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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'esprit impur - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: December 22, 2020 [eBook #64091] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Image source(s): https://archive.org/details/lespritimpurroma00gilbuoft - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT IMPUR *** - - - - - - GILBERT DE VOISINS - - L'ESPRIT IMPUR - - --ROMAN-- - - - ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie - 21, rue Hautefeuille, Paris - - Succursales: - Paris, 116, Boulevard Saint-Germain - Zurich, 7, Tiefenhöfe--Paradeplatz - - MCMXIX - - - - -_DU MÊME AUTEUR_: - - LA PETITE ANGOISSE, roman. - POUR L'AMOUR DU LAURIER, roman. - LE DÉMON SECRET, roman. - SENTIMENTS, critique. - LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG. - LE BAR DE LA FOURCHE, roman. - L'ENFANT QUI PRIT PEUR, roman. - ÉCRIT EN CHINE. - LE MIRAGE, roman. - -_Prochainement_: - - FANTASQUES, petits poèmes. - LE JOUR NAISSANT, roman. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -_Trente exemplaires sur vergé d'Arches (dont 15 hors commerce) -numérotés._ - - -_Copyright by G. Crès et Cie, 1919_ - -Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous -pays. - - - - -A - -FERNAND DROGOUL - -_TEMPORIS_ - - _IN MEMORIAM PRÆTERITI - IN INTENTIONEM FUTURI - ET IN LAUDEM PRÆSENTIS_ - -G. V. - - - - - SOYEZ BÉNI, MON DIEU, QUI DONNEZ LA SOUFFRANCE - COMME UN DIVIN REMÈDE A NOS IMPURETÉS. - -BAUDELAIRE. - - - CELUI A QUI IL A ÉTÉ DONNÉ DE SOUFFRIR DAVANTAGE, - C'EST QU'IL EST DIGNE DE SOUFFRIR DAVANTAGE. - -DOSTOIEVSKY. - - - - -L'ESPRIT IMPUR - - - - -CHAPITRE PREMIER - -UN PANTIN DE BOIS - - -Jacques Damien regarda autour de lui avec un peu d'ironie. Lentement il -se promena de droite et de gauche, reconnut des meubles, des tableaux, -divers objets, sourit à une petite boîte en laque rouge, posée sur un -socle noir, feuilleta, debout, un roman ouvert sur le bureau, leva le -coin de la tenture qui fermait la pièce, jeta un coup d'oeil dans le -salon, puis, après avoir, du doigt, redressé contre le mur un cadre -oblique, se déclara satisfait. - -«Oui, murmura-t-il, ça peut aller. Deux ou trois jours encore, pour la -mise au point, mais, le tapis une fois posé dans l'antichambre et le -piano en place, je serai vraiment chez moi.» - -Il s'assit à son bureau. Son visage rasé avait repris un air tranquille. -Quelques instants avant, on eût dit que Damien se moquait de tout, de -cette tenture rouge qu'il aimait pourtant, de ce fauteuil de cuir, de ce -vase chinois, de lui-même aussi. Maintenant, il écrivait une lettre -d'affaires un peu longue et commençait à s'ennuyer. Seul un petit spasme -bref du coin droit de la bouche montrait qu'il n'avait pas retrouvé tout -son calme. - -Durant qu'il séchait une page sur le papier buvard, il s'interrompit -soudain et, se rejetant en arrière, porta une main à son front. - -«Oh! s'écria-t-il à voix haute, pourvu que ce soit fini! pourvu que je -me sois trompé!» - -Il entendit alors que l'on sonnait à la porte de l'antichambre et se -rasséréna. - -«Sans doute, voilà Gautier. Oui, deux coups de sonnette, c'est lui.» - -On soulevait la tenture. - -«Je me sens tout à fait dépaysé, dit Gautier Brune en entrant, mais cela -me paraît fort bien, très réussi, très toi-même. Ton billet était -pressant: je suis venu, aussitôt mon déjeuner avalé... Rien de grave? - ---Excuse-moi si je t'ai dérangé, mon ami, et merci d'être arrivé si -vite. Donne-moi toute ta journée; nous aurons peut-être à causer -longuement: il y a matière. Nous dînerons ensemble. Pour l'instant, -assieds-toi; ce nouveau divan est remarquable.» - -Réunis, ils retrouvaient vite cette allure paisible et sûre que permet -une longue affection sans orages. On eût dit, à les voir, de deux -indifférents, si, de temps à autre, un sourire, une passagère expression -d'angoisse, un regard fraternel et confiant, ne donnaient à leur -entretien toute sa qualité. Ils se connaissaient bien pour s'être connus -depuis l'enfance. Ils ignoraient ces instants d'inquiétude qui troublent -l'amitié. On sentait qu'entre eux il n'y avait jamais eu aucun sujet de -plainte. Leur assurance provenait de là, comme leur sérénité coutumière. - -«Jacques, je t'avoue que ton billet ne m'a, d'abord, pas rassuré du -tout, dit Gautier Brune; il n'était guère du ton que l'on prend pour -demander à un ami son avis sur une installation nouvelle, et puis j'ai -songé aux heures que tu viens de vivre. Mon pauvre Jacques! cette -rupture a donc été pénible?» - -La tête en avant, les coudes aux genoux, les mains tendues, il parlait à -voix presque basse. Gautier Brune n'aimait le bruit ni chez lui-même, ni -chez les autres; sa nature y répugnait, ainsi qu'à toute violence hors -de propos, mais, par contre, il prisait les violences utiles, une -réponse nette, fût-elle meurtrière, un geste dur, bien placé. - -«Et tu as souffert?» - -Ce regard quêteur par lequel il interrogeait son ami le montrait en -entier. Certains mouvements fugitifs du visage expliquent toute une -façon d'être, de sentir, de comprendre et d'aimer. - -Jacques Damien éclata d'un rire aigu. - -«Ah! mon vieux! combien tu te trompes!» - -Brune laissa paraître quelque mauvaise humeur. De larges épaules, de -vigoureuses mains, redoutables mais intelligentes, une solide carrure -que sa taille moyenne affirmait encore, donnaient, chez cet homme de -vingt-cinq ans, aux cheveux châtain clair, une singulière impression de -force. Cette impression, le visage glabre dont la mâchoire était trop -carrée, l'eût accentuée jusqu'à la brutalité, si les yeux ne l'avaient -presque démentie, des yeux gris, pleins de douceur, des yeux -accueillants et tranquilles.--Gautier Brune se portait bien, son teint -frais en témoignait, comme les méplats lisses de sa figure franche et -nue. Il prenait plaisir à se tenir en main, à se sentir maître de son -corps; il y trouvait une satisfaction très consciente, il en était fier. - -Damien l'avait agacé par son rire sans gaîté. Il le lui dit: - -«Mon petit Jacques, même en y mettant la meilleure volonté, je ne vois, -dans ce que je t'ai raconté, rien de drôle. - ---Ecoute, illustre médecin; pour m'excuser, je te raconterai, en -quelques mots, la fin de mon idylle.» - -Damien sourit encore, non plus par pose, mais pour se faire pardonner un -éclat de rire qu'il regrette.--Ah! que Jacques ressemble peu à son ami -Gautier Brune!--Un grand diable dégingandé, aux allures de pantin, -vigoureux cependant, sans rien de maladif, le corps marqué d'une façon -de désossement étrange, dû à sa maigreur, à sa souplesse d'acrobate, à -sa haute taille.--Des cheveux blond pâle, plaqués, découvrent un grand -front; les yeux, d'un bleu clair que l'on dirait parfois verdâtre, sont -faits pour le rêve. Leur regard sait se confier, se retenir, sait -implorer, sait plaire. - -Le reste de la figure, d'une beauté un peu molle, régulière mais sans -accent, déçoit: un nez trop fin, une bouche élégante, un menton rasé -comme la lèvre, dessiné d'un trait qui manque de vigueur. On devine, à -ne voir que cette partie de la figure, un homme faible, mais le large -front découvert, mais les yeux pleins de mélancolie, d'ironie ou de -joie, de douceur aussi, n'offrent rien de banal. Particulière, enfin, -très particulière, cette maigreur osseuse de tout le corps, peut-être -même étrange; d'ailleurs Jacques n'admettrait pas qu'on le plaisantât -sur ses singularités physiques, et, jadis, plus d'un de ses camarades de -collège s'était vu corrigé très rudement pour avoir usé du sobriquet -«pantin de bois» qu'il tenait pour injurieux. - -«Voici, dit-il, comment cela s'est passé. L'histoire, au demeurant, est -à peine amusante. Je m'étais débarrassé de ma petite garçonnière de la -rue Daru, afin de m'installer ici, et fis part à Juliette de mes -intentions. Elle s'en réjouit d'abord, pensant bien que je la -supplierais avant peu de partager avec moi ce nouveau foyer... ce -«nouveau foyer», tu entends? le mot n'est pas de mon invention! La jeune -personne voulut donc me donner des conseils, choisir mes meubles, mes -tentures, arranger, déranger, critiquer, écarter, proposer et disposer -suivant son goût. Ah! cher Gautier, le goût de Mlle Juliette Lancy! Tu -n'imagines pas cela! Elle n'aimait point le laid, non, elle aimait le -médiocre; à une étoffe hideuse, elle préférait avec courage une étoffe -sotte et, surtout, elle montrait un flair admirable pour distinguer -l'authentique du faux, au bénéfice du faux, naturellement. - -«Sans doute aurais-je dû prendre mon mal en patience, mais, d'autre -part, je me sentais un peu nerveux de ce seul fait que j'éprouvais un -gros chagrin à quitter Maman, la maison où j'étais né, tant de -souvenirs, tant d'habitudes anciennes, bien assises, tout cela que -j'aimais et dont je me séparais avec brusquerie. Déjeuner et dîner -souvent avec quelqu'un, c'est autre chose, crois-moi, que de vivre à ses -côtés. Tu me diras que Maman demeure au premier coin de rue, à trois -minutes d'ici; je le sais, mais les distances n'y font rien. Il me -semble même que la sentir si proche augmente mon regret... non, pas mon -regret: ma peine... - ---Jacques, je ne comprends pas, interrompit Gautier Brune. Pourquoi donc -as-tu... - ---Laisse! Nous approchons de la péripétie de clôture.--Juliette devenait -de plus en plus insupportable. Un jour, elle me fit une scène à propos -des meubles de ma chambre à coucher, de vieux meubles de la maison, très -sympathiques, très fraternels, qui restaient sans emploi et que Maman -venait de me donner. - -«Jamais je ne coucherai là-dedans! criait Juliette; jamais je ne vivrai -là-dedans! c'est lourd, c'est affreux!... C'est paysan!» - -«Mais, ma chère, lui répondis-je, exaspéré, je ne te demande pas d'y -vivre, ni même d'y mourir... ni, surtout, d'y coucher!» - -«Il y eut alors une crise de rage, puis un long discours, résumé -fiévreux de mes travers, de mes défauts, de mes ridicules, rappel de -plusieurs actions fâcheuses dont je m'étais rendu coupable, de mille et -un faits répréhensibles dont je porte la honte. Elle ne décolérait pas; -elle en devenait laide! Oui, Juliette, à coup sûr une des plus belles -filles que j'aie vues et qui, souvent, se montrait charmante, prenait un -air de maritorne! - ---N'abuse pas! interrompit Gautier. N'oublie pas que tu l'as aimée! - ---C'est indubitable. J'ai aimé une jeune femme que je pouvais montrer, -qui me faisait honneur, et dont le rire avait un joli ton. Cela a duré -deux ans... Mais, j'achève. Un soir, elle perdit toute mesure, me -reprocha de la quitter pour aller chez Maman, de ne jamais être auprès -d'elle, de lui préférer mes amis, de ne pas reconnaître son talent -théâtral... elle insista sur ce point... J'en passe. J'ai fini par la -mettre à la porte le plus poliment du monde, et depuis lors, nous -n'avons plus eu que des rapports épistolaires sans intérêt. J'ai tenu -bon. Elle s'emploie maintenant dans une revue, à Montmartre, où elle -chante: «Chatouillez mes gentils seins roses!» Le petit Lohéac est son -amant.--Voilà. - ---Pourquoi ne m'as-tu pas tenu au courant? dit Gautier. Une lettre n'est -pas si pénible à écrire! Je pouvais toujours disposer de quarante-huit -heures; un télégramme m'aurait amené tout de suite. Pour nous faire -entendre l'un de l'autre, nous n'avons pas besoin de beaucoup de -paroles! - ---Que veux-tu! J'ai l'habitude, pendant l'année ronde, de te voir -constamment; cette saison entière passée dans le Midi, (à propos, -comment va-t-il, ton vieux client qui va mourir chaque soir et reprend -goût à la vie aux premiers feux du jour?) ces vacances mordant sur -l'automne, m'étonnaient. J'avais trop de choses à te dire et de genres -trop disparates. Des lettres t'auraient paru insensées.» - -Gautier Brune ne répondit pas tout d'abord, puis, très lentement: - -«Merci, dit-il, mon vieux client va mieux et peut durer encore quelque -temps. Mais parlons de toi: cela m'intéresse davantage. Tu m'étonnes, tu -me chagrines, je ne te reconnais plus. Quatre mois d'absence -suffiraient-ils pour te changer? Je ne comprends rien à ce que tu me -dis! rien! Hier matin, dès mon retour, je vais chez ta mère; je t'y -trouve; c'est là que j'apprends que tu n'habites plus avec elle. -Pourquoi cette décision dont, manifestement, vous souffrez tous les -deux? En sortant, tu me dis dans l'escalier: «J'ai rompu avec Juliette,» -et tu t'éloignes. Ce matin, tu m'envoies un billet qui m'inquiète et -m'appelle ici. Ce ne sont point là tes façons coutumières, surtout avec -moi. D'ailleurs, chez ta mère où tu te montres toujours si exactement -tel que tu es, sans artifices ni pose, tu paraissais absent, et je suis -sûr qu'elle l'a remarqué.» - -Jusqu'alors, Jacques était resté presque immobile, à demi couché sur le -divan, sans autres gestes que ceux commandés par les nombreuses -cigarettes qu'il fumait. Ecoutant ou parlant, il regardait obstinément -le plafond de la pièce et sa voix semblait froide, blasée. Il avait -raconté cette rupture avec Juliette sur un ton indifférent, presque -désintéressé, ainsi que l'on fait pour une anecdote banale, arrivée à -autrui, mais, aux dernières paroles de Gautier, Jacques bondit avec -souplesse, se redressa d'un coup par un sursaut de clown et s'écria, les -yeux égarés soudain, les mains grandes ouvertes, opposées comme à -l'ennemi que l'on repousse: - -«Maman l'a remarqué! Non! non! pas ça! pour l'amour de Dieu! pas ça! Que -Maman reste en dehors de cette horreur! Oh! non! pas ça!» - -Il y avait vraiment de l'épouvante dans son regard et, dans son accent, -une supplication pathétique, éperdue. Jacques gesticulait; sa figure, -ridée soudain, semblait vieillie; un instant, ses dents, serrées et -découvertes, grincèrent avec un petit bruit de meule. - -Cet air de pantin démesuré que lui donnait sa maigreur devenait tragique -à ce moment; la figure mobile accentuait l'effet du corps souple par des -yeux égarés, d'expression dure, et par une bouche vaincue, molle, -tremblante, qui, depuis le grincement horrible de ses dents, demandait -grâce. - -Gautier s'était levé. Il posa une main sur l'épaule de son ami, puis, -sans hausser le ton: - -«Arrête-toi, dit-il, c'est assez.» - -Brusquement, Jacques Damien parut se figer tout entier et, sans plus -bouger, debout, la face lâche, les bras tombants, Jacques Damien pleura. - -Gautier Brune reprit: - -«Jacques, tu ne m'as pas raconté ce dont tu souffres. Tu as donc perdu -confiance en moi? Cette rupture n'est qu'un incident; j'ai eu tort de -m'y attacher. Parle, maintenant, et je saurai comprendre. Tu pleures, -Jacques! Tu pleures quand tu pourrais t'expliquer! Tu n'es pas fou de -pleurer!» - -On eût dit que Damien n'avait pas entendu tout de suite les paroles de -son ami. Elles lui parvinrent très lentement et de très loin. Peu à peu, -il les recueillit, en pesa le sens et sa figure se reprit à vivre, ses -yeux se délivrèrent de l'épouvante qui les possédait, ses bras se -dégourdirent, sa bouche se raffermit. Un instant, il fut calme, un court -instant, puis les tout derniers mots de Gautier le touchèrent: «Tu n'es -pas fou de pleurer!» et Damien perdit pied de nouveau. - -Ce ne fut, au début, qu'un léger frémissement de la lèvre, mais ce -frémissement se précisa, s'expliqua en un sourire et, bientôt, le -sourire devint plus intense, devint narquois, devint cruel, jusqu'au -moment où, les yeux encore mouillés, Jacques éclata d'un rire -retentissant, bourru, jovial, goguenard, et qui s'accompagnait des -mouvements les plus grossiers de la pâmoison comique. Plié en deux, les -mains sur les cuisses, Damien riait. Soudain, il leva les bras en l'air, -dans un de ces gestes simples et forts par lesquels la joie du coeur -s'exprime parfois et qui ont toute la noble envergure d'une acclamation. - -«Bravo! cria-t-il, bravo! voilà qui est vraiment trouvé! Bravo, mon ami! -Ah! la belle formule: «Tu n'es pas fou de pleurer!» Elle indique sans -insister, elle laisse deviner, mais n'affirme pas; elle suppose... avec -quelle élégance!... «Tu n'es pas fou de pleurer!» C'est d'une -psychologie hors pair! Oui! tu seras un grand psychiâtre! Je te vois -chef de clinique, demain soir! agrégé dès la fin de cette semaine! Je te -vois à l'Académie de Médecine, occupant toutes les chaires à la fois, -jouissant de tous les honneurs, couronné de toutes les roses et de tous -les lauriers: «Tu n'es pas fou de pleurer!» Oui, mon ami, je suis fou... -du moins, je commence... et, bientôt, je le serai tout à fait! Non, je -ne suis pas fou «de pleurer»; c'est parce que je me sens fou que je -pleure. Mais... mais... n'importe! Bravo, mon ami! Tu ne pouvais mieux -dire!» - -Il se tut; il se laissa tomber mollement sur le divan et, d'une pauvre -petite voix suppliante, ajouta: - -«Gautier! pas maintenant, je t'en prie! Je veux dormir un peu, dormir -une heure sur ce divan; je ne dors plus! Ce soir, je t'expliquerai, mais -pas maintenant! Je veux dormir... Reste près de moi. - ---C'est entendu,» dit Gautier Brune. - - - - -CHAPITRE II - -UN AUTRE PANTIN DE BOIS - - -Il dormit, en effet, plus d'une heure, lourdement, sans bouger. - -«Comment te sens-tu? demanda Gautier Brune qui lisait une brochure, -assis près du divan. - ---Mieux, merci... bien... très abruti pourtant. - ---Il te faudrait encore du repos, dit Gautier. Je te verrais volontiers -dans ton lit. - ---Un instant... Laisse-moi reprendre contact. Oh! j'ai du plomb dans le -crâne!... Quelle heure est-il? - ---Cinq heures et demie. - ---Cinq heures et demie! Voyons! me reposer! Y penses-tu? Maman m'a dit -qu'elle viendrait sans doute vers la fin de l'après-midi. J'ai de la -chance de m'être réveillé à temps.» - -Il sauta à bas du divan et se secoua comme un chien mouillé. - -«Maman peut arriver d'un moment à l'autre. Devant elle, du moins, il -faut que je me tienne; devant toi, je n'ai réussi qu'à me faire honte. -Je ne me croyais pas si pleutre... mais oui, si pleutre! Que veux-tu? -J'en avais trop lourd sur le coeur. Ces insomnies, ces heures affreuses -de dépression, mais surtout ces insomnies! Ah! ne pas dormir, se -retourner dans son lit jusqu'au jour, sentir le sommeil qui s'offre, -puis se retire, méchamment! Je parle du bon sommeil, non du coup de -trique inutile des drogues. Cela m'était déjà arrivé, mais, à ce point, -jamais!... Et puis il y a la peur, la peur qui fait crier, et puis il y -a... le reste! - ---Le reste? - ---Je t'en parlerai, mon ami. T'écrire ces choses, ce n'était pas la -peine; d'ailleurs, je n'osais pas. Je t'en parlerai, ce soir, si tu -veux. Oui, ce soir. Es-tu libre, ce soir? Nous irons dîner au cabaret. -Je n'ai pas encore de cuisinière; elle n'arrive que samedi. Et nous -finirons la nuit à Montmartre. Je t'en supplie, Gautier, ne prends pas -ta figure de médecin: c'est à l'ami que je parle, et au camarade. - ---L'idée me semble absurde, dit Gautier Brune, mais, au fait...» - -Il haussa les épaules. - -«Et maintenant, dit Jacques, va-t'en, mon petit. Je veux être seul avec -Maman. Je t'attendrai ici, à huit heures moins un quart, en veston. - ---Compris,» dit Gautier d'un air calme. - -Il rentra chez lui lentement, la tête basse, à petits pas. Ce qu'il -venait d'entendre lui faisait une âme douloureuse, mais ce qu'il -pressentait le torturait de façon plus cruelle encore. - -«Ah! le pauvre bougre! murmura-t-il, le pauvre bougre!... Et s'il -savait!...» - - * * * * * - -Dès que Brune fut parti, Damien remit en ordre les coussins du divan, -repoussa le fauteuil de cuir, déplaça quelques bibelots et, passant dans -la chambre à coucher voisine, se regarda dans une glace. Son visage -portait des traces indéniables de fatigue. - -«Pourvu que Maman ne remarque rien... Heureusement, le jour baisse.» - -Il se lava la figure à grande eau, se recoiffa, puis sonna son valet de -chambre. - -«Louis, apportez les fleurs que j'ai mises dans un bol à l'office.» - -Il disposa quelques roses rouges sur la cheminée du salon, d'autres, -jaune et safran, sur son bureau et ouvrit la fenêtre, trouvant qu'il -restait dans la pièce un relent de fumée un peu âcre. - -Penché sur la barre d'appui, Jacques Damien considérait la rue, les -façades des maisons, les sommets d'arbres d'un square qui pointaient -au-dessus des toits gris. Il tâchait de vivre dans l'instant présent; il -se refusait à regarder l'heure échue; il s'obligeait à trouver un -intérêt pittoresque aux ébats de ce chien qui parcourait un balcon, -jappant menu, à ce gamin pressé, criant les journaux du soir, aux -voitures qui passaient, aux lointains d'air où tournaient des oiseaux et -que bleuissait le crépuscule, mais l'ombre moite de ce jour d'automne -apportait, quoi qu'il en eût, sa mélancolie. Soudain, il aperçut une -silhouette chère traversant la chaussée. Il lui fit un geste d'accueil, -ferma la fenêtre et courut ouvrir la porte d'entrée. L'ascenseur haleta -quelques instants. - -«Maman, c'est vraiment gentil d'être venue me voir. Donne-moi ce petit -sac qui ne te sert de rien, enlève ton manteau, embrasse ton fils et -permets qu'il te fasse les honneurs.» - -Une demi-heure plus tard, Mme Damien, assise sur le divan, causait avec -Jacques qui lui servait une tasse de thé. - -«Je crois t'avoir tout montré, dit-il. Eh bien! franchement, que -penses-tu de mon réduit? - ---Ton réduit, d'ailleurs assez vaste, est arrangé de façon charmante, -mon ami, et je t'en félicite...» - -Un sourire moqueur courut sur ses lèvres; elle reprit: - -«Il est même assez pratique, et je m'étonne, grand fantaisiste, que tu -aies songé à lui assurer cette qualité-là. Je prends note de quelques -petites choses qui te manquent. - ---Maman chérie, tu es trop bonne! A ce propos... j'aurais bien besoin -d'un supplément de coussins pour ce divan. Ne te paraît-il pas un peu -nu?» - -Elle se retourna. - -«Oui, peut-être. Je t'en enverrai; je t'en ferai même quelques-uns avec -les chiffons arabes et persans qui me restent... Tiens! Qu'est-ce donc -que cela?» - -Elle montrait, fixée au coin du mur, debout sur une tablette et dominant -la pile des coussins verts et rouges, une statue en bois, haute de deux -empans, fruste mais d'un caractère singulier. - -«Comment! Je ne t'en avais pas parlé? C'est une idole de l'île de -Pâques, fort rare. Elle vient droit du Chili, je te dirai un jour de -quelle façon; l'histoire t'amusera.--Je l'aime bien, mon idole; elle me -rappelle cette anecdote que l'on m'a racontée d'un explorateur qui, -décrivant ses voyages à Baudelaire, maniait, roulait, culbutait et -tracassait une statuette en bois de ce genre. Baudelaire semblait fort -mal à son aise, ou, du moins, gêné. Il ne put, enfin, plus y tenir, et, -d'une voix grave, un peu scandalisée: «Monsieur, dit-il, de grâce! -Cessez de bousculer cette idole! Qui vous dit que ce n'est pas le vrai -Dieu?» - ---Je croirais plutôt que c'est le vrai Diable, répliqua madame Damien en -riant, car il est affreux! affreux! malgré les beaux tons de rouille de -son bois. Allons, raccroche ta poupée au mur.--Sur d'autres points, j'ai -deux conseils à te proposer: d'abord, de mettre un rideau quelconque -devant ces rayons de livres reliés qui sont trop près de la fenêtre et -doivent recevoir le soleil en plein, puis, de bien vouloir, quand tu -invites une dame à prendre le thé, ne pas l'obliger à vivre dans un -éclairage de cave. On n'y voit goutte, mon enfant! Si ton électricité -marche, allume une lampe, sinon, j'irai demander une bougie à la -cuisine. - ---Excuse-moi, Maman chérie!» - -Pourtant, Damien hésita et trouva quelque difficulté volontaire à -tourner le commutateur, puis il s'en fut déranger des livres et des -papiers sur son bureau. Sa mère le regardait fixement quand il revint -dans la lumière.--Il se mit à parler aussitôt, d'une voix nerveuse: - -«Maman, j'ai des reproches à t'adresser, des reproches graves! - ---De mon côté, interrompit madame Damien, je t'en dirai autant. - ---Oh! Quoi donc? - ---Parle, d'abord... - ---Tu penses que je plaisantais? Je ne plaisante pas. Tu sais bien, -Maman, que je déteste te voir ainsi vêtue! Voyons! Avec cette robe -noire, on dirait que tu as plus de cinquante ans! - ---Je n'en suis pas si loin, Jacques! J'en ai quarante-sept! - ---C'est pas vrai! Tu as trente-cinq ans, tout juste! J'imagine mal -comment tu t'es arrangée pour te procurer un fils de mon âge, mais tu as -trente-cinq ans, cela est sûr... et tu joues à la vieille dame! -Ecoute-moi: est-ce raisonnable? Tu serais en grand deuil que tu ne -t'habillerais pas autrement!... Il y a tout de même de longues années -que papa est mort! - ---Tais-toi, mon petit! C'est aujourd'hui, précisément, le jour -anniversaire de sa mort, et je reviens du cimetière. - ---Ah!... Oh! pardon, Maman!... Mais, tu sais que j'aime à te voir vêtue -selon ton âge apparent et dans un tout autre style. N'importe! J'ai fait -une gaffe cruelle et m'en excuse. - ---Embrasse-moi...» - -Il se pencha. De nouveau, elle le regarda avec attention, puis se pinça -les lèvres, comme pour retenir un sanglot. - -«A mon tour, j'avais quelques reproches... - ---Non, non, dit Jacques précipitamment. Pas aujourd'hui! Pas pour ta -première visite! Et puis, j'ai mal dormi, très mal; je ne veux rien -entendre de désagréable. Maman chérie, je m'y refuse! - ---Alors, dit-elle, viens te coucher ici, mets ta tête sur mes genoux et -repose-toi. Reste tranquille, ne bouge pas, ne parle pas.» - -Sans souffler mot, il obéit. Il se laissait aller à sa persistante -fatigue; il ne réagissait plus: il se sentait si faible! il laissait sa -mère lui caresser le front... Un quart d'heure après, il s'endormait -encore. - -Du temps passa. Mme Damien regardait son fils. Elle aussi s'était -retenue pendant cette visite. Maintenant, elle pouvait oublier sa -contrainte, et le beau visage immobile, aux traits fermés, à la bouche -vivante et volontaire, aux yeux sombres, montrait toute sa douleur. - -Elle glissa enfin deux coussins sous la tête du dormeur et s'échappa, -légère. Avant de soulever le rideau rouge, elle se retourna. Un sourire -courba ses lèvres quand elle vit, sur le divan, cette figure nue, si -apaisée, ce front si large, sous les cheveux blonds en désordre, cette -bouche entr'ouverte par le sommeil, et ces yeux clos. - -Dans l'antichambre, elle rencontra Gautier Brune qui venait -d'arriver.--Ils causèrent quelques instants, debout. - -«Oui, dit Gautier, ces insomnies l'éreintent. Je voulais qu'il se -reposât, mais, puisque c'est fait, il me semble qu'il n'y a nul danger à -ce que Jacques passe une partie de la nuit dehors. D'ailleurs, il y -tient beaucoup. Je dirai à Louis de le laisser dormir tard, demain. Ne -craignez rien, je veillerai sur lui. Je n'ai pas à vous répéter, -n'est-ce pas, Madame, que je l'aime bien? - ---Je le sais, mon ami. Vous le prouvez assez... Au revoir!» - -Elle s'en fut, et Gautier entra dans le salon. - - - - -CHAPITRE III - -AU RESTAURANT - - -Un petit restaurant du quai de la Tournelle. La salle un peu basse, mais -point encombrée; des garçons propres, méticuleux, aux gestes précis; -leurs visages graves et fermés semblent consignataires d'un secret -d'importance. Près d'une fenêtre de coin, Jacques Damien et Gautier -Brune achèvent leur repas. - -«J'aime cet endroit, dit Damien; c'est un lieu de retraite; on y mange à -bon escient. Cette salle a quelque chose de sérieux qui me divertit de -façon bourgeoise et mesurée; la cuisine est sérieuse, elle aussi; le -service est sérieux; trop, peut-être... et pourtant non! Je commence à -goûter le genre Louis-Philippe. Enfin, la vue est parfaite. - ---Ajoute aux vertus de l'endroit, dit Gautier Brune, que l'on peut y -causer, ce que nous ne ferions certes pas aussi librement sur le -boulevard. - ---Sachons donc profiter de cette licence tout en buvant notre café, dit -Jacques avec un sourire.» - -Ils se turent, un temps, puis Damien reprit: - -«Gautier, cela me gêne de t'avoir présenté un spectacle aussi excessif -de larmes et de déclamation. Un homme qui pleure, ça peut faire de -l'effet au théâtre, mais moi j'aurais dû exprimer ce que je sentais à -moins de frais, plus posément. Si tu le veux bien, nous déciderons que -l'incident est clos. Maintenant, je compte m'expliquer, sans gestes, -sans vociférations et, surtout, sans mouchoir. - -«Il est évident que je me porte mal. Je m'en suis aperçu, il y a quatre -mois environ (tu venais de partir pour le Midi), lorsque j'ai commencé à -ne plus dormir. Une nuit sans sommeil, mon Dieu! c'est très désagréable, -ce n'est pas tragique: on s'en donne une raison plausible et l'on se -dit: je dormirai demain. Mais quand, le lendemain, on ne dort pas et le -surlendemain non plus, et que, durant le jour, on est pris de brusques -somnolences qui abrutissent sans reposer, alors mon ami, on finit par -s'inquiéter. Tu étais absent. Le médecin que j'ai consulté... - ---Qui ça? demanda Gautier. - ---Le docteur Stéphane... rue de Courcelles... - ---Je connais... Pas bête, mais vieux... Continue. - ---Le docteur Stéphane m'a donc offert un fort joli bouquet de bonnes -paroles douceâtres, en conclusion d'un examen très méticuleux et très -long. A l'en croire, il me fallait une hygiène stricte, une chasteté -relative... (je t'assure que ma rupture avec Juliette n'a aucun -rapport!) de la tempérance et du bromure. De cette liste, je n'ai retenu -que le bromure, sans autre effet notable que de m'accabler davantage. -Tout cela serait peu de chose et je te dirais seulement: «mon ami, j'ai -de cruelles insomnies qui m'ennuient fort», si je ne souffrais d'un -supplément d'inquiétude qui, je te l'avoue, me désarçonne. - -«Un soir, je m'étais couché tôt, content d'avoir presque sommeil, mais -tracassé parce que Maman se plaignait depuis quelques heures d'une -horrible migraine, et tu sais si elle se plaint peu! Je lisais dans mon -lit, assez inattentif à ma lecture, l'oreille tendue, au cas où l'on -aurait besoin de mes soins et que l'on m'eût appelé. D'autre part, je me -disais: «ai-je sommeil? n'ai-je pas sommeil? vais-je dormir?» Je lisais -mal, je lisais avec peine: les lettres de la page dansaient étrangement -devant mes yeux. J'éteignis enfin pour me donner du repos, mais ne fus -pas long à rallumer. Au pied de mon lit, sur la traverse de cuivre, une -tête, éclairée du dedans, de la taille d'une pomme et qui ressemblait à -une pomme, avec un teint jaune et rouge de pomme, le même aspect -luisant, ciré, d'objet neuf, souriait d'un sourire fendu et, lentement, -dodelinait. - -«Mon petit Gautier, même aujourd'hui, j'ai peur d'y penser: il me semble -que je pourrais la revoir, dodelinante et souriante, posée sur le -bouchon de cette bouteille de cognac. Dès que je me trouvais dans -l'ombre, soudain, la pomme reparaissait. On eût dit qu'elle était là, -tout le temps, et comme eût fait une lumière subite, que l'ombre seule -la révélait. Pourtant non... lorsque je rallumais, elle ne -s'évanouissait que peu à peu, elle y mettait le temps, elle fondait dans -la lumière, comprends-tu? et son sourire devenait triste en se perdant. -Parfois les rêves donnent des visions toutes pareilles qui épouvantent, -mais au matin on en rit. Un cauchemar, un simple cauchemar... Moi, je ne -dormais pas! - -«Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas cédé tout de suite à la peur. -J'ai résisté d'abord, je me suis donné des raisons. Cette pomme: une -pomme que j'avais vue, la veille, à la devanture d'un fruitier, rue de -Monceau. Je m'étais plu à la regarder, longuement, parce qu'elle faisait -figure parmi les autres fruits plus ternes, plus modestes. J'avais même -pensé la phrase: «Elle fait figure», et le mot «figure» prenait corps... -Rien de plus simple!... Un souvenir prolongé. Cela explique peut-être; -cela ne satisfait guère! J'en suis même arrivé, en désespoir de cause, à -m'imposer une idée absurde: «J'ai mal aux yeux. Je veux croire que j'ai -mal aux yeux. Il faut que j'aie mal aux yeux.» J'accepte aussitôt la -proposition comme une certitude et j'agis en conséquence. Le lendemain -même, Vialle, l'oculiste, m'affirme que mes yeux sont les meilleurs -qu'il ait jamais examinés. Quel homme spirituel! il me permet, pour peu -que l'envie m'en prenne et que j'y trouve le moindre plaisir, de -dévisager le soleil, à l'occasion, et sans lunettes noires. Hélas! mon -vieux Gautier! si flatteur que ce soit d'être comparé à un aigle, cela -ne m'a pas guéri! - -«Deux nuits, souvent trois nuits par semaine, je revoyais sur la -traverse de mon lit cette pomme souriante. Elle y restait, suivant sa -fantaisie, quelques instants, une heure ou jusqu'au petit jour. Ah! j'ai -cru, parfois, que je deviendrais fou sans plus attendre et qu'en entrant -dans ma chambre, le lendemain, on verrait sur le lit une bête tordue, -hurlante et baveuse. Hurler! J'avais une telle envie de hurler! Certains -soirs, je devais me tenir ferme pour arrêter le moindre cri. Je savais -qu'il m'eût fait perdre la tête, j'en étais sûr. Mon ami, j'ai lu, -jadis, dans d'agréables romans psychologiques, la description d'un jeune -homme de bonne famille qui, lâché par sa maîtresse, mordait son -oreiller, et cela me paraissait bizarre, presque ridicule. Aujourd'hui, -je connais le goût d'un oreiller où l'on plante ses dents: rien de -savoureux, crois-m'en sur parole! - -«Tu peux imaginer la gueule que je présentais au réveil! Maman s'en -apercevait bien! Et c'est alors, surtout, que je me suis laissé prendre -par la peur. L'idée que Maman se rendrait compte, un jour, de tout cela -m'épouvantait. Tu sais que mon père est mort quand j'avais douze ans, -d'une façon... comment dire?... Allons! du courage! J'évite la -difficulté... Reprenons.» - -Damien se mit à parler d'une voix plus lente, plus appuyée. - -«Tu sais, cher ami, que mon père est mort... - ---Je sais, interrompit Gautier Brune. Passe!» - -Mais Damien poursuivit: - -«... Dans une maison de santé... que mon père est mort fou... Voilà!... -Cette pensée ne me quittait plus. Je me disais: «Je vais suivre le même -chemin et Maman souffrira, une seconde fois, tout ce qu'elle a déjà -souffert.» Des craintes de cet ordre, s'ajoutant à la sombre mélancolie -que je ressentais, me composaient une vie intenable. Il fallait mentir -assidûment, il fallait expliquer mes yeux battus, ma pâleur, cette -nervosité que je ne pouvais contraindre, certains gestes, certains -regards inconscients, mais qui n'échappaient pas à un observateur -affectueux... Voilà l'emploi de mes journées, mon ami... Et surtout, ah! -oui, surtout il fallait me plaindre, me plaindre diplomatiquement, ni -trop, ni trop peu. Mes insomnies... en ai-je assez joué de mes -insomnies!... Maman est-elle convaincue qu'il n'y a rien d'autre?... Un -beau soir, n'en pouvant plus, je me suis décidé à partir, à quitter la -maison que j'aimais, si pleine de souvenirs, à m'installer chez moi. Les -quelques bonnes heures où je me sentirais libre, je les passerais avec -Maman; quant à mes nuits, eh bien, j'en garderais l'épouvante pour moi.» - -Gautier Brune n'avait pas encore prononcé une seule parole. Il écoutait. - -«Tu es vraiment un brave garçon, prononça-t-il posément de sa voix égale -et calme. Je veux dire que tu es un garçon vraiment brave... Et depuis -lors, comment te portes-tu? - ---Je vais mieux, répondit Jacques. Cette rupture avec Juliette m'a -secoué, je n'en disconviens pas, mais son effet, je pense, n'a pas été -fâcheux: des discussions, des querelles, des scènes de ménage, cela -occupe; d'ailleurs, je ne laissais pas d'en apprécier le côté comique. -D'autre part, les vacances finies, j'ai repris, au musée, mes heures de -bureau et je trouve un certain bénéfice à travailler régulièrement, à -classer des paperasses, à me promener dans les salles du Louvre, à -préparer une exposition et à réprimander, de temps à autre, les -gardiens... Enfin, je sors beaucoup, je fais la noce, je fréquente des -bars pittoresques et charmants... - ---Est-ce bien utile? demanda Gautier d'un air sec. - ---Mais oui! comment donc! ce sont des endroits pleins d'agrément, où -l'on s'amuse... en quelle compagnie! Parfois, quand je rentre au matin -chez moi, je dors mieux... pas toujours. N'importe, Gautier, je ne suis -pas solide. Cela m'est à peu près égal, après tant de nuits blanches, de -me sentir les reins brisés: une randonnée à cheval me fatiguerait de la -même manière, mais je m'habitue mal à un cerveau courbatu... et puis -j'ai peur que cela ne recommence, j'ai peur de revoir cette pomme! - ---On tâchera que tu ne la revoies pas, mon ami! - ---Ah! Gautier, j'avais si grand besoin de ton retour! Que veux-tu! les -bonnes gens que j'ai consultés étaient, je n'en doute pas, animés des -meilleures intentions à mon égard, mais ils ne savaient pas, ils ne -pouvaient ni sentir, ni, par suite, comprendre, au lieu que toi, tu me -connais depuis que nous jouions à saute-mouton sous les arbres des -Champs-Elysées. - ---Nous reparlerons de tout cela, dit Gautier. - ---Veux-tu, répondit Jacques, que nous poursuivions notre causerie en -plein air? La nuit doit être douce et l'atmosphère de cette salle me -semble maintenant un peu lourde. Nous marcherons le long du quai. - -«Maître d'hôtel, je vous félicite au sujet du canard; tout à fait -réussi. - ---Ah! Monsieur Damien! si l'on ne soignait pas les habitués de la -maison!... - ---Décidément, cet excellent homme a quelque chose de sacerdotal, disait -Jacques en descendant l'escalier. Je ne lui aurais certes pas offert le -même compliment sur le cognac qu'il nous a servi, très inférieur à ce -qu'il était jadis, mais la moindre critique nous aurait valu un très -long discours. - ---Le cognac n'était pas mauvais, dit Gautier, seulement tu en bois trop. - ---Allons donc! - ---Tu en bois trop. - ---Gautier, tu m'embêtes. - ---Bien.» - -Ils se promenèrent quelque temps en silence. Parfois un tramway cornait -ou grinçait sur ses rails, mais la ville était paisible et le fleuve aux -reflets d'huile et de marbre noir coulait lourdement. Ils s'arrêtèrent à -la tête d'un pont; un petit point de lumière jaune brillait sur une -péniche amarrée. - -«Regarde, dit Jacques, regarde ce rideau de mousseline et ce lien de -ruban qui paraît contre le carreau de vitre... Tiens! on a soufflé la -lampe. On dormira bientôt, là derrière, sainement, suavement, comme l'on -doit dormir. Ce spectacle a le goût charmant d'un secret... N'insistons -pas.» - -Ils marchèrent encore. - -«Oui, je te soignerai de mon mieux, reprit Gautier Brune, mais j'ai -encore deux choses importantes à te dire. Ecoute-moi. Nous nous -connaissons depuis l'enfance et ne nous sommes jamais quittés. Tu m'as -pris comme médecin et voici la première fois que j'ai à te soigner -sérieusement. Demain ou le jour suivant, nous parlerons donc de -médecine, de drogues, d'hygiène; ce soir, nous parlerons, si tu le veux, -d'une méthode. Je te soignerai de mon mieux, pourtant ne t'appuie pas -trop sur moi. C'est toi surtout qui te soigneras; il faut que tu te -guérisses toi-même. Si tu acceptes de le faire, alors j'ai confiance. -Jacques, ce sera une dure partie à jouer. De temps à autre, je pourrai -te donner un conseil, un coup de main, mais le grand rôle te reste à toi -seul. Souvent, tu te sentiras les bras rompus, et tu devras lutter quand -même; souvent, ta tête n'en pourra plus de souffrir et, néanmoins, quand -il sera relativement simple de te la casser contre un mur, tu choisiras -autre chose qui, peut-être, te fera souffrir davantage. La victoire est -au bout, et la paix, cette paix qui suit la victoire. - ---Je tâcherai,» dit Jacques. - -Il s'arrêta, les yeux à terre, réfléchissant et battant le pavé du bout -de sa canne. - -«Etrange duel que tu me proposes! - ---Un duel, en effet, répondit Gautier, un vrai duel entre un homme -malade et un homme sain, logés dans un même corps, entre un homme qui -souffre et un autre qui refuse de souffrir. Pour arriver à vaincre, il -ne suffira pas de la bonne volonté que tu possèdes déjà et de ton -courage, il faudra encore des ruses savantes, de la précision, de la -patience et une obstination de brute. Tu devras commander (n'oublie pas -que vous êtes deux), te donner des ordres clairs, ne plus rien y changer -quand tu les auras bien mûris, y obéir avec scrupule, ne jamais -discuter... puis, un jour, tu forceras l'ennemi dans un mauvais coin... -Le reste se fera tout seul. Alors tu t'assiéras dans ton fauteuil, mon -ami, et je te permettrai de te reposer. - ---C'est bien... et quelle est cette seconde chose que tu voulais me -dire?» - -Gautier hésita, un instant, avant de parler. - -«Cette seconde chose, je ne te la conseille pas, je l'exige: un ami a de -tels droits. Demain, tu te rendras chez ta mère, aussitôt que possible, -et tu lui raconteras tout ce que tu m'as... - ---Gautier! Gautier! tu n'y penses pas! mêler Maman à ces horreurs, c'est -indigne!... je t'assure... ce ne serait pas propre! Déjà, je l'ai peinée -si fort en la quittant! Elle acceptait tout, le coeur navré, sans se -plaindre. Elle m'a même beaucoup aidé dans mon déménagement. A quelqu'un -d'autre, elle eût sans doute paru indifférente, mais moi, j'ai appris à -lire son visage comme un livre. Gautier! laisse-moi mon enfer à moi tout -seul! N'y fais pas entrer Maman! - ---... Et tu lui raconteras tout ce que tu m'as dit, ce soir, poursuivit -Gautier de sa voix la plus douce, tout, tout jusqu'aux plus minces -détails. J'ai réfléchi honnêtement; à cette heure, je suis sûr. Non, -Jacques, je ne commande pas, je supplie... sachant que j'ai raison. - ---Il me semble, dit Jacques, que tu m'apprends à t'obéir à toi, avant de -m'enseigner l'obéissance à mon autre moi-même! - ---Pour ta guérison, je compte beaucoup sur ta mère. Elle aimera mieux -souffrir ainsi que te sentir loin d'elle. - ---Tu crois qu'elle a des certitudes à mon endroit? Tu crois donc... - ---Je crois que tu as de grandes chances de guérir en te soignant -toi-même, avec l'aide de ta mère et l'avis occasionnel de ton médecin. -Je puis te connaître bien, mais elle te connaît mieux: elle t'a fait. - ---J'irai donc, demain, dans l'après-midi. Ah! j'oubliais... Ses -dernières migraines ont été un peu allégées; elles durent moins -longtemps, il me semble. C'est grâce à toi. Merci. - ---Longeons encore un peu le quai, veux-tu? dit Gautier Brune. Nous -regarderons l'eau couler, puis, si un dernier acte de revue t'amuse, je -suis de service. - ---Je crains, répondit Jacques de m'être montré présomptueux. J'ai le -sentiment que mon lit me sera doux. - ---Voilà un taxi qui passe, dit Gautier: je te poserai chez toi.» - - - - -CHAPITRE IV - -BAR NOCTURNE - - -Damien restait debout, dans l'ombre, devant sa porte; le taxi de Gautier -Brune venait de disparaître au coin de la rue. Damien attendait; il -n'avait pas sonné. Savait-il, au juste, s'il sonnerait, s'il rentrerait -chez lui?... - -«Gautier m'accorde sa confiance entière, songeait-il, et déjà je le -trompe; Gautier me demande d'être vaillant et je vais me conduire comme -un lâche, du moins, je le suppose... Mais quoi!... Si j'étais allé à -Montmartre!...» - -Des images se présentaient à lui, colorées, pittoresques; il entendait -des chants et des rires. Ce n'étaient pas les chants et les rires de -Montmartre. - -«En somme, je n'ai fait à Gautier aucune promesse de ce genre.» - -Il regarda autour de lui. La rue, tachée de trois réverbères, lui parut -sinistre.--Dans son nouvel appartement, il trouverait, assurément, de la -lumière, un décor agréable, mais comment supporter la solitude, le -silence? Il se sentait déjà rompu... Assez pour se reposer là-haut? - -«Si je me couche maintenant, je me prépare une mauvaise nuit de plus, au -lieu que, dans une heure ou deux, je serai vraiment fatigué; peut-être -dormirai-je; il n'y aurait pas de mal à ça!» - -Il hésitait encore. - -«Je n'ai presque rien bu, ce soir... quelques verres de cognac. Gautier -ne sait pas boire!... N'empêche que Gautier me croit dans mon lit, ou -près de m'y mettre.» - -Un frisson le parcourut. - -«Si je m'attarde ici, je vais prendre froid.» - -Cette dernière pensée le décida. Il alluma une cigarette, tourna -brusquement le dos à sa porte et s'en fut d'un pas vif. - -Jacques Damien marchait vers un but assurément bien connu. Il prenait à -droite, puis à gauche, il longeait quelque temps un boulevard, passait -devant un jardin public, suivait une petite rue, traversait une place, -et, plus il allait, plus son allure semblait dégagée, moins il sentait -sa fatigue. Pour un peu, il aurait couru.