
-de Germaine, une forte somme versée à la
-caisse des secours. Il estimait que de pareils
-exemples étaient salutaires, servaient les intérêts
-de la Morale publique autant que les siens
-propres.</p>
-
-<p>Comme Hélène et Arden allaient regagner les
-pelouses, ils virent entrer, par la grande grille
-dorée du bord de l'eau, le docteur Hulin. Il sautait
-de son cabriolet, jetait les guides au petit
-paysan qui lui servait de groom, et d'un pas
-leste il se hâtait vers le château, en homme
-pressé de rattraper le temps perdu.</p>
-
-<p>&mdash; D'où venez-vous si tard, mon bon docteur?
-jeta Hélène, au moment où ils se rejoignaient.</p>
-
-<p>Il expliqua qu'on était venu l'appeler avant la
-fin de la messe, deux ivrognes d'Hautneuil
-s'étant grièvement blessés à coups de bouteille.
-Il avait dû panser à l'un une balafre horrible
-du front, à l'autre une coupure béante au poignet.
-Il mourait de faim&hellip; «&nbsp;Quels sauvages!&hellip;&nbsp;»
-Chemin faisant, il raconta aux jeunes gens que
-la noce ne se limitait pas à la Neuville, vidait
-Moranges au profit d'Hautneuil. Tous les cabarets
-étaient pleins, les rues bondées de filles et de
-pochards, on eût dit la fête du pays&hellip; Il s'excusait,
-pressait le pas vers le <span lang="en" xml:lang="en">lunch</span>.</p>
-
-<p>Hélène seule, &mdash; Arden retrouvant un ami
-venait de la quitter, &mdash; songeait à cet envers
-sinistre de la comédie qui depuis le matin se
-jouait sous ses yeux, au noir, au lamentable
-drame de toutes ces misères ruées au vice&hellip; Les
-charités officielles auraient beau faire ; ni les
-banquets, ni les dons d'argent, célébrés ensuite
-à grand orchestre par les journaux, n'allégeraient
-en rien les incurables souffrances de tant d'êtres
-voués à l'asservissement et à la déchéance. Dans
-l'alcool, dans les pires dégradations continuaient
-à se corrompre tant de forces qui auraient pu,
-qui auraient dû être mieux employées. Part faite
-des tares héréditaires, restaient-ils entièrement
-coupables, ces malheureux harcelés par leur vie
-si bornée et si dure, leur âpre soif d'oubli? Est-ce
-qu'une telle question resterait toujours insoluble?</p>
-
-<p>Le départ du nouveau ménage pour l'Italie, &mdash; Florence,
-Rome, Naples, &mdash; celui de Du
-Marty pour Spa, &mdash; ils avaient jugé de bon goût
-ce petit déplacement, &mdash; n'étaient pas faits pour
-y remédier sensiblement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-
-<blockquote>
-<p class="c"><i lang="en" xml:lang="en">Mrs Edith Hopkins, White-House,<br />
-Kirby, Devonshire.</i></p>
-
-<p class="date">Samedi, 29 octobre.</p>
-
-<p class="ind">«&nbsp;Chère tante,</p>
-
-<p>«&nbsp;Votre lettre reçue ce matin m'a fait du bien.
-J'étais triste, ayant appris hier, par un mot de
-Louise Guilbert, la mort de la pauvre Gabrielle
-Duval en même temps que son enterrement. Le
-faire-part a couru après moi. Vous vous rappelez
-comme elle toussait le jour où nous avons été
-chez Denise avec Willy. Elle ne s'était jamais
-bien rétablie. Une phtisie galopante vient de
-l'emporter. Elle vous avait plu, n'est-ce pas? Je
-suis sûre que sa perte ne vous laissera pas indifférente.
-Elle était si modeste et si simple
-qu'il fallait la connaître pour l'apprécier. Et
-courageuse avec cela, ne se plaignant jamais de
-rien!&hellip; Oui, c'est une belle et bonne petite âme
-qui s'en va. Aussi vos excellentes nouvelles, le
-plaisir de vous savoir tous heureux, bien portants,
-m'ont rendu un peu de joie. Comme <span lang="en" xml:lang="en">White-House</span>
-doit être paisible avec ses grandes prairies
-vaporeuses, sous les hêtres pourpres. Ici,
-c'est toujours la même tiédeur depuis lundi, ces
-journées qui sont éclatantes et rousses comme
-de beaux fruits près de leur chute. Le dernier
-rayonnement de l'automne&hellip; J'en suis comme
-étourdie, un peu lasse.</p>
-
-<p>«&nbsp;La Neuville est au calme plat, ce calme qui
-suit les grandes agitations. Tout le monde est
-encore fatigué de la fête, la Chesnaye est devenue
-presque aussi silencieuse que le Vert-Logis.
-L'oncle à l'usine, notre ami Arden à
-ses travaux, le château paraît vide. On a de
-courtes lettres d'Italie, les tourtereaux ont en
-huit jours visité Gênes, Lucques, Pise, Sienne
-et Florence ; ils partaient pour Rome. De ce
-train, ils seront vite de retour. Faire un pareil
-voyage à la vapeur, c'est bien d'Yvonne! Autant
-lire un Bædeker au coin du feu. De Spa, toujours
-rien. Je pense que c'est le cas d'appliquer
-le proverbe : les gens heureux n'ont pas d'histoire.
-Que dites-vous d'un attelage qui s'impose
-le même joug pour tirer ensuite chacun de son
-côté? Moi, ça me passe. Vous le voyez, rien de
-saillant. Les heures se suivent et se ressemblent!</p>
-
-<p>«&nbsp;Nous vivons beaucoup au jardin. Maman,
-depuis trois jours, surveille la cueillette de ses
-raisins. Nous avons vendangé le petit clos que
-mon père aimait tant, au-dessus de la route.
-Vous savez quelle jolie vue on a de cet endroit,
-la plaine basse jusqu'à Bonnières, la boucle du
-fleuve&hellip; Tout le monde fait sa récolte, il y aura
-beaucoup de vin aigrelet. Comme nous rentrions,
-nous avons vu passer Flénu, l'air content
-sous sa casquette neuve. Vous ai-je dit que
-j'avais réussi à le faire nommer garde-champêtre?
