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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Lèvres closes - -Author: Daniel Lesueur - -Release Date: December 23, 2020 [eBook #64119] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÈVRES CLOSES *** - - - - - - DANIEL LESUEUR - - Lèvres closes - - - PARIS - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 - - M DCCC XCVIII - - - - -OEUVRES - -DE - -DANIEL LESUEUR - - -POÉSIE - - Fleurs d'Avril, ouvrage couronné par l'Académie française. - 1 vol. 3 » - Sursum Corda, pièce de vers ayant remporté le grand prix de - poésie à l'Académie française. 1 vol. » 75 - Un Mystérieux Amour. 1 vol. 3 50 - Rêves et Visions, ouvrage couronné par l'Académie française. - 1 vol. 3 » - Pour les Pauvres. 1 vol. in-4º, papier vergé. 3 » - Poésies, édition elzévirienne. 1 vol. 6 » - - -ROMAN - - Le Mariage de Gabrielle, ouvrage couronné par l'Académie - française. 1 vol. 3 50 - L'Amant de Geneviève, 1 vol. 3 50 - Marcelle. 1 vol. 3 50 - Amour d'Aujourd'hui. 1 vol. 3 50 - Névrosée. 1 vol. 3 50 - Une Vie tragique. 1 vol. 3 50 - Passion Slave. 1 vol. 3 50 - Justice de Femme. 1 vol. 3 50 - Haine d'Amour. 1 vol. 3 50 - A force d'aimer. 1 vol. 3 50 - Invincible Charme. 1 vol. 3 50 - L'Auberge des Saules, illustré par Jeanne Lemerre et Henri - Pille. 1 vol. 9 » - - -THÉATRE - - Fiancée, drame en quatre actes, en prose, représenté au - Théâtre de l'Odéon. 1 vol. - Hors du Mariage, pièce en trois actes, en prose, représentée - par le Théâtre-Féministe. 1 vol. - - -TRADUCTION - - Lord Byron. OEuvres complètes. (Traduction couronnée par - l'Académie française.) Tome I. (Heures d'Oisiveté, Childe - Harold), précédé d'un Essai sur Lord Byron. 1 vol. in-12, - papier vélin, orné d'un portrait de Lord Byron. 6 » - - Tome II. (Le Giaour, La Fiancée d'Abydos, Le Corsaire, Lara, - etc.) 1 vol. 6 » - - Tome III. (Manfred, Parisina, Le Siège de Corinthe, Mazeppa, - etc.) 1 vol. - - Sterne. Voyage sentimental (sous presse) 1 vol. - - -POUR PARAITRE PROCHAINEMENT - - Comédienne, roman. 1 vol. - - -_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède et la Norvège._ - - - - -Lèvres closes - - - - -I - - -Vers une extrémité de la longue galerie qui, dans cet appartement tout -moderne, remplaçait l'antichambre, un domestique disposait la petite -table pour prendre le café. - -Deux tasses seulement, avec la courte cafetière anglaise, et, sur la -tablette inférieure, le cabaret à liqueurs, menu chef-d'oeuvre de -verrerie signé Gallé, que la sobriété des maîtres de la maison rendait -inutile lorsqu'ils étaient seuls. - -Le valet de chambre approcha la bergère préférée de Monsieur et le -rocking-chair de Madame,--non pas une de ces disgracieuses balançoires -en bois courbé, unique effort en ce genre de l'ébénisterie française, -mais un rocking-chair américain en acajou sombre, délicatement sculpté, -avec coussins de soie ancienne, dont la solide élégance avait, même au -repos, comme une grâce de mouvement, une ondulation de nacelle. - -Puis l'homme ouvrit un panneau du vitrail, pour qu'à travers la glace -sans tain de la vaste baie on eût l'illusion de l'air extérieur, par cet -après-midi de décembre, où traînait un peu de soleil rose, diffus, brisé -par le moindre obstacle. - -La température égale du calorifère s'accordait avec cette caresse de -clarté, avec ce simulacre de rayons, qui, au dehors, imprégnait la brume -froide sans parvenir à la disperser. - -Là-bas, sur l'espace grisâtre, des cimes d'arbres se dessinaient, noires -silhouettes aux attitudes découragées et lointaines. - -Un coin du parc Monceau se découvrait d'ici, de ce côté de la maison, -dont la façade regardait la rue Rembrandt. - -Et, dans toute la longue galerie, par l'accord des harmonieuses nuances, -par la disposition des bibelots disparates, des meubles curieux,--le -grand poêle en faïence de Delft, le confessionnal gothique aux adorables -sculptures, la châsse florentine en cuivre niellé, les émaux de Limoges, -les vases de Satzuma, les tapisseries éteintes, les tableaux de maîtres -aux coloris sourds et profonds,--par tout cet ensemble de si sensuelle -intelligence, une hauteur de vie humaine s'affirmait. Ce luxe avait une -âme. On le sentait combiné pour les besoins du rêve plus que pour -l'orgueil des yeux. Quelqu'un vivait là qui devait savoir chercher aux -contours de ces belles choses la trace frémissante des mains de -l'artiste, et s'émouvoir du tourment sacré qui les avait conçues. Sans -doute, quand ce quelqu'un paraissait, un unisson devait se produire, les -détails se complétaient, s'expliquaient. Le décor devenait alors un -cadre. - -C'est ce qui arriva. - -Une porte s'ouvrit. Marcienne de Sélys pénétra dans la galerie. - -Elle la préférait à toutes les pièces de l'appartement, parce qu'elle -l'avait arrangée à son goût, qu'elle y avait entassé ses trésors; tandis -qu'ailleurs les préjugés artistiques de M. de Sélys faisaient triompher, -sans une fantaisie personnelle, sans une faute heureuse, l'impeccabilité -des styles spéciaux: style Louis XV dans le grand salon, Louis XVI dans -le petit, style anglais dans la salle à manger, et Henri II dans la -chambre conjugale,--chambre qu'il abandonnait d'ailleurs à Marcienne, -dormant lui-même le plus souvent sur un divan qui se transformait le -soir en lit, dans le fumoir voisin de son cabinet de travail. - -Édouard de Sélys était un avocat célèbre, dont l'éloquence, aux jours de -grandes plaidoiries, transformait le prétoire en un milieu mondain -d'admiration, d'émotion frissonnantes. - -Ses ancêtres appartenaient à la noblesse de robe. Mais les générations -qui l'avaient immédiatement précédé, ruinées par des spéculations au -moment du système de Law, puis accablées par la Révolution, s'effaçaient -dans une ombre de médiocrité matérielle et morale. C'est lui, c'est sa -forte personnalité d'orateur, qui avait relevé la famille, rétabli le -prestige de ce nom de Sélys, fameux autrefois dans les parlements. - -Son mariage avec Marcienne, fille d'un duc de Thouars et veuve d'un -Verdun-Lautrec, l'avait replacé, voici dix ans, dans ce vieux monde -aristocratique, dont l'atmosphère chargée d'orgueil et de souvenirs, -bien que secouée de plus en plus par des souffles de démocratie, semble -encore, pour la fierté de certaines âmes, un refuge contre la vulgarité -moderne. - -Marcienne, de seize ans plus jeune que lui,--elle l'avait épousé à -vingt-huit ans quand il en avait quarante-quatre,--lui avait accordé sa -main dans un entraînement d'enthousiasme, après un triomphe de barreau -qui, en sauvant l'auteur d'un meurtre passionnel, retentissait dans -toute l'Europe, bouleversait les consciences et les coeurs, ouvrait la -source de toutes les pitiés, de toutes les larmes, par des aperçus -tragiques sur les fatalités, les douleurs, les irrésistibles vertiges de -l'amour. - -Mme de Verdun-Lautrec, veuve depuis deux ans et alors dans tout l'éclat -de sa beauté, se trouvait à l'audience. Préoccupée de l'inclination qui -la portait vers Édouard de Sélys, elle était allée l'entendre. Elle fut -conquise. Bientôt après elle devenait sa femme. - -Dix années avaient passé depuis. - -Y songeait-elle? Se rappelait-elle le trouble éperdu, profond, dont elle -tremblait et pâlissait malgré son élégante impassibilité extérieure, -dans cette salle des assises, où elle avait vécu en quelques heures -toutes les splendeurs de la vie, tous les éblouissements du bonheur et -toutes les angoisses du mystère, sous le prestige d'une parole -dominatrice, ensorceleuse, foudroyante? - -Est-ce à cela que pensait Marcienne de Sélys lorsque, après avoir versé -le café dans les deux tasses, elle se balançait au mouvement -imperceptible du rocking-chair, les yeux perdus au dehors, vers la mort -des grands arbres enlinceulés de brume, en attendant que, dans la salle -à manger, son mari eût fini de répondre à quelque question d'un -secrétaire? - -A trente-huit ans, elle était moins éclatante peut-être, mais plus -séduisante qu'à vingt-huit, d'un charme plus vivant, plus tentateur, -plus subtil, accru de tout ce que les sensations et la pensée, goûtées -avec réflexion et ardeur, peuvent ajouter de vertigineux aux prunelles -et aux lèvres d'une femme. - -Elle gardait beaucoup de jeunesse dans la démarche et dans la -taille,--le corps assoupli par les sports auxquels se plaisaient son -activité physique, sa hardiesse, passionnée qu'elle était pour le grand -air et l'espace comme une hirondelle sauvage. - -Elle montait à cheval presque journellement, même à Paris. Les claires -gelées l'attiraient au Cercle des Patineurs, où elle traçait avec une -grâce aisée des arabesques sur la glace. Elle n'avouait guère la -bicyclette; mais les allées de son parc, à la campagne, et les routes de -la forêt voisine la voyaient souvent passer, agile et furtive, dans -l'éclair de ses deux roues. - -Son beau visage, malgré la fraîcheur des yeux, aux larges iris verts -cerclés de noir, trahissait davantage l'effleurement des années: mais -plutôt par une intensité mélancolique d'expression que par aucune trace -de déclin. Son front, ses tempes restaient purs de toute ride sous le -retroussis audacieux des cheveux châtains. Et Mme de Sélys, quand elle -daignait rire, gardait le rire de ses vingt ans, d'une sonorité de -cristal dans la blancheur lumineuse des dents étincelantes. - -Elle ne riait pas, en ce moment. Elle portait même, dans ses prunelles -sombres, sur sa bouche fléchissante, un tel indice de tristesse que M. -de Sélys en fit la remarque. - -Il venait de s'asseoir en face d'elle, et se disposait à prendre -hâtivement son café, prêt à retourner à son cabinet de travail. - -Des clients, il le savait, encombraient son salon d'attente. - -Leur coup de sonnette ne se percevait pas dans cette partie de -l'appartement. Les seuls visiteurs de la famille entraient du grand -escalier dans la galerie, et ils étaient annoncés d'en bas par un -timbre, car la maison, comprenant peu de locataires, avait des façons -d'hôtel particulier. - -Mais tout le mouvement d'affaires de l'avocat se passait dans une autre -aile ayant son entrée particulière et son escalier spécial. - -Avant de s'y rendre, Édouard de Sélys s'attardait, contre sa coutume, -retenu par l'inquiétude de cette ombre douloureuse sur le visage de sa -femme. - ---«Qu'est-ce que vous avez, Marcienne? J'espère n'avoir rien dit, tout à -l'heure en déjeunant, qui vous ait ennuyée. - ---Au contraire,» dit-elle, en dardant vers lui la tendre lumière de ses -yeux. - ---«Comment, au contraire? - ---Vous étiez bon, ce matin. Vous étiez confiant, expansif, différent de -vous-même. - ---Et c'est cela qui vous chagrine? - ---Cela m'émeut.» - -Elle ne précisa pas le sens de cette émotion. Mais lui, habitué à la -juger trop sentimentale, ne se soucia pas d'entrer dans des subtilités -de coeur. - -Il se leva. Et, comme ils étaient seuls, le domestique parti, un -paravent déployé autour d'eux, il s'approcha pour embrasser Marcienne. - -Elle tendit une joue sans chaleur; puis, comme Édouard penchait la tête -davantage pour rencontrer sa bouche, elle eut un léger recul devant le -rude favori grisâtre, l'oreille déjà vieille, décolorée, hérissée de -poils blancs, tandis qu'au-dessus la calvitie dénudait le puissant -crâne. - -Édouard de Sélys, à moins de cinquante-cinq ans, paraissait un -vieillard. Vieillesse magnifique, sans doute, imposante par la haute -taille, par la flamme des yeux, animée de toute la fougue du talent, -transfigurée quand la voix surgissait, la voix d'un timbre éternellement -jeune, d'une véhémence qui emportait les âmes: mais la vieillesse enfin, -prématurée chez ce lutteur intellectuel, la cruelle usure humaine, -l'abominable déchiqueture de l'être sous les griffes sournoises et les -becs furtifs de ces oiseaux de passage que sont les rapides minutes. - -En même temps qu'une brusque répulsion physique, un attendrissement, -venu de cette répulsion même, de cette inconsciente méchanceté de sa -chair, envahit Marcienne. - -Cet homme, elle l'avait aimé d'amour,--amour d'enthousiasme plutôt que -de sens, mais où sa ferveur d'admiration lui faisait trouver un prix -inestimable au désir du mari et une joie orgueilleuse à le combler en -l'enivrant. - -Elle se rappelait la force de ce sentiment exclusif qui, pendant des -années, au milieu des hommages, l'avait laissée aussi froide et -inattaquable à l'assaut des ardeurs masculines que si elle eût vécu -parmi des êtres d'une espèce différente de la sienne, et qu'il n'eût -existé qu'un homme au monde, celui qu'elle adorait. - -Et maintenant!... - -Ah! pourquoi changeait-on? Pourquoi, si l'on changeait, gardait-on le -passé d'un poids si lourd au fond de l'âme? - -Qui parle de la douceur des souvenirs? Les souvenirs n'enchantent qu'à -l'âge où l'on n'en a pas encore. - -Chaque souvenir est un bonheur mort, ou une douleur éteinte. Et, dans le -cimetière que nous portons en nous, celles-ci seulement soulèvent avec -une force vive la pierre de leur tombe. Elles sont toujours mal -enterrées, les douleurs. Mais il n'est pas de résurrection pour les -joies. - -«Moi aussi je vieillirai bientôt,» songea Marcienne. - -Un frisson la traversa, à la pensée de l'imminente déchéance physique, -et de ce que cette déchéance allait lui ravir... - -Elle se dressa, posa ses mains sur les épaules de son mari, s'appuya -contre ce coeur qui lui appartenait autant qu'autrefois, qui lui gardait -sa place d'idole. - ---«La vie est affreuse...» murmura-t-elle. - ---«Je ne trouve pas,» dit tranquillement M. de Sélys. «La vie est pleine -de devoirs et d'intérêts sans cesse renaissants. Ce qui est admirable, -c'est qu'elle ne nous laisse jamais manquer ni de travail ni -d'espérance. Une tâche à accomplir, un but vers lequel marcher, c'est -toute la grandeur et tout le bonheur dont nous sommes capables. Et cela -se trouve à la portée du plus dénué, du plus humble. - ---Vous en parlez à votre aise, Édouard, vous dont l'oeuvre est si belle, -si glorieuse!... - ---Mais vous, Marcienne, vous avez votre art.» - -Elle eut un sourire, moins d'amertume que d'ironie spirituelle, de -gentille moquerie d'elle-même: - ---«Mon art!... Lequel? J'en ai trois. Je fais de mauvais vers, de la -musique médiocre et de la peinture détestable. Ah! croyez-le, mon ami, -tout cela n'existe pas, ne signifie rien. La vie, c'est d'être jeune, -d'être beau et d'aimer. - ---Il n'y faudrait pas des facultés bien rares,» dit M. de Sélys avec -dédain. - -Marcienne redressa la tête, soudain blessée du ton de son mari. Comment -pouvait-il répondre par des généralités glaciales, par des -contradictions tranchantes, alors qu'il aurait dû s'enquérir du malaise -d'âme qui la faisait parler d'une façon dont elle n'avait guère coutume? - -Ce malaise, elle ne se souciait pas, certes, de le lui expliquer, mais -elle s'irritait qu'il n'en eût pas le soupçon, l'inquiétude. - ---«Vous êtes bien toujours le même,» reprit-elle. «Vous qui débordez de -tendresse, de pitié pour vos criminels, qui faites verser des larmes, -qui en répandez parfois vous-même sur des douleurs qui ne vous touchent -pas, vous êtes l'homme le plus fermé aux choses de la passion et du -sentiment. Vous êtes un artiste en émotions, un virtuose qui sait jouer -sur toutes les cordes du coeur; mais, au fond, vous méprisez comme des -nervosités un peu morbides ces frissons de détresse et d'amour, si aigus -parfois que nous en défaillons.» - -Édouard de Sélys regarda plus attentivement sa femme. Ce n'était pas la -première fois qu'elle lui reprochait une froideur de caractère en -contraste avec la chaleur de son talent oratoire. Et elle avait raison -de reconnaître qu'il mettait son orgueil d'intellectuel à la discipline -de ses mouvements impulsifs, à une parade d'impassibilité pour tout ce -qui le concernait personnellement. Mais, depuis peu, elle semblait -creuser avec un acharnement douloureux et bizarre cette discordance -entre leurs deux natures. - -Il en avait eu déjà, fugitivement, l'impression pénible. Une révolte -contre l'injustice féminine le contracta intérieurement. Car il sentait, -au contraire, sa tendresse pour Marcienne s'imprégner de plus de -douceur, d'abandon. Son amour ne pesait plus sur elle avec cette sorte -d'âpreté passionnée dont autrefois, par moments, il l'avait meurtrie. -Pourquoi semblait-elle changer à l'inverse de lui-même, devenant moins -tolérante à mesure qu'il oubliait de la dominer pour s'appliquer -davantage à lui plaire? - -A cette minute même, il n'eut pas seulement l'impulsion--lui si vite -cabré jadis--de riposter par quelqu'une de ses phrases hautaines qui -faisaient tomber l'attaque ainsi qu'un bouclier sur lequel une flèche -s'émousse, et ne laissaient pas à l'audacieuse la satisfaction de -soupçonner une blessure. - -Avec une petite lâcheté sentimentale bien éloignée de l'impassibilité -qu'on lui reprochait, M. de Sélys eut un rire sans malice et cette -réponse d'affectueux enjouement: - ---«Ah! voilà votre grand reproche!... Je ne suis pas aussi éloquent près -de vous qu'à la barre. Mais pourquoi le serais-je? Quelle cause -plaiderais-je ici?... puisque vous m'aimez, Marcienne.» - -A ces mots, à cet accent, Mme de Sélys devint très pâle. Toute droite -devant son mari, elle le contemplait. Quelque chose d'insondable -approfondissait les magnifiques prunelles. Mais lui les trouva seulement -plus attirantes, plus expressives; et il allait, cet époux vieilli, -prononcer une parole d'amant, lorsqu'un coup de timbre, vibrant dans la -cour, dispersa les émotions différentes de leurs deux âmes. - -La double sonnerie annonçait une visite de famille. - ---«A cette heure-ci, ce ne peut être que Charlotte,» murmura Mme de -Sélys. - ---«Alors je reste,» fit l'avocat après un premier mouvement de retraite. - -Un valet traversa l'autre extrémité de la galerie, ouvrit la porte -extérieure. - -Et, parmi l'ancienneté précieuse des choses d'art, le concert assourdi -des nuances, les songes immobilisés des jours lointains, une vision de -printemps s'avança. - -Charlotte Fromentel, à vingt-neuf ans, conservait, dans sa silhouette -vive et gracile, ses gestes menus, son teint de lait où seraient tombés -des pétales de rose, dans l'étonnement de ses purs yeux clairs sous le -désordre joli de ses frisons d'or pâle, un délicieux air d'enfance, -cette fraîcheur exquise d'âme et de chair qui fait dire de certains -petits êtres qu'ils sont «à croquer». - -Nature plus intuitive, plus réfléchie que ne laissait soupçonner -l'allure de fillette, mais qu'on ne devinait guère autour d'elle, chacun -ne songeant qu'à la gâter, à s'égayer de sa drôlerie de poupée espiègle. - -Elle s'avança, dans un sérieux inaccoutumé de son minois de candeur. Le -pétillement des traits, des yeux, s'éteignait sous une ombre de gravité. - -Marchant droit à M. de Sélys, elle lui mit les bras au cou, l'étreignit -d'un grand baiser silencieux, sans répondre au: «Bonjour Lolotte», -gaiement lancé par Marcienne. - ---«Eh bien, eh bien, petite?» dit l'avocat, la détachant de lui,--mais -dans une câlinerie de geste et de voix imprégnée de tendresse profonde. - -On l'eût crue sa fille. Elle était sa demi-soeur. Une enfant naturelle -que son père avait eue d'une liaison tardive, dans un de ces amours -poignants de la cinquantaine, où toute la splendeur de la vie enivre -l'homme, l'affole, avant de le laisser défaillant sur le chemin -crépusculaire de la mort. - -La naissance de Charlotte avait coûté la vie à sa mère,--une honnête -fille. - -Georges de Sélys, le père d'Édouard, était venu trouver son fils, qui, à -vingt-six ans, comptait déjà des succès de barreau. Il lui avait révélé -l'existence de l'enfant, et son intention de l'élever. - ---«La reconnaîtras-tu?» demanda le fils. - ---«Je ne l'aurais pas fait à cause de toi.» - -Un désir craintif surgissait dans les yeux du père. Cette petite -créature vagissante rayonnait dans sa pensée, dans son coeur, dans -l'orgueil de sa chair. L'affirmer sienne, la hausser sur sa main -paternelle vers le sommet social... Certes, il l'eût souhaité. Mais il -n'était pas seul détenteur du beau nom qu'il portait. En face de ce -grand garçon, brusque et fier, dont la personnalité jaillissait si forte -du vieux tronc ancestral, Georges de Sélys éprouvait la timidité de sa -vie inutile et finissante, dans l'espoir et le respect d'un avenir -supérieur. Il ne voulait ni engager ni embarrasser cet avenir. Il ne -s'en croyait pas le droit. - ---«C'est à cause de moi que tu ne reconnaîtrais pas ta fille?» répéta -Édouard. - ---«Oui. - ---Eh bien, à cause de moi donne-lui notre nom. Crois-tu que j'aimerais -moins ma soeur, cher père, pour l'avoir attendue pendant vingt-six ans?» - -Éclair d'âme, éblouissement de joie. Douceur, fierté, générosité, dans -la mâle étreinte des deux hommes. Dès cette minute, Édouard adopta -Charlotte. Ce fut lui le vrai père. L'autre, vieillissant, d'une -tendresse pleine de regrets et d'alarmes, devint de plus en plus -l'aïeul. Il mourut douze ans après. - -Ses dernières paroles allèrent à sa fille, entrèrent dans le coeur de -l'enfant, n'en sortirent plus, parce qu'elles se confondaient avec tous -les souvenirs, toutes les suggestions délicates, toutes les douceurs des -années d'aurore: - ---«Je te donne à Édouard. Tu lui dois plus que la vie. Tu comprendras -cela plus tard. Et je donne Édouard à toi, à ta reconnaissance, à ta -tendresse. Si grand, si fort qu'il soit, ta petite main pourra peut-être -un jour écarter de lui une souffrance. Je lui laisse ton affection comme -un talisman, une sauvegarde.» - -Fraternité paternelle d'un côté, filiale de l'autre. Union de charme -complexe et rare. L'âge du frère se haussant de force, d'autorité, par -le prestige et le caractère; l'adolescence de la soeur prolongeant les -puérilités, la soumission, l'adoration superstitieuse de la petite -fille. Ces différences, que tout accentuait, qui pouvaient s'élargir en -abîme, rendaient au contraire ces deux êtres plus nécessaires l'un à -l'autre. - -Édouard ne songeait pas à se marier, dans l'ensoleillement de cette -jeunesse blonde et rieuse, illuminant toutes les heures que -n'absorbaient pas l'acharné travail et le souci de la gloire. - -Quand Charlotte atteignit l'âge où les prétendants commencèrent à se -présenter, Édouard connut l'égoïste désir de la garder toujours, -l'angoisse du départ inévitable, l'inconsciente jalousie envers l'homme -que, fatalement, elle lui préférerait, toutes les détresses de la -paternité dont le rôle s'achève. - -Une appréhension se mêlait à ces sentiments. Ne devrait-il pas révéler à -Charlotte, et à celui qu'elle agréerait, le secret de la naissance -irrégulière? - -Le moment vint. Mlle de Sélys s'éprit du peintre Jacques -Fromentel,--garçon de fière allure, de fortune presque nulle mais de -réel talent. Lui-même l'aima, et sincèrement, bien qu'elle fût pour lui -le «beau parti». Les confidences d'Édouard, loin de le décourager, lui -donnèrent la joie de prouver sa ferveur quand même. Et ce furent les -fiançailles. - -La veille de son mariage civil, Charlotte apprit de son frère que jamais -sa mère, à elle, n'avait porté le nom de leur père. De ce mystère qui -l'humiliait, elle ne comprit pas tout. Mais elle entrevit, dans la -longue sollicitude d'Édouard, quelque chose de plus providentiel, de -plus hautement bon. Elle se redit tout bas les paroles paternelles: «Tu -lui dois plus que la vie.» Une clarté confuse lui fit pressentir le rôle -généreux qu'il avait joué. Dans l'obscurité de silencieuse souffrance où -la jetait une révélation qu'elle n'osait approfondir, elle trouva une -consolation à exalter la grandeur d'âme de celui qui, pour elle, avait -été jusqu'à ce jour tout au monde. - -Désormais son affection pour Édouard prit une nuance de vénération -religieuse. Elle eut le culte de son caractère, de son talent, de sa -renommée. Lorsque sevré d'elle, veuf de ce rayon de grâce et d'enfance, -isolé dans une hauteur aride, il eut le loisir d'aimer, Charlotte à son -tour prit peur de la femme inconnue qui marcherait vers lui du fond du -destin, avec un leurre de félicité dans les yeux. - -Mais quand son frère la présenta à Marcienne de Verdun-Lautrec, ses -craintes s'évanouirent. Une magie d'attirance lui capta le coeur. Elle -fut éblouie par la grâce fière, qui, de s'incliner en soumission -amoureuse devant Édouard de Sélys, lui parut divinement émouvante. Et -son instinct d'enfance, de petite animalité tendre, prompte à démêler la -caresse sincère, sentit chez sa future belle-soeur la nature profonde, -aux droites avenues sans détour, les lointaines harmonies de l'âme avec -le paysage extérieur des gestes, des regards, avec les frissons de la -voix. Elle eut confiance. Et nulle jalousie. Partager l'affection du -grand frère, du grand homme, avec une créature si riche de sentiments -qu'elle multipliait alentour l'abondance des coeurs, semblait à -Charlotte un accroissement au lieu d'une perte. - -Des années d'intimité charmante s'écoulèrent. - -Le ménage riant de Jacques et de Charlotte, auquel une éclosion rose et -blonde de petits êtres donna bientôt un frais rayonnement de nichée -heureuse, s'abritait en une sécurité d'adoration dans le bonheur large, -hautain, tranquille, d'Édouard et de Marcienne. - -Le prestige d'art, l'élégance mondaine, la dignité inattaquable dont Mme -de Sélys ornait la vie privée de l'avocat, remplissaient Charlotte -d'admiration. Une seule ombre pour la douce petite soeur. Elle, toujours -si filialement docile auprès de cet aîné, qui, maintenant, devenait un -vieillard, ne comprenait pas chez Marcienne certaines révoltes -d'orgueil, de sensibilité cabrée. Mais c'étaient des nuances de -désaccord, insensibles pour des yeux moins attentifs que les siens, -incapables d'éclater jamais en surface, hors des limites où les -maintenaient le respect réciproque, la fierté, le bon ton. - -Dans ce jour de décembre,--jour qui devait compter redoutablement au -souvenir des deux belles-soeurs,--Marcienne, surprise que Charlotte ne -lui eût pas encore rendu sa bienvenue gentille, et la voyant s'attarder -d'une câlinerie si grave au cou de l'avocat, se rappela certaines -bouderies de la petite quand elle-même s'était raidie en orgueil ou en -volonté contre Édouard. - -Mais, récemment, Charlotte n'avait rien pu remarquer de ce genre. Et, si -intuitive, elle ne l'était pas au point d'avoir pressenti de l'escalier -l'acidité des paroles qu'ils échangeaient tout à l'heure. - ---«Tu ne me dis pas bonjour, Lolotte? - ---Mais si.» - -Un froid éclair des yeux diaphanes, et nul mouvement vers Marcienne pour -l'embrasser comme d'habitude. - ---«Les mioches... comment vont-ils?» demanda M. de Sélys, indifférent à -ces manèges de femmes. - ---«Ce sont des diables,» fit-elle avec le ravissement de cette -constatation chez les jeunes mères. «Crois-tu que Georges et André ont -voulu grimper sur la bicyclette de leur père? Elle est remisée dans -l'atelier. Ces deux petits monstres l'ont fait rouler contre un -chevalet. Tu te figures la dégringolade! Heureusement, c'était le -portrait de la duchesse... Quatre-vingts ans, et elle trouve que Jacques -l'a vieillie!... Il devait retoucher. C'est fait. Je t'assure qu'on ne -voit plus ses rides, ni son menton poilu. Elle est ratissée proprement.» - -Charlotte riait. Un rire faux. Nervosité de la bouche, navrement des -prunelles, tout le joli visage contracté, douloureux. Et cette -obstination de ne s'adresser qu'à Édouard! Un lancinement d'inquiétude -traversa Mme de Sélys. De l'ombre intime et lointaine tassée aux -cavernes de la personnalité mystérieuse, une vapeur d'angoisse monta. -Serait-il possible que Lolotte?... Absurde pensée! L'évidence même ne -convaincrait pas cette chère petite naïve. Or, d'évidence, il n'en -existait pas. - -Cependant le malaise pesait. Marcienne voulut forcer Charlotte à lui -répondre: - ---«Eh bien... A propos de bicyclette... Ma jupe... Ta femme de chambre -pourra-t-elle la copier? - ---Ta jupe de bicyclette!...» - -De quel ton sonnèrent ces mots! Mots alertes et allègres, tout à coup -sombrés en une lourdeur de mort. Ils roulèrent au fond de Marcienne -comme des pierres dans un abîme. Un écho s'éveilla. Puis ce fut une -clameur, un roulement de foudre dont ses fibres tremblèrent. Elle se -souvenait... La dernière lettre de Philippe... Celle qu'elle n'avait pas -encore brûlée avec lui comme toutes les autres... N'était-ce pas dans -cette poche?... - -Elle sentit les yeux de Charlotte boire sa pâleur. Dressant un front -calme, elle prononça: - ---«Un tailleur de Londres me l'a faite... C'est une coupe spéciale... Je -serais bien étonnée... - ---Vous parlez chiffons... Je vous laisse,» dit M. de Sélys. - -Il fit deux pas, puis se retournant: - ---«Vous dînez tous deux avec nous, ce soir, Lolotte?» - -Elle rougit. - ---«Mais... Je voulais justement te dire... C'est ennuyeux... - ---Comment?...» - -Il prit l'air contrarié. - ---«Tu sais bien, Charlotte, que nous aurons le ministre... Et pour la -croix de ton mari, au premier janvier... - ---Oh! Édouard...» murmura-t-elle. - -Une grande détresse apparut sur son transparent visage, aux traits -d'enfance. Elle eut l'air près de pleurer. - ---«Comme tu es bon!... Tu t'occupes de cela? - ---Certes, je m'en occupe. - ---Tu n'en disais rien. - ---Ah! tu sais, moi, je ne suis pas l'homme des phrases. Si je t'en parle -maintenant, c'est que je crois la chose à peu près sûre. D'ailleurs -Jacques a plus de talent qu'il n'en faut. - ---Oh! que tu es bon!... que tu es bon!...» répétait Charlotte. - ---«Petite bébête... Quand il s'agit de toi... Où est le mérite?... -Demande à Marcienne si elle me trouve bon.» - -Un rayon farouche, à travers l'attendrissement d'une larme, jaillit des -yeux de Charlotte vers sa belle-soeur. Celle-ci prononça,--et la densité -de signification dépassait les mots: - ---«Vous êtes bon, mon ami, foncièrement bon. Je le crois et je vous le -dis de tout mon coeur. - ---Oh! oh!... - ---Votre bonté,» reprit Mme de Sélys, «est une bonté active, qui se met -en mouvement pour le bien d'autrui. Elle n'est pas la bonté sensitive -qui s'émeut, qui sympathise, qui comprend. - ---Et qui se prodigue en belles paroles,» reprit Édouard avec ironie. - ---«Les paroles ont une grâce agissante,» dit vivement Marcienne. -«Comment pouvez-vous les dédaigner dans le domaine sentimental, vous qui -connaissez leur puissance de conviction, vous, un grand orateur?...» - -Elle s'interrompit, surprise par un écho strident: - ---«Le domaine sentimental!...» répétait Charlotte, avec un ricanement -aigu. - -Cependant l'avocat regardait sa montre: - ---«Sapristi!» - -En deux enjambées gagnant la porte, il cria encore: - ---«A ce soir, c'est entendu. - ---J'enverrai Jacques,» dit Charlotte. «Moi, réellement, je ne peux pas.» - -Il n'entendait plus. Une portière retomba. Les deux belles-soeurs -restèrent en face l'une de l'autre. - - - - -II - - ---«Marcienne, j'ai à te parler,» dit Charlotte. - ---«Viens.» - -Toutes deux traversèrent des pièces, gagnèrent un salon que Mme de Sélys -appelait son atelier. - -Quelques chevalets, des moulages, un mannequin drapé d'étoffes, des -toiles sans cadre accrochées aux murs justifiaient ce titre. - -Mais le grand piano à queue, et surtout, dans un angle, le bureau de -bois mat aux incrustations d'étain, chargé de papiers, de livres, -disaient les occupations favorites. - -Marcienne composait des mélodies dont elle rimait les paroles. De son -talent, qu'on vantait sans le connaître, et qui méritait mieux, elle -tirait des jouissances purement personnelles. La fierté lui rendait la -modestie sincère. Il ne lui plaisait pas de soumettre au jugement des -autres ce qui surgissait en vibrations plus ou moins expressives de ses -enchantements ou de ses nostalgies. La griserie qu'elle en éprouvait se -serait évaporée, croyait-elle, devant l'incompréhension, l'indifférence, -ou--pis encore--les compliments prodigués à faux. C'était, chez elle, -une pudeur d'âme invincible. L'horreur du cabotinage mondain aggravait -cette réserve. Et l'asile même de ses méditations artistiques restait -sacré. Quelques intimes seuls, quelques élus de sa sympathie, -connaissaient l'atelier. Ils étaient moins nombreux encore ceux qui -avaient entendu la maîtresse de la maison chanter ou lire ses vers, de -sa voix aux modulations pénétrantes. - -Dans ce sanctuaire, Marcienne se sentit à la fois plus vulnérable et -plus forte. L'accablement d'une immense misère confuse lui fit -appréhender l'horreur de souffrir. Mais en même temps toutes les ailes -de ses rêves s'ouvrirent à l'horizon lointain de son être. Le grand vol -sombre et doux la souleva. Un souffle gonfla sa poitrine. Et, -magnifiquement, l'ardeur et le droit de vivre illuminèrent ses larges -prunelles. - -Droite, la tête légèrement renversée en arrière, de toute sa fierté -raidie elle écrasait la timidité de Charlotte. - -Celle-ci, blanche et comme mourante, les lèvres tirées par un -frémissement, les jambes amollies, dut s'asseoir. Elle défaillait. - -Il y eut un silence, une minute de grâce au bord du gouffre. Puis un -geste de Charlotte. Deux pauvres petites mains qui cherchaient, -s'égaraient, tremblantes. La blancheur d'un papier tendu. Et une voix -inégale qui semblait traverser au fond de la gorge du sang ou des larmes -en suspens. - ---«Dans ta jupe de bicyclette... Heureusement j'ai ouvert le paquet -moi-même. Ma femme de chambre aurait pu trouver cela...» - -Marcienne reconnut le pli de la feuille, l'écriture trapue, toute en -largeur, les écrasements passionnés de la plume. - -Elle avait eu la folie d'emporter cette lettre dans une excursion--pour -l'avoir tout un jour contre elle, dans la courte jupe collante, près de -sa chair. Par quel inconcevable oubli avait-elle pu la laisser là?... -Elle aurait juré l'avoir reprise, l'avoir emportée au nid de mystère où -se dérobait, au delà du monde, au-dessus du monde, dans les régions de -l'absolu, la fatale merveille de sa passion. - ---«Prenez donc,» dit nerveusement Charlotte. - -Son geste de dégoût!... Et, sur ce papier qu'elle écartait comme une -chose immonde, toute la splendeur d'amour que la Destinée fait surgir -parfois, en des rencontres exceptionnelles, pour l'éblouissement, la -transfiguration de l'être humain! - -Contraste dont s'épouvanta Marcienne. Un accablement l'anéantit devant -les remparts infrangibles, l'isolement des âmes dans les taillis de -l'inconcevable, les forêts sans bornes des sentiments, où résonnent, au -long des sentiers qui nulle part ne se croisent, la foule des pas que -nous ne rencontrons jamais. - -Mme de Sélys prit la lettre, et regarda cette petite soeur blonde -qu'elle chérissait d'une si vraie tendresse, qui, en ce moment, -souffrait tant à cause d'elle, et qui n'aurait même pas l'apaisement de -comprendre. Elle murmura: - ---«Pauvre... pauvre Lolotte!» - -Devant cette pitié inattendue, les yeux bleus, les yeux enfantins -s'indignèrent. - ---«Lisez cette lettre... Dites-moi si c'est bien à vous, à vous... la -femme de mon frère, qu'on l'a écrite.» - -Oh! ce «vous» de justicière! Ce «vous» dont Lolotte avait eu peine à -perdre l'habitude dans le respect, l'admiration, et qui lui revenait aux -lèvres dans l'amertume, l'hostilité, le mépris! Marcienne fléchit sous -le désastre que représentait cette syllabe. - -Elle s'assit à son tour. - -Instinctivement elle prit refuge près de son petit bureau, dans l'angle -du paravent, forteresse de soie et de cristal où veillait l'armée de ses -chimères. - -Elle posa la lettre sur son buvard. Ses yeux s'y fixèrent sans la -relire. A quoi bon? Elle en savait les phrases par coeur. Mentalement -elle se les redit, mesurant le sillon d'affreuse lumière tracé par -chacune dans l'âme de Charlotte. - -Voici quelle était cette lettre: - - «Ma noble et tendre Marcienne, - - «Oui, certes, j'avais pris pour moi le PREMIER ADIEU, mais je voulais - douter pour me faire du mal, me rappelant ce que tu m'as dit au début - de notre immortel amour: «Rien n'est meilleur que la souffrance dans - la vie et dans l'amour.» Parole horriblement fausse et atrocement - vraie en même temps. Mais voici que tu m'as envoyé tes vers. Si tu - voyais ce que j'ai fait de ce sonnet! Il est dans un état lamentable - de vétusté, car il roule d'une poche à l'autre, tant je l'ai lu - souvent, tant je l'ai embrassé, comme un grand fou, comme un grand - enfant que je suis depuis que je t'aime, c'est-à-dire depuis que je te - connais, depuis que je t'ai vue. - - «Oh! te rappelles-tu comme j'ai saisi ta main ce jour-là, comme je - t'ai regardée tout de suite dans les yeux!... Déjà je te voulais... - Que dis-je? Je t'avais déjà prise, et même si tu n'avais pas été si - entièrement à moi depuis, ose dire que tu ne le fus pas, ce jour-là, - au delà de toute séparation possible. - - «Cela a été soudain comme la flamme et comme la tempête... Et c'est - une tempête qui souffle en nous depuis des semaines, des - mois,--déjà!--et c'est une flamme qui nous consume, à moins qu'elle ne - nous donne des forces nouvelles... Qui sait? - - «Pour ma part, je ne me savais pas si riche de passion ardente, de - fierté, de sensibilité, de vaillance fougueuse. Ne prends pas cette - phrase dans un sens orgueilleux. Il n'y a pas de quoi, au fond. Si je - suis tel, c'est par toi, pour toi, à cause de toi uniquement. C'est - Toi qui m'as voulu ainsi, qui m'as fait ainsi. C'est ton corps divin - surtout, et c'est aussi ton âme adorable, et tes yeux... C'est Toi qui - as voulu cela, et l'amour infini dont tu es digne m'a illuminé parce - que tu m'as élu, me fait l'égal des plus illustres, des plus fortunés, - des plus grands. - - «Je suis fou. Me comprends-tu? Je t'aime, Marcienne, je t'aime!... - J'ai peur de le crier tout haut. J'ai peur d'être entendu de toutes - choses. On doit le lire dans mes yeux. Quand on touche ma main on doit - la sentir trembler d'amour. C'est fou... C'est fou! Où allons-nous? - Qu'importe, pourvu que je t'aie, que je te tienne dans mes bras, sous - mes lèvres, tu sais... tu sais... - - «Ah! m'amour, que je t'aime! - - «Donne ta bouche... Laisse-moi t'étreindre,--de loin, - hélas!--passionnément, follement, dans l'attente des extases les plus - exquises et les plus surhumaines qui soient. - - «Ton - - «PHILIPPE.» - ---«Marcienne,» murmura Charlotte, «est-ce possible? - ---Plus que possible... Inévitable. - ---Vous osez dire?...» - -Elles se considéraient, haletantes. - ---«Être la femme d'Édouard de Sélys, et le tromper!... Être VOUS, -Marcienne, et descendre si bas!...» - -Un sourire, les sourcils levés. Mais Mme de Sélys se tut. - ---«Parlez... Défendez-vous, par pitié!» supplia Charlotte. - ---«De quoi me défendrais-je?» dit hautainement Marcienne. «Tu as surpris -la vérité. Je ne nie rien. - ---Et... _cela_ dure toujours? Et vous continuerez?... - ---Oui. - ---Si je ne m'oppose pas à cette infamie! - ---Tu as plusieurs moyens d'empêcher, en effet, ce que tu juges ainsi, -sans discernement. - ---Sans discernement!... Mon frère!... Une injure pareille à mon frère, -au plus noble des hommes!... Et pour qui?... - ---Arrête! - ---Ce Philippe, qui signe cette odieuse lettre, c'est bien Philippe -d'Orlhac, n'est-ce pas? - ---C'est lui. - ---Il a vingt-sept ou vingt-huit ans? - ---Pas davantage. - ---Et vous en avez près de quarante.» - -Un léger sursaut du buste, le palpitement des longues paupières, la -pâleur accrue: tels furent les signes, presque imperceptibles, de -souffrance. - ---«Mais ce garçon n'a rien d'extraordinaire!» s'écria Charlotte. «Il est -entré dans la diplomatie parce que c'est une carrière de parade. Et il -reste au ministère pour ne pas quitter Paris, où il s'amuse. Voilà le -rival que vous donnez à Édouard!... - ---Ma pauvre enfant!... Si tu soupçonnais ta naïveté!... - ---Ma naïveté... Elle est morte!... Vous l'avez tuée, Marcienne. Vous -étiez mon culte, mon adoration, mon modèle... Maintenant, je ne verrai -plus que des abominations et des trahisons dans la vie.» - -Les paroles vibrèrent dans un frémissement de douloureuse sincérité. -Jusqu'à présent, Charlotte, par la gaucherie de ses questions, la -raideur où elle forçait son angoisse de petite fille prête à fondre en -larmes, manquait totalement du prestige que réclamait son rôle. - -Mais soudain, elle fut elle-même. Elle eut l'accent de sa propre -catastrophe morale. Son cri cessa d'être conforme à son attitude de -surface. Il jaillit des profondeurs. Une intense émotion troubla -Marcienne. - ---«Ah! Charlotte... ma petite soeur!... Ah! quelle fatalité! - ---Ne m'appelle plus ta soeur, Marcienne!... Je ne la suis plus. Je suis -la soeur d'Édouard, de cet admirable grand homme, que, maintenant, ton -existence même outrage!...» - -L'impétuosité des mots, le tumulte des sentiments, les sanglots -éclatèrent. Et le tutoiement revenait, parmi les lambeaux sanglants de -tendresse déchirée. Car ce n'était plus la sage petite Mme Fromentel, -guindée jusqu'à l'accomplissement d'un effarant devoir: c'était Lolotte, -éperdue de détresse, jetée dans une situation trop forte, et ne -comprenant plus, ne voyant plus clair même dans sa propre conscience, à -sentir qu'en face de la belle-soeur coupable, elle ne parvenait pas à la -haïr, qu'elle subissait toujours son charme tendre, sa domination -d'altière douceur, et qu'une tentation lui venait d'aller pleurer sur -son épaule. - ---«Comment as-tu pu faire une chose pareille... toi, Marcienne? Et tu ne -t'en repens pas... Tu ne le regrettes pas!... Tu n'as pas l'air d'en -souffrir... - ---J'en souffre devant tes larmes, Charlotte. Je sacrifierais,--non pas -mon amour,--mais ma vie, pour que tu n'aies pas lu cette lettre. - ---Ton amour!... C'est à moi que tu dis cela!... Tu me donnes à entendre -que ce misérable amour t'est plus précieux que l'existence, que ma -sécurité morale, ma confiance en toi!... - ---S'il ne m'était pas cher au delà de tout, je serais pire que tu ne me -supposes. - ---Cher au delà de tout!... Mais tu blasphèmes! Tu préfères un Philippe -d'Orlhac à Édouard? - ---Je ne les compare pas. - ---Que t'a fait mon frère? Réponds-moi franchement. A-t-il eu envers toi -des torts que j'ignore? - ---Aucun. - ---Sa froideur n'est qu'apparente, tu le sais bien, Marcienne. Il ne -débite pas des fadaises sentimentales... Mais quel grand coeur que le -sien! Et il t'aime, Marcienne, il t'aime!... d'une façon à laquelle je -ne songerai plus sans épouvante. - ---Ma tendresse pour lui, je te l'assure, Charlotte, est immense. - ---Tais-toi. Tu n'as pas le droit de parler de ta tendresse pour lui. - ---Je ne puis pas t'en vouloir de t'exprimer de la sorte. J'aurais sans -doute dit des paroles semblables, en jugeant une situation telle que la -mienne, il y a seulement quelques mois. - ---Ah?... Et le crime que tu aurais condamné, maintenant que tu l'as -commis, te semble justifiable? - ---Bien mieux: je ne puis même pas me persuader que cette révélation -nouvelle, profonde, foudroyante, de la vie, comporte quelque chose de -criminel.» - -Charlotte écarquilla les paupières, ouvrit toutes grandes les claires -fenêtres de ses yeux. Mais rien n'y entra des sombres lueurs dont -fulgurait l'âme de Marcienne. - -La petite belle-soeur eut un mot de violence: - ---«Les assassins tiennent aussi des raisonnements pareils. - ---Oui, peut-être...» dit rêveusement Mme de Sélys. «Ceux qui raisonnent, -du moins. Et les autres, inconsciemment. C'est la réflexion que je me -suis faite, dans l'étonnement du mystère que j'ai découvert en moi. - ---Ce mystère n'est pourtant pas compliqué,» murmura Charlotte. - -Ses pleurs s'étaient taris. La contraction des nerfs faisait par -instants tressauter les muscles délicats de son visage. Un sourire -avisé, furtif, d'un dédain qui s'appliquait, vint soulever la lèvre, -puis se fondit dans le gercement d'un frisson. - ---«Qu'est-ce que tu veux dire?» demanda Marcienne. - -Elle avançait la tête, un peu inquiète, mais sans aucun redressement -défensif contre l'offense probable. Plutôt avec une espèce de -sollicitude pour les tourments baroques dont la naïveté de sa -belle-soeur devait aggraver la tristesse logique de leur situation. - ---«Qu'est-ce que tu veux dire... que ce mystère n'est pas compliqué? - ---Oh! ne me force pas à m'avouer à moi-même ce que je devine... ce qui -m'écoeure!...» - -Le mot heurta le calme de Marcienne comme une pierre la surface unie -d'un étang. Un tressaillement passa, en ondes vives, puis apaisées, et -qui, soudain, moururent. - ---«Va, parle... Parle, Charlotte, de ce que tu ignores... Comme je le -ferais moi-même à ta place, comme nous le faisons tous quand nous nous -jugeons les uns les autres. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de la -douleur que j'ai mise en toi. Crie-la, cette douleur, ma pauvre enfant. -Qu'importe si tu me blesses!» - -Quel secret de dignité était en cette hautaine créature? Comment, dans -un si tragique défilé, se maintenait-elle sur les sommets, d'une -démarche noble et sûre, tandis qu'elle aurait dû se débattre d'horreur -au fond du précipice? Nulle arrogance d'ailleurs dans son accent, nulle -vibration d'orgueil. Une certitude singulière, une mélancolie profonde, -et une émouvante pitié. Mais pitié pour qui?... Pour Charlotte sans -doute... Pour Édouard?... Qui sait? Et pour toutes les misères des -coeurs, auxquelles sa passion la rendait compréhensive... Pour tout ce -qu'il y a de mesquin, de fatal et d'amer dans la poursuite impérieuse du -bonheur. - -Charlotte cependant, étreinte par cette supériorité, se taisait. -Marcienne insista. Et la jeune femme, balbutiante, finit par dire: - ---«Ah! cette idée qui me remplit de honte pour toi, pour moi, pour nous -tous... qui me fait prendre en dégoût l'amour, le monde entier, tout ce -qui existe! - ---Quelle idée? - ---Édouard a cinquante-cinq ans. M. d'Orlhac n'en a pas trente. Et ce -n'est pas de platonisme qu'il te parle dans son odieuse lettre... Toi, -Marcienne, toi!... C'est pour _cela_ que tu trompes l'homme admirable -qu'est mon frère... que tu exposes son honneur... sa vie peut-être... -Car tu sais bien qu'il en mourrait.» - -Sur le beau visage de Mme de Sélys, depuis le cou jusqu'aux racines des -cheveux relevés, la marée rose du sang surgit d'un flot brusque, -s'étendit, resta. - -Elle s'accouda, les doigts au front, les paupières closes. - -Et elle ne dit rien. - -Charlotte l'épia, déconcertée. - -C'était l'accusation suprême qu'elle avait lancée là, et même avec un -scrupule de la formuler, cette petite épouse gentille, tendre et froide, -qui se croyait éprise de son mari et lui avait donné trois enfants, tout -en conservant une indifférence physique et une antipathie morale pour -les manifestations sensuelles de l'amour. Ces manifestations, il faut le -dire, avaient été bornées, de la part de Jacques Fromentel, par le -principe qu'il professait et exprimait suivant la formule classique: «On -ne traite pas sa femme comme une maîtresse.» - -Et, de fait, sans trop savoir comment on peut traiter une maîtresse, -Charlotte envisageait vaguement, dans le désir trop ardent de l'homme, -dans ses caresses trop vives, quelque chose de dégradant pour la femme. -Elle entrevoyait ce domaine obscur avec l'intolérance rendue plus rigide -par la curiosité inavouée, le dépit inconscient, qui pince les lèvres et -aigrit la voix des vierges vieillies et des épouses trop chastes. - -Douée d'une joliesse exquise, à qui l'on faisait fête, et d'une -mansuétude charmante, Charlotte hérissait d'aussi peu d'angles que -possible le petit glaçon de sa vertu. Toutefois elle gardait, pour les -coupables amoureuses, ce «Comment peuvent-elles?» qui plisse de dégoût -les lèvres que n'ont jamais affolées les baisers. - -Et c'était Marcienne,--cette Marcienne tant admirée, toujours vue si -haut planante, cette femme qui portait le nom illustre de son frère, -dépositaire d'un repos si précieux, d'un honneur si sacré, c'était cette -soeur aînée, maternelle à sa jeunesse, qui glissait au plus vil péché, -dans les bras d'un homme de dix ans moins âgé qu'elle! - -Pourquoi ne repoussait-elle pas au moins l'imputation de folie -charnelle? Pourquoi n'avait-elle pas une protestation, pas un geste pour -se soustraire au bas soupçon dont Charlotte eût voulu écarter l'horreur? -Que n'invoquait-elle quelque chimère de compassion, de dévouement, un -entraînement romanesque?... Mais cette rougeur d'aveu!... Et maintenant -ce silence... Ces paupières abaissées, voilant un abominable rêve... - -Marcienne songeait au miracle de la volupté magnifique... à -l'extraordinaire unisson de deux êtres de chair dont les fibres et les -nerfs s'attirent de l'attraction irrésistible qui rend foudroyantes les -grandes forces de l'univers. Elle songeait que les ardents nuages -magnétiques,--lorsque, du fond le plus lointain de l'espace, le vent les -jette l'un vers l'autre,--ne peuvent pas se soustraire à l'union -prodigieuse dont toute l'immensité s'illumine. Et qu'ainsi deux -créatures humaines, qui marchaient calmes et inconscientes de leur -puissance passionnelle avant de se rencontrer, sentent, quand leurs yeux -se croisent enfin, quand leurs mains se touchent, que la fatalité d'un -bonheur formidable est sur eux. L'étreinte leur devient inévitable, -comme l'éclair aux nuées. - -Tout disparaît devant la loi despotique de leur amour. Quelque chose -d'infini passe dans leurs joies, comme si la Nature y condensait tous -les secrets de la vie et de la mort. Car le couple élu pour cette rare -félicité de la chair rentre dans l'ordre parfait, réalise le phénomène -essentiel, résume dans un baiser de feu l'harmonie des mondes. Auprès -d'une union pareille tous les autres mariages, légitimes ou illégitimes, -ne sont que des ébauches d'amour, des essais plus ou moins durables, des -erreurs plus ou moins douces de l'imagination et des sens. - -Marcienne, le front sur sa main, sous l'ombre de ses paupières, vit les -yeux de son amant, sa bouche... Elle sentit autour d'elle les bras -d'adoration et de caresse qui l'avaient emportée dans les régions -divines, sur les sommets de lumière, dans les au-delà fabuleux qu'elle -eût ignorés toujours... - -Comment le regret et le repentir seraient-ils venus? Elle n'avait au -coeur, à côté de sa passion, qu'un grand désir de la mort, un désir qui, -brusquement, l'avait saisie le jour où elle s'était éblouie devant la -beauté de son amour. Toute sa vie n'avait été qu'une marche à tâtons -vers la minute resplendissante. Redescendrait-elle dans la nuit les -chemins qu'elle avait montés vers l'aurore? Que pouvaient être les -lendemains d'une félicité pareille? - -Si elle l'eût goûtée à vingt ans, peut-être eût-elle imaginé qu'un si -complet bonheur était le pain quotidien de l'existence, qu'il devait -être éternel ou qu'il se renouvellerait à l'infini. - -Mais elle en avait trente-huit. Elle avait sondé les choses et les -êtres, les joies et les douleurs, par toutes les forces intuitives de sa -nature d'intelligence et de sensibilité. Il y a quelques semaines -seulement, n'aurait-elle pas juré qu'elle connaissait la mesure de tout, -ayant au moins tout imaginé de ce qu'elle n'avait pas ressenti? - -Aujourd'hui, elle en arrivait à se demander comment, avant de connaître -Philippe, elle concevait l'amour. Et elle n'y parvenait pas. Elle -prenait en pitié son ignorance antérieure. - -Du moins elle en savait assez pour connaître que rien ne dure, pour -observer l'affreuse rapidité des jours, pour compter les heures de grâce -accordées à sa jeunesse finissante. - -Et voilà pourquoi Marcienne souhaitait d'un âpre voeu quelque mort -soudaine et douce. - -N'est-ce pas la seule éternité qui pouvait être accordée à son rêve? Des -siècles n'y ajouteraient rien. Il suffirait pour qu'il fût impérissable -qu'elle ne le vît pas finir. - -La voix de Charlotte la tira de sa rêverie. - -Mme de Sélys regarda cette enfant. - -Comment lui faire comprendre ce qu'elle-même, Marcienne, malgré ses -années en plus, sa supériorité d'organisation, sa curiosité de la vie, -n'eût pas compris quelques mois auparavant, n'eût jamais compris -peut-être sans le piège de lumière et de folie où l'avait prise le -destin? - -On lui avait tant fait la cour! Elle se sentait naguère encore si sûre -d'elle-même, dans sa méfiance amusée des protestations que le désir met -aux lèvres des hommes. Elle se serait condamnée d'avance sur la simple -vision de sa conduite actuelle. Comment Charlotte ne la -condamnerait-elle pas? - ---«Ainsi,» disait la jeune femme, «tu te renfermes dans ton silence, -Marcienne? Tu ne daignes me donner aucune explication, tu ne veux -prendre aucun engagement?... - ---A quoi bon? Corrige-t-on la fatalité par des paroles? - ---Je la corrigerai par des actes. - ---Que feras-tu? - ---J'avertirai mon frère. - ---Malheureuse enfant! Ne vaudrait-il pas mieux que tu prisses une arme -pour le tuer? - ---Je cesserai de te voir en tous les cas, Marcienne. Je n'entrerai plus -dans cette maison où ton mensonge habite. - ---Ce serait tout révéler à Édouard. - ---Tu ne veux pas que je joue un rôle dans ta comédie, que je devienne ta -complice? - ---Je ne veux que sauver de la douleur celui que j'offense malgré moi. -C'est bien assez du mal que je t'ai fait, ma pauvre Lolotte. - ---Pourquoi n'as-tu pas le courage de ta folie, ne divorces-tu pas? - ---Parce que ni Édouard ni moi nous ne pourrions vivre l'un sans -l'autre.» - -A cette étonnante réponse, Charlotte eut un moment de stupeur. Puis, -affolée d'incompréhension, d'impuissance, elle s'écria: - ---«Eh bien, j'irai trouver M. d'Orlhac. Je le supplierai ou je le -menacerai. Si c'est un homme d'honneur, il renoncera à toi.» - -Marcienne, sans répondre, posa sur Charlotte un long regard -indéfinissable. - -Il y eut un silence. Toutes deux maintenant se tenaient debout, face à -face. Et, brusquement, dans cette confrontation, le sentiment de ce qui -les divisait sombra en elles, tomba au second plan de leurs âmes, subit -comme une courte éclipse. La douceur intime et ancienne de leur amitié -ressurgit. Un long flot de tendresse monta, dans une horreur étonnée de -la lutte. Pouvaient-elles se traiter en ennemies? Mais que s'était-il -donc passé? Pourquoi n'avaient-elles pas prononcé le mot qui les aurait -fait se comprendre? Il devait exister, ce mot. Rien n'était irréparable. -La triste chose pouvait finir, s'oublier, s'effacer comme un mauvais -rêve. - -Charlotte surtout, si longtemps pliée à l'influence de cette soeur -qu'elle admirait, et dominée à cette minute même par le mystère, par le -calme d'une nature vraiment supérieure,--plus enfant aussi, plus crédule -aux miracles des revirements et des réparations,--admit soudain et sans -cause la possibilité d'un remède. - ---«Marcienne... j'avais tant de chagrin!... Pardon si je t'ai blessée... -Je ne te juge pas, je t'implore... Dis, tu ne voudras pas notre malheur -à tous!...» - -Des larmes noyèrent les yeux de Mme de Sélys. - ---«Lolotte!... Chère petite Lolotte!... - ---Marcienne... j'en mourrai! - ---Tais-toi, oh! tais-toi!...» - -Elles s'étaient rapprochées. Elles s'étreignaient à présent, -frémissantes de sympathie, d'angoisse. La tête blonde s'appuyait sur -l'épaule plus haute. L'aînée entourait la cadette de ses bras, avec un -bercement imperceptible, comme pour une petite fille que l'on console. - ---«Pourquoi as-tu fait cela, Marcienne? - ---Je ne puis pas te le dire. - ---Je t'aimais tant!... Et maintenant... de t'embrasser ainsi, il me -semble que je trahis mon frère. - ---Ne crois pas une pareille chose. - ---J'ai eu des idées affreuses. J'en aurai encore. Comment vivre entre -vous deux désormais? - ---Hélas! pauvre enfant, ce n'est pas moi qui peux te le dire. Toute -sollicitation de ma part pour assurer son repos, à lui, aurait l'air de -réclamer ta complicité. - ---Comment!... Ta fierté ne me demande rien! Tu me laisses libre d'agir? - ---Absolument libre. - ---Mais je ne sais pas ce que je dois faire. Et quoi que je fasse ou non, -je deviendrai folle de douleur. - ---Tu as tes enfants, Charlotte. Oublie le reste et ne pense qu'à eux. - ---Je suis l'enfant de mon frère. Il m'a élevée. Je lui dois tout. Voilà -ce que je n'oublierai jamais.» - -Un retour d'hostilité sur cette parole. Un recul. - ---«A toi de voir,» dit Marcienne, «si, en l'éclairant, tu lui rendrais -le bien qu'il t'a fait.» - -Ce fut le seul effort où condescendit l'orgueil de Mme de Sélys, pour -inciter sa belle-soeur au silence. - ---«Et... tu es décidée, Marcienne?... Tu reverras M. d'Orlhac? - ---Sur ceci, je n'ai pas à te répondre.» - -Les fronts et les coeurs de nouveau redressés. Les yeux durcis. Une -désolation d'espace entre les âmes. - ---«Adieu, Marcienne. - ---Au revoir, Charlotte.» - -Et comme la jeune femme soulevait la portière: - ---«Ne viendras-tu pas dîner ce soir? - ---Je ne le peux pas. Adieu.» - - - - -III - - -Marcienne descendit du fiacre au coin de la rue Mozart. - -Elle paya le cocher, lui donna plus qu'elle ne devait, par manque -d'habitude, car, n'ayant jamais, jusqu'à cette époque de sa vie, -pratiqué les courses mystérieuses, elle ne connaissait guère que sa -propre voiture. - -Puis elle s'engagea dans la rue Ribéra. - -Quel sens avaient pris pour elle les trois syllabes du nom de ce maître -espagnol! Quel sens plus pénétrant, le singulier décor de cette rue -lointaine d'Auteuil, dont la pente, généralement déserte, descend entre -d'anciens jardins, le long de clôtures par-dessus lesquelles pendent des -branches. - -Ces arbres enfermés représentent les débris des bois qui, naguère -encore, résistaient à la lente conquête de la ville, à la marche en bon -ordre de l'armée formidable des maisons. Ilots de verdure, transformés -en petits parcs autour de villas particulières, ils disparaissent l'un -après l'autre. La valeur des terrains augmente à l'ouest. L'emplacement -d'une charmille est un capital perdu. On déracine pour bâtir. Déjà, vers -le haut de cette pittoresque et verdoyante rue Ribéra, des constructions -dressent leurs sept étages, dans l'horreur accrue des façades -prétentieuses, des encorbellements lourds, des ferrures peintes en bleu -pâle et des petits bandeaux de faïence aux tons criards. - -Marcienne franchit vite cette région de modernité vulgaire. - -Au delà, tout de suite, l'impression de dépaysement, d'existence -lointaine. - -Les secs trottoirs d'hiver sous la retombée des branches. Les nobles et -tristes formes des grands arbres dépouillés. La vie mystérieuse des -demeures entrevues dans le cadre des grilles, et qui semblent abriter -des sensations fortes et lentes. La ouate basse du ciel de décembre -déchiquetée aux ramilles noires. Et le parfum âcre, brumeux, qui monte -des terreaux, des racines, des chrysanthèmes morts, des lierres vivaces. - -Une impression morne et recueillie de province, une haleine de solitude -forestière, avec une pointe aiguë de réminiscence nostalgique. - -Marcienne aspirait ces choses, leur ouvrait toute son âme, déjà grisée -de rêve, les yeux alanguis, les narines palpitantes. - -Elle entrait dans son univers passionné. Elle était au seuil du -merveilleux abîme, de l'au-delà, du surhumain. - -Elle s'arrêta devant une grille étroite, murée à l'intérieur par des -volets pleins, qui ne laissaient rien voir. - -Elle l'ouvrit, la franchit et la referma, furtive et preste. - -Dans le jardin, elle s'arrêta, la main à sa poitrine gonflée, où le -coeur bondissait follement. - -Une joie douloureuse l'oppressait. Dès cette première minute, tout ce -qu'il y avait dans son amour de voluptueux et de tragique, tout ce qui -en faisait l'ivresse et l'amertume, se précipitait en elle, y jetait -cette exaltation douce et en même temps terrible, qui semblait à -Marcienne la saveur suprême de la vie. - -Son amour... Il était là, partout, dans cet asile secret et cher. Il se -levait passionnément de toutes choses: de la pelouse étroite, où le -gazon se poudrait d'une poussière de brouillard; des corbeilles, où la -sollicitude entêtée de l'amant voulait maintenir des fleurs en plein -décembre; de l'allée tournante, où le gravier criait une discrète -bienvenue; du petit porche à colonnettes, au fronton duquel -s'échevelaient des ramuscules morts de glycine. - -Les yeux de Marcienne effleuraient chaque trait du blême jardinet -d'hiver, chaque détail de la façade, avec une caresse attendrie. Stables -images des heures miraculeuses et fugitives. Apparences qui -subsisteraient en elle à travers tout l'avenir obscur, jusqu'aux portes -de la mort... Oui, toujours, toujours, elle les verrait. Et c'était le -seul «toujours» dont la certitude fût permise à sa jeunesse déclinante. - -Une pâleur à la joue, Mme de Sélys entra. - -Il était à peine trois heures et demie. Philippe ne serait pas encore -là. Elle le savait. - -Le jeune homme n'habitait pas cette villa, louée uniquement pour leurs -rendez-vous. - -Il demeurait avec sa mère, dans un superbe appartement de la place -Vendôme. - -C'était pour ne pas quitter Mme d'Orlhac, et non, comme l'avait insinué -Charlotte, pour mener à Paris une vie de plaisirs, que le jeune -diplomate s'était fait donner un poste au ministère des Affaires -Étrangères, plutôt de d'accepter le secrétariat d'ambassade auquel il -avait droit. - -Philippe, sous certaines apparences de futilité mondaine, et avec ce -scepticisme d'attitude qui est le costume d'élégance morale de rigueur à -notre époque, était un être de tendresse, de chimère, de vive -sensibilité. - -Un courant d'idées, une mode d'opinion, en façonnant les gestes de tous, -laisse intact le caractère de quelques-uns. Vers 1830, il y a eu des -romantiques au coeur sec; et, pour un petit nombre qui s'exaltaient -sincèrement, combien restaient glacés tout en pinçant de la guitare -lyrique. - -Aujourd'hui, il faut être féroce. Mais les larmes qu'on n'étale plus au -dehors ne laissent pas que de couler en dedans. L'égoïsme, la négation, -la «blague», sont pour certains les traits du visage véritable. Mais -pour d'autres ce n'est qu'un masque retenu par la fierté. - -Jusqu'à vingt-huit ans, Philippe d'Orlhac avait essayé d'être de son -époque. Il avait eu des maîtresses, et se vantait de ne leur avoir -jamais dit: «Je vous aime.» Il cachait comme une faiblesse inavouable -son culte pour sa mère, la soumission où il restait volontairement -vis-à-vis d'elle, plus troublé de lui causer un chagrin que, dans son -enfance, de subir une de ses gronderies. Il se défendait d'un -enthousiasme ou d'une admiration autant que d'une impulsion basse. Il -affectait de goûter dans l'art l'intellectualité seule et de mépriser le -sentiment. - -De bonne foi, il se composait une tenue morale en contradiction avec sa -nature secrète. Il en subissait le malaise sans se l'expliquer. C'était -un enfant. Il ne se connaissait pas. - -Mais il rencontra Marcienne de Sélys. - -Et ce fut, dans ce coeur neuf, intact,--prisonnier dont on ouvrait le -cachot et qui découvrait la splendeur du soleil,--un éblouissement de -passion; chez cet être jeune, ardent, crédule, qui se croyait vieux de -tous les siècles de pensée humaine, qui se jugeait indifférent, -sceptique, une éclosion de miracle, une apothéose de chair et d'âme à -illuminer toute l'existence. - -Lui qui se renfermait dans l'artificielle forteresse de son MOI, qui -s'appliquait à cette culture taciturne et altière de sa personnalité, il -se donna avec confiance, avec fougue, avec une tendre prodigalité de -tout son être. Et il éprouva un bonheur extraordinaire à se donner -ainsi. Il eut l'émerveillement de ce qu'il croyait un miracle, alors -qu'il rentrait seulement dans la véritable ordonnance de sa nature. Il -attribua ce miracle à la grâce unique, incomparable de Marcienne. Il -adora cette femme avec l'illusion d'un amant à son premier -amour,--l'illusion qu'elle seule aurait pu lui ouvrir les portes du ciel -inconnu, et que, s'il la perdait, ces portes se refermeraient pour -toujours. Il eut la reconnaissance agenouillée d'un adolescent, avec la -fierté ombrageuse, le prestige de volonté et d'intelligence, l'entente -des choses sensuelles, qui sont le fait de l'homme. - -Marcienne songeait à la beauté, à la spontanéité de ce jeune amour, -tandis qu'assise dans le petit salon de la rue Ribéra elle attendait -Philippe. - -Tous les jours, vers cinq heures, en sortant du ministère, il courait à -Auteuil. Il s'enfermait dans leur chère maison, sans jamais être sûr que -Mme de Sélys pourrait l'y rejoindre, car n'était-elle pas entourée de -toutes les barrières de la prudence et des nécessités mondaines? Il -écrivait ou lisait jusqu'au moment--tardif par bonheur aujourd'hui--des -dîners en ville. - -Il s'habillait là, sans valet de chambre, et partait, morose ou enivré, -suivant que Marcienne était ou non venue. - -Le domestique sûr, réservé au service de la villa, ne paraissait que le -matin. L'horreur des curiosités serviles, plus que le danger, faisait -écarter par les amants toute présence mercenaire. - -Mais, par les ordres de M. d'Orlhac, tout, dans le nid étroit, si -soigneusement paré, était prêt à partir de midi pour une arrivée -inopinée de Mme de Sélys. Un caprice de nostalgie ou de rêve y amenait -parfois la jeune femme, comme en cet après-midi où elle accourait se -réfugier là, toute meurtrie de son entretien avec Charlotte. - -La tête au dossier de la bergère, dans le silence passionné, dans -l'arome des fleurs dont s'imprégnait la tiède atmosphère, Marcienne -réfléchissait. - -Un sourire de tendresse mélancolique flottait à ses lèvres. Elle -regardait au fond d'elle-même, dans l'arrière-plan de détresse obscure -qui se creuse sous une passion telle que la sienne, et elle trouvait une -volupté étrange à la secrète souffrance qu'elle éprouvait seule, que -seule elle connaissait. Tout à l'heure, quand l'adoré viendrait, avec -quelle joie triomphante elle lui ouvrirait ses bras, elle lui tendrait -sa bouche! Comment se douterait-il des ombres que mettent au coeur d'une -femme de cet âge, et qui aime, les lointains déjà profonds de la vie? -Elle-même y penserait-elle encore dans l'étourdissement de l'ivresse? -Sous les baisers de Philippe, ne trouvait-elle pas la sensation -d'existence indomptable et éternelle qui doit être la respiration des -dieux? Et quand, tremblante et mortelle, Marcienne retombait sur la -terre, tout le tragique des hiers et des lendemains, qu'ignoraient les -vingt-huit ans de Philippe, ne devenait-il pas une source de volupté -sombre? Aurait-elle renoncé, même pour l'insouciance de la jeunesse, qui -ne sait pas goûter la vie, à l'intense, à l'amère saveur de ses joies -formidables et précaires? - -Ah! ce qui la faisait si grande!... La mort en soi de l'égoïsme, -l'acceptation du destin, la tendresse non point seulement pour l'amant -d'aujourd'hui, pour l'amant éperdu de passion, mais pour le fatalement -infidèle de bientôt, pour celui qui s'écarterait de son chemin, pour -l'être qui portait en lui-même, sans le savoir et sans le croire--mais -elle savait, elle!--l'infinie douleur des jours à venir. - -Elle l'aimait!... Comme elle l'aimait pour l'enchantement des heures -présentes, et pour le martyre que, malgré lui, malgré son adorable -coeur, il ne pourrait pas ne pas lui infliger plus tard. - -Capable de savourer, d'approfondir des émotions pareilles, Mme de Sélys -ne se croyait pas tenue d'y renoncer, même pour son mari, même pour -Charlotte. Elle eût protesté devant Dieu même de son droit de vivre un -tel rêve. - -Extase de mélancolie, de sacrifice tendre, merveilleux frissons de la -chair: c'était la cime de son destin qu'elle atteignait. Qui donc l'eut -empêchée d'y monter? - -Un grincement de la grille--si léger, mais qu'elle entendit--la souleva -vers une fenêtre, dont elle écarta le rideau. - -A travers l'ombre complètement tombée, elle devina plutôt qu'elle -n'aperçut Philippe. - -Elle toucha le commutateur électrique. Des lueurs jaillirent. Les gerbes -de roses, de lilas, dans les vases aux formes bizarres, surgirent -triomphalement de la nuit. Elle reconnut la certitude de l'amour... les -pas dans le vestibule... - -Oh! son coeur qui bondit! Et, dans ses veines, le grand flot de suavité -tumultueuse... - -Le voici, l'amant. Il entre: - ---«Tu es là!... J'ai vu la lumière... Ah! que je suis heureux!» - -Tout de suite leurs bras se sont noués aux bustes, leurs lèvres se -prennent. - -Les subtilités de leurs âmes s'évanouissent dans l'attraction impérieuse -des corps. Et c'est la commotion bouleversante, la défaillance, toujours -nouvelle et comme imprévue, de la première caresse. Cet homme jeune et -ardent, cette femme aux nerfs fougueux et délicats, s'aiment avant tout -de tous leurs sens. - -L'appel réciproque de leurs fibres vivantes est si net, si violent, -qu'ils en souffrent,--palpitants, écrasés,--dans le coup de foudre de -chaque rencontre. Ils délirent, tremblent et s'émerveillent tout d'abord -de s'effleurer. - -Puis ce désordre s'apaise. Les voeux de la chair se précisent. Ils -retrouvent le discernement des baisers. - ---«Viens...» murmure à Marcienne la voix altérée de Philippe. «Viens... -je t'aime... je te veux... à moi... toute.» - -Elle marche, enivrée, dans son étreinte. - -Elle se laisse entraîner vers les demi-ténèbres de leur chambre. - -Ni résistance calculée, ni coquetterie. Ils sont tous deux dans la -grande passion dévorante, qui n'a pas besoin de subterfuges, -d'aiguillons. - -Ils ont l'un de l'autre une soif égale. Et cette soif ne ressemble pas -aux fièvres d'imagination qu'ils ont pu connaître--lui, dans des -aventures sans sincérité; elle, dans deux mariages: le premier, de -virginale ignorance, le second, d'enthousiasme intellectuel. - -Ils découvrent ensemble le paradis de leur amour. Chacun est pour -l'autre l'initiateur involontaire, par la seule ingéniosité de sa -tendresse. - -Leurs baisers se façonnent à leurs lèvres, parce que ce sont _leurs_ -lèvres, sans qu'aucune science perverse, aucune furtive réminiscence, -n'émousse la saveur violente, aiguë et neuve de leurs caresses, -l'émerveillement de leurs audaces dans le mystère des voluptés. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et maintenant ce sont les premiers mots de la causerie qui suit -l'extase: cette causerie chuchotée des âmes blotties l'une contre -l'autre comme le sont les corps heureux; ces paroles qui, dans leur -folle et câline douceur, gardent des frôlements, des soubresauts de -chair frémissante. - ---«Alors... tu m'aimes? - ---Oh!... si je t'aime!... - ---Tu as pensé à moi depuis avant-hier? - ---Tout le temps, ma chérie. Je ne pense que trop à toi, mon Dieu!... - ---Pourquoi, trop?» - -Il ne répond pas tout de suite. Un reflet de souffrance passe dans ses -yeux, que l'ombre et la passion remplissent d'une splendeur obscure. Et -Marcienne y distingue le mal de jalousie dont il souffre, parfois -jusqu'à l'injustice, jusqu'à la fureur. Elle regrette sa question. Mais -dans la pression soudain plus étroite dont elle l'enserre, Philippe se -domine, refoule en lui-même l'élan cruel, cherche sa réponse à la -surface des impressions troubles. - ---«J'ai tellement ton nom dans le coeur, dans la pensée, sur les lèvres, -que je crains toujours qu'il ne m'échappe. Par moments... figure-toi... -je sursaute... je crois l'avoir prononcé distinctement... Comme ces gens -qui s'endorment à l'église, et qui se réveillent effarés, qui regardent -leurs voisins avec inquiétude, croyant avoir parlé tout haut.» - -Elle sourit,--moins effrayée d'une imprudence possible que d'une minute -d'indifférence chez le jeune homme. Mais il est bien à elle. Il est -sincère. Elle le contemple sous l'estompe de la fine obscurité. Cette -belle tête, rayonnante de virile jeunesse, lui appartient. Cette chair, -ce coeur, sont tout vibrants d'elle. Oh! la magnificence de la -possession d'amour... Elle s'en extasie, Marcienne. Car, ce qui l'a fait -souffrir dans le seul homme qu'elle ait aimé auparavant, dans son mari -Édouard de Sélys, c'est la résistance latente de cet intellectuel, qui, -sans cesse, et pourtant très épris, se défendait contre le sentiment. - -L'orgueil d'Édouard n'admettait pas l'abandon complet à une femme, même -à la femme qu'il adorait. Et celui-ci, ce Philippe, qui se livrait, qui -se donnait, qui ne savait pas comment se donner assez, dût-il en -souffrir!... Quel ravissement, quel attendrissement de tenir entre ses -mains le bonheur d'un être si cher! Comme elle l'aimait pour sa -confiance, pour la noble témérité qui consiste à ne rien garder par -devers soi en amour. L'immensité tendre qu'elle sentait en elle-même -était si bien faite pour accueillir le don merveilleux, pour abriter -chaudement, profondément, le coeur candide et désarmé! - -Elle glisse sa bouche contre l'oreille de Philippe. Elle murmure,--par -un jeu où se plaît leur passion: - ---«Qu'est-ce que je suis pour toi? - ---Tu es mon idole adorée.» - -Elle secoue la tête,--cette tête dont la fierté grave se disperse en -mutinerie amoureuse, et qui, les cheveux défaits, paraît si jeune dans -le désordre des dentelles. - ---«Qu'est-ce que je suis? - ---Ma passion... mon bien... mon tout. - ---Non... Non... Dis vite.» - -Alors il prononce le mot qu'elle attend,--ce mot que le respect de -l'homme n'eût pas avoué d'abord à lui-même, mais que Marcienne a -transfiguré, dont elle a fait un suprême symbole d'étreinte, de -communion sensuelle, de périlleuse et divine folie. - ---«Tu es ma maîtresse. - ---Oui... Je suis ta maîtresse... TA MAÎTRESSE!...» - -Elle serre les dents, pâle de la signification ardente. Les étoiles de -ses yeux scintillent et sombrent entre le voile des cils. Elle fait -répéter à Philippe, elle répète elle-même les syllabes dont la hardiesse -d'aveu, dont même la sonorité nerveuse et crissante la grisent. Puis -elle ajoute, la voix mollie en un roucoulement de rêve: - ---«Tu es mon amant... mon amant!...» - -Pour le lui redire, le jeune homme se met à genoux, délirant -d'adoration: - ---«Je suis TON AMANT!...» - -N'est-ce pas leur destinée? L'exaltation de leurs sens et de leurs âmes, -les puissances inconnues de vivre qui s'éveillent en eux, et dont -eux-mêmes restent éblouis, ne leur crient-elles pas que tout au monde -doit être erreur, excepté de telles indications, si hautement -souveraines, de la Nature et de leur conscience,--non pas de la -conscience artificielle que leur ont façonnée les morales humaines, mais -du sentiment irrésistible, primordial, qui crée l'harmonie de leurs deux -êtres. - -Jusqu'à ce jour, Marcienne le croyait. Elle ne se découvrait aucun -remords. Plusieurs fois, d'ailleurs, elle s'était dit: «Il n'est qu'une -seule vertu absolue, la bonté. Ne pas faire souffrir, tout est là.» Et -elle se plaisait à résumer la philosophie de son généreux coeur par -cette phrase,--à propos de laquelle on la taquinait dans l'intimité: - -«Mieux vaut commettre une grande faute que de causer une petite -douleur.» - -Mais aujourd'hui, dans l'enivrement du plus excessif bonheur, elle -tressaille... Au fond d'elle-même, tout à coup, un sourd murmure de -larmes... Elle revoit la petite figure blonde, crispée d'angoisse: - -«Charlotte!» - -Marcienne n'a pas prononcé le nom tout haut. Elle ne veut pas parler à -Philippe d'une pareille tristesse, et dont la divulgation les mettrait -tous trois dans une situation si délicate. - -Mais il a senti leur splendeur d'amour s'assombrir,--comme, les -paupières fermées, on devine le passage d'une nuée sur le soleil. - ---«Marcienne, promets-moi que tu m'aimeras toujours!...» - -Elle le regarde sans répondre, et il s'épouvante de l'amertume de son -sourire. - ---«Oh! chérie, pas ces yeux-là... Ils me font mal.» - -Elle ne les éclaire pas. Elle les détourne. - -Une violence monte au coeur de l'amant. - -Il est sujet à des crises farouches lorsqu'il se heurte à l'inaccessible -dans l'âme et dans l'existence de cette femme. - ---«Ah! je sais bien que tu appartiens à un autre...» - -Un silence. - ---«Et tu l'as aimé!...» - -Elle a un geste qui implore, mais qui ne proteste pas. - -Philippe s'affole. - ---«N'as-tu aimé que lui?... Que sais-je de toi pendant toutes les années -où je ne t'ai pas connue?... Oh! ton passé... Oh! toutes tes paroles... -tous tes pas... Oh! tout toi que je n'ai pas possédée... que je ne peux -plus prendre... que tu ne pourrais plus me donner toi-même si tu le -voulais!...» - -La fauve douleur est déchaînée. Elle bondit dans sa prison de chair; -elle se plaint... et tout à l'heure elle va rugir aux barreaux de la -cage, à la barrière des dents serrées. - -En face d'elle, chez Marcienne, l'orgueil et le mystère se dressent. -Toutefois, dans le silence de fierté, une clameur de passion retentit. -Elle n'accordera pas une explication à la colère de son amant, mais elle -se jette d'un élan sur cette poitrine orageuse. - ---«Philippe... Tais-toi! Je t'adore!... - ---Tu m'adores?... Et quand je te demande: «Toujours?...» tu hésites... -Ce mot-là te fait peur!» - -Peur!... Il ne sait pas si bien dire. Il ne connaît pas l'effroi des -deux syllabes,--pour lui si longues, pleines d'éternité,--pour elle si -courtes! - -Qu'est-ce que le «toujours» de l'amour en l'espoir de cette femme si -proche de quarante ans?... Elle frémit jusqu'au fond de son être d'une -intolérable épouvante. - -Et le reproche insensé du jeune amant l'accable. Lui -expliquera-t-elle?... Oh! plutôt mourir. Il ne saura que trop vite! Elle -songe au bourreau qu'il sera, et le noble pardon qu'elle lui accorde -d'avance l'emplit d'une ivresse d'abdication, d'un attendrissement -infini. - ---«Oui... mon Philippe... je t'aimerai toujours.» - -Trop tard. Il a mesuré,--dans un autre sens qu'elle,--tout ce que les -fatalités de la vie ont mis de distance entre eux. - -C'est la coutumière torture,--sourde et confuse,--mais qu'un geste, un -mot, une nuance d'intonation suffit à rendre aiguë. - -Oh! ce quelque chose en elle d'impénétrable, d'insaisissable,--ce -quelque chose tissé par les années, par les acquisitions de -l'intelligence et du coeur, par les souvenirs, le long de tous les -chemins fleuris de sensations où elle a marché sans lui!... Comme il -s'en exaspère, comme il en souffre!... - ---«Si tu m'aimais, tu divorcerais. Nous serions complètement l'un à -l'autre. - ---L'un à l'autre?... Mon Philippe... Nous ne pouvons pas l'être plus que -nous ne sommes.» - -Et c'est vrai. Ils ne peuvent pas. L'obstacle suprême est en eux et non -en dehors d'eux. L'épouserait-elle--si elle était libre--cet homme de -dix ans plus jeune qu'elle? Ce serait une faiblesse dont sa haute nature -est incapable, et dont sa prévision clairvoyante aperçoit trop bien les -conséquences. D'ailleurs elle n'infligera pas à Édouard cet effroyable -désastre. - -Elle garde le silence. Les lèvres inertes, les yeux mi-clos, elle goûte -l'âcreté secrète, le parfum de ciguë qui mêle à sa passion une saveur si -tragique. C'est la grandeur et la rédemption de sa faute. C'est aussi le -brûlant aiguillon qui la précipite éperdue aux profondeurs des précaires -béatitudes. - -Dans un délire d'âme et de sens, Philippe se penche vers elle. Une soif -de meurtre et d'amour éclate aux prunelles passionnées. Marcienne -connaît cette lueur trouble. Elle s'y enivre. Elle la brave. - ---«Tue-moi, Philippe... Tue-moi! - ---Ah! tu le voudrais... dit-il. Oui... mourons, mourons!... C'est le -seul moyen de nous appartenir tout à fait.» - -Elle jette un cri de volupté, de surhumaine délivrance: - ---«Ah! mourir, mourir de ta main!...» - -Leur exaltation est indicible. Au cou délicat de Marcienne, Philippe -crispe ses doigts nerveux. Elle perd le souffle. L'extase de ses yeux va -vers l'amant et vers la mort. - -Mais, tout à coup, le jeune homme se rejette en arrière, passe la main -sur son front. - ---«Je suis fou... Je suis fou!» - -Sur leur désordre une stupeur s'abat. Un instant après, ils sont aux -bras l'un de l'autre. - ---«Que s'est-il passé? Qu'avions-nous? - ---Ah! Philippe... Ton hésitation... Quel dommage!... Ce serait fini... -Je dormirais dans mon rêve. - ---Tu l'as souhaité? - ---Follement. - ---J'ai vraiment voulu te tuer, Marcienne. - ---Qui t'a retenu? - ---La pensée que je n'avais pas une arme pour me frapper immédiatement -après et tomber là, près de toi, sur ton corps. Un revolver, un couteau -à portée de ma main... c'eût été l'affolement complet, la démence -irrésistible. Mais la seule préoccupation du moyen matériel m'a rappelé -à moi-même. Puis, ensuite... - ---Quoi donc? - ---Une autre idée... qui m'est venue en second, celle-là... en second -seulement, je l'avoue. - ---C'est?... - ---Le souci de ton honneur de femme.» - -Elle ne répond pas. Elle l'avait oublié. Maintenant elle frémit. Elle -voit la scène. Les deux cadavres trouvés là, demain. Quel scandale! -Édouard... Charlotte. L'injustice, l'abomination d'un tel crime contre -eux... Et pourtant?... Ah!... De quel soupir au bord des lèvres -vaguement souriantes, de quels yeux noyés de regret, Marcienne suit dans -le néant la minute fuyante, la minute irréfléchie et terrible où la vie, -l'amour et la mort fulguraient en apothéose,--la minute unique, et qui -aurait dû être la dernière, car, sans doute, elle ne reviendra jamais. - ---«Oh!» s'écrie Philippe. (Il écartait les dentelles sur la poitrine -fraîche, aux contours délicieux.)... «Comme je t'ai marquée mienne! Ah! -il te faudra cacher ta gorge... De quelques jours, au moins, personne -autre ne la verra.» - -Une ironie, une férocité encore. Mais la frénésie se condense en volupté -furieuse. Il couvre de baisers qui sanglotent, qui mordent, cette peau -blanche, si tendre et fine, où toute empreinte s'exagère, et sur -laquelle ses ongles ont laissé leur net et tragique dessin. - -Marcienne ouvre ses bras et les referme éperdument. N'est-ce pas le -Bonheur qu'elle étreint sous la forme jeune, impétueuse et belle, de cet -amant selon sa chimère et selon son désir, de cet amant dont la ferveur -atteint l'extravagance altière de ses propres songes? Elle est à lui -dans un emportement de sensations,--qu'il sait exalter encore. Car -Philippe, malgré le tumulte de son cerveau et de son sang, s'attarde aux -lenteurs dévotieuses, aux errances et aux flâneries de caresses, qui -retiennent longtemps la bien-aimée dans les sentiers de leur brûlant -paradis... - -Cette soirée, ils se haussèrent jusqu'à la cime suprême de leur amour. - - - - -IV - - -Le lendemain matin, dans son cabinet de toilette, au moment de prendre -sa douche, Mme de Sélys éloigna sa femme de chambre. - -Une fois seule, elle s'approcha du paravent de glaces, entr'ouvrit son -peignoir, et tressaillit. - -Devant les stigmates de colère et d'amour, violente prise de possession -de sa chair, tentative désespérée d'étreindre son âme,--elle éprouva une -joie orgueilleuse mêlée étrangement de soumission; puis une aiguë -réminiscence des délices; et, par-dessus tout, un sentiment de fatalité -sombre et forte, une impression de mystère. - -Ce qui la ravit, ce furent moins les traces meurtrières des doigts sur -la rondeur délicate, élancée du cou, qu'un signe farouche écartelé -au-dessus du sein gauche. - -Trois fines meurtrissures de pourpre violacée s'effilaient, se -divisaient en s'éloignant d'un centre plus large, semblaient l'empreinte -d'une patte griffue d'oiseau, ou bien une éclaboussure de sang, si -rudement projetée là, qu'elle se serait incrustée sous la peau -transparente. - -Sur la poitrine pleine, lisse et neigeuse, cela éclatait comme un -hiéroglyphe passionné. - -Marcienne contemplait avec un singulier transport ce visible -témoignage... C'était Philippe lui-même, toute sa jeune ardeur -ombrageuse, qu'elle portait là, dans sa chair. - -Lentement, elle appuya son doigt sur la place meurtrie pour y éveiller -une douleur. Et il lui plut d'en souffrir un peu. - -Cet enfantillage de passion devait la charmer pendant plusieurs jours. -Elle, pourtant si peu perverse, goûta vivement les petites ruses qu'elle -dut inventer pour éviter le décolletage des dîners officiels, -l'intrusion de son mari dans sa chambre, l'empressement de sa camériste. -Marcienne eût voulu rester ainsi à perpétuité, tellement stigmatisée -d'amour que nuls regards autres que ceux de l'amant ne pussent, au péril -de son redoutable secret, effleurer sa personne. C'était souhaiter le -pire danger. Mais le danger même, en cette période affolée, la grisait. - -Pour peindre l'état d'exaltation amoureuse où vivait Mme de Sélys, on ne -saurait mieux faire que de transcrire la lettre en vers qu'elle écrivit -à Philippe d'Orlhac, au lendemain de cette soirée où peu s'en était -fallu qu'ils ne mourussent ensemble, sans autre cause d'une si -criminelle folie que l'excès même de leurs sensations. - -La pauvre femme si coupable, et qui allait tellement en souffrir, a -mérité,--ne fût-ce que par la sincérité de sa nature et son noble besoin -de sacrifice en amour,--la divulgation (qui, si ce n'était pour la -justifier en une certaine mesure, serait une trahison) de la page où -elle exhala son cri de passion et son voeu de mort. L'appréhension, la -mélancolie qui lui inspiraient ce voeu, sauvent la hardiesse de la -confession sensuelle. Et l'accent de fatalité donne à penser qu'un tel -amour échappait peut-être au contrôle de la volonté humaine, et doit, -par conséquent, rester soustrait à la condamnation des jugements -humains. - -Voici les strophes que reçut Philippe, dans la petite maison de la rue -Ribéra:--strophes qui le jetèrent dans le plus délicieux enivrement du -coeur et des sens,--vers de flamme et de caresse auxquels il dut l'heure -la plus merveilleuse de sa vie, et que pourtant, par l'inconséquence des -passions humaines, il allait transformer bientôt en un instrument de -torture morale,--le plus atrocement cruel,--pour la femme adorée qui les -lui adressait. - - -_A PHILIPPE_ - - _Tes dents ont marqué ma chair - De mille morsures. - Signes des voluptés sûres, - Fleurissez, ô meurtrissures - Du bonheur qui m'est si cher!_ - - _Ces violettes pâlies - Qui jonchent mes seins, - Sous tes ongles assassins - Surgirent, pourpres dessins, - Dans l'ardeur de nos folies._ - - _Tes doigts cruels, mon amant, - Mon bourreau, ma joie, - M'étreignent comme une proie - Que l'on brise et que l'on broie... - Et j'adore mon tourment!_ - - _J'aime à crier dans tes fièvres, - Sous ton âpre effort - Pour me prendre plus encor, - Jusqu'au frisson de la mort... - Je veux mourir sous tes lèvres!_ - - _Tu rêvas de meurtre un soir... - Minute sublime! - J'étais par ton divin crime - Ta maîtresse et ta victime... - J'en eus l'affolant espoir._ - - _Oh! sentir ainsi ma vie - Fuir entre tes mains!... - De nos bonheurs surhumains - Ignorer les lendemains... - Toute, toute en toi ravie!..._ - - _Nos songes éternisés - Vivraient de la sorte. - Dans la tombe qu'on m'emporte, - Pourvu que ma lèvre morte - Soit close par tes baisers!..._ - - - - -V - - -Après l'explication qui avait eu lieu entre les deux belles-soeurs, Mme -de Sélys ne revit pas Charlotte de quelques jours. - -Celle-ci se disait souffrante, s'enfermait. - -Son mari vint rue Rembrandt, parut dans des réunions mondaines où les -deux couples devaient se rencontrer. Elle l'y laissa aller seul. - -Aux questions inquiètes d'Édouard, le peintre répondit en plaisantant: -«Lolotte n'est pas plus malade que moi. C'est un caprice. - ---Elle n'est pourtant pas fantasque,» fit observer M. de Sélys. -«J'espère bien qu'elle n'a pas quelque contrariété.» - -Marcienne écoutait, le coeur étreint. - ---«Oh! pas par ma faute,» répliqua vivement Jacques Fromentel. - -La franchise de sa voix et de son regard dissipa chez Édouard une légère -anxiété. Il savait sa soeur heureuse en ménage. Mais il n'ignorait pas -que ce bonheur nécessitait un peu d'aveuglement. Le peintre était sujet -à de courtes infidélités,--de ces fantaisies de nerfs ou d'imagination, -plus irrésistibles pour un artiste que pour tout autre, qui, aux yeux -des hommes, ne comptent pas, et qui cependant suffisent parfois à briser -le coeur d'une femme, surtout d'une femme aussi ingénue que Lolotte. - ---«Vous savez, Jacques,» dit l'avocat, rassuré et riant un peu, «si -quelque étourderie de votre part faisait du mal à cette enfant-là, je ne -vous le pardonnerais pas. - ---Je ne me le pardonnerais pas à moi-même,» déclara Fromentel, soudain -sérieux. - -Il ajouta: - ---«Ne craignez rien. Je n'ai jamais été pour Lolotte un meilleur mari -qu'en ce moment. Ce qu'elle a ne me préoccupe pas, puisqu'il s'agit d'un -malaise qui n'a pas de cause. Moral ou physique, il sera passé bientôt. - ---Tu n'as pas vu Charlotte, Marcienne? Pourquoi n'y es-tu pas allée?» -demanda M. de Sélys en se tournant vers sa femme. - -Celle-ci se troublait à constater la mâle sollicitude des deux hommes -pour l'aimable et fragile créature si profondément atteinte par sa -faute. - -Ainsi Lolotte, malgré sa puérilité, son besoin de consolation et de -confiance, n'avait pas trahi la douloureuse gravité de son secret. -Qu'elle eût un poids terrible sur le coeur, le mari même ne le -soupçonnait pas. Non seulement elle gardait les lèvres closes, mais elle -ne laissait échapper aucun symptôme involontaire de ce qui devait la -tourmenter si cruellement. - -Marcienne en ressentit une émotion où la gratitude et la pitié se -mêlaient d'impatience. Son orgueil eût préféré la lutte. Et peut-être, -dans l'exaltation d'amour qui lui rendait impossible tout retour à -l'existence normale, aussi dans l'antipathie du perpétuel mensonge, -souhaitait-elle vaguement une catastrophe qui l'eût libérée des -contraintes, qui l'eût autorisée à mourir en plein rêve. - -Elle entendit Jacques Fromentel lui dire: - ---«Oui, ma chère Marcienne, venez donc voir Lolotte. Un mot de vous la -guérira. Vous la confesserez. Elle doit avoir quelque petite folie en -tête. Et vous êtes son modèle, son bon ange. Ah! elle apprécie sa chance -de posséder une soeur comme vous. - ---J'irai voir Charlotte aujourd'hui même,» dit Marcienne. - -Elle y alla. - -Dans l'ascenseur l'emportant vers l'étage élevé qu'habitait le ménage du -peintre, Mme de Sélys sentit son coeur battre de timidité comme cela ne -lui était pas arrivé depuis qu'elle était une petite fille. Si hautaine -et brave quand Charlotte l'accusait, quand elle s'était crue en face -d'une hostilité et d'un péril, elle tremblait maintenant devant la -générosité muette, la souffrance résignée de cette enfant. Quel rôle -pour elle-même! Toutes les attitudes où l'on s'expose et où l'on -attaque, Marcienne les avait prévues, son audace altière les risquait. -Mais cela!... Cette dissimulation qu'elle imposait et dont elle -profitait; cette humiliation d'obligée et cette oeuvre secrète de -bourreau; cette dépravation partielle d'une âme dont elle avait un peu -la charge... Et quel reproche dans les yeux clairs dont elle goûtait -jadis si fort la tendre admiration! - -De tous ces sentiments, trop compacts, touffus et oppressants pour -qu'elle les analysât, une confuse angoisse montait. - -Pour y résister, Marcienne évoqua l'image de Philippe. - -Chose singulière, elle le revit avec une expression de visage qui lui -avait déplu. - -A propos d'un ami commun qui faisait la cour à Mme de Sélys, le jeune -homme avait exprimé quelque mécontentement,--et non pas avec cet -emportement jaloux qui la brutalisait et la grisait, car elle y trouvait -de l'âpreté et de la grandeur,--mais avec des façons gourmées et -boudeuses, où elle avait découvert de la mesquinerie, sinon de -l'impertinence. - -Querelle d'amoureux vite dissipée, mais dont le souvenir froissait Mme -de Sélys par un peu de banalité, de petitesse. - -Brusquement elle se sentit toute froide. Un sursaut atroce lui fit -bondir le coeur, comme lorsqu'on rêve de chute et qu'on s'éveille avec -la sensation de rouler dans le vide. Pendant quelques secondes, toute la -magnificence de son amour s'écroula, sombra vers une platitude -d'aventure vulgaire. - -Qu'est-ce qui distinguait son roman d'un vilain petit adultère -bourgeois? - -A le raconter, qui donc y verrait des splendeurs et des abîmes? - -Elle trompait son mari avec un très jeune homme, de forte complexion -amoureuse; elle s'affolait dans la nouveauté, l'intensité des caresses; -et elle s'épeurait devant les années hâtives qui bientôt lui -enlèveraient ces plaisirs. - -C'était l'aventure ordinaire et médiocre des femmes de son âge. Où donc -les mystères d'une volupté divine, l'enchantement d'une communion -surhumaine, la beauté du sacrifice, la noblesse de la mélancolie? - -Était-elle sûre seulement que Philippe se souciât de ces choses, eût -l'ardeur de les créer avec elle? - -Ah! minute amère, vision à rebours, piège affreux de la réalité,--qui -n'est pas la vie, car notre vie à chacun est tissée par nous-mêmes -au-dessus ou au-dessous de la réalité. - -Et Marcienne, en cet instant, à travers le tissu resplendissant que son -âme déroulait si haut par-dessus les prétextes matériels, venait -d'entrevoir la fiction dépoétisante par laquelle la grossière majorité -humaine interprète l'univers mystérieux des sentiments. - -Mme de Sélys s'était arrêtée en sortant de l'ascenseur. Elle s'accoudait -à la rampe, dans le silence de l'escalier, incapable d'un mouvement, et -toute frissonnante de l'éclipse intérieure, de l'ombre glacée qui, -brusquement, tombait en elle. - -Ce n'était pas la première fois. Elle connaissait ces expiations -abominables. Elle n'y découvrait qu'un remède: les sources ouvertes de -sa tendresse, la pitié pour les autres, qui, pas plus qu'elle, ne -réalisaient leur rêve. - -Pauvre cher Philippe! Ne le mesurait-elle pas tout à l'heure à la mesure -de son orgueilleuse chimère? Prétention insensée! Puisqu'il lui avait -donné des baisers sincères et de vraies larmes, que lui demanderait-elle -de plus? - -Cher, cher Philippe... si doucement appuyé contre son coeur, là-bas, -dans leur asile, dans leur retraite d'amour à jamais inoubliable... Cher -être, qu'elle aurait voulu garder dans ses bras contre toute douleur, et -qu'elle avait déjà fait souffrir, volontairement ou non. Son amant?... -Oui... Mais aussi son frère, son enfant, tout ce qu'on aime, tout ce -qu'on voudrait protéger contre la vie méchante. - -Ah! s'il pouvait guérir d'elle, être heureux autrement... (Marcienne osa -murmurer ce voeu amer), elle aurait le courage de provoquer la rupture, -pour rendre la paix à Charlotte. - -Cette pensée, Mme de Sélys l'accueillit comme une délivrance des -hideuses ondes noires qui, un moment, avaient submergé son rêve. Elle ne -la scruta pas. Il lui suffisait de l'entrevoir. Elle se disait -seulement: «Si Philippe m'aimait moins...», sachant combien Philippe -l'aimait, et qu'il ne se laisserait pas détacher d'elle. Mais c'était -déjà un effort moral considérable, qui la redressait, lui permettait -d'aborder Charlotte sans trop de honte. - -Elle toucha le bouton électrique. Un domestique l'introduisit. Puis la -femme de chambre vint la chercher pour la conduire auprès de Mme -Fromentel. - -Charlotte se trouvait dans son cabinet de toilette, étendue sur une -chaise longue. - ---«Souffres-tu vraiment?» demanda Mme de Sélys. - ---«Je ne suis pas physiquement malade, Marcienne. Tu t'en doutes, -n'est-ce pas? Mais il faut que je simule cette indisposition. Et, comme -cela ne peut pas toujours durer, j'ai peur.» - -Elle parlait d'une voix naturelle, un peu triste, mais sans intention -d'emphase. Et l'air d'enfance dont s'imprégnaient ses joues fines et -rondes, ses traits menus, devenait plus sensible par la claire gravité -des yeux. - ---«De quoi as-tu peur?» interrogea Marcienne. - ---«De me retrouver entre vous. Je suis résolue à me taire, à faire comme -si je ne savais rien, à cause d'Édouard. Mais je sens que je ne pourrai -pas, que je me trahirai...» - -Marcienne garda le silence. - ---«J'ai songé à partir,» reprit Charlotte, «à me faire envoyer dans le -Midi avec les enfants. Eh bien, je n'ai pas non plus le courage de -perdre Jacques. Et ce serait le perdre. Il m'aime, je le sais. Mais il -m'aimerait moins si je n'étais pas là. Il est un peu léger...» - -Mme de Sélys fit un mouvement. - ---«Oh!» se hâta de reprendre Charlotte, «je suis sûre de lui, sûre de sa -fidélité,--du moins jusqu'à présent. Pourtant si je m'éloignais, je ne -répondrais pas... Les hommes se croient autorisés à tant de choses! Et -Jacques aurait d'autant moins de scrupules qu'il me serait impossible de -justifier sérieusement mon départ.» - -Cette naïveté, cette confiance, cette gentille jalousie touchèrent Mme -de Sélys. Son orgueil abdiqua. - ---«Chère petite Lolotte,» dit-elle, «comme tu dois me trouver coupable!» - -Les grands yeux bleus se tournèrent, la regardèrent en face, sans -dureté. - ---«Oh! oui... bien coupable! - ---Penserais-tu que ma mort fût une solution? - ---Es-tu folle?...» s'écria Lolotte avec un soubresaut et un regard dont -l'anxiété toucha vivement Marcienne. - ---«Tu ne voudrais pas me voir mourir? - ---Moi, te voir mourir?... Le vouloir?... Dis-moi, Marcienne, est-ce -qu'une mauvaise passion détraque donc tous les autres sentiments? As-tu -cessé de m'aimer, toi? - ---Oh! ma petite soeur... - ---Imagines-tu que j'aie pu anéantir tout à coup dans mon coeur ma -tendresse pour toi? Elle est déchirée, cette tendresse... Elle -souffre... elle s'indigne... elle se révolte... Mais si tu mourais!... -Oh!... D'ailleurs puis-je souhaiter pour Édouard ce qui serait le plus -grand des malheurs? Veux-tu que je te dise, Marcienne? Eh bien, je crois -qu'Édouard préférerait te savoir vivante et criminelle envers lui plutôt -qu'innocente et morte. Tu ne sais pas comme il est bon, tu ne sais pas -comme il t'aime!...» - -Elle fondit en larmes. - ---«Ah!» murmura Marcienne, «ce qui est abominable, c'est que je le sais. - ---Tiens,» reprit Charlotte, «l'autre jour je t'ai parlé de divorce. Je -n'avais pas réfléchi, j'étais bouleversée, je disais n'importe quoi pour -t'arracher une résolution, une promesse... Mais un divorce,... et qui te -donnerait à un autre!... Mon Dieu!... Ce serait la fin pour mon frère... -la fin de son ambition, de son talent, de son courage à vivre, de son -bonheur...» - -Elle s'arrêta un instant, haletante, puis continua, gémit tout son -chagrin, l'effroi qui la torturait, qui ne la quitterait plus: - ---«Quand je pense que cette catastrophe est suspendue sur lui, sur sa -chère tête, sur toute sa vie glorieuse... Qu'une indiscrétion, un -hasard, une imprudence comme celle de cette lettre peut le foudroyer -d'une minute à l'autre... Quand je pense que, dans un tel malheur, il -deviendrait la risée du monde... Lui si grand, un objet de moquerie pour -les sots!... - ---Cela,» dit Marcienne, «je donnerais mon sang pour le lui épargner. - ---Ton sang!... Et tu oublieras un chiffon de papier dans une poche. Tu -l'as fait. Est-ce que toutes les résolutions, toutes les précautions de -la terre peuvent empêcher un absurde accident comme celui-là? - ---Écoute, Charlotte,» reprit Marcienne, «tais-toi. Il est impossible que -nous parlions de ces choses ensemble. Elles sont entre nous... Et c'est -effroyable! Mais les paroles n'y changeront rien, et nous abaisseront. -Tais-toi, je t'en prie, tais-toi. - ---Me taire!» s'écria Charlotte, «Ah! n'attends pas cela de moi. Ce ne -sont pas des reproches que je t'adresserai, vois-tu. J'ai réfléchi. -Puisqu'une créature si vraiment loyale et noble que toi peut faillir, -c'est qu'il y a sans doute des tentations au-dessus des forces humaines. -Je ne te jugerai pas, je ne t'accuserai pas... Mais tu ne m'empêcheras -pas de te supplier, de te poursuivre de mes prières...» - -Elle se coula en bas de la chaise longue, glissa à terre, posa ses mains -jointes sur les genoux de sa belle-soeur. - ---«Aie pitié de nous, Marcienne! Aie pitié de toi-même! Où vas-tu? Vers -quels affreux déboires? Toi si sensible, si tendre, qui as dû mettre -tout ton coeur, toute ta fierté dans ton amour!...» - -Cette parole instinctive et sublime, cette sympathie si inattendue pour -ses condamnables douleurs, cette confiance quand même dans son -caractère, émurent Marcienne au delà de tout. - -Elle se leva, toute pâle, agitée d'un tremblement. - ---«Ne te mets pas à genoux devant moi, Charlotte. - ---J'y resterai... je te supplierai... Essaie de guérir... Pars avec -moi... Si c'est pour t'emmener, j'aurai la force de quitter Jacques... -Et je t'entourerai... Je te consolerai... - ---Lolotte!...» - -Le petit nom de tendresse palpita dans un sanglot. Mme de Sélys prit sa -belle-soeur entre ses bras, la releva, la força de s'étendre à nouveau -sur la chaise longue. Puis, s'asseyant sur le tapis, posant sa tête à -côté de la douce tête blonde, l'orgueilleuse Marcienne pleura. - ---«Chérie... Ma pauvre chérie...» murmurait Charlotte, apitoyée mais -intimidée aussi par le miracle de ces larmes, qu'elle n'osait pas -considérer comme une victoire. - ---«Ah! la misère de la vie!...» soupira Mme de Sélys. - ---«La vie... elle était si belle pour toi, Marcienne! - ---Je ne pense pas à moi. - ---A qui donc? - ---A toi, mignonne... A ce que tu endures par ma faute, sans que je le -veuille, sans que j'y puisse rien. - ---Sans que tu y puisses rien?...» répéta Charlotte, qui se rejeta en -arrière, consternée. - ---«Ne t'écarte pas de moi, chère petite. Entends-moi. Tu as prononcé -tout à l'heure des paroles belles à éblouir les coeurs et à désarmer le -Destin. Tu ne sais pas ce que tu as dit, parce que tu l'as dit dans ta -candeur. Tu ne connais rien de l'existence... rien des passions. Ne -m'interromps pas... Je sais... Tu as vingt-neuf ans, tu es mère, tu -aimes ton mari, tu lis des romans et l'on t'a raconté qu'il y a des -cocottes. Alors tu crois que le monde n'a plus de secrets pour toi. Mais -tu es innocente comme ton dernier-né, ma chérie! Et tu as conservé -jusqu'à ce jour toute la sévérité intransigeante que cette innocence -comporte. C'est pour cela que j'ai pleuré d'admiration devant ta -générosité. Toi qui ne comprends pas la faute, tu en as compris la -douleur. Toi qui pourrais maudire mon amour coupable, tu as offert de -m'aider à l'immoler en risquant ton amour légitime, en m'offrant de -quitter ton mari... - ---C'est pour Édouard,» interrompit Lolotte. - ---«Oui, je sais que c'est pour Édouard... Mais n'as-tu pas prononcé ce -mot merveilleux: que tu me «consolerais»? - ---Je voudrais avoir à te consoler maintenant, ma pauvre Marcienne. Plus -tard je ne pourrai plus. Je ne sais si tu nous auras fait plus de mal -qu'aujourd'hui, mais le mal que tu te seras fait à toi-même sera -inguérissable.» - -Cette phrase, prononcée d'un ton légèrement péremptoire, émanée de la -réflexion, et non plus, comme les autres, d'une spontanée tendresse, -aida Mme de Sélys à se reprendre, à recouvrer son sang-froid, et même un -peu de son habituelle hauteur. - -Cependant elle ne nia pas le nouveau devoir que lui créait la -magnanimité de Charlotte. - ---«J'ai une dette envers toi désormais,» lui dit-elle. «Une dette de -sacrifice, car tu accomplirais, j'en suis sûre, celui que tu m'as -proposé. Je te jure, Charlotte, je te jure solennellement, que si je -puis m'acquitter envers toi et t'ôter ta peine en ne faisant souffrir -que moi, je m'arracherai le coeur pour remettre la paix et la joie dans -ta vie. - ---Mais,» dit gentiment Charlotte, «si tu consentais à partir avec moi, -je n'hésiterais pas à faire souffrir Jacques. Que deviendrait-il, moi -absente? Pourtant je ne te marchanderais pas son chagrin. Dois-tu avoir -plus de ménagements pour un autre?... Un autre... qui n'est pas ton -mari... et qui ne peut pas t'aimer plus que Jacques ne m'aime.» - -Mme de Sélys l'embrassa pour dissimuler un sourire. - - - - -VI - - -Tandis que se prolonge le bruit des applaudissements, des bravos, le -rideau descend devant le geste incliné des acteurs, le sourire de -l'actrice, tous trois debout, les mains unies, dans le joli décor de -fraîche modernité,--étoffes souples et pâles, laques légères, vraies -plantes verdoyantes et vivantes dans les potiches de prix, sous l'éclat -blanc des tulipes électriques. - -Cette répétition générale, dès le premier acte, s'annonce comme un -succès. Le rideau retombé, on acclame encore, on applaudit encore. Une -troisième fois la scène se découvre, pour un salut plus expressif, plus -reconnaissant, des interprètes masculins, un sourire plus radieux de -l'étoile qu'ils encadrent. - -Et tout le grand théâtre frémit, secoué de la base au faîte par le -retentissement des passions que viennent d'exprimer ces trois êtres. Un -accent de vérité humaine, d'angoisse humaine, a vibré sur la foule. Des -centaines de coeurs ont tressailli; des centaines de mémoires, chargées -de souvenirs, ont ressuscité des noms, des images... Toutes ces femmes, -tous ces hommes, songent à quelque analogie de joie ou de douleur, -cachent quelque triomphe ou quelque plaie d'amour, derrière le masque -d'approbation littéraire, le détachement intellectuel des appréciations. - ---«Bien mené, ce premier acte. Une exposition claire, une situation, du -mouvement... - ---Elle est intéressante, la petite femme... Un peu bécasse... - ---Une bécasse qui deviendra une grue. - ---Croyez-vous? - ---Voyons!... Si l'auteur la fait à ce point vertueuse, c'est pour -qu'elle s'en repente plus tard. - ---Pourtant cette crânerie d'avouer la tentation... de réclamer l'appui -moral de son mari... - ---Il s'en fiche bien, son mari, de l'appuyer moralement. Il va souffrir -comme un fat de ce qu'elle a été effleurée par le rêve d'un autre amour. -Il ne lui pardonnera jamais sa franchise. - ---Ça, c'est vrai. Tous les maris déclarent qu'il n'y a pas de femme -fidèle, mais chacun haïrait la sienne s'il pouvait croire avec certitude -qu'elle a désiré pendant une minute les lèvres d'un autre homme. - ---Aussi, pourquoi avoue-t-elle, cette petite dinde? - ---C'est une gaffe. On pourrait appeler la pièce: _La Femme qui fait des -Gaffes_.» - -Dans la loge d'avant-scène où se trouvaient les deux couples de Sélys et -Fromentel, une voix,--une petite voix flûtée et douce,--s'éleva lorsque -la chute définitive du rideau cacha le trio des acteurs: - ---«Le mari, la femme et l'amant. C'est la famille moderne. Car, pour ce -qui est de l'enfant,--quand il existe,--il compte si peu!...» - -Trois regards stupéfaits, douloureux ou mécontents, se dirigèrent vers -Charlotte. - ---«Eh bien!...» murmura son frère. - ---«Ce n'est pas toi qui parles, Lolotte. Où as-tu lu cette phrase?» -grogna le peintre. - -Marcienne posait sur sa belle-soeur des yeux d'inquiétude et de -supplication. - -C'était le châtiment que, sans préméditation ou calcul, la petite -maintenant lui infligeait. La gêne qu'imposait à Charlotte une -contrainte morale, l'angoisse du secret, la crainte de le trahir, le -tremblement intérieur d'indignation ou d'inquiétude qu'un rien suffisait -à éveiller, lui donnaient une gaucherie qu'elle essayait de dissimuler -sous des fanfaronnades. Désorientée brusquement dans sa conception des -choses, elle se montrait plus naïve que jamais par sa façon de se lancer -à un autre extrême. - -Des mots amers, des constatations cyniques, une perception de la vie -changée, sceptique, soupçonneuse, la bravade d'une philosophie perverse, -derrière laquelle sanglotait la révolte d'une âme tendre et blessée, -voilà par quelle attitude Charlotte reprenait le train de l'existence -courante, cachait l'exaspérant secret, trompait la hantise de l'idée -fixe. - -N'était-ce qu'une attitude? Quels ravages inconnus la goutte corrosive -de poison n'exerçait-elle pas sur le fond candide de cette nature sans -défense? - -Était-il possible que ce coeur si frais s'altérât, se corrompît, fût -menacé par la dissolution des croyances éteintes, de l'idéal ébranlé, de -la foi morte? - -Serait-ce elle, Mme de Sélys, qui aurait accompli cette oeuvre -d'assassinat moral, de dévastation? - -Elle examinait Lolotte et la trouvait changée, même de visage. Quelque -chose d'arrêté, de durci dans les traits. Ce n'était plus le flou -enfantin, la fleur de chair toujours pétrie de sourires et creusée de -fossettes. L'azur des yeux ne pétillait plus comme une source au soleil, -mais s'immobilisait, s'assombrissait en surface d'abîme. - -L'inquiète attention de sa belle-soeur sembla surexciter les velléités -audacieuses de Mme Fromentel. - ---«Eh bien, quoi donc?... Vous avez l'air scandalisés tous les trois. Je -ne dis rien d'extraordinaire. - ---Tu dis: le mari, la femme et l'amant,» fit observer le peintre,--que -ce dernier mot sur les lèvres de sa Lolotte gênait comme l'eût gêné une -tache sur la robe délicate.