--Après une brasserie très -lumineuse et des maisons grises, d'aspect morne, voici un cirque, d'où -sortent des personnes que le spectacle ne retient plus (d'ailleurs, il -est tard). Jacques ne tourne même pas la tête, il marche toujours, droit -devant lui, d'un pas allègre, l'air content. Soudain, il s'arrête devant -une porte tournante. Il la pousse. Il entre. - -La salle, de taille très médiocre, est vide; seul, le garçon s'y -promène, une serviette sous le bras. Des tables, des banquettes sont -rangées sur les côtés; un bar tient tout le fond, avec ses hauts -tabourets, son comptoir ciré, sa pompe, ses bouteilles. Pas un client, -mais Jacques se perche aussitôt sur l'un des tabourets. Il est comme -chez lui. - -«Bonsoir, Victor, dit-il; j'arrive tôt. - ---Bonsoir, Monsieur Damien; Mlle Bice sera là dans cinq minutes. Je vais -vous servir votre cocktail et vous donner de la lumière.» - -L'instant d'après, la petite salle brille de mille feux. Cela donne aux -banquettes déchirées un air lugubre et laisse mieux voir la misère des -murs. Mlle Bice ne tarde pas, en effet. La voici à sa place, derrière -les bouteilles du bar, et souriant de ses lèvres fardées. Elle jette un -coup d'oeil dans une des nombreuses glaces qui l'entourent, vérifie -l'état de sa chevelure jaune et du plâtre de ses joues, puis, -satisfaite, entre en conversation avec Jacques. - -«Victor a dû vous dire l'accident qui est arrivé à ce pauvre Tom. Il -s'est foulé le pied et ne paraît pas à la représentation de ce soir, -mais il viendra bientôt boire un verre.» - -Des explications s'ensuivent. Cette foulure est d'autant plus -regrettable que l'on comptait beaucoup sur Tom pour le gala du -surlendemain. - -«Mme Cervantès a repris son service et elle fera de la haute école sur -sa grande jument noire, mais ce n'est pas la même chose. M. Michel -voulait un numéro drôle et Tom avait inventé une farce épatante, un -chef-d'oeuvre, Monsieur Damien! On se serait tordu! Seulement, que -voulez-vous! les trois grandes culbutes de la fin seraient impossibles -avec un pied foulé!...» - -Et Mlle Bice ajoute, en confidence: - -«M. Michel n'y croyait pas, à cette foulure! Pensez donc! le médecin a -dû donner à Tom un certificat!» - -Victor, qui ne perd pas un mot, se montre indigné d'un procédé pareil: - -«Tout de même, dit-il, c'est triste de voir M. Tom traité avec si peu -d'égards, lui qui est un vrai artiste. Oh! il l'a très mal pris!... M. -Michel exagère!» - -D'ailleurs, voici M. Tom Atkinson en personne. Il boite un peu et -s'aide, pour marcher, d'une canne. On ne reconnaît pas, sous cette -gueule épaisse de brute, la figure hilare du clown qui sait si bien -amuser les enfants. Son gros corps est sanglé dans un veston clair; une -cravate saigne à son cou ridé de vieillard gras. Tom s'installe près de -Damien et la conversation reprend. - -«On vous a dit, Monsieur?...» - -Oui, Damien est au courant, mais il lui manque divers détails dont il -s'enquiert et que Tom défile d'une voix cassée, marquée d'un étrange -accent d'écurie anglaise. - -«Ah! vous, Monsieur, vous êtes un gentleman, vous pouvez comprendre!» - -Damien comprend tout, en effet, il s'intéresse à tout. On fraternise et -la chronique des événements de la semaine se déroule.--A-t-on eu raison -d'engager cette troupe japonaise qui travaillait à Londres? - -«Ils ont du talent, c'est certain, mais ils manquent d'invention.» - -Tel est l'avis de Mlle Bice. - -Chacun donne le sien; néanmoins, on se tait à l'entrée de M. Michel, qui -ne fait que passer et rentre chez lui, après avoir serré la main de -Jacques. En partant, il dit à Tom: - -«Sous le prétexte que vous avez mal au pied, ne vous soûlez pas trop, ce -soir.» - -Tom salue en esquissant sa plus belle grimace. - -«C'est un mufle!» déclare Mlle Bice quand M. Michel est sorti. - -Et ses lèvres expriment un dédain supérieur. - -«_A bloody pig!_» dit Tom. - -Un vieux pianiste, assez pittoresque mais très sale, s'est caché -derrière le paravent qui, dans le coin de gauche, masque un piano -honteux. Il jouera, tous les quarts d'heure, une valse; durant les -intervalles, il vient causer au bar avec Mlle Bice qui l'abreuve -discrètement. Mlle Bice est sa fille. Elle le tutoie et l'appelle «cher -maître!» Il lui dit «vous» avec une parfaite dignité, même quand il -s'enivre. - -«Cher maître, tu as une bonne tête ce soir! Comment va maman? - ---Béatrice, votre mère est depuis longtemps couchée. Une épicière doit -dormir, la nuit. - ---Alors, toi, cher maître, viens prendre ton cognac. - ---Cette enfant est peu respectueuse. Excusez-la, monsieur Damien. -Désirez-vous que je joue _Suprême Ivresse_ ou _Folle Etreinte_?» - -Jacques choisit et continue à boire. - -La salle se remplit peu à peu. L'aimable adolescent qui fait son entrée -n'est ni un acrobate, ni un danseur, c'est un très petit homme de -lettres, blond, bien sanglé, trop gentil. Sa bouche a forme de cerise; -une cigarette semble y tenir tout juste. Il souffle nonchalamment la -fumée et en suit les volutes avec un air ravi. Il parle à Damien d'une -plaquette de délicats poèmes qu'il publiera vers la fin du mois, mais -Damien discute avec Mlle Bice la composition autrement importante d'un -prochain cocktail. - -«Tâchez de le réussir, ma chère, et, en attendant, donnez-moi un -whisky-soda.» - -Encore un client: ce gros homme court, aux jambes épaisses, est, à ce -que l'on dit, peintre de son métier; il fait aussi de la musique; il -fait surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles); il est -fort riche; son valet de chambre paraîtra, peu avant l'aube, pour le -ramener chez lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète une longue -discussion, il critique les derniers concerts, le dernier salon, il -explique savamment le dernier scandale. - -«Et Mme Cervantès, que devient-elle?» demande Jacques. - -Mme Cervantès, qui souvent rend visite à ces messieurs du bar, s'est -excusée. On ne la verra pas, ce soir; on s'en désole. Mme Cervantès ne -cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant peu le français, elle -ne boit pas ou ne boit que du lait chaud, mais on s'est habitué à sa -présence muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet. - -Deux journalistes, un jongleur américain et deux dames de music-hall -n'apportent à la compagnie aucun intérêt nouveau. On bavarde en petit -comité, on fume et, surtout, on boit. Un couple mondain tout à fait -inconnu apparaît, l'homme en habit, la jeune femme les épaules couvertes -d'un somptueux, d'un sensationnel manteau de soie. Ils regardent autour -d'eux avec curiosité. On leur a recommandé sans doute d'inviter le vieux -clown; ils l'invitent donc à leur table en termes d'une extrême -politesse. Tom accepte; il mange, il boit, mais ne dit pas grand'chose, -ou c'est alors à Damien qu'il adresse de courtes phrases, à Mlle Bice, -au pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses mauvaises manières; -les regards échangés sont éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort: il -admire le manteau somptueux, il le touche, il le palpe, il en manie un -pan, de ses doigts épais il en caresse les broderies. - -«_Fine silk!_» dit-il aimablement. - -La jeune femme sourit à grand'peine et ce spectacle amuse Damien. - -L'une des dames de music-hall chante. Cela augmente le bruit. -L'accompagnement terminé, le pianiste reprend ses valses et l'on danse. -Damien se demande s'il dansera aussi, dans le petit carré que l'on -réserve à ces ébats. Non, il lui faudrait être plus sûr de ses jambes, -et puis les deux théâtreuses encombrent maintenant toute la place aux -bras du jongleur, qui danse à ravir, et du poète blond. Damien se -contentera de boire. - -Le temps passe. Damien a beaucoup bu. Soudain, il se redresse, il -descend de son tabouret. - -«Victor, dit-il, mon pardessus, je vous prie. - ---Monsieur ne se sent pas bien? - ---Si, parfaitement, merci.» - -Victor salue en empochant une pièce et tend à Damien sa canne. - -Jacques a les yeux fixes, la bouche mobile et nerveuse. Il traverse la -salle d'un pas mécanique, le corps très droit, le regard halluciné. Ses -lèvres molles tremblent toujours. Il arrive à la porte, il la pousse, il -sort. - -«En voilà un qui est mûr, dit Mlle Bice. - ---Moi, il me plaît, ce garçon! dit le vieux pianiste. - ---C'est un homme très comme il faut,» dit Victor qui s'y connaît. - -La jeune femme en manteau somptueux paraît scandalisée. - -«Allons-nous-en! dit-elle. - ---Ben quoi! dit le jongleur entre haut et bas, il est fin saoul! C'est -pas rare!» - -Et Tom, qui a suivi Jacques des yeux d'un air inquiet, déclare qu'il -l'eût volontiers accompagné chez lui si son pied foulé ne le faisait -tant souffrir. - -Cependant, Damien marche dans la rue d'une façon volontaire et mal -assurée. Il se lance en avant, mais il vacille; il marche aussi comme -les aveugles, en tâtant parfois du bout de sa canne le bord des -trottoirs. Arrivera-t-il? Voici sa rue, voici sa porte. Il sonne, il -ouvre, il entre, il referme la porte. Il réfléchit un moment avant de -s'engager dans l'escalier à la rampe duquel il se tiendra... Et le voici -chez lui, dans sa chambre, bientôt. - -Peut-être Jacques dormira-t-il, cette nuit... Il a encore très peur, -mais l'heure est tardive, maintenant, et il se sent si fatigué! - - - - -CHAPITRE V - -RAISONS MATERNELLES - - -Quand Mme Damien vit entrer Jacques, elle posa sur un guéridon le carré -d'étoffe persane dont elle comptait faire un coussin, tendit les bras à -son fils et l'embrassa. En somme, sa mine n'était point trop mauvaise, -il semblait détendu. Mille petits soins, un bain prolongé, lui rendaient -son aspect habituel. Quelque temps, ils causèrent des événements du -jour, échangèrent leurs raisons d'admirer ou de s'indigner, d'être -étonnés ou indifférents, suivant ce que leur avaient appris les journaux -du matin, les revues ou le bruit public. Jacques se promenait devant sa -mère, de long en large. Il s'assit enfin et demanda: - -«Tu n'attends aucune visite? Nous serons tranquilles? C'est parfait. -Reprends ton travail, s'il ne t'ennuie pas, et laisse-moi la parole. -Maman, j'ai une très longue et très lourde histoire à te raconter. -Ecoute-la aussi paisiblement que je ferai moi-même pour te la confier. -Voici de quoi il s'agit.» - -Et il entreprit sa tâche. - -Son accent fut calme, simple, posé. Il surveilla le ton de sa voix; il -en mesura l'émotion, sans affecter de froideur; il dit avec scrupule -tout ce qu'il devait dire, tout ce qu'il avait promis, tout ce qu'il -s'était promis de dire. - -Dans son fauteuil, Mme Damien écoutait, le corps droit, la tête un peu -penchée, les doigts occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait -repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, mais Jacques ne se -laissait guère voir. Assis, les deux coudes posés sur les genoux -ouverts, le dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et ne -faisait d'autres gestes que de petits mouvements explicatifs des mains -qui se joignaient, se séparaient, retombaient mollement, se fermaient -parfois en une crispation de peur ou de volonté subite. Quant aux yeux, -ils restaient obstinément fichés en terre. - -Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, douces, réfléchies. Mme -Damien n'avait pas dit mot. Un galon d'or faisait presque le tour du -nouveau coussin. - -«De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que jamais besoin de toi. -Gautier en est persuadé et moi, tu penses bien...» - -Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se tut, se leva et baisa la -main de sa mère. - -Un très long silence... Jacques Damien attendait, Mme Damien songeait. -Elle ne préparait presque pas sa réponse, elle songeait, simplement, -comme l'on se repose. Puis, elle dit: - -«Ce qui me touche plus encore que la confiance que tu me prouves, c'est -la manière dont tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon enfant. -Lorsque ton père est mort, j'ai compris que je devais me débrouiller -toute seule dans la vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai -l'impression bien différente d'avoir auprès de moi un honnête homme, sur -lequel je peux m'appuyer. Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela -est certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose me touche en ce -moment. J'éprouve une sorte de joie qui est de me dire: ce garçon-là est -vraiment fait pour la vie; il suivra son chemin, il marchera sans -béquilles. Merci, mon petit, merci de cette joie dont je souffre -pourtant. Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes paroles: ce n'est -pas ainsi qu'une mère console son enfant. Mais tu ne sais pas... je t'ai -empêché de savoir. Maintenant, je te demande de te montrer courageux, -une fois encore, et je te parlerai à mon tour, je te ferai une -confession. Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne. - ---Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai de toute mon attention.» - -Et il pensait: - -«Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! Maman me dira que mon -père est mort fou; je le sais! qu'elle a souffert le martyre; je le -sais! que papa était toute sa vie; et je le sais aussi!» - -Mme Damien regarda, un instant, devant elle, plus loin que les murs, -plus loin que l'heure présente, dans le temps passé, puis elle reprit: - -«Tu oublieras surtout que je suis ta mère. Ne me regarde pas. Figure-toi -une jeune fille assez agréable... on me disait même belle, à cette -époque, parce que j'étais grande et mince, parce que je dansais bien et -que je savais rire, malgré mon air grave... Et puis, tu comprends, -j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux sombres, et je -portais des robes seyantes... on m'a beaucoup fait la cour; de nombreux -jeunes gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient ma main. Moi, -je ne les aimais pas; souvent, ils me plaisaient, mais je ne les aimais -pas: je répondais: non. Et, un soir, au bal, j'ai vu ton père. - -«Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il était! Son charme, je ne l'ai -retrouvé chez personne! Cette voix douce, musicale, toujours tendre -d'accent, ces gestes amusants et gracieux, ce regard enfin, ce regard -qui semblait vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la tête et me -jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais le lieutenant Alfred Damien ou -que je resterais fille.» - -Elle désigna du doigt un portrait pendu au mur. - -«Cette toile ne donne rien... ses traits, tout au plus, et encore le -peintre n'a-t-il rendu de son visage que... passons! Je l'ai épousé et, -pendant deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on rêve parfois, mais qui, -néanmoins, n'est pas fait pour être vécu. Je pensais qu'il durerait -toujours! - -«Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, j'en aimai ton père -davantage, mais tu me fis sortir du conte de fées où je me complaisais: -en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient des yeux, je voyais -clair, je regardais autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce -monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais fait souffrir -terriblement, cher petit! Je n'étais plus enveloppée dans une seule -pensée d'amour; le simple devoir de te nourrir me rappelait à moi-même -en m'appelant à toi. - -«Vers cette époque, ton père me causa un vif chagrin, le premier, en -donnant, et cela sans raison apparente, sa démission de l'armée où une -carrière magnifique lui paraissait promise. Il me le dit, un soir, -déclarant qu'il voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que le -cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et qu'au surplus, il en -avait assez du métier des armes. - -«Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un peu. Ton père semblait bien -portant, et cette ambition de paresse, quand je le croyais poussé par -une ambition de gloire, (une jeune femme se forge tant de fantômes!)... -je ne comprenais pas! Il démissionna donc.--«Tu devrais m'en savoir gré, -disait-il, je resterai davantage à la maison, près de toi; nous -causerons, nous nous connaîtrons mieux.» Ah! que cette parole était -pleine de sens! Il m'a mieux connue, sans doute: il a découvert en moi -une femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais moi, je l'ai mieux -connu aussi: sous l'homme charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En -le regardant, je voyais certains traits de son visage dont l'aspect -était pour moi nouveau: le menton fuyant, la bouche molle, quelque chose -de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé dans cette figure -dont il n'a pas rendu l'exquise beauté.--Jacques, c'est affreux que je -te parle ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à suivre que ce -rude chemin qui nous blesse tous les deux. - ---Continue, dit Jacques, continue, Maman chérie. - ---Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose que de vagues -hallucinations, sans corps, flottantes, mais d'autant plus -épouvantables, peut-être, rendaient particulièrement affreuses. Ton père -avait peu d'imagination, je veux dire qu'il ne se représentait pas les -choses du monde et de la pensée, comme tu fais, par de vraies images -peintes sur la conscience; sa torture ne prit jamais une forme nette. -C'étaient des angoisses difficiles à décrire, une inquiétude trouble qui -grandissait, qui s'imposait mais ne se précisait pas, un cauchemar sans -contours. Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, si... mais je -l'ai soigné, jour et nuit, je te le jure! avec dévouement, avec passion, -sans faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai fait tout ce -que je pouvais, suivant strictement les ordres et les conseils des -médecins: une politique subtile de tous les instants... Oh! ce visage -impassible qu'il me fallait garder, à des heures où les larmes auraient -été si douces! et aussi cette comédie que je devais jouer! - -«Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait de ses lèvres, aussitôt -je me penchais, je guettais son regard, derrière les paupières closes, -je tâchais de sourire, pour qu'à son réveil, il me vît d'abord, moi -qu'il aimait, et se rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible -rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant des cris affreux, et -m'écartait de lui. Alors, je le suppliais de m'écouter, je le raisonnais -pendant qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais de détruire sa -chimère... et cela durait jusqu'au matin.--Oui, je t'assure, Jacques, je -l'ai bien soigné; j'ai si peur que tu en doutes! mais je ne pouvais pas -le plaindre: je veux dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité, -comme l'on plaint un homme valeureux qui s'est défendu longtemps, de -toutes ses forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais pas le plaindre -ainsi, parce qu'il était lâche. - ---Oh! Maman! - ---Tu protestes... C'est ce que j'attendais. Tu as raison, et, avec ton -père, j'ai dû me montrer impitoyable... Oui, peut-être... Eh bien, non! -cet homme que j'avais aimé avec mon coeur entier, avec mon corps -entier... pardon, Jacques, mais il faut bien que je le dise, puisque je -me défends, ce soir! cet homme, que je croyais un galant homme...» - -Elle devint soudain très pâle et murmura d'une voix à peine perceptible: - -«Non! Je ne puis te laisser savoir ces choses! - ---Parle, Maman chérie, dit Jacques; je te le demande.» - -Son attitude était calme, il ne montrait aucune nervosité, seulement il -penchait un peu la tête comme un homme qui se prépare à recevoir un coup -sur la nuque. - -Elle parla ou, plutôt, une plainte lamentable s'échappa de ses lèvres: - -«Il buvait! mon enfant! Il s'enivrait, avec des cochers et des -concierges, chez le marchand de vin du coin de la rue! Il allait boire à -la cuisine avec son valet de chambre! Je l'ai vu! Il ne lui suffisait -pas de boire, il devait boire en compagnie basse. Son caractère, déjà -faible, ne résista pas à cet avilissement et, dès que la maladie -l'assaillit, ton père voulut fuir. Chaque jour, il cédait du terrain. Or -la maladie, cette terrible habitude, est aussi un terrible adversaire à -qui tous les moyens sont bons, l'audace, la patience ou la ruse. Il est -traître, il est fort, il est habile, surtout, et posera vite son pied -dans l'empreinte qu'une reculade aura vidée, mais cela, le pauvre homme -se refusait à le sentir. Avant peu, il devint comme un enfant. Il -fondait en larmes, il se mettait à crier. Je le trouvais souvent, assis -au milieu du salon, par terre, et pleurant parce qu'il avait peur que le -cauchemar ne revînt. Si je t'ai éloigné de la maison, à cette époque, -c'est que tu aurais trop bien entendu ses cris et ses plaintes, car -elles étaient de ton âge, en quelque sorte: tu criais ainsi, tu pleurais -ainsi, pour un ballon crevé ou une blessure au doigt. - -«Note que ton père, dans l'intervalle de ses heures d'angoisse, -redevenait l'être exquis que j'avais connu; ses crises d'ivresse étaient -vraiment des crises où il se perdait d'esprit et de coeur; ensuite, il -réapparaissait quelque temps, l'air un peu effrayé, le regard instable, -mais charmant à son ordinaire, séduisant, délicieux... On retrouvait -Alfred Damien presque pareil à lui-même... du moins, les autres. Moi, -non, car moi, je tremblais toujours!--Devant son fils, il se montra -d'abord d'une grande prudence: il ne s'approchait de toi que lorsqu'il -se sentait libre, comprends-tu? et alors, comme il savait t'amuser! Dès -qu'il entrait dans la chambre, tu riais aux éclats. Mais, un soir (je ne -sais où il avait roulé, la veille), il fut attaqué par son cauchemar, -près du petit lit où tu dormais. Il te réveilla et tu te mis à crier -avec lui. Quand j'accourus, il te tenait dans ses bras, te suppliant de -le délivrer du vilain diable, du méchant sorcier qui le faisait tant -souffrir. Tu répondais: «Pauvre papa! pauvre papa!» Je t'arrachai à lui, -et, cette nuit-là, ce fut mon fils que je soignai. Tu ne t'endormis que -fort tard, les yeux encore trempés de larmes. - -«C'était, pour moi, un terrible avertissement. Je sentis qu'il te -prendrait, que tu te laisserais séduire, qu'il t'attirerait par sa -gaîté, par sa douceur, qu'il te retiendrait et t'empoisonnerait bientôt -de son mal. - ---Maman, interrompit Jacques, je commence à comprendre... - ---La crainte de cette hérédité me poursuivait. Je voulais garder mon -fils! Tu avais déjà eu des convulsions, comme en ont parfois les -enfants; l'imprudence devenait manifeste de laisser un petit être -impressionnable et nerveux, côtoyer un danger pareil. Dès la fin de la -semaine, je t'envoyai avec notre vieille bonne en Provence, à la -campagne. Ton père, le jour du départ, haussa les épaules. «En somme, tu -as raison,» me dit-il. Et il se mit à claquer des dents. - -«La vie reprit, coupée d'heures tranquilles et d'heures dont le souvenir -même est abject. Je ne t'en parlerai pas. La vieille Alice me donnait -régulièrement de tes nouvelles et t'amenait deux ou trois jours à Paris, -pour me rendre visite, à Pâques et en automne. Tu grandissais, tu te -portais bien, tu semblais joyeux. Tu me parlais de l'âne, des beaux -canards, des pigeons et d'un grand paysan, si gentil et si drôle. - ---Oh! je me souviens! murmura Jacques. - ---Et puis, un soir d'été où il faisait une chaleur terrible, en entrant -dans notre chambre à coucher, j'aperçus ton père, assis sur le haut de -l'armoire à glace et buvant au goulot d'une bouteille d'eau de Cologne. -Il était fou. - ---Maman! Je t'en supplie! tais-toi! Tu es à bout de forces! - ---Oh! mon petit! que j'en dise un peu plus ou un peu moins!... - ---Non! je ne veux pas!... je sais... on m'a raconté la suite. Je sais -que tu as essayé de garder papa à la maison, jusqu'au jour où il a -failli te tuer. Alors les médecins ont déclaré qu'il fallait absolument -qu'il fût enfermé. - ---Qui t'a dit cela? demanda Mme Damien étonnée. - ---Au lycée, le petit Simoneau, qui répétait toujours que j'avais une -«tête de loufoque». Un matin, à la sortie, je l'ai bourré de coups de -poing en criant: «Ah! j'ai une tête de loufoque! Ah! j'ai une tête de -loufoque!» Il répliqua: «Oui, ton père est mort fou et il avait presque -tué ta mère!» ce qui lui valut une tournée d'appoint; mais... je savais. -Et puis, tu comprends, les domestiques... - ---Il ne s'agira donc plus que de toi, mon petit. Je partis aussitôt pour -la Provence. Je trépignais dans le train, à l'idée de te voir et, -surtout, de te voir tant qu'il me plairait, librement. Suivre tes jeux, -t'entendre rire!... Mais le voyage dura néanmoins assez longtemps pour -qu'une inquiétude nouvelle vînt me surprendre. Je me disais: «Comment -vais-je le trouver? Il y a presque six mois que je ne l'ai embrassé. -Quelle figure a-t-il, au juste? Je ne le vois plus, je me l'imagine mal, -dans l'instant, et les photographies semblent toujours si sottes! De qui -sont ses yeux, son front, sa bouche, sa taille? De qui sont ses gestes? -Sera-t-il à moi?» - -«Ah! mon enfant! tu ne t'en souviens certainement pas, mais je me -rappellerai toujours mon arrivée à Valcreux et comme je me jetai sur mon -fils. Je lui fis presque peur! Cette quinzaine, en Provence, je la -passai vraiment toute entière à te regarder, à apprendre par coeur ton -visage, à raisonner sur ses moindres traits, sans fin. Dans ta figure -souriante, je découvrais la bouche et le menton de ton père, son nez -aussi; mais ton front large, ton regard joyeux et vaillant -t'appartenaient bien à toi seul. Tu avais beaucoup grandi, tu prenais -une allure élancée, tu paraissais fort, souple, sain, et je suivais avec -bonheur... en tremblant, comme il convient à une mère, tes pires -imprudences de petit bonhomme aventureux, ravi de vivre. Tu sais le -reste, mais je tiens à te dire... - ---Oui, je sais le reste, Maman, et de quelle façon tu m'as élevé, me -poussant toujours à une plus complète indépendance, excusant mes -pitreries lorsqu'elles témoignaient d'un peu d'audace, accueillant mes -camarades chez nous, vivant auprès de moi comme une grande soeur, comme -une amie à qui l'on peut tout dire et qui comprend tout. - -«Parfois, tu te montrais étrangement sévère quand mes paroles manquaient -d'accent ou mes gestes de vigueur; mais, à d'autres instants, quelle -indulgence! Tu partageais mes jeux, mes lectures, mes rêves, avec une -finesse si déliée que je m'en apercevais à peine et, surtout, ne m'en -étonnais pas. Mes amis sont devenus les tiens; mon meilleur ami est -aussi le tien, n'est-ce pas? Ainsi je m'explique la façon dont tu m'as -mené jusqu'à être un homme, et ta joie lorsque je me plaisais aux -petites épreuves du régiment, à des disciplines un peu rudes; tu m'as -même laissé me rapprocher d'une discipline à laquelle tu ne croyais pas: -celle de l'Eglise. - ---Je voulais, répondit-elle, avoir un fils qui fût bien lui-même. -J'avais tâché de lui former un jugement d'homme libre. Quand, plus tard, -dans une circonstance grave, après y avoir songé honnêtement, -longuement, il a choisi sa voie, pouvais-je lui donner tort? - ---D'autres auraient été moins généreux...» - -Et Jacques reprit: - -«Aujourd'hui, je m'en veux de t'avoir caché ma peine, Maman chérie, et -si vainement puisque tu l'avais tout de suite devinée! Je fuyais la -maison pour t'empêcher de rien savoir!... Ah! tu en savais long, déjà, -tu en savais long, courageuse Maman!» - -Mme Damien s'était astreinte à ne pas revenir sur le sujet douloureux -qui faisait l'objet même de leur conversation; elle attendait que -Jacques en reparlât. Elle ne put alors se retenir davantage et, -regardant son fils droit dans les yeux: - -«Mon petit, je savais simplement que tu souffrais, dit-elle, et j'en -souffrais moi-même.» - -Puis elle ajouta d'une voix passionnée: - -«Tu guériras, dis? Tu guériras? Tu ne te laisseras pas prendre? Tu payes -les vices de ton père par un état nerveux qui doit te donner des heures -vraiment horribles, mais toi, tu es sain, toi, tu es mon fils à moi, -toi, tu guériras! Toi, tu n'auras pas peur, et tu vaincras! C'est bien -vrai que tu vaincras, mon enfant? - ---Je tâcherai, Maman, répondit Jacques. Je ferai de mon mieux, mais il -faudra m'aider un peu. En tous cas, je t'assure que l'on ne se battra -pas pour rire!... Et, maintenant, si tu le veux, parlons d'autre chose! -Ouvrons les fenêtres! Donnons de l'air! - ---Bravo, Jacques!» dit Mme Damien. - -Elle lui prit les mains, elle l'embrassa. Quelques moments plus tard, -elle demanda posément: - -«T'ai-je dit que Gautier a promis de dîner avec nous? - ---Ah! tant mieux! répondit Jacques, celui-là, je ne le verrai jamais -trop!» - -Ils causèrent. Une heure passa. Un double coup de sonnette annonça -Gautier Brune. - -«Je vous salue, chère Madame,» dit-il en entrant. - -Il jeta les yeux sur la mère et son fils et reprit: - -«J'arrive de bonne heure; c'est pour savoir s'il vous plairait de -sortir, ce soir. On m'a offert une bonne loge pour «Pelléas». - ---Ah! très volontiers, mon petit Gautier. Voilà une intention dont je -vous remercie. Je vais vite m'habiller et nous avancerons le repas.» - -Jacques tendait la main à son ami. - -«Bonsoir, mon brave!» lui dit Gautier qui se tut aussitôt, rougit un peu -et se mordit la lèvre. - -Un instant, ils se regardèrent tous les trois, en silence. - - - - -CHAPITRE VI - -LA LEÇON DU CLOWN - - -Il voulut tenter une expérience, honnêtement conduite et dont il -pourrait apprécier les résultats.--Ce fut par un bel après-midi brillant -de soleil que Jacques s'installa dans un coin de cette terrasse de café, -près d'une dame lourde de fard, très voyante, qui frottait contre un -verre de vermouth ses lèvres trop rouges, devant un sous-officier -d'Afrique, occupé à la composition savante d'une absinthe. -Jacques appela le garçon et commanda un lemon-squash, boisson -innocente.--L'épreuve fut plus dure qu'il ne pensait. Non point qu'il -dédaignât ce mélange rafraîchissant de soda et de citron pressé, mais -ses voisins ne tardèrent pas à le gêner beaucoup, eux qui buvaient, qui -buvaient sérieusement, pour le plaisir de boire. - -Penché sur la paille de son verre, Jacques voit la dame fardée porter en -toute liberté à sa bouche le vermouth qu'il se refuse. Il en imagine la -particulière amertume, il y goûte, en quelque sorte, mais son trouble -augmente encore quand le sous-officier, ayant fini de dissoudre un carré -de sucre dans son absinthe, s'apprête à la déguster. Cette absinthe -occupe bientôt toute l'attention de Damien, elle le sollicite, exprimant -sa senteur, et le parfum interdit monte aux narines de Jacques qui -penche la tête en arrière, comme l'on fait pour recueillir, au passage -de la brise, un souvenir de fleurs. Il serre les lèvres, il ferme à demi -les yeux, puis il sourit. L'absinthe!... Et ce lemon-squash stupide où -flotte un glaçon lui donne vraiment la nausée. La terrasse parsemée de -tables, en bordure du boulevard de Courcelles, devient un champ de -tentations... On ne pourrait lui donner, ici, un cocktail convenable, -mais Jacques se contenterait bien d'un whisky soda; d'autre part, il a -entendu deux fois le garçon vanter à des clients certaine eau-de-vie -bourguignonne... Non, il ne demandera rien: il tient à ne pas faiblir, -et il vide jusqu'au douceâtre fond sucré son lemon-squash.--Il souffre; -il sent de si nombreux parfums tourner dans sa cervelle! de si -nombreuses saveurs flatter sa bouche! Il les reconnaît, il les désire. -Que fera-t-il? - -Depuis quinze jours, il est peu sorti: un rapport pour le Musée l'a -retenu dans son bureau, mais, deux ou trois fois, il a été forcé de -rejeter hâtivement ses paperasses au fond d'un tiroir et de gagner la -rue. Cependant, à cause d'une honte obscure qu'il ne s'expliquait pas, -qu'il ne s'avouait même pas, il n'est pas retourné à son bar familier, -il n'a revu ni Mlle Bice, ni le vieux pianiste, ni la silencieuse -écuyère; il a fréquenté d'autres lieux où l'on boit peut-être moins -longtemps, parce que l'on s'y ennuie davantage. Tout de même, il -rentrait, à l'aube, brisé de fatigue... Eh! qu'importe! il ne se -souvient plus de ce frisson qui l'effrayait tant, il y a quelques -heures, ce frisson de fièvre, eût-on dit, ni de cette peur de voir plus -qu'on ne doit voir. - -Parfois, il avait passé des après-midi entiers auprès de sa mère, -retenue chez elle par ses migraines. Dans la chambre aux rideaux fermés, -il se tenait immobile et silencieux, lisant à la lumière discrète d'une -lampe basse, s'interrompant pour rendre quelque léger service, puis -reprenant son livre, et c'était là des heures de repos.--Quinzaine -supportable, puisque, la nuit, ses cauchemars diminuent... Aujourd'hui, -il tente une expérience, et il craint qu'elle ne tourne mal, car il se -perd en un vertige étrange: il est hanté par des senteurs, par des -odeurs qu'il reconnaît, qu'il peut nommer, par des saveurs dont le -souvenir s'impose.--Il regarde, mais il ne voit pas ces gens qui, sur le -trottoir, devant lui, se croisent ou se suivent. Son attention est -ailleurs. Pourtant, l'un des passants s'est tourné vers lui, il en est -sûr... l'a salué. Ce geste le secoue tout entier, comme si quelqu'un -l'eût saisi brutalement par le bras et tiré hors du jardin parfumé. Il -rougit, il devient pourpre, il porte la main à son chapeau pour répondre -au salut, puis, soudain, il reprend pied et se retrouve dans ce monde. - -«Bonjour, Atkinson! - ---Bonjour, Monsieur Damien!» - -C'est son vieil ami, Tom Atkinson, le clown, vêtu d'un extraordinaire -complet à carreaux, cravaté de vert et coiffé d'un melon beige. - -«Venez boire un verre avec moi, Tom. - ---M'asseoir avec vous, volontiers, Monsieur Damien, mais boire, c'est -trop tôt... - ---Comment, Tom! - ---Ou bien, la même chose que vous: un lemon-squash, n'est-ce pas? - ---Vous êtes donc membre de la ligue anti-alcoolique, Atkinson?... -Garçon! un lemon-squash pour Monsieur.» - -Le vieux clown réfléchit, un instant, puis il éclate de rire: - -«Ah! je comprends! vous taquinez, parce que je bois tellement, à la -nuit! Oui, c'est vrai, mais jamais avant le travail. Trop dangereux... -et, si on a bu, le directeur, il ne paye plus les accidents. Les jambes, -c'est mou après le whisky; alors, un soir, au lieu de tomber droit, sur -les épaules, on tombe sur la tête, et la famille est ennuyée. Je suis un -ivrogne, Monsieur Damien, mais seulement à la nuit. - ---Votre famille est en France avec vous, Tom? - ---Maintenant, oui, Monsieur, c'est plus commode. On s'est habitué; dix -ans, vous savez! et puis la vieille dame, qui ne peut rien faire, a ses -rhumatismes moins fort dans son fauteuil à Paris, parce que, à Paris, il -y a très peu de brouillard, et aussi elle aime rester près de moi et des -garçons, deux garçons, Monsieur, deux bons garçons. - ---Parlez-moi de vos enfants, Tom; ils sont au cirque? - ---Non, Monsieur; un clown, dans la famille, c'est assez. Georges, -l'aîné, a voulu être pharmacien, un métier très convenable; ça fait -plaisir à ma femme, vous comprenez, d'abord, parce que c'est un métier -convenable et puis à cause des rhumatismes et des maladies: on paye -moins cher. Georges gagne bien sa vie et, maintenant, il marche droit. - ---Il vous avait donné des ennuis? - ---Pas des ennuis de sa faute, Monsieur... j'explique mal... des ennuis à -cause de moi. Oui, quand le père il court après les filles, le fils il -court aussi. Moi, je n'allais pas de ce côté, mais quand le père il -boit, le fils il a soif bientôt, le fils il a envie... Aujourd'hui, -Georges ne boit plus, il est pharmacien et il va se marier. C'est moi -qui ai guéri Georges. - ---Comment vous y êtes-vous pris, Atkinson? - ---Oh! le bâton, Monsieur, le bâton et les coups de poing. S'il avait été -plus jeune, le fouet sur le derrière, mais plus tard on ne peut pas. -D'abord ça faisait de la peine à ma femme et elle disait: «Pas si fort, -Tom! pas si fort! je vais prier, ça sera la même chose.» La prière, je -sais, c'est très bon, mais il faut le bâton aussi. Alors, quand Georges -rentrait saoul, je tapais dessus, et pendant ce temps, la vieille dame -lisait tout haut les Psaumes dans la Bible. Eh bien, Monsieur Damien, -Georges ne boit plus et il m'aime beaucoup, malgré le bâton et les coups -de poing, et il aime beaucoup sa mère qui lui lisait les Psaumes, et il -travaille, et je vous ai dit qu'il va se marier avec une _nurse_ qui -garde les malades, un bon métier, Monsieur. Peut-être que s'il n'avait -pas marché droit, il serait au cirque, pas pour sauter comme moi, (ses -jambes ne valent rien), mais pour ramasser le crottin. Moi, Monsieur, -quand je rentre saoul, ma femme me lit aussi la Bible, mais personne ne -m'a jamais donné des coups avec le bâton, alors... - ---Et votre cadet? interrompit Jacques, à la fois ému et amusé par ce -discours. - ---Le cadet?... Ah! oui: Charles. Oh! Charles il n'a pas besoin de ça; il -aurait dû être _clergyman_; il boit de l'eau; il aime l'eau et le -citron, et les sirops français qui collent... Orgeat, _beastly stuff!_ -je déteste. Il est très sage, il a l'air très sage, il met du sirop -aussi sur ses cheveux. Tout le temps dans les _meetings_ du soir où l'on -fait des prières; à l'armée du Salut, vous savez! Et il chante, et les -demoiselles le regardent en ouvrant la bouche, parce qu'il a des yeux -bleus et des cheveux blonds avec du sirop dessus... Mais il gagne sa -vie; il est comptable dans un magasin et il écrit sur une machine... Ma -femme, elle le trouve beau: c'est son chéri. Quelquefois, à la maison, -ils chantent ensemble. Moi, je préfère Georges parce que j'ai tapé -dessus. - ---Dites-moi, Tom, vous êtes mon ami, n'est-ce pas? demanda Jacques, tout -à coup. - ---Aujourd'hui, j'espère, Monsieur Damien... parce que vous avez été -gentil pour moi, très gentil. - ---Gentil? - ---Oui, quand j'ai passé, j'ai salué en vous voyant, et vous avez salué -aussi. Beaucoup de gens n'aimeraient pas que je les salue: ils auraient -l'air grave, comme à l'église, ou bien ils riraient, comme ils rient au -cirque, quand je le veux. Un clown, on reconnaît avec la perruque et le -grand pantalon, ou dans les bars, quand on boit, mais, dans la rue, on -ne reconnaît pas: on fait «oui, oui,» avec la tête; c'est très -_gentleman_ de saluer. - ---Je ne trouve pas, Tom; c'est seulement tout naturel. Eh bien, -faites-moi un plaisir. Je vais vous poser une question et vous y -répondrez franchement, comme vous répondriez à l'un de vos fils, à -Georges. Est-ce promis?» - -Tom réfléchit, puis, revenant à sa langue natale pour donner une parole -d'honneur: - ---_Honor bright!_ répondit-il. - ---Tom! demanda Jacques d'une voix basse et lente, Tom! dites-moi si je -suis un ivrogne! Vous me voyez boire très souvent: dites-moi si je suis -un ivrogne!... Moi, je ne sais pas!... Suis-je un homme qui boit très -souvent et qui, de temps en temps, prend sa cuite, ou suis-je vraiment -un ivrogne, un «_drunkard_», comme vous diriez? Je vous le répète, -Atkinson, moi, je ne sais pas! Puisque vous êtes mon ami, vous allez me -renseigner.» - -Tom écoutait, la tête basse, l'index posé contre son gros nez rouge. - -«Vous parlez sérieusement, Monsieur Damien? demanda-t-il, soudain. - ---Je pensais, Tom, que vous l'auriez senti. - ---Oui, vous parlez sérieusement. Alors, je réponds la même chose. Vous -me dites: «Tom, est-ce que je suis un ivrogne?» et je réponds: -«Certainement, Monsieur Damien, vous êtes.» Et je vous dis encore, parce -que je suis votre ami et que vous êtes là, devant moi, que si votre père -ne vous donne pas des coups de bâton, très dur et très fort, et si votre -mère ne vous lit pas de bonnes choses qui plaisent au Seigneur, vous -serez ivrogne chaque soir un peu plus, et puis tout à fait, et alors -vous aurez les horreurs... _the horrors_, nous disons... et c'est comme -si on était déjà dans l'enfer! Et si, plus tard, vous ne ramassez pas du -crottin, c'est que vos parents ne le permettraient pas, mais ce sera -seulement un autre crottin, et un jour on dira de vous: il était un -_gentleman_. Entendez-vous, Monsieur: il «était»? Voilà! oui... -voilà!--Si je suis un peu _rude_, je veux dire: pas poli avec vous, je -vous demande pardon. - ---Au contraire, mon brave Tom, vous avez été très poli et je vous -remercie beaucoup. - ---Alors... bonsoir, Monsieur Damien.» - -Il se leva. - -«Bonsoir, Atkinson.» - -Ils se serrèrent la main. - -Mais Jacques restait assis devant son verre vide. Il songeait à cette -singulière leçon de morale. - -«Le vieux Tom m'a tout de même appris quelque chose. Il faut bien que je -l'admette! Si extraordinaire que cela paraisse, je ne savais pas, je ne -m'avouais pas, je ne me rendais pas compte que je buvais. Je me voyais -boire, je sentais que j'avais grand tort de boire, et cependant... et -cependant...--Maintenant, soyons honnête: il est inutile que je pense à -Papa en faisant une moue dédaigneuse. A peu de chose près, je suis logé -à la même enseigne, une enseigne de mastroquet... (oh! très drôle!) Il -est vrai que j'y suis logé depuis moins longtemps. Cela me sauvera -peut-être... Personne ne s'offrira à me donner des coups de bâton, mais -je peux prier tout seul... Et puis, Dieu est pitoyable!--Je disais -toujours: tâchons de guérir!... Si Maman, si Gautier n'ignorent pas mon -hérédité d'ivrogne, se doutent-ils que, dès aujourd'hui, je suis un -ivrogne moi-même? Il convient que tous deux l'ignorent; il convient que -je me débrouille seul. Oui, je me disais: tâchons de guérir! eh non! il -faut se dire: tâchons de ne plus boire! Déjà une honte sourde me -retenait parfois... mais, souvent, j'ai si envie de boire! oh! à cet -instant même, j'ai un désir si passionné de boire! Boire... il me semble -que ce serait une joie si complète, si douce, si profonde!... -Dépêchons-nous! Il faut! Il faut!... Je décide donc... ce samedi, à cinq -heures vingt-cinq, de ne plus boire. - -«Tiens! dit-il à un gamin qui lui proposait «l'Intransigeant»... Non, -garde ton papier! Voilà dix sous... Et ne va pas les boire!» - -Il paya ses consommations et rentra chez lui en fumant des cigarettes. -Il se sentait plus calme. Le monde, ses bruits et ses rumeurs, ses -couleurs et ses teintes, son activité nombreuse l'intéressaient. - - - - -CHAPITRE VII - -LA PREMIÈRE MANCHE - - -Le soir de ce même jour, Damien causait, dans son bureau, avec Gautier -Brune. - -«En somme, je n'ai pas à me plaindre, disait Jacques; je dors -passablement et n'ai presque pas d'hallucinations, à peine quelques -menaces. Une grande quinzaine de répit, c'est déjà beaucoup; je me sens -un peu revivre. De plus, toutes tes recommandations ont été suivies... -mais je t'avoue que le café me manque! - ---Et ton vieil armagnac, te manque-t-il? demanda Brune. - ---Non, dit Jacques d'une voix sèche. Si tu veux t'en rendre compte, -reste dîner avec moi. Ma cuisinière est toute prête à te servir un repas -somptueux composé d'oeufs brouillés et de jambon froid. - ---Impossible, Jacques! Je regrette. Il me faut aller chez mon vieux -client, dont la santé s'améliore. Il m'invite à une grande bombance -familiale, pour fêter ses noces d'argent. Cela promet d'être riche, -abondant et interminable. Comme convives, tout ce que tu peux imaginer -en fait de clients, neveux, cousins, alliés et amis. On parlera des -progrès commerciaux de la France, des lourdes erreurs du dernier -ministère et, sans doute aussi, de la musique moderne qu'un esprit -vraiment sain ne saurait goûter; j'entendrai dire, au dessert, que -Debussy corrompt les moeurs. Pour couronner ce festin, une terrible -partie de bridge où j'atteindrai quelque différence de six francs -soixante-quinze, après trois heures d'efforts. Je serai donc obligé de -te quitter dans peu d'instants pour passer un habit et me diriger vers -la place de la République. Plains-moi!» - -Damien se mit à rire. - -«Gourmand comme tu l'es, je prévois que tu trouveras à ton ennui des -compensations succulentes! - ---Dirait-on pas, insolent! que tu méprises la bonne chère, toi qui -recherches toutes les voluptés et veux même que l'appartement où tu vis -soit parfait jusqu'au moindre détail! Il me plaît, d'ailleurs, de plus -en plus, et sa disposition me semble d'un goût très juste... Mon vieux -client n'eût pas obtenu un pareil ensemble!... Ces nouveaux coussins du -divan... tiens! voilà celui que ta mère achevait l'autre jour!... Ton -bureau, ce pantin de bois sur sa tablette... - ---Pantin de bois! s'écria Jacques. Tu oses parler de pantin de bois! On -me nommait ainsi au lycée! Pantin de bois! une idole précieuse de l'île -de Pâques! T'ai-je dit comment elle se trouve ici? C'est fort curieux. -On m'avait chargé, au musée, d'une monographie sur la sculpture -polynésienne. Je fis à ce propos (tu t'en souviens peut-être) un séjour -à Londres: on y trouve des tas de renseignements. Vers la même époque, -je pensai à écrire au directeur du musée de Santiago de Chili, touchant -les idoles en pierre de l'île de Pâques, dont les voyageurs ont tant -parlé. Quelque temps après, je reçus une réponse fort aimable, qui me -donnait tous les renseignements demandés. M. Carlos d'Almeida m'offrait, -en outre, à moi personnellement, une statuette en bois, pièce -authentique, de même caractère que les grandes idoles. Il ajoutait que -son musée changeant de local, la disparition d'un si petit objet -passerait inaperçue! Cette statuette, la voici. Elle est grossière, je -l'accorde, néanmoins, elle me séduit; je lui trouve un charme très -bizarre et m'en déferais avec peine.» - -Gautier l'enleva du socle où elle était posée. - -«Drôle de bonhomme! Mais quel beau bois!...» - -Il la remit en place. - -«Et sur ce, je te quitte, appelé par les devoirs mondains de ma -profession. A demain, Jacques. - ---A demain, mon ami.» - - * * * * * - -Jacques dîna donc seul et rapidement. Une heure plus tard, assis dans le -fauteuil de son bureau, il lisait et fumait des cigarettes. En levant -les yeux, il pouvait voir, à gauche, l'idole, debout sur sa tablette, au -coin du divan. Il la regarda plusieurs fois. Soudain, il ferma -brusquement son livre. Cette phrase qu'il venait de lire l'agaçait: «Il -s'agenouilla devant l'idole de bois et lui rendit hommage.» Pourquoi -l'auteur parlait-il d'une idole de bois? - -Le volume replacé à son rayon, Jacques entreprit de classer quelques -gravures. Il les maniait nerveusement. L'une d'elles le retint. Il la -considéra, puis jeta sur l'idole un rapide coup d'oeil. Il haussa les -épaules. Ce silène dans un jardin à la française, ne ressemblait en rien -à la statuette!... Idée absurde! Il reposa le carton de gravures et -resta sans rien faire, assis dans son fauteuil, les bras ballants, la -tête basse. Pourtant, il levait parfois son regard vers l'idole, avec -précaution, très lentement, et le baissait aussitôt. Un instant après, -il s'accouda, penché en avant, le front sur les mains. - -«Il faut procéder avec calme, murmura-t-il. Tentons l'épreuve -classique.