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-The Project Gutenberg eBook of Lèvres closes, by Daniel Lesueur
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Lèvres closes
-
-Author: Daniel Lesueur
-
-Release Date: December 23, 2020 [eBook #64119]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÈVRES CLOSES ***
-
-
-
-
-
- DANIEL LESUEUR
-
- Lèvres closes
-
-
- PARIS
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
-
- M DCCC XCVIII
-
-
-
-
-OEUVRES
-
-DE
-
-DANIEL LESUEUR
-
-
-POÉSIE
-
- Fleurs d'Avril, ouvrage couronné par l'Académie française.
- 1 vol. 3 »
- Sursum Corda, pièce de vers ayant remporté le grand prix de
- poésie à l'Académie française. 1 vol. » 75
- Un Mystérieux Amour. 1 vol. 3 50
- Rêves et Visions, ouvrage couronné par l'Académie française.
- 1 vol. 3 »
- Pour les Pauvres. 1 vol. in-4º, papier vergé. 3 »
- Poésies, édition elzévirienne. 1 vol. 6 »
-
-
-ROMAN
-
- Le Mariage de Gabrielle, ouvrage couronné par l'Académie
- française. 1 vol. 3 50
- L'Amant de Geneviève, 1 vol. 3 50
- Marcelle. 1 vol. 3 50
- Amour d'Aujourd'hui. 1 vol. 3 50
- Névrosée. 1 vol. 3 50
- Une Vie tragique. 1 vol. 3 50
- Passion Slave. 1 vol. 3 50
- Justice de Femme. 1 vol. 3 50
- Haine d'Amour. 1 vol. 3 50
- A force d'aimer. 1 vol. 3 50
- Invincible Charme. 1 vol. 3 50
- L'Auberge des Saules, illustré par Jeanne Lemerre et Henri
- Pille. 1 vol. 9 »
-
-
-THÉATRE
-
- Fiancée, drame en quatre actes, en prose, représenté au
- Théâtre de l'Odéon. 1 vol.
- Hors du Mariage, pièce en trois actes, en prose, représentée
- par le Théâtre-Féministe. 1 vol.
-
-
-TRADUCTION
-
- Lord Byron. OEuvres complètes. (Traduction couronnée par
- l'Académie française.) Tome I. (Heures d'Oisiveté, Childe
- Harold), précédé d'un Essai sur Lord Byron. 1 vol. in-12,
- papier vélin, orné d'un portrait de Lord Byron. 6 »
-
- Tome II. (Le Giaour, La Fiancée d'Abydos, Le Corsaire, Lara,
- etc.) 1 vol. 6 »
-
- Tome III. (Manfred, Parisina, Le Siège de Corinthe, Mazeppa,
- etc.) 1 vol.
-
- Sterne. Voyage sentimental (sous presse) 1 vol.
-
-
-POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
-
- Comédienne, roman. 1 vol.
-
-
-_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
-Lèvres closes
-
-
-
-
-I
-
-
-Vers une extrémité de la longue galerie qui, dans cet appartement tout
-moderne, remplaçait l'antichambre, un domestique disposait la petite
-table pour prendre le café.
-
-Deux tasses seulement, avec la courte cafetière anglaise, et, sur la
-tablette inférieure, le cabaret à liqueurs, menu chef-d'oeuvre de
-verrerie signé Gallé, que la sobriété des maîtres de la maison rendait
-inutile lorsqu'ils étaient seuls.
-
-Le valet de chambre approcha la bergère préférée de Monsieur et le
-rocking-chair de Madame,--non pas une de ces disgracieuses balançoires
-en bois courbé, unique effort en ce genre de l'ébénisterie française,
-mais un rocking-chair américain en acajou sombre, délicatement sculpté,
-avec coussins de soie ancienne, dont la solide élégance avait, même au
-repos, comme une grâce de mouvement, une ondulation de nacelle.
-
-Puis l'homme ouvrit un panneau du vitrail, pour qu'à travers la glace
-sans tain de la vaste baie on eût l'illusion de l'air extérieur, par cet
-après-midi de décembre, où traînait un peu de soleil rose, diffus, brisé
-par le moindre obstacle.
-
-La température égale du calorifère s'accordait avec cette caresse de
-clarté, avec ce simulacre de rayons, qui, au dehors, imprégnait la brume
-froide sans parvenir à la disperser.
-
-Là-bas, sur l'espace grisâtre, des cimes d'arbres se dessinaient, noires
-silhouettes aux attitudes découragées et lointaines.
-
-Un coin du parc Monceau se découvrait d'ici, de ce côté de la maison,
-dont la façade regardait la rue Rembrandt.
-
-Et, dans toute la longue galerie, par l'accord des harmonieuses nuances,
-par la disposition des bibelots disparates, des meubles curieux,--le
-grand poêle en faïence de Delft, le confessionnal gothique aux adorables
-sculptures, la châsse florentine en cuivre niellé, les émaux de Limoges,
-les vases de Satzuma, les tapisseries éteintes, les tableaux de maîtres
-aux coloris sourds et profonds,--par tout cet ensemble de si sensuelle
-intelligence, une hauteur de vie humaine s'affirmait. Ce luxe avait une
-âme. On le sentait combiné pour les besoins du rêve plus que pour
-l'orgueil des yeux. Quelqu'un vivait là qui devait savoir chercher aux
-contours de ces belles choses la trace frémissante des mains de
-l'artiste, et s'émouvoir du tourment sacré qui les avait conçues. Sans
-doute, quand ce quelqu'un paraissait, un unisson devait se produire, les
-détails se complétaient, s'expliquaient. Le décor devenait alors un
-cadre.
-
-C'est ce qui arriva.
-
-Une porte s'ouvrit. Marcienne de Sélys pénétra dans la galerie.
-
-Elle la préférait à toutes les pièces de l'appartement, parce qu'elle
-l'avait arrangée à son goût, qu'elle y avait entassé ses trésors; tandis
-qu'ailleurs les préjugés artistiques de M. de Sélys faisaient triompher,
-sans une fantaisie personnelle, sans une faute heureuse, l'impeccabilité
-des styles spéciaux: style Louis XV dans le grand salon, Louis XVI dans
-le petit, style anglais dans la salle à manger, et Henri II dans la
-chambre conjugale,--chambre qu'il abandonnait d'ailleurs à Marcienne,
-dormant lui-même le plus souvent sur un divan qui se transformait le
-soir en lit, dans le fumoir voisin de son cabinet de travail.
-
-Édouard de Sélys était un avocat célèbre, dont l'éloquence, aux jours de
-grandes plaidoiries, transformait le prétoire en un milieu mondain
-d'admiration, d'émotion frissonnantes.
-
-Ses ancêtres appartenaient à la noblesse de robe. Mais les générations
-qui l'avaient immédiatement précédé, ruinées par des spéculations au
-moment du système de Law, puis accablées par la Révolution, s'effaçaient
-dans une ombre de médiocrité matérielle et morale. C'est lui, c'est sa
-forte personnalité d'orateur, qui avait relevé la famille, rétabli le
-prestige de ce nom de Sélys, fameux autrefois dans les parlements.
-
-Son mariage avec Marcienne, fille d'un duc de Thouars et veuve d'un
-Verdun-Lautrec, l'avait replacé, voici dix ans, dans ce vieux monde
-aristocratique, dont l'atmosphère chargée d'orgueil et de souvenirs,
-bien que secouée de plus en plus par des souffles de démocratie, semble
-encore, pour la fierté de certaines âmes, un refuge contre la vulgarité
-moderne.
-
-Marcienne, de seize ans plus jeune que lui,--elle l'avait épousé à
-vingt-huit ans quand il en avait quarante-quatre,--lui avait accordé sa
-main dans un entraînement d'enthousiasme, après un triomphe de barreau
-qui, en sauvant l'auteur d'un meurtre passionnel, retentissait dans
-toute l'Europe, bouleversait les consciences et les coeurs, ouvrait la
-source de toutes les pitiés, de toutes les larmes, par des aperçus
-tragiques sur les fatalités, les douleurs, les irrésistibles vertiges de
-l'amour.
-
-Mme de Verdun-Lautrec, veuve depuis deux ans et alors dans tout l'éclat
-de sa beauté, se trouvait à l'audience. Préoccupée de l'inclination qui
-la portait vers Édouard de Sélys, elle était allée l'entendre. Elle fut
-conquise. Bientôt après elle devenait sa femme.
-
-Dix années avaient passé depuis.
-
-Y songeait-elle? Se rappelait-elle le trouble éperdu, profond, dont elle
-tremblait et pâlissait malgré son élégante impassibilité extérieure,
-dans cette salle des assises, où elle avait vécu en quelques heures
-toutes les splendeurs de la vie, tous les éblouissements du bonheur et
-toutes les angoisses du mystère, sous le prestige d'une parole
-dominatrice, ensorceleuse, foudroyante?
-
-Est-ce à cela que pensait Marcienne de Sélys lorsque, après avoir versé
-le café dans les deux tasses, elle se balançait au mouvement
-imperceptible du rocking-chair, les yeux perdus au dehors, vers la mort
-des grands arbres enlinceulés de brume, en attendant que, dans la salle
-à manger, son mari eût fini de répondre à quelque question d'un
-secrétaire?
-
-A trente-huit ans, elle était moins éclatante peut-être, mais plus
-séduisante qu'à vingt-huit, d'un charme plus vivant, plus tentateur,
-plus subtil, accru de tout ce que les sensations et la pensée, goûtées
-avec réflexion et ardeur, peuvent ajouter de vertigineux aux prunelles
-et aux lèvres d'une femme.
-
-Elle gardait beaucoup de jeunesse dans la démarche et dans la
-taille,--le corps assoupli par les sports auxquels se plaisaient son
-activité physique, sa hardiesse, passionnée qu'elle était pour le grand
-air et l'espace comme une hirondelle sauvage.
-
-Elle montait à cheval presque journellement, même à Paris. Les claires
-gelées l'attiraient au Cercle des Patineurs, où elle traçait avec une
-grâce aisée des arabesques sur la glace. Elle n'avouait guère la
-bicyclette; mais les allées de son parc, à la campagne, et les routes de
-la forêt voisine la voyaient souvent passer, agile et furtive, dans
-l'éclair de ses deux roues.
-
-Son beau visage, malgré la fraîcheur des yeux, aux larges iris verts
-cerclés de noir, trahissait davantage l'effleurement des années: mais
-plutôt par une intensité mélancolique d'expression que par aucune trace
-de déclin. Son front, ses tempes restaient purs de toute ride sous le
-retroussis audacieux des cheveux châtains. Et Mme de Sélys, quand elle
-daignait rire, gardait le rire de ses vingt ans, d'une sonorité de
-cristal dans la blancheur lumineuse des dents étincelantes.
-
-Elle ne riait pas, en ce moment. Elle portait même, dans ses prunelles
-sombres, sur sa bouche fléchissante, un tel indice de tristesse que M.
-de Sélys en fit la remarque.
-
-Il venait de s'asseoir en face d'elle, et se disposait à prendre
-hâtivement son café, prêt à retourner à son cabinet de travail.
-
-Des clients, il le savait, encombraient son salon d'attente.
-
-Leur coup de sonnette ne se percevait pas dans cette partie de
-l'appartement. Les seuls visiteurs de la famille entraient du grand
-escalier dans la galerie, et ils étaient annoncés d'en bas par un
-timbre, car la maison, comprenant peu de locataires, avait des façons
-d'hôtel particulier.
-
-Mais tout le mouvement d'affaires de l'avocat se passait dans une autre
-aile ayant son entrée particulière et son escalier spécial.
-
-Avant de s'y rendre, Édouard de Sélys s'attardait, contre sa coutume,
-retenu par l'inquiétude de cette ombre douloureuse sur le visage de sa
-femme.
-
---«Qu'est-ce que vous avez, Marcienne? J'espère n'avoir rien dit, tout à
-l'heure en déjeunant, qui vous ait ennuyée.
-
---Au contraire,» dit-elle, en dardant vers lui la tendre lumière de ses
-yeux.
-
---«Comment, au contraire?
-
---Vous étiez bon, ce matin. Vous étiez confiant, expansif, différent de
-vous-même.
-
---Et c'est cela qui vous chagrine?
-
---Cela m'émeut.»
-
-Elle ne précisa pas le sens de cette émotion. Mais lui, habitué à la
-juger trop sentimentale, ne se soucia pas d'entrer dans des subtilités
-de coeur.
-
-Il se leva. Et, comme ils étaient seuls, le domestique parti, un
-paravent déployé autour d'eux, il s'approcha pour embrasser Marcienne.
-
-Elle tendit une joue sans chaleur; puis, comme Édouard penchait la tête
-davantage pour rencontrer sa bouche, elle eut un léger recul devant le
-rude favori grisâtre, l'oreille déjà vieille, décolorée, hérissée de
-poils blancs, tandis qu'au-dessus la calvitie dénudait le puissant
-crâne.
-
-Édouard de Sélys, à moins de cinquante-cinq ans, paraissait un
-vieillard. Vieillesse magnifique, sans doute, imposante par la haute
-taille, par la flamme des yeux, animée de toute la fougue du talent,
-transfigurée quand la voix surgissait, la voix d'un timbre éternellement
-jeune, d'une véhémence qui emportait les âmes: mais la vieillesse enfin,
-prématurée chez ce lutteur intellectuel, la cruelle usure humaine,
-l'abominable déchiqueture de l'être sous les griffes sournoises et les
-becs furtifs de ces oiseaux de passage que sont les rapides minutes.
-
-En même temps qu'une brusque répulsion physique, un attendrissement,
-venu de cette répulsion même, de cette inconsciente méchanceté de sa
-chair, envahit Marcienne.
-
-Cet homme, elle l'avait aimé d'amour,--amour d'enthousiasme plutôt que
-de sens, mais où sa ferveur d'admiration lui faisait trouver un prix
-inestimable au désir du mari et une joie orgueilleuse à le combler en
-l'enivrant.
-
-Elle se rappelait la force de ce sentiment exclusif qui, pendant des
-années, au milieu des hommages, l'avait laissée aussi froide et
-inattaquable à l'assaut des ardeurs masculines que si elle eût vécu
-parmi des êtres d'une espèce différente de la sienne, et qu'il n'eût
-existé qu'un homme au monde, celui qu'elle adorait.
-
-Et maintenant!...
-
-Ah! pourquoi changeait-on? Pourquoi, si l'on changeait, gardait-on le
-passé d'un poids si lourd au fond de l'âme?
-
-Qui parle de la douceur des souvenirs? Les souvenirs n'enchantent qu'à
-l'âge où l'on n'en a pas encore.
-
-Chaque souvenir est un bonheur mort, ou une douleur éteinte. Et, dans le
-cimetière que nous portons en nous, celles-ci seulement soulèvent avec
-une force vive la pierre de leur tombe. Elles sont toujours mal
-enterrées, les douleurs. Mais il n'est pas de résurrection pour les
-joies.
-
-«Moi aussi je vieillirai bientôt,» songea Marcienne.
-
-Un frisson la traversa, à la pensée de l'imminente déchéance physique,
-et de ce que cette déchéance allait lui ravir...
-
-Elle se dressa, posa ses mains sur les épaules de son mari, s'appuya
-contre ce coeur qui lui appartenait autant qu'autrefois, qui lui gardait
-sa place d'idole.
-
---«La vie est affreuse...» murmura-t-elle.
-
---«Je ne trouve pas,» dit tranquillement M. de Sélys. «La vie est pleine
-de devoirs et d'intérêts sans cesse renaissants. Ce qui est admirable,
-c'est qu'elle ne nous laisse jamais manquer ni de travail ni
-d'espérance. Une tâche à accomplir, un but vers lequel marcher, c'est
-toute la grandeur et tout le bonheur dont nous sommes capables. Et cela
-se trouve à la portée du plus dénué, du plus humble.
-
---Vous en parlez à votre aise, Édouard, vous dont l'oeuvre est si belle,
-si glorieuse!...
-
---Mais vous, Marcienne, vous avez votre art.»
-
-Elle eut un sourire, moins d'amertume que d'ironie spirituelle, de
-gentille moquerie d'elle-même:
-
---«Mon art!... Lequel? J'en ai trois. Je fais de mauvais vers, de la
-musique médiocre et de la peinture détestable. Ah! croyez-le, mon ami,
-tout cela n'existe pas, ne signifie rien. La vie, c'est d'être jeune,
-d'être beau et d'aimer.
-
---Il n'y faudrait pas des facultés bien rares,» dit M. de Sélys avec
-dédain.
-
-Marcienne redressa la tête, soudain blessée du ton de son mari. Comment
-pouvait-il répondre par des généralités glaciales, par des
-contradictions tranchantes, alors qu'il aurait dû s'enquérir du malaise
-d'âme qui la faisait parler d'une façon dont elle n'avait guère coutume?
-
-Ce malaise, elle ne se souciait pas, certes, de le lui expliquer, mais
-elle s'irritait qu'il n'en eût pas le soupçon, l'inquiétude.
-
---«Vous êtes bien toujours le même,» reprit-elle. «Vous qui débordez de
-tendresse, de pitié pour vos criminels, qui faites verser des larmes,
-qui en répandez parfois vous-même sur des douleurs qui ne vous touchent
-pas, vous êtes l'homme le plus fermé aux choses de la passion et du
-sentiment. Vous êtes un artiste en émotions, un virtuose qui sait jouer
-sur toutes les cordes du coeur; mais, au fond, vous méprisez comme des
-nervosités un peu morbides ces frissons de détresse et d'amour, si aigus
-parfois que nous en défaillons.»
-
-Édouard de Sélys regarda plus attentivement sa femme. Ce n'était pas la
-première fois qu'elle lui reprochait une froideur de caractère en
-contraste avec la chaleur de son talent oratoire. Et elle avait raison
-de reconnaître qu'il mettait son orgueil d'intellectuel à la discipline
-de ses mouvements impulsifs, à une parade d'impassibilité pour tout ce
-qui le concernait personnellement. Mais, depuis peu, elle semblait
-creuser avec un acharnement douloureux et bizarre cette discordance
-entre leurs deux natures.
-
-Il en avait eu déjà, fugitivement, l'impression pénible. Une révolte
-contre l'injustice féminine le contracta intérieurement. Car il sentait,
-au contraire, sa tendresse pour Marcienne s'imprégner de plus de
-douceur, d'abandon. Son amour ne pesait plus sur elle avec cette sorte
-d'âpreté passionnée dont autrefois, par moments, il l'avait meurtrie.
-Pourquoi semblait-elle changer à l'inverse de lui-même, devenant moins
-tolérante à mesure qu'il oubliait de la dominer pour s'appliquer
-davantage à lui plaire?
-
-A cette minute même, il n'eut pas seulement l'impulsion--lui si vite
-cabré jadis--de riposter par quelqu'une de ses phrases hautaines qui
-faisaient tomber l'attaque ainsi qu'un bouclier sur lequel une flèche
-s'émousse, et ne laissaient pas à l'audacieuse la satisfaction de
-soupçonner une blessure.
-
-Avec une petite lâcheté sentimentale bien éloignée de l'impassibilité
-qu'on lui reprochait, M. de Sélys eut un rire sans malice et cette
-réponse d'affectueux enjouement:
-
---«Ah! voilà votre grand reproche!... Je ne suis pas aussi éloquent près
-de vous qu'à la barre. Mais pourquoi le serais-je? Quelle cause
-plaiderais-je ici?... puisque vous m'aimez, Marcienne.»
-
-A ces mots, à cet accent, Mme de Sélys devint très pâle. Toute droite
-devant son mari, elle le contemplait. Quelque chose d'insondable
-approfondissait les magnifiques prunelles. Mais lui les trouva seulement
-plus attirantes, plus expressives; et il allait, cet époux vieilli,
-prononcer une parole d'amant, lorsqu'un coup de timbre, vibrant dans la
-cour, dispersa les émotions différentes de leurs deux âmes.
-
-La double sonnerie annonçait une visite de famille.
-
---«A cette heure-ci, ce ne peut être que Charlotte,» murmura Mme de
-Sélys.
-
---«Alors je reste,» fit l'avocat après un premier mouvement de retraite.
-
-Un valet traversa l'autre extrémité de la galerie, ouvrit la porte
-extérieure.
-
-Et, parmi l'ancienneté précieuse des choses d'art, le concert assourdi
-des nuances, les songes immobilisés des jours lointains, une vision de
-printemps s'avança.
-
-Charlotte Fromentel, à vingt-neuf ans, conservait, dans sa silhouette
-vive et gracile, ses gestes menus, son teint de lait où seraient tombés
-des pétales de rose, dans l'étonnement de ses purs yeux clairs sous le
-désordre joli de ses frisons d'or pâle, un délicieux air d'enfance,
-cette fraîcheur exquise d'âme et de chair qui fait dire de certains
-petits êtres qu'ils sont «à croquer».
-
-Nature plus intuitive, plus réfléchie que ne laissait soupçonner
-l'allure de fillette, mais qu'on ne devinait guère autour d'elle, chacun
-ne songeant qu'à la gâter, à s'égayer de sa drôlerie de poupée espiègle.
-
-Elle s'avança, dans un sérieux inaccoutumé de son minois de candeur. Le
-pétillement des traits, des yeux, s'éteignait sous une ombre de gravité.
-
-Marchant droit à M. de Sélys, elle lui mit les bras au cou, l'étreignit
-d'un grand baiser silencieux, sans répondre au: «Bonjour Lolotte»,
-gaiement lancé par Marcienne.
-
---«Eh bien, eh bien, petite?» dit l'avocat, la détachant de lui,--mais
-dans une câlinerie de geste et de voix imprégnée de tendresse profonde.
-
-On l'eût crue sa fille. Elle était sa demi-soeur. Une enfant naturelle
-que son père avait eue d'une liaison tardive, dans un de ces amours
-poignants de la cinquantaine, où toute la splendeur de la vie enivre
-l'homme, l'affole, avant de le laisser défaillant sur le chemin
-crépusculaire de la mort.
-
-La naissance de Charlotte avait coûté la vie à sa mère,--une honnête
-fille.
-
-Georges de Sélys, le père d'Édouard, était venu trouver son fils, qui, à
-vingt-six ans, comptait déjà des succès de barreau. Il lui avait révélé
-l'existence de l'enfant, et son intention de l'élever.
-
---«La reconnaîtras-tu?» demanda le fils.
-
---«Je ne l'aurais pas fait à cause de toi.»
-
-Un désir craintif surgissait dans les yeux du père. Cette petite
-créature vagissante rayonnait dans sa pensée, dans son coeur, dans
-l'orgueil de sa chair. L'affirmer sienne, la hausser sur sa main
-paternelle vers le sommet social... Certes, il l'eût souhaité. Mais il
-n'était pas seul détenteur du beau nom qu'il portait. En face de ce
-grand garçon, brusque et fier, dont la personnalité jaillissait si forte
-du vieux tronc ancestral, Georges de Sélys éprouvait la timidité de sa
-vie inutile et finissante, dans l'espoir et le respect d'un avenir
-supérieur. Il ne voulait ni engager ni embarrasser cet avenir. Il ne
-s'en croyait pas le droit.
-
---«C'est à cause de moi que tu ne reconnaîtrais pas ta fille?» répéta
-Édouard.
-
---«Oui.
-
---Eh bien, à cause de moi donne-lui notre nom. Crois-tu que j'aimerais
-moins ma soeur, cher père, pour l'avoir attendue pendant vingt-six ans?»
-
-Éclair d'âme, éblouissement de joie. Douceur, fierté, générosité, dans
-la mâle étreinte des deux hommes. Dès cette minute, Édouard adopta
-Charlotte. Ce fut lui le vrai père. L'autre, vieillissant, d'une
-tendresse pleine de regrets et d'alarmes, devint de plus en plus
-l'aïeul. Il mourut douze ans après.
-
-Ses dernières paroles allèrent à sa fille, entrèrent dans le coeur de
-l'enfant, n'en sortirent plus, parce qu'elles se confondaient avec tous
-les souvenirs, toutes les suggestions délicates, toutes les douceurs des
-années d'aurore:
-
---«Je te donne à Édouard. Tu lui dois plus que la vie. Tu comprendras
-cela plus tard. Et je donne Édouard à toi, à ta reconnaissance, à ta
-tendresse. Si grand, si fort qu'il soit, ta petite main pourra peut-être
-un jour écarter de lui une souffrance. Je lui laisse ton affection comme
-un talisman, une sauvegarde.»
-
-Fraternité paternelle d'un côté, filiale de l'autre. Union de charme
-complexe et rare. L'âge du frère se haussant de force, d'autorité, par
-le prestige et le caractère; l'adolescence de la soeur prolongeant les
-puérilités, la soumission, l'adoration superstitieuse de la petite
-fille. Ces différences, que tout accentuait, qui pouvaient s'élargir en
-abîme, rendaient au contraire ces deux êtres plus nécessaires l'un à
-l'autre.
-
-Édouard ne songeait pas à se marier, dans l'ensoleillement de cette
-jeunesse blonde et rieuse, illuminant toutes les heures que
-n'absorbaient pas l'acharné travail et le souci de la gloire.
-
-Quand Charlotte atteignit l'âge où les prétendants commencèrent à se
-présenter, Édouard connut l'égoïste désir de la garder toujours,
-l'angoisse du départ inévitable, l'inconsciente jalousie envers l'homme
-que, fatalement, elle lui préférerait, toutes les détresses de la
-paternité dont le rôle s'achève.
-
-Une appréhension se mêlait à ces sentiments. Ne devrait-il pas révéler à
-Charlotte, et à celui qu'elle agréerait, le secret de la naissance
-irrégulière?
-
-Le moment vint. Mlle de Sélys s'éprit du peintre Jacques
-Fromentel,--garçon de fière allure, de fortune presque nulle mais de
-réel talent. Lui-même l'aima, et sincèrement, bien qu'elle fût pour lui
-le «beau parti». Les confidences d'Édouard, loin de le décourager, lui
-donnèrent la joie de prouver sa ferveur quand même. Et ce furent les
-fiançailles.
-
-La veille de son mariage civil, Charlotte apprit de son frère que jamais
-sa mère, à elle, n'avait porté le nom de leur père. De ce mystère qui
-l'humiliait, elle ne comprit pas tout. Mais elle entrevit, dans la
-longue sollicitude d'Édouard, quelque chose de plus providentiel, de
-plus hautement bon. Elle se redit tout bas les paroles paternelles: «Tu
-lui dois plus que la vie.» Une clarté confuse lui fit pressentir le rôle
-généreux qu'il avait joué. Dans l'obscurité de silencieuse souffrance où
-la jetait une révélation qu'elle n'osait approfondir, elle trouva une
-consolation à exalter la grandeur d'âme de celui qui, pour elle, avait
-été jusqu'à ce jour tout au monde.
-
-Désormais son affection pour Édouard prit une nuance de vénération
-religieuse. Elle eut le culte de son caractère, de son talent, de sa
-renommée. Lorsque sevré d'elle, veuf de ce rayon de grâce et d'enfance,
-isolé dans une hauteur aride, il eut le loisir d'aimer, Charlotte à son
-tour prit peur de la femme inconnue qui marcherait vers lui du fond du
-destin, avec un leurre de félicité dans les yeux.
-
-Mais quand son frère la présenta à Marcienne de Verdun-Lautrec, ses
-craintes s'évanouirent. Une magie d'attirance lui capta le coeur. Elle
-fut éblouie par la grâce fière, qui, de s'incliner en soumission
-amoureuse devant Édouard de Sélys, lui parut divinement émouvante. Et
-son instinct d'enfance, de petite animalité tendre, prompte à démêler la
-caresse sincère, sentit chez sa future belle-soeur la nature profonde,
-aux droites avenues sans détour, les lointaines harmonies de l'âme avec
-le paysage extérieur des gestes, des regards, avec les frissons de la
-voix. Elle eut confiance. Et nulle jalousie. Partager l'affection du
-grand frère, du grand homme, avec une créature si riche de sentiments
-qu'elle multipliait alentour l'abondance des coeurs, semblait à
-Charlotte un accroissement au lieu d'une perte.
-
-Des années d'intimité charmante s'écoulèrent.
-
-Le ménage riant de Jacques et de Charlotte, auquel une éclosion rose et
-blonde de petits êtres donna bientôt un frais rayonnement de nichée
-heureuse, s'abritait en une sécurité d'adoration dans le bonheur large,
-hautain, tranquille, d'Édouard et de Marcienne.
-
-Le prestige d'art, l'élégance mondaine, la dignité inattaquable dont Mme
-de Sélys ornait la vie privée de l'avocat, remplissaient Charlotte
-d'admiration. Une seule ombre pour la douce petite soeur. Elle, toujours
-si filialement docile auprès de cet aîné, qui, maintenant, devenait un
-vieillard, ne comprenait pas chez Marcienne certaines révoltes
-d'orgueil, de sensibilité cabrée. Mais c'étaient des nuances de
-désaccord, insensibles pour des yeux moins attentifs que les siens,
-incapables d'éclater jamais en surface, hors des limites où les
-maintenaient le respect réciproque, la fierté, le bon ton.
-
-Dans ce jour de décembre,--jour qui devait compter redoutablement au
-souvenir des deux belles-soeurs,--Marcienne, surprise que Charlotte ne
-lui eût pas encore rendu sa bienvenue gentille, et la voyant s'attarder
-d'une câlinerie si grave au cou de l'avocat, se rappela certaines
-bouderies de la petite quand elle-même s'était raidie en orgueil ou en
-volonté contre Édouard.
-
-Mais, récemment, Charlotte n'avait rien pu remarquer de ce genre. Et, si
-intuitive, elle ne l'était pas au point d'avoir pressenti de l'escalier
-l'acidité des paroles qu'ils échangeaient tout à l'heure.
-
---«Tu ne me dis pas bonjour, Lolotte?
-
---Mais si.»
-
-Un froid éclair des yeux diaphanes, et nul mouvement vers Marcienne pour
-l'embrasser comme d'habitude.
-
---«Les mioches... comment vont-ils?» demanda M. de Sélys, indifférent à
-ces manèges de femmes.
-
---«Ce sont des diables,» fit-elle avec le ravissement de cette
-constatation chez les jeunes mères. «Crois-tu que Georges et André ont
-voulu grimper sur la bicyclette de leur père? Elle est remisée dans
-l'atelier. Ces deux petits monstres l'ont fait rouler contre un
-chevalet. Tu te figures la dégringolade! Heureusement, c'était le
-portrait de la duchesse... Quatre-vingts ans, et elle trouve que Jacques
-l'a vieillie!... Il devait retoucher. C'est fait. Je t'assure qu'on ne
-voit plus ses rides, ni son menton poilu. Elle est ratissée proprement.»
-
-Charlotte riait. Un rire faux. Nervosité de la bouche, navrement des
-prunelles, tout le joli visage contracté, douloureux. Et cette
-obstination de ne s'adresser qu'à Édouard! Un lancinement d'inquiétude
-traversa Mme de Sélys. De l'ombre intime et lointaine tassée aux
-cavernes de la personnalité mystérieuse, une vapeur d'angoisse monta.
-Serait-il possible que Lolotte?... Absurde pensée! L'évidence même ne
-convaincrait pas cette chère petite naïve. Or, d'évidence, il n'en
-existait pas.
-
-Cependant le malaise pesait. Marcienne voulut forcer Charlotte à lui
-répondre:
-
---«Eh bien... A propos de bicyclette... Ma jupe... Ta femme de chambre
-pourra-t-elle la copier?
-
---Ta jupe de bicyclette!...»
-
-De quel ton sonnèrent ces mots! Mots alertes et allègres, tout à coup
-sombrés en une lourdeur de mort. Ils roulèrent au fond de Marcienne
-comme des pierres dans un abîme. Un écho s'éveilla. Puis ce fut une
-clameur, un roulement de foudre dont ses fibres tremblèrent. Elle se
-souvenait... La dernière lettre de Philippe... Celle qu'elle n'avait pas
-encore brûlée avec lui comme toutes les autres... N'était-ce pas dans
-cette poche?...
-
-Elle sentit les yeux de Charlotte boire sa pâleur. Dressant un front
-calme, elle prononça:
-
---«Un tailleur de Londres me l'a faite... C'est une coupe spéciale... Je
-serais bien étonnée...
-
---Vous parlez chiffons... Je vous laisse,» dit M. de Sélys.
-
-Il fit deux pas, puis se retournant:
-
---«Vous dînez tous deux avec nous, ce soir, Lolotte?»
-
-Elle rougit.
-
---«Mais... Je voulais justement te dire... C'est ennuyeux...
-
---Comment?...»
-
-Il prit l'air contrarié.
-
---«Tu sais bien, Charlotte, que nous aurons le ministre... Et pour la
-croix de ton mari, au premier janvier...
-
---Oh! Édouard...» murmura-t-elle.
-
-Une grande détresse apparut sur son transparent visage, aux traits
-d'enfance. Elle eut l'air près de pleurer.
-
---«Comme tu es bon!... Tu t'occupes de cela?
-
---Certes, je m'en occupe.
-
---Tu n'en disais rien.
-
---Ah! tu sais, moi, je ne suis pas l'homme des phrases. Si je t'en parle
-maintenant, c'est que je crois la chose à peu près sûre. D'ailleurs
-Jacques a plus de talent qu'il n'en faut.
-
---Oh! que tu es bon!... que tu es bon!...» répétait Charlotte.
-
---«Petite bébête... Quand il s'agit de toi... Où est le mérite?...
-Demande à Marcienne si elle me trouve bon.»
-
-Un rayon farouche, à travers l'attendrissement d'une larme, jaillit des
-yeux de Charlotte vers sa belle-soeur. Celle-ci prononça,--et la densité
-de signification dépassait les mots:
-
---«Vous êtes bon, mon ami, foncièrement bon. Je le crois et je vous le
-dis de tout mon coeur.
-
---Oh! oh!...
-
---Votre bonté,» reprit Mme de Sélys, «est une bonté active, qui se met
-en mouvement pour le bien d'autrui. Elle n'est pas la bonté sensitive
-qui s'émeut, qui sympathise, qui comprend.
-
---Et qui se prodigue en belles paroles,» reprit Édouard avec ironie.
-
---«Les paroles ont une grâce agissante,» dit vivement Marcienne.
-«Comment pouvez-vous les dédaigner dans le domaine sentimental, vous qui
-connaissez leur puissance de conviction, vous, un grand orateur?...»
-
-Elle s'interrompit, surprise par un écho strident:
-
---«Le domaine sentimental!...» répétait Charlotte, avec un ricanement
-aigu.
-
-Cependant l'avocat regardait sa montre:
-
---«Sapristi!»
-
-En deux enjambées gagnant la porte, il cria encore:
-
---«A ce soir, c'est entendu.
-
---J'enverrai Jacques,» dit Charlotte. «Moi, réellement, je ne peux pas.»
-
-Il n'entendait plus. Une portière retomba. Les deux belles-soeurs
-restèrent en face l'une de l'autre.
-
-
-
-
-II
-
-
---«Marcienne, j'ai à te parler,» dit Charlotte.
-
---«Viens.»
-
-Toutes deux traversèrent des pièces, gagnèrent un salon que Mme de Sélys
-appelait son atelier.
-
-Quelques chevalets, des moulages, un mannequin drapé d'étoffes, des
-toiles sans cadre accrochées aux murs justifiaient ce titre.
-
-Mais le grand piano à queue, et surtout, dans un angle, le bureau de
-bois mat aux incrustations d'étain, chargé de papiers, de livres,
-disaient les occupations favorites.
-
-Marcienne composait des mélodies dont elle rimait les paroles. De son
-talent, qu'on vantait sans le connaître, et qui méritait mieux, elle
-tirait des jouissances purement personnelles. La fierté lui rendait la
-modestie sincère. Il ne lui plaisait pas de soumettre au jugement des
-autres ce qui surgissait en vibrations plus ou moins expressives de ses
-enchantements ou de ses nostalgies. La griserie qu'elle en éprouvait se
-serait évaporée, croyait-elle, devant l'incompréhension, l'indifférence,
-ou--pis encore--les compliments prodigués à faux. C'était, chez elle,
-une pudeur d'âme invincible. L'horreur du cabotinage mondain aggravait
-cette réserve. Et l'asile même de ses méditations artistiques restait
-sacré. Quelques intimes seuls, quelques élus de sa sympathie,
-connaissaient l'atelier. Ils étaient moins nombreux encore ceux qui
-avaient entendu la maîtresse de la maison chanter ou lire ses vers, de
-sa voix aux modulations pénétrantes.
-
-Dans ce sanctuaire, Marcienne se sentit à la fois plus vulnérable et
-plus forte. L'accablement d'une immense misère confuse lui fit
-appréhender l'horreur de souffrir. Mais en même temps toutes les ailes
-de ses rêves s'ouvrirent à l'horizon lointain de son être. Le grand vol
-sombre et doux la souleva. Un souffle gonfla sa poitrine. Et,
-magnifiquement, l'ardeur et le droit de vivre illuminèrent ses larges
-prunelles.
-
-Droite, la tête légèrement renversée en arrière, de toute sa fierté
-raidie elle écrasait la timidité de Charlotte.
-
-Celle-ci, blanche et comme mourante, les lèvres tirées par un
-frémissement, les jambes amollies, dut s'asseoir. Elle défaillait.
-
-Il y eut un silence, une minute de grâce au bord du gouffre. Puis un
-geste de Charlotte. Deux pauvres petites mains qui cherchaient,
-s'égaraient, tremblantes. La blancheur d'un papier tendu. Et une voix
-inégale qui semblait traverser au fond de la gorge du sang ou des larmes
-en suspens.
-
---«Dans ta jupe de bicyclette... Heureusement j'ai ouvert le paquet
-moi-même. Ma femme de chambre aurait pu trouver cela...»
-
-Marcienne reconnut le pli de la feuille, l'écriture trapue, toute en
-largeur, les écrasements passionnés de la plume.
-
-Elle avait eu la folie d'emporter cette lettre dans une excursion--pour
-l'avoir tout un jour contre elle, dans la courte jupe collante, près de
-sa chair. Par quel inconcevable oubli avait-elle pu la laisser là?...
-Elle aurait juré l'avoir reprise, l'avoir emportée au nid de mystère où
-se dérobait, au delà du monde, au-dessus du monde, dans les régions de
-l'absolu, la fatale merveille de sa passion.
-
---«Prenez donc,» dit nerveusement Charlotte.
-
-Son geste de dégoût!... Et, sur ce papier qu'elle écartait comme une
-chose immonde, toute la splendeur d'amour que la Destinée fait surgir
-parfois, en des rencontres exceptionnelles, pour l'éblouissement, la
-transfiguration de l'être humain!
-
-Contraste dont s'épouvanta Marcienne. Un accablement l'anéantit devant
-les remparts infrangibles, l'isolement des âmes dans les taillis de
-l'inconcevable, les forêts sans bornes des sentiments, où résonnent, au
-long des sentiers qui nulle part ne se croisent, la foule des pas que
-nous ne rencontrons jamais.
-
-Mme de Sélys prit la lettre, et regarda cette petite soeur blonde
-qu'elle chérissait d'une si vraie tendresse, qui, en ce moment,
-souffrait tant à cause d'elle, et qui n'aurait même pas l'apaisement de
-comprendre. Elle murmura:
-
---«Pauvre... pauvre Lolotte!»
-
-Devant cette pitié inattendue, les yeux bleus, les yeux enfantins
-s'indignèrent.
-
---«Lisez cette lettre... Dites-moi si c'est bien à vous, à vous... la
-femme de mon frère, qu'on l'a écrite.»
-
-Oh! ce «vous» de justicière! Ce «vous» dont Lolotte avait eu peine à
-perdre l'habitude dans le respect, l'admiration, et qui lui revenait aux
-lèvres dans l'amertume, l'hostilité, le mépris! Marcienne fléchit sous
-le désastre que représentait cette syllabe.
-
-Elle s'assit à son tour.
-
-Instinctivement elle prit refuge près de son petit bureau, dans l'angle
-du paravent, forteresse de soie et de cristal où veillait l'armée de ses
-chimères.
-
-Elle posa la lettre sur son buvard. Ses yeux s'y fixèrent sans la
-relire. A quoi bon? Elle en savait les phrases par coeur. Mentalement
-elle se les redit, mesurant le sillon d'affreuse lumière tracé par
-chacune dans l'âme de Charlotte.
-
-Voici quelle était cette lettre:
-
- «Ma noble et tendre Marcienne,
-
- «Oui, certes, j'avais pris pour moi le PREMIER ADIEU, mais je voulais
- douter pour me faire du mal, me rappelant ce que tu m'as dit au début
- de notre immortel amour: «Rien n'est meilleur que la souffrance dans
- la vie et dans l'amour.» Parole horriblement fausse et atrocement
- vraie en même temps. Mais voici que tu m'as envoyé tes vers. Si tu
- voyais ce que j'ai fait de ce sonnet! Il est dans un état lamentable
- de vétusté, car il roule d'une poche à l'autre, tant je l'ai lu
- souvent, tant je l'ai embrassé, comme un grand fou, comme un grand
- enfant que je suis depuis que je t'aime, c'est-à-dire depuis que je te
- connais, depuis que je t'ai vue.
-
- «Oh! te rappelles-tu comme j'ai saisi ta main ce jour-là, comme je
- t'ai regardée tout de suite dans les yeux!... Déjà je te voulais...
- Que dis-je? Je t'avais déjà prise, et même si tu n'avais pas été si
- entièrement à moi depuis, ose dire que tu ne le fus pas, ce jour-là,
- au delà de toute séparation possible.
-
- «Cela a été soudain comme la flamme et comme la tempête... Et c'est
- une tempête qui souffle en nous depuis des semaines, des
- mois,--déjà!--et c'est une flamme qui nous consume, à moins qu'elle ne
- nous donne des forces nouvelles... Qui sait?
-
- «Pour ma part, je ne me savais pas si riche de passion ardente, de
- fierté, de sensibilité, de vaillance fougueuse. Ne prends pas cette
- phrase dans un sens orgueilleux. Il n'y a pas de quoi, au fond. Si je
- suis tel, c'est par toi, pour toi, à cause de toi uniquement. C'est
- Toi qui m'as voulu ainsi, qui m'as fait ainsi. C'est ton corps divin
- surtout, et c'est aussi ton âme adorable, et tes yeux... C'est Toi qui
- as voulu cela, et l'amour infini dont tu es digne m'a illuminé parce
- que tu m'as élu, me fait l'égal des plus illustres, des plus fortunés,
- des plus grands.
-
- «Je suis fou. Me comprends-tu? Je t'aime, Marcienne, je t'aime!...
- J'ai peur de le crier tout haut. J'ai peur d'être entendu de toutes
- choses. On doit le lire dans mes yeux. Quand on touche ma main on doit
- la sentir trembler d'amour. C'est fou... C'est fou! Où allons-nous?
- Qu'importe, pourvu que je t'aie, que je te tienne dans mes bras, sous
- mes lèvres, tu sais... tu sais...
-
- «Ah! m'amour, que je t'aime!
-
- «Donne ta bouche... Laisse-moi t'étreindre,--de loin,
- hélas!--passionnément, follement, dans l'attente des extases les plus
- exquises et les plus surhumaines qui soient.
-
- «Ton
-
- «PHILIPPE.»
-
---«Marcienne,» murmura Charlotte, «est-ce possible?
-
---Plus que possible... Inévitable.
-
---Vous osez dire?...»
-
-Elles se considéraient, haletantes.
-
---«Être la femme d'Édouard de Sélys, et le tromper!... Être VOUS,
-Marcienne, et descendre si bas!...»
-
-Un sourire, les sourcils levés. Mais Mme de Sélys se tut.
-
---«Parlez... Défendez-vous, par pitié!» supplia Charlotte.
-
---«De quoi me défendrais-je?» dit hautainement Marcienne. «Tu as surpris
-la vérité. Je ne nie rien.
-
---Et... _cela_ dure toujours? Et vous continuerez?...
-
---Oui.
-
---Si je ne m'oppose pas à cette infamie!
-
---Tu as plusieurs moyens d'empêcher, en effet, ce que tu juges ainsi,
-sans discernement.
-
---Sans discernement!... Mon frère!... Une injure pareille à mon frère,
-au plus noble des hommes!... Et pour qui?...
-
---Arrête!
-
---Ce Philippe, qui signe cette odieuse lettre, c'est bien Philippe
-d'Orlhac, n'est-ce pas?
-
---C'est lui.
-
---Il a vingt-sept ou vingt-huit ans?
-
---Pas davantage.
-
---Et vous en avez près de quarante.»
-
-Un léger sursaut du buste, le palpitement des longues paupières, la
-pâleur accrue: tels furent les signes, presque imperceptibles, de
-souffrance.
-
---«Mais ce garçon n'a rien d'extraordinaire!» s'écria Charlotte. «Il est
-entré dans la diplomatie parce que c'est une carrière de parade. Et il
-reste au ministère pour ne pas quitter Paris, où il s'amuse. Voilà le
-rival que vous donnez à Édouard!...
-
---Ma pauvre enfant!... Si tu soupçonnais ta naïveté!...
-
---Ma naïveté... Elle est morte!... Vous l'avez tuée, Marcienne. Vous
-étiez mon culte, mon adoration, mon modèle... Maintenant, je ne verrai
-plus que des abominations et des trahisons dans la vie.»
-
-Les paroles vibrèrent dans un frémissement de douloureuse sincérité.
-Jusqu'à présent, Charlotte, par la gaucherie de ses questions, la
-raideur où elle forçait son angoisse de petite fille prête à fondre en
-larmes, manquait totalement du prestige que réclamait son rôle.
-
-Mais soudain, elle fut elle-même. Elle eut l'accent de sa propre
-catastrophe morale. Son cri cessa d'être conforme à son attitude de
-surface. Il jaillit des profondeurs. Une intense émotion troubla
-Marcienne.
-
---«Ah! Charlotte... ma petite soeur!... Ah! quelle fatalité!
-
---Ne m'appelle plus ta soeur, Marcienne!... Je ne la suis plus. Je suis
-la soeur d'Édouard, de cet admirable grand homme, que, maintenant, ton
-existence même outrage!...»
-
-L'impétuosité des mots, le tumulte des sentiments, les sanglots
-éclatèrent. Et le tutoiement revenait, parmi les lambeaux sanglants de
-tendresse déchirée. Car ce n'était plus la sage petite Mme Fromentel,
-guindée jusqu'à l'accomplissement d'un effarant devoir: c'était Lolotte,
-éperdue de détresse, jetée dans une situation trop forte, et ne
-comprenant plus, ne voyant plus clair même dans sa propre conscience, à
-sentir qu'en face de la belle-soeur coupable, elle ne parvenait pas à la
-haïr, qu'elle subissait toujours son charme tendre, sa domination
-d'altière douceur, et qu'une tentation lui venait d'aller pleurer sur
-son épaule.
-
---«Comment as-tu pu faire une chose pareille... toi, Marcienne? Et tu ne
-t'en repens pas... Tu ne le regrettes pas!... Tu n'as pas l'air d'en
-souffrir...
-
---J'en souffre devant tes larmes, Charlotte. Je sacrifierais,--non pas
-mon amour,--mais ma vie, pour que tu n'aies pas lu cette lettre.
-
---Ton amour!... C'est à moi que tu dis cela!... Tu me donnes à entendre
-que ce misérable amour t'est plus précieux que l'existence, que ma
-sécurité morale, ma confiance en toi!...
-
---S'il ne m'était pas cher au delà de tout, je serais pire que tu ne me
-supposes.
-
---Cher au delà de tout!... Mais tu blasphèmes! Tu préfères un Philippe
-d'Orlhac à Édouard?
-
---Je ne les compare pas.
-
---Que t'a fait mon frère? Réponds-moi franchement. A-t-il eu envers toi
-des torts que j'ignore?
-
---Aucun.
-
---Sa froideur n'est qu'apparente, tu le sais bien, Marcienne. Il ne
-débite pas des fadaises sentimentales... Mais quel grand coeur que le
-sien! Et il t'aime, Marcienne, il t'aime!... d'une façon à laquelle je
-ne songerai plus sans épouvante.
-
---Ma tendresse pour lui, je te l'assure, Charlotte, est immense.
-
---Tais-toi. Tu n'as pas le droit de parler de ta tendresse pour lui.
-
---Je ne puis pas t'en vouloir de t'exprimer de la sorte. J'aurais sans
-doute dit des paroles semblables, en jugeant une situation telle que la
-mienne, il y a seulement quelques mois.
-
---Ah?... Et le crime que tu aurais condamné, maintenant que tu l'as
-commis, te semble justifiable?
-
---Bien mieux: je ne puis même pas me persuader que cette révélation
-nouvelle, profonde, foudroyante, de la vie, comporte quelque chose de
-criminel.»
-
-Charlotte écarquilla les paupières, ouvrit toutes grandes les claires
-fenêtres de ses yeux. Mais rien n'y entra des sombres lueurs dont
-fulgurait l'âme de Marcienne.
-
-La petite belle-soeur eut un mot de violence:
-
---«Les assassins tiennent aussi des raisonnements pareils.
-
---Oui, peut-être...» dit rêveusement Mme de Sélys. «Ceux qui raisonnent,
-du moins. Et les autres, inconsciemment. C'est la réflexion que je me
-suis faite, dans l'étonnement du mystère que j'ai découvert en moi.
-
---Ce mystère n'est pourtant pas compliqué,» murmura Charlotte.
-
-Ses pleurs s'étaient taris. La contraction des nerfs faisait par
-instants tressauter les muscles délicats de son visage. Un sourire
-avisé, furtif, d'un dédain qui s'appliquait, vint soulever la lèvre,
-puis se fondit dans le gercement d'un frisson.
-
---«Qu'est-ce que tu veux dire?» demanda Marcienne.
-
-Elle avançait la tête, un peu inquiète, mais sans aucun redressement
-défensif contre l'offense probable. Plutôt avec une espèce de
-sollicitude pour les tourments baroques dont la naïveté de sa
-belle-soeur devait aggraver la tristesse logique de leur situation.
-
---«Qu'est-ce que tu veux dire... que ce mystère n'est pas compliqué?
-
---Oh! ne me force pas à m'avouer à moi-même ce que je devine... ce qui
-m'écoeure!...»
-
-Le mot heurta le calme de Marcienne comme une pierre la surface unie
-d'un étang. Un tressaillement passa, en ondes vives, puis apaisées, et
-qui, soudain, moururent.
-
---«Va, parle... Parle, Charlotte, de ce que tu ignores... Comme je le
-ferais moi-même à ta place, comme nous le faisons tous quand nous nous
-jugeons les uns les autres. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de la
-douleur que j'ai mise en toi. Crie-la, cette douleur, ma pauvre enfant.
-Qu'importe si tu me blesses!»
-
-Quel secret de dignité était en cette hautaine créature? Comment, dans
-un si tragique défilé, se maintenait-elle sur les sommets, d'une
-démarche noble et sûre, tandis qu'elle aurait dû se débattre d'horreur
-au fond du précipice? Nulle arrogance d'ailleurs dans son accent, nulle
-vibration d'orgueil. Une certitude singulière, une mélancolie profonde,
-et une émouvante pitié. Mais pitié pour qui?... Pour Charlotte sans
-doute... Pour Édouard?... Qui sait? Et pour toutes les misères des
-coeurs, auxquelles sa passion la rendait compréhensive... Pour tout ce
-qu'il y a de mesquin, de fatal et d'amer dans la poursuite impérieuse du
-bonheur.
-
-Charlotte cependant, étreinte par cette supériorité, se taisait.
-Marcienne insista. Et la jeune femme, balbutiante, finit par dire:
-
---«Ah! cette idée qui me remplit de honte pour toi, pour moi, pour nous
-tous... qui me fait prendre en dégoût l'amour, le monde entier, tout ce
-qui existe!
-
---Quelle idée?
-
---Édouard a cinquante-cinq ans. M. d'Orlhac n'en a pas trente. Et ce
-n'est pas de platonisme qu'il te parle dans son odieuse lettre... Toi,
-Marcienne, toi!... C'est pour _cela_ que tu trompes l'homme admirable
-qu'est mon frère... que tu exposes son honneur... sa vie peut-être...
-Car tu sais bien qu'il en mourrait.»
-
-Sur le beau visage de Mme de Sélys, depuis le cou jusqu'aux racines des
-cheveux relevés, la marée rose du sang surgit d'un flot brusque,
-s'étendit, resta.
-
-Elle s'accouda, les doigts au front, les paupières closes.
-
-Et elle ne dit rien.
-
-Charlotte l'épia, déconcertée.
-
-C'était l'accusation suprême qu'elle avait lancée là, et même avec un
-scrupule de la formuler, cette petite épouse gentille, tendre et froide,
-qui se croyait éprise de son mari et lui avait donné trois enfants, tout
-en conservant une indifférence physique et une antipathie morale pour
-les manifestations sensuelles de l'amour. Ces manifestations, il faut le
-dire, avaient été bornées, de la part de Jacques Fromentel, par le
-principe qu'il professait et exprimait suivant la formule classique: «On
-ne traite pas sa femme comme une maîtresse.»
-
-Et, de fait, sans trop savoir comment on peut traiter une maîtresse,
-Charlotte envisageait vaguement, dans le désir trop ardent de l'homme,
-dans ses caresses trop vives, quelque chose de dégradant pour la femme.
-Elle entrevoyait ce domaine obscur avec l'intolérance rendue plus rigide
-par la curiosité inavouée, le dépit inconscient, qui pince les lèvres et
-aigrit la voix des vierges vieillies et des épouses trop chastes.
-
-Douée d'une joliesse exquise, à qui l'on faisait fête, et d'une
-mansuétude charmante, Charlotte hérissait d'aussi peu d'angles que
-possible le petit glaçon de sa vertu. Toutefois elle gardait, pour les
-coupables amoureuses, ce «Comment peuvent-elles?» qui plisse de dégoût
-les lèvres que n'ont jamais affolées les baisers.
-
-Et c'était Marcienne,--cette Marcienne tant admirée, toujours vue si
-haut planante, cette femme qui portait le nom illustre de son frère,
-dépositaire d'un repos si précieux, d'un honneur si sacré, c'était cette
-soeur aînée, maternelle à sa jeunesse, qui glissait au plus vil péché,
-dans les bras d'un homme de dix ans moins âgé qu'elle!
-
-Pourquoi ne repoussait-elle pas au moins l'imputation de folie
-charnelle? Pourquoi n'avait-elle pas une protestation, pas un geste pour
-se soustraire au bas soupçon dont Charlotte eût voulu écarter l'horreur?
-Que n'invoquait-elle quelque chimère de compassion, de dévouement, un
-entraînement romanesque?... Mais cette rougeur d'aveu!... Et maintenant
-ce silence... Ces paupières abaissées, voilant un abominable rêve...
-
-Marcienne songeait au miracle de la volupté magnifique... à
-l'extraordinaire unisson de deux êtres de chair dont les fibres et les
-nerfs s'attirent de l'attraction irrésistible qui rend foudroyantes les
-grandes forces de l'univers. Elle songeait que les ardents nuages
-magnétiques,--lorsque, du fond le plus lointain de l'espace, le vent les
-jette l'un vers l'autre,--ne peuvent pas se soustraire à l'union
-prodigieuse dont toute l'immensité s'illumine. Et qu'ainsi deux
-créatures humaines, qui marchaient calmes et inconscientes de leur
-puissance passionnelle avant de se rencontrer, sentent, quand leurs yeux
-se croisent enfin, quand leurs mains se touchent, que la fatalité d'un
-bonheur formidable est sur eux. L'étreinte leur devient inévitable,
-comme l'éclair aux nuées.
-
-Tout disparaît devant la loi despotique de leur amour. Quelque chose
-d'infini passe dans leurs joies, comme si la Nature y condensait tous
-les secrets de la vie et de la mort. Car le couple élu pour cette rare
-félicité de la chair rentre dans l'ordre parfait, réalise le phénomène
-essentiel, résume dans un baiser de feu l'harmonie des mondes. Auprès
-d'une union pareille tous les autres mariages, légitimes ou illégitimes,
-ne sont que des ébauches d'amour, des essais plus ou moins durables, des
-erreurs plus ou moins douces de l'imagination et des sens.
-
-Marcienne, le front sur sa main, sous l'ombre de ses paupières, vit les
-yeux de son amant, sa bouche... Elle sentit autour d'elle les bras
-d'adoration et de caresse qui l'avaient emportée dans les régions
-divines, sur les sommets de lumière, dans les au-delà fabuleux qu'elle
-eût ignorés toujours...
-
-Comment le regret et le repentir seraient-ils venus? Elle n'avait au
-coeur, à côté de sa passion, qu'un grand désir de la mort, un désir qui,
-brusquement, l'avait saisie le jour où elle s'était éblouie devant la
-beauté de son amour. Toute sa vie n'avait été qu'une marche à tâtons
-vers la minute resplendissante. Redescendrait-elle dans la nuit les
-chemins qu'elle avait montés vers l'aurore? Que pouvaient être les
-lendemains d'une félicité pareille?
-
-Si elle l'eût goûtée à vingt ans, peut-être eût-elle imaginé qu'un si
-complet bonheur était le pain quotidien de l'existence, qu'il devait
-être éternel ou qu'il se renouvellerait à l'infini.
-
-Mais elle en avait trente-huit. Elle avait sondé les choses et les
-êtres, les joies et les douleurs, par toutes les forces intuitives de sa
-nature d'intelligence et de sensibilité. Il y a quelques semaines
-seulement, n'aurait-elle pas juré qu'elle connaissait la mesure de tout,
-ayant au moins tout imaginé de ce qu'elle n'avait pas ressenti?
-
-Aujourd'hui, elle en arrivait à se demander comment, avant de connaître
-Philippe, elle concevait l'amour. Et elle n'y parvenait pas. Elle
-prenait en pitié son ignorance antérieure.
-
-Du moins elle en savait assez pour connaître que rien ne dure, pour
-observer l'affreuse rapidité des jours, pour compter les heures de grâce
-accordées à sa jeunesse finissante.
-
-Et voilà pourquoi Marcienne souhaitait d'un âpre voeu quelque mort
-soudaine et douce.
-
-N'est-ce pas la seule éternité qui pouvait être accordée à son rêve? Des
-siècles n'y ajouteraient rien. Il suffirait pour qu'il fût impérissable
-qu'elle ne le vît pas finir.
-
-La voix de Charlotte la tira de sa rêverie.
-
-Mme de Sélys regarda cette enfant.
-
-Comment lui faire comprendre ce qu'elle-même, Marcienne, malgré ses
-années en plus, sa supériorité d'organisation, sa curiosité de la vie,
-n'eût pas compris quelques mois auparavant, n'eût jamais compris
-peut-être sans le piège de lumière et de folie où l'avait prise le
-destin?
-
-On lui avait tant fait la cour! Elle se sentait naguère encore si sûre
-d'elle-même, dans sa méfiance amusée des protestations que le désir met
-aux lèvres des hommes. Elle se serait condamnée d'avance sur la simple
-vision de sa conduite actuelle. Comment Charlotte ne la
-condamnerait-elle pas?
-
---«Ainsi,» disait la jeune femme, «tu te renfermes dans ton silence,
-Marcienne? Tu ne daignes me donner aucune explication, tu ne veux
-prendre aucun engagement?...
-
---A quoi bon? Corrige-t-on la fatalité par des paroles?
-
---Je la corrigerai par des actes.
-
---Que feras-tu?
-
---J'avertirai mon frère.
-
---Malheureuse enfant! Ne vaudrait-il pas mieux que tu prisses une arme
-pour le tuer?
-
---Je cesserai de te voir en tous les cas, Marcienne. Je n'entrerai plus
-dans cette maison où ton mensonge habite.
-
---Ce serait tout révéler à Édouard.
-
---Tu ne veux pas que je joue un rôle dans ta comédie, que je devienne ta
-complice?
-
---Je ne veux que sauver de la douleur celui que j'offense malgré moi.
-C'est bien assez du mal que je t'ai fait, ma pauvre Lolotte.