--«Mais ce n'est pas juste. La faute n'a pas -été commise. Cette petite imprudente,--comment s'appelle-t-elle?--s'est -reprise à temps!... Et c'est très touchant, l'aveu à son mari. - ---C'est très touchant? Tu veux dire que c'est très bête... Quand elle -pourrait avoir des rendez-vous si amusants, sans que personne en sache -rien, le mari moins que tout autre. Ah! elle a bien tort de conserver -des scrupules. Mais ça lui passera avant le quatrième acte. -Espérons-le.» - -M. de Sélys ouvrait la bouche pour répondre à sa soeur; mais il remarqua -une lueur de colère dans les yeux de Jacques Fromentel, et il se tut. - -Marcienne, pressentant aussi l'irritation du peintre, essaya de -détourner son attention. - ---«Regardez donc, Jacques, quel type étrange, cette femme brune, là-bas, -à gauche, au balcon. Elle me rappelle votre Dalila... Vous vous -souvenez?... votre prix de Rome.» - -Il avança le buste, et distraitement: - ---«Tiens, c'est vrai.» - -Charlotte se penchait à son tour: - ---«C'est peut-être ton ancien modèle, Jacques. Elle aura fait son -chemin. Ça m'a l'air d'une cocotte calée.» - -Fromentel se tourna, le geste nerveux, la voix âpre: - ---«Fais-moi le plaisir de te taire. Je te défends ces expressions. Tu as -déjà trop parlé pour ce soir.» - -Lolotte essaya de ricaner: - ---«Je ne suis plus une enfant.» - -Puis elle eut une brusque retraite vers le fond de la loge. Un -picotement de larmes lui rougissait les paupières. Elle murmura: - ---«Si la vie est répugnante, ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas demandé -à la voir.» - -Édouard de Sélys regarda son beau-frère avec une interrogation -soucieuse: - ---«Qu'est-ce qu'elle a? - ---Ah! je n'en sais rien,» dit brusquement le peintre. Il ajouta entre -ses dents: - ---«Je n'aime pas les énigmes. Je commence à en avoir assez. - ---Jacques!...» murmura la voix suppliante de Marcienne. - -Ils ne parlèrent plus. Le rideau se levait. Charlotte revint à sa place. -Une lourdeur de malaise tomba entre ces quatre personnes, jadis -étroitement unies dans une confiance et une communauté de bonheur -vraiment rares. - -Les yeux vers la scène, ils demeuraient maintenant inattentifs aux -passions fictives, repliés chacun vers sa préoccupation intérieure, avec -l'inquiétude des âmes proches et mystérieuses, des âmes si chères dans -lesquelles, réciproquement, ils ne lisaient plus. - -Marcienne, un moment, baissa les paupières, en proie à une détresse -indicible. - -L'après-midi, elle avait été rue Ribéra. - -Sur sa chair glissait encore le frisson des caresses. Elle était comme -imprégnée de baisers. Mais pourquoi la volupté demeurait-elle maintenant -en elle-même à fleur de nerfs, sans éveiller comme autrefois les échos -profonds de sa personnalité intérieure, sans la jeter dans cet état -d'ivresse morale qui complétait et prolongeait l'ivresse physique? - -Ce n'était ni lassitude ni insuffisance de coeur. Jamais sa tendresse et -son désir n'avaient volé plus ardemment vers Philippe. Jamais elle -n'avait plus souffert de le quitter qu'à leurs récents adieux. Si, dans -le bonheur, il lui eût été possible de mettre en doute la force de sa -propre passion, c'est à la souffrance accrue des départs, à l'anxiété -plus vive de vouloir être toujours éperdument idolâtrée, qu'elle en eût -reconnu la tyrannie. - -Mais voilà... Tandis que cet amour lui devenait plus nécessaire, il lui -apparaissait comme d'une essence moins précieuse, d'une beauté moins -exceptionnelle. A mesure que ses sens et son coeur se prenaient -davantage, sa souveraine et exigeante imagination se désintéressait, se -détachait, cessait d'excuser, de parer, de diviniser les joies. - -La crise qu'elle avait subie un jour en montant l'escalier de Charlotte -revenait fréquemment, moins aiguë, moins extrême, et par conséquent plus -durable. Il s'y mêlait une pitié pour sa belle-soeur, puis maintenant la -crainte de voir se détraquer le jeune ménage par le déséquilibre où elle -avait jeté cette pauvre petite âme. - -Et peut-être l'ensemble de tous ces sentiments formait-il chez Mme de -Sélys ce qu'on nomme le remords,--disposition complexe et plus variable -d'un individu à l'autre qu'aucune manifestation de la personnalité -morale. - -Ce soir, au théâtre, sur toutes ces vagues intérieures de mélancolie qui -gémissaient en elle, un souffle passa, une voix plus déconcertante: -«Philippe m'aime-t-il?... M'aimerait-il encore s'il avait la vision -amère de tout ce qui s'agite en moi?... Il ne connaît que la sérénité de -ma tendresse. Son coeur serait-il assez fort pour ne pas reculer devant -mes doutes, mes regrets, la tyrannie de mes chimères, les dénigrements -de ma raison?... Me devine-t-il? Aime-t-il vraiment la pauvre femme -orgueilleuse et tourmentée que je suis... ou seulement la maîtresse qui -l'enivre, la donneuse de sensations, l'amante qui lui sourit, qui lui -sourira toujours et quand même?...» - -Elle frissonna. Aujourd'hui un léger malentendu s'était produit entre -eux... une petite querelle sans commencement ni fin, et surtout sans -cause. Mais la folle sensibilité de Marcienne avait cru sentir le -différend de leurs âmes s'élargir au delà des paroles. Et c'était -affreux, cette impression d'éloignement, d'étrangeté, de distance, qui, -pour un motif insignifiant, pouvait tout à coup survenir entre deux -êtres qu'unissait le plus ardent des liens. - -Philippe n'avait pas frémi comme elle devant cette espèce de sacrilège. -C'était un homme impatient et jeune. Il n'avait vu que le futile sujet -du débat, n'avait pas compris l'émotion exagérée de Marcienne. Pour un -rien, dans sa susceptibilité sentimentale, n'avait-elle pas failli -mettre leur amour en cause? A cette heure sûrement il lui en voulait de -la condescendance hautaine par laquelle, sans daigner trahir le -tremblement de son coeur, elle avait soudain coupé court. - -A présent, où était-il par la pensée? Dans quelle région lointaine, un -peu hostile peut-être? Ah! douleur... Avec la misère de cette attitude -absurde de Charlotte, l'étranglement de leur malaise à tous quatre dans -cette loge!... Mais, après tout, n'était-ce pas mieux que tant de -pointes cruelles la déchirassent à la fois? Le courage d'en finir... N'y -trouverait-elle pas le courage d'en finir?... Si Philippe lui gardait -rancune... s'il la boudait à leur prochaine rencontre... (elle devint -toute froide à se l'imaginer), c'est qu'il ne l'aimait pas autant -qu'elle avait cru, c'est qu'il pouvait endurer une séparation,--fût-ce -passagèrement,--séparation morale plus tranchante que la séparation -physique... Et alors... la promesse faite, l'engagement pris de -s'arracher, si elle souffrait seule, ou du moins,--ce qu'il fallait -interpréter,--si elle souffrait le plus... - -Un torrent glacé submergea son âme. Au fond des livides profondeurs, -Marcienne entendait des phrases dont le sens et l'accent lui parvenaient -confus et assourdis, comme de très loin. - -C'était le drame qui continuait à se dérouler sur la scène. Un cri -poignant de passion s'éleva, qui lui fit monter des larmes dans les -yeux, bien qu'elle n'eût rien suivi des péripéties d'où il jaillissait. -Mais il lui sembla que son propre coeur avait crié. - -Puis elle cessa de réfléchir. Elle imaginait le visage de Philippe tendu -et fermé pour toujours, dans l'éloignement, l'indifférence. Et ce fut -une douleur insoutenable. - -Alors, tout à coup, sur ses nerfs à vif, l'effleurement d'un bruit -léger. Une porte retombait, en un choc étouffé de capitonnage. -L'indication murmurée par une ouvreuse soulevait quelques «chut!» à -l'orchestre. - -Marcienne jugea absurde l'impulsion qui lui faisait se dire: «Si c'était -lui!...» Elle s'interdit de se retourner. Mais l'attraction fut trop -forte. Un mouvement, un coup d'oeil vers le passage obscur entre les -baignoires... Et elle aperçut M. d'Orlhac. - -Il commettait la chose interdite. Présenté récemment à M. de Sélys par -le plus intime ami du père qu'il avait perdu, accueilli avec une chaude -bienveillance en souvenir de ce même père, que l'avocat avait connu et -estimé, Philippe ne pouvait éviter sa poignée de main partout où il le -rencontrait. Aussi, pour sa maîtresse comme pour lui-même, le jeune -homme esquivait cette nécessité, dont tous deux également sentaient la -gêne, la duplicité humiliante. - -La grande différence d'âge entre lui et M. de Sélys permettait qu'il -réduisît leurs rapports à la plus étroite limite. Donc il était convenu -que Philippe ne se trouverait avec le mari de Marcienne que lorsqu'il ne -pourrait faire autrement. Même, quand les amants se racontaient d'avance -l'emploi de leurs soirées, c'était autant pour prévenir une coïncidence -de ce genre que pour le plaisir de mêler leurs existences et de se -suivre au loin par l'imagination. C'était perdre les mille -rapprochements que les occasions mondaines et des relations officielles -faciles à resserrer, leur eussent offerts. Mais leur délicatesse -préférait cette privation. - -«D'ailleurs,» disait Philippe à son amie, «c'est pour moi une joie trop -douloureuse de te voir là où tu n'es pas mienne.» - -Elle avait beau répondre: «Je suis tienne partout,» c'était la plus sûre -cause de son courage d'abstention, à lui, le bouillonnement exaspéré de -sa jalousie, l'exacerbation de ce mal terrible qu'il avait dans le sang, -dans le coeur, dans la tête, et dont il s'affolait en contemplant -Marcienne à côté de l'époux. - -Ce soir donc il s'imposait une discipline cruelle et il manquait à un -engagement sérieux. - -Pourquoi? - -Mme de Sélys ne se posa pas la question. Philippe était là. Il ne -pouvait pas ne pas y être. Ne venait-il pas effacer par un échange de -regards l'ombre si légère et pourtant si intolérable entre eux? A peine -loin d'elle, comme elle à peine loin de lui, ils avaient souffert du -même tourment. Cette futile brouille... un peu de reproche, un peu de -tristesse dans leurs yeux, un peu de froideur dans leurs paroles, -avaient-ils pu, l'un ou l'autre, supporter cela? - -Elle s'en torturait tout à l'heure, et elle se torturait surtout de -croire qu'il n'en avait pas autant qu'elle-même le coeur broyé. Pauvre -folle! qui cherchait dans cette assurance l'énergie d'affronter le -pire,... l'effroyable supplice d'un définitif adieu. - -Un adieu... Mais y avait-il, entre elle et lui, un adieu possible?... -Elle le fuirait au bout du monde que, tout à coup, il apparaîtrait, il -la regarderait, comme maintenant... Et tout le reste s'anéantirait, -s'effacerait, emporté par un souffle immense de joie, comme à cette -minute, où le coeur triomphant de Marcienne volait à sa lèvre -invinciblement souriante, et où tous les deux, Philippe et elle, -par-dessus la foule qui remplissait ce théâtre, par-dessus les -conventions, par-dessus les catastrophes possibles, accueillaient et -s'envoyaient dans un ravissement l'invisible essaim des baisers. - ---«Marcienne!» dit la voix de Charlotte. - -L'amoureuse extasiée tressaillit. Elle oubliait sa belle-soeur. Et -celle-ci avait vu. Mme de Sélys rougit profondément, tandis qu'elle se -tournait de nouveau vers la scène. - -Les deux hommes, placés en arrière dans la loge, n'avaient pu remarquer -ni l'entrée de Philippe d'Orlhac, ni l'échange si prompt, si dangereux, -des passionnés regards. - -En entendant l'exclamation de sa soeur, M. de Sélys se pencha vers elle, -sans songer même à observer sa femme. - -C'était Lolotte qui le préoccupait. D'où venait la nervosité, si -fréquente maintenant, de la pauvre petite? Son mari avait été un peu -rude avec elle tout à l'heure. N'avait-elle pas le coeur gros? - ---«Qu'est-ce que c'est, mignonne?» interrogea-t-il à voix basse. - ---Je disais à Marcienne d'écouter. Elle regardait dans la salle. Elle -perdait le plus intéressant. - ---Le plus intéressant!... oh!...» murmura l'avocat,--que les drames des -tribunaux civils, encore plus peut-être que ceux de la cour d'assises, -rendaient rétif aux psychologies artificielles.--«Enfin tu t'amuses, -c'est le principal, ma chérie.» - -Il lui avait soufflé cette douce parole tout près de l'oreille, pour ne -pas troubler le silence dans lequel s'immobilisait un public garrotté -d'émotion. Charlotte, le cou un peu tordu en arrière, leva sur lui des -yeux de reconnaissance, de douleur voilée, de filial enthousiasme. - ---«Que tu es bon et grand, Édouard!... Je ne connais pas de plus grand -coeur que le tien.» - -Comment eût-il soupçonné l'horrible chose contre laquelle protestait -cette phrase? Il se renfonça dans sa chaise, attendri, heureux, -enveloppant d'une fierté souriante les deux têtes au charme si -différent, le profil intense et fin de Marcienne, la nuque blonde de -Lolotte, ce double rayonnement de grâce illuminant sa vie. Il se dit -que, dans une assemblée d'élite comme celle de cette répétition -générale, on se les montrait parce qu'elles étaient belles, et on le -désignait, lui, parce qu'il était illustre. Il goûta la hauteur de son -destin, qu'il trouva naturelle et juste. Alors, en sa force tranquille -de puissant travailleur intellectuel, il recommença de prêter une -attention encore plus ironique aux subtilités de sentiment qui se -quintessenciaient de l'autre côté de la rampe, à tous ces ingénieux -tourments du coeur ou des sens, qui lui paraissaient des maladies -bizarres de nerveux et d'oisifs. - -Quand l'acte finit, M. de Sélys se leva. - ---«Viens te promener un peu avec moi, Lolotte. Tous ces détraqués-là -m'ont donné la courbature. - ---Oh! ne sortons pas,» dit vivement Marcienne. - ---«Pourquoi non? - ---Le théâtre est plein de gens que nous connaissons. Nous serons arrêtés -à chaque pas. Je déteste tenir salon dans les couloirs. - ---Reste avec Jacques,» fit Charlotte sèchement. «Moi je sors avec -Édouard.» - -«Elle attend sans doute,» pensait la petite, «que son Philippe vienne la -voir dans sa loge.» - -Et Marcienne se disait: - -«Je suis sûre qu'ici le pauvre cher garçon n'osera pas venir. Mais il va -rôder du côté du foyer. Il ne se doute pas que Charlotte sait tout. Je -ne veux pas le rencontrer. Ma situation entre eux trois serait trop -abominable.» - -Elle insista encore pour demeurer dans le refuge du petit salon contigu -à l'avant-scène. Mais Fromentel insista, lui aussi, pour prendre l'air. -Elle dut céder, aimant mieux les suivre, après tout, dans la crainte que -l'énervement où elle voyait sa belle-soeur ne poussât celle-ci à quelque -incartade. - -Dans les couloirs, ils furent, comme elle l'avait prévu, arrêtés à -chaque pas. Parmi le «Tout-Paris» qui vient aux répétitions générales -déguster les pièces en primeur, M. et Mme de Sélys, le peintre Jacques -Fromentel et sa jolie femme étaient des gens que tous les autres -connaissaient ou voulaient connaître. Et ils étaient entourés, -assaillis, plutôt par ceux qui désiraient se vanter le lendemain de leur -avoir parlé que par les personnes de leurs relations habituelles, qui -toujours auraient le loisir d'échanger avec eux des impressions. - ---«On a encore plus chaud ici que dans la salle. Rentrons,» murmura -Marcienne. - -Mais un dégagement se produisit. Ils arrivaient devant une des larges -baies ouvrant sur le foyer. Charlotte, par un mouvement hâtif vers -l'atmosphère moins dense de la grande galerie, entraîna son frère, et -ils se trouvèrent tous deux en avant de l'autre couple. - -Dans cette solitude relative, M. de Sélys risqua de sonder l'état -d'esprit qui l'inquiétait chez sa soeur. - ---«Dis-moi, Lolotte, ça ne marche donc pas, entre Jacques et toi? - ---Mais si. - ---Autrefois tu me l'aurais affirmé plus chaudement. - ---Autrefois je ne savais rien. On pouvait tout me faire croire. -Maintenant c'est le contraire. - ---Comment, le contraire? - ---Oui... J'avais confiance en mon mari. Mais j'ai appris à voir les -choses sous un autre jour. J'ai des soupçons à propos de tout. - ---Depuis quand?» - -Elle hésita. - ---«Depuis que j'ai découvert la tromperie et le mensonge dans ce que je -croyais honnête et pur par-dessus tout.» - -Il répéta: «Ce que tu croyais honnête et pur par-dessus tout,» d'un tel -accent d'étonnement, d'inquiétude, qu'elle trembla de la tête aux pieds, -craignant de lui avoir donné l'éveil. - -Mais Édouard était trop loin d'appliquer à Marcienne une allusion de ce -genre. Seulement sa crainte qu'une frasque moins discrète de Jacques -n'eût blessé le tendre coeur de sa Lolotte, prenait, aux termes employés -par la jeune femme, une gravité inattendue. S'agirait-il d'une écervelée -de leur monde, de quelque amie intime dont elle eût deviné ou surpris la -trahison? - ---«Voyons, que me dis-tu là?... Quel roman te fabriques-tu?... Tu te -seras monté l'imagination sur une apparence. D'ailleurs, si quelqu'un -est dans son tort,--fût-ce ton mari,--ce n'est pas une raison pour t'y -mettre à ton tour. - ---Moi?... dans mon tort?... - ---Sans doute, ma mignonne. Tu nous as tous peinés, il y a un moment... -Allons, tu sais bien que cela ne te va pas, que tu n'es plus toi du tout -quand tu affectes ces petits airs de cynisme...» - -Il s'interrompit. La main de Charlotte se crispait sur son bras. Édouard -regarda sa soeur et fut effrayé par l'altération de son visage. - -Ce qui se passa ensuite fut si soudain, d'une signification si -équivoque, si singulière, qu'il en demeura abasourdi. - -Devant lui, une silhouette aimable, un beau garçon, élégant, qui -s'inclinait. Un nom traversant en éclair la vive mémoire de l'avocat: -«Philippe d'Orlhac.» Puis, comme il tendait la main, plein de -cordialité, un élan sauvage de Charlotte, l'interposition frémissante de -la jeune femme entre les deux hommes, une secousse détournant sa main -ouverte, et l'accent rauque, farouche, de sa soeur, qui répétait avec -une sorte d'égarement: - ---«Allons-nous-en... Allons-nous-en... Viens...» - -Inconsciemment M. de Sélys fit volte-face. Le désarroi de sa pensée ne -lui laissait pas une impression nette. Mais quelque chose d'aigu lui -perça le coeur, sans qu'il sût pourquoi, devant la pâleur effrayante de -Marcienne, qui les rejoignait. - -Des mots vagues, qui n'expliquaient rien, qui sonnaient faux, -s'échangèrent. - ---«Qu'est-ce qui lui a pris? - ---Est-ce que tu as perdu la tête, Charlotte? - ---Je ne comprends pas... J'allais saluer M. d'Orlhac... Elle m'a tiré le -bras... - ---Où a-t-il passé, M. d'Orlhac?» demanda Jacques. - -Le jeune diplomate avait disparu. Des personnes s'arrêtaient, -regardaient curieusement. La sonnerie électrique rappelait le public -dans la salle. M. de Sélys entraîna son groupe vers la loge. - -Il ne questionnait pas Charlotte, saisi par le sens de gravité qui -planait sur leur petite aventure. D'ailleurs il la sentait brusquement -alanguie sur son bras, comme accablée par quelque fardeau trop lourd. -Elle se traînait d'une démarche raide, les yeux élargis, la bouche -entr'ouverte et tremblante. Il entendit le choc léger de ses mâchoires -qui se heurtaient. - -Qu'avait-elle? Philippe d'Orlhac s'était-il permis de lui faire la cour? -Il n'y avait pas de quoi la mettre dans un état pareil. A moins que... -(mais qu'allait-il supposer là?) à moins qu'elle-même ne craignît de -l'aimer. - -Cependant Charlotte frémissait de regret et d'effroi. Pourquoi -avait-elle agi comme elle venait de le faire? Quelle force l'avait -poussée? Comment l'expliquerait-elle, et quelles en seraient les -conséquences? Elle revivait la courte scène, dans la stupéfaction de -voir une créature inconsciente, qui était elle-même, accomplir des -gestes que lui eût interdits une demi-seconde de réflexion. Oh! cet air -accueillant d'Édouard, cette main loyalement tendue... Elle n'avait pas -pu supporter cela... Mais quelle folie risquerait-elle demain si ses -impulsions la trahissaient de la sorte? Car enfin son devoir était de -cacher l'affreux secret, de couvrir par son silence la faute qui -menaçait le repos, l'honneur et peut-être la vie de son frère, de son -noble et cher Édouard... Et elle ne pourrait pas... Elle sentait, après -l'affolement de tout à l'heure, qu'elle ne pourrait pas. A quoi bon -garder les lèvres closes si toute son attitude, ses réflexions, ses -actes spontanés, équivalaient à des fragments de révélation?... Un jour -ou l'autre, le principal intéressé réunirait ces fragments... Ou bien, -simplement soupçonneux, il l'interrogerait directement... Que -deviendrait-elle si Édouard se décidait à lui arracher la vérité?... -Jamais, tout enfant ou plus tard, elle n'avait su lui mentir. Il serait -le plus fort, et elle le savait bien. - -L'ouvreuse crochetait la porte de leur avant-scène. Charlotte pénétra -dans le salon de la loge, marcha en chancelant jusqu'au divan qui s'y -trouvait, se laissa glisser, et perdit connaissance. - -On la ranima vite. Marcienne avait son flacon de sels. Un verre d'eau -fut apporté du buffet. La soeur de M. de Sélys, en revenant à elle, eut -la présence d'esprit de dire: - ---«C'est la chaleur... J'avais senti cela au foyer, quand je me suis -bêtement cramponnée au bras d'Édouard... Je ne voyais plus clair... J'ai -dû commettre quelque gaffe... - ---Si tu n'en commettais que quand tu ne vois pas clair...» grommela son -mari. - -Il était le seul pourtant qui prît à peu près le change. - ---«Allons, je vais l'emmener, cette petite entrave... Je ne sais quel -tour elle nous jouerait encore ce soir. - ---Si elle se sent assez bien pour rester,» dit Édouard avec une sévérité -glaciale, «je lui demanderai d'en faire l'effort. J'ai horreur des -manifestations en public. Charlotte nous a suffisamment donnés en -spectacle. Si maintenant on voit notre loge à moitié vide, on inventera -quelque drame. Celui qui se joue sur la scène est assez absurde pour que -nous n'en fournissions pas une variante dans la vie réelle.» - -Ce n'était plus le frère aîné, aux gâteries tendres, aux sollicitudes de -maman vite alarmée. C'était le chef de famille, résolu à ne tolérer -autour de lui,--même de la puérile soeur, chérie avec tant -d'indulgence,--aucune irrégularité morale, surtout aucune équivoque dans -les paroles ou dans l'allure. - -Les deux femmes, Jacques lui-même, en furent impressionnés, quoique de -façons très diverses. - -Tous reprirent leurs places. Et, de la salle, l'admiration, le -dénigrement ou l'envie flottèrent de nouveau vers eux, sans autre -justification que l'aveugle instinct des coeurs appuyé sur le mensonge -des apparences. - -Marcienne, furtivement, regarda vers le fond de l'orchestre. - -Philippe était encore là. Mais il n'osait lever les yeux. - -Chère tête brune et charmante, unique royalement parmi le troupeau -confus des autres têtes. Cher front couronné d'amour, cher visage, en ce -moment si bien masqué d'indifférence, si sagement recueilli vers le -rideau qui se levait, mais dont les yeux et les lèvres cachaient la -vision et la saveur passionnées d'elle-même. - -Oh! comme elle savait bien à quoi il pensait, sous son air d'attention -tranquille. Elle était là-bas, tout entière, dans ce coeur, visible pour -elle seule sous la glaçure neigeuse du plastron; dans ce regard,--ce -beau regard, éclatant et sombre,--qui se retenait de la chercher, mais -qui, sûrement, ne voyait qu'elle; dans le frémissement de cette bouche, -dont elle évoquait la douceur bien connue parmi l'ombre de la moustache -et de la barbe fine... - -«Philippe... Philippe... que ma vie se brise... Du moins tu m'auras -aimée!...» - - - - -VII - - -Charlotte, j'ai eu le tort... (nous avons tous, ton mari et ma chère -Marcienne aussi, tous eu le tort) de te traiter trop longtemps en -enfant. Tu comptes peut-être là-dessus pour faire passer en espièglerie -ta singulière action d'hier soir. Mais il n'est plus temps, parce que -cette action n'est pas isolée. Elle complète toutes les bizarreries dont -tu nous attristes depuis quelques semaines. Non, tu n'es plus une -enfant, et ce n'est pas en enfant que tu te conduis. Tes paroles sont -d'une femme, tes attitudes d'une femme, et c'est le mystère d'un -sentiment de femme qui t'a jetée entre d'Orlhac et moi. Aujourd'hui, tu -vas m'expliquer ce que cela signifie. Tu vas me tirer de l'inquiétude -qui m'étouffe. Je n'ai pas fermé l'oeil cette nuit, Lolotte, en songeant -à toi. Si je n'en ai rien dit à Marcienne, c'est que je ne voulais pas -lui faire partager mon angoisse. D'ailleurs, si tu as un secret, je te -promets de le garder même à son égard. Tu peux tout me dire, à moi. Je -suis plus que ton frère aîné. J'ai été, depuis que tu es au monde, ton -père, ta mère, ton guide... Ce qu'on ne dit pas à son mari, on le dit à -sa mère, à son confesseur... Je suis tout cela pour toi. Je suis tout ce -qui peut te conseiller, t'appuyer, t'aider, te comprendre... Dis-moi ce -qui te trouble, te transforme ainsi depuis quelque temps. Est-ce un -danger?... un regret?... une faute?... Aie confiance. Parle à ton vieux -frère, ma chérie... Tu me fais peur... Oui, tu m'as fait peur, hier au -soir.» - -Ce discours, commencé avec une fermeté un peu âpre, et qui se terminait -en tendresse, fut interrompu quelquefois par l'espoir d'une réponse. -Comme Charlotte se taisait, M. de Sélys alla jusqu'au bout. - -Dès neuf heures du matin,--laissant de côté tous ses travaux, et, en -particulier, la préparation d'une plaidoirie dans un procès d'avance -fameux, qui mettait en cause de graves intérêts sociaux,--Édouard -s'était rendu auprès de sa soeur. - -La petite se leva pour le recevoir, et lui apparut en peignoir clair, -tout neigeux de dentelles. Déshabillé qui lui seyait d'habitude, mais -qui aujourd'hui soulignait sa pâleur, lui donnait un air plus brisé, -plus las. Car elle n'avait pas dormi non plus. Et peut-être avait-elle -pleuré. Cela se devinait aux meurtrissures de ses paupières, cerclant de -rose l'iris élargi et fiévreux, dans la délicatesse un peu brouillée du -visage. - -Elle emmena son frère vers la retraite intime de son cabinet de -toilette, qu'un paravent transformait en boudoir. - -Le peintre travaillait dans son atelier, situé au dernier étage de la -maison, et relié à l'appartement par un escalier intérieur. - -M. de Sélys enjoignit au domestique de ne pas le prévenir qu'il était -là. - -L'explication entre le frère et la soeur allait donc se dérouler dans le -tête-à-tête le plus confidentiel. L'avocat ne doutait guère qu'elle -n'aboutît à quelque confession dont il n'était pas sans appréhender la -nature. - -Il avait débuté sur une note un peu rude, mais devant la pauvre figure -blêmissante de Lolotte et son silence effaré, il s'adoucit. - -Quand il lui rappela leur longue intimité sans nuage, et sa tendresse, -et la confiance qu'elle avait toujours eue en lui, la jeune femme vint -se jeter dans ses bras. - ---«Oh!» dit-elle, «Édouard, quoi que tu penses de moi, je t'en prie, ne -doute jamais que tu sois ce que j'admire et ce que j'aime le plus au -monde.» - -Il l'écarta de lui. - ---«J'en douterai si tu ne me donnes pas l'explication que je te demande. - ---A propos de... d'hier, au théâtre? - ---Oui, tu le sais bien. Finissons-en. Quelle raison avais-tu pour -m'empêcher de donner la main à Philippe d'Orlhac?» - -Elle tressaillit. - -Ce nom sur les lèvres d'Édouard... prononcé tranquillement, sans -défiance... Ce nom qu'il eût craché, s'il avait su! - ---«Bah! tenais-tu tant que ça à lui donner la main? - ---Il ne s'agit pas de savoir si j'y tenais. - ---C'était bien de l'honneur pour ce petit monsieur. Toi, le célèbre -Édouard de Sélys, pourquoi traiter en ami le premier venu, un garçon -sans conséquence? - ---J'estimais son père... Je l'estime lui-même. Il a de la valeur, et le -montrera... Mais, encore une fois, il ne s'agit... - ---Tu l'estimes!... Ah! tout ce que tu voudras, Édouard, mais pas ce -mot-là... Ton estime!... Ne vaut-elle pas qu'on la mérite? Elle irait... -de toi... de la hauteur où tu es, à ce viveur, à ce mannequin de -salon!...» - -L'avocat saisit presque brutalement le bras de sa soeur. - ---«Charlotte!... Qu'y a-t-il entre cet homme et toi?» - -Elle éclata d'un rire nerveux. - ---«Oh! rien, rien du tout... Je ne lui ai pas parlé trois fois depuis -que, par malheur, on nous l'a présenté.» - -«Par malheur...» Le mot avait été involontaire, aussi involontaire que -l'élan insensé de la veille. - -Il frappa Édouard comme le choc d'une balle. - -M. de Sélys recula, contemplant sa soeur avec des yeux si farouches -qu'elle haleta, le coeur crispé. - ---«Assez, Charlotte!... Je ne t'interroge plus. Je te défends même -d'ajouter un mot. - ---Édouard!... Quoi donc? - ---Voilà ce qui m'avait traversé l'esprit. Mais je trouvais cela trop -monstrueux... De toi, Charlotte, un soupçon, une insinuation sur -ELLE!... - ---Tu ne veux pas dire?... - ---Ah! tu savais bien le sens de ton geste, malheureuse enfant!... Pour -écarter ma main de celle d'un autre homme, tu ne peux avoir que deux -motifs: une pensée indigne entre cet homme et toi... Ou bien une -imagination plus indigne encore... la supposition que Marcienne...» - -Elle cria, les mains projetées, comme dans la terreur d'un écroulement: - ---«Moi! Jamais, jamais!... Moi, j'aurais accusé Marcienne!... Est-ce que -c'est possible, voyons?... Ta femme... ô mon Dieu!... - ---L'accuser?...» répéta-t-il. (Et Charlotte le voyait avec une -expression de physionomie nouvelle, inattendue, froidement redoutable.) -«Mais si tu osais l'accuser, toi, je te rejetterais comme un petit -reptile venimeux! L'accuser!... C'est déjà trop que tu te sois forgé -quelque vilain scrupule romanesque... Ah! M. d'Orlhac te semble -inquiétant pour mon honneur, et tu prétends me mettre sur mes gardes!... -Tu défendrais par tes manèges inconvenants la vertu de ta belle-soeur et -la dignité de mon foyer!... Ta belle-soeur!... qui doubla mon affection -pour la petite fille que tu es, qui t'ouvrit son coeur au large, qui -t'abrite de toute la hauteur de son caractère... Mais tu ne peux pas -avoir assez de respect, assez d'adoration pour elle!» - -Elle râla: - ---«Édouard, tu te trompes... Je te jure que tu te trompes... Quelle -abominable idée!» - -Il marcha vers elle, et ses yeux aigus de sondeur de consciences -enfoncèrent des vrilles d'acier dans les diaphanes prunelles bleues: - ---«Alors, dis-moi, Charlotte, pourquoi la scène absurde d'hier au soir? -Pourquoi, ce matin, le mot de «malheur» en parlant de mon amitié pour -Philippe d'Orlhac? - ---J'étais nerveuse... j'étais folle... je ne sais plus... - ---Allons donc!» - -Une inspiration la souleva: - ---«Et si tu avais d'abord deviné juste? Si j'avais craint... de... de... -penser... un peu trop à M. d'Orlhac?...» - -Elle ne savait pas comment exprimer cette chose. Les mots ne venaient -pas, ou venaient dans une sécheresse, avec des heurts, au lieu de la -trouble douceur où ils eussent coulé si elle avait dit vrai. - -Son frère l'examina avec un clignement d'ironie. - ---«Tu mens.» - -Elle lui tendit les bras, défaillante. - ---«Édouard... Jamais tu ne m'as parlé ainsi... Jamais tu ne m'as -regardée ainsi... Je mourrai de ton mécontentement... Ne peux-tu pas -oublier une minute d'inconséquence... me pardonner?» - -Il répliqua durement: - ---«Je n'oublierai pas, je ne te pardonnerai pas, parce que tu n'as pas -été VRAIE. Depuis quelque temps tu joues une comédie dont le but -m'échappe, mais dont le dernier acte, je l'espère bien, a été représenté -hier.» - -Charlotte se tordait les doigts autour d'un mouchoir tout humide de ses -larmes. Elle ne protesta pas contre ce mot de «comédie». Si elle eût -gémi sa sincérité, la réelle torture morale qui l'avait détraquée, jetée -à des extravagances de paroles et de démarches, elle eût trouvé des -accents trop persuasifs. Son frère aurait vu clair en elle, mais clair -aussi autour d'elle, dans l'affreuse région de mystère... Oh! n'avait-il -pas déjà marché, au cours de son inquisition tâtonnante, dans la -direction de son malheur? Dût-il l'écraser dans sa colère, elle le -détournerait de ce chemin, au moins par son silence, puisque toutes ses -paroles étaient si maladroites. Elle lui barrerait la voie de ses bras -ouverts, de ses lèvres closes, de son coeur qu'il déchirait. - -Blottie sur sa chaise longue, où se bousculait le désordre des coussins, -effondrée de sanglots, Charlotte ne prononçait plus que de vagues -exclamations de prière et de douleur. - -Édouard de Sélys fut implacable. Nulle faute découverte ou avouée de sa -jeune soeur ne l'eût monté à ce degré d'indignation. Mais il -s'exaspérait devant l'équivoque, les protestations qui n'expliquaient -rien, l'inconnu de cette âme, naguère limpide et chantante comme une eau -de source, et où jamais il n'avait distingué l'ombre d'un secret ou -d'une pensée douteuse. Puis, par-dessus tout, l'offense d'un soupçon -effleurant Marcienne le jetait hors de lui. Et c'était cela qu'il ne -pouvait s'empêcher de lire dans le mutisme de Charlotte; c'était cela -qui, pour la première fois, le glaçait contre elle d'hostilité, cela qui -le transformait un peu en bourreau. Car il broyait cette faiblesse sous -sa rudoyante autorité. - -Heureusement il n'alla pas jusqu'au bout de ses velléités de -représailles, de châtiment. Il n'énonça pas l'affreuse réflexion qui le -traversa: «Ah! elle n'est une des nôtres que par mon père. C'est le sang -louche de sa mère qui se trahit en elle par cette basse pensée de -calomnie et d'intrigue.» Ces mots meurtriers, il ne les prononça pas. -Mais leur suggestion mit une âpreté plus décisive dans ses paroles -d'adieu: ils en furent le sourd commentaire. - ---«Je vais partir sans avoir obtenu l'éclaircissement auquel j'ai droit, -Charlotte. Garde ton secret. Je suis fixé. Tu me laisses un doute. C'est -me donner une certitude. Jamais tu n'effaceras de mon esprit ce que ton -étrange attitude y a fait naître ce matin. Tu n'es plus l'enfant que -j'ai aimée. Tu es autre. J'habituerai sans doute mon affection à ton -nouveau visage. Mais ce ne sera plus la même chose.» - -Il sortit sans voir la frêle silhouette qui se dressait, puis retombait. -Il n'avait nulle pitié pour Charlotte. En ce moment, par une pénible -évocation, ce qu'il apercevait en elle, c'était ce qu'il avait oublié -pendant près de trente ans: le ténébreux fantôme maternel, la créature -inconnue de lui dont l'hérédité médiocre devait, à certaines heures, -dans cette personnalité frêle, triompher de l'âme des Sélys. - -Le contraste s'imposait dans sa pensée avec Marcienne, fleur d'une sève -si franche, éclose à des rameaux intacts de toute greffe obscure. La -noble femme! Elle lui paraissait plus altièrement pure et plus précieuse -que jamais. Et il en voulait à Charlotte d'être l'enfant inconsciente -qui, dans quelque trouble région d'une vulgaire origine, aurait ramassé -des parcelles de boue pour en éclabousser la robe de lumière. - -Lorsqu'il rentra, Mme de Sélys fut frappée du respect tendre avec lequel -son mari l'abordait. Un malaise la prenait quand il trahissait ainsi la -sourde chaleur de ses sentiments pour elle. Que ne se renfermait-il -toujours dans la barrière habituelle de son humeur un peu rêche, de ses -absorbantes préoccupations d'esprit! Quel châtiment de constater la -force latente de sa sûre affection, et de subir sa confiance! - ---«Je viens d'avoir une explication avec Charlotte,» dit M. de Sélys. - -Marcienne tressaillit. Elle n'avait pas prévu cela. - ---«Une explication... A propos de quoi? Parce que la pauvre petite était -un peu nerveuse hier? - ---Elle ne sera plus nerveuse,» prononça l'avocat, d'une voix sèche -d'autorité. «Elle n'a pas le droit de l'être. Je le lui ai fait -comprendre. - ---Que s'est-il passé entre vous? - ---Rien... Mais je ne vous cache pas qu'elle m'a fait de la peine, -beaucoup de peine. Pour la première fois aujourd'hui j'ai songé que -cette enfant n'est que ma demi-soeur. C'est une idée, figurez-vous, qui -ne m'était jamais venue, du moins avec cette impression de distance -morale, d'éloignement... - ---Oh! d'éloignement...» supplia Marcienne. - -Le mot sonna en elle avec un accent lugubre, un accent d'irrémédiable. -Une responsabilité de désastre l'écrasa. - -Elle eut l'épouvante du voyageur qui, pour se réchauffer et se réjouir, -allume dans la forêt une flambée de bois mort, puis, sa route reprise, -du haut de la colline, voit une fumée sinistre et des sursauts rouges de -flamme s'élancer des futaies séculaires. Il a déchaîné la catastrophe. -Il regarde avec horreur ses mains involontairement criminelles. Et son -désespoir ne peut plus rien pour entraver le malheur dont il est cause. - -Est-il possible qu'elle ait accompli cette sombre action, elle, -Marcienne?... qu'elle ait contraint ces deux êtres à se faire -réciproquement du mal?... Cette admirable tendresse du frère et de la -soeur,--née d'un rare dévouement et d'une reconnaissance non moins -rare,--cette belle chose unique... est-ce bien elle qui vient de -l'empoisonner, qui la transforme en une source de défiance et de -douleur? - -Tant d'années témoin et confidente de leur affection, de la paternelle -fraternité comme de la filiale idolâtrie, le coeur sans cesse ému par ce -duo profond, d'un accord si parfait, elle a rompu le charme et brisé -l'harmonie. - -Elle... elle... LEUR Marcienne! - -Où donc son orgueilleuse assurance de s'exposer seule à souffrir, et -d'en avoir le droit? Elle ne croyait risquer que la mort... Elle -l'affrontait, la souhaitait. Bravade absurde et stérile! Ce n'est rien, -la mort. Voici ce qui pouvait lui arriver de pire, étant donnée sa -nature: faire des victimes, voir son châtiment tomber sur d'autres, -susciter hors de son amour les malentendus néfastes, les déchirements -secrets, toutes les tortures sournoises où s'émiette et se défigure la -beauté des ententes. - -Et dans quel terrain sacré ses folles mains, ses mains pleines de -caresses coupables, n'ont-elles pas jeté les graines amères?... - -Édouard lui parle de Charlotte d'un ton qui grince sur son âme comme une -scie de chirurgien sur un os dont on entame la moelle. Mme de Sélys ne -peut imaginer le sens exact de la scène entre le frère et la soeur. Son -mari se garde bien de le lui indiquer. Elle comprend seulement que la -chère enfant n'a rien dit et qu'elle a expié son silence. - -Cette pensée n'est-elle pas assez affreuse? - -Mais voici plus encore... voici ce qui la fait trembler et pâlir... - -Une détente se produit dans la rigidité de l'homme fort. Son confus -récit s'entrecoupe... Sa voix, sa ferme voix d'orateur, se brise... Il -murmure: «Ah! Lolotte...,» détourne la tête. Et Marcienne, sur ce visage -qui se dérobe, sur ce visage dont elle accusa souvent l'impassibilité, -devine deux larmes... qu'elle ne voit pas. - - - - -VIII - - -Rue Ribéra, dans la retraite d'amour, dans le petit salon où maintenant -les roses de Nice, les mimosas, les oeillets et les bluets de la Côte -d'azur annoncent, en cette fin d'hiver parisien, le printemps -méridional, Philippe est seul. - -Marcienne viendra-t-elle aujourd'hui? - -Le jeune homme marche de long en large, nerveusement, plein d'inquiétude -pour l'amie qui traverse en ce moment une cruelle épreuve, mais -aussi,--il faut bien le dire,--tendu par une sourde colère contre -l'amante qui peut mettre une préoccupation quelconque en balance avec -leur passion. - -Oui... c'est vrai... il le sait bien, cette ennuyeuse petite Mme -Fromentel est très malade. Et Marcienne assure que c'est à cause d'eux. -Une fièvre cérébrale survenue à la suite d'une scène avec M. de Sélys, -où la jeune belle-soeur, qui avait surpris leur secret, se serait laissé -malmener, accuser d'on ne sait quoi, plutôt que de les trahir. - -C'est très gentil, certainement. Et quand la chère Marcienne en parle, -avec l'exaltation de sa sensibilité, Philippe est bien forcé de -s'attendrir. Toutefois c'est pure complaisance envers les -délicatesses,--un peu compliquées pour sa simplicité masculine,--où se -subtilise l'âme charmante mais tourmentée de sa maîtresse. - -Après l'incident du théâtre, dont M. d'Orlhac avait vaguement perçu la -signification, Mme de Sélys n'avait pu lui cacher le rôle de -Charlotte,--ce rôle fait de maladresse autant que de générosité. Dès -lors, avec la pensée de cette intervention épieuse, de cette présence, -invisible mais si gênante, glissée dans leur tête-à-tête, l'intimité des -amants ne pouvait plus demeurer si exclusive, si profonde, si loin de la -vie. Leur amour devait compter avec une personnalité autre que leurs -deux êtres confondus en une communion d'extase. - -Maintenant ils se préoccupaient ensemble de quelqu'un qui n'était pas -eux-mêmes. Leur duo d'enchantement s'interrompait quelquefois pour -tomber à un récitatif un peu pénible. Et sur un mode autre que l'allegro -brûlant de leur tendresse, ils sentaient avec une angoisse vague qu'ils -ne se trouvaient plus à l'unisson. - -La maladie de Charlotte accentua l'impression, d'abord si légère. Ce -premier événement grave assombrissant leur aventure, leur apparut de -points de vue différents, situa leurs deux coeurs dans des domaines -d'émotion distincts, d'où ils ne revenaient l'un à l'autre qu'avec un -conscient effort. - -Poignant indice qu'ils n'osaient pas s'avouer mutuellement. - -Mais comment ne pas frissonner au frêle souffle d'abîme durant les -premières minutes de chaque rendez-vous? - -Quand leurs yeux se rencontraient, quand leurs lèvres se touchaient, il -y avait encore entre leurs âmes toute la distance de leurs -préoccupations récentes. - -Philippe venait de s'énerver d'attente dans une fièvre d'amour, les sens -en émoi, l'imagination pleine de souvenirs ardents, les lèvres chargées -d'appels fous, de prières, de baisers, mais l'esprit inquiet aussi, la -jalousie en éveil, prêt à voir dans toute circonstance un piège qui lui -volerait un peu de la bien-aimée, en suspicion constante contre les -êtres et contre les choses à qui elle donnait trop d'elle-même, fût-ce -pour obéir au plus formel devoir et par la plus pure abnégation. - -Marcienne quittait le chevet douloureux de Charlotte. Elle sortait d'une -atmosphère anxieuse, l'âme oppressée de scrupules, les yeux las d'avoir -refoulé des larmes, les mains meurtries des pressions désespérées où les -avaient retenues le mari, le frère, qui lui disaient ainsi leur terreur, -n'osant l'exprimer tout haut. - -Un soir, malgré toute sa force de volonté, elle éclata en sanglots sur -la poitrine de Philippe. - -Et lui, sans être cruel, ni même indifférent, il éprouva la révolte -égoïste, furieuse, dont nous nous insurgeons contre les douleurs qui -gâchent notre joie sans nous toucher en rien le coeur. - -Il restait sympathique et tendre, mais la contrainte lui parut -intolérable. - ---«Voyons,» répétait-il, se jugeant pitoyable de banalité, de froideur, -«ce ne peut pas être aussi grave que cela. A l'âge de ta belle-soeur...» - -Il prodigua encore quelques phrases dépourvues de sens, dont seule la -câlinerie d'accent pouvait être apaisante. Mais au fond il n'entendit en -lui-même que le cri de sa passion désappointée. Marcienne, aujourd'hui -comme la dernière fois, se refuserait encore... - -S'appliquerait-il à respecter, comme il l'avait fait, même en son for -intérieur, la subtilité de conscience qui les sevrait tous deux des -chères caresses? Ah! certes, il le devait, car Marcienne avait cette -suprême délicatesse de ne pas aborder avec lui le chapitre des remords. -Elle n'accusait pas leur amour du crime involontaire. Et comme il -l'admirait de dédaigner la facile expiation des phrases! Mais ce -vaillant et libre esprit de femme pouvait-il admettre que leurs baisers -aggraveraient la tragique situation? Elle n'était ni assez -superstitieuse pour craindre de porter malheur à Charlotte, ni assez -imbue de traditions chrétiennes pour s'imposer un acte de pénitence. -Alors?... - ---«Marcienne, mon adorée... Ne pleure pas si tu veux que je sois sage. -Tu ne sais pas comme tes larmes me troublent...» - -La voix changée du jeune homme trembla de douceur et de désir. Ce -n'était plus l'intonation tendue d'une impuissante consolation. Une -pitié plus ardente naissait en l'espoir de la volupté victorieuse. Comme -il comprendrait mieux le chagrin de Marcienne, comme il saurait le -partager, s'il s'assurait que ce chagrin n'était pas l'ennemi de leur -amour! - ---«Ma chérie... ne me laisse pas croire que tu es moins à moi parce que -tu souffres... Maîtresse aimée... donne ta bouche à ton amant...» - -Elle frémit toute à reconnaître le visage de passion, cette flamme -brûlante et pâle qui dévore le bistre léger des traits, blêmit l'ovale -fin des joues jusqu'à l'onde soyeuse de la barbe, et s'éteint aux -prunelles en une défaillante fumée. Oh! ce visage d'amour... cette -pâleur... et ces yeux!... - -Rien ne brise et n'enivre Marcienne comme cette transfiguration de -vertige, où la tête charmante et adorée s'altère divinement. Tous les -souvenirs des joies profondes, toutes les ententes mystérieuses de leur -chair, sont sur ces lèvres, dans ce regard... Vers eux, vers leur appel -presque douloureux d'intensité, son être, à elle, crie et palpite... - -Pourtant, elle se recule, elle se raidit, elle murmure: - ---«Non, Philippe... Non... Tu ne sais pas... Je ne t'ai pas dit... Elle -est très mal!... - ---Nos baisers ne rendront pas son état plus grave... - ---Ce sont nos baisers qui la tuent.» - -Le jeune homme s'écarte, frappé par le mot qu'elle lui avait épargné -jusqu'ici, qu'il espérait ne jamais entendre. Comment n'a-t-elle pas -frémi de le prononcer? Ne sent-elle pas que l'expression de cette chose -cruelle y ajoute une force d'obstacle que n'avait pas la réalité même? - ---«Ne dis pas cela, mon amour. Il faut faire la part de la fatalité. - ---Philippe... mon Philippe... J'ai voulu porter seule le poids de cette -affreuse pensée. Mais il faut que tu saches... Il faut que tu m'aides à -prendre une résolution... Si Charlotte meurt, je te dis que nous serons -ses assassins. - ---Si Charlotte meurt?... Ses assassins? Tu t'exprimes comme si nous y -pouvions encore quelque chose. - ---Nous pouvons beaucoup. - ---Quoi donc? - ---Nous séparer.» - -Il la regarde avec accablement, stupéfait du chemin terrible qu'ils ont -franchi en deux ou trois courtes phrases. En sont-ils là? Y a-t-elle -songé véritablement? - -Une douleur indignée le soulève. - ---«C'est moi que tu sacrifierais pour elle? - ---Non, Philippe, ce n'est pas toi... O mon ami tant aimé, je ne ferai -que hâter l'immolation que tu me demanderas toi-même un jour...» - -Elle frémit d'angoisse. Une sincérité absolue ouvre son coeur saignant. -Mais il ne la comprend pas du tout. Et, ce qu'il y a de tragique, c'est -que plus il est vrai lui-même, moins il peut la deviner, la suivre. Car -sa propre jeunesse imprévoyante n'envisage pas le futur travail des -années. Il ne saurait imaginer sa chère maîtresse moins exquise, ni sa -passion à lui moins ardente. Comment admettre ce raisonnement dont elle -s'aiguillonne au sacrifice: «Puisqu'il n'est pas d'avenir pour notre -bonheur, puisque c'est un condamné, un mourant, ce délicieux et fragile -amour que nous berçons dans l'incertitude, ayons le courage de -l'ensevelir, quand le salut d'une créature innocente nous le commande, -et avant qu'il se flétrisse?» - ---«Ainsi,» prononce Philippe, «parce que tu supposes, en dehors de toute -vraisemblance, que j'aimerai le moins longtemps de nous deux, ton -orgueil, Marcienne, exige que tu te retires la première?... Oh! ne -m'interromps pas... Je sens bien que depuis longtemps cela te -préoccupe... Je ne nie pas que les circonstances ne te fournissent un -prétexte spécieux... - ---Un prétexte!... L'existence d'une jeune femme, d'une mère?... - ---Tu ne lui dois pas la vérité. Je dirai plus: tu lui devais -l'apaisement d'une illusion. Pourquoi lui avouer que nous continuons à -nous voir?» - -Marcienne ne répondit pas tout de suite. Elle réfléchissait. Pourquoi, -en effet, l'idée ne lui était-elle pas même venue du charitable -mensonge? Mais qu'importait une inutile analyse de sa conduite? Elle -avait suivi la loi de sa nature, jusque dans les contradictions qu'elle -ne s'expliquait pas. Ce n'est pas de vaines raisons trouvées après coup -qui rapprocheraient de sa pensée la pensée de Philippe quand leurs -façons de voir apparaissaient si différentes. - ---«Pourquoi?» répéta le jeune homme. «Car enfin, en la trompant pour son -repos, tu restais fidèle à ton programme: «Mieux vaut commettre une -grande faute que de causer une petite douleur». - -Un gémissement monta aux lèvres de Marcienne. Ce fut comme un coup de -hache brisant quelque chose en elle, cette froide phrase. Pourtant nulle -ironie ne l'avait soulignée. Mais, pour la prononcer, comme il fallait -que Philippe fût loin d'elle! Y a-t-il rien de plus meurtrier pour les -sentiments que la logique? Le coeur