--Je me fais loucher en pressant un de mes yeux. Si je vois la -chose double, comme tout le reste, cette chose est hors de moi; si je la -vois simple, comme je la voyais avant, elle est en moi, et je suis fou.» - -Il fit l'expérience. - -«C'est évident! Je le savais.» - -Il marcha de long en large dans la pièce, parlant à mots couverts. - -«Eh bien! quoi? il n'y a rien d'étonnant! Pourquoi m'émouvoir ainsi, -puisque je m'y attendais! La pomme a disparu: l'idole bouge. Un peu -simple, cette idée que tout s'arrangera parce que l'on a pris de bonnes -résolutions! L'enfant a promis de ne pas pleurer: il ne lui adviendra -plus rien de fâcheux! Il n'aura plus mal aux dents!... Ridicule!... -C'est moins facile que je ne pensais. Mon petit Jacques, tu faisais le -faraud en causant avec ta mère! Tu te disais: «Papa s'est montré bien -peu courageux!» Maintenant que tu te trouves à pied d'oeuvre, tu -déchantes!... et je vois que tu as une belle frousse!» - -Il s'arrêta, il regarda l'objet. - -«Alors, je finirai comme Papa?... dans la grande maison blanche?... -Quand je voyais cette pomme, sur la barre de mon lit, je me laissais -aller à la peur, presque sans réserve. Ma peur de ce soir, tenue en -main, je crois qu'elle est pire... Et puis, cette poupée de bois qui ne -va plus désarmer! Ah! elle bouge encore, la rosse! Je vais me mettre à -courir en rond, ou plutôt...» - -Il sourit aigrement et leva un doigt en l'air, comme lorsque l'on fait -une trouvaille. - -«Pour me calmer les nerfs, il me faudrait avoir dans cette pièce une -roue, une grande tournette d'écureuil, où je galoperais, où je -trépignerais, sans arrêt, du matin au soir. Cela pourrait, en outre, -faire monter l'eau dans la maison. Exercice hygiénique entre tous, et -fort utile. C'est le système anglais du _hard labour_, oui, le -_treadmill_... mais sous une forme plus joyeuse. Eh quoi! je paye les -vices de mon père, paraît-il!... très bien, je paye... Le _hard -labour_... Je devrai donc... Mieux vaut crever tout de suite! Tiens je -n'ai plus de tabac.» - -Il sonna. - -«Louis, apportez-moi des cigarettes, dit-il d'un air calme. Merci, mon -garçon... Et aussi une tasse de thé. - ---Monsieur semble avoir très chaud, dit le valet de chambre. - ---Ce n'est rien, Louis. Oui, j'ai un peu chaud, en effet. Vous pouvez -aller vous coucher, maintenant. - ---Mais si Monsieur... - ---Je vous sonnerais si je me sentais malade.» - -Jacques reprit sa marche. - -«Pourtant, je me rends à peu près compte des choses. Je vois ce qui se -passe en moi lorsque j'ai peur et que je me guinde. Je me surveille -mieux. Et puis enfin, ne nous plaignons pas: mon idole n'a pas osé -dépasser sa planchette. Si j'avais pendu au mur un jouet mécanique, ce -serait tout pareil... tout pareil... Consolante, la comparaison! hein, -mon petit Jacques? et tellement ingénieuse! Oui, mais les jouets -mécaniques de ce genre ont, le plus souvent, une musiquette dans le -ventre, au lieu que mon jouet à moi ne chante pas «la Mascotte», du -moins pas encore: elle ne fait que cligner de l'oeil et bouger ses longs -bras. - -«Maman me disait, l'autre jour: «Raccroche ta poupée au mur...» Si je -pouvais la raccrocher pour de bon! A propos! de quel sexe est-elle? Je -n'ai jamais regardé! Oh! c'est un mâle, indubitablement! Tant pis! Une -idole féminine, j'aurais pu essayer de lui complaire par de douces -paroles, par des flatteries... et cependant, non! j'en serais peut-être -venu à la chérir, au lieu qu'un mâle qui me torture, je puis le détester -tout à mon aise. Il convient que je prenne garde à ne jamais lui -appliquer des qualificatifs de l'autre sexe... ça pourrait l'offenser... -et alors!» - -Il parlait presque à voix haute en faisant les cent pas. Il marchait -lourdement, il ne se permettait aucun geste, mais, de temps à autre, il -risquait vers l'idole un regard furtif. - -«C'est gai, la peur! Ah! pauvre Papa! je te comprends, maintenant, -lorsque tu me prenais dans mon lit et me parlais du mauvais diable, du -vilain sorcier! Pauvre Papa!... Et néanmoins, je t'avoue que je voudrais -mieux faire, ou, du moins, montrer plus de prestige. Il ne t'a manqué -que d'être habile, mon pauvre père! La diplomatie est de bon usage, même -avec les cauchemars. Oui, je voudrais... Pas ce soir, par exemple!... -Elle bouge toujours!... Pardon!... «il» bouge toujours.» - -Jacques s'arrêta net et se croisa les bras. - -«Jamais je ne pourrai dormir ici!» - -Il coupa les lumières et s'en fut. La pièce, qui depuis deux heures -était pleine d'un sourd piétinement et du murmure brouillé d'une voix, -redevint silencieuse, dans l'ombre. - -Un instant plus tard, les lampes se rallumèrent, Jacques rentrait, vêtu -d'un manteau, une canne à la main, le chapeau sur la tête. - -«C'est qu'il m'attire, le bougre! Le voilà, tout en bois, avec sa gueule -de vieux singe grave!... Tant pis! Puisque, ce soir, je ne sais pas me -défendre, je vais... comment dirai-je?... je vais m'absenter.» - -Il s'approcha de l'idole et, ôtant son chapeau: - -«Je vous accorde la première manche, dit-il d'une voix moqueuse mais -cassée; pourtant, ne croyez pas que ce soit fini. A demain, Monsieur.» - -Il fit un petit salut bref, et sortit rapidement. - - - - -CHAPITRE VIII - -INCERTITUDES - - -La rue était froide. Jacques Damien marchait à grands pas. - -«On est mieux ici!» - -Il ressentait une forte impression d'indépendance, comme si on l'eût -débarrassé de lourdes chaînes et laissé courir. Il respirait à pleins -poumons; il se plaisait à cette marche rapide; il en goûtait à la fois -le rythme vif et la fantaisie possible, car Jacques savait que plus rien -ne l'obligeait, dans le moment, à tourner en rond. Il pouvait s'arrêter, -presser le pas, s'asseoir, sauter, danser, prendre sa droite ou sa -gauche, vivre à son gré. Ce choix, surtout, de détaler au galop tout le -long de la rue, lui agréait fort. - -Il se promenait sans but, de ci, de là. Il admirait les automobiles -ronflantes, les feux électriques, si singuliers contre le vert des -arbres; il regardait certains passants, il les suivait quelques minutes, -puis s'écartait, en suivait d'autres. - -«Je puis détaler, pensait-il toujours. Je suis indépendant.» - -Jacques descendit l'avenue d'Antin, marchant sur le bord du trottoir. Il -se retourna, du fait d'un timbre de bicyclette qui sonnait derrière lui. -La bicyclette le dépassa, et aussi un petit chien noir, lancé à toute -allure. - -«Je puis détaler; je suis indépendant!» venait de se dire Damien. - -Cette pensée lui parut aussitôt vide et puérile. - -«Détaler n'est pas preuve d'indépendance. Ce petit chien noir détale -parce qu'il ne veut pas perdre son maître; d'autres détalent parce qu'on -les chasse, d'autres... moi... parce qu'ils ont peur.» - -Il songeait aussi que sa conduite, ce même soir-là, n'avait été en rien -ce qu'elle aurait dû être. Maintenant, sa tenue vis-à-vis de l'idole lui -semblait équivoque, sans dignité. - -«L'ironie m'est vraiment trop facile. On reçoit une gifle, on répond par -une plaisanterie et l'on pense que l'honneur est sauf! A l'idole, j'ai -répondu, en somme, par une plaisanterie, quand elle me chassait de chez -moi. Je voulais cacher ma peur, la peur qui me tenait de si près; je -faisais le fou pour ne pas le paraître. C'est revenir au moulin!» - -Damien entra dans un bar des Champs-Elysées. Il n'y connaissait -personne. Ayant trouvé un coin tranquille, il s'y installa et demanda -une sandwich et de la bière. Des valses lui parvenaient, du fond d'une -salle voisine, avec des rires. Il y avait là, devant un carré de -tziganes, quelques filles sans grand intérêt dont les gestes le -lassèrent bientôt. Jacques n'avait pas envie de boire; mieux valait, -pourtant, ne pas y penser. - -L'idée lui parut effrayante de sortir encore, de gagner la rue déserte, -de s'y trouver seul, tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son ombre -le suivant servilement, plate et longue, sur le trottoir bleuâtre, puis, -à un changement de réverbère, se jetant tout à coup devant lui... Où -coucherait-il, quand l'heure serait trop tardive? Il ne pouvait songer à -se rendre chez sa mère: elle s'inquiéterait d'un coup de sonnette, passé -minuit, et, d'autre part, il gardait bien la clef de son ancien -appartement, mais ne l'avait pas sur lui. Coucher à l'hôtel? projet -sinistre! le long couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint, -la cuvette prostituée... Rentrer avec une de ces jeunes femmes dansantes -qu'il ne connaissait pas, qui ne lui plaisaient pas? les attendre -jusqu'au matin, subir leurs conversations si aimables? Il se sentait -l'esprit autrement orienté. Alors, que faire? - -«Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité à Gautier, vers minuit. Je -coucherai sur son petit divan.» - -Il revint à ses premières pensées. - -«Demain, si cela recommence, il faudra m'y prendre d'autre façon. Je ne -bougerai pas de chez moi, quoi qu'il arrive... Mais, ce soir, je n'ose -pas rentrer!» - -Il se reprochait encore de prêter à cette idole une personnalité, de -l'animer quand il la savait morte, faite de bois dur et sec, de toujours -garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi l'imaginer active, à cette -heure où elle le laissait en paix? Ces questions qu'il se posait ne -servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, il revoyait son -bureau, sombre, tiède, familier, avec peut-être un peu de fumée, témoin -de son dernier passage, et il s'imaginait l'idole livrée à elle-même -dans cette pièce bien close. Auparavant, elle clignait de l'oeil; elle -clignait de l'oeil encore, mais ne s'arrêtait pas en si bonne route. -Jacques l'amenait à tenter des gestes plus compliqués. Elle descendait -avec précaution de sa planchette, elle soulevait le coin du rideau -rouge, afin de constater qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui -pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons qui terminaient -grossièrement ses bras, elle se trémoussait et se mettait à danser par -terre, sautant d'un pied léger du tapis au manteau de la cheminée, puis -sur la table, franchissant l'encrier du bureau, contournant la lampe et -dansant toujours, bondissante et fantaisiste, aux sons d'une musique qui -semblait sortir de son ventre. En outre, chaque fois que, du pied, elle -frappait le sol hors des limites du tapis, c'était avec un bruit -métallique, tel que d'une corde de cuivre qui eût vibré. - -«Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est tout en bois! se dit Damien, -pourtant...» - -Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait un moment, immobile, -repartait avant peu. Jacques devait remuer la tête pour suivre ses -mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le concert intérieur auquel -cette danse répondait. La mélodie lui en parut fade et sotte. - -«Suis-je assez absurde!» - -Il avait oublié les valses de la salle voisine, il les transposait, -là-bas, dans son bureau. - -«Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle hallucination en vue du -lendemain, et que la grande maison blanche doit, un soir, préparer pour -vos loisirs une gentille chambre, bien propre et bien commode, avec des -grilles aux fenêtres.» - -Il réfléchit encore. - -«D'ailleurs, c'est l'idole que j'enfermerai. Oui, j'enfermerai mon vieux -singe dans un placard... Et cependant, s'il frappait, la nuit, aux -portes de sa prison, pour me réveiller... Assez! je ne veux pas me -permettre de penser à ces choses.» - -Il sortit bientôt. - -Dans les Champs-Elysées, une voiture s'arrêta près de lui, d'où il crut -voir descendre Juliette Lancy suivie du lieutenant de Lohéac... Oui, -c'était bien elle! Il lui vint un peu de tristesse. - -«La pauvre fille! elle n'était pas très amusante tous les soirs, elle -manquait un peu de distinction, sa cervelle ne pesait pas lourd, mais -comme, dans son lit, je me sentirais moins seul... ou plus seul... je ne -sais que dire! Sans solitude, mais sans idole!» - -Il raillait encore. - -Quoi qu'il en eût, Jacques n'osait rentrer chez lui. Certes, un effort -de volonté l'aurait mené jusqu'à sa chambre, un effort dont il se -croyait capable dans le moment, mais la plus lourde nonchalance -l'oppressait. Il ne désirait plus résister, fût-ce par un geste, fût-ce -par un mot. Il se laissait aller à cette paresse accablante qui lui -conseillait un lit, n'importe lequel, sauf le sien. - -Damien penchait à se rendre chez Gautier Brune. Aux soirs de sortie de -son maître, Valérie avait l'habitude de veiller, assise dans l'office et -raccommodant du linge. Il entrerait donc sans peine et ne dérangerait -personne. Il s'y décida, mais, pour la très courte distance, il prit un -fiacre, car ses jambes ne le soutenaient plus. - - * * * * * - -«Ah! Monsieur Damien! quel plaisir! - ---Je ne vous dérange pas trop, Valérie? - ---Pas du tout, Monsieur! je veille toujours quand M. le docteur dîne -dehors, et, ce soir, il a mis son habit. - ---Oui, je sais. - ---Je faisais des reprises aux petits rideaux; ils en ont besoin, les -pauvres! Si Monsieur veut s'installer dans le cabinet en attendant M. le -docteur? Il ne tardera guère, à près de minuit. Mais Monsieur est -fatigué; Monsieur a dû encore aller dans les restaurants où l'on -dépense, paraît-il, tant d'argent à boire avec des dames qui ne sont pas -fraîches! - ---Ma bonne Valérie, je vous jure que je n'ai bu, ce soir, qu'un verre de -bière... - ---La bière, ça c'est honnête! - ---Et je n'ai pas touché du bout du doigt une seule des dames dont vous -parlez. - ---Ah! Monsieur Damien! vous devenez sage. Vous allez vous marier. - ---Je ne crois pas, Valérie!» - -Elle lui vanta, quelque temps, les unions légitimes et retourna à ses -petits rideaux. Jacques s'en fut dans le cabinet de consultation de -Brune et, soudain, se sentit paisible, comme s'il avait trouvé un -refuge. - -«Si j'attendais Gautier!» se dit-il. - -Jacques feuilleta quelques journaux, mais il se surprenait dormant sur -les pages. Il n'y tint plus, enfin. Avant de gagner le divan où les -clients de son ami couchaient leurs défaillances physiques, il prit sur -le bureau une feuille de papier et y écrivit en grosses lettres: - -«C'est très joli de faire le fendant, mais encore faut-il pour cela -certaines qualités. Je viens d'être honteusement déconfit. La peur m'a -mené chez toi. Laisse-moi dormir. J'en ai besoin.» - -Il colla cette affiche au milieu de la glace avec un pain à cacheter, se -déchaussa, s'allongea, appuya sa tête sur un coussin et ramena une -couverture sur ses pieds. - -«Me voilà en sûreté. Il ne viendra pas me chercher ici!» - -Jacques sentait que l'épreuve de ce jour était chose terminée. Sa figure -se détendait, retrouvait le calme; ses paupières battirent. Il se fût -endormi lourdement, comme le désirait son corps, s'il n'avait un peu -repensé à sa journée, avant de sombrer dans le sommeil. Un remords le -tracassait. - -«Non, ce n'est pas élégant, cette fuite chez un ami! J'ai promis à Maman -et à Gautier de ne pas céder.» - -Il hésitait, toutefois. - -«Parce que mes premières armes ne sont pas brillantes, il ne faut pas -tout lâcher! A cette heure, j'ai grand besoin de dormir, je l'accorde, -mais j'ai surmonté souvent des faiblesses pareilles, et pour des raisons -moins graves. Pourquoi donc, aujourd'hui?...» - -Il se leva, se rechaussa. - -«Je vais rentrer... Je rentre chez moi.» - -Il déchira l'affiche, laissa sur le bureau quelques lignes affectueuses -et pria Valérie de l'excuser auprès de son maître. - -Il rencontra Gautier sur le pas de la porte, cherchant dans ses poches -de la monnaie pour payer son taxi. - -«Je suis toujours bon pour quarante sous! lui dit Jacques. As-tu fait un -dîner succulent? - ---Un peu lourd, dit Gautier, mais l'aspic de foie gras... oh!» - -Ils échangèrent quelques paroles. - -«Et maintenant, dit Damien, je rentre. Demain, je te raconterai tout -cela en détail. Non, je me débrouillerai seul. Merci, mon vieux; -bonsoir!» - -Jacques rentra chez lui, traversa le salon, le bureau, regarda avec -indifférence certaine poupée de bois accrochée au mur, poussa la porte -de sa chambre et se coucha. - -«Ce n'est évidemment pas admirable, songeait-il, mais c'est tout de même -quelque chose.» - -Dans son propre lit, il s'endormit presque aussitôt. - - - - -CHAPITRE IX - -UNE CHARMANTE SOIRÉE - - -Les deux semaines suivantes furent douces à Jacques Damien. Avec sa -mère, avec Gautier Brune, il passa de longues soirées. Le reste de son -temps, il l'employa à divers travaux dépourvus de fantaisie, tels que -des classements de manuscrits au Musée et l'arrangement, suivant un plan -imposé, d'une salle nouvelle, de sorte qu'il n'eut point à se repentir -d'avoir donné si peu d'heures à la nonchalance, portât-elle même le nom -spécieux de méditation. - -Un soir, il résolut de se distraire. Invité par un de ses anciens -camarades de régiment, que depuis quelque temps il avait peu vu, il -accepta, se plaisant à l'idée d'une nuit passée au restaurant, au -théâtre et dans des salles de souper. Un point spécial l'intéressait -d'ailleurs.--Entre autres qualités, Louis de Brigneux, joyeux compagnon, -fort drôle et très répandu, avait celle de connaître et de fréquenter un -grand nombre de jolies femmes d'abord aimable, d'accès facile; or Damien -tenait beaucoup à rencontrer une amie de Juliette Lancy nommée Jeanne de -Luce que Brigneux voyait souvent, dans le temps. Il croyait même lui -avoir un peu fait la cour. Aujourd'hui, sa solitude lui pesait. Le -visage de Jeanne de Luce, il se le rappelait agréable, éclairé de beaux -yeux bleus et coiffé de blond. Il se souvenait aussi d'un babillage de -tour banal, très abondant, mais point trop ennuyeux. De plus, cette -enfant l'avait assuré maintes fois du plaisir qu'elle trouvait en sa -compagnie et lui laissait entendre mieux encore, au point d'éveiller la -jalousie de Juliette. Si ce penchant persistait après six mois, pourquoi -n'en profiterait-il pas? Ses nuits lui sembleraient moins longues. - -La soirée débuta de façon brillante. Damien, voulant s'amuser, ne laissa -pas que d'amuser les autres. Brigneux, accompagné de sa maîtresse que -l'on nommait communément: Boule, (par antiphrase, car elle était fort -maigre), amenait aussi son jeune cousin, arrivé d'Arras la veille et -qu'il «sortait». Enfin Jeanne de Luce, invitée au dernier moment, -reconnut Jacques Damien avec une surprise peu affectée et le plaisir le -plus évident: elle le savait libre. - -Brigneux recevait bien ses amis; Boule tenait son rôle de compagne -presque légitime, Jeanne de Luce montrait sa gorge libéralement, enfin -Claude Lesueur, adolescent incolore et souriant, tâchait, sans y réussir -beaucoup, que l'on ne devinât ni son âge, ni sa province. - -Damien contait une histoire de tour inconvenant. - -«... Et voilà pourquoi le lieutenant Lantier se vit forcé d'accepter une -situation fausse et que sa femme ne put s'empêcher de prendre un -quatrième amant, quoiqu'elle aspirât à un repos que, sans injustice, -nous pourrions dire bien gagné. - ---Damien! s'écria Boule, jamais je ne vous ai vu si brillant! D'où -tirez-vous donc ces anecdotes? Ah! si vous me permettiez de répéter -celle-là! - ---Croyez-vous, ma chère, dit Jacques, que ma permission y fasse -grand'chose? Ajoutez à ce potin tout ce qu'il vous plaira d'y mettre de -grâce et d'obscénité! variez-en même l'attribution (à vos risques et -périls, bien entendu), je vous promets, pour ma part, de ne plus le -raconter. - ---L'hiver dernier, dit le jeune Claude Lesueur, à Arras, une dame était -soupçonnée... - ---De coucher avec son concierge et le colonel du régiment, interrompit -Brigneux. Depuis lors, elle ne fut plus reçue ni chez Mme Dupont, ni -chez Mme Durand, ni chez cette bonne Mme Martin qui, pourtant... oui, -nous savons! - ---Ce n'est pas cela que je voulais dire, Louis. - ---En tous cas, c'est quelque chose d'analogue! - ---Louis! ne sois pas méchant! murmura Boule en souriant avec finesse. - ---Et puis, vous avez toujours eu un talent remarquable pour présenter -les petites histoires, dit Jeanne de Luce. Croyez-moi! Juliette ne -savait pas l'apprécier. - ---Ma petite Jeanne, ne dites aucun mal de Juliette. On ne frappe pas les -vaincus. C'est mal porté; c'est de mauvais genre! Est-elle heureuse, la -chère enfant? - ---Lohéac se donne le plus de mal qu'il peut, mais vous remplace-t-il?... - ---Certes, il n'oserait! j'espère même qu'il ne saurait... Brigneux! je -te fais mon compliment le plus sincère sur ce dîner. Voilà six mois que -je n'ai bu ni mangé avec autant de satisfaction. - ---Bu! que dis-tu là? tu n'as rien bu du tout! répondit Brigneux, mais en -effet, la maison n'est pas mauvaise depuis qu'elle a changé de gérant. -On s'y laissait empoisonner, l'année dernière. - ---A Arras, dit Claude Lesueur, le restaurant de la Dinde passe pour très -réputé. - ---On ne mange vraiment bien qu'en province, dit Jacques. - ---Oh! n'est-ce pas, Monsieur! s'écria l'adolescent, heureux de cette -parole. - ---Mais on y mange trop.» - -Et Claude Lesueur s'attrista. - -«J'aime aussi, dit Jeanne de Luce, me trouver dans un milieu comme -celui-ci, où je me sens chez moi. A ces tables, autour de nous, il y a -certainement douze personnes que je connais. - ---Et leurs regards sont douze hommages. - ---Damien, vous êtes charmant! - ---La vérité a son charme, blonde enfant!» - -Le caquetage continua. Il fut question de courses, de modes et d'un -procès scandaleux, puis, mais sans insister, des livres du jour, de -théâtre, enfin. - -Brigneux discourait légèrement, sur un ton d'indifférence amusée, Boule -et Jeanne de Luce avec passion; l'adolescent d'Arras perdait pied, de -temps à autre, et Damien le relevait par une parole secourable. Depuis -un moment, Jacques semblait nerveux; sa drôlerie prenait un air quelque -peu cabotin qui, d'ailleurs, ravissait les deux jeunes femmes. Il se -dépensait beaucoup. - -«Oh! vous l'imitez à la perfection, dit Jeanne de Luce d'une voix émue. -C'est tout à fait son sourire insolent et cruel, dans la dernière scène -du trois, quand il regarde Minnie et sort en claquant la porte. - ---Sans oublier, dit Damien, que j'y mets une distinction que Jérôme est -loin d'avoir! - ---Mais... certainement! - ---Il faudra que j'aille voir cette pièce, dit Claude Lesueur. - ---Je te mènerai dans les coulisses, dit Brigneux. - ---Cela vous servira beaucoup, Monsieur Lesueur, interjeta la spirituelle -Boule. - ---Comment l'entendez-vous, Madame? demanda poliment le jeune homme. - ---Pour oublier Arras... - ---Notre amie Boule, interrompit Jacques, veut dire que le monde des -théâtres vous ferait très vite oublier vos bonnes manières artésiennes. - ---Vous êtes moins drôle, Damien! - ---Vous n'êtes pas moins exquise, Boule! - ---Allons, Damien! n'embête pas cette gosse! dit Brigneux. - ---Où comptez-vous finir la soirée, bonnes gens? demanda Jacques. - ---Si nous allions dans une boîte quelconque? proposa Jeanne de Luce. - ---Excellente idée! dit Boule. - ---J'en serais enchanté, dit Lesueur. - ---Encore faut-il savoir où! Toi, Damien, as-tu une idée?» - -Jacques ne répondit pas. - -«Il y a une très jolie revue au «Pigalle», dit Boule. On dirait un -ballet russe!... Et drôle!... une scène surtout: celle où l'on tâche de -faire rougir un singe. C'est Ducamp qui a le rôle du singe. Oh! mes -enfants! On a vu des femmes sortir: leur pudeur était offensée! Pauvres -petites! Damien, connaissez-vous la scène du singe?» - -Mais Jacques ne répondit encore pas. - -«Louis! s'écria Boule. Regarde ton ami Damien... il a l'air tout chose! - ---C'est vrai! dit Jeanne de Luce. Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?» - -Jacques ne pouvait répondre; on voyait bien que Jacques ne répondrait -pas... - -En entrant dans cette salle, une heure auparavant, il avait eu, d'abord, -un très vif plaisir. Le bruit le distrayait, les rires l'amusaient, -toutes ces femmes faisaient une aimable figuration à la fête qu'il -s'imaginait commandée pour lui seul. Il était l'invité auquel on offre -la comédie. Si le spectacle lui agréait, il n'aurait même pas à battre -des mains; un sourire suffirait. Ce fut ainsi quelque temps, puis il se -lassa, sans pourtant s'ennuyer encore. Il regardait. Il écoutait. Il -savait qu'il ne boirait pas. - -«Tu ne bois pas? avait dit Brigneux. - ---Mais si! je bois du champagne. - ---Quoi! deux verres! - ---Eh bien? - ---Voyons, Damien, tu es au régime?... Ah! je m'effrayais déjà! Non, tu -te réserves! Je comprends, mon vieux: tu te rattraperas.» - -Jeanne de Luce avait fait la même remarque à voix basse. - -«Ma petite Boule! c'est à ne pas le croire! le voilà maintenant qui boit -de l'eau d'Evian!» - -Et Boule, qu'une pareille inconvenance scandalisait au plus haut point, -avait versé rapidement, pendant qu'il ramassait sa serviette sous la -table, deux doigts de kirsch dans le verre vidé de Jacques. - -Quelques instants plus tard, Damien causait avec le jeune Lesueur. Il -s'interrompit pour boire, se sentant la gorge sèche. Il but. - -«Ah! tiens!...» - -Boule riait. - -«Elle est de vous, cette plaisanterie, charmante Boule? - ---Oh! deux doigts de kirsch, Damien! et versés par moi! Les régimes sont -insupportables sans écarts!» - -Elle riait toujours. - -«Fort drôle, en effet!» - -Il avait avalé le kirsch d'un trait; il en sentait la chaleur. - -«Boule! tu es bête! dit Brigneux. Puisqu'il ne voulait pas! - ---Ah! tu m'ennuies! dit Boule. Alors, quoi? on ne rigole plus? - ---Il n'y a pas de mal, dit Damien; il n'y a pas de mal!» - -Comme c'était bon cette chaleur, cette chaleur familière! Le parfum -rustique du kirsch lui montait aux narines... Comme c'était bon! Il -goûtait la saveur retrouvée, il l'étudiait, il l'analysait, il la -reconnaissait si bien! Jacques eût voulu penser à autre chose, mais ce -plaisir le retenait. Néanmoins, et sans savoir pourquoi, il se sentait -de très mauvaise humeur, ayant envie de casser une assiette, une -bouteille, de battre quelqu'un... Boule peut-être. - -«Je ne vais tout de même pas faire une scène à mon amie Boule pour cette -pauvre farce!» pensait-il. - -Bientôt, il commença de s'attrister et de parler sur un ton nerveux. Il -était drôle encore, plus drôle à l'avis de Boule et de Jeanne de Luce, -mais assurément moins gai. Son rire, (Jacques avait souvent un rire -frais d'enfant), son rire grinçait. - -Il lui venait une angoisse singulière, déprimante, moralement -douloureuse, comme s'il eût appris quelque nouvelle sinistre. Cet -endroit si joyeux, où il pensait trouver du plaisir, changeait d'aspect -sous son regard, il n'y voyait plus que des automates, accoudés aux -tables blanches devant des plats et des bouteilles. Les figures étaient -sculptées en bois, en suif, en savon de toilette, jamais en chair. Celle -de Boule, un peu maigre, était sans doute soutenue par une armature de -fil de fer. - -«Plus tard, avec les années, se disait-il, la peau se tendra sur le fil -de fer, se tendra chaque jour davantage, et puis, soudain... Malheureuse -Boule! quelle aventure!» - -La musique des tziganes sonnait faux; les rires sonnaient faux; il -entendait son rire à lui sonner faux. Les cheveux des femmes, il les -savait teints, mais il les prenait pour des perruques d'étoupe mal -accrochées que l'on pourrait détacher au besoin, soulever, pêcher à la -ligne avec un bon hameçon. Ce gros monsieur blême lui rappelait un sac -de farine, cet autre un cierge, et cette jeune personne assise, là-bas, -un buste de coiffeur... oh! tout à fait!... tournant sur un pivot. Les -visages se fondaient dans leurs caricatures à la manière de ces dessins -que l'on donne aux enfants, où l'on voit une dame se transformer -lentement en girafe, en perruche, en crocodile. Seuls les garçons -restaient souples comme des garçons fabriqués en caoutchouc noir avec un -plastron de papier, mais toute vie était absente. - -Ces impressions l'amusaient de façon horrible. Il se rendait bien compte -qu'il se les offrait, en quelque sorte. Elles n'avaient rien qui -ressemblât à une hallucination, mais elles n'en devenaient pas moins -hallucinantes. Et puis, ce mélange d'odeurs fades, d'odeurs vulgaires, -d'odeurs hostiles, d'odeurs basses!... Cette salle sentait le lit -défait. - -Brigneux riait, Jeanne de Luce appréciait une liqueur en termes choisis, -Boule allumait une cigarette, Claude Lesueur lisait la carte des vins -avec attention... Seul, Jacques Damien était vivant. Tout le reste: -ombres, fantômes, apparences, poupées! Rien qui vécût, rien qui respirât -vraiment, comme un être humain respire, rien qui souffrît, qui pleurât, -rien qui possédât dans sa poitrine un coeur battant. - -«Ah! se dit Jacques, voilà la peur!» - -Bien à point, comme pour l'annoncer, les tziganes frappèrent le plus -bruyant accord. - -«Oui, voilà la peur!» - -Son regard devint fixe. Il ne sentait plus depuis longtemps la chaleur -du peu d'alcool qu'il avait bu; de l'eau froide coulait dans sa -poitrine, sur ses côtes et le long de son dos, sa cervelle était lâche -dans sa tête, il la secouait à chaque mouvement. Il tremblait, il -étouffait; jamais il n'avait eu peur ainsi. Il se trouvait sous la -griffe d'une peur nouvelle. Il serrait les dents pour ne pas crier... - - * * * * * - -Ce fut alors qu'il entendit Boule dire à Brigneux: - -«Louis! regarde ton ami Damien: il a l'air tout chose.» - -Et que Jeanne de Luce s'écria: - -«Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?» - -Comment Jacques pouvait-il répondre? comment?... Une main le prenait à -la gorge. - -«Oh! dit Jeanne de Luce, attention! il va s'évanouir. - ---La chaleur, sans doute,» proposa Boule. - -Et Brigneux, qui ne riait plus, ajouta: - -«Mais... mais c'est pas drôle du tout! Qu'est-ce qui lui prend donc?» - -Lesueur avait fait le tour de la table et soutenait Damien. La peur -prenait le dessus; Jacques était à bout de forces... Il céda, tombant -soudain, avec des larmes et des plaintes aiguës, sous le fouet d'une -terrible crise de nerfs. - -«Ah! c'est épouvantable!» criait Jeanne de Luce. - -Le jeune Lesueur lui répondit d'un air plutôt sec: - -«Madame, vous avez certainement eu dans votre vie une crise de nerfs... -Eh bien! c'est ça.» - -Et à Boule qui tendait un petit flacon en vermeil: - -«Non merci, Madame: je crois que des sels n'y feront rien. - ---Le maître d'hôtel a raison, dit Brigneux; il faut vite le sortir -d'ici. - ---Rien ne presse, dit Lesueur. Madame, vous disiez connaître pas mal de -monde dans la salle. Je vous ai entendu nommer un docteur... - ---Ah oui! dit Jeanne de Luce, le docteur André! Il est là dans le coin. - ---Maître d'hôtel, dit Brigneux, priez ce monsieur de venir... celui qui -nous tourne le dos, au fond à gauche... Mon cher André, excusez: il nous -arrive une histoire ridicule... - ---Bon. Très bien. Voyons.» - -Lesueur et le docteur André s'entendaient aussitôt, pendant que le -maître d'hôtel entourait la table d'un paravent. Jacques s'était échoué -dans une syncope profonde. - -«Il semble que ce soit fini, dit le docteur André. Une belle crise... -trop belle. Votre ami devrait se soigner sérieusement. Dites-le lui. - ---Oh! Monsieur, je le connais à peine... En tous cas, il ne souffre -plus, maintenant... Un coup de main et nous le sortons d'ici, n'est-ce -pas? puisque l'on fait tant d'histoires.» - -Ils le prirent dans leurs bras et le transportèrent dans un petit salon -adjacent. - -«Couchez-le là, sur le canapé. Il n'y a qu'à le laisser se reposer -quelque temps. Ayez l'oeil sur lui, mais je pense que c'est bien fini. -Pardonnez-moi si je vous quitte, et surtout ne vous gênez pas pour me -rappeler en cas de besoin... et laissez-moi vous faire un compliment -jeune homme: vous ne perdez pas le nord quand il s'agit de rendre -service! - ---Très spirituel, murmura Brigneux, de dire à un adolescent d'Arras -qu'il ne perd pas le nord! - ---Oh! vraiment, docteur... répondit Lesueur très gêné. - ---Mais si! mais si! répétait le médecin. - ---Mon cher André, dit Brigneux, je suis tout honteux de cet accident -qui, vous l'avouerez, passe un peu la permission. Quand on est -hystérique, on ne va pas souper au cabaret; on mange chez soi. - ---C'est un point de vue,» dit le docteur en sortant. - -Dans le cabinet particulier qu'on leur avait ouvert, ils restèrent, -Brigneux et son cousin Claude, Boule et Jeanne de Luce, assis tous les -quatre, causant à mi-voix devant Damien couché. - -«Comme il ronfle, dit Boule. Ouf! J'en ai assez! - ---Si ces dames veulent partir, et toi aussi, Louis, dit Lesueur, vous ne -pouvez plus m'être d'aucun secours, je vous assure; en tout cas, je me -débrouillerai seul. Mais donnez-moi l'adresse de M. Damien. - ---Non! répliqua Brigneux qu'une façon de remords avait saisi, je ne le -quitterai pas. Quant à vous, mes petites, retournez dans la salle; -Claude vous y tiendra compagnie, à moins qu'il ne vous emmène à -Montmartre. - ---Je préférerais... dit Lesueur d'une voix mal assurée, rester ici. - ---Galant, le jeune homme! murmura Boule. - ---Oh! combien!» dit Jeanne de Luce. - -En fin de compte, personne ne voulut bouger, mais ni Jeanne de Luce, ni -Boule ne parlèrent plus à cet adolescent discourtois. - -Jacques dormait lourdement. - -«Il dort comme un paysan!» dit Jeanne. - -Cependant, Damien sortait peu à peu du trou noir où sa crise de nerfs -l'avait plongé. Son esprit s'éclairait, et ce fut, d'abord, comme s'il -nageait dans une onde verte, nourrie de lumière, mouvante alentour, -refluante, pleine de courants, silencieuse. Puis, de très vagues -murmures se formèrent, vapeurs de bruit qui prenaient corps lentement et -se signifiaient en paroles. Il les entendait sans les comprendre; enfin -leur sens le toucha et il les reconnut. Il se nomma leurs auteurs, il se -souvint de la soirée, de son accident, mais une grande paresse -l'empêchait encore de se réveiller tout à fait, et de recommencer à -vivre. Il prêta l'oreille. Il s'intéressa aux phrases... - -«Je l'ai bien dit au docteur, déclarait Brigneux, on ne joue pas des -tours pareils à ses amis. Un homme qui a des crises de nerfs reste chez -lui. - ---Ah! tu n'as pas tort, dit Boule. - ---Moi, dit Jeanne de Luce, j'ai comme une idée qu'il est fou. - ---Fou? je ne crois pas, dit Brigneux, mais tout de même... Ah! l'animal! - ---Pour une soirée ratée!... ajouta Jeanne. - ---La soirée n'est pas finie, mes poulettes, dit Brigneux. Dans un quart -d'heure... - ---Et puis, au Grand Guignol, hasarda Boule, nous aurions peut-être vu la -même chose. - ---Oh! non, ma chère! un acteur, vois-tu, ça arrange, ça compose, au lieu -que lui... pouah! - ---Ce n'est pourtant pas de sa faute, dit Lesueur avec modestie, si M. -Damien souffre de... - ---Mon petit Claude! interrompit Brigneux, fais-toi médecin: tu me -sembles avoir la vocation! Va soigner des malades dans les hôpitaux ou -chez eux, mais ne m'amène pas tes clients dans les endroits où l'on -s'amuse! - ---Et figurez-vous, dit Jeanne de Luce, qu'il me faisait la cour! -Imaginez ce toupet! Si jamais je lui adresse encore la parole! - ---Tu exagères! dit Boule. - ---Ah! j'aimerais t'y voir, ma belle!... avec un homme comme ça dans ton -lit! Je te répète que c'est un fou: souviens-toi de son regard... Oh! -effrayant! Je ne comprends pas que Juliette... Elle avait du courage, la -rosse! - ---Allons! ne te fâche pas! Si nous montions à Montmartre? - ---Quittez-moi sans crainte, dit Lesueur, je crois qu'il se réveille. - ---Alors, nous filons, dit Brigneux. Venez, les gosses! A demain, Claude. -Rappelle-toi que tu dînes chez mes parents.» - -Jacques n'ouvrit les yeux qu'au moment où la porte se fut fermée sur -Brigneux et les deux femmes, puis il resta sans rien dire, se -recueillit, reprit contact et, sûr de lui-même, se dressa soudain. - -«Merci de votre aide, Monsieur; je vous en suis très reconnaissant, et -ne m'en veuillez pas trop d'avoir gâché votre soirée. Vous pourrez -retrouver nos amis. Ils viennent seulement de partir, n'est-ce pas? Mon -réveil a été lent. - ---Je vous accompagnerai d'abord chez vous, si vous le permettez, dit -Lesueur, sans s'étonner de la brusquerie de ce retour. - ---Ce serait vraiment superflu, jeune homme, dit Jacques en souriant. Je -compte rentrer à pied; l'air de la nuit me fera du bien. - ---Et, somme toute, dit Lesueur, moi, je rentrerai à mon hôtel: je me -sens un peu las, je me coucherai volontiers.» - -Une demi-heure plus tard, ils se séparèrent au coin de la rue Royale. - -«Vous dites qu'il se nomme le docteur André? - ---André. C'est bien ça. - ---Je lui ferai sans faute une visite, demain... Au revoir, et encore une -fois merci. - ---Non, Monsieur Damien... il n'y a vraiment pas de quoi.» - -«Elles ont beau blaguer Arras, se disait Lesueur en s'acheminant vers -son hôtel, on aurait mieux soigné M. Damien chez nous.» - -Et Jacques, qui remontait les Champs-Elysées, se répétait à lui-même: - -«Cela devient compliqué. Il faudra que j'opère une sélection: ceux que -je gêne, ceux qui m'acceptent... Sauf un ou deux amis éprouvés et -quelques originaux comme ce gentil garçon... les autres... Eh bien, -quoi?... Oui, mais je suis un être sociable et je ne me sens pas le -moins du monde requis par la vie d'ermite... Quant à mes amours!...» - -Il fuma deux cigarettes devant sa porte, en regardant la lune qui avait -l'air toute solitaire et même un peu perdue dans ce grand ciel lumineux. -Puis il entra. - - - - -CHAPITRE X - -LE CADEAU PRÉCIEUX - - -Madame Damien arriva chez son fils, chargée d'un gros paquet encombrant. - -«Qu'est-ce donc, Maman? - ---Peu importe! Ma visite ne te dérange pas? Bien. Une tasse de thé, -Jacques, j'ai soif, et puis nous causerons. - ---Tu n'imagines pas le plaisir que tu me procures en venant ici à -l'improviste. - ---J'en suis très flattée, mon petit! Comment vas-tu? - ---Excellente semaine. J'ai dormi tout mon saoul. Mais toi, qu'as-tu fait -à la campagne? Notre vénérable cousine t'a-t-elle bien reçue? - ---Trop bien, Jacques! trop bien! Je mentirais en te disant que ce séjour -a été joyeux. Le pays me semble avoir gagné en laideur et Agathe ne -change pas en prenant de l'âge. Je l'ai aidée à recevoir les belles -dames des environs, toutes vêtues modestement de noir, toutes austères, -quelques-unes moustachues. Nous avons eu à notre table le curé, un fort -brave homme, des soeurs de charité ennuyeuses, l'évêque de Meaux en -tournée apostolique et un vieux monsieur maigre, souffrant de l'estomac, -qui me semblait fait pour les bancs de la cour d'assises, mais qui -passe, au contraire, pour un modèle de toutes les vertus. Insupportable, -ce dernier! Les sujets de conversation ont été sages et prévus. Enfin -l'on s'est demandé, en mangeant des raisins de Corinthe qui sentaient la -poussière, si le maire était franc-maçon. Tu connais le style de ces -petites fêtes. Rien n'a varié, ni les meubles, ni les faïences, ni les -tapis. Les rideaux seuls m'ont semblé d'un jaune plus triste. J'ai donc -fait, pendant huit jours, ma pénitence annuelle. Agathe s'est montrée -fort reconnaissante et, en me quittant sur le quai de la gare, m'a dit: -«Je t'assure, ma chère Jeanne, que mes réceptions d'automne perdraient -tout leur lustre sans toi.» Puis elle a posé ses dents sur ma joue et -m'a serré les mains avec cette émotion sèche qui lui est particulière. - ---Pauvre Maman! une pénitence, à coup sûr! mais en voilà pour douze -mois. Et puis la cousine Agathe est bien vieille! peut-être, l'an -prochain... - ---Tais-toi, vilain garçon! Et surtout ne te méprends pas: Agathe est -parfois un peu ridicule, j'en conviens, mais elle a bon coeur, malgré -cet air de bigoterie transcendante qui me scandalise et m'assomme. Les -gens du pays l'aiment, les enfants sont toujours à ses trousses, quêtant -des cadeaux et des gâteries. Agathe réserve sa dignité et son allure de -Mère supérieure aux seules personnes «de son monde». C'est là une -timidité comme une autre. J'en connais de plus offensantes. - ---Toujours la même, Maman chérie! toujours la même! tu trouverais des -excuses au pire criminel! - ---Et toi, dès qu'il s'agit de ta mère, tu déraisonnes! Mais revenons à -ta cousine. Elle m'a donné, sans le vouloir, une idée dont je lui sais -gré.--J'étais assise dans ce salon lugubre où des crucifix, chargés de -chapelets, s'adossent à de petits rameaux, posés en oblique, et je me -disais sottement: «Comme c'est laid! comme c'est laid!» - ---Pourquoi, sottement? interrompit Jacques. - ---Parce que notre cousine n'a jamais prétendu que ce fût beau; parce que -notre cousine a bien le droit d'orner son salon comme il lui plaît, et -que ma critique prouvait tout juste que j'avais un goût différent du -sien, d'autres préoccupations, d'autres habitudes; rien de -plus.--Laisse-moi finir.--En regardant ce crucifix, je me suis rappelé, -soudain, que ta grand'mère tenait beaucoup à un magnifique Christ -d'ivoire qu'elle avait acheté en Espagne et que je revoyais, pendu -au-dessus de son lit. Tu sais qu'elle était très pieuse. Je pensais à ce -Christ douloureux et vraiment divin, pendant que ta cousine Agathe -causait avec le vicaire de la paroisse, et je faisais, en quelque sorte, -mon examen de conscience. Je me disais que, si fort que je pusse -t'aimer, je ne t'aimais encore pas assez, que je t'aimais mal, que je -t'aimais pour moi-même, d'une manière égoïste, et je me suis sentie -toute désolée, très honteuse, très humble, devant ta cousine qui -préparait je ne sais quelle fête pour les orphelines du pays. - ---Voyons! Maman! - ---Et je me suis dit: il faut que je parle à Jacques autrement. Il oublie -certaines choses dont il devrait se souvenir à toute heure du jour et -que je ne lui remets pas en mémoire, parce que je ne leur donne pas une -importance égale.--Mon petit... Non! tu donneras ton avis quand j'aurai -terminé.