-
---Pourquoi n'as-tu pas le courage de ta folie, ne divorces-tu pas?
-
---Parce que ni Édouard ni moi nous ne pourrions vivre l'un sans
-l'autre.»
-
-A cette étonnante réponse, Charlotte eut un moment de stupeur. Puis,
-affolée d'incompréhension, d'impuissance, elle s'écria:
-
---«Eh bien, j'irai trouver M. d'Orlhac. Je le supplierai ou je le
-menacerai. Si c'est un homme d'honneur, il renoncera à toi.»
-
-Marcienne, sans répondre, posa sur Charlotte un long regard
-indéfinissable.
-
-Il y eut un silence. Toutes deux maintenant se tenaient debout, face à
-face. Et, brusquement, dans cette confrontation, le sentiment de ce qui
-les divisait sombra en elles, tomba au second plan de leurs âmes, subit
-comme une courte éclipse. La douceur intime et ancienne de leur amitié
-ressurgit. Un long flot de tendresse monta, dans une horreur étonnée de
-la lutte. Pouvaient-elles se traiter en ennemies? Mais que s'était-il
-donc passé? Pourquoi n'avaient-elles pas prononcé le mot qui les aurait
-fait se comprendre? Il devait exister, ce mot. Rien n'était irréparable.
-La triste chose pouvait finir, s'oublier, s'effacer comme un mauvais
-rêve.
-
-Charlotte surtout, si longtemps pliée à l'influence de cette soeur
-qu'elle admirait, et dominée à cette minute même par le mystère, par le
-calme d'une nature vraiment supérieure,--plus enfant aussi, plus crédule
-aux miracles des revirements et des réparations,--admit soudain et sans
-cause la possibilité d'un remède.
-
---«Marcienne... j'avais tant de chagrin!... Pardon si je t'ai blessée...
-Je ne te juge pas, je t'implore... Dis, tu ne voudras pas notre malheur
-à tous!...»
-
-Des larmes noyèrent les yeux de Mme de Sélys.
-
---«Lolotte!... Chère petite Lolotte!...
-
---Marcienne... j'en mourrai!
-
---Tais-toi, oh! tais-toi!...»
-
-Elles s'étaient rapprochées. Elles s'étreignaient à présent,
-frémissantes de sympathie, d'angoisse. La tête blonde s'appuyait sur
-l'épaule plus haute. L'aînée entourait la cadette de ses bras, avec un
-bercement imperceptible, comme pour une petite fille que l'on console.
-
---«Pourquoi as-tu fait cela, Marcienne?
-
---Je ne puis pas te le dire.
-
---Je t'aimais tant!... Et maintenant... de t'embrasser ainsi, il me
-semble que je trahis mon frère.
-
---Ne crois pas une pareille chose.
-
---J'ai eu des idées affreuses. J'en aurai encore. Comment vivre entre
-vous deux désormais?
-
---Hélas! pauvre enfant, ce n'est pas moi qui peux te le dire. Toute
-sollicitation de ma part pour assurer son repos, à lui, aurait l'air de
-réclamer ta complicité.
-
---Comment!... Ta fierté ne me demande rien! Tu me laisses libre d'agir?
-
---Absolument libre.
-
---Mais je ne sais pas ce que je dois faire. Et quoi que je fasse ou non,
-je deviendrai folle de douleur.
-
---Tu as tes enfants, Charlotte. Oublie le reste et ne pense qu'à eux.
-
---Je suis l'enfant de mon frère. Il m'a élevée. Je lui dois tout. Voilà
-ce que je n'oublierai jamais.»
-
-Un retour d'hostilité sur cette parole. Un recul.
-
---«A toi de voir,» dit Marcienne, «si, en l'éclairant, tu lui rendrais
-le bien qu'il t'a fait.»
-
-Ce fut le seul effort où condescendit l'orgueil de Mme de Sélys, pour
-inciter sa belle-soeur au silence.
-
---«Et... tu es décidée, Marcienne?... Tu reverras M. d'Orlhac?
-
---Sur ceci, je n'ai pas à te répondre.»
-
-Les fronts et les coeurs de nouveau redressés. Les yeux durcis. Une
-désolation d'espace entre les âmes.
-
---«Adieu, Marcienne.
-
---Au revoir, Charlotte.»
-
-Et comme la jeune femme soulevait la portière:
-
---«Ne viendras-tu pas dîner ce soir?
-
---Je ne le peux pas. Adieu.»
-
-
-
-
-III
-
-
-Marcienne descendit du fiacre au coin de la rue Mozart.
-
-Elle paya le cocher, lui donna plus qu'elle ne devait, par manque
-d'habitude, car, n'ayant jamais, jusqu'à cette époque de sa vie,
-pratiqué les courses mystérieuses, elle ne connaissait guère que sa
-propre voiture.
-
-Puis elle s'engagea dans la rue Ribéra.
-
-Quel sens avaient pris pour elle les trois syllabes du nom de ce maître
-espagnol! Quel sens plus pénétrant, le singulier décor de cette rue
-lointaine d'Auteuil, dont la pente, généralement déserte, descend entre
-d'anciens jardins, le long de clôtures par-dessus lesquelles pendent des
-branches.
-
-Ces arbres enfermés représentent les débris des bois qui, naguère
-encore, résistaient à la lente conquête de la ville, à la marche en bon
-ordre de l'armée formidable des maisons. Ilots de verdure, transformés
-en petits parcs autour de villas particulières, ils disparaissent l'un
-après l'autre. La valeur des terrains augmente à l'ouest. L'emplacement
-d'une charmille est un capital perdu. On déracine pour bâtir. Déjà, vers
-le haut de cette pittoresque et verdoyante rue Ribéra, des constructions
-dressent leurs sept étages, dans l'horreur accrue des façades
-prétentieuses, des encorbellements lourds, des ferrures peintes en bleu
-pâle et des petits bandeaux de faïence aux tons criards.
-
-Marcienne franchit vite cette région de modernité vulgaire.
-
-Au delà, tout de suite, l'impression de dépaysement, d'existence
-lointaine.
-
-Les secs trottoirs d'hiver sous la retombée des branches. Les nobles et
-tristes formes des grands arbres dépouillés. La vie mystérieuse des
-demeures entrevues dans le cadre des grilles, et qui semblent abriter
-des sensations fortes et lentes. La ouate basse du ciel de décembre
-déchiquetée aux ramilles noires. Et le parfum âcre, brumeux, qui monte
-des terreaux, des racines, des chrysanthèmes morts, des lierres vivaces.
-
-Une impression morne et recueillie de province, une haleine de solitude
-forestière, avec une pointe aiguë de réminiscence nostalgique.
-
-Marcienne aspirait ces choses, leur ouvrait toute son âme, déjà grisée
-de rêve, les yeux alanguis, les narines palpitantes.
-
-Elle entrait dans son univers passionné. Elle était au seuil du
-merveilleux abîme, de l'au-delà, du surhumain.
-
-Elle s'arrêta devant une grille étroite, murée à l'intérieur par des
-volets pleins, qui ne laissaient rien voir.
-
-Elle l'ouvrit, la franchit et la referma, furtive et preste.
-
-Dans le jardin, elle s'arrêta, la main à sa poitrine gonflée, où le
-coeur bondissait follement.
-
-Une joie douloureuse l'oppressait. Dès cette première minute, tout ce
-qu'il y avait dans son amour de voluptueux et de tragique, tout ce qui
-en faisait l'ivresse et l'amertume, se précipitait en elle, y jetait
-cette exaltation douce et en même temps terrible, qui semblait à
-Marcienne la saveur suprême de la vie.
-
-Son amour... Il était là, partout, dans cet asile secret et cher. Il se
-levait passionnément de toutes choses: de la pelouse étroite, où le
-gazon se poudrait d'une poussière de brouillard; des corbeilles, où la
-sollicitude entêtée de l'amant voulait maintenir des fleurs en plein
-décembre; de l'allée tournante, où le gravier criait une discrète
-bienvenue; du petit porche à colonnettes, au fronton duquel
-s'échevelaient des ramuscules morts de glycine.
-
-Les yeux de Marcienne effleuraient chaque trait du blême jardinet
-d'hiver, chaque détail de la façade, avec une caresse attendrie. Stables
-images des heures miraculeuses et fugitives. Apparences qui
-subsisteraient en elle à travers tout l'avenir obscur, jusqu'aux portes
-de la mort... Oui, toujours, toujours, elle les verrait. Et c'était le
-seul «toujours» dont la certitude fût permise à sa jeunesse déclinante.
-
-Une pâleur à la joue, Mme de Sélys entra.
-
-Il était à peine trois heures et demie. Philippe ne serait pas encore
-là. Elle le savait.
-
-Le jeune homme n'habitait pas cette villa, louée uniquement pour leurs
-rendez-vous.
-
-Il demeurait avec sa mère, dans un superbe appartement de la place
-Vendôme.
-
-C'était pour ne pas quitter Mme d'Orlhac, et non, comme l'avait insinué
-Charlotte, pour mener à Paris une vie de plaisirs, que le jeune
-diplomate s'était fait donner un poste au ministère des Affaires
-Étrangères, plutôt de d'accepter le secrétariat d'ambassade auquel il
-avait droit.
-
-Philippe, sous certaines apparences de futilité mondaine, et avec ce
-scepticisme d'attitude qui est le costume d'élégance morale de rigueur à
-notre époque, était un être de tendresse, de chimère, de vive
-sensibilité.
-
-Un courant d'idées, une mode d'opinion, en façonnant les gestes de tous,
-laisse intact le caractère de quelques-uns. Vers 1830, il y a eu des
-romantiques au coeur sec; et, pour un petit nombre qui s'exaltaient
-sincèrement, combien restaient glacés tout en pinçant de la guitare
-lyrique.
-
-Aujourd'hui, il faut être féroce. Mais les larmes qu'on n'étale plus au
-dehors ne laissent pas que de couler en dedans. L'égoïsme, la négation,
-la «blague», sont pour certains les traits du visage véritable. Mais
-pour d'autres ce n'est qu'un masque retenu par la fierté.
-
-Jusqu'à vingt-huit ans, Philippe d'Orlhac avait essayé d'être de son
-époque. Il avait eu des maîtresses, et se vantait de ne leur avoir
-jamais dit: «Je vous aime.» Il cachait comme une faiblesse inavouable
-son culte pour sa mère, la soumission où il restait volontairement
-vis-à-vis d'elle, plus troublé de lui causer un chagrin que, dans son
-enfance, de subir une de ses gronderies. Il se défendait d'un
-enthousiasme ou d'une admiration autant que d'une impulsion basse. Il
-affectait de goûter dans l'art l'intellectualité seule et de mépriser le
-sentiment.
-
-De bonne foi, il se composait une tenue morale en contradiction avec sa
-nature secrète. Il en subissait le malaise sans se l'expliquer. C'était
-un enfant. Il ne se connaissait pas.
-
-Mais il rencontra Marcienne de Sélys.
-
-Et ce fut, dans ce coeur neuf, intact,--prisonnier dont on ouvrait le
-cachot et qui découvrait la splendeur du soleil,--un éblouissement de
-passion; chez cet être jeune, ardent, crédule, qui se croyait vieux de
-tous les siècles de pensée humaine, qui se jugeait indifférent,
-sceptique, une éclosion de miracle, une apothéose de chair et d'âme à
-illuminer toute l'existence.
-
-Lui qui se renfermait dans l'artificielle forteresse de son MOI, qui
-s'appliquait à cette culture taciturne et altière de sa personnalité, il
-se donna avec confiance, avec fougue, avec une tendre prodigalité de
-tout son être. Et il éprouva un bonheur extraordinaire à se donner
-ainsi. Il eut l'émerveillement de ce qu'il croyait un miracle, alors
-qu'il rentrait seulement dans la véritable ordonnance de sa nature. Il
-attribua ce miracle à la grâce unique, incomparable de Marcienne. Il
-adora cette femme avec l'illusion d'un amant à son premier
-amour,--l'illusion qu'elle seule aurait pu lui ouvrir les portes du ciel
-inconnu, et que, s'il la perdait, ces portes se refermeraient pour
-toujours. Il eut la reconnaissance agenouillée d'un adolescent, avec la
-fierté ombrageuse, le prestige de volonté et d'intelligence, l'entente
-des choses sensuelles, qui sont le fait de l'homme.
-
-Marcienne songeait à la beauté, à la spontanéité de ce jeune amour,
-tandis qu'assise dans le petit salon de la rue Ribéra elle attendait
-Philippe.
-
-Tous les jours, vers cinq heures, en sortant du ministère, il courait à
-Auteuil. Il s'enfermait dans leur chère maison, sans jamais être sûr que
-Mme de Sélys pourrait l'y rejoindre, car n'était-elle pas entourée de
-toutes les barrières de la prudence et des nécessités mondaines? Il
-écrivait ou lisait jusqu'au moment--tardif par bonheur aujourd'hui--des
-dîners en ville.
-
-Il s'habillait là, sans valet de chambre, et partait, morose ou enivré,
-suivant que Marcienne était ou non venue.
-
-Le domestique sûr, réservé au service de la villa, ne paraissait que le
-matin. L'horreur des curiosités serviles, plus que le danger, faisait
-écarter par les amants toute présence mercenaire.
-
-Mais, par les ordres de M. d'Orlhac, tout, dans le nid étroit, si
-soigneusement paré, était prêt à partir de midi pour une arrivée
-inopinée de Mme de Sélys. Un caprice de nostalgie ou de rêve y amenait
-parfois la jeune femme, comme en cet après-midi où elle accourait se
-réfugier là, toute meurtrie de son entretien avec Charlotte.
-
-La tête au dossier de la bergère, dans le silence passionné, dans
-l'arome des fleurs dont s'imprégnait la tiède atmosphère, Marcienne
-réfléchissait.
-
-Un sourire de tendresse mélancolique flottait à ses lèvres. Elle
-regardait au fond d'elle-même, dans l'arrière-plan de détresse obscure
-qui se creuse sous une passion telle que la sienne, et elle trouvait une
-volupté étrange à la secrète souffrance qu'elle éprouvait seule, que
-seule elle connaissait. Tout à l'heure, quand l'adoré viendrait, avec
-quelle joie triomphante elle lui ouvrirait ses bras, elle lui tendrait
-sa bouche! Comment se douterait-il des ombres que mettent au coeur d'une
-femme de cet âge, et qui aime, les lointains déjà profonds de la vie?
-Elle-même y penserait-elle encore dans l'étourdissement de l'ivresse?
-Sous les baisers de Philippe, ne trouvait-elle pas la sensation
-d'existence indomptable et éternelle qui doit être la respiration des
-dieux? Et quand, tremblante et mortelle, Marcienne retombait sur la
-terre, tout le tragique des hiers et des lendemains, qu'ignoraient les
-vingt-huit ans de Philippe, ne devenait-il pas une source de volupté
-sombre? Aurait-elle renoncé, même pour l'insouciance de la jeunesse, qui
-ne sait pas goûter la vie, à l'intense, à l'amère saveur de ses joies
-formidables et précaires?
-
-Ah! ce qui la faisait si grande!... La mort en soi de l'égoïsme,
-l'acceptation du destin, la tendresse non point seulement pour l'amant
-d'aujourd'hui, pour l'amant éperdu de passion, mais pour le fatalement
-infidèle de bientôt, pour celui qui s'écarterait de son chemin, pour
-l'être qui portait en lui-même, sans le savoir et sans le croire--mais
-elle savait, elle!--l'infinie douleur des jours à venir.
-
-Elle l'aimait!... Comme elle l'aimait pour l'enchantement des heures
-présentes, et pour le martyre que, malgré lui, malgré son adorable
-coeur, il ne pourrait pas ne pas lui infliger plus tard.
-
-Capable de savourer, d'approfondir des émotions pareilles, Mme de Sélys
-ne se croyait pas tenue d'y renoncer, même pour son mari, même pour
-Charlotte. Elle eût protesté devant Dieu même de son droit de vivre un
-tel rêve.
-
-Extase de mélancolie, de sacrifice tendre, merveilleux frissons de la
-chair: c'était la cime de son destin qu'elle atteignait. Qui donc l'eut
-empêchée d'y monter?
-
-Un grincement de la grille--si léger, mais qu'elle entendit--la souleva
-vers une fenêtre, dont elle écarta le rideau.
-
-A travers l'ombre complètement tombée, elle devina plutôt qu'elle
-n'aperçut Philippe.
-
-Elle toucha le commutateur électrique. Des lueurs jaillirent. Les gerbes
-de roses, de lilas, dans les vases aux formes bizarres, surgirent
-triomphalement de la nuit. Elle reconnut la certitude de l'amour... les
-pas dans le vestibule...
-
-Oh! son coeur qui bondit! Et, dans ses veines, le grand flot de suavité
-tumultueuse...
-
-Le voici, l'amant. Il entre:
-
---«Tu es là!... J'ai vu la lumière... Ah! que je suis heureux!»
-
-Tout de suite leurs bras se sont noués aux bustes, leurs lèvres se
-prennent.
-
-Les subtilités de leurs âmes s'évanouissent dans l'attraction impérieuse
-des corps. Et c'est la commotion bouleversante, la défaillance, toujours
-nouvelle et comme imprévue, de la première caresse. Cet homme jeune et
-ardent, cette femme aux nerfs fougueux et délicats, s'aiment avant tout
-de tous leurs sens.
-
-L'appel réciproque de leurs fibres vivantes est si net, si violent,
-qu'ils en souffrent,--palpitants, écrasés,--dans le coup de foudre de
-chaque rencontre. Ils délirent, tremblent et s'émerveillent tout d'abord
-de s'effleurer.
-
-Puis ce désordre s'apaise. Les voeux de la chair se précisent. Ils
-retrouvent le discernement des baisers.
-
---«Viens...» murmure à Marcienne la voix altérée de Philippe. «Viens...
-je t'aime... je te veux... à moi... toute.»
-
-Elle marche, enivrée, dans son étreinte.
-
-Elle se laisse entraîner vers les demi-ténèbres de leur chambre.
-
-Ni résistance calculée, ni coquetterie. Ils sont tous deux dans la
-grande passion dévorante, qui n'a pas besoin de subterfuges,
-d'aiguillons.
-
-Ils ont l'un de l'autre une soif égale. Et cette soif ne ressemble pas
-aux fièvres d'imagination qu'ils ont pu connaître--lui, dans des
-aventures sans sincérité; elle, dans deux mariages: le premier, de
-virginale ignorance, le second, d'enthousiasme intellectuel.
-
-Ils découvrent ensemble le paradis de leur amour. Chacun est pour
-l'autre l'initiateur involontaire, par la seule ingéniosité de sa
-tendresse.
-
-Leurs baisers se façonnent à leurs lèvres, parce que ce sont _leurs_
-lèvres, sans qu'aucune science perverse, aucune furtive réminiscence,
-n'émousse la saveur violente, aiguë et neuve de leurs caresses,
-l'émerveillement de leurs audaces dans le mystère des voluptés.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et maintenant ce sont les premiers mots de la causerie qui suit
-l'extase: cette causerie chuchotée des âmes blotties l'une contre
-l'autre comme le sont les corps heureux; ces paroles qui, dans leur
-folle et câline douceur, gardent des frôlements, des soubresauts de
-chair frémissante.
-
---«Alors... tu m'aimes?
-
---Oh!... si je t'aime!...
-
---Tu as pensé à moi depuis avant-hier?
-
---Tout le temps, ma chérie. Je ne pense que trop à toi, mon Dieu!...
-
---Pourquoi, trop?»
-
-Il ne répond pas tout de suite. Un reflet de souffrance passe dans ses
-yeux, que l'ombre et la passion remplissent d'une splendeur obscure. Et
-Marcienne y distingue le mal de jalousie dont il souffre, parfois
-jusqu'à l'injustice, jusqu'à la fureur. Elle regrette sa question. Mais
-dans la pression soudain plus étroite dont elle l'enserre, Philippe se
-domine, refoule en lui-même l'élan cruel, cherche sa réponse à la
-surface des impressions troubles.
-
---«J'ai tellement ton nom dans le coeur, dans la pensée, sur les lèvres,
-que je crains toujours qu'il ne m'échappe. Par moments... figure-toi...
-je sursaute... je crois l'avoir prononcé distinctement... Comme ces gens
-qui s'endorment à l'église, et qui se réveillent effarés, qui regardent
-leurs voisins avec inquiétude, croyant avoir parlé tout haut.»
-
-Elle sourit,--moins effrayée d'une imprudence possible que d'une minute
-d'indifférence chez le jeune homme. Mais il est bien à elle. Il est
-sincère. Elle le contemple sous l'estompe de la fine obscurité. Cette
-belle tête, rayonnante de virile jeunesse, lui appartient. Cette chair,
-ce coeur, sont tout vibrants d'elle. Oh! la magnificence de la
-possession d'amour... Elle s'en extasie, Marcienne. Car, ce qui l'a fait
-souffrir dans le seul homme qu'elle ait aimé auparavant, dans son mari
-Édouard de Sélys, c'est la résistance latente de cet intellectuel, qui,
-sans cesse, et pourtant très épris, se défendait contre le sentiment.
-
-L'orgueil d'Édouard n'admettait pas l'abandon complet à une femme, même
-à la femme qu'il adorait. Et celui-ci, ce Philippe, qui se livrait, qui
-se donnait, qui ne savait pas comment se donner assez, dût-il en
-souffrir!... Quel ravissement, quel attendrissement de tenir entre ses
-mains le bonheur d'un être si cher! Comme elle l'aimait pour sa
-confiance, pour la noble témérité qui consiste à ne rien garder par
-devers soi en amour. L'immensité tendre qu'elle sentait en elle-même
-était si bien faite pour accueillir le don merveilleux, pour abriter
-chaudement, profondément, le coeur candide et désarmé!
-
-Elle glisse sa bouche contre l'oreille de Philippe. Elle murmure,--par
-un jeu où se plaît leur passion:
-
---«Qu'est-ce que je suis pour toi?
-
---Tu es mon idole adorée.»
-
-Elle secoue la tête,--cette tête dont la fierté grave se disperse en
-mutinerie amoureuse, et qui, les cheveux défaits, paraît si jeune dans
-le désordre des dentelles.
-
---«Qu'est-ce que je suis?
-
---Ma passion... mon bien... mon tout.
-
---Non... Non... Dis vite.»
-
-Alors il prononce le mot qu'elle attend,--ce mot que le respect de
-l'homme n'eût pas avoué d'abord à lui-même, mais que Marcienne a
-transfiguré, dont elle a fait un suprême symbole d'étreinte, de
-communion sensuelle, de périlleuse et divine folie.
-
---«Tu es ma maîtresse.
-
---Oui... Je suis ta maîtresse... TA MAÎTRESSE!...»
-
-Elle serre les dents, pâle de la signification ardente. Les étoiles de
-ses yeux scintillent et sombrent entre le voile des cils. Elle fait
-répéter à Philippe, elle répète elle-même les syllabes dont la hardiesse
-d'aveu, dont même la sonorité nerveuse et crissante la grisent. Puis
-elle ajoute, la voix mollie en un roucoulement de rêve:
-
---«Tu es mon amant... mon amant!...»
-
-Pour le lui redire, le jeune homme se met à genoux, délirant
-d'adoration:
-
---«Je suis TON AMANT!...»
-
-N'est-ce pas leur destinée? L'exaltation de leurs sens et de leurs âmes,
-les puissances inconnues de vivre qui s'éveillent en eux, et dont
-eux-mêmes restent éblouis, ne leur crient-elles pas que tout au monde
-doit être erreur, excepté de telles indications, si hautement
-souveraines, de la Nature et de leur conscience,--non pas de la
-conscience artificielle que leur ont façonnée les morales humaines, mais
-du sentiment irrésistible, primordial, qui crée l'harmonie de leurs deux
-êtres.
-
-Jusqu'à ce jour, Marcienne le croyait. Elle ne se découvrait aucun
-remords. Plusieurs fois, d'ailleurs, elle s'était dit: «Il n'est qu'une
-seule vertu absolue, la bonté. Ne pas faire souffrir, tout est là.» Et
-elle se plaisait à résumer la philosophie de son généreux coeur par
-cette phrase,--à propos de laquelle on la taquinait dans l'intimité:
-
-«Mieux vaut commettre une grande faute que de causer une petite
-douleur.»
-
-Mais aujourd'hui, dans l'enivrement du plus excessif bonheur, elle
-tressaille... Au fond d'elle-même, tout à coup, un sourd murmure de
-larmes... Elle revoit la petite figure blonde, crispée d'angoisse:
-
-«Charlotte!»
-
-Marcienne n'a pas prononcé le nom tout haut. Elle ne veut pas parler à
-Philippe d'une pareille tristesse, et dont la divulgation les mettrait
-tous trois dans une situation si délicate.
-
-Mais il a senti leur splendeur d'amour s'assombrir,--comme, les
-paupières fermées, on devine le passage d'une nuée sur le soleil.
-
---«Marcienne, promets-moi que tu m'aimeras toujours!...»
-
-Elle le regarde sans répondre, et il s'épouvante de l'amertume de son
-sourire.
-
---«Oh! chérie, pas ces yeux-là... Ils me font mal.»
-
-Elle ne les éclaire pas. Elle les détourne.
-
-Une violence monte au coeur de l'amant.
-
-Il est sujet à des crises farouches lorsqu'il se heurte à l'inaccessible
-dans l'âme et dans l'existence de cette femme.
-
---«Ah! je sais bien que tu appartiens à un autre...»
-
-Un silence.
-
---«Et tu l'as aimé!...»
-
-Elle a un geste qui implore, mais qui ne proteste pas.
-
-Philippe s'affole.
-
---«N'as-tu aimé que lui?... Que sais-je de toi pendant toutes les années
-où je ne t'ai pas connue?... Oh! ton passé... Oh! toutes tes paroles...
-tous tes pas... Oh! tout toi que je n'ai pas possédée... que je ne peux
-plus prendre... que tu ne pourrais plus me donner toi-même si tu le
-voulais!...»
-
-La fauve douleur est déchaînée. Elle bondit dans sa prison de chair;
-elle se plaint... et tout à l'heure elle va rugir aux barreaux de la
-cage, à la barrière des dents serrées.
-
-En face d'elle, chez Marcienne, l'orgueil et le mystère se dressent.
-Toutefois, dans le silence de fierté, une clameur de passion retentit.
-Elle n'accordera pas une explication à la colère de son amant, mais elle
-se jette d'un élan sur cette poitrine orageuse.
-
---«Philippe... Tais-toi! Je t'adore!...
-
---Tu m'adores?... Et quand je te demande: «Toujours?...» tu hésites...
-Ce mot-là te fait peur!»
-
-Peur!... Il ne sait pas si bien dire. Il ne connaît pas l'effroi des
-deux syllabes,--pour lui si longues, pleines d'éternité,--pour elle si
-courtes!
-
-Qu'est-ce que le «toujours» de l'amour en l'espoir de cette femme si
-proche de quarante ans?... Elle frémit jusqu'au fond de son être d'une
-intolérable épouvante.
-
-Et le reproche insensé du jeune amant l'accable. Lui
-expliquera-t-elle?... Oh! plutôt mourir. Il ne saura que trop vite! Elle
-songe au bourreau qu'il sera, et le noble pardon qu'elle lui accorde
-d'avance l'emplit d'une ivresse d'abdication, d'un attendrissement
-infini.
-
---«Oui... mon Philippe... je t'aimerai toujours.»
-
-Trop tard. Il a mesuré,--dans un autre sens qu'elle,--tout ce que les
-fatalités de la vie ont mis de distance entre eux.
-
-C'est la coutumière torture,--sourde et confuse,--mais qu'un geste, un
-mot, une nuance d'intonation suffit à rendre aiguë.
-
-Oh! ce quelque chose en elle d'impénétrable, d'insaisissable,--ce
-quelque chose tissé par les années, par les acquisitions de
-l'intelligence et du coeur, par les souvenirs, le long de tous les
-chemins fleuris de sensations où elle a marché sans lui!... Comme il
-s'en exaspère, comme il en souffre!...
-
---«Si tu m'aimais, tu divorcerais. Nous serions complètement l'un à
-l'autre.
-
---L'un à l'autre?... Mon Philippe... Nous ne pouvons pas l'être plus que
-nous ne sommes.»
-
-Et c'est vrai. Ils ne peuvent pas. L'obstacle suprême est en eux et non
-en dehors d'eux. L'épouserait-elle--si elle était libre--cet homme de
-dix ans plus jeune qu'elle? Ce serait une faiblesse dont sa haute nature
-est incapable, et dont sa prévision clairvoyante aperçoit trop bien les
-conséquences. D'ailleurs elle n'infligera pas à Édouard cet effroyable
-désastre.
-
-Elle garde le silence. Les lèvres inertes, les yeux mi-clos, elle goûte
-l'âcreté secrète, le parfum de ciguë qui mêle à sa passion une saveur si
-tragique. C'est la grandeur et la rédemption de sa faute. C'est aussi le
-brûlant aiguillon qui la précipite éperdue aux profondeurs des précaires
-béatitudes.
-
-Dans un délire d'âme et de sens, Philippe se penche vers elle. Une soif
-de meurtre et d'amour éclate aux prunelles passionnées. Marcienne
-connaît cette lueur trouble. Elle s'y enivre. Elle la brave.
-
---«Tue-moi, Philippe... Tue-moi!
-
---Ah! tu le voudrais... dit-il. Oui... mourons, mourons!... C'est le
-seul moyen de nous appartenir tout à fait.»
-
-Elle jette un cri de volupté, de surhumaine délivrance:
-
---«Ah! mourir, mourir de ta main!...»
-
-Leur exaltation est indicible. Au cou délicat de Marcienne, Philippe
-crispe ses doigts nerveux. Elle perd le souffle. L'extase de ses yeux va
-vers l'amant et vers la mort.
-
-Mais, tout à coup, le jeune homme se rejette en arrière, passe la main
-sur son front.
-
---«Je suis fou... Je suis fou!»
-
-Sur leur désordre une stupeur s'abat. Un instant après, ils sont aux
-bras l'un de l'autre.
-
---«Que s'est-il passé? Qu'avions-nous?
-
---Ah! Philippe... Ton hésitation... Quel dommage!... Ce serait fini...
-Je dormirais dans mon rêve.
-
---Tu l'as souhaité?
-
---Follement.
-
---J'ai vraiment voulu te tuer, Marcienne.
-
---Qui t'a retenu?
-
---La pensée que je n'avais pas une arme pour me frapper immédiatement
-après et tomber là, près de toi, sur ton corps. Un revolver, un couteau
-à portée de ma main... c'eût été l'affolement complet, la démence
-irrésistible. Mais la seule préoccupation du moyen matériel m'a rappelé
-à moi-même. Puis, ensuite...
-
---Quoi donc?
-
---Une autre idée... qui m'est venue en second, celle-là... en second
-seulement, je l'avoue.
-
---C'est?...
-
---Le souci de ton honneur de femme.»
-
-Elle ne répond pas. Elle l'avait oublié. Maintenant elle frémit. Elle
-voit la scène. Les deux cadavres trouvés là, demain. Quel scandale!
-Édouard... Charlotte. L'injustice, l'abomination d'un tel crime contre
-eux... Et pourtant?... Ah!... De quel soupir au bord des lèvres
-vaguement souriantes, de quels yeux noyés de regret, Marcienne suit dans
-le néant la minute fuyante, la minute irréfléchie et terrible où la vie,
-l'amour et la mort fulguraient en apothéose,--la minute unique, et qui
-aurait dû être la dernière, car, sans doute, elle ne reviendra jamais.
-
---«Oh!» s'écrie Philippe. (Il écartait les dentelles sur la poitrine
-fraîche, aux contours délicieux.)... «Comme je t'ai marquée mienne! Ah!
-il te faudra cacher ta gorge... De quelques jours, au moins, personne
-autre ne la verra.»
-
-Une ironie, une férocité encore. Mais la frénésie se condense en volupté
-furieuse. Il couvre de baisers qui sanglotent, qui mordent, cette peau
-blanche, si tendre et fine, où toute empreinte s'exagère, et sur
-laquelle ses ongles ont laissé leur net et tragique dessin.
-
-Marcienne ouvre ses bras et les referme éperdument. N'est-ce pas le
-Bonheur qu'elle étreint sous la forme jeune, impétueuse et belle, de cet
-amant selon sa chimère et selon son désir, de cet amant dont la ferveur
-atteint l'extravagance altière de ses propres songes? Elle est à lui
-dans un emportement de sensations,--qu'il sait exalter encore. Car
-Philippe, malgré le tumulte de son cerveau et de son sang, s'attarde aux
-lenteurs dévotieuses, aux errances et aux flâneries de caresses, qui
-retiennent longtemps la bien-aimée dans les sentiers de leur brûlant
-paradis...
-
-Cette soirée, ils se haussèrent jusqu'à la cime suprême de leur amour.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le lendemain matin, dans son cabinet de toilette, au moment de prendre
-sa douche, Mme de Sélys éloigna sa femme de chambre.
-
-Une fois seule, elle s'approcha du paravent de glaces, entr'ouvrit son
-peignoir, et tressaillit.
-
-Devant les stigmates de colère et d'amour, violente prise de possession
-de sa chair, tentative désespérée d'étreindre son âme,--elle éprouva une
-joie orgueilleuse mêlée étrangement de soumission; puis une aiguë
-réminiscence des délices; et, par-dessus tout, un sentiment de fatalité
-sombre et forte, une impression de mystère.
-
-Ce qui la ravit, ce furent moins les traces meurtrières des doigts sur
-la rondeur délicate, élancée du cou, qu'un signe farouche écartelé
-au-dessus du sein gauche.
-
-Trois fines meurtrissures de pourpre violacée s'effilaient, se
-divisaient en s'éloignant d'un centre plus large, semblaient l'empreinte
-d'une patte griffue d'oiseau, ou bien une éclaboussure de sang, si
-rudement projetée là, qu'elle se serait incrustée sous la peau
-transparente.
-
-Sur la poitrine pleine, lisse et neigeuse, cela éclatait comme un
-hiéroglyphe passionné.
-
-Marcienne contemplait avec un singulier transport ce visible
-témoignage... C'était Philippe lui-même, toute sa jeune ardeur
-ombrageuse, qu'elle portait là, dans sa chair.
-
-Lentement, elle appuya son doigt sur la place meurtrie pour y éveiller
-une douleur. Et il lui plut d'en souffrir un peu.
-
-Cet enfantillage de passion devait la charmer pendant plusieurs jours.
-Elle, pourtant si peu perverse, goûta vivement les petites ruses qu'elle
-dut inventer pour éviter le décolletage des dîners officiels,
-l'intrusion de son mari dans sa chambre, l'empressement de sa camériste.
-Marcienne eût voulu rester ainsi à perpétuité, tellement stigmatisée
-d'amour que nuls regards autres que ceux de l'amant ne pussent, au péril
-de son redoutable secret, effleurer sa personne. C'était souhaiter le
-pire danger. Mais le danger même, en cette période affolée, la grisait.
-
-Pour peindre l'état d'exaltation amoureuse où vivait Mme de Sélys, on ne
-saurait mieux faire que de transcrire la lettre en vers qu'elle écrivit
-à Philippe d'Orlhac, au lendemain de cette soirée où peu s'en était
-fallu qu'ils ne mourussent ensemble, sans autre cause d'une si
-criminelle folie que l'excès même de leurs sensations.
-
-La pauvre femme si coupable, et qui allait tellement en souffrir, a
-mérité,--ne fût-ce que par la sincérité de sa nature et son noble besoin
-de sacrifice en amour,--la divulgation (qui, si ce n'était pour la
-justifier en une certaine mesure, serait une trahison) de la page où
-elle exhala son cri de passion et son voeu de mort. L'appréhension, la
-mélancolie qui lui inspiraient ce voeu, sauvent la hardiesse de la
-confession sensuelle. Et l'accent de fatalité donne à penser qu'un tel
-amour échappait peut-être au contrôle de la volonté humaine, et doit,
-par conséquent, rester soustrait à la condamnation des jugements
-humains.
-
-Voici les strophes que reçut Philippe, dans la petite maison de la rue
-Ribéra:--strophes qui le jetèrent dans le plus délicieux enivrement du
-coeur et des sens,--vers de flamme et de caresse auxquels il dut l'heure
-la plus merveilleuse de sa vie, et que pourtant, par l'inconséquence des
-passions humaines, il allait transformer bientôt en un instrument de
-torture morale,--le plus atrocement cruel,--pour la femme adorée qui les
-lui adressait.
-
-
-_A PHILIPPE_
-
- _Tes dents ont marqué ma chair
- De mille morsures.
- Signes des voluptés sûres,
- Fleurissez, ô meurtrissures
- Du bonheur qui m'est si cher!_
-
- _Ces violettes pâlies
- Qui jonchent mes seins,
- Sous tes ongles assassins
- Surgirent, pourpres dessins,
- Dans l'ardeur de nos folies._
-
- _Tes doigts cruels, mon amant,
- Mon bourreau, ma joie,
- M'étreignent comme une proie
- Que l'on brise et que l'on broie...
- Et j'adore mon tourment!_
-
- _J'aime à crier dans tes fièvres,
- Sous ton âpre effort
- Pour me prendre plus encor,
- Jusqu'au frisson de la mort...
- Je veux mourir sous tes lèvres!_
-
- _Tu rêvas de meurtre un soir...
- Minute sublime!
- J'étais par ton divin crime
- Ta maîtresse et ta victime...
- J'en eus l'affolant espoir._
-
- _Oh! sentir ainsi ma vie
- Fuir entre tes mains!...
- De nos bonheurs surhumains
- Ignorer les lendemains...
- Toute, toute en toi ravie!..._
-
- _Nos songes éternisés
- Vivraient de la sorte.
- Dans la tombe qu'on m'emporte,
- Pourvu que ma lèvre morte
- Soit close par tes baisers!..._
-
-
-
-
-V
-
-
-Après l'explication qui avait eu lieu entre les deux belles-soeurs, Mme
-de Sélys ne revit pas Charlotte de quelques jours.
-
-Celle-ci se disait souffrante, s'enfermait.
-
-Son mari vint rue Rembrandt, parut dans des réunions mondaines où les
-deux couples devaient se rencontrer. Elle l'y laissa aller seul.
-
-Aux questions inquiètes d'Édouard, le peintre répondit en plaisantant:
-«Lolotte n'est pas plus malade que moi. C'est un caprice.
-
---Elle n'est pourtant pas fantasque,» fit observer M. de Sélys.
-«J'espère bien qu'elle n'a pas quelque contrariété.»
-
-Marcienne écoutait, le coeur étreint.
-
---«Oh! pas par ma faute,» répliqua vivement Jacques Fromentel.
-
-La franchise de sa voix et de son regard dissipa chez Édouard une légère
-anxiété. Il savait sa soeur heureuse en ménage. Mais il n'ignorait pas
-que ce bonheur nécessitait un peu d'aveuglement. Le peintre était sujet
-à de courtes infidélités,--de ces fantaisies de nerfs ou d'imagination,
-plus irrésistibles pour un artiste que pour tout autre, qui, aux yeux
-des hommes, ne comptent pas, et qui cependant suffisent parfois à briser
-le coeur d'une femme, surtout d'une femme aussi ingénue que Lolotte.
-
---«Vous savez, Jacques,» dit l'avocat, rassuré et riant un peu, «si
-quelque étourderie de votre part faisait du mal à cette enfant-là, je ne
-vous le pardonnerais pas.
-
---Je ne me le pardonnerais pas à moi-même,» déclara Fromentel, soudain
-sérieux.
-
-Il ajouta:
-
---«Ne craignez rien. Je n'ai jamais été pour Lolotte un meilleur mari
-qu'en ce moment. Ce qu'elle a ne me préoccupe pas, puisqu'il s'agit d'un
-malaise qui n'a pas de cause. Moral ou physique, il sera passé bientôt.
-
---Tu n'as pas vu Charlotte, Marcienne? Pourquoi n'y es-tu pas allée?»
-demanda M. de Sélys en se tournant vers sa femme.
-
-Celle-ci se troublait à constater la mâle sollicitude des deux hommes
-pour l'aimable et fragile créature si profondément atteinte par sa
-faute.
-
-Ainsi Lolotte, malgré sa puérilité, son besoin de consolation et de
-confiance, n'avait pas trahi la douloureuse gravité de son secret.
-Qu'elle eût un poids terrible sur le coeur, le mari même ne le
-soupçonnait pas. Non seulement elle gardait les lèvres closes, mais elle
-ne laissait échapper aucun symptôme involontaire de ce qui devait la
-tourmenter si cruellement.
-
-Marcienne en ressentit une émotion où la gratitude et la pitié se
-mêlaient d'impatience. Son orgueil eût préféré la lutte. Et peut-être,
-dans l'exaltation d'amour qui lui rendait impossible tout retour à
-l'existence normale, aussi dans l'antipathie du perpétuel mensonge,
-souhaitait-elle vaguement une catastrophe qui l'eût libérée des
-contraintes, qui l'eût autorisée à mourir en plein rêve.
-
-Elle entendit Jacques Fromentel lui dire:
-
---«Oui, ma chère Marcienne, venez donc voir Lolotte. Un mot de vous la
-guérira. Vous la confesserez. Elle doit avoir quelque petite folie en
-tête. Et vous êtes son modèle, son bon ange. Ah! elle apprécie sa chance
-de posséder une soeur comme vous.
-
---J'irai voir Charlotte aujourd'hui même,» dit Marcienne.
-
-Elle y alla.
-
-Dans l'ascenseur l'emportant vers l'étage élevé qu'habitait le ménage du
-peintre, Mme de Sélys sentit son coeur battre de timidité comme cela ne
-lui était pas arrivé depuis qu'elle était une petite fille. Si hautaine
-et brave quand Charlotte l'accusait, quand elle s'était crue en face
-d'une hostilité et d'un péril, elle tremblait maintenant devant la
-générosité muette, la souffrance résignée de cette enfant. Quel rôle
-pour elle-même! Toutes les attitudes où l'on s'expose et où l'on
-attaque, Marcienne les avait prévues, son audace altière les risquait.
-Mais cela!... Cette dissimulation qu'elle imposait et dont elle
-profitait; cette humiliation d'obligée et cette oeuvre secrète de
-bourreau; cette dépravation partielle d'une âme dont elle avait un peu
-la charge... Et quel reproche dans les yeux clairs dont elle goûtait
-jadis si fort la tendre admiration!
-
-De tous ces sentiments, trop compacts, touffus et oppressants pour
-qu'elle les analysât, une confuse angoisse montait.
-
-Pour y résister, Marcienne évoqua l'image de Philippe.
-
-Chose singulière, elle le revit avec une expression de visage qui lui
-avait déplu.
-
-A propos d'un ami commun qui faisait la cour à Mme de Sélys, le jeune
-homme avait exprimé quelque mécontentement,--et non pas avec cet
-emportement jaloux qui la brutalisait et la grisait, car elle y trouvait
-de l'âpreté et de la grandeur,--mais avec des façons gourmées et
-boudeuses, où elle avait découvert de la mesquinerie, sinon de
-l'impertinence.
-
-Querelle d'amoureux vite dissipée, mais dont le souvenir froissait Mme
-de Sélys par un peu de banalité, de petitesse.
-
-Brusquement elle se sentit toute froide. Un sursaut atroce lui fit
-bondir le coeur, comme lorsqu'on rêve de chute et qu'on s'éveille avec
-la sensation de rouler dans le vide. Pendant quelques secondes, toute la
-magnificence de son amour s'écroula, sombra vers une platitude
-d'aventure vulgaire.
-
-Qu'est-ce qui distinguait son roman d'un vilain petit adultère
-bourgeois?
-
-A le raconter, qui donc y verrait des splendeurs et des abîmes?
-
-Elle trompait son mari avec un très jeune homme, de forte complexion
-amoureuse; elle s'affolait dans la nouveauté, l'intensité des caresses;
-et elle s'épeurait devant les années hâtives qui bientôt lui
-enlèveraient ces plaisirs.
-
-C'était l'aventure ordinaire et médiocre des femmes de son âge. Où donc
-les mystères d'une volupté divine, l'enchantement d'une communion
-surhumaine, la beauté du sacrifice, la noblesse de la mélancolie?
-
-Était-elle sûre seulement que Philippe se souciât de ces choses, eût
-l'ardeur de les créer avec elle?
-
-Ah! minute amère, vision à rebours, piège affreux de la réalité,--qui
-n'est pas la vie, car notre vie à chacun est tissée par nous-mêmes
-au-dessus ou au-dessous de la réalité.
-
-Et Marcienne, en cet instant, à travers le tissu resplendissant que son
-âme déroulait si haut par-dessus les prétextes matériels, venait
-d'entrevoir la fiction dépoétisante par laquelle la grossière majorité
-humaine interprète l'univers mystérieux des sentiments.
-
-Mme de Sélys s'était arrêtée en sortant de l'ascenseur. Elle s'accoudait
-à la rampe, dans le silence de l'escalier, incapable d'un mouvement, et
-toute frissonnante de l'éclipse intérieure, de l'ombre glacée qui,
-brusquement, tombait en elle.
-
-Ce n'était pas la première fois. Elle connaissait ces expiations
-abominables. Elle n'y découvrait qu'un remède: les sources ouvertes de
-sa tendresse, la pitié pour les autres, qui, pas plus qu'elle, ne
-réalisaient leur rêve.
-
-Pauvre cher Philippe! Ne le mesurait-elle pas tout à l'heure à la mesure
-de son orgueilleuse chimère? Prétention insensée! Puisqu'il lui avait
-donné des baisers sincères et de vraies larmes, que lui demanderait-elle
-de plus?
-
-Cher, cher Philippe... si doucement appuyé contre son coeur, là-bas,
-dans leur asile, dans leur retraite d'amour à jamais inoubliable... Cher
-être, qu'elle aurait voulu garder dans ses bras contre toute douleur, et
-qu'elle avait déjà fait souffrir, volontairement ou non. Son amant?...
-Oui... Mais aussi son frère, son enfant, tout ce qu'on aime, tout ce
-qu'on voudrait protéger contre la vie méchante.
-
-Ah! s'il pouvait guérir d'elle, être heureux autrement... (Marcienne osa
-murmurer ce voeu amer), elle aurait le courage de provoquer la rupture,
-pour rendre la paix à Charlotte.
-
-Cette pensée, Mme de Sélys l'accueillit comme une délivrance des
-hideuses ondes noires qui, un moment, avaient submergé son rêve. Elle ne
-la scruta pas. Il lui suffisait de l'entrevoir. Elle se disait
-seulement: «Si Philippe m'aimait moins...», sachant combien Philippe
-l'aimait, et qu'il ne se laisserait pas détacher d'elle. Mais c'était
-déjà un effort moral considérable, qui la redressait, lui permettait
-d'aborder Charlotte sans trop de honte.
-
-Elle toucha le bouton électrique. Un domestique l'introduisit. Puis la
-femme de chambre vint la chercher pour la conduire auprès de Mme
-Fromentel.
-
-Charlotte se trouvait dans son cabinet de toilette, étendue sur une
-chaise longue.
-
---«Souffres-tu vraiment?» demanda Mme de Sélys.
-
---«Je ne suis pas physiquement malade, Marcienne. Tu t'en doutes,
-n'est-ce pas? Mais il faut que je simule cette indisposition. Et, comme
-cela ne peut pas toujours durer, j'ai peur.»
-
-Elle parlait d'une voix naturelle, un peu triste, mais sans intention
-d'emphase. Et l'air d'enfance dont s'imprégnaient ses joues fines et
-rondes, ses traits menus, devenait plus sensible par la claire gravité
-des yeux.
-
---«De quoi as-tu peur?» interrogea Marcienne.
-
---«De me retrouver entre vous. Je suis résolue à me taire, à faire comme
-si je ne savais rien, à cause d'Édouard. Mais je sens que je ne pourrai
-pas, que je me trahirai...»
-
-Marcienne garda le silence.
-
---«J'ai songé à partir,» reprit Charlotte, «à me faire envoyer dans le
-Midi avec les enfants. Eh bien, je n'ai pas non plus le courage de
-perdre Jacques. Et ce serait le perdre. Il m'aime, je le sais. Mais il
-m'aimerait moins si je n'étais pas là. Il est un peu léger...»
-
-Mme de Sélys fit un mouvement.
-
---«Oh!» se hâta de reprendre Charlotte, «je suis sûre de lui, sûre de sa
-fidélité,--du moins jusqu'à présent. Pourtant si je m'éloignais, je ne
-répondrais pas... Les hommes se croient autorisés à tant de choses! Et
-Jacques aurait d'autant moins de scrupules qu'il me serait impossible de
-justifier sérieusement mon départ.»
-
-Cette naïveté, cette confiance, cette gentille jalousie touchèrent Mme
-de Sélys. Son orgueil abdiqua.
-
---«Chère petite Lolotte,» dit-elle, «comme tu dois me trouver coupable!»
-
-Les grands yeux bleus se tournèrent, la regardèrent en face, sans
-dureté.
-
---«Oh! oui... bien coupable!
-
---Penserais-tu que ma mort fût une solution?
-
---Es-tu folle?...» s'écria Lolotte avec un soubresaut et un regard dont
-l'anxiété toucha vivement Marcienne.
-
---«Tu ne voudrais pas me voir mourir?
-
---Moi, te voir mourir?... Le vouloir?... Dis-moi, Marcienne, est-ce
-qu'une mauvaise passion détraque donc tous les autres sentiments? As-tu
-cessé de m'aimer, toi?
-
---Oh! ma petite soeur...
-
---Imagines-tu que j'aie pu anéantir tout à coup dans mon coeur ma
-tendresse pour toi? Elle est déchirée, cette tendresse... Elle
-souffre... elle s'indigne... elle se révolte... Mais si tu mourais!...
-Oh!... D'ailleurs puis-je souhaiter pour Édouard ce qui serait le plus
-grand des malheurs? Veux-tu que je te dise, Marcienne? Eh bien, je crois
-qu'Édouard préférerait te savoir vivante et criminelle envers lui plutôt
-qu'innocente et morte. Tu ne sais pas comme il est bon, tu ne sais pas
-comme il t'aime!...»
-
-Elle fondit en larmes.
-
---«Ah!» murmura Marcienne, «ce qui est abominable, c'est que je le sais.
-
---Tiens,» reprit Charlotte, «l'autre jour je t'ai parlé de divorce. Je
-n'avais pas réfléchi, j'étais bouleversée, je disais n'importe quoi pour
-t'arracher une résolution, une promesse... Mais un divorce,... et qui te
-donnerait à un autre!... Mon Dieu!... Ce serait la fin pour mon frère...
-la fin de son ambition, de son talent, de son courage à vivre, de son
-bonheur...»
-
-Elle s'arrêta un instant, haletante, puis continua, gémit tout son
-chagrin, l'effroi qui la torturait, qui ne la quitterait plus:
-
---«Quand je pense que cette catastrophe est suspendue sur lui, sur sa
-chère tête, sur toute sa vie glorieuse... Qu'une indiscrétion, un
-hasard, une imprudence comme celle de cette lettre peut le foudroyer
-d'une minute à l'autre... Quand je pense que, dans un tel malheur, il
-deviendrait la risée du monde... Lui si grand, un objet de moquerie pour
-les sots!...
-
---Cela,» dit Marcienne, «je donnerais mon sang pour le lui épargner.
-
---Ton sang!... Et tu oublieras un chiffon de papier dans une poche. Tu
-l'as fait. Est-ce que toutes les résolutions, toutes les précautions de
-la terre peuvent empêcher un absurde accident comme celui-là?
-
---Écoute, Charlotte,» reprit Marcienne, «tais-toi. Il est impossible que
-nous parlions de ces choses ensemble. Elles sont entre nous... Et c'est
-effroyable! Mais les paroles n'y changeront rien, et nous abaisseront.
-Tais-toi, je t'en prie, tais-toi.
-
---Me taire!» s'écria Charlotte, «Ah! n'attends pas cela de moi. Ce ne
-sont pas des reproches que je t'adresserai, vois-tu. J'ai réfléchi.
-Puisqu'une créature si vraiment loyale et noble que toi peut faillir,
-c'est qu'il y a sans doute des tentations au-dessus des forces humaines.
-Je ne te jugerai pas, je ne t'accuserai pas... Mais tu ne m'empêcheras
-pas de te supplier, de te poursuivre de mes prières...»
-
-Elle se coula en bas de la chaise longue, glissa à terre, posa ses mains
-jointes sur les genoux de sa belle-soeur.
-
---«Aie pitié de nous, Marcienne! Aie pitié de toi-même! Où vas-tu? Vers
-quels affreux déboires? Toi si sensible, si tendre, qui as dû mettre
-tout ton coeur, toute ta fierté dans ton amour!...»
-
-Cette parole instinctive et sublime, cette sympathie si inattendue pour
-ses condamnables douleurs, cette confiance quand même dans son
-caractère, émurent Marcienne au delà de tout.
-
-Elle se leva, toute pâle, agitée d'un tremblement.
-
---«Ne te mets pas à genoux devant moi, Charlotte.
-
---J'y resterai... je te supplierai... Essaie de guérir... Pars avec
-moi... Si c'est pour t'emmener, j'aurai la force de quitter Jacques...
-Et je t'entourerai... Je te consolerai...
-
---Lolotte!...»
-
-Le petit nom de tendresse palpita dans un sanglot. Mme de Sélys prit sa
-belle-soeur entre ses bras, la releva, la força de s'étendre à nouveau
-sur la chaise longue. Puis, s'asseyant sur le tapis, posant sa tête à
-côté de la douce tête blonde, l'orgueilleuse Marcienne pleura.
-
---«Chérie... Ma pauvre chérie...» murmurait Charlotte, apitoyée mais
-intimidée aussi par le miracle de ces larmes, qu'elle n'osait pas
-considérer comme une victoire.
-
---«Ah! la misère de la vie!...» soupira Mme de Sélys.
-
---«La vie... elle était si belle pour toi, Marcienne!
-
---Je ne pense pas à moi.
-
---A qui donc?
-
---A toi, mignonne... A ce que tu endures par ma faute, sans que je le
-veuille, sans que j'y puisse rien.
-
---Sans que tu y puisses rien?...» répéta Charlotte, qui se rejeta en
-arrière, consternée.
-
---«Ne t'écarte pas de moi, chère petite. Entends-moi. Tu as prononcé
-tout à l'heure des paroles belles à éblouir les coeurs et à désarmer le
-Destin. Tu ne sais pas ce que tu as dit, parce que tu l'as dit dans ta
-candeur. Tu ne connais rien de l'existence... rien des passions. Ne
-m'interromps pas... Je sais... Tu as vingt-neuf ans, tu es mère, tu
-aimes ton mari, tu lis des romans et l'on t'a raconté qu'il y a des
-cocottes. Alors tu crois que le monde n'a plus de secrets pour toi. Mais
-tu es innocente comme ton dernier-né, ma chérie! Et tu as conservé
-jusqu'à ce jour toute la sévérité intransigeante que cette innocence
-comporte. C'est pour cela que j'ai pleuré d'admiration devant ta
-générosité. Toi qui ne comprends pas la faute, tu en as compris la
-douleur. Toi qui pourrais maudire mon amour coupable, tu as offert de
-m'aider à l'immoler en risquant ton amour légitime, en m'offrant de
-quitter ton mari...
-
---C'est pour Édouard,» interrompit Lolotte.
-
---«Oui, je sais que c'est pour Édouard... Mais n'as-tu pas prononcé ce
-mot merveilleux: que tu me «consolerais»?
-
---Je voudrais avoir à te consoler maintenant, ma pauvre Marcienne. Plus
-tard je ne pourrai plus. Je ne sais si tu nous auras fait plus de mal
-qu'aujourd'hui, mais le mal que tu te seras fait à toi-même sera
-inguérissable.»
-
-Cette phrase, prononcée d'un ton légèrement péremptoire, émanée de la
-réflexion, et non plus, comme les autres, d'une spontanée tendresse,
-aida Mme de Sélys à se reprendre, à recouvrer son sang-froid, et même un
-peu de son habituelle hauteur.
-
-Cependant elle ne nia pas le nouveau devoir que lui créait la
-magnanimité de Charlotte.
-
---«J'ai une dette envers toi désormais,» lui dit-elle. «Une dette de
-sacrifice, car tu accomplirais, j'en suis sûre, celui que tu m'as
-proposé. Je te jure, Charlotte, je te jure solennellement, que si je
-puis m'acquitter envers toi et t'ôter ta peine en ne faisant souffrir
-que moi, je m'arracherai le coeur pour remettre la paix et la joie dans
-ta vie.
-
---Mais,» dit gentiment Charlotte, «si tu consentais à partir avec moi,
-je n'hésiterais pas à faire souffrir Jacques. Que deviendrait-il, moi
-absente? Pourtant je ne te marchanderais pas son chagrin. Dois-tu avoir
-plus de ménagements pour un autre?... Un autre... qui n'est pas ton
-mari... et qui ne peut pas t'aimer plus que Jacques ne m'aime.»
-
-Mme de Sélys l'embrassa pour dissimuler un sourire.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Tandis que se prolonge le bruit des applaudissements, des bravos, le
-rideau descend devant le geste incliné des acteurs, le sourire de
-l'actrice, tous trois debout, les mains unies, dans le joli décor de
-fraîche modernité,--étoffes souples et pâles, laques légères, vraies
-plantes verdoyantes et vivantes dans les potiches de prix, sous l'éclat
-blanc des tulipes électriques.
-
-Cette répétition générale, dès le premier acte, s'annonce comme un
-succès. Le rideau retombé, on acclame encore, on applaudit encore. Une
-troisième fois la scène se découvre, pour un salut plus expressif, plus
-reconnaissant, des interprètes masculins, un sourire plus radieux de
-l'étoile qu'ils encadrent.
-
-Et tout le grand théâtre frémit, secoué de la base au faîte par le
-retentissement des passions que viennent d'exprimer ces trois êtres. Un
-accent de vérité humaine, d'angoisse humaine, a vibré sur la foule. Des
-centaines de coeurs ont tressailli; des centaines de mémoires, chargées
-de souvenirs, ont ressuscité des noms, des images... Toutes ces femmes,
-tous ces hommes, songent à quelque analogie de joie ou de douleur,
-cachent quelque triomphe ou quelque plaie d'amour, derrière le masque
-d'approbation littéraire, le détachement intellectuel des appréciations.
-
---«Bien mené, ce premier acte. Une exposition claire, une situation, du
-mouvement...
-
---Elle est intéressante, la petite femme... Un peu bécasse...
-
---Une bécasse qui deviendra une grue.
-
---Croyez-vous?
-
---Voyons!... Si l'auteur la fait à ce point vertueuse, c'est pour
-qu'elle s'en repente plus tard.
-
---Pourtant cette crânerie d'avouer la tentation... de réclamer l'appui
-moral de son mari...
-
---Il s'en fiche bien, son mari, de l'appuyer moralement. Il va souffrir
-comme un fat de ce qu'elle a été effleurée par le rêve d'un autre amour.
-Il ne lui pardonnera jamais sa franchise.
-
---Ça, c'est vrai. Tous les maris déclarent qu'il n'y a pas de femme
-fidèle, mais chacun haïrait la sienne s'il pouvait croire avec certitude
-qu'elle a désiré pendant une minute les lèvres d'un autre homme.
-
---Aussi, pourquoi avoue-t-elle, cette petite dinde?
-
---C'est une gaffe. On pourrait appeler la pièce: _La Femme qui fait des
-Gaffes_.»
-
-Dans la loge d'avant-scène où se trouvaient les deux couples de Sélys et
-Fromentel, une voix,--une petite voix flûtée et douce,--s'éleva lorsque
-la chute définitive du rideau cacha le trio des acteurs:
-
---«Le mari, la femme et l'amant. C'est la famille moderne. Car, pour ce
-qui est de l'enfant,--quand il existe,--il compte si peu!...»
-
-Trois regards stupéfaits, douloureux ou mécontents, se dirigèrent vers
-Charlotte.
