summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/64091-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/64091-0.txt')
-rw-r--r--old/64091-0.txt8308
1 files changed, 0 insertions, 8308 deletions
diff --git a/old/64091-0.txt b/old/64091-0.txt
deleted file mode 100644
index 20ec7c3..0000000
--- a/old/64091-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,8308 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of L'esprit impur, by Auguste Gilbert de
-Voisins
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'esprit impur
-
-Author: Auguste Gilbert de Voisins
-
-Release Date: December 22, 2020 [eBook #64091]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Image source(s): https://archive.org/details/lespritimpurroma00gilbuoft
-
-Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT IMPUR ***
-
-
-
-
-
- GILBERT DE VOISINS
-
- L'ESPRIT IMPUR
-
- --ROMAN--
-
-
- ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie
- 21, rue Hautefeuille, Paris
-
- Succursales:
- Paris, 116, Boulevard Saint-Germain
- Zurich, 7, Tiefenhöfe--Paradeplatz
-
- MCMXIX
-
-
-
-
-_DU MÊME AUTEUR_:
-
- LA PETITE ANGOISSE, roman.
- POUR L'AMOUR DU LAURIER, roman.
- LE DÉMON SECRET, roman.
- SENTIMENTS, critique.
- LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG.
- LE BAR DE LA FOURCHE, roman.
- L'ENFANT QUI PRIT PEUR, roman.
- ÉCRIT EN CHINE.
- LE MIRAGE, roman.
-
-_Prochainement_:
-
- FANTASQUES, petits poèmes.
- LE JOUR NAISSANT, roman.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-_Trente exemplaires sur vergé d'Arches (dont 15 hors commerce)
-numérotés._
-
-
-_Copyright by G. Crès et Cie, 1919_
-
-Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous
-pays.
-
-
-
-
-A
-
-FERNAND DROGOUL
-
-_TEMPORIS_
-
- _IN MEMORIAM PRÆTERITI
- IN INTENTIONEM FUTURI
- ET IN LAUDEM PRÆSENTIS_
-
-G. V.
-
-
-
-
- SOYEZ BÉNI, MON DIEU, QUI DONNEZ LA SOUFFRANCE
- COMME UN DIVIN REMÈDE A NOS IMPURETÉS.
-
-BAUDELAIRE.
-
-
- CELUI A QUI IL A ÉTÉ DONNÉ DE SOUFFRIR DAVANTAGE,
- C'EST QU'IL EST DIGNE DE SOUFFRIR DAVANTAGE.
-
-DOSTOIEVSKY.
-
-
-
-
-L'ESPRIT IMPUR
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-UN PANTIN DE BOIS
-
-
-Jacques Damien regarda autour de lui avec un peu d'ironie. Lentement il
-se promena de droite et de gauche, reconnut des meubles, des tableaux,
-divers objets, sourit à une petite boîte en laque rouge, posée sur un
-socle noir, feuilleta, debout, un roman ouvert sur le bureau, leva le
-coin de la tenture qui fermait la pièce, jeta un coup d'oeil dans le
-salon, puis, après avoir, du doigt, redressé contre le mur un cadre
-oblique, se déclara satisfait.
-
-«Oui, murmura-t-il, ça peut aller. Deux ou trois jours encore, pour la
-mise au point, mais, le tapis une fois posé dans l'antichambre et le
-piano en place, je serai vraiment chez moi.»
-
-Il s'assit à son bureau. Son visage rasé avait repris un air tranquille.
-Quelques instants avant, on eût dit que Damien se moquait de tout, de
-cette tenture rouge qu'il aimait pourtant, de ce fauteuil de cuir, de ce
-vase chinois, de lui-même aussi. Maintenant, il écrivait une lettre
-d'affaires un peu longue et commençait à s'ennuyer. Seul un petit spasme
-bref du coin droit de la bouche montrait qu'il n'avait pas retrouvé tout
-son calme.
-
-Durant qu'il séchait une page sur le papier buvard, il s'interrompit
-soudain et, se rejetant en arrière, porta une main à son front.
-
-«Oh! s'écria-t-il à voix haute, pourvu que ce soit fini! pourvu que je
-me sois trompé!»
-
-Il entendit alors que l'on sonnait à la porte de l'antichambre et se
-rasséréna.
-
-«Sans doute, voilà Gautier. Oui, deux coups de sonnette, c'est lui.»
-
-On soulevait la tenture.
-
-«Je me sens tout à fait dépaysé, dit Gautier Brune en entrant, mais cela
-me paraît fort bien, très réussi, très toi-même. Ton billet était
-pressant: je suis venu, aussitôt mon déjeuner avalé... Rien de grave?
-
---Excuse-moi si je t'ai dérangé, mon ami, et merci d'être arrivé si
-vite. Donne-moi toute ta journée; nous aurons peut-être à causer
-longuement: il y a matière. Nous dînerons ensemble. Pour l'instant,
-assieds-toi; ce nouveau divan est remarquable.»
-
-Réunis, ils retrouvaient vite cette allure paisible et sûre que permet
-une longue affection sans orages. On eût dit, à les voir, de deux
-indifférents, si, de temps à autre, un sourire, une passagère expression
-d'angoisse, un regard fraternel et confiant, ne donnaient à leur
-entretien toute sa qualité. Ils se connaissaient bien pour s'être connus
-depuis l'enfance. Ils ignoraient ces instants d'inquiétude qui troublent
-l'amitié. On sentait qu'entre eux il n'y avait jamais eu aucun sujet de
-plainte. Leur assurance provenait de là, comme leur sérénité coutumière.
-
-«Jacques, je t'avoue que ton billet ne m'a, d'abord, pas rassuré du
-tout, dit Gautier Brune; il n'était guère du ton que l'on prend pour
-demander à un ami son avis sur une installation nouvelle, et puis j'ai
-songé aux heures que tu viens de vivre. Mon pauvre Jacques! cette
-rupture a donc été pénible?»
-
-La tête en avant, les coudes aux genoux, les mains tendues, il parlait à
-voix presque basse. Gautier Brune n'aimait le bruit ni chez lui-même, ni
-chez les autres; sa nature y répugnait, ainsi qu'à toute violence hors
-de propos, mais, par contre, il prisait les violences utiles, une
-réponse nette, fût-elle meurtrière, un geste dur, bien placé.
-
-«Et tu as souffert?»
-
-Ce regard quêteur par lequel il interrogeait son ami le montrait en
-entier. Certains mouvements fugitifs du visage expliquent toute une
-façon d'être, de sentir, de comprendre et d'aimer.
-
-Jacques Damien éclata d'un rire aigu.
-
-«Ah! mon vieux! combien tu te trompes!»
-
-Brune laissa paraître quelque mauvaise humeur. De larges épaules, de
-vigoureuses mains, redoutables mais intelligentes, une solide carrure
-que sa taille moyenne affirmait encore, donnaient, chez cet homme de
-vingt-cinq ans, aux cheveux châtain clair, une singulière impression de
-force. Cette impression, le visage glabre dont la mâchoire était trop
-carrée, l'eût accentuée jusqu'à la brutalité, si les yeux ne l'avaient
-presque démentie, des yeux gris, pleins de douceur, des yeux
-accueillants et tranquilles.--Gautier Brune se portait bien, son teint
-frais en témoignait, comme les méplats lisses de sa figure franche et
-nue. Il prenait plaisir à se tenir en main, à se sentir maître de son
-corps; il y trouvait une satisfaction très consciente, il en était fier.
-
-Damien l'avait agacé par son rire sans gaîté. Il le lui dit:
-
-«Mon petit Jacques, même en y mettant la meilleure volonté, je ne vois,
-dans ce que je t'ai raconté, rien de drôle.
-
---Ecoute, illustre médecin; pour m'excuser, je te raconterai, en
-quelques mots, la fin de mon idylle.»
-
-Damien sourit encore, non plus par pose, mais pour se faire pardonner un
-éclat de rire qu'il regrette.--Ah! que Jacques ressemble peu à son ami
-Gautier Brune!--Un grand diable dégingandé, aux allures de pantin,
-vigoureux cependant, sans rien de maladif, le corps marqué d'une façon
-de désossement étrange, dû à sa maigreur, à sa souplesse d'acrobate, à
-sa haute taille.--Des cheveux blond pâle, plaqués, découvrent un grand
-front; les yeux, d'un bleu clair que l'on dirait parfois verdâtre, sont
-faits pour le rêve. Leur regard sait se confier, se retenir, sait
-implorer, sait plaire.
-
-Le reste de la figure, d'une beauté un peu molle, régulière mais sans
-accent, déçoit: un nez trop fin, une bouche élégante, un menton rasé
-comme la lèvre, dessiné d'un trait qui manque de vigueur. On devine, à
-ne voir que cette partie de la figure, un homme faible, mais le large
-front découvert, mais les yeux pleins de mélancolie, d'ironie ou de
-joie, de douceur aussi, n'offrent rien de banal. Particulière, enfin,
-très particulière, cette maigreur osseuse de tout le corps, peut-être
-même étrange; d'ailleurs Jacques n'admettrait pas qu'on le plaisantât
-sur ses singularités physiques, et, jadis, plus d'un de ses camarades de
-collège s'était vu corrigé très rudement pour avoir usé du sobriquet
-«pantin de bois» qu'il tenait pour injurieux.
-
-«Voici, dit-il, comment cela s'est passé. L'histoire, au demeurant, est
-à peine amusante. Je m'étais débarrassé de ma petite garçonnière de la
-rue Daru, afin de m'installer ici, et fis part à Juliette de mes
-intentions. Elle s'en réjouit d'abord, pensant bien que je la
-supplierais avant peu de partager avec moi ce nouveau foyer... ce
-«nouveau foyer», tu entends? le mot n'est pas de mon invention! La jeune
-personne voulut donc me donner des conseils, choisir mes meubles, mes
-tentures, arranger, déranger, critiquer, écarter, proposer et disposer
-suivant son goût. Ah! cher Gautier, le goût de Mlle Juliette Lancy! Tu
-n'imagines pas cela! Elle n'aimait point le laid, non, elle aimait le
-médiocre; à une étoffe hideuse, elle préférait avec courage une étoffe
-sotte et, surtout, elle montrait un flair admirable pour distinguer
-l'authentique du faux, au bénéfice du faux, naturellement.
-
-«Sans doute aurais-je dû prendre mon mal en patience, mais, d'autre
-part, je me sentais un peu nerveux de ce seul fait que j'éprouvais un
-gros chagrin à quitter Maman, la maison où j'étais né, tant de
-souvenirs, tant d'habitudes anciennes, bien assises, tout cela que
-j'aimais et dont je me séparais avec brusquerie. Déjeuner et dîner
-souvent avec quelqu'un, c'est autre chose, crois-moi, que de vivre à ses
-côtés. Tu me diras que Maman demeure au premier coin de rue, à trois
-minutes d'ici; je le sais, mais les distances n'y font rien. Il me
-semble même que la sentir si proche augmente mon regret... non, pas mon
-regret: ma peine...
-
---Jacques, je ne comprends pas, interrompit Gautier Brune. Pourquoi donc
-as-tu...
-
---Laisse! Nous approchons de la péripétie de clôture.--Juliette devenait
-de plus en plus insupportable. Un jour, elle me fit une scène à propos
-des meubles de ma chambre à coucher, de vieux meubles de la maison, très
-sympathiques, très fraternels, qui restaient sans emploi et que Maman
-venait de me donner.
-
-«Jamais je ne coucherai là-dedans! criait Juliette; jamais je ne vivrai
-là-dedans! c'est lourd, c'est affreux!... C'est paysan!»
-
-«Mais, ma chère, lui répondis-je, exaspéré, je ne te demande pas d'y
-vivre, ni même d'y mourir... ni, surtout, d'y coucher!»
-
-«Il y eut alors une crise de rage, puis un long discours, résumé
-fiévreux de mes travers, de mes défauts, de mes ridicules, rappel de
-plusieurs actions fâcheuses dont je m'étais rendu coupable, de mille et
-un faits répréhensibles dont je porte la honte. Elle ne décolérait pas;
-elle en devenait laide! Oui, Juliette, à coup sûr une des plus belles
-filles que j'aie vues et qui, souvent, se montrait charmante, prenait un
-air de maritorne!
-
---N'abuse pas! interrompit Gautier. N'oublie pas que tu l'as aimée!
-
---C'est indubitable. J'ai aimé une jeune femme que je pouvais montrer,
-qui me faisait honneur, et dont le rire avait un joli ton. Cela a duré
-deux ans... Mais, j'achève. Un soir, elle perdit toute mesure, me
-reprocha de la quitter pour aller chez Maman, de ne jamais être auprès
-d'elle, de lui préférer mes amis, de ne pas reconnaître son talent
-théâtral... elle insista sur ce point... J'en passe. J'ai fini par la
-mettre à la porte le plus poliment du monde, et depuis lors, nous
-n'avons plus eu que des rapports épistolaires sans intérêt. J'ai tenu
-bon. Elle s'emploie maintenant dans une revue, à Montmartre, où elle
-chante: «Chatouillez mes gentils seins roses!» Le petit Lohéac est son
-amant.--Voilà.
-
---Pourquoi ne m'as-tu pas tenu au courant? dit Gautier. Une lettre n'est
-pas si pénible à écrire! Je pouvais toujours disposer de quarante-huit
-heures; un télégramme m'aurait amené tout de suite. Pour nous faire
-entendre l'un de l'autre, nous n'avons pas besoin de beaucoup de
-paroles!
-
---Que veux-tu! J'ai l'habitude, pendant l'année ronde, de te voir
-constamment; cette saison entière passée dans le Midi, (à propos,
-comment va-t-il, ton vieux client qui va mourir chaque soir et reprend
-goût à la vie aux premiers feux du jour?) ces vacances mordant sur
-l'automne, m'étonnaient. J'avais trop de choses à te dire et de genres
-trop disparates. Des lettres t'auraient paru insensées.»
-
-Gautier Brune ne répondit pas tout d'abord, puis, très lentement:
-
-«Merci, dit-il, mon vieux client va mieux et peut durer encore quelque
-temps. Mais parlons de toi: cela m'intéresse davantage. Tu m'étonnes, tu
-me chagrines, je ne te reconnais plus. Quatre mois d'absence
-suffiraient-ils pour te changer? Je ne comprends rien à ce que tu me
-dis! rien! Hier matin, dès mon retour, je vais chez ta mère; je t'y
-trouve; c'est là que j'apprends que tu n'habites plus avec elle.
-Pourquoi cette décision dont, manifestement, vous souffrez tous les
-deux? En sortant, tu me dis dans l'escalier: «J'ai rompu avec Juliette,»
-et tu t'éloignes. Ce matin, tu m'envoies un billet qui m'inquiète et
-m'appelle ici. Ce ne sont point là tes façons coutumières, surtout avec
-moi. D'ailleurs, chez ta mère où tu te montres toujours si exactement
-tel que tu es, sans artifices ni pose, tu paraissais absent, et je suis
-sûr qu'elle l'a remarqué.»
-
-Jusqu'alors, Jacques était resté presque immobile, à demi couché sur le
-divan, sans autres gestes que ceux commandés par les nombreuses
-cigarettes qu'il fumait. Ecoutant ou parlant, il regardait obstinément
-le plafond de la pièce et sa voix semblait froide, blasée. Il avait
-raconté cette rupture avec Juliette sur un ton indifférent, presque
-désintéressé, ainsi que l'on fait pour une anecdote banale, arrivée à
-autrui, mais, aux dernières paroles de Gautier, Jacques bondit avec
-souplesse, se redressa d'un coup par un sursaut de clown et s'écria, les
-yeux égarés soudain, les mains grandes ouvertes, opposées comme à
-l'ennemi que l'on repousse:
-
-«Maman l'a remarqué! Non! non! pas ça! pour l'amour de Dieu! pas ça! Que
-Maman reste en dehors de cette horreur! Oh! non! pas ça!»
-
-Il y avait vraiment de l'épouvante dans son regard et, dans son accent,
-une supplication pathétique, éperdue. Jacques gesticulait; sa figure,
-ridée soudain, semblait vieillie; un instant, ses dents, serrées et
-découvertes, grincèrent avec un petit bruit de meule.
-
-Cet air de pantin démesuré que lui donnait sa maigreur devenait tragique
-à ce moment; la figure mobile accentuait l'effet du corps souple par des
-yeux égarés, d'expression dure, et par une bouche vaincue, molle,
-tremblante, qui, depuis le grincement horrible de ses dents, demandait
-grâce.
-
-Gautier s'était levé. Il posa une main sur l'épaule de son ami, puis,
-sans hausser le ton:
-
-«Arrête-toi, dit-il, c'est assez.»
-
-Brusquement, Jacques Damien parut se figer tout entier et, sans plus
-bouger, debout, la face lâche, les bras tombants, Jacques Damien pleura.
-
-Gautier Brune reprit:
-
-«Jacques, tu ne m'as pas raconté ce dont tu souffres. Tu as donc perdu
-confiance en moi? Cette rupture n'est qu'un incident; j'ai eu tort de
-m'y attacher. Parle, maintenant, et je saurai comprendre. Tu pleures,
-Jacques! Tu pleures quand tu pourrais t'expliquer! Tu n'es pas fou de
-pleurer!»
-
-On eût dit que Damien n'avait pas entendu tout de suite les paroles de
-son ami. Elles lui parvinrent très lentement et de très loin. Peu à peu,
-il les recueillit, en pesa le sens et sa figure se reprit à vivre, ses
-yeux se délivrèrent de l'épouvante qui les possédait, ses bras se
-dégourdirent, sa bouche se raffermit. Un instant, il fut calme, un court
-instant, puis les tout derniers mots de Gautier le touchèrent: «Tu n'es
-pas fou de pleurer!» et Damien perdit pied de nouveau.
-
-Ce ne fut, au début, qu'un léger frémissement de la lèvre, mais ce
-frémissement se précisa, s'expliqua en un sourire et, bientôt, le
-sourire devint plus intense, devint narquois, devint cruel, jusqu'au
-moment où, les yeux encore mouillés, Jacques éclata d'un rire
-retentissant, bourru, jovial, goguenard, et qui s'accompagnait des
-mouvements les plus grossiers de la pâmoison comique. Plié en deux, les
-mains sur les cuisses, Damien riait. Soudain, il leva les bras en l'air,
-dans un de ces gestes simples et forts par lesquels la joie du coeur
-s'exprime parfois et qui ont toute la noble envergure d'une acclamation.
-
-«Bravo! cria-t-il, bravo! voilà qui est vraiment trouvé! Bravo, mon ami!
-Ah! la belle formule: «Tu n'es pas fou de pleurer!» Elle indique sans
-insister, elle laisse deviner, mais n'affirme pas; elle suppose... avec
-quelle élégance!... «Tu n'es pas fou de pleurer!» C'est d'une
-psychologie hors pair! Oui! tu seras un grand psychiâtre! Je te vois
-chef de clinique, demain soir! agrégé dès la fin de cette semaine! Je te
-vois à l'Académie de Médecine, occupant toutes les chaires à la fois,
-jouissant de tous les honneurs, couronné de toutes les roses et de tous
-les lauriers: «Tu n'es pas fou de pleurer!» Oui, mon ami, je suis fou...
-du moins, je commence... et, bientôt, je le serai tout à fait! Non, je
-ne suis pas fou «de pleurer»; c'est parce que je me sens fou que je
-pleure. Mais... mais... n'importe! Bravo, mon ami! Tu ne pouvais mieux
-dire!»
-
-Il se tut; il se laissa tomber mollement sur le divan et, d'une pauvre
-petite voix suppliante, ajouta:
-
-«Gautier! pas maintenant, je t'en prie! Je veux dormir un peu, dormir
-une heure sur ce divan; je ne dors plus! Ce soir, je t'expliquerai, mais
-pas maintenant! Je veux dormir... Reste près de moi.
-
---C'est entendu,» dit Gautier Brune.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-UN AUTRE PANTIN DE BOIS
-
-
-Il dormit, en effet, plus d'une heure, lourdement, sans bouger.
-
-«Comment te sens-tu? demanda Gautier Brune qui lisait une brochure,
-assis près du divan.
-
---Mieux, merci... bien... très abruti pourtant.
-
---Il te faudrait encore du repos, dit Gautier. Je te verrais volontiers
-dans ton lit.
-
---Un instant... Laisse-moi reprendre contact. Oh! j'ai du plomb dans le
-crâne!... Quelle heure est-il?
-
---Cinq heures et demie.
-
---Cinq heures et demie! Voyons! me reposer! Y penses-tu? Maman m'a dit
-qu'elle viendrait sans doute vers la fin de l'après-midi. J'ai de la
-chance de m'être réveillé à temps.»
-
-Il sauta à bas du divan et se secoua comme un chien mouillé.
-
-«Maman peut arriver d'un moment à l'autre. Devant elle, du moins, il
-faut que je me tienne; devant toi, je n'ai réussi qu'à me faire honte.
-Je ne me croyais pas si pleutre... mais oui, si pleutre! Que veux-tu?
-J'en avais trop lourd sur le coeur. Ces insomnies, ces heures affreuses
-de dépression, mais surtout ces insomnies! Ah! ne pas dormir, se
-retourner dans son lit jusqu'au jour, sentir le sommeil qui s'offre,
-puis se retire, méchamment! Je parle du bon sommeil, non du coup de
-trique inutile des drogues. Cela m'était déjà arrivé, mais, à ce point,
-jamais!... Et puis il y a la peur, la peur qui fait crier, et puis il y
-a... le reste!
-
---Le reste?
-
---Je t'en parlerai, mon ami. T'écrire ces choses, ce n'était pas la
-peine; d'ailleurs, je n'osais pas. Je t'en parlerai, ce soir, si tu
-veux. Oui, ce soir. Es-tu libre, ce soir? Nous irons dîner au cabaret.
-Je n'ai pas encore de cuisinière; elle n'arrive que samedi. Et nous
-finirons la nuit à Montmartre. Je t'en supplie, Gautier, ne prends pas
-ta figure de médecin: c'est à l'ami que je parle, et au camarade.
-
---L'idée me semble absurde, dit Gautier Brune, mais, au fait...»
-
-Il haussa les épaules.
-
-«Et maintenant, dit Jacques, va-t'en, mon petit. Je veux être seul avec
-Maman. Je t'attendrai ici, à huit heures moins un quart, en veston.
-
---Compris,» dit Gautier d'un air calme.
-
-Il rentra chez lui lentement, la tête basse, à petits pas. Ce qu'il
-venait d'entendre lui faisait une âme douloureuse, mais ce qu'il
-pressentait le torturait de façon plus cruelle encore.
-
-«Ah! le pauvre bougre! murmura-t-il, le pauvre bougre!... Et s'il
-savait!...»
-
- * * * * *
-
-Dès que Brune fut parti, Damien remit en ordre les coussins du divan,
-repoussa le fauteuil de cuir, déplaça quelques bibelots et, passant dans
-la chambre à coucher voisine, se regarda dans une glace. Son visage
-portait des traces indéniables de fatigue.
-
-«Pourvu que Maman ne remarque rien... Heureusement, le jour baisse.»
-
-Il se lava la figure à grande eau, se recoiffa, puis sonna son valet de
-chambre.
-
-«Louis, apportez les fleurs que j'ai mises dans un bol à l'office.»
-
-Il disposa quelques roses rouges sur la cheminée du salon, d'autres,
-jaune et safran, sur son bureau et ouvrit la fenêtre, trouvant qu'il
-restait dans la pièce un relent de fumée un peu âcre.
-
-Penché sur la barre d'appui, Jacques Damien considérait la rue, les
-façades des maisons, les sommets d'arbres d'un square qui pointaient
-au-dessus des toits gris. Il tâchait de vivre dans l'instant présent; il
-se refusait à regarder l'heure échue; il s'obligeait à trouver un
-intérêt pittoresque aux ébats de ce chien qui parcourait un balcon,
-jappant menu, à ce gamin pressé, criant les journaux du soir, aux
-voitures qui passaient, aux lointains d'air où tournaient des oiseaux et
-que bleuissait le crépuscule, mais l'ombre moite de ce jour d'automne
-apportait, quoi qu'il en eût, sa mélancolie. Soudain, il aperçut une
-silhouette chère traversant la chaussée. Il lui fit un geste d'accueil,
-ferma la fenêtre et courut ouvrir la porte d'entrée. L'ascenseur haleta
-quelques instants.
-
-«Maman, c'est vraiment gentil d'être venue me voir. Donne-moi ce petit
-sac qui ne te sert de rien, enlève ton manteau, embrasse ton fils et
-permets qu'il te fasse les honneurs.»
-
-Une demi-heure plus tard, Mme Damien, assise sur le divan, causait avec
-Jacques qui lui servait une tasse de thé.
-
-«Je crois t'avoir tout montré, dit-il. Eh bien! franchement, que
-penses-tu de mon réduit?
-
---Ton réduit, d'ailleurs assez vaste, est arrangé de façon charmante,
-mon ami, et je t'en félicite...»
-
-Un sourire moqueur courut sur ses lèvres; elle reprit:
-
-«Il est même assez pratique, et je m'étonne, grand fantaisiste, que tu
-aies songé à lui assurer cette qualité-là. Je prends note de quelques
-petites choses qui te manquent.
-
---Maman chérie, tu es trop bonne! A ce propos... j'aurais bien besoin
-d'un supplément de coussins pour ce divan. Ne te paraît-il pas un peu
-nu?»
-
-Elle se retourna.
-
-«Oui, peut-être. Je t'en enverrai; je t'en ferai même quelques-uns avec
-les chiffons arabes et persans qui me restent... Tiens! Qu'est-ce donc
-que cela?»
-
-Elle montrait, fixée au coin du mur, debout sur une tablette et dominant
-la pile des coussins verts et rouges, une statue en bois, haute de deux
-empans, fruste mais d'un caractère singulier.
-
-«Comment! Je ne t'en avais pas parlé? C'est une idole de l'île de
-Pâques, fort rare. Elle vient droit du Chili, je te dirai un jour de
-quelle façon; l'histoire t'amusera.--Je l'aime bien, mon idole; elle me
-rappelle cette anecdote que l'on m'a racontée d'un explorateur qui,
-décrivant ses voyages à Baudelaire, maniait, roulait, culbutait et
-tracassait une statuette en bois de ce genre. Baudelaire semblait fort
-mal à son aise, ou, du moins, gêné. Il ne put, enfin, plus y tenir, et,
-d'une voix grave, un peu scandalisée: «Monsieur, dit-il, de grâce!
-Cessez de bousculer cette idole! Qui vous dit que ce n'est pas le vrai
-Dieu?»
-
---Je croirais plutôt que c'est le vrai Diable, répliqua madame Damien en
-riant, car il est affreux! affreux! malgré les beaux tons de rouille de
-son bois. Allons, raccroche ta poupée au mur.--Sur d'autres points, j'ai
-deux conseils à te proposer: d'abord, de mettre un rideau quelconque
-devant ces rayons de livres reliés qui sont trop près de la fenêtre et
-doivent recevoir le soleil en plein, puis, de bien vouloir, quand tu
-invites une dame à prendre le thé, ne pas l'obliger à vivre dans un
-éclairage de cave. On n'y voit goutte, mon enfant! Si ton électricité
-marche, allume une lampe, sinon, j'irai demander une bougie à la
-cuisine.
-
---Excuse-moi, Maman chérie!»
-
-Pourtant, Damien hésita et trouva quelque difficulté volontaire à
-tourner le commutateur, puis il s'en fut déranger des livres et des
-papiers sur son bureau. Sa mère le regardait fixement quand il revint
-dans la lumière.--Il se mit à parler aussitôt, d'une voix nerveuse:
-
-«Maman, j'ai des reproches à t'adresser, des reproches graves!
-
---De mon côté, interrompit madame Damien, je t'en dirai autant.
-
---Oh! Quoi donc?
-
---Parle, d'abord...
-
---Tu penses que je plaisantais? Je ne plaisante pas. Tu sais bien,
-Maman, que je déteste te voir ainsi vêtue! Voyons! Avec cette robe
-noire, on dirait que tu as plus de cinquante ans!
-
---Je n'en suis pas si loin, Jacques! J'en ai quarante-sept!
-
---C'est pas vrai! Tu as trente-cinq ans, tout juste! J'imagine mal
-comment tu t'es arrangée pour te procurer un fils de mon âge, mais tu as
-trente-cinq ans, cela est sûr... et tu joues à la vieille dame!
-Ecoute-moi: est-ce raisonnable? Tu serais en grand deuil que tu ne
-t'habillerais pas autrement!... Il y a tout de même de longues années
-que papa est mort!
-
---Tais-toi, mon petit! C'est aujourd'hui, précisément, le jour
-anniversaire de sa mort, et je reviens du cimetière.
-
---Ah!... Oh! pardon, Maman!... Mais, tu sais que j'aime à te voir vêtue
-selon ton âge apparent et dans un tout autre style. N'importe! J'ai fait
-une gaffe cruelle et m'en excuse.
-
---Embrasse-moi...»
-
-Il se pencha. De nouveau, elle le regarda avec attention, puis se pinça
-les lèvres, comme pour retenir un sanglot.
-
-«A mon tour, j'avais quelques reproches...
-
---Non, non, dit Jacques précipitamment. Pas aujourd'hui! Pas pour ta
-première visite! Et puis, j'ai mal dormi, très mal; je ne veux rien
-entendre de désagréable. Maman chérie, je m'y refuse!
-
---Alors, dit-elle, viens te coucher ici, mets ta tête sur mes genoux et
-repose-toi. Reste tranquille, ne bouge pas, ne parle pas.»
-
-Sans souffler mot, il obéit. Il se laissait aller à sa persistante
-fatigue; il ne réagissait plus: il se sentait si faible! il laissait sa
-mère lui caresser le front... Un quart d'heure après, il s'endormait
-encore.
-
-Du temps passa. Mme Damien regardait son fils. Elle aussi s'était
-retenue pendant cette visite. Maintenant, elle pouvait oublier sa
-contrainte, et le beau visage immobile, aux traits fermés, à la bouche
-vivante et volontaire, aux yeux sombres, montrait toute sa douleur.
-
-Elle glissa enfin deux coussins sous la tête du dormeur et s'échappa,
-légère. Avant de soulever le rideau rouge, elle se retourna. Un sourire
-courba ses lèvres quand elle vit, sur le divan, cette figure nue, si
-apaisée, ce front si large, sous les cheveux blonds en désordre, cette
-bouche entr'ouverte par le sommeil, et ces yeux clos.
-
-Dans l'antichambre, elle rencontra Gautier Brune qui venait
-d'arriver.--Ils causèrent quelques instants, debout.
-
-«Oui, dit Gautier, ces insomnies l'éreintent. Je voulais qu'il se
-reposât, mais, puisque c'est fait, il me semble qu'il n'y a nul danger à
-ce que Jacques passe une partie de la nuit dehors. D'ailleurs, il y
-tient beaucoup. Je dirai à Louis de le laisser dormir tard, demain. Ne
-craignez rien, je veillerai sur lui. Je n'ai pas à vous répéter,
-n'est-ce pas, Madame, que je l'aime bien?
-
---Je le sais, mon ami. Vous le prouvez assez... Au revoir!»
-
-Elle s'en fut, et Gautier entra dans le salon.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-AU RESTAURANT
-
-
-Un petit restaurant du quai de la Tournelle. La salle un peu basse, mais
-point encombrée; des garçons propres, méticuleux, aux gestes précis;
-leurs visages graves et fermés semblent consignataires d'un secret
-d'importance. Près d'une fenêtre de coin, Jacques Damien et Gautier
-Brune achèvent leur repas.
-
-«J'aime cet endroit, dit Damien; c'est un lieu de retraite; on y mange à
-bon escient. Cette salle a quelque chose de sérieux qui me divertit de
-façon bourgeoise et mesurée; la cuisine est sérieuse, elle aussi; le
-service est sérieux; trop, peut-être... et pourtant non! Je commence à
-goûter le genre Louis-Philippe. Enfin, la vue est parfaite.
-
---Ajoute aux vertus de l'endroit, dit Gautier Brune, que l'on peut y
-causer, ce que nous ne ferions certes pas aussi librement sur le
-boulevard.
-
---Sachons donc profiter de cette licence tout en buvant notre café, dit
-Jacques avec un sourire.»
-
-Ils se turent, un temps, puis Damien reprit:
-
-«Gautier, cela me gêne de t'avoir présenté un spectacle aussi excessif
-de larmes et de déclamation. Un homme qui pleure, ça peut faire de
-l'effet au théâtre, mais moi j'aurais dû exprimer ce que je sentais à
-moins de frais, plus posément. Si tu le veux bien, nous déciderons que
-l'incident est clos. Maintenant, je compte m'expliquer, sans gestes,
-sans vociférations et, surtout, sans mouchoir.
-
-«Il est évident que je me porte mal. Je m'en suis aperçu, il y a quatre
-mois environ (tu venais de partir pour le Midi), lorsque j'ai commencé à
-ne plus dormir. Une nuit sans sommeil, mon Dieu! c'est très désagréable,
-ce n'est pas tragique: on s'en donne une raison plausible et l'on se
-dit: je dormirai demain. Mais quand, le lendemain, on ne dort pas et le
-surlendemain non plus, et que, durant le jour, on est pris de brusques
-somnolences qui abrutissent sans reposer, alors mon ami, on finit par
-s'inquiéter. Tu étais absent. Le médecin que j'ai consulté...
-
---Qui ça? demanda Gautier.
-
---Le docteur Stéphane... rue de Courcelles...
-
---Je connais... Pas bête, mais vieux... Continue.
-
---Le docteur Stéphane m'a donc offert un fort joli bouquet de bonnes
-paroles douceâtres, en conclusion d'un examen très méticuleux et très
-long. A l'en croire, il me fallait une hygiène stricte, une chasteté
-relative... (je t'assure que ma rupture avec Juliette n'a aucun
-rapport!) de la tempérance et du bromure. De cette liste, je n'ai retenu
-que le bromure, sans autre effet notable que de m'accabler davantage.
-Tout cela serait peu de chose et je te dirais seulement: «mon ami, j'ai
-de cruelles insomnies qui m'ennuient fort», si je ne souffrais d'un
-supplément d'inquiétude qui, je te l'avoue, me désarçonne.
-
-«Un soir, je m'étais couché tôt, content d'avoir presque sommeil, mais
-tracassé parce que Maman se plaignait depuis quelques heures d'une
-horrible migraine, et tu sais si elle se plaint peu! Je lisais dans mon
-lit, assez inattentif à ma lecture, l'oreille tendue, au cas où l'on
-aurait besoin de mes soins et que l'on m'eût appelé. D'autre part, je me
-disais: «ai-je sommeil? n'ai-je pas sommeil? vais-je dormir?» Je lisais
-mal, je lisais avec peine: les lettres de la page dansaient étrangement
-devant mes yeux. J'éteignis enfin pour me donner du repos, mais ne fus
-pas long à rallumer. Au pied de mon lit, sur la traverse de cuivre, une
-tête, éclairée du dedans, de la taille d'une pomme et qui ressemblait à
-une pomme, avec un teint jaune et rouge de pomme, le même aspect
-luisant, ciré, d'objet neuf, souriait d'un sourire fendu et, lentement,
-dodelinait.
-
-«Mon petit Gautier, même aujourd'hui, j'ai peur d'y penser: il me semble
-que je pourrais la revoir, dodelinante et souriante, posée sur le
-bouchon de cette bouteille de cognac. Dès que je me trouvais dans
-l'ombre, soudain, la pomme reparaissait. On eût dit qu'elle était là,
-tout le temps, et comme eût fait une lumière subite, que l'ombre seule
-la révélait. Pourtant non... lorsque je rallumais, elle ne
-s'évanouissait que peu à peu, elle y mettait le temps, elle fondait dans
-la lumière, comprends-tu? et son sourire devenait triste en se perdant.
-Parfois les rêves donnent des visions toutes pareilles qui épouvantent,
-mais au matin on en rit. Un cauchemar, un simple cauchemar... Moi, je ne
-dormais pas!
-
-«Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas cédé tout de suite à la peur.
-J'ai résisté d'abord, je me suis donné des raisons. Cette pomme: une
-pomme que j'avais vue, la veille, à la devanture d'un fruitier, rue de
-Monceau. Je m'étais plu à la regarder, longuement, parce qu'elle faisait
-figure parmi les autres fruits plus ternes, plus modestes. J'avais même
-pensé la phrase: «Elle fait figure», et le mot «figure» prenait corps...
-Rien de plus simple!... Un souvenir prolongé. Cela explique peut-être;
-cela ne satisfait guère! J'en suis même arrivé, en désespoir de cause, à
-m'imposer une idée absurde: «J'ai mal aux yeux. Je veux croire que j'ai
-mal aux yeux. Il faut que j'aie mal aux yeux.» J'accepte aussitôt la
-proposition comme une certitude et j'agis en conséquence. Le lendemain
-même, Vialle, l'oculiste, m'affirme que mes yeux sont les meilleurs
-qu'il ait jamais examinés. Quel homme spirituel! il me permet, pour peu
-que l'envie m'en prenne et que j'y trouve le moindre plaisir, de
-dévisager le soleil, à l'occasion, et sans lunettes noires. Hélas! mon
-vieux Gautier! si flatteur que ce soit d'être comparé à un aigle, cela
-ne m'a pas guéri!
-
-«Deux nuits, souvent trois nuits par semaine, je revoyais sur la
-traverse de mon lit cette pomme souriante. Elle y restait, suivant sa
-fantaisie, quelques instants, une heure ou jusqu'au petit jour. Ah! j'ai
-cru, parfois, que je deviendrais fou sans plus attendre et qu'en entrant
-dans ma chambre, le lendemain, on verrait sur le lit une bête tordue,
-hurlante et baveuse. Hurler! J'avais une telle envie de hurler! Certains
-soirs, je devais me tenir ferme pour arrêter le moindre cri. Je savais
-qu'il m'eût fait perdre la tête, j'en étais sûr. Mon ami, j'ai lu,
-jadis, dans d'agréables romans psychologiques, la description d'un jeune
-homme de bonne famille qui, lâché par sa maîtresse, mordait son
-oreiller, et cela me paraissait bizarre, presque ridicule. Aujourd'hui,
-je connais le goût d'un oreiller où l'on plante ses dents: rien de
-savoureux, crois-m'en sur parole!
-
-«Tu peux imaginer la gueule que je présentais au réveil! Maman s'en
-apercevait bien! Et c'est alors, surtout, que je me suis laissé prendre
-par la peur. L'idée que Maman se rendrait compte, un jour, de tout cela
-m'épouvantait. Tu sais que mon père est mort quand j'avais douze ans,
-d'une façon... comment dire?... Allons! du courage! J'évite la
-difficulté... Reprenons.»
-
-Damien se mit à parler d'une voix plus lente, plus appuyée.
-
-«Tu sais, cher ami, que mon père est mort...
-
---Je sais, interrompit Gautier Brune. Passe!»
-
-Mais Damien poursuivit:
-
-«... Dans une maison de santé... que mon père est mort fou... Voilà!...
-Cette pensée ne me quittait plus. Je me disais: «Je vais suivre le même
-chemin et Maman souffrira, une seconde fois, tout ce qu'elle a déjà
-souffert.» Des craintes de cet ordre, s'ajoutant à la sombre mélancolie
-que je ressentais, me composaient une vie intenable. Il fallait mentir
-assidûment, il fallait expliquer mes yeux battus, ma pâleur, cette
-nervosité que je ne pouvais contraindre, certains gestes, certains
-regards inconscients, mais qui n'échappaient pas à un observateur
-affectueux... Voilà l'emploi de mes journées, mon ami... Et surtout, ah!
-oui, surtout il fallait me plaindre, me plaindre diplomatiquement, ni
-trop, ni trop peu. Mes insomnies... en ai-je assez joué de mes
-insomnies!... Maman est-elle convaincue qu'il n'y a rien d'autre?... Un
-beau soir, n'en pouvant plus, je me suis décidé à partir, à quitter la
-maison que j'aimais, si pleine de souvenirs, à m'installer chez moi. Les
-quelques bonnes heures où je me sentirais libre, je les passerais avec
-Maman; quant à mes nuits, eh bien, j'en garderais l'épouvante pour moi.»
-
-Gautier Brune n'avait pas encore prononcé une seule parole. Il écoutait.
-
-«Tu es vraiment un brave garçon, prononça-t-il posément de sa voix égale
-et calme. Je veux dire que tu es un garçon vraiment brave... Et depuis
-lors, comment te portes-tu?
-
---Je vais mieux, répondit Jacques. Cette rupture avec Juliette m'a
-secoué, je n'en disconviens pas, mais son effet, je pense, n'a pas été
-fâcheux: des discussions, des querelles, des scènes de ménage, cela
-occupe; d'ailleurs, je ne laissais pas d'en apprécier le côté comique.
-D'autre part, les vacances finies, j'ai repris, au musée, mes heures de
-bureau et je trouve un certain bénéfice à travailler régulièrement, à
-classer des paperasses, à me promener dans les salles du Louvre, à
-préparer une exposition et à réprimander, de temps à autre, les
-gardiens... Enfin, je sors beaucoup, je fais la noce, je fréquente des
-bars pittoresques et charmants...
-
---Est-ce bien utile? demanda Gautier d'un air sec.
-
---Mais oui! comment donc! ce sont des endroits pleins d'agrément, où
-l'on s'amuse... en quelle compagnie! Parfois, quand je rentre au matin
-chez moi, je dors mieux... pas toujours. N'importe, Gautier, je ne suis
-pas solide. Cela m'est à peu près égal, après tant de nuits blanches, de
-me sentir les reins brisés: une randonnée à cheval me fatiguerait de la
-même manière, mais je m'habitue mal à un cerveau courbatu... et puis
-j'ai peur que cela ne recommence, j'ai peur de revoir cette pomme!
-
---On tâchera que tu ne la revoies pas, mon ami!
-
---Ah! Gautier, j'avais si grand besoin de ton retour! Que veux-tu! les
-bonnes gens que j'ai consultés étaient, je n'en doute pas, animés des
-meilleures intentions à mon égard, mais ils ne savaient pas, ils ne
-pouvaient ni sentir, ni, par suite, comprendre, au lieu que toi, tu me
-connais depuis que nous jouions à saute-mouton sous les arbres des
-Champs-Elysées.
-
---Nous reparlerons de tout cela, dit Gautier.
-
---Veux-tu, répondit Jacques, que nous poursuivions notre causerie en
-plein air? La nuit doit être douce et l'atmosphère de cette salle me
-semble maintenant un peu lourde. Nous marcherons le long du quai.
-
-«Maître d'hôtel, je vous félicite au sujet du canard; tout à fait
-réussi.
-
---Ah! Monsieur Damien! si l'on ne soignait pas les habitués de la
-maison!...
-
---Décidément, cet excellent homme a quelque chose de sacerdotal, disait
-Jacques en descendant l'escalier. Je ne lui aurais certes pas offert le
-même compliment sur le cognac qu'il nous a servi, très inférieur à ce
-qu'il était jadis, mais la moindre critique nous aurait valu un très
-long discours.
-
---Le cognac n'était pas mauvais, dit Gautier, seulement tu en bois trop.
-
---Allons donc!
-
---Tu en bois trop.
-
---Gautier, tu m'embêtes.
-
---Bien.»
-
-Ils se promenèrent quelque temps en silence. Parfois un tramway cornait
-ou grinçait sur ses rails, mais la ville était paisible et le fleuve aux
-reflets d'huile et de marbre noir coulait lourdement. Ils s'arrêtèrent à
-la tête d'un pont; un petit point de lumière jaune brillait sur une
-péniche amarrée.
-
-«Regarde, dit Jacques, regarde ce rideau de mousseline et ce lien de
-ruban qui paraît contre le carreau de vitre... Tiens! on a soufflé la
-lampe. On dormira bientôt, là derrière, sainement, suavement, comme l'on
-doit dormir. Ce spectacle a le goût charmant d'un secret... N'insistons
-pas.»
-
-Ils marchèrent encore.
-
-«Oui, je te soignerai de mon mieux, reprit Gautier Brune, mais j'ai
-encore deux choses importantes à te dire. Ecoute-moi. Nous nous
-connaissons depuis l'enfance et ne nous sommes jamais quittés. Tu m'as
-pris comme médecin et voici la première fois que j'ai à te soigner
-sérieusement. Demain ou le jour suivant, nous parlerons donc de
-médecine, de drogues, d'hygiène; ce soir, nous parlerons, si tu le veux,
-d'une méthode. Je te soignerai de mon mieux, pourtant ne t'appuie pas
-trop sur moi. C'est toi surtout qui te soigneras; il faut que tu te
-guérisses toi-même. Si tu acceptes de le faire, alors j'ai confiance.
-Jacques, ce sera une dure partie à jouer. De temps à autre, je pourrai
-te donner un conseil, un coup de main, mais le grand rôle te reste à toi
-seul. Souvent, tu te sentiras les bras rompus, et tu devras lutter quand
-même; souvent, ta tête n'en pourra plus de souffrir et, néanmoins, quand
-il sera relativement simple de te la casser contre un mur, tu choisiras
-autre chose qui, peut-être, te fera souffrir davantage. La victoire est
-au bout, et la paix, cette paix qui suit la victoire.
-
---Je tâcherai,» dit Jacques.
-
-Il s'arrêta, les yeux à terre, réfléchissant et battant le pavé du bout
-de sa canne.
-
-«Etrange duel que tu me proposes!
-
---Un duel, en effet, répondit Gautier, un vrai duel entre un homme
-malade et un homme sain, logés dans un même corps, entre un homme qui
-souffre et un autre qui refuse de souffrir. Pour arriver à vaincre, il
-ne suffira pas de la bonne volonté que tu possèdes déjà et de ton
-courage, il faudra encore des ruses savantes, de la précision, de la
-patience et une obstination de brute. Tu devras commander (n'oublie pas
-que vous êtes deux), te donner des ordres clairs, ne plus rien y changer
-quand tu les auras bien mûris, y obéir avec scrupule, ne jamais
-discuter... puis, un jour, tu forceras l'ennemi dans un mauvais coin...
-Le reste se fera tout seul. Alors tu t'assiéras dans ton fauteuil, mon
-ami, et je te permettrai de te reposer.
-
---C'est bien... et quelle est cette seconde chose que tu voulais me
-dire?»
-
-Gautier hésita, un instant, avant de parler.
-
-«Cette seconde chose, je ne te la conseille pas, je l'exige: un ami a de
-tels droits. Demain, tu te rendras chez ta mère, aussitôt que possible,
-et tu lui raconteras tout ce que tu m'as...
-
---Gautier! Gautier! tu n'y penses pas! mêler Maman à ces horreurs, c'est
-indigne!... je t'assure... ce ne serait pas propre! Déjà, je l'ai peinée
-si fort en la quittant! Elle acceptait tout, le coeur navré, sans se
-plaindre. Elle m'a même beaucoup aidé dans mon déménagement. A quelqu'un
-d'autre, elle eût sans doute paru indifférente, mais moi, j'ai appris à
-lire son visage comme un livre. Gautier! laisse-moi mon enfer à moi tout
-seul! N'y fais pas entrer Maman!
-
---... Et tu lui raconteras tout ce que tu m'as dit, ce soir, poursuivit
-Gautier de sa voix la plus douce, tout, tout jusqu'aux plus minces
-détails. J'ai réfléchi honnêtement; à cette heure, je suis sûr. Non,
-Jacques, je ne commande pas, je supplie... sachant que j'ai raison.
-
---Il me semble, dit Jacques, que tu m'apprends à t'obéir à toi, avant de
-m'enseigner l'obéissance à mon autre moi-même!
-
---Pour ta guérison, je compte beaucoup sur ta mère. Elle aimera mieux
-souffrir ainsi que te sentir loin d'elle.
-
---Tu crois qu'elle a des certitudes à mon endroit? Tu crois donc...
-
---Je crois que tu as de grandes chances de guérir en te soignant
-toi-même, avec l'aide de ta mère et l'avis occasionnel de ton médecin.
-Je puis te connaître bien, mais elle te connaît mieux: elle t'a fait.
-
---J'irai donc, demain, dans l'après-midi. Ah! j'oubliais... Ses
-dernières migraines ont été un peu allégées; elles durent moins
-longtemps, il me semble. C'est grâce à toi. Merci.
-
---Longeons encore un peu le quai, veux-tu? dit Gautier Brune. Nous
-regarderons l'eau couler, puis, si un dernier acte de revue t'amuse, je
-suis de service.
-
---Je crains, répondit Jacques de m'être montré présomptueux. J'ai le
-sentiment que mon lit me sera doux.
-
---Voilà un taxi qui passe, dit Gautier: je te poserai chez toi.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-BAR NOCTURNE
-
-
-Damien restait debout, dans l'ombre, devant sa porte; le taxi de Gautier
-Brune venait de disparaître au coin de la rue. Damien attendait; il
-n'avait pas sonné. Savait-il, au juste, s'il sonnerait, s'il rentrerait
-chez lui?...
-
-«Gautier m'accorde sa confiance entière, songeait-il, et déjà je le
-trompe; Gautier me demande d'être vaillant et je vais me conduire comme
-un lâche, du moins, je le suppose... Mais quoi!... Si j'étais allé à
-Montmartre!...»
-
-Des images se présentaient à lui, colorées, pittoresques; il entendait
-des chants et des rires. Ce n'étaient pas les chants et les rires de
-Montmartre.
-
-«En somme, je n'ai fait à Gautier aucune promesse de ce genre.»