-L'oncle, satisfait de paraître protéger
-encore un de ses anciens ouvriers, m'a aidée
-gentiment&hellip; Le brave homme avait tout à fait
-bonne mine, je vous jure, malgré sa manche repliée
-sur la poitrine. Ça lui donne, avec sa plaque,
-un air militaire qui convient à ses fonctions.
-Nous avons fait quelques pas ensemble, il ne
-trouvait pas de mots pour me remercier ; sa mère
-et monsieur mon filleul habitent à présent la
-Neuville avec lui ; une petite maison proprette&hellip;
-Voilà leur vie arrangée, maintenant que Marthe
-n'est plus là pour en jouir.</p>
-
-<p>«&nbsp;De temps à autre, je vais aussi visiter les travaux
-du puits. Je suis devenue d'une force étonnante
-sur la nature et la perméabilité des terrains :
-silex, gault et sables verts! La nappe
-aquifère, le niveau hydrostatique n'ont plus de
-secrets pour moi. Sérieusement, les conversations
-d'Arden m'intéressent. Voilà un homme
-qui ne craint pas le ridicule, bien parisien, de se
-passionner pour son métier. Il aime vraiment la
-science, mais sans sécheresse et sans morgue.
-C'est un esprit sérieux et simple, avec lequel on
-a toujours à apprendre. Je sais d'ailleurs sur lui
-un détail qui l'honore. Comment se fait-il que
-vous ne m'en ayez jamais rien dit? C'est Minna
-qui m'a raconté la chose, et par ce temps de veulerie
-générale et de <i lang="en" xml:lang="en">Struggle for life</i>, je la trouve
-belle. Il paraît que pendant de longues années
-il a consacré tous ses gains à la liquidation d'une
-ancienne faillite qui avait atteint un frère de sa
-mère. Rien ne l'y forçait en somme, qu'une
-haute idée de l'honneur de famille. C'est aussi
-par Minna que j'ai su son âge, 35 ans. On ne les
-lui donnerait jamais.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quoi d'autre. Rien, si ce n'est avant-hier, une
-visite inattendue&hellip; J'étais en train de donner à
-manger à mes poules de Houdan, &mdash; me voilà une
-vraie fermière depuis mon séjour à Rosay, où
-entre parenthèses les vendanges sont déplorables, &mdash; lorsque
-le jardinier accourt effaré&hellip;
-Deux dames me demandaient&hellip; Il m'annonce
-cela d'un drôle d'air, que je me suis expliqué en
-apercevant Mme Morchesne et miss Pelboom,
-attendant près de leurs bicyclettes. Elles étaient
-à peindre. Miss Pelboom blanche de poussière,
-sèche comme un petit coq plumé ; la Présidente
-rouge et suante, éclatant dans son boléro court
-et sa culotte de zouave, avec des mollets de lutteur
-et des bottines jaunes. Un quart d'heure
-après est arrivé M. Morchesne, complètement
-fourbu. Nous les avons gardés à dîner ; je vous
-jure que j'ai trouvé le temps long. Les gens, à la
-campagne, se montrent souvent tout autres
-qu'on ne les voit à travers les brèves apparitions
-de Paris. Miss Pelboom, elle, n'a qu'une corde.
-Mais Mme Morchesne, en qui on salue d'habitude
-la féministe d'avant-garde, s'est tout bonnement
-révélée comme une grosse bourgeoise,
-entêtée dans ses habitudes de confort, de tyrannie
-et d'égoïsme. Il n'y a pas de pire conservatrice.
-N'a-t-elle pas passé deux heures à
-geindre et à maudire, à propos de ses malheureuses
-bonnes dont elle change tous les huit
-jours&hellip; «&nbsp;La race des vrais domestiques se
-perd!&hellip;&nbsp;» Elle ne leur demande pas autre chose
-que de se lever à cinq heures, de se coucher à
-onze, laver, repasser, cuisiner, nettoyer, frotter,
-coudre &mdash; le tout pour vingt-cinq francs par
-mois!&hellip; «&nbsp;Et la poussière, Madame, je suis
-forcée chaque jour, de me mettre à quatre pattes
-pour regarder sous les lits&hellip;&nbsp;» Voyez un peu
-cette amie des femmes! Et à part moi, je pensais
-au nombre de ses pareilles, aux exigences
-féroces qui pèsent sur l'incroyable quantité de
-ces pauvres filles, réduites au plus astreignant
-des servages, à une sujétion de toutes les minutes.
-Personne hélas ne songe aux isolées, à
-toutes celles qui peinent quinze et seize heures
-par jour, domestiques, filles de magasin, ouvrières
-en atelier, à la foule des labeurs individuels
-et des souffrances anonymes.</p>
-
-<p>«&nbsp;Enfin ils sont partis, malgré notre offre d'hospitalité
-que M. Morchesne, je crois, eût été bien
-aise d'accepter, car il dormait debout. Mais sa
-terrible moitié avait des rendez-vous le lendemain
-matin. Il a fallu se mettre en route dans la
-nuit. Nous avons été forcées de leur donner des
-lanternes vénitiennes, retrouvées au grenier, et
-c'était comique comme tout, le départ dansant
-de ces trois petites lueurs.</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà, chère tante, nos grands et petits événements.