-
---«Eh bien!...» murmura son frère.
-
---«Ce n'est pas toi qui parles, Lolotte. Où as-tu lu cette phrase?»
-grogna le peintre.
-
-Marcienne posait sur sa belle-soeur des yeux d'inquiétude et de
-supplication.
-
-C'était le châtiment que, sans préméditation ou calcul, la petite
-maintenant lui infligeait. La gêne qu'imposait à Charlotte une
-contrainte morale, l'angoisse du secret, la crainte de le trahir, le
-tremblement intérieur d'indignation ou d'inquiétude qu'un rien suffisait
-à éveiller, lui donnaient une gaucherie qu'elle essayait de dissimuler
-sous des fanfaronnades. Désorientée brusquement dans sa conception des
-choses, elle se montrait plus naïve que jamais par sa façon de se lancer
-à un autre extrême.
-
-Des mots amers, des constatations cyniques, une perception de la vie
-changée, sceptique, soupçonneuse, la bravade d'une philosophie perverse,
-derrière laquelle sanglotait la révolte d'une âme tendre et blessée,
-voilà par quelle attitude Charlotte reprenait le train de l'existence
-courante, cachait l'exaspérant secret, trompait la hantise de l'idée
-fixe.
-
-N'était-ce qu'une attitude? Quels ravages inconnus la goutte corrosive
-de poison n'exerçait-elle pas sur le fond candide de cette nature sans
-défense?
-
-Était-il possible que ce coeur si frais s'altérât, se corrompît, fût
-menacé par la dissolution des croyances éteintes, de l'idéal ébranlé, de
-la foi morte?
-
-Serait-ce elle, Mme de Sélys, qui aurait accompli cette oeuvre
-d'assassinat moral, de dévastation?
-
-Elle examinait Lolotte et la trouvait changée, même de visage. Quelque
-chose d'arrêté, de durci dans les traits. Ce n'était plus le flou
-enfantin, la fleur de chair toujours pétrie de sourires et creusée de
-fossettes. L'azur des yeux ne pétillait plus comme une source au soleil,
-mais s'immobilisait, s'assombrissait en surface d'abîme.
-
-L'inquiète attention de sa belle-soeur sembla surexciter les velléités
-audacieuses de Mme Fromentel.
-
---«Eh bien, quoi donc?... Vous avez l'air scandalisés tous les trois. Je
-ne dis rien d'extraordinaire.
-
---Tu dis: le mari, la femme et l'amant,» fit observer le peintre,--que
-ce dernier mot sur les lèvres de sa Lolotte gênait comme l'eût gêné une
-tache sur la robe délicate.--«Mais ce n'est pas juste. La faute n'a pas
-été commise. Cette petite imprudente,--comment s'appelle-t-elle?--s'est
-reprise à temps!... Et c'est très touchant, l'aveu à son mari.
-
---C'est très touchant? Tu veux dire que c'est très bête... Quand elle
-pourrait avoir des rendez-vous si amusants, sans que personne en sache
-rien, le mari moins que tout autre. Ah! elle a bien tort de conserver
-des scrupules. Mais ça lui passera avant le quatrième acte.
-Espérons-le.»
-
-M. de Sélys ouvrait la bouche pour répondre à sa soeur; mais il remarqua
-une lueur de colère dans les yeux de Jacques Fromentel, et il se tut.
-
-Marcienne, pressentant aussi l'irritation du peintre, essaya de
-détourner son attention.
-
---«Regardez donc, Jacques, quel type étrange, cette femme brune, là-bas,
-à gauche, au balcon. Elle me rappelle votre Dalila... Vous vous
-souvenez?... votre prix de Rome.»
-
-Il avança le buste, et distraitement:
-
---«Tiens, c'est vrai.»
-
-Charlotte se penchait à son tour:
-
---«C'est peut-être ton ancien modèle, Jacques. Elle aura fait son
-chemin. Ça m'a l'air d'une cocotte calée.»
-
-Fromentel se tourna, le geste nerveux, la voix âpre:
-
---«Fais-moi le plaisir de te taire. Je te défends ces expressions. Tu as
-déjà trop parlé pour ce soir.»
-
-Lolotte essaya de ricaner:
-
---«Je ne suis plus une enfant.»
-
-Puis elle eut une brusque retraite vers le fond de la loge. Un
-picotement de larmes lui rougissait les paupières. Elle murmura:
-
---«Si la vie est répugnante, ce n'est pas ma faute. Je n'ai pas demandé
-à la voir.»
-
-Édouard de Sélys regarda son beau-frère avec une interrogation
-soucieuse:
-
---«Qu'est-ce qu'elle a?
-
---Ah! je n'en sais rien,» dit brusquement le peintre. Il ajouta entre
-ses dents:
-
---«Je n'aime pas les énigmes. Je commence à en avoir assez.
-
---Jacques!...» murmura la voix suppliante de Marcienne.
-
-Ils ne parlèrent plus. Le rideau se levait. Charlotte revint à sa place.
-Une lourdeur de malaise tomba entre ces quatre personnes, jadis
-étroitement unies dans une confiance et une communauté de bonheur
-vraiment rares.
-
-Les yeux vers la scène, ils demeuraient maintenant inattentifs aux
-passions fictives, repliés chacun vers sa préoccupation intérieure, avec
-l'inquiétude des âmes proches et mystérieuses, des âmes si chères dans
-lesquelles, réciproquement, ils ne lisaient plus.
-
-Marcienne, un moment, baissa les paupières, en proie à une détresse
-indicible.
-
-L'après-midi, elle avait été rue Ribéra.
-
-Sur sa chair glissait encore le frisson des caresses. Elle était comme
-imprégnée de baisers. Mais pourquoi la volupté demeurait-elle maintenant
-en elle-même à fleur de nerfs, sans éveiller comme autrefois les échos
-profonds de sa personnalité intérieure, sans la jeter dans cet état
-d'ivresse morale qui complétait et prolongeait l'ivresse physique?
-
-Ce n'était ni lassitude ni insuffisance de coeur. Jamais sa tendresse et
-son désir n'avaient volé plus ardemment vers Philippe. Jamais elle
-n'avait plus souffert de le quitter qu'à leurs récents adieux. Si, dans
-le bonheur, il lui eût été possible de mettre en doute la force de sa
-propre passion, c'est à la souffrance accrue des départs, à l'anxiété
-plus vive de vouloir être toujours éperdument idolâtrée, qu'elle en eût
-reconnu la tyrannie.
-
-Mais voilà... Tandis que cet amour lui devenait plus nécessaire, il lui
-apparaissait comme d'une essence moins précieuse, d'une beauté moins
-exceptionnelle. A mesure que ses sens et son coeur se prenaient
-davantage, sa souveraine et exigeante imagination se désintéressait, se
-détachait, cessait d'excuser, de parer, de diviniser les joies.
-
-La crise qu'elle avait subie un jour en montant l'escalier de Charlotte
-revenait fréquemment, moins aiguë, moins extrême, et par conséquent plus
-durable. Il s'y mêlait une pitié pour sa belle-soeur, puis maintenant la
-crainte de voir se détraquer le jeune ménage par le déséquilibre où elle
-avait jeté cette pauvre petite âme.
-
-Et peut-être l'ensemble de tous ces sentiments formait-il chez Mme de
-Sélys ce qu'on nomme le remords,--disposition complexe et plus variable
-d'un individu à l'autre qu'aucune manifestation de la personnalité
-morale.
-
-Ce soir, au théâtre, sur toutes ces vagues intérieures de mélancolie qui
-gémissaient en elle, un souffle passa, une voix plus déconcertante:
-«Philippe m'aime-t-il?... M'aimerait-il encore s'il avait la vision
-amère de tout ce qui s'agite en moi?... Il ne connaît que la sérénité de
-ma tendresse. Son coeur serait-il assez fort pour ne pas reculer devant
-mes doutes, mes regrets, la tyrannie de mes chimères, les dénigrements
-de ma raison?... Me devine-t-il? Aime-t-il vraiment la pauvre femme
-orgueilleuse et tourmentée que je suis... ou seulement la maîtresse qui
-l'enivre, la donneuse de sensations, l'amante qui lui sourit, qui lui
-sourira toujours et quand même?...»
-
-Elle frissonna. Aujourd'hui un léger malentendu s'était produit entre
-eux... une petite querelle sans commencement ni fin, et surtout sans
-cause. Mais la folle sensibilité de Marcienne avait cru sentir le
-différend de leurs âmes s'élargir au delà des paroles. Et c'était
-affreux, cette impression d'éloignement, d'étrangeté, de distance, qui,
-pour un motif insignifiant, pouvait tout à coup survenir entre deux
-êtres qu'unissait le plus ardent des liens.
-
-Philippe n'avait pas frémi comme elle devant cette espèce de sacrilège.
-C'était un homme impatient et jeune. Il n'avait vu que le futile sujet
-du débat, n'avait pas compris l'émotion exagérée de Marcienne. Pour un
-rien, dans sa susceptibilité sentimentale, n'avait-elle pas failli
-mettre leur amour en cause? A cette heure sûrement il lui en voulait de
-la condescendance hautaine par laquelle, sans daigner trahir le
-tremblement de son coeur, elle avait soudain coupé court.
-
-A présent, où était-il par la pensée? Dans quelle région lointaine, un
-peu hostile peut-être? Ah! douleur... Avec la misère de cette attitude
-absurde de Charlotte, l'étranglement de leur malaise à tous quatre dans
-cette loge!... Mais, après tout, n'était-ce pas mieux que tant de
-pointes cruelles la déchirassent à la fois? Le courage d'en finir... N'y
-trouverait-elle pas le courage d'en finir?... Si Philippe lui gardait
-rancune... s'il la boudait à leur prochaine rencontre... (elle devint
-toute froide à se l'imaginer), c'est qu'il ne l'aimait pas autant
-qu'elle avait cru, c'est qu'il pouvait endurer une séparation,--fût-ce
-passagèrement,--séparation morale plus tranchante que la séparation
-physique... Et alors... la promesse faite, l'engagement pris de
-s'arracher, si elle souffrait seule, ou du moins,--ce qu'il fallait
-interpréter,--si elle souffrait le plus...
-
-Un torrent glacé submergea son âme. Au fond des livides profondeurs,
-Marcienne entendait des phrases dont le sens et l'accent lui parvenaient
-confus et assourdis, comme de très loin.
-
-C'était le drame qui continuait à se dérouler sur la scène. Un cri
-poignant de passion s'éleva, qui lui fit monter des larmes dans les
-yeux, bien qu'elle n'eût rien suivi des péripéties d'où il jaillissait.
-Mais il lui sembla que son propre coeur avait crié.
-
-Puis elle cessa de réfléchir. Elle imaginait le visage de Philippe tendu
-et fermé pour toujours, dans l'éloignement, l'indifférence. Et ce fut
-une douleur insoutenable.
-
-Alors, tout à coup, sur ses nerfs à vif, l'effleurement d'un bruit
-léger. Une porte retombait, en un choc étouffé de capitonnage.
-L'indication murmurée par une ouvreuse soulevait quelques «chut!» à
-l'orchestre.
-
-Marcienne jugea absurde l'impulsion qui lui faisait se dire: «Si c'était
-lui!...» Elle s'interdit de se retourner. Mais l'attraction fut trop
-forte. Un mouvement, un coup d'oeil vers le passage obscur entre les
-baignoires... Et elle aperçut M. d'Orlhac.
-
-Il commettait la chose interdite. Présenté récemment à M. de Sélys par
-le plus intime ami du père qu'il avait perdu, accueilli avec une chaude
-bienveillance en souvenir de ce même père, que l'avocat avait connu et
-estimé, Philippe ne pouvait éviter sa poignée de main partout où il le
-rencontrait. Aussi, pour sa maîtresse comme pour lui-même, le jeune
-homme esquivait cette nécessité, dont tous deux également sentaient la
-gêne, la duplicité humiliante.
-
-La grande différence d'âge entre lui et M. de Sélys permettait qu'il
-réduisît leurs rapports à la plus étroite limite. Donc il était convenu
-que Philippe ne se trouverait avec le mari de Marcienne que lorsqu'il ne
-pourrait faire autrement. Même, quand les amants se racontaient d'avance
-l'emploi de leurs soirées, c'était autant pour prévenir une coïncidence
-de ce genre que pour le plaisir de mêler leurs existences et de se
-suivre au loin par l'imagination. C'était perdre les mille
-rapprochements que les occasions mondaines et des relations officielles
-faciles à resserrer, leur eussent offerts. Mais leur délicatesse
-préférait cette privation.
-
-«D'ailleurs,» disait Philippe à son amie, «c'est pour moi une joie trop
-douloureuse de te voir là où tu n'es pas mienne.»
-
-Elle avait beau répondre: «Je suis tienne partout,» c'était la plus sûre
-cause de son courage d'abstention, à lui, le bouillonnement exaspéré de
-sa jalousie, l'exacerbation de ce mal terrible qu'il avait dans le sang,
-dans le coeur, dans la tête, et dont il s'affolait en contemplant
-Marcienne à côté de l'époux.
-
-Ce soir donc il s'imposait une discipline cruelle et il manquait à un
-engagement sérieux.
-
-Pourquoi?
-
-Mme de Sélys ne se posa pas la question. Philippe était là. Il ne
-pouvait pas ne pas y être. Ne venait-il pas effacer par un échange de
-regards l'ombre si légère et pourtant si intolérable entre eux? A peine
-loin d'elle, comme elle à peine loin de lui, ils avaient souffert du
-même tourment. Cette futile brouille... un peu de reproche, un peu de
-tristesse dans leurs yeux, un peu de froideur dans leurs paroles,
-avaient-ils pu, l'un ou l'autre, supporter cela?
-
-Elle s'en torturait tout à l'heure, et elle se torturait surtout de
-croire qu'il n'en avait pas autant qu'elle-même le coeur broyé. Pauvre
-folle! qui cherchait dans cette assurance l'énergie d'affronter le
-pire,... l'effroyable supplice d'un définitif adieu.
-
-Un adieu... Mais y avait-il, entre elle et lui, un adieu possible?...
-Elle le fuirait au bout du monde que, tout à coup, il apparaîtrait, il
-la regarderait, comme maintenant... Et tout le reste s'anéantirait,
-s'effacerait, emporté par un souffle immense de joie, comme à cette
-minute, où le coeur triomphant de Marcienne volait à sa lèvre
-invinciblement souriante, et où tous les deux, Philippe et elle,
-par-dessus la foule qui remplissait ce théâtre, par-dessus les
-conventions, par-dessus les catastrophes possibles, accueillaient et
-s'envoyaient dans un ravissement l'invisible essaim des baisers.
-
---«Marcienne!» dit la voix de Charlotte.
-
-L'amoureuse extasiée tressaillit. Elle oubliait sa belle-soeur. Et
-celle-ci avait vu. Mme de Sélys rougit profondément, tandis qu'elle se
-tournait de nouveau vers la scène.
-
-Les deux hommes, placés en arrière dans la loge, n'avaient pu remarquer
-ni l'entrée de Philippe d'Orlhac, ni l'échange si prompt, si dangereux,
-des passionnés regards.
-
-En entendant l'exclamation de sa soeur, M. de Sélys se pencha vers elle,
-sans songer même à observer sa femme.
-
-C'était Lolotte qui le préoccupait. D'où venait la nervosité, si
-fréquente maintenant, de la pauvre petite? Son mari avait été un peu
-rude avec elle tout à l'heure. N'avait-elle pas le coeur gros?
-
---«Qu'est-ce que c'est, mignonne?» interrogea-t-il à voix basse.
-
---Je disais à Marcienne d'écouter. Elle regardait dans la salle. Elle
-perdait le plus intéressant.
-
---Le plus intéressant!... oh!...» murmura l'avocat,--que les drames des
-tribunaux civils, encore plus peut-être que ceux de la cour d'assises,
-rendaient rétif aux psychologies artificielles.--«Enfin tu t'amuses,
-c'est le principal, ma chérie.»
-
-Il lui avait soufflé cette douce parole tout près de l'oreille, pour ne
-pas troubler le silence dans lequel s'immobilisait un public garrotté
-d'émotion. Charlotte, le cou un peu tordu en arrière, leva sur lui des
-yeux de reconnaissance, de douleur voilée, de filial enthousiasme.
-
---«Que tu es bon et grand, Édouard!... Je ne connais pas de plus grand
-coeur que le tien.»
-
-Comment eût-il soupçonné l'horrible chose contre laquelle protestait
-cette phrase? Il se renfonça dans sa chaise, attendri, heureux,
-enveloppant d'une fierté souriante les deux têtes au charme si
-différent, le profil intense et fin de Marcienne, la nuque blonde de
-Lolotte, ce double rayonnement de grâce illuminant sa vie. Il se dit
-que, dans une assemblée d'élite comme celle de cette répétition
-générale, on se les montrait parce qu'elles étaient belles, et on le
-désignait, lui, parce qu'il était illustre. Il goûta la hauteur de son
-destin, qu'il trouva naturelle et juste. Alors, en sa force tranquille
-de puissant travailleur intellectuel, il recommença de prêter une
-attention encore plus ironique aux subtilités de sentiment qui se
-quintessenciaient de l'autre côté de la rampe, à tous ces ingénieux
-tourments du coeur ou des sens, qui lui paraissaient des maladies
-bizarres de nerveux et d'oisifs.
-
-Quand l'acte finit, M. de Sélys se leva.
-
---«Viens te promener un peu avec moi, Lolotte. Tous ces détraqués-là
-m'ont donné la courbature.
-
---Oh! ne sortons pas,» dit vivement Marcienne.
-
---«Pourquoi non?
-
---Le théâtre est plein de gens que nous connaissons. Nous serons arrêtés
-à chaque pas. Je déteste tenir salon dans les couloirs.
-
---Reste avec Jacques,» fit Charlotte sèchement. «Moi je sors avec
-Édouard.»
-
-«Elle attend sans doute,» pensait la petite, «que son Philippe vienne la
-voir dans sa loge.»
-
-Et Marcienne se disait:
-
-«Je suis sûre qu'ici le pauvre cher garçon n'osera pas venir. Mais il va
-rôder du côté du foyer. Il ne se doute pas que Charlotte sait tout. Je
-ne veux pas le rencontrer. Ma situation entre eux trois serait trop
-abominable.»
-
-Elle insista encore pour demeurer dans le refuge du petit salon contigu
-à l'avant-scène. Mais Fromentel insista, lui aussi, pour prendre l'air.
-Elle dut céder, aimant mieux les suivre, après tout, dans la crainte que
-l'énervement où elle voyait sa belle-soeur ne poussât celle-ci à quelque
-incartade.
-
-Dans les couloirs, ils furent, comme elle l'avait prévu, arrêtés à
-chaque pas. Parmi le «Tout-Paris» qui vient aux répétitions générales
-déguster les pièces en primeur, M. et Mme de Sélys, le peintre Jacques
-Fromentel et sa jolie femme étaient des gens que tous les autres
-connaissaient ou voulaient connaître. Et ils étaient entourés,
-assaillis, plutôt par ceux qui désiraient se vanter le lendemain de leur
-avoir parlé que par les personnes de leurs relations habituelles, qui
-toujours auraient le loisir d'échanger avec eux des impressions.
-
---«On a encore plus chaud ici que dans la salle. Rentrons,» murmura
-Marcienne.
-
-Mais un dégagement se produisit. Ils arrivaient devant une des larges
-baies ouvrant sur le foyer. Charlotte, par un mouvement hâtif vers
-l'atmosphère moins dense de la grande galerie, entraîna son frère, et
-ils se trouvèrent tous deux en avant de l'autre couple.
-
-Dans cette solitude relative, M. de Sélys risqua de sonder l'état
-d'esprit qui l'inquiétait chez sa soeur.
-
---«Dis-moi, Lolotte, ça ne marche donc pas, entre Jacques et toi?
-
---Mais si.
-
---Autrefois tu me l'aurais affirmé plus chaudement.
-
---Autrefois je ne savais rien. On pouvait tout me faire croire.
-Maintenant c'est le contraire.
-
---Comment, le contraire?
-
---Oui... J'avais confiance en mon mari. Mais j'ai appris à voir les
-choses sous un autre jour. J'ai des soupçons à propos de tout.
-
---Depuis quand?»
-
-Elle hésita.
-
---«Depuis que j'ai découvert la tromperie et le mensonge dans ce que je
-croyais honnête et pur par-dessus tout.»
-
-Il répéta: «Ce que tu croyais honnête et pur par-dessus tout,» d'un tel
-accent d'étonnement, d'inquiétude, qu'elle trembla de la tête aux pieds,
-craignant de lui avoir donné l'éveil.
-
-Mais Édouard était trop loin d'appliquer à Marcienne une allusion de ce
-genre. Seulement sa crainte qu'une frasque moins discrète de Jacques
-n'eût blessé le tendre coeur de sa Lolotte, prenait, aux termes employés
-par la jeune femme, une gravité inattendue. S'agirait-il d'une écervelée
-de leur monde, de quelque amie intime dont elle eût deviné ou surpris la
-trahison?
-
---«Voyons, que me dis-tu là?... Quel roman te fabriques-tu?... Tu te
-seras monté l'imagination sur une apparence. D'ailleurs, si quelqu'un
-est dans son tort,--fût-ce ton mari,--ce n'est pas une raison pour t'y
-mettre à ton tour.
-
---Moi?... dans mon tort?...
-
---Sans doute, ma mignonne. Tu nous as tous peinés, il y a un moment...
-Allons, tu sais bien que cela ne te va pas, que tu n'es plus toi du tout
-quand tu affectes ces petits airs de cynisme...»
-
-Il s'interrompit. La main de Charlotte se crispait sur son bras. Édouard
-regarda sa soeur et fut effrayé par l'altération de son visage.
-
-Ce qui se passa ensuite fut si soudain, d'une signification si
-équivoque, si singulière, qu'il en demeura abasourdi.
-
-Devant lui, une silhouette aimable, un beau garçon, élégant, qui
-s'inclinait. Un nom traversant en éclair la vive mémoire de l'avocat:
-«Philippe d'Orlhac.» Puis, comme il tendait la main, plein de
-cordialité, un élan sauvage de Charlotte, l'interposition frémissante de
-la jeune femme entre les deux hommes, une secousse détournant sa main
-ouverte, et l'accent rauque, farouche, de sa soeur, qui répétait avec
-une sorte d'égarement:
-
---«Allons-nous-en... Allons-nous-en... Viens...»
-
-Inconsciemment M. de Sélys fit volte-face. Le désarroi de sa pensée ne
-lui laissait pas une impression nette. Mais quelque chose d'aigu lui
-perça le coeur, sans qu'il sût pourquoi, devant la pâleur effrayante de
-Marcienne, qui les rejoignait.
-
-Des mots vagues, qui n'expliquaient rien, qui sonnaient faux,
-s'échangèrent.
-
---«Qu'est-ce qui lui a pris?
-
---Est-ce que tu as perdu la tête, Charlotte?
-
---Je ne comprends pas... J'allais saluer M. d'Orlhac... Elle m'a tiré le
-bras...
-
---Où a-t-il passé, M. d'Orlhac?» demanda Jacques.
-
-Le jeune diplomate avait disparu. Des personnes s'arrêtaient,
-regardaient curieusement. La sonnerie électrique rappelait le public
-dans la salle. M. de Sélys entraîna son groupe vers la loge.
-
-Il ne questionnait pas Charlotte, saisi par le sens de gravité qui
-planait sur leur petite aventure. D'ailleurs il la sentait brusquement
-alanguie sur son bras, comme accablée par quelque fardeau trop lourd.
-Elle se traînait d'une démarche raide, les yeux élargis, la bouche
-entr'ouverte et tremblante. Il entendit le choc léger de ses mâchoires
-qui se heurtaient.
-
-Qu'avait-elle? Philippe d'Orlhac s'était-il permis de lui faire la cour?
-Il n'y avait pas de quoi la mettre dans un état pareil. A moins que...
-(mais qu'allait-il supposer là?) à moins qu'elle-même ne craignît de
-l'aimer.
-
-Cependant Charlotte frémissait de regret et d'effroi. Pourquoi
-avait-elle agi comme elle venait de le faire? Quelle force l'avait
-poussée? Comment l'expliquerait-elle, et quelles en seraient les
-conséquences? Elle revivait la courte scène, dans la stupéfaction de
-voir une créature inconsciente, qui était elle-même, accomplir des
-gestes que lui eût interdits une demi-seconde de réflexion. Oh! cet air
-accueillant d'Édouard, cette main loyalement tendue... Elle n'avait pas
-pu supporter cela... Mais quelle folie risquerait-elle demain si ses
-impulsions la trahissaient de la sorte? Car enfin son devoir était de
-cacher l'affreux secret, de couvrir par son silence la faute qui
-menaçait le repos, l'honneur et peut-être la vie de son frère, de son
-noble et cher Édouard... Et elle ne pourrait pas... Elle sentait, après
-l'affolement de tout à l'heure, qu'elle ne pourrait pas. A quoi bon
-garder les lèvres closes si toute son attitude, ses réflexions, ses
-actes spontanés, équivalaient à des fragments de révélation?... Un jour
-ou l'autre, le principal intéressé réunirait ces fragments... Ou bien,
-simplement soupçonneux, il l'interrogerait directement... Que
-deviendrait-elle si Édouard se décidait à lui arracher la vérité?...
-Jamais, tout enfant ou plus tard, elle n'avait su lui mentir. Il serait
-le plus fort, et elle le savait bien.
-
-L'ouvreuse crochetait la porte de leur avant-scène. Charlotte pénétra
-dans le salon de la loge, marcha en chancelant jusqu'au divan qui s'y
-trouvait, se laissa glisser, et perdit connaissance.
-
-On la ranima vite. Marcienne avait son flacon de sels. Un verre d'eau
-fut apporté du buffet. La soeur de M. de Sélys, en revenant à elle, eut
-la présence d'esprit de dire:
-
---«C'est la chaleur... J'avais senti cela au foyer, quand je me suis
-bêtement cramponnée au bras d'Édouard... Je ne voyais plus clair... J'ai
-dû commettre quelque gaffe...
-
---Si tu n'en commettais que quand tu ne vois pas clair...» grommela son
-mari.
-
-Il était le seul pourtant qui prît à peu près le change.
-
---«Allons, je vais l'emmener, cette petite entrave... Je ne sais quel
-tour elle nous jouerait encore ce soir.
-
---Si elle se sent assez bien pour rester,» dit Édouard avec une sévérité
-glaciale, «je lui demanderai d'en faire l'effort. J'ai horreur des
-manifestations en public. Charlotte nous a suffisamment donnés en
-spectacle. Si maintenant on voit notre loge à moitié vide, on inventera
-quelque drame. Celui qui se joue sur la scène est assez absurde pour que
-nous n'en fournissions pas une variante dans la vie réelle.»
-
-Ce n'était plus le frère aîné, aux gâteries tendres, aux sollicitudes de
-maman vite alarmée. C'était le chef de famille, résolu à ne tolérer
-autour de lui,--même de la puérile soeur, chérie avec tant
-d'indulgence,--aucune irrégularité morale, surtout aucune équivoque dans
-les paroles ou dans l'allure.
-
-Les deux femmes, Jacques lui-même, en furent impressionnés, quoique de
-façons très diverses.
-
-Tous reprirent leurs places. Et, de la salle, l'admiration, le
-dénigrement ou l'envie flottèrent de nouveau vers eux, sans autre
-justification que l'aveugle instinct des coeurs appuyé sur le mensonge
-des apparences.
-
-Marcienne, furtivement, regarda vers le fond de l'orchestre.
-
-Philippe était encore là. Mais il n'osait lever les yeux.
-
-Chère tête brune et charmante, unique royalement parmi le troupeau
-confus des autres têtes. Cher front couronné d'amour, cher visage, en ce
-moment si bien masqué d'indifférence, si sagement recueilli vers le
-rideau qui se levait, mais dont les yeux et les lèvres cachaient la
-vision et la saveur passionnées d'elle-même.
-
-Oh! comme elle savait bien à quoi il pensait, sous son air d'attention
-tranquille. Elle était là-bas, tout entière, dans ce coeur, visible pour
-elle seule sous la glaçure neigeuse du plastron; dans ce regard,--ce
-beau regard, éclatant et sombre,--qui se retenait de la chercher, mais
-qui, sûrement, ne voyait qu'elle; dans le frémissement de cette bouche,
-dont elle évoquait la douceur bien connue parmi l'ombre de la moustache
-et de la barbe fine...
-
-«Philippe... Philippe... que ma vie se brise... Du moins tu m'auras
-aimée!...»
-
-
-
-
-VII
-
-
-Charlotte, j'ai eu le tort... (nous avons tous, ton mari et ma chère
-Marcienne aussi, tous eu le tort) de te traiter trop longtemps en
-enfant. Tu comptes peut-être là-dessus pour faire passer en espièglerie
-ta singulière action d'hier soir. Mais il n'est plus temps, parce que
-cette action n'est pas isolée. Elle complète toutes les bizarreries dont
-tu nous attristes depuis quelques semaines. Non, tu n'es plus une
-enfant, et ce n'est pas en enfant que tu te conduis. Tes paroles sont
-d'une femme, tes attitudes d'une femme, et c'est le mystère d'un
-sentiment de femme qui t'a jetée entre d'Orlhac et moi. Aujourd'hui, tu
-vas m'expliquer ce que cela signifie. Tu vas me tirer de l'inquiétude
-qui m'étouffe. Je n'ai pas fermé l'oeil cette nuit, Lolotte, en songeant
-à toi. Si je n'en ai rien dit à Marcienne, c'est que je ne voulais pas
-lui faire partager mon angoisse. D'ailleurs, si tu as un secret, je te
-promets de le garder même à son égard. Tu peux tout me dire, à moi. Je
-suis plus que ton frère aîné. J'ai été, depuis que tu es au monde, ton
-père, ta mère, ton guide... Ce qu'on ne dit pas à son mari, on le dit à
-sa mère, à son confesseur... Je suis tout cela pour toi. Je suis tout ce
-qui peut te conseiller, t'appuyer, t'aider, te comprendre... Dis-moi ce
-qui te trouble, te transforme ainsi depuis quelque temps. Est-ce un
-danger?... un regret?... une faute?... Aie confiance. Parle à ton vieux
-frère, ma chérie... Tu me fais peur... Oui, tu m'as fait peur, hier au
-soir.»
-
-Ce discours, commencé avec une fermeté un peu âpre, et qui se terminait
-en tendresse, fut interrompu quelquefois par l'espoir d'une réponse.
-Comme Charlotte se taisait, M. de Sélys alla jusqu'au bout.
-
-Dès neuf heures du matin,--laissant de côté tous ses travaux, et, en
-particulier, la préparation d'une plaidoirie dans un procès d'avance
-fameux, qui mettait en cause de graves intérêts sociaux,--Édouard
-s'était rendu auprès de sa soeur.
-
-La petite se leva pour le recevoir, et lui apparut en peignoir clair,
-tout neigeux de dentelles. Déshabillé qui lui seyait d'habitude, mais
-qui aujourd'hui soulignait sa pâleur, lui donnait un air plus brisé,
-plus las. Car elle n'avait pas dormi non plus. Et peut-être avait-elle
-pleuré. Cela se devinait aux meurtrissures de ses paupières, cerclant de
-rose l'iris élargi et fiévreux, dans la délicatesse un peu brouillée du
-visage.
-
-Elle emmena son frère vers la retraite intime de son cabinet de
-toilette, qu'un paravent transformait en boudoir.
-
-Le peintre travaillait dans son atelier, situé au dernier étage de la
-maison, et relié à l'appartement par un escalier intérieur.
-
-M. de Sélys enjoignit au domestique de ne pas le prévenir qu'il était
-là.
-
-L'explication entre le frère et la soeur allait donc se dérouler dans le
-tête-à-tête le plus confidentiel. L'avocat ne doutait guère qu'elle
-n'aboutît à quelque confession dont il n'était pas sans appréhender la
-nature.
-
-Il avait débuté sur une note un peu rude, mais devant la pauvre figure
-blêmissante de Lolotte et son silence effaré, il s'adoucit.
-
-Quand il lui rappela leur longue intimité sans nuage, et sa tendresse,
-et la confiance qu'elle avait toujours eue en lui, la jeune femme vint
-se jeter dans ses bras.
-
---«Oh!» dit-elle, «Édouard, quoi que tu penses de moi, je t'en prie, ne
-doute jamais que tu sois ce que j'admire et ce que j'aime le plus au
-monde.»
-
-Il l'écarta de lui.
-
---«J'en douterai si tu ne me donnes pas l'explication que je te demande.
-
---A propos de... d'hier, au théâtre?
-
---Oui, tu le sais bien. Finissons-en. Quelle raison avais-tu pour
-m'empêcher de donner la main à Philippe d'Orlhac?»
-
-Elle tressaillit.
-
-Ce nom sur les lèvres d'Édouard... prononcé tranquillement, sans
-défiance... Ce nom qu'il eût craché, s'il avait su!
-
---«Bah! tenais-tu tant que ça à lui donner la main?
-
---Il ne s'agit pas de savoir si j'y tenais.
-
---C'était bien de l'honneur pour ce petit monsieur. Toi, le célèbre
-Édouard de Sélys, pourquoi traiter en ami le premier venu, un garçon
-sans conséquence?
-
---J'estimais son père... Je l'estime lui-même. Il a de la valeur, et le
-montrera... Mais, encore une fois, il ne s'agit...
-
---Tu l'estimes!... Ah! tout ce que tu voudras, Édouard, mais pas ce
-mot-là... Ton estime!... Ne vaut-elle pas qu'on la mérite? Elle irait...
-de toi... de la hauteur où tu es, à ce viveur, à ce mannequin de
-salon!...»
-
-L'avocat saisit presque brutalement le bras de sa soeur.
-
---«Charlotte!... Qu'y a-t-il entre cet homme et toi?»
-
-Elle éclata d'un rire nerveux.
-
---«Oh! rien, rien du tout... Je ne lui ai pas parlé trois fois depuis
-que, par malheur, on nous l'a présenté.»
-
-«Par malheur...» Le mot avait été involontaire, aussi involontaire que
-l'élan insensé de la veille.
-
-Il frappa Édouard comme le choc d'une balle.
-
-M. de Sélys recula, contemplant sa soeur avec des yeux si farouches
-qu'elle haleta, le coeur crispé.
-
---«Assez, Charlotte!... Je ne t'interroge plus. Je te défends même
-d'ajouter un mot.
-
---Édouard!... Quoi donc?
-
---Voilà ce qui m'avait traversé l'esprit. Mais je trouvais cela trop
-monstrueux... De toi, Charlotte, un soupçon, une insinuation sur
-ELLE!...
-
---Tu ne veux pas dire?...
-
---Ah! tu savais bien le sens de ton geste, malheureuse enfant!... Pour
-écarter ma main de celle d'un autre homme, tu ne peux avoir que deux
-motifs: une pensée indigne entre cet homme et toi... Ou bien une
-imagination plus indigne encore... la supposition que Marcienne...»
-
-Elle cria, les mains projetées, comme dans la terreur d'un écroulement:
-
---«Moi! Jamais, jamais!... Moi, j'aurais accusé Marcienne!... Est-ce que
-c'est possible, voyons?... Ta femme... ô mon Dieu!...
-
---L'accuser?...» répéta-t-il. (Et Charlotte le voyait avec une
-expression de physionomie nouvelle, inattendue, froidement redoutable.)
-«Mais si tu osais l'accuser, toi, je te rejetterais comme un petit
-reptile venimeux! L'accuser!... C'est déjà trop que tu te sois forgé
-quelque vilain scrupule romanesque... Ah! M. d'Orlhac te semble
-inquiétant pour mon honneur, et tu prétends me mettre sur mes gardes!...
-Tu défendrais par tes manèges inconvenants la vertu de ta belle-soeur et
-la dignité de mon foyer!... Ta belle-soeur!... qui doubla mon affection
-pour la petite fille que tu es, qui t'ouvrit son coeur au large, qui
-t'abrite de toute la hauteur de son caractère... Mais tu ne peux pas
-avoir assez de respect, assez d'adoration pour elle!»
-
-Elle râla:
-
---«Édouard, tu te trompes... Je te jure que tu te trompes... Quelle
-abominable idée!»
-
-Il marcha vers elle, et ses yeux aigus de sondeur de consciences
-enfoncèrent des vrilles d'acier dans les diaphanes prunelles bleues:
-
---«Alors, dis-moi, Charlotte, pourquoi la scène absurde d'hier au soir?
-Pourquoi, ce matin, le mot de «malheur» en parlant de mon amitié pour
-Philippe d'Orlhac?
-
---J'étais nerveuse... j'étais folle... je ne sais plus...
-
---Allons donc!»
-
-Une inspiration la souleva:
-
---«Et si tu avais d'abord deviné juste? Si j'avais craint... de... de...
-penser... un peu trop à M. d'Orlhac?...»
-
-Elle ne savait pas comment exprimer cette chose. Les mots ne venaient
-pas, ou venaient dans une sécheresse, avec des heurts, au lieu de la
-trouble douceur où ils eussent coulé si elle avait dit vrai.
-
-Son frère l'examina avec un clignement d'ironie.
-
---«Tu mens.»
-
-Elle lui tendit les bras, défaillante.
-
---«Édouard... Jamais tu ne m'as parlé ainsi... Jamais tu ne m'as
-regardée ainsi... Je mourrai de ton mécontentement... Ne peux-tu pas
-oublier une minute d'inconséquence... me pardonner?»
-
-Il répliqua durement:
-
---«Je n'oublierai pas, je ne te pardonnerai pas, parce que tu n'as pas
-été VRAIE. Depuis quelque temps tu joues une comédie dont le but
-m'échappe, mais dont le dernier acte, je l'espère bien, a été représenté
-hier.»
-
-Charlotte se tordait les doigts autour d'un mouchoir tout humide de ses
-larmes. Elle ne protesta pas contre ce mot de «comédie». Si elle eût
-gémi sa sincérité, la réelle torture morale qui l'avait détraquée, jetée
-à des extravagances de paroles et de démarches, elle eût trouvé des
-accents trop persuasifs. Son frère aurait vu clair en elle, mais clair
-aussi autour d'elle, dans l'affreuse région de mystère... Oh! n'avait-il
-pas déjà marché, au cours de son inquisition tâtonnante, dans la
-direction de son malheur? Dût-il l'écraser dans sa colère, elle le
-détournerait de ce chemin, au moins par son silence, puisque toutes ses
-paroles étaient si maladroites. Elle lui barrerait la voie de ses bras
-ouverts, de ses lèvres closes, de son coeur qu'il déchirait.
-
-Blottie sur sa chaise longue, où se bousculait le désordre des coussins,
-effondrée de sanglots, Charlotte ne prononçait plus que de vagues
-exclamations de prière et de douleur.
-
-Édouard de Sélys fut implacable. Nulle faute découverte ou avouée de sa
-jeune soeur ne l'eût monté à ce degré d'indignation. Mais il
-s'exaspérait devant l'équivoque, les protestations qui n'expliquaient
-rien, l'inconnu de cette âme, naguère limpide et chantante comme une eau
-de source, et où jamais il n'avait distingué l'ombre d'un secret ou
-d'une pensée douteuse. Puis, par-dessus tout, l'offense d'un soupçon
-effleurant Marcienne le jetait hors de lui. Et c'était cela qu'il ne
-pouvait s'empêcher de lire dans le mutisme de Charlotte; c'était cela
-qui, pour la première fois, le glaçait contre elle d'hostilité, cela qui
-le transformait un peu en bourreau. Car il broyait cette faiblesse sous
-sa rudoyante autorité.
-
-Heureusement il n'alla pas jusqu'au bout de ses velléités de
-représailles, de châtiment. Il n'énonça pas l'affreuse réflexion qui le
-traversa: «Ah! elle n'est une des nôtres que par mon père. C'est le sang
-louche de sa mère qui se trahit en elle par cette basse pensée de
-calomnie et d'intrigue.» Ces mots meurtriers, il ne les prononça pas.
-Mais leur suggestion mit une âpreté plus décisive dans ses paroles
-d'adieu: ils en furent le sourd commentaire.
-
---«Je vais partir sans avoir obtenu l'éclaircissement auquel j'ai droit,
-Charlotte. Garde ton secret. Je suis fixé. Tu me laisses un doute. C'est
-me donner une certitude. Jamais tu n'effaceras de mon esprit ce que ton
-étrange attitude y a fait naître ce matin. Tu n'es plus l'enfant que
-j'ai aimée. Tu es autre. J'habituerai sans doute mon affection à ton
-nouveau visage. Mais ce ne sera plus la même chose.»
-
-Il sortit sans voir la frêle silhouette qui se dressait, puis retombait.
-Il n'avait nulle pitié pour Charlotte. En ce moment, par une pénible
-évocation, ce qu'il apercevait en elle, c'était ce qu'il avait oublié
-pendant près de trente ans: le ténébreux fantôme maternel, la créature
-inconnue de lui dont l'hérédité médiocre devait, à certaines heures,
-dans cette personnalité frêle, triompher de l'âme des Sélys.
-
-Le contraste s'imposait dans sa pensée avec Marcienne, fleur d'une sève
-si franche, éclose à des rameaux intacts de toute greffe obscure. La
-noble femme! Elle lui paraissait plus altièrement pure et plus précieuse
-que jamais. Et il en voulait à Charlotte d'être l'enfant inconsciente
-qui, dans quelque trouble région d'une vulgaire origine, aurait ramassé
-des parcelles de boue pour en éclabousser la robe de lumière.
-
-Lorsqu'il rentra, Mme de Sélys fut frappée du respect tendre avec lequel
-son mari l'abordait. Un malaise la prenait quand il trahissait ainsi la
-sourde chaleur de ses sentiments pour elle. Que ne se renfermait-il
-toujours dans la barrière habituelle de son humeur un peu rêche, de ses
-absorbantes préoccupations d'esprit! Quel châtiment de constater la
-force latente de sa sûre affection, et de subir sa confiance!
-
---«Je viens d'avoir une explication avec Charlotte,» dit M. de Sélys.
-
-Marcienne tressaillit. Elle n'avait pas prévu cela.
-
---«Une explication... A propos de quoi? Parce que la pauvre petite était
-un peu nerveuse hier?
-
---Elle ne sera plus nerveuse,» prononça l'avocat, d'une voix sèche
-d'autorité. «Elle n'a pas le droit de l'être. Je le lui ai fait
-comprendre.
-
---Que s'est-il passé entre vous?
-
---Rien... Mais je ne vous cache pas qu'elle m'a fait de la peine,
-beaucoup de peine. Pour la première fois aujourd'hui j'ai songé que
-cette enfant n'est que ma demi-soeur. C'est une idée, figurez-vous, qui
-ne m'était jamais venue, du moins avec cette impression de distance
-morale, d'éloignement...
-
---Oh! d'éloignement...» supplia Marcienne.
-
-Le mot sonna en elle avec un accent lugubre, un accent d'irrémédiable.
-Une responsabilité de désastre l'écrasa.
-
-Elle eut l'épouvante du voyageur qui, pour se réchauffer et se réjouir,
-allume dans la forêt une flambée de bois mort, puis, sa route reprise,
-du haut de la colline, voit une fumée sinistre et des sursauts rouges de
-flamme s'élancer des futaies séculaires. Il a déchaîné la catastrophe.
-Il regarde avec horreur ses mains involontairement criminelles. Et son
-désespoir ne peut plus rien pour entraver le malheur dont il est cause.
-
-Est-il possible qu'elle ait accompli cette sombre action, elle,
-Marcienne?... qu'elle ait contraint ces deux êtres à se faire
-réciproquement du mal?... Cette admirable tendresse du frère et de la
-soeur,--née d'un rare dévouement et d'une reconnaissance non moins
-rare,--cette belle chose unique... est-ce bien elle qui vient de
-l'empoisonner, qui la transforme en une source de défiance et de
-douleur?
-
-Tant d'années témoin et confidente de leur affection, de la paternelle
-fraternité comme de la filiale idolâtrie, le coeur sans cesse ému par ce
-duo profond, d'un accord si parfait, elle a rompu le charme et brisé
-l'harmonie.
-
-Elle... elle... LEUR Marcienne!
-
-Où donc son orgueilleuse assurance de s'exposer seule à souffrir, et
-d'en avoir le droit? Elle ne croyait risquer que la mort... Elle
-l'affrontait, la souhaitait. Bravade absurde et stérile! Ce n'est rien,
-la mort. Voici ce qui pouvait lui arriver de pire, étant donnée sa
-nature: faire des victimes, voir son châtiment tomber sur d'autres,
-susciter hors de son amour les malentendus néfastes, les déchirements
-secrets, toutes les tortures sournoises où s'émiette et se défigure la
-beauté des ententes.
-
-Et dans quel terrain sacré ses folles mains, ses mains pleines de
-caresses coupables, n'ont-elles pas jeté les graines amères?...
-
-Édouard lui parle de Charlotte d'un ton qui grince sur son âme comme une
-scie de chirurgien sur un os dont on entame la moelle. Mme de Sélys ne
-peut imaginer le sens exact de la scène entre le frère et la soeur. Son
-mari se garde bien de le lui indiquer. Elle comprend seulement que la
-chère enfant n'a rien dit et qu'elle a expié son silence.
-
-Cette pensée n'est-elle pas assez affreuse?
-
-Mais voici plus encore... voici ce qui la fait trembler et pâlir...
-
-Une détente se produit dans la rigidité de l'homme fort. Son confus
-récit s'entrecoupe... Sa voix, sa ferme voix d'orateur, se brise... Il
-murmure: «Ah! Lolotte...,» détourne la tête. Et Marcienne, sur ce visage
-qui se dérobe, sur ce visage dont elle accusa souvent l'impassibilité,
-devine deux larmes... qu'elle ne voit pas.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Rue Ribéra, dans la retraite d'amour, dans le petit salon où maintenant
-les roses de Nice, les mimosas, les oeillets et les bluets de la Côte
-d'azur annoncent, en cette fin d'hiver parisien, le printemps
-méridional, Philippe est seul.
-
-Marcienne viendra-t-elle aujourd'hui?
-
-Le jeune homme marche de long en large, nerveusement, plein d'inquiétude
-pour l'amie qui traverse en ce moment une cruelle épreuve, mais
-aussi,--il faut bien le dire,--tendu par une sourde colère contre
-l'amante qui peut mettre une préoccupation quelconque en balance avec
-leur passion.
-
-Oui... c'est vrai... il le sait bien, cette ennuyeuse petite Mme
-Fromentel est très malade. Et Marcienne assure que c'est à cause d'eux.
-Une fièvre cérébrale survenue à la suite d'une scène avec M. de Sélys,
-où la jeune belle-soeur, qui avait surpris leur secret, se serait laissé
-malmener, accuser d'on ne sait quoi, plutôt que de les trahir.
-
-C'est très gentil, certainement. Et quand la chère Marcienne en parle,
-avec l'exaltation de sa sensibilité, Philippe est bien forcé de
-s'attendrir. Toutefois c'est pure complaisance envers les
-délicatesses,--un peu compliquées pour sa simplicité masculine,--où se
-subtilise l'âme charmante mais tourmentée de sa maîtresse.
-
-Après l'incident du théâtre, dont M. d'Orlhac avait vaguement perçu la
-signification, Mme de Sélys n'avait pu lui cacher le rôle de
-Charlotte,--ce rôle fait de maladresse autant que de générosité. Dès
-lors, avec la pensée de cette intervention épieuse, de cette présence,
-invisible mais si gênante, glissée dans leur tête-à-tête, l'intimité des
-amants ne pouvait plus demeurer si exclusive, si profonde, si loin de la
-vie. Leur amour devait compter avec une personnalité autre que leurs
-deux êtres confondus en une communion d'extase.
-
-Maintenant ils se préoccupaient ensemble de quelqu'un qui n'était pas
-eux-mêmes. Leur duo d'enchantement s'interrompait quelquefois pour
-tomber à un récitatif un peu pénible. Et sur un mode autre que l'allegro
-brûlant de leur tendresse, ils sentaient avec une angoisse vague qu'ils
-ne se trouvaient plus à l'unisson.
-
-La maladie de Charlotte accentua l'impression, d'abord si légère. Ce
-premier événement grave assombrissant leur aventure, leur apparut de
-points de vue différents, situa leurs deux coeurs dans des domaines
-d'émotion distincts, d'où ils ne revenaient l'un à l'autre qu'avec un
-conscient effort.
-
-Poignant indice qu'ils n'osaient pas s'avouer mutuellement.
-
-Mais comment ne pas frissonner au frêle souffle d'abîme durant les
-premières minutes de chaque rendez-vous?
-
-Quand leurs yeux se rencontraient, quand leurs lèvres se touchaient, il
-y avait encore entre leurs âmes toute la distance de leurs
-préoccupations récentes.
-
-Philippe venait de s'énerver d'attente dans une fièvre d'amour, les sens
-en émoi, l'imagination pleine de souvenirs ardents, les lèvres chargées
-d'appels fous, de prières, de baisers, mais l'esprit inquiet aussi, la
-jalousie en éveil, prêt à voir dans toute circonstance un piège qui lui
-volerait un peu de la bien-aimée, en suspicion constante contre les
-êtres et contre les choses à qui elle donnait trop d'elle-même, fût-ce
-pour obéir au plus formel devoir et par la plus pure abnégation.
-
-Marcienne quittait le chevet douloureux de Charlotte. Elle sortait d'une
-atmosphère anxieuse, l'âme oppressée de scrupules, les yeux las d'avoir
-refoulé des larmes, les mains meurtries des pressions désespérées où les
-avaient retenues le mari, le frère, qui lui disaient ainsi leur terreur,
-n'osant l'exprimer tout haut.
-
-Un soir, malgré toute sa force de volonté, elle éclata en sanglots sur
-la poitrine de Philippe.
-
-Et lui, sans être cruel, ni même indifférent, il éprouva la révolte
-égoïste, furieuse, dont nous nous insurgeons contre les douleurs qui
-gâchent notre joie sans nous toucher en rien le coeur.
-
-Il restait sympathique et tendre, mais la contrainte lui parut
-intolérable.
-
---«Voyons,» répétait-il, se jugeant pitoyable de banalité, de froideur,
-«ce ne peut pas être aussi grave que cela. A l'âge de ta belle-soeur...»
-
-Il prodigua encore quelques phrases dépourvues de sens, dont seule la
-câlinerie d'accent pouvait être apaisante. Mais au fond il n'entendit en
-lui-même que le cri de sa passion désappointée. Marcienne, aujourd'hui
-comme la dernière fois, se refuserait encore...
-
-S'appliquerait-il à respecter, comme il l'avait fait, même en son for
-intérieur, la subtilité de conscience qui les sevrait tous deux des
-chères caresses? Ah! certes, il le devait, car Marcienne avait cette
-suprême délicatesse de ne pas aborder avec lui le chapitre des remords.
-Elle n'accusait pas leur amour du crime involontaire. Et comme il
-l'admirait de dédaigner la facile expiation des phrases! Mais ce
-vaillant et libre esprit de femme pouvait-il admettre que leurs baisers
-aggraveraient la tragique situation? Elle n'était ni assez
-superstitieuse pour craindre de porter malheur à Charlotte, ni assez
-imbue de traditions chrétiennes pour s'imposer un acte de pénitence.
-Alors?...
-
---«Marcienne, mon adorée... Ne pleure pas si tu veux que je sois sage.
-Tu ne sais pas comme tes larmes me troublent...»
-
-La voix changée du jeune homme trembla de douceur et de désir. Ce
-n'était plus l'intonation tendue d'une impuissante consolation. Une
-pitié plus ardente naissait en l'espoir de la volupté victorieuse. Comme
-il comprendrait mieux le chagrin de Marcienne, comme il saurait le
-partager, s'il s'assurait que ce chagrin n'était pas l'ennemi de leur
-amour!
-
---«Ma chérie... ne me laisse pas croire que tu es moins à moi parce que
-tu souffres... Maîtresse aimée... donne ta bouche à ton amant...»
-
-Elle frémit toute à reconnaître le visage de passion, cette flamme
-brûlante et pâle qui dévore le bistre léger des traits, blêmit l'ovale
-fin des joues jusqu'à l'onde soyeuse de la barbe, et s'éteint aux
-prunelles en une défaillante fumée. Oh! ce visage d'amour... cette
-pâleur... et ces yeux!...
-
-Rien ne brise et n'enivre Marcienne comme cette transfiguration de
-vertige, où la tête charmante et adorée s'altère divinement. Tous les
-souvenirs des joies profondes, toutes les ententes mystérieuses de leur
-chair, sont sur ces lèvres, dans ce regard... Vers eux, vers leur appel
-presque douloureux d'intensité, son être, à elle, crie et palpite...
-
-Pourtant, elle se recule, elle se raidit, elle murmure:
-
---«Non, Philippe... Non... Tu ne sais pas... Je ne t'ai pas dit... Elle
-est très mal!...
-
---Nos baisers ne rendront pas son état plus grave...
-
---Ce sont nos baisers qui la tuent.»
-
-Le jeune homme s'écarte, frappé par le mot qu'elle lui avait épargné
-jusqu'ici, qu'il espérait ne jamais entendre. Comment n'a-t-elle pas
-frémi de le prononcer? Ne sent-elle pas que l'expression de cette chose
-cruelle y ajoute une force d'obstacle que n'avait pas la réalité même?
-
---«Ne dis pas cela, mon amour. Il faut faire la part de la fatalité.
-
---Philippe... mon Philippe... J'ai voulu porter seule le poids de cette
-affreuse pensée. Mais il faut que tu saches... Il faut que tu m'aides à
-prendre une résolution... Si Charlotte meurt, je te dis que nous serons
-ses assassins.
-
---Si Charlotte meurt?... Ses assassins? Tu t'exprimes comme si nous y
-pouvions encore quelque chose.
-
---Nous pouvons beaucoup.
-
---Quoi donc?
-
---Nous séparer.»
-
-Il la regarde avec accablement, stupéfait du chemin terrible qu'ils ont
-franchi en deux ou trois courtes phrases. En sont-ils là? Y a-t-elle
-songé véritablement?
-
-Une douleur indignée le soulève.
-
---«C'est moi que tu sacrifierais pour elle?
-
---Non, Philippe, ce n'est pas toi... O mon ami tant aimé, je ne ferai
-que hâter l'immolation que tu me demanderas toi-même un jour...»
-
-Elle frémit d'angoisse. Une sincérité absolue ouvre son coeur saignant.
-Mais il ne la comprend pas du tout. Et, ce qu'il y a de tragique, c'est
-que plus il est vrai lui-même, moins il peut la deviner, la suivre. Car
-sa propre jeunesse imprévoyante n'envisage pas le futur travail des
-années. Il ne saurait imaginer sa chère maîtresse moins exquise, ni sa
-passion à lui moins ardente. Comment admettre ce raisonnement dont elle
-s'aiguillonne au sacrifice: «Puisqu'il n'est pas d'avenir pour notre
-bonheur, puisque c'est un condamné, un mourant, ce délicieux et fragile
-amour que nous berçons dans l'incertitude, ayons le courage de
-l'ensevelir, quand le salut d'une créature innocente nous le commande,
-et avant qu'il se flétrisse?»
-
---«Ainsi,» prononce Philippe, «parce que tu supposes, en dehors de toute
-vraisemblance, que j'aimerai le moins longtemps de nous deux, ton
-orgueil, Marcienne, exige que tu te retires la première?... Oh! ne
-m'interromps pas... Je sens bien que depuis longtemps cela te
-préoccupe... Je ne nie pas que les circonstances ne te fournissent un
-prétexte spécieux...
-
---Un prétexte!... L'existence d'une jeune femme, d'une mère?...
-
---Tu ne lui dois pas la vérité. Je dirai plus: tu lui devais
-l'apaisement d'une illusion. Pourquoi lui avouer que nous continuons à
-nous voir?»
-
-Marcienne ne répondit pas tout de suite. Elle réfléchissait. Pourquoi,
-en effet, l'idée ne lui était-elle pas même venue du charitable
-mensonge? Mais qu'importait une inutile analyse de sa conduite? Elle
-avait suivi la loi de sa nature, jusque dans les contradictions qu'elle
-ne s'expliquait pas. Ce n'est pas de vaines raisons trouvées après coup
-qui rapprocheraient de sa pensée la pensée de Philippe quand leurs
-façons de voir apparaissaient si différentes.
-
---«Pourquoi?» répéta le jeune homme. «Car enfin, en la trompant pour son
-repos, tu restais fidèle à ton programme: «Mieux vaut commettre une
-grande faute que de causer une petite douleur».
-
-Un gémissement monta aux lèvres de Marcienne. Ce fut comme un coup de
-hache brisant quelque chose en elle, cette froide phrase. Pourtant nulle
-ironie ne l'avait soulignée. Mais, pour la prononcer, comme il fallait
-que Philippe fût loin d'elle! Y a-t-il rien de plus meurtrier pour les
-sentiments que la logique? Le coeur qui bat des mêmes battements qu'un
-autre coeur ne déduit pas d'un syllogisme la mesure plus ou moins rapide
-de ses palpitations. Comment ne comprenait-il pas que le mensonge verbal
-lui était impossible, que devant la plus simple question posée
-ouvertement, elle dirait toujours la vérité, même à son mari, sans
-qu'elle pût invoquer cette nécessité de franchise, puisque, hélas! s'y
-opposait la duplicité de ses actes.
-
---«Je t'ai fait de la peine, ma chérie,» reprit Philippe, inquiet de son
-douloureux silence. «Je ne l'ai pas voulu... pardonne-moi. Je t'aime
-trop pour te perdre sans lutte.»
-
-La lutte... Ressource dangereuse. Même livrée pour l'amour, elle soulève
-des forces d'antagonisme parmi lesquelles c'est ce même amour qui reçoit
-les plus meurtrières atteintes.
-
-Il ne fallut pas beaucoup de paroles encore pour que Philippe dise à
-Marcienne--avec l'inconsciente hypocrisie d'un renoncement qui ne
-s'attend pas à être pris au mot:
-
---«Si je suis de trop dans ton existence et dans l'existence des tiens,
-je partirai. Tu n'as qu'un signe à faire. On me propose un poste à
-l'étranger, un poste brillant dans une grande ambassade...»
-
-Elle crut s'évanouir. Elle balbutia:
-
---«Partir... Mais... ta mère?
-
---Elle en serait très heureuse.
-
---Vraiment?... Je croyais que vous ne pourriez pas vous quitter.
-
---Nous le pensions aussi,» reprit Philippe. «Mais les circonstances ont
-changé. Tu invoques, pour briser notre amour, tes ennuis de famille.
-Moi, je ne t'ai jamais parlé des miens. J'en ai aussi pourtant, et de
-graves. Ma mère se doute qu'il y a une femme dans ma vie. Mon caractère,
-mes habitudes, se sont modifiés trop profondément pour qu'elle ne s'en
-soit pas aperçue. Avec cette antipathie de toutes les mères pour une
-liaison sérieuse de leur fils, elle en est arrivée à souhaiter mon
-départ de Paris. Nos amis assurent que si je veux parvenir à la haute
-situation diplomatique de mon père, il n'est que temps pour moi d'entrer
-dans la carrière active. Son ambition s'est éveillée avec ses
-inquiétudes. Elle a même fait des démarches. Ces démarches ont abouti.
-
---Ainsi,» dit Marcienne après un silence, «ton avenir est en jeu?
-
---Oh! mon avenir...»
-
-Il prenait peur devant la sombre décision des beaux yeux dont il aimait
-tant les ombres glauques de vague mouvante. Il avait parlé dans
-l'exaspération où elle le jetait avec ses idées insensées de séparation,
-de sacrifice. N'était-elle pas capable de se hausser à quelque coup de
-tête, soutenue par cet orgueil dont il l'accusait, qu'il imaginait
-formidable, et par ses chimères de dévouement? Mais quand elle se
-trouverait en face d'un projet déterminé, réalisable, d'un adieu qui les
-séparerait à toujours,--car, pour lui, un pied dans la carrière, c'était
-l'engrenage des situations de plus en plus élevées et la fatalité du
-mariage prochain,--quand elle envisagerait cela, Marcienne reculerait,
-l'envelopperait de ses bras, le retiendrait contre son coeur.