--Tu es catholique, tu es croyant, tu pratiques; d'autre part, -tu souffres, et pourtant, tu ne demandes rien à ta religion! C'est -incompréhensible ou c'est ridicule. La religion n'est pas une bague au -doigt. - -«Je t'assure, Jacques, je ne parle pas au hasard! Tu connais mes -sentiments à ce sujet: je n'ai jamais été pieuse, je n'ai jamais été -croyante. Même aux pires instants de ma vie, je n'ai pas eu besoin de -Dieu. Je n'ai rien cherché au-dessus de moi, pensant tout trouver en -moi-même. Quand je voyais ton père tromper mes espérances, détruire les -rêves que j'avais bâtis à son propos, défaillir enfin, pas une fois je -n'ai songé à me jeter à genoux. Je m'adressais d'abord à ma volonté, -mettons, si tu veux, à mon obstination, et puis, tu n'imagines guère -combien mes journées étaient remplies! Dès le matin, mille petits -devoirs m'occupaient qui faisaient la chaîne: ton père m'appelait, je -t'entendais crier dans ton berceau, il fallait demander l'avis d'un -médecin, parler aux domestiques, veiller à ceci, veiller à cela... Quand -venait la nuit, j'étais lasse, je voulais dormir, sachant que, le -lendemain, ton premier cri serait pour me réclamer, et que ton père -aurait besoin de moi, dès qu'il verrait le jour paraître. Prise dans cet -engrenage quotidien, je n'ai jamais eu l'idée de prier. - -«Il faut que tu m'entendes bien: je n'y mettais aucune vanité. J'étais -ainsi. Je crois m'être montrée bonne mère et bonne épouse, mais il y a, -dans mon for intérieur, quelque chose qui se refuse à demander grâce, -qui veut aller plus loin, plus loin encore, sans aide, et, pour -atteindre le but, user de ses seules forces de femme, quitte à voir ce -but s'éloigner tous les jours. - -«En sachant que des êtres qui m'étaient chers, que je prisais, que je -respectais, s'adressaient en toute occasion à Dieu, lui parlaient, le -remerciaient d'un bonheur et l'imploraient aux jours de souffrance, -j'enviais leur foi et me disais: «Pourquoi suis-je ainsi faite que je ne -puis courber le front?» Je me le demandais humblement, je t'assure, bien -qu'il y eût, sans doute, de l'orgueil là-dessous, à défaut de la vanité -absente. Cela ne m'a d'ailleurs menée qu'à souffrir davantage et je n'en -suis pas fière. - -«Comme, chez ta cousine Agathe, je trouve une forme sèche, en moi, je -trouve un fond de sécheresse dès qu'il ne s'agit plus de questions -humaines. Je ne sais pas me détruire pour tendre vers quelque chose que -je ne puis ni concevoir, ni, par conséquent, aimer. Ma peine journalière -me suffit et, de cette peine, les petites joies, les petits espoirs de -chaque jour me consolent. C'est d'un bon sens un peu vulgaire, je le -veux bien, mais en ce moment, je m'explique à toi, sans aucune intention -de m'excuser. - -«Tout ce que la vie laissait en moi de doux et de tendre, je -l'attribuais à mon mari, à mon fils. A vous, je me donnais pleinement, -parce que je vous chérissais à plein coeur; je redevenais exacte et trop -anguleuse dès qu'il s'agissait d'un être que je n'aimais pas. Eh bien! -si je me refusais à Dieu, ou plutôt, si je n'ai jamais levé les yeux -vers lui, c'est que je ne l'aimais pas.--Aujourd'hui, je viens te dire -que toi, mon petit, que j'aime, que je comprends et que j'ai fait, tu me -déçois. - ---En quoi, Maman? - ---Quand, un soir, tu es venu me dire, de la façon droite et confiante -qui est la tienne: «Maman, je veux pratiquer ma religion: il me semble -que j'ai la foi», tu admettras que je me suis appliquée à te faciliter -les choses. Je t'ai rappelé scrupuleusement tes nouveaux devoirs, je -t'envoyais aux offices, lorsque ta jeune étourderie t'en éloignait, et, -jusqu'au jour où l'habitude fut prise, je t'ai surveillé de fort près. -De ta résolution, j'eus une joie profonde. «Si sa santé vient jamais à -faiblir, pensais-je, l'Eglise sera pour lui un précieux refuge et la -prière une aide admirable.» En te poussant à persévérer, il me semblait -que je te fournissais des armes, que je te rendais plus fort. -J'accomplissais là une tâche nettement définie: je t'aidais à revêtir, à -boucler la cuirasse neuve, choisie par toi qui ne savais pas encore à -quel combat elle servirait. Ce combat, je l'attendais avec épouvante, -avec horreur, et, parfois, je le devinais proche, à te voir nerveux, -inquiet de peu de chose, constamment rêveur, malgré ta vie active et ton -goût pour les distractions violentes où tu mettais un si bel entrain et -tant de bon vouloir. - ---Maman chérie, tu es étrange, vraiment. Je t'admire et je t'aime chaque -jour davantage, et chaque jour je te suis plus reconnaissant, mais tu -m'étonnes. - ---Pourquoi donc? Parce que je veux que chacun fasse honnêtement usage -des moyens qui lui conviennent? J'ai soigné ton père, je t'ai soigné, en -prenant avec le plus de discernement possible l'avis des médecins, -suivant une méthode humaine où je pouvais servir. Ma santé n'a jamais -faibli; la besogne me fut par conséquent facilitée; oui, j'ai bien dit -la «besogne»: les grands mots n'ont rien à voir ici. Mais, dans ton cas, -la question se pose autrement. Le mal dont tu souffres, c'est en toi que -tu le trouves: tu deviens, pour ainsi dire, ton propre médecin. Je -pensais: «Il se soignera par toutes les méthodes auxquelles il ajoute -foi, et, puisqu'il est croyant, son Dieu lui fournit la meilleure de -toutes: la prière.» Je t'ai dit, Jacques, ma douleur lorsque je vis que -ta santé se gâtait; je t'ai caché, jusqu'à présent, ma surprise et mon -chagrin quand je m'aperçus que tu allais moins régulièrement à la messe, -que tu oubliais tes devoirs religieux, que tu les passais sous silence, -que tu ne communiais plus. - ---Tu te figures donc, Maman, que je n'ai pas prié? - ---Mon petit, c'est alors que tu as mal prié, car je pense qu'une prière -fervente t'aurait, en tous cas, donné confiance et courage. - ---Eh bien, oui! je l'avoue, je me suis révolté! J'ai cru que cette force -que Dieu donne à ceux qui l'implorent devait me revenir et, quand je me -suis vu si faible, j'ai... - ---Jacques! ce n'est pas à moi que tu dois dire ces choses... - ---Tu as raison, Maman.» - -Ils étaient émus tous les deux; quelques instants, ils ne parlèrent -plus. Brusquement, Mme Damien reprit: - -«Va me chercher l'objet que j'avais apporté en arrivant. Je l'ai posé -sur la table de l'antichambre.» - -Et, quand son fils rentra: - -«Donne. C'est un cadeau que je te fais.» - -Elle cassa les ficelles d'une main un peu nerveuse. - -«Voici le Christ de ta grand'mère, dont je t'avais parlé. Je le verrais -volontiers accroché au-dessus de ton lit. Il te revient de droit, -puisque je ne sais pas l'adorer. - ---Oh! qu'il est beau! s'écria Jacques. Qu'il est donc beau! Toute la -douleur du monde... Ah! comme il souffre!» - -Il l'accota contre la glace de la cheminée et se prit à l'admirer. - -«Qu'il est beau!» murmurait-il toujours. - -Sur une croix de bois sombre, un grand Christ, sculpté en vieil ivoire, -se tordait. L'angoisse physique paraissait dans tous ses muscles jaunes, -labourés par la douleur, mais la face, dorée de soleil couchant, -exprimait une extase sereine qui ne touchait plus au monde. Cette -sculpture n'était pas seulement l'oeuvre puissante et passionnée d'un -artiste, mais aussi un acte de foi. - -«Mon crucifix te rappellera tes devoirs mieux que personne, dit madame -Damien. Puisque tu n'habites plus chez moi, je lui laisse ce soin. -Enfin, je compte encore sur lui pour me conserver mes entrées dans ta -garçonnière. Ainsi, l'on n'y dépassera jamais, je pense, un certain -point de liberté et, sans te gêner, j'y pourrai venir, de temps en -temps. Où vas-tu le placer?» - -Jacques mena sa mère dans la chambre à coucher. - -«Tiens, regarde. Ce clou soutenait un tableau certainement plus lourd.» - -Il fixa le crucifix dans un pan coupé, à gauche du lit. - -«Jamais! dit Mme Damien, jamais je ne l'avais vu si beau!» - - - - -CHAPITRE XI - -L'IMPLORATION - - -«Je ne recevrai plus personne, Louis, dit Damien après le départ de sa -mère. - ---Bien, Monsieur.» - -Jacques rentra dans sa chambre. - -«Quelle place il prend ici!» se disait-il en regardant le crucifix. - -Et, de fait, cette sculpture attirait le regard: drame sanglant au -paroxysme d'un tragique humain, par son corps torturé, poème du -renoncement parfait, du grand repos au seuil de l'éternelle gloire, par -son calme visage, ce Christ prenait en effet toute la place et l'on ne -voyait plus que lui. - -«Maman a eu là une idée et des raisons qui m'apprennent à la connaître -mieux, mais elle, comme elle me connaît bien!» - -Jacques restait immobile, debout devant le crucifix, n'en détachant plus -ses yeux. Puis il se mit à genoux et pria. - -«Seigneur, disait Jacques Damien, je me suis éloigné de vous, quelque -temps, et c'est Maman qui me ramène à vos pieds. Laissez-moi, dès -maintenant, vous parler, car j'ai grand besoin de vous et je me sens si -faible! Laissez-moi vous parler de tout près, comme je faisais -jadis.--J'ai beaucoup préjugé de mes forces, Seigneur, et je me trouve -étrangement démuni quand je vois que, voulant jouer le rôle d'un héros, -je n'ai réussi qu'à être un pauvre homme. Je suis malade et j'ai très -peur de ma maladie. Le courage de Maman me paraissait tout simple... -mais c'est si difficile de montrer du courage! Je ne puis pas! je ne -sais pas! Apprenez-moi, Seigneur! - -«Aux premiers jours de ma souffrance, je vous ai imploré; or il me -semblait que vous ne faisiez rien pour moi, que mes paroles ne vous -atteignaient plus; il m'est venu une façon de rancune contre vous, -Seigneur, une rancune d'enfant... Non, je me trompe! je ne sais même -plus vous dire les choses comme elles sont: j'avais simplement peur! Je -me disais: «Si Dieu ne m'aide pas tout de suite, s'il faut lutter seul, -s'il faut prier, ce soir, demain, après-demain, prier toute la semaine, -prier encore, sans rien obtenir, je renonce à jamais guérir!» Alors je -suis parti, j'ai fui, et pour me forcer à croire que je m'en allais de -mon plein gré, je me suis dit des paroles sonores, j'ai voulu me donner -le change par quelques grands gestes, quelques déclamations... et -j'avais tout simplement peur!--Oh! je vous en conjure! tuez le comédien -en moi! je voudrais tant dépouiller ces manières théâtrales que je -prends lorsque la besogne du jour, comme dit Maman, a dépassé mes -forces! Je ricane, je me moque, je fais de l'esprit, je fais des -phrases, je me regarde vivre pour ne pas regarder mon travail gâché, et -tout cela ne sert de rien, ne mène à rien. - -«Je suis bien malade, Seigneur! L'idée de la folie m'épouvante. Quand -l'idole bougera, peut-être parviendrai-je à me montrer un peu moins -lâche, mais ce ne sera encore qu'une attitude: je tremblerai de tout mon -corps, même si je parviens à sourire. Il faut que j'aille plus loin, je -m'y suis engagé et je m'y engage devant vous... Oh! Seigneur! merci! je -vous sens si proche, tout à coup! Vos bras sont étendus sur ma tête. -Merci, Seigneur! Je craignais de vous avoir trop offensé... je ne savais -pas que vous me pardonneriez si vite! - -«Mais quel parti dois-je prendre quand l'idole commencera ses grimaces? -dites-le moi, Seigneur! M'en aller aussitôt? éviter la lutte? ruser?... -n'est-ce pas encore une manière de fuir: ce que j'ai fait, en somme, -jusqu'à ce jour? ou bien, après avoir cherché quelque force dans la -prière, faut-il rester là, ne pas broncher, tenir, tant que la peur ne -m'aura pas étranglé?... Oui, résister... Mais vous m'aiderez un peu, -Seigneur! mes luttes ont été si piteuses, ces temps derniers! j'aurais -grand'honte de me présenter si misérablement devant vous... Et voyez, -même à vos pieds, je joue un rôle: le cabotin veut paraître! - -«Aidez-moi aussi en un point particulier, Seigneur! Je tends à oublier -que cette idole est une vieille bûche de bois sec, sculptée par des -sauvages; j'arrive à lui donner une vie troublante, je lui parle, je la -défie... en quelque très mauvaise heure, il me semble que je pourrais -l'implorer! Je sais que cela est ridicule, imprudent, fort dangereux, -mais ce jeu m'amuse, je m'y laisse prendre, croyant, par ces -familiarités avec un morceau de bois, me mettre de plain-pied avec lui -et, par suite, dominer la peur qu'il m'inspire.--Evitez-moi de si -lourdes sottises! sans vous, elles augmenteront tous les jours et je -finirai par m'inquiéter de cette idole, même quand elle ne bougera pas. - -«Et encore, Seigneur, ne vous refusez plus à me parler quand j'aurai -péché. Certes, mes fautes seront nombreuses, si fort et si fidèlement -que je veuille vous rester attaché, mais je ne saurais pas, maintenant, -me passer de vous et, si vous restez muet, mon Dieu, quand je vous -implore, ce sera pour moi la déroute. Bien humblement, je tâcherai de -mettre dans mes péchés le moins possible de malice... mais je suis si -faible! Tout ce que j'ai pu faire, Seigneur, cela a été de ne presque -plus boire, de ne plus m'enivrer... C'est peu!... je sais... Ah! -Seigneur plein de miséricorde! oserai-je vous dire: c'est beaucoup pour -moi? - -«Enfin, vous savez combien la sensualité fut ma faute habituelle. -Lorsque je commençais à être malade, elle devenait mon refuge. Alors, je -me sentais comme les autres... «comme les autres», ce que je ne serai -jamais! Une femme auprès de moi me donnait de longues illusions et -j'étais vraiment moins seul. Car j'ai tant souffert de la solitude, -Seigneur! Elle s'attachait à moi, m'accompagnait dans les foules de -Paris, à la campagne, dans les théâtres, dans les restaurants, une ou -deux fois même lorsque je me trouvais avec Gautier. Plus tard, quand -l'idole commença de bouger, ce fut insupportable: je me sentais seul -partout. Je le suis encore, Seigneur, et je me dis souvent que cela -durera toute ma vie! Assurément, je ne pourrai me marier: le martyre de -Maman est une défense suffisante! Je n'aurai jamais un «chez moi», je -serai partout campé, campé tout seul, toujours tout seul!... Une femme, -fût-elle de passage, m'aide quelques instants à oublier cela.--Oh! cette -idée de me sentir seul tant que je serai sur terre!... Restez près de -moi, Seigneur! ne partez pas, je vous en implore! ne partez pas! Oh! ne -partez pas! je trouve un si doux repos à vos pieds!... Ce monde qui me -semble cruel et morne, comment m'apparaîtra-t-il, demain? Encore plus -vide, peut-être, ce monde d'ici-bas qui ne me promet rien! J'ai peur, -mon Dieu! j'ai plus peur que jamais! - -«Mes heures de travail sont bonnes, d'ordinaire, mais vous l'avez vu: -souvent, je ne puis travailler dans mon bureau. Veillez sur moi quand je -me trouve assis devant ce morceau de bois qui me harcèle! aidez-moi! -J'aimerais tant travailler lentement, pesamment, comme un boeuf, creuser -mon sillon, tout droit, et ne pas penser à autre chose! Mais alors, je -vois, du coin de l'oeil, l'idole qui bouge, et je m'arrête pour mieux -regarder! - -«Tout mon bonheur est auprès de mes amis et de Maman; mon Dieu! -conservez-moi Maman et Gautier: je n'aime rien sur terre autant que ces -deux êtres! Couvrez-les de vos bénédictions! Souvent, je prierai pour -Gautier, mais il faudra m'excuser, Seigneur, si je ne vous parle jamais -que de la santé physique de Maman, de ses migraines continuelles ou, -parfois encore, de ses inquiétudes à mon sujet. D'elle, je ne saurais -rien dire à d'autres points de vue. J'ai grand tort, je le sais, mais -une sorte de pudeur me défend de prier pour son âme. Regardez-la, mon -Dieu, vous l'avez faite tellement noble, tellement bonne, tellement -belle, que je prierais mal, que je n'emploierais pas... comment puis-je -dire?... des termes honorables, que je vous offenserais. Je m'imagine, -en la voyant si peu croyante et si respectueuse de ma foi... je -m'imagine que vous l'avez voulue ainsi! C'est absurde, mais de cette -idée, je ne puis me défaire!... Serait-ce impossible, Seigneur? - -«Je vous demanderai donc, simplement, de ne pas la laisser trop -souffrir, de lui épargner les douleurs morales qui lui viendraient de -moi: les plus torturantes. Maman a tant souffert déjà, et de si -terribles angoisses, et avec un si parfait courage!... Oh! vous l'aidiez -à coup sûr, mon Dieu! Ecartez d'elle toutes les peines... Moi, je suis -jeune... Oh! je vous suppliais de m'épargner, et maintenant... Oui, -faites-moi souffrir, Seigneur, mais aidez-moi à bien souffrir, pour que -ma souffrance soit féconde; enseignez-moi à me servir de ma souffrance, -afin qu'elle porte de beaux fruits...» - -Jacques se tut, le front dans les mains, puis, regardant encore le -Christ, il murmura d'une voix douce: - -«Seigneur, vous êtes mort pour nous; mon Dieu, ayez pitié de moi!» - -Il se signa, se releva et rentra dans son bureau. - - - - -CHAPITRE XII - -SUR LE TROTTOIR - - -Ni l'un ni l'autre n'avait, ce soir-là, envie de s'enfermer dans un -café-concert, moins encore dans une de ces salles bourdonnantes où l'on -boit du champagne. La nuit leur parut belle; sa fraîcheur convenait à -une promenade un peu longue, rapide, sans but précis. Par ailleurs, -marcher dans l'ombre n'est pas pour déplaire: on cause bien, et Jacques -se rappelait de très chères discussions avec Gautier, durant lesquelles -ils avaient parcouru le bois de Boulogne jusqu'à des heures indues. - -Ils gagnèrent le parc de la Muette, bruissant mais tranquille, -tendrement aéré par de petits souffles imprévus de la brise, et très -désert. - -«Jadis, sous ces feuillages, disait Jacques, nous avons échangé -d'inoubliables paroles; ce marronnier en a sûrement conservé la mémoire. -Nous étions plus jeunes, plus intempérants, plus naïfs, mais quelle -ferveur!... Ah! Gautier! la frange de ce gazon nous entendit parler de -Nietzsche, ce banc s'offrit à nous au milieu d'un dialogue sur -Baudelaire ou Rimbaud et ce tournant de route connut les instants où le -roi Wagner se vit forcé de faire une place sur son trône au prétendant -Debussy... Les belles heures que nous vivions là! - ---Nous en vivrons d'autres aussi belles, mon ami: notre coeur bat -toujours! - ---Et ce soir... oui, c'est presque comme avant! - ---Je te demanderai seulement, dit Gautier, la permission de passer chez -moi, vers minuit. Valérie est malade, je suis un peu inquiet de cette -bronchite aiguë. - ---Pauvre fille! Rien de grave, j'espère? - ---Pas pour le moment. Mais elle se soigne si mal!... et si j'éternue -deux fois au lieu d'une, elle veut me mettre au lit et me veiller -jusqu'à l'aube. - ---Je ne connais pas de sainte laïque plus vénérable que Valérie. - ---C'est, en vérité, une très excellente personne. - ---Regarde, dit Jacques, la nymphe qui fait le coin du chemin, là-bas. Au -clair de lune, elle est très supportable, avec ce joli reflet mauve sur -ses fesses. Les statues médiocres ne devraient être sorties que la nuit. - ---Bonne idée que tu as eue de venir ici... Comment te portes-tu? - ---Rien de changé. Ce dernier mois a été dur, mais, sans dire du tout que -je m'y habitue, il me semble pourtant que je résiste mieux. J'ai pu -dormir chez moi, sauf quand je restais volontairement chez de petites -amies. Cela n'empêche... - ---Tu prends la voie qu'il faut prendre: tu t'obstines! - ---Cela n'empêche que, parfois, j'ai bien peur! - ---Oui, mais tu t'obstines... Oh! Jacques! ce voyou, là, sur le banc, qui -parle à sa gosse! le même banc, peut-être, où nous parlions du surhomme! -Il doit lui raconter des choses poétiques et sentimentales, cueillies -dans un roman feuilleton... - ---Il est heureux, le bougre, s'il croit à ce qu'il dit!... Veux-tu, -dimanche prochain, m'accompagner au concert? On joue la septième, chez -Chevillard, et des choses modernes, intéressantes. - ---Avec plaisir. Dimanche après-midi, voyons... oui, je suis libre. Viens -me prendre. - ---Mais, reprit Jacques, nous recommencerons des promenades nocturnes de -ce genre, n'est-ce pas, Gautier? J'en ai assez du cabaret!» - -Ils causèrent ainsi, tout en marchant d'un pas alerte; soudain, Gautier -tira sa montre. - -«Mon vieux, il se fait tard, je rentre. - ---Je t'accompagnerai jusque chez toi. Tu me donneras des nouvelles de -Valérie.» - - * * * * * - -«Eh bien, comment va-t-elle? demandait Jacques, bientôt après. - ---Grosse fièvre; je reste. La pauvre fille souffre cruellement. J'irai -te voir demain.» - -Les deux amis se séparèrent et Damien descendit vers les Champs-Elysées -pour faire quelques pas encore, avant de se coucher. - -Il passait beaucoup de monde, les cafés-concerts se vidaient: -va-et-vient de voitures, babillages hâtifs sous les arbres, cris de -voyous appelant les chauffeurs, les cochers; rires pointus, jurons, -murmures; tons violets, bleus et verts, assez étranges; bruissements -mystérieux dans les marronniers; puis la foule se dispersa plus vite -qu'on ne s'y fût attendu et nombre de lumières s'éteignirent, soudain, -comme sous un même souffle. On ne vit plus que des badauds attardés. - -La nuit restait fraîche et cordiale. Jacques ne s'ennuyait pas. Près de -lui, une grande fille blonde entreprit un soldat en promenade qui -s'arrêta. Des paroles furent échangées. Damien ne pouvait les saisir -toutes, mais quelques mots et des gestes éloquents lui en apprenaient -assez pour parfaire la scène. Une discussion s'engagea sur des questions -pratiques. On s'entendit bientôt, et ils partirent, se tenant sagement -par la main... heureux? - -«Ils ont assuré leur nuit, se dit Jacques, ou, du moins... Elle sait s'y -prendre, la fine mouche! Comme elle l'a prestement amené à promettre ces -deux francs dont le soldat s'effrayait d'abord et dont elle diminuait -l'importance en parlant de quarante sous!» - -A ce moment, il pensa rentrer chez lui, mais rien ne le sollicitait -davantage que de ne rien faire et de rester assis sur ce banc, dans -l'ombre. Il obéit donc à son besoin de nonchaloir. Il songeait vaguement -à des choses fugitives qui se brouillaient sans former d'images, puis il -s'occupa quelque peu d'une femme qui avait passé trois fois devant lui -et repassait encore. Elle était maigre, menue, et marchait vite, d'une -allure saccadée. Un petit chapeau ridicule, tout noir, oscillait sur sa -tête. Elle semblait attendre quelqu'un en faisant les cent pas. - -«Singulière personne!» se dit Damien. - -Elle s'arrêta un instant, regarda nerveusement de droite et de gauche, -agrafa le col de son corsage et repartit. - -«Aurait-elle peur?» - -Son trajet était immuable et se limitait entre trois réverbères. - -«Tiens! se dit Damien tout à coup, je ne l'aurais pas cru!» - -A quelques pas de son banc, la petite femme venait de solliciter un -passant d'une manière indubitable, sinon très heureuse. - -«Drôles de manières pour une fille de trottoir, mais c'en est une; je -m'étais trompé.» - -L'homme, sans répondre au: «Viens-tu, mon gros chéri?» prononcé d'une -voix mal assurée, avait dégagé brusquement son bras. - -Quelques instants plus tard, ce fut un vieux monsieur qu'elle entreprit. -Il marchait lentement, le front penché. Sa barbiche blanche était -retroussée par son col. - -«Tu veux pas, mon loup?» demanda la petite femme. - -Le vieillard dit «non» de la tête et poursuivit son chemin, les deux -mains dans les poches de son pardessus. Elle n'insista pas, ni plus loin -non plus, quand un jeune homme lui rit franchement au visage, en lui -répondant une obscénité. - -Il dut lui arriver quelque aventure, au bout de sa course suivante, car -elle se perdit dans l'ombre des arbres et tarda à reparaître. - -«Elle m'intéresse, se dit Damien. Si elle est partie, je vais me -coucher... Non! la voilà, plus agitée encore, il me semble.» - -Maintenant, elle marchait sur le bord du trottoir et ne fit qu'un saut -dans l'avenue en voyant passer un agent de police, mais elle revint -ensuite à son premier terrain. Elle fut encore repoussée par un gros -homme à qui elle avait pris la manche. Le geste de refus était brutal. -Elle recula de quelques pas, sans protester, puis, adossée contre un -arbre tout proche du banc de Damien, resta les bras ballants, la tête un -peu branlante, et sur ses cheveux châtains le petit chapeau noir -tremblait. - -A voir cette défaite, Damien ressentit de la mauvaise humeur. - -«C'est de sa faute, tout de même! Elle fait preuve d'une extraordinaire -maladresse!» - -Et, soudain, il pensa: - -«Si je lui donnais des conseils?» - -Elle l'intriguait, elle lui faisait pitié. Une conversation de cinq -minutes serait peut-être amusante. - -Il dit, tranquillement, posément: - -«Venez vous asseoir ici.» - -Elle sursauta, très effrayée. - -«Oh! je ne vous avais pas vu!» - -Allait-elle fuir? elle paraissait si agitée! - -«N'ayez pas peur! venez donc!» - -Et, comme elle hésitait encore, il ajouta d'une voix engageante et -douce: - -«Venez vous asseoir, un instant, près de moi, sur ce banc; je ne vous -ferai pas de mal, je vous assure.» - -Elle s'approcha, craintive, et s'assit enfin. Puis elle dit en paroles -pressées: - -«Je ne t'avais pas vu. Je serai bien gentille, tu sais, mon loup! - ---Non, dit Jacques, il ne s'agit pas de cela. Ecoute un peu. Je te -surveille depuis vingt minutes: eh bien! tu es très maladroite. Tu n'as -pas réussi une seule fois, ni avec cet homme en veston noir, tout à -l'heure, ni avec le vieux monsieur, ni avec l'autre, le petit, ni avec -ce gros cochon qui t'a presque donné un coup de poing. C'est que tu ne -sais pas t'y prendre et, si tu continues, ce sera toujours la même -chose. Je vais t'expliquer ce qu'il faut faire.» - -Elle le regardait d'un air effrayé; sa tête inquiète ne cessait de -bouger. Elle ne répondit pas, d'abord, tâchant de saisir le sens de la -mauvaise plaisanterie que lui préparait cet inconnu. A peine assise, -posée à peine, sur le banc, elle restait toute prête à s'évader. Elle -toucha le bras de Jacques avec prudence, et retira sa main aussitôt. - -«Mais, ma petite, comment te rassurer? disait Damien. Je ne t'embêterai -pas, je ne te ferai pas de blagues, je te veux du bien. Est-ce que tu -fumes? Tiens, voilà une cigarette. - ---Oh! non, merci, dit-elle, ça me donne mal à l'estomac. - ---Alors, reste tranquille, calme-toi; tu es sous ma protection. Nous -allons causer un peu, puis on ira manger des gâteaux et boire du -chocolat, près d'ici, chez un boulanger qui reste ouvert jusqu'au -matin.» - -Elle eut, pour répondre, un accent de fillette ravie. - -«Du chocolat... Oh! volontiers! c'est bon! - ---Affaire entendue, dit Jacques, et si je te trouve bien sage, si tu ne -remues plus la tête comme tu fais, si je vois, enfin, que tu n'as plus -peur, je te donnerai aussi une belle pièce de cent sous toute neuve.» - -Il lui parlait comme à une enfant. - -«Ça te va-t-il?» - -Elle ne comprenait pas encore. - -«Alors... c'est du sérieux? - ---C'est du sérieux: tu l'as dit! mais il faut bien te mettre dans la -tête que tu ne me rencontreras pas tous les soirs. Tu as choisi un -métier qui n'est pas facile; un métier comme un autre, mais pas facile -du tout. Tu ne sais pas t'y prendre, ma petite; non, tu ne sais pas! -Avant que tu n'arrives, j'ai vu une grande fille blonde qui a arrêté un -soldat. Je l'écoutais. Elle a embobiné son client, fallait voir comme: -ça n'a pas été long! Toi, quand tu accostes quelqu'un, tu lui dis: -«Viens, mon gros chéri!» ou une tendresse du même genre, avec la voix -que l'on a pour réciter une leçon à l'école. On dirait que ça t'est tout -à fait égal. Oh! je sais bien que celui-là ou un autre, c'est pas très -différent, mais il ne faut pas qu'on s'en doute... On ne te suivrait -jamais! - ---Mon chéri, dit-elle, avec toi je serai très gentille. Embrasse-moi, -pour voir! Il y a des hôtels pas chers du tout, juste de l'autre côté de -la Seine, là-bas.» - -Damien rendit sa voix plus douce encore. - -«Non, ma petite! non, je n'irai pas avec toi. - ---Oh! s'écria-t-elle avec un peu d'indignation, je ne suis pas malade! -je te promets! J'ai jamais été malade qu'une fois et c'est passé, -maintenant. Le docteur, à l'hôpital, m'a dit que ça n'était pas la -mauvaise chose, tu sais... Il m'a dit aussi: «Ma fille, vous avez une -bonne santé.» C'est ça qu'il m'a dit, le docteur.» - -Son petit visage restait immobile, et elle regardait Damien droit dans -les yeux. - -«Mais, je n'ai jamais eu cette idée, ma pauvre enfant! dit Jacques en la -voyant si frémissante. - ---Ah!... très bien.» - -Cette affirmation l'apaisait. - -«Je voulais simplement dire que, dans une demi-heure, il faudra que je -rentre chez moi, parce que je suis fatigué. - ---Vous avez beaucoup fait du chemin? demanda-t-elle. - ---Oui, beaucoup, ce soir, dit-il avec un sourire. Je me suis promené du -côté du bois de Boulogne. - ---C'est par là!» - -Elle montrait du doigt un point vague. - -«Et moi aussi, j'ai fait du chemin, mon loup! Tu comprends, j'avais levé -un homme, hier soir. Il ne m'a pas beaucoup payée... Oh! il ne m'a pas -volée non plus, mais tu sais, dans les mauvais jours, on prend ce qu'on -trouve. Alors, ce matin, je suis partie de tout au bout de Grenelle, et -puis j'ai passé par une grande place avec des arbres, où j'ai mangé pour -dix sous, et puis une concierge m'a laissée me reposer sur une chaise -pendant trois heures, parce que je l'avais aidée à rattraper son chien -qui voulait s'en aller, et puis j'ai descendu sur le boulevard... -attends un peu... oui, le boulevard Saint-Germain, et puis...» - -Elle s'embrouillait dans le compte de toutes les rues. Elle -s'embrouillait aussi dans son tutoiement, disant souvent «vous» à Damien -et même, une fois, «Monsieur», mais elle se reprit et s'excusa par -quelques clichés tendres. Elle parlait d'ailleurs avec plus d'aisance, -tremblant néanmoins quand un passant s'approchait un peu trop de leur -banc. Elle cherchait alors la main de Jacques.--Il demanda: - -«Où vas-tu coucher, ce soir? - ---Oh! c'est pas ça, le difficile! J'ai une amie qui est nourrice et elle -reste avec le petit dans la chambre des maîtres, mais elle a aussi une -petite chambre au sixième et elle me permet, quand je ne sais pas où -aller, de monter là-haut, pourvu que je fasse pas de bruit, mais il faut -marcher bien doucement, et c'est si loin, la maison... seulement, c'est -une chance de pouvoir toujours dormir dans un lit.» - -Elle se tut, un instant. - -«Voilà donc, pensa Damien, tous les beaux conseils de prostitution que -tu voulais lui donner?» - -Un réverbère s'éteignit qui éclairait un peu le banc de Damien. Il ne -vit plus qu'une ombre à côté de lui, plus dense que l'ombre d'alentour. - -«Est-elle jolie? se demanda-t-il. Je crois que je ne l'ai pas -regardée... Et puis, qu'est-ce que cela fait! - ---J'ai eu peur, un moment, dit-elle... Comme c'est noir!» - -Et elle reprit: - -«J'ai, comme ça, un lit, chaque matin. Oh! il ne faut pas se plaindre! -Il y a des femmes, tu sais, qui ont la vie plus dure. - ---La tienne n'est pas précisément folâtre, dit Jacques. - ---Folâtre?... Qu'est-ce que vous?... - ---Oh! pardon!... interrompit-il. Tu n'es pas d'ici?... bien entendu? - ---Non! je vais te dire... je suis...» - -Cessant tout à coup de parler, elle s'éloigna un peu de Damien. - -«Très bien, ma petite! tu as raison. Il ne faut jamais raconter d'où -l'on vient. Ou ce sont des blagues et ça ne vaut pas la peine de les -inventer, ou c'est vrai et alors on n'y croit guère. - ---Je ne parle jamais de ces choses-là, dit la voix qui sortait de -l'ombre, mais...» - ---Bon! se dit Jacques, l'insupportable récit des années d'enfance qui va -venir! Cela correspond, en somme, au «fille d'un officier supérieur de -cavalerie» des anciens romans. Ma petite aventure se banalise.» - -Damien se trompait: le récit attendu ne vint pas. Elle ne parlait plus. -Il l'interrogea. - -«Veux-tu me dire ton nom, le nom que tu as à Paris, celui que tu dis à -tout le monde? - ---Oh! je n'en ai qu'un, fit-elle en riant; comme vous êtes drôle! je -m'appelle Marguerite. - ---Eh bien, Marguerite, ne perds pas courage, continue ton métier puisque -tu l'as choisi, parle aux hommes avec de petites manières gentilles, -insiste un peu quand ils refusent, (pas trop pourtant), fixe plus -solidement ton chapeau sur ta tête, ne bois pas d'absinthe, enfin, si tu -n'es pas déjà en carte... - ---Non, Monsieur! s'écria-t-elle. - ---Tâche, continua Jacques, de t'y faire mettre le plus tard possible, et -surtout, évite les grosses gaffes qui pourraient te coûter cher et te -mèneraient à l'hôpital. Tu comprends ce que je veux dire. - ---C'est difficile, tout ça... mais j'essaierai, dit-elle. Vous savez, il -n'y a pas si longtemps que j'ai commencé! six mois... un peu plus...» - -Elle réfléchit: - -«Sept mois. - ---Et quel âge as-tu? - ---Je ne suis pas bien jeune, maintenant: vingt ans à la Trinité passée. - ---Fichtre!... Alors, ça te plaît, cette vie?... Enfin, je veux dire: ça -ne te déplaît pas trop? - ---Je sais pas! dit-elle, d'une voix soudain mince et pauvre. Je sais -pas! je m'ennuie, et je m'ennuie aussi beaucoup après le pays. Je -connais des gens à Paris, trois ou quatre; c'est comme si je connaissais -personne. Ils ont un métier, chacun, et moi, c'est pas un métier! Dieu -me pardonne! voyons, Monsieur, c'est pas un métier! Je sais travailler, -je sais coudre, mais tout le monde sait ça. On n'en veut pas, des filles -pour la couture, sauf pour le très fin, et alors mes yeux me font mal... -ou bien j'ai pas su trouver! Et puis, mon amie, la nourrice, va rentrer -au pays quand ça sera fini, son lait... Moi aussi, pour dormir, ça sera -fini! Et on m'a dit que le mieux c'était d'entrer dans une maison, mais -je suis pas assez jolie, et là, peut-être... la même chose... je saurais -pas! - ---Voyons! pensa Damien, tu ne vas pas aller t'attendrir!» - -Il se leva. - -«Je rentre. Veux-tu que nous fassions quelques pas ensemble? - ---Oh! oui!» dit-elle. - -En tournant dans l'avenue d'Antin, ils furent éclairés.--Jacques la -regarda. - -«Elle n'est pas jolie, en effet, mais singulière pourtant, très -singulière, avec ses grands yeux et cette bouche vibrante.» - -Il sourit encore, voyant le petit chapeau qui tremblait.--Elle surprit -le regard. - -«Mon chapeau... je vais te dire... j'ai beaucoup de cheveux, et alors, -quand ils sont secs, c'est pas commode, ça ne tient pas, surtout à la -fin de la journée, et pour se recoiffer, c'est toute une histoire!» - -Jacques se pencha vers elle. - -«Ce que je t'avais promis,» dit-il, en lui prenant la main. - -Elle regarda sa main, puis leva les yeux. - -«C'est pas une pièce de cent sous, dit-elle; ça, c'est plus petit et -c'est beaucoup plus d'argent! - ---Malheureuse! voilà des choses qu'il ne faut jamais faire remarquer.» - -Elle comprit la plaisanterie; ils rirent tous deux, mais ensuite Damien -ne parla plus et ils marchèrent quelque temps, côte à côte, sans dire -mot. - -«Elle est toute seule, songeait-il; je connais ça! Elle s'ennuie... je -connais ça! Elle fait le trottoir; moi, je passais mon temps dans les -restaurants où l'on soupe, où l'on parle, où l'on avilit ses paroles et -sa pensée, où l'on se prostitue, à tout prendre. La différence est -mince.» - -Il rêva longuement. - -«Suis-je bête! se dit-il. Je la tiens par la main comme le soldat, tout -à l'heure, tenait la fille blonde.» - -Mais il ne desserra point ses doigts. - -«Vous êtes bien grand! murmura-t-elle. - ---Un mètre quatre-vingt-deux. - ---C'est vrai?» - -Il ne dit rien. Il réfléchissait toujours. - -«... Une imprudence?... et puis après?... J'en ai fait d'autres!» - -Brusquement, il demanda: - -«Marguerite! veux-tu rentrer avec moi, ce soir... chez moi?» - -Elle ne sut que répondre; elle semblait très effarée. - -«Oui, Monsieur, dit-elle enfin, tout bas. - ---C'est bon.» - -Et d'une voix rogue et rapide, il cria: - -«Taxi! Taxi!... Ah! en voilà un!... Monte, ma petite.» - -Il donna son adresse. - -Marguerite ne sut prononcer, pendant le trajet, qu'une seule phrase: - -«Je ne vous dérange pas?... vraiment?» - -Elle se rencognait au fond de la voiture. - -«Oh! s'écria-t-elle, plus tard, amusée tout à coup, je n'étais jamais -montée dans un ascenseur!» - -Puis, en entrant chez Jacques, dès que les lumières furent allumées dans -l'antichambre: - -«C'est joli... c'est beau!» dit-elle. - -Debout, bien interdite, elle restait un peu sur ses gardes. - -Il l'aida à enlever son chapeau et le châle misérable qui lui couvrait -les épaules. Pour l'en débarrasser il eut un geste tendre qui ne passa -point inaperçu. - -Elle souriait, elle riait, elle s'étonnait maintenant de chaque chose -que lui montrait Damien, et, lorsque, un quart d'heure après, il lui -dit: - -«Veux-tu que nous nous couchions? - ---Oh! que vous êtes gentil!» répondit-elle. - -Jacques la fit entrer dans sa chambre. Bientôt il crut remarquer, à son -air hésitant, qu'elle désirait lui demander quelque chose. - -«Qu'y a-t-il, ma gosse? Dis donc ce que tu veux! - ---J'aimerais, avoua-t-elle, me débarbouiller! La rue, quand on se -promène, vous savez... - ---Mais, bien entendu, petite bécasse! je vais te préparer un bain.» - -Ayant tout disposé à l'avance, il la conduisit dans le cabinet de -toilette. - -Elle reparut, drapée dans le peignoir que Jacques avait pendu à portée -de sa main. - -«Les beaux cheveux!» s'écria-t-il. - -Une mousse châtaine frisait au-dessus du front et couvrait les oreilles, -puis, la chevelure s'effondrait en quelque sorte le long des épaules, -riche, abondante, bouclée, plus foncée, presque brune, pleine d'or -cependant. - -«Oh! les beaux cheveux! répéta-t-il... Et voici, mon enfant, une chemise -de nuit.» - -Elle fut surprise de son élégance. - -«Le charmant petit corps!» pensait Jacques, tandis qu'elle se préparait. - -Et il lui dit soudain: - -«Marguerite! tu me plais beaucoup.» - -Elle sourit, s'étendit, très lasse, heureuse d'être couchée, respirant -avec lourdeur, la bouche entr'ouverte, les yeux ravis. - -«Comme ce lit est bon! - ---Oh! s'écria Damien, quelle brute je fais! j'avais promis de t'offrir -du chocolat et des gâteaux chez le boulanger!... et tu as faim, -peut-être!» - -Il disparut et lui rapporta, de la cuisine, un petit en-cas qu'il -faisait toujours préparer pour lui-même. Il la servait. Assise dans le -lit, elle riait de bon coeur. - -«Que vous êtes poli!» disait-elle parfois. - -Une demi-heure plus tard, il était couché près d'elle. - -«Oh! Monsieur! Oh! Monsieur! répétait Marguerite. - ---Ma chère Marguerite, je ne t'ai pas révélé mon nom; c'est une lourde -faute! Apprends que je m'appelle Jacques.» - -Elle n'osa rien dire, d'abord, elle n'osait presque bouger, mais -pourtant, elle s'apaisait, peu à peu. Enfin, elle se décida, leva les -yeux sur Damien, se blottit contre lui... - -«Jacques!» murmura-t-elle. - -Tendrement, elle lui prit le cou d'un bras frais. - - - - -CHAPITRE XIII - -LE DOUX RÉVEIL - - -La chambre s'éclairait vaguement. - -Appuyé du coude sur son oreiller, Damien regardait Marguerite. Il ne -montrait ni plaisir, ni ennui. Il regardait, sans plus, le jeune visage -dormant. La lumière filtrait par l'ouverture des rideaux et diffusait, -entre les quatre murs, un jour pâle et gris. - -«En somme, elle est laide, mais n'importe...» - -Il considéra le plafond où se projetait un reflet de forme bizarre, il -considéra les cadres, l'armoire brune et le rectangle de la glace -profonde, deux vases de Chine sur leurs étagères, une mouche qui faisait -l'importante et bourdonnait; puis ses yeux se reposèrent de nouveau tout -près de lui. - -«... N'importe, car sa figure est douce, très douce. C'est beau, une -bouche paisible.» - -Il se rappela celle de Juliette, maussade aux heures de sommeil. - -«Cette enfant doit savoir consoler un homme qui souffre, un paysan qui -souffre. Les mots lui viendraient tout de suite: ceux-là qui -conviennent, qui font du bien. Si je lui demandais de me consoler, moi, -elle s'y prendrait mal, peut-être, elle ne saurait pas, mais seulement -parce que les paroles qu'il faut me dire ne sont pas de son vocabulaire, -ni leur emploi spécial de sa nature. J'ai besoin d'ironie dans la -consolation.» - -Il s'interrogea: - -«En es-tu certain?... Elle a des bras souples et forts dont l'étreinte -vaut mieux qu'une phrase. Quand je les sentais autour de mon cou, je ne -songeais guère à la faire parler! je ne songeais même à rien qu'à mon -très rare plaisir. Ah! que je me trouvais à l'aise, et tranquille, et -content! Elle ne bavardait pas, elle murmurait de temps en temps, des -mots sans forme. Dommage qu'elle soit laide!» - -Il la détaillait du regard, soigneusement, sans émotion. Le nez était un -peu écrasé, un peu vulgaire, le teint taché de rousseur. - -«Je connais les yeux, se disait-il, et la bouche est expressive. Je -l'aime mieux au repos, cette bouche. Trop grande, oui, certainement, -mais, plus petite, elle amaigrirait le bas du visage... Le hâle des -joues et ces taches passeraient sans doute avec quelqu'une des drogues -dont Juliette se frottait le museau... Je voudrais revoir ses yeux; ils -sont bruns avec, je crois, de petits points jaunes.» - -Il songeait aussi à ce corps mince qui, mal nourri, pourtant, gardait -une saine vigueur. - -«Il lui faudrait la campagne, le grand air. La vie qu'elle mène, ces -promenades nocturnes... Comment résiste-t-elle si bien? Et puis la -cuisine des gargotes, sans compter les alcools à bon marché...» - -Cette dernière supposition le troublait profondément. Non, elle ne -devait pas boire. - -«Marguerite me plaît.» - -Il tâchait de se l'imaginer, élégamment vêtue, assise au théâtre, près -de lui. Il voyait la magnifique chevelure sous les lumières, Marguerite -riant, la tête un peu renversée, montrant son cou et sa gorge. Alors il -remarqua une cicatrice qui paraissait dans l'échancrure de la chemise. -Des artifices de couturière la couvriraient aisément, fût-ce avec un -corsage très bas, mais cette cicatrice ne laissait pas d'être bien -vilaine. - -«Quelque sale histoire de cabaret!» se dit-il. - -... De cabaret! La pensée de l'eau-de-vie lui revint. Cela le -mécontentait. Maintenant, il voyait Marguerite avec d'autres yeux. Elle -n'était en somme qu'une fille de trottoir. Il ne l'examinait plus. -Toujours accoudé à l'oreiller, il laissait errer son regard. Quelle idée -stupide d'avoir mené cette femme chez lui! Bah! il la renverrait -aussitôt habillée, dans une heure. C'était, en somme, la plus banale des -passades que cette rencontre imprévue; pourquoi vouloir lui donner de -l'importance?... Et, cependant, s'il rencontrait, un jour, une femme qui -le consolerait de vivre, qui resterait auprès de lui, qui lui parlerait -d'une voix tranquille et s'intéresserait à ses travaux, une amie -discrète et sûre... Il n'exigerait certes pas d'ironie! - -Il ne demandait pas qu'elle fût un prodige de beauté; il se contenterait -fort bien d'un visage sans éclat, mais jeune, mais aimable. Quel -changement cela lui apporterait! Elle resterait dans un coin de -l'appartement, à la façon d'une bête familière que l'on appelle quand on -veut la caresser ou qu'elle vous caresse.--Une esclave? non point! il -avait dit: une amie. Il se blottirait dans ses bras, à l'instant même où -paraîtrait le cauchemar. Il échapperait à l'idole ainsi. Que parlait-il -d'une bête familière? Il lui conterait sa douleur, sa torture, et -peut-être saurait-elle le guérir, un jour... - -«Nous nous liguerions contre le pantin de bois. A deux, on se sent fort. -Nous finirions par lui casser les jambes!» - -Il songe aussi à des voyages en Hollande, en Italie, dans l'Afrique du -Nord. Il lui montre des pays qu'il a déjà parcourus mais qu'avec elle il -veut revoir, des paysages, des tableaux... Il se moque, soudain: - -«Ah! je possède un coeur sensible: Confessions de Rousseau, recette -connue!» - -Puis il se reprend à rêver, car il trouve le rêve bien doux.