-Maman envoie à ses neveux et à miss
-Bertha son plus tendre souvenir. Vous savez
-avec quelle ferveur j'unis Georges et vous dans
-la même pensée d'affection. Écrivez vite.</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;Votre <span class="sc">Hélène</span>.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ce matin là, un des premiers jours de novembre, &mdash; il
-avait gelé blanc, et le ciel d'une pureté
-froide annonçait une de ces belles journées illuminées,
-où l'hiver déjà frissonne dans le tournoiement
-des dernières feuilles et la pâleur de l'air, &mdash; Hélène
-et Mme Dugast prenaient l'allée des fusains,
-gagnaient la Chesnaye ; tante Portier devait
-avoir reçu des nouvelles des voyageurs. Un
-matin pareil à tant d'autres, avec sa brume légère
-sur le fleuve, ses feuillages de rouille et d'or
-tremblant au bout des branchettes noires. Hélène
-pourtant devait s'en souvenir toute sa vie.</p>
-
-<p>Elles causaient toutes trois sur la terrasse,
-essayant de se réchauffer au soleil, lorsqu'elles
-virent, accourant du côté de la berge, Pierre
-Arden se diriger vers elles.</p>
-
-<p>&mdash; M. Dugast est-il là?</p>
-
-<p>Il avait l'air joyeux d'un homme qui vient de
-remporter un succès. Non. M. Dugast était justement
-parti pour Paris à la première heure ; il ne
-rentrerait pas avant ce soir.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! fit l'ingénieur déçu.</p>
-
-<p>&mdash; Vous aviez à lui parler? s'enquit Mme Portier
-avec une importance aimable.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, reprit Arden. Une bonne nouvelle.
-Le trou de sonde vient d'aboutir. Nous avons un
-débit magnifique. Il n'y a plus qu'à régler la
-hauteur de la colonne de tubes. Moranges sera
-dorénavant pourvu d'une eau excellente.</p>
-
-<p>Mme Dugast et la tante manifestaient un
-intérêt poli. Au fond, elles ne se souciaient
-guère de cette entreprise dont l'exécution savante
-leur demeurait étrangère et dont le but
-ne les touchait pas directement. Mme Portier
-affirma que M. Dugast serait ravi d'apprendre
-cet heureux événement à son retour ; mais elle
-eut un haut-le-corps frileux. Si l'on rentrait au
-salon, où un bon feu flambait déjà? Mme Dugast
-emboîtait le pas après l'invite muette d'un clin
-d'&oelig;il vers Hélène. Elle n'aimait pas à laisser sa
-fille seule avec M. Arden ; car, chose curieuse,
-bien qu'elle n'eût rien à lui reprocher de précis,
-elle avait autant de répugnance à voir Hélène
-amicale avec lui, qu'elle avait eu d'empressement
-lorsqu'il s'agissait de Vernières ou de Dormoy.
-Peut-être une obscure jalousie que, n'osant
-s'avouer à elle-même, elle mettait sur le compte
-de la brusquerie et le manque d'attentions de
-l'ingénieur. Elle était extrêmement sensible aux
-petits égards, et comme beaucoup de mères,
-évaluait le mérite d'un gendre moins à l'impression
-qu'il pouvait produire sur sa fille que
-sur elle-même.</p>
-
-<p>Hélène était toute au plaisir qu'éprouvait
-Arden, elle partageait l'orgueil de la réussite
-comme elle avait partagé l'émoi de la recherche.
-Ils marchaient de long en large sans voir le
-vaste découvert en pente des pelouses, où les
-corbeilles de chrysanthèmes plaquaient leurs
-taches d'orange, de neige et de mauve, la
-barre fauve des tilleuls au loin, surplombant
-la berge. Ils respiraient avec allégresse l'âpre
-pureté du jour.</p>
-
-<p>Comment en vinrent-ils à parler de choses
-que rien ne motivait, à leur façon de comprendre
-certains actes de la vie et les devoirs
-qu'elle entraîne? Ni l'un ni l'autre, en y réfléchissant
-le lendemain, n'eût pu le dire. Ils
-obéissaient sans doute au lent et mystérieux
-travail qui depuis des mois, &mdash; leur première
-conversation à Brighton? &mdash; avait peu à peu
-transformé leurs âmes, et, de contact en contact,
-autant par l'attrait des contrastes que par la découverte
-des ressemblances, avait rapproché,
-harmonisé leurs caractères. Eux-mêmes, au fur
-et à mesure, s'étonnaient d'entendre à travers
-leurs paroles, un accent nouveau qui en élargissait
-la portée, leur donnait un sens immédiat
-plus intime et plus profond. Ils ne s'entretenaient
-pourtant pas d'eux-mêmes, évitaient jalousement
-tout ce qui eût pu avoir l'air d'une personnalité.
-Leur causerie se bornait à une discussion
-d'idées où tour à tour défilèrent les problèmes
-si simples, si compliqués qui agitent
-l'existence humaine.</p>
-
-<p>Arden reconnaissait comme elle que la femme
-est, au même titre que l'homme, un être conscient
-et libre. Parallèlement à lui elle avait le
-droit et le devoir de se développer, d'affirmer
-chaque jour davantage ce qui était sa vertu
-propre : ses facultés spéciales de pensée et d'action.
-Ni inférieure, ni supérieure à son éternel
-compagnon, ni son image servile. Mais un organisme
-aussi complet, une âme égale, tous deux
-formant l'être par excellence. Il faisait la part
-du long asservissement auquel des créatures
-comme Yvonne et Germaine, par exemple,
-étaient redevables de leur coquetterie et de leur
-frivolité. Si trop souvent l'on jugeait encore
-avec raison la femme inapte à la mission dont
-cependant elle était digne, c'est que, par une
-contradiction et une injustice criantes, on lui
-reprochait des défauts nés de son esclavage
-même et soigneusement entretenus par ses maîtres
-depuis des siècles.</p>
-
-<p>Il appelait de tous ses v&oelig;ux le moment où
-des lois plus équitables répartiraient aux uns et
-aux autres la possibilité de vivre, le libre exercice
-des vocations. Il était inique que certaines
-carrières restassent fermées aux femmes. C'était
-un principe sacré que chacun pût, selon ses aptitudes
-et son mérite, se faire place. Les hommes
-n'avaient pas à redouter d'ailleurs l'envahissement ;
-une élimination naturelle s'opérerait
-toujours. En attendant, que chaque fleur pût
-éclore!</p>
-
-<p>Hélène l'écoutait ardemment. Tout cela, c'était
-ses longues rêveries prenant corps, le plus
-secret et le meilleur d'elle-même vivifié. D'un
-geste, elle désigna en face d'eux, de l'autre
-côté de la Seine, une fumée qui se dissipait,
-grise, au-dessus des hautes cheminées de la
-filature. Elle dit son crève-c&oelig;ur constant, sa
-tristesse à la pensée des infortunes ouvrières.