-
-Il regarda autour de lui. La rue, tachée de trois réverbères, lui parut
-sinistre.--Dans son nouvel appartement, il trouverait, assurément, de la
-lumière, un décor agréable, mais comment supporter la solitude, le
-silence? Il se sentait déjà rompu... Assez pour se reposer là-haut?
-
-«Si je me couche maintenant, je me prépare une mauvaise nuit de plus, au
-lieu que, dans une heure ou deux, je serai vraiment fatigué; peut-être
-dormirai-je; il n'y aurait pas de mal à ça!»
-
-Il hésitait encore.
-
-«Je n'ai presque rien bu, ce soir... quelques verres de cognac. Gautier
-ne sait pas boire!... N'empêche que Gautier me croit dans mon lit, ou
-près de m'y mettre.»
-
-Un frisson le parcourut.
-
-«Si je m'attarde ici, je vais prendre froid.»
-
-Cette dernière pensée le décida. Il alluma une cigarette, tourna
-brusquement le dos à sa porte et s'en fut d'un pas vif.
-
-Jacques Damien marchait vers un but assurément bien connu. Il prenait à
-droite, puis à gauche, il longeait quelque temps un boulevard, passait
-devant un jardin public, suivait une petite rue, traversait une place,
-et, plus il allait, plus son allure semblait dégagée, moins il sentait
-sa fatigue. Pour un peu, il aurait couru.--Après une brasserie très
-lumineuse et des maisons grises, d'aspect morne, voici un cirque, d'où
-sortent des personnes que le spectacle ne retient plus (d'ailleurs, il
-est tard). Jacques ne tourne même pas la tête, il marche toujours, droit
-devant lui, d'un pas allègre, l'air content. Soudain, il s'arrête devant
-une porte tournante. Il la pousse. Il entre.
-
-La salle, de taille très médiocre, est vide; seul, le garçon s'y
-promène, une serviette sous le bras. Des tables, des banquettes sont
-rangées sur les côtés; un bar tient tout le fond, avec ses hauts
-tabourets, son comptoir ciré, sa pompe, ses bouteilles. Pas un client,
-mais Jacques se perche aussitôt sur l'un des tabourets. Il est comme
-chez lui.
-
-«Bonsoir, Victor, dit-il; j'arrive tôt.
-
---Bonsoir, Monsieur Damien; Mlle Bice sera là dans cinq minutes. Je vais
-vous servir votre cocktail et vous donner de la lumière.»
-
-L'instant d'après, la petite salle brille de mille feux. Cela donne aux
-banquettes déchirées un air lugubre et laisse mieux voir la misère des
-murs. Mlle Bice ne tarde pas, en effet. La voici à sa place, derrière
-les bouteilles du bar, et souriant de ses lèvres fardées. Elle jette un
-coup d'oeil dans une des nombreuses glaces qui l'entourent, vérifie
-l'état de sa chevelure jaune et du plâtre de ses joues, puis,
-satisfaite, entre en conversation avec Jacques.
-
-«Victor a dû vous dire l'accident qui est arrivé à ce pauvre Tom. Il
-s'est foulé le pied et ne paraît pas à la représentation de ce soir,
-mais il viendra bientôt boire un verre.»
-
-Des explications s'ensuivent. Cette foulure est d'autant plus
-regrettable que l'on comptait beaucoup sur Tom pour le gala du
-surlendemain.
-
-«Mme Cervantès a repris son service et elle fera de la haute école sur
-sa grande jument noire, mais ce n'est pas la même chose. M. Michel
-voulait un numéro drôle et Tom avait inventé une farce épatante, un
-chef-d'oeuvre, Monsieur Damien! On se serait tordu! Seulement, que
-voulez-vous! les trois grandes culbutes de la fin seraient impossibles
-avec un pied foulé!...»
-
-Et Mlle Bice ajoute, en confidence:
-
-«M. Michel n'y croyait pas, à cette foulure! Pensez donc! le médecin a
-dû donner à Tom un certificat!»
-
-Victor, qui ne perd pas un mot, se montre indigné d'un procédé pareil:
-
-«Tout de même, dit-il, c'est triste de voir M. Tom traité avec si peu
-d'égards, lui qui est un vrai artiste. Oh! il l'a très mal pris!... M.
-Michel exagère!»
-
-D'ailleurs, voici M. Tom Atkinson en personne. Il boite un peu et
-s'aide, pour marcher, d'une canne. On ne reconnaît pas, sous cette
-gueule épaisse de brute, la figure hilare du clown qui sait si bien
-amuser les enfants. Son gros corps est sanglé dans un veston clair; une
-cravate saigne à son cou ridé de vieillard gras. Tom s'installe près de
-Damien et la conversation reprend.
-
-«On vous a dit, Monsieur?...»
-
-Oui, Damien est au courant, mais il lui manque divers détails dont il
-s'enquiert et que Tom défile d'une voix cassée, marquée d'un étrange
-accent d'écurie anglaise.
-
-«Ah! vous, Monsieur, vous êtes un gentleman, vous pouvez comprendre!»
-
-Damien comprend tout, en effet, il s'intéresse à tout. On fraternise et
-la chronique des événements de la semaine se déroule.--A-t-on eu raison
-d'engager cette troupe japonaise qui travaillait à Londres?
-
-«Ils ont du talent, c'est certain, mais ils manquent d'invention.»
-
-Tel est l'avis de Mlle Bice.
-
-Chacun donne le sien; néanmoins, on se tait à l'entrée de M. Michel, qui
-ne fait que passer et rentre chez lui, après avoir serré la main de
-Jacques. En partant, il dit à Tom:
-
-«Sous le prétexte que vous avez mal au pied, ne vous soûlez pas trop, ce
-soir.»
-
-Tom salue en esquissant sa plus belle grimace.
-
-«C'est un mufle!» déclare Mlle Bice quand M. Michel est sorti.
-
-Et ses lèvres expriment un dédain supérieur.
-
-«_A bloody pig!_» dit Tom.
-
-Un vieux pianiste, assez pittoresque mais très sale, s'est caché
-derrière le paravent qui, dans le coin de gauche, masque un piano
-honteux. Il jouera, tous les quarts d'heure, une valse; durant les
-intervalles, il vient causer au bar avec Mlle Bice qui l'abreuve
-discrètement. Mlle Bice est sa fille. Elle le tutoie et l'appelle «cher
-maître!» Il lui dit «vous» avec une parfaite dignité, même quand il
-s'enivre.
-
-«Cher maître, tu as une bonne tête ce soir! Comment va maman?
-
---Béatrice, votre mère est depuis longtemps couchée. Une épicière doit
-dormir, la nuit.
-
---Alors, toi, cher maître, viens prendre ton cognac.
-
---Cette enfant est peu respectueuse. Excusez-la, monsieur Damien.
-Désirez-vous que je joue _Suprême Ivresse_ ou _Folle Etreinte_?»
-
-Jacques choisit et continue à boire.
-
-La salle se remplit peu à peu. L'aimable adolescent qui fait son entrée
-n'est ni un acrobate, ni un danseur, c'est un très petit homme de
-lettres, blond, bien sanglé, trop gentil. Sa bouche a forme de cerise;
-une cigarette semble y tenir tout juste. Il souffle nonchalamment la
-fumée et en suit les volutes avec un air ravi. Il parle à Damien d'une
-plaquette de délicats poèmes qu'il publiera vers la fin du mois, mais
-Damien discute avec Mlle Bice la composition autrement importante d'un
-prochain cocktail.
-
-«Tâchez de le réussir, ma chère, et, en attendant, donnez-moi un
-whisky-soda.»
-
-Encore un client: ce gros homme court, aux jambes épaisses, est, à ce
-que l'on dit, peintre de son métier; il fait aussi de la musique; il
-fait surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles); il est
-fort riche; son valet de chambre paraîtra, peu avant l'aube, pour le
-ramener chez lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète une longue
-discussion, il critique les derniers concerts, le dernier salon, il
-explique savamment le dernier scandale.
-
-«Et Mme Cervantès, que devient-elle?» demande Jacques.
-
-Mme Cervantès, qui souvent rend visite à ces messieurs du bar, s'est
-excusée. On ne la verra pas, ce soir; on s'en désole. Mme Cervantès ne
-cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant peu le français, elle
-ne boit pas ou ne boit que du lait chaud, mais on s'est habitué à sa
-présence muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet.
-
-Deux journalistes, un jongleur américain et deux dames de music-hall
-n'apportent à la compagnie aucun intérêt nouveau. On bavarde en petit
-comité, on fume et, surtout, on boit. Un couple mondain tout à fait
-inconnu apparaît, l'homme en habit, la jeune femme les épaules couvertes
-d'un somptueux, d'un sensationnel manteau de soie. Ils regardent autour
-d'eux avec curiosité. On leur a recommandé sans doute d'inviter le vieux
-clown; ils l'invitent donc à leur table en termes d'une extrême
-politesse. Tom accepte; il mange, il boit, mais ne dit pas grand'chose,
-ou c'est alors à Damien qu'il adresse de courtes phrases, à Mlle Bice,
-au pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses mauvaises manières;
-les regards échangés sont éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort: il
-admire le manteau somptueux, il le touche, il le palpe, il en manie un
-pan, de ses doigts épais il en caresse les broderies.
-
-«_Fine silk!_» dit-il aimablement.
-
-La jeune femme sourit à grand'peine et ce spectacle amuse Damien.
-
-L'une des dames de music-hall chante. Cela augmente le bruit.
-L'accompagnement terminé, le pianiste reprend ses valses et l'on danse.
-Damien se demande s'il dansera aussi, dans le petit carré que l'on
-réserve à ces ébats. Non, il lui faudrait être plus sûr de ses jambes,
-et puis les deux théâtreuses encombrent maintenant toute la place aux
-bras du jongleur, qui danse à ravir, et du poète blond. Damien se
-contentera de boire.
-
-Le temps passe. Damien a beaucoup bu. Soudain, il se redresse, il
-descend de son tabouret.
-
-«Victor, dit-il, mon pardessus, je vous prie.
-
---Monsieur ne se sent pas bien?
-
---Si, parfaitement, merci.»
-
-Victor salue en empochant une pièce et tend à Damien sa canne.
-
-Jacques a les yeux fixes, la bouche mobile et nerveuse. Il traverse la
-salle d'un pas mécanique, le corps très droit, le regard halluciné. Ses
-lèvres molles tremblent toujours. Il arrive à la porte, il la pousse, il
-sort.
-
-«En voilà un qui est mûr, dit Mlle Bice.
-
---Moi, il me plaît, ce garçon! dit le vieux pianiste.
-
---C'est un homme très comme il faut,» dit Victor qui s'y connaît.
-
-La jeune femme en manteau somptueux paraît scandalisée.
-
-«Allons-nous-en! dit-elle.
-
---Ben quoi! dit le jongleur entre haut et bas, il est fin saoul! C'est
-pas rare!»
-
-Et Tom, qui a suivi Jacques des yeux d'un air inquiet, déclare qu'il
-l'eût volontiers accompagné chez lui si son pied foulé ne le faisait
-tant souffrir.
-
-Cependant, Damien marche dans la rue d'une façon volontaire et mal
-assurée. Il se lance en avant, mais il vacille; il marche aussi comme
-les aveugles, en tâtant parfois du bout de sa canne le bord des
-trottoirs. Arrivera-t-il? Voici sa rue, voici sa porte. Il sonne, il
-ouvre, il entre, il referme la porte. Il réfléchit un moment avant de
-s'engager dans l'escalier à la rampe duquel il se tiendra... Et le voici
-chez lui, dans sa chambre, bientôt.
-
-Peut-être Jacques dormira-t-il, cette nuit... Il a encore très peur,
-mais l'heure est tardive, maintenant, et il se sent si fatigué!
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-RAISONS MATERNELLES
-
-
-Quand Mme Damien vit entrer Jacques, elle posa sur un guéridon le carré
-d'étoffe persane dont elle comptait faire un coussin, tendit les bras à
-son fils et l'embrassa. En somme, sa mine n'était point trop mauvaise,
-il semblait détendu. Mille petits soins, un bain prolongé, lui rendaient
-son aspect habituel. Quelque temps, ils causèrent des événements du
-jour, échangèrent leurs raisons d'admirer ou de s'indigner, d'être
-étonnés ou indifférents, suivant ce que leur avaient appris les journaux
-du matin, les revues ou le bruit public. Jacques se promenait devant sa
-mère, de long en large. Il s'assit enfin et demanda:
-
-«Tu n'attends aucune visite? Nous serons tranquilles? C'est parfait.
-Reprends ton travail, s'il ne t'ennuie pas, et laisse-moi la parole.
-Maman, j'ai une très longue et très lourde histoire à te raconter.
-Ecoute-la aussi paisiblement que je ferai moi-même pour te la confier.
-Voici de quoi il s'agit.»
-
-Et il entreprit sa tâche.
-
-Son accent fut calme, simple, posé. Il surveilla le ton de sa voix; il
-en mesura l'émotion, sans affecter de froideur; il dit avec scrupule
-tout ce qu'il devait dire, tout ce qu'il avait promis, tout ce qu'il
-s'était promis de dire.
-
-Dans son fauteuil, Mme Damien écoutait, le corps droit, la tête un peu
-penchée, les doigts occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait
-repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, mais Jacques ne se
-laissait guère voir. Assis, les deux coudes posés sur les genoux
-ouverts, le dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et ne
-faisait d'autres gestes que de petits mouvements explicatifs des mains
-qui se joignaient, se séparaient, retombaient mollement, se fermaient
-parfois en une crispation de peur ou de volonté subite. Quant aux yeux,
-ils restaient obstinément fichés en terre.
-
-Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, douces, réfléchies. Mme
-Damien n'avait pas dit mot. Un galon d'or faisait presque le tour du
-nouveau coussin.
-
-«De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que jamais besoin de toi.
-Gautier en est persuadé et moi, tu penses bien...»
-
-Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se tut, se leva et baisa la
-main de sa mère.
-
-Un très long silence... Jacques Damien attendait, Mme Damien songeait.
-Elle ne préparait presque pas sa réponse, elle songeait, simplement,
-comme l'on se repose. Puis, elle dit:
-
-«Ce qui me touche plus encore que la confiance que tu me prouves, c'est
-la manière dont tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon enfant.
-Lorsque ton père est mort, j'ai compris que je devais me débrouiller
-toute seule dans la vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai
-l'impression bien différente d'avoir auprès de moi un honnête homme, sur
-lequel je peux m'appuyer. Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela
-est certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose me touche en ce
-moment. J'éprouve une sorte de joie qui est de me dire: ce garçon-là est
-vraiment fait pour la vie; il suivra son chemin, il marchera sans
-béquilles. Merci, mon petit, merci de cette joie dont je souffre
-pourtant. Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes paroles: ce n'est
-pas ainsi qu'une mère console son enfant. Mais tu ne sais pas... je t'ai
-empêché de savoir. Maintenant, je te demande de te montrer courageux,
-une fois encore, et je te parlerai à mon tour, je te ferai une
-confession. Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne.
-
---Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai de toute mon attention.»
-
-Et il pensait:
-
-«Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! Maman me dira que mon
-père est mort fou; je le sais! qu'elle a souffert le martyre; je le
-sais! que papa était toute sa vie; et je le sais aussi!»
-
-Mme Damien regarda, un instant, devant elle, plus loin que les murs,
-plus loin que l'heure présente, dans le temps passé, puis elle reprit:
-
-«Tu oublieras surtout que je suis ta mère. Ne me regarde pas. Figure-toi
-une jeune fille assez agréable... on me disait même belle, à cette
-époque, parce que j'étais grande et mince, parce que je dansais bien et
-que je savais rire, malgré mon air grave... Et puis, tu comprends,
-j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux sombres, et je
-portais des robes seyantes... on m'a beaucoup fait la cour; de nombreux
-jeunes gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient ma main. Moi,
-je ne les aimais pas; souvent, ils me plaisaient, mais je ne les aimais
-pas: je répondais: non. Et, un soir, au bal, j'ai vu ton père.
-
-«Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il était! Son charme, je ne l'ai
-retrouvé chez personne! Cette voix douce, musicale, toujours tendre
-d'accent, ces gestes amusants et gracieux, ce regard enfin, ce regard
-qui semblait vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la tête et me
-jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais le lieutenant Alfred Damien ou
-que je resterais fille.»
-
-Elle désigna du doigt un portrait pendu au mur.
-
-«Cette toile ne donne rien... ses traits, tout au plus, et encore le
-peintre n'a-t-il rendu de son visage que... passons! Je l'ai épousé et,
-pendant deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on rêve parfois, mais qui,
-néanmoins, n'est pas fait pour être vécu. Je pensais qu'il durerait
-toujours!
-
-«Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, j'en aimai ton père
-davantage, mais tu me fis sortir du conte de fées où je me complaisais:
-en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient des yeux, je voyais
-clair, je regardais autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce
-monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais fait souffrir
-terriblement, cher petit! Je n'étais plus enveloppée dans une seule
-pensée d'amour; le simple devoir de te nourrir me rappelait à moi-même
-en m'appelant à toi.
-
-«Vers cette époque, ton père me causa un vif chagrin, le premier, en
-donnant, et cela sans raison apparente, sa démission de l'armée où une
-carrière magnifique lui paraissait promise. Il me le dit, un soir,
-déclarant qu'il voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que le
-cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et qu'au surplus, il en
-avait assez du métier des armes.
-
-«Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un peu. Ton père semblait bien
-portant, et cette ambition de paresse, quand je le croyais poussé par
-une ambition de gloire, (une jeune femme se forge tant de fantômes!)...
-je ne comprenais pas! Il démissionna donc.--«Tu devrais m'en savoir gré,
-disait-il, je resterai davantage à la maison, près de toi; nous
-causerons, nous nous connaîtrons mieux.» Ah! que cette parole était
-pleine de sens! Il m'a mieux connue, sans doute: il a découvert en moi
-une femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais moi, je l'ai mieux
-connu aussi: sous l'homme charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En
-le regardant, je voyais certains traits de son visage dont l'aspect
-était pour moi nouveau: le menton fuyant, la bouche molle, quelque chose
-de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé dans cette figure
-dont il n'a pas rendu l'exquise beauté.--Jacques, c'est affreux que je
-te parle ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à suivre que ce
-rude chemin qui nous blesse tous les deux.
-
---Continue, dit Jacques, continue, Maman chérie.
-
---Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose que de vagues
-hallucinations, sans corps, flottantes, mais d'autant plus
-épouvantables, peut-être, rendaient particulièrement affreuses. Ton père
-avait peu d'imagination, je veux dire qu'il ne se représentait pas les
-choses du monde et de la pensée, comme tu fais, par de vraies images
-peintes sur la conscience; sa torture ne prit jamais une forme nette.
-C'étaient des angoisses difficiles à décrire, une inquiétude trouble qui
-grandissait, qui s'imposait mais ne se précisait pas, un cauchemar sans
-contours. Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, si... mais je
-l'ai soigné, jour et nuit, je te le jure! avec dévouement, avec passion,
-sans faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai fait tout ce
-que je pouvais, suivant strictement les ordres et les conseils des
-médecins: une politique subtile de tous les instants... Oh! ce visage
-impassible qu'il me fallait garder, à des heures où les larmes auraient
-été si douces! et aussi cette comédie que je devais jouer!
-
-«Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait de ses lèvres, aussitôt
-je me penchais, je guettais son regard, derrière les paupières closes,
-je tâchais de sourire, pour qu'à son réveil, il me vît d'abord, moi
-qu'il aimait, et se rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible
-rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant des cris affreux, et
-m'écartait de lui. Alors, je le suppliais de m'écouter, je le raisonnais
-pendant qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais de détruire sa
-chimère... et cela durait jusqu'au matin.--Oui, je t'assure, Jacques, je
-l'ai bien soigné; j'ai si peur que tu en doutes! mais je ne pouvais pas
-le plaindre: je veux dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité,
-comme l'on plaint un homme valeureux qui s'est défendu longtemps, de
-toutes ses forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais pas le plaindre
-ainsi, parce qu'il était lâche.
-
---Oh! Maman!
-
---Tu protestes... C'est ce que j'attendais. Tu as raison, et, avec ton
-père, j'ai dû me montrer impitoyable... Oui, peut-être... Eh bien, non!
-cet homme que j'avais aimé avec mon coeur entier, avec mon corps
-entier... pardon, Jacques, mais il faut bien que je le dise, puisque je
-me défends, ce soir! cet homme, que je croyais un galant homme...»
-
-Elle devint soudain très pâle et murmura d'une voix à peine perceptible:
-
-«Non! Je ne puis te laisser savoir ces choses!
-
---Parle, Maman chérie, dit Jacques; je te le demande.»
-
-Son attitude était calme, il ne montrait aucune nervosité, seulement il
-penchait un peu la tête comme un homme qui se prépare à recevoir un coup
-sur la nuque.
-
-Elle parla ou, plutôt, une plainte lamentable s'échappa de ses lèvres:
-
-«Il buvait! mon enfant! Il s'enivrait, avec des cochers et des
-concierges, chez le marchand de vin du coin de la rue! Il allait boire à
-la cuisine avec son valet de chambre! Je l'ai vu! Il ne lui suffisait
-pas de boire, il devait boire en compagnie basse. Son caractère, déjà
-faible, ne résista pas à cet avilissement et, dès que la maladie
-l'assaillit, ton père voulut fuir. Chaque jour, il cédait du terrain. Or
-la maladie, cette terrible habitude, est aussi un terrible adversaire à
-qui tous les moyens sont bons, l'audace, la patience ou la ruse. Il est
-traître, il est fort, il est habile, surtout, et posera vite son pied
-dans l'empreinte qu'une reculade aura vidée, mais cela, le pauvre homme
-se refusait à le sentir. Avant peu, il devint comme un enfant. Il
-fondait en larmes, il se mettait à crier. Je le trouvais souvent, assis
-au milieu du salon, par terre, et pleurant parce qu'il avait peur que le
-cauchemar ne revînt. Si je t'ai éloigné de la maison, à cette époque,
-c'est que tu aurais trop bien entendu ses cris et ses plaintes, car
-elles étaient de ton âge, en quelque sorte: tu criais ainsi, tu pleurais
-ainsi, pour un ballon crevé ou une blessure au doigt.
-
-«Note que ton père, dans l'intervalle de ses heures d'angoisse,
-redevenait l'être exquis que j'avais connu; ses crises d'ivresse étaient
-vraiment des crises où il se perdait d'esprit et de coeur; ensuite, il
-réapparaissait quelque temps, l'air un peu effrayé, le regard instable,
-mais charmant à son ordinaire, séduisant, délicieux... On retrouvait
-Alfred Damien presque pareil à lui-même... du moins, les autres. Moi,
-non, car moi, je tremblais toujours!--Devant son fils, il se montra
-d'abord d'une grande prudence: il ne s'approchait de toi que lorsqu'il
-se sentait libre, comprends-tu? et alors, comme il savait t'amuser! Dès
-qu'il entrait dans la chambre, tu riais aux éclats. Mais, un soir (je ne
-sais où il avait roulé, la veille), il fut attaqué par son cauchemar,
-près du petit lit où tu dormais. Il te réveilla et tu te mis à crier
-avec lui. Quand j'accourus, il te tenait dans ses bras, te suppliant de
-le délivrer du vilain diable, du méchant sorcier qui le faisait tant
-souffrir. Tu répondais: «Pauvre papa! pauvre papa!» Je t'arrachai à lui,
-et, cette nuit-là, ce fut mon fils que je soignai. Tu ne t'endormis que
-fort tard, les yeux encore trempés de larmes.
-
-«C'était, pour moi, un terrible avertissement. Je sentis qu'il te
-prendrait, que tu te laisserais séduire, qu'il t'attirerait par sa
-gaîté, par sa douceur, qu'il te retiendrait et t'empoisonnerait bientôt
-de son mal.
-
---Maman, interrompit Jacques, je commence à comprendre...
-
---La crainte de cette hérédité me poursuivait. Je voulais garder mon
-fils! Tu avais déjà eu des convulsions, comme en ont parfois les
-enfants; l'imprudence devenait manifeste de laisser un petit être
-impressionnable et nerveux, côtoyer un danger pareil. Dès la fin de la
-semaine, je t'envoyai avec notre vieille bonne en Provence, à la
-campagne. Ton père, le jour du départ, haussa les épaules. «En somme, tu
-as raison,» me dit-il. Et il se mit à claquer des dents.
-
-«La vie reprit, coupée d'heures tranquilles et d'heures dont le souvenir
-même est abject. Je ne t'en parlerai pas. La vieille Alice me donnait
-régulièrement de tes nouvelles et t'amenait deux ou trois jours à Paris,
-pour me rendre visite, à Pâques et en automne. Tu grandissais, tu te
-portais bien, tu semblais joyeux. Tu me parlais de l'âne, des beaux
-canards, des pigeons et d'un grand paysan, si gentil et si drôle.
-
---Oh! je me souviens! murmura Jacques.
-
---Et puis, un soir d'été où il faisait une chaleur terrible, en entrant
-dans notre chambre à coucher, j'aperçus ton père, assis sur le haut de
-l'armoire à glace et buvant au goulot d'une bouteille d'eau de Cologne.
-Il était fou.
-
---Maman! Je t'en supplie! tais-toi! Tu es à bout de forces!
-
---Oh! mon petit! que j'en dise un peu plus ou un peu moins!...
-
---Non! je ne veux pas!... je sais... on m'a raconté la suite. Je sais
-que tu as essayé de garder papa à la maison, jusqu'au jour où il a
-failli te tuer. Alors les médecins ont déclaré qu'il fallait absolument
-qu'il fût enfermé.
-
---Qui t'a dit cela? demanda Mme Damien étonnée.
-
---Au lycée, le petit Simoneau, qui répétait toujours que j'avais une
-«tête de loufoque». Un matin, à la sortie, je l'ai bourré de coups de
-poing en criant: «Ah! j'ai une tête de loufoque! Ah! j'ai une tête de
-loufoque!» Il répliqua: «Oui, ton père est mort fou et il avait presque
-tué ta mère!» ce qui lui valut une tournée d'appoint; mais... je savais.
-Et puis, tu comprends, les domestiques...
-
---Il ne s'agira donc plus que de toi, mon petit. Je partis aussitôt pour
-la Provence. Je trépignais dans le train, à l'idée de te voir et,
-surtout, de te voir tant qu'il me plairait, librement. Suivre tes jeux,
-t'entendre rire!... Mais le voyage dura néanmoins assez longtemps pour
-qu'une inquiétude nouvelle vînt me surprendre. Je me disais: «Comment
-vais-je le trouver? Il y a presque six mois que je ne l'ai embrassé.
-Quelle figure a-t-il, au juste? Je ne le vois plus, je me l'imagine mal,
-dans l'instant, et les photographies semblent toujours si sottes! De qui
-sont ses yeux, son front, sa bouche, sa taille? De qui sont ses gestes?
-Sera-t-il à moi?»
-
-«Ah! mon enfant! tu ne t'en souviens certainement pas, mais je me
-rappellerai toujours mon arrivée à Valcreux et comme je me jetai sur mon
-fils. Je lui fis presque peur! Cette quinzaine, en Provence, je la
-passai vraiment toute entière à te regarder, à apprendre par coeur ton
-visage, à raisonner sur ses moindres traits, sans fin. Dans ta figure
-souriante, je découvrais la bouche et le menton de ton père, son nez
-aussi; mais ton front large, ton regard joyeux et vaillant
-t'appartenaient bien à toi seul. Tu avais beaucoup grandi, tu prenais
-une allure élancée, tu paraissais fort, souple, sain, et je suivais avec
-bonheur... en tremblant, comme il convient à une mère, tes pires
-imprudences de petit bonhomme aventureux, ravi de vivre. Tu sais le
-reste, mais je tiens à te dire...
-
---Oui, je sais le reste, Maman, et de quelle façon tu m'as élevé, me
-poussant toujours à une plus complète indépendance, excusant mes
-pitreries lorsqu'elles témoignaient d'un peu d'audace, accueillant mes
-camarades chez nous, vivant auprès de moi comme une grande soeur, comme
-une amie à qui l'on peut tout dire et qui comprend tout.
-
-«Parfois, tu te montrais étrangement sévère quand mes paroles manquaient
-d'accent ou mes gestes de vigueur; mais, à d'autres instants, quelle
-indulgence! Tu partageais mes jeux, mes lectures, mes rêves, avec une
-finesse si déliée que je m'en apercevais à peine et, surtout, ne m'en
-étonnais pas. Mes amis sont devenus les tiens; mon meilleur ami est
-aussi le tien, n'est-ce pas? Ainsi je m'explique la façon dont tu m'as
-mené jusqu'à être un homme, et ta joie lorsque je me plaisais aux
-petites épreuves du régiment, à des disciplines un peu rudes; tu m'as
-même laissé me rapprocher d'une discipline à laquelle tu ne croyais pas:
-celle de l'Eglise.
-
---Je voulais, répondit-elle, avoir un fils qui fût bien lui-même.
-J'avais tâché de lui former un jugement d'homme libre. Quand, plus tard,
-dans une circonstance grave, après y avoir songé honnêtement,
-longuement, il a choisi sa voie, pouvais-je lui donner tort?
-
---D'autres auraient été moins généreux...»
-
-Et Jacques reprit:
-
-«Aujourd'hui, je m'en veux de t'avoir caché ma peine, Maman chérie, et
-si vainement puisque tu l'avais tout de suite devinée! Je fuyais la
-maison pour t'empêcher de rien savoir!... Ah! tu en savais long, déjà,
-tu en savais long, courageuse Maman!»
-
-Mme Damien s'était astreinte à ne pas revenir sur le sujet douloureux
-qui faisait l'objet même de leur conversation; elle attendait que
-Jacques en reparlât. Elle ne put alors se retenir davantage et,
-regardant son fils droit dans les yeux:
-
-«Mon petit, je savais simplement que tu souffrais, dit-elle, et j'en
-souffrais moi-même.»
-
-Puis elle ajouta d'une voix passionnée:
-
-«Tu guériras, dis? Tu guériras? Tu ne te laisseras pas prendre? Tu payes
-les vices de ton père par un état nerveux qui doit te donner des heures
-vraiment horribles, mais toi, tu es sain, toi, tu es mon fils à moi,
-toi, tu guériras! Toi, tu n'auras pas peur, et tu vaincras! C'est bien
-vrai que tu vaincras, mon enfant?
-
---Je tâcherai, Maman, répondit Jacques. Je ferai de mon mieux, mais il
-faudra m'aider un peu. En tous cas, je t'assure que l'on ne se battra
-pas pour rire!... Et, maintenant, si tu le veux, parlons d'autre chose!
-Ouvrons les fenêtres! Donnons de l'air!
-
---Bravo, Jacques!» dit Mme Damien.
-
-Elle lui prit les mains, elle l'embrassa. Quelques moments plus tard,
-elle demanda posément:
-
-«T'ai-je dit que Gautier a promis de dîner avec nous?
-
---Ah! tant mieux! répondit Jacques, celui-là, je ne le verrai jamais
-trop!»
-
-Ils causèrent. Une heure passa. Un double coup de sonnette annonça
-Gautier Brune.
-
-«Je vous salue, chère Madame,» dit-il en entrant.
-
-Il jeta les yeux sur la mère et son fils et reprit:
-
-«J'arrive de bonne heure; c'est pour savoir s'il vous plairait de
-sortir, ce soir. On m'a offert une bonne loge pour «Pelléas».
-
---Ah! très volontiers, mon petit Gautier. Voilà une intention dont je
-vous remercie. Je vais vite m'habiller et nous avancerons le repas.»
-
-Jacques tendait la main à son ami.
-
-«Bonsoir, mon brave!» lui dit Gautier qui se tut aussitôt, rougit un peu
-et se mordit la lèvre.
-
-Un instant, ils se regardèrent tous les trois, en silence.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LA LEÇON DU CLOWN
-
-
-Il voulut tenter une expérience, honnêtement conduite et dont il
-pourrait apprécier les résultats.--Ce fut par un bel après-midi brillant
-de soleil que Jacques s'installa dans un coin de cette terrasse de café,
-près d'une dame lourde de fard, très voyante, qui frottait contre un
-verre de vermouth ses lèvres trop rouges, devant un sous-officier
-d'Afrique, occupé à la composition savante d'une absinthe.
-Jacques appela le garçon et commanda un lemon-squash, boisson
-innocente.--L'épreuve fut plus dure qu'il ne pensait. Non point qu'il
-dédaignât ce mélange rafraîchissant de soda et de citron pressé, mais
-ses voisins ne tardèrent pas à le gêner beaucoup, eux qui buvaient, qui
-buvaient sérieusement, pour le plaisir de boire.
-
-Penché sur la paille de son verre, Jacques voit la dame fardée porter en
-toute liberté à sa bouche le vermouth qu'il se refuse. Il en imagine la
-particulière amertume, il y goûte, en quelque sorte, mais son trouble
-augmente encore quand le sous-officier, ayant fini de dissoudre un carré
-de sucre dans son absinthe, s'apprête à la déguster. Cette absinthe
-occupe bientôt toute l'attention de Damien, elle le sollicite, exprimant
-sa senteur, et le parfum interdit monte aux narines de Jacques qui
-penche la tête en arrière, comme l'on fait pour recueillir, au passage
-de la brise, un souvenir de fleurs. Il serre les lèvres, il ferme à demi
-les yeux, puis il sourit. L'absinthe!... Et ce lemon-squash stupide où
-flotte un glaçon lui donne vraiment la nausée. La terrasse parsemée de
-tables, en bordure du boulevard de Courcelles, devient un champ de
-tentations... On ne pourrait lui donner, ici, un cocktail convenable,
-mais Jacques se contenterait bien d'un whisky soda; d'autre part, il a
-entendu deux fois le garçon vanter à des clients certaine eau-de-vie
-bourguignonne... Non, il ne demandera rien: il tient à ne pas faiblir,
-et il vide jusqu'au douceâtre fond sucré son lemon-squash.--Il souffre;
-il sent de si nombreux parfums tourner dans sa cervelle! de si
-nombreuses saveurs flatter sa bouche! Il les reconnaît, il les désire.
-Que fera-t-il?
-
-Depuis quinze jours, il est peu sorti: un rapport pour le Musée l'a
-retenu dans son bureau, mais, deux ou trois fois, il a été forcé de
-rejeter hâtivement ses paperasses au fond d'un tiroir et de gagner la
-rue. Cependant, à cause d'une honte obscure qu'il ne s'expliquait pas,
-qu'il ne s'avouait même pas, il n'est pas retourné à son bar familier,
-il n'a revu ni Mlle Bice, ni le vieux pianiste, ni la silencieuse
-écuyère; il a fréquenté d'autres lieux où l'on boit peut-être moins
-longtemps, parce que l'on s'y ennuie davantage. Tout de même, il
-rentrait, à l'aube, brisé de fatigue... Eh! qu'importe! il ne se
-souvient plus de ce frisson qui l'effrayait tant, il y a quelques
-heures, ce frisson de fièvre, eût-on dit, ni de cette peur de voir plus
-qu'on ne doit voir.
-
-Parfois, il avait passé des après-midi entiers auprès de sa mère,
-retenue chez elle par ses migraines. Dans la chambre aux rideaux fermés,
-il se tenait immobile et silencieux, lisant à la lumière discrète d'une
-lampe basse, s'interrompant pour rendre quelque léger service, puis
-reprenant son livre, et c'était là des heures de repos.--Quinzaine
-supportable, puisque, la nuit, ses cauchemars diminuent... Aujourd'hui,
-il tente une expérience, et il craint qu'elle ne tourne mal, car il se
-perd en un vertige étrange: il est hanté par des senteurs, par des
-odeurs qu'il reconnaît, qu'il peut nommer, par des saveurs dont le
-souvenir s'impose.--Il regarde, mais il ne voit pas ces gens qui, sur le
-trottoir, devant lui, se croisent ou se suivent. Son attention est
-ailleurs. Pourtant, l'un des passants s'est tourné vers lui, il en est
-sûr... l'a salué. Ce geste le secoue tout entier, comme si quelqu'un
-l'eût saisi brutalement par le bras et tiré hors du jardin parfumé. Il
-rougit, il devient pourpre, il porte la main à son chapeau pour répondre
-au salut, puis, soudain, il reprend pied et se retrouve dans ce monde.
-
-«Bonjour, Atkinson!
-
---Bonjour, Monsieur Damien!»
-
-C'est son vieil ami, Tom Atkinson, le clown, vêtu d'un extraordinaire
-complet à carreaux, cravaté de vert et coiffé d'un melon beige.
-
-«Venez boire un verre avec moi, Tom.
-
---M'asseoir avec vous, volontiers, Monsieur Damien, mais boire, c'est
-trop tôt...
-
---Comment, Tom!
-
---Ou bien, la même chose que vous: un lemon-squash, n'est-ce pas?
-
---Vous êtes donc membre de la ligue anti-alcoolique, Atkinson?...
-Garçon! un lemon-squash pour Monsieur.»
-
-Le vieux clown réfléchit, un instant, puis il éclate de rire:
-
-«Ah! je comprends! vous taquinez, parce que je bois tellement, à la
-nuit! Oui, c'est vrai, mais jamais avant le travail. Trop dangereux...
-et, si on a bu, le directeur, il ne paye plus les accidents. Les jambes,
-c'est mou après le whisky; alors, un soir, au lieu de tomber droit, sur
-les épaules, on tombe sur la tête, et la famille est ennuyée. Je suis un
-ivrogne, Monsieur Damien, mais seulement à la nuit.
-
---Votre famille est en France avec vous, Tom?
-
---Maintenant, oui, Monsieur, c'est plus commode. On s'est habitué; dix
-ans, vous savez! et puis la vieille dame, qui ne peut rien faire, a ses
-rhumatismes moins fort dans son fauteuil à Paris, parce que, à Paris, il
-y a très peu de brouillard, et aussi elle aime rester près de moi et des
-garçons, deux garçons, Monsieur, deux bons garçons.
-
---Parlez-moi de vos enfants, Tom; ils sont au cirque?
-
---Non, Monsieur; un clown, dans la famille, c'est assez. Georges,
-l'aîné, a voulu être pharmacien, un métier très convenable; ça fait
-plaisir à ma femme, vous comprenez, d'abord, parce que c'est un métier
-convenable et puis à cause des rhumatismes et des maladies: on paye
-moins cher. Georges gagne bien sa vie et, maintenant, il marche droit.
-
---Il vous avait donné des ennuis?
-
---Pas des ennuis de sa faute, Monsieur... j'explique mal... des ennuis à
-cause de moi. Oui, quand le père il court après les filles, le fils il
-court aussi. Moi, je n'allais pas de ce côté, mais quand le père il
-boit, le fils il a soif bientôt, le fils il a envie... Aujourd'hui,
-Georges ne boit plus, il est pharmacien et il va se marier. C'est moi
-qui ai guéri Georges.
-
---Comment vous y êtes-vous pris, Atkinson?
-
---Oh! le bâton, Monsieur, le bâton et les coups de poing. S'il avait été
-plus jeune, le fouet sur le derrière, mais plus tard on ne peut pas.
-D'abord ça faisait de la peine à ma femme et elle disait: «Pas si fort,
-Tom! pas si fort! je vais prier, ça sera la même chose.» La prière, je
-sais, c'est très bon, mais il faut le bâton aussi. Alors, quand Georges
-rentrait saoul, je tapais dessus, et pendant ce temps, la vieille dame
-lisait tout haut les Psaumes dans la Bible. Eh bien, Monsieur Damien,
-Georges ne boit plus et il m'aime beaucoup, malgré le bâton et les coups
-de poing, et il aime beaucoup sa mère qui lui lisait les Psaumes, et il
-travaille, et je vous ai dit qu'il va se marier avec une _nurse_ qui
-garde les malades, un bon métier, Monsieur. Peut-être que s'il n'avait
-pas marché droit, il serait au cirque, pas pour sauter comme moi, (ses
-jambes ne valent rien), mais pour ramasser le crottin. Moi, Monsieur,
-quand je rentre saoul, ma femme me lit aussi la Bible, mais personne ne
-m'a jamais donné des coups avec le bâton, alors...
-
---Et votre cadet? interrompit Jacques, à la fois ému et amusé par ce
-discours.
-
---Le cadet?... Ah! oui: Charles. Oh! Charles il n'a pas besoin de ça; il
-aurait dû être _clergyman_; il boit de l'eau; il aime l'eau et le
-citron, et les sirops français qui collent... Orgeat, _beastly stuff!_
-je déteste. Il est très sage, il a l'air très sage, il met du sirop
-aussi sur ses cheveux. Tout le temps dans les _meetings_ du soir où l'on
-fait des prières; à l'armée du Salut, vous savez! Et il chante, et les
-demoiselles le regardent en ouvrant la bouche, parce qu'il a des yeux
-bleus et des cheveux blonds avec du sirop dessus... Mais il gagne sa
-vie; il est comptable dans un magasin et il écrit sur une machine... Ma
-femme, elle le trouve beau: c'est son chéri. Quelquefois, à la maison,
-ils chantent ensemble. Moi, je préfère Georges parce que j'ai tapé
-dessus.
-
---Dites-moi, Tom, vous êtes mon ami, n'est-ce pas? demanda Jacques, tout
-à coup.
-
---Aujourd'hui, j'espère, Monsieur Damien... parce que vous avez été
-gentil pour moi, très gentil.
-
---Gentil?
-
---Oui, quand j'ai passé, j'ai salué en vous voyant, et vous avez salué
-aussi. Beaucoup de gens n'aimeraient pas que je les salue: ils auraient
-l'air grave, comme à l'église, ou bien ils riraient, comme ils rient au
-cirque, quand je le veux. Un clown, on reconnaît avec la perruque et le
-grand pantalon, ou dans les bars, quand on boit, mais, dans la rue, on
-ne reconnaît pas: on fait «oui, oui,» avec la tête; c'est très
-_gentleman_ de saluer.
-
---Je ne trouve pas, Tom; c'est seulement tout naturel. Eh bien,
-faites-moi un plaisir. Je vais vous poser une question et vous y
-répondrez franchement, comme vous répondriez à l'un de vos fils, à
-Georges. Est-ce promis?»
-
-Tom réfléchit, puis, revenant à sa langue natale pour donner une parole
-d'honneur:
-
---_Honor bright!_ répondit-il.
-
---Tom! demanda Jacques d'une voix basse et lente, Tom! dites-moi si je
-suis un ivrogne! Vous me voyez boire très souvent: dites-moi si je suis
-un ivrogne!... Moi, je ne sais pas!... Suis-je un homme qui boit très
-souvent et qui, de temps en temps, prend sa cuite, ou suis-je vraiment
-un ivrogne, un «_drunkard_», comme vous diriez? Je vous le répète,
-Atkinson, moi, je ne sais pas! Puisque vous êtes mon ami, vous allez me
-renseigner.»
-
-Tom écoutait, la tête basse, l'index posé contre son gros nez rouge.
-
-«Vous parlez sérieusement, Monsieur Damien? demanda-t-il, soudain.
-
---Je pensais, Tom, que vous l'auriez senti.
-
---Oui, vous parlez sérieusement. Alors, je réponds la même chose. Vous
-me dites: «Tom, est-ce que je suis un ivrogne?» et je réponds:
-«Certainement, Monsieur Damien, vous êtes.» Et je vous dis encore, parce
-que je suis votre ami et que vous êtes là, devant moi, que si votre père
-ne vous donne pas des coups de bâton, très dur et très fort, et si votre
-mère ne vous lit pas de bonnes choses qui plaisent au Seigneur, vous
-serez ivrogne chaque soir un peu plus, et puis tout à fait, et alors
-vous aurez les horreurs... _the horrors_, nous disons... et c'est comme
-si on était déjà dans l'enfer! Et si, plus tard, vous ne ramassez pas du
-crottin, c'est que vos parents ne le permettraient pas, mais ce sera
-seulement un autre crottin, et un jour on dira de vous: il était un
-_gentleman_. Entendez-vous, Monsieur: il «était»? Voilà! oui...
-voilà!--Si je suis un peu _rude_, je veux dire: pas poli avec vous, je
-vous demande pardon.
-
---Au contraire, mon brave Tom, vous avez été très poli et je vous
-remercie beaucoup.
-
---Alors... bonsoir, Monsieur Damien.»
-
-Il se leva.
-
-«Bonsoir, Atkinson.»
-
-Ils se serrèrent la main.
-
-Mais Jacques restait assis devant son verre vide. Il songeait à cette
-singulière leçon de morale.
-
-«Le vieux Tom m'a tout de même appris quelque chose. Il faut bien que je
-l'admette! Si extraordinaire que cela paraisse, je ne savais pas, je ne
-m'avouais pas, je ne me rendais pas compte que je buvais. Je me voyais
-boire, je sentais que j'avais grand tort de boire, et cependant... et
-cependant...--Maintenant, soyons honnête: il est inutile que je pense à
-Papa en faisant une moue dédaigneuse. A peu de chose près, je suis logé
-à la même enseigne, une enseigne de mastroquet... (oh! très drôle!) Il
-est vrai que j'y suis logé depuis moins longtemps. Cela me sauvera
-peut-être... Personne ne s'offrira à me donner des coups de bâton, mais
-je peux prier tout seul... Et puis, Dieu est pitoyable!--Je disais
-toujours: tâchons de guérir!... Si Maman, si Gautier n'ignorent pas mon
-hérédité d'ivrogne, se doutent-ils que, dès aujourd'hui, je suis un
-ivrogne moi-même? Il convient que tous deux l'ignorent; il convient que
-je me débrouille seul. Oui, je me disais: tâchons de guérir! eh non! il
-faut se dire: tâchons de ne plus boire! Déjà une honte sourde me
-retenait parfois... mais, souvent, j'ai si envie de boire! oh! à cet
-instant même, j'ai un désir si passionné de boire! Boire... il me semble
-que ce serait une joie si complète, si douce, si profonde!...
-Dépêchons-nous! Il faut! Il faut!... Je décide donc... ce samedi, à cinq
-heures vingt-cinq, de ne plus boire.
-
-«Tiens! dit-il à un gamin qui lui proposait «l'Intransigeant»... Non,
-garde ton papier! Voilà dix sous... Et ne va pas les boire!»
-
-Il paya ses consommations et rentra chez lui en fumant des cigarettes.
-Il se sentait plus calme. Le monde, ses bruits et ses rumeurs, ses
-couleurs et ses teintes, son activité nombreuse l'intéressaient.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LA PREMIÈRE MANCHE
-
-
-Le soir de ce même jour, Damien causait, dans son bureau, avec Gautier
-Brune.
-
-«En somme, je n'ai pas à me plaindre, disait Jacques; je dors
-passablement et n'ai presque pas d'hallucinations, à peine quelques
-menaces. Une grande quinzaine de répit, c'est déjà beaucoup; je me sens
-un peu revivre. De plus, toutes tes recommandations ont été suivies...
-mais je t'avoue que le café me manque!
-
---Et ton vieil armagnac, te manque-t-il? demanda Brune.
-
---Non, dit Jacques d'une voix sèche. Si tu veux t'en rendre compte,
-reste dîner avec moi. Ma cuisinière est toute prête à te servir un repas
-somptueux composé d'oeufs brouillés et de jambon froid.
-
---Impossible, Jacques! Je regrette. Il me faut aller chez mon vieux
-client, dont la santé s'améliore. Il m'invite à une grande bombance
-familiale, pour fêter ses noces d'argent. Cela promet d'être riche,
-abondant et interminable. Comme convives, tout ce que tu peux imaginer
-en fait de clients, neveux, cousins, alliés et amis. On parlera des
-progrès commerciaux de la France, des lourdes erreurs du dernier
-ministère et, sans doute aussi, de la musique moderne qu'un esprit
-vraiment sain ne saurait goûter; j'entendrai dire, au dessert, que
-Debussy corrompt les moeurs. Pour couronner ce festin, une terrible
-partie de bridge où j'atteindrai quelque différence de six francs
-soixante-quinze, après trois heures d'efforts. Je serai donc obligé de
-te quitter dans peu d'instants pour passer un habit et me diriger vers
-la place de la République. Plains-moi!»
-
-Damien se mit à rire.
-
-«Gourmand comme tu l'es, je prévois que tu trouveras à ton ennui des
-compensations succulentes!
-
---Dirait-on pas, insolent! que tu méprises la bonne chère, toi qui
-recherches toutes les voluptés et veux même que l'appartement où tu vis
-soit parfait jusqu'au moindre détail! Il me plaît, d'ailleurs, de plus
-en plus, et sa disposition me semble d'un goût très juste... Mon vieux
-client n'eût pas obtenu un pareil ensemble!... Ces nouveaux coussins du
-divan... tiens! voilà celui que ta mère achevait l'autre jour!... Ton
-bureau, ce pantin de bois sur sa tablette...
-
---Pantin de bois! s'écria Jacques. Tu oses parler de pantin de bois! On
-me nommait ainsi au lycée! Pantin de bois! une idole précieuse de l'île
-de Pâques! T'ai-je dit comment elle se trouve ici? C'est fort curieux.
-On m'avait chargé, au musée, d'une monographie sur la sculpture
-polynésienne. Je fis à ce propos (tu t'en souviens peut-être) un séjour
-à Londres: on y trouve des tas de renseignements. Vers la même époque,
-je pensai à écrire au directeur du musée de Santiago de Chili, touchant
-les idoles en pierre de l'île de Pâques, dont les voyageurs ont tant
-parlé. Quelque temps après, je reçus une réponse fort aimable, qui me
-donnait tous les renseignements demandés. M. Carlos d'Almeida m'offrait,
-en outre, à moi personnellement, une statuette en bois, pièce
-authentique, de même caractère que les grandes idoles. Il ajoutait que
-son musée changeant de local, la disparition d'un si petit objet
-passerait inaperçue! Cette statuette, la voici. Elle est grossière, je
-l'accorde, néanmoins, elle me séduit; je lui trouve un charme très
-bizarre et m'en déferais avec peine.»