--Auprès de -cette amie, l'appartement où il a tant souffert deviendrait un refuge -délicieux. Les heures passeraient, égales et lentes, sans ennui, sans -orages, heures de travail, heures de loisir, heures de tendresse, de -silence... - -«Et, se dit-il (ce serait là le vrai nom pour elle), je l'appellerais: -douce amie.» - -Il ne bouge pas; il songe. Parfois, un sourire courbe ses lèvres: il se -moque de lui-même encore une fois, par habitude. Un murmure -l'interrompt: - -«Pourquoi riez-vous, Jacques?... oh! pardon! je vous ai fait peur. - ---Mais non, ma petite; je te regardais dormir, tout à l'heure, et puis -je me suis mis à rêver. Tu as de beaux cheveux, Marguerite.» - -Elle s'étirait, se frottait les yeux, admirait la dentelle de sa -chemise. - -«J'en ai beaucoup; c'est gênant. Que j'ai bien dormi! Votre lit est si -bon! On y resterait tout un jour. - ---Tout un jour dans mon lit, se dit Jacques; ah! non, par exemple!... -Veux-tu du chocolat? demanda-t-il. - ---Volontiers, si ça ne dérange pas, mais vous me gâtez encore! Je vais -me lever. - ---Attends un instant, ma gosse, puisque le lit est bon.» - -Il sonna. - -«Louis, dit-il, apportez le chocolat de madame et mon café au lait.» - -Elle le regardait en souriant, et, quand le valet de chambre fut sorti, -elle eut dans les yeux, sur les lèvres, une expression charmante, une -expression ravie d'enfant que l'on caresse, pour dire: - -«Jacques, j'aimerais t'embrasser.» - -Il se pencha, lui baisa la bouche, puis, d'une voix dont il sut mal -atténuer la brusquerie: - -«Qu'est-ce qui t'a valu, demanda-t-il, cette cicatrice?» - -Elle rougit de tout son visage. - -«Oh! oui! C'est si vilain, n'est-ce pas? Maintenant, ça ne partira -jamais! Après l'histoire avec cet homme, on me disait: «Ne te fais pas -du chagrin; ces marques-là s'effacent, petit à petit, et, quand tu seras -grande, ça ne se verra plus du tout.» Au contraire, moi je trouve -qu'elle est plus laide. J'essaye de ne pas la regarder. Tenez, je vais -remonter un peu la jolie chemise. Je vous dégoûte, pas vrai?» - -Il secoua la tête. - -«Mais, cette histoire... avec quel homme? - ---Oh! il n'était pas du pays! On m'aimait bien, chez nous: on n'aurait -pas osé. Il venait d'Italie; il marchait sur la route et s'était arrêté -dans notre village pour la moisson. C'est ça, voyez-vous, qui a tout -changé ma vie. J'avais quinze ans, et il a voulu me prendre, derrière la -ferme, près du puits. J'ai crié, mais on n'a pas entendu parce que -Trompette aboyait tant, et la brave bête aboyait souvent pour pas -grand'chose. Oh! je me suis défendue, moi! j'ai griffé l'homme avec mes -ongles! je l'ai mordu tant que je pouvais! Alors il a pris son couteau, -et voilà! Je ne me suis pas évanouie, vous savez! je criais toujours, -mais je perdais du sang, beaucoup, j'étais faible, et il a fait la -chose... Et moi... Oh! c'est pas la peine de raconter toutes ces -saletés! - ---Ce ne sont pas des saletés, ma petite! Allons, ne pleure pas! - ---Oui, c'est des saletés, parce que, si ça n'était pas arrivé, je ne -serais pas une putain, comme vous dites ici, dans la ville, et je -m'occuperais du blé et des légumes et des vaches, avec les autres, et -j'aurais du bonheur, un peu. - ---Mais ensuite?» demanda Jacques. - -Elle avait parlé d'abord couramment, maintenant, elle hésitait, se -reprenait parfois, tournait vers Damien un regard inquiet. - -«Eh bien, n'est-ce pas, dit-elle, on l'a arrêté, le lendemain: il -s'était saoulé dans l'auberge du père Verlot; les gendarmes l'ont trouvé -là. Il a fallu aller à Rouen. Oh! que j'avais peur! Les juges, c'est -terrible! et tout ce monde qui regardait... Et puis on riait parce que -l'avocat disait des choses drôles, pas honnêtes pour moi... Moi, je n'ai -rien entendu, mais j'ai bien vu que l'on riait en me regardant. Je -devenais rouge, chaque fois. Enfin le juge a dit ce qu'il pensait et il -a condamné l'homme à de la prison... non, pas de la prison; c'est plus -mauvais que ça... de la ré... comment? de la ré... - ---De la réclusion? - ---Oui, c'est ça. Depuis ce jour, Papa est devenu méchant. Il paraît que -j'avais mal parlé devant le juge... Jacques! je ne savais plus ce que je -disais! Et Papa se mettait en colère, et il me grondait, et il me -giflait... Il se sentait de la honte, Papa; ça le travaillait; il me -répétait toujours que les juges, ils savaient leur métier et que si -l'homme avait vraiment fait la chose comme moi je racontais, on l'aurait -envoyé au bagne, là-bas, avec les gens qui ont tué, et que si on -l'envoyait seulement à la réclusion, il fallait, pour sûr, que j'aie -bien voulu, pour la chose. Vous comprenez, cet homme, il était beau, il -parlait beaucoup, mais je vous jure, mon chéri! je vous jure... et puis, -je l'ai dit au curé, à confesse, par conséquent... Papa, lui, n'a jamais -voulu le croire; il avait du chagrin; il me battait. Ah! si Maman -n'était pas morte, l'année d'avant, à la Toussaint!... Elle m'aurait -bien cru! A la fin, Dieu me pardonne! je n'ai pas pu y tenir. Les gens -du village, sauf quelques bonnes personnes, des vieilles amies de Maman, -me tournaient le dos, les gars me bousculaient, on me regardait de -travers à la messe, et les petits de l'école me faisaient: «hou! hou!» -sur la route et criaient des mots pas propres. Alors, je suis partie. - ---Et tu as bien fait! interrompit Jacques. - ---Non, j'ai pas bien fait! vous allez voir. J'ai été à Rouen, d'abord, -pour essayer de travailler, et aussi à la campagne, dans les fermes, -mais je ne gagnais pas gros, c'était difficile, et depuis mon malheur, -les forces me manquaient. J'étais bien petite, vous savez: pas encore -seize ans. Puis, au Havre, je suis restée trois ans... attendez... oui, -trois ans. Là, j'ai connu Michel. - ---Ah!... Michel... parlons de Michel. - ---Jacques, vous vous moquez de moi comme si je racontais des mensonges! -L'avocat, c'était tout pareil! Je ne vais plus oser rien dire... et -c'est vous qui m'avez demandé. - ---Marguerite, mon enfant, je suis une brute! Qui était Michel? - ---Un matelot très gentil, que j'aimais beaucoup. Très propre, très doux, -et avec ça poli. Je lui avais raconté la chose et il me promettait le -mariage tout de même. Moi, je le croyais. Un jour, il est parti, comme -ça, sans avertir, et il m'a laissé une lettre où il écrivait que ses -parents ne voulaient pas. J'ai trouvé cinquante francs dans la lettre. -Il est parti pour l'Amérique du Sud. C'est un de ses camarades qui m'a -appris ça, en apportant la lettre. Je ne l'ai pas revu; c'est loin, -l'Amérique du Sud, et son camarade ne m'a pas dit le nom du bateau. - ---Alors, Marguerite, tu es venue à Paris? - ---Oui, alors... non, deux mois plus tard. Oh! j'avais de la peine plein -le coeur. Je me disais: si j'avais eu un enfant, Michel serait resté, -peut-être; mais aussi je pensais: s'il était parti quand même, qu'est-ce -que je deviendrais, toute seule, avec un petit! Je croyais que, dans une -ville comme Paris, on pouvait gagner un peu. Oh! c'est pas possible! Mon -amie, la nourrice (je vous l'ai bien dit?) a été très bonne. Je crois -qu'elle m'a empêchée de mourir de faim, et surtout, c'est pas la faim -qui est le plus dur, c'est le froid. Des gens vous donnent à manger, -mais du feu, l'hiver, pour une femme, il n'y a pas moyen... Et puis ça a -continué... Oh! ça me fait peine de vous raconter tout ça! C'est sale, -c'est mauvais, c'est méchant! ça me fait trop peine!... A Paris, j'ai -toujours eu de la peine, chaque jour... chaque jour... Et ça m'en donne -beaucoup pour le dire... Est-ce que je peux m'arrêter? - ---Arrête-toi, Marguerite; tu es une brave fille. Attention! ton chocolat -ne va plus être buvable! Tiens, voilà aussi des tartines.» - -Assise dans le grand lit, elle mangeait craintivement, courbée, les -épaules voûtées. Sa bouche tremblait parfois. - -«Vous ne m'en voulez pas trop, Jacques?» - -Il la rassurait et l'embrassait dans les cheveux. - -«Oh! vous allez renverser la tasse!... Alors, vous ne m'en voulez pas -trop? c'est sûr?» - -Bientôt il se leva et l'aida à sauter du lit. Elle fit sa toilette, elle -s'habilla en toute hâte, comme si Damien l'eût chassée. - -«Mais attends donc! lui dit-il, quand elle fut prête. J'ai à te parler -encore.» - -Elle eut peur; son visage se ferma. - -«Non, je vous assure: le reste, c'est pas des choses à dire. - ---Petite sotte! moi seul je parlerai. Et d'abord, où vas-tu coucher, ce -soir?» - -Elle ne savait pas... N'importe où! - -«Viens ici, Marguerite; un instant seulement.» - -Ils passèrent dans le bureau. - -«Assieds-toi dans ce fauteuil; écoute-moi.» - -Il lui indiqua un hôtel tranquille, du côté de Montmartre, et lui donna -une lettre pour le gérant qui avait été, quelques années avant, au -service de Mme Damien, comme valet de chambre. - -«Ce brave Honoré, pensa-t-il, m'a dit que sa clientèle était mêlée; il -ne m'en voudra pas de lui envoyer Marguerite.» - -Puis il demanda avec un sourire: - -«Ça ne t'ennuie pas de me dire ton nom de famille, maintenant? - ---Oh! mon ami! répondit-elle sur un ton de reproche, je m'appelle -Marguerite Dumont. - ---Très bien; je me souviendrai. Tu vois, sur cette feuille, j'écris mon -adresse, si tu oubliais de regarder en sortant. De cette façon, tu -pourras envoyer quelques mots à Monsieur Jacques Damien (qui te répondra -tout de suite), quand ceci sera fini.» - -Elle prit l'enveloppe qu'il lui tendait. - -«Mais, Jacques, c'est beaucoup trop! Avec tout cet argent, je peux vivre -longtemps et trouver, un jour, du travail!» - -Il allait répondre: «C'est ce que je voudrais,» mais s'arrêta net. - -«Non, dit-il, ça te rendra la vie un peu moins dure, au début; puis, tu -m'écriras; tu me l'as promis. - ---Jamais je n'ai rien promis! s'écria-t-elle. Vous avez été trop gentil! -Tu n'entendras plus parler de moi.» - -Et, comme si elle ne voulait pas qu'il reprît le sujet: - -«Qu'allez-vous faire maintenant? demanda-t-elle. - ---Je ne sais pas, Marguerite; je vais songer un peu à notre rencontre, -et ensuite travailler (oui, je travaille: regarde tous ces livres!) et -enfin rêver, quelques instants, de ceci, ou de cela, ou d'autre chose! - ---Moi aussi, dit-elle, ça m'arrive de penser à rien du tout, le nez en -l'air. Maman disait alors, quand j'étais petite: «L'enfant s'amuse! -l'enfant s'amuse!» et je baissais le nez. - ---C'est bien ça, dit Damien. L'enfant s'amuse...» - -Marguerite se leva et mit rapidement son chapeau. - -«Jacques, je ne saurais pas vous dire merci. Au revoir. Je m'en vais. -Adieu!» - -Il l'embrassa, comme elle franchissait le palier de l'antichambre. Sa -robe était bien triste, bien déteinte, son chapeau bien ridicule... - -«Tu prendras un fiacre, dit-il, pour aller à cet hôtel. - ---Oh! non; il me semble que je connais la rue. J'irai à pied. Je veux -réfléchir... Merci, Jacques. - ---Au revoir, douce amie,» murmura-t-il. - -Et il se reprocha aussitôt de lui avoir donné ce nom. - -Marguerite le regarda, l'air étonné, puis elle sourit et s'en fut, -descendant l'escalier d'un pas rapide. - -Damien ferma la porte nerveusement. - -«Dommage, se dit-il, qu'elle soit si laide... Aucun doute, elle est... -elle n'est pas jolie.» - -Rentré dans son bureau, il s'arrêta devant la glace de la cheminée et, -parlant à son reflet: - -«Mon petit Jacques, dit-il, c'est très méritoire de t'occuper du -relèvement des filles publiques, mais à quoi cela mène-t-il? Ah! si ton -ami Gautier Brune apprenait ton aventure, il s'en égaierait à bon -droit... Jacques, tu t'amuses! l'enfant s'amuse!... l'enfant -s'amusera-t-il longtemps?» - -Il haussa les épaules, sonna, demanda à Louis une seconde tasse de café -et se mit au travail. - - - - -CHAPITRE XIV - -DISCIPLINE - - -«Mon enfant, crois-moi, ce serait une lourde erreur. J'avais déjà pensé -à cette solution qui te paraît si simple; elle est vraiment absurde, à -cause de sa simplicité même. - ---Voyons, Maman chérie, je me sentirais au moins débarrassé de la chose! - ---De cette chose-là peut-être, de cet objet; mais si je n'ignore pas que -ton mal se cache en toi, non dans cette vieille idole, il est tout de -même évident que ton épouvante provient des gestes de ce morceau de -bois; depuis plusieurs semaines, elle ne s'est pas manifestée autrement. -Il me semble que voilà un sérieux avantage. La lutte est difficile, -Jacques, mais tu sais où trouver l'ennemi. - ---Maman! c'est lui qui vient me trouver! je ne le cherche pas! - ---... Tu sais où trouver l'ennemi. En changer ne te mènerait à rien de -bon, je pense. Si tu brûlais l'idole, comme tu veux le faire, tu te -demanderais d'où l'attaque peut venir, tu resterais à tout moment sur le -qui-vive, dans l'attente d'un guet-apens, d'une surprise, et c'est alors -que ton courage fléchirait. Tu as le droit de considérer ton mal comme -extérieur, tant qu'il animera l'idole. Ne le laisse pas rentrer en toi, -tu souffrirais plus encore. Garde-lui la forme qu'il a choisie. - ---Oui, tu as sans doute raison, et puis, mon idole, je pourrai la brûler -plus tard, si je ne tiens pas le coup! - ---Non! non! Jacques! Jamais avant que tu ne sois guéri! Interdis-toi d'y -songer. Si les conseils que je te donne te paraissent bons, il faut -avoir foi en eux et les suivre avec scrupule. Si l'ennemi te voit douter -de toi-même, il en profitera pour te harceler. - ---Mais, Maman chérie, tu me fais vivre dans un monde de conte -fantastique en me parlant de la sorte! Je m'y perdrai! - ---Vaut-il mieux te laisser vivre uniquement dans ta cervelle? C'est là -que tu ne te retrouves plus!» - -Mme Damien parlait d'une voix précise et passionnée; son regard ne -quittait pas Jacques; elle joignait les mains comme pour une -supplication, puis elle écoutait sa réponse. - -«Je ferai de mon mieux... Tout ça, vois-tu, c'est bien dur; je ne sais -pas si je pourrai résister. Il y a des moments où j'ai envie de pleurer -comme un gosse.» - -Marchant de long en large devant sa mère, son allure avait quelque chose -de faible. Ses lèvres se courbaient en une moue d'indifférence lâche, -d'abandon. - -Il répéta: - -«Oui, de pleurer, comme un gosse. - ---Pleure si tu veux, s'écria Mme Damien, pourvu que tu aies honte -ensuite!» - -Phrase cruelle dont il sentit le tranchant. Jacques eut un haut le -corps.--Mme Damien le prit dans ses bras, sans rien dire. Il se dégagea. - -«Tout de même, s'écria-t-il sur un ton de colère, ce n'est pas de ma -faute si je ne suis pas un héros!... - ---Jacques! Jacques! - ---Eh bien, oui! j'ai peur, je voudrais fuir, je voudrais pleurer! Il y a -des gens qui feraient front, moi, je me cacherais plus volontiers sous -les tables! J'en ai assez! Je te l'ai déjà dit! - ---C'est donc moi qui vais pleurer, mon petit! Allons! rentre chez toi, -dit-elle; prends l'avis de Gautier. Je t'ai blessé, ce matin; j'ai été -maladroite. - ---Non, Maman chérie; mais... je perds courage. Parlons d'autre chose. -Gautier doit m'attendre chez moi: il m'a promis de venir déjeuner. Voilà -plus de quatre jours que je ne l'ai vu. Valérie est malade: congestion -pulmonaire. - ---La pauvre fille! si j'avais su, j'aurais pris de ses nouvelles. - ---J'ai téléphoné tous les jours; je crains qu'elle ne soit bien bas. - ---Tiens-moi au courant, Jacques! - ---Sans faute, Maman chérie. Au revoir.» - -Restée seule, Mme Damien, immobile dans son fauteuil, regardait droit -devant elle, les mains serrées, la bouche fixe. - -«Mon petit! mon petit!... Je lui ai parlé si durement! Mais comment -faire?... Il a montré beaucoup de courage; demain, pourra-t-il -résister?» - -Toujours, elle voyait, elle entendait son mari sanglotant, geignant, -bégayant, demandant grâce. Le portrait pendu au mur rendait son souvenir -plus vivant, plus réel. - -«Non, je ne veux pas! Jacques aura le dessus, quand même! il le faut!» - -Et ce fut elle qui pleura, qui fondit en larmes, tout de bon, comme une -femme qui souffre plus qu'elle ne peut supporter. - - * * * * * - -En rentrant chez lui, Damien trouva Gautier Brune qui l'attendait. - -«Comment se porte Valérie? demanda-t-il. - ---Le cap est franchi, mais elle peut se vanter de m'avoir donné une -belle frousse! 40° 8 de fièvre, troubles au coeur, syncopes... Depuis -hier soir, c'est fini et je pense qu'avec la santé dont jouit ma fidèle -gouvernante, elle ne sera pas longue à se remettre.--Et toi, comment -vas-tu? - ---Moi... répondit Damien, je te donnerai sans doute des inquiétudes plus -durables, mais je félicite Valérie. - ---Ne plaisante pas! qu'y a-t-il? - ---Ne plaisante pas! ne plaisante pas! Comme si je n'avais pas le droit -de plaisanter à mon heure! Il y a... oh! rien de bien neuf! Toujours la -même chanson: une reprise, simplement. Au début de la semaine, mon -morceau de bois s'est mis à bouger, à danser, à grimacer, et j'ai -recommencé à avoir peur, à claquer des dents, à me mal tenir, comme -dirait Maman. - ---Qu'est-ce que tu entends par là? - ---Pas grand'chose, puisque je parle au hasard. Je viens de causer avec -Maman et, selon sa coutume, elle m'a donné des conseils que je crois -judicieux, qui sont certainement nobles et forts, mais qui restent, -comment dirais-je? hors de portée. Alors, mon ami, ça me démonte. Maman -s'imagine toujours que j'ai, comme elle, une âme faite en acier, au lieu -que, si elle existe, mon âme est de cire. Non, Gautier, je ne te -présente pas une image poétique... la vérité, tout au plus. Je garde -l'empreinte de la dernière main qui m'a touché. Celui qui m'aime un peu, -me modèle, parfois sans le vouloir. Maman a eu le geste dur, tout à -l'heure: au lieu de modeler, elle a frappé... j'en souffre. - ---Que t'a-t-elle dit? - ---Ce qu'elle devait dire à son fils, à celui qu'elle croit son fils à -elle seule. Maman se trompe: je suis aussi le fils de mon père, je me -laisse aller, je cède; je finirai par tomber, et l'on me marchera -dessus.» - -Le visage de Gautier demeurait immobile. - -«Explique. - ---Comment! tu ne comprends pas?» - -Il lui fit un long récit détaillé de ses dernières peines. Il lui dit la -façon cruelle dont, un soir, l'idole avait, de nouveau, manifesté sa -présence vivante. - -«Je lisais bien tranquillement, allongé sur le divan, cherchant dans un -catalogue d'estampes l'indication d'une gravure que je voulais -identifier. Nécessairement, cela était un peu fastidieux et je ne me -laissais pas prendre tout entier par ce travail. Souvent, au lieu de -parcourir les notes, je rêvais d'autre chose. Je ne m'ennuyais pas: -l'ensemble formait, en somme, un agréable passe-temps. Et puis, -tout-à-coup, j'ai entendu, non, j'ai vu l'idole trépigner sur son petit -socle. Elle s'arrêtait dès que je levais les yeux, mais reprenait -ensuite, pour m'exaspérer davantage. Bientôt, elle s'assit, comme une -personne, sur le bord de sa planche, jambes ballantes, et, se prenant -les côtes, se tordit en un rire silencieux. - ---Pourquoi riait-elle? interrompit Gautier. - ---Est-ce que je sais, moi! - ---Oui, tu le sais. Pourquoi riait-elle?» - -Damien hésita: - -«Parce que... dit-il enfin, peut-être parce que, la veille, j'avais cru, -comme un pauvre sot, trouver un peu de bonheur, et que j'avais tendu la -main à cette aumône. - ---Raconte,» dit Gautier. - -Alors Jacques raconta, d'une voix molle et basse, coupée par des accents -soudains de raillerie, très insupportables, sa rencontre avec -Marguerite, sa soirée et la matinée du lendemain. - -«Ajoute que cette fille est laide: une vilaine peau, une cicatrice au -cou... Ah! par exemple, de bien beaux cheveux!--Tu te payes ma tête, -hein? Je m'y attendais!... Tu vas m'excuser en disant qu'il faut que les -enfants s'amusent. - ---Qu'y a-t-il de drôle dans ton histoire? Je ne vois rien. Tu as tout -simplement offert quelques heures heureuses à une gosse qui crevait de -faim et de misère. Pourquoi veux-tu faire de cela une scène comique? - ---Il y a matière, je t'assure, et l'idole avait raison de se tordre. -Cela se résume aisément en quelques mots: M. Jacques Damien, blond, -vingt-six ans, 1 m. 82 à la toise, est malade; il a peur de sa maladie, -il a peur de rester seul dans sa chambre, il a peur d'une statuette en -bois sec, alors, pour passer le temps, il va ramasser des petites femmes -qui font le trottoir... charmante occupation!» - -Jacques montra du doigt l'idole dans son encoignure: - -«Et c'est ce salaud-là qui est cause de tout!» - -Gautier ne retint que les derniers mots. - -«Nous allons nous occuper de lui. Et d'abord, quand tu le regardes, -bouge-t-il, ou vient-il, au contraire, te surprendre quand tu ne le -regardes pas? J'ai cru... - ---Attends!» dit Jacques. - -Quelques instants, il resta silencieux, le front dans ses mains, mais sa -réflexion ne donna point de résultat, car il se reprit à parler, sur un -ton saccadé, en phrases brouillées et confuses. Il s'était levé, il -arpentait la pièce; ses longs bras maigres gesticulaient. Il s'assit -enfin devant son ami et l'interrogea du regard, anxieusement. Les yeux -bleus grands ouverts, la bouche tremblante, tout son visage quêtait une -réponse et ses doigts s'agrippaient au siège de la chaise. - -«Que j'aimerais, pensa Gautier, lui faire sentir combien j'ai pitié de -lui! Le pauvre bougre est à bout de forces et, honnêtement, que puis-je -lui dire?» - -«Tu m'interrompras, reprit-il, si j'ai mal compris. Il semble donc que -l'idole se promène dans ton champ visuel, en dehors de ton regard -direct, sur ses limites mêmes, sur ses franges. Quand tu la fixes, elle -est immobile, à sa place; dès que tu détournes un peu les yeux, elle -bouge. - ---Oui, et ma peur s'en augmente, parce que cela paraît encore plus -mystérieux. - ---Jacques, tu sais bien que le mystère n'a rien à voir ici. - ---Tu en parles à ton aise! Mais alors pourquoi ne pas brûler l'idole? Ce -serait fini! - ---Oui, et, le lendemain, une pomme reparaîtrait sur ton lit, ou tel -autre objet que tu aurais vu ce jour-là. - ---En d'autres termes, Maman me disait la même chose, ce matin. - ---Son avis m'est précieux; j'irai causer avec elle. - ---Oh! de grâce! ne l'embête pas en lui parlant de moi, de mes misères! - ---De qui, de quoi lui parlerais-je? C'est toi qu'elle aime... Jacques, -je n'ai qu'un seul conseil à te donner: tiens bon. Quand l'idole viendra -te surprendre, ne te laisse pas empaumer, garde ton sang-froid; tâche -d'appliquer ton attention à un sujet qui la retienne, choisis-le avec -soin. Surtout, ne dis jamais rien à la poupée qui t'hallucine, ne lui -raconte pas de blagues pour fouetter ton courage, ne l'interpelle pas, -ne la défie pas: ce serait lui prêter main forte, et n'essaye pas non -plus de la fuir en te saoulant. Tiens bon. - ---La fuir en me saoulant!» - -Il y avait dans son accent une indignation sincère. - -«Oui, j'ai bien dit: «en te saoulant», poursuivit Gautier. Inutile de te -fâcher.» - -Jacques s'assombrit tout à coup. Il répondit, ou plutôt, il aboya: - -«Je ne me saoule pas! je ne bois pas! - ---Jacques!... - ---Je ne bois pas! - ---Jacques, mon ami, tu fais mieux que cela: tu ne bois plus!... Voyons! -je serais donc indifférent à tout ce qui te touche? Tu croyais naïvement -que j'ignorais cette lutte des dernières semaines, et ce que tu as dû -souffrir, et la vaillante façon dont tu t'es tenu, et ce bel effort de -volonté? - ---Alors... tu savais? - ---Oui, mon vieux. Ce n'était pas difficile pour un ami. - ---Tu savais... Comment? - ---Un soir (je me doutais de quelque chose), je t'ai suivi; un autre -soir, très tard, je t'ai... je t'ai rencontré. - ---Ramassé? - ---Oui. - ---Oh! Gautier! - ---N'y pense plus, Jacques, puisque c'est fini. - ---Tu savais... Eh bien, moi, je ne savais pas; longtemps, je n'ai pas -su. Je m'imaginais qu'en buvant je faisais comme tant d'autres; je ne -savais pas que j'étais forcé de boire, qu'il me fallait boire... Enfin, -quelques phrases entendues, quelques petits événements, quelques -souvenirs ayant concordé, par hasard... - ---Depuis ce jour-là, tu ne bois plus. - ---Tu peux même dire que je ne boirai plus. La tentation a changé de -visage. Lorsqu'elle me prend, souvent encore, elle s'accompagne d'une -affreuse tristesse qui la noie, en quelque sorte, qui m'enlève toutes -mes forces, qui m'empêcherait de porter un verre d'alcool à mes lèvres. -Oui, je crois, mon petit, que, sans le vouloir, je le verserais. - ---C'est bien, Jacques, c'est très bien, tout ça! - ---Pendant une heure ou deux, je suis comme une âme en peine, errant dans -un monde désolé, mais lorsque je reviens à moi, je suis de nouveau -moi-même. - ---C'est très bien, tout ça!» - -Fort émus, ils restèrent sans dire mot. Soudain, Jacques reprit avec un -accent de terreur: - -«Mais du moins, Maman, elle ne sait rien? Dis-moi vite! - ---Ta mère ne sait rien. Je lui ai expliqué que ton hérédité te -prédisposait à des hallucinations du genre de celles dont tu souffres, -que tu t'amusais, que tu soupais à Montmartre en compagnie joyeuse, -comme nous tous, que tu vivais la nuit, (un peu trop, peut-être), mais -qu'il n'y avait pas à chercher plus loin. - ---Oh! merci!» - -Gautier se mit aussitôt à lui parler d'autre chose, des précautions -qu'il fallait prendre, des divers soins nécessaires et, toujours, il en -revenait à ce même conseil: - -«Tiens bon! - ---C'est facile à dire, mon vieux Gautier; c'est malaisé à faire... -Enfin, puisque je ne bois plus, ces hallucinations, elles vont -disparaître?... ces fantaisies de mon idole, elles cesseront? Quand -cesseront-elles? Quand deviendrai-je quelqu'un comme tout le monde? - ---Jamais! heureusement! car tu as souffert plus et mieux que la moyenne -des gens à qui tu veux ressembler. Allons, Jacques! courage le prochain -effort, ou le suivant, pourra être le dernier! - ---Oui, ou le premier d'une série nouvelle. - ---Possible!... je ne crois pas. - ---Mais puisque je ne bois plus, je devrais guérir tout de suite! - ---Ton père buvait; tu as bu... - ---Et qui a bu... - ---Ne dis pas de sottises! - ---J'essaierai donc, mais je ne sais si, contre la peur, je pourrai tenir -le coup... Et puis, le moment est mal choisi. Cette gosse, vois-tu, j'ai -imaginé à son propos des choses folles: une ère de paix, des veillées -tranquilles, heureuses, tout ce qui m'est refusé. Il y a quelques jours -de cela... durs, ces quelques jours! J'ai payé cher mes rêves d'un -soir!... Tout de même... Et si cela devient trop fort, je t'appellerai, -ou bien...» - -Gautier lui coupa la parole. - -«As-tu revu Jeanne de Luce? - ---Non, certes! et je ne la reverrai pas. Depuis ce souper au cabaret, -avec Brigneux, soirée mémorable, elle raconte ma crise de nerfs à qui -veut l'entendre, sur un ton dramatique des plus réussis, paraît-il, avec -des variantes. Me voilà maintenant classé, étiqueté, grâce à elle et à -Brigneux qui ne laisse pas de dire son mot, (sans oublier la charmante -Boule): je suis le jeune homme hystérique, en attendant mieux... une -spécialité, un numéro de café-concert! Il faudra un certain temps pour -qu'on l'oublie dans le petit monde de ceux qui boivent devant des -tziganes. Je n'ai aucun désir de voir Jeanne de Luce. D'ailleurs, les -jolies filles de sa classe ne manquent pas à Paris; je sais où les -trouver. - ---Dis-moi, Jacques, as-tu gardé l'adresse de ta petite amie? - ---Quelle petite amie?... Roublard! Tu y reviens... Oui... peut-être -irai-je lui faire une visite.» - -Gautier se tenait le menton d'un air grave. - -«Il me faut maintenant aborder un sujet d'importance très supérieure. Je -te dirai donc, courtoisement, que tu m'as invité aujourd'hui à déjeuner, -qu'il est une heure, que j'ai grand'faim! Rien ne justifie ta cruauté. -C'est mal de me traiter ainsi, Jacques! - ---Mon pauvre ami!» - - - - -CHAPITRE XV - -L'IDOLE INTERPELLÉE - - -Durant les quelques semaines qui suivirent, Damien passa presque toutes -ses soirées avec sa mère ou Gautier Brune. Il rentrait chez lui tard, et -parfois en tremblant. Depuis longtemps, son bureau lui faisait peur, -mais il lui fallait maintenant un véritable courage pour soulever la -lourde tenture qui en masquait l'entrée. Toutefois, il s'obstinait, par -une façon d'amour-propre. Il n'en souffrait pas moins. Il se réveillait, -le visage fatigué, vieilli, les traits tendus ou bien gonflés comme par -une ivresse de la veille. Un matin, Louis s'était permis de murmurer, -sur un ton très respectueux, en apportant le café au lait: «Monsieur a -mauvaise mine; Monsieur devrait aller se reposer à la campagne; Monsieur -travaille trop.» - -«Le pauvre garçon, pensa Damien, s'imagine que mes heures de bureau sont -occupées tout entières par du travail! J'aimerais bien qu'il eût -raison!» - -L'après-midi de ce même jour, Jacques, debout devant la cheminée de son -bureau, roulait soigneusement une cigarette.--A ce moment, l'idole se -gratta la jambe... Jacques savait, il était sûr que l'idole se grattait -la jambe. Il leva les yeux. L'idole s'arrêta. - -«Et voilà qui serait encore un bien autre supplice, s'il me fallait, -pour que mon bonhomme ne bougeât pas, ne jamais le quitter des yeux.» - -Il s'absorba dans cette pensée atroce. Elle convenait à son état -présent. Il se sentait l'âme lourde, le corps lâche, les reins brisés -par sa dernière insomnie. Un instant, le souvenir de Marguerite lui -revint, avec le souvenir d'une nuit charmante, mais l'idole était là, -qui réclamait son attention. - -«Alors, je resterais toute la journée dans un fauteuil, le regard -immobile, fixé sur mon cauchemar. On viendrait me rendre visite, -Brigneux peut-être, ce cher ami! ou bien Boule accompagnée de Jeanne de -Luce... Je causerais, mais sans tourner la tête. Ils pourraient échanger -tout à leur aise des regards apitoyés... Enfin Louis et la garde-malade, -car je m'offrirais une garde-malade, me porteraient sur mon lit quand le -sommeil m'aurait fermé les yeux... - -«Ah! ce serait joyeux!... oui, mais de cette façon, il ne bougerait pas; -il ne bouge pas, en ce moment! Si, parfois, il m'embête, moi, par -contre, je le fascine. C'est ma revanche! Avoue-le: je te fascine, vieux -singe! De plus, il ne peut quitter sa planchette qui est bien étroite. -Dure épreuve; je devrais me mettre à sa place! En ne bougeant plus, à la -longue, il s'ankylosera... Jamais il n'essaye de se promener dans mon -bureau... Il ne peut pas!» - -Jacques éclata d'un rire aigre qui lui fit mal. - -«Il ne peut pas! Faut-il donc plaindre le vieux singe enchaîné, au lieu -d'en avoir peur et de claquer des dents?» - -Damien s'était penché un peu pour allumer sa cigarette. Tout à coup, il -se dressa avec violence. - -«Qu'est-ce que tu fais? cria-t-il. Qu'est-ce que tu fais là!» - -Assise sur l'extrême bord de sa planchette, l'idole paraissait vouloir -sauter à terre. Jacques la vit hésiter, mesurant la distance de la -console au tapis, se retirant, essayant encore. Il s'était jeté sur le -divan, à l'autre bout de la pièce. Il enfouissait son visage dans les -coussins, puis, risquant un regard oblique vers la cheminée ou la -fenêtre, il voyait toujours l'idole qui calculait son élan. De nouveau -Jacques se roula dans les coussins, et il criait: - -«Tu ne pourras pas! tu ne pourras pas! tu as peur!» - -... Moins que lui-même, cependant! il le savait et tâchait d'étouffer sa -voix. Encore une fois, il regarda l'idole. Elle se tenait immobile, dans -l'encoignure. - -D'un pas oblique et prudent, Jacques fit le tour de son bureau, puis -ouvrit la fenêtre, se pencha vers la rue; une brise fraîche y passait. -Il avait si chaud! ses tempes battaient si fort! Bientôt il se sentit -mieux, mais par l'esprit, il souffrait cruellement. Il lui venait une -façon de détresse, de désespoir morne qu'il ne pouvait supporter. - -Assis dans l'embrasure, accoudé à la barre d'appui, Damien, ivre d'une -langueur malsaine, tâchait de se tonifier l'âme en respirant l'air -léger. - -Ah! il savait bien quelle idée viendrait l'attaquer maintenant! il ne le -savait que trop! Il se permit de l'exprimer en paroles afin de s'en -rendre mieux compte, de s'en débarrasser plus vite. - -«Si j'allais boire! boire comme une bête altérée, jusqu'à plus soif! ou -si je m'enfermais ici pour boire! Je donnerais des instructions à Louis, -je condamnerais ma porte, et je boirais... et puis, demain, je me -réveillerais fou, pour de bon, cette fois, et il se peut que dans le -monde des fous on s'amuse!...» - -Il regarda un oiseau qui passait au-dessus des arbres du parc et qui, -soudain, par un plongeon rapide, changea de direction. - -«Oui, mais je ne suis pas encore fou... Je pourrais devenir simplement -le sale ivrogne qui se remplit d'absinthe... Je finirais par boire avec -mon valet de chambre, je boirais chez le mastroquet du coin, avec les -cochers... Marguerite, qui aurait recommencé à faire la noce, me -rencontrerait là, et nous nous saoulerions ensemble... - -«Très bien, mais c'est que Marguerite n'a pas la moindre envie de -recommencer à faire la noce!... Alors... Le ruisseau, elle l'a senti, -elle a même trouvé que ça ne sentait pas bon... Alors... Jacques Damien, -tu es un peu goujat: tu disposes de Marguerite comme de ta chose... -Peut-être ne voudrait-elle pas... Alors... Et si j'allais voir -Marguerite?» - -Debout au milieu de son bureau, il laissait errer son regard. La pièce -lui parut tranquille. - - * * * * * - -Dans la rue, quelques instants après, il se demanda encore ce qu'il -allait faire. Le débat fut de courte durée. Il savait, depuis le matin, -que sa mère souffrait de névralgies violentes et avait besoin de -solitude; d'autre part, il s'interdisait de rendre visite à Gautier -Brune. - -«Il faut que je m'en tire sans son aide. Je pense à Marguerite, l'idée -de voir Marguerite m'est agréable... Affaire entendue!» - -Il se dirigea vers la rue Blanche. - - * * * * * - -Après douze ans de services tenus par Mme Damien pour «bons et loyaux», -Honoré avait pris sa retraite. De naissance et d'éducation urbaines, le -projet de vieillir à la campagne entre un potager et un puits n'avait -rien qui pût lui plaire. Sa femme, Rose, partageant ses goûts, il ne -quitta point Paris et, sans douleur, passa de l'état de valet de chambre -à celui de gérant d'hôtel. Il gardait un culte pour ses anciens maîtres, -pour Jacques en particulier. - -«La maison est à vous, Monsieur Jacques, disait-il avec un large sourire -complice, et si jamais vous voulez mener des petites dames...» - -Mais, jusque là, l'occasion ne s'était pas présentée. - -«Hôtel du Carrefour, m'y voici.» - -Il entra. - -«Quelle surprise! Monsieur Jacques! Oh! je m'y attendais bien un peu; je -disais à Mme Honoré, pas plus tard qu'hier matin: un de ces jours nous -verrons M. Jacques. Entrez au salon: asseyez-vous, il y a un fauteuil. -Et la santé? toujours bon pied, bon oeil, sauf votre respect! Et madame -votre mère? dites-moi, Monsieur Jacques, ses migraines? - ---Toujours à peu près la même chose, Honoré! Rose va bien? - ---Oh! oui, Monsieur! elle engraisse à ne rien faire que les comptes. -Elle engraisse tant que je ne l'appelle plus Rose, ça aurait l'air pas -poli: je l'appelle Mme Honoré, comme tout le monde. - ---Je la verrai avec plaisir. - ---Elle est sortie pour le moment, mais elle rentrera bientôt. - ---Rien de changé, ici? - ---Oui et non, Monsieur Jacques. Les affaires marchent pas mal, Dieu -merci, mais, je sais pas comment, la clientèle a changé. Il y a six -mois, à peu près, j'ai bien vu que messieurs les voyageurs de commerce, -ils étaient plus nombreux et que les petites dames, ça flanchait; alors -j'ai demandé l'avis de Rose et on a décidé, nous deux, que l'hôtel -serait dorénavant un hôtel sérieux, un hôtel pour les gens comme il -faut. - ---Honoré, vous allez devenir un affreux bourgeois! Je ne m'étonne plus -que Mme Honoré engraisse! - ---Oh! Monsieur Jacques se moque toujours! - ---Non pas! Je vous aime trop, mon ami. Mais, j'y pense, la lettre que -cette jeune personne vous a portée il y a une quinzaine a dû vous gêner -beaucoup! - ---Pouvez-vous croire, Monsieur Jacques! vous savez bien que la maison -est à vous! Et puis, Mlle Marguerite, c'est autre chose: si gentille, si -douce! Voyez-vous, Monsieur, c'est aussi l'avis de Rose, elle a eu des -malheurs, mais elle est pas faite pour ce métier-là. Elle aime mieux -travailler à la couture avec ma femme. - ---Comment!... Rose... - ---Elles sont toujours ensemble, et Mlle Marguerite est si respectueuse! - ---Alors Marguerite ne vous gêne pas! - ---Nous gêner! pour sûr que non! Ah! c'est dommage... - ---Qu'elle soit si laide! grogna Damien entre ses dents. - ---Pardon, Monsieur? - ---Je n'ai rien dit... - ---C'est dommage qu'elle soit pas installée quelque part et mariée; elle -donnerait sûrement du bonheur à un honnête garçon. - ---Je n'en doute pas, et puis je suis charmé qu'elle ne déshonore pas -l'hôtel. - ---Vous lui en voulez donc, Monsieur, que vous parlez comme ça? - ---Moi! je viens l'inviter à dîner! - ---Ah! tant mieux! Vous avez bien fait de l'envoyer ici... Et obligeante! -Elle nous a fourni une adresse pour du cidre de son pays. J'ai déjà -commandé une barrique. La clientèle aime beaucoup le cidre. - ---Que dit-elle de moi? - ---Vous savez, Monsieur Jacques, elle n'est pas très parlante. Je crois -qu'elle a, comme qui dirait, un chagrin qu'elle ne montre pas.» - -«L'excellent Honoré divague,» pensa Damien. - -«Soignez-la, dit-il, et envoyez sa note d'hôtel à la fin de chaque mois. -C'est une bonne fille; il est inutile qu'elle crève de faim. - ---Monsieur Jacques est toujours si... - ---Si moqueur... oui, je sais.--Voilà votre femme! Bonjour Rose! Honoré -ne mentait pas: vous prenez de l'embonpoint.» - -Mme Honoré leva les bras au ciel et se répandit en un flux de paroles où -s'entremêlaient des formules d'accueil, des réponses et des -exclamations.--Marguerite était entrée à sa suite, et se tenait dans un -coin du salon, immobile. - -«Bonjour, Marguerite, dit Jacques, comment vas-tu?» - -Elle ne répondit pas, rougit, eut l'air gêné. - -«Oui, Monsieur Jacques, s'écria Mme Honoré; dites-lui de n'être pas -timide. Elle parle bien, quand elle veut; nous causons des heures, le -soir, quand Honoré va fumer son cigare sur la place.» - -Marguerite se mit à rire et, regardant Damien droit dans les yeux: - -«Bonjour, Jacques, dit-elle, je suis contente de vous revoir. - ---A la bonne heure! dit Rose, voilà qui est parler! - ---Veux-tu dîner avec moi, ce soir? - ---Je ne sais pas si je peux, dit-elle en hésitant. Il y a encore trois -jupons à coudre, n'est-ce pas, Madame Honoré? et puis le corsage de la -dame du second. - ---Tu es folle, ma petite Marguerite! Va dîner avec M. Jacques. Tu -t'abîmerais les yeux, si on t'écoutait. Le travail peut attendre à -demain. - ---Merci, Madame, dit-elle; alors... volontiers. - ---Va mettre la belle robe que tu t'es faite. M. Jacques n'est pas si -pressé de partir!» - -Elle sortit; on causa, on avait mille choses à se dire; enfin Marguerite -rentra, vêtue d'une robe brune, seyante, mais qui la changeait -étrangement. Elle en paraissait un peu banalisée et, néanmoins, certaine -grâce de ce corps mince s'y voyait mieux. - -«Tiens! tiens! se dit Damien, curieuse transformation... Paysanne -endimanchée partant pour le théâtre? Non... Viens-tu?» demanda-t-il. - -On serra des mains, puis on s'en alla. - -Ils descendaient la rue Blanche. - -«Préfères-tu, demanda Jacques, dîner au restaurant ou à la maison? - ---Chez vous, mon ami? - ---Mais oui, chez moi. - ---Oh! chez vous, mon chéri! quel plaisir!» - -Elle avait un air étonné et ravi. - -«Qu'ils sont gentils! disait-elle dans le fiacre qui les emmenait. Comme -ils ont eu de la bonté pour moi! Ils m'ont même parlé de madame votre -mère! - ---Oui, oui», répondit Jacques distraitement. - -Il songeait à autre chose: à son retour, au passage devant la loge du -concierge, à l'ascenseur, au palier de l'étage, à l'antichambre, au -bureau, stations qui menaient toutes à cette encoignure de gauche, -habitée par un pantin de bois. - -«Pourquoi n'a-t-elle pas voulu manger au restaurant?» - -Elle ne soufflait plus mot en le voyant silencieux. - -«Vous avez l'air malade, Jacques, lui dit-elle enfin, comme il tournait -la clef dans la serrure de la porte d'entrée. Vous avez l'air... - ---De quoi ai-je l'air, douce amie? demanda-t-il d'une voix soudain très -tendre. - ---Plus maintenant, mais on aurait cru... que vous aviez peur.» - -Il se pencha vers son oreille et murmura, tout bas: - -«Oui, Marguerite, j'avais peur.» - -Il mit un doigt sur sa bouche, puis, poussant la porte: - -«Louis! cria-t-il, nous serons deux à dîner.» - -Il courut aussitôt dans le bureau. - -«Viens, Marguerite! viens vite, douce amie!» - -Elle entra, enleva son chapeau, le posa sur la cheminée et piqua -l'épingle dans la tenture, près de la glace. - -Jacques s'était couché sur le divan. - -«Ah! dit-il, comme on est bien ici!» - -Et il fut tout surpris de l'avoir très sincèrement pensé. - - - - -CHAPITRE XVI - -LA PRÉSENTATION - - -«Elle viendra dîner, ce soir. - ---Ah! dit Gautier, je la verrai donc! Enfin! Tu la cachais, jusqu'à ce -jour, avec un soin si jaloux! J'en venais à croire que tu adoptais la -manière mahométane et que Marguerite ne paraîtrait jamais à mes yeux que -sous un voile. - ---Je l'ai fait pour elle; il fallait l'apprivoiser. Ce n'est quelquefois -pas commode. Il lui reste un curieux fond de sauvagerie. Elle a beaucoup -souffert de la brutalité courante; elle n'oublie pas encore et s'étonne -que l'on soit avec elle simplement courtois. - ---Tu t'es mis à une bonne école: l'ironie que tu prises si fort et que -tu pratiques si volontiers ne doit pas lui convenir! - ---Certes, non! la pauvre gosse! L'ironie, pour elle, c'est être -«méchant». Je me surveille et cela exige même une certaine attention. - ---Tu la vois souvent? - ---Depuis deux mois, j'ai passé presque toutes mes soirées avec elle. On -se donne rendez-vous en des endroits baroques, nous dînons au cabaret, -je la mène au théâtre où elle s'amuse comme une enfant, et nous avons -aussi fait dans Paris de longues promenades dont je conserve un souvenir -singulier. Sa conversation est fruste, elle a des violences soudaines, -des peurs, des angoisses qu'elle exprime avec maladresse mais qu'elle -ressent bien. - ---Tu m'as dit qu'elle venait de la campagne? - ---Oui, elle est normande. - ---Transplantée à Paris dans les conditions de misère que tu m'as -décrites, et à cet âge, il lui faudra quelque temps pour reprendre son -calme de paysanne. - ---Sans doute, mais il y a encore autre chose: une sauvagerie native qui, -parfois, me surprend. Tiens, nous passions avant-hier devant -Sainte-Clotilde; elle voulut y entrer. La façon dont elle est allée se -blottir sur un prie-Dieu, dans le coin le plus sombre, m'a fait peine. -Comment t'expliquer cela? Elle avait les gestes d'une bête traquée... A -d'autres moments, elle est d'une douceur tranquille qui me charme comme, -aux champs, la sérénité d'un beau jour. - ---Et toi? cela va-t-il mieux? - ---Rien de changé; quelques très mauvaises heures, mais il me semble que -je me défends moins sottement... Ah! mon vieux Gautier... pourvu que le -pantin reste sur sa planchette!... - ---Que veux-tu dire? - ---J'ai peur qu'un jour il ne se mette à danser sur le tapis, qu'il ne -s'échappe de sa console, qu'il... - ---Est-ce que Marguerite?... - ---Non, bien entendu! mais elle pourrait s'effrayer, en effet, et si tu -te chargeais de la mettre au courant, jusqu'à un certain point, tu me -rendrais service. - ---C'est convenu... Jacques, ta petite aventure me plaît beaucoup; je te -trouve plus calme, plus... en équilibre, et puis le rôle que tu joues -auprès de cette enfant m'est tout à fait sympathique. - ---Attention! tu vas devenir sentimental! Je déteste ça! - ---Imbécile!... Tiens! ce crucifix qui faisait si bien à gauche de ton -lit, pourquoi l'avoir transporté ici dans ton bureau? - ---Tu relèves justement une trace de l'influence de Marguerite. Elle me -l'a demandé d'un air un peu gêné, mais de façon si gentille!... Gautier, -voilà un coup de sonnette qui m'est déjà familier. Je vais te présenter -Marguerite.» - -Elle entra, sans apercevoir Gautier. - -«Oh! Jacques! s'écria-t-elle, regarde ma jolie robe! La ceinture était -trop large; Mme Honoré et moi, nous avons passé l'après-midi à -l'arranger. Dès six heures, je me trouvais prête. Regarde, la jupe est -d'un chic! Regarde, la bride du corsage cache tout à fait ma vilaine... -Oh! pardon!» - -Interdite, elle rougissait, ne sachant plus que faire, que dire. - -«Douce amie, je te présente Gautier Brune dont je t'ai souvent parlé.» - -Elle reprit aussitôt son sang-froid. - -«Monsieur Brune, c'est vous qui êtes le médecin de Jacques? - ---Quelquefois, Mademoiselle! Quand il a des rhumes de cerveau, je le -soigne avec des boules de gomme et quand il est méchant, je le prive de -dessert.» - -Elle sourit, puis embrassa Damien. - -«Jacques, demanda-t-elle, comment va Mme Damien? - ---Un peu mieux, douce amie, depuis hier, mais elle souffre encore. - ---Ses migraines sont parfois intolérables! dit Gautier. - ---La pauvre dame!» - -Elle avait posé son chapeau sur la cheminée, comme d'habitude, et piqué -l'épingle dans l'étoffe du mur. Damien sortit, emportant le chapeau. Il -rentra, un instant plus tard, et tendit à Marguerite un écrin. - -«Ma gosse, dit-il, voici une épingle digne de toi. Tu sais que je -désapprouvais l'autre.» - -Elle secoua la tête. - -«Vous continuez à me gâter, mon ami! ça finira mal! Je deviendrai comme -une de ces petites dames que vous n'aimez pas et qui se mettent trop de -poudre sur le bout du nez. - ---Il n'y a guère de risque, se dit Gautier. Mais pourquoi donc Jacques -la trouve-t-il laide? - ---Douce amie, les pauvres petites dames dont tu parles ne sont plus -toutes fraîches... N'oublie pas que tu as vingt ans! - ---Pas pour longtemps, Jacques... jusqu'au dix-sept juin. Je puis donc -jeter la vieille épingle? - ---Garde-toi bien de la jeter, Marguerite! Non, non! laisse-la, piquée au -mur, en souvenir de ta première visite. - ---Je comprends, Mademoiselle, dit Gautier, que votre robe vous fasse -plaisir: elle est délicieuse. - ---Vous savez, Monsieur Brune, c'est Jacques qui l'a choisie. Ce qu'il a -pu ennuyer la couturière!» - -Louis annonça le dîner. - -«Gautier, offre ton bras à Marguerite...» - -Ils passèrent dans la salle à manger. - -Gautier Brune avait l'art de toujours mettre les gens à leur aise, quels -qu'ils fussent. Il s'en servit, ce soir-là, en causant avec Marguerite -qui se prit bientôt à rire et bavarder sans contrainte. - -Jacques la regardait avec de la joie dans les yeux. - -«Sa robe lui va à ravir, pensait-il. Je ne croyais pas que le -décolletage serait à ce point réussi. Elle a vraiment de l'éclat, cette -enfant. - ---Grondez-le, Monsieur Brune, disait Marguerite. - ---Non, Mademoiselle! Si vous me demandez un service et voulez l'obtenir, -ne m'appelez plus Monsieur Brune: je m'appelle Gautier. - ---Mais moi, Monsieur, je ne m'appelle pas Mademoiselle... Mademoiselle, -ce n'est pas un nom! - ---Très bien, Marguerite, merci de la permission... Alors, qui faut-il -gronder? - ---Lui, dit-elle. Il se moque de moi! oh! gentiment, pas avec son autre -air... vous savez... Il se moque de moi parce que j'aime le cinéma! - ---Mon cher, elle ameute la salle quand le maçon tombe de l'échafaudage! - ---Et puis, parce que j'ai peur d'arriver au théâtre en retard. - ---Oui, figure-toi! Samedi dernier, grâce à Marguerite, nous avons -entendu aux Variétés l'acte de «l'enlèvement des housses». Un choeur -d'ouvreuses jouait cela dans la salle... Fort curieux... - ---Et voilà comme il me traite, Monsieur... je veux dire, Gautier! - ---C'est un misérable! Nous le punirons.» - -Le dîner fut très cordial. - -«Elle a des gestes exquis,» songeait Damien, comme Marguerite se -penchait pour prendre un fruit et montrait son bras nu. - -Puis, s'adressant à ses hôtes: - -«Monsieur et Madame, dit-il, que penseriez-vous des Folies-Bergère, pour -illustrer cette soirée? Le programme est passable, mais nous manquerons -le cinéma!» - -Ils allaient partir. Marguerite et Gautier restèrent un instant seuls -dans l'antichambre. - -«Gautier, dites-moi, murmura Marguerite, vous qui êtes médecin... - ---Elle dit ça comme elle dirait: vous qui êtes archevêque! - ---Franchement... notre ami... est-ce qu'il se porte bien? Il n'a pas un -gros chagrin? Il a quelquefois l'air si triste! - ---Je lui parlerai bientôt, pensa Gautier... Mais non, Marguerite, je -vous assure! - ---On est prêt? demanda Jacques... Partons! - ---Regarde, dit Marguerite, regarde ma belle épingle à chapeau!» - - - - -CHAPITRE XVII - -L'INSTANT TRAGIQUE - - -«Alors, bien sûr, je ne vous dérange pas, mon ami? - ---Mais non, Marguerite! vous aurais-je dit, hier, de venir causer avec -moi? Je voulais vous parler.» - -La veille, Gautier Brune l'avait rencontrée dans la rue et priée de lui -rendre visite. Elle arrivait, un peu intimidée, un peu craintive, la -tête secouée par ce mouvement nerveux que Damien remarquait à leur -première rencontre. - -«Mon cabinet de consultation est moins joli que le bureau de Jacques! -n'est-ce pas, Marguerite? - ---Il est sérieux, dit-elle, il est sérieux... Ça doit faire peur, -quelquefois, aux gens qui sont souffrants. On n'a pas envie de rire, -ici! - ---Un mur couleur de chocolat n'est jamais très gai.» - -Il alluma une cigarette et reprit: - -«Ma petite, vous me demandiez, il y a quelques jours, chez Jacques, si -notre ami n'était pas malade. Je vous ai répondu aussitôt, mais, -aujourd'hui que nous ne causons pas entre deux portes et pouvons prendre -tout notre temps, je tiens à vous parler encore un peu de Jacques. - ---Oh! je savais bien! - ---Que saviez-vous, Marguerite? - ---Je savais bien qu'il était très malade!» - -Déjà ses yeux s'obscurcissaient de larmes. - -Gautier l'apaisa d'abord, de son mieux, puis, d'une voix très calme, -très douce, lui apprit que Damien souffrait d'une affection nerveuse -fort pénible dont on ignorait la cause, qu'il se sentait parfois triste, -déprimé, agité, sans raison, qu'il restait silencieux ou bavardait des -heures entières, qu'il guérirait à coup sûr, mais que, certains jours, -il lui fallait beaucoup de courage, et qu'il en montrait d'ailleurs -beaucoup, enfin que Marguerite pouvait l'aider utilement, pour peu -qu'elle sût ne pas s'émouvoir et garder toujours son sang-froid. - -«Oui, répondit-elle; oui, mais... quand il a l'air d'avoir peur et que -ses yeux sont si effrayants? - ---C'est justement sa maladie, Marguerite, qui lui fait peur. Ça -l'inquiète, vous comprenez. - ---Mais alors, vraiment, Gautier, il ne voit pas... il ne voit pas des -choses? - ---Comment l'entendez-vous, ma petite?» - -Elle réfléchit, rappelant à elle un souvenir. - -«Je pensais, dit-elle, à un meunier de chez nous, le père Arsène, un bon -vieux de soixante-dix ans. Je l'aimais beaucoup; j'allais souvent le -voir au moulin; il était très gentil, très poli, mais voilà... il -buvait, le pauvre homme! ah! il buvait! et, quand il avait bu, il voyait -des choses affreuses: des chiens rouges, des chats rouges, des serpents -rouges et, une fois, un bouc rouge, debout, qui ressemblait au -Diable!... et il tremblait!... et il criait! et il demandait pardon! Il -m'a fait peur, souvent: il me montrait les choses qu'il voyait; il -voulait que je les voie, moi aussi! «Regarde, Margot! regarde le lapin -rouge, sous mon lit!» Alors je courais jusqu'à la chapelle et je priais -bien fort pour le père Arsène... Je me souviens... je me souviens... -C'est pour ça, Gautier, que je me demandais si, des fois, Jacques voyait -des choses du même genre; mais lui, c'est impossible puisqu'il ne boit -pas, au lieu que le père Arsène... Gautier!... vous êtes vraiment -certain que Jacques guérira? - ---Ah! certes, Marguerite! autant qu'un médecin peut-être sûr de quelque -chose.» - -Quoi qu'il en eût, Brune se sentit gêné. - -«Merci de m'avoir parlé, dit-elle. Je n'oublierai pas.» - -Et, néanmoins, il semblait à Gautier qu'elle n'était ni tout à fait -tranquillisée, ni tout à fait convaincue. - -«Quels sont vos projets pour cet après-midi, Marguerite? demanda-t-il. -Pour ma part, je compte aller voir Mme Damien, dans une heure. Depuis -quelque temps, elle souffre beaucoup de la tête. - ---Jacques en a tant de peine! si vous saviez! Souvent, il me parle -d'elle, et alors je vois son chagrin. Nous avons pris rendez-vous dans -une heure, mais il faut que j'aille d'abord lui acheter un tricot, des -mouchoirs, des faux-cols, des chaussettes... Oh! voyez-vous, les hommes, -ça fait encore plus d'histoires pour s'habiller que nous!