-Elle ne voyait que Moranges, elle évoquait
-des centaines d'usines où le travail était plus
-pénible, moins rétribué encore. La France
-était couverte de ces agglomérations de misères.
-Là encore Arden, plus touché qu'il ne le laissait
-voir, trouva des mots consolants. Pour la
-première fois son c&oelig;ur apparut sous la rude
-écorce ; sa voix réchauffait Hélène, il avait vu de
-près toutes ces souffrances, pis encore : l'horreur
-des grèves. Le temps seul soulagerait le
-mal ; la formation de syndicats professionnels,
-l'union, le groupement des ouvriers et des ouvrières,
-pourraient à la longue améliorer leur
-sort et les conditions de leur travail. Aux
-femmes des autres classes, aux privilégiées de
-l'intelligence et de l'argent de s'employer pour
-leurs s&oelig;urs qui peinent et qui souffrent. De
-l'accord de tous dépendait en partie la réforme
-des lois.</p>
-
-<p>Ils passaient à la condition de la femme dans le
-mariage. L'habituelle subordination y tournait à
-l'esclavage le plus absolu. A demi libre la veille,
-elle devenait du jour au lendemain une véritable
-serve, elle jurait obéissance, elle abdiquait son
-nom, sa nationalité. Interdiction de gagner,
-d'économiser pour elle ; interdiction d'acheter,
-de vendre, d'ester, de donner, de recevoir! Pas
-un acte de sa vie civile qui n'exigeât l'autorisation
-du chef. Riche, à moins qu'un contrat
-spécial ne préservât ses biens, tout tombait à ce
-pouvoir discrétionnaire.</p>
-
-<p>Arden, à ce propos, rappela la belle lettre de
-Stuart Mill sur l'<i>Assujettissement des Femmes</i>, le
-désintéressement avec lequel le philosophe anglais
-repousse la communauté de biens, si naturelle
-quand les sentiments sont d'accord, révoltante
-autrement. Quoi de plus légitime que
-chacun des époux conservât l'administration de
-ses biens propres?</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai aucun goût, reprit-il, citant de mémoire,
-pour la doctrine «&nbsp;en vertu de laquelle ce
-qui est à toi est à moi, sans que ce qui est à toi
-soit à moi. Je ne voudrais d'un traité semblable
-avec personne, dût-il se faire à mon profit.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il ajouta d'un ton bourru :</p>
-
-<p>&mdash; Cette vilaine question d'argent, c'est une des
-hontes du mariage français. Je ne connais rien
-de plus éc&oelig;urant qu'une de ces lectures de contrat
-où se débattent les intérêts réciproques. On
-ne devrait avoir qu'un régime légal, celui de la
-séparation des biens.</p>
-
-<p>Il achevait intérieurement : «&nbsp;Pour moi, à
-moins d'épouser une jeune fille pauvre, je ne
-me marierai pas autrement.&nbsp;» Certes, en se
-faisant cette déclaration de principes, il était
-loin de songer à Hélène. Un autre visage lui
-apparaissait, celui d'une jeune étrangère qu'il
-avait aimée et qui était morte. Les parents lui
-avaient refusé sa main, car elle était sans fortune,
-et lui se privait de tout pour éteindre les
-engagements de la dette qu'il avait si généreusement
-contractée. Longtemps l'espoir du bonheur
-possible avait adouci les heures de travail
-acharné. Puis, la fiancée de son rêve emportée
-par une maladie soudaine, il avait conservé
-l'affreuse douleur de cet arrachement ; des
-années avaient passé sur le culte pieux, la fidélité
-jalouse qu'il vouait au tendre et amer souvenir.</p>
-
-<p>Peu à peu cependant, la plaie se cicatrisait ;
-son existence aventureuse l'avait promené d'un
-bout à l'autre du monde, toute sa force de sentiment
-dérivée en volonté d'action, en sauvagerie
-méfiante vis-à-vis de l'amour. Et bien que
-depuis il n'eût jamais songé à refaire sa vie, il
-gardait l'idéal du mariage, y voyait avec une
-conviction religieuse l'union la plus noble, la
-plus réconfortante qui fût, l'association par
-excellence d'énergie et de bonne volonté. Il eût
-souhaité que chacun se mariât jeune, l'homme
-en pleine sève, apportant un passé presque intact,
-un c&oelig;ur que des amours faciles n'auraient
-pas encore dilapidé ; mais il fallait une vraie
-femme, ennoblie par une conscience plus haute,
-une amie aimante dont chaque acte fût le don
-réfléchi, volontaire d'elle-même, non une de ces
-innombrables compagnes de soumission et de
-plaisir.</p>
-
-<p>Jamais ses regards ne s'étaient arrêtés de nouveau
-sur une jeune fille, avec l'idée qu'elle pût
-devenir cette femme là ; jamais il n'eût retrouvé
-l'exquise âme perdue. Hélène était la première
-dont la franchise et l'intelligence le frappaient.