-
-Philippe avait donc commis cette bravade, et maintenant il s'en
-repentait, parce qu'il s'apercevait trop tard qu'il lui suggérait une
-raison héroïque de plus, mettant en cause son propre intérêt, auquel
-lui-même n'avait pas un instant songé.
-
---«Mon avenir, Marcienne aimée, il est ici, près de toi, dans la douceur
-de notre amour...»
-
-La séparation entrevue les désarmait tous deux. Ils se rapprochèrent. Et
-le silence qui suivit, leur frissonnante façon de se blottir l'un contre
-l'autre, tout à coup, sans qu'un accord de pensée eût dénoué le débat,
-ces involontaires symptômes leur démontrèrent l'oeuvre affreuse à
-laquelle ils venaient de travailler.
-
-Était-ce possible?... Se dire adieu!... Est-ce qu'ils avaient supposé
-cela?... Était-ce de cet arrachement abominable qu'ils avaient parlé?
-Leurs lèvres en tremblaient encore,--leurs imprudentes lèvres qui, en
-formulant ce que leurs coeurs n'osaient prévoir, prêtaient déjà une
-apparence d'accomplissement à leur destin.
-
---«Marcienne, écoute... Nous sommes deux grands fous... Qu'est-ce que
-nous faisons là à nous torturer? Je t'aime... Et je sais bien que, toi
-aussi, tu m'aimes... Ah! tu m'aimes... Tiens, je le sens... Tu frémis
-tout entière dès que je te touche. Mais regarde-moi donc! Est-ce que tu
-pourrais cesser d'être mienne?... N'es-tu plus ma maîtresse?... Ote-toi
-de mes bras, des bras de ton amant, si tu en as le courage...»
-
-Il murmure tout cela... puis d'autres mots plus troublants,--leurs mots,
-à eux, leur brûlant vocabulaire de caresse;--il les murmure contre son
-oreille, sa joue, sa bouche... Leurs yeux se rencontrent, se pénètrent à
-d'infinies profondeurs, éternisent la communion de leurs regards.
-
-Ah! comme ils auront été amants par les yeux! Comme ils auront souvent,
-et jusqu'au vertige, goûté cette prise de possession ineffable, où la
-sensualité s'aiguise par le contact passionné des âmes!
-
-Leurs yeux!... Marcienne et Philippe les ont également beaux, d'une
-magie extraordinaire d'expression, dans une mobile intensité de reflets
-et de nuances. Tous les frissons de leur pensée et de leur chair y
-passent en ondes subtiles. Et la splendeur de franchise avec laquelle
-ces deux êtres se sont donnés l'un à l'autre alimente la soif délicieuse
-de leurs prunelles, qui ne sont jamais craintives de s'attirer ni lasses
-de se confondre.
-
-Comme ils auront été amants par les yeux!... Ah! la vie peut dénouer
-l'étreinte de leurs corps, les malentendus creuser des gouffres entre
-leurs âmes... Jamais il n'oubliera, lui, la suavité des chers astres
-d'amour, couleur de mer et de ciel, qui l'ont ébloui de leur tendresse
-et qui mouraient sous ses baisers... Et elle, jamais elle ne cessera
-d'évoquer les iris d'or cerclés de noir, qui se rouillaient si
-étrangement dans la volupté, comme un métal mordu par une fumée trop
-ardente.
-
---«Philippe... Mon bien-aimé!... Mon bien-aimé!...»
-
-Le doux cri jaillit éperdument. Quelle étreinte de passion angoissée!...
-Oh! cet être chéri qu'elle serre contre son sein, ce buste souple où
-palpite l'adorable coeur, ces bras de caresse autour de ses épaules, la
-tête virile et fine... Lui, c'est lui!... Elle le retient, elle
-l'embrasse, elle le presse... Et, malgré l'enlacement farouche, elle
-croit déjà sentir les mains voleuses de la Destinée qui viennent le lui
-prendre, qui l'écartent d'elle et qui le lui arrachent!
-
-Philippe s'enivre de ce délire, dont il ne perçoit pas la tristesse. Il
-rugit de triomphe. Il a retrouvé l'amante. Elle ne se refuse plus, elle
-subit la contrainte victorieuse des baisers. La voici gémissante
-d'extase, affolée, à sa discrétion. Sur ce beau corps qui vibre, il fait
-voltiger les ailes frissonnantes de toutes les délices. Il boit au
-calice des lèvres les sanglots de reconnaissance, le doux souffle
-haletant. Tous deux goûtent de nouveau les immobiles minutes, où, perdus
-l'un dans l'autre, ils se contemplent, écrasés de joie, suspendant, sur
-la limite de l'extrême bonheur, l'essor déchaîné de leurs sensations.
-Puis enfin ils s'appartiennent dans une fulgurance d'éclair, soulevés
-ensemble jusqu'au ciel par la prodigieuse force qui éternise les mondes.
-
---«Tu vois bien,» dit Philippe après un long silence, «tu vois bien que
-rien ne peut prévaloir contre notre amour. Il est à part de tout,
-au-dessus de tout. Ah! comme je t'aime pour lui avoir immolé jusqu'à ton
-inquiétude et à ton chagrin! J'étais jaloux même de ce qui te faisait
-souffrir, ma chérie. J'aurais eu de la peine à te pardonner ta douleur
-si tu lui avais donné un peu trop de toi, de ce toi qui est à moi.»
-
-L'âme de Marcienne cueille cet aveu d'égoïsme comme une fleur violente
-exhalant tous les parfums et tous les poisons de l'amour. Cette cruauté
-de passion, c'est la passion même.
-
-Peut-elle souhaiter sincèrement que le désir de Philippe abdique parce
-que, là-bas, dans la chambre douloureuse dont le souvenir la hante,
-quelqu'un se meurt, quelqu'un qui, pour lui, n'est qu'une passante de la
-vie, une silhouette indifférente dans l'immense foule humaine?
-
-Peut-elle lui crier ce que sa conscience, à elle, crie devant la
-physionomie ravagée d'Édouard de Sélys: «Je prends tout à ce mari qui
-m'aime dans une confiance si haute. Je lui vole mon coeur et ma chair,
-et j'assassine la soeur qu'il chérit!...»
-
-Elle a si bien épargné à son amant le spectacle de sa détresse
-intérieure qu'elle doit renoncer à la lui faire jamais comprendre.
-
-A l'instant même, en sortant de ses bras, quand elle tressaille tout
-entière de cette détresse retrouvée, elle n'a pas le triste courage de
-lui en rappeler seulement l'obsession. Il est si heureux de l'avoir
-reconquise!...
-
-Quand il l'accompagne jusqu'au seuil du jardin, pour l'installer dans la
-voiture qu'il est allé chercher comme d'habitude, elle le retient avec
-des mots de ravissement dans le trop court sentier, elle s'attarde à ces
-quelques pas comme en la douceur déchirante d'une promenade suprême.
-
-Cette soirée de février est d'un profond calme tiède. Les jours ont
-rallongé déjà. Une dernière lueur traîne dans le ciel, faussée par la
-réverbération de Paris qui s'allume.
-
-Avec une ardeur toute pleine de pressentiments, Marcienne saisit du
-regard les moindres détails du discret et cher décor.
-
-Sous un berceau, défeuillé en cette saison, se trouve un banc de pierre.
-Toujours, même par les plus froids crépuscules, elle et son amant, avant
-de se quitter, s'y sont assis pour y échanger le baiser d'adieu, si
-aigu, et dont les lèvres ne peuvent se déprendre. Ils restent fidèles à
-cette manie, qui les fait rire l'un de l'autre, suivant que lui ou elle
-y entraîne la lenteur attendrie de leurs derniers pas.
-
-Petit pèlerinage de dévotion amoureuse, où les incitaient naguère les
-magnifiques déclins des après-midi d'été, puis les rouges couchants
-d'automne, et qu'une superstition leur a fait ensuite accomplir parmi
-les craquements du givre, sous les étoiles glacées de décembre.
-
-Prétexte à taquineries câlines. Combien de fois ne sont-ils pas arrivés
-jusqu'à la grille avec chacun l'intention amusée de décevoir l'espoir de
-l'autre? Mais les résolutions ne tenaient pas contre le désir de gagner
-encore quelques minutes, ni contre le puéril remords de ne pas
-manifester la ferveur coutumière.
-
---«Allons, viens... Tu meurs d'envie de m'y emmener.
-
---Où donc?
-
---Sur notre banc.
-
---Moi?... Je n'y pensais plus.
-
---Hou! que c'est vilain de mentir.
-
---Avoue que c'est toi, maniaque chéri, qui tiens à ton reposoir d'amour.
-
---Non.
-
---Avoue.
-
---Non.
-
---Alors je m'en vais.»
-
-Elle tournait le bouton de la grille.
-
---«Adieu, petite maîtresse.»
-
-Elle le regardait, gentiment sournoise. Il ne bronchait pas.
-
---«Oh! méchant. Tu serais bien fâché si je te prenais au mot. J'ai pitié
-de toi... Viens-y sur ce fameux banc...»
-
-C'était encore un demi-tour d'allée, quelques parcelles de bonheur, les
-dernières miettes du festin de volupté, que leur simulacre de querelle
-rendait plus savoureuses. Et, après une longue, une profonde communion
-de leurs lèvres, ils se quittaient dans la soudaine gravité qu'ont les
-adieux de ceux qui s'aiment, alors même qu'ils doivent se revoir demain,
-quand jusqu'à demain c'est toute la vie qui les sépare.
-
-Encore une fois, dans ce jour mourant de février, Marcienne et Philippe
-sont assis sur le banc de pierre, encore une fois leurs bras
-s'étreignent, encore une fois leurs bouches, si bien faites l'une pour
-l'autre, s'effleurent en un baiser d'une finesse divine...
-
-Sur leurs têtes, le treillis du berceau découpe de pâles petits losanges
-de ciel. Autour d'eux l'ombre s'épaissit mystérieusement. Une clarté
-veille dans leur muette maison d'amour. Des souffles passent, chargés
-d'un parfum de branches vivantes.
-
-Le silence est profond sur les jardins noirs. Mais un léger tintement
-d'acier sonne à l'oreille des amants la minute qui s'efface... Devant la
-porte, dans le désert de la rue, c'est le cheval du fiacre dont les
-mâchoires lasses secouent le mors et font cliqueter la gourmette.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Le lendemain, à l'heure où Philippe commençait à espérer la venue de
-Marcienne, une grande anxiété saisit tout à coup le jeune homme.
-
-Il ne devait guère compter sur la visite de sa maîtresse. Elle avait pu
-s'échapper la veille pour accourir vers lui, mais, depuis la maladie de
-Charlotte, de tels moments se faisaient de plus en plus rares. Comment
-les retrouver si la situation empirait? Et quel affreux intervalle de
-deuil ne faudrait-il pas subir s'il arrivait malheur à cette pauvre
-jeune femme!
-
-Ah! la malencontreuse personne que cette petite Mme Fromentel! Quel
-besoin avait-elle eu de découvrir leur secret, de se mêler de leurs
-affaires, de tomber dans une espèce de crise de nerfs en l'apercevant au
-théâtre devant M. de Sélys, et finalement de tout bouleverser avec sa
-fièvre cérébrale,--une maladie faite exprès, qu'on ne pouvait pas mettre
-au compte de quelque microbe, et où Marcienne, sans qu'il pût l'en
-dissuader, verrait toujours l'effet du chagrin?
-
-Marcienne, la chère maîtresse trop sensible, l'adorable aimée au coeur
-inquiet, qu'il devait sans cesse disputer à force d'amour aux
-suggestions tourmenteuses de tout ce qui s'opposait à leur bonheur, de
-tout ce qui, en elle-même et hors d'elle-même, chuchotait le doute,
-l'appréhension ou le remords dès qu'elle était sortie de ses bras.
-
-Mon Dieu, comme elle allait souffrir si sa belle-soeur mourait!
-
-Pourvu qu'elle lui apportât cette souffrance! Pourvu qu'elle ne s'en
-nourrît pas loin de lui comme d'un poison!
-
-Mais ce n'est pas avec lui, Philippe, qu'elle viendrait la partager. A
-peine connaissait-il Charlotte Fromentel. Comment la regretter avec
-quelque vraisemblance, l'évoquer par le souvenir? Tandis qu'un autre
-homme existait à qui cette jeune femme était précieuse infiniment:
-Édouard de Sélys!... C'est lui, c'est le mari qui goûterait jusqu'au
-fond l'amère communion de douleur. Leurs larmes, ils les verseraient
-ensemble... Quel rapprochement n'amènerait pas peut-être cette identique
-blessure où se mêleraient les lambeaux saignants de leurs deux coeurs?
-
-Ingénieuse jalousie de Philippe! Le voilà pâle de fureur et d'angoisse
-parce qu'il se figure leurs mains enlacées sur un cercueil.
-
-Mais quoi! Hier déjà n'avait-il pas pressenti par l'attitude de
-Marcienne des influences, des attendrissements hostiles à son amour? Si
-elle se refusait, n'était-ce pas un peu parce qu'auprès du lit de
-Charlotte, elle venait de pleurer contre l'épaule d'Édouard?...
-
-En ce moment, elle est à côté de son mari, elle l'encourage, elle le
-console, elle lui prodigue les phrases caressantes dont elle a le
-secret. Il occupe sa pensée, il l'intéresse. Oh! elle ne viendra pas rue
-Ribéra. Outre la sincérité de son chagrin, n'y a-t-il pas, pour cette
-femme si tragiquement curieuse de toutes les sensations, une espèce
-d'ivresse sombre dans la stupeur du désespoir et le silence des agonies?
-
-Qu'est-il aujourd'hui, lui, Philippe, dans son existence? Elle évite
-sans doute d'évoquer leur amour devant de trop solennelles perspectives.
-Les larmes qu'on répand autour d'elle sont autrement poignantes que
-leurs baisers.
-
-Non, elle ne viendra pas. N'est-il pas fou de l'attendre?
-
-Il va partir. Il prend son pardessus, son chapeau, énervé d'espoir déçu,
-incapable de rester là plus longtemps à prêter l'oreille dans la morne
-immobilité des choses.
-
-Une rage le soulève contre la rivalité du malheur, de la mort. C'est
-leur prestige lugubre qui lui enlèvera Marcienne. Aucune autre séduction
-ne l'aurait détachée de lui. Et le mari profitera de ces entremetteurs
-formidables.
-
-Philippe ricane: «Ah! l'avocat... les grandes phrases... La hautaine
-sérénité dans la douleur... Comme elle va le plaindre et l'admirer!...
-Au fond cet homme la tient toujours. Il a mis une trop forte empreinte
-sur son âme. Toutes les ardeurs de ma passion, les caresses désespérées
-de mes dents et de mes ongles, n'ont fait qu'effleurer sa chair, la
-marquer de traces fugitives...»
-
-Dans cette âpreté de sentiments, la rêverie de Philippe se prolonge.
-Malgré sa décision de partir, il reste encore. Mais chaque minute qui
-passe aggrave le bouillonnement des sources amères.
-
-Il y a une lie d'égoïsme, de rancune, de méfiance, dans le flot de sa
-jeune énergie dominatrice, qui, devant l'obstacle, s'insurge et dévaste
-tout.
-
-C'est la vitalité indomptable de son âge qui en est cause. La passion
-batailleuse écume dans ses veines. Ainsi tranquille d'apparence,
-élégant, la tête droite sous le haut-de-forme bien lustré, il est, dans
-le domaine de l'amour, le jeune fauve bondissant des forêts nocturnes,
-qui se rue, le front bas, contre tout ce qui semble vouloir lui
-soustraire l'espérance de sa volupté.
-
-Et voici que sur le tumulte de son coeur, dans la lourde paix du
-quartier désert, un fracas de voiture s'éveille, roule en tonnerre
-grossissant, bondit rudement aux pavés de la rue, puis, d'un arrêt
-brusque, s'éteint devant la porte, subitement étouffé de silence.
-
-Est-ce Marcienne? Par prudence, elle ne se fait jamais amener
-jusque-là,--comme, au retour, elle quitte avant d'arriver chez elle le
-fiacre pris à Auteuil. Serait-ce possible?...
-
-Mais oui, c'est elle... La grille cède sous sa clef. Philippe s'élance
-dans le jardin.
-
---«Enfin, enfin!... Toi... Toi!... Je désespérais.»
-
-Qu'a-t-elle donc? Sous la voilette blanche aux dessins brouillés, il ne
-peut voir comme elle est pâle. Mais il s'étonne de son silence, de sa
-démarche saccadée, de la pression convulsive de sa main.
-
-Elle entre avec lui dans la maison. Il détache lui-même la dentelle qui
-lui couvre le visage.
-
---«Marcienne!...»
-
-C'est le cri de son amour épouvanté. Oh! le désastre que présagent cette
-physionomie défaite, ces traits plombés et soudain vieillis, ces blêmes
-lèvres frémissantes, la terrible fixité de ces yeux.
-
---«Philippe, ne me fais pas de reproches... ne me parle pas... aie
-pitié... Je me meurs!»
-
-Puis tout à coup, dans une clameur déchirante:
-
---«Ou plutôt si... Tue-moi!... Tue-moi!... Ah! c'est au-dessus de mes
-forces!»
-
-Il reste pétrifié, anéanti... Nulle question, aucune hâte de savoir...
-Il voudrait maintenant ne rien entendre... Elle va prononcer
-l'irrévocable.
-
---«Mon Philippe... Mon amant... ô bien-aimé!... Pourquoi ne m'as-tu pas
-tuée, le jour... tu sais... où nous avons été si heureux!... Il ne
-serait rien arrivé de pire que ce qui arrive... Et je ne vivrais pas
-cette heure affreuse!...»
-
-Elle râle et divague comme une amante involontairement parjure. Elle se
-lamente, se maudit, comme si quelque viol brutal venait de voler son
-corps à l'homme adoré, comme si quelque ravisseur sinistre avait, d'un
-embrassement détestable, aboli pour jamais la douceur de leurs
-étreintes.
-
-Et lui, dans une clairvoyance d'indignation, d'épouvante, il songe à ce
-qui l'affolait lui-même tout à l'heure, à cette rivalité irrésistible,
-la rivalité de la Mort... Il se demande avec quel spectre Marcienne a pu
-trahir leur amour!...
-
-Sombrement, sans apitoiement sur elle, il prononce, la voix sifflante
-d'angoisse:
-
---«Si tu m'as sacrifié... exécute-moi... Et que ce soit fini!»
-
-Elle tombe à ses pieds:
-
---«Je t'aime... Je t'adore... Pardon!»
-
-Ce prosternement d'une fierté si ombrageuse ne l'attendrit pas. N'est-ce
-pas un indice de plus que la suprême épreuve est imminente?
-
-Il ricane, d'un ricanement qui sanglote:
-
---«Tu m'aimes?... Eh bien, je t'appartenais... Mais nous posséder tout
-simplement, c'était trop banal pour ta soif de sensations, de drames...
-Quelle chimère vas-tu placer entre nous?... Parle... Crains-tu de ne pas
-me trouver résigné... docile?... Rassure-toi: je ne plaide pas les
-causes perdues. Je ne possède ni les facultés oratoires ni le don de la
-mise en scène.»
-
-L'allusion pleine de méchanceté douloureuse redresse Marcienne. A son
-tour elle s'arme sur sa propre souffrance. Pourquoi ne veut-il pas
-comprendre qu'elle s'immole plus qu'elle ne l'immole lui-même? Glacée
-par l'injustice et l'ironie, elle croit y puiser le détachement, le
-calme. Elle prononce d'une voix morne:
-
---«Juge-moi selon ton coeur, Philippe. S'il me méconnaît et me calomnie,
-ce sera sa faute, non la mienne. Voici ce que je suis venue te dire:
-Charlotte n'a plus que quelques heures à vivre. Elle m'a demandé un
-serment...
-
---Quel serment?...
-
---Celui...»
-
-Elle fait un geste de désespoir. La factice tranquillité croule. Les
-paroles désordonnées s'échappent avec des gémissements:
-
---«Tu n'as pas vu... Tu ne peux pas savoir... Ah! tu me l'aurais ordonné
-toi-même... Philippe, ne me blâme pas. Essaie de comprendre...
-Aimons-nous jusque dans l'horreur du sacrifice... mon adoré...
-Mourante... je te répète qu'elle est mourante!... Elle a dit adieu à ses
-enfants devant moi... Puis elle m'a demandé... pour les quitter sans un
-déchirement trop abominable... qu'au moins sa pauvre vie perdue
-effaçât... rachetât...»
-
-Les syllabes, hachées de larmes, s'enchevêtrent, hésitent. C'est le
-bonheur d'Édouard qui fut disputé, défendu, reconquis, dans la scène
-inoubliable, par la vaillance de la jeune soeur, sous sa sueur
-d'agonisante. Marcienne peut-elle expliquer cela?... Elle balbutie, le
-corps plié, abattu sur le divan, la tête enfouie dans ses mains qui
-tremblent:
-
---«J'ai juré... j'ai juré...
-
---Quoi?...»
-
-Elle ne répond que par une torsion d'atroce souffrance.
-
-Philippe se penche vers elle:
-
---«Tu as juré de ne plus me voir?...»
-
-Il comprend trop la plainte surhumaine de sa douloureuse maîtresse. Mais
-il veut qu'elle parle. Il lui saisit le bras, la rudoie presque:
-
---«Réponds!...»
-
-Elle gémit:
-
---«Oui.»
-
-Il recule de deux pas. Le coup qu'il attendait depuis un moment ne tombe
-pas moins cruellement pour avoir été prévu. L'âme et la chair torturées
-s'insurgent, se ruent à la sauvagerie des représailles. Il souffre trop,
-il lui en veut trop follement, à elle. Et il se maîtrise jusqu'à
-l'impassibilité extérieure, qui va la martyriser plus sûrement. D'un ton
-qu'il trouve moyen de poser, d'affermir, il lui réplique:
-
---«Tu as juré de ne plus me voir. Alors pourquoi es-tu ici?»
-
-Stupéfaite, Marcienne soulève son visage meurtri, ses yeux de détresse.
-
---«Oui,» reprend Philippe, «pourquoi es-tu ici? Tu pouvais m'écrire,
-m'envoyer un mot d'adieu. Il doit t'être pénible de manquer si vite à
-ton serment. Mais nous n'avons plus rien à nous dire... Et je ne te
-retiens pas.»
-
-Elle se lève. Elle se dresse devant lui, lente et muette. Tous deux se
-regardent. Oh! la désolation des prunelles qui ne peuvent plus se verser
-l'ivresse comme des calices trop chargés d'amour...
-
-Rayons de reproche et d'immortelle tristesse... Rayons de colère
-saignante, de volonté dure, de douleur trop âpre, trop empoisonnée de
-doute... Est-ce là ce qu'ils échangent, les yeux encore éblouis des
-ineffables contacts?... Ne vont-ils pas défaillir et se fondre de se
-rencontrer en se résistant?
-
-Ah! l'effort est intolérable... Ils vacillent... se troublent... Mais,
-tout à coup, dans l'âme de Philippe, un obscur tourbillon se déchaîne.
-L'ombre ternit le métal fin des iris d'or, où bientôt s'aiguise un
-déchirant éclair.
-
-Le jeune homme étend les mains, comme pour contenir l'élan de tendresse
-désespérée qui va jeter Marcienne sur sa poitrine.
-
---«Tu as juré de te reprendre à moi. Et... sans doute... n'est-ce
-pas?... tu as juré aussi de rendre ton coeur et ta chair à un autre...
-On t'a demandé ce serment-là... Tu l'as prononcé... avoue-le donc! Tu te
-consacreras désormais au bonheur de ton mari!...»
-
-Marcienne se tait... Elle ne pleure même plus. Elle souffre au delà des
-larmes... Debout, le corps et la face rigides, elle a seulement, au bout
-de ses bras tombés, un léger mouvement de crispation des doigts. Et
-l'indicible reproche de son regard continue à se fixer sur Philippe.
-
-Il ne le voit pas, ce reproche, ou il ne veut pas le comprendre.
-Pourquoi épargnerait-il celle qui a trouvé la force de le rejeter?
-
-Elle a voulu cette souffrance. Et, ce qui est pire, elle a voulu la
-sienne, à lui. Si elle avait eu plus d'amour que d'orgueil, elle se
-serait humiliée jusqu'au mensonge envers Charlotte vivante, et elle se
-damnerait moralement jusqu'au parjure envers la morte. Mais non!... Elle
-veut planer à la hauteur de son devoir accompli, s'applaudir sur la
-délicatesse de ses scrupules, voir osciller à sa main la palme du
-martyre.
-
-D'ailleurs... N'est-ce que cela? Peut-être a-t-elle usé, a-t-elle brûlé
-déjà, aux flammes de son imagination, le charme du rêve qui l'attachait
-à lui. Peut-être a-t-elle besoin d'autre chose, fût-ce des affres de
-leur commune douleur, pour vivre toute l'intensité de sa vie. Peut-être
-même--suggestion plus âcre que toutes les autres--a-t-elle puisé dans la
-fraîcheur d'un trop jeune amour, dans la candeur d'une passion qui ne
-veut s'alimenter que d'elle-même, une recrudescence d'admiration pour
-l'homme d'intelligence, d'autorité, de prestige, dont elle porte le
-nom,--pour cet Édouard de Sélys, dont la vieillesse éclatante a, plus
-que ses vingt-huit ans à lui, ses vingt-huit ans infructueux, des
-séductions conformes à la fierté d'une telle femme.
-
-Voilà ce que Philippe se dit. Voilà ce qu'il jette, par phrases
-déchiquetées et bouillonnantes comme des lames fouettées du vent, à
-cette muette suppliciée, qui chancelle d'horreur, malgré le raidissement
-de tout son corps, malgré l'agrippement convulsif de ses doigts, crispés
-dans le vide, sur un support imaginaire.
-
-A la fin, elle ne peut plus l'entendre. Elle ne peut plus supporter
-cela. Mais que dirait-elle?... C'est dans l'écartèlement de leur amour
-qu'est le malentendu. Si Philippe s'emporte jusqu'à la plus atroce
-injustice, ne sent-elle pas, de son côté, qu'elle ne lui pardonnerait
-pas s'il se résignait à la séparation? Ils s'aiment trop pour se quitter
-sans se haïr. En la fureur de sa propre torture, Marcienne craint de
-puiser des paroles plus dévastatrices que celles de son amant. Elle se
-tait dans l'héroïque espoir de sauver quelque lambeau de leur tendresse.
-Pourtant son courage est à bout. Des lueurs de folie passent dans ses
-larges prunelles immobiles. Une tentation de mort va la jeter, le front
-en avant, contre un angle de muraille...
-
-Mais elle se reprend par un sursaut de volonté. Une vision soudaine lui
-montre la maison de deuil d'où elle s'est échappée, où l'effarement des
-coeurs la cherche,--car c'est elle qui les soutient et les raffermit.
-Que fait-elle ici, malheureuse, à souffrir sa propre douleur, sa
-coupable et vaine douleur?... Ah! elle y songera demain quand elle aura
-fermé les pauvres yeux qui, près de s'éteindre, guettent la porte par où
-elle va revenir... Oui, elle aura le temps de pleurer ses propres
-larmes... Que d'années... que d'années pour les répandre!... Que de
-jours qui ne les tariront pas!...
-
-Elle jette un grand cri:
-
---«Philippe, je t'aime... Je t'aime... Adieu!...»
-
-Et elle s'échappe. Elle court à travers le jardin, soutenue par la
-fièvre affreuse de sa résolution, par la peur,--pleine d'un lâche
-désir,--qu'il ne la suive, qu'il ne la saisisse... Oh! que
-ferait-elle?... sinon mourir sur son coeur!...
-
-Mais elle a le temps d'ouvrir la grille, de sauter dans la voiture qui
-attendait, de jeter une adresse...
-
-Philippe ne s'est-il pas élancé après elle?...
-
-Déjà le fiacre est parti, mais d'un essor modéré. La pente montante de
-la chaussée empêche d'avancer bien vite.
-
-Marcienne abaisse une vitre, regarde en tremblant par la portière.
-N'a-t-elle pas entendu un appel?... des pas précipités sur le
-trottoir?...
-
-Oh! l'ardeur insensée de son regret... Le flot suffocant de son
-espérance... Des images tumultueuses... Les accueils de naguère... Un
-rire d'enfant sous la moustache brune... Les fines dents luisent,
-appellent ses lèvres... Et voici la tête chérie appuyée entre ses
-seins... Puis,--quelle palpitation de tout son être!--le banc où ils se
-disaient: «Au revoir.» Comment?... Jamais!... plus jamais!...
-
-Philippe ne l'a pas suivie... La rue déjà sombre est d'une solitude
-poignante entre les estompes vaporeuses des branchages.
-
-Mme de Sélys avance le buste hors de la voiture. Elle va enjoindre au
-cocher de retourner.
-
-Mais, tout à coup, l'écrasement d'une infinie désolation la rabat sur
-les tristes coussins du fiacre. Elle ne prononce pas l'ordre qui lui
-sautait du coeur aux lèvres. Qu'allait-elle faire? Revenir... Jeter dès
-le seuil le cri de son amour éperdu, tomber entre les bras qui
-l'écartaient tout à l'heure dans la colère, et qui se refermeraient sur
-elle dans un délire de passion... Quel sacrilège n'accomplirait pas leur
-folie?...
-
-Et voici que la reprennent les flots de la vie implacable, cet océan de
-tout ce qui n'est pas son amour, les lourdes houles qui, lame après
-lame, l'ont emportée loin de l'île heureuse.
-
-Des préoccupations terribles l'assiègent. Va-t-elle trouver Charlotte
-encore vivante? Ne vient-elle pas, par son absence follement prolongée,
-d'ajouter une angoisse aux angoisses de cette agonie? Elle s'accuse...
-N'est-ce pas abominable de sangloter sur des voluptés perdues, alors que
-là-bas, dans la chambre assourdie et lugubre, on arrache trois petits
-orphelins de demain aux lèvres mourantes de leur mère?... Auprès d'un
-pareil drame, qu'est le désastre de son coupable coeur, de sa chair
-dévastée d'amour?...
-
-Ah! Marcienne peut tendre l'effort de son énergie morale, de sa raison,
-de sa pitié. Elle peut se raidir, se condamner, se contraindre. Rien ne
-prévaudra contre la douceur désespérée de ce qu'elle étouffe et broie au
-fond d'elle-même.
-
-Croit-elle vraiment que tous les rayons de joie ou toutes les larmes de
-l'univers arrêteraient pour une minute le retour obstiné de sa pensée
-vers la rue lointaine, la grille close, le jardin mort, la
-croisée,--encore éclairée peut-être,--de la chambre?...
-
-Philippe y est-il? Et que fait-il?... Oh! le mystère de ce qu'il éprouve
-en ce moment... Lire dans son coeur, ne serait-ce pas pour elle plus
-inestimable que de découvrir le secret des mondes?
-
-Machinalement, par les vitres du fiacre, elle voit défiler le
-piétinement de la foule, papilloter les lumières aux étalages des
-magasins ou dans les vestibules des maisons. Elle songe à l'inconnu de
-toutes ces portes presque pareilles, qui laissent voir, dans la clarté
-vive du gaz, la netteté d'un tapis, le miroitement du stucage, et au
-delà desquelles on devine la spirale de l'escalier montant vers le
-secret des existences. Il y a quelque chose d'un peu inquiétant dans la
-multitude de ces allées vides et claires que l'immense ville ouvre
-toutes larges sur l'obscurité des trottoirs.
-
-Elles sont si paisibles: elles n'ont pas l'air de se creuser vers le
-gouffre des vies profondes. Elles se ressemblent: et ne trahissent rien
-des passions qui les traversent.
-
-Leur fascination sur Marcienne s'exerce malgré l'espèce
-d'engourdissement où elle essaie de s'anéantir. Toutes ces portes...
-Toutes ces portes!... Que d'amants les ont franchies dans l'angoisse
-atroce d'un déchirement tel que le sien!...
-
-Elle frissonne... Elle ferme les yeux pour ne plus les voir... L'horreur
-des séparations lui semble inscrite sur tous les seuils.
-
-
-
-
-X
-
-
-Charlotte Fromentel ne mourut pas. Elle fut sauvée par ce qu'on est
-convenu d'appeler un miracle, et ce qui n'est que l'enchaînement
-d'effets très apparents à des causes très secrètes, sans aucune
-dérogation aux lois naturelles.
-
-Certains esprits fervents croient que l'extrême-onction opère parfois
-des guérisons extraordinaires. Charlotte assura Marcienne que c'était
-son serment qui l'avait retenue au bord du tombeau. La reconnaissance
-qu'elle témoigna à sa belle-soeur, la foi absolue qu'elle montra dans la
-parole si solennellement donnée étaient de ces liens capables d'engager
-davantage une femme du caractère de Mme de Sélys.
-
-Pourtant il fallut plus encore pour que l'amante, affolée de douleur, ne
-manquât pas à la promesse jurée.
-
-Il fallut toutes les frêles contingences matérielles et morales qui,
-même plus ténues que des fils de la Vierge, forment la chaîne
-infrangible du Destin.
-
-Ce furent, pendant les premiers jours, les alternatives qui tinrent
-Charlotte littéralement suspendue entre la vie et la mort.
-
-Puis, sitôt qu'un réel espoir s'annonça, la nécessité d'emmener la
-convalescente, de la soustraire à l'aigre printemps de Paris, de la
-conduire vers le soleil, vers le Midi, où elle pourrait reprendre ses
-forces au grand air, dans les brises vivifiantes de la Méditerranée.
-
-Il paraissait tout simple que Marcienne l'accompagnât, car Jacques
-Fromentel se trouvait retenu à Paris par l'achèvement de deux toiles
-destinées au Salon.
-
-Mais surtout Charlotte le voulait. Sa victoire définitive était à ce
-prix. Elle serait retombée malade d'inquiétude si elle avait dû rester
-seule, au loin, durant de longues semaines, laissant Marcienne exposée
-au dangereux vertige, et la sécurité de son frère au péril d'une
-défaillance.
-
-Et si Marcienne, elle aussi, souhaita ce départ, c'est qu'elle se
-sentait à bout de force dans le glacial silence de Philippe.
-
-Le jeune homme pouvait lui écrire. Jamais M. de Sélys n'ouvrait les
-lettres de sa femme. D'ailleurs, par une convention prudente, celles de
-l'amant étaient toujours enfermées dans une seconde enveloppe, portant
-un nom imaginaire, avec prière à Mme de Sélys d'y ajouter l'adresse. En
-cas d'accident, c'était une double barrière, et la possibilité d'une
-plausible explication. Une correspondance de ce genre comporte toujours,
-il est vrai, un danger. La catastrophe du billet trouvé par Charlotte en
-était la preuve. Mais comment ne pas y recourir quand leurs deux pauvres
-coeurs séparés n'avaient plus que cette ressource pour se parler encore,
-pour s'assurer de leur impérissable tendresse, pour s'illusionner
-peut-être dans la complicité d'une espérance?
-
-Cependant les courriers, l'un après l'autre, apportaient les messages
-des relations mondaines, les enveloppes chargées d'écritures
-indifférentes. (Avec quelle exécration Marcienne les reconnaît et les
-écarte, comme si leur banalité eût exprès déçu la tremblante ardeur de
-son désir!...) Pas un mot de M. d'Orlhac.
-
-Est-ce une tactique pour la reprendre?... Une cruauté pour la punir?
-Peut-il vraiment croire qu'elle manque d'amour? N'imagine-t-il pas ce
-qu'elle endure? Se la figure-t-il, pendant les longues heures
-d'immobilité dans cette chambre de malade, avec les tristesses qui
-l'entourent et la dévorante torture intérieure? N'est-ce pas à devenir
-folle ou à mourir? Quoi! pas un mot de pitié, d'encouragement, pas même
-un reproche! Car un élan, fût-ce de violence et d'injustice, serait
-préférable à cette résignation qui ressemble à du dédain... à de
-l'oubli!
-
-Elle attend, sans écrire elle-même,--moins par orgueil que pour ne pas
-se priver du spontané retour d'une affection qu'elle veut croire
-distincte de la volupté, mais dont la plus faible marque réveillerait
-l'enivrement des caresses.
-
-Au bout d'une semaine pourtant, elle n'y tient plus. Elle adresse à
-Philippe quatre pages qui ne sont qu'un long gémissement. Et voici la
-réponse qu'elle reçoit:
-
- «Chère Marcienne,
-
- «Ta douce et triste lettre me fait presque penser que tu m'aimes
- encore.
-
- «Je t'attends chaque jour. Je t'attendrai jusqu'à ce que tu m'écrives
- d'abandonner notre nid d'amour, de le fermer comme un tombeau, de ne
- plus m'asseoir sur notre banc, les yeux attachés à la porte, dans
- l'espoir de te voir paraître.
-
- «N'aie pas la démence de croire qu'il y ait deux façons dont nous
- puissions nous aimer. Songe à mes yeux au fond de tes yeux... Songe à
- ma bouche contre la tienne...
-
- «Viens, ma Maîtresse, viens... Oh! bientôt, dis?... Est-ce demain que
- tu m'apporteras tes lèvres?...
-
- «Je t'aime, je t'aime...
-
- «Ton amant,
-
- «PHILIPPE.»
-
-Appel brûlant de la chair... Indifférence de l'âme.
-
-Marcienne ne se dit pas que cette indifférence pouvait être feinte. A
-dessein, le jeune homme évitait la discussion des devoirs, la sympathie
-pour les luttes épuisantes, la considération des scrupules.
-
-Il l'attendait... O tentation!... Il l'attendait... Voilà tout. La tombe
-ouverte, le remords qui déchire, les serments qu'on foule, la
-délicatesse qu'on bafoue, tout ce qui labourait cette conscience de
-femme, il voulait l'ignorer... Il ouvrait les bras, il évoquait les
-baisers, il sollicitait l'union de leurs bouches... Vertige!
-
-Il l'attendait... Demain, à l'heure coutumière, il serait là-bas, sur
-leur banc...
-
-Oh! dans Marcienne l'idée de l'action possible, le geste de sa main sur
-la serrure... La grille qu'elle entr'ouvre... et le voici, LUI,
-l'éternellement aimé!...
-
-Pendant tout le jour, au chevet de Charlotte, pendant la nuit, où elle
-veut remplacer la garde, dans un acharnement à se dépenser, à se briser,
-étendue tout habillée sur un divan, les yeux au cercle de la veilleuse
-qui palpite là-haut sur la pâleur du plafond, Marcienne accomplit la
-répétition imaginaire d'une scène qui peut-être ne se représentera plus
-jamais.
-
-Qu'en sait-elle?... Demain décidera... Ah! du moins pour aujourd'hui
-l'illusion, l'image... La pente de la rue, la petite porte... sa clef
-qui tourne,--oh! les battements dans sa poitrine!--le gravier qui crie
-sous ses pas... l'odeur froide du gazon d'hiver... le baiser de
-Philippe!...
-
-Le lendemain eut lieu la dernière crise qui faillit emporter Charlotte.
-A certains instants, on crut qu'elle avait cessé de vivre. Mme de Sélys
-ne la quitta pas.
-
-Elle décrivit, dans une lettre à Philippe, les détails de ces terribles
-heures. Sans la gravité de la situation, aurait-elle résisté à
-l'entraînement de tout son être vers celui qui l'attendait? Elle ne
-pouvait le dire, et elle le laissa lui-même dans le doute. Mais,
-accablée jusqu'à une espèce de fatalisme par l'excès de ses émotions,
-elle montra une mélancolique acceptation du destin qui parut glacée à la
-fièvre de l'amant.
-
-Il crut à la raison et à l'orgueil de cette femme, à qui cependant la
-moindre évocation de lui-même ôtait toute raison et tout orgueil. Il la
-supposa presque guérie, alors qu'elle agonisait du désir de sa présence.
-Une démarche, un mot de lui à certaines heures, et le torrent de leur
-amour eût tout emporté. Mais, dans son obstination amère, il s'abstint
-d'accomplir cette démarche, de formuler ce mot, il se renferma dans son
-silence,--ce silence dont Marcienne, de son côté, n'imaginait guère la
-détresse.
-
-Et ce qu'il y avait de mutuellement impénétrable dans leurs coeurs
-s'éleva entre eux brusquement, comme un mur, dès que l'intimité profonde
-des caresses ne leur donna plus l'illusion de se comprendre.
-
-Quand Marcienne eut décidé de partir pour le Midi, elle écrivit à
-Philippe:
-
- «Tu m'as dit, mon bien-aimé, de t'avertir quand tu ne devrais plus
- m'attendre, dans notre jardin, sur notre banc...
-
- «O Philippe, c'est moi, ta maîtresse, ta Marcienne, qui ne vivais que
- pour la douceur de tes baisers, c'est moi qui viens t'adresser cette
- affreuse prière.
-
- «Et pourtant je t'aime, cher être adoré!... Je t'aime comme aux jours
- où tu m'as enivrée le plus follement. Je t'aime de tout mon coeur, de
- tout mon corps, avec des regrets qui me déchirent, avec des sanglots
- atroces et le désir incessant de tes baisers.
-
- «Je t'aime, Philippe... Je t'aimerai toujours.
-
- «Ce «toujours» que tu me demandais, qui me faisait peur parce que dans
- si peu de temps je deviendrai pour toi une vieille femme, crois-tu que
- j'aie un instant cessé de l'avoir dans le coeur depuis que tu m'as
- serrée dans tes bras, que tu as pris mes lèvres?
-
- «Mais pouvais-je te le dire, avec mes dix ans de plus que toi, qui, au
- fond, nous ont séparés plus que tout le reste?
-
- «Tu vois, je te parle de mon âge, moi qui faisais semblant de
- l'oublier pour que tu n'y penses jamais. Je ne suis plus coquette...
- Je voudrais que tu puisses apercevoir mes rides... Oui, les rides qui
- me viennent autour des yeux à force de t'avoir pleuré.
-
- «Peut-être comprendrais-tu la fatalité des choses. Tu ne m'accuserais
- plus de prendre tout au tragique, parce que tu pressentirais, mon cher
- enfant de vingt-huit ans, que je n'ai plus le droit de partager la
- folie adorable de ta jeunesse. Tu me regretterais moins aussi. Car tu
- me regrettes,--ne dis pas non, mon amour!--malgré ton cruel silence.
-
- «Il m'en coûte de te montrer ma misère, ma faiblesse. Il m'en coûte de
- t'avouer que, même loin de toi, il me sera douloureux, à cause de toi,
- de perdre ma beauté, que tu aimais.
-
- «Je voudrais toujours retrouver dans mon miroir, avec tout ce qui te
- plaisait en eux, ces yeux qui reflétaient les tiens, ces cheveux que
- tu dénouais, ces lèvres où tu ne te lassais pas de poser les tiennes.
-
- «A mesure que mes traits se flétriront, il me semble que je te perdrai
- davantage, petit à petit, chaque jour. Oserai-je évoquer tes caresses
- devant un visage auquel tu ne te soucierais plus de les donner?...
-
- «O mon adoré, si tu souffres... plains-moi quand même. Tu ne peux pas
- imaginer ce qu'est ma souffrance!...
-
- «En songeant que ceci est un adieu, de moi à toi, Philippe... de moi à
- toi!... je me sens convulsée d'épouvante... Comment subir?... Ah! je
- ne puis achever... Mon coeur éclate... Les larmes m'aveuglent...
-
- «Je te donne mes lèvres... Je me donne toute à toi, en pensée,
- follement, une dernière fois... Ne doute pas de mon amour... Mais
- l'heure devait venir... Elle est venue trop tôt, hélas!... Pourtant,
- ce serait folie de ne pas l'entendre sonner.
-
- «Adieu, Philippe... Je pleure... Je t'aime... Et je suis encore
-
- «Ta MARCIENNE.»
-
-Lorsque Philippe lut cette lettre, il lui sembla qu'un gouffre immense
-s'ouvrait entre Marcienne et lui. Il la voyait, sur l'autre rive, tout à
-coup étrangère, inaccessible, lointaine.
-
-Jusque-là il avait espéré. Surtout en apprenant la convalescence de
-Charlotte. Maintenant il découvrait que les coeurs, une fois écartés
-l'un de l'autre, ne se rejoignent plus. Leur amour vivait encore, d'une
-vie déchirante, infiniment douloureuse, mais la saveur ineffable en
-était morte. Jamais, quand ils le voudraient tous les deux, ils ne
-ressusciteraient les jours d'autrefois. Lorsque les lèvres ont pu
-prononcer l'adieu, quelque chose se détache et se brise, que rien ne
-saurait renouer.
-
-Mais comment Mme de Sélys imaginait-elle que la passion fougueuse de son
-amant s'amollirait jusqu'à la bienfaisance des larmes, de la
-résignation, de la mutuelle pitié?
-
-Le lendemain même du jour où elle lui avait écrit sa lettre d'atroce
-héroïsme,--mais où il ne voulut voir que l'orgueil de la femme incapable
-d'attendre les atteintes des années qui lui enlèveront son jeune
-amant,--M. d'Orlhac, poussé par on ne sait quel âpre besoin de haïr et
-de souffrir, se rendit au Palais pour entendre plaider Édouard de Sélys.
-
-C'était dans un procès politique qui forme désormais une page de
-l'histoire de ce siècle.
-
-Le grand avocat y remporta un extraordinaire triomphe.
-
-Et le matin suivant, comme Philippe revenait du Bois à cheval, après
-n'avoir rencontré que des gens occupés de ce succès incomparable de
-barreau, le hasard voulut qu'il croisât la voiture découverte où, dans
-la douceur d'un air de printemps, Mme de Sélys faisait faire à sa
-belle-soeur une première promenade.
-
-De loin il aperçut Marcienne, qui riait.
-
-Il ne se dit pas que ce rire était peut-être une inconsciente crispation
-nerveuse, ou quelque effort pour égayer la malade, si faible encore, si
-amaigrie, si pâle.
-
-Il mit son cheval au petit galop, salua, passa...
-
- * * * * *
-
-Six semaines plus tard, à Nice, au moment même où Marcienne venait de
-lire dans un journal la nomination de M. Philippe d'Orlhac au poste de
-deuxième secrétaire dans une ambassade éloignée, elle reçut une
-enveloppe sur laquelle, avec un émoi indicible, elle reconnut la chère
-écriture.
-
-Elle l'ouvrit.
-
-Un papier apparut, dont l'aspect la transperça plus que ne l'eût fait un
-couteau enfoncé jusqu'à son coeur.
-
-C'étaient les vers de flamme et de caresse adressés par elle à son amant
-au lendemain de leur plus inoubliable soir. Il les lui renvoyait!...
-
-Défaillante d'une angoisse que rien ne peut peindre, Marcienne reconnut
-d'abord les dernières lignes, que Philippe, en la férocité de son
-chagrin, avait entourées farouchement d'un trait d'encre:
-
- «_Dans la tombe qu'on m'emporte,
- Pourvu que ma lèvre morte
- Soit close par tes baisers!..._»
-
-
-
-
- Achevé d'imprimer
- le dix-sept février mil huit cent quatre-vingt-dix-huit
- PAR
- ALPHONSE LEMERRE
- 6, RUE DES BERGERS, 6
- A PARIS
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÈVRES CLOSES ***
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-
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-
-</style>
-</head>
-<body>
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold;'>The Project Gutenberg eBook of Lèvres closes, by Daniel Lesueur</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Lèvres closes</div>
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Daniel Lesueur</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Release Date: December 23, 2020 [eBook #64119]</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Language: French</div>
-<div style='display:block;margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-<div style='margin-top:2em;margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LÈVRES CLOSES ***</div>
-<p class="c large"><i>DANIEL LESUEUR</i></p>
-
-<h1>Lèvres closes</h1>
-
-<div class="c"><img src="images/lemerre.png" alt="" class="w7" /></div>
-<p class="c"><i class="large">PARIS</i><br />
-ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR<br />
-23-31, <span class="small">PASSAGE CHOISEUL</span>, 23-31</p>
-
-<p class="c">M DCCC XCVIII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">&OElig;UVRES<br />
-DE<br />
-DANIEL LESUEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2"><div class="c">POÉSIE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Fleurs d'Avril, <i>ouvrage couronné par
-l'Académie française. 1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 &nbsp;&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span lang="la" xml:lang="la">Sursum Corda</span>, <i>pièce de vers ayant
-remporté le grand prix de poésie
-à l'Académie française. 1 vol.</i></td>
-<td class="bot">&raquo; 75</td></tr>
-<tr><td class="drap">Un Mystérieux Amour. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Rêves et Visions, <i>ouvrage couronné
-par l'Académie française, 1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 &nbsp;&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="drap">Pour les Pauvres. <i>1 vol. in-4<sup>o</sup>, papier
-vergé.</i></td>
-<td class="bot">3 &nbsp;&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="drap">Poésies, <i>édition elzévirienne. 1 vol.</i></td>
-<td class="bot">6 &nbsp;&nbsp;»</td></tr>
-
-<tr><td colspan="2"><div class="c">ROMAN</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Le Mariage de Gabrielle, <i>ouvrage
-couronné par l'Académie française.
-1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">L'Amant de Geneviève, <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Marcelle. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Amour d'Aujourd'hui. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Névrosée. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Une Vie tragique. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Passion Slave. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Justice de Femme. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Haine d'Amour. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">A force d'aimer. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">Invincible Charme. <i>1 vol.</i></td>
-<td class="bot">3 50</td></tr>
-<tr><td class="drap">L'Auberge des Saules, <i>illustré par
-Jeanne Lemerre et Henri Pille.
-1 vol.</i></td>
-<td class="bot">9 &nbsp;&nbsp;»</td></tr>
-
-<tr><td colspan="2"><div class="c">THÉATRE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Fiancée, <i>drame en quatre actes, en
-prose, représenté au Théâtre de
-l'Odéon.</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap">Hors du Mariage, <i>pièce en trois actes,
-en prose, représentée par le Théâtre-Féministe.</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-
-<tr><td colspan="2"><div class="c">TRADUCTION</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Lord Byron. <i>&OElig;uvres complètes. (Traduction
-couronnée par l'Académie
-française.) Tome I. (Heures d'Oisiveté,
-Childe Harold), précédé d'un
-Essai sur Lord Byron. 1 vol. in-12,
-papier vélin, orné d'un portrait de
-Lord Byron.</i></td>
-<td class="bot">6 &nbsp;&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Tome II. (Le Giaour, La Fiancée
-d'Abydos, Le Corsaire, Lara, etc.)
-1 vol.</i></td>
-<td class="bot">6 &nbsp;&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="drap"><i>Tome III. (Manfred, Parisina, Le
-Siège de Corinthe, Mazeppa, etc.)</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap">Sterne. <i>Voyage sentimental (sous
-presse)</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td colspan="2"><div class="c">POUR PARAITRE PROCHAINEMENT</div></td></tr>
-<tr><td class="drap">Comédienne, <i>roman</i>.</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<div class="c"><img src="images/deco1.png" alt="" /></div>
-<p class="c xlarge">Lèvres closes</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Vers une extrémité de la longue galerie
-qui, dans cet appartement tout moderne,
-remplaçait l'antichambre, un
-domestique disposait la petite table pour prendre
-le café.</p>
-
-<p>Deux tasses seulement, avec la courte cafetière
-anglaise, et, sur la tablette inférieure, le cabaret
-à liqueurs, menu chef-d'&oelig;uvre de verrerie signé
-Gallé, que la sobriété des maîtres de la maison
-rendait inutile lorsqu'ils étaient seuls.</p>
-
-<p>Le valet de chambre approcha la bergère préférée
-de Monsieur et le <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> de Madame, &mdash; non
-pas une de ces disgracieuses balançoires
-en bois courbé, unique effort en ce genre de l'ébénisterie
-française, mais un <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span> américain
-en acajou sombre, délicatement sculpté,
-avec coussins de soie ancienne, dont la solide élégance
-avait, même au repos, comme une grâce
-de mouvement, une ondulation de nacelle.</p>
-
-<p>Puis l'homme ouvrit un panneau du vitrail,
-pour qu'à travers la glace sans tain de la vaste
-baie on eût l'illusion de l'air extérieur, par cet
-après-midi de décembre, où traînait un peu de
-soleil rose, diffus, brisé par le moindre obstacle.</p>
-
-<p>La température égale du calorifère s'accordait
-avec cette caresse de clarté, avec ce simulacre de
-rayons, qui, au dehors, imprégnait la brume froide
-sans parvenir à la disperser.</p>
-
-<p>Là-bas, sur l'espace grisâtre, des cimes d'arbres
-se dessinaient, noires silhouettes aux attitudes
-découragées et lointaines.</p>
-
-<p>Un coin du parc Monceau se découvrait d'ici,
-de ce côté de la maison, dont la façade regardait
-la rue Rembrandt.</p>
-
-<p>Et, dans toute la longue galerie, par l'accord
-des harmonieuses nuances, par la disposition des
-bibelots disparates, des meubles curieux, &mdash; le
-grand poêle en faïence de Delft, le confessionnal
-gothique aux adorables sculptures, la châsse florentine
-en cuivre niellé, les émaux de Limoges,
-les vases de Satzuma, les tapisseries éteintes, les tableaux
-de maîtres aux coloris sourds et profonds, &mdash; par
-tout cet ensemble de si sensuelle intelligence,
-une hauteur de vie humaine s'affirmait. Ce
-luxe avait une âme. On le sentait combiné pour
-les besoins du rêve plus que pour l'orgueil des
-yeux. Quelqu'un vivait là qui devait savoir chercher
-aux contours de ces belles choses la trace
-frémissante des mains de l'artiste, et s'émouvoir
-du tourment sacré qui les avait conçues. Sans
-doute, quand ce quelqu'un paraissait, un unisson
-devait se produire, les détails se complétaient,
-s'expliquaient. Le décor devenait alors un
-cadre.</p>
-
-<p>C'est ce qui arriva.</p>
-
-<p>Une porte s'ouvrit. Marcienne de Sélys pénétra
-dans la galerie.</p>
-
-<p>Elle la préférait à toutes les pièces de l'appartement,
-parce qu'elle l'avait arrangée à son goût,
-qu'elle y avait entassé ses trésors ; tandis qu'ailleurs
-les préjugés artistiques de M. de Sélys faisaient
-triompher, sans une fantaisie personnelle,
-sans une faute heureuse, l'impeccabilité des styles
-spéciaux : style Louis XV dans le grand salon,
-Louis XVI dans le petit, style anglais dans la salle
-à manger, et Henri II dans la chambre conjugale, &mdash; chambre
-qu'il abandonnait d'ailleurs à
-Marcienne, dormant lui-même le plus souvent sur
-un divan qui se transformait le soir en lit, dans le
-fumoir voisin de son cabinet de travail.</p>
-
-<p>Édouard de Sélys était un avocat célèbre, dont
-l'éloquence, aux jours de grandes plaidoiries,
-transformait le prétoire en un milieu mondain
-d'admiration, d'émotion frissonnantes.</p>
-
-<p>Ses ancêtres appartenaient à la noblesse de
-robe. Mais les générations qui l'avaient immédiatement
-précédé, ruinées par des spéculations
-au moment du système de Law, puis accablées
-par la Révolution, s'effaçaient dans une ombre de
-médiocrité matérielle et morale. C'est lui, c'est
-sa forte personnalité d'orateur, qui avait relevé la
-famille, rétabli le prestige de ce nom de Sélys,
-fameux autrefois dans les parlements.</p>
-
-<p>Son mariage avec Marcienne, fille d'un duc de
-Thouars et veuve d'un Verdun-Lautrec, l'avait
-replacé, voici dix ans, dans ce vieux monde aristocratique,
-dont l'atmosphère chargée d'orgueil
-et de souvenirs, bien que secouée de plus en plus
-par des souffles de démocratie, semble encore,
-pour la fierté de certaines âmes, un refuge contre
-la vulgarité moderne.</p>
-
-<p>Marcienne, de seize ans plus jeune que lui, &mdash; elle
-l'avait épousé à vingt-huit ans quand il en
-avait quarante-quatre, &mdash; lui avait accordé sa main
-dans un entraînement d'enthousiasme, après un
-triomphe de barreau qui, en sauvant l'auteur d'un
-meurtre passionnel, retentissait dans toute l'Europe,
-bouleversait les consciences et les c&oelig;urs,
-ouvrait la source de toutes les pitiés, de toutes les
-larmes, par des aperçus tragiques sur les fatalités,
-les douleurs, les irrésistibles vertiges de l'amour.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Verdun-Lautrec, veuve depuis deux
-ans et alors dans tout l'éclat de sa beauté, se trouvait
-à l'audience. Préoccupée de l'inclination qui
-la portait vers Édouard de Sélys, elle était allée
-l'entendre. Elle fut conquise. Bientôt après elle
-devenait sa femme.</p>
-
-<p>Dix années avaient passé depuis.</p>
-
-<p>Y songeait-elle? Se rappelait-elle le trouble
-éperdu, profond, dont elle tremblait et pâlissait
-malgré son élégante impassibilité extérieure,
-dans cette salle des assises, où elle avait vécu en
-quelques heures toutes les splendeurs de la vie,
-tous les éblouissements du bonheur et toutes les
-angoisses du mystère, sous le prestige d'une parole
-dominatrice, ensorceleuse, foudroyante?</p>
-
-<p>Est-ce à cela que pensait Marcienne de Sélys
-lorsque, après avoir versé le café dans les deux
-tasses, elle se balançait au mouvement imperceptible
-du <span lang="en" xml:lang="en">rocking-chair</span>, les yeux perdus au dehors,
-vers la mort des grands arbres enlinceulés de
-brume, en attendant que, dans la salle à manger,
-son mari eût fini de répondre à quelque question
-d'un secrétaire?</p>
-
-<p>A trente-huit ans, elle était moins éclatante
-peut-être, mais plus séduisante qu'à vingt-huit,
-d'un charme plus vivant, plus tentateur, plus
-subtil, accru de tout ce que les sensations et la
-pensée, goûtées avec réflexion et ardeur, peuvent
-ajouter de vertigineux aux prunelles et aux lèvres
-d'une femme.</p>
-
-<p>Elle gardait beaucoup de jeunesse dans la démarche
-et dans la taille, &mdash; le corps assoupli par
-les sports auxquels se plaisaient son activité physique,
-sa hardiesse, passionnée qu'elle était pour
-le grand air et l'espace comme une hirondelle
-sauvage.</p>
-
-<p>Elle montait à cheval presque journellement,
-même à Paris. Les claires gelées l'attiraient au
-Cercle des Patineurs, où elle traçait avec une
-grâce aisée des arabesques sur la glace. Elle n'avouait
-guère la bicyclette ; mais les allées de son
-parc, à la campagne, et les routes de la forêt voisine
-la voyaient souvent passer, agile et furtive,
-dans l'éclair de ses deux roues.</p>
-
-<p>Son beau visage, malgré la fraîcheur des yeux,
-aux larges iris verts cerclés de noir, trahissait davantage
-l'effleurement des années : mais plutôt
-par une intensité mélancolique d'expression que
-par aucune trace de déclin. Son front, ses tempes
-restaient purs de toute ride sous le retroussis audacieux
-des cheveux châtains. Et M<sup>me</sup> de Sélys,
-quand elle daignait rire, gardait le rire de ses
-vingt ans, d'une sonorité de cristal dans la blancheur
-lumineuse des dents étincelantes.</p>
-
-<p>Elle ne riait pas, en ce moment. Elle portait
-même, dans ses prunelles sombres, sur sa bouche
-fléchissante, un tel indice de tristesse que M. de
-Sélys en fit la remarque.</p>
-
-<p>Il venait de s'asseoir en face d'elle, et se disposait
-à prendre hâtivement son café, prêt à retourner
-à son cabinet de travail.</p>
-
-<p>Des clients, il le savait, encombraient son salon
-d'attente.</p>
-
-<p>Leur coup de sonnette ne se percevait pas dans
-cette partie de l'appartement. Les seuls visiteurs
-de la famille entraient du grand escalier dans la
-galerie, et ils étaient annoncés d'en bas par un
-timbre, car la maison, comprenant peu de locataires,
-avait des façons d'hôtel particulier.</p>
-
-<p>Mais tout le mouvement d'affaires de l'avocat
-se passait dans une autre aile ayant son entrée
-particulière et son escalier spécial.</p>
-
-<p>Avant de s'y rendre, Édouard de Sélys s'attardait,
-contre sa coutume, retenu par l'inquiétude
-de cette ombre douloureuse sur le visage de sa
-femme.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce que vous avez, Marcienne? J'espère
-n'avoir rien dit, tout à l'heure en déjeunant,
-qui vous ait ennuyée.</p>
-
-<p>&mdash; Au contraire,&nbsp;» dit-elle, en dardant vers lui
-la tendre lumière de ses yeux.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Comment, au contraire?</p>
-
-<p>&mdash; Vous étiez bon, ce matin. Vous étiez confiant,
-expansif, différent de vous-même.</p>
-
-<p>&mdash; Et c'est cela qui vous chagrine?</p>
-
-<p>&mdash; Cela m'émeut.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle ne précisa pas le sens de cette émotion.