qui bat des mêmes battements qu'un -autre coeur ne déduit pas d'un syllogisme la mesure plus ou moins rapide -de ses palpitations. Comment ne comprenait-il pas que le mensonge verbal -lui était impossible, que devant la plus simple question posée -ouvertement, elle dirait toujours la vérité, même à son mari, sans -qu'elle pût invoquer cette nécessité de franchise, puisque, hélas! s'y -opposait la duplicité de ses actes. - ---«Je t'ai fait de la peine, ma chérie,» reprit Philippe, inquiet de son -douloureux silence. «Je ne l'ai pas voulu... pardonne-moi. Je t'aime -trop pour te perdre sans lutte.» - -La lutte... Ressource dangereuse. Même livrée pour l'amour, elle soulève -des forces d'antagonisme parmi lesquelles c'est ce même amour qui reçoit -les plus meurtrières atteintes. - -Il ne fallut pas beaucoup de paroles encore pour que Philippe dise à -Marcienne--avec l'inconsciente hypocrisie d'un renoncement qui ne -s'attend pas à être pris au mot: - ---«Si je suis de trop dans ton existence et dans l'existence des tiens, -je partirai. Tu n'as qu'un signe à faire. On me propose un poste à -l'étranger, un poste brillant dans une grande ambassade...» - -Elle crut s'évanouir. Elle balbutia: - ---«Partir... Mais... ta mère? - ---Elle en serait très heureuse. - ---Vraiment?... Je croyais que vous ne pourriez pas vous quitter. - ---Nous le pensions aussi,» reprit Philippe. «Mais les circonstances ont -changé. Tu invoques, pour briser notre amour, tes ennuis de famille. -Moi, je ne t'ai jamais parlé des miens. J'en ai aussi pourtant, et de -graves. Ma mère se doute qu'il y a une femme dans ma vie. Mon caractère, -mes habitudes, se sont modifiés trop profondément pour qu'elle ne s'en -soit pas aperçue. Avec cette antipathie de toutes les mères pour une -liaison sérieuse de leur fils, elle en est arrivée à souhaiter mon -départ de Paris. Nos amis assurent que si je veux parvenir à la haute -situation diplomatique de mon père, il n'est que temps pour moi d'entrer -dans la carrière active. Son ambition s'est éveillée avec ses -inquiétudes. Elle a même fait des démarches. Ces démarches ont abouti. - ---Ainsi,» dit Marcienne après un silence, «ton avenir est en jeu? - ---Oh! mon avenir...» - -Il prenait peur devant la sombre décision des beaux yeux dont il aimait -tant les ombres glauques de vague mouvante. Il avait parlé dans -l'exaspération où elle le jetait avec ses idées insensées de séparation, -de sacrifice. N'était-elle pas capable de se hausser à quelque coup de -tête, soutenue par cet orgueil dont il l'accusait, qu'il imaginait -formidable, et par ses chimères de dévouement? Mais quand elle se -trouverait en face d'un projet déterminé, réalisable, d'un adieu qui les -séparerait à toujours,--car, pour lui, un pied dans la carrière, c'était -l'engrenage des situations de plus en plus élevées et la fatalité du -mariage prochain,--quand elle envisagerait cela, Marcienne reculerait, -l'envelopperait de ses bras, le retiendrait contre son coeur. - -Philippe avait donc commis cette bravade, et maintenant il s'en -repentait, parce qu'il s'apercevait trop tard qu'il lui suggérait une -raison héroïque de plus, mettant en cause son propre intérêt, auquel -lui-même n'avait pas un instant songé. - ---«Mon avenir, Marcienne aimée, il est ici, près de toi, dans la douceur -de notre amour...» - -La séparation entrevue les désarmait tous deux. Ils se rapprochèrent. Et -le silence qui suivit, leur frissonnante façon de se blottir l'un contre -l'autre, tout à coup, sans qu'un accord de pensée eût dénoué le débat, -ces involontaires symptômes leur démontrèrent l'oeuvre affreuse à -laquelle ils venaient de travailler. - -Était-ce possible?... Se dire adieu!... Est-ce qu'ils avaient supposé -cela?... Était-ce de cet arrachement abominable qu'ils avaient parlé? -Leurs lèvres en tremblaient encore,--leurs imprudentes lèvres qui, en -formulant ce que leurs coeurs n'osaient prévoir, prêtaient déjà une -apparence d'accomplissement à leur destin. - ---«Marcienne, écoute... Nous sommes deux grands fous... Qu'est-ce que -nous faisons là à nous torturer? Je t'aime... Et je sais bien que, toi -aussi, tu m'aimes... Ah! tu m'aimes... Tiens, je le sens... Tu frémis -tout entière dès que je te touche. Mais regarde-moi donc! Est-ce que tu -pourrais cesser d'être mienne?... N'es-tu plus ma maîtresse?... Ote-toi -de mes bras, des bras de ton amant, si tu en as le courage...» - -Il murmure tout cela... puis d'autres mots plus troublants,--leurs mots, -à eux, leur brûlant vocabulaire de caresse;--il les murmure contre son -oreille, sa joue, sa bouche... Leurs yeux se rencontrent, se pénètrent à -d'infinies profondeurs, éternisent la communion de leurs regards. - -Ah! comme ils auront été amants par les yeux! Comme ils auront souvent, -et jusqu'au vertige, goûté cette prise de possession ineffable, où la -sensualité s'aiguise par le contact passionné des âmes! - -Leurs yeux!... Marcienne et Philippe les ont également beaux, d'une -magie extraordinaire d'expression, dans une mobile intensité de reflets -et de nuances. Tous les frissons de leur pensée et de leur chair y -passent en ondes subtiles. Et la splendeur de franchise avec laquelle -ces deux êtres se sont donnés l'un à l'autre alimente la soif délicieuse -de leurs prunelles, qui ne sont jamais craintives de s'attirer ni lasses -de se confondre. - -Comme ils auront été amants par les yeux!... Ah! la vie peut dénouer -l'étreinte de leurs corps, les malentendus creuser des gouffres entre -leurs âmes... Jamais il n'oubliera, lui, la suavité des chers astres -d'amour, couleur de mer et de ciel, qui l'ont ébloui de leur tendresse -et qui mouraient sous ses baisers... Et elle, jamais elle ne cessera -d'évoquer les iris d'or cerclés de noir, qui se rouillaient si -étrangement dans la volupté, comme un métal mordu par une fumée trop -ardente. - ---«Philippe... Mon bien-aimé!... Mon bien-aimé!...» - -Le doux cri jaillit éperdument. Quelle étreinte de passion angoissée!... -Oh! cet être chéri qu'elle serre contre son sein, ce buste souple où -palpite l'adorable coeur, ces bras de caresse autour de ses épaules, la -tête virile et fine... Lui, c'est lui!... Elle le retient, elle -l'embrasse, elle le presse... Et, malgré l'enlacement farouche, elle -croit déjà sentir les mains voleuses de la Destinée qui viennent le lui -prendre, qui l'écartent d'elle et qui le lui arrachent! - -Philippe s'enivre de ce délire, dont il ne perçoit pas la tristesse. Il -rugit de triomphe. Il a retrouvé l'amante. Elle ne se refuse plus, elle -subit la contrainte victorieuse des baisers. La voici gémissante -d'extase, affolée, à sa discrétion. Sur ce beau corps qui vibre, il fait -voltiger les ailes frissonnantes de toutes les délices. Il boit au -calice des lèvres les sanglots de reconnaissance, le doux souffle -haletant. Tous deux goûtent de nouveau les immobiles minutes, où, perdus -l'un dans l'autre, ils se contemplent, écrasés de joie, suspendant, sur -la limite de l'extrême bonheur, l'essor déchaîné de leurs sensations. -Puis enfin ils s'appartiennent dans une fulgurance d'éclair, soulevés -ensemble jusqu'au ciel par la prodigieuse force qui éternise les mondes. - ---«Tu vois bien,» dit Philippe après un long silence, «tu vois bien que -rien ne peut prévaloir contre notre amour. Il est à part de tout, -au-dessus de tout. Ah! comme je t'aime pour lui avoir immolé jusqu'à ton -inquiétude et à ton chagrin! J'étais jaloux même de ce qui te faisait -souffrir, ma chérie. J'aurais eu de la peine à te pardonner ta douleur -si tu lui avais donné un peu trop de toi, de ce toi qui est à moi.» - -L'âme de Marcienne cueille cet aveu d'égoïsme comme une fleur violente -exhalant tous les parfums et tous les poisons de l'amour. Cette cruauté -de passion, c'est la passion même. - -Peut-elle souhaiter sincèrement que le désir de Philippe abdique parce -que, là-bas, dans la chambre douloureuse dont le souvenir la hante, -quelqu'un se meurt, quelqu'un qui, pour lui, n'est qu'une passante de la -vie, une silhouette indifférente dans l'immense foule humaine? - -Peut-elle lui crier ce que sa conscience, à elle, crie devant la -physionomie ravagée d'Édouard de Sélys: «Je prends tout à ce mari qui -m'aime dans une confiance si haute. Je lui vole mon coeur et ma chair, -et j'assassine la soeur qu'il chérit!...» - -Elle a si bien épargné à son amant le spectacle de sa détresse -intérieure qu'elle doit renoncer à la lui faire jamais comprendre. - -A l'instant même, en sortant de ses bras, quand elle tressaille tout -entière de cette détresse retrouvée, elle n'a pas le triste courage de -lui en rappeler seulement l'obsession. Il est si heureux de l'avoir -reconquise!... - -Quand il l'accompagne jusqu'au seuil du jardin, pour l'installer dans la -voiture qu'il est allé chercher comme d'habitude, elle le retient avec -des mots de ravissement dans le trop court sentier, elle s'attarde à ces -quelques pas comme en la douceur déchirante d'une promenade suprême. - -Cette soirée de février est d'un profond calme tiède. Les jours ont -rallongé déjà. Une dernière lueur traîne dans le ciel, faussée par la -réverbération de Paris qui s'allume. - -Avec une ardeur toute pleine de pressentiments, Marcienne saisit du -regard les moindres détails du discret et cher décor. - -Sous un berceau, défeuillé en cette saison, se trouve un banc de pierre. -Toujours, même par les plus froids crépuscules, elle et son amant, avant -de se quitter, s'y sont assis pour y échanger le baiser d'adieu, si -aigu, et dont les lèvres ne peuvent se déprendre. Ils restent fidèles à -cette manie, qui les fait rire l'un de l'autre, suivant que lui ou elle -y entraîne la lenteur attendrie de leurs derniers pas. - -Petit pèlerinage de dévotion amoureuse, où les incitaient naguère les -magnifiques déclins des après-midi d'été, puis les rouges couchants -d'automne, et qu'une superstition leur a fait ensuite accomplir parmi -les craquements du givre, sous les étoiles glacées de décembre. - -Prétexte à taquineries câlines. Combien de fois ne sont-ils pas arrivés -jusqu'à la grille avec chacun l'intention amusée de décevoir l'espoir de -l'autre? Mais les résolutions ne tenaient pas contre le désir de gagner -encore quelques minutes, ni contre le puéril remords de ne pas -manifester la ferveur coutumière. - ---«Allons, viens... Tu meurs d'envie de m'y emmener. - ---Où donc? - ---Sur notre banc. - ---Moi?... Je n'y pensais plus. - ---Hou! que c'est vilain de mentir. - ---Avoue que c'est toi, maniaque chéri, qui tiens à ton reposoir d'amour. - ---Non. - ---Avoue. - ---Non. - ---Alors je m'en vais.» - -Elle tournait le bouton de la grille. - ---«Adieu, petite maîtresse.» - -Elle le regardait, gentiment sournoise. Il ne bronchait pas. - ---«Oh! méchant. Tu serais bien fâché si je te prenais au mot. J'ai pitié -de toi... Viens-y sur ce fameux banc...» - -C'était encore un demi-tour d'allée, quelques parcelles de bonheur, les -dernières miettes du festin de volupté, que leur simulacre de querelle -rendait plus savoureuses. Et, après une longue, une profonde communion -de leurs lèvres, ils se quittaient dans la soudaine gravité qu'ont les -adieux de ceux qui s'aiment, alors même qu'ils doivent se revoir demain, -quand jusqu'à demain c'est toute la vie qui les sépare. - -Encore une fois, dans ce jour mourant de février, Marcienne et Philippe -sont assis sur le banc de pierre, encore une fois leurs bras -s'étreignent, encore une fois leurs bouches, si bien faites l'une pour -l'autre, s'effleurent en un baiser d'une finesse divine... - -Sur leurs têtes, le treillis du berceau découpe de pâles petits losanges -de ciel. Autour d'eux l'ombre s'épaissit mystérieusement. Une clarté -veille dans leur muette maison d'amour. Des souffles passent, chargés -d'un parfum de branches vivantes. - -Le silence est profond sur les jardins noirs. Mais un léger tintement -d'acier sonne à l'oreille des amants la minute qui s'efface... Devant la -porte, dans le désert de la rue, c'est le cheval du fiacre dont les -mâchoires lasses secouent le mors et font cliqueter la gourmette. - - - - -IX - - -Le lendemain, à l'heure où Philippe commençait à espérer la venue de -Marcienne, une grande anxiété saisit tout à coup le jeune homme. - -Il ne devait guère compter sur la visite de sa maîtresse. Elle avait pu -s'échapper la veille pour accourir vers lui, mais, depuis la maladie de -Charlotte, de tels moments se faisaient de plus en plus rares. Comment -les retrouver si la situation empirait? Et quel affreux intervalle de -deuil ne faudrait-il pas subir s'il arrivait malheur à cette pauvre -jeune femme! - -Ah! la malencontreuse personne que cette petite Mme Fromentel! Quel -besoin avait-elle eu de découvrir leur secret, de se mêler de leurs -affaires, de tomber dans une espèce de crise de nerfs en l'apercevant au -théâtre devant M. de Sélys, et finalement de tout bouleverser avec sa -fièvre cérébrale,--une maladie faite exprès, qu'on ne pouvait pas mettre -au compte de quelque microbe, et où Marcienne, sans qu'il pût l'en -dissuader, verrait toujours l'effet du chagrin? - -Marcienne, la chère maîtresse trop sensible, l'adorable aimée au coeur -inquiet, qu'il devait sans cesse disputer à force d'amour aux -suggestions tourmenteuses de tout ce qui s'opposait à leur bonheur, de -tout ce qui, en elle-même et hors d'elle-même, chuchotait le doute, -l'appréhension ou le remords dès qu'elle était sortie de ses bras. - -Mon Dieu, comme elle allait souffrir si sa belle-soeur mourait! - -Pourvu qu'elle lui apportât cette souffrance! Pourvu qu'elle ne s'en -nourrît pas loin de lui comme d'un poison! - -Mais ce n'est pas avec lui, Philippe, qu'elle viendrait la partager. A -peine connaissait-il Charlotte Fromentel. Comment la regretter avec -quelque vraisemblance, l'évoquer par le souvenir? Tandis qu'un autre -homme existait à qui cette jeune femme était précieuse infiniment: -Édouard de Sélys!... C'est lui, c'est le mari qui goûterait jusqu'au -fond l'amère communion de douleur. Leurs larmes, ils les verseraient -ensemble... Quel rapprochement n'amènerait pas peut-être cette identique -blessure où se mêleraient les lambeaux saignants de leurs deux coeurs? - -Ingénieuse jalousie de Philippe! Le voilà pâle de fureur et d'angoisse -parce qu'il se figure leurs mains enlacées sur un cercueil. - -Mais quoi! Hier déjà n'avait-il pas pressenti par l'attitude de -Marcienne des influences, des attendrissements hostiles à son amour? Si -elle se refusait, n'était-ce pas un peu parce qu'auprès du lit de -Charlotte, elle venait de pleurer contre l'épaule d'Édouard?... - -En ce moment, elle est à côté de son mari, elle l'encourage, elle le -console, elle lui prodigue les phrases caressantes dont elle a le -secret. Il occupe sa pensée, il l'intéresse. Oh! elle ne viendra pas rue -Ribéra. Outre la sincérité de son chagrin, n'y a-t-il pas, pour cette -femme si tragiquement curieuse de toutes les sensations, une espèce -d'ivresse sombre dans la stupeur du désespoir et le silence des agonies? - -Qu'est-il aujourd'hui, lui, Philippe, dans son existence? Elle évite -sans doute d'évoquer leur amour devant de trop solennelles perspectives. -Les larmes qu'on répand autour d'elle sont autrement poignantes que -leurs baisers. - -Non, elle ne viendra pas. N'est-il pas fou de l'attendre? - -Il va partir. Il prend son pardessus, son chapeau, énervé d'espoir déçu, -incapable de rester là plus longtemps à prêter l'oreille dans la morne -immobilité des choses. - -Une rage le soulève contre la rivalité du malheur, de la mort. C'est -leur prestige lugubre qui lui enlèvera Marcienne. Aucune autre séduction -ne l'aurait détachée de lui. Et le mari profitera de ces entremetteurs -formidables. - -Philippe ricane: «Ah! l'avocat... les grandes phrases... La hautaine -sérénité dans la douleur... Comme elle va le plaindre et l'admirer!... -Au fond cet homme la tient toujours. Il a mis une trop forte empreinte -sur son âme. Toutes les ardeurs de ma passion, les caresses désespérées -de mes dents et de mes ongles, n'ont fait qu'effleurer sa chair, la -marquer de traces fugitives...» - -Dans cette âpreté de sentiments, la rêverie de Philippe se prolonge. -Malgré sa décision de partir, il reste encore. Mais chaque minute qui -passe aggrave le bouillonnement des sources amères. - -Il y a une lie d'égoïsme, de rancune, de méfiance, dans le flot de sa -jeune énergie dominatrice, qui, devant l'obstacle, s'insurge et dévaste -tout. - -C'est la vitalité indomptable de son âge qui en est cause. La passion -batailleuse écume dans ses veines. Ainsi tranquille d'apparence, -élégant, la tête droite sous le haut-de-forme bien lustré, il est, dans -le domaine de l'amour, le jeune fauve bondissant des forêts nocturnes, -qui se rue, le front bas, contre tout ce qui semble vouloir lui -soustraire l'espérance de sa volupté. - -Et voici que sur le tumulte de son coeur, dans la lourde paix du -quartier désert, un fracas de voiture s'éveille, roule en tonnerre -grossissant, bondit rudement aux pavés de la rue, puis, d'un arrêt -brusque, s'éteint devant la porte, subitement étouffé de silence. - -Est-ce Marcienne? Par prudence, elle ne se fait jamais amener -jusque-là,--comme, au retour, elle quitte avant d'arriver chez elle le -fiacre pris à Auteuil. Serait-ce possible?... - -Mais oui, c'est elle... La grille cède sous sa clef. Philippe s'élance -dans le jardin. - ---«Enfin, enfin!... Toi... Toi!... Je désespérais.» - -Qu'a-t-elle donc? Sous la voilette blanche aux dessins brouillés, il ne -peut voir comme elle est pâle. Mais il s'étonne de son silence, de sa -démarche saccadée, de la pression convulsive de sa main. - -Elle entre avec lui dans la maison. Il détache lui-même la dentelle qui -lui couvre le visage. - ---«Marcienne!...» - -C'est le cri de son amour épouvanté. Oh! le désastre que présagent cette -physionomie défaite, ces traits plombés et soudain vieillis, ces blêmes -lèvres frémissantes, la terrible fixité de ces yeux. - ---«Philippe, ne me fais pas de reproches... ne me parle pas... aie -pitié... Je me meurs!» - -Puis tout à coup, dans une clameur déchirante: - ---«Ou plutôt si... Tue-moi!... Tue-moi!... Ah! c'est au-dessus de mes -forces!» - -Il reste pétrifié, anéanti... Nulle question, aucune hâte de savoir... -Il voudrait maintenant ne rien entendre... Elle va prononcer -l'irrévocable. - ---«Mon Philippe... Mon amant... ô bien-aimé!... Pourquoi ne m'as-tu pas -tuée, le jour... tu sais... où nous avons été si heureux!... Il ne -serait rien arrivé de pire que ce qui arrive... Et je ne vivrais pas -cette heure affreuse!...» - -Elle râle et divague comme une amante involontairement parjure. Elle se -lamente, se maudit, comme si quelque viol brutal venait de voler son -corps à l'homme adoré, comme si quelque ravisseur sinistre avait, d'un -embrassement détestable, aboli pour jamais la douceur de leurs -étreintes. - -Et lui, dans une clairvoyance d'indignation, d'épouvante, il songe à ce -qui l'affolait lui-même tout à l'heure, à cette rivalité irrésistible, -la rivalité de la Mort... Il se demande avec quel spectre Marcienne a pu -trahir leur amour!... - -Sombrement, sans apitoiement sur elle, il prononce, la voix sifflante -d'angoisse: - ---«Si tu m'as sacrifié... exécute-moi... Et que ce soit fini!» - -Elle tombe à ses pieds: - ---«Je t'aime... Je t'adore... Pardon!» - -Ce prosternement d'une fierté si ombrageuse ne l'attendrit pas. N'est-ce -pas un indice de plus que la suprême épreuve est imminente? - -Il ricane, d'un ricanement qui sanglote: - ---«Tu m'aimes?... Eh bien, je t'appartenais... Mais nous posséder tout -simplement, c'était trop banal pour ta soif de sensations, de drames... -Quelle chimère vas-tu placer entre nous?... Parle... Crains-tu de ne pas -me trouver résigné... docile?... Rassure-toi: je ne plaide pas les -causes perdues. Je ne possède ni les facultés oratoires ni le don de la -mise en scène.» - -L'allusion pleine de méchanceté douloureuse redresse Marcienne. A son -tour elle s'arme sur sa propre souffrance. Pourquoi ne veut-il pas -comprendre qu'elle s'immole plus qu'elle ne l'immole lui-même? Glacée -par l'injustice et l'ironie, elle croit y puiser le détachement, le -calme. Elle prononce d'une voix morne: - ---«Juge-moi selon ton coeur, Philippe. S'il me méconnaît et me calomnie, -ce sera sa faute, non la mienne. Voici ce que je suis venue te dire: -Charlotte n'a plus que quelques heures à vivre. Elle m'a demandé un -serment... - ---Quel serment?... - ---Celui...» - -Elle fait un geste de désespoir. La factice tranquillité croule. Les -paroles désordonnées s'échappent avec des gémissements: - ---«Tu n'as pas vu... Tu ne peux pas savoir... Ah! tu me l'aurais ordonné -toi-même... Philippe, ne me blâme pas. Essaie de comprendre... -Aimons-nous jusque dans l'horreur du sacrifice... mon adoré... -Mourante... je te répète qu'elle est mourante!... Elle a dit adieu à ses -enfants devant moi... Puis elle m'a demandé... pour les quitter sans un -déchirement trop abominable... qu'au moins sa pauvre vie perdue -effaçât... rachetât...» - -Les syllabes, hachées de larmes, s'enchevêtrent, hésitent. C'est le -bonheur d'Édouard qui fut disputé, défendu, reconquis, dans la scène -inoubliable, par la vaillance de la jeune soeur, sous sa sueur -d'agonisante. Marcienne peut-elle expliquer cela?... Elle balbutie, le -corps plié, abattu sur le divan, la tête enfouie dans ses mains qui -tremblent: - ---«J'ai juré... j'ai juré... - ---Quoi?...» - -Elle ne répond que par une torsion d'atroce souffrance. - -Philippe se penche vers elle: - ---«Tu as juré de ne plus me voir?...» - -Il comprend trop la plainte surhumaine de sa douloureuse maîtresse. Mais -il veut qu'elle parle. Il lui saisit le bras, la rudoie presque: - ---«Réponds!...» - -Elle gémit: - ---«Oui.» - -Il recule de deux pas. Le coup qu'il attendait depuis un moment ne tombe -pas moins cruellement pour avoir été prévu. L'âme et la chair torturées -s'insurgent, se ruent à la sauvagerie des représailles. Il souffre trop, -il lui en veut trop follement, à elle. Et il se maîtrise jusqu'à -l'impassibilité extérieure, qui va la martyriser plus sûrement. D'un ton -qu'il trouve moyen de poser, d'affermir, il lui réplique: - ---«Tu as juré de ne plus me voir. Alors pourquoi es-tu ici?» - -Stupéfaite, Marcienne soulève son visage meurtri, ses yeux de détresse. - ---«Oui,» reprend Philippe, «pourquoi es-tu ici? Tu pouvais m'écrire, -m'envoyer un mot d'adieu. Il doit t'être pénible de manquer si vite à -ton serment. Mais nous n'avons plus rien à nous dire... Et je ne te -retiens pas.» - -Elle se lève. Elle se dresse devant lui, lente et muette. Tous deux se -regardent. Oh! la désolation des prunelles qui ne peuvent plus se verser -l'ivresse comme des calices trop chargés d'amour... - -Rayons de reproche et d'immortelle tristesse... Rayons de colère -saignante, de volonté dure, de douleur trop âpre, trop empoisonnée de -doute... Est-ce là ce qu'ils échangent, les yeux encore éblouis des -ineffables contacts?... Ne vont-ils pas défaillir et se fondre de se -rencontrer en se résistant? - -Ah! l'effort est intolérable... Ils vacillent... se troublent... Mais, -tout à coup, dans l'âme de Philippe, un obscur tourbillon se déchaîne. -L'ombre ternit le métal fin des iris d'or, où bientôt s'aiguise un -déchirant éclair. - -Le jeune homme étend les mains, comme pour contenir l'élan de tendresse -désespérée qui va jeter Marcienne sur sa poitrine. - ---«Tu as juré de te reprendre à moi. Et... sans doute... n'est-ce -pas?... tu as juré aussi de rendre ton coeur et ta chair à un autre... -On t'a demandé ce serment-là... Tu l'as prononcé... avoue-le donc! Tu te -consacreras désormais au bonheur de ton mari!...» - -Marcienne se tait... Elle ne pleure même plus. Elle souffre au delà des -larmes... Debout, le corps et la face rigides, elle a seulement, au bout -de ses bras tombés, un léger mouvement de crispation des doigts. Et -l'indicible reproche de son regard continue à se fixer sur Philippe. - -Il ne le voit pas, ce reproche, ou il ne veut pas le comprendre. -Pourquoi épargnerait-il celle qui a trouvé la force de le rejeter? - -Elle a voulu cette souffrance. Et, ce qui est pire, elle a voulu la -sienne, à lui. Si elle avait eu plus d'amour que d'orgueil, elle se -serait humiliée jusqu'au mensonge envers Charlotte vivante, et elle se -damnerait moralement jusqu'au parjure envers la morte. Mais non!... Elle -veut planer à la hauteur de son devoir accompli, s'applaudir sur la -délicatesse de ses scrupules, voir osciller à sa main la palme du -martyre. - -D'ailleurs... N'est-ce que cela? Peut-être a-t-elle usé, a-t-elle brûlé -déjà, aux flammes de son imagination, le charme du rêve qui l'attachait -à lui. Peut-être a-t-elle besoin d'autre chose, fût-ce des affres de -leur commune douleur, pour vivre toute l'intensité de sa vie. Peut-être -même--suggestion plus âcre que toutes les autres--a-t-elle puisé dans la -fraîcheur d'un trop jeune amour, dans la candeur d'une passion qui ne -veut s'alimenter que d'elle-même, une recrudescence d'admiration pour -l'homme d'intelligence, d'autorité, de prestige, dont elle porte le -nom,--pour cet Édouard de Sélys, dont la vieillesse éclatante a, plus -que ses vingt-huit ans à lui, ses vingt-huit ans infructueux, des -séductions conformes à la fierté d'une telle femme. - -Voilà ce que Philippe se dit. Voilà ce qu'il jette, par phrases -déchiquetées et bouillonnantes comme des lames fouettées du vent, à -cette muette suppliciée, qui chancelle d'horreur, malgré le raidissement -de tout son corps, malgré l'agrippement convulsif de ses doigts, crispés -dans le vide, sur un support imaginaire. - -A la fin, elle ne peut plus l'entendre. Elle ne peut plus supporter -cela. Mais que dirait-elle?... C'est dans l'écartèlement de leur amour -qu'est le malentendu. Si Philippe s'emporte jusqu'à la plus atroce -injustice, ne sent-elle pas, de son côté, qu'elle ne lui pardonnerait -pas s'il se résignait à la séparation? Ils s'aiment trop pour se quitter -sans se haïr. En la fureur de sa propre torture, Marcienne craint de -puiser des paroles plus dévastatrices que celles de son amant. Elle se -tait dans l'héroïque espoir de sauver quelque lambeau de leur tendresse. -Pourtant son courage est à bout. Des lueurs de folie passent dans ses -larges prunelles immobiles. Une tentation de mort va la jeter, le front -en avant, contre un angle de muraille... - -Mais elle se reprend par un sursaut de volonté. Une vision soudaine lui -montre la maison de deuil d'où elle s'est échappée, où l'effarement des -coeurs la cherche,--car c'est elle qui les soutient et les raffermit. -Que fait-elle ici, malheureuse, à souffrir sa propre douleur, sa -coupable et vaine douleur?... Ah! elle y songera demain quand elle aura -fermé les pauvres yeux qui, près de s'éteindre, guettent la porte par où -elle va revenir... Oui, elle aura le temps de pleurer ses propres -larmes... Que d'années... que d'années pour les répandre!... Que de -jours qui ne les tariront pas!... - -Elle jette un grand cri: - ---«Philippe, je t'aime... Je t'aime... Adieu!...» - -Et elle s'échappe. Elle court à travers le jardin, soutenue par la -fièvre affreuse de sa résolution, par la peur,--pleine d'un lâche -désir,--qu'il ne la suive, qu'il ne la saisisse... Oh! que -ferait-elle?... sinon mourir sur son coeur!... - -Mais elle a le temps d'ouvrir la grille, de sauter dans la voiture qui -attendait, de jeter une adresse... - -Philippe ne s'est-il pas élancé après elle?... - -Déjà le fiacre est parti, mais d'un essor modéré. La pente montante de -la chaussée empêche d'avancer bien vite. - -Marcienne abaisse une vitre, regarde en tremblant par la portière. -N'a-t-elle pas entendu un appel?... des pas précipités sur le -trottoir?... - -Oh! l'ardeur insensée de son regret... Le flot suffocant de son -espérance... Des images tumultueuses... Les accueils de naguère... Un -rire d'enfant sous la moustache brune... Les fines dents luisent, -appellent ses lèvres... Et voici la tête chérie appuyée entre ses -seins... Puis,--quelle palpitation de tout son être!--le banc où ils se -disaient: «Au revoir.» Comment?... Jamais!... plus jamais!... - -Philippe ne l'a pas suivie... La rue déjà sombre est d'une solitude -poignante entre les estompes vaporeuses des branchages. - -Mme de Sélys avance le buste hors de la voiture. Elle va enjoindre au -cocher de retourner. - -Mais, tout à coup, l'écrasement d'une infinie désolation la rabat sur -les tristes coussins du fiacre. Elle ne prononce pas l'ordre qui lui -sautait du coeur aux lèvres. Qu'allait-elle faire? Revenir... Jeter dès -le seuil le cri de son amour éperdu, tomber entre les bras qui -l'écartaient tout à l'heure dans la colère, et qui se refermeraient sur -elle dans un délire de passion... Quel sacrilège n'accomplirait pas leur -folie?... - -Et voici que la reprennent les flots de la vie implacable, cet océan de -tout ce qui n'est pas son amour, les lourdes houles qui, lame après -lame, l'ont emportée loin de l'île heureuse. - -Des préoccupations terribles l'assiègent. Va-t-elle trouver Charlotte -encore vivante? Ne vient-elle pas, par son absence follement prolongée, -d'ajouter une angoisse aux angoisses de cette agonie? Elle s'accuse... -N'est-ce pas abominable de sangloter sur des voluptés perdues, alors que -là-bas, dans la chambre assourdie et lugubre, on arrache trois petits -orphelins de demain aux lèvres mourantes de leur mère?... Auprès d'un -pareil drame, qu'est le désastre de son coupable coeur, de sa chair -dévastée d'amour?... - -Ah! Marcienne peut tendre l'effort de son énergie morale, de sa raison, -de sa pitié. Elle peut se raidir, se condamner, se contraindre. Rien ne -prévaudra contre la douceur désespérée de ce qu'elle étouffe et broie au -fond d'elle-même. - -Croit-elle vraiment que tous les rayons de joie ou toutes les larmes de -l'univers arrêteraient pour une minute le retour obstiné de sa pensée -vers la rue lointaine, la grille close, le jardin mort, la -croisée,--encore éclairée peut-être,--de la chambre?... - -Philippe y est-il? Et que fait-il?... Oh! le mystère de ce qu'il éprouve -en ce moment... Lire dans son coeur, ne serait-ce pas pour elle plus -inestimable que de découvrir le secret des mondes? - -Machinalement, par les vitres du fiacre, elle voit défiler le -piétinement de la foule, papilloter les lumières aux étalages des -magasins ou dans les vestibules des maisons. Elle songe à l'inconnu de -toutes ces portes presque pareilles, qui laissent voir, dans la clarté -vive du gaz, la netteté d'un tapis, le miroitement du stucage, et au -delà desquelles on devine la spirale de l'escalier montant vers le -secret des existences. Il y a quelque chose d'un peu inquiétant dans la -multitude de ces allées vides et claires que l'immense ville ouvre -toutes larges sur l'obscurité des trottoirs. - -Elles sont si paisibles: elles n'ont pas l'air de se creuser vers le -gouffre des vies profondes. Elles se ressemblent: et ne trahissent rien -des passions qui les traversent. - -Leur fascination sur Marcienne s'exerce malgré l'espèce -d'engourdissement où elle essaie de s'anéantir. Toutes ces portes... -Toutes ces portes!... Que d'amants les ont franchies dans l'angoisse -atroce d'un déchirement tel que le sien!... - -Elle frissonne... Elle ferme les yeux pour ne plus les voir... L'horreur -des séparations lui semble inscrite sur tous les seuils. - - - - -X - - -Charlotte Fromentel ne mourut pas. Elle fut sauvée par ce qu'on est -convenu d'appeler un miracle, et ce qui n'est que l'enchaînement -d'effets très apparents à des causes très secrètes, sans aucune -dérogation aux lois naturelles. - -Certains esprits fervents croient que l'extrême-onction opère parfois -des guérisons extraordinaires. Charlotte assura Marcienne que c'était -son serment qui l'avait retenue au bord du tombeau. La reconnaissance -qu'elle témoigna à sa belle-soeur, la foi absolue qu'elle montra dans la -parole si solennellement donnée étaient de ces liens capables d'engager -davantage une femme du caractère de Mme de Sélys. - -Pourtant il fallut plus encore pour que l'amante, affolée de douleur, ne -manquât pas à la promesse jurée. - -Il fallut toutes les frêles contingences matérielles et morales qui, -même plus ténues que des fils de la Vierge, forment la chaîne -infrangible du Destin. - -Ce furent, pendant les premiers jours, les alternatives qui tinrent -Charlotte littéralement suspendue entre la vie et la mort. - -Puis, sitôt qu'un réel espoir s'annonça, la nécessité d'emmener la -convalescente, de la soustraire à l'aigre printemps de Paris, de la -conduire vers le soleil, vers le Midi, où elle pourrait reprendre ses -forces au grand air, dans les brises vivifiantes de la Méditerranée. - -Il paraissait tout simple que Marcienne l'accompagnât, car Jacques -Fromentel se trouvait retenu à Paris par l'achèvement de deux toiles -destinées au Salon. - -Mais surtout Charlotte le voulait. Sa victoire définitive était à ce -prix. Elle serait retombée malade d'inquiétude si elle avait dû rester -seule, au loin, durant de longues semaines, laissant Marcienne exposée -au dangereux vertige, et la sécurité de son frère au péril d'une -défaillance. - -Et si Marcienne, elle aussi, souhaita ce départ, c'est qu'elle se -sentait à bout de force dans le glacial silence de Philippe. - -Le jeune homme pouvait lui écrire. Jamais M. de Sélys n'ouvrait les -lettres de sa femme. D'ailleurs, par une convention prudente, celles de -l'amant étaient toujours enfermées dans une seconde enveloppe, portant -un nom imaginaire, avec prière à Mme de Sélys d'y ajouter l'adresse. En -cas d'accident, c'était une double barrière, et la possibilité d'une -plausible explication. Une correspondance de ce genre comporte toujours, -il est vrai, un danger. La catastrophe du billet trouvé par Charlotte en -était la preuve. Mais comment ne pas y recourir quand leurs deux pauvres -coeurs séparés n'avaient plus que cette ressource pour se parler encore, -pour s'assurer de leur impérissable tendresse, pour s'illusionner -peut-être dans la complicité d'une espérance? - -Cependant les courriers, l'un après l'autre, apportaient les messages -des relations mondaines, les enveloppes chargées d'écritures -indifférentes. (Avec quelle exécration Marcienne les reconnaît et les -écarte, comme si leur banalité eût exprès déçu la tremblante ardeur de -son désir!...) Pas un mot de M. d'Orlhac. - -Est-ce une tactique pour la reprendre?... Une cruauté pour la punir? -Peut-il vraiment croire qu'elle manque d'amour? N'imagine-t-il pas ce -qu'elle endure? Se la figure-t-il, pendant les longues heures -d'immobilité dans cette chambre de malade, avec les tristesses qui -l'entourent et la dévorante torture intérieure? N'est-ce pas à devenir -folle ou à mourir? Quoi! pas un mot de pitié, d'encouragement, pas même -un reproche! Car un élan, fût-ce de violence et d'injustice, serait -préférable à cette résignation qui ressemble à du dédain... à de -l'oubli! - -Elle attend, sans écrire elle-même,--moins par orgueil que pour ne pas -se priver du spontané retour d'une affection qu'elle veut croire -distincte de la volupté, mais dont la plus faible marque réveillerait -l'enivrement des caresses. - -Au bout d'une semaine pourtant, elle n'y tient plus. Elle adresse à -Philippe quatre pages qui ne sont qu'un long gémissement. Et voici la -réponse qu'elle reçoit: - - «Chère Marcienne, - - «Ta douce et triste lettre me fait presque penser que tu m'aimes - encore. - - «Je t'attends chaque jour. Je t'attendrai jusqu'à ce que tu m'écrives - d'abandonner notre nid d'amour, de le fermer comme un tombeau, de ne - plus m'asseoir sur notre banc, les yeux attachés à la porte, dans - l'espoir de te voir paraître. - - «N'aie pas la démence de croire qu'il y ait deux façons dont nous - puissions nous aimer. Songe à mes yeux au fond de tes yeux... Songe à - ma bouche contre la tienne... - - «Viens, ma Maîtresse, viens... Oh! bientôt, dis?... Est-ce demain que - tu m'apporteras tes lèvres?... - - «Je t'aime, je t'aime... - - «Ton amant, - - «PHILIPPE.» - -Appel brûlant de la chair... Indifférence de l'âme. - -Marcienne ne se dit pas que cette indifférence pouvait être feinte. A -dessein, le jeune homme évitait la discussion des devoirs, la sympathie -pour les luttes épuisantes, la considération des scrupules. - -Il l'attendait... O tentation!... Il l'attendait... Voilà tout. La tombe -ouverte, le remords qui déchire, les serments qu'on foule, la -délicatesse qu'on bafoue, tout ce qui labourait cette conscience de -femme, il voulait l'ignorer... Il ouvrait les bras, il évoquait les -baisers, il sollicitait l'union de leurs bouches... Vertige! - -Il l'attendait... Demain, à l'heure coutumière, il serait là-bas, sur -leur banc... - -Oh! dans Marcienne l'idée de l'action possible, le geste de sa main sur -la serrure... La grille qu'elle entr'ouvre... et le voici, LUI, -l'éternellement aimé!... - -Pendant tout le jour, au chevet de Charlotte, pendant la nuit, où elle -veut remplacer la garde, dans un acharnement à se dépenser, à se briser, -étendue tout habillée sur un divan, les yeux au cercle de la veilleuse -qui palpite là-haut sur la pâleur du plafond, Marcienne accomplit la -répétition imaginaire d'une scène qui peut-être ne se représentera plus -jamais. - -Qu'en sait-elle?... Demain décidera... Ah! du moins pour aujourd'hui -l'illusion, l'image... La pente de la rue, la petite porte... sa clef -qui tourne,--oh! les battements dans sa poitrine!--le gravier qui crie -sous ses pas... l'odeur froide du gazon d'hiver... le baiser de -Philippe!... - -Le lendemain eut lieu la dernière crise qui faillit emporter Charlotte. -A certains instants, on crut qu'elle avait cessé de vivre. Mme de Sélys -ne la quitta pas. - -Elle décrivit, dans une lettre à Philippe, les détails de ces terribles -heures. Sans la gravité de la situation, aurait-elle résisté à -l'entraînement de tout son être vers celui qui l'attendait? Elle ne -pouvait le dire, et elle le laissa lui-même dans le doute. Mais, -accablée jusqu'à une espèce de fatalisme par l'excès de ses émotions, -elle montra une mélancolique acceptation du destin qui parut glacée à la -fièvre de l'amant. - -Il crut à la raison et à l'orgueil de cette femme, à qui cependant la -moindre évocation de lui-même ôtait toute raison et tout orgueil. Il la -supposa presque guérie, alors qu'elle agonisait du désir de sa présence. -Une démarche, un mot de lui à certaines heures, et le torrent de leur -amour eût tout emporté. Mais, dans son obstination amère, il s'abstint -d'accomplir cette démarche, de formuler ce mot, il se renferma dans son -silence,--ce silence dont Marcienne, de son côté, n'imaginait guère la -détresse. - -Et ce qu'il y avait de mutuellement impénétrable dans leurs coeurs -s'éleva entre eux brusquement, comme un mur, dès que l'intimité profonde -des caresses ne leur donna plus l'illusion de se comprendre. - -Quand Marcienne eut décidé de partir pour le Midi, elle écrivit à -Philippe: - - «Tu m'as dit, mon bien-aimé, de t'avertir quand tu ne devrais plus - m'attendre, dans notre jardin, sur notre banc... - - «O Philippe, c'est moi, ta maîtresse, ta Marcienne, qui ne vivais que - pour la douceur de tes baisers, c'est moi qui viens t'adresser cette - affreuse prière. - - «Et pourtant je t'aime, cher être adoré!... Je t'aime comme aux jours - où tu m'as enivrée le plus follement. Je t'aime de tout mon coeur, de - tout mon corps, avec des regrets qui me déchirent, avec des sanglots - atroces et le désir incessant de tes baisers. - - «Je t'aime, Philippe... Je t'aimerai toujours. - - «Ce «toujours» que tu me demandais, qui me faisait peur parce que dans - si peu de temps je deviendrai pour toi une vieille femme, crois-tu que - j'aie un instant cessé de l'avoir dans le coeur depuis que tu m'as - serrée dans tes bras, que tu as pris mes lèvres? - - «Mais pouvais-je te le dire, avec mes dix ans de plus que toi, qui, au - fond, nous ont séparés plus que tout le reste? - - «Tu vois, je te parle de mon âge, moi qui faisais semblant de - l'oublier pour que tu n'y penses jamais. Je ne suis plus coquette... - Je voudrais que tu puisses apercevoir mes rides... Oui, les rides qui - me viennent autour des yeux à force de t'avoir pleuré. - - «Peut-être comprendrais-tu la fatalité des choses. Tu ne m'accuserais - plus de prendre tout au tragique, parce que tu pressentirais, mon cher - enfant de vingt-huit ans, que je n'ai plus le droit de partager la - folie adorable de ta jeunesse. Tu me regretterais moins aussi. Car tu - me regrettes,--ne dis pas non, mon amour!--malgré ton cruel silence. - - «Il m'en coûte de te montrer ma misère, ma faiblesse. Il m'en coûte de - t'avouer que, même loin de toi, il me sera douloureux, à cause de toi, - de perdre ma beauté, que tu aimais. - - «Je voudrais toujours retrouver dans mon miroir, avec tout ce qui te - plaisait en eux, ces yeux qui reflétaient les tiens, ces cheveux que - tu dénouais, ces lèvres où tu ne te lassais pas de poser les tiennes. - - «A mesure que mes traits se flétriront, il me semble que je te perdrai - davantage, petit à petit, chaque jour. Oserai-je évoquer tes caresses - devant un visage auquel tu ne te soucierais plus de les donner?... - - «O mon adoré, si tu souffres... plains-moi quand même. Tu ne peux pas - imaginer ce qu'est ma souffrance!... - - «En songeant que ceci est un adieu, de moi à toi, Philippe... de moi à - toi!... je me sens convulsée d'épouvante... Comment subir?... Ah! je - ne puis achever... Mon coeur éclate... Les larmes m'aveuglent... - - «Je te donne mes lèvres... Je me donne toute à toi, en pensée, - follement, une dernière fois... Ne doute pas de mon amour... Mais - l'heure devait venir... Elle est venue trop tôt, hélas!... Pourtant, - ce serait folie de ne pas l'entendre sonner. - - «Adieu, Philippe... Je pleure... Je t'aime... Et je suis encore - - «Ta MARCIENNE.» - -Lorsque Philippe lut cette lettre, il lui sembla qu'un gouffre immense -s'ouvrait entre Marcienne et lui. Il la voyait, sur l'autre rive, tout à -coup étrangère, inaccessible, lointaine. - -Jusque-là il avait espéré. Surtout en apprenant la convalescence de -Charlotte. Maintenant il découvrait que les coeurs, une fois écartés -l'un de l'autre, ne se rejoignent plus. Leur amour vivait encore, d'une -vie déchirante, infiniment douloureuse, mais la saveur ineffable en -était morte. Jamais, quand ils le voudraient tous les deux, ils ne -ressusciteraient les jours d'autrefois. Lorsque les lèvres ont pu -prononcer l'adieu, quelque chose se détache et se brise, que rien ne -saurait renouer. - -Mais comment Mme de Sélys imaginait-elle que la passion fougueuse de son -amant s'amollirait jusqu'à la bienfaisance des larmes, de la -résignation, de la mutuelle pitié? - -Le lendemain même du jour où elle lui avait écrit sa lettre d'atroce -héroïsme,--mais où il ne voulut voir que l'orgueil de la femme incapable -d'attendre les atteintes des années qui lui enlèveront son jeune -amant,--M. d'Orlhac, poussé par on ne sait quel âpre besoin de haïr et -de souffrir, se rendit au Palais pour entendre plaider Édouard de Sélys. - -C'était dans un procès politique qui forme désormais une page de -l'histoire de ce siècle. - -Le grand avocat y remporta un extraordinaire triomphe. - -Et le matin suivant, comme Philippe revenait du Bois à cheval, après -n'avoir rencontré que des gens occupés de ce succès incomparable de -barreau, le hasard voulut qu'il croisât la voiture découverte où, dans -la douceur d'un air de printemps, Mme de Sélys faisait faire à sa -belle-soeur une première promenade. - -De loin il aperçut Marcienne, qui riait. - -Il ne se dit pas que ce rire était peut-être une inconsciente crispation -nerveuse, ou quelque effort pour égayer la malade, si faible encore, si -amaigrie, si pâle. - -Il mit son cheval au petit galop, salua, passa... - - * * * * * - -Six semaines plus tard, à Nice, au moment même où Marcienne venait de -lire dans un journal la nomination de M. Philippe d'Orlhac au poste de -deuxième secrétaire dans une ambassade éloignée, elle reçut une -enveloppe sur laquelle, avec un émoi indicible, elle reconnut la chère -écriture. - -Elle l'ouvrit. - -Un papier apparut, dont l'aspect la transperça plus que ne l'eût fait un -couteau enfoncé jusqu'à son coeur. - -C'étaient les vers de flamme et de caresse adressés par elle à son amant -au lendemain de leur plus inoubliable soir. Il les lui renvoyait!... - -Défaillante d'une angoisse que rien ne peut peindre, Marcienne reconnut -d'abord les dernières lignes, que Philippe, en la férocité de son -chagrin, avait entourées farouchement d'un trait d'encre: - - «_Dans la tombe qu'on m'emporte, - Pourvu que ma lèvre morte - Soit close par tes baisers!..._» - - - - - Achevé d'imprimer - le dix-sept février mil huit cent quatre-vingt-dix-huit - PAR - ALPHONSE LEMERRE - 6, RUE DES BERGERS, 6 - A PARIS - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÈVRES CLOSES *** - -***** This file should be named 64119-0.txt or 64119-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/1/1/64119/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Lèvres closes</div> -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Daniel Lesueur</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 23, 2020 [eBook #64119]</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div> -<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÈVRES CLOSES ***</div> -<p class="c large"><i>DANIEL LESUEUR</i></p> - -<h1>Lèvres closes</h1> - -<div class="c"><img src="images/lemerre.png" alt="" class="w7" /></div> -<p class="c"><i class="large">PARIS</i><br /> -ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br /> -23-31, <span class="small">PASSAGE CHOISEUL</span>, 23-31</p> - -<p class="c">M DCCC XCVIII</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em">ŒUVRES<br /> -DE<br /> -DANIEL LESUEUR</p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"><div class="c">POÉSIE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Fleurs d'Avril, <i>ouvrage couronné par -l'Académie française. 1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 »</td></tr> -<tr><td class="drap"><span lang="la" xml:lang="la">Sursum Corda</span>, <i>pièce de vers ayant -remporté le grand prix de poésie -à l'Académie française. 1 vol.</i></td> -<td class="bot">» 75</td></tr> -<tr><td class="drap">Un Mystérieux Amour. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Rêves et Visions, <i>ouvrage couronné -par l'Académie française, 1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 »</td></tr> -<tr><td class="drap">Pour les Pauvres. <i>1 vol. in-4<sup>o</sup>, papier -vergé.</i></td> -<td class="bot">3 »</td></tr> -<tr><td class="drap">Poésies, <i>édition elzévirienne. 1 vol.</i></td> -<td class="bot">6 »</td></tr> - -<tr><td colspan="2"><div class="c">ROMAN</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Le Mariage de Gabrielle, <i>ouvrage -couronné par l'Académie française. -1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">L'Amant de Geneviève, <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Marcelle. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Amour d'Aujourd'hui. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Névrosée. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Une Vie tragique. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Passion Slave. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Justice de Femme. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Haine d'Amour. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">A force d'aimer. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">Invincible Charme. <i>1 vol.</i></td> -<td class="bot">3 50</td></tr> -<tr><td class="drap">L'Auberge des Saules, <i>illustré par -Jeanne Lemerre et Henri Pille. -1 vol.</i></td> -<td class="bot">9 »</td></tr> - -<tr><td colspan="2"><div class="c">THÉATRE</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Fiancée, <i>drame en quatre actes, en -prose, représenté au Théâtre de -l'Odéon.</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap">Hors du Mariage, <i>pièce en trois actes, -en prose, représentée par le Théâtre-Féministe.</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> - -<tr><td colspan="2"><div class="c">TRADUCTION</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Lord Byron. <i>Œuvres complètes. (Traduction -couronnée par l'Académie -française.) Tome I. (Heures d'Oisiveté, -Childe Harold), précédé d'un -Essai sur Lord Byron. 1 vol. in-12, -papier vélin, orné d'un portrait de -Lord Byron.</i></td> -<td class="bot">6 »</td></tr> -<tr><td class="drap"><i>Tome II. (Le Giaour, La Fiancée -d'Abydos, Le Corsaire, Lara, etc.) -1 vol.</i></td> -<td class="bot">6 »</td></tr> -<tr><td class="drap"><i>Tome III. (Manfred, Parisina, Le -Siège de Corinthe, Mazeppa, etc.)</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap">Sterne. <i>Voyage sentimental (sous -presse)</i></td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -<tr><td colspan="2"><div class="c">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT</div></td></tr> -<tr><td class="drap">Comédienne, <i>roman</i>.</td> -<td class="bot">1 vol.</td></tr> -</table> - -<p class="c gap"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, -y compris la Suède et la Norvège.</i></p> - -<div class="chapter"></div> -<div class="c"><img src="images/deco1.png" alt="" /></div> -<p class="c xlarge">Lèvres closes</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Vers une extrémité de la longue galerie -qui, dans cet appartement tout moderne, -remplaçait l'antichambre, un -domestique disposait la petite table pour prendre -le café.</p> - -<p>Deux tasses seulement, avec la courte cafetière -anglaise, et, sur la tablette inférieure, le cabaret -à liqueurs, menu chef-d'œuvre de verrerie signé -Gallé, que la sobriété des maîtres de la maison -rendait inutile lorsqu'ils étaient seuls.</p> - -<p>Le valet de chambre approcha la bergère préférée -de Monsieur et le <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> de Madame, — non -pas une de ces disgracieuses balançoires -en bois courbé, unique effort en ce genre de l'ébénisterie -française, mais un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> américain -en acajou sombre, délicatement sculpté, -avec coussins de soie ancienne, dont la solide élégance -avait, même au repos, comme une grâce -de mouvement, une ondulation de nacelle.</p> - -<p>Puis l'homme ouvrit un panneau du vitrail, -pour qu'à travers la glace sans tain de la vaste -baie on eût l'illusion de l'air extérieur, par cet -après-midi de décembre, où traînait un peu de -soleil rose, diffus, brisé par le moindre obstacle.</p> - -<p>La température égale du calorifère s'accordait -avec cette caresse de clarté, avec ce simulacre de -rayons, qui, au dehors, imprégnait la brume froide -sans parvenir à la disperser.</p> - -<p>Là-bas, sur l'espace grisâtre, des cimes d'arbres -se dessinaient, noires silhouettes aux attitudes -découragées et lointaines.</p> - -<p>Un coin du parc Monceau se découvrait d'ici, -de ce côté de la maison, dont la façade regardait -la rue Rembrandt.</p> - -<p>Et, dans toute la longue galerie, par l'accord -des harmonieuses nuances, par la disposition des -bibelots disparates, des meubles curieux, — le -grand poêle en faïence de Delft, le confessionnal -gothique aux adorables sculptures, la châsse florentine -en cuivre niellé, les émaux de Limoges, -les vases de Satzuma, les tapisseries éteintes, les tableaux -de maîtres aux coloris sourds et profonds, — par -tout cet ensemble de si sensuelle intelligence, -une hauteur de vie humaine s'affirmait. Ce -luxe avait une âme. On le sentait combiné pour -les besoins du rêve plus que pour l'orgueil des -yeux. Quelqu'un vivait là qui devait savoir chercher -aux contours de ces belles choses la trace -frémissante des mains de l'artiste, et s'émouvoir -du tourment sacré qui les avait conçues. Sans -doute, quand ce quelqu'un paraissait, un unisson -devait se produire, les détails se complétaient, -s'expliquaient. Le décor devenait alors un -cadre.</p> - -<p>C'est ce qui arriva.</p> - -<p>Une porte s'ouvrit. Marcienne de Sélys pénétra -dans la galerie.