-Inconsciemment, il subissait le charme de ces
-yeux loyaux, de cette beauté si spontanée, si
-harmonieuse. L'inattendu et la portée de leur
-conversation, &mdash; il ne s'attendait guère, en arrivant
-tout joyeux, à cet échange de pensées
-graves, &mdash; lui causaient à la réflexion une espèce
-de trouble. Il eût été embarrassé pour l'analyser.</p>
-
-<p>Ils se taisaient maintenant, regardaient,
-comme s'ils les voyaient pour la première fois,
-le ciel radieux et froid, le découvert en pente
-des pelouses, les chrysanthèmes d'automne, la
-barre rousse des tilleuls. Leur silence prolongeait
-leurs paroles, chacun d'eux sentant que ce langage
-informulé, où souvent les âmes s'entendent
-mieux, donnait au fond de leurs c&oelig;urs un sens
-personnel à la valeur générale des mots. Ils le
-constataient avec un étonnement très pur, mais
-où tous deux trouvaient une étrange douceur :
-ce qu'ils avaient dit répondait à leurs aspirations
-réciproques. Ils n'avaient pas cru parler
-d'eux, et, par une force invisible, ils n'avaient
-pas cessé d'en parler. De s'en apercevoir, voilà
-qu'ils éprouvaient maintenant une gêne à côté
-l'un de l'autre, presque une pudeur.</p>
-
-<p>La voix de Mme Dugast appelant sèchement :
-«&nbsp;Hélène!&nbsp;» la tira de son rêve. Et, tout d'un
-coup, elle rougit. Sa mère s'avançait vers eux,
-suivie de Mme Portier. Alors ils ressentirent
-comme un soulagement qui, chez l'un et chez
-l'autre, se nuança d'un regret. Arden prenait
-congé.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai cru que tu ne finirais jamais, dit
-Mme Dugast avec un reproche. Tu ne m'as pas
-aperçue, chaque fois que je te faisais signe par
-la fenêtre?</p>
-
-<p>Tante Portier souriait avec une malice bienveillante :</p>
-
-<p>&mdash; Vous disiez donc des choses bien intéressantes?</p>
-
-<p>Mme Dugast reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je suis sûre que ta grand'mère, qui est si
-exacte, doit s'impatienter à nous attendre. Nous
-serons à peine rentrées pour le déjeuner.</p>
-
-<p>Elles se hâtèrent. Mme Dugast, obscurément
-jalouse, gardait un mutisme mécontent, qu'Hélène
-rêveuse ne songeait pas à rompre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>V</h3>
-
-
-<p>On avait atteint le milieu de novembre. Après
-les premiers froids, les journées plus molles se
-succédaient qui semblaient éterniser l'été, dans
-le reversement des saisons. Les Pierron en profitaient
-pour prolonger leur séjour, non qu'ils
-fussent devenus sensibles aux beautés particulières
-de la campagne, mais les rhumatismes
-croissants de tante Zoé la clouaient à son fauteuil.
-Entre Mme Dugast et sa fille, subsistait
-encore le léger malentendu de l'autre jour.
-L'excellente vieille femme, voyant Hélène parfois
-préoccupée et devinant la cause, ne pouvait
-s'empêcher d'en souffrir ; une explication franche
-eût tout évité, tandis que la maladresse de
-ses allusions constantes allait à l'inverse de
-ses désirs. Plus d'une fois, elle avait ainsi poussé
-aux rêveries de sa fille.</p>
-
-<p>Mais, depuis la veille, l'arrivée de Minna, qui
-tenait sa promesse de venir passer huit jours au
-Vert-Logis avant son grand départ, changeait la
-face des choses. Mme Dugast, devant la séparation
-prochaine, oubliait de voir en elle l'amie
-subversive, la complice des idées néfastes de
-tante Édith. Et en bonne maîtresse de maison,
-elle s'efforçait de rendre le séjour agréable à
-cette miss Herkaërt, dont la notoriété indéniable
-rachetait à ses yeux la trop grande originalité.
-De telles vies étaient pour elles un mystère. En
-femme qui avait été heureuse toute sa vie et
-dont l'altruisme ne dépassait pas le cercle étroit
-des siens, elle ne comprenait pas qu'on pût se
-dévouer de la sorte à des idées qu'elle jugeait
-sinon dangereuses, du moins chimériques. Inconsciemment,
-et bien qu'elle ait eu aussi ses
-pauvres, mais des pauvres triés sur le volet, soigneusement
-choisis par monsieur le Curé, elle
-eût volontiers appliqué à la foule anonyme des
-crève-la-faim cet éternel mot des puissants et
-des riches : «&nbsp;Que ne mangent-ils de la brioche?&nbsp;»</p>
-
-<p>Dans le vieux jardin, parmi le tapis bruissant
-des feuilles sèches, Hélène et Minna, avant le
-déjeuner, se promenaient à petits pas sous la
-charmille. Elles échangeaient leurs nouvelles,
-l'arriéré de cette quinzaine. André avait écrit la
-semaine dernière ; dans trois mois, la filature
-serait achevée ; il paraissait ravi. La conception
-hardie des plans, cette structure toute moderne
-de fer et de verre se réalisait à merveille.</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne lui manquons guère, dit Hélène
-en riant.</p>
-
-<p>Et dans cette constatation tenait pourtant le
-regret d'une affection qui n'eût demandé qu'à
-prendre racine, et que la sécheresse de son frère,
-sa dure ligne de conduite à travers la vie, avaient
-coupée. Mme Dugast, au contraire, ne se consolait
-pas de son absence, créait des fantômes, une
-maladie, des dangers&hellip; Elle était toujours dans
-l'attente des lettres, supputait la date d'un
-voyage : André avait promis de revenir pour
-l'Exposition.</p>
-
-<p>Pour l'Exposition! Hélène songeait à un détail
-touchant que lui avait raconté Louise Guilbert.
-Durant les deux mois que la pauvre Gabrielle
-Duval avait passés à Sens, avant de
-mourir, elle disait toujours, avec ce besoin d'organiser
-l'avenir, ces illusions qu'ont les malades :
-«&nbsp;L'année de l'Exposition, je ferai telle
-chose, j'irai m'installer à Passy, je recevrai ma
-mère, je&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Justement Minna avait rencontré Louise Guilbert
-récemment. Ses affaires marchaient. Elle se
-faisait une clientèle sûre.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai aussi rencontré votre cousine Denise,
-rue de Penthièvre. Elle ne m'a pas vue ; elle
-marchait vite sur l'autre trottoir, l'air bien triste
-et fatigué.</p>
-
-<p>&mdash; Ça ne m'étonne pas, dit Hélène.</p>
-
-<p>Elle apprit à Minna que la courageuse petite
-femme était venue, sur ses instances, déjeuner
-l'autre dimanche au Vert-Logis avec ses enfants ;
-Simonin était en villégiature à Fontainebleau,
-chez un riche marchand d'antiquités ; il s'occupait
-à présent de placer des objets d'art.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne vous douteriez jamais de la canaillerie
-de cet homme. Vous connaissez la patience
-et le dévouement de sa femme, se privant de
-tout, usant ses robes jusqu'à la corde? Sept
-heures par jour, elle vit pliée sur une besogne
-abêtissante, pour gagner quoi? Soixante-douze
-francs!&hellip; Eh! bien, la première fois qu'elle est
-rentrée à la maison, toute fière avec l'argent de
-son mois en poche, Simonin, comme par hasard,
-a eu un besoin subit, absolu, de cette misérable
-somme. Oui, une dette d'honneur! Denise était
-sa providence, ces quelques louis tombaient du
-ciel&hellip; Elle s'est résignée, heureuse presque.