-Mais lui, habitué à la juger trop sentimentale,
-ne se soucia pas d'entrer dans des subtilités de
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il se leva. Et, comme ils étaient seuls, le domestique
-parti, un paravent déployé autour d'eux,
-il s'approcha pour embrasser Marcienne.</p>
-
-<p>Elle tendit une joue sans chaleur ; puis, comme
-Édouard penchait la tête davantage pour rencontrer
-sa bouche, elle eut un léger recul devant le
-rude favori grisâtre, l'oreille déjà vieille, décolorée,
-hérissée de poils blancs, tandis qu'au-dessus
-la calvitie dénudait le puissant crâne.</p>
-
-<p>Édouard de Sélys, à moins de cinquante-cinq
-ans, paraissait un vieillard. Vieillesse magnifique,
-sans doute, imposante par la haute taille, par la
-flamme des yeux, animée de toute la fougue du
-talent, transfigurée quand la voix surgissait, la
-voix d'un timbre éternellement jeune, d'une véhémence
-qui emportait les âmes : mais la vieillesse
-enfin, prématurée chez ce lutteur intellectuel, la
-cruelle usure humaine, l'abominable déchiqueture
-de l'être sous les griffes sournoises et les becs
-furtifs de ces oiseaux de passage que sont les rapides
-minutes.</p>
-
-<p>En même temps qu'une brusque répulsion physique,
-un attendrissement, venu de cette répulsion
-même, de cette inconsciente méchanceté de
-sa chair, envahit Marcienne.</p>
-
-<p>Cet homme, elle l'avait aimé d'amour, &mdash; amour
-d'enthousiasme plutôt que de sens, mais où sa
-ferveur d'admiration lui faisait trouver un prix
-inestimable au désir du mari et une joie orgueilleuse
-à le combler en l'enivrant.</p>
-
-<p>Elle se rappelait la force de ce sentiment exclusif
-qui, pendant des années, au milieu des hommages,
-l'avait laissée aussi froide et inattaquable
-à l'assaut des ardeurs masculines que si elle eût
-vécu parmi des êtres d'une espèce différente de
-la sienne, et qu'il n'eût existé qu'un homme au
-monde, celui qu'elle adorait.</p>
-
-<p>Et maintenant!&hellip;</p>
-
-<p>Ah! pourquoi changeait-on? Pourquoi, si l'on
-changeait, gardait-on le passé d'un poids si lourd
-au fond de l'âme?</p>
-
-<p>Qui parle de la douceur des souvenirs? Les
-souvenirs n'enchantent qu'à l'âge où l'on n'en a
-pas encore.</p>
-
-<p>Chaque souvenir est un bonheur mort, ou une
-douleur éteinte. Et, dans le cimetière que nous
-portons en nous, celles-ci seulement soulèvent
-avec une force vive la pierre de leur tombe. Elles
-sont toujours mal enterrées, les douleurs. Mais il
-n'est pas de résurrection pour les joies.</p>
-
-<p>«&nbsp;Moi aussi je vieillirai bientôt,&nbsp;» songea Marcienne.</p>
-
-<p>Un frisson la traversa, à la pensée de l'imminente
-déchéance physique, et de ce que cette déchéance
-allait lui ravir&hellip;</p>
-
-<p>Elle se dressa, posa ses mains sur les épaules
-de son mari, s'appuya contre ce c&oelig;ur qui lui
-appartenait autant qu'autrefois, qui lui gardait
-sa place d'idole.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;La vie est affreuse&hellip;&nbsp;» murmura-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je ne trouve pas,&nbsp;» dit tranquillement
-M. de Sélys. «&nbsp;La vie est pleine de devoirs et d'intérêts
-sans cesse renaissants. Ce qui est admirable,
-c'est qu'elle ne nous laisse jamais manquer ni de
-travail ni d'espérance. Une tâche à accomplir, un
-but vers lequel marcher, c'est toute la grandeur
-et tout le bonheur dont nous sommes capables.
-Et cela se trouve à la portée du plus dénué, du
-plus humble.</p>
-
-<p>&mdash; Vous en parlez à votre aise, Édouard, vous
-dont l'&oelig;uvre est si belle, si glorieuse!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous, Marcienne, vous avez votre art.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle eut un sourire, moins d'amertume que
-d'ironie spirituelle, de gentille moquerie d'elle-même :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mon art!&hellip; Lequel? J'en ai trois. Je fais
-de mauvais vers, de la musique médiocre et de la
-peinture détestable. Ah! croyez-le, mon ami, tout
-cela n'existe pas, ne signifie rien. La vie, c'est
-d'être jeune, d'être beau et d'aimer.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y faudrait pas des facultés bien rares,&nbsp;»
-dit M. de Sélys avec dédain.</p>
-
-<p>Marcienne redressa la tête, soudain blessée du
-ton de son mari. Comment pouvait-il répondre
-par des généralités glaciales, par des contradictions
-tranchantes, alors qu'il aurait dû s'enquérir
-du malaise d'âme qui la faisait parler d'une façon
-dont elle n'avait guère coutume?</p>
-
-<p>Ce malaise, elle ne se souciait pas, certes, de
-le lui expliquer, mais elle s'irritait qu'il n'en eût
-pas le soupçon, l'inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Vous êtes bien toujours le même,&nbsp;» reprit-elle.
-«&nbsp;Vous qui débordez de tendresse, de
-pitié pour vos criminels, qui faites verser des
-larmes, qui en répandez parfois vous-même sur
-des douleurs qui ne vous touchent pas, vous êtes
-l'homme le plus fermé aux choses de la passion
-et du sentiment. Vous êtes un artiste en émotions,
-un virtuose qui sait jouer sur toutes les cordes du
-c&oelig;ur ; mais, au fond, vous méprisez comme des
-nervosités un peu morbides ces frissons de détresse
-et d'amour, si aigus parfois que nous en
-défaillons.&nbsp;»</p>
-
-<p>Édouard de Sélys regarda plus attentivement
-sa femme. Ce n'était pas la première fois qu'elle
-lui reprochait une froideur de caractère en contraste
-avec la chaleur de son talent oratoire. Et
-elle avait raison de reconnaître qu'il mettait son
-orgueil d'intellectuel à la discipline de ses mouvements
-impulsifs, à une parade d'impassibilité
-pour tout ce qui le concernait personnellement.
-Mais, depuis peu, elle semblait creuser avec un
-acharnement douloureux et bizarre cette discordance
-entre leurs deux natures.</p>
-
-<p>Il en avait eu déjà, fugitivement, l'impression
-pénible. Une révolte contre l'injustice féminine
-le contracta intérieurement. Car il sentait, au
-contraire, sa tendresse pour Marcienne s'imprégner
-de plus de douceur, d'abandon. Son amour
-ne pesait plus sur elle avec cette sorte d'âpreté
-passionnée dont autrefois, par moments, il l'avait
-meurtrie. Pourquoi semblait-elle changer à l'inverse
-de lui-même, devenant moins tolérante à
-mesure qu'il oubliait de la dominer pour s'appliquer
-davantage à lui plaire?</p>
-
-<p>A cette minute même, il n'eut pas seulement
-l'impulsion &mdash; lui si vite cabré jadis &mdash; de riposter
-par quelqu'une de ses phrases hautaines qui faisaient
-tomber l'attaque ainsi qu'un bouclier sur
-lequel une flèche s'émousse, et ne laissaient pas à
-l'audacieuse la satisfaction de soupçonner une
-blessure.</p>
-
-<p>Avec une petite lâcheté sentimentale bien éloignée
-de l'impassibilité qu'on lui reprochait, M. de
-Sélys eut un rire sans malice et cette réponse d'affectueux
-enjouement :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ah! voilà votre grand reproche!&hellip; Je ne
-suis pas aussi éloquent près de vous qu'à la barre.
-Mais pourquoi le serais-je? Quelle cause plaiderais-je
-ici?&hellip; puisque vous m'aimez, Marcienne.&nbsp;»</p>
-
-<p>A ces mots, à cet accent, M<sup>me</sup> de Sélys devint
-très pâle. Toute droite devant son mari, elle le
-contemplait. Quelque chose d'insondable approfondissait
-les magnifiques prunelles. Mais lui les
-trouva seulement plus attirantes, plus expressives ;
-et il allait, cet époux vieilli, prononcer une parole
-d'amant, lorsqu'un coup de timbre, vibrant dans
-la cour, dispersa les émotions différentes de leurs
-deux âmes.</p>
-
-<p>La double sonnerie annonçait une visite de
-famille.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;A cette heure-ci, ce ne peut être que Charlotte,&nbsp;»
-murmura M<sup>me</sup> de Sélys.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Alors je reste,&nbsp;» fit l'avocat après un premier
-mouvement de retraite.</p>
-
-<p>Un valet traversa l'autre extrémité de la galerie,
-ouvrit la porte extérieure.</p>
-
-<p>Et, parmi l'ancienneté précieuse des choses
-d'art, le concert assourdi des nuances, les songes
-immobilisés des jours lointains, une vision de
-printemps s'avança.</p>
-
-<p>Charlotte Fromentel, à vingt-neuf ans, conservait,
-dans sa silhouette vive et gracile, ses gestes
-menus, son teint de lait où seraient tombés des
-pétales de rose, dans l'étonnement de ses purs
-yeux clairs sous le désordre joli de ses frisons d'or
-pâle, un délicieux air d'enfance, cette fraîcheur
-exquise d'âme et de chair qui fait dire de certains
-petits êtres qu'ils sont «&nbsp;à croquer&nbsp;».</p>
-
-<p>Nature plus intuitive, plus réfléchie que ne
-laissait soupçonner l'allure de fillette, mais qu'on
-ne devinait guère autour d'elle, chacun ne songeant
-qu'à la gâter, à s'égayer de sa drôlerie de
-poupée espiègle.</p>
-
-<p>Elle s'avança, dans un sérieux inaccoutumé de
-son minois de candeur. Le pétillement des traits,
-des yeux, s'éteignait sous une ombre de gravité.</p>
-
-<p>Marchant droit à M. de Sélys, elle lui mit les
-bras au cou, l'étreignit d'un grand baiser silencieux,
-sans répondre au : «&nbsp;Bonjour Lolotte&nbsp;»,
-gaiement lancé par Marcienne.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Eh bien, eh bien, petite?&nbsp;» dit l'avocat, la
-détachant de lui, &mdash; mais dans une câlinerie de
-geste et de voix imprégnée de tendresse profonde.</p>
-
-<p>On l'eût crue sa fille. Elle était sa demi-s&oelig;ur.
-Une enfant naturelle que son père avait eue d'une
-liaison tardive, dans un de ces amours poignants
-de la cinquantaine, où toute la splendeur de la
-vie enivre l'homme, l'affole, avant de le laisser
-défaillant sur le chemin crépusculaire de la mort.</p>
-
-<p>La naissance de Charlotte avait coûté la vie à
-sa mère, &mdash; une honnête fille.</p>
-
-<p>Georges de Sélys, le père d'Édouard, était venu
-trouver son fils, qui, à vingt-six ans, comptait déjà
-des succès de barreau. Il lui avait révélé l'existence
-de l'enfant, et son intention de l'élever.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;La reconnaîtras-tu?&nbsp;» demanda le fils.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je ne l'aurais pas fait à cause de toi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un désir craintif surgissait dans les yeux du
-père. Cette petite créature vagissante rayonnait
-dans sa pensée, dans son c&oelig;ur, dans l'orgueil
-de sa chair. L'affirmer sienne, la hausser sur sa
-main paternelle vers le sommet social&hellip; Certes,
-il l'eût souhaité. Mais il n'était pas seul détenteur
-du beau nom qu'il portait. En face de
-ce grand garçon, brusque et fier, dont la personnalité
-jaillissait si forte du vieux tronc ancestral,
-Georges de Sélys éprouvait la timidité de
-sa vie inutile et finissante, dans l'espoir et le respect
-d'un avenir supérieur. Il ne voulait ni engager
-ni embarrasser cet avenir. Il ne s'en croyait
-pas le droit.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est à cause de moi que tu ne reconnaîtrais
-pas ta fille?&nbsp;» répéta Édouard.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, à cause de moi donne-lui notre
-nom. Crois-tu que j'aimerais moins ma s&oelig;ur,
-cher père, pour l'avoir attendue pendant vingt-six
-ans?&nbsp;»</p>
-
-<p>Éclair d'âme, éblouissement de joie. Douceur,
-fierté, générosité, dans la mâle étreinte des deux
-hommes. Dès cette minute, Édouard adopta
-Charlotte. Ce fut lui le vrai père. L'autre, vieillissant,
-d'une tendresse pleine de regrets et d'alarmes,
-devint de plus en plus l'aïeul. Il mourut
-douze ans après.</p>
-
-<p>Ses dernières paroles allèrent à sa fille, entrèrent
-dans le c&oelig;ur de l'enfant, n'en sortirent plus, parce
-qu'elles se confondaient avec tous les souvenirs,
-toutes les suggestions délicates, toutes les douceurs
-des années d'aurore :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je te donne à Édouard. Tu lui dois plus
-que la vie. Tu comprendras cela plus tard. Et je
-donne Édouard à toi, à ta reconnaissance, à ta
-tendresse. Si grand, si fort qu'il soit, ta petite
-main pourra peut-être un jour écarter de lui une
-souffrance. Je lui laisse ton affection comme un
-talisman, une sauvegarde.&nbsp;»</p>
-
-<p>Fraternité paternelle d'un côté, filiale de l'autre.
-Union de charme complexe et rare. L'âge du frère
-se haussant de force, d'autorité, par le prestige et
-le caractère ; l'adolescence de la s&oelig;ur prolongeant
-les puérilités, la soumission, l'adoration superstitieuse
-de la petite fille. Ces différences, que tout
-accentuait, qui pouvaient s'élargir en abîme, rendaient
-au contraire ces deux êtres plus nécessaires
-l'un à l'autre.</p>
-
-<p>Édouard ne songeait pas à se marier, dans l'ensoleillement
-de cette jeunesse blonde et rieuse,
-illuminant toutes les heures que n'absorbaient
-pas l'acharné travail et le souci de la gloire.</p>
-
-<p>Quand Charlotte atteignit l'âge où les prétendants
-commencèrent à se présenter, Édouard
-connut l'égoïste désir de la garder toujours, l'angoisse
-du départ inévitable, l'inconsciente jalousie
-envers l'homme que, fatalement, elle lui préférerait,
-toutes les détresses de la paternité dont le
-rôle s'achève.</p>
-
-<p>Une appréhension se mêlait à ces sentiments.
-Ne devrait-il pas révéler à Charlotte, et à celui
-qu'elle agréerait, le secret de la naissance irrégulière?</p>
-
-<p>Le moment vint. M<sup>lle</sup> de Sélys s'éprit du
-peintre Jacques Fromentel, &mdash; garçon de fière
-allure, de fortune presque nulle mais de réel talent.
-Lui-même l'aima, et sincèrement, bien qu'elle
-fût pour lui le «&nbsp;beau parti&nbsp;». Les confidences
-d'Édouard, loin de le décourager, lui donnèrent
-la joie de prouver sa ferveur quand même. Et ce
-furent les fiançailles.</p>
-
-<p>La veille de son mariage civil, Charlotte apprit
-de son frère que jamais sa mère, à elle, n'avait
-porté le nom de leur père. De ce mystère qui l'humiliait,
-elle ne comprit pas tout. Mais elle entrevit,
-dans la longue sollicitude d'Édouard, quelque
-chose de plus providentiel, de plus hautement
-bon. Elle se redit tout bas les paroles paternelles :
-«&nbsp;Tu lui dois plus que la vie.&nbsp;» Une clarté confuse
-lui fit pressentir le rôle généreux qu'il avait joué.
-Dans l'obscurité de silencieuse souffrance où la
-jetait une révélation qu'elle n'osait approfondir,
-elle trouva une consolation à exalter la grandeur
-d'âme de celui qui, pour elle, avait été jusqu'à ce
-jour tout au monde.</p>
-
-<p>Désormais son affection pour Édouard prit une
-nuance de vénération religieuse. Elle eut le culte
-de son caractère, de son talent, de sa renommée.
-Lorsque sevré d'elle, veuf de ce rayon de grâce et
-d'enfance, isolé dans une hauteur aride, il eut le
-loisir d'aimer, Charlotte à son tour prit peur de la
-femme inconnue qui marcherait vers lui du fond
-du destin, avec un leurre de félicité dans les yeux.</p>
-
-<p>Mais quand son frère la présenta à Marcienne
-de Verdun-Lautrec, ses craintes s'évanouirent.
-Une magie d'attirance lui capta le c&oelig;ur. Elle fut
-éblouie par la grâce fière, qui, de s'incliner en
-soumission amoureuse devant Édouard de Sélys,
-lui parut divinement émouvante. Et son instinct
-d'enfance, de petite animalité tendre, prompte à
-démêler la caresse sincère, sentit chez sa future
-belle-s&oelig;ur la nature profonde, aux droites avenues
-sans détour, les lointaines harmonies de l'âme
-avec le paysage extérieur des gestes, des regards,
-avec les frissons de la voix. Elle eut confiance. Et
-nulle jalousie. Partager l'affection du grand frère,
-du grand homme, avec une créature si riche de
-sentiments qu'elle multipliait alentour l'abondance
-des c&oelig;urs, semblait à Charlotte un accroissement
-au lieu d'une perte.</p>
-
-<p>Des années d'intimité charmante s'écoulèrent.</p>
-
-<p>Le ménage riant de Jacques et de Charlotte,
-auquel une éclosion rose et blonde de petits êtres
-donna bientôt un frais rayonnement de nichée
-heureuse, s'abritait en une sécurité d'adoration
-dans le bonheur large, hautain, tranquille, d'Édouard
-et de Marcienne.</p>
-
-<p>Le prestige d'art, l'élégance mondaine, la dignité
-inattaquable dont M<sup>me</sup> de Sélys ornait la vie
-privée de l'avocat, remplissaient Charlotte d'admiration.
-Une seule ombre pour la douce petite
-s&oelig;ur. Elle, toujours si filialement docile auprès de
-cet aîné, qui, maintenant, devenait un vieillard,
-ne comprenait pas chez Marcienne certaines révoltes
-d'orgueil, de sensibilité cabrée. Mais c'étaient
-des nuances de désaccord, insensibles pour
-des yeux moins attentifs que les siens, incapables
-d'éclater jamais en surface, hors des limites où
-les maintenaient le respect réciproque, la fierté,
-le bon ton.</p>
-
-<p>Dans ce jour de décembre, &mdash; jour qui devait
-compter redoutablement au souvenir des
-deux belles-s&oelig;urs, &mdash; Marcienne, surprise que
-Charlotte ne lui eût pas encore rendu sa bienvenue
-gentille, et la voyant s'attarder d'une câlinerie
-si grave au cou de l'avocat, se rappela certaines
-bouderies de la petite quand elle-même
-s'était raidie en orgueil ou en volonté contre
-Édouard.</p>
-
-<p>Mais, récemment, Charlotte n'avait rien pu
-remarquer de ce genre. Et, si intuitive, elle ne
-l'était pas au point d'avoir pressenti de l'escalier
-l'acidité des paroles qu'ils échangeaient tout à
-l'heure.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu ne me dis pas bonjour, Lolotte?</p>
-
-<p>&mdash; Mais si.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un froid éclair des yeux diaphanes, et nul
-mouvement vers Marcienne pour l'embrasser
-comme d'habitude.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Les mioches&hellip; comment vont-ils?&nbsp;» demanda
-M. de Sélys, indifférent à ces manèges de
-femmes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ce sont des diables,&nbsp;» fit-elle avec le ravissement
-de cette constatation chez les jeunes
-mères. «&nbsp;Crois-tu que Georges et André ont
-voulu grimper sur la bicyclette de leur père? Elle
-est remisée dans l'atelier. Ces deux petits monstres
-l'ont fait rouler contre un chevalet. Tu te figures
-la dégringolade! Heureusement, c'était le portrait
-de la duchesse&hellip; Quatre-vingts ans, et elle trouve
-que Jacques l'a vieillie!&hellip; Il devait retoucher. C'est
-fait. Je t'assure qu'on ne voit plus ses rides, ni son
-menton poilu. Elle est ratissée proprement.&nbsp;»</p>
-
-<p>Charlotte riait. Un rire faux. Nervosité de la
-bouche, navrement des prunelles, tout le joli visage
-contracté, douloureux. Et cette obstination
-de ne s'adresser qu'à Édouard! Un lancinement
-d'inquiétude traversa M<sup>me</sup> de Sélys. De l'ombre
-intime et lointaine tassée aux cavernes de la personnalité
-mystérieuse, une vapeur d'angoisse
-monta. Serait-il possible que Lolotte?&hellip; Absurde
-pensée! L'évidence même ne convaincrait pas
-cette chère petite naïve. Or, d'évidence, il n'en
-existait pas.</p>
-
-<p>Cependant le malaise pesait. Marcienne voulut
-forcer Charlotte à lui répondre :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Eh bien&hellip; A propos de bicyclette&hellip; Ma
-jupe&hellip; Ta femme de chambre pourra-t-elle la copier?</p>
-
-<p>&mdash; Ta jupe de bicyclette!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>De quel ton sonnèrent ces mots! Mots alertes
-et allègres, tout à coup sombrés en une lourdeur
-de mort. Ils roulèrent au fond de Marcienne
-comme des pierres dans un abîme. Un écho s'éveilla.
-Puis ce fut une clameur, un roulement de
-foudre dont ses fibres tremblèrent. Elle se souvenait&hellip;
-La dernière lettre de Philippe&hellip; Celle
-qu'elle n'avait pas encore brûlée avec lui comme
-toutes les autres&hellip; N'était-ce pas dans cette
-poche?&hellip;</p>
-
-<p>Elle sentit les yeux de Charlotte boire sa pâleur.
-Dressant un front calme, elle prononça :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Un tailleur de Londres me l'a faite&hellip; C'est
-une coupe spéciale&hellip; Je serais bien étonnée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous parlez chiffons&hellip; Je vous laisse,&nbsp;» dit
-M. de Sélys.</p>
-
-<p>Il fit deux pas, puis se retournant :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Vous dînez tous deux avec nous, ce soir,
-Lolotte?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle rougit.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mais&hellip; Je voulais justement te dire&hellip; C'est
-ennuyeux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comment?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il prit l'air contrarié.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu sais bien, Charlotte, que nous aurons
-le ministre&hellip; Et pour la croix de ton mari, au
-premier janvier&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Édouard&hellip;&nbsp;» murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Une grande détresse apparut sur son transparent
-visage, aux traits d'enfance. Elle eut l'air près
-de pleurer.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Comme tu es bon!&hellip; Tu t'occupes de
-cela?</p>
-
-<p>&mdash; Certes, je m'en occupe.</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'en disais rien.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu sais, moi, je ne suis pas l'homme
-des phrases. Si je t'en parle maintenant, c'est que
-je crois la chose à peu près sûre. D'ailleurs Jacques
-a plus de talent qu'il n'en faut.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! que tu es bon!&hellip; que tu es bon!&hellip;&nbsp;»
-répétait Charlotte.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Petite bébête&hellip; Quand il s'agit de toi&hellip;
-Où est le mérite?&hellip; Demande à Marcienne si elle
-me trouve bon.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un rayon farouche, à travers l'attendrissement
-d'une larme, jaillit des yeux de Charlotte vers sa
-belle-s&oelig;ur. Celle-ci prononça, &mdash; et la densité
-de signification dépassait les mots :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Vous êtes bon, mon ami, foncièrement bon.
-Je le crois et je vous le dis de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! oh!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Votre bonté,&nbsp;» reprit M<sup>me</sup> de Sélys, «&nbsp;est
-une bonté active, qui se met en mouvement pour
-le bien d'autrui. Elle n'est pas la bonté sensitive
-qui s'émeut, qui sympathise, qui comprend.</p>
-
-<p>&mdash; Et qui se prodigue en belles paroles,&nbsp;» reprit
-Édouard avec ironie.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Les paroles ont une grâce agissante,&nbsp;» dit
-vivement Marcienne. «&nbsp;Comment pouvez-vous les
-dédaigner dans le domaine sentimental, vous qui
-connaissez leur puissance de conviction, vous, un
-grand orateur?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle s'interrompit, surprise par un écho strident :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Le domaine sentimental!&hellip;&nbsp;» répétait
-Charlotte, avec un ricanement aigu.</p>
-
-<p>Cependant l'avocat regardait sa montre :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Sapristi!&nbsp;»</p>
-
-<p>En deux enjambées gagnant la porte, il cria
-encore :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;A ce soir, c'est entendu.</p>
-
-<p>&mdash; J'enverrai Jacques,&nbsp;» dit Charlotte. «&nbsp;Moi,
-réellement, je ne peux pas.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il n'entendait plus. Une portière retomba. Les
-deux belles-s&oelig;urs restèrent en face l'une de
-l'autre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne, j'ai à te parler,&nbsp;» dit Charlotte.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Viens.&nbsp;»</p>
-
-<p>Toutes deux traversèrent des pièces, gagnèrent
-un salon que M<sup>me</sup> de Sélys appelait son atelier.</p>
-
-<p>Quelques chevalets, des moulages, un mannequin
-drapé d'étoffes, des toiles sans cadre accrochées
-aux murs justifiaient ce titre.</p>
-
-<p>Mais le grand piano à queue, et surtout, dans
-un angle, le bureau de bois mat aux incrustations
-d'étain, chargé de papiers, de livres, disaient les
-occupations favorites.</p>
-
-<p>Marcienne composait des mélodies dont elle
-rimait les paroles. De son talent, qu'on vantait
-sans le connaître, et qui méritait mieux, elle tirait
-des jouissances purement personnelles. La fierté
-lui rendait la modestie sincère. Il ne lui plaisait
-pas de soumettre au jugement des autres ce qui
-surgissait en vibrations plus ou moins expressives
-de ses enchantements ou de ses nostalgies. La
-griserie qu'elle en éprouvait se serait évaporée,
-croyait-elle, devant l'incompréhension, l'indifférence,
-ou &mdash; pis encore &mdash; les compliments prodigués
-à faux. C'était, chez elle, une pudeur d'âme
-invincible. L'horreur du cabotinage mondain aggravait
-cette réserve. Et l'asile même de ses méditations
-artistiques restait sacré. Quelques intimes
-seuls, quelques élus de sa sympathie, connaissaient
-l'atelier. Ils étaient moins nombreux
-encore ceux qui avaient entendu la maîtresse de
-la maison chanter ou lire ses vers, de sa voix
-aux modulations pénétrantes.</p>
-
-<p>Dans ce sanctuaire, Marcienne se sentit à la
-fois plus vulnérable et plus forte. L'accablement
-d'une immense misère confuse lui fit appréhender
-l'horreur de souffrir. Mais en même temps toutes
-les ailes de ses rêves s'ouvrirent à l'horizon lointain
-de son être. Le grand vol sombre et doux la
-souleva. Un souffle gonfla sa poitrine. Et, magnifiquement,
-l'ardeur et le droit de vivre illuminèrent
-ses larges prunelles.</p>
-
-<p>Droite, la tête légèrement renversée en arrière,
-de toute sa fierté raidie elle écrasait la timidité de
-Charlotte.</p>
-
-<p>Celle-ci, blanche et comme mourante, les
-lèvres tirées par un frémissement, les jambes
-amollies, dut s'asseoir. Elle défaillait.</p>
-
-<p>Il y eut un silence, une minute de grâce au bord
-du gouffre. Puis un geste de Charlotte. Deux
-pauvres petites mains qui cherchaient, s'égaraient,
-tremblantes. La blancheur d'un papier tendu. Et
-une voix inégale qui semblait traverser au fond
-de la gorge du sang ou des larmes en suspens.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Dans ta jupe de bicyclette&hellip; Heureusement
-j'ai ouvert le paquet moi-même. Ma femme
-de chambre aurait pu trouver cela&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Marcienne reconnut le pli de la feuille, l'écriture
-trapue, toute en largeur, les écrasements passionnés
-de la plume.</p>
-
-<p>Elle avait eu la folie d'emporter cette lettre dans
-une excursion &mdash; pour l'avoir tout un jour contre
-elle, dans la courte jupe collante, près de sa chair.
-Par quel inconcevable oubli avait-elle pu la laisser
-là?&hellip; Elle aurait juré l'avoir reprise, l'avoir emportée
-au nid de mystère où se dérobait, au delà
-du monde, au-dessus du monde, dans les régions
-de l'absolu, la fatale merveille de sa passion.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Prenez donc,&nbsp;» dit nerveusement Charlotte.</p>
-
-<p>Son geste de dégoût!&hellip; Et, sur ce papier qu'elle
-écartait comme une chose immonde, toute la
-splendeur d'amour que la Destinée fait surgir
-parfois, en des rencontres exceptionnelles, pour
-l'éblouissement, la transfiguration de l'être humain!</p>
-
-<p>Contraste dont s'épouvanta Marcienne. Un
-accablement l'anéantit devant les remparts infrangibles,
-l'isolement des âmes dans les taillis
-de l'inconcevable, les forêts sans bornes des sentiments,
-où résonnent, au long des sentiers qui
-nulle part ne se croisent, la foule des pas que nous
-ne rencontrons jamais.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sélys prit la lettre, et regarda cette petite
-s&oelig;ur blonde qu'elle chérissait d'une si vraie
-tendresse, qui, en ce moment, souffrait tant à
-cause d'elle, et qui n'aurait même pas l'apaisement
-de comprendre. Elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Pauvre&hellip; pauvre Lolotte!&nbsp;»</p>
-
-<p>Devant cette pitié inattendue, les yeux bleus,
-les yeux enfantins s'indignèrent.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Lisez cette lettre&hellip; Dites-moi si c'est bien
-à vous, à vous&hellip; la femme de mon frère, qu'on
-l'a écrite.&nbsp;»</p>
-
-<p>Oh! ce «&nbsp;vous&nbsp;» de justicière! Ce «&nbsp;vous&nbsp;»
-dont Lolotte avait eu peine à perdre l'habitude
-dans le respect, l'admiration, et qui lui revenait
-aux lèvres dans l'amertume, l'hostilité, le mépris!
-Marcienne fléchit sous le désastre que représentait
-cette syllabe.</p>
-
-<p>Elle s'assit à son tour.</p>
-
-<p>Instinctivement elle prit refuge près de son
-petit bureau, dans l'angle du paravent, forteresse
-de soie et de cristal où veillait l'armée de ses
-chimères.</p>
-
-<p>Elle posa la lettre sur son buvard. Ses yeux s'y
-fixèrent sans la relire. A quoi bon? Elle en savait
-les phrases par c&oelig;ur. Mentalement elle se les redit,
-mesurant le sillon d'affreuse lumière tracé par
-chacune dans l'âme de Charlotte.</p>
-
-<p>Voici quelle était cette lettre :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind i">«&nbsp;Ma noble et tendre Marcienne,</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Oui, certes, j'avais pris pour moi le <span class="sc">Premier
-Adieu</span>, mais je voulais douter pour me faire du
-mal, me rappelant ce que tu m'as dit au début de
-notre immortel amour : «&nbsp;Rien n'est meilleur que la
-souffrance dans la vie et dans l'amour.&nbsp;» Parole
-horriblement fausse et atrocement vraie en même
-temps. Mais voici que tu m'as envoyé tes vers. Si tu
-voyais ce que j'ai fait de ce sonnet! Il est dans un état
-lamentable de vétusté, car il roule d'une poche à l'autre,
-tant je l'ai lu souvent, tant je l'ai embrassé, comme un
-grand fou, comme un grand enfant que je suis depuis
-que je t'aime, c'est-à-dire depuis que je te connais, depuis
-que je t'ai vue.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Oh! te rappelles-tu comme j'ai saisi ta main
-ce jour-là, comme je t'ai regardée tout de suite dans
-les yeux!&hellip; Déjà je te voulais&hellip; Que dis-je? Je t'avais
-déjà prise, et même si tu n'avais pas été si entièrement
-à moi depuis, ose dire que tu ne le fus pas, ce jour-là,
-au delà de toute séparation possible.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Cela a été soudain comme la flamme et comme la
-tempête&hellip; Et c'est une tempête qui souffle en nous depuis
-des semaines, des mois, &mdash; déjà! &mdash; et c'est une
-flamme qui nous consume, à moins qu'elle ne nous
-donne des forces nouvelles&hellip; Qui sait?</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Pour ma part, je ne me savais pas si riche de
-passion ardente, de fierté, de sensibilité, de vaillance
-fougueuse. Ne prends pas cette phrase dans un sens
-orgueilleux. Il n'y a pas de quoi, au fond. Si je suis
-tel, c'est par toi, pour toi, à cause de toi uniquement.
-C'est Toi qui m'as voulu ainsi, qui m'as fait ainsi.
-C'est ton corps divin surtout, et c'est aussi ton âme
-adorable, et tes yeux&hellip; C'est Toi qui as voulu cela, et
-l'amour infini dont tu es digne m'a illuminé parce que
-tu m'as élu, me fait l'égal des plus illustres, des plus
-fortunés, des plus grands.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Je suis fou. Me comprends-tu? Je t'aime, Marcienne,
-je t'aime!&hellip; J'ai peur de le crier tout haut.
-J'ai peur d'être entendu de toutes choses. On doit le
-lire dans mes yeux. Quand on touche ma main on doit
-la sentir trembler d'amour. C'est fou&hellip; C'est fou! Où
-allons-nous? Qu'importe, pourvu que je t'aie, que je
-te tienne dans mes bras, sous mes lèvres, tu sais&hellip; tu
-sais&hellip;</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Ah! m'amour, que je t'aime!</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Donne ta bouche&hellip; Laisse-moi t'étreindre, &mdash; de
-loin, hélas! &mdash; passionnément, follement, dans l'attente
-des extases les plus exquises et les plus surhumaines
-qui soient.</p>
-
-<p class="c i">«&nbsp;Ton</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;<span class="sc">Philippe.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne,&nbsp;» murmura Charlotte, «&nbsp;est-ce
-possible?</p>
-
-<p>&mdash; Plus que possible&hellip; Inévitable.</p>
-
-<p>&mdash; Vous osez dire?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elles se considéraient, haletantes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Être la femme d'Édouard de Sélys, et le
-tromper!&hellip; Être <em class="small">VOUS</em>, Marcienne, et descendre
-si bas!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Un sourire, les sourcils levés. Mais M<sup>me</sup> de Sélys
-se tut.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Parlez&hellip; Défendez-vous, par pitié!&nbsp;» supplia
-Charlotte.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;De quoi me défendrais-je?&nbsp;» dit hautainement
-Marcienne. «&nbsp;Tu as surpris la vérité. Je
-ne nie rien.</p>
-
-<p>&mdash; Et&hellip; <i>cela</i> dure toujours? Et vous continuerez?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Si je ne m'oppose pas à cette infamie!</p>
-
-<p>&mdash; Tu as plusieurs moyens d'empêcher, en
-effet, ce que tu juges ainsi, sans discernement.</p>
-
-<p>&mdash; Sans discernement!&hellip; Mon frère!&hellip; Une
-injure pareille à mon frère, au plus noble des
-hommes!&hellip; Et pour qui?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Arrête!</p>
-
-<p>&mdash; Ce Philippe, qui signe cette odieuse lettre,
-c'est bien Philippe d'Orlhac, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; C'est lui.</p>
-
-<p>&mdash; Il a vingt-sept ou vingt-huit ans?</p>
-
-<p>&mdash; Pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous en avez près de quarante.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un léger sursaut du buste, le palpitement des
-longues paupières, la pâleur accrue : tels furent les
-signes, presque imperceptibles, de souffrance.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mais ce garçon n'a rien d'extraordinaire!&nbsp;»
-s'écria Charlotte. «&nbsp;Il est entré dans la
-diplomatie parce que c'est une carrière de parade.
-Et il reste au ministère pour ne pas quitter Paris,
-où il s'amuse. Voilà le rival que vous donnez à
-Édouard!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ma pauvre enfant!&hellip; Si tu soupçonnais ta
-naïveté!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ma naïveté&hellip; Elle est morte!&hellip; Vous l'avez
-tuée, Marcienne. Vous étiez mon culte, mon adoration,
-mon modèle&hellip; Maintenant, je ne verrai
-plus que des abominations et des trahisons dans
-la vie.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les paroles vibrèrent dans un frémissement de
-douloureuse sincérité. Jusqu'à présent, Charlotte,
-par la gaucherie de ses questions, la raideur où
-elle forçait son angoisse de petite fille prête à
-fondre en larmes, manquait totalement du prestige
-que réclamait son rôle.</p>
-
-<p>Mais soudain, elle fut elle-même. Elle eut l'accent
-de sa propre catastrophe morale. Son cri
-cessa d'être conforme à son attitude de surface.
-Il jaillit des profondeurs. Une intense émotion
-troubla Marcienne.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ah! Charlotte&hellip; ma petite s&oelig;ur!&hellip; Ah!
-quelle fatalité!</p>
-
-<p>&mdash; Ne m'appelle plus ta s&oelig;ur, Marcienne!&hellip;
-Je ne la suis plus. Je suis la s&oelig;ur d'Édouard, de
-cet admirable grand homme, que, maintenant,
-ton existence même outrage!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>L'impétuosité des mots, le tumulte des sentiments,
-les sanglots éclatèrent. Et le tutoiement
-revenait, parmi les lambeaux sanglants de tendresse
-déchirée. Car ce n'était plus la sage petite
-M<sup>me</sup> Fromentel, guindée jusqu'à l'accomplissement
-d'un effarant devoir : c'était Lolotte, éperdue
-de détresse, jetée dans une situation trop forte,
-et ne comprenant plus, ne voyant plus clair même
-dans sa propre conscience, à sentir qu'en face de
-la belle-s&oelig;ur coupable, elle ne parvenait pas à la
-haïr, qu'elle subissait toujours son charme tendre,
-sa domination d'altière douceur, et qu'une tentation
-lui venait d'aller pleurer sur son épaule.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Comment as-tu pu faire une chose pareille&hellip;
-toi, Marcienne? Et tu ne t'en repens pas&hellip;
-Tu ne le regrettes pas!&hellip; Tu n'as pas l'air d'en
-souffrir&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'en souffre devant tes larmes, Charlotte.
-Je sacrifierais, &mdash; non pas mon amour, &mdash; mais
-ma vie, pour que tu n'aies pas lu cette lettre.</p>
-
-<p>&mdash; Ton amour!&hellip; C'est à moi que tu dis cela!&hellip;
-Tu me donnes à entendre que ce misérable amour
-t'est plus précieux que l'existence, que ma sécurité
-morale, ma confiance en toi!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; S'il ne m'était pas cher au delà de tout, je
-serais pire que tu ne me supposes.</p>
-
-<p>&mdash; Cher au delà de tout!&hellip; Mais tu blasphèmes!
-Tu préfères un Philippe d'Orlhac à Édouard?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne les compare pas.</p>
-
-<p>&mdash; Que t'a fait mon frère? Réponds-moi
-franchement. A-t-il eu envers toi des torts que
-j'ignore?</p>
-
-<p>&mdash; Aucun.</p>
-
-<p>&mdash; Sa froideur n'est qu'apparente, tu le sais
-bien, Marcienne. Il ne débite pas des fadaises
-sentimentales&hellip; Mais quel grand c&oelig;ur que le
-sien! Et il t'aime, Marcienne, il t'aime!&hellip; d'une
-façon à laquelle je ne songerai plus sans épouvante.</p>
-
-<p>&mdash; Ma tendresse pour lui, je te l'assure, Charlotte,
-est immense.</p>
-
-<p>&mdash; Tais-toi. Tu n'as pas le droit de parler de ta
-tendresse pour lui.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne puis pas t'en vouloir de t'exprimer
-de la sorte. J'aurais sans doute dit des paroles
-semblables, en jugeant une situation telle que la
-mienne, il y a seulement quelques mois.</p>
-
-<p>&mdash; Ah?&hellip; Et le crime que tu aurais condamné,
-maintenant que tu l'as commis, te semble justifiable?</p>
-
-<p>&mdash; Bien mieux : je ne puis même pas me persuader
-que cette révélation nouvelle, profonde,
-foudroyante, de la vie, comporte quelque chose
-de criminel.&nbsp;»</p>
-
-<p>Charlotte écarquilla les paupières, ouvrit
-toutes grandes les claires fenêtres de ses yeux.
-Mais rien n'y entra des sombres lueurs dont fulgurait
-l'âme de Marcienne.</p>
-
-<p>La petite belle-s&oelig;ur eut un mot de violence :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Les assassins tiennent aussi des raisonnements
-pareils.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, peut-être&hellip;&nbsp;» dit rêveusement M<sup>me</sup> de
-Sélys. «&nbsp;Ceux qui raisonnent, du moins. Et les
-autres, inconsciemment. C'est la réflexion que je
-me suis faite, dans l'étonnement du mystère que
-j'ai découvert en moi.</p>
-
-<p>&mdash; Ce mystère n'est pourtant pas compliqué,&nbsp;»
-murmura Charlotte.</p>
-
-<p>Ses pleurs s'étaient taris. La contraction des
-nerfs faisait par instants tressauter les muscles délicats
-de son visage. Un sourire avisé, furtif, d'un
-dédain qui s'appliquait, vint soulever la lèvre,
-puis se fondit dans le gercement d'un frisson.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce que tu veux dire?&nbsp;» demanda
-Marcienne.</p>
-
-<p>Elle avançait la tête, un peu inquiète, mais sans
-aucun redressement défensif contre l'offense probable.
-Plutôt avec une espèce de sollicitude pour
-les tourments baroques dont la naïveté de sa belle-s&oelig;ur
-devait aggraver la tristesse logique de leur
-situation.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce que tu veux dire&hellip; que ce mystère
-n'est pas compliqué?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ne me force pas à m'avouer à moi-même
-ce que je devine&hellip; ce qui m'éc&oelig;ure!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Le mot heurta le calme de Marcienne comme
-une pierre la surface unie d'un étang. Un tressaillement
-passa, en ondes vives, puis apaisées, et
-qui, soudain, moururent.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Va, parle&hellip; Parle, Charlotte, de ce que tu
-ignores&hellip; Comme je le ferais moi-même à ta place,
-comme nous le faisons tous quand nous nous jugeons
-les uns les autres. Ce n'est pas de moi qu'il
-s'agit, mais de la douleur que j'ai mise en toi.
-Crie-la, cette douleur, ma pauvre enfant. Qu'importe
-si tu me blesses!&nbsp;»</p>
-
-<p>Quel secret de dignité était en cette hautaine
-créature? Comment, dans un si tragique défilé, se
-maintenait-elle sur les sommets, d'une démarche
-noble et sûre, tandis qu'elle aurait dû se débattre
-d'horreur au fond du précipice? Nulle arrogance
-d'ailleurs dans son accent, nulle vibration d'orgueil.
-Une certitude singulière, une mélancolie
-profonde, et une émouvante pitié. Mais pitié pour
-qui?&hellip; Pour Charlotte sans doute&hellip; Pour
-Édouard?&hellip; Qui sait? Et pour toutes les misères
-des c&oelig;urs, auxquelles sa passion la rendait compréhensive&hellip;
-Pour tout ce qu'il y a de mesquin,
-de fatal et d'amer dans la poursuite impérieuse du
-bonheur.</p>
-
-<p>Charlotte cependant, étreinte par cette supériorité,
-se taisait. Marcienne insista. Et la jeune
-femme, balbutiante, finit par dire :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ah! cette idée qui me remplit de honte
-pour toi, pour moi, pour nous tous&hellip; qui me fait
-prendre en dégoût l'amour, le monde entier, tout
-ce qui existe!</p>
-
-<p>&mdash; Quelle idée?</p>
-
-<p>&mdash; Édouard a cinquante-cinq ans. M. d'Orlhac
-n'en a pas trente. Et ce n'est pas de platonisme
-qu'il te parle dans son odieuse lettre&hellip; Toi, Marcienne,
-toi!&hellip; C'est pour <i>cela</i> que tu trompes
-l'homme admirable qu'est mon frère&hellip; que tu
-exposes son honneur&hellip; sa vie peut-être&hellip; Car tu
-sais bien qu'il en mourrait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur le beau visage de M<sup>me</sup> de Sélys, depuis le
-cou jusqu'aux racines des cheveux relevés, la marée
-rose du sang surgit d'un flot brusque, s'étendit,
-resta.</p>
-
-<p>Elle s'accouda, les doigts au front, les paupières
-closes.</p>
-
-<p>Et elle ne dit rien.</p>
-
-<p>Charlotte l'épia, déconcertée.</p>
-
-<p>C'était l'accusation suprême qu'elle avait lancée
-là, et même avec un scrupule de la formuler,
-cette petite épouse gentille, tendre et froide, qui
-se croyait éprise de son mari et lui avait donné
-trois enfants, tout en conservant une indifférence
-physique et une antipathie morale pour les manifestations
-sensuelles de l'amour. Ces manifestations,
-il faut le dire, avaient été bornées, de la
-part de Jacques Fromentel, par le principe qu'il
-professait et exprimait suivant la formule classique :
-«&nbsp;On ne traite pas sa femme comme une
-maîtresse.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et, de fait, sans trop savoir comment on peut
-traiter une maîtresse, Charlotte envisageait vaguement,
-dans le désir trop ardent de l'homme,
-dans ses caresses trop vives, quelque chose de
-dégradant pour la femme. Elle entrevoyait ce domaine
-obscur avec l'intolérance rendue plus
-rigide par la curiosité inavouée, le dépit inconscient,
-qui pince les lèvres et aigrit la voix des
-vierges vieillies et des épouses trop chastes.</p>
-
-<p>Douée d'une joliesse exquise, à qui l'on faisait
-fête, et d'une mansuétude charmante, Charlotte
-hérissait d'aussi peu d'angles que possible le petit
-glaçon de sa vertu. Toutefois elle gardait, pour
-les coupables amoureuses, ce «&nbsp;Comment peuvent-elles?&nbsp;»
-qui plisse de dégoût les lèvres que n'ont
-jamais affolées les baisers.</p>
-
-<p>Et c'était Marcienne, &mdash; cette Marcienne tant
-admirée, toujours vue si haut planante, cette
-femme qui portait le nom illustre de son frère,
-dépositaire d'un repos si précieux, d'un honneur
-si sacré, c'était cette s&oelig;ur aînée, maternelle à
-sa jeunesse, qui glissait au plus vil péché, dans
-les bras d'un homme de dix ans moins âgé
-qu'elle!</p>
-
-<p>Pourquoi ne repoussait-elle pas au moins l'imputation
-de folie charnelle? Pourquoi n'avait-elle
-pas une protestation, pas un geste pour se soustraire
-au bas soupçon dont Charlotte eût voulu
-écarter l'horreur? Que n'invoquait-elle quelque
-chimère de compassion, de dévouement, un entraînement
-romanesque?&hellip; Mais cette rougeur
-d'aveu!&hellip; Et maintenant ce silence&hellip; Ces paupières
-abaissées, voilant un abominable rêve&hellip;</p>
-
-<p>Marcienne songeait au miracle de la volupté
-magnifique&hellip; à l'extraordinaire unisson de deux
-êtres de chair dont les fibres et les nerfs s'attirent
-de l'attraction irrésistible qui rend foudroyantes
-les grandes forces de l'univers. Elle songeait que
-les ardents nuages magnétiques, &mdash; lorsque, du
-fond le plus lointain de l'espace, le vent les jette
-l'un vers l'autre, &mdash; ne peuvent pas se soustraire
-à l'union prodigieuse dont toute l'immensité s'illumine.
-Et qu'ainsi deux créatures humaines, qui
-marchaient calmes et inconscientes de leur puissance
-passionnelle avant de se rencontrer, sentent,
-quand leurs yeux se croisent enfin, quand leurs
-mains se touchent, que la fatalité d'un bonheur
-formidable est sur eux. L'étreinte leur devient inévitable,
-comme l'éclair aux nuées.</p>
-
-<p>Tout disparaît devant la loi despotique de leur
-amour. Quelque chose d'infini passe dans leurs
-joies, comme si la Nature y condensait tous les
-secrets de la vie et de la mort. Car le couple élu
-pour cette rare félicité de la chair rentre dans
-l'ordre parfait, réalise le phénomène essentiel, résume
-dans un baiser de feu l'harmonie des mondes.
-Auprès d'une union pareille tous les autres mariages,
-légitimes ou illégitimes, ne sont que des
-ébauches d'amour, des essais plus ou moins durables,
-des erreurs plus ou moins douces de l'imagination
-et des sens.</p>
-
-<p>Marcienne, le front sur sa main, sous l'ombre
-de ses paupières, vit les yeux de son amant, sa
-bouche&hellip; Elle sentit autour d'elle les bras d'adoration
-et de caresse qui l'avaient emportée dans
-les régions divines, sur les sommets de lumière,
-dans les au-delà fabuleux qu'elle eût ignorés toujours&hellip;</p>
-
-<p>Comment le regret et le repentir seraient-ils
-venus? Elle n'avait au c&oelig;ur, à côté de sa passion,
-qu'un grand désir de la mort, un désir qui, brusquement,
-l'avait saisie le jour où elle s'était éblouie
-devant la beauté de son amour. Toute sa vie n'avait
-été qu'une marche à tâtons vers la minute
-resplendissante. Redescendrait-elle dans la nuit
-les chemins qu'elle avait montés vers l'aurore?
-Que pouvaient être les lendemains d'une félicité
-pareille?</p>
-
-<p>Si elle l'eût goûtée à vingt ans, peut-être eût-elle
-imaginé qu'un si complet bonheur était le
-pain quotidien de l'existence, qu'il devait être
-éternel ou qu'il se renouvellerait à l'infini.</p>
-
-<p>Mais elle en avait trente-huit. Elle avait sondé
-les choses et les êtres, les joies et les douleurs,
-par toutes les forces intuitives de sa nature d'intelligence
-et de sensibilité. Il y a quelques semaines
-seulement, n'aurait-elle pas juré qu'elle
-connaissait la mesure de tout, ayant au moins
-tout imaginé de ce qu'elle n'avait pas ressenti?</p>
-
-<p>Aujourd'hui, elle en arrivait à se demander
-comment, avant de connaître Philippe, elle concevait
-l'amour. Et elle n'y parvenait pas. Elle
-prenait en pitié son ignorance antérieure.</p>
-
-<p>Du moins elle en savait assez pour connaître
-que rien ne dure, pour observer l'affreuse rapidité
-des jours, pour compter les heures de grâce accordées
-à sa jeunesse finissante.</p>
-
-<p>Et voilà pourquoi Marcienne souhaitait d'un
-âpre v&oelig;u quelque mort soudaine et douce.</p>
-
-<p>N'est-ce pas la seule éternité qui pouvait être
-accordée à son rêve? Des siècles n'y ajouteraient
-rien. Il suffirait pour qu'il fût impérissable qu'elle
-ne le vît pas finir.</p>
-
-<p>La voix de Charlotte la tira de sa rêverie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sélys regarda cette enfant.</p>
-
-<p>Comment lui faire comprendre ce qu'elle-même,
-Marcienne, malgré ses années en plus, sa
-supériorité d'organisation, sa curiosité de la vie,
-n'eût pas compris quelques mois auparavant, n'eût
-jamais compris peut-être sans le piège de lumière
-et de folie où l'avait prise le destin?</p>
-
-<p>On lui avait tant fait la cour! Elle se sentait naguère
-encore si sûre d'elle-même, dans sa méfiance
-amusée des protestations que le désir met aux
-lèvres des hommes. Elle se serait condamnée d'avance
-sur la simple vision de sa conduite actuelle.
-Comment Charlotte ne la condamnerait-elle pas?</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ainsi,&nbsp;» disait la jeune femme, «&nbsp;tu te renfermes
-dans ton silence, Marcienne? Tu ne daignes
-me donner aucune explication, tu ne veux
-prendre aucun engagement?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A quoi bon? Corrige-t-on la fatalité par
-des paroles?</p>
-
-<p>&mdash; Je la corrigerai par des actes.</p>
-
-<p>&mdash; Que feras-tu?</p>
-
-<p>&mdash; J'avertirai mon frère.</p>
-
-<p>&mdash; Malheureuse enfant! Ne vaudrait-il pas
-mieux que tu prisses une arme pour le tuer?</p>
-
-<p>&mdash; Je cesserai de te voir en tous les cas, Marcienne.
-Je n'entrerai plus dans cette maison où
-ton mensonge habite.</p>
-
-<p>&mdash; Ce serait tout révéler à Édouard.</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne veux pas que je joue un rôle dans ta
-comédie, que je devienne ta complice?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne veux que sauver de la douleur celui
-que j'offense malgré moi. C'est bien assez du mal
-que je t'ai fait, ma pauvre Lolotte.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi n'as-tu pas le courage de ta folie,
-ne divorces-tu pas?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que ni Édouard ni moi nous ne pourrions
-vivre l'un sans l'autre.&nbsp;»</p>
-
-<p>A cette étonnante réponse, Charlotte eut un
-moment de stupeur. Puis, affolée d'incompréhension,
-d'impuissance, elle s'écria :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Eh bien, j'irai trouver M. d'Orlhac. Je le
-supplierai ou je le menacerai. Si c'est un homme
-d'honneur, il renoncera à toi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Marcienne, sans répondre, posa sur Charlotte
-un long regard indéfinissable.</p>
-
-<p>Il y eut un silence. Toutes deux maintenant se
-tenaient debout, face à face. Et, brusquement,
-dans cette confrontation, le sentiment de ce qui
-les divisait sombra en elles, tomba au second plan
-de leurs âmes, subit comme une courte éclipse.
-La douceur intime et ancienne de leur amitié ressurgit.
-Un long flot de tendresse monta, dans une
-horreur étonnée de la lutte. Pouvaient-elles se
-traiter en ennemies? Mais que s'était-il donc passé?
-Pourquoi n'avaient-elles pas prononcé le mot qui
-les aurait fait se comprendre? Il devait exister, ce
-mot. Rien n'était irréparable. La triste chose pouvait
-finir, s'oublier, s'effacer comme un mauvais
-rêve.</p>
-
-<p>Charlotte surtout, si longtemps pliée à l'influence
-de cette s&oelig;ur qu'elle admirait, et dominée
-à cette minute même par le mystère, par le calme
-d'une nature vraiment supérieure, &mdash; plus enfant
-aussi, plus crédule aux miracles des revirements et
-des réparations, &mdash; admit soudain et sans cause la
-possibilité d'un remède.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne&hellip; j'avais tant de chagrin!&hellip; Pardon
-si je t'ai blessée&hellip; Je ne te juge pas, je t'implore&hellip;
-Dis, tu ne voudras pas notre malheur à
-tous!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Des larmes noyèrent les yeux de M<sup>me</sup> de Sélys.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Lolotte!&hellip; Chère petite Lolotte!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Marcienne&hellip; j'en mourrai!</p>
-
-<p>&mdash; Tais-toi, oh! tais-toi!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elles s'étaient rapprochées. Elles s'étreignaient
-à présent, frémissantes de sympathie, d'angoisse.
-La tête blonde s'appuyait sur l'épaule plus haute.
-L'aînée entourait la cadette de ses bras, avec un
-bercement imperceptible, comme pour une petite
-fille que l'on console.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Pourquoi as-tu fait cela, Marcienne?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne puis pas te le dire.</p>
-
-<p>&mdash; Je t'aimais tant!&hellip; Et maintenant&hellip; de t'embrasser
-ainsi, il me semble que je trahis mon frère.</p>
-
-<p>&mdash; Ne crois pas une pareille chose.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai eu des idées affreuses. J'en aurai encore.
-Comment vivre entre vous deux désormais?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! pauvre enfant, ce n'est pas moi qui
-peux te le dire. Toute sollicitation de ma part pour
-assurer son repos, à lui, aurait l'air de réclamer ta
-complicité.</p>
-
-<p>&mdash; Comment!&hellip; Ta fierté ne me demande rien!
-Tu me laisses libre d'agir?</p>
-
-<p>&mdash; Absolument libre.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne sais pas ce que je dois faire. Et
-quoi que je fasse ou non, je deviendrai folle de
-douleur.</p>
-
-<p>&mdash; Tu as tes enfants, Charlotte. Oublie le reste
-et ne pense qu'à eux.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis l'enfant de mon frère. Il m'a élevée.
-Je lui dois tout. Voilà ce que je n'oublierai jamais.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un retour d'hostilité sur cette parole. Un recul.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;A toi de voir,&nbsp;» dit Marcienne, «&nbsp;si, en
-l'éclairant, tu lui rendrais le bien qu'il t'a fait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce fut le seul effort où condescendit l'orgueil
-de M<sup>me</sup> de Sélys, pour inciter sa belle-s&oelig;ur au silence.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Et&hellip; tu es décidée, Marcienne?&hellip; Tu reverras
-M. d'Orlhac?</p>
-
-<p>&mdash; Sur ceci, je n'ai pas à te répondre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les fronts et les c&oelig;urs de nouveau redressés.