</p> - -<p>Elle la préférait à toutes les pièces de l'appartement, -parce qu'elle l'avait arrangée à son goût, -qu'elle y avait entassé ses trésors ; tandis qu'ailleurs -les préjugés artistiques de M. de Sélys faisaient -triompher, sans une fantaisie personnelle, -sans une faute heureuse, l'impeccabilité des styles -spéciaux : style Louis XV dans le grand salon, -Louis XVI dans le petit, style anglais dans la salle -à manger, et Henri II dans la chambre conjugale, — chambre -qu'il abandonnait d'ailleurs à -Marcienne, dormant lui-même le plus souvent sur -un divan qui se transformait le soir en lit, dans le -fumoir voisin de son cabinet de travail.</p> - -<p>Édouard de Sélys était un avocat célèbre, dont -l'éloquence, aux jours de grandes plaidoiries, -transformait le prétoire en un milieu mondain -d'admiration, d'émotion frissonnantes.</p> - -<p>Ses ancêtres appartenaient à la noblesse de -robe. Mais les générations qui l'avaient immédiatement -précédé, ruinées par des spéculations -au moment du système de Law, puis accablées -par la Révolution, s'effaçaient dans une ombre de -médiocrité matérielle et morale. C'est lui, c'est -sa forte personnalité d'orateur, qui avait relevé la -famille, rétabli le prestige de ce nom de Sélys, -fameux autrefois dans les parlements.</p> - -<p>Son mariage avec Marcienne, fille d'un duc de -Thouars et veuve d'un Verdun-Lautrec, l'avait -replacé, voici dix ans, dans ce vieux monde aristocratique, -dont l'atmosphère chargée d'orgueil -et de souvenirs, bien que secouée de plus en plus -par des souffles de démocratie, semble encore, -pour la fierté de certaines âmes, un refuge contre -la vulgarité moderne.</p> - -<p>Marcienne, de seize ans plus jeune que lui, — elle -l'avait épousé à vingt-huit ans quand il en -avait quarante-quatre, — lui avait accordé sa main -dans un entraînement d'enthousiasme, après un -triomphe de barreau qui, en sauvant l'auteur d'un -meurtre passionnel, retentissait dans toute l'Europe, -bouleversait les consciences et les cœurs, -ouvrait la source de toutes les pitiés, de toutes les -larmes, par des aperçus tragiques sur les fatalités, -les douleurs, les irrésistibles vertiges de l'amour.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Verdun-Lautrec, veuve depuis deux -ans et alors dans tout l'éclat de sa beauté, se trouvait -à l'audience. Préoccupée de l'inclination qui -la portait vers Édouard de Sélys, elle était allée -l'entendre. Elle fut conquise. Bientôt après elle -devenait sa femme.</p> - -<p>Dix années avaient passé depuis.</p> - -<p>Y songeait-elle? Se rappelait-elle le trouble -éperdu, profond, dont elle tremblait et pâlissait -malgré son élégante impassibilité extérieure, -dans cette salle des assises, où elle avait vécu en -quelques heures toutes les splendeurs de la vie, -tous les éblouissements du bonheur et toutes les -angoisses du mystère, sous le prestige d'une parole -dominatrice, ensorceleuse, foudroyante?</p> - -<p>Est-ce à cela que pensait Marcienne de Sélys -lorsque, après avoir versé le café dans les deux -tasses, elle se balançait au mouvement imperceptible -du <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>, les yeux perdus au dehors, -vers la mort des grands arbres enlinceulés de -brume, en attendant que, dans la salle à manger, -son mari eût fini de répondre à quelque question -d'un secrétaire?</p> - -<p>A trente-huit ans, elle était moins éclatante -peut-être, mais plus séduisante qu'à vingt-huit, -d'un charme plus vivant, plus tentateur, plus -subtil, accru de tout ce que les sensations et la -pensée, goûtées avec réflexion et ardeur, peuvent -ajouter de vertigineux aux prunelles et aux lèvres -d'une femme.</p> - -<p>Elle gardait beaucoup de jeunesse dans la démarche -et dans la taille, — le corps assoupli par -les sports auxquels se plaisaient son activité physique, -sa hardiesse, passionnée qu'elle était pour -le grand air et l'espace comme une hirondelle -sauvage.</p> - -<p>Elle montait à cheval presque journellement, -même à Paris. Les claires gelées l'attiraient au -Cercle des Patineurs, où elle traçait avec une -grâce aisée des arabesques sur la glace. Elle n'avouait -guère la bicyclette ; mais les allées de son -parc, à la campagne, et les routes de la forêt voisine -la voyaient souvent passer, agile et furtive, -dans l'éclair de ses deux roues.</p> - -<p>Son beau visage, malgré la fraîcheur des yeux, -aux larges iris verts cerclés de noir, trahissait davantage -l'effleurement des années : mais plutôt -par une intensité mélancolique d'expression que -par aucune trace de déclin. Son front, ses tempes -restaient purs de toute ride sous le retroussis audacieux -des cheveux châtains. Et M<sup>me</sup> de Sélys, -quand elle daignait rire, gardait le rire de ses -vingt ans, d'une sonorité de cristal dans la blancheur -lumineuse des dents étincelantes.</p> - -<p>Elle ne riait pas, en ce moment. Elle portait -même, dans ses prunelles sombres, sur sa bouche -fléchissante, un tel indice de tristesse que M. de -Sélys en fit la remarque.</p> - -<p>Il venait de s'asseoir en face d'elle, et se disposait -à prendre hâtivement son café, prêt à retourner -à son cabinet de travail.</p> - -<p>Des clients, il le savait, encombraient son salon -d'attente.</p> - -<p>Leur coup de sonnette ne se percevait pas dans -cette partie de l'appartement. Les seuls visiteurs -de la famille entraient du grand escalier dans la -galerie, et ils étaient annoncés d'en bas par un -timbre, car la maison, comprenant peu de locataires, -avait des façons d'hôtel particulier.</p> - -<p>Mais tout le mouvement d'affaires de l'avocat -se passait dans une autre aile ayant son entrée -particulière et son escalier spécial.</p> - -<p>Avant de s'y rendre, Édouard de Sélys s'attardait, -contre sa coutume, retenu par l'inquiétude -de cette ombre douloureuse sur le visage de sa -femme.</p> - -<p>— « Qu'est-ce que vous avez, Marcienne? J'espère -n'avoir rien dit, tout à l'heure en déjeunant, -qui vous ait ennuyée.</p> - -<p>— Au contraire, » dit-elle, en dardant vers lui -la tendre lumière de ses yeux.</p> - -<p>— « Comment, au contraire?</p> - -<p>— Vous étiez bon, ce matin. Vous étiez confiant, -expansif, différent de vous-même.</p> - -<p>— Et c'est cela qui vous chagrine?</p> - -<p>— Cela m'émeut. »</p> - -<p>Elle ne précisa pas le sens de cette émotion. -Mais lui, habitué à la juger trop sentimentale, -ne se soucia pas d'entrer dans des subtilités de -cœur.</p> - -<p>Il se leva. Et, comme ils étaient seuls, le domestique -parti, un paravent déployé autour d'eux, -il s'approcha pour embrasser Marcienne.</p> - -<p>Elle tendit une joue sans chaleur ; puis, comme -Édouard penchait la tête davantage pour rencontrer -sa bouche, elle eut un léger recul devant le -rude favori grisâtre, l'oreille déjà vieille, décolorée, -hérissée de poils blancs, tandis qu'au-dessus -la calvitie dénudait le puissant crâne.</p> - -<p>Édouard de Sélys, à moins de cinquante-cinq -ans, paraissait un vieillard. Vieillesse magnifique, -sans doute, imposante par la haute taille, par la -flamme des yeux, animée de toute la fougue du -talent, transfigurée quand la voix surgissait, la -voix d'un timbre éternellement jeune, d'une véhémence -qui emportait les âmes : mais la vieillesse -enfin, prématurée chez ce lutteur intellectuel, la -cruelle usure humaine, l'abominable déchiqueture -de l'être sous les griffes sournoises et les becs -furtifs de ces oiseaux de passage que sont les rapides -minutes.</p> - -<p>En même temps qu'une brusque répulsion physique, -un attendrissement, venu de cette répulsion -même, de cette inconsciente méchanceté de -sa chair, envahit Marcienne.</p> - -<p>Cet homme, elle l'avait aimé d'amour, — amour -d'enthousiasme plutôt que de sens, mais où sa -ferveur d'admiration lui faisait trouver un prix -inestimable au désir du mari et une joie orgueilleuse -à le combler en l'enivrant.</p> - -<p>Elle se rappelait la force de ce sentiment exclusif -qui, pendant des années, au milieu des hommages, -l'avait laissée aussi froide et inattaquable -à l'assaut des ardeurs masculines que si elle eût -vécu parmi des êtres d'une espèce différente de -la sienne, et qu'il n'eût existé qu'un homme au -monde, celui qu'elle adorait.</p> - -<p>Et maintenant!…</p> - -<p>Ah! pourquoi changeait-on? Pourquoi, si l'on -changeait, gardait-on le passé d'un poids si lourd -au fond de l'âme?</p> - -<p>Qui parle de la douceur des souvenirs? Les -souvenirs n'enchantent qu'à l'âge où l'on n'en a -pas encore.</p> - -<p>Chaque souvenir est un bonheur mort, ou une -douleur éteinte. Et, dans le cimetière que nous -portons en nous, celles-ci seulement soulèvent -avec une force vive la pierre de leur tombe. Elles -sont toujours mal enterrées, les douleurs. Mais il -n'est pas de résurrection pour les joies.</p> - -<p>« Moi aussi je vieillirai bientôt, » songea Marcienne.</p> - -<p>Un frisson la traversa, à la pensée de l'imminente -déchéance physique, et de ce que cette déchéance -allait lui ravir…</p> - -<p>Elle se dressa, posa ses mains sur les épaules -de son mari, s'appuya contre ce cœur qui lui -appartenait autant qu'autrefois, qui lui gardait -sa place d'idole.</p> - -<p>— « La vie est affreuse… » murmura-t-elle.</p> - -<p>— « Je ne trouve pas, » dit tranquillement -M. de Sélys. « La vie est pleine de devoirs et d'intérêts -sans cesse renaissants. Ce qui est admirable, -c'est qu'elle ne nous laisse jamais manquer ni de -travail ni d'espérance. Une tâche à accomplir, un -but vers lequel marcher, c'est toute la grandeur -et tout le bonheur dont nous sommes capables. -Et cela se trouve à la portée du plus dénué, du -plus humble.</p> - -<p>— Vous en parlez à votre aise, Édouard, vous -dont l'œuvre est si belle, si glorieuse!…</p> - -<p>— Mais vous, Marcienne, vous avez votre art. »</p> - -<p>Elle eut un sourire, moins d'amertume que -d'ironie spirituelle, de gentille moquerie d'elle-même :</p> - -<p>— « Mon art!… Lequel? J'en ai trois. Je fais -de mauvais vers, de la musique médiocre et de la -peinture détestable. Ah! croyez-le, mon ami, tout -cela n'existe pas, ne signifie rien. La vie, c'est -d'être jeune, d'être beau et d'aimer.</p> - -<p>— Il n'y faudrait pas des facultés bien rares, » -dit M. de Sélys avec dédain.</p> - -<p>Marcienne redressa la tête, soudain blessée du -ton de son mari. Comment pouvait-il répondre -par des généralités glaciales, par des contradictions -tranchantes, alors qu'il aurait dû s'enquérir -du malaise d'âme qui la faisait parler d'une façon -dont elle n'avait guère coutume?</p> - -<p>Ce malaise, elle ne se souciait pas, certes, de -le lui expliquer, mais elle s'irritait qu'il n'en eût -pas le soupçon, l'inquiétude.</p> - -<p>— « Vous êtes bien toujours le même, » reprit-elle. -« Vous qui débordez de tendresse, de -pitié pour vos criminels, qui faites verser des -larmes, qui en répandez parfois vous-même sur -des douleurs qui ne vous touchent pas, vous êtes -l'homme le plus fermé aux choses de la passion -et du sentiment. Vous êtes un artiste en émotions, -un virtuose qui sait jouer sur toutes les cordes du -cœur ; mais, au fond, vous méprisez comme des -nervosités un peu morbides ces frissons de détresse -et d'amour, si aigus parfois que nous en -défaillons. »</p> - -<p>Édouard de Sélys regarda plus attentivement -sa femme. Ce n'était pas la première fois qu'elle -lui reprochait une froideur de caractère en contraste -avec la chaleur de son talent oratoire. Et -elle avait raison de reconnaître qu'il mettait son -orgueil d'intellectuel à la discipline de ses mouvements -impulsifs, à une parade d'impassibilité -pour tout ce qui le concernait personnellement. -Mais, depuis peu, elle semblait creuser avec un -acharnement douloureux et bizarre cette discordance -entre leurs deux natures.</p> - -<p>Il en avait eu déjà, fugitivement, l'impression -pénible. Une révolte contre l'injustice féminine -le contracta intérieurement. Car il sentait, au -contraire, sa tendresse pour Marcienne s'imprégner -de plus de douceur, d'abandon. Son amour -ne pesait plus sur elle avec cette sorte d'âpreté -passionnée dont autrefois, par moments, il l'avait -meurtrie. Pourquoi semblait-elle changer à l'inverse -de lui-même, devenant moins tolérante à -mesure qu'il oubliait de la dominer pour s'appliquer -davantage à lui plaire?</p> - -<p>A cette minute même, il n'eut pas seulement -l'impulsion — lui si vite cabré jadis — de riposter -par quelqu'une de ses phrases hautaines qui faisaient -tomber l'attaque ainsi qu'un bouclier sur -lequel une flèche s'émousse, et ne laissaient pas à -l'audacieuse la satisfaction de soupçonner une -blessure.</p> - -<p>Avec une petite lâcheté sentimentale bien éloignée -de l'impassibilité qu'on lui reprochait, M. de -Sélys eut un rire sans malice et cette réponse d'affectueux -enjouement :</p> - -<p>— « Ah! voilà votre grand reproche!… Je ne -suis pas aussi éloquent près de vous qu'à la barre. -Mais pourquoi le serais-je? Quelle cause plaiderais-je -ici?… puisque vous m'aimez, Marcienne. »</p> - -<p>A ces mots, à cet accent, M<sup>me</sup> de Sélys devint -très pâle. Toute droite devant son mari, elle le -contemplait. Quelque chose d'insondable approfondissait -les magnifiques prunelles. Mais lui les -trouva seulement plus attirantes, plus expressives ; -et il allait, cet époux vieilli, prononcer une parole -d'amant, lorsqu'un coup de timbre, vibrant dans -la cour, dispersa les émotions différentes de leurs -deux âmes.</p> - -<p>La double sonnerie annonçait une visite de -famille.</p> - -<p>— « A cette heure-ci, ce ne peut être que Charlotte, » -murmura M<sup>me</sup> de Sélys.</p> - -<p>— « Alors je reste, » fit l'avocat après un premier -mouvement de retraite.</p> - -<p>Un valet traversa l'autre extrémité de la galerie, -ouvrit la porte extérieure.</p> - -<p>Et, parmi l'ancienneté précieuse des choses -d'art, le concert assourdi des nuances, les songes -immobilisés des jours lointains, une vision de -printemps s'avança.</p> - -<p>Charlotte Fromentel, à vingt-neuf ans, conservait, -dans sa silhouette vive et gracile, ses gestes -menus, son teint de lait où seraient tombés des -pétales de rose, dans l'étonnement de ses purs -yeux clairs sous le désordre joli de ses frisons d'or -pâle, un délicieux air d'enfance, cette fraîcheur -exquise d'âme et de chair qui fait dire de certains -petits êtres qu'ils sont « à croquer ».</p> - -<p>Nature plus intuitive, plus réfléchie que ne -laissait soupçonner l'allure de fillette, mais qu'on -ne devinait guère autour d'elle, chacun ne songeant -qu'à la gâter, à s'égayer de sa drôlerie de -poupée espiègle.</p> - -<p>Elle s'avança, dans un sérieux inaccoutumé de -son minois de candeur. Le pétillement des traits, -des yeux, s'éteignait sous une ombre de gravité.</p> - -<p>Marchant droit à M. de Sélys, elle lui mit les -bras au cou, l'étreignit d'un grand baiser silencieux, -sans répondre au : « Bonjour Lolotte », -gaiement lancé par Marcienne.</p> - -<p>— « Eh bien, eh bien, petite? » dit l'avocat, la -détachant de lui, — mais dans une câlinerie de -geste et de voix imprégnée de tendresse profonde.</p> - -<p>On l'eût crue sa fille. Elle était sa demi-sœur. -Une enfant naturelle que son père avait eue d'une -liaison tardive, dans un de ces amours poignants -de la cinquantaine, où toute la splendeur de la -vie enivre l'homme, l'affole, avant de le laisser -défaillant sur le chemin crépusculaire de la mort.</p> - -<p>La naissance de Charlotte avait coûté la vie à -sa mère, — une honnête fille.</p> - -<p>Georges de Sélys, le père d'Édouard, était venu -trouver son fils, qui, à vingt-six ans, comptait déjà -des succès de barreau. Il lui avait révélé l'existence -de l'enfant, et son intention de l'élever.</p> - -<p>— « La reconnaîtras-tu? » demanda le fils.</p> - -<p>— « Je ne l'aurais pas fait à cause de toi. »</p> - -<p>Un désir craintif surgissait dans les yeux du -père. Cette petite créature vagissante rayonnait -dans sa pensée, dans son cœur, dans l'orgueil -de sa chair. L'affirmer sienne, la hausser sur sa -main paternelle vers le sommet social… Certes, -il l'eût souhaité. Mais il n'était pas seul détenteur -du beau nom qu'il portait. En face de -ce grand garçon, brusque et fier, dont la personnalité -jaillissait si forte du vieux tronc ancestral, -Georges de Sélys éprouvait la timidité de -sa vie inutile et finissante, dans l'espoir et le respect -d'un avenir supérieur. Il ne voulait ni engager -ni embarrasser cet avenir. Il ne s'en croyait -pas le droit.</p> - -<p>— « C'est à cause de moi que tu ne reconnaîtrais -pas ta fille? » répéta Édouard.</p> - -<p>— « Oui.</p> - -<p>— Eh bien, à cause de moi donne-lui notre -nom. Crois-tu que j'aimerais moins ma sœur, -cher père, pour l'avoir attendue pendant vingt-six -ans? »</p> - -<p>Éclair d'âme, éblouissement de joie. Douceur, -fierté, générosité, dans la mâle étreinte des deux -hommes. Dès cette minute, Édouard adopta -Charlotte. Ce fut lui le vrai père. L'autre, vieillissant, -d'une tendresse pleine de regrets et d'alarmes, -devint de plus en plus l'aïeul. Il mourut -douze ans après.</p> - -<p>Ses dernières paroles allèrent à sa fille, entrèrent -dans le cœur de l'enfant, n'en sortirent plus, parce -qu'elles se confondaient avec tous les souvenirs, -toutes les suggestions délicates, toutes les douceurs -des années d'aurore :</p> - -<p>— « Je te donne à Édouard. Tu lui dois plus -que la vie. Tu comprendras cela plus tard. Et je -donne Édouard à toi, à ta reconnaissance, à ta -tendresse. Si grand, si fort qu'il soit, ta petite -main pourra peut-être un jour écarter de lui une -souffrance. Je lui laisse ton affection comme un -talisman, une sauvegarde. »</p> - -<p>Fraternité paternelle d'un côté, filiale de l'autre. -Union de charme complexe et rare. L'âge du frère -se haussant de force, d'autorité, par le prestige et -le caractère ; l'adolescence de la sœur prolongeant -les puérilités, la soumission, l'adoration superstitieuse -de la petite fille. Ces différences, que tout -accentuait, qui pouvaient s'élargir en abîme, rendaient -au contraire ces deux êtres plus nécessaires -l'un à l'autre.</p> - -<p>Édouard ne songeait pas à se marier, dans l'ensoleillement -de cette jeunesse blonde et rieuse, -illuminant toutes les heures que n'absorbaient -pas l'acharné travail et le souci de la gloire.</p> - -<p>Quand Charlotte atteignit l'âge où les prétendants -commencèrent à se présenter, Édouard -connut l'égoïste désir de la garder toujours, l'angoisse -du départ inévitable, l'inconsciente jalousie -envers l'homme que, fatalement, elle lui préférerait, -toutes les détresses de la paternité dont le -rôle s'achève.</p> - -<p>Une appréhension se mêlait à ces sentiments. -Ne devrait-il pas révéler à Charlotte, et à celui -qu'elle agréerait, le secret de la naissance irrégulière?</p> - -<p>Le moment vint. M<sup>lle</sup> de Sélys s'éprit du -peintre Jacques Fromentel, — garçon de fière -allure, de fortune presque nulle mais de réel talent. -Lui-même l'aima, et sincèrement, bien qu'elle -fût pour lui le « beau parti ». Les confidences -d'Édouard, loin de le décourager, lui donnèrent -la joie de prouver sa ferveur quand même. Et ce -furent les fiançailles.</p> - -<p>La veille de son mariage civil, Charlotte apprit -de son frère que jamais sa mère, à elle, n'avait -porté le nom de leur père. De ce mystère qui l'humiliait, -elle ne comprit pas tout. Mais elle entrevit, -dans la longue sollicitude d'Édouard, quelque -chose de plus providentiel, de plus hautement -bon. Elle se redit tout bas les paroles paternelles : -« Tu lui dois plus que la vie. » Une clarté confuse -lui fit pressentir le rôle généreux qu'il avait joué. -Dans l'obscurité de silencieuse souffrance où la -jetait une révélation qu'elle n'osait approfondir, -elle trouva une consolation à exalter la grandeur -d'âme de celui qui, pour elle, avait été jusqu'à ce -jour tout au monde.</p> - -<p>Désormais son affection pour Édouard prit une -nuance de vénération religieuse. Elle eut le culte -de son caractère, de son talent, de sa renommée. -Lorsque sevré d'elle, veuf de ce rayon de grâce et -d'enfance, isolé dans une hauteur aride, il eut le -loisir d'aimer, Charlotte à son tour prit peur de la -femme inconnue qui marcherait vers lui du fond -du destin, avec un leurre de félicité dans les yeux.</p> - -<p>Mais quand son frère la présenta à Marcienne -de Verdun-Lautrec, ses craintes s'évanouirent. -Une magie d'attirance lui capta le cœur. Elle fut -éblouie par la grâce fière, qui, de s'incliner en -soumission amoureuse devant Édouard de Sélys, -lui parut divinement émouvante. Et son instinct -d'enfance, de petite animalité tendre, prompte à -démêler la caresse sincère, sentit chez sa future -belle-sœur la nature profonde, aux droites avenues -sans détour, les lointaines harmonies de l'âme -avec le paysage extérieur des gestes, des regards, -avec les frissons de la voix. Elle eut confiance. Et -nulle jalousie. Partager l'affection du grand frère, -du grand homme, avec une créature si riche de -sentiments qu'elle multipliait alentour l'abondance -des cœurs, semblait à Charlotte un accroissement -au lieu d'une perte.</p> - -<p>Des années d'intimité charmante s'écoulèrent.</p> - -<p>Le ménage riant de Jacques et de Charlotte, -auquel une éclosion rose et blonde de petits êtres -donna bientôt un frais rayonnement de nichée -heureuse, s'abritait en une sécurité d'adoration -dans le bonheur large, hautain, tranquille, d'Édouard -et de Marcienne.</p> - -<p>Le prestige d'art, l'élégance mondaine, la dignité -inattaquable dont M<sup>me</sup> de Sélys ornait la vie -privée de l'avocat, remplissaient Charlotte d'admiration. -Une seule ombre pour la douce petite -sœur. Elle, toujours si filialement docile auprès de -cet aîné, qui, maintenant, devenait un vieillard, -ne comprenait pas chez Marcienne certaines révoltes -d'orgueil, de sensibilité cabrée. Mais c'étaient -des nuances de désaccord, insensibles pour -des yeux moins attentifs que les siens, incapables -d'éclater jamais en surface, hors des limites où -les maintenaient le respect réciproque, la fierté, -le bon ton.</p> - -<p>Dans ce jour de décembre, — jour qui devait -compter redoutablement au souvenir des -deux belles-sœurs, — Marcienne, surprise que -Charlotte ne lui eût pas encore rendu sa bienvenue -gentille, et la voyant s'attarder d'une câlinerie -si grave au cou de l'avocat, se rappela certaines -bouderies de la petite quand elle-même -s'était raidie en orgueil ou en volonté contre -Édouard.</p> - -<p>Mais, récemment, Charlotte n'avait rien pu -remarquer de ce genre. Et, si intuitive, elle ne -l'était pas au point d'avoir pressenti de l'escalier -l'acidité des paroles qu'ils échangeaient tout à -l'heure.</p> - -<p>— « Tu ne me dis pas bonjour, Lolotte?</p> - -<p>— Mais si. »</p> - -<p>Un froid éclair des yeux diaphanes, et nul -mouvement vers Marcienne pour l'embrasser -comme d'habitude.</p> - -<p>— « Les mioches… comment vont-ils? » demanda -M. de Sélys, indifférent à ces manèges de -femmes.</p> - -<p>— « Ce sont des diables, » fit-elle avec le ravissement -de cette constatation chez les jeunes -mères. « Crois-tu que Georges et André ont -voulu grimper sur la bicyclette de leur père? Elle -est remisée dans l'atelier. Ces deux petits monstres -l'ont fait rouler contre un chevalet. Tu te figures -la dégringolade! Heureusement, c'était le portrait -de la duchesse… Quatre-vingts ans, et elle trouve -que Jacques l'a vieillie!… Il devait retoucher. C'est -fait. Je t'assure qu'on ne voit plus ses rides, ni son -menton poilu. Elle est ratissée proprement. »</p> - -<p>Charlotte riait. Un rire faux. Nervosité de la -bouche, navrement des prunelles, tout le joli visage -contracté, douloureux. Et cette obstination -de ne s'adresser qu'à Édouard! Un lancinement -d'inquiétude traversa M<sup>me</sup> de Sélys. De l'ombre -intime et lointaine tassée aux cavernes de la personnalité -mystérieuse, une vapeur d'angoisse -monta. Serait-il possible que Lolotte?… Absurde -pensée! L'évidence même ne convaincrait pas -cette chère petite naïve. Or, d'évidence, il n'en -existait pas.</p> - -<p>Cependant le malaise pesait. Marcienne voulut -forcer Charlotte à lui répondre :</p> - -<p>— « Eh bien… A propos de bicyclette… Ma -jupe… Ta femme de chambre pourra-t-elle la copier?</p> - -<p>— Ta jupe de bicyclette!… »</p> - -<p>De quel ton sonnèrent ces mots! Mots alertes -et allègres, tout à coup sombrés en une lourdeur -de mort. Ils roulèrent au fond de Marcienne -comme des pierres dans un abîme. Un écho s'éveilla. -Puis ce fut une clameur, un roulement de -foudre dont ses fibres tremblèrent. Elle se souvenait… -La dernière lettre de Philippe… Celle -qu'elle n'avait pas encore brûlée avec lui comme -toutes les autres… N'était-ce pas dans cette -poche?…</p> - -<p>Elle sentit les yeux de Charlotte boire sa pâleur. -Dressant un front calme, elle prononça :</p> - -<p>— « Un tailleur de Londres me l'a faite… C'est -une coupe spéciale… Je serais bien étonnée…</p> - -<p>— Vous parlez chiffons… Je vous laisse, » dit -M. de Sélys.</p> - -<p>Il fit deux pas, puis se retournant :</p> - -<p>— « Vous dînez tous deux avec nous, ce soir, -Lolotte? »</p> - -<p>Elle rougit.</p> - -<p>— « Mais… Je voulais justement te dire… C'est -ennuyeux…</p> - -<p>— Comment?… »</p> - -<p>Il prit l'air contrarié.</p> - -<p>— « Tu sais bien, Charlotte, que nous aurons -le ministre… Et pour la croix de ton mari, au -premier janvier…</p> - -<p>— Oh! Édouard… » murmura-t-elle.</p> - -<p>Une grande détresse apparut sur son transparent -visage, aux traits d'enfance. Elle eut l'air près -de pleurer.</p> - -<p>— « Comme tu es bon!… Tu t'occupes de -cela?</p> - -<p>— Certes, je m'en occupe.</p> - -<p>— Tu n'en disais rien.</p> - -<p>— Ah! tu sais, moi, je ne suis pas l'homme -des phrases. Si je t'en parle maintenant, c'est que -je crois la chose à peu près sûre. D'ailleurs Jacques -a plus de talent qu'il n'en faut.</p> - -<p>— Oh! que tu es bon!… que tu es bon!… » -répétait Charlotte.</p> - -<p>— « Petite bébête… Quand il s'agit de toi… -Où est le mérite?… Demande à Marcienne si elle -me trouve bon. »</p> - -<p>Un rayon farouche, à travers l'attendrissement -d'une larme, jaillit des yeux de Charlotte vers sa -belle-sœur. Celle-ci prononça, — et la densité -de signification dépassait les mots :</p> - -<p>— « Vous êtes bon, mon ami, foncièrement bon. -Je le crois et je vous le dis de tout mon cœur.</p> - -<p>— Oh! oh!…</p> - -<p>— Votre bonté, » reprit M<sup>me</sup> de Sélys, « est -une bonté active, qui se met en mouvement pour -le bien d'autrui. Elle n'est pas la bonté sensitive -qui s'émeut, qui sympathise, qui comprend.</p> - -<p>— Et qui se prodigue en belles paroles, » reprit -Édouard avec ironie.</p> - -<p>— « Les paroles ont une grâce agissante, » dit -vivement Marcienne. « Comment pouvez-vous les -dédaigner dans le domaine sentimental, vous qui -connaissez leur puissance de conviction, vous, un -grand orateur?… »</p> - -<p>Elle s'interrompit, surprise par un écho strident :</p> - -<p>— « Le domaine sentimental!… » répétait -Charlotte, avec un ricanement aigu.</p> - -<p>Cependant l'avocat regardait sa montre :</p> - -<p>— « Sapristi! »</p> - -<p>En deux enjambées gagnant la porte, il cria -encore :</p> - -<p>— « A ce soir, c'est entendu.</p> - -<p>— J'enverrai Jacques, » dit Charlotte. « Moi, -réellement, je ne peux pas. »</p> - -<p>Il n'entendait plus. Une portière retomba. Les -deux belles-sœurs restèrent en face l'une de -l'autre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>— « Marcienne, j'ai à te parler, » dit Charlotte.</p> - -<p>— « Viens. »</p> - -<p>Toutes deux traversèrent des pièces, gagnèrent -un salon que M<sup>me</sup> de Sélys appelait son atelier.</p> - -<p>Quelques chevalets, des moulages, un mannequin -drapé d'étoffes, des toiles sans cadre accrochées -aux murs justifiaient ce titre.</p> - -<p>Mais le grand piano à queue, et surtout, dans -un angle, le bureau de bois mat aux incrustations -d'étain, chargé de papiers, de livres, disaient les -occupations favorites.</p> - -<p>Marcienne composait des mélodies dont elle -rimait les paroles. De son talent, qu'on vantait -sans le connaître, et qui méritait mieux, elle tirait -des jouissances purement personnelles. La fierté -lui rendait la modestie sincère. Il ne lui plaisait -pas de soumettre au jugement des autres ce qui -surgissait en vibrations plus ou moins expressives -de ses enchantements ou de ses nostalgies. La -griserie qu'elle en éprouvait se serait évaporée, -croyait-elle, devant l'incompréhension, l'indifférence, -ou — pis encore — les compliments prodigués -à faux. C'était, chez elle, une pudeur d'âme -invincible. L'horreur du cabotinage mondain aggravait -cette réserve. Et l'asile même de ses méditations -artistiques restait sacré. Quelques intimes -seuls, quelques élus de sa sympathie, connaissaient -l'atelier. Ils étaient moins nombreux -encore ceux qui avaient entendu la maîtresse de -la maison chanter ou lire ses vers, de sa voix -aux modulations pénétrantes.</p> - -<p>Dans ce sanctuaire, Marcienne se sentit à la -fois plus vulnérable et plus forte. L'accablement -d'une immense misère confuse lui fit appréhender -l'horreur de souffrir. Mais en même temps toutes -les ailes de ses rêves s'ouvrirent à l'horizon lointain -de son être. Le grand vol sombre et doux la -souleva. Un souffle gonfla sa poitrine. Et, magnifiquement, -l'ardeur et le droit de vivre illuminèrent -ses larges prunelles.</p> - -<p>Droite, la tête légèrement renversée en arrière, -de toute sa fierté raidie elle écrasait la timidité de -Charlotte.</p> - -<p>Celle-ci, blanche et comme mourante, les -lèvres tirées par un frémissement, les jambes -amollies, dut s'asseoir. Elle défaillait.</p> - -<p>Il y eut un silence, une minute de grâce au bord -du gouffre. Puis un geste de Charlotte. Deux -pauvres petites mains qui cherchaient, s'égaraient, -tremblantes. La blancheur d'un papier tendu. Et -une voix inégale qui semblait traverser au fond -de la gorge du sang ou des larmes en suspens.</p> - -<p>— « Dans ta jupe de bicyclette… Heureusement -j'ai ouvert le paquet moi-même. Ma femme -de chambre aurait pu trouver cela… »</p> - -<p>Marcienne reconnut le pli de la feuille, l'écriture -trapue, toute en largeur, les écrasements passionnés -de la plume.</p> - -<p>Elle avait eu la folie d'emporter cette lettre dans -une excursion — pour l'avoir tout un jour contre -elle, dans la courte jupe collante, près de sa chair. -Par quel inconcevable oubli avait-elle pu la laisser -là?… Elle aurait juré l'avoir reprise, l'avoir emportée -au nid de mystère où se dérobait, au delà -du monde, au-dessus du monde, dans les régions -de l'absolu, la fatale merveille de sa passion.</p> - -<p>— « Prenez donc, » dit nerveusement Charlotte.</p> - -<p>Son geste de dégoût!… Et, sur ce papier qu'elle -écartait comme une chose immonde, toute la -splendeur d'amour que la Destinée fait surgir -parfois, en des rencontres exceptionnelles, pour -l'éblouissement, la transfiguration de l'être humain!</p> - -<p>Contraste dont s'épouvanta Marcienne. Un -accablement l'anéantit devant les remparts infrangibles, -l'isolement des âmes dans les taillis -de l'inconcevable, les forêts sans bornes des sentiments, -où résonnent, au long des sentiers qui -nulle part ne se croisent, la foule des pas que nous -ne rencontrons jamais.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Sélys prit la lettre, et regarda cette petite -sœur blonde qu'elle chérissait d'une si vraie -tendresse, qui, en ce moment, souffrait tant à -cause d'elle, et qui n'aurait même pas l'apaisement -de comprendre. Elle murmura :</p> - -<p>— « Pauvre… pauvre Lolotte! »</p> - -<p>Devant cette pitié inattendue, les yeux bleus, -les yeux enfantins s'indignèrent.</p> - -<p>— « Lisez cette lettre… Dites-moi si c'est bien -à vous, à vous… la femme de mon frère, qu'on -l'a écrite. »</p> - -<p>Oh! ce « vous » de justicière! Ce « vous » -dont Lolotte avait eu peine à perdre l'habitude -dans le respect, l'admiration, et qui lui revenait -aux lèvres dans l'amertume, l'hostilité, le mépris! -Marcienne fléchit sous le désastre que représentait -cette syllabe.</p> - -<p>Elle s'assit à son tour.</p> - -<p>Instinctivement elle prit refuge près de son -petit bureau, dans l'angle du paravent, forteresse -de soie et de cristal où veillait l'armée de ses -chimères.</p> - -<p>Elle posa la lettre sur son buvard. Ses yeux s'y -fixèrent sans la relire. A quoi bon? Elle en savait -les phrases par cœur. Mentalement elle se les redit, -mesurant le sillon d'affreuse lumière tracé par -chacune dans l'âme de Charlotte.</p> - -<p>Voici quelle était cette lettre :</p> - -<blockquote> -<p class="ind i">« Ma noble et tendre Marcienne,</p> - -<p class="i">« Oui, certes, j'avais pris pour moi le <span class="sc">Premier -Adieu</span>, mais je voulais douter pour me faire du -mal, me rappelant ce que tu m'as dit au début de -notre immortel amour : « Rien n'est meilleur que la -souffrance dans la vie et dans l'amour. » Parole -horriblement fausse et atrocement vraie en même -temps. Mais voici que tu m'as envoyé tes vers. Si tu -voyais ce que j'ai fait de ce sonnet! Il est dans un état -lamentable de vétusté, car il roule d'une poche à l'autre, -tant je l'ai lu souvent, tant je l'ai embrassé, comme un -grand fou, comme un grand enfant que je suis depuis -que je t'aime, c'est-à-dire depuis que je te connais, depuis -que je t'ai vue.</p> - -<p class="i">« Oh! te rappelles-tu comme j'ai saisi ta main -ce jour-là, comme je t'ai regardée tout de suite dans -les yeux!… Déjà je te voulais… Que dis-je? Je t'avais -déjà prise, et même si tu n'avais pas été si entièrement -à moi depuis, ose dire que tu ne le fus pas, ce jour-là, -au delà de toute séparation possible.</p> - -<p class="i">« Cela a été soudain comme la flamme et comme la -tempête… Et c'est une tempête qui souffle en nous depuis -des semaines, des mois, — déjà! — et c'est une -flamme qui nous consume, à moins qu'elle ne nous -donne des forces nouvelles… Qui sait?</p> - -<p class="i">« Pour ma part, je ne me savais pas si riche de -passion ardente, de fierté, de sensibilité, de vaillance -fougueuse. Ne prends pas cette phrase dans un sens -orgueilleux. Il n'y a pas de quoi, au fond. Si je suis -tel, c'est par toi, pour toi, à cause de toi uniquement. -C'est Toi qui m'as voulu ainsi, qui m'as fait ainsi. -C'est ton corps divin surtout, et c'est aussi ton âme -adorable, et tes yeux… C'est Toi qui as voulu cela, et -l'amour infini dont tu es digne m'a illuminé parce que -tu m'as élu, me fait l'égal des plus illustres, des plus -fortunés, des plus grands.</p> - -<p class="i">« Je suis fou. Me comprends-tu? Je t'aime, Marcienne, -je t'aime!… J'ai peur de le crier tout haut. -J'ai peur d'être entendu de toutes choses. On doit le -lire dans mes yeux. Quand on touche ma main on doit -la sentir trembler d'amour. C'est fou… C'est fou! Où -allons-nous? Qu'importe, pourvu que je t'aie, que je -te tienne dans mes bras, sous mes lèvres, tu sais… tu -sais…</p> - -<p class="i">« Ah! m'amour, que je t'aime!</p> - -<p class="i">« Donne ta bouche… Laisse-moi t'étreindre, — de -loin, hélas! — passionnément, follement, dans l'attente -des extases les plus exquises et les plus surhumaines -qui soient.</p> - -<p class="c i">« Ton</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Philippe.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>— « Marcienne, » murmura Charlotte, « est-ce -possible?</p> - -<p>— Plus que possible… Inévitable.</p> - -<p>— Vous osez dire?… »</p> - -<p>Elles se considéraient, haletantes.</p> - -<p>— « Être la femme d'Édouard de Sélys, et le -tromper!… Être <em class="small">VOUS</em>, Marcienne, et descendre -si bas!… »</p> - -<p>Un sourire, les sourcils levés. Mais M<sup>me</sup> de Sélys -se tut.</p> - -<p>— « Parlez… Défendez-vous, par pitié! » supplia -Charlotte.</p> - -<p>— « De quoi me défendrais-je? » dit hautainement -Marcienne. « Tu as surpris la vérité. Je -ne nie rien.</p> - -<p>— Et… <i>cela</i> dure toujours? Et vous continuerez?…</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Si je ne m'oppose pas à cette infamie!</p> - -<p>— Tu as plusieurs moyens d'empêcher, en -effet, ce que tu juges ainsi, sans discernement.</p> - -<p>— Sans discernement!… Mon frère!… Une -injure pareille à mon frère, au plus noble des -hommes!… Et pour qui?…</p> - -<p>— Arrête!</p> - -<p>— Ce Philippe, qui signe cette odieuse lettre, -c'est bien Philippe d'Orlhac, n'est-ce pas?</p> - -<p>— C'est lui.</p> - -<p>— Il a vingt-sept ou vingt-huit ans?</p> - -<p>— Pas davantage.</p> - -<p>— Et vous en avez près de quarante. »</p> - -<p>Un léger sursaut du buste, le palpitement des -longues paupières, la pâleur accrue : tels furent les -signes, presque imperceptibles, de souffrance.</p> - -<p>— « Mais ce garçon n'a rien d'extraordinaire! » -s'écria Charlotte. « Il est entré dans la -diplomatie parce que c'est une carrière de parade. -Et il reste au ministère pour ne pas quitter Paris, -où il s'amuse. Voilà le rival que vous donnez à -Édouard!…</p> - -<p>— Ma pauvre enfant!… Si tu soupçonnais ta -naïveté!…</p> - -<p>— Ma naïveté… Elle est morte!… Vous l'avez -tuée, Marcienne. Vous étiez mon culte, mon adoration, -mon modèle… Maintenant, je ne verrai -plus que des abominations et des trahisons dans -la vie. »</p> - -<p>Les paroles vibrèrent dans un frémissement de -douloureuse sincérité. Jusqu'à présent, Charlotte, -par la gaucherie de ses questions, la raideur où -elle forçait son angoisse de petite fille prête à -fondre en larmes, manquait totalement du prestige -que réclamait son rôle.</p> - -<p>Mais soudain, elle fut elle-même. Elle eut l'accent -de sa propre catastrophe morale. Son cri -cessa d'être conforme à son attitude de surface. -Il jaillit des profondeurs. Une intense émotion -troubla Marcienne.</p> - -<p>— « Ah! Charlotte… ma petite sœur!… Ah! -quelle fatalité!</p> - -<p>— Ne m'appelle plus ta sœur, Marcienne!… -Je ne la suis plus. Je suis la sœur d'Édouard, de -cet admirable grand homme, que, maintenant, -ton existence même outrage!… »</p> - -<p>L'impétuosité des mots, le tumulte des sentiments, -les sanglots éclatèrent. Et le tutoiement -revenait, parmi les lambeaux sanglants de tendresse -déchirée. Car ce n'était plus la sage petite -M<sup>me</sup> Fromentel, guindée jusqu'à l'accomplissement -d'un effarant devoir : c'était Lolotte, éperdue -de détresse, jetée dans une situation trop forte, -et ne comprenant plus, ne voyant plus clair même -dans sa propre conscience, à sentir qu'en face de -la belle-sœur coupable, elle ne parvenait pas à la -haïr, qu'elle subissait toujours son charme tendre, -sa domination d'altière douceur, et qu'une tentation -lui venait d'aller pleurer sur son épaule.</p> - -<p>— « Comment as-tu pu faire une chose pareille… -toi, Marcienne? Et tu ne t'en repens pas… -Tu ne le regrettes pas!… Tu n'as pas l'air d'en -souffrir…</p> - -<p>— J'en souffre devant tes larmes, Charlotte. -Je sacrifierais, — non pas mon amour, — mais -ma vie, pour que tu n'aies pas lu cette lettre.</p> - -<p>— Ton amour!… C'est à moi que tu dis cela!… -Tu me donnes à entendre que ce misérable amour -t'est plus précieux que l'existence, que ma sécurité -morale, ma confiance en toi!…</p> - -<p>— S'il ne m'était pas cher au delà de tout, je -serais pire que tu ne me supposes.</p> - -<p>— Cher au delà de tout!… Mais tu blasphèmes! -Tu préfères un Philippe d'Orlhac à Édouard?</p> - -<p>— Je ne les compare pas.</p> - -<p>— Que t'a fait mon frère? Réponds-moi -franchement. A-t-il eu envers toi des torts que -j'ignore?</p> - -<p>— Aucun.</p> - -<p>— Sa froideur n'est qu'apparente, tu le sais -bien, Marcienne. Il ne débite pas des fadaises -sentimentales… Mais quel grand cœur que le -sien! Et il t'aime, Marcienne, il t'aime!… d'une -façon à laquelle je ne songerai plus sans épouvante.</p> - -<p>— Ma tendresse pour lui, je te l'assure, Charlotte, -est immense.</p> - -<p>— Tais-toi. Tu n'as pas le droit de parler de ta -tendresse pour lui.</p> - -<p>— Je ne puis pas t'en vouloir de t'exprimer -de la sorte. J'aurais sans doute dit des paroles -semblables, en jugeant une situation telle que la -mienne, il y a seulement quelques mois.</p> - -<p>— Ah?… Et le crime que tu aurais condamné, -maintenant que tu l'as commis, te semble justifiable?</p> - -<p>— Bien mieux : je ne puis même pas me persuader -que cette révélation nouvelle, profonde, -foudroyante, de la vie, comporte quelque chose -de criminel. »</p> - -<p>Charlotte écarquilla les paupières, ouvrit -toutes grandes les claires fenêtres de ses yeux. -Mais rien n'y entra des sombres lueurs dont fulgurait -l'âme de Marcienne.</p> - -<p>La petite belle-sœur eut un mot de violence :</p> - -<p>— « Les assassins tiennent aussi des raisonnements -pareils.</p> - -<p>— Oui, peut-être… » dit rêveusement M<sup>me</sup> de -Sélys. « Ceux qui raisonnent, du moins. Et les -autres, inconsciemment. C'est la réflexion que je -me suis faite, dans l'étonnement du mystère que -j'ai découvert en moi.</p> - -<p>— Ce mystère n'est pourtant pas compliqué, » -murmura Charlotte.</p> - -<p>Ses pleurs s'étaient taris. La contraction des -nerfs faisait par instants tressauter les muscles délicats -de son visage. Un sourire avisé, furtif, d'un -dédain qui s'appliquait, vint soulever la lèvre, -puis se fondit dans le gercement d'un frisson.</p> - -<p>— « Qu'est-ce que tu veux dire? » demanda -Marcienne.</p> - -<p>Elle avançait la tête, un peu inquiète, mais sans -aucun redressement défensif contre l'offense probable. -Plutôt avec une espèce de sollicitude pour -les tourments baroques dont la naïveté de sa belle-sœur -devait aggraver la tristesse logique de leur -situation.</p> - -<p>— « Qu'est-ce que tu veux dire… que ce mystère -n'est pas compliqué?</p> - -<p>— Oh! ne me force pas à m'avouer à moi-même -ce que je devine… ce qui m'écœure!… »</p> - -<p>Le mot heurta le calme de Marcienne comme -une pierre la surface unie d'un étang. Un tressaillement -passa, en ondes vives, puis apaisées, et -qui, soudain, moururent.</p> - -<p>— « Va, parle… Parle, Charlotte, de ce que tu -ignores… Comme je le ferais moi-même à ta place, -comme nous le faisons tous quand nous nous jugeons -les uns les autres. Ce n'est pas de moi qu'il -s'agit, mais de la douleur que j'ai mise en toi. -Crie-la, cette douleur, ma pauvre enfant. Qu'importe -si tu me blesses! »</p> - -<p>Quel secret de dignité était en cette hautaine -créature? Comment, dans un si tragique défilé, se -maintenait-elle sur les sommets, d'une démarche -noble et sûre, tandis qu'elle aurait dû se débattre -d'horreur au fond du précipice? Nulle arrogance -d'ailleurs dans son accent, nulle vibration d'orgueil. -Une certitude singulière, une mélancolie -profonde, et une émouvante pitié. Mais pitié pour -qui?… Pour Charlotte sans doute… Pour -Édouard?… Qui sait? Et pour toutes les misères -des cœurs, auxquelles sa passion la rendait compréhensive… -Pour tout ce qu'il y a de mesquin, -de fatal et d'amer dans la poursuite impérieuse du -bonheur.</p> - -<p>Charlotte cependant, étreinte par cette supériorité, -se taisait. Marcienne insista. Et la jeune -femme, balbutiante, finit par dire :</p> - -<p>— « Ah! cette idée qui me remplit de honte -pour toi, pour moi, pour nous tous… qui me fait -prendre en dégoût l'amour, le monde entier, tout -ce qui existe!</p> - -<p>— Quelle idée?</p> - -<p>— Édouard a cinquante-cinq ans. M. d'Orlhac -n'en a pas trente. Et ce n'est pas de platonisme -qu'il te parle dans son odieuse lettre… Toi, Marcienne, -toi!… C'est pour <i>cela</i> que tu trompes -l'homme admirable qu'est mon frère… que tu -exposes son honneur… sa vie peut-être… Car tu -sais bien qu'il en mourrait. »</p> - -<p>Sur le beau visage de M<sup>me</sup> de Sélys, depuis le -cou jusqu'aux racines des cheveux relevés, la marée -rose du sang surgit d'un flot brusque, s'étendit, -resta.</p> - -<p>Elle s'accouda, les doigts au front, les paupières -closes.</p> - -<p>Et elle ne dit rien.</p> - -<p>Charlotte l'épia, déconcertée.</p> - -<p>C'était l'accusation suprême qu'elle avait lancée -là, et même avec un scrupule de la formuler, -cette petite épouse gentille, tendre et froide, qui -se croyait éprise de son mari et lui avait donné -trois enfants, tout en conservant une indifférence -physique et une antipathie morale pour les manifestations -sensuelles de l'amour. Ces manifestations, -il faut le dire, avaient été bornées, de la -part de Jacques Fromentel, par le principe qu'il -professait et exprimait suivant la formule classique : -« On ne traite pas sa femme comme une -maîtresse. »</p> - -<p>Et, de fait, sans trop savoir comment on peut -traiter une maîtresse, Charlotte envisageait vaguement, -dans le désir trop ardent de l'homme, -dans ses caresses trop vives, quelque chose de -dégradant pour la femme. Elle entrevoyait ce domaine -obscur avec l'intolérance rendue plus -rigide par la curiosité inavouée, le dépit inconscient, -qui pince les lèvres et aigrit la voix des -vierges vieillies et des épouses trop chastes.</p> - -<p>Douée d'une joliesse exquise, à qui l'on faisait -fête, et d'une mansuétude charmante, Charlotte -hérissait d'aussi peu d'angles que possible le petit -glaçon de sa vertu. Toutefois elle gardait, pour -les coupables amoureuses, ce « Comment peuvent-elles? » -qui plisse de dégoût les lèvres que n'ont -jamais affolées les baisers.</p> - -<p>Et c'était Marcienne, — cette Marcienne tant -admirée, toujours vue si haut planante, cette -femme qui portait le nom illustre de son frère, -dépositaire d'un repos si précieux, d'un honneur -si sacré, c'était cette sœur aînée, maternelle à -sa jeunesse, qui glissait au plus vil péché, dans -les bras d'un homme de dix ans moins âgé -qu'elle!</p> - -<p>Pourquoi ne repoussait-elle pas au moins l'imputation -de folie charnelle? Pourquoi n'avait-elle -pas une protestation, pas un geste pour se soustraire -au bas soupçon dont Charlotte eût voulu -écarter l'horreur? Que n'invoquait-elle quelque -chimère de compassion, de dévouement, un entraînement -romanesque?… Mais cette rougeur -d'aveu!… Et maintenant ce silence… Ces paupières -abaissées, voilant un abominable rêve…</p> - -<p>Marcienne songeait au miracle de la volupté -magnifique… à l'extraordinaire unisson de deux -êtres de chair dont les fibres et les nerfs s'attirent -de l'attraction irrésistible qui rend foudroyantes -les grandes forces de l'univers. Elle songeait que -les ardents nuages magnétiques, — lorsque, du -fond le plus lointain de l'espace, le vent les jette -l'un vers l'autre, — ne peuvent pas se soustraire -à l'union prodigieuse dont toute l'immensité s'illumine. -Et qu'ainsi deux créatures humaines, qui -marchaient calmes et inconscientes de leur puissance -passionnelle avant de se rencontrer, sentent, -quand leurs yeux se croisent enfin, quand leurs -mains se touchent, que la fatalité d'un bonheur -formidable est sur eux. L'étreinte leur devient inévitable, -comme l'éclair aux nuées.</p> - -<p>Tout disparaît devant la loi despotique de leur -amour. Quelque chose d'infini passe dans leurs -joies, comme si la Nature y condensait tous les -secrets de la vie et de la mort. Car le couple élu -pour cette rare félicité de la chair rentre dans -l'ordre parfait, réalise le phénomène essentiel, résume -dans un baiser de feu l'harmonie des mondes. -Auprès d'une union pareille tous les autres mariages, -légitimes ou illégitimes, ne sont que des -ébauches d'amour, des essais plus ou moins durables, -des erreurs plus ou moins douces de l'imagination -et des sens.</p> - -<p>Marcienne, le front sur sa main, sous l'ombre -de ses paupières, vit les yeux de son amant, sa -bouche… Elle sentit autour d'elle les bras d'adoration -et de caresse qui l'avaient emportée dans -les régions divines, sur les sommets de lumière, -dans les au-delà fabuleux qu'elle eût ignorés toujours…</p> - -<p>Comment le regret et le repentir seraient-ils -venus? Elle n'avait au cœur, à côté de sa passion, -qu'un grand désir de la mort, un désir qui, brusquement, -l'avait saisie le jour où elle s'était éblouie -devant la beauté de son amour. Toute sa vie n'avait -été qu'une marche à tâtons vers la minute -resplendissante. Redescendrait-elle dans la nuit -les chemins qu'elle avait montés vers l'aurore? -Que pouvaient être les lendemains d'une félicité -pareille?</p> - -<p>Si elle l'eût goûtée à vingt ans, peut-être eût-elle -imaginé qu'un si complet bonheur était le -pain quotidien de l'existence, qu'il devait être -éternel ou qu'il se renouvellerait à l'infini.</p> - -<p>Mais elle en avait trente-huit. Elle avait sondé -les choses et les êtres, les joies et les douleurs, -par toutes les forces intuitives de sa nature d'intelligence -et de sensibilité. Il y a quelques semaines -seulement, n'aurait-elle pas juré qu'elle -connaissait la mesure de tout, ayant au moins -tout imaginé de ce qu'elle n'avait pas ressenti?</p> - -<p>Aujourd'hui, elle en arrivait à se demander -comment, avant de connaître Philippe, elle concevait -l'amour. Et elle n'y parvenait pas. Elle -prenait en pitié son ignorance antérieure.</p> - -<p>Du moins elle en savait assez pour connaître -que rien ne dure, pour observer l'affreuse rapidité -des jours, pour compter les heures de grâce accordées -à sa jeunesse finissante.</p> - -<p>Et voilà pourquoi Marcienne souhaitait d'un -âpre vœu quelque mort soudaine et douce.</p> - -<p>N'est-ce pas la seule éternité qui pouvait être -accordée à son rêve? Des siècles n'y ajouteraient -rien. Il suffirait pour qu'il fût impérissable qu'elle -ne le vît pas finir.</p> - -<p>La voix de Charlotte la tira de sa rêverie.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Sélys regarda cette enfant.</p> - -<p>Comment lui faire comprendre ce qu'elle-même, -Marcienne, malgré ses années en plus, sa -supériorité d'organisation, sa curiosité de la vie, -n'eût pas compris quelques mois auparavant, n'eût -jamais compris peut-être sans le piège de lumière -et de folie où l'avait prise le destin?</p> - -<p>On lui avait tant fait la cour! Elle se sentait naguère -encore si sûre d'elle-même, dans sa méfiance -amusée des protestations que le désir met aux -lèvres des hommes. Elle se serait condamnée d'avance -sur la simple vision de sa conduite actuelle. -Comment Charlotte ne la condamnerait-elle pas?</p> - -<p>— « Ainsi, » disait la jeune femme, « tu te renfermes -dans ton silence, Marcienne? Tu ne daignes -me donner aucune explication, tu ne veux -prendre aucun engagement?…</p> - -<p>— A quoi bon? Corrige-t-on la fatalité par -des paroles?</p> - -<p>— Je la corrigerai par des actes.</p> - -<p>— Que feras-tu?</p> - -<p>— J'avertirai mon frère.</p> - -<p>— Malheureuse enfant! Ne vaudrait-il pas -mieux que tu prisses une arme pour le tuer?</p> - -<p>— Je cesserai de te voir en tous les cas, Marcienne. -Je n'entrerai plus dans cette maison où -ton mensonge habite.</p> - -<p>— Ce serait tout révéler à Édouard.</p> - -<p>— Tu ne veux pas que je joue un rôle dans ta -comédie, que je devienne ta complice?</p> - -<p>— Je ne veux que sauver de la douleur celui -que j'offense malgré moi. C'est bien assez du mal -que je t'ai fait, ma pauvre Lolotte.</p> - -<p>— Pourquoi n'as-tu pas le courage de ta folie, -ne divorces-tu pas?</p> - -<p>— Parce que ni Édouard ni moi nous ne pourrions -vivre l'un sans l'autre. »</p> - -<p>A cette étonnante réponse, Charlotte eut un -moment de stupeur. Puis, affolée d'incompréhension, -d'impuissance, elle s'écria :</p> - -<p>— « Eh bien, j'irai trouver M. d'Orlhac. Je le -supplierai ou je le menacerai. Si c'est un homme -d'honneur, il renoncera à toi. »</p> - -<p>Marcienne, sans répondre, posa sur Charlotte -un long regard indéfinissable.</p> - -<p>Il y eut un silence. Toutes deux maintenant se -tenaient debout, face à face. Et, brusquement, -dans cette confrontation, le sentiment de ce qui -les divisait sombra en elles, tomba au second plan -de leurs âmes, subit comme une courte éclipse. -La douceur intime et ancienne de leur amitié ressurgit. -Un long flot de tendresse monta, dans une -horreur étonnée de la lutte. Pouvaient-elles se -traiter en ennemies? Mais que s'était-il donc passé? -Pourquoi n'avaient-elles pas prononcé le mot qui -les aurait fait se comprendre? Il devait exister, ce -mot. Rien n'était irréparable. La triste chose pouvait -finir, s'oublier, s'effacer comme un mauvais -rêve.</p> - -<p>Charlotte surtout, si longtemps pliée à l'influence -de cette sœur qu'elle admirait, et dominée -à cette minute même par le mystère, par le calme -d'une nature vraiment supérieure, — plus enfant -aussi, plus crédule aux miracles des revirements et -des réparations, — admit soudain et sans cause la -possibilité d'un remède.