-
-Gautier l'enleva du socle où elle était posée.
-
-«Drôle de bonhomme! Mais quel beau bois!...»
-
-Il la remit en place.
-
-«Et sur ce, je te quitte, appelé par les devoirs mondains de ma
-profession. A demain, Jacques.
-
---A demain, mon ami.»
-
- * * * * *
-
-Jacques dîna donc seul et rapidement. Une heure plus tard, assis dans le
-fauteuil de son bureau, il lisait et fumait des cigarettes. En levant
-les yeux, il pouvait voir, à gauche, l'idole, debout sur sa tablette, au
-coin du divan. Il la regarda plusieurs fois. Soudain, il ferma
-brusquement son livre. Cette phrase qu'il venait de lire l'agaçait: «Il
-s'agenouilla devant l'idole de bois et lui rendit hommage.» Pourquoi
-l'auteur parlait-il d'une idole de bois?
-
-Le volume replacé à son rayon, Jacques entreprit de classer quelques
-gravures. Il les maniait nerveusement. L'une d'elles le retint. Il la
-considéra, puis jeta sur l'idole un rapide coup d'oeil. Il haussa les
-épaules. Ce silène dans un jardin à la française, ne ressemblait en rien
-à la statuette!... Idée absurde! Il reposa le carton de gravures et
-resta sans rien faire, assis dans son fauteuil, les bras ballants, la
-tête basse. Pourtant, il levait parfois son regard vers l'idole, avec
-précaution, très lentement, et le baissait aussitôt. Un instant après,
-il s'accouda, penché en avant, le front sur les mains.
-
-«Il faut procéder avec calme, murmura-t-il. Tentons l'épreuve
-classique.--Je me fais loucher en pressant un de mes yeux. Si je vois la
-chose double, comme tout le reste, cette chose est hors de moi; si je la
-vois simple, comme je la voyais avant, elle est en moi, et je suis fou.»
-
-Il fit l'expérience.
-
-«C'est évident! Je le savais.»
-
-Il marcha de long en large dans la pièce, parlant à mots couverts.
-
-«Eh bien! quoi? il n'y a rien d'étonnant! Pourquoi m'émouvoir ainsi,
-puisque je m'y attendais! La pomme a disparu: l'idole bouge. Un peu
-simple, cette idée que tout s'arrangera parce que l'on a pris de bonnes
-résolutions! L'enfant a promis de ne pas pleurer: il ne lui adviendra
-plus rien de fâcheux! Il n'aura plus mal aux dents!... Ridicule!...
-C'est moins facile que je ne pensais. Mon petit Jacques, tu faisais le
-faraud en causant avec ta mère! Tu te disais: «Papa s'est montré bien
-peu courageux!» Maintenant que tu te trouves à pied d'oeuvre, tu
-déchantes!... et je vois que tu as une belle frousse!»
-
-Il s'arrêta, il regarda l'objet.
-
-«Alors, je finirai comme Papa?... dans la grande maison blanche?...
-Quand je voyais cette pomme, sur la barre de mon lit, je me laissais
-aller à la peur, presque sans réserve. Ma peur de ce soir, tenue en
-main, je crois qu'elle est pire... Et puis, cette poupée de bois qui ne
-va plus désarmer! Ah! elle bouge encore, la rosse! Je vais me mettre à
-courir en rond, ou plutôt...»
-
-Il sourit aigrement et leva un doigt en l'air, comme lorsque l'on fait
-une trouvaille.
-
-«Pour me calmer les nerfs, il me faudrait avoir dans cette pièce une
-roue, une grande tournette d'écureuil, où je galoperais, où je
-trépignerais, sans arrêt, du matin au soir. Cela pourrait, en outre,
-faire monter l'eau dans la maison. Exercice hygiénique entre tous, et
-fort utile. C'est le système anglais du _hard labour_, oui, le
-_treadmill_... mais sous une forme plus joyeuse. Eh quoi! je paye les
-vices de mon père, paraît-il!... très bien, je paye... Le _hard
-labour_... Je devrai donc... Mieux vaut crever tout de suite! Tiens je
-n'ai plus de tabac.»
-
-Il sonna.
-
-«Louis, apportez-moi des cigarettes, dit-il d'un air calme. Merci, mon
-garçon... Et aussi une tasse de thé.
-
---Monsieur semble avoir très chaud, dit le valet de chambre.
-
---Ce n'est rien, Louis. Oui, j'ai un peu chaud, en effet. Vous pouvez
-aller vous coucher, maintenant.
-
---Mais si Monsieur...
-
---Je vous sonnerais si je me sentais malade.»
-
-Jacques reprit sa marche.
-
-«Pourtant, je me rends à peu près compte des choses. Je vois ce qui se
-passe en moi lorsque j'ai peur et que je me guinde. Je me surveille
-mieux. Et puis enfin, ne nous plaignons pas: mon idole n'a pas osé
-dépasser sa planchette. Si j'avais pendu au mur un jouet mécanique, ce
-serait tout pareil... tout pareil... Consolante, la comparaison! hein,
-mon petit Jacques? et tellement ingénieuse! Oui, mais les jouets
-mécaniques de ce genre ont, le plus souvent, une musiquette dans le
-ventre, au lieu que mon jouet à moi ne chante pas «la Mascotte», du
-moins pas encore: elle ne fait que cligner de l'oeil et bouger ses longs
-bras.
-
-«Maman me disait, l'autre jour: «Raccroche ta poupée au mur...» Si je
-pouvais la raccrocher pour de bon! A propos! de quel sexe est-elle? Je
-n'ai jamais regardé! Oh! c'est un mâle, indubitablement! Tant pis! Une
-idole féminine, j'aurais pu essayer de lui complaire par de douces
-paroles, par des flatteries... et cependant, non! j'en serais peut-être
-venu à la chérir, au lieu qu'un mâle qui me torture, je puis le détester
-tout à mon aise. Il convient que je prenne garde à ne jamais lui
-appliquer des qualificatifs de l'autre sexe... ça pourrait l'offenser...
-et alors!»
-
-Il parlait presque à voix haute en faisant les cent pas. Il marchait
-lourdement, il ne se permettait aucun geste, mais, de temps à autre, il
-risquait vers l'idole un regard furtif.
-
-«C'est gai, la peur! Ah! pauvre Papa! je te comprends, maintenant,
-lorsque tu me prenais dans mon lit et me parlais du mauvais diable, du
-vilain sorcier! Pauvre Papa!... Et néanmoins, je t'avoue que je voudrais
-mieux faire, ou, du moins, montrer plus de prestige. Il ne t'a manqué
-que d'être habile, mon pauvre père! La diplomatie est de bon usage, même
-avec les cauchemars. Oui, je voudrais... Pas ce soir, par exemple!...
-Elle bouge toujours!... Pardon!... «il» bouge toujours.»
-
-Jacques s'arrêta net et se croisa les bras.
-
-«Jamais je ne pourrai dormir ici!»
-
-Il coupa les lumières et s'en fut. La pièce, qui depuis deux heures
-était pleine d'un sourd piétinement et du murmure brouillé d'une voix,
-redevint silencieuse, dans l'ombre.
-
-Un instant plus tard, les lampes se rallumèrent, Jacques rentrait, vêtu
-d'un manteau, une canne à la main, le chapeau sur la tête.
-
-«C'est qu'il m'attire, le bougre! Le voilà, tout en bois, avec sa gueule
-de vieux singe grave!... Tant pis! Puisque, ce soir, je ne sais pas me
-défendre, je vais... comment dirai-je?... je vais m'absenter.»
-
-Il s'approcha de l'idole et, ôtant son chapeau:
-
-«Je vous accorde la première manche, dit-il d'une voix moqueuse mais
-cassée; pourtant, ne croyez pas que ce soit fini. A demain, Monsieur.»
-
-Il fit un petit salut bref, et sortit rapidement.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-INCERTITUDES
-
-
-La rue était froide. Jacques Damien marchait à grands pas.
-
-«On est mieux ici!»
-
-Il ressentait une forte impression d'indépendance, comme si on l'eût
-débarrassé de lourdes chaînes et laissé courir. Il respirait à pleins
-poumons; il se plaisait à cette marche rapide; il en goûtait à la fois
-le rythme vif et la fantaisie possible, car Jacques savait que plus rien
-ne l'obligeait, dans le moment, à tourner en rond. Il pouvait s'arrêter,
-presser le pas, s'asseoir, sauter, danser, prendre sa droite ou sa
-gauche, vivre à son gré. Ce choix, surtout, de détaler au galop tout le
-long de la rue, lui agréait fort.
-
-Il se promenait sans but, de ci, de là. Il admirait les automobiles
-ronflantes, les feux électriques, si singuliers contre le vert des
-arbres; il regardait certains passants, il les suivait quelques minutes,
-puis s'écartait, en suivait d'autres.
-
-«Je puis détaler, pensait-il toujours. Je suis indépendant.»
-
-Jacques descendit l'avenue d'Antin, marchant sur le bord du trottoir. Il
-se retourna, du fait d'un timbre de bicyclette qui sonnait derrière lui.
-La bicyclette le dépassa, et aussi un petit chien noir, lancé à toute
-allure.
-
-«Je puis détaler; je suis indépendant!» venait de se dire Damien.
-
-Cette pensée lui parut aussitôt vide et puérile.
-
-«Détaler n'est pas preuve d'indépendance. Ce petit chien noir détale
-parce qu'il ne veut pas perdre son maître; d'autres détalent parce qu'on
-les chasse, d'autres... moi... parce qu'ils ont peur.»
-
-Il songeait aussi que sa conduite, ce même soir-là, n'avait été en rien
-ce qu'elle aurait dû être. Maintenant, sa tenue vis-à-vis de l'idole lui
-semblait équivoque, sans dignité.
-
-«L'ironie m'est vraiment trop facile. On reçoit une gifle, on répond par
-une plaisanterie et l'on pense que l'honneur est sauf! A l'idole, j'ai
-répondu, en somme, par une plaisanterie, quand elle me chassait de chez
-moi. Je voulais cacher ma peur, la peur qui me tenait de si près; je
-faisais le fou pour ne pas le paraître. C'est revenir au moulin!»
-
-Damien entra dans un bar des Champs-Elysées. Il n'y connaissait
-personne. Ayant trouvé un coin tranquille, il s'y installa et demanda
-une sandwich et de la bière. Des valses lui parvenaient, du fond d'une
-salle voisine, avec des rires. Il y avait là, devant un carré de
-tziganes, quelques filles sans grand intérêt dont les gestes le
-lassèrent bientôt. Jacques n'avait pas envie de boire; mieux valait,
-pourtant, ne pas y penser.
-
-L'idée lui parut effrayante de sortir encore, de gagner la rue déserte,
-de s'y trouver seul, tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son ombre
-le suivant servilement, plate et longue, sur le trottoir bleuâtre, puis,
-à un changement de réverbère, se jetant tout à coup devant lui... Où
-coucherait-il, quand l'heure serait trop tardive? Il ne pouvait songer à
-se rendre chez sa mère: elle s'inquiéterait d'un coup de sonnette, passé
-minuit, et, d'autre part, il gardait bien la clef de son ancien
-appartement, mais ne l'avait pas sur lui. Coucher à l'hôtel? projet
-sinistre! le long couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint,
-la cuvette prostituée... Rentrer avec une de ces jeunes femmes dansantes
-qu'il ne connaissait pas, qui ne lui plaisaient pas? les attendre
-jusqu'au matin, subir leurs conversations si aimables? Il se sentait
-l'esprit autrement orienté. Alors, que faire?
-
-«Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité à Gautier, vers minuit. Je
-coucherai sur son petit divan.»
-
-Il revint à ses premières pensées.
-
-«Demain, si cela recommence, il faudra m'y prendre d'autre façon. Je ne
-bougerai pas de chez moi, quoi qu'il arrive... Mais, ce soir, je n'ose
-pas rentrer!»
-
-Il se reprochait encore de prêter à cette idole une personnalité, de
-l'animer quand il la savait morte, faite de bois dur et sec, de toujours
-garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi l'imaginer active, à cette
-heure où elle le laissait en paix? Ces questions qu'il se posait ne
-servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, il revoyait son
-bureau, sombre, tiède, familier, avec peut-être un peu de fumée, témoin
-de son dernier passage, et il s'imaginait l'idole livrée à elle-même
-dans cette pièce bien close. Auparavant, elle clignait de l'oeil; elle
-clignait de l'oeil encore, mais ne s'arrêtait pas en si bonne route.
-Jacques l'amenait à tenter des gestes plus compliqués. Elle descendait
-avec précaution de sa planchette, elle soulevait le coin du rideau
-rouge, afin de constater qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui
-pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons qui terminaient
-grossièrement ses bras, elle se trémoussait et se mettait à danser par
-terre, sautant d'un pied léger du tapis au manteau de la cheminée, puis
-sur la table, franchissant l'encrier du bureau, contournant la lampe et
-dansant toujours, bondissante et fantaisiste, aux sons d'une musique qui
-semblait sortir de son ventre. En outre, chaque fois que, du pied, elle
-frappait le sol hors des limites du tapis, c'était avec un bruit
-métallique, tel que d'une corde de cuivre qui eût vibré.
-
-«Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est tout en bois! se dit Damien,
-pourtant...»
-
-Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait un moment, immobile,
-repartait avant peu. Jacques devait remuer la tête pour suivre ses
-mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le concert intérieur auquel
-cette danse répondait. La mélodie lui en parut fade et sotte.
-
-«Suis-je assez absurde!»
-
-Il avait oublié les valses de la salle voisine, il les transposait,
-là-bas, dans son bureau.
-
-«Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle hallucination en vue du
-lendemain, et que la grande maison blanche doit, un soir, préparer pour
-vos loisirs une gentille chambre, bien propre et bien commode, avec des
-grilles aux fenêtres.»
-
-Il réfléchit encore.
-
-«D'ailleurs, c'est l'idole que j'enfermerai. Oui, j'enfermerai mon vieux
-singe dans un placard... Et cependant, s'il frappait, la nuit, aux
-portes de sa prison, pour me réveiller... Assez! je ne veux pas me
-permettre de penser à ces choses.»
-
-Il sortit bientôt.
-
-Dans les Champs-Elysées, une voiture s'arrêta près de lui, d'où il crut
-voir descendre Juliette Lancy suivie du lieutenant de Lohéac... Oui,
-c'était bien elle! Il lui vint un peu de tristesse.
-
-«La pauvre fille! elle n'était pas très amusante tous les soirs, elle
-manquait un peu de distinction, sa cervelle ne pesait pas lourd, mais
-comme, dans son lit, je me sentirais moins seul... ou plus seul... je ne
-sais que dire! Sans solitude, mais sans idole!»
-
-Il raillait encore.
-
-Quoi qu'il en eût, Jacques n'osait rentrer chez lui. Certes, un effort
-de volonté l'aurait mené jusqu'à sa chambre, un effort dont il se
-croyait capable dans le moment, mais la plus lourde nonchalance
-l'oppressait. Il ne désirait plus résister, fût-ce par un geste, fût-ce
-par un mot. Il se laissait aller à cette paresse accablante qui lui
-conseillait un lit, n'importe lequel, sauf le sien.
-
-Damien penchait à se rendre chez Gautier Brune. Aux soirs de sortie de
-son maître, Valérie avait l'habitude de veiller, assise dans l'office et
-raccommodant du linge. Il entrerait donc sans peine et ne dérangerait
-personne. Il s'y décida, mais, pour la très courte distance, il prit un
-fiacre, car ses jambes ne le soutenaient plus.
-
- * * * * *
-
-«Ah! Monsieur Damien! quel plaisir!
-
---Je ne vous dérange pas trop, Valérie?
-
---Pas du tout, Monsieur! je veille toujours quand M. le docteur dîne
-dehors, et, ce soir, il a mis son habit.
-
---Oui, je sais.
-
---Je faisais des reprises aux petits rideaux; ils en ont besoin, les
-pauvres! Si Monsieur veut s'installer dans le cabinet en attendant M. le
-docteur? Il ne tardera guère, à près de minuit. Mais Monsieur est
-fatigué; Monsieur a dû encore aller dans les restaurants où l'on
-dépense, paraît-il, tant d'argent à boire avec des dames qui ne sont pas
-fraîches!
-
---Ma bonne Valérie, je vous jure que je n'ai bu, ce soir, qu'un verre de
-bière...
-
---La bière, ça c'est honnête!
-
---Et je n'ai pas touché du bout du doigt une seule des dames dont vous
-parlez.
-
---Ah! Monsieur Damien! vous devenez sage. Vous allez vous marier.
-
---Je ne crois pas, Valérie!»
-
-Elle lui vanta, quelque temps, les unions légitimes et retourna à ses
-petits rideaux. Jacques s'en fut dans le cabinet de consultation de
-Brune et, soudain, se sentit paisible, comme s'il avait trouvé un
-refuge.
-
-«Si j'attendais Gautier!» se dit-il.
-
-Jacques feuilleta quelques journaux, mais il se surprenait dormant sur
-les pages. Il n'y tint plus, enfin. Avant de gagner le divan où les
-clients de son ami couchaient leurs défaillances physiques, il prit sur
-le bureau une feuille de papier et y écrivit en grosses lettres:
-
-«C'est très joli de faire le fendant, mais encore faut-il pour cela
-certaines qualités. Je viens d'être honteusement déconfit. La peur m'a
-mené chez toi. Laisse-moi dormir. J'en ai besoin.»
-
-Il colla cette affiche au milieu de la glace avec un pain à cacheter, se
-déchaussa, s'allongea, appuya sa tête sur un coussin et ramena une
-couverture sur ses pieds.
-
-«Me voilà en sûreté. Il ne viendra pas me chercher ici!»
-
-Jacques sentait que l'épreuve de ce jour était chose terminée. Sa figure
-se détendait, retrouvait le calme; ses paupières battirent. Il se fût
-endormi lourdement, comme le désirait son corps, s'il n'avait un peu
-repensé à sa journée, avant de sombrer dans le sommeil. Un remords le
-tracassait.
-
-«Non, ce n'est pas élégant, cette fuite chez un ami! J'ai promis à Maman
-et à Gautier de ne pas céder.»
-
-Il hésitait, toutefois.
-
-«Parce que mes premières armes ne sont pas brillantes, il ne faut pas
-tout lâcher! A cette heure, j'ai grand besoin de dormir, je l'accorde,
-mais j'ai surmonté souvent des faiblesses pareilles, et pour des raisons
-moins graves. Pourquoi donc, aujourd'hui?...»
-
-Il se leva, se rechaussa.
-
-«Je vais rentrer... Je rentre chez moi.»
-
-Il déchira l'affiche, laissa sur le bureau quelques lignes affectueuses
-et pria Valérie de l'excuser auprès de son maître.
-
-Il rencontra Gautier sur le pas de la porte, cherchant dans ses poches
-de la monnaie pour payer son taxi.
-
-«Je suis toujours bon pour quarante sous! lui dit Jacques. As-tu fait un
-dîner succulent?
-
---Un peu lourd, dit Gautier, mais l'aspic de foie gras... oh!»
-
-Ils échangèrent quelques paroles.
-
-«Et maintenant, dit Damien, je rentre. Demain, je te raconterai tout
-cela en détail. Non, je me débrouillerai seul. Merci, mon vieux;
-bonsoir!»
-
-Jacques rentra chez lui, traversa le salon, le bureau, regarda avec
-indifférence certaine poupée de bois accrochée au mur, poussa la porte
-de sa chambre et se coucha.
-
-«Ce n'est évidemment pas admirable, songeait-il, mais c'est tout de même
-quelque chose.»
-
-Dans son propre lit, il s'endormit presque aussitôt.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-UNE CHARMANTE SOIRÉE
-
-
-Les deux semaines suivantes furent douces à Jacques Damien. Avec sa
-mère, avec Gautier Brune, il passa de longues soirées. Le reste de son
-temps, il l'employa à divers travaux dépourvus de fantaisie, tels que
-des classements de manuscrits au Musée et l'arrangement, suivant un plan
-imposé, d'une salle nouvelle, de sorte qu'il n'eut point à se repentir
-d'avoir donné si peu d'heures à la nonchalance, portât-elle même le nom
-spécieux de méditation.
-
-Un soir, il résolut de se distraire. Invité par un de ses anciens
-camarades de régiment, que depuis quelque temps il avait peu vu, il
-accepta, se plaisant à l'idée d'une nuit passée au restaurant, au
-théâtre et dans des salles de souper. Un point spécial l'intéressait
-d'ailleurs.--Entre autres qualités, Louis de Brigneux, joyeux compagnon,
-fort drôle et très répandu, avait celle de connaître et de fréquenter un
-grand nombre de jolies femmes d'abord aimable, d'accès facile; or Damien
-tenait beaucoup à rencontrer une amie de Juliette Lancy nommée Jeanne de
-Luce que Brigneux voyait souvent, dans le temps. Il croyait même lui
-avoir un peu fait la cour. Aujourd'hui, sa solitude lui pesait. Le
-visage de Jeanne de Luce, il se le rappelait agréable, éclairé de beaux
-yeux bleus et coiffé de blond. Il se souvenait aussi d'un babillage de
-tour banal, très abondant, mais point trop ennuyeux. De plus, cette
-enfant l'avait assuré maintes fois du plaisir qu'elle trouvait en sa
-compagnie et lui laissait entendre mieux encore, au point d'éveiller la
-jalousie de Juliette. Si ce penchant persistait après six mois, pourquoi
-n'en profiterait-il pas? Ses nuits lui sembleraient moins longues.
-
-La soirée débuta de façon brillante. Damien, voulant s'amuser, ne laissa
-pas que d'amuser les autres. Brigneux, accompagné de sa maîtresse que
-l'on nommait communément: Boule, (par antiphrase, car elle était fort
-maigre), amenait aussi son jeune cousin, arrivé d'Arras la veille et
-qu'il «sortait». Enfin Jeanne de Luce, invitée au dernier moment,
-reconnut Jacques Damien avec une surprise peu affectée et le plaisir le
-plus évident: elle le savait libre.
-
-Brigneux recevait bien ses amis; Boule tenait son rôle de compagne
-presque légitime, Jeanne de Luce montrait sa gorge libéralement, enfin
-Claude Lesueur, adolescent incolore et souriant, tâchait, sans y réussir
-beaucoup, que l'on ne devinât ni son âge, ni sa province.
-
-Damien contait une histoire de tour inconvenant.
-
-«... Et voilà pourquoi le lieutenant Lantier se vit forcé d'accepter une
-situation fausse et que sa femme ne put s'empêcher de prendre un
-quatrième amant, quoiqu'elle aspirât à un repos que, sans injustice,
-nous pourrions dire bien gagné.
-
---Damien! s'écria Boule, jamais je ne vous ai vu si brillant! D'où
-tirez-vous donc ces anecdotes? Ah! si vous me permettiez de répéter
-celle-là!
-
---Croyez-vous, ma chère, dit Jacques, que ma permission y fasse
-grand'chose? Ajoutez à ce potin tout ce qu'il vous plaira d'y mettre de
-grâce et d'obscénité! variez-en même l'attribution (à vos risques et
-périls, bien entendu), je vous promets, pour ma part, de ne plus le
-raconter.
-
---L'hiver dernier, dit le jeune Claude Lesueur, à Arras, une dame était
-soupçonnée...
-
---De coucher avec son concierge et le colonel du régiment, interrompit
-Brigneux. Depuis lors, elle ne fut plus reçue ni chez Mme Dupont, ni
-chez Mme Durand, ni chez cette bonne Mme Martin qui, pourtant... oui,
-nous savons!
-
---Ce n'est pas cela que je voulais dire, Louis.
-
---En tous cas, c'est quelque chose d'analogue!
-
---Louis! ne sois pas méchant! murmura Boule en souriant avec finesse.
-
---Et puis, vous avez toujours eu un talent remarquable pour présenter
-les petites histoires, dit Jeanne de Luce. Croyez-moi! Juliette ne
-savait pas l'apprécier.
-
---Ma petite Jeanne, ne dites aucun mal de Juliette. On ne frappe pas les
-vaincus. C'est mal porté; c'est de mauvais genre! Est-elle heureuse, la
-chère enfant?
-
---Lohéac se donne le plus de mal qu'il peut, mais vous remplace-t-il?...
-
---Certes, il n'oserait! j'espère même qu'il ne saurait... Brigneux! je
-te fais mon compliment le plus sincère sur ce dîner. Voilà six mois que
-je n'ai bu ni mangé avec autant de satisfaction.
-
---Bu! que dis-tu là? tu n'as rien bu du tout! répondit Brigneux, mais en
-effet, la maison n'est pas mauvaise depuis qu'elle a changé de gérant.
-On s'y laissait empoisonner, l'année dernière.
-
---A Arras, dit Claude Lesueur, le restaurant de la Dinde passe pour très
-réputé.
-
---On ne mange vraiment bien qu'en province, dit Jacques.
-
---Oh! n'est-ce pas, Monsieur! s'écria l'adolescent, heureux de cette
-parole.
-
---Mais on y mange trop.»
-
-Et Claude Lesueur s'attrista.
-
-«J'aime aussi, dit Jeanne de Luce, me trouver dans un milieu comme
-celui-ci, où je me sens chez moi. A ces tables, autour de nous, il y a
-certainement douze personnes que je connais.
-
---Et leurs regards sont douze hommages.
-
---Damien, vous êtes charmant!
-
---La vérité a son charme, blonde enfant!»
-
-Le caquetage continua. Il fut question de courses, de modes et d'un
-procès scandaleux, puis, mais sans insister, des livres du jour, de
-théâtre, enfin.
-
-Brigneux discourait légèrement, sur un ton d'indifférence amusée, Boule
-et Jeanne de Luce avec passion; l'adolescent d'Arras perdait pied, de
-temps à autre, et Damien le relevait par une parole secourable. Depuis
-un moment, Jacques semblait nerveux; sa drôlerie prenait un air quelque
-peu cabotin qui, d'ailleurs, ravissait les deux jeunes femmes. Il se
-dépensait beaucoup.
-
-«Oh! vous l'imitez à la perfection, dit Jeanne de Luce d'une voix émue.
-C'est tout à fait son sourire insolent et cruel, dans la dernière scène
-du trois, quand il regarde Minnie et sort en claquant la porte.
-
---Sans oublier, dit Damien, que j'y mets une distinction que Jérôme est
-loin d'avoir!
-
---Mais... certainement!
-
---Il faudra que j'aille voir cette pièce, dit Claude Lesueur.
-
---Je te mènerai dans les coulisses, dit Brigneux.
-
---Cela vous servira beaucoup, Monsieur Lesueur, interjeta la spirituelle
-Boule.
-
---Comment l'entendez-vous, Madame? demanda poliment le jeune homme.
-
---Pour oublier Arras...
-
---Notre amie Boule, interrompit Jacques, veut dire que le monde des
-théâtres vous ferait très vite oublier vos bonnes manières artésiennes.
-
---Vous êtes moins drôle, Damien!
-
---Vous n'êtes pas moins exquise, Boule!
-
---Allons, Damien! n'embête pas cette gosse! dit Brigneux.
-
---Où comptez-vous finir la soirée, bonnes gens? demanda Jacques.
-
---Si nous allions dans une boîte quelconque? proposa Jeanne de Luce.
-
---Excellente idée! dit Boule.
-
---J'en serais enchanté, dit Lesueur.
-
---Encore faut-il savoir où! Toi, Damien, as-tu une idée?»
-
-Jacques ne répondit pas.
-
-«Il y a une très jolie revue au «Pigalle», dit Boule. On dirait un
-ballet russe!... Et drôle!... une scène surtout: celle où l'on tâche de
-faire rougir un singe. C'est Ducamp qui a le rôle du singe. Oh! mes
-enfants! On a vu des femmes sortir: leur pudeur était offensée! Pauvres
-petites! Damien, connaissez-vous la scène du singe?»
-
-Mais Jacques ne répondit encore pas.
-
-«Louis! s'écria Boule. Regarde ton ami Damien... il a l'air tout chose!
-
---C'est vrai! dit Jeanne de Luce. Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?»
-
-Jacques ne pouvait répondre; on voyait bien que Jacques ne répondrait
-pas...
-
-En entrant dans cette salle, une heure auparavant, il avait eu, d'abord,
-un très vif plaisir. Le bruit le distrayait, les rires l'amusaient,
-toutes ces femmes faisaient une aimable figuration à la fête qu'il
-s'imaginait commandée pour lui seul. Il était l'invité auquel on offre
-la comédie. Si le spectacle lui agréait, il n'aurait même pas à battre
-des mains; un sourire suffirait. Ce fut ainsi quelque temps, puis il se
-lassa, sans pourtant s'ennuyer encore. Il regardait. Il écoutait. Il
-savait qu'il ne boirait pas.
-
-«Tu ne bois pas? avait dit Brigneux.
-
---Mais si! je bois du champagne.
-
---Quoi! deux verres!
-
---Eh bien?
-
---Voyons, Damien, tu es au régime?... Ah! je m'effrayais déjà! Non, tu
-te réserves! Je comprends, mon vieux: tu te rattraperas.»
-
-Jeanne de Luce avait fait la même remarque à voix basse.
-
-«Ma petite Boule! c'est à ne pas le croire! le voilà maintenant qui boit
-de l'eau d'Evian!»
-
-Et Boule, qu'une pareille inconvenance scandalisait au plus haut point,
-avait versé rapidement, pendant qu'il ramassait sa serviette sous la
-table, deux doigts de kirsch dans le verre vidé de Jacques.
-
-Quelques instants plus tard, Damien causait avec le jeune Lesueur. Il
-s'interrompit pour boire, se sentant la gorge sèche. Il but.
-
-«Ah! tiens!...»
-
-Boule riait.
-
-«Elle est de vous, cette plaisanterie, charmante Boule?
-
---Oh! deux doigts de kirsch, Damien! et versés par moi! Les régimes sont
-insupportables sans écarts!»
-
-Elle riait toujours.
-
-«Fort drôle, en effet!»
-
-Il avait avalé le kirsch d'un trait; il en sentait la chaleur.
-
-«Boule! tu es bête! dit Brigneux. Puisqu'il ne voulait pas!
-
---Ah! tu m'ennuies! dit Boule. Alors, quoi? on ne rigole plus?
-
---Il n'y a pas de mal, dit Damien; il n'y a pas de mal!»
-
-Comme c'était bon cette chaleur, cette chaleur familière! Le parfum
-rustique du kirsch lui montait aux narines... Comme c'était bon! Il
-goûtait la saveur retrouvée, il l'étudiait, il l'analysait, il la
-reconnaissait si bien! Jacques eût voulu penser à autre chose, mais ce
-plaisir le retenait. Néanmoins, et sans savoir pourquoi, il se sentait
-de très mauvaise humeur, ayant envie de casser une assiette, une
-bouteille, de battre quelqu'un... Boule peut-être.
-
-«Je ne vais tout de même pas faire une scène à mon amie Boule pour cette
-pauvre farce!» pensait-il.
-
-Bientôt, il commença de s'attrister et de parler sur un ton nerveux. Il
-était drôle encore, plus drôle à l'avis de Boule et de Jeanne de Luce,
-mais assurément moins gai. Son rire, (Jacques avait souvent un rire
-frais d'enfant), son rire grinçait.
-
-Il lui venait une angoisse singulière, déprimante, moralement
-douloureuse, comme s'il eût appris quelque nouvelle sinistre. Cet
-endroit si joyeux, où il pensait trouver du plaisir, changeait d'aspect
-sous son regard, il n'y voyait plus que des automates, accoudés aux
-tables blanches devant des plats et des bouteilles. Les figures étaient
-sculptées en bois, en suif, en savon de toilette, jamais en chair. Celle
-de Boule, un peu maigre, était sans doute soutenue par une armature de
-fil de fer.
-
-«Plus tard, avec les années, se disait-il, la peau se tendra sur le fil
-de fer, se tendra chaque jour davantage, et puis, soudain... Malheureuse
-Boule! quelle aventure!»
-
-La musique des tziganes sonnait faux; les rires sonnaient faux; il
-entendait son rire à lui sonner faux. Les cheveux des femmes, il les
-savait teints, mais il les prenait pour des perruques d'étoupe mal
-accrochées que l'on pourrait détacher au besoin, soulever, pêcher à la
-ligne avec un bon hameçon. Ce gros monsieur blême lui rappelait un sac
-de farine, cet autre un cierge, et cette jeune personne assise, là-bas,
-un buste de coiffeur... oh! tout à fait!... tournant sur un pivot. Les
-visages se fondaient dans leurs caricatures à la manière de ces dessins
-que l'on donne aux enfants, où l'on voit une dame se transformer
-lentement en girafe, en perruche, en crocodile. Seuls les garçons
-restaient souples comme des garçons fabriqués en caoutchouc noir avec un
-plastron de papier, mais toute vie était absente.
-
-Ces impressions l'amusaient de façon horrible. Il se rendait bien compte
-qu'il se les offrait, en quelque sorte. Elles n'avaient rien qui
-ressemblât à une hallucination, mais elles n'en devenaient pas moins
-hallucinantes. Et puis, ce mélange d'odeurs fades, d'odeurs vulgaires,
-d'odeurs hostiles, d'odeurs basses!... Cette salle sentait le lit
-défait.
-
-Brigneux riait, Jeanne de Luce appréciait une liqueur en termes choisis,
-Boule allumait une cigarette, Claude Lesueur lisait la carte des vins
-avec attention... Seul, Jacques Damien était vivant. Tout le reste:
-ombres, fantômes, apparences, poupées! Rien qui vécût, rien qui respirât
-vraiment, comme un être humain respire, rien qui souffrît, qui pleurât,
-rien qui possédât dans sa poitrine un coeur battant.
-
-«Ah! se dit Jacques, voilà la peur!»
-
-Bien à point, comme pour l'annoncer, les tziganes frappèrent le plus
-bruyant accord.
-
-«Oui, voilà la peur!»
-
-Son regard devint fixe. Il ne sentait plus depuis longtemps la chaleur
-du peu d'alcool qu'il avait bu; de l'eau froide coulait dans sa
-poitrine, sur ses côtes et le long de son dos, sa cervelle était lâche
-dans sa tête, il la secouait à chaque mouvement. Il tremblait, il
-étouffait; jamais il n'avait eu peur ainsi. Il se trouvait sous la
-griffe d'une peur nouvelle. Il serrait les dents pour ne pas crier...
-
- * * * * *
-
-Ce fut alors qu'il entendit Boule dire à Brigneux:
-
-«Louis! regarde ton ami Damien: il a l'air tout chose.»
-
-Et que Jeanne de Luce s'écria:
-
-«Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?»
-
-Comment Jacques pouvait-il répondre? comment?... Une main le prenait à
-la gorge.
-
-«Oh! dit Jeanne de Luce, attention! il va s'évanouir.
-
---La chaleur, sans doute,» proposa Boule.
-
-Et Brigneux, qui ne riait plus, ajouta:
-
-«Mais... mais c'est pas drôle du tout! Qu'est-ce qui lui prend donc?»
-
-Lesueur avait fait le tour de la table et soutenait Damien. La peur
-prenait le dessus; Jacques était à bout de forces... Il céda, tombant
-soudain, avec des larmes et des plaintes aiguës, sous le fouet d'une
-terrible crise de nerfs.
-
-«Ah! c'est épouvantable!» criait Jeanne de Luce.
-
-Le jeune Lesueur lui répondit d'un air plutôt sec:
-
-«Madame, vous avez certainement eu dans votre vie une crise de nerfs...
-Eh bien! c'est ça.»
-
-Et à Boule qui tendait un petit flacon en vermeil:
-
-«Non merci, Madame: je crois que des sels n'y feront rien.
-
---Le maître d'hôtel a raison, dit Brigneux; il faut vite le sortir
-d'ici.
-
---Rien ne presse, dit Lesueur. Madame, vous disiez connaître pas mal de
-monde dans la salle. Je vous ai entendu nommer un docteur...
-
---Ah oui! dit Jeanne de Luce, le docteur André! Il est là dans le coin.
-
---Maître d'hôtel, dit Brigneux, priez ce monsieur de venir... celui qui
-nous tourne le dos, au fond à gauche... Mon cher André, excusez: il nous
-arrive une histoire ridicule...
-
---Bon. Très bien. Voyons.»
-
-Lesueur et le docteur André s'entendaient aussitôt, pendant que le
-maître d'hôtel entourait la table d'un paravent. Jacques s'était échoué
-dans une syncope profonde.
-
-«Il semble que ce soit fini, dit le docteur André. Une belle crise...
-trop belle. Votre ami devrait se soigner sérieusement. Dites-le lui.
-
---Oh! Monsieur, je le connais à peine... En tous cas, il ne souffre
-plus, maintenant... Un coup de main et nous le sortons d'ici, n'est-ce
-pas? puisque l'on fait tant d'histoires.»
-
-Ils le prirent dans leurs bras et le transportèrent dans un petit salon
-adjacent.
-
-«Couchez-le là, sur le canapé. Il n'y a qu'à le laisser se reposer
-quelque temps. Ayez l'oeil sur lui, mais je pense que c'est bien fini.
-Pardonnez-moi si je vous quitte, et surtout ne vous gênez pas pour me
-rappeler en cas de besoin... et laissez-moi vous faire un compliment
-jeune homme: vous ne perdez pas le nord quand il s'agit de rendre
-service!
-
---Très spirituel, murmura Brigneux, de dire à un adolescent d'Arras
-qu'il ne perd pas le nord!
-
---Oh! vraiment, docteur... répondit Lesueur très gêné.
-
---Mais si! mais si! répétait le médecin.
-
---Mon cher André, dit Brigneux, je suis tout honteux de cet accident
-qui, vous l'avouerez, passe un peu la permission. Quand on est
-hystérique, on ne va pas souper au cabaret; on mange chez soi.
-
---C'est un point de vue,» dit le docteur en sortant.
-
-Dans le cabinet particulier qu'on leur avait ouvert, ils restèrent,
-Brigneux et son cousin Claude, Boule et Jeanne de Luce, assis tous les
-quatre, causant à mi-voix devant Damien couché.
-
-«Comme il ronfle, dit Boule. Ouf! J'en ai assez!
-
---Si ces dames veulent partir, et toi aussi, Louis, dit Lesueur, vous ne
-pouvez plus m'être d'aucun secours, je vous assure; en tout cas, je me
-débrouillerai seul. Mais donnez-moi l'adresse de M. Damien.
-
---Non! répliqua Brigneux qu'une façon de remords avait saisi, je ne le
-quitterai pas. Quant à vous, mes petites, retournez dans la salle;
-Claude vous y tiendra compagnie, à moins qu'il ne vous emmène à
-Montmartre.
-
---Je préférerais... dit Lesueur d'une voix mal assurée, rester ici.
-
---Galant, le jeune homme! murmura Boule.
-
---Oh! combien!» dit Jeanne de Luce.
-
-En fin de compte, personne ne voulut bouger, mais ni Jeanne de Luce, ni
-Boule ne parlèrent plus à cet adolescent discourtois.
-
-Jacques dormait lourdement.
-
-«Il dort comme un paysan!» dit Jeanne.
-
-Cependant, Damien sortait peu à peu du trou noir où sa crise de nerfs
-l'avait plongé. Son esprit s'éclairait, et ce fut, d'abord, comme s'il
-nageait dans une onde verte, nourrie de lumière, mouvante alentour,
-refluante, pleine de courants, silencieuse. Puis, de très vagues
-murmures se formèrent, vapeurs de bruit qui prenaient corps lentement et
-se signifiaient en paroles. Il les entendait sans les comprendre; enfin
-leur sens le toucha et il les reconnut. Il se nomma leurs auteurs, il se
-souvint de la soirée, de son accident, mais une grande paresse
-l'empêchait encore de se réveiller tout à fait, et de recommencer à
-vivre. Il prêta l'oreille. Il s'intéressa aux phrases...
-
-«Je l'ai bien dit au docteur, déclarait Brigneux, on ne joue pas des
-tours pareils à ses amis. Un homme qui a des crises de nerfs reste chez
-lui.
-
---Ah! tu n'as pas tort, dit Boule.
-
---Moi, dit Jeanne de Luce, j'ai comme une idée qu'il est fou.
-
---Fou? je ne crois pas, dit Brigneux, mais tout de même... Ah! l'animal!
-
---Pour une soirée ratée!... ajouta Jeanne.
-
---La soirée n'est pas finie, mes poulettes, dit Brigneux. Dans un quart
-d'heure...
-
---Et puis, au Grand Guignol, hasarda Boule, nous aurions peut-être vu la
-même chose.
-
---Oh! non, ma chère! un acteur, vois-tu, ça arrange, ça compose, au lieu
-que lui... pouah!
-
---Ce n'est pourtant pas de sa faute, dit Lesueur avec modestie, si M.
-Damien souffre de...
-
---Mon petit Claude! interrompit Brigneux, fais-toi médecin: tu me
-sembles avoir la vocation! Va soigner des malades dans les hôpitaux ou
-chez eux, mais ne m'amène pas tes clients dans les endroits où l'on
-s'amuse!
-
---Et figurez-vous, dit Jeanne de Luce, qu'il me faisait la cour!
-Imaginez ce toupet! Si jamais je lui adresse encore la parole!
-
---Tu exagères! dit Boule.
-
---Ah! j'aimerais t'y voir, ma belle!... avec un homme comme ça dans ton
-lit! Je te répète que c'est un fou: souviens-toi de son regard... Oh!
-effrayant! Je ne comprends pas que Juliette... Elle avait du courage, la
-rosse!
-
---Allons! ne te fâche pas! Si nous montions à Montmartre?
-
---Quittez-moi sans crainte, dit Lesueur, je crois qu'il se réveille.
-
---Alors, nous filons, dit Brigneux. Venez, les gosses! A demain, Claude.
-Rappelle-toi que tu dînes chez mes parents.»
-
-Jacques n'ouvrit les yeux qu'au moment où la porte se fut fermée sur
-Brigneux et les deux femmes, puis il resta sans rien dire, se
-recueillit, reprit contact et, sûr de lui-même, se dressa soudain.
-
-«Merci de votre aide, Monsieur; je vous en suis très reconnaissant, et
-ne m'en veuillez pas trop d'avoir gâché votre soirée. Vous pourrez
-retrouver nos amis. Ils viennent seulement de partir, n'est-ce pas? Mon
-réveil a été lent.
-
---Je vous accompagnerai d'abord chez vous, si vous le permettez, dit
-Lesueur, sans s'étonner de la brusquerie de ce retour.
-
---Ce serait vraiment superflu, jeune homme, dit Jacques en souriant. Je
-compte rentrer à pied; l'air de la nuit me fera du bien.
-
---Et, somme toute, dit Lesueur, moi, je rentrerai à mon hôtel: je me
-sens un peu las, je me coucherai volontiers.»
-
-Une demi-heure plus tard, ils se séparèrent au coin de la rue Royale.
-
-«Vous dites qu'il se nomme le docteur André?
-
---André. C'est bien ça.
-
---Je lui ferai sans faute une visite, demain... Au revoir, et encore une
-fois merci.
-
---Non, Monsieur Damien... il n'y a vraiment pas de quoi.»
-
-«Elles ont beau blaguer Arras, se disait Lesueur en s'acheminant vers
-son hôtel, on aurait mieux soigné M. Damien chez nous.»
-
-Et Jacques, qui remontait les Champs-Elysées, se répétait à lui-même:
-
-«Cela devient compliqué. Il faudra que j'opère une sélection: ceux que
-je gêne, ceux qui m'acceptent... Sauf un ou deux amis éprouvés et
-quelques originaux comme ce gentil garçon... les autres... Eh bien,
-quoi?... Oui, mais je suis un être sociable et je ne me sens pas le
-moins du monde requis par la vie d'ermite... Quant à mes amours!...»
-
-Il fuma deux cigarettes devant sa porte, en regardant la lune qui avait
-l'air toute solitaire et même un peu perdue dans ce grand ciel lumineux.
-Puis il entra.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LE CADEAU PRÉCIEUX
-
-
-Madame Damien arriva chez son fils, chargée d'un gros paquet encombrant.
-
-«Qu'est-ce donc, Maman?
-
---Peu importe! Ma visite ne te dérange pas? Bien. Une tasse de thé,
-Jacques, j'ai soif, et puis nous causerons.
-
---Tu n'imagines pas le plaisir que tu me procures en venant ici à
-l'improviste.
-
---J'en suis très flattée, mon petit! Comment vas-tu?
-
---Excellente semaine. J'ai dormi tout mon saoul. Mais toi, qu'as-tu fait
-à la campagne? Notre vénérable cousine t'a-t-elle bien reçue?
-
---Trop bien, Jacques! trop bien! Je mentirais en te disant que ce séjour
-a été joyeux. Le pays me semble avoir gagné en laideur et Agathe ne
-change pas en prenant de l'âge. Je l'ai aidée à recevoir les belles
-dames des environs, toutes vêtues modestement de noir, toutes austères,
-quelques-unes moustachues. Nous avons eu à notre table le curé, un fort
-brave homme, des soeurs de charité ennuyeuses, l'évêque de Meaux en
-tournée apostolique et un vieux monsieur maigre, souffrant de l'estomac,
-qui me semblait fait pour les bancs de la cour d'assises, mais qui
-passe, au contraire, pour un modèle de toutes les vertus. Insupportable,
-ce dernier! Les sujets de conversation ont été sages et prévus. Enfin
-l'on s'est demandé, en mangeant des raisins de Corinthe qui sentaient la
-poussière, si le maire était franc-maçon. Tu connais le style de ces
-petites fêtes. Rien n'a varié, ni les meubles, ni les faïences, ni les
-tapis. Les rideaux seuls m'ont semblé d'un jaune plus triste. J'ai donc
-fait, pendant huit jours, ma pénitence annuelle. Agathe s'est montrée
-fort reconnaissante et, en me quittant sur le quai de la gare, m'a dit:
-«Je t'assure, ma chère Jeanne, que mes réceptions d'automne perdraient
-tout leur lustre sans toi.» Puis elle a posé ses dents sur ma joue et
-m'a serré les mains avec cette émotion sèche qui lui est particulière.
-
---Pauvre Maman! une pénitence, à coup sûr! mais en voilà pour douze
-mois. Et puis la cousine Agathe est bien vieille! peut-être, l'an
-prochain...
-
---Tais-toi, vilain garçon! Et surtout ne te méprends pas: Agathe est
-parfois un peu ridicule, j'en conviens, mais elle a bon coeur, malgré
-cet air de bigoterie transcendante qui me scandalise et m'assomme. Les
-gens du pays l'aiment, les enfants sont toujours à ses trousses, quêtant
-des cadeaux et des gâteries. Agathe réserve sa dignité et son allure de
-Mère supérieure aux seules personnes «de son monde». C'est là une
-timidité comme une autre. J'en connais de plus offensantes.
-
---Toujours la même, Maman chérie! toujours la même! tu trouverais des
-excuses au pire criminel!
-
---Et toi, dès qu'il s'agit de ta mère, tu déraisonnes! Mais revenons à
-ta cousine. Elle m'a donné, sans le vouloir, une idée dont je lui sais
-gré.--J'étais assise dans ce salon lugubre où des crucifix, chargés de
-chapelets, s'adossent à de petits rameaux, posés en oblique, et je me
-disais sottement: «Comme c'est laid! comme c'est laid!»
-
---Pourquoi, sottement? interrompit Jacques.
-
---Parce que notre cousine n'a jamais prétendu que ce fût beau; parce que
-notre cousine a bien le droit d'orner son salon comme il lui plaît, et
-que ma critique prouvait tout juste que j'avais un goût différent du
-sien, d'autres préoccupations, d'autres habitudes; rien de
-plus.--Laisse-moi finir.--En regardant ce crucifix, je me suis rappelé,
-soudain, que ta grand'mère tenait beaucoup à un magnifique Christ
-d'ivoire qu'elle avait acheté en Espagne et que je revoyais, pendu
-au-dessus de son lit. Tu sais qu'elle était très pieuse. Je pensais à ce
-Christ douloureux et vraiment divin, pendant que ta cousine Agathe
-causait avec le vicaire de la paroisse, et je faisais, en quelque sorte,
-mon examen de conscience. Je me disais que, si fort que je pusse
-t'aimer, je ne t'aimais encore pas assez, que je t'aimais mal, que je
-t'aimais pour moi-même, d'une manière égoïste, et je me suis sentie
-toute désolée, très honteuse, très humble, devant ta cousine qui
-préparait je ne sais quelle fête pour les orphelines du pays.
-
---Voyons! Maman!
-
---Et je me suis dit: il faut que je parle à Jacques autrement. Il oublie
-certaines choses dont il devrait se souvenir à toute heure du jour et
-que je ne lui remets pas en mémoire, parce que je ne leur donne pas une
-importance égale.--Mon petit... Non! tu donneras ton avis quand j'aurai
-terminé.--Tu es catholique, tu es croyant, tu pratiques; d'autre part,
-tu souffres, et pourtant, tu ne demandes rien à ta religion! C'est
-incompréhensible ou c'est ridicule. La religion n'est pas une bague au
-doigt.