-Les yeux durcis. Une désolation d'espace entre les
-âmes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Adieu, Marcienne.</p>
-
-<p>&mdash; Au revoir, Charlotte.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et comme la jeune femme soulevait la portière :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ne viendras-tu pas dîner ce soir?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne le peux pas. Adieu.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Marcienne descendit du fiacre au coin
-de la rue Mozart.</p>
-
-<p>Elle paya le cocher, lui donna plus
-qu'elle ne devait, par manque d'habitude, car,
-n'ayant jamais, jusqu'à cette époque de sa vie, pratiqué
-les courses mystérieuses, elle ne connaissait
-guère que sa propre voiture.</p>
-
-<p>Puis elle s'engagea dans la rue Ribéra.</p>
-
-<p>Quel sens avaient pris pour elle les trois syllabes
-du nom de ce maître espagnol! Quel sens plus
-pénétrant, le singulier décor de cette rue lointaine
-d'Auteuil, dont la pente, généralement déserte,
-descend entre d'anciens jardins, le long de clôtures
-par-dessus lesquelles pendent des branches.</p>
-
-<p>Ces arbres enfermés représentent les débris des
-bois qui, naguère encore, résistaient à la lente conquête
-de la ville, à la marche en bon ordre de l'armée
-formidable des maisons. Ilots de verdure,
-transformés en petits parcs autour de villas particulières,
-ils disparaissent l'un après l'autre. La valeur
-des terrains augmente à l'ouest. L'emplacement
-d'une charmille est un capital perdu. On
-déracine pour bâtir. Déjà, vers le haut de cette
-pittoresque et verdoyante rue Ribéra, des constructions
-dressent leurs sept étages, dans l'horreur
-accrue des façades prétentieuses, des encorbellements
-lourds, des ferrures peintes en bleu pâle et
-des petits bandeaux de faïence aux tons criards.</p>
-
-<p>Marcienne franchit vite cette région de modernité
-vulgaire.</p>
-
-<p>Au delà, tout de suite, l'impression de dépaysement,
-d'existence lointaine.</p>
-
-<p>Les secs trottoirs d'hiver sous la retombée des
-branches. Les nobles et tristes formes des grands
-arbres dépouillés. La vie mystérieuse des demeures
-entrevues dans le cadre des grilles, et qui semblent
-abriter des sensations fortes et lentes. La ouate
-basse du ciel de décembre déchiquetée aux ramilles
-noires. Et le parfum âcre, brumeux, qui
-monte des terreaux, des racines, des chrysanthèmes
-morts, des lierres vivaces.</p>
-
-<p>Une impression morne et recueillie de province,
-une haleine de solitude forestière, avec une pointe
-aiguë de réminiscence nostalgique.</p>
-
-<p>Marcienne aspirait ces choses, leur ouvrait toute
-son âme, déjà grisée de rêve, les yeux alanguis,
-les narines palpitantes.</p>
-
-<p>Elle entrait dans son univers passionné. Elle
-était au seuil du merveilleux abîme, de l'au-delà,
-du surhumain.</p>
-
-<p>Elle s'arrêta devant une grille étroite, murée à
-l'intérieur par des volets pleins, qui ne laissaient
-rien voir.</p>
-
-<p>Elle l'ouvrit, la franchit et la referma, furtive et
-preste.</p>
-
-<p>Dans le jardin, elle s'arrêta, la main à sa poitrine
-gonflée, où le c&oelig;ur bondissait follement.</p>
-
-<p>Une joie douloureuse l'oppressait. Dès cette
-première minute, tout ce qu'il y avait dans son
-amour de voluptueux et de tragique, tout ce qui
-en faisait l'ivresse et l'amertume, se précipitait en
-elle, y jetait cette exaltation douce et en même
-temps terrible, qui semblait à Marcienne la saveur
-suprême de la vie.</p>
-
-<p>Son amour&hellip; Il était là, partout, dans cet asile
-secret et cher. Il se levait passionnément de toutes
-choses : de la pelouse étroite, où le gazon se poudrait
-d'une poussière de brouillard ; des corbeilles,
-où la sollicitude entêtée de l'amant voulait maintenir
-des fleurs en plein décembre ; de l'allée tournante,
-où le gravier criait une discrète bienvenue ;
-du petit porche à colonnettes, au fronton duquel
-s'échevelaient des ramuscules morts de glycine.</p>
-
-<p>Les yeux de Marcienne effleuraient chaque trait
-du blême jardinet d'hiver, chaque détail de la façade,
-avec une caresse attendrie. Stables images
-des heures miraculeuses et fugitives. Apparences
-qui subsisteraient en elle à travers tout l'avenir
-obscur, jusqu'aux portes de la mort&hellip; Oui, toujours,
-toujours, elle les verrait. Et c'était le seul
-«&nbsp;toujours&nbsp;» dont la certitude fût permise à sa
-jeunesse déclinante.</p>
-
-<p>Une pâleur à la joue, M<sup>me</sup> de Sélys entra.</p>
-
-<p>Il était à peine trois heures et demie. Philippe
-ne serait pas encore là. Elle le savait.</p>
-
-<p>Le jeune homme n'habitait pas cette villa, louée
-uniquement pour leurs rendez-vous.</p>
-
-<p>Il demeurait avec sa mère, dans un superbe appartement
-de la place Vendôme.</p>
-
-<p>C'était pour ne pas quitter M<sup>me</sup> d'Orlhac, et
-non, comme l'avait insinué Charlotte, pour mener
-à Paris une vie de plaisirs, que le jeune diplomate
-s'était fait donner un poste au ministère des Affaires
-Étrangères, plutôt de d'accepter le secrétariat
-d'ambassade auquel il avait droit.</p>
-
-<p>Philippe, sous certaines apparences de futilité
-mondaine, et avec ce scepticisme d'attitude qui est
-le costume d'élégance morale de rigueur à notre
-époque, était un être de tendresse, de chimère, de
-vive sensibilité.</p>
-
-<p>Un courant d'idées, une mode d'opinion, en
-façonnant les gestes de tous, laisse intact le caractère
-de quelques-uns. Vers 1830, il y a eu des
-romantiques au c&oelig;ur sec ; et, pour un petit nombre
-qui s'exaltaient sincèrement, combien restaient
-glacés tout en pinçant de la guitare lyrique.</p>
-
-<p>Aujourd'hui, il faut être féroce. Mais les larmes
-qu'on n'étale plus au dehors ne laissent pas que
-de couler en dedans. L'égoïsme, la négation, la
-«&nbsp;blague&nbsp;», sont pour certains les traits du visage
-véritable. Mais pour d'autres ce n'est qu'un
-masque retenu par la fierté.</p>
-
-<p>Jusqu'à vingt-huit ans, Philippe d'Orlhac
-avait essayé d'être de son époque. Il avait eu des
-maîtresses, et se vantait de ne leur avoir jamais
-dit : «&nbsp;Je vous aime.&nbsp;» Il cachait comme une faiblesse
-inavouable son culte pour sa mère, la
-soumission où il restait volontairement vis-à-vis
-d'elle, plus troublé de lui causer un chagrin que,
-dans son enfance, de subir une de ses gronderies.
-Il se défendait d'un enthousiasme ou d'une admiration
-autant que d'une impulsion basse. Il affectait
-de goûter dans l'art l'intellectualité seule et
-de mépriser le sentiment.</p>
-
-<p>De bonne foi, il se composait une tenue morale
-en contradiction avec sa nature secrète. Il en
-subissait le malaise sans se l'expliquer. C'était
-un enfant. Il ne se connaissait pas.</p>
-
-<p>Mais il rencontra Marcienne de Sélys.</p>
-
-<p>Et ce fut, dans ce c&oelig;ur neuf, intact, &mdash; prisonnier
-dont on ouvrait le cachot et qui découvrait
-la splendeur du soleil, &mdash; un éblouissement de
-passion ; chez cet être jeune, ardent, crédule, qui
-se croyait vieux de tous les siècles de pensée humaine,
-qui se jugeait indifférent, sceptique, une
-éclosion de miracle, une apothéose de chair et
-d'âme à illuminer toute l'existence.</p>
-
-<p>Lui qui se renfermait dans l'artificielle forteresse
-de son <em class="small">MOI</em>, qui s'appliquait à cette culture
-taciturne et altière de sa personnalité, il se donna
-avec confiance, avec fougue, avec une tendre prodigalité
-de tout son être. Et il éprouva un bonheur
-extraordinaire à se donner ainsi. Il eut l'émerveillement
-de ce qu'il croyait un miracle,
-alors qu'il rentrait seulement dans la véritable ordonnance
-de sa nature. Il attribua ce miracle à la
-grâce unique, incomparable de Marcienne. Il
-adora cette femme avec l'illusion d'un amant à
-son premier amour, &mdash; l'illusion qu'elle seule aurait
-pu lui ouvrir les portes du ciel inconnu, et
-que, s'il la perdait, ces portes se refermeraient
-pour toujours. Il eut la reconnaissance agenouillée
-d'un adolescent, avec la fierté ombrageuse, le
-prestige de volonté et d'intelligence, l'entente
-des choses sensuelles, qui sont le fait de l'homme.</p>
-
-<p>Marcienne songeait à la beauté, à la spontanéité
-de ce jeune amour, tandis qu'assise dans le
-petit salon de la rue Ribéra elle attendait Philippe.</p>
-
-<p>Tous les jours, vers cinq heures, en sortant du
-ministère, il courait à Auteuil. Il s'enfermait dans
-leur chère maison, sans jamais être sûr que M<sup>me</sup> de
-Sélys pourrait l'y rejoindre, car n'était-elle pas
-entourée de toutes les barrières de la prudence et
-des nécessités mondaines? Il écrivait ou lisait
-jusqu'au moment &mdash; tardif par bonheur aujourd'hui &mdash; des
-dîners en ville.</p>
-
-<p>Il s'habillait là, sans valet de chambre, et partait,
-morose ou enivré, suivant que Marcienne
-était ou non venue.</p>
-
-<p>Le domestique sûr, réservé au service de la
-villa, ne paraissait que le matin. L'horreur des
-curiosités serviles, plus que le danger, faisait
-écarter par les amants toute présence mercenaire.</p>
-
-<p>Mais, par les ordres de M. d'Orlhac, tout, dans
-le nid étroit, si soigneusement paré, était prêt
-à partir de midi pour une arrivée inopinée de
-M<sup>me</sup> de Sélys. Un caprice de nostalgie ou de rêve
-y amenait parfois la jeune femme, comme en cet
-après-midi où elle accourait se réfugier là, toute
-meurtrie de son entretien avec Charlotte.</p>
-
-<p>La tête au dossier de la bergère, dans le silence
-passionné, dans l'arome des fleurs dont s'imprégnait
-la tiède atmosphère, Marcienne réfléchissait.</p>
-
-<p>Un sourire de tendresse mélancolique flottait
-à ses lèvres. Elle regardait au fond d'elle-même,
-dans l'arrière-plan de détresse obscure qui se
-creuse sous une passion telle que la sienne, et elle
-trouvait une volupté étrange à la secrète souffrance
-qu'elle éprouvait seule, que seule elle connaissait.
-Tout à l'heure, quand l'adoré viendrait,
-avec quelle joie triomphante elle lui ouvrirait ses
-bras, elle lui tendrait sa bouche! Comment se
-douterait-il des ombres que mettent au c&oelig;ur
-d'une femme de cet âge, et qui aime, les lointains
-déjà profonds de la vie? Elle-même y penserait-elle
-encore dans l'étourdissement de l'ivresse?
-Sous les baisers de Philippe, ne trouvait-elle pas
-la sensation d'existence indomptable et éternelle
-qui doit être la respiration des dieux? Et quand,
-tremblante et mortelle, Marcienne retombait sur
-la terre, tout le tragique des hiers et des lendemains,
-qu'ignoraient les vingt-huit ans de Philippe,
-ne devenait-il pas une source de volupté
-sombre? Aurait-elle renoncé, même pour l'insouciance
-de la jeunesse, qui ne sait pas goûter la
-vie, à l'intense, à l'amère saveur de ses joies formidables
-et précaires?</p>
-
-<p>Ah! ce qui la faisait si grande!&hellip; La mort en
-soi de l'égoïsme, l'acceptation du destin, la tendresse
-non point seulement pour l'amant d'aujourd'hui,
-pour l'amant éperdu de passion, mais
-pour le fatalement infidèle de bientôt, pour celui
-qui s'écarterait de son chemin, pour l'être qui portait
-en lui-même, sans le savoir et sans le croire &mdash; mais
-elle savait, elle! &mdash; l'infinie douleur des
-jours à venir.</p>
-
-<p>Elle l'aimait!&hellip; Comme elle l'aimait pour l'enchantement
-des heures présentes, et pour le martyre
-que, malgré lui, malgré son adorable c&oelig;ur,
-il ne pourrait pas ne pas lui infliger plus tard.</p>
-
-<p>Capable de savourer, d'approfondir des émotions
-pareilles, M<sup>me</sup> de Sélys ne se croyait pas
-tenue d'y renoncer, même pour son mari, même
-pour Charlotte. Elle eût protesté devant Dieu
-même de son droit de vivre un tel rêve.</p>
-
-<p>Extase de mélancolie, de sacrifice tendre, merveilleux
-frissons de la chair : c'était la cime de
-son destin qu'elle atteignait. Qui donc l'eut empêchée
-d'y monter?</p>
-
-<p>Un grincement de la grille &mdash; si léger, mais
-qu'elle entendit &mdash; la souleva vers une fenêtre,
-dont elle écarta le rideau.</p>
-
-<p>A travers l'ombre complètement tombée, elle
-devina plutôt qu'elle n'aperçut Philippe.</p>
-
-<p>Elle toucha le commutateur électrique. Des
-lueurs jaillirent. Les gerbes de roses, de lilas, dans
-les vases aux formes bizarres, surgirent triomphalement
-de la nuit. Elle reconnut la certitude de
-l'amour&hellip; les pas dans le vestibule&hellip;</p>
-
-<p>Oh! son c&oelig;ur qui bondit! Et, dans ses veines,
-le grand flot de suavité tumultueuse&hellip;</p>
-
-<p>Le voici, l'amant. Il entre :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu es là!&hellip; J'ai vu la lumière&hellip; Ah! que
-je suis heureux!&nbsp;»</p>
-
-<p>Tout de suite leurs bras se sont noués aux
-bustes, leurs lèvres se prennent.</p>
-
-<p>Les subtilités de leurs âmes s'évanouissent dans
-l'attraction impérieuse des corps. Et c'est la commotion
-bouleversante, la défaillance, toujours
-nouvelle et comme imprévue, de la première caresse.
-Cet homme jeune et ardent, cette femme
-aux nerfs fougueux et délicats, s'aiment avant
-tout de tous leurs sens.</p>
-
-<p>L'appel réciproque de leurs fibres vivantes est
-si net, si violent, qu'ils en souffrent, &mdash; palpitants,
-écrasés, &mdash; dans le coup de foudre de
-chaque rencontre. Ils délirent, tremblent et s'émerveillent
-tout d'abord de s'effleurer.</p>
-
-<p>Puis ce désordre s'apaise. Les v&oelig;ux de la chair
-se précisent. Ils retrouvent le discernement des
-baisers.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Viens&hellip;&nbsp;» murmure à Marcienne la voix
-altérée de Philippe. «&nbsp;Viens&hellip; je t'aime&hellip; je te
-veux&hellip; à moi&hellip; toute.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle marche, enivrée, dans son étreinte.</p>
-
-<p>Elle se laisse entraîner vers les demi-ténèbres
-de leur chambre.</p>
-
-<p>Ni résistance calculée, ni coquetterie. Ils sont
-tous deux dans la grande passion dévorante, qui
-n'a pas besoin de subterfuges, d'aiguillons.</p>
-
-<p>Ils ont l'un de l'autre une soif égale. Et cette
-soif ne ressemble pas aux fièvres d'imagination
-qu'ils ont pu connaître &mdash; lui, dans des aventures
-sans sincérité ; elle, dans deux mariages : le premier,
-de virginale ignorance, le second, d'enthousiasme
-intellectuel.</p>
-
-<p>Ils découvrent ensemble le paradis de leur
-amour. Chacun est pour l'autre l'initiateur involontaire,
-par la seule ingéniosité de sa tendresse.</p>
-
-<p>Leurs baisers se façonnent à leurs lèvres, parce
-que ce sont <i>leurs</i> lèvres, sans qu'aucune science
-perverse, aucune furtive réminiscence, n'émousse
-la saveur violente, aiguë et neuve de leurs caresses,
-l'émerveillement de leurs audaces dans le
-mystère des voluptés.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Et maintenant ce sont les premiers mots de la
-causerie qui suit l'extase : cette causerie chuchotée
-des âmes blotties l'une contre l'autre comme
-le sont les corps heureux ; ces paroles qui, dans
-leur folle et câline douceur, gardent des frôlements,
-des soubresauts de chair frémissante.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Alors&hellip; tu m'aimes?</p>
-
-<p>&mdash; Oh!&hellip; si je t'aime!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu as pensé à moi depuis avant-hier?</p>
-
-<p>&mdash; Tout le temps, ma chérie. Je ne pense que
-trop à toi, mon Dieu!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi, trop?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il ne répond pas tout de suite. Un reflet de
-souffrance passe dans ses yeux, que l'ombre et la
-passion remplissent d'une splendeur obscure. Et
-Marcienne y distingue le mal de jalousie dont il
-souffre, parfois jusqu'à l'injustice, jusqu'à la fureur.
-Elle regrette sa question. Mais dans la pression
-soudain plus étroite dont elle l'enserre, Philippe
-se domine, refoule en lui-même l'élan cruel,
-cherche sa réponse à la surface des impressions
-troubles.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;J'ai tellement ton nom dans le c&oelig;ur, dans
-la pensée, sur les lèvres, que je crains toujours
-qu'il ne m'échappe. Par moments&hellip; figure-toi&hellip;
-je sursaute&hellip; je crois l'avoir prononcé distinctement&hellip;
-Comme ces gens qui s'endorment à l'église,
-et qui se réveillent effarés, qui regardent
-leurs voisins avec inquiétude, croyant avoir parlé
-tout haut.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle sourit, &mdash; moins effrayée d'une imprudence
-possible que d'une minute d'indifférence
-chez le jeune homme. Mais il est bien à elle. Il
-est sincère. Elle le contemple sous l'estompe de
-la fine obscurité. Cette belle tête, rayonnante de
-virile jeunesse, lui appartient. Cette chair, ce
-c&oelig;ur, sont tout vibrants d'elle. Oh! la magnificence
-de la possession d'amour&hellip; Elle s'en extasie,
-Marcienne. Car, ce qui l'a fait souffrir dans le seul
-homme qu'elle ait aimé auparavant, dans son
-mari Édouard de Sélys, c'est la résistance latente
-de cet intellectuel, qui, sans cesse, et pourtant
-très épris, se défendait contre le sentiment.</p>
-
-<p>L'orgueil d'Édouard n'admettait pas l'abandon
-complet à une femme, même à la femme
-qu'il adorait. Et celui-ci, ce Philippe, qui se livrait,
-qui se donnait, qui ne savait pas comment se
-donner assez, dût-il en souffrir!&hellip; Quel ravissement,
-quel attendrissement de tenir entre ses
-mains le bonheur d'un être si cher! Comme elle
-l'aimait pour sa confiance, pour la noble témérité
-qui consiste à ne rien garder par devers soi
-en amour. L'immensité tendre qu'elle sentait en
-elle-même était si bien faite pour accueillir le don
-merveilleux, pour abriter chaudement, profondément,
-le c&oelig;ur candide et désarmé!</p>
-
-<p>Elle glisse sa bouche contre l'oreille de Philippe.
-Elle murmure, &mdash; par un jeu où se plaît
-leur passion :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce que je suis pour toi?</p>
-
-<p>&mdash; Tu es mon idole adorée.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle secoue la tête, &mdash; cette tête dont la fierté
-grave se disperse en mutinerie amoureuse, et qui,
-les cheveux défaits, paraît si jeune dans le désordre
-des dentelles.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce que je suis?</p>
-
-<p>&mdash; Ma passion&hellip; mon bien&hellip; mon tout.</p>
-
-<p>&mdash; Non&hellip; Non&hellip; Dis vite.&nbsp;»</p>
-
-<p>Alors il prononce le mot qu'elle attend, &mdash; ce
-mot que le respect de l'homme n'eût pas avoué
-d'abord à lui-même, mais que Marcienne a transfiguré,
-dont elle a fait un suprême symbole d'étreinte,
-de communion sensuelle, de périlleuse et
-divine folie.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu es ma maîtresse.</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; Je suis ta maîtresse&hellip; <em class="small">TA MAÎTRESSE</em>!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle serre les dents, pâle de la signification ardente.
-Les étoiles de ses yeux scintillent et sombrent
-entre le voile des cils. Elle fait répéter à
-Philippe, elle répète elle-même les syllabes dont
-la hardiesse d'aveu, dont même la sonorité nerveuse
-et crissante la grisent. Puis elle ajoute, la
-voix mollie en un roucoulement de rêve :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu es mon amant&hellip; mon amant!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Pour le lui redire, le jeune homme se met à
-genoux, délirant d'adoration :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je suis <em class="small">TON AMANT</em>!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>N'est-ce pas leur destinée? L'exaltation de leurs
-sens et de leurs âmes, les puissances inconnues
-de vivre qui s'éveillent en eux, et dont eux-mêmes
-restent éblouis, ne leur crient-elles pas que tout
-au monde doit être erreur, excepté de telles indications,
-si hautement souveraines, de la Nature et
-de leur conscience, &mdash; non pas de la conscience
-artificielle que leur ont façonnée les morales humaines,
-mais du sentiment irrésistible, primordial,
-qui crée l'harmonie de leurs deux êtres.</p>
-
-<p>Jusqu'à ce jour, Marcienne le croyait. Elle ne
-se découvrait aucun remords. Plusieurs fois, d'ailleurs,
-elle s'était dit : «&nbsp;Il n'est qu'une seule vertu
-absolue, la bonté. Ne pas faire souffrir, tout est
-là.&nbsp;» Et elle se plaisait à résumer la philosophie
-de son généreux c&oelig;ur par cette phrase, &mdash; à propos
-de laquelle on la taquinait dans l'intimité :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mieux vaut commettre une grande faute que
-de causer une petite douleur.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais aujourd'hui, dans l'enivrement du plus
-excessif bonheur, elle tressaille&hellip; Au fond d'elle-même,
-tout à coup, un sourd murmure de larmes&hellip;
-Elle revoit la petite figure blonde, crispée d'angoisse :</p>
-
-<p>«&nbsp;Charlotte!&nbsp;»</p>
-
-<p>Marcienne n'a pas prononcé le nom tout haut.
-Elle ne veut pas parler à Philippe d'une pareille
-tristesse, et dont la divulgation les mettrait tous
-trois dans une situation si délicate.</p>
-
-<p>Mais il a senti leur splendeur d'amour s'assombrir, &mdash; comme,
-les paupières fermées, on devine
-le passage d'une nuée sur le soleil.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne, promets-moi que tu m'aimeras
-toujours!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle le regarde sans répondre, et il s'épouvante
-de l'amertume de son sourire.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh! chérie, pas ces yeux-là&hellip; Ils me font
-mal.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle ne les éclaire pas. Elle les détourne.</p>
-
-<p>Une violence monte au c&oelig;ur de l'amant.</p>
-
-<p>Il est sujet à des crises farouches lorsqu'il se
-heurte à l'inaccessible dans l'âme et dans l'existence
-de cette femme.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ah! je sais bien que tu appartiens à un
-autre&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Un silence.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Et tu l'as aimé!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle a un geste qui implore, mais qui ne proteste
-pas.</p>
-
-<p>Philippe s'affole.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;N'as-tu aimé que lui?&hellip; Que sais-je de toi
-pendant toutes les années où je ne t'ai pas connue?&hellip;
-Oh! ton passé&hellip; Oh! toutes tes paroles&hellip;
-tous tes pas&hellip; Oh! tout toi que je n'ai pas possédée&hellip;
-que je ne peux plus prendre&hellip; que tu ne
-pourrais plus me donner toi-même si tu le voulais!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La fauve douleur est déchaînée. Elle bondit
-dans sa prison de chair ; elle se plaint&hellip; et tout à
-l'heure elle va rugir aux barreaux de la cage, à la
-barrière des dents serrées.</p>
-
-<p>En face d'elle, chez Marcienne, l'orgueil et le
-mystère se dressent. Toutefois, dans le silence de
-fierté, une clameur de passion retentit. Elle n'accordera
-pas une explication à la colère de son
-amant, mais elle se jette d'un élan sur cette poitrine
-orageuse.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Philippe&hellip; Tais-toi! Je t'adore!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'adores?&hellip; Et quand je te demande :
-«&nbsp;Toujours?&hellip;&nbsp;» tu hésites&hellip; Ce mot-là te fait
-peur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Peur!&hellip; Il ne sait pas si bien dire. Il ne connaît
-pas l'effroi des deux syllabes, &mdash; pour lui si
-longues, pleines d'éternité, &mdash; pour elle si courtes!</p>
-
-<p>Qu'est-ce que le «&nbsp;toujours&nbsp;» de l'amour en
-l'espoir de cette femme si proche de quarante
-ans?&hellip; Elle frémit jusqu'au fond de son être d'une
-intolérable épouvante.</p>
-
-<p>Et le reproche insensé du jeune amant l'accable.
-Lui expliquera-t-elle?&hellip; Oh! plutôt mourir.
-Il ne saura que trop vite! Elle songe au bourreau
-qu'il sera, et le noble pardon qu'elle lui
-accorde d'avance l'emplit d'une ivresse d'abdication,
-d'un attendrissement infini.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui&hellip; mon Philippe&hellip; je t'aimerai toujours.&nbsp;»</p>
-
-<p>Trop tard. Il a mesuré, &mdash; dans un autre sens
-qu'elle, &mdash; tout ce que les fatalités de la vie ont
-mis de distance entre eux.</p>
-
-<p>C'est la coutumière torture, &mdash; sourde et confuse, &mdash; mais
-qu'un geste, un mot, une nuance
-d'intonation suffit à rendre aiguë.</p>
-
-<p>Oh! ce quelque chose en elle d'impénétrable,
-d'insaisissable, &mdash; ce quelque chose tissé par les
-années, par les acquisitions de l'intelligence et
-du c&oelig;ur, par les souvenirs, le long de tous les
-chemins fleuris de sensations où elle a marché
-sans lui!&hellip; Comme il s'en exaspère, comme il en
-souffre!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Si tu m'aimais, tu divorcerais. Nous serions
-complètement l'un à l'autre.</p>
-
-<p>&mdash; L'un à l'autre?&hellip; Mon Philippe&hellip; Nous ne
-pouvons pas l'être plus que nous ne sommes.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et c'est vrai. Ils ne peuvent pas. L'obstacle suprême
-est en eux et non en dehors d'eux. L'épouserait-elle &mdash; si
-elle était libre &mdash; cet homme
-de dix ans plus jeune qu'elle? Ce serait une faiblesse
-dont sa haute nature est incapable, et dont
-sa prévision clairvoyante aperçoit trop bien les
-conséquences. D'ailleurs elle n'infligera pas à
-Édouard cet effroyable désastre.</p>
-
-<p>Elle garde le silence. Les lèvres inertes, les
-yeux mi-clos, elle goûte l'âcreté secrète, le parfum
-de ciguë qui mêle à sa passion une saveur si
-tragique. C'est la grandeur et la rédemption de
-sa faute. C'est aussi le brûlant aiguillon qui la
-précipite éperdue aux profondeurs des précaires
-béatitudes.</p>
-
-<p>Dans un délire d'âme et de sens, Philippe se
-penche vers elle. Une soif de meurtre et d'amour
-éclate aux prunelles passionnées. Marcienne connaît
-cette lueur trouble. Elle s'y enivre. Elle la
-brave.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tue-moi, Philippe&hellip; Tue-moi!</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu le voudrais&hellip; dit-il. Oui&hellip; mourons,
-mourons!&hellip; C'est le seul moyen de nous appartenir
-tout à fait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle jette un cri de volupté, de surhumaine délivrance :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ah! mourir, mourir de ta main!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Leur exaltation est indicible. Au cou délicat
-de Marcienne, Philippe crispe ses doigts nerveux.
-Elle perd le souffle. L'extase de ses yeux va vers
-l'amant et vers la mort.</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, le jeune homme se rejette
-en arrière, passe la main sur son front.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je suis fou&hellip; Je suis fou!&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur leur désordre une stupeur s'abat. Un instant
-après, ils sont aux bras l'un de l'autre.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Que s'est-il passé? Qu'avions-nous?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Philippe&hellip; Ton hésitation&hellip; Quel dommage!&hellip;
-Ce serait fini&hellip; Je dormirais dans mon
-rêve.</p>
-
-<p>&mdash; Tu l'as souhaité?</p>
-
-<p>&mdash; Follement.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai vraiment voulu te tuer, Marcienne.</p>
-
-<p>&mdash; Qui t'a retenu?</p>
-
-<p>&mdash; La pensée que je n'avais pas une arme
-pour me frapper immédiatement après et tomber
-là, près de toi, sur ton corps. Un revolver, un couteau
-à portée de ma main&hellip; c'eût été l'affolement
-complet, la démence irrésistible. Mais la seule
-préoccupation du moyen matériel m'a rappelé à
-moi-même. Puis, ensuite&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash; Une autre idée&hellip; qui m'est venue en second,
-celle-là&hellip; en second seulement, je l'avoue.</p>
-
-<p>&mdash; C'est?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Le souci de ton honneur de femme.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle ne répond pas. Elle l'avait oublié. Maintenant
-elle frémit. Elle voit la scène. Les deux cadavres
-trouvés là, demain. Quel scandale!
-Édouard&hellip; Charlotte. L'injustice, l'abomination
-d'un tel crime contre eux&hellip; Et pourtant?&hellip; Ah!&hellip;
-De quel soupir au bord des lèvres vaguement
-souriantes, de quels yeux noyés de regret, Marcienne
-suit dans le néant la minute fuyante, la
-minute irréfléchie et terrible où la vie, l'amour et
-la mort fulguraient en apothéose, &mdash; la minute
-unique, et qui aurait dû être la dernière, car, sans
-doute, elle ne reviendra jamais.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh!&nbsp;» s'écrie Philippe. (Il écartait les dentelles
-sur la poitrine fraîche, aux contours délicieux.)&hellip;
-«&nbsp;Comme je t'ai marquée mienne! Ah!
-il te faudra cacher ta gorge&hellip; De quelques jours,
-au moins, personne autre ne la verra.&nbsp;»</p>
-
-<p>Une ironie, une férocité encore. Mais la frénésie
-se condense en volupté furieuse. Il couvre de
-baisers qui sanglotent, qui mordent, cette peau
-blanche, si tendre et fine, où toute empreinte
-s'exagère, et sur laquelle ses ongles ont laissé leur
-net et tragique dessin.</p>
-
-<p>Marcienne ouvre ses bras et les referme éperdument.
-N'est-ce pas le Bonheur qu'elle étreint
-sous la forme jeune, impétueuse et belle, de cet
-amant selon sa chimère et selon son désir, de cet
-amant dont la ferveur atteint l'extravagance altière
-de ses propres songes? Elle est à lui dans un
-emportement de sensations, &mdash; qu'il sait exalter
-encore. Car Philippe, malgré le tumulte de son
-cerveau et de son sang, s'attarde aux lenteurs dévotieuses,
-aux errances et aux flâneries de caresses,
-qui retiennent longtemps la bien-aimée dans les
-sentiers de leur brûlant paradis&hellip;</p>
-
-<p>Cette soirée, ils se haussèrent jusqu'à la cime
-suprême de leur amour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>Le lendemain matin, dans son cabinet
-de toilette, au moment de prendre sa
-douche, M<sup>me</sup> de Sélys éloigna sa femme
-de chambre.</p>
-
-<p>Une fois seule, elle s'approcha du paravent de
-glaces, entr'ouvrit son peignoir, et tressaillit.</p>
-
-<p>Devant les stigmates de colère et d'amour,
-violente prise de possession de sa chair, tentative
-désespérée d'étreindre son âme, &mdash; elle éprouva
-une joie orgueilleuse mêlée étrangement de soumission ;
-puis une aiguë réminiscence des délices ;
-et, par-dessus tout, un sentiment de fatalité
-sombre et forte, une impression de mystère.</p>
-
-<p>Ce qui la ravit, ce furent moins les traces
-meurtrières des doigts sur la rondeur délicate,
-élancée du cou, qu'un signe farouche écartelé
-au-dessus du sein gauche.</p>
-
-<p>Trois fines meurtrissures de pourpre violacée
-s'effilaient, se divisaient en s'éloignant d'un
-centre plus large, semblaient l'empreinte d'une
-patte griffue d'oiseau, ou bien une éclaboussure
-de sang, si rudement projetée là, qu'elle se serait
-incrustée sous la peau transparente.</p>
-
-<p>Sur la poitrine pleine, lisse et neigeuse, cela
-éclatait comme un hiéroglyphe passionné.</p>
-
-<p>Marcienne contemplait avec un singulier transport
-ce visible témoignage&hellip; C'était Philippe lui-même,
-toute sa jeune ardeur ombrageuse, qu'elle
-portait là, dans sa chair.</p>
-
-<p>Lentement, elle appuya son doigt sur la place
-meurtrie pour y éveiller une douleur. Et il lui
-plut d'en souffrir un peu.</p>
-
-<p>Cet enfantillage de passion devait la charmer
-pendant plusieurs jours. Elle, pourtant si peu perverse,
-goûta vivement les petites ruses qu'elle
-dut inventer pour éviter le décolletage des dîners
-officiels, l'intrusion de son mari dans sa chambre,
-l'empressement de sa camériste. Marcienne eût
-voulu rester ainsi à perpétuité, tellement stigmatisée
-d'amour que nuls regards autres que ceux de
-l'amant ne pussent, au péril de son redoutable
-secret, effleurer sa personne. C'était souhaiter le
-pire danger. Mais le danger même, en cette période
-affolée, la grisait.</p>
-
-<p>Pour peindre l'état d'exaltation amoureuse
-où vivait M<sup>me</sup> de Sélys, on ne saurait mieux
-faire que de transcrire la lettre en vers qu'elle
-écrivit à Philippe d'Orlhac, au lendemain de
-cette soirée où peu s'en était fallu qu'ils ne
-mourussent ensemble, sans autre cause d'une si
-criminelle folie que l'excès même de leurs sensations.</p>
-
-<p>La pauvre femme si coupable, et qui allait tellement
-en souffrir, a mérité, &mdash; ne fût-ce que par
-la sincérité de sa nature et son noble besoin de
-sacrifice en amour, &mdash; la divulgation (qui, si ce
-n'était pour la justifier en une certaine mesure,
-serait une trahison) de la page où elle exhala son
-cri de passion et son v&oelig;u de mort. L'appréhension,
-la mélancolie qui lui inspiraient ce v&oelig;u,
-sauvent la hardiesse de la confession sensuelle. Et
-l'accent de fatalité donne à penser qu'un tel amour
-échappait peut-être au contrôle de la volonté humaine,
-et doit, par conséquent, rester soustrait à
-la condamnation des jugements humains.</p>
-
-<p>Voici les strophes que reçut Philippe, dans la
-petite maison de la rue Ribéra : &mdash; strophes qui le
-jetèrent dans le plus délicieux enivrement du
-c&oelig;ur et des sens, &mdash; vers de flamme et de caresse
-auxquels il dut l'heure la plus merveilleuse de sa
-vie, et que pourtant, par l'inconséquence des
-passions humaines, il allait transformer bientôt
-en un instrument de torture morale, &mdash; le plus
-atrocement cruel, &mdash; pour la femme adorée qui
-les lui adressait.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>A PHILIPPE</i></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Tes dents ont marqué ma chair</i></div>
-<div class="verse i2"><i>De mille morsures.</i></div>
-<div class="verse"><i>Signes des voluptés sûres,</i></div>
-<div class="verse"><i>Fleurissez, ô meurtrissures</i></div>
-<div class="verse"><i>Du bonheur qui m'est si cher!</i></div>
-
-<div class="verse stanza"><i>Ces violettes pâlies</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Qui jonchent mes seins,</i></div>
-<div class="verse"><i>Sous tes ongles assassins</i></div>
-<div class="verse"><i>Surgirent, pourpres dessins,</i></div>
-<div class="verse"><i>Dans l'ardeur de nos folies.</i></div>
-
-<div class="verse stanza"><i>Tes doigts cruels, mon amant,</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Mon bourreau, ma joie,</i></div>
-<div class="verse"><i>M'étreignent comme une proie</i></div>
-<div class="verse"><i>Que l'on brise et que l'on broie&hellip;</i></div>
-<div class="verse"><i>Et j'adore mon tourment!</i></div>
-
-<div class="verse stanza"><i>J'aime à crier dans tes fièvres,</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Sous ton âpre effort</i></div>
-<div class="verse"><i>Pour me prendre plus encor,</i></div>
-<div class="verse"><i>Jusqu'au frisson de la mort&hellip;</i></div>
-<div class="verse"><i>Je veux mourir sous tes lèvres!</i></div>
-
-<div class="verse stanza"><i>Tu rêvas de meurtre un soir&hellip;</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Minute sublime!</i></div>
-<div class="verse"><i>J'étais par ton divin crime</i></div>
-<div class="verse"><i>Ta maîtresse et ta victime&hellip;</i></div>
-<div class="verse"><i>J'en eus l'affolant espoir.</i></div>
-
-<div class="verse stanza"><i>Oh! sentir ainsi ma vie</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Fuir entre tes mains!&hellip;</i></div>
-<div class="verse"><i>De nos bonheurs surhumains</i></div>
-<div class="verse"><i>Ignorer les lendemains&hellip;</i></div>
-<div class="verse"><i>Toute, toute en toi ravie!&hellip;</i></div>
-
-<div class="verse stanza"><i>Nos songes éternisés</i></div>
-<div class="verse i2"><i>Vivraient de la sorte.</i></div>
-<div class="verse"><i>Dans la tombe qu'on m'emporte,</i></div>
-<div class="verse"><i>Pourvu que ma lèvre morte</i></div>
-<div class="verse"><i>Soit close par tes baisers!&hellip;</i></div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Après l'explication qui avait eu lieu entre
-les deux belles-s&oelig;urs, M<sup>me</sup> de Sélys ne
-revit pas Charlotte de quelques jours.</p>
-
-<p>Celle-ci se disait souffrante, s'enfermait.</p>
-
-<p>Son mari vint rue Rembrandt, parut dans des
-réunions mondaines où les deux couples devaient
-se rencontrer. Elle l'y laissa aller seul.</p>
-
-<p>Aux questions inquiètes d'Édouard, le peintre
-répondit en plaisantant : «&nbsp;Lolotte n'est pas plus
-malade que moi. C'est un caprice.</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'est pourtant pas fantasque,&nbsp;» fit observer
-M. de Sélys. «&nbsp;J'espère bien qu'elle n'a
-pas quelque contrariété.&nbsp;»</p>
-
-<p>Marcienne écoutait, le c&oelig;ur étreint.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh! pas par ma faute,&nbsp;» répliqua vivement
-Jacques Fromentel.</p>
-
-<p>La franchise de sa voix et de son regard dissipa
-chez Édouard une légère anxiété. Il savait sa s&oelig;ur
-heureuse en ménage. Mais il n'ignorait pas que
-ce bonheur nécessitait un peu d'aveuglement. Le
-peintre était sujet à de courtes infidélités, &mdash; de
-ces fantaisies de nerfs ou d'imagination, plus irrésistibles
-pour un artiste que pour tout autre, qui,
-aux yeux des hommes, ne comptent pas, et qui
-cependant suffisent parfois à briser le c&oelig;ur d'une
-femme, surtout d'une femme aussi ingénue que
-Lolotte.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Vous savez, Jacques,&nbsp;» dit l'avocat, rassuré
-et riant un peu, «&nbsp;si quelque étourderie de votre
-part faisait du mal à cette enfant-là, je ne vous le
-pardonnerais pas.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me le pardonnerais pas à moi-même,&nbsp;»
-déclara Fromentel, soudain sérieux.</p>
-
-<p>Il ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ne craignez rien. Je n'ai jamais été pour
-Lolotte un meilleur mari qu'en ce moment. Ce
-qu'elle a ne me préoccupe pas, puisqu'il s'agit
-d'un malaise qui n'a pas de cause. Moral ou physique,
-il sera passé bientôt.</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'as pas vu Charlotte, Marcienne? Pourquoi
-n'y es-tu pas allée?&nbsp;» demanda M. de Sélys
-en se tournant vers sa femme.</p>
-
-<p>Celle-ci se troublait à constater la mâle sollicitude
-des deux hommes pour l'aimable et fragile
-créature si profondément atteinte par sa faute.</p>
-
-<p>Ainsi Lolotte, malgré sa puérilité, son besoin
-de consolation et de confiance, n'avait pas trahi
-la douloureuse gravité de son secret. Qu'elle eût
-un poids terrible sur le c&oelig;ur, le mari même ne
-le soupçonnait pas. Non seulement elle gardait
-les lèvres closes, mais elle ne laissait échapper
-aucun symptôme involontaire de ce qui devait la
-tourmenter si cruellement.</p>
-
-<p>Marcienne en ressentit une émotion où la gratitude
-et la pitié se mêlaient d'impatience. Son
-orgueil eût préféré la lutte. Et peut-être, dans
-l'exaltation d'amour qui lui rendait impossible
-tout retour à l'existence normale, aussi dans l'antipathie
-du perpétuel mensonge, souhaitait-elle
-vaguement une catastrophe qui l'eût libérée des
-contraintes, qui l'eût autorisée à mourir en plein
-rêve.</p>
-
-<p>Elle entendit Jacques Fromentel lui dire :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui, ma chère Marcienne, venez donc
-voir Lolotte. Un mot de vous la guérira. Vous la
-confesserez. Elle doit avoir quelque petite folie
-en tête. Et vous êtes son modèle, son bon ange.
-Ah! elle apprécie sa chance de posséder une s&oelig;ur
-comme vous.</p>
-
-<p>&mdash; J'irai voir Charlotte aujourd'hui même,&nbsp;»
-dit Marcienne.</p>
-
-<p>Elle y alla.</p>
-
-<p>Dans l'ascenseur l'emportant vers l'étage élevé
-qu'habitait le ménage du peintre, M<sup>me</sup> de Sélys
-sentit son c&oelig;ur battre de timidité comme cela ne
-lui était pas arrivé depuis qu'elle était une petite
-fille. Si hautaine et brave quand Charlotte l'accusait,
-quand elle s'était crue en face d'une hostilité
-et d'un péril, elle tremblait maintenant devant
-la générosité muette, la souffrance résignée de
-cette enfant. Quel rôle pour elle-même! Toutes les
-attitudes où l'on s'expose et où l'on attaque, Marcienne
-les avait prévues, son audace altière les
-risquait. Mais cela!&hellip; Cette dissimulation qu'elle
-imposait et dont elle profitait ; cette humiliation
-d'obligée et cette &oelig;uvre secrète de bourreau ;
-cette dépravation partielle d'une âme dont elle
-avait un peu la charge&hellip; Et quel reproche dans
-les yeux clairs dont elle goûtait jadis si fort la
-tendre admiration!</p>
-
-<p>De tous ces sentiments, trop compacts, touffus
-et oppressants pour qu'elle les analysât, une confuse
-angoisse montait.</p>
-
-<p>Pour y résister, Marcienne évoqua l'image de
-Philippe.</p>
-
-<p>Chose singulière, elle le revit avec une expression
-de visage qui lui avait déplu.</p>
-
-<p>A propos d'un ami commun qui faisait la cour
-à M<sup>me</sup> de Sélys, le jeune homme avait exprimé
-quelque mécontentement, &mdash; et non pas avec cet
-emportement jaloux qui la brutalisait et la grisait,
-car elle y trouvait de l'âpreté et de la grandeur, &mdash; mais
-avec des façons gourmées et boudeuses,
-où elle avait découvert de la mesquinerie,
-sinon de l'impertinence.</p>
-
-<p>Querelle d'amoureux vite dissipée, mais dont
-le souvenir froissait M<sup>me</sup> de Sélys par un peu de
-banalité, de petitesse.</p>
-
-<p>Brusquement elle se sentit toute froide. Un
-sursaut atroce lui fit bondir le c&oelig;ur, comme lorsqu'on
-rêve de chute et qu'on s'éveille avec la sensation
-de rouler dans le vide. Pendant quelques
-secondes, toute la magnificence de son amour
-s'écroula, sombra vers une platitude d'aventure
-vulgaire.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qui distinguait son roman d'un vilain
-petit adultère bourgeois?</p>
-
-<p>A le raconter, qui donc y verrait des splendeurs
-et des abîmes?</p>
-
-<p>Elle trompait son mari avec un très jeune
-homme, de forte complexion amoureuse ; elle
-s'affolait dans la nouveauté, l'intensité des caresses ;
-et elle s'épeurait devant les années hâtives
-qui bientôt lui enlèveraient ces plaisirs.</p>
-
-<p>C'était l'aventure ordinaire et médiocre des
-femmes de son âge. Où donc les mystères d'une
-volupté divine, l'enchantement d'une communion
-surhumaine, la beauté du sacrifice, la noblesse de
-la mélancolie?</p>
-
-<p>Était-elle sûre seulement que Philippe se souciât
-de ces choses, eût l'ardeur de les créer avec elle?</p>
-
-<p>Ah! minute amère, vision à rebours, piège
-affreux de la réalité, &mdash; qui n'est pas la vie, car
-notre vie à chacun est tissée par nous-mêmes au-dessus
-ou au-dessous de la réalité.</p>
-
-<p>Et Marcienne, en cet instant, à travers le tissu
-resplendissant que son âme déroulait si haut par-dessus
-les prétextes matériels, venait d'entrevoir
-la fiction dépoétisante par laquelle la grossière
-majorité humaine interprète l'univers mystérieux
-des sentiments.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sélys s'était arrêtée en sortant de l'ascenseur.
-Elle s'accoudait à la rampe, dans le silence
-de l'escalier, incapable d'un mouvement,
-et toute frissonnante de l'éclipse intérieure, de
-l'ombre glacée qui, brusquement, tombait en elle.</p>
-
-<p>Ce n'était pas la première fois. Elle connaissait
-ces expiations abominables. Elle n'y découvrait
-qu'un remède : les sources ouvertes de sa tendresse,
-la pitié pour les autres, qui, pas plus
-qu'elle, ne réalisaient leur rêve.</p>
-
-<p>Pauvre cher Philippe! Ne le mesurait-elle pas
-tout à l'heure à la mesure de son orgueilleuse
-chimère? Prétention insensée! Puisqu'il lui avait
-donné des baisers sincères et de vraies larmes,
-que lui demanderait-elle de plus?</p>
-
-<p>Cher, cher Philippe&hellip; si doucement appuyé
-contre son c&oelig;ur, là-bas, dans leur asile, dans leur
-retraite d'amour à jamais inoubliable&hellip; Cher être,
-qu'elle aurait voulu garder dans ses bras contre
-toute douleur, et qu'elle avait déjà fait souffrir,
-volontairement ou non. Son amant?&hellip; Oui&hellip; Mais
-aussi son frère, son enfant, tout ce qu'on aime,
-tout ce qu'on voudrait protéger contre la vie méchante.</p>
-
-<p>Ah! s'il pouvait guérir d'elle, être heureux autrement&hellip;
-(Marcienne osa murmurer ce v&oelig;u
-amer), elle aurait le courage de provoquer la rupture,
-pour rendre la paix à Charlotte.</p>
-
-<p>Cette pensée, M<sup>me</sup> de Sélys l'accueillit comme
-une délivrance des hideuses ondes noires qui, un
-moment, avaient submergé son rêve. Elle ne la
-scruta pas. Il lui suffisait de l'entrevoir. Elle se
-disait seulement : «&nbsp;Si Philippe m'aimait moins&hellip;&nbsp;»,
-sachant combien Philippe l'aimait, et qu'il ne se
-laisserait pas détacher d'elle. Mais c'était déjà un
-effort moral considérable, qui la redressait, lui
-permettait d'aborder Charlotte sans trop de
-honte.</p>
-
-<p>Elle toucha le bouton électrique. Un domestique
-l'introduisit. Puis la femme de chambre vint
-la chercher pour la conduire auprès de M<sup>me</sup> Fromentel.</p>
-
-<p>Charlotte se trouvait dans son cabinet de toilette,
-étendue sur une chaise longue.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Souffres-tu vraiment?&nbsp;» demanda M<sup>me</sup> de
-Sélys.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je ne suis pas physiquement malade,
-Marcienne. Tu t'en doutes, n'est-ce pas? Mais il
-faut que je simule cette indisposition. Et, comme
-cela ne peut pas toujours durer, j'ai peur.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle parlait d'une voix naturelle, un peu triste,
-mais sans intention d'emphase. Et l'air d'enfance
-dont s'imprégnaient ses joues fines et rondes, ses
-traits menus, devenait plus sensible par la claire
-gravité des yeux.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;De quoi as-tu peur?&nbsp;» interrogea Marcienne.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;De me retrouver entre vous. Je suis résolue
-à me taire, à faire comme si je ne savais
-rien, à cause d'Édouard. Mais je sens que je ne
-pourrai pas, que je me trahirai&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Marcienne garda le silence.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;J'ai songé à partir,&nbsp;» reprit Charlotte,
-«&nbsp;à me faire envoyer dans le Midi avec les enfants.
-Eh bien, je n'ai pas non plus le courage de perdre
-Jacques. Et ce serait le perdre. Il m'aime, je le
-sais. Mais il m'aimerait moins si je n'étais pas là.
-Il est un peu léger&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sélys fit un mouvement.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh!&nbsp;» se hâta de reprendre Charlotte,
-«&nbsp;je suis sûre de lui, sûre de sa fidélité, &mdash; du
-moins jusqu'à présent. Pourtant si je m'éloignais,
-je ne répondrais pas&hellip; Les hommes se croient autorisés
-à tant de choses! Et Jacques aurait d'autant
-moins de scrupules qu'il me serait impossible
-de justifier sérieusement mon départ.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette naïveté, cette confiance, cette gentille
-jalousie touchèrent M<sup>me</sup> de Sélys. Son orgueil
-abdiqua.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Chère petite Lolotte,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;comme
-tu dois me trouver coupable!&nbsp;»</p>
-
-<p>Les grands yeux bleus se tournèrent, la regardèrent
-en face, sans dureté.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh! oui&hellip; bien coupable!</p>
-
-<p>&mdash; Penserais-tu que ma mort fût une solution?</p>
-
-<p>&mdash; Es-tu folle?&hellip;&nbsp;» s'écria Lolotte avec un soubresaut
-et un regard dont l'anxiété toucha vivement
-Marcienne.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu ne voudrais pas me voir mourir?</p>
-
-<p>&mdash; Moi, te voir mourir?&hellip; Le vouloir?&hellip; Dis-moi,
-Marcienne, est-ce qu'une mauvaise passion
-détraque donc tous les autres sentiments? As-tu
-cessé de m'aimer, toi?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ma petite s&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Imagines-tu que j'aie pu anéantir tout à
-coup dans mon c&oelig;ur ma tendresse pour toi? Elle
-est déchirée, cette tendresse&hellip; Elle souffre&hellip; elle
-s'indigne&hellip; elle se révolte&hellip; Mais si tu mourais!&hellip;
-Oh!&hellip; D'ailleurs puis-je souhaiter pour Édouard
-ce qui serait le plus grand des malheurs? Veux-tu
-que je te dise, Marcienne? Eh bien, je crois
-qu'Édouard préférerait te savoir vivante et criminelle
-envers lui plutôt qu'innocente et morte. Tu
-ne sais pas comme il est bon, tu ne sais pas comme
-il t'aime!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle fondit en larmes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ah!&nbsp;» murmura Marcienne, «&nbsp;ce qui est
-abominable, c'est que je le sais.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens,&nbsp;» reprit Charlotte, «&nbsp;l'autre jour je
-t'ai parlé de divorce. Je n'avais pas réfléchi, j'étais
-bouleversée, je disais n'importe quoi pour t'arracher
-une résolution, une promesse&hellip; Mais un
-divorce,&hellip; et qui te donnerait à un autre!&hellip; Mon
-Dieu!&hellip; Ce serait la fin pour mon frère&hellip; la fin
-de son ambition, de son talent, de son courage
-à vivre, de son bonheur&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle s'arrêta un instant, haletante, puis continua,
-gémit tout son chagrin, l'effroi qui la torturait,
-qui ne la quitterait plus :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Quand je pense que cette catastrophe est
-suspendue sur lui, sur sa chère tête, sur toute sa
-vie glorieuse&hellip; Qu'une indiscrétion, un hasard,
-une imprudence comme celle de cette lettre peut
-le foudroyer d'une minute à l'autre&hellip; Quand je
-pense que, dans un tel malheur, il deviendrait la
-risée du monde&hellip; Lui si grand, un objet de moquerie
-pour les sots!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Cela,&nbsp;» dit Marcienne, «&nbsp;je donnerais mon
-sang pour le lui épargner.</p>
-
-<p>&mdash; Ton sang!&hellip; Et tu oublieras un chiffon de
-papier dans une poche. Tu l'as fait. Est-ce que
-toutes les résolutions, toutes les précautions de
-la terre peuvent empêcher un absurde accident
-comme celui-là?</p>
-
-<p>&mdash; Écoute, Charlotte,&nbsp;» reprit Marcienne,
-«&nbsp;tais-toi. Il est impossible que nous parlions de
-ces choses ensemble. Elles sont entre nous&hellip; Et
-c'est effroyable! Mais les paroles n'y changeront
-rien, et nous abaisseront. Tais-toi, je t'en prie,
-tais-toi.</p>
-
-<p>&mdash; Me taire!&nbsp;» s'écria Charlotte, «&nbsp;Ah! n'attends
-pas cela de moi. Ce ne sont pas des reproches
-que je t'adresserai, vois-tu. J'ai réfléchi.
-Puisqu'une créature si vraiment loyale et noble
-que toi peut faillir, c'est qu'il y a sans doute des
-tentations au-dessus des forces humaines. Je ne
-te jugerai pas, je ne t'accuserai pas&hellip; Mais tu ne
-m'empêcheras pas de te supplier, de te poursuivre
-de mes prières&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle se coula en bas de la chaise longue, glissa
-à terre, posa ses mains jointes sur les genoux de
-sa belle-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Aie pitié de nous, Marcienne! Aie pitié
-de toi-même! Où vas-tu? Vers quels affreux déboires?
-Toi si sensible, si tendre, qui as dû mettre
-tout ton c&oelig;ur, toute ta fierté dans ton amour!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette parole instinctive et sublime, cette sympathie
-si inattendue pour ses condamnables douleurs,
-cette confiance quand même dans son caractère,
-émurent Marcienne au delà de tout.</p>
-
-<p>Elle se leva, toute pâle, agitée d'un tremblement.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ne te mets pas à genoux devant moi,
-Charlotte.</p>
-
-<p>&mdash; J'y resterai&hellip; je te supplierai&hellip; Essaie de
-guérir&hellip; Pars avec moi&hellip; Si c'est pour t'emmener,
-j'aurai la force de quitter Jacques&hellip; Et je t'entourerai&hellip;
-Je te consolerai&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Lolotte!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Le petit nom de tendresse palpita dans un
-sanglot. M<sup>me</sup> de Sélys prit sa belle-s&oelig;ur entre ses
-bras, la releva, la força de s'étendre à nouveau
-sur la chaise longue. Puis, s'asseyant sur le tapis,
-posant sa tête à côté de la douce tête blonde,
-l'orgueilleuse Marcienne pleura.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Chérie&hellip; Ma pauvre chérie&hellip;&nbsp;» murmurait
-Charlotte, apitoyée mais intimidée aussi par le
-miracle de ces larmes, qu'elle n'osait pas considérer
-comme une victoire.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ah! la misère de la vie!&hellip;&nbsp;» soupira M<sup>me</sup> de
-Sélys.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;La vie&hellip; elle était si belle pour toi, Marcienne!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne pense pas à moi.</p>
-
-<p>&mdash; A qui donc?</p>
-
-<p>&mdash; A toi, mignonne&hellip; A ce que tu endures par
-ma faute, sans que je le veuille, sans que j'y puisse
-rien.</p>
-
-<p>&mdash; Sans que tu y puisses rien?&hellip;&nbsp;» répéta
-Charlotte, qui se rejeta en arrière, consternée.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ne t'écarte pas de moi, chère petite. Entends-moi.
-Tu as prononcé tout à l'heure des paroles
-belles à éblouir les c&oelig;urs et à désarmer le
-Destin. Tu ne sais pas ce que tu as dit, parce que
-tu l'as dit dans ta candeur. Tu ne connais rien de
-l'existence&hellip; rien des passions. Ne m'interromps
-pas&hellip; Je sais&hellip; Tu as vingt-neuf ans, tu es mère,
-tu aimes ton mari, tu lis des romans et l'on t'a
-raconté qu'il y a des cocottes. Alors tu crois que
-le monde n'a plus de secrets pour toi. Mais tu es
-innocente comme ton dernier-né, ma chérie! Et
-tu as conservé jusqu'à ce jour toute la sévérité
-intransigeante que cette innocence comporte.
-C'est pour cela que j'ai pleuré d'admiration devant
-ta générosité. Toi qui ne comprends pas la
-faute, tu en as compris la douleur. Toi qui pourrais
-maudire mon amour coupable, tu as offert de
-m'aider à l'immoler en risquant ton amour légitime,
-en m'offrant de quitter ton mari&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est pour Édouard,&nbsp;» interrompit Lolotte.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui, je sais que c'est pour Édouard&hellip; Mais
-n'as-tu pas prononcé ce mot merveilleux : que tu
-me «&nbsp;consolerais&nbsp;»?</p>
-
-<p>&mdash; Je voudrais avoir à te consoler maintenant,
-ma pauvre Marcienne. Plus tard je ne pourrai
-plus. Je ne sais si tu nous auras fait plus de mal
-qu'aujourd'hui, mais le mal que tu te seras fait à
-toi-même sera inguérissable.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette phrase, prononcée d'un ton légèrement
-péremptoire, émanée de la réflexion, et non plus,
-comme les autres, d'une spontanée tendresse, aida
-M<sup>me</sup> de Sélys à se reprendre, à recouvrer son sang-froid,
-et même un peu de son habituelle hauteur.</p>
-
-<p>Cependant elle ne nia pas le nouveau devoir
-que lui créait la magnanimité de Charlotte.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;J'ai une dette envers toi désormais,&nbsp;» lui
-dit-elle. «&nbsp;Une dette de sacrifice, car tu accomplirais,
-j'en suis sûre, celui que tu m'as proposé. Je
-te jure, Charlotte, je te jure solennellement, que
-si je puis m'acquitter envers toi et t'ôter ta peine
-en ne faisant souffrir que moi, je m'arracherai le
-c&oelig;ur pour remettre la paix et la joie dans ta vie.</p>
-
-<p>&mdash; Mais,&nbsp;» dit gentiment Charlotte, «&nbsp;si tu consentais
-à partir avec moi, je n'hésiterais pas à faire
-souffrir Jacques. Que deviendrait-il, moi absente?
-Pourtant je ne te marchanderais pas son chagrin.
-Dois-tu avoir plus de ménagements pour un
-autre?&hellip; Un autre&hellip; qui n'est pas ton mari&hellip; et
-qui ne peut pas t'aimer plus que Jacques ne
-m'aime.&nbsp;»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sélys l'embrassa pour dissimuler un
-sourire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Tandis que se prolonge le bruit des applaudissements,
-des bravos, le rideau
-descend devant le geste incliné des
-acteurs, le sourire de l'actrice, tous trois debout,
-les mains unies, dans le joli décor de fraîche modernité, &mdash; étoffes
-souples et pâles, laques légères,
-vraies plantes verdoyantes et vivantes dans les
-potiches de prix, sous l'éclat blanc des tulipes
-électriques.</p>
-
-<p>Cette répétition générale, dès le premier acte,
-s'annonce comme un succès. Le rideau retombé,
-on acclame encore, on applaudit encore. Une
-troisième fois la scène se découvre, pour un salut
-plus expressif, plus reconnaissant, des interprètes
-masculins, un sourire plus radieux de l'étoile
-qu'ils encadrent.</p>
-
-<p>Et tout le grand théâtre frémit, secoué de la
-base au faîte par le retentissement des passions
-que viennent d'exprimer ces trois êtres. Un accent
-de vérité humaine, d'angoisse humaine, a vibré
-sur la foule. Des centaines de c&oelig;urs ont tressailli ;
-des centaines de mémoires, chargées de souvenirs,
-ont ressuscité des noms, des images&hellip; Toutes
-ces femmes, tous ces hommes, songent à quelque
-analogie de joie ou de douleur, cachent quelque
-triomphe ou quelque plaie d'amour, derrière le
-masque d'approbation littéraire, le détachement
-intellectuel des appréciations.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Bien mené, ce premier acte. Une exposition
-claire, une situation, du mouvement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle est intéressante, la petite femme&hellip; Un
-peu bécasse&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Une bécasse qui deviendra une grue.</p>
-
-<p>&mdash; Croyez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Voyons!&hellip; Si l'auteur la fait à ce point
-vertueuse, c'est pour qu'elle s'en repente plus
-tard.</p>
-
-<p>&mdash; Pourtant cette crânerie d'avouer la tentation&hellip;
-de réclamer l'appui moral de son mari&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il s'en fiche bien, son mari, de l'appuyer
-moralement. Il va souffrir comme un fat de ce
-qu'elle a été effleurée par le rêve d'un autre amour.