--On doit se -rencontrer ensuite au petit café des Champs-Elysées où l'on boit ces -saletés américaines. Lui, boit du citron, mais c'est mauvais avec si peu -de sucre. Moi, je bois de la bière, un bock. Serrez-moi la main, -Gautier, vous m'avez convaincue et soulagée d'un gros poids sur le -coeur.» - -Elle sortit, laissant Gautier pensif. Il se répétait: - -«Ni convaincue, ni même soulagée... ce n'est que partie remise.» - -Il décida qu'il rendrait visite à Mme Damien aussitôt et lui parlerait -de son fils. - -Elle était étendue sur une chaise-longue dans sa chambre à coucher, -rideaux tirés et volets clos, souffrant cruellement. - -«C'est intolérable, mon cher Gautier! murmura-t-elle d'une voix éteinte. -J'ai fait appeler notre ami le docteur Dupray; il viendra dans un -instant. Je n'en puis plus! je me sens à bout de forces! Non, restez, -asseyez-vous là et parlez-moi du petit. Comment va-t-il?» - -Brune lui répondait doucement. - -«Allons, Gautier, reprit-elle, je vois que vous êtes content de lui. -Croyez-vous qu'il guérira? Oh! je sais: une question absurde... et vous -êtes trop honnête homme pour y répondre.» - -Elle disait encore: - -«J'ai si peur, quelquefois! et puis je reprends courage en le trouvant -lui-même si courageux.» - -Gautier craignait de la fatiguer. - -«Non, mon ami, je vous assure; restez. Parler de Jacques me fait du -bien, et puis, il me semble que je ne vous ai jamais assez remercié... -Penchez-vous un peu, que je vous embrasse. Je m'étonne de votre sagesse, -Gautier, de votre expérience, de votre habileté. Je vous vois encore en -culottes courtes! Ne l'oubliez pas: c'est moi qui ai pansé vos premières -bosses à tous les deux. Que vous étiez donc batailleurs!... Vous savez -le tenir dans le bon chemin, vous savez le consoler et lui rendre des -forces... Comment va sa jeune amie? Ce que vous m'avez dit de cette -enfant me plaît beaucoup. Le rôle que Jacques joue auprès d'elle est -charmant... Oui, vous avez raison, l'ironie ne lui vaut rien, mais ni sa -mère, ni ses amis ne sauraient le changer. Il faut une jeune femme pour -cela... Moi! être choquée! y pensez-vous, Gautier! ce n'est pas de mon -genre!... Je vous autorise même à le lui dire, si l'occasion se -présente. Non! pas à Jacques! à Mlle Marguerite, bien entendu... Oh! mon -ami, que j'ai mal! Ces drogues, oui, je les ai prises: une demi-heure de -soulagement, à peine. Mettez cet autre coussin sous ma tête, je vous -prie. Voilà. Merci... La pauvre fille! quelle vie atroce!... Vous ne -m'aviez pas dit cela... Arrangez-moi ce bandeau, mon petit. J'ai fait -prendre de la glace... Elle a vingt ans, n'est-ce pas?... vingt ans!... -Oui, ses cheveux doivent être très beaux... Bien touchant qu'elle -s'enquière si fidèlement de ma santé!... Jolie, en somme?... Cela doit -le ravir de la parer un peu, de s'occuper de sa toilette... Tiens! elle -court les magasins, en ce moment, pour compléter la garde-robe de -Jacques?... Gentil!... Il a besoin de chemises molles pour l'été; j'ai -oublié de lui en prendre. Vous pourrez le dire à Mlle Marguerite... Il a -toujours eu peu d'amis, même tout enfant.--Ce jeune imbécile, le petit -Brigneux, il ne le voit plus guère, je crois? Pas un méchant garçon, -mais si peu de chose!... Les restaurants de nuit et ces dames de haut -vol ne valaient rien à Jacques; ni le monde non plus: il s'y ennuyait -trop... Dans un bal, il faisait peine! Et puis, à cause de sa taille et -de sa maigreur, il se sentait ridicule, d'ailleurs à tort, car il -dansait bien, mais il disait à ses danseuses les pires impertinences... -Non! vous ne pouvez pas le soigner plus sagement, Gautier; continuez -sans plus. Enfin vous êtes le meilleur des amis. Il le sait... Le temps -est beau, n'est-ce pas? Je n'ose ouvrir... Du soleil?... J'en ai bien -pour quatre ou cinq jours avant de pouvoir sortir... On sonne? J'ai dit -que je ne recevrais que le docteur Dupray et vous... Si vous rencontrez -Jacques, inutile de lui dire que j'ai tant souffert, aujourd'hui. Je -l'attends demain vers midi... Ah! voyez-vous, Gautier! cet enfant!... -Bonjour, docteur! Non, ça ne va pas. Avec notre jeune ami Brune, -trouverez-vous à me soulager?» - -Les deux médecins causèrent entre haut et bas, dans le fond de la pièce -sombre, posant de temps en temps une question à Mme Damien qui répondait -d'une voix très faible. - -«Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Brune, dit le docteur -Dupray, nous ne pouvons la laisser souffrir ainsi.--Madame, -permettez-moi d'approcher cette lampe, je voudrais voir vos yeux.» - -Mme Damien ne répondit pas. - -«Je crains de vous éblouir.» - -Gautier, qui se trouvait à cet instant près de la fenêtre aux rideaux -baissés, entendit une sorte de grognement sourd et se retourna. Le -docteur Dupray se penchait sur le divan. Soudain, il accota la lampe -contre une chaise. - -«Brune, cria-t-il, ouvrez tout grand et venez vite! Venez vite, mon -enfant! vite!» - -Mme Damien était déjà défigurée par une apoplexie commençante. Scène -tragique à son début, scène sans cris ni grands gestes, où -s'obscurcissait une âme humaine... bientôt cette âme fut obscurcie. - -«Maître, dit Gautier, une heure plus tard, je voudrais avertir son fils. -Inutile de lui téléphoner: je sais que Jacques n'est pas chez lui. - ---Vous me retrouverez ici, Brune; je n'ai malheureusement plus besoin de -vous. Elle vivra, je pense, mais dans quel état la trouverons-nous -demain! Comment ce pauvre garçon subira-t-il le coup? - ---Je pars, mon cher maître. J'espère le ramener bientôt.» - -Sur le palier, il dit au valet de chambre: - -«Si, par hasard, M. Jacques venait, arrangez-vous pour avertir le -docteur Dupray avant de le laisser entrer chez Madame.» - -«Abominable! Abominable! murmurait-il en descendant l'escalier... Où le -trouverai-je?... Cinq heures vingt... Pourtant, Marguerite m'a bien -dit... En me dépêchant, je le joindrai peut-être aux Champs-Elysées.» - -Quelques minutes plus tard, il sautait à bas d'un taxi, devant la -nombreuse terrasse dont les tables débordaient de tous côtés. - -Le soleil baissait, mais la joie d'un beau jour animait encore l'avenue -et les groupes pressés des buveurs. Chapeaux fleuris, robes claires, -bruits de voix, bruits de rires... Gautier cherche des yeux son ami. Il -l'aperçoit enfin, non loin, attablé près de Marguerite. Soudain, il -n'ose plus s'approcher. - -Damien cause, souriant de façon plus tendre que narquoise, et Marguerite -sourit aussi. Il y a là de la paix et du bonheur: une douce paresse chez -l'homme, un peu renversé dans son fauteuil de paille et qui jouit de -l'heure tiède, un air de sécurité, de confiance dans le regard de la -jeune femme levé vers le visage de l'amant aimé. - -Non, Gautier Brune n'ose pas s'approcher, n'ose pas appeler. - -Jacques se tait. Il repose ses yeux sur Marguerite, amicalement, -amoureusement, le corps détendu, la bouche ravie. - -«Qu'ils sont heureux! Allons... il le faut!» - -Mais Gautier ne peut former sur ses lèvres les quelques syllabes qui -attireraient l'attention de Jacques. - -«Laurent, dit-il à un garçon, avertissez M. Damien qui est assis à -gauche de la porte, là, près de cette dame en beige, qu'un de ses amis -demande à lui parler tout de suite.» - -Damien se faufile entre les tables, l'air intrigué. - -«Toi! s'écrie-t-il en apercevant Brune. - ---Viens vite! répondit Gautier d'une voix difficile; viens, suis-moi!» - - - - -CHAPITRE XVIII - -JOURS SOMBRES - - -«Vraiment, Marguerite, je t'en ai presque voulu de m'avoir laissé seul -pendant ces trois longs jours. Quand je rentrais chez moi pour quelques -instants, il m'aurait été si doux de t'y trouver! - ---Jacques! s'écria-t-elle, j'ai toujours peur de me mêler de ce qui ne -me regarde pas! Tu es trop bon pour moi, tu fais attention à tant de -petits détails! Je ne saurais te dire merci comme je voudrais, alors, -j'essaie seulement de rester à ma place. - ---Je te comprends mal, mon enfant... Ton ami a du chagrin; il se sent -plus seul que jamais; pourquoi ne viens-tu pas le consoler un peu? - ---C'est difficile à expliquer; il faut que tu m'aides, Jacques: il me -semblait... j'ai cru... Mon chéri, vois-tu, il y a des choses qu'on aime -mieux garder là, dans le coeur... et une femme comme moi... oui, j'avais -déjà honte, avant ce grand malheur, de te demander des nouvelles de ta -mère. - ---Tu es une sotte! dit-il avec un sourire, après l'avoir embrassée -tendrement. Ne recommence pas: tu te ferais gronder, ma douce amie. - ---Et puis, j'avais des nouvelles, deux fois par jour. Oui, j'allais voir -Gautier; il m'a permis. J'ai été si heureuse, avant-hier, lorsque j'ai -su que, peut-être, elle pourrait bouger! J'y pensais tout le temps, et -hier, en sortant de chez notre ami, je pleurais dans la rue, comme une -bête: il venait de me dire que rien n'était changé. Mon pauvre Jacques! -ces coups de sang, c'est terrible! - ---Je t'aime bien, Marguerite.» - -Il était très ému et, par hasard, le laissait paraître.--Elle se blottit -dans ses bras. - -«Oui, ma pauvre gosse, lui disait-il à voix basse, nous ne gardons plus -guère d'espoir, cela durera quelque temps encore, et puis, un jour...» - -Elle pleurait contre la poitrine de Jacques. - -«Tu as donc tant de chagrin, Marguerite? - ---Elle était si bonne, Jacques! - ---Je t'ai souvent parlé d'elle; tu la connais. - ---Oh! non! je veux dire qu'elle était bonne pour moi aussi.» - -Damien regarda le visage de son amie. - -«Que veux-tu dire?» - -Elle devint très rouge et ne sut répondre. Enfin elle murmura: - -«Gautier pourra t'expliquer...» - -De nouveau, elle se réfugia contre sa poitrine, passionnément, -étroitement. - -«Que veut-elle dire?...» - -Mais Jacques souffrait trop, ce jour-là, pour être cruel: il n'insista -pas et lui baisa le front. - -«Douce amie, reprit-il, un instant plus tard, je vais te quitter et -passer une heure avec Maman. Reviens demain, nous dînerons ensemble si -tu veux.» - -Comme elle se préparait aussitôt à partir: - -«Mais ne t'en va pas tout de suite, dit-il. Regarde, écoute: il pleut. -C'est même un bel orage. Assieds-toi dans ce fauteuil; je vais te -chercher un livre pour te distraire et, si tu veux du thé, appelle Louis -qui t'en préparera. Là... voilà ma petite Marguerite installée. Au -revoir, chérie. - ---Tu es trop gentil Jacques.» - -En entrant chez Mme Damien, il rencontra le docteur Dupray, sous la -porte cochère. - -«Rien de nouveau; toujours le même état. C'est désolant! Dites-vous, mon -pauvre gars, que vous avez été un bon fils et que sa vie auprès de vous -a été heureuse. Ce sont là toutes les consolations que je puis vous -donner. - ---Alors, pas le moindre espoir?» - -Le vieux médecin eut une moue de fatigue. - -«Je n'ai jamais cru beaucoup aux miracles... Que voulez-vous, se -résigner est aujourd'hui le seul parti à prendre. A votre mère, je ne -souhaite plus que le repos. - ---Je vais rester quelques instants avec elle. - ---Pas trop longtemps, Jacques, je vous en prie. Ah! vous trouverez votre -ami Brune là-haut. J'ai fait venir une garde, pour ce soir; pendant le -jour, la femme de chambre suffira. A demain, mon cher enfant. - ---Au revoir, docteur.» - -Il monta. - -«Je viens de rencontrer le docteur Dupray, dit-il à Gautier. C'est donc -fini?... Allons la voir.» - -Ils entrèrent dans la chambre de Mme Damien. Jacques s'approcha d'abord -de sa mère et l'embrassa, mais il revint aussitôt s'asseoir auprès de -son ami qui avait pris un livre sur la table et faisait semblant de -lire. - -«Quelle abomination! disait Jacques, tout bas; elle est immobile, elle -est vivante, elle n'entend rien, ses yeux sont ouverts pour ne rien -voir! Quelle abomination! Maman qui aimait tant la vie, les formes, les -couleurs, la musique... Hier, avant-hier, j'étais encore trop abruti par -le choc. Je ne sens toute l'horreur de la chose qu'aujourd'hui... -Parlons d'elle, veux-tu?» - -Gautier posa le livre. Ses paupières étaient rouges; il ne s'en cachait -pas. - -«Ma vieille amie, murmura-t-il; ma vieille amie... Oui, parlons d'elle.» - -Ils restèrent assis, côte à côte, dans la grande chambre mal éclairée, -attristée encore par l'averse qui battait les vitres. Ils causèrent -d'une voix sourde, sur un ton calme, sans faire de gestes, et Mme -Damien, très droite dans son fauteuil, vêtue d'une robe violette, une -couverture de voyage posée sur ses genoux, les regardait avec de grands -yeux indifférents. - -Ils se contèrent l'un à l'autre des moments de sa vie qu'ils -connaissaient tous deux, qu'il leur était doux de rappeler. - -«Elle m'émerveillait souvent, dit Gautier, par sa générosité d'esprit, -par la largeur de ses vues. Tiens, par exemple: elle me demandait -toujours des nouvelles de Marguerite. - ---Comment! elle savait que... - ---Je lui avais fait part de ta liaison, tout au début, car j'en pensais -déjà le plus grand bien. La dernière fois que j'ai causé avec elle, le -jour même de son attaque, elle me priait, très simplement, de cet air -noble et familier que nous aimions tant, de dire à ta petite amie -combien elle lui portait d'intérêt... - ---Maman chérie!... - ---Et, pour ne point te gêner, elle me laissait entendre que ce message -ne t'était pas destiné. - ---Voilà donc la raison... murmura Damien. - ---Marguerite venait chez moi, deux fois par jour, depuis l'accident; -elle ne voulait pas te déranger, mais elle quêtait anxieusement des -nouvelles. Quand je lui ai dit ce que ta mère m'avait prié de lui -transmettre, la pauvre fille a réagi avec une violence qui, sur le -moment, m'a effrayé. «Mme Damien! s'écriait-elle en pleurant; Mme -Damien!... un message pour moi!... Répétez-le, Gautier! Non, ce n'est -pas vrai! c'est pas possible! Il y a trop de bonnes gens sur la terre!» -Elle ne voulait pas y croire. - ---Maman a toujours été ainsi; elle donnait aux valeurs morales un -classement qui lui était propre et qui choquait bien des personnes. Nous -avons ri plus d'une fois de la figure épouvantée que prenaient certaines -vieilles cousines de province. - ---Quand mes parents sont morts, dit Gautier, c'est elle, en somme, qui -les a remplacés. Ah! qu'elle a finement combattu l'influence de mon -brave homme d'oncle qui ne songeait qu'à me faire fabriquer du chocolat -à sa suite! «Mme Damien, disait-il, c'est une femme comme il n'y en a -pas deux. Vois-tu, mon garçon, elle voudrait que je m'engage, demain, à -la Légion ou que j'entre au couvent, qu'elle y réussirait je pense.» Il -avait peur d'elle, un peu, mais il l'estimait très haut. Oui, c'est -grâce à ta mère que j'ai pu attendre, réfléchir et choisir. - ---Tu te souviens du petit mur, à la campagne? - ---Ah! que je le sautais vite quand j'entendais, chez vous, une voix -crier: «Gautier! le goûter est servi!» - ---Elle avait ses heures de sévérité, mais je ne sais comment -l'expliquer... sa rudesse d'accent gardait quelque chose de si noble... -c'était un coup d'éperon, sans la blessure. Et comme elle nous a -soignés, tous les deux! - ---Je ne t'ai demandé aucune nouvelle de toi-même, mon petit. Depuis -trois jours, est-ce que?... Tu as les traits tirés, mais cela -s'explique. - ---De très mauvaises nuits, très pénibles. Quant au reste: rien, -heureusement. - ---A ce propos, dit Gautier, fais attention. J'ai été surpris de voir -avec quel bon sens tranquille Marguerite accueillait mes explications -médicales; néanmoins, elle est impressionnable à un point que -j'ignorais. Cache-lui bien ce que tu nommes: le reste. Elle t'aime: je -craindrais une réaction trop violente. - ---Le reste... Dis-moi, Gautier, maintenant que Maman ne peut plus me -secourir, il faudra tout de même que je m'en tire, du reste... -puisqu'elle le voulait! - ---Il le faudra, Jacques: elle le voulait avec une telle énergie! elle ne -pensait plus qu'à cela. - ---Oui, elle pensait à moi tout le long du jour. Elle me voyait, dans -l'avenir, tel que je ne serai jamais. - ---Tel que tu seras, répondit Gautier. - ---Oh! tel que je tâcherai d'être... et c'est déjà beaucoup dire.» - -Mais Gautier répéta encore: - -«Tel que tu seras.» - -Ils continuèrent de causer. - -«Je dois rentrer, dit Gautier. Bien entendu, je dînerai chez toi, ce -soir. Que vas-tu faire? - ---Je voudrais rester encore un peu, dit Jacques. J'aimerais...» - -Il hésita. - -«J'aimerais être seul avec elle, quelques instants. - ---Sincèrement, Jacques, cela ne te vaut rien. Rentre chez toi! - ---Je t'en supplie, Gautier! J'en ai besoin... Si tu passes à la maison, -tu pourrais monter. - ---Pourquoi donc? - ---Il pleut à verse. Marguerite n'est peut-être pas encore partie, car -jamais elle ne prendrait une voiture. Mets-la toi-même dans un taxi. - ---En tous cas, Jacques, à ce soir.» - -Sur le pas de la porte, il se retourna; il voyait Mme Damien, Jacques, -la chambre sombre, il entendait la pluie harcelante et les plaintes -lugubres d'un vent d'orage... - -«Pas trop longtemps, n'est-ce pas, Jacques? Tu me l'as promis.» - -Assis à l'autre bout de la pièce, Damien ne quittait plus sa mère des -yeux. - -«Pas trop longtemps, murmura-t-il... Un peu.» - -Et, devant cette statue vivante qui le regardait mais, sans doute, ne le -voyait pas, il disait, il redisait: - -«Je t'aime, Maman! je t'aime, Maman chérie!» - -Soudain, un souvenir vint le troubler. Il s'imaginait dans son bureau, -devant une autre statue immobile qui le regardait et qui, peut-être, ne -le voyait pas... Oh! cette pluie qui battait les vitres sans répit! oh! -ces gémissements du vent, si lamentables! - -Il alla s'asseoir plus près de sa mère; il eût désiré s'asseoir à ses -pieds mêmes, poser sa tête sur les genoux raidis; il n'osait pas. Il se -rapprocha encore, lentement; il s'accroupit près du fauteuil: - -«Maman, protège-moi!» dit-il. - -Enfin Jacques s'assit aux pieds de sa mère, comme il voulait, tout près; -contre les genoux de sa mère, il appuya sa tête et ne bougea plus, -balbutiant parfois de vagues choses, écoutant passer les minutes, sourd -désormais au bruit du vent et de la pluie, ne pensant à rien, paisible, -protégé. - -Une demi-heure plus tard, il se leva et sortit après avoir appelé la -femme de chambre. - -Comme il rentrait dans son bureau, il y trouva Gautier. - -«Tiens! que fais-tu là? dit-il; je te croyais chez toi!» - -Gautier répondit à voix basse: - -«En passant, je suis monté pour dire bonjour à Marguerite; tu m'avais -prié de la mettre en voiture. Je l'ai surprise, couchée à terre, -évanouie devant ton Christ. Pendant tout le temps que nous avons été -chez ta mère, elle priait ici, sans arrêt, à genoux. Son état m'a paru -inquiétant; l'émotion l'avait brisée. Je l'ai grondée d'importance! Et -puis, je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle, ce soir. Je suis -resté et l'ai priée de se coucher. Elle s'est assoupie presque aussitôt. -Elle dort. Nous pourrons, je pense, la réveiller pour dîner. - ---Oh! la pauvre fille! dit Jacques. Comme tu as bien fait de la retenir! -Viens dans le salon, veux-tu? de ce côté, la cloison est si mince!» - -Gautier avait l'air préoccupé. - -«Quelle singulière enfant!» lui dit Jacques, un peu désorienté par la -nouvelle. - -Et Gautier, sans lui répondre, grognait entre ses dents: - -«Cette gosse... cette gosse...» - - - - -CHAPITRE XIX - -DEVANT LA MORTE - - -Le samedi suivant, Mme Damien eut une seconde attaque et succomba. -Debout devant le lit de la morte, Jacques, Gautier Brune et le docteur -Dupray contemplaient cette forme blanche, couchée sous le drap blanc. -Quelques roses couleur d'ambre, quelques roses d'un rouge profond -étaient posées sur l'oreiller. - -«Vous n'avez plus que peu d'heures à rester auprès d'elle, mes amis, dit -le docteur Dupray. Il est minuit passé; je vous laisse. Jacques, ne vous -fatiguez pas trop.» - -Il sortit, après avoir jeté sur Mme Damien un dernier, très long regard. - -Jacques s'appuyait au mur. Il vacillait un peu et, visiblement, faisait -effort pour ne pas tomber. Sa figure pâle et nue aux yeux bleus pleins -de larmes, aux traits tirés, prenait un air tragique. Depuis la veille, -il se sentait malade et sa nuit avait été si mauvaise que, dès l'aube, -Marguerite, effrayée, téléphonait à Gautier Brune. Quelques instants -plus tard, un message du docteur Dupray annonçait aux deux amis la mort -de Mme Damien. Ils étaient accourus aussitôt. - -Journée affreuse, coupée par ces obligations, par ces petits devoirs si -durs à remplir et qui semblent insulter à la douleur, soirée affreuse, -nuit plus affreuse encore... Jacques était à bout de forces. - -«Mon petit, tu ne tiens vraiment plus sur tes pieds, dit Gautier. -Allonge-toi; tâche de dormir. Je te réveillerai au matin. Voyons! je -t'en supplie! - ---Tu as raison; la machine fonctionne mal,» dit Damien avec un sourire -triste. - -Il baisa la main de sa mère, puis se jeta sur la chaise-longue et ne -bougea plus. - -Gautier Brune veillait... Un murmure... Il s'approcha de Jacques et -entendit des paroles sourdes, brouillées, confuses: - -«Gautier, j'ai dit qu'on apporte... Gautier, j'ai dit qu'on apporte...» - -Mais la fatigue eut le dessus: Damien fut pris par le sommeil. Gautier -s'était assis dans un fauteuil; deux lampes voilées éclairaient -faiblement la pièce; une vague senteur de roses flottait. Sur son grand -lit à colonnes, Mme Damien dormait; sur la chaise-longue, son fils -dormait aussi. Le suaire livide, les roses pourpres, presque noires, les -roses d'ambre, si vivantes... Gautier Brune voyait tout cela. - -«Sa mère me l'a confié, pensait-il; je dois le guérir. Où en -sommes-nous?... Comment perpétuer cette influence disparue? Il se livre -à moi en toute honnêteté et de tout coeur, oui, mais jamais mon autorité -ne sera suffisante pour l'émouvoir fortement, par quelques paroles -nobles et dures, comme faisait Mme Damien. Et puis, je n'aurais pas -l'accent! Elle savait tenir son fils; moi, je reste le camarade qu'on a -connu depuis l'enfance: je ne puis employer que la persuasion ou la -prière. Un ordre de moi serait-il même accepté? Pourtant... certains -jours... peut-être.--Son travail, qui l'ennuie souvent, est aussi un -bénéfice. Lorsqu'il passe de longues heures au musée pour préparer une -exposition, il a d'ordinaire des soirées tranquilles.--Enfin, -Marguerite... le pauvre garçon se réfugie dans ses bras sans penser à -grand'chose, mais elle?... des scrupules religieux?... pour le moment, -je ne crois pas... Ah! cette enfant! que me cache-t-elle, qu'elle n'ose -ou ne veut pas dire? J'aimerais que Jacques l'emmenât un peu à la -campagne; cela leur ferait du bien à tous les deux; à lui, sûrement... à -elle? peut-on savoir?... ils s'aiment!--Et comme il a changé depuis -qu'il la connaît! Il cabotine moins, il n'a plus, en causant, ces traits -d'ironie facile et brillante qui exaspéraient sa mère. Marguerite lui a -enseigné la douceur. Souvent, il devenait cruel, sans presque le savoir; -il taquinait ses camarades, ses maîtresses, jusqu'à la torture, et leur -imposait, par l'éclat de son langage, par son accent, par sa figure -même, par son regard qu'il rendait dur ou séduisant, sardonique ou naïf -et tendre, à volonté.» - -Gautier tourna les yeux vers son ami sommeillant. - -«Mon petit, te souviens-tu de ce que tu étais, il y a quelques mois? Tu -savais aimer, tu ne savais pas encore souffrir... Cela s'apprend!... Tu -parlais surtout, tu parlais bien, tu parlais beaucoup. Lorsque tu es -tombé malade, tu m'as effrayé plus d'une fois: à t'écouter faire le -récit de ton épouvante et t'en plaindre, on eût vraiment dit que tu en -étais fier! Un soldat ne raconte pas mieux ses campagnes!--Ta mère -soupçonnait cela: «Je ne voudrais pas, me disait-elle, un soir, que -Jacques se vantât d'être malade.» Mon pauvre ami! ce temps est passé -depuis la découverte que tu as faite en causant avec un vieux clown, -depuis que tu as eu honte de ta maladie parce qu'il t'avait fallu la -regarder en face. Ah! oui, je dois l'avouer! Jacques, tu t'es montré -courageux! Tu sais maintenant qu'il y a des gens qui crèvent de douleur -et qui gueulent à fendre l'âme et qui n'en sont pas plus fiers pour ça! -Tu sais souffrir comme il convient que l'on souffre: pour soi.» - -Gautier tourna les yeux vers Mme Damien. Une rose pourpre s'était déjà -tout effeuillée le long de sa joue. - -«Jacques a vécu des heures abominables lorsqu'il tenait compagnie à sa -mère, durant cette dernière semaine. «Tenir compagnie» à une femme dont -l'esprit est absent! Ah! certes, il ne jouait pas un rôle!--Trois -heures, tous les jours!... Je n'ai pas pu l'en empêcher. «Tu ne me -convaincras pas, répétait-il. Je veux la voir encore!... Bientôt, elle -ne sera plus là, mon petit Gautier.» Il se vante parfois de ce qu'il -fait, mais de ces trois heures quotidiennes de supplice, parle-t-il -jamais, fût-ce à lui-même?--Et la simplicité de son accent quand il me -disait, avec des larmes dans la voix: «C'est encore un peu Maman, bien -qu'elle reste immobile et muette. Je lui caresse les mains, je lisse ses -bandeaux, je pose ma tête sur ses genoux, je la regarde... elle est si -belle, Gautier!... Gautier, laisse-moi rester ici.» J'ai fini par céder. -Ai-je eu tort? - -«Mais demain, après-demain, les jours suivants, comment supportera-t-il -de ne plus la voir? Va-t-il se remettre à cabotiner, comme jadis? Pour -croire qu'il a du courage, fera-t-il les gestes de l'homme courageux, ou -bien aura-t-il son âme?... Et durant le temps où l'idole le harcèle, -quel sera son refuge?... Marguerite... il ne faut pas qu'elle se -doute... non, cela serait indigne de Jacques. Quand je l'ai relevée, -évanouie, après sa longue prière, quand elle a ouvert les yeux, quand -elle m'a regardé, j'ai senti que j'avais déjà vu cette même expression, -sur un autre visage. Il y a deux mois... la petite lingère de Brest, -dans la salle IV, au fond, près de la fenêtre... Léonie... Léonie... Je -ne me souviens pas de son autre nom. Qu'est-elle devenue?... Ah! Léonie -Kerdanet... Pourtant, il a grand besoin de Marguerite, et il sait -qu'elle l'aime! Mon pauvre Jacques! tu vas souffrir encore!--Enfin la -terrible tentation de s'abandonner, de se confier, de vider son âme! -«Nous serons deux pour lutter contre l'idole...» Il est plus simple de -penser ainsi!... A-t-il la force de penser autrement? Si mes craintes au -sujet de Marguerite ne sont pas vaines, un nouveau problème se posera -pour Jacques... et qu'il faudra résoudre.--J'en reviens toujours là: -sera-t-il un héros, comme il rêvait d'être, alors que nous portions des -culottes courtes et que moi, je m'intéressais à la mécanique? Il n'a pas -changé: il rêve de même.» - -Et Gautier songe à deux vers de Baudelaire que Jacques se répète -souvent: - - «Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance - «Comme un divin remède à nos impuretés. - -«Ce qu'il y a d'impur en lui, c'est la double nature que des troubles -nerveux lui imposent; ce qu'il y a d'impur en Marguerite, le sais-je?... -ce n'est certainement pas, pauvre fille, son ancienne prostitution! Un -esprit impur les habite l'un et l'autre; pour hanter Jacques, il a pris -la forme compliquée d'un pantin de bois roux qui représente l'ennemi; -quelle forme simple prendra-t-il pour tenir de près l'âme simple et -tendre de Marguerite?» - -Gautier tressaille: il revoit le regard de la jeune femme, ce regard qui -lui était connu. - -«Oui, Léonie Kerdanet, au fond de la salle IV, près de la fenêtre... -A-t-elle assez souffert, la malheureuse!... Allons! je déraisonne!» - -Les premières lueurs du jour se révélaient depuis quelque temps dans la -transparence des rideaux. Bientôt, ce fut le matin. On frappa -discrètement à la porte. Gautier alla ouvrir. C'était le valet de -chambre de Jacques, tenant un paquet roulé dans une étoffe. On échangea -quelques paroles murmurées: - -«Monsieur m'avait fait dire de l'apporter, Monsieur le docteur, et voici -le courrier, avec une lettre laissée chez le concierge. - ---Merci, mon brave Louis. - ---Et M. Damien, comment va-t-il? - ---Très courageux, mais bien fatigué. - ---Les obsèques? - ---Demain à midi. - ---Ah! Monsieur Brune! c'est un terrible coup du sort! - ---Désolant! mon brave Louis!» - -Ayant reconnu l'objet au toucher, Gautier Brune déplia l'étoffe, il -appuya le grand Christ en ivoire à la tête du lit de la morte, puis il -posa les lettres sur un guéridon, près de Damien. - -«Je puis le réveiller,» pensa-t-il. - -Et, touchant le front de son ami, il dit à voix basse: - -«Jacques, remplace-moi auprès de ta mère.» - -Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se frotta les paupières comme -un enfant et, soudain, reconnut son malheur. - -«J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, ajouta Gautier. Je rentre -chez moi pour me changer. Je reviendrai, sans faute, dans une heure.» - -Jacques resta quelques instants immobile, après le départ de son ami. Il -se sentait stupéfait, hébété. - -«Elle est morte! se disait-il, Maman chérie est morte!» - -Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de son courrier. L'une -d'elles le surprit par une écriture instable, en complet désarroi. - - «Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite, - - «J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi - aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais - on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et - maintenant, voilà, madame votre mère est morte; il n'y a plus qu'à - prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon - coeur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable, - déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin; seulement, il faut me - pardonner de vous écrire: je n'ai pas pu résister. De loin, je vous - vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a - dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh! - Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que - madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de - bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours - bonne pour les pauvres gens! - - «Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de - moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout. - Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée: Mme - Damien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi. - Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité. - - «Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais - vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en - somme, Jacques, c'était pas impossible: si, par exemple, elle avait - fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail - de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu - m'expliquer de bien soigner la chose... Alors, je l'aurais vue! - - «Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez - beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce - pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le - temps; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur - comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez - vous; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une - espèce de chagrin. - - «Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et - je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être - moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter - au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est - dit, un petit moment: «Non, je n'en veux pas à Marguerite!» et ça, - Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu. - - «Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en - a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière, - Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien.--Est-ce que - vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le - col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu.--Je vais - aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et Mme Honoré, - mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une - colonne, je vous promets. - - «Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien - reconnaissante: - - «MARGUERITE DUMONT.» - -Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. Une heure plus tard, il -la tendit à Gautier Brune qui rentrait. - -«Tu donneras, dit-il, une photographie de Maman à Marguerite, la -première fois que tu la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le -second tiroir de gauche de mon bureau.» - - - - -CHAPITRE XX - -LE DIABLE EN PERSONNE - - -L'épreuve fut terrible et Jacques dut s'aliter bientôt, moulu de -douleur, les nerfs brisés. Tout se changeait pour lui en souffrance: une -lecture, une causerie, l'éclat du jour. Il ne supportait ni le bruit -d'une porte qui se ferme, ni le bruit montant de la rue, ni le bruit, -même étouffé, des voix. Toute attention amicale le harcelait, mais la -solitude l'affolait encore davantage. Quand il dormait, ses nuits, -nourries de cauchemars, ne lui procuraient aucun repos; le plus souvent, -il ne dormait pas, et c'était pire. - -Pendant plusieurs semaines, Brune fut très inquiet. Il installa -Marguerite auprès de son ami qui, sans cesse, la réclamait; elle ne -tarda pas à se révéler garde-malade excellente. Rien ne la fatiguait, -rien ne la rebutait, elle soignait Damien avec un dévouement à la fois -raisonnable et farouche dont on put apprécier l'effet, car une potion -offerte de sa main était souvent acceptée de bonne grâce, au lieu que -Jacques l'eût obstinément écartée d'un geste las, proposée par quelqu'un -d'autre. Elle savait enfin se faire obéir, et ce malade difficile qui, -pour la moindre contrariété, se laissait aller à des colères d'enfant, à -des crises de désespoir, se surveillait devant elle ou, pris en faute, -suppliait d'un air honteux qu'on l'excusât. - -Un soir, enfin, Gautier Brune qui sortait de chez son ami, croisa, dans -l'antichambre, Marguerite chargée d'un plateau de thé. - -«Marguerite, lui dit-il, j'ai une nouvelle importante à vous annoncer: -je crois pouvoir dire, et le docteur Dupray qui est venu ce matin est -tout à fait de mon avis, que Jacques entrera bientôt en convalescence. -Cela me permet, ma petite, de vous remercier, de notre part à tous, pour -vos soins. Quant à moi, je n'ai jamais vu de garde-malade aussi -parfaite. Vous avez montré un très beau dévouement: vous aviez besoin -non seulement de courage, mais aussi d'une patience peu commune, car -notre cher client n'est pas commode tous les jours!» - -Elle avait posé le plateau sur une table; elle se tenait debout devant -Brune et pleurait, sans aucun geste, paisiblement; puis elle joignit les -mains et murmura: - -«Oh! Gautier!... Dieu soit béni! Ai-je assez prié pour cela! Les soins -que je lui ai donnés, toute femme avec une bonne santé pouvait en faire -autant; mais j'ai prié, Gautier! j'ai prié pour que l'horrible chose ne -continue pas. J'ai prié sans cesse! Quand je ne le veillais pas, je me -relevais, la nuit, pour prier... et voilà, maintenant, qu'il est guéri, -que vous me le dites... C'est la miséricorde de Dieu!» - -Ses yeux brillaient dans les larmes, son coeur battait, sa voix, plus -pathétique d'être tenue plus sourde, l'exprimait tout entière. - -«Marguerite, dit Gautier, servez-vous d'un prétexte quelconque et venez -demain chez moi. J'ai à vous parler sérieusement, non point de notre -ami, mais de vous-même. Il faut que vous vous soigniez, mon enfant. Vous -êtes lasse, vous vous sentiez déjà si nerveuse! vous avez besoin d'un -grand repos.» - -Elle n'écouta que ses premières paroles. - -«Justement, demain, je puis: je lui ai promis de sortir. Oh! moi aussi, -Gautier, j'ai bien des choses à vous raconter! des choses que je n'osais -pas, que je ne voulais pas dire... j'avais peur! mais, demain, je vous -dirai tout, tout ce que je soupçonnais, tout ce que je sais, tout ce que -j'ai vu. Et vous ne vous moquerez pas, n'est-ce pas, Gautier?» - -Elle lui prit fiévreusement la main et, la serrant entre les siennes, -demanda encore d'une voix passionnée: - -«Jacques est bien guéri? dites, Gautier? - ---Quelques semaines à la campagne et il n'y paraîtra plus, ma petite. À -demain, vers trois heures, si vous voulez. - ---Trois heures... j'y serai.» - -En vérité, Brune était tout à fait désolé de l'état de Marguerite. -Depuis quelques semaines, il remarquait en elle une nervosité effrayante -qu'elle dominait, tant que Jacques avait besoin de ses soins, mais qui, -à des moments où nul devoir particulier ne la requérait, lui -bouleversait l'âme étrangement: le regard halluciné perdait sa douceur, -les gestes brusques, cassants, n'avaient plus ni jeunesse, ni grâce, et, -cependant, au moindre appel de son malade elle se ressaisissait. - -Elle était dans un de ses mauvais jours quand Brune la vit entrer, le -lendemain, chez lui.--Toujours ce tic singulier, tracassant, qui lui -secouait la tête, toujours ces gestes secs, ce regard étrange, perdu -comme en une extase. - -«Asseyez-vous, Marguerite.» - -Mais elle resta debout et, dès que Valérie fut sortie de la pièce, -déclara d'une voix très calme qui contrastait avec son apparente -agitation: - -«Gautier! je vous en veux de n'avoir pas eu confiance en moi. Pourquoi -mentir, Gautier? cela m'étonne de vous. Pourquoi m'affirmer que Jacques -n'était vraiment pas malade quand il semblait si souvent effrayé? Plus -tard, oui, vous avez avoué, quand il a dû se coucher pour son... comment -dites-vous?... asthénie nerveuse, mais avant, il était peut-être plus -malade encore, (vous le saviez, j'en suis sûre), et vous ne disiez rien, -ou bien: «il a besoin de se reposer,» comme pour moi! - ---Ne restez pas debout, Marguerite, dit Gautier d'un ton sec; -asseyez-vous, et tâchez de vous expliquer plus clairement. - ---Je l'avais deviné... je l'avais deviné! murmurait-elle. - ---Vous avez deviné quoi?» - -A partir de cet instant, Marguerite commença de perdre pied et ne -recouvra plus son sang-froid tant que dura leur entretien. Elle -demeurait immobile dans le fauteuil où Gautier l'avait priée de -s'asseoir, mais sa voix prenait un accent tragique, épouvanté, qui -s'exprimait par des gémissements, des plaintes, tout bas, en confidence, -tandis que ses grands yeux fixes brûlaient intérieurement. - -«Je vais vous dire, Gautier!... Ne vous fâchez pas! ne vous moquez pas! -c'est trop sérieux... Je l'aimais; chaque fois que je le vois, je l'aime -davantage; c'est pour cela que je l'ai compris. Il est doux, il est bon, -il souffre tant! J'ai voulu savoir la raison... Ah! vous ne pouvez -deviner ce que j'étais, lorsqu'il m'a fait signe, un soir, de venir près -de lui, sur un banc... Je me sentais si fatiguée! si malheureuse! et je -me perdais, Gautier!... Il s'est trouvé là, juste au moment où je me -perdais pour toujours. Ah! dès le lendemain, j'ai compris que je -l'aimerais, que je l'aimerais de tout moi-même, qu'il n'avait qu'à -donner un ordre pour que j'obéisse! Sa voix n'est jamais dure: un ordre -donné par lui, c'est une phrase polie, gentille, c'est une prière. On -regrette seulement de n'avoir pas fait ce qu'il disait avant qu'il ne -l'ait dit... Puis, du temps a passé, et, un jour, j'ai bien vu qu'il -avait peur... Pourquoi avait-il peur? Je le regardais, je le -surveillais, mais je causais tout de même, je riais, pour qu'il ne se -doute de rien.