-
-«Je t'assure, Jacques, je ne parle pas au hasard! Tu connais mes
-sentiments à ce sujet: je n'ai jamais été pieuse, je n'ai jamais été
-croyante. Même aux pires instants de ma vie, je n'ai pas eu besoin de
-Dieu. Je n'ai rien cherché au-dessus de moi, pensant tout trouver en
-moi-même. Quand je voyais ton père tromper mes espérances, détruire les
-rêves que j'avais bâtis à son propos, défaillir enfin, pas une fois je
-n'ai songé à me jeter à genoux. Je m'adressais d'abord à ma volonté,
-mettons, si tu veux, à mon obstination, et puis, tu n'imagines guère
-combien mes journées étaient remplies! Dès le matin, mille petits
-devoirs m'occupaient qui faisaient la chaîne: ton père m'appelait, je
-t'entendais crier dans ton berceau, il fallait demander l'avis d'un
-médecin, parler aux domestiques, veiller à ceci, veiller à cela... Quand
-venait la nuit, j'étais lasse, je voulais dormir, sachant que, le
-lendemain, ton premier cri serait pour me réclamer, et que ton père
-aurait besoin de moi, dès qu'il verrait le jour paraître. Prise dans cet
-engrenage quotidien, je n'ai jamais eu l'idée de prier.
-
-«Il faut que tu m'entendes bien: je n'y mettais aucune vanité. J'étais
-ainsi. Je crois m'être montrée bonne mère et bonne épouse, mais il y a,
-dans mon for intérieur, quelque chose qui se refuse à demander grâce,
-qui veut aller plus loin, plus loin encore, sans aide, et, pour
-atteindre le but, user de ses seules forces de femme, quitte à voir ce
-but s'éloigner tous les jours.
-
-«En sachant que des êtres qui m'étaient chers, que je prisais, que je
-respectais, s'adressaient en toute occasion à Dieu, lui parlaient, le
-remerciaient d'un bonheur et l'imploraient aux jours de souffrance,
-j'enviais leur foi et me disais: «Pourquoi suis-je ainsi faite que je ne
-puis courber le front?» Je me le demandais humblement, je t'assure, bien
-qu'il y eût, sans doute, de l'orgueil là-dessous, à défaut de la vanité
-absente. Cela ne m'a d'ailleurs menée qu'à souffrir davantage et je n'en
-suis pas fière.
-
-«Comme, chez ta cousine Agathe, je trouve une forme sèche, en moi, je
-trouve un fond de sécheresse dès qu'il ne s'agit plus de questions
-humaines. Je ne sais pas me détruire pour tendre vers quelque chose que
-je ne puis ni concevoir, ni, par conséquent, aimer. Ma peine journalière
-me suffit et, de cette peine, les petites joies, les petits espoirs de
-chaque jour me consolent. C'est d'un bon sens un peu vulgaire, je le
-veux bien, mais en ce moment, je m'explique à toi, sans aucune intention
-de m'excuser.
-
-«Tout ce que la vie laissait en moi de doux et de tendre, je
-l'attribuais à mon mari, à mon fils. A vous, je me donnais pleinement,
-parce que je vous chérissais à plein coeur; je redevenais exacte et trop
-anguleuse dès qu'il s'agissait d'un être que je n'aimais pas. Eh bien!
-si je me refusais à Dieu, ou plutôt, si je n'ai jamais levé les yeux
-vers lui, c'est que je ne l'aimais pas.--Aujourd'hui, je viens te dire
-que toi, mon petit, que j'aime, que je comprends et que j'ai fait, tu me
-déçois.
-
---En quoi, Maman?
-
---Quand, un soir, tu es venu me dire, de la façon droite et confiante
-qui est la tienne: «Maman, je veux pratiquer ma religion: il me semble
-que j'ai la foi», tu admettras que je me suis appliquée à te faciliter
-les choses. Je t'ai rappelé scrupuleusement tes nouveaux devoirs, je
-t'envoyais aux offices, lorsque ta jeune étourderie t'en éloignait, et,
-jusqu'au jour où l'habitude fut prise, je t'ai surveillé de fort près.
-De ta résolution, j'eus une joie profonde. «Si sa santé vient jamais à
-faiblir, pensais-je, l'Eglise sera pour lui un précieux refuge et la
-prière une aide admirable.» En te poussant à persévérer, il me semblait
-que je te fournissais des armes, que je te rendais plus fort.
-J'accomplissais là une tâche nettement définie: je t'aidais à revêtir, à
-boucler la cuirasse neuve, choisie par toi qui ne savais pas encore à
-quel combat elle servirait. Ce combat, je l'attendais avec épouvante,
-avec horreur, et, parfois, je le devinais proche, à te voir nerveux,
-inquiet de peu de chose, constamment rêveur, malgré ta vie active et ton
-goût pour les distractions violentes où tu mettais un si bel entrain et
-tant de bon vouloir.
-
---Maman chérie, tu es étrange, vraiment. Je t'admire et je t'aime chaque
-jour davantage, et chaque jour je te suis plus reconnaissant, mais tu
-m'étonnes.
-
---Pourquoi donc? Parce que je veux que chacun fasse honnêtement usage
-des moyens qui lui conviennent? J'ai soigné ton père, je t'ai soigné, en
-prenant avec le plus de discernement possible l'avis des médecins,
-suivant une méthode humaine où je pouvais servir. Ma santé n'a jamais
-faibli; la besogne me fut par conséquent facilitée; oui, j'ai bien dit
-la «besogne»: les grands mots n'ont rien à voir ici. Mais, dans ton cas,
-la question se pose autrement. Le mal dont tu souffres, c'est en toi que
-tu le trouves: tu deviens, pour ainsi dire, ton propre médecin. Je
-pensais: «Il se soignera par toutes les méthodes auxquelles il ajoute
-foi, et, puisqu'il est croyant, son Dieu lui fournit la meilleure de
-toutes: la prière.» Je t'ai dit, Jacques, ma douleur lorsque je vis que
-ta santé se gâtait; je t'ai caché, jusqu'à présent, ma surprise et mon
-chagrin quand je m'aperçus que tu allais moins régulièrement à la messe,
-que tu oubliais tes devoirs religieux, que tu les passais sous silence,
-que tu ne communiais plus.
-
---Tu te figures donc, Maman, que je n'ai pas prié?
-
---Mon petit, c'est alors que tu as mal prié, car je pense qu'une prière
-fervente t'aurait, en tous cas, donné confiance et courage.
-
---Eh bien, oui! je l'avoue, je me suis révolté! J'ai cru que cette force
-que Dieu donne à ceux qui l'implorent devait me revenir et, quand je me
-suis vu si faible, j'ai...
-
---Jacques! ce n'est pas à moi que tu dois dire ces choses...
-
---Tu as raison, Maman.»
-
-Ils étaient émus tous les deux; quelques instants, ils ne parlèrent
-plus. Brusquement, Mme Damien reprit:
-
-«Va me chercher l'objet que j'avais apporté en arrivant. Je l'ai posé
-sur la table de l'antichambre.»
-
-Et, quand son fils rentra:
-
-«Donne. C'est un cadeau que je te fais.»
-
-Elle cassa les ficelles d'une main un peu nerveuse.
-
-«Voici le Christ de ta grand'mère, dont je t'avais parlé. Je le verrais
-volontiers accroché au-dessus de ton lit. Il te revient de droit,
-puisque je ne sais pas l'adorer.
-
---Oh! qu'il est beau! s'écria Jacques. Qu'il est donc beau! Toute la
-douleur du monde... Ah! comme il souffre!»
-
-Il l'accota contre la glace de la cheminée et se prit à l'admirer.
-
-«Qu'il est beau!» murmurait-il toujours.
-
-Sur une croix de bois sombre, un grand Christ, sculpté en vieil ivoire,
-se tordait. L'angoisse physique paraissait dans tous ses muscles jaunes,
-labourés par la douleur, mais la face, dorée de soleil couchant,
-exprimait une extase sereine qui ne touchait plus au monde. Cette
-sculpture n'était pas seulement l'oeuvre puissante et passionnée d'un
-artiste, mais aussi un acte de foi.
-
-«Mon crucifix te rappellera tes devoirs mieux que personne, dit madame
-Damien. Puisque tu n'habites plus chez moi, je lui laisse ce soin.
-Enfin, je compte encore sur lui pour me conserver mes entrées dans ta
-garçonnière. Ainsi, l'on n'y dépassera jamais, je pense, un certain
-point de liberté et, sans te gêner, j'y pourrai venir, de temps en
-temps. Où vas-tu le placer?»
-
-Jacques mena sa mère dans la chambre à coucher.
-
-«Tiens, regarde. Ce clou soutenait un tableau certainement plus lourd.»
-
-Il fixa le crucifix dans un pan coupé, à gauche du lit.
-
-«Jamais! dit Mme Damien, jamais je ne l'avais vu si beau!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-L'IMPLORATION
-
-
-«Je ne recevrai plus personne, Louis, dit Damien après le départ de sa
-mère.
-
---Bien, Monsieur.»
-
-Jacques rentra dans sa chambre.
-
-«Quelle place il prend ici!» se disait-il en regardant le crucifix.
-
-Et, de fait, cette sculpture attirait le regard: drame sanglant au
-paroxysme d'un tragique humain, par son corps torturé, poème du
-renoncement parfait, du grand repos au seuil de l'éternelle gloire, par
-son calme visage, ce Christ prenait en effet toute la place et l'on ne
-voyait plus que lui.
-
-«Maman a eu là une idée et des raisons qui m'apprennent à la connaître
-mieux, mais elle, comme elle me connaît bien!»
-
-Jacques restait immobile, debout devant le crucifix, n'en détachant plus
-ses yeux. Puis il se mit à genoux et pria.
-
-«Seigneur, disait Jacques Damien, je me suis éloigné de vous, quelque
-temps, et c'est Maman qui me ramène à vos pieds. Laissez-moi, dès
-maintenant, vous parler, car j'ai grand besoin de vous et je me sens si
-faible! Laissez-moi vous parler de tout près, comme je faisais
-jadis.--J'ai beaucoup préjugé de mes forces, Seigneur, et je me trouve
-étrangement démuni quand je vois que, voulant jouer le rôle d'un héros,
-je n'ai réussi qu'à être un pauvre homme. Je suis malade et j'ai très
-peur de ma maladie. Le courage de Maman me paraissait tout simple...
-mais c'est si difficile de montrer du courage! Je ne puis pas! je ne
-sais pas! Apprenez-moi, Seigneur!
-
-«Aux premiers jours de ma souffrance, je vous ai imploré; or il me
-semblait que vous ne faisiez rien pour moi, que mes paroles ne vous
-atteignaient plus; il m'est venu une façon de rancune contre vous,
-Seigneur, une rancune d'enfant... Non, je me trompe! je ne sais même
-plus vous dire les choses comme elles sont: j'avais simplement peur! Je
-me disais: «Si Dieu ne m'aide pas tout de suite, s'il faut lutter seul,
-s'il faut prier, ce soir, demain, après-demain, prier toute la semaine,
-prier encore, sans rien obtenir, je renonce à jamais guérir!» Alors je
-suis parti, j'ai fui, et pour me forcer à croire que je m'en allais de
-mon plein gré, je me suis dit des paroles sonores, j'ai voulu me donner
-le change par quelques grands gestes, quelques déclamations... et
-j'avais tout simplement peur!--Oh! je vous en conjure! tuez le comédien
-en moi! je voudrais tant dépouiller ces manières théâtrales que je
-prends lorsque la besogne du jour, comme dit Maman, a dépassé mes
-forces! Je ricane, je me moque, je fais de l'esprit, je fais des
-phrases, je me regarde vivre pour ne pas regarder mon travail gâché, et
-tout cela ne sert de rien, ne mène à rien.
-
-«Je suis bien malade, Seigneur! L'idée de la folie m'épouvante. Quand
-l'idole bougera, peut-être parviendrai-je à me montrer un peu moins
-lâche, mais ce ne sera encore qu'une attitude: je tremblerai de tout mon
-corps, même si je parviens à sourire. Il faut que j'aille plus loin, je
-m'y suis engagé et je m'y engage devant vous... Oh! Seigneur! merci! je
-vous sens si proche, tout à coup! Vos bras sont étendus sur ma tête.
-Merci, Seigneur! Je craignais de vous avoir trop offensé... je ne savais
-pas que vous me pardonneriez si vite!
-
-«Mais quel parti dois-je prendre quand l'idole commencera ses grimaces?
-dites-le moi, Seigneur! M'en aller aussitôt? éviter la lutte? ruser?...
-n'est-ce pas encore une manière de fuir: ce que j'ai fait, en somme,
-jusqu'à ce jour? ou bien, après avoir cherché quelque force dans la
-prière, faut-il rester là, ne pas broncher, tenir, tant que la peur ne
-m'aura pas étranglé?... Oui, résister... Mais vous m'aiderez un peu,
-Seigneur! mes luttes ont été si piteuses, ces temps derniers! j'aurais
-grand'honte de me présenter si misérablement devant vous... Et voyez,
-même à vos pieds, je joue un rôle: le cabotin veut paraître!
-
-«Aidez-moi aussi en un point particulier, Seigneur! Je tends à oublier
-que cette idole est une vieille bûche de bois sec, sculptée par des
-sauvages; j'arrive à lui donner une vie troublante, je lui parle, je la
-défie... en quelque très mauvaise heure, il me semble que je pourrais
-l'implorer! Je sais que cela est ridicule, imprudent, fort dangereux,
-mais ce jeu m'amuse, je m'y laisse prendre, croyant, par ces
-familiarités avec un morceau de bois, me mettre de plain-pied avec lui
-et, par suite, dominer la peur qu'il m'inspire.--Evitez-moi de si
-lourdes sottises! sans vous, elles augmenteront tous les jours et je
-finirai par m'inquiéter de cette idole, même quand elle ne bougera pas.
-
-«Et encore, Seigneur, ne vous refusez plus à me parler quand j'aurai
-péché. Certes, mes fautes seront nombreuses, si fort et si fidèlement
-que je veuille vous rester attaché, mais je ne saurais pas, maintenant,
-me passer de vous et, si vous restez muet, mon Dieu, quand je vous
-implore, ce sera pour moi la déroute. Bien humblement, je tâcherai de
-mettre dans mes péchés le moins possible de malice... mais je suis si
-faible! Tout ce que j'ai pu faire, Seigneur, cela a été de ne presque
-plus boire, de ne plus m'enivrer... C'est peu!... je sais... Ah!
-Seigneur plein de miséricorde! oserai-je vous dire: c'est beaucoup pour
-moi?
-
-«Enfin, vous savez combien la sensualité fut ma faute habituelle.
-Lorsque je commençais à être malade, elle devenait mon refuge. Alors, je
-me sentais comme les autres... «comme les autres», ce que je ne serai
-jamais! Une femme auprès de moi me donnait de longues illusions et
-j'étais vraiment moins seul. Car j'ai tant souffert de la solitude,
-Seigneur! Elle s'attachait à moi, m'accompagnait dans les foules de
-Paris, à la campagne, dans les théâtres, dans les restaurants, une ou
-deux fois même lorsque je me trouvais avec Gautier. Plus tard, quand
-l'idole commença de bouger, ce fut insupportable: je me sentais seul
-partout. Je le suis encore, Seigneur, et je me dis souvent que cela
-durera toute ma vie! Assurément, je ne pourrai me marier: le martyre de
-Maman est une défense suffisante! Je n'aurai jamais un «chez moi», je
-serai partout campé, campé tout seul, toujours tout seul!... Une femme,
-fût-elle de passage, m'aide quelques instants à oublier cela.--Oh! cette
-idée de me sentir seul tant que je serai sur terre!... Restez près de
-moi, Seigneur! ne partez pas, je vous en implore! ne partez pas! Oh! ne
-partez pas! je trouve un si doux repos à vos pieds!... Ce monde qui me
-semble cruel et morne, comment m'apparaîtra-t-il, demain? Encore plus
-vide, peut-être, ce monde d'ici-bas qui ne me promet rien! J'ai peur,
-mon Dieu! j'ai plus peur que jamais!
-
-«Mes heures de travail sont bonnes, d'ordinaire, mais vous l'avez vu:
-souvent, je ne puis travailler dans mon bureau. Veillez sur moi quand je
-me trouve assis devant ce morceau de bois qui me harcèle! aidez-moi!
-J'aimerais tant travailler lentement, pesamment, comme un boeuf, creuser
-mon sillon, tout droit, et ne pas penser à autre chose! Mais alors, je
-vois, du coin de l'oeil, l'idole qui bouge, et je m'arrête pour mieux
-regarder!
-
-«Tout mon bonheur est auprès de mes amis et de Maman; mon Dieu!
-conservez-moi Maman et Gautier: je n'aime rien sur terre autant que ces
-deux êtres! Couvrez-les de vos bénédictions! Souvent, je prierai pour
-Gautier, mais il faudra m'excuser, Seigneur, si je ne vous parle jamais
-que de la santé physique de Maman, de ses migraines continuelles ou,
-parfois encore, de ses inquiétudes à mon sujet. D'elle, je ne saurais
-rien dire à d'autres points de vue. J'ai grand tort, je le sais, mais
-une sorte de pudeur me défend de prier pour son âme. Regardez-la, mon
-Dieu, vous l'avez faite tellement noble, tellement bonne, tellement
-belle, que je prierais mal, que je n'emploierais pas... comment puis-je
-dire?... des termes honorables, que je vous offenserais. Je m'imagine,
-en la voyant si peu croyante et si respectueuse de ma foi... je
-m'imagine que vous l'avez voulue ainsi! C'est absurde, mais de cette
-idée, je ne puis me défaire!... Serait-ce impossible, Seigneur?
-
-«Je vous demanderai donc, simplement, de ne pas la laisser trop
-souffrir, de lui épargner les douleurs morales qui lui viendraient de
-moi: les plus torturantes. Maman a tant souffert déjà, et de si
-terribles angoisses, et avec un si parfait courage!... Oh! vous l'aidiez
-à coup sûr, mon Dieu! Ecartez d'elle toutes les peines... Moi, je suis
-jeune... Oh! je vous suppliais de m'épargner, et maintenant... Oui,
-faites-moi souffrir, Seigneur, mais aidez-moi à bien souffrir, pour que
-ma souffrance soit féconde; enseignez-moi à me servir de ma souffrance,
-afin qu'elle porte de beaux fruits...»
-
-Jacques se tut, le front dans les mains, puis, regardant encore le
-Christ, il murmura d'une voix douce:
-
-«Seigneur, vous êtes mort pour nous; mon Dieu, ayez pitié de moi!»
-
-Il se signa, se releva et rentra dans son bureau.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-SUR LE TROTTOIR
-
-
-Ni l'un ni l'autre n'avait, ce soir-là, envie de s'enfermer dans un
-café-concert, moins encore dans une de ces salles bourdonnantes où l'on
-boit du champagne. La nuit leur parut belle; sa fraîcheur convenait à
-une promenade un peu longue, rapide, sans but précis. Par ailleurs,
-marcher dans l'ombre n'est pas pour déplaire: on cause bien, et Jacques
-se rappelait de très chères discussions avec Gautier, durant lesquelles
-ils avaient parcouru le bois de Boulogne jusqu'à des heures indues.
-
-Ils gagnèrent le parc de la Muette, bruissant mais tranquille,
-tendrement aéré par de petits souffles imprévus de la brise, et très
-désert.
-
-«Jadis, sous ces feuillages, disait Jacques, nous avons échangé
-d'inoubliables paroles; ce marronnier en a sûrement conservé la mémoire.
-Nous étions plus jeunes, plus intempérants, plus naïfs, mais quelle
-ferveur!... Ah! Gautier! la frange de ce gazon nous entendit parler de
-Nietzsche, ce banc s'offrit à nous au milieu d'un dialogue sur
-Baudelaire ou Rimbaud et ce tournant de route connut les instants où le
-roi Wagner se vit forcé de faire une place sur son trône au prétendant
-Debussy... Les belles heures que nous vivions là!
-
---Nous en vivrons d'autres aussi belles, mon ami: notre coeur bat
-toujours!
-
---Et ce soir... oui, c'est presque comme avant!
-
---Je te demanderai seulement, dit Gautier, la permission de passer chez
-moi, vers minuit. Valérie est malade, je suis un peu inquiet de cette
-bronchite aiguë.
-
---Pauvre fille! Rien de grave, j'espère?
-
---Pas pour le moment. Mais elle se soigne si mal!... et si j'éternue
-deux fois au lieu d'une, elle veut me mettre au lit et me veiller
-jusqu'à l'aube.
-
---Je ne connais pas de sainte laïque plus vénérable que Valérie.
-
---C'est, en vérité, une très excellente personne.
-
---Regarde, dit Jacques, la nymphe qui fait le coin du chemin, là-bas. Au
-clair de lune, elle est très supportable, avec ce joli reflet mauve sur
-ses fesses. Les statues médiocres ne devraient être sorties que la nuit.
-
---Bonne idée que tu as eue de venir ici... Comment te portes-tu?
-
---Rien de changé. Ce dernier mois a été dur, mais, sans dire du tout que
-je m'y habitue, il me semble pourtant que je résiste mieux. J'ai pu
-dormir chez moi, sauf quand je restais volontairement chez de petites
-amies. Cela n'empêche...
-
---Tu prends la voie qu'il faut prendre: tu t'obstines!
-
---Cela n'empêche que, parfois, j'ai bien peur!
-
---Oui, mais tu t'obstines... Oh! Jacques! ce voyou, là, sur le banc, qui
-parle à sa gosse! le même banc, peut-être, où nous parlions du surhomme!
-Il doit lui raconter des choses poétiques et sentimentales, cueillies
-dans un roman feuilleton...
-
---Il est heureux, le bougre, s'il croit à ce qu'il dit!... Veux-tu,
-dimanche prochain, m'accompagner au concert? On joue la septième, chez
-Chevillard, et des choses modernes, intéressantes.
-
---Avec plaisir. Dimanche après-midi, voyons... oui, je suis libre. Viens
-me prendre.
-
---Mais, reprit Jacques, nous recommencerons des promenades nocturnes de
-ce genre, n'est-ce pas, Gautier? J'en ai assez du cabaret!»
-
-Ils causèrent ainsi, tout en marchant d'un pas alerte; soudain, Gautier
-tira sa montre.
-
-«Mon vieux, il se fait tard, je rentre.
-
---Je t'accompagnerai jusque chez toi. Tu me donneras des nouvelles de
-Valérie.»
-
- * * * * *
-
-«Eh bien, comment va-t-elle? demandait Jacques, bientôt après.
-
---Grosse fièvre; je reste. La pauvre fille souffre cruellement. J'irai
-te voir demain.»
-
-Les deux amis se séparèrent et Damien descendit vers les Champs-Elysées
-pour faire quelques pas encore, avant de se coucher.
-
-Il passait beaucoup de monde, les cafés-concerts se vidaient:
-va-et-vient de voitures, babillages hâtifs sous les arbres, cris de
-voyous appelant les chauffeurs, les cochers; rires pointus, jurons,
-murmures; tons violets, bleus et verts, assez étranges; bruissements
-mystérieux dans les marronniers; puis la foule se dispersa plus vite
-qu'on ne s'y fût attendu et nombre de lumières s'éteignirent, soudain,
-comme sous un même souffle. On ne vit plus que des badauds attardés.
-
-La nuit restait fraîche et cordiale. Jacques ne s'ennuyait pas. Près de
-lui, une grande fille blonde entreprit un soldat en promenade qui
-s'arrêta. Des paroles furent échangées. Damien ne pouvait les saisir
-toutes, mais quelques mots et des gestes éloquents lui en apprenaient
-assez pour parfaire la scène. Une discussion s'engagea sur des questions
-pratiques. On s'entendit bientôt, et ils partirent, se tenant sagement
-par la main... heureux?
-
-«Ils ont assuré leur nuit, se dit Jacques, ou, du moins... Elle sait s'y
-prendre, la fine mouche! Comme elle l'a prestement amené à promettre ces
-deux francs dont le soldat s'effrayait d'abord et dont elle diminuait
-l'importance en parlant de quarante sous!»
-
-A ce moment, il pensa rentrer chez lui, mais rien ne le sollicitait
-davantage que de ne rien faire et de rester assis sur ce banc, dans
-l'ombre. Il obéit donc à son besoin de nonchaloir. Il songeait vaguement
-à des choses fugitives qui se brouillaient sans former d'images, puis il
-s'occupa quelque peu d'une femme qui avait passé trois fois devant lui
-et repassait encore. Elle était maigre, menue, et marchait vite, d'une
-allure saccadée. Un petit chapeau ridicule, tout noir, oscillait sur sa
-tête. Elle semblait attendre quelqu'un en faisant les cent pas.
-
-«Singulière personne!» se dit Damien.
-
-Elle s'arrêta un instant, regarda nerveusement de droite et de gauche,
-agrafa le col de son corsage et repartit.
-
-«Aurait-elle peur?»
-
-Son trajet était immuable et se limitait entre trois réverbères.
-
-«Tiens! se dit Damien tout à coup, je ne l'aurais pas cru!»
-
-A quelques pas de son banc, la petite femme venait de solliciter un
-passant d'une manière indubitable, sinon très heureuse.
-
-«Drôles de manières pour une fille de trottoir, mais c'en est une; je
-m'étais trompé.»
-
-L'homme, sans répondre au: «Viens-tu, mon gros chéri?» prononcé d'une
-voix mal assurée, avait dégagé brusquement son bras.
-
-Quelques instants plus tard, ce fut un vieux monsieur qu'elle entreprit.
-Il marchait lentement, le front penché. Sa barbiche blanche était
-retroussée par son col.
-
-«Tu veux pas, mon loup?» demanda la petite femme.
-
-Le vieillard dit «non» de la tête et poursuivit son chemin, les deux
-mains dans les poches de son pardessus. Elle n'insista pas, ni plus loin
-non plus, quand un jeune homme lui rit franchement au visage, en lui
-répondant une obscénité.
-
-Il dut lui arriver quelque aventure, au bout de sa course suivante, car
-elle se perdit dans l'ombre des arbres et tarda à reparaître.
-
-«Elle m'intéresse, se dit Damien. Si elle est partie, je vais me
-coucher... Non! la voilà, plus agitée encore, il me semble.»
-
-Maintenant, elle marchait sur le bord du trottoir et ne fit qu'un saut
-dans l'avenue en voyant passer un agent de police, mais elle revint
-ensuite à son premier terrain. Elle fut encore repoussée par un gros
-homme à qui elle avait pris la manche. Le geste de refus était brutal.
-Elle recula de quelques pas, sans protester, puis, adossée contre un
-arbre tout proche du banc de Damien, resta les bras ballants, la tête un
-peu branlante, et sur ses cheveux châtains le petit chapeau noir
-tremblait.
-
-A voir cette défaite, Damien ressentit de la mauvaise humeur.
-
-«C'est de sa faute, tout de même! Elle fait preuve d'une extraordinaire
-maladresse!»
-
-Et, soudain, il pensa:
-
-«Si je lui donnais des conseils?»
-
-Elle l'intriguait, elle lui faisait pitié. Une conversation de cinq
-minutes serait peut-être amusante.
-
-Il dit, tranquillement, posément:
-
-«Venez vous asseoir ici.»
-
-Elle sursauta, très effrayée.
-
-«Oh! je ne vous avais pas vu!»
-
-Allait-elle fuir? elle paraissait si agitée!
-
-«N'ayez pas peur! venez donc!»
-
-Et, comme elle hésitait encore, il ajouta d'une voix engageante et
-douce:
-
-«Venez vous asseoir, un instant, près de moi, sur ce banc; je ne vous
-ferai pas de mal, je vous assure.»
-
-Elle s'approcha, craintive, et s'assit enfin. Puis elle dit en paroles
-pressées:
-
-«Je ne t'avais pas vu. Je serai bien gentille, tu sais, mon loup!
-
---Non, dit Jacques, il ne s'agit pas de cela. Ecoute un peu. Je te
-surveille depuis vingt minutes: eh bien! tu es très maladroite. Tu n'as
-pas réussi une seule fois, ni avec cet homme en veston noir, tout à
-l'heure, ni avec le vieux monsieur, ni avec l'autre, le petit, ni avec
-ce gros cochon qui t'a presque donné un coup de poing. C'est que tu ne
-sais pas t'y prendre et, si tu continues, ce sera toujours la même
-chose. Je vais t'expliquer ce qu'il faut faire.»
-
-Elle le regardait d'un air effrayé; sa tête inquiète ne cessait de
-bouger. Elle ne répondit pas, d'abord, tâchant de saisir le sens de la
-mauvaise plaisanterie que lui préparait cet inconnu. A peine assise,
-posée à peine, sur le banc, elle restait toute prête à s'évader. Elle
-toucha le bras de Jacques avec prudence, et retira sa main aussitôt.
-
-«Mais, ma petite, comment te rassurer? disait Damien. Je ne t'embêterai
-pas, je ne te ferai pas de blagues, je te veux du bien. Est-ce que tu
-fumes? Tiens, voilà une cigarette.
-
---Oh! non, merci, dit-elle, ça me donne mal à l'estomac.
-
---Alors, reste tranquille, calme-toi; tu es sous ma protection. Nous
-allons causer un peu, puis on ira manger des gâteaux et boire du
-chocolat, près d'ici, chez un boulanger qui reste ouvert jusqu'au
-matin.»
-
-Elle eut, pour répondre, un accent de fillette ravie.
-
-«Du chocolat... Oh! volontiers! c'est bon!
-
---Affaire entendue, dit Jacques, et si je te trouve bien sage, si tu ne
-remues plus la tête comme tu fais, si je vois, enfin, que tu n'as plus
-peur, je te donnerai aussi une belle pièce de cent sous toute neuve.»
-
-Il lui parlait comme à une enfant.
-
-«Ça te va-t-il?»
-
-Elle ne comprenait pas encore.
-
-«Alors... c'est du sérieux?
-
---C'est du sérieux: tu l'as dit! mais il faut bien te mettre dans la
-tête que tu ne me rencontreras pas tous les soirs. Tu as choisi un
-métier qui n'est pas facile; un métier comme un autre, mais pas facile
-du tout. Tu ne sais pas t'y prendre, ma petite; non, tu ne sais pas!
-Avant que tu n'arrives, j'ai vu une grande fille blonde qui a arrêté un
-soldat. Je l'écoutais. Elle a embobiné son client, fallait voir comme:
-ça n'a pas été long! Toi, quand tu accostes quelqu'un, tu lui dis:
-«Viens, mon gros chéri!» ou une tendresse du même genre, avec la voix
-que l'on a pour réciter une leçon à l'école. On dirait que ça t'est tout
-à fait égal. Oh! je sais bien que celui-là ou un autre, c'est pas très
-différent, mais il ne faut pas qu'on s'en doute... On ne te suivrait
-jamais!
-
---Mon chéri, dit-elle, avec toi je serai très gentille. Embrasse-moi,
-pour voir! Il y a des hôtels pas chers du tout, juste de l'autre côté de
-la Seine, là-bas.»
-
-Damien rendit sa voix plus douce encore.
-
-«Non, ma petite! non, je n'irai pas avec toi.
-
---Oh! s'écria-t-elle avec un peu d'indignation, je ne suis pas malade!
-je te promets! J'ai jamais été malade qu'une fois et c'est passé,
-maintenant. Le docteur, à l'hôpital, m'a dit que ça n'était pas la
-mauvaise chose, tu sais... Il m'a dit aussi: «Ma fille, vous avez une
-bonne santé.» C'est ça qu'il m'a dit, le docteur.»
-
-Son petit visage restait immobile, et elle regardait Damien droit dans
-les yeux.
-
-«Mais, je n'ai jamais eu cette idée, ma pauvre enfant! dit Jacques en la
-voyant si frémissante.
-
---Ah!... très bien.»
-
-Cette affirmation l'apaisait.
-
-«Je voulais simplement dire que, dans une demi-heure, il faudra que je
-rentre chez moi, parce que je suis fatigué.
-
---Vous avez beaucoup fait du chemin? demanda-t-elle.
-
---Oui, beaucoup, ce soir, dit-il avec un sourire. Je me suis promené du
-côté du bois de Boulogne.
-
---C'est par là!»
-
-Elle montrait du doigt un point vague.
-
-«Et moi aussi, j'ai fait du chemin, mon loup! Tu comprends, j'avais levé
-un homme, hier soir. Il ne m'a pas beaucoup payée... Oh! il ne m'a pas
-volée non plus, mais tu sais, dans les mauvais jours, on prend ce qu'on
-trouve. Alors, ce matin, je suis partie de tout au bout de Grenelle, et
-puis j'ai passé par une grande place avec des arbres, où j'ai mangé pour
-dix sous, et puis une concierge m'a laissée me reposer sur une chaise
-pendant trois heures, parce que je l'avais aidée à rattraper son chien
-qui voulait s'en aller, et puis j'ai descendu sur le boulevard...
-attends un peu... oui, le boulevard Saint-Germain, et puis...»
-
-Elle s'embrouillait dans le compte de toutes les rues. Elle
-s'embrouillait aussi dans son tutoiement, disant souvent «vous» à Damien
-et même, une fois, «Monsieur», mais elle se reprit et s'excusa par
-quelques clichés tendres. Elle parlait d'ailleurs avec plus d'aisance,
-tremblant néanmoins quand un passant s'approchait un peu trop de leur
-banc. Elle cherchait alors la main de Jacques.--Il demanda:
-
-«Où vas-tu coucher, ce soir?
-
---Oh! c'est pas ça, le difficile! J'ai une amie qui est nourrice et elle
-reste avec le petit dans la chambre des maîtres, mais elle a aussi une
-petite chambre au sixième et elle me permet, quand je ne sais pas où
-aller, de monter là-haut, pourvu que je fasse pas de bruit, mais il faut
-marcher bien doucement, et c'est si loin, la maison... seulement, c'est
-une chance de pouvoir toujours dormir dans un lit.»
-
-Elle se tut, un instant.
-
-«Voilà donc, pensa Damien, tous les beaux conseils de prostitution que
-tu voulais lui donner?»
-
-Un réverbère s'éteignit qui éclairait un peu le banc de Damien. Il ne
-vit plus qu'une ombre à côté de lui, plus dense que l'ombre d'alentour.
-
-«Est-elle jolie? se demanda-t-il. Je crois que je ne l'ai pas
-regardée... Et puis, qu'est-ce que cela fait!
-
---J'ai eu peur, un moment, dit-elle... Comme c'est noir!»
-
-Et elle reprit:
-
-«J'ai, comme ça, un lit, chaque matin. Oh! il ne faut pas se plaindre!
-Il y a des femmes, tu sais, qui ont la vie plus dure.
-
---La tienne n'est pas précisément folâtre, dit Jacques.
-
---Folâtre?... Qu'est-ce que vous?...
-
---Oh! pardon!... interrompit-il. Tu n'es pas d'ici?... bien entendu?
-
---Non! je vais te dire... je suis...»
-
-Cessant tout à coup de parler, elle s'éloigna un peu de Damien.
-
-«Très bien, ma petite! tu as raison. Il ne faut jamais raconter d'où
-l'on vient. Ou ce sont des blagues et ça ne vaut pas la peine de les
-inventer, ou c'est vrai et alors on n'y croit guère.
-
---Je ne parle jamais de ces choses-là, dit la voix qui sortait de
-l'ombre, mais...»
-
---Bon! se dit Jacques, l'insupportable récit des années d'enfance qui va
-venir! Cela correspond, en somme, au «fille d'un officier supérieur de
-cavalerie» des anciens romans. Ma petite aventure se banalise.»
-
-Damien se trompait: le récit attendu ne vint pas. Elle ne parlait plus.
-Il l'interrogea.
-
-«Veux-tu me dire ton nom, le nom que tu as à Paris, celui que tu dis à
-tout le monde?
-
---Oh! je n'en ai qu'un, fit-elle en riant; comme vous êtes drôle! je
-m'appelle Marguerite.
-
---Eh bien, Marguerite, ne perds pas courage, continue ton métier puisque
-tu l'as choisi, parle aux hommes avec de petites manières gentilles,
-insiste un peu quand ils refusent, (pas trop pourtant), fixe plus
-solidement ton chapeau sur ta tête, ne bois pas d'absinthe, enfin, si tu
-n'es pas déjà en carte...
-
---Non, Monsieur! s'écria-t-elle.
-
---Tâche, continua Jacques, de t'y faire mettre le plus tard possible, et
-surtout, évite les grosses gaffes qui pourraient te coûter cher et te
-mèneraient à l'hôpital. Tu comprends ce que je veux dire.
-
---C'est difficile, tout ça... mais j'essaierai, dit-elle. Vous savez, il
-n'y a pas si longtemps que j'ai commencé! six mois... un peu plus...»
-
-Elle réfléchit:
-
-«Sept mois.
-
---Et quel âge as-tu?
-
---Je ne suis pas bien jeune, maintenant: vingt ans à la Trinité passée.
-
---Fichtre!... Alors, ça te plaît, cette vie?... Enfin, je veux dire: ça
-ne te déplaît pas trop?
-
---Je sais pas! dit-elle, d'une voix soudain mince et pauvre. Je sais
-pas! je m'ennuie, et je m'ennuie aussi beaucoup après le pays. Je
-connais des gens à Paris, trois ou quatre; c'est comme si je connaissais
-personne. Ils ont un métier, chacun, et moi, c'est pas un métier! Dieu
-me pardonne! voyons, Monsieur, c'est pas un métier! Je sais travailler,
-je sais coudre, mais tout le monde sait ça. On n'en veut pas, des filles
-pour la couture, sauf pour le très fin, et alors mes yeux me font mal...
-ou bien j'ai pas su trouver! Et puis, mon amie, la nourrice, va rentrer
-au pays quand ça sera fini, son lait... Moi aussi, pour dormir, ça sera
-fini! Et on m'a dit que le mieux c'était d'entrer dans une maison, mais
-je suis pas assez jolie, et là, peut-être... la même chose... je saurais
-pas!
-
---Voyons! pensa Damien, tu ne vas pas aller t'attendrir!»
-
-Il se leva.
-
-«Je rentre. Veux-tu que nous fassions quelques pas ensemble?
-
---Oh! oui!» dit-elle.
-
-En tournant dans l'avenue d'Antin, ils furent éclairés.--Jacques la
-regarda.
-
-«Elle n'est pas jolie, en effet, mais singulière pourtant, très
-singulière, avec ses grands yeux et cette bouche vibrante.»
-
-Il sourit encore, voyant le petit chapeau qui tremblait.--Elle surprit
-le regard.
-
-«Mon chapeau... je vais te dire... j'ai beaucoup de cheveux, et alors,
-quand ils sont secs, c'est pas commode, ça ne tient pas, surtout à la
-fin de la journée, et pour se recoiffer, c'est toute une histoire!»
-
-Jacques se pencha vers elle.
-
-«Ce que je t'avais promis,» dit-il, en lui prenant la main.
-
-Elle regarda sa main, puis leva les yeux.
-
-«C'est pas une pièce de cent sous, dit-elle; ça, c'est plus petit et
-c'est beaucoup plus d'argent!
-
---Malheureuse! voilà des choses qu'il ne faut jamais faire remarquer.»
-
-Elle comprit la plaisanterie; ils rirent tous deux, mais ensuite Damien
-ne parla plus et ils marchèrent quelque temps, côte à côte, sans dire
-mot.
-
-«Elle est toute seule, songeait-il; je connais ça! Elle s'ennuie... je
-connais ça! Elle fait le trottoir; moi, je passais mon temps dans les
-restaurants où l'on soupe, où l'on parle, où l'on avilit ses paroles et
-sa pensée, où l'on se prostitue, à tout prendre. La différence est
-mince.»
-
-Il rêva longuement.
-
-«Suis-je bête! se dit-il. Je la tiens par la main comme le soldat, tout
-à l'heure, tenait la fille blonde.»
-
-Mais il ne desserra point ses doigts.
-
-«Vous êtes bien grand! murmura-t-elle.
-
---Un mètre quatre-vingt-deux.
-
---C'est vrai?»
-
-Il ne dit rien. Il réfléchissait toujours.
-
-«... Une imprudence?... et puis après?... J'en ai fait d'autres!»
-
-Brusquement, il demanda:
-
-«Marguerite! veux-tu rentrer avec moi, ce soir... chez moi?»
-
-Elle ne sut que répondre; elle semblait très effarée.
-
-«Oui, Monsieur, dit-elle enfin, tout bas.
-
---C'est bon.»
-
-Et d'une voix rogue et rapide, il cria:
-
-«Taxi! Taxi!... Ah! en voilà un!... Monte, ma petite.»
-
-Il donna son adresse.
-
-Marguerite ne sut prononcer, pendant le trajet, qu'une seule phrase:
-
-«Je ne vous dérange pas?... vraiment?»
-
-Elle se rencognait au fond de la voiture.
-
-«Oh! s'écria-t-elle, plus tard, amusée tout à coup, je n'étais jamais
-montée dans un ascenseur!»
-
-Puis, en entrant chez Jacques, dès que les lumières furent allumées dans
-l'antichambre:
-
-«C'est joli... c'est beau!» dit-elle.
-
-Debout, bien interdite, elle restait un peu sur ses gardes.
-
-Il l'aida à enlever son chapeau et le châle misérable qui lui couvrait
-les épaules. Pour l'en débarrasser il eut un geste tendre qui ne passa
-point inaperçu.
-
-Elle souriait, elle riait, elle s'étonnait maintenant de chaque chose
-que lui montrait Damien, et, lorsque, un quart d'heure après, il lui
-dit:
-
-«Veux-tu que nous nous couchions?
-
---Oh! que vous êtes gentil!» répondit-elle.
-
-Jacques la fit entrer dans sa chambre. Bientôt il crut remarquer, à son
-air hésitant, qu'elle désirait lui demander quelque chose.
-
-«Qu'y a-t-il, ma gosse? Dis donc ce que tu veux!
-
---J'aimerais, avoua-t-elle, me débarbouiller! La rue, quand on se
-promène, vous savez...
-
---Mais, bien entendu, petite bécasse! je vais te préparer un bain.»
-
-Ayant tout disposé à l'avance, il la conduisit dans le cabinet de
-toilette.
-
-Elle reparut, drapée dans le peignoir que Jacques avait pendu à portée
-de sa main.
-
-«Les beaux cheveux!» s'écria-t-il.
-
-Une mousse châtaine frisait au-dessus du front et couvrait les oreilles,
-puis, la chevelure s'effondrait en quelque sorte le long des épaules,
-riche, abondante, bouclée, plus foncée, presque brune, pleine d'or
-cependant.
-
-«Oh! les beaux cheveux! répéta-t-il... Et voici, mon enfant, une chemise
-de nuit.»
-
-Elle fut surprise de son élégance.
-
-«Le charmant petit corps!» pensait Jacques, tandis qu'elle se préparait.
-
-Et il lui dit soudain:
-
-«Marguerite! tu me plais beaucoup.»
-
-Elle sourit, s'étendit, très lasse, heureuse d'être couchée, respirant
-avec lourdeur, la bouche entr'ouverte, les yeux ravis.
-
-«Comme ce lit est bon!
-
---Oh! s'écria Damien, quelle brute je fais! j'avais promis de t'offrir
-du chocolat et des gâteaux chez le boulanger!... et tu as faim,
-peut-être!»
-
-Il disparut et lui rapporta, de la cuisine, un petit en-cas qu'il
-faisait toujours préparer pour lui-même. Il la servait. Assise dans le
-lit, elle riait de bon coeur.
-
-«Que vous êtes poli!» disait-elle parfois.
-
-Une demi-heure plus tard, il était couché près d'elle.
-
-«Oh! Monsieur! Oh! Monsieur! répétait Marguerite.
-
---Ma chère Marguerite, je ne t'ai pas révélé mon nom; c'est une lourde
-faute! Apprends que je m'appelle Jacques.»
-
-Elle n'osa rien dire, d'abord, elle n'osait presque bouger, mais
-pourtant, elle s'apaisait, peu à peu. Enfin, elle se décida, leva les
-yeux sur Damien, se blottit contre lui...
-
-«Jacques!» murmura-t-elle.
-
-Tendrement, elle lui prit le cou d'un bras frais.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LE DOUX RÉVEIL
-
-
-La chambre s'éclairait vaguement.
-
-Appuyé du coude sur son oreiller, Damien regardait Marguerite. Il ne
-montrait ni plaisir, ni ennui. Il regardait, sans plus, le jeune visage
-dormant. La lumière filtrait par l'ouverture des rideaux et diffusait,
-entre les quatre murs, un jour pâle et gris.
-
-«En somme, elle est laide, mais n'importe...»
-
-Il considéra le plafond où se projetait un reflet de forme bizarre, il
-considéra les cadres, l'armoire brune et le rectangle de la glace
-profonde, deux vases de Chine sur leurs étagères, une mouche qui faisait
-l'importante et bourdonnait; puis ses yeux se reposèrent de nouveau tout
-près de lui.
-
-«... N'importe, car sa figure est douce, très douce. C'est beau, une
-bouche paisible.»
-
-Il se rappela celle de Juliette, maussade aux heures de sommeil.
-
-«Cette enfant doit savoir consoler un homme qui souffre, un paysan qui
-souffre. Les mots lui viendraient tout de suite: ceux-là qui
-conviennent, qui font du bien. Si je lui demandais de me consoler, moi,
-elle s'y prendrait mal, peut-être, elle ne saurait pas, mais seulement
-parce que les paroles qu'il faut me dire ne sont pas de son vocabulaire,
-ni leur emploi spécial de sa nature. J'ai besoin d'ironie dans la
-consolation.»
-
-Il s'interrogea:
-
-«En es-tu certain?... Elle a des bras souples et forts dont l'étreinte
-vaut mieux qu'une phrase. Quand je les sentais autour de mon cou, je ne
-songeais guère à la faire parler! je ne songeais même à rien qu'à mon
-très rare plaisir. Ah! que je me trouvais à l'aise, et tranquille, et
-content! Elle ne bavardait pas, elle murmurait de temps en temps, des
-mots sans forme. Dommage qu'elle soit laide!»
-
-Il la détaillait du regard, soigneusement, sans émotion. Le nez était un
-peu écrasé, un peu vulgaire, le teint taché de rousseur.
-
-«Je connais les yeux, se disait-il, et la bouche est expressive. Je
-l'aime mieux au repos, cette bouche. Trop grande, oui, certainement,
-mais, plus petite, elle amaigrirait le bas du visage... Le hâle des
-joues et ces taches passeraient sans doute avec quelqu'une des drogues
-dont Juliette se frottait le museau... Je voudrais revoir ses yeux; ils
-sont bruns avec, je crois, de petits points jaunes.»
-
-Il songeait aussi à ce corps mince qui, mal nourri, pourtant, gardait
-une saine vigueur.
-
-«Il lui faudrait la campagne, le grand air. La vie qu'elle mène, ces
-promenades nocturnes... Comment résiste-t-elle si bien? Et puis la
-cuisine des gargotes, sans compter les alcools à bon marché...»
-
-Cette dernière supposition le troublait profondément. Non, elle ne
-devait pas boire.
-
-«Marguerite me plaît.»
-
-Il tâchait de se l'imaginer, élégamment vêtue, assise au théâtre, près
-de lui. Il voyait la magnifique chevelure sous les lumières, Marguerite
-riant, la tête un peu renversée, montrant son cou et sa gorge. Alors il
-remarqua une cicatrice qui paraissait dans l'échancrure de la chemise.
-Des artifices de couturière la couvriraient aisément, fût-ce avec un
-corsage très bas, mais cette cicatrice ne laissait pas d'être bien
-vilaine.
-
-«Quelque sale histoire de cabaret!» se dit-il.
-
-... De cabaret! La pensée de l'eau-de-vie lui revint. Cela le
-mécontentait. Maintenant, il voyait Marguerite avec d'autres yeux. Elle
-n'était en somme qu'une fille de trottoir. Il ne l'examinait plus.
-Toujours accoudé à l'oreiller, il laissait errer son regard. Quelle idée
-stupide d'avoir mené cette femme chez lui! Bah! il la renverrait
-aussitôt habillée, dans une heure. C'était, en somme, la plus banale des
-passades que cette rencontre imprévue; pourquoi vouloir lui donner de
-l'importance?... Et, cependant, s'il rencontrait, un jour, une femme qui
-le consolerait de vivre, qui resterait auprès de lui, qui lui parlerait
-d'une voix tranquille et s'intéresserait à ses travaux, une amie
-discrète et sûre... Il n'exigerait certes pas d'ironie!
-
-Il ne demandait pas qu'elle fût un prodige de beauté; il se contenterait
-fort bien d'un visage sans éclat, mais jeune, mais aimable. Quel
-changement cela lui apporterait! Elle resterait dans un coin de
-l'appartement, à la façon d'une bête familière que l'on appelle quand on
-veut la caresser ou qu'elle vous caresse.--Une esclave? non point! il
-avait dit: une amie. Il se blottirait dans ses bras, à l'instant même où
-paraîtrait le cauchemar. Il échapperait à l'idole ainsi. Que parlait-il
-d'une bête familière? Il lui conterait sa douleur, sa torture, et
-peut-être saurait-elle le guérir, un jour...
-
-«Nous nous liguerions contre le pantin de bois. A deux, on se sent fort.
-Nous finirions par lui casser les jambes!»
-
-Il songe aussi à des voyages en Hollande, en Italie, dans l'Afrique du
-Nord. Il lui montre des pays qu'il a déjà parcourus mais qu'avec elle il
-veut revoir, des paysages, des tableaux... Il se moque, soudain:
-
-«Ah! je possède un coeur sensible: Confessions de Rousseau, recette
-connue!»