-Il ne lui pardonnera jamais sa franchise.</p>
-
-<p>&mdash; Ça, c'est vrai. Tous les maris déclarent qu'il
-n'y a pas de femme fidèle, mais chacun haïrait la
-sienne s'il pouvait croire avec certitude qu'elle a
-désiré pendant une minute les lèvres d'un autre
-homme.</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, pourquoi avoue-t-elle, cette petite
-dinde?</p>
-
-<p>&mdash; C'est une gaffe. On pourrait appeler la pièce :
-<i>La Femme qui fait des Gaffes</i>.&nbsp;»</p>
-
-<p>Dans la loge d'avant-scène où se trouvaient les
-deux couples de Sélys et Fromentel, une voix, &mdash; une
-petite voix flûtée et douce, &mdash; s'éleva lorsque
-la chute définitive du rideau cacha le trio des acteurs :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Le mari, la femme et l'amant. C'est la famille
-moderne. Car, pour ce qui est de l'enfant, &mdash; quand
-il existe, &mdash; il compte si peu!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Trois regards stupéfaits, douloureux ou mécontents,
-se dirigèrent vers Charlotte.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Eh bien!&hellip;&nbsp;» murmura son frère.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ce n'est pas toi qui parles, Lolotte. Où
-as-tu lu cette phrase?&nbsp;» grogna le peintre.</p>
-
-<p>Marcienne posait sur sa belle-s&oelig;ur des yeux
-d'inquiétude et de supplication.</p>
-
-<p>C'était le châtiment que, sans préméditation
-ou calcul, la petite maintenant lui infligeait. La
-gêne qu'imposait à Charlotte une contrainte morale,
-l'angoisse du secret, la crainte de le trahir,
-le tremblement intérieur d'indignation ou d'inquiétude
-qu'un rien suffisait à éveiller, lui donnaient
-une gaucherie qu'elle essayait de dissimuler
-sous des fanfaronnades. Désorientée brusquement
-dans sa conception des choses, elle se
-montrait plus naïve que jamais par sa façon de se
-lancer à un autre extrême.</p>
-
-<p>Des mots amers, des constatations cyniques,
-une perception de la vie changée, sceptique,
-soupçonneuse, la bravade d'une philosophie perverse,
-derrière laquelle sanglotait la révolte d'une
-âme tendre et blessée, voilà par quelle attitude
-Charlotte reprenait le train de l'existence courante,
-cachait l'exaspérant secret, trompait la hantise
-de l'idée fixe.</p>
-
-<p>N'était-ce qu'une attitude? Quels ravages inconnus
-la goutte corrosive de poison n'exerçait-elle
-pas sur le fond candide de cette nature sans
-défense?</p>
-
-<p>Était-il possible que ce c&oelig;ur si frais s'altérât,
-se corrompît, fût menacé par la dissolution des
-croyances éteintes, de l'idéal ébranlé, de la foi
-morte?</p>
-
-<p>Serait-ce elle, M<sup>me</sup> de Sélys, qui aurait accompli
-cette &oelig;uvre d'assassinat moral, de dévastation?</p>
-
-<p>Elle examinait Lolotte et la trouvait changée,
-même de visage. Quelque chose d'arrêté, de durci
-dans les traits. Ce n'était plus le flou enfantin, la
-fleur de chair toujours pétrie de sourires et creusée
-de fossettes. L'azur des yeux ne pétillait plus
-comme une source au soleil, mais s'immobilisait,
-s'assombrissait en surface d'abîme.</p>
-
-<p>L'inquiète attention de sa belle-s&oelig;ur sembla
-surexciter les velléités audacieuses de M<sup>me</sup> Fromentel.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Eh bien, quoi donc?&hellip; Vous avez l'air
-scandalisés tous les trois. Je ne dis rien d'extraordinaire.</p>
-
-<p>&mdash; Tu dis : le mari, la femme et l'amant,&nbsp;» fit
-observer le peintre, &mdash; que ce dernier mot sur les
-lèvres de sa Lolotte gênait comme l'eût gêné une
-tache sur la robe délicate. &mdash; «&nbsp;Mais ce n'est pas
-juste. La faute n'a pas été commise. Cette petite
-imprudente, &mdash; comment s'appelle-t-elle? &mdash; s'est
-reprise à temps!&hellip; Et c'est très touchant, l'aveu à
-son mari.</p>
-
-<p>&mdash; C'est très touchant? Tu veux dire que c'est
-très bête&hellip; Quand elle pourrait avoir des rendez-vous
-si amusants, sans que personne en sache
-rien, le mari moins que tout autre. Ah! elle a bien
-tort de conserver des scrupules. Mais ça lui passera
-avant le quatrième acte. Espérons-le.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. de Sélys ouvrait la bouche pour répondre
-à sa s&oelig;ur ; mais il remarqua une lueur de colère
-dans les yeux de Jacques Fromentel, et il se
-tut.</p>
-
-<p>Marcienne, pressentant aussi l'irritation du
-peintre, essaya de détourner son attention.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Regardez donc, Jacques, quel type
-étrange, cette femme brune, là-bas, à gauche, au
-balcon. Elle me rappelle votre Dalila&hellip; Vous
-vous souvenez?&hellip; votre prix de Rome.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il avança le buste, et distraitement :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tiens, c'est vrai.&nbsp;»</p>
-
-<p>Charlotte se penchait à son tour :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est peut-être ton ancien modèle, Jacques.
-Elle aura fait son chemin. Ça m'a l'air d'une
-cocotte calée.&nbsp;»</p>
-
-<p>Fromentel se tourna, le geste nerveux, la voix
-âpre :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Fais-moi le plaisir de te taire. Je te défends
-ces expressions. Tu as déjà trop parlé pour
-ce soir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Lolotte essaya de ricaner :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je ne suis plus une enfant.&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis elle eut une brusque retraite vers le fond
-de la loge. Un picotement de larmes lui rougissait
-les paupières. Elle murmura :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Si la vie est répugnante, ce n'est pas ma
-faute. Je n'ai pas demandé à la voir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Édouard de Sélys regarda son beau-frère avec
-une interrogation soucieuse :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce qu'elle a?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! je n'en sais rien,&nbsp;» dit brusquement le
-peintre. Il ajouta entre ses dents :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je n'aime pas les énigmes. Je commence
-à en avoir assez.</p>
-
-<p>&mdash; Jacques!&hellip;&nbsp;» murmura la voix suppliante de
-Marcienne.</p>
-
-<p>Ils ne parlèrent plus. Le rideau se levait. Charlotte
-revint à sa place. Une lourdeur de malaise
-tomba entre ces quatre personnes, jadis étroitement
-unies dans une confiance et une communauté
-de bonheur vraiment rares.</p>
-
-<p>Les yeux vers la scène, ils demeuraient maintenant
-inattentifs aux passions fictives, repliés
-chacun vers sa préoccupation intérieure, avec l'inquiétude
-des âmes proches et mystérieuses, des
-âmes si chères dans lesquelles, réciproquement,
-ils ne lisaient plus.</p>
-
-<p>Marcienne, un moment, baissa les paupières,
-en proie à une détresse indicible.</p>
-
-<p>L'après-midi, elle avait été rue Ribéra.</p>
-
-<p>Sur sa chair glissait encore le frisson des caresses.
-Elle était comme imprégnée de baisers.
-Mais pourquoi la volupté demeurait-elle maintenant
-en elle-même à fleur de nerfs, sans éveiller
-comme autrefois les échos profonds de sa personnalité
-intérieure, sans la jeter dans cet état
-d'ivresse morale qui complétait et prolongeait
-l'ivresse physique?</p>
-
-<p>Ce n'était ni lassitude ni insuffisance de c&oelig;ur.
-Jamais sa tendresse et son désir n'avaient volé
-plus ardemment vers Philippe. Jamais elle n'avait
-plus souffert de le quitter qu'à leurs récents
-adieux. Si, dans le bonheur, il lui eût été possible
-de mettre en doute la force de sa propre passion,
-c'est à la souffrance accrue des départs, à l'anxiété
-plus vive de vouloir être toujours éperdument
-idolâtrée, qu'elle en eût reconnu la tyrannie.</p>
-
-<p>Mais voilà&hellip; Tandis que cet amour lui devenait
-plus nécessaire, il lui apparaissait comme
-d'une essence moins précieuse, d'une beauté
-moins exceptionnelle. A mesure que ses sens et
-son c&oelig;ur se prenaient davantage, sa souveraine
-et exigeante imagination se désintéressait, se détachait,
-cessait d'excuser, de parer, de diviniser
-les joies.</p>
-
-<p>La crise qu'elle avait subie un jour en montant
-l'escalier de Charlotte revenait fréquemment,
-moins aiguë, moins extrême, et par conséquent
-plus durable. Il s'y mêlait une pitié pour sa belle-s&oelig;ur,
-puis maintenant la crainte de voir se détraquer
-le jeune ménage par le déséquilibre où elle
-avait jeté cette pauvre petite âme.</p>
-
-<p>Et peut-être l'ensemble de tous ces sentiments
-formait-il chez M<sup>me</sup> de Sélys ce qu'on nomme le
-remords, &mdash; disposition complexe et plus variable
-d'un individu à l'autre qu'aucune manifestation
-de la personnalité morale.</p>
-
-<p>Ce soir, au théâtre, sur toutes ces vagues intérieures
-de mélancolie qui gémissaient en elle, un
-souffle passa, une voix plus déconcertante : «&nbsp;Philippe
-m'aime-t-il?&hellip; M'aimerait-il encore s'il avait
-la vision amère de tout ce qui s'agite en moi?&hellip;
-Il ne connaît que la sérénité de ma tendresse. Son
-c&oelig;ur serait-il assez fort pour ne pas reculer devant
-mes doutes, mes regrets, la tyrannie de mes chimères,
-les dénigrements de ma raison?&hellip; Me devine-t-il?
-Aime-t-il vraiment la pauvre femme
-orgueilleuse et tourmentée que je suis&hellip; ou seulement
-la maîtresse qui l'enivre, la donneuse de
-sensations, l'amante qui lui sourit, qui lui sourira
-toujours et quand même?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle frissonna. Aujourd'hui un léger malentendu
-s'était produit entre eux&hellip; une petite querelle
-sans commencement ni fin, et surtout sans
-cause. Mais la folle sensibilité de Marcienne avait
-cru sentir le différend de leurs âmes s'élargir au
-delà des paroles. Et c'était affreux, cette impression
-d'éloignement, d'étrangeté, de distance,
-qui, pour un motif insignifiant, pouvait tout à
-coup survenir entre deux êtres qu'unissait le plus
-ardent des liens.</p>
-
-<p>Philippe n'avait pas frémi comme elle devant
-cette espèce de sacrilège. C'était un homme impatient
-et jeune. Il n'avait vu que le futile sujet
-du débat, n'avait pas compris l'émotion exagérée
-de Marcienne. Pour un rien, dans sa susceptibilité
-sentimentale, n'avait-elle pas failli mettre leur
-amour en cause? A cette heure sûrement il lui
-en voulait de la condescendance hautaine par
-laquelle, sans daigner trahir le tremblement de
-son c&oelig;ur, elle avait soudain coupé court.</p>
-
-<p>A présent, où était-il par la pensée? Dans quelle
-région lointaine, un peu hostile peut-être? Ah!
-douleur&hellip; Avec la misère de cette attitude absurde
-de Charlotte, l'étranglement de leur malaise à
-tous quatre dans cette loge!&hellip; Mais, après tout,
-n'était-ce pas mieux que tant de pointes cruelles
-la déchirassent à la fois? Le courage d'en finir&hellip;
-N'y trouverait-elle pas le courage d'en finir?&hellip; Si
-Philippe lui gardait rancune&hellip; s'il la boudait à leur
-prochaine rencontre&hellip; (elle devint toute froide à
-se l'imaginer), c'est qu'il ne l'aimait pas autant
-qu'elle avait cru, c'est qu'il pouvait endurer une
-séparation, &mdash; fût-ce passagèrement, &mdash; séparation
-morale plus tranchante que la séparation physique&hellip;
-Et alors&hellip; la promesse faite, l'engagement
-pris de s'arracher, si elle souffrait seule, ou du
-moins, &mdash; ce qu'il fallait interpréter, &mdash; si elle
-souffrait le plus&hellip;</p>
-
-<p>Un torrent glacé submergea son âme. Au fond
-des livides profondeurs, Marcienne entendait des
-phrases dont le sens et l'accent lui parvenaient
-confus et assourdis, comme de très loin.</p>
-
-<p>C'était le drame qui continuait à se dérouler
-sur la scène. Un cri poignant de passion s'éleva,
-qui lui fit monter des larmes dans les yeux, bien
-qu'elle n'eût rien suivi des péripéties d'où il jaillissait.
-Mais il lui sembla que son propre c&oelig;ur
-avait crié.</p>
-
-<p>Puis elle cessa de réfléchir. Elle imaginait le
-visage de Philippe tendu et fermé pour toujours,
-dans l'éloignement, l'indifférence. Et ce fut une
-douleur insoutenable.</p>
-
-<p>Alors, tout à coup, sur ses nerfs à vif, l'effleurement
-d'un bruit léger. Une porte retombait, en
-un choc étouffé de capitonnage. L'indication
-murmurée par une ouvreuse soulevait quelques
-«&nbsp;chut!&nbsp;» à l'orchestre.</p>
-
-<p>Marcienne jugea absurde l'impulsion qui lui
-faisait se dire : «&nbsp;Si c'était lui!&hellip;&nbsp;» Elle s'interdit
-de se retourner. Mais l'attraction fut trop forte.
-Un mouvement, un coup d'&oelig;il vers le passage
-obscur entre les baignoires&hellip; Et elle aperçut
-M. d'Orlhac.</p>
-
-<p>Il commettait la chose interdite. Présenté récemment
-à M. de Sélys par le plus intime ami du
-père qu'il avait perdu, accueilli avec une chaude
-bienveillance en souvenir de ce même père, que
-l'avocat avait connu et estimé, Philippe ne pouvait
-éviter sa poignée de main partout où il le
-rencontrait. Aussi, pour sa maîtresse comme pour
-lui-même, le jeune homme esquivait cette nécessité,
-dont tous deux également sentaient la
-gêne, la duplicité humiliante.</p>
-
-<p>La grande différence d'âge entre lui et M. de
-Sélys permettait qu'il réduisît leurs rapports à la
-plus étroite limite. Donc il était convenu que Philippe
-ne se trouverait avec le mari de Marcienne
-que lorsqu'il ne pourrait faire autrement. Même,
-quand les amants se racontaient d'avance l'emploi
-de leurs soirées, c'était autant pour prévenir
-une coïncidence de ce genre que pour le plaisir
-de mêler leurs existences et de se suivre au loin
-par l'imagination. C'était perdre les mille rapprochements
-que les occasions mondaines et des relations
-officielles faciles à resserrer, leur eussent
-offerts. Mais leur délicatesse préférait cette privation.</p>
-
-<p>«&nbsp;D'ailleurs,&nbsp;» disait Philippe à son amie, «&nbsp;c'est
-pour moi une joie trop douloureuse de te voir là
-où tu n'es pas mienne.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle avait beau répondre : «&nbsp;Je suis tienne partout,&nbsp;»
-c'était la plus sûre cause de son courage
-d'abstention, à lui, le bouillonnement exaspéré
-de sa jalousie, l'exacerbation de ce mal terrible
-qu'il avait dans le sang, dans le c&oelig;ur, dans la
-tête, et dont il s'affolait en contemplant Marcienne
-à côté de l'époux.</p>
-
-<p>Ce soir donc il s'imposait une discipline
-cruelle et il manquait à un engagement sérieux.</p>
-
-<p>Pourquoi?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sélys ne se posa pas la question. Philippe
-était là. Il ne pouvait pas ne pas y être. Ne
-venait-il pas effacer par un échange de regards
-l'ombre si légère et pourtant si intolérable entre
-eux? A peine loin d'elle, comme elle à peine loin
-de lui, ils avaient souffert du même tourment.
-Cette futile brouille&hellip; un peu de reproche, un
-peu de tristesse dans leurs yeux, un peu de froideur
-dans leurs paroles, avaient-ils pu, l'un ou
-l'autre, supporter cela?</p>
-
-<p>Elle s'en torturait tout à l'heure, et elle se torturait
-surtout de croire qu'il n'en avait pas autant
-qu'elle-même le c&oelig;ur broyé. Pauvre folle! qui
-cherchait dans cette assurance l'énergie d'affronter
-le pire,&hellip; l'effroyable supplice d'un définitif
-adieu.</p>
-
-<p>Un adieu&hellip; Mais y avait-il, entre elle et lui, un
-adieu possible?&hellip; Elle le fuirait au bout du monde
-que, tout à coup, il apparaîtrait, il la regarderait,
-comme maintenant&hellip; Et tout le reste s'anéantirait,
-s'effacerait, emporté par un souffle immense
-de joie, comme à cette minute, où le c&oelig;ur triomphant
-de Marcienne volait à sa lèvre invinciblement
-souriante, et où tous les deux, Philippe
-et elle, par-dessus la foule qui remplissait ce
-théâtre, par-dessus les conventions, par-dessus
-les catastrophes possibles, accueillaient et s'envoyaient
-dans un ravissement l'invisible essaim
-des baisers.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne!&nbsp;» dit la voix de Charlotte.</p>
-
-<p>L'amoureuse extasiée tressaillit. Elle oubliait
-sa belle-s&oelig;ur. Et celle-ci avait vu. M<sup>me</sup> de Sélys
-rougit profondément, tandis qu'elle se tournait
-de nouveau vers la scène.</p>
-
-<p>Les deux hommes, placés en arrière dans la
-loge, n'avaient pu remarquer ni l'entrée de Philippe
-d'Orlhac, ni l'échange si prompt, si dangereux,
-des passionnés regards.</p>
-
-<p>En entendant l'exclamation de sa s&oelig;ur, M. de
-Sélys se pencha vers elle, sans songer même à
-observer sa femme.</p>
-
-<p>C'était Lolotte qui le préoccupait. D'où venait
-la nervosité, si fréquente maintenant, de la
-pauvre petite? Son mari avait été un peu rude
-avec elle tout à l'heure. N'avait-elle pas le c&oelig;ur
-gros?</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce que c'est, mignonne?&nbsp;» interrogea-t-il
-à voix basse.</p>
-
-<p>&mdash; Je disais à Marcienne d'écouter. Elle regardait
-dans la salle. Elle perdait le plus intéressant.</p>
-
-<p>&mdash; Le plus intéressant!&hellip; oh!&hellip;&nbsp;» murmura
-l'avocat, &mdash; que les drames des tribunaux civils,
-encore plus peut-être que ceux de la cour d'assises,
-rendaient rétif aux psychologies artificielles. &mdash; «&nbsp;Enfin
-tu t'amuses, c'est le principal, ma
-chérie.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il lui avait soufflé cette douce parole tout près
-de l'oreille, pour ne pas troubler le silence dans
-lequel s'immobilisait un public garrotté d'émotion.
-Charlotte, le cou un peu tordu en arrière,
-leva sur lui des yeux de reconnaissance, de douleur
-voilée, de filial enthousiasme.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Que tu es bon et grand, Édouard!&hellip; Je
-ne connais pas de plus grand c&oelig;ur que le tien.&nbsp;»</p>
-
-<p>Comment eût-il soupçonné l'horrible chose
-contre laquelle protestait cette phrase? Il se renfonça
-dans sa chaise, attendri, heureux, enveloppant
-d'une fierté souriante les deux têtes au
-charme si différent, le profil intense et fin de Marcienne,
-la nuque blonde de Lolotte, ce double
-rayonnement de grâce illuminant sa vie. Il se dit
-que, dans une assemblée d'élite comme celle de
-cette répétition générale, on se les montrait parce
-qu'elles étaient belles, et on le désignait, lui,
-parce qu'il était illustre. Il goûta la hauteur de
-son destin, qu'il trouva naturelle et juste. Alors,
-en sa force tranquille de puissant travailleur intellectuel,
-il recommença de prêter une attention
-encore plus ironique aux subtilités de sentiment
-qui se quintessenciaient de l'autre côté
-de la rampe, à tous ces ingénieux tourments du
-c&oelig;ur ou des sens, qui lui paraissaient des maladies
-bizarres de nerveux et d'oisifs.</p>
-
-<p>Quand l'acte finit, M. de Sélys se leva.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Viens te promener un peu avec moi,
-Lolotte. Tous ces détraqués-là m'ont donné la
-courbature.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! ne sortons pas,&nbsp;» dit vivement Marcienne.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Pourquoi non?</p>
-
-<p>&mdash; Le théâtre est plein de gens que nous connaissons.
-Nous serons arrêtés à chaque pas. Je
-déteste tenir salon dans les couloirs.</p>
-
-<p>&mdash; Reste avec Jacques,&nbsp;» fit Charlotte sèchement.
-«&nbsp;Moi je sors avec Édouard.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle attend sans doute,&nbsp;» pensait la petite,
-«&nbsp;que son Philippe vienne la voir dans sa loge.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et Marcienne se disait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je suis sûre qu'ici le pauvre cher garçon
-n'osera pas venir. Mais il va rôder du côté du
-foyer. Il ne se doute pas que Charlotte sait tout.
-Je ne veux pas le rencontrer. Ma situation entre
-eux trois serait trop abominable.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle insista encore pour demeurer dans le refuge
-du petit salon contigu à l'avant-scène. Mais
-Fromentel insista, lui aussi, pour prendre l'air.
-Elle dut céder, aimant mieux les suivre, après
-tout, dans la crainte que l'énervement où elle
-voyait sa belle-s&oelig;ur ne poussât celle-ci à quelque
-incartade.</p>
-
-<p>Dans les couloirs, ils furent, comme elle l'avait
-prévu, arrêtés à chaque pas. Parmi le «&nbsp;Tout-Paris&nbsp;»
-qui vient aux répétitions générales déguster
-les pièces en primeur, M. et M<sup>me</sup> de Sélys, le
-peintre Jacques Fromentel et sa jolie femme
-étaient des gens que tous les autres connaissaient
-ou voulaient connaître. Et ils étaient entourés,
-assaillis, plutôt par ceux qui désiraient se vanter
-le lendemain de leur avoir parlé que par les personnes
-de leurs relations habituelles, qui toujours
-auraient le loisir d'échanger avec eux des
-impressions.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;On a encore plus chaud ici que dans la
-salle. Rentrons,&nbsp;» murmura Marcienne.</p>
-
-<p>Mais un dégagement se produisit. Ils arrivaient
-devant une des larges baies ouvrant sur le foyer.
-Charlotte, par un mouvement hâtif vers l'atmosphère
-moins dense de la grande galerie, entraîna
-son frère, et ils se trouvèrent tous deux en avant
-de l'autre couple.</p>
-
-<p>Dans cette solitude relative, M. de Sélys risqua
-de sonder l'état d'esprit qui l'inquiétait chez sa
-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Dis-moi, Lolotte, ça ne marche donc pas,
-entre Jacques et toi?</p>
-
-<p>&mdash; Mais si.</p>
-
-<p>&mdash; Autrefois tu me l'aurais affirmé plus chaudement.</p>
-
-<p>&mdash; Autrefois je ne savais rien. On pouvait tout
-me faire croire. Maintenant c'est le contraire.</p>
-
-<p>&mdash; Comment, le contraire?</p>
-
-<p>&mdash; Oui&hellip; J'avais confiance en mon mari. Mais
-j'ai appris à voir les choses sous un autre jour.
-J'ai des soupçons à propos de tout.</p>
-
-<p>&mdash; Depuis quand?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle hésita.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Depuis que j'ai découvert la tromperie
-et le mensonge dans ce que je croyais honnête et
-pur par-dessus tout.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il répéta : «&nbsp;Ce que tu croyais honnête et pur
-par-dessus tout,&nbsp;» d'un tel accent d'étonnement,
-d'inquiétude, qu'elle trembla de la tête aux pieds,
-craignant de lui avoir donné l'éveil.</p>
-
-<p>Mais Édouard était trop loin d'appliquer à
-Marcienne une allusion de ce genre. Seulement
-sa crainte qu'une frasque moins discrète de Jacques
-n'eût blessé le tendre c&oelig;ur de sa Lolotte,
-prenait, aux termes employés par la jeune femme,
-une gravité inattendue. S'agirait-il d'une écervelée
-de leur monde, de quelque amie intime
-dont elle eût deviné ou surpris la trahison?</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Voyons, que me dis-tu là?&hellip; Quel roman
-te fabriques-tu?&hellip; Tu te seras monté l'imagination
-sur une apparence. D'ailleurs, si quelqu'un
-est dans son tort, &mdash; fût-ce ton mari, &mdash; ce n'est
-pas une raison pour t'y mettre à ton tour.</p>
-
-<p>&mdash; Moi?&hellip; dans mon tort?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Sans doute, ma mignonne. Tu nous as tous
-peinés, il y a un moment&hellip; Allons, tu sais bien
-que cela ne te va pas, que tu n'es plus toi du tout
-quand tu affectes ces petits airs de cynisme&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il s'interrompit. La main de Charlotte se crispait
-sur son bras. Édouard regarda sa s&oelig;ur et fut
-effrayé par l'altération de son visage.</p>
-
-<p>Ce qui se passa ensuite fut si soudain, d'une
-signification si équivoque, si singulière, qu'il en
-demeura abasourdi.</p>
-
-<p>Devant lui, une silhouette aimable, un beau
-garçon, élégant, qui s'inclinait. Un nom traversant
-en éclair la vive mémoire de l'avocat : «&nbsp;Philippe
-d'Orlhac.&nbsp;» Puis, comme il tendait la main,
-plein de cordialité, un élan sauvage de Charlotte,
-l'interposition frémissante de la jeune femme
-entre les deux hommes, une secousse détournant
-sa main ouverte, et l'accent rauque, farouche,
-de sa s&oelig;ur, qui répétait avec une sorte d'égarement :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Allons-nous-en&hellip; Allons-nous-en&hellip;
-Viens&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Inconsciemment M. de Sélys fit volte-face.
-Le désarroi de sa pensée ne lui laissait pas une
-impression nette. Mais quelque chose d'aigu
-lui perça le c&oelig;ur, sans qu'il sût pourquoi, devant
-la pâleur effrayante de Marcienne, qui les
-rejoignait.</p>
-
-<p>Des mots vagues, qui n'expliquaient rien, qui
-sonnaient faux, s'échangèrent.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Qu'est-ce qui lui a pris?</p>
-
-<p>&mdash; Est-ce que tu as perdu la tête, Charlotte?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne comprends pas&hellip; J'allais saluer
-M. d'Orlhac&hellip; Elle m'a tiré le bras&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Où a-t-il passé, M. d'Orlhac?&nbsp;» demanda
-Jacques.</p>
-
-<p>Le jeune diplomate avait disparu. Des personnes
-s'arrêtaient, regardaient curieusement. La
-sonnerie électrique rappelait le public dans la
-salle. M. de Sélys entraîna son groupe vers la
-loge.</p>
-
-<p>Il ne questionnait pas Charlotte, saisi par le
-sens de gravité qui planait sur leur petite aventure.
-D'ailleurs il la sentait brusquement alanguie
-sur son bras, comme accablée par quelque
-fardeau trop lourd. Elle se traînait d'une démarche
-raide, les yeux élargis, la bouche entr'ouverte
-et tremblante. Il entendit le choc léger de ses
-mâchoires qui se heurtaient.</p>
-
-<p>Qu'avait-elle? Philippe d'Orlhac s'était-il permis
-de lui faire la cour? Il n'y avait pas de quoi
-la mettre dans un état pareil. A moins que&hellip;
-(mais qu'allait-il supposer là?) à moins qu'elle-même
-ne craignît de l'aimer.</p>
-
-<p>Cependant Charlotte frémissait de regret et
-d'effroi. Pourquoi avait-elle agi comme elle venait
-de le faire? Quelle force l'avait poussée?
-Comment l'expliquerait-elle, et quelles en seraient
-les conséquences? Elle revivait la courte
-scène, dans la stupéfaction de voir une créature
-inconsciente, qui était elle-même, accomplir des
-gestes que lui eût interdits une demi-seconde de
-réflexion. Oh! cet air accueillant d'Édouard, cette
-main loyalement tendue&hellip; Elle n'avait pas pu
-supporter cela&hellip; Mais quelle folie risquerait-elle
-demain si ses impulsions la trahissaient de la
-sorte? Car enfin son devoir était de cacher l'affreux
-secret, de couvrir par son silence la faute
-qui menaçait le repos, l'honneur et peut-être la
-vie de son frère, de son noble et cher Édouard&hellip;
-Et elle ne pourrait pas&hellip; Elle sentait, après l'affolement
-de tout à l'heure, qu'elle ne pourrait pas.
-A quoi bon garder les lèvres closes si toute son
-attitude, ses réflexions, ses actes spontanés, équivalaient
-à des fragments de révélation?&hellip; Un jour
-ou l'autre, le principal intéressé réunirait ces fragments&hellip;
-Ou bien, simplement soupçonneux, il
-l'interrogerait directement&hellip; Que deviendrait-elle
-si Édouard se décidait à lui arracher la vérité?&hellip;
-Jamais, tout enfant ou plus tard, elle n'avait
-su lui mentir. Il serait le plus fort, et elle le
-savait bien.</p>
-
-<p>L'ouvreuse crochetait la porte de leur avant-scène.
-Charlotte pénétra dans le salon de la
-loge, marcha en chancelant jusqu'au divan qui
-s'y trouvait, se laissa glisser, et perdit connaissance.</p>
-
-<p>On la ranima vite. Marcienne avait son flacon
-de sels. Un verre d'eau fut apporté du buffet. La
-s&oelig;ur de M. de Sélys, en revenant à elle, eut la
-présence d'esprit de dire :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est la chaleur&hellip; J'avais senti cela au
-foyer, quand je me suis bêtement cramponnée
-au bras d'Édouard&hellip; Je ne voyais plus clair&hellip; J'ai
-dû commettre quelque gaffe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Si tu n'en commettais que quand tu ne
-vois pas clair&hellip;&nbsp;» grommela son mari.</p>
-
-<p>Il était le seul pourtant qui prît à peu près le
-change.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Allons, je vais l'emmener, cette petite
-entrave&hellip; Je ne sais quel tour elle nous jouerait
-encore ce soir.</p>
-
-<p>&mdash; Si elle se sent assez bien pour rester,&nbsp;»
-dit Édouard avec une sévérité glaciale, «&nbsp;je lui
-demanderai d'en faire l'effort. J'ai horreur des
-manifestations en public. Charlotte nous a suffisamment
-donnés en spectacle. Si maintenant
-on voit notre loge à moitié vide, on inventera
-quelque drame. Celui qui se joue sur
-la scène est assez absurde pour que nous
-n'en fournissions pas une variante dans la vie
-réelle.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce n'était plus le frère aîné, aux gâteries tendres,
-aux sollicitudes de maman vite alarmée.
-C'était le chef de famille, résolu à ne tolérer autour
-de lui, &mdash; même de la puérile s&oelig;ur, chérie
-avec tant d'indulgence, &mdash; aucune irrégularité
-morale, surtout aucune équivoque dans les paroles
-ou dans l'allure.</p>
-
-<p>Les deux femmes, Jacques lui-même, en furent
-impressionnés, quoique de façons très diverses.</p>
-
-<p>Tous reprirent leurs places. Et, de la salle, l'admiration,
-le dénigrement ou l'envie flottèrent de
-nouveau vers eux, sans autre justification que
-l'aveugle instinct des c&oelig;urs appuyé sur le mensonge
-des apparences.</p>
-
-<p>Marcienne, furtivement, regarda vers le fond
-de l'orchestre.</p>
-
-<p>Philippe était encore là. Mais il n'osait lever
-les yeux.</p>
-
-<p>Chère tête brune et charmante, unique royalement
-parmi le troupeau confus des autres
-têtes. Cher front couronné d'amour, cher visage,
-en ce moment si bien masqué d'indifférence,
-si sagement recueilli vers le rideau qui
-se levait, mais dont les yeux et les lèvres cachaient
-la vision et la saveur passionnées d'elle-même.</p>
-
-<p>Oh! comme elle savait bien à quoi il pensait,
-sous son air d'attention tranquille. Elle était là-bas,
-tout entière, dans ce c&oelig;ur, visible pour elle
-seule sous la glaçure neigeuse du plastron ; dans
-ce regard, &mdash; ce beau regard, éclatant et sombre, &mdash; qui
-se retenait de la chercher, mais qui, sûrement,
-ne voyait qu'elle ; dans le frémissement de
-cette bouche, dont elle évoquait la douceur bien
-connue parmi l'ombre de la moustache et de la
-barbe fine&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Philippe&hellip; Philippe&hellip; que ma vie se brise&hellip;
-Du moins tu m'auras aimée!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Charlotte, j'ai eu le tort&hellip; (nous avons
-tous, ton mari et ma chère Marcienne
-aussi, tous eu le tort) de te traiter trop
-longtemps en enfant. Tu comptes peut-être là-dessus
-pour faire passer en espièglerie ta singulière
-action d'hier soir. Mais il n'est plus temps,
-parce que cette action n'est pas isolée. Elle complète
-toutes les bizarreries dont tu nous attristes
-depuis quelques semaines. Non, tu n'es plus une
-enfant, et ce n'est pas en enfant que tu te conduis.
-Tes paroles sont d'une femme, tes attitudes
-d'une femme, et c'est le mystère d'un sentiment
-de femme qui t'a jetée entre d'Orlhac et moi.
-Aujourd'hui, tu vas m'expliquer ce que cela signifie.
-Tu vas me tirer de l'inquiétude qui m'étouffe.
-Je n'ai pas fermé l'&oelig;il cette nuit, Lolotte,
-en songeant à toi. Si je n'en ai rien dit à Marcienne,
-c'est que je ne voulais pas lui faire partager
-mon angoisse. D'ailleurs, si tu as un secret,
-je te promets de le garder même à son égard. Tu
-peux tout me dire, à moi. Je suis plus que ton
-frère aîné. J'ai été, depuis que tu es au monde,
-ton père, ta mère, ton guide&hellip; Ce qu'on ne dit
-pas à son mari, on le dit à sa mère, à son confesseur&hellip;
-Je suis tout cela pour toi. Je suis tout ce
-qui peut te conseiller, t'appuyer, t'aider, te comprendre&hellip;
-Dis-moi ce qui te trouble, te transforme
-ainsi depuis quelque temps. Est-ce un danger?&hellip;
-un regret?&hellip; une faute?&hellip; Aie confiance. Parle à
-ton vieux frère, ma chérie&hellip; Tu me fais peur&hellip;
-Oui, tu m'as fait peur, hier au soir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce discours, commencé avec une fermeté un
-peu âpre, et qui se terminait en tendresse, fut interrompu
-quelquefois par l'espoir d'une réponse.
-Comme Charlotte se taisait, M. de Sélys alla
-jusqu'au bout.</p>
-
-<p>Dès neuf heures du matin, &mdash; laissant de côté
-tous ses travaux, et, en particulier, la préparation
-d'une plaidoirie dans un procès d'avance fameux,
-qui mettait en cause de graves intérêts
-sociaux, &mdash; Édouard s'était rendu auprès de sa
-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>La petite se leva pour le recevoir, et lui apparut
-en peignoir clair, tout neigeux de dentelles.
-Déshabillé qui lui seyait d'habitude, mais qui aujourd'hui
-soulignait sa pâleur, lui donnait un air
-plus brisé, plus las. Car elle n'avait pas dormi
-non plus. Et peut-être avait-elle pleuré. Cela se
-devinait aux meurtrissures de ses paupières, cerclant
-de rose l'iris élargi et fiévreux, dans la délicatesse
-un peu brouillée du visage.</p>
-
-<p>Elle emmena son frère vers la retraite intime
-de son cabinet de toilette, qu'un paravent transformait
-en boudoir.</p>
-
-<p>Le peintre travaillait dans son atelier, situé
-au dernier étage de la maison, et relié à l'appartement
-par un escalier intérieur.</p>
-
-<p>M. de Sélys enjoignit au domestique de ne
-pas le prévenir qu'il était là.</p>
-
-<p>L'explication entre le frère et la s&oelig;ur allait
-donc se dérouler dans le tête-à-tête le plus confidentiel.
-L'avocat ne doutait guère qu'elle n'aboutît
-à quelque confession dont il n'était pas sans
-appréhender la nature.</p>
-
-<p>Il avait débuté sur une note un peu rude, mais
-devant la pauvre figure blêmissante de Lolotte
-et son silence effaré, il s'adoucit.</p>
-
-<p>Quand il lui rappela leur longue intimité
-sans nuage, et sa tendresse, et la confiance qu'elle
-avait toujours eue en lui, la jeune femme vint
-se jeter dans ses bras.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh!&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;Édouard, quoi que tu
-penses de moi, je t'en prie, ne doute jamais que
-tu sois ce que j'admire et ce que j'aime le plus
-au monde.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il l'écarta de lui.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;J'en douterai si tu ne me donnes pas
-l'explication que je te demande.</p>
-
-<p>&mdash; A propos de&hellip; d'hier, au théâtre?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, tu le sais bien. Finissons-en. Quelle
-raison avais-tu pour m'empêcher de donner la
-main à Philippe d'Orlhac?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle tressaillit.</p>
-
-<p>Ce nom sur les lèvres d'Édouard&hellip; prononcé
-tranquillement, sans défiance&hellip; Ce nom qu'il
-eût craché, s'il avait su!</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Bah! tenais-tu tant que ça à lui donner
-la main?</p>
-
-<p>&mdash; Il ne s'agit pas de savoir si j'y tenais.</p>
-
-<p>&mdash; C'était bien de l'honneur pour ce petit
-monsieur. Toi, le célèbre Édouard de Sélys,
-pourquoi traiter en ami le premier venu, un
-garçon sans conséquence?</p>
-
-<p>&mdash; J'estimais son père&hellip; Je l'estime lui-même.
-Il a de la valeur, et le montrera&hellip; Mais, encore
-une fois, il ne s'agit&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu l'estimes!&hellip; Ah! tout ce que tu voudras,
-Édouard, mais pas ce mot-là&hellip; Ton estime!&hellip;
-Ne vaut-elle pas qu'on la mérite? Elle irait&hellip; de
-toi&hellip; de la hauteur où tu es, à ce viveur, à ce
-mannequin de salon!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>L'avocat saisit presque brutalement le bras de
-sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Charlotte!&hellip; Qu'y a-t-il entre cet homme
-et toi?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle éclata d'un rire nerveux.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh! rien, rien du tout&hellip; Je ne lui ai pas
-parlé trois fois depuis que, par malheur, on nous
-l'a présenté.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Par malheur&hellip;&nbsp;» Le mot avait été involontaire,
-aussi involontaire que l'élan insensé de la
-veille.</p>
-
-<p>Il frappa Édouard comme le choc d'une balle.</p>
-
-<p>M. de Sélys recula, contemplant sa s&oelig;ur avec
-des yeux si farouches qu'elle haleta, le c&oelig;ur
-crispé.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Assez, Charlotte!&hellip; Je ne t'interroge
-plus. Je te défends même d'ajouter un mot.</p>
-
-<p>&mdash; Édouard!&hellip; Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash; Voilà ce qui m'avait traversé l'esprit.
-Mais je trouvais cela trop monstrueux&hellip; De toi,
-Charlotte, un soupçon, une insinuation sur
-<em class="small">ELLE</em>!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne veux pas dire?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu savais bien le sens de ton geste,
-malheureuse enfant!&hellip; Pour écarter ma main
-de celle d'un autre homme, tu ne peux avoir
-que deux motifs : une pensée indigne entre
-cet homme et toi&hellip; Ou bien une imagination
-plus indigne encore&hellip; la supposition que Marcienne&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle cria, les mains projetées, comme dans la
-terreur d'un écroulement :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Moi! Jamais, jamais!&hellip; Moi, j'aurais accusé
-Marcienne!&hellip; Est-ce que c'est possible,
-voyons?&hellip; Ta femme&hellip; ô mon Dieu!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; L'accuser?&hellip;&nbsp;» répéta-t-il. (Et Charlotte le
-voyait avec une expression de physionomie nouvelle,
-inattendue, froidement redoutable.) «&nbsp;Mais
-si tu osais l'accuser, toi, je te rejetterais comme
-un petit reptile venimeux! L'accuser!&hellip; C'est
-déjà trop que tu te sois forgé quelque vilain scrupule
-romanesque&hellip; Ah! M. d'Orlhac te semble
-inquiétant pour mon honneur, et tu prétends me
-mettre sur mes gardes!&hellip; Tu défendrais par tes
-manèges inconvenants la vertu de ta belle-s&oelig;ur
-et la dignité de mon foyer!&hellip; Ta belle-s&oelig;ur!&hellip;
-qui doubla mon affection pour la petite fille que
-tu es, qui t'ouvrit son c&oelig;ur au large, qui t'abrite
-de toute la hauteur de son caractère&hellip; Mais tu ne
-peux pas avoir assez de respect, assez d'adoration
-pour elle!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle râla :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Édouard, tu te trompes&hellip; Je te jure que
-tu te trompes&hellip; Quelle abominable idée!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il marcha vers elle, et ses yeux aigus de sondeur
-de consciences enfoncèrent des vrilles d'acier
-dans les diaphanes prunelles bleues :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Alors, dis-moi, Charlotte, pourquoi la
-scène absurde d'hier au soir? Pourquoi, ce matin,
-le mot de «&nbsp;malheur&nbsp;» en parlant de mon amitié
-pour Philippe d'Orlhac?</p>
-
-<p>&mdash; J'étais nerveuse&hellip; j'étais folle&hellip; je ne sais
-plus&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Allons donc!&nbsp;»</p>
-
-<p>Une inspiration la souleva :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Et si tu avais d'abord deviné juste? Si
-j'avais craint&hellip; de&hellip; de&hellip; penser&hellip; un peu trop
-à M. d'Orlhac?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle ne savait pas comment exprimer cette
-chose. Les mots ne venaient pas, ou venaient
-dans une sécheresse, avec des heurts, au lieu de
-la trouble douceur où ils eussent coulé si elle
-avait dit vrai.</p>
-
-<p>Son frère l'examina avec un clignement d'ironie.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu mens.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle lui tendit les bras, défaillante.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Édouard&hellip; Jamais tu ne m'as parlé ainsi&hellip;
-Jamais tu ne m'as regardée ainsi&hellip; Je mourrai de
-ton mécontentement&hellip; Ne peux-tu pas oublier
-une minute d'inconséquence&hellip; me pardonner?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il répliqua durement :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je n'oublierai pas, je ne te pardonnerai
-pas, parce que tu n'as pas été <em class="small">VRAIE</em>. Depuis
-quelque temps tu joues une comédie dont le but
-m'échappe, mais dont le dernier acte, je l'espère
-bien, a été représenté hier.&nbsp;»</p>
-
-<p>Charlotte se tordait les doigts autour d'un
-mouchoir tout humide de ses larmes. Elle ne
-protesta pas contre ce mot de «&nbsp;comédie&nbsp;». Si
-elle eût gémi sa sincérité, la réelle torture morale
-qui l'avait détraquée, jetée à des extravagances
-de paroles et de démarches, elle eût trouvé des
-accents trop persuasifs. Son frère aurait vu clair
-en elle, mais clair aussi autour d'elle, dans l'affreuse
-région de mystère&hellip; Oh! n'avait-il pas déjà
-marché, au cours de son inquisition tâtonnante,
-dans la direction de son malheur? Dût-il l'écraser
-dans sa colère, elle le détournerait de ce chemin,
-au moins par son silence, puisque toutes ses paroles
-étaient si maladroites. Elle lui barrerait la
-voie de ses bras ouverts, de ses lèvres closes, de
-son c&oelig;ur qu'il déchirait.</p>
-
-<p>Blottie sur sa chaise longue, où se bousculait
-le désordre des coussins, effondrée de sanglots,
-Charlotte ne prononçait plus que de vagues
-exclamations de prière et de douleur.</p>
-
-<p>Édouard de Sélys fut implacable. Nulle faute
-découverte ou avouée de sa jeune s&oelig;ur ne l'eût
-monté à ce degré d'indignation. Mais il s'exaspérait
-devant l'équivoque, les protestations qui
-n'expliquaient rien, l'inconnu de cette âme, naguère
-limpide et chantante comme une eau de
-source, et où jamais il n'avait distingué l'ombre
-d'un secret ou d'une pensée douteuse. Puis, par-dessus
-tout, l'offense d'un soupçon effleurant
-Marcienne le jetait hors de lui. Et c'était cela
-qu'il ne pouvait s'empêcher de lire dans le mutisme
-de Charlotte ; c'était cela qui, pour la première
-fois, le glaçait contre elle d'hostilité, cela
-qui le transformait un peu en bourreau. Car il
-broyait cette faiblesse sous sa rudoyante autorité.</p>
-
-<p>Heureusement il n'alla pas jusqu'au bout de
-ses velléités de représailles, de châtiment. Il n'énonça
-pas l'affreuse réflexion qui le traversa :
-«&nbsp;Ah! elle n'est une des nôtres que par mon père.
-C'est le sang louche de sa mère qui se trahit en
-elle par cette basse pensée de calomnie et d'intrigue.&nbsp;»
-Ces mots meurtriers, il ne les prononça
-pas. Mais leur suggestion mit une âpreté plus
-décisive dans ses paroles d'adieu : ils en furent le
-sourd commentaire.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je vais partir sans avoir obtenu l'éclaircissement
-auquel j'ai droit, Charlotte. Garde
-ton secret. Je suis fixé. Tu me laisses un doute.
-C'est me donner une certitude. Jamais tu n'effaceras
-de mon esprit ce que ton étrange attitude
-y a fait naître ce matin. Tu n'es plus l'enfant
-que j'ai aimée. Tu es autre. J'habituerai
-sans doute mon affection à ton nouveau visage.
-Mais ce ne sera plus la même chose.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il sortit sans voir la frêle silhouette qui se dressait,
-puis retombait. Il n'avait nulle pitié pour
-Charlotte. En ce moment, par une pénible évocation,
-ce qu'il apercevait en elle, c'était ce qu'il
-avait oublié pendant près de trente ans : le ténébreux
-fantôme maternel, la créature inconnue de
-lui dont l'hérédité médiocre devait, à certaines
-heures, dans cette personnalité frêle, triompher
-de l'âme des Sélys.</p>
-
-<p>Le contraste s'imposait dans sa pensée avec
-Marcienne, fleur d'une sève si franche, éclose à
-des rameaux intacts de toute greffe obscure. La
-noble femme! Elle lui paraissait plus altièrement
-pure et plus précieuse que jamais. Et il en voulait
-à Charlotte d'être l'enfant inconsciente qui,
-dans quelque trouble région d'une vulgaire origine,
-aurait ramassé des parcelles de boue pour
-en éclabousser la robe de lumière.</p>
-
-<p>Lorsqu'il rentra, M<sup>me</sup> de Sélys fut frappée du
-respect tendre avec lequel son mari l'abordait.
-Un malaise la prenait quand il trahissait ainsi la
-sourde chaleur de ses sentiments pour elle. Que
-ne se renfermait-il toujours dans la barrière habituelle
-de son humeur un peu rêche, de ses
-absorbantes préoccupations d'esprit! Quel châtiment
-de constater la force latente de sa sûre
-affection, et de subir sa confiance!</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je viens d'avoir une explication avec
-Charlotte,&nbsp;» dit M. de Sélys.</p>
-
-<p>Marcienne tressaillit. Elle n'avait pas prévu
-cela.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Une explication&hellip; A propos de quoi?
-Parce que la pauvre petite était un peu nerveuse
-hier?</p>
-
-<p>&mdash; Elle ne sera plus nerveuse,&nbsp;» prononça
-l'avocat, d'une voix sèche d'autorité. «&nbsp;Elle n'a
-pas le droit de l'être. Je le lui ai fait comprendre.</p>
-
-<p>&mdash; Que s'est-il passé entre vous?</p>
-
-<p>&mdash; Rien&hellip; Mais je ne vous cache pas qu'elle
-m'a fait de la peine, beaucoup de peine. Pour la
-première fois aujourd'hui j'ai songé que cette
-enfant n'est que ma demi-s&oelig;ur. C'est une idée,
-figurez-vous, qui ne m'était jamais venue, du
-moins avec cette impression de distance morale,
-d'éloignement&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! d'éloignement&hellip;&nbsp;» supplia Marcienne.</p>
-
-<p>Le mot sonna en elle avec un accent lugubre,
-un accent d'irrémédiable. Une responsabilité de
-désastre l'écrasa.</p>
-
-<p>Elle eut l'épouvante du voyageur qui, pour se
-réchauffer et se réjouir, allume dans la forêt une
-flambée de bois mort, puis, sa route reprise, du
-haut de la colline, voit une fumée sinistre et des
-sursauts rouges de flamme s'élancer des futaies
-séculaires. Il a déchaîné la catastrophe. Il regarde
-avec horreur ses mains involontairement criminelles.
-Et son désespoir ne peut plus rien pour
-entraver le malheur dont il est cause.</p>
-
-<p>Est-il possible qu'elle ait accompli cette sombre
-action, elle, Marcienne?&hellip; qu'elle ait contraint
-ces deux êtres à se faire réciproquement du
-mal?&hellip; Cette admirable tendresse du frère et de
-la s&oelig;ur, &mdash; née d'un rare dévouement et d'une
-reconnaissance non moins rare, &mdash; cette belle
-chose unique&hellip; est-ce bien elle qui vient de l'empoisonner,
-qui la transforme en une source de
-défiance et de douleur?</p>
-
-<p>Tant d'années témoin et confidente de leur
-affection, de la paternelle fraternité comme de
-la filiale idolâtrie, le c&oelig;ur sans cesse ému par ce
-duo profond, d'un accord si parfait, elle a rompu
-le charme et brisé l'harmonie.</p>
-
-<p>Elle&hellip; elle&hellip; <em class="small">LEUR</em> Marcienne!</p>
-
-<p>Où donc son orgueilleuse assurance de s'exposer
-seule à souffrir, et d'en avoir le droit? Elle ne
-croyait risquer que la mort&hellip; Elle l'affrontait, la
-souhaitait. Bravade absurde et stérile! Ce n'est
-rien, la mort. Voici ce qui pouvait lui arriver de
-pire, étant donnée sa nature : faire des victimes,
-voir son châtiment tomber sur d'autres, susciter
-hors de son amour les malentendus néfastes, les
-déchirements secrets, toutes les tortures sournoises
-où s'émiette et se défigure la beauté des
-ententes.</p>
-
-<p>Et dans quel terrain sacré ses folles mains, ses
-mains pleines de caresses coupables, n'ont-elles
-pas jeté les graines amères?&hellip;</p>
-
-<p>Édouard lui parle de Charlotte d'un ton qui
-grince sur son âme comme une scie de chirurgien
-sur un os dont on entame la moelle. M<sup>me</sup> de
-Sélys ne peut imaginer le sens exact de la scène
-entre le frère et la s&oelig;ur. Son mari se garde bien
-de le lui indiquer. Elle comprend seulement que
-la chère enfant n'a rien dit et qu'elle a expié son
-silence.</p>
-
-<p>Cette pensée n'est-elle pas assez affreuse?</p>
-
-<p>Mais voici plus encore&hellip; voici ce qui la fait
-trembler et pâlir&hellip;</p>
-
-<p>Une détente se produit dans la rigidité de
-l'homme fort. Son confus récit s'entrecoupe&hellip;
-Sa voix, sa ferme voix d'orateur, se brise&hellip; Il murmure :
-«&nbsp;Ah! Lolotte&hellip;,&nbsp;» détourne la tête. Et
-Marcienne, sur ce visage qui se dérobe, sur ce
-visage dont elle accusa souvent l'impassibilité,
-devine deux larmes&hellip; qu'elle ne voit pas.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Rue Ribéra, dans la retraite d'amour,
-dans le petit salon où maintenant les
-roses de Nice, les mimosas, les &oelig;illets
-et les bluets de la Côte d'azur annoncent, en
-cette fin d'hiver parisien, le printemps méridional,
-Philippe est seul.</p>
-
-<p>Marcienne viendra-t-elle aujourd'hui?</p>
-
-<p>Le jeune homme marche de long en large, nerveusement,
-plein d'inquiétude pour l'amie qui
-traverse en ce moment une cruelle épreuve,
-mais aussi, &mdash; il faut bien le dire, &mdash; tendu par une
-sourde colère contre l'amante qui peut mettre
-une préoccupation quelconque en balance avec
-leur passion.</p>
-
-<p>Oui&hellip; c'est vrai&hellip; il le sait bien, cette ennuyeuse
-petite M<sup>me</sup> Fromentel est très malade. Et Marcienne
-assure que c'est à cause d'eux. Une fièvre
-cérébrale survenue à la suite d'une scène avec
-M. de Sélys, où la jeune belle-s&oelig;ur, qui avait surpris
-leur secret, se serait laissé malmener, accuser
-d'on ne sait quoi, plutôt que de les trahir.</p>
-
-<p>C'est très gentil, certainement. Et quand la
-chère Marcienne en parle, avec l'exaltation de sa
-sensibilité, Philippe est bien forcé de s'attendrir.
-Toutefois c'est pure complaisance envers les
-délicatesses, &mdash; un peu compliquées pour sa simplicité
-masculine, &mdash; où se subtilise l'âme charmante
-mais tourmentée de sa maîtresse.</p>
-
-<p>Après l'incident du théâtre, dont M. d'Orlhac
-avait vaguement perçu la signification, M<sup>me</sup> de
-Sélys n'avait pu lui cacher le rôle de Charlotte, &mdash; ce
-rôle fait de maladresse autant que de générosité.
-Dès lors, avec la pensée de cette intervention
-épieuse, de cette présence, invisible mais
-si gênante, glissée dans leur tête-à-tête, l'intimité
-des amants ne pouvait plus demeurer si exclusive,
-si profonde, si loin de la vie. Leur amour
-devait compter avec une personnalité autre que
-leurs deux êtres confondus en une communion
-d'extase.</p>
-
-<p>Maintenant ils se préoccupaient ensemble de
-quelqu'un qui n'était pas eux-mêmes. Leur duo
-d'enchantement s'interrompait quelquefois pour
-tomber à un récitatif un peu pénible. Et sur un
-mode autre que l'allegro brûlant de leur tendresse,
-ils sentaient avec une angoisse vague qu'ils ne se
-trouvaient plus à l'unisson.</p>
-
-<p>La maladie de Charlotte accentua l'impression,
-d'abord si légère. Ce premier événement
-grave assombrissant leur aventure, leur apparut
-de points de vue différents, situa leurs deux
-c&oelig;urs dans des domaines d'émotion distincts,
-d'où ils ne revenaient l'un à l'autre qu'avec un
-conscient effort.</p>
-
-<p>Poignant indice qu'ils n'osaient pas s'avouer
-mutuellement.</p>
-
-<p>Mais comment ne pas frissonner au frêle
-souffle d'abîme durant les premières minutes de
-chaque rendez-vous?</p>
-
-<p>Quand leurs yeux se rencontraient, quand
-leurs lèvres se touchaient, il y avait encore entre
-leurs âmes toute la distance de leurs préoccupations
-récentes.</p>
-
-<p>Philippe venait de s'énerver d'attente dans une
-fièvre d'amour, les sens en émoi, l'imagination
-pleine de souvenirs ardents, les lèvres chargées
-d'appels fous, de prières, de baisers, mais l'esprit
-inquiet aussi, la jalousie en éveil, prêt à voir dans
-toute circonstance un piège qui lui volerait un
-peu de la bien-aimée, en suspicion constante
-contre les êtres et contre les choses à qui elle
-donnait trop d'elle-même, fût-ce pour obéir au
-plus formel devoir et par la plus pure abnégation.</p>
-
-<p>Marcienne quittait le chevet douloureux de
-Charlotte. Elle sortait d'une atmosphère anxieuse,
-l'âme oppressée de scrupules, les yeux las d'avoir
-refoulé des larmes, les mains meurtries des pressions
-désespérées où les avaient retenues le mari,
-le frère, qui lui disaient ainsi leur terreur, n'osant
-l'exprimer tout haut.</p>
-
-<p>Un soir, malgré toute sa force de volonté, elle
-éclata en sanglots sur la poitrine de Philippe.</p>
-
-<p>Et lui, sans être cruel, ni même indifférent, il
-éprouva la révolte égoïste, furieuse, dont nous
-nous insurgeons contre les douleurs qui gâchent
-notre joie sans nous toucher en rien le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il restait sympathique et tendre, mais la contrainte
-lui parut intolérable.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Voyons,&nbsp;» répétait-il, se jugeant pitoyable
-de banalité, de froideur, «&nbsp;ce ne peut pas
-être aussi grave que cela. A l'âge de ta belle-s&oelig;ur&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il prodigua encore quelques phrases dépourvues
-de sens, dont seule la câlinerie d'accent pouvait
-être apaisante. Mais au fond il n'entendit en
-lui-même que le cri de sa passion désappointée.
-Marcienne, aujourd'hui comme la dernière fois,
-se refuserait encore&hellip;</p>
-
-<p>S'appliquerait-il à respecter, comme il l'avait
-fait, même en son for intérieur, la subtilité de conscience
-qui les sevrait tous deux des chères caresses?
-Ah! certes, il le devait, car Marcienne avait
-cette suprême délicatesse de ne pas aborder avec
-lui le chapitre des remords. Elle n'accusait pas
-leur amour du crime involontaire. Et comme il
-l'admirait de dédaigner la facile expiation des
-phrases! Mais ce vaillant et libre esprit de femme
-pouvait-il admettre que leurs baisers aggraveraient
-la tragique situation? Elle n'était ni assez
-superstitieuse pour craindre de porter malheur
-à Charlotte, ni assez imbue de traditions chrétiennes
-pour s'imposer un acte de pénitence.
-Alors?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne, mon adorée&hellip; Ne pleure pas
-si tu veux que je sois sage. Tu ne sais pas comme
-tes larmes me troublent&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La voix changée du jeune homme trembla de
-douceur et de désir. Ce n'était plus l'intonation
-tendue d'une impuissante consolation. Une pitié
-plus ardente naissait en l'espoir de la volupté victorieuse.