--D'abord, j'ai remarqué qu'il avait peur surtout dans son -bureau. Il devenait nerveux, quelquefois, il ne répondait pas à une -question, ou il répondait comme quand on pense à autre chose; il lui -venait une expression que je ne connaissais pas, une expression qui a -l'air de dire: «oh! que j'ai mal!» et il tournait alors les yeux vers un -coin de la pièce, toujours le même. Moi aussi, je tournais les yeux et -je ne voyais, dans ce coin, rien d'autre qu'un pantin de bois accroché -au mur.--Un soir... j'aurais dû me taire... je lui ai demandé ce -qu'était ce pantin de bois. Il a pâli tout de suite, comme s'il allait -s'évanouir, et puis il s'est remis à parler, très vite, à s'agiter; le -sang lui montait à la tête; il parlait, il parlait! il racontait des -histoires à propos d'une idole envoyée d'Amérique, il disait qu'il y -tenait beaucoup, à cette idole, mais que, plus tard, il la brûlerait, -que nous ferions un grand feu de joie, que nous danserions autour en -chantant... et encore d'autres paroles sans aucun sens; puis il a voulu -sortir, me conduire au théâtre, mais il n'était plus le même. Moi, -j'avais du chagrin, parce que je ne devinais pas d'où venait son -chagrin, et c'est bien dur, Gautier, de rester comme une pauvre sotte, -sans rien faire, à ces moments-là.--Enfin, une nuit, peu de temps avant -la mort de Mme Damien, je l'ai entendu qui se levait doucement et -passait dans son bureau. Il avait mis ce vêtement bleu qui est toujours -sur une chaise, près du lit; un instant plus tard, il allumait une -cigarette. La porte restait entr'ouverte; Jacques marchait de long en -large. Je l'ai cru malade. Tout doucement, je me suis levée aussi et je -l'ai vu qui marchait encore, éclairé par la lampe du bureau... Je n'ai -rien dit, parce que les somnambules, n'est-ce pas, Gautier? c'est comme -ça: ils se promènent, ils sont endormis et il ne faut pas les -réveiller.--Mais il n'était pas somnambule, car, tout à coup, il s'est -mis à parler... - -«Ah! Gautier, que je tremblais fort!... Il ne criait pas, il parlait -même à voix basse... on sentait bien qu'il avait peur. Il parlait à -l'idole! oui, à ce pantin de bois accroché contre le mur! Mon ami, cela -faisait pitié! Il lui parlait comme les enfants parlent à leurs poupées, -je veux dire comme à une personne vivante: il l'accusait de le torturer, -de l'empêcher de dormir, de le secouer, la nuit, en entrant dans ses -rêves; et puis, il racontait qu'il avait vu une pomme sur le pied de son -lit, une pomme qui riait, et que la pomme était très effrayante, mais -qu'il l'aimait mieux que l'idole... une pomme, Gautier! il a dit une -pomme! - -«Il fumait des cigarettes et se promenait toujours, et moi, j'écoutais, -pas, je vous assure, par indiscrétion, oh! non! mais il me venait une -idée, une espèce de souvenir. Je me rappelais le père Arsène, le vieux -meunier de chez nous qui buvait tant et qui voyait un serpent rouge, un -lapin rouge, des grenouilles rouges sous son lit. Jacques parlait comme -le meunier, avec d'autres mots et des phrases dites autrement, bien -entendu, mais c'était tout à fait la même chose... - -«J'écoutais... il a baissé la voix encore et j'ai entendu qu'il -murmurait: «Tu m'empêches aussi de prier! Tu te mets en travers de mes -prières! tu te grattes la jambe quand je prie! tu danses quand je prie, -tu fais le clown, comme... (il a dit le nom du clown, un nom anglais), -et tu changes la place des mots de ma prière...» - -«Voilà, je crois, Gautier, ce qui m'a aidée à comprendre. Oui, j'ai -compris, tout à coup, que Jacques était possédé du Diable, que le Diable -entrait dans cette méchante idole pour faire peur à Jacques et que -Jacques ne pouvait pas s'en débarrasser, qu'il souffrait à la façon du -père Arsène, et qu'un jour, il verrait un bouc rouge, dressé sur ses -pattes!--Son idole, c'est le Diable, déjà! c'est le bouc rouge! - -«Depuis, ça continue, Gautier, plus ou moins, mais ça continue tout de -même, et voyez-vous, mon ami, c'est horrible! Arsène, le meunier, eh -bien, il se saoulait, la visite du Diable venait comme une punition; -mais Jacques qui est si bon, si doux et qui ne boit guère que de l'eau, -mon Dieu! de quel péché le punit-on et pourquoi ne peut-il plus prier? -Alors j'ai pensé que c'est peut-être à cause de moi qu'il est puni, -parce qu'en somme, n'est-ce pas, Gautier? je l'entretiens dans son péché -en l'aimant, et lorsque j'ai eu cette idée, c'est moi qui ai commencé à -prendre peur. Oh! Gautier! vivre si près du Diable, le savoir toujours -là, tout à côté; se dire, la nuit: «le Diable est derrière cette porte!» -c'est presque l'entendre! c'est presque le voir! Quelquefois, j'ose à -peine entrer dans le lit de Jacques: je pense... (pardon de vous dire -ces vilaines choses)... je pense: «le Diable me surveille: il regarde -par le trou de la serrure, il profitera de notre péché, il sera plus -fort, ensuite, pour torturer Jacques!...» Ah!... il y a des moments où -je crierais tout haut, tant je souffre!... Et enfin, je sais qu'un jour, -ce sera moi qui serai punie, moi qui le mérite pour tout ce que j'ai -fait avant d'aimer Jacques... avant... Mais alors, je deviendrai -folle... folle!... j'ai vu des gens fous... Et Jacques aura du chagrin, -encore.» - -Gautier n'a pas prononcé un seul mot, durant toute cette confession, n'a -pas fait un seul geste; maintenant, Marguerite, les mains croisées, -attend une réponse. - -«Il faut, lui dit Gautier, que vous vous reposiez, que vous vous -sépariez de lui, quelque temps.» - -Stupéfaction du jeune visage... - -«Mais...» - -Comment Gautier n'a-t-il pas deviné le mot que ses lèvres ébauchent? - -«Mais... je l'aime! - ---Tous les deux, vous avez besoin de repos; vous êtes brisés. - ---Mais je l'aime!» - -Elle n'a rien d'autre à dire. - - - - -CHAPITRE XXI - -L'INVITATION AU VOYAGE - - -Les jours suivants, elle ne voulut rien entendre, rien comprendre. Elle -se tenait à ces simples mots: «Je l'aime.» Elle était butée. D'autre -part, Gautier avait dû déconseiller à Jacques un voyage qu'il eût -cependant fait sans Marguerite. Au milieu de la discussion, Damien avait -interrompu en disant à son ami: - -«Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des choses! - ---Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un air calme; je crois -seulement que tu la surfais. On t'a proposé un fruit savoureux; tes deux -mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que cherches-tu? dis-le moi -clairement... Et puis, sans doute ai-je tort de me mêler de cette -affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. Je parle peut-être -à la légère; sait-on jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à -Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, deux heures durant, de -l'imprudence psychologique, et découvert en elle la plus dangereuse -forme de l'orgueil: le plaisir de prophétiser?» - -Damien haussa les épaules avant de répondre: - -«Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te demandais, pas plus que je -ne t'annonçais une décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. Tu -me le donnes. Je tiens maintenant à connaître tes raisons dans leur -détail, afin de les mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? Dès -l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette... cette parenthèse, j'ai été -surpris et charmé. Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours; il -est alors très acceptable. Il causait amicalement, sur un ton simple -qui, je l'accorde, ne lui est pas habituel. - -«Damien, disait-il, je sais que tu aimes les voyages; or mon oncle, qui -n'a d'autre qualité que d'être fort riche, me cède son yacht pour six -mois et plus; par contre, il me prive de sa compagnie, la goutte le -retenant dans son fauteuil. Si tout va bien, je pars dans trois semaines -pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir vu Rio, Buenos-Ayres et -quelques autres villes que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de -Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège a l'air d'une mauvaise -plaisanterie. Viens avec moi, Damien; le voyage de retour pourrait se -faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les coups de vent. Nous -mènerons là une bonne existence de vieux camarades, nous verrons de -belles choses et rentrerons contents l'un de l'autre.» - -«Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage pour me lancer dans -un long rêve plein de brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de -poèmes: la mer australe, les canaux de Magellan, le cap Horn! Ces -vocables ne sont-ils pas déjà une tentation de force singulière? - ---Sans doute, mon ami, pour qui peut la sentir, pour qui peut l'avoir -rêvée, mais Brigneux, si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas de -ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, le long des côtes, toi, tu n'as -vu que Magellan et les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en -effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas d'abord ce qu'il -pouvait imaginer: les soirées de champagne à Rio, les cinq à sept -mondains, les séances de bridge, les cercles bien tenus et les bars où -l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui seul qui règlerait ce voyage; or, le -temps passerait vite à contrefaire, (non, même pas!) à refaire -simplement ce qu'il faisait à Paris de façon si banale. Vous rentreriez -bientôt, sans avoir dépassé la République Argentine! - ---Voilà qui est prophétiser, en effet, mon ami! Pourquoi, dès avant le -départ, interdire tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? Je -suis resté trop longtemps à Paris. Qui sait si une bonne part de mes -ennuis ne vient pas de cette réclusion relative, mauvaise pour quelqu'un -qui n'a rien en soi de monastique? Quand tu me fais ces prescriptions -d'hygiène, quand tu vas causer longuement avec Louis et la cuisinière, -quand tu m'imposes des régimes peu délectables, que je suis d'ailleurs -avec scrupule sans m'en plaindre jamais, où est ton but? Renouveler ma -personne physique, n'est-ce pas, afin que la personne morale suive le -mouvement? Penses-tu qu'un long voyage maritime serait très différent -comme méthode? Voir du nouveau me renouvellerait peut-être. Devant des -paysages composés autrement que ceux qui m'entourent depuis vingt-sept -ans; devant un «jour le jour» inédit où, dès mon lever, je -contemplerais, non plus cette maison à quatre étages dont je connais -tous les locataires, bêtes et gens, mais un horizon plat, sans balcons, -sans toits, sans gouttières; devant une seule, immense fenêtre, grande -ouverte, que l'on ne ferme jamais; devant une plaine d'eau mouvante, -sans crottin, sans voitures et, la plupart du temps, sans bateaux; -enfin, plus tard, devant une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale -selon la mode argentine ou brésilienne, mais qui ne me rappellerait ni -Saint-Raphaël, ni Paris-Plage; devant ces nouveautés singulières, M. -Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne tâchera-t-il pas de -comprendre, d'aimer? Comme nous n'avons en nous qu'une place restreinte, -ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses nouvelles, chasser -d'anciennes habitudes de mon esprit, tuer de vieilles manies, briser des -attaches qui me semblaient solides en France? L'exotisme me tente, -Gautier, laisse-moi partir! - ---Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que tu en penses et quoi que tu -en rêves, ce voyage m'inquiète, me déplaît... Non! ajouta-t-il -brusquement, il y a autre chose. Tu ne me feras jamais croire que -Brigneux, dont la tenue ne fut ni sympathique, ni amicale, un soir que -tu soupais avec lui et quelques dames, te prenne brusquement en si vive -affection, qu'il s'impose ta compagnie pour six mois, sans pouvoir s'en -distraire. Et puis, l'idée de vivre six mois avec Brigneux ne -t'épouvante donc pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! cent -quatre-vingt-deux jours!... - ---Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien d'une voix sèche: l'année -est bissextile.» - -Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit: - -«Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce charmant compagnon: plus -grande, à coup sûr, que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai -bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord de ce yacht élégant? Mon -avis se modifierait du tout au tout si je te savais en compagnie -plaisante... En somme, pourquoi ne prendrais-tu pas Marguerite avec toi? - ---Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux compte emmener sa soeur. -Tu la connais, je crois? - ---Oh! murmura Gautier dont la bouche eut un vague sourire. Oh!» dit-il -encore. - -Et il pinça les lèvres. - -«Mais passons. Cette recherche d'exotisme, cette visite aux Iles -Fortunées, ce tour en Arcadie, je les jugerais très utiles et d'une -invention excellente si je savais l'entreprise autrement conduite. Telle -que tu me la présentes, elle équivaut à quelque petite excursion dans -l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont recherchées. En de -certaines conditions, je te vois très bien te perdant, comme tu veux le -faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère austral, fût-il américain -(moi, je préfère l'Océanie), doit avoir des charmes assez forts; mais -durant cette croisière, tu te retrouverais vite, mon pauvre Jacques, -avec deux ou trois Montmartroises et Brigneux, dans un bar de -Buenos-Ayres. Les hauts tabourets se ressemblent, et leurs occupants. - ---Parfait! c'est élégamment dit et gentiment insinué... - ---Quelle insinuation?... Oh! mon vieux! Je ne pensais à rien de pareil. -Les bars ne seront plus jamais pour toi que des endroits où l'on -s'ennuie! - ---Très bien, et maintenant, pourquoi ces grimaces à propos de Mlle -Brigneux? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans -attaches fasse un voyage, avec sa soeur, sur le yacht de leur vieil -oncle, homme impotent et généreux?» - -Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se contentant de sourire avec -douceur, puis il murmura d'une voix basse et triste: - -«Oui, Jacques, je t'en veux de montrer en cette affaire une si parfaite -innocence, et, néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me prouve -combien tu es changé depuis quelque temps, quelle bonne influence -Marguerite a eue sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu aurais -été le premier à t'écrier: «Je ne marche pas! je ne me laisse prendre -qu'à des pièges mieux construits!» Ce soir, c'est moi qui te mets sur -tes gardes. - ---Mais voyons, Gautier!... ce sont des imaginations de portière! je sais -bien ce que... - ---Tu as appris comme tout le monde, poursuivit Gautier, le scandale -discret, vite étouffé sous les fleurs, que la soeur de Brigneux s'est -offert ce printemps: son aventure avec le jeune Fitz-Russel qui lui -promettait, entre autres choses, un titre, des terres en Ecosse, un -yacht (ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et qui, tout à coup, -s'est échappé, ne rêvant plus que de chasser le renne au Canada. Je veux -croire, d'ailleurs, que Mlle Brigneux n'a rien à se reprocher; n'empêche -que ses allures faussement bohèmes prêtent à causer, à médire, que -l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien proche, et que c'est un -peu tôt, semble-t-il, pour que Brigneux t'invite à passer six mois à -bord de son yacht... - ---Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes. - ---Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie de ce très cher camarade -pendant deux heures au restaurant. - ---Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle pas plutôt une -façon d'excuse de sa part? - ---Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène de Montmartre dont j'ai -eu tous les détails par mon camarade, le docteur André! La sottise -humaine est rarement aussi laide! - ---Mais, mon petit... - ---Et tu parles affectueusement de cet imbécile! Une excuse de sa part! -c'est au contraire une réparation qu'il veut obtenir: la réparation -d'une injure écossaise. - ---Finissons, Gautier! tu t'emballes. - ---Je déteste que l'on se moque de mes amis. - ---Soit; je renonce donc à l'Amérique du Sud, puisqu'à ton avis on y -trouve des chausse-trappes, mais l'idée de rester à Paris me devient -insupportable, depuis que j'ai rêvé de voyages. - ---Tu peux ajouter que ce séjour ne te vaut pas grand'chose. Eh bien... -eh bien, va passer d'abord quelques semaines à la campagne, avec -Marguerite. - ---A la campagne, avec Marguerite...» répétait Damien, rêveur. - -Mais Gautier ne disait plus mot; il avait l'air troublé, mécontent de -lui-même. Bientôt, il prit congé de Jacques et rentra chez lui, marchant -d'un pas sec, les mains dans les poches, la figure renfrognée, maussade. - - - - -CHAPITRE XXII - -VILLÉGIATURE - - -Un jour, Gautier Brune reçut, à son courrier du matin, deux lettres -qu'il ouvrit aussitôt: l'une était de Damien, l'autre de Marguerite, -toutes deux timbrées du même village de Normandie. Il lut d'abord celle -de Jacques. - - «Mon vieux Gautier, - - «Passer un été à la campagne! l'idée ne m'en serait jamais venue, à - moi qui aimais tant les odeurs estivales de Paris. J'en trouve ici de - toutes différentes que je ne connaissais pas, mais qui ne remplacent - guère le parfum délicieux de l'asphalte amolli, du crottin recuit et - du pavé de bois surchauffé. Sauf les cornes des autos qui passent sur - la route, emportant leurs occupants vers des lieux plus approuvés par - le monde des plages, je ne connais pas non plus les bruits paysans, - j'entends les bruits du nord, car les parfums et les bruits de la - Provence me sont familiers mais n'offrent aucun rapport. En ce pays, - la vache meugle, le canard cointe, le chien jappe, le coq chante de - façon toute normande (on dirait une série d'exemples de grammaire), et - j'ai découvert un jeune chat qui, sur le toit de l'écurie, chaque - nuit, miaule si singulièrement, de façon si persuasive, avec tant - d'insistance et de lubricité, qu'il me réveille quelquefois. - - «N'importe! je suis heureux, et tu remercieras encore ton vieux client - de s'être entremis pour me trouver une villégiature que certainement - je n'aurais pas dénichée tout seul. Marguerite s'y plaît; elle aime ce - pays; nous sommes assez loin de son village pour ne pas la gêner, - cependant elle reconnaît la même nature qu'elle connut jadis; elle me - donne des leçons; durant nos longues promenades, j'apprends la - botanique, par ses soins, enfin elle m'annonce le temps qu'il fera, le - lendemain, sans plus se tromper qu'un bon baromètre. - - «Cette propriété, mi-ferme, mi-campagne de plaisance, appartient à un - Anglais qui, pour le moment, se promène quelque part en Asie centrale; - elle est agréablement rustique, ni trop, ni trop peu, assez pour que - l'on oublie la ville, pas assez pour qu'on la regrette; un tas de - vieux meubles y parlent du passé et, par contre, l'installation - électrique, la salle de bain, le chauffage (maintenant inutile... mais - central), rappellent les avantages du siècle où nous vivons. Enfin, - tout cela est fort joli, et le jardin, plein de fleurs simples, le - verger, la cour où le cochon s'échappe, où le chien s'étire, où le - chat se perd dans ses rêves, et jusqu'au potager dont je sais à - présent distinguer les salades, tout cela nous entretient, Marguerite - et moi, dans un état de joie facile, très appréciable. - - «La mer est à courte distance: une demi-heure de promenade, et cette - plage n'offre rien de mondain. Quelques familles bourgeoises la - fréquentent qui, paraît-il, sont les mêmes depuis son invention - première. Nous allons nous y baigner plusieurs fois par semaine. - Marguerite est bonne nageuse, mais étouffe dès qu'elle plonge. - - «Non, je n'oublie pas que j'écris à mon médecin; ne prends pas ton - expression doctorale, Gautier!... j'y arrive... m'y voici... Et puis, - en somme, que veux-tu que je te dise? Je vais mieux; à coup sûr, je - vais mieux; j'ai continué à vider les petites bouteilles dont tu me - conseillais l'emploi, à avaler les comprimés que tu m'offris, à suivre - le régime ennuyeux que tu m'imposes... et je vais mieux, mais «mieux», - tu sais, ce n'est pas «bien». Point d'hallucinations encore, pas - précisément: ces affreux cauchemars me suffisent et me font souvent - des nuits terribles... Tant pis! je suis heureux, Gautier! j'y reviens - toujours! On souffre ainsi d'un coeur plus léger. - - «Je serais en outre tout à fait content de l'état de Marguerite, si - elle ne maigrissait un peu. Je lui ai dit de t'écrire pour te donner - des détails. Elle le fera, je pense, cet après-midi, pendant que - j'irai visiter une foire des environs. Qu'elle ait maigri, c'est - indubitable; pourtant, elle mange bien, elle a l'air gai, plein - d'entrain; je dis: «a l'air», car... mais je me trompe peut-être, et - d'ailleurs je ne saurais m'expliquer, ne sachant au juste ce que je - veux dire; néanmoins, à certaines heures, Marguerite m'inquiète, quoi - qu'elle en ait... Il me semble, à ces heures-là, qu'elle me cache - quelque chose.--Allons! passons! Bonsoir! - - «Je t'embrasse. - - «JACQUES DAMIEN.» - -Dès l'abord, la lettre de Marguerite parut à Gautier d'une écriture un -peu nerveuse qui se gâtait tout à fait, vers la fin. Les dernières -lignes en étaient presque illisibles et ce fut à grand'peine qu'il les -déchiffra. - - «Mon cher ami, - - «Jacques vient de sortir; il est allé à la foire de Neuville qui est - toujours très amusante parce qu'il y a beaucoup de monde et que l'on - fait beaucoup de bruit. Je ne l'ai pas accompagné. Ces gens qui - crient, qui se remuent, qui se disputent, ça finit par me tourner la - cervelle. Alors, je suis restée seule à la maison, et je vous écris. - D'ailleurs Jacques veut que je vous écrive. Il trouve que je maigris - et il désire que vous le sachiez. Oui, je maigris beaucoup, Gautier, - mais j'ai du chagrin qu'il s'en soit aperçu. Seulement, vous - comprenez, ça ne se cache pas aussi bien que de l'inquiétude ou de la - peine, et quand j'ai mal à la tête, je ne puis pas non plus m'empêcher - de le laisser voir; c'est plus fort que moi; j'ai comme du plomb dans - les tempes et quelquefois un clou que l'on m'enfonce au-dessus de - l'oeil. Ça fait très mal, mais tout ça, ce n'est rien; il faut que je - vous parle de Jacques. - - «Il me semble que, pendant la journée, il va mieux. La campagne, il - s'y plaît; il aime se promener avec moi (la plage est à une demi-heure - d'ici); nous nageons tous les deux et il me joue des vilains tours - parce que j'étouffe quand je plonge. Alors moi, je lui jette de l'eau - à la figure, je le tire par les pieds et nous rions comme des enfants. - Les vieilles dames qui sont assises sur le sable, avec leurs familles, - elles rient aussi et disent que nous sommes deux fous, que nous - donnons la gaîté. C'est gentil. - - «Jacques a de bonnes couleurs, il mange bien, il suit exactement vos - ordonnances, je veille à ça. Mais Gautier, la nuit, ça change! oh! la - nuit, Gautier, c'est presque toujours très effrayant. Il a des - cauchemars, vous comprenez. Il dort, mais il crie, il gémit en - dormant, et il parle, il parle de l'idole. Il reçoit la visite de - l'idole dans son sommeil, (la semaine dernière: lundi, mardi, jeudi et - samedi); alors il souffre. - - «Vous n'avez pas voulu me croire, Gautier, mais je ne me trompais pas. - C'est bien le diable qui le tourmente. Il y a, près de la ferme où - nous habitons, à quelques pas, une petite église, au bout du village, - où je vais souvent prier, et je suis sûre que, la nuit d'après, il - rêve d'une façon moins pénible, qu'il a moins de tracas.--Mais j'ai - grand besoin aussi de prier pour moi. Je vous l'avais dit, Gautier, - vivre à côté du Diable, c'est plus qu'on ne peut supporter. Je - m'éveille, quand Jacques se plaint, et je sais que le Diable est là, - que le Diable le tourmente, et il me tourmente en même temps, avec - toute sa méchanceté. Oh! ça fait des nuits terribles! Et vous - comprenez, il a raison de s'attaquer à moi; je n'ai pas le droit de me - plaindre: j'ai tant péché! Et maintenant encore, car il faut voir les - choses comme elles sont... Mon amour pour Jacques, c'est un péché; ça - durera quelque temps où j'aurai du bonheur, mais, un jour, je serai - punie, et que voulez-vous! ce sera bien fait! - - «Tout de même, Gautier, les journées, vous savez, elles sont très - douces, depuis le matin, très tôt, jusqu'au soir. Jacques est si - gentil avec moi, si poli, si complaisant! Il pense à tout! Mais les - nuits! Ah! on paye bien cher, la nuit, le bonheur qu'on a eu, le jour! - Quelquefois, je deviens folle. Je tremble, je grelotte. Jacques dort - près de moi; il murmure des mots, tout bas; j'écoute: il parle, puis - il gémit, il voudrait se défendre; puis il crie, le pauvre garçon! Le - Diable est là; on le verrait que ce serait la même chose; alors je - m'asseois dans le lit, je me tiens la tête et, quand je peux, je fais - ma prière, pendant que Jacques souffre. Ah! il faut beaucoup prendre - sur soi, à de pareils moments, pour ne pas crier aussi. C'est bien de - la misère, vous savez, Gautier! - - «La fin, je la vois. Je vais continuer à maigrir, je serai tout à fait - laide et, peu à peu, sans le vouloir, Jacques ne m'aimera plus. Il se - montrera gentil encore, parce qu'il a bon coeur, mais je sentirai - qu'il ne m'aime plus... C'est trop horrible pour y penser! Et moi, - Gautier, je l'aime tous les jours davantage! Que voulez-vous: Dieu n'a - pas arrangé le monde pour que les gens qui font le mal soient heureux. - Ce serait vraiment un peu facile, et les autres pourraient se - plaindre... Combien de temps cela va-t-il durer? J'attends... Oui, - j'ai l'impression que je ne vis pas, que j'attends... Et je prie pour - que, ce jour-là, ma punition ne soit pas trop sévère. - - «Et pourtant, Gautier, ici, c'est bien un endroit où l'on devrait être - heureux... la campagne, avec toutes ces choses autour de soi que l'on - connaît. Figurez-vous! Jacques ne savait même pas distinguer les - légumes les uns des autres! En se promenant, on ne rencontre pas des - figures avec un méchant sourire, comme à Paris, ni ces passants qui - vous bousculent en ayant l'air de ne pas le faire exprès. Il y a des - bêtes et des paysans et des plantes, et la ferme est si belle, si bien - arrangée, et l'église est si jolie!--Ah! oui! mais il y a le remords, - et les nuits qui sont terribles, et tout le chagrin! - - «Excusez-moi, Gautier, de vous écrire une lettre aussi maladroite; je - ne sais pas écrire des lettres et souvent je ne trouve pas ce que je - veux dire. Seulement, il fallait que je vous écrive toute seule, sans - que Jacques m'aide. Alors vous me pardonnerez. - - «Et vous me croirez, Gautier, - - «Votre amie très dévouée: - - «MARGUERITE DUMONT.» - -Gautier Brune plia les deux lettres, les remit dans leurs enveloppes et -les glissa dans son portefeuille, puis, ayant tiré de sa bibliothèque un -gros cahier de références manuscrites, relié, il le feuilleta, cherchant -une note prise à l'hôpital, cinq ou six ans auparavant. - -«Léonie Kerdanet... Léonie Kerdanet, la petite lingère... oui, voilà... - -«Mon souvenir était juste: un beau cas de folie mystique... Même âge à -peu près, même éducation première, aventures analogues, et ce même -regard... Marguerite n'est qu'au début!... - -«Tiens... Je ne savais pas qu'elle fût morte. Je me rappelais le jour où -on l'avait évacuée sur Villejuif, mais... oui, elle est morte. - -«Je vais relire encore une fois leurs deux lettres... - -«Et que fera Jacques, lorsqu'il se doutera?» - - - - -CHAPITRE XXIII - -UN DIALOGUE - - -«C'est M. Damien, dit Valérie en ouvrant la porte du cabinet de -consultation. - ---Toi! dit Gautier Brune d'un air surpris; je ne t'attendais pas!... pas -avant longtemps! - ---Charmant accueil! - ---Que viens-tu faire à Paris? - ---Rien qui puisse te troubler... Peut-on s'asseoir? - ---C'est probable. - ---Je demandais, parce que tu as l'air si joyeux de mon arrivée, si -transporté d'aise et de contentement! - ---Allons! ne sois pas trop spirituel; embrasse-moi et parle. - ---Eh bien, voilà, c'est toute une histoire. J'ai appris, il y a trois -semaines environ... - ---Comment va Marguerite? - ---A peu près; ni bien ni mal. Elle n'est d'ailleurs pas ici. - ---Tu es seul? - ---Oui. Je te disais donc qu'il y a trois semaines, j'ai appris le retour -inopiné de l'explorateur anglais qui est propriétaire de la ferme que -nous habitons. Cela m'a beaucoup ennuyé: on a déjà ses habitudes, tu -comprends; on est heureux, on n'a pas envie de partir. Sais-je s'il -prolongera le bail? Il ne gênait personne, là-bas en Perse; que n'y -restait-il? D'autre part, des gens du pays disent que le brave homme -nourrit vaguement l'intention de vendre. Il le désire et ne le désire -pas. C'est un projet obscur. Enfin, il faut voir. Il habite Paris, pour -le moment; j'ai écrit et me suis rendu compte, à lire ses épîtres, que -le mieux serait de causer. Alors, me voilà. J'ai rendez-vous avec lui, -ce soir, à six heures. Acheter la bicoque, le jardin et la terre, à prix -raisonnable, cette idée vaut qu'on la discute. Avoir un coin bien à soi, -hors de Paris, loin du bruit, en somme loin de tout, mais près du -bonheur, ce n'est pas à dédaigner, mon vieux! Y passer l'été au vert, en -paix, au calme, et revenir, mieux armé contre le tumulte et la cohue, la -cervelle reposée, l'âme tranquille... ce projet peut se défendre! - ---Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta vie près de Marguerite? - ---Mais toi, comment l'entends-tu? Non, Gautier, je ne compte pas -l'épouser. Je trouve en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable qui -s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute penserais-je autrement; -or, je suis un bourgeois qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût, -parfois, que lui cause la société de ses semblables, aime cette société, -en a besoin, pour tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île -déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour moi, et si j'ai assez -amèrement souffert de ce que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était -que, par ce fait même, je me trouvais, certains jours, tenu à distance -de la communauté. Suis-je clair? - ---Lucide, mon vieux Jacques, et plein de bon sens. - ---Par conséquent, je n'épouserai pas Marguerite, tout en trouvant que ce -ne serait pas une sottise, tout au plus une action étrangère à ma -nature, donc inutile à tenter. Pour la mener à bien, il faudrait être -différent de moi, autre, en un mot, mais cet autre serait-il pas plus -noble que moi? Je n'épouserai pas Marguerite; quant à vivre sans elle, -loin d'elle, privé d'elle, cela est au-dessus de mes forces, cela m'est -impossible. J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de -son parfum; enfin, je l'aime et je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi. - ---Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait comprendre. - ---Près d'elle, je suis tranquille; je souffre souvent, mais je ne manque -pas de courage pour souffrir; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se -fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières tentations qui -m'attiraient vers un bar aperçu la nuit, un café brillant, une salle -sonore où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents et, si je -paye encore chèrement le danger de les avoir côtoyés de trop près, ayant -une hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle plus la même, Dieu -merci! - ---Et, maintenant, quels sont tes projets? - ---Aller rendre visite à mon propriétaire, cet après-midi même, discuter -la question avec soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être, -retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas quelques conseils que -tu me donneras touchant sa santé. - ---Elle est donc malade? - ---Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle maigrit d'une façon qui -m'inquiète un peu, sans compter les névralgies qui la torturent et me -rappellent, comme martyre, celles dont souffrait Maman. Marguerite a dû -t'en parler dans ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce pas? - ---Elle m'a écrit souvent. Elle m'a encore parlé de bien d'autres choses -que de ses névralgies. - ---Que veux-tu dire? - ---Dis-moi, toi-même, comment tu la trouves. - ---Mais, mon pauvre ami, je ne saurais répondre de façon sensée à ce que -tu me demandes là! Je l'aime... n'est-ce pas suffisant? Je vais aussitôt -me l'imaginer mourante! Je chercherai, je découvrirai les symptômes de -toute maladie qu'il te plaira de m'indiquer. Elle serait venue à Paris -avec moi que tu l'aurais vue, mais elle semblait désireuse de rester à -la campagne. Il y fait beau, en ce moment, et le jardin l'intéresse, en -plus des travaux de la ferme. Crois-tu qu'elle soit souffrante et -voulait me le cacher? - ---Je n'en sais précisément rien, mais tout, dans ses lettres, m'engage à -le penser. - ---Mon Dieu! - ---Ecoute, Jacques... J'avais songé, d'abord, à te l'écrire, mais c'était -vraiment trop dangereux; il fallait que tu fusses là, devant moi. -Ecrire... on ne sait jamais! J'ai résolu d'attendre ton retour, et -maintenant... profitons-en. Tu vas rester bien tranquille, tu me -laisseras parler, tu ne te fâcheras pas, tu seras patient, comme aux -jours où tu causais avec ta mère et qu'elle te disait des choses un peu -dures, parfois. - ---C'est bon... mais fais vite. - ---Je tâcherai... Valérie, je n'y suis pour personne. - ---Pour personne, Monsieur. - ---Tiens, Jacques: des cigarettes... Imagine une jeune fille de -tempérament nerveux, ayant vécu la vie horrible qui fut celle de -Marguerite. Elle en a senti l'horreur, mais l'abjection à laquelle, -pourtant, elle croyait se mêler, ne l'a pas salie. Après des aventures -où elle s'était donnée, d'autres sont venues où elle se vendait, et -cette pensée ne la quittait pas. Elle étouffait de honte; un jour, elle -se serait jetée dans la Seine ou sous les roues d'un autobus charitable; -elle n'en pouvait plus. Or, elle rencontre, soudain, quelqu'un qui, pour -s'amuser d'abord, par curiosité ensuite, puis par sympathie, enfin par -amour, la traite, non pas comme une fille des rues, mais courtoisement, -affectueusement, tendrement, comme elle ne rêvait pas que l'on pût la -traiter. Alors elle renaît peu à peu, elle se retrouve; elle aime et se -sent aimée. A cet homme elle s'est offerte, esprit, coeur et corps. J'ai -dit: elle se retrouve; car, ne l'oublions pas, ce n'était pas n'importe -qui. Elle se retrouve; elle avait un caractère bien à elle, une -personnalité marquée, peu développée peut-être, en apparence, mais -vivante: elle retrouve cette personnalité avec d'anciennes habitudes, -les vestiges d'une éducation ancienne, les traces d'une ancienne -discipline. C'était une paysanne, croyante et simple en ses croyances, -passionnée, intelligente et tendre. Son intelligence, elle s'en est -servie à s'affiner pour te plaire; elle a réussi; sa passion, sa -tendresse, elle en savait l'usage, mais il restait sa foi. - ---Et tu vas me dire que Marguerite veut me quitter par scrupule -religieux... Si elle fait ça! si elle fait ça! je descends tout de suite -chez le bistro d'en face, et je me saoule à mort... et pour longtemps! - ---Tais-toi! ou, du moins, quand tu m'interromps, sois honnête: c'est du -chantage, cela! Tais-toi, et laisse-moi finir... Il restait donc sa foi. -Quand, après la mort de ta mère, tu as été, pendant quelques semaines, -si malade, elle t'a bien soigné, je pense? Je l'ai vraiment admirée pour -les qualités diverses dont elle faisait preuve: vigueur physique, -courage moral, effort patient et constant, habileté... mais quoi! elle -t'aimait!... Comme elle n'est point sotte, elle a profité de ces jours -d'angoisse où, parfois, tu te laissais aller, où tu te surveillais mal, -et une vague inquiétude qui l'avait déjà frôlée a pris forme... Elle a -deviné tes hallucinations et l'épouvante que tu en subissais; elle a -fini par en être le témoin, le témoin épouvanté. Elle en ignore la cause -première, mais ayant vu, toute gosse, un vieux paysan trop ami de la -bouteille payer cher cet amour par des visions étranges... - ---Elle en a conclu spirituellement que je me saoulais! - ---Elle en a conclu (mon petit Jacques, tu es bien embêtant!) que des -accidents, aussi inattendus chez quelqu'un qui ne boit que de l'eau, -devaient tout de même avoir une raison. Elle l'a cherchée; elle l'a -trouvée, ou du moins en a trouvé une. - ---J'avoue que tu m'intéresses! - ---Rappelle-toi son enfance pieuse, les leçons probables du curé, -l'église voisine, les histoires que l'on doit raconter au coin du feu, -tout cela qui s'imprime si facilement en un cerveau d'enfant... -«Jacques, s'est-elle dit, voit des choses qui ne sont pas, c'est par -conséquent le diable qui les lui fait voir!» Une nuit, tu l'as réveillée -en te levant, tu as passé dans ton bureau... - ---C'est exact. - ---Et tu as parlé imprudemment avec le pantin de bois roux... Eh bien, le -diable, c'est le pantin de bois roux; elle le croit, elle le sait, elle -ne veut plus en démordre. - ---Ma pauvre Marguerite! - ---Et depuis que tu as surtout des cauchemars, elle les écoute -passionnément, elle les détaille, elle les analyse, elle s'en nourrit. -Le reste du temps, elle prie. - ---Pour tout dire, je suis possédé? - ---Oui... elle aussi. - ---Comment ça? - ---Elle vit à côté du Diable; elle le sent près d'elle, qui rôde -alentour, elle subit son influence, elle a peur de lui. Elle avoue même -que s'il l'attaquait directement, au lieu de s'en prendre à toi, elle -n'aurait qu'à s'incliner, puisqu'elle a péché, puisqu'elle ne cesse de -pécher en t'aimant. Alors, elle souffre. - ---Et toi, tu prétends faire le chirurgien, aujourd'hui? tu aiguises ton -petit couteau? - ---Je ne prétends rien faire du tout, sauf te mettre au courant d'une -situation pénible dont tu ignorais certains traits. - ---Mais le résultat?... Folie mystique?... Elle deviendrait folle? - ---Je l'ignore autant que toi. Je ne puis que te répéter toujours la même -chose: les dernières lettres de Marguerite sont d'un ton qui m'inquiète. - ---En tout cas, vivre à mes côtés te semble mauvais pour elle? - ---Me semble... - ---Et, d'autre part, vivre loin d'elle me devient, à moi, tout à fait -impossible! - ---Tu le dis... Je suis persuadé que tu le crois... Cependant tu ne -saurais en être sûr... - ---Et moi qui pensais acheter cette ferme! - ---Puisque le contrat de vente n'est pas signé, cela reste un projet; les -projets se revisent. - ---Gautier, tu parles comme un livre! Et, maintenant, je prends la -porte... Tu permets? - ---Si tu me jures que tu ne médites rien de stupide. - ---Oh! je ne médite rien du tout! J'ai le coeur et l'esprit trop en -désordre pour rien méditer. Je souffre; cela suffit amplement. - ---Tu me tiendras au courant? - ---Au courant de ce que je souffre?... bien entendu! - ---Allons! va-t-en! mais reviens vite. - ---Demain, peut-être. - ---A demain, Jacques... Valérie, le pardessus de M. Jacques. - ---A demain, mon vieux Gautier... Merci, Valérie. Au revoir.» - - - - -CHAPITRE XXIV - -L'ÉPREUVE - - -Ce même soir, Jacques Damien achevait à table, en buvant son café, un -dîner solitaire. Il écrasa dans la soucoupe une cigarette charbonneuse -qu'il ne fumait plus, se leva et alla s'enfermer dans son bureau. Sa -causerie avec Gautier Brune l'avait beaucoup secoué. Il se sentait -encore la cervelle confuse; il n'y voyait pas clair. En outre, il -n'osait pas réfléchir, il écartait obstinément la pensée harcelante qui, -sans cesse, rôdait autour de lui. Il vivait dans une obscurité complète. -Aucun changement ne se produisait, aucune de ces illuminations -merveilleuses qui vous jettent de la lumière dans l'âme, jusqu'au -tréfonds. Il avait peur de se poser officiellement le problème dont les -nombreuses données inconnues et les facteurs notoires dormaient en lui. - -«Cela est très joli, se dit-il, mais... Voyons, je n'ai pas sommeil; me -coucher serait donc me préparer une nuit blanche, et puis, à quoi bon -remettre l'épreuve au lendemain? Je ne saurais l'éloigner indéfiniment; -il faudra bien que je m'y livre, un jour ou l'autre... Alors?... Enfin -cette visite à mon propriétaire, elle complique tout, au lieu de tout -faciliter.» - -Il avait pourtant reçu un accueil charmant de M. James Sandgate. Son -intention de vendre, loin d'être supposée, parut à Jacques très réelle -et sa façon de traiter la question ne laissa pas que de lui plaire. - -«Voilà, Monsieur Damien, inutile de faire des phrases, n'est-ce-pas? et -puis, en français, je manquerais d'art. Je suis explorateur, je -retournerai dans la Perse, bientôt. Quinze jours à Londres, d'abord... -mes parents, ma soeur, mes petits neveux... et à la fin du mois, je -m'embarquerai à Marseille. Vivre en Europe, je ne peux plus! Je ne -comprends pas qu'il y ait des gens pour vivre en Europe, avec le progrès -dégoûtant, et la foule bien habillée, si laide! et les automobiles, et -les autobus. Dans la Perse centrale, pas d'automobiles... (pas encore), -pas d'autobus. A propos de la campagne, ce sera très vite dit: non, je -ne prolongerai pas le bail. Trop ennuyeux d'avoir une terre où l'on -n'habite pas. Si vous voulez acheter, alors c'est autre chose. Oui, je -vendrai volontiers. J'ai un prix, un prix fixe, comme dans les magasins -où l'on met une étiquette. Pas la peine de marchander. Si ça vous -convient, entendu, très bien! si trop cher, je passerai les instructions -au notaire, mais je serai content de vendre à vous, parce que vous êtes -un soigneux locataire et puis la jeune dame, elle aime les bêtes, elle -connaît les plantes, elle est polie avec les paysans, gentille avec les -enfants. On me l'a dit.» - -Et il nomma son prix, son prix fixe, inférieur au prix que Jacques -présumait. - -«Une excellente affaire, en somme...» pensait Damien. - -Une excellente affaire, sans doute, mais qui ne rendait son angoisse ni -moins actuelle, ni moins troublante. - -«Sera-t-il suffisant que je vous apporte une réponse ferme (oui ou non), -dimanche en huit? - ---Dimanche en huit, la veille de mon départ pour Londres... Cela me -convient parfaitement. - ---Donc, à dimanche en huit, Monsieur Sandgate.» - -Et Damien prit congé. - -Cette visite le jetait dans une perplexité pire. Sans précisément se -l'avouer, il comptait sur elle pour brouiller ses cartes, pour lui -composer une partie injouable, perdue d'avance. Ne pouvant se décider -seul, il espérait de façon sournoise, voire un peu lâche, que la vie -déciderait à sa place en détruisant d'un coup ses beaux projets; or elle -rapprochait la promesse du bonheur, du repos, à tel point qu'il n'avait -qu'à tendre la main, dire une parole, signer un papier. Il souhaitait un -destin contraire. Certes, il en eût souffert, mais s'en fût accommodé en -pensant: «Je ne puis m'installer à la campagne avec Marguerite... Eh -bien, c'est un rêve qui passe!» Non, avant un mois, s'il le désirait, -Marguerite et lui vivraient dans leur ferme, dans leur maison, chez eux, -entourés de leurs arbres, de leurs fleurs, de leurs fruits, de leurs -bêtes, et n'ayant plus qu'à jouir de leur bonheur... - -Jacques arpentait son bureau et songeait: - -«En somme, je ne sais ce que je veux. D'une part, j'ai peur de rejoindre -Marguerite; d'autre part, je ne puis vivre sans elle; oh! cela, je ne le -puis. J'ai beau regarder en moi-même, je ne vois rien: L'homme qui -s'examine croit volontiers qu'il suffit d'ouvrir la porte pour -considérer tout à l'intérieur; de sa sincérité il ne fait pas cause, et -doutera-t-il jamais qu'il soit perspicace!» - -Jacques s'assit et se prit le front dans les mains. - -«Non, je ne sais ce que je veux... peut-être parce que je ne sais pas ce -que je suis. Il s'agirait de se connaître. S'étudier, raisonner sur soi -et se trouver plus renseigné qu'auparavant ne doit pas être un travail -aisé (j'entends, à faire honnêtement), car s'il ne tourne à l'apologie -ou à la satire, il s'achèvera, le plus souvent, en bavardage; or la -louange me paraît un soin que l'on peut laisser à ses amis, d'autre -part, et composer un pamphlet sur sa propre personne n'offre rien de -bien instructif, puisqu'on y mettra toujours de l'indulgence en -n'attaquant que les seuls défauts qui peuvent plaire... enfin, j'ai déjà -tant bavardé! Il s'agirait de se connaître... de se connaître.» - -Damien montrait un peu d'agacement; il se laissait aller à faire des -gestes. - -«On se pose donc une question à soi-même, sur soi-même, et l'on ne songe -pas que fournisseur et quémandeur ont du sujet une opinion semblable. A -tout le moins, le portrait que l'on se donne de soi risque de contenter, -mais il ne saurait surprendre. Tel trait, piquant, pittoresque ou naïf, -aux yeux d'un étranger, paraîtra banal à qui l'étudie en soi, -précisément parce que trop caractéristique, au lieu que tel autre, sans -importance, le frappera par la rareté qu'il lui suppose.» - -Il se leva. - -«Y voir! y voir! trouver quelque chose! y voir! On marche, sur les -cailloux difficiles d'une route éclairée; on ne bute que dans l'ombre... -Et me voilà faisant des phrases au lieu de méditer! Je ne sais pas -méditer: ma réflexion, si elle ne s'exprime par des paroles ou par des -signes, devient diffuse et se perd. Il faut que je me croie au théâtre! -il faut que je fasse effort pour m'agréer, m'épouvanter ou -m'attendrir!... Je ne puis être sincère... et cependant je l'aime! je -sais que je l'aime!» - -Il était debout contre le mur, à gauche de la glace. - -«Oh! s'écria-t-il soudain, comme je l'aime!» - -Il venait de voir, piquée dans la tenture, la modeste épingle à chapeau -que Marguerite portait à sa première visite. - -«Cher souvenir!» - -Il la prit; il la fit tourner entre ses doigts. De nouveau, il alla se -rasseoir à son bureau et patiemment, avec la pointe de l'épingle, -dessina toute une série de petits ronds sur le buvard. Il songeait... il -songeait à cette douce vie paysanne qui lui donnerait tant de bonheur. - -«Oui, mais elle...» - -Il s'imaginait le repos de Marguerite troublé par ses cauchemars à lui; -il se représentait Marguerite réveillée en sursaut, son angoisse dans -l'ombre. - -«Elle est plus malade que moi et c'est encore moi que je plains!» - -Car, il s'en rendait compte, ses hallucinations diurnes avaient -totalement disparu. L'idole n'entrait plus que dans ses rêves. - -«Et je viens de vivre plusieurs heures, ici, sans penser une seule fois -à mon vieux singe!» - -D'ailleurs, le vieux singe restait bien tranquille au bord de sa -planchette, mais cela n'intéressait pas Jacques: il s'occupait de -lui-même, de son amour, de Marguerite. - -«Suis-je tellement à plaindre? Suis-je plus à plaindre que celui-ci, que -celui-là? Ils sont nombreux, ceux qui ont perdu leur mère, même -tendrement chérie, nombreux, ceux qui gagneraient à l'échange de leur -santé contre la mienne! et pourrai-je, par contre, en citer beaucoup que -le sort a gâtés en leur offrant, comme à moi, une maîtresse adorée, un -ami sans égal, une large fortune et plus de vanité qu'il n'en faut pour -se plaire? - -«Ma vanité, je l'ai portée en tout! jusqu'à être content (non, -j'exagère) de souffrir d'une maladie peu commune... j'ai presque pensé: -digne de moi!... Sans elle, sans ma vanité, mon histoire serait -l'histoire du premier venu; ma vanité m'a permis d'avoir un peu -d'orgueil.