-Mais, le mois dernier, même comédie. Cette
-fois, elle a essayé de tenir bon. Peine perdue&hellip;
-Et ces maigres gains &mdash; tant de labeur, de vaillance!
-s'en sont allés rejoindre les autres&hellip; Et
-cette exploitation-là va continuer! Car, n'est-ce
-pas, le mari est le maître. Sept heures par jour,
-elle achèvera de s'user pour lui gagner son argent
-de poche.</p>
-
-<p>Minna haussait les épaules sans répondre, et
-dans son furieux hochement de tête tenait toute
-sa révolte jamais lasse devant l'inégalité tyrannique
-et l'incurie des lois.</p>
-
-<p>L'infortune de Denise lui fit songer à d'autres
-victimes et, par une association d'idées qui
-ne devait pas surprendre Hélène, elle lui jeta à
-brûle pourpoint :</p>
-
-<p>&mdash; Simonin, Vernières!&hellip; Il y a des espèces
-d'assassinats qui ne relèvent pas des tribunaux.</p>
-
-<p>Il y eut un court silence. Elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je sais par madame Sassy que le petit
-Georges Leroy se conduit mal, à Rosay. Ses
-mauvais instincts dépaysés au début apparaissent.
-Il a volé diverses petites choses&hellip; Et voilà
-les fruits d'une enfance au ruisseau! Redressera-t-on
-jamais cette âme faussée?</p>
-
-<p>Ni l'une ni l'autre n'avaient plus entendu
-parler de Vernières.</p>
-
-<p>&mdash; Et Dormoy? demanda Minna. Que devient
-le galant chevalier? Andrée Vergnes m'a raconté
-à son sujet une bien bonne histoire. Les fameuses
-vingt mille livres de rente, ses allures de peintre
-riche, tout cela, c'est du vent. Il vivote de cinq
-cents francs par mois, son ménage tenu avec une
-féroce économie par cette horrible grosse femme,
-qui est à la fois son tourment et sa providence
-domestiques. L'argent des tableaux, d'ailleurs
-modique, file aux cravates flambantes et aux souliers
-vernis : tenue de rigueur pour opérer dans
-le monde.</p>
-
-<p>&mdash; Vraiment? dit Hélène amusée.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais le torchon brûle. Il paraît
-que depuis le 14 juillet, Dormoy, cruellement
-déçu en voyant le ruban rouge lui échapper
-encore une fois, reproche à son crampon de
-lui avoir fait rater cette récompense «&nbsp;bien
-due!&hellip; Elle obstrue sa vie, elle tient trop
-de place!&hellip;&nbsp;» Et, tout sourire au dehors,
-le beau sire n'est chez lui que brutalité et
-furie.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'explique maintenant, dit Hélène, la
-cour avisée qu'il fait aux yeux bigles et au dos
-bossu de Rose Ythier. Elle est si riche! On parle
-d'un mariage prochain.</p>
-
-<p>&mdash; Bien du bonheur! souhaita Minna&hellip; Et
-railleuse, elle s'enquit :</p>
-
-<p>&mdash; A propos de mariages, comment vont vos
-cousines?</p>
-
-<p>Hélène, avec une moue qui en disait long,
-répondit :</p>
-
-<p>&mdash; Yvonne, excédée de l'Italie, rentre à la fin
-de la semaine, brûlant Naples et la Sicile. Vous
-la verrez. Quant à Germaine, par de brefs billets,
-elle tient la tante Portier au fait. Ils sont toujours
-à Spa, elle ne quitte pas le casino ; les
-petits chevaux sont sa grande passion, en attendant
-mieux. Du Marty est parfait, d'une discrétion
-qu'elle imite. Les voilà les gens les plus
-heureux de la terre, maintenant qu'ils ont leurs
-coudées franches. Il suffisait de s'entendre!</p>
-
-<p>&mdash; Comment donc! jeta Minna, tout est pour
-le mieux dans le meilleur des mondes.</p>
-
-<p>Elles se turent de nouveau. Sous la charmille
-déserte, des feuilles sans bruit détachées, bien
-qu'il n'y eût pas un souffle, tournoyaient devant
-elles. Elles les écoutaient tomber à terre parmi
-les autres feuilles sèches, avec un froissement
-imperceptible. Hélène s'absorbait dans une méditation :
-l'oublieuse légèreté de Germaine lui fit
-songer à l'oublieux éloignement d'André ; l'enfance
-flétrie du petit Georges évoqua la figure
-distante de Vernières ; la mort de Gabrielle, le
-martyre obscur de Denise, le juste succès de
-Louise, tout cela, c'était sa propre jeunesse, entrée
-avec cette année dans une phase nouvelle.