-Comme il comprendrait mieux le chagrin
-de Marcienne, comme il saurait le partager,
-s'il s'assurait que ce chagrin n'était pas l'ennemi
-de leur amour!</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ma chérie&hellip; ne me laisse pas croire que tu
-es moins à moi parce que tu souffres&hellip; Maîtresse
-aimée&hellip; donne ta bouche à ton amant&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle frémit toute à reconnaître le visage de passion,
-cette flamme brûlante et pâle qui dévore le
-bistre léger des traits, blêmit l'ovale fin des joues
-jusqu'à l'onde soyeuse de la barbe, et s'éteint aux
-prunelles en une défaillante fumée. Oh! ce visage
-d'amour&hellip; cette pâleur&hellip; et ces yeux!&hellip;</p>
-
-<p>Rien ne brise et n'enivre Marcienne comme
-cette transfiguration de vertige, où la tête charmante
-et adorée s'altère divinement. Tous les
-souvenirs des joies profondes, toutes les ententes
-mystérieuses de leur chair, sont sur ces lèvres,
-dans ce regard&hellip; Vers eux, vers leur appel presque
-douloureux d'intensité, son être, à elle, crie
-et palpite&hellip;</p>
-
-<p>Pourtant, elle se recule, elle se raidit, elle murmure :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Non, Philippe&hellip; Non&hellip; Tu ne sais pas&hellip;
-Je ne t'ai pas dit&hellip; Elle est très mal!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Nos baisers ne rendront pas son état plus
-grave&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce sont nos baisers qui la tuent.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le jeune homme s'écarte, frappé par le mot
-qu'elle lui avait épargné jusqu'ici, qu'il espérait
-ne jamais entendre. Comment n'a-t-elle pas frémi
-de le prononcer? Ne sent-elle pas que l'expression
-de cette chose cruelle y ajoute une force
-d'obstacle que n'avait pas la réalité même?</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ne dis pas cela, mon amour. Il faut faire
-la part de la fatalité.</p>
-
-<p>&mdash; Philippe&hellip; mon Philippe&hellip; J'ai voulu porter
-seule le poids de cette affreuse pensée. Mais il faut
-que tu saches&hellip; Il faut que tu m'aides à prendre
-une résolution&hellip; Si Charlotte meurt, je te dis que
-nous serons ses assassins.</p>
-
-<p>&mdash; Si Charlotte meurt?&hellip; Ses assassins? Tu
-t'exprimes comme si nous y pouvions encore
-quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash; Nous pouvons beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash; Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash; Nous séparer.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il la regarde avec accablement, stupéfait du
-chemin terrible qu'ils ont franchi en deux ou
-trois courtes phrases. En sont-ils là? Y a-t-elle
-songé véritablement?</p>
-
-<p>Une douleur indignée le soulève.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est moi que tu sacrifierais pour elle?</p>
-
-<p>&mdash; Non, Philippe, ce n'est pas toi&hellip; O mon
-ami tant aimé, je ne ferai que hâter l'immolation
-que tu me demanderas toi-même un jour&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle frémit d'angoisse. Une sincérité absolue
-ouvre son c&oelig;ur saignant. Mais il ne la comprend
-pas du tout. Et, ce qu'il y a de tragique, c'est que
-plus il est vrai lui-même, moins il peut la deviner,
-la suivre. Car sa propre jeunesse imprévoyante
-n'envisage pas le futur travail des années. Il ne
-saurait imaginer sa chère maîtresse moins exquise,
-ni sa passion à lui moins ardente. Comment
-admettre ce raisonnement dont elle s'aiguillonne
-au sacrifice : «&nbsp;Puisqu'il n'est pas d'avenir
-pour notre bonheur, puisque c'est un condamné,
-un mourant, ce délicieux et fragile amour que
-nous berçons dans l'incertitude, ayons le courage
-de l'ensevelir, quand le salut d'une créature innocente
-nous le commande, et avant qu'il se flétrisse?&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ainsi,&nbsp;» prononce Philippe, «&nbsp;parce que
-tu supposes, en dehors de toute vraisemblance,
-que j'aimerai le moins longtemps de nous deux,
-ton orgueil, Marcienne, exige que tu te retires la
-première?&hellip; Oh! ne m'interromps pas&hellip; Je sens
-bien que depuis longtemps cela te préoccupe&hellip;
-Je ne nie pas que les circonstances ne te fournissent
-un prétexte spécieux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Un prétexte!&hellip; L'existence d'une jeune
-femme, d'une mère?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne lui dois pas la vérité. Je dirai plus :
-tu lui devais l'apaisement d'une illusion. Pourquoi
-lui avouer que nous continuons à nous
-voir?&nbsp;»</p>
-
-<p>Marcienne ne répondit pas tout de suite. Elle
-réfléchissait. Pourquoi, en effet, l'idée ne lui était-elle
-pas même venue du charitable mensonge?
-Mais qu'importait une inutile analyse de sa conduite?
-Elle avait suivi la loi de sa nature, jusque
-dans les contradictions qu'elle ne s'expliquait
-pas. Ce n'est pas de vaines raisons trouvées après
-coup qui rapprocheraient de sa pensée la pensée
-de Philippe quand leurs façons de voir apparaissaient
-si différentes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Pourquoi?&nbsp;» répéta le jeune homme.
-«&nbsp;Car enfin, en la trompant pour son repos, tu
-restais fidèle à ton programme : «&nbsp;Mieux vaut
-commettre une grande faute que de causer une
-petite douleur&nbsp;».</p>
-
-<p>Un gémissement monta aux lèvres de Marcienne.
-Ce fut comme un coup de hache brisant
-quelque chose en elle, cette froide phrase. Pourtant
-nulle ironie ne l'avait soulignée. Mais, pour
-la prononcer, comme il fallait que Philippe fût
-loin d'elle! Y a-t-il rien de plus meurtrier pour
-les sentiments que la logique? Le c&oelig;ur qui bat
-des mêmes battements qu'un autre c&oelig;ur ne déduit
-pas d'un syllogisme la mesure plus ou moins
-rapide de ses palpitations. Comment ne comprenait-il
-pas que le mensonge verbal lui était
-impossible, que devant la plus simple question
-posée ouvertement, elle dirait toujours la vérité,
-même à son mari, sans qu'elle pût invoquer cette
-nécessité de franchise, puisque, hélas! s'y opposait
-la duplicité de ses actes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je t'ai fait de la peine, ma chérie,&nbsp;» reprit
-Philippe, inquiet de son douloureux silence. «&nbsp;Je
-ne l'ai pas voulu&hellip; pardonne-moi. Je t'aime trop
-pour te perdre sans lutte.&nbsp;»</p>
-
-<p>La lutte&hellip; Ressource dangereuse. Même livrée
-pour l'amour, elle soulève des forces d'antagonisme
-parmi lesquelles c'est ce même amour qui
-reçoit les plus meurtrières atteintes.</p>
-
-<p>Il ne fallut pas beaucoup de paroles encore
-pour que Philippe dise à Marcienne &mdash; avec l'inconsciente
-hypocrisie d'un renoncement qui ne
-s'attend pas à être pris au mot :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Si je suis de trop dans ton existence et
-dans l'existence des tiens, je partirai. Tu n'as
-qu'un signe à faire. On me propose un poste à
-l'étranger, un poste brillant dans une grande ambassade&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle crut s'évanouir. Elle balbutia :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Partir&hellip; Mais&hellip; ta mère?</p>
-
-<p>&mdash; Elle en serait très heureuse.</p>
-
-<p>&mdash; Vraiment?&hellip; Je croyais que vous ne pourriez
-pas vous quitter.</p>
-
-<p>&mdash; Nous le pensions aussi,&nbsp;» reprit Philippe.
-«&nbsp;Mais les circonstances ont changé. Tu invoques,
-pour briser notre amour, tes ennuis de famille.
-Moi, je ne t'ai jamais parlé des miens. J'en ai aussi
-pourtant, et de graves. Ma mère se doute qu'il y
-a une femme dans ma vie. Mon caractère, mes habitudes,
-se sont modifiés trop profondément pour
-qu'elle ne s'en soit pas aperçue. Avec cette antipathie
-de toutes les mères pour une liaison sérieuse
-de leur fils, elle en est arrivée à souhaiter
-mon départ de Paris. Nos amis assurent que si je
-veux parvenir à la haute situation diplomatique
-de mon père, il n'est que temps pour moi d'entrer
-dans la carrière active. Son ambition s'est
-éveillée avec ses inquiétudes. Elle a même fait
-des démarches. Ces démarches ont abouti.</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi,&nbsp;» dit Marcienne après un silence,
-«&nbsp;ton avenir est en jeu?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mon avenir&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il prenait peur devant la sombre décision des
-beaux yeux dont il aimait tant les ombres glauques
-de vague mouvante. Il avait parlé dans l'exaspération
-où elle le jetait avec ses idées insensées
-de séparation, de sacrifice. N'était-elle pas capable
-de se hausser à quelque coup de tête, soutenue
-par cet orgueil dont il l'accusait, qu'il imaginait
-formidable, et par ses chimères de dévouement?
-Mais quand elle se trouverait en face d'un projet
-déterminé, réalisable, d'un adieu qui les séparerait
-à toujours, &mdash; car, pour lui, un pied dans la
-carrière, c'était l'engrenage des situations de plus
-en plus élevées et la fatalité du mariage prochain, &mdash; quand
-elle envisagerait cela, Marcienne reculerait,
-l'envelopperait de ses bras, le retiendrait
-contre son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Philippe avait donc commis cette bravade, et
-maintenant il s'en repentait, parce qu'il s'apercevait
-trop tard qu'il lui suggérait une raison
-héroïque de plus, mettant en cause son propre
-intérêt, auquel lui-même n'avait pas un instant
-songé.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mon avenir, Marcienne aimée, il est ici,
-près de toi, dans la douceur de notre amour&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La séparation entrevue les désarmait tous
-deux. Ils se rapprochèrent. Et le silence qui suivit,
-leur frissonnante façon de se blottir l'un
-contre l'autre, tout à coup, sans qu'un accord de
-pensée eût dénoué le débat, ces involontaires
-symptômes leur démontrèrent l'&oelig;uvre affreuse à
-laquelle ils venaient de travailler.</p>
-
-<p>Était-ce possible?&hellip; Se dire adieu!&hellip; Est-ce qu'ils
-avaient supposé cela?&hellip; Était-ce de cet arrachement
-abominable qu'ils avaient parlé? Leurs
-lèvres en tremblaient encore, &mdash; leurs imprudentes
-lèvres qui, en formulant ce que leurs
-c&oelig;urs n'osaient prévoir, prêtaient déjà une apparence
-d'accomplissement à leur destin.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne, écoute&hellip; Nous sommes deux
-grands fous&hellip; Qu'est-ce que nous faisons là à
-nous torturer? Je t'aime&hellip; Et je sais bien que, toi
-aussi, tu m'aimes&hellip; Ah! tu m'aimes&hellip; Tiens, je le
-sens&hellip; Tu frémis tout entière dès que je te touche.
-Mais regarde-moi donc! Est-ce que tu pourrais
-cesser d'être mienne?&hellip; N'es-tu plus ma
-maîtresse?&hellip; Ote-toi de mes bras, des bras de ton
-amant, si tu en as le courage&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il murmure tout cela&hellip; puis d'autres mots plus
-troublants, &mdash; leurs mots, à eux, leur brûlant vocabulaire
-de caresse ; &mdash; il les murmure contre
-son oreille, sa joue, sa bouche&hellip; Leurs yeux se rencontrent,
-se pénètrent à d'infinies profondeurs,
-éternisent la communion de leurs regards.</p>
-
-<p>Ah! comme ils auront été amants par les yeux!
-Comme ils auront souvent, et jusqu'au vertige,
-goûté cette prise de possession ineffable, où la
-sensualité s'aiguise par le contact passionné des
-âmes!</p>
-
-<p>Leurs yeux!&hellip; Marcienne et Philippe les ont
-également beaux, d'une magie extraordinaire
-d'expression, dans une mobile intensité de reflets
-et de nuances. Tous les frissons de leur pensée et
-de leur chair y passent en ondes subtiles. Et la
-splendeur de franchise avec laquelle ces deux
-êtres se sont donnés l'un à l'autre alimente la
-soif délicieuse de leurs prunelles, qui ne sont jamais
-craintives de s'attirer ni lasses de se confondre.</p>
-
-<p>Comme ils auront été amants par les yeux!&hellip;
-Ah! la vie peut dénouer l'étreinte de leurs corps,
-les malentendus creuser des gouffres entre leurs
-âmes&hellip; Jamais il n'oubliera, lui, la suavité des
-chers astres d'amour, couleur de mer et de ciel,
-qui l'ont ébloui de leur tendresse et qui mouraient
-sous ses baisers&hellip; Et elle, jamais elle ne cessera
-d'évoquer les iris d'or cerclés de noir, qui se rouillaient
-si étrangement dans la volupté, comme un
-métal mordu par une fumée trop ardente.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Philippe&hellip; Mon bien-aimé!&hellip; Mon bien-aimé!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Le doux cri jaillit éperdument. Quelle étreinte
-de passion angoissée!&hellip; Oh! cet être chéri qu'elle
-serre contre son sein, ce buste souple où palpite
-l'adorable c&oelig;ur, ces bras de caresse autour de ses
-épaules, la tête virile et fine&hellip; Lui, c'est lui!&hellip;
-Elle le retient, elle l'embrasse, elle le presse&hellip;
-Et, malgré l'enlacement farouche, elle croit déjà
-sentir les mains voleuses de la Destinée qui viennent
-le lui prendre, qui l'écartent d'elle et qui
-le lui arrachent!</p>
-
-<p>Philippe s'enivre de ce délire, dont il ne perçoit
-pas la tristesse. Il rugit de triomphe. Il a retrouvé
-l'amante. Elle ne se refuse plus, elle subit la contrainte
-victorieuse des baisers. La voici gémissante
-d'extase, affolée, à sa discrétion. Sur ce beau
-corps qui vibre, il fait voltiger les ailes frissonnantes
-de toutes les délices. Il boit au calice des
-lèvres les sanglots de reconnaissance, le doux
-souffle haletant. Tous deux goûtent de nouveau
-les immobiles minutes, où, perdus l'un dans
-l'autre, ils se contemplent, écrasés de joie, suspendant,
-sur la limite de l'extrême bonheur,
-l'essor déchaîné de leurs sensations. Puis enfin ils
-s'appartiennent dans une fulgurance d'éclair,
-soulevés ensemble jusqu'au ciel par la prodigieuse
-force qui éternise les mondes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu vois bien,&nbsp;» dit Philippe après un long
-silence, «&nbsp;tu vois bien que rien ne peut prévaloir
-contre notre amour. Il est à part de tout, au-dessus
-de tout. Ah! comme je t'aime pour lui avoir
-immolé jusqu'à ton inquiétude et à ton chagrin!
-J'étais jaloux même de ce qui te faisait souffrir,
-ma chérie. J'aurais eu de la peine à te pardonner
-ta douleur si tu lui avais donné un peu trop de
-toi, de ce toi qui est à moi.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'âme de Marcienne cueille cet aveu d'égoïsme
-comme une fleur violente exhalant tous les parfums
-et tous les poisons de l'amour. Cette cruauté
-de passion, c'est la passion même.</p>
-
-<p>Peut-elle souhaiter sincèrement que le désir de
-Philippe abdique parce que, là-bas, dans la chambre
-douloureuse dont le souvenir la hante, quelqu'un
-se meurt, quelqu'un qui, pour lui, n'est
-qu'une passante de la vie, une silhouette indifférente
-dans l'immense foule humaine?</p>
-
-<p>Peut-elle lui crier ce que sa conscience, à elle,
-crie devant la physionomie ravagée d'Édouard
-de Sélys : «&nbsp;Je prends tout à ce mari qui m'aime
-dans une confiance si haute. Je lui vole mon
-c&oelig;ur et ma chair, et j'assassine la s&oelig;ur qu'il
-chérit!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle a si bien épargné à son amant le spectacle
-de sa détresse intérieure qu'elle doit renoncer à
-la lui faire jamais comprendre.</p>
-
-<p>A l'instant même, en sortant de ses bras, quand
-elle tressaille tout entière de cette détresse retrouvée,
-elle n'a pas le triste courage de lui en
-rappeler seulement l'obsession. Il est si heureux
-de l'avoir reconquise!&hellip;</p>
-
-<p>Quand il l'accompagne jusqu'au seuil du
-jardin, pour l'installer dans la voiture qu'il est
-allé chercher comme d'habitude, elle le retient
-avec des mots de ravissement dans le trop court
-sentier, elle s'attarde à ces quelques pas comme
-en la douceur déchirante d'une promenade suprême.</p>
-
-<p>Cette soirée de février est d'un profond calme
-tiède. Les jours ont rallongé déjà. Une dernière
-lueur traîne dans le ciel, faussée par la réverbération
-de Paris qui s'allume.</p>
-
-<p>Avec une ardeur toute pleine de pressentiments,
-Marcienne saisit du regard les moindres
-détails du discret et cher décor.</p>
-
-<p>Sous un berceau, défeuillé en cette saison, se
-trouve un banc de pierre. Toujours, même par les
-plus froids crépuscules, elle et son amant, avant
-de se quitter, s'y sont assis pour y échanger le
-baiser d'adieu, si aigu, et dont les lèvres ne peuvent
-se déprendre. Ils restent fidèles à cette manie,
-qui les fait rire l'un de l'autre, suivant que
-lui ou elle y entraîne la lenteur attendrie de leurs
-derniers pas.</p>
-
-<p>Petit pèlerinage de dévotion amoureuse, où les
-incitaient naguère les magnifiques déclins des
-après-midi d'été, puis les rouges couchants d'automne,
-et qu'une superstition leur a fait ensuite
-accomplir parmi les craquements du givre, sous
-les étoiles glacées de décembre.</p>
-
-<p>Prétexte à taquineries câlines. Combien de
-fois ne sont-ils pas arrivés jusqu'à la grille avec
-chacun l'intention amusée de décevoir l'espoir
-de l'autre? Mais les résolutions ne tenaient pas
-contre le désir de gagner encore quelques minutes,
-ni contre le puéril remords de ne pas manifester
-la ferveur coutumière.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Allons, viens&hellip; Tu meurs d'envie de m'y
-emmener.</p>
-
-<p>&mdash; Où donc?</p>
-
-<p>&mdash; Sur notre banc.</p>
-
-<p>&mdash; Moi?&hellip; Je n'y pensais plus.</p>
-
-<p>&mdash; Hou! que c'est vilain de mentir.</p>
-
-<p>&mdash; Avoue que c'est toi, maniaque chéri, qui
-tiens à ton reposoir d'amour.</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Avoue.</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Alors je m'en vais.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle tournait le bouton de la grille.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Adieu, petite maîtresse.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle le regardait, gentiment sournoise. Il ne
-bronchait pas.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oh! méchant. Tu serais bien fâché si je
-te prenais au mot. J'ai pitié de toi&hellip; Viens-y sur
-ce fameux banc&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>C'était encore un demi-tour d'allée, quelques
-parcelles de bonheur, les dernières miettes du
-festin de volupté, que leur simulacre de querelle
-rendait plus savoureuses. Et, après une longue,
-une profonde communion de leurs lèvres, ils se
-quittaient dans la soudaine gravité qu'ont les
-adieux de ceux qui s'aiment, alors même qu'ils
-doivent se revoir demain, quand jusqu'à demain
-c'est toute la vie qui les sépare.</p>
-
-<p>Encore une fois, dans ce jour mourant de février,
-Marcienne et Philippe sont assis sur le banc
-de pierre, encore une fois leurs bras s'étreignent,
-encore une fois leurs bouches, si bien faites
-l'une pour l'autre, s'effleurent en un baiser d'une
-finesse divine&hellip;</p>
-
-<p>Sur leurs têtes, le treillis du berceau découpe
-de pâles petits losanges de ciel. Autour d'eux
-l'ombre s'épaissit mystérieusement. Une clarté
-veille dans leur muette maison d'amour. Des
-souffles passent, chargés d'un parfum de branches
-vivantes.</p>
-
-<p>Le silence est profond sur les jardins noirs.
-Mais un léger tintement d'acier sonne à l'oreille
-des amants la minute qui s'efface&hellip; Devant la
-porte, dans le désert de la rue, c'est le cheval du
-fiacre dont les mâchoires lasses secouent le mors
-et font cliqueter la gourmette.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Le lendemain, à l'heure où Philippe commençait
-à espérer la venue de Marcienne,
-une grande anxiété saisit tout
-à coup le jeune homme.</p>
-
-<p>Il ne devait guère compter sur la visite de sa
-maîtresse. Elle avait pu s'échapper la veille pour
-accourir vers lui, mais, depuis la maladie de
-Charlotte, de tels moments se faisaient de plus
-en plus rares. Comment les retrouver si la situation
-empirait? Et quel affreux intervalle de deuil
-ne faudrait-il pas subir s'il arrivait malheur à cette
-pauvre jeune femme!</p>
-
-<p>Ah! la malencontreuse personne que cette petite
-M<sup>me</sup> Fromentel! Quel besoin avait-elle eu de
-découvrir leur secret, de se mêler de leurs affaires,
-de tomber dans une espèce de crise de nerfs en
-l'apercevant au théâtre devant M. de Sélys, et
-finalement de tout bouleverser avec sa fièvre
-cérébrale, &mdash; une maladie faite exprès, qu'on ne
-pouvait pas mettre au compte de quelque microbe,
-et où Marcienne, sans qu'il pût l'en dissuader,
-verrait toujours l'effet du chagrin?</p>
-
-<p>Marcienne, la chère maîtresse trop sensible,
-l'adorable aimée au c&oelig;ur inquiet, qu'il devait
-sans cesse disputer à force d'amour aux suggestions
-tourmenteuses de tout ce qui s'opposait à
-leur bonheur, de tout ce qui, en elle-même et
-hors d'elle-même, chuchotait le doute, l'appréhension
-ou le remords dès qu'elle était sortie de
-ses bras.</p>
-
-<p>Mon Dieu, comme elle allait souffrir si sa
-belle-s&oelig;ur mourait!</p>
-
-<p>Pourvu qu'elle lui apportât cette souffrance!
-Pourvu qu'elle ne s'en nourrît pas loin de lui
-comme d'un poison!</p>
-
-<p>Mais ce n'est pas avec lui, Philippe, qu'elle
-viendrait la partager. A peine connaissait-il
-Charlotte Fromentel. Comment la regretter avec
-quelque vraisemblance, l'évoquer par le souvenir?
-Tandis qu'un autre homme existait à qui
-cette jeune femme était précieuse infiniment :
-Édouard de Sélys!&hellip; C'est lui, c'est le mari qui
-goûterait jusqu'au fond l'amère communion de
-douleur. Leurs larmes, ils les verseraient ensemble&hellip;
-Quel rapprochement n'amènerait pas
-peut-être cette identique blessure où se mêleraient
-les lambeaux saignants de leurs deux c&oelig;urs?</p>
-
-<p>Ingénieuse jalousie de Philippe! Le voilà pâle
-de fureur et d'angoisse parce qu'il se figure leurs
-mains enlacées sur un cercueil.</p>
-
-<p>Mais quoi! Hier déjà n'avait-il pas pressenti
-par l'attitude de Marcienne des influences, des
-attendrissements hostiles à son amour? Si elle se
-refusait, n'était-ce pas un peu parce qu'auprès du
-lit de Charlotte, elle venait de pleurer contre
-l'épaule d'Édouard?&hellip;</p>
-
-<p>En ce moment, elle est à côté de son mari, elle
-l'encourage, elle le console, elle lui prodigue les
-phrases caressantes dont elle a le secret. Il occupe
-sa pensée, il l'intéresse. Oh! elle ne viendra pas
-rue Ribéra. Outre la sincérité de son chagrin,
-n'y a-t-il pas, pour cette femme si tragiquement
-curieuse de toutes les sensations, une espèce d'ivresse
-sombre dans la stupeur du désespoir et le
-silence des agonies?</p>
-
-<p>Qu'est-il aujourd'hui, lui, Philippe, dans son
-existence? Elle évite sans doute d'évoquer leur
-amour devant de trop solennelles perspectives.
-Les larmes qu'on répand autour d'elle sont autrement
-poignantes que leurs baisers.</p>
-
-<p>Non, elle ne viendra pas. N'est-il pas fou de
-l'attendre?</p>
-
-<p>Il va partir. Il prend son pardessus, son chapeau,
-énervé d'espoir déçu, incapable de rester là
-plus longtemps à prêter l'oreille dans la morne
-immobilité des choses.</p>
-
-<p>Une rage le soulève contre la rivalité du malheur,
-de la mort. C'est leur prestige lugubre qui
-lui enlèvera Marcienne. Aucune autre séduction
-ne l'aurait détachée de lui. Et le mari profitera de
-ces entremetteurs formidables.</p>
-
-<p>Philippe ricane : «&nbsp;Ah! l'avocat&hellip; les grandes
-phrases&hellip; La hautaine sérénité dans la douleur&hellip;
-Comme elle va le plaindre et l'admirer!&hellip; Au fond
-cet homme la tient toujours. Il a mis une trop
-forte empreinte sur son âme. Toutes les ardeurs
-de ma passion, les caresses désespérées de mes
-dents et de mes ongles, n'ont fait qu'effleurer sa
-chair, la marquer de traces fugitives&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Dans cette âpreté de sentiments, la rêverie
-de Philippe se prolonge. Malgré sa décision de
-partir, il reste encore. Mais chaque minute qui
-passe aggrave le bouillonnement des sources
-amères.</p>
-
-<p>Il y a une lie d'égoïsme, de rancune, de méfiance,
-dans le flot de sa jeune énergie dominatrice,
-qui, devant l'obstacle, s'insurge et dévaste
-tout.</p>
-
-<p>C'est la vitalité indomptable de son âge qui
-en est cause. La passion batailleuse écume dans
-ses veines. Ainsi tranquille d'apparence, élégant,
-la tête droite sous le haut-de-forme bien lustré, il
-est, dans le domaine de l'amour, le jeune fauve
-bondissant des forêts nocturnes, qui se rue, le
-front bas, contre tout ce qui semble vouloir lui
-soustraire l'espérance de sa volupté.</p>
-
-<p>Et voici que sur le tumulte de son c&oelig;ur, dans
-la lourde paix du quartier désert, un fracas de
-voiture s'éveille, roule en tonnerre grossissant,
-bondit rudement aux pavés de la rue, puis, d'un
-arrêt brusque, s'éteint devant la porte, subitement
-étouffé de silence.</p>
-
-<p>Est-ce Marcienne? Par prudence, elle ne se fait
-jamais amener jusque-là, &mdash; comme, au retour,
-elle quitte avant d'arriver chez elle le fiacre pris
-à Auteuil. Serait-ce possible?&hellip;</p>
-
-<p>Mais oui, c'est elle&hellip; La grille cède sous sa clef.
-Philippe s'élance dans le jardin.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Enfin, enfin!&hellip; Toi&hellip; Toi!&hellip; Je désespérais.&nbsp;»</p>
-
-<p>Qu'a-t-elle donc? Sous la voilette blanche aux
-dessins brouillés, il ne peut voir comme elle est
-pâle. Mais il s'étonne de son silence, de sa démarche
-saccadée, de la pression convulsive de sa
-main.</p>
-
-<p>Elle entre avec lui dans la maison. Il détache
-lui-même la dentelle qui lui couvre le visage.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Marcienne!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>C'est le cri de son amour épouvanté. Oh! le
-désastre que présagent cette physionomie défaite,
-ces traits plombés et soudain vieillis, ces blêmes
-lèvres frémissantes, la terrible fixité de ces yeux.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Philippe, ne me fais pas de reproches&hellip;
-ne me parle pas&hellip; aie pitié&hellip; Je me meurs!&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis tout à coup, dans une clameur déchirante :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Ou plutôt si&hellip; Tue-moi!&hellip; Tue-moi!&hellip;
-Ah! c'est au-dessus de mes forces!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il reste pétrifié, anéanti&hellip; Nulle question, aucune
-hâte de savoir&hellip; Il voudrait maintenant ne
-rien entendre&hellip; Elle va prononcer l'irrévocable.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Mon Philippe&hellip; Mon amant&hellip; ô bien-aimé!&hellip;
-Pourquoi ne m'as-tu pas tuée, le jour&hellip;
-tu sais&hellip; où nous avons été si heureux!&hellip; Il ne
-serait rien arrivé de pire que ce qui arrive&hellip; Et je
-ne vivrais pas cette heure affreuse!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle râle et divague comme une amante involontairement
-parjure. Elle se lamente, se maudit,
-comme si quelque viol brutal venait de voler son
-corps à l'homme adoré, comme si quelque ravisseur
-sinistre avait, d'un embrassement détestable,
-aboli pour jamais la douceur de leurs étreintes.</p>
-
-<p>Et lui, dans une clairvoyance d'indignation,
-d'épouvante, il songe à ce qui l'affolait lui-même
-tout à l'heure, à cette rivalité irrésistible, la rivalité
-de la Mort&hellip; Il se demande avec quel spectre
-Marcienne a pu trahir leur amour!&hellip;</p>
-
-<p>Sombrement, sans apitoiement sur elle, il prononce,
-la voix sifflante d'angoisse :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Si tu m'as sacrifié&hellip; exécute-moi&hellip; Et que
-ce soit fini!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle tombe à ses pieds :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Je t'aime&hellip; Je t'adore&hellip; Pardon!&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce prosternement d'une fierté si ombrageuse
-ne l'attendrit pas. N'est-ce pas un indice de plus
-que la suprême épreuve est imminente?</p>
-
-<p>Il ricane, d'un ricanement qui sanglote :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu m'aimes?&hellip; Eh bien, je t'appartenais&hellip;
-Mais nous posséder tout simplement, c'était trop
-banal pour ta soif de sensations, de drames&hellip;
-Quelle chimère vas-tu placer entre nous?&hellip;
-Parle&hellip; Crains-tu de ne pas me trouver résigné&hellip;
-docile?&hellip; Rassure-toi : je ne plaide pas les causes
-perdues. Je ne possède ni les facultés oratoires
-ni le don de la mise en scène.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'allusion pleine de méchanceté douloureuse
-redresse Marcienne. A son tour elle s'arme sur
-sa propre souffrance. Pourquoi ne veut-il pas
-comprendre qu'elle s'immole plus qu'elle ne l'immole
-lui-même? Glacée par l'injustice et l'ironie,
-elle croit y puiser le détachement, le calme. Elle
-prononce d'une voix morne :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Juge-moi selon ton c&oelig;ur, Philippe. S'il
-me méconnaît et me calomnie, ce sera sa faute,
-non la mienne. Voici ce que je suis venue te
-dire : Charlotte n'a plus que quelques heures à
-vivre. Elle m'a demandé un serment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quel serment?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Celui&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle fait un geste de désespoir. La factice tranquillité
-croule. Les paroles désordonnées s'échappent
-avec des gémissements :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu n'as pas vu&hellip; Tu ne peux pas savoir&hellip;
-Ah! tu me l'aurais ordonné toi-même&hellip; Philippe,
-ne me blâme pas. Essaie de comprendre&hellip; Aimons-nous
-jusque dans l'horreur du sacrifice&hellip; mon
-adoré&hellip; Mourante&hellip; je te répète qu'elle est mourante!&hellip;
-Elle a dit adieu à ses enfants devant
-moi&hellip; Puis elle m'a demandé&hellip; pour les quitter
-sans un déchirement trop abominable&hellip; qu'au
-moins sa pauvre vie perdue effaçât&hellip; rachetât&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Les syllabes, hachées de larmes, s'enchevêtrent,
-hésitent. C'est le bonheur d'Édouard qui fut disputé,
-défendu, reconquis, dans la scène inoubliable,
-par la vaillance de la jeune s&oelig;ur, sous sa
-sueur d'agonisante. Marcienne peut-elle expliquer
-cela?&hellip; Elle balbutie, le corps plié, abattu
-sur le divan, la tête enfouie dans ses mains qui
-tremblent :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;J'ai juré&hellip; j'ai juré&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle ne répond que par une torsion d'atroce
-souffrance.</p>
-
-<p>Philippe se penche vers elle :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu as juré de ne plus me voir?&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il comprend trop la plainte surhumaine de sa
-douloureuse maîtresse. Mais il veut qu'elle parle.
-Il lui saisit le bras, la rudoie presque :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Réponds!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle gémit :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il recule de deux pas. Le coup qu'il attendait
-depuis un moment ne tombe pas moins cruellement
-pour avoir été prévu. L'âme et la chair torturées
-s'insurgent, se ruent à la sauvagerie des
-représailles. Il souffre trop, il lui en veut trop
-follement, à elle. Et il se maîtrise jusqu'à l'impassibilité
-extérieure, qui va la martyriser plus sûrement.
-D'un ton qu'il trouve moyen de poser,
-d'affermir, il lui réplique :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu as juré de ne plus me voir. Alors
-pourquoi es-tu ici?&nbsp;»</p>
-
-<p>Stupéfaite, Marcienne soulève son visage
-meurtri, ses yeux de détresse.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Oui,&nbsp;» reprend Philippe, «&nbsp;pourquoi
-es-tu ici? Tu pouvais m'écrire, m'envoyer un
-mot d'adieu. Il doit t'être pénible de manquer
-si vite à ton serment. Mais nous n'avons
-plus rien à nous dire&hellip; Et je ne te retiens
-pas.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle se lève. Elle se dresse devant lui, lente et
-muette. Tous deux se regardent. Oh! la désolation
-des prunelles qui ne peuvent plus se verser
-l'ivresse comme des calices trop chargés d'amour&hellip;</p>
-
-<p>Rayons de reproche et d'immortelle tristesse&hellip;
-Rayons de colère saignante, de volonté dure, de
-douleur trop âpre, trop empoisonnée de doute&hellip;
-Est-ce là ce qu'ils échangent, les yeux encore
-éblouis des ineffables contacts?&hellip; Ne vont-ils pas
-défaillir et se fondre de se rencontrer en se résistant?</p>
-
-<p>Ah! l'effort est intolérable&hellip; Ils vacillent&hellip; se
-troublent&hellip; Mais, tout à coup, dans l'âme de Philippe,
-un obscur tourbillon se déchaîne. L'ombre
-ternit le métal fin des iris d'or, où bientôt s'aiguise
-un déchirant éclair.</p>
-
-<p>Le jeune homme étend les mains, comme
-pour contenir l'élan de tendresse désespérée
-qui va jeter Marcienne sur sa poitrine.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Tu as juré de te reprendre à moi. Et&hellip;
-sans doute&hellip; n'est-ce pas?&hellip; tu as juré aussi de
-rendre ton c&oelig;ur et ta chair à un autre&hellip; On t'a
-demandé ce serment-là&hellip; Tu l'as prononcé&hellip;
-avoue-le donc! Tu te consacreras désormais au
-bonheur de ton mari!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Marcienne se tait&hellip; Elle ne pleure même plus.
-Elle souffre au delà des larmes&hellip; Debout, le corps
-et la face rigides, elle a seulement, au bout de ses
-bras tombés, un léger mouvement de crispation
-des doigts. Et l'indicible reproche de son regard
-continue à se fixer sur Philippe.</p>
-
-<p>Il ne le voit pas, ce reproche, ou il ne veut pas
-le comprendre. Pourquoi épargnerait-il celle qui
-a trouvé la force de le rejeter?</p>
-
-<p>Elle a voulu cette souffrance. Et, ce qui est pire,
-elle a voulu la sienne, à lui. Si elle avait eu plus
-d'amour que d'orgueil, elle se serait humiliée
-jusqu'au mensonge envers Charlotte vivante, et
-elle se damnerait moralement jusqu'au parjure
-envers la morte. Mais non!&hellip; Elle veut planer à
-la hauteur de son devoir accompli, s'applaudir
-sur la délicatesse de ses scrupules, voir osciller
-à sa main la palme du martyre.</p>
-
-<p>D'ailleurs&hellip; N'est-ce que cela? Peut-être a-t-elle
-usé, a-t-elle brûlé déjà, aux flammes de son imagination,
-le charme du rêve qui l'attachait à lui.
-Peut-être a-t-elle besoin d'autre chose, fût-ce des
-affres de leur commune douleur, pour vivre toute
-l'intensité de sa vie. Peut-être même &mdash; suggestion
-plus âcre que toutes les autres &mdash; a-t-elle
-puisé dans la fraîcheur d'un trop jeune amour,
-dans la candeur d'une passion qui ne veut s'alimenter
-que d'elle-même, une recrudescence d'admiration
-pour l'homme d'intelligence, d'autorité,
-de prestige, dont elle porte le nom, &mdash; pour cet
-Édouard de Sélys, dont la vieillesse éclatante a,
-plus que ses vingt-huit ans à lui, ses vingt-huit
-ans infructueux, des séductions conformes à la
-fierté d'une telle femme.</p>
-
-<p>Voilà ce que Philippe se dit. Voilà ce qu'il
-jette, par phrases déchiquetées et bouillonnantes
-comme des lames fouettées du vent, à cette muette
-suppliciée, qui chancelle d'horreur, malgré le
-raidissement de tout son corps, malgré l'agrippement
-convulsif de ses doigts, crispés dans le
-vide, sur un support imaginaire.</p>
-
-<p>A la fin, elle ne peut plus l'entendre. Elle ne
-peut plus supporter cela. Mais que dirait-elle?&hellip;
-C'est dans l'écartèlement de leur amour qu'est
-le malentendu. Si Philippe s'emporte jusqu'à la
-plus atroce injustice, ne sent-elle pas, de son
-côté, qu'elle ne lui pardonnerait pas s'il se résignait
-à la séparation? Ils s'aiment trop pour se
-quitter sans se haïr. En la fureur de sa propre
-torture, Marcienne craint de puiser des paroles
-plus dévastatrices que celles de son amant. Elle
-se tait dans l'héroïque espoir de sauver quelque
-lambeau de leur tendresse. Pourtant son courage
-est à bout. Des lueurs de folie passent dans ses
-larges prunelles immobiles. Une tentation de
-mort va la jeter, le front en avant, contre un
-angle de muraille&hellip;</p>
-
-<p>Mais elle se reprend par un sursaut de volonté.
-Une vision soudaine lui montre la maison
-de deuil d'où elle s'est échappée, où l'effarement
-des c&oelig;urs la cherche, &mdash; car c'est elle qui les soutient
-et les raffermit. Que fait-elle ici, malheureuse,
-à souffrir sa propre douleur, sa coupable
-et vaine douleur?&hellip; Ah! elle y songera demain
-quand elle aura fermé les pauvres yeux qui, près
-de s'éteindre, guettent la porte par où elle va
-revenir&hellip; Oui, elle aura le temps de pleurer ses
-propres larmes&hellip; Que d'années&hellip; que d'années
-pour les répandre!&hellip; Que de jours qui ne les tariront
-pas!&hellip;</p>
-
-<p>Elle jette un grand cri :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Philippe, je t'aime&hellip; Je t'aime&hellip; Adieu!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Et elle s'échappe. Elle court à travers le jardin,
-soutenue par la fièvre affreuse de sa résolution,
-par la peur, &mdash; pleine d'un lâche désir, &mdash; qu'il
-ne la suive, qu'il ne la saisisse&hellip; Oh! que ferait-elle?&hellip;
-sinon mourir sur son c&oelig;ur!&hellip;</p>
-
-<p>Mais elle a le temps d'ouvrir la grille, de sauter
-dans la voiture qui attendait, de jeter une
-adresse&hellip;</p>
-
-<p>Philippe ne s'est-il pas élancé après elle?&hellip;</p>
-
-<p>Déjà le fiacre est parti, mais d'un essor modéré.
-La pente montante de la chaussée empêche
-d'avancer bien vite.</p>
-
-<p>Marcienne abaisse une vitre, regarde en
-tremblant par la portière. N'a-t-elle pas entendu
-un appel?&hellip; des pas précipités sur le trottoir?&hellip;</p>
-
-<p>Oh! l'ardeur insensée de son regret&hellip; Le flot
-suffocant de son espérance&hellip; Des images tumultueuses&hellip;
-Les accueils de naguère&hellip; Un rire d'enfant
-sous la moustache brune&hellip; Les fines dents
-luisent, appellent ses lèvres&hellip; Et voici la tête chérie
-appuyée entre ses seins&hellip; Puis, &mdash; quelle palpitation
-de tout son être! &mdash; le banc où ils se
-disaient : «&nbsp;Au revoir.&nbsp;» Comment?&hellip; Jamais!&hellip;
-plus jamais!&hellip;</p>
-
-<p>Philippe ne l'a pas suivie&hellip; La rue déjà sombre
-est d'une solitude poignante entre les estompes
-vaporeuses des branchages.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Sélys avance le buste hors de la
-voiture. Elle va enjoindre au cocher de retourner.</p>
-
-<p>Mais, tout à coup, l'écrasement d'une infinie
-désolation la rabat sur les tristes coussins du
-fiacre. Elle ne prononce pas l'ordre qui lui sautait
-du c&oelig;ur aux lèvres. Qu'allait-elle faire?
-Revenir&hellip; Jeter dès le seuil le cri de son amour
-éperdu, tomber entre les bras qui l'écartaient
-tout à l'heure dans la colère, et qui se refermeraient
-sur elle dans un délire de passion&hellip;
-Quel sacrilège n'accomplirait pas leur folie?&hellip;</p>
-
-<p>Et voici que la reprennent les flots de la vie
-implacable, cet océan de tout ce qui n'est pas son
-amour, les lourdes houles qui, lame après lame,
-l'ont emportée loin de l'île heureuse.</p>
-
-<p>Des préoccupations terribles l'assiègent. Va-t-elle
-trouver Charlotte encore vivante? Ne vient-elle
-pas, par son absence follement prolongée,
-d'ajouter une angoisse aux angoisses de cette
-agonie? Elle s'accuse&hellip; N'est-ce pas abominable
-de sangloter sur des voluptés perdues, alors que
-là-bas, dans la chambre assourdie et lugubre,
-on arrache trois petits orphelins de demain aux
-lèvres mourantes de leur mère?&hellip; Auprès d'un
-pareil drame, qu'est le désastre de son coupable
-c&oelig;ur, de sa chair dévastée d'amour?&hellip;</p>
-
-<p>Ah! Marcienne peut tendre l'effort de son
-énergie morale, de sa raison, de sa pitié. Elle
-peut se raidir, se condamner, se contraindre.
-Rien ne prévaudra contre la douceur désespérée
-de ce qu'elle étouffe et broie au fond d'elle-même.</p>
-
-<p>Croit-elle vraiment que tous les rayons de
-joie ou toutes les larmes de l'univers arrêteraient
-pour une minute le retour obstiné de sa pensée
-vers la rue lointaine, la grille close, le jardin
-mort, la croisée, &mdash; encore éclairée peut-être, &mdash; de
-la chambre?&hellip;</p>
-
-<p>Philippe y est-il? Et que fait-il?&hellip; Oh! le
-mystère de ce qu'il éprouve en ce moment&hellip;
-Lire dans son c&oelig;ur, ne serait-ce pas pour elle
-plus inestimable que de découvrir le secret des
-mondes?</p>
-
-<p>Machinalement, par les vitres du fiacre, elle
-voit défiler le piétinement de la foule, papilloter
-les lumières aux étalages des magasins ou
-dans les vestibules des maisons. Elle songe à
-l'inconnu de toutes ces portes presque pareilles,
-qui laissent voir, dans la clarté vive du gaz, la
-netteté d'un tapis, le miroitement du stucage, et
-au delà desquelles on devine la spirale de l'escalier
-montant vers le secret des existences. Il y a
-quelque chose d'un peu inquiétant dans la multitude
-de ces allées vides et claires que l'immense
-ville ouvre toutes larges sur l'obscurité
-des trottoirs.</p>
-
-<p>Elles sont si paisibles : elles n'ont pas l'air de
-se creuser vers le gouffre des vies profondes. Elles
-se ressemblent : et ne trahissent rien des passions
-qui les traversent.</p>
-
-<p>Leur fascination sur Marcienne s'exerce malgré
-l'espèce d'engourdissement où elle essaie
-de s'anéantir. Toutes ces portes&hellip; Toutes ces
-portes!&hellip; Que d'amants les ont franchies dans
-l'angoisse atroce d'un déchirement tel que le
-sien!&hellip;</p>
-
-<p>Elle frissonne&hellip; Elle ferme les yeux pour ne
-plus les voir&hellip; L'horreur des séparations lui semble
-inscrite sur tous les seuils.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Charlotte Fromentel ne mourut pas.
-Elle fut sauvée par ce qu'on est convenu
-d'appeler un miracle, et ce qui
-n'est que l'enchaînement d'effets très apparents
-à des causes très secrètes, sans aucune dérogation
-aux lois naturelles.</p>
-
-<p>Certains esprits fervents croient que l'extrême-onction
-opère parfois des guérisons extraordinaires.
-Charlotte assura Marcienne que c'était
-son serment qui l'avait retenue au bord du tombeau.
-La reconnaissance qu'elle témoigna à sa
-belle-s&oelig;ur, la foi absolue qu'elle montra dans
-la parole si solennellement donnée étaient de ces
-liens capables d'engager davantage une femme
-du caractère de M<sup>me</sup> de Sélys.</p>
-
-<p>Pourtant il fallut plus encore pour que l'amante,
-affolée de douleur, ne manquât pas à la
-promesse jurée.</p>
-
-<p>Il fallut toutes les frêles contingences matérielles
-et morales qui, même plus ténues que des
-fils de la Vierge, forment la chaîne infrangible
-du Destin.</p>
-
-<p>Ce furent, pendant les premiers jours, les alternatives
-qui tinrent Charlotte littéralement suspendue
-entre la vie et la mort.</p>
-
-<p>Puis, sitôt qu'un réel espoir s'annonça, la nécessité
-d'emmener la convalescente, de la soustraire
-à l'aigre printemps de Paris, de la conduire
-vers le soleil, vers le Midi, où elle pourrait reprendre
-ses forces au grand air, dans les brises
-vivifiantes de la Méditerranée.</p>
-
-<p>Il paraissait tout simple que Marcienne l'accompagnât,
-car Jacques Fromentel se trouvait
-retenu à Paris par l'achèvement de deux toiles
-destinées au Salon.</p>
-
-<p>Mais surtout Charlotte le voulait. Sa victoire
-définitive était à ce prix. Elle serait retombée
-malade d'inquiétude si elle avait dû rester seule,
-au loin, durant de longues semaines, laissant
-Marcienne exposée au dangereux vertige, et la
-sécurité de son frère au péril d'une défaillance.</p>
-
-<p>Et si Marcienne, elle aussi, souhaita ce départ,
-c'est qu'elle se sentait à bout de force dans le
-glacial silence de Philippe.</p>
-
-<p>Le jeune homme pouvait lui écrire. Jamais
-M. de Sélys n'ouvrait les lettres de sa femme.
-D'ailleurs, par une convention prudente, celles
-de l'amant étaient toujours enfermées dans une
-seconde enveloppe, portant un nom imaginaire,
-avec prière à M<sup>me</sup> de Sélys d'y ajouter l'adresse.
-En cas d'accident, c'était une double barrière, et
-la possibilité d'une plausible explication. Une
-correspondance de ce genre comporte toujours,
-il est vrai, un danger. La catastrophe du billet
-trouvé par Charlotte en était la preuve. Mais
-comment ne pas y recourir quand leurs deux
-pauvres c&oelig;urs séparés n'avaient plus que cette
-ressource pour se parler encore, pour s'assurer de
-leur impérissable tendresse, pour s'illusionner
-peut-être dans la complicité d'une espérance?</p>
-
-<p>Cependant les courriers, l'un après l'autre, apportaient
-les messages des relations mondaines,
-les enveloppes chargées d'écritures indifférentes.
-(Avec quelle exécration Marcienne les reconnaît
-et les écarte, comme si leur banalité eût exprès
-déçu la tremblante ardeur de son désir!&hellip;) Pas
-un mot de M. d'Orlhac.</p>
-
-<p>Est-ce une tactique pour la reprendre?&hellip; Une
-cruauté pour la punir? Peut-il vraiment croire
-qu'elle manque d'amour? N'imagine-t-il pas ce
-qu'elle endure? Se la figure-t-il, pendant les
-longues heures d'immobilité dans cette chambre
-de malade, avec les tristesses qui l'entourent et la
-dévorante torture intérieure? N'est-ce pas à devenir
-folle ou à mourir? Quoi! pas un mot de
-pitié, d'encouragement, pas même un reproche!
-Car un élan, fût-ce de violence et d'injustice, serait
-préférable à cette résignation qui ressemble
-à du dédain&hellip; à de l'oubli!</p>
-
-<p>Elle attend, sans écrire elle-même, &mdash; moins
-par orgueil que pour ne pas se priver du spontané
-retour d'une affection qu'elle veut croire distincte
-de la volupté, mais dont la plus faible marque
-réveillerait l'enivrement des caresses.</p>
-
-<p>Au bout d'une semaine pourtant, elle n'y tient
-plus. Elle adresse à Philippe quatre pages qui ne
-sont qu'un long gémissement. Et voici la réponse
-qu'elle reçoit :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind i">«&nbsp;Chère Marcienne,</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Ta douce et triste lettre me fait presque penser
-que tu m'aimes encore.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Je t'attends chaque jour. Je t'attendrai jusqu'à
-ce que tu m'écrives d'abandonner notre nid d'amour,
-de le fermer comme un tombeau, de ne plus m'asseoir
-sur notre banc, les yeux attachés à la porte, dans l'espoir
-de te voir paraître.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;N'aie pas la démence de croire qu'il y ait deux
-façons dont nous puissions nous aimer. Songe à mes
-yeux au fond de tes yeux&hellip; Songe à ma bouche contre
-la tienne&hellip;</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Viens, ma Maîtresse, viens&hellip; Oh! bientôt,
-dis?&hellip; Est-ce demain que tu m'apporteras tes lèvres?&hellip;</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Je t'aime, je t'aime&hellip;</p>
-
-<p class="c i">«&nbsp;Ton amant,</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;<span class="sc">Philippe.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Appel brûlant de la chair&hellip; Indifférence de l'âme.</p>
-
-<p>Marcienne ne se dit pas que cette indifférence
-pouvait être feinte. A dessein, le jeune homme
-évitait la discussion des devoirs, la sympathie
-pour les luttes épuisantes, la considération des
-scrupules.</p>
-
-<p>Il l'attendait&hellip; O tentation!&hellip; Il l'attendait&hellip;
-Voilà tout. La tombe ouverte, le remords qui déchire,
-les serments qu'on foule, la délicatesse
-qu'on bafoue, tout ce qui labourait cette conscience
-de femme, il voulait l'ignorer&hellip; Il ouvrait
-les bras, il évoquait les baisers, il sollicitait l'union
-de leurs bouches&hellip; Vertige!</p>
-
-<p>Il l'attendait&hellip; Demain, à l'heure coutumière,
-il serait là-bas, sur leur banc&hellip;</p>
-
-<p>Oh! dans Marcienne l'idée de l'action possible,
-le geste de sa main sur la serrure&hellip; La grille
-qu'elle entr'ouvre&hellip; et le voici, <em class="small">LUI</em>, l'éternellement
-aimé!&hellip;</p>
-
-<p>Pendant tout le jour, au chevet de Charlotte,
-pendant la nuit, où elle veut remplacer la garde,
-dans un acharnement à se dépenser, à se briser,
-étendue tout habillée sur un divan, les yeux au
-cercle de la veilleuse qui palpite là-haut sur la
-pâleur du plafond, Marcienne accomplit la répétition
-imaginaire d'une scène qui peut-être ne se
-représentera plus jamais.</p>
-
-<p>Qu'en sait-elle?&hellip; Demain décidera&hellip; Ah! du
-moins pour aujourd'hui l'illusion, l'image&hellip; La
-pente de la rue, la petite porte&hellip; sa clef qui tourne, &mdash; oh!
-les battements dans sa poitrine! &mdash; le
-gravier qui crie sous ses pas&hellip; l'odeur froide du
-gazon d'hiver&hellip; le baiser de Philippe!&hellip;</p>
-
-<p>Le lendemain eut lieu la dernière crise qui
-faillit emporter Charlotte. A certains instants,
-on crut qu'elle avait cessé de vivre. M<sup>me</sup> de Sélys
-ne la quitta pas.</p>
-
-<p>Elle décrivit, dans une lettre à Philippe, les détails
-de ces terribles heures. Sans la gravité de la
-situation, aurait-elle résisté à l'entraînement de
-tout son être vers celui qui l'attendait? Elle ne
-pouvait le dire, et elle le laissa lui-même dans le
-doute. Mais, accablée jusqu'à une espèce de fatalisme
-par l'excès de ses émotions, elle montra
-une mélancolique acceptation du destin qui parut
-glacée à la fièvre de l'amant.</p>
-
-<p>Il crut à la raison et à l'orgueil de cette femme,
-à qui cependant la moindre évocation de lui-même
-ôtait toute raison et tout orgueil. Il la supposa
-presque guérie, alors qu'elle agonisait du
-désir de sa présence. Une démarche, un mot de
-lui à certaines heures, et le torrent de leur amour
-eût tout emporté. Mais, dans son obstination
-amère, il s'abstint d'accomplir cette démarche,
-de formuler ce mot, il se renferma dans son silence, &mdash; ce
-silence dont Marcienne, de son côté,
-n'imaginait guère la détresse.</p>
-
-<p>Et ce qu'il y avait de mutuellement impénétrable
-dans leurs c&oelig;urs s'éleva entre eux brusquement,
-comme un mur, dès que l'intimité profonde
-des caresses ne leur donna plus l'illusion
-de se comprendre.</p>
-
-<p>Quand Marcienne eut décidé de partir pour le
-Midi, elle écrivit à Philippe :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="i">«&nbsp;Tu m'as dit, mon bien-aimé, de t'avertir quand
-tu ne devrais plus m'attendre, dans notre jardin, sur
-notre banc&hellip;</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;O Philippe, c'est moi, ta maîtresse, ta Marcienne,
-qui ne vivais que pour la douceur de tes baisers,
-c'est moi qui viens t'adresser cette affreuse
-prière.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Et pourtant je t'aime, cher être adoré!&hellip; Je
-t'aime comme aux jours où tu m'as enivrée le plus
-follement. Je t'aime de tout mon c&oelig;ur, de tout mon
-corps, avec des regrets qui me déchirent, avec des
-sanglots atroces et le désir incessant de tes baisers.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Je t'aime, Philippe&hellip; Je t'aimerai toujours.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Ce «&nbsp;toujours&nbsp;» que tu me demandais, qui me
-faisait peur parce que dans si peu de temps je deviendrai
-pour toi une vieille femme, crois-tu que j'aie un
-instant cessé de l'avoir dans le c&oelig;ur depuis que tu
-m'as serrée dans tes bras, que tu as pris mes lèvres?</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Mais pouvais-je te le dire, avec mes dix ans de
-plus que toi, qui, au fond, nous ont séparés plus que
-tout le reste?</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Tu vois, je te parle de mon âge, moi qui faisais
-semblant de l'oublier pour que tu n'y penses jamais.
-Je ne suis plus coquette&hellip; Je voudrais que tu puisses
-apercevoir mes rides&hellip; Oui, les rides qui me viennent
-autour des yeux à force de t'avoir pleuré.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Peut-être comprendrais-tu la fatalité des choses.
-Tu ne m'accuserais plus de prendre tout au tragique,
-parce que tu pressentirais, mon cher enfant de vingt-huit
-ans, que je n'ai plus le droit de partager la folie
-adorable de ta jeunesse. Tu me regretterais moins
-aussi. Car tu me regrettes, &mdash; ne dis pas non, mon
-amour! &mdash; malgré ton cruel silence.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Il m'en coûte de te montrer ma misère, ma faiblesse.
-Il m'en coûte de t'avouer que, même loin de toi,
-il me sera douloureux, à cause de toi, de perdre ma
-beauté, que tu aimais.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Je voudrais toujours retrouver dans mon miroir,
-avec tout ce qui te plaisait en eux, ces yeux qui reflétaient
-les tiens, ces cheveux que tu dénouais, ces lèvres
-où tu ne te lassais pas de poser les tiennes.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;A mesure que mes traits se flétriront, il me
-semble que je te perdrai davantage, petit à petit,
-chaque jour. Oserai-je évoquer tes caresses devant
-un visage auquel tu ne te soucierais plus de les
-donner?&hellip;</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;O mon adoré, si tu souffres&hellip; plains-moi quand
-même. Tu ne peux pas imaginer ce qu'est ma souffrance!&hellip;</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;En songeant que ceci est un adieu, de moi à toi,
-Philippe&hellip; de moi à toi!&hellip; je me sens convulsée
-d'épouvante&hellip; Comment subir?&hellip; Ah! je ne puis
-achever&hellip; Mon c&oelig;ur éclate&hellip; Les larmes m'aveuglent&hellip;</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Je te donne mes lèvres&hellip; Je me donne toute à
-toi, en pensée, follement, une dernière fois&hellip; Ne
-doute pas de mon amour&hellip; Mais l'heure devait
-venir&hellip; Elle est venue trop tôt, hélas!&hellip; Pourtant, ce
-serait folie de ne pas l'entendre sonner.</p>
-
-<p class="i">«&nbsp;Adieu, Philippe&hellip; Je pleure&hellip; Je t'aime&hellip; Et
-je suis encore</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;Ta <span class="sc">Marcienne</span>.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Lorsque Philippe lut cette lettre, il lui sembla
-qu'un gouffre immense s'ouvrait entre Marcienne
-et lui. Il la voyait, sur l'autre rive, tout à coup
-étrangère, inaccessible, lointaine.</p>
-
-<p>Jusque-là il avait espéré. Surtout en apprenant
-la convalescence de Charlotte. Maintenant il découvrait
-que les c&oelig;urs, une fois écartés l'un de
-l'autre, ne se rejoignent plus. Leur amour vivait
-encore, d'une vie déchirante, infiniment douloureuse,
-mais la saveur ineffable en était morte.
-Jamais, quand ils le voudraient tous les deux, ils
-ne ressusciteraient les jours d'autrefois. Lorsque
-les lèvres ont pu prononcer l'adieu, quelque
-chose se détache et se brise, que rien ne saurait
-renouer.</p>
-
-<p>Mais comment M<sup>me</sup> de Sélys imaginait-elle
-que la passion fougueuse de son amant s'amollirait
-jusqu'à la bienfaisance des larmes, de la résignation,
-de la mutuelle pitié?</p>
-
-<p>Le lendemain même du jour où elle lui avait
-écrit sa lettre d'atroce héroïsme, &mdash; mais où il ne
-voulut voir que l'orgueil de la femme incapable
-d'attendre les atteintes des années qui lui enlèveront
-son jeune amant, &mdash; M. d'Orlhac, poussé par
-on ne sait quel âpre besoin de haïr et de souffrir,
-se rendit au Palais pour entendre plaider Édouard
-de Sélys.</p>
-
-<p>C'était dans un procès politique qui forme désormais
-une page de l'histoire de ce siècle.</p>
-
-<p>Le grand avocat y remporta un extraordinaire
-triomphe.</p>
-
-<p>Et le matin suivant, comme Philippe revenait
-du Bois à cheval, après n'avoir rencontré que des
-gens occupés de ce succès incomparable de barreau,
-le hasard voulut qu'il croisât la voiture découverte
-où, dans la douceur d'un air de printemps,
-M<sup>me</sup> de Sélys faisait faire à sa belle-s&oelig;ur
-une première promenade.</p>
-
-<p>De loin il aperçut Marcienne, qui riait.</p>
-
-<p>Il ne se dit pas que ce rire était peut-être une
-inconsciente crispation nerveuse, ou quelque
-effort pour égayer la malade, si faible encore, si
-amaigrie, si pâle.</p>
-
-<p>Il mit son cheval au petit galop, salua, passa&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Six semaines plus tard, à Nice, au moment
-même où Marcienne venait de lire dans un journal
-la nomination de M. Philippe d'Orlhac au poste
-de deuxième secrétaire dans une ambassade éloignée,
-elle reçut une enveloppe sur laquelle, avec
-un émoi indicible, elle reconnut la chère écriture.</p>
-
-<p>Elle l'ouvrit.</p>
-
-<p>Un papier apparut, dont l'aspect la transperça
-plus que ne l'eût fait un couteau enfoncé jusqu'à
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>C'étaient les vers de flamme et de caresse
-adressés par elle à son amant au lendemain de
-leur plus inoubliable soir. Il les lui renvoyait!&hellip;</p>
-
-<p>Défaillante d'une angoisse que rien ne peut
-peindre, Marcienne reconnut d'abord les dernières
-lignes, que Philippe, en la férocité de son
-chagrin, avait entourées farouchement d'un trait
-d'encre :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">«&nbsp;<i>Dans la tombe qu'on m'emporte,</i></div>
-<div class="verse"><i>Pourvu que ma lèvre morte</i></div>
-<div class="verse"><i>Soit close par tes baisers!&hellip;</i>&nbsp;»</div>
-</div>
-
-<div class="gap c"><img src="images/deco2.png" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-<div class="top6em c"><img src="images/deco3.png" alt="" /></div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i>Achevé d'imprimer</i><br />
-<span class="small">le dix-sept février mil huit cent quatre-vingt-dix-huit</span><br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-ALPHONSE LEMERRE<br />
-6, <span class="xsmall">RUE DES BERGERS</span>, 6<br />
-<i>A PARIS</i></p>
-
-
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
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-<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-<div style='display:block;margin:1em 0'>
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-</div>
-
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-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation&rsquo;s web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block;margin:1em 0'>
-For additional contact information:
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-Chief Executive and Director<br />
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