--Ma fortune... je m'en sers prudemment, comme un -bourgeois.--Mon ami... faut-il supposer que Gautier me jouera de vilains -tours?--Ma maîtresse... Ah! non! pas de ces idées-là! Eh! je sais bien -que je l'ai ramassée dans la rue! que je l'ai ramenée de la rue! -Qu'importe! elle m'aime; je l'adore. Je veux la garder, la garder pour -moi. Elle me plaît. Puis-je la quitter, maintenant? Non, je ne pourrai -pas! - -«Je vais donc la conduire à la folie par un chemin agréable, que moi, du -moins, je trouve agréable (elle, c'est peut-être une autre affaire). -Marguerite deviendra folle. Tu entends, Jacques Damien! elle deviendra -folle! mais, comme je l'aime, je n'ai pas su découvrir d'autre moyen... -et puis, je le répète, elle se rendra à la petite maison blanche par la -route du bonheur!... Tout à fait délicat!... Marguerite, derrière une -fenêtre grillée, regardant le monde... Image à méditer! - -«Elle me dit possédé du Diable... Du Diable, je ne sais; néanmoins, j'en -viens à croire qu'elle pourrait avoir raison. Possédé... Je suis possédé -par un esprit impur qui prend des formes diverses pour mieux me -tourmenter. Ce fut d'abord le désir de boire: je voulais boire, je le -voulais si furieusement que je n'y voyais plus clair, je ne pouvais ni -choisir, ni juger, ni me retenir... Cette forme-là, je l'ai vaincue, le -jour où je me suis senti vraiment ivrogne!--Ensuite, ce furent des -images effrayantes qui me troublèrent: une pomme sur mon lit, une poupée -en bois (si calme, ce soir), dans mon bureau. De nouveau, je ne pus -choisir, juger, ni me retenir. Ces images m'épouvantaient au point de me -forcer à prendre honteusement la fuite, à demander grâce, à m'humilier -(de quelle façon vilaine!) comme un chien qu'on fouette. Quand j'ai -résisté un peu, puis un peu davantage, elles ont disparu. Elles ne -reviennent que dans mon sommeil; maintenant, mes rêves me les -rapportent, tout mon passé remonte dans ces rêves que Marguerite -surveille. Et sa dernière forme enfin, la plus terrible, la plus -dangereuse, à coup sûr, la plus sournoise... L'esprit impur qui m'habite -m'a fait un amour égoïste, un amour cruel de bête chaude... et me voici -aveugle encore une fois, sans jugement ni choix possible, ni retenue! -comme aux jours où je buvais! L'esprit impur m'engage à tuer une femme -que j'adore, en me laissant croire que je veux la rendre heureuse! - -«Pourquoi m'a-t-il si bien envahi? pourquoi, au lieu d'aller chez le -voisin, a-t-il élu domicile en moi? pourquoi? Sans doute me savait-il -déjà malade, par suite, prêt à le recevoir, et trouvait-il ici une -atmosphère agréable, fortifiante; j'étais sa résidence d'été, la ville -d'eaux, la plage... (très drôle!)... mais n'y avait-il pas, en ce -Jacques Damien, autre chose qui lui convenait à merveille: une volonté -incertaine?... Je pense souvent à Papa, je lui reproche sa faiblesse -dont Maman a tant souffert... J'abuse un peu. Il faudrait, d'abord, -faire mieux que lui. Pour le moment, je fais moins bien. - -«C'est moi, c'est moi qui vais devenir fou! Oui, je vais descendre dans -la rue, me mettre à quatre pattes, au milieu de la chaussée et hurler à -la lune, hurler!--Ah! ces démoniaques du temps passé! de vrais possédés, -ceux-là! ces pauvres gens habités par l'âme d'un loup et qui hurlaient à -plein gosier! Je voudrais faire comme eux! - -«Je ne tiens bon que sur un point, un seul: je ne boirai pas! je ne -boirai pas de l'eau de cologne sur le haut d'une armoire! - -«Oh! cette épingle! ce souvenir de Marguerite! l'appuyer là, sur ma -poitrine, enfoncer doucement, sûrement, réprimer le sursaut de douleur, -d'horreur et d'effroi, persister, m'entrer la pointe dans le coeur et -crever!... Et puis qu'il ne soit plus question de moi! qu'on me jette -aux ordures! - -«Oui, cela arrangerait bien des choses!...» - -Il rêva de se détruire, des façons, des moyens pratiques de se détruire. - -«Mais je veux revoir Marguerite une dernière fois.» - -Un mauvais sourire courba sa bouche. - -«Et tu ne la quitteras plus jusqu'à ce qu'elle soit folle!» - -Il souffrait trop! Jamais, aux pires heures où l'idole le hantait, il -n'avait souffert autant. - -«Je dois disparaître.» - -Tout à coup, il se remit à penser à la propriété de M. Sandgate, parce -qu'il avait promis une réponse à cet homme et devait la fournir. -Bientôt, l'idée s'imposa, inopinée, un peu ridicule mais insistante, et, -brochant sur elle, une autre idée surgit, encore plus inattendue, tout à -fait nouvelle, obscure encore, belle néanmoins en sa dure sévérité, et -qui réunit, fixa, mit en oeuvre toute l'attention de Jacques. - -«J'irai voir M. Sandgate. Je lui dirai: «Monsieur Sandgate, il faut que -je fasse une randonnée lointaine. De votre côté, vous accommoderiez-vous -d'un compagnon de voyage qui tâcherait de n'être point gênant, voire de -se montrer utile, puisque l'art persan et les fouilles que l'on fit -là-bas lui sont connus et qu'il a, secrétaire au Musée, écrit diverses -études traitant de ce sujet, spécialement des faïences?» Si M. Sandgate -est un peu déraisonnable, il y songera, il discutera de questions -pratiques; s'il a perdu le sens commun, il finira par accepter... -L'espoir est mince, pourtant, je vois un espoir.» - -Quel qu'il soit, absurde, sage, proche ou lointain, un espoir apporte -toujours son mystérieux bénéfice. Jacques ne ressentait plus cette même -angoisse déprimante, vraiment insupportable; il n'était que triste, -profondément. - -La nuit s'écoulait avec lenteur dans l'atmosphère enfumée de ce bureau. -On y respirait mal. - -«Allons! se dit Damien, il convient de présumer que M. Sandgate est non -seulement un peu déraisonnable, mais qu'il a perdu le sens commun, et -d'agir en conséquence, dès maintenant.» - -Il sortit de son classeur une feuille de papier à lettres. Il médita -longuement sur ce qu'il devait écrire. Une demi-heure plus tard, la page -restait encore blanche; déjà les yeux de Jacques étaient lourds de -larmes. - -Enfin, il entreprit sa tâche. - - - - -CHAPITRE XXV - -LE BEAU LAURIER - - - «Ma douce amie, - - «Ecoute-moi, bien que j'aie des choses terribles à te dire. Je - n'aurais jamais osé, de vive voix, sous le regard de tes chers yeux - aimés. Peut-être suis-je venu à Paris surtout pour trouver du courage, - le courage cruel dont j'ai besoin en ce moment. - - «Je vais partir, ma douce amie, pour très loin, pour si longtemps! Je - pense faire un voyage d'études en Perse, presque une exploration. Cela - durera huit ou dix mois... un an?... je ne sais. Il suffit que je te - quitte pour avoir le coeur désolé. Mais il faut que je parte! Je dois - te quitter.» - -Jacques s'interrompit. - -«La perdre ainsi, songeait-il, c'est insensé! c'est indigne et -monstrueux!... ce n'est pas vrai!» - - «Ma douce amie, nous nous aimons avec tendresse, avec passion. J'aime - tout en toi: ton corps, ton esprit, ta bonté, le charme qui vient de - toi, le parfum qui émane de toi, et ce jeune regard, si beau! - Pourtant, je te fais du mal, tu le sais! et j'ai peur, devant l'avenir - d'angoisse et de douleur que tu te prépares en m'aimant. Marguerite, - j'ai peur pour toi, j'ai peur aussi pour moi, j'ai peur du remords que - j'aurai... car je te détruis, moi qui t'aime tant! et, à cela, il n'y - a qu'un seul remède: nous séparer.» - -«Mais, s'écria Jacques, nous séparer... les mots ont un sens, tout de -même! Nous séparer, c'est me trouver loin d'elle, loin de son corps! ne -plus sentir son bras nu autour de mon cou, ni ses jambes contre mes -hanches! c'est ne plus l'entendre respirer près de moi, parler, rire, -vivre à côté de moi, prendre du plaisir tout contre moi!» - -Et Damien ne pouvait ni l'admettre, ni le concevoir. Il se répétait avec -une obstination puérile que ce n'était pas vrai, et, ce disant, il ne -savait pas, au juste, ce qu'il voulait dire. - -Il écrivit encore. - - «A l'époque où tu m'as connu, Marguerite, j'étais un pauvre être que - ses nerfs tourmentaient, qui n'en pouvait plus, qui se serait, un - jour, cassé la tête contre les murs. Tu lui as révélé cette joie - d'aimer qu'il confondait jusqu'alors avec l'agrément d'un plaisir - banal que l'on trouve sans peine et, par ton amour, tu l'as, je crois, - humanisé. Il a repris goût à la vie, en apprenant de toi quel délice - c'était que de vivre. Ah! Marguerite! tu ne peux deviner la façon - nouvelle dont mon coeur battait quand tu me disais: «mon ami chéri!» - -Et Jacques se murmurait à lui-même: - -«Tu entends! jamais plus elle ne te dira: «mon ami chéri!» jamais plus!» - - «Je ne retournerai pas à la campagne avant mon départ et je te demande - bien tendrement, bien humblement, de ne pas venir ici. Vois-tu, j'ai - tout juste le courage qu'il me faut... tout juste, Marguerite! Tu - paraîtrais devant moi, que je me jetterais aussitôt à tes genoux pour - te demander pardon, et ce serait un misérable geste, vilain, un geste - lâche! - - «Demeure chez toi, douce amie; je dis chez toi, car je veux que tu - vives dans cette propriété qui te plaît, à laquelle tu t'intéresses et - que j'achèterai demain. Sois-en la fermière vaillante, bien portante, - occupée de ses bêtes, de ses arbres, de ses fleurs. Tâche de t'y faire - une vie tranquille... Ne m'oublie pas, garde-moi comme un souvenir - auprès de toi... Je donnerai à Gautier des instructions pratiques pour - qu'il te les transmette. Adieu, Marguerite! Sois heureuse, sans - m'oublier! Adieu!» - -Il eut un grand gémissement douloureux qu'il ne pouvait retenir... - -«Oh!... oh!... c'est vraiment comme si je me déchirais le coeur!» - - «Et laisse-moi te dire encore une fois merci... Merci de m'avoir rendu - la vie!... Adieu!... Je t'embrasse sur les yeux... Adieu... Dors, - Marguerite. - - «A toi: - - «JACQUES.» - -Avec la dernière ligne, c'était le suprême effort. Il se mit à pleurer, -à sangloter, à pleurer encore; il sut ce que ces mots signifiaient: -«fondre en larmes,» car, dans ses larmes, il se fondait vraiment tout -entier, toute sa pensée s'y noyait, il n'était plus qu'un homme qui -pleure. La fatigue aidant, il s'affaissa lentement sur son bureau, et le -sommeil vint se mêler à lui, et ses larmes l'endormirent. - - * * * * * - -«Monsieur! voyons, Monsieur! Monsieur ne s'est donc pas couché? C'est -vouloir tomber malade exprès, Dieu me pardonne! Rester comme ça toute -une nuit sur ses bras croisés, sans même prendre un coussin, ça n'est -vraiment pas raisonnable!» - -Damien ouvrit les yeux. - -«Monsieur va se coucher, j'espère! - ---Quelle heure est-il? - ---Sept heures; j'allais ouvrir et balayer. - ---Eh bien, Louis, sept heures, c'est une bonne heure pour se lever! - ---Au moins, si Monsieur s'était amusé et qu'il serait revenu de -Montmartre, ou même si Monsieur aurait bu! mais, sur ce bureau! et avec -la fumée de cigarettes!... - ---Tiens... oui... c'est drôle! - ---Je ne trouve pas, Monsieur, et, sauf le respect que je lui dois, je -puis dire que, si Mlle Marguerite était ici, jamais elle n'aurait permis -ça! - ---Jamais, Louis, certainement... Non, je ne compte pas me coucher. -Préparez-moi un bain et apportez mon café au lait. - ---Oh! Monsieur me fait bien de la peine! - ---Et à moi donc, mon brave Louis!» dit Jacques en s'étirant. - -Le valet de chambre regarda son maître d'un air surpris, puis il se -retira pour obéir aux ordres reçus. - -Damien plia la lettre, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse, -cacheta, timbra, et dit à Louis qui entrait, un plateau à la main: - -«Louis, vous mettrez ceci à la poste.» - -C'était fait... c'était fini... Jacques ne pouvait le croire; il restait -dans un état de stupeur singulière qui lui vidait l'âme en quelque -sorte... C'était fini. - -«Encore faut-il que M. Sandgate m'emmène avec lui... Non, de toutes -façons, c'est fini!» - -Louis repassait, entrant dans la chambre de Damien. - -«Que portez-vous là, Louis? - ---Une branche pour fixer à la tête du lit de Monsieur; nous sommes au -dimanche des Rameaux. - ---Quel est ce feuillage-là? - ---Du laurier, Monsieur, du beau.» - -Peu d'instants plus tard, Jacques allait regarder la longue branche -verte courbée à son chevet. - -«Oui, dit-il, c'est beau, le laurier.» - - - - -CHAPITRE XXVI - -LE PROJET ABSURDE - - -Il arrive qu'une gageure absurde réussisse, qu'une rencontre impossible -se place, un jour, entre deux portes, qu'une folle aventure trouve à se -comparer à plus folle encore. Ce sont là les faux pas de la Fortune. -Elle se dirige, le plus souvent, de façon bourgeoise, banale, convenue -et convenable, mais, parfois, elle trébuche à cause de ses yeux bandés. - -Ce dimanche des Rameaux, Damien se vit retenu à déjeuner par M. Sandgate -dans le petit hôtel de genre anglais où dès onze heures du matin il -était allé lui rendre visite et lui apporter les trois brochures qu'il -avait écrites sur l'art persan. De la campagne, il ne fut bientôt plus -question, l'affaire ayant été vite réglée, à la satisfaction, -semblait-il, des parties contractantes, puis on parla d'autre chose. - -«Vous intéressant comme vous le faites à ces questions, disait M. -Sandgate, et surtout avec les connaissances solides que vous possédez, -je ne comprends guère que vous n'ayez pas poussé une pointe en Asie. -Téhéran est, je vous le garantis, Monsieur Damien, aussi divertissant -que Montmartre, et le lac Néris vaut largement la mare d'Enghien.» - -Comment imaginer plus belle entrée en matière? - -«Monsieur Sandgate... encore faut-il pouvoir! répondit Jacques. -L'occasion m'en serait offerte que j'aurais vite fait mes malles. Hélas! -on trouve aisément un ami qui, de grand coeur, vous accompagne à -Biarritz, un autre pour une tournée en Algérie, en Egypte, en Grèce à la -rigueur... Celui qui vous propose des promenades aux confins de l'Iran -ne court pas les rues de Paris. Mon musée m'accorderait, je pense, une -mission, sans me charger de chaînes officielles, mais si l'on se passe -difficilement d'un guide pour pénétrer un peu l'antiquité de seconde -main des bibliothèques (mon maître Clément Martin y fut un introducteur -délicieux), c'est pure folie que de se rendre à pied d'oeuvre, seul et -n'ayant pour tout bagage qu'une érudition courte et pas la moindre -expérience. - ---Vous parlez très sagement, Monsieur Damien; toutefois (permettez-moi -de me montrer brutal), vous parlez trop comme un Français. Un Français -dira gentiment, de façon amusante, le désir (oh! immodéré!) qu'il a de -connaître la ville chinoise ou mexicaine que vous venez de lui -dépeindre; répondez: «La gare est à deux pas, le bateau part lundi en -huit...» il voudra réfléchir. - ---La critique peut s'admettre, dit Jacques... Et, maintenant, -laissez-moi vous répéter que j'aurais une chance, la moindre! de vous -accompagner en Perse... - ---Holà! holà! Monsieur Damien! dit Sandgate en souriant, cela est-il -bien sûr, bien sérieux? Pourquoi donc achetez-vous une propriété en -Normandie, si vous comptez l'abandonner tout de suite?» - -Jacques interrompit d'une voix sèche: - -«Je suis parfaitement libre, et rien, entendez-vous, Monsieur Sandgate! -rien ne me retient en France. - ---Alors je vous dois des excuses et vous serez assez bon pour déjeuner -ici avec moi. Ensuite, nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a -jamais qu'un vieux colonel sourd.» - -Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, M. Sandgate disait -encore: - -«Il ne reste donc plus à résoudre qu'un important problème moral. - ---Un problème moral? - ---Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un galant homme, un parfait gentleman, -et j'ai grand plaisir à causer avec vous, mais comment supporterons-nous -de nous voir tous les jours, dès l'aube, et à toutes les minutes du -jour; de prendre tous nos repas sur la même table ou la même planche; de -dormir sous la même tente, toutes les nuits? Comment supporterez-vous de -voir continuellement le même Edwin Sandgate à cheval, à vos côtés? -Comment supporterai-je de voir le même Jacques Damien à cheval, tout -près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni le supprimer? - ---C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques... et le mien, je -l'avoue, a été très instable. - ---Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un moyen, sinon de nous arranger, -du moins de... de nous essayer.--Je vous ai dit que je devais aller en -Angleterre, dans ma famille... Je croyais quinze jours, ce sera cinq -semaines, le bateau de mai étant meilleur. Venez passer un mois chez mes -parents, ils vous recevront avec plaisir. Vous jouerez au billard avec -mon père et mon beau-frère, au tennis avec ma soeur, à la balle avec ses -enfants, si ça vous amuse, et vous me verrez tout le temps! A la fin, -nous aurons peut-être envie de nous griffer, alors nous le dirons; si, -au contraire, nous pouvons vivre ensemble, il vous restera huit jours -pour faire vos malles... Et nous partirons tous les deux: Marseille, -Port-Saïd, Aden, Kurachee, Mascate, Bender-Abbas... et plus loin. - ---Merci de votre proposition, Sandgate; j'accepte. - ---Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. Par conséquent, demain -soir, gare Saint-Lazare... Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. A -Newhaven, la voiture de mes parents nous mènera chez eux.» - - * * * * * - -Jacques se rendit aussitôt chez Gautier Brune et lui conta longuement -son histoire. - -«En résumé, je me jette à l'eau... avec des formes. Je souffre, mais la -décision est prise, l'aventure est même engagée. Je crierai peut-être, -comme les fiévreux que l'on descend dans leur bain, mais je ne -demanderai pas grâce. Je ferai encore, de temps en temps, du batelage et -des pitreries (si le bon Sandgate ne s'en offusque pas trop), car je -manquerai toujours de simplicité et l'on ne jette guère un costume qui -vous va bien, même quand il déplaît ou n'est plus de mode... Enfin!... à -Dieu vat!... Dis, mon petit Gautier, tu t'occuperas de Marguerite? - ---Avec les instructions que tu m'as données (j'ai d'ailleurs pris des -notes), la tâche me sera facile. Tu sais, Jacques, ta mère serait fière -de toi. - ---Tant mieux. J'ai encore très mal... très! J'avais déjà souffert, mais -je n'avais pas assez souffert... Souffrir davantage, ça nettoie, en -quelque sorte. Oui, mais ce sont de vilains moments à vivre. Quitter -Marguerite me paraissait un acte insensé! Pourtant, voilà que je l'ai -quittée!... Tu la soigneras, Gautier? tu veilleras sur elle? - ---J'irai même la voir, et nous nous écrirons. - ---Peut-être répondra-t-elle à ma lettre d'hier... de ce matin... - ---Oh! sans doute! - ---N'est-ce pas, tu la traiteras comme une amie? pas comme la maîtresse -lâchée par un ami? - ---Elle est déjà une amie pour moi: elle a mon affection et ma profonde -estime. - ---Tu crois qu'elle peut guérir? - ---Dans le milieu tranquille où elle se repose le corps et l'âme, elle ne -tardera pas à reprendre un parfait équilibre. - ---Tu me donneras des nouvelles? - ---Bien entendu. - ---Je l'aime tant, Gautier! - ---Tu l'aimes tant que tu lui rendras la santé physique et morale, après -lui avoir rendu le respect d'elle-même. Pour en arriver là, tu t'es -courageusement saigné, saigné à blanc. C'est bien, Jacques. - ---Mais elle aussi, qui m'aimait tant, m'a rendu l'espoir que j'avais -perdu, m'a refait une volonté. Pour en arriver là, elle s'est assez -vaillamment mise à la torture. - ---Vous avez été braves tous les deux... Ta récompense, tu peux déjà la -deviner: Marguerite retrouve une vie normale et simple, la vie qu'elle -aurait dû vivre; toi, tu te composes une vie d'action et de travail, -aventureuse, exotique et fantaisiste, tout cela qui est fait pour toi et -que ne te promettait pas, je pense, la croisière de Brigneux! Ah! le -voyage en Perse se présente autrement! - ---Dis-moi, Gautier... entre nous... Marguerite n'a jamais su que je -buvais? - ---Non, j'en suis certain. - ---Ah!... bon... Cela m'aurait été fort désagréable... Et maintenant, au -revoir, je rentre chez moi. - ---Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien trop mauvaise. Couche-toi sur -la chaise-longue, fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici. - ---Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord le téléphone: je voudrais -dire à Louis de me préparer une petite malle pour l'Angleterre, et ma -valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte Paris demain... que c'est -presque le grand départ! - ---Je m'en souviens, dit Gautier; je n'aurais garde de l'oublier. -Vraiment, Jacques, je t'aime beaucoup.» - - - - -CHAPITRE XXVII - -LA JEUNE FERMIÈRE - - -Le lendemain, Jacques trouvait M. Sandgate au rendez-vous convenu. Ils -partirent pour l'Angleterre et Jacques vécut un mois à la campagne, dans -une maison confortable, élégamment rustique, entourée de gazons nets, de -fleurs choisies, de beaux arbres décoratifs en leur verte antiquité. A -ce foyer, il reçut le plus chaleureux accueil. On le considérait déjà -comme l'ami d'Edwin, l'ami auquel Edwin, ce fils, ce frère, cet oncle -chéri, serait sans doute confié, lors de son prochain et glorieux voyage -en Perse. Damien et son futur compagnon travaillaient, le soir, dans une -grande bibliothèque bien fournie des livres qui leur seraient utiles, -d'autre part, les journées s'écoulaient vite, occupées par les jeux et -les rires des enfants, par des promenades à pied, des courses à cheval. -Seules les nuits de Jacques étaient douloureuses à vivre. Avant de -s'endormir, il se répétait encore, il se répétait sans cesse les -quelques mots du billet reçu deux jours après son arrivée chez Sandgate -et dont il voyait parfois se dessiner dans l'ombre l'écriture -tragiquement brisée: - - «Mon ami aimé!--Non! ne viens pas! Je te répondrai lundi prochain. Je - ne pourrais pas, avant! J'ai besoin de quelques jours encore, pour - pleurer. - - «MARGUERITE.» - -Le mercredi suivant, il lisait d'elle une lettre plus longue, pathétique -par l'effort manifeste qu'elle révélait. - - «Mon ami aimé. - - «Je n'en peux plus! J'ai, comme toi, tout juste assez de courage... - Ah! tout juste!... mais Gautier m'écrit qu'il faut rester calme. - Alors, je tâche. C'est dur. Pour m'aider, je prie. Ayant beaucoup prié - depuis ton départ, je me décide à t'écrire ceci. - - «Jacques, tu me montres mon devoir et, parce que je t'aime tant, je - vais accomplir ce devoir, malgré tout, jusqu'au bout. Maintenant, je - n'oserai plus faiblir. Tu viendrais ici que je m'enfuirais peut-être! - La photographie de ta mère, la belle photographie que tu m'as donnée, - est devant mes yeux: Mme Damien me regarde. Quand mon chagrin sera - trop gros, quand j'hésiterai, je lui dirai: «Madame, que dois-je - faire?» et je suis sûre que, chaque fois, elle me répondra. - - «Jacques, je serai une honnête fille. Ta fermière doit être une - honnête fille. Cette ferme va me donner du travail, beaucoup, souvent - du tracas, mais aussi, j'espère, bien de la satisfaction. Gautier me - dit qu'il viendra me voir, de temps en temps. Il pourra se rendre - compte que je suis une fermière scrupuleuse. Tu sais, Jacques, j'ai un - peu de connaissance des affaires de la campagne; ce sera mon plaisir - de te le prouver, un jour; et puis, ce que je ne sais pas, je - l'apprendrai. Merci de ta grande bonté, mon ami aimé, je la sens bien - profondément, et aussi ta peine à me quitter. - - «Envoie-moi, si tu as un moment pour ça, un livre pas trop difficile - sur la Perse. Je voudrais te suivre un peu. Et j'ai encore quelque - chose à te demander. Permets-moi de ne plus te tutoyer. Une fermière - ne tutoie pas le maître. Ce n'est pas convenable. - - «Adieu, mon maître. Faites un bon voyage. Je ne trouve rien d'autre à - vous dire. Tout le reste, je le garde dans mon coeur. - - «Votre fermière dévouée: - - «MARGUERITE DUMONT.» - -Un mois plus tard, Sandgate et Damien causaient devant l'écurie où ils -venaient de ramener leurs chevaux, après une promenade. - -«Mais oui, Damien, vous êtes un excellent cavalier, très sérieux et qui -ne s'absorbe pas dans les détails de manège. Cela vous servira en Perse. - ---Vous m'emmenez donc en Perse, Sandgate? je ne savais pas! - ---Vous m'accompagnez toujours en Perse, Damien? Vous ne m'en aviez rien -dit, personnage insupportable! - ---Eh! justement! me supporterez-vous? Ne l'oubliez pas: je suis venu -faire un stage... - ---Un stage d'affection, car on va être désespéré, mon cher! Les enfants -perdront un grand ami et je crains que Monsieur Jacques ne remplace -souvent l'oncle Edwin dans leurs souvenirs! A mes précédents départs, -moi seul, je réunissais tous les regrets. - ---Quand partons-nous? - ---Désirez-vous rentrer en France pour faire vos malles? - ---Autant les acheter et les faire à Londres où, comme vêtements -coloniaux, nous trouverons tout ce qu'il faudra. Quant au reste... Non, -je ne m'arrêterai pas à Paris. Un ami viendra m'embrasser à la gare. -J'écrirai à mon valet de chambre pour qu'il ferme chez moi. C'est un -honnête garçon, il s'en chargera fort bien, comme aussi de m'expédier -les quelques objets, livres et souvenirs, que j'emporte. - ---Nous irons donc à Londres jeudi matin. Ah! je vous promets une dure -traversée de la mer Rouge! mais vous avez compris, n'est-ce pas, que -retarder de six mois pour un peu plus de fraîcheur dérangerait toute une -partie importante de notre voyage? - ---A propos, Sandgate, j'ai reçu du musée les papiers que j'avais -demandés; nous les lirons ce soir... Et puis, Sandgate, sans -plaisanterie!... vous ne savez peut-être pas le service que vous me -rendez! - ---Non, je ne le sais pas, cependant on se doute très vite de certaines -choses, chez certaines gens... Rentrons, Damien, c'est l'heure du thé, -mes parents nous attendent.» - -Le départ pour un pays lointain apporte à celui dont le coeur est lourd -l'allègement d'occupations nécessaires, de courses indispensables, -d'emplettes nombreuses que l'on ne saurait différer et que seul on peut -mener à bien soi-même. La question des chaussures est de toute gravité, -la sélection minutieuse des livres reste délicate; on ne se passera ni -d'armes de chasse, ni d'appareils photographiques, ni de vêtements -spéciaux, et il faut les choisir; enfin, comment négligerait-on de se -procurer les diverses lettres et recommandations qui, par avance, -engagent l'aide et les bons soins de votre consul? Bien qu'à vrai dire -la besogne fût facilitée par Sandgate et déjà faite aux trois quarts, -les semaines suivantes ne laissèrent pas à Damien grand loisir. Elles -lui parurent courtes. - -La traversée fut bonne jusqu'à Port-Saïd, pénible ensuite. Jamais Edwin -Sandgate n'avait connu la mer Rouge aussi brûlante. Les deux voyageurs -arrivèrent dans le golfe Persique assez débilités, malgré le bref repos -qu'ils s'étaient permis aux Indes, mais rapidement l'un et l'autre se -reprirent, par le seul fait qu'ils se trouvaient là, devant cette côte -torride où ils désiraient aborder. - -Le voyage commençait vraiment et Damien fut bientôt ravi par son charme -grave, fantaisiste et varié, par l'inattendu ou la séduction de chaque -chose, par la noblesse de l'effort qu'on lui demandait, par les -merveilleuses récompenses qui en étaient le prix. Plus tard, leurs -travaux d'archéologie lui apportèrent des joies encore plus hautes et -Sandgate le vit parfois chanter au soleil, librement, l'âme épanouie, -levant entre ses mains l'objet que ces mêmes mains avaient découvert: un -vase, un fragment ancien, une dalle aux belles couleurs. Il souffrit -souvent de façon cruelle de la chaleur, du froid, du vent, de l'âpre -climat, de la fièvre, de l'annihilante fatigue, de la soif, des -déceptions et de ses propres souvenirs, mais chaque nuit lui donnait le -sommeil et chaque lendemain son aube. Alors il revivait et saluait le -jour. - -Onze mois durant, et non point six, Sandgate et Damien, liés par leur -affectueuse entente et leur ambition, parcoururent de conserve ce large -canton du monde qui va du détroit d'Ormuz aux Portes Caspiennes. Le plus -souvent nomades, sédentaires parfois, ils ne manquèrent jamais de -quelque nouveau travail pour les tenir en haleine, de quelque nouveau -projet pour leur créer des rêves, puis, un jour, chargés d'un butin -nombreux, ils rentrèrent, contents d'eux-mêmes. - -«Eh bien, assieds-toi, fume et bavarde, disait Gautier Brune à l'ami -qui, dès son retour, avait sonné chez lui. Ta mine paraît magnifique; je -ne t'imaginais pas avec ce superbe hâle... non plus avec ce tranquille -regard. Assurément, la Perse a du bon, même à haute dose, à dose -massive! Onze mois!... Et qu'as-tu fait de ton camarade? - ---Edwin a continué sur Londres. Il reviendra dans trois semaines, pour -que nous mettions de l'ordre dans nos travaux; ce sera d'ailleurs -intéressant et fructueux.--Rien de palpitant à me dire, Gautier? Ta -dernière lettre, cueillie à Port-Saïd, m'annonçait seulement le mariage -de Brigneux.--Toi, tu vas bien?--Parle-moi de Marguerite. - ---Elle va bien aussi, très bien. Sa vie n'est pas inactive, je te le -garantis! Dans sa ferme, dont elle m'a fait les honneurs et qu'elle -dirige avec une charmante autorité, elle retrouve la santé, le calme de -l'esprit. Les gens du village sont à ses pieds, l'aiment, la respectent, -tout en la craignant un peu, car il ne faut pas que l'on plaisante. La -fermière de M. Damien défend sans cesse les intérêts de son maître. Le -curé voit en Marguerite la forme humaine que, dans sa paroisse, la -Providence a revêtue, (brave type, le curé!) Marguerite est donc une -personne considérable; les enfants l'adorent toujours: c'était couru! -Elle dîne chez le notaire, elle protège le facteur rural. Tout cela, -très sympathique... Mais tu dois être renseigné par ses lettres. - ---Hélas! non, mon vieux! Les premières lettres de Marguerite étaient si -douloureuses, si tendues!... puis, elle a commencé à me parler de la -campagne, des bestiaux, des semailles, des moissons, de l'état des -champs. Ces propos-là se multipliaient, débordant les autres, prenant -toute la place... A Persépolis, je savais le prix des pommes de terre -normandes!... Et, maintenant, que veux-tu que je te dise? elle m'écrit -gentiment, amicalement (non, soyons juste: affectueusement), des lettres -d'affaires, coupées de questions intelligentes, pleines de sens, sur nos -découvertes persanes... Qu'y a-t-il là-dessous?... Mais... Oh! oui! -Marguerite est une jeune fermière comme on n'en rencontre pas souvent, -et Sandgate qui, tu penses bien, connaît ma terre mieux que moi, -puisqu'il y a beaucoup vécu avant de me la vendre, déclare que «Mlle -Dumont est inappréciable!» Enfin... le plus dur est fait, n'est-ce -pas?... Marguerite est en bonne santé.--Quand nous verrons-nous plus -longuement, Gautier? - ---Demain, si tu veux, je suis libre. Nous sortirons ensemble; on ira -entendre de la musique... Je n'ose te proposer un ballet persan.» - -En quittant Gautier, Jacques prit une voiture et se fit conduire à -l'Hôtel du Carrefour où M. et Mme Honoré témoignèrent de leur joie par -de grandes démonstrations. Il fallut que Jacques contât son voyage -héroïque, ses deux traversées, si pénibles, si dangereuses, ses -découvertes «chez les Persans», car on savait que, là-bas, en ce pays -sauvage où le soleil tapait si dur, Monsieur Jacques avait fouillé la -terre de ses mains blanches et ramené au jour mille et une merveilles. -Après s'être réjoui, comme il convenait, de la belle mine de Monsieur -Jacques, de l'air gaillard de Monsieur Jacques, M. et Mme Honoré -parlèrent enfin d'autre chose, mais cet excellent couple -s'enthousiasmait vite et prenait plaisir à déverser ainsi un flot -tumultueux de louanges sincères. Le nom de Marguerite Dumont en fit -jaillir la source à nouveau et Jacques, descendant, une heure plus tard, -la rue Blanche, se répétait à lui-même les dernières paroles entendues: - -«Ah! la chère demoiselle! qu'elle est bonne! Si sérieuse, si courtoise, -si empressée avec nous! Ah! Monsieur Jacques! Et si attachée à son -devoir! Oh!... Ah!...» - -«Oui, pensait Damien, une brave fille, vraiment; une fermière -parfaite... Allons! ce soir, je dîne au cabaret!» - - - - -CHAPITRE XXVIII - -UN FEU DE BOIS - - -Le lendemain, vers minuit et demi, Damien, rentrant du théâtre, ouvrit -sa porte et voulut, avant de se coucher, fumer quelques cigarettes -encore. Il ne se sentait aucune envie de dormir: la musique d'orchestre -qu'il venait d'entendre, en compagnie de Gautier, l'avait trop ému, un -peu secoué... il reconnaissait des sensations chères, un enchantement -perdu. Quelle belle soirée! et, maintenant, installé dans ce fauteuil -où, depuis près d'un an, il ne s'était plus assis, Jacques se laissait -aller à une sorte de paresse heureuse. - -Bientôt, dans peu de jours, il reprendrait son travail; l'arrivée de -Sandgate lui promettait de la besogne, des heures studieuses entre -quatre murs (après tant d'heures actives vécues avec lui sous le ciel -bleu!) mais, ce soir, il ne ferait rien, il veillerait tout seul, en -fumant, en écoutant des échos sonores. - -De son mieux, Louis avait rétabli le bureau en sa disposition ancienne: -Jacques y retrouvait presque chaque chose à sa place: les meubles, les -tableaux pendus, les photographies sur la cheminée, divers petits -objets... ce cendrier, ce vase de bronze, un coupe-papier chinois de -jade... il lui plaisait de revoir tout cela. - -Oh! oui! l'idole en bois roux restait accrochée au-dessus de sa -planchette. Il l'avait remarquée, dès le premier jour, sans beaucoup -d'émotion. - -Et ces livres (probablement ceux qu'il lisait avant son départ pour -l'Angleterre), époussetés, posés d'équerre près du sous-main: un tome du -théâtre de Musset, un catalogue de faïences persanes annoté au crayon, -un roman de qualité courante... - -«Mais qu'est-ce donc que ceci? se demanda Jacques. _Rituale romanum_... -Ah! je me souviens.» - -Il en avait, par curiosité, parcouru quelques pages, alors que -Marguerite s'inquiétait tant de lui, le croyant possédé du diable... Le -cérémonial pour l'exorcisme était encore marqué d'une fiche. - -«Nous étions fous l'un et l'autre; aussi bien elle que moi!» - -Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour que la parenthèse -d'aventures lointaines, de voyages difficiles, d'heureux exotisme, se -fermât, pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle était aux jours -sombres, pour qu'il considérât la situation nouvelle où il se trouvait, -et jugeât de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur son bureau -le rituel romain, il parcourait de temps à autre quelques lignes en se -les traduisant. Elles évoquaient des images étranges. Puis, il rêvait. - -«Esprit impur! Esprit très immonde! je t'exorcise!...» - -«Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a pu m'envahir parce que je -ne présentais aucune résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme -tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien faire. Je souffrais, -mais de façon stérile, sans profiter de ma souffrance. Je croyais -accomplir mon devoir entier en combattant ce goût que j'avais de -l'ivresse et, lorsque avec peine je m'en suis guéri, je m'étonnais de -souffrir encore. Cela me paraissait injuste.» - -«Ecoute et prends peur, Satan!...» - -«Je souffrais pour moi-même et j'en tirais vanité. Sans presque m'en -douter, je me glorifiais d'être malade de façon peu commune, de façon -rare. Maman l'avait, je crois, deviné. Ensuite, ne buvant plus, je me -glorifiais de ma victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements -d'orgueil; à toute heure je témoignais de moi-même! Je voulais éblouir -Maman par mon courage devant la peur... Maman est morte sans le moindre -éblouissement!» - -«Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!...» - -«Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, le sourire aux lèvres, -une moitié de tâche dont j'étais fier, une moitié seulement. La sauver -du ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer au premier -venu, lui permettre de n'avoir plus trop faim quand elle n'arriverait -pas à vendre son corps... pourquoi faire? pour me l'offrir comme -maîtresse et la montrer dans les restaurants, pour l'habiller, la -présenter, l'amuser et m'amuser d'elle, pour lui composer une vie -factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait.» - -«Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et du basilic! Retire-toi -au nom de l'Agneau immaculé qui foula le basilic et l'aspic!...» - -«Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant que j'ai voulu -comprendre, enfin, certaines choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a -permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée... ah! ce jour-là, je -n'agissais point par vanité, ni pour faire un geste élégant... ah! non! -j'avais bien trop mal!... je m'en souviens.» - -Et il lut encore: - -«Donc, retire-toi, Impie! Persécuteur! Fourbe voué à la géhenne!» - -Il ferma le livre. - -«En somme, pensait-il, nous suivons le chemin qu'il nous eût fallu -suivre dès l'abord. Mes travaux en Orient, ce sont ses travaux dans sa -ferme. Elle et moi, nous pouvons travailler, maintenant, parce que nous -avons souffert, beaucoup souffert, puis souffert davantage... Et ces -cris que je poussais?... mettais-je bas l'esprit impur, ou l'esprit -impur criait-il lui-même de douleur en me quittant?...» - -Car le souvenir lui était revenu d'un passage de l'Evangile où le Christ -délivrait deux furieux de l'esprit qui les possédait et le chassait, -récalcitrant et hurlant, dans un troupeau de pourceaux au pâturage, qui -s'en fut se noyer aussitôt. - -«Ce serait donc la délivrance?...» - -Combien d'heures Damien était-il resté dans ce fauteuil, devant ce -bureau familier, sans même donner un regard au coin de gauche où pendait -une statuette en bois roux? L'air plein de fumée rendait cette pièce -étouffante. Il s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit toute grande; un jour -pâle filtrait par les volets qu'il rabattit. - -Déjà, l'aube s'étendait, diffuse, indécise et grise, sur la ville, -éclairant faiblement les brumes qu'un souffle poussait le long des rues. -Cela faisait un singulier paysage... Et Jacques songeait à d'autres -paysages, là-bas, près d'un lac, au fond de la Perse. - -C'était peut-être auprès d'un lac semblable que le Christ, rencontrant -les deux possédés, leur avait imposé les mains... Il descendait de la -colline aride que paraient seuls quelques cystes, quelques touffes de -thym, quelques maigres lentisques. Il descendait de la colline vers le -bord du lac où se posaient les brumes du matin, et les deux possédés -criaient déjà de douleur et se tordaient et hurlaient parce qu'ils -souffraient cruellement et ne voulaient pas guérir, sachant que, pour -guérir, il fallait souffrir davantage... Et le Christ leur imposait les -mains. - -Calme matinée! Accoudé au balcon, Jacques en buvait la douceur. Le jour -était venu, frais et clair; un murmure montait de la ville... Jacques -rentra dans son bureau. Il regarda sur la cheminée les quelques -photographies aimées, amies, qui s'y trouvaient toujours. Il nota aussi -que, dans l'âtre, quelques bûches étaient posées, préparées, sans doute, -par Louis, l'hiver d'avant, en vue d'un retour inopiné de son maître. - -Et, brusquement, Jacques se retourna vers l'idole, pendue au coin du -mur, la décrocha, la considéra de près, vit qu'elle était faite de bois -mort, bien mort, qu'elle valait tout juste son poids de bois mort... -Alors il la coucha sur les bûches de l'âtre, froissa un journal qu'il -fit flamber, qu'il glissa sous les bûches, et, paisiblement assis devant -les flammes, tandis qu'au dehors le jour s'affirmait splendide et bleu, -regarda se consumer lentement, sûrement, avec de méchants crépitements -et des fusées, cette idole en bois roux, venue vers lui, jadis, d'une -île très lointaine. - -_Chine, 1912._ - -_Provence, 1918._ - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - I. UN PANTIN DE BOIS 5 - II. UN AUTRE PANTIN DE BOIS 18 - III. AU RESTAURANT 27 - IV. BAR NOCTURNE 41 - V. RAISONS MATERNELLES 51 - VI. LA LEÇON DU CLOWN 68 - VII. LA PREMIÈRE MANCHE 79 - VIII. INCERTITUDES 88 - IX. UNE CHARMANTE SOIRÉE 98 - X. LE CADEAU PRÉCIEUX 117 - XI. L'IMPLORATION 128 - XII. SUR LE TROTTOIR 136 - XIII. LE DOUX RÉVEIL 156 - XIV. DISCIPLINE 171 - XV. L'IDOLE INTERPELLÉE 186 - XVI. LA PRÉSENTATION 198 - XVII. L'INSTANT TRAGIQUE 206 - XVIII. JOURS SOMBRES 216 - XIX. DEVANT LA MORTE 227 - XX. LE DIABLE EN PERSONNE 239 - XXI. L'INVITATION AU VOYAGE 250 - XXII. VILLÉGIATURE 259 - XXIII. UN DIALOGUE 269 - XXIV. L'ÉPREUVE 279 - XXV. LE BEAU LAURIER 291 - XXVI. LE PROJET ABSURDE 298 - XXVII. LA JEUNE FERMIÈRE 306 - XXVIII. UN FEU DE BOIS 316 - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-NEUF - PAR L'IMPRIMERIE LUX - POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie - - - - -Prix: 3 fr. 50 - -Majoration temporaire de 30 % - -Décision du Syndicat des Éditeurs 11 Février 1918 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT IMPUR *** - -***** This file should be named 64091-0.txt or 64091-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/0/9/64091/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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