-
-Puis il se reprend à rêver, car il trouve le rêve bien doux.--Auprès de
-cette amie, l'appartement où il a tant souffert deviendrait un refuge
-délicieux. Les heures passeraient, égales et lentes, sans ennui, sans
-orages, heures de travail, heures de loisir, heures de tendresse, de
-silence...
-
-«Et, se dit-il (ce serait là le vrai nom pour elle), je l'appellerais:
-douce amie.»
-
-Il ne bouge pas; il songe. Parfois, un sourire courbe ses lèvres: il se
-moque de lui-même encore une fois, par habitude. Un murmure
-l'interrompt:
-
-«Pourquoi riez-vous, Jacques?... oh! pardon! je vous ai fait peur.
-
---Mais non, ma petite; je te regardais dormir, tout à l'heure, et puis
-je me suis mis à rêver. Tu as de beaux cheveux, Marguerite.»
-
-Elle s'étirait, se frottait les yeux, admirait la dentelle de sa
-chemise.
-
-«J'en ai beaucoup; c'est gênant. Que j'ai bien dormi! Votre lit est si
-bon! On y resterait tout un jour.
-
---Tout un jour dans mon lit, se dit Jacques; ah! non, par exemple!...
-Veux-tu du chocolat? demanda-t-il.
-
---Volontiers, si ça ne dérange pas, mais vous me gâtez encore! Je vais
-me lever.
-
---Attends un instant, ma gosse, puisque le lit est bon.»
-
-Il sonna.
-
-«Louis, dit-il, apportez le chocolat de madame et mon café au lait.»
-
-Elle le regardait en souriant, et, quand le valet de chambre fut sorti,
-elle eut dans les yeux, sur les lèvres, une expression charmante, une
-expression ravie d'enfant que l'on caresse, pour dire:
-
-«Jacques, j'aimerais t'embrasser.»
-
-Il se pencha, lui baisa la bouche, puis, d'une voix dont il sut mal
-atténuer la brusquerie:
-
-«Qu'est-ce qui t'a valu, demanda-t-il, cette cicatrice?»
-
-Elle rougit de tout son visage.
-
-«Oh! oui! C'est si vilain, n'est-ce pas? Maintenant, ça ne partira
-jamais! Après l'histoire avec cet homme, on me disait: «Ne te fais pas
-du chagrin; ces marques-là s'effacent, petit à petit, et, quand tu seras
-grande, ça ne se verra plus du tout.» Au contraire, moi je trouve
-qu'elle est plus laide. J'essaye de ne pas la regarder. Tenez, je vais
-remonter un peu la jolie chemise. Je vous dégoûte, pas vrai?»
-
-Il secoua la tête.
-
-«Mais, cette histoire... avec quel homme?
-
---Oh! il n'était pas du pays! On m'aimait bien, chez nous: on n'aurait
-pas osé. Il venait d'Italie; il marchait sur la route et s'était arrêté
-dans notre village pour la moisson. C'est ça, voyez-vous, qui a tout
-changé ma vie. J'avais quinze ans, et il a voulu me prendre, derrière la
-ferme, près du puits. J'ai crié, mais on n'a pas entendu parce que
-Trompette aboyait tant, et la brave bête aboyait souvent pour pas
-grand'chose. Oh! je me suis défendue, moi! j'ai griffé l'homme avec mes
-ongles! je l'ai mordu tant que je pouvais! Alors il a pris son couteau,
-et voilà! Je ne me suis pas évanouie, vous savez! je criais toujours,
-mais je perdais du sang, beaucoup, j'étais faible, et il a fait la
-chose... Et moi... Oh! c'est pas la peine de raconter toutes ces
-saletés!
-
---Ce ne sont pas des saletés, ma petite! Allons, ne pleure pas!
-
---Oui, c'est des saletés, parce que, si ça n'était pas arrivé, je ne
-serais pas une putain, comme vous dites ici, dans la ville, et je
-m'occuperais du blé et des légumes et des vaches, avec les autres, et
-j'aurais du bonheur, un peu.
-
---Mais ensuite?» demanda Jacques.
-
-Elle avait parlé d'abord couramment, maintenant, elle hésitait, se
-reprenait parfois, tournait vers Damien un regard inquiet.
-
-«Eh bien, n'est-ce pas, dit-elle, on l'a arrêté, le lendemain: il
-s'était saoulé dans l'auberge du père Verlot; les gendarmes l'ont trouvé
-là. Il a fallu aller à Rouen. Oh! que j'avais peur! Les juges, c'est
-terrible! et tout ce monde qui regardait... Et puis on riait parce que
-l'avocat disait des choses drôles, pas honnêtes pour moi... Moi, je n'ai
-rien entendu, mais j'ai bien vu que l'on riait en me regardant. Je
-devenais rouge, chaque fois. Enfin le juge a dit ce qu'il pensait et il
-a condamné l'homme à de la prison... non, pas de la prison; c'est plus
-mauvais que ça... de la ré... comment? de la ré...
-
---De la réclusion?
-
---Oui, c'est ça. Depuis ce jour, Papa est devenu méchant. Il paraît que
-j'avais mal parlé devant le juge... Jacques! je ne savais plus ce que je
-disais! Et Papa se mettait en colère, et il me grondait, et il me
-giflait... Il se sentait de la honte, Papa; ça le travaillait; il me
-répétait toujours que les juges, ils savaient leur métier et que si
-l'homme avait vraiment fait la chose comme moi je racontais, on l'aurait
-envoyé au bagne, là-bas, avec les gens qui ont tué, et que si on
-l'envoyait seulement à la réclusion, il fallait, pour sûr, que j'aie
-bien voulu, pour la chose. Vous comprenez, cet homme, il était beau, il
-parlait beaucoup, mais je vous jure, mon chéri! je vous jure... et puis,
-je l'ai dit au curé, à confesse, par conséquent... Papa, lui, n'a jamais
-voulu le croire; il avait du chagrin; il me battait. Ah! si Maman
-n'était pas morte, l'année d'avant, à la Toussaint!... Elle m'aurait
-bien cru! A la fin, Dieu me pardonne! je n'ai pas pu y tenir. Les gens
-du village, sauf quelques bonnes personnes, des vieilles amies de Maman,
-me tournaient le dos, les gars me bousculaient, on me regardait de
-travers à la messe, et les petits de l'école me faisaient: «hou! hou!»
-sur la route et criaient des mots pas propres. Alors, je suis partie.
-
---Et tu as bien fait! interrompit Jacques.
-
---Non, j'ai pas bien fait! vous allez voir. J'ai été à Rouen, d'abord,
-pour essayer de travailler, et aussi à la campagne, dans les fermes,
-mais je ne gagnais pas gros, c'était difficile, et depuis mon malheur,
-les forces me manquaient. J'étais bien petite, vous savez: pas encore
-seize ans. Puis, au Havre, je suis restée trois ans... attendez... oui,
-trois ans. Là, j'ai connu Michel.
-
---Ah!... Michel... parlons de Michel.
-
---Jacques, vous vous moquez de moi comme si je racontais des mensonges!
-L'avocat, c'était tout pareil! Je ne vais plus oser rien dire... et
-c'est vous qui m'avez demandé.
-
---Marguerite, mon enfant, je suis une brute! Qui était Michel?
-
---Un matelot très gentil, que j'aimais beaucoup. Très propre, très doux,
-et avec ça poli. Je lui avais raconté la chose et il me promettait le
-mariage tout de même. Moi, je le croyais. Un jour, il est parti, comme
-ça, sans avertir, et il m'a laissé une lettre où il écrivait que ses
-parents ne voulaient pas. J'ai trouvé cinquante francs dans la lettre.
-Il est parti pour l'Amérique du Sud. C'est un de ses camarades qui m'a
-appris ça, en apportant la lettre. Je ne l'ai pas revu; c'est loin,
-l'Amérique du Sud, et son camarade ne m'a pas dit le nom du bateau.
-
---Alors, Marguerite, tu es venue à Paris?
-
---Oui, alors... non, deux mois plus tard. Oh! j'avais de la peine plein
-le coeur. Je me disais: si j'avais eu un enfant, Michel serait resté,
-peut-être; mais aussi je pensais: s'il était parti quand même, qu'est-ce
-que je deviendrais, toute seule, avec un petit! Je croyais que, dans une
-ville comme Paris, on pouvait gagner un peu. Oh! c'est pas possible! Mon
-amie, la nourrice (je vous l'ai bien dit?) a été très bonne. Je crois
-qu'elle m'a empêchée de mourir de faim, et surtout, c'est pas la faim
-qui est le plus dur, c'est le froid. Des gens vous donnent à manger,
-mais du feu, l'hiver, pour une femme, il n'y a pas moyen... Et puis ça a
-continué... Oh! ça me fait peine de vous raconter tout ça! C'est sale,
-c'est mauvais, c'est méchant! ça me fait trop peine!... A Paris, j'ai
-toujours eu de la peine, chaque jour... chaque jour... Et ça m'en donne
-beaucoup pour le dire... Est-ce que je peux m'arrêter?
-
---Arrête-toi, Marguerite; tu es une brave fille. Attention! ton chocolat
-ne va plus être buvable! Tiens, voilà aussi des tartines.»
-
-Assise dans le grand lit, elle mangeait craintivement, courbée, les
-épaules voûtées. Sa bouche tremblait parfois.
-
-«Vous ne m'en voulez pas trop, Jacques?»
-
-Il la rassurait et l'embrassait dans les cheveux.
-
-«Oh! vous allez renverser la tasse!... Alors, vous ne m'en voulez pas
-trop? c'est sûr?»
-
-Bientôt il se leva et l'aida à sauter du lit. Elle fit sa toilette, elle
-s'habilla en toute hâte, comme si Damien l'eût chassée.
-
-«Mais attends donc! lui dit-il, quand elle fut prête. J'ai à te parler
-encore.»
-
-Elle eut peur; son visage se ferma.
-
-«Non, je vous assure: le reste, c'est pas des choses à dire.
-
---Petite sotte! moi seul je parlerai. Et d'abord, où vas-tu coucher, ce
-soir?»
-
-Elle ne savait pas... N'importe où!
-
-«Viens ici, Marguerite; un instant seulement.»
-
-Ils passèrent dans le bureau.
-
-«Assieds-toi dans ce fauteuil; écoute-moi.»
-
-Il lui indiqua un hôtel tranquille, du côté de Montmartre, et lui donna
-une lettre pour le gérant qui avait été, quelques années avant, au
-service de Mme Damien, comme valet de chambre.
-
-«Ce brave Honoré, pensa-t-il, m'a dit que sa clientèle était mêlée; il
-ne m'en voudra pas de lui envoyer Marguerite.»
-
-Puis il demanda avec un sourire:
-
-«Ça ne t'ennuie pas de me dire ton nom de famille, maintenant?
-
---Oh! mon ami! répondit-elle sur un ton de reproche, je m'appelle
-Marguerite Dumont.
-
---Très bien; je me souviendrai. Tu vois, sur cette feuille, j'écris mon
-adresse, si tu oubliais de regarder en sortant. De cette façon, tu
-pourras envoyer quelques mots à Monsieur Jacques Damien (qui te répondra
-tout de suite), quand ceci sera fini.»
-
-Elle prit l'enveloppe qu'il lui tendait.
-
-«Mais, Jacques, c'est beaucoup trop! Avec tout cet argent, je peux vivre
-longtemps et trouver, un jour, du travail!»
-
-Il allait répondre: «C'est ce que je voudrais,» mais s'arrêta net.
-
-«Non, dit-il, ça te rendra la vie un peu moins dure, au début; puis, tu
-m'écriras; tu me l'as promis.
-
---Jamais je n'ai rien promis! s'écria-t-elle. Vous avez été trop gentil!
-Tu n'entendras plus parler de moi.»
-
-Et, comme si elle ne voulait pas qu'il reprît le sujet:
-
-«Qu'allez-vous faire maintenant? demanda-t-elle.
-
---Je ne sais pas, Marguerite; je vais songer un peu à notre rencontre,
-et ensuite travailler (oui, je travaille: regarde tous ces livres!) et
-enfin rêver, quelques instants, de ceci, ou de cela, ou d'autre chose!
-
---Moi aussi, dit-elle, ça m'arrive de penser à rien du tout, le nez en
-l'air. Maman disait alors, quand j'étais petite: «L'enfant s'amuse!
-l'enfant s'amuse!» et je baissais le nez.
-
---C'est bien ça, dit Damien. L'enfant s'amuse...»
-
-Marguerite se leva et mit rapidement son chapeau.
-
-«Jacques, je ne saurais pas vous dire merci. Au revoir. Je m'en vais.
-Adieu!»
-
-Il l'embrassa, comme elle franchissait le palier de l'antichambre. Sa
-robe était bien triste, bien déteinte, son chapeau bien ridicule...
-
-«Tu prendras un fiacre, dit-il, pour aller à cet hôtel.
-
---Oh! non; il me semble que je connais la rue. J'irai à pied. Je veux
-réfléchir... Merci, Jacques.
-
---Au revoir, douce amie,» murmura-t-il.
-
-Et il se reprocha aussitôt de lui avoir donné ce nom.
-
-Marguerite le regarda, l'air étonné, puis elle sourit et s'en fut,
-descendant l'escalier d'un pas rapide.
-
-Damien ferma la porte nerveusement.
-
-«Dommage, se dit-il, qu'elle soit si laide... Aucun doute, elle est...
-elle n'est pas jolie.»
-
-Rentré dans son bureau, il s'arrêta devant la glace de la cheminée et,
-parlant à son reflet:
-
-«Mon petit Jacques, dit-il, c'est très méritoire de t'occuper du
-relèvement des filles publiques, mais à quoi cela mène-t-il? Ah! si ton
-ami Gautier Brune apprenait ton aventure, il s'en égaierait à bon
-droit... Jacques, tu t'amuses! l'enfant s'amuse!... l'enfant
-s'amusera-t-il longtemps?»
-
-Il haussa les épaules, sonna, demanda à Louis une seconde tasse de café
-et se mit au travail.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-DISCIPLINE
-
-
-«Mon enfant, crois-moi, ce serait une lourde erreur. J'avais déjà pensé
-à cette solution qui te paraît si simple; elle est vraiment absurde, à
-cause de sa simplicité même.
-
---Voyons, Maman chérie, je me sentirais au moins débarrassé de la chose!
-
---De cette chose-là peut-être, de cet objet; mais si je n'ignore pas que
-ton mal se cache en toi, non dans cette vieille idole, il est tout de
-même évident que ton épouvante provient des gestes de ce morceau de
-bois; depuis plusieurs semaines, elle ne s'est pas manifestée autrement.
-Il me semble que voilà un sérieux avantage. La lutte est difficile,
-Jacques, mais tu sais où trouver l'ennemi.
-
---Maman! c'est lui qui vient me trouver! je ne le cherche pas!
-
---... Tu sais où trouver l'ennemi. En changer ne te mènerait à rien de
-bon, je pense. Si tu brûlais l'idole, comme tu veux le faire, tu te
-demanderais d'où l'attaque peut venir, tu resterais à tout moment sur le
-qui-vive, dans l'attente d'un guet-apens, d'une surprise, et c'est alors
-que ton courage fléchirait. Tu as le droit de considérer ton mal comme
-extérieur, tant qu'il animera l'idole. Ne le laisse pas rentrer en toi,
-tu souffrirais plus encore. Garde-lui la forme qu'il a choisie.
-
---Oui, tu as sans doute raison, et puis, mon idole, je pourrai la brûler
-plus tard, si je ne tiens pas le coup!
-
---Non! non! Jacques! Jamais avant que tu ne sois guéri! Interdis-toi d'y
-songer. Si les conseils que je te donne te paraissent bons, il faut
-avoir foi en eux et les suivre avec scrupule. Si l'ennemi te voit douter
-de toi-même, il en profitera pour te harceler.
-
---Mais, Maman chérie, tu me fais vivre dans un monde de conte
-fantastique en me parlant de la sorte! Je m'y perdrai!
-
---Vaut-il mieux te laisser vivre uniquement dans ta cervelle? C'est là
-que tu ne te retrouves plus!»
-
-Mme Damien parlait d'une voix précise et passionnée; son regard ne
-quittait pas Jacques; elle joignait les mains comme pour une
-supplication, puis elle écoutait sa réponse.
-
-«Je ferai de mon mieux... Tout ça, vois-tu, c'est bien dur; je ne sais
-pas si je pourrai résister. Il y a des moments où j'ai envie de pleurer
-comme un gosse.»
-
-Marchant de long en large devant sa mère, son allure avait quelque chose
-de faible. Ses lèvres se courbaient en une moue d'indifférence lâche,
-d'abandon.
-
-Il répéta:
-
-«Oui, de pleurer, comme un gosse.
-
---Pleure si tu veux, s'écria Mme Damien, pourvu que tu aies honte
-ensuite!»
-
-Phrase cruelle dont il sentit le tranchant. Jacques eut un haut le
-corps.--Mme Damien le prit dans ses bras, sans rien dire. Il se dégagea.
-
-«Tout de même, s'écria-t-il sur un ton de colère, ce n'est pas de ma
-faute si je ne suis pas un héros!...
-
---Jacques! Jacques!
-
---Eh bien, oui! j'ai peur, je voudrais fuir, je voudrais pleurer! Il y a
-des gens qui feraient front, moi, je me cacherais plus volontiers sous
-les tables! J'en ai assez! Je te l'ai déjà dit!
-
---C'est donc moi qui vais pleurer, mon petit! Allons! rentre chez toi,
-dit-elle; prends l'avis de Gautier. Je t'ai blessé, ce matin; j'ai été
-maladroite.
-
---Non, Maman chérie; mais... je perds courage. Parlons d'autre chose.
-Gautier doit m'attendre chez moi: il m'a promis de venir déjeuner. Voilà
-plus de quatre jours que je ne l'ai vu. Valérie est malade: congestion
-pulmonaire.
-
---La pauvre fille! si j'avais su, j'aurais pris de ses nouvelles.
-
---J'ai téléphoné tous les jours; je crains qu'elle ne soit bien bas.
-
---Tiens-moi au courant, Jacques!
-
---Sans faute, Maman chérie. Au revoir.»
-
-Restée seule, Mme Damien, immobile dans son fauteuil, regardait droit
-devant elle, les mains serrées, la bouche fixe.
-
-«Mon petit! mon petit!... Je lui ai parlé si durement! Mais comment
-faire?... Il a montré beaucoup de courage; demain, pourra-t-il
-résister?»
-
-Toujours, elle voyait, elle entendait son mari sanglotant, geignant,
-bégayant, demandant grâce. Le portrait pendu au mur rendait son souvenir
-plus vivant, plus réel.
-
-«Non, je ne veux pas! Jacques aura le dessus, quand même! il le faut!»
-
-Et ce fut elle qui pleura, qui fondit en larmes, tout de bon, comme une
-femme qui souffre plus qu'elle ne peut supporter.
-
- * * * * *
-
-En rentrant chez lui, Damien trouva Gautier Brune qui l'attendait.
-
-«Comment se porte Valérie? demanda-t-il.
-
---Le cap est franchi, mais elle peut se vanter de m'avoir donné une
-belle frousse! 40° 8 de fièvre, troubles au coeur, syncopes... Depuis
-hier soir, c'est fini et je pense qu'avec la santé dont jouit ma fidèle
-gouvernante, elle ne sera pas longue à se remettre.--Et toi, comment
-vas-tu?
-
---Moi... répondit Damien, je te donnerai sans doute des inquiétudes plus
-durables, mais je félicite Valérie.
-
---Ne plaisante pas! qu'y a-t-il?
-
---Ne plaisante pas! ne plaisante pas! Comme si je n'avais pas le droit
-de plaisanter à mon heure! Il y a... oh! rien de bien neuf! Toujours la
-même chanson: une reprise, simplement. Au début de la semaine, mon
-morceau de bois s'est mis à bouger, à danser, à grimacer, et j'ai
-recommencé à avoir peur, à claquer des dents, à me mal tenir, comme
-dirait Maman.
-
---Qu'est-ce que tu entends par là?
-
---Pas grand'chose, puisque je parle au hasard. Je viens de causer avec
-Maman et, selon sa coutume, elle m'a donné des conseils que je crois
-judicieux, qui sont certainement nobles et forts, mais qui restent,
-comment dirais-je? hors de portée. Alors, mon ami, ça me démonte. Maman
-s'imagine toujours que j'ai, comme elle, une âme faite en acier, au lieu
-que, si elle existe, mon âme est de cire. Non, Gautier, je ne te
-présente pas une image poétique... la vérité, tout au plus. Je garde
-l'empreinte de la dernière main qui m'a touché. Celui qui m'aime un peu,
-me modèle, parfois sans le vouloir. Maman a eu le geste dur, tout à
-l'heure: au lieu de modeler, elle a frappé... j'en souffre.
-
---Que t'a-t-elle dit?
-
---Ce qu'elle devait dire à son fils, à celui qu'elle croit son fils à
-elle seule. Maman se trompe: je suis aussi le fils de mon père, je me
-laisse aller, je cède; je finirai par tomber, et l'on me marchera
-dessus.»
-
-Le visage de Gautier demeurait immobile.
-
-«Explique.
-
---Comment! tu ne comprends pas?»
-
-Il lui fit un long récit détaillé de ses dernières peines. Il lui dit la
-façon cruelle dont, un soir, l'idole avait, de nouveau, manifesté sa
-présence vivante.
-
-«Je lisais bien tranquillement, allongé sur le divan, cherchant dans un
-catalogue d'estampes l'indication d'une gravure que je voulais
-identifier. Nécessairement, cela était un peu fastidieux et je ne me
-laissais pas prendre tout entier par ce travail. Souvent, au lieu de
-parcourir les notes, je rêvais d'autre chose. Je ne m'ennuyais pas:
-l'ensemble formait, en somme, un agréable passe-temps. Et puis,
-tout-à-coup, j'ai entendu, non, j'ai vu l'idole trépigner sur son petit
-socle. Elle s'arrêtait dès que je levais les yeux, mais reprenait
-ensuite, pour m'exaspérer davantage. Bientôt, elle s'assit, comme une
-personne, sur le bord de sa planche, jambes ballantes, et, se prenant
-les côtes, se tordit en un rire silencieux.
-
---Pourquoi riait-elle? interrompit Gautier.
-
---Est-ce que je sais, moi!
-
---Oui, tu le sais. Pourquoi riait-elle?»
-
-Damien hésita:
-
-«Parce que... dit-il enfin, peut-être parce que, la veille, j'avais cru,
-comme un pauvre sot, trouver un peu de bonheur, et que j'avais tendu la
-main à cette aumône.
-
---Raconte,» dit Gautier.
-
-Alors Jacques raconta, d'une voix molle et basse, coupée par des accents
-soudains de raillerie, très insupportables, sa rencontre avec
-Marguerite, sa soirée et la matinée du lendemain.
-
-«Ajoute que cette fille est laide: une vilaine peau, une cicatrice au
-cou... Ah! par exemple, de bien beaux cheveux!--Tu te payes ma tête,
-hein? Je m'y attendais!... Tu vas m'excuser en disant qu'il faut que les
-enfants s'amusent.
-
---Qu'y a-t-il de drôle dans ton histoire? Je ne vois rien. Tu as tout
-simplement offert quelques heures heureuses à une gosse qui crevait de
-faim et de misère. Pourquoi veux-tu faire de cela une scène comique?
-
---Il y a matière, je t'assure, et l'idole avait raison de se tordre.
-Cela se résume aisément en quelques mots: M. Jacques Damien, blond,
-vingt-six ans, 1 m. 82 à la toise, est malade; il a peur de sa maladie,
-il a peur de rester seul dans sa chambre, il a peur d'une statuette en
-bois sec, alors, pour passer le temps, il va ramasser des petites femmes
-qui font le trottoir... charmante occupation!»
-
-Jacques montra du doigt l'idole dans son encoignure:
-
-«Et c'est ce salaud-là qui est cause de tout!»
-
-Gautier ne retint que les derniers mots.
-
-«Nous allons nous occuper de lui. Et d'abord, quand tu le regardes,
-bouge-t-il, ou vient-il, au contraire, te surprendre quand tu ne le
-regardes pas? J'ai cru...
-
---Attends!» dit Jacques.
-
-Quelques instants, il resta silencieux, le front dans ses mains, mais sa
-réflexion ne donna point de résultat, car il se reprit à parler, sur un
-ton saccadé, en phrases brouillées et confuses. Il s'était levé, il
-arpentait la pièce; ses longs bras maigres gesticulaient. Il s'assit
-enfin devant son ami et l'interrogea du regard, anxieusement. Les yeux
-bleus grands ouverts, la bouche tremblante, tout son visage quêtait une
-réponse et ses doigts s'agrippaient au siège de la chaise.
-
-«Que j'aimerais, pensa Gautier, lui faire sentir combien j'ai pitié de
-lui! Le pauvre bougre est à bout de forces et, honnêtement, que puis-je
-lui dire?»
-
-«Tu m'interrompras, reprit-il, si j'ai mal compris. Il semble donc que
-l'idole se promène dans ton champ visuel, en dehors de ton regard
-direct, sur ses limites mêmes, sur ses franges. Quand tu la fixes, elle
-est immobile, à sa place; dès que tu détournes un peu les yeux, elle
-bouge.
-
---Oui, et ma peur s'en augmente, parce que cela paraît encore plus
-mystérieux.
-
---Jacques, tu sais bien que le mystère n'a rien à voir ici.
-
---Tu en parles à ton aise! Mais alors pourquoi ne pas brûler l'idole? Ce
-serait fini!
-
---Oui, et, le lendemain, une pomme reparaîtrait sur ton lit, ou tel
-autre objet que tu aurais vu ce jour-là.
-
---En d'autres termes, Maman me disait la même chose, ce matin.
-
---Son avis m'est précieux; j'irai causer avec elle.
-
---Oh! de grâce! ne l'embête pas en lui parlant de moi, de mes misères!
-
---De qui, de quoi lui parlerais-je? C'est toi qu'elle aime... Jacques,
-je n'ai qu'un seul conseil à te donner: tiens bon. Quand l'idole viendra
-te surprendre, ne te laisse pas empaumer, garde ton sang-froid; tâche
-d'appliquer ton attention à un sujet qui la retienne, choisis-le avec
-soin. Surtout, ne dis jamais rien à la poupée qui t'hallucine, ne lui
-raconte pas de blagues pour fouetter ton courage, ne l'interpelle pas,
-ne la défie pas: ce serait lui prêter main forte, et n'essaye pas non
-plus de la fuir en te saoulant. Tiens bon.
-
---La fuir en me saoulant!»
-
-Il y avait dans son accent une indignation sincère.
-
-«Oui, j'ai bien dit: «en te saoulant», poursuivit Gautier. Inutile de te
-fâcher.»
-
-Jacques s'assombrit tout à coup. Il répondit, ou plutôt, il aboya:
-
-«Je ne me saoule pas! je ne bois pas!
-
---Jacques!...
-
---Je ne bois pas!
-
---Jacques, mon ami, tu fais mieux que cela: tu ne bois plus!... Voyons!
-je serais donc indifférent à tout ce qui te touche? Tu croyais naïvement
-que j'ignorais cette lutte des dernières semaines, et ce que tu as dû
-souffrir, et la vaillante façon dont tu t'es tenu, et ce bel effort de
-volonté?
-
---Alors... tu savais?
-
---Oui, mon vieux. Ce n'était pas difficile pour un ami.
-
---Tu savais... Comment?
-
---Un soir (je me doutais de quelque chose), je t'ai suivi; un autre
-soir, très tard, je t'ai... je t'ai rencontré.
-
---Ramassé?
-
---Oui.
-
---Oh! Gautier!
-
---N'y pense plus, Jacques, puisque c'est fini.
-
---Tu savais... Eh bien, moi, je ne savais pas; longtemps, je n'ai pas
-su. Je m'imaginais qu'en buvant je faisais comme tant d'autres; je ne
-savais pas que j'étais forcé de boire, qu'il me fallait boire... Enfin,
-quelques phrases entendues, quelques petits événements, quelques
-souvenirs ayant concordé, par hasard...
-
---Depuis ce jour-là, tu ne bois plus.
-
---Tu peux même dire que je ne boirai plus. La tentation a changé de
-visage. Lorsqu'elle me prend, souvent encore, elle s'accompagne d'une
-affreuse tristesse qui la noie, en quelque sorte, qui m'enlève toutes
-mes forces, qui m'empêcherait de porter un verre d'alcool à mes lèvres.
-Oui, je crois, mon petit, que, sans le vouloir, je le verserais.
-
---C'est bien, Jacques, c'est très bien, tout ça!
-
---Pendant une heure ou deux, je suis comme une âme en peine, errant dans
-un monde désolé, mais lorsque je reviens à moi, je suis de nouveau
-moi-même.
-
---C'est très bien, tout ça!»
-
-Fort émus, ils restèrent sans dire mot. Soudain, Jacques reprit avec un
-accent de terreur:
-
-«Mais du moins, Maman, elle ne sait rien? Dis-moi vite!
-
---Ta mère ne sait rien. Je lui ai expliqué que ton hérédité te
-prédisposait à des hallucinations du genre de celles dont tu souffres,
-que tu t'amusais, que tu soupais à Montmartre en compagnie joyeuse,
-comme nous tous, que tu vivais la nuit, (un peu trop, peut-être), mais
-qu'il n'y avait pas à chercher plus loin.
-
---Oh! merci!»
-
-Gautier se mit aussitôt à lui parler d'autre chose, des précautions
-qu'il fallait prendre, des divers soins nécessaires et, toujours, il en
-revenait à ce même conseil:
-
-«Tiens bon!
-
---C'est facile à dire, mon vieux Gautier; c'est malaisé à faire...
-Enfin, puisque je ne bois plus, ces hallucinations, elles vont
-disparaître?... ces fantaisies de mon idole, elles cesseront? Quand
-cesseront-elles? Quand deviendrai-je quelqu'un comme tout le monde?
-
---Jamais! heureusement! car tu as souffert plus et mieux que la moyenne
-des gens à qui tu veux ressembler. Allons, Jacques! courage le prochain
-effort, ou le suivant, pourra être le dernier!
-
---Oui, ou le premier d'une série nouvelle.
-
---Possible!... je ne crois pas.
-
---Mais puisque je ne bois plus, je devrais guérir tout de suite!
-
---Ton père buvait; tu as bu...
-
---Et qui a bu...
-
---Ne dis pas de sottises!
-
---J'essaierai donc, mais je ne sais si, contre la peur, je pourrai tenir
-le coup... Et puis, le moment est mal choisi. Cette gosse, vois-tu, j'ai
-imaginé à son propos des choses folles: une ère de paix, des veillées
-tranquilles, heureuses, tout ce qui m'est refusé. Il y a quelques jours
-de cela... durs, ces quelques jours! J'ai payé cher mes rêves d'un
-soir!... Tout de même... Et si cela devient trop fort, je t'appellerai,
-ou bien...»
-
-Gautier lui coupa la parole.
-
-«As-tu revu Jeanne de Luce?
-
---Non, certes! et je ne la reverrai pas. Depuis ce souper au cabaret,
-avec Brigneux, soirée mémorable, elle raconte ma crise de nerfs à qui
-veut l'entendre, sur un ton dramatique des plus réussis, paraît-il, avec
-des variantes. Me voilà maintenant classé, étiqueté, grâce à elle et à
-Brigneux qui ne laisse pas de dire son mot, (sans oublier la charmante
-Boule): je suis le jeune homme hystérique, en attendant mieux... une
-spécialité, un numéro de café-concert! Il faudra un certain temps pour
-qu'on l'oublie dans le petit monde de ceux qui boivent devant des
-tziganes. Je n'ai aucun désir de voir Jeanne de Luce. D'ailleurs, les
-jolies filles de sa classe ne manquent pas à Paris; je sais où les
-trouver.
-
---Dis-moi, Jacques, as-tu gardé l'adresse de ta petite amie?
-
---Quelle petite amie?... Roublard! Tu y reviens... Oui... peut-être
-irai-je lui faire une visite.»
-
-Gautier se tenait le menton d'un air grave.
-
-«Il me faut maintenant aborder un sujet d'importance très supérieure. Je
-te dirai donc, courtoisement, que tu m'as invité aujourd'hui à déjeuner,
-qu'il est une heure, que j'ai grand'faim! Rien ne justifie ta cruauté.
-C'est mal de me traiter ainsi, Jacques!
-
---Mon pauvre ami!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-L'IDOLE INTERPELLÉE
-
-
-Durant les quelques semaines qui suivirent, Damien passa presque toutes
-ses soirées avec sa mère ou Gautier Brune. Il rentrait chez lui tard, et
-parfois en tremblant. Depuis longtemps, son bureau lui faisait peur,
-mais il lui fallait maintenant un véritable courage pour soulever la
-lourde tenture qui en masquait l'entrée. Toutefois, il s'obstinait, par
-une façon d'amour-propre. Il n'en souffrait pas moins. Il se réveillait,
-le visage fatigué, vieilli, les traits tendus ou bien gonflés comme par
-une ivresse de la veille. Un matin, Louis s'était permis de murmurer,
-sur un ton très respectueux, en apportant le café au lait: «Monsieur a
-mauvaise mine; Monsieur devrait aller se reposer à la campagne; Monsieur
-travaille trop.»
-
-«Le pauvre garçon, pensa Damien, s'imagine que mes heures de bureau sont
-occupées tout entières par du travail! J'aimerais bien qu'il eût
-raison!»
-
-L'après-midi de ce même jour, Jacques, debout devant la cheminée de son
-bureau, roulait soigneusement une cigarette.--A ce moment, l'idole se
-gratta la jambe... Jacques savait, il était sûr que l'idole se grattait
-la jambe. Il leva les yeux. L'idole s'arrêta.
-
-«Et voilà qui serait encore un bien autre supplice, s'il me fallait,
-pour que mon bonhomme ne bougeât pas, ne jamais le quitter des yeux.»
-
-Il s'absorba dans cette pensée atroce. Elle convenait à son état
-présent. Il se sentait l'âme lourde, le corps lâche, les reins brisés
-par sa dernière insomnie. Un instant, le souvenir de Marguerite lui
-revint, avec le souvenir d'une nuit charmante, mais l'idole était là,
-qui réclamait son attention.
-
-«Alors, je resterais toute la journée dans un fauteuil, le regard
-immobile, fixé sur mon cauchemar. On viendrait me rendre visite,
-Brigneux peut-être, ce cher ami! ou bien Boule accompagnée de Jeanne de
-Luce... Je causerais, mais sans tourner la tête. Ils pourraient échanger
-tout à leur aise des regards apitoyés... Enfin Louis et la garde-malade,
-car je m'offrirais une garde-malade, me porteraient sur mon lit quand le
-sommeil m'aurait fermé les yeux...
-
-«Ah! ce serait joyeux!... oui, mais de cette façon, il ne bougerait pas;
-il ne bouge pas, en ce moment! Si, parfois, il m'embête, moi, par
-contre, je le fascine. C'est ma revanche! Avoue-le: je te fascine, vieux
-singe! De plus, il ne peut quitter sa planchette qui est bien étroite.
-Dure épreuve; je devrais me mettre à sa place! En ne bougeant plus, à la
-longue, il s'ankylosera... Jamais il n'essaye de se promener dans mon
-bureau... Il ne peut pas!»
-
-Jacques éclata d'un rire aigre qui lui fit mal.
-
-«Il ne peut pas! Faut-il donc plaindre le vieux singe enchaîné, au lieu
-d'en avoir peur et de claquer des dents?»
-
-Damien s'était penché un peu pour allumer sa cigarette. Tout à coup, il
-se dressa avec violence.
-
-«Qu'est-ce que tu fais? cria-t-il. Qu'est-ce que tu fais là!»
-
-Assise sur l'extrême bord de sa planchette, l'idole paraissait vouloir
-sauter à terre. Jacques la vit hésiter, mesurant la distance de la
-console au tapis, se retirant, essayant encore. Il s'était jeté sur le
-divan, à l'autre bout de la pièce. Il enfouissait son visage dans les
-coussins, puis, risquant un regard oblique vers la cheminée ou la
-fenêtre, il voyait toujours l'idole qui calculait son élan. De nouveau
-Jacques se roula dans les coussins, et il criait:
-
-«Tu ne pourras pas! tu ne pourras pas! tu as peur!»
-
-... Moins que lui-même, cependant! il le savait et tâchait d'étouffer sa
-voix. Encore une fois, il regarda l'idole. Elle se tenait immobile, dans
-l'encoignure.
-
-D'un pas oblique et prudent, Jacques fit le tour de son bureau, puis
-ouvrit la fenêtre, se pencha vers la rue; une brise fraîche y passait.
-Il avait si chaud! ses tempes battaient si fort! Bientôt il se sentit
-mieux, mais par l'esprit, il souffrait cruellement. Il lui venait une
-façon de détresse, de désespoir morne qu'il ne pouvait supporter.
-
-Assis dans l'embrasure, accoudé à la barre d'appui, Damien, ivre d'une
-langueur malsaine, tâchait de se tonifier l'âme en respirant l'air
-léger.
-
-Ah! il savait bien quelle idée viendrait l'attaquer maintenant! il ne le
-savait que trop! Il se permit de l'exprimer en paroles afin de s'en
-rendre mieux compte, de s'en débarrasser plus vite.
-
-«Si j'allais boire! boire comme une bête altérée, jusqu'à plus soif! ou
-si je m'enfermais ici pour boire! Je donnerais des instructions à Louis,
-je condamnerais ma porte, et je boirais... et puis, demain, je me
-réveillerais fou, pour de bon, cette fois, et il se peut que dans le
-monde des fous on s'amuse!...»
-
-Il regarda un oiseau qui passait au-dessus des arbres du parc et qui,
-soudain, par un plongeon rapide, changea de direction.
-
-«Oui, mais je ne suis pas encore fou... Je pourrais devenir simplement
-le sale ivrogne qui se remplit d'absinthe... Je finirais par boire avec
-mon valet de chambre, je boirais chez le mastroquet du coin, avec les
-cochers... Marguerite, qui aurait recommencé à faire la noce, me
-rencontrerait là, et nous nous saoulerions ensemble...
-
-«Très bien, mais c'est que Marguerite n'a pas la moindre envie de
-recommencer à faire la noce!... Alors... Le ruisseau, elle l'a senti,
-elle a même trouvé que ça ne sentait pas bon... Alors... Jacques Damien,
-tu es un peu goujat: tu disposes de Marguerite comme de ta chose...
-Peut-être ne voudrait-elle pas... Alors... Et si j'allais voir
-Marguerite?»
-
-Debout au milieu de son bureau, il laissait errer son regard. La pièce
-lui parut tranquille.
-
- * * * * *
-
-Dans la rue, quelques instants après, il se demanda encore ce qu'il
-allait faire. Le débat fut de courte durée. Il savait, depuis le matin,
-que sa mère souffrait de névralgies violentes et avait besoin de
-solitude; d'autre part, il s'interdisait de rendre visite à Gautier
-Brune.
-
-«Il faut que je m'en tire sans son aide. Je pense à Marguerite, l'idée
-de voir Marguerite m'est agréable... Affaire entendue!»
-
-Il se dirigea vers la rue Blanche.
-
- * * * * *
-
-Après douze ans de services tenus par Mme Damien pour «bons et loyaux»,
-Honoré avait pris sa retraite. De naissance et d'éducation urbaines, le
-projet de vieillir à la campagne entre un potager et un puits n'avait
-rien qui pût lui plaire. Sa femme, Rose, partageant ses goûts, il ne
-quitta point Paris et, sans douleur, passa de l'état de valet de chambre
-à celui de gérant d'hôtel. Il gardait un culte pour ses anciens maîtres,
-pour Jacques en particulier.
-
-«La maison est à vous, Monsieur Jacques, disait-il avec un large sourire
-complice, et si jamais vous voulez mener des petites dames...»
-
-Mais, jusque là, l'occasion ne s'était pas présentée.
-
-«Hôtel du Carrefour, m'y voici.»
-
-Il entra.
-
-«Quelle surprise! Monsieur Jacques! Oh! je m'y attendais bien un peu; je
-disais à Mme Honoré, pas plus tard qu'hier matin: un de ces jours nous
-verrons M. Jacques. Entrez au salon: asseyez-vous, il y a un fauteuil.
-Et la santé? toujours bon pied, bon oeil, sauf votre respect! Et madame
-votre mère? dites-moi, Monsieur Jacques, ses migraines?
-
---Toujours à peu près la même chose, Honoré! Rose va bien?
-
---Oh! oui, Monsieur! elle engraisse à ne rien faire que les comptes.
-Elle engraisse tant que je ne l'appelle plus Rose, ça aurait l'air pas
-poli: je l'appelle Mme Honoré, comme tout le monde.
-
---Je la verrai avec plaisir.
-
---Elle est sortie pour le moment, mais elle rentrera bientôt.
-
---Rien de changé, ici?
-
---Oui et non, Monsieur Jacques. Les affaires marchent pas mal, Dieu
-merci, mais, je sais pas comment, la clientèle a changé. Il y a six
-mois, à peu près, j'ai bien vu que messieurs les voyageurs de commerce,
-ils étaient plus nombreux et que les petites dames, ça flanchait; alors
-j'ai demandé l'avis de Rose et on a décidé, nous deux, que l'hôtel
-serait dorénavant un hôtel sérieux, un hôtel pour les gens comme il
-faut.
-
---Honoré, vous allez devenir un affreux bourgeois! Je ne m'étonne plus
-que Mme Honoré engraisse!
-
---Oh! Monsieur Jacques se moque toujours!
-
---Non pas! Je vous aime trop, mon ami. Mais, j'y pense, la lettre que
-cette jeune personne vous a portée il y a une quinzaine a dû vous gêner
-beaucoup!
-
---Pouvez-vous croire, Monsieur Jacques! vous savez bien que la maison
-est à vous! Et puis, Mlle Marguerite, c'est autre chose: si gentille, si
-douce! Voyez-vous, Monsieur, c'est aussi l'avis de Rose, elle a eu des
-malheurs, mais elle est pas faite pour ce métier-là. Elle aime mieux
-travailler à la couture avec ma femme.
-
---Comment!... Rose...
-
---Elles sont toujours ensemble, et Mlle Marguerite est si respectueuse!
-
---Alors Marguerite ne vous gêne pas!
-
---Nous gêner! pour sûr que non! Ah! c'est dommage...
-
---Qu'elle soit si laide! grogna Damien entre ses dents.
-
---Pardon, Monsieur?
-
---Je n'ai rien dit...
-
---C'est dommage qu'elle soit pas installée quelque part et mariée; elle
-donnerait sûrement du bonheur à un honnête garçon.
-
---Je n'en doute pas, et puis je suis charmé qu'elle ne déshonore pas
-l'hôtel.
-
---Vous lui en voulez donc, Monsieur, que vous parlez comme ça?
-
---Moi! je viens l'inviter à dîner!
-
---Ah! tant mieux! Vous avez bien fait de l'envoyer ici... Et obligeante!
-Elle nous a fourni une adresse pour du cidre de son pays. J'ai déjà
-commandé une barrique. La clientèle aime beaucoup le cidre.
-
---Que dit-elle de moi?
-
---Vous savez, Monsieur Jacques, elle n'est pas très parlante. Je crois
-qu'elle a, comme qui dirait, un chagrin qu'elle ne montre pas.»
-
-«L'excellent Honoré divague,» pensa Damien.
-
-«Soignez-la, dit-il, et envoyez sa note d'hôtel à la fin de chaque mois.
-C'est une bonne fille; il est inutile qu'elle crève de faim.
-
---Monsieur Jacques est toujours si...
-
---Si moqueur... oui, je sais.--Voilà votre femme! Bonjour Rose! Honoré
-ne mentait pas: vous prenez de l'embonpoint.»
-
-Mme Honoré leva les bras au ciel et se répandit en un flux de paroles où
-s'entremêlaient des formules d'accueil, des réponses et des
-exclamations.--Marguerite était entrée à sa suite, et se tenait dans un
-coin du salon, immobile.
-
-«Bonjour, Marguerite, dit Jacques, comment vas-tu?»
-
-Elle ne répondit pas, rougit, eut l'air gêné.
-
-«Oui, Monsieur Jacques, s'écria Mme Honoré; dites-lui de n'être pas
-timide. Elle parle bien, quand elle veut; nous causons des heures, le
-soir, quand Honoré va fumer son cigare sur la place.»
-
-Marguerite se mit à rire et, regardant Damien droit dans les yeux:
-
-«Bonjour, Jacques, dit-elle, je suis contente de vous revoir.
-
---A la bonne heure! dit Rose, voilà qui est parler!
-
---Veux-tu dîner avec moi, ce soir?
-
---Je ne sais pas si je peux, dit-elle en hésitant. Il y a encore trois
-jupons à coudre, n'est-ce pas, Madame Honoré? et puis le corsage de la
-dame du second.
-
---Tu es folle, ma petite Marguerite! Va dîner avec M. Jacques. Tu
-t'abîmerais les yeux, si on t'écoutait. Le travail peut attendre à
-demain.
-
---Merci, Madame, dit-elle; alors... volontiers.
-
---Va mettre la belle robe que tu t'es faite. M. Jacques n'est pas si
-pressé de partir!»
-
-Elle sortit; on causa, on avait mille choses à se dire; enfin Marguerite
-rentra, vêtue d'une robe brune, seyante, mais qui la changeait
-étrangement. Elle en paraissait un peu banalisée et, néanmoins, certaine
-grâce de ce corps mince s'y voyait mieux.
-
-«Tiens! tiens! se dit Damien, curieuse transformation... Paysanne
-endimanchée partant pour le théâtre? Non... Viens-tu?» demanda-t-il.
-
-On serra des mains, puis on s'en alla.
-
-Ils descendaient la rue Blanche.
-
-«Préfères-tu, demanda Jacques, dîner au restaurant ou à la maison?
-
---Chez vous, mon ami?
-
---Mais oui, chez moi.
-
---Oh! chez vous, mon chéri! quel plaisir!»
-
-Elle avait un air étonné et ravi.
-
-«Qu'ils sont gentils! disait-elle dans le fiacre qui les emmenait. Comme
-ils ont eu de la bonté pour moi! Ils m'ont même parlé de madame votre
-mère!
-
---Oui, oui», répondit Jacques distraitement.
-
-Il songeait à autre chose: à son retour, au passage devant la loge du
-concierge, à l'ascenseur, au palier de l'étage, à l'antichambre, au
-bureau, stations qui menaient toutes à cette encoignure de gauche,
-habitée par un pantin de bois.
-
-«Pourquoi n'a-t-elle pas voulu manger au restaurant?»
-
-Elle ne soufflait plus mot en le voyant silencieux.
-
-«Vous avez l'air malade, Jacques, lui dit-elle enfin, comme il tournait
-la clef dans la serrure de la porte d'entrée. Vous avez l'air...
-
---De quoi ai-je l'air, douce amie? demanda-t-il d'une voix soudain très
-tendre.
-
---Plus maintenant, mais on aurait cru... que vous aviez peur.»
-
-Il se pencha vers son oreille et murmura, tout bas:
-
-«Oui, Marguerite, j'avais peur.»
-
-Il mit un doigt sur sa bouche, puis, poussant la porte:
-
-«Louis! cria-t-il, nous serons deux à dîner.»
-
-Il courut aussitôt dans le bureau.
-
-«Viens, Marguerite! viens vite, douce amie!»
-
-Elle entra, enleva son chapeau, le posa sur la cheminée et piqua
-l'épingle dans la tenture, près de la glace.
-
-Jacques s'était couché sur le divan.
-
-«Ah! dit-il, comme on est bien ici!»
-
-Et il fut tout surpris de l'avoir très sincèrement pensé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-LA PRÉSENTATION
-
-
-«Elle viendra dîner, ce soir.
-
---Ah! dit Gautier, je la verrai donc! Enfin! Tu la cachais, jusqu'à ce
-jour, avec un soin si jaloux! J'en venais à croire que tu adoptais la
-manière mahométane et que Marguerite ne paraîtrait jamais à mes yeux que
-sous un voile.
-
---Je l'ai fait pour elle; il fallait l'apprivoiser. Ce n'est quelquefois
-pas commode. Il lui reste un curieux fond de sauvagerie. Elle a beaucoup
-souffert de la brutalité courante; elle n'oublie pas encore et s'étonne
-que l'on soit avec elle simplement courtois.
-
---Tu t'es mis à une bonne école: l'ironie que tu prises si fort et que
-tu pratiques si volontiers ne doit pas lui convenir!
-
---Certes, non! la pauvre gosse! L'ironie, pour elle, c'est être
-«méchant». Je me surveille et cela exige même une certaine attention.
-
---Tu la vois souvent?
-
---Depuis deux mois, j'ai passé presque toutes mes soirées avec elle. On
-se donne rendez-vous en des endroits baroques, nous dînons au cabaret,
-je la mène au théâtre où elle s'amuse comme une enfant, et nous avons
-aussi fait dans Paris de longues promenades dont je conserve un souvenir
-singulier. Sa conversation est fruste, elle a des violences soudaines,
-des peurs, des angoisses qu'elle exprime avec maladresse mais qu'elle
-ressent bien.
-
---Tu m'as dit qu'elle venait de la campagne?
-
---Oui, elle est normande.
-
---Transplantée à Paris dans les conditions de misère que tu m'as
-décrites, et à cet âge, il lui faudra quelque temps pour reprendre son
-calme de paysanne.
-
---Sans doute, mais il y a encore autre chose: une sauvagerie native qui,
-parfois, me surprend. Tiens, nous passions avant-hier devant
-Sainte-Clotilde; elle voulut y entrer. La façon dont elle est allée se
-blottir sur un prie-Dieu, dans le coin le plus sombre, m'a fait peine.