</p> - -<p>— « Marcienne… j'avais tant de chagrin!… Pardon -si je t'ai blessée… Je ne te juge pas, je t'implore… -Dis, tu ne voudras pas notre malheur à -tous!… »</p> - -<p>Des larmes noyèrent les yeux de M<sup>me</sup> de Sélys.</p> - -<p>— « Lolotte!… Chère petite Lolotte!…</p> - -<p>— Marcienne… j'en mourrai!</p> - -<p>— Tais-toi, oh! tais-toi!… »</p> - -<p>Elles s'étaient rapprochées. Elles s'étreignaient -à présent, frémissantes de sympathie, d'angoisse. -La tête blonde s'appuyait sur l'épaule plus haute. -L'aînée entourait la cadette de ses bras, avec un -bercement imperceptible, comme pour une petite -fille que l'on console.</p> - -<p>— « Pourquoi as-tu fait cela, Marcienne?</p> - -<p>— Je ne puis pas te le dire.</p> - -<p>— Je t'aimais tant!… Et maintenant… de t'embrasser -ainsi, il me semble que je trahis mon frère.</p> - -<p>— Ne crois pas une pareille chose.</p> - -<p>— J'ai eu des idées affreuses. J'en aurai encore. -Comment vivre entre vous deux désormais?</p> - -<p>— Hélas! pauvre enfant, ce n'est pas moi qui -peux te le dire. Toute sollicitation de ma part pour -assurer son repos, à lui, aurait l'air de réclamer ta -complicité.</p> - -<p>— Comment!… Ta fierté ne me demande rien! -Tu me laisses libre d'agir?</p> - -<p>— Absolument libre.</p> - -<p>— Mais je ne sais pas ce que je dois faire. Et -quoi que je fasse ou non, je deviendrai folle de -douleur.</p> - -<p>— Tu as tes enfants, Charlotte. Oublie le reste -et ne pense qu'à eux.</p> - -<p>— Je suis l'enfant de mon frère. Il m'a élevée. -Je lui dois tout. Voilà ce que je n'oublierai jamais. »</p> - -<p>Un retour d'hostilité sur cette parole. Un recul.</p> - -<p>— « A toi de voir, » dit Marcienne, « si, en -l'éclairant, tu lui rendrais le bien qu'il t'a fait. »</p> - -<p>Ce fut le seul effort où condescendit l'orgueil -de M<sup>me</sup> de Sélys, pour inciter sa belle-sœur au silence.</p> - -<p>— « Et… tu es décidée, Marcienne?… Tu reverras -M. d'Orlhac?</p> - -<p>— Sur ceci, je n'ai pas à te répondre. »</p> - -<p>Les fronts et les cœurs de nouveau redressés. -Les yeux durcis. Une désolation d'espace entre les -âmes.</p> - -<p>— « Adieu, Marcienne.</p> - -<p>— Au revoir, Charlotte. »</p> - -<p>Et comme la jeune femme soulevait la portière :</p> - -<p>— « Ne viendras-tu pas dîner ce soir?</p> - -<p>— Je ne le peux pas. Adieu. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Marcienne descendit du fiacre au coin -de la rue Mozart.</p> - -<p>Elle paya le cocher, lui donna plus -qu'elle ne devait, par manque d'habitude, car, -n'ayant jamais, jusqu'à cette époque de sa vie, pratiqué -les courses mystérieuses, elle ne connaissait -guère que sa propre voiture.</p> - -<p>Puis elle s'engagea dans la rue Ribéra.</p> - -<p>Quel sens avaient pris pour elle les trois syllabes -du nom de ce maître espagnol! Quel sens plus -pénétrant, le singulier décor de cette rue lointaine -d'Auteuil, dont la pente, généralement déserte, -descend entre d'anciens jardins, le long de clôtures -par-dessus lesquelles pendent des branches.</p> - -<p>Ces arbres enfermés représentent les débris des -bois qui, naguère encore, résistaient à la lente conquête -de la ville, à la marche en bon ordre de l'armée -formidable des maisons. Ilots de verdure, -transformés en petits parcs autour de villas particulières, -ils disparaissent l'un après l'autre. La valeur -des terrains augmente à l'ouest. L'emplacement -d'une charmille est un capital perdu. On -déracine pour bâtir. Déjà, vers le haut de cette -pittoresque et verdoyante rue Ribéra, des constructions -dressent leurs sept étages, dans l'horreur -accrue des façades prétentieuses, des encorbellements -lourds, des ferrures peintes en bleu pâle et -des petits bandeaux de faïence aux tons criards.</p> - -<p>Marcienne franchit vite cette région de modernité -vulgaire.</p> - -<p>Au delà, tout de suite, l'impression de dépaysement, -d'existence lointaine.</p> - -<p>Les secs trottoirs d'hiver sous la retombée des -branches. Les nobles et tristes formes des grands -arbres dépouillés. La vie mystérieuse des demeures -entrevues dans le cadre des grilles, et qui semblent -abriter des sensations fortes et lentes. La ouate -basse du ciel de décembre déchiquetée aux ramilles -noires. Et le parfum âcre, brumeux, qui -monte des terreaux, des racines, des chrysanthèmes -morts, des lierres vivaces.</p> - -<p>Une impression morne et recueillie de province, -une haleine de solitude forestière, avec une pointe -aiguë de réminiscence nostalgique.</p> - -<p>Marcienne aspirait ces choses, leur ouvrait toute -son âme, déjà grisée de rêve, les yeux alanguis, -les narines palpitantes.</p> - -<p>Elle entrait dans son univers passionné. Elle -était au seuil du merveilleux abîme, de l'au-delà, -du surhumain.</p> - -<p>Elle s'arrêta devant une grille étroite, murée à -l'intérieur par des volets pleins, qui ne laissaient -rien voir.</p> - -<p>Elle l'ouvrit, la franchit et la referma, furtive et -preste.</p> - -<p>Dans le jardin, elle s'arrêta, la main à sa poitrine -gonflée, où le cœur bondissait follement.</p> - -<p>Une joie douloureuse l'oppressait. Dès cette -première minute, tout ce qu'il y avait dans son -amour de voluptueux et de tragique, tout ce qui -en faisait l'ivresse et l'amertume, se précipitait en -elle, y jetait cette exaltation douce et en même -temps terrible, qui semblait à Marcienne la saveur -suprême de la vie.</p> - -<p>Son amour… Il était là, partout, dans cet asile -secret et cher. Il se levait passionnément de toutes -choses : de la pelouse étroite, où le gazon se poudrait -d'une poussière de brouillard ; des corbeilles, -où la sollicitude entêtée de l'amant voulait maintenir -des fleurs en plein décembre ; de l'allée tournante, -où le gravier criait une discrète bienvenue ; -du petit porche à colonnettes, au fronton duquel -s'échevelaient des ramuscules morts de glycine.</p> - -<p>Les yeux de Marcienne effleuraient chaque trait -du blême jardinet d'hiver, chaque détail de la façade, -avec une caresse attendrie. Stables images -des heures miraculeuses et fugitives. Apparences -qui subsisteraient en elle à travers tout l'avenir -obscur, jusqu'aux portes de la mort… Oui, toujours, -toujours, elle les verrait. Et c'était le seul -« toujours » dont la certitude fût permise à sa -jeunesse déclinante.</p> - -<p>Une pâleur à la joue, M<sup>me</sup> de Sélys entra.</p> - -<p>Il était à peine trois heures et demie. Philippe -ne serait pas encore là. Elle le savait.</p> - -<p>Le jeune homme n'habitait pas cette villa, louée -uniquement pour leurs rendez-vous.</p> - -<p>Il demeurait avec sa mère, dans un superbe appartement -de la place Vendôme.</p> - -<p>C'était pour ne pas quitter M<sup>me</sup> d'Orlhac, et -non, comme l'avait insinué Charlotte, pour mener -à Paris une vie de plaisirs, que le jeune diplomate -s'était fait donner un poste au ministère des Affaires -Étrangères, plutôt de d'accepter le secrétariat -d'ambassade auquel il avait droit.</p> - -<p>Philippe, sous certaines apparences de futilité -mondaine, et avec ce scepticisme d'attitude qui est -le costume d'élégance morale de rigueur à notre -époque, était un être de tendresse, de chimère, de -vive sensibilité.</p> - -<p>Un courant d'idées, une mode d'opinion, en -façonnant les gestes de tous, laisse intact le caractère -de quelques-uns. Vers 1830, il y a eu des -romantiques au cœur sec ; et, pour un petit nombre -qui s'exaltaient sincèrement, combien restaient -glacés tout en pinçant de la guitare lyrique.</p> - -<p>Aujourd'hui, il faut être féroce. Mais les larmes -qu'on n'étale plus au dehors ne laissent pas que -de couler en dedans. L'égoïsme, la négation, la -« blague », sont pour certains les traits du visage -véritable. Mais pour d'autres ce n'est qu'un -masque retenu par la fierté.</p> - -<p>Jusqu'à vingt-huit ans, Philippe d'Orlhac -avait essayé d'être de son époque. Il avait eu des -maîtresses, et se vantait de ne leur avoir jamais -dit : « Je vous aime. » Il cachait comme une faiblesse -inavouable son culte pour sa mère, la -soumission où il restait volontairement vis-à-vis -d'elle, plus troublé de lui causer un chagrin que, -dans son enfance, de subir une de ses gronderies. -Il se défendait d'un enthousiasme ou d'une admiration -autant que d'une impulsion basse. Il affectait -de goûter dans l'art l'intellectualité seule et -de mépriser le sentiment.</p> - -<p>De bonne foi, il se composait une tenue morale -en contradiction avec sa nature secrète. Il en -subissait le malaise sans se l'expliquer. C'était -un enfant. Il ne se connaissait pas.</p> - -<p>Mais il rencontra Marcienne de Sélys.</p> - -<p>Et ce fut, dans ce cœur neuf, intact, — prisonnier -dont on ouvrait le cachot et qui découvrait -la splendeur du soleil, — un éblouissement de -passion ; chez cet être jeune, ardent, crédule, qui -se croyait vieux de tous les siècles de pensée humaine, -qui se jugeait indifférent, sceptique, une -éclosion de miracle, une apothéose de chair et -d'âme à illuminer toute l'existence.</p> - -<p>Lui qui se renfermait dans l'artificielle forteresse -de son <em class="small">MOI</em>, qui s'appliquait à cette culture -taciturne et altière de sa personnalité, il se donna -avec confiance, avec fougue, avec une tendre prodigalité -de tout son être. Et il éprouva un bonheur -extraordinaire à se donner ainsi. Il eut l'émerveillement -de ce qu'il croyait un miracle, -alors qu'il rentrait seulement dans la véritable ordonnance -de sa nature. Il attribua ce miracle à la -grâce unique, incomparable de Marcienne. Il -adora cette femme avec l'illusion d'un amant à -son premier amour, — l'illusion qu'elle seule aurait -pu lui ouvrir les portes du ciel inconnu, et -que, s'il la perdait, ces portes se refermeraient -pour toujours. Il eut la reconnaissance agenouillée -d'un adolescent, avec la fierté ombrageuse, le -prestige de volonté et d'intelligence, l'entente -des choses sensuelles, qui sont le fait de l'homme.</p> - -<p>Marcienne songeait à la beauté, à la spontanéité -de ce jeune amour, tandis qu'assise dans le -petit salon de la rue Ribéra elle attendait Philippe.</p> - -<p>Tous les jours, vers cinq heures, en sortant du -ministère, il courait à Auteuil. Il s'enfermait dans -leur chère maison, sans jamais être sûr que M<sup>me</sup> de -Sélys pourrait l'y rejoindre, car n'était-elle pas -entourée de toutes les barrières de la prudence et -des nécessités mondaines? Il écrivait ou lisait -jusqu'au moment — tardif par bonheur aujourd'hui — des -dîners en ville.</p> - -<p>Il s'habillait là, sans valet de chambre, et partait, -morose ou enivré, suivant que Marcienne -était ou non venue.</p> - -<p>Le domestique sûr, réservé au service de la -villa, ne paraissait que le matin. L'horreur des -curiosités serviles, plus que le danger, faisait -écarter par les amants toute présence mercenaire.</p> - -<p>Mais, par les ordres de M. d'Orlhac, tout, dans -le nid étroit, si soigneusement paré, était prêt -à partir de midi pour une arrivée inopinée de -M<sup>me</sup> de Sélys. Un caprice de nostalgie ou de rêve -y amenait parfois la jeune femme, comme en cet -après-midi où elle accourait se réfugier là, toute -meurtrie de son entretien avec Charlotte.</p> - -<p>La tête au dossier de la bergère, dans le silence -passionné, dans l'arome des fleurs dont s'imprégnait -la tiède atmosphère, Marcienne réfléchissait.</p> - -<p>Un sourire de tendresse mélancolique flottait -à ses lèvres. Elle regardait au fond d'elle-même, -dans l'arrière-plan de détresse obscure qui se -creuse sous une passion telle que la sienne, et elle -trouvait une volupté étrange à la secrète souffrance -qu'elle éprouvait seule, que seule elle connaissait. -Tout à l'heure, quand l'adoré viendrait, -avec quelle joie triomphante elle lui ouvrirait ses -bras, elle lui tendrait sa bouche! Comment se -douterait-il des ombres que mettent au cœur -d'une femme de cet âge, et qui aime, les lointains -déjà profonds de la vie? Elle-même y penserait-elle -encore dans l'étourdissement de l'ivresse? -Sous les baisers de Philippe, ne trouvait-elle pas -la sensation d'existence indomptable et éternelle -qui doit être la respiration des dieux? Et quand, -tremblante et mortelle, Marcienne retombait sur -la terre, tout le tragique des hiers et des lendemains, -qu'ignoraient les vingt-huit ans de Philippe, -ne devenait-il pas une source de volupté -sombre? Aurait-elle renoncé, même pour l'insouciance -de la jeunesse, qui ne sait pas goûter la -vie, à l'intense, à l'amère saveur de ses joies formidables -et précaires?</p> - -<p>Ah! ce qui la faisait si grande!… La mort en -soi de l'égoïsme, l'acceptation du destin, la tendresse -non point seulement pour l'amant d'aujourd'hui, -pour l'amant éperdu de passion, mais -pour le fatalement infidèle de bientôt, pour celui -qui s'écarterait de son chemin, pour l'être qui portait -en lui-même, sans le savoir et sans le croire — mais -elle savait, elle! — l'infinie douleur des -jours à venir.</p> - -<p>Elle l'aimait!… Comme elle l'aimait pour l'enchantement -des heures présentes, et pour le martyre -que, malgré lui, malgré son adorable cœur, -il ne pourrait pas ne pas lui infliger plus tard.</p> - -<p>Capable de savourer, d'approfondir des émotions -pareilles, M<sup>me</sup> de Sélys ne se croyait pas -tenue d'y renoncer, même pour son mari, même -pour Charlotte. Elle eût protesté devant Dieu -même de son droit de vivre un tel rêve.</p> - -<p>Extase de mélancolie, de sacrifice tendre, merveilleux -frissons de la chair : c'était la cime de -son destin qu'elle atteignait. Qui donc l'eut empêchée -d'y monter?</p> - -<p>Un grincement de la grille — si léger, mais -qu'elle entendit — la souleva vers une fenêtre, -dont elle écarta le rideau.</p> - -<p>A travers l'ombre complètement tombée, elle -devina plutôt qu'elle n'aperçut Philippe.</p> - -<p>Elle toucha le commutateur électrique. Des -lueurs jaillirent. Les gerbes de roses, de lilas, dans -les vases aux formes bizarres, surgirent triomphalement -de la nuit. Elle reconnut la certitude de -l'amour… les pas dans le vestibule…</p> - -<p>Oh! son cœur qui bondit! Et, dans ses veines, -le grand flot de suavité tumultueuse…</p> - -<p>Le voici, l'amant. Il entre :</p> - -<p>— « Tu es là!… J'ai vu la lumière… Ah! que -je suis heureux! »</p> - -<p>Tout de suite leurs bras se sont noués aux -bustes, leurs lèvres se prennent.</p> - -<p>Les subtilités de leurs âmes s'évanouissent dans -l'attraction impérieuse des corps. Et c'est la commotion -bouleversante, la défaillance, toujours -nouvelle et comme imprévue, de la première caresse. -Cet homme jeune et ardent, cette femme -aux nerfs fougueux et délicats, s'aiment avant -tout de tous leurs sens.</p> - -<p>L'appel réciproque de leurs fibres vivantes est -si net, si violent, qu'ils en souffrent, — palpitants, -écrasés, — dans le coup de foudre de -chaque rencontre. Ils délirent, tremblent et s'émerveillent -tout d'abord de s'effleurer.</p> - -<p>Puis ce désordre s'apaise. Les vœux de la chair -se précisent. Ils retrouvent le discernement des -baisers.</p> - -<p>— « Viens… » murmure à Marcienne la voix -altérée de Philippe. « Viens… je t'aime… je te -veux… à moi… toute. »</p> - -<p>Elle marche, enivrée, dans son étreinte.</p> - -<p>Elle se laisse entraîner vers les demi-ténèbres -de leur chambre.</p> - -<p>Ni résistance calculée, ni coquetterie. Ils sont -tous deux dans la grande passion dévorante, qui -n'a pas besoin de subterfuges, d'aiguillons.</p> - -<p>Ils ont l'un de l'autre une soif égale. Et cette -soif ne ressemble pas aux fièvres d'imagination -qu'ils ont pu connaître — lui, dans des aventures -sans sincérité ; elle, dans deux mariages : le premier, -de virginale ignorance, le second, d'enthousiasme -intellectuel.</p> - -<p>Ils découvrent ensemble le paradis de leur -amour. Chacun est pour l'autre l'initiateur involontaire, -par la seule ingéniosité de sa tendresse.</p> - -<p>Leurs baisers se façonnent à leurs lèvres, parce -que ce sont <i>leurs</i> lèvres, sans qu'aucune science -perverse, aucune furtive réminiscence, n'émousse -la saveur violente, aiguë et neuve de leurs caresses, -l'émerveillement de leurs audaces dans le -mystère des voluptés.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Et maintenant ce sont les premiers mots de la -causerie qui suit l'extase : cette causerie chuchotée -des âmes blotties l'une contre l'autre comme -le sont les corps heureux ; ces paroles qui, dans -leur folle et câline douceur, gardent des frôlements, -des soubresauts de chair frémissante.</p> - -<p>— « Alors… tu m'aimes?</p> - -<p>— Oh!… si je t'aime!…</p> - -<p>— Tu as pensé à moi depuis avant-hier?</p> - -<p>— Tout le temps, ma chérie. Je ne pense que -trop à toi, mon Dieu!…</p> - -<p>— Pourquoi, trop? »</p> - -<p>Il ne répond pas tout de suite. Un reflet de -souffrance passe dans ses yeux, que l'ombre et la -passion remplissent d'une splendeur obscure. Et -Marcienne y distingue le mal de jalousie dont il -souffre, parfois jusqu'à l'injustice, jusqu'à la fureur. -Elle regrette sa question. Mais dans la pression -soudain plus étroite dont elle l'enserre, Philippe -se domine, refoule en lui-même l'élan cruel, -cherche sa réponse à la surface des impressions -troubles.</p> - -<p>— « J'ai tellement ton nom dans le cœur, dans -la pensée, sur les lèvres, que je crains toujours -qu'il ne m'échappe. Par moments… figure-toi… -je sursaute… je crois l'avoir prononcé distinctement… -Comme ces gens qui s'endorment à l'église, -et qui se réveillent effarés, qui regardent -leurs voisins avec inquiétude, croyant avoir parlé -tout haut. »</p> - -<p>Elle sourit, — moins effrayée d'une imprudence -possible que d'une minute d'indifférence -chez le jeune homme. Mais il est bien à elle. Il -est sincère. Elle le contemple sous l'estompe de -la fine obscurité. Cette belle tête, rayonnante de -virile jeunesse, lui appartient. Cette chair, ce -cœur, sont tout vibrants d'elle. Oh! la magnificence -de la possession d'amour… Elle s'en extasie, -Marcienne. Car, ce qui l'a fait souffrir dans le seul -homme qu'elle ait aimé auparavant, dans son -mari Édouard de Sélys, c'est la résistance latente -de cet intellectuel, qui, sans cesse, et pourtant -très épris, se défendait contre le sentiment.</p> - -<p>L'orgueil d'Édouard n'admettait pas l'abandon -complet à une femme, même à la femme -qu'il adorait. Et celui-ci, ce Philippe, qui se livrait, -qui se donnait, qui ne savait pas comment se -donner assez, dût-il en souffrir!… Quel ravissement, -quel attendrissement de tenir entre ses -mains le bonheur d'un être si cher! Comme elle -l'aimait pour sa confiance, pour la noble témérité -qui consiste à ne rien garder par devers soi -en amour. L'immensité tendre qu'elle sentait en -elle-même était si bien faite pour accueillir le don -merveilleux, pour abriter chaudement, profondément, -le cœur candide et désarmé!</p> - -<p>Elle glisse sa bouche contre l'oreille de Philippe. -Elle murmure, — par un jeu où se plaît -leur passion :</p> - -<p>— « Qu'est-ce que je suis pour toi?</p> - -<p>— Tu es mon idole adorée. »</p> - -<p>Elle secoue la tête, — cette tête dont la fierté -grave se disperse en mutinerie amoureuse, et qui, -les cheveux défaits, paraît si jeune dans le désordre -des dentelles.</p> - -<p>— « Qu'est-ce que je suis?</p> - -<p>— Ma passion… mon bien… mon tout.</p> - -<p>— Non… Non… Dis vite. »</p> - -<p>Alors il prononce le mot qu'elle attend, — ce -mot que le respect de l'homme n'eût pas avoué -d'abord à lui-même, mais que Marcienne a transfiguré, -dont elle a fait un suprême symbole d'étreinte, -de communion sensuelle, de périlleuse et -divine folie.</p> - -<p>— « Tu es ma maîtresse.</p> - -<p>— Oui… Je suis ta maîtresse… <em class="small">TA MAÎTRESSE</em>!… »</p> - -<p>Elle serre les dents, pâle de la signification ardente. -Les étoiles de ses yeux scintillent et sombrent -entre le voile des cils. Elle fait répéter à -Philippe, elle répète elle-même les syllabes dont -la hardiesse d'aveu, dont même la sonorité nerveuse -et crissante la grisent. Puis elle ajoute, la -voix mollie en un roucoulement de rêve :</p> - -<p>— « Tu es mon amant… mon amant!… »</p> - -<p>Pour le lui redire, le jeune homme se met à -genoux, délirant d'adoration :</p> - -<p>— « Je suis <em class="small">TON AMANT</em>!… »</p> - -<p>N'est-ce pas leur destinée? L'exaltation de leurs -sens et de leurs âmes, les puissances inconnues -de vivre qui s'éveillent en eux, et dont eux-mêmes -restent éblouis, ne leur crient-elles pas que tout -au monde doit être erreur, excepté de telles indications, -si hautement souveraines, de la Nature et -de leur conscience, — non pas de la conscience -artificielle que leur ont façonnée les morales humaines, -mais du sentiment irrésistible, primordial, -qui crée l'harmonie de leurs deux êtres.</p> - -<p>Jusqu'à ce jour, Marcienne le croyait. Elle ne -se découvrait aucun remords. Plusieurs fois, d'ailleurs, -elle s'était dit : « Il n'est qu'une seule vertu -absolue, la bonté. Ne pas faire souffrir, tout est -là. » Et elle se plaisait à résumer la philosophie -de son généreux cœur par cette phrase, — à propos -de laquelle on la taquinait dans l'intimité :</p> - -<p>« Mieux vaut commettre une grande faute que -de causer une petite douleur. »</p> - -<p>Mais aujourd'hui, dans l'enivrement du plus -excessif bonheur, elle tressaille… Au fond d'elle-même, -tout à coup, un sourd murmure de larmes… -Elle revoit la petite figure blonde, crispée d'angoisse :</p> - -<p>« Charlotte! »</p> - -<p>Marcienne n'a pas prononcé le nom tout haut. -Elle ne veut pas parler à Philippe d'une pareille -tristesse, et dont la divulgation les mettrait tous -trois dans une situation si délicate.</p> - -<p>Mais il a senti leur splendeur d'amour s'assombrir, — comme, -les paupières fermées, on devine -le passage d'une nuée sur le soleil.</p> - -<p>— « Marcienne, promets-moi que tu m'aimeras -toujours!… »</p> - -<p>Elle le regarde sans répondre, et il s'épouvante -de l'amertume de son sourire.</p> - -<p>— « Oh! chérie, pas ces yeux-là… Ils me font -mal. »</p> - -<p>Elle ne les éclaire pas. Elle les détourne.</p> - -<p>Une violence monte au cœur de l'amant.</p> - -<p>Il est sujet à des crises farouches lorsqu'il se -heurte à l'inaccessible dans l'âme et dans l'existence -de cette femme.</p> - -<p>— « Ah! je sais bien que tu appartiens à un -autre… »</p> - -<p>Un silence.</p> - -<p>— « Et tu l'as aimé!… »</p> - -<p>Elle a un geste qui implore, mais qui ne proteste -pas.</p> - -<p>Philippe s'affole.</p> - -<p>— « N'as-tu aimé que lui?… Que sais-je de toi -pendant toutes les années où je ne t'ai pas connue?… -Oh! ton passé… Oh! toutes tes paroles… -tous tes pas… Oh! tout toi que je n'ai pas possédée… -que je ne peux plus prendre… que tu ne -pourrais plus me donner toi-même si tu le voulais!… »</p> - -<p>La fauve douleur est déchaînée. Elle bondit -dans sa prison de chair ; elle se plaint… et tout à -l'heure elle va rugir aux barreaux de la cage, à la -barrière des dents serrées.</p> - -<p>En face d'elle, chez Marcienne, l'orgueil et le -mystère se dressent. Toutefois, dans le silence de -fierté, une clameur de passion retentit. Elle n'accordera -pas une explication à la colère de son -amant, mais elle se jette d'un élan sur cette poitrine -orageuse.</p> - -<p>— « Philippe… Tais-toi! Je t'adore!…</p> - -<p>— Tu m'adores?… Et quand je te demande : -« Toujours?… » tu hésites… Ce mot-là te fait -peur! »</p> - -<p>Peur!… Il ne sait pas si bien dire. Il ne connaît -pas l'effroi des deux syllabes, — pour lui si -longues, pleines d'éternité, — pour elle si courtes!</p> - -<p>Qu'est-ce que le « toujours » de l'amour en -l'espoir de cette femme si proche de quarante -ans?… Elle frémit jusqu'au fond de son être d'une -intolérable épouvante.</p> - -<p>Et le reproche insensé du jeune amant l'accable. -Lui expliquera-t-elle?… Oh! plutôt mourir. -Il ne saura que trop vite! Elle songe au bourreau -qu'il sera, et le noble pardon qu'elle lui -accorde d'avance l'emplit d'une ivresse d'abdication, -d'un attendrissement infini.</p> - -<p>— « Oui… mon Philippe… je t'aimerai toujours. »</p> - -<p>Trop tard. Il a mesuré, — dans un autre sens -qu'elle, — tout ce que les fatalités de la vie ont -mis de distance entre eux.</p> - -<p>C'est la coutumière torture, — sourde et confuse, — mais -qu'un geste, un mot, une nuance -d'intonation suffit à rendre aiguë.</p> - -<p>Oh! ce quelque chose en elle d'impénétrable, -d'insaisissable, — ce quelque chose tissé par les -années, par les acquisitions de l'intelligence et -du cœur, par les souvenirs, le long de tous les -chemins fleuris de sensations où elle a marché -sans lui!… Comme il s'en exaspère, comme il en -souffre!…</p> - -<p>— « Si tu m'aimais, tu divorcerais. Nous serions -complètement l'un à l'autre.</p> - -<p>— L'un à l'autre?… Mon Philippe… Nous ne -pouvons pas l'être plus que nous ne sommes. »</p> - -<p>Et c'est vrai. Ils ne peuvent pas. L'obstacle suprême -est en eux et non en dehors d'eux. L'épouserait-elle — si -elle était libre — cet homme -de dix ans plus jeune qu'elle? Ce serait une faiblesse -dont sa haute nature est incapable, et dont -sa prévision clairvoyante aperçoit trop bien les -conséquences. D'ailleurs elle n'infligera pas à -Édouard cet effroyable désastre.</p> - -<p>Elle garde le silence. Les lèvres inertes, les -yeux mi-clos, elle goûte l'âcreté secrète, le parfum -de ciguë qui mêle à sa passion une saveur si -tragique. C'est la grandeur et la rédemption de -sa faute. C'est aussi le brûlant aiguillon qui la -précipite éperdue aux profondeurs des précaires -béatitudes.</p> - -<p>Dans un délire d'âme et de sens, Philippe se -penche vers elle. Une soif de meurtre et d'amour -éclate aux prunelles passionnées. Marcienne connaît -cette lueur trouble. Elle s'y enivre. Elle la -brave.</p> - -<p>— « Tue-moi, Philippe… Tue-moi!</p> - -<p>— Ah! tu le voudrais… dit-il. Oui… mourons, -mourons!… C'est le seul moyen de nous appartenir -tout à fait. »</p> - -<p>Elle jette un cri de volupté, de surhumaine délivrance :</p> - -<p>— « Ah! mourir, mourir de ta main!… »</p> - -<p>Leur exaltation est indicible. Au cou délicat -de Marcienne, Philippe crispe ses doigts nerveux. -Elle perd le souffle. L'extase de ses yeux va vers -l'amant et vers la mort.</p> - -<p>Mais, tout à coup, le jeune homme se rejette -en arrière, passe la main sur son front.</p> - -<p>— « Je suis fou… Je suis fou! »</p> - -<p>Sur leur désordre une stupeur s'abat. Un instant -après, ils sont aux bras l'un de l'autre.</p> - -<p>— « Que s'est-il passé? Qu'avions-nous?</p> - -<p>— Ah! Philippe… Ton hésitation… Quel dommage!… -Ce serait fini… Je dormirais dans mon -rêve.</p> - -<p>— Tu l'as souhaité?</p> - -<p>— Follement.</p> - -<p>— J'ai vraiment voulu te tuer, Marcienne.</p> - -<p>— Qui t'a retenu?</p> - -<p>— La pensée que je n'avais pas une arme -pour me frapper immédiatement après et tomber -là, près de toi, sur ton corps. Un revolver, un couteau -à portée de ma main… c'eût été l'affolement -complet, la démence irrésistible. Mais la seule -préoccupation du moyen matériel m'a rappelé à -moi-même. Puis, ensuite…</p> - -<p>— Quoi donc?</p> - -<p>— Une autre idée… qui m'est venue en second, -celle-là… en second seulement, je l'avoue.</p> - -<p>— C'est?…</p> - -<p>— Le souci de ton honneur de femme. »</p> - -<p>Elle ne répond pas. Elle l'avait oublié. Maintenant -elle frémit. Elle voit la scène. Les deux cadavres -trouvés là, demain. Quel scandale! -Édouard… Charlotte. L'injustice, l'abomination -d'un tel crime contre eux… Et pourtant?… Ah!… -De quel soupir au bord des lèvres vaguement -souriantes, de quels yeux noyés de regret, Marcienne -suit dans le néant la minute fuyante, la -minute irréfléchie et terrible où la vie, l'amour et -la mort fulguraient en apothéose, — la minute -unique, et qui aurait dû être la dernière, car, sans -doute, elle ne reviendra jamais.</p> - -<p>— « Oh! » s'écrie Philippe. (Il écartait les dentelles -sur la poitrine fraîche, aux contours délicieux.)… -« Comme je t'ai marquée mienne! Ah! -il te faudra cacher ta gorge… De quelques jours, -au moins, personne autre ne la verra. »</p> - -<p>Une ironie, une férocité encore. Mais la frénésie -se condense en volupté furieuse. Il couvre de -baisers qui sanglotent, qui mordent, cette peau -blanche, si tendre et fine, où toute empreinte -s'exagère, et sur laquelle ses ongles ont laissé leur -net et tragique dessin.</p> - -<p>Marcienne ouvre ses bras et les referme éperdument. -N'est-ce pas le Bonheur qu'elle étreint -sous la forme jeune, impétueuse et belle, de cet -amant selon sa chimère et selon son désir, de cet -amant dont la ferveur atteint l'extravagance altière -de ses propres songes? Elle est à lui dans un -emportement de sensations, — qu'il sait exalter -encore. Car Philippe, malgré le tumulte de son -cerveau et de son sang, s'attarde aux lenteurs dévotieuses, -aux errances et aux flâneries de caresses, -qui retiennent longtemps la bien-aimée dans les -sentiers de leur brûlant paradis…</p> - -<p>Cette soirée, ils se haussèrent jusqu'à la cime -suprême de leur amour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>Le lendemain matin, dans son cabinet -de toilette, au moment de prendre sa -douche, M<sup>me</sup> de Sélys éloigna sa femme -de chambre.</p> - -<p>Une fois seule, elle s'approcha du paravent de -glaces, entr'ouvrit son peignoir, et tressaillit.</p> - -<p>Devant les stigmates de colère et d'amour, -violente prise de possession de sa chair, tentative -désespérée d'étreindre son âme, — elle éprouva -une joie orgueilleuse mêlée étrangement de soumission ; -puis une aiguë réminiscence des délices ; -et, par-dessus tout, un sentiment de fatalité -sombre et forte, une impression de mystère.</p> - -<p>Ce qui la ravit, ce furent moins les traces -meurtrières des doigts sur la rondeur délicate, -élancée du cou, qu'un signe farouche écartelé -au-dessus du sein gauche.</p> - -<p>Trois fines meurtrissures de pourpre violacée -s'effilaient, se divisaient en s'éloignant d'un -centre plus large, semblaient l'empreinte d'une -patte griffue d'oiseau, ou bien une éclaboussure -de sang, si rudement projetée là, qu'elle se serait -incrustée sous la peau transparente.</p> - -<p>Sur la poitrine pleine, lisse et neigeuse, cela -éclatait comme un hiéroglyphe passionné.</p> - -<p>Marcienne contemplait avec un singulier transport -ce visible témoignage… C'était Philippe lui-même, -toute sa jeune ardeur ombrageuse, qu'elle -portait là, dans sa chair.</p> - -<p>Lentement, elle appuya son doigt sur la place -meurtrie pour y éveiller une douleur. Et il lui -plut d'en souffrir un peu.</p> - -<p>Cet enfantillage de passion devait la charmer -pendant plusieurs jours. Elle, pourtant si peu perverse, -goûta vivement les petites ruses qu'elle -dut inventer pour éviter le décolletage des dîners -officiels, l'intrusion de son mari dans sa chambre, -l'empressement de sa camériste. Marcienne eût -voulu rester ainsi à perpétuité, tellement stigmatisée -d'amour que nuls regards autres que ceux de -l'amant ne pussent, au péril de son redoutable -secret, effleurer sa personne. C'était souhaiter le -pire danger. Mais le danger même, en cette période -affolée, la grisait.</p> - -<p>Pour peindre l'état d'exaltation amoureuse -où vivait M<sup>me</sup> de Sélys, on ne saurait mieux -faire que de transcrire la lettre en vers qu'elle -écrivit à Philippe d'Orlhac, au lendemain de -cette soirée où peu s'en était fallu qu'ils ne -mourussent ensemble, sans autre cause d'une si -criminelle folie que l'excès même de leurs sensations.</p> - -<p>La pauvre femme si coupable, et qui allait tellement -en souffrir, a mérité, — ne fût-ce que par -la sincérité de sa nature et son noble besoin de -sacrifice en amour, — la divulgation (qui, si ce -n'était pour la justifier en une certaine mesure, -serait une trahison) de la page où elle exhala son -cri de passion et son vœu de mort. L'appréhension, -la mélancolie qui lui inspiraient ce vœu, -sauvent la hardiesse de la confession sensuelle. Et -l'accent de fatalité donne à penser qu'un tel amour -échappait peut-être au contrôle de la volonté humaine, -et doit, par conséquent, rester soustrait à -la condamnation des jugements humains.</p> - -<p>Voici les strophes que reçut Philippe, dans la -petite maison de la rue Ribéra : — strophes qui le -jetèrent dans le plus délicieux enivrement du -cœur et des sens, — vers de flamme et de caresse -auxquels il dut l'heure la plus merveilleuse de sa -vie, et que pourtant, par l'inconséquence des -passions humaines, il allait transformer bientôt -en un instrument de torture morale, — le plus -atrocement cruel, — pour la femme adorée qui -les lui adressait.</p> - - -<p class="c gap"><i>A PHILIPPE</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Tes dents ont marqué ma chair</i></div> -<div class="verse i2"><i>De mille morsures.</i></div> -<div class="verse"><i>Signes des voluptés sûres,</i></div> -<div class="verse"><i>Fleurissez, ô meurtrissures</i></div> -<div class="verse"><i>Du bonheur qui m'est si cher!</i></div> - -<div class="verse stanza"><i>Ces violettes pâlies</i></div> -<div class="verse i2"><i>Qui jonchent mes seins,</i></div> -<div class="verse"><i>Sous tes ongles assassins</i></div> -<div class="verse"><i>Surgirent, pourpres dessins,</i></div> -<div class="verse"><i>Dans l'ardeur de nos folies.</i></div> - -<div class="verse stanza"><i>Tes doigts cruels, mon amant,</i></div> -<div class="verse i2"><i>Mon bourreau, ma joie,</i></div> -<div class="verse"><i>M'étreignent comme une proie</i></div> -<div class="verse"><i>Que l'on brise et que l'on broie…</i></div> -<div class="verse"><i>Et j'adore mon tourment!</i></div> - -<div class="verse stanza"><i>J'aime à crier dans tes fièvres,</i></div> -<div class="verse i2"><i>Sous ton âpre effort</i></div> -<div class="verse"><i>Pour me prendre plus encor,</i></div> -<div class="verse"><i>Jusqu'au frisson de la mort…</i></div> -<div class="verse"><i>Je veux mourir sous tes lèvres!</i></div> - -<div class="verse stanza"><i>Tu rêvas de meurtre un soir…</i></div> -<div class="verse i2"><i>Minute sublime!</i></div> -<div class="verse"><i>J'étais par ton divin crime</i></div> -<div class="verse"><i>Ta maîtresse et ta victime…</i></div> -<div class="verse"><i>J'en eus l'affolant espoir.</i></div> - -<div class="verse stanza"><i>Oh! sentir ainsi ma vie</i></div> -<div class="verse i2"><i>Fuir entre tes mains!…</i></div> -<div class="verse"><i>De nos bonheurs surhumains</i></div> -<div class="verse"><i>Ignorer les lendemains…</i></div> -<div class="verse"><i>Toute, toute en toi ravie!…</i></div> - -<div class="verse stanza"><i>Nos songes éternisés</i></div> -<div class="verse i2"><i>Vivraient de la sorte.</i></div> -<div class="verse"><i>Dans la tombe qu'on m'emporte,</i></div> -<div class="verse"><i>Pourvu que ma lèvre morte</i></div> -<div class="verse"><i>Soit close par tes baisers!…</i></div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Après l'explication qui avait eu lieu entre -les deux belles-sœurs, M<sup>me</sup> de Sélys ne -revit pas Charlotte de quelques jours.</p> - -<p>Celle-ci se disait souffrante, s'enfermait.</p> - -<p>Son mari vint rue Rembrandt, parut dans des -réunions mondaines où les deux couples devaient -se rencontrer. Elle l'y laissa aller seul.</p> - -<p>Aux questions inquiètes d'Édouard, le peintre -répondit en plaisantant : « Lolotte n'est pas plus -malade que moi. C'est un caprice.</p> - -<p>— Elle n'est pourtant pas fantasque, » fit observer -M. de Sélys. « J'espère bien qu'elle n'a -pas quelque contrariété. »</p> - -<p>Marcienne écoutait, le cœur étreint.</p> - -<p>— « Oh! pas par ma faute, » répliqua vivement -Jacques Fromentel.</p> - -<p>La franchise de sa voix et de son regard dissipa -chez Édouard une légère anxiété. Il savait sa sœur -heureuse en ménage. Mais il n'ignorait pas que -ce bonheur nécessitait un peu d'aveuglement. Le -peintre était sujet à de courtes infidélités, — de -ces fantaisies de nerfs ou d'imagination, plus irrésistibles -pour un artiste que pour tout autre, qui, -aux yeux des hommes, ne comptent pas, et qui -cependant suffisent parfois à briser le cœur d'une -femme, surtout d'une femme aussi ingénue que -Lolotte.</p> - -<p>— « Vous savez, Jacques, » dit l'avocat, rassuré -et riant un peu, « si quelque étourderie de votre -part faisait du mal à cette enfant-là, je ne vous le -pardonnerais pas.</p> - -<p>— Je ne me le pardonnerais pas à moi-même, » -déclara Fromentel, soudain sérieux.</p> - -<p>Il ajouta :</p> - -<p>— « Ne craignez rien. Je n'ai jamais été pour -Lolotte un meilleur mari qu'en ce moment. Ce -qu'elle a ne me préoccupe pas, puisqu'il s'agit -d'un malaise qui n'a pas de cause. Moral ou physique, -il sera passé bientôt.</p> - -<p>— Tu n'as pas vu Charlotte, Marcienne? Pourquoi -n'y es-tu pas allée? » demanda M. de Sélys -en se tournant vers sa femme.</p> - -<p>Celle-ci se troublait à constater la mâle sollicitude -des deux hommes pour l'aimable et fragile -créature si profondément atteinte par sa faute.</p> - -<p>Ainsi Lolotte, malgré sa puérilité, son besoin -de consolation et de confiance, n'avait pas trahi -la douloureuse gravité de son secret. Qu'elle eût -un poids terrible sur le cœur, le mari même ne -le soupçonnait pas. Non seulement elle gardait -les lèvres closes, mais elle ne laissait échapper -aucun symptôme involontaire de ce qui devait la -tourmenter si cruellement.</p> - -<p>Marcienne en ressentit une émotion où la gratitude -et la pitié se mêlaient d'impatience. Son -orgueil eût préféré la lutte. Et peut-être, dans -l'exaltation d'amour qui lui rendait impossible -tout retour à l'existence normale, aussi dans l'antipathie -du perpétuel mensonge, souhaitait-elle -vaguement une catastrophe qui l'eût libérée des -contraintes, qui l'eût autorisée à mourir en plein -rêve.</p> - -<p>Elle entendit Jacques Fromentel lui dire :</p> - -<p>— « Oui, ma chère Marcienne, venez donc -voir Lolotte. Un mot de vous la guérira. Vous la -confesserez. Elle doit avoir quelque petite folie -en tête. Et vous êtes son modèle, son bon ange. -Ah! elle apprécie sa chance de posséder une sœur -comme vous.</p> - -<p>— J'irai voir Charlotte aujourd'hui même, » -dit Marcienne.</p> - -<p>Elle y alla.</p> - -<p>Dans l'ascenseur l'emportant vers l'étage élevé -qu'habitait le ménage du peintre, M<sup>me</sup> de Sélys -sentit son cœur battre de timidité comme cela ne -lui était pas arrivé depuis qu'elle était une petite -fille. Si hautaine et brave quand Charlotte l'accusait, -quand elle s'était crue en face d'une hostilité -et d'un péril, elle tremblait maintenant devant -la générosité muette, la souffrance résignée de -cette enfant. Quel rôle pour elle-même! Toutes les -attitudes où l'on s'expose et où l'on attaque, Marcienne -les avait prévues, son audace altière les -risquait. Mais cela!… Cette dissimulation qu'elle -imposait et dont elle profitait ; cette humiliation -d'obligée et cette œuvre secrète de bourreau ; -cette dépravation partielle d'une âme dont elle -avait un peu la charge… Et quel reproche dans -les yeux clairs dont elle goûtait jadis si fort la -tendre admiration!</p> - -<p>De tous ces sentiments, trop compacts, touffus -et oppressants pour qu'elle les analysât, une confuse -angoisse montait.</p> - -<p>Pour y résister, Marcienne évoqua l'image de -Philippe.</p> - -<p>Chose singulière, elle le revit avec une expression -de visage qui lui avait déplu.</p> - -<p>A propos d'un ami commun qui faisait la cour -à M<sup>me</sup> de Sélys, le jeune homme avait exprimé -quelque mécontentement, — et non pas avec cet -emportement jaloux qui la brutalisait et la grisait, -car elle y trouvait de l'âpreté et de la grandeur, — mais -avec des façons gourmées et boudeuses, -où elle avait découvert de la mesquinerie, -sinon de l'impertinence.</p> - -<p>Querelle d'amoureux vite dissipée, mais dont -le souvenir froissait M<sup>me</sup> de Sélys par un peu de -banalité, de petitesse.</p> - -<p>Brusquement elle se sentit toute froide. Un -sursaut atroce lui fit bondir le cœur, comme lorsqu'on -rêve de chute et qu'on s'éveille avec la sensation -de rouler dans le vide. Pendant quelques -secondes, toute la magnificence de son amour -s'écroula, sombra vers une platitude d'aventure -vulgaire.</p> - -<p>Qu'est-ce qui distinguait son roman d'un vilain -petit adultère bourgeois?</p> - -<p>A le raconter, qui donc y verrait des splendeurs -et des abîmes?</p> - -<p>Elle trompait son mari avec un très jeune -homme, de forte complexion amoureuse ; elle -s'affolait dans la nouveauté, l'intensité des caresses ; -et elle s'épeurait devant les années hâtives -qui bientôt lui enlèveraient ces plaisirs.</p> - -<p>C'était l'aventure ordinaire et médiocre des -femmes de son âge. Où donc les mystères d'une -volupté divine, l'enchantement d'une communion -surhumaine, la beauté du sacrifice, la noblesse de -la mélancolie?</p> - -<p>Était-elle sûre seulement que Philippe se souciât -de ces choses, eût l'ardeur de les créer avec elle?</p> - -<p>Ah! minute amère, vision à rebours, piège -affreux de la réalité, — qui n'est pas la vie, car -notre vie à chacun est tissée par nous-mêmes au-dessus -ou au-dessous de la réalité.</p> - -<p>Et Marcienne, en cet instant, à travers le tissu -resplendissant que son âme déroulait si haut par-dessus -les prétextes matériels, venait d'entrevoir -la fiction dépoétisante par laquelle la grossière -majorité humaine interprète l'univers mystérieux -des sentiments.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Sélys s'était arrêtée en sortant de l'ascenseur. -Elle s'accoudait à la rampe, dans le silence -de l'escalier, incapable d'un mouvement, -et toute frissonnante de l'éclipse intérieure, de -l'ombre glacée qui, brusquement, tombait en elle.</p> - -<p>Ce n'était pas la première fois. Elle connaissait -ces expiations abominables. Elle n'y découvrait -qu'un remède : les sources ouvertes de sa tendresse, -la pitié pour les autres, qui, pas plus -qu'elle, ne réalisaient leur rêve.</p> - -<p>Pauvre cher Philippe! Ne le mesurait-elle pas -tout à l'heure à la mesure de son orgueilleuse -chimère? Prétention insensée! Puisqu'il lui avait -donné des baisers sincères et de vraies larmes, -que lui demanderait-elle de plus?</p> - -<p>Cher, cher Philippe… si doucement appuyé -contre son cœur, là-bas, dans leur asile, dans leur -retraite d'amour à jamais inoubliable… Cher être, -qu'elle aurait voulu garder dans ses bras contre -toute douleur, et qu'elle avait déjà fait souffrir, -volontairement ou non. Son amant?… Oui… Mais -aussi son frère, son enfant, tout ce qu'on aime, -tout ce qu'on voudrait protéger contre la vie méchante.</p> - -<p>Ah! s'il pouvait guérir d'elle, être heureux autrement… -(Marcienne osa murmurer ce vœu -amer), elle aurait le courage de provoquer la rupture, -pour rendre la paix à Charlotte.</p> - -<p>Cette pensée, M<sup>me</sup> de Sélys l'accueillit comme -une délivrance des hideuses ondes noires qui, un -moment, avaient submergé son rêve. Elle ne la -scruta pas. Il lui suffisait de l'entrevoir. Elle se -disait seulement : « Si Philippe m'aimait moins… », -sachant combien Philippe l'aimait, et qu'il ne se -laisserait pas détacher d'elle. Mais c'était déjà un -effort moral considérable, qui la redressait, lui -permettait d'aborder Charlotte sans trop de -honte.</p> - -<p>Elle toucha le bouton électrique. Un domestique -l'introduisit. Puis la femme de chambre vint -la chercher pour la conduire auprès de M<sup>me</sup> Fromentel.</p> - -<p>Charlotte se trouvait dans son cabinet de toilette, -étendue sur une chaise longue.</p> - -<p>— « Souffres-tu vraiment? » demanda M<sup>me</sup> de -Sélys.</p> - -<p>— « Je ne suis pas physiquement malade, -Marcienne. Tu t'en doutes, n'est-ce pas? Mais il -faut que je simule cette indisposition. Et, comme -cela ne peut pas toujours durer, j'ai peur. »</p> - -<p>Elle parlait d'une voix naturelle, un peu triste, -mais sans intention d'emphase. Et l'air d'enfance -dont s'imprégnaient ses joues fines et rondes, ses -traits menus, devenait plus sensible par la claire -gravité des yeux.</p> - -<p>— « De quoi as-tu peur? » interrogea Marcienne.</p> - -<p>— « De me retrouver entre vous. Je suis résolue -à me taire, à faire comme si je ne savais -rien, à cause d'Édouard. Mais je sens que je ne -pourrai pas, que je me trahirai… »</p> - -<p>Marcienne garda le silence.</p> - -<p>— « J'ai songé à partir, » reprit Charlotte, -« à me faire envoyer dans le Midi avec les enfants. -Eh bien, je n'ai pas non plus le courage de perdre -Jacques. Et ce serait le perdre. Il m'aime, je le -sais. Mais il m'aimerait moins si je n'étais pas là. -Il est un peu léger… »</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Sélys fit un mouvement.</p> - -<p>— « Oh! » se hâta de reprendre Charlotte, -« je suis sûre de lui, sûre de sa fidélité, — du -moins jusqu'à présent. Pourtant si je m'éloignais, -je ne répondrais pas… Les hommes se croient autorisés -à tant de choses! Et Jacques aurait d'autant -moins de scrupules qu'il me serait impossible -de justifier sérieusement mon départ. »</p> - -<p>Cette naïveté, cette confiance, cette gentille -jalousie touchèrent M<sup>me</sup> de Sélys. Son orgueil -abdiqua.</p> - -<p>— « Chère petite Lolotte, » dit-elle, « comme -tu dois me trouver coupable! »</p> - -<p>Les grands yeux bleus se tournèrent, la regardèrent -en face, sans dureté.</p> - -<p>— « Oh! oui… bien coupable!</p> - -<p>— Penserais-tu que ma mort fût une solution?</p> - -<p>— Es-tu folle?… » s'écria Lolotte avec un soubresaut -et un regard dont l'anxiété toucha vivement -Marcienne.</p> - -<p>— « Tu ne voudrais pas me voir mourir?</p> - -<p>— Moi, te voir mourir?… Le vouloir?… Dis-moi, -Marcienne, est-ce qu'une mauvaise passion -détraque donc tous les autres sentiments? As-tu -cessé de m'aimer, toi?</p> - -<p>— Oh! ma petite sœur…</p> - -<p>— Imagines-tu que j'aie pu anéantir tout à -coup dans mon cœur ma tendresse pour toi? Elle -est déchirée, cette tendresse… Elle souffre… elle -s'indigne… elle se révolte… Mais si tu mourais!… -Oh!… D'ailleurs puis-je souhaiter pour Édouard -ce qui serait le plus grand des malheurs? Veux-tu -que je te dise, Marcienne? Eh bien, je crois -qu'Édouard préférerait te savoir vivante et criminelle -envers lui plutôt qu'innocente et morte. Tu -ne sais pas comme il est bon, tu ne sais pas comme -il t'aime!… »</p> - -<p>Elle fondit en larmes.</p> - -<p>— « Ah! » murmura Marcienne, « ce qui est -abominable, c'est que je le sais.</p> - -<p>— Tiens, » reprit Charlotte, « l'autre jour je -t'ai parlé de divorce. Je n'avais pas réfléchi, j'étais -bouleversée, je disais n'importe quoi pour t'arracher -une résolution, une promesse… Mais un -divorce,… et qui te donnerait à un autre!… Mon -Dieu!… Ce serait la fin pour mon frère… la fin -de son ambition, de son talent, de son courage -à vivre, de son bonheur… »</p> - -<p>Elle s'arrêta un instant, haletante, puis continua, -gémit tout son chagrin, l'effroi qui la torturait, -qui ne la quitterait plus :</p> - -<p>— « Quand je pense que cette catastrophe est -suspendue sur lui, sur sa chère tête, sur toute sa -vie glorieuse… Qu'une indiscrétion, un hasard, -une imprudence comme celle de cette lettre peut -le foudroyer d'une minute à l'autre… Quand je -pense que, dans un tel malheur, il deviendrait la -risée du monde… Lui si grand, un objet de moquerie -pour les sots!…</p> - -<p>— Cela, » dit Marcienne, « je donnerais mon -sang pour le lui épargner.</p> - -<p>— Ton sang!… Et tu oublieras un chiffon de -papier dans une poche. Tu l'as fait. Est-ce que -toutes les résolutions, toutes les précautions de -la terre peuvent empêcher un absurde accident -comme celui-là?</p> - -<p>— Écoute, Charlotte, » reprit Marcienne, -« tais-toi. Il est impossible que nous parlions de -ces choses ensemble. Elles sont entre nous… Et -c'est effroyable! Mais les paroles n'y changeront -rien, et nous abaisseront. Tais-toi, je t'en prie, -tais-toi.</p> - -<p>— Me taire! » s'écria Charlotte, « Ah! n'attends -pas cela de moi. Ce ne sont pas des reproches -que je t'adresserai, vois-tu. J'ai réfléchi. -Puisqu'une créature si vraiment loyale et noble -que toi peut faillir, c'est qu'il y a sans doute des -tentations au-dessus des forces humaines. Je ne -te jugerai pas, je ne t'accuserai pas… Mais tu ne -m'empêcheras pas de te supplier, de te poursuivre -de mes prières… »</p> - -<p>Elle se coula en bas de la chaise longue, glissa -à terre, posa ses mains jointes sur les genoux de -sa belle-sœur.</p> - -<p>— « Aie pitié de nous, Marcienne! Aie pitié -de toi-même! Où vas-tu? Vers quels affreux déboires? -Toi si sensible, si tendre, qui as dû mettre -tout ton cœur, toute ta fierté dans ton amour!… »</p> - -<p>Cette parole instinctive et sublime, cette sympathie -si inattendue pour ses condamnables douleurs, -cette confiance quand même dans son caractère, -émurent Marcienne au delà de tout.</p> - -<p>Elle se leva, toute pâle, agitée d'un tremblement.</p> - -<p>— « Ne te mets pas à genoux devant moi, -Charlotte.</p> - -<p>— J'y resterai… je te supplierai… Essaie de -guérir… Pars avec moi… Si c'est pour t'emmener, -j'aurai la force de quitter Jacques… Et je t'entourerai… -Je te consolerai…</p> - -<p>— Lolotte!… »</p> - -<p>Le petit nom de tendresse palpita dans un -sanglot. M<sup>me</sup> de Sélys prit sa belle-sœur entre ses -bras, la releva, la força de s'étendre à nouveau -sur la chaise longue. Puis, s'asseyant sur le tapis, -posant sa tête à côté de la douce tête blonde, -l'orgueilleuse Marcienne pleura.</p> - -<p>— « Chérie… Ma pauvre chérie… » murmurait -Charlotte, apitoyée mais intimidée aussi par le -miracle de ces larmes, qu'elle n'osait pas considérer -comme une victoire.</p> - -<p>— « Ah! la misère de la vie!… » soupira M<sup>me</sup> de -Sélys.</p> - -<p>— « La vie… elle était si belle pour toi, Marcienne!</p> - -<p>— Je ne pense pas à moi.</p> - -<p>— A qui donc?</p> - -<p>— A toi, mignonne… A ce que tu endures par -ma faute, sans que je le veuille, sans que j'y puisse -rien.</p> - -<p>— Sans que tu y puisses rien?… » répéta -Charlotte, qui se rejeta en arrière, consternée.</p> - -<p>— « Ne t'écarte pas de moi, chère petite. Entends-moi. -Tu as prononcé tout à l'heure des paroles -belles à éblouir les cœurs et à désarmer le -Destin. Tu ne sais pas ce que tu as dit, parce que -tu l'as dit dans ta candeur. Tu ne connais rien de -l'existence… rien des passions. Ne m'interromps -pas… Je sais… Tu as vingt-neuf ans, tu es mère, -tu aimes ton mari, tu lis des romans et l'on t'a -raconté qu'il y a des cocottes. Alors tu crois que -le monde n'a plus de secrets pour toi. Mais tu es -innocente comme ton dernier-né, ma chérie! Et -tu as conservé jusqu'à ce jour toute la sévérité -intransigeante que cette innocence comporte. -C'est pour cela que j'ai pleuré d'admiration devant -ta générosité. Toi qui ne comprends pas la -faute, tu en as compris la douleur. Toi qui pourrais -maudire mon amour coupable, tu as offert de -m'aider à l'immoler en risquant ton amour légitime, -en m'offrant de quitter ton mari…</p> - -<p>— C'est pour Édouard, » interrompit Lolotte.</p> - -<p>— « Oui, je sais que c'est pour Édouard… Mais -n'as-tu pas prononcé ce mot merveilleux : que tu -me « consolerais »?</p> - -<p>— Je voudrais avoir à te consoler maintenant, -ma pauvre Marcienne. Plus tard je ne pourrai -plus. Je ne sais si tu nous auras fait plus de mal -qu'aujourd'hui, mais le mal que tu te seras fait à -toi-même sera inguérissable. »</p> - -<p>Cette phrase, prononcée d'un ton légèrement -péremptoire, émanée de la réflexion, et non plus, -comme les autres, d'une spontanée tendresse, aida -M<sup>me</sup> de Sélys à se reprendre, à recouvrer son sang-froid, -et même un peu de son habituelle hauteur.</p> - -<p>Cependant elle ne nia pas le nouveau devoir -que lui créait la magnanimité de Charlotte.</p> - -<p>— « J'ai une dette envers toi désormais, » lui -dit-elle. « Une dette de sacrifice, car tu accomplirais, -j'en suis sûre, celui que tu m'as proposé. Je -te jure, Charlotte, je te jure solennellement, que -si je puis m'acquitter envers toi et t'ôter ta peine -en ne faisant souffrir que moi, je m'arracherai le -cœur pour remettre la paix et la joie dans ta vie.