-Et sur cette constatation mélancolique plana
-l'image disparue de son père. Oui, tout cela,
-c'était en quelques mots le bilan de l'année
-écoulée, ce que chaque heure avait emporté ou
-laissé, l'insensible transformation en elle comme
-autour d'elle&hellip; Depuis le premier jour de sa
-majorité, que de changements, que d'événements
-divers, et pourtant comme l'existence se
-ressemblait, creusant, comblant les trous, égalisant
-l'imprévu des jours sous son flot monotone
-et lent! Elle eut, plus fortement que jamais,
-conscience de son existence personnelle, soulevée
-par l'irrésistible instinct de l'énergie latente,
-un besoin d'agir, d'aimer, de vivre.</p>
-
-<p>Alors elle s'avoua qu'elle n'avait, dans cette
-conversation, envisagé que ce qui était autour
-d'elle, et non réellement en elle&hellip; De la chose
-qui lui tenait le plus à c&oelig;ur, elle n'avait rien
-dit. Pourtant elle ne voulut pas mêler à cet entretien
-épars un sentiment où le meilleur de
-son âme, rêveries, espoirs, noble conception de
-l'avenir se concentrait. Elle se promit de s'en
-ouvrir le soir même à sa vieille, à sa sûre amie,
-comme elle eût fait pour tante Édith, si elle avait
-été là. Elle lui raconterait, avec cette douce confiance
-de l'affection partagée, comment Arden
-dont la brusquerie d'abord lui avait déplu, &mdash; qui
-lui aurait prophétisé qu'un jour elle aimerait
-avec cette brusquerie même? &mdash; peu à peu, sans
-galanterie d'une part ni coquetterie de l'autre,
-rien que par la force de la simplicité, de la franchise,
-l'avait intéressée, émue, conquise. Elle
-éprouvait une sympathie, une attraction inéprouvées
-encore. Aucun doute, aucune de ces
-méfiances qui l'avaient trouvée naguère, mais
-un calme de certitude qui naissait du mystère
-même de sa puissance.</p>
-
-<p>La cloche du déjeuner tinta joyeuse. Elles
-levèrent la tête, se regardèrent tendrement.</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous faim? dit Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Toujours, déclara Minna avec la décision
-tranquille de sa nature bien équilibrée.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Trois jours après, vers une heure, &mdash; Yvonne
-et son mari de retour dans la matinée, &mdash; Minna,
-Hélène et Mme Dugast s'apprêtaient à se rendre
-à la Chesnaye, lorsqu'un caprice de grand'mère
-Zoé, roulée avec son fauteuil au coin de la cheminée
-du salon, devant une flambée, força sa
-fille à rester auprès d'elle. M. Pierron s'était
-comme d'habitude retiré dans le cabinet de travail.
-Mme Dugast, résignée, chargeait Hélène
-d'embrasser Yvonne et, docilement, ouvrait la
-petite table aux patiences, étalait un jeu. Elle
-s'assit sur un tabouret, près de l'aïeule, dont le
-visage bouffi exprima une satisfaction sans mélange
-au toucher des cartes. Hélène, malgré les
-cheveux gris de sa mère, lui trouvait une soumission
-d'enfant, comme une apparence de petite
-fille revenue à des amusements puérils, au respect
-timoré de ses parents. A la pensée qu'elle
-était unie par les mêmes liens à celle-ci que
-Mme Dugast à grand'mère Zoé, une sensation
-étrange l'étonna. Certes, elle aimait ces deux
-femmes qui étaient de sa race, le même sang et
-la même chair ; mais elle était séparée d'elles par
-une barrière invisible. Bien peu d'idées, de façon
-de sentir leur étaient communes ; à peine en partageait-elle
-encore quelques-unes avec Mme Dugast,
-grand'mère Zoé lui était presque étrangère.
-L'une et l'autre lui représentaient le passé. Elle
-eut, en leur disant au revoir, cette intuition
-nette : le passé&hellip; le passé.</p>
-
-<p>A la Chesnaye, on achevait de prendre le café,
-Yvonne et tante Portier sur un canapé, les trois
-hommes &mdash; l'oncle, Arden et le comte Soulier &mdash; causant
-et fumant dans une embrasure. Yvonne
-embrassait Hélène, reprenait le récit de son
-voyage. Elle avait un air d'assurance et de belle
-santé, élégamment prise dans une jolie robe, la
-main lourde de bagues. Elle les faisait admirer :
-celle-ci, la turquoise, venait de Florence, et cette
-autre, la perle noire, de Rome. C'était son meilleur
-souvenir de l'Italie, qu'elle jugeait surfaite.
-Des maisons froides, des rues sales. Quant aux
-tableaux, mon Dieu, c'était peut-être très beau,
-mais c'était bien ennuyeux!&hellip; Elle jeta, d'un
-ton despotique :</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas, Henri?</p>
-
-<p>Le comte Soulier, qu'Hélène avait mal vu, à
-contre-jour, lorsqu'il l'avait saluée, s'approcha
-vivement. Était-ce le même homme? Il était
-parti plus jeune, il revenait plus décrépit que son
-âge. Seuls les favoris noirs essayaient de faire
-illusion. Ses paupières rougies, son teint flasque,
-son regard atone disaient irrémédiablement le
-vieillard. La flamme était éteinte, le pantin cassé.</p>
-
-<p>Yvonne n'attendait même pas son acquiescement,
-le renvoyait d'un petit geste. Et devant
-tante Portier béate et charmée, elle continuait
-son bavardage, tandis que l'oncle, flatté de faire
-la connaissance de Minna dont les journaux
-venaient d'annoncer le prochain départ pour
-l'Australie, se mettait en frais d'accueil. Il expliquait,
-avec une modestie qui lui gonflait les joues,
-le fonctionnement philanthropique de l'usine :
-soins et secours aux accouchées, aux malades,
-caisses de prévoyance et de retraite, etc., etc&hellip;</p>
-
-<p>Mais le comte Soulier, qui manifestement dormait
-debout, prétexta le légitime besoin de
-prendre quelques instants de repos, après ces
-quarante-huit heures de chemin de fer.</p>
-
-<p>&mdash; Allez, allez, mon ami, dit Yvonne avec une
-pitié affable.</p>
-
-<p>Arden, lui, avait un tour à faire au puits dont
-les travaux tiraient à leur fin.</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'excuserez, mon cher ami? fit
-M. Dugast. J'ai plus de vingt lettres en retard.</p>
-
-<p>Et laissant l'oncle à ses affaires, la tante Portier
-aux confidences d'Yvonne, Minna, Hélène et
-Arden sortaient ensemble.</p>
-
-<p>&mdash; Vous prenez le bac? demanda Hélène.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, dit Arden, j'ai ma bicyclette à Moranges.</p>
-
-<p>&mdash; Nous vous accompagnons jusqu'à la berge,
-décida Minna.</p>
-
-<p>Ils descendaient silencieusement le long des