-Comment t'expliquer cela? Elle avait les gestes d'une bête traquée... A
-d'autres moments, elle est d'une douceur tranquille qui me charme comme,
-aux champs, la sérénité d'un beau jour.
-
---Et toi? cela va-t-il mieux?
-
---Rien de changé; quelques très mauvaises heures, mais il me semble que
-je me défends moins sottement... Ah! mon vieux Gautier... pourvu que le
-pantin reste sur sa planchette!...
-
---Que veux-tu dire?
-
---J'ai peur qu'un jour il ne se mette à danser sur le tapis, qu'il ne
-s'échappe de sa console, qu'il...
-
---Est-ce que Marguerite?...
-
---Non, bien entendu! mais elle pourrait s'effrayer, en effet, et si tu
-te chargeais de la mettre au courant, jusqu'à un certain point, tu me
-rendrais service.
-
---C'est convenu... Jacques, ta petite aventure me plaît beaucoup; je te
-trouve plus calme, plus... en équilibre, et puis le rôle que tu joues
-auprès de cette enfant m'est tout à fait sympathique.
-
---Attention! tu vas devenir sentimental! Je déteste ça!
-
---Imbécile!... Tiens! ce crucifix qui faisait si bien à gauche de ton
-lit, pourquoi l'avoir transporté ici dans ton bureau?
-
---Tu relèves justement une trace de l'influence de Marguerite. Elle me
-l'a demandé d'un air un peu gêné, mais de façon si gentille!... Gautier,
-voilà un coup de sonnette qui m'est déjà familier. Je vais te présenter
-Marguerite.»
-
-Elle entra, sans apercevoir Gautier.
-
-«Oh! Jacques! s'écria-t-elle, regarde ma jolie robe! La ceinture était
-trop large; Mme Honoré et moi, nous avons passé l'après-midi à
-l'arranger. Dès six heures, je me trouvais prête. Regarde, la jupe est
-d'un chic! Regarde, la bride du corsage cache tout à fait ma vilaine...
-Oh! pardon!»
-
-Interdite, elle rougissait, ne sachant plus que faire, que dire.
-
-«Douce amie, je te présente Gautier Brune dont je t'ai souvent parlé.»
-
-Elle reprit aussitôt son sang-froid.
-
-«Monsieur Brune, c'est vous qui êtes le médecin de Jacques?
-
---Quelquefois, Mademoiselle! Quand il a des rhumes de cerveau, je le
-soigne avec des boules de gomme et quand il est méchant, je le prive de
-dessert.»
-
-Elle sourit, puis embrassa Damien.
-
-«Jacques, demanda-t-elle, comment va Mme Damien?
-
---Un peu mieux, douce amie, depuis hier, mais elle souffre encore.
-
---Ses migraines sont parfois intolérables! dit Gautier.
-
---La pauvre dame!»
-
-Elle avait posé son chapeau sur la cheminée, comme d'habitude, et piqué
-l'épingle dans l'étoffe du mur. Damien sortit, emportant le chapeau. Il
-rentra, un instant plus tard, et tendit à Marguerite un écrin.
-
-«Ma gosse, dit-il, voici une épingle digne de toi. Tu sais que je
-désapprouvais l'autre.»
-
-Elle secoua la tête.
-
-«Vous continuez à me gâter, mon ami! ça finira mal! Je deviendrai comme
-une de ces petites dames que vous n'aimez pas et qui se mettent trop de
-poudre sur le bout du nez.
-
---Il n'y a guère de risque, se dit Gautier. Mais pourquoi donc Jacques
-la trouve-t-il laide?
-
---Douce amie, les pauvres petites dames dont tu parles ne sont plus
-toutes fraîches... N'oublie pas que tu as vingt ans!
-
---Pas pour longtemps, Jacques... jusqu'au dix-sept juin. Je puis donc
-jeter la vieille épingle?
-
---Garde-toi bien de la jeter, Marguerite! Non, non! laisse-la, piquée au
-mur, en souvenir de ta première visite.
-
---Je comprends, Mademoiselle, dit Gautier, que votre robe vous fasse
-plaisir: elle est délicieuse.
-
---Vous savez, Monsieur Brune, c'est Jacques qui l'a choisie. Ce qu'il a
-pu ennuyer la couturière!»
-
-Louis annonça le dîner.
-
-«Gautier, offre ton bras à Marguerite...»
-
-Ils passèrent dans la salle à manger.
-
-Gautier Brune avait l'art de toujours mettre les gens à leur aise, quels
-qu'ils fussent. Il s'en servit, ce soir-là, en causant avec Marguerite
-qui se prit bientôt à rire et bavarder sans contrainte.
-
-Jacques la regardait avec de la joie dans les yeux.
-
-«Sa robe lui va à ravir, pensait-il. Je ne croyais pas que le
-décolletage serait à ce point réussi. Elle a vraiment de l'éclat, cette
-enfant.
-
---Grondez-le, Monsieur Brune, disait Marguerite.
-
---Non, Mademoiselle! Si vous me demandez un service et voulez l'obtenir,
-ne m'appelez plus Monsieur Brune: je m'appelle Gautier.
-
---Mais moi, Monsieur, je ne m'appelle pas Mademoiselle... Mademoiselle,
-ce n'est pas un nom!
-
---Très bien, Marguerite, merci de la permission... Alors, qui faut-il
-gronder?
-
---Lui, dit-elle. Il se moque de moi! oh! gentiment, pas avec son autre
-air... vous savez... Il se moque de moi parce que j'aime le cinéma!
-
---Mon cher, elle ameute la salle quand le maçon tombe de l'échafaudage!
-
---Et puis, parce que j'ai peur d'arriver au théâtre en retard.
-
---Oui, figure-toi! Samedi dernier, grâce à Marguerite, nous avons
-entendu aux Variétés l'acte de «l'enlèvement des housses». Un choeur
-d'ouvreuses jouait cela dans la salle... Fort curieux...
-
---Et voilà comme il me traite, Monsieur... je veux dire, Gautier!
-
---C'est un misérable! Nous le punirons.»
-
-Le dîner fut très cordial.
-
-«Elle a des gestes exquis,» songeait Damien, comme Marguerite se
-penchait pour prendre un fruit et montrait son bras nu.
-
-Puis, s'adressant à ses hôtes:
-
-«Monsieur et Madame, dit-il, que penseriez-vous des Folies-Bergère, pour
-illustrer cette soirée? Le programme est passable, mais nous manquerons
-le cinéma!»
-
-Ils allaient partir. Marguerite et Gautier restèrent un instant seuls
-dans l'antichambre.
-
-«Gautier, dites-moi, murmura Marguerite, vous qui êtes médecin...
-
---Elle dit ça comme elle dirait: vous qui êtes archevêque!
-
---Franchement... notre ami... est-ce qu'il se porte bien? Il n'a pas un
-gros chagrin? Il a quelquefois l'air si triste!
-
---Je lui parlerai bientôt, pensa Gautier... Mais non, Marguerite, je
-vous assure!
-
---On est prêt? demanda Jacques... Partons!
-
---Regarde, dit Marguerite, regarde ma belle épingle à chapeau!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-L'INSTANT TRAGIQUE
-
-
-«Alors, bien sûr, je ne vous dérange pas, mon ami?
-
---Mais non, Marguerite! vous aurais-je dit, hier, de venir causer avec
-moi? Je voulais vous parler.»
-
-La veille, Gautier Brune l'avait rencontrée dans la rue et priée de lui
-rendre visite. Elle arrivait, un peu intimidée, un peu craintive, la
-tête secouée par ce mouvement nerveux que Damien remarquait à leur
-première rencontre.
-
-«Mon cabinet de consultation est moins joli que le bureau de Jacques!
-n'est-ce pas, Marguerite?
-
---Il est sérieux, dit-elle, il est sérieux... Ça doit faire peur,
-quelquefois, aux gens qui sont souffrants. On n'a pas envie de rire,
-ici!
-
---Un mur couleur de chocolat n'est jamais très gai.»
-
-Il alluma une cigarette et reprit:
-
-«Ma petite, vous me demandiez, il y a quelques jours, chez Jacques, si
-notre ami n'était pas malade. Je vous ai répondu aussitôt, mais,
-aujourd'hui que nous ne causons pas entre deux portes et pouvons prendre
-tout notre temps, je tiens à vous parler encore un peu de Jacques.
-
---Oh! je savais bien!
-
---Que saviez-vous, Marguerite?
-
---Je savais bien qu'il était très malade!»
-
-Déjà ses yeux s'obscurcissaient de larmes.
-
-Gautier l'apaisa d'abord, de son mieux, puis, d'une voix très calme,
-très douce, lui apprit que Damien souffrait d'une affection nerveuse
-fort pénible dont on ignorait la cause, qu'il se sentait parfois triste,
-déprimé, agité, sans raison, qu'il restait silencieux ou bavardait des
-heures entières, qu'il guérirait à coup sûr, mais que, certains jours,
-il lui fallait beaucoup de courage, et qu'il en montrait d'ailleurs
-beaucoup, enfin que Marguerite pouvait l'aider utilement, pour peu
-qu'elle sût ne pas s'émouvoir et garder toujours son sang-froid.
-
-«Oui, répondit-elle; oui, mais... quand il a l'air d'avoir peur et que
-ses yeux sont si effrayants?
-
---C'est justement sa maladie, Marguerite, qui lui fait peur. Ça
-l'inquiète, vous comprenez.
-
---Mais alors, vraiment, Gautier, il ne voit pas... il ne voit pas des
-choses?
-
---Comment l'entendez-vous, ma petite?»
-
-Elle réfléchit, rappelant à elle un souvenir.
-
-«Je pensais, dit-elle, à un meunier de chez nous, le père Arsène, un bon
-vieux de soixante-dix ans. Je l'aimais beaucoup; j'allais souvent le
-voir au moulin; il était très gentil, très poli, mais voilà... il
-buvait, le pauvre homme! ah! il buvait! et, quand il avait bu, il voyait
-des choses affreuses: des chiens rouges, des chats rouges, des serpents
-rouges et, une fois, un bouc rouge, debout, qui ressemblait au
-Diable!... et il tremblait!... et il criait! et il demandait pardon! Il
-m'a fait peur, souvent: il me montrait les choses qu'il voyait; il
-voulait que je les voie, moi aussi! «Regarde, Margot! regarde le lapin
-rouge, sous mon lit!» Alors je courais jusqu'à la chapelle et je priais
-bien fort pour le père Arsène... Je me souviens... je me souviens...
-C'est pour ça, Gautier, que je me demandais si, des fois, Jacques voyait
-des choses du même genre; mais lui, c'est impossible puisqu'il ne boit
-pas, au lieu que le père Arsène... Gautier!... vous êtes vraiment
-certain que Jacques guérira?
-
---Ah! certes, Marguerite! autant qu'un médecin peut-être sûr de quelque
-chose.»
-
-Quoi qu'il en eût, Brune se sentit gêné.
-
-«Merci de m'avoir parlé, dit-elle. Je n'oublierai pas.»
-
-Et, néanmoins, il semblait à Gautier qu'elle n'était ni tout à fait
-tranquillisée, ni tout à fait convaincue.
-
-«Quels sont vos projets pour cet après-midi, Marguerite? demanda-t-il.
-Pour ma part, je compte aller voir Mme Damien, dans une heure. Depuis
-quelque temps, elle souffre beaucoup de la tête.
-
---Jacques en a tant de peine! si vous saviez! Souvent, il me parle
-d'elle, et alors je vois son chagrin. Nous avons pris rendez-vous dans
-une heure, mais il faut que j'aille d'abord lui acheter un tricot, des
-mouchoirs, des faux-cols, des chaussettes... Oh! voyez-vous, les hommes,
-ça fait encore plus d'histoires pour s'habiller que nous!--On doit se
-rencontrer ensuite au petit café des Champs-Elysées où l'on boit ces
-saletés américaines. Lui, boit du citron, mais c'est mauvais avec si peu
-de sucre. Moi, je bois de la bière, un bock. Serrez-moi la main,
-Gautier, vous m'avez convaincue et soulagée d'un gros poids sur le
-coeur.»
-
-Elle sortit, laissant Gautier pensif. Il se répétait:
-
-«Ni convaincue, ni même soulagée... ce n'est que partie remise.»
-
-Il décida qu'il rendrait visite à Mme Damien aussitôt et lui parlerait
-de son fils.
-
-Elle était étendue sur une chaise-longue dans sa chambre à coucher,
-rideaux tirés et volets clos, souffrant cruellement.
-
-«C'est intolérable, mon cher Gautier! murmura-t-elle d'une voix éteinte.
-J'ai fait appeler notre ami le docteur Dupray; il viendra dans un
-instant. Je n'en puis plus! je me sens à bout de forces! Non, restez,
-asseyez-vous là et parlez-moi du petit. Comment va-t-il?»
-
-Brune lui répondait doucement.
-
-«Allons, Gautier, reprit-elle, je vois que vous êtes content de lui.
-Croyez-vous qu'il guérira? Oh! je sais: une question absurde... et vous
-êtes trop honnête homme pour y répondre.»
-
-Elle disait encore:
-
-«J'ai si peur, quelquefois! et puis je reprends courage en le trouvant
-lui-même si courageux.»
-
-Gautier craignait de la fatiguer.
-
-«Non, mon ami, je vous assure; restez. Parler de Jacques me fait du
-bien, et puis, il me semble que je ne vous ai jamais assez remercié...
-Penchez-vous un peu, que je vous embrasse. Je m'étonne de votre sagesse,
-Gautier, de votre expérience, de votre habileté. Je vous vois encore en
-culottes courtes! Ne l'oubliez pas: c'est moi qui ai pansé vos premières
-bosses à tous les deux. Que vous étiez donc batailleurs!... Vous savez
-le tenir dans le bon chemin, vous savez le consoler et lui rendre des
-forces... Comment va sa jeune amie? Ce que vous m'avez dit de cette
-enfant me plaît beaucoup. Le rôle que Jacques joue auprès d'elle est
-charmant... Oui, vous avez raison, l'ironie ne lui vaut rien, mais ni sa
-mère, ni ses amis ne sauraient le changer. Il faut une jeune femme pour
-cela... Moi! être choquée! y pensez-vous, Gautier! ce n'est pas de mon
-genre!... Je vous autorise même à le lui dire, si l'occasion se
-présente. Non! pas à Jacques! à Mlle Marguerite, bien entendu... Oh! mon
-ami, que j'ai mal! Ces drogues, oui, je les ai prises: une demi-heure de
-soulagement, à peine. Mettez cet autre coussin sous ma tête, je vous
-prie. Voilà. Merci... La pauvre fille! quelle vie atroce!... Vous ne
-m'aviez pas dit cela... Arrangez-moi ce bandeau, mon petit. J'ai fait
-prendre de la glace... Elle a vingt ans, n'est-ce pas?... vingt ans!...
-Oui, ses cheveux doivent être très beaux... Bien touchant qu'elle
-s'enquière si fidèlement de ma santé!... Jolie, en somme?... Cela doit
-le ravir de la parer un peu, de s'occuper de sa toilette... Tiens! elle
-court les magasins, en ce moment, pour compléter la garde-robe de
-Jacques?... Gentil!... Il a besoin de chemises molles pour l'été; j'ai
-oublié de lui en prendre. Vous pourrez le dire à Mlle Marguerite... Il a
-toujours eu peu d'amis, même tout enfant.--Ce jeune imbécile, le petit
-Brigneux, il ne le voit plus guère, je crois? Pas un méchant garçon,
-mais si peu de chose!... Les restaurants de nuit et ces dames de haut
-vol ne valaient rien à Jacques; ni le monde non plus: il s'y ennuyait
-trop... Dans un bal, il faisait peine! Et puis, à cause de sa taille et
-de sa maigreur, il se sentait ridicule, d'ailleurs à tort, car il
-dansait bien, mais il disait à ses danseuses les pires impertinences...
-Non! vous ne pouvez pas le soigner plus sagement, Gautier; continuez
-sans plus. Enfin vous êtes le meilleur des amis. Il le sait... Le temps
-est beau, n'est-ce pas? Je n'ose ouvrir... Du soleil?... J'en ai bien
-pour quatre ou cinq jours avant de pouvoir sortir... On sonne? J'ai dit
-que je ne recevrais que le docteur Dupray et vous... Si vous rencontrez
-Jacques, inutile de lui dire que j'ai tant souffert, aujourd'hui. Je
-l'attends demain vers midi... Ah! voyez-vous, Gautier! cet enfant!...
-Bonjour, docteur! Non, ça ne va pas. Avec notre jeune ami Brune,
-trouverez-vous à me soulager?»
-
-Les deux médecins causèrent entre haut et bas, dans le fond de la pièce
-sombre, posant de temps en temps une question à Mme Damien qui répondait
-d'une voix très faible.
-
-«Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Brune, dit le docteur
-Dupray, nous ne pouvons la laisser souffrir ainsi.--Madame,
-permettez-moi d'approcher cette lampe, je voudrais voir vos yeux.»
-
-Mme Damien ne répondit pas.
-
-«Je crains de vous éblouir.»
-
-Gautier, qui se trouvait à cet instant près de la fenêtre aux rideaux
-baissés, entendit une sorte de grognement sourd et se retourna. Le
-docteur Dupray se penchait sur le divan. Soudain, il accota la lampe
-contre une chaise.
-
-«Brune, cria-t-il, ouvrez tout grand et venez vite! Venez vite, mon
-enfant! vite!»
-
-Mme Damien était déjà défigurée par une apoplexie commençante. Scène
-tragique à son début, scène sans cris ni grands gestes, où
-s'obscurcissait une âme humaine... bientôt cette âme fut obscurcie.
-
-«Maître, dit Gautier, une heure plus tard, je voudrais avertir son fils.
-Inutile de lui téléphoner: je sais que Jacques n'est pas chez lui.
-
---Vous me retrouverez ici, Brune; je n'ai malheureusement plus besoin de
-vous. Elle vivra, je pense, mais dans quel état la trouverons-nous
-demain! Comment ce pauvre garçon subira-t-il le coup?
-
---Je pars, mon cher maître. J'espère le ramener bientôt.»
-
-Sur le palier, il dit au valet de chambre:
-
-«Si, par hasard, M. Jacques venait, arrangez-vous pour avertir le
-docteur Dupray avant de le laisser entrer chez Madame.»
-
-«Abominable! Abominable! murmurait-il en descendant l'escalier... Où le
-trouverai-je?... Cinq heures vingt... Pourtant, Marguerite m'a bien
-dit... En me dépêchant, je le joindrai peut-être aux Champs-Elysées.»
-
-Quelques minutes plus tard, il sautait à bas d'un taxi, devant la
-nombreuse terrasse dont les tables débordaient de tous côtés.
-
-Le soleil baissait, mais la joie d'un beau jour animait encore l'avenue
-et les groupes pressés des buveurs. Chapeaux fleuris, robes claires,
-bruits de voix, bruits de rires... Gautier cherche des yeux son ami. Il
-l'aperçoit enfin, non loin, attablé près de Marguerite. Soudain, il
-n'ose plus s'approcher.
-
-Damien cause, souriant de façon plus tendre que narquoise, et Marguerite
-sourit aussi. Il y a là de la paix et du bonheur: une douce paresse chez
-l'homme, un peu renversé dans son fauteuil de paille et qui jouit de
-l'heure tiède, un air de sécurité, de confiance dans le regard de la
-jeune femme levé vers le visage de l'amant aimé.
-
-Non, Gautier Brune n'ose pas s'approcher, n'ose pas appeler.
-
-Jacques se tait. Il repose ses yeux sur Marguerite, amicalement,
-amoureusement, le corps détendu, la bouche ravie.
-
-«Qu'ils sont heureux! Allons... il le faut!»
-
-Mais Gautier ne peut former sur ses lèvres les quelques syllabes qui
-attireraient l'attention de Jacques.
-
-«Laurent, dit-il à un garçon, avertissez M. Damien qui est assis à
-gauche de la porte, là, près de cette dame en beige, qu'un de ses amis
-demande à lui parler tout de suite.»
-
-Damien se faufile entre les tables, l'air intrigué.
-
-«Toi! s'écrie-t-il en apercevant Brune.
-
---Viens vite! répondit Gautier d'une voix difficile; viens, suis-moi!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-JOURS SOMBRES
-
-
-«Vraiment, Marguerite, je t'en ai presque voulu de m'avoir laissé seul
-pendant ces trois longs jours. Quand je rentrais chez moi pour quelques
-instants, il m'aurait été si doux de t'y trouver!
-
---Jacques! s'écria-t-elle, j'ai toujours peur de me mêler de ce qui ne
-me regarde pas! Tu es trop bon pour moi, tu fais attention à tant de
-petits détails! Je ne saurais te dire merci comme je voudrais, alors,
-j'essaie seulement de rester à ma place.
-
---Je te comprends mal, mon enfant... Ton ami a du chagrin; il se sent
-plus seul que jamais; pourquoi ne viens-tu pas le consoler un peu?
-
---C'est difficile à expliquer; il faut que tu m'aides, Jacques: il me
-semblait... j'ai cru... Mon chéri, vois-tu, il y a des choses qu'on aime
-mieux garder là, dans le coeur... et une femme comme moi... oui, j'avais
-déjà honte, avant ce grand malheur, de te demander des nouvelles de ta
-mère.
-
---Tu es une sotte! dit-il avec un sourire, après l'avoir embrassée
-tendrement. Ne recommence pas: tu te ferais gronder, ma douce amie.
-
---Et puis, j'avais des nouvelles, deux fois par jour. Oui, j'allais voir
-Gautier; il m'a permis. J'ai été si heureuse, avant-hier, lorsque j'ai
-su que, peut-être, elle pourrait bouger! J'y pensais tout le temps, et
-hier, en sortant de chez notre ami, je pleurais dans la rue, comme une
-bête: il venait de me dire que rien n'était changé. Mon pauvre Jacques!
-ces coups de sang, c'est terrible!
-
---Je t'aime bien, Marguerite.»
-
-Il était très ému et, par hasard, le laissait paraître.--Elle se blottit
-dans ses bras.
-
-«Oui, ma pauvre gosse, lui disait-il à voix basse, nous ne gardons plus
-guère d'espoir, cela durera quelque temps encore, et puis, un jour...»
-
-Elle pleurait contre la poitrine de Jacques.
-
-«Tu as donc tant de chagrin, Marguerite?
-
---Elle était si bonne, Jacques!
-
---Je t'ai souvent parlé d'elle; tu la connais.
-
---Oh! non! je veux dire qu'elle était bonne pour moi aussi.»
-
-Damien regarda le visage de son amie.
-
-«Que veux-tu dire?»
-
-Elle devint très rouge et ne sut répondre. Enfin elle murmura:
-
-«Gautier pourra t'expliquer...»
-
-De nouveau, elle se réfugia contre sa poitrine, passionnément,
-étroitement.
-
-«Que veut-elle dire?...»
-
-Mais Jacques souffrait trop, ce jour-là, pour être cruel: il n'insista
-pas et lui baisa le front.
-
-«Douce amie, reprit-il, un instant plus tard, je vais te quitter et
-passer une heure avec Maman. Reviens demain, nous dînerons ensemble si
-tu veux.»
-
-Comme elle se préparait aussitôt à partir:
-
-«Mais ne t'en va pas tout de suite, dit-il. Regarde, écoute: il pleut.
-C'est même un bel orage. Assieds-toi dans ce fauteuil; je vais te
-chercher un livre pour te distraire et, si tu veux du thé, appelle Louis
-qui t'en préparera. Là... voilà ma petite Marguerite installée. Au
-revoir, chérie.
-
---Tu es trop gentil Jacques.»
-
-En entrant chez Mme Damien, il rencontra le docteur Dupray, sous la
-porte cochère.
-
-«Rien de nouveau; toujours le même état. C'est désolant! Dites-vous, mon
-pauvre gars, que vous avez été un bon fils et que sa vie auprès de vous
-a été heureuse. Ce sont là toutes les consolations que je puis vous
-donner.
-
---Alors, pas le moindre espoir?»
-
-Le vieux médecin eut une moue de fatigue.
-
-«Je n'ai jamais cru beaucoup aux miracles... Que voulez-vous, se
-résigner est aujourd'hui le seul parti à prendre. A votre mère, je ne
-souhaite plus que le repos.
-
---Je vais rester quelques instants avec elle.
-
---Pas trop longtemps, Jacques, je vous en prie. Ah! vous trouverez votre
-ami Brune là-haut. J'ai fait venir une garde, pour ce soir; pendant le
-jour, la femme de chambre suffira. A demain, mon cher enfant.
-
---Au revoir, docteur.»
-
-Il monta.
-
-«Je viens de rencontrer le docteur Dupray, dit-il à Gautier. C'est donc
-fini?... Allons la voir.»
-
-Ils entrèrent dans la chambre de Mme Damien. Jacques s'approcha d'abord
-de sa mère et l'embrassa, mais il revint aussitôt s'asseoir auprès de
-son ami qui avait pris un livre sur la table et faisait semblant de
-lire.
-
-«Quelle abomination! disait Jacques, tout bas; elle est immobile, elle
-est vivante, elle n'entend rien, ses yeux sont ouverts pour ne rien
-voir! Quelle abomination! Maman qui aimait tant la vie, les formes, les
-couleurs, la musique... Hier, avant-hier, j'étais encore trop abruti par
-le choc. Je ne sens toute l'horreur de la chose qu'aujourd'hui...
-Parlons d'elle, veux-tu?»
-
-Gautier posa le livre. Ses paupières étaient rouges; il ne s'en cachait
-pas.
-
-«Ma vieille amie, murmura-t-il; ma vieille amie... Oui, parlons d'elle.»
-
-Ils restèrent assis, côte à côte, dans la grande chambre mal éclairée,
-attristée encore par l'averse qui battait les vitres. Ils causèrent
-d'une voix sourde, sur un ton calme, sans faire de gestes, et Mme
-Damien, très droite dans son fauteuil, vêtue d'une robe violette, une
-couverture de voyage posée sur ses genoux, les regardait avec de grands
-yeux indifférents.
-
-Ils se contèrent l'un à l'autre des moments de sa vie qu'ils
-connaissaient tous deux, qu'il leur était doux de rappeler.
-
-«Elle m'émerveillait souvent, dit Gautier, par sa générosité d'esprit,
-par la largeur de ses vues. Tiens, par exemple: elle me demandait
-toujours des nouvelles de Marguerite.
-
---Comment! elle savait que...
-
---Je lui avais fait part de ta liaison, tout au début, car j'en pensais
-déjà le plus grand bien. La dernière fois que j'ai causé avec elle, le
-jour même de son attaque, elle me priait, très simplement, de cet air
-noble et familier que nous aimions tant, de dire à ta petite amie
-combien elle lui portait d'intérêt...
-
---Maman chérie!...
-
---Et, pour ne point te gêner, elle me laissait entendre que ce message
-ne t'était pas destiné.
-
---Voilà donc la raison... murmura Damien.
-
---Marguerite venait chez moi, deux fois par jour, depuis l'accident;
-elle ne voulait pas te déranger, mais elle quêtait anxieusement des
-nouvelles. Quand je lui ai dit ce que ta mère m'avait prié de lui
-transmettre, la pauvre fille a réagi avec une violence qui, sur le
-moment, m'a effrayé. «Mme Damien! s'écriait-elle en pleurant; Mme
-Damien!... un message pour moi!... Répétez-le, Gautier! Non, ce n'est
-pas vrai! c'est pas possible! Il y a trop de bonnes gens sur la terre!»
-Elle ne voulait pas y croire.
-
---Maman a toujours été ainsi; elle donnait aux valeurs morales un
-classement qui lui était propre et qui choquait bien des personnes. Nous
-avons ri plus d'une fois de la figure épouvantée que prenaient certaines
-vieilles cousines de province.
-
---Quand mes parents sont morts, dit Gautier, c'est elle, en somme, qui
-les a remplacés. Ah! qu'elle a finement combattu l'influence de mon
-brave homme d'oncle qui ne songeait qu'à me faire fabriquer du chocolat
-à sa suite! «Mme Damien, disait-il, c'est une femme comme il n'y en a
-pas deux. Vois-tu, mon garçon, elle voudrait que je m'engage, demain, à
-la Légion ou que j'entre au couvent, qu'elle y réussirait je pense.» Il
-avait peur d'elle, un peu, mais il l'estimait très haut. Oui, c'est
-grâce à ta mère que j'ai pu attendre, réfléchir et choisir.
-
---Tu te souviens du petit mur, à la campagne?
-
---Ah! que je le sautais vite quand j'entendais, chez vous, une voix
-crier: «Gautier! le goûter est servi!»
-
---Elle avait ses heures de sévérité, mais je ne sais comment
-l'expliquer... sa rudesse d'accent gardait quelque chose de si noble...
-c'était un coup d'éperon, sans la blessure. Et comme elle nous a
-soignés, tous les deux!
-
---Je ne t'ai demandé aucune nouvelle de toi-même, mon petit. Depuis
-trois jours, est-ce que?... Tu as les traits tirés, mais cela
-s'explique.
-
---De très mauvaises nuits, très pénibles. Quant au reste: rien,
-heureusement.
-
---A ce propos, dit Gautier, fais attention. J'ai été surpris de voir
-avec quel bon sens tranquille Marguerite accueillait mes explications
-médicales; néanmoins, elle est impressionnable à un point que
-j'ignorais. Cache-lui bien ce que tu nommes: le reste. Elle t'aime: je
-craindrais une réaction trop violente.
-
---Le reste... Dis-moi, Gautier, maintenant que Maman ne peut plus me
-secourir, il faudra tout de même que je m'en tire, du reste...
-puisqu'elle le voulait!
-
---Il le faudra, Jacques: elle le voulait avec une telle énergie! elle ne
-pensait plus qu'à cela.
-
---Oui, elle pensait à moi tout le long du jour. Elle me voyait, dans
-l'avenir, tel que je ne serai jamais.
-
---Tel que tu seras, répondit Gautier.
-
---Oh! tel que je tâcherai d'être... et c'est déjà beaucoup dire.»
-
-Mais Gautier répéta encore:
-
-«Tel que tu seras.»
-
-Ils continuèrent de causer.
-
-«Je dois rentrer, dit Gautier. Bien entendu, je dînerai chez toi, ce
-soir. Que vas-tu faire?
-
---Je voudrais rester encore un peu, dit Jacques. J'aimerais...»
-
-Il hésita.
-
-«J'aimerais être seul avec elle, quelques instants.
-
---Sincèrement, Jacques, cela ne te vaut rien. Rentre chez toi!
-
---Je t'en supplie, Gautier! J'en ai besoin... Si tu passes à la maison,
-tu pourrais monter.
-
---Pourquoi donc?
-
---Il pleut à verse. Marguerite n'est peut-être pas encore partie, car
-jamais elle ne prendrait une voiture. Mets-la toi-même dans un taxi.
-
---En tous cas, Jacques, à ce soir.»
-
-Sur le pas de la porte, il se retourna; il voyait Mme Damien, Jacques,
-la chambre sombre, il entendait la pluie harcelante et les plaintes
-lugubres d'un vent d'orage...
-
-«Pas trop longtemps, n'est-ce pas, Jacques? Tu me l'as promis.»
-
-Assis à l'autre bout de la pièce, Damien ne quittait plus sa mère des
-yeux.
-
-«Pas trop longtemps, murmura-t-il... Un peu.»
-
-Et, devant cette statue vivante qui le regardait mais, sans doute, ne le
-voyait pas, il disait, il redisait:
-
-«Je t'aime, Maman! je t'aime, Maman chérie!»
-
-Soudain, un souvenir vint le troubler. Il s'imaginait dans son bureau,
-devant une autre statue immobile qui le regardait et qui, peut-être, ne
-le voyait pas... Oh! cette pluie qui battait les vitres sans répit! oh!
-ces gémissements du vent, si lamentables!
-
-Il alla s'asseoir plus près de sa mère; il eût désiré s'asseoir à ses
-pieds mêmes, poser sa tête sur les genoux raidis; il n'osait pas. Il se
-rapprocha encore, lentement; il s'accroupit près du fauteuil:
-
-«Maman, protège-moi!» dit-il.
-
-Enfin Jacques s'assit aux pieds de sa mère, comme il voulait, tout près;
-contre les genoux de sa mère, il appuya sa tête et ne bougea plus,
-balbutiant parfois de vagues choses, écoutant passer les minutes, sourd
-désormais au bruit du vent et de la pluie, ne pensant à rien, paisible,
-protégé.
-
-Une demi-heure plus tard, il se leva et sortit après avoir appelé la
-femme de chambre.
-
-Comme il rentrait dans son bureau, il y trouva Gautier.
-
-«Tiens! que fais-tu là? dit-il; je te croyais chez toi!»
-
-Gautier répondit à voix basse:
-
-«En passant, je suis monté pour dire bonjour à Marguerite; tu m'avais
-prié de la mettre en voiture. Je l'ai surprise, couchée à terre,
-évanouie devant ton Christ. Pendant tout le temps que nous avons été
-chez ta mère, elle priait ici, sans arrêt, à genoux. Son état m'a paru
-inquiétant; l'émotion l'avait brisée. Je l'ai grondée d'importance! Et
-puis, je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle, ce soir. Je suis
-resté et l'ai priée de se coucher. Elle s'est assoupie presque aussitôt.
-Elle dort. Nous pourrons, je pense, la réveiller pour dîner.
-
---Oh! la pauvre fille! dit Jacques. Comme tu as bien fait de la retenir!
-Viens dans le salon, veux-tu? de ce côté, la cloison est si mince!»
-
-Gautier avait l'air préoccupé.
-
-«Quelle singulière enfant!» lui dit Jacques, un peu désorienté par la
-nouvelle.
-
-Et Gautier, sans lui répondre, grognait entre ses dents:
-
-«Cette gosse... cette gosse...»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-DEVANT LA MORTE
-
-
-Le samedi suivant, Mme Damien eut une seconde attaque et succomba.
-Debout devant le lit de la morte, Jacques, Gautier Brune et le docteur
-Dupray contemplaient cette forme blanche, couchée sous le drap blanc.
-Quelques roses couleur d'ambre, quelques roses d'un rouge profond
-étaient posées sur l'oreiller.
-
-«Vous n'avez plus que peu d'heures à rester auprès d'elle, mes amis, dit
-le docteur Dupray. Il est minuit passé; je vous laisse. Jacques, ne vous
-fatiguez pas trop.»
-
-Il sortit, après avoir jeté sur Mme Damien un dernier, très long regard.
-
-Jacques s'appuyait au mur. Il vacillait un peu et, visiblement, faisait
-effort pour ne pas tomber. Sa figure pâle et nue aux yeux bleus pleins
-de larmes, aux traits tirés, prenait un air tragique. Depuis la veille,
-il se sentait malade et sa nuit avait été si mauvaise que, dès l'aube,
-Marguerite, effrayée, téléphonait à Gautier Brune. Quelques instants
-plus tard, un message du docteur Dupray annonçait aux deux amis la mort
-de Mme Damien. Ils étaient accourus aussitôt.
-
-Journée affreuse, coupée par ces obligations, par ces petits devoirs si
-durs à remplir et qui semblent insulter à la douleur, soirée affreuse,
-nuit plus affreuse encore... Jacques était à bout de forces.
-
-«Mon petit, tu ne tiens vraiment plus sur tes pieds, dit Gautier.
-Allonge-toi; tâche de dormir. Je te réveillerai au matin. Voyons! je
-t'en supplie!
-
---Tu as raison; la machine fonctionne mal,» dit Damien avec un sourire
-triste.
-
-Il baisa la main de sa mère, puis se jeta sur la chaise-longue et ne
-bougea plus.
-
-Gautier Brune veillait... Un murmure... Il s'approcha de Jacques et
-entendit des paroles sourdes, brouillées, confuses:
-
-«Gautier, j'ai dit qu'on apporte... Gautier, j'ai dit qu'on apporte...»
-
-Mais la fatigue eut le dessus: Damien fut pris par le sommeil. Gautier
-s'était assis dans un fauteuil; deux lampes voilées éclairaient
-faiblement la pièce; une vague senteur de roses flottait. Sur son grand
-lit à colonnes, Mme Damien dormait; sur la chaise-longue, son fils
-dormait aussi. Le suaire livide, les roses pourpres, presque noires, les
-roses d'ambre, si vivantes... Gautier Brune voyait tout cela.
-
-«Sa mère me l'a confié, pensait-il; je dois le guérir. Où en
-sommes-nous?... Comment perpétuer cette influence disparue? Il se livre
-à moi en toute honnêteté et de tout coeur, oui, mais jamais mon autorité
-ne sera suffisante pour l'émouvoir fortement, par quelques paroles
-nobles et dures, comme faisait Mme Damien. Et puis, je n'aurais pas
-l'accent! Elle savait tenir son fils; moi, je reste le camarade qu'on a
-connu depuis l'enfance: je ne puis employer que la persuasion ou la
-prière. Un ordre de moi serait-il même accepté? Pourtant... certains
-jours... peut-être.--Son travail, qui l'ennuie souvent, est aussi un
-bénéfice. Lorsqu'il passe de longues heures au musée pour préparer une
-exposition, il a d'ordinaire des soirées tranquilles.--Enfin,
-Marguerite... le pauvre garçon se réfugie dans ses bras sans penser à
-grand'chose, mais elle?... des scrupules religieux?... pour le moment,
-je ne crois pas... Ah! cette enfant! que me cache-t-elle, qu'elle n'ose
-ou ne veut pas dire? J'aimerais que Jacques l'emmenât un peu à la
-campagne; cela leur ferait du bien à tous les deux; à lui, sûrement... à
-elle? peut-on savoir?... ils s'aiment!--Et comme il a changé depuis
-qu'il la connaît! Il cabotine moins, il n'a plus, en causant, ces traits
-d'ironie facile et brillante qui exaspéraient sa mère. Marguerite lui a
-enseigné la douceur. Souvent, il devenait cruel, sans presque le savoir;
-il taquinait ses camarades, ses maîtresses, jusqu'à la torture, et leur
-imposait, par l'éclat de son langage, par son accent, par sa figure
-même, par son regard qu'il rendait dur ou séduisant, sardonique ou naïf
-et tendre, à volonté.»
-
-Gautier tourna les yeux vers son ami sommeillant.
-
-«Mon petit, te souviens-tu de ce que tu étais, il y a quelques mois? Tu
-savais aimer, tu ne savais pas encore souffrir... Cela s'apprend!... Tu
-parlais surtout, tu parlais bien, tu parlais beaucoup. Lorsque tu es
-tombé malade, tu m'as effrayé plus d'une fois: à t'écouter faire le
-récit de ton épouvante et t'en plaindre, on eût vraiment dit que tu en
-étais fier! Un soldat ne raconte pas mieux ses campagnes!--Ta mère
-soupçonnait cela: «Je ne voudrais pas, me disait-elle, un soir, que
-Jacques se vantât d'être malade.» Mon pauvre ami! ce temps est passé
-depuis la découverte que tu as faite en causant avec un vieux clown,
-depuis que tu as eu honte de ta maladie parce qu'il t'avait fallu la
-regarder en face. Ah! oui, je dois l'avouer! Jacques, tu t'es montré
-courageux! Tu sais maintenant qu'il y a des gens qui crèvent de douleur
-et qui gueulent à fendre l'âme et qui n'en sont pas plus fiers pour ça!
-Tu sais souffrir comme il convient que l'on souffre: pour soi.»
-
-Gautier tourna les yeux vers Mme Damien. Une rose pourpre s'était déjà
-tout effeuillée le long de sa joue.
-
-«Jacques a vécu des heures abominables lorsqu'il tenait compagnie à sa
-mère, durant cette dernière semaine. «Tenir compagnie» à une femme dont
-l'esprit est absent! Ah! certes, il ne jouait pas un rôle!--Trois
-heures, tous les jours!... Je n'ai pas pu l'en empêcher. «Tu ne me
-convaincras pas, répétait-il. Je veux la voir encore!... Bientôt, elle
-ne sera plus là, mon petit Gautier.» Il se vante parfois de ce qu'il
-fait, mais de ces trois heures quotidiennes de supplice, parle-t-il
-jamais, fût-ce à lui-même?--Et la simplicité de son accent quand il me
-disait, avec des larmes dans la voix: «C'est encore un peu Maman, bien
-qu'elle reste immobile et muette. Je lui caresse les mains, je lisse ses
-bandeaux, je pose ma tête sur ses genoux, je la regarde... elle est si
-belle, Gautier!... Gautier, laisse-moi rester ici.» J'ai fini par céder.
-Ai-je eu tort?
-
-«Mais demain, après-demain, les jours suivants, comment supportera-t-il
-de ne plus la voir? Va-t-il se remettre à cabotiner, comme jadis? Pour
-croire qu'il a du courage, fera-t-il les gestes de l'homme courageux, ou
-bien aura-t-il son âme?... Et durant le temps où l'idole le harcèle,
-quel sera son refuge?... Marguerite... il ne faut pas qu'elle se
-doute... non, cela serait indigne de Jacques. Quand je l'ai relevée,
-évanouie, après sa longue prière, quand elle a ouvert les yeux, quand
-elle m'a regardé, j'ai senti que j'avais déjà vu cette même expression,
-sur un autre visage. Il y a deux mois... la petite lingère de Brest,
-dans la salle IV, au fond, près de la fenêtre... Léonie... Léonie... Je
-ne me souviens pas de son autre nom. Qu'est-elle devenue?... Ah! Léonie
-Kerdanet... Pourtant, il a grand besoin de Marguerite, et il sait
-qu'elle l'aime! Mon pauvre Jacques! tu vas souffrir encore!--Enfin la
-terrible tentation de s'abandonner, de se confier, de vider son âme!
-«Nous serons deux pour lutter contre l'idole...» Il est plus simple de
-penser ainsi!... A-t-il la force de penser autrement? Si mes craintes au
-sujet de Marguerite ne sont pas vaines, un nouveau problème se posera
-pour Jacques... et qu'il faudra résoudre.--J'en reviens toujours là:
-sera-t-il un héros, comme il rêvait d'être, alors que nous portions des
-culottes courtes et que moi, je m'intéressais à la mécanique? Il n'a pas
-changé: il rêve de même.»
-
-Et Gautier songe à deux vers de Baudelaire que Jacques se répète
-souvent:
-
- «Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
- «Comme un divin remède à nos impuretés.
-
-«Ce qu'il y a d'impur en lui, c'est la double nature que des troubles
-nerveux lui imposent; ce qu'il y a d'impur en Marguerite, le sais-je?...
-ce n'est certainement pas, pauvre fille, son ancienne prostitution! Un
-esprit impur les habite l'un et l'autre; pour hanter Jacques, il a pris
-la forme compliquée d'un pantin de bois roux qui représente l'ennemi;
-quelle forme simple prendra-t-il pour tenir de près l'âme simple et
-tendre de Marguerite?»
-
-Gautier tressaille: il revoit le regard de la jeune femme, ce regard qui
-lui était connu.
-
-«Oui, Léonie Kerdanet, au fond de la salle IV, près de la fenêtre...
-A-t-elle assez souffert, la malheureuse!... Allons! je déraisonne!»
-
-Les premières lueurs du jour se révélaient depuis quelque temps dans la
-transparence des rideaux. Bientôt, ce fut le matin. On frappa
-discrètement à la porte. Gautier alla ouvrir. C'était le valet de
-chambre de Jacques, tenant un paquet roulé dans une étoffe. On échangea
-quelques paroles murmurées:
-
-«Monsieur m'avait fait dire de l'apporter, Monsieur le docteur, et voici
-le courrier, avec une lettre laissée chez le concierge.
-
---Merci, mon brave Louis.
-
---Et M. Damien, comment va-t-il?
-
---Très courageux, mais bien fatigué.
-
---Les obsèques?
-
---Demain à midi.
-
---Ah! Monsieur Brune! c'est un terrible coup du sort!
-
---Désolant! mon brave Louis!»
-
-Ayant reconnu l'objet au toucher, Gautier Brune déplia l'étoffe, il
-appuya le grand Christ en ivoire à la tête du lit de la morte, puis il
-posa les lettres sur un guéridon, près de Damien.
-
-«Je puis le réveiller,» pensa-t-il.
-
-Et, touchant le front de son ami, il dit à voix basse:
-
-«Jacques, remplace-moi auprès de ta mère.»
-
-Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se frotta les paupières comme
-un enfant et, soudain, reconnut son malheur.
-
-«J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, ajouta Gautier. Je rentre
-chez moi pour me changer. Je reviendrai, sans faute, dans une heure.»
-
-Jacques resta quelques instants immobile, après le départ de son ami. Il
-se sentait stupéfait, hébété.
-
-«Elle est morte! se disait-il, Maman chérie est morte!»
-
-Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de son courrier. L'une
-d'elles le surprit par une écriture instable, en complet désarroi.
-
- «Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite,
-
- «J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi
- aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais
- on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et
- maintenant, voilà, madame votre mère est morte; il n'y a plus qu'à
- prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon
- coeur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable,
- déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin; seulement, il faut me
- pardonner de vous écrire: je n'ai pas pu résister. De loin, je vous
- vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a
- dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh!
- Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que
- madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de
- bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours
- bonne pour les pauvres gens!
-
- «Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de
- moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout.
- Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée: Mme
- Damien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi.
- Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité.
-
- «Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais
- vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en
- somme, Jacques, c'était pas impossible: si, par exemple, elle avait
- fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail
- de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu
- m'expliquer de bien soigner la chose... Alors, je l'aurais vue!
-
- «Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez
- beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce
- pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le
- temps; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur
- comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez
- vous; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une
- espèce de chagrin.
-
- «Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et
- je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être
- moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter
- au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est
- dit, un petit moment: «Non, je n'en veux pas à Marguerite!» et ça,
- Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu.
-
- «Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en
- a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière,
- Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien.--Est-ce que
- vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le
- col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu.--Je vais
- aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et Mme Honoré,
- mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une
- colonne, je vous promets.
-
- «Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien
- reconnaissante:
-
- «MARGUERITE DUMONT.»
-
-Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. Une heure plus tard, il
-la tendit à Gautier Brune qui rentrait.
-
-«Tu donneras, dit-il, une photographie de Maman à Marguerite, la
-première fois que tu la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le
-second tiroir de gauche de mon bureau.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-LE DIABLE EN PERSONNE
-
-
-L'épreuve fut terrible et Jacques dut s'aliter bientôt, moulu de
-douleur, les nerfs brisés. Tout se changeait pour lui en souffrance: une
-lecture, une causerie, l'éclat du jour. Il ne supportait ni le bruit
-d'une porte qui se ferme, ni le bruit montant de la rue, ni le bruit,
-même étouffé, des voix. Toute attention amicale le harcelait, mais la
-solitude l'affolait encore davantage. Quand il dormait, ses nuits,
-nourries de cauchemars, ne lui procuraient aucun repos; le plus souvent,
-il ne dormait pas, et c'était pire.
-
-Pendant plusieurs semaines, Brune fut très inquiet. Il installa
-Marguerite auprès de son ami qui, sans cesse, la réclamait; elle ne
-tarda pas à se révéler garde-malade excellente. Rien ne la fatiguait,
-rien ne la rebutait, elle soignait Damien avec un dévouement à la fois
-raisonnable et farouche dont on put apprécier l'effet, car une potion
-offerte de sa main était souvent acceptée de bonne grâce, au lieu que
-Jacques l'eût obstinément écartée d'un geste las, proposée par quelqu'un
-d'autre. Elle savait enfin se faire obéir, et ce malade difficile qui,
-pour la moindre contrariété, se laissait aller à des colères d'enfant, à
-des crises de désespoir, se surveillait devant elle ou, pris en faute,
-suppliait d'un air honteux qu'on l'excusât.
-
-Un soir, enfin, Gautier Brune qui sortait de chez son ami, croisa, dans
-l'antichambre, Marguerite chargée d'un plateau de thé.
-
-«Marguerite, lui dit-il, j'ai une nouvelle importante à vous annoncer:
-je crois pouvoir dire, et le docteur Dupray qui est venu ce matin est
-tout à fait de mon avis, que Jacques entrera bientôt en convalescence.
-Cela me permet, ma petite, de vous remercier, de notre part à tous, pour
-vos soins. Quant à moi, je n'ai jamais vu de garde-malade aussi
-parfaite. Vous avez montré un très beau dévouement: vous aviez besoin
-non seulement de courage, mais aussi d'une patience peu commune, car
-notre cher client n'est pas commode tous les jours!»
-
-Elle avait posé le plateau sur une table; elle se tenait debout devant
-Brune et pleurait, sans aucun geste, paisiblement; puis elle joignit les
-mains et murmura:
-
-«Oh! Gautier!... Dieu soit béni! Ai-je assez prié pour cela! Les soins
-que je lui ai donnés, toute femme avec une bonne santé pouvait en faire
-autant; mais j'ai prié, Gautier! j'ai prié pour que l'horrible chose ne
-continue pas. J'ai prié sans cesse! Quand je ne le veillais pas, je me
-relevais, la nuit, pour prier... et voilà, maintenant, qu'il est guéri,
-que vous me le dites... C'est la miséricorde de Dieu!»
-
-Ses yeux brillaient dans les larmes, son coeur battait, sa voix, plus
-pathétique d'être tenue plus sourde, l'exprimait tout entière.
-
-«Marguerite, dit Gautier, servez-vous d'un prétexte quelconque et venez
-demain chez moi. J'ai à vous parler sérieusement, non point de notre
-ami, mais de vous-même. Il faut que vous vous soigniez, mon enfant. Vous
-êtes lasse, vous vous sentiez déjà si nerveuse! vous avez besoin d'un
-grand repos.»