</p> - -<p>— Mais, » dit gentiment Charlotte, « si tu consentais -à partir avec moi, je n'hésiterais pas à faire -souffrir Jacques. Que deviendrait-il, moi absente? -Pourtant je ne te marchanderais pas son chagrin. -Dois-tu avoir plus de ménagements pour un -autre?… Un autre… qui n'est pas ton mari… et -qui ne peut pas t'aimer plus que Jacques ne -m'aime. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Sélys l'embrassa pour dissimuler un -sourire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Tandis que se prolonge le bruit des applaudissements, -des bravos, le rideau -descend devant le geste incliné des -acteurs, le sourire de l'actrice, tous trois debout, -les mains unies, dans le joli décor de fraîche modernité, — étoffes -souples et pâles, laques légères, -vraies plantes verdoyantes et vivantes dans les -potiches de prix, sous l'éclat blanc des tulipes -électriques.</p> - -<p>Cette répétition générale, dès le premier acte, -s'annonce comme un succès. Le rideau retombé, -on acclame encore, on applaudit encore. Une -troisième fois la scène se découvre, pour un salut -plus expressif, plus reconnaissant, des interprètes -masculins, un sourire plus radieux de l'étoile -qu'ils encadrent.</p> - -<p>Et tout le grand théâtre frémit, secoué de la -base au faîte par le retentissement des passions -que viennent d'exprimer ces trois êtres. Un accent -de vérité humaine, d'angoisse humaine, a vibré -sur la foule. Des centaines de cœurs ont tressailli ; -des centaines de mémoires, chargées de souvenirs, -ont ressuscité des noms, des images… Toutes -ces femmes, tous ces hommes, songent à quelque -analogie de joie ou de douleur, cachent quelque -triomphe ou quelque plaie d'amour, derrière le -masque d'approbation littéraire, le détachement -intellectuel des appréciations.</p> - -<p>— « Bien mené, ce premier acte. Une exposition -claire, une situation, du mouvement…</p> - -<p>— Elle est intéressante, la petite femme… Un -peu bécasse…</p> - -<p>— Une bécasse qui deviendra une grue.</p> - -<p>— Croyez-vous?</p> - -<p>— Voyons!… Si l'auteur la fait à ce point -vertueuse, c'est pour qu'elle s'en repente plus -tard.</p> - -<p>— Pourtant cette crânerie d'avouer la tentation… -de réclamer l'appui moral de son mari…</p> - -<p>— Il s'en fiche bien, son mari, de l'appuyer -moralement. Il va souffrir comme un fat de ce -qu'elle a été effleurée par le rêve d'un autre amour. -Il ne lui pardonnera jamais sa franchise.</p> - -<p>— Ça, c'est vrai. Tous les maris déclarent qu'il -n'y a pas de femme fidèle, mais chacun haïrait la -sienne s'il pouvait croire avec certitude qu'elle a -désiré pendant une minute les lèvres d'un autre -homme.</p> - -<p>— Aussi, pourquoi avoue-t-elle, cette petite -dinde?</p> - -<p>— C'est une gaffe. On pourrait appeler la pièce : -<i>La Femme qui fait des Gaffes</i>. »</p> - -<p>Dans la loge d'avant-scène où se trouvaient les -deux couples de Sélys et Fromentel, une voix, — une -petite voix flûtée et douce, — s'éleva lorsque -la chute définitive du rideau cacha le trio des acteurs :</p> - -<p>— « Le mari, la femme et l'amant. C'est la famille -moderne. Car, pour ce qui est de l'enfant, — quand -il existe, — il compte si peu!… »</p> - -<p>Trois regards stupéfaits, douloureux ou mécontents, -se dirigèrent vers Charlotte.</p> - -<p>— « Eh bien!… » murmura son frère.</p> - -<p>— « Ce n'est pas toi qui parles, Lolotte. Où -as-tu lu cette phrase? » grogna le peintre.</p> - -<p>Marcienne posait sur sa belle-sœur des yeux -d'inquiétude et de supplication.</p> - -<p>C'était le châtiment que, sans préméditation -ou calcul, la petite maintenant lui infligeait. La -gêne qu'imposait à Charlotte une contrainte morale, -l'angoisse du secret, la crainte de le trahir, -le tremblement intérieur d'indignation ou d'inquiétude -qu'un rien suffisait à éveiller, lui donnaient -une gaucherie qu'elle essayait de dissimuler -sous des fanfaronnades. Désorientée brusquement -dans sa conception des choses, elle se -montrait plus naïve que jamais par sa façon de se -lancer à un autre extrême.</p> - -<p>Des mots amers, des constatations cyniques, -une perception de la vie changée, sceptique, -soupçonneuse, la bravade d'une philosophie perverse, -derrière laquelle sanglotait la révolte d'une -âme tendre et blessée, voilà par quelle attitude -Charlotte reprenait le train de l'existence courante, -cachait l'exaspérant secret, trompait la hantise -de l'idée fixe.</p> - -<p>N'était-ce qu'une attitude? Quels ravages inconnus -la goutte corrosive de poison n'exerçait-elle -pas sur le fond candide de cette nature sans -défense?</p> - -<p>Était-il possible que ce cœur si frais s'altérât, -se corrompît, fût menacé par la dissolution des -croyances éteintes, de l'idéal ébranlé, de la foi -morte?</p> - -<p>Serait-ce elle, M<sup>me</sup> de Sélys, qui aurait accompli -cette œuvre d'assassinat moral, de dévastation?</p> - -<p>Elle examinait Lolotte et la trouvait changée, -même de visage. Quelque chose d'arrêté, de durci -dans les traits. Ce n'était plus le flou enfantin, la -fleur de chair toujours pétrie de sourires et creusée -de fossettes. L'azur des yeux ne pétillait plus -comme une source au soleil, mais s'immobilisait, -s'assombrissait en surface d'abîme.</p> - -<p>L'inquiète attention de sa belle-sœur sembla -surexciter les velléités audacieuses de M<sup>me</sup> Fromentel.</p> - -<p>— « Eh bien, quoi donc?… Vous avez l'air -scandalisés tous les trois. Je ne dis rien d'extraordinaire.</p> - -<p>— Tu dis : le mari, la femme et l'amant, » fit -observer le peintre, — que ce dernier mot sur les -lèvres de sa Lolotte gênait comme l'eût gêné une -tache sur la robe délicate. — « Mais ce n'est pas -juste. La faute n'a pas été commise. Cette petite -imprudente, — comment s'appelle-t-elle? — s'est -reprise à temps!… Et c'est très touchant, l'aveu à -son mari.</p> - -<p>— C'est très touchant? Tu veux dire que c'est -très bête… Quand elle pourrait avoir des rendez-vous -si amusants, sans que personne en sache -rien, le mari moins que tout autre. Ah! elle a bien -tort de conserver des scrupules. Mais ça lui passera -avant le quatrième acte. Espérons-le. »</p> - -<p>M. de Sélys ouvrait la bouche pour répondre -à sa sœur ; mais il remarqua une lueur de colère -dans les yeux de Jacques Fromentel, et il se -tut.</p> - -<p>Marcienne, pressentant aussi l'irritation du -peintre, essaya de détourner son attention.</p> - -<p>— « Regardez donc, Jacques, quel type -étrange, cette femme brune, là-bas, à gauche, au -balcon. Elle me rappelle votre Dalila… Vous -vous souvenez?… votre prix de Rome. »</p> - -<p>Il avança le buste, et distraitement :</p> - -<p>— « Tiens, c'est vrai. »</p> - -<p>Charlotte se penchait à son tour :</p> - -<p>— « C'est peut-être ton ancien modèle, Jacques. -Elle aura fait son chemin. Ça m'a l'air d'une -cocotte calée. »</p> - -<p>Fromentel se tourna, le geste nerveux, la voix -âpre :</p> - -<p>— « Fais-moi le plaisir de te taire. Je te défends -ces expressions. Tu as déjà trop parlé pour -ce soir. »</p> - -<p>Lolotte essaya de ricaner :</p> - -<p>— « Je ne suis plus une enfant. »</p> - -<p>Puis elle eut une brusque retraite vers le fond -de la loge. Un picotement de larmes lui rougissait -les paupières. Elle murmura :</p> - -<p>— « Si la vie est répugnante, ce n'est pas ma -faute. Je n'ai pas demandé à la voir. »</p> - -<p>Édouard de Sélys regarda son beau-frère avec -une interrogation soucieuse :</p> - -<p>— « Qu'est-ce qu'elle a?</p> - -<p>— Ah! je n'en sais rien, » dit brusquement le -peintre. Il ajouta entre ses dents :</p> - -<p>— « Je n'aime pas les énigmes. Je commence -à en avoir assez.</p> - -<p>— Jacques!… » murmura la voix suppliante de -Marcienne.</p> - -<p>Ils ne parlèrent plus. Le rideau se levait. Charlotte -revint à sa place. Une lourdeur de malaise -tomba entre ces quatre personnes, jadis étroitement -unies dans une confiance et une communauté -de bonheur vraiment rares.</p> - -<p>Les yeux vers la scène, ils demeuraient maintenant -inattentifs aux passions fictives, repliés -chacun vers sa préoccupation intérieure, avec l'inquiétude -des âmes proches et mystérieuses, des -âmes si chères dans lesquelles, réciproquement, -ils ne lisaient plus.</p> - -<p>Marcienne, un moment, baissa les paupières, -en proie à une détresse indicible.</p> - -<p>L'après-midi, elle avait été rue Ribéra.</p> - -<p>Sur sa chair glissait encore le frisson des caresses. -Elle était comme imprégnée de baisers. -Mais pourquoi la volupté demeurait-elle maintenant -en elle-même à fleur de nerfs, sans éveiller -comme autrefois les échos profonds de sa personnalité -intérieure, sans la jeter dans cet état -d'ivresse morale qui complétait et prolongeait -l'ivresse physique?</p> - -<p>Ce n'était ni lassitude ni insuffisance de cœur. -Jamais sa tendresse et son désir n'avaient volé -plus ardemment vers Philippe. Jamais elle n'avait -plus souffert de le quitter qu'à leurs récents -adieux. Si, dans le bonheur, il lui eût été possible -de mettre en doute la force de sa propre passion, -c'est à la souffrance accrue des départs, à l'anxiété -plus vive de vouloir être toujours éperdument -idolâtrée, qu'elle en eût reconnu la tyrannie.</p> - -<p>Mais voilà… Tandis que cet amour lui devenait -plus nécessaire, il lui apparaissait comme -d'une essence moins précieuse, d'une beauté -moins exceptionnelle. A mesure que ses sens et -son cœur se prenaient davantage, sa souveraine -et exigeante imagination se désintéressait, se détachait, -cessait d'excuser, de parer, de diviniser -les joies.</p> - -<p>La crise qu'elle avait subie un jour en montant -l'escalier de Charlotte revenait fréquemment, -moins aiguë, moins extrême, et par conséquent -plus durable. Il s'y mêlait une pitié pour sa belle-sœur, -puis maintenant la crainte de voir se détraquer -le jeune ménage par le déséquilibre où elle -avait jeté cette pauvre petite âme.</p> - -<p>Et peut-être l'ensemble de tous ces sentiments -formait-il chez M<sup>me</sup> de Sélys ce qu'on nomme le -remords, — disposition complexe et plus variable -d'un individu à l'autre qu'aucune manifestation -de la personnalité morale.</p> - -<p>Ce soir, au théâtre, sur toutes ces vagues intérieures -de mélancolie qui gémissaient en elle, un -souffle passa, une voix plus déconcertante : « Philippe -m'aime-t-il?… M'aimerait-il encore s'il avait -la vision amère de tout ce qui s'agite en moi?… -Il ne connaît que la sérénité de ma tendresse. Son -cœur serait-il assez fort pour ne pas reculer devant -mes doutes, mes regrets, la tyrannie de mes chimères, -les dénigrements de ma raison?… Me devine-t-il? -Aime-t-il vraiment la pauvre femme -orgueilleuse et tourmentée que je suis… ou seulement -la maîtresse qui l'enivre, la donneuse de -sensations, l'amante qui lui sourit, qui lui sourira -toujours et quand même?… »</p> - -<p>Elle frissonna. Aujourd'hui un léger malentendu -s'était produit entre eux… une petite querelle -sans commencement ni fin, et surtout sans -cause. Mais la folle sensibilité de Marcienne avait -cru sentir le différend de leurs âmes s'élargir au -delà des paroles. Et c'était affreux, cette impression -d'éloignement, d'étrangeté, de distance, -qui, pour un motif insignifiant, pouvait tout à -coup survenir entre deux êtres qu'unissait le plus -ardent des liens.</p> - -<p>Philippe n'avait pas frémi comme elle devant -cette espèce de sacrilège. C'était un homme impatient -et jeune. Il n'avait vu que le futile sujet -du débat, n'avait pas compris l'émotion exagérée -de Marcienne. Pour un rien, dans sa susceptibilité -sentimentale, n'avait-elle pas failli mettre leur -amour en cause? A cette heure sûrement il lui -en voulait de la condescendance hautaine par -laquelle, sans daigner trahir le tremblement de -son cœur, elle avait soudain coupé court.</p> - -<p>A présent, où était-il par la pensée? Dans quelle -région lointaine, un peu hostile peut-être? Ah! -douleur… Avec la misère de cette attitude absurde -de Charlotte, l'étranglement de leur malaise à -tous quatre dans cette loge!… Mais, après tout, -n'était-ce pas mieux que tant de pointes cruelles -la déchirassent à la fois? Le courage d'en finir… -N'y trouverait-elle pas le courage d'en finir?… Si -Philippe lui gardait rancune… s'il la boudait à leur -prochaine rencontre… (elle devint toute froide à -se l'imaginer), c'est qu'il ne l'aimait pas autant -qu'elle avait cru, c'est qu'il pouvait endurer une -séparation, — fût-ce passagèrement, — séparation -morale plus tranchante que la séparation physique… -Et alors… la promesse faite, l'engagement -pris de s'arracher, si elle souffrait seule, ou du -moins, — ce qu'il fallait interpréter, — si elle -souffrait le plus…</p> - -<p>Un torrent glacé submergea son âme. Au fond -des livides profondeurs, Marcienne entendait des -phrases dont le sens et l'accent lui parvenaient -confus et assourdis, comme de très loin.</p> - -<p>C'était le drame qui continuait à se dérouler -sur la scène. Un cri poignant de passion s'éleva, -qui lui fit monter des larmes dans les yeux, bien -qu'elle n'eût rien suivi des péripéties d'où il jaillissait. -Mais il lui sembla que son propre cœur -avait crié.</p> - -<p>Puis elle cessa de réfléchir. Elle imaginait le -visage de Philippe tendu et fermé pour toujours, -dans l'éloignement, l'indifférence. Et ce fut une -douleur insoutenable.</p> - -<p>Alors, tout à coup, sur ses nerfs à vif, l'effleurement -d'un bruit léger. Une porte retombait, en -un choc étouffé de capitonnage. L'indication -murmurée par une ouvreuse soulevait quelques -« chut! » à l'orchestre.</p> - -<p>Marcienne jugea absurde l'impulsion qui lui -faisait se dire : « Si c'était lui!… » Elle s'interdit -de se retourner. Mais l'attraction fut trop forte. -Un mouvement, un coup d'œil vers le passage -obscur entre les baignoires… Et elle aperçut -M. d'Orlhac.</p> - -<p>Il commettait la chose interdite. Présenté récemment -à M. de Sélys par le plus intime ami du -père qu'il avait perdu, accueilli avec une chaude -bienveillance en souvenir de ce même père, que -l'avocat avait connu et estimé, Philippe ne pouvait -éviter sa poignée de main partout où il le -rencontrait. Aussi, pour sa maîtresse comme pour -lui-même, le jeune homme esquivait cette nécessité, -dont tous deux également sentaient la -gêne, la duplicité humiliante.</p> - -<p>La grande différence d'âge entre lui et M. de -Sélys permettait qu'il réduisît leurs rapports à la -plus étroite limite. Donc il était convenu que Philippe -ne se trouverait avec le mari de Marcienne -que lorsqu'il ne pourrait faire autrement. Même, -quand les amants se racontaient d'avance l'emploi -de leurs soirées, c'était autant pour prévenir -une coïncidence de ce genre que pour le plaisir -de mêler leurs existences et de se suivre au loin -par l'imagination. C'était perdre les mille rapprochements -que les occasions mondaines et des relations -officielles faciles à resserrer, leur eussent -offerts. Mais leur délicatesse préférait cette privation.</p> - -<p>« D'ailleurs, » disait Philippe à son amie, « c'est -pour moi une joie trop douloureuse de te voir là -où tu n'es pas mienne. »</p> - -<p>Elle avait beau répondre : « Je suis tienne partout, » -c'était la plus sûre cause de son courage -d'abstention, à lui, le bouillonnement exaspéré -de sa jalousie, l'exacerbation de ce mal terrible -qu'il avait dans le sang, dans le cœur, dans la -tête, et dont il s'affolait en contemplant Marcienne -à côté de l'époux.</p> - -<p>Ce soir donc il s'imposait une discipline -cruelle et il manquait à un engagement sérieux.</p> - -<p>Pourquoi?</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Sélys ne se posa pas la question. Philippe -était là. Il ne pouvait pas ne pas y être. Ne -venait-il pas effacer par un échange de regards -l'ombre si légère et pourtant si intolérable entre -eux? A peine loin d'elle, comme elle à peine loin -de lui, ils avaient souffert du même tourment. -Cette futile brouille… un peu de reproche, un -peu de tristesse dans leurs yeux, un peu de froideur -dans leurs paroles, avaient-ils pu, l'un ou -l'autre, supporter cela?</p> - -<p>Elle s'en torturait tout à l'heure, et elle se torturait -surtout de croire qu'il n'en avait pas autant -qu'elle-même le cœur broyé. Pauvre folle! qui -cherchait dans cette assurance l'énergie d'affronter -le pire,… l'effroyable supplice d'un définitif -adieu.</p> - -<p>Un adieu… Mais y avait-il, entre elle et lui, un -adieu possible?… Elle le fuirait au bout du monde -que, tout à coup, il apparaîtrait, il la regarderait, -comme maintenant… Et tout le reste s'anéantirait, -s'effacerait, emporté par un souffle immense -de joie, comme à cette minute, où le cœur triomphant -de Marcienne volait à sa lèvre invinciblement -souriante, et où tous les deux, Philippe -et elle, par-dessus la foule qui remplissait ce -théâtre, par-dessus les conventions, par-dessus -les catastrophes possibles, accueillaient et s'envoyaient -dans un ravissement l'invisible essaim -des baisers.</p> - -<p>— « Marcienne! » dit la voix de Charlotte.</p> - -<p>L'amoureuse extasiée tressaillit. Elle oubliait -sa belle-sœur. Et celle-ci avait vu. M<sup>me</sup> de Sélys -rougit profondément, tandis qu'elle se tournait -de nouveau vers la scène.</p> - -<p>Les deux hommes, placés en arrière dans la -loge, n'avaient pu remarquer ni l'entrée de Philippe -d'Orlhac, ni l'échange si prompt, si dangereux, -des passionnés regards.</p> - -<p>En entendant l'exclamation de sa sœur, M. de -Sélys se pencha vers elle, sans songer même à -observer sa femme.</p> - -<p>C'était Lolotte qui le préoccupait. D'où venait -la nervosité, si fréquente maintenant, de la -pauvre petite? Son mari avait été un peu rude -avec elle tout à l'heure. N'avait-elle pas le cœur -gros?</p> - -<p>— « Qu'est-ce que c'est, mignonne? » interrogea-t-il -à voix basse.</p> - -<p>— Je disais à Marcienne d'écouter. Elle regardait -dans la salle. Elle perdait le plus intéressant.</p> - -<p>— Le plus intéressant!… oh!… » murmura -l'avocat, — que les drames des tribunaux civils, -encore plus peut-être que ceux de la cour d'assises, -rendaient rétif aux psychologies artificielles. — « Enfin -tu t'amuses, c'est le principal, ma -chérie. »</p> - -<p>Il lui avait soufflé cette douce parole tout près -de l'oreille, pour ne pas troubler le silence dans -lequel s'immobilisait un public garrotté d'émotion. -Charlotte, le cou un peu tordu en arrière, -leva sur lui des yeux de reconnaissance, de douleur -voilée, de filial enthousiasme.</p> - -<p>— « Que tu es bon et grand, Édouard!… Je -ne connais pas de plus grand cœur que le tien. »</p> - -<p>Comment eût-il soupçonné l'horrible chose -contre laquelle protestait cette phrase? Il se renfonça -dans sa chaise, attendri, heureux, enveloppant -d'une fierté souriante les deux têtes au -charme si différent, le profil intense et fin de Marcienne, -la nuque blonde de Lolotte, ce double -rayonnement de grâce illuminant sa vie. Il se dit -que, dans une assemblée d'élite comme celle de -cette répétition générale, on se les montrait parce -qu'elles étaient belles, et on le désignait, lui, -parce qu'il était illustre. Il goûta la hauteur de -son destin, qu'il trouva naturelle et juste. Alors, -en sa force tranquille de puissant travailleur intellectuel, -il recommença de prêter une attention -encore plus ironique aux subtilités de sentiment -qui se quintessenciaient de l'autre côté -de la rampe, à tous ces ingénieux tourments du -cœur ou des sens, qui lui paraissaient des maladies -bizarres de nerveux et d'oisifs.</p> - -<p>Quand l'acte finit, M. de Sélys se leva.</p> - -<p>— « Viens te promener un peu avec moi, -Lolotte. Tous ces détraqués-là m'ont donné la -courbature.</p> - -<p>— Oh! ne sortons pas, » dit vivement Marcienne.</p> - -<p>— « Pourquoi non?</p> - -<p>— Le théâtre est plein de gens que nous connaissons. -Nous serons arrêtés à chaque pas. Je -déteste tenir salon dans les couloirs.</p> - -<p>— Reste avec Jacques, » fit Charlotte sèchement. -« Moi je sors avec Édouard. »</p> - -<p>« Elle attend sans doute, » pensait la petite, -« que son Philippe vienne la voir dans sa loge. »</p> - -<p>Et Marcienne se disait :</p> - -<p>« Je suis sûre qu'ici le pauvre cher garçon -n'osera pas venir. Mais il va rôder du côté du -foyer. Il ne se doute pas que Charlotte sait tout. -Je ne veux pas le rencontrer. Ma situation entre -eux trois serait trop abominable. »</p> - -<p>Elle insista encore pour demeurer dans le refuge -du petit salon contigu à l'avant-scène. Mais -Fromentel insista, lui aussi, pour prendre l'air. -Elle dut céder, aimant mieux les suivre, après -tout, dans la crainte que l'énervement où elle -voyait sa belle-sœur ne poussât celle-ci à quelque -incartade.</p> - -<p>Dans les couloirs, ils furent, comme elle l'avait -prévu, arrêtés à chaque pas. Parmi le « Tout-Paris » -qui vient aux répétitions générales déguster -les pièces en primeur, M. et M<sup>me</sup> de Sélys, le -peintre Jacques Fromentel et sa jolie femme -étaient des gens que tous les autres connaissaient -ou voulaient connaître. Et ils étaient entourés, -assaillis, plutôt par ceux qui désiraient se vanter -le lendemain de leur avoir parlé que par les personnes -de leurs relations habituelles, qui toujours -auraient le loisir d'échanger avec eux des -impressions.</p> - -<p>— « On a encore plus chaud ici que dans la -salle. Rentrons, » murmura Marcienne.</p> - -<p>Mais un dégagement se produisit. Ils arrivaient -devant une des larges baies ouvrant sur le foyer. -Charlotte, par un mouvement hâtif vers l'atmosphère -moins dense de la grande galerie, entraîna -son frère, et ils se trouvèrent tous deux en avant -de l'autre couple.</p> - -<p>Dans cette solitude relative, M. de Sélys risqua -de sonder l'état d'esprit qui l'inquiétait chez sa -sœur.</p> - -<p>— « Dis-moi, Lolotte, ça ne marche donc pas, -entre Jacques et toi?</p> - -<p>— Mais si.</p> - -<p>— Autrefois tu me l'aurais affirmé plus chaudement.</p> - -<p>— Autrefois je ne savais rien. On pouvait tout -me faire croire. Maintenant c'est le contraire.</p> - -<p>— Comment, le contraire?</p> - -<p>— Oui… J'avais confiance en mon mari. Mais -j'ai appris à voir les choses sous un autre jour. -J'ai des soupçons à propos de tout.</p> - -<p>— Depuis quand? »</p> - -<p>Elle hésita.</p> - -<p>— « Depuis que j'ai découvert la tromperie -et le mensonge dans ce que je croyais honnête et -pur par-dessus tout. »</p> - -<p>Il répéta : « Ce que tu croyais honnête et pur -par-dessus tout, » d'un tel accent d'étonnement, -d'inquiétude, qu'elle trembla de la tête aux pieds, -craignant de lui avoir donné l'éveil.</p> - -<p>Mais Édouard était trop loin d'appliquer à -Marcienne une allusion de ce genre. Seulement -sa crainte qu'une frasque moins discrète de Jacques -n'eût blessé le tendre cœur de sa Lolotte, -prenait, aux termes employés par la jeune femme, -une gravité inattendue. S'agirait-il d'une écervelée -de leur monde, de quelque amie intime -dont elle eût deviné ou surpris la trahison?</p> - -<p>— « Voyons, que me dis-tu là?… Quel roman -te fabriques-tu?… Tu te seras monté l'imagination -sur une apparence. D'ailleurs, si quelqu'un -est dans son tort, — fût-ce ton mari, — ce n'est -pas une raison pour t'y mettre à ton tour.</p> - -<p>— Moi?… dans mon tort?…</p> - -<p>— Sans doute, ma mignonne. Tu nous as tous -peinés, il y a un moment… Allons, tu sais bien -que cela ne te va pas, que tu n'es plus toi du tout -quand tu affectes ces petits airs de cynisme… »</p> - -<p>Il s'interrompit. La main de Charlotte se crispait -sur son bras. Édouard regarda sa sœur et fut -effrayé par l'altération de son visage.</p> - -<p>Ce qui se passa ensuite fut si soudain, d'une -signification si équivoque, si singulière, qu'il en -demeura abasourdi.</p> - -<p>Devant lui, une silhouette aimable, un beau -garçon, élégant, qui s'inclinait. Un nom traversant -en éclair la vive mémoire de l'avocat : « Philippe -d'Orlhac. » Puis, comme il tendait la main, -plein de cordialité, un élan sauvage de Charlotte, -l'interposition frémissante de la jeune femme -entre les deux hommes, une secousse détournant -sa main ouverte, et l'accent rauque, farouche, -de sa sœur, qui répétait avec une sorte d'égarement :</p> - -<p>— « Allons-nous-en… Allons-nous-en… -Viens… »</p> - -<p>Inconsciemment M. de Sélys fit volte-face. -Le désarroi de sa pensée ne lui laissait pas une -impression nette. Mais quelque chose d'aigu -lui perça le cœur, sans qu'il sût pourquoi, devant -la pâleur effrayante de Marcienne, qui les -rejoignait.</p> - -<p>Des mots vagues, qui n'expliquaient rien, qui -sonnaient faux, s'échangèrent.</p> - -<p>— « Qu'est-ce qui lui a pris?</p> - -<p>— Est-ce que tu as perdu la tête, Charlotte?</p> - -<p>— Je ne comprends pas… J'allais saluer -M. d'Orlhac… Elle m'a tiré le bras…</p> - -<p>— Où a-t-il passé, M. d'Orlhac? » demanda -Jacques.</p> - -<p>Le jeune diplomate avait disparu. Des personnes -s'arrêtaient, regardaient curieusement. La -sonnerie électrique rappelait le public dans la -salle. M. de Sélys entraîna son groupe vers la -loge.</p> - -<p>Il ne questionnait pas Charlotte, saisi par le -sens de gravité qui planait sur leur petite aventure. -D'ailleurs il la sentait brusquement alanguie -sur son bras, comme accablée par quelque -fardeau trop lourd. Elle se traînait d'une démarche -raide, les yeux élargis, la bouche entr'ouverte -et tremblante. Il entendit le choc léger de ses -mâchoires qui se heurtaient.</p> - -<p>Qu'avait-elle? Philippe d'Orlhac s'était-il permis -de lui faire la cour? Il n'y avait pas de quoi -la mettre dans un état pareil. A moins que… -(mais qu'allait-il supposer là?) à moins qu'elle-même -ne craignît de l'aimer.</p> - -<p>Cependant Charlotte frémissait de regret et -d'effroi. Pourquoi avait-elle agi comme elle venait -de le faire? Quelle force l'avait poussée? -Comment l'expliquerait-elle, et quelles en seraient -les conséquences? Elle revivait la courte -scène, dans la stupéfaction de voir une créature -inconsciente, qui était elle-même, accomplir des -gestes que lui eût interdits une demi-seconde de -réflexion. Oh! cet air accueillant d'Édouard, cette -main loyalement tendue… Elle n'avait pas pu -supporter cela… Mais quelle folie risquerait-elle -demain si ses impulsions la trahissaient de la -sorte? Car enfin son devoir était de cacher l'affreux -secret, de couvrir par son silence la faute -qui menaçait le repos, l'honneur et peut-être la -vie de son frère, de son noble et cher Édouard… -Et elle ne pourrait pas… Elle sentait, après l'affolement -de tout à l'heure, qu'elle ne pourrait pas. -A quoi bon garder les lèvres closes si toute son -attitude, ses réflexions, ses actes spontanés, équivalaient -à des fragments de révélation?… Un jour -ou l'autre, le principal intéressé réunirait ces fragments… -Ou bien, simplement soupçonneux, il -l'interrogerait directement… Que deviendrait-elle -si Édouard se décidait à lui arracher la vérité?… -Jamais, tout enfant ou plus tard, elle n'avait -su lui mentir. Il serait le plus fort, et elle le -savait bien.</p> - -<p>L'ouvreuse crochetait la porte de leur avant-scène. -Charlotte pénétra dans le salon de la -loge, marcha en chancelant jusqu'au divan qui -s'y trouvait, se laissa glisser, et perdit connaissance.</p> - -<p>On la ranima vite. Marcienne avait son flacon -de sels. Un verre d'eau fut apporté du buffet. La -sœur de M. de Sélys, en revenant à elle, eut la -présence d'esprit de dire :</p> - -<p>— « C'est la chaleur… J'avais senti cela au -foyer, quand je me suis bêtement cramponnée -au bras d'Édouard… Je ne voyais plus clair… J'ai -dû commettre quelque gaffe…</p> - -<p>— Si tu n'en commettais que quand tu ne -vois pas clair… » grommela son mari.</p> - -<p>Il était le seul pourtant qui prît à peu près le -change.</p> - -<p>— « Allons, je vais l'emmener, cette petite -entrave… Je ne sais quel tour elle nous jouerait -encore ce soir.</p> - -<p>— Si elle se sent assez bien pour rester, » -dit Édouard avec une sévérité glaciale, « je lui -demanderai d'en faire l'effort. J'ai horreur des -manifestations en public. Charlotte nous a suffisamment -donnés en spectacle. Si maintenant -on voit notre loge à moitié vide, on inventera -quelque drame. Celui qui se joue sur -la scène est assez absurde pour que nous -n'en fournissions pas une variante dans la vie -réelle. »</p> - -<p>Ce n'était plus le frère aîné, aux gâteries tendres, -aux sollicitudes de maman vite alarmée. -C'était le chef de famille, résolu à ne tolérer autour -de lui, — même de la puérile sœur, chérie -avec tant d'indulgence, — aucune irrégularité -morale, surtout aucune équivoque dans les paroles -ou dans l'allure.</p> - -<p>Les deux femmes, Jacques lui-même, en furent -impressionnés, quoique de façons très diverses.</p> - -<p>Tous reprirent leurs places. Et, de la salle, l'admiration, -le dénigrement ou l'envie flottèrent de -nouveau vers eux, sans autre justification que -l'aveugle instinct des cœurs appuyé sur le mensonge -des apparences.</p> - -<p>Marcienne, furtivement, regarda vers le fond -de l'orchestre.</p> - -<p>Philippe était encore là. Mais il n'osait lever -les yeux.</p> - -<p>Chère tête brune et charmante, unique royalement -parmi le troupeau confus des autres -têtes. Cher front couronné d'amour, cher visage, -en ce moment si bien masqué d'indifférence, -si sagement recueilli vers le rideau qui -se levait, mais dont les yeux et les lèvres cachaient -la vision et la saveur passionnées d'elle-même.</p> - -<p>Oh! comme elle savait bien à quoi il pensait, -sous son air d'attention tranquille. Elle était là-bas, -tout entière, dans ce cœur, visible pour elle -seule sous la glaçure neigeuse du plastron ; dans -ce regard, — ce beau regard, éclatant et sombre, — qui -se retenait de la chercher, mais qui, sûrement, -ne voyait qu'elle ; dans le frémissement de -cette bouche, dont elle évoquait la douceur bien -connue parmi l'ombre de la moustache et de la -barbe fine…</p> - -<p>« Philippe… Philippe… que ma vie se brise… -Du moins tu m'auras aimée!… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Charlotte, j'ai eu le tort… (nous avons -tous, ton mari et ma chère Marcienne -aussi, tous eu le tort) de te traiter trop -longtemps en enfant. Tu comptes peut-être là-dessus -pour faire passer en espièglerie ta singulière -action d'hier soir. Mais il n'est plus temps, -parce que cette action n'est pas isolée. Elle complète -toutes les bizarreries dont tu nous attristes -depuis quelques semaines. Non, tu n'es plus une -enfant, et ce n'est pas en enfant que tu te conduis. -Tes paroles sont d'une femme, tes attitudes -d'une femme, et c'est le mystère d'un sentiment -de femme qui t'a jetée entre d'Orlhac et moi. -Aujourd'hui, tu vas m'expliquer ce que cela signifie. -Tu vas me tirer de l'inquiétude qui m'étouffe. -Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit, Lolotte, -en songeant à toi. Si je n'en ai rien dit à Marcienne, -c'est que je ne voulais pas lui faire partager -mon angoisse. D'ailleurs, si tu as un secret, -je te promets de le garder même à son égard. Tu -peux tout me dire, à moi. Je suis plus que ton -frère aîné. J'ai été, depuis que tu es au monde, -ton père, ta mère, ton guide… Ce qu'on ne dit -pas à son mari, on le dit à sa mère, à son confesseur… -Je suis tout cela pour toi. Je suis tout ce -qui peut te conseiller, t'appuyer, t'aider, te comprendre… -Dis-moi ce qui te trouble, te transforme -ainsi depuis quelque temps. Est-ce un danger?… -un regret?… une faute?… Aie confiance. Parle à -ton vieux frère, ma chérie… Tu me fais peur… -Oui, tu m'as fait peur, hier au soir. »</p> - -<p>Ce discours, commencé avec une fermeté un -peu âpre, et qui se terminait en tendresse, fut interrompu -quelquefois par l'espoir d'une réponse. -Comme Charlotte se taisait, M. de Sélys alla -jusqu'au bout.</p> - -<p>Dès neuf heures du matin, — laissant de côté -tous ses travaux, et, en particulier, la préparation -d'une plaidoirie dans un procès d'avance fameux, -qui mettait en cause de graves intérêts -sociaux, — Édouard s'était rendu auprès de sa -sœur.</p> - -<p>La petite se leva pour le recevoir, et lui apparut -en peignoir clair, tout neigeux de dentelles. -Déshabillé qui lui seyait d'habitude, mais qui aujourd'hui -soulignait sa pâleur, lui donnait un air -plus brisé, plus las. Car elle n'avait pas dormi -non plus. Et peut-être avait-elle pleuré. Cela se -devinait aux meurtrissures de ses paupières, cerclant -de rose l'iris élargi et fiévreux, dans la délicatesse -un peu brouillée du visage.</p> - -<p>Elle emmena son frère vers la retraite intime -de son cabinet de toilette, qu'un paravent transformait -en boudoir.</p> - -<p>Le peintre travaillait dans son atelier, situé -au dernier étage de la maison, et relié à l'appartement -par un escalier intérieur.</p> - -<p>M. de Sélys enjoignit au domestique de ne -pas le prévenir qu'il était là.</p> - -<p>L'explication entre le frère et la sœur allait -donc se dérouler dans le tête-à-tête le plus confidentiel. -L'avocat ne doutait guère qu'elle n'aboutît -à quelque confession dont il n'était pas sans -appréhender la nature.</p> - -<p>Il avait débuté sur une note un peu rude, mais -devant la pauvre figure blêmissante de Lolotte -et son silence effaré, il s'adoucit.</p> - -<p>Quand il lui rappela leur longue intimité -sans nuage, et sa tendresse, et la confiance qu'elle -avait toujours eue en lui, la jeune femme vint -se jeter dans ses bras.</p> - -<p>— « Oh! » dit-elle, « Édouard, quoi que tu -penses de moi, je t'en prie, ne doute jamais que -tu sois ce que j'admire et ce que j'aime le plus -au monde. »</p> - -<p>Il l'écarta de lui.</p> - -<p>— « J'en douterai si tu ne me donnes pas -l'explication que je te demande.</p> - -<p>— A propos de… d'hier, au théâtre?</p> - -<p>— Oui, tu le sais bien. Finissons-en. Quelle -raison avais-tu pour m'empêcher de donner la -main à Philippe d'Orlhac? »</p> - -<p>Elle tressaillit.</p> - -<p>Ce nom sur les lèvres d'Édouard… prononcé -tranquillement, sans défiance… Ce nom qu'il -eût craché, s'il avait su!</p> - -<p>— « Bah! tenais-tu tant que ça à lui donner -la main?</p> - -<p>— Il ne s'agit pas de savoir si j'y tenais.</p> - -<p>— C'était bien de l'honneur pour ce petit -monsieur. Toi, le célèbre Édouard de Sélys, -pourquoi traiter en ami le premier venu, un -garçon sans conséquence?</p> - -<p>— J'estimais son père… Je l'estime lui-même. -Il a de la valeur, et le montrera… Mais, encore -une fois, il ne s'agit…</p> - -<p>— Tu l'estimes!… Ah! tout ce que tu voudras, -Édouard, mais pas ce mot-là… Ton estime!… -Ne vaut-elle pas qu'on la mérite? Elle irait… de -toi… de la hauteur où tu es, à ce viveur, à ce -mannequin de salon!… »</p> - -<p>L'avocat saisit presque brutalement le bras de -sa sœur.</p> - -<p>— « Charlotte!… Qu'y a-t-il entre cet homme -et toi? »</p> - -<p>Elle éclata d'un rire nerveux.</p> - -<p>— « Oh! rien, rien du tout… Je ne lui ai pas -parlé trois fois depuis que, par malheur, on nous -l'a présenté. »</p> - -<p>« Par malheur… » Le mot avait été involontaire, -aussi involontaire que l'élan insensé de la -veille.</p> - -<p>Il frappa Édouard comme le choc d'une balle.</p> - -<p>M. de Sélys recula, contemplant sa sœur avec -des yeux si farouches qu'elle haleta, le cœur -crispé.</p> - -<p>— « Assez, Charlotte!… Je ne t'interroge -plus. Je te défends même d'ajouter un mot.</p> - -<p>— Édouard!… Quoi donc?</p> - -<p>— Voilà ce qui m'avait traversé l'esprit. -Mais je trouvais cela trop monstrueux… De toi, -Charlotte, un soupçon, une insinuation sur -<em class="small">ELLE</em>!…</p> - -<p>— Tu ne veux pas dire?…</p> - -<p>— Ah! tu savais bien le sens de ton geste, -malheureuse enfant!… Pour écarter ma main -de celle d'un autre homme, tu ne peux avoir -que deux motifs : une pensée indigne entre -cet homme et toi… Ou bien une imagination -plus indigne encore… la supposition que Marcienne… »</p> - -<p>Elle cria, les mains projetées, comme dans la -terreur d'un écroulement :</p> - -<p>— « Moi! Jamais, jamais!… Moi, j'aurais accusé -Marcienne!… Est-ce que c'est possible, -voyons?… Ta femme… ô mon Dieu!…</p> - -<p>— L'accuser?… » répéta-t-il. (Et Charlotte le -voyait avec une expression de physionomie nouvelle, -inattendue, froidement redoutable.) « Mais -si tu osais l'accuser, toi, je te rejetterais comme -un petit reptile venimeux! L'accuser!… C'est -déjà trop que tu te sois forgé quelque vilain scrupule -romanesque… Ah! M. d'Orlhac te semble -inquiétant pour mon honneur, et tu prétends me -mettre sur mes gardes!… Tu défendrais par tes -manèges inconvenants la vertu de ta belle-sœur -et la dignité de mon foyer!… Ta belle-sœur!… -qui doubla mon affection pour la petite fille que -tu es, qui t'ouvrit son cœur au large, qui t'abrite -de toute la hauteur de son caractère… Mais tu ne -peux pas avoir assez de respect, assez d'adoration -pour elle! »</p> - -<p>Elle râla :</p> - -<p>— « Édouard, tu te trompes… Je te jure que -tu te trompes… Quelle abominable idée! »</p> - -<p>Il marcha vers elle, et ses yeux aigus de sondeur -de consciences enfoncèrent des vrilles d'acier -dans les diaphanes prunelles bleues :</p> - -<p>— « Alors, dis-moi, Charlotte, pourquoi la -scène absurde d'hier au soir? Pourquoi, ce matin, -le mot de « malheur » en parlant de mon amitié -pour Philippe d'Orlhac?</p> - -<p>— J'étais nerveuse… j'étais folle… je ne sais -plus…</p> - -<p>— Allons donc! »</p> - -<p>Une inspiration la souleva :</p> - -<p>— « Et si tu avais d'abord deviné juste? Si -j'avais craint… de… de… penser… un peu trop -à M. d'Orlhac?… »</p> - -<p>Elle ne savait pas comment exprimer cette -chose. Les mots ne venaient pas, ou venaient -dans une sécheresse, avec des heurts, au lieu de -la trouble douceur où ils eussent coulé si elle -avait dit vrai.</p> - -<p>Son frère l'examina avec un clignement d'ironie.</p> - -<p>— « Tu mens. »</p> - -<p>Elle lui tendit les bras, défaillante.</p> - -<p>— « Édouard… Jamais tu ne m'as parlé ainsi… -Jamais tu ne m'as regardée ainsi… Je mourrai de -ton mécontentement… Ne peux-tu pas oublier -une minute d'inconséquence… me pardonner? »</p> - -<p>Il répliqua durement :</p> - -<p>— « Je n'oublierai pas, je ne te pardonnerai -pas, parce que tu n'as pas été <em class="small">VRAIE</em>. Depuis -quelque temps tu joues une comédie dont le but -m'échappe, mais dont le dernier acte, je l'espère -bien, a été représenté hier. »</p> - -<p>Charlotte se tordait les doigts autour d'un -mouchoir tout humide de ses larmes. Elle ne -protesta pas contre ce mot de « comédie ». Si -elle eût gémi sa sincérité, la réelle torture morale -qui l'avait détraquée, jetée à des extravagances -de paroles et de démarches, elle eût trouvé des -accents trop persuasifs. Son frère aurait vu clair -en elle, mais clair aussi autour d'elle, dans l'affreuse -région de mystère… Oh! n'avait-il pas déjà -marché, au cours de son inquisition tâtonnante, -dans la direction de son malheur? Dût-il l'écraser -dans sa colère, elle le détournerait de ce chemin, -au moins par son silence, puisque toutes ses paroles -étaient si maladroites. Elle lui barrerait la -voie de ses bras ouverts, de ses lèvres closes, de -son cœur qu'il déchirait.</p> - -<p>Blottie sur sa chaise longue, où se bousculait -le désordre des coussins, effondrée de sanglots, -Charlotte ne prononçait plus que de vagues -exclamations de prière et de douleur.</p> - -<p>Édouard de Sélys fut implacable. Nulle faute -découverte ou avouée de sa jeune sœur ne l'eût -monté à ce degré d'indignation. Mais il s'exaspérait -devant l'équivoque, les protestations qui -n'expliquaient rien, l'inconnu de cette âme, naguère -limpide et chantante comme une eau de -source, et où jamais il n'avait distingué l'ombre -d'un secret ou d'une pensée douteuse. Puis, par-dessus -tout, l'offense d'un soupçon effleurant -Marcienne le jetait hors de lui. Et c'était cela -qu'il ne pouvait s'empêcher de lire dans le mutisme -de Charlotte ; c'était cela qui, pour la première -fois, le glaçait contre elle d'hostilité, cela -qui le transformait un peu en bourreau. Car il -broyait cette faiblesse sous sa rudoyante autorité.</p> - -<p>Heureusement il n'alla pas jusqu'au bout de -ses velléités de représailles, de châtiment. Il n'énonça -pas l'affreuse réflexion qui le traversa : -« Ah! elle n'est une des nôtres que par mon père. -C'est le sang louche de sa mère qui se trahit en -elle par cette basse pensée de calomnie et d'intrigue. » -Ces mots meurtriers, il ne les prononça -pas. Mais leur suggestion mit une âpreté plus -décisive dans ses paroles d'adieu : ils en furent le -sourd commentaire.</p> - -<p>— « Je vais partir sans avoir obtenu l'éclaircissement -auquel j'ai droit, Charlotte. Garde -ton secret. Je suis fixé. Tu me laisses un doute. -C'est me donner une certitude. Jamais tu n'effaceras -de mon esprit ce que ton étrange attitude -y a fait naître ce matin. Tu n'es plus l'enfant -que j'ai aimée. Tu es autre. J'habituerai -sans doute mon affection à ton nouveau visage. -Mais ce ne sera plus la même chose. »</p> - -<p>Il sortit sans voir la frêle silhouette qui se dressait, -puis retombait. Il n'avait nulle pitié pour -Charlotte. En ce moment, par une pénible évocation, -ce qu'il apercevait en elle, c'était ce qu'il -avait oublié pendant près de trente ans : le ténébreux -fantôme maternel, la créature inconnue de -lui dont l'hérédité médiocre devait, à certaines -heures, dans cette personnalité frêle, triompher -de l'âme des Sélys.</p> - -<p>Le contraste s'imposait dans sa pensée avec -Marcienne, fleur d'une sève si franche, éclose à -des rameaux intacts de toute greffe obscure. La -noble femme! Elle lui paraissait plus altièrement -pure et plus précieuse que jamais. Et il en voulait -à Charlotte d'être l'enfant inconsciente qui, -dans quelque trouble région d'une vulgaire origine, -aurait ramassé des parcelles de boue pour -en éclabousser la robe de lumière.</p> - -<p>Lorsqu'il rentra, M<sup>me</sup> de Sélys fut frappée du -respect tendre avec lequel son mari l'abordait. -Un malaise la prenait quand il trahissait ainsi la -sourde chaleur de ses sentiments pour elle. Que -ne se renfermait-il toujours dans la barrière habituelle -de son humeur un peu rêche, de ses -absorbantes préoccupations d'esprit! Quel châtiment -de constater la force latente de sa sûre -affection, et de subir sa confiance!</p> - -<p>— « Je viens d'avoir une explication avec -Charlotte, » dit M. de Sélys.</p> - -<p>Marcienne tressaillit. Elle n'avait pas prévu -cela.</p> - -<p>— « Une explication… A propos de quoi? -Parce que la pauvre petite était un peu nerveuse -hier?</p> - -<p>— Elle ne sera plus nerveuse, » prononça -l'avocat, d'une voix sèche d'autorité. « Elle n'a -pas le droit de l'être. Je le lui ai fait comprendre.</p> - -<p>— Que s'est-il passé entre vous?</p> - -<p>— Rien… Mais je ne vous cache pas qu'elle -m'a fait de la peine, beaucoup de peine. Pour la -première fois aujourd'hui j'ai songé que cette -enfant n'est que ma demi-sœur. C'est une idée, -figurez-vous, qui ne m'était jamais venue, du -moins avec cette impression de distance morale, -d'éloignement…</p> - -<p>— Oh! d'éloignement… » supplia Marcienne.</p> - -<p>Le mot sonna en elle avec un accent lugubre, -un accent d'irrémédiable. Une responsabilité de -désastre l'écrasa.</p> - -<p>Elle eut l'épouvante du voyageur qui, pour se -réchauffer et se réjouir, allume dans la forêt une -flambée de bois mort, puis, sa route reprise, du -haut de la colline, voit une fumée sinistre et des -sursauts rouges de flamme s'élancer des futaies -séculaires. Il a déchaîné la catastrophe. Il regarde -avec horreur ses mains involontairement criminelles. -Et son désespoir ne peut plus rien pour -entraver le malheur dont il est cause.</p> - -<p>Est-il possible qu'elle ait accompli cette sombre -action, elle, Marcienne?… qu'elle ait contraint -ces deux êtres à se faire réciproquement du -mal?… Cette admirable tendresse du frère et de -la sœur, — née d'un rare dévouement et d'une -reconnaissance non moins rare, — cette belle -chose unique… est-ce bien elle qui vient de l'empoisonner, -qui la transforme en une source de -défiance et de douleur?</p> - -<p>Tant d'années témoin et confidente de leur -affection, de la paternelle fraternité comme de -la filiale idolâtrie, le cœur sans cesse ému par ce -duo profond, d'un accord si parfait, elle a rompu -le charme et brisé l'harmonie.</p> - -<p>Elle… elle… <em class="small">LEUR</em> Marcienne!</p> - -<p>Où donc son orgueilleuse assurance de s'exposer -seule à souffrir, et d'en avoir le droit? Elle ne -croyait risquer que la mort… Elle l'affrontait, la -souhaitait. Bravade absurde et stérile! Ce n'est -rien, la mort. Voici ce qui pouvait lui arriver de -pire, étant donnée sa nature : faire des victimes, -voir son châtiment tomber sur d'autres, susciter -hors de son amour les malentendus néfastes, les -déchirements secrets, toutes les tortures sournoises -où s'émiette et se défigure la beauté des -ententes.</p> - -<p>Et dans quel terrain sacré ses folles mains, ses -mains pleines de caresses coupables, n'ont-elles -pas jeté les graines amères?…</p> - -<p>Édouard lui parle de Charlotte d'un ton qui -grince sur son âme comme une scie de chirurgien -sur un os dont on entame la moelle. M<sup>me</sup> de -Sélys ne peut imaginer le sens exact de la scène -entre le frère et la sœur. Son mari se garde bien -de le lui indiquer. Elle comprend seulement que -la chère enfant n'a rien dit et qu'elle a expié son -silence.</p> - -<p>Cette pensée n'est-elle pas assez affreuse?</p> - -<p>Mais voici plus encore… voici ce qui la fait -trembler et pâlir…</p> - -<p>Une détente se produit dans la rigidité de -l'homme fort. Son confus récit s'entrecoupe… -Sa voix, sa ferme voix d'orateur, se brise… Il murmure : -« Ah! Lolotte…, » détourne la tête. Et -Marcienne, sur ce visage qui se dérobe, sur ce -visage dont elle accusa souvent l'impassibilité, -devine deux larmes… qu'elle ne voit pas.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Rue Ribéra, dans la retraite d'amour, -dans le petit salon où maintenant les -roses de Nice, les mimosas, les œillets -et les bluets de la Côte d'azur annoncent, en -cette fin d'hiver parisien, le printemps méridional, -Philippe est seul.</p> - -<p>Marcienne viendra-t-elle aujourd'hui?</p> - -<p>Le jeune homme marche de long en large, nerveusement, -plein d'inquiétude pour l'amie qui -traverse en ce moment une cruelle épreuve, -mais aussi, — il faut bien le dire, — tendu par une -sourde colère contre l'amante qui peut mettre -une préoccupation quelconque en balance avec -leur passion.</p> - -<p>Oui… c'est vrai… il le sait bien, cette ennuyeuse -petite M<sup>me</sup> Fromentel est très malade. Et Marcienne -assure que c'est à cause d'eux. Une fièvre -cérébrale survenue à la suite d'une scène avec -M. de Sélys, où la jeune belle-sœur, qui avait surpris -leur secret, se serait laissé malmener, accuser -d'on ne sait quoi, plutôt que de les trahir.</p> - -<p>C'est très gentil, certainement. Et quand la -chère Marcienne en parle, avec l'exaltation de sa -sensibilité, Philippe est bien forcé de s'attendrir. -Toutefois c'est pure complaisance envers les -délicatesses, — un peu compliquées pour sa simplicité -masculine, — où se subtilise l'âme charmante -mais tourmentée de sa maîtresse.</p> - -<p>Après l'incident du théâtre, dont M. d'Orlhac -avait vaguement perçu la signification, M<sup>me</sup> de -Sélys n'avait pu lui cacher le rôle de Charlotte, — ce -rôle fait de maladresse autant que de générosité. -Dès lors, avec la pensée de cette intervention -épieuse, de cette présence, invisible mais -si gênante, glissée dans leur tête-à-tête, l'intimité -des amants ne pouvait plus demeurer si exclusive, -si profonde, si loin de la vie. Leur amour -devait compter avec une personnalité autre que -leurs deux êtres confondus en une communion -d'extase.</p> - -<p>Maintenant ils se préoccupaient ensemble de -quelqu'un qui n'était pas eux-mêmes. Leur duo -d'enchantement s'interrompait quelquefois pour -tomber à un récitatif un peu pénible. Et sur un -mode autre que l'allegro brûlant de leur tendresse, -ils sentaient avec une angoisse vague qu'ils ne se -trouvaient plus à l'unisson.</p> - -<p>La maladie de Charlotte accentua l'impression, -d'abord si légère. Ce premier événement -grave assombrissant leur aventure, leur apparut -de points de vue différents, situa leurs deux -cœurs dans des domaines d'émotion distincts, -d'où ils ne revenaient l'un à l'autre qu'avec un -conscient effort.</p> - -<p>Poignant indice qu'ils n'osaient pas s'avouer -mutuellement.</p> - -<p>Mais comment ne pas frissonner au frêle -souffle d'abîme durant les premières minutes de -chaque rendez-vous?</p> - -<p>Quand leurs yeux se rencontraient, quand -leurs lèvres se touchaient, il y avait encore entre -leurs âmes toute la distance de leurs préoccupations -récentes.</p> - -<p>Philippe venait de s'énerver d'attente dans une -fièvre d'amour, les sens en émoi, l'imagination -pleine de souvenirs ardents, les lèvres chargées -d'appels fous, de prières, de baisers, mais l'esprit -inquiet aussi, la jalousie en éveil, prêt à voir dans -toute circonstance un piège qui lui volerait un -peu de la bien-aimée, en suspicion constante -contre les êtres et contre les choses à qui elle -donnait trop d'elle-même, fût-ce pour obéir au -plus formel devoir et par la plus pure abnégation.</p> - -<p>Marcienne quittait le chevet douloureux de -Charlotte. Elle sortait d'une atmosphère anxieuse, -l'âme oppressée de scrupules, les yeux las d'avoir -refoulé des larmes, les mains meurtries des pressions -désespérées où les avaient retenues le mari, -le frère, qui lui disaient ainsi leur terreur, n'osant -l'exprimer tout haut.</p> - -<p>Un soir, malgré toute sa force de volonté, elle -éclata en sanglots sur la poitrine de Philippe.</p> - -<p>Et lui, sans être cruel, ni même indifférent, il -éprouva la révolte égoïste, furieuse, dont nous -nous insurgeons contre les douleurs qui gâchent -notre joie sans nous toucher en rien le cœur.</p> - -<p>Il restait sympathique et tendre, mais la contrainte -lui parut intolérable.</p> - -<p>— « Voyons, » répétait-il, se jugeant pitoyable -de banalité, de froideur, « ce ne peut pas -être aussi grave que cela. A l'âge de ta belle-sœur… »</p> - -<p>Il prodigua encore quelques phrases dépourvues -de sens, dont seule la câlinerie d'accent pouvait -être apaisante. Mais au fond il n'entendit en -lui-même que le cri de sa passion désappointée. -Marcienne, aujourd'hui comme la dernière fois, -se refuserait encore…</p> - -<p>S'appliquerait-il à respecter, comme il l'avait -fait, même en son for intérieur, la subtilité de conscience -qui les sevrait tous deux des chères caresses? -Ah! certes, il le devait, car Marcienne avait -cette suprême délicatesse de ne pas aborder avec -lui le chapitre des remords. Elle n'accusait pas -leur amour du crime involontaire. Et comme il -l'admirait de dédaigner la facile expiation des -phrases! Mais ce vaillant et libre esprit de femme -pouvait-il admettre que leurs baisers aggraveraient -la tragique situation? Elle n'était ni assez -superstitieuse pour craindre de porter malheur -à Charlotte, ni assez imbue de traditions chrétiennes -pour s'imposer un acte de pénitence. -Alors?…</p> - -<p>— « Marcienne, mon adorée… Ne pleure pas -si tu veux que je sois sage. Tu ne sais pas comme -tes larmes me troublent… »</p> - -<p>La voix changée du jeune homme trembla de -douceur et de désir. Ce n'était plus l'intonation -tendue d'une impuissante consolation. Une pitié -plus ardente naissait en l'espoir de la volupté victorieuse. -Comme il comprendrait mieux le chagrin -de Marcienne, comme il saurait le partager, -s'il s'assurait que ce chagrin n'était pas l'ennemi -de leur amour!</p> - -<p>— « Ma chérie… ne me laisse pas croire que tu -es moins à moi parce que tu souffres… Maîtresse -aimée… donne ta bouche à ton amant… »</p> - -<p>Elle frémit toute à reconnaître le visage de passion, -cette flamme brûlante et pâle qui dévore le -bistre léger des traits, blêmit l'ovale fin des joues -jusqu'à l'onde soyeuse de la barbe, et s'éteint aux -prunelles en une défaillante fumée. Oh! ce visage -d'amour… cette pâleur… et ces yeux!…</p> - -<p>Rien ne brise et n'enivre Marcienne comme -cette transfiguration de vertige, où la tête charmante -et adorée s'altère divinement. Tous les -souvenirs des joies profondes, toutes les ententes -mystérieuses de leur chair, sont sur ces lèvres, -dans ce regard… Vers eux, vers leur appel presque -douloureux d'intensité, son être, à elle, crie -et palpite…</p> - -<p>Pourtant, elle se recule, elle se raidit, elle murmure :</p> - -<p>— « Non, Philippe… Non… Tu ne sais pas… -Je ne t'ai pas dit… Elle est très mal!