-pelouses, atteignaient la terrasse. Hélène, dont
-le visage, tout à l'heure indifférent, s'était éclairé
-d'une secrète joie, marchait à côté d'Arden. Ils
-allaient du même pas, dans une communauté
-d'entente, un rythme aisé. Minna, que les aveux
-d'Hélène avaient réjouie, car elle appréciait les
-hautes qualités d'Arden, les regardait de ses
-beaux yeux gris, d'un éclat perspicace. Elle-même
-était gagnée à leur émotion sourde.</p>
-
-<p>Trouble sans nom de l'amour qui se devine
-et s'ignore, appel indicible des c&oelig;urs, minute
-divine où la flamme va jaillir!</p>
-
-<p>Hélène la première, rompit le charme :</p>
-
-<p>&mdash; Dans quinze jours, n'est-ce pas, le puits
-sera terminé?</p>
-
-<p>Il fit signe que oui, sans plaisir. Les voyages
-lointains, son rêve nostalgique en ce moment le
-fascinaient moins. Ce petit coin de la Neuville
-lui était devenu cher, il ne pensait pas sans regrets
-à le quitter déjà. Pourtant il avait accompli
-des travaux auprès desquels celui-ci n'était qu'un
-jeu d'enfant. Mais aucun ne lui avait encore
-procuré semblable satisfaction. Et tourné vers
-Minna, il dit avec mélancolie :</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai, tout le monde s'en va! Vous
-pour l'Australie, moi pour mon coin perdu des
-Cévennes.</p>
-
-<p>&mdash; C'est moins loin, fit Minna avec une bonhomie
-malicieuse.</p>
-
-<p>&mdash; Bah! reprit Arden soudain presque triste,
-croyez-vous? Là, je serai aussi solitaire, aussi
-oublié, que si je n'existais plus. La ville la plus
-proche est à six lieues. Point de hameaux dans
-la montagne. Je vivrai en ours, au fond d'une
-gorge, comme à Darial.</p>
-
-<p>Il sentait sur lui le regard lumineux d'Hélène.
-Il n'osait lever les yeux, en proie à un singulier
-combat. Mélange de timidité farouche, d'orgueil
-souffrant, &mdash; la crainte douloureuse qu'elle ne
-l'aimât pas&hellip; S'il s'était mépris? Si elle n'avait
-pour lui qu'une camaraderie d'estime? Il n'était
-pas beau, il le savait ; ses manières souvent devaient
-lui nuire&hellip; Et pourtant le même sentiment,
-qui peu à peu s'était emparé d'Hélène,
-avait à son insu modifié profondément son âme.
-Depuis leur rencontre dans la salle d'attente,
-devant la porte des bagages, puis dans le salon
-du boulevard Haussmann, il avait subi chaque
-jour davantage, en s'en défendant d'abord par
-respect pour le cher souvenir, la grâce altière, le
-pur prestige de la jeune fille. Sa droiture, sa
-bonté, son intelligence lui faisaient voir en elle
-l'amie possible, la compagne d'énergie et de
-bonne volonté. Avec elle il concevait la réalisation
-de son idéal, le mariage dans ce qu'il a de
-simple et de grand&hellip; Hélène le regardait toujours.
-Il leva les yeux.</p>
-
-<p>Leurs pensées se pénétrèrent. Comme en de
-clairs miroirs ils s'aperçurent jusqu'au fond d'eux-mêmes.
-La certitude les éblouit.</p>
-
-<p>Minna vit pâlir Arden.</p>
-
-<p>&mdash; Eh! mon bon ami, dit-elle, vous ne partirez
-seul que si vous le voulez bien!</p>
-
-<p>Hélène souriait, avec une acceptation grave.
-Une voix chère résonnait à son souvenir : elle
-avait trouvé le sûr compagnon de route que souhaitait
-son père. Tous trois, appuyés à la balustrade
-au-dessus de la berge, ils contemplaient
-la courbe du fleuve, roulant son flot monotone
-et lent, Moranges dont les hautes cheminées fumaient
-sous l'azur, et là-bas, au pied de la
-falaise, la mauvaise oasis, Hautneuil. La vie qui
-continuait, travail, souffrance et vices, la vie
-qui commençait, joyeux et patient effort vers le
-but lointain, le progrès toujours fuyant. Toute
-une marche à deux sur une route de joies et de
-chagrins, une longue étape où il faudrait s'épauler
-souvent, se fortifier l'un l'autre&hellip;</p>
-
-<p>Alors, comme pour sceller leurs fiançailles,
-Arden à son tour la regarda longuement, bien en
-face, pour la première fois. «&nbsp;Vous consentez?&nbsp;»
-implorait son interrogation muette. Et, abaissant
-ses paupières, Hélène rougit, délicieusement.</p>
-
-
-<p class="c small gap">FIN</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">PARIS<br />
-<span class="xsmall">TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET C</span><sup>ie</sup><br />
-Rue Garancière, 8</p>
-
-
-<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEMMES NOUVELLES ***</div>
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-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
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-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
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-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &lsquo;AS-IS&rsquo;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
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-</div>
-
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
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-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
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-
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-or any Project Gutenberg&trade; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&trade; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&trade;
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&trade;&rsquo;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&trade; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&trade; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&rsquo;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&rsquo;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation&rsquo;s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-For additional contact information:
-</div>
-
-<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'>
-Dr. Gregory B. Newby<br />
-Chief Executive and Director<br />
-gbnewby@pglaf.org
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&trade; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&trade; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&trade; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&trade; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This Web site includes information about Project Gutenberg&trade;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</body>
-</html>
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