-
-Elle n'écouta que ses premières paroles.
-
-«Justement, demain, je puis: je lui ai promis de sortir. Oh! moi aussi,
-Gautier, j'ai bien des choses à vous raconter! des choses que je n'osais
-pas, que je ne voulais pas dire... j'avais peur! mais, demain, je vous
-dirai tout, tout ce que je soupçonnais, tout ce que je sais, tout ce que
-j'ai vu. Et vous ne vous moquerez pas, n'est-ce pas, Gautier?»
-
-Elle lui prit fiévreusement la main et, la serrant entre les siennes,
-demanda encore d'une voix passionnée:
-
-«Jacques est bien guéri? dites, Gautier?
-
---Quelques semaines à la campagne et il n'y paraîtra plus, ma petite. À
-demain, vers trois heures, si vous voulez.
-
---Trois heures... j'y serai.»
-
-En vérité, Brune était tout à fait désolé de l'état de Marguerite.
-Depuis quelques semaines, il remarquait en elle une nervosité effrayante
-qu'elle dominait, tant que Jacques avait besoin de ses soins, mais qui,
-à des moments où nul devoir particulier ne la requérait, lui
-bouleversait l'âme étrangement: le regard halluciné perdait sa douceur,
-les gestes brusques, cassants, n'avaient plus ni jeunesse, ni grâce, et,
-cependant, au moindre appel de son malade elle se ressaisissait.
-
-Elle était dans un de ses mauvais jours quand Brune la vit entrer, le
-lendemain, chez lui.--Toujours ce tic singulier, tracassant, qui lui
-secouait la tête, toujours ces gestes secs, ce regard étrange, perdu
-comme en une extase.
-
-«Asseyez-vous, Marguerite.»
-
-Mais elle resta debout et, dès que Valérie fut sortie de la pièce,
-déclara d'une voix très calme qui contrastait avec son apparente
-agitation:
-
-«Gautier! je vous en veux de n'avoir pas eu confiance en moi. Pourquoi
-mentir, Gautier? cela m'étonne de vous. Pourquoi m'affirmer que Jacques
-n'était vraiment pas malade quand il semblait si souvent effrayé? Plus
-tard, oui, vous avez avoué, quand il a dû se coucher pour son... comment
-dites-vous?... asthénie nerveuse, mais avant, il était peut-être plus
-malade encore, (vous le saviez, j'en suis sûre), et vous ne disiez rien,
-ou bien: «il a besoin de se reposer,» comme pour moi!
-
---Ne restez pas debout, Marguerite, dit Gautier d'un ton sec;
-asseyez-vous, et tâchez de vous expliquer plus clairement.
-
---Je l'avais deviné... je l'avais deviné! murmurait-elle.
-
---Vous avez deviné quoi?»
-
-A partir de cet instant, Marguerite commença de perdre pied et ne
-recouvra plus son sang-froid tant que dura leur entretien. Elle
-demeurait immobile dans le fauteuil où Gautier l'avait priée de
-s'asseoir, mais sa voix prenait un accent tragique, épouvanté, qui
-s'exprimait par des gémissements, des plaintes, tout bas, en confidence,
-tandis que ses grands yeux fixes brûlaient intérieurement.
-
-«Je vais vous dire, Gautier!... Ne vous fâchez pas! ne vous moquez pas!
-c'est trop sérieux... Je l'aimais; chaque fois que je le vois, je l'aime
-davantage; c'est pour cela que je l'ai compris. Il est doux, il est bon,
-il souffre tant! J'ai voulu savoir la raison... Ah! vous ne pouvez
-deviner ce que j'étais, lorsqu'il m'a fait signe, un soir, de venir près
-de lui, sur un banc... Je me sentais si fatiguée! si malheureuse! et je
-me perdais, Gautier!... Il s'est trouvé là, juste au moment où je me
-perdais pour toujours. Ah! dès le lendemain, j'ai compris que je
-l'aimerais, que je l'aimerais de tout moi-même, qu'il n'avait qu'à
-donner un ordre pour que j'obéisse! Sa voix n'est jamais dure: un ordre
-donné par lui, c'est une phrase polie, gentille, c'est une prière. On
-regrette seulement de n'avoir pas fait ce qu'il disait avant qu'il ne
-l'ait dit... Puis, du temps a passé, et, un jour, j'ai bien vu qu'il
-avait peur... Pourquoi avait-il peur? Je le regardais, je le
-surveillais, mais je causais tout de même, je riais, pour qu'il ne se
-doute de rien.--D'abord, j'ai remarqué qu'il avait peur surtout dans son
-bureau. Il devenait nerveux, quelquefois, il ne répondait pas à une
-question, ou il répondait comme quand on pense à autre chose; il lui
-venait une expression que je ne connaissais pas, une expression qui a
-l'air de dire: «oh! que j'ai mal!» et il tournait alors les yeux vers un
-coin de la pièce, toujours le même. Moi aussi, je tournais les yeux et
-je ne voyais, dans ce coin, rien d'autre qu'un pantin de bois accroché
-au mur.--Un soir... j'aurais dû me taire... je lui ai demandé ce
-qu'était ce pantin de bois. Il a pâli tout de suite, comme s'il allait
-s'évanouir, et puis il s'est remis à parler, très vite, à s'agiter; le
-sang lui montait à la tête; il parlait, il parlait! il racontait des
-histoires à propos d'une idole envoyée d'Amérique, il disait qu'il y
-tenait beaucoup, à cette idole, mais que, plus tard, il la brûlerait,
-que nous ferions un grand feu de joie, que nous danserions autour en
-chantant... et encore d'autres paroles sans aucun sens; puis il a voulu
-sortir, me conduire au théâtre, mais il n'était plus le même. Moi,
-j'avais du chagrin, parce que je ne devinais pas d'où venait son
-chagrin, et c'est bien dur, Gautier, de rester comme une pauvre sotte,
-sans rien faire, à ces moments-là.--Enfin, une nuit, peu de temps avant
-la mort de Mme Damien, je l'ai entendu qui se levait doucement et
-passait dans son bureau. Il avait mis ce vêtement bleu qui est toujours
-sur une chaise, près du lit; un instant plus tard, il allumait une
-cigarette. La porte restait entr'ouverte; Jacques marchait de long en
-large. Je l'ai cru malade. Tout doucement, je me suis levée aussi et je
-l'ai vu qui marchait encore, éclairé par la lampe du bureau... Je n'ai
-rien dit, parce que les somnambules, n'est-ce pas, Gautier? c'est comme
-ça: ils se promènent, ils sont endormis et il ne faut pas les
-réveiller.--Mais il n'était pas somnambule, car, tout à coup, il s'est
-mis à parler...
-
-«Ah! Gautier, que je tremblais fort!... Il ne criait pas, il parlait
-même à voix basse... on sentait bien qu'il avait peur. Il parlait à
-l'idole! oui, à ce pantin de bois accroché contre le mur! Mon ami, cela
-faisait pitié! Il lui parlait comme les enfants parlent à leurs poupées,
-je veux dire comme à une personne vivante: il l'accusait de le torturer,
-de l'empêcher de dormir, de le secouer, la nuit, en entrant dans ses
-rêves; et puis, il racontait qu'il avait vu une pomme sur le pied de son
-lit, une pomme qui riait, et que la pomme était très effrayante, mais
-qu'il l'aimait mieux que l'idole... une pomme, Gautier! il a dit une
-pomme!
-
-«Il fumait des cigarettes et se promenait toujours, et moi, j'écoutais,
-pas, je vous assure, par indiscrétion, oh! non! mais il me venait une
-idée, une espèce de souvenir. Je me rappelais le père Arsène, le vieux
-meunier de chez nous qui buvait tant et qui voyait un serpent rouge, un
-lapin rouge, des grenouilles rouges sous son lit. Jacques parlait comme
-le meunier, avec d'autres mots et des phrases dites autrement, bien
-entendu, mais c'était tout à fait la même chose...
-
-«J'écoutais... il a baissé la voix encore et j'ai entendu qu'il
-murmurait: «Tu m'empêches aussi de prier! Tu te mets en travers de mes
-prières! tu te grattes la jambe quand je prie! tu danses quand je prie,
-tu fais le clown, comme... (il a dit le nom du clown, un nom anglais),
-et tu changes la place des mots de ma prière...»
-
-«Voilà, je crois, Gautier, ce qui m'a aidée à comprendre. Oui, j'ai
-compris, tout à coup, que Jacques était possédé du Diable, que le Diable
-entrait dans cette méchante idole pour faire peur à Jacques et que
-Jacques ne pouvait pas s'en débarrasser, qu'il souffrait à la façon du
-père Arsène, et qu'un jour, il verrait un bouc rouge, dressé sur ses
-pattes!--Son idole, c'est le Diable, déjà! c'est le bouc rouge!
-
-«Depuis, ça continue, Gautier, plus ou moins, mais ça continue tout de
-même, et voyez-vous, mon ami, c'est horrible! Arsène, le meunier, eh
-bien, il se saoulait, la visite du Diable venait comme une punition;
-mais Jacques qui est si bon, si doux et qui ne boit guère que de l'eau,
-mon Dieu! de quel péché le punit-on et pourquoi ne peut-il plus prier?
-Alors j'ai pensé que c'est peut-être à cause de moi qu'il est puni,
-parce qu'en somme, n'est-ce pas, Gautier? je l'entretiens dans son péché
-en l'aimant, et lorsque j'ai eu cette idée, c'est moi qui ai commencé à
-prendre peur. Oh! Gautier! vivre si près du Diable, le savoir toujours
-là, tout à côté; se dire, la nuit: «le Diable est derrière cette porte!»
-c'est presque l'entendre! c'est presque le voir! Quelquefois, j'ose à
-peine entrer dans le lit de Jacques: je pense... (pardon de vous dire
-ces vilaines choses)... je pense: «le Diable me surveille: il regarde
-par le trou de la serrure, il profitera de notre péché, il sera plus
-fort, ensuite, pour torturer Jacques!...» Ah!... il y a des moments où
-je crierais tout haut, tant je souffre!... Et enfin, je sais qu'un jour,
-ce sera moi qui serai punie, moi qui le mérite pour tout ce que j'ai
-fait avant d'aimer Jacques... avant... Mais alors, je deviendrai
-folle... folle!... j'ai vu des gens fous... Et Jacques aura du chagrin,
-encore.»
-
-Gautier n'a pas prononcé un seul mot, durant toute cette confession, n'a
-pas fait un seul geste; maintenant, Marguerite, les mains croisées,
-attend une réponse.
-
-«Il faut, lui dit Gautier, que vous vous reposiez, que vous vous
-sépariez de lui, quelque temps.»
-
-Stupéfaction du jeune visage...
-
-«Mais...»
-
-Comment Gautier n'a-t-il pas deviné le mot que ses lèvres ébauchent?
-
-«Mais... je l'aime!
-
---Tous les deux, vous avez besoin de repos; vous êtes brisés.
-
---Mais je l'aime!»
-
-Elle n'a rien d'autre à dire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-L'INVITATION AU VOYAGE
-
-
-Les jours suivants, elle ne voulut rien entendre, rien comprendre. Elle
-se tenait à ces simples mots: «Je l'aime.» Elle était butée. D'autre
-part, Gautier avait dû déconseiller à Jacques un voyage qu'il eût
-cependant fait sans Marguerite. Au milieu de la discussion, Damien avait
-interrompu en disant à son ami:
-
-«Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des choses!
-
---Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un air calme; je crois
-seulement que tu la surfais. On t'a proposé un fruit savoureux; tes deux
-mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que cherches-tu? dis-le moi
-clairement... Et puis, sans doute ai-je tort de me mêler de cette
-affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. Je parle peut-être
-à la légère; sait-on jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à
-Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, deux heures durant, de
-l'imprudence psychologique, et découvert en elle la plus dangereuse
-forme de l'orgueil: le plaisir de prophétiser?»
-
-Damien haussa les épaules avant de répondre:
-
-«Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te demandais, pas plus que je
-ne t'annonçais une décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. Tu
-me le donnes. Je tiens maintenant à connaître tes raisons dans leur
-détail, afin de les mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? Dès
-l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette... cette parenthèse, j'ai été
-surpris et charmé. Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours; il
-est alors très acceptable. Il causait amicalement, sur un ton simple
-qui, je l'accorde, ne lui est pas habituel.
-
-«Damien, disait-il, je sais que tu aimes les voyages; or mon oncle, qui
-n'a d'autre qualité que d'être fort riche, me cède son yacht pour six
-mois et plus; par contre, il me prive de sa compagnie, la goutte le
-retenant dans son fauteuil. Si tout va bien, je pars dans trois semaines
-pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir vu Rio, Buenos-Ayres et
-quelques autres villes que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de
-Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège a l'air d'une mauvaise
-plaisanterie. Viens avec moi, Damien; le voyage de retour pourrait se
-faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les coups de vent. Nous
-mènerons là une bonne existence de vieux camarades, nous verrons de
-belles choses et rentrerons contents l'un de l'autre.»
-
-«Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage pour me lancer dans
-un long rêve plein de brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de
-poèmes: la mer australe, les canaux de Magellan, le cap Horn! Ces
-vocables ne sont-ils pas déjà une tentation de force singulière?
-
---Sans doute, mon ami, pour qui peut la sentir, pour qui peut l'avoir
-rêvée, mais Brigneux, si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas de
-ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, le long des côtes, toi, tu n'as
-vu que Magellan et les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en
-effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas d'abord ce qu'il
-pouvait imaginer: les soirées de champagne à Rio, les cinq à sept
-mondains, les séances de bridge, les cercles bien tenus et les bars où
-l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui seul qui règlerait ce voyage; or, le
-temps passerait vite à contrefaire, (non, même pas!) à refaire
-simplement ce qu'il faisait à Paris de façon si banale. Vous rentreriez
-bientôt, sans avoir dépassé la République Argentine!
-
---Voilà qui est prophétiser, en effet, mon ami! Pourquoi, dès avant le
-départ, interdire tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? Je
-suis resté trop longtemps à Paris. Qui sait si une bonne part de mes
-ennuis ne vient pas de cette réclusion relative, mauvaise pour quelqu'un
-qui n'a rien en soi de monastique? Quand tu me fais ces prescriptions
-d'hygiène, quand tu vas causer longuement avec Louis et la cuisinière,
-quand tu m'imposes des régimes peu délectables, que je suis d'ailleurs
-avec scrupule sans m'en plaindre jamais, où est ton but? Renouveler ma
-personne physique, n'est-ce pas, afin que la personne morale suive le
-mouvement? Penses-tu qu'un long voyage maritime serait très différent
-comme méthode? Voir du nouveau me renouvellerait peut-être. Devant des
-paysages composés autrement que ceux qui m'entourent depuis vingt-sept
-ans; devant un «jour le jour» inédit où, dès mon lever, je
-contemplerais, non plus cette maison à quatre étages dont je connais
-tous les locataires, bêtes et gens, mais un horizon plat, sans balcons,
-sans toits, sans gouttières; devant une seule, immense fenêtre, grande
-ouverte, que l'on ne ferme jamais; devant une plaine d'eau mouvante,
-sans crottin, sans voitures et, la plupart du temps, sans bateaux;
-enfin, plus tard, devant une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale
-selon la mode argentine ou brésilienne, mais qui ne me rappellerait ni
-Saint-Raphaël, ni Paris-Plage; devant ces nouveautés singulières, M.
-Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne tâchera-t-il pas de
-comprendre, d'aimer? Comme nous n'avons en nous qu'une place restreinte,
-ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses nouvelles, chasser
-d'anciennes habitudes de mon esprit, tuer de vieilles manies, briser des
-attaches qui me semblaient solides en France? L'exotisme me tente,
-Gautier, laisse-moi partir!
-
---Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que tu en penses et quoi que tu
-en rêves, ce voyage m'inquiète, me déplaît... Non! ajouta-t-il
-brusquement, il y a autre chose. Tu ne me feras jamais croire que
-Brigneux, dont la tenue ne fut ni sympathique, ni amicale, un soir que
-tu soupais avec lui et quelques dames, te prenne brusquement en si vive
-affection, qu'il s'impose ta compagnie pour six mois, sans pouvoir s'en
-distraire. Et puis, l'idée de vivre six mois avec Brigneux ne
-t'épouvante donc pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! cent
-quatre-vingt-deux jours!...
-
---Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien d'une voix sèche: l'année
-est bissextile.»
-
-Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit:
-
-«Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce charmant compagnon: plus
-grande, à coup sûr, que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai
-bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord de ce yacht élégant? Mon
-avis se modifierait du tout au tout si je te savais en compagnie
-plaisante... En somme, pourquoi ne prendrais-tu pas Marguerite avec toi?
-
---Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux compte emmener sa soeur.
-Tu la connais, je crois?
-
---Oh! murmura Gautier dont la bouche eut un vague sourire. Oh!» dit-il
-encore.
-
-Et il pinça les lèvres.
-
-«Mais passons. Cette recherche d'exotisme, cette visite aux Iles
-Fortunées, ce tour en Arcadie, je les jugerais très utiles et d'une
-invention excellente si je savais l'entreprise autrement conduite. Telle
-que tu me la présentes, elle équivaut à quelque petite excursion dans
-l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont recherchées. En de
-certaines conditions, je te vois très bien te perdant, comme tu veux le
-faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère austral, fût-il américain
-(moi, je préfère l'Océanie), doit avoir des charmes assez forts; mais
-durant cette croisière, tu te retrouverais vite, mon pauvre Jacques,
-avec deux ou trois Montmartroises et Brigneux, dans un bar de
-Buenos-Ayres. Les hauts tabourets se ressemblent, et leurs occupants.
-
---Parfait! c'est élégamment dit et gentiment insinué...
-
---Quelle insinuation?... Oh! mon vieux! Je ne pensais à rien de pareil.
-Les bars ne seront plus jamais pour toi que des endroits où l'on
-s'ennuie!
-
---Très bien, et maintenant, pourquoi ces grimaces à propos de Mlle
-Brigneux? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans
-attaches fasse un voyage, avec sa soeur, sur le yacht de leur vieil
-oncle, homme impotent et généreux?»
-
-Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se contentant de sourire avec
-douceur, puis il murmura d'une voix basse et triste:
-
-«Oui, Jacques, je t'en veux de montrer en cette affaire une si parfaite
-innocence, et, néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me prouve
-combien tu es changé depuis quelque temps, quelle bonne influence
-Marguerite a eue sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu aurais
-été le premier à t'écrier: «Je ne marche pas! je ne me laisse prendre
-qu'à des pièges mieux construits!» Ce soir, c'est moi qui te mets sur
-tes gardes.
-
---Mais voyons, Gautier!... ce sont des imaginations de portière! je sais
-bien ce que...
-
---Tu as appris comme tout le monde, poursuivit Gautier, le scandale
-discret, vite étouffé sous les fleurs, que la soeur de Brigneux s'est
-offert ce printemps: son aventure avec le jeune Fitz-Russel qui lui
-promettait, entre autres choses, un titre, des terres en Ecosse, un
-yacht (ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et qui, tout à coup,
-s'est échappé, ne rêvant plus que de chasser le renne au Canada. Je veux
-croire, d'ailleurs, que Mlle Brigneux n'a rien à se reprocher; n'empêche
-que ses allures faussement bohèmes prêtent à causer, à médire, que
-l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien proche, et que c'est un
-peu tôt, semble-t-il, pour que Brigneux t'invite à passer six mois à
-bord de son yacht...
-
---Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes.
-
---Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie de ce très cher camarade
-pendant deux heures au restaurant.
-
---Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle pas plutôt une
-façon d'excuse de sa part?
-
---Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène de Montmartre dont j'ai
-eu tous les détails par mon camarade, le docteur André! La sottise
-humaine est rarement aussi laide!
-
---Mais, mon petit...
-
---Et tu parles affectueusement de cet imbécile! Une excuse de sa part!
-c'est au contraire une réparation qu'il veut obtenir: la réparation
-d'une injure écossaise.
-
---Finissons, Gautier! tu t'emballes.
-
---Je déteste que l'on se moque de mes amis.
-
---Soit; je renonce donc à l'Amérique du Sud, puisqu'à ton avis on y
-trouve des chausse-trappes, mais l'idée de rester à Paris me devient
-insupportable, depuis que j'ai rêvé de voyages.
-
---Tu peux ajouter que ce séjour ne te vaut pas grand'chose. Eh bien...
-eh bien, va passer d'abord quelques semaines à la campagne, avec
-Marguerite.
-
---A la campagne, avec Marguerite...» répétait Damien, rêveur.
-
-Mais Gautier ne disait plus mot; il avait l'air troublé, mécontent de
-lui-même. Bientôt, il prit congé de Jacques et rentra chez lui, marchant
-d'un pas sec, les mains dans les poches, la figure renfrognée, maussade.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-VILLÉGIATURE
-
-
-Un jour, Gautier Brune reçut, à son courrier du matin, deux lettres
-qu'il ouvrit aussitôt: l'une était de Damien, l'autre de Marguerite,
-toutes deux timbrées du même village de Normandie. Il lut d'abord celle
-de Jacques.
-
- «Mon vieux Gautier,
-
- «Passer un été à la campagne! l'idée ne m'en serait jamais venue, à
- moi qui aimais tant les odeurs estivales de Paris. J'en trouve ici de
- toutes différentes que je ne connaissais pas, mais qui ne remplacent
- guère le parfum délicieux de l'asphalte amolli, du crottin recuit et
- du pavé de bois surchauffé. Sauf les cornes des autos qui passent sur
- la route, emportant leurs occupants vers des lieux plus approuvés par
- le monde des plages, je ne connais pas non plus les bruits paysans,
- j'entends les bruits du nord, car les parfums et les bruits de la
- Provence me sont familiers mais n'offrent aucun rapport. En ce pays,
- la vache meugle, le canard cointe, le chien jappe, le coq chante de
- façon toute normande (on dirait une série d'exemples de grammaire), et
- j'ai découvert un jeune chat qui, sur le toit de l'écurie, chaque
- nuit, miaule si singulièrement, de façon si persuasive, avec tant
- d'insistance et de lubricité, qu'il me réveille quelquefois.
-
- «N'importe! je suis heureux, et tu remercieras encore ton vieux client
- de s'être entremis pour me trouver une villégiature que certainement
- je n'aurais pas dénichée tout seul. Marguerite s'y plaît; elle aime ce
- pays; nous sommes assez loin de son village pour ne pas la gêner,
- cependant elle reconnaît la même nature qu'elle connut jadis; elle me
- donne des leçons; durant nos longues promenades, j'apprends la
- botanique, par ses soins, enfin elle m'annonce le temps qu'il fera, le
- lendemain, sans plus se tromper qu'un bon baromètre.
-
- «Cette propriété, mi-ferme, mi-campagne de plaisance, appartient à un
- Anglais qui, pour le moment, se promène quelque part en Asie centrale;
- elle est agréablement rustique, ni trop, ni trop peu, assez pour que
- l'on oublie la ville, pas assez pour qu'on la regrette; un tas de
- vieux meubles y parlent du passé et, par contre, l'installation
- électrique, la salle de bain, le chauffage (maintenant inutile... mais
- central), rappellent les avantages du siècle où nous vivons. Enfin,
- tout cela est fort joli, et le jardin, plein de fleurs simples, le
- verger, la cour où le cochon s'échappe, où le chien s'étire, où le
- chat se perd dans ses rêves, et jusqu'au potager dont je sais à
- présent distinguer les salades, tout cela nous entretient, Marguerite
- et moi, dans un état de joie facile, très appréciable.
-
- «La mer est à courte distance: une demi-heure de promenade, et cette
- plage n'offre rien de mondain. Quelques familles bourgeoises la
- fréquentent qui, paraît-il, sont les mêmes depuis son invention
- première. Nous allons nous y baigner plusieurs fois par semaine.
- Marguerite est bonne nageuse, mais étouffe dès qu'elle plonge.
-
- «Non, je n'oublie pas que j'écris à mon médecin; ne prends pas ton
- expression doctorale, Gautier!... j'y arrive... m'y voici... Et puis,
- en somme, que veux-tu que je te dise? Je vais mieux; à coup sûr, je
- vais mieux; j'ai continué à vider les petites bouteilles dont tu me
- conseillais l'emploi, à avaler les comprimés que tu m'offris, à suivre
- le régime ennuyeux que tu m'imposes... et je vais mieux, mais «mieux»,
- tu sais, ce n'est pas «bien». Point d'hallucinations encore, pas
- précisément: ces affreux cauchemars me suffisent et me font souvent
- des nuits terribles... Tant pis! je suis heureux, Gautier! j'y reviens
- toujours! On souffre ainsi d'un coeur plus léger.
-
- «Je serais en outre tout à fait content de l'état de Marguerite, si
- elle ne maigrissait un peu. Je lui ai dit de t'écrire pour te donner
- des détails. Elle le fera, je pense, cet après-midi, pendant que
- j'irai visiter une foire des environs. Qu'elle ait maigri, c'est
- indubitable; pourtant, elle mange bien, elle a l'air gai, plein
- d'entrain; je dis: «a l'air», car... mais je me trompe peut-être, et
- d'ailleurs je ne saurais m'expliquer, ne sachant au juste ce que je
- veux dire; néanmoins, à certaines heures, Marguerite m'inquiète, quoi
- qu'elle en ait... Il me semble, à ces heures-là, qu'elle me cache
- quelque chose.--Allons! passons! Bonsoir!
-
- «Je t'embrasse.
-
- «JACQUES DAMIEN.»
-
-Dès l'abord, la lettre de Marguerite parut à Gautier d'une écriture un
-peu nerveuse qui se gâtait tout à fait, vers la fin. Les dernières
-lignes en étaient presque illisibles et ce fut à grand'peine qu'il les
-déchiffra.
-
- «Mon cher ami,
-
- «Jacques vient de sortir; il est allé à la foire de Neuville qui est
- toujours très amusante parce qu'il y a beaucoup de monde et que l'on
- fait beaucoup de bruit. Je ne l'ai pas accompagné. Ces gens qui
- crient, qui se remuent, qui se disputent, ça finit par me tourner la
- cervelle. Alors, je suis restée seule à la maison, et je vous écris.
- D'ailleurs Jacques veut que je vous écrive. Il trouve que je maigris
- et il désire que vous le sachiez. Oui, je maigris beaucoup, Gautier,
- mais j'ai du chagrin qu'il s'en soit aperçu. Seulement, vous
- comprenez, ça ne se cache pas aussi bien que de l'inquiétude ou de la
- peine, et quand j'ai mal à la tête, je ne puis pas non plus m'empêcher
- de le laisser voir; c'est plus fort que moi; j'ai comme du plomb dans
- les tempes et quelquefois un clou que l'on m'enfonce au-dessus de
- l'oeil. Ça fait très mal, mais tout ça, ce n'est rien; il faut que je
- vous parle de Jacques.
-
- «Il me semble que, pendant la journée, il va mieux. La campagne, il
- s'y plaît; il aime se promener avec moi (la plage est à une demi-heure
- d'ici); nous nageons tous les deux et il me joue des vilains tours
- parce que j'étouffe quand je plonge. Alors moi, je lui jette de l'eau
- à la figure, je le tire par les pieds et nous rions comme des enfants.
- Les vieilles dames qui sont assises sur le sable, avec leurs familles,
- elles rient aussi et disent que nous sommes deux fous, que nous
- donnons la gaîté. C'est gentil.
-
- «Jacques a de bonnes couleurs, il mange bien, il suit exactement vos
- ordonnances, je veille à ça. Mais Gautier, la nuit, ça change! oh! la
- nuit, Gautier, c'est presque toujours très effrayant. Il a des
- cauchemars, vous comprenez. Il dort, mais il crie, il gémit en
- dormant, et il parle, il parle de l'idole. Il reçoit la visite de
- l'idole dans son sommeil, (la semaine dernière: lundi, mardi, jeudi et
- samedi); alors il souffre.
-
- «Vous n'avez pas voulu me croire, Gautier, mais je ne me trompais pas.
- C'est bien le diable qui le tourmente. Il y a, près de la ferme où
- nous habitons, à quelques pas, une petite église, au bout du village,
- où je vais souvent prier, et je suis sûre que, la nuit d'après, il
- rêve d'une façon moins pénible, qu'il a moins de tracas.--Mais j'ai
- grand besoin aussi de prier pour moi. Je vous l'avais dit, Gautier,
- vivre à côté du Diable, c'est plus qu'on ne peut supporter. Je
- m'éveille, quand Jacques se plaint, et je sais que le Diable est là,
- que le Diable le tourmente, et il me tourmente en même temps, avec
- toute sa méchanceté. Oh! ça fait des nuits terribles! Et vous
- comprenez, il a raison de s'attaquer à moi; je n'ai pas le droit de me
- plaindre: j'ai tant péché! Et maintenant encore, car il faut voir les
- choses comme elles sont... Mon amour pour Jacques, c'est un péché; ça
- durera quelque temps où j'aurai du bonheur, mais, un jour, je serai
- punie, et que voulez-vous! ce sera bien fait!
-
- «Tout de même, Gautier, les journées, vous savez, elles sont très
- douces, depuis le matin, très tôt, jusqu'au soir. Jacques est si
- gentil avec moi, si poli, si complaisant! Il pense à tout! Mais les
- nuits! Ah! on paye bien cher, la nuit, le bonheur qu'on a eu, le jour!
- Quelquefois, je deviens folle. Je tremble, je grelotte. Jacques dort
- près de moi; il murmure des mots, tout bas; j'écoute: il parle, puis
- il gémit, il voudrait se défendre; puis il crie, le pauvre garçon! Le
- Diable est là; on le verrait que ce serait la même chose; alors je
- m'asseois dans le lit, je me tiens la tête et, quand je peux, je fais
- ma prière, pendant que Jacques souffre. Ah! il faut beaucoup prendre
- sur soi, à de pareils moments, pour ne pas crier aussi. C'est bien de
- la misère, vous savez, Gautier!
-
- «La fin, je la vois. Je vais continuer à maigrir, je serai tout à fait
- laide et, peu à peu, sans le vouloir, Jacques ne m'aimera plus. Il se
- montrera gentil encore, parce qu'il a bon coeur, mais je sentirai
- qu'il ne m'aime plus... C'est trop horrible pour y penser! Et moi,
- Gautier, je l'aime tous les jours davantage! Que voulez-vous: Dieu n'a
- pas arrangé le monde pour que les gens qui font le mal soient heureux.
- Ce serait vraiment un peu facile, et les autres pourraient se
- plaindre... Combien de temps cela va-t-il durer? J'attends... Oui,
- j'ai l'impression que je ne vis pas, que j'attends... Et je prie pour
- que, ce jour-là, ma punition ne soit pas trop sévère.
-
- «Et pourtant, Gautier, ici, c'est bien un endroit où l'on devrait être
- heureux... la campagne, avec toutes ces choses autour de soi que l'on
- connaît. Figurez-vous! Jacques ne savait même pas distinguer les
- légumes les uns des autres! En se promenant, on ne rencontre pas des
- figures avec un méchant sourire, comme à Paris, ni ces passants qui
- vous bousculent en ayant l'air de ne pas le faire exprès. Il y a des
- bêtes et des paysans et des plantes, et la ferme est si belle, si bien
- arrangée, et l'église est si jolie!--Ah! oui! mais il y a le remords,
- et les nuits qui sont terribles, et tout le chagrin!
-
- «Excusez-moi, Gautier, de vous écrire une lettre aussi maladroite; je
- ne sais pas écrire des lettres et souvent je ne trouve pas ce que je
- veux dire. Seulement, il fallait que je vous écrive toute seule, sans
- que Jacques m'aide. Alors vous me pardonnerez.
-
- «Et vous me croirez, Gautier,
-
- «Votre amie très dévouée:
-
- «MARGUERITE DUMONT.»
-
-Gautier Brune plia les deux lettres, les remit dans leurs enveloppes et
-les glissa dans son portefeuille, puis, ayant tiré de sa bibliothèque un
-gros cahier de références manuscrites, relié, il le feuilleta, cherchant
-une note prise à l'hôpital, cinq ou six ans auparavant.
-
-«Léonie Kerdanet... Léonie Kerdanet, la petite lingère... oui, voilà...
-
-«Mon souvenir était juste: un beau cas de folie mystique... Même âge à
-peu près, même éducation première, aventures analogues, et ce même
-regard... Marguerite n'est qu'au début!...
-
-«Tiens... Je ne savais pas qu'elle fût morte. Je me rappelais le jour où
-on l'avait évacuée sur Villejuif, mais... oui, elle est morte.
-
-«Je vais relire encore une fois leurs deux lettres...
-
-«Et que fera Jacques, lorsqu'il se doutera?»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-UN DIALOGUE
-
-
-«C'est M. Damien, dit Valérie en ouvrant la porte du cabinet de
-consultation.
-
---Toi! dit Gautier Brune d'un air surpris; je ne t'attendais pas!... pas
-avant longtemps!
-
---Charmant accueil!
-
---Que viens-tu faire à Paris?
-
---Rien qui puisse te troubler... Peut-on s'asseoir?
-
---C'est probable.
-
---Je demandais, parce que tu as l'air si joyeux de mon arrivée, si
-transporté d'aise et de contentement!
-
---Allons! ne sois pas trop spirituel; embrasse-moi et parle.
-
---Eh bien, voilà, c'est toute une histoire. J'ai appris, il y a trois
-semaines environ...
-
---Comment va Marguerite?
-
---A peu près; ni bien ni mal. Elle n'est d'ailleurs pas ici.
-
---Tu es seul?
-
---Oui. Je te disais donc qu'il y a trois semaines, j'ai appris le retour
-inopiné de l'explorateur anglais qui est propriétaire de la ferme que
-nous habitons. Cela m'a beaucoup ennuyé: on a déjà ses habitudes, tu
-comprends; on est heureux, on n'a pas envie de partir. Sais-je s'il
-prolongera le bail? Il ne gênait personne, là-bas en Perse; que n'y
-restait-il? D'autre part, des gens du pays disent que le brave homme
-nourrit vaguement l'intention de vendre. Il le désire et ne le désire
-pas. C'est un projet obscur. Enfin, il faut voir. Il habite Paris, pour
-le moment; j'ai écrit et me suis rendu compte, à lire ses épîtres, que
-le mieux serait de causer. Alors, me voilà. J'ai rendez-vous avec lui,
-ce soir, à six heures. Acheter la bicoque, le jardin et la terre, à prix
-raisonnable, cette idée vaut qu'on la discute. Avoir un coin bien à soi,
-hors de Paris, loin du bruit, en somme loin de tout, mais près du
-bonheur, ce n'est pas à dédaigner, mon vieux! Y passer l'été au vert, en
-paix, au calme, et revenir, mieux armé contre le tumulte et la cohue, la
-cervelle reposée, l'âme tranquille... ce projet peut se défendre!
-
---Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta vie près de Marguerite?
-
---Mais toi, comment l'entends-tu? Non, Gautier, je ne compte pas
-l'épouser. Je trouve en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable qui
-s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute penserais-je autrement;
-or, je suis un bourgeois qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût,
-parfois, que lui cause la société de ses semblables, aime cette société,
-en a besoin, pour tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île
-déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour moi, et si j'ai assez
-amèrement souffert de ce que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était
-que, par ce fait même, je me trouvais, certains jours, tenu à distance
-de la communauté. Suis-je clair?
-
---Lucide, mon vieux Jacques, et plein de bon sens.
-
---Par conséquent, je n'épouserai pas Marguerite, tout en trouvant que ce
-ne serait pas une sottise, tout au plus une action étrangère à ma
-nature, donc inutile à tenter. Pour la mener à bien, il faudrait être
-différent de moi, autre, en un mot, mais cet autre serait-il pas plus
-noble que moi? Je n'épouserai pas Marguerite; quant à vivre sans elle,
-loin d'elle, privé d'elle, cela est au-dessus de mes forces, cela m'est
-impossible. J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de
-son parfum; enfin, je l'aime et je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi.
-
---Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait comprendre.
-
---Près d'elle, je suis tranquille; je souffre souvent, mais je ne manque
-pas de courage pour souffrir; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se
-fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières tentations qui
-m'attiraient vers un bar aperçu la nuit, un café brillant, une salle
-sonore où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents et, si je
-paye encore chèrement le danger de les avoir côtoyés de trop près, ayant
-une hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle plus la même, Dieu
-merci!
-
---Et, maintenant, quels sont tes projets?
-
---Aller rendre visite à mon propriétaire, cet après-midi même, discuter
-la question avec soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être,
-retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas quelques conseils que
-tu me donneras touchant sa santé.
-
---Elle est donc malade?
-
---Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle maigrit d'une façon qui
-m'inquiète un peu, sans compter les névralgies qui la torturent et me
-rappellent, comme martyre, celles dont souffrait Maman. Marguerite a dû
-t'en parler dans ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce pas?
-
---Elle m'a écrit souvent. Elle m'a encore parlé de bien d'autres choses
-que de ses névralgies.
-
---Que veux-tu dire?
-
---Dis-moi, toi-même, comment tu la trouves.
-
---Mais, mon pauvre ami, je ne saurais répondre de façon sensée à ce que
-tu me demandes là! Je l'aime... n'est-ce pas suffisant? Je vais aussitôt
-me l'imaginer mourante! Je chercherai, je découvrirai les symptômes de
-toute maladie qu'il te plaira de m'indiquer. Elle serait venue à Paris
-avec moi que tu l'aurais vue, mais elle semblait désireuse de rester à
-la campagne. Il y fait beau, en ce moment, et le jardin l'intéresse, en
-plus des travaux de la ferme. Crois-tu qu'elle soit souffrante et
-voulait me le cacher?
-
---Je n'en sais précisément rien, mais tout, dans ses lettres, m'engage à
-le penser.
-
---Mon Dieu!
-
---Ecoute, Jacques... J'avais songé, d'abord, à te l'écrire, mais c'était
-vraiment trop dangereux; il fallait que tu fusses là, devant moi.
-Ecrire... on ne sait jamais! J'ai résolu d'attendre ton retour, et
-maintenant... profitons-en. Tu vas rester bien tranquille, tu me
-laisseras parler, tu ne te fâcheras pas, tu seras patient, comme aux
-jours où tu causais avec ta mère et qu'elle te disait des choses un peu
-dures, parfois.
-
---C'est bon... mais fais vite.
-
---Je tâcherai... Valérie, je n'y suis pour personne.
-
---Pour personne, Monsieur.
-
---Tiens, Jacques: des cigarettes... Imagine une jeune fille de
-tempérament nerveux, ayant vécu la vie horrible qui fut celle de
-Marguerite. Elle en a senti l'horreur, mais l'abjection à laquelle,
-pourtant, elle croyait se mêler, ne l'a pas salie. Après des aventures
-où elle s'était donnée, d'autres sont venues où elle se vendait, et
-cette pensée ne la quittait pas. Elle étouffait de honte; un jour, elle
-se serait jetée dans la Seine ou sous les roues d'un autobus charitable;
-elle n'en pouvait plus. Or, elle rencontre, soudain, quelqu'un qui, pour
-s'amuser d'abord, par curiosité ensuite, puis par sympathie, enfin par
-amour, la traite, non pas comme une fille des rues, mais courtoisement,
-affectueusement, tendrement, comme elle ne rêvait pas que l'on pût la
-traiter. Alors elle renaît peu à peu, elle se retrouve; elle aime et se
-sent aimée. A cet homme elle s'est offerte, esprit, coeur et corps. J'ai
-dit: elle se retrouve; car, ne l'oublions pas, ce n'était pas n'importe
-qui. Elle se retrouve; elle avait un caractère bien à elle, une
-personnalité marquée, peu développée peut-être, en apparence, mais
-vivante: elle retrouve cette personnalité avec d'anciennes habitudes,
-les vestiges d'une éducation ancienne, les traces d'une ancienne
-discipline. C'était une paysanne, croyante et simple en ses croyances,
-passionnée, intelligente et tendre. Son intelligence, elle s'en est
-servie à s'affiner pour te plaire; elle a réussi; sa passion, sa
-tendresse, elle en savait l'usage, mais il restait sa foi.
-
---Et tu vas me dire que Marguerite veut me quitter par scrupule
-religieux... Si elle fait ça! si elle fait ça! je descends tout de suite
-chez le bistro d'en face, et je me saoule à mort... et pour longtemps!
-
---Tais-toi! ou, du moins, quand tu m'interromps, sois honnête: c'est du
-chantage, cela! Tais-toi, et laisse-moi finir... Il restait donc sa foi.
-Quand, après la mort de ta mère, tu as été, pendant quelques semaines,
-si malade, elle t'a bien soigné, je pense? Je l'ai vraiment admirée pour
-les qualités diverses dont elle faisait preuve: vigueur physique,
-courage moral, effort patient et constant, habileté... mais quoi! elle
-t'aimait!... Comme elle n'est point sotte, elle a profité de ces jours
-d'angoisse où, parfois, tu te laissais aller, où tu te surveillais mal,
-et une vague inquiétude qui l'avait déjà frôlée a pris forme... Elle a
-deviné tes hallucinations et l'épouvante que tu en subissais; elle a
-fini par en être le témoin, le témoin épouvanté. Elle en ignore la cause
-première, mais ayant vu, toute gosse, un vieux paysan trop ami de la
-bouteille payer cher cet amour par des visions étranges...
-
---Elle en a conclu spirituellement que je me saoulais!
-
---Elle en a conclu (mon petit Jacques, tu es bien embêtant!) que des
-accidents, aussi inattendus chez quelqu'un qui ne boit que de l'eau,
-devaient tout de même avoir une raison. Elle l'a cherchée; elle l'a
-trouvée, ou du moins en a trouvé une.
-
---J'avoue que tu m'intéresses!
-
---Rappelle-toi son enfance pieuse, les leçons probables du curé,
-l'église voisine, les histoires que l'on doit raconter au coin du feu,
-tout cela qui s'imprime si facilement en un cerveau d'enfant...
-«Jacques, s'est-elle dit, voit des choses qui ne sont pas, c'est par
-conséquent le diable qui les lui fait voir!» Une nuit, tu l'as réveillée
-en te levant, tu as passé dans ton bureau...
-
---C'est exact.
-
---Et tu as parlé imprudemment avec le pantin de bois roux... Eh bien, le
-diable, c'est le pantin de bois roux; elle le croit, elle le sait, elle
-ne veut plus en démordre.
-
---Ma pauvre Marguerite!
-
---Et depuis que tu as surtout des cauchemars, elle les écoute
-passionnément, elle les détaille, elle les analyse, elle s'en nourrit.
-Le reste du temps, elle prie.
-
---Pour tout dire, je suis possédé?
-
---Oui... elle aussi.
-
---Comment ça?
-
---Elle vit à côté du Diable; elle le sent près d'elle, qui rôde
-alentour, elle subit son influence, elle a peur de lui. Elle avoue même
-que s'il l'attaquait directement, au lieu de s'en prendre à toi, elle
-n'aurait qu'à s'incliner, puisqu'elle a péché, puisqu'elle ne cesse de
-pécher en t'aimant. Alors, elle souffre.
-
---Et toi, tu prétends faire le chirurgien, aujourd'hui? tu aiguises ton
-petit couteau?
-
---Je ne prétends rien faire du tout, sauf te mettre au courant d'une
-situation pénible dont tu ignorais certains traits.
-
---Mais le résultat?... Folie mystique?... Elle deviendrait folle?
-
---Je l'ignore autant que toi. Je ne puis que te répéter toujours la même
-chose: les dernières lettres de Marguerite sont d'un ton qui m'inquiète.
-
---En tout cas, vivre à mes côtés te semble mauvais pour elle?
-
---Me semble...
-
---Et, d'autre part, vivre loin d'elle me devient, à moi, tout à fait
-impossible!
-
---Tu le dis... Je suis persuadé que tu le crois... Cependant tu ne
-saurais en être sûr...
-
---Et moi qui pensais acheter cette ferme!
-
---Puisque le contrat de vente n'est pas signé, cela reste un projet; les
-projets se revisent.
-
---Gautier, tu parles comme un livre! Et, maintenant, je prends la
-porte... Tu permets?
-
---Si tu me jures que tu ne médites rien de stupide.
-
---Oh! je ne médite rien du tout! J'ai le coeur et l'esprit trop en
-désordre pour rien méditer. Je souffre; cela suffit amplement.
-
---Tu me tiendras au courant?
-
---Au courant de ce que je souffre?... bien entendu!
-
---Allons! va-t-en! mais reviens vite.
-
---Demain, peut-être.
-
---A demain, Jacques... Valérie, le pardessus de M. Jacques.
-
---A demain, mon vieux Gautier... Merci, Valérie. Au revoir.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-L'ÉPREUVE
-
-
-Ce même soir, Jacques Damien achevait à table, en buvant son café, un
-dîner solitaire. Il écrasa dans la soucoupe une cigarette charbonneuse
-qu'il ne fumait plus, se leva et alla s'enfermer dans son bureau. Sa
-causerie avec Gautier Brune l'avait beaucoup secoué. Il se sentait
-encore la cervelle confuse; il n'y voyait pas clair. En outre, il
-n'osait pas réfléchir, il écartait obstinément la pensée harcelante qui,
-sans cesse, rôdait autour de lui. Il vivait dans une obscurité complète.
-Aucun changement ne se produisait, aucune de ces illuminations
-merveilleuses qui vous jettent de la lumière dans l'âme, jusqu'au
-tréfonds. Il avait peur de se poser officiellement le problème dont les
-nombreuses données inconnues et les facteurs notoires dormaient en lui.
-
-«Cela est très joli, se dit-il, mais... Voyons, je n'ai pas sommeil; me
-coucher serait donc me préparer une nuit blanche, et puis, à quoi bon
-remettre l'épreuve au lendemain? Je ne saurais l'éloigner indéfiniment;
-il faudra bien que je m'y livre, un jour ou l'autre... Alors?... Enfin
-cette visite à mon propriétaire, elle complique tout, au lieu de tout
-faciliter.»
-
-Il avait pourtant reçu un accueil charmant de M. James Sandgate. Son
-intention de vendre, loin d'être supposée, parut à Jacques très réelle
-et sa façon de traiter la question ne laissa pas que de lui plaire.
-
-«Voilà, Monsieur Damien, inutile de faire des phrases, n'est-ce-pas? et
-puis, en français, je manquerais d'art. Je suis explorateur, je
-retournerai dans la Perse, bientôt. Quinze jours à Londres, d'abord...
-mes parents, ma soeur, mes petits neveux... et à la fin du mois, je
-m'embarquerai à Marseille. Vivre en Europe, je ne peux plus! Je ne
-comprends pas qu'il y ait des gens pour vivre en Europe, avec le progrès
-dégoûtant, et la foule bien habillée, si laide! et les automobiles, et
-les autobus. Dans la Perse centrale, pas d'automobiles... (pas encore),
-pas d'autobus. A propos de la campagne, ce sera très vite dit: non, je
-ne prolongerai pas le bail. Trop ennuyeux d'avoir une terre où l'on
-n'habite pas. Si vous voulez acheter, alors c'est autre chose. Oui, je
-vendrai volontiers. J'ai un prix, un prix fixe, comme dans les magasins
-où l'on met une étiquette. Pas la peine de marchander. Si ça vous
-convient, entendu, très bien! si trop cher, je passerai les instructions
-au notaire, mais je serai content de vendre à vous, parce que vous êtes
-un soigneux locataire et puis la jeune dame, elle aime les bêtes, elle
-connaît les plantes, elle est polie avec les paysans, gentille avec les
-enfants. On me l'a dit.»
-
-Et il nomma son prix, son prix fixe, inférieur au prix que Jacques
-présumait.
-
-«Une excellente affaire, en somme...» pensait Damien.
-
-Une excellente affaire, sans doute, mais qui ne rendait son angoisse ni
-moins actuelle, ni moins troublante.
-
-«Sera-t-il suffisant que je vous apporte une réponse ferme (oui ou non),
-dimanche en huit?
-
---Dimanche en huit, la veille de mon départ pour Londres... Cela me
-convient parfaitement.
-
---Donc, à dimanche en huit, Monsieur Sandgate.»
-
-Et Damien prit congé.
-
-Cette visite le jetait dans une perplexité pire. Sans précisément se
-l'avouer, il comptait sur elle pour brouiller ses cartes, pour lui
-composer une partie injouable, perdue d'avance. Ne pouvant se décider
-seul, il espérait de façon sournoise, voire un peu lâche, que la vie
-déciderait à sa place en détruisant d'un coup ses beaux projets; or elle
-rapprochait la promesse du bonheur, du repos, à tel point qu'il n'avait
-qu'à tendre la main, dire une parole, signer un papier. Il souhaitait un
-destin contraire. Certes, il en eût souffert, mais s'en fût accommodé en
-pensant: «Je ne puis m'installer à la campagne avec Marguerite... Eh
-bien, c'est un rêve qui passe!» Non, avant un mois, s'il le désirait,
-Marguerite et lui vivraient dans leur ferme, dans leur maison, chez eux,
-entourés de leurs arbres, de leurs fleurs, de leurs fruits, de leurs
-bêtes, et n'ayant plus qu'à jouir de leur bonheur...
-
-Jacques arpentait son bureau et songeait:
-
-«En somme, je ne sais ce que je veux. D'une part, j'ai peur de rejoindre
-Marguerite; d'autre part, je ne puis vivre sans elle; oh! cela, je ne le
-puis. J'ai beau regarder en moi-même, je ne vois rien: L'homme qui
-s'examine croit volontiers qu'il suffit d'ouvrir la porte pour
-considérer tout à l'intérieur; de sa sincérité il ne fait pas cause, et
-doutera-t-il jamais qu'il soit perspicace!»