…</p> - -<p>— Nos baisers ne rendront pas son état plus -grave…</p> - -<p>— Ce sont nos baisers qui la tuent. »</p> - -<p>Le jeune homme s'écarte, frappé par le mot -qu'elle lui avait épargné jusqu'ici, qu'il espérait -ne jamais entendre. Comment n'a-t-elle pas frémi -de le prononcer? Ne sent-elle pas que l'expression -de cette chose cruelle y ajoute une force -d'obstacle que n'avait pas la réalité même?</p> - -<p>— « Ne dis pas cela, mon amour. Il faut faire -la part de la fatalité.</p> - -<p>— Philippe… mon Philippe… J'ai voulu porter -seule le poids de cette affreuse pensée. Mais il faut -que tu saches… Il faut que tu m'aides à prendre -une résolution… Si Charlotte meurt, je te dis que -nous serons ses assassins.</p> - -<p>— Si Charlotte meurt?… Ses assassins? Tu -t'exprimes comme si nous y pouvions encore -quelque chose.</p> - -<p>— Nous pouvons beaucoup.</p> - -<p>— Quoi donc?</p> - -<p>— Nous séparer. »</p> - -<p>Il la regarde avec accablement, stupéfait du -chemin terrible qu'ils ont franchi en deux ou -trois courtes phrases. En sont-ils là? Y a-t-elle -songé véritablement?</p> - -<p>Une douleur indignée le soulève.</p> - -<p>— « C'est moi que tu sacrifierais pour elle?</p> - -<p>— Non, Philippe, ce n'est pas toi… O mon -ami tant aimé, je ne ferai que hâter l'immolation -que tu me demanderas toi-même un jour… »</p> - -<p>Elle frémit d'angoisse. Une sincérité absolue -ouvre son cœur saignant. Mais il ne la comprend -pas du tout. Et, ce qu'il y a de tragique, c'est que -plus il est vrai lui-même, moins il peut la deviner, -la suivre. Car sa propre jeunesse imprévoyante -n'envisage pas le futur travail des années. Il ne -saurait imaginer sa chère maîtresse moins exquise, -ni sa passion à lui moins ardente. Comment -admettre ce raisonnement dont elle s'aiguillonne -au sacrifice : « Puisqu'il n'est pas d'avenir -pour notre bonheur, puisque c'est un condamné, -un mourant, ce délicieux et fragile amour que -nous berçons dans l'incertitude, ayons le courage -de l'ensevelir, quand le salut d'une créature innocente -nous le commande, et avant qu'il se flétrisse? »</p> - -<p>— « Ainsi, » prononce Philippe, « parce que -tu supposes, en dehors de toute vraisemblance, -que j'aimerai le moins longtemps de nous deux, -ton orgueil, Marcienne, exige que tu te retires la -première?… Oh! ne m'interromps pas… Je sens -bien que depuis longtemps cela te préoccupe… -Je ne nie pas que les circonstances ne te fournissent -un prétexte spécieux…</p> - -<p>— Un prétexte!… L'existence d'une jeune -femme, d'une mère?…</p> - -<p>— Tu ne lui dois pas la vérité. Je dirai plus : -tu lui devais l'apaisement d'une illusion. Pourquoi -lui avouer que nous continuons à nous -voir? »</p> - -<p>Marcienne ne répondit pas tout de suite. Elle -réfléchissait. Pourquoi, en effet, l'idée ne lui était-elle -pas même venue du charitable mensonge? -Mais qu'importait une inutile analyse de sa conduite? -Elle avait suivi la loi de sa nature, jusque -dans les contradictions qu'elle ne s'expliquait -pas. Ce n'est pas de vaines raisons trouvées après -coup qui rapprocheraient de sa pensée la pensée -de Philippe quand leurs façons de voir apparaissaient -si différentes.</p> - -<p>— « Pourquoi? » répéta le jeune homme. -« Car enfin, en la trompant pour son repos, tu -restais fidèle à ton programme : « Mieux vaut -commettre une grande faute que de causer une -petite douleur ».</p> - -<p>Un gémissement monta aux lèvres de Marcienne. -Ce fut comme un coup de hache brisant -quelque chose en elle, cette froide phrase. Pourtant -nulle ironie ne l'avait soulignée. Mais, pour -la prononcer, comme il fallait que Philippe fût -loin d'elle! Y a-t-il rien de plus meurtrier pour -les sentiments que la logique? Le cœur qui bat -des mêmes battements qu'un autre cœur ne déduit -pas d'un syllogisme la mesure plus ou moins -rapide de ses palpitations. Comment ne comprenait-il -pas que le mensonge verbal lui était -impossible, que devant la plus simple question -posée ouvertement, elle dirait toujours la vérité, -même à son mari, sans qu'elle pût invoquer cette -nécessité de franchise, puisque, hélas! s'y opposait -la duplicité de ses actes.</p> - -<p>— « Je t'ai fait de la peine, ma chérie, » reprit -Philippe, inquiet de son douloureux silence. « Je -ne l'ai pas voulu… pardonne-moi. Je t'aime trop -pour te perdre sans lutte. »</p> - -<p>La lutte… Ressource dangereuse. Même livrée -pour l'amour, elle soulève des forces d'antagonisme -parmi lesquelles c'est ce même amour qui -reçoit les plus meurtrières atteintes.</p> - -<p>Il ne fallut pas beaucoup de paroles encore -pour que Philippe dise à Marcienne — avec l'inconsciente -hypocrisie d'un renoncement qui ne -s'attend pas à être pris au mot :</p> - -<p>— « Si je suis de trop dans ton existence et -dans l'existence des tiens, je partirai. Tu n'as -qu'un signe à faire. On me propose un poste à -l'étranger, un poste brillant dans une grande ambassade… »</p> - -<p>Elle crut s'évanouir. Elle balbutia :</p> - -<p>— « Partir… Mais… ta mère?</p> - -<p>— Elle en serait très heureuse.</p> - -<p>— Vraiment?… Je croyais que vous ne pourriez -pas vous quitter.</p> - -<p>— Nous le pensions aussi, » reprit Philippe. -« Mais les circonstances ont changé. Tu invoques, -pour briser notre amour, tes ennuis de famille. -Moi, je ne t'ai jamais parlé des miens. J'en ai aussi -pourtant, et de graves. Ma mère se doute qu'il y -a une femme dans ma vie. Mon caractère, mes habitudes, -se sont modifiés trop profondément pour -qu'elle ne s'en soit pas aperçue. Avec cette antipathie -de toutes les mères pour une liaison sérieuse -de leur fils, elle en est arrivée à souhaiter -mon départ de Paris. Nos amis assurent que si je -veux parvenir à la haute situation diplomatique -de mon père, il n'est que temps pour moi d'entrer -dans la carrière active. Son ambition s'est -éveillée avec ses inquiétudes. Elle a même fait -des démarches. Ces démarches ont abouti.</p> - -<p>— Ainsi, » dit Marcienne après un silence, -« ton avenir est en jeu?</p> - -<p>— Oh! mon avenir… »</p> - -<p>Il prenait peur devant la sombre décision des -beaux yeux dont il aimait tant les ombres glauques -de vague mouvante. Il avait parlé dans l'exaspération -où elle le jetait avec ses idées insensées -de séparation, de sacrifice. N'était-elle pas capable -de se hausser à quelque coup de tête, soutenue -par cet orgueil dont il l'accusait, qu'il imaginait -formidable, et par ses chimères de dévouement? -Mais quand elle se trouverait en face d'un projet -déterminé, réalisable, d'un adieu qui les séparerait -à toujours, — car, pour lui, un pied dans la -carrière, c'était l'engrenage des situations de plus -en plus élevées et la fatalité du mariage prochain, — quand -elle envisagerait cela, Marcienne reculerait, -l'envelopperait de ses bras, le retiendrait -contre son cœur.</p> - -<p>Philippe avait donc commis cette bravade, et -maintenant il s'en repentait, parce qu'il s'apercevait -trop tard qu'il lui suggérait une raison -héroïque de plus, mettant en cause son propre -intérêt, auquel lui-même n'avait pas un instant -songé.</p> - -<p>— « Mon avenir, Marcienne aimée, il est ici, -près de toi, dans la douceur de notre amour… »</p> - -<p>La séparation entrevue les désarmait tous -deux. Ils se rapprochèrent. Et le silence qui suivit, -leur frissonnante façon de se blottir l'un -contre l'autre, tout à coup, sans qu'un accord de -pensée eût dénoué le débat, ces involontaires -symptômes leur démontrèrent l'œuvre affreuse à -laquelle ils venaient de travailler.</p> - -<p>Était-ce possible?… Se dire adieu!… Est-ce qu'ils -avaient supposé cela?… Était-ce de cet arrachement -abominable qu'ils avaient parlé? Leurs -lèvres en tremblaient encore, — leurs imprudentes -lèvres qui, en formulant ce que leurs -cœurs n'osaient prévoir, prêtaient déjà une apparence -d'accomplissement à leur destin.</p> - -<p>— « Marcienne, écoute… Nous sommes deux -grands fous… Qu'est-ce que nous faisons là à -nous torturer? Je t'aime… Et je sais bien que, toi -aussi, tu m'aimes… Ah! tu m'aimes… Tiens, je le -sens… Tu frémis tout entière dès que je te touche. -Mais regarde-moi donc! Est-ce que tu pourrais -cesser d'être mienne?… N'es-tu plus ma -maîtresse?… Ote-toi de mes bras, des bras de ton -amant, si tu en as le courage… »</p> - -<p>Il murmure tout cela… puis d'autres mots plus -troublants, — leurs mots, à eux, leur brûlant vocabulaire -de caresse ; — il les murmure contre -son oreille, sa joue, sa bouche… Leurs yeux se rencontrent, -se pénètrent à d'infinies profondeurs, -éternisent la communion de leurs regards.</p> - -<p>Ah! comme ils auront été amants par les yeux! -Comme ils auront souvent, et jusqu'au vertige, -goûté cette prise de possession ineffable, où la -sensualité s'aiguise par le contact passionné des -âmes!</p> - -<p>Leurs yeux!… Marcienne et Philippe les ont -également beaux, d'une magie extraordinaire -d'expression, dans une mobile intensité de reflets -et de nuances. Tous les frissons de leur pensée et -de leur chair y passent en ondes subtiles. Et la -splendeur de franchise avec laquelle ces deux -êtres se sont donnés l'un à l'autre alimente la -soif délicieuse de leurs prunelles, qui ne sont jamais -craintives de s'attirer ni lasses de se confondre.</p> - -<p>Comme ils auront été amants par les yeux!… -Ah! la vie peut dénouer l'étreinte de leurs corps, -les malentendus creuser des gouffres entre leurs -âmes… Jamais il n'oubliera, lui, la suavité des -chers astres d'amour, couleur de mer et de ciel, -qui l'ont ébloui de leur tendresse et qui mouraient -sous ses baisers… Et elle, jamais elle ne cessera -d'évoquer les iris d'or cerclés de noir, qui se rouillaient -si étrangement dans la volupté, comme un -métal mordu par une fumée trop ardente.</p> - -<p>— « Philippe… Mon bien-aimé!… Mon bien-aimé!… »</p> - -<p>Le doux cri jaillit éperdument. Quelle étreinte -de passion angoissée!… Oh! cet être chéri qu'elle -serre contre son sein, ce buste souple où palpite -l'adorable cœur, ces bras de caresse autour de ses -épaules, la tête virile et fine… Lui, c'est lui!… -Elle le retient, elle l'embrasse, elle le presse… -Et, malgré l'enlacement farouche, elle croit déjà -sentir les mains voleuses de la Destinée qui viennent -le lui prendre, qui l'écartent d'elle et qui -le lui arrachent!</p> - -<p>Philippe s'enivre de ce délire, dont il ne perçoit -pas la tristesse. Il rugit de triomphe. Il a retrouvé -l'amante. Elle ne se refuse plus, elle subit la contrainte -victorieuse des baisers. La voici gémissante -d'extase, affolée, à sa discrétion. Sur ce beau -corps qui vibre, il fait voltiger les ailes frissonnantes -de toutes les délices. Il boit au calice des -lèvres les sanglots de reconnaissance, le doux -souffle haletant. Tous deux goûtent de nouveau -les immobiles minutes, où, perdus l'un dans -l'autre, ils se contemplent, écrasés de joie, suspendant, -sur la limite de l'extrême bonheur, -l'essor déchaîné de leurs sensations. Puis enfin ils -s'appartiennent dans une fulgurance d'éclair, -soulevés ensemble jusqu'au ciel par la prodigieuse -force qui éternise les mondes.</p> - -<p>— « Tu vois bien, » dit Philippe après un long -silence, « tu vois bien que rien ne peut prévaloir -contre notre amour. Il est à part de tout, au-dessus -de tout. Ah! comme je t'aime pour lui avoir -immolé jusqu'à ton inquiétude et à ton chagrin! -J'étais jaloux même de ce qui te faisait souffrir, -ma chérie. J'aurais eu de la peine à te pardonner -ta douleur si tu lui avais donné un peu trop de -toi, de ce toi qui est à moi. »</p> - -<p>L'âme de Marcienne cueille cet aveu d'égoïsme -comme une fleur violente exhalant tous les parfums -et tous les poisons de l'amour. Cette cruauté -de passion, c'est la passion même.</p> - -<p>Peut-elle souhaiter sincèrement que le désir de -Philippe abdique parce que, là-bas, dans la chambre -douloureuse dont le souvenir la hante, quelqu'un -se meurt, quelqu'un qui, pour lui, n'est -qu'une passante de la vie, une silhouette indifférente -dans l'immense foule humaine?</p> - -<p>Peut-elle lui crier ce que sa conscience, à elle, -crie devant la physionomie ravagée d'Édouard -de Sélys : « Je prends tout à ce mari qui m'aime -dans une confiance si haute. Je lui vole mon -cœur et ma chair, et j'assassine la sœur qu'il -chérit!… »</p> - -<p>Elle a si bien épargné à son amant le spectacle -de sa détresse intérieure qu'elle doit renoncer à -la lui faire jamais comprendre.</p> - -<p>A l'instant même, en sortant de ses bras, quand -elle tressaille tout entière de cette détresse retrouvée, -elle n'a pas le triste courage de lui en -rappeler seulement l'obsession. Il est si heureux -de l'avoir reconquise!…</p> - -<p>Quand il l'accompagne jusqu'au seuil du -jardin, pour l'installer dans la voiture qu'il est -allé chercher comme d'habitude, elle le retient -avec des mots de ravissement dans le trop court -sentier, elle s'attarde à ces quelques pas comme -en la douceur déchirante d'une promenade suprême.</p> - -<p>Cette soirée de février est d'un profond calme -tiède. Les jours ont rallongé déjà. Une dernière -lueur traîne dans le ciel, faussée par la réverbération -de Paris qui s'allume.</p> - -<p>Avec une ardeur toute pleine de pressentiments, -Marcienne saisit du regard les moindres -détails du discret et cher décor.</p> - -<p>Sous un berceau, défeuillé en cette saison, se -trouve un banc de pierre. Toujours, même par les -plus froids crépuscules, elle et son amant, avant -de se quitter, s'y sont assis pour y échanger le -baiser d'adieu, si aigu, et dont les lèvres ne peuvent -se déprendre. Ils restent fidèles à cette manie, -qui les fait rire l'un de l'autre, suivant que -lui ou elle y entraîne la lenteur attendrie de leurs -derniers pas.</p> - -<p>Petit pèlerinage de dévotion amoureuse, où les -incitaient naguère les magnifiques déclins des -après-midi d'été, puis les rouges couchants d'automne, -et qu'une superstition leur a fait ensuite -accomplir parmi les craquements du givre, sous -les étoiles glacées de décembre.</p> - -<p>Prétexte à taquineries câlines. Combien de -fois ne sont-ils pas arrivés jusqu'à la grille avec -chacun l'intention amusée de décevoir l'espoir -de l'autre? Mais les résolutions ne tenaient pas -contre le désir de gagner encore quelques minutes, -ni contre le puéril remords de ne pas manifester -la ferveur coutumière.</p> - -<p>— « Allons, viens… Tu meurs d'envie de m'y -emmener.</p> - -<p>— Où donc?</p> - -<p>— Sur notre banc.</p> - -<p>— Moi?… Je n'y pensais plus.</p> - -<p>— Hou! que c'est vilain de mentir.</p> - -<p>— Avoue que c'est toi, maniaque chéri, qui -tiens à ton reposoir d'amour.</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Avoue.</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Alors je m'en vais. »</p> - -<p>Elle tournait le bouton de la grille.</p> - -<p>— « Adieu, petite maîtresse. »</p> - -<p>Elle le regardait, gentiment sournoise. Il ne -bronchait pas.</p> - -<p>— « Oh! méchant. Tu serais bien fâché si je -te prenais au mot. J'ai pitié de toi… Viens-y sur -ce fameux banc… »</p> - -<p>C'était encore un demi-tour d'allée, quelques -parcelles de bonheur, les dernières miettes du -festin de volupté, que leur simulacre de querelle -rendait plus savoureuses. Et, après une longue, -une profonde communion de leurs lèvres, ils se -quittaient dans la soudaine gravité qu'ont les -adieux de ceux qui s'aiment, alors même qu'ils -doivent se revoir demain, quand jusqu'à demain -c'est toute la vie qui les sépare.</p> - -<p>Encore une fois, dans ce jour mourant de février, -Marcienne et Philippe sont assis sur le banc -de pierre, encore une fois leurs bras s'étreignent, -encore une fois leurs bouches, si bien faites -l'une pour l'autre, s'effleurent en un baiser d'une -finesse divine…</p> - -<p>Sur leurs têtes, le treillis du berceau découpe -de pâles petits losanges de ciel. Autour d'eux -l'ombre s'épaissit mystérieusement. Une clarté -veille dans leur muette maison d'amour. Des -souffles passent, chargés d'un parfum de branches -vivantes.</p> - -<p>Le silence est profond sur les jardins noirs. -Mais un léger tintement d'acier sonne à l'oreille -des amants la minute qui s'efface… Devant la -porte, dans le désert de la rue, c'est le cheval du -fiacre dont les mâchoires lasses secouent le mors -et font cliqueter la gourmette.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Le lendemain, à l'heure où Philippe commençait -à espérer la venue de Marcienne, -une grande anxiété saisit tout -à coup le jeune homme.</p> - -<p>Il ne devait guère compter sur la visite de sa -maîtresse. Elle avait pu s'échapper la veille pour -accourir vers lui, mais, depuis la maladie de -Charlotte, de tels moments se faisaient de plus -en plus rares. Comment les retrouver si la situation -empirait? Et quel affreux intervalle de deuil -ne faudrait-il pas subir s'il arrivait malheur à cette -pauvre jeune femme!</p> - -<p>Ah! la malencontreuse personne que cette petite -M<sup>me</sup> Fromentel! Quel besoin avait-elle eu de -découvrir leur secret, de se mêler de leurs affaires, -de tomber dans une espèce de crise de nerfs en -l'apercevant au théâtre devant M. de Sélys, et -finalement de tout bouleverser avec sa fièvre -cérébrale, — une maladie faite exprès, qu'on ne -pouvait pas mettre au compte de quelque microbe, -et où Marcienne, sans qu'il pût l'en dissuader, -verrait toujours l'effet du chagrin?</p> - -<p>Marcienne, la chère maîtresse trop sensible, -l'adorable aimée au cœur inquiet, qu'il devait -sans cesse disputer à force d'amour aux suggestions -tourmenteuses de tout ce qui s'opposait à -leur bonheur, de tout ce qui, en elle-même et -hors d'elle-même, chuchotait le doute, l'appréhension -ou le remords dès qu'elle était sortie de -ses bras.</p> - -<p>Mon Dieu, comme elle allait souffrir si sa -belle-sœur mourait!</p> - -<p>Pourvu qu'elle lui apportât cette souffrance! -Pourvu qu'elle ne s'en nourrît pas loin de lui -comme d'un poison!</p> - -<p>Mais ce n'est pas avec lui, Philippe, qu'elle -viendrait la partager. A peine connaissait-il -Charlotte Fromentel. Comment la regretter avec -quelque vraisemblance, l'évoquer par le souvenir? -Tandis qu'un autre homme existait à qui -cette jeune femme était précieuse infiniment : -Édouard de Sélys!… C'est lui, c'est le mari qui -goûterait jusqu'au fond l'amère communion de -douleur. Leurs larmes, ils les verseraient ensemble… -Quel rapprochement n'amènerait pas -peut-être cette identique blessure où se mêleraient -les lambeaux saignants de leurs deux cœurs?</p> - -<p>Ingénieuse jalousie de Philippe! Le voilà pâle -de fureur et d'angoisse parce qu'il se figure leurs -mains enlacées sur un cercueil.</p> - -<p>Mais quoi! Hier déjà n'avait-il pas pressenti -par l'attitude de Marcienne des influences, des -attendrissements hostiles à son amour? Si elle se -refusait, n'était-ce pas un peu parce qu'auprès du -lit de Charlotte, elle venait de pleurer contre -l'épaule d'Édouard?…</p> - -<p>En ce moment, elle est à côté de son mari, elle -l'encourage, elle le console, elle lui prodigue les -phrases caressantes dont elle a le secret. Il occupe -sa pensée, il l'intéresse. Oh! elle ne viendra pas -rue Ribéra. Outre la sincérité de son chagrin, -n'y a-t-il pas, pour cette femme si tragiquement -curieuse de toutes les sensations, une espèce d'ivresse -sombre dans la stupeur du désespoir et le -silence des agonies?</p> - -<p>Qu'est-il aujourd'hui, lui, Philippe, dans son -existence? Elle évite sans doute d'évoquer leur -amour devant de trop solennelles perspectives. -Les larmes qu'on répand autour d'elle sont autrement -poignantes que leurs baisers.</p> - -<p>Non, elle ne viendra pas. N'est-il pas fou de -l'attendre?</p> - -<p>Il va partir. Il prend son pardessus, son chapeau, -énervé d'espoir déçu, incapable de rester là -plus longtemps à prêter l'oreille dans la morne -immobilité des choses.</p> - -<p>Une rage le soulève contre la rivalité du malheur, -de la mort. C'est leur prestige lugubre qui -lui enlèvera Marcienne. Aucune autre séduction -ne l'aurait détachée de lui. Et le mari profitera de -ces entremetteurs formidables.</p> - -<p>Philippe ricane : « Ah! l'avocat… les grandes -phrases… La hautaine sérénité dans la douleur… -Comme elle va le plaindre et l'admirer!… Au fond -cet homme la tient toujours. Il a mis une trop -forte empreinte sur son âme. Toutes les ardeurs -de ma passion, les caresses désespérées de mes -dents et de mes ongles, n'ont fait qu'effleurer sa -chair, la marquer de traces fugitives… »</p> - -<p>Dans cette âpreté de sentiments, la rêverie -de Philippe se prolonge. Malgré sa décision de -partir, il reste encore. Mais chaque minute qui -passe aggrave le bouillonnement des sources -amères.</p> - -<p>Il y a une lie d'égoïsme, de rancune, de méfiance, -dans le flot de sa jeune énergie dominatrice, -qui, devant l'obstacle, s'insurge et dévaste -tout.</p> - -<p>C'est la vitalité indomptable de son âge qui -en est cause. La passion batailleuse écume dans -ses veines. Ainsi tranquille d'apparence, élégant, -la tête droite sous le haut-de-forme bien lustré, il -est, dans le domaine de l'amour, le jeune fauve -bondissant des forêts nocturnes, qui se rue, le -front bas, contre tout ce qui semble vouloir lui -soustraire l'espérance de sa volupté.</p> - -<p>Et voici que sur le tumulte de son cœur, dans -la lourde paix du quartier désert, un fracas de -voiture s'éveille, roule en tonnerre grossissant, -bondit rudement aux pavés de la rue, puis, d'un -arrêt brusque, s'éteint devant la porte, subitement -étouffé de silence.</p> - -<p>Est-ce Marcienne? Par prudence, elle ne se fait -jamais amener jusque-là, — comme, au retour, -elle quitte avant d'arriver chez elle le fiacre pris -à Auteuil. Serait-ce possible?…</p> - -<p>Mais oui, c'est elle… La grille cède sous sa clef. -Philippe s'élance dans le jardin.</p> - -<p>— « Enfin, enfin!… Toi… Toi!… Je désespérais. »</p> - -<p>Qu'a-t-elle donc? Sous la voilette blanche aux -dessins brouillés, il ne peut voir comme elle est -pâle. Mais il s'étonne de son silence, de sa démarche -saccadée, de la pression convulsive de sa -main.</p> - -<p>Elle entre avec lui dans la maison. Il détache -lui-même la dentelle qui lui couvre le visage.</p> - -<p>— « Marcienne!… »</p> - -<p>C'est le cri de son amour épouvanté. Oh! le -désastre que présagent cette physionomie défaite, -ces traits plombés et soudain vieillis, ces blêmes -lèvres frémissantes, la terrible fixité de ces yeux.</p> - -<p>— « Philippe, ne me fais pas de reproches… -ne me parle pas… aie pitié… Je me meurs! »</p> - -<p>Puis tout à coup, dans une clameur déchirante :</p> - -<p>— « Ou plutôt si… Tue-moi!… Tue-moi!… -Ah! c'est au-dessus de mes forces! »</p> - -<p>Il reste pétrifié, anéanti… Nulle question, aucune -hâte de savoir… Il voudrait maintenant ne -rien entendre… Elle va prononcer l'irrévocable.</p> - -<p>— « Mon Philippe… Mon amant… ô bien-aimé!… -Pourquoi ne m'as-tu pas tuée, le jour… -tu sais… où nous avons été si heureux!… Il ne -serait rien arrivé de pire que ce qui arrive… Et je -ne vivrais pas cette heure affreuse!… »</p> - -<p>Elle râle et divague comme une amante involontairement -parjure. Elle se lamente, se maudit, -comme si quelque viol brutal venait de voler son -corps à l'homme adoré, comme si quelque ravisseur -sinistre avait, d'un embrassement détestable, -aboli pour jamais la douceur de leurs étreintes.</p> - -<p>Et lui, dans une clairvoyance d'indignation, -d'épouvante, il songe à ce qui l'affolait lui-même -tout à l'heure, à cette rivalité irrésistible, la rivalité -de la Mort… Il se demande avec quel spectre -Marcienne a pu trahir leur amour!…</p> - -<p>Sombrement, sans apitoiement sur elle, il prononce, -la voix sifflante d'angoisse :</p> - -<p>— « Si tu m'as sacrifié… exécute-moi… Et que -ce soit fini! »</p> - -<p>Elle tombe à ses pieds :</p> - -<p>— « Je t'aime… Je t'adore… Pardon! »</p> - -<p>Ce prosternement d'une fierté si ombrageuse -ne l'attendrit pas. N'est-ce pas un indice de plus -que la suprême épreuve est imminente?</p> - -<p>Il ricane, d'un ricanement qui sanglote :</p> - -<p>— « Tu m'aimes?… Eh bien, je t'appartenais… -Mais nous posséder tout simplement, c'était trop -banal pour ta soif de sensations, de drames… -Quelle chimère vas-tu placer entre nous?… -Parle… Crains-tu de ne pas me trouver résigné… -docile?… Rassure-toi : je ne plaide pas les causes -perdues. Je ne possède ni les facultés oratoires -ni le don de la mise en scène. »</p> - -<p>L'allusion pleine de méchanceté douloureuse -redresse Marcienne. A son tour elle s'arme sur -sa propre souffrance. Pourquoi ne veut-il pas -comprendre qu'elle s'immole plus qu'elle ne l'immole -lui-même? Glacée par l'injustice et l'ironie, -elle croit y puiser le détachement, le calme. Elle -prononce d'une voix morne :</p> - -<p>— « Juge-moi selon ton cœur, Philippe. S'il -me méconnaît et me calomnie, ce sera sa faute, -non la mienne. Voici ce que je suis venue te -dire : Charlotte n'a plus que quelques heures à -vivre. Elle m'a demandé un serment…</p> - -<p>— Quel serment?…</p> - -<p>— Celui… »</p> - -<p>Elle fait un geste de désespoir. La factice tranquillité -croule. Les paroles désordonnées s'échappent -avec des gémissements :</p> - -<p>— « Tu n'as pas vu… Tu ne peux pas savoir… -Ah! tu me l'aurais ordonné toi-même… Philippe, -ne me blâme pas. Essaie de comprendre… Aimons-nous -jusque dans l'horreur du sacrifice… mon -adoré… Mourante… je te répète qu'elle est mourante!… -Elle a dit adieu à ses enfants devant -moi… Puis elle m'a demandé… pour les quitter -sans un déchirement trop abominable… qu'au -moins sa pauvre vie perdue effaçât… rachetât… »</p> - -<p>Les syllabes, hachées de larmes, s'enchevêtrent, -hésitent. C'est le bonheur d'Édouard qui fut disputé, -défendu, reconquis, dans la scène inoubliable, -par la vaillance de la jeune sœur, sous sa -sueur d'agonisante. Marcienne peut-elle expliquer -cela?… Elle balbutie, le corps plié, abattu -sur le divan, la tête enfouie dans ses mains qui -tremblent :</p> - -<p>— « J'ai juré… j'ai juré…</p> - -<p>— Quoi?… »</p> - -<p>Elle ne répond que par une torsion d'atroce -souffrance.</p> - -<p>Philippe se penche vers elle :</p> - -<p>— « Tu as juré de ne plus me voir?… »</p> - -<p>Il comprend trop la plainte surhumaine de sa -douloureuse maîtresse. Mais il veut qu'elle parle. -Il lui saisit le bras, la rudoie presque :</p> - -<p>— « Réponds!… »</p> - -<p>Elle gémit :</p> - -<p>— « Oui. »</p> - -<p>Il recule de deux pas. Le coup qu'il attendait -depuis un moment ne tombe pas moins cruellement -pour avoir été prévu. L'âme et la chair torturées -s'insurgent, se ruent à la sauvagerie des -représailles. Il souffre trop, il lui en veut trop -follement, à elle. Et il se maîtrise jusqu'à l'impassibilité -extérieure, qui va la martyriser plus sûrement. -D'un ton qu'il trouve moyen de poser, -d'affermir, il lui réplique :</p> - -<p>— « Tu as juré de ne plus me voir. Alors -pourquoi es-tu ici? »</p> - -<p>Stupéfaite, Marcienne soulève son visage -meurtri, ses yeux de détresse.</p> - -<p>— « Oui, » reprend Philippe, « pourquoi -es-tu ici? Tu pouvais m'écrire, m'envoyer un -mot d'adieu. Il doit t'être pénible de manquer -si vite à ton serment. Mais nous n'avons -plus rien à nous dire… Et je ne te retiens -pas. »</p> - -<p>Elle se lève. Elle se dresse devant lui, lente et -muette. Tous deux se regardent. Oh! la désolation -des prunelles qui ne peuvent plus se verser -l'ivresse comme des calices trop chargés d'amour…</p> - -<p>Rayons de reproche et d'immortelle tristesse… -Rayons de colère saignante, de volonté dure, de -douleur trop âpre, trop empoisonnée de doute… -Est-ce là ce qu'ils échangent, les yeux encore -éblouis des ineffables contacts?… Ne vont-ils pas -défaillir et se fondre de se rencontrer en se résistant?</p> - -<p>Ah! l'effort est intolérable… Ils vacillent… se -troublent… Mais, tout à coup, dans l'âme de Philippe, -un obscur tourbillon se déchaîne. L'ombre -ternit le métal fin des iris d'or, où bientôt s'aiguise -un déchirant éclair.</p> - -<p>Le jeune homme étend les mains, comme -pour contenir l'élan de tendresse désespérée -qui va jeter Marcienne sur sa poitrine.</p> - -<p>— « Tu as juré de te reprendre à moi. Et… -sans doute… n'est-ce pas?… tu as juré aussi de -rendre ton cœur et ta chair à un autre… On t'a -demandé ce serment-là… Tu l'as prononcé… -avoue-le donc! Tu te consacreras désormais au -bonheur de ton mari!… »</p> - -<p>Marcienne se tait… Elle ne pleure même plus. -Elle souffre au delà des larmes… Debout, le corps -et la face rigides, elle a seulement, au bout de ses -bras tombés, un léger mouvement de crispation -des doigts. Et l'indicible reproche de son regard -continue à se fixer sur Philippe.</p> - -<p>Il ne le voit pas, ce reproche, ou il ne veut pas -le comprendre. Pourquoi épargnerait-il celle qui -a trouvé la force de le rejeter?</p> - -<p>Elle a voulu cette souffrance. Et, ce qui est pire, -elle a voulu la sienne, à lui. Si elle avait eu plus -d'amour que d'orgueil, elle se serait humiliée -jusqu'au mensonge envers Charlotte vivante, et -elle se damnerait moralement jusqu'au parjure -envers la morte. Mais non!… Elle veut planer à -la hauteur de son devoir accompli, s'applaudir -sur la délicatesse de ses scrupules, voir osciller -à sa main la palme du martyre.</p> - -<p>D'ailleurs… N'est-ce que cela? Peut-être a-t-elle -usé, a-t-elle brûlé déjà, aux flammes de son imagination, -le charme du rêve qui l'attachait à lui. -Peut-être a-t-elle besoin d'autre chose, fût-ce des -affres de leur commune douleur, pour vivre toute -l'intensité de sa vie. Peut-être même — suggestion -plus âcre que toutes les autres — a-t-elle -puisé dans la fraîcheur d'un trop jeune amour, -dans la candeur d'une passion qui ne veut s'alimenter -que d'elle-même, une recrudescence d'admiration -pour l'homme d'intelligence, d'autorité, -de prestige, dont elle porte le nom, — pour cet -Édouard de Sélys, dont la vieillesse éclatante a, -plus que ses vingt-huit ans à lui, ses vingt-huit -ans infructueux, des séductions conformes à la -fierté d'une telle femme.</p> - -<p>Voilà ce que Philippe se dit. Voilà ce qu'il -jette, par phrases déchiquetées et bouillonnantes -comme des lames fouettées du vent, à cette muette -suppliciée, qui chancelle d'horreur, malgré le -raidissement de tout son corps, malgré l'agrippement -convulsif de ses doigts, crispés dans le -vide, sur un support imaginaire.</p> - -<p>A la fin, elle ne peut plus l'entendre. Elle ne -peut plus supporter cela. Mais que dirait-elle?… -C'est dans l'écartèlement de leur amour qu'est -le malentendu. Si Philippe s'emporte jusqu'à la -plus atroce injustice, ne sent-elle pas, de son -côté, qu'elle ne lui pardonnerait pas s'il se résignait -à la séparation? Ils s'aiment trop pour se -quitter sans se haïr. En la fureur de sa propre -torture, Marcienne craint de puiser des paroles -plus dévastatrices que celles de son amant. Elle -se tait dans l'héroïque espoir de sauver quelque -lambeau de leur tendresse. Pourtant son courage -est à bout. Des lueurs de folie passent dans ses -larges prunelles immobiles. Une tentation de -mort va la jeter, le front en avant, contre un -angle de muraille…</p> - -<p>Mais elle se reprend par un sursaut de volonté. -Une vision soudaine lui montre la maison -de deuil d'où elle s'est échappée, où l'effarement -des cœurs la cherche, — car c'est elle qui les soutient -et les raffermit. Que fait-elle ici, malheureuse, -à souffrir sa propre douleur, sa coupable -et vaine douleur?… Ah! elle y songera demain -quand elle aura fermé les pauvres yeux qui, près -de s'éteindre, guettent la porte par où elle va -revenir… Oui, elle aura le temps de pleurer ses -propres larmes… Que d'années… que d'années -pour les répandre!… Que de jours qui ne les tariront -pas!…</p> - -<p>Elle jette un grand cri :</p> - -<p>— « Philippe, je t'aime… Je t'aime… Adieu!… »</p> - -<p>Et elle s'échappe. Elle court à travers le jardin, -soutenue par la fièvre affreuse de sa résolution, -par la peur, — pleine d'un lâche désir, — qu'il -ne la suive, qu'il ne la saisisse… Oh! que ferait-elle?… -sinon mourir sur son cœur!…</p> - -<p>Mais elle a le temps d'ouvrir la grille, de sauter -dans la voiture qui attendait, de jeter une -adresse…</p> - -<p>Philippe ne s'est-il pas élancé après elle?…</p> - -<p>Déjà le fiacre est parti, mais d'un essor modéré. -La pente montante de la chaussée empêche -d'avancer bien vite.</p> - -<p>Marcienne abaisse une vitre, regarde en -tremblant par la portière. N'a-t-elle pas entendu -un appel?… des pas précipités sur le trottoir?…</p> - -<p>Oh! l'ardeur insensée de son regret… Le flot -suffocant de son espérance… Des images tumultueuses… -Les accueils de naguère… Un rire d'enfant -sous la moustache brune… Les fines dents -luisent, appellent ses lèvres… Et voici la tête chérie -appuyée entre ses seins… Puis, — quelle palpitation -de tout son être! — le banc où ils se -disaient : « Au revoir. » Comment?… Jamais!… -plus jamais!…</p> - -<p>Philippe ne l'a pas suivie… La rue déjà sombre -est d'une solitude poignante entre les estompes -vaporeuses des branchages.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Sélys avance le buste hors de la -voiture. Elle va enjoindre au cocher de retourner.</p> - -<p>Mais, tout à coup, l'écrasement d'une infinie -désolation la rabat sur les tristes coussins du -fiacre. Elle ne prononce pas l'ordre qui lui sautait -du cœur aux lèvres. Qu'allait-elle faire? -Revenir… Jeter dès le seuil le cri de son amour -éperdu, tomber entre les bras qui l'écartaient -tout à l'heure dans la colère, et qui se refermeraient -sur elle dans un délire de passion… -Quel sacrilège n'accomplirait pas leur folie?…</p> - -<p>Et voici que la reprennent les flots de la vie -implacable, cet océan de tout ce qui n'est pas son -amour, les lourdes houles qui, lame après lame, -l'ont emportée loin de l'île heureuse.</p> - -<p>Des préoccupations terribles l'assiègent. Va-t-elle -trouver Charlotte encore vivante? Ne vient-elle -pas, par son absence follement prolongée, -d'ajouter une angoisse aux angoisses de cette -agonie? Elle s'accuse… N'est-ce pas abominable -de sangloter sur des voluptés perdues, alors que -là-bas, dans la chambre assourdie et lugubre, -on arrache trois petits orphelins de demain aux -lèvres mourantes de leur mère?… Auprès d'un -pareil drame, qu'est le désastre de son coupable -cœur, de sa chair dévastée d'amour?…</p> - -<p>Ah! Marcienne peut tendre l'effort de son -énergie morale, de sa raison, de sa pitié. Elle -peut se raidir, se condamner, se contraindre. -Rien ne prévaudra contre la douceur désespérée -de ce qu'elle étouffe et broie au fond d'elle-même.</p> - -<p>Croit-elle vraiment que tous les rayons de -joie ou toutes les larmes de l'univers arrêteraient -pour une minute le retour obstiné de sa pensée -vers la rue lointaine, la grille close, le jardin -mort, la croisée, — encore éclairée peut-être, — de -la chambre?…</p> - -<p>Philippe y est-il? Et que fait-il?… Oh! le -mystère de ce qu'il éprouve en ce moment… -Lire dans son cœur, ne serait-ce pas pour elle -plus inestimable que de découvrir le secret des -mondes?</p> - -<p>Machinalement, par les vitres du fiacre, elle -voit défiler le piétinement de la foule, papilloter -les lumières aux étalages des magasins ou -dans les vestibules des maisons. Elle songe à -l'inconnu de toutes ces portes presque pareilles, -qui laissent voir, dans la clarté vive du gaz, la -netteté d'un tapis, le miroitement du stucage, et -au delà desquelles on devine la spirale de l'escalier -montant vers le secret des existences. Il y a -quelque chose d'un peu inquiétant dans la multitude -de ces allées vides et claires que l'immense -ville ouvre toutes larges sur l'obscurité -des trottoirs.</p> - -<p>Elles sont si paisibles : elles n'ont pas l'air de -se creuser vers le gouffre des vies profondes. Elles -se ressemblent : et ne trahissent rien des passions -qui les traversent.</p> - -<p>Leur fascination sur Marcienne s'exerce malgré -l'espèce d'engourdissement où elle essaie -de s'anéantir. Toutes ces portes… Toutes ces -portes!… Que d'amants les ont franchies dans -l'angoisse atroce d'un déchirement tel que le -sien!…</p> - -<p>Elle frissonne… Elle ferme les yeux pour ne -plus les voir… L'horreur des séparations lui semble -inscrite sur tous les seuils.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Charlotte Fromentel ne mourut pas. -Elle fut sauvée par ce qu'on est convenu -d'appeler un miracle, et ce qui -n'est que l'enchaînement d'effets très apparents -à des causes très secrètes, sans aucune dérogation -aux lois naturelles.</p> - -<p>Certains esprits fervents croient que l'extrême-onction -opère parfois des guérisons extraordinaires. -Charlotte assura Marcienne que c'était -son serment qui l'avait retenue au bord du tombeau. -La reconnaissance qu'elle témoigna à sa -belle-sœur, la foi absolue qu'elle montra dans -la parole si solennellement donnée étaient de ces -liens capables d'engager davantage une femme -du caractère de M<sup>me</sup> de Sélys.</p> - -<p>Pourtant il fallut plus encore pour que l'amante, -affolée de douleur, ne manquât pas à la -promesse jurée.</p> - -<p>Il fallut toutes les frêles contingences matérielles -et morales qui, même plus ténues que des -fils de la Vierge, forment la chaîne infrangible -du Destin.</p> - -<p>Ce furent, pendant les premiers jours, les alternatives -qui tinrent Charlotte littéralement suspendue -entre la vie et la mort.</p> - -<p>Puis, sitôt qu'un réel espoir s'annonça, la nécessité -d'emmener la convalescente, de la soustraire -à l'aigre printemps de Paris, de la conduire -vers le soleil, vers le Midi, où elle pourrait reprendre -ses forces au grand air, dans les brises -vivifiantes de la Méditerranée.</p> - -<p>Il paraissait tout simple que Marcienne l'accompagnât, -car Jacques Fromentel se trouvait -retenu à Paris par l'achèvement de deux toiles -destinées au Salon.</p> - -<p>Mais surtout Charlotte le voulait. Sa victoire -définitive était à ce prix. Elle serait retombée -malade d'inquiétude si elle avait dû rester seule, -au loin, durant de longues semaines, laissant -Marcienne exposée au dangereux vertige, et la -sécurité de son frère au péril d'une défaillance.</p> - -<p>Et si Marcienne, elle aussi, souhaita ce départ, -c'est qu'elle se sentait à bout de force dans le -glacial silence de Philippe.</p> - -<p>Le jeune homme pouvait lui écrire. Jamais -M. de Sélys n'ouvrait les lettres de sa femme. -D'ailleurs, par une convention prudente, celles -de l'amant étaient toujours enfermées dans une -seconde enveloppe, portant un nom imaginaire, -avec prière à M<sup>me</sup> de Sélys d'y ajouter l'adresse. -En cas d'accident, c'était une double barrière, et -la possibilité d'une plausible explication. Une -correspondance de ce genre comporte toujours, -il est vrai, un danger. La catastrophe du billet -trouvé par Charlotte en était la preuve. Mais -comment ne pas y recourir quand leurs deux -pauvres cœurs séparés n'avaient plus que cette -ressource pour se parler encore, pour s'assurer de -leur impérissable tendresse, pour s'illusionner -peut-être dans la complicité d'une espérance?</p> - -<p>Cependant les courriers, l'un après l'autre, apportaient -les messages des relations mondaines, -les enveloppes chargées d'écritures indifférentes. -(Avec quelle exécration Marcienne les reconnaît -et les écarte, comme si leur banalité eût exprès -déçu la tremblante ardeur de son désir!…) Pas -un mot de M. d'Orlhac.</p> - -<p>Est-ce une tactique pour la reprendre?… Une -cruauté pour la punir? Peut-il vraiment croire -qu'elle manque d'amour? N'imagine-t-il pas ce -qu'elle endure? Se la figure-t-il, pendant les -longues heures d'immobilité dans cette chambre -de malade, avec les tristesses qui l'entourent et la -dévorante torture intérieure? N'est-ce pas à devenir -folle ou à mourir? Quoi! pas un mot de -pitié, d'encouragement, pas même un reproche! -Car un élan, fût-ce de violence et d'injustice, serait -préférable à cette résignation qui ressemble -à du dédain… à de l'oubli!</p> - -<p>Elle attend, sans écrire elle-même, — moins -par orgueil que pour ne pas se priver du spontané -retour d'une affection qu'elle veut croire distincte -de la volupté, mais dont la plus faible marque -réveillerait l'enivrement des caresses.</p> - -<p>Au bout d'une semaine pourtant, elle n'y tient -plus. Elle adresse à Philippe quatre pages qui ne -sont qu'un long gémissement. Et voici la réponse -qu'elle reçoit :</p> - -<blockquote> -<p class="ind i">« Chère Marcienne,</p> - -<p class="i">« Ta douce et triste lettre me fait presque penser -que tu m'aimes encore.</p> - -<p class="i">« Je t'attends chaque jour. Je t'attendrai jusqu'à -ce que tu m'écrives d'abandonner notre nid d'amour, -de le fermer comme un tombeau, de ne plus m'asseoir -sur notre banc, les yeux attachés à la porte, dans l'espoir -de te voir paraître.</p> - -<p class="i">« N'aie pas la démence de croire qu'il y ait deux -façons dont nous puissions nous aimer. Songe à mes -yeux au fond de tes yeux… Songe à ma bouche contre -la tienne…</p> - -<p class="i">« Viens, ma Maîtresse, viens… Oh! bientôt, -dis?… Est-ce demain que tu m'apporteras tes lèvres?…</p> - -<p class="i">« Je t'aime, je t'aime…</p> - -<p class="c i">« Ton amant,</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Philippe.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Appel brûlant de la chair… Indifférence de l'âme.</p> - -<p>Marcienne ne se dit pas que cette indifférence -pouvait être feinte. A dessein, le jeune homme -évitait la discussion des devoirs, la sympathie -pour les luttes épuisantes, la considération des -scrupules.</p> - -<p>Il l'attendait… O tentation!… Il l'attendait… -Voilà tout. La tombe ouverte, le remords qui déchire, -les serments qu'on foule, la délicatesse -qu'on bafoue, tout ce qui labourait cette conscience -de femme, il voulait l'ignorer… Il ouvrait -les bras, il évoquait les baisers, il sollicitait l'union -de leurs bouches… Vertige!</p> - -<p>Il l'attendait… Demain, à l'heure coutumière, -il serait là-bas, sur leur banc…</p> - -<p>Oh! dans Marcienne l'idée de l'action possible, -le geste de sa main sur la serrure… La grille -qu'elle entr'ouvre… et le voici, <em class="small">LUI</em>, l'éternellement -aimé!…</p> - -<p>Pendant tout le jour, au chevet de Charlotte, -pendant la nuit, où elle veut remplacer la garde, -dans un acharnement à se dépenser, à se briser, -étendue tout habillée sur un divan, les yeux au -cercle de la veilleuse qui palpite là-haut sur la -pâleur du plafond, Marcienne accomplit la répétition -imaginaire d'une scène qui peut-être ne se -représentera plus jamais.</p> - -<p>Qu'en sait-elle?… Demain décidera… Ah! du -moins pour aujourd'hui l'illusion, l'image… La -pente de la rue, la petite porte… sa clef qui tourne, — oh! -les battements dans sa poitrine! — le -gravier qui crie sous ses pas… l'odeur froide du -gazon d'hiver… le baiser de Philippe!…</p> - -<p>Le lendemain eut lieu la dernière crise qui -faillit emporter Charlotte. A certains instants, -on crut qu'elle avait cessé de vivre. M<sup>me</sup> de Sélys -ne la quitta pas.</p> - -<p>Elle décrivit, dans une lettre à Philippe, les détails -de ces terribles heures. Sans la gravité de la -situation, aurait-elle résisté à l'entraînement de -tout son être vers celui qui l'attendait? Elle ne -pouvait le dire, et elle le laissa lui-même dans le -doute. Mais, accablée jusqu'à une espèce de fatalisme -par l'excès de ses émotions, elle montra -une mélancolique acceptation du destin qui parut -glacée à la fièvre de l'amant.</p> - -<p>Il crut à la raison et à l'orgueil de cette femme, -à qui cependant la moindre évocation de lui-même -ôtait toute raison et tout orgueil. Il la supposa -presque guérie, alors qu'elle agonisait du -désir de sa présence. Une démarche, un mot de -lui à certaines heures, et le torrent de leur amour -eût tout emporté. Mais, dans son obstination -amère, il s'abstint d'accomplir cette démarche, -de formuler ce mot, il se renferma dans son silence, — ce -silence dont Marcienne, de son côté, -n'imaginait guère la détresse.</p> - -<p>Et ce qu'il y avait de mutuellement impénétrable -dans leurs cœurs s'éleva entre eux brusquement, -comme un mur, dès que l'intimité profonde -des caresses ne leur donna plus l'illusion -de se comprendre.</p> - -<p>Quand Marcienne eut décidé de partir pour le -Midi, elle écrivit à Philippe :</p> - -<blockquote> -<p class="i">« Tu m'as dit, mon bien-aimé, de t'avertir quand -tu ne devrais plus m'attendre, dans notre jardin, sur -notre banc…</p> - -<p class="i">« O Philippe, c'est moi, ta maîtresse, ta Marcienne, -qui ne vivais que pour la douceur de tes baisers, -c'est moi qui viens t'adresser cette affreuse -prière.</p> - -<p class="i">« Et pourtant je t'aime, cher être adoré!… Je -t'aime comme aux jours où tu m'as enivrée le plus -follement. Je t'aime de tout mon cœur, de tout mon -corps, avec des regrets qui me déchirent, avec des -sanglots atroces et le désir incessant de tes baisers.</p> - -<p class="i">« Je t'aime, Philippe… Je t'aimerai toujours.</p> - -<p class="i">« Ce « toujours » que tu me demandais, qui me -faisait peur parce que dans si peu de temps je deviendrai -pour toi une vieille femme, crois-tu que j'aie un -instant cessé de l'avoir dans le cœur depuis que tu -m'as serrée dans tes bras, que tu as pris mes lèvres?</p> - -<p class="i">« Mais pouvais-je te le dire, avec mes dix ans de -plus que toi, qui, au fond, nous ont séparés plus que -tout le reste?</p> - -<p class="i">« Tu vois, je te parle de mon âge, moi qui faisais -semblant de l'oublier pour que tu n'y penses jamais. -Je ne suis plus coquette… Je voudrais que tu puisses -apercevoir mes rides… Oui, les rides qui me viennent -autour des yeux à force de t'avoir pleuré.</p> - -<p class="i">« Peut-être comprendrais-tu la fatalité des choses. -Tu ne m'accuserais plus de prendre tout au tragique, -parce que tu pressentirais, mon cher enfant de vingt-huit -ans, que je n'ai plus le droit de partager la folie -adorable de ta jeunesse. Tu me regretterais moins -aussi. Car tu me regrettes, — ne dis pas non, mon -amour! — malgré ton cruel silence.</p> - -<p class="i">« Il m'en coûte de te montrer ma misère, ma faiblesse. -Il m'en coûte de t'avouer que, même loin de toi, -il me sera douloureux, à cause de toi, de perdre ma -beauté, que tu aimais.</p> - -<p class="i">« Je voudrais toujours retrouver dans mon miroir, -avec tout ce qui te plaisait en eux, ces yeux qui reflétaient -les tiens, ces cheveux que tu dénouais, ces lèvres -où tu ne te lassais pas de poser les tiennes.</p> - -<p class="i">« A mesure que mes traits se flétriront, il me -semble que je te perdrai davantage, petit à petit, -chaque jour. Oserai-je évoquer tes caresses devant -un visage auquel tu ne te soucierais plus de les -donner?…</p> - -<p class="i">« O mon adoré, si tu souffres… plains-moi quand -même. Tu ne peux pas imaginer ce qu'est ma souffrance!…</p> - -<p class="i">« En songeant que ceci est un adieu, de moi à toi, -Philippe… de moi à toi!… je me sens convulsée -d'épouvante… Comment subir?… Ah! je ne puis -achever… Mon cœur éclate… Les larmes m'aveuglent…</p> - -<p class="i">« Je te donne mes lèvres… Je me donne toute à -toi, en pensée, follement, une dernière fois… Ne -doute pas de mon amour… Mais l'heure devait -venir… Elle est venue trop tôt, hélas!… Pourtant, ce -serait folie de ne pas l'entendre sonner.</p> - -<p class="i">« Adieu, Philippe… Je pleure… Je t'aime… Et -je suis encore</p> - -<p class="sign">« Ta <span class="sc">Marcienne</span>. »</p> -</blockquote> - -<p>Lorsque Philippe lut cette lettre, il lui sembla -qu'un gouffre immense s'ouvrait entre Marcienne -et lui. Il la voyait, sur l'autre rive, tout à coup -étrangère, inaccessible, lointaine.</p> - -<p>Jusque-là il avait espéré. Surtout en apprenant -la convalescence de Charlotte. Maintenant il découvrait -que les cœurs, une fois écartés l'un de -l'autre, ne se rejoignent plus. Leur amour vivait -encore, d'une vie déchirante, infiniment douloureuse, -mais la saveur ineffable en était morte. -Jamais, quand ils le voudraient tous les deux, ils -ne ressusciteraient les jours d'autrefois. Lorsque -les lèvres ont pu prononcer l'adieu, quelque -chose se détache et se brise, que rien ne saurait -renouer.</p> - -<p>Mais comment M<sup>me</sup> de Sélys imaginait-elle -que la passion fougueuse de son amant s'amollirait -jusqu'à la bienfaisance des larmes, de la résignation, -de la mutuelle pitié?</p> - -<p>Le lendemain même du jour où elle lui avait -écrit sa lettre d'atroce héroïsme, — mais où il ne -voulut voir que l'orgueil de la femme incapable -d'attendre les atteintes des années qui lui enlèveront -son jeune amant, — M. d'Orlhac, poussé par -on ne sait quel âpre besoin de haïr et de souffrir, -se rendit au Palais pour entendre plaider Édouard -de Sélys.</p> - -<p>C'était dans un procès politique qui forme désormais -une page de l'histoire de ce siècle.</p> - -<p>Le grand avocat y remporta un extraordinaire -triomphe.</p> - -<p>Et le matin suivant, comme Philippe revenait -du Bois à cheval, après n'avoir rencontré que des -gens occupés de ce succès incomparable de barreau, -le hasard voulut qu'il croisât la voiture découverte -où, dans la douceur d'un air de printemps, -M<sup>me</sup> de Sélys faisait faire à sa belle-sœur -une première promenade.</p> - -<p>De loin il aperçut Marcienne, qui riait.</p> - -<p>Il ne se dit pas que ce rire était peut-être une -inconsciente crispation nerveuse, ou quelque -effort pour égayer la malade, si faible encore, si -amaigrie, si pâle.</p> - -<p>Il mit son cheval au petit galop, salua, passa…</p> - -<hr /> - - -<p>Six semaines plus tard, à Nice, au moment -même où Marcienne venait de lire dans un journal -la nomination de M. Philippe d'Orlhac au poste -de deuxième secrétaire dans une ambassade éloignée, -elle reçut une enveloppe sur laquelle, avec -un émoi indicible, elle reconnut la chère écriture.</p> - -<p>Elle l'ouvrit.</p> - -<p>Un papier apparut, dont l'aspect la transperça -plus que ne l'eût fait un couteau enfoncé jusqu'à -son cœur.</p> - -<p>C'étaient les vers de flamme et de caresse -adressés par elle à son amant au lendemain de -leur plus inoubliable soir. Il les lui renvoyait!…</p> - -<p>Défaillante d'une angoisse que rien ne peut -peindre, Marcienne reconnut d'abord les dernières -lignes, que Philippe, en la férocité de son -chagrin, avait entourées farouchement d'un trait -d'encre :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« <i>Dans la tombe qu'on m'emporte,</i></div> -<div class="verse"><i>Pourvu que ma lèvre morte</i></div> -<div class="verse"><i>Soit close par tes baisers!…</i> »</div> -</div> - -<div class="gap c"><img src="images/deco2.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> -<div class="top6em c"><img src="images/deco3.png" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><i>Achevé d'imprimer</i><br /> -<span class="small">le dix-sept février mil huit cent quatre-vingt-dix-huit</span><br /> -<span class="xsmall">PAR</span><br /> -ALPHONSE LEMERRE<br /> -6, <span class="xsmall">RUE DES BERGERS</span>, 6<br /> -<i>A PARIS</i></p> - - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÈVRES CLOSES ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64119-h.htm or 64119-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/1/1/64119/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64119-h/images/cover.jpg b/old/64119-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 47fe2bb..0000000 --- a/old/64119-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/64119-h/images/deco1.png b/old/64119-h/images/deco1.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 8c26847..0000000 --- a/old/64119-h/images/deco1.png +++ /dev/null diff --git a/old/64119-h/images/deco2.png b/old/64119-h/images/deco2.png Binary files differdeleted file mode 100644 index 3e49840..0000000 --- a/old/64119-h/images/deco2.png +++ /dev/null diff --git a/old/64119-h/images/deco3.png b/old/64119-h/images/deco3.png Binary files differdeleted file mode 100644 index fcfd166..0000000 --- a/old/64119-h/images/deco3.png +++ /dev/null diff --git a/old/64119-h/images/lemerre.png b/old/64119-h/images/lemerre.png Binary files differdeleted file mode 100644 index b9077b3..0000000 --- a/old/64119-h/images/lemerre.png +++ /dev/null |