-
-Jacques s'assit et se prit le front dans les mains.
-
-«Non, je ne sais ce que je veux... peut-être parce que je ne sais pas ce
-que je suis. Il s'agirait de se connaître. S'étudier, raisonner sur soi
-et se trouver plus renseigné qu'auparavant ne doit pas être un travail
-aisé (j'entends, à faire honnêtement), car s'il ne tourne à l'apologie
-ou à la satire, il s'achèvera, le plus souvent, en bavardage; or la
-louange me paraît un soin que l'on peut laisser à ses amis, d'autre
-part, et composer un pamphlet sur sa propre personne n'offre rien de
-bien instructif, puisqu'on y mettra toujours de l'indulgence en
-n'attaquant que les seuls défauts qui peuvent plaire... enfin, j'ai déjà
-tant bavardé! Il s'agirait de se connaître... de se connaître.»
-
-Damien montrait un peu d'agacement; il se laissait aller à faire des
-gestes.
-
-«On se pose donc une question à soi-même, sur soi-même, et l'on ne songe
-pas que fournisseur et quémandeur ont du sujet une opinion semblable. A
-tout le moins, le portrait que l'on se donne de soi risque de contenter,
-mais il ne saurait surprendre. Tel trait, piquant, pittoresque ou naïf,
-aux yeux d'un étranger, paraîtra banal à qui l'étudie en soi,
-précisément parce que trop caractéristique, au lieu que tel autre, sans
-importance, le frappera par la rareté qu'il lui suppose.»
-
-Il se leva.
-
-«Y voir! y voir! trouver quelque chose! y voir! On marche, sur les
-cailloux difficiles d'une route éclairée; on ne bute que dans l'ombre...
-Et me voilà faisant des phrases au lieu de méditer! Je ne sais pas
-méditer: ma réflexion, si elle ne s'exprime par des paroles ou par des
-signes, devient diffuse et se perd. Il faut que je me croie au théâtre!
-il faut que je fasse effort pour m'agréer, m'épouvanter ou
-m'attendrir!... Je ne puis être sincère... et cependant je l'aime! je
-sais que je l'aime!»
-
-Il était debout contre le mur, à gauche de la glace.
-
-«Oh! s'écria-t-il soudain, comme je l'aime!»
-
-Il venait de voir, piquée dans la tenture, la modeste épingle à chapeau
-que Marguerite portait à sa première visite.
-
-«Cher souvenir!»
-
-Il la prit; il la fit tourner entre ses doigts. De nouveau, il alla se
-rasseoir à son bureau et patiemment, avec la pointe de l'épingle,
-dessina toute une série de petits ronds sur le buvard. Il songeait... il
-songeait à cette douce vie paysanne qui lui donnerait tant de bonheur.
-
-«Oui, mais elle...»
-
-Il s'imaginait le repos de Marguerite troublé par ses cauchemars à lui;
-il se représentait Marguerite réveillée en sursaut, son angoisse dans
-l'ombre.
-
-«Elle est plus malade que moi et c'est encore moi que je plains!»
-
-Car, il s'en rendait compte, ses hallucinations diurnes avaient
-totalement disparu. L'idole n'entrait plus que dans ses rêves.
-
-«Et je viens de vivre plusieurs heures, ici, sans penser une seule fois
-à mon vieux singe!»
-
-D'ailleurs, le vieux singe restait bien tranquille au bord de sa
-planchette, mais cela n'intéressait pas Jacques: il s'occupait de
-lui-même, de son amour, de Marguerite.
-
-«Suis-je tellement à plaindre? Suis-je plus à plaindre que celui-ci, que
-celui-là? Ils sont nombreux, ceux qui ont perdu leur mère, même
-tendrement chérie, nombreux, ceux qui gagneraient à l'échange de leur
-santé contre la mienne! et pourrai-je, par contre, en citer beaucoup que
-le sort a gâtés en leur offrant, comme à moi, une maîtresse adorée, un
-ami sans égal, une large fortune et plus de vanité qu'il n'en faut pour
-se plaire?
-
-«Ma vanité, je l'ai portée en tout! jusqu'à être content (non,
-j'exagère) de souffrir d'une maladie peu commune... j'ai presque pensé:
-digne de moi!... Sans elle, sans ma vanité, mon histoire serait
-l'histoire du premier venu; ma vanité m'a permis d'avoir un peu
-d'orgueil.--Ma fortune... je m'en sers prudemment, comme un
-bourgeois.--Mon ami... faut-il supposer que Gautier me jouera de vilains
-tours?--Ma maîtresse... Ah! non! pas de ces idées-là! Eh! je sais bien
-que je l'ai ramassée dans la rue! que je l'ai ramenée de la rue!
-Qu'importe! elle m'aime; je l'adore. Je veux la garder, la garder pour
-moi. Elle me plaît. Puis-je la quitter, maintenant? Non, je ne pourrai
-pas!
-
-«Je vais donc la conduire à la folie par un chemin agréable, que moi, du
-moins, je trouve agréable (elle, c'est peut-être une autre affaire).
-Marguerite deviendra folle. Tu entends, Jacques Damien! elle deviendra
-folle! mais, comme je l'aime, je n'ai pas su découvrir d'autre moyen...
-et puis, je le répète, elle se rendra à la petite maison blanche par la
-route du bonheur!... Tout à fait délicat!... Marguerite, derrière une
-fenêtre grillée, regardant le monde... Image à méditer!
-
-«Elle me dit possédé du Diable... Du Diable, je ne sais; néanmoins, j'en
-viens à croire qu'elle pourrait avoir raison. Possédé... Je suis possédé
-par un esprit impur qui prend des formes diverses pour mieux me
-tourmenter. Ce fut d'abord le désir de boire: je voulais boire, je le
-voulais si furieusement que je n'y voyais plus clair, je ne pouvais ni
-choisir, ni juger, ni me retenir... Cette forme-là, je l'ai vaincue, le
-jour où je me suis senti vraiment ivrogne!--Ensuite, ce furent des
-images effrayantes qui me troublèrent: une pomme sur mon lit, une poupée
-en bois (si calme, ce soir), dans mon bureau. De nouveau, je ne pus
-choisir, juger, ni me retenir. Ces images m'épouvantaient au point de me
-forcer à prendre honteusement la fuite, à demander grâce, à m'humilier
-(de quelle façon vilaine!) comme un chien qu'on fouette. Quand j'ai
-résisté un peu, puis un peu davantage, elles ont disparu. Elles ne
-reviennent que dans mon sommeil; maintenant, mes rêves me les
-rapportent, tout mon passé remonte dans ces rêves que Marguerite
-surveille. Et sa dernière forme enfin, la plus terrible, la plus
-dangereuse, à coup sûr, la plus sournoise... L'esprit impur qui m'habite
-m'a fait un amour égoïste, un amour cruel de bête chaude... et me voici
-aveugle encore une fois, sans jugement ni choix possible, ni retenue!
-comme aux jours où je buvais! L'esprit impur m'engage à tuer une femme
-que j'adore, en me laissant croire que je veux la rendre heureuse!
-
-«Pourquoi m'a-t-il si bien envahi? pourquoi, au lieu d'aller chez le
-voisin, a-t-il élu domicile en moi? pourquoi? Sans doute me savait-il
-déjà malade, par suite, prêt à le recevoir, et trouvait-il ici une
-atmosphère agréable, fortifiante; j'étais sa résidence d'été, la ville
-d'eaux, la plage... (très drôle!)... mais n'y avait-il pas, en ce
-Jacques Damien, autre chose qui lui convenait à merveille: une volonté
-incertaine?... Je pense souvent à Papa, je lui reproche sa faiblesse
-dont Maman a tant souffert... J'abuse un peu. Il faudrait, d'abord,
-faire mieux que lui. Pour le moment, je fais moins bien.
-
-«C'est moi, c'est moi qui vais devenir fou! Oui, je vais descendre dans
-la rue, me mettre à quatre pattes, au milieu de la chaussée et hurler à
-la lune, hurler!--Ah! ces démoniaques du temps passé! de vrais possédés,
-ceux-là! ces pauvres gens habités par l'âme d'un loup et qui hurlaient à
-plein gosier! Je voudrais faire comme eux!
-
-«Je ne tiens bon que sur un point, un seul: je ne boirai pas! je ne
-boirai pas de l'eau de cologne sur le haut d'une armoire!
-
-«Oh! cette épingle! ce souvenir de Marguerite! l'appuyer là, sur ma
-poitrine, enfoncer doucement, sûrement, réprimer le sursaut de douleur,
-d'horreur et d'effroi, persister, m'entrer la pointe dans le coeur et
-crever!... Et puis qu'il ne soit plus question de moi! qu'on me jette
-aux ordures!
-
-«Oui, cela arrangerait bien des choses!...»
-
-Il rêva de se détruire, des façons, des moyens pratiques de se détruire.
-
-«Mais je veux revoir Marguerite une dernière fois.»
-
-Un mauvais sourire courba sa bouche.
-
-«Et tu ne la quitteras plus jusqu'à ce qu'elle soit folle!»
-
-Il souffrait trop! Jamais, aux pires heures où l'idole le hantait, il
-n'avait souffert autant.
-
-«Je dois disparaître.»
-
-Tout à coup, il se remit à penser à la propriété de M. Sandgate, parce
-qu'il avait promis une réponse à cet homme et devait la fournir.
-Bientôt, l'idée s'imposa, inopinée, un peu ridicule mais insistante, et,
-brochant sur elle, une autre idée surgit, encore plus inattendue, tout à
-fait nouvelle, obscure encore, belle néanmoins en sa dure sévérité, et
-qui réunit, fixa, mit en oeuvre toute l'attention de Jacques.
-
-«J'irai voir M. Sandgate. Je lui dirai: «Monsieur Sandgate, il faut que
-je fasse une randonnée lointaine. De votre côté, vous accommoderiez-vous
-d'un compagnon de voyage qui tâcherait de n'être point gênant, voire de
-se montrer utile, puisque l'art persan et les fouilles que l'on fit
-là-bas lui sont connus et qu'il a, secrétaire au Musée, écrit diverses
-études traitant de ce sujet, spécialement des faïences?» Si M. Sandgate
-est un peu déraisonnable, il y songera, il discutera de questions
-pratiques; s'il a perdu le sens commun, il finira par accepter...
-L'espoir est mince, pourtant, je vois un espoir.»
-
-Quel qu'il soit, absurde, sage, proche ou lointain, un espoir apporte
-toujours son mystérieux bénéfice. Jacques ne ressentait plus cette même
-angoisse déprimante, vraiment insupportable; il n'était que triste,
-profondément.
-
-La nuit s'écoulait avec lenteur dans l'atmosphère enfumée de ce bureau.
-On y respirait mal.
-
-«Allons! se dit Damien, il convient de présumer que M. Sandgate est non
-seulement un peu déraisonnable, mais qu'il a perdu le sens commun, et
-d'agir en conséquence, dès maintenant.»
-
-Il sortit de son classeur une feuille de papier à lettres. Il médita
-longuement sur ce qu'il devait écrire. Une demi-heure plus tard, la page
-restait encore blanche; déjà les yeux de Jacques étaient lourds de
-larmes.
-
-Enfin, il entreprit sa tâche.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-LE BEAU LAURIER
-
-
- «Ma douce amie,
-
- «Ecoute-moi, bien que j'aie des choses terribles à te dire. Je
- n'aurais jamais osé, de vive voix, sous le regard de tes chers yeux
- aimés. Peut-être suis-je venu à Paris surtout pour trouver du courage,
- le courage cruel dont j'ai besoin en ce moment.
-
- «Je vais partir, ma douce amie, pour très loin, pour si longtemps! Je
- pense faire un voyage d'études en Perse, presque une exploration. Cela
- durera huit ou dix mois... un an?... je ne sais. Il suffit que je te
- quitte pour avoir le coeur désolé. Mais il faut que je parte! Je dois
- te quitter.»
-
-Jacques s'interrompit.
-
-«La perdre ainsi, songeait-il, c'est insensé! c'est indigne et
-monstrueux!... ce n'est pas vrai!»
-
- «Ma douce amie, nous nous aimons avec tendresse, avec passion. J'aime
- tout en toi: ton corps, ton esprit, ta bonté, le charme qui vient de
- toi, le parfum qui émane de toi, et ce jeune regard, si beau!
- Pourtant, je te fais du mal, tu le sais! et j'ai peur, devant l'avenir
- d'angoisse et de douleur que tu te prépares en m'aimant. Marguerite,
- j'ai peur pour toi, j'ai peur aussi pour moi, j'ai peur du remords que
- j'aurai... car je te détruis, moi qui t'aime tant! et, à cela, il n'y
- a qu'un seul remède: nous séparer.»
-
-«Mais, s'écria Jacques, nous séparer... les mots ont un sens, tout de
-même! Nous séparer, c'est me trouver loin d'elle, loin de son corps! ne
-plus sentir son bras nu autour de mon cou, ni ses jambes contre mes
-hanches! c'est ne plus l'entendre respirer près de moi, parler, rire,
-vivre à côté de moi, prendre du plaisir tout contre moi!»
-
-Et Damien ne pouvait ni l'admettre, ni le concevoir. Il se répétait avec
-une obstination puérile que ce n'était pas vrai, et, ce disant, il ne
-savait pas, au juste, ce qu'il voulait dire.
-
-Il écrivit encore.
-
- «A l'époque où tu m'as connu, Marguerite, j'étais un pauvre être que
- ses nerfs tourmentaient, qui n'en pouvait plus, qui se serait, un
- jour, cassé la tête contre les murs. Tu lui as révélé cette joie
- d'aimer qu'il confondait jusqu'alors avec l'agrément d'un plaisir
- banal que l'on trouve sans peine et, par ton amour, tu l'as, je crois,
- humanisé. Il a repris goût à la vie, en apprenant de toi quel délice
- c'était que de vivre. Ah! Marguerite! tu ne peux deviner la façon
- nouvelle dont mon coeur battait quand tu me disais: «mon ami chéri!»
-
-Et Jacques se murmurait à lui-même:
-
-«Tu entends! jamais plus elle ne te dira: «mon ami chéri!» jamais plus!»
-
- «Je ne retournerai pas à la campagne avant mon départ et je te demande
- bien tendrement, bien humblement, de ne pas venir ici. Vois-tu, j'ai
- tout juste le courage qu'il me faut... tout juste, Marguerite! Tu
- paraîtrais devant moi, que je me jetterais aussitôt à tes genoux pour
- te demander pardon, et ce serait un misérable geste, vilain, un geste
- lâche!
-
- «Demeure chez toi, douce amie; je dis chez toi, car je veux que tu
- vives dans cette propriété qui te plaît, à laquelle tu t'intéresses et
- que j'achèterai demain. Sois-en la fermière vaillante, bien portante,
- occupée de ses bêtes, de ses arbres, de ses fleurs. Tâche de t'y faire
- une vie tranquille... Ne m'oublie pas, garde-moi comme un souvenir
- auprès de toi... Je donnerai à Gautier des instructions pratiques pour
- qu'il te les transmette. Adieu, Marguerite! Sois heureuse, sans
- m'oublier! Adieu!»
-
-Il eut un grand gémissement douloureux qu'il ne pouvait retenir...
-
-«Oh!... oh!... c'est vraiment comme si je me déchirais le coeur!»
-
- «Et laisse-moi te dire encore une fois merci... Merci de m'avoir rendu
- la vie!... Adieu!... Je t'embrasse sur les yeux... Adieu... Dors,
- Marguerite.
-
- «A toi:
-
- «JACQUES.»
-
-Avec la dernière ligne, c'était le suprême effort. Il se mit à pleurer,
-à sangloter, à pleurer encore; il sut ce que ces mots signifiaient:
-«fondre en larmes,» car, dans ses larmes, il se fondait vraiment tout
-entier, toute sa pensée s'y noyait, il n'était plus qu'un homme qui
-pleure. La fatigue aidant, il s'affaissa lentement sur son bureau, et le
-sommeil vint se mêler à lui, et ses larmes l'endormirent.
-
- * * * * *
-
-«Monsieur! voyons, Monsieur! Monsieur ne s'est donc pas couché? C'est
-vouloir tomber malade exprès, Dieu me pardonne! Rester comme ça toute
-une nuit sur ses bras croisés, sans même prendre un coussin, ça n'est
-vraiment pas raisonnable!»
-
-Damien ouvrit les yeux.
-
-«Monsieur va se coucher, j'espère!
-
---Quelle heure est-il?
-
---Sept heures; j'allais ouvrir et balayer.
-
---Eh bien, Louis, sept heures, c'est une bonne heure pour se lever!
-
---Au moins, si Monsieur s'était amusé et qu'il serait revenu de
-Montmartre, ou même si Monsieur aurait bu! mais, sur ce bureau! et avec
-la fumée de cigarettes!...
-
---Tiens... oui... c'est drôle!
-
---Je ne trouve pas, Monsieur, et, sauf le respect que je lui dois, je
-puis dire que, si Mlle Marguerite était ici, jamais elle n'aurait permis
-ça!
-
---Jamais, Louis, certainement... Non, je ne compte pas me coucher.
-Préparez-moi un bain et apportez mon café au lait.
-
---Oh! Monsieur me fait bien de la peine!
-
---Et à moi donc, mon brave Louis!» dit Jacques en s'étirant.
-
-Le valet de chambre regarda son maître d'un air surpris, puis il se
-retira pour obéir aux ordres reçus.
-
-Damien plia la lettre, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse,
-cacheta, timbra, et dit à Louis qui entrait, un plateau à la main:
-
-«Louis, vous mettrez ceci à la poste.»
-
-C'était fait... c'était fini... Jacques ne pouvait le croire; il restait
-dans un état de stupeur singulière qui lui vidait l'âme en quelque
-sorte... C'était fini.
-
-«Encore faut-il que M. Sandgate m'emmène avec lui... Non, de toutes
-façons, c'est fini!»
-
-Louis repassait, entrant dans la chambre de Damien.
-
-«Que portez-vous là, Louis?
-
---Une branche pour fixer à la tête du lit de Monsieur; nous sommes au
-dimanche des Rameaux.
-
---Quel est ce feuillage-là?
-
---Du laurier, Monsieur, du beau.»
-
-Peu d'instants plus tard, Jacques allait regarder la longue branche
-verte courbée à son chevet.
-
-«Oui, dit-il, c'est beau, le laurier.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-LE PROJET ABSURDE
-
-
-Il arrive qu'une gageure absurde réussisse, qu'une rencontre impossible
-se place, un jour, entre deux portes, qu'une folle aventure trouve à se
-comparer à plus folle encore. Ce sont là les faux pas de la Fortune.
-Elle se dirige, le plus souvent, de façon bourgeoise, banale, convenue
-et convenable, mais, parfois, elle trébuche à cause de ses yeux bandés.
-
-Ce dimanche des Rameaux, Damien se vit retenu à déjeuner par M. Sandgate
-dans le petit hôtel de genre anglais où dès onze heures du matin il
-était allé lui rendre visite et lui apporter les trois brochures qu'il
-avait écrites sur l'art persan. De la campagne, il ne fut bientôt plus
-question, l'affaire ayant été vite réglée, à la satisfaction,
-semblait-il, des parties contractantes, puis on parla d'autre chose.
-
-«Vous intéressant comme vous le faites à ces questions, disait M.
-Sandgate, et surtout avec les connaissances solides que vous possédez,
-je ne comprends guère que vous n'ayez pas poussé une pointe en Asie.
-Téhéran est, je vous le garantis, Monsieur Damien, aussi divertissant
-que Montmartre, et le lac Néris vaut largement la mare d'Enghien.»
-
-Comment imaginer plus belle entrée en matière?
-
-«Monsieur Sandgate... encore faut-il pouvoir! répondit Jacques.
-L'occasion m'en serait offerte que j'aurais vite fait mes malles. Hélas!
-on trouve aisément un ami qui, de grand coeur, vous accompagne à
-Biarritz, un autre pour une tournée en Algérie, en Egypte, en Grèce à la
-rigueur... Celui qui vous propose des promenades aux confins de l'Iran
-ne court pas les rues de Paris. Mon musée m'accorderait, je pense, une
-mission, sans me charger de chaînes officielles, mais si l'on se passe
-difficilement d'un guide pour pénétrer un peu l'antiquité de seconde
-main des bibliothèques (mon maître Clément Martin y fut un introducteur
-délicieux), c'est pure folie que de se rendre à pied d'oeuvre, seul et
-n'ayant pour tout bagage qu'une érudition courte et pas la moindre
-expérience.
-
---Vous parlez très sagement, Monsieur Damien; toutefois (permettez-moi
-de me montrer brutal), vous parlez trop comme un Français. Un Français
-dira gentiment, de façon amusante, le désir (oh! immodéré!) qu'il a de
-connaître la ville chinoise ou mexicaine que vous venez de lui
-dépeindre; répondez: «La gare est à deux pas, le bateau part lundi en
-huit...» il voudra réfléchir.
-
---La critique peut s'admettre, dit Jacques... Et, maintenant,
-laissez-moi vous répéter que j'aurais une chance, la moindre! de vous
-accompagner en Perse...
-
---Holà! holà! Monsieur Damien! dit Sandgate en souriant, cela est-il
-bien sûr, bien sérieux? Pourquoi donc achetez-vous une propriété en
-Normandie, si vous comptez l'abandonner tout de suite?»
-
-Jacques interrompit d'une voix sèche:
-
-«Je suis parfaitement libre, et rien, entendez-vous, Monsieur Sandgate!
-rien ne me retient en France.
-
---Alors je vous dois des excuses et vous serez assez bon pour déjeuner
-ici avec moi. Ensuite, nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a
-jamais qu'un vieux colonel sourd.»
-
-Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, M. Sandgate disait
-encore:
-
-«Il ne reste donc plus à résoudre qu'un important problème moral.
-
---Un problème moral?
-
---Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un galant homme, un parfait gentleman,
-et j'ai grand plaisir à causer avec vous, mais comment supporterons-nous
-de nous voir tous les jours, dès l'aube, et à toutes les minutes du
-jour; de prendre tous nos repas sur la même table ou la même planche; de
-dormir sous la même tente, toutes les nuits? Comment supporterez-vous de
-voir continuellement le même Edwin Sandgate à cheval, à vos côtés?
-Comment supporterai-je de voir le même Jacques Damien à cheval, tout
-près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni le supprimer?
-
---C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques... et le mien, je
-l'avoue, a été très instable.
-
---Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un moyen, sinon de nous arranger,
-du moins de... de nous essayer.--Je vous ai dit que je devais aller en
-Angleterre, dans ma famille... Je croyais quinze jours, ce sera cinq
-semaines, le bateau de mai étant meilleur. Venez passer un mois chez mes
-parents, ils vous recevront avec plaisir. Vous jouerez au billard avec
-mon père et mon beau-frère, au tennis avec ma soeur, à la balle avec ses
-enfants, si ça vous amuse, et vous me verrez tout le temps! A la fin,
-nous aurons peut-être envie de nous griffer, alors nous le dirons; si,
-au contraire, nous pouvons vivre ensemble, il vous restera huit jours
-pour faire vos malles... Et nous partirons tous les deux: Marseille,
-Port-Saïd, Aden, Kurachee, Mascate, Bender-Abbas... et plus loin.
-
---Merci de votre proposition, Sandgate; j'accepte.
-
---Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. Par conséquent, demain
-soir, gare Saint-Lazare... Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. A
-Newhaven, la voiture de mes parents nous mènera chez eux.»
-
- * * * * *
-
-Jacques se rendit aussitôt chez Gautier Brune et lui conta longuement
-son histoire.
-
-«En résumé, je me jette à l'eau... avec des formes. Je souffre, mais la
-décision est prise, l'aventure est même engagée. Je crierai peut-être,
-comme les fiévreux que l'on descend dans leur bain, mais je ne
-demanderai pas grâce. Je ferai encore, de temps en temps, du batelage et
-des pitreries (si le bon Sandgate ne s'en offusque pas trop), car je
-manquerai toujours de simplicité et l'on ne jette guère un costume qui
-vous va bien, même quand il déplaît ou n'est plus de mode... Enfin!... à
-Dieu vat!... Dis, mon petit Gautier, tu t'occuperas de Marguerite?
-
---Avec les instructions que tu m'as données (j'ai d'ailleurs pris des
-notes), la tâche me sera facile. Tu sais, Jacques, ta mère serait fière
-de toi.
-
---Tant mieux. J'ai encore très mal... très! J'avais déjà souffert, mais
-je n'avais pas assez souffert... Souffrir davantage, ça nettoie, en
-quelque sorte. Oui, mais ce sont de vilains moments à vivre. Quitter
-Marguerite me paraissait un acte insensé! Pourtant, voilà que je l'ai
-quittée!... Tu la soigneras, Gautier? tu veilleras sur elle?
-
---J'irai même la voir, et nous nous écrirons.
-
---Peut-être répondra-t-elle à ma lettre d'hier... de ce matin...
-
---Oh! sans doute!
-
---N'est-ce pas, tu la traiteras comme une amie? pas comme la maîtresse
-lâchée par un ami?
-
---Elle est déjà une amie pour moi: elle a mon affection et ma profonde
-estime.
-
---Tu crois qu'elle peut guérir?
-
---Dans le milieu tranquille où elle se repose le corps et l'âme, elle ne
-tardera pas à reprendre un parfait équilibre.
-
---Tu me donneras des nouvelles?
-
---Bien entendu.
-
---Je l'aime tant, Gautier!
-
---Tu l'aimes tant que tu lui rendras la santé physique et morale, après
-lui avoir rendu le respect d'elle-même. Pour en arriver là, tu t'es
-courageusement saigné, saigné à blanc. C'est bien, Jacques.
-
---Mais elle aussi, qui m'aimait tant, m'a rendu l'espoir que j'avais
-perdu, m'a refait une volonté. Pour en arriver là, elle s'est assez
-vaillamment mise à la torture.
-
---Vous avez été braves tous les deux... Ta récompense, tu peux déjà la
-deviner: Marguerite retrouve une vie normale et simple, la vie qu'elle
-aurait dû vivre; toi, tu te composes une vie d'action et de travail,
-aventureuse, exotique et fantaisiste, tout cela qui est fait pour toi et
-que ne te promettait pas, je pense, la croisière de Brigneux! Ah! le
-voyage en Perse se présente autrement!
-
---Dis-moi, Gautier... entre nous... Marguerite n'a jamais su que je
-buvais?
-
---Non, j'en suis certain.
-
---Ah!... bon... Cela m'aurait été fort désagréable... Et maintenant, au
-revoir, je rentre chez moi.
-
---Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien trop mauvaise. Couche-toi sur
-la chaise-longue, fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici.
-
---Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord le téléphone: je voudrais
-dire à Louis de me préparer une petite malle pour l'Angleterre, et ma
-valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte Paris demain... que c'est
-presque le grand départ!
-
---Je m'en souviens, dit Gautier; je n'aurais garde de l'oublier.
-Vraiment, Jacques, je t'aime beaucoup.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-LA JEUNE FERMIÈRE
-
-
-Le lendemain, Jacques trouvait M. Sandgate au rendez-vous convenu. Ils
-partirent pour l'Angleterre et Jacques vécut un mois à la campagne, dans
-une maison confortable, élégamment rustique, entourée de gazons nets, de
-fleurs choisies, de beaux arbres décoratifs en leur verte antiquité. A
-ce foyer, il reçut le plus chaleureux accueil. On le considérait déjà
-comme l'ami d'Edwin, l'ami auquel Edwin, ce fils, ce frère, cet oncle
-chéri, serait sans doute confié, lors de son prochain et glorieux voyage
-en Perse. Damien et son futur compagnon travaillaient, le soir, dans une
-grande bibliothèque bien fournie des livres qui leur seraient utiles,
-d'autre part, les journées s'écoulaient vite, occupées par les jeux et
-les rires des enfants, par des promenades à pied, des courses à cheval.
-Seules les nuits de Jacques étaient douloureuses à vivre. Avant de
-s'endormir, il se répétait encore, il se répétait sans cesse les
-quelques mots du billet reçu deux jours après son arrivée chez Sandgate
-et dont il voyait parfois se dessiner dans l'ombre l'écriture
-tragiquement brisée:
-
- «Mon ami aimé!--Non! ne viens pas! Je te répondrai lundi prochain. Je
- ne pourrais pas, avant! J'ai besoin de quelques jours encore, pour
- pleurer.
-
- «MARGUERITE.»
-
-Le mercredi suivant, il lisait d'elle une lettre plus longue, pathétique
-par l'effort manifeste qu'elle révélait.
-
- «Mon ami aimé.
-
- «Je n'en peux plus! J'ai, comme toi, tout juste assez de courage...
- Ah! tout juste!... mais Gautier m'écrit qu'il faut rester calme.
- Alors, je tâche. C'est dur. Pour m'aider, je prie. Ayant beaucoup prié
- depuis ton départ, je me décide à t'écrire ceci.
-
- «Jacques, tu me montres mon devoir et, parce que je t'aime tant, je
- vais accomplir ce devoir, malgré tout, jusqu'au bout. Maintenant, je
- n'oserai plus faiblir. Tu viendrais ici que je m'enfuirais peut-être!
- La photographie de ta mère, la belle photographie que tu m'as donnée,
- est devant mes yeux: Mme Damien me regarde. Quand mon chagrin sera
- trop gros, quand j'hésiterai, je lui dirai: «Madame, que dois-je
- faire?» et je suis sûre que, chaque fois, elle me répondra.
-
- «Jacques, je serai une honnête fille. Ta fermière doit être une
- honnête fille. Cette ferme va me donner du travail, beaucoup, souvent
- du tracas, mais aussi, j'espère, bien de la satisfaction. Gautier me
- dit qu'il viendra me voir, de temps en temps. Il pourra se rendre
- compte que je suis une fermière scrupuleuse. Tu sais, Jacques, j'ai un
- peu de connaissance des affaires de la campagne; ce sera mon plaisir
- de te le prouver, un jour; et puis, ce que je ne sais pas, je
- l'apprendrai. Merci de ta grande bonté, mon ami aimé, je la sens bien
- profondément, et aussi ta peine à me quitter.
-
- «Envoie-moi, si tu as un moment pour ça, un livre pas trop difficile
- sur la Perse. Je voudrais te suivre un peu. Et j'ai encore quelque
- chose à te demander. Permets-moi de ne plus te tutoyer. Une fermière
- ne tutoie pas le maître. Ce n'est pas convenable.
-
- «Adieu, mon maître. Faites un bon voyage. Je ne trouve rien d'autre à
- vous dire. Tout le reste, je le garde dans mon coeur.
-
- «Votre fermière dévouée:
-
- «MARGUERITE DUMONT.»
-
-Un mois plus tard, Sandgate et Damien causaient devant l'écurie où ils
-venaient de ramener leurs chevaux, après une promenade.
-
-«Mais oui, Damien, vous êtes un excellent cavalier, très sérieux et qui
-ne s'absorbe pas dans les détails de manège. Cela vous servira en Perse.
-
---Vous m'emmenez donc en Perse, Sandgate? je ne savais pas!
-
---Vous m'accompagnez toujours en Perse, Damien? Vous ne m'en aviez rien
-dit, personnage insupportable!
-
---Eh! justement! me supporterez-vous? Ne l'oubliez pas: je suis venu
-faire un stage...
-
---Un stage d'affection, car on va être désespéré, mon cher! Les enfants
-perdront un grand ami et je crains que Monsieur Jacques ne remplace
-souvent l'oncle Edwin dans leurs souvenirs! A mes précédents départs,
-moi seul, je réunissais tous les regrets.
-
---Quand partons-nous?
-
---Désirez-vous rentrer en France pour faire vos malles?
-
---Autant les acheter et les faire à Londres où, comme vêtements
-coloniaux, nous trouverons tout ce qu'il faudra. Quant au reste... Non,
-je ne m'arrêterai pas à Paris. Un ami viendra m'embrasser à la gare.
-J'écrirai à mon valet de chambre pour qu'il ferme chez moi. C'est un
-honnête garçon, il s'en chargera fort bien, comme aussi de m'expédier
-les quelques objets, livres et souvenirs, que j'emporte.
-
---Nous irons donc à Londres jeudi matin. Ah! je vous promets une dure
-traversée de la mer Rouge! mais vous avez compris, n'est-ce pas, que
-retarder de six mois pour un peu plus de fraîcheur dérangerait toute une
-partie importante de notre voyage?
-
---A propos, Sandgate, j'ai reçu du musée les papiers que j'avais
-demandés; nous les lirons ce soir... Et puis, Sandgate, sans
-plaisanterie!... vous ne savez peut-être pas le service que vous me
-rendez!
-
---Non, je ne le sais pas, cependant on se doute très vite de certaines
-choses, chez certaines gens... Rentrons, Damien, c'est l'heure du thé,
-mes parents nous attendent.»
-
-Le départ pour un pays lointain apporte à celui dont le coeur est lourd
-l'allègement d'occupations nécessaires, de courses indispensables,
-d'emplettes nombreuses que l'on ne saurait différer et que seul on peut
-mener à bien soi-même. La question des chaussures est de toute gravité,
-la sélection minutieuse des livres reste délicate; on ne se passera ni
-d'armes de chasse, ni d'appareils photographiques, ni de vêtements
-spéciaux, et il faut les choisir; enfin, comment négligerait-on de se
-procurer les diverses lettres et recommandations qui, par avance,
-engagent l'aide et les bons soins de votre consul? Bien qu'à vrai dire
-la besogne fût facilitée par Sandgate et déjà faite aux trois quarts,
-les semaines suivantes ne laissèrent pas à Damien grand loisir. Elles
-lui parurent courtes.
-
-La traversée fut bonne jusqu'à Port-Saïd, pénible ensuite. Jamais Edwin
-Sandgate n'avait connu la mer Rouge aussi brûlante. Les deux voyageurs
-arrivèrent dans le golfe Persique assez débilités, malgré le bref repos
-qu'ils s'étaient permis aux Indes, mais rapidement l'un et l'autre se
-reprirent, par le seul fait qu'ils se trouvaient là, devant cette côte
-torride où ils désiraient aborder.
-
-Le voyage commençait vraiment et Damien fut bientôt ravi par son charme
-grave, fantaisiste et varié, par l'inattendu ou la séduction de chaque
-chose, par la noblesse de l'effort qu'on lui demandait, par les
-merveilleuses récompenses qui en étaient le prix. Plus tard, leurs
-travaux d'archéologie lui apportèrent des joies encore plus hautes et
-Sandgate le vit parfois chanter au soleil, librement, l'âme épanouie,
-levant entre ses mains l'objet que ces mêmes mains avaient découvert: un
-vase, un fragment ancien, une dalle aux belles couleurs. Il souffrit
-souvent de façon cruelle de la chaleur, du froid, du vent, de l'âpre
-climat, de la fièvre, de l'annihilante fatigue, de la soif, des
-déceptions et de ses propres souvenirs, mais chaque nuit lui donnait le
-sommeil et chaque lendemain son aube. Alors il revivait et saluait le
-jour.
-
-Onze mois durant, et non point six, Sandgate et Damien, liés par leur
-affectueuse entente et leur ambition, parcoururent de conserve ce large
-canton du monde qui va du détroit d'Ormuz aux Portes Caspiennes. Le plus
-souvent nomades, sédentaires parfois, ils ne manquèrent jamais de
-quelque nouveau travail pour les tenir en haleine, de quelque nouveau
-projet pour leur créer des rêves, puis, un jour, chargés d'un butin
-nombreux, ils rentrèrent, contents d'eux-mêmes.
-
-«Eh bien, assieds-toi, fume et bavarde, disait Gautier Brune à l'ami
-qui, dès son retour, avait sonné chez lui. Ta mine paraît magnifique; je
-ne t'imaginais pas avec ce superbe hâle... non plus avec ce tranquille
-regard. Assurément, la Perse a du bon, même à haute dose, à dose
-massive! Onze mois!... Et qu'as-tu fait de ton camarade?
-
---Edwin a continué sur Londres. Il reviendra dans trois semaines, pour
-que nous mettions de l'ordre dans nos travaux; ce sera d'ailleurs
-intéressant et fructueux.--Rien de palpitant à me dire, Gautier? Ta
-dernière lettre, cueillie à Port-Saïd, m'annonçait seulement le mariage
-de Brigneux.--Toi, tu vas bien?--Parle-moi de Marguerite.
-
---Elle va bien aussi, très bien. Sa vie n'est pas inactive, je te le
-garantis! Dans sa ferme, dont elle m'a fait les honneurs et qu'elle
-dirige avec une charmante autorité, elle retrouve la santé, le calme de
-l'esprit. Les gens du village sont à ses pieds, l'aiment, la respectent,
-tout en la craignant un peu, car il ne faut pas que l'on plaisante. La
-fermière de M. Damien défend sans cesse les intérêts de son maître. Le
-curé voit en Marguerite la forme humaine que, dans sa paroisse, la
-Providence a revêtue, (brave type, le curé!) Marguerite est donc une
-personne considérable; les enfants l'adorent toujours: c'était couru!
-Elle dîne chez le notaire, elle protège le facteur rural. Tout cela,
-très sympathique... Mais tu dois être renseigné par ses lettres.
-
---Hélas! non, mon vieux! Les premières lettres de Marguerite étaient si
-douloureuses, si tendues!... puis, elle a commencé à me parler de la
-campagne, des bestiaux, des semailles, des moissons, de l'état des
-champs. Ces propos-là se multipliaient, débordant les autres, prenant
-toute la place... A Persépolis, je savais le prix des pommes de terre
-normandes!... Et, maintenant, que veux-tu que je te dise? elle m'écrit
-gentiment, amicalement (non, soyons juste: affectueusement), des lettres
-d'affaires, coupées de questions intelligentes, pleines de sens, sur nos
-découvertes persanes... Qu'y a-t-il là-dessous?... Mais... Oh! oui!
-Marguerite est une jeune fermière comme on n'en rencontre pas souvent,
-et Sandgate qui, tu penses bien, connaît ma terre mieux que moi,
-puisqu'il y a beaucoup vécu avant de me la vendre, déclare que «Mlle
-Dumont est inappréciable!» Enfin... le plus dur est fait, n'est-ce
-pas?... Marguerite est en bonne santé.--Quand nous verrons-nous plus
-longuement, Gautier?
-
---Demain, si tu veux, je suis libre. Nous sortirons ensemble; on ira
-entendre de la musique... Je n'ose te proposer un ballet persan.»
-
-En quittant Gautier, Jacques prit une voiture et se fit conduire à
-l'Hôtel du Carrefour où M. et Mme Honoré témoignèrent de leur joie par
-de grandes démonstrations. Il fallut que Jacques contât son voyage
-héroïque, ses deux traversées, si pénibles, si dangereuses, ses
-découvertes «chez les Persans», car on savait que, là-bas, en ce pays
-sauvage où le soleil tapait si dur, Monsieur Jacques avait fouillé la
-terre de ses mains blanches et ramené au jour mille et une merveilles.
-Après s'être réjoui, comme il convenait, de la belle mine de Monsieur
-Jacques, de l'air gaillard de Monsieur Jacques, M. et Mme Honoré
-parlèrent enfin d'autre chose, mais cet excellent couple
-s'enthousiasmait vite et prenait plaisir à déverser ainsi un flot
-tumultueux de louanges sincères. Le nom de Marguerite Dumont en fit
-jaillir la source à nouveau et Jacques, descendant, une heure plus tard,
-la rue Blanche, se répétait à lui-même les dernières paroles entendues:
-
-«Ah! la chère demoiselle! qu'elle est bonne! Si sérieuse, si courtoise,
-si empressée avec nous! Ah! Monsieur Jacques! Et si attachée à son
-devoir! Oh!... Ah!...»
-
-«Oui, pensait Damien, une brave fille, vraiment; une fermière
-parfaite... Allons! ce soir, je dîne au cabaret!»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-UN FEU DE BOIS
-
-
-Le lendemain, vers minuit et demi, Damien, rentrant du théâtre, ouvrit
-sa porte et voulut, avant de se coucher, fumer quelques cigarettes
-encore. Il ne se sentait aucune envie de dormir: la musique d'orchestre
-qu'il venait d'entendre, en compagnie de Gautier, l'avait trop ému, un
-peu secoué... il reconnaissait des sensations chères, un enchantement
-perdu. Quelle belle soirée! et, maintenant, installé dans ce fauteuil
-où, depuis près d'un an, il ne s'était plus assis, Jacques se laissait
-aller à une sorte de paresse heureuse.
-
-Bientôt, dans peu de jours, il reprendrait son travail; l'arrivée de
-Sandgate lui promettait de la besogne, des heures studieuses entre
-quatre murs (après tant d'heures actives vécues avec lui sous le ciel
-bleu!) mais, ce soir, il ne ferait rien, il veillerait tout seul, en
-fumant, en écoutant des échos sonores.
-
-De son mieux, Louis avait rétabli le bureau en sa disposition ancienne:
-Jacques y retrouvait presque chaque chose à sa place: les meubles, les
-tableaux pendus, les photographies sur la cheminée, divers petits
-objets... ce cendrier, ce vase de bronze, un coupe-papier chinois de
-jade... il lui plaisait de revoir tout cela.
-
-Oh! oui! l'idole en bois roux restait accrochée au-dessus de sa
-planchette. Il l'avait remarquée, dès le premier jour, sans beaucoup
-d'émotion.
-
-Et ces livres (probablement ceux qu'il lisait avant son départ pour
-l'Angleterre), époussetés, posés d'équerre près du sous-main: un tome du
-théâtre de Musset, un catalogue de faïences persanes annoté au crayon,
-un roman de qualité courante...
-
-«Mais qu'est-ce donc que ceci? se demanda Jacques. _Rituale romanum_...
-Ah! je me souviens.»
-
-Il en avait, par curiosité, parcouru quelques pages, alors que
-Marguerite s'inquiétait tant de lui, le croyant possédé du diable... Le
-cérémonial pour l'exorcisme était encore marqué d'une fiche.
-
-«Nous étions fous l'un et l'autre; aussi bien elle que moi!»
-
-Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour que la parenthèse
-d'aventures lointaines, de voyages difficiles, d'heureux exotisme, se
-fermât, pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle était aux jours
-sombres, pour qu'il considérât la situation nouvelle où il se trouvait,
-et jugeât de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur son bureau
-le rituel romain, il parcourait de temps à autre quelques lignes en se
-les traduisant. Elles évoquaient des images étranges. Puis, il rêvait.
-
-«Esprit impur! Esprit très immonde! je t'exorcise!...»
-
-«Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a pu m'envahir parce que je
-ne présentais aucune résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme
-tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien faire. Je souffrais,
-mais de façon stérile, sans profiter de ma souffrance. Je croyais
-accomplir mon devoir entier en combattant ce goût que j'avais de
-l'ivresse et, lorsque avec peine je m'en suis guéri, je m'étonnais de
-souffrir encore. Cela me paraissait injuste.»
-
-«Ecoute et prends peur, Satan!...»
-
-«Je souffrais pour moi-même et j'en tirais vanité. Sans presque m'en
-douter, je me glorifiais d'être malade de façon peu commune, de façon
-rare. Maman l'avait, je crois, deviné. Ensuite, ne buvant plus, je me
-glorifiais de ma victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements
-d'orgueil; à toute heure je témoignais de moi-même! Je voulais éblouir
-Maman par mon courage devant la peur... Maman est morte sans le moindre
-éblouissement!»
-
-«Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!...»
-
-«Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, le sourire aux lèvres,
-une moitié de tâche dont j'étais fier, une moitié seulement. La sauver
-du ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer au premier
-venu, lui permettre de n'avoir plus trop faim quand elle n'arriverait
-pas à vendre son corps... pourquoi faire? pour me l'offrir comme
-maîtresse et la montrer dans les restaurants, pour l'habiller, la
-présenter, l'amuser et m'amuser d'elle, pour lui composer une vie
-factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait.»
-
-«Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et du basilic! Retire-toi
-au nom de l'Agneau immaculé qui foula le basilic et l'aspic!...»
-
-«Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant que j'ai voulu
-comprendre, enfin, certaines choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a
-permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée... ah! ce jour-là, je
-n'agissais point par vanité, ni pour faire un geste élégant... ah! non!
-j'avais bien trop mal!... je m'en souviens.»
-
-Et il lut encore:
-
-«Donc, retire-toi, Impie! Persécuteur! Fourbe voué à la géhenne!»
-
-Il ferma le livre.
-
-«En somme, pensait-il, nous suivons le chemin qu'il nous eût fallu
-suivre dès l'abord. Mes travaux en Orient, ce sont ses travaux dans sa
-ferme. Elle et moi, nous pouvons travailler, maintenant, parce que nous
-avons souffert, beaucoup souffert, puis souffert davantage... Et ces
-cris que je poussais?... mettais-je bas l'esprit impur, ou l'esprit
-impur criait-il lui-même de douleur en me quittant?...»
-
-Car le souvenir lui était revenu d'un passage de l'Evangile où le Christ
-délivrait deux furieux de l'esprit qui les possédait et le chassait,
-récalcitrant et hurlant, dans un troupeau de pourceaux au pâturage, qui
-s'en fut se noyer aussitôt.
-
-«Ce serait donc la délivrance?...»
-
-Combien d'heures Damien était-il resté dans ce fauteuil, devant ce
-bureau familier, sans même donner un regard au coin de gauche où pendait
-une statuette en bois roux? L'air plein de fumée rendait cette pièce
-étouffante. Il s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit toute grande; un jour
-pâle filtrait par les volets qu'il rabattit.
-
-Déjà, l'aube s'étendait, diffuse, indécise et grise, sur la ville,
-éclairant faiblement les brumes qu'un souffle poussait le long des rues.
-Cela faisait un singulier paysage... Et Jacques songeait à d'autres
-paysages, là-bas, près d'un lac, au fond de la Perse.
-
-C'était peut-être auprès d'un lac semblable que le Christ, rencontrant
-les deux possédés, leur avait imposé les mains... Il descendait de la
-colline aride que paraient seuls quelques cystes, quelques touffes de
-thym, quelques maigres lentisques. Il descendait de la colline vers le
-bord du lac où se posaient les brumes du matin, et les deux possédés
-criaient déjà de douleur et se tordaient et hurlaient parce qu'ils
-souffraient cruellement et ne voulaient pas guérir, sachant que, pour
-guérir, il fallait souffrir davantage... Et le Christ leur imposait les
-mains.
-
-Calme matinée! Accoudé au balcon, Jacques en buvait la douceur. Le jour
-était venu, frais et clair; un murmure montait de la ville... Jacques
-rentra dans son bureau. Il regarda sur la cheminée les quelques
-photographies aimées, amies, qui s'y trouvaient toujours. Il nota aussi
-que, dans l'âtre, quelques bûches étaient posées, préparées, sans doute,
-par Louis, l'hiver d'avant, en vue d'un retour inopiné de son maître.
-
-Et, brusquement, Jacques se retourna vers l'idole, pendue au coin du
-mur, la décrocha, la considéra de près, vit qu'elle était faite de bois
-mort, bien mort, qu'elle valait tout juste son poids de bois mort...
-Alors il la coucha sur les bûches de l'âtre, froissa un journal qu'il
-fit flamber, qu'il glissa sous les bûches, et, paisiblement assis devant
-les flammes, tandis qu'au dehors le jour s'affirmait splendide et bleu,
-regarda se consumer lentement, sûrement, avec de méchants crépitements
-et des fusées, cette idole en bois roux, venue vers lui, jadis, d'une
-île très lointaine.
-
-_Chine, 1912._
-
-_Provence, 1918._
-
-
-
-
-TABLE DES CHAPITRES
-
-
- I. UN PANTIN DE BOIS 5
- II. UN AUTRE PANTIN DE BOIS 18
- III. AU RESTAURANT 27
- IV. BAR NOCTURNE 41
- V. RAISONS MATERNELLES 51
- VI. LA LEÇON DU CLOWN 68
- VII. LA PREMIÈRE MANCHE 79
- VIII. INCERTITUDES 88
- IX. UNE CHARMANTE SOIRÉE 98
- X. LE CADEAU PRÉCIEUX 117
- XI. L'IMPLORATION 128
- XII. SUR LE TROTTOIR 136
- XIII. LE DOUX RÉVEIL 156
- XIV. DISCIPLINE 171
- XV. L'IDOLE INTERPELLÉE 186
- XVI. LA PRÉSENTATION 198
- XVII. L'INSTANT TRAGIQUE 206
- XVIII. JOURS SOMBRES 216
- XIX. DEVANT LA MORTE 227
- XX. LE DIABLE EN PERSONNE 239
- XXI. L'INVITATION AU VOYAGE 250
- XXII. VILLÉGIATURE 259
- XXIII. UN DIALOGUE 269
- XXIV. L'ÉPREUVE 279
- XXV. LE BEAU LAURIER 291
- XXVI. LE PROJET ABSURDE 298
- XXVII. LA JEUNE FERMIÈRE 306
- XXVIII. UN FEU DE BOIS 316
-
-
-
-
- ACHEVÉ D'IMPRIMER
- LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-NEUF
- PAR L'IMPRIMERIE LUX
- POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
-
-
-
-
-Prix: 3 fr. 50
-
-Majoration temporaire de 30 %
-
-Décision du Syndicat des Éditeurs 11 Février 1918
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT IMPUR ***
-
-***** This file should be named 64091-0.txt or 64091-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- https://www.gutenberg.org/